The Project Gutenberg EBook of Gertrude et Veronique, by Andr Theuriet

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Title: Gertrude et Veronique

Author: Andr Theuriet

Release Date: February 1, 2006 [EBook #17656]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GERTRUDE ET VRONIQUE

PAR

ANDR THEURIET

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS

1888




LE SECRET DE GERTRUDE




I


La journe tirait  sa fin--une pluvieuse journe de fvrier--et bien
que le ciel se ft clairci, la lumire pntrait dj avec peine 
travers les carreaux verdtres de la pice o se runissait chaque soir
la famille de Maupri. Les fentres donnaient sur l'unique rue du
village; en soulevant le rideau, on pouvait apercevoir la route
dtrempe par la pluie, la rue tournante, les maisons basses aux toits
moussus, l'abside de la vieille glise de Lachalade, et dans le fond, la
fort d'Argonne voile d'une brume violette. Prs de l'une des croises,
la veuve de David de Maupri se tenait droite dans son fauteuil et raide
dans ses vtements noirs; sa figure affile et pointue se profilait sur
la mousseline du rideau, et l'on voyait ses mains sches agiter
mcaniquement les aiguilles. Sa fille ane, Honorine, lance et
maigre, surveillait devant la chemine la cuisson d'un opiat pour le
teint; elle devait avoir pass la trentaine; la flamme du brasier
clairait  demi son visage couperos et ses yeux noirs encore beaux
sous leurs paupires dj fatigues. Un garon de vingt-trois ans, nomm
Xavier, tait assis  une table ronde devant un dessin qu'il terminait
rapidement. Prs de lui, dans l'embrasure de la seconde fentre, sa soeur
cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les mains enfonces dans
ses pais cheveux bruns, profitait des dernires heures du jour pour
dvorer un roman qui absorbait toute son attention.

L'ombre envahissait de plus en plus la salle, et les meubles qui la
garnissaient disparaissaient noys dans l'obscurit. Parfois seulement
le feu se ranimait, un jet de flamme lanait  et l de lgres touches
lumineuses, et on distinguait un coin de miroir, un panneau de
tapisserie, un portrait enfum dans son cadre terni, une console ventrue
 poignes de cuivre, un rtelier d'armes de chasse... Puis la flamme
s'vanouissait et tout se replongeait dans l'ombre,  l'exception des
silhouettes immobiles prs des fentres.

--Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.

--Reine, dit la soeur ane d'une voix aigre-douce, le souper ne sera
jamais prt!... Laisse donc ton livre, tu finiras par te perdre les
yeux.

Reine feuilleta les dernires pages de son roman et releva la tte d'un
air de mauvaise humeur.--Si tu as peur pour mes yeux, rpondit-elle,
allume la lampe.

--Nous brlons dj trop d'huile, reprit schement Honorine, et tu sais
bien que la buire doit nous faire une semaine.

--Reine, dit alors madame de Maupri d'un ton emphatique, tu ne devrais
pas oublier que nous avons de lourdes charges et que nous devons tre
conomes.... Laisse ton roman et occupe-toi des choses utiles.

--Bien parl, ma mre! cria une voix rude, et au mme moment la porte
entr'ouverte livra passage au fils an, Gaspard de Maupri, tandis
qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouill jusque sur les jupes
de Reine.

Elle jeta son livre avec dpit, et, repoussant l'pagneul:--Emmne-donc
ton chien, dit-elle  Gaspard, sa place est au chenil et non dans la
salle.

--Tout beau, ma prcieuse soeur, rpliqua celui-ci en faisant rsonner la
crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est dplac nulle part,
il gagne sa journe, lui, et ne perd pas son temps  bayer aux
corneilles!

Tout en parlant, le chasseur tira de son carnier deux vanneaux qu'il
jeta sur la table:--Honorine, porte cela au garde-manger, et mets le
couvert, car je meurs de faim.

Puis, d'un geste de matre, il frotta une allumette contre sa manche et
alluma la lampe, objet de la contestation. L'apparition de la lumire
rtablit le calme dans la salle. La veuve s'approcha avec son tricot,
Reine reprit sa lecture, Honorine se mit  filtrer la liqueur qu'elle
avait retire du feu; Xavier, seul, resta prs de la croise, le front
appuy contre la vitre et regardant la route dserte. Quant  Gaspard,
aprs avoir dboucl ses gutres, il avait pris un chiffon de laine et
frottait le canon de son fusil en sifflant un air de chasse. La lueur de
la lampe clairait sa figure osseuse et hle, sa barbe touffue et ses
yeux gris perants. Personne ne parlait plus et le silence n'tait
interrompu que par le sifflet du chasseur, le balancier de l'horloge
dans sa longue bote, et les soupirs de l'pagneul qui s'tait tendu
prs des chenets.

Quand le fusil fut nettoy, Gaspard releva la tte.

--Eh bien! et ce souper? demanda-t-il d'un ton bourru.

--J'attends le lait que Gertrude est alle chercher  la Louvire,
rpondit Honorine.

--Elle y met le temps, la cousine Gertrude! grommela Gaspard; au sortir
du bois je l'ai vue de loin, trottant menu et sautillant de pierre en
pierre, comme si le sable du chemin n'tait pas digne de toucher ses
pieds de princesse.... Elle se sera sans doute arrte  coqueter avec
le fils du fermier.

Honorine haussa les paules.

--Fi donc! Gaspard, dit-elle, est-ce qu'une fille bien leve fait
attention  ces gens-l?

Gaspard clata de rire:

--Faute de grives on mange des merles, et il faut bien que vous vous
contentiez du seul gibier qui soit  votre porte.... Toi-mme, ma soeur,
pourquoi uses-tu les oeufs du poulailler  fabriquer du lait virginal, si
ce n'est pour que la blancheur de ton teint blouisse ces gens-l?

--Des paysans! fit Reine, et son minois chiffonn prit une expression
ddaigneuse.

--Je ne parle pas pour toi, Reine, continua Gaspard, je connais tes
gots; tu attends que le fils d'un roi vienne  deux genoux t'offrir sa
main, mais Gertrude est moins ambitieuse.

--Oui, elle est peuple, soupira la cadette, et elle se replongea dans sa
lecture.

--Hlas! dit madame de Maupri de sa voix languissante, elle a les ides
que feu son pre avait prises dans les garnisons. Le capitaine Jacques
de Maupri avait eu le tort de mpriser la profession de sa famille....
J'ai souvent ou dire  votre pauvre pre que, depuis le roi Henri IV
jusqu' 1830, tous les Maupri avaient souffl le verre... Un
gentilhomme verrier ne devrait jamais quitter ses ouvreaux! Et elle
lana un regard de reproche  Gaspard.

--Est-ce pour moi que vous dites cela, ma mre? reprit celui-ci d'un ton
rude; pourtant si la verrerie des Bas-Bruaux a t vendue en justice dix
ans aprs votre mariage avec mon pre, je n'y suis pour rien, et vous en
savez l-dessus plus long que moi... Vous me rpondrez que j'aurais pu
travailler aux Senades, chez les du Tertre; mais j'ai des prjugs, moi
aussi, et je n'aime pas  servir chez les autres!

En entendant cette brve repartie, la veuve releva la tte; ses yeux
rencontrrent ceux de son fils an et une lgre rougeur colora ses
joues fltries.

--A Dieu ne plaise, soupira-t-elle, que je vous adresse un reproche,
Gaspard! Vous tiez trop jeune lors de la faillite des Bas-Bruaux pour
savoir comment les choses se sont passes, et je voulais justement vous
dire que notre dconfiture ne serait pas arrive, si Jacques de Maupri
avait consenti  s'associer avec nous.... Mais le pre de Gertrude
n'avait pas le culte des traditions de famille; c'tait un soldat, et
sous un certain rapport, il est presque heureux que sa mort ait ramen
ma nice dans un milieu convenable.

--Heureux! murmura Gaspard en se promenant de long en large,
heureux!.... pour Gertrude, c'est possible; mais pour nous, qui tions
dj rduits  la portion congrue, je ne vois pas quel bonheur l'arrive
de cette sixime bouche a pu apporter dans le mnage!

--Gertrude est doublement ma nice, rpliqua la veuve. C'tait un devoir
pour moi de recueillir la fille de Jacques de Maupri et de ma propre
soeur... Qu'eut dit le monde si nous l'eussions laisse  l'abandon?
Songez, Gaspard, que vous tes son tuteur et que nous sommes
responsables de son avenir.

--Morbleu! s'cria Gaspard, vous me la baillez belle, avec votre
responsabilit!.... N'aviez-vous pas assez  faire de surveiller Reine
qui a la tte farcie de romans!... Je ne parle pas d'Honorine, qui se
garde toute seule, maintenant qu'elle est monte en graine....

Honorine eut un beau mouvement d'indignation et laissa tomber son
filtre.

--Gaspard, commena-t-elle de sa voix la plus aigre, je ne rpondrai pas
 vos grossirets, seulement....

Elle allait en dire long, quand Xavier, qui n'avait cess de regarder
dans la rue, tourna vivement la tte. Voici Gertrude! murmura-t-il, et
tous se turent.

On entendit en effet un frlement de robe et un pas lger dans le
corridor, puis Gertrude entra dans la salle, son pot au lait  la main.
Elle tait blonde, svelte et pouvait avoir dix-neuf ans. Une fanchon de
laine blanche, pose en pointe sur ses cheveux abondants, encadrait
l'ovale dlicatement allong de son visage, puis retombait sur ses
belles paules larges et sur sa poitrine doucement agite. Elle avait
couru; de folles mches soyeuses, chappes  ses bandeaux, s'taient
souleves et formaient une sorte d'aurole autour de son front. L'air
froid du soir avait aviv les nuances roses de ses joues, et ses grands
yeux brillaient comme de limpides aigues-marines. Tout en elle, depuis
la ligne fire de sa petite bouche aux coins retrousss, jusqu'aux
mignonnes attaches de ses mains effiles et de ses pieds cambrs,
rvlait la finesse de sa race. Elle tait si charmante, mme  la
maigre lueur de la lampe, que Xavier ne put retenir un geste
d'admiration, ni ses cousines un regard de dpit.

--Tu es reste bien longtemps  la ferme, dit Honorine en lui prenant
des mains le pot au lait.

--Suis-je en retard? rpondit Gertrude. Attends, je vais t'aider, et
nous aurons bien vite rattrap le temps perdu.--Elle se dbarrassa de sa
fanchon, et alla embrasser madame de Maupri qui lui tendit froidement
sa joue.

--Figurez-vous, continua-t-elle, que j'ai rencontr l'oncle Renaudin!...

A ce nom, toutes les ttes se levrent et chacun couta d'un air plus
attentif.

--Il suivait la chausse de l'tang, poursuivit Gertrude, j'ai eu peur
de me trouver avec lui face  face, et je suis reste  la lisire du
bois jusqu' ce qu'il et pass.... Le pauvre homme ne peut presque plus
marcher et j'ai d attendre longtemps. Il se tranait tout courb....
cela m'a serr le coeur!

--Je t'engage  t'apitoyer! s'cria Reine: il a t si aimable pour nous
tous!

--N'importe, c'est notre oncle.... Et il a l'air si cass et si
souffrant!

--Il se fait vieux, dit la veuve, on prtend mme que son esprit se
drange. Il tait pourtant bien alerte quand il est revenu  Lachalade,
il y a dix ans.... Je vois encore sa taille droite drape dans sa longue
redingote, et son air imposant....

--Oui, interrompit Gaspard d'un ton sarcastique, cet air avec lequel il
nous congdia brutalement ds notre seconde visite.... Il s'est conduit
comme un manant!

--Oh! Gaspard... fit Gertrude.

--Oui, comme un manant, je le rpte, car je ne sais pas dorer mes
paroles et je ne mche pas ce que j'ai sur le coeur.... Je le hais!

--Il ne m'a pas mieux reue que vous, reprit Gertrude, il ne m'a mme
pas laisse parler, quand j'ai t le visiter,  mon arrive 
Lachalade; mais en le voyant se traner pniblement ce soir sur le
chemin pierreux, j'ai t touche de piti, et si j'avais os, je lui
aurais offert mon bras jusqu' sa porte.

--Oh! tu es fine, toi! s'cria Gaspard en ricanant.

--Ce n'est pas de la finesse, c'est du coeur! rpondit Gertrude blesse,
et en mme temps des larmes roulrent dans ses yeux.

Xavier la regarda d'un air mu et charm  la fois.

--Gertrude a raison, dit-il enfin d'une voix sourde, et j'aurais fait
comme elle.

Gaspard le toisa des pieds  la tte.

--Silence, morveux, lui cria-t-il; quand on a du coeur, on reste fier; il
n'y a que les mes basses qui pardonnent les injures!

--Gertrude, dit froidement la veuve en enfonant une de ses aiguilles
dans ses cheveux gris, la sensibilit ne doit jamais faire oublier la
dignit; ton oncle t'a repousse et nous t'avons accueillie, malgr nos
ressources bornes. En insistant comme tu le fais, tu as l'air de ne pas
t'en souvenir.

--Ma tante, ne le croyez pas! s'cria Gertrude, et, s'agenouillant prs
de la veuve, elle lui baisa les mains.--Vous avez t bonne pour moi, et
mon coeur vous en remercie tout bas  chaque instant. En disant ces mots
elle voulut passer ses bras autour du cou de sa tante, et rpandre au
dehors l'motion qui gonflait sa poitrine, mais d'un geste, madame de
Maupri carta les mains de la jeune fille.

--Assez, mon enfant, tu sais que je n'aime pas les scnes sentimentales!
dit-elle schement.

Gertrude se sentit glace, et refoulant sa tendresse au fond de son
coeur, elle s'en alla tristement s'asseoir prs de la chemine.

--Je ne veux faire de leon  personne, poursuivit la veuve de son ton
emphatique et tranchant, seulement je pense qu'une famille hospitalire
et gnreuse a droit  d'autres gards qu'un parent avare et dnatur,
et que se montrer tendre avec lui, c'est nous donner tort  nous. Je ne
fais point parade des sacrifices que je m'impose, mais personne n'ignore
que nous vivons de privations depuis cinq ans; depuis cinq ans la vie
est dure pour nous,--mes filles en savent quelque chose!...

Gertrude aussi ne l'ignorait pas. Elle tait arrive  quatorze ans dans
la maison de sa tante, et depuis lors, elle avait silencieusement dvor
plus d'une humiliation. Elle se le disait, assise sur sa chaise basse,
touffant ses sanglots et brlant aux ardeurs du brasier ses paupires
gonfles de larmes. La brasse de bois vert qu'Honorine venait de jeter
sur les chenets se tordait sur la braise et lanait de bruyants jets de
flamme. Gertrude songeait aux pauvres femmes qui vont dans la fort
ramasser des branches mortes et rentrent le soir, courbes sous leur
fagot. Elle pensait aux filles des charbonniers, qui veillent toute la
nuit, accroupies autour des fournaises grondantes. Elle aurait voulu
tre l'une d'elles. Leur vie si pnible lui semblait moins misrable que
la sienne. Elles, au moins, gagnaient leur journe, et personne ne leur
reprochait le pain qu'elles mangeaient le soir... Pendant qu'elle
pensait  toutes ces tristes choses, sa tante poursuivait
impitoyablement l'numration de ses bienfaits et la glorification de sa
conduite. Une fois sur cette pente, elle ne s'arrtait plus, mlant dans
son discours les choses les plus respectables aux dtails les plus
vulgaires. Elle parlait avec le mme accent des souvenirs de famille,
des devoirs de parent et des menues privations qu'elle s'imposait:--on
avait vendu le piano de Reine; elle avait supprim son chocolat du
matin; les bougies avaient t remplaces par de la chandelle, bien que
l'odeur du suif lui ft insupportable... Puis venaient des retours
mlancoliques vers les jours meilleurs d'autrefois, et des comparaisons
navrantes entre le pass et le prsent...

--Encore, ajouta-t-elle en terminant, tout cela ne serait rien si Reine
et Honorine taient tablies. Ah! mes pauvres filles, je crains bien que
vous ne coiffiez sainte Catherine!

Cette perspective mettait Reine en fureur.

--Et songer, s'cria-t-elle avec un geste de dpit, que si ce ladre
d'oncle Renaudin avait voulu, nous aurions pu faire un beau mariage!
Cela lui aurait si peu cot de nous doter!... Il ne dpense rien et sa
maison regorge de tout.

--Oui, soupira Honorine, lorsque nous lui avons fait visite pour la
dernire fois, les armoires de la salle taient ouvertes... Je vois
encore les belles piles de linge et les paniers pleins d'argenterie...

--Et le cellier plein de provisions! ajouta la veuve.

--Et les meubles de soie entasss dans la chambre de rserve! murmura la
cadette.

--Ah! dit Honorine, qui devenait enrage rien qu'en coutant cette
numration, si l'oncle ne veut plus nous voir, c'est bien votre faute,
 toi et  Gaspard! Il fallait l'adoucir et le gagner par des gards,
tandis que vous l'avez irrit avec vos grands airs et vos plaisanteries.
Au lieu de le traiter tout haut d'Harpagon, si Gaspard lui avait port
un livre de temps  autre, tout se serait raccommod.

Gaspard bondit d'indignation.

--Moi, donner un livre  ce pince-maille! Je prfrerais le jeter  la
gueule de Phanor!... Pour qui me prends-tu? Est-ce qu'un Maupri se
couche  plat ventre devant un hritage?... Tu sais le dicton: Gueux et
fier comme un verrier! Mon pre l'tait, et bon chien chasse de race.
J'aimerais mieux crever dans un foss que de mendier les bonnes grces
d'un croquant qui s'est enrichi en tondant ses moutons et ses dbiteurs,
et qui aujourd'hui encore trouverait  tondre sur un oeuf... Assez sur ce
chapitre, ne m'en parle plus et sers-nous  souper!

Le couvert tait mis et la soupe au lait, prpare par Honorine, fumait
dans la soupire. Ils s'assirent tous autour de la table couverte d'une
toile cire. Madame de Maupri dit  haute voix le _Bndicit_, que
Gaspard et Xavier coutrent debout, puis on n'entendit plus qu'un bruit
de cuillers et de vaisselle.

Le souper tait abondant, et on sentait que le bien vivre tait le seul
luxe auquel les Maupri n'avaient pas renonc.--Un pt de livre dans
sa terrine, un jambonneau dans sa gele, une salade de mches et un
fromage du pays composaient le menu. Gaspard et sa mre l'arrosaient
d'un petit vin du Verdunois; Xavier et les trois filles buvaient de la
piquette. Tous avaient bon apptit,  l'exception de Gertrude, qui se
forait pour avaler une bouche, et qui semblait absorbe par ses
rflexions. Gaspard, le dos au feu et son chien Phanor entre les jambes,
mangeait comme quatre, buvait d'autant et semblait rassrn par le
rayonnement de l'tre qui lui chauffait les reins, et les rasades de vin
qui lui gayaient le cerveau; son verbe tranchant s'tait adouci, et
parfois un large clat de rire entrecoupait ses propos de chasseur. La
conversation roulait le plus souvent sur les souvenirs du temps pass et
sur les familles de verriers avec lesquelles les Maupri entretenaient
des relations de voisinage. Au dessert, Gaspard, mis compltement en
bonne humeur, fredonna un air de chasse et conta ses exploits de la
journe. Il tait tard quand on se leva de table; Honorine et Gertrude
enlevrent le couvert et chacun s'apprta  gagner son dortoir. Les
trois jeunes filles allrent embrasser madame de Maupri; Gaspard baisa
bruyamment les joues de ses soeurs, puis s'avana vers Gertrude.

--Allons, petite cousine, dit-il en lui tendant la main, pas de
bouderie!... Faisons la paix!

Gertrude le regarda fixement et rpondit d'une voix brve:

--Cousin Gaspard, je suis fille de verrier, moi aussi, et j'ai de la
rancune... Bonsoir.

Gaspard demeurait bahi. Elle passa rapidement devant lui pour aller
rejoindre ses cousines, puis elle s'approcha de Xavier et murmura, tout
en lui souhaitant le bonsoir:

--J'ai besoin de te parler; sois demain de bonne heure  ton atelier.




II


Ainsi qu'elle l'avait dit  Gaspard, Gertrude tait une vraie fille de
verrier. Elle avait la spontanit, la fiert, les colres violentes de
cette race ardente et chevaleresque dont les types tranges tranchent si
vivement sur le fond vulgaire et effac des populations
meusiennes.--Venus, dit-on, de la Normandie, les gentilshommes verriers
taient tablis en Argonne depuis un temps immmorial. On les y trouve
dj installs sous le rgne de Philippe le Bel, qui, par lettre royale
date de 1314, dclara que les gentilshommes de Champagne travaillant
aux verreries ne drogeaient pas  la noblesse. Ce privilge fut
confirm plus tard par Henri III, et Henri IV lui-mme ne ddaigna pas
de s'occuper des verriers. La manire dont ils lui furent prsents
mrite d'tre rappele.--C'tait au commencement de mars 1603, et le roi
se rendait  Metz avec Marie de Mdicis; comme on descendait la cte des
Chalaides, au sortir de Sainte-Menehould, plusieurs gentilshommes
dbouchrent de la lisire du bois et coururent au-devant de la voiture.
Qui sont ces gens-l? demanda le roi.--Sire, rpondit le postillon, ce
sont des souffleurs de bouteilles... Le Barnais se mit  rire; les
mauvaises langues prtendent mme qu'il se permit sur leur compte une
plaisanterie assez sale. La voiture ne s'arrta pas, car il tombait une
petite pluie fine, il _mousinait_, comme on dit dans le pays, et on
avait dj perdu beaucoup de temps  couter la harangue des notables de
Sainte-Menehould; mais Henri IV fit prendre les placets des verriers, et
peu de jours aprs leur accorda de nouvelles lettres patentes.

Ces gentilshommes, demi-artistes et demi-aventuriers, avaient t sans
doute attirs dans l'Argonne par les ressources nombreuses que le pays
offrait  leur industrie. Un sable pur y foisonnait dans les bruyres,
et les bois, peu exploits, donnaient le charbon  discrtion. Eu outre,
les retraites giboyeuses des dfils, les eaux poissonneuses de la
Biesme, taient faites pour retenir des gens qui aimaient la bonne chre
et avaient toujours eu du sang de braconniers dans les veines. La fort
leur plaisait et ils y prosprrent. Ds 1530, Nicolas Volcyr,
historiographe de Lorraine, vantait les belles _voirrires_ des boys
d'Argonne. Le dix-septime sicle fut leur ge d'or. Colbert avait
augment leurs privilges et assur leur monopole. Ils inondaient de
leurs bouteilles la Lorraine, la Champagne et la Bourgogne, gagnaient
gros et dpensaient d'autant, faisant chre lie, menant grand train et
ayant nombreuse ligne. Les ans succdaient au chef de famille dans la
direction de la verrerie, les cadets ne rougissaient pas de leur servir
d'ouvriers; quelques-uns cependant devenaient gens d'pe ou gens
d'glise; l'un d'eux, Nicolas de Cond, fut de la Compagnie de Jsus et
pronona une oraison funbre du roi Louis XIII. Les filles pousaient
des verriers du voisinage ou se faisaient religieuses. Ddaigns de la
noblesse territoriale, qui raillait leurs occupations manuelles et les
appelait des gentilshommes _de verre_[1], ils se tenaient firement 
l'cart, ne frayant qu'avec leurs confrres, et rendant avec usure aux
bourgeois les mpris hautains des nobles familles du voisinage.

La rvolution de 1789 porta un rude coup  leur prosprit en
anantissant leur monopole. Mais aujourd'hui encore ils ont en grand
mpris les roturiers, qu'ils tiennent  distance et qu'ils appellent des
_sacrs-mtins_; ils ne se marient gure qu'entre eux, et la fille d'un
gentilhomme verrier ferait plutt d'un bourgeois son amant que son mari.
La plupart vivent trs pauvrement et ont adopt les moeurs et le costume
des paysans au milieu desquels ils habitent; quelques-uns, fatigus de
leur oisivet, ont pris du service et sont devenus de bons officiers.

C'tait ce qu'avait fait le capitaine Jacques de Maupri, pre de
Gertrude; mais ses efforts pour tirer sa famille de l'ornire n'avaient
pas russi. Il tait mort trop tt, et Gertrude, confie aux soins de sa
tante, tait prcisment tombe dans ce milieu d'o le capitaine avait
si nergiquement cherch  sortir. Comme on l'a vu plus haut, la veuve
de Maupri, qui vivait maigrement d'une rente viagre de deux mille
francs, avait accueilli sa nice sans enthousiasme, et la vie que
l'orpheline menait  Lachalade tait des plus pnibles. Sa nature
expansive et affectueuse tait sans cesse refoule et froisse, tantt
par la rudesse de Gaspard ou les mchancets de Reine et d'Honorine,
tantt par les glaciales rebuffades de la veuve. Un seul membre de la
famille, Xavier, lui avait toujours montr de la sympathie.

Xavier de Maupri venait d'entrer dans sa vingt-troisime anne. Il
avait t lev jusqu' dix-huit ans au petit sminaire de Verdun, et sa
premire impression,  son retour au logis, fut la vue de cette
charmante cousine de quatorze ans qui lui sauta au cou le plus gentiment
du monde. Madame de Maupri avait eu l'espoir qu'il entrerait dans les
ordres; mais la vocation ne venant pas, Xavier s'en retourna  Lachalade
sans avoir une ide arrte au sujet d'une carrire quelconque. La
famille tait trop pauvre pour le pousser dans un emploi public, sa mre
n'et jamais consenti  faire de lui un commerant; d'ajournements en
ajournements, il resta  Lachalade, menant une vie dont l'inutilit lui
pesait. Sous l'influence du milieu vulgaire dans lequel il grandissait,
ses nerfs taient devenus plus irritables, et son esprit de moins en
moins communicatif. Gertrude seule aurait pu l'apprivoiser et le rendre
expansif; mais, avec elle, un autre sentiment arrtait son lan et
paralysait sa langue,--la timidit.

La grce primesautire, l'esprit vif et naturel de la jeune fille
imposaient  ce garon sauvage et gauche. Il brlait de confier  sa
cousine les inquitudes et les ambitions qui agitaient son me, et tout
le temps qu'il tait seul, il trouvait mille faons de traduire ses
aspirations confuses; mais une fois en face de Gertrude, les mots ne
venaient plus. Il commenait une phrase, balbutiait en voyant les grand
yeux de la jeune fille se fixer sur les siens, puis brusquement il
s'arrtait et redevenait silencieux. Plus Gertrude croissait en ge et
plus Xavier se repliait sur lui-mme; celle-ci, dcourage par les airs
farouches et le ton parfois bourru de son cousin, commenait  imiter sa
rserve. Ils se sentaient toujours sympathiques l'un  l'autre; mais ils
se parlaient peu, se bornant  changer un sourire ou un regard, en
signe de tacite alliance.

Humili de son inaction, las des distractions du village et des ineptes
conversations de ses soeurs, Xavier s'tait consol en se livrant  son
got trs vif pour le dessin. Comme son frre Gaspard, il s'tait mis 
courir les bois, mais ce n'tait pas le mme attrait qui le retenait
dans les gorges de l'Argonne.--Il tait devenu amoureux de la
fort.--Les arbres aux attitudes majestueuses, les terrains mouvements,
la riche coloration des bruyres roses ou des fougres dores par
l'automne; le monde toujours bruissant, gazouillant ou bondissant des
insectes, des oiseaux et des fauves, tout cela le charmait et le
passionnait. La fe des bois l'avait touch de sa baguette de coudrier;
elle l'avait ramen, sduit et asservi sous les votes verdoyantes de la
fort enchante. Il y passait des journes entires  dessiner. Il avait
fait connaissance avec les charbonniers et les sabotiers de la
Gorge-aux-Couleuvres, et ces silvains demi-sauvages, tout possds de
l'esprit forestier, l'avaient initi aux mystres des bois. Le soir, au
long des fournaises flamboyantes, le matre charbonnier lui avait appris
le nom de toutes les essences d'arbres, le chant de toutes les espces
d'oiseaux, et c'tait en voyant le sabotier de la Poirire tailler le
htre et le bouleau, qu'une proccupation nouvelle avait agit son
esprit.

De l'admiration des belles choses au dsir de les reproduire, la
distance est courte. Xavier s'tait tout  coup senti travaill par ce
besoin de cration qui fait le tourment et la joie des organisations
artistiques. Aprs s'tre longtemps content de dessiner des arbres et
des plantes, il fut pris du dsir de serrer de plus prs la ralit,
tout en l'accommodant  certaines combinaisons idales. La rustique
industrie du sabotier Trinquesse fut pour lui comme une rvlation. Il
essaya  son tour de tailler le bois  sa fantaisie, et pria Trinquesse
de lui apprendre son mtier. Il y fit bientt des progrs surprenants,
et non content de manier la _rouette_ et le _paroir_, il s'aboucha avec
le menuisier de Lachalade, qui lui montra  dresser,  tourner et 
assembler. Puis, son apprentissage termin, il se procura les outils
ncessaires et installa son atelier de sculpture sur bois dans un
appentis adoss  la clture du jardin.

C'tait l qu'il passait des journes entires, tout absorb par des
tentatives auxquelles personne dans la famille ne s'intressait, sauf
Gertrude. Ce fut l qu'il vint attendre sa cousine au lendemain de la
scne qui ouvre ce rcit. Cette visite matinale, annonce si brusquement
et si mystrieusement par la jeune fille, l'avait proccup toute la
nuit; il allait et venait dans l'atelier d'un air impatient, et son
inquitude se peignait sur sa physionomie aux traits mobiles. C'tait, 
cette poque, un garon maigre et brun, de taille moyenne et de mine
rveuse. Ses beaux yeux noirs, enfoncs dans l'orbite, avaient parfois
l'air de regarder en dedans. Il ne portait pas sa barbe, et l'expression
fine, un peu triste, de sa bouche ressortait mieux encore sur son visage
soigneusement ras. Les flammes sombres de ses yeux creux et la ligne
rouge de ses lvres tranchaient vivement sur la pleur olivtre de son
teint, et donnaient un caractre saisissant  sa figure encadre de
longs cheveux noirs.

Il tressaillit tout  coup en entendant crier le sable de l'alle; un
frlement de jupe et un lger bruit de pas annonaient l'arrive de
Gertrude. Il courut ouvrir  sa cousine et l'amena jusqu'auprs de
l'tabli o un petit pole ronflait joyeusement.

--Je t'ai fait un bon feu, lui dit-il, assieds-toi l et chauffe tes
pieds... L'air est humide ce matin.--Tout en tourmentant un morceau de
bois avec son ciseau, il la regardait d'un air embarrass, Gertrude
tait reste debout prs de l'tabli. Ses lvres taient serres, ses
regards srieux, et elle pressait nerveusement contre sa poitrine les
pointes de sa fanchon.

--Comme tu es ple! s'cria Xavier.

--Je n'ai pas dormi, rpondit-elle; j'ai pens toute la nuit  une chose
 laquelle je me suis dcide.

--Que veux-tu dire, Gertrude, et qu'y a-t-il de nouveau?

--Je ne puis plus supporter la vie que je mne, Xavier, je ne le puis
plus!... Je sens chaque jour davantage combien je suis ici  charge 
tout le monde.

--A tout le monde?... interrompit Xavier en la regardant d'un air de
reproche.

--Non, pas  toi! s'cria-t-elle en se rapprochant de lui, tu as
toujours t bon pour moi, cousin Xavier. Mais les autres!... Tu as
entendu Gaspard, hier, et tu sais qu'il m'a prise en aversion... Mes
cousines sont mchantes avec moi et ma tante ne m'aime pas. Je fais
pourtant ce que je puis pour qu'on m'aime, et je n'y russis pas! Je
sens que je leur pse. Je ne suis qu'une enfant, mais j'ai de l'orgueil,
moi aussi, et je souffre... Je veux partir.

--Partir!... Xavier laissa tomber son ciseau et demeura muet. Il
regardait sa cousine sans pouvoir parler, et ses mains taient toutes
tremblantes. Pour lui, Gertrude tait la seule joie de la maison, le
seul point lumineux dans la vie grise et terne de tous les
jours.--Partir! reprit-il enfin d'une voix sourde, seule!  ton ge!...
Y penses-tu?

--Il y a longtemps que j'y pense, poursuivit Gertrude, et j'avais hsit
jusqu' hier soir, mais ce matin mon parti est pris. Je suis courageuse,
je travaillerai. Voil un an que je vais coudre chez la modiste du
village; c'est une bonne fille qui m'a appris ce qu'elle sait et qui
s'est dj occupe de me chercher une place  la ville.

--Elle l'a trouve? demanda-t-il avec anxit.

--Oui, et c'est pourquoi je me suis dcide  te parler ce matin avant
que tu ne partes pour les Islettes... Voici une lettre que je te prie de
mettre  la poste l-bas.

Xavier demeurait silencieux. Ses yeux sombres avaient pris une
expression d'angoisse passionne. Il contemplait tristement Gertrude,
qui s'tait approche du pole et tendait vers la plaque de fonte ses
petites mains glaces.

--Dans trois jours, reprit-elle, quand tu retourneras aux Islettes, il
faudra que tu aies la complaisance de passer de nouveau au bureau de
poste. La matresse du magasin o je dsire travailler doit rpondre 
cette lettre poste restante, et tu me rapporteras sa rponse.

--Je ferai ce que tu demandes, dit-il en soupirant profondment; mais
songes-y bien encore, Gertrude... La vie est dure chez les autres!

--Je le sais, rpondit-elle avec amertume... Puis comme elle craignait
de l'avoir bless, elle lui prit la main et la serra.

--Merci, dit-elle, ami Xavier! Garde-moi le secret jusqu' nouvel ordre.

Elle avait les larmes aux yeux, et lui, se sentait le coeur serr par une
douleur poignante.

--Gertrude, s'cria-t-il, ne t'en va pas!

--Il le faut, mon ami.

--Gertrude! rpta-t-il encore en lui secouant la main, et en mme temps
mille penses confuses lui montaient aux lvres. Ses yeux regardaient sa
cousine avec une expression touchante. Si ces grands yeux sombres
avaient pu parler, ils auraient dit: Par piti, ne t'en va pas, sois
patiente et appuie-toi sur mon bras!... Mais les yeux se contentaient
de lancer des regards navrants, et Xavier n'osait pas rvler tout ce
qu'il avait dans le coeur. D'ailleurs son propre avenir tait si obscur!
Le secours qu'il aurait pu offrir tait beaucoup si on l'aimait, peu de
chose s'il n'tait pas aim. Qui pouvait savoir si Gertrude l'aimait
autrement que comme un compagnon d'enfance?... Si elle l'avait aim plus
srieusement, aurait-elle song  partir?...

Il refoula en lui les mots prts  jaillir.

--Soit, dit-il d'une voix trangle, je ferai ta commission.

Gertrude le remercia de nouveau et quitta l'atelier. Accoud sur son
tabli, Xavier la regardait  travers les vitres tandis qu'elle suivait
lgrement les plates bandes herbeuses. Elle avait disparu depuis
longtemps dj, qu'il tait encore,  la mme place, la main appuye sur
son front, roulant des penses noires et dcourages, pendant que le
vent faisait tournoyer les feuilles sches sur le gazon, et que les
moineaux ppiaient dans les sapins....

Quatre jours aprs, Xavier qui revenait des Islettes aperut, au soleil
couchant, Gertrude qui l'attendait sur le pas de la porte.

--J'ai quelque chose pour toi, lui dit-il tristement, et il lui tendit
une lettre qu'elle dcacheta avec vivacit. Tandis qu'elle la lisait,
Xavier, appuy contre la porte, considrait le fin profil de la jeune
fille claire par les rougeurs du couchant. Elle releva brusquement la
tte, et il l'interrogea du regard.

--Tout est termin, dit-elle avec un lger tremblement dans la voix; les
demoiselles Pche consentent  me prendre comme apprentie, et je dois
tre rendue  B... le 1er mars prochain... Ce soir je parlerai  ma
tante.... Merci encore, Xavier!

Elle se retourna pour lui serrer la main, mais il s'tait dj enfonc
dans l'ombre du couloir, et elle l'entendit s'loigner du ct du
jardin.

Lorsque toute la famille fut runie pour le souper, et que Gaspard eut
allum la lampe, Gertrude alla s'asseoir prs de madame de Maupri et
dplia silencieusement sa lettre. Au bruit du papier froiss, la veuve
posa son tricot et dit  sa nice en lui dardant un regard froid:

--Qu'y a-t-il, Gertrude, et que me veux-tu?

--Ma tante, commena la jeune fille d'une voix mue mais ferme, vous
m'avez accueillie chez vous, et depuis cinq ans vous avez t pour moi
une parente dvoue; je vous ai impos de lourds sacrifices et je vous
en serai toujours reconnaissante....

La veuve frona les sourcils, piqua une aiguille dans ses cheveux et
s'cria d'une voix brve:

--a, o veux-tu en venir?

--A vous annoncer, ma tante, que je ne veux pas abuser plus longtemps de
votre hospitalit: j'ai trouv  B... une position convenable, et je
viens vous demander la permission de l'accepter.

En mme temps elle remit sa lettre  madame de Maupri. En entendant ces
dernires paroles, Gaspard avait relev brusquement la tte; Honorine et
Reine se regardaient et cherchaient tout bas qu'elle pouvait tre cette
position mystrieuse qui allait permettre  leur cousine de se produire
 la ville.

Cette chance-l ne m'arrivera jamais! songeait Reine dpite.--Xavier,
les poings serrs sur les tempes, les lvres froides, regardait la
lettre, sa mre et Gertrude. Un silence profond remplissait la salle.

La veuve ajusta ses lunettes et lut lentement, puis, rejetant le papier
avec ddain:

--Ainsi, dit-elle, tu veux te faire modiste!...

Modiste!... A ce mot, Honorine baucha un sourire de piti et Reine
poussa un soupir de soulagement; quant  Gaspard, il se remit  frotter
son fusil et  siffler d'un air narquois.

--Oui, rpondit Gertrude, je veux gagner ma vie honntement, et n'tre 
charge  personne.

Madame de Maupri se mordit les lvres.

--Tu as dix-neuf ans  peine, continua-t-elle, et je suis responsable de
tes actes.... Est-il convenable que je te laisse aller  dix lieues
d'ici, dans une boutique o tu seras en compagnie de filles de rien, et
expose  tous les dangers d'une situation pareille?

--Les demoiselles Pche sont d'honntes filles; j'habiterai chez elles,
et d'ailleurs je saurai me protger moi-mme.

--Et te payera-t-on suffisamment pour te faire vivre?

--On me donnera, pour commencer, le logement et la table, rpondit
Gertrude en rougissant; jusqu' ce que je gagne davantage, je vous
prierai de m'envoyer une partie de la rente de six cents francs qui me
vient de ma mre.

--Et si nous refusons?... Car tu oublies que Gaspard est ton tuteur.

--Alors, rpliqua-t-elle d'un ton ferme, je m'adresserai  mon oncle
Renaudin, qui est mon subrog-tuteur et qui me fera manciper.

Gaspard se mit  rire bruyamment.

--Eh! s'cria-t-il, laissez-la donc aller, ma mre!... Le village n'est
pas fait pour de pareilles duchesses. Il leur faut la ville pour taler
leurs grces et faire l'admiration des marjolets qui flnent le dimanche
sur les promenades!... Toutes ces mijaures-l s'imaginent qu' la ville
on trouve encore des rois qui pousent des bergres, et voici Reine qui
grille d'envie, elle aussi, de trner derrire un comptoir!

Reine se redressa comme une gupe en colre et lana  son frre un
regard furibond.

--Reine est trop bien ne pour songer  devenir une fille de boutique,
dit la veuve; elle n'oubliera jamais qu'elle est une Maupri....

A ces mots Gertrude sentit le rouge lui monter au front. Elle fit
quelques pas vers sa tante; ses yeux tincelaient et ses narines
frmissaient.

--Madame, s'cria-t-elle d'une voix vibrante, c'est vous qui oubliez
trangement l'histoire de notre famille.... Vous parlez des Maupri!
Lorsque mes anctres vinrent en Argonne, ils taient pauvres et ne
crurent pas droger en soufflant le verre.... J'entends agir comme eux
et ne pense pas dchoir!...

Il y eut de nouveau un grand silence dans la salle. Gaspard regardait sa
cousine d'un air baubi, et lorsqu'on se mit  table, Xavier serra
fortement la main de Gertrude. Le souper fut maussade; Gertrude ne
mangeait pas, Xavier tait pensif et les autres ne disaient mot.

Lorsqu'on eut fini, madame de Maupri retint lgrement par le bras sa
nice qui se disposait  se retirer.

--Quand comptez-vous nous quitter? lui demanda-t-elle.

--Je dois tre au magasin le 1er mars, rpondit la jeune fille, et je
voudrais partir au moins la veille.

--Nous avons encore quatre jours jusqu' la fin du mois, reprit
froidement la veuve, je pense que vous les emploierez  rflchir....
Bonsoir, ma nice.

Elle s'apprtait  lui tendre machinalement son front comme chaque soir,
mais Gertrude se borna  la saluer et sortit sans ajouter une parole.




III


Le jour fix pour le dpart de l'orpheline tait arriv. Sa petite
malle, cadenasse et ficele, attendait dans le corridor le passage
d'Herbillon le _brioleur_[2] qui devait la charger sur un de ses mulets,
et accompagner la jeune fille jusqu'aux Islettes o passe le courrier de
B... Il ne restait plus  Gertrude qu'une dmarche pnible  faire,
c'tait sa visite d'adieu  l'oncle Renaudin. Cette visite lui cotait,
car le bonhomme tait quinteux et recevait fort mal les visiteurs,
surtout quand ceux-ci faisaient partie de sa famille. Nanmoins Gertrude
se croyait oblige  ce dernier devoir. L'oncle Eustache tait le frre
de sa mre, et puis elle l'avait trouv si faible, si vieilli,
lorsqu'elle l'avait rencontr rcemment!... Qui pouvait dire si elle le
reverrait jamais? C'est en songeant  toutes ces choses que, vers midi,
Gertrude prit le chemin de la maison de son oncle.

Cette maison tait une ancienne dpendance de l'abbaye de Lachalade, et
on l'appelait encore l'Abbatiale. Elle tait btie un peu en dehors du
village, sur une minence d'o l'on dominait la valle de la Biesme, et
elle comprenait, outre les btiments d'habitation, un grand jardin
abandonn dont les murs croulants ne finissaient qu' la lisire de la
fort. Le chemin qui allait du village  l'Abbatiale tait bord de
peupliers mlancoliques et aboutissait  un grand mur triste dans lequel
tait pratique une porte cintre, prudemment munie d'un guichet. C'est
devant cette porte que Gertrude s'arrta pour respirer, car son coeur
battait fort et elle se sentait tout oppresse. Au bout de quelques
minutes elle agita la chane rouille de la sonnette. Un tintement
plaintif rveilla l'cho de la cour sonore, un aboiement lointain y
rpondit, mais personne ne se montra. Enfin un bruit de sabots rsonna
dans la cour, puis une clef grina dans la serrure et la porte
s'entre-billa.

--Bonjour, Fanchette; puis-je voir mon oncle? demanda Gertrude  une
vieille servante qui l'examinait d'un air revche.

--Vous savez bien que M. Renaudin ne veut recevoir personne, rpondit
froidement celle-ci.

--C'est que je pars ce soir... pour longtemps, et j'aurais dsir lui
dire adieu.

La servante, tenant toujours la porte  demi ferme, considrait la
jeune fille d'un air souponneux.

--Allons, Fanchette, dit une voix d'homme, laisse donc entrer
mademoiselle dans la cour.... J'irai voir si elle peut monter l-haut.

En mme temps le vieux garde Pitois ouvrit la porte toute grande et fit
passer Gertrude, malgr les protestations de Fanchette. Les deux
domestiques s'acheminrent vers la porte du vestibule, en discutant
aigrement. Gertrude les suivait toute dcontenance et regardait
machinalement la cour solitaire avec sa ceinture de hauts btiments aux
volets clos, son puits  la margelle use et sa pelouse ovale borde de
buis, o un grand houx dressait son feuillage sombre et piquant, emblme
de la maussaderie des htes du logis....

--Je vous dis que M. Renaudin ne la recevra pas! marmonnait Fanchette.

--Encore faut-il s'en assurer, grommelait Pitois.

--Allez-y donc, vieil entt! s'cria-t-elle pousse  bout.

Ils taient arrivs dans le vestibule, en face d'un escalier de pierre
qui conduisait  la chambre de M. Renaudin.

--Eh bien! Fanchette, dit une voix perante et plaintive, que signifie
ce vacarme?...

En mme temps l'oncle Renaudin parut sur les marches suprieures de
l'escalier. Il tait envelopp dans une longue redingote rpe, ses
doigts maigres s'appuyaient  la rampe de fer, son corps tait courb
comme la lame d'une serpe et sa tte surplombait, montrant un crne
couronn de cheveux blancs, un long nez pointu et des yeux gris qui
dardaient un regard mfiant.

--Que me veut-on? rpta-t-il d'un ton bref, en apercevant une figure
trangre.

--C'est votre nice, monsieur, dit Pitois.

--Je ne veux voir personne, murmura le vieillard d'un ton bourru.

--Mon oncle, commena Gertrude en s'avanant, je venais vous faire mes
adieux... En mme temps elle le regardait avec ses beaux yeux mouills
de larmes.

Le son clair de cette voix sympathique sembla frapper le vieillard. Il
s'arrta, dvisagea silencieusement sa nice, puis, comme si quelque
chose avait enfin tressailli au dedans de lui, sa figure prit une
expression moins rbarbative.

--Tes adieux? reprit-il, tu quittes donc la maison du verrier?

--Je vais  B..., rpondit Gertrude.

--A B...! s'cria M. Renaudin.--Les muscles de sa face parchemine se
dtendirent et le nom de cette ville parut agir mystrieusement sur son
esprit.--Pitois, cria-t-il, laisse-la monter.

--Attrape! dit le garde triomphant, et il fit la nique  Fanchette qui
s'loigna d'un air grognon.

Quand Gertrude fut sur le palier: Attends un moment, petite! murmura
son oncle. Il se trana dans sa chambre o la jeune fille l'entendit
clore  double tour les portes des armoires et les tiroirs d'un
secrtaire. Tu peux venir maintenant! lui cria-t-il.

La pice o elle entrait tait entirement lambrisse de chne. Au fond,
un grand lit carr  baldaquin de perse faisait face  la porte. De
hautes fentres garnies de rideaux jaunis donnaient sur la valle et les
bois. M. Renaudin tait assis dans son fauteuil de faon  avoir le
secrtaire  porte de la main.--Viens te chauffer, dit-il  Gertrude en
lui montrant une chaise prs de la chemine o deux pauvres tisons se
mouraient dans un monceau de cendres. Il attisa un moment le brasier,
puis fixant de nouveau ses yeux perants sur la jeune fille:

--Dis-moi, reprit-il, que vas-tu faire  B...?

--Je vais y apprendre un mtier, mon oncle, afin de gagner ma vie.

La figure de l'avare s'claircit un peu.

--Bien, fit-il, tu veux travailler... Bien cela, petite, et d'autant
mieux que ce n'est pas dans les habitudes de ta famille... Et les
Maupri te laissent partir sans regret, hein?

--C'est moi qui ai demand  m'en aller; je ne voulais pas abuser de
l'hospitalit de ma tante... Il faut apprendre  se suffire  soi-mme,
quand on est pauvre.

--Pauvre!... pauvre! grommela le vieillard qui crut saisir un reproche
dans ces derniers mots,  qui la faute?... Si ta mre et ta tante
m'avaient cout autrefois, elles n'auraient pas pous leurs _hzis_[3]
de verriers, et elles s'en seraient mieux trouves... Enfin,
continua-t-il en se radoucissant, tu as pris le bon parti, qui est de
travailler quand on est jeune... C'est comme cela que j'ai fait; j'ai
quitt Lachalade  ton ge, avec mon paquet sur le dos... J'allais 
B..., comme toi... Eh! eh! il y a eu de cela quarante-deux ans  la
Chandeleur dernire...

Il poussa un soupir, croisa ses longs doigts sur ses jambes et se mit 
regarder le foyer  demi teint o scintillaient parfois encore quelques
points lumineux. Cette allusion  sa jeunesse l'avait rendu songeur; il
resta longtemps silencieux. Gertrude embarrasse ne savait si elle
devait s'en aller. A un mouvement qu'elle fit pour quitter sa chaise, M.
Renaudin releva la tte.

