The Project Gutenberg EBook of Morphine, by Jean-Louis Dubut de Laforest

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Title: Morphine

Author: Jean-Louis Dubut de Laforest

Release Date: February 6, 2006 [EBook #17688]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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DUBUT DE LAFOREST


MORPHINE



PARIS
E. DENTU, DITEUR

1891


AU PROFESSEUR CESARE LOMBROSO,

_A l'illustre auteur de _l'Uomo delinquente_ et de _Genio e Follia_.

Au matre qui m'a donn la plus grande fortune que puisse souhaiter un
crivain, en commentant mes livres dans ses admirables leons sur
l'anthropologie criminelle,

Je ddie ce roman._

DUBUT DE LAFOREST.




I


Une nuit de novembre 1889.--Au caf de la Paix, dans l'une des petites
salles chaudes et moelleuses dont les portes ouvrent sur la place de
l'Opra, la pendule marquait onze heures, lorsque Jean de Fayolle posa
le d de la victoire, en disant: Domino!

Fayolle, capitaine du 15e cuirassiers, un jeune et vert gaillard,
moustachu de roux, occupait un coin de la banquette de rouge velours, et
 sa droite et devant lui se tenaient ses deux adversaires: le major
Edgard Lapouge, grand blondin, aux blondeurs flavescentes, avec de gros
yeux bleus trs expressifs, derrire un binocle
d'or;--Arnould-Castellier, directeur de la _Revue militaire_, une
ancienne et honorable culotte de peau, vieille tte blanchie dans les
grades infrieurs, toujours  l'ordonnance, et malgr la bedaine et les
joues rubicondes, essayant de lutter contre l'emptement civil et se
donnant des allures d'activit par ses gestes brusques, sa voix
imprative, ses rudes moustaches neigeuses et coupes en brosse.

--Et Pontaillac, viendra-t-il, oui ou non? demanda le major.

--Il viendra, rpondit Fayolle.

--Jamais!... Pas de Pontaillac! intervint de la table voisine, le
lieutenant Lon Darcy, brun et gentil cuirassier, galement du 15e qui
humait un sherry-gobler, en coutant les histoires drles de deux
horizontales assises  ses cts.

--Qu'en savez-vous, Darcy? fit le capitaine.

--Pontaillac est  l'Opra, et il ne s'ennuie pas, dans une loge
d'entre-colonnes, avec une charmante femme.

--La marquise de Montreu? interrogea Arnould-Castellier.

--Prcisment.

Le capitaine de Fayolle alluma un cigare:

--Vous tes fou, Darcy! Notre brave Pontaillac n'a d'yeux et d'oreilles
que pour la Stradowska, et il a bien raison: la grande artiste russe est
un morceau de rois, je veux dire de capitaines de cuirassiers.

--Pontaillac est de taille  mener deux amours! insista le lieutenant.

--Trois! gronda le major Lapouge.

--Comment, trois?

--Vous oubliez, messieurs, la plus chre de ses matresses, la plus
perfide et la plus dangereuse.

--C'est?

--La morphine.

A ce mot de morphine, les deux femmes qui amusaient Lon Darcy
s'approchrent curieusement des joueurs, mais le major ne voulut donner
aucune explication.

Bientt, la bataille recommena, et on n'entendit plus que des voix
grles et potinires, avec le refrain des joueurs et le cliquetis des
dominos, sur la table de marbre.

--A vous, la pose.

--J'ai le patard.

--Du quatre.

--Et du re-quatre.

Entre les deux horizontales de haute marque, Lon Darcy luttait de
propos galants pour la joie de la brune Thrse de Roselmont et de la
blonde Luce Molday, trs gentilles et capiteuses, la premire en rouge,
la seconde en bleu, toutes deux tincelantes de diamants.

Le jeune officier et les dames parlrent de la Stradowska dont tous les
journaux affirmaient le succs de femme et d'artiste. Elle arrivait de
Ptersbourg, son pays: l-bas, elle venait d'ensorceler boards et
princes, de ruiner un des grands-ducs, et elle possdait des trsors
inestimables, en son htel de la Villa Sad: telle tait la lgende
parisienne.

--Et le capitaine de Pontaillac est l'amant de cette femme? minauda
Thrse  l'oreille de Lon.

--Mais oui!

--Il est donc bien riche? dit Luce.

--Assez... Deux cent mille livres de rentes.

--Joli garon?

--Regarde, chre, conclut Darcy, en dsignant l'homme qui entrait.

--Ah! voil Pontaillac! s'crirent Fayolle et Arnould-Castellier.

Et tandis que le comte Raymond de Pontaillac serrait les mains des amis,
les deux horizontales le regardrent, prises d'une sensation indite qui
les secouait de leur torpeur de commerantes blases, les piquait d'un
dsir luxurieux, les jetait hors d'elles-mmes.

Il avait trente ans; il tait de haute taille, avec de larges paules,
une poitrine solide, un visage bronz, des cheveux bruns et courts, de
noires et voluptueuses moustaches, un nez voquant le souvenir des
Valois, des lvres de chair rose, de jolies dents et des extrmits fort
dlicates pour une acadmie si robuste: sous des sourcils pais, ses
grands yeux chtains, frangs de longs cils, brillaient tantt de doux
clats et tantt ils s'immobilisaient en ce rayon ardent et fixe, en
cette presque surnaturelle lumire que l'on observe chez les hypnotiss.
Par la pelisse entrebille, par la riche fourrure, l'habit, le gilet 
coeur et le pantalon noir rvlaient des formes d'athlte, et le blanc
plastron de la chemise--la fine cuirasse mondaine--faisait songer les
dames guerrires  l'autre cuirasse de mtal aux blouissantes
blancheurs.

Tout en lui disait la peau et l'me d'un mle, et cependant la
musculature merveilleuse s'agitait et tremblait, sous un tic nerveux
imperceptible, non point comme un jeune rameau,  l'effort de la sve,
mais comme un arbre jadis bien plant, bien fleuri, et que dvorent les
vers, en son printemps.

Assis prs du camarade Fayolle, Raymond de Pontaillac demeurait grave,
indiffrent au jeu de dominos et  toutes les propositions de joyeusets
nocturnes.

--Voulez-vous un tour  quatre? lui dit le major; je gagne tout ce que
je veux.

--Qu'est-ce que cela me fait? Si vous croyez que je m'intresse  votre
sacre partie!...

Un garon s'approcha, demandant ce qu'il fallait servir.

--Rien!... Ah! si... un verre d'eau!... Je meurs de soif!

Quand le capitaine de Pontaillac eut aval un verre d'eau frappe, il
s'absorba dans la lecture du _Soir_, et les deux horizontales ne purent
s'empcher de dire au lieutenant:

--Il n'est pas drle, ton ami.

--Ma foi, non!

La partie termine, Jean de Fayolle voulut amuser Pontaillac. Il
indiquait dans la salle voisine et derrire une glace dpolie le vieux
monsieur, bien connu des officiers, et en train, selon son habitude, de
mettre au jour l'_Annuaire militaire_.

--Quelle patience, hein?

--J'ai envie de l'trangler!

--Oh! Raymond?...

--Une vilaine histoire que nous btirions l! fit Thrse, en riant. Mon
capitaine, vous le croqueriez d'un seul morceau, ce brave homme!

--Et vous auriez tort, Pontaillac, dclara Arnould-Castellier. Le
correcteur est un de nos meilleurs amis.

--Que voulez-vous? Je souffre et j'ai des humeurs noires que je ne puis
vaincre et dont j'ignore la cause.

--Je la connais, moi, affirma le major qui rigeait des dominos en tour
Eiffel.

--Des btises!... La morphine, n'est-ce pas?

--Eh bien, oui, la morphine!... Vous vous tuez, Pontaillac!

--Me tuer? Allons donc! Ds que a me fera mal, je cesserai.

--Il sera trop tard; vous ne pourrez plus enrayer!

--C'est possible, car ce qui fait souffrir, ce n'est pas de prendre,
mais de ne pas prendre de la morphine.

--Vous voyez bien!

Jean de Fayolle commanda une marquise au champagne, et malgr les
invitations des camarades et les sourires de Thrse et de Luce, Raymond
se mit  sabler des verres d'eau.

Brusquement, la tour d'bne et d'ivoire du major Lapouge s'effondra, et
les ds roulrent avec fracas sur le marbre.

--Vous tes stupide! cria Pontaillac.

--Merci, capitaine... Fort aimable, en vrit!

--Pardon, major, pardon, mon ami, je suis tellement nerv que le
moindre bruit m'exaspre.

--Ah! cette gueuse de morphine! C'est elle qui vous bouleverse!...
Pontaillac, vous arriverez  tre trs malade!

--Vous vous trompez, major. J'ai besoin de ma piqre, voil tout.

--Prends un verre de champagne, cela vaudra mieux, dit Fayolle.

--Mais oui! mais oui! continurent les autres.

--A nos amours, capitaine! soupira Thrse.

D'un geste, Raymond loigna la main de Luce qui lui tendait une coupe
mousseuse, et il parut s'intresser  une russite du directeur de la
_Revue militaire_.

Thrse avait pris machinalement des journaux illustrs et contemplait
un portrait de Christine Stradowska, la diva illustre, la belle
matresse de Pontaillac. Celui-ci, fatigu de lutter contre une
obsession, s'tait baiss, et ayant relev son pantalon et un caleon de
soie, venait de se faire  la jambe une piqre de morphine.

Comme il se dressait, Luce Molday vit un objet briller dans sa main, et
elle s'en empara, trs rieuse.

--Eh! la jolie seringuette!

--Donnez-moi a?

--Non! non!

Et elle passa au docteur la petite seringue de Pravaz  laquelle
l'aiguille perfore adhrait encore.

--Je ne vous la rendrai pas, capitaine! Je vais l'craser sous mon
talon! vocifra Lapouge, debout.

--Ne vous gnez pas, major; la piqre est faite. Il y a une autre Pravaz
dans ma poche et j'en ai quatorze  la maison.

Alors, Lapouge observa Pontaillac. Il lui semblait mtamorphos, car si
pour les autres regards, le capitaine avait conserv, sous les dehors
d'un chagrin amoureux, les apparences d'une verdeur
extraordinaire,--seul, l'oeil du major venait de noter les tremblements
furtifs du morphinomane. En mme temps que les yeux perdaient leur
inquitante fixit, la voix tout  l'heure trs rauque, sonnait en des
vibrations de pur cristal; le geste, tout  l'heure incertain, comme
incertaine la dmarche, le geste retrouvait sa mesure, sa force, son
charme.

--Merveilleux! balbutia le major qui n'osait plus dtruire la Pravaz.

Raymond fit les honneurs d'une nouvelle marquise au champagne; il but en
vrai gentilhomme. Puis, sur la prire de Thrse de Roselmont, il dit
comment il tait devenu morphinomane.

Lors des guerres du Tonkin, nos chirurgiens calmaient les douleurs des
blesss avec des piqres de morphine, ainsi que jadis les docteurs
allemands  Sadowa et  Gravelotte.

Un des camarades de Pontaillac, un officier d'artillerie, horriblement
mutil, avait t soulag par la Pravaz, et quand Pontaillac, bless en
duel, reut la visite de l'officier d'artillerie, celui-ci lui vanta la
mthode stupfiante, les injections hypodermiques de Wood, mdecin
anglais: Raymond en usa; il s'en trouva bien, et maintenant il employait
la morphine contre toute sensation anormale.

--Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne buvais plus: Une
piqre! Je mange, dors et bois. J'tais triste; je suis joyeux!

--Et... l'amour? interrogea timidement Luce Molday.

--Oh! ma chre, l'amour, en cela comme pour le reste, on a calomni la
morphine!

Il expliqua la manire de se servir de la morphine, tira de sa poche un
petit crin o sur un lit de velours noir dormait la Pravaz, une soeur de
l'amie confisque par le major Lapouge:  ct d'elle, paralllement,
scintillaient deux aiguilles d'acier perces dans leur longueur, et au
fond de la bote s'enroulait un peloton de fil d'argent aussi tnu qu'un
cheveu; ensuite, il montra le petit flacon gardien de l'incomparable
trsor.

Lucy demanda:

--L'aiguille doit faire bien du mal?

--Non, rpondit le capitaine.

Et comme il se trouvait seul avec ses amis et que dans les autres salles
les garons rangeaient sur des tables de marbre, en un amoncellement de
bois noir et de rouge velours, les chaises dsertes, Pontaillac obit 
cette belle ardeur d'apologiste qui caractrise tous les morphinomanes:

--Vous allez voir!

Le jeune homme mit  nu son bras d'hercule,  et l marqu d'arabesques
bizarres, et d'un coup sec, il enfona l'aiguille en pleine chair. Elle
glissa dans les tissus; elle fut retire sans qu'il s'chappt une
goutte de sang et que le visage du capitaine manifestt la moindre
inquitude.

Cette exprience eut le pouvoir d'arracher des cris d'admiration aux
deux horizontales.

--Vous le voyez, mesdames, j'opre moi-mme, et sans douleur, tel un
dentiste de la foire!

Il allait remplir la Pravaz.

--Qui en veut?

--Pas pour cent louis! hurla Thrse.

--Folle, c'est le Paradis!

--Eh bien, puisqu'avant a ne fait pas de mal et qu'aprs a fait tant
de plaisir, j'essaierai! dclara Luce Molday.

Sur le boulevard des Italiens, on se spara. Le major Lapouge et
Arnould-Castellier marchaient  pied vers leur domicile respectif; Jean
de Fayolle et Lon Darcy insistrent pour entraner Raymond dans un
restaurant de nuit o ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la
Pravaz hla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez
son autre matresse, la Stradowska.

        *        *        *        *        *

Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment
Pontaillac, ce mle superbe, tait domin, violent,  jamais bris par
la morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz?
Ni l'une, ni l'autre, peut-tre, ou bien une troisime idole, car dj,
tout brlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu--de la grande
dame qu'il venait de saluer  l'Opra, de la patricienne dsire--le
comte de Pontaillac oubliait ses deux autres matresses charmes et
vaincues, pour s'en aller rver d'une nouvelle et plus difficile
conqute, en son htel, rue Boissy-d'Anglas.




II


Depuis quinze mois que Pontaillac tait sous l'influence du poison
mondain, ses ides tenaient  la fois du songe et du rel.

Il se faisait en lui un ddoublement spcial de la personnalit. A
l'encontre des hystriques de premire grandeur chez lesquels les
phnomnes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond
vivait et raisonnait dans les deux tats: loin d'abolir le sens
intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en
prsence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui chappe 
l'historien de moeurs et relve seulement de l'art mdical.

Gentilhomme limousin, ancien lve de Saint-Cyr, capitaine brevet de
l'cole de guerre, le comte de Pontaillac aimait son mtier. Il avait
l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mmes, les
pauvres surtout, apprciaient l'officier brillant et au coeur gnreux.

Mais, dans le magnifique htel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au
cercle voisin: _L'patant_, comme au quartier de cavalerie, comme chez
sa matresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du
boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques
changements du jouet de la Pravaz, ses multiples tats et les symptmes
d'une intoxication progressive.

Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De mme
qu'aprs un duel sans motif grave, il s'tait piqu pour endormir une
blessure lgre, ainsi il recourait  la morphine, ds le moindre bobo,
toujours aiguillonn par le besoin, en dehors de toute souffrance
caractrise.

A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais
estomac ou d'une irrgularit du coeur. Il se dcouvrait des lsions
morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des
privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au
renouveau de l'enchanteresse.

D'abord, ce furent des sentiments de bien-tre et de batitude, une
ivresse dlicieuse, un Nirvna boudhique, des extases, tout un horizon
de volupts, un rveil de l'esprit, une acclration de la pense, une
double vie.

Quand l'habitude amoindrit les effets du poison, le morphinomane eut une
personnalit, non pas entirement ddouble comme celle de quelques
nvropathes, mais diverse et toujours consciente, en pleine identit du
_moi_, aussi bien dans le rire succdant aux doses multiplies que dans
les larmes des jours de jene. Il n'alinait pas sa personnalit pour en
revtir une autre; il ne subissait aucun _moi_ extrieur, et demeurait
lui-mme, triste ou gai.

Si la valeur d'amour semblait diminuer, en raison directe des doses
morphiniques, il attribuait ce decrescendo  sa trop longue
frquentation de la Stradowska, jurant de reverdir prs de la marquise
de Montreu. Oui, la Pravaz avait toutes les vertus, et on l'accusait
injustement d'altrer les facults gnitales.

       *       *       *       *       *

Le lendemain de la modeste fte, au caf de la Paix, Raymond se leva,
ds huit heures, et en petite tenue, monta  cheval pour se rendre au
quartier de cavalerie.

Dans le froid vif, il trottait, le kpi sur les yeux, les bottes
peronnes et luisantes, la tunique moulant sa taille, sous le grand
manteau de drap bleu fonc, le sabre cliquetant--et le cavalier tait
alerte et joyeux, le long des rues, grce  l'aiguille ensorceleuse.

Sur le pont de l'Alma, il contempla la Seine, toute noire, au milieu de
ses rives blanchies de neige, et plus loin les remorqueurs tranant des
voitures de bois ou de charbon, les bateaux-mouche dserts, les
mariniers grondant contre le brouillard.

Quai d'Orsay, il vit une arme de balayeuses, presque toutes de vieilles
femmes dont les jupes suintaient l'horrible dtresse, venues l, comme
en un Sabbat, occupes  chasser de leurs balais de sorcires des tas
neigeux; et dfilrent ensuite de maigres employs avec des visages de
pauvres et de longs nez que le froid rougissait et faisait pareils;
puis, des ouvriers, puis, des voyous, puis, des filles en cheveux
raccrochant les redingotes matinales de leurs doigts crevs d'engelures;
puis, des oiseaux bouriffs  la cime des arbres nus, et piaillant la
misre.

Tous ces tres glacs, toutes ces choses mortes, il aurait voulu les
rchauffer, les ressusciter de sa misricordieuse tendresse, leur donner
un peu de joie. Des mendiants le comprirent; ils entourrent le
cavalier--et Raymond plus heureux fit sa distribution quotidienne plus
large.

Un factionnaire lui porta les armes; il salua et passant prs du corps
de garde, se dirigea vers la cour du quartier.

--Le capitaine est dans un de ses bons jours, dit le sous-officier qui
commandait le poste.

--Ne vous y fiez pas, marchal des logis, rpliqua le brigadier. Avec ce
sacr Pontaillac, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon!

--Moi, je sais le pourquoi, hasarda un simple cuirassier, fils de
famille, et tte brle.

--Il est cocu?

--Non.

--Il se saole?

--Non.

Le marchal des logis et ses hommes, la pipe  la bouche, se grouprent
autour du pole, et le cuirassier instruit leur expliqua les phnomnes
de la morphine.

On s'cria:

--Il ferait mieux de boire des bocks!

--Et mme des champoreaux!

--Et mme de la verte!

Aprs avoir cout le rapport, le capitaine rejoignit le major Lapouge,
 la salle de visite.

--Veuillez donc, cher ami, me donner un mot. J'ai besoin d'une solution
 soixante pour cent?

--Jamais, capitaine!

--J'irai chez un docteur civil.

--Allez-y! Moi, je ne suis pas un assassin!

Et il lui tourna les talons.

       *       *       *       *       *

Rentr  son htel, Pontaillac fit sa toilette, et il djeuna de bon
apptit.

Clment, l'ordonnance qui le servait, un norme rougeaud de Normandie,
reut l'ordre de faire atteler le coup.

Mais, Raymond jugea qu'il avait encore quelques minutes, et, le cigare
aux dents, il visita l'htel, anim du dsir de le meubler  neuf pour
une heure bnie, celle o la marquise de Montreu daignerait y
apparatre.

Oh! ce jour-l, il voulait une restauration complte, depuis les siges
et les tentures jusqu'aux boiseries, aux glaces et aux lites, et tout
serait boulevers, en cette demeure btie au sicle dernier par un
financier amant d'une danseuse de l'Opra: tout rayonnerait d'une
virginit nouvelle, les salons, les chambres, le fumoir, la
bibliothque, l'office, les remises, les curies, les jardins--et
seules, puisqu'elles avaient droit  l'immortalit, vivraient toujours
jeunes, les admirables peintures de Boucher.

A deux heures, le capitaine montait en voiture, et ordonnait, tremblant
d'amour:

--A l'htel de Montreu!

        *        *        *        *        *

Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothque du marquis Olivier,
celui-ci tait debout et ple devant le foyer qui allumait de ses ors
les marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures prcieuses
et le double blason des Montreu et des La Croze.

--Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant mme d'avoir serr la
main du marquis.

--Je suis inquiet; ma femme est souffrante.

--Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse
envahissait.

--Je l'espre. Aubertot est auprs d'elle; il m'a renvoy, et j'attends.

Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux
gentilhomme aux cheveux blonds,  l'oeil doux et rveur,  la barbe
mousseuse taille en pointe, dont la fragile et lgante silhouette
enveloppe d'une robe de chambre en velours noir trs simple contrastait
si fort avec la puissance du beau soldat.

--Hier encore,  l'Opra, la marquise tait gaie, souriante.

--Oui, mais, ce matin, en djeunant, Blanche a t prise d'un violent
mal de tte, et depuis les douleurs sont devenues intolrables.

--Je te laisse, mon ami.

--Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien
aise de t'avoir auprs de moi.

Une porte s'ouvrit, et le docteur tienne Aubertot, professeur  la
Facult et membre de l'Acadmie de mdecine, parut avec sa bonne figure
de chanoine entirement rase et que surmontait au-dessus d'un front
trs haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux
boucles soyeuses.

--Eh bien? dit Olivier.

--Eh bien? rpta Pontaillac, malgr lui, sous le visible effort d'une
inquitude grandissante.

--La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une
nvralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine.
Franois est parti en chercher.

--Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la gurira?

--Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis.

--Htez-vous, de grce?... Blanche est martyrise.

--C'est vrai. La nvralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux
humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure...

--Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible!

--Que voulez-vous? J'espre que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y
a pas de meilleur remde.

--Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a
un puissant, radical, infaillible.

--Et pourrais-je connatre cette belle panace?

--La morphine, cher matre, la morphine!

Le professeur Aubertot rflchit un instant et observa le capitaine de
son oeil bleu trs clair:

--Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait
songer.

Il se tourna vers M. de Montreu:

--Je vais crire une ordonnance.

--Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai l sur moi tout ce qu'il faut
pour gurir.

Pontaillac tendit au mdecin un minuscule flacon et un crin des plus
lgants.

--Non, non! Pas a! pas a! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose,
et je veux une solution trs faible; mais j'accepte l'instrument. Vous
tes notre Providence, mon cher capitaine.

L'officier prit cong de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et
quelques minutes plus tard, le mari et le mdecin pntrrent dans la
chambre de la malade.

Sur une haute et vaste lite, en un fouillis de dentelles, la marquise
Blanche de Montreu, ne de La Croze, treignait nerveusement sa tte de
ses deux mains aux doigts lgers, et le long des paules un peu maigres
et des bras nus, les beaux cheveux roux s'pandaient avec des lueurs
mtalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et l'on
voyait par l'chancrure de la gorge, une peau rose d'un sang vermeil;
le corps tait jeune et chaud, et les formes juvniles, dans leur chaste
enveloppement, taient pleines de grce et de suggestions voluptueuses.

Elle retomba sur l'oreiller, en touffant un cri de douleur; ses beaux
yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines
dlicates, les lvres qui laissaient voir une range de dents mignonnes,
le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable
jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'poux ador.

Aubertot s'avana, tte nue, et dit:

--Madame, nous vous apportons le soulagement.

Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentime,
et Olivier se sentait trembler  l'ide que l'aiguille blesserait les
chairs roses et douces.

Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter
une opration mme terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche
si impressionnable, aurait-elle la force?

Et, dans son ignorance du remde, comme s'il devinait les choses 
venir, Olivier arrta brusquement le bras du docteur.

--Non... Je vous en prie?

--Pourquoi?

--J'ai peur... pour elle.

--Aucun mal, aucun danger, monsieur.

--Vous me le jurez?

--Marquis, je vous le jure.

Il y eut un silence.

--Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en prsentant son
bras.

La piqre faite, Aubertot questionna la dame.

--Vous ai-je fait du mal?

--Pas du tout; mais je souffre toujours.

--Attendez.

Les deux hommes s'loignrent au fond de la chambre, et Blanche commena
bientt  subir la domination du stupfiant.

Immobile, d'un oeil dj voil, elle regardait le christ d'argent clou
sur un sombre velours, le bnitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de
Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fentres, et
ces objets s'animaient et vivaient.

Le docteur et le mari se rapprochrent, observant la femme. A un moment,
sa respiration trs calme sembla s'arrter tout  fait: le mdecin
secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitt,
franche, rgulire.

Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne rpondait pas
aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi
dire inacheves, sans prcision humaine, telles que ces voix qui, dans
le rve, bruissent  nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne
remuait pas; mais ses lvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de
batitude--et toute la femme se transportait vers un au-del o elle
jouissait de secrtes et incomparables extases.

Au bout d'une heure de calme persistant, le mdecin se retira.

--Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la
marquise, si la respiration s'arrte encore.

Il s'en tint l, ne voulant pas ajouter que souvent, aprs une piqre,
il se produit chez certaines personnes un tat comateux dont les suites
peuvent tre graves.

