Project Gutenberg's David Copperfield - Tome II, by Charles Dickens

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Title: David Copperfield - Tome II

Author: Charles Dickens

Translator: P. Lorain

Release Date: February 26, 2006 [EBook #17869]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME II ***




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Charles Dickens

DAVID COPPERFIELD

Tome II

(1849 -- 1850)

Traduction P. Lorain




Table des matires


CHAPITRE PREMIER.  Une perte plus grave.
CHAPITRE II.  Commencement d'un long voyage.
CHAPITRE III.  Bonheur.
CHAPITRE IV.  Ma tante me cause un grand tonnement.
CHAPITRE V.  Abattement.
CHAPITRE VI.  Enthousiasme.
CHAPITRE VII.  Un peu d'eau froide jete sur mon feu.
CHAPITRE VIII.  Dissolution de socit.
CHAPITRE IX.  Wickfield-et-Heep.
CHAPITRE X.  Triste voyage  l'aventure.
CHAPITRE XI.  Les tantes de Dora.
CHAPITRE XII.  Une noirceur.
CHAPITRE XIII.  Encore un regard en arrire.
CHAPITRE XIV.  Notre mnage.
CHAPITRE XV.  M. Dick justifie la prdiction de ma tante.
CHAPITRE XVI.  Des nouvelles.
CHAPITRE XVII.  Marthe.
CHAPITRE XVIII.  vnement domestique.
CHAPITRE XIX.  Je suis envelopp dans un mystre.
CHAPITRE XX.  Le rve de M. Peggotty se ralise.
CHAPITRE XXI.  Prparatifs d'un plus long voyage.
CHAPITRE XXII.  J'assiste  une explosion.
CHAPITRE XXIII.  Encore un regard en arrire.
CHAPITRE XXIV.  Les oprations de M. Micawber.
CHAPITRE XXV.  La tempte.
CHAPITRE XXVI.  La nouvelle et l'ancienne blessure.
CHAPITRE XXVII.  Les migrants.
CHAPITRE XXVIII.  Absence.
CHAPITRE XXIX.  Retour.
CHAPITRE XXX.  Agns.
CHAPITRE XXXI.  On me montre deux intressants pnitents.
CHAPITRE XXXII.  Une toile brille sur mon chemin.
CHAPITRE XXXIII.  Un visiteur.
CHAPITRE XXXIV.  Un dernier regard en arrire.




CHAPITRE PREMIER.

Une perte plus grave.


Je n'eus pas de peine  cder aux prires de Peggotty, qui me
demanda de rester  Yarmouth jusqu' ce que les restes du pauvre
voiturier eussent fait, pour la dernire fois, le voyage de
Blunderstone. Elle avait achet depuis longtemps, sur ses
conomies, un petit coin de terre dans notre vieux cimetire, prs
du tombeau de sa chrie, comme elle appelait toujours ma mre,
et c'tait l que devait reposer le corps de son mari.

Quand j'y pense  prsent, je sens que je ne pouvais pas tre plus
heureux que je l'tais vritablement alors de tenir compagnie 
Peggotty, et de faire pour elle le peu que je pouvais faire. Mais
je crains bien d'avoir prouv une satisfaction plus grande
encore, satisfaction personnelle et professionnelle,  examiner le
testament de M. Barkis et  en apprcier le contenu.

Je revendique l'honneur d'avoir suggr l'ide que le testament
devait se trouver dans le coffre. Aprs quelques recherches, on
l'y dcouvrit, en effet, au fond d'un sac  picotin, en compagnie
d'un peu de foin, d'une vieille montre d'or avec une chane et des
breloques, que M. Barkis avait porte le jour de son mariage, et
qu'on n'avait jamais vue ni avant ni aprs; puis d'un bourre-pipe
en argent, figurant une jambe; plus d'un citron en carton, rempli
de petites tasses et de petites soucoupes, que M. Barkis avait; je
suppose, achet quand j'tais enfant, pour m'en faire prsent,
sans avoir le courage de s'en dfaire ensuite; enfin, nous
trouvmes quatre-vingt sept pices d'or en guines et en demi-
guines, cent dix livres sterling en billets de banque tout neufs,
des actions sur la banque d'Angleterre, un vieux fer  cheval, un
mauvais shilling, un morceau de camphre et une coquille d'hutre.
Comme ce dernier objet avait t videmment frott, et que la
nacre de l'intrieur dployait les couleurs du prisme, je serais
assez port  croire que M. Barkis s'tait fait une ide confuse
qu'on pouvait y trouver des perles, mais sans avoir pu jamais en
venir  ses fins.

Depuis bien des annes, M. Barkis avait toujours port ce coffre
avec lui dans tous ses voyages, et, pour mieux tromper l'espion,
s'tait imagin d'crire avec le plus grand soin sur le couvercle,
en caractres devenus presque illisibles  la longue, l'adresse de
M. Blackboy, bureau restant, jusqu' ce qu'il soit rclam.

Je reconnus bientt qu'il n'avait pas perdu ses peines en
conomisant depuis tant d'annes. Sa fortune, en argent, n'allait
pas loin de trois mille livres sterling. Il lguait l-dessus
l'usufruit du tiers  M. Peggotty, sa vie durant;  sa mort, le
capital devait tre distribu par portions gales entre Peggotty,
la petite milie et moi,  icelui, icelle ou iceux d'entre nous
qui serait survivant. Il laissait  Peggotty tout ce qu'il
possdait du reste, la nommant sa lgataire universelle, seule et
unique excutrice de ses dernires volonts exprimes par
testament.

Je vous assure que j'tais dj fier comme un procureur quand je
lus tout ce testament avec la plus grande crmonie, expliquant
son contenu  toutes les parties intresses; je commenai 
croire que la Cour avait plus d'importance que je ne l'avais
suppos. J'examinai le testament avec la plus profonde attention,
je dclarai qu'il tait parfaitement en rgle sur tous les points,
je fis une ou deux marques au crayon  la marge, tout tonn d'en
savoir si long.

Je passai la semaine qui prcda l'enterrement,  faire cet examen
un peu abstrait,  dresser le compte de toute la fortune qui
venait d'choir  Peggotty,  mettre en ordre toutes ses affaires,
en un mot,  devenir son conseil et son oracle en toutes choses, 
notre commune satisfaction. Je ne revis pas milie dans
l'intervalle, mais on me dit qu'elle devait se marier sans bruit
quinze jours aprs.

Je ne suivis pas le convoi en costume, s'il m'est permis de
m'exprimer ainsi. Je veux dire que je n'avais pas revtu un
manteau noir et un long crpe, fait pour servir d'pouvantail aux
oiseaux, mais je me rendis,  pied, de bonne heure  Blunderstone,
et je me trouvais dans le cimetire quand le cercueil arriva,
suivi seulement de Peggotty et de son frre. Le monsieur fou
regardait de ma petite fentre; l'enfant de M. Chillip remuait sa
grosse tte et tournait ses yeux ronds pour contempler le pasteur
par-dessus l'paule de sa bonne; M. Omer soufflait sur le second
plan; il n'y avait point d'autres assistants, et tout se passa
tranquillement. Nous nous promenmes dans le cimetire pendant une
heure environ quand tout fut fini, et nous cueillmes quelques
bourgeons  peine panouis sur l'arbre qui ombrageait le tombeau
de ma mre.

Ici la crainte me gagne; un nuage sombre plane au-dessus de la
ville que j'aperois dans le lointain, en dirigeant de ce ct ma
course solitaire. J'ai peur d'en approcher, comment pourrai-je
supporter le souvenir de ce qui nous arriva pendant cette nuit
mmorable, de ce que je vais essayer de rappeler, si je puis
surmonter mon trouble?

Mais ce n'est pas de le raconter qui empirera le mal; que
gagnerais-je  arrter ici ma plume, qui tremble dans ma main? Ce
qui est fait est fait, rien ne peut le dfaire, rien ne peut y
changer la moindre chose.

Ma vieille bonne devait venir  Londres avec moi, le lendemain,
pour les affaires du testament. La petite milie avait pass la
journe chez M. Omer; nous devions nous retrouver tous le soir
dans le vieux bateau; Ham devait ramener milie  l'heure
ordinaire; je devais revenir  pied en me promenant. Le frre et
la soeur devaient faire leur voyage de retour comme ils taient
venus, et nous attendre le soir au coin du feu.

Je les quittai  la barrire, o un Straps imaginaire s'tait
repos avec le havre-sac de Roderick Randorn, au temps jadis; et,
au lieu de revenir tout droit, je fis quelques pas sur la route de
Lowestoft; puis je revins en arrire, et je pris le chemin de
Yarmouth. Je m'arrtai pour dner  un petit caf dcent, situ 
une demi-heure  peu prs du gu dont j'ai dj parl; le jour
s'coula, et j'atteignis le gu  la brune. Il pleuvait beaucoup,
le vent tait fort, mais la lune apparaissait de temps en temps 
travers les nuages, et il ne faisait pas tout  fait noir.

Je fus bientt en vue de la maison de M. Peggotty, et je
distinguai la lumire qui brillait  la fentre. Me voil donc
pitinant dans le sable humide, avant d'arriver  la porte; enfin
j'y suis et j'entre.

Tout prsentait l'aspect le plus confortable. M. Peggotty fumait
sa pipe du soir, et les prparatifs du souper allaient leur train:
le feu brlait gaiement: les cendres taient releves; la caisse
sur laquelle s'asseyait la petite milie l'attendait dans le coin
accoutum. Peggotty tait assise  la place qu'elle occupait
jadis, et, sans son costume de veuve, on aurait pu croire qu'elle
ne l'avait jamais quitte. Elle avait dj repris l'usage de la
bote  ouvrage, sur le couvercle de laquelle on voyait
reprsente la cathdrale de Saint-Paul: le mtre roul dans une
chaumire, et le morceau de cire taient l  leur poste comme au
premier jour. Mistress Gummidge grognait un peu dans son coin
comme  l'ordinaire, ce qui ajoutait  l'illusion.

Vous tes le premier, monsieur David, dit M. Peggotty d'un air
radieux. Ne gardez pas cet habit, s'il est mouill, monsieur.

-- Merci, monsieur Peggotty, lui dis-je, en lui donnant mon
paletot pour le suspendre; l'habit est parfaitement sec.

-- C'est vrai, dit M. Peggotty en ttant mes paules; sec comme un
copeau. Asseyez-vous, monsieur; je n'ai pas besoin de vous dire
que vous tes le bienvenu, mais c'est gal, vous tes le bienvenu
tout de mme, je le dis de tout mon coeur.

-- Merci, monsieur Peggotty, je le sais bien. Et vous, Peggotty,
comment allez-vous, ma vieille, lui dis-je en l'embrassant.

-- Ah! ah! dit M. Peggotty en riant et en s'asseyant prs de nous,
pendant qu'il se frottait les mains, comme un homme qui n'est pas
fch de trouver une distraction honnte  ses chagrins rcents,
et avec toute la franche cordialit qui lui tait habituelle;
c'est ce que je lui dis toujours, il n'y a pas une femme au monde,
monsieur, qui doive avoir l'esprit plus en repos qu'elle! Elle a
accompli son devoir envers le dfunt, et il le savait bien, le
dfunt, car il a fait aussi son devoir avec elle, comme elle a
fait son devoir avec lui, et... et tout a s'est bien pass.

Mistress Gummidge poussa un gmissement.

Allons, mre Gummidge, du courage! dit M. Peggotty. Mais il
secoua la tte en nous regardant de ct, pour nous faire entendre
que les derniers vnements taient bien de nature  lui rappeler
le vieux. Ne vous laissez pas abattre! du courage! un petit
effort, et vous verrez que a ira tout naturellement beaucoup
mieux aprs.

-- Jamais pour moi, Daniel, repartit mistress Gummidge; la seule
chose qui puisse me venir tout naturellement, c'est de rester
isole et dsole.

-- Non, non, dit M. Peggotty d'un ton consolant.

-- Si, si, Daniel, dit mistress Gummidge; je ne suis pas faite
pour vivre avec des gens qui font des hritages. J'ai eu trop de
malheurs, je ferai bien de vous dbarrasser de moi.

-- Et comment pourrais-je dpenser mon argent sans vous? dit
M. Peggotty d'un ton de srieuse remontrance. Qu'est-ce que vous
dites donc? est-ce que je n'ai pas besoin de vous maintenant plus
que jamais?

-- C'est cela, je le savais bien qu'on n'avait pas besoin de moi
auparavant, s'cria mistress Gummidge avec l'accent le plus
lamentable; et maintenant on ne se gne pas pour me le dire.
Comment pouvais-je me flatter qu'on et besoin de moi, une pauvre
femme isole et dsole, et qui ne fait que vous porter malheur!

M. Peggotty avait l'air de s'en vouloir beaucoup  lui-mme
d'avoir dit quelque chose qui pt prendre un sens si cruel, mais
Peggotty l'empcha de rpondre, en le tirant par la manche et en
hochant la tte. Aprs avoir regard un moment mistress Gummidge
avec une profonde anxit, il reporta ses yeux sur la vieille
horloge, se leva, moucha la chandelle, et la plaa sur la fentre.

L! dit M. Peggotty d'un ton satisfait; voil ce que c'est,
mistress Gummidge! Mistress Gummidge poussa un petit gmissement,
Nous voil clairs comme  l'ordinaire! Vous vous demandez ce
que je fais l, monsieur. Eh bien! c'est pour notre petite milie.
Voyez-vous, il ne fait pas clair sur le chemin, et ce n'est pas
gai quand il fait noir; aussi, quand je suis  la maison vers
l'heure de son retour; je mets la lumire  la fentre, et cela
sert  deux choses. D'abord, dit M. Peggotty en se penchant vers
moi tout joyeux; elle se dit: Voil la maison, qu'elle se dit;
et aussi: Mon oncle est l, qu'elle se dit, car si je n'y suis
pas, il n'y a pas de lumire non plus.

-- Que vous tes enfant! dit Peggotty, qui lui en savait bien bon
gr tout de mme.

-- Eh bien! dit M. Peggotty en se tenant les jambes un peu
cartes, et en promenant dessus ses mains, de l'air de la plus
profonde satisfaction, tout en regardant alternativement le feu et
nous; je n'en sais trop rien. Pas au physique, vous voyez bien.

-- Pas exactement, dit Peggotty.

-- Non, dit M. Peggotty en riant, pas au physique; mais en y
rflchissant bien, voyez-vous... je m'en moque pas mal. Je vais
vous dire: quand je regarde autour de moi dans cette jolie petite
maison de notre milie... je veux bien que la crique me croque,
dit M. Peggotty avec un lan d'enthousiasme (voil! je ne peux pas
en dire davantage), s'il ne me semble pas que les plus petits
objets soient, pour ainsi dire, une partie d'elle-mme; je les
prends, puis je les pose, et je les touche aussi dlicatement que
si je touchais notre milie, c'est la mme chose pour ses petits
chapeaux et ses petites affaires. Je ne pourrais pas voir brusquer
quelque chose qui lui appartiendrait pour tout au monde. Voil
comme je suis enfant, si vous voulez, sous la forme d'un gros
hrisson de mer! dit M. Peggotty en quittant son air srieux,
pour partir d'un clat de rire retentissant.

Peggotty rit avec moi, seulement un peu moins haut.

Je suppose que cela vient, voyez-vous, dit M. Peggotty d'un air
radieux, en se frottant toujours les jambes, de ce que j'ai tant
jou avec elle, en faisant semblant d'tre des Turcs et des
Franais, et des requins, et toutes sortes d'trangers, oui-da, et
mme des lions et des baleines et je ne sais quoi, quand elle
n'tait pas plus haute que mon genou. C'est comme a que c'est
venu, vous savez. Vous voyez bien cette chandelle, n'est-ce pas?
dit M. Peggotty qui riait en la montrant, eh bien! je suis bien
sr que quand elle sera marie et partie, je mettrai cette
chandelle-l tout comme  prsent. Je suis bien sr que, quand je
serai ici le soir (et o irais-je vivre, je vous le demande,
quelque fortune qui m'arrive?), quand elle ne sera pas ici, ou que
je ne serai pas l-bas, je mettrai la chandelle  la fentre, et
que je resterai prs du feu  faire semblant de l'attendre comme
je l'attends maintenant. Voil comme je suis un enfant, dit
M. Peggotty avec un nouvel clat de rire, sous la forme d'un
hrisson de mer! Voyez-vous, dans ce moment-ci, quand je vois
briller la chandelle, je me dis: Elle la voit; voil milie qui
vient! Voil comme je suis un enfant, sous la forme d'un hrisson
de mer! Je ne me trompe pas aprs tout, dit M. Peggotty, en
s'arrtant au milieu de son clat de rire, et en frappant des
mains, car la voil! Mais non; c'tait Ham tout seul. Il fallait
que la pluie et bien augment depuis que j'tais rentr, car il
portait un grand chapeau de toile cire, abaiss sur ses yeux.

O est milie? dit M. Peggotty.

Ham fit un signe de tte comme pour indiquer qu'elle tait  la
porte. M. Peggotty ta la chandelle de la fentre, la moucha, la
remit sur la table, et se mit  arranger le feu, pendant que Ham,
qui n'avait pas boug, me dit:

Monsieur David, voulez-vous venir dehors une minute, pour voir ce
qu'milie et moi nous avons  vous montrer.

Nous sortmes. Quand je passai prs de lui auprs de la porte, je
vis avec autant d'tonnement que d'effroi qu'il tait d'une pleur
mortelle. Il me poussa prcipitamment dehors, et referma la porte
sur nous, sur nous deux seulement.

Ham, qu'y a-t-il donc!

-- Monsieur David!... Oh! pauvre coeur bris, comme il pleurait
amrement!

J'tais paralys  la vue d'une telle douleur. Je ne savais plus
que penser ou craindre: je ne savais que le regarder.

Ham, mon pauvre garon, mon ami! Au nom du ciel, dites-moi ce qui
est arriv!

-- Ma bien-aime, monsieur David, mon orgueil et mon esprance,
elle pour qui j'aurais voulu donner ma vie, pour qui je la
donnerais encore, elle est partie!

-- Partie?

-- milie s'est enfuie: et comment? vous pouvez en juger, monsieur
David, en me voyant demander  Dieu, Dieu de bont et de
misricorde, de la faire mourir, elle que j'aime par-dessus tout,
plutt que de la laisser se dshonorer et se perdre!

Le souvenir du regard qu'il jeta vers le ciel charg de nuages, du
tremblement de ses mains jointes, de l'angoisse qu'exprimait toute
sa personne, reste encore  l'heure qu'il est uni dans mon esprit
avec celui de la plage dserte, thtre de ce drame cruel dont il
est le seul personnage, et qui n'a d'autre tmoin que la nuit.

Vous tes un savant, dit-il prcipitamment. Vous savez ce qu'il y
a de mieux  faire. Comment m'y prendre pour annoncer cela  son
onde, monsieur David?

Je vis la porte s'branler, et je fis instinctivement un mouvement
pour tenir le loquet  l'extrieur, afin de gagner un moment de
rpit. Il tait trop tard. M. Peggotty sortit la tte, et je
n'oublierai jamais le changement qui se fit dans ses traits en
nous voyant, quand je vivrais cinq cents ans.

Je me rappelle un gmissement et un grand cri; les femmes
l'entourent, nous sommes tous debout dans la chambre, moi, tenant
 la main un papier que Ham venait de me donner, M. Peggotty avec
son gilet entr'ouvert, les cheveux en dsordre, le visage et les
lvres trs-ples; le sang ruisselle sur sa poitrine, sans doute
il avait jailli de sa bouche; lui, il me regarde fixement.

Lisez, monsieur, dit-il d'une voix basse et tremblante,
lentement, s'il vous plat, que je tche de comprendre.

Au milieu d'un silence de mort, je lus une lettre efface par les
larmes; elle disait:

Quand vous recevrez ceci, vous qui m'aimez infiniment plus que je
ne l'ai jamais mrit, mme quand mon coeur tait innocent, je
serai bien loin.

Je serai bien loin, rpta-t-il lentement. Arrtez. milie sera
bien loin: Aprs?

Quand je quitterai ma chre demeure, ... ma chre demeure... oh
oui! ma chre demeure... demain matin.

La lettre tait date de la veille au soir.

Ce sera pour ne plus jamais revenir,  moins qu'il ne me ramne
aprs avoir fait de moi une dame. Vous trouverez cette lettre le
soir de mon dpart, bien des heures aprs, au moment o vous
deviez me revoir. Oh! si vous saviez combien mon coeur est
dchir! Si vous-mme, vous surtout avec qui j'ai tant de torts,
et qui ne pourrez jamais me pardonner, si vous saviez seulement ce
que je souffre! Mais je suis trop coupable pour vous parler de
moi! Oh! oui, consolez-vous par la pense que je suis bien
coupable. Oh! par piti, dites  mon oncle, que je ne l'ai jamais
aim la moiti autant qu' prsent. Oh! ne vous souvenez pas de
toutes les bonts et de l'affection que vous avez tous eues pour
moi; ne vous rappelez pas que nous devions nous marier, tchez
plutt de vous persuader que je suis morte quand j'tais toute
petite, et qu'on m'a enterre quelque part. Que le ciel dont je ne
suis plus digne d'invoquer la piti pour moi-mme ait piti de mon
oncle! Dites-lui que je ne l'ai jamais aim la moiti autant qu'
ce moment! Consolez-le. Aimez quelque honnte fille qui soit pour
mon oncle ce que j'tais autrefois, qui soit digne de vous, qui
vous soit fidle; c'est bien assez de ma honte pour vous
dsesprer. Que Dieu vous bnisse tous! Je le prierai souvent pour
vous tous,  genoux. Si l'on ne me ramne pas dame, et que je ne
puisse plus prier pour moi-mme, je prierai pour vous tous. Mes
dernires tendresses pour mon oncle! Mes dernires larmes et mes
derniers remercments pour mon oncle!

C'tait tout.

Il resta longtemps  me regarder encore, quand j'eus fini. Enfin,
je m'aventurai  lui prendre la main et  le conjurer, de mon
mieux, d'essayer de recouvrer quelque empire sur lui-mme. Merci,
monsieur, merci! rpondait-il, mais sans bouger.

Ham lui parla: et M. Peggotty n'tait pas insensible  sa douleur,
car il lui serra la main de toutes ses forces, mais c'tait tout:
il restait dans la mme attitude, et personne n'osait le dranger.

Enfin, lentement, il dtourna les yeux de dessus mon visage, comme
s'il sortait d'une vision, et il les promena autour de la chambre,
puis il dit  voix basse:

Qui est-ce? je veux savoir son nom.

Ham me regarda. Je me sentis aussitt frapp d'un coup qui me fit
reculer.

Vous souponnez quelqu'un, dit M. Peggotty, qui est-ce?

-- Monsieur David! dit Ham d'un ton suppliant, sortez un moment,
et laissez-moi lui dire ce que j'ai  lui dire. Vous, il ne faut
pas que vous l'entendiez, monsieur.

Je sentis de nouveau le mme coup; je me laissai tomber sur une
chaise, j'essayai d'articuler une rponse, mais ma langue tait
glace et mes yeux troubles.

Je veux savoir son nom! rpta-t-il.

-- Depuis quelque temps, balbutia Ham, il y a un domestique qui
est venu quelquefois rder par ici. Il y a aussi un monsieur: ils
s'entendaient ensemble.

M. Peggotty restait toujours immobile, mais il regardait Ham.

Le domestique, continua Ham, a t vu hier soir avec... avec
notre pauvre fille. Il tait cach dans le voisinage depuis huit
jours au moins. On croyait qu'il tait parti, mais il tait cach
seulement. Ne restez pas ici, monsieur David, ne restez pas!

Je sentis Peggotty passer son bras autour de mon cou pour
m'entraner, mais je n'aurais pu bouger quand la maison aurait d
me tomber sur les paules.