--Quoi! tu veux dj partir, s'cria-t-il... Attends encore un peu, je
n'ai pas tout dit.

Il contempla un moment la jolie figure tonne et attentive de sa nice;
on et dit que ses regards se rafrachissaient en se reposant sur ces
cheveux soyeux, sur ces yeux limpides et rveurs, sur cette petite
bouche souriante... Il se leva pniblement et effleura de sa main ride
et tremblante les bandeaux crpels de Gertrude.

--Comme tu as de beaux cheveux blonds! soupira-t-il. Va, rassieds-toi
encore un peu; mes yeux ne sont pas souvent rjouis par la vue de la
jeunesse... Arrte-toi un peu ici. Qui sait quand nous nous reverrons?

Il secoua tristement la tte, et il y eut de nouveau un moment de
silence. On entendait la bise se lamenter dans la cage de l'escalier.

--coute le vent, reprit-il... Rassieds-toi et chauffe tes petits
pieds... Attends, je vais mettre du bois au feu et te faire une bonne
flambe.

Il attisa le brasier et jeta sur les chenets une brasse de menu bois
qui ptilla en lanant une flamme claire.

--Eh! eh! dit-il en tendant ses mains devant le foyer, c'est gai, un
bon feu, cela vous ragaillardit... C'est bien  toi, Gertrude, d'tre
venue me faire visite!

--Et pourtant, rpondit Gertrude un peu apprivoise et demi-souriante,
et pourtant vous ne m'aviez gure encourage...

--Oui, c'est vrai... Je me disais: La caque sent toujours le hareng et
je te jugeais d'aprs tes grandes pecques de cousines, mais tu ne leur
ressembles pas, tu es tout autre... Tu ressembles...

Il s'arrta, passa la main sur son front jauni et poussa un long soupir.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis content de ton courage et de ta bonne
envie de travailler... Mais tu ne m'as point dit ce que tu comptes faire
 B...?

--Je veux y apprendre le mtier de modiste.

M. Renaudin tressaillit et murmura en se parlant  lui-mme: Modiste...
 B...? Il y a des ressemblances singulires!

Et comme si cette rflexion l'avait replong dans de profondes
mditations, il tourna la tte du ct de la chemine. La flamme dansait
sur les chenets en formant mille fantastiques images, et au dehors la
bise se lamentait toujours. tait-ce la plainte du vent qui rveillait
de vieux souvenirs, ou bien le vieillard revoyait-il dans les arabesques
de la flamme les fuyantes apparitions d'une poque lointaine?... Il
tendait ses mains vers le brasier, puis il les passait sur son front
comme pour rchauffer sa mmoire engourdie. Sa figure s'tait attendrie
et ses yeux taient devenus humides.

--Tu auras grand froid sur la route, ma pauvre enfant! reprit-il tout 
coup... Aie soin de bien te couvrir! En vrit, il y a des ressemblances
singulires!... En te regardant et en entendant la bise de mars, il me
semble revoir une pauvre enfant comme toi, qui s'en allait seule aussi
dans la froidure et le vent... coute, dit-il en s'animant, laisse-moi
te donner un conseil... Quand tu seras l-bas,  la ville, veille bien
sur ton coeur! A ton ge, on ne demande qu' aimer; dfie-toi de ceux qui
te diront que tu es jolie!... Ne donne pas ton coeur avant d'avoir au
doigt un bel anneau de marie. Veille sur toi; les hommes sont gostes
et ne valent rien!...

Il s'tait lev, tout surexcit; l'expression trange de sa figure
effraya Gertrude:

--Mon oncle, dit-elle, il est temps que je prenne cong de vous; je vais
jusqu'aux Islettes  pied, et le brioleur Herbillon m'attend pour
charger ma malle.

--Allons! fit-il en abaissant la voix, merci de ta visite, Gertrude!
Avant de partir, mets-toi l et cris-moi lisiblement ton adresse  B...

Elle lui obit, et pendant qu'elle crivait, il ouvrit son secrtaire:

--Je ne veux pas que tu t'en ailles sans rien emporter de moi. Tiens!

Il lui glissa dans la main un double louis:

--Serre-le bien, c'est de l'or... C'est beau et bon comme un rayon de
soleil, et c'est plus rare! Ne le montre  personne ici, et promets-moi,
si j'ai besoin de toi quelque jour, de revenir ds que je t'appellerai.

--Je vous le promets, mon oncle, rpondit-elle tout mue!

--Maintenant, laisse-moi baiser tes cheveux blonds... L... Bon voyage,
petite Gertrude, et merci... Ta visite m'a fait du bien... Il
l'accompagna jusque sur l'escalier:

--Ne dis rien  tes cousines! lui cria-t-il encore.

Quand Gertrude arriva au logis de sa tante, les _sonnailles_ des mulets
retentissaient dj dans la descente de la Louvire.

--Eh bien! lui demandrent  la fois Reine et Honorine, comment t'es-tu
tire de ta visite  l'oncle Renaudin?

--Il m'a bien reue, rpliqua-t-elle brivement, et il est meilleur
qu'on ne le dit.

Gaspard tait parti ds le matin pour la chasse, madame de Maupri et
ses filles taient seules dans la salle. Gertrude courut  l'atelier
esprant y trouver Xavier, mais l'appentis tait vide. O peut-il
tre? se demandait-elle et elle se sentait le coeur gros. Elle parcourut
du regard l'troit rduit o s'taient passes les seules bonnes heures
de sa jeunesse. Elle fit un adieu silencieux aux vitraux verdtres, aux
dessins accrochs aux murs, aux outils rangs le long de l'tabli... Le
bruit des _sonnailles_ s'tait rapproch.

--Gertrude, cria la voix stridente d'Honorine, voici le brioleur!

Elle se hta d'accourir et questionna ses cousines sur Xavier, Reine
haussa les paules et rpondit ngligemment:

--Il court les bois, sans doute.

Gertrude sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle tait habitue aux
faons bizarres de son cousin, mais cette absence dans un pareil moment
lui semblait impardonnable.--On avait charg son bagage  dos de mulet.
La veuve n'eut pas un moment d'expansion, et son baiser fut aussi froid
que d'habitude.

--Au revoir, ma nice, fit-elle solennellement..., que Dieu vous garde!

Gertrude embrassa ses deux cousines.

--Nous t'crirons l-bas et tu nous enverras des chapeaux! lui dit
Reine.

Ce fut la seule marque d'intrt que Gertrude emporta de la maison de sa
tante...

Dans la chambre haute de l'Abbatiale, le vieil oncle Renaudin tait
rest tout absorb par les souvenirs que la visite de sa nice avait
rveills. Il s'tait rassis dans son fauteuil et demeurait immobile,
les coudes sur les genoux et le front dans les mains. La belle flambe
allume en l'honneur de Gertrude s'tait teinte et l'tre ne contenait
plus que des cendres grises; mais dans les corridors de la vieille
maison le vent de mars gmissait toujours. Peu  peu on entendit au
dehors, dans l'loignement, un bruit de grelots. Le vieillard se leva,
poussa un soupir et se mit  fouiller les tiroirs de son secrtaire.
Dans un coin il trouva un objet de petite dimension soigneusement
envelopp de papier de soie. C'tait une ancienne lorgnette de spectacle
avec trois tuyaux de cuivre dor et une garniture d'ivoire. On ne s'en
tait pas servi depuis longtemps, car les tuyaux jouaient difficilement
les uns dans les autres, M. Renaudin nettoya les lentilles avec un
chiffon, ajusta les tuyaux, et s'approchant de l'une des fentres,
braqua la lorgnette sur la campagne. De l'embrasure o il se tenait on
pouvait voir l'extrmit du logis de Maupri, l'angle du jardin, puis la
route blanche serpentant au long des bois et des prs, dans la direction
des Islettes.

Le bonhomme distingua bientt les mulets avec leur charge de charbon,
puis le chien courant de l'un  l'autre, puis le brioleur chevauchant
sur la dernire mule et fermant la file. Gertrude enveloppe dans un
chle gris et coiffe d'une capeline bleue, cheminait  ct de lui.

--Voici la petite! murmura Renaudin, comme elle marche bravement sur
les cailloux de la route! Les Maupri l'ont laisse partir seule... Ses
nobles cousines n'ont pas daign l'accompagner jusqu'aux Islettes; le
hle aurait gt leur prcieux teint!... Les pcores!... Heureusement
Gertrude ne leur ressemble pas.

Courb vers la fentre, le front appuy contre la targette glace, il
clignait un oeil, et de l'autre suivait les dtours de la route  travers
la lorgnette. Au dehors, le vent secouait les branches dcharnes et les
pices de toile pendues  des cordes dans le clos du voisinage. La
girouette du toit virait et grinait furieusement.

--Quel vent! murmurait le vieillard, elle a bien fait de cacher ses
cheveux blonds. Elle marche bravement; elle est vaillante et elle a du
coeur... Tant mieux!

Il la suivait toujours avec un redoublement d'attention  mesure que la
distance rendait les images moins distinctes. Tout  coup une brume
mystrieuse brouilla les objets et il ne vit plus rien... Une bue
humide voilait le verre de la lunette. Les mains de M. Renaudin
tremblaient. Il les porta  ses paupires,  ses yeux si longtemps secs
comme son coeur, et il y trouva des larmes...

Gertrude aussi, sur la route balaye par la bise, avait des pleurs dans
les yeux. Elle coutait pensivement le bruit berceur des _sonnailles_,
elle regardait le ciel o de longs nuages couraient avec une hte
furibonde, le taillis o les chnes entre-choquaient leurs branches
encore couvertes des feuilles de l'an pass, les oseraies rougetres qui
bordaient le cours de la Biesme; puis elle se sentait un poids plus
lourd sur le coeur et cherchant la cause de ce redoublement de peine,
elle la trouvait dans l'absence trange de Xavier. Pourquoi n'est-il
pas venu me serrer la main? se demandait-elle. Cet oubli lui paraissait
tellement inexplicable, qu'elle n'et pas t tonne de voir tout 
coup Xavier sortir du bois et accourir au-devant d'elle. A chaque point
noir qui apparaissait au loin: Est-ce lui? se disait-elle.--Puis le
point grandissait, et c'tait un cantonnier cassant des pierres ou un
mendiant courb sous sa besace, qui cheminait en comptant sa recette de
vieux sous.

Le brioleur Herbillon, qui tait un brave homme et qui la voyait triste,
essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De
temps  autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille
chanson du pays,  laquelle les tintements des _sonnailles_ formaient un
accompagnement naturel. En sa qualit de brioleur, il savait des
chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou
gaillardes; chansons de noce et chansons de mtier, refrains de soldats
ou complaintes de bergers.--Il en dit une surtout qui remua le coeur de
Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des
rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:

Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise
Quand j'ai ma mie auprs de moi!
Je la prends et je la regarde:
O ma mignonne, embrasse-moi!

--Comment veux-tu que je t'embrasse?...
Tout chacun dit du mal de toi;
On dit que tu vas  la guerre,
Servir dans les soldats du roi.

--Ceux qui t'ont dit cela, ma belle,
Ne t'ont dit que la vrit;
Mon cheval est l  la porte,
Est tout sell et tout brid...

--J'ai tant pleur, vers de larmes,
Que les ruisseaux ont dbord;
Petits ruisseaux, grandes rivires,
Quatre moulins en ont vir...

Gertrude  son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte
rythme par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remde
produisait un effet contraire  celui qu'il avait espr, et il s'arrta
court.

--Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi
 votre envie de pleurer. Je sais bien que a soulage le coeur, mais a
gte les yeux quasiment comme la fume de bois vert. Allons, allons,
hardi!... Montrez que vous tes brave  l'gal de feu votre pre!...
Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des
Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.

On tait arriv en effet, et dj l'auberge se montrait avec son
escalier de pierre, son enseigne balance par le vent, et sa remise
pleine de chevaux de rouliers. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur
dchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et prit
cong. La voiture ne devait pas tarder; Gertrude s'assit sur le banc de
l'auberge, et elle n'y tait pas depuis cinq minutes, lorsque tintrent
les grelots du courrier qui descendait au galop la cte de Biesme.

Les chevaux s'arrtrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle
derrire la capote, et dj Gertrude s'apprtait  monter, quand elle
entendit son nom prononc par une voix bien connue... Celui qu'elle
n'esprait plus, Xavier, sortit d'une maison voisine et s'lana vers
elle.

--Ah! s'cria Gertrude en lui tendant la main, je savais bien que tu ne
me laisserais pas partir ainsi!

Xavier semblait trs mu; ses yeux noirs brillaient et la course avait
color ses joues.

--J'ai eu peur de ne pas arriver  temps! dit-il enfin.

--Pourquoi ne t'es-tu pas trouv  la maison?

Il secoua la tte et plongea ses yeux dans ceux de sa cousine:

--Je ne voulais pas te faire mes adieux devant ma mre et mes soeurs.
J'avais besoin de te serrer les mains  mon aise, loin des regards
indiffrents... Et puis... Il s'arrta.

--Et puis? fit Gertrude en souriant.

--Et puis j'avais peur de montrer aux autres tout le chagrin que j'ai de
te voir partir!

Il dtourna la tte et, comme s'il avait t honteux d'en avoir trop
dit, il reprit avec brusquerie:

--D'ailleurs, je voulais te donner ceci, et le serrurier des Islettes
n'en avait pas termin la monture.

Il dchira le papier qui enveloppait un petit coffret de chne sculpt,
puis il le tendit  sa cousine.

--C'est le premier essai dont je ne sois pas trop mcontent... Garde-le
pour y mettre tes aiguilles et tes cheveaux.

Elle souriait. Il ouvrit le coffret et y prit un bouquet de violettes et
d'anmones sauvages,--les premires de la saison.

--Tiens, continua-t-il, voici encore des fleurettes que j'ai cueillies
pour toi dans un ravin expos au midi.

Gertrude sentait des larmes lui monter aux yeux.

--Merci tout plein, ami Xavier, dit-elle en lui serrant de nouveau la
main... Tu me gtes!

--En voiture! en voiture! cria le conducteur qui s'impatientait.

Gertrude monta.

--Pense un peu  moi, l-bas! murmura encore Xavier d'une voix brise.

Elle rpondit en agitant la main et en aspirant longuement le parfum des
fleurettes.

--Hue, la Grise! Hardi, Blond!... s'cria le conducteur en faisant
claquer son fouet. L'attelage prit le trot et la voiture disparut
bientt dans les vapeurs de la nuit brunissante.




IV


Hop! hop!... A travers les hautes forts de l'Argonne la voiture passait
au trot, et la faible lueur des lanternes clairait vaguement les
profondeurs boises o la brume flottait sur la cime des chnes. Parfois
une clatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la
lisire. De larges embrasures se dcoupaient en noir sur un fond
lumineux, et vers le ciel s'lanaient de hautes chemines surmontes
d'une fume rougetre.--C'tait une verrerie... Les baies des fentres
laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumire
incandescente et remuant des matires embrases au bout de longues
cannes de fer... C'taient les verriers, les _hzis_ maigres et brls
par les flammes d'enfer de leurs _ouvreaux_ nuit et jour allums... Et
Gertrude songeait  la maison de sa tante,  l'appentis couvert de
tuiles moussues et  Xavier. Elle revoyait ce dernier accoud sur son
tabli, le menton dans sa main, pensif, concentr, les yeux tourns vers
une vision intrieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois  la
recherche des premires fleurs de la saison, elle entendait encore
l'accent profondment triste de sa voix, lorsqu'ils s'taient dit adieu
devant l'auberge... Quelle trange nature et qu'y avait-il rellement au
fond de ce coeur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile 
pntrer, Gertrude devinait une fconde source de tendresse qui
jaillirait peut-tre un jour.--Et en pensant  toutes ces choses, elle
pressait contre ses lvres le petit bouquet d'anmones, le sauvage
bouquet nou avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le
printemps.

Hop! hop!... Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et
crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les
cailloux faisaient jaillir des tincelles. Le ciel terne et sans toiles
bordait confusment un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une
ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les
champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du
berger... Et Gertrude songeait  la vie errante du rgiment, quand elle
suivait son pre d'tape en tape, blottie dans un coin de son manteau,
berce par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un
gros baiser du capitaine Jacques la rveillait  demi, et qu'entre les
plis du manteau elle distinguait un coin du ciel toil... Ah! les bons
baisers donns  plein coeur, il y avait longtemps qu'elle ne les
connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les
clineries du rveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela
tait bien loin!...

Ho, la Grise! hol, Blond!... On tait arriv au relais. Des lumires
couraient aux croises de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un
garon d'curie dtelait les chevaux tout fumants et en amenait de
frais. Le facteur s'avanait lourdement avec sa sacoche pleine de
lettres; une commre recommandait un paquet au conducteur; un homme
courb sous le poids de deux seaux remplis au rservoir prochain se
dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on
voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des
verres... Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et
Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se
chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons
du village aprs une rude journe de labeur; elle se disait qu'elle
n'avait plus de _chez elle_, plus de foyer, plus de maison!...

En route!... et la voiture reprenait le trot.--Encore des champs  perte
de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits
villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands
bois sombres o l'cho rpercutait le bruit des roues et des claquements
du fouet, puis la voiture enraye glissa rapidement sur une longue
pente. De grands prs s'tendaient au long d'une rivire borde de
peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des
coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au
loin, sur une colline, des centaines de lumires scintillaient...
C'tait la ville.--Les chevaux redoublrent de vitesse, le conducteur
fit claquer son fouet avec frnsie et on traversa les faubourgs...
Encore un pont, une large rue plante d'arbres, puis la voiture s'arrta
brusquement devant un bureau de messageries. On tait  B...

Gertrude descendit tout engourdie. Il tait trop tard pour aller frapper
 la porte des demoiselles Pche; elle prit une chambre  l'auberge
voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard,
et lorsqu'elle s'veilla, il faisait dj grand jour. Un rayon de soleil
pntrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la
colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui
redonnrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire
chez les modistes.

       *       *       *       *       *

Dans l'atelier des demoiselles Pche, le pole de faence, allum ds le
matin par la vieille servante Scholastique, commenait  rpandre une
douce chaleur et les ouvrires taient dj  la besogne. L'atelier,
contigu avec le magasin o on recevait les pratiques, tait clair par
deux fentres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus anime et la
plus commerante des rues de B... L'ameublement tait des plus
simples.--Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se
rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque ct du pole, de
grandes armoires o l'on serrait les coiffures confectionnes;  et l,
des chaises encombres de cartons; pour tout ornement, une statuette de
la Vierge, colorie en rouge et en bleu, tenant encore  la main un
raisin dessch, offrande de la Notre-Dame d'aot; puis, en guise de
pendant, une nave image d'pinal reprsentant les vierges sages et les
vierges folles et se droulant aux yeux des apprenties comme une pieuse
et salutaire invitation  la vertu.--Devant chaque fentre, sur une
sorte d'estrade, se dressaient les deux matresses chaises de
mademoiselle Hortense Pche, l'ane, et de mademoiselle Hlose, sa
principale ouvrire. Mademoiselle Hlose tait une fille de
vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant  tout. Elle tait
grande, bien faite, trs blanche, trs vaine de ses yeux noirs et de ses
cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingnument orgueilleuse,
folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon coeur,
elle reprsentait le type de la grisette de B...,--une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les _ttes  bonnet_, passant de
l'atelier au magasin et du magasin  un ouvroir de couturires,
mademoiselle Clnie Pche allait et venait, brandissant une aune dans
sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux
soeurs faisaient un contraste complet:--Mademoiselle Hortense, qui
frisait la cinquantaine, ronde, replte, avec des yeux  fleur de tte
et un tour de cheveux bruns sous un bonnet  tuyaux, tait l'image du
calme et de la prudence. Mademoiselle Clnie tait grande, robuste et
taille comme un homme; sa taille plate, sa voix mle et toujours
grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore
 l'illusion; mais elle tait bonne fille, oubliait vite ses colres et
n'aurait pas fait de mal  une mouche. La nature, qui avait si maltrait
les deux soeurs au point de vue plastique, leur avait donn, par une
juste compensation, un got sr et des doigts de fe. Les chapeaux
monts par mademoiselle Hortense, les robes coupes par mademoiselle
Clnie taient renommes  dix lieues  la ronde, et les demoiselle
Pche avaient la plus belle clientle de l'arrondissement. Trs pieuses,
en dpit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforaient de se
faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins
assidus  la congrgation du Rosaire, dont elles taient directrices.
Mademoiselle Hortense rservait pour la chapelle de la Vierge du Pont
ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mmes mains qui avaient
trop largement chancr un corsage de bal, mademoiselle Clnie, les
jours de Fte-Dieu, portait firement en tte du cortge la lourde
bannire de la congrgation.--En rsum, c'taient de braves filles,
actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les
estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.

Ce matin-l mademoiselle Clnie tait plus agite que jamais.

--C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrire, dit-elle  sa
soeur; puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne:--J'espre,
Mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que
vous vous montrerez bonnes et serviables... O la caserons-nous,
Hortense?

--Je crois, rpondit l'ane, qu'on pourrait lui faire une petite place
 ct d'Hlose, prs de la fentre...

La grande Hlose releva vivement la tte:

--Prs de _ma_ fentre, fit-elle d'un air piqu, et pourquoi donc pas 
la table ronde? Cette demoiselle est une apprentie, aprs tout!...

--Nous devons des gards  sa famille, reprit tranquillement
mademoiselle Hortense.

--Oui, elle est noble! rpliqua Hlose en pinant ddaigneusement les
lvres. Puis, aprs un moment de rflexion, elle ajouta:--C'est drle
tout de mme qu'une demoiselle dans sa position soit oblige de
travailler pour vivre...

--Elle est orpheline, dit mademoiselle Hortense, et sa situation n'en
est que plus intressante...

--N'importe, poursuivit obstinment Hlose on ne m'tera pas de l'ide
qu'il y a l-dessous quelque chose de louche!...

--Hlose, s'cria svrement mademoiselle Clnie, pas de jugements
tmraires, s'il vous plat!... Cette jeune fille m'est recommande et
je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son compte.

--Je crois que la voici, dit mademoiselle Hortense qui venait de jeter
un coup d'oeil dans la rue.

Au mme moment la sonnette du magasin se mit  tinter, et mademoiselle
Clnie alla ouvrir. C'tait en effet Gertrude. Scholastique se chargea
de son mince bagage et la modiste montra  la jeune fille la chambre
qu'elle devait occuper au second tage; puis, aprs l'avoir mise au
courant des habitudes de la maison et l'avoir force  boire une tasse
de lait chaud, mademoiselle Pche la cadette, toujours arme de son
bton  auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entre, les
ouvrires, dont le babil  mi-voix produisait un bourdonnement pareil 
celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent 
considrer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait 
la fois. Bientt leurs regards tmoignrent une admiration qui dplut
fort  la grande Hlose. La premire ouvrire n'avait pu charitablement
s'empcher de rver une Gertrude gauche, revche et guinde. Celle qui
arrivait tait tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques
cheveux blonds et le plus joli teint du monde.--Ce sont l de ces
dceptions qu'une femme supporte gnralement assez mal, et la grande
Hlose ne se piquait pas de stocisme.

Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita
la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le dsir de
commencer  se rendre utile:

--Tenez, dit mademoiselle Pche, allez trouver mademoiselle Hlose;
elle vous mettra au courant de la besogne.

Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.

--L, prs de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de
mademoiselle Clnie, et en mme temps, avec son aune, la soeur cadette
dsignait l'estrade d'Hlose. Celle-ci, pique de ce que Gertrude
n'avait pas devin du premier coup qui elle tait et ce qu'elle valait,
prit son air le plus imposant.

--Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commena-t-elle avec dignit,
dites-moi d'abord ce que vous savez faire...

--Peu de chose; rpondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne
volont, et avec vos conseils... En mme temps elle regarda Hlose et
son regard  la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa
voix oprrent comme un charme. Hlose se sentit gagne et amollie;
elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grce ses instructions
 la dbutante.

A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrires
s'en allrent dner, et ds qu'elles furent dehors, leur conversation
roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Hlose et
attendaient qu'elle donnt son avis; mais l'imposante _premire_ se
bornait  couter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vant
les beaux yeux de la nouvelle venue, Hlose plissa les lvres d'un air
ddaigneux:

--Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats... Signe de trahison!--Ce
fut tout ce qu'on put tirer d'elle.

La journe se passa tranquillement. Le soir,  la cloche de huit heures,
aprs avoir soup avec les demoiselles Pche, Gertrude monta dans sa
chambrette haut perche. Son premier soin fut de prendre le coffret de
Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment
de grs envelopp de mousses, de ronces et de fougres:  et l, dans
le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient t
sculpts, et cela avait t excut avec une lgret et une sincrit
qui faisaient illusion; on et dit que les scarabes allaient bourdonner
et les fougres frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit
les anmones qu'elle y avait enfermes; le bouquet fltri avait conserv
son odeur forestire, et la jeune fille se sentit de nouveau transporte
dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant  Xavier et au
petit atelier de Lachalade.

Le lendemain, quand elle s'veilla vers six heures et qu'elle se pencha
 l'troite fentre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un
peu rconforte par la vue qu'on avait de sa mansarde.--En bas, la rue
Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux
profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses
vergers en amphithtre. Sur la crte de la colline, la vieille tour de
l'horloge se dressait, coiffe de son toit pointu; un long couvent
talait ses ranges de fentres tincelantes; au fond, les clochetons de
l'glise Saint-tienne se dcoupaient sur un ciel d'un bleu ple; 
droite et  gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et
enfin  l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois... Il
faisait une claire matine, les moineaux chantaient sur les toits, les
laitires criaient leur lait dans la rue, et de tous cts, les cloches
sonnaient la premire messe.--Gertrude descendit  l'atelier, plus gaie
et plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait  une grande dextrit
un got dlicat et une activit prodigieuse, elle fit rapidement la
conqute des demoiselles Pche. Elle accueillait les clients avec un air
si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchant. Elle
s'entendait  merveille  la vente, et lorsqu'il s'agissait de
convaincre un acheteur rtif ou d'apaiser une belle dame irrite,
mademoiselle Clnie se laissait volontiers suppler par Gertrude.
Bientt il ne fut bruit dans B... que de la belle modiste du magasin des
demoiselles Pche; on vantait sa grce et son adresse; on consultait son
got, on ne voulait plus tre coiff que par elle, et les dames 
imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de rcits
romanesques. Le dimanche,  la grand'messe, on se la montrait de loin;
et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de
fabricants et les surnumraires des contributions venaient parader sur
le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrire les
rideaux;--ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Clnie
et lui faisait brandir son aune d'une faon expressive. Tout ce mange,
naturellement, agrait trs peu  la grande Hlose. Aprs avoir trn
seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et relgue au
second plan, et son dpit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se proccuper de tout ce bruit,
et son succs ne l'enorgueillissait gure. Les oeillades admiratives des
jeunes gens de B... ne l'intressaient que mdiocrement; sa pense tait
ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche,  passer quelques
heures dans un jardin que possdaient les demoiselles Pche, sur la
promenade des _Saules_. Ce jour-l, aprs les vpres, les modistes
prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrires et on allait
souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu' un
bras de l'Ornain coulant  l'ombre d'une alle de platanes. Il tait
abondamment plant de nfliers et d'pines roses; on y voyait une
maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un
_chambret_, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin
de verdure, baign d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps,
les narcisses jaunes et les jacinthes commenaient  s'panouir et les
nfliers taient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle
pensait mieux  Lachalade et  l'Argonne, elle mettait l tous ses
rves, et le bruit de l'eau les berait. De temps en temps un merle
sifflait dans le fourr, un carillon tintait au loin, ou le vent
apportait par bouffes les airs sautillants d'un bal champtre du
voisinage,--et Gertrude sentait en elle de mystrieuses esprances
palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Hlose et mademoiselle
Clnie, elle aperut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.

--Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci 
Gertrude; en mme temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier
prs du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit
les deux mains  son cousin, pendant que la grande Hlose examinait du
coin de l'oeil ce joli garon  l'air mlancolique.

Ds qu'on les eut laisss seuls, Xavier dit  Gertrude:

--Je viens demeurer  B... pour trois mois.

--Vrai! s'cria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc pass
depuis mon dpart?

--J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as port
bonheur... J'avais dpos chez un marchand de Sainte-Menehould
quelques-uns de mes bois sculpts; ils ont plu  un Anglais qui passait
et qui les a pays largement, en me faisant une nouvelle commande; grce
 cette aubaine, j'ai pu venir ici o je compte travailler chez un
marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils...

--Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais
comme j'ai pens  Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton
coffret!...

Elle s'arrta court. Xavier la regardait avec tant de vivacit et tant
de bonheur qu'elle se mit  rougir, et ils demeurrent silencieux.

--Tout le monde va bien l-bas? reprit enfin Gertrude, puis elle
s'informa de l'oncle Renaudin.--Il se portait assez mal et devenait de
plus en plus casanier.

--Il faut que je te fasse faire connaissance avec mademoiselle Clnie,
dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.

Les demoiselles Pche firent bon accueil au jeune Maupri, et, quand, 
la nuit, il prit cong des modistes, elles l'invitrent  venir chez
elles chaque dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la
porte.

--Je me suis log  la Ville haute, dit Xavier, prs de mon sculpteur...
Je viendrai te voir le plus souvent possible... Ah! si tu savais comme
le temps me durait l-bas loin de toi!

Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit...

--Comment s'appelle-t-il, votre cousin? demanda le lendemain Hlose 
Gertrude.

--Xavier de Maupri...

--Xavier... C'est un joli nom... Et lui aussi est trs bien. Je suis
sre qu'il est amoureux de vous.

--Quelle folie! s'cria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans
son coeur battait, et elle avait rougi jusqu' la racine des cheveux.




V


L'arrive de Xavier opra dans l'esprit de Gertrude une mtamorphose.
Elle commena  trouver la vie plus facile et plus souriante. Les
journes lui semblrent moins longues et ses nuits se peuplrent de
rves couleur d'esprance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait
de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer
comme de noires flches devant la croise. Elle faisait sa toilette avec
plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-tienne
tintait sur la colline, elle tait toute rjouie en songeant que Xavier
demeurait  la ville haute et entendait en mme temps qu'elle les
joyeuses voix des cloches.

Xavier s'tait arrang de faon  passer avec sa cousine tous les
dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des _Saules_,
les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches
avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi
soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain
fivreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient
des moments dlicieux et se rptaient d'avance tout ce qu'ils auraient
 se dire, puis la journe passait comme une ombre, et ils se quittaient
le soir, tout tonns de s'tre si peu parl. Sans que Gertrude s'en
rendt compte, ses manires avec Xavier taient devenues plus rserves;
un certain embarras avait succd  son enjouement habituel. Il s'en
aperut bientt, et, comme il tait tout aussi farouche que par le
pass, la rserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de
ces natures timides et ombrageuses qui demandent  tre fortement
encourages pour devenir expansives. Aussi tait-il rare qu'il se
montrt compltement lui-mme. Pour le mettre en train, il fallait un
milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait
commencer par rire aux clats. Chez les demoiselles Pche, il gardait
souvent une attitude silencieuse qui ressemblait  de la bouderie, et il
savait un gr infini  la personne qui se chargeait de rompre la glace
et de le forcer  parler. On remarquait en lui une singularit toute
spciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines
choses qu'il n'osait dire  sa cousine directement, et il les lanait
volontiers dans une conversation avec un indiffrent, pourvu que
Gertrude ft  porte de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui
donnt la rplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la
grande Hlose.

La _premire ouvrire_ avait un air bon enfant et un bavardage familier
qui mettaient les gens  l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait
intrigue; elle le trouvait beau garon, bien qu'un peu trop
mlancolique et tnbreux, et elle rsolut de l'apprivoiser. Xavier fut
presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer  mal,
accueillit courtoisement les prvenances de la modiste. Il plaisantait
volontiers avec elle; la bonne humeur d'Hlose le mettait en verve, il
devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destines
 Gertrude. Hlose, qui tait peu fine, ne se doutait gure du mange;
elle coutait Xavier bouche bante, sans trop comprendre le plus
souvent. Elle voyait la rserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas.
Sans se mettre martel en tte pour en chercher la cause, elle trouva
beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'tait trompe, et que sans
doute mademoiselle de Maupri n'avait aucun got pour son cousin. De l
 tenter la conqute du coeur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle
l'eut bientt fait. Fire d'avoir attir l'attention du jeune sculpteur,
elle avait sans cesse le nom de Maupri  la bouche, et comme son
imagination allait vite en besogne, elle se voyait dj en robe de
marie, au bras d'un gentilhomme, et appele par toutes ses
amies--madame de Maupri!

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait  aimer
silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en
jour plus profonde qui se creusait au coeur de sa cousine. Gertrude avait
vu d'abord avec tonnement, puis avec tristesse, la familiarit qui
s'tait tablie entre Xavier et la grande Hlose. Elle avait peine 
croire qu'avec sa rserve et sa sauvagerie, son cousin se ft si
facilement laiss prendre aux grces un peu vulgaires de la grisette;
mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas.
Elle souffrait: seulement, comme elle tait fire  l'excs, elle se
serait plutt laisse mourir  petit feu, que de montrer sa souffrance.
Elle prenait mille soins pour la drober  tous les yeux et surtout 
ceux de Xavier. Elle souriait toujours,--un peu plus tristement
parfois,--et c'tait tout. Mais le soir, ds qu'elle tait rentre dans
sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet
d'anmones, seul confident de ses douleurs, tait tout humide
lorsqu'elle le replaait au fond du coffret.

Cependant, Hlose continuait ses coquetteries et les semaines
passaient. On tait arriv aux premiers jours de juillet, le sjour de
Xavier  B... touchait  sa fin. Ce moment de la saison a une importance
extraordinaire  B... C'est l'poque de la confection de ces fameuses
confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hlas!
sa seule clbrit. L'atelier des demoiselles Pche s'tait transform;
les chapeaux et les rubans avaient t mis de ct, et des paniers de
groseilles rouges et blanches s'talaient  la place o se dressaient
auparavant les cartons et les _ttes  bonnets_. Autour de la table
ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, dtachaient de la grappe
les baies une par une, pour les livrer ensuite aux _ppineuses_;
celles-ci,  l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient dlicatement
les ppins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine,
les demoiselles Pche, revtues de tabliers  bavette et armes de
spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les rchauds flambaient,
une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se
rpandait, dans toute la maison.--L'aprs-midi du premier dimanche de
juillet fut tout entire consacre  la cueillette des groseilles qui
foisonnaient dans le petit jardin des _Saules_. Hlose et Gertrude
s'taient charges de dpouiller un groseillier; la grisette appela
Xavier  son aide, et bientt entre elle et le jeune homme commena un
change de gais propos qui agaa singulirement Gertrude. De temps en
temps Hlose choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et
la plus apptissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la
prsentait aux lvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en
mordant  la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses
lvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit trs
haut de ce prtendu baiser dont elle tait enchante... C'en tait trop
pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier,
elle alla se rfugier sous le _chambret_ de vigne-vierge, au bord de
l'eau. L, elle put pleurer tout  son aise, car elle avait le coeur
plein de colre et les yeux gros de larmes.

Son dpart avait t trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne
s'apert de rien. Il reut comme un choc en pleine poitrine, et, sans
couter les rcriminations d'Hlose, il courut  la recherche de
Gertrude. Il la dcouvrit bientt sous la tonnelle, o il entra si
prcipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut prs d'elle.

--Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?...

--Rien! dit celle-ci en renforant ses larmes. Mais sa douleur, plus
forte que sa volont, fit de nouveau explosion.

--Gertrude, s'cria Xavier dsespr, parle! Est-ce moi qui suis cause
de ton chagrin?

Les larmes touffaient sa voix et elle restait silencieuse... Elle fit
un effort, et, passant sa main sur ses yeux:

--Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins
ne lui fais pas la cour devant moi!

La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse s'claira tout  coup.

--Moi! rpliqua-t-il, amoureux de mademoiselle Hlose, quelle ide!

--N'essaye pas de me tromper, je vois bien qu'elle cherche  te plaire.

--Tu es jalouse d'elle?...

Pour toute rponse, Gertrude couvrit de nouveau sa figure de ses mains.

--Jalouse! s'cria Xavier tout joyeux... Mais alors tu m'aimes donc,
toi, Gertrude?...

En mme temps, il se rapprocha d'elle, carta doucement ses mains
humides, les prit dans les siennes et se mit  les baiser avec mille
protestations passionnes. La glace tait enfin brise; tout son amour
lui montait aux lvres. Il rvla  Gertrude les trsors de tendresse
qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son me. Il tait
devenu loquent: il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait
qu'elle avait t son inspiratrice, sa bonne fe, sa seule esprance.
C'tait pour elle qu'il avait rompu avec l'oisivet, pour elle qu'il
avait travaill, pour elle qu'il rvait parfois de fortune et de
renomme... Gertrude, ranime et console, l'coutait en souriant 
travers ses dernires larmes. Elle ne fut tout  fait rassure,
cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B... sans reparler 
Hlose.--Quand vint le soir, le petit bouquet d'anmones reut encore
une rose de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie.

Huit jours aprs, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la
permission de l'accompagner jusqu' la voiture. Avant de monter dans le
courrier, Xavier prit la main de sa cousine:

--Gertrude, dit-il, aussitt arriv  Lachalade, je vais me construire
un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en
moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiemment le jour o
nous pourrons nous marier.

--Je t'aime, lui rpondit-elle et je ne pense qu' toi.

--Bien... maintenant embrassons-nous, Gertrude!

Et aprs avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fianc, il
s'lana dans le courrier, qui disparut bientt au milieu d'un nuage de
poussire.

       *       *       *       *       *

Le lendemain au soir, comme Hlose et Gertrude taient restes seules 
l'atelier pour terminer une commande presse, la _premire ouvrire_ dit
d'un ton sec  sa compagne:

--Votre cousin est donc parti?

Gertrude rpondit affirmativement et essaya de dtourner la
conversation.

--Il est parti... pour longtemps? reprit obstinment Hlose.

--Il ne compte plus revenir; son travail ici est termin et il a des
occupations qui l'attendent  Lachalade.

--Ah! ah! fit Hlose d'une voix un peu altre.--Elle se pina les
lvres, tira silencieusement quelques aiguilles, poussa un petit
soupir, puis, regardant fixement Gertrude:

--C'est gal, vous conviendrez, ma chre, qu'il aurait bien pu me dire
adieu... Il ne sait gure vivre, pour un gentilhomme!

--Xavier tait press, rpondit Gertrude avec hauteur, et il m'a charge
de vous faire ses excuses.

--Vous n'tiez gure presse de vous acquitter de sa commission, dans ce
cas, murmura Hlose en lanant  sa voisine un regard mfiant...
N'importe, on ne m'tera pas de l'ide qu'il y a un mystre
l-dessous... Car, enfin, au point o nous en tions!...

Gertrude, un peu ple, la regarda d'un air interrogateur.

--Quand vous me dvisagerez avec vos grands yeux tonns, reprit Hlose
furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais
voulu... Mais je ne suis ni une enjleuse ni une sournoise, et je ne me
drangerais pas de a pour accaparer un amoureux, ft-il noble comme le
roi!

Elle fit claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses dents blanches
et regarda Gertrude d'une faon provocante. Mais celle-ci tait dcide
 ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant
ngligemment les yeux sur le chapeau que faonnait Hlose:

--Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne
en ptit... Tenez, voil que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce
bavolet vert avec de la soie bleue!.. Croyez-moi, ne plaisantons pas
avec les choses srieuses.

Elles se remirent  travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa
tche la premire, en profita pour se retirer, laissant son
interlocutrice bahie et tout affaire  dfaufiler son bavolet.

--C'est gal, dit mademoiselle Hlose en agitant le doigt dans la
direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est
gal, je lui revaudrai cela!




VI


Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible
magasin des demoiselles Pche, Xavier, poursuivait ses projets. Son
premier soin avait t de s'occuper de la construction d'un atelier. Un
terrain en friche, situ sur la lisire du bois,  une porte de fusil
du village, eut bientt fix son choix. Tout s'y rencontrait  souhait:
un chemin d'exploitation partait de l pour s'enfoncer dans le bois, et
un ruisseau descendant de la Gorge-aux-Couleuvres permettait d'y tablir
une scierie. Grce  de nouvelles commandes, Xavier put traiter
immdiatement avec un entrepreneur, et deux mois aprs, l'atelier
levait  l'entre du bois ses murs blanchis  la chaux et son toit de
tuiles rouges. Il tait vaste, bien clair et bien outill. Au fond, on
avait rserv une petite pice o Xavier couchait, car il s'tait dcid
 quitter la maison de Lachalade, pour se livrer tout entier  son
travail.--Madame de Maupri avait vivement combattu la rsolution de son
fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir une sorte
de menuisier. Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au
demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la
famille, on avait fini par le laisser faire;--seulement, ses relations
avec ses soeurs et sa mre taient maintenant moins frquentes et plus
froides.

Ce refroidissement lui et t pnible autrefois; en ce moment, son
esprit et son coeur taient trop occups pour en prouver une grande
souffrance. Il emportait avec lui, dans sa solitude, un trsor de
penses et de souvenirs consolants. L'amour de Gertrude lui faisait une
compagnie toujours fidle et toujours joyeuse. Il lui tenait lieu de
tout: de parents et d'amis, de plaisirs et de bien-tre. C'tait un
foyer toujours rchauffant et toujours illumin; un retrait intime et
voil, tout plein de fleurs printanires, d'o sortaient les rves de la
nuit et les premiers sourires des heures matinales;--c'tait son
enchantement et son seul luxe, son soutien dans les jours de doute, son
bon gnie dans les moments d'inspiration. Au dedans et au dehors de
l'atelier, l'image de Gertrude tait toujours prsente. Elle se glissait
avec les rayons lumineux sous les ramures de la futaie; elle dansait 
la lueur des toiles dans les vapeurs argentes qui s'levaient du
ruisseau; elle peuplait les recoins sombres du btiment, et quand Xavier
sculptait dans un panneau une tte de nymphe ou de desse, c'tait
toujours le visage de Gertrude aux cheveux crpels qui souriait au
milieu des entrelacs et des guirlandes. Les lettres de la jeune fille
arrivaient tous les lundis et mettaient l'atelier en fte. Aprs avoir
lu les huit pages d'criture serre, Xavier les cachait dans sa poitrine
et travaillait ferme jusqu'au soir; puis,  l'heure du soleil couchant,
il allait s'asseoir sur le seuil de sa porte et relisait lentement les
pages o Gertrude lui racontait sa vie et ses penses de chaque jour. Le
soleil s'enfonait derrire les bois des Hauts-Btis, la valle tait
coupe de grandes ombres bleutres et le silence du soir s'y faisait peu
 peu. On n'entendait plus que le susurrement du ruisseau et la chanson
des rainettes au long des talus de la Biesme. C'tait l'heure des
chteaux en Espagne. Xavier se figurait Gertrude installe  Lachalade;
il btissait en face de l'atelier un chalet en bois de sapin avec sa
galerie extrieure et sa toiture en auvent; il voyait dj sa mignonne
Gertrude accoude  la balustrade et lui souriant  travers les brins
fleuris des plantes grimpantes--et lui-mme souriait  son rve, sans
s'apercevoir que la nuit tait venue et que les toiles fourmillaient
dans le ciel.

Mais ses penses n'taient pas toujours aussi paisibles ni aussi
joyeuses. Il avait aussi des heures moroses et dcourages. Ce fut
surtout  la fin de l'automne, pendant les longues soires et les jours
brumeux, que la mlancolie se mit  hanter l'atelier. Le vent de
l'arrire-saison commena  pleurer dans les rames, les pluies
monotones grossirent la voix du ruisseau, les feuilles jaunies
tourbillonnaient sous les fentres de l'atelier, et Xavier se sentit
envahi par la bande des penses maussades et souponneuses. Puis, comme
un malheur n'arrive jamais seul, un jour qu'il revenait de
Sainte-Menehould, il monta jusqu'aux Islettes dans le cabriolet du
courrier de B... Au moment o il mettait pied  terre, le conducteur lui
dit:

--N'avez-vous pas de commission pour mademoiselle Gertrude? et comme il
voyait la figure de Xavier s'animer:--Ah! continua-t-il, sans flatterie,
c'est bien la plus avenante et la plus jolie fille de B..., les garons
de l-bas en sont quasiment fous, et je parle des plus hupps!...--Le
conducteur cligna de l'oeil et fit claquer sa langue.--Voyez-vous, vous
pouvez tre tranquille sur son compte, elle fera un beau mariage!--Il
alluma sa pipe, fouetta ses chevaux et partit au trot.

Il n'en fallait pas davantage pour que Xavier et la mort dans l'me et
martel en tte. Il revint au logis tout travaill et tout poinonn par
la jalousie.--Le conducteur pouvait avoir raison. Gertrude tait belle,
jeune, sans exprience de la vie... Lui se trouvait loin d'elle, et
d'ailleurs n'tant point fat, il se rendait justice; il ne s'abusait ni
sur son mrite ni sur sa beaut. Gertrude pouvait rencontrer l-bas
quelque riche et beau fils de famille qui effat rapidement le souvenir
de son maussade cousin... D'ailleurs, l'amour est le plus capricieux des
oiseaux, il s'en va comme il est venu, sans raisons, et Xavier trouvait
mille motifs pour que l'absence alint celui de Gertrude.--Il passa
ainsi plusieurs jours  se forger des fantmes et  broyer du noir. La
lettre de sa cousine le surprit dans ces terreurs jalouses et jeta un
rayon de soleil  travers les brouillards qu'il avait amasss comme 
plaisir. Il eut honte de ses soupons, et, pour faire amende honorable,
il s'en accusa trs humblement dans une longue ptre  Gertrude.

Celle-ci non plus n'tait pas heureuse. Outre qu'elle souffrait de
l'absence de Xavier, elle se sentait de jour en jour plus isole au
milieu des modistes de B... Bien que les demoiselles Pche se louassent
fort de ses services, aucune intimit n'avait pu s'tablir entre les
patronnes et la nouvelle ouvrire. L'ducation et la culture d'esprit de
Gertrude contrastaient trop avec les ides troites et les manires
communes de ces bonnes filles. Mademoiselle Hortense, qui tait plus
fine que sa soeur, se rendait vaguement compte de la supriorit de
Gertrude, et cette seule pense suffisait pour mettre une certaine gne
dans leurs relations. Mademoiselle Clnie, plus ronde et moins
susceptible, aurait fort bien pass sur les minuties qui froissaient son
ane; mais ce qui l'offusquait, c'tait l'effet trop vite produit par
Gertrude sur la partie masculine de la socit de B... La grande Hlose
n'pargnait rien, du reste, pour exciter la susceptibilit des deux
soeurs et pour ruiner petit  petit la faveur de sa rivale. Hlose
n'tait pas mchante, mais elle n'tait pas non plus magnanime. Elle ne
pouvait pardonner  Gertrude ses succs, ses manires distingues, et
surtout la fameuse dconvenue du mois de juin. Elle ne lui voulait pas
de mal au fond, mais elle l'et volontiers trouve en faute, sauf  lui
tendre ensuite la main pour la tirer du mauvais pas o elle l'aurait
jete. Elle l'piait, commentait ses moindres mots et ses moindres
dmarches, et ne laissait jamais perdre une occasion de lui tre
dsagrable.

Gertrude sentait cette antipathie toujours croissante, et une certaine
anxit commenait  s'emparer de son esprit. Elle aurait voulu
s'enfuir, se soustraire  un danger vaguement pressenti, et en mme
temps elle se disait qu'elle tait oblige de vivre attache au magasin
des demoiselles Pche, qu'elle y resterait longtemps encore sans doute,
que Xavier tait loin et l'avenir incertain... Alors elle pleurait et
s'effrayait. Ces larmes, ces agitations contenues, jointes  une vie
renferme et au dfaut d'exercice, la rendirent souffrante. Elle plit,
ses yeux se cernrent et ses joues se creusrent lgrement, le tout 
la satisfaction de mademoiselle Hlose, qui n'tait pas fche de lui
voir perdre la fracheur de son teint. Chaque fois qu'elle relevait la
tte, elle trouvait les yeux noirs de la _premire ouvrire_ fixs sur
sa figure, et tudiant curieusement les progrs de sa pleur. Elle fut
un jour souffrante au point de garder la chambre.