        *        *        *        *        *

Le soir tait venu, et Olivier demeurait seul auprs de madame,
lorsqu'un appel se fit entendre  la porte.

--Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis.

Une femme s'avana trs droite, malgr son grand ge, en robe de
popeline noire, coiffe d'un fichu de soie rouge,  la manire des
Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux
de cheveux blancs ornaient son front sillonn de rides profondes, et sa
bouche dmeuble gardait un sourire de bont infinie.

Cette vieille servante avait vu natre et grandir Olivier, l-bas, en
Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait lev,
dorlot,  la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle
aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, mari  l'unique hritire
d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le
suivre, le servir encore, de tout son dvouement de chienne maternelle
aime et respecte.

En cet htel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle
commandait, de toute la valetaille fin-de-sicle, elle aimait  tricoter
des bas, le soir, prs des fourneaux de la cuisine, en gmissant des
vastes chemines seigneuriales et des flambes normes.

Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre,
elle le tutoyait comme autrefois du temps o elle dshabillait le petit
gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'tre l'humble maman de
son monsieur.

Elle dit, en patois limousin:

--Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre
dame?

--Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme.

L'ancienne ajouta:

--Tu ne peux pas rester ici toute la nuit... Ta vieille est l...
Voyons, il faut aller te coucher... Ne fais pas l'entt...

M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des
familiarits de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait
par ses rponses patoises et l'vocation du lieu natal.

--Je veillerai tout seul.

--Non... Non...

Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser
dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre
ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil.

Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux  se glisser prs
d'elle, et ils s'aimrent.

La jeune marquise oubliait sa maudite nvralgie, et jamais elle ne fut
plus amoureuse, ni plus dsirable. Elle conservait le souvenir de la
douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout
son tre, cette douleur la dsertait pour s'acharner contre une autre
femme, et elle plaignait la remplaante immatrielle de tant souffrir.

D'autres phnomnes, au rveil de l'esprit, se manifestrent avec les
couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un
parc magnifique, et la marquise revit le chteau paternel, les
Tuilires,  la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y ftait
ses deux meilleures amies du Sacr-Coeur, de Limoges: une cousine pauvre,
Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouillras, la femme d'un riche
marchand de bois, toujours exile dans leur trou de province; Genevive
Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier
bateau, de la dernire prissoire, une doctoresse parisienne que Blanche
et appele  son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre
matre Aubertot.

Puis, la dame charme se reportait aux jours o M. de Montreu engagea sa
campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des
Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais,
il y avait un rival, un jeune homme galement bien n et plus
millionnaire qu'Olivier--un voisin, le seigneur du chteau des Ormes, le
comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.

Mlle de La Croze n'hsita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle
choisit Olivier, malgr peut-tre les dsirs de son pre.

Les relations se firent trs rares entre les Montreu-La Croze et
Pontaillac. Cependant, aprs la naissance de Jeanne, l'officier en cong
se prsenta aux Tuilires. Dsormais, tout nuage s'vanouit; Raymond
traitait Blanche en camarade, parlait  Olivier de ses matresses.

A Paris, le feu s'tait rveill, embrasant le coeur et les sens du
capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrsistible, sous les
dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.




III


Villa Sad, dans une vaste pice au plafond de cristal et aux murailles
tapisses de satin rouge et piques d'objets tranges, de trophes, de
faences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de
chasse, de ttes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de
hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains,
de sabres russes, Christine, allonge sur une montagne de peaux de
btes, caressait tendrement ses deux grands lvriers noirs, Bog et
Tolgo.

Elle tait drape d'un peignoir cachemire chaudron ouvert  partir de la
taille sur un panneau de satin soufre brod de chrysanthmes, le fond
travaill en petits plis  la lingre; elle se souleva, prit un miroir,
et devant son visage d'une irrgulire et frache beaut, devant sa
blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son
nez gracieux, ses lvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies
dents, elle sourit d'un sourire qui disait  la fois l'orgueil de se
trouver belle et le chagrin d'tre seule  aimer.

Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose broche de blanches
marguerites, avec des hampes d'tendards que terminaient des gueules de
dragons en bronze, lui faisait une lumire douce, dans la fantasmagorie
des toffes, l'clat des ors, des plumes et des fleurs.  et l, des
palmiers, des dracoenas, des gynriums, des corbeilles de lilas blanc,
des ventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaills,
des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camlias, des primevres, des
rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout
le long du temple, des peaux de btes jetes, gardant des apparences
vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de
renards, de loups, d'ours, d'hynes et de crocodiles.

Les dressoirs d'bne supportaient un nombre infini d'artistiques
richesses, des curiosits de tous les ges et de tous les peuples:
maux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de
bronze, d'argent et d'or.

En face de la monumentale chemine de granit, une immense volire aux
barreaux dors et aux cascades versicolores, comme les fontaines
lumineuses de l'Exposition, donnait asile  un monde d'oiseaux, et sous
le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette
odorante exaltait un millier de chanteurs.

Si les panoplies varies remontaient au fanon de pourpre des rois francs
pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les
bronzes, tous les chefs-d'oeuvre des matres anciens et modernes,
offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini,
touchaient les Carpeaux, les Falguire et les Meissonier; une tte de
Ribot avait  sa droite un paysage de Guillemet; une tude de Puvis de
Chavannes avait  sa gauche une aquarelle de Forain, et l-bas, sur son
estrade de velours blanc, trnait un piano  queue, le dernier cri
d'Erard. Enfin une chsse tincelait de joyaux, lyres, colliers,
bracelets, vases, rivires, ciboires, hanaps, miniatures, cames, palmes
d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,--des souvenirs de princes, de
rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires.

Maintenant, la Stradowska allait et venait, fivreuse, en relisant une
lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses o Raymond cherchait
 justifier son absence.

--Il ment! grondait-elle... Il ment!... Il ment!...

Sa taille imposante se dressait dans un vent de colre, et ses petits
doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrta prs d'un guridon encombr de
livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustres. On voyait l
des ddicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles
logieux, des portraits du dernier rle, des lettres de Gounod, de
Massenet, de Saint-Sans, les flicitations enthousiastes des grands
compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff,
Beleff, une vritable moisson de gloire--et Christine, dsole, envoya
d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert.

Fille d'un officier russe, orpheline leve  Moscou, dans
l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de l-bas ce
que sont nos maisons de la Lgion d'honneur pour les filles des
lgionnaires, Christine avait une me d'artiste. Elle charmait
directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de
l'Institut, elle courut l'Europe. Les succs de Ptersbourg, de Milan,
de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut aprs un
mmorable triomphe  l'Opra, que le brillant capitaine lui dit les
premiers mots d'amour.

Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son
sang; elle s'tait livre tout entire, et elle le voulait tout entier.
Ses autres amants--les amours de passage--elle les oubliait, rajeunie
d'une foi nouvelle.

Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des
nervosits du jeune officier  la sinistre liqueur dont elle cherchait
vainement  interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond
dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pense d'une
rivale. Tandis que sur la scne, elle jouait pour lui, indiffrente aux
bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait  la droite de la
marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis
Olivier regardait Madame. Lui, si lgant, il prenait l-haut des
allures de collgien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le
marquis aida sa femme  mettre une sortie de bal.

La trahison tait-elle accomplie ou seulement en voie d'esprance?
Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher  sa fidle
matresse? Est-ce qu'elle lui cotait trop d'argent? Non, car outre que
l'engagement  l'Opra et les honoraires des soires mondaines
assuraient le train de l'htel, la diva possdait quelques rentes.
Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine
de refuser, il se fchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme
elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient 
s'vanouir.

Et ce qui prouvait le dsintressement absolu de Christine, c'est
qu'elle ne songeait point  pouser Raymond: femme, elle le prfrait 
un rang social; artiste, elle le prfrait  son art.

--Monsieur Rajileff est l, madame, vint annoncer une des servantes.

--Qu'il entre!

De nouveau, couche sur l'amas de fourrures, Christine loigna ses
lvriers et tendit la main au visiteur.

--Je m'ennuie, Loris.

Trs respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard  favoris
gristres, parla de la rptition quotidienne.

--Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-tre
plus jamais, dclara Christine qui allumait une cigarette.

--Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur
habituel de la diva.

--Loris?

--Madame?

--Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes?

--Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime  clbrer votre talent
et votre beaut!... Vous avez lu les journaux?

--Je m'en moque!

--Les illustrs donnent votre portrait, et je vous signale un article du
_Rabelais_.

--a m'est gal!

--Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi
la joie de vous entendre.

--Pas encore, mon bon Rajileff.

Ils voqurent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les
merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et
bnies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit
vibrer le timbre de l'antichambre.

Christine couta et ne put rprimer l'effet d'une dsillusion.

--Madame, dit la camriste en entrant, il y a l un monsieur qui insiste
pour voir Madame. Voici sa carte.

La Stradowska lut sur le bristol: Csar Houdrequin, rdacteur au
_Rabelais_.

--Je ne connais pas ce monsieur; je ne reois pas. Sais-tu ce qu'il
veut?

--Il a parl d'une interview.

--Les interviews, j'en ai assez!

Mais la diva rflchit, et anime de cette ide qu' force d'clat, elle
arriverait  reconqurir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer
dans un salon voisin et reut le journaliste.

Csar Houdrequin, jeune gommeux  monocle, tte brune et frise, avec un
nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur  pied, s'inclinait en
homme du monde.

--Madame, je vous apporte d'abord les compliments du _Rabelais_.

--Votre journal, monsieur, rpondit la diva, est toujours aimable, et
j'en suis bien reconnaissante... Veuillez vous asseoir.

Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale 
l'interviewer, qui commena, entre deux bouffes:

--Chre madame, on a dj beaucoup crit sur vous, sur votre talent, sur
vos charmes, sur votre gnie d'artiste; on sait les propositions qui
vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de
l'Amrique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en
Allemagne: vous Russe, vous vous tes montre plus Franaise que bien
des Franais. Mais, ce n'est pas l le motif de notre interview.
Aujourd'hui, le public a des exigences considrables, et je dirais que
le _Rabelais_ peut les satisfaire, si ma modestie n'y tait intresse.
Un journal bien inform doit  ses lecteurs... presque des
indiscrtions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me rpondre.
Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a djeun chez vous, ce
matin, et que...

La Stradowska l'interrompit vivement:

--Je n'ai reu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas
votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plat,
et mon existence prive ne regarde personne.

--Ah! madame, ne vous fchez pas! Je vous le rpte, et vous le savez,
le _Rabelais_ est oblig par ses lecteurs...

--Tant pis pour vos lecteurs!

--Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et
votre clbrit va y gagner.

--Assez, monsieur.

Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas
abuser! Il soumettrait  Christine son interview, avant de la livrer au
journal. Vraiment, il n'y serait point gliss de choses galantes, et le
public verrait l un simple hommage rendu par une impriale altesse 
une illustre compatriote.

--Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les
grands-ducs.

--Mme... platoniques?

--Mme platoniques.

--Et le prince de Galles?

--Eh bien, quoi, le prince de Galles?

--Est-ce que vous n'avez pas soup vendredi avec Son Altesse au Pavillon
Chinois?

--Jamais de la vie!

--Alors, le directeur du _Rabelais_ va me flanquer  la porte.

--Et pourquoi a?

--Parce que, sur le ragot d'un confrre, je lui ai promis des
rvlations russes et anglaises.

--Votre confrre s'est amus de vous!

--Et il me le payera! Au revoir, madame.

--Adieu, monsieur.

Demeure seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du
reporter, se dtendit les nerfs, aux accords du piano, avec des
roulades.

        *        *        *        *        *

Vers les quatre heures, un landau, attel d'une magnifique paire
d'orloffs, s'arrta devant l'htel de la villa Sad, et le capitaine de
Pontaillac en descendit.

--Ah! te voil enfin! gmit la Stradowska, toute plore entre les bras
de Raymond.

Ils restrent un moment serrs l'un contre l'autre. L'officier inventait
des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser.

--Ne mens pas?... Tu ne m'aimes plus... Tu aimes une autre femme?...

--Je te jure...

--Ne mens pas!

Le souvenir de la marquise de Montreu lui brlait le coeur et les lvres,
mais elle se sentit le courage de se dominer, prte  tous les pardons,
 toutes les grandeurs.

--Aime-moi un peu?

--Je t'adore!

Cette fin de journe, ils la passrent au Bois, dans la voiture du
comte, et le soir, aprs un souper en tte--tte, Raymond voulut bien
faire  Christine l'aumne d'un semblant d'amour.

Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la souponnaient de trahir son
amant, son idole!

--Veux-tu, chri, que je quitte le thtre?

--A quoi bon!

--Je n'aime que toi...

--Et la gloire,  Christine?

--La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi!

Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente
chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en droute, rvait de la grande
dame.

--Laisse-moi...

--Raymond?

--Tu m'agaces!

--Mon bien-aim?

--Tu m'embtes! J'ai besoin de ma piqre.

--La morphine te tue!

--Elle me fait vivre.

--Demain, Raymond...

--Non... Vite, ma Pravaz!

        *        *        *        *        *

Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du
marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si
gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise
Blanche.

Le billet disait:

Mon vieux Pontaillac,

Grce  la morphine, ma chre femme a vu disparatre sa nvralgie
rebelle. Nous te proclamons le premier mdecin de France, et te
fterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures.

Il y aura des perdreaux, des bcassines et un livre du Limousin, une
chasse superbe de bon papa La Croze.

Ton ami,

OLIVIER.

Raymond vint dner  l'htel du boulevard Malesherbes, et il n'osa point
encore affirmer la passion qui le dvorait.

Les jours, les semaines s'grenaient, pareils.

En fvrier, en mars, en avril, la marquise de Montreu souffrit de ses
crises nvralgiques. On rappela le professeur Aubertot, mais celui-ci,
malgr les prires de sa cliente, s'opposa  de nouvelles piqres de
morphine. Il signalait le danger, et  l'insu du docteur et du mari,
Blanche acheta une Pravaz et se fit dlivrer des ordonnances par un
autre mdecin.

Secrtement, elle recourait aux injections hypodermiques; elle en arriva
 faire fabriquer des seringues d'argent, de vermeil et d'or, graves de
son chiffre et incrustes de pierres prcieuses.




IV


--Monsieur le docteur Aubertot?

--Veuillez entrer l, madame, rpondit  la visiteuse un domestique en
habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel.

Et il ouvrit  l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon o
quelques personnes taient assises, les unes prs de la table et
feuilletant des livres et des albums, les autres, isoles en de vastes
fauteuils, sous les ombres crpusculaires.

La consultation allait bientt finir, mais le timbre du vestibule
retentit encore, et parut un jeune homme, un habitu.

--Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre.

--Je tiens  passer, Baptiste.

Dj, le monsieur avait gliss une pice de deux francs au larbin;
celui-ci le fit pntrer dans un petit salon, et comme le docteur
reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgr
les longues heures d'attente des autres clients.

--Je vous salue, monsieur le professeur.

--Asseyez-vous, monsieur Lagneau.

Aux clarts des lampes, Aubertot examina son malade, lui tta le pouls,
recommanda la continuation de la prcdente ordonnance: bromure de
potassium, bains lectriques, et termina en ces termes:

--Pas de fatigue, pas d'motion--et revenez dans huit jours.

Lagneau posa deux louis sur la table et sortit.

Des dames, des messieurs, tous affligs de maladies nerveuses, entrrent
et disparurent avec la mme rapidit, lests d'ordonnances presque
pareilles.

Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet
ray de lacet blanc et or, toque en passementerie dore, torsade de
voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantes et
chaudes dans un manchon  la dernire mode, un oiseau ailes
dployes--Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, dompte par le
luxe svre de la grande salle dont les huit fentres donnaient sur
l'avenue de l'Opra; elle imitait les attitudes graves des autres
personnes et n'imaginait gure que Baptiste, en ce lieu de science,
changeait des faveurs contre des pices de quarante sous.

On remuait des chaises  travers les salons voisins, et quelqu'un dit:

--Ce soir, il y a bal chez le docteur.

Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames.

Baptiste les informa que la consultation tait termine et leur remit
des numros d'ordre pour la prochaine du grand mdecin des nvroses.

--C'est assommant! Je suis trs malade, murmura l'horizontale qui
sortait la dernire.

Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pice de cinq francs.

--Est-ce qu'on pourrait passer avec a?

--Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le mtal.

Comme tous ses illustres confrres, le docteur Aubertot ignorait les
bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux.

--Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le mdecin 
Baptiste.

Et indiquant un sige  sa nouvelle et agrable cliente:

--Je vous coute, madame.

--Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la
morphine en injections.

--Et pourquoi prenez-vous de la morphine?

--D'abord, je me suis pique, histoire de m'amuser, et ensuite...

--Parce que vous aviez besoin des piqres?

--Oui, monsieur.

tienne Aubertot, en redingote noire orne de la rosette de la Lgion
d'honneur, appuya sur son poing sa belle tte pensive:

--C'est un mdecin qui vous a conseill des injections de morphine?

--Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine.

--De quoi se mle-t-il celui-l?

--Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte de
Pontaillac.

--Le malheureux!

--J'ai achet la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de
la rue de Gomorrhe, un nomm Hornuch.

--Et le pharmacien vous livre  volont de la morphine?

--Dame!--en payant.

--Depuis combien de jours avez-vous cess les injections?

--Depuis trois jours.

--Et vous prouvez?

--Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'tait dlicieux, mais
je crois que a ne me russit pas.

--J'en suis sr, moi. Voulez-vous gurir?

--Oh! oui!

--Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale
n'offre aucun danger: vous n'tes pas encore une morphinomane; vous tes
tout au plus une morphinise, et il va dpendre de vous, de vous seule,
de retrouver l'nergie et la sant.

--Merci, monsieur le docteur. Je vous dois?


--Vingt francs, madame.

Le soir, de nombreux quipages stationnaient devant la maison du
docteur.

Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal
affluaient au premier tage, et tout un monde d'illustrations
parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'crivains et
d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui trs aimable,
elle trs gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de mdaille
grecque et ses cheveux poudrs  la marchale.

Trois salons en enfilade resplendissaient de lumires; un buffet tait
dress dans la salle  manger, et l-bas, tout au fond,  gauche du
cabinet du docteur, on apercevait un dme de cristal protgeant le
jardin d'hiver.

Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'levait une estrade o
dj Coquelin cadet disait le monologue du _Cheval_. Sur des ranges de
chaises, les dames assises maniaient leurs ventails de dentelles ou de
plumes; les feux du lustre avivaient leurs paules nues, les pierreries
de leurs colliers et de leurs bracelets, les toffes des robes
clatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrire
elles, la ligne sombre des habits noirs,  et l gaye de quelques
uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.

En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle
et Lon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames,
la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Genevive
Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante
d'intelligence;  droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le
marquis de Montreu;  gauche, Csar Houdrequin, du _Rabelais_,
interviewant le professeur mile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.

On applaudit le monologue; on couta diverses chansons d'artistes de
l'Opra-Comique et des Bouffes, une posie d'Alfred de Musset par Sarah
Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze
heures, on vit paratre la Stradowska, en robe de satin blanc,
longuement gante de noir, les paules nues, et sans autre parure qu'un
collier de saphirs.

Au piano, Loris Rajileff prluda, et la voix de Christine s'tendit,
emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une
extrme puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur
lyrique,  l'cho lointain de la Patrie, l'artiste avait des
trmoussements, des volupts radieuses qui semblaient l'enlever toute.

La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul
homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'tre
ador. Mais Raymond avait vu s'loigner Blanche de Montreu, et tandis
que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgr lui.

Jean de Fayolle, Lon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier
l'arrtrent au passage:

--Un vrai succs!

--Admirable, la Stradowska!

--On se ferait hacher!

--Vous devez tre fier, mon gaillard!

--Eh bien, rpondit Pontaillac en se dgageant, prenez-la et laissez-moi
tranquille!

Il passa, et les autres dirent:

--La morphine l'nerve!

--Elle l'empoisonne!

--Elle le rend fou!

--Elle le tue!

--Un si bon garon!... Quel dommage!

Le directeur de la _Revue militaire_ conclut:

--Cet animal-l est un apologiste. Ne s'est-il pas avis, un soir, de me
piquer pour une rage de dents?... J'ai eu mal au coeur--et a me dgote,
la morphine!

Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari
obtinrent de la diva un chant franais, et tout le monde fit silence. On
ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de
Pontaillac.

Blanche s'tait dirige vers le buen retiro des dames; mais trouvant
la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver o des
feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant,
elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout prs d'elle, une grotte
que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes gantes
attira son attention. Justement, une torchre de cuivre  dix becs
lectriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits
harmonieux du salon faisaient vanouir la crainte des dangers.

Alors, derrire les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au
milieu des trsors de luxe intime, en rabattant son bas de soie
gris-perle, dcouvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz,
elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dvissa un
minuscule flacon, y plongea l'aiguille--et sans hsiter, meurtrit une
fois encore sa jambe de marquise.

Une ombre s'interposa entre elle et la lumire, et Mme de Montreu vit
debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait.

Indigne, blesse dans sa pudeur de femme, elle se dressa ple et si
hautaine que l'officier en tressaillit.

--Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionne?... C'est le fait
d'un...

Mais l'insulte expira sur ses lvres.

--Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez
souffrante...

--Eh! que vous importe, monsieur!

Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser:

--Blanche, Blanche, je vous aime...

Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force
mystrieuse la retenait l, et de violents dsirs lui montaient au
cerveau. L'clair de ses yeux se mlait  la flambe du regard de
l'homme, et il y avait en elle deux cratures: la chaste pouse, mre
immacule, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps
frmissait d'amour.

--Monsieur... Monsieur...

--Blanche, je vous aime... Blanche, depuis votre mariage, depuis votre
refus de m'pouser, je lutte contre ma passion... O sommes-nous?... Je
l'ignore... Je ne vois que tes yeux!

Raymond l'entranait, et elle jetait autour d'elle ces regards
douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abme.

Enfin, reconquise, elle arrta l'homme et sa disparition veilla le
morphinomane  la ralit.

Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait
doucement sa femme:

--Tu es souffrante?

--J'ai un peu de migraine.

--Partons?

--Non... pas encore... Je veux danser...

Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; la
Stradowska acceptait le bras de Lon Darcy, en tudiant la marquise;
Jean de Fayolle invita Blanche.

Mme de Montreu se leva, et ds les premires mesures, sentit le parquet
flotter sous elle.

--Qu'avez-vous, madame?

--Rien, monsieur... Ne me serrez pas trop, je vous prie?

Des groupes valsaient, lgers. Blanche, les yeux grands ouverts,
trbucha, et Fayolle crut qu'elle allait dfaillir.

--Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irrite.

--Marquise, je...

--Votre main est dure comme une main de fer...

Sur un ordre imprieux, le cavalier dut abandonner la main et la
taille--et Blanche tomba  la renverse, entre les bras de son mari qui
accourait.

Au milieu du tumulte des invits et des domestiques, le marquis Olivier,
aid de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta
sa femme dans le cabinet du docteur.

Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce
qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs,
autant de rouges fantmes. La malade, tendue sur un divan, ne pouvait
dire un mot, ni faire un geste.

Dj, la plupart des invits venaient de se retirer, et demeuraient
seulement prs de son amie de pension, la doctoresse Genevive
Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et
l'autre professeurs  la Facult de Paris.

Les quatre mdecins examinrent les diffrentes fonctions: le coeur trs
lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien
au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps.

M. mile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches
paisses et gristres, rajusta son lorgnon et dit  Olivier:

--Est-ce la premire fois que Madame prouve de ces troubles nerveux?

--Oui, docteur, la premire fois.

--Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas.

Et s'adressant  son collgue Aubertot:

--N'tes-vous pas frapp, comme moi, de la dilatation des pupilles?

--Sans doute.

Bien que mdecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son
illustre confrre, et celui-ci demanda au gentilhomme:

--Qu'a-t-elle mang ce soir?

--Aucun plat que je n'aie got moi-mme.

--Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot
d'emmener le marquis.

Il aperut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqres, et dclara:

--Nous sommes en prsence d'une intoxication aigu, d'un empoisonnement
grave par la morphine.

--Je m'en doutais! affirma le major.

Et il gronda en lui-mme:

--Il y a du Pontaillac l-dessous!

--Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en dcembre dernier, j'ai fait une
piqre  Mme de Montreu, mais une seule piqre destine  combattre des
douleurs nvralgiques. Tout rcemment, la marquise, pour les mmes
causes, sollicita de moi de nouvelles piqres; j'ai craint
l'accoutumance, et j'ai refus.

--D'autres mdecins auront t moins scrupuleux, hasarda la doctoresse.

--Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut
dshabiller la malade.

On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomtre dans
l'aisselle; la femme nue demeurait en rsolution complte; la
sensibilit sensitivo-sensorielle tait abolie; le rflexe patellaire,
le rflexe plantaire n'existaient plus, et une pingle, enfonce 
travers la peau, ne provoqua aucune raction.

Les docteurs se trouvaient devant un tat caractris par le coma et le
collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les
mouvements respiratoires descendirent  dix par minute. D'autres
particularits intressantes se montrrent du ct de la pupille et de
la corne, et il s'y joignit une abolition absolue du rflexe
pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupires ne
faisaient point mouvoir l'iris excit, et l'approche d'une bougie ne lui
permit pas de ragir davantage.

Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du caf  haute dose, la
respiration commena  devenir plus ample; les battements du coeur
devinrent galement peu  peu plus nets et plus acclrs, et avec des
frictions et des massages, la temprature remonta.

Tout danger tait conjur.

Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot,
voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidrent  se vtir,
pendant que les quatre mdecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le
marquis Olivier.

Une discussion s'leva entre le major, les professeurs et la doctoresse.

Fallait-il, en prsence de ce cas d'intoxication chronique par la
morphine, employer la suppression brusque?

Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la mthode des
docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la
diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique
bon Franais, se dclarait partisan de la suppression immdiate et
radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'aptre.

--Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier.

--Elle en prend, elle se cache de vous, rpondit Pascal.

Mlle Saint-Phar ajouta:

--Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler.

Devant l'autorit des professeurs, Lapouge s'inclina, et les mdecins
adoptrent la mthode Erlenmeyer, progressive dcroissante, dont ils
expliquaient la marche, en exhortant le mari  surveiller sa femme.

Blanche, prise de peur, couta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui
fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet
renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des mdecins et d'obir
 l'poux aim.

       *       *       *       *       *

A quelques jours de l, M. et Mme de Montreu partirent pour le chteau
des Tuilires--et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.




V


C'tait le printemps, et tout verdoyait dans la valle de
Saint-Martin-l'glise que domine le chteau des Tuilires.

M. et Mme de La Croze, le pre et la mre de Blanche de Montreu, y
vivent, bnis des pauvres, aims et respects de leurs domestiques, de
leurs mtayers et de leurs voisins.

Si le vieux castel des anctres a t remplac par une habitation
moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fosss et si l-bas,
une tour dmantele voque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu
de la valeur des aeux, et ils ont mme gagn en charit sociale.

La faade du chteau donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle
s'panouit un marronnier clbre;  droite, les curies et les remises,
puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste tang qui baigne
les murailles.

De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperoit les vingt domaines
de la proprit, les maisons blanches, les prairies, les taillis
ajours, les masses profondes, le chteau des Ormes, la demeure
seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de
Saint-Martin-l'glise et son clocher pointu aux tuiles rouges.

Un ruisseau vagabonde, le long des prs, et en haut du chemin,  et l,
dans les landes immenses, des blocs gristres, des dolmen, des tumuli,
intressent les membres des socits savantes, comme l'ameublement du
chteau aurait pu intresser et passionner un antiquaire: tapisseries
anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits 
baldaquins avec leurs rideaux d'indienne  personnages, faences
limousines, horloges, et le billard lui-mme aux primitifs filets en
guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et
tmoignaient du respect et des soins de la noble famille.

Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'ternit de la
cration; une brise charge du parfum des thyms et des lavandes court
sur la terre et s'en va rider les eaux de l'tang des Falettes, o
dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais,  la saison hivernale,
lorsque, sous un ciel gris, les arbres dpouills gmissent au vent et
que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bnir sa
terre natale ou rechercher les vives motions, pour ne pas dserter. Et
les beaux-parents du marquis ne dsertent pas, et regimbent aux hivers
mondains, tant vants par leur gendre et leur fille.

Au chteau des Tuilires, pendant le sjour des Montreu, on reoit les
chtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congs de
l'officier; mais l'intimit habituelle des La Croze est restreinte 
l'abb Boussarie, cur de Saint-Martin-l'glise, et aux Gouillras--M.
Adolphe Gouillras, riche propritaire et grand marchand de bois, ayant
pous Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche.

        *        *        *        *        *

Ce jour-l, aprs djeuner, le marquis Olivier, sa femme et leur fille
Jeanne, se promenaient dans les jardins avec les La Croze.

L'enfant marchait entre le parrain Pierre, un beau vieillard  la barbe
de neige, et la marraine Amlie, une douce vieille en papillotes grises.

Pour juger les La Croze, ne suffisait-il pas de rappeler la guerre de
70, les batailles o le gentilhomme commandait une compagnie de mobiles,
tandis que la dame des Tuilires distribuait du pain aux humbles femmes
des paysans-soldats?

Conseiller gnral du canton, lieutenant de louveterie de
l'arrondissement, M. de La Croze aurait voulu cder la premire place 
Olivier. Le gendre ne s'en souciait gure: il aimait mieux sa femme--et
Paris.

Ds l'arrive aux Tuilires, M. de Montreu avait impos--il le croyait,
du moins--la diminution morphinique progressive. Les premiers jours,
Blanche se rvolta, dvoilant les artifices d'eau intercalaire, d'ther
sulfurique, de chloroforme ou d'alcool. Il lui fallait de la morphine,
et rien que de la morphine! Elle pleurait, se lamentait, injuriait,
menaait, puis elle se calma, parut renoncer au stupfiant et  toutes
les substitutions gradues, bien avant l'heure fixe par les mdecins.

Madame se prtendait sevre, absolument gurie; elle parlait avec dgot
de son ancienne et ridicule passion; elle jouait du piano, pinait de la
harpe, chantait, riait, montait  cheval--et le marquis crivait des
lettres enthousiastes au docteur Aubertot. Celui-ci rpondait: Trs
bien! Mais, prenez garde! Veillez toujours!

Et il lui signalait des cas tranges de dissimulation chez les
morphinomanes.

Dans l'alle de tilleuls, M. de La Croze et le marquis allumaient leurs
cigares; Blanche, maman jalouse, enleva la petite Jeanne des bras de
grand'mre, et la couvrit de fous baisers.

--Tu lui fais du mal, cria Mme Amlie. Regarde: elle pleure!

Jeanne dit, en versant des larmes:

--Mchante petite mre!

La marquise clata en sanglots, et se mit  marcher trs vite. Olivier
demanda, inquiet:

--Blanche, o vas-tu?

--Je rentre dans ma chambre; j'ai besoin de pleurer.

Elle courait si fort que les La Croze et le marquis eurent peur et
s'lancrent.

--Mais, laissez-moi donc! Vous m'ennuyez!

Sur son chemin, elle rencontra la vieille Catherine qui voulut
l'arrter:

--Madame?...

--Laisse-moi!... Laisse-moi!...

Devant ce spectacle, M. de Montreu fut saisi d'une angoisse... Est-ce
que la terrible passion renatrait?

Et bravant la consigne, il frappa  la porte de madame.

Blanche vint ouvrir:

--Je vais mieux.

Il parla timidement de la morphine, et sa femme lui sauta au cou, toute
joyeuse:

--De la morphine?... oh! non, Olivier!... Tu crois donc que je veux
mourir?... J'ai trop souffert, va... N'avons-nous pas bris toutes les
sinistres Pravaz?

La jeune femme, entirement calme, avait repris sa gaiet.

        *        *        *        *        *

Chaque jour, la marquise allait faire ses dvotions dans une petite
chapelle situe  l'extrmit des jardins, au milieu d'un fouillis de
verdure.

Par la porte grille, on voyait sur l'autel une vierge de marbre blanc,
des chandeliers d'or et des vases aux fleurs nouvelles; quatre prie-Dieu
de velours s'alignaient, entre les deux fentres ogivales, dont le
sombre et artistique vitrail flambait,  la lueur d'une lampe d'glise.

Un matin, le marquis et la petite Jeanne accompagnrent madame jusqu'
la chapelle. La maman et la fillette s'taient agenouilles, et Olivier,
debout, remarqua les yeux de Blanche qui, depuis quelques minutes,
exploraient le tapis, en une recherche infructueuse.

Mme de Montreu s'absorbait dans la prire. Olivier emmena l'enfant,
heureux de la voir sauter et rire. A un moment, Jeanne se baissa pour
cueillir des violettes.

--Oh! papa, vois donc le joli bijou!

Ses doigts faisaient miroiter au soleil une Pravaz d'or.

Le marquis saisit l'objet, vivement:

--Jeanne, il ne faut pas dire  ta mre que tu as trouv cela!

--Pourquoi?

--Parce que tu me ferais beaucoup, beaucoup de peine.

--Mais, je ne veux pas que tu aies du chagrin, petit pre... Chut!...
Voici maman!...

Blanche venait  eux, le regard fouillant les herbes, les ronces, et
tout son visage disait une inquitude profonde.

Olivier crut gnreux et prudent de ne risquer aucune allusion.

Dans la journe, le mari et la femme se rendirent 
Saint-Martin-l'glise, chez leurs parents, les Gouillras, et M. de
Montreu laissant Madame auprs de la cousine Mathilde, se dirigea vers
la pharmacie.

Prs de la porte, M. Teissier, le pharmacien, un noiraud rjoui,
grillait une cigarette.

--Monsieur, fit Olivier, je vous serais oblig de m'accorder quelques
minutes.

--Volontiers, monsieur le marquis.

Ils s'assirent en un petit salon, derrire l'officine.

Le gentilhomme exposa:

--Le Dr Vaussanges est en courses; j'attends son retour pour
l'interroger, si cela est utile, ce que je ne crois pas. Lui-mme m'a
affirm depuis longtemps que Mme de Montreu n'avait plus besoin de
morphine; d'un autre ct, je suis sr que ma femme n'a reu aucun envoi
de Paris. C'est donc vous, monsieur, qui, sans ordonnance, dlivrez de
la morphine  Mme de Montreu.

--Accusation injuste, monsieur le marquis! Je n'ai jamais dlivr de
morphine que sur ordonnance.

--Votre parole d'honneur?

--Ma parole d'honneur! Et je veux me justifier.

--Inutile!

--Si; j'y tiens.

Il courut  l'officine et revint, portant un livre et un flacon.

--Monsieur le marquis, on consomme trs peu de morphine, dans notre
localit. J'en ai reu de Paris cinquante grammes, et, lors du
traitement suivi par Mme la marquise, sur diverses ordonnances du Dr
Vaussanges, il en a t enlev cinq grammes, puis deux grammes,
ordonnance d'un autre mdecin, M. Thavet, de Labrousse. Il doit m'en
rester quarante-trois grammes. Nous allons voir!

Teissier plaa le flacon sur une balance, fit un calcul mental, et
s'cria:

--Quatorze grammes seulement!... Nom de Dieu! on m'a vol!

Aussitt il appela: Victor! Victor!

Un tout jeune homme aux cheveux rouges qui, dans le laboratoire, pilait
du quinquina, entra et recula, effray, devant les tmoins de son
incorrection.

--C'est toi qui as pris de la morphine, ici? gronda le pharmacien. Ne
mens pas, ou je t'trangle!

--Oui, monsieur, c'est moi. J'ai l'argent.

--Je me moque de l'argent!... A qui l'as-tu vendue?

--A ma tante.

--Madame Gouillras?

--Oui, patron. J'ai vendu en plusieurs fois, et je vais chercher
l'argent l-haut.

--Gredin! Canaille!... F...-moi le camp!

Mais, sur la prire de M. de Montreu, le pharmacien se rsigna 
entendre les raisons de Victor.

Lui, fils de M. Abel, le frre ruin de M. Adolphe Gouillras, que
serait-il devenu, sans l'assistance de l'oncle riche? Cette assistance,
il la devait surtout  la tante Mathilde, car l'oncle Adolphe ne
l'aimait gure. Quoi de plus naturel que d'exprimer sa gratitude  Mme
Mathilde, en lui fournissant des grammes de morphine qu'elle payait?

--Mon seul tort, ajouta-t-il, c'est de ne pas avoir mis l'argent dans la
caisse, mais on se serait aperu de la vente, et Mme Mathilde tenait 
garder le secret.

--Triple idiot! Triple brute! reprit le pharmacien, tu as peut-tre
empoisonn ta bienfaitrice!

--Non, car la morphine ne lui tait pas destine, rpliqua le
gentilhomme. Est-ce vrai, Victor?

--Je n'en sais rien, monsieur le marquis.

Ds qu'il eut obtenu de M. Teissier la grce de Victor et recommand le
silence au patron et  l'lve, M. de Montreu retourna chez les cousins,
chez les Gouillras. Il ne voulait pas une explication immdiate avec
Blanche, en prsence de Mathilde; il craignait de se heurter aux
mensonges des deux femmes.

Au moment de partir, Blanche dit  sa cousine:

--N'oublie pas?

--Sois sans crainte. Je remettrai au facteur.

Dans la calche, le long du chemin, Mme de Montreu souriait  l'poux.
Elle demanda:

--N'est-ce pas, Olivier, que Mathilde embellit, tous les jours?

--Ce n'est pas mon opinion. Elle est trop blonde, trop ple, trop
maigre, trop grande.

--Peut-tre, mais elle est trs distingue.

--L'important, c'est qu'elle soit heureuse, et si M. Gouillras n'est
pas la distinction mme, il a toutes les qualits d'un brave homme.

La nuit fut calme. Au matin, sur la route, Olivier guetta le passage du
facteur.

--Avez-vous quelque chose pour moi?

--Oui, monsieur le marquis, rpondit le facteur. J'ai des lettres et les
journaux.

--Rien de plus?

--Un paquet pour Mme la marquise, de la part de Mme Gouillras.

--Donnez-moi le paquet.

M. de Montreu rentra dans sa chambre, et oblig par son amour mme  un
rle de surveillant conjugal si en dehors de ses habitudes et de ses
gots, le mari dfit l'envoi. Il s'y trouvait deux pelotons de laine
bleue, et les pelotons enroulaient une lettre, une petite bouteille et
une Pravaz.

C'tait un devoir de lire, et Olivier brisa le cachet:

Ma chre Blanche,  Limoges, au Sacr-Coeur, toi riche, tu partageais
avec la pauvre cousine Mathilde les friandises du chteau des Tuilires.

Et, aujourd'hui, j'ai le bonheur de t'envoyer la moiti des richesses
que je possde et dont tu m'as enseign le mystrieux et souverain
pouvoir.

Mnage la liqueur divine, car, hlas! la source va en tarir! Hier, en
effet, mon neveu Victor m'a annonc qu'il ne pourrait plus m'tre
agrable, son patron lui interdisant la vente et pour des raisons
ignores. Ces raisons, je les attribue  une visite de ton mari chez le
pharmacien, visite que j'ai apprise de la bouche mme de Mme Teissier.

O ma chrie, il faut veiller! Il faut cacher ce suprme trsor! Blanche,
il n'est pas de tiroirs assez discrets, de cassettes assez fidles,
contre les yeux d'un mari semblable au tien, d'un gentilhomme qui
t'adore et ne voit pas que la privation est mortelle!

Mon mari  moi--ce bon et simple campagnard--me laisse libre, et du
reste, je domine le parvenu de toute la hauteur de ma pauvre noblesse.

Voici une Pravaz, moins lgante que celle que tu as perdue, mais aussi
gnreuse. La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la
sauvegarde de ta mignonne Jeanne: Monsieur n'ira pas les drober; un
ange les protge!

Mille baisers de ta:

MATHILDE GOUILLRAS,

NE DE CHASTENET.

_P.-S._--Je rouvre ce billet. Il me vient une ide. Pourquoi
n'crirais-tu pas  notre amie Genevive Saint-Phar? La doctoresse nous
enverrait peut-tre de la morphine. Si elle refuse, j'irai  Limoges et
j'obtiendrai des ordonnances d'un docteur et peut-tre des solutions,
directement, de MM. les pharmaciens.

* * *

M. de Montreu cherchait le mystre de ces mots: La Pravaz et la
solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne
Jeanne...

tait-ce une ide symbolique ou la claire nonciation d'un fait?

Pendant que la servante habillait Jeanne, Olivier inspecta la couche de
l'enfant et dnicha, au fond du sommier, un flacon de morphine  trois
quart vid. Il ne voulut point se donner le dgot d'une hypocrisie
nouvelle, et le soir,  l'heure du repos, il dit  Blanche:

--Malgr tes serments, tu recommences les mmes folies, et tu
t'empoisonnes avec l'horrible morphine.

--Ce n'est pas vrai!

--Blanche!

--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrai!

Il lui prsenta les deux flacons et la Pravaz:

--A quoi bon mentir?

--O avez-vous pris a?

--J'ai d fouiller le lit de Jeanne et inspecter l'envoi de Mathilde.

--Vous avez ouvert une lettre adresse  votre femme; vous avez bris un
cachet, vous?

--Oui, moi.

--Vous tes un vilain!

--Mon amour...

--Taisez-vous, monsieur! Vous devriez rougir!... Allons, rendez-moi ces
objets?

--Non.

--Je le veux!

--Non.

--Monsieur, rendez-moi a?

--Jamais!

Nerveuse, elle l'enlaait, essayant d'arracher la Pravaz et les petits
flacons; il rsistait; elle se cramponnait  lui, mlant des sanglots 
des promesses d'amour,  d'ardentes prires, et il lui fallait beaucoup
de courage pour rsister.

--Olivier, la Pravaz, c'est ma vie!

--Ce serait ta mort!

Dsireux de mettre un terme  la lutte douloureuse, il jeta la Pravaz et
les flacons par la fentre ouverte, dans l'tang des Falettes.

Ils entendirent le clapotis de l'eau qui se refermait, et Blanche cria:

--Tu m'as tue!... Tu m'as tue!

       *       *       *       *       *

Olivier s'agenouille devant elle, implorant le pardon du sacrifice. Elle
le repousse, veut tre seule.

Si elle se prcipitait? Il est l; il observe; ses bras tiennent les
jupes.

Et, penche,  la fentre, Blanche regarde le ciel d'un bleu lapis et
les constellations. Elle voit les toiles trembler sur les eaux, et
parmi elles, deux plus brillantes, dont l'clat illumine les profondeurs
qui s'ouvrent. Ce sont les flacons de morphine: ils reposent en un lit
de glaeuls et de nnuphars, un crin de gerbes vertes et de roses
diamantes. Les flacons se brisent, la liqueur ruisselle, abondante,
toujours plus abondante, infinie. Et voil que Madame, au paroxysme du
dlire, a la vision d'une mer de morphine. Elle se souvient d'un joli
spectacle de voyage--de son voyage de noces!--et pour elle la morphine
circule dans la vase, comme le Rhne,  Genve, traverse le Lman, sans
confondre ses eaux.

Tout le reste est bourbeux, et seule la liqueur triomphe et rayonne
lumineuse, immacule.

Blanche entend des voix clestes qui la convient au Paradis des amours
immortelles.

Elle va tomber; elle va mourir; il est l, il la presse contre sa
poitrine:

--Blanche, mon adore?

--Je ne vous connais plus! Allez-vous-en! Allez-vous-en!... Vous me
faites horreur!




VI


Le capitaine de Pontaillac se trouvait dans un tat physique
relativement satisfaisant, et il menait encore prs de la Stradowska une
trange comdie amoureuse.

En cette rude musculature, le poison entrait, glissait, et de mme que
la foudre brle l'pe d'acier, sans endommager le fourreau de velours,
consume les os du corps, sans entamer la chair qui les couvre--ainsi, la
morphine tuait l'esprit, la rsistante flamme, sans presque toucher
l'enveloppe organique.

Chose remarquable, il n'y avait pour Raymond aucun lment coexistant
d'un tat de dgnrescence mentale hrditaire, aucune apptence
morbide, aucun entranement maladif qui ft l'acte d'une nature dj
affaiblie et incapable de rsister aux sollicitations.

Ds l'origine, le cerveau tait indemne de tare: au point de vue
mdico-lgal, l'hrdit n'exerait pas son rle habituel de facteur
tiologique, et on ne pouvait davantage noter les phnomnes du
morphinisme et de l'alcoolisme associs.

Blanche disparue, le jeune officier chercha l'oubli dans les labeurs
militaires et les petites noces avec ses camarades, Jean de Fayolle,
Lon Darcy et Arnould-Castellier; quant au major Lapouge, il fut dupe
des repentirs du morphinomane.

Mais, depuis trois semaines, en dehors des heures o le service
l'appelait au quartier, Pontaillac tait invisible. On ne le rencontrait
ni  l'_patant_, ni au caf de la Paix, ni au foyer de l'Opra, ni au
Cirque, ni au Bois, et les lettres, les tlgrammes bleus de Christine
demeuraient sans rponse.

Une vie bizarre commena.

Quelquefois, chez lui, son revolver au poing, il s'arrtait devant une
glace, avec l'ide de se brler la cervelle, et puis, rgnr par une
piqre, tout embras du dsir de Blanche, il marchait vers un petit
salon.

Il admirait un portrait en pied de Mme de Montreu, un chef-d'oeuvre dont
il venait de surveiller l'excution et de dicter les moindres dtails,
d'aprs une photographie et la religion du souvenir--ainsi que l'on fait
pour les images des morts.

 et l, partout, des choses d'elle: un ventail bris, un soulier de
bal, un corset, des gants, des bouquets; tous ces objets sans valeur, il
les avait achets  Angle, la femme de chambre de la marquise, et le
corset fleuri de dentelles exhalait encore le dlicieux parfum de la
dame rousse.

Le regard suppliant, il tendait les mains vers le portrait, et Blanche
semblait s'animer et descendre du cadre; il la couvrait de baisers, la
dorlotait, l'emportait, la possdait toute. Et, l'hallucination finie,
soudainement, il se retrouvait prs d'une glace et maniant la gchette
d'un pistolet.

Or, un jour, comme tous les jours, Raymond voquait sa bien-aime. La
porte s'ouvrit, et Christine qui entrait, s'arrta, frappe de stupeur.

--Raymond!

--Que me voulez-vous, madame? Que venez-vous faire ici? Sortez!

--Tu ne m'aimes donc plus?

--Je ne vous ai jamais aime!

--Oh! gmit-elle, accable de douleur.

--Celle que j'aime, que j'adore, s'cria-t-il, en dsignant le portrait
de Blanche, la voici! C'est pour cacher  tous les yeux un criminel
amour que je t'ai prise! Regarde-la!... Mon Dieu, qu'elle est belle!...
Laisse-nous seuls!...

De ses doigts trembleurs, il cherchait les formes merveilleuses, dans un
espace gomtrique indfini, resserrait ses bras, et soupirait:

--Blanche! O Blanche!... O femme!... Tiens! sur tes lvres!

Mais, tout  coup, il chancela, veill:

--Je suis fou, ma bonne Christine!

--Et moi, je viens te consoler; je viens te gurir--te parler d'elle.

Il y avait tant de simplicit et d'hrosme en cette immolation de la
femme outrage que Raymond s'agenouilla devant sa matresse.

Elle le releva, et le baisant au front:

--Veux-tu que dsormais je sois ta soeur?

--Alors, dit-il, sans entrevoir la grandeur du sacrifice, alors, plus de
jalousie?

--Non... plus de jalousie.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Et ils parlrent de l'absente toute la journe, toute la nuit.

--Pourquoi ne demandes-tu pas un cong? Tu irais en Limousin; tu la
verrais... l-bas.

--J'ai peur...

--Grand enfant!

Un soir, Christine conduisit Raymond  la gare d'Orlans, et la
vaillante revint chez elle, pleine d'angoisses.

       *       *       *       *       *

Aux Tuilires, la marquise Blanche entrait dans la priode ultime de
l'tat de besoin.

Le docteur Vaussanges, une barbe grise des plus honorables, essayait de
tromper sa noble cliente:

--Madame, Je vous apporte de la morphine.

--Non, docteur, c'est de l'eau!

--De la morphine et de l'eau.

--Je n'en veux pas!

Dans l'impossibilit de se procurer des doses de stupfiant, Mme de
Montreu, qui ne recevait plus de lettres de Mme Gouillras, s'adressa
aux domestiques. Tous refusrent obissance  leur dame, sur l'ordre du
marquis.

Rien  attendre de la doctoresse Genevive Saint-Phar.

Affole de haine, Blanche refusa au mari le conjugal amour; elle vita
les moindres tendresses, les moindres baisers.

Lui, dominant ses scrupules de gentilhomme et voulant par-dessus tout la
gurison de sa femme, avait fait fabriquer des clefs: il inspectait le
secrtaire, le chiffonnier, les armoires de madame, les coffrets, les
sachets, les botes  gants, les objets les plus dlicats, les plus
intimes, et si la marquise le surprenait en ses perquisitions barbares,
elle lui jetait ddaigneusement:

--Ne vous gnez pas! Vrifiez mes chemises, mes bas!

Et elle frmissait d'une envie de lui cracher au visage.

Chez la marquise Blanche, le systme nerveux tout entier, crbro-spinal
et ganglionnaire, tait profondment branl par la disparition de la
morphine de l'organisme: la jeune femme incriminait moralement Olivier,
son farouche gardien; le systme nerveux se rvoltait physiquement
contre l'acte de violence qui lui drobait l'indispensable, et chaque
nerf manifestait son trouble, dans sa sphre propre.

En vertu de lois encore ignores, la force du dsir physiologique
dveloppait le champ intellectuel et permettait  Mme de Montreu
d'analyser toutes ses sensations. Elle avait faim de morphine; elle
avait non pas des impulsions de gourmandise, mais un vritable besoin de
nourriture: il lui manquait un lment vital.

Assise ou couche, elle prouvait une vive agitation des jambes, et se
voyait oblige d'excuter avec elles des mouvements rguliers; cette
agitation s'exagrait  un tel point qu'on et dit d'un roulement de
tambour. Les lgers abcs des cuisses produits par les piqres, se
cicatrisaient; le visage gardait toute sa fracheur; la peau demeurait
indemne de cette coloration pourpre habituelle aux morphinomanes
sanguins; les yeux ne subissaient aucun trouble de l'accommodation, et
seules, des douleurs de la rgion cardiaque, une toux nerveuse et une
soif inextinguible constituaient les principaux phnomnes d'abstinence.