On a vu une voiture inconnue avec des chevaux de poste, ce matin
presque avant le jour, sur la route de Norwich, reprit Ham. Le
domestique y alla, il revint, il retourna. Quand il y retourna,
milie tait avec lui. L'autre tait dans la voiture. C'est lui!

-- Au nom de Dieu, dit M. Peggotty en reculant et en tendant la
main pour repousser une pense qu'il craignait de s'avouer  lui-
mme, ne me dites pas que son nom est Steerforth!

-- Monsieur David, s'cria Ham d'une voix brise, ce n'est pas
votre faute... et je suis bien loin de vous en accuser, mais...
son nom est Steerforth, et c'est un grand misrable!

M. Peggotty ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme, ne fit
pas un mouvement, mais bientt il eut l'air de se rveiller tout
d'un coup, et se mit  dcrocher son gros manteau qui tait
suspendu dans un coin.

Aidez-moi un peu. Je suis tout bris, et je ne puis en venir 
bout, dit-il avec impatience. Aidez-moi donc! Bien! ajouta-t-il,
quand on lui eut donn un coup de main. Maintenant passez-moi mon
chapeau!

Ham lui demanda o il allait.

Je vais chercher ma nice. Je vais chercher mon milie. Je vais
d'abord couler  fond ce bateau-l o je l'aurais noy, _oui_,
vrai comme je suis en vie, si j'avais pu me douter de ce qu'il
mditait. Quand il tait assis en face de moi, dit-il d'un air
gar en tendant le poing ferm, quand il tait assis en face de
moi, que la foudre m'crase, si je ne l'aurais pas noy, et si je
n'aurais pas cru bien faire! Je vais chercher ma nice.

-- O? s'cria Ham, en se plaant devant la porte.

-- N'importe o! Je vais chercher ma nice  travers le monde. Je
vais trouver ma pauvre nice dans sa honte, et la ramener avec
moi. Qu'on ne m'arrte pas! Je vous dis que je vais chercher ma
nice.

-- Non, non, cria mistress Gummidge qui vint se placer entre eux,
dans un accs de douleur! non, non, Daniel! pas dans l'tat o
vous tes! Vous irez la chercher bientt, mon pauvre Daniel, et ce
sera trop juste, mais pas maintenant! Asseyez-vous et pardonnez-
moi de vous avoir si souvent tourment, Daniel... (qu'est-ce que
c'est que mes chagrins auprs de celui-ci?) et parlons du temps o
elle est devenue orpheline et Ham orphelin, quand j'tais une
pauvre veuve, et que vous m'aviez recueillie. Cela calmera votre
pauvre coeur, Daniel, dit-elle, en appuyant sa tte sur l'paule
de M. Peggotty, et vous supporterez mieux votre douleur, car vous
connaissez la promesse, Daniel: Ce que vous aurez fait  l'un des
plus petits de mes frres, vous me l'aurez fait  moi-mme, et
cela ne peut manquer d'tre accompli sous ce toit qui nous a servi
d'abri depuis tant, tant d'annes!

Il tait devenu maintenant presque insensible en apparence, et
quand je l'entendis pleurer, au lieu de me mettre  genoux comme
j'en avais l'envie, pour lui demander pardon de la douleur que je
leur avais cause, et pour maudire Steerforth, je fis mieux: je
donnais  mon coeur oppress le mme soulagement et je pleurai
avec eux.




CHAPITRE II.

Commencement d'un long voyage.


Je suppose que ce qui m'est naturel est naturel  beaucoup
d'autres, c'est pourquoi je ne crains pas de dire que je n'ai
jamais plus aim Steerforth qu'au moment mme o les liens qui
nous unissaient furent rompus. Dans l'amre angoisse que me causa
la dcouverte de son crime, je me rappelai plus nettement toutes
ses brillantes qualits, j'apprciai plus vivement tout ce qu'il
avait de bon, je rendis plus compltement justice  toutes les
facults qui auraient pu faire de lui un homme d'une noble nature
et d'une grande distinction, que je ne l'avais jamais fait dans
toute l'ardeur de mon dvouement pass; il m'tait impossible de
ne pas sentir profondment la part involontaire que j'avais eue
dans la souillure qu'il avait laisse dans une famille honnte, et
cependant, je crois que, si je m'tais trouv alors face  face
avec lui, je n'aurais pas eu la force de lui adresser un seul
reproche. Je l'aurais encore tant aim, quoique mes yeux fussent
dessills; j'aurais conserv un souvenir si tendre de mon
affection pour lui, que j'aurais t, je le crains, faible comme
un enfant qui ne sait que pleurer et oublier; mais, par exemple,
il n'y avait plus  penser dsormais  une rconciliation entre
nous. C'est une pense que je n'eus jamais. Je sentais, comme il
l'avait senti lui-mme, que tout tait fini de lui  moi. Je n'ai
jamais su quel souvenir il avait conserv de moi; peut-tre
n'tait-ce qu'un de ces souvenirs lgers qu'il est facile
d'carter, mais moi, je me souvenais de lui comme d'un ami bien-
aim que j'avais perdu par la mort.

Oui, Steerforth, depuis que vous avez disparu de la scne de ce
pauvre rcit, je ne dis pas que ma douleur ne portera pas
involontairement tmoignage contre vous devant le trne du
jugement dernier, mais n'ayez pas peur que ma colre ou mes
reproches accusateurs vous y poursuivent d'eux-mmes.

La nouvelle de ce qui venait d'arriver se rpandit bientt dans la
ville, et en passant dans les rues, le lendemain matin,
j'entendais les habitants en parler devant leurs portes. Il y
avait beaucoup de gens qui se montraient svres pour elle;
d'autres l'taient plutt pour lui, mais il n'y avait qu'une voix
sur le compte de son pre adoptif et de son fianc. Tout le monde,
dans tous les rangs, tmoignait pour leur douleur un respect plein
d'gards et de dlicatesse. Les marins se tinrent  l'cart quand
ils les virent tous deux marcher lentement sur la plage de grand
matin, et formrent des groupes o l'on ne parlait d'eux que pour
les plaindre.

Je les trouvai sur la plage prs de la mer. Il m'et t facile de
voir qu'ils n'avaient pas ferm l'oeil, quand mme Peggotty ne
m'aurait pas dit que le grand jour les avait surpris assis encore
l o je les avais laisss la veille. Ils avaient l'air accabl,
et il me sembla que cette seule nuit avait courb la tte de
M. Peggotty plus que toutes les annes pendant lesquelles je
l'avais connu. Mais ils taient tous deux graves et calmes comme
la mer elle-mme, qui se droulait  nos yeux sans une seule vague
sous un ciel sombre, quoique des gonflements soudains montrassent
bien qu'elle respirait dans son repos, et qu'une bande de lumire
qui l'illuminait  l'horizon ft deviner par derrire la prsence
du soleil, invisible encore sous les nuages.

Nous avons longuement parl, monsieur, me dit Peggotty aprs que
nous emes fait, tous les trois, quelques tours sur le sable au
milieu d'un silence gnral, de ce que nous devions et de ce que
nous ne devions pas faire. Mais nous sommes fixs maintenant.

Je jetai, par hasard, un regard sur Ham. En ce moment il regardait
la lueur qui clairait la mer dans le lointain, et, quoique son
visage ne ft pas anim par la colre et que je ne pusse y lire,
autant qu'il m'en souvient, qu'une expression de rsolution
sombre, il me vint dans l'esprit la terrible pense que s'il
rencontrait jamais Steerforth, il le tuerait.

Mon devoir ici est accompli, monsieur, dit Peggotty. Je vais
chercher ma... Il s'arrta, puis il reprit d'une voix plus ferme:
Je vais la chercher. C'est mon devoir  tout jamais.

Il secoua la tte quand je lui demandai o il la chercherait, et
me demanda si je partais pour Londres le lendemain. Je lui dis
que, si je n'tais pas parti le jour mme, c'tait de peur de
manquer l'occasion de lui rendre quelque service, mais que j'tais
prt  partir quand il voudrait.

Je partirai avec vous demain, monsieur, dit-il, si cela vous
convient.

Nous fmes de nouveau quelques pas en silence.

Ham continuera  travailler ici, reprit-il au bout d'un moment,
et il ira vivre chez ma soeur. Le vieux bateau...

-- Est-ce que vous abandonnerez le vieux bateau, M. Peggotty?
demandai-je doucement.

-- Ma place n'est plus l, M. David, rpondit-il, et si jamais un
bateau a fait naufrage depuis le temps o les tnbres taient sur
la surface de l'abme, c'est celui-l. Mais, non, monsieur; non,
je ne veux pas qu'il soit abandonn, bien loin de l.

Nous marchmes encore en silence, puis il reprit:

Ce que je dsire, monsieur, c'est qu'il soit toujours, nuit et
jour, hiver comme t, tel qu'elle l'a toujours connu, depuis la
premire fois qu'elle l'a vu. Si jamais ses pas errants se
dirigeaient de ce ct, je ne voudrais pas que son ancienne
demeure semblt la repousser; je voudrais qu'elle l'invitt, au
contraire,  s'approcher peut-tre de la vieille fentre, comme un
revenant, pour regarder,  travers le vent et la pluie, son petit
coin prs du feu. Alors, M. David, peut-tre qu'en voyant l
mistress Gummidge toute seule, elle prendrait courage et s'y
glisserait en tremblant; peut-tre se laisserait-elle coucher dans
son ancien petit lit et reposerait-elle sa tte fatigue, l o
elle s'endormait jadis si gaiement.

Je ne pus lui rpondre, malgr tous mes efforts.

Tous les soirs, continua M. Peggotty,  la tombe de la nuit, la
chandelle sera place comme  l'ordinaire  la fentre, afin que,
s'il lui arrivait un jour de la voir, elle croie aussi l'entendre
l'appeler doucement: Reviens, mon enfant, reviens! Si jamais on
frappe  la porte de votre tante, le soir, Ham, surtout si on
frappe doucement, n'allez pas ouvrir vous-mme. Que ce soit elle,
et non pas vous, qui voie d'abord ma pauvre enfant!

Il fit quelques pas et marcha devant nous un moment. Durant cet
intervalle, je jetai encore les yeux sur Ham et voyant la mme
expression sur son visage, avec son regard toujours fix sur la
lueur lointaine, je lui touchai le bras.

Je l'appelai deux fois par son nom, comme si j'eusse voulu
rveiller un homme endormi, sans qu'il ft seulement attention 
moi. Quand je lui demandai enfin  quoi il pensait, il me
rpondit:

 ce que j'ai devant moi, M. David, et par del.

--  la vie qui s'ouvre devant vous, vous voulez dire?

Il m'avait vaguement montr la mer.

Oui, M. David. Je ne sais pas bien ce que c'est, mais il me
semble... que c'est tout l-bas que viendra la fin. Et il me
regardait comme un homme qui se rveille, mais avec le mme air
rsolu.

La fin de quoi? demandai-je en sentant renatre mes craintes.

-- Je ne sais pas, dit-il d'un air pensif. Je me rappelais que
c'est ici que tout a commenc et... naturellement je pensais que
c'est ici que tout doit finir. Mais n'en parlons plus, M. David,
ajouta-t-il en rpondant, je pense,  mon regard, n'ayez pas peur:
c'est que, voyez-vous, je suis si barbouill, il me semble que je
ne sais pas... et, en effet, il ne savait pas o il en tait et
son esprit tait dans la plus grande confusion.

M. Peggotty s'arrta pour nous laisser le temps de le rejoindre et
nous en restmes l; mais le souvenir de mes premires craintes me
revint plus d'une fois, jusqu'au jour o l'inexorable fin arriva
au temps marqu.

Nous nous tions insensiblement rapprochs du vieux bateau. Nous
entrmes: mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin
accoutum, tait tout occupe de prparer le djeuner. Elle prit
le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui
parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la
reconnaissais plus.

Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et
boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien
faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si
je vous gne avec mon caquet, vous n'avez qu' le dire, Daniel, et
ce sera fini.

Quand elle nous eut tous servis, elle se retira prs de la
fentre, pour s'occuper activement de rparer des chemises et
d'autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu'elle pliait ensuite
avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cire,
comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle
continuait  parler toujours aussi doucement.

En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait
mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme
vous le dsirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous crirai
de temps en temps quand vous serez parti, et j'enverrai mes
lettres  M. David. Peut-tre que vous m'crirez aussi
quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez 
voyager tout seul dans vos tristes recherches.

-- J'ai peur que vous ne vous trouviez bien isole, dit
M. Peggotty.

-- Non, non, Daniel, rpliqua-t-elle; il n'y a pas de danger, ne
vous inquitez pas de moi, j'aurai bien assez  faire de tenir les
tres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison)
pour votre retour, de tenir les tres en ordre pour ceux qui
pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m'assoirai  la
porte comme j'en avais l'habitude. Si quelqu'un venait, il
pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidle gardienne du
logis.

Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps!
C'tait une autre personne. Elle tait si dvoue, elle comprenait
si vite ce qu'il tait bon de dire et ce qu'il valait mieux taire,
elle pensait si peu  elle-mme et elle tait si occupe du
chagrin de ceux qui l'entouraient, que je la regardais faire avec
une sorte de vnration. Que d'ouvrage elle fit ce jour-l! Il y
avait sur la plage une quantit d'objets qu'il fallait renfermer
sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des
cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de
sable pour le lest et bien d'autres choses, et quoique le secours
ne manqut pas et qu'il n'y et pas sur la plage une paire de
mains qui ne ft dispose  travailler de toutes ses forces pour
M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant
service, elle persista, pendant toute la journe,  traner des
fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et  courir de  et
de l pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses
lamentations ordinaires sur ses malheurs qu'elle semblait avoir
compltement oublis. Elle affecta tout le jour une srnit
tranquille, malgr sa vive et bonne sympathie, et ce n'tait pas
ce qu'il y avait de moins tonnant dans le changement qui s'tait
opr en elle. De mauvaise humeur, il n'en tait pas question. Je
ne remarquai mme pas que sa voix tremblt uns fois, ou qu'une
larme tombt de ses yeux pondant tout le jour; seulement, le soir,
 la tombe de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty,
et qu'il s'tait endormi dfinitivement, elle fondit en larmes et
elle essaya en vain de rprimer ses sanglots. Alors, me menant
prs de la porte:

Que Dieu vous bnisse, M. David! me dit-elle, et soyez toujours
un ami pour lui, le pauvre cher homme!

Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant
d'aller se rasseoir prs de lui, pour qu'il la trouvt
tranquillement  l'ouvrage en se rveillant. En un mot, lorsque je
les quittai, le soir, elle tait l'appui et le soutien de
M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de
mditer sur la leon que mistress Gummidge m'avait donne et sur
le nouveau ct du coeur humain qu'elle venait de me faire voir.

Il tait environ neuf heures et demie, lorsqu'en me promenant
tristement par la ville, je m'arrtai  la porte de M. Omer. Sa
fille me dit que son pre avait t si afflig de ce qui tait
arriv, qu'il en avait t tout le jour morne et abattu, et qu'il
s'tait mme couch sans fumer sa pipe.

C'est une fille perfide, un mauvais coeur, dit mistress Joram;
elle n'a jamais valu rien de bon, non, jamais!

-- Ne dites pas cela, rpliquai-je, vous ne le pensez pas.

-- Si, je le pense! dit mistress Joram avec colre.

-- Non, non, lui dis-je.

Mistress Joram hocha la tte en essayant de prendre un air dur et
svre, mais elle ne put triompher de son motion et se mit 
pleurer. J'tais jeune, il est vrai, mais cette sympathie me donna
trs-bonne opinion d'elle, et il me sembla qu'en sa qualit de
femme et de mre irrprochable, cela lui allait trs-bien.

Que deviendra-t-elle? disait Minnie en sanglotant. O ira-t-elle?
que deviendra-t-elle? Oh! comment a-t-elle pu tre si cruelle
envers elle-mme et envers lui?

Je me rappelais le temps o Minnie tait une jeune et jolie fille,
et j'tais bien aise de voir qu'elle s'en souvenait aussi avec
tant d'motion.

Ma petite Minnie vient seulement de s'endormir, dit mistress
Joram. Mme en dormant, elle appelle milie. Toute la journe, ma
petite Minnie l'a demande en pleurant, et elle voulait toujours
savoir si milie tait mchante. Que voulez-vous que je lui dise,
quand le dernier soir qu'milie a pass ici, elle a dtach un
ruban de son cou et qu'elle a mis sa tte sur l'oreiller,  ct
de la petite, jusqu' ce qu'elle dormit profondment. Le ruban est
 l'heure qu'il est autour du cou de ma petite Minnie. Peut-tre
cela ne devrait-il pas tre, mais que voulez-vous que je fasse?
milie est bien mauvaise, mais elles s'aimaient tant! Et puis,
cette enfant n'a pas de connaissance.

Mistress Joram tait si triste que son mari sortit de sa chambre
pour venir la consoler. Je les laissai ensemble, et je repris le
chemin de la maison de Peggotty, plus mlancolique, s'il tait
possible, que je ne l'avais encore t.

Cette bonne crature (je veux parler de Peggotty), sans songer 
sa fatigue,  ses inquitudes rcentes,  tant de nuits sans
sommeil, tait reste chez son frre pour ne plus le quitter qu'au
moment du dpart. Il n'y avait dans la maison avec moi qu'une
vieille femme, charge du soin du mnage depuis quelques semaines,
lorsque Peggotty ne pouvait pas s'en occuper. Comme je n'avais
aucun besoin de ses services, je l'envoyai se coucher  sa grande
satisfaction, et je m'assis devant le feu de la cuisine pour
rflchir un peu  tout ce qui venait de se passer.

Je confondais les derniers vnements avec la mort de M. Barkis,
et je voyais la mer qui se retirait dans le lointain; je me
rappelais le regard trange que Ham avait jet sur l'horizon,
quand je fus tir de mes rveries par un coup frapp dehors. Il y
avait un marteau  la porte, mais ce n'tait pas un coup de
marteau: c'tait une main qui avait frapp, tout en bas, comme si
c'tait un enfant qui voult se faire ouvrir.

Je mis plus d'empressement  courir  la porte que si c'tait le
coup de marteau d'un valet de pied chez un personnage de
distinction; j'ouvris, et je ne vis d'abord,  mon grand
tonnement, qu'un immense parapluie qui semblait marcher tout
seul. Mais je dcouvris bientt sous son ombre miss Mowcher.

Je n'aurais pas t dispos  recevoir avec beaucoup de
bienveillance cette petite crature, si, au moment o elle
dtourna son parapluie qu'elle ne pouvait venir  bout de fermer
malgr les plus grands efforts, j'avais retrouv sur sa figure
cette expression folichonne qui m'avait fait une si grande
impression lors de notre premire et dernire entrevue. Mais,
lorsqu'elle tourna son visage vers le mien, elle avait un air si
pntr, et quand je la dbarrassai de son parapluie (dont le
volume et t incommode, mme pour le _Gant irlandais_), elle
tendit ses petites mains avec une expression de douleur si vive,
que je me sentis quelque sympathie pour elle.

Miss Mowcher! lui dis-je aprs avoir regard  droite et  gauche
dans la rue dserte sans savoir ce que j'y cherchais, comment vous
trouvez-vous ici? Qu'est-ce que vous avez?

Elle me fit signe avec son petit bras de fermer son parapluie, et
passant prcipitamment  ct de moi, elle entra dans la cuisine.
Je fermai la porte; je la suivis, le parapluie  la main, et je la
trouvai assise sur un coin du garde-cendres, tout prs des chenets
et des deux barres de fer destines  recevoir les assiettes, 
l'ombre du coquemar, se balanant en avant et en arrire, et
pressant ses genoux avec ses mains comme quelqu'un qui souffre.

Un peu inquiet de recevoir cette visite inopportune, et de me
trouver seul spectateur de ces tranges gesticulations, je
m'criai de nouveau: Miss Mowcher, qu'est-ce que vous avez? tes-
vous malade?

-- Mon cher enfant, rpliqua miss Mowcher en pressant ses deux
mains sur son coeur, je suis malade l, trs-malade; quand je
pense  ce qui est arriv, et que j'aurais pu le savoir,
l'empcher peut-tre, si je n'avais pas t folle et tourdie
comme je le suis!

Et son grand chapeau, si mal appropri  sa taille de naine, se
balanait en avant et en arrire, suivant les mouvements de son
petit corps, faisant danser  l'unisson derrire elle, sur la
muraille, l'ombre d'un chapeau de gant.

Je suis tonn, commenai-je  dire, de vous voir si srieusement
trouble... Mais elle m'interrompit.

Oui, dit-elle, c'est toujours comme a. Tous les jeunes gens
inconsidrs qui ont eu le bonheur d'arriver  leur pleine
croissance, a s'tonne toujours de trouver quelques sentiments
chez une petite crature comme moi. Je ne suis pour eux qu'un
jouet dont ils s'amusent, pour le jeter de ct quand ils en sont
las; a s'imagine que je n'ai pas plus de sensibilit qu'un cheval
de bois ou un soldat de plomb. Oui, oui, c'est comme a, et ce
n'est pas d'aujourd'hui.

-- Je ne peux parler que pour moi, lui dis-je, mais je vous assure
que je ne suis pas comme cela. Peut-tre n'aurais-je pas d me
montrer tonn de vous voir dans cet tat, puisque je vous connais
 peine. Excusez-moi: je vous ai dit cela sans intention.

-- Que voulez-vous que je fasse? rpliqua la petite femme en se
tenant debout et en levant les bras pour se faire voir. Voyez: mon
pre tait tout comme moi, mon frre est de mme, ma soeur aussi.
Je travaille pour mon frre et ma soeur depuis bien des annes...
sans relche, monsieur Copperfield, tout le jour. Il faut vivre.
Je ne fais de mal  personne. S'il y a des gens assez cruels pour
me tourner lgrement en plaisanterie, que voulez-vous que je
fasse? Il faut bien que je fasse comme eux; et voil comme j'en
suis venue  me moquer de moi-mme, de mes rieurs et de toutes
choses. Je vous le demande,  qui la faute? Ce n'est pas la
mienne, toujours!

Non, non, je voyais bien que ce n'tait pas la faute de miss
Mowcher.

Si j'avais laiss voir  votre perfide ami que, pour tre naine,
je n'en avais pas moins un coeur comme une autre, continua-t-elle
en secouant la tte d'un air de reproche, croyez-vous qu'il m'et
jamais montr le moindre intrt? Si la petite Mowcher (qui ne
s'est pourtant pas faite elle-mme, monsieur) s'tait adresse 
lui ou  quelqu'un de ses semblables au nom de ses malheurs,
croyez-vous que l'on et seulement cout sa petite voix? La
petite Mowcher n'en avait pas moins besoin de vivre, quand elle
et t la plus sotte et la plus grognon des naines, mais elle n'y
et pas russi, oh! non. Elle se serait essouffle  demander une
tartine de pain et de beurre, qu'on l'aurait bien laisse l
mourir de faim, car enfin elle ne peut pourtant pas se nourrir de
l'air du temps!

Miss Mowcher s'assit de nouveau sur le garde-cendres, tira son
mouchoir et s'essuya les yeux.

Allez! vous devez plutt me fliciter, si vous avez le coeur bon,
comme je le crois, dit-elle, d'avoir eu le courage, dans ce que je
suis, de supporter tout cela gaiement. Je me flicite moi-mme, en
tout cas, de pouvoir faire mon petit bonhomme de chemin dans le
monde sans rien devoir  personne, sans avoir  rendre autre chose
pour le pain qu'on me jette en passant, par sottise ou par vanit,
que quelques folies en change. Si je ne passe pas ma vie  me
lamenter de tout ce qui me manque, c'est tant mieux pour moi, et
cela ne fait de tort  personne. S'il faut que je serve de jouet 
vous autres gants, au moins traitez votre jouet doucement.