--Bah! ce ne sera rien, dit Hlose  mademoiselle Clnie, qui s'en
inquitait; elle s'coute et se dorlote comme une princesse!

Cependant la mauvaise saison tait revenue, et la vieille Scholastique
avait rallum le pole de faence. On avait recommenc  veiller dans
l'atelier, et les demoiselles Pche ne faisaient plus que de courtes
apparitions  leur jardin des _Saules_, maintenant tout effeuill et
couvert de givre. Les dimanches se passaient  l'glise. Parfois, aprs
les vpres, mademoiselle Clnie faisait faire  Gertrude un ou deux
tours dans la rue de la Rochelle; puis, ennuye de l'attention trop
persistante et des oeillades des jeunes gens, elle la ramenait tambour
battant au magasin, o son indignation s'exhalait  son aise contre
l'impertinence de la jeunesse. Les journes s'coulaient monotones, et
les seules bonnes heures de Gertrude taient celles o arrivaient les
lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose
colorait ses joues plies et son coeur battait. Une seule chose gtait
son bonheur: l'excitation produite en elle par l'arrive hebdomadaire du
facteur n'avait pas chapp  Hlose; les grands yeux inquisiteurs de
l'ouvrire suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et
semblaient vouloir percer l'enveloppe.

De longs mois se passrent ainsi sans vnements remarquables. Les
lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement et Gertrude
rpondait avec la mme exactitude. Le printemps et l't fleurirent de
nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procda  la fabrication des
confitures; puis l'automne revint et les veilles recommencrent.

Par un jour brumeux de dcembre, Gertrude rangeait des cartons dans le
magasin. Tout  coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune fille
poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M.
Renaudin.

--Comment va mon oncle? s'cria-t-elle.

--Pas trop bien, rpondit Pitois. Il dsire vous voir, et m'a recommand
de vous ramener aujourd'hui mme.

Gertrude courut annoncer la nouvelle  mademoiselle Hortense; puis
montant prcipitamment dans sa chambre, se prpara pour le voyage et
suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attel sous le porche de la
_Rose d'Or_. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua  la
jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.

--Voyez-vous, mademoiselle Gertrude, je crois que la lampe baisse.--Et
il se frappa la tte.--M. Renaudin perd le fil de ses ides et rve les
yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet
comme une souche; puis, crac! comme si un ressort partait, voil que sa
langue se dgourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde...
Hier,  travers ses rvasseries, il n'avait que votre nom dans la
bouche. A la brune, il a rattrap son bon sens, et, me faisant signe
d'approcher, il a tir de dessous ses draps un papier sur lequel tait
votre adresse; puis il m'a command de courir  B... et de vous ramener
vivement, sans en rien souffler  personne.

Pitois excutait les ordres de son matre  la lettre; il fouaillait son
cheval, et la voiture filait comme une flche. Quand ils entrrent dans
la valle de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude tait prise d'une
motion si violente, qu'elle ne pouvait plus parler. Ses yeux
cherchaient  distinguer dans l'obscurit l'emplacement de l'atelier.
Xavier le lui avait dcrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnt
pas, malgr la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la
lumire  travers les vitraux.--Il tait l... il travaillait en
songeant  elle, peut-tre!--Son coeur se gonfla, et, triste  la pense
de passer si prs de lui sans le voir, elle tait sur le point de prier
Pitois de s'arrter... Mais on et dit que le vieux garde prvoyait sa
demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit
bientt le porche de l'Abbatiale. Tout le village tait envelopp
d'ombre, et personne ne fut tmoin de l'arrive de Gertrude.

Ds qu'elle se fut un peu restaure et rchauffe au feu de la cuisine,
Pitois la fit monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre 
coucher n'avait pas chang depuis la dernire visite de Gertrude:
c'taient toujours les mmes rideaux jaunis aux fentres, le mme foyer
sombre o deux tisons se mouraient dans les cendres; seulement le lit
tait dfait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son
profil amaigri et mince comme une lame de couteau. Une chandelle pose
sur la table clairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son
sant, tenant les draps dans ses doigts crisps, demeurait immobile et
semblait regarder dans le vide. Prs de la chemine, Fanchette le
surveillait du coin de l'oeil, tout en prparant une potion pour la nuit.
Une odeur pharmaceutique imprgnait l'air.

Gertrude, pousse par Pitois, s'avana sur la pointe des pieds et
s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux
gris continurent  poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions
mystrieuses.

--Mon oncle! mon oncle Renaudin! dit Gertrude, me voici.

Le son de cette voix douce le tira de son immobilit, mais non de son
rve. Ses yeux se tournrent vers la jeune fille et la contemplrent
avec une fixit effrayante; ses lvres remurent.

--Toujours! murmura-t-il, je la vois maintenant toujours et partout. Ses
yeux tristes ne me quittent pas, et le son de sa voix me secoue jusque
dans la moelle des os... Mais, reprit-il en reculant vers le mur, jamais
je ne l'avais vue si nettement que ce soir... Ses yeux sont pleins de
reproches et son silence me donne la fivre... Non, je ne veux plus
qu'elle revienne me reprocher sa misre et son enfant abandonn!... Je
ferai un sacrifice, s'il le faut; j'achterai le repos au poids de
l'or... Vite, vite! A-t-on t chercher ma nice Gertrude?

--Elle est prs de vous, Monsieur! cria Pitois.

--Me voici, mon oncle! rpta Gertrude toute tremblante.

Et, surmontant sa peur, elle lui prit la main.

Le vieillard tressaillit, pencha la tte du ct de sa nice, et parut
s'veiller en sursaut.

--Hein! hein! fit-il, qui a parl?... Ah! te voici, petite!... Je
m'tais assoupi... Es-tu l depuis longtemps?

--Je viens d'arriver, mon oncle.

--Tu as bien fait de venir... Fanchette, mets du bois au feu et
laisse-nous. J'ai  causer avec ma nice.

Ses ides redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit 
Gertrude de s'asseoir  son chevet, et, lui prenant affectueusement les
mains:

--Je suis aise de te voir, commena-t-il. J'ai  t'entretenir de choses
srieuses... Mais ce sont des choses difficiles  dire, et il faudra que
tu aies de la patience... Et puis, c'est un secret que tu devras me
garder fidlement. Je m'tais bien promis de le garder moi-mme; mais il
y a des secrets qu'on porte lgrement quand on est jeune, et qui
deviennent trop lourds quand on se fait vieux... Et je vieillis,
Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses
longs doigts ples et osseux.--J'ai peut-tre encore une dizaine
d'annes  vivre, tout au plus; puis il me faudra quitter ma maison de
l'Abbatiale et mes beaux chnes... Dix ans!  peine dix ans!... La vie
est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amass!...
Mais, vois-tu, je veux passer au moins ces annes-l en paix, et pour
cela il faut que je me dcharge du poids que j'ai sur la poitrine... Il
m'touffe, il me gte mes jours et mes nuits!

Il s'tait mis sur son sant et respirait avec bruit, comme un homme
oppress.

--Tant que j'ai t dans les affaires, continua-t-il, je n'ai pas eu le
loisir de penser  cette _chose-l_. J'allais, je venais, je courais les
villages pour acheter de la laine  bon compte, les ballots roulaient
dans ma remise, et puis les fabricants arrivaient. On discutait fin
contre fin; moi, je leur donnais du fil  retordre et je faisais de
beaux gains. Je spculais, j'achetais pour rien et je revendais cher...
Ah! c'tait le bon temps! le secret tait bien l, au fond de ma
mmoire, mais si lger!... Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et
c'tait  peine si, de fois  autre, je le sentais sur ma conscience...
Mais quand je suis venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement
de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trve. Toutes les choses
d'autrefois se sont rveilles au fond de mon cerveau, et ce qui tait
lger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer... Il
faut que je trane cela nuit et jour; je n'ai plus de sommeil!... A tout
prix je veux me dbarrasser de ce cauchemar qui m'crase la poitrine!
J'ai compt sur toi, Gertrude; j'ai confiance en toi, parce que tu es
bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service?

--Oh! de tout mon coeur, mon oncle! s'cria Gertrude attendrie.

La figure altre du vieillard se rassrna un peu. Il serra les mains
de sa nice dans les siennes et reprit d'une voix plus calme:

--coute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,... car j'ai t
jeune, moi aussi, et j'ai t amoureux tout comme un autre. C'tait 
B..., et celle qui m'aimait tait modiste comme toi. Elle tait jolie et
fire de ses beaux cheveux, pareils aux tiens... C'est cette
ressemblance qui m'a tout d'abord intress  toi. Elle avait vingt ans
et j'en avais trente. Nous tions deux tourdis, et nous nous aimions
sans songer  l'avenir... Bref, une faute fut commise, et je ne sais
lequel de nous deux fut le plus imprudent... Pourtant, moi, je lui
promis le mariage... et ce fut un tort.

Il s'arrta, un peu embarrass, en voyant l'expression de tristesse et
de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude.--L'histoire de M.
Renaudin tait la banale et navrante histoire des sductions vulgaires.
La jeune fille sduite, tant devenue mre, l'avait conjur de tout
rparer par le mariage. Mais ils taient pauvres tous deux; Renaudin
tait goste et ambitieux: un pareil mariage et entrav son avenir et
gt sa situation. Il avait quitt B... et s'tait tabli  Reims. L,
par un soir d'hiver, sa victime tait venue de nouveau le supplier. Il
avait t sans piti et lui avait ferm sa porte, la laissant errer, par
la pluie et le vent,  travers les rues dsertes d'une ville
trangre... Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait
cru que tout tait fini. Mais plus il avait pris d'ge, plus ses remords
taient devenus violents.

--Je crois, disait-il  sa nice, je crois la revoir  chaque instant...
La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperois tout d'un coup
l!--et il montrait un coin du rideau.--Elle a la tte nue, et ses
cheveux blonds sont soulevs par le vent; ses yeux sont tristes comme
des fleurs mouilles... Je n'y tenais plus; j'ai voulu savoir ce qu'elle
tait devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements...

--Vous l'avez retrouve? interrompit Gertrude, dont le coeur battait.

--Elle est morte!... reprit-il d'un air sombre; mais l'enfant, sa fille,
existe encore. Elle a grandi, elle vit  B... dans la misre, et c'est
sur toi que je compte pour la secourir.

--Oh! mon oncle, parlez, je suis prte  tout faire pour vous!

--Bien! Jure-moi d'abord de me garder le secret le plus absolu, et
d'excuter les choses telles que je te les dirai.

--Je vous le promets, mon oncle!

--Bien!... Tu repartiras demain, avant le jour, avec Pitois. Sitt
arrive  B..., tu te rendras dans la maison indique sur l'adresse que
voici. Il tira un papier de dessous son oreiller et le tendit 
Gertrude.--C'est dans cette maison que demeure la fille de la morte...
Elle est misrable... Tu lui remettras de l'argent, mais tu ne lui diras
jamais de quelle part il vient... Tu comprends que si je me nommais, je
serais  la merci de ces gens-l. Femme, enfants, mari, j'aurais toute
la maisonne sur les bras... Non, je veux faire du bien sans tre
connu... Et puis, si la famille de ta tante venait  savoir cette
aventure, elle en ferait des gorges chaudes... Non, non, pas de mon
vivant!... Aprs, on verra... Tu agiras prudemment, discrtement,
n'est-ce pas, ma mie Gertrude?

--Oui, mon oncle.

--Je compte sur ta parole... Une parole, c'est sacr, petite!

De sa main tremblante il prit une clef sous le traversin et la donna 
sa nice.

--Ouvre le secrtaire et apporte-moi le premier tiroir  gauche!

Elle obit, et revint avec le tiroir plein de pices d'or. L'avare le
vida avec prcaution sur ses draps; puis ses yeux brillrent, et il
passa ses mains amoureusement  travers les louis. Gertrude le regardait
bahie: elle n'avait jamais tant vu de pices d'or en toute sa vie. M.
Renaudin les compta deux fois; puis, prenant trois rouleaux d'or, et
geignant profondment, il les dposa dans un petit sac qu'il remit 
Gertrude.

--Tiens, dit-il, voici mille cus; serre-les soigneusement... C'est une
somme!... Hlas! c'est de bon or fin, gagn  la sueur de mon front...
Mais je ne veux rien pargner pour tranquilliser mes vieux jours...
Quand je saurai que _sa_ fille est  l'abri du besoin, je serai soulag
et je retrouverai mon sommeil perdu. cris-moi souvent, tiens-moi au
courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai
encore!... Je veux dormir, dormir en paix!

Gertrude alla fermer le secrtaire et rendit la clef  son oncle.

--Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je
t'embrasse!... Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Ds le
fin matin, Pitois te rveillera et vous repartirez vivement.

Elle prit cong de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour
bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se
retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperut
le vieillard soulev sur son sant, ple, dcharn, et dardant vers elle
ses yeux souponneux.

--Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses
lvres minces, garde-moi le secret!




VII


En promettant  son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle
s'tait charge, Gertrude avait suivi la premire impulsion de son coeur.
Elle avait vu le vieillard malade et tourment; il s'agissait de rendre
le calme  cette conscience trouble et en mme temps de soulager une
misre secrte;--sa bont naturelle avait dict sa rponse; mue
jusqu'aux larmes, sans rflchir plus longuement, elle avait promis tout
ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'aprs les
rapides mouvements de son coeur; le sentiment parlait et elle obissait
brusquement; la rflexion venait plus tard.--Ce fut le lendemain
seulement, sur la route de B..., qu'elle commena de songer aux moyens
d'excution. Tout d'abord elle fut arrte par une premire difficult:
son oncle avait exig qu'elle tnt la chose secrte; elle se trouvait
par consquent oblige d'agir seule, et de plus, afin de prvenir des
questions indiscrtes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de
rentrer chez les demoiselles Pche. Il allait falloir prendre une
chambre  l'auberge, ne sortir qu' la nuit pour viter les rencontres,
en un mot s'entourer de prcautions dont les apparences quivoques
rpugnaient  sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui tait
odieuse; il lui semblait que Xavier n'et pas t satisfait de la voir
engage dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrter  Lachalade et
le consulter!... Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois
et Fanchette ne l'avaient pas quitte un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui
avait remise. Les indications laconiques, griffonnes sur le papier,
taient ainsi conues:--Femme Finol,--cte de Polval, la dernire
maison  gauche en montant vers les bois.--Heureusement l'endroit tait
peu frquent, et Gertrude en s'y rendant  la brune ne risquait pas
d'tre reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait
s'arrter  une auberge peu loigne de la cte de Polval, et que la
voiture n'aurait pas  traverser la ville. D'ailleurs, se disait-elle,
ds que j'aurai remis de l'argent  cette pauvre femme, ma tche sera
finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pche.

Elle descendit dans le faubourg, au _Chne-Vert_, et rsolut de monter 
Polval sur-le-champ. En dcembre la nuit vient vite; ds quatre heures
et demie, la jeune fille enveloppe dans sa mante et sa capeline put
s'acheminer vers la maison de la femme Finol. Du reste, le ciel tait
sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue tait aux
passants tout dsir de curiosit. Tandis qu'elle gravissait la rampe
dserte et resserre entre deux coteaux de vignes, Gertrude se
demandait, non sans une vague inquitude, qui elle allait rencontrer
dans cette maison isole et comment elle y serait reue. Elle n'tait
point peureuse, et  Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule 
toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la
rendait anxieuse, c'tait le mystre mme dont elle tait oblige de
s'entourer, c'tait l'inconnu... Elle frissonnait en apercevant 
travers l'obscurit les petites maisons  mine lugubre, adosses aux
vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme
de son voyage. Ce devait tre l, car plus haut on ne distinguait aucune
habitation, et les bois commenaient  une porte de fusil. Elle
s'arrta un moment pour considrer ce logis de pauvre apparence. Les
murailles taient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour
elles, les avait rendues toutes ventrues et menaantes. A travers les
volets clos de deux troites fentres, une faible lueur indiquait que la
maison tait habite. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes
et prta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le
vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait
distinguer si ce gmissement venait de l'intrieur ou du dehors. Elle
frappa; point de rponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui
cda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur... Les
gmissements partaient rellement de la chambre contigu, dont une ligne
lumineuse rvlait l'entre. C'taient des pleurs de femme mls  des
cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondment Gertrude
qu'elle oublia tout  coup sa peur. Elle ouvrit prcipitamment la porte
de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.

Une chandelle fumeuse, pose sur un pole, sans feu, clairait
misrablement la pice nue et dlabre; entre les fentres un mtier de
tisserand, sur lequel s'enroulait une pice de cotonnade inacheve,
dcoupait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers;
une chaise dpaille et une table boiteuse taient ranges le long de la
muraille humide; en face du mtier, un lit de sangle talait sa
paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouille, les
cheveux pars, ple, effrayante, une femme d'une trentaine d'annes
serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait
plus que des vagissements touffs... Au bruit de la porte, la mre se
tourna vivement vers la nouvelle venue, et avec des yeux dmesurment
ouverts:

--Vite, venez! cria-t-elle, mon _petiot_ s'en va!...

--Qu'a-t-il et que dois-je faire? demanda Gertrude en prenant l'enfant.
La jeune femme montra avec un geste horrible son sein fltri.

--Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et
de froid... Ah! il n'y a pas de piti au monde!...

--Ne vous dsolez pas ainsi! reprit Gertrude, je vais qurir de quoi
vous ranimer tous les deux... N'avez-vous pas une voisine que je puisse
charger d'acheter ce qu'il faut?

--Oui,... la mre Surloppe... Elle demeure en face, mais je ne l'ai plus
revue depuis hier...; les pauvres gens sont plus sauvages que des loups
affams, ils se font peur...

--Attendez-moi, je vais l'appeler...

Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline, le plaa prs de la mre
qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en qute de la vieille voisine
qu'elle trouva sommeillant prs de son dvidoir. La vue d'une pice d'or
la rveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers
de trouver du lait, des vivres et du bois.

Gertrude retourna prs de la malade. L'enfant s'tait rchauff et
rendormi; la mre regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce
visage altr, mademoiselle de Maupri crut reconnatre les principaux
traits de la figure de son oncle et sentit sa piti redoubler.

--Vous vous appelez madame Finol? demanda-t-elle enfin d'une voix
timide.

--Oui... Rose Finol, murmura la jeune femme, venez-vous de la part du
bureau de charit?

--Je suis envoye par une personne qui connat vos peines et qui veut
les soulager.

La bouche de Rose Finol prit une expression amre.

--Mes peines!... Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines?

Gertrude lui rpondit vasivement que son bienfaiteur dsirait ne pas
tre connu; alors la malade ferma les yeux d'un air de fatigue et
d'indiffrence.

--Aprs tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?... Tout m'est gal
pourvu qu'on sauve mon petiot... Moi, je suis lasse, oh! lasse!...

Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de
torpeur. Gertrude assise prs d'elle contemplait ses mains dcharnes,
son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadr et pli
encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure
ravage par la misre et la maladie, la jeune fille fut prise d'une
piti profonde; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses
souffrances, et, comparant sa vie  celle de cette malheureuse, elle ne
se trouvait plus  plaindre... Au bout d'une demi-heure, la mre
Surloppe revint avec les provisions, on alluma le pole, on fit chauffer
du bouillon pour la mre et du lait pour l'enfant, puis Gertrude reprit
sa mante et sa capeline.

--Vous partez!... vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant
les yeux.

--Non pas, je vais faire une course et je reviens.

Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprvues qui
allaient rendre sa mission plus dlicate et plus difficile. La maladie
de Rose Finol, l'existence d'un enfant, compliquaient la situation et
alourdissaient la responsabilit de l'orpheline. Elle se sentait
solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait gure possible de
reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant ft
confi  une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un
matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la
nuit prs de la malade. Puis elle courut  l'auberge, crivit  son
oncle le rcit de sa premire visite et lui demanda de nouvelles
instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir mme le chemin de
Lachalade.

A son retour, Gertrude trouva la chambre de la cte Polval transforme;
l'or de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite
lampe  la lumire gale et douce remplaait la chandelle fumeuse; le
pole rveill d'un long sommeil bourdonnait gaiement et rpandait une
joyeuse chaleur; le lit avait t regarni, et l'enfant, restaur et
rchauff, s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une
voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mre
elle-mme semblait moins malade, moins dfaite.

Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa
l'enfant prs de sa mre, puis congdia la vieille.

Elle marchait lgrement  travers la chambre, faisant ses prparatifs
pour la nuit, ravitaillant le pole, rchauffant le lait destin au
marmot... La malade, ouvrant  demi ses yeux affaiblis, la regardait
curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mle
d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achev de tout prparer,
vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finol qui pleurait.

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

Pour toute rponse, Rose Finol prit l'une des mains de son
interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers.

--Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. Il y avait si
longtemps que personne ne s'inquitait plus de moi!

--Vous n'avez point d'amis?

--Je suis seule au monde.

--Mais,... le pre de cet enfant? hasarda timidement Gertrude.

La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.

--Celui-l est loin!... Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre,
nous tions maris, maris  l'glise et  la mairie;... mais la misre
l'a effray... Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu
parler de lui.

Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.

--Il ne faut pas lui en vouloir, s'cria-t-elle vivement, j'ai t bien
heureuse avec lui dans les premiers temps!...

--Mais il vous a abandonne, et c'est une lchet!

Rose Finol haussa les paules.

--Dans ma famille, c'est notre lot d'tre abandonnes... Ma mre l'a t
par son amant, moi, par mon mari... Je remercie le bon Dieu de m'avoir
donn un garon,... les filles sont trop malheureuses!...

Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi  son ct.

--Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble  son pre... Quoique Finol
m'ait laisse l, je ne peux pas lui en vouloir... Je l'aime
toujours!... Nous avons t si heureux ensemble dans les commencements!
Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la mme aune
que les gens  l'aise... A quinze ans, j'tais orpheline et je gagnais
mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de
fabrique pour les filles!... Je m'tonne de n'y tre pas devenue plus
mauvaise... Quand j'ai connu Finol, j'avais dj vingt-sept ans, et lui
n'en avait que vingt-trois... J'tais trop vieille pour lui, mais alors
je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle... Oh! les premiers
temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goter dans les
petits bois du Jur et nous revenions bras dessus bras dessous par la
route de Combles et la Ville-Haute... Comme les tilleuls sentaient
bon!... Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout
quand je pense  ces six mois-l. Six mois!... et puis on l'a renvoy de
la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivs les mauvais
jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre
location finissait  Nol et on menaait de nous mettre dehors... Un
matin il est parti... On dit qu'il est all en Alsace... Je lui pardonne
tout en pensant  nos six mois de bon temps!

Elle ferma les yeux et reposa sa tte sur le traversin. L'expression
farouche de sa physionomie s'tait adoucie, et Gertrude, la voyant
s'assoupir, se jeta sur le matelas prpar par la voisine. Elle
s'endormit profondment et ne s'veilla le lendemain matin qu'aux cris
de l'enfant qui demandait  boire...

Trois jours aprs, au moment o Gertrude quittait son auberge pour se
rendre chez Rose Finol, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle
Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mre et de mettre
l'enfant en nourrice; il lui indiquait en mme temps l'adresse d'une
femme de Beauze, qui se chargerait volontiers du marmot et qui tait
dj prvenue de sa prochaine arrive; enfin, il terminait en lui
recommandant prudence et discrtion.--Le mme jour, Gertrude, voyant
Rose plus calme, lui parla de la ncessit de faire suivre  son enfant
un rgime plus salutaire et l'amena peu  peu  l'ide d'une sparation.
La malade poussa un long soupir:

--Oui, vous avez raison, rpondit-elle, il faut qu'une autre femme le
nourrisse de son lait... Je ne veux pas qu'il souffre et je consens 
tout... Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je
n'irai pas plus loin...

En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie
abandonnait son corps puis. Le lendemain, vers le soir, elle appela
Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de
toute la force de ses yeux dj voils par l'agonie, puis elle dit:

--Promettez-moi de le porter vous-mme  la nourrice... Pauvre petiot,
je meurs trop tt pour lui!... Je ne sais pas qui vous a pousse  me
vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon
enfant!... Si je m'en vais avec l'ide que vous aurez soin de lui, je
mourrai tranquille.

Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-mme sur l'orphelin.

--Merci, reprit Rose Finol en cherchant la main de la jeune fille et en
essayant de la serrer dans sa main glace, vous tes bonne, vous!... Je
souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de
bon... le reste n'a t que fatigue et misre... un cauchemar aprs six
mois de beaux rves!... A cause de ce bon temps-l je pardonne  ceux
qui m'ont mise au monde... Mais je suis lasse, bien lasse... Donnez-moi
encore le petiot que je l'embrasse... Et maintenant adieu  tout!

Aprs une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprme...

Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au
bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauze. On
lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du
bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner.
Gertrude hta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle tait
suivie; en effet, en tournant la tte, elle aperut une forme vague qui
marchait dans la mme direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se
mit  courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent
Polval, elle ne suspendit sa course qu'aprs avoir eu la certitude qu'on
avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son dsir de partir au plus
vite et de sortir enfin de la situation fausse o elle se trouvait.

L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir
venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison
qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit,
elle partit avec l'orphelin, chaudement emmaillot, qui se plaignait
doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.

Le trajet de B...  Beauze n'est pas bien long et la nuit n'tait pas
trop avance quand Gertrude frappa  la porte de la nourrice. C'tait
une forte gaillarde, femme d'un rmouleur. Comme elle tait prvenue,
elle reut l'enfant sans trop d'tonnement ni de questions. Elle avait
l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme
s'il et t  elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda,
et, aprs lui avoir indiqu son adressa  B... et lui avoir fait de
minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.

Il lui tardait de rentrer  son magasin. Plie et affaiblie par
plusieurs nuits de veille, elle prouvait nanmoins une certaine
satisfaction en se sentant secoue par les cahots du courrier. Elle se
disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste
mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin
pouvoir reprendre sa vie rgulire, et qu'elle pourrait penser librement
et tout le jour  Xavier. Elle se sentait soulage d'un poids norme, et
quand la voiture s'arrta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec
bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet 
l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pche.





VIII


L'atelier tait dans un tat de sourde effervescence. La veille au soir,
Hlose, aprs avoir port un chapeau  une pratique, tait rentre avec
un air de consternation tragique o perait nanmoins une certain pointe
de satisfaction. Elle s'tait assise bruyamment et avait repris son
ouvrage en poussant de gros soupirs.

--Qu'y a-t-il donc, Hlose? demanda mademoiselle Hortense, qui savait
les faons de son ouvrire et  qui cette mise en scne n'avait pas
chapp.

--Ah! soupira de nouveau celle-ci, on a bien raison de dire que les
apparences sont trompeuses... Les fruits qui ont meilleure mine sont les
plus vreux, et il faut manger un boisseau de sel avec les gens avant de
les connatre...

Intrigues par ce prambule, toutes les ouvrires avaient relev la tte
et regardaient Hlose.

--Quant  moi, continua-t-elle, on conviendra au moins que je n'y ai pas
t prise et que je me suis tenue sur mes gardes.

Mademoiselle Clnie agita nerveusement son aune, et de sa voix la plus
virile:

--Hlose, s'cria-t-elle impatiente, vous avez une manire de dire les
choses qui me fait bouillir le sang... O voulez-vous en venir avec vos
proverbes?

--Pardon, Mademoiselle, laissez-moi un peu respirer... Je suis encore
ahurie de ce que j'ai vu.

--Vu, quoi?... reprit mademoiselle Clnie.

Hlose coiffa solennellement une tte de carton avec le chapeau qu'elle
tait en train de confectionner, puis regardant son auditoire:

--Eh bien! commena-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que
mademoiselle de Maupri n'a pas boug de la ville, et que son prtendu
voyage  Lachalade n'tait qu'une invention?

Elle secoua la tte et ses regards triomphants firent le tour de
l'atelier.

--Qu'est-ce que vous me contez l? s'cria mademoiselle Clnie en
haussant les paules.

--Je n'ai pas l'habitude de faire des contes, rpliqua Hlose pique au
vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose
est arrive. Vous savez qu'hier j'ai t porter un chapeau  la
diligence de Clermont; je m'en revenais et j'tais dj sous le porche,
quand j'ai entendu dans le bureau une voix qui ne m'tait pas
inconnue... La personne qui parlait au facteur des messageries retenait
une place pour le lendemain dans le courrier qui passe  Beauze.
J'aurais jur que c'tait la voix de Gertrude, et pour m'en assurer,
j'ai attendu sous le porche. La personne est sortie. C'tait une femme
dont la tte tait enveloppe dans une capeline et dont la tournure
ressemblait  celle de mademoiselle de Maupri. Intrigue, j'ai voulu
voir o elle allait, mais elle s'est aperue, sans doute, que je la
suivais; elle a pris ses jambes  son cou et je l'ai perdue dans les
petites ruelles qui montent  la Ville-Haute... J'ai voulu en avoir le
coeur net, et ce soir,  l'heure du courrier, je suis alle me camper
derrire la grande porte des messageries; l j'ai vu, comme je vous
vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle
n'tait pas seule...

Hlose fit une pause et poussa un long soupir. Toutes les ttes se
tournrent de son ct.

--Elle portait dans ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui
criait faiblement comme font les nouveau-ns.

Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.

--L'aventure est trange, reprit mademoiselle Hortense, mais, comme vous
le disiez tout  l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis
pas croire que Gertrude...

--Je ne suis pas mdisante, rpliqua Hlose, mais dame! vous
conviendrez, Mademoiselle, que cela donne  penser... Une fille noble
qui laisse sa famille et son pays pour se faire ouvrire; ce cousin qui
arrive et s'en va, on ne sait pourquoi; ce prtendu dpart, puis ce
marmot qui tombe du ciel... Avez-vous remarqu comme Gertrude plissait
et maigrissait depuis le printemps dernier?

--a, c'est un fait! murmurrent les apprenties autour de la table
ronde.

Mademoiselle Clnie rtablit le silence en frappant le parquet avec son
aune.

--Hlose, ma fille, s'cria-t-elle d'une voix svre, je vous ai dj
dit que vous tiez trop prompte  juger votre prochain!... Votre
histoire est trange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche
n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il faut attendre les
explications de mademoiselle de Maupri... D'ici l, Mesdemoiselles, je
dsire qu'on garde le silence, et je renverrai la premire pronnelle
dont la mauvaise langue tournera de travers!

Cette menace nergique mit un terme aux bavardages, mais n'empcha
nullement toutes ces cervelles fminines de travailler. Quand, le
surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux pirent ses
moindres gestes. Les fillettes de la table ronde changrent des coups
de coude significatifs et commentrent en chuchotant la pleur et l'air
fatigu de la voyageuse. L'accueil fait  la jeune fille tait trop
froid pour qu'elle ne le remarqut pas; il tait si diffrent de celui
qu'elle avait reu jadis  son arrive dans ce mme atelier! Le pole de
faence bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autrefois un
clair soleil d'hiver, se glissant  travers les rideaux de mousseline,
faisait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives
couleurs des rubans et des fleurs artificielles; seules, les figures
penches au-dessus des ttes de carton ne se dridaient pas. Toutes les
bouches taient pinces et tous les yeux baisss. Mademoiselle Hortense
ne se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; mademoiselle
Clnie demeura muette et sembla plus occupe que jamais  tailler des
patrons de robe. Gertrude alla se dbarrasser de son costume de voyage,
et lorsque, aprs quelques instants passs dans sa chambre, elle reprit
sa place prs de l'estrade d'Hlose, celle-ci, rassemblant
prcipitamment ses ciseaux, ses rubans et sa bote  ouvrage, recula sa
chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle et craint le
contact d'une pestifre.

Cependant Hlose tait dmange de l'envie de parler; il lui tardait de
prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie
et de lui prouver qu'elle n'tait pas dupe. Ds qu'elle vit Gertrude
installe, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix
ironiquement mordante:

--J'espre, dit-elle trs haut, que vous avez fait un bon voyage,
mademoiselle... Comment se porte votre cousin?...

--Hlose! interrompit mademoiselle Clnie.

Jamais l'organe viril de mademoiselle Pche cadette n'avait encore donn
un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La
grande Hlose obit  cette foudroyante injonction et se renferma de
nouveau dans un superbe silence. Quant  Gertrude, aussi tonne de la
colre de mademoiselle Pche que de l'ironie de sa voisine, elle rougit
et promena autour d'elle ses beaux yeux surpris. Mais tous les regards
semblaient viter les siens, et toutes les ttes se penchaient plus
attentivement sur les coiffures et les noeuds de ruban. Un silence
profond rgna dans l'atelier. Consterne et ne comprenant rien  ces
faons tranges, Gertrude essayait en vain de se remettre  la besogne;
ces dmonstrations inexplicables l'avaient frappe au coeur. Ses mains
tremblaient, et elle parvenait  grand'peine  enfoncer son aiguille
dans la soie. Deux mortelles heures se passrent ainsi, puis midi sonna.
Hlose descendit majestueusement de son estrade, les apprenties
dposrent leur ouvrage et toutes s'en allrent dner. Gertrude, reste
seule avec les demoiselles Pche, se leva  son tour, et ses yeux, o
roulaient des larmes, interrogrent les deux vieilles filles qui se
tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.

Le moment d'une explication tait venu.

--Mademoiselle,... commena solennellement Hortense Pche en quittant
ses lunettes; mais elle fut interrompue par son imptueuse soeur.

--Hortense, dit mademoiselle Clnie, laisse-moi d'abord poser une
question  mademoiselle de Maupri... Gertrude, poursuivit-elle de sa
voix la moins rude, ayez confiance en moi et parlez franchement: o
tes-vous alle en quittant la maison, la semaine dernire?

--A Lachalade, rpondit Gertrude, non sans rougir.

--Ah!... Et vous y tes reste tout le temps?

La jeune fille rflchit un moment, puis rpondit d'une voix ferme:

--Non, Mademoiselle.

--A la bonne heure... On prtend que vous n'avez pas quitt la ville...
Certes, nous n'avons nul droit de nous mler de vos affaires, mais nous
sommes responsables de vous jusqu' un certain point; c'est pourquoi je
me permettrai d'insister... Pouvez-vous me rendre compte de l'emploi de
votre temps?

La figure de Gertrude prit une expression plus inquite. Elle commenait
 comprendre dans quel embarras elle s'tait jete, et cependant elle
hsitait encore  rpondre d'une faon explicite.

--Non, rpondit-elle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement
entrer dans aucun dtail... Il est vrai que je suis reste  B..., les
affaires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de
me taire... Pardon, Mademoiselle, je dois tenir ma promesse... Mais je
vous jure que je n'ai rien  me reprocher.

Mademoiselle Hortense poussa un soupir et Mademoiselle Clnie frona
les sourcils.

--Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience
est en repos; mais cela ne suffit pas aux yeux du monde, et le scandale
n'en existe pas moins.

--Le scandale! s'cria Gertrude.

Mademoiselle Clnie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune
fille, se tenait devant l'image des vierges sages et des vierges folles,
que le soleil clairait en ce moment de sa pleine lumire, et la
terrible demoiselle Pche avait l'air de commenter avec son aune la
parabole vanglique; ou plutt elle semblait elle-mme une des
triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image
d'pinal...--Le scandale! rpta Gertrude atterre... Elle frmissait de
la tte aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale! Ce seul mot avait
rvolt toute sa fiert, mais sa consternation tait si grande que pas
une parole ne pouvait sortir de sa gorge trangle par l'motion. Enfin,
ses dents se desserrrent et elle dit en relevant les yeux vers la
vieille fille:

--Que me reproche-t-on, et qu'a le monde  faire avec ce qui s'est
pass?

--A tort ou  raison, rpliqua mademoiselle Clnie, le monde jase...
Tout se sait. On a appris que vous tiez reste  B... clandestinement,
on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveau-n dans vos
bras... Est-ce vrai?

--C'est vrai... Mais je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas! s'cria mademoiselle Clnie. Comment, vous
tes jolie... Vos manires distingues,--coquettes mme,--n'ont que trop
attir l'attention sur vous... Vous vous absentez mystrieusement, puis
on vous rencontre la nuit avec un enfant sur les bras, et vous ne
comprenez pas qu'on va dire que cet enfant est  vous?...

--A moi! fit Gertrude indigne.

Elle tait ple comme une morte et elle fut oblige de s'appuyer contre
la table. Ses yeux tincelants allaient de mademoiselle Hortense 
mademoiselle Clnie, qui toutes deux la regardaient en secouant la
tte.

--Mais c'est une calomnie, dit-elle enfin, cela n'est pas!... Vous ne le
croyez pas, vous ne pouvez pas croire une chose pareille!

Il y avait un tel accent de sincrit dans cette protestation, qu'elle
branla la conviction grandissante de la soeur ane.

--Certainement, commena-t-elle, nous avons toujours eu de l'estime pour
vous et nous ne demandons pas mieux que d'tre convaincues de votre
innocence; mais le monde est mchant, il croit le mal facilement, et les
apparences sont contre vous, Gertrude!

--O est la mre de cet enfant? reprit mademoiselle Clnie.

--Elle est morte.

--Et le pre?

--Il a quitt la ville.

--Mais, vous, comment vous tes-vous occupe de cette affaire et qui
vous a jete dans une pareille aventure?

--Cela, je ne puis le dire, rpondit Gertrude accable; je le rpte,
j'ai promis le secret.

--Comment voulez-vous qu'on se contente d'une rponse semblable? reprit
mademoiselle Clnie brusquement; vous le voyez, tout vous accuse...

Gertrude commenait en effet  reconnatre que la vieille fille avait
raison, et des sanglots agitaient convulsivement ses lvres.

--Mais, s'cria-t-elle en joignant les mains avec dsespoir, je ne mens
pas, moi!... D'ailleurs il y a des tmoins qui peuvent affirmer la
vrit de ce que je dis... Il y a une vieille femme qui a vu natre
l'enfant et mourir la mre... Elle demeure  Polval et s'appelle la mre
Surloppe.

En entendant ce nom, les deux soeurs changrent de nouveau un regard
attrist, puis mademoiselle Hortense rpliqua froidement:

--Ce tmoignage-l vous serait plus nuisible qu'utile, ma chre. La
vieille femme dont vous parlez a une mauvaise rputation et personne
n'ajouterait foi  ses propos... D'ailleurs, il vous resterait 
expliquer comment vous avez t mle  de pareilles gens... Pouvez-vous
le faire?

Gertrude resta muette.

--Non?... Eh bien! j'en suis dsole, mais dans la circonstance, nous
sommes obliges de prendre une dcision svre... Il y a eu scandale...

--Et notre maison ne doit pas mme tre souponne! acheva d'une voix
mle mademoiselle Clnie, sans se douter qu'elle rptait le mot de
Csar.

Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.

--Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.

--Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en mme temps son
visage fut inond de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle
se tordait les mains; tout  coup sa tte se pencha en arrire, ses
genoux ployrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et
la secousse violente produite par cette dernire scne venaient de
dterminer une crise nerveuse.

--Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'cria mademoiselle Clnie, nous
avons t trop dures aussi... Hortense, cours vite chercher le _vinaigre
des quatre voleurs_!

En mme temps elle s'agenouilla prs de Gertrude, la soutint dans ses
bras, dboutonna sa robe, et finalement se mit  lui baiser
affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.--Sous
ses manires de gendarme, mademoiselle Clnie cachait des trsors de
tendresse maternelle.--Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre
et la mit au lit, puis elle la confia  la garde de la vieille
Scholastique et courut chez le pharmacien... En revenant  elle, la
jeune fille vit la vieille bonne  son chevet. Elle tait encore trop
faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle
s'endormit profondment; quand elle se rveilla, il faisait nuit et la
tranquillit de la rue indiquait une heure avance. Une veilleuse
clairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Clnie,
tout habille, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son
front, se rappela la scne de la matine et se sentit prise d'un nouvel
accs de dsespoir.--Elle, si pure et si fire de sa puret, se trouvait
souponne d'une faute dont la seul pense la faisait frmir
d'indignation; les demoiselles Pche la croyaient coupable et tout
l'atelier sans doute partageait cette conviction... Et demain son
nom--le nom de Maupri!--courrait la ville escort de bruits calomnieux,
et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu' Xavier!... A cette ide
son coeur fut dchir et elle se remit  pleurer... Certes, Xavier avait
l'esprit trop lev et trop de confiance en elle pour croire aussi
facilement une calomnie; mais il tait jaloux et souponneux... Un doute
pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'tait-ce pas dj
trop?... Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fiert se
soulever... Elle se disait qu'un soupon de la part de Xavier suffirait
pour creuser entre eux un abme,--et elle pleurait sur son amour, sur
son seul bonheur cruellement menac...

--Non, pensait-elle, je ne veux pas tre souponne; il faut que celui
qui a fait le mal le rpare... J'irai trouver mon oncle, et je le
supplierai de parler...

Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube grise d'un jour de
dcembre commena d'clairer les vitres des fentres... Le froid du
matin rveilla mademoiselle Clnie, qui tira un moment ses grands
bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui demanda comment elle se
trouvait.

--Mieux, Mademoiselle, merci! rpondit Gertrude.

Puis essuyant ses larmes:

--Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure!... Il y a une
personne qui peut d'un mot clairer tout ce qui parat quivoque dans ma
conduite, et me justifier aux yeux du monde... Je veux aller trouver
cette personne, elle ne refusera pas de me dgager de mon serment, et je
serai lave de ces soupons calomnieux... Ayez la bont de me procurer
une voiture de louage.

--Mais vous tes trop faible pour vous mettre en route ce matin! s'cria
mademoiselle Clnie.

--Il le faut, et je me sens plus forte... Je ne puis supporter les
doutes qui psent sur moi... J'en mourrais!

Mademoiselle Clnie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers
midi une vieille calche s'arrta devant le magasin et la jeune fille,
encore un peu faible et trs ple, y monta aprs avoir embrass les
demoiselles Pche.

Le cheval de louage tait vieux et assez mauvais trotteur; le conducteur
assoupi sur son sige le fouettait mollement; aussi 8 heures sonnaient
quand on entra  Lachalade. A cette heure, tout le monde devait tre
couch dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il tait
prfrable de remettre au lendemain la dmarche qu'elle se proposait de
faire. Bien qu'il lui en cott, elle rsolut de demander l'hospitalit
 sa tante et dit au conducteur d'arrter son cheval devant le logis
Maupri. Une lumire brillait entre les fentes des volets du
rez-de-chausse; Gertrude frappa timidement et attendit toute
frissonnante.

Au bout de quelques instants, la porte s'entr'ouvrit et Honorine parut
sur le seuil. Elle poussa une exclamation en voyant Gertrude; celle-ci
prit son paquet des mains du conducteur et suivit silencieusement sa
cousine jusque dans la salle  manger.

La salle avait toujours le mme aspect, et les mmes figures entouraient
la table de toile cire;--Xavier tait seul absent.--Madame de Maupri,
son mouchoir  la main, lisait gravement son livre d'heures; Gaspard
frottait son fusil et sifflait d'un air triomphant, tandis que Phanor
sommeillait devant l'tre, et que Reine, debout devant la vieille glace,
essayait un bonnet de crpe noir.

--C'est Gertrude! dit Honorine, en poussant sa cousine devant elle.

La veuve se leva d'un air solennel. Reine fit une lgre exclamation, et
Gaspard regarda la jeune fille d'un air ironique:

--C'est affaire  toi, s'cria-t-il, et tu n'as pas perdu de temps!

Gertrude ne lui rpondit pas et, s'avanant vers madame de Maupri:

--Je suis venue, ma tante, vous demander l'hospitalit pour cette nuit;
je dsire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.

Gaspard haussa les paules et madame de Maupri passa son mouchoir sur
ses yeux.

--Tu viens trop tard! soupira Honorine.

Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.

--Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle enfin.

--Votre oncle est mort la nuit dernire, ma nice.

--Il a rendu sa vieille me  Dieu! continua Gaspard d'un ton qui
n'avait rien d'attrist.

--Nous hritons, ma chre! s'cria Reine.

--Mort! dit Gertrude accable... Elle s'assit sur une chaise et
s'vanouit.




IX


Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent  sonner _en mort_ ds
le matin et rveillrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et
descendit, encore endolorie par les secousses de la veille. En entrant
dans la salle elle fut prise de violentes palpitations; elle venait
d'apercevoir Xavier, seul, assis tout rveur prs du feu.

Bien des fois, pendant de longues journes de travail ou, le soir dans
sa petite chambre, elle avait rv  ce moment du retour et au bonheur
de revoir le bien-aim. Cette runion tant souhaite lui tait souvent
apparue comme une fte merveilleuse, pleine de lumire, de musique et de
joyeuses effusions; et voil qu'elle avait lieu dans cette sombre
chambre du logis Maupri, par un jour de deuil et sous une impression
d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son coeur, encore
saignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la mort de M.
Renaudin venait d'y sceller  jamais. Ce pnible fardeau paralysait tout
lan et arrtait toute effusion.

Xavier s'lana vers elle et lui prit les mains:

--Chre Gertrude, dit-il, j'aurais voulu que notre runion ft amene
par un moins lugubre vnement.

--Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tte.

--Tes mains sont glaces, continua Xavier, et tu es toute ple?

Gertrude rpondit avec embarras qu'elle avait t un peu souffrante dans
les derniers temps.

--L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes
couleurs, car tu ne retourneras plus  ton magasin... Te voil riche
maintenant, Gertrude!... Ma mre et toi, vous tiez les deux plus
proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le
bonhomme ait dshrit sa famille.

Gertrude demeurait silencieuse.

--A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.

--Non, il s'est teint doucement... Quand ma mre a t appele 
l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.

L'entretien fut interrompu par l'entre de madame de Maupri suivie de
Gaspard en grand deuil. Pour la premire fois, depuis longtemps, le
farouche chasseur avait endoss une redingote noire; aussi paraissait-il
fort mal  son aise dans ce vtement qui gnait ses mouvements brusques.
Cette gne donnait seule  sa figure une expression un peu attriste,
car, bien qu'il ft des efforts pour prendre un air grave et recueilli,
on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu' dborder.
L'hypocrisie n'tait pas son dfaut, et il avait grand'peine  ne pas
siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et
semblait dconcert  la vue de son matre ainsi accoutr. Bientt Reine
et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crpe noir, et aprs
un rapide djeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de
la maison mortuaire.

L'Abbatiale avait ce jour-l l'air plus dsol que d'ordinaire. Le
brouillard de dcembre l'enveloppait, et,  travers la brume, les voix
tranantes et plaintives des cloches ajoutaient encore  la tristesse de
son aspect. Dans une chambre du rez-de-chausse le cercueil d'Eustache
Renaudin, sous un pole de deuil, entre quatre cierges mlancoliques,
attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la
bire avec le goupillon bnit, puis les hommes se runissaient autour de
Gaspard, et les femmes montaient au premier tage, prs de madame de
Maupri. Bien que le dfunt ft peu aim dans le pays, o il avait vcu
comme un ours, nanmoins tout le village tait l. A la campagne,
l'esprit de communaut subsiste encore assez pour qu'en certaines
circonstances solennelles, tous les habitants du mme bourg se
considrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes
verriers du voisinage taient venus aussi avec leurs femmes et leurs
filles; la veuve Maupri recevait ces dernires comme des personnes de
marque. A leur arrive elle se levait  demi, se laissait embrasser,
puis retombait sur son sige en poussant un sanglot touff, auquel
rpondaient deux profonds soupirs moduls par Reine et Honorine.
Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbe par ses
proccupations et aussi par le souvenir de sa dernire visite dans cette
chambre, maintenant remplie d'indiffrents.