--Olivier, je meurs!... Olivier, ayez piti de moi?

M. de Montreu dtournait le regard, craignant de succomber:

--Blanche, ma chre femme, encore un peu de courage... Tu vas gurir; tu
ne songeras plus  l'horrible liqueur, et nous nous aimerons...

--Jamais, monsieur, jamais!

Afin de distraire la malade, Olivier se servait de Jeanne pour lui
envoyer des cadeaux charmants.

--Mre, c'est de papa... Oh! le joli bracelet! Oh! le beau collier! Et
ces fleurs, ces verveines, ces roses...

Blanche embrassait la tte blonde et l'loignait--sans un sourire.

M. et Mme de La Croze encourageaient leur gendre  sauver la maman de
Jeanne: on citait  Mme de Montreu les exemples de quelques
morphinomanes repentis; on lui citait le cas de Mathilde Gouillras, qui
aprs avoir t trs souffrante, lanait l'anathme sur la morphine,
regrettait ses magnifiques lans pistolaires, et suppliait sa cousine
de renoncer  la Pravaz.




VII


Ce jour-l, Raymond de Pontaillac, arriv de la veille en son castel des
Ormes, monta  cheval pour se rendre aux Tuilires.

Il mit d'abord sa bte au galop, puis au trot, puis au pas, sous les
grands chtaigniers qui le couvraient de leurs ombres verdissantes: 
son dsir de revoir Blanche se mlait une crainte, comme si vraiment il
n'tait pas bien sr de rencontrer l-bas tout le bonheur qu'il allait y
chercher.

Devant la grille du chteau, le capitaine fut sur le point de tourner
bride, mais il avait t vu de M. de La Croze qui lui dit, en avanant:

--T! la bonne surprise, mon gaillard!... Et depuis quand sommes-nous
aux Ormes?

--Depuis hier, monsieur Pierre. Je me suis arrt  Limoges pour saluer
mon oncle.

--Tu pourrais dire: Monseigneur... Il va bien notre cher vque?

--Pontificalement.

Un domestique mena le cheval du capitaine  l'curie, et M. de La Croze
et Pontaillac marchrent bras dessus bras dessous vers la maison.

--Capitaine, tu as bien fait de nous revenir. On s'ennuie mortellement
ici. Combien de mois de cong?

--Il n'y a pas de mois; il y a des jours... quinze.

--Diable, c'est peu!

Le vieux gentilhomme introduisit Raymond au grand salon, appela Mme de
La Croze et envoya Catherine prvenir la marquise.

Olivier, lui, tait dans le parc, en train de surveiller l'installation
de conduites d'eau. On le hla; il accourut, et les deux amis
s'embrassrent, tandis que Madame faisait son entre.

En voquant la scne du jardin d'hiver, chez le docteur Aubertot,
Raymond se disait: A-t-elle pardonn? Blanche, elle, frmissait 
cette ide: Il a de la morphine; il m'en donnera!

Tous deux parlaient maintenant d'une faon indiffrente des choses
parisiennes et mondaines, des derniers bals, des derniers ragots, des
derniers scandales, et rien, dans leur voix, ni dans leurs gestes ne
trahissait leurs motions profondes.

On reut la visite de l'abb Boussarie, le cur de
Saint-Martin-l'glise, un aimable et paternel vieillard aux longs
cheveux blancs, l'ancien prcepteur de M. de Pontaillac. Il rappela que
Blanche, Olivier et Raymond avaient t tous trois baptiss par lui et
que tous trois avaient fait leur premire communion  Saint-Martin.
Seul, le capitaine restait  marier. Y songeait-il? Allons, allons, le
neveu de Monseigneur Aymar de Pontaillac, l'hritier d'une race
illustre, prcherait bientt d'exemple.

Et, de sa canne  pomme d'argent, le vieux prtre menaait tendrement
Raymond.

Une esprance animait toujours Mme de Montreu. C'tait  Pontaillac
qu'elle devait la premire piqre, et dans sa dtresse horrible
d'affame, le grand initiateur lui viendrait encore en aide. Comment
adresser la demande, et en quel endroit, et avec quelles ruses? Ici,
rien  tenter, sous l'oeil du mari. crire au capitaine, envoyer la
lettre par un domestique? Personne, au chteau, n'accepterait la
commission. D'un autre ct, Blanche n'oubliait pas la dclaration
d'amour du jeune officier, et elle se sentait tenue  la plus grande
rserve. Et cependant, il lui fallait de la morphine, il lui fallait une
Pravaz--et seul, Raymond pouvait l'empcher de mourir!

Tout de suite, l'ide naquit en M. de Montreu que sa femme aurait
recours  Pontaillac, et comme il cherchait un moyen d'affirmer son rle
de surveillant, ce fut Raymond lui-mme qui le tira d'embarras.

--Tu sais, Olivier, j'ai enfin renonc  ma stupide passion pour la
morphine.

--Plus d'espoir; je me tuerai! gronda la marquise.

Mais elle leva les yeux et crut lire un mensonge et une promesse dans le
regard de l'homme.

--Vraiment, interrogea le marquis, tu es brouill avec l'odieuse Pravaz?

--Brouill, et dfinitivement.

Un nouveau regard dmentit l'affirmation nouvelle, et cette fois Madame
eut un sourire pour le beau comdien. Est-ce que, du reste, on pouvait
oublier l'ensorceleuse? Si Pontaillac venait de trahir la vrit, c'est
qu'il comprenait les douleurs de l'abstinence et qu'il se garait de
l'poux, afin de mieux secourir la malheureuse femme!

Aprs le dpart du cur et de Raymond, la marquise monta dans ses
appartements et redescendit  l'heure du dner. Elle avait chang de
toilette, et en robe printanire, ses beaux cheveux roux orns d'une
grappe de lilas, elle paraissait tranquille, presque joyeuse.

Le mari allait accuser la morphine de cette agrable mtamorphose, mais
Blanche devina sa pense, et avec un grand talent de dissimulation:

--Olivier, tu me souponnes de m'tre fait une piqre. Eh bien, tu as
tort. M. de Pontaillac s'est guri; pourquoi ne gurirais-je pas?

Elle crait l'tat d'esprance qui aide  supporter l'tat de
besoin.

        *        *        *        *        *

Le lendemain, Raymond sortit des Ormes pour une matinale promenade. Il
marchait, la joie au coeur, et grce  de spcieux raisonnements que les
bienfaisantes solutions lui inspiraient, il arrivait  se convaincre
qu'il tait urgent de procurer de la morphine  la grande dame et
excusable de faire sa matresse de la femme d'un ami, de son meilleur
ami.

Pontaillac longeait un chemin ombreux, et au travers des ramures, le
soleil lui baisait le visage, l'illuminait de ses ors; une brise tide
et douce l'imprgnait des vivifiantes senteurs des bois.

Il s'arrta devant le parc des Tuilires, prs d'une brche rcente et
faite par les ouvriers employs aux conduites d'eau. La grille de la
chapelle tait ouverte, et dans la femme agenouille, l'homme reconnut
Mme de Montreu.

La marquise sortait de la chapelle, et les deux victimes de la Pravaz se
regardrent.

--Madame, commena Raymond, le hasard m'a men vers vous, et je bnis le
hasard... Comme vous tes ple et tremblante!... Vous avez pleur...

--J'ai pleur, parce que je souffre, parce que je meurs!

Rsolument, elle dit ses douleurs, le supplice que lui imposait M. de
Montreu, en la privant de la liqueur vitale; elle dit la scne nocturne
o le gentilhomme jeta dans l'tang des Falettes les solutions et la
Pravaz. Tout le monde l'abandonnait, oui, tout le monde, mme Mathilde,
son ancienne proslyte!

--Je le savais, rpliqua l'officier avec aplomb; je le savais, et je
suis venu. Hier, j'ai d abriter sous le mensonge mon dsir de vous tre
utile, car, madame, mieux que personne, je connais votre mal. J'en ai
souffert, j'en ai pleur. Il n'y a pas de tortures comparables  celles
du besoin de morphine! Des mdecins prtendent que la liqueur nous tue.
Les imbciles! Mais, la mort hideuse, terrifiante, c'est la privation!

Il tira de sa poche un ncessaire de voyage en soie bleue contenant  la
fois de la solution et une aristocratique Pravaz:

--Tenez, madame... Ne pleurez plus... Essuyez vos beaux yeux... L'enfer
va disparatre--pour vous.

--Merci, oh! merci, monsieur de Pontaillac! Vous me sauvez!

Le capitaine salua Mme de Montreu et reprit le chemin des Ormes.

        *        *        *        *        *

Sous l'nergie de la piqre, Blanche prouva un malaise bizarre: la
solution de Pontaillac tait dose  un degr que la jeune dame n'avait
pas encore atteint.

Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en mme temps qu'une
surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au coeur, et des
images--pour les yeux et pour la pense--remplacrent  la fois les
ides exactes et les tableaux de la ralit: ainsi, la chambre de madame
se transformait en un vaste tang, l'tang des Falettes; une barque se
balanait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et
Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumire et
des tnbres, l'esprit tablissait un contraste fcheux entre les
gentilshommes, entre l'poux svre, tel un gelier, et l'amoureux
superbe, tel un prince charmant. Blanche exagrait la petite taille du
mari, son air effmin, alors qu'Olivier conduisait son panier attel de
deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beaut, de sa
distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir 
cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement
d'astre.

A son rveil, l'honnte femme chassa la mauvaise ide et elle fut prise
d'une terreur comme si vraiment elle avait t responsable des vellits
de luxure suggres par l'me du poison.

Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac,
affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais,
certain soir, le capitaine dna aux Tuilires avec l'abb Boussarie, les
Gouillras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin
 la barbe rougetre, ennuyait l'invit de ses interrogations sur la
poudre sans fume et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frla
Raymond, d'un frlement voluptueux.

M. de Pontaillac tressaillit d'allgresse; Mme de Montreu balbutia,
avant de se rfugier prs de l'ange gardien, sa fille.

Ces ardeurs inconscientes de la chaste pouse justifiaient l'un des plus
curieux phnomnes de l'intoxication morphinique et de ses rsultats
absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme
subissait quelquefois un tat de dpression de la vie gnsique, le
systme arrivait chez la femme  un haut degr de nymphomanie. La force
morale de Blanche, quoique trs affaiblie par l'abus de la morphine, la
prservait encore de l'adultre, mais elle ne l'empchait pas de se
livrer  des mouvements dsordonns et d'origine purement mcanique o
s'teignait son regard lascif, o se calmait sa surexcitation excessive.

Mme de Montreu gmissait de ce triste tat; elle ne voulait plus de
rapports avec son mari; mais elle se rvoltait contre les tendances
bestiales, et se sentait profondment malheureuse.

        *        *        *        *        *

Une aprs-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le cur Boussarie
faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune
dame s'injectait une nouvelle solution,--un cadeau de Pontaillac.

Le soleil de juin jetait sur la glbe une poussire d'or et de feu. On
entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots,
les appels  la guillade et parfois le beuglement des boeufs. Un peuple
de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les
mles noirtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus
noires; et  et l, un rteau  la main, quelques jolies filles en jupe
sombre et chemisette claire, s'tiraient, avec des poses amoureuses,
sous l'incendie du ciel.

Par un phnomne de double conscience et de double vue, la marquise
restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la
premire et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donn rendez-vous
dans sa chambre mme. Elle l'apercevait, l-bas, aux Ormes; il montait 
cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers
d'Italie. Dj, il s'arrtait devant la grille du chteau. Il n'y avait
personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les
domestiques occups  divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs;
d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers
dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles.

--Monsieur de Pontaillac entre dans le vestibule, et le voici dans la
salle  manger! rvait tout haut la morphinomane... Il ne trouve pas ces
messieurs qui jouent au billard... Pourquoi Olivier et mon pre ne
l'entendent-ils pas marcher?... Pourquoi ne l'appellent-ils pas?... Je
l'entends, moi!... Je le vois!... Raymond! O Raymond!...

Cette fois, le jeune gentilhomme entrait rellement; il ouvrait la porte
du couloir; il gravissait l'escalier, et Blanche, perdue, lui tendait
les bras. Il l'embrassa, plein d'amour, mais quand il la sentit
rsister, lutter contre elle-mme, contre l'autre femme, l'trangre,
il s'loigna:

--Madame, je vous aime, je vous adore! je vous dsire de toute mon me,
et pourtant je ne veux pas vous prendre comme cela!... Blanche,  mon
adore, je te veux libre, et tu ne l'es pas!

        *        *        *        *        *

Huit jours plus tard, Mme de Montreu, en pleine conscience, en pleine
libert, se livra  Raymond.

Elle soupirait:

--Tu ne m'as pas odieusement conquise, sous l'action de la morphine, et
je te remercie de m'avoir attendue, aprs m'avoir charme. O mon amour,
aimons-nous!




VIII


Olivier de Montreu s'tait dparti de sa rigoureuse surveillance, et la
marquise en abusait, donnant  ses promenades journalires de
charitables prtextes: visites aux malheureux du voisinage, aux enfants
malades, aux accouches.

Blanche et Raymond se voyaient dans une cabane perdue en un taillis ou
bien dans un kiosque isol que M. de La Croze fit meubler pour la saison
de la pche. Ces deux endroits, si diffrents l'un de l'autre,
exaltaient leurs dsirs: autant la cabane semblait rustique avec sa
lite de feuilles; autant le kiosque rappelait, par ses vastes causeuses
et ses moelleux divans, le luxe et le bon got des chtelains.

Les amants avaient toujours une pareille et sduisante matresse, la
Pravaz, mais ils s'injectaient le poison mondain, sans y ajouter
d'importance, comme si lui et grill un royal-havane, comme si elle se
ft poudrerize ou embaume d'une eau de toilette astringente.

Elle le trouvait ravissant dans son complet bleu marin, sous un chapeau
de voyage; il la jugeait adorable en robe de toile crue et souliers
jaunes, gante de Sude et coiffe d'une paille blouissante de fleurs
des champs.

Ils taient jeunes; ils taient beaux; ils s'aimaient--et c'est tout
dire.

Vers deux heures, Mme de Montreu descendit de sa chambre; Jeanne la
suivit:

--Petite mre, emmne-moi.

--Non, mignonne.

--Je serai bien sage?

--coute. Je vais visiter les pauvres de monsieur le cur, tu sais,
cette grande femme, La Gire et ce grand vieux, Le Guillout... Tu aurais
peur... Allons, laisse-moi!

Mais, la petite s'accrochait aux jupes maternelles:

--Ah! mmre, tu n'es plus si gentille qu'autrefois!

--Je suis presse. Va-t'en!

Blanche htait le pas. Un cri de Jeanne la rappela soudain, et elle
entoura de ses bras la douce enfant qui venait de se heurter contre un
arbre du parc et versait des larmes, le visage tout ensanglant.

--O ma chrie!

Infidle matresse et sainte maman, Blanche oublia le rendez-vous.

Une lettre de Raymond, apporte aux Tuilires par une servante des
Ormes, sollicita une rparation amoureuse, et le lendemain, les amants
se rencontrrent dans la cabane.

--Te voil! Te voil enfin! s'cria l'officier, allum d'un dsir.

--Mon ami, j'ai  vous parler de choses graves.

Mais, il ne l'coutait pas, et ses baisers ardents touffaient la voix
de sa matresse.

--Raymond...

--Tes lvres?... Je veux tes lvres!

--Je vous en supplie?

--Je te veux toute... l, un baiser sur tes yeux, sur ta bouche,
toujours, toujours, toujours!...

--Raymond... Raymond... Raymond...

Aprs la bataille d'amour, Blanche s'en revint vite, coupant  travers
les prairies et les landes. Une angoisse l'agitait, la bouleversait, et
des mtayers l'entendirent gmir: Ma fille est morte!

Elle la savait gurie, et rien ne chassait l'ide de l'autre, en cette
double personne.

--Oui, oui, elle est morte!

Sous le pristyle du chteau, Jeanne jouait  la balle, et il fallut une
vision nette et prcise pour dissiper les chimres de l'esprit
incertain.

--Ma Jeanne,  mon trsor, je ne te quitterai plus!

C'est en vain que Pontaillac attendit sa matresse dans le kiosque et
dans la cabane; en vain, il adressa des lettres, en vain, il rda prs
de la chapelle, jamais il n'eut l'orgueil de trembler au froufrou des
jupes lgres et adores.

Il obtint une prolongation de cong; il lui restait deux semaines
d'espoir--de plaisir ou de douleur--et il accepta une dernire fois 
dner au chteau.

--Qu'tes-vous devenue? demanda-t-il  Blanche.

Elle leva les yeux, et dit:

--Une honnte femme.

La parole hautaine et glaciale indiquait une rupture dfinitive, et
Raymond partit pour Paris o la Stradowska le pleurait en la villa Sad.

       *       *       *       *       *

Toujours nerve par la morphine dont elle devait une abondante
provision  son ancien amant, Blanche de Montreu voulut retourner au
mari. Un scrupule l'arrta. Il lui semblait misrable de se jeter entre
les bras d'Olivier, toute chaude encore de ses quipes galantes, et
elle jura de vivre quelques jours de repentir et de purification. A la
fin du mois, elle prouva un trange malaise, d'irrsistibles dgots et
d'irrsistibles envies; puis survinrent de matinales nauses.

--Alors, Blanche, dit, un jour, Mathilde Gouillras, je vais broder une
belle layette?

--Tu crois?... Oh!...

--Eh bien, o est le mal? Tu n'as qu'une petite, et j'ai trois bbs.

--Tais-toi!... Tais-toi!...

--Ce sera un garon, marquise; je lis a dans tes jolis yeux!

Une horrible pense traversa le cerveau de Blanche. Si elle tait
enceinte, elle ne l'tait que d'un mois, et depuis six semaines, le
marquis demeurait exclu du lit conjugal. L'oeuvre appartenait donc 
Pontaillac!

Brave devant le danger, Mme de Montreu affirma en riant:--Chre cousine,
tu t'amuses! Il n'y a pas d'hritier en perspective; j'en suis sre;
j'en ai la preuve. Voyons, Mathilde, cesse tes plaisanteries un peu...
bourgeoises.

Point de rose sanglante et mensuelle! Et voici l'effroyable vrit!

Enceinte, oui, Mme de Montreu tait enceinte, et d'un autre homme que de
son mari! La patricienne, l'pouse vnre d'un loyal gentilhomme, la
maman de Jeanne, portait dans ses entrailles le fruit de l'adultre, le
crime vivant de la trahison! Quelle tristesse! Quelle honte!

Malgr l'intoxication progressive de la morphine, Blanche mesurait toute
l'tendue de son malheur. Comment se tirer de l? Parbleu, il y avait un
moyen bien naturel: faire risette au mari, l'autoriser  entrer en
grces et lui ouvrir les draps lgitimes. Allons, Madame la marquise, un
peu de courage!

--Mon exil est-il fini? demanda Olivier, en pntrant, un soir, dans la
chambre nuptiale.

--Oui, rpondit tendrement Madame.

Leurs lvres s'unirent, et un rayon de lune qui traversait les vitres de
la fentre, les givra tous deux d'une blouissante pleur.

O Blanche! O noble victime d'un poison dlicieux! Encore quelques
minutes, quelques secondes, et bnie soit la nature, le sacrifice va
s'accomplir! Ton mari ignorera toujours l'adultre, et, femme, tu vivras
en paix, attendant l'heure de la dlivrance!

Et, brusquement, la marquise s'chappa des bras du gentilhomme. Rvolte
contre l'ignoble mensonge que sa faute lui imposait, elle cria, tout en
pleurs:

--Jamais! non, jamais!

--Tu me hais donc bien? gmit Olivier. Que t'ai-je fait? Pourquoi
m'accables-tu de tes dgots?

Elle dit,  travers ses sanglots:

--Vous tes le meilleur des hommes!

Il s'emporta:

--Assez, madame! Je suis votre mari, et j'ai des droits!

--Plus tard, Olivier... plus tard... Regardez... je n'ai plus de
force... Vous me tueriez!

        *        *        *        *        *

Douze nuits de suite, la femme adultre opposa les mmes rsistances:
elle voulait, elle ne voulait pas, abme et vaincue dans le souvenir du
pch.




IX


Jamais femme ne fut plus malheureuse que Mme de Montreu, en prsence du
terrible dilemme, car jamais plus noble femme ne comprit si clairement
la situation.

Ou bien, elle devait encore berner l'poux, l'attirer, souffrir une vie
de mensonges, enfanter hypocritement l'oeuvre frauduleuse, souiller la
maison d'honneur de l'tre maudit de ses entrailles--ou bien, elle
devait se tuer.

Des ides criminelles grondaient dans le cerveau, rayonnaient au souffle
exaspr de la morphine qui dcuple l'entendement, et l'empoisonne du
corps et de l'esprit traversait des alternatives d'allgresse et de
dsespoir.

Blanche aurait voulu se confier  une amie,  une soeur; elle jugeait sa
cousine, Mme Gouillras, trop bavarde et sa mre, Mme de La Croze, trop
pieuse.

Et l'oeuvre grandissait! Et le ventre allait bientt s'panouir,  la
gloire de la cration!

L'ex-matresse de Pontaillac avait beau cacher son linge intime  l'oeil
des servantes, regimber devant la lessive gnrale; elle avait beau se
donner des allures lgres, son secret l'endolorissait toute. Elle se
croyait devine, et les regards du mari, toujours si doux, la
pntraient, comme autant de glaives.

Un matin, devant la glace de sa chambre, elle exhala un cri de terreur:

--J'ai le masque!

Vite, elle saisit un flacon de morphine, le porta  ses lvres,
embrassant des yeux les choses familires et aimes, les portraits
d'Olivier et de Jeanne, les photographies des La Croze et de Mathilde.

Puis, elle regarda, par la fentre ouverte, l'tang des Falettes,
illumin de soleil et couvert de nnuphars. Elle hsitait entre le
poison et l'eau toute fleurie; mais l-bas, sur la route, elle vit
paratre le cur de Saint-Martin-l'glise. Il marchait, le tricorne sous
le bras, et la grande dame, veille aux croyances religieuses,
descendit et rencontra le vieil homme.

--Votre humble serviteur, madame la marquise? fit l'abb Boussarie, en
saluant. Allez-vous un peu mieux?

Trs ple, trs agite, la jeune femme cherchait ses phrases et gardait
le silence.

--Mais, continua le cur, je suis sur la route qui dpend du chteau, et
cela gne peut-tre que j'y lise mon brviaire?

--Non, monsieur le cur! Nous sommes heureux, toujours heureux de vous
voir... coutez-moi... Je dsire vous parler... secrtement.

Elle tremblait; il ne s'en aperut pas, et demanda, plein de sa belle
navet de campagnard:

--C'est une confession?

--Oui, mon pre.

--Je puis vous entendre au chteau, si vous tes trop souffrante pour
venir  l'glise.

--Je voudrais vous parler ici, mon pre.

--Bien... Bien...

Vraiment, il ne l'encourageait pas avec sa grosse soutane, son norme
visage, son gros nez de priseur, ses doigts velus, ses pauvres yeux
bords de rouge et sa voix chevrotante. tait-il  la hauteur de la
mission qu'un aveu terrible allait lui imposer? N'invoquerait-il pas les
seules lois de Dieu et de l'glise? Aurait-il le sacerdoce flexible? Mme
de Montreu en doutait, effraye  l'ide que tous les jours, elle
verrait le confesseur de son adultre.

--Ma fille, dites votre acte de contrition.

--Mais, monsieur le cur, il s'agit d'une aumne...

--Ah!...

--Veuillez m'accompagner au chteau, et je vous remettrai l'offrande
d'un voeu...

--A la sainte Vierge?

--Non. A sainte Madeleine.

       *       *       *       *       *

La dame rsolut de tout dire  sa mre, et l'pouvante des afflictions
qu'elle causerait la paralysa.

--Blanche, interrogeait Mme de La Croze, Blanche, tu as du chagrin?

Elle hochait la tte, surprise de drober encore le secret aux regards
maternels. Comment la mre ne voyait-elle pas le masque de la grossesse?
A la moindre allusion, Blanche se ft agenouille, et Mme de La Croze
s'garait en de douces et inutiles paroles.

--Tu t'ennuies aux Tuilires?

--Mais non!

--Un dsir de toilette qu'Olivier te marchande?

--Pas du tout. Olivier est trs gnreux, tu le sais bien.

--Il faut te distraire, ma fille. Si nous allions passer quelques jours
 Limoges?

--Volontiers.

Madame avait rflchi que l-bas elle pourrait solliciter les conseils
d'un homme digne de l'entendre et peut-tre assez humain pour la
protger en son infortune: elle songeait  l'oncle de Raymond,  Sa
Grandeur Aymard de Pontaillac.

       *       *       *       *       *

Deux jours plus tard, une voiture s'arrta  la porte de l'vch de
Limoges: Blanche descendit, laissant Mme de La Croze dans le coup.

--Ne t'inquite pas, maman. Il s'agit d'une bonne oeuvre, et la
discrtion est l'honneur des mes charitables.

Monseigneur Aymard de Pontaillac travaillait avec son grand vicaire,
lorsqu'on lui annona la visite de Mme de Montreu.