Miss Mowcher remit son mouchoir dans sa poche, et poursuivit en me
regardant fixement:

Je vous ai vu dans la rue tout  l'heure. Vous comprenez qu'il
m'est impossible de marcher aussi vite que vous: j'ai les jambes
trop petites et l'haleine trop courte, et je n'ai pas pu vous
rejoindre; mais je devinais o vous alliez et je vous ai suivi. Je
suis dj venue ici aujourd'hui, mais la bonne femme n'tait pas
chez elle.

-- Est-ce que vous la connaissez? demandai-je.

-- J'ai entendu parler d'elle, rpliqua-t-elle, chez Omer et
Joram. J'tais chez eux ce matin  sept heures. Vous souvenez-vous
de ce que Steerforth me dit de cette malheureuse fille le jour o
je vous ai vus tous les deux  l'htel?

Le grand chapeau sur la tte de miss Mowcher, et le chapeau plus
grand encore qui se dessinait sur la muraille, recommencrent  se
dandiner quand elle me fit cette question.

Je lui rpondis que je me rappelais trs-bien ce qu'elle voulait
dire, et que j'y avais pens plusieurs fois dans la journe.

Que le pre du mensonge le confonde! dit la petite personne en
levant le doigt entre ses yeux tincelants et moi, et qu'il
confonde dix fois plus encore ce misrable domestique! Mais je
croyais que c'tait vous qui aviez pour elle une passion de
vieille date.

-- Moi? rptai-je.

-- Enfant que vous tes! Au nom de la mauvaise fortune la plus
aveugle, s'cria miss Mowcher, en se tordant les mains avec
impatience et en s'agitant de long en large sur le garde-cendres,
pourquoi aussi faisiez-vous tant son loge, en rougissant et d'un
air si troubl?

Je ne pouvais me dissimuler qu'elle disait vrai, quoiqu'elle et
mal interprt mon motion.

Comment pouvais-je le savoir? dit miss Mowcher en tirant de
nouveau son mouchoir et en frappant du pied chaque fois qu'elle
s'essuyait les yeux des deux mains. Je voyais bien qu'il vous
tourmentait et vous cajolait tour  tour; et, pendant ce temps-l,
vous tiez comme de la cire molle entre ses mains; je le voyais
bien aussi. Il n'y avait pas une minute que j'avais quitt la
chambre quand son domestique me dit que le jeune innocent (c'est
ainsi qu'il vous appelait, et vous, vous pouvez bien l'appeler le
vieux coquin tant que vous voudrez, sans lui faire tort) avait
jet son dvolu sur elle, et qu'elle avait aussi la tte perdue
d'amour pour vous; mais que son matre tait dcid  ce que cela
n'et pas de mauvaises suites, plus par affection pour vous que
par piti pour elle, et que c'tait dans ce but qu'ils taient 
Yarmouth. Comment ne pas le croire? J'avais vu Steerforth vous
cliner et vous flatter en faisant l'loge de cette jeune fille.
C'tait vous qui aviez parl d'elle le premier. Vous aviez avou
qu'il y avait longtemps que vous l'aviez apprcie. Vous aviez
chaud et froid, vous rougissiez et vous plissiez quand je vous
parlais d'elle. Que vouliez-vous que je pusse croire, si ce n'est
que vous tiez un petit libertin en herbe,  qui il ne manquait
plus que l'exprience, et qu'avec les mains dans lesquelles vous
tiez tomb, l'exprience ne vous manquerait pas longtemps, s'ils
ne se chargeaient pas de vous diriger pour votre bien, puisque
telle tait leur fantaisie? Oh! oh! oh! c'est qu'ils avaient peur
que je ne dcouvrisse la vrit, s'cria miss Mowcher en
descendant du garde-feu pour trotter en long et en large dans la
cuisine, en levant au ciel ses deux petits bras d'un air de
dsespoir; ils savaient que je suis assez fine, car j'en ai bien
besoin pour me tirer d'affaire dans le monde, et ils se sont
runis pour me tromper; ils m'ont fait remettre  cette
malheureuse fille une lettre, l'origine, je le crains bien, de ses
accointances avec Littimer qui tait rest ici tout exprs pour
elle.

Je restai confondu  la rvlation de tant de perfidie, et je
regardai miss Mowcher qui se promenait toujours dans la cuisine;
quand elle fut hors d'haleine, elle se rassit sur le garde-feu et,
s'essuyant le visage avec son mouchoir, elle secoua la tte sans
faire d'autre mouvement et sans rompre le silence.

Mes tournes de province m'ont amene avant-hier soir  Norwich,
monsieur Copperfield, ajouta-t-elle enfin. Ce que j'ai su l par
hasard du secret qui avait envelopp leur arrive et leur dpart,
car je fus bien tonne d'apprendre que vous n'tiez pas de la
partie, m'a fait souponner quelque chose. J'ai pris hier au soir
la diligence de Londres au moment o elle traversait Norwich, et
je suis arrive ici ce matin, trop tard, hlas! trop tard!

La pauvre petite Mowcher avait un tel frisson,  force de pleurer
et de se dsesprer, qu'elle se retourna sur le garde-feu pour
rchauffer ses pauvres petits pieds mouills au milieu des
cendres, et resta l comme une grande poupe, les yeux tourns
vers l'tre. J'tais assis sur une chaise de l'autre ct de la
chemine, plong dans mes tristes rflexions et regardant tantt
le feu, tantt mon trange compagne.

Il faut que je m'en aille, dit-elle enfin en se levant. Il est
tard; vous ne vous mfiez pas de moi, n'est-ce pas?

En rencontrant son regard perant, plus perant que jamais, quand
elle me fit cette question, je ne pus rpondre  ce brusque appel
un non bien franc.

Allons, dit-elle, en acceptant la main que je lui offrais pour
l'aider  passer par-dessus le garde-cendres et en me regardant
d'un air suppliant, vous savez bien que vous ne vous mfieriez pas
de moi, si j'tais une femme de taille ordinaire.

Je sentis qu'il y avait beaucoup de vrit l dedans, et j'tais
un peu honteux de moi-mme.

Vous tes jeune, dit-elle. coutez un mot d'avis, mme d'une
petite crature de trois pieds de haut. Tchez, mon bon ami, de ne
pas confondre les infirmits physiques avec les infirmits
morales,  moins que vous n'ayez quelque bonne raison pour cela.

Quand elle fut dlivre du garde-cendres, et moi de mes soupons,
je lui dis que je ne doutais pas qu'elle ne m'et fidlement
expliqu ses sentiments, et que nous n'eussions t, l'un et
l'autre, deux instruments aveugles dans des mains perfides. Elle
me remercia en ajoutant que j'tais un bon garon.

Maintenant, faites attention! dit-elle en se retournant, au
moment d'arriver  la porte, et en me regardant, le doigt lev,
d'un air malin. J'ai quelques raisons de supposer, d'aprs ce que
j'ai entendu dire (car j'ai toujours l'oreille au guet, il faut
bien que j'use des facults que je possde) qu'ils sont partis
pour le continent. Mais s'ils reviennent jamais, si l'un d'eux
seulement revient de mon vivant, j'ai plus de chances qu'un autre,
moi qui suis toujours par voie et par chemins, d'en tre informe.
Tout ce que je saurai, vous le saurez; si je puis jamais tre
utile, n'importe comment,  cette pauvre fille qu'ils viennent de
sduire, je m'y emploierai fidlement, s'il plat  Dieu! Et quant
 Littimer, mieux vaudrait pour lui avoir un dogue  ses trousses
que la petite Mowcher!

Je ne pus m'empcher d'ajouter foi intrieurement  cette
promesse, quand je vis le regard qui l'accompagnait.

Je ne vous demande que d'avoir en moi la confiance que vous
auriez en une femme d'une taille ordinaire, ni plus ni moins, dit
la petite crature en prenant ma main d'un air suppliant. Si vous
me revoyez jamais diffrente en apparence de ce que je suis
maintenant avec vous; si je reprends l'humeur foltre que vous
m'avez vue la premire fois, faites attention  la compagnie avec
laquelle je me trouve. Rappelez-vous que je suis une pauvre petite
crature sans secours et sans dfense. Figurez-vous miss Mowcher
rentre chez elle le soir, avec son frre tout comme elle, et sa
soeur, comme elle aussi, quand elle a fini sa journe; peut-tre
alors serez-vous plus indulgent pour moi, et ne vous tonnerez-
vous plus de mon chagrin et de mon trouble. Bonsoir!

Je touchai la main de miss Mowcher avec des sentiments d'estime
bien diffrents de ceux qu'elle m'avait inspirs jusqu'alors, et
je lui tins la porte pour la laisser sortir. Ce n'tait pas une
petite affaire que d'ouvrir le grand parapluie et de le placer en
quilibre dans sa main; j'y russis pourtant, et je le vis
descendre la rue  travers la pluie sans que rien indiqut qu'il y
et personne dessous, except quand une gouttire trop pleine se
dchargeait sur lui au passage et le faisait pencher de ct, car
alors on dcouvrait miss Mowcher en pril, qui faisait de violents
efforts pour le redresser.

Aprs avoir fait une ou deux sorties pour aller  sa rescousse,
mais sans grands rsultats, car, quelques pas plus loin, le
parapluie recommenait toujours  sautiller devant moi comme un
gros oiseau avant que je pusse le rejoindre, je rentrai me
coucher, et je dormis jusqu'au matin.

M. Peggotty et ma vieille bonne vinrent me trouver de bonne heure,
et nous nous rendmes au bureau de la diligence, o mistress
Gummidge nous attendait avec Ham pour nous dire adieu.

Monsieur David, me dit Ham tout bas, en me prenant  part,
pendant que Peggotty arrimait son sac au milieu du bagage: sa vie
est compltement brise, il ne sait pas o il va, il ne sait pas
ce qui l'attend, il commence un voyage qui va le mener de  et de
l, jusqu' la fin de sa vie, vous pouvez compter l-dessus, s'il
ne trouve pas ce qu'il cherche. Je sais que vous serez un ami pour
lui, monsieur David!

-- Vous pouvez en tre assur, lui dis-je en pressant
affectueusement sa main.

-- Merci, monsieur, merci bien. Encore un mot. Je gagne bien ma
vie, vous savez, monsieur David, et je ne saurais maintenant 
quoi dpenser ce que je gagne, je n'ai plus besoin que de quoi
vivre. Si vous pouviez le dpenser pour lui, monsieur, je
travaillerais de meilleur coeur. Quoique, quant  a, monsieur,
continua-t-il d'un ton ferme et doux, soyez bien sr que je n'en
travaillerai pas moins comme un homme, et que je m'en acquitterai
de mon mieux.

Je lui dis que j'en tais bien convaincu, et je ne lui cachai mme
pas mon esprance qu'un temps viendrait o il renoncerait  la vie
solitaire  laquelle, en ce moment, il pouvait se croire
naturellement condamn pour toujours.

Non, monsieur, dit-il en secouant la tte; tout cela est pass
pour moi. Jamais personne ne remplira la place qui est vide. Mais
n'oubliez pas qu'il y aura toujours ici de l'argent de ct,
monsieur.

Je lui promis de m'en souvenir, tout en lui rappelant que
M. Peggotty avait dj un revenu modeste, il est vrai, mais
assur, grce au legs de son beau-frre. Nous prmes alors cong
l'un de l'autre. Je ne peux pas le quitter, mme ici, sans me
rappeler son courage simple et touchant dans un si grand chagrin.

Quant  mistress Gummidge, s'il me fallait dcrire toutes les
courses qu'elle fit le long de la rue  ct de la diligence, sans
voir autre chose,  travers les larmes qu'elle essayait de
contenir, que M. Peggotty assis sur l'impriale, ce qui faisait
qu'elle se heurtait contre tous les gens qui marchaient dans une
direction oppose, je serais oblig de me lancer dans une
entreprise bien difficile. J'aime donc mieux la laisser assise sur
les marches de la porte d'un boulanger, essouffle et hors
d'haleine, avec un chapeau qui n'avait plus du tout de forme, et
l'un de ses souliers qui l'attendait sur le trottoir  une
distance considrable.

En arrivant au terme de notre voyage, notre premire occupation
fut de chercher pour Peggotty un petit logement o son frre pt
avoir un lit; nous emes le bonheur d'en trouver un, trs-propre
et peu dispendieux, au-dessus d'une boutique de marchand de
chandelles, et spar par deux rues seulement de mon appartement.
Quand nous emes retenu ce domicile, j'achetai de la viande froide
chez un restaurateur et j'emmenai mes compagnons de voyage prendre
le th chez moi, au risque, je regrette de le dire, de ne pas
obtenir l'approbation de mistress Crupp, bien au contraire.
Cependant, je dois mentionner ici, pour bien faire connatre les
qualits contradictoires de cette estimable dame, qu'elle fut
trs-choque de voir Peggotty retrousser sa robe de veuve, dix
minutes aprs son arrive chez moi, pour se mettre  pousseter ma
chambre  coucher. Mistress Crupp regardait cette usurpation de sa
charge comme une libert, et elle ne permettait jamais, dit-elle,
qu'on prit des liberts avec elle.

M. Peggotty m'avait communiqu en route un projet auquel je
m'attendais bien. Il avait l'intention de voir d'abord mistress
Steerforth. Comme je me sentais oblig de l'aider dans cette
entreprise, et de servir de mdiateur entre eux, dans le but de
mnager le plus possible la sensibilit de la mre, je lui crivis
le soir mme. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal
qu'on avait fait  M. Peggotty, le droit que j'avais pour ma part
de me plaindre de ce malheureux vnement. Je lui disais que
c'tait un homme d'une classe infrieure, mais du caractre le
plus doux et le plus lev, et que j'osais esprer qu'elle ne
refuserait pas de le voir dans le malheur qui l'accablait. Je lui
demandais de nous recevoir  deux heures de l'aprs-midi, et
j'envoyai moi-mme la lettre par la premire diligence du matin.


 l'heure dite, nous tions devant la porte... la porte de cette
maison o j'avais t si heureux quelques jours auparavant, o
j'avais donn si librement toute ma confiance et tout mon coeur,
cette porte qui m'tait dsormais ferme maintenant, et que je ne
regardais plus que comme une ruine dsole.

Point de Littimer. C'tait la jeune fille qui l'avait remplac 
ma grande satisfaction, lors de notre dernire visite, qui vint
nous rpondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth
s'y trouvait. Rosa Dartle, au moment o nous entrmes, quitta le
sige qu'elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint
se placer debout derrire le fauteuil de mistress Steerforth.

Je vis  l'instant sur le visage de la mre qu'elle avait appris
de lui-mme ce qu'il avait fait. Elle tait trs-ple, et ses
traits portaient la trace d'une motion trop profonde pour tre
seulement attribue  ma lettre, surtout avec les doutes que lui
et laisss sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de
ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutt avec mon
coeur qu'avec mes yeux, que mon compagnon n'en tait pas frapp
moins que moi.

Elle se tenait droite sur son fauteuil, d'un air majestueux,
imperturbable, impassible, qu'il semblait que rien au monde ne fut
capable de troubler. Elle regarda firement M. Peggotty quand il
vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d'un oeil
moins assur. Les yeux pntrants de Rosa Dartle nous embrassaient
tous. Pendant un moment le silence fut complet.

Elle fit signe  M. Peggotty de s'asseoir.

Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il  voix basse, de
m'asseoir dans cette maison; j'aime mieux me tenir debout.
Nouveau silence, qu'elle rompit encore en disant:

Je sais ce qui vous amne ici; je le regrette profondment. Que
voulez-vous de moi? que me demandez-vous de faire?

Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la
lettre de sa nice, la tira, la dplia et la lui donna.

Lisez ceci, s'il vous plat, madame. C'est de la main de ma
nice!

Elle lut, du mme air impassible et grave; je ne pus saisir sur
ses traits aucune trace d'motion, puis elle rendit la lettre.

 moins qu'il ne me ramne aprs avoir fait de moi une dame, dit
M. Peggotty, en suivant les mots du doigt: Je viens savoir,
madame, s'il tiendra sa promesse?

-- Non, rpliqua-t-elle.

-- Pourquoi non? dit M. Peggotty?

-- C'est impossible. Il se dshonorerait. Vous ne pouvez pas
ignorer qu'elle est trop au-dessous de lui.

-- levez-la jusqu' vous! dit M. Peggotty.

-- Elle est ignorante et sans ducation.

-- Peut-tre oui, peut-tre non, dit M. Peggotty. Je ne le crois
pas, madame, mais je ne suis pas juge de ces choses-l. Enseignez-
lui ce qu'elle ne sait pas!

-- Puisque vous m'obligez  parler plus catgoriquement; ce que je
ne fais qu'avec beaucoup de regret, sa famille est trop humble
pour qu'une chose pareille soit possible, quand mme il n'y aurait
pas d'autres obstacles.

-- coutez-moi, madame, dit-il lentement et avec calme: Vous savez
ce que c'est que d'aimer son enfant; moi aussi. Elle serait cent
fois mon enfant que je ne pourrais pas l'aimer davantage. Mais
vous ne savez pas ce que c'est que de perdre son enfant; moi je le
sais. Toutes les richesses du monde, si elles taient  moi, ne me
coteraient rien pour la racheter. Arrachez-la  ce dshonneur, et
je vous donne ma parole que vous n'aurez pas  craindre l'opprobre
de notre alliance. Pas un de ceux qui l'ont leve, pas un de ceux
qui ont vcu avec elle, et qui l'ont regarde comme leur trsor
depuis tant d'annes, ne verra plus jamais son joli visage. Nous
renoncerons  elle, nous nous contenterons d'y penser, comme si
elle tait bien loin, sous un autre ciel; nous nous contenterons
de la confier  son mari,  ses petits enfants, peut-tre, et
d'attendre, pour la revoir, le temps o nous serons tous gaux
devant Dieu!

La simple loquence de son discours ne fut pas absolument sans
effet. Mistress Steerforth conserva ses manires hautaines, mais
son ton s'adoucit un peu en lui rpondant:

Je ne justifie rien. Je n'accuse personne, mais je suis fche
d'tre oblige de rpter que c'est impraticable. Un mariage
pareil dtruirait sans retour tout l'avenir de mon fils. Cela ne
se peut pas, et cela ne se fera pas: rien n'est plus certain. S'il
y a quelque autre compensation...

-- Je regarde un visage qui me rappelle par sa ressemblance celui
que j'ai vu en face de moi, interrompit M. Peggotty, avec un
regard ferme mais tincelant, dans ma maison, au coin de mon feu,
dans mon bateau, partout, avec un sourire amical, au moment o il
mditait une trahison si noire, que j'en deviens  moiti fou
quand j'y pense. Si le visage qui ressemble  celui-l ne devient
pas rouge comme le feu  l'ide de m'offrir de l'argent pour me
payer la perte et la ruine de mon enfant, il ne vaut pas mieux que
l'autre; peut-tre vaut-il moins encore, puisque c'est celui d'une
dame.

Elle changea alors en un instant: elle rougit de colre, et dit
avec hauteur, en serrant les bras de son fauteuil:

Et vous, quelle compensation pouvez-vous m'offrir pour l'abme
que vous avez ouvert entre mon fils et moi? Qu'est-ce que votre
affection en comparaison de la mienne? Qu'est-ce que votre
sparation au prix de la ntre?

Miss Dartle la toucha doucement et pencha la tte pour lui parler
tout bas, mais elle ne voulut pas l'couter.

Non, Rosa, pas un mot! Que cet homme m'entende jusqu'au bout! Mon
fils, qui a t le but unique de ma vie,  qui toutes mes penses
ont t consacres,  qui je n'ai pas refus un dsir depuis son
enfance, avec lequel j'ai vcu d'une seule existence depuis sa
naissance, s'amouracher en un instant d'une misrable fille, et
m'abandonner! Me rcompenser de ma confiance par une dception
systmatique pour l'amour d'elle, et me quitter pour elle!
Sacrifier  cette odieuse fantaisie les droits de sa mre  son
respect, son affection, son obissance, sa gratitude, des droits
que chaque jour et chaque heure de sa vie avaient d lui rendre
sacrs! N'est-ce pas l aussi un tort irrparable?

Rosa Dartle essaya de nouveau de la calmer, mais ce fut en vain.

Je vous le rpte, Rosa, pas un mot! S'il est capable de risquer
tout sur un coup de d pour le caprice le plus frivole, je puis le
faire aussi pour un motif plus digne de moi. Qu'il aille o il
voudra avec les ressources que mon amour lui a fournies! Croit-il
me rduire par une longue absence? Il connat bien peu sa mre
s'il compte l-dessus. Qu'il renonce  l'instant  cette
fantaisie, et il sera le bienvenu. S'il n'y renonce pas 
l'instant, il ne m'approchera jamais, vivante on mourante, tant
que je pourrai lever la main pour m'y opposer, jusqu' ce que,
dbarrass d'elle pour toujours, il vienne humblement implorer mon
pardon. Voil mon droit! Voil la sparation qu'il a mise entre
nous! Et n'est-ce pas l un tort irrparable? dit-elle en
regardant son visiteur du mme air hautain qu'elle avait pris tout
d'abord.

En entendant, en voyant la mre, pendant qu'elle prononait ces
paroles, il me semblait voir et entendre son fils y rpondre par
un dfi. Je retrouvais en elle tout ce que j'avais vu en lui
d'obstination et d'enttement. Tout ce que je savais par moi-mme
de l'nergie mal dirige de Steerforth me faisait mieux comprendre
le caractre de sa mre; je voyais clairement que leur me, dans
sa violence sauvage, tait  l'unisson.

Elle me dit alors tout haut, en reprenant la froideur de ses
manires, qu'il tait inutile d'en entendre ou d'en dire
davantage, et qu'elle dsirait mettre un terme  cette entrevue.
Elle se levait d'un air de dignit pour quitter la chambre, quand
M. Peggotty dclara que c'tait inutile.

Ne craignez pas que je sois pour vous un embarras, madame: je
n'ai plus rien  vous dire, reprit-il en faisant un pas vers la
porte. Je suis venu ici sans esprance et je n'emporte aucun
espoir. J'ai fait ce que je croyais devoir faire, mais je
n'attendais rien de ma visite. Cette maison maudite a fait trop de
mal  moi et aux miens pour que je pusse raisonnablement en
esprer quelque chose.

L-dessus nous partmes, en la laissant debout  ct de son
fauteuil, comme si elle posait pour un portrait de noble attitude
avec un beau visage.

Nous avions  traverser, pour sortir, une galerie vitre qui
servait de vestibule; une vigne en treille la couvrait tout
entire de ses feuilles; il faisait beau et les portes qui
donnaient dans le jardin taient ouvertes. Rosa Dartle entra par
l, sans bruit, au moment o nous passions, et s'adressant  moi:

Vous avez eu une belle ide, dit-elle, d'amener cet homme!

Je n'aurais pas cru qu'on pt concentrer, mme sur ce visage, une
expression de rage et de mpris comme celle qui obscurcissait ses
traits et qui jaillissait de ses yeux noirs. La cicatrice du
marteau tait, comme toujours dans de pareils accs de colre,
fortement accuse. Le tremblement nerveux que j'y avais dj
remarqu l'agitait encore, et elle y porta la main pour le
contenir, en voyant que je la regardais.

Vous avez bien choisi votre homme pour l'amener ici et lui servir
de champion, n'est-ce pas? Quel ami fidle!

-- Miss Dartle, rpliquai-je, vous n'tes certainement pas assez
injuste pour que ce soit moi que vous condamniez en ce moment?

-- Pourquoi venez-vous jeter la division entre ces deux cratures
insenses, rpliqua-t-elle; ne voyez-vous pas qu'ils sont fous
tous les deux d'enttement et d'orgueil?

-- Est-ce ma faute? repartis-je.

-- C'est votre faute! rpliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet
homme ici?

-- C'est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle,
rpondis-je; vous ne le savez peut-tre pas.

-- Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur
son sein comme pour empcher d'clater l'orage qui y rgnait, a un
coeur perfide et corrompu; je sais que c'est un tratre. Mais
qu'ai-je besoin de m'inquiter de savoir ce qui regarde cet homme
et sa misrable nice?