Le chant des prtres rsonna dans la cour et le convoi se mit en marche;
chemin faisant, le cortge grossissait, chaque porte du village
s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'glise
tait-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetire,
plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement.
Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher
avec leurs couleurs crues sur les vtements noirs des gens en deuil.
Les vivants n'aiment pas  tre mouills, se dit philosophiquement
Gaspard en considrant le cortge et en sentant la pluie sur sa tte
nue.--Le convoi longeait de larges pices de terre laboures, contigus
 l'Abbatiale et achetes l'anne d'avant par le bonhomme Renaudin.
Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fume; d'un coup
d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges... Il
n'aura pas eu le temps de voir son bl pousser! songeait-il, puis sa
pense distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui,
chassant le long des sillons, ayant Phanor  ses cts et un bon fusil
sous le bras. J'achterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai
btir un chenil  l'Abbatiale... Car j'aurai une meute: deux bassets et
deux vendens pour le bois; deux chiens d'arrt pour tenir compagnie 
Phanor, plus un pagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois
des Hauts-Btis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups
de fusil... Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la
crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est
mon devoir de relever le nom de Maupri... Eh! eh! qui sait?--Je
remonterai peut-tre la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins
et les du Houx n'auront qu' se bien tenir!... Il n'interrompit son
rve qu'en apercevant la grille du cimetire.

On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des
sapins on voyait flotter les surplis blancs des prtres. Les hommes
s'taient parpills autour des tombes; les femmes formaient au milieu
de l'alle un groupe sombre en tte duquel se tenaient Gertrude, madame
de Maupri et ses filles. La veuve tait  demi affaisse dans une
attitude douloureuse... _Si iniquitates observaveris_... psalmodiait
le prtre.--Mon Dieu, que votre volont soit faite, songeait madame de
Maupri, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la
pauvret et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappel  vous mon
pauvre frre, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans
le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour
Reine, et qui sait?... peut-tre aussi pour Honorine... Nous nous
installerons  l'Abbatiale, la maison est assez bien monte pour que
l'installation soit peu coteuse... Il est vrai qu'il faudra tout
partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous
administrerons sa part, et puis... il y aurait peut-tre moyen de tout
arranger en la mariant  Gaspard... C'est un projet  mrir et j'y
rflchirai...

Les porteurs avaient tendu le pole sur la terre humide et les
fossoyeurs faisaient glisser la bire dans la fosse. Les sanglots
retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y
allaient de tout coeur; tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient 
l'hritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins
d'argenterie, et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes
l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le
deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait dj aux robes
de demi-deuil; elle combinait des toilettes triomphantes pour conqurir
le mari de ses rves... Tout cela sera trop beau pour Lachalade,
pensait-elle, mais je dciderai ma mre  passer une saison aux eaux de
Plombires...

Gertrude, agenouille sur la pierre d'une tombe, coutait le bruit sourd
de la bire et songeait aux derniers moments du mort. L'ide de la
rparation tente au logis de Polval avait-elle au moins adouci les
souffrances de l'heure suprme? Le vieillard s'tait-il endormi avec une
conscience apaise?... Du moins lui, il en avait fini avec les tourments
de cette vie; pour elle, au contraire, les preuves allaient commencer
seulement. Cette promesse dont elle avait espr se faire relever par
l'oncle Renaudin, cette promesse la liait pour toujours dsormais. Dj
sa rputation tait menace... Quelles autres souffrances lui rservait
l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tte devant toutes ces
accusations injurieuses? tait-elle  ce point lie par un serment
imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire prserver avant tout
la puret de sa rputation?... Alors elle revoyait le vieux Renaudin se
dressant  demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lvres blmes et
lui rptant: Une promesse, c'est sacr!--Et elle frissonnait en
coutant les paroles latines murmures au-dessus de la fosse, et en
songeant aux chtiments rservs aux parjures...

Pendant ce temps, Xavier contemplait sa cousine agenouille auprs d'un
grand sapin et la trouvait plus charmante que jamais dans ces vtements
noirs. Les pais bandeaux de cheveux blonds crpels se laissaient voir
 demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se dtachait
doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait
dlicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il
pourrait maintenant jouir de ce bonheur-l tous les jours. Il sentait
que l'absence avait doubl sa passion, qu'il aimait Gertrude plus
violemment encore que l'an pass, et qu'il avait mis toute sa vie en
elle. Elle tait si belle et si aimante!... Il l'avait trouve,  la
vrit, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air
proccup et contraint par l'motion, et il l'excusait volontiers de ne
pas s'tre montre plus expansive.

--_Requiescat in pace_! dit une dernire fois le cur, en secouant
l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa  Gaspard et s'loigna.
Les assistants dfilrent prs de la fosse et agitrent tour  tour le
goupillon humide, puis la foule se dispersa. Madame de Maupri suivit
avec son fils et ses filles le chemin de l'Abbatiale; il lui tardait de
prendre possession du logis avant l'arrive du juge de paix de Varennes,
qui avait t mand la veille. Les mains lui dmangeaient, elle aurait
dj voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clefs de la maison.
Gaspard et ses soeurs avaient la mme proccupation, et tous htaient le
pas, de telle sorte que Xavier et Gertrude restrent seuls sur le chemin
du cimetire. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux
s'acheminrent vers l'Abbatiale, en longeant les haies brillantes de
gouttelettes argentes. La pluie avait cess, et le soleil hasardait
quelques ples rayons entre deux nues. Cette claircie suffit nanmoins
pour gayer un peu l'austrit de la campagne environnante. Les prs
jaunis et mouills scintillaient; les terres de labour les entouraient
de leurs bruns et gras sillons o verdoyait le bl sem en octobre; et
tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient  l'horizon.

Gertrude avait rejet son voile en arrire, et Xavier admirait ses
bandeaux sems de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses
joues d'un rose ple:

--Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.

La jeune fille releva vers lui ses yeux mlancoliques.

--Est-ce que tu as pu en douter, Xavier?

--Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que parfois
j'ai peur;... je tremble que tu ne t'aperoives de mon obscurit, que le
prisme ne se brise et que tu ne songes  aimer quelqu'un de plus
brillant que moi. Gertrude secoua pensivement la tte:

--N'est-ce pas toi plutt qui me vois  travers un prisme?... et qui
sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton
amour?

Xavier, souriait d'un air incrdule, sa cousine reprit sur un ton grave:

--Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?

Le jeune homme saisit la main de Gertrude et la serrant:

--Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas
tromper; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton coeur
loyal.

--Pourquoi me dfierais-je de toi?

--N'importe; si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter
de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue...

Xavier la regarda d'un air inquiet.

--Je te le promets, reprit-il enfin... mais  quel propos?...

Gertrude baissait les yeux et gardait le silence... On tait arriv
devant la porte de l'Abbatiale.

--Entrons! dit Xavier, on va procder sans doute  quelque formalit
judiciaire, et ta prsence est indispensable.

Devant l'tre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun
dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot, Xavier s'tant
inform de la prsence de sa mre:

--Ils sont tous l-haut, dans la chambre de _rserve_, murmura Pitois.

--Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande
de moineaux dans un champ de colza... Il faut les voir fouiller les
armoires; rien que a serait capable de faire sortir notre pauvre
monsieur du cercueil!

La chambre de _rserve_ semblait en effet livre au pillage. Toutes les
armoires taient ouvertes, et chacun des membres de la famille de
Maupri y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuve,
monte sur une chaise, comptait les piles de linge; Gaspard soupesait
l'argenterie, et les deux soeurs visitaient les tiroirs des commodes.

--Tout est par douzaine, disait la veuve, et presque rien n'a servi...
Ah! mon pauvre frre tait conome et il avait du beau... Voyez-moi ces
serviettes de toiles des Vosges, comme c'est ouvr et comme la damassure
est fine!

--L'argenterie est  l'ancien titre et elle pse lourd, reprit Gaspard
en frottant les couverts avec le pan de sa redingote, je suis d'avis que
nous la conservions, aprs y avoir fait graver notre chiffre...

Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.

--Venez voir ma trouvaille! s'cria la jeune fille, tenez, voici des
pices de dentelles... Est-ce beau?... Voici des crpes de Chine, et
puis dans ces petits crins... Oh! des colliers de perles et des
pendants d'oreille en pierres fines!

Madame de Maupri tait descendue rapidement, Gaspard s'tait rapproch
et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils taient tellement affairs,
qu'aucun d'eux ne s'aperut de l'arrive de Gertrude et de Xavier. Les
deux jeunes gens, debout prs de la porte d'entre, contemplaient cette
scne avec tristesse, et Xavier fronait les sourcils d'un air de
dsapprobation.

--Voyez un peu! dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais
souponn notre oncle de possder de si belles choses?

--Oh! moi, fit Gaspard, j'ai toujours pens que le vieux ladre prtait
sur gages!

--Fi! Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles ides? s'cria la veuve en
examinant  son tour un crpe de Chine, je crois plutt que mon frre
avait autrefois rumin quelque projet de mariage, et que ces bijoux
taient destins  sa future.

--On n'aura pas voulu de lui, rpliqua Gaspard, et c'est fort heureux...
Si, au lieu d'tre laid comme une chenille, M. Renaudin et t un
Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs!

--Comme ces meraudes me vont bien! dit Reine en essayant des pendants
d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder!...

--Malheureusement, Mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment!
soupira une voix flte qui partait de l'entre de la chambre.

Ils se retournrent tous stupfaits et aperurent le notaire de
Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle
de la porte entre-bille. Derrire lui on distinguait la tte pointue
et chauve du juge de paix et la face enlumine de son greffier.--
l'aspect de ce trio, les traits de madame de Maupri s'taient allongs,
et Gaspard avait fait un geste d'impatience.

--Nous sommes en affaires, Monsieur, dit-il au notaire de son ton le
plus hautain, et  moins de choses urgentes, nous aimerions  ne pas
tre drangs.

--Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans s'mouvoir,
mais il s'agit de formalits qui ne souffrent aucun dlai, et qui
auraient t remplies ds hier, sans l'loignement de M. le juge de
paix.

Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard
toisait le notaire des pieds  la tte et se mordait les lvres.

--De quelles formalits parlez-vous? demanda-t-il schement.

--Oh! de simples mesures conservatoires... dans l'intrt de l'hritire
mineure, car si je ne me trompe, il y a minorit de l'une des hritires
prsomptives. Je dis prsomptives, ajouta-t-il en passant en revue les
assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas
encore les dernires volonts du dfunt.

--Ses dernires volonts! rpta madame de Maupri interdite;
supposeriez-vous, Monsieur, l'existence d'un testament?

--Je ne la suppose pas, Madame, rpondit le notaire en s'inclinant, je
l'affirme...

--Un testament! grommela Gaspard,  quoi bon?

--Je l'ignore, Monsieur, mais si vous le permettez, nous allons vous
donner lecture de l'acte.

Il tira de son portefeuille une enveloppe cachete.

--Ceci est un testament olographe, dpos en mon tude par feu M.
Renaudin, mon client.

Il promena un moment l'enveloppe sous les yeux des hritiers, puis il la
dcacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbr, en le
priant d'en prendre connaissance.

--Le testament est en bonne forme, murmura le juge.

Le notaire avait touss et avait mis ses lunettes. Madame de Maupri,
ple et crispe, tait appuye  un fauteuil; Gaspard se tenait debout,
les bras croiss; Reine et Honorine contemplaient les gens de justice
d'un air effar, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Quant 
Xavier et  Gertrude, ils taient assis l'un prs de l'autre et se
regardaient avec une expression de tristesse attendrie.

Le notaire, d'une voix claire, se mit  lire ce document, qui tait un
simple codicille rvlant l'existence d'un testament cach dans le
secrtaire du dfunt.

En outre, afin de prvenir toute difficult, Eustache Renaudin ordonnait
que l'ouverture de ce testament n'et pas lieu avant la majorit de sa
nice Gertrude de Maupri. Il nommait pour excuteur testamentaire et
administrateur provisoire, son notaire, Me Pchenart. Enfin, il
exprimait le dsir que Gertrude habitt l'Abbatiale et jout des revenus
de la succession,  l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour o elle
serait majeure.

Aprs avoir soigneusement repli le papier timbr, Me Pchenart
parcourut de nouveau l'auditoire avec son regard veill: la surprise
tait peinte sur tous les visages.

--Peste soit du ladre vert! s'cria enfin Gaspard, et il accompagna ces
paroles d'un juron nergique.

--Si vous le voulez bien, dit le notaire, sans s'inquiter autrement de
la colre de l'an des Maupri, nous allons pratiquer les recherches
ncessaires dans le meuble dsign par le dfunt.

On passa dans la chambre  coucher. La veuve lanait  sa nice des
regards mfiants; quant  Gertrude, rougissante et interdite, elle
assistait  cette scne sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle
signifiait. Xavier considrait sa cousine d'un air embarrass; Reine et
Honorine chuchotaient avec Gaspard, qui leur expliquait sans doute les
consquences probables de l'acte qu'on venait de lire, car elles
dardaient  leur tour  Gertrude des oeillades foudroyantes.

La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouv 
l'endroit indiqu. Le notaire en fit parapher l'enveloppe cachete par
le juge de paix, puis se tournant vers Gertrude, il lui demanda quel
tait son ge.

--J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.

--Fort bien, le quinze mai prochain,  midi, nous procderons 
l'ouverture du testament, qui restera dpos au nombre de mes minutes.
D'ici l, rien ne s'opposera  ce que nous nous occupions de
l'inventaire... Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il
convient d'apposer les scells...

Le greffier avait dj prpar la cire et les bandes de toile; le
notaire s'avana galamment vers Reine, et tout en souriant, dsigna les
pendants d'meraude qui se balanaient encore  ses oreilles.

--Dsol! Mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligs de rintgrer
ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.

Reine dtacha les boucles d'oreille et les jeta avec dpit sur la table,
puis n'y tenant plus, elle s'lana vers sa mre et se mit  fondre en
larmes.

--C'est une indignit! s'cria madame de Maupri suffoque.

--Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et toutes ces
prcautions sont injurieuses! hurla Gaspard, rouge de fureur.

Le notaire plia les paules et sourit d'un air indiffrent.

--Ma tante, dit Gertrude en tendant la main  madame de Maupri, je ne
comprends rien  tout ce qui se passe... Je suis dsole de l'ennui qui
vous arrive, et je donnerais beaucoup pour que les choses fussent
arranges autrement.

--Laissez-moi, ma nice! rpliqua la veuve en la repoussant avec un
geste svre, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, mais je me doute
de quelque intrigue... Vous tes ici chez vous et nous n'avons plus qu'
vous cder la place... Adieu, ma nice!

Elle s'loigna d'un air superbe.

--Ma tante, reprit Gertrude dsespre, ne m'abandonnez pas ainsi!...
Cousine Reine, cousin Gaspard, vous ne me croyez pas capable!...

--Moi! fit Gaspard en clatant, je te crois capable de tout, avec tes
faons de sainte nitouche... Ah! ah! il y a longtemps que je l'ai dit;
tu es fine, toi, sans en avoir l'air!... Tu es une embobelineuse, et
quand je t'ai vue arriver hier  la nuit sans que nous t'ayons crit, je
me suis bien dout de quelque aventure...

--Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait t
prvenue... Je lui avais crit la maladie de notre oncle.

En mme temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de
plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit,
puis faisant un geste d'impatience:

--Suffit, dit-il, assez parl!... Nous ne sommes plus rien ici,
dtalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire... Si
j'avais su tout cela, je n'aurais mme pas mis les pieds dans cette
maison... Ma mre, prenez mon bras, et dcampons!

Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa
mre et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux soeurs.

--Mauvaise parente! murmura Reine en passant prs de sa cousine.

Xavier tait demeur le dernier; il tait sombre et proccup.

--Xavier! fit Gertrude.

Il alla vers elle et lui tendit la main.

--Xavier, rpta-t-elle avec des larmes plein la voix, j'ai besoin de te
parler, reste demain  ton atelier.

Madame de Maupri reparut sur le seuil de la chambre.

--Xavier! dit-elle d'une voix svre, nous t'attendons!

Xavier serra la main de sa cousine et s'loigna  son tour.




X


La sant de Gertrude, dj altre depuis quelque temps, ne rsista pas
aux secousses produites par cette pnible scne. Le soir mme, la jeune
fille fut prise d'une fivre violente, et Fanchette fut oblige de
l'aider  se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer
s'aggrava; le mdecin que Pitois tait all chercher en toute hte,
reconnut les symptmes d'une fivre muqueuse et dclara que l'tat de
Gertrude rclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus
grandes prcautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle
dans la cour, bien rsolu  jeter  la porte le premier Maupri qui
s'aviserait de venir troubler la malade.

Pendant ce temps Xavier se promenait  travers son atelier, attendant la
visite promise, et jetant  chaque minute un coup d'oeil sur la route.
Les vnements de la veille l'avaient profondment boulevers. Toujours,
dans ses chteaux en Espagne, lorsqu'il btissait en l'air l'avenir de
sa cousine et le sien, il avait distribu les rles autrement. Il avait
rv de subvenir seul aux charges de mariage, de gagner une fortune 
l'aide de sa sculpture, puis de courir  B... et de dire  Gertrude:
Maintenant me voil riche, laisse l ton magasin et sois ma femme!--La
mort de l'oncle Renaudin et le singulier testament du vieillard venait
d'intervertir les rles. Il tait probable que les dernires
dispositions du dfunt ne seraient que la confirmation de ce premier
testament, et que Gertrude serait institue lgataire universelle...
Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre... Il aimait trop sa
cousine pour lui en vouloir  cause de ce brusque changement, mais il
n'en prouvait pas moins une dception douloureuse. Il ne pouvait plus
offrir sa main  Gertrude; il aurait eu l'air de rclamer l'excution
d'un engagement devenu avantageux pour lui; il se croyait oblig
d'attendre que la jeune fille vnt spontanment lui rappeler sa
promesse, et il se disait que, mme dans ce cas, il aurait encore l'air
de faire un mariage intress.

Il songeait  tout cela et sentait son agitation s'accrotre  mesure
que s'approchait l'heure probable de la visite attendue. Il avait
dispos son atelier avec une certaine coquetterie, afin que les moindres
objets eussent l'air de fter la bienvenue de Gertrude. Les grands vases
de faence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient t garnis de
branches de houx aux baies rouges. Les panneaux sculpts les mieux
russis avaient t placs aux endroits les mieux clairs; le grand
dressoir avait t pousset et frott ds le matin, et un bon feu
faisait bourdonner le pole... Cependant l'aprs-midi avanait, le
coucou rustique avait dj sonn deux heures, puis trois, puis quatre,
et personne ne venait. Xavier se promenait fivreusement  travers
l'atelier, puis collant son front au vitrage du chssis, parcourait d'un
regard inquiet la route dserte... Personne! Il prtait l'oreille et
n'entendait que le bruit du vent dans la futaie voisine ou le murmure
grossissant du ruisseau de la Gorge-aux-Couleuvres. Enfin la nuit vint
et l'atelier s'emplit d'obscurit; seule, la flamme du brasier qu'on
apercevait par la petite porte du pole jetait encore  et l de
mourantes lueurs. Le jeune homme commena alors  dsesprer. Elle ne
viendra plus maintenant se disait-il, est-ce qu'elle serait dj
embarrasse de tenir sa promesse?... Sa nouvelle fortune l'aurait-elle
change  ce point?... Non, non, c'est impossible!... Et il
recommenait sa promenade agite autour des tablis silencieux...

Quand la femme charge de son mnage lui apporta  souper, elle le
trouva assis tout morose prs du pole teint. Il ne mangea pas et ne
put dormir. Sitt le jour lev, il courut frapper  la porte de
l'Abbatiale. Pitois lui rpondit par le guichet:

--Mademoiselle de Maupri est trs malade...

L-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier, plus
tourment que jamais, rsolut de passer chez sa mre.

Honorine prparait le caf du matin, tandis que Gaspard bouclait ses
gutres et que la veuve dvidait un cheveau de laine.

--Savez-vous que Gertrude est malade? dit Xavier en entrant.

--Je l'ai appris hier, rpliqua madame de Maupri, et comme je ne
transige jamais avec un devoir de famille, je suis alle  l'Abbatiale
avec Reine offrir mes services; mais nous avons t reues par ce manant
de Pitois qui ne nous a mme pas laisses entrer dans la cour.

--Parbleu! elle est fine, l'enjleuse!... s'cria Gaspard; cette maladie
est un prtexte pour viter les explications et se rendre intressante.
Vous avez t bien bonne de vous dranger, ma mre, surtout aprs ce que
nous avons su hier soir au sujet de notre gracieuse cousine!

--Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.

--Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle,
mademoiselle Gertrude est venue ici en cachette et a pass toute une
nuit au chevet du bonhomme.

--Quel conte! fit Xavier en haussant les paules.

--C'est l'exacte vrit, dit madame de Maupri, je tiens le dtail de la
propre cousine de Fanchette...

--C'est tout bonnement une captation, reprit Gaspard en ricanant; mais
patience! tout n'est pas dit et je ferai casser le testament!

--Djeunes-tu avec nous? demanda Honorine.

--Merci!... Et Xavier s'enfuit dsol  son atelier.

Il ne pouvait croire  une pareille trahison. Gertrude tait
certainement calomnie. Il se rappela alors que sa cousine lui avait dit
en sortant du cimetire: Si quelqu'un m'accusait, ne me juge pas avant
de m'avoir entendue.--Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance, et
j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette
recommandation, elle prvoyait donc qu'on pourrait l'accuser?...--Il
avait beau lutter, les soupons revenaient toujours, et son inquitude
grandissait. Il n'avait plus de got pour le travail, passait la plupart
de ses journes accoud sur son tabli, et ne reprenait un peu
d'animation que le soir,  l'heure o il montait  l'Abbatiale pour
avoir des nouvelles. La rponse que lui faisait l'inflexible Pitois
variait peu et n'tait gure encourageante. Cependant un matin de la fin
de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche. Il y a du
mieux, rpondit-il  Xavier en refermant la porte plus doucement que
d'habitude.

La fivre en effet avait disparu, et Gertrude commenait  entrer en
convalescence. Elle tait encore trs faible et ne pouvait se lever,
mais sa tte tait redevenue libre. Sa premire pense fut pour Xavier.
Comment doit-il me juger? se demandait-elle en soulevant sur
l'oreiller, sa figure ple comme une fleur de narcisse. Il lui tardait
de le voir, et chaque jour elle questionnait le mdecin sur l'poque o
elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait  la patience, puis il
recommandait  Pitois de tenir ferme et d'viter  la convalescente
toute espce d'motion.

Les Maupri ne s'taient plus reprsents  l'Abbatiale, mais ils
n'pargnaient gure Gertrude, et un nouvel incident avait encore
aliment leurs mdisances. Un beau matin, le commissionnaire des
Islettes avait envoy la malle que Gertrude avait laisse chez les
demoiselles Pche, et cet envoi tait accompagn d'une lettre fort sche
de mademoiselle Hortense, adresse  madame de Maupri. Dans cette
ptre, peu bienveillante, mademoiselle Pche ane annonait que les
absences trop frquentes de Gertrude avaient dtermin le remplacement
de la jeune fille, le premier devoir des ouvrires de la maison tant,
avec la moralit, la plus ponctuelle exactitude.

Le jour mme de la rception de cette missive, Reine et sa soeur
daignrent honorer d'une visite l'atelier de leur frre. Leur instinct
fminin ne les avait pas trompes sur l'intrt que Xavier portait 
Gertrude, et elles lui communiqurent triomphalement la lettre de
mademoiselle Hortense Pche.

--Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences _frquentes_ de
Gertrude... Mademoiselle voyageait pour ses intrts.

--Pourquoi ne lui avez-vous pas donn connaissance de cette lettre?

--Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle
fait dfendre sa porte.

--Elle est malade, objecta Xavier.

--Oh! malade... reprit Honorine en hochant la tte, je ne crois gure 
cette maladie; d'ailleurs son mal ne l'empche pas de se lever, car on
l'a vue aller et venir dans la maison...

Cette visite laissa  Xavier une sourde irritation. La lecture de cette
lettre avait exaspr tous ses soupons. Il se rappelait avec amertume
la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras
avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se
souvenait des propos chapps un jour au courrier de Sainte-Menehould,
et dans tous ces menus dtails il trouvait un aliment pour sa jalousie
naissante. Il avait cess d'aller chaque soir  l'Abbatiale, et vivait
de plus en plus solitaire, vitant avec le mme soin la maison de sa
mre et celle de sa cousine...

Cependant, avec le mois de fvrier, de plus claires journes taient
venues. L'air s'tait attidi, la neige s'tait fondue dans les prs; un
doux vent avait balay les nuages, et le ciel tait bleu par places. Au
bord des haies, les chatons des noisetiers commenaient  jaunir, et les
fleurs des cornouillers ouvraient leurs tamines d'or aux noeuds des
branches nues. Une aprs-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes
brises, que Xavier entre-billa les vitres du chssis, et par cette
ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rveur,
avait dpos son maillet et son ciseau, et s'accoudant  l'tabli, il
s'tait mis  songer au temps pass,-- la soire o il avait dit adieu
 Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des
Islettes,-- la journe d't o il avait dclar son amour sous la
tonnelle des demoiselles Pche... Il repassait avec mlancolie tous ces
souvenirs si lumineux, il regardait  travers les vitres les nuages
blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'tait point
l l'image de son bonheur vanoui, quand tout  coup le loquet s'agita,
la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune
fille apparut dans un rayon de soleil.

--Gertrude! s'cria Xavier.

C'tait elle en effet, enveloppe dans une longue mante de drap noir;
elle tait encore ple, mais elle souriait. D'un bond il fut prs
d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupons, ses penses
mauvaises se dissiprent comme une fume. Il lui prit les mains et la
fit asseoir.

--J'ai voulu te donner ma premire sortie, dit-elle de sa voix
sympathique, car, tu sais, j'ai t bien malade depuis le jour de
l'enterrement.

--Ma pauvre Gertrude!.. Je suis all souvent  l'Abbatiale, mais on n'a
pas voulu me laisser entrer... Voyons, si tu es bien change?

Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allong, ses beaux
yeux vert de mer, et reprit en souriant:

--Tu es toujours la mme charmante Gertrude!... Seulement tu es un peu
plie; ton teint ressemble aux anmones sauvages: il est blanc avec une
lgre nuance rose...

--A propos d'anmones, rpliqua Gertrude en cartant les plis de sa
mante, je veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donn un
bouquet aux Islettes; je t'apporte les premires fleurs de l'Abbatiale.

Elle lui offrit son bouquet compos de primevres et de ces hpatiques
bleues qu'on nomme dans le pays des _fils-avant-le-pre_, parce qu'elles
poussent avant les feuilles.

--Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moi! s'cria Xavier en
rougissant... Maintenant reste un peu enveloppe dans ta mante, tandis
que je vais rallumer le pole.

--A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?... On se sent revivre.

--Non, non, je ne veux pas que tu te refroidisses!... Ce sera bon
d'entendre le pole ronfler tandis que nous causerons prs des vitres
ouvertes.

Il se mit  fendre du menu bois et  bourrer le pole. Quand une jolie
flamme commena de flamber:

--A prsent, reprit Gertrude, montre-moi toutes les belles choses que tu
as faites.

Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculpts,
expliquant les motifs, les emblmes, les feuillages... Gertrude se
rcriait et ne cessait de le questionner.

--Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'cria-t-elle en le
regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.

--Flatteuse! tu as entendu dire que les artistes sont avides de
compliments, comme les mouches sont friandes de lait, et tu essayes de
me prendre par mon faible.

--Je ne mens jamais, Monsieur!

Il enfona ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille
qui s'arrta et rougit... Aprs un moment de silence, elle reprit:

--Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je
regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais
rassure et j'avais bon espoir pour ton avenir.

--Tu l'as donc encore, ma premire oeuvre?... demanda-t-il en riant.

--Certainement... J'ai pens au coffret pendant toute ma maladie... Je
m'imaginais l'avoir perdu... Heureusement les demoiselles Pche me l'ont
renvoy...

Elle s'interrompit brusquement... Elle tait sur le point de tout
raconter  Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle
n'oserait jamais. Il lui cotait de gter cette premire heure de
tendresse par des explications pnibles. Elle, si courageuse
d'ordinaire, devint lche en songeant que tout son bonheur  venir tait
suspendu aux consquences d'un aveu qui serait peut-tre mal compris.
Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui... Gotons paisiblement cette
premire entrevue... La prochaine fois je lui dirai mon secret.

Xavier, de son ct, avait t retenu par une timidit farouche et
n'avait os questionner Gertrude. Tous deux rsolurent tacitement
d'ajourner toute explication, et se livrrent sans arrire-pense au
bonheur de se revoir... Cet aprs-midi de fvrier leur apparaissait
comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient
pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils
glissaient ensemble.

Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adoss  l'tabli et se
remirent  causer du pass, tandis que le soleil souriait au dehors, que
le pole chantait mlodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait
familirement les rapides instants de leur bonheur. Ainsi s'coulrent
les heures, et ils furent tout tonns en relevant la tte, de voir que
le soleil avait disparu et que l'ombre commenait  envahir l'atelier.
Jusque-l ils avaient d'un commun accord vit de parler des derniers
vnements et des ventualits des semaines  venir. Il fallut bien
cependant toucher aux choses actuelles.

--Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier  Gertrude qui se levait
pour partir, ton cerbre me laissera-t-il jamais entrer  l'Abbatiale?

Gertrude resta un moment pensive.

--coute, reprit-elle enfin, puisque ma tante a cess de me voir, notre
situation devient plus difficile et nous devons viter les commrages...
Soyons patients; le 15 mai prochain je serai majeure et je pourrai
disposer de moi-mme... Ce jour-l nous nous prononcerons ouvertement,
mais jusqu' cette poque nous ferons bien de ne nous voir que
rarement... Il faut tre sage, mon Xavier!

Elle lui serra la main: il tait devenu rveur.

--Mais, dit-il, ce jour-l, selon toute apparence, tu seras l'unique
hritire de l'oncle Renaudin; tu seras riche... et j'aurai l'air d'un
coureur de dot!

Elle se mit  rire.

--Si mon oncle avait fait la folie de dshriter sa soeur, je te jure que
je n'accepterais rien, plutt que de priver ma tante de sa part
lgitime... Ainsi, rassure-toi, orgueilleux gentilhomme! ta dignit ne
sera pas humilie.

--Je dois, dit Xavier en lui tendant la main, m'absenter pendant une
quinzaine pour aller poser des panneaux dans un chteau de la valle de
la Meuse; je serai de retour de dimanche en quinze et j'irai te voir...
D'ici l, pense  moi!

--Et toi, travaille bien!... Mon petit bouquet te parlera de moi... Il
te donnera courage et patience.

En mme temps, et par un de ces gestes enfantins qui lui taient
familiers, elle prit le verre o trempait le bouquet et posa un baiser
sur les fleurettes; puis s'enveloppant dans sa mante, elle s'enfuit
lgrement et disparut.

Elle s'en revint d'un pas lent  l'Abbatiale, tandis que Xavier,
merveill et transport de joie, prenait  son tour le bouquet
d'hpatiques et meurtrissait les fleurs en les pressant sur ses
lvres...

Ds le lendemain, Gertrude, dont les forces taient revenues, commena
de s'installer  l'Abbatiale. Les scells venaient d'tre levs et
l'inventaire tait clos; elle put arranger  son gr la chambre qu'elle
avait choisie. C'tait une pice assez gaie, situe au midi, et dont
l'unique fentre s'ouvrait sur le jardin et les bois. Elle y fit
transporter quelques meubles, mit des rideaux  la fentre, des fleurs
dans les vases, sur la chemine le coffret de Xavier, et finit par
donner un air de gaiet  cette partie de la vieille maison. Cet
arrangement lui prit huit jours. Elle songeait dj au dimanche o elle
devait revoir Xavier, quand un incident nouveau vint bouleverser la
tranquillit de sa vie. Un matin, tandis qu'elle tait occupe  coudre,
Fanchette monta prcipitamment dans sa chambre et lui annona d'une mine
effarouche qu'une femme la demandait en bas.

--Ne peut-elle monter? dit Gertrude.

--C'est moi qui l'en ai empche, elle a avec elle un enfant qui braille
comme un petit sauvage.

--Un enfant!

Gertrude descendit prcipitamment et se trouva face  face avec la
nourrice de Beauze, portant l'enfant de Rose Finol. Le marmot menait
grand bruit, en effet, et la paysanne, pour l'apaiser, se promenait de
long en large en chantant  tue-tte une chanson patoise. Les cris de
l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant
et si comique que Gertrude, malgr la contrarit qu'elle prouvait, ne
put retenir un clat de rire.

--Bonjour donc, Madame, s'cria la nourrice en s'arrtant tout court,
j'ai eu bien des maux  vous trouver!... Pourquoi ne m'avez-vous pas dit
que vous demeuriez  Lachalade, je ne serais pas alle me casser le nez
 B...?

--Vous tes alle chez les demoiselles Pche? demanda Gertrude.

--Oui-da... J'ai mme t assez mal reue par une grande femme qui
brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes paules...

Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici... Je vous rapporte
le _petiot_.

--Ne pouvez-vous le garder plus longtemps? dit la jeune fille en
rougissant.

--Nenni, car je quitte le pays...

Elle expliqua alors  Gertrude que son mari, le rmouleur,  l'imitation
de beaucoup de ses compatriotes, avait rsolu d'aller chercher fortune 
Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonne...

--Vous comprenez que j'ai dj assez de ma petite famille,
ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot
tranger... D'ailleurs le pauvre petiot en ptirait tout le premier...
C'est pourquoi je vous le rends.

Elle lui prsenta l'enfant qui avait cess de pleurer et qui, la
regardant avec des yeux noirs tonns, agitait vers elle ses petites
mains roses. Gertrude se sentit toute remue, et bien que la brusque
arrive de ce marmot inattendu compliqut encore l'embarras de sa
position, les mines attendrissantes du pauvre abandonn touchrent cette
fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent
vibrer. Elle ne songea plus qu' choyer l'orphelin comme on rchauffe un
oiseau tomb du nid; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la
maison de son aeul; qu'aprs tout cette maison tait la sienne, et
qu'il avait le droit d'y tre bien accueilli... Elle le prit donc
courageusement et tendrement dans ses bras, et comme il s'tait remis 
pleurer, elle le bera  son tour en murmurant un air villageois.

--Mais, s'cria-t-elle, il va falloir une nouvelle nourrice, comment
ferons-nous?

--Bah! reprit la paysanne, il a dj prs de six mois et mange la soupe
comme un petit homme... D'ailleurs vous trouverez bien dans le village
une femme qui pourra l'allaiter.

Gertrude, fort embarrasse, consulta Fanchette qui tait reste pour
couter et qui se tenait debout prs de la chemine.

--Dame! dit froidement la servante, il y a la fille du vannier, qui a eu
un malheur et qui...

--C'est bien! interrompit Gertrude dont les joues s'empourprrent,
priez-la de passer  l'Abbatiale.

La fille du vannier vint, en effet, et le march fut vite conclu. Elle
s'engagea mme  rester  l'Abbatiale pendant un mois ou deux, afin
d'aider Gertrude. La femme du rmouleur prit cong le mme soir, et la
jeune fille se trouva seule avec l'orphelin auquel on avait improvis un
lit dans un cabinet contigu  la chambre  coucher. Le marmot venait de
prendre le sein de sa nouvelle nourrice, et rchauff par les caresses
de Gertrude, il s'tait doucement endormi, les lvres encore blanches de
lait... Prs du lit,  la lueur de la lampe, mademoiselle de Maupri
contemplait ce calme sommeil d'enfant, et plonge dans ses ressouvenirs,
songeait aux confidences de l'oncle Renaudin ainsi qu' la mort de Rose
Finol...

Pendant ce temps, Fanchette, tout baubie de l'vnement, s'tait
glisse hors de l'Abbatiale, et d'un pied leste tait alle avec sa
quenouille et son rouet frapper  la porte d'une voisine. Elle grillait
de conter la nouvelle et de la commenter. Tandis que les rouets
tournaient, les langues tournrent plus vite encore, et les deux
commres, poussant des ah! et des hlas! grenrent tout du long un joli
chapelet de mdisances.




XI


La nouvelle se rpandit  petit bruit dans le village, comme une pluie
qui filtre  travers la feuille paisse du bois. Ce ne furent d'abord
que des chuchotements pars, semblables aux gouttes d'eau roulant de
feuille en feuille, puis les rumeurs grossirent en passant d'une rue 
l'autre, et bientt une tumultueuse averse de commrages ruissela de
tous cts. La famille de Gertrude fut instruite l'une des premires, et
l'une des premires aussi fit clater son indignation.

--Oh! oh! dit Gaspard aprs avoir lanc un juron formidable, on apprend
du nouveau tous les jours!.. O cela s'arrtera-t-il, bont divine?...

--C'est une abomination! s'cria Honorine.

--Pour l'honneur de la famille, ajouta svrement madame de Maupri, il
faut que ce scandale soit clairci au plus vite... Ds demain, Honorine,
tu te rendras  B..., prs de ces modistes, chez lesquelles Gertrude a
travaill...

Le surlendemain matin, Honorine arrivait au magasin des demoiselles
Pche. Elle y fut reue par la grande Hlose qui saisit avidement
l'occasion de raconter tout ce qu'elle souponnait; de sorte que la soeur
de Reine revint  Lachalade compltement difie sur ce qu'elle nommait
dj la _faute_ de sa malheureuse parente. Lorsqu'au repas du soir, en
rougissant vertueusement, elle fit connatre le rsultat de son enqute,
la veuve poussa de longs gmissements. Elle se ft volontiers couvert la
tte d'un sac, comme les Juifs de l'ancien Testament.

--Quelle honte! s'cria-t-elle en marchant avec vivacit  travers la
salle, et qui se serait attendu  une pareille affliction?

--Moi, rien ne m'tonne plus! grommela Gaspard.

Reine ne disait rien, mais intrieurement elle regrettait fort l'absence
de Xavier. Elle songeait  la figure que ferait son frre en apprenant
cet esclandre, et se promettait d'tre la premire  l'en informer  son
retour. En attendant, bien que la veuve et recommand avec affectation
de jeter un voile sur ce dsastre de famille, elle ne laissait chapper
aucune occasion de rpandre les nouvelles rapportes de B... par
Honorine. Madame de Maupri, du reste, y aidait elle-mme. Elle se
gardait de dire la chose ouvertement, mais lorsqu'on lui parlait de
Gertrude, elle avait une mine si mlancolique, elle poussait de tels
hlas! et se servait de si perfides insinuations, que la culpabilit de
sa nice n'en devenait que plus vidente pour l'auditoire.

Bientt le village entier ne douta plus de la faute de Gertrude.

Celle-ci, confine dans sa solitude de l'Abbatiale, ignorait tout ce
bruit. Trs occupe de l'installation de l'enfant, elle avait  peine
mis les pieds dehors depuis huit jours. L'orphelin tait arriv nu comme
un ver, et il avait tout d'abord fallu s'occuper d'un trousseau. Grce 
la fille du vannier, Gertrude avait men cette tche  bonne fin.
Maintenant le marmot avait le ncessaire; il tait chaudement
emmaillot, tendrement choy par ceux qui l'entouraient, aussi sa figure
s'tait panouie; il ne pleurait presque plus, gazouillait comme un
jeune merle et se prlassait comme un petit roi dans sa bercelonnette.
Sa voix argentine, ses mignonnes faons d'enfant rjouissaient Gertrude
et l'empchaient de penser trop souvent  la confidence embarrassante
qu'il faudrait faire  Xavier. Elle tremblait que cette aventure ne lui
ft conte par une autre personne, et qu'il n'arrivt  l'Abbatiale dj
prvenu. Elle ne doutait pas un moment qu'il n'acceptt ses sincres
explications, mais elle tait si fire qu'elle aurait voulu tre
devine, sans avoir  s'expliquer. La seule pense du premier tonnement
de Xavier tait dj pnible pour elle, et la seule ide d'un soupon
pouvant traverser le cerveau du bien-aim, mme avec la rapidit de
l'clair, suffisait pour la mettre hors d'elle-mme. Elle regrettait
maintenant de ne pas lui avoir tout dit lors de sa visite  l'atelier,
et elle attendait son retour avec une impatience fivreuse.

Sachant qu'il devait rentrer le samedi dans la nuit, elle comptait le
voir ds le dimanche matin; aussi les cloches de Lachalade n'avaient pas
sonn la premire messe que sa toilette tait dj faite. L'enfant
sommeillait encore dans sa bercelonnette masque par un grand rideau, et
Gertrude achevait de mettre la chambre en ordre, lorsqu'elle entendit
tout  coup le bruit d'un pas rapide dans l'escalier... Son coeur battait
avec violence. On frappa brusquement  la porte, et, avant qu'elle et
pris le temps de rpondre, Xavier s'lana dans la chambre. Il tait si
ple et paraissait si agit, que Gertrude poussa un cri de surprise.

--Qu'est-il arriv? demanda-t-elle avec inquitude.

--Avant tout, dit Xavier d'une voix assourdie par l'motion,
rponds-moi... Est-il vrai que tu caches ici un enfant?

Gertrude tressaillit, et regardant son cousin fixement:

--Je ne le cache pas... Le voici!

Elle souleva le rideau et montra l'enfant endormi. Xavier dtourna la
tte, et faisant un geste de colre:

--Assez! murmura-t-il, cela me suffit.

Puis il marcha dans la chambre, les lvres serres. Le regard attrist
de Gertrude ne le quittait pas.

--Au moins, reprit-il avec une amre et subite violence, que ne
parliez-vous plus tt? A quoi bon vous jouer de ma tendresse et
mentir?...

--Moi, j'ai menti! s'cria la jeune fille indigne.

--Cet enfant n'est-il pas le vtre?...

Gertrude plit d'abord extrmement, puis une vive rougeur lui remonta au
front, toute sa fiert se rvolta.

--Vous l'avez cru... et vous osez me le dire!

--Je ne suis pas le seul... Les demoiselles Pche, ma mre et tout le
village vous accusent.

--Vous l'avez cru? rpta-t-elle atterre.

--Ah! je voudrais ne pas le croire! D'o sort cet enfant?...
Expliquez-vous; j'ai le droit de savoir la vrit... Je l'exige!

--Vous exigez maintenant!...

Elle sourit amrement, puis faisant un effort pour se contenir, elle
ajouta:

--Je n'ai rien  vous dire.

--Quoi, vous refusez de rpondre aux accusations rpandues contre vous?

--Je les mprise.

--Mais votre famille... mais moi!... nous mprisez-vous aussi?

--Je n'ai qu'une rponse  vous faire, rpliqua-t-elle avec fiert,
c'est que je ne suis pas la mre de cet enfant.

--Mais enfin vous savez d'o il vient? Vous pouvez prouver votre
innocence?...

Elle se tenait debout, les bras croiss, les lvres serres. Ses yeux
tincelaient, ses narines taient agites par un lger tremblement et on
devinait les souffrances de son coeur aux mouvements de son corsage... La
douleur qu'elle prouvait tait inexprimable: c'tait un mlange de
honte, de tristesse et d'indignation. Il lui semblait qu'un affreux
dchirement venait de se faire en elle, qu'un abme venait de se creuser
sous ses pieds, et que son amour y avait roul... Tout  coup ses
regards sombres se relevrent et rencontrrent les regards souponneux
de Xavier, le sang lui remonta au front et elle eut un nouvel accs
d'emportement.

--Vous me demandez des preuves quand je vous donne ma parole?... Vous
vous oubliez, mon cousin!

--Je vous en supplie, Gertrude, rpondez-moi!

Elle frappa du pied avec colre:

--Laissez-moi... Je n'ai rien de plus  vous dire!

--Gertrude, reprit-il, avant que je repasse le seuil de cette porte,
songez aux consquences du silence que vous vous obstinez  garder... Je
voudrais au prix de mon sang avoir une certitude et pouvoir confondre
les mauvaises langues... Mais pour cela, il faut des preuves... Ne
comprenez-vous pas que vos refus, au lieu de dtruire mes doutes, les
enfoncent plus douloureusement dans mon coeur?... Je vous en conjure au
nom de notre amour, au nom de votre pre, rpondez-moi afin que je
puisse vous dfendre!...

--Chacune de vos paroles est une nouvelle offense, rpondit-elle, nous
ne pouvons pas nous comprendre... Adieu!

--Vous l'avez voulu! murmura Xavier profondment bless, eh bien!
soit!... Adieu pour toujours!

Il s'lana dehors et bientt elle entendit son pas s'loigner et
s'affaiblir. Alors la douleur de Gertrude, violemment contenue par son
orgueilleuse volont, put faire explosion. Elle tomba  genoux, sa
poitrine se dgonfla, les larmes qui l'touffaient commencrent 
jaillir, et bientt ses joues furent inondes. Elle se disait que tout
tait fini... Dans les jours ternes et tristes de sa jeunesse, le seul
coin de ciel bleu, le seul rayon de soleil tait l'amour de Xavier, et
voil que les nuages s'paississaient et que le coin d'azur
disparaissait pour toujours. Un vent mortel venait de souffler sur ses
rves; l'avenir ne lui apparaissait plus que comme une plaine nue,
dsole et glaciale, et elle avait froid au coeur. Le souvenir cuisant de
ce qui venait de se passer faisait frmir tout son corps. Elle se
reprochait par moments d'avoir t trop emporte et trop fire; elle
aurait voulu courir aprs Xavier, mettre ses mains dans les siennes,
appuyer son front  son paule, et tout lui conter doucement,
humblement... Puis tout d'un coup, l'air accusateur, les paroles brves
de son cousin lui revenaient  la mmoire, et son orgueil se rveillait.

--J'ai fait ce que je devais, se disait-elle; s'il a pu me souponner un
instant, c'est qu'il ne m'estimait pas assez. Si son amour avait t
violent comme le mien, aurait-il pu croire  de simples apparences? Il
aurait d tout nier d'abord et me dfendre. Il aurait d accourir vers
moi comme un consolateur, et non comme un juge plein de dfiance. C'est
ce que j'aurais fait moi, si on l'et calomni... Je l'aurais soutenu
contre les accusations du monde entier... Lui, au contraire, n'a pas
mme cru  mes affirmations. Il s'est montr plus sensible aux calomnies
de mes ennemis qu' mes protestations nergiques... Non, il ne m'aime
pas, il ne m'a jamais aime!

De nouvelles larmes plus amres ruisselrent le long de ses joues, et
elle tomba dans un profond dsespoir. Elle ne fut tire des
proccupations de sa douleur que par les cris du marmot qui demandait sa
nourrice. Elle courut  lui, le prit dans ses bras et le couvrit de
caresses et de larmes.

--Pauvret! lui disait-elle, tu es la cause innocente de mes chagrins,
mais je ne t'en veux pas... La promesse que j'ai faite  ton grand-pre
et  ta mre est le seul lien qui me rattache  la vie... Va, je ne
t'abandonnerai pas... Tu seras ma seule consolation!

Xavier, pendant ce temps, rentrait chez lui dans un tat  faire piti.
Il tait  la fois irrit et dsespr. En franchissant le seuil de
l'atelier, il vit les vases de faence encore garnis des branches de
houx dont il les avait pars pour fter Gertrude. Il arracha les rameaux
verts et les foula aux pieds; puis il jeta un marteau tout au travers du
panneau qu'il tait en train de sculpter.

--Plus de travail! murmurait-il, plus de rves, plus rien!

Et, ne pouvant plus supporter la vue de l'atelier qui lui rappelait tout
ce qu'il voulait oublier, il s'enfuit dans les bois.

Il allait comme un fou, cherchant  ne plus penser, ou du moins 
secouer et  confondre ses penses par l'agitation d'une course
fivreuse. Il plongeait au plus pais du fourr; les branches mortes
craquaient sous ses pieds; il brisait les ronces tendues d'arbre en
arbre, il heurtait le tronc des bouleaux endormis dans la brume et se
dchirait les mains aux buissons de houx. Rien ne ralentissait sa
marche, il aurait voulu ne s'arrter jamais. Le taillis fit place  la
futaie; les grands htres dressrent autour de lui leurs longues files
de piliers gris et silencieux; leurs ramures, dcharnes par le vent du
nord, s'tendirent comme une vote au-dessus de sa tte. Il s'enfona
dans cette ombre, esprant n'en jamais voir la fin. La futaie avait
l'aspect dsol que donnent aux bois les journes pluvieuses de l'hiver:
un sol jonch de feuilles mortes, des cimes noyes dans le brouillard,
pas une herbe, pas un oiseau... Il allait toujours, glissant le long des
ravins, franchissant les ruisseaux grossis par les pluies; rien ne le
lassait.

--Plus loin! plus loin! se disait-il.