Elle n'tait pas une inconnue au palais piscopal, la jeune chtelaine
des Tuilires: lors de ses tournes vangliques, le prlat avait
accept des invitations de la famille de La Croze et reu de belles
aumnes. Il n'hsita point  interrompre la dicte d'un mandement et 
congdier le subordonn.

Blanche entra dans le cabinet de travail, moins en pnitente qu'en
mondaine, et au milieu du dcor austre, devant le vieillard  la tte
grise, devant la soutane violette, elle se jeta  genoux:

--Monseigneur... Monseigneur, ayez piti de moi! Je viens m'accuser
d'une faute... d'un crime!

Elle pleurait, le front entre ses mains et bgayait des prires.

L'vque dit:

--Parlez, parlez sans crainte. La misricorde de Dieu est infinie!

--Monseigneur... mon pre, j'ai pch... j'ai pch...

Creve de sanglots, haletante, elle invoquait la Vierge, les saints;
mais avec les encouragements du grand meneur d'mes, elle parut
retrouver un peu d'espoir en Dieu:

--Quand j'enfantais ma petite Jeanne, une allgresse emplissait mon
tre, me faisant oublier toutes les douleurs; et aujourd'hui, l'oeuvre
sacrilge est pour moi un sujet de maldictions. Si j'tais seule en
cause, j'attendrais, je me cacherais et m'en irais, aussitt aprs la
dlivrance, expier au fond d'un clotre les horribles amours. Mais,
Monseigneur, vous ne l'ignorez pas, j'ai un mari qui a droit  mon
respect!... Voyez, je suis lasse de mentir, lasse de sourire, lasse de
vivre!... J'ai cherch  ramener mon poux vers la chambre conjugale,
d'o je le tenais loign bien avant l'adultre, et, lui prsent, mes
forces puises ont trahi mon courage... Le btard que je porte dans mes
flancs, je ne l'aimerai jamais, entendez-vous, Monseigneur, jamais! Il
me fait dj souffrir plus que je n'ai souffert  la naissance de ma
Jeanne chrie! Il me brle, il me dchire, il a en lui du venin!... Il
souillerait notre maison!... Qu'ordonnez-vous, mon pre? Dois-je
emporter le secret dans le tombeau?... Ah! je suis prte  mourir, 
craser la preuve vivante et dj si douloureuse du forfait!... Quel que
soit le chtiment que vous m'infligiez, quelles que soient les tnbres
o vous jetiez ma pauvre raison, j'obirai!... Monseigneur, mon pre,
m'est-il permis de dtruire le germe de la honte? Puis-je provoquer un
accident, au pril de ma vie? Je vous le jure: sous le germe abhorr,
sous le fardeau du malheur, je succombe!

Monseigneur s'enfonait en de graves rflexions, et la conscience du
prtre luttait contre les ides de l'homme. Cette loi nouvelle du
divorce, que rprouve l'glise, donnait une solution logique. Oui, mais
il y avait une autre enfant. Du reste,  quoi bon s'attarder? Les dogmes
ne se discutent pas! Et, d'un autre ct, inviter l'pouse au
rapprochement sexuel avec le mari, n'tait-ce pas endeuillir d'un
mensonge nouveau la trahison commise?

--Relevez-vous, madame. Il faut implorer la misricorde divine, user de
mnagements, et, peu  peu, dire toute la vrit  votre mari.

Debout, effraye, elle demanda:

--Tout dire?

--Oui.

--Mme le nom de mon amant?

--Ce nom est inutile. L'aveu du crime suffit.

--J'aime mieux cela, et je pardonne au coupable,  l'un des vtres, 
monsieur de Pontaillac.

--Mon neveu... Raymond...

--Oui, mon pre.

Une vive agitation s'empara de l'vque, et Monseigneur se mit 
marcher, trs ennuy, trs irrit, trs humili.

--Madame, conclut-il, les amitis s'effacent devant le devoir. Je le
rpte: Il faut dclarer l'adultre  votre mari, et si les soupons de
celui que vous avez outrag, se portent sur un autre, vous nommerez mon
neveu lui-mme.

--Ce serait une lchet, monseigneur!

--Non, madame. Vous n'avez pas le droit de laisser punir ou se battre un
innocent!

--Mais je ferai en sorte d'tre seule chtie.

--Ne l'oubliez pas: vos angoisses sont les miennes, et si Dieu nous juge
indignes de sa clmence, il me frappera non seulement dans l'amiti de
mon neveu, de mon unique parent, mais encore dans ma personne, car
j'abandonnerai, s'il le faut, une charge sacre.

--Monseigneur...

--Adressez-vous  Dieu, madame.

Les yeux mouills de grosses larmes, il fit un signe de croix, et,
imposant ses vieilles mains tremblantes sur la femme incline:

--Que la paix soit avec vous!




X


De retour en son htel de la rue Boissy-d'Anglas, Raymond de Pontaillac
passa ses derniers jours de cong dans l'isolement et la souffrance;
puis il revit Christine, et la matresse dvoue se contenta de
murmurer, en lui ouvrant ses bras: Je t'attendais...

Cette exquise crature ne cherchait point  pntrer les secrets
amoureux; elle n'interrogeait pas le voyageur sur les mystres du
chteau des Ormes et du manoir de Montreu: l'absent revenait, froid,
bris, lugubre, et la diva l'entourait de soins, mettant autour de lui
un peu de sa jeunesse, de sa chaleur et de sa lumire.

Mais que peuvent faire les sourires et les joies d'une amie contre les
dsordres de la passion?

Le jeune officier tolrait Christine et il aimait Blanche; il l'aimait
de toute une fureur de malade.

D'abord, il voila d'un crpe le portrait de la marquise; il fit
disparatre de la chambre d'amour les reliques de l'adore, et bientt,
il s'agenouilla devant ces mmes objets d'une idole lointaine et
toujours prsente. Au sortir des vocations passionnelles, entre les
labeurs militaires et malgr ces labeurs, Raymond doublait, triplait,
quadruplait la dose de morphine: il avait commenc avec la moyenne de
vingt-cinq, trente, quarante, soixante centigrammes, et dj il
s'injectait un gramme et demi, et quelquefois deux grammes par jour.

Un matin d'aot, Pontaillac recevait  djeuner chez la Stradowska ses
amis Jean de Fayolle, Edgard Lapouge, Lon Darcy et Arnould-Castellier.

On tait au dessert. Le domestique s'approcha de Raymond, l'informant
que son ordonnance le demandait  l'antichambre.

--Qu'y a-t-il, Clment? interrogea l'officier, de mauvaise humeur. Je
t'ai dfendu de me relancer ici.

--Mon capitaine, c'est une dame... Elle paraissait trs mue; elle m'a
command de vous prvenir, en ajoutant que vous vous fcheriez si je
n'obissais pas.

--A-t-elle donn son nom, laiss une carte?

--Non, mon capitaine; mais c'est une dame du grand monde; a se voit
tout de suite.

Bien qu'il et entendu dire aux Tuilires que le retour des chtelains
aurait lieu seulement en novembre, Raymond frissonnait  l'ide de
Blanche, et il vint prendre cong de sa matresse et des invits.

--Tu ne m'embrasses pas? implora Christine.

Et, tremblante, sous le baiser:

--Un duel, peut-tre?

--Mais non!

--Si c'est un duel, nous sommes l! grondrent les camarades.

--Il ne s'agit pas de duel, messieurs... ou du moins... pas encore.

--Ah! ah! cria Darcy... Et quel est le citoyen?

--Guillaume II, ou Bismarck, ou Crispi, mon cher!

--J'en serai?

--Nous verrons.

Il clata de rire et disparut.

Mme de Montreu attendait dans un salon de l'htel, et comme Pontaillac
soupirait amoureusement: Quel orgueil! quel bonheur! elle recula d'un
pas.

--Monsieur, vous vous mprenez sur le but de ma visite. Ce n'est plus
une matresse affole, c'est une pouse indigne, une mre pleine de
honte et de remords, qui est devant vous; c'est la plus malheureuse des
femmes!

Elle dfaillait; il la soutint.

--Madame, je devine la cause de votre dsespoir. On vous prive de notre
liqueur; on vous laisse mourir; mais encore une fois je vous sauverai!

--Monsieur...

--O Blanche, puisque la privation dont tu es obsde t'a inspir le
courage de venir  moi, sois bnie! Pour toi, pour tes yeux, pour tes
lvres, je marche  tous les sacrifices,  toutes les vaillances... 
toutes les forfaitures!... Pour toi, je volerais; pour toi, je
tuerais!... Fais de moi ce que tu voudras?

Ils s'assirent, et Mme de Montreu dclara en un gmissement d'opprobre
et de terreur:

--Raymond, je suis enceinte!

L'officier ne vit pas d'abord la porte de cette rvlation, mais ds
que Blanche lui eut affirm qu'il tait le pre de l'enfant et qu'aucun
doute ne pouvait subsister sur l'origine de l'tre en germe, il donna
libre cours  ses rves,  sa joie dlirante:

--Nous l'aimerons, nous l'adorerons notre cher bb!

--Taisez-vous, monsieur; vos paroles me font du mal...

Alors, elle dit son existence horrible, depuis le jour o elle s'aperut
de sa grossesse; elle dit la visite  l'vque de Limoges, et le
conseil--l'ordre religieux--de tout avouer au mari, mme s'il le fallait
le nom de l'amant.

--Eh bien, soit! rpondit hautement Pontaillac, nommez-moi, mais  la
condition que vous serez ma femme, si je tue Olivier.

--Je n'aurai pas tant de lchet, monsieur, et seule, j'affronterai la
colre de mon mari.

--Je ne veux pas! Je vous le dfends!

Il s'emportait, menaait de veiller lui-mme au salut de sa chre
matresse, et Blanche pleurait, inquite de la bravoure du gentilhomme.

Plus calme, Raymond exhorta Mme de Montreu  partir avec lui; il allait
envoyer sa dmission d'officier... On s'adorerait en quelque thbade
lointaine, dans l'esprance du fruit des amours.

--Et Jeanne, et ma petite Jeanne, y songez-vous?

--Je l'aimerai aussi!

--Mais lui... Olivier...

--Eh! que nous importe! S'il te fait peur, je l'insulte... Il y a un
duel  mort et, si les armes me sont favorables,  ma chrie! Nous nous
marions en Autriche, en gypte, en Italie, devant le Pape, o tu
voudras... Je suis assez riche pour que ma femme n'aie rien  envier 
une reine.

--Croyez-vous donc que j'pouserais jamais le meurtrier du pre de
Jeanne?

Sur ces mots, la marquise se dirigea vers la porte.

Il courut  elle.

--Blanche?

--Adieu!

Un fiacre mena la pauvre grande dame chez Mlle Genevive de Saint-Phar,
place de la Madeleine.

C'tait l'heure de la consultation, et Genevive recevait son habituelle
clientle de femmes en un cabinet artistique et svre.

Allures de bourgeoise. Pas de col masculin, pas de monocle, rien
d'audacieusement viril. De la robe noire montante mergeait la tte
brune et distingue avec son front ple et ses grands yeux brillants
d'intelligence.

Parvenue  la fortune et  la clbrit, Mlle Saint-Phar demeurait douce
et simple, et ses anciens matres, les professeurs Aubertot et Pascal,
s'enorgueillissaient de leur lve. Mais que de courage! que de travail,
avant d'obtenir le diplme! Que d'efforts pour vaincre les prjugs!

Orpheline  huit ans, elle avait t leve au Sacr-Coeur de Limoges, o
sa tante, une des religieuses, la destinait  prendre le voile et  la
seconder dans l'enseignement: Genevive grandissait pour d'autres
ambitions.

Jeune fille, elle devint, pendant les vacances, le professeur de ses
camarades riches; elle commena  tudier la mdecine  l'cole de la
ville, et aprs deux ans, se fit inscrire  la Facult de Paris. Lors
d'un concours de l'internat, il y eut des discussions entre les
professeurs et des articles de journaux pour savoir si l'on admettrait
une jeune femme  concourir, au mme titre que les jeunes hommes. Un
vacarme d'ironie se dchana contre l'tudiante. Raccommodez les bas!
Faites le pot-au-feu! vocifraient quelques journalistes; d'autres
soutenaient Genevive, et malgr l'appui de MM. Pascal et Aubertot, Mlle
Saint-Phar se trouva carte de la bataille.

Ds l'anne suivante, les mmes polmiques fulminrent. Comment,
disait-on,  la Facult, ne voyez-vous pas la contradiction de vos
actes? Vous autorisez les femmes  s'inscrire,  suivre les cours, 
passer des examens, et vous leur barrez les portes du triomphe! A quoi,
les professeurs rpondaient: Nous craignons des promiscuits fcheuses
dans les hpitaux, entre tudiants et tudiantes.--Allons donc!
tonnaient les avocats de la dame, celles qui travaillent savent se faire
respecter!

La Facult admit Mlle Saint-Phar, et laurat du concours, elle obtint
rapidement le grade de docteur.

Elle s'installa rue de Miromesnil. Autrefois comme aujourd'hui, elle ne
soignait que les dames, mais l'envie la guettait, et un jour, sur les
boulevards, des camelots distriburent de petits papiers: MADEMOISELLE
SAINT-PHAR: MALADIES SECRTES DES DEUX SEXES.

On l'outrageait, on la salissait; elle demeura hautaine, courageuse, et
devant la renomme grandissante, les aboyeurs se turent, et une riche
clientle clbra la doctoresse.

L'amant? Y avait-il un amant? Peut-tre. Genevive tait jeune; elle
tait femme; mais, si elle brlait du dsir de toutes les jeunes
personnes, elle vitait le scandale, et en France, le pch non
scandaleux n'est plus un pch.

Mlle Saint-Phar reut cordialement Mme de Montreu.

--Bonjour, ma belle marquise. C'est une halte agrable dans ma
consultation, n'est-ce pas? Tu viens voir l'amie et non la doctoresse?

--Les deux, ma bonne Genevive.

--Tant pis!

Et indiquant un fauteuil  sa visiteuse, la doctoresse affirma:

--La coupable, c'est la morphine!

--Non...

--Si.

--Eh bien! oui, nerve par la liqueur, j'ai perdu le sens moral...
j'ai... et je suis enceinte, et...

--Mes compliments! interrompit Genevive. Monsieur de Montreu doit tre
enchant.

--Il l'ignore.

--Tu vas t'empresser de lui dire l'heureuse nouvelle?

--Genevive tu ne m'coutes pas... Je suis enceinte d'un autre homme que
de mon mari!

--Ae!... Toi?

--Moi. Je viens rclamer de ton amiti un grand service... Il faut que
tu me sauves! Il faut que tu me dlivres!

--Je t'assisterai volontiers le jour de tes couches; mais nous avons le
temps d'y penser.

--Je veux... tout de suite!

--Es-tu folle? A combien de semaines remonte ta grossesse?

--A deux mois.

--Et tu veux?

--Et je te supplie de m'aider  anantir la preuve de mon adultre?

--Sais-tu, Blanche, quel crime tu me proposes l?

--Crime ou non, j'exige la dlivrance.

Mlle Saint-Phar dclara d'une voix indigne:

--Je refuse.

--Mme... pour vingt mille francs?

--Vous m'insultez chez moi, madame!

Mais, la voyant si ple et si accable, Genevive la baisa au front, et
Blanche reprit:

--L'tre qui dshonore mon corps serait une source d'angoisses, et je ne
lui donnerai pas le jour. Si, de par les lois, c'est un crime de le
dtruire, c'est, de par ma conscience, une haute justice.

--Tu as perdu la tte!

--Genevive, au nom de notre amiti?

--Non! non!

--Genevive?

--Non!

--Vous voulez donc que je meure

--Madame, vous vivrez... Blanche, tu vivras, et tu aimeras ton enfant!

Toutes les prires, toutes les menaces de la marquise furent
impuissantes  dterminer Genevive aux manoeuvres abortives, et Mme de
Montreu descendit.

--O allons-nous, madame? interrogea le cocher, trs surpris de voir que
sa cliente oubliait le renseignement d'usage.

Elle balbutia une adresse quelconque.

--C'est  Montmartre?

--C'est  Montmartre.

Place d'Anvers, la marquise abandonna sa voiture, et marchant au hasard,
elle arriva rue des Trois-Frres o elle aperut une plaque de tle
peinturlure, avec ces mots: _Madame Xavier, sage-femme_--et
au-dessous le gros chou traditionnel, fleuri d'un nouveau-n.

Elle allait entrer; elle hsita et se perdit dans les ombres du soir qui
commenait.

Des ides de mort l'envahirent. Elle courait, s'arrtait brusquement,
et, rue de Maubeuge, des gens lui crirent: Attention! Vous tes donc
aveugle ou imbcile! Voici trois ou quatre voitures qui vous frlent au
passage! Elle remerciait d'un triste sourire et continuait sa
promenade, en touffant des plaintes.

Le lendemain matin, une jeune servante en tarlatane  carreaux noirs et
violets, tablier blanc et bonnet de linge, gravit l'escalier de la
sage-femme.

A l'entresol, elle demanda humblement:

--Madame Xavier, s'il vous plat?

--C'est moi, mademoiselle, rpondit une grosse gaillarde  l'oeil
rigolard et  la lvre suprieure un peu moustachue. Qu'y a-t-il pour
votre service?

--Je dsirerais... vous parler.

--Trs bien, ma fille, trs bien!... Donnez-vous donc la peine...

Toutes deux se dirigrent vers un petit salon tapiss d'andrinople et
meubl d'acajou, et un sourire de la matrone vint engager la jeune
personne aux confidences.

--Enceinte de deux mois! Fichtre, vous vous y prenez de bonne heure!...
Vous avez raison, et si toutes les autres vous imitaient, on aurait 
dplorer beaucoup moins d'accidents!

La visiteuse exposa les motifs de sa prcipitation. Elle servait comme
femme de chambre dans une honnte famille bourgeoise, et tout le monde
ignorait son tat intressant, tout le monde, except le matre.

--Alors, c'est le bourgeois qui vous a fait ce petit cadeau?

--Oui, madame.

--Le cochon!... Et il vous lche?

--Non, madame... Il me donne de l'argent.

--Trs bien! trs bien! Je vous recevrai ici, et puisque vous avez de la
galette, nous trouverons une bonne nourrice pour le gosse.

--C'est que, madame...

--Quoi?

--Si ma matresse, la femme de monsieur, venait  s'apercevoir...

--Trs bien! trs bien! Je vais vous louer une chambre: nous vivrons
ensemble; nous irons au thtre; je vous ferai les cartes... Voulez-vous
la chambre bleue... trois cents francs par mois?

--Madame... je... je... dsire... cacher ma faute.

--Parfaitement. Dans quelques mois, vous vous bouclerez ici...

--J'avais pens... J'esprais...

--Accouche donc, mtine!

Et la devinant presque toute, Mme Xavier lui glissa  l'oreille:

--Trs bien! trs bien!... Ayez pas peur... mais, faut casquer ferme!

De ses doigts elle menait un jeu bizarre, comme si elle et pntr le
ventre de la malheureuse, pour anantir l'oeuvre de la nature.

--Avec le pouce et l'index... Pfff... ut!... Passez muscade! Ni vu, ni
touch, je t'embrouille!... Pffffff...ut!

--Qu'exigez-vous, madame?

--Votre patron est riche?

--Oui.

--Trois mille francs?

--Je vous en donnerai cinq, dix, mais..., le secret, n'est-ce pas?

--Vous parlez rudement bien pour une femme de chambre?

--J'ai t en pension.

--Chez les soeurs?

--Oui... chez les soeurs.

--Votre nom, mademoiselle?

--Antoinette Mathieu.

--Ta! ta! ta! N'empche que vous avez aux oreilles des dormeuses de
vingt mille francs.

--Oh! non! c'est du strass.

Mme Xavier toucha l'paule de son interlocutrice.

--Petite masque, on ne me le met pas,  moi! Si je vous dlivre avant
terme, je risque la cour d'assises, et je veux savoir avec qui
j'opre... Faites-vous connatre--ou bien, fichez-moi la paix!

--Je suis la marquise de Montreu.

Obsquieusement, la matrone suivit jusqu' la porte sa noble visiteuse:

--Vingt mille francs?

--Oui, madame, vingt mille... Demain?

--Demain... votre servante, madame la marquise.

--Chut!...




XI


--Mettez-vous l, madame la marquise; tendez-vous sur ce divan, et ne
bougez pas.

--Tuez-moi, si vous voulez!

Ple comme une morte, Blanche abandonna son tre aux doigts profanateurs
de la Xavier; mais elle fut prise d'un dgot, et se leva:

--Gardez l'argent!

--Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait
de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'oeuvre
accomplie.

--Non... Non... je n'ai pas peur!

--Soyez calme, alors.

--Oui... oui, madame.

--a me connat, madame la marquise... J'ai dbarrass plus de deux
cents femmes, et je n'ai assassin personne... que les marmots.

--Vous tes un monstre!

--Merci.

--Ah! ne me regardez pas!... Ne me parlez pas!... Vous me faites
horreur!

Et, livre sans dfense au terrible examen, la marquise de Montreu
gmissait toujours: Tuez-moi! Mais tuez-moi donc! Et ses pauvres yeux
papillonnaient, s'garaient, allant des manches retrousses de la
bouchre humaine  la fentre close, et des rideaux jauntres  la table
du sacrifice o l'on voyait de longues aiguilles tincelantes, des
charpies et des ponges, des flacons de phnol et de chloroforme, tout
l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obsttrique.

--Ne bougez plus!

       *       *       *       *       *

Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son htel, et toute
livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre
 ses appartements.

--Vous informerez monsieur que je ne dnerai pas.

--Bien, madame.

Le marquis trouva sa femme en prires.

--Vous tes souffrante, Blanche?

--Non, mon ami.

--Pourquoi refusez-vous de paratre au dner?

--Je jene.

--Les mdecins vous interdisent ces mortifications dangereuses.

--Les mdecins ne sont pas les directeurs de mon me.

--Vous m'inquitez, Blanche?

--Olivier, je dsire tre seule.

Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait
en des botes  poudre, en des pingles creuses et en des bobines de
soie, Blanche put narguer toutes les crises de son tre dchir. Ses
journes, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs;
elle lisait des romans, jouait de l'ventail, mais l'ventail et le
livre tombaient des mains inertes, et le sommeil pandait les voiles de
la batitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que
l'isolement empcht le mari de trahir le mystre des manoeuvres.

Ds qu'elle eut retrouv un peu de sang et d'nergie, elle exhorta
Olivier  un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le pre du
mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle
Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou
ennemis, le tmoin et les devinateurs possibles de son crime.

--O irons-nous, Blanche?

--Loin... bien loin!

Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au chteau
des Tuilires, et les Montreu se mirent en route pour la Sude et la
Norvge.

A Stockholm,  Christiania,  Drontheim, le long des glaciers et des
fjords, le marquis se rjouissait des belles couleurs de sa dame; mais
Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua
hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en
toute libert, sous le soleil parisien.

loigns l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchrent vers la
ruine crbrale et physique, avec les diffrences de sexe et de vigueur,
dans l'action parallle de leur anantissement.

Le capitaine, dont le corps tait plein d'abcs trs douloureux, avait
des dfaillances de mmoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et
quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants 
la place des tres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son
cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa
matresse: Louise, Thrse ou Andre, et non plus Christine. Au
quartier, il donnait des ordres tranges, punissait durement les hommes,
ou les complimentait sans raison.

Soldat, artiste, lettr, il s'intressait aux dcouvertes de la science
militaire et aux manifestations de la littrature et des arts; mais un
paysage lui rvlait une bataille, les stratgies prenaient  ses yeux
les formes de tableaux, et la carte d'tat-major s'idalisait en des
poses de dames voluptueuses. Il admirait l'cole des symbolistes, la
musique et la couleur des mots traduisant l'_a_ en noir, l'_e_ en blanc,
l'_i_ en bleu, l'_o_ en rouge et l'_u_ en jaune; il savait que le noir,
c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la
trompette; le jaune, la flte;--et loin de se contenter du langage
tabli, il cherchait une orchestration gnrale de la harpe qui est la
srnit, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prire, de
la flte qui est le sourire, de la trompette--l'instrument divin--qui
est la gloire.

Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste.
Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs
nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il crait a, et
il en tait ravi: la lettre _H_ est violette; c'est un dize; le _M_
est gris; c'est un bmol. Ainsi, pour les mouvements: la tte en
arrire incarnait un _O_; le bras droit pli un _K_, et suivaient des
calculs, des chiffres: le _W_ un _8"_; le _L_, un _3'_, etc.

Mais bientt il ddaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de
Bictre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de
maternit--pour lui si incertaine--il voltigea de Christine  d'autres
toiles, eut une rcolte de dames varies, et l'affaiblissement de son
tat sexuel le dsespra jusqu' l'heure o de nouveaux horizons le
grisrent.

Pontaillac cherchait l'euphorie du dbut: il augmentait les doses de
liqueur--et par la ligature des membres--par le massage--par l'injection
pratique dans la veine mdiane, il se refit une virginit morphinique.

--Ma bonne amie, disait-il  sa matresse... Je vois tout en _rose_! Je
vois des merveilles!