-- Miss Dartle, rpliquai-je, vous envenimez la plaie: elle n'est
dj que trop profonde. Je vous rpte seulement, en vous
quittant, que vous lui faites grand tort.

-- Je ne lui fais aucun tort, rpliqua-t-elle: ce sont autant de
misrables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu'on lui
donnt le fouet.

M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.

Oh! c'est honteux, miss Dartle, c'est honteux, lui dis-je avec
indignation. Comment pouvez-vous avoir le coeur de fouler aux
pieds un homme accabl par une affliction si peu mrite?

-- Je voudrais les fouler tous aux pieds, rpliqua-t-elle. Je
voudrais voir sa maison dtruite de fond en comble; je voudrais
qu'on marqut la nice au visage avec un fer rouge, qu'on la
couvrt de haillons, et qu'on la jett dans la rue pour y mourir
de faim. Si j'avais le pouvoir de la juger, voil ce que je lui
ferais faire: non, non, voil ce que je lui ferais moi-mme! Je la
dteste! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infme,
j'irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre
jusqu'au tombeau, je le ferais. S'il y avait  l'heure de sa mort
un mot qui pt la consoler, et qu'il n'y eut que moi qui le st,
je mourrais plutt que de le lui dire.

Toute la vhmence de ces paroles ne peut donner qu'une ide trs-
imparfaite de la passion qui la possdait tout entire et qui
clatait dans toute sa personne, quoiqu'elle et baiss la voix au
lieu de l'lever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir
que j'ai conserv d'elle, dans cette ivresse de fureur. J'ai vu la
colre sous bien des formes, je ne l'ai jamais vue sous celle-l.

Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement
et d'un air pensif. Il me dit, ds que je l'eus atteint, qu'ayant
maintenant le coeur net de ce qu'il avait voulu faire  Londres,
il avait l'intention de partir le soir mme pour ses voyages. Je
lui demandai o il comptait aller? Il me rpondit seulement:

Je vais chercher ma nice, monsieur.

Nous arrivmes au petit logement au-dessus du magasin de
chandelles, et l je trouvai l'occasion de rpter  Peggotty ce
qu'il m'avait dit. Elle m'apprit  son tour qu'il lui avait tenu
le mme langage, le matin. Elle ne savait pas plus que moi o il
allait, mais elle pensait qu'il avait quelque projet en tte.

Je ne voulus pas le quitter en pareille circonstance, et nous
dnmes tous les trois avec un pt de filet de boeuf, l'un des
plats merveilleux qui faisaient honneur au talent de Peggotty, et
dont le parfum incomparable tait encore relev, je me le rappelle
 merveille, par une odeur compose de th, de caf, de beurre, de
lard, de fromage, de pain frais, de bois  brler, de chandelles
et de sauce aux champignons qui montait sans cesse de la boutique.
Aprs le dner, nous nous assmes pendant une heure  peu prs, 
ct de la fentre, sans dire grand'chose; puis M. Peggotty se
leva, prit son sac de toile cire et son gourdin, et les posa sur
la table.

Il accepta, en avance de son legs, une petite somme que sa soeur
lui remit sur l'argent comptant qu'elle avait entre les mains, 
peine de quoi vivre un mois,  ce qu'il me semblait. Il promit de
m'crire s'il venait  savoir quelque chose, puis il passa la
courroie de son sac sur son paule, prit son chapeau et son bton,
et nous dit  tous les deux: Au revoir!

Que Dieu vous bnisse, ma chre vieille, dit-il en embrassant
Peggotty, et vous aussi, monsieur David, ajouta-t-il en me donnant
une poigne de main. Je vais la chercher par le monde. Si elle
revenait pendant que je serai parti (mais, hlas! a n'est pas
probable), ou si je la ramenais, mon intention serait d'aller
vivre avec elle l o elle ne trouverait personne qui pt lui
adresser un reproche; s'il m'arrivait malheur, rappelez-vous que
les dernires paroles que j'ai dites pour elles sont: Je laisse 
ma chre fille mon affection inbranlable, et je lui pardonne!

Il dit cela d'un ton solennel, la tte nue; puis, remettant son
chapeau, il descendit et s'loigna. Nous le suivmes jusqu' la
porte. La soire tait chaude, il faisait beaucoup de poussire,
le soleil couchant jetait des flots de lumire sur la chausse, et
le bruit constant des pas s'tait un moment assoupi dans la grande
rue  laquelle aboutissait notre petite ruelle. Il tourna tout
seul le coin de cette ruelle sombre, entra dans l'clat du jour et
disparut.

Rarement je voyais revenir cette heure de la soire, rarement il
m'arrivait de me rveiller la nuit et de regarder la lune ou les
toiles, ou de voir tomber la pluie et d'entendre siffler le vent,
sans penser au pauvre plerin qui s'en allait tout seul par les
chemins, et sans me rappeler ces mots:

Je vais la chercher par le monde. S'il m'arrivait malheur,
rappelez-vous que les dernires paroles que j'ai dites pour elle
taient: Je laisse  ma chre fille mon affection inbranlable,
et je lui pardonne.




CHAPITRE III.

Bonheur.


Durant tout ce temps-l, j'avais continu d'aimer Dora plus que
jamais. Son souvenir me servait de refuge dans mes contrarits et
mes chagrins, il me consolait mme de la perte de mon ami. Plus
j'avais compassion de moi-mme et plus j'avais piti des autres,
plus je cherchais des consolations dans l'image de Dora. Plus le
monde me semblait rempli de dceptions et de peines, plus l'toile
de Dora s'levait pure et brillante au-dessus du monde. Je ne
crois pas que j'eusse une ide bien nette de la patrie o Dora
avait vu le jour, ni de la place leve qu'elle occupait par sa
nature dans l'chelle des archanges et des sraphins; mais je sais
bien que j'aurais repouss avec indignation et mpris la pense
qu'elle pt tre simplement une crature humaine comme toutes les
autres demoiselles.

Si je puis m'exprimer ainsi, j'tais absorb dans Dora. Non-
seulement j'tais amoureux d'elle  en perdre la tte, mais
c'tait un amour qui pntrait tout mon tre. On aurait pu tirer
de moi, ceci est une figure, assez d'amour pour y noyer un homme,
et il en serait encore rest assez en moi et tout autour de moi
pour inonder mon existence tout entire.

La premire chose que je fis pour mon propre compte en revenant,
fut d'aller pendant la nuit me promener  Norwood, o, selon les
termes d'une respectable nigme qu'on me donnait  deviner dans
mon enfance, je fis le tour de la maison, sans jamais toucher la
maison: Je crois que cet incomprhensible logogriphe s'appliquait
 la lune. Quoi qu'il en soit, moi, l'esclave lunatique de Dora,
je tournai autour de la maison et du jardin pendant deux heures,
regardant  travers des fentes dans les palissades, arrivant par
des effets surhumains  passer le menton au-dessus des clous
rouills qui en garnissaient le sommet, envoyant des baisers aux
lumires qui paraissaient aux fentres, faisant  la nuit des
supplications romantiques pour qu'elle prit en main la dfense de
ma Dora... je ne sais pas trop contre quoi, contre le feu, je
suppose; peut-tre contre les souris, dont elle avait grand'peur.

Mon amour me proccupait tellement, et il me semblait si naturel
de tout confier  Peggotty, lorsque je la retrouvai prs de moi
dans la soire avec tous ses anciens instruments de couture,
occupe  passer en revue ma garde-robe, qu'aprs de nombreuses
circonlocutions, je lui communiquai mon grand secret. Peggotty y
prit un vif intrt; mais je ne pouvais russir  lui faire
considrer la question du mme point de vue que moi. Elle avait
des prventions audacieuses en ma faveur, et ne pouvait comprendre
d'o venaient mes doutes et mon abattement. La jeune personne
devait se trouver bien heureuse d'avoir un pareil adorateur,
disait-elle, et quant  son papa, qu'est-ce que ce monsieur
pouvait demander de plus, je vous prie?

Je remarquai pourtant que la robe de procureur et la cravate
empese de M. Spenlow imposaient un peu  Peggotty, et lui
inspiraient quelque respect pour l'homme dans lequel je voyais
tous les jours davantage une crature thre, et qui me semblait
rayonner dans un reflet de lumire pendant qu'il sigeait  la
Cour, au milieu de ses dossiers, comme un phare destin  clairer
un ocan de papiers. Je me souviens aussi que c'tait une chose
qui me passait, pendant que je sigeais parmi ces messieurs de la
Cour, de penser que tous ces vieux juges et ces docteurs ne se
soucieraient seulement pas de Dora s'ils la connaissaient, qu'ils
ne deviendraient pas du tout fous de joie si on leur proposait
d'pouser Dora: que Dora pourrait, en chantant, en jouant de cette
guitare magique, me pousser jusqu'aux limites du la folie, sans
dtourner d'un pas de son chemin un seul de tous ces tres glacs!

Je les mprisais tous sans exception. Tous ces vieux jardiniers
gels des plates-bandes du coeur m'inspiraient une rpulsion
personnelle. Le tribunal n'tait pour moi qu'un bredouilleur
insens. La haute Cour me semblait aussi dpourvue de posie et de
sentiment que la basse-cour d'un poulailler.

J'avais pris en main, avec un certain orgueil, le maniement des
affaires de Peggotty, j'avais prouv l'identit du testament,
j'avais tout rgl avec le bureau des legs, je l'avais mme mene
 la Banque; enfin, tout tait en bon train. Nous apportions
quelque varit dans nos affaires lgales, en allant voir des
figures de cire dans Fleet-Street (j'espre qu'elles sont fondues,
depuis vingt ans que je ne les ai vues), en visitant l'exposition
de miss Linwood, qui reste dans mes souvenirs comme un mausole au
crochet, favorable aux examens de conscience et au repentir;
enfin, en parcourant la tour de Londres, et en montant jusqu'au
haut du dme de Saint-Paul. Ces curiosits procurrent  Peggotty
le peu de plaisir dont elle pt jouir dans les circonstances
prsentes; pourtant il faut dire que Saint-Paul, grce  son
attachement pour sa bote  ouvrage, lui parut digne de rivaliser
avec la peinture du couvercle, quoique la comparaison, sous
quelques rapports, ft plutt  l'avantage de ce petit chef-
d'oeuvre: c'tait du moins l'avis de Peggotty.

Ses affaires, qui taient ce que nous appelions  la Cour des
affaires de formalits ordinaires, genre d'affaires, par
parenthse, trs-facile et trs-lucratif, tant finies, je la
conduisis un matin  l'tude pour rgler son compte. M. Spenlow
tait sorti un montent,  ce que m'apprit le vieux Tiffey, il
tait all conduire un monsieur qui venait prter serment pour une
dispense de bans; mais comme je savais qu'il allait revenir tout
de suite, attendu que notre bureau tait tout prs de celui du
vicaire gnral, je dis  Peggotty d'attendre.

Nous jouions un peu,  la Cour, le rle d'entrepreneurs de pompes
funbres, lorsqu'il s'agissait d'examiner un testament, et nous
avions habituellement pour rgle de nous composer un air plus ou
moins sentimental quand nous avions affaire  des clients en
deuil. Par le mme principe, autrement appliqu, nous tions
toujours gais et joyeux quand il s'agissait de clients qui
allaient se marier. Je prvins donc Peggotty qu'elle allait
trouver M. Spenlow assez bien remis du coup que lui avait port le
dcs de M. Barkis, et le fait est que lorsqu'il entra, on aurait
cru voir entrer le fianc.

Mais ni Peggotty ni moi nous ne nous amusmes  le regarder, quand
nous le vmes accompagn de M. Murdstone. Ce personnage tait
trs-peu chang. Ses cheveux taient aussi pais et aussi noirs
qu'autrefois, et son regard n'inspirait pas plus de confiance que
par le pass.

Ah! Copperfield, dit M. Spenlow, vous connaissez monsieur, je
crois?

Je saluai froidement M. Murdstone. Peggotty se borna  faire voir
qu'elle le reconnaissait. Il fut d'abord un peu dconcert de nous
trouver tous les deux ensemble, mais il prit promptement son parti
et s'approcha de moi.

J'espre, dit-il, que vous allez bien?

-- Cela ne peut gure vous intresser, lui dis-je. Mais, si vous
tenez  le savoir, oui.

Nous nous regardmes un moment, puis il s'adressa  Peggotty.

Et vous, dit-il, je suis fch de savoir que vous ayez perdu
votre mari.

-- Ce n'est pas le premier chagrin que j'aie eu dans ma vie,
monsieur Murdstone, rpliqua Peggotty en tremblant de la tte aux
pieds. Seulement, j'ose esprer qu'il n'y a personne  en accuser
cette fois, personne qui ait  se le reprocher.

-- Ah! dit-il, c'est une grande consolation, vous avez accompli
votre devoir?

-- Je n'ai troubl la vie de personne, dit Peggotty. Grce  Dieu!
Non, monsieur Murdstone, je n'ai pas fait mourir de peur et de
chagrin une pauvre petite crature pleine de bont et de douceur.

Il la regarda d'un air sombre, d'un air de remords, je crois,
pendant un moment, puis il dit en se retournant de mon ct, mais
en regardant mes pieds au lieu de regarder mon visage.

Il n'est pas probable que nous nous rencontrions de longtemps, ce
qui doit tre un sujet de satisfaction pour tous deux, sans doute,
car des rencontres comme celle-ci ne peuvent jamais tre
agrables. Je ne m'attends pas  ce que vous, qui vous tes
toujours rvolt contre mon autorit lgitime, quand je
l'employais pour vous corriger et vous mener  bien, vous puissiez
maintenant me tmoigner quelque bonne volont. Il y a entre nous
une antipathie...

-- Invtre, lui dis-je en l'interrompant. Il sourit et me
dcocha le regard le plus mchant que pussent darder ses yeux
noirs.

-- Oui, vous tiez encore au berceau, qu'elle couvait dj dans
votre sein, dit-il: elle a assez empoisonn la vie de votre pauvre
mre, vous avez raison. J'espre pourtant que vous vous conduirez
mieux; j'espre que vous vous corrigerez.

Ainsi finit notre dialogue  voix basse, dans un coin de la
premire pice. Il entra aprs cela dans le cabinet de M. Spenlow,
en disant tout haut, de sa voix la plus douce:

Les hommes de votre profession, monsieur Spenlow, sont accoutums
aux discussions de famille, et ils savent combien elles sont
toujours amres et compliques. L-dessus il paya sa dispense, la
reut de M. Spenlow soigneusement plie, et aprs une poigne de
main et des voeux polis du procureur pour son bonheur et celui de
sa future pouse, il quitta le bureau.

J'aurais peut-tre eu plus de peine  garder le silence aprs ses
derniers mots, si je n'avais pas t uniquement occup de tcher
de persuader  Peggotty (qui n'tait en colre qu' cause de moi,
la brave femme!) que nous n'tions pas en un lieu propre aux
rcriminations et que je la conjurais de se contenir. Elle tait
dans un tel tat d'exaspration, que je fus enchant d'en tre
quitte pour un de ses tendres embrassements. Je le devais sans
doute  cette scne qui venait de rveiller en elle le souvenir de
nos anciennes injures, et je soutins de mon mieux l'accolade en
prsence de M. Spenlow et de tous les clercs.

M. Spenlow n'avait pas l'air de savoir quel tait le lien qui
existait entre M. Murdstone et moi et j'en tais bien aise, car je
ne pouvais supporter de le reconnatre moi-mme, me souvenant
comme je le faisais de l'histoire de ma pauvre mre. M. Spenlow
semblait croire, s'il croyait quelque chose, qu'il s'agissait
d'une diffrence d'opinion politique: que ma tante tait  la tte
du parti de l'tat dans notre famille, et qu'il y avait un parti
de l'opposition command par quelque autre personne: du moins ce
fut la conclusion que je tirai de ce qu'il disait, pendant que
nous attendions le compte de Peggotty que rdigeait M. Tiffey.

Miss Trotwood, me dit-il, est trs-ferme, et n'est pas dispose 
cder  l'opposition, je crois. J'admire beaucoup son caractre,
et je vous flicite, Copperfield, d'tre du bon ct. Les
querelles de famille sont fort  regretter, mais elles sont trs-
communes, et la grande affaire est d'tre du bon ct.

Voulant dire par l, je suppose, du ct de l'argent.

Il fait l,  ce que je puis croire, un assez bon mariage, dit
M. Spenlow.

Je lui expliquai que je n'en savais rien du tout.

Vraiment? dit-il. D'aprs les quelques mots que M. Murdstone a
laiss chapper, comme cela arrive ordinairement en pareil cas, et
d'aprs ce que miss Murdstone m'a laiss entendre de son ct, il
me semble que c'est un assez bon mariage.

-- Voulez-vous dire qu'il y a de l'argent, monsieur, demandai-je.

-- Oui, dit M. Spenlow, il parait qu'il y a de l'argent, et de la
beaut aussi, dit-on.

-- Vraiment? sa nouvelle femme est-elle jeune?

-- Elle vient d'atteindre sa majorit, dit M. Spenlow. Il y a si
peu de temps que je pense bien qu'ils n'attendaient que a.

-- Dieu ait piti d'elle! dit Peggotty si brusquement et d'un ton
si pntr que nous en fmes tous un peu troubls, jusqu'au moment
o Tiffey arriva avec le compte.

Il apparut bientt et tendit le papier  M. Spenlow pour qu'il le
vrifit. M. Spenlow rentra son menton dans sa cravate, puis le
frottant doucement, il relut tous les articles d'un bout 
l'autre, de l'air d'un homme qui voudrait bien en rabattre quelque
chose, mais que voulez-vous, c'tait la faute de ce diable de
M. Jorkins: puis il la remit  Tiffey avec un petit soupir.

Oui, dit-il, c'est en rgle, parfaitement en rgle. J'aurais t
trs-heureux de rduire les dpenses  nos dbourss purs et
simples, mais vous savez que c'est une des ncessits pnibles de
ma vie d'affaires que de n'avoir pas la libert de consulter mes
propres dsirs. J'ai un associ, M. Jorkins.

Comme il parlait ainsi avec une douce mlancolie qui quivalait
presque  avoir fait nos affaires gratis, je le remerciai au nom
de Peggotty et je remis les billets de banque  Tiffey. Peggotty
retourna ensuite chez elle, et M. Spenlow et moi, nous nous
rendmes  la Cour, o se prsentait une affaire de divorce au nom
d'une petite loi trs-ingnieuse, qu'on a abolie depuis, je crois,
mais grce  laquelle j'ai vu annuler plusieurs mariages; et dont
voici quel tait le mrite. Le mari, dont le nom tait Thomas
Benjamin, avait pris une autorisation pour la publication des bans
sous le nom de Thomas seulement, supprimant le Benjamin pour le
cas o il ne trouverait pas la situation aussi agrable qu'il
l'esprait. Or, ne trouvant pas la situation trs-agrable, ou
peut-tre un peu las de sa femme, le pauvre homme, il se
prsentait alors devant la Cour par l'entremise d'un ami, aprs un
an ou deux de mariage, et dclarait que son nom tait Thomas
Benjamin, et que par consquent il n'tait pas mari du tout. Ce
que la Cour confirma  sa grande satisfaction.

Je dois dire que j'avais quelques doutes sur la justice absolue de
cette procdure, et que le boisseau de froment qui raccommode
toutes les anomalies, au dire de M. Spenlow, ne put les dissiper
tout  fait. Mais M. Spenlow discuta la question avec moi: Voyez
le monde, disait-il, il y a du bien et du mal; voyez la
lgislation ecclsiastique, il y a du bien et du mal; mais tout
cela fait partie d'un systme. Trs-bien. Voil!

Je n'eus pas le courage de suggrer au pre de Dora que peut-tre
il ne nous serait pas impossible de faire quelques changements
heureux mme dans le monde, si on se levait de bonne heure, et si
on se retroussait les manches pour se mettre vaillamment  la
besogne, mais j'avouai qu'il me semblait qu'on pourrait apporter
quelques changements heureux dans la Cour. M. Spenlow me rpondit
qu'il m'engageait fortement  bannir de mon esprit cette ide qui
n'tait pas digne de mon caractre lev, mais qu'il serait bien
aise d'apprendre de quelles amliorations je croyais le systme de
la Cour susceptible?

Le mariage de notre homme tait rompu; c'tait une affaire finie,
nous tions hors de Cour et nous passions prs du bureau des
Prrogatives; prenant donc la partie de l'institution qui se
trouvait le plus prs de nous, je lui soumis la question de savoir
si le bureau des Prrogatives n'tait pas une institution
singulirement administre. M. Spenlow me demanda sous quel
rapport. Je rpliquai avec tout le respect que je devais  son
exprience (mais j'en ai peur, surtout avec le respect que j'avais
pour le pre de Dora) qu'il tait peut-tre un peu absurde que les
archives de cette Cour qui contenaient tous les testaments
originaux de tous les gens qui avaient dispos depuis trois
sicles de quelque proprit sise dans l'immense district de
Canterbury se trouvassent places dans un btiment qui n'avait pas
t construit dans ce but, qui avait t lou par les archivistes
sous leur responsabilit prive, qui n'tait pas sr, qui n'tait
mme pas  l'abri du feu et qui regorgeait tellement des documents
importants qu'il contenait, qu'il n'tait du bas en haut qu'une
preuve des sordides spculations des archivistes qui recevaient
des sommes normes pour l'enregistrement de tous ces testaments,
et qui se bornaient  les fourrer o ils pouvaient, sans autre but
que de s'en dbarrasser au meilleur march possible. J'ajoutai
qu'il tait peut-tre un peu draisonnable que les archivistes qui
percevaient des profits montant par an  huit ou neuf mille livres
sterling sans parler des revenus des supplants et des greffiers,
ne fussent pas obligs de dpenser une partie de cet argent pour
se procurer un endroit un peu sr o l'on pt dposer ces
documents prcieux que tout le monde, dans toutes les classes de
la socit, tait oblig bon gr mal gr de leur confier.

Je dis qu'il tait peut-tre un peu injuste, que tous les grands
emplois de cette administration fussent de magnifiques sincures,
pendant que les malheureux employs qui travaillaient sans relche
dans cette pice sombre et froide l-haut, taient les plus mal
pays et les moins considrs des hommes dans la ville de Londres,
pour prix des services importants qu'ils rendaient. N'tait-il pas
aussi un peu inconvenant que l'archiviste en chef, dont le devoir
tait de procurer au public, qui encombrait sans cesse les bureaux
de l'administration, des locaux convenables, ft, en vertu de cet
emploi en possession d'une norme sincure, ce qui ne l'empchait
pas d'occuper en mme temps un poste dans l'glise, d'y possder
plusieurs bnfices, d'tre chanoine d'une cathdrale et ainsi de
suite, tandis que le public supportait des ennuis infinis, dont
nous avions un chantillon tous les matins quand les affaires
abondaient dans les bureaux. Enfin il me semblait que cette
administration du bureau des Prrogatives du district de
Canterbury tait une machine tellement vermoulue, et une absurdit
tellement dangereuse que, si on ne l'avait pas fourre dans un
coin du cimetire Saint-Paul, que peu de gens connaissent, toute
cette organisation aurait t bouleverse de fond en comble depuis
longtemps.