Il finit par atteindre la lisire de la futaie, et aperut devant lui un
plateau nu, solitaire, horriblement triste. Tout  coup les branches
d'un roncier s'cartrent, et Xavier vit bondir dans la bruyre un
chevreuil que le bruit de ses pas avait effray. Il fut pris d'une sorte
de vertige:

--Hallo! s'cria-t-il avec un rire sauvage. Moi aussi, je veux devenir
chasseur!

Et il se mit follement  la poursuite du gibier.

--Assez de rves, assez de bois gt! poursuivait-il,  demi gris par
la course et le grand air. Je veux faire comme Gaspard: je montrerai aux
gens que je suis un verrier, que je sais tenir un fusil et vider un
verre... Hallo!  moi la fort et la vie des libres chasseurs!

--Oh! matre Xavier, cria brusquement une voix rude, quelle mouche vous
pique? Un peu plus, vous vous jetiez tte baisse dans mes fournaises!

Xavier s'arrta comme rveill en sursaut, et reconnut le matre
charbonnier de la Poirire... Puis il plit, poussa une faible plainte
et tomba vanoui sur le gazon. Au bout d'un quart d'heure, les soins de
la charbonnire le rappelrent  lui; mais il semblait si puis, que le
charbonnier ordonna  un de ses apprentis de le reconduire  l'atelier.
Xavier s'y enferma et resta une semaine entire sans sortir...

Dans le village, le malignit publique commenait  s'exercer aux dpens
de Gertrude. Le feu, qui couvait d'abord sous la cendre, ayant t
attis soigneusement par la veuve et ses filles, tait devenu un
incendie. Tous les paysans, qui dtestaient les verriers, et englobaient
Gertrude dans la haine qu'ils portaient  sa caste, toutes les vieilles
filles jalouses de sa jeunesse, ne cachaient gure leur indignation, et
ne se gnaient plus pour parler haut et dru. En se rendant  la messe le
dimanche d'aprs, Gertrude put facilement s'apercevoir de l'irritation
des esprits. Tous les yeux courroucs se dirigeaient vers son banc, et
quand, aprs l'office, elle traversa lentement la place, on vita de la
saluer, et derrire elle des groupes se formrent. On se la montrait par
gestes et on ricanait. Elle n'en continua pas moins d'assister  la
messe chaque dimanche, et cette attitude qu'on taxa d'effronterie et
qu'on prit pour une provocation, acheva d'allumer la colre des bonnes
mes:

--Elle n'a pas froid aux yeux! disaient les hommes.

--C'est une honte, reprenaient en choeur les femmes et filles. Les
garons devraient aller lui faire un charivari!

Parmi les plus scandalises se montrait la propre servante de
l'Abbatiale, la revche et inflexible Franchette. Elle n'avait jamais pu
souffrir Gertrude, et rien qu' la voir installe dans la maison de son
matre, elle ne sentait plus de bornes  son courroux. Un soir, n'y
tenant plus, elle vint trouver la jeune fille et lui demanda schement
son compte.

--Pourquoi voulez-vous quitter l'Abbatiale? dit Gertrude.

Et comme entre ses dents la vieille grommelait qu'elle aurait trop 
dire, si elle voulait rpondre:

--Parlez! je le veux! s'cria mademoiselle de Maupri.

--Eh bien! je ne me soucie plus de rester  votre service, ni  celui de
votre enfant!

Gertrude la chassa, et le soir mme fit prier le notaire et le cur de
passer  l'Abbatiale. Quand ils furent tous deux assis dans le salon,
elle fit entrer Pitois et la nourrice avec le marmot; puis, s'adressant
aux deux notables du village:

--Messieurs, dit-elle, d'une voix ferme, vous connaissez les bruits qui
circulent dans le pays: on prtend que je suis la mre de cet enfant...
L'avez-vous cru, Monsieur le cur?

--Moi? s'cria le cur en levant les mains, me prserve le ciel de me
laisser surprendre par des jugements tmraires!

--Et vous, Monsieur Pchenart, l'avez-vous cru?

Le petit notaire la regarda avec ses yeux perants.

--Mademoiselle, rpondit-il, mes fonctions m'ont appris depuis longtemps
 ne rien croire que preuves en main... Dans les jugements humains, il y
a une bonne moiti qui est fausse, et une autre moiti qui est
contestable... Voil mon opinion.

--Messieurs, poursuivit Gertrude, je ne puis vous dire dans quelles
circonstances cet enfant m'a t confi, mais je vous affirme que le
public se trompe.

Son livre d'Heures tait pos sur la table; elle tendit la main sur les
pages ouvertes et reprit:

--Par les saints vangiles et le nom de mon pre, je vous jure que je ne
suis pas la mre de cet enfant!

Ils la regardaient d'un air  la fois surpris et subjugu. Tous deux
avaient t remus par l'accent de sincrit de ses paroles et par
l'loquence puissante de sa beaut: ils s'inclinrent silencieusement.
Gertrude alors les remercia d'tre venus, et aprs quelques minutes ils
se retirrent.

Quand elle fut seule, elle prit l'enfant des bras de la nourrice et le
baisa au front.

--Et maintenant, pauvre petiot, pensa-t-elle, nous voil lis l'un 
l'autre, et je te consacrerai toutes les heures de ma vie.

Elle tait plus calme, et se sentait satisfaite d'avoir soulag son
coeur. Elle avait agi comme elle devait; c'tait aux autres maintenant 
croire ce qui leur semblerait juste et vrai. Elle avait jug inutile de
pousser plus loin ses confidences et de rvler  des trangers le
secret de ce vieillard maintenant tendu sous la terre humide du
cimetire. Que lui importait  prsent l'opinion du village? Pour un
seul tre au monde elle aurait consenti  trahir son secret, et celui-l
justement lui avait retir le premier sa confiance... A cette heure elle
avait sa conscience pour elle, et dans le naufrage de son amour cet
appui lui suffisait.

--Je t'aimerai et je te servirai de mre, disait-elle  l'orphelin en le
pressant contre sa poitrine.

Et elle songeait  ces vieilles demoiselles, filles ou soeurs de
verriers, dont elle avait vu parfois les portraits ou dont son pre lui
avait cont l'histoire,--pieuses et nobles filles qui gardaient le
clibat et sacrifiaient leur jeunesse par dvouement pour leur maison.

--Je ferai comme elles, pensait-elle tout bas.

Quel que soit le testament de mon oncle, je n'abandonnerai jamais cet
enfant.

Ce soir-l elle ne voulut pas le quitter, et fit porter le berceau de
l'orphelin prs de son propre lit.




XII


Cependant,  travers ces preuves et ces dsillusions, les jours
passaient; le printemps commenait  poindre, et l'poque de la majorit
de Gertrude se rapprochait. Dans les vergers du village, les pommiers et
les cerisiers en fleurs secouaient au vent d'avril leur neige parfume;
 la lisire des bois les htres verdoyaient;--de l'herbe humide des
prs, de la jeune feuille des clos ensoleills, et des profondeurs
sonores de l'Argonne sortait une suave haleine de renouveau qui
ragaillardissait toutes choses.

Les esprits eux-mmes subissaient cette salutaire influence du
printemps. Il y avait plus d'activit et plus de bonne humeur dans le
village, plus de bienveillance dans les coeurs et moins d'pret dans les
discours. Les rancunes s'taient adoucies, les colres s'taient
apaises, et il s'tait opr une raction en faveur de Gertrude.
L'estime dans laquelle le cur et le notaire continuaient  la tenir
avait d'abord agi sur les esprits les moins prvenus. Puis, la conduite
rserve de la jeune fille, sa bont, jointe  une grande dignit de
manires, imposrent peu  peu  ceux mmes qui avaient cri le plus
fort. On lui savait gr du dvouement qu'elle montrait pour son enfant
adoptif.

--Dans tous les cas, s'il est  elle, disait-on, il faut lui rendre
cette justice qu'elle aime bien ce petiot, et qu'elle l'lve avec toute
sorte de soins et de tendresses.

Les Maupri sentirent  leur tour le contrecoup de cette raction: on
les plaignait moins fort et on coutait moins patiemment leurs
dolances. La veuve s'en aperut la premire, et elle cessa ses sourdes
attaques contre sa nice. Quant  Xavier, il tait d'autant plus
malheureux qu'il se reprochait d'avoir t trop violent avec Gertrude,
et qu'il l'aimait toujours avec passion. Il avait d'abord essay de
l'oublier, en se jetant dans les distractions chres  son frre
Gaspard; mais il avait bien vite reconnu qu'il n'tait pas fait pour ce
genre de vie, et il tait revenu  son atelier un moment abandonn. Il
n'avait plus de courage  rien. Ne se sentant ni assez de calme pour
reprendre son travail, ni assez de force pour quitter Lachalade, il
restait oisif, se desschait de tristesse, et vaguait  et l comme une
me en peine.

Quelques jours avant le 15 mai, le notaire lui envoya, ainsi qu' madame
de Maupri, une lettre indiquant le jour et l'heure de l'ouverture du
testament, et les invitant  assister  cette formalit. Quand madame de
Maupri eut fini de lire cette lettre, elle dposa ses lunettes et coula
un regard interrogatif du ct de Gaspard, qui fumait, les pieds sur les
chenets.

--C'est pour le 15, dit-elle,  midi... On se runit  l'Abbatiale.

--Je n'y mettrai pas les pieds! s'cria Gaspard entre deux bouffes, et
si vous tes sages, vous ferez comme moi.

--Je suis de l'avis de mon frre, ajouta Honorine. Si nous sommes
avantags par le testament, on nous en prviendra, et si nous sommes
dshrits, nous n'aurons pas du moins  subir les grands airs de
mademoiselle Gertrude.

--D'ailleurs, fit Reine en rougissant, aprs la faute commise par notre
cousine, nous ne pouvons plus avoir de rapports avec elle.

--Certes, reprit la veuve en poussant un soupir, si je n'coutais que
mes sentiments, je refuserais de me rencontrer avec cette malheureuse
fille; mais il s'agit de la dignit de la famille... Pour l'honneur du
nom et le respect de la mmoire de mon frre, il est convenable que
j'assiste  cette crmonie... Seulement, j'y assisterai seule.

Gaspard n'objecta rien; mais la moue d'Honorine et de Reine sembla
indiquer qu'elles se repentaient dj de s'tre prononces d'une faon
aussi prompte et aussi absolue.

La veille du 15 mai, Gaspard resta muet toute la soire. Il avait l'air
absorb, et il tourmentait sa barbe comme s'il et voulu en faire sortir
l'ide qui le tracassait. Le lendemain, aprs le djeuner, il annona
trs haut qu'il partait en fort, et sortit en sifflant Phanor. Madame
de Maupri alla faire un peu de toilette, et les deux soeurs restrent
seules dans la salle. Honorine, penche  la fentre, regardait Gaspard
s'loigner.

--Hum! dit-elle  Reine, mon frre s'est fait bien beau pour courir les
bois!... Il a mis son feutre neuf, et ses bottes sont cires.

L'an des Maupri semblait en effet avoir mieux soign sa tenue que de
coutume. Sa veste avait t brosse, et il avait peign sa barbe. Quand
il fut dans la campagne, il fit un brusque crochet, et, tournant le dos
au bois, il prit doucement le chemin de l'Abbatiale.

--Il va tre onze heures, murmura-t-il en regardant sa montre, elle doit
avoir djeun, et nous aurons une heure pour causer tranquillement.

Cinq minutes aprs, il sonnait  la porte de Gertrude et priait Pitois
de l'introduire. La jeune fille achevait de disposer le salon o devait
se faire la lecture du testament, et comme les grandes pices de
l'Abbatiale taient humides, elle venait d'allumer du feu, quand Pitois
annona Gaspard. Elle tressaillit, rougit, et salua froidement.

--Cousine, dit celui-ci aprs avoir pos son feutre sur la chemine et
fait signe  Phanor de se coucher  ses pieds, vous allez sans doute
trouver ma visite un peu matinale; mais je dsirais arriver avant les
autres, afin de causer un moment  coeur ouvert.

--Je vous coute, rpondit Gertrude en lui montrant un fauteuil.

Gaspard s'assit, toussa, se tira la barbe, puis reprit d'un air
embarrass:

--Cousine, j'ai d'abord  vous faire des excuses au sujet de certaines
paroles un peu vives qui ont pu m'chapper... Je suis parfois un peu...
brusque, je le reconnais, mais au fond je suis bon diable, et si j'ai la
tte prs du bonnet, j'ai aussi le coeur sur la main.

Gertrude l'coutait, et attendait d'un air impassible la conclusion de
son discours. En prsence de cette attitude silencieuse, l'embarras du
farouche chasseur redoublait.

--Tenez, reprit-il tout  coup, je vais vous parler franchement et sans
barguigner, car je ne sais pas tourner de compliments, et je vais droit
au but. J'ignore ce que peut contenir le grimoire qu'on va nous lire
tout  l'heure, et je m'en soucie comme d'un ftu.... Aussi, avant qu'on
ne puisse dire que j'ai agi par intrt, je viens vous faire
srieusement une proposition.

Gertrude le regardait d'un air tonn. Gaspard se leva, et rajustant les
revers de sa veste:

--Cousine Gertrude, j'ai trente-neuf ans, j'ai bon pied, bon oeil, et je
ne suis pas trop dvast, que vous en semble?

--Vous paraissez en effet trs bien portant, rpondit-elle en rprimant
 grand'peine une envie de rire; mais...

--Eh bien, cousine, sans tant de crmonie, si vous me croyez assez bon
pour faire un mari, je me crois de mine et de force  vous rendre
heureuse, et je viens tout carrment vous demander votre main.

Elle eut d'abord un mouvement de stupeur; puis un lger sourire courut
sur ses lvres. Enfin elle retrouva tout son sang-froid, et levant ses
grands yeux limpides vers Gaspard, qui attendait sa rponse en se
mordant les moustaches:

--Merci, mon cousin,... mais j'ai rsolu de rester fille.

Gaspard haussa les paules et sa figure prit un air de compassion.

--Vous avez l, dit-il sur un ton de condolance, des scrupules et une
dlicatesse qui vous honorent; mais si de sottes gens ont pu s'offusquer
de ce que votre position a... de singulier, soyez persuade que tout le
monde ne partage pas ces faiblesses-l... Quant  moi, je suis prt 
vous pouser, en dpit de cette ridicule histoire d'enfant..

A chaque mot qu'il prononait, Gertrude devenait de plus en plus ple. A
la fin, elle l'arrta d'un geste nergique:

--Assez! s'cria-t-elle d'une voix vibrante; ne comprenez-vous pas que
vous m'insultez?

Gaspard, effray de l'expression de colre et de dgot que prenaient
les traits de sa cousine, essayait de balbutier des excuses, lorsqu'il
fut brusquement interrompu par l'arrive de madame de Maupri.

A la vue de son fils an en tte--tte avec sa nice, la veuve poussa
une exclamation, et un sourire ironique passa sur ses lvres minces:

--Je te croyais au bois! dit-elle d'un ton sarcastique.

--J'ai chang d'avis, grommela Gaspard en reprenant sa place prs de la
chemine.

--Ma nice, commena madame de Maupri en s'approchant doucement de
Gertrude, au moment o des circonstances douloureuses et solennelles
runissent la famille, je ne veux pas laisser place dans mon coeur  un
sentiment de rancune, et je viens vous prier de faire la paix... Je n'ai
jamais voulu prter l'oreille aux mauvais propos, je tiens  vous
l'affirmer. Quelles que soient les dispositions du testament qu'on va
nous lire, croyez, Gertrude, que vous trouverez toujours en moi la mme
affection, et que ma maison vous sera toujours ouverte.

--Merci, ma tante, rpondit Gertrude. Je ne compte pas rester 
Lachalade. Ds que ma tche ici sera remplie, je quitterai le pays...
Mais en quelque lieu que j'aille, je me souviendrai de vos bons offices
et de vos bonnes intentions.

Le petit notaire, qui entra au mme moment, mit heureusement fin  cet
entretien embarrassant pour les deux parties. Ce jour-l, Pitois qui se
tenait crmonieusement sur le palier, devait introduire encore plus
d'un visiteur, et il tait dit que tous les membres de la famille de
Maupri passeraient, bon gr mal gr, le seuil de l'Abbatiale.--Bien que
Xavier rejett loin de lui l'ide de reparatre dans cette maison d'o
il tait sorti avec le dsespoir au coeur, il ne se sentait pas la force
de rester  son atelier, et vers onze heures il partit et se mit  errer
comme une me en peine autour des murs de l'Abbatiale. Tout en marchant,
il songeait que Gertrude tait l-bas dans cette chambre, dont il
apercevait les rideaux blancs soigneusement tirs, qu'ils taient
spars par une centaine de pas  peine, et que peut-tre ils ne se
reverraient plus. Pourtant, murmurait en lui une voix insinuante, tu as
l une bonne occasion de la voir une dernire fois, sans paratre
chercher une rencontre... Tu as le droit d'assister  cette runion,
puisqu'on t'y a convoqu.

Au moment o il coutait les arguments de cette voix tentatrice, il se
trouva face  face avec ses deux soeurs qui n'avaient pu demeurer
clotres au logis et qui rdaient autour de l'Abbatiale en
s'encourageant mutuellement  braver un moment de fausse honte et 
entrer.

--Pourquoi ne serions-nous pas l comme les autres? disait Reine, le
bonhomme tait si bizarre!... Qui sait? il a pu nous laisser au moins un
souvenir...

--Tu penses aux pendants d'meraude! murmurait Honorine d'un air
dsillusionn. Au mme moment elle reconnut Xavier et, courant  lui:

--Tu vas  l'Abbatiale, toi? s'cria-t-elle.

Xavier surpris hsitait  rpondre.

--Tant mieux! dit Reine, tu nous y accompagneras, nous avions peur
d'entrer seules...

En mme temps elles prirent leur frre par le bras et l'entranrent. Le
jeune homme se disait qu'il tait lche, qu'il aurait d rsister, que
c'tait une question de dignit, et en dpit de tout cela, il traversait
la cour, il montait les degrs de l'escalier, et Pitois ouvrait devant
les nouveaux arrivants la porte du salon... Le notaire, qui mettait ses
besicles et dpliait ses papiers, s'arrta d'un air narquois, la veuve
grimaa un sourire de piti; Gertrude rougit jusqu'au front, puis plit
brusquement:

--Ah! ah! grogna Gaspard, chambre complte!

Reine et Honorine avaient fait une rvrence et s'taient assises prs
de leur frre an; Xavier, ple et embarrass, se tint debout, 
demi-masqu par le grand fauteuil o s'tait installe sa soeur cadette.

--Maintenant que tous les ayants droit sont runis, dit le notaire, je
crois que nous pouvons commencer.

Il prit dlicatement l'enveloppe cachete, montra le cachet intact et le
brisa. Un silence solennel rgnait dans le salon o Pitois s'tait
gliss. Tous les yeux taient fixs sur le notaire, et pour la premire
fois depuis de longues annes madame de Maupri sentit battre son coeur
dessch et refroidi.

--Hum! murmura le notaire, le testament est long.

L'attention redoubla et Me Pchenart commena de sa voix la plus claire:

Je soussign Jean-Eustache Renaudin, malade de corps et sain d'esprit,
ayant l'intention de consigner au prsent acte mes dernires volonts,
crois devoir pralablement donner quelques explications au sujet de ma
vie passe.

Ma jeunesse n'a pas t exempte de fautes... J'en ai commis une surtout
dont je suis cruellement puni par les remords qui tourmentent ma
vieillesse. Pendant que j'tais  B..., j'ai eu une liaison avec une
ouvrire qui se nommait Rose et que j'ai abandonne aprs l'avoir rendue
mre...

En cet endroit madame de Maupri joignit les mains et poussa un profond
soupir, tandis que Gaspard se rcriait.

--Silence, fit le notaire et il reprit:

L'enfant de Rose tait une fille. Elle a grandi  son tour et je ne
l'ai pas connue; j'avais quitt le pays; plus tard j'ai su qu'elle tait
marie  B... et qu'elle n'tait pas heureuse; c'est pourquoi j'ai
charg ma nice Gertrude de s'enqurir de toutes choses et de venir au
secours de cette femme...

Le testateur entrait ensuite dans les dtails de la mission confie  sa
nice, il racontait la naissance de l'enfant de Rose Finol, la mort de
la mre et le dvouement de Gertrude. La plus vive motion tait peinte
sur tous les visages. Madame de Maupri semblait atterre, Gaspard
tordait sa moustache avec furie; Reine et Honorine, ouvrant de grands
yeux, chuchotaient en dvisageant Gertrude assise prs du notaire.
Celle-ci, ple et toute palpitante, tait reste immobile, les yeux
baisss, pendant que Me Pchenart proclamait  haute voix sa
justification. Elle coutait avec bonheur les dernires paroles du
vieillard, et tout bas elle bnissait la mmoire de M. Renaudin. Une
seule fois elle releva la tte et ses yeux contemplrent rapidement
Xavier.--Debout et trs ple, le jeune homme serrait le dossier du
fauteuil de sa soeur dans ses mains crispes; il se mordait les lvres
comme pour empcher un sanglot d'clater, et de grosses larmes roulaient
sur ses joues amaigries. Gertrude ne l'avait jamais vu pleurer. Cette
muette et matrielle manifestation de la douleur dans une nature aussi
concentre, aussi peu expansive que celle de Xavier, remua violemment
les fibres les plus aimantes du coeur de Gertrude, et fit tomber sa
colre. Elle sentit les blessures de son orgueil se cicatriser comme par
miracle, et elle oublia sa rancune pour ne plus se souvenir que de
l'ancien et persistant amour.

Cependant Me Pchenart continuait sa lecture. Aprs avoir expliqu que
l'enfant de Rose Finol avait t confi aux soins de la jeune fille et
mis en nourrice, le testament se terminait ainsi:

       *       *       *       *       *

J'ai la plus grande confiance dans ma nice Gertrude, et j'ai eu la
preuve de son affection pour moi. Si son dvouement doit lui causer plus
tard quelque embarras, il est juste qu'elle ait au moins les moyens de
remplir sa mission et d'assurer l'avenir de l'enfant. Seule d'ailleurs
de toute me famille, elle possde les qualits ncessaires pour faire
bon emploi de la fortune que j'ai si pniblement acquise.--En
consquence, j'institue pour ma lgataire universelle
Marie-Antoinette-Gertrude de Maupri. J'entends qu' partir de sa
majorit elle ait la pleine et entire disposition de tous mes biens
meubles et immeubles,  charge par elle de servir une rente annuelle et
viagre de cinq cents francs  mes domestiques Fanchette et Pitois, et
de faire dire chaque anne, dans l'glise de Lachalade, une messe pour
le repos de mon me.

Lachalade, le 8 dcembre 184...

EUSTACHE RENAUDIN.

       *       *       *       *       *

Le notaire parcourut le salon d'un regard souriant et contempla, non
sans une certaine satisfaction, les mines allonges des Maupri, puis il
remit galamment le testament entre les mains de Gertrude et la flicita
de tout son coeur.

--M. Renaudin, dit-il, a sagement et honntement agi en minutant de la
sorte son testament.

--Mon frre ne m'a pas nomme! s'cria madame de Maupri avec
amertume... Il n'avait pas le respect de la famille... Cela se voit, du
reste,  la faon dont il s'est conduit avec ses btards...

--A quoi bon tant de paroles? reprit Gaspard en ricanant, il nous a
dshrits, voil tout... Allons, ma mre, nous n'avons plus rien 
faire cans... Prenez mon bras, et partons! Ici, Phanor!

--Attendez un instant, ma tante! dit Gertrude  madame de Maupri...

Puis se tournant vers le notaire et lui montrant le testament:

--Dites-moi, Me Pchenart, quels droits aurait eus l'orphelin qui m'est
confi, dans le cas o ce testament n'aurait pas exist?

--Aucun, rpondit le notaire, car sa mre n'avait pas t reconnue... Si
M. Renaudin ft mort intestat, sa fortune aurait t partage par moiti
entre vous et madame votre tante.

--Mais aujourd'hui ce testament quivaut  une reconnaissance?...

--C'est douteux, Mademoiselle... Du reste, mme si Rose Finol et t
reconnue, son fils n'aurait droit qu' la moiti de l'hritage. Le reste
reviendrait aux hritiers lgitimes.

--C'est bien! dit Gertrude... Mon oncle a obi  une injuste rancune en
dshritant sa propre soeur; il le reconnat lui-mme sans doute l-haut;
je crois donc agir selon Dieu et selon la justice en anantissant ce
testament...

Par un brusque mouvement elle dchira le papier timbr et en jeta les
morceaux dans la chemine.

Gaspard lcha un juron et madame de Maupri poussa un cri de joie...

--C'est de la folie; s'cria le notaire stupfait, et au risque de se
brler, il plongea sa main dans l'tre et en retira les chiffons
enflamms.

--L'animal! grommela Gaspard.

--Il n'y a plus que des lambeaux..., murmura la veuve.

--Les morceaux en sont bons, reprit le notaire en secouant les doigts et
en faisant la grimace... Mais sa mine s'allongea de nouveau lorsqu'il
parcourut les fragments noircis:

--Il en manque un, dit-il, et c'est l'essentiel! Tout ceci n'est relatif
qu' l'histoire du marmot...

La veuve et Gaspard respirrent.--Le notaire plia rageusement son
portefeuille.

--Vous avez fait l une imprudence, Mademoiselle, et vous vous en
mordrez les doigts... On ne badine pas avec un testament en forme, et
dans ce monde il faut voir les choses plus srieusement.

--Ne vous fchez pas, lui rpondit Gertrude en riant, vous le savez, Me
Pchenart, nous autres verriers, nous avons une manire  nous de voir
les choses...

--Elle a raison, fit Gaspard, qui avait repris son assurance, nos poules
chantent un autre air que celles des bourgeois, et nous ne mettons pas,
comme on dit, nos oeufs dans les mmes paniers...

--Oui, rpliqua le notaire, les vtres sont percs...

--Plus un mot, Me Pchenart! dit Gertrude avec fermet, j'ai agi comme
et fait mon pre, et cela me suffit.

--Ma nice, ajouta madame de Maupri de sa voix la plus veloute, vous
avez agi comme j'aurais fait moi-mme, et vous tes digne de la
famille... Quant  cet orphelin, croyez bien que nous ne souffrirons pas
qu'il reste  votre charge... Nous supporterons notre part des embarras
qu'il pourra vous causer.

Gertrude sourit:

--Ne vous inquitez pas de cela, ma tante, cet enfant est une joie et
non un embarras... D'ailleurs, je sais quelqu'un qui m'aidera volontiers
 l'lever...

Elle alla droit vers Xavier qui tait rest clou derrire son fauteuil,
et lui tendant la main:

--Cousin Xavier, lui dit-elle d'une voix lgrement tremblante, ne vous
souvient-il plus de la promesse que nous nous sommes faite,  B..., et
ne voulez-vous plus de ma main?

Il releva la tte, et vit ses beaux yeux verts, pleins de pardon et de
tendresse; d'un bond il s'lana vers elle, la serra dans ses bras et
clata en sanglots...

Alors vinrent les tonnements et les questions. Quand Gertrude eut
expliqu  sa tante que Xavier tait son fianc depuis prs de deux ans,
il fallut subir les compliments de la veuve et les flicitations
hypocrites de Reine et d'Honorine.

--Tu sais, lui murmura Reine en l'embrassant, nous n'avons jamais cru un
mot des mauvais propos, et nous t'avons vertement dfendue, va!

       *       *       *       *       *

Enfin Xavier et Gertrude restrent seuls. Ils s'enfuirent au jardin.
L'enclos, couronn de grands arbres et bord de charmilles, tait plein
de soleil, de bourdonnements d'insectes et de gazouillements de
fauvettes. Les poiriers et les cerisiers secouaient en l'air leur
blanche floraison, et des papillons couleur de soufre volaient au long
des plates-bandes parfumes de girofles et de lilas. Dans la grande
alle, la nourrice promenait l'enfant de Rose Finol en fredonnant une
chanson berceuse, et sa voix claire s'harmonisait avec les
panouissements et les joies du mois de mai. L'enfant tendit les bras
vers Gertrude. Xavier le prit dans ses mains, le baisa et, le passant 
la jeune fille:

--Il sera  nous deux! dit-il en souriant...

       *       *       *       *       *

Ils l'ont adopt tous deux en effet, mais il n'a pas t seul  remplir
de son bruit joyeux la maison des nouveaux maris. D'autres enfants sont
venus ensuite, plus chers au jeune couple, sinon plus choys. Xavier,
qui n'a pas voulu abandonner ses travaux de sculpture, a pu raliser son
rve, et un an aprs les noces, installer Gertrude dans un confortable
chalet bti en face de l'atelier. On a laiss  madame de Maupri la
maison de l'Abbatiale, dont la mine austre s'accorde mieux avec les
manires et les habitudes de la veuve. Gaspard s'est piqu d'honneur et
s'est remis au travail. Il a remont la verrerie des Bas-Bruaux et mari
sa soeur Reine avec un jeune gentilhomme verrier qui est devenu son
associ. Quant  lui, il se trouve trop vieux pour tenter la grande
aventure du mariage, et il reste garon. Lorsqu'on le pousse sur ce
chapitre, il se contente de siffler entre ses dents, et il ajoute
malicieusement, en regardant d'un air narquois sa soeur Honorine qui
tient son mnage:

--Que voulez-vous,... ma soeur et moi nous avons la vocation du clibat.

       *       *       *       *       *

Avril-mai 1870.

       *       *       *       *       *




MADAME VRONIQUE




I


L'Argonne tend ses masses boises entre les plateaux du Verdunois et
les plaines crayeuses et monotones de la Champagne. Longue de quinze
lieues et faisant suite  la chane des Ardennes, cette fort aux
terrains tourments, aux mornes clairires, aux gorges escarpes, a un
caractre de sauvage grandeur. Peu de routes la traversent. A
l'exception d'une ancienne voie romaine qu'on nomme la
_Haute-Chevauche_, on n'y rencontre gure que sentiers abrupts,  demi
cachs sous les fougres, et conduisant  quelque scierie installe au
bord de l'eau ou  quelque village enfoui en plein bois. Au fond de ces
gorges et sur ces clairires vit une population  part: sabotiers
nomades, braconniers intrpides, charbonniers maigres et songeurs,
verriers pauvres comme Job et fiers comme le Cid;--tous gens hardis,
amoureux de libert et de franches lippes, buvant sec, parlant haut,
ayant les jarrets solides, la poigne lourde et le coup d'oeil juste. Au
milieu des vulgarits des pays _ bl_, l'Argonne profonde, solitaire et
mystrieuse, s'lve comme une verdoyante forteresse o se sont rfugis
les types romanesques et curieux d'un autre ge. L'automne imprgne ses
futaies brumeuses d'une tristesse pntrante; en hiver, la voix
grondante des eaux grossies par la fonte des neiges semble un cho des
hroques combats de 92 dont ses dfils ont t le thtre; mais quand
vient le printemps, toutes ces lignes svres s'adoucissent, toute cette
rudesse s'amollit; les htres bourgeonnent, les pentes sablonneuses
refleurissent, les sources chantent au lieu de gronder, et l'Argonne,
sans cesser d'tre sauvage, devient plus frache et plus hospitalire.

Par une des dernires soires du mois de mars, et sans doute pour mieux
jouir de cette joyeuse transformation de la fort, une jeune femme tait
venue s'asseoir au bas d'un ravin qui dbouche brusquement en face de la
petite ville de Saint-Gengoult. Le ravin est connu dans le pays sous le
nom du _Ru des-Sept-Fontaines_, et la source qui l'arrose est doue de
vertus miraculeuses; elle gurit les peines d'amour et coupe les fivres
intermittentes. La jeune femme lisait au pied des grands htres qui
abritent la fontaine. Elle tait petite, ple et brune, et paraissait
avoir vingt ans.

Une mante de couleur sombre enveloppait sa taille et retombait  longs
plis sur sa robe; un voile de dentelle noire, nou en _fanchon_ et
encadrant dlicatement l'ovale de son visage, compltait cette simple et
sobre toilette. Son teint mat, ses lvres d'un rouge vif,--la suprieure
surmonte d'un petit signe brun,--ses grands yeux verts, profonds et
humides, donnaient  sa figure un charme saisissant. Un front large et
de noirs sourcils corrigeaient par leurs lignes fermes et svres
l'expression passionne de la bouche et du regard. L'ensemble avait un
caractre de vivacit et de retenue, de tristesse et de fiert, qu'on
oubliait difficilement.

A l'entre du ravin, les htres, en cartant leurs branches, laissaient
voir un paysage aux longues perspectives, et, de la place o se tenait
la jeune femme, on pouvait apercevoir la petite ville de Saint-Gengoult
tendue sur le flanc d'une colline. Les maisons descendaient en
amphithtre jusqu'au bord de l'Aire;  et l, des jardins en terrasse
coupaient la monotonie des faades, et quelques sapins aux formes
lances tranchaient sur la couleur fonce des vieux murs. Au sommet du
coteau, des toitures aigus et les ruines grises d'une vieille tour se
profilaient doucement sur le fond bleutre des collines fuyantes, 
l'extrmit desquelles le bourg de Montfaucon se dressait sur sa
montagne dnude.--L'inconnue avait ferm son livre et contemplait le
paysage noy dans les vapeurs du soir, sans se douter qu'elle tait
elle-mme l'objet de la curiosit d'un nouvel arrivant. Un jeune homme
de vingt-quatre ans  peine, svelte, leste et bien tourn, vtu en
chasseur et le fusil au dos, s'tait arrt  la crte du ravin, et 
demi cach dans les houx, paraissait tudier avec intrt les traits de
la dame  la voilette noire. Pour la voir plus distinctement, il carta
quelques branches et s'approcha. Les feuilles sches craqurent sous ses
pieds, et la jeune femme, tournant tout  coup la tte, s'aperut
qu'elle n'tait plus seule. Alors elle se leva, prit son livre, et
lentement, sans affecter de prcipiter sa marche, elle s'loigna dans la
direction de Saint-Gengoult.

Le chasseur, debout sur la crte du ravin, suivit des yeux l'inconnue
jusqu' la sortie du bois. Elle passa prs d'une vieille femme occupe 
couper de la bruyre, lui parla un moment et disparut derrire les
arbres. Le jeune homme paraissait piqu et intrigu  la fois par cette
retraite rapide. Il descendit et courut  la cueilleuse de bruyres...
Celle-ci tressauta, tout effare, et reconnaissant le chasseur:--Bon
Dieu! dit-elle, monsieur La Faucherie, vous m'avez fait peur; j'ai cru
que c'tait le garde!--Il la questionna sur la personne qui venait de
passer et apprit qu'elle habitait Saint-Gengoult, et qu'elle se nommait
madame Vronique... La vieille n'en savait pas davantage, et Grard La
Faucherie la quitta pour prendre  son tour la route de Saint-Gengoult.
Il marchait d'un bon pas, cherchant  distinguer l'inconnue  travers
les premires brumes du crpuscule. Quand il put l'apercevoir de
nouveau, elle commenait  gravir l'une des rues escarpes de la petite
ville. Ils arrivrent ainsi  la _place Verte_.--L'endroit est bien
nomm, car le quartier est solitaire et l'herbe pousse si drue autour
des pavs, que la place a l'air d'une pelouse.--La jeune femme s'engagea
sous une double range de tilleuls rabougris, bordant la ligne
mlancolique des faades noircies par les vents pluvieux, puis elle
reparut prs d'une vieille maison  toit d'ardoise, et Grard reconnut
le logis d'un riche marchand de bois appel M. Obligitte. Au bruit que
fit le marteau, la porte massive s'entrebilla, puis se ferma de nouveau
avec un sourd murmure... L'apparition s'tait vanouie. Le chasseur
passa deux fois devant la maison, mais il ne put rien apercevoir; tout
tait hermtiquement clos. Il n'osa pas stationner plus longtemps sur
cette place o sa prsence ne pouvait manquer de faire jaser, et prenant
une rue dtourne, il regagna la campagne.

Grard La Faucherie demeurait au Doyenn,  une lieue de la ville, et il
faisait nuit quand il entra dans l'avenue de sapins qui prcdait sa
maison. Il trouva sa mre qui l'attendait impatiemment.--Comme tu
reviens tard! dit madame La Faucherie en l'embrassant, j'tais dj
inquite et je n'ai pas voulu dner sans toi...

Madame La Faucherie tait veuve, et Grard tait son unique enfant. Elle
l'avait eu dix ans seulement avant la mort du commandant La Faucherie.
Elle l'aimait d'une tendresse passionne, exclusive, et n'avait jamais
voulu se sparer de lui. Quand son fils tait arriv  l'ge o
commencent d'ordinaire les tudes classiques, elle n'avait pu se dcider
 l'enfermer dans un collge, et faisant choix d'un prcepteur instruit
et expriment, elle s'tait enfuie avec son trsor au Doyenn.--C'est
l,  deux pas des bois de l'Argonne, en face d'une nature silencieuse
et austre, que l'me de Grard s'tait ouverte aux motions de la
premire jeunesse.--Madame La Faucherie avait voulu faire de lui un
homme, mais un homme au gr de son imagination maternelle: gnreux sans
faiblesse, viril sans grossiret. Pour mettre Grard en garde contre
les plaisirs faciles, elle avait imprgn son coeur de toutes les
dlicatesses qui sont le privilge des natures fminines. Pour fixer son
esprit, elle lui avait inspir le got des lectures srieuses; pour
occuper son corps, elle lui avait fait suivre tous les exercices qui
donnent la sant, la souplesse et la vigueur. Ainsi, sous l'influence de
cet amour fervent, Grard avait grandi robuste, enthousiaste et fier. Il
avait dans le caractre quelque chose de cette verdoyante fort
d'Argonne o il vivait, je ne sais quoi de rveur et de romanesque, avec
une saveur d'pret sauvage.--Quand sonna la vingt et unime anne, sa
mre put dj se fliciter des rsultats de son plan d'ducation. Elle
tait fire de son fils; elle rvait maintenant pour lui une jeune fille
digne d'tre appele sa femme, qui s'prendrait de Grard et lui
donnerait toutes les joies de la vie d'intrieur,--et en songe parfois
elle se voyait, heureuse aeule, au milieu d'un beau groupe de
petits-enfants.

Cependant la jeunesse, faisant explosion au milieu de cette ducation un
peu exceptionnelle, avait amen  sa suite de sourdes et vagues
agitations: langueurs fivreuses, paresseuses rveries, tristesses
inexpliques... L'image de l'_ternel fminin_ commenait  occuper la
pense de Grard et  l'agiter. Le fantme de l'amour le poursuivait
dans ses lectures, dans ses courses de chasseur, dans ses rves de la
nuit; son imagination, sans cesse entrane de ce ct, lui forgeait
d'idales amoureuses. Il souhaitait srieusement la subite apparition de
quelque mystrieuse jeune fille, exile au fond des bois, comme la
Rosalinde de Shakspeare, et souvent il se disait en suivant un sentier
perdu: Vais-je la voir paratre au dtour du chemin? Quelquefois, par
de tides matines de printemps, Grard, fatigu du silence du Doyenn,
s'enfuyait vers Saint-Gengoult. Dans les rues solitaires, le son d'un
piano touch par quelque main de femme arrivait jusqu' lui, ou bien une
porte s'ouvrait, et une jeune fille, accompagne de sa mre, un livre de
messe  la main, glissait le long des murs fleuris de girofle, et
allait assister  quelque messe matinale. Grard la suivait des yeux
jusqu'au moment o elle disparaissait dans l'obscurit du portail
cintr. Alors il quittait rapidement la ville, et pouss d'un besoin de
mouvement, il faisait de longues marches dans la fort. Il traversait
avec une activit ardente les sombres tranches de vieux chnes et les
clairires pleines de soleil, puis il se laissait tomber, las et
inquiet, sur la jeune herbe des talus; il appelait mentalement
l'amoureuse inconnue, et parfois, arrachant  pleines mains les feuilles
nouvelles, il les portait  ses lvres, aspirait avec passion leur verte
senteur et les couvrait de baisers... Quand il rentrait au Doyenn, le
soir, sa mre, qui l'avait vu partir languissant et ennuy, lui trouvait
le teint anim, les yeux brillants et la parole vibrante:--Qu'as-tu,
Grard? disait-elle.--Le printemps m'a gris, rpondait-il en
rougissant.--Et madame La Faucherie fixait sur son fils ses beaux yeux
bleus pleins d'inquitude maternelle. Sa calme figure, jeune et frache
encore sous ses boucles grises, prenait une expression pensive. Elle
sentait que l'heure de la crise tait proche et elle soupirait.

Deux annes s'taient ainsi coules, et les inquitudes de madame La
Faucherie s'taient accrues  mesure que redoublait la fivre de
jeunesse dont son fils tait tourment.--Il faut le marier, se
disait-elle,--et elle avait dj confi ses proccupations  un vieux
voisin de campagne, M. de Vendires. Le vieillard avait souri, puis ils
avaient ensemble pass en revue les beaux _partis_ des environs. Au
milieu de trois ou quatre demoiselles  marier, M. de Vendires nomma la
fille d'un riche marchand de bois, de Saint-Gengoult, Adeline
Obligitte.--C'est une jolie personne, ajouta-t-il, seize ans, leve au
Sacr-Coeur, une fortune solide... Nous sommes un peu parents et je
pourrais vous servir... Songez-y.--Madame La Faucherie avait promis d'y
songer, et ses proccupations avaient recommenc, compliques
d'hsitations et d'enqutes matrimoniales, car elle tait difficile et
aurait voulu trouver une merveille pour son fils...

Les choses en taient l, quand, le soir o commence ce rcit, Grard,
qui tait rest longtemps silencieux, aprs souper, dit tout  coup  sa
mre:--Connaissez-vous la famille Obligitte,  Saint-Gengoult?...--A
cette question, madame La Faucherie releva la tte, et sa figure
s'claira d'un sourire. Elle rpondit qu'elle avait t leve au
couvent avec madame Obligitte, mais que plus tard elle l'avait perdue de
vue; puis elle ajouta;--Aurais-tu rencontr mademoiselle Obligitte? On
la dit fort jolie...

Grard rougit lgrement et se borna  parler du logis Obligitte, dont
la physionomie silencieuse l'avait frapp. Il se sentait embarrass, et
je ne sais quelle timidit l'empcha de conter sa rencontre avec
l'inconnue du _Ru des Sept-Fontaines_. La conversation tomba de nouveau
un moment. Madame La Faucherie tait reste pensive.

--Dis-moi, Grard, reprit-elle enfin, as-tu quelquefois song  te
marier?

Cette fois, le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles et fit une rponse
vasive.--Eh bien, mon cher enfant, continua sa mre, si tu veux me
faire plaisir, tu y songeras srieusement, et nous en reparlerons; il me
tarde de devenir grand'mre.

Il sourit et elle n'ajouta rien de plus, mais quand son fils eut regagn
sa chambre, elle resta longtemps encore prs du feu demi-teint,
immobile et plonge dans une profonde mditation. Cette allusion de
Grard  la famille Obligitte rappelait  madame La Faucherie sa
conversation avec M. de Vendires et les indications donnes par son
voisin de campagne. Cette singulire concidence la frappa et ramena
plus fortement encore son esprit vers sa proccupation dominante. Elle
avait toujours rv de choisir elle-mme la jeune fille digne de
comprendre et d'aimer Grard, de frayer elle-mme le chemin o les deux
jeunes gens pourraient se rencontrer, d'y amener en secret cette fiance
lue entre toutes, charmante entre toutes, et de dire  son fils:--Voici
le bonheur, prends-le de ma main. Aprs avoir consacr  Grard les
belles annes de sa seconde jeunesse, et report sur la tte de l'unique
enfant toutes les tendresses de son coeur, elle voulait faire plus
encore, et lui donner le bonheur dans l'amour d'une autre.--Elle voulait
trop, car l'amour est un oiseau capricieux qui ne chante qu' son heure,
et ne fait son nid que sur un arbre de son choix.--Elle l'avait su jadis
et elle aurait d s'en souvenir, mais les proccupations un peu
exclusives de la mre avaient effac les souvenirs de la jeune fille. A
cinquante ans, on oublie qu'on voulait aimer et choisir soi-mme, quand
on en avait vingt. En dpit de sa belle me, madame La Faucherie tait
devenue positive; elle plaait maintenant assez volontiers l'idal du
bonheur dans ce qu'on appelle un _beau mariage_. De nos jours, cette
chimre du mariage riche, o l'amour figure  peine comme accessoire,
est le rve de presque toutes les mres, et cette ardente proccupation
est en train de tarir dans la bourgeoisie franaise la sve gnreuse
qui fit sa force et sa grandeur en 1789.--Madame La Faucherie elle-mme
avait subi l'influence de son temps; elle s'tait voue  la recherche
d'un beau parti, et en ce moment il lui semblait voir, comme dans le
lointain d'une longue avenue, l'idal tant poursuivi se dresser enfin au
seuil de la maison Obligitte.

Elle tait alle aux renseignements, et elle tait revenue satisfaite.
La famille tait bien pose et la fortune bien assise. Les Obligitte ne
dpensaient pas leur revenu; ils vivaient honorablement, mais d'une
faon trs retire dans leur maison de la place Verte, avec leur fille
Adeline et une nice, nomme Vronique. Cette nice un peu mystrieuse
inquitait seule madame La Faucherie. Elle n'habitait Saint-Gengoult que
depuis un an, et sa brusque installation dans la maison de son oncle
avait vivement excit la curiosit de la petite ville, sans la
contenter. Personne ne savait rien de prcis sur son compte, et la
famille Obligitte gardait sur ce point la plus absolue rserve. Les
curieux en avaient t pour leurs frais. Tout ce qu'on avait pu
apprendre se rduisait  ceci: Vronique tait la propre nice de M.
Obligitte; elle avait habit l'Alsace, s'y tait marie assez mal et
tait devenue veuve au bout d'un an. Du reste, depuis son arrive 
Saint-Gengoult, son attitude fire et rserve, ses gots srieux et sa
charit pour les pauvres, qu'elle allait visiter et soigner, avaient
arrt les commentaires et impos silence aux questionneurs
indiscrets.--Aprs tout, pensait madame La Faucherie, je n'ai pas 
m'occuper de la nice; l'important est que la jeune fille aime Grard et
lui convienne.--Quand elle sortit de sa mditation, elle n'hsitait
plus; le mariage de Grard avec Adeline lui apparaissait comme le plus
rel bonheur qu'une mre pt souhaiter  son fils, et elle tait dcide
 faire de srieux efforts pour arriver  une heureuse conclusion.

Les femmes sont merveilleusement organises pour cette diplomatie
matrimoniale. En huit jours, madame La Faucherie, par l'entremise de M.
de Vendires, fit sonder les intentions des parents d'Adeline, et se
mnagea une entrevue avec madame Obligitte. Le dimanche suivant, la mre
de Grard alla  Saint-Gengoult, et s'arrangea de faon  voir sortir de
la messe Adeline Obligitte qu'elle trouva frache et jolie  souhait; le
mme jour, pendant les vpres, elle monta jusqu' la place Verte, mais
madame Obligitte tait absente et madame La Faucherie se borna  laisser
sa carte.

Toutes ces dmarches se faisaient  l'insu de Grard. Madame La
Faucherie prfrait ne pas l'initier  ces petites manoeuvres
prparatoires. Elle craignait de faire natre des rpugnances et des
hsitations qui l'eussent embarrasse. D'ailleurs, elle dsirait, avant
de s'engager dfinitivement, que son fils vt mademoiselle Obligitte et
se pronont lui-mme.

La visite de madame La Faucherie fut l'objet d'un long commentaire, le
mme soir, dans la maison de la place Verte. Ds qu'Adeline se fut
retire dans sa chambre, madame Obligitte, reste seule avec son mari et
sa nice, prit la carte de son amie d'enfance, et rveillant M.
Obligitte qui commenait  sommeiller, lui demanda son avis sur cette
dmarche significative et sur la conduite qu'il fallait tenir. La figure
de M. Obligitte s'panouit. Il trouvait la dmarche trs flatteuse, et
penchait pour qu'on y rpondt favorablement.--Qu'en pensez-vous,
Vronique? dit-il en se tournant vers sa nice.

Cette dernire lisait prs de la lampe et n'avait rien entendu. Il
fallut la mettre au courant.--Adeline sait-elle ce qui se pass? demanda
la jeune femme en relevant sa tte ple.

--Certainement non! s'cria madame Obligitte.