Fixant une fleur place sur la chemine, il voyait cette fleur se
changer en un petit bouquet; ce bouquet se dveloppait, atteignait des
proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et
la sensation ne se bornait pas  un seul objet, et, en d'autres points,
le mme phnomne se prsentait avec les mmes caractres. Un papillon
artificiel piqu en haut d'une glace, lui parut anim de mouvements
rels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais
tournoyait sans cesse d'un meuble  l'autre, avant de regagner son point
de dpart o l'homme dsabus le considrait enfin tel qu'il tait en
ralit, c'est--dire fait de papier et d'une armature de fer.

Aux illusions vinrent se joindre de vritables hallucinations de la vue:
des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un
d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui  plusieurs reprises. Il
s'avana vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'loigna, dans
une onde lumineuse. Pour obtenir les mmes apparitions, les mmes
attitudes, il suffisait au morphinomane de _dsirer fortement_ et, en
terme de science occulte, d'_voquer_.

Raymond tait violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur
invincible le terrassait, ds qu'il n'tait plus sous le charme immdiat
de la Pravaz;--et,  son lever, il bgayait: J'ai la tte en plomb et
les bras en caoutchouc.

Volontairement consign dans son htel et ne s'chappant que pour se
rendre au quartier de l'cole-Militaire, il fermait sa porte  tout le
monde. Quand par hasard ou plutt par surprise, Jean de Fayolle, Lon
Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement,
ils restaient bahis de la quantit de flacons disposs autour d'une
balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-mme ses
solutions.

Dsireux de gurir ou peut-tre d'prouver de nouvelles ivresses, il
compliqua le morphinisme du cocanisme; mais il abusait toujours et
surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimit
aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes.

Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenrent dner le
malade au Cercle militaire.

Sur la demande de l'invit, et malgr la grimace de M.
Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit  une des
grandes tables. Raymond se trouva plac entre Jean de Fayolle et le
major: en face d'eux, Lon Darcy et le directeur de la _Revue militaire_
occupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine
en tenue et portant la croix de la Lgion d'honneur. Les douze convives
avaient des habits bourgeois,  l'exception du capitaine dcor et d'un
jeune lieutenant de spahis.

--Regarde, dit Pontaillac  l'oreille de Fayolle, en dsignant un jeune
homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras.

--C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a t abm au Tonkin.

--Le pauvre bougre!

Et Raymond fit un salut doux et triste au bless.

Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait
dans les autres pices deux ou trois cents dneurs installs  de
petites tables.

Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un
monsieur  barbe grise, le grant, les commandait, et sous l'incendie
bleutre des lumires lectriques, Pontaillac admirait, vantait toutes
choses:

--Voil un sjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose
des tripots!

Lui, officier millionnaire, il ne frquentait jamais le cercle; il ne
dnait jamais  trois francs, et il tait seulement apparu dans les
vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blmer, comme
quelques-uns de ses collgues, la runion des officiers de rserve et de
la territoriale aux grads de l'arme active, il la jugeait excellente
et toute fraternelle, avec l'ide de venir s'y retremper.

Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre
jeune homme  se mettre sur ses bquilles; Raymond tressaillit. Encore
un bless, encore un mutil: l'autre avait un bras amput, et celui-ci
une jambe de bois!

--La guerre est infme! dclara-t-il tout haut.

On le regarda; il continuait:

--Oui, la guerre est infme; et pourtant, je me ferais volontiers casser
la gueule!

Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine.
Jean de Fayolle l'accompagna  la bibliothque; puis ils visitrent les
chambres du cercle, et Pontaillac, merveill, dit  la dame charge de
la location:

--Je descendrai ici un jour.

Raymond s'arrta et se fit une piqre.

Ensuite, les officiers ayant explor la magnifique salle d'armes,
rejoignirent leurs amis au caf du premier tage.

Pontaillac parlait, riait, faisait des mots.

Les uns et les autres s'gayrent de voir le malade en si belle humeur,
mais le comte demanda du champagne.

--Non... pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge.

--J'ai soif!... Nous allons sabler quelques bouteilles!

Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle  lui tenir
tte, et comme Lapouge l'exhortait  la sobrit, il lui rpondit:

--J'ai vu  Cologne et  Berlin les officiers allemands siffler notre
champagne, et je voudrais qu'il n'en restt plus une goutte!...

Debout, il cria: Du champagne! du champagne!--et il invita  boire
tous ses collgues de l'active et un groupe d'officiers du 129e rgiment
territorial d'infanterie.

Sous les fumes du vin, et dans l'ivresse du poison, le
morphino-cocanomane examinait des armes pendues aux murailles et
surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de
fusils. Ce rond de mtal l'intressa, en lui rappelant certaines
thories; mais dj le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards,
et l'intelligence n'tait plus que la caricature d'elle-mme.

A ses phrases incohrentes,  ses gestes bizarres, personne ne riait. Il
se laissa conduire en un petit salon dsert, attenant  la grande salle,
et s'effondra sur un canap.

--Tchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous
prendre.

Et le major sortit, aprs avoir tourn la clef des globes lectriques.

Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de
l'obscurit, il eut une horrible vision.

--O suis-je?... J'entends les clairons de la dfaite!... Mon cheval,
mon sabre!... Ah! nom de Dieu! me voil prisonnier!...

Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il
balbutiait moins fort qu'un enfant prt  s'teindre. Machinalement, il
trouva et remonta le systme de la lumire, et sous la nappe
blouissante, il vit son ombre qui, projete en pleine muraille, se
tenait immobile et noire.

Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit
dmesurment, au fur et  mesure qu'il avanait. trange dlire! Il
jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait
surnaturel et dangereux que la silhouette changet de forme et rptt
ses gestes. Et puisque-- l'encontre de l'homme de Goethe--il n'avait pas
vendu son ombre au diable, il voulait chtier l'invisible amuseur. Il
menaait--l'ombre menaa; il ajustait--l'ombre ajusta, et le pauvre
capitaine se mit  crier: Tiens, misrable! en dchargeant trois fois
son revolver.

Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le
temps d'accourir, il se suggestionnait une vritable ide de fou:

--L'ombre, c'est moi-mme, et pour la voir disparatre, c'est sur moi
qu'il faut tirer!

Dix bras le saisirent au moment o il portait l'arme contre sa poitrine;
et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et
Arnould-Castellier le ramenrent en voiture rue Boissy-d'Anglas.

On prvint Christine, qui, toute plore, trouva le docteur Aubertot et
le major au chevet de Raymond.

Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hbtude, les pupilles
excessivement rtrcies et de fortes pulsations dans les carotides, un
pouls  92, une respiration  24. Aubertot lui fit une injection de un
milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois  de
courts intervalles. Les pupilles commenaient  se dilater, mais il y
eut une augmentation d'hbtude et de somnolence; la parole tait lente,
difficile, hsitante, le visage excessivement rouge, et les yeux
brillaient d'un vif clat.

Les docteurs placrent sur la tte du malade une vessie remplie de
glace, une sangsue  l'apophyse mastode et une sur la muqueuse nasale,
mais sans rsultat notable. Il fallait  tout prix rompre la somnolence.
On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui
imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et
Fayolle.

Alors, les respirations tant tombes  4 par minute, Aubertot pratiqua,
suivant la mthode de Levinstein, la faradisation du phrnique. Le
malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses
camarades le remirent dans son lit, o il demeura en un profond sommeil.
Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit  3 par minute, et
Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de
l'lectricit, Raymond s'veilla en souriant, avec un visage plus ple,
des pupilles plus dilates, et il se rendormit aussitt. Des
vomissements arrivrent, ds le second et rapide veil, et aprs un
dlire gai, l'homme reprit son entire connaissance.

Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des
vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficult pour marcher;
ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais  sa
terrible et hybride passion.

--Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il  la Stradowska, je ne
suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un
esclave!




XII


Certes, il avait fallu beaucoup d'nergie  Mme de Montreu pour courir
les risques d'un long voyage, alors que, brise par la matrone de la rue
des Trois-Frres, elle dissimulait ses affreuses douleurs sous une
hypocrite gaiet de rdemption.

Grce  un arsenal de mensonges, Olivier tait toujours la dupe de
madame.

--Je vais me remettre, et nous nous aimerons!

--Je t'adore!

--Sois sage.

Naturellement, c'est la morphine que le gentilhomme accusait d'avoir
produit cette grande froideur, la morphine sacrilge, la morphine,
teignoir des amours. Il ignorait, comme la plupart des gens, que le
poison a des effets contraires sur le systme de l'homme et de la femme,
et que chez le beau sexe--dans l'tat d'abstinence--les volupts
augmentent au lieu de s'amoindrir.

Si la voyageuse ne connut pas les affres de la privation en Sude et
Norvge, elle se vit, en Danemark, dans l'impossibilit de renouveler sa
nourriture, et hta le retour  Paris.

Le dsir la harcelait au point de lui faire oublier son crime
d'avortement.

Et ds le jour de son arrive--le 15 octobre--Mme de Montreu sortit de
l'htel et se prsenta  une pharmacie du boulevard Malesherbes. Le
pharmacien ne voulut pas dlivrer de la solution sans ordonnance, et ses
collgues des rues voisines et des boulevards refusrent galement,
malgr les offres et les colres de la riche cliente.

Plusieurs heures, la marquise erra, incertaine.

Au dner, le marquis lui dit:

--Ce pauvre de Pontaillac a failli se tuer.

--Un accident? demanda-t-elle, trs ple.

--Non, une tentative de suicide.

Il conta les phnomnes de l'ombre au Cercle militaire.

Blanche l'coutait d'une oreille distraite; il pensait la terrifier;
elle se mit  rire.

--Vous croyez me faire peur avec vos histoires de morphine?

--Ma foi, c'est un exemple!

--Je suis gurie.

Cinq jours de suite, la jeune femme essaya d'attendrir ou de corrompre
les pharmaciens. Elle rdait  travers la ville, pleine d'angoisses,
indiffrente aux nouvelles de sa petite Jeanne. Elle dut s'aliter, et,
un matin, le marquis vint  son chevet:

--Blanche, dit-il, votre amie Genevive dsire vous voir.

pouvante par le souvenir des pratiques abortives, Mme de Montreu se
dressa:

--Je ne la recevrai pas! Je ne recevrai personne!

Les yeux hagards, elle tenait une feuille de papier blanc dans sa main
et la portait alternativement sous la couverture et hors du lit. Elle
avait des troubles de la parole, et n'ayant rien mang depuis
quarante-huit heures, exhalait une odeur doucetre; elle dlirait,
parlait d'elle-mme  la troisime personne, s'imaginait tre morte et
assister  son enterrement.

--Oh! le caveau est froid!... Il est noir!...

Genevive s'avana, et les deux amies restrent seules.

Entre des intervalles de dmence et de raison, la marquise bgayait
comme une femme ivre, et balbutiait:

--Tu sais, la fai... fai... fai... seuse d'anges, madame Xa... xa...
xa... Xavier,  Montmartre, la pr... pr... pr... providence des pouses
cou... cou... cou... coupables m'a d... d... dlivre...

--Malheureuse, tais-toi!

La doctoresse lui fit comprendre qu'elle garderait le secret, et Mme de
Montreu rclama violemment de la morphine. Son coeur, gmissait-elle,
tait perfor; elle se plaignait d'avoir les cuisses geles, le sexe
brlant; elle sentait une eau glaciale remplacer les draps ou une flamme
incendier ses lvres et toujours son trsor intime; elle voyait des
images menaantes, et un vampire, une chauve-souris dont l'envergure des
ailes noires mesurait plus de deux mtres, se posait sur elle et lui
suait tout le sang.

--Par piti, Genevive, de la morphine! de la morphine! de la morphine!

Dans l'aprs-midi, Mlle Saint-Phar lui injecta une dose de quarante-cinq
centigrammes, et Blanche consentit  prendre du bouillon et un verre de
porto. Les spasmes musculaires s'aggravrent, dgnrant en convulsions
cloniques du tronc et des extrmits.

Alors, Genevive envoya chercher les docteurs Aubertot et Pascal, se
rservant de leur demander le secret professionnel, s'ils dcouvraient
l'avortement et les troubles ns de la frauduleuse obsttrique.

On attendait les deux professeurs. Ils arrivrent  la nuit, au moment
o la malade, ple et jauntre, s'agitait et en proie au _delirium
tremens_ morphinique. Elle se levait toute droite, sur son lit,
retombait, criait, essayait de se dgager des mains de ses gardiennes,
blasphmait, et tout pour elle, mme une grappe de raisin, mme une
orange, mme l'air, avait l'odeur du musc.

--Blanche, soupirait Olivier, songe  notre enfant,  notre belle
Jeanne?

Devant les docteurs, elle trembla, ne rpondant pas aux questions et
hurlant: Je ne veux pas tre examine! Laissez-moi; je vais prier
Dieu! Elle parla de chats qui la griffaient, de son estomac divis en
mille morceaux, de serpents et de vautours qui lui mangeaient la tte et
les entrailles; elle se figurait tre assise dans le jardin des
Tuileries; elle suivait le vol des moineaux; ensuite, des Lapons
l'embrassaient; elle devenait Italienne, puis chanteuse  la Scala, puis
reine d'Angleterre et impratrice des Indes.

La tte penche sur sa poitrine, la face cyanose, une cume  ses
lvres, elle prouvait la mme sensation que si elle avait eu une corde
enroule autour du corps,  la hauteur de l'ombilic; elle suppliait
qu'on enlevt la garde-robe du lit, et observant le docteur Aubertot,
elle se tournait un peu vers Genevive: Quel est cet homme? Il est si
grand que son front monte jusqu'aux toiles!... Eh! bonjour, chre
princesse, je me rjouis de votre auguste visite...

Vers minuit, elle se souleva, regarda autour d'elle, tendit les mains
pour se dfendre, et cria d'une voix anxieuse: Que voulez-vous?...
Voici le revenant!

Sur l'ordre des professeurs qui avaient loign M. de Montreu, Catissou,
la vieille servante et les femmes de chambre transportrent leur dame 
la salle de bains.

Calme par les affusions froides et vingt-cinq centigrammes de morphine,
elle dormit trois heures. Au matin, elle eut des vomissements et
d'abondantes selles diarrhiques; une nouvelle dose de vingt-cinq
centigrammes, des sinapismes, des injections d'ther sulfurique, des
compresses glaces sur la tte, lui rendirent le libre arbitre, et le
septime jour, elle mangea de bon apptit.

--Il faut veiller!

Telle tait la seule ordonnance de Genevive et des matres.

Le marquis Olivier montait la garde. Blanche l'embrassait, jurait encore
d'tre soumise, cherchait  touffer les remords de l'adultre, honteuse
de ses flancs doublement criminels.

Il la veillait, assis en un fauteuil, mais une nuit de novembre, le
sommeil le terrassa, et quand ses yeux affols contemplrent le lit
dsert, le peignoir et mme les mules roses de l'absente, il exhala des
cris dchirants: Ma femme! ma femme! ma femme!

M. de Montreu longeait les couloirs, les chambres, et il implorait:
Blanche, es-tu l? Blanche, rponds-moi? Il descendait, remontait, et
il disait toujours, et toujours avec plus d'inquitude et de douleur:
Ma femme! ma femme! ma femme!

Au bruit de ses sanglots, toute la domesticit parut: matres et
serviteurs allaient et venaient, les gens portant des flambeaux, et le
spectacle des angoisses de Monsieur tait si cruel que les plus mauvais
des larbins n'osaient pas en rire.

--Cherchons!... Ah! elle est morte!... Ma femme! ma femme! ma femme!

Boulevard Malesherbes, la marquise de Montreu, en chemise, les pieds
nus, courait sous le vent glacial, et blanc fantme, rasait les
trottoirs. Elle s'arrta devant une pharmacie et tira  la briser la
sonnette de nuit:

--Levez-vous! Levez-vous! Je meurs!

Ses beaux cheveux roux dnous sur les paules frissonnantes, ses petits
pieds meurtris, tout son tre agit, convuls, la batiste fine  la
drive, superbe d'impudeur, elle murmurait,  genoux, les bras au ciel:

--Mon Dieu, ayez piti de moi!

Deux gardiens de la paix, qui sortaient des ombres, se prcipitrent
brutalement vers elle et l'empoignrent.

L'un dit:

--Oh! la belle p...!

Et l'autre:

--Foutre, oui!

Et tous deux, comme la foule se massait:

--Au poste, cochonne!

Les agents arrtrent un fiacre pour y placer Mme de Montreu, vanouie,
et tout un monde de voyous et de filles galopa, en beuglant, derrire la
voiture.

On barrait l'entre du poste de la rue d'Astorg; on insultait la
mourante.

--C'est un pari!

--Elle a gagn!

--D'o vient-elle?

--D'une maison de prostitution.

--Mais non, la dame a t surprise chez son amant; elle se sauvait.

--Moi, je la connais. C'est Tulipa, une pensionnaire de la maison
Clarisse, savez, la nouvelle maison... l-bas...

--Trs chic!

--Trs fin de sicle!

--Je vous affirme que c'est une horizontale, une dbutante; elle
n'arrivait pas; demain, elle sera clbre et cote  vingt louis.

--Que voulez-vous, le commerce de ces dames va si mal, depuis la
fermeture de l'Exposition.

--Oh, Tulipa! oh!

Dj un homme avait couvert la marquise de son manteau, et la pauvre
femme effondre sur un banc, regardait autour d'elle.

--Qui tes-vous? demanda le brigadier Il n'y eut pas de rponse.

--Elle est folle! observa le chef.

Quelqu'un frappait  la porte.

--Voici, dit un mouchard en bourgeois, voici le mari de madame.

--Son mari! son mari! grondrent les voix du dehors.

--Il a une bonne tte!

--Une tte de cocu!

Olivier de Montreu se nomma; puis entrrent le commissaire de police et
un mdecin,--et la vieille Catherine ayant apport des vtements, madame
fut reconduite  l'htel, avec pour escorte l'ignoble tumulte des
badauds.

        *        *        *        *        *

Un tat de calme apparent succda chez Blanche  la crise terrible
qu'elle venait de traverser; mais ses rages morphiniques s'exaspraient.

Les docteurs Pascal et Aubertot durent inviter le gentilhomme  enfermer
sa femme dans une maison de sant o la surveillance offrirait de
srieuses garanties. Ils regrettaient toutefois qu'il n'existt pas chez
nous des tablissements spciaux, comme on en voit  Londres et en
Amrique (_the morphins accustamed_) et en Allemagne (_Heilanstaltflur
morphiumsuchtige_).

Outre la discipline, ces tablissements ont le double avantage de ne pas
permettre que l'on confonde,  leur sortie, les malades avec les
alins, et de rendre moins arbitraire la violation de la libert
individuelle.

Aujourd'hui, il n'est plus permis de traiter la morphinomanie de
quantit ngligeable. Il y a en France cinquante mille victimes, et ce
nombre est infiniment suprieur en Angleterre, en Allemagne et dans les
Amriques. Tout d'abord cantonne parmi les gens de la
profession--mdecins, pharmaciens, tudiants, garons de laboratoire et
infirmiers--la maladie se rpand  travers les diverses classes, depuis
les mondaines jusqu'aux filles galantes, depuis les magistrats, les
avocats et les artistes jusqu'aux religieux, aux prtres, aux
industriels, aux ouvriers et aux simples cultivateurs.

C'est le sommeil et l'ivresse des brutes succdant  toutes les
hallucinations des fous du moyen ge! On ne veut plus travailler, ni
souffrir, ni enfanter, ni vivre; on veut rver; on veut s'engourdir,
tomber et dormir  la manire des pourceaux--et Madame Pravaz est la
Circ de notre Dcadence.

Sans doute, la contagion n'est pas la mme dans tous les milieux, et
d'aprs les statistiques des docteurs Irka,  Washington; Levinstein, 
Berlin, et G. Pichon,  Paris, on ne trouve que douze ngociants contre
soixante-quinze mdecins et pharmaciens, trois rentiers contre
trente-deux mdecins et deux employs contre treize femmes du
demi-monde.

Le docteur Pichon, qui s'adresse particulirement  la clientle
bourgeoise, signale un seul officier de l'arme de terre et un seul
marin dans les soixante-six cas observs chez les hommes; le docteur
Levinstein note dix-huit grads de l'arme allemande, sur
quatre-vingt-deux types. Notre arme cependant n'est pas indemne, et les
rapports des mdecins militaires constatent une aggravation profonde du
mal-Wood.

C'est donc un devoir de jeter le cri d'alarme et de rclamer
nergiquement des maisons pour les morphinomanes.

Aux conseils et aux ordres des mdecins, M. de Montreu rpondit:

--Je garde ma femme.

Et il appela Mme de La Croze auprs de Blanche. Mre et gendre
veillaient sur l'infortune, accabls l'un et l'autre du pitoyable
dsordre de leur chre malade; ils s'imposaient le courage d'interdire
le poison, et Blanche les suivait, rlante et menaante:

--Mre, j'ai besoin... Je souffre!... Tu n'as pas de coeur!

--Olivier, de la morphine, de la morphine, ou je te tue!

Genevive Saint-Phar les aidait vaillamment, et dans l'esprance que la
petite Jeanne serait d'un grand secours, on la fit venir des Tuilires,
et on prsenta son jeune front aux maternels baisers; mais l'empoisonne
repoussait sa crature, et rien--ni les tableaux des horribles dangers
voqus par la doctoresse, ni les larmes de la mre, ni les sourires du
mari, ni les mignardises plaintives de Jeanne--rien ne faisait descendre
une aurore en ce cerveau de damne vivante.

Brise, anantie, Mme de Montreu fuyait la lumire du jour, et elle
voulait tantt l'obscurit profonde et tantt des bougies et des lampes.
Elle se rappelait sa grossesse, mais elle oubliait le tragique moyen
qu'elle employa pour la dtruire; elle se croyait toujours enceinte, et
la suppression du rouge flot mensuel (une des rsultantes de l'abus
morphinique) la fortifiait dans cette hallucination. Ensuite, elle
ignora ses adultres avec M. de Pontaillac et attribua la paternit
illusoire  son mari--une paternit de six mois--bien que le mari,
depuis huit mois, n'et point sacrifi  l'amour conjugal.

Ce soir-l, elle dit  Mme de La Croze:

--Je dsire faire mes couches aux Tuilires.

La doctoresse intervint:

--Blanche, tu rves; tu n'es pas enceinte!

Et plus bas, toute fraternelle:

--Silence, malheureuse!

--Pourquoi donc?

--Silence!

Mme de Montreu continua devant son mari:

--Est-elle drle, Genevive! Elle ne veut pas que j'aie un bb...
Vilaine jalouse!... Olivier, je sens le petit tre qui s'agite en moi...
Ce sera un garon... Je le nourrirai... Comment le nommerons-nous?

Mlle Saint-Phar entranait le marquis, en lui jurant que madame tait la
victime d'une obsession, et le gentilhomme rpliqua:

--Parbleu! je le sais bien!




XIII


Raymond de Pontaillac, en cong de convalescence, vivait, tel un
prisonnier, dans son htel de la rue Boissy-d'Anglas, et seule,
Christine se hasardait  troubler le dlire du morphinomane.

Pauvre Christine! Elle subissait toutes les folies de l'homme, sans
entrevoir une lueur; elle avait rsili son engagement  l'Opra; elle
refusait les hommages du monde, et sa verte jeunesse s'tiolait, ainsi
qu'une fleur prive d'eau et de soleil.

Jamais un dgot, jamais un murmure.

Et lui, autrefois si charmant, il la menait comme un bourgeois ne mne
pas sa bonne, quand la femme vieillie en est rduite aux uniques
ouvrages de la domesticit; il l'outrageait du souvenir immortel de ses
amours avec Mme de Montreu et il tablissait des contrastes et des
parallles insulteurs pour la grande artiste, pour la dvoue.

--Allons, Christine, que signifient ces manires?... Vous vous croyez
toujours  l'Opra, sur la scne... Vous manquez de got... Votre
toilette est ridicule!... Ah! si vous aviez vu Mme de Montreu au bal de
l'ambassade anglaise!... Quelle lgance! Quelle distinction!...

Il s'habillait en clown, se couronnait de roses, forait la diva 
revtir une robe de clownesse, essayait des galanteries, et dsol de
son impuissance, terrifiait la jeune et vaillante artiste:

--Qui diable t'a enseign l'amour? Mais, ma chre, tu glacerais un
taureau!... Va chercher une horizontale, Roselmont ou Luce Molday!... En
route, ou je te fends la tte avec mon sabre!

La Stradowska jurait de ne plus aller chez le possd de la morphine, et
elle y retournait, et Loris Rajileff s'tonnait de la voir descendre si
bas, elle si hautaine.

A l'htel de la villa Sad, elle pleurait en gmissant:

--Il me fait souffrir; et je l'aime, et je l'adore!... Je veux le
sauver!

Un vendredi, en plein jour, les fentres closes, il exigea que Christine
se mt toute nue devant lui tout nu.

--Je suis Adam, criait-il, et toi, tu es Eve! Commenons le monde, un
monde nouveau!

Mgalomane, il s'imaginait crer une espce: au lieu de bras, les hommes
avaient des ailes, et les femmes, des cornes  la place des yeux; puis
les sexes divers se confondaient, et d'un millier d'tres jaillissait un
seul type avec une poitrine de vierge, une queue de serpent, des pattes
de chien et un oeil servant de bouche, d'oreilles humaines, de langue et
de mains;--et, le monstre disparu, naquirent des varits infinies de
btes pouvantables, toutes les horreurs de l'Apocalypse, tous les rves
obscnes d'un vieillard rotique.