M. Spenlow sourit, en voyant comme je prenais feu malgr ma
rserve sur cette question, puis il discuta avec moi ce point
comme tous les autres. Qu'tait-ce aprs tout? me dit-il, une
simple question d'opinion. Si le public trouvait que les
testaments taient en sret et admettait que l'administration ne
pouvait mieux remplir ses devoirs, qui est-ce qui en souffrait?
Personne.  qui cela profitait-il?  tous ceux qui possdaient les
sincures, trs-bien. Les avantages l'emportaient donc sur les
inconvnients; ce n'tait peut-tre pas une organisation parfaite;
il n'y a rien de parfait dans ce monde; mais, par exemple, ce dont
il ne pouvait pas entendre parler  aucun prix, c'tait qu'on mit
la hache quelque part. Sous l'administration des prrogatives, le
pays s'tait couvert de gloire. Portez la hache dans
l'administration des prrogatives, et le pays cessera de se
couvrir de gloire. Il regardait comme le trait distinctif d'un
esprit sens et lev de prendre les choses comme il les trouvait,
et il n'avait aucun doute sur la question de savoir si
l'organisation actuelle des Prrogatives durerait aussi longtemps
que nous. Je me rendis  son opinion, quoique j'eusse pour mon
compte beaucoup de doutes encore l-dessus. Il s'est pourtant
trouv qu'il avait raison, car non-seulement le bureau des
Prrogatives existe toujours, mais il a rsist  un grand rapport
prsent d'assez mauvaise grce au Parlement, il y a dix-huit ans,
o toutes mes objections taient dveloppes en dtail, et  une
poque o l'on annonait qu'il serait impossible d'entasser les
testaments du district de Canterbury dans le local actuel pendant
plus de deux ans et demi  partir de ce moment-l. Je ne sais ce
qu'on en a fait depuis, je ne sais si on en a perdu beaucoup ou si
l'on en vend de temps en temps  l'picier. Je suis bien aise,
dans tous les cas, que le mien n'y soit pas, et j'espre qu'il ne
s'y trouvera pas de sitt.

Si j'ai rapport tout au long notre conversation dans ce
bienheureux chapitre, on ne me dira pas que ce n'tait point l sa
place naturelle. Nous causions en nous promenant en long et en
large, M. Spenlow et moi, avant de passer  des sujets plus
gnraux. Enfin il me dit que le jour de naissance de Dora tombait
dans huit jours, et qu'il serait bien aise que je vinsse me
joindre  eux pour un pique-nique qui devait avoir lieu  cette
occasion. Je perdis la raison  l'instant mme, et le lendemain ma
folie s'augmenta encore, lorsque je reus un petit billet avec une
bordure dcoupe, portant ces mots: Recommand aux bons soins de
papa. Pour rappeler  M. Copperfield le pique-nique. Je passai
les jours qui me sparaient de ce grand vnement dans un tat
voisin de l'idiotisme.

Je crois que je commis toutes les absurdits possibles comme
prparation  ce jour fortun. Je rougis de penser  la cravate
que j'achetai; quant  mes bottes, elles taient dignes de figurer
dans une collection d'instruments de torture. Je me procurai et
j'expdiai, la veille au soir, par l'omnibus de Norwood, un petit
panier de provisions qui quivalait presque, selon moi,  une
dclaration. Il contenait entre autres choses des drages 
ptards, enveloppes dans les devises les plus tendres qu'on pt
trouver chez le confiseur.  six heures du matin, j'tais au
march de Covent-Garden, pour acheter un bouquet  Dora.  dix
heures je montai  cheval, ayant lou un joli coursier gris pour
cette occasion, et je fis au trot le chemin de Norwood, avec le
bouquet dans mon chapeau pour le tenir frais.

Je suppose que, lorsque je vis Dora dans le jardin, et que je fis
semblant de ne pas la voir, passant prs de la maison en ayant
l'air de la chercher avec soin, je fus coupable de deux petites
folies que d'autres jeunes messieurs auraient pu commettre dans ma
situation, tant elles me parurent naturelles. Mais lorsque j'eus
trouv la maison, lorsque je fus descendu  la porte, lorsque
j'eus travers la pelouse avec ces cruelles bottes pour rejoindre
Dora qui tait assise sur un banc  l'ombre d'un lilas, quel
spectacle elle offrait par cette belle matine, au milieu des
papillons, avec son chapeau blanc et sa robe bleu de ciel!

Elle avait auprs d'elle une jeune personne, comparativement d'un
ge avanc; elle devait avoir vingt ans, je crois. Elle s'appelait
miss Mills, et Dora lui donnait le nom de Julia. C'tait l'amie
intime de Dora; heureuse miss Mills!

Jip tait l, et Jip s'enttait  aboyer aprs moi. Quand j'offris
mon bouquet, Jip grina les dents de jalousie. Il avait bien
raison, oh oui! S'il avait la moindre ide de l'ardeur avec
laquelle j'adorais sa matresse, il avait bien raison!

Oh! merci, monsieur Copperfield! Quelles belles fleurs! dit
Dora.

J'avais eu l'intention de lui dire que je les avais trouves
charmantes aussi avant de les voir auprs d'elle, et j'tudiais
depuis une lieue la meilleure tournure  donner  cette phrase,
mais je ne pus en venir  bout: elle tait trop sduisante. Je
perdis toute prsence d'esprit et toute facult de parole, quand
je la vis porter son bouquet aux jolies fossettes de son menton,
et je tombai dans un tat d'extase. Je suis encore tonn de ne
lui avoir pas dit plutt: Tuez-moi, miss Mills, par piti, tuez
moi. Je veux mourir ici!

Alors Dora tendit mes fleurs  Jip pour les sentir. Alors Jip se
mit  grogner et ne voulut pas sentir les fleurs. Alors Dora les
rapprocha de son museau comme pour l'y obliger. Alors Jip prit un
brin de granium entre ses dents et le houspilla comme s'il y
flairait une bande de chats imaginaires. Alors Dora le battit en
faisant la moue et en disant: Mes pauvres fleurs! mes belles
fleurs! d'un ton aussi sympathique,  ce qu'il me sembla, que si
c'tait moi que Jip avait mordu. Je l'aurais bien voulu!

Vous serez certainement enchant d'apprendre, monsieur
Copperfield, dit Dora, que cette ennuyeuse miss Murdstone n'est
pas ici. Elle est alle au mariage de son frre, et elle restera
absente trois semaines au moins. N'est-ce pas charmant?

Je lui dis qu'assurment elle devait en tre charme, et que tout
ce qui la charmait me charmait. Mais miss Mills souriait en nous
coutant d'un air de raison suprieure et de bienveillance
compatissante.

C'est la personne la plus dsagrable que je connaisse, dit Dora:
vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle est grognon et de
mauvaise humeur.

-- Oh! que si, je le peux, ma chre! dit Julia.

-- C'est vrai, vous, cela peut-tre, chrie, rpondit Dora en
prenant la main de Julia dans la sienne. Pardonnez-moi de ne pas
vous avoir excepte tout de suite, ma chre.

Je conclus de l que miss Mills avait souffert des vicissitudes de
la vie, et que c'tait  cela qu'on pouvait peut-tre attribuer
ces manires pleines de gravit bnigne qui m'avaient dj frapp.
J'appris, dans le courant de la journe, que je ne m'tais pas
tromp: miss Mills avait eu le malheur de mal placer ses
affections, et l'on disait qu'elle s'tait retire du monde pour
son compte aprs cette terrible exprience des choses humaines,
mais qu'elle prenait toujours un intrt modr aux esprances et
aux affections des jeunes gens qui n'avaient pas encore eu de
mcomptes.

Sur ce, M. Spenlow sortit de la maison, et Dora alla au-devant de
lui, en disant:

Voyez, papa, les belles fleurs!

Et miss Mills sourit d'un air pensif comme pour dire:

Pauvres fleurs d'un jour, jouissez de votre existence passagre
sous le brillant soleil du matin de la vie!

Et nous quittmes tous la pelouse pour monter dans la voiture
qu'on venait d'atteler.

Je ne ferai jamais une promenade pareille; je n'en ai jamais fait
depuis. Ils taient tous les trois dans le phaton. Leur panier de
provisions, le mien et la bote de la guitare y taient aussi. Le
phaton tait dcouvert, et je suivais la voiture: Dora tait sur
le devant, en face de moi. Elle avait mon bouquet prs d'elle sur
le coussin, et elle ne permettait pas  Jip de se coucher de ce
ct-l, de peur qu'il n'crast les fleurs. Elle les prenait de
temps en temps  la main pour en respirer le parfum; alors nos
yeux se rencontraient souvent, et, je me demande comment je n'ai
pas saut par-dessus la tte de mon joli coursier gris pour aller
tomber dans la voiture.

Il y avait de la poussire, je crois, beaucoup de poussire mme.
J'ai un vague souvenir que M. Spenlow me conseilla de ne pas
caracoler dans le tourbillon que faisait le phaton, mais je ne la
sentais pas. Je voyais Dora  travers un nuage d'amour et de
beaut; mais je ne voyais pas autre chose. Il se levait parfois et
me demandait ce que je pensais du paysage. Je rpondais que
c'tait un pays charmant, et c'est probable, mais je ne voyais que
Dora. Le soleil portait Dora dans ses rayons, les oiseaux
gazouillaient les louanges de Dora. Le vent du midi soufflait le
nom de Dora. Toutes les fleurs sauvages des haies jusqu'au dernier
bouton, c'taient autant de Dora. Ma consolation tait que miss
Mills me comprenait. Miss Mills seule pouvait entrer compltement
dans tous mes sentiments.

Je ne sais combien de temps dura la course, et je ne sais pas
encore,  l'heure qu'il est, o nous allmes. Peut-tre tait-ce
prs de Guilford. Peut-tre quelque magicien des _Mille et une
Nuits_ avait-il cr ce lieu pour un seul jour, et a-t-il tout
dtruit aprs notre dpart. C'tait toujours une pelouse de gazon
vert et fin, sur une colline. Il y avait de grands arbres, de la
bruyre, et aussi loin que pouvait s'tendre le regard, un riche
paysage.

Je fus contrari de trouver l des gens qui nous attendaient et ma
jalousie des femmes mmes ne connut plus de bornes. Mais quant aux
tres de mon sexe, surtout quant  un imposteur plus g que moi
de trois ou quatre ans, et porteur de favoris roux qui le
rendaient d'une outrecuidance intolrable; c'taient mes ennemis
mortels.

Tout le monde ouvrit les paniers, et on se mit  l'oeuvre pour
prparer le dner. Favoris-roux dit qu'il savait faire la salade
(ce que je ne crois pas), et s'imposa ainsi  l'attention
publique. Quelques-unes des jeunes personnes se mirent  laver les
laitues et  les couper sous sa direction. Dora tait du nombre.
Je sentis que le destin m'avait donn cet homme pour rival, et que
l'un de nous devait succomber.

Favoris-roux fit sa salade, je me demande comment on put en
manger; pour moi, rien au monde n'et pu me dcider  y toucher!
Puis il se nomma de son chef, l'intrigant qu'il tait, chanson
universel, et construisit un cellier pour abriter le vin dans le
creux d'un arbre. Voil-t-il pas quelque chose de bien ingnieux!
Au bout d'un moment, je le vis avec les trois quarts d'un homard
sur son assiette, assis et mangeant aux pieds de Dora!

Je n'ai plus qu'une ide indistincte de ce qui arriva, aprs que
ce spectacle nouveau se fut prsent  ma vue. J'tais trs-gai,
je ne dis pas non, mais c'tait une gaiet fausse. Je me consacrai
 une jeune personne en rose, avec des petits yeux, et je lui fis
une cour dsespre. Elle reut mes attentions avec faveur, mais
je ne puis dire si c'tait compltement  cause de moi, ou parce
qu'elle avait des vues ultrieures sur Favoris-roux. On but  la
sant de Dora. J'affectai d'interrompre ma conversation pour boire
aussi, puis je la repris aussitt. Je rencontrai les yeux de Dora
en la saluant, et il me sembla qu'elle me regardait d'un air
suppliant. Mais ce regard m'arrivait par-dessus la tte de Favoris
roux, et je fus inflexible.

La jeune personne en rose avait une mre en vert qui nous spara,
je crois, dans un but politique. Du reste, il y eut un drangement
gnral pendant qu'on enlevait les restes du dner, et j'en
profitai pour m'enfoncer seul au milieu des arbres, anim par un
mlange de colre et de remords. Je me demandais si je feindrais
quelque indisposition pour m'enfuir... n'importe o... sur mon
joli coursier gris, quand je rencontrai Dora et miss Mills.

Monsieur Copperfield, dit miss Mills, vous tes triste!

-- Je vous demande bien pardon, je ne suis pas triste du tout.

-- Et vous, Dora, dit miss Mills, vous tes triste?

-- Oh! mon Dieu, non, pas le moins du monde.

-- Monsieur Copperfield, et vous, Dora, dit miss Mills d'un air
presque vnrable, en voil assez. Ne permettez pas  un
malentendu insignifiant de fltrir ces fleurs printanires qui,
une fois fanes, ne peuvent plus refleurir. Je parle, continua
miss Mills, par mon exprience du pass, d'un pass irrvocable.
Les sources jaillissantes qui tincellent au soleil ne doivent pas
tre fermes par pur caprice; l'oasis du Sahara ne doit pas tre
supprime  la lgre.

Je ne savais pas ce que je faisais, car j'avais la tte tout en
feu, mais je pris la petite main de Dora, je la baisai et elle me
laissa faire. Je baisai la main de miss Mills, et il me sembla que
nous montions ensemble tout droit au septime ciel.

Nous n'en redescendmes pas. Nous y restmes toute la soire,
errant  et l parmi les arbres, le petit bras tremblant de Dora
reposant sur le mien, et Dieu sait que, quoique ce ft une folie,
notre sort et t bien heureux si nous avions pu devenir
immortels tout d'un coup avec cette folie dans le coeur, pour
errer ternellement ainsi au milieu des arbres de cet Eden.

Trop tt, hlas! nous entendmes les autres qui riaient et qui
causaient, puis on appela Dora. Alors nous reparmes, et on pria
Dora de chanter. Favoris-roux voulait prendre la bote de la
guitare dans la voiture, mais Dora lui dit que je savais seul o
elle tait. Favoris-roux fut donc dfait en un instant, et c'est
moi qui trouvai la bote, moi qui l'ouvris, moi qui sortis la
guitare, moi qui m'assis prs d'elle, moi qui gardai son mouchoir
et ses gants, et moi qui m'enivrai du son de sa douce voix pendant
qu'elle chantait pour celui qui l'aimait, les autres pouvaient
applaudir si cela leur convenait, mais ils n'avaient rien  faire
avec sa romance.

J'tais fou de joie. Je craignais d'tre trop heureux pour que
tout cela ft vrai; je craignais de me rveiller tout  l'heure 
Buckingham-Street, d'entendre mistress Crupp heurter les tasses en
prparant le djeuner. Mais non, c'tait bien Dora qui chantait,
puis d'autres chantrent ensuite; miss Mills chanta elle-mme une
complainte sur les chos assoupis des cavernes de la Mmoire,
comme si elle avait cent ans, et le soir vint, et on prit le th
en faisant bouillir l'eau au bivouac de notre petite bohme, et
j'tais aussi heureux que jamais.

Je fus encore plus heureux que jamais quand on se spara, et que
tout le monde, le pauvre Favoris-roux y compris, reprit son
chemin, dans chaque direction, pendant que je partais avec elle au
milieu du calme de la soire, des lueurs mourantes, et des doux
parfums qui s'levaient autour de nous. M. Spenlow tait un peu
assoupi, grce au vin de Champagne; bni soit le sol qui en a
port le raisin! bni soit le raisin qui en a fait le vin! bni
soit le soleil qui l'a mri! bni soit le marchand qui l'a
frelat! Et comme il dormait profondment dans un coin de la
voiture, je marchais  ct et je parlais  Dora. Elle admirait
mon cheval et le caressait (oh! quelle jolie petite main  voir
sur le poitrail d'un cheval!); et son chle qui ne voulait pas se
tenir droit! j'tais oblig de l'arranger de temps en temps, et je
crois que Jip lui-mme commenait  s'apercevoir de ce qui se
passait, et  comprendre qu'il fallait prendre son parti de faire
sa paix avec moi.

Cette pntrante miss Mills, cette charmante recluse qui avait us
l'existence, ce petit patriarche de vingt ans  peine qui en avait
fini avec le monde, et qui n'aurait pas voulu, pour tout au monde,
rveiller les chos assoupis des cavernes de la Mmoire, comme
elle fut bonne pour moi!

Monsieur Copperfield, me dit elle, venez de ce ct de la voiture
pour un moment, si vous avez un moment  me donner. J'ai besoin de
vous parler.

Me voil, sur mon joli coursier gris, me penchant pour couter mis
Mills, la main sur la portire.

Dora va venir me voir. Elle revient avec moi chez mon pre aprs-
demain. S'il vous convenait de venir chez nous, je suis sre que
papa serait trs-heureux de vous recevoir.

Que pouvais-je faire de mieux que d'appeler tout bas des
bndictions sans nombre sur la tte de miss Mills, et surtout de
confier l'adresse de miss Mills, au recoin le plus sr de ma
mmoire! Que pouvais-je faire de mieux que de dire  miss Mills,
avec des paroles brlantes et des regards reconnaissants, combien
je la remerciais de ses bons offices, et quel prix infini
j'attachais  son amiti!

Alors miss Mills me congdia avec bnignit: Retournez vers
Dora, et j'y retournai; et Dora se pencha hors de la voiture pour
causer avec moi, et nous causmes tout le reste du chemin, et je
fis serrer la roue de si prs  mon coursier gris qu'il eut la
jambe droite tout corche, mme que son propritaire me dclara
le lendemain que je lui devais soixante-cinq shillings, pour cette
avarie, ce que j'acquittai sans marchander, trouvant que je payais
bien bon march une si grande joie. Pendant ce temps, miss Mills
regardait la lune en rcitant tout bas des vers, et en se
rappelant, je suppose, le temps loign o la terre et elle
n'avaient pas encore fait un divorce complet.

Norwood tait beaucoup trop prs, et nous y arrivmes beaucoup
trop tt. M. Spenlow reprit ses sens, un moment avant d'atteindre
sa maison et me dit: Vous allez entrer pour vous reposer,
Copperfield. J'y consentis et on apporta des sandwiches, du vin
et de l'eau. Dans cette chambre claire, Dora me paraissait si
charmante en rougissant, que je ne pouvais m'arracher  sa
prsence, et que je restais l  la regarder fixement comme dans
un rve, quand les ronflements de M. Spenlow vinrent m'apprendre
qu'il tait temps de tirer ma rvrence. Je partis donc, et tout
le long du chemin je sentais encore la petite main de Dora pose
sur la mienne; je me rappelais mille et mille fois chaque incident
et chaque mot, puis je me trouvai enfin dans mon lit, aussi enivr
de joie que le plus fou des jeunes cervels  qui l'amour ait
jamais tourn la tte.

En me rveillant, le lendemain matin, j'tais dcid  dclarer ma
passion  Dora, pour connatre mon sort. Mon bonheur ou mon
malheur, voil maintenant toute la question. Je n'en connaissais
plus d'autre au monde, et Dora seule pouvait y rpondre. Je passai
trois jours  me dsesprer,  me mettre  la torture, inventant
les explications les moins encourageantes qu'on pouvait donner 
tout ce qui s'tait pass entre Dora et moi. Enfin, par  grands
frais pour la circonstance, je partis pour me rendre chez miss
Mills, avec une dclaration sur les lvres.

Il est inutile de dire maintenant combien de fois je montai la rue
pour la redescendre ensuite, combien de fois je fis le tour de la
place, en sentant trs-vivement que j'tais bien mieux que la lune
le mot de la vieille nigme, avant de me dcider  gravir les
marches de la maison, et  frapper  la porte. Quand j'eus enfin
frapp, en attendant qu'on m'ouvrt, j'eus un moment l'ide de
demander, si ce n'tait pas l que demeurait M. Blackboy (par
imitation de ce pauvre Barkis), de faire mes excuses et de
m'enfuir. Cependant je ne lchai pas pied.

M. Mills n'tait pas chez lui. Je m'y attendais. Qu'est-ce qu'on
avait besoin de lui? Miss Mills tait chez elle, il ne m'en
fallait pas davantage.

On me fit entrer dans une pice au premier, o je trouvai miss
Mills et Dora; Jip y tait aussi. Miss Mills copiait de la musique
(je me souviens que c'tait une romance nouvelle intitule: _le De
profundis de l'amour_), et Dora peignait des fleurs. Jugez de mes
sentiments quand je reconnus mes fleurs, le bouquet du march de
Covent-Garden! Je ne puis pas dire que la ressemblance ft
frappante, ni que j'eusse jamais vu des fleurs de cette nature.
Mais je reconnus l'intention de la composition, au papier qui
enveloppait le bouquet et qui tait, lui, trs-exactement copi.

Miss Mills fut ravie de me voir; elle regrettait infiniment que
son papa fut sorti, quoiqu'il me semblt que nous supportions tous
son absence avec magnanimit. Miss Mills soutint la conversation
pendant un moment, puis passant sa plume sur le _De profundis de
l'amour_, elle se leva et quitta la chambre.

Je commenais  croire que je remettrais la chose au lendemain.

J'espre que votre pauvre cheval n'tait pas trop fatigu quand
vous tes rentr l'autre soir, me dit Dora en levant ses beaux
yeux, c'tait une longue course pour lui.

Je commenais  croire que ce serait pour le soir mme.

C'tait une longue course pour lui, sans doute, rpondis-je, car
le pauvre animal n'avait rien pour le soutenir pendant le voyage.

-- Est-ce qu'on ne lui avait pas donn  manger? pauvre bte!
demanda Dora.

Je commenais  croire que je remettrais la chose au lendemain.

Pardon, pardon, on avait pris soin de lui. Je veux dire qu'il ne
jouissait pas autant que moi de l'ineffable bonheur d'tre prs de
vous.

Dora baissa la tte sur son dossier, et dit au bout d'un moment
(j'tais rest assis tout ce temps-l dans un tat de fivre
brlante, je sentais que mes jambes taient roides comme des
btons):

Vous n'aviez pas l'air de sentir ce bonheur bien vivement pendant
une partie de la journe.

Je vis que le sort en tait jet, et qu'il fallait en finir sur
l'heure mme.

Vous n'aviez pas l'air de tenir le moins du monde  ce bonheur,
dit Dora avec un petit mouvement de sourcils et en secouant la
tte, pendant que vous tiez assis auprs de miss Kitt.

Je dois remarquer que miss Kitt tait la jeune personne en rose,
aux petits yeux.

Du reste, je ne sais pas pourquoi vous y auriez tenu, dit Dora,
ou pourquoi vous dites que c'tait un bonheur. Mais vous ne pensez
probablement pas tout ce que vous dites. Et vous tes certainement
bien libre de faire ce qu'il vous convient. Jip, vilain garon,
venez ici!

Je ne sais pas ce que je fis. Mais tout fut dit en un moment. Je
coupai le passage  Jip; je pris Dora dans mes bras. J'tais plein
d'loquence. Je ne cherchais pas mes mots. Je lui dis combien je
l'aimais. Je lui dis que je mourrais sans elle. Je lui dis que je
l'idoltrais. Jip aboyait comme un furieux tout le temps.

Quand Dora baissa la tte et se mit  pleurer en tremblant, mon
loquence ne connut plus de bornes. Je lui dis qu'elle n'avait
qu' dire un mot, et que j'tais prt  mourir pour elle. Je ne
voulais  aucun prix de la vie sans l'amour de Dora. Je ne pouvais
ni ne voulais la supporter. Je l'aimais depuis le premier jour, et
j'avais pens  elle  chaque minute du jour et de la nuit. Dans
le moment mme o je parlais, je l'aimais  la folie. Je
l'aimerais toujours  la folie. Il y avait eu avant moi des
amants, il y en aurait encore aprs moi, mais jamais amant n'avait
pu, ne pouvait, ne pourrait, ne voudrait, ne devrait aimer comme
j'aimais Dora. Plus je draisonnais, plus Jip aboyait. Lui et moi,
chacun  notre manire, c'tait  qui se montrerait le plus fou
des deux. Puis, petit  petit, ne voil-t-il pas que nous tions
assis, Dora et moi, sur le canap, tout tranquillement, et Jip
tait couch sur les genoux de sa matresse, et me regardait
paisiblement. Mon esprit tait dlivr de son fardeau. J'tais
parfaitement heureux; Dora et moi, nous tions engags l'un 
l'autre.