--Ne craignez-vous pas, poursuivit Vronique, que votre rponse ne soit
considre par madame La Faucherie comme un engagement?

--Qu'importe? rpondit l'oncle Obligitte, M. Grard nous convient.

--Convient-il galement  ma cousine? rpliqua Vronique; puisqu'il
s'agit de son avenir, je pense qu'elle doit tre consulte la premire.

Madame Obligitte se rcria.--Ces choses-l se traitaient toujours entre
les parents; eux seuls taient bons juges en si grave matire. Adeline,
d'ailleurs, avait t leve dans des principes d'obissance chrtienne,
et accepterait avec reconnaissance le mari choisi par sa mre.

--Et saura-t-elle aussi accepter la souffrance, si elle s'aperoit plus
tard qu'elle n'aime pas son mari?

--Ma chre Vronique, dit M. Obligitte qui tait un petit homme rond et
positif, l'essentiel est que toutes les convenances se trouvent
runies... Le mariage n'est pas un roman.

--Est-ce un march?

--Non, sans doute, rpondit-il... Mais M. La Faucherie est un charmant
garon... Il ne peut dplaire  Adeline, et c'est l l'important...
L'amour vient ensuite.

--Et s'il ne vient jamais, dit Vronique avec vivacit, si vous liez
deux tres qui se font mutuellement souffrir et ne peuvent plus se
quitter?

--Quelle imagination, dit madame Obligitte et comme vous voyez les
choses en noir!... M. Grard est trop bien lev pour faire un mauvais
mari, et je rpondrais de lui... D'ailleurs, ma pauvre enfant,--et elle
poussa un long soupir--nous devons tous porter patiemment nos croix, le
bonheur parfait n'est pas de ce monde, et le mariage amne avec lui de
petites misres qu'il faut savoir subir avec rsignation.

Vronique secoua la tte. Il y eut un moment de silence.--Voyons, reprit
M. Obligitte, nous nous loignons de la question... Il s'agit de
rpondre  la dmarche de madame La Faucherie!

--J'irai demain au Doyenn, dit la tante, et j'inviterai les La
Faucherie pour la soire de dimanche.




II


Le dimanche d'aprs, le logis Obligitte prit ds le matin un aspect
vivant et hospitalier, qui ne lui tait pas habituel. Madame Obligitte
fit ouvrir le salon, les housses des fauteuils furent enleves, et
Vronique, aide de sa cousine, garnit la jardinire et les vases avec
les premires fleurs d'avril. Quand tout fut prt, Adeline Obligitte
jeta un coup d'oeil sur le vieux salon qui avait pris un air de fte, et
s'adressant  la jeune femme:

--Connaissez-vous les La Faucherie, Vronique?... On dit que la mre est
trs imposante, et que le fils est un ours... Ils ne seront pas trs
amusants; mais  Saint-Gengoult, il y a si peu de ressources!--Elle fit
une lgre moue, puis prenant une grappe de lilas blanc, elle la posa
dans ses beaux cheveux blonds, se regarda dans la glace, et continua
d'un air espigle:--Comment trouvez-vous ma coiffure?... J'ai l'air
d'une marie, n'est-ce pas?... Ce soir, j'ai envi de me mettre en rose,
et je vais essayer ma robe.--Elle fit une folle rvrence et sortit en
chantant.

Les deux cousines contrastaient non seulement par le visage, mais
surtout par les gots et le caractre. A un fonds de frivolit native,
Adeline joignait l'troitesse d'me de sa mre et l'esprit positif de M.
Obligitte. Les choses srieuses effrayaient son coeur de papillon, elle
aimait le plaisir, et ne secouait sa pense paresseuse qu' force de
bruit et de dissipation; elle tait toujours en mouvement et toujours
ennuye.--Vronique tait silencieuse, concentre, intelligente et
nergique; elle aimait  se dvouer, et les obstacles n'arrtaient pas
son activit gnreuse; elle les affrontait avec fiert, en femme
accoutume de bonne heure  lutter contre les difficults de la vie.
L'inaction seule lui faisait peur, soit parce qu'elle avait une horreur
instinctive de l'oisivet, soit peut-tre parce qu'elle redoutait de se
trouver face  face avec de pnibles souvenirs. Elle avait besoin, elle
aussi, de se dpenser au dehors, mais son agitation n'tait pas strile.
Ds son arrive  Saint-Gengoult, elle avait pris la direction de la
maison, au grand contentement d'Adeline, qui trouvait le mnage
fastidieux, et de madame Obligitte, nature apathique et faible, tout
occupe de pratiques dvotes et de pieuses mditations. Vronique avait
un jugement sr et prompt, et malgr leur rpugnance pour ce qu'ils
nommaient ses ides _romanesques_, son oncle et sa tante la consultaient
chaque fois qu'il fallait prendre une dcision. Elle dirigeait la
vieille servante, tenait les comptes de M. Obligitte, avait l'oeil 
tout, et trouvait encore le temps de faire une lecture en se promenant
dans la campagne.

Mais cette activit, renferme le plus souvent dans un cercle troit de
dtails matriels, ne suffisait pas  son me ardente. Elle prouvait
parfois le besoin de s'lancer au del, de donner une autre vise  sa
jeunesse et  son nergie, et chaque fois elle venait se heurter aux
ralits de la vie qu'on menait  Saint-Gengoult. La maison de la place
Verte tait froide et endormie comme un couvent; les journes s'y
succdaient, grises et monotones. Les tracas du mnage absorbaient toute
la matine, puis la journe s'achevait presque toujours par un travail
de tricot ou de broderie, dans une salle basse donnant sur une cour
intrieure.--Ces aprs-midi paraissaient d'une longueur mortelle 
Vronique.--La cour tait humide et profonde comme un puits; prs des
fentres, de maigres lilas sans fleurs poussaient en avril une ple
frondaison qui s'effeuillait avant la fin d'aot. Par les vitres 
petits carreaux verdis, le jour arrivait, terne et maussade, dans la
salle dont les panneaux de chne taient pleins de craquements
mystrieux; au seuil de la porte rsonnait l'assoupissante chanson du
rouet de la servante. Rarement on se tenait au jardin; le grand air
donnait la migraine  madame Obligitte, et l'odeur des plantes
l'_nervait_. Dans cette demeure o les visiteurs taient rares, o les
chambres closes exhalaient une affadissante odeur de renferm, entre la
place Verte silencieuse et un grand jardin abandonn, Vronique sentait
avec effroi sa jeunesse s'couler infconde et dcolore...

Parfois elle cessait brusquement d'agir et se laissait aller  de
longues mditations. Quelles penses amres, quels souvenirs odieux,
quels rves dcourags se remuaient alors dans son cerveau?... Par
moments, on pouvait saisir des traces de leur passage sur sa figure
expressive. Ses yeux, devenus moins lumineux, prenaient la teinte fonce
de ces eaux profondes qui coulent sous une ombre paisse; son front se
penchait, et ses traits se contractaient; un frmissement de mpris et
de dgot passait sur ses lvres fires et passionnes, puis elle
secouait vivement la tte comme pour chasser des souvenirs
dtests.--Parfois aussi, mais plus rarement, ses yeux s'illuminaient
d'un clair d'exaltation et de dfi, et son front se relevait... On
l'et crue anime d'un esprit de rvolte; elle semblait dans l'attente
d'une dlivrance, ses joues se coloraient et son coeur palpitait
impatient... Mais ce violent souffle d'orage passait vite, ses joues
reprenaient leur pleur mate, sa poitrine s'apaisait, et ses longs cils
noirs s'abaissaient sur ses yeux rsigns.

Telles taient les agitations de sa pense,  l'heure mme o madame
Obligitte s'apprtait  recevoir ses htes. Tout en contemplant
tristement le salon par de fleurs, elle souhaitait que cette journe
ft dj passe; elle maudissait ces heures de crmonie banale o il
faudrait, bon gr mal gr, rire et causer... Le soir, en surveillant les
derniers prparatifs de cette ennuyeuse rception, elle se sentait lasse
et morose. Le front appuy contre la vitre, elle regardait le jardin
dj envelopp par le crpuscule; elle songeait aux grandes routes
perdues dans les bois et  la solitude des forts endormies... Tout 
coup elle entendit un bruit de pas au seuil du salon, et, se retournant,
elle aperut madame La Faucherie et Grard.

Elle tressaillit, un peu surprise; tandis que Grard la saluait, elle
demanda la permission de prvenir sa tante et disparut.--Bientt tous
les Obligitte firent leur entre. Puis on entendit le son d'une canne
dans le corridor, et le vieil ami des deux familles, M. de Vendires,
avec sa houppelande grise et sa lanterne sourde, vint complter la
runion, qui garda ainsi un caractre tout intime.--On avait organis
une table de boston; aprs les compliments d'usage, M. de Vendires, M.
Obligitte et les deux dames s'y assirent. Les trois jeunes gens
restrent seuls devant la chemine. Vronique  demi plonge dans
l'ombre projete par le piano, Adeline en pleine lumire, et Grard
entre elles deux.

Grard n'avait pu se dfendre d'un mouvement d'admiration pour la jolie
figure de mademoiselle Obligitte, mais ce ne fut qu'une impression
lgre; ses yeux glissrent vite sur cette beaut trop voyante et trop
vapore, pour aller chercher Vronique dans l'angle o elle se tenait 
l'cart, presque confondue avec l'ombre des meubles, tant sa toilette
tait sombre. C'tait vers elle qu'allait tout son intrt: il lui en
voulait de se maintenir dans cette ombre et de se drober ainsi aux
regards et  la conversation.--L'entretien tait tomb sur le Doyenn:

--Ce doit tre dlicieux dans la belle saison, dit Adeline, mais en
hiver!... La maison est si seule au milieu des bois!... A votre place,
je mourrais de peur.

--Oh! rpondit Grard en riant, nos bois sont srs, et les bcherons
sont les plus honntes gens du monde...

Alors il se mit  plaider la cause du Doyenn. Excit par les objections
de la jeune fille, il perdit peu  peu sa timidit, et laissa voir son
amour pour les solitudes de l'Argonne. Il vanta sa vieille maison aux
murs vtus de lierre, aux larges pices lambrisses de chne; le plaisir
d'entendre, le soir, la chanson du vent dans les sapins de l'avenue; la
joie, au printemps, d'ouvrir ses fentres et de voir, au loin, les
masses verdoyantes de la fort onduler dans la rose... Blottie dans son
coin, Vronique coutait,  la fois surprise et satisfaite de trouver
Grard si diffrent de ce qu'elle avait pens. Elle l'avait cru pareil
aux gentilltres campagnards de Saint-Gengoult; sa conversation
srieuse, sa figure ouverte, son regard expressif, tout en lui
renversait l'image forme dans l'esprit prvenu de la jeune femme. A
mesure qu'il parlait, sa nature enthousiaste se rvlait, et Vronique
l'coutait avec un intrt croissant. Son rire d'enfant la charmait;
elle admirait cette fracheur d'me, cette posie native dont nul
souffle mauvais n'avait encore enlev la fleur.--Pendant ce temps, le
feu crpitait dans l'tre; dvelopps par la chaleur, les parfums des
plantes printanires imprgnaient l'air tide du salon; au dehors, on
entendait le murmure du vent d'avril dans les tilleuls des jardins...
Peu  peu la jeune femme se sentit ranime et rassure. Il se faisait en
elle un travail semblable  celui de la sve dans les arbres. Quelque
chose la poussait  rompre le silence,  se mler  l'entretien, 
montrer  Grard que dans cette maison Obligitte il y avait une me qui
sympathisait avec la sienne et dpassait le vulgaire niveau de l'esprit
d'Adeline.

Celle-ci prtait aux discours du jeune homme une oreille distraite, et
parfois jetait,  tort et  travers, quelques rflexions bien positives,
qui tombaient comme une eau glace sur l'enthousiasme de Grard.--Moi,
dit-elle d'une voix dcide, je n'aimerais pas cette vie de sauvage, et
une chaumire au fond des bois ne serait pas mon rve.

Vronique fit un mouvement brusque, et sa tte sortit de l'ombre. Grard
vit tout  coup ses deux beaux yeux briller plus prs de lui.--Et vous,
madame? lui demanda-t-il.

--Oh! moi, rpondit-elle, je suis accoutume  la solitude, elle ne
m'effraye pas. Tout enfant, l'un de mes rves tait de vivre seule dans
une cabane de pcheur, au bord de la mer...

Au son de cette voix grave et mlodieuse, Grard releva vivement la
tte, et, pour la premire fois, contempla  loisir la ple figure de
Vronique. Il fut surtout frapp de l'expression de ses yeux, profonds
et colors comme la mer dont elle parlait...

--Aujourd'hui encore, continua-t-elle mon plus grand dsir serait de
revoir la mer. Quand je ferme les yeux, c'est toujours elle que
j'aperois dans le fond de mes rves; tantt elle est claire et calme,
tantt sombre et grosse d'orage,--et toujours je me retrouve dans ma
petite cabane de pcheur, seule, coutant les vagues qui retombent sur
les galets, et regardant tourner la lumire d'un phare...

--Toujours romanesque! murmura madame Obligitte, qui prtait l'oreille 
tout ce qui se disait prs de la chemine... Vronique, ma chre, soyez
donc assez bonne pour vous occuper du th.

--Pardon! dit Vronique  Grard.--Ses grands yeux souriants se
tournrent vers ceux du jeune homme en signe d'excuse, puis elle passa
dans une pice voisine, et ne rentra qu'avec les gteaux et la thire
fumante.

Aprs le th, madame La Faucherie se leva pour partir. En lui serrant
les mains, madame Obligitte lui exprima le dsir de la revoir
bientt.--On dit que monsieur votre fils est musicien, ajouta-t-elle,
j'espre qu'il voudra bien venir quelquefois faire de la musique avec ma
fille et ma nice.--On tait dj dans le corridor; les regards de
Grard cherchrent Vronique pour lui dire adieu, mais elle tait
masque par madame Obligitte et par Adeline, et il put  peine
apercevoir les rubans de sa coiffure.

Ainsi se passa la premire entrevue. Grard et sa mre reprirent
silencieusement le chemin du Doyenn. Madame La Faucherie semblait
proccupe de l'impression produite par Adeline.

--Comment la trouves-tu? dit-elle tout  coup  son fils.--Trs jolie,
rpondit laconiquement Grard.--Il paraissait, lui aussi, trs
proccup, et sa mre ne crut pas devoir pousser ses questions plus
avant. Fidle  son systme d'abstention, elle ne voulait pas que Grard
se crt influenc.--Il sera plus heureux, se disait-elle, s'il pense
avoir seul gagn la main d'Adeline.--Elle tait dcide  se taire et 
laisser agir ses deux complices: la jeunesse et l'amour.

A partir de ce jour, Grard, en effet, passa de longues heures au milieu
de la famille Obligitte. L'introduction de ce visiteur inattendu faisait
circuler un peu de vie et de gaiet dans le maussade logis de la place
Verte, et Vronique fut toute surprise de trouver  la vieille maison un
air de fte et de renouveau qu'elle ne lui avait jamais vu.
Insensiblement elle se fit une douce habitude de cette visite qui
revenait presque  heure fixe. Il y eut un moment dans la journe o
elle consulta la pendule avec une certaine impatience et o le bruit du
marteau, retombant sur la grand'porte et rveillant un sonore cho dans
le long vestibule, ne fut plus accueilli avec une indiffrence rsigne.
Elle reconnaissait Grard  sa manire de frapper et au bruit de son pas
dans le corridor. Lorsqu'il entrait dans le salon sombre et enfum, un
rayon lumineux pntrait avec lui, et tous les objets assoupis dans
l'ombre semblaient sortir d'un long sommeil, comme les habitants du
chteau de la Belle-au-Bois-Dormant  l'arrive du fils du roi. Le plus
souvent Grard se trouvait seul avec les deux cousines; M. Obligitte
tait en fort, et madame Obligitte s'occupait de son mnage ou de
l'glise. On faisait alors un peu de musique; Grard chantait et Adeline
l'accompagnait, puis Vronique  son tour s'asseyait au piano et jouait
une sonate de Mozart ou une romance de Mendelssohn. D'ordinaire, elle se
mlait peu  la conversation. A demi cache derrire le piano, elle
laissait parler les deux jeunes gens, et s'oubliait  observer la nature
expansive du fianc d'Adeline. Elle aimait sa voix sympathique et son
enthousiasme. Il lui semblait que Grard apportait avec lui dans la
vieille maison les saines et vivifiantes manations des bois qu'il
venait de traverser. Elle trouvait dans toute sa personne quelque chose
de la franchise et de la spontanit des plantes forestires, une
verdeur agreste tempre par une fleur de dlicatesse fminine. Elle se
sentait rjouie par le loyal sourire de ses lvres vermeilles, toutes
gonfles du riche sang de la jeunesse; et quand, au milieu de
l'entretien, le jeune homme relevait vers elle son front large, encadr
de cheveux noirs, et semblait l'interroger des yeux, elle changeait
volontiers avec lui un regard amical. Elle devinait,  certaines
paroles, qu'elle avait en lui un alli, que leurs penses avaient suivi
souvent la mme pente, et que leurs aspirations avaient pris parfois le
mme vol... Et cet change de regards affectueux, cette communaut de
sentiments et de sensations donnaient  sa vie un intrt nouveau.

--Que pensez-vous de M. La Faucherie? lui demanda un jour Adeline, et
elle ajouta, sans attendre sa rponse:--Moi, je ne le trouve gure
aimable; c'est un sauvage... Avez-vous remarqu comme il noue mal sa
cravate?

--Non... ainsi il vous dplat?

--Lui?... Oh! mon Dieu, pas plus qu'un autre... A propos,
continua-t-elle avec une pointe d'ironie, dites-moi, vous qui tes dans
le secret,  quelle poque compte-t-on nous marier?--Et comme Vronique
faisait un geste d'tonnement:--Croyez-vous, poursuivit Adeline, que je
n'aie rien compris aux airs mystrieux de mon pre?... J'ai cout aux
portes et je sais tout.

--Vous pouseriez donc M. La Faucherie sans l'aimer?

--Dieu, que vous tes sentimentale! dit Adeline en riant aux clats...
M. Grard ne me dplat pas, c'est un parti _trs distingu_, comme dit
maman... Et puis, le Doyenn est une habitation confortable; la ville
est  deux pas, et on a une voiture  deux chevaux... J'ai toujours rv
de brler le pav de Saint-Gengoult dans une calche bien suspendue...
Vous verrez comme je mettrai la maison sur un bon pied, quand je
m'appellerai madame La Faucherie!--Et tout en babillant, elle passait et
repassait devant la glace, ajustant les plis de sa jupe, relevant sa
tte blonde et prenant des _airs_, puis elle fit une longue glissade en
chantant un menuet.

--Ainsi, rpta Vronique, tourdie par tant de lgret, vous croyez
qu'on peut se marier sans aimer son mari?

--Mais ma chre, cela se voit tous les jours; et vous, par exemple...

--Ne parlons pas de moi!... interrompit brusquement la jeune femme; mais
que diriez-vous si M. La Faucherie partageait vos ides?

Adeline eut un long sourire d'incrdulit.--Oh! quant  lui, c'est
diffrent... S'il est venu ici, c'est que probablement quelqu'un l'y
attirait.

--Vous pensez qu'il vous aime? demanda encore Vronique.

Pour toute rponse, Adeline sourit de nouveau d'un air demi-ironique et
demi-mystrieux, puis elle haussa les paules, et se replaant devant la
glace, souleva ses jolis bras et se mit  renouer ses cheveux... La tte
un peu rejete eu arrire, les lvres rieuses, le nez au vent et la
poitrine doucement souleve, elle jetait tantt  la glace et tantt 
sa cousine de petits coups d'oeil interrogateurs. Sa jeune et victorieuse
beaut semblait dire:--Peut-on ne pas m'aimer?

Au sortir de cet entretien, Vronique sentit une sourde et douloureuse
irritation. Elle tait froisse de ce ton de superbe indiffrence, et
les paroles d'Adeline retentissaient en elle comme un dfi ddaigneux.
D'o venait cette amertume trange? Le penchant affectueux qu'elle avait
pour Grard tait-il assez puissant dj pour la faire souffrir  l'ide
seule d'un partage possible avec Adeline? La simple affection avait-elle
de ces violentes jalousies, et un pareil sentiment pouvait-il s'appeler
encore de l'amiti?... Non, c'tait de l'amour!--Cette pense clata
comme un terrible clair, et illumina tout  coup son coeur d'une clart
cruelle.--Elle se trouvait alors seule dans sa chambre,  la tombe de
la nuit. Elle s'assit prs de la fentre, et couvrit de ses mains sa
figure brlante. Ses tempes battaient et son corps tait agit par un
lger tremblement.--Il ne fallait plus se leurrer: elle aimait Grard,
et ces joies confuses, ce trouble trange, cet intrt jaloux, tout
cela, c'tait la passion... Mais alors quel odieux rle allait-elle
jouer dans cette maison o Grard tait considr comme le futur mari de
sa cousine? A quels lches mensonges allait-elle tre rduite, et o
pouvait aboutir une si avilissante folie?... Tout ce qu'il y avait de
fiert en elle se souleva. Elle appela  son aide toute son nergie, et
rsolut de se vaincre.--Non, dit-elle, je ne trahirai pas l'hospitalit
qu'on me donne et je murerai si bien mon coeur que personne ne saura s'il
est mort ou vivant.

Le surlendemain, quand Grard revint chez madame Obligitte, Vronique,
pendant toute la dure de sa visite, demeura impassible, silencieuse et
comme enferme dans une glaciale enveloppe d'indiffrence. En vain, le
jeune homme, dsol de cette froideur, voulut-il chercher son regard et
la questionner. Il n'obtint aucune rponse, et quand vint l'heure de
rentrer au Doyenn, il s'loigna pensif et attrist.

Le mme soir, Vronique, aprs cette visite, se promenait au jardin.
C'tait la premire soire de mai, et sa tante, avec Adeline, s'tait
rendue pieusement  l'glise o l'on clbrait l'ouverture du _Mois de
Marie_.--Elle errait seule le long des sentiers herbeux du verger
abandonn; elle se disait que la lutte dont elle venait de sortir
victorieuse recommencerait le lendemain, et elle se demandait si elle
aurait toujours la mme force et le mme succs.--Comme pour affaiblir
encore son courage, le printemps, alors dans son plein panouissement,
lui envoyait toutes ses tides haleines de fleurs demi-closes et de
bourgeons entr'ouverts; les vieux pommiers moussus secouaient sur sa
tte leur neige odorante, et la jeune lune, qui dressait au-dessus des
toits aigus son mince croissant, mettait une tendre et ferique lumire
dans la verdure des massifs. Au bas de la terrasse, vers le faubourg, on
entendait des rumeurs et des chants lointains... Le jour du 1er mai,
dans les villages de l'Argonne, les jeunes garons vont de porte en
porte, des branches vertes  la main, chanter le _Mai_ demander de
l'argent ou des oeufs. Les chansons des _Trimazeaux_ (c'est le nom qu'on
donne aux quteurs) bourdonnaient dans l'loignement, et ajoutaient un
lment de plus au charme printanier qui troublait Vronique.--Tandis
qu'elle marchait rapidement en s'exhortant  la lutte et en cherchant 
secouer la langueur qui la gagnait peu  peu, elle entendit un bruit de
pas, et vit Grard s'avancer sous les pommiers de la grande alle.

Elle s'arrta brusquement et l'attendit, immobile comme une ple statue
sous les bleutres rayons de la lune. Quand il fut prs d'elle:

--Ma tante et ma cousine sont sorties, dit-elle d'une voix pre, ne le
saviez-vous pas?

--La servante vient de me l'apprendre, rpondit-il, mais elle m'a dit
que vous tiez au jardin... et j'ai pens que vous me permettriez de
vous y tenir compagnie.

Un refus aurait pu lui montrer qu'elle avait peur et l'enhardir; elle le
comprit et se borna  faire un muet signe de tte, puis elle reprit
lentement sa promenade entre les hautes bordures de buis. Grard
marchait  ses cts, embarrass de ce long silence et de ce froid
accueil, et refoulant au fond de son coeur les sentiments qui l'avaient
pouss, par cette soire de mai, vers la maison de la place Verte.--Par
instants, on entendait le bouillonnement lointain de l'Aire qui courait
dans les prs, au bas des terrasses du verger. Tout  coup le choeur des
_Trimazeaux_ retentit de l'autre ct de la rivire, et l'un des
couplets de la chanson monta jusque dans les arbres du jardin:

C'est le joli mois de mai,
L'hiver est pass;
Je n'puis tenir mon coeur de joie aller,
Tant aller, tant danser!...
Vous aller, moi chanter,
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mai.
C'est le joli mois de mai.

--J'aime cette chanson, dit Grard.--Comme ces voix d'enfants gagnent 
tre entendues la nuit!... Ne trouvez-vous pas que dans cette musique
primitive on sent toute l'impression du printemps sur des coeurs simples?

Vronique rpondait brivement, craignant de laisser percer dans le
frmissement de sa voix l'motion qui la pntrait. Tandis que Grard
parlait, elle constatait, combien, depuis la veille, son mal avait fait
de progrs. Il s'tait pass en elle quelque chose de semblable au
travail latent d'un incendie qui couve pendant de longues heures, et qui
clate violemment... A peine a-t-on aperu la premire tincelle, que
toute la maison est embrase. Depuis la veille seulement, elle avait
conscience de son amour, et dj elle se sentait possde tout
entire... Sous l'aiguillon de cette pense, elle pressait le pas comme
pour chapper par une marche rapide aux dangers du tte--tte. Tout 
coup elle poussa un lger cri et posa instinctivement sa main sur le
bras du jeune homme; elle venait de se heurter  une souche d'arbre, et
son pied avait tourn.

--Vous vous tes fait mal? dit Grard en la forant  prendre son bras.

--Non, rpondit-elle, j'ai seulement le pied un peu engourdi.

Elle se remit  marcher, mais plus lentement et sans se sparer de son
compagnon. Elle sentait, au tremblement du bras sur lequel se posait le
sien, combien Grard tait mu; elle voyait au clair de lune ses lvres
s'entr'ouvrir, prtes  laisser chapper enfin le mot qu'elle redoutait.
Elle fit un effort nergique, et rsolut d'aller au-devant du danger.
Elle s'arrta, quitta le bras de Grard, et le regardant courageusement
en face.

--Vous tes un coeur loyal, monsieur La Faucherie? demanda-t-elle.

--Avez-vous quelque raison d'en douter? dit-il d'une voix trouble.

--J'espre que non, et j'attends de vous une rponse loyale... A quel
titre pensez-vous tre reu chez ma tante?

Il rougit et rpondit:--Ma mre n'est-elle pas l'amie de madame
Obligitte?

--Et, poursuivit Vronique d'un air incrdule, vous ne vous tes jamais
demand comment cette maison, ferme  tous, s'tait subitement ouverte
pour vous seul?... Jamais vous n'avez song qu'on vous y accueillait
comme le futur mari d'Adeline?

La figure de Grard exprima un naf et sincre tonnement.--Sa mre ne
lui avait jamais dit un mot de ce projet de mariage, et jamais son
esprit ne s'tait arrt sur une semblable supposition.

--Ainsi, dit Vronique, vous n'avez pas l'intention d'pouser
Adeline?--Grard protesta nergiquement.--Eh bien! reprit-elle, vous
tes trop honnte pour continuer  tromper une famille qui se repose sur
votre honneur... Disons-nous adieu ici et ne revenez plus!

Il la regarda d'un air exalt.--Je vous aime! s'cria-t-il.

Ce cri plein de passion vraie remua profondment Vronique; mais elle se
roidit contre sa propre motion, et d'une voix plus svre:--Pas un mot
de plus! reprit-elle, j'ignore quelle opinion vous avez pu prendre de
moi, mais vous devez me rendre cette justice que jamais rien dans ma
conduite n'a pu vous autoriser  m'adresser des paroles qui
m'offensent... Adieu!

Il lui saisit la main et d'un ton suppliant lui demanda pardon de son
audace, puis il protesta de son respect, et, la retenant toujours, il la
fora d'couter l'histoire de son amour. Il lui dit comment il l'avait
vue pour la premire fois, comme il s'tait senti attir vers elle ds
ce premier soir, comme son affection pour elle avait grandi jour par
jour, tellement qu'il lui tait maintenant impossible de la
briser.--Vronique tait devenue pensive; il la crut
branle.--Laissez-moi tre votre ami! ajouta-t-il en finissant.

Elle secoua vivement la tte, et retirant sa main:--Je n'ai pas le droit
d'avoir un ami, dit-elle durement, partez et ne revenez plus.

--Et si je ne vous coute pas, s'cria-t-il avec emportement, si je vous
force  subir ma prsence!

--Je ne la subirai pas, rpondit-elle, j'en jure par le ciel que
voici!... Je fuirai la maison de ma tante, et c'est vous qui l'aurez
voulu.

--Ainsi vous ne m'aimez pas? fit-il dsespr.

Elle rassembla toute son nergie, et le regarda en face:--Non, dit-elle;
puis elle s'loigna par une alle transversale et disparut derrire les
massifs.

Quand elle fut certaine qu'il ne la suivait pas, elle s'arrta. Elle
l'entendit bientt remonter vers la maison, puis la porte du logis
retomba sur lui... Alors elle se dit qu'il s'en allait dsol, humili,
souffrant, et tout son coeur se dchira.--En elle, l'amour saignant et
meurtri protestait. Elle courut  la terrasse pour entendre encore le
bruit mourant de son pas dans la rue dserte qui descendait vers le
faubourg; intrieurement elle lui criait de toutes les forces de son
me: Reviens! J'ai menti et je n'aime que toi!.. Puis soudain elle
reculait effraye; il lui semblait que son tre se ddoublait et qu'
ses cts une voix rude murmurait:--Souffre et tais-toi... Tu ne dois
pas l'aimer. Dans ta vie il n'y a plus de place pour l'amour...

Elle restait immobile et comme ptrifie, et pendant ce temps la chanson
des _Trimazeaux_ arrivait jusqu' elle, apporte par le vent de la nuit
de mai:

En passant emmi les champs,
J'ai trouv les bls si grands;
Les avoines vont se levant,
Les aubpines fleurissant...
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mois de mai.




III


Les coeurs les plus sincrement pris sont les plus prompts  dsesprer;
la vivacit de la passion leur enlve, avec le sang-froid, toute leur
confiance. Plus matre de lui, Grard et remarqu le trouble de
Vronique, mais il n'avait entendu que les paroles cruelles qui le
bannissaient, et il tait revenu dsol au Doyenn.

Le lendemain, au djeuner, madame La Faucherie vit la tristesse de son
fils et remarqua qu'il mangeait  peine. D'ordinaire, aprs le repas,
ils faisaient ensemble une promenade jusqu' la lisire de la fort. Ce
jour-l, Grard monta dans sa chambre et s'y enferma.--Sa pense est
ailleurs, se dit madame La Faucherie en souriant tristement, et l'amour
lui fait oublier nos vieilles habitudes.--Elle avait entran en toute
hte son fils sur le chemin du mariage, et maintenant elle suivait, avec
un intrt mlancolique, ses progrs sur cette route qui l'loignait
d'elle; son coeur de mre tait partag entre deux affections rivales,
et, bien qu'elle et prvu ce dchirement, elle en souffrait. Seulement
elle essayait de se consoler en songeant que Grard lui devrait son
bonheur avec Adeline. La tristesse de son fils n'alarma d'abord que trs
peu sa tendresse; elle l'attribuait  quelque rigueur capricieuse de la
jeune fille.--Ce sont bouderies d'amoureux, se disait-elle, et cela
passera comme les giboules de mars.--Mais quand, le lendemain, au lieu
de partir pour Saint-Gengoult, Grard, plus sombre encore, resta au
logis, elle commena  s'inquiter. Le dner fut silencieux, et vers la
fin du repas, madame La Faucherie crut voir une larme dans les yeux de
son fils.--Allons, pensa-t-elle, il est temps de parler et de lui
demander ses confidences.--Elle s'assit prs de lui, et prit ses mains
dans les siennes:--Tu es triste, dit-elle, es-tu malade?

Grard essaya un geste de dngation, mais elle sourit d'un air
incrdule et reprit:--Si fait, tu souffres... N'as-tu pas la permission
de conter tes douleurs  ta mre, ou n'as-tu plus confiance en moi?...
Voyons, Grard, tu aimes Adeline Obligitte?

Il releva la tte, et rpondit d'une voix ferme:--Non, ma mre.--Et
comme elle le regardait d'un air stupfait, les yeux plongs dans ses
yeux, il rpta:--Non, je n'ai jamais song  mademoiselle Adeline, je
ne l'aime pas, et afin que ma conduite n'ait plus rien d'quivoque, je
suis dcid  ne plus retourner chez madame Obligitte...

Il se leva et ajouta:--Si vous m'aviez parl plus tt de vos projets, ma
mre, je vous aurais dtourne d'une tentative qui ne devait aboutir 
rien de bon.--Il s'arrta, sentant que, malgr lui, il avait mis un
accent de reproche dans ses paroles, et tout confus de l'amertume de sa
rponse, il courut embrasser sa mre dont les yeux s'emplissaient de
larmes.

--Mais tu souffres, rpta madame La Faucherie, je le vois bien; dis-moi
au moins la cause de ton mal!...

--A quoi bon? fit-il, vous ne pourriez rien pour le gurir.

Il sortit. Sa mre resta seule, dsole et portant dans son coeur les
dbris de son rve bris. Elle essayait encore par moments de se faire
illusion et de croire  quelque dpit amoureux contre Adeline... Mais
non, le doute n'tait plus permis; la vrit a un accent tout spcial,
et cet accent avait vibr dans la rponse de Grard. Il n'aimait pas
Adeline, et tout l'difice si laborieusement lev par madame La
Faucherie venait de s'crouler.--Mais alors, se disait-elle, quelle est
cette angoisse qui le tourmente, et qui donc l'a cause?--Cette
proccupation l'obsda toute la nuit et lui ta le sommeil. Quand elle
fermait les yeux, elle revoyait Grard ple et morose, et elle se
figurait qu'il allait tomber malade. Son cerveau s'empara de cette
crainte et se mit  travailler. Vers le milieu de la nuit elle n'y tint
plus, prit sa lampe et monta chez son fils. Il dormait. Le sommeil, si
fort dans la pleine jeunesse et si irrsistible, avait vaincu le
chagrin. Il dormait profondment. Ses yeux taient clos et ses lvres
s'entr'ouvraient lgrement frmissantes. Madame La Faucherie abaissa
l'abat-jour de la lampe, afin de ne pas veiller Grard, et le contempla
un moment avec bonheur... La petite chambre tait un peu en dsordre et
un rayon de lune tombait sur des livres ouverts. En portant les yeux de
ce ct, madame La Faucherie remarqua un bout de ruban violet au milieu
d'une touffe de fleurettes fanes. Elle s'approcha, examina curieusement
ce ruban et ces petites fleurs bleues. C'taient des _vroniques_
sauvages, et elle se souvint d'avoir vu la nice de madame Obligitte
porter des rubans pareils  celui qui tait l... Aussitt un clair
traversa son esprit et tout lui fut expliqu.--Ah! le malheureux enfant,
s'cria-t-elle, voil le secret de sa tristesse...

En dcouvrant la passion de son fils pour Vronique, madame La Faucherie
fut prise d'un amer dcouragement. Depuis deux mois, le mariage qu'elle
projetait pour Grard avait t l'occupation de ses jours et de ses
nuits. Le succs de ce projet et combl tous ses dsirs. Maintes fois
dj, en imagination, elle s'tait reprsent le jeune mnage tabli au
Doyenn: Grard aim de sa femme, heureux dans son intrieur, influent
dans le pays... Afin de tout mener  bien, elle n'avait pargn ni
peine, ni dmarches, ni prcautions adroites. Elle avait russi  forcer
la porte inhospitalire de la maison Obligitte et  y introduire Grard;
elle avait cru donner  cette union, longtemps prpare, les couleurs
sduisantes d'un mariage d'inclination, et au moment o, prs du but,
elle triomphait dj, voil que toutes ses prcautions et son adresse
tournaient contre elle; l'chafaudage de ses combinaisons savantes
s'croulait, et toute cette ruine tait l'oeuvre de cette petite femme,
ple et silencieuse, qu'elle avait  peine entrevue!

Malgr sa douceur habituelle, madame La Faucherie ne put se dfendre
d'un mouvement de colre contre Vronique.--D'o venait-elle, et quels
charmes avait-elle mis en oeuvre pour ensorceler Grard?--C'est sans
doute une coquette qui se plat  le tourmenter! s'cria-t-elle en
songeant  la tristesse de son fils... Puis son bon naturel l'emportant
sur son dpit:--Qui sait? pensa-t-elle, c'est peut-tre une honnte
femme qui ne veut pas encourager une folie? Si j'allais la trouver.--Peu
 peu l'ide de voir Vronique germa et grandit dans son esprit. Avant
de prendre un parti, n'tait-il pas ncessaire de connatre celle qui
avait caus tout le mal? Si rellement Vronique avait une me loyale,
peut-tre,  elles deux, dcouvriraient-elles un moyen de tout sauver?
Mais tait-il encore temps? Madame La Faucherie secoua tristement la
tte. Elle connaissait la nature  la fois timide et exalte de Grard,
et elle n'avait qu'une confiance mdiocre dans le succs des remdes
vulgaires.--Enfin, reprenait-elle au milieu de ses amres rflexions,
elle est veuve, et si la folie de Grard nous poussait  bout, nous
aurions au moins la ressource de les marier...

Madame la Faucherie pensa qu'avant toutes choses il importait d'loigner
son fils. Elle ne voulait pas blesser l'amour-propre des Obligitte en
rompant brusquement avec eux. Dj madame Obligitte avait insinu qu'il
tait temps de se prononcer catgoriquement; elle trouvait, selon les
habitudes franaises, que les deux jeunes gens s'taient vus
suffisamment. Afin de ne pas compromettre sa fille par des assiduits
prolonges, elle avait fait savoir qu'elle partait avec Adeline pour un
voyage de quelques semaines. Madame La Faucherie insista pour que Grard
s'absentt lui-mme momentanment. Elle avait, du ct des Islettes, sur
la lisire de la fort, une ferme dont les btiments exigeaient des
rparations urgentes. Elle dcida, sans trop de peine, son fils 
s'occuper personnellement de cette affaire, et un matin il partit,
impatient de changer d'air et de secouer par de longues marches
l'abattement qui avait suivi la fivre des premiers jours.

Aussitt aprs son dpart, madame La Faucherie se rendit au logis de la
place Verte. M. Obligitte avait accompagn sa femme et sa fille dans
leur excursion, et la jeune femme tait seule au logis. Madame La
Faucherie se fit conduire  la chambre de Vronique.--C'tait une petite
pice, situe au premier tage, dont la fentre  meneaux de pierre
s'ouvrait sur le vaste horizon des bois. Les murs en taient simplement
blanchis  la chaux; dans un angle, une tagre, charge de livres,
faisait face  un pastel encore souriant dans son cadre terni; au fond,
se dressait le lit voil de rideaux blancs; puis venaient une massive
armoire de chne, quelques vieux fauteuils et, non loin de la croise,
un petit guridon supportant un vase plein de fleurs sauvages.--C'tait
tout. Vronique, vtue de noir, lisait prs de la croise entr'ouverte;
un ruban pense nouait ses cheveux bruns, et quelques violettes
achevaient de se faner  son corsage. En voyant entrer madame La
Faucherie, elle se leva silencieusement.--D'un coup d'oeil la mre de
Grard saisit les moindres dtails de cet intrieur simple et
harmonieux, et elle se sentit presque rassure.

--Je viens, dit-elle en s'asseyant, faire prs de vous, Madame, une
dmarche qui vous paratra peut-tre trange, mais elle m'est impose
par une ncessit pnible, et vous me la pardonnerez plus tard...

Elle s'arrta. Vronique pressentit quelque douloureuse explication, et
son coeur se mit  battre violemment; mais elle appela toute son nergie
 son aide.

--Madame, rpondit-elle d'une voix ferme, je suis prte  vous entendre.

--Il s'agit de mon fils, reprit madame La Faucherie, aprs un moment de
silence... Vous n'ignorez pas qu'il est question d'un mariage entre lui
et mademoiselle Adeline?

Vronique fit un signe affirmatif.--Depuis quelques jours, continua la
mre de Grard, mon fils est triste et proccup, il refuse de retourner
chez madame Obligitte et il dclare qu'il n'a jamais song  se marier
avec Adeline.--Elle regarda trs fixement Vronique:--Ne
connatriez-vous pas la cause de cette tristesse et de ce brusque
changement?...

--Pardon, madame, permettez-moi  mon tour une question, dit Vronique;
M. Grard tait-il instruit de ce projet de mariage lorsqu'il a t
introduit chez ma tante?

--Non, j'avais prfr que l'ide lui en vnt naturellement.

--Peut-tre avez-vous eu tort, reprit Vronique avec une certaine
amertume, et s'il est survenu quelque cruelle mprise, ce n'est pas lui
qu'il faut accuser...

--Ni vous-mme sans doute! interrompit svrement madame La Faucherie.

--Ni moi, rpondit-elle avec fiert... Quand j'ai vu qu'il s'abusait,
j'ai fait ce que je devais pour le dtromper.

--Ah! s'cria madame La Faucherie emporte par sa passion maternelle,
pourquoi vous a-t-il rencontre?... Tout mon bonheur est dtruit par ce
funeste amour!...

Vronique se leva. Sa souffrance intrieure se rvlait par la rougeur
de ses joues et le gonflement de sa poitrine.--Madame, fit-elle d'un ton
de reproche, vous m'aviez prvenue que vos paroles seraient tranges,
mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles seraient blessantes...

Madame La Faucherie, en voyant les traits bouleverss de la jeune femme,
sentit combien elle avait t cruelle; son coeur se serra et ses beaux
yeux bleus devinrent humides.--Pardonnez-moi! s'cria-t-elle en prenant
les mains de Vronique; la douleur de voir mes rves dus a donn  mes
paroles une amertume qui n'est pas dans mon coeur... J'avais mis toutes
mes esprances dans ce projet de mariage; j'y voyais la joie de ma
vieillesse, le bonheur et l'avenir de Grard... Je l'aime tant!
continua-t-elle avec un accent o l'on devinait toute l'exaltation de
son amour, il ne m'a jamais quitte, je l'ai suivi partout. Je ne
demandais que deux choses  Dieu: le voir mari, et n'tre spar de lui
que par la mort!--Devenant alors plus expansive  mesure qu'elle
s'attendrissait, elle se mit  parler longuement de son fils; elle dit
comment elle l'avait lev, avec quelle jalouse inquitude elle avait
veill sur lui au Doyenn, avec quelle motion elle avait assist 
l'closion de cet amour, qu'elle croyait inspir par Adeline... Elle se
trouvait trop heureuse dans ce temps-l, elle songeait dj au mnage de
Grard,  la maison pleine d'enfants,  ses calmes joies d'aeule!...

Vronique s'tait rapproche, et lui tenant encore les mains, semblait
suspendue  ses lvres, tant elle tait attentive. Elle coutait avec un
mlange de joie et une douleur aigu ces rvlations intimes sur celui 
qui son coeur appartenait maintenant tout entier; elle savourait avec une
jouissance indicible cette dernire satisfaction qui consiste  entendre
parler d'un tre aim qu'on ne reverra plus.

--Maintenant tous mes rves ont fait naufrage, murmura madame La
Faucherie, et ses larmes coulrent abondamment.

En la voyant pleurer, Vronique se sentit prise d'une soudaine
tendresse; elle se jeta  ses genoux, et baisa passionnment ses deux
mains.

--Pardonnez-moi! s'cria-t-elle.--Madame La Faucherie trs mue l'attira
doucement vers elle, et la jeune femme se prcipitant  son cou la
couvrit de caresses. Toutes les glaces de sa rserve et de sa dfiance
taient fondues. Elle mettait dans l'expansion de sa tendresse la
passion qu'elle sentait pour Grard, et qu'elle avait comprime dans son
sein. Elle donnait  la mre tout ce qu'elle s'tait promis de refuser
au fils. Elle baisait, avec une ivresse dlicieuse, les yeux humides et
les doux cheveux blancs de madame La Faucherie; elle confondait dans ses
embrassements son respect et son amour, et elle s'y
oubliait.--Pardonnez-moi! rptait-elle d'une voix suppliante, dites-moi
ce qu'il faut faire pour tout rparer, et je le ferai.

--Hlas! soupirait la mre, je crains que le mal ne soit sans remde...
Il vous aime trop!

--Quand il ne me verra plus, il m'oubliera.

--Vous ne l'aimez donc pas, vous?

Pour toute rponse, Vronique secoua la tte et redoubla ses baisers.

Sous la chaude influence de ces caresses, madame La Faucherie sentit
s'vanouir ses prventions. Elle tait entre chez Vronique le coeur
plein de rancune et de froideur; elle avait compt sur un accueil
hautain et hostile. Elle se trouvait prise au dpourvu par cette
effusion si franche et si inattendue, et se voyait dsarme avant mme
d'avoir combattu. Bientt elle rpondit elle-mme aux caresses par des
caresses. En sentant dans ses bras palpiter cette jeune poitrine, et sur
sa bouche se presser ces lvres filiales, elle songeait que ce qu'elle
avait surtout dsir, c'tait une bru aimante et dvoue, capable de
faire le bonheur de Grard sans lui ravir,  elle, sa part de maternelle
affection... Toutes ces choses, Vronique ne les lui donnerait-elle pas
mieux qu'Adeline?... Adeline, il est vrai, tait riche, et la position
de Vronique tait peut-tre plus que modeste... Mais Grard avait une
fortune suffisante, et d'ailleurs il aimait cette jeune femme.
N'tait-ce point la plus essentielle condition du
bonheur!--Insensiblement madame La Faucherie redevenait ce qu'elle avait
t autrefois, une me noble, gnreuse, leve. On et dit que chacun
des baisers de Vronique faisait clater, pice  pice, les cloisons
mesquines et les prjugs bourgeois qui avaient un moment emprisonn son
esprit.

--Et pourquoi n'pouseriez-vous pas Grard?... reprit-elle tout  coup
avec un accent o vibrait tout son orgueil de mre, pourquoi ne
seriez-vous pas sa femme? Est-ce moi qui vous fais peur, et ne
voulez-vous pas tre ma fille?...

Elle serra Vronique dans ses bras et la baisa au front, mais la jeune
femme, frissonnante, s'arracha brusquement  cette treinte.

--Non, non! s'cria-t-elle avec une expression dchirante, c'est
impossible!

--Impossible?... dit la mre de Grard en la regardant surprise,
impossible, et pourquoi?

--Je ne suis pas libre, rpondit Vronique d'une voix sourde, mon mari
existe, et nous sommes spars judiciairement.--Elle s'arrta un moment,
puis, d'un ton plus ferme, elle ajouta:--Ceci suffit pour expliquer mon
refus, dispensez-moi d'entrer dans des dtails qui me font mal.

Les deux femmes se regardrent un instant, silencieuses et accables,
l'une par l'aveu qu'elle venait de faire, l'autre par la chute de sa
dernire esprance.--Ah! dit enfin madame La Faucherie, notre malheur
est complet, et le danger est plus terrible que je ne pensais.

Vronique releva la tte.--Rassurez-vous, madame, je suis forte, je
lutterai et je ne succomberai pas.

Madame La Faucherie la regarda d'un air de doute.--Souvenez-vous,
rpondit-elle, que vous avez vingt ans, que vous tes aimante et que
vous tes aime... Si vous tes assez forte pour ne pas faiblir
aujourd'hui, le serez-vous encore demain?... En prononant votre
sparation, les juges vous ont-ils pourvue d'un talisman qui prserve de
l'amour?... Ma pauvre enfant, leur sentence vous a expose aux dangers
de la libert, sans vous rendre, la libre disposition de vous-mme.

--Je le sais! rpliqua firement Vronique, je me le suis dit ds le
premier jour, et j'ai jur de montrer au monde que, mme dans le chemin
prilleux o je suis, on peut marcher droit et tte haute...

Sa taille semblait avoir grandi, ses yeux brillaient, et sa voix tait
vibrante; il y avait dans toute sa personne un lan nergique et
enthousiaste. Les paroles et les caresses maternelles de madame La
Faucherie, le souvenir de Grard voqu  chaque instant avaient exalt
en elle les sentiments de gnrosit et d'abngation; elle se sentait
capable de tous les courages et de tous les sacrifices.