Des paradis artificiels, de ces idales auberges o, selon le mot de
Baudelaire, on verse les mortels enivrements, Raymond dgringolait
dans l'enfer des luxures; mais si la Pravaz-- deux et trois grammes par
jour--ne lui rendit pas ses forces puises, elle l'illumina d'une
crbralit trange, presque gniale.

Il retrouvait la conscience du _moi_, la conscience absolue; il sentait
sa raison grandir et sa mmoire se dvelopper; il tablissait de
curieuses stratgies, abordait de difficiles problmes sur les cartes
d'tat-major; il crivait des livres de batailles, annotant, composant
et dchirant son oeuvre, tour  tour plein d'clairs et de tnbres.

L'ide de Mme de Montreu le dominait encore; mais il tait arrt par
l'aventure nocturne de Blanche, la course folle chez le pharmacien que
les journaux annoncrent sous les initiales de la marquise--des
initiales transparentes comme des cartes. Vraiment, il n'osait plus
reparatre  l'htel du boulevard Malesherbes; il craignait les
lgitimes reproches d'Olivier. Ne demeurait-il pas, aux yeux du mari et
de la femme, aux yeux mmes du docteur Aubertot, l'apologiste de la
morphine, l'incitateur de la piqre initiale? Olivier ne serait-il pas
en droit de lui dire: Tu as apport le dsordre et le malheur dans
notre maison! D'un autre ct, Pontaillac s'alarmait de ne rien savoir
sur l'tat de grossesse de son ancienne amante. Est-ce que Blanche avait
menti, en se disant mre? Pourquoi l'aurait-elle tromp?

Une des servantes de l'officier questionna trs habilement Angle, la
femme de chambre de la marquise, et celle-ci rpondit: Madame s'imagine
tre enceinte; elle ne l'est pas; elle ne l'a jamais t depuis la
naissance de mademoiselle Jeanne.

Tout d'abord, indign de la comdie, il eut un blasphme; ensuite,
attribuant le mensonge au dlire morphinique, il s'cria: Tant mieux!
c'est une honte de moins! L'amour et le respect dont il entourait
Blanche loignrent un soupon criminel, et il pleura sur les angoisses
de sa bien-aime.

De temps  autre, Pontaillac envoyait son domestique prendre une grosse
provision de morphine chez un pharmacien de la rue Boissy-d'Anglas.

Or, un jour, Clment rentra les mains vides.

--Mon capitaine, dit-il, le pharmacien ne veut plus donner de morphine
sans ordonnance.

Pontaillac rpondit:

--Le pharmacien est un imbcile! Va ailleurs!... Non. J'y vais, moi.

Le capitaine s'habilla, sortit, et bientt exaspr des refus de
nombreux pharmaciens et droguistes, il demanda des explications au
directeur d'une officine du boulevard Haussmann.

--Monsieur, lui rpondit l'interpell, aux termes de la loi du 19
juillet 1845, et d'aprs l'ordonnance royale du 29 octobre 1846, les
pharmaciens sont tenus de transcrire les prescriptions mdicales sur un
registre et sans aucun blanc et de ne les rendre que revtues de leur
cachet et aprs avoir indiqu le jour auquel les substances ont t
remises;--les pharmaciens, monsieur, ne doivent dlivrer les substances
vnneuses, qu'en vertu d'une prescription spciale et particulire du
mdecin indiquant les quantits et la dose  fournir. Il leur est
interdit d'apporter la moindre modification dans l'excution de
l'ordonnance et de renouveler une ordonnance de morphine.

Raymond sourit d'un sourire de millionnaire spirituel:

--Je vous ai cout avec un grand intrt, monsieur, mais il y a des
accommodements, je l'espre. Je suis le comte de Pontaillac, capitaine
au 15e cuirassiers, et vous me trouverez dispos  payer un prix de
nabab.

--Inutile, monsieur, rpondit le pharmacien. Vous m'offensez, en
insistant!

--Que risquez-vous?

--L'amende, la prison peut-tre, l'interdiction d'exploiter mon diplme.
Un pharmacien a t condamn, l'anne dernire, et quand mme je ne
risquerais rien, je ne veux pas dshonorer ma profession,  l'avantage
de ma caisse et au dtriment de votre sant et de votre raison.

--Phraseur, va!

Alors, le capitaine prit la liste des mdecins, et il enleva des
ordonnances que les pharmaciens excutrent naturellement, les uns 
l'insu des autres. Que pouvaient les docteurs contre ce client de
passage? Au premier et au dernier, il affirmait ne recevoir d'ordonnance
que d'un seul, et de celui-l mme auquel il s'adressait,  l'heure
prsente. Des docteurs s'imaginaient traiter le morphinomane, selon la
mthode progressive dcroissante d'Erlenmeyer; quelques-uns refusaient;
mais, il y a trois mille mdecins  Paris, et Pontaillac possdait douze
chevaux!

Si, grce aux pices de monnaie distribues aux valets de chambre, il ne
languissait pas dans les salons d'attente, les questions pareilles,
l'ennui de gravir les escaliers, l'obligation des mensonges, tout cela
l'nervait,--et il cherchait le pharmacien  tout faire.

        *        *        *        *        *

Quelle ne fut pas sa surprise, une nuit,  l'Amricain, de voir, en
Thrse de Roselmont et en Luce Molday, deux proslytes ardentes! Il ne
les avait pas rencontres depuis la scne du caf de la Paix; elles lui
parurent assez laides, les visages pltrs, vermillonns, les yeux
louches, et il aurait pass outre, sans les aveux immdiats des
horizontales.

--Tu sais, dit Luce, je me repique.

--Et moi aussi, je me _pravazine_, murmura Thrse. Et il y en a bien
d'autres!

--Vous allez me conter a.

Ils s'assirent  une table isole, trs loin des groupes jaseurs et du
march des amours.

On servit un souper--des hutres, un perdreau froid, des crevisses, un
rocher de glace, des fruits,--mais Raymond et les dames grignotrent
seulement des mandarines et des oranges, en buvant du th.

Les horizontales demandrent des nouvelles de leurs anciens amoureux,
Darcy et Fayolle, dont elles gardaient un bon souvenir.

--Je n'ai pas de nouvelles; je suis en cong; je ne vais plus au
quartier; je vis comme un ours.

--Et ta belle marquise? interrogea Roselmont.

--Et la Stradowska? fit Molday.

--Plus... rien!

--Tu es  nous, cette nuit?

--Peut-tre.

--Nous t'emmenons! Nous serons bien gentilles!

--Gentilles?... Mais... le pourrez-vous?... La morphine me vide, moi.

Thrse affirma voluptueusement:

--Et elle nous excite!

--Toujours?

--Non, pas toujours, dclara Luce. coute: A la suite d'un malaise
gnral, j'ai consult le grand Aubertot. J'en ai eu pour un louis et
cent sous au larbin. Le docteur me dit: Supprimez la morphine! C'tait
trs simple. Donc, je me privais une semaine, et je recommenais. Mon
amant, un gros monsieur de la Bourse--ne te dsole pas, chri; il est en
voyage--mon amant souffrait d'un rhumatisme articulaire: je le piquais;
il se pique et il ne souffre plus. Thrse avait des migraines atroces;
elle s'injecte quatre-vingts centigrammes par jour, et les migraines ont
fil aussi vite que le rhumatisme de monsieur. Est-ce vrai, Thrse?

--C'est vrai.

--Flix, notre coiffeur, absorbe un gramme.

--Et toi? reprit le capitaine.

--Moi, deux.

--Quel est votre pharmacien?

--Un sale type, un nomm Hornuch, 11, rue de Gomorrhe, tout prs de chez
nous, au quartier de l'Europe. Ah! il faut le payer tout de suite, et il
en gagne de la galette avec la morphine!

Raymond crivit l'adresse.

--Ma petite Luce, tu parlais de vos fringales d'amour... je n'en crois
pas un mot!

--Voici: Thrse et moi avons besoin d'aimer, pendant l'abstinence.

--Vous vous abstenez?

--Quelquefois... Jamais plus de vingt-quatre heures...

--Et qu'prouvez-vous?

Elles rvlrent que toutes deux elles prouvaient, au sortir de
l'ivrognerie morphinique et durant l'abstinence, un irrsistible dsir
de l'homme. Mais il fallait se hter, car bientt la soif du poison les
tenaillait.

--Pour moi, dit Luce Molday, la rage d'amour calme ou non, je sens un
vide de l'estomac; j'ai des frissons, des chaleurs, des sueurs. tendue
sur ma chaise longue, je touche l'toffe qui est de velours grenat, et
le velours me semble tre du bronze ou du cuivre. Il me vient des
fourmillements  la plante des pieds et dans les doigts. Je danse, je
saute mieux qu'une femme-torpille. Si a t'amuse, bb, je ne prendrai
pas de morphine, ce soir, et tu verras, demain matin!

A son tour, Thrse fit sa confession, en allumant une cigarette:

--L'abstinence me rend folle: je mange du charbon, du verre pil; je
brle! J'reinterais vingt hommes, mais comme une mcanique, sans le
moindre plaisir. Ds mon compte de Pravaz, je dors, je dormirais
toujours. Un soir, aux Montagnes-Russes, je lve un monsieur. Nous
arrivons dans ma chambre, et, les ablutions termines, je me pique. Il
demande: Qu'est-ce que a te fait, la morphine? Je rponds: a me
fait dormir! Il interroge: Mais... avant le sommeil? Je l'embrasse:
Oh! avant!... a me fait... hum! Et ce que je marche! Ce n'tait pas
vrai. Nous sacrifions  l'amour, ou plus exactement il sacrifie. Il me
parle, me secoue: Tu dors, Bruta? Je le vois, je l'entends, et je ne
puis prciser l'endroit o il est, ni ce qu'il veut. Il descend du lit,
s'habille, rigole, et, le haut-de-forme sur la tte, il met la main sur
ma montre, l'argent, tous mes bijoux... et il file! J'ai envie de crier:
Au voleur! Je jurerais que je l'ai cri, mais d'une voix de
mourante... Aussi, mes enfants, quand j'amne un tranger, un inconnu
chez moi, je me prive, je jene... Oh! c'est trs dur!

Le capitaine, que les confidences de ses proslytes intressait, les
suivit au quartier de l'Europe.

Rue de Moscou, on s'installa dans l'appartement de la Molday.

En vain Luce et Thrse s'ingnirent  dtruire et  ranimer
Pontaillac; le morphinomane puis les quitta en leur jetant de l'or et
des billets bleus:

--Mes pauvres belles, vous tes absurdes, idiotes! Oubliez votre
instructeur, oubliez la Pravaz!

Il songeait, perdu:

--J'ai fait natre la douleur et la folie chez ces trangres comme chez
Blanche, mon adore; mais j'irai trouver le marchand de poison, le
Hornuch de la rue de Gomorrhe et c'est assez pour mourir!




XIV

Mme Gouillras, de Saint-Martin-l'glise, la morphinomane dsabuse et
nagure si enthousiaste, crivait des lettres affectueuses pour exhorter
Blanche  vaincre sa passion: d'un autre ct, Mme de La Croze et M. de
Montreu surveillaient le pauvre jouet de la Pravaz.

--Nous la sauverons! dclara Genevive Saint-Phar.

Tout semblait concourir  la paix de la noble famille.

Le capitaine vivait loin de sa victime; la matrone de la rue
Trois-Frres n'essayait point un chantage dangereux et banal, et la
forte somme verse lui ayant permis d'tendre le cercle de ses
manoeuvres, Mme Xavier travaillait aux dlivrances et aux avortements.

Seule, une femme de chambre, la domestique mme qui avait prt des
habits  Mme de Montreu, lors de l'opration abortive, seule, Angle
demeurait l'esclave docile et intresse de sa matresse.

--Angle, dit, un soir, la marquise, tu vas porter cette lettre  M. de
Pontaillac; tu ne la remettras qu' Monsieur, et tu attendras la
rponse.

Et elle ajouta mentalement:

--Il trouve bien de la morphine, lui!

Angle, une longue et blonde maigre, fit la commission et revint,
porteuse de ce billet:

Madame,

Il m'est douloureux de vous refuser--mais je meurs du poison, et aprs
avoir t la cause de vos souffrances, je ne veux pas tre le meurtrier
de celle que j'adore.

Pardonnez-moi, Blanche, et si votre amour est  ce prix, j'aime mieux
souffrir et pleurer.

RAYMOND.

Mme de Montreu, furieuse, ordonna:

--Va chez la Xavier, rue des Trois-Frres,  Montmartre!

Une lueur naissait en ce cerveau, et accable par le souvenir du crime,
Blanche rougit et baissa les yeux.

--Non! non!

--Pourquoi, madame?

--Assez!

La servante disparut, en grommelant:

--Rue des Trois-Frres... La Xavier... Qu'est-ce que a peut bien
tre?... Une procureuse?... Eh! oui... L-bas, madame allait rigoler
avec son capitaine! Mais, rue des Trois-Frres, mais  Montmartre?...
Enfin, les grandes dames ont de si drles de gots, aujourd'hui!...
Faudra voir!

Il y avait des inimitis, des querelles entre Catherine, la vieille
servante, et la femme de chambre: Madame tenait  Angle, et on
s'inclinait.

Ds le lendemain, la domestique ennemie se rendit  la maison de la rue
des Trois-Frres, et devant l'enseigne, elle eut agrable surprise.

--Oh! c'tait donc bien avanc!

Angle monta, sonna, se donnant des airs effarouchs, et Mme Xavier, en
robe neuve, tincelante de bijoux, la reut en ces termes:

--Bonjour, mademoiselle... veuillez vous asseoir... De combien
l'tes-vous?

--Hein?

--De combien?

--Plat-il?

--De combien de mois?

--Quoi?

Mme Xavier sourit et indiqua le ventre de la visiteuse:

-a?

--Voulez rire!

--Alors, que venez-vous foutre ici?

La bonne lui demanda brutalement, sous le nez:

--Vous connaissez la marquise de Montreu?

--Pas du tout.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

--Moi, je suis sa femme de chambre.

--Ah!

--Et c'est moi qui ai prt des vtements  Madame, le jour o Madame
est venue se faire...

--Chut! interrompit la matrone qui serrait le bras d'Angle.

--Lchez-moi!... Vous me faites mal!... Vous avez avor...

--Chut! continua Mme Xavier, dont la main robuste tenaillait les os de
la blonde maigre.

--Lchez-moi, ou je vous gifle!

Et, la servante dgage, les deux cratures se toisrent du regard,
pendant que l'avorteuse grondait d'une voix basse:

--Ou tu es une moucharde, et j'aurai l'oeil sur toi, ou tu es une
imbcile, et je t'ordonne...

--Je n'ai pas d'ordre  recevoir de vous!

--Mademoiselle!

--Madame!

--Serine!

--Vieille taupe!

--Outil!

Mme Xavier cumait; Angle lui jeta:

--Mes flicitations!... Une jolie besogne!... Madame est trs malade...
On l'a brise trop vite, sans doute...

--Qui es-tu?

--Je vous le rpte: Je suis au service de Mme de Montreu.

--Connais pas.

--Vous mentez!

--Et toi, tu m'embtes avec tes questions! Prends garde, ma petite: j'ai
de la patience, mais lorsqu'on me rase, je vois rouge!

D'un geste elle indiqua la porte:

--File!

--C'est bon, je sors... J'irai  la Prfecture.

--Essaie!... Demain, tu seras ventre dans ton lit de gueuse!

--Je n'ai pas peur! Ce soir, vous coucherez au Dpt!

Toutes deux s'arrtaient, animes d'un dsir de rconciliation.

--Madame, on pourrait s'entendre.

--Je ne demande pas mieux, mademoiselle.

Gentiment, la matrone offrit un fauteuil  Angle et s'installa sur une
chaise.

--Parlez.

--Vous excuserez ma vivacit, chre dame. Si j'tais entre l pour
minauder, en bcasse: Avez-vous dlivr la marquise de Montreu? vous
m'eussiez flanque dehors avec votre pied quelque part; mais on est du
dernier bateau quoique servante, et j'ai employ le systme intimidant.
Vous vous tes emballe, et ceux qui s'emballent, coupent toujours dans
le pont.

--Diablesse, va!

--Que voulez-vous! J'ai besoin de faire ma pelote.

--En exerant un chantage?

--Oui.

--Vous tes franche, au moins, vous!

--Trs franche.

--Ton petit nom?

--Angle.

--Moi, Ravida... Ravida Xavier... Elle est bien riche, Mme de Montreu?

--Archimillionnaire.

--J'aurais pu exiger davantage.

--Certainement! Elle a vers?

--Une misre!

--Dix mille?

--Un peu plus, curieuse!

--Vingt?

--Elle me tire les poils du nez, cette mtine!

Mais la Xavier clata de rire:

--A fine mouche, fine mouche et demie! Ta matresse n'est pas malade?

--Si, elle est malade.

--L'opration a t superbe.

--Il ne s'agit pas de l'opration.

--Bravo! Je m'y entends, moi, et si tu te laisses pincer, Angle,
viens!... Je souffle dessus... une... deux... Ffff...ut! et le moutard a
des ailes!

--Merci. Rien ne presse.

--Un verre de chartreuse?

--Volontiers.

La sage-femme plaa sur un guridon une bouteille de liqueur mdiocre et
deux verres qu'elle emplit jusqu'aux bords.

--A la tienne, Angle.

--A la tienne, Ravida.

Elles burent.

--Une cigarette, un cigare? dit l'amphitryonne.

--Je ne fume pas.

--Moi, je fume la pipe.

Une pipe Gambier au bec, Ravida se recueillait, exhalant des vapeurs
noirtres.

--Quel est le bobo de madame?

--Elle souffre de l'abstinence de morphine.

--Tiens, une morphinomane! J'aurais d m'en douter... Qui la soigne?

--Les docteurs Aubertot et Pascal.

--Mazette!

--Et une doctoresse, une amie, Mlle Saint-Phar.

--Saint-Phar, place de la Madeleine?

--Oui.

--Et les mdecins interdisent la morphine  madame?

--Parbleu! Elle en crve. Une nuit, elle s'est leve...

--...Toute nue, pour courir chez un pharmacien du boulevard
Malesherbes...

--Comment le savez-vous?

--J'ai lu cette histoire dans les journaux, sous les initiales B. de
M... Le B?

--Blanche.

--Blanche de Montreu... Pauvre dame!... Mais, pourquoi dsirait-elle
avorter?

--L'enfant n'tait pas de monsieur.

--Trs bien! trs bien!... Et de qui?

--Mystre.

--Tu le sais, Angle!

--Non. Du reste, brisons l. J'ai appris tout ce qu'il me fallait.

--Pas moi.

--Tant pis!... Voulez-vous me procurer de la morphine?

--Seuls, les pharmaciens et les droguistes...

--Impossible! J'ai couru Paris, la banlieue... De la morphine, Ravida,
et je vous donnerai le poids en or!

--Afin de revendre au poids du diamant?... Tu me dis vous...
Tutoyons-nous, ma chrie... Tu me bottes!... Je t'aurai de la
morphine... Bnef  deux, hein?

--J'accepte.

--Et tu me tromperas?

--Non.

Quelqu'un sonnait.

--Je vais ouvrir, fit la Xavier.

Et comme Ravida bavardait sur le seuil de l'antichambre, Angle tendit
l'oreille aux voix d'une ouvrire et de la matrone.

--Je veux tre dbarrasse; j'ai dj quatre mioches.

--C'est deux cents francs.

--Oh! madame!... L'an pass, vous vous tes contente de vingt francs
d'une modiste.

--Les prix doux me gtent la main. Cinq louis, ou nisco?

--Je me tuerai!

--Tuez-vous!

Puis l'avorteuse appela sa cliente qui descendait:

--Cinquante balles?

--Quarante, madame; je mettrai du linge et mon alliance, au
Mont-de-Pit.

--Quarante, soit! Venez, ce soir, onze heures.

Au retour de Mme Xavier, la femme de chambre s'esbaudit:

--On se gte la main... Deux louis, un ange!

--Tu m'espionnes, vilaine!

--Je t'admire.

--Bah! tu es ma complice _in partibus_.

--Vraiment?

--Faut-il, oui ou non, empoisonner Mme de Montreu?

--L'empoisonner?

--A la longue, ma chre; car la morphine, tu ne l'ignores pas, est un
poison.

Angle hsita. Le secret des manoeuvres abortives lui livrait les deux
coupables, mais un chantage brusque et une dnonciation valaient-ils
l'amiti de sa matresse? Elle entrevoyait une moisson d'or, une rcolte
quotidienne--la dame charme par la morphine et terrorise par la
crainte des lois.

--C'est faux, madame! Je ne deviens pas ta complice: j'ai l'ordre
d'acheter un mdicament; je l'achte. O est le mal? Ravida, je te
tiens, et tu ne me tiens pas encore!

--Ah! si tu me dnonces, je...

--Aucun danger. Tu fais tes affaires: je fais les miennes. On est
srieuse!

       *       *       *       *       *

Ce mme jour, grce  la Xavier, Angle rapportait une Pravaz et une
solution de morphine, et tandis que la mre de Blanche, M. de Montreu et
la petite Jeanne dnaient, elle entra dans la chambre de madame.

Aprs la piqre, Blanche fut illumine d'une joie si vive qu'elle attira
la jeune servante entre ses bras et la couvrit de baisers.

Mme de Montreu murmura avec des soupirs de jouissance:

--Merci! merci! Tu me sauves!

--C'est une des bonnes amies de madame qui est alle chez le
pharmacien... La Xavier... rue des Trois-Frres...

La marquise plissait, d'une pleur de morte:

--Tu connais cette femme?

--Beaucoup, madame la marquise.

--Et...

--Voyons, ne vous dsolez pas... Je suis un tombeau... Vous ai-je trahie
pour le capitaine?

--Le capitaine?

--Oui, monsieur le comte de Pontaillac.

--Explique-toi!

--Mon Dieu que vous avez souffert le jour de l'avortement!

--Silence, et ta fortune, j'en rponds!

--On ne sait ni qui vit, ni qui meurt.

Madame se trana vers un chiffonnier et y prit une liasse de billets
bleus:

--Tiens!

--Que a?

Blanche restait sans force, devant le tiroir:

--Prends toi-mme!

De nouvelles ivresses et de nouvelles tortures vinrent largir le cercle
des volutions.

Angle--la servante de l'Enfer et du Paradis des Artifices--allait et
venait, et sous mille prtextes, glissait  madame la seringue de mort.
Quelquefois, elle pratiquait elle-mme les piqres, se baissait,
fouillait les voiles intimes de ses doigts criminels, exaltait les
charmes mystrieux et se relevait, joyeuse:

--Vrai, c'est un plaisir!

--Encore? Encore? soupirait la dame ravie.

--Tant que vous voudrez, madame, mais il serait bien de pas oublier
votre petite Angle?

Mme de Montreu la comblait d'argent, de bijoux, et elle tendait les
mains au marquis:

--Pour mes pauvres!

Lui, il tait heureux des demandes charitables, et la bonne, jamais
satisfaite, infiltrait avec le poison des allusions perfides: Est-ce
que Monsieur de Pontaillac savait la grossesse de Madame?... Est-ce que
le capitaine a aid Madame, lors de la dlivrance?...

--Tais-toi, Angle, tais-toi!

--Il faut que je graisse la mre Xavier... Madame n'est pas gnreuse!

La matresse donnait, donnait, et,  l'heure des volupts artificielles,
l'autre la secouait de sa lthargie, en minaudant des phrases de vendue:
On a condamn une avorte... Deux ans, madame!... Vous avez un fil  la
patte!... Soyez gentille ou nous vous enverrons  Saint-Lazare!...

Au souvenir des adultres et du crime de l'obsttrique, dont les images
flamboyaient, vivantes, Blanche sentait tout son sang tourner--son
pauvre sang vici, dcolor. Elle avait besoin de se refaire un peu de
coeur; mais le bourreau ne lui laissait pas une trve dans les angoisses,
dans les larmes, dans la nuit toujours plus noire, toujours plus
horrible.




XV


Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthne Hornuch,
pharmacien de seconde classe, attirait une clientle nombreuse.

Long et maigre, les yeux bleus, les lvres rases, des favoris jauntres
en ventail, un ruban violet  la boutonnire, il offrait toutes les
apparences d'un grand imbcile--et il tait un grand misrable. Il se
disait membre de plusieurs socits philanthropiques et mme fondateur
d'une oeuvre: cela lui cotait quelques louis, chaque anne, et lui
valait, outre l'estime du voisinage, une rclame gnrale et productive.

A la devanture d'Hornuch, rien de spcial. On voyait l, comme chez tous
les pharmaciens, d'normes bocaux rouges et verts, des peaux de chat
contre les douleurs, des colliers, des bagues et des mdailles contre la
migraine, et puis des botes, des flacons; mais Hornuch possdait deux
laboratoires, l'un destin  l'excution des ordonnances, l'autre
rserv aux mystres de l'tablissement.

Parisien de Paris,  cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, charg de
trois filles, Annette, Irma et Zlie, trois blondes grasses en tat de
se marier. D'abord, il avait invent des sirops et des pastilles-rhume,
des onguents-hygine, mais soit que le nerf des publicits lui manqut
ou que ses dcouvertes ne fussent pas bien srieuses, il entendait
gronder la faillite.

--O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'criaient les jeunesses.

--Peut-tre que non, mesdemoiselles!