Je suppose que nous avions quelque ide que cela devait finir par
le mariage. Je le pense, parce que Dora dclara que nous ne nous
marierions pas sans le consentement de son papa. Mais dans notre
joie enfantine, je crois que nous ne regardions ni en avant ni en
arrire; le prsent, dans son ignorance innocente, nous suffisait.
Nous devions garder notre engagement secret, mais l'ide ne me
vint seulement pas alors qu'il y et dans ce procd quelque chose
qui ne ft pas parfaitement honnte.

Miss Mills tait plus pensive que de coutume, quand Dora, qui
tait alle la chercher, la ramena; je suppose que c'tait parce
que ce qui venait de se passer rveilla les chos assoupis des
cavernes de la Mmoire. Toutefois elle nous donna sa bndiction,
nous promit une amiti ternelle, et nous parla en gnral comme
il convenait  une Voix sortant du Clotre prophtique.

Que d'enfantillages! quel temps de folies, d'illusions et de
bonheur!

Quand je pris la mesure du doigt de Dora pour lui faire faire une
bague compose de _ne m'oubliez pas_, et que le bijoutier auquel
je donnai mes ordres, devinant de quoi il s'agissait, se mit 
rire en inscrivant ma commande, et me demanda ce qui lui convint
pour ce joli petit bijou orn de pierres bleues qui se lie
tellement encore dans mon souvenir avec la main de Dora, qu'hier
encore en voyant une bague pareille au doigt de ma fille, je
sentis mon coeur tressaillir un moment d'une douleur passagre;

Quand je me promenai, gonfl de mon secret, plein de ma propre
importance, et qu'il me sembla que l'honneur d'aimer Dora et
d'tre aim d'elle m'levait autant au-dessus de ceux qui
n'taient pas admis  cette flicit et qui se tranaient sur la
terre que si j'avais vol dans les airs;

Quand nous nous donnmes des rendez-vous dans le jardin de la
place, et que nous causions dans le pavillon poudreux o nous
tions si heureux que j'aime,  l'heure qu'il est, les moineaux de
Londres pour cette seule raison, et que je vois les couleurs de
l'arc-en-ciel sur leur plumage enfum;

Quand nous emes notre premire grande querelle, huit jours aprs
nos fianailles, et que Dora me renvoya la bague renferme dans un
petit billet pli en triangle, en employant cette terrible
expression: Notre amour a commenc par la folie, il finit par le
dsespoir! et qu' la lecture de ces cruelles paroles, je
m'arrachai les cheveux en disant que tout tait fini;

Quand,  l'ombre de la nuit, je volai chez miss Mills, et que je
la vis en cachette dans une arrire-cuisine o il y avait une
machine  lessive, et que je la suppliai de s'interposer entre
nous et de nous sauver de notre folie;

Quand miss Mills consentit  se charger de cette commission et
revint avec Dora, en nous exhortant, du haut de la chaire de sa
jeunesse brise,  nous faire des concessions mutuelles et 
viter le dsert du Sahara;

Quand nous nous mmes  pleurer, et que nous nous rconcilimes
pour jouir de nouveau d'un bonheur si vif dans cette arrire-
cuisine avec la machine  lessive, qui ne nous en paraissait pas
moins le temple mme de l'amour, et que nous arrangemes un
systme de correspondance qui devait passer par les mains de miss
Mills, et qui supposait une lettre par jour pour le moins de
chaque ct:

Que d'enfantillages! quel temps de bonheur, d'illusion et de
folies! De toutes les poques de ma vie que le temps tient dans sa
main, il n'y en a pas une seule dont le souvenir ramne sur mes
lvres autant de sourires et dans mon coeur autant de tendresse.




CHAPITRE IV.

Ma tante me cause un grand tonnement.


J'crivis  Agns ds que nous fmes engags, Dora et moi. Je lui
crivis une longue lettre dans laquelle j'essayai de lui faire
comprendre combien j'tais heureux, et combien Dora tait
charmante. Je conjurai Agns de ne pas regarder ceci comme une
passion frivole qui pourrait cder la place  une autre, ou qui
et la moindre ressemblance avec les fantaisies d'enfance sur
lesquelles elle avait coutume de me plaisanter. Je l'assurai que
mon attachement tait un abme d'une profondeur insondable, et
j'exprimai ma conviction qu'on n'en avait jamais vu de pareil.

Je ne sais comment cela se fit, mais en crivant  Agns par une
belle soire, prs de ma fentre ouverte, avec le souvenir prsent
 ma pense de ses yeux calmes et limpides et de sa douce figure,
je sentis une influence si sereine calmer l'agitation fivreuse
dans laquelle je vivais depuis quelque temps et qui s'tait mle
 mon bonheur mme, que je me pris  pleurer. Je me rappelle que
j'appuyai ma tte sur ma main quand la lettre fut  moiti crite,
et que je me laissai aller  rver et  penser qu'Agns tait
naturellement l'un des lments ncessaires de mon foyer
domestique. Il me semblait que, dans la retraite de cette maison
que sa prsence me rendait presque sacre, nous serions, Dora et
moi, plus heureux que partout ailleurs. Il me semblait que dans
l'amour, dans la joie, dans le chagrin, l'esprance ou le
dsappointement, dans toutes ses motions, mon coeur se tournait
naturellement vers elle comme vers son refuge et sa meilleure
amie.

Je ne lui parlai pas de Steerforth. Je lui dis seulement qu'il y
avait eu de grands chagrins  Yarmouth, par suite de la perte
d'milie, et que j'en avais doublement souffert  cause des
circonstances qui l'avaient accompagne. Je m'en rapportais  sa
pntration pour deviner la vrit, et je savais qu'elle ne me
parlerait jamais de lui la premire.

Je reus par le retour du courrier une rponse  cette lettre. En
la lisant, il me semblait l'entendre parler elle-mme, je croyais
que sa douce voix retentissait  mes oreilles. Que puis-je dire de
plus?

Pendant mes frquentes absences du logis, Traddles y tait venu
deux ou trois fois. Il avait trouv Peggotty: elle n'avait pas
manqu de lui apprendre (comme  tous ceux qui voulaient bien
l'couter) qu'elle tait mon ancienne bonne, et il avait eu la
bont de rester un moment pour parler de moi avec elle. Du moins,
c'est ce que m'avait dit Peggotty. Mais je crains bien que la
conversation n'et t tout entire de son ct et d'une longueur
dmesure, car il tait trs-difficile d'arrter cette brave
femme, que Dieu bnisse! quand elle tait une fois lance sur mon
sujet.

Ceci me rappelle non-seulement que j'tais  attendre Traddles un
certain jour fix par lui, mais aussi que mistress Crupp avait
renonc  toutes les particularits dpendantes de son office (le
salaire except), jusqu' ce que Peggotty cesst de se prsenter
chez moi. Mistress Crupp, aprs s'tre permis plusieurs
conversations sur le compte de Peggotty,  haute et intelligible
voix, au bas des marches de l'escalier, avec quelque esprit
familier qui lui apparaissait sans doute (car  l'oeil nu, elle
tait parfaitement seule dans ces moments de monologue), prit le
parti de m'adresser une lettre, dans laquelle elle me dveloppait
l-dessus ses ides. Elle commenait par une dclaration d'une
application universelle, et qui se rptait dans tous les
vnements de sa vie,  savoir qu'elle aussi elle tait mre: puis
elle en venait  me dire qu'elle avait vu de meilleurs jours, mais
qu' toutes les poques de son existence, elle avait eu une
antipathie instinctive pour les espions, les indiscrets et les
rapporteurs. Elle ne citait pas de noms, disait-elle, c'tait 
moi  voir  qui s'adressaient ces titres, mais elle avait
toujours conu le plus profond mpris pour les espions, les
indiscrets et les rapporteurs, particulirement quand ces dfauts
se trouvaient chez une personne qui _portait le deuil de veuve_
(ceci tait soulign). S'il convenait  un monsieur d'tre victime
d'espions, d'indiscrets et de rapporteurs (toujours sans citer de
noms), il en tait bien le matre. Il avait le droit de faire ce
qui lui convenait mais elle, mistress Crupp, tout ce qu'elle
demandait, c'tait de ne pas tre mise en contact avec de
semblables personnes. C'est pourquoi elle dsirait tre dispense
de tout service pour l'appartement du second, jusqu' ce que les
choses eussent repris leur ancien cours, ce qui tait fort 
souhaiter. Elle ajoutait qu'on trouverait son petit livre tous les
samedis matins sur la table du djeuner, et qu'elle en demandait
le rglement immdiat, dans le but charitable d'pargner de
l'embarras et des difficults  toutes les parties intresses.

Aprs cela, mistress Crupp se borna  dresser des embches sur
l'escalier, particulirement avec des cruches, pour essayer si
Peggotty ne voudrait pas bien s'y casser le cou. Je trouvais cet
tat de sige un peu fatigant, mais j'avais trop grand'peur de
mistress Crupp pour trouver moyen de sortir de l.

Mon cher Copperfield, s'cria Traddles en apparaissant
ponctuellement  ma porte en dpit de tous ces obstacles, comment
vous portez-vous?

-- Mon cher Traddles, lui dis-je, je suis ravi de vous voir enfin,
et je suis bien fch de n'avoir pas t chez moi les autres fois;
mais j'ai t si occup...

-- Oui; oui, je sais, dit Traddles, c'est tout naturel. La vtre
demeure  Londres, je pense?

-- De qui parlez-vous?

-- Elle... pardonnez-moi... miss D... vous savez bien, dit
Traddles en rougissant par excs de dlicatesse, elle demeure 
Londres, n'est-ce pas?

-- Oh! oui, prs de Londres.

-- La mienne... vous vous souvenez peut-tre, dit Traddles d'un
air grave, demeure en Devonshire... ils sont dix enfants..., aussi
je ne suis pas si occup que vous sous ce rapport.

-- Je me demande, rpondis-je, comment vous pouvez supporter de la
voir si rarement.

-- Ah! dit Traddles d'un air pensif, je me le demande aussi. Je
suppose, Copperfield, que c'est parce qu'il n'y a pas moyen de
faire autrement!

-- Je devine bien que c'est l la raison, rpliquai-je en souriant
et en rougissant un peu, mais cela vient aussi de ce que vous avez
beaucoup de courage et de patience, Traddles.

-- Croyez-vous? dit Traddles en ayant l'air de rflchir. Est-ce
que je vous fais cet effet-l, Copperfield? Je ne croyais pas.
Mais c'est une si excellente fille qu'il est bien possible qu'elle
m'ait communiqu quelque chose de ces vertus qu'elle possde.
Maintenant que vous me le faites remarquer, Copperfield, cela ne
m'tonnerait pas du tout. Je vous assure qu'elle passe sa vie 
s'oublier elle-mme pour penser aux neuf autres.

-- Est-elle l'ane? demandai-je.

-- Oh! non, certes, dit Traddles, l'ane est une beaut.

Je suppose qu'il s'aperut que je ne pouvais m'empcher de sourire
de la stupidit de sa rponse, et il reprit de son air naf en
souriant aussi:

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que ma Sophie... C'est un
joli nom, n'est-ce pas, Copperfield?

-- Trs-joli, dis-je.

-- Cela ne veut pas dire que ma Sophie ne soit pas charmante aussi
 mes yeux, et qu'elle ne ft pas  tout le monde l'effet d'tre
une des meilleures filles qu'on puisse voir; mais quand je dis que
l'ane est une beaut, je veux dire qu'elle est vraiment... Il
fit le geste d'amasser des nuages autour de lui de ses deux
mains..., magnifique, je vous assure, dit Traddles avec nergie.

-- Vraiment?

-- Oh! je vous assure, dit Traddles, tout  fait hors ligne. Et,
voyez-vous, comme elle est faite pour briller dans le monde et
pour s'y faire admirer, quoiqu'elle n'en ait gure l'occasion 
cause de leur peu de fortune, elle est quelquefois un peu
irritable, un peu exigeante. Heureusement que Sophie la met de
bonne humeur!

-- Sophie est-elle la plus jeune? demandai-je.

-- Oh! non certes, dit Traddles en se caressant le menton. Les
deux plus jeunes ont neuf et dix ans. Sophie les lve.

-- Est-elle la cadette, par hasard? me hasardai-je  demander.

-- Non, dit Traddles, Sarah est la seconde; Sarah a quelque chose
 l'pine dorsale; pauvre fille! les mdecins disent que cela se
passera, mais, en attendant, il faut qu'elle reste tendue pendant
un an sur le dos. Sophie la soigne, Sophie est la quatrime.

-- La mre vit-elle encore? demandai-je.

-- Oh! oui, dit Traddles, elle est de ce monde. C'est vraiment une
femme suprieure, mais l'humidit du pays ne lui convient pas,
et... le fait est qu'elle a perdu l'usage de ses membres.

-- Quel malheur!

-- C'est bien triste, n'est-ce pas? repartit Traddles. Mais au
point de vue des affaires du mnage, c'est moins incommode qu'on
ne pourrait croire, parce que Sophie prend sa place. Elle sert de
mre  sa mre tout autant qu'aux neuf autres.

J'prouvais la plus vive admiration pour les vertus de cette jeune
personne, et, dans le but honnte de faire de mon mieux pour
empcher qu'on n'abust de la bonne volont de Traddles au
dtriment de leur avenir commun, je demandai comment se portait
M. Micawber.

Il va trs-bien, merci, Copperfield, dit Traddles, je ne demeure
pas chez lui pour le moment.

-- Non?

-- Non.  dire le vrai, rpondit Traddles, en parlant tout bas, il
a pris le nom de Mortimer,  cause de ses embarras temporaires; il
ne sort plus que le soir avec des lunettes. Il y a une saisie chez
nous pour le loyer. Mistress Micawber tait dans un tat si
affreux que je n'ai vraiment pu m'empcher de donner ma signature
pour le second billet dont nous avions parl ici. Vous pouvez vous
imaginer quelle joie j'ai ressentie, Copperfield, quand j'ai vu
que cela terminait tout et que mistress Micawber reprenait sa
gaiet.

-- Hum! fis-je.

-- Du reste, son bonheur n'a pas t de longue dure, reprit
Traddles, car malheureusement, au bout de huit jours, il y a eu
une nouvelle saisie. L-dessus, nous nous sommes disperss. Je
loge depuis ce temps-l dans un appartement meubl, et les
Mortimer se tiennent dans la retraite la plus absolue. J'espre
que vous ne me trouverez pas goste, Copperfield, si je ne puis
m'empcher de regretter que le marchand de meubles se soit empar
de ma petite table ronde  dessus de marbre, et du pot  fleur et
de l'tagre de Sophie!

-- Quelle cruaut! m'criai-je avec indignation.

-- Cela m'a paru... un peu dur, dit Traddles avec sa grimace
ordinaire lorsqu'il employait cette expression. Du reste, je ne
dis pas cela pour en faire le reproche  personne, mais voici
pourquoi: le fait est, Copperfield, que je n'ai pu racheter ces
objets au moment de la saisie, d'abord parce que le marchand de
meubles, qui pensait que j'y tenais, en demandait un prix
fabuleux, ensuite parce que... je n'avais plus d'argent. Mais
depuis lors j'ai tenu l'oeil sur la boutique, dit Traddles
paraissant jouir avec dlices de ce mystre; c'est en haut de
Tottenham-Court-Road, et enfin, aujourd'hui, je les ai vus 
l'talage. J'ai seulement regard en passant de l'autre ct de la
rue, parce que si le marchand m'aperoit, voyez-vous, il en
demandera un prix!... Mais j'ai pens que, puisque j'avais
l'argent, vous ne verriez pas avec dplaisir que votre brave bonne
vnt avec moi  la boutique; je lui montrerais les objets du coin
de la rue, et elle pourrait me les acheter au meilleur march
possible, comme si c'tait pour elle.

La joie avec laquelle Traddles me dveloppa son plan et le plaisir
qu'il prouvait  se trouver si rus, restent dans mon esprit
comme l'un de mes souvenirs les plus nets.

Je lui dis que ma vieille bonne serait enchante de lui rendre ce
petit service, et que nous pourrions entrer tous les trois en
campagne, mais  une seule condition. Cette condition tait qu'il
prendrait une rsolution solennelle de ne plus rien prter 
M. Micawber, pas plus son nom qu'autre chose.

Mon cher Copperfield, me dit Traddles, c'est chose faite; non-
seulement parce que je commence  sentir que j'ai t un peu vite,
mais aussi parce que c'est une vritable injustice que je me
reproche envers Sophie. Je me suis donn ma parole  cet effet, et
il n'y a plus rien  craindre, mais je vous la donne aussi de tout
mon coeur. J'ai pay ce malheureux billet. Je ne doute pas que
M. Micawber ne l'et pay lui-mme s'il l'avait pu, mais il ne le
pouvait pas. Je dois vous dire une chose qui me plat beaucoup
chez M. Micawber, Copperfield, c'est par rapport au second billet
qui n'est pas encore chu. Il ne me dit plus qu'il y a pourvu,
mais qu'il y pourvoira. Vraiment, je trouve que le procd est
trs-honnte et trs-dlicat.

J'avais quelque rpugnance  branler la confiance de mon brave
ami, et je fis un signe d'assentiment. Aprs un moment de
conversation, nous fmes le chemin de la boutique du marchand de
chandelles pour enrler Peggotty dans notre conjuration, Traddles
ayant refus de passer la soire avec moi, d'abord parce qu'il
prouvait la plus vive inquitude que ses proprits ne fussent
achetes par quelque autre amateur avant qu'il et le temps de
faire des offres, et ensuite parce que c'tait la soire qu'il
consacrait toujours  crire  la plus excellente fille du monde.

Je n'oublierai jamais les regards qu'il jetait du coin de la rue
vers Tottenham-Court-Road, pendant que Peggotty marchandait ces
objets si prcieux, ni son agitation quand elle revint lentement
vers nous, aprs avoir inutilement offert son prix, jusqu' ce
qu'elle fut rappele par le marchand et qu'elle retourna sur ses
pas. En fin de compte, elle racheta la proprit de Traddles pour
un prix assez modr; il tait transport de joie.

Je vous suis vraiment bien oblig, dit Traddles en apprenant
qu'on devait envoyer le tout chez lui le soir mme. Si j'osais, je
vous demanderais encore une faveur: j'espre que vous ne trouverez
pas mon dsir trop absurde, Copperfield!

-- Certainement non, rpondis-je d'avance.

-- Alors, dit Traddles en s'adressant  Peggotty, si vous aviez la
bont de vous procurer le pot  fleurs tout de suite, il me semble
que j'aimerais  l'emporter moi-mme, parce qu'il est  Sophie,
Copperfield.

Peggotty alla chercher le pot  fleurs de trs-bon coeur; il
l'accabla de remercments, et nous le vmes remonter Tottenham-
Court-Road avec le pot  fleurs serr tendrement dans ses bras,
d'un air de jubilation que je n'ai jamais vu  personne.

Nous reprmes ensuite le chemin de chez moi. Comme les magasins
possdaient pour Peggotty des charmes que je ne leur ai jamais vu
exercer sur personne au mme degr, je marchais lentement, en
m'amusant  la voir regarder les talages, et en l'attendant
toutes les fois qu'il lui convenait de s'y arrter. Nous fmes
donc assez longtemps avant d'arriver aux Adelphi.

En montant l'escalier, je lui fis remarquer que les embches de
mistress Crupp avaient soudainement disparu, et qu'en outre on
distinguait des traces rcentes de pas. Nous fmes tous deux fort
surpris, en montant toujours, de voir ouverte la premire porte
que j'avais ferme en sortant, et d'entendre des voix chez moi.

Nous nous regardmes avec tonnement sans savoir que penser, et
nous entrmes dans le salon. Quelle fut ma surprise d'y trouver
les gens du monde que j'attendais le moins, ma tante et M. Dick!
Ma tante tait assise sur une quantit de malles, la cage de ses
oiseaux devant elle, et son chat sur ses genoux, comme un Robinson
Cruso fminin, buvant une tasse de th! M. Dick s'appuyait d'un
air pensif sur un grand cerf-volant pareil  ceux que nous avions
souvent enlevs ensemble, et il tait entour d'une autre
cargaison de caisses!

Ma chre tante! m'criai-je; quel plaisir inattendu!

Nous nous embrassmes tendrement; je donnai une cordiale poigne
de main  M. Dick, et mistress Crupp, qui tait occupe  faire le
th et  nous prodiguer ses attentions, dit vivement qu'elle
savait bien d'avance quelle serait la joie de M. Copperfield en
voyant ses chers parents.

Allons, allons! dit ma tante  Peggotty qui frmissait en sa
terrible prsence, comment vous portez-vous?

-- Vous vous souvenez de ma tante, Peggotty? lui dis-je.

-- Au nom du ciel, mon garon! s'cria ma tante, ne donnez plus 
cette femme ce nom sauvage! Puisqu'en se mariant elle s'en est
dbarrasse, et c'est ce qu'elle avait de mieux  faire, pourquoi
ne pas lui accorder au moins les avantages de ce changement?
Comment vous appelez-vous maintenant, P.? dit ma tante en usant de
ce compromis abrviatif pour viter le nom qui lui dplaisait
tant.

-- Barkis, madame, dit Peggotty en faisant la rvrence.

-- Allons, voil qui est plus humain, dit ma tante: ce nom-l n'a
pas comme l'autre de ces airs paens qu'il faut rparer par le
baptme d'un missionnaire; comment vous portez-vous, Barkis?
J'espre que vous allez bien?

Encourage par ces gracieuses paroles et par l'empressement de ma
tante  lui tendre la main, Barkis s'avana pour la prendre avec
une rvrence de remercment.

Nous avons vieilli depuis ce temps-l, voyez-vous, dit ma tante.
Nous ne nous sommes jamais vues qu'une seule fois, vous savez. La
belle besogne que nous avons faite ce jour-l! Trot, mon enfant,
donnez-moi une seconde tasse de th!

Je versai  ma tante le breuvage qu'elle me demandait, toujours
aussi droite et aussi roide que de coutume, et je m'aventurai 
lui faire remarquer qu'on tait mal assis sur une malle.

Laissez-moi vous approcher le canap ou le fauteuil, ma tante,
lui dis-je; vous tes bien mal l.

-- Merci, Trot, rpliqua-t-elle; j'aime mieux tre assise sur ma
proprit. L-dessus ma tante regarda mistress Crupp en face et
lui dit: Vous n'avez pas besoin de vous donner la peine
d'attendre, madame.

-- Voulez-vous que je remette un peu de th dans la thire,
madame? dit mistress Crupp.

-- Non, merci, madame, rpliqua ma tante.

-- Voulez-vous me permettre d'aller chercher encore un peu de
beurre, madame? ou bien puis-je vous offrir un oeuf frais, ou
voulez-vous que je fasse griller un morceau de lard? Ne puis-je
rien faire de plus pour votre chre tante, monsieur Copperfield?

-- Rien du tout, madame, rpliqua ma tante; je me tirerai trs-
bien d'affaire toute seule, je vous remercie.

Mistress Crupp, qui souriait sans cesse pour figurer une grande
douceur de caractre, et qui tenait toujours sa tte de ct pour
donner l'ide d'une grande faiblesse de constitution, et qui se
frottait  tout moment les mains pour manifester son dsir d'tre
utile  tous ceux qui le mritaient, finit par sortir de la
chambre, la tte de ct en se frottant les mains et en souriant.

Dick, reprit ma tante, vous savez ce que je vous ai dit des
courtisans et des adorateurs de la fortune?

M. Dick rpondit affirmativement, mais d'un air un peu effar, et
comme s'il avait oubli ce qu'il devait se rappeler si bien.

Eh bien! mistress Crupp est du nombre, dit ma tante. Barkis,
voulez-vous me faire le plaisir de vous occuper du th, et de m'en
donner une autre tasse; je ne me souciais pas de l'avoir de la
main de cette intrigante.