--Oui, rpta-t-elle, je suis sre de moi et je ne faillirai pas.

--Et Grard! dit madame La Faucherie, croyez-vous qu'il se rsignera
aussi facilement? Vous vivrez  deux pas de lui, il respirera le mme
air que vous, et pourra se trouver chaque jour dans les rues o vous
passerez; pensez-vous que son amour s'teindra dans de pareilles
conditions?... Et si cette passion grandit toujours, s'cria-t-elle avec
des larmes dans la voix, quel avenir aura-t-il? Il ne pourra ni vous
pouser, puisque vous n'tes pas libre, ni se marier ailleurs, puisqu'il
vous aime... Ah! vous comprendriez que son bonheur est ruin, si vous
l'aimiez comme moi!

--Que faut-il faire? demanda Vronique en prenant la main de madame La
Faucherie.

--Il n'y a qu'un remde, murmura celle-ci.

Vronique plongea ses yeux dans les siens et y saisit sa
pense.--Partir, n'est-ce pas? dit-elle, eh bien! je partirai.

Madame La Faucherie, profondment mue, la serra de nouveau dans ses
bras.--Pauvre enfant, s'cria-t-elle enfin, dans votre position, le
pourriez-vous!...

Elle eut un sourire amer.--Je puis vivre o bon me semble, c'est la
seule libert que la loi m'ait donne... Quant aux moyens d'existence,
rassurez-vous, les intrts de ma dot suffiront, et au del.

--Et o irez-vous?

--Peu importe, pourvu que j'aille assez loin!... Je partirai ds que mon
oncle sera de retour.

Elles s'embrassrent longuement, puis Vronique, s'arrachant la premire
 cette treinte:

--Adieu, madame, dit-elle, gardez-moi le secret sur tout ceci, j'ai
besoin de toute ma force... Et maintenant quittons-nous... Adieu!

Elles taient prs de la porte. Madame La Faucherie lui envoya un
dernier regard plein d'admiration et de reconnaissance, puis s'loigna
sans oser ajouter une parole.




IV


A peine arriv aux Islettes, Grard s'tait mis  presser, avec une
impatience fivreuse, les travaux qui avaient ncessit son voyage. Il
regrettait d'avoir quitt Saint-Gengoult, et il lui tardait d'y revenir.
Aussi, ds que sa prsence ne fut plus indispensable  la ferme, il
rsolut de regagner le Doyenn. Bien que la journe ft dj avance, il
ne voulut pas mme attendre au lendemain, et partit  travers bois. Vers
le soir, il atteignit les hauteurs qui dominent le village de la
Chalade, et comme il s'tonnait de voir le jour s'obscurcir brusquement,
il s'aperut tout  coup, en dbouchant dans une clairire, que le ciel
tait bas et charg de grosses nues. En mme temps, quelques gouttes
larges et tides commencrent  tomber, et, dans l'loignement, des
grondements sourds annoncrent l'approche d'un orage. Il hta le pas, et
dans sa prcipitation, se trompa de sentier, de sorte qu'au bout, de
quelques minutes il fut oblig de rebrousser chemin, et se trouva
bientt compltement dsorient. Sous les hautes branches de la futaie
l'obscurit devenait trs paisse; de temps en temps, Grard se heurtait
au tronc d'un htre ou trbuchait dans un buisson de houx. Il commenait
 dsesprer de se tirer d'affaire, quand il entendit un bruit de
sonnettes, et distingua  travers les arbres les formes vagues d'un
convoi de mulets se suivant  la file.--Enfin, murmura-t-il avec un
soupir de soulagement, voici des _brioleurs_!

Dans ces bois privs de chemins d'exploitation les charrois se font
presque partout  l'aide de btes de somme; de l l'industrie des
_brioleurs_ qui transportent  dos de mulets tous les produits
forestiers. Sous leurs lourdes charges, les mulets gravissent, sans
broncher, les sentiers les plus escarps, et ils connaissent si bien les
moindres passes, que leurs conducteurs les laissent revenir seuls au
village. Ceux qui traversaient en ce moment la _rserve_ de La Chalade
n'avaient pas de guide, mais Grard n'hsita pas  les suivre, sr
d'viter ainsi les fondrires et de trouver  la fin un gte pour la
nuit. A l'approche de ce compagnon inattendu, les mulets firent halte un
instant l'un aprs l'autre, agitrent leurs frissonnantes clochettes,
puis reprirent d'un pas gal leur route dans les tnbres. Aprs une
demi-heure de marche, Grard vit les arbres s'claircir, et aperut la
lisire du bois. Au mme moment, une vacillante lumire trembla entre
les htres, et un air de chasse fredonn par une voix chevrotante
rsonna  la tte du convoi; puis le chanteur, s'apercevant que les
mulets ne rentraient pas seuls, interrompit sa chanson, releva sa
lanterne, et poussa une exclamation joyeuse  l'aspect du jeune homme. A
la lueur du falot, Grard reconnut un ancien piqueur de son pre qui
habitait La Chalade, et se nommait Cadet Brlant. Il lui donna une
poigne de main, et lui conta son aventure.--Vous et vos mulets, vous
tes arrivs fort  propos, ajouta-t-il en riant... O sommes-nous ici?

--Verrerie du Four-aux-Moines... trois bonnes lieues de Saint-Gengoult,
rpondit laconiquement le brioleur; vous trouverez un gte chez le
matre verrier, qui est mon ami, et qui sera enchant de vous offrir 
souper.

Cette hospitalit, annonce avec une certaine ostentation, ne parut pas
du got de Grard. Au mot de verrier, il fit la grimace, et dit
brusquement qu'il prfrait pousser jusqu' La Chalade et coucher 
l'auberge... Au mme instant la nue creva, et Brlant rpondit avec un
sifflement significatif:--Par le temps qu'il fait, vous iriez tout droit
coucher dans un ravin... D'ailleurs, ajouta-t-il d'un air piqu, le
verrier du Four-aux-Moines n'est pas le premier venu... C'est un noble.
Il s'appelle Bernard du Tremble, et il a vu du pays... Vous trouverez 
qui parler.

--Allons! fit le jeune homme, en suivant son guide d'un air rsign.

A tort ou  raison, certains verriers de l'Argonne jouissaient alors
d'une rputation dtestable, et Grard, sur ce point, partageait les
prjugs de la bourgeoisie du pays. Tout en gagnant la verrerie dont on
voyait les pignons aigus se dessiner sur le ciel, Grard questionnait le
brioleur sur le matre verrier.

--Je n'avais jamais entendu parler de ce du Tremble, reprit-il en se
dirigeant vers la verrerie.

--Sa famille est pourtant du canton, rpliqua Brlant, mais il a
beaucoup voyag, et n'est tabli ici que depuis six mois... Le
charbonnier du Grand-Etang, Jol Dutertre, qui est un ancien verrier,
lui a prt de l'argent pour rallumer les fourneaux de la verrerie, et
moi-mme j'ai mis mes conomies dans l'affaire... Mais nous voici
arrivs.

Brlant poussa une lourde porte aux panneaux de laquelle des chouettes
taient cloues, les ailes en croix, puis il introduisit Grard dans le
logis du verrier. La pice o ils entrrent tait une grande salle
vote. Une lampe  bec, nomme dans le pays une _me damne_, se
balanait au manteau de la chemine haute, large et flambante. A l'un
des coins de l'tre, le matre du logis tait tendu dans un vieux
fauteuil dont l'toupe perait de toutes parts l'toffe en lambeaux. Il
fumait en discourant avec un homme d'une cinquantaine d'annes, maigre,
lanc, ayant la mine et le costume d'un charbonnier. De temps  autre,
il s'interrompait pour trinquer avec son interlocuteur et avaler une
gorge d'eau-de-vie. Brlant prsenta Grard  M. du Tremble, et
expliqua brivement l'incident qui l'amenait au Four-aux-Moines. Le
verrier parut d'abord contrari de cette visite inattendue, mais il se
remit promptement et accueillit Grard avec les manires aises et
polies d'un homme du monde.--Soyez le bienvenu sous mon pauvre toit, lui
dit-il, en le forant  prendre le fauteuil. Puis, se tournant vers le
charbonnier:--Un de ces jours, Jol, nous reparlerons de la chose 
loisir. Vous comprenez que je ne puis pas ennuyer monsieur avec les
dtails de notre mtier.

--Bien, Bernard, rpliqua le charbonnier, n'ai-je pas votre parole?...
Cela me suffit... D'ailleurs, les mulets sont de retour, et, avant de
regagner le Grand-Etang, il faut toujours que je passe  La Chalade; ma
fille ane, Brunille, y est alle ce soir, et elle est d'ge  ne pas
courir les bois toute seule...

Au nom de Brunille, les joues ples du verrier rougirent lgrement; il
se hta d'ouvrir la porte et reconduisit ses compagnons jusque dans la
cour; par la porte entr'ouverte, Grard entendit les lambeaux de la
discussion qui avait recommenc au dehors.--Vous nous promettez, disait
le charbonnier, que ds demain vous vous remettrez  souffler la
bouteille? Vous savez, Bernard, l'argent est dur  gagner et j'ai trois
enfants...--Soyez sans crainte, rpondait le verrier, nous allons
souffler ferme, et dans un mois je lance ma grande dcouverte...

Bientt aprs, M. du Tremble rentra avec deux bouteilles poudreuses,
qu'il dposa avec prcaution sur la table; puis il alla chercher dans la
_maie_ du pain, un jambon froid et du fromage. Quand tout fut
prt:--Voici votre couvert, dit-il  son hte, veuillez me pardonner de
vous avoir fait attendre, vous devez mourir de faim.

Grard rpondit que la course l'avait mis en apptit, car il avait
march pendant quatre heures  travers bois.--Vous tes du pays? demanda
le verrier en s'asseyant en face de lui.--J'habite le Doyenn, tout prs
de Saint-Gengoult.

--Ah! s'cria M. du Tremble, et sa figure exprima tout  coup un vif
intrt, ses lvres frmirent, et il parut faire effort pour retenir une
question prte  s'chapper.--Bernard du Tremble,  demi clair par la
lampe, formait un contraste frappant avec son hte. Il touchait  la
quarantaine et paraissait plus vieux que son ge. C'tait un homme de
moyenne taille, blond, maigre, au profil froid et acr comme une lame,
au teint brouill; ses traits dlicats taient fans et comme uss par
la misre ou la maladie; ses yeux d'un bleu gris avaient le regard  la
fois inquiet et souponneux, ses lvres minces taient tantt agites
par un frmissement nerveux, tantt effleures par un ple sourire. Il y
avait, dans l'ensemble de sa personne, un singulier mlange d'lgance
et de misre, de recherche et de vulgarit, quelque chose  la fois du
cabotin et du gentilhomme:--des manires aimables, un esprit souple et
dli, mais un langage prtentieux, des gestes emphatiques et parfois
une certaine obsquiosit rampante. Il affectait une politesse
excessive, et malgr cela, il avait, par moments, dans le ton, quelque
chose de sec et d'impratif trahissant, sous des inflexions clines,
l'gosme volontaire et cruel d'un enfant gt. Tout en servant Grard,
il s'excusait de la pauvret du souper avec une instance verbeuse qui
finit par embarrasser son hte. Le jeune homme s'aperut bientt que son
amphitryon n'tait plus  jeun et que les libations de la journe
augmentaient encore sa loquacit naturelle. Il insistait pour faire
boire Grard:--Gotez-moi cela, s'cria-t-il en remplissant les verres,
c'est un vieux vin du Rhin dont j'ai emport quelques bouteilles en
quittant l'Alsace... Quelle sve, monsieur, quelle liqueur! on se
mettrait  genoux pour la boire.

--Vous habitez depuis peu l'Argonne? demanda Grard.

--Croyez-vous que j'aie toujours vcu dans ce nid  rats!--Il haussa les
paules.--Du temps de mon pre, nous faisions une tout autre figure  la
grande verrerie de Bronnenthal... N'avez-vous jamais entendu parler des
du Tremble?

Le jeune homme rpondit ngativement.--Ah! fit son interlocuteur d'un
air piqu.--Sa figure prit une expression hautaine, il devint
silencieux, et vida lentement son verre en jetant un regard oblique du
ct de Grard, puis il reprit avec emphase:--Eh bien, monsieur, ma
famille est une des plus anciennes souches de gentilshommes verriers.
L'un de mes anctres, Jrmie du Tremble, tait tabli dans l'Argonne en
1555, et nos privilges ont t confirms, en 1603, par lettres patentes
du roi Henri IV... Dans les mauvais jours, en 90, mon grand'pre, David
du Tremble, a quitt l'Argonne pour aller dfendre la bonne cause sur le
Rhin; puis, plus tard, il s'est tabli  Bronnenthal... Et c'est l que
je serais encore si le guignon ne m'avait poursuivi.

--Vous avez eu des revers de fortune? dit Grard.

--Je me suis mari, monsieur, et tout mon malheur vient de l!... Il
s'arrta court, et la conversation tomba.--Il s'tait remis  boire 
petits coups; peu  peu sa langue se dlia de nouveau, et il rompit le
silence pour se plaindre des vnements qui l'avaient rduit  cette vie
besogneuse. Une seconde fois, il fit allusion  son mariage; il semblait
ramen invinciblement vers ce sujet, et Grard dut, bon gr mal gr,
couter ses confidences.--Il s'tait mari  Bronnenthal. A l'en croire,
il avait t indignement jou. On l'avait tromp sur la dot et sur la
femme. Au lieu de rencontrer une petite bourgeoise toute simple et toute
ronde, il tait tomb sur une manire de grande dame, puritaine et
entte.--Elle avait, disait-il, des dlicatesses de l'autre monde, et
ne pouvait supporter qu'on traitt une affaire entre deux verres de
vin... Et puis, c'tait une liseuse et une tte romanesque; il la
surprenait sans cesse le nez dans un livre ou le front contre la
vitre.--Ces confidences taient entremles de jurons nergiques et de
pauses silencieuses. Parfois M. du Tremble, devinant  un geste du jeune
homme que cette histoire dcousue commenait  l'intresser,
s'interrompait brusquement, se renversait sur son sige, et regardait
vaguement les flammes du brasier... Un sourire amer passait sur ses
lvres et il semblait jouir de la curiosit due de son auditeur.

--Ne vous mariez jamais, jeune homme! soupira-t-il en jetant dans l'tre
une brasse de ramilles, le mariage ne mne  rien qui vaille! Enfin,
j'en suis quitte pour mon compte, et je suis revenu, Gros-Jean comme
devant,  la libre vie des bois.

--Madame du Tremble... est morte? hasarda Grard.

--Qui vous parle de mort? s'cria le verrier en se levant; elle vit
comme vous et moi; nous nous sommes quitts, voil tout...

Il s'interrompit de nouveau et se mordit les lvres. Il se promenait de
long en large, paraissant mditer sur les paroles qui venaient de lui
chapper. Puis, tout  coup, il revint s'asseoir, et prenant une mine
aimable et cline:--A votre sant! reprit-il en trinquant avec Grard;
mon langage vous surprend peut-tre, et vous vous tonnez de mon peu de
rserve; mais vous n'tes pas le premier venu et vous pourrez me rendre
un service pour des choses que je vous dirai tout  l'heure... Nous nous
comprendrons, car nous sommes du mme monde; vous tes gentilhomme, bien
que vous ne portiez pas le _de_. Les La Faucherie, si je ne me trompe,
sont de bonne souche vendenne?

Grard inclina la tte d'une manire affirmative. Le verrier, aprs
avoir fait de visibles efforts pour mettre un peu d'ordre dans ses
ides, reprit peu  peu le fil de ses confidences. Semblable  ces
malades qui n'aiment  parler que de leur maladie, il prouvait un
secret plaisir  exagrer ses ennuis. Il conta  Grard ses mcomptes
industriels, puis revenant tout  coup  son mariage:--A l'poque,
dit-il, o je rencontrai ma femme, je m'occupais de chimie, et j'avais
trouv un moyen pour fabriquer le verre _mousseline_  bon march. Son
amour-propre tait flatt, elle tait fire d'avoir pous un savant!...
Ma dcouverte devait, en effet, donner des rsultats superbes, mais il
fallait de la patience, et c'est une chienne de vertu que je n'ai
pas!... Bref, l'entreprise rata, et je jetai le manche aprs la cogne.

Il souleva son verre, le regarda un moment d'un air sombre, puis
remplissant celui de Grard:--Vive le vin! dit-il, buvons!... Si l'eau
est trouble, au moins que le vin soit clair. Il n'y a de bonheur qu'au
fond de la bouteille. C'est le vin qui m'a consol de ma femme et guri
de mes ambitions.--Il vida son verre.--Les femmes n'aiment que le
succs! continua-t-il, la mienne me le fit bien voir. Quand arriva ma
dconfiture, je fus compltement dgot des affaires... J'envoyai au
diable soufflerie et fourneaux. Ma femme ne dit pas un mot de
reproche... Non!... Mais quel ddain dans son silence et ses grands airs
rsigns! J'tais coul dans son esprit. Cela m'humiliait, monsieur, et
plus j'allais, plus je me sentais pouss  bout.

Il regarda son hte, qui l'coutait avec un mlange d'embarras et
d'tonnement:--Je vous ennuie? demanda-t-il d'un ton acerbe.

--Non, non, dit Grard, au contraire!

--Au fait, poursuivit le verrier en ricanant, on a toujours du plaisir 
entendre parler du malheur des autres, et on n'est pas fch de savoir
comment les camarades ont roul au fond du foss... Moi, j'y suis rest,
les genoux dans la vase!...

Il ralluma sa pipe, et, se renversant sur sa chaise, la tte environne
de fume, il recommena  parler de sa femme. Il mettait  dcrire son
caractre une animation violente, une sorte d'loquence sauvage. Il
peignait son obstination, sa rserve, son irritante fiert.--Elle
n'tait pas jolie, reprit-il, mais elle avait je ne sais quoi d'attirant
qui vous mettait le diable au corps... Ses grands airs vous tournaient
la tte comme les odeurs de certaines herbes... Je vous conte toutes ces
choses pour arriver  l'vnement qui nous spara... Un soir, je
revenais d'une partie de chasse, la tte un peu chaude... Je rentre et
je l'aperois qui lisait prs de la fentre... Il me semble que je la
vois encore.--Il paraissait, en effet, domin par les souvenirs qu'il
venait d'voquer, et il entrait dans les moindres dtails; il dcrivait
la fentre ouverte, la jeune femme en robe noire avec un ruban dans les
cheveux et des violettes au corsage... Il s'tait senti devenir tendre,
et, la trouvant charmante, il le lui avait dit  sa faon. Pour toute
rponse, elle avait froidement ferm son livre et s'tait dirige vers
la porte...

--Aprs tout, continua-t-il, j'tais son mari et je voulus le lui
prouver... Ah! monsieur, elle se redressa comme une gupe en colre, et
murmura un mot qui me mit hors des gonds; le sang me monta  la gorge,
je levai ma cravache...

--Vous l'avez frappe? s'cria Grard indign.

--Je n'ai pas os, dit le verrier, que le vin et les paroles grisaient
de plus en plus... Mais, j'ai eu tort!... Toutes les femmes battues
adorent leur mari... Elle se retira dans sa chambre, et le lendemain, il
se trouva qu'elle s'tait enfuie sans mme faire ses paquets... Que vous
dirai-je? Les juges s'en mlrent... Svices et injures graves! On me
donna tous les torts... La magistrature est galante! Mais mordieu! les
justiciards ont eu beau faire, leur grimoire a relch nos liens sans
les briser... Et je reverrai madame Vronique!

--Vronique! rpta Grard en plissant.

Son motion n'chappa point  M. du Tremble. Le verrier lui lana un
regard froid et inquisiteur.--Ah! dit-il, vous la connaissez?... Rien
d'tonnant, du reste, puisqu'elle demeure  Saint-Gengoult chez son
oncle Obligitte... Et ceci m'amne au service que je voulais vous
demander.--Il fit deux ou trois tours d'un air agit, puis s'essuya le
front et revint s'asseoir prs de son verre.--J'ai besoin, reprit-il, de
revoir ma femme, je voudrais tenter une rconciliation, et lui demander
sa signature pour remettre mes affaires  flot, car je suis un peu...
gn. Elle-mme doit commencer  regretter son coup de tte, et si vous
vouliez vous charger d'un message pour son oncle...

Tandis que ces paroles tombaient une  une des lvres minces du verrier,
Grard sentait le rouge lui monter au front. Il se leva
brusquement.--Excusez-moi, monsieur, interrompit-il, je ne puis vous
rendre ce service...

--Et pourquoi? demanda M. du Tremble en se mordant les lvres.

--Parce que, rpondit nettement Grard, je me sens impropre  remplir
cette mission.

La figure du verrier prit une expression mauvaise, de dpit et de
mfiance. Son regard, fix sur le visage empourpr de Grard, parut y
lire clairement le vrai motif du refus de son hte.

--C'est diffrent, monsieur, dit-il d'une voix pre... Vous avez des
scrupules? N'en parlons plus... Je chargerai l'un de mes amis de cette
corve... Oh! remettez-vous, poursuivit-il d'un air ironique, il n'y a
pas l de quoi rougir!

Il y eut entre eux un moment de silence embarrassant, puis Grard,
allant vers la fentre et voyant le ciel toil, dit au verrier qui le
poursuivait de son regard souponneux:--L'orage est pass, je puis
maintenant reprendre ma route; il ne me reste plus, monsieur, qu' vous
remercier de votre hospitalit.

--Pitre hospitalit! rpondit le verrier en ricanant, ma maison est peu
confortable et vous y seriez mal  l'aise... Aussi, je n'essayerai pas
de vous retenir... Au revoir, monsieur!

--Adieu, monsieur, dit le jeune homme, et ils se sparrent brusquement.

Quand Grard fut dehors, il regarda le ciel scintillant et respira avec
avidit l'air frais de la nuit. Au sortir des surprises et des motions
pnibles d'un pareil entretien, il prouvait un soulagement profond 
voir les toiles et  savourer la saine odeur des bois. Il entendit une
heure sonner  La Chalade, et sentant un besoin fivreux d'activit, il
rsolut de gagner le Doyenn en suivant la _Haute-Chevauche_. Le
dernier quartier de la lune luisait vivement au-dessus de l'horizon
bois, et la nuit tait admirable. Grard, cette fois, put facilement
trouver son chemin. Son cerveau tait brlant et son coeur tait serr
comme dans un tau. Il s'agitait en lui d'tranges mouvements de piti,
de tendresse et de colre.--Vronique, la fire et pure Vronique, tait
la femme de cet aventurier dprav, cynique et dclamateur!... Ce triste
gentilhomme se croyait encore des droits sur elle!... A cette pense,
une tempte de violence et de passion lui montait du coeur  la tte et y
faisait clater mille rsolutions extrmes... Il voulait retourner sur
ses pas pour provoquer le verrier, l'obliger  se battre, et dlivrer
ainsi Vronique d'une perscution odieuse.--Non, il doit tre lche,
pensa-t-il, et il refuserait le combat; d'ailleurs, ai-je le droit de la
dfendre, et ne serait-ce pas l'offenser encore?...

La rvlation du verrier l'avait rattach plus solidement que jamais 
Vronique. Il la voyait maintenant telle qu'elle tait rellement:
fire, ardente, et passionnment esclave de son devoir.--Voil donc,
pensait-il en marchant sons les hautes futaies, voil le mystre qui
semblait toujours peser sur ses paroles et sur son silence!... Il se
rappela leur entretien dans le verger et ces mots navrants: Je n'ai pas
le droit d'avoir un ami!--Avait-elle dit alors toute sa pense?...
Pouvait-elle la dire?...

Tandis qu'il roulait douloureusement en lui toutes ces questions, le
jour avait peu  peu remplac la nuit, une verte lumire courait
doucement sur les fougres et sur la mousse... Il atteignit la lisire
du bois. Devant lui,  une porte de fusil, Saint-Gengoult s'chelonnait
sur la colline. Grard reconnut les toitures brunes et le verger du
logis Obligitte. Une brume d'argent flottait, indcise comme un espoir
incertain, au-dessus de la maison. Tout  coup le soleil triomphant
s'lana de l'horizon; une glorieuse gerbe de rayons s'pandit sur la
valle et enveloppa Grard de sa jeune clart. Il regarda le verger et
son nimbe de vapeurs:--O Vronique! murmura-t-il, je vous aime! Je veux
vous revoir et vous dfendre...




V


Vronique n'attendait plus que le retour de son oncle, pour mettre 
excution la promesse qu'elle avait faite  madame La Faucherie. Sans
avoir encore choisi le lieu de sa retraite, elle avait tout prpar pour
un prochain dpart. Avec ses gots modestes, le revenu de sa dot devait
suffire  la faire vivre partout o elle irait; d'ailleurs, elle tait
dcide  gagner au besoin sa vie en donnant des leons de piano.
L'essentiel tait de choisir une grande ville, o elle serait plus
indpendante et plus ignore. Au moment de prendre cette rsolution
suprme, elle voquait pour se donner du courage le souvenir des heures
d'preuve qu'elle avait dj eu  supporter. Elle revoyait les jours qui
avaient prcd son mariage; la petite ville d'Alsace o, aprs la mort
de son pre, elle avait vcu seule avec sa mre, personne inquite et
maladive, dont l'unique souci tait de marier sa fille avant de
mourir.--Dans cette petite ville venait souvent M. du Tremble, le
verrier de Bronnenthal. Avec sa faconde et ses manires clines, il
avait su sduire la mre de Vronique. Influence par elle, presse par
des amis communs, la jeune fille l'avait accueilli comme fianc. Ce
mariage avait t conclu avec une impatience et une lgret sans
exemple, et Vronique s'tait trouve lie  jamais  M. du Tremble,
sans avoir eu le temps de le connatre... Elle n'avait eu que trop le
loisir de l'tudier ensuite  Bronnenthal!... Du moins sa mre n'avait
rien su de ses souffrances. Elle tait morte six mois avant la rupture
de ce mariage tant ht. Devant les yeux de Vronique se dressrent, un
 un, les fantmes des journes qui avaient prcd le jugement de
sparation... Quels combats n'avait-elle pas d livrer pour maintenir ce
qu'elle croyait son droit? Au seul mot de sparation judiciaire, son
oncle et sa tante Obligitte avaient jet les hauts cris. On lui avait
rpt qu'une femme, en se sparant de son mari, mettait par ce seul
fait tous les torts de son ct, que le monde ne lui pardonnerait jamais
sa position irrgulire, et que mieux valait se rsigner... Mais elle
avait persist nergiquement, son coeur tait trop plein de dgot, et sa
patience tait puise... S'tait-elle trompe, et l'opinion du monde
avait-elle raison? Cette libert laisse par la loi n'tait-elle qu'un
leurre ou un danger de plus? Depuis son dpart de Bronnenthal, sa vie
n'avait-elle pas t un perptuel combat?...

C'tait dans le salon de sa tante, deux jours aprs l'entrevue de Grard
et du verrier du Four-aux-Moines, qu'elle se posait ces terribles
questions et qu'elle remuait ces douloureux souvenirs. Par moments, elle
se sentait horriblement lasse et dcourage.--Elle alla s'asseoir prs
de la fentre et regarda la campagne; les vigoureuses vgtations du
mois de mai s'lanaient partout en jets hardis, en frondaisons
paisses. Les traces de l'orage qui les avait un moment couches  terre
n'taient dj plus visibles; dans la pleine lumire du printemps,
toutes les forces vives de la nature accomplissaient joyeusement leur
oeuvre fconde et rparatrice...

--Et moi aussi, pensa Vronique en relevant la tte, je lutterai et je
triompherai.

Au mme moment la servante entra et annona  la jeune femme qu'un homme
d'affaires demandait  lui parler. En effet,  peine la domestique
avait-elle achev, qu'une tte chafouine et pointue se glissa
obliquement par l'ouverture de la porte entre-bille, puis un corps
fluet suivit la tte, et Vronique vit devant elle un personnage  l'air
madr, demi-bourgeois, demi-campagnard, qui s'inclinait d'une faon
obsquieuse.--Que dsirez-vous, monsieur? demanda-t-elle stupfaite...
Qui tes-vous?

--Eustache-Saturnin Cornefer, rpondit le visiteur en continuant ses
saluts, huissier  la justice de paix de Vienne-le-Chteau.

--C'est sans doute  mon oncle que vous avez affaire, dit Vronique, il
est absent.

--Faites excuse, madame, c'est  vous-mme que je dsire parler.

Vronique renvoya la servante, et se retournant vers l'huissier, elle le
questionna sur le motif de sa visite.--J'arrive du Four-aux-Moines,
reprit le sieur Cornefer,--et comme la jeune femme le regardait toujours
sans avoir l'air de comprendre:--J'y ai vu, ajouta-t-il, un de mes
clients, M. du Tremble...

Vronique atterre ne put retenir un cri d'effroi.--Il est ici!
murmura-t-elle.

--Mon Dieu, oui, ne le saviez-vous pas?--Elle resta silencieuse et comme
accable par cette nouvelle; il continua d'un ton doucereux:--Je ne vous
apprendrai rien, madame, en vous disant que M. du Tremble a fait de
mauvaises spculations... Ce que vous ignorez sans doute, c'est qu'il
veut se rhabiliter. Il a lou la verrerie du Four-aux-Moines dans cette
gnreuse intention, et l'entreprise commence  marcher; mais dans
l'industrie il y a des hauts et des bas, et pour le moment, les frais
d'installation ont un peu obr mon client...

--Je vous entends, rpondit Vronique avec un accent amer, M. du Tremble
vous a charg d'une demande d'argent.

--Excusez, madame, vous vous mprenez... M. du Tremble se rend trop
compte de sa situation dlicate vis--vis de vous pour que cette pense
lui soit venue... Non, c'est moi-mme qui ai pris la hardiesse de
m'adresser  vous et de vous prier d'tre gnreuse... Mon honorable ami
se repent de ses folies, et sauf votre respect, il est toujours amoureux
de sa femme...

Vronique lui lana un regard tellement indign et hautain, qu'il
s'arrta net au milieu de sa phrase, et reprenant d'un ton plus humble:

--Je comprends, madame, dit-il, je comprends qu'entre vous et M. du
Tremble l'amour n'est plus de saison; mais vous tes,  ce qu'on
m'assure, une femme dvoue et charitable; c'est pourquoi je fais appel
 votre humanit...

--Parlez, monsieur, murmura-t-elle, quel service exige-t-on de moi?

--Vous ne savez pas, madame, ce que c'est que cette verrerie du
Four-aux-Moines!... Une vraie bauge de sangliers. Figurez-vous, dans
cette fondrire, le pauvre camarade du Tremble, travaillant jour et
nuit, harcel par ses cranciers, mal log, mal nourri et malade...

Elle ne put se dfendre d'un mouvement d'motion. Cornefer s'en aperut
et se hta d'en profiter; il s'appesantit loquemment sur le piteux tat
dans lequel il avait laiss le verrier.--En pareil cas, s'cria-t-il en
terminant, les rancunes doivent laisser place  la piti... Je pensais
donc que si vous y consentiez, madame, une visite de vous au
Four-aux-Moines ferait des miracles...

--N'insistez pas! interrompit Vronique, je consens  tous les
sacrifices d'argent, mais je ne puis pas revoir M. du Tremble.

Cornefer laissa tomber ses longs bras d'un air dsespr, et parcourant
avec un sourire mlancolique la pice o il se trouvait, il murmura en
secouant la tte:--Je sais bien que ma demande est outrecuidante. Ds
que je suis entr dans ce salon, je n'ai plus gure conserv d'espoir;
Ou ne quitte pas de gaiet de coeur une belle maison comme celle-ci, bien
approvisionne et bien close, un logis commode o l'on a ses aises...

--Vous vous trompez, monsieur, rpliqua Vronique avec fiert, car je
compte partir d'ici dans peu de jours.

--Pour longtemps? demanda l'huissier surpris.

--Pour toujours... Annoncez-le  M. du Tremble, et, ajouta-t-elle avec
un accent amer, si cela peut le consoler, dites-lui que mon avenir est
encore plus incertain et plus misrable que le sien.

Cornefer parut un moment dcontenanc et dsaronn. Il se gratta la
tte en silence, puis tout  coup, saisi d'une nouvelle inspiration:

--Si les choses en sont arrives  ce point, reprit-il hardiment, il n'y
a pas  hsiter.. Ce n'est plus par humanit que vous devez aller au
Four-aux-Moines, c'est dans votre propre intrt...

Et comme Vronique toisait avec hauteur ce singulier donneur de
conseils:

--Oui, madame, rpta Cornefer dont la figure prit une benote
expression de bonhomie, je ne suis qu'un campagnard, mais je n'en ai pas
moins l-dessus ma petite faon de penser; permettez-moi de vous la dire
tout franc... Une femme spare, encore toute jeunette et apptissante,
c'est, selon le dicton de chez nous, le gibier du diable; tout chacun
la suit de l'oeil, et plus d'un serre d'avance dans sa poche la pierre
qu'il espre lui jeter un jour... Jusqu'ici la maison de votre oncle a
t votre sauvegarde, mais si vous en sortez, eh bien! dame, on
clabaudera, on dira qu'il fallait au moins vous rfugier prs de votre
mari malade... On oubliera ses torts,  lui, pour vous en donner, 
vous; d'aucuns vous accuseront de n'tre partie que pour vous
dbarrasser d'une charge gnante; d'autres chercheront la raison de ce
dpart inattendu, et ne manqueront pas d'inventer des menteries  votre
dsavantage.

--Peu m'importent les commrages du pays, repartit Vronique,--mais, au
ton dj moins ferme de sa rponse, on sentait qu'elle tait
branle.--Cornefer pensa que le coup avait port, et quand elle
ajouta:--J'ai ma conscience pour moi;--il s'enhardit jusqu' rpondre en
hochant la tte:--H! h!... En tes-vous bien sre?

Cette fois il s'aperut bien vite qu'il avait dpass le but, au geste
imprieux par lequel Vronique lui montra la porte du salon:

--Vous abusez, monsieur! s'cria-t-elle, je n'ai plus rien  vous dire;
veuillez vous retirer.

Il obit, mais tout en saluant et en marchant  reculons:--Vous y
rflchirez encore, madame, dit-il d'un ton patelin; si vous changiez
d'avis, ayez l'obligeance de me faire prvenir... Saturnin Cornefer, 
l'auberge du _Coq-Hardi_, en face de votre maison... J'y resterai
jusqu' ce soir...

Il sortit, et tandis que, du fond du corridor, Vronique s'assurait de
son dpart, la porte-fentre qui donnait sur le jardin s'ouvrit
brusquement, et Grard La Faucherie entra dans le salon. Il s'tait
d'abord prsent  la porte de la place Verte, mais la jeune femme avait
donn des ordres  la servante, et on avait refus de le recevoir: alors
il avait imagin de passer par le jardin et d'arriver ainsi jusqu'
Vronique, qu'il voulait revoir  tout prix.

Quand elle revint sur ses pas et qu'elle l'aperut, elle poussa un cri,
puis blesse et irrite de cette hardiesse du jeune homme:--Vous ici,
monsieur? dit-elle avec colre, qui vous a permis de pntrer chez moi
et que me voulez-vous?

Elle parlait durement et schement, mais Grard paraissait dcid  ne
point se laisser intimider:--Je n'ai pas eu la force de vous obir,
murmura-t-il.

--Vous avez prfr me compromettre, interrompit violemment Vronique.

--J'ai voulu vous revoir et vous parler avant de partir.

La jeune femme tressaillit.--Vous partez? demanda-t-elle d'une voix plus
douce.

--Oui, reprit Grard, je veux quitter le pays... Je sais que vous ne
pouvez pas m'aimer, et je connais l'obstacle qui nous spare.

--Que voulez-vous dire? s'cria-t-elle interdite.

--J'ai vu M. du Tremble...

--Vous aussi!... vous savez..., balbutia-t-elle, rougissant de honte.

--Je sais tout, rpondit-il, et il lui conta rapidement son aventure du
Four-aux-Moines, la conversation du verrier et le message dont il avait
voulu le charger.--Elle l'coutait, appuye contre un meuble, ses grands
yeux sombres s'emplissaient de larmes  mesure qu'il parlait;  la fin,
accable sous le poids de toutes ces motions, elle s'assit et plongea
sa figure dans ses mains sans profrer un mot.

--Oui, reprit Grard, c'est de sa bouche que j'ai appris que vous
n'tiez plus libre... Et quand tout m'a t rvl, je ne vous ai que
plus admire et plus fortement aime...

--Puisque vous savez qui je suis, quittez-moi... Je vous en supplie!...
Vous le voyez, je n'ai pas mme la force de vous rpondre...

--Oui, je le vois, rpliqua-t-il d'un air navr, je suis maladroit... Ma
main appuie douloureusement sur la plaie qu'elle voudrait gurir.

Elle secoua la tte:--Il y a des blessures qu'on ne gurit jamais.

--Pourquoi vous dfiez-vous de moi? s'cria Grard en se rapprochant
d'elle d'un air suppliant; le hasard, en me rendant le confident
involontaire de votre secret, m'a presque donn le droit de m'associer 
vos chagrins... Me prenez-vous pour un de ces adorateurs vulgaires, qui
ne savent prodiguer  une femme que leurs inutiles soupirs et leurs
attentions compromettantes?

--Je ne vous fais pas cette injure; je sais que vous avez une me
gnreuse, mais...

--Mettez-la  l'preuve... Mon affection sera dvoue sans tre
importune. Je serai l'ami inconnu qui ne se montre qu'aux heures
difficiles, prend sa part du fardeau et disparat ensuite. Appuyez-vous
sur moi; ma pense et mon nergie sont  vous...

Elle se sentait si meurtrie, si abandonne et si lasse, qu'elle oublia
un moment la ralit pour couter ces paroles sincrement mues et ce
cri d'adoration passionne. Spontanment elle lui tendit la main, puis
revenant brusquement  elle:--Je ne puis accepter, dit-elle d'une voix
doucement frmissante, merci...

Leurs regards se rencontrrent pour la premire fois; il s'agenouilla 
ses pieds et baisa pieusement sa main, qu'il avait garde dans la
sienne... Le silence rgnait en matre dans le vieux salon. Leurs yeux
seuls parlaient. Dans la pnombre, les bruns regards du jeune homme
s'enfonaient dans les sombres prunelles de Vronique, et dans cet
change passionn, dans ces rayonnements d'me, il y avait un pome plus
enivrant que le dialogue du cantique des cantiques. Les paroles humaines
sont trop pauvres et trop limites pour traduire cette posie des yeux,
cette idale conversation des regards amoureux. L'obscurit commenante,
l'odeur des chvrefeuilles de la terrasse, la moite pression des mains
contre les mains achevaient de faire perdre aux deux jeunes gens le
sentiment du monde extrieur et de la vie relle.--Pourquoi ne
voulez-vous pas de mon amour? osa enfin murmurer Grard.

Vronique tressaillit, et toute frissonnante, recula jusqu'auprs de la
fentre; mais dj Grard l'y avait suivie...

--Ah! dit-elle perdue, partez, je le veux!

--Vronique, s'cria-t-il en lui ressaisissant les mains, vous m'aimez!

Elle essaya de protester et de dgager ses doigts prisonniers.

--Ne niez pas, poursuivit-il, vos mains, vos regards me l'ont dit...
Vous m'aimez?

--Eh bien, oui, rpondit-elle d'une voix entrecoupe, mais il et mieux
valu vous le laisser ignorer, car je ne puis vous appartenir... Adieu!

--Adieu? reprit-il transport, non, je ne veux plus vous quitter... Je
ne le dois pas. C'est  moi de vous dfendre contre ce verrier qui a sur
vous je ne sais quels projets sinistres. Je ne partirai d'ici qu'avec
vous... Nous nous en irons bien loin,  l'tranger, vivre libres et
oublis.

--Et votre mre?

--Ma mre nous aimera et nous pardonnera... Si vous le voulez, nous
pouvons ds demain tre loin d'ici tous deux... Dites oui, ou je meurs 
vos pieds.

Il l'entourait de ses bras et elle se sentait plier sous cette treinte.
Elle fit un suprme effort.--Grard! s'cria-t-elle d'une voix
suppliante, soyez bon, mes ides se confondent, laissez-moi au moins la
force de penser... Elle dnoua les deux mains serres autour de sa
taille, charma le jeune homme d'un regard et le conduisit jusqu' la
porte du jardin:--Laissez-moi rflchir  tout cela jusqu' demain!

--Soit, rpliqua-t-il  demi subjugu par ce long regard, pensez-y ce
soir, mais promettez-moi que demain...

--Je vous aime! dit-elle avec un dlicieux lan de tendresse.

--A demain! rpta-t-il, enivr et cdant  ce dernier mot d'amour.

Il tait dj sur la terrasse et lui tenait encore la main, elle la
retira, et fermant sur lui la porte-fentre dont elle tourna vivement la
cl, elle alla tomber puise dans un fauteuil.

De confus sentiments de tendresse, de honte et d'angoisse l'agitaient 
la fois.--Ah! comme sa mre avait raison! pensait-elle, je l'aime plus
que jamais...--Elle se reconnaissait vaincue et entrane; elle sentait
qu'un jour de plus et elle serait perdue.--Il faut que je parte, se
dit-elle en se levant brusquement, non pas demain... Ce soir!... Mais o
aller, o tromper un refuge assur contre lui, contre moi-mme?
Misrable situation que la mienne! Rien ne me protge contre les
tentations et les dfaillances: ni l'isolement, ni la fuite mme... Une
femme spare de son mari!... _Le gibier du diable_, comme disait cet
huissier...--Et tout  coup sa pense se reporta vers la proposition que
lui avait faite Cornefer.--Assurment, il y avait pour elle, l-bas,
dans cette verrerie du Four-aux-Moines, un asile devant lequel l'amour
le plus passionn s'arrterait et reculerait... Cette seule ide la
faisait frissonner d'horreur et de dgot.

--Et pourquoi pas l? reprit-elle avec dsespoir, je veux tre gurie,
et je recule devant les remdes violents... Je suis lche. Qu'importe
l'endroit, pourvu que Grard ne puisse m'y rejoindre!

Elle sonna la domestique et lui donna l'ordre de se rendre  l'auberge
indique par l'huissier, de demander Cornefer et de le ramener. Tandis
que la servante s'acquittait de ce message, elle monta dans sa chambre,
fit rapidement ses prparatifs de dpart, crivit une courte lettre pour
informer M. Obligitte de sa rsolution et redescendit au salon o
l'huissier l'attendait dj.

--J'ai rflchi  notre entretien de tantt, monsieur, lui dit-elle
d'une voix brve... Vous avez raison et je suis prte  vous suivre...
Il y a,  l'extrmit du jardin, un sentier qui longe les prs, allez
m'y attendre. Dans un quart, d'heure nous partirons pour le
Four-aux-Moines.

--Eh quoi? s'cria Cornefer bahi du brusque succs de sa mission, ce
soir?...  pied?... Mais il y a trois lieues d'ici  la verrerie.

--Je suis bonne marcheuse, rpliqua Vronique, j'irai au Four-aux-Moines
ce soir--ou jamais... Puis-je compter sur vous?

L'huissier s'inclina et disparut pour rgler en toute hte son compte 
l'auberge.--Un quart d'heure aprs,  la nuit tombante, Vronique et lui
prenaient la route forestire qui mne  La Chalade.




VI


Vronique et son compagnon suivaient silencieusement le chemin qui monte
vers les bois. La jeune femme marchait avec une hte fivreuse; elle
aurait voulu mettre entre elle et Saint-Gengoult des milliers de
lieues... Elle ne ralentit le pas qu'en atteignant la lisire de la
fort.--La route s'y enfonait brusquement comme sous des votes d'une
voie souterraine. Les cimes touffues des grands arbres interceptaient la
vue du ciel et l'obscurit tait profonde.--Voil l'image de l'avenir
qui m'attend, pensa Vronique en s'arrtant pour reprendre son souffle
et pour accoutumer ses yeux aux tnbres.--Instinctivement elle se
retourna vers l'entre du bois, et vit blanchir, dans le cintre form
par les branches, le ciel scintillant et lointain. Cette baie lumineuse
s'ouvrait sur sa vie passe. Malgr des preuves pnibles, ce pass
avait eu quelques heures sereines. Maintenant toutes les lumires
taient teintes, et l'avenir plongeait dans des tnbres pleines
d'effroi. A mesure que le bois s'paississait, Vronique sentait dans
son coeur des mouvements d'irritation et de rvolte.--Qu'avait-elle fait
 la vie pour en tre ainsi maltraite? Qu'tait-ce que ce devoir auquel
elle sacrifiait son amour?... O tait crite cette loi tyrannique?...
Ce n'tait pas dans le ciel o les oiseaux s'envolaient au gr de leur
caprice, ni sur la terre o les fleurs clbraient par milliers la fte
de leurs libres amours... Quoi, ces plantes qu'effleurait sa robe
s'panouissaient librement; ce ruisseau qu'elle ctoyait panchait son
eau sans contrainte; elle seule ne pouvait suivre la pente de son
coeur!...

Alors, avec un emportement dsespr, elle gravissait la monte obscure,
au risque de se blesser aux souches d'arbre ou de dvaler au fond du
ravin. L'huissier Cornefer s'essoufflait et s'tonnait de l'intrpidit
de cette petite femme d'apparence si frle. Il pongeait son front et
tait prs de demander grce. L'air tait encore brlant des chaleurs de
la journe, pas un souffle n'agitait les feuilles; parfois seulement un
geai, rveill en sursaut, s'enfuyait en poussant une plainte aigu, et
ce bruit inattendu surexcitant les nerfs de Vronique aiguillonnait sa
douleur et prcipitait sa marche. Le chemin se rtrcissait  mesure que
le versant devenait plus abrupt; bientt ce ne fut plus qu'un sentier de
chvres, coupant en zigzag le flanc sablonneux de la colline. En mme
temps le bois s'tait clairci, et on voyait le ciel  travers le maigre
feuillage des pins et des bouleaux. Le ravin redressait presque  pic
ses talus gristres, revtus de bruyre. Au-dessous, la gorge tendait
sa noire profondeur, du fond de laquelle montait comme une flte
plaintive la faible voix du ruisseau. Vronique, tantt s'appuyant au
tronc ple d'un bouleau, tantt s'accrochant aux touffes de gent,
continuait  gravir les degrs escarps, taills dans le sable par les
mulets des brioleurs. Tout  coup son pied glissa et elle n'eut que le
temps de se cramponner  un arbuste. Elle abaissa ses regards et vit
au-dessous d'elle l'ombre bante; sa tte tournait, le ravin
l'attirait.--Mourons ici, pensa-t-elle, puisque je ne puis vivre avec
lui!.. Et elle ferma les yeux...

--Eh bien! s'cria l'huissier en lui saisissant vigoureusement le bras,
qu'avez-vous donc, ma petite dame? Prenez garde! il ne s'agit pas de
perdre pied ici!... Et la soutenant de l'paule, il l'amena haletante au
sommet du plateau o bifurquaient en toile cinq routes forestires aux
ornires profondes.--Au centre, une vieille croix se dressait sur des
assises de grs.--Nous voici  la _Pierre croise_ dit Cornefer,
reposons-nous-y un brin pour souffler...

Vronique s'assit sur les degrs et promena ses regards inquiets sur la
vaste tendue boise. Une clart rouge, pareille  l'ouverture d'une
fournaise, illuminait le fond d'une des routes forestires; peu  peu la
clart se dgagea des arbres, et la jeune femme reconnut le disque
chancr de la lune qui se levait. L'astre monta lentement au-dessus des
futaies et baigna les chemins d'une lumire paisible. Ils se remirent en
marche et gagnrent bientt un second carrefour au centre duquel se
dressait un poteau indicateur avec cette inscription, visible au clair
de lune: _Verrerie du Four-aux-Moines_.

Vronique frissonna.--Je ne sais dans quelle humeur nous allons trouver
M. du Tremble, dit l'huissier; on a saisi ce matin le matriel et les
meubles de la verrerie, et de plus il a son rhumatisme... Mais j'espre
que la joie de vous revoir adoucira un peu son irritation...

Ils marchrent encore quelque temps en silence, puis, comme ils
atteignaient la lisire du bois, Vronique vit soudain se dresser les
btiments en ruine du Four-aux-Moines.