Et Sosthne lana au ciel son eureka de potard: il venait de trouver
non pas la lumire, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans
fume; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par
terre ses scrupules d'honnte homme.

--Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en
famille!

Le pharmacien et ses trois cratures se mirent  fabriquer de la
morphine, selon les procds de Robertson, de Robiquet et Grgory.

Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur
dot, sous le gaz, et  la clart sinistre des fourneaux: Annette
installait les alambics et les cornues, faisait macrer l'opium en un
vase d'eau  38, de manire  en extraire tous les principes solubles;
Irma vaporait la solution au bain-marie, aprs y avoir ajout du
carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres;
Zlie, le liquide tant concentr, y mlait du chlorure de calcium--et
le papa terminait les autres prcipits, les autres concentrations, les
diverses mtamorphoses du plus important des alcalodes de l'opium.

Ces chimistes blondes, surent et peinrent, tranges en leur immense
tablier noir;--mais quelle richesse! quelle joie!

Presque tous les collgues, pouvants des suicides, des assassinats
commis par les adeptes de la morphine, ddaignaient les bnfices du
poison, et une clientle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre
ordonnance, on dlivrait des doses considrables aux malades: on ne
s'inquitait ni de la personnalit du visiteur, ni de sa situation, ni
des causes qui l'entranaient  l'emploi excessif de la terrible
substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystrieusement des
brochures logieuses sur le Nirvna. Zlie en mourut; son pre et ses
soeurs continurent d'en vivre.

Aujourd'hui, Annette et Irma taient trs bien maries, et Hornuch
fabriquait et vendait le poison,  l'aide de quelques lves. Certes, il
n'ignorait pas que l'an pass, le tribunal de la Seine avait condamn un
marchand de morphine  deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La
belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs
par jour!

Une franc-maonnerie s'tablit entre Luce Molday, Thrse de Roselmont
et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature
l'empoisonneur; celles-l bazardaient bijoux, mobilier, volaient les
hommes pour satisfaire l'irrsistible besoin. Et la contagion gagna les
couturires et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides,
comme les plus jeunes et les plus aimables.

Hornuch venait d'inaugurer dans son arrire-boutique un vritable
institut de piqres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les
femmes. On entrait l, les yeux sombres, la face livide; on en sortait
les yeux brillants, les lvres empourpres--et tous ces tres
charriaient le poison, menaaient de vicier le sang gnreux de la
France.

Thrse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on
les suivait au Bois, au Cirque, au thtre,  l'Elyse, au Moulin-Rouge,
et des amateurs les distinguaient, esprant des sensations indites.

--Voici les Pravaz!

Rclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la
petite seringue; elles se piquaient, exagraient les ivresses du mal
Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans le
_Rabelais_ l'histoire de leur internement  Sainte-Anne.

Effray des tableaux, il voulait s'arrter; il ne le pouvait plus, et il
devint le superbe client de l'alchimiste.

C'est alors que, tantt sous la domination absolue du stupfiant et
tantt sous le dlire de l'abstinence, au milieu des rages de sa dfaite
morale et physique, le comte de Pontaillac crivit un journal intime:

_Paris, le 4 dcembre 1890_.

Hier, je me suis prsent  l'htel du boulevard Malesherbes. Angle, la
femme de chambre, allait m'introduire chez sa matresse, quand Olivier
est entr au salon: Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges.
Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux... J'avais envie de
l'gorger!...

_Le 5 dcembre_.

Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le
pot-au-feu de la Villa Sad ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la
Pravaz, car j'aurais trop de honte,  la renaissance des amours de ma
bien-aime... Blanche va gurir, s'embellir, et je la possderai de
nouveau, de par le diable!

_Le 16 dcembre_.

Onze jours de jene... Il me monte des sueurs froides, et mes dents se
serrent convulsivement... Impossible d'cri...

_Le 17 dcembre_.

Je lutte... Je lutte... Oh! quel supplice!... Tanner, Merlatti, tous les
jeneurs s'amusaient!...

_Le soir du mme jour_.

Une ide de suicide m'envahit... Sortons!...

_La nuit, quatre heures_.

Je rentre d'un cercle o j'ai taill une banque rasoir... Le
portefeuille est bourr; l'or fait craquer mes poches!... Ah! l'ignoble
bataille!... J'envoie tout cet argent  l'Assistance publique...

_Le 18 dcembre._

Non! Non! Plus de poison!... Je vivrai, j'aimerai!

_Le 19 dcembre._

Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il dclare que des tres suprieurs
prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un tat
d'quilibre instable... Il ment, je le jure! La morphinomanie est une
ivrognerie--et pas autre chose.

_Le 20 dcembre._

Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagn, tout ce que j'ai donn
aux pauvres--et mille louis de plus. Tant mieux!

_Le 21 dcembre._

Quelle est donc la nature de mes rves, dans ma folie passionnelle? Quel
est pour moi l'idal du bonheur? Je m'interroge, et dmlant le sens
cach, l'ide mre de ma posie, le mystre qui obsde ma pense, je
veux, si je me dcide  me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle
sorte que de nos corps amoureux se dgagent en mme temps les flammes de
nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes
sans fin de l'ternit. C'est la vie unitive! C'est le beau rve de
Platon, le dogme immuable des dshrits de l'amour, ici-bas!

_Le 22 dcembre._

Je voudrais l'avoir tue--et mourir...

_Le 23 dcembre._

Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma
tte se rtrcit et que mon cerveau se dilate...

_Le 24 dcembre._

Mes yeux se cavent, ma figure est livide... Je regarde avec effroi ce
qui m'entoure... Je crains la mort; je pense  la mort, et je ne puis
comprendre ces ides qui me suivent partout, au milieu de mes camarades,
et prs de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela
est folie, et je ne saurais loigner cette folie, tout en la jugeant
telle.

_Le 25 dcembre._

J'entends siffler des balles--et j'ai peur, moi, un soldat!

_Le 26 dcembre._

Les accs de frayeur sont moins intenses; j'arrive  en rire... Qu'on me
mne sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un
lche!

_Le 27 dcembre._

Mon ordonnance m'a relev... J'tais tout mouill...

_La nuit._

Je pleure de honte...

_Le 28 dcembre._

J'ai visit les catacombes; j'ai touch des ttes de mort, et depuis je
n'ai plus rv que fosses et cimetires...

_Le 29 dcembre._

Sous une impulsion irrsistible dont je me rendais compte, sans pouvoir
la vaincre, je suis all me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du
cimetire de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'criai: Mon Dieu, prenez
piti de moi!... Interpell sur ma position, j'ai dit que j'tais tomb
par accident, et un gardien a observ: Ce monsieur doit tre un
Anglais, un fantaisiste...

_Le 30 dcembre._

Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je
rsiste, les voix rptent dans un ouragan pouvantable: Tue! tue!...
Il nous faut des coeurs; nous avons absolument besoin de coeurs:
procure-nous-en! A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de
mon oreiller: Tue! tue!... Il nous faut des coeurs!...

_Le 31 dcembre._

Elle m'intresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des
ralits, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs
revtus d'une forme matrielle, et j'accorde  certaines ralits des
apparences absolument diffrentes de ce qu'elles sont.

D'aprs le philosophe Despine, je vrifie l'exactitude remarquable de
cette synthse du Dr Lasgue: L'illusion est  l'hallucination ce que
la mdisance est  la calomnie. L'illusion s'appuie sur la ralit;
l'hallucination invente de toutes pices: elle ne dit pas un mot de
vrai.

J'ai des illusions extrieures: le bruit du vent est la voix de
Christine; les nuages sont des fantmes; les arbres, des spectres; mon
chien, un montagnard, se transforme en boeuf, en lion, en lphant; puis,
le chien disparu, l'hallucination me montre l-bas un hibou aux ailes
larges de quinze mtres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit
cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends
hurler...

Suis-je donc plus fou que ces mille personnes runies en un bal
parisien, le soir de l'excution du marchal Ney? Un monsieur est l; il
se nomme Marchal _an;_ le domestique annonce: Le marchal Ney!
Alors, toute l'assemble tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du
Dr Wigan, l'un des invits: _Malgr nous,_ la ressemblance de ce
monsieur avec le Prince demeurait parfaite!

Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la
limite? O est la vrit?

_Le 1er janvier 1891._

Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est  un trs
haut degr. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la
diplopie semble varier en sa nature et son intensit.

A quoi attribuer ce phnomne? A-t-il pour cause mon tat de faiblesse?
Est-il une des rsultantes forces de l'abstinence morphinique?

J'prouve une vive douleur dans tout le systme amoureux; mais si j'en
crois les pathologistes, c'est le signe prcurseur du rveil!

_Le 3 janvier._

Mon estomac est frapp d'une paralysie intermittente. En arriverai-je 
ne plus pouvoir digrer? Claude Bernard a vu la scrtion de la glande
sous-maxillaire s'arrter chez un chien morphinis.

_Le 4 janvier._

A propos de chiens, essayons des expriences _in anima vili_... des
animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein.

_Le 21 janvier._

EXPRIENCES: 1 J'ai inject trois fois par jour sous la peau d'un
pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours--et le dixime jour,
il est mort, quatorze minutes aprs la dernire injection.

2 J'ai fait pendant sept jours,  ma chienne Myrrha, une injection de
20 centigrammes de morphine par jour; le troisime jour, elle a
frissonn, et le septime, elle est morte.

3 Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45
centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux
fous--et il expire...

_Le 22 janvier._

Dans mon _tat passionn_, il m'arrive de me croire condamn  mort, et
je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure
de la guillotine.

Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare  un mtal ballott
entre le ple positif et vritable de la douleur et le ple ngatif
et faux de la cause.

_Le 23 janvier._

Toute la journe, j'ai rd prs de l'htel Montreu... L'ide de Blanche
est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir
du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver... Elle se baissait,
relevait ses jupes brodes... Ah! le bas de soie gris-perle!... Ah! la
jarretire aux boucles diamantes!...

_Le 24 janvier_.

La faim de morphine me tenaille... Il y a en moi quelque chose qui
parfois me cloue sur place et me dchire, comme si de longues pointes
rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes
yeux, en gerbes d'clairs.

_Le 25 janvier_.

Blanche m'a tromp, en affirmant qu'elle tait enceinte, et je souffre
de ce mensonge.

Pour m'tourdir, pour oublier, j'ai jou trois nuits entires 
l'_patant_, aux _Deux-Mondes_, et mme dans les tripots... J'ai pris de
nombreuses culottes, un total de quatre cent mille... Je souhaite ma
ruine...

_Le 26 janvier_.

Cette nuit,  un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et
des pierrots, des arlequins, des almes, des colombines et des
polichinelles passaient et disaient: Le drle de type!... Il a des yeux
de voleur!... On surveillait mes doigts...

_Le 27 janvier_.

Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit l vivante et amoureuse.
Aurais-je la force de lui tmoigner mon amour? Non, je suis vid,
nettoy, f...u!... Demandez  Christine.

_Le 28 janvier_.

Une voiture aux stores baisss m'a promen deux heures sur la route de
Versailles. J'avais une fille magnifique, experte... Pas de rsultat!

_Onze heures, la nuit_.

Une autre voiture m'a conduit du Helder  une maison de prostitution--et
l, rien encore!

_Le 2 fvrier_.

Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre
mois, disent les auteurs... Je ne pourrai pas...

_Le 3 fvrier_.

Si!

_Le 4 fvrier_.

Je viens de remplir une Pravaz, j'hsite...

_Ce mme jour, trois heures_.

Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma
porte; le major Lapouge se joint  eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un
chef intelligent et doux, m'a envoy un mot des plus aimables. Je ne
recevrai personne; je n'crirai  personne!... Ah! que la vie est
banale!

_Le 7 fvrier_.

Je hais les physiologistes qui ramnent l'amour  un jeu d'tamines et
de pistils, et la pense  un simple mouvement de molcules... Je trouve
ridicules les amours platoniques... Or donc, rveillons-nous!...
Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?... Tous deux!

_Le 8 fvrier_.

Bravo!... Une belle nuicte chez la danseuse Weg!... O Blanche! O ma
chrie! O mon trsor!

_Le 9 fvrier_.

Raymond, o vas-tu? m'a demand Christine. Et j'ai rpondu: Vers
elle!

Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses matres sont  Nice.
Je partirai ce soir.

_Minuit_.

Mme de Montreu est  Paris, et c'est sur l'ordre du matre que le
concierge ose me chasser, comme un larbin!

_Le 10 fvrier_.

Olivier, je te tuerai!

_Le 11 fvrier_.

Mais,  quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque
ma gurison ne sera pas bnie par les amours de l'adore? Je m'injecte
un gramme de morphine.

_Le 12 fvrier_.

Un gramme et demi.

_Le 14 fvrier_.

Deux grammes.

_Le 15 fvrier_.

Deux grammes et demi... Je laisse l'aiguille fixe au mamelon droit...

_Le 16 fvrier_.

Tout est rouge et jaune; tout est sang et or--les couleurs de
l'Espagne... Depuis une heure, je n'ai pas cess de rire...

_Le 17 fvrier_.

Je vis dans une atmosphre de lumire et de feu... J'absorbe des
cantharides et du sulfure de carbone... Oh! le singulier duel!... Qui
sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empcheuse d'aimer?

_Le 18 fvrier_.

Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze
horizontales... La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi
du monde!

_Le 19 fvrier_.

Je voulais continuer les expriences sur mes chevaux. Je m'arrte. La
mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laiss insensible; l'agonie de
ma chienne m'a t douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien
dure.

J'explique mes ides diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes
chevaux; je ne connaissais gure le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi
des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces
hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau,
alors qu'ils tuent un livre, un chevreuil, un sanglier, un loup,
blessent une perdrix, gorgent des volailles et des moutons, assomment
des boeufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les tres
organiss, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche
n'est-elle pas sacre?... Pourquoi?

_Le 20 fvrier_.

Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce!

_Le 21 fvrier_.

Rentr vann.--Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est  en
devenir chvre!

_Le 22 fvrier_.

Je rougis d'avoir tu ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expriences
ne servent  rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une
autopsie et d'tudier une intoxication animale ou humaine.

_Le 23 fvrier_.

L'autopsie? Tiens, une ide!

Et ayant abandonn les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant
retrouv son nergie intellectuelle, grce  la morphine,--Pontaillac
termina son journal par une lettre, un pli scell  ses armes.

POUR TRE OUVERT LE JOUR DE MA MORT.

_A Messieurs les professeurs tienne Aubertot et mile Pascal_,

Membres de l'Acadmie de mdecine.

Messieurs,

La Facult dont vous tes deux illustres matres, est oblige par ses
travaux de rechercher des cadavres humains--et l'on voit,  chaque
excution, ce spectacle bizarre d'un aumnier de la Grande-Roquette qui
vous dispute, au nom du supplici, le double lot d'une tte, d'un tronc
et des membres.

Ainsi, l'aumnier prive la science et il diminue son apostolat.

Gnralement, Messieurs, vous oprez sur des dpouilles d'hpital, et
quelquefois sur des noys ou sur des victimes du revolver et des
nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un
vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en
souvenir de notre amiti, de votre haute bienveillance.

Je dsire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithtre, en
prsence de vos collgues, du major Lapouge et de tous les autres
docteurs militaires ou civils, internes et tudiants, que vous jugerez
utiles  ce labeur suprme.

Messieurs, puissent vos tudes clairer les adeptes de la morphine!
Puissent mon exemple et vos leons dtruire  jamais cette source
d'horreurs--ce flau pire que les batailles!

Votre admirateur et ami,

Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15 cuirassiers.

Fait  Paris, le 23 fvrier 1891.




XVI


Les pharmaciens ne voulaient plus livrer de morphine, sans ordonnance, 
la matrone de la rue des Trois-Frres, et comme Mme Xavier et Angle
ignoraient la pharmacie Hornuch, Mme de Montreu--en privation de
l'lment vital--traversa de nouvelles crises.

Elle hurlait, temptait, descendait de son lit, se roulait sur les tapis
de la chambre, se soulevait, marchait, courait, faisait voler en clats
les verres, les bols, les assiettes, les vases, les pendules, les
glaces--et trois servantes vigoureuses avaient du mal  l'empcher de se
briser la tte contre les murailles.

Des oppressions, des battements de coeur l'agitaient, la bouleversaient;
des sensations de brlure dans le pharynx lui arrachaient des sanglots
et des larmes, et les douleurs du bas-ventre, devenues excessives,
prenaient le caractre de douleurs utrines.

Blanche tait bien ple, mais jolie et dsirable encore avec son visage
irrit, ses mignonnes dents grinantes, ses paupires bistres, ses yeux
tincelants et la voluptueuse flambe de ses cheveux roux. Quand elle se
tranait, presque nue, mordant les dentelles de sa chemise ou les
pompons des siges, il s'exhalait d'elle, et malgr la fatigue, une
luxure; quand elle s'arrtait, accroupie, tirant un peu sa langue rose
et avide, comme font les toutous, on et dit que de ses bras nerveux
elle enserrait un homme, l'abattait, le possdait, dans la
toute-puissance d'une ardeur de bacchante.

A peine endormie, elle se rveillait avec de la dyspne qui allait
jusqu' de l'touffement; elle sentait ses membres se dchirer, la peau
craquer, le sang ruisseler, son ventre s'largir, et--phnomne produit
par la morphine et non par les manoeuvres abortives--elle vivait une
horrible hallucination: elle croyait enfanter toujours, toujours,
toujours.

Insensible au martyr de sa dame, la femme de chambre roucoulait:

--On oublie sa petite Angle?

Bientt la servante ne se gna plus, et un matin, elle dit:

--Il faut que madame la marquise _claire_! La Xavier me tracasse, et
j'ai besoin d'argent; j'ai besoin de la grosse galette... Je me marie...
Cinquante mille, madame, o je vous dnonce au procureur de la
Rpublique?

--Je n'ai pas la somme, rpondit la marquise: je la demanderai ce soir 
ma mre ou  M. de Montreu, sous le prtexte d'une oeuvre charitable.

--Demandez-la tout de suite; vous tes trs exalte, et vous pouvez...

--... Mourir?

--Ma foi!

--Que Dieu t'entende!

--L'argent?... L'argent, s'il vous plat?

--Je vendrai mes bijoux, et je te ferai une belle dot, mais  une
condition...

--Voyons a?

--Tu iras chez M. de Pontaillac.

--Vous m'ennuyez! Je puis me compromettre dans vos sales histoires!

--Je voudrais... Je veux de la morphine.

--Il n'y en a plus.

--M. de Pontaillac en a, j'en suis sre!

Aprs avoir touch l'argent des bijoux, la servante remit au capitaine
ce billet mouill de larmes et imprgn d'un parfum luxurieux:

Je vous aimais, je vous adorais: vous me laissez souffrir; vous me
laissez mourir... O Raymond, aie piti du triste tat o l'on m'a
rduite! Aie piti de ta malheureuse, bien malheureuse!... Donne-lui la
liqueur divine... Elle t'aimera, elle t'adorera, elle t'aime, elle
t'adore!...

BLANCHE.

Il n'y eut pas de rponse.

        *        *        *        *        *

Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, o elle
avait entendu la messe avec sa fille, demeura pouvante de ne plus voir
Blanche auprs d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet
de pied de l'htel, et, rentrant  l'glise, explora le temple presque
dsert, les confessionnaux, la sacristie.

Des abbs, des religieuses aidrent la pauvre dame en ses recherches
bien inutiles, car dj une voiture emportait Mme de Montreu vers
l'htel de la rue Boissy-d'Anglas.

--Monsieur de Pontaillac? gmit la visiteuse.

--Monsieur est  table, rpondit l'ordonnance Clment.

--Seul?

--Non, madame.

--Annoncez la marquise de Montreu.

La Stradowska djeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le
suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus:

--Vous tes une fille!

--Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse!

Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si
troubl, elle si affole, l'un et l'autre si horriblement perdus, la
jeune femme s'loigna de la maison du malheur.

Blanche et Raymond changrent un baiser d'amour.

--De la morphine, ami? Je deviens folle!... De la morphine?

--Non.

--Par piti?

--Non! non!

--Une piqre?

--Jamais!... Regarde: le poison me dvore!...

Mme de Montreu ne l'coutait pas: les cheveux en dsordre, les yeux
fous, elle se cramponnait  l'homme, entrait ses doigts dans la poche de
la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se
faufilait partout, nervant l'amoureux, l'moustillant d'une luxure de
courtisane:

--Ah! voici une Pravaz!

Il lui arracha l'aiguille d'or, l'crasa, et bientt vaincu par les
larmes de la matresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une
autre aiguille et prparer lui-mme la solution.

Allonge sur un divan, dgrafe, comme offerte aux joies de la chair,
Blanche murmurait:

--Pique-moi?... Pique-moi?... Pique-moi?...

Raymond obit. Elle lui souriait voluptueusement:

--Je me rveille!... Oh! c'est bon!... Encore?... Encore?...
Grise-moi... Encore?... Encore?... Je t'aime!... Je t'aime!... C'est le
Paradis!... O mon sauveur, je t'aime!

       *       *       *       *       *

O fuir? O se cacher?

Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage;
mais le capitaine avait une villa,  Fontainebleau, et le soir mme, les
amants s'y rendirent.

Depuis trois jours, ils menaient une vritable existence de possds,
fuyant le soleil, tous deux hves et fltris, tous deux vieux, lui 
trente et un ans, elle  vingt-quatre!

En cette villa situe sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une
chambre qu'clairaient, la nuit et le jour, des bougies--une chambre de
deuil, une chambre de mort,--et toutes les dmarches de M. de Montreu,
pour retrouver sa femme, taient infructueuses.

Grce  Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient
le poison  hautes doses, bien dcids  mourir ensemble. Leur
corps--les bras, la poitrine, le ventre, les jambes--toute la peau
disparaissait sous des arabesques tranges, rouges comme des rubis,
jaunes comme des topazes--et, nus, ils s'admiraient, illumins de
surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas tre
semblables aux humains.

L'ordonnance qui les servait, Clment, seul domestique l-bas, n'osait
plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant
leurs lvres balbutiaient de folies et de menaces.

Un matin, le capitaine donna l'ordre  son serviteur de ramener de Paris
un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues
d'officier. Le soir, il dit au valet:

--Tu me rveilleras  cinq heures, pour la revue.

--Quelle revue, mon capitaine?

--La revue de demain, imbcile!

        *        *        *        *        *

La nuit.--Trois heures.

Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, dsol de
son impuissance absolue, vocifra:

--Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie!

Alors, sur la prire de l'homme, Blanche se mit au piano, et le
capitaine entonna l'hymne des batailles:

_Voyez l-bas comme un clair d'acier,
Ces rgiments passer dans la fume!
Ils vont mourir--et pour sauver l'arme,
Donner le sang du dernier cuirassier_!

Ivre de morphine, l'oeil en feu, il sabrait des mains  droite et 
gauche, et prise de peur, la dame s'loignait.

--Qui vive? gronda-t-il en la saisissant  la chevelure. Qui vive?...
Nom de Dieu qui vive?

--Raymond... J'ai tu notre... petit... Pardonne-moi? suppliait Blanche.

--Qui vive?

Il la secouait effroyablement:

--Qui vive? Qui vive? Qui vive?

Tout  coup il s'arrta pour recevoir entre ses bras sa matresse
expirante et la coucher sur le tapis.

--Je l'ai tue... Oh!... oh!...

Raymond voulut crier, les mots s'tranglrent dans sa gorge; il voulut
sonner; ses doigts rigides ne purent se mouvoir.

A genoux, il invoquait la morte.--Il chancela et dormit.

veill, il pleura d'horreur, et s'lanant vers la chambre voisine, il
se dit: Je rve!

Devant la porte du salon qu'il refermait, l'image de Blanche et toutes
les funbres ralits s'vanouirent. Et de mme qu'au milieu des songes,
nous dchirons certains voiles,  la lueur plus clatante d'autres
mystres--ainsi le morphinomane subissait de nouvelles hallucinations.

        *        *        *        *        *

Cinq heures.

L'ordonnance entra:

--Mon capitaine, la bte est selle.

--Bien... Je vais m'habiller... Aide-moi.

        *        *        *        *        *

Six heures.

M. de Pontaillac, en grande tenue, monta  cheval. Il galopait sur la
route. Une poussire se souleva; des clairons retentirent, et
l'officier, en saluant du sabre un rgiment de chasseurs, eut le tableau
de la guerre, des canons, de la mitraille, des tendards ploys au vent
de la victoire. A la tte des troupes, il cria:

--En avant, et vive la France!

Au commandement de: Halte! officiers, sous-officiers et cavaliers,
immobiles, regardrent un cheval furieux emporter une ombre d'homme: la
tte amincie valsait sous le casque blanc et or  la noire crinire; la
poitrine flottait sous la cuirasse de blanc mtal; les jambes pendaient,
bottes et extraordinairement maigres et molles, et Pontaillac, avec son
visage anguleux, son long nez, ses yeux caves, ses moustaches effiles,
son armure cliquetante,--lui si brave, autrefois si robuste, si beau, si
intelligent--Pontaillac avait l'air d'un Don Quichotte sinistre et
moderne.

On accourait. Il tomba, dans la rougeur de l'aube printanire; il tomba
puis et non pas vaincu; il tomba mort, le sabre au poing, en rlant un
appel  la charge glorieuse:

--L-bas... comme un clair d'acier!







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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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