Je connaissais assez ma tante pour savoir qu'elle avait quelque
chose d'important  m'apprendre, et que son arrive en disait plus
long qu'un tranger n'et pu le supposer. Je remarquai que ses
regards taient constamment attachs sur moi, lorsqu'elle me
croyait occup d'autre chose, et qu'elle tait dans un tat
d'indcision et d'agitation intrieures mal dissimules par le
calme et la raideur qu'elle conservait extrieurement. Je
commenai  me demander si j'avais fait quelque chose qui pt
l'offenser, et ma conscience me dit tout bas que je ne lui avais
pas encore parl de Dora. Ne serait-ce pas cela, par hasard?

Comme je savais bien qu'elle ne parlerait que lorsque cela lui
conviendrait, je m'assis  ct d'elle, et je me mis  parler avec
les oiseaux et  jouer avec le chat, comme si j'tais bien  mon
aise; mais je n'tais pas  mon aise du tout, et mon inquitude
augmenta en voyant que M. Dick, appuy sur le grand cerf-volant,
derrire ma tante, saisissait toutes les occasions o l'on ne
faisait pas attention  nous, pour me faire des signes de tte
mystrieux, en me montrant ma tante.

Trot, me dit-elle enfin, quand elle eut fini son th, et qu'aprs
s'tre essuy les lvres, elle eut soigneusement arrang les plis
de sa robe; ... vous n'avez pas besoin de vous en aller,
Barkis!... Trot, avez-vous acquis plus de confiance en vous-mme?

-- Je l'espre, ma tante.

-- Mais en tes-vous bien sr?

-- Je le crois, ma tante.

-- Alors, mon cher enfant, me dit-elle en me regardant fixement,
savez-vous pourquoi je tiens tant  rester assise ce soir sur mes
bagages?

Je secouai la tte comme un homme qui jette sa langue aux chiens.

Parce que c'est tout ce qui me reste, dit ma tante; parce que je
suis ruine, mon enfant!

Si la maison tait tombe dans la rivire avec nous dedans, je
crois que le coup n'et pas t, pour moi, plus violent.

Dick le sait, dit ma tante en me posant tranquillement la main
sur l'paule; je suis ruine, mon cher Trot. Tout ce qui me reste
dans le monde est ici, except ma petite maison, que j'ai laiss 
Jeannette le soin de louer. Barkis, il faudrait un lit  ce
monsieur, pour la nuit. Afin d'viter la dpense, peut-tre
pourriez-vous arranger ici quelque chose pour moi, n'importe quoi.
C'est pour cette nuit seulement; nous parlerons de ceci plus au
long.

Je fus tir de mon tonnement et du chagrin que j'prouvais pour
elle... pour elle, j'en suis certain, en la voyant tomber dans mes
bras, s'criant qu'elle n'en tait fche qu' cause de moi; mais
une minute lui suffit pour dompter son motion, et elle me dit
d'un air plutt triomphant qu'abattu:

Il faut supporter bravement les revers, sans nous laisser
effrayer, mon enfant; il faut soutenir son rle jusqu'au bout, il
faut braver le malheur jusqu' la fin, Trot.




CHAPITRE V.

Abattement.


Ds que j'eus retrouv ma prsence d'esprit, qui m'avait
compltement abandonn au premier moment, sous le coup accablant
que m'avaient port les nouvelles de ma tante, je proposai 
M. Dick de venir chez le marchand de chandelles, et de prendre
possession du lit que M. Peggotty avait rcemment laiss vacant.
Le magasin de chandelles se trouvait dans le march d'Hungerford,
qui ne ressemblait gure alors  ce qu'il est maintenant, et il y
avait devant la porte un portique bas, compos de colonnes de
bois, qui ne ressemblait pas mal  celui qu'on voyait jadis sur le
devant de la maison du petit bonhomme avec sa petite bonne femme,
dans les anciens baromtres. Ce chef-d'oeuvre d'architecture plut
infiniment  M. Dick, et l'honneur d'habiter au-dessus de la
colonnade l'et consol, je crois, de beaucoup de dsagrments;
mais comme il n'y avait rellement d'autre objection au logement
que je lui proposais, que la varit des parfums dont j'ai dj
parl, et peut-tre aussi le dfaut d'espace dans la chambre, il
fut charm de son tablissement. Mistress Crupp lui avait dclar,
d'un air indign, qu'il n'y avait pas seulement la place de faire
danser un chat, mais comme me disait trs-justement M. Dick, en
s'asseyant sur le pied du lit et en caressant une de ses jambes:
Vous savez bien, Trotwood, que je n'ai aucun besoin de faire
danser un chat; je ne fais jamais danser de chat; par consquent,
qu'est-ce que cela me fait,  moi?

J'essayai de dcouvrir si M. Dick avait quelque connaissance des
causes de ce grand et soudain changement dans l'tat des affaires
de ma tante; comme j'aurais pu m'y attendre, il n'en savait rien
du tout. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ma tante l'avait
ainsi apostroph l'avant-veille: Voyons, Dick, tes-vous vraiment
aussi philosophe que je le crois? Oui, avait-il rpondu, je m'en
flatte. L-dessus, ma tante lui avait dit: Dick, je suis ruine.
Alors, il s'tait cri: Oh! vraiment! Puis ma tante lui avait
donn de grands loges, ce qui lui avait fait beaucoup de plaisir.
Et ils taient venus me retrouver, en mangeant des sandwiches et
en buvant du porter en route.

M. Dick avait l'air tellement radieux sur le pied de son lit, en
caressant sa jambe, et en me disant tout cela, les yeux grands
ouverts et avec un sourire de surprise, que je regrette de dire
que je m'impatientai, et que je me laissai aller  lui expliquer
qu'il ne savait peut-tre pas que le mot de ruine entranait  sa
suite la dtresse, le besoin, la faim; mais je fus bientt
cruellement puni de ma duret, en voyant son teint devenir ple,
son visage s'allonger tout  coup, et des larmes couler sur ses
joues, pendant qu'il jetait sur moi un regard empreint d'un tel
dsespoir, qu'il et adouci un coeur infiniment plus dur que le
mien. J'eus beaucoup plus de peine  le remonter que je n'en avais
eu  l'abattre, et je compris bientt ce que j'aurais d deviner
ds le premier moment,  savoir que, s'il avait montr d'abord
tant de confiance, c'est qu'il avait une foi inbranlable dans la
sagesse merveilleuse de ma tante, et dans les ressources infinies
de mes facults intellectuelles; car je crois qu'il me regardait
comme capable de lutter victorieusement contre toutes les
infortunes qui n'entranaient pas la mort.

Que pouvons-nous faire, Trotwood? dit M. Dick. Il y a le
mmoire...

-- Certainement, il y a le mmoire, dis-je; mais pour le moment,
la seule chose que nous ayons  faire, M. Dick, est d'avoir l'air
serein, et de ne pas laisser voir  ma tante combien nous sommes
proccups de ses affaires.

Il convint de cette vrit, de l'air le plus convaincu, et me
supplia, dans le cas o je le verrais s'carter d'un pas de la
bonne voie, de l'y ramener par un de ces moyens ingnieux que
j'avais toujours sous la main. Mais je regrette de dire que la
peur que je lui avais faite tait apparemment trop forte pour
qu'il pt la cacher. Pendant toute la soire, il regardait sans
cesse ma tante avec une expression de la plus pnible inquitude,
comme s'il s'attendait  la voir maigrir du coup sur place. Quand
il s'en apercevait, il faisait tous ses efforts pour ne pas bouger
la tte, mais il avait beau la tenir immobile et rouler les yeux
comme une pagode en pltre, cela n'arrangeait pas du tout les
choses. Je le vis regarder, pendant le souper, le petit pain qui
tait sur la table, comme s'il ne restait plus que cela, entre
nous et la famine. Lorsque ma tante insista pour qu'il manget
comme  l'ordinaire, je m'aperus qu'il mettait dans sa poche des
morceaux de pain et de fromage, sans doute pour se mnager, dans
ces pargnes, le moyen de nous rendre  l'existence quand nous
serions extnus par la faim.

Ma tante, au contraire, tait d'un calme qui pouvait nous servir
de leon  tous,  moi tout le premier. Elle tait trs-aimable
pour Peggotty, except quand je lui donnais ce nom par mgarde, et
elle avait l'air de se trouver parfaitement  son aise, malgr sa
rpugnance bien connue pour Londres. Elle devait prendre ma
chambre, et moi coucher dans le salon pour lui servir de garde du
corps. Elle insistait beaucoup sur l'avantage d'tre si prs de la
rivire, en cas d'incendie, et je crois qu'elle trouvait
vritablement quelque satisfaction dans cette circonstance
rassurante.

Non, Trot, non, mon enfant, dit ma tante quand elle me vit faire
quelques prparatifs pour composer son breuvage du soir.

-- Vous ne voulez rien, ma tante?

-- Pas de vin, mon enfant, de l'ale.

-- Mais j'ai du vin, ma tante, et c'est toujours du vin que vous
employez.

-- Gardez votre vin pour le cas o il y aurait quelqu'un de
malade, me dit-elle; il ne faut pas le gaspiller, Trot. Donnez-moi
de l'ale, une demi-bouteille.

Je crus que M. Dick allait s'vanouir. Ma tante tant trs-dcide
dans son refus, je sortis pour aller chercher l'ale moi-mme;
comme il se faisait tard, Peggotty et M. Dick saisirent cette
occasion pour prendre ensemble le chemin du magasin de chandelles.
Je quittai le pauvre homme au coin de la rue, et il s'loigna, son
grand cerf-volant sur le dos, portant dans ses traits la vritable
image de la misre humaine.

 mon retour, je trouvai ma tante occupe  se promener de long en
large dans la chambre, ou plissant avec ses doigts les garnitures
de son bonnet de nuit. Je fis chauffer l'ale, et griller le pain
d'aprs les principes adopts. Quand le breuvage fut prt, ma
tante se trouva prte aussi, son bonnet de nuit sur la tte, et la
jupe de sa robe releve sur ses genoux.

Mon cher, me dit-elle, aprs avoir aval une cuillere de
liquide; c'est infiniment meilleur que le vin, et beaucoup moins
bilieux.

Je suppose que je n'avais pas l'air bien convaincu, car elle
ajouta:

Ta... ta... ta... mon garon, s'il ne nous arrive rien de pis que
de boire de l'ale, nous n'aurons pas  nous plaindre.

-- Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que s'il ne s'agissait
que de moi, je serais loin de dire le contraire.

-- Eh bien! alors, pourquoi n'est-ce pas votre avis?

-- Parce que vous et moi, ce n'est pas la mme chose, repartis-je.

-- Allons donc, Trot, quelle folie! rpliqua-t-elle.

Ma tante continua avec une satisfaction tranquille, qui ne
laissait percer aucune affectation, je vous assure,  boire son
ale chaude, par petites cuilleres, en y trempant ses rties.

Trot, dit-elle, je n'aime pas beaucoup les nouveaux visages, en
gnral; mais votre Barkis ne me dplat pas, savez-vous?

-- On m'aurait donn deux mille francs, ma tante, qu'on ne
m'aurait pas fait tant de plaisir; je suis heureux de vous voir
l'apprcier.

-- C'est un monde bien extraordinaire que celui o nous vivons,
reprit ma tante en se frottant le nez; je ne puis m'expliquer o
cette femme est alle chercher un nom pareil. Je vous demande un
peu, s'il n'tait pas cent fois plus facile de natre une Jakson,
ou une Robertson, ou n'importe quoi du mme genre.

-- Peut-tre est-elle de votre avis, ma tante; mais enfin ce n'est
pas sa faute.

-- Je pense que non, repartit ma tante, un peu contrarie d'tre
oblige d'en convenir; mais ce n'en est pas moins dsesprant.
Enfin,  prsent elle s'appelle Barkis, c'est une consolation.
Barkis vous aime de tout son coeur, Trot.

-- Il n'y a rien au monde qu'elle ne ft prte  faire pour m'en
donner la preuve.

-- Rien, c'est vrai, je le crois, dit ma tante; croiriez-vous que
la pauvre folle tait l, tout  l'heure,  me demander,  mains
jointes, d'accepter une partie de son argent, parce qu'elle en a
trop? Voyez un peu l'idiote!

Des larmes de plaisir coulaient des yeux de ma tante presque dans
son ale.

-- Je n'ai jamais vu personne de si ridicule, ajouta-t-elle. J'ai
devin ds le premier moment, quand elle tait auprs de votre
pauvre petite mre, chre enfant! que ce devait tre la plus
ridicule crature qu'on puisse voir; mais il y a du bon chez
elle.

Ma tante fit semblant de rire, et profita de cette occasion pour
porter la main  ses yeux; puis elle reprit sa rtie et son
discours tout ensemble:

Ah! misricorde! dit ma tante en soupirant; je sais tout ce qui
s'est pass, Trot. J'ai eu une grande conversation avec Barkis
pendant que vous tiez sorti avec Dick. Je sais tout ce qui s'est
pass. Pour mon compte, je ne comprends pas ce que ces misrables
filles ont dans la tte; je me demande comment elles ne vont pas
plutt se la casser contre... contre une chemine! dit ma tante,
en regardant la mienne, qui lui suggra probablement cette ide.

-- Pauvre milie! dis-je.

-- Oh! ne l'appelez pas pauvre milie, dit ma tante; elle aurait
d penser  cela avant de causer tant de chagrins. Embrassez-moi,
Trot; je suis fche de ce que vous faites, si jeune, la triste
exprience de la vie.

Au moment o je me penchais vers elle, elle posa son verre sur mes
genoux, pour me retenir, et me dit:

Oh! Trot! Trot! vous vous figurez donc que vous tes amoureux,
n'est-ce pas?

-- Comment! je me figure, ma tante! m'criai-je en rougissant. Je
l'adore de toute mon me.

-- Dora? vraiment! rpliqua ma tante. Et je suis sre que vous
trouvez cette petite crature trs-sduisante?

-- Ma chre tante, rpliquai-je, personne ne peut se faire une
ide de ce qu'elle est.

-- Ah! et elle n'est pas trop niaise? dit ma tante.

-- Niaise, ma tante!

Je crois srieusement qu'il ne m'tait jamais entr dans la tte
de demander si elle l'tait, ou non. Cette supposition m'offensa
naturellement, mais j'en fus pourtant frapp comme d'une ide
toute nouvelle.

Comme cela, ce n'est pas une petite tourdie, dit ma tante.

-- Une petite tourdie, ma tante! Je me bornai  rpter cette
question hardie avec le mme sentiment que j'avais rpt la
prcdente.

-- C'est bien! c'est bien! dit ma tante. Je voulais seulement le
savoir; je ne dis pas de mal d'elle. Pauvres enfants! ainsi vous
vous croyez faits l'un pour l'autre, et vous vous voyez dj
traversant une vie pleine de douceurs et de confitures, comme les
deux petites figures de sucre qui dcorent le gteau de la marie,
 un dner de noces, n'est-ce pas, Trot.

Elle parlait avec tant de bont, d'un air si doux, presque
plaisant, que j'en fus tout  fait touch.

Je sais bien que nous sommes jeunes et sans exprience, ma tante,
rpondis-je; et je ne doute pas qu'il nous arrive de dire et de
penser des choses qui ne sont peut-tre pas trs-raisonnables;
mais je suis certain que nous nous aimons vritablement. Si je
croyais que Dora pt en aimer un autre, ou cesser de m'aimer, ou
que je pusse jamais aimer une autre femme, ou cesser de l'aimer
moi-mme, je ne sais ce que je deviendrais... je deviendrais fou,
je crois.

-- Ah! Trot! dit ma tante en secouant la tte, et en souriant
tristement, aveugle, aveugle, aveugle! -- Il y a quelqu'un que je
connais, Trot, reprit ma tante aprs un moment de silence, qui,
malgr la douceur de son caractre, possde une vivacit
d'affection qui me rappelle sa pauvre mre. Ce quelqu'un-l doit
rechercher un appui fidle et sr qui puisse le soutenir et
l'aider: un caractre srieux, sincre, constant.

-- Si vous connaissiez la constance et la sincrit de Dora, ma
tante! m'criai-je.

-- Oh! Trot, dit-elle encore, aveugle, aveugle! et sans savoir
pourquoi, il me sembla vaguement que je perdais  l'instant
quelque chose, quelque promesse de bonheur qui se drobait  mes
yeux derrire un nuage.

-- Pourtant, dit ma tante, je n'ai pas envie de dsesprer ni de
rendre malheureux ces deux enfants: ainsi, quoique ce soit une
passion de petit garon et de petite fille, et que ces passions-l
trs-souvent... faites-bien attention, je ne dis pas toujours,
mais trs-souvent n'aboutissent  rien, cependant nous n'en
plaisanterons pas: nous en parlerons srieusement, et nous
esprons que cela finira bien, un de ces jours. Nous avons tout le
temps devant nous.

Ce n'tait pas l une perspective trs-consolante pour un amant
passionn, mais j'tais enchant pourtant d'avoir ma tante dans ma
confidence. Me rappelant en mme temps qu'elle devait tre
fatigue, je la remerciai tendrement de cette preuve de son
affection et de toutes ses bonts pour moi, puis aprs un tendre
bonsoir, ma tante et son bonnet de nuit allrent prendre
possession de ma chambre  coucher.

Comme j'tais malheureux ce soir-l dans mon lit! Comme mes
penses en revenaient toujours  l'effet que produirait ma
pauvret sur M. Spenlow, car je n'tais plus ce que je croyais
tre quand j'avais demand la main de Dora, et puis je me disais
qu'en honneur je devais apprendre  Dora ma situation dans le
monde, et lui rendre sa parole si elle voulait la reprendre; je me
demandais comment j'allais faire pour vivre pendant tout le temps
que je devais passer chez M. Spenlow, sans rien gagner; je me
demandais comment je pourrais soutenir ma tante, et je me creusais
la tte sans rien trouver de satisfaisant; puis je me disais que
j'allais bientt ne plus avoir d'argent dans ma poche, qu'il
faudrait porter des habite rps, renoncer aux jolis coursiers
gris, aux petits prsents que j'avais tant de plaisir  offrir 
Dora, enfin  me montrer sous un jour agrable! Je savais que
c'tait de l'gosme, que c'tait une chose indigne, de penser
toujours  mes propres malheurs, et je me le reprochais amrement;
mais j'aimais trop Dora pour pouvoir faire autrement. Je savais
bien que j'tais un misrable de ne pas penser infiniment plus 
ma tante qu' moi-mme; mais pour le moment mon gosme et Dora
taient insparables, et je ne pouvais mettre Dora de ct pour
l'amour d'aucune autre crature humaine. Ah! que je fus
malheureux, cette nuit-l!

Quant  mon sommeil, il fut agit par mille rves pnibles sur ma
pauvret, mais il me semblait que je rvais sans avoir accompli la
crmonie pralable de m'endormir. Tantt je me voyais en haillons
voulant obliger Dora  aller vendre des allumettes chimiques,  un
sou le paquet; tantt je me trouvais dans l'tude, revtu de ma
chemise de nuit et d'une paire de bottes, et M. Spenlow me faisait
des reproches sur la lgret de costume dans lequel je me
prsentais  ses clients; puis je mangeais avidement les miettes
qui tombaient du biscuit que le vieux Tiffey mangeait
rgulirement tous les jours au moment o l'horloge de Saint-Paul
sonnait une heure; ensuite je faisais une foule d'efforts inutiles
pour l'autorisation officielle ncessaire  mon mariage avec Dora,
sans avoir, pour la payer, autre chose  offrir en change qu'un
des gants d'Uriah Heep que la Cour tout entire refusait, d'un
accord unanime; enfin, ne sachant trop o j'en tais, je me
retournais sans cesse ballott comme un vaisseau en dtresse, dans
un ocan de draps et de couvertures.

Ma tante ne dormait pas non plus: je l'entendais qui se promenait
en long et en large. Deux ou trois fois pendant la nuit, elle
apparut dans ma chambre comme une me en peine, revtue d'un long
peignoir de flanelle qui lui donnait l'air d'avoir six pieds, et
elle s'approcha du canap sur lequel j'tais couch. La premire
fois, je bondis avec effroi,  la nouvelle qu'elle avait tout lieu
de croire, d'aprs la lueur qui apparaissait dans le ciel, que
l'abbaye de Westminster tait en feu. Elle voulait savoir si les
flammes ne pouvaient pas arriver jusqu' Buckingham-Street dans le
cas o le vent changerait. Lorsqu'elle reparut plus tard, je ne
bougeai pas, mais elle s'assit prs de moi en disant tout bas:
Pauvre garon! et je me sentis plus malheureux encore en voyant
combien elle pensait peu  elle-mme pour s'occuper de moi, tandis
que moi, j'tais absorb comme un goste, dans mes propres
soucis.

J'avais quelque peine  croire qu'une nuit qui me semblait si
longue pt tre courte pour personne. Aussi je me mis  penser 
un bal imaginaire o les invits passaient la nuit  danser: puis
tout cela devint un rve, et j'entendais les musiciens qui
jouaient toujours le mme air, pendant que je voyais Dora danser
toujours le mme pas sans faire la moindre attention  moi.
L'homme qui avait jou de la harpe toute la nuit essayait en vain
de recouvrir son instrument avec un bonnet de coton d'une taille
ordinaire, au moment o je me rveillai, ou plutt au moment o je
renonai  essayer de m'endormir, en voyant le soleil briller
enfin  ma fentre.

Il y avait alors au bas d'une des rues attenant au Strand
d'anciens bains romains (ils y sont peut-tre encore) o j'avais
l'habitude d'aller me plonger dans l'eau froide. Je m'habillai le
plus doucement qu'il me fut possible, et, laissant  Peggotty le
soin de s'occuper de ma tante, j'allai me prcipiter dans l'eau la
tte la premire, puis je pris le chemin de Hampstead. J'esprais
que ce traitement nergique me rafrachirait un peu l'esprit, et
je crois rellement que j'en prouvai quelque bien, car je ne
tardai pas  dcider que la premire chose  faire tait de voir
si je ne pouvais pu faire rsilier mon trait avec M. Spenlow et
recouvrer la somme convenue. Je djeunai  Hampstead, puis je
repris le chemin de la Cour,  travers les routes encore humides
de rose, au milieu du doux parfum des fleurs qui croissaient dans
les jardins environnants ou qui passaient dans des paniers sur la
tte des jardiniers, ne songeant  rien autre chose qu' tenter ce
premier effort, pour faire face au changement survenu dans notre
position.

J'arrivai pourtant de si bonne heure  l'tude que j'eus le temps
de me promener une heure dans les cours, avant que le vieux
Tiffey, qui tait toujours le premier  son poste, appart enfin
avec sa clef. Alors je m'assis dans mon coin,  l'ombre, 
regarder le reflet du soleil sur les tuyaux de chemine d'en face,
et  penser  Dora, quand M. Spenlow entra frais et dispos.

Comment allez-vous, Copperfield! me dit-il. Quelle belle matine!

-- Charmante matine, monsieur! repartis-je. Pourrais-je vous dire
un mot avant que vous vous rendiez  la Cour?

-- Certainement, dit-il, venez dans mon cabinet.

Je le suivis dans son cabinet, o il commena par mettre sa robe,
et se regarder dans un petit miroir accroch derrire la porte
d'une armoire.

Je suis fch d'avoir  vous apprendre, lui dis-je, que j'ai reu
de mauvaises nouvelles de ma tante!

-- Vraiment! dit-il, j'en suis bien fch; ce n'est pas une
attaque de paralysie, j'espre?

-- Il ne s'agit pas de sa sant, monsieur, rpliquai-je. Elle a
fait de grandes pertes, ou plutt il ne lui reste presque plus
rien.

-- Vous m'... ton... nez, Copperfield! s'cria M. Spenlow.

Je secouai la tte.

Sa situation est tellement change, monsieur, que je voulais vous
demander s'il ne serait pas possible... en sacrifiant une partie
de la somme paye pour mon admission ici, bien entendu (je n'avais
point mdit cette offre gnreuse, mais je l'improvisai en voyant
l'expression d'effroi qui se peignait sur sa physionomie)... s'il
ne serait pas possible d'annuler les arrangements que nous avions
pris ensemble.