--Nous voici arrivs, reprit Cornefer, et ils entrrent dans la cour,
dont le portail cintr tait ouvert  tous venants.

Le Four-aux-Moines avait l'aspect des habitations que l'activit humaine
a dlaisses. Le sol de la cour tait couvert d'orties et de grands
chardons,  travers lesquels un petit sentier avait t fray. Le chaume
des toits pendait le long des murs crevasss, et sur les hangars
effondrs les ronces avaient entrelac leurs branches.--Attendez-moi un
moment ici, murmura Cornefer, je vais le prvenir de votre arrive...

Il la laissa sur le seuil dsol de cette lugubre demeure. Son coeur
battait violemment dans sa poitrine, et elle faisait de vains efforts
pour surmonter la rpugnance que lui causait la seule ide de se
retrouver face  face avec le verrier. Elle essayait de se tromper
elle-mme et d'entraner son esprit vers d'hroques penses de
sacrifice. Dans le singulier tat d'me o elle se trouvait, c'tait
dans son amour mme pour Grard qu'elle puisait la force de vaincre ses
dgots.--Je l'aime, se disait-elle, cet amour sans lendemain sera la
fte ternelle de mon coeur, et si j'ai en moi les joies du paradis, que
m'importent les vulgaires ennuis au milieu desquels s'usera ma
vie!--Elle tait arrive  ce degr d'exaltation o les dvouements
absolus semblent naturels et faciles. La passion a de ces lans qui
rompent les attaches matrielles de l'esprit et l'emportent vers les
hautes cimes de l'ide pure; mais l'idale vole est courte, la
pesanteur humaine reprend ses droits, l'esprit retombe et se rveille de
son rve aux frmissements de la chane qui le tire vers la terre...

--Venez, lui dit l'huissier en reparaissant sur le seuil; il est couch
et il souffre le martyre, mais il veut vous voir tout de suite.--Elle se
laissa guider dans l'obscurit vers la chambre dlabre qu'clairait un
lumignon fumeux, et o M. du Tremble gisait sur son lit. Il tait en
proie  un accs de rhumatisme goutteux, et comme il ne savait pas
supporter la douleur, il geignait comme un enfant et jurait
affreusement.

A peine leurs regards se furent-ils rencontrs que Vronique, effraye
par cette figure amaigrie et crispe, se recula instinctivement.

--Oui, murmura le verrier d'une voix plaintive, c'est moi... Voil o
j'en suis!... Est-ce ainsi que nous devions nous revoir?... Ah! que je
souffre!... Ayez piti de moi, Vronique, ne me laissez pas mourir ici
comme un chien enrag...

Elle se sentit remue par un mouvement de compassion, et se tournant
vers Cornefer, qui s'apprtait  partir, elle le pria de passer  La
Chalade et d'envoyer un mdecin au Four-aux-Moines, ds que le jour
serait lev. Il le lui promit et se retira. Bernard et sa femme
restrent seuls, face  face, dans la misrable petite chambre o
couchait le verrier. La jeune femme, se sentant brise, s'tait assise
sur une chaise boiteuse; du Tremble la surveillait d'un air curieux et
inquiet. Un moment leurs regards se rencontrrent, et elle baissa la
tte.

--Je vous fais horreur, dit-il d'une voix gmissante, et vous regrettez
d'tre venue!...

Elle remuait les lvres pour parler, mais il ne lui en laissa pas le
temps:

--Non, non, ajouta-t-il avec un geste nerveux, ne me rpondez pas
encore; coutez-moi un moment... Je sens que je vous fais horreur; je
suis un misrable, et vous avez raison de m'en vouloir.

--Je ne vous en veux pas, rpondit Vronique, envisageant avec terreur
ce commencement d'explication.

--Si fait! poursuivit-il en s'animant, vous devez me garder rancune,
vous ne pouvez pas oublier mes torts... Je ne me suis pas conduit comme
un gentilhomme; je reconnais mes fautes... Mais, s'cria-t-il, il y a
une piti au monde, et on ne peut pourtant pas me laisser mourir seul
comme une bte fauve au fond d'un bois... Le devoir est une belle chose,
mais la charit vaut mieux encore... Il ne m'a manqu qu'un peu de
charit pour sortir de l'ornire... Si au lieu de me fuir comme un
lpreux, on avait eu la compassion de me tendre la main, qui sait ce que
j'aurais pu devenir... Oui,  Bronnenthal, j'tais tomb bien bas, mais
avec un mot de piti, vous auriez pu me relever, Vronique, et vous
n'avez pas voulu... Ah! la fivre me brle, dit-il en s'interrompant,
donnez-moi  boire!...

Elle lui prsenta un verre d'eau, et tandis qu'il buvait, elle songeait
 ce qu'il venait de dire... Ces lamentations la troublaient. Elle
s'tait dj parfois reproch toutes les choses qu'il venait d'insinuer,
et elle s'accusait d'tre responsable des malheurs et des fautes de
Bernard. Elle fut mue, et le laissa voir en essuyant une larme.

L'oeil inquisiteur de M. du Tremble avait dj saisi cette trace
d'motion; il dvora du regard cette larme furtive, et avec une emphase
exalte, il reprit:--Oui, je suis descendu bien bas, et pourtant je
pourrais encore remonter bien haut, si vous vouliez m'y aider;... mais
vous ne le voudrez pas, vous me laisserez avec ma honte, mon mal et ma
ruine... Vous aurez raison, je ne vaux plus la peine qu'on s'intresse 
moi!

Elle releva firement la tte, et le regardant en face, elle dit d'une
voix ferme:--Je resterai ici.

--Vous, vous?...--Les yeux du verrier s'allumrent. Sa voix pre
s'adoucit et prit des tons de clinerie et d'humilit:--Ce serait trop!
continua-t-il, ce serait plus de bonheur que je n'en mrite!... Non,
non, vous ne savez pas  quoi vous vous engagez; il faut plus que de la
patience et de la piti, il faut du dvouement pour partager cette
misre.

--J'en aurai, dit-elle nergiquement.

Il ferma les yeux, tendit sa tte sur le traversin, et un sourire
sceptique courut sur ses lvres.--Vous me dites toutes ces choses pour
me calmer, reprit-il; mais aprs quelques jours, vous serez  bout de
forces, et vous me laisserez.

--Je resterai, rpta-t-elle.

--Oseriez-vous le jurer?...

Elle le regarda avec une fiert ddaigneuse...

--Je n'ai pas de serment  vous faire, rpliqua-t-elle, tant que vous
aurez besoin de moi, je resterai prs de vous.

--Et aprs?...

--Aprs?... murmura-t-elle avec une expression navrante, et elle demeura
pensive.--Oui, songeait-elle, c'est ici que je veux river ma vie; si
l-bas j'ai t prs de succomber, c'est ici que je trouverai des forces
pour ne plus commettre la mme faute.

Et ce serment qu'elle avait refus au verrier, elle se le fit
solennellement  elle-mme...

En la voyant silencieuse, Bernard crut qu'elle hsitait et craignit
d'avoir t trop loin:--Merci! dit-il, et fermant de nouveau les yeux,
il annona qu'il voulait essayer de dormir. Vronique se leva doucement
et alla s'asseoir dans la pice voisine.

Quand elle contempla cette grande salle grise et froide, il lui sembla
qu'elle entrait dans une tombe.--Et pourtant, au dehors, tout tait
joyeux et vivant; le soleil venait de se lever au-dessus des bois; le
ruisseau bondissait lgrement sur les pierres. Dans les champs, les
alouettes s'envolaient en gazouillant. Vronique, enfonce dans le vieux
fauteuil du verrier, songeait au rveil de Grard et aux motions qui
l'attendaient. Elle se peignait son agitation et son dsespoir lorsqu'il
dcouvrirait la vrit. Puis son corps cdant  la fatigue, elle
s'assoupit et se mit  rver.--Elle se vit transporte sur le seuil de
la maison Obligitte; prs des tilleuls de la place Verte piaffaient deux
chevaux harnachs pour un long voyage, et Grard les tenait par la
bride. Il lui tendait la main, et sans parler, tous deux montaient en
selle... Les chevaux caracolaient, puis tout  coup celui de Vronique
l'emportait au galop dans la campagne, et elle apercevait, bien loin sur
une hauteur, Grard qui lui faisait des signes dsesprs...

A travers son sommeil, elle distingua un bruit de pas et rouvrit les
yeux  demi.

--C'est le mdecin, dit une voix rude.--Et elle s'veilla tout  fait.




VII


Quinze jours aprs l'arrive de Vronique, le Four-aux-Moines avait dj
chang d'aspect. La maison fut nettoye, blanchie et garnie du mobilier
indispensable; la chambre de Bernard eut des rideaux et un bon fauteuil,
et, du fond de son lit refait  neuf, le verrier put voir chaque matin
une claire flambe luire dans la cuisine, tandis que sa femme, active et
silencieuse, vaquait au mnage et prparait le djeuner.--Vronique
avait choisi pour sa chambre une petite cellule situe au-dessus de la
salle basse. Elle en avait fait son lieu de refuge, et, le soir, ds que
le verrier dormait, elle s'y enfermait pour se recueillir et travailler.
La fentre  treillis de plomb donnait sur les bois. Elle s'y penchait
un moment et laissait sa pense aller  la drive, tandis que le vent
murmurait dans les grandes feuilles. Cette chanson du vent dans les
arbres ne disait rien de joyeux ni de consolant. C'tait tantt la
complainte des souvenirs  jamais ensevelis, et tantt la dure voix de
la ralit parlant d'une lutte sans fin et d'un morne avenir. Mais
Vronique sentait bien vite tout ce que cette mlancolie avait
d'affaiblissant; elle fermait brusquement la fentre, allumait sa lampe
et brodait parfois jusqu' minuit, tandis que la voix du ruisseau,
grossie par le contraste du silence environnant, montait jusqu' elle,
bruyante et grondeuse... Vers minuit, la lampe jetait une lueur plus
faible, les yeux rougis de Vronique taient pleins de picotements, et
elle se couchait en rvant  Grard.

Ds les premiers jours de son installation au Four-aux-Moines, elle
avait crit  son oncle pour lui apprendre sa rsolution bien arrte et
le prier de lui faire parvenir les arrrages de son modique revenu. La
rponse ne se fit pas trop attendre. Elle arriva un matin que la jeune
femme assistait au djeuner de M. du Tremble. La lettre tait crite par
madame Obligitte, dans ce style acide et blessant qui est propre aux
dvotes en colre. Vronique la parcourut rapidement, sentit les larmes
lui monter aux yeux et la posa sur la table.

--Peut-on voir? demanda le verrier, qui avait dj la lettre entre les
doigts.--Elle fit un lger signe, et du Tremble commena  lire haut, en
s'interrompant de temps  autre, comme pour peser la valeur de chaque
mot.

Madame Obligitte dbutait en se plaignant du procd de sa nice, qui
avait choisi pour un semblable esclandre le moment o la maison tait
confie  sa garde. Assurment Vronique avait le droit de se runir 
son mari qu'elle n'aurait jamais d quitter; seulement madame
Obligitte dplorait que sa parente et fait preuve de si peu de
dlicatesse en pareille occasion. Enfin il fallait s'attendre  ne
trouver partout que de l'ingratitude, et sur cette terre rien n'tait
plus commun que l'gosme. M. Obligitte ferait parvenir au
Four-aux-Moines le prorata de la somme de mille cinq cents francs,
formant le revenu de la dot... Madame Obligitte terminait en faisant des
voeux pour que cette aventure russt mieux que les prcdentes et pour
que Vronique s'effort de rester dans son mnage, car, aprs ce qui
s'tait pass, elle ne devait plus compter sur la maison de son oncle,
au cas d'un nouveau scandale.

Le verrier relut deux fois cette dernire phrase, et une lueur de
satisfaction passa dans ses yeux. Son regard triomphant avait l'air de
dire  Vronique:--Vous voyez comme vos parents vous traitent, et vous
voil maintenant  ma discrtion.

--Une aimable femme, votre tante! fit-il avec un rire ironique, elle a
une faon tout originale de plaider ma cause... Suivrez-vous ses
conseils?

--Mes intentions n'ont point chang, rpondit la jeune femme, je
demeurerai ici tant que j'y serai utile.

--Et o iriez-vous, je vous prie, puisque votre oncle vous refuse un
asile?

Elle le regarda en face d'un air qui indiquait la ferme rsolution d'en
rester l, puis dtourna la tte.

Il frona les sourcils, se mordit les lvres, puis d'un ton plus acerbe:

--Pardon, dit-il, je suis un sot, j'oublie toujours que vos affaires ne
me regardent point.

Il lui tourna le dos et se rejeta dans son fauteuil avec le geste dpit
d'un enfant  qui on refuse un joujou.

Pendant toute sa maladie, Bernard du Tremble s'tait montr charmant. On
et pu croire que la gnreuse dmarche de sa femme avait subitement
transform son caractre, et qu' la suite de cette crise heureuse, le
vieil homme avait disparu pour faire place  un du Tremble tout neuf,
plein de belles intentions. Il avait dpouill ses habitudes grossires
ou cyniques pour laisser reparatre le gentilhomme souple, insinuant et
disert que Vronique avait jadis connu  Bronnenthal. Sa parole avait
retrouv ses inflexions les plus caressantes, et quand il remerciait
Vronique, c'tait avec des larmes dans la voix. Parfois mme sa
reconnaissance prenait des formes si tendres et se manifestait par de si
vives dmonstrations, que la jeune femme embarrasse se drobait au plus
vite  cette effusion qui lui rpugnait. Il faisait de grands projets de
travail. A l'entendre, l'oisivet lui pesait et il avait hte de
remettre la verrerie en activit.--Patience! disait-il, j'tonnerai bien
du monde; il s'agit de tout autre chose que de souffler de misrables
fioles, je reprendrai mes expriences sur le verre mousseline et on
verra merveilles!--En attendant, il faisait ses quatre repas, buvait
gaiement un vin de Bordeaux que Vronique se procurait  grand'peine, et
le soir, mis en bonne humeur par une facile digestion, il ne tarissait
pas sur les qualits de sa vaillante femme, se dclarant prt  tout
pour lui prouver sa gratitude.

A partir du jour o il connut la lettre de madame Obligitte, ses
manires commencrent  s'altrer; une nuance d'aigreur se mla au miel
de ses paroles, et sous ses caresses flines la griffe se fit lgrement
sentir. La rsignation qu'il avait montre se mlangea d'accs
d'irritabilit nerveuse, et les paroles cruelles alternrent avec les
mots aimables. Il ne parlait plus si souvent de ses travaux, mais il
faisait frquemment dans les bois environnants de longues promenades
mystrieuses, d'o il revenait plus sombre et plus hargneux qu'au
dpart. Ses instincts mauvais reparaissaient comme ces essaims de
mouches malfaisantes qui se dispersent  la premire alerte et se
reforment plus nombreux au premier calme. Un soir que le souper avait
t maigre et que Vronique insistait pour que du Tremble se remt au
travail:--Vous avez parbleu raison, dit-il en frappant du poing sur la
table, il faut battre monnaie... Mon ide grandit, patience! tout ira
bien. En attendant, il s'agit de garnir votre garde-manger... Je m'en
charge!

Et comme elle semblait dsireuse de connatre la faon dont il s'y
prendrait:

--J'ai bon pied, bon oeil, reprit-il, et j'en remontrerais au plus fin
braconnier... Pouvez-vous vous me prter un louis ou deux pour acheter
des engins de chasse?... Je rponds que le gibier ne vous fera pas
faute!

La figure de Vronique prit une expression de dcouragement; elle lui
livra sa bourse, o il puisa sans vergogne, puis la lui remettant, il
lui saisit la main et la baisa longuement:--Merci, dit-il, vous tes
aussi bonne que belle, et vous tes admirablement belle, le savez-vous?

Il ne lui lchait plus la main. Vronique la retira brusquement et se
dirigea vers l'escalier de sa chambre.--Vous partez dj? s'cria le
verrier dconcert.--Elle rpondit qu'elle tait souffrante et disparut.

Quand elle fut seule, elle fit un geste de dgot et plongea dans l'eau
la main o les lvres de du Tremble s'taient poses. Ce baiser lui
semblait une profanation. Elle se coucha et s'endormit d'un sommeil
fivreux. Au bout d'une heure, un bruit trange la rveilla en sursaut.
C'tait comme le glissement d'un pas furtif montant avec prcaution
l'escalier de la cellule.--Elle fut prise d'un horrible battement de
coeur.--Les pas s'arrtrent sur le palier; elle entendit un ttonnement
de doigts contre la serrure et l'effort d'une main essayant d'ouvrir la
porte, heureusement verrouille  l'intrieur.

--Qui est l? dit-elle d'une voix stridente.

Personne ne rpondit. Les doigts cessrent d'agiter l'olive de la porte;
le glissement de pieds recommena plus timide et dcroissant peu  peu,
puis la maison retomba dans le silence..

Ds l'aube, Bernard du Tremble partit pour Saint-Gengoult afin d'y
acheter ses munitions de chasse. Ce voyage avait encore un autre but.
Bernard tait impatient de savoir ce qu'on pensait l-bas de Vronique.
Incapable de se sacrifier lui-mme, il ne croyait pas au dvouement des
autres, et attribuait la conduite de sa femme  un intrt dont il ne
dmlait pas bien les motifs. La fuite de Vronique, sa rsignation, les
termes blessants de la lettre de sa tante, tout cela lui semblait plein
d'obscures quivoques. Ds qu'il fut arriv  Saint-Gengoult, il se
rendit dans un caf, se mla aux propos des habitus et amena habilement
la conversation sur la famille Obligitte. Il fut bien vite au courant
des commrages. La rupture du mariage d'Adeline et le brusque dpart de
Vronique avaient mis en bullition les cerveaux des curieux, et dans
leurs bavardages le nom de la jeune femme, uni  celui de Grard La
Faucherie, frappa plus d'une fois les oreilles du verrier...

Grard, au lendemain mme de sa dernire entrevue avec celle qu'il
aimait, avait appris l'trange disparition de Vronique. Il avait
d'abord cru  un mensonge ou  quelque mot d'ordre; mais la nouvelle
s'tant srieusement confirme, il tait tomb dans un sombre
abattement. Il se perdait en conjectures, en projets insenss, et
toujours il venait se heurter contre l'inconnu et l'inexplicable.
Parfois, irrit de son inaction, il s'lanait dans la fort et se
fatiguait  de vaines recherches  travers les gorges les plus ignores.
Puis il revenait au logis les pieds meurtris, le coeur dsespr, ple,
fivreux, dans un tat  faire piti.--Ainsi se passrent deux semaines.
Madame La Faucherie, qui assistait chaque jour  ces poignants et
silencieux dsespoirs, n'avait pu encore se rsoudre  faire connatre 
Grard la courageuse action de Vronique, dont M. de Vendires lui avait
cont tous les dtails; mais quand elle vit que les jours se succdaient
sans diminuer l'agitation de son fils, elle se dcida  lui rvler ce
dnouement inattendu. Seulement l'gosme maternel triompha de sa
sincrit accoutume, et laissant ignorer  Grard sa visite 
Vronique, la pression morale qu'elle avait exerce et le sacrifice
qu'elle avait obtenu, elle rduisit la dmarche dsespre de la jeune
femme aux dimensions mesquines d'une vulgaire aventure de mnage.--Si
elle t'avait vraiment aim, dit-elle  Grard, aurait-elle quitt la
maison de sa tante pour aller vivre avec un mari tel que M. du Tremble?

Le jeune homme plit affreusement:--C'est une calomnie!
s'cria-t-il.--Sa mre, dcide  cautriser la plaie avec un fer rouge,
poursuivit impitoyablement:--Les gens qui m'ont appris cette aventure
ont vu madame Vronique au Four-aux-Moines...

Grard regarda fixement madame La Faucherie, et un douloureux soupon
lui traversa l'esprit:--Ma mre, demanda-t-il, quand madame Vronique a
quitt Saint-Gengoult, connaissiez-vous sa rsolution?

--Je la connaissais, rpondit-elle laconiquement.

--Et maintenant, poursuivit-il, pourriez-vous me jurer que vous n'avez
rien fait pour amener ce dpart?

Madame La Faucherie chercha d'abord  nier, mais presse de questions et
incapable de mentir longtemps, elle finit par tout avouer:--Ce que j'ai
fait, murmura-t-elle d'une voix trouble, je l'ai fait pour ton bien...
Je croyais sage de brusquer le dnouement d'une semblable folie.

--Ah! ma mre, dit Grard, puissiez-vous n'avoir pas caus plus de mal
avec votre sagesse que moi avec ma folie!...

Le lendemain, il partit en fort, et deux heures aprs, il rdait aux
environs du Four-aux-Moines. Il errait comme une me en peine autour de
la verrerie, quand il entendit les grelots d'un convoi de brioleurs, et
vit dboucher dans le chemin creux Cadet Brlant, perch  chevauchons
sur le premier mulet de la bande.

--Alliez-vous  la verrerie, monsieur Grard, lui cria le brioleur...
L'oiseau est dj dnich... J'en sors, et j'ai appris que ce satan
verrier est parti pour Saint-Gengoult ds le fin matin... Mais c'est
gal, je ne suis pas fch d'y tre pass, j'y ai vu du nouveau...

Et il conta  Grard qu'il avait t reu par Vronique.--Saviez-vous
qu'il tait mari? continua-t-il; o diable ce paen de du Tremble
a-t-il eu la chance de trouver un aussi joli brin de femme? Je vais
porter la nouvelle  mes amis les charbonniers? Venez-vous avec moi
jusqu'au Grand-Etang?

Mais Grard avait d'autres projets en tte; il avait prpar d'avance
une lettre informant Vronique de sa prsence aux environs du
Four-aux-Moines, et la suppliant de lui accorder un moment d'entretien.
Il descendit  La Chalade afin d'y trouver un gamin dispos  porter son
message, et laissa le convoi grimper lentement le sentier en zigzag qui
monte dans la direction de la Louvire.

La _vente_ du charbonnier Jol Dutertre tait tablie dans la coupe de
la Louvire, non loin du Grand-Etang. Les huit fourneaux  charbon
s'levaient  la file sur le versant rcemment exploit, d'o l'on
apercevait,  travers les baliveaux, l'tang au fond de la gorge, avec
sa ceinture de prs et d'oseraies. La fabrication du charbon touchait 
sa fin; un seul fourneau fumait encore; la place des autres n'tait plus
marque que par des amas de _frasil_ noirtre; la hutte tait  demi
effondre, et sur le bord de la route, les mulets, chargs du modeste
mobilier de la famille, secouaient mlancoliquement leurs grelots,
tandis que la fille et la femme du charbonnier prparaient la soupe de
midi  un feu de broussailles, et que les apprentis nouaient les
derniers sacs de charbon, Jol Dutertre tait assis prs du fourneau
encore allum.--Le mtier de charbonnier exige une attention soutenue et
de longues veilles inquites; aussi  cette besogne les caractres les
plus gais tournent facilement  la mlancolie, les tempraments les plus
flegmatiques deviennent nerveux et irritables. Le charbonnier est
presque toujours grave, mditatif et taciturne.

Tel tait Jol, et cette sombre disposition semblait encore aggrave ce
jour-l... Le vieux Jol regardait alternativement d'un air morose sa
femme, occupe  tremper la soupe, et sa fille Brunille, belle et
sauvage crature, hle par la vie au grand air, et  demi dcoiffe par
le vent. Le charbonnier Dutertre tait un homme dur, pre au travail et
pre au gain. Toute sa vie, il avait pein pour amasser quelques sous,
et cet argent si difficilement gagn avait t prt  Bernard du
Tremble, dont la langue dore avait embobelin Jol. Le verrier avait
promis des merveilles, mais depuis six mois ses belles promesses
n'avaient encore donn que de la fume. Du fond de sa solitude, le
charbonnier apprenait de temps  autre que la verrerie chmait, et la
veille il avait charg Brlant de passer au Four-aux-Moines pour savoir
au vrai ce qu'il en tait. Aussi, quand il entendit les _sonnailles_ des
mulets, Jol se leva brusquement, et accourut vers le brioleur.

--Bonjour  la compagnie! cria le bonhomme en sautant  terre, voil une
bonne odeur de soupe qui donnerait la fringale  un malade; je l'ai
flaire d'une demi-lieue.

--Quelles nouvelles? demanda laconiquement Jol.

--Des nouvelles! fit Brlant en se grattant la tte, j'en apporte plein
mon sac; seulement, dame, j'aurais autant aim ne vous les dire qu'aprs
la soupe, car les mauvaises nouvelles coupent l'apptit.

En entendant ces mots la fille du charbonnier, Brunille, releva la tte,
et ses grands yeux noirs scrutrent avidement la physionomie du
brioleur.--Va toujours! dit Jol.

--Eh bien, continua le brioleur, sachez d'abord que M. du Tremble nous a
tous berns comme des enfants... Il y a un mois qu'on n'a souffl un
gobelet d'un sou au Four-aux-Moines.

--Je le savais, murmura le charbonnier, mais il nous a promis de se
remettre  travailler.

Brlant fit entendre son sifflement familier.--Lui? il ne sait faire
travailler que ses mchoires!... C'est un galant qui aime deux choses:
bonne chre et besogne faite... Savez-vous qu'il y a quinze jours un
huissier a saisi le matriel de l'usine?

Le charbonnier frappa du pied avec colre:--Une saisie? s'cria-t-il, il
avait donc emprunt ailleurs?... Il n'a pas eu honte de livrer notre
seul gage! Et moi qui l'ai nourri et hberg pendant des semaines, c'est
moi qu'il choisit pour sa dupe, c'est  mes enfants qu'il prend le
dernier croton de leur pain!... Misrable!

--Calmez-vous, Jol! reprit Brlant, tout n'est peut tre pas encore
perdu, ce renard de verrier a plus d'un tour dans son sac.--Il parat
qu'il est mari, et que sa femme a de quoi dsintresser les
cranciers...

--Mari! murmura Jol tonn, est-ce sr?

Brunille s'tait leve toute frmissante.--Mari! rpta-t-elle, c'est
une menterie!

--Ah! par exemple, dit le brioleur, bless de ce dmenti, je viens de
voir sa femme au Four-aux-Moines, et je lui ai parl...

Il y eut un moment de profond silence, puis tout  coup Brunille clata
en sanglots et se laissa tomber contre un tronc d'arbre.--Ah! le
brigand!... il m'a trompe! s'cria-t-elle en croisant ses mains sur sa
figure bouleverse.

Jol la regarda d'un air souponneux, changea de contenance et marcha
droit vers elle.--Eh bien, grommela-t-il, pourquoi pleures-tu, toi?

Et comme le dsespoir de la jeune fille clatait plus fort, il la saisit
par le bras et l'entrana  l'cart.

Il la questionnait  voix basse; on ne pouvait saisir de leur entretien
que le bruit des sanglots qu'entrecoupaient les rponses de
Brunille;--seulement on devinait aux regards tincelants et aux traits
contracts du charbonnier, qu'il entendait de douloureuses confidences.
Tout  coup il repoussa violemment sa fille.--Ah! misre, s'cria-t-il,
il nous a tout pris et ne nous laisse que la honte...

Il s'lana vers la hutte et reparut son fusil  la main. La mre
s'tait leve ainsi que Brlant et ils coururent vers lui.--Que personne
ne bouge! cria Jol d'une voix menaante, laissez-moi!

--Eh! Jol, pour Dieu, qu'avez-vous? demanda Brlant effray, et o
voulez-vous aller  cette heure?

--Au Four-aux-Moines! rpondit le charbonnier en armant son fusil.

Brunille poussa un cri dchirant, et tout  coup, se redressant
brusquement, elle s'enfuit chevele  travers bois.




VIII


M. du Tremble revint de Saint-Gengoult dans l'aprs-midi, les poches
pleines de nouvelles, les lvres pleines de sarcasmes, heureux d'avoir
trouv un moyen de rabaisser la fiert de sa femme; agit en mme temps
par de sourdes colres et une jalouse rancune. Ds qu'il eut franchi la
grand'porte de la verrerie, il s'avana sur la pointe des pieds jusqu'
la fentre de la salle basse, et avec toute sorte de cauteleuses
prcautions, il se mit  pier Vronique  travers les vitres. La jeune
femme tait assise prs de la table, le dos tourn  la fentre, mais
elle ne brodait pas. Elle tenait dans ses mains la lettre de Grard et
la relisait. A la fin, elle la posa sur la table et parut s'abandonner 
de pnibles rflexions, la tte penche en avant et le front dans les
mains. M. du Tremble quitta son poste d'observation et entra
brusquement. Elle tressaillit, fit un mouvement pour cacher la lettre
dplie, puis, honteuse elle-mme de cette dissimulation, elle rougit et
resta immobile.

--Je vous drange? dit le verrier en lui lanant un regard aigu.--En
mme temps, ses lvres frmissantes essayaient un sourire railleur, et
ses yeux ne quittaient pas la lettre sur laquelle la main de la jeune
femme tait pose.

--Pas le moins du monde, rpondit-elle d'une voix lgrement mue...
Elle plia la lettre et la glissa dans sa ceinture, puis elle ajouta:--je
vous attendais et votre dner est prt.

Il rpta de nouveau son diabolique sourire et s'assit dans son
fauteuil. Les jambes tendues, se frottant les mains, il la regardait
aller et venir avec une activit nerveuse. Il observait ses yeux pleins
de larmes, et il prouvait une maligne jouissance  redoubler l'embarras
de Vronique par cette persistante contemplation. Quand le dner fut
servi, il remarqua l'absence d'un second couvert, et lui demanda
pourquoi elle ne se mettait point  table. Elle rpondit qu'elle n'avait
pas faim, et dpliant sa broderie, elle se mit  travailler.

--Ouais! reprit-il ironiquement, auriez-vous reu de mauvaises
nouvelles?

Elle fit un geste ngatif.--On le croirait  voir votre mine dfaite,
continua-t-il en la regardant fixement; vos lvres sont ples et vos
yeux gonfls comme si vous aviez pleur. Vous vous ennuyez crnement au
Four-aux-Moines... Hein?... Oh! n'en rougissez pas. La chose n'a rien
d'tonnant et le logis n'est pas d'une gaiet folle. La compagnie d'un
pauvre hre comme moi ne peut se comparer  celle des amis que vous
receviez chez votre oncle?

--Que voulez-vous dire? balbutia Vronique en relevant la tte
courageusement, ds qu'il eut risqu cette allusion qu'il accentuait
encore de son ricanement sarcastique.

--Rien, rpliqua-t-il, sinon que le Four-aux-Moines n'est pas un paradis
et que, moi, je ne suis pas un ange.

Il lana un dernier clat de rire et commena de manger. Il vidait son
verre  petites gorges, et ses yeux ne quittaient pas le profil ple de
sa femme, penche sur sa broderie. Celle-ci, sans le voir, devinait la
persistance de ce regard cynique qui se promenait sur toute sa personne,
comme une chenille sur un beau fruit. Une angoisse douloureuse la
possdait tout entire; ses doigts tremblaient; elle suspendit son
travail, et, redoutant de laisser souponner son trouble, elle voulut
rompre ce silence qui l'effrayait. Elle chercha une diversion, parla de
la visite de Brlant, des exigences des cranciers, avoua que sa bourse
serait bientt vide, et demanda  Bernard s'il ne songeait pas
srieusement  remettre la verrerie en activit.

M. du Tremble l'interrompit par un sifflement ironique:--Ah! ah! la
verrerie!... Jolie ressource, ma foi! Croyez-vous bonnement que je n'aie
qu' dire  la porte de mes fourneaux: Ssame, ouvre-toi! pour y
trouver des trsors? Avant de raliser ma dcouverte, il faudrait manger
beaucoup d'argent, et o en prendrais-je?

--Eh bien, rpondit-elle, renoncez momentanment  votre ide, et
entreprenez quelque chose de plus facile. L'essentiel est de sortir de
l'impasse o vous tes.

A ces derniers mots, il clata:--Sortir de l'impasse! s'cria-t-il en
frappant du poing sur la table, travailler!... Eh! en suis-je
capable?... La solitude et la misre m'ont paralys, je n'ai plus de
coeur au ventre.--Il avala un plein verre de vin, et d'un ton plus
anim:--Et cependant je dois sortir de l'impasse, comme vous dites
agrablement, je le dois... Et je m'en tirerais peut-tre si vous
vouliez m'y aider.

Elle se tourna vers lui, et l'interrogeant  son tour avec ses grands
yeux expressifs:--Que faudrait-il faire? demanda-t-elle.

Le verrier s'tait lev.--Il faudrait, dit-il avec vhmence, tre comme
autrefois la chair de ma chair, ma compagne de tous les instants.

Elle frissonna involontairement, mais feignant de ne pas comprendre,
elle reprit:--Depuis que je demeure ici, ne me suis-je pas dvoue,
corps et me,  vos intrts?

Il sourit amrement.--Vous m'avez donn  manger, rpondit-il, et vous
avez pay mes dettes... C'est de la charit cela; mais c'est de l'amour
qu'il m'aurait fallu, et vous n'en avez jamais eu pour moi... Vous avez
sans cesse lev entre nous une muraille de ddain... Si vous voulez que
je travaille, soyez vraiment ma femme.

A mesure qu'il parlait, les paroles le grisaient et l'exaltaient
davantage. Ses yeux, ordinairement voils, taient devenus
phosphorescents; ses lvres taient humides; sa voix, tantt vibrante,
tantt assourdie, avait des intonations singulires. Vronique le vit
s'approcher d'elle et elle se leva toute frmissante.

--Non, murmura-t-elle, ce que vous demandez est impossible.

--Et pourquoi? s'exclama-t-il.

--N'insistez pas! rpondit-elle en se reculant vivement.

Dans le mouvement qu'elle fit, la lettre de Grard, mal assujettie entre
les plis de son corsage, tomba  terre. Quand la jeune femme s'en
aperut, le verrier avait dj mis le pied sur le billet, et se baissant
pour le ramasser:--Qu'est-ce que ce papier? murmura-t-il avec une
intonation mchante.--Il dplia la lettre sans faon et ses yeux
tombrent sur la signature.--Grard La Faucherie! reprit-il en ricanant,
ha! ha! je m'en doutais... Voil le pourquoi, et je n'tais qu'un
sot!... Vous avez donn votre coeur  ce marjolet que j'ai vu ici... Un
galant aux mains blanches et aux roucoulements de pigeon ramier!

--Monsieur! protesta Vronique indigne.

--Oh! vous avez beau vous en dfendre, je sais tout... Vous aimez ce La
Faucherie.

--Eh bien, oui, je l'aime! rpliqua-t-elle firement.... Il le sait et
il sait aussi que je ne lui appartiendrai jamais.

--J'entends bien, interrompit Bernard avec amertume, vous tes trop
orgueilleuse pour devenir sa matresse, et comme je suis un obstacle,
vous comptez que je mourrai un jour ou l'autre... Mais j'ai le coffre
solide! s'cria-t-il en se frappant la poitrine.

Elle le regarda avec mpris et rpondit:--Si j'avais pens  ce que vous
dites, est-ce que je serais venue ici?... Avez-vous dj oubli dans
quel tat je vous ai trouv?

--Non, certes! balbutia le verrier troubl... Je voulais dire que je
puis vivre encore longtemps, et que nous sommes dans un pays o le
divorce n'est pas permis.... Qu'esprez-vous donc?

--Rien... Je fais mon devoir; ne me le rendez pas trop pnible!

Elle tait superbe de fiert ddaigneuse. Ses grands yeux d'meraude
regardaient du Tremble de haut et d'un air de menace. Le verrier tait
de ces gens qui s'enhardissent devant les faibles et rampent devant les
forts. Il s'attendait  de l'embarras ou  des pleurs, et il se sentait
rapetiss en face de cette nature nergique qu'il s'tait vant de
terrasser. En mme temps que l'nergie de sa femme lui imposait,
l'expression passionne des yeux de Vronique exerait sur lui une
magntique influence. Il murmura quelques phrases incohrentes, grogna
sourdement, et alla se rasseoir en face de son verre, qu'il se hta de
remplir et de vider rageusement.

--Je le sais, reprit-il d'une voix subitement cline, vous tes une
hrone de roman, vous!... Dieu me garde d'oublier les services que vous
m'avez rendus... Je vous en prie, calmez-vous, bien que vous soyez
diablement belle quand vous vous fchez... Que voulez-vous? je suis un
rustre, moi, mais je vous aime, et la peur de vous voir partir me donne
parfois une irritation qui me trouble la tte.

Elle secoua les paules et dit d'une voix rsigne et ferme:--Je vous ai
promis de vivre prs de vous... J'y resterai tant que j'y serai
respecte.

--Parlons raisonnablement, Vronique, rpliqua Bernard en se levant et
en revenant vers elle; ne comprenez-vous pas qu'une pareille association
est inacceptable aux conditions que vous y mettez?... Vous tes belle,
vous tes jeune; moi, je suis un homme, et il y a des moments o je ne
rponds plus de moi-mme. Vous avez certainement fait un sacrifice en
venant ici, achevez-le et redevenez ce que vous tiez jadis... Oui,
poursuivit-il en s'chauffant, si vous voulez que vos promesses ne
soient pas une moquerie, mettez votre main dans la mienne et soyez
vraiment ma femme.

Il voulut lui prendre la main.--Non, dit-elle en se rejetant en arrire,
non, je ne puis pas!

--Ah! s'cria-t-il avec un clat de rire amer, je l'oubliais, vous en
aimez un autre!--Il se mit  arpenter la salle et  se rpandre en
sarcasmes.--Un autre! murmura-t-il entre ses dents, un beau fils aux
jolies manires... Aussi pourquoi me suis-je avis de donner mon nom 
la fille d'un _sacr-mtin_? Au lieu d'pouser une bourgeoise, j'aurais
d prendre une fille des rues qui n'aurait pas fait la prude et m'aurait
aim  ma faon!--Il revint  elle, les yeux allums et le cerveau dj
entrepris par l'alcool et la colre.--Vous ne pouvez pas?... C'est
bientt dit, mais moi je prtends tre aim. Vous tes ma femme et j'ai
la loi pour moi... Vous m'appartiendrez de gr ou de force!

--Vous ne ferez pas cela, s'exclama Vronique en essayant encore de
l'arrter du regard; vous... un gentilhomme!

Il recommena son ricanement familier.--Je suis un verrier, et vous
savez ce que l'on dit de nous!--Il se plaa entre Vronique et la
porte.--Nous sommes seuls, reprit-il en s'avanant vers elle, tu es ma
femme, et je te veux!...

Vronique voulut se sauver dans la cour, mais il lui barra le passage et
lui saisit les deux mains. Elle sentait dj le souffle de Bernard
effleurer son visage.--Laissez-moi! cria-t-elle avec un accent
dchirant.

Au mme instant on entendit un bruit de pas dans la cour.--Le verrier,
surpris, lcha subitement sa femme.--Vous vous trompiez, dit Vronique
haletante, la verrerie n'est pas dserte et je vais dnoncer aux
passants votre odieuse violence.

Elle courut  la porte avant qu'il et pu faire un mouvement, l'ouvrit
toute grande, et tout d'un coup recula en poussant une exclamation
douloureuse. Grard La Faucherie tait debout sur le seuil.




IX


Le jeune homme s'tait avanc, considrant alternativement Vronique,
appuye, contre la table, et Bernard du Tremble adoss  la chemine. A
l'aspect de ce visiteur inattendu, le verrier avait pli, sa rage
s'tait accrue; il restait dans son coin, immobile, les poings ferms,
les lvres blanches. Il avait rsolu de tenir tte  ce protecteur qui
tombait des nues, mais les paroles s'arrtaient dans son gosier
dessch. Enfin il fit un effort, et, d'une voix sarcastique et
tranchante:--Que signifie cette algarade, commena-t-il, et  quel
hasard dois-je l'honneur de vous revoir, monsieur?

Mais Vronique s'tait dj lance vers Grard, et du geste lui
imposant silence:--Ne rpondez pas! s'cria-t-elle, c'est  moi de
parler.--Elle se retourna vers le verrier:--Monsieur, reprit-elle, vos
injures de tout  l'heure m'ont dlie de ma promesse, je reprends ma
libert et je pars... Mais avant, de m'loigner, je tiens  vous dire
que vos intrts n'auront pas en souffrir. Une fois en sret, je
prendrai des mesures pour dsintresser vos cranciers et vous mettre 
l'abri du besoin... Adieu!

--Alors, s'exclama Bernard exaspr, vous croyez avoir trouv un moyen
de vous dbarrasser de moi en me jetant de l'argent comme  un
mendiant... Pour qui me prenez-vous donc?... Ce ne sont pas des aumnes
que je veux, entendez-vous!

Et comme Grard s'avanait  son tour et voulait se placer entre lui et
Vronique:--Et vous, monsieur, lui demanda-t-il d'un ton menaant,
m'expliquerez-vous  la fin de quel droit vous vous mlez de mes
affaires?

--Je vais vous le dire, riposta le jeune homme en le regardant en face,
le moment est arriv o nous ne devons plus nous payer de mots; si j'ai
bien compris ce qui vient de se passer, vous avez voulu lchement abuser
de votre force pour insulter une femme; le hasard permet que je puisse
protger madame contre vous, et je l'accompagnerai o il lui plaira
d'aller, sans me soucier de vos menaces et de vos violences.

--Ouais! fit Bernard d'un ton ironique, et selon vous, ces raisons-l
suffisent pour que vous emmeniez ma femme!... Ah a, et le Code civil,
qu'en faites-vous, s'il vous plat?

--La loi elle-mme, repartit Grard, est contre vous, puisqu'elle a
prononc votre sparation; mais il y a une loi qui est au-dessus des
conventions et des formules, c'est la loi de la conscience, et elle me
donne raison.

--Eh! que m'importe votre conscience? interrompit le verrier, je m'en
soucie comme d'une prunelle!... et la socit est de mon avis... Aux
yeux du monde, le Code a gard un certain prestige, et le Code dfend 
celle qui a t ma femme d'avoir un autre protecteur que moi.

Grard voulut se rcrier, mais Bernard lui coupa la parole.--Mordieu!
poursuivit-il, prenez patience, nous causerons tous deux tout 
l'heure... Pour le moment, c'est  elle que je veux parler... Oui,
s'cria-t-il avec vhmence en s'adressant  Vronique, le mariage est
une chane qui ne se brise qu' la mort. Vous auriez beau fuir au bout
du monde avec ce jeune fou, mon souvenir se dresserait entre vous deux
comme une menace, pour lui rappeler que vous avez t ma femme, et pour
vous crier  vous que vous l'tes encore, car vous portez mon nom et
vous tes enchane  moi par la loi et par Dieu.

Vronique frissonna. Il vit que ses paroles avaient port et continua
sur le mme ton avec une vigueur loquente dont on l'et cru
incapable:--Allez maintenant, s'cria-t-il, abandonnez-moi comme un
chien. Vous m'avez dj laiss une fois et vous savez dans quel bourbier
vous m'avez retrouv!... Vous rpondrez de ce que le dsespoir va me
conseiller...--Puis il se mit  peindre son abandon et sa misre avec
une verve si enrage, que Vronique et Grard lui-mme se sentirent un
moment branls. Peut-tre au fond tait-il sincre et plus srieusement
pris de sa femme qu'il n'aurait voulu? Peut-tre aussi avait-il peur
d'une nouvelle lutte solitaire contre les difficults de la vie?... Dans
cette nature profondment dissimule et dprave, on ne savait jamais o
finissait le comdien et o commenait l'homme. Il se faisait son procs
 lui-mme, s'injuriait et se frappait la poitrine.--Oui,
poursuivait-il, je suis un misrable, je le sais, et j'aurais d crever
quand vous m'avez trouv sur mon grabat; c'et t justice... Mais me
rejeter aujourd'hui dans la boue aprs m'en avoir tir, ce serait de la
cruaut, ce serait une infamie!... Vous ne ferez pas cela, Vronique,
vous serez clmente!

Et comme elle secouait la tte d'un air dsabus:--Tenez, s'cria-t-il
en se jetant  genoux, me croyez-vous maintenant suffisamment humili.
Je vous en supplie, ne me laissez pas seul... La solitude me fait
horreur!

--Rester est au-dessus de mes forces, rpondit enfin la jeune femme,
tout ce que je puis vous promettre, c'est de me retirer dans un couvent
ds que je vous aurai quitt.

--Eh! riposta Bernard en se relevant furieux, que m'importe que vous
soyez clotre, si je reste seul!--Il avait repris son ton hargneux et
agressif.--Allons, grommela-t-il, c'est moi qui vous dlivrerai de vos
serments.--Il se tourna brusquement vers Grard:--A nous deux
maintenant, vocifra-t-il, nous allons nous couper la gorge, monsieur,
car l'un de nous est de trop ici, et je vous hais!

--Je vous mprise, rpliqua le jeune homme en le regardant droit dans
les yeux, mais puisque vous le voulez, je suis  vos ordres.

Il fit quelques pas vers le verrier et du geste lui montra la porte. Ils
taient dj sur le seuil quand Vronique s'lana entre eux.--Arrtez!
s'cria-t-elle.--Elle repoussa Bernard dans la salle et ajouta d'une
voix sourde:--Assez de violence, mon parti est pris... Je resterai.

Puis elle retourna vers Grard qu'elle entrana dans la cour.--Vous le
voyez, murmura-t-elle, je dois vivre ici jusqu'au bout.

Le jeune homme ne voulait rien entendre.--Non, reprenait-il avec force,
laissez-moi vous venger de ce misrable!

--Tout plutt que cela! dit rapidement Vronique, vous ne devez pas le
tuer et il ne faut pas qu'il vous tue... Songez  votre mre.

Ils demeurrent un moment silencieux en face l'un de l'autre. Le jour
baissait, au del du mur de la cour le soleil se couchait, rouge,
derrire la fort, et l'on voyait se dessiner en noir sur le ciel les
talus de sable du taillis et les arbres de bordure dominant la cour.

--Adieu, reprit-elle, mon souvenir vous suivra, et c'est le meilleur de
moi-mme.

--Non, il est impossible que vous retourniez dans cet enfer! protesta
Grard.

--La vie est courte, soupira-t-elle d'un ton rsign, rentrez au Doyenn
et dites  votre mre que j'ai fait mon devoir.

On entendait le verrier pitiner et s'impatienter dans la salle.--Est-ce
fini? cria-t-il d'une voix brve.

--Adieu! murmura encore Vronique, et elle rentra.

Mais elle avait  peine mis le pied sur le seuil que la porte de la cour
s'ouvrit et Brunille chevele, haletante, apparut aux yeux de Grard.

--Bernard! Bernard! s'criait-elle d'une voix pleine d'pouvante.

Du fond de la salle, le verrier avait reconnu cette voix dsespre; il
poussa un horrible juron, carta Vronique et fit quelques pas dehors.

--Ah! reprit Brunille en l'apercevant, Bernard, tu es perdu... Mon pre
me suit, je lui ai tout dit... Sauve-toi!

Ple, le verrier regardait d'un air exaspr Grard qui tait rest dans
la cour, et Brunille qui se tordait les mains. Tout  coup celle-ci
tourna la tte du ct du talus qui dominait le mur et poussa un grand
cri. Au mme moment deux coups de fusil partaient de la lisire, Bernard
du Tremble pirouetta sur lui-mme et alla tomber la face dans les herbes
du pav.

Des bcherons, attirs par les dtonations et par les cris de Brunille,
accoururent et aidrent Grard  relever le verrier. Le charbonnier
n'avait pas manqu son coup; Bernard avait une balle au coeur et une
balle dans la tte, et on ne ramassa qu'un cadavre.

       *       *       *       *       *

Grard ramena Vronique  Saint-Gengoult.--Aujourd'hui ils sont maris
et vivent au Doyenn avec madame La Faucherie.

Le Four-aux-Moines est redevenu dsert; je l'ai visit l'an pass, 
l'automne, et je n'ai plus trouv qu'une ruine.

       *       *       *       *       *

Novembre 1867-Avril 1868.



NOTES

[1: Petit gentilhomme de verre,
Si vous tombez  terre,
Adieu vos qualits.

(pigramme de Mainard.)]


[2: Muletier.]

[3: _Hzi_, brl, racorni, nom que les paysans donnent aux
gentilshommes verriers.]






End of the Project Gutenberg EBook of Gertrude et Veronique, by Andr Theuriet

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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