Personne ne peut s'imaginer tout ce qu'il m'en cotait de faire
cette proposition. C'tait demander comme une grce qu'on me
dportt loin de Dora.

Annuler nos arrangements, Copperfield! annuler!

J'expliquai avec une certaine fermet que j'tais aux expdients,
que je ne savais comment subsister, si je n'y pourvoyais pas moi-
mme, que je ne craignais rien pour l'avenir, et j'appuyai l-
dessus pour prouver que je serais un jour un gendre fort 
rechercher, mais que, pour le moment, j'en tais rduit  me tirer
d'affaire tout seul.

Je suis bien fch de ce que vous me dites l, Copperfield,
rpondit M. Spenlow; extrmement fch. Ce n'est pas l'habitude
d'annuler une convention pour des raisons semblables. Ce n'est pas
ainsi qu'on procde en affaires. Ce serait un trs-mauvais
prcdent... Pourtant.

-- Vous tes bien bon, monsieur, murmurai-je, dans l'attente d'une
concession.

-- Pas du tout, ne vous y trompez pas, continua M. Spenlow;
j'allais vous dire que, si j'avais les mains libres, si je n'avais
pas un associ, M. Jorkins!...

Mes esprances s'croulrent  l'instant: je fis pourtant encore
un effort.

Croyez-vous, monsieur que si je m'adressais  M. Jorkins...?

M. Spenlow secoua la tte d'un air dcourag, Le ciel me
prserve, Copperfield, dit-il, d'tre injuste envers personne,
surtout envers M. Jorkins. Mais je connais mon associ,
Copperfield. M. Jorkins n'est pas homme  accueillir une
proposition si insolite. M. Jorkins ne connat que les traditions
reues: il ne droge point aux usages. Vous le connaissez!

Je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement que
M. Jorkins avait t autrefois l'unique patron de cans, et qu'
prsent il vivait seul dans une maison tout prs de Montagu-
Square, qui avait terriblement besoin d'un coup de badigeon; qu'il
arrivait au bureau trs-tard, et partait de trs-bonne heure;
qu'on n'avait jamais l'air de le consulter sur quoi que ce ft;
qu'il avait un petit cabinet sombre pour lui tout seul au premier;
qu'on n'y faisait jamais d'affaires, et qu'il y avait sur son
bureau un vieux cahier de papier buvard, jauni par l'ge, mais
sans une tche d'encre, et qui avait la rputation d'tre l
depuis vingt ans.

Auriez-vous quelque objection  ce que je parlasse de mon affaire
 M. Jorkins? demandai-je.

-- Pas le moins du monde, dit M. Spenlow. Mais j'ai quelque
exprience de Jorkins, Copperfield. Je voudrais qu'il en ft
autrement, car je serais heureux de faire ce que vous dsirez. Je
n'ai pas la moindre objection  ce que vous en parliez 
M. Jorkins, Copperfield, si vous croyez que ce soit la peine.

Profitant de sa permission qu'il accompagna d'une bonne poigne de
main, je restai dans mon coin,  penser  Dora, et  regarder le
soleil qui quittait les tuyaux des chemines pour clairer le mur
de la maison en face, jusqu' l'arrive de M. Jorkins. Je montai
alors chez lui: et vous n'avez jamais vu un homme plus tonn de
recevoir une visite.

Entrez, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, entrez donc.

J'entrai, je m'assis, et je lui exposai ma situation,  peu prs
comme je l'avais fait  M. Spenlow. M. Jorkins n'tait pas, 
beaucoup prs, aussi terrible qu'on et pu s'y attendre. C'tait
un gros homme de soixante ans,  l'air doux et bnin, qui prenait
une telle quantit de tabac qu'on disait parmi nous que ce
stimulant tait sa principale nourriture, vu qu'il ne lui restait
plus gure de place aprs, dans tout son corps, pour absorber
d'autres articles de subsistance.

Vous en avez parl  M. Spenlow, je suppose? dit M. Jorkins,
aprs m'avoir cout jusqu'au bout avec quelque impatience.

-- Oui, monsieur, c'est lui qui m'a object votre nom.

-- Il vous a dit que je ferais des objections? demanda
M. Jorkins.

Je fus oblig d'admettre que M. Spenlow avait regard la chose
comme trs-vraisemblable.

Je suis bien fch, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, trs-
embarrass, mais je ne puis rien faire pour vous. Le fait est...
Mais j'ai un rendez-vous  la Banque, si vous voulez bien
m'excuser.

L-dessus il se leva prcipitamment et allait quitter la chambre
quand je m'enhardis jusqu' lui dire que je craignais bien alors
qu'il n'y et pas moyen d'arranger l'affaire.

Non, dit Jorkins en s'arrtant  la porte pour hocher la tte,
non, non, j'ai des objections, vous savez bien, continua-t-il en
parlant trs-vite, puis il sortit, vous comprenez, monsieur
Copperfield, dit-il, en rentrant d'un air agit, que si M. Spenlow
a des objections...

-- Personnellement, il n'en a pas, monsieur.

-- Oh! personnellement, rpte M. Jorkins d'un air d'impatience;
je vous assure qu'il y a des objections, monsieur Copperfield,
insurmontables: ce que vous dsirez est impossible... j'ai
vraiment un rendez-vous  la Banque. L-dessus il se sauva en
courant, et, d'aprs ce que j'ai su, il se passa trois jours avant
qu'il repart  l'tude.

J'tais dcid  remuer ciel et terre, s'il le fallait. J'attendis
donc le retour de M. Spenlow, pour lui raconter mon entrevue avec
son associ, en lui laissant entendre que je n'tais pas sans
esprances qu'il ft possible d'adoucir l'inflexible Jorkins, s'il
voulait bien entreprendre cette tche.

Copperfield, repartit M. Spenlow avec un sourire fin, vous ne
connaissez pas mon associ M. Jorkins depuis aussi longtemps que
moi. Rien n'est plus loin de mon esprit que la pense de supposer
M. Jorkins capable d'aucun artifice, mais M. Jorkins a une manire
de poser ses objections qui trompe souvent les gens. Non,
Copperfield! ajouta-t-il en secouant la tte, il n'y a, croyez-
moi, aucun moyen d'branler M. Jorkins.

Je commenai  ne pas trop savoir lequel des deux, de M. Spenlow
ou de M. Jorkins, tait rellement l'associ d'o venaient les
difficults, mais je voyais trs-clairement qu'il y avait quelque
part chez l'un ou l'autre un endurcissement invincible et qu'il ne
fallait plus compter le moins du monde sur le remboursement des
mille livres sterling de ma tante. Je quittai donc l'tude dans un
tat de dcouragement que je ne me rappelle pas sans remords, car
je sais que c'tait l'gosme (l'gosme  nous deux Dora) qui en
faisait le fond, et je m'en retournai chez nous!

Je travaillais  familiariser mon esprit avec ce qui pourrait
arriver de pis, et je tchais de me reprsenter les arrangements
qu'il faudrait prendre, si l'avenir se prsentait  nous sous les
couleurs les plus sombres, quand un fiacre qui me suivait s'arrta
juste  ct de moi et me fit lever les yeux. On me tendait une
main blanche par la portire, et j'aperus le sourire de ce visage
que je n'avais jamais vu sans prouver un sentiment de repos et de
bonheur, depuis le jour o je l'avais contempl sur le vieil
escalier de chne  large rampe, et que j'avais associ dans mon
esprit sa beaut sereine avec le doux coloris des vitraux
d'glise.

Agns! m'criai-je avec joie. Oh! ma chre Agns, quel plaisir de
vous voir; vous plutt que toute autre crature humaine!

-- Vraiment? dit-elle du ton le plus cordial.

-- J'ai si grand besoin de causer avec vous! lui dis-je. J'ai le
coeur soulag, rien qu'en vous regardant! Si j'avais eu la
baguette d'un magicien, vous tes la premire personne que
j'aurais souhait de voir!

-- Allons donc! repartit Agns.

-- Ah! Dora d'abord, peut-tre, avouai-je en rougissant.

-- Dora d'abord, bien certainement, j'espre, dit Agns en riant.

-- Mais vous, la seconde, lui dis-je; o donc allez-vous?

Elle allait chez moi pour voir ma tante. Il faisait trs-beau, et
elle fut bien aise de sortir du fiacre, qui avait l'odeur d'une
curie conserve sous cloche; je ne le sentais que trop, ayant
pass la tte par la portire pour causer tout ce temps-l avec
Agns. Je renvoyai le cocher, elle prit mon bras et nous partmes
ensemble. Elle me faisait l'effet de l'esprance en personne; en
un moment je ne me sentis plus le mme, ayant Agns  mes cts.

Ma tante lui avait crit un de ces tranges et comiques petits
billets qui n'taient pas beaucoup plus longs qu'un billet de
banque: elle poussait rarement plus loin sa verve pistolaire.
C'tait pour lui annoncer qu'elle avait eu des malheurs,  la
suite desquels elle quittait dfinitivement Douvres, mais qu'elle
en avait trs-bien pris son parti et qu'elle se portait trop bien
pour que personne s'inquitt d'elle. L-dessus Agns tait venue
 Londres pour voir ma tante, qu'elle aimait et qui l'aimait
beaucoup depuis de longues annes, c'est--dire depuis le moment
o je m'tais tabli chez M. Wickfield. Elle n'tait pas seule, me
dit-elle. Son papa tait avec elle et... Uriah Heep.

Ils sont associs maintenant? lui dis-je: que le ciel le
confonde!

-- Oui, dit Agns. Ils avaient quelques affaires ici, et j'ai
saisi cette occasion pour venir aussi  Londres. Il ne faut pas
que vous croyiez que c'est de ma part une visite tout  fait
amicale et dsintresse, Trotwood, car... j'ai peur d'avoir des
prjugs bien injustes..., mais je n'aime pas  laisser papa aller
seul avec lui.

-- Exerce-t-il toujours la mme influence sur M. Wickfield,
Agns?

Agns secoua tristement la tte.

Tout est tellement chang chez nous, dit-elle, que vous ne
reconnatriez plus notre chre vieille maison. Ils demeurent avec
nous, maintenant.

-- Qui donc? demandai-je.

-- M. Heep et sa mre. Il occupe votre ancienne chambre, dit Agns
en me regardant.

-- Je voudrais tre charg de lui fournir ses rves, rpliquai-je,
il n'y coucherait pas longtemps.

-- J'ai gard mon ancienne petite chambre, dit Agns, celle o
j'apprenais mes leons. Comme le temps passe! vous souvenez-vous?
La petite pice lambrisse qui donne dans le salon.

-- Si je me souviens, Agns? C'est l que je vous ai vue pour la
premire fois; vous tiez debout  cette porte, votre petit panier
de clefs au ct.

-- Prcisment, dit Agns en souriant; je suis bien aise que vous
en ayez gard un si bon souvenir; comme nous tions heureux alors!

-- Oh! oui! Je garde cette petite pice pour moi, mais je ne puis
pas toujours laisser l mistress Heep, vous savez? Ce qui fait,
dit Agns avec calme, que je me sens quelquefois oblige de lui
tenir compagnie quand j'aimerais mieux tre seule. Mais je n'ai
pas d'autre sujet de plainte contre elle. Si elle me fatigue
quelquefois par ses loges de son fils, quoi de plus naturel chez
une mre? C'est un trs-bon fils!

Je regardai Agns pendant qu'elle me parlait ainsi, sans dcouvrir
dans ses traits aucun soupon des intentions d'Uriah. Ses beaux
yeux, si doux et si assurs en mme temps, soutenaient mon regard
avec leur franchise accoutume, et sans aucune altration visible
sur son visage.

Le plus grand inconvnient de leur prsence chez nous, dit Agns,
c'est que je ne puis pas tre aussi souvent avec papa que je le
voudrais, car Uriah Heep est constamment entre nous. Je ne puis
donc pas veiller sur lui, si ce n'est pas une expression un peu
hardie, d'aussi prs que je le dsirerais. Mais, si on emploie
envers lui la fraude ou la trahison, j'espre que mon affection
fidle finira toujours par en triompher. J'espre que la vritable
affection d'une fille vigilante et dvoue est plus forte, au bout
du compte, que tous les dangers du monde.

Ce sourire lumineux que je n'ai jamais vu sur aucun autre visage
disparut alors du sien, au moment o j'en admirais la douceur et
o je me rappelais le bonheur que j'avais autrefois  le voir, et
elle me demanda avec un changement marqu de physionomie, quand
nous approchmes de la rue que j'habitais, si je savais comment
les revers de fortune de ma tante lui taient arrivs. Sur ma
rponse ngative, Agns devint pensive, et il me sembla que je
sentais trembler le bras qui reposait sur le mien.

Nous trouvmes ma tante toute seule et un peu agite. Il s'tait
lev entre elle et mistress Crupp une discussion sur une question
abstraite (la convenance de la rsidence du beau sexe dans un
appartement de garon), et ma tante, sans s'inquiter des spasmes
de mistress Crupp, avait coup court  la dispute en dclarant 
cette dame qu'elle sentait l'eau-de-vie, qu'elle me volait et
qu'elle et  sortir  l'instant. Mistress Crupp, regardant ces
deux expressions comme injurieuses, avait annonc son intention
d'en appeler au Jurique anglais, voulant parler,  ce qu'on
pouvait croire, du boulevard de nos liberts nationales.

Cependant ma tante ayant eu le temps de se remettre, pendant que
Peggotty tait sortie pour montrer  M. Dick les gardes  cheval,
et, de plus, enchante de voir Agns, ne pensait plus  sa
querelle que pour tirer une certaine vanit de la manire dont
elle en tait sortie  son honneur; aussi nous reut-elle de la
meilleure humeur possible. Quand Agns eut pos son chapeau sur la
table et se fut assise prs d'elle, je ne pus m'empcher de me
dire, en regardant son front radieux et ses yeux sereins, qu'elle
me semblait l  sa place; qu'elle y devrait toujours tre; que ma
tante avait en elle, malgr sa jeunesse et son peu d'exprience,
une confiance entire. Ah! elle avait bien raison de compter pour
sa force sur sa simple affection, dvoue et fidle.

Nous nous mmes  causer des affaires de ma tante,  laquelle je
dis la dmarche inutile que j'avais faite le matin mme.

Ce n'tait pas judicieux, Trot, mais l'intention tait bonne.
Vous tes un brave enfant, je crois que je devrais dire plutt 
prsent un brave jeune homme, et je suis fire de vous, mon ami.
Il n'y a rien  dire, jusqu' prsent. Maintenant, Trot et Agns,
regardons en face la situation de Betsy Trotwood, et voyons o
elle en est.

Je vis Agns plir, en regardant attentivement ma tante. Ma tante
ne regardait pas moins attentivement Agns, tout en caressant son
chat.

Betsy Trotwood, dit ma tante, qui avait toujours gard pour elle
ses affaires d'argent, je ne parle pas de votre soeur, Trot, mais
de moi, avait une certaine fortune. Peu importe ce qu'elle avait,
c'tait assez pour vivre: un peu plus mme, car elle avait fait
quelques conomies, qu'elle ajoutait au capital. Betsy plaa sa
fortune en rentes pendant quelque temps, puis, sur l'avis de son
homme d'affaires, elle le plaa sur hypothque. Cela allait trs-
bien, le revenu tait considrable, mais on purgea les hypothques
et on remboursa Betsy. Ne trouvez-vous pas, quand je parle de
Betsy, qu'on croirait entendre raconter l'histoire d'un vaisseau
de guerre? Si bien donc que Betsy, oblige de chercher un autre
placement, se figura qu'elle tait plus habile cette fois que son
homme d'affaires, qui n'tait plus si avis que par le pass... Je
parle de votre pre, Agns, et elle se mit dans la tte de grer
sa petite fortune toute seule. Elle mena donc, comme on dit, ses
cochons bien loin au march, dit ma tante, et elle n'en fut pas la
bonne marchande. D'abord elle fit des pertes dans les mines, puis
dans des pcheries particulires o il s'agissait d'aller chercher
dans la mer les trsors perdus ou quelque autre folie de ce genre,
continua-t-elle, par manire d'explication, en se frottant le nez,
puis elle perdit encore dans les mines, et,  la fin des fins,
elle perdit dans une banque. Je ne sais ce que valaient les
actions de cette banque, pendant un temps, dit ma tante, cent pour
cent au moins, je crois; mais la banque tait  l'autre bout du
monde, et s'est vanouie dans l'espace,  ce que je crois; en tout
cas, elle a fait faillite et ne payera jamais un sou; or tous les
sous de Betsy taient l, et les voil finis. Ce qu'il y a de
mieux  faire, c'est de n'en plus parler!

Ma tante termina ce rcit sommaire et philosophique en regardant
avec un certain air de triomphe Agns, qui reprenait peu  peu ses
couleurs.

Est-ce l toute l'histoire, chre miss Trotwood? dit Agns.

-- J'espre que c'est bien suffisant, ma chre, dit ma tante. S'il
y avait eu plus d'argent  perdre, ce ne serait pas tout peut-
tre. Betsy aurait trouv moyen d'envoyer cet argent-l rejoindre
le reste, et de faire un nouveau chapitre  cette histoire, je
n'en doute pas. Mais il n'y avait plus d'argent, et l'histoire
finit l.

Agns avait cout d'abord sans respirer. Elle plissait et
rougissait encore, mais elle avait le coeur plus lger. Je croyais
savoir pourquoi. Elle avait craint, sans doute, que son malheureux
pre ne ft pour quelque chose dans ce revers de fortune. Ma tante
prit sa main entre les siennes et se mit  rire.

Est-ce tout? rpta ma tante; mais oui, vraiment, c'est tout, 
moins qu'on n'ajoute comme  la fin d'un conte: Et depuis ce
temps-l, elle vcut toujours heureuse. Peut-tre dira-t-on cela
de Betsy un de ces jours. Maintenant, Agns, vous avez une bonne
tte: vous aussi, sous quelques rapports, Trot, quoique je ne
puisse pas vous faire toujours ce compliment. L-dessus ma tante
secoua la tte avec l'nergie qui lui tait propre. Que faut-il
faire? Ma maison pourra rapporter l'un dans l'autre soixante-dix
livres sterling par an. Je crois que nous pouvons compter l-
dessus d'une manire positive. Eh bien! c'est tout ce que nous
avons, a dit ma tante, qui tait, rvrence garde, comme certains
chevaux qu'on voit s'arrter tout court, au moment o ils ont
l'air de prendre le mors aux dents.

De plus, dit-elle, aprs un moment de silence, il y a Dick. Il a
mille livres sterling par an, mais il va sans dire qu'il faut que
ce soit rserv pour sa dpense personnelle. J'aimerais mieux le
renvoyer, quoique je sache bien que je suis la seule personne qui
l'apprcie, plutt que de le garder,  la condition de ne pas
dpenser son argent pour lui jusqu'au dernier sou. Comment ferons-
nous, Trot et moi, pour nous tirer d'affaire avec nos ressources?
Qu'en dites-vous, Agns?

-- Je dis, ma tante, devanant la rponse d'Agns, qu'il faut que
je fasse quelque chose.

-- Vous enrler comme soldat, n'est-ce pas? repartit ma tante
alarme, ou entrer dans la marine? Je ne veux pas entendre parler
de cela. Vous serez procureur. Je ne veux pas de tte casse dans
la famille, avec votre permission, monsieur.

J'allais expliquer que je ne tenais pas  introduire le premier
dans la famille ce procd simplifi de se tirer d'affaire, quand
Agns me demanda si j'avais un long bail pour mon appartement.

Vous touchez au coeur de la question, ma chre, dit ma tante;
nous avons l'appartement sur les bras pour six mois,  moins qu'on
ne pt le sous-louer, ce que je ne crois pas. Le dernier occupant
est mort ici, et il mourrait bien cinq locataires sur six, rien
que de demeurer sous le mme toit que cette femme en nankin, avec
son jupon de flanelle. J'ai un peu d'argent comptant, et je crois,
comme vous, que ce qu'il y a de mieux  faire est de finir le
terme ici, en louant tout prs une chambre  coucher pour Dick.

Je crus de mon devoir de dire un mot des ennuis que ma tante
aurait  souffrir, en vivant dans un tat constant de guerre et
d'embuscades avec mistress Crupp; mais elle rpondit  cette
objection d'une manire sommaire et premptoire, en dclarant
qu'au premier signal d'hostilit elle tait prte  faire 
mistress Crupp une peur dont elle garderait un tremblement jusqu'
la fin de ses jours.

Je pensais, Trotwood, dit Agns en hsitant, que si vous aviez du
temps...

-- J'ai beaucoup de temps  moi, Agns. Je suis toujours libre
aprs quatre ou cinq heures, et j'ai du loisir le matin de bonne
heure. De manire ou d'autre, dis-je, en sentant que je rougissais
un peu au souvenir des heures que j'avais passes  flner dans la
ville ou sur la route de Norwood, j'ai du temps plus qu'il ne m'en
faut.

-- Je pense que vous n'auriez pas de got, dit Agns en
s'approchant de moi, et en me parlant  voix basse, d'un accent si
doux et si consolant que je l'entends encore, pour un emploi de
secrtaire?

-- Pas de got, ma chre Agns, et pourquoi?

-- C'est que, reprit Agns, le docteur Strong a mis  excution
son projet de se retirer; il est venu s'tablir  Londres, et je
sais qu'il a demand  papa s'il ne pourrait pas lui recommander
un secrtaire. Ne pensez-vous pas qu'il lui serait plus agrable
d'avoir auprs de lui son lve favori plutt que tout autre?

-- Ma chre Agns, m'criai-je, que serais-je sans vous? Vous tes
toujours mon bon ange. Je vous l'ai dj dit. Je ne pense jamais 
vous que comme  mon bon ange.

Agns me rpondit en riant gaiement qu'un bon ange (elle voulait
parler de Dora) me suffisait bien, que je n'avais pas besoin d'en
avoir davantage; et elle me rappela que le docteur avait coutume
de travailler dans son cabinet de grand matin et pendant la
soire, et que probablement les heures dont je pouvais disposer
lui conviendraient  merveille. Si j'tais heureux de penser que
j'allais gagner moi-mme mon pain, je ne l'tais pas moins de
l'ide que je travaillerais avec mon ancien matre; et, suivant 
l'instant l'avis d'Agns, je m'assis pour crire au docteur une
lettre o je lui exprimais mon dsir, en lui demandant la
permission de me prsenter chez lui le lendemain,  dix heures du
matin. J'adressai mon ptre  Highgate, car il demeurait dans ce
lieu si plein de souvenirs pour moi, et j'allai la mettre moi-mme
 la poste sans perdre une minute.

Partout o passait Agns, on trouvait derrire elle quelque trace
prcieuse du bien qu'elle faisait sans bruit en passant. Quand je
revins, la cage des oiseaux de ma tante tait suspendue exactement
comme elle l'avait t si longtemps  la fentre de son salon; mon
fauteuil, plac comme l'tait le fauteuil infiniment meilleur de
ma tante, prs de la croise ouverte; et l'cran vert qu'elle
avait apport tait dj attach au haut de la fentre. Je n'avais
pas besoin de demander qui est-ce qui avait fait tout cela. Rien
qu' voir comme les choses avaient l'air de s'tre faites toutes
seules, il n'y avait qu'Agns qui pt avoir pris ce soin. Quelle
autre qu'elle aurait song  prendre mes livres mal arrangs sur
ma table, pour les disposer dans l'ordre o je les plaais
autrefois, du temps de mes tudes? Quand j'aurais cru Agns  cent
lieues, je l'aurais reconnue tout de suite: je n'avais pas besoin
de la voir occupe  tout remettre en place, souriant du dsordre
qui s'tait introduit chez moi.

Ma tante mit beaucoup de bonne grce  parler favorablement de la
Tamise, qui faisait vritablement un bel effet aux rayons du
soleil, quoique cela ne valt pas la mer qu'elle voyait  Douvres;
mais elle gardait une rancune inexorable  la fume de Londres qui
poivrait tout, disait-elle. Heureusement il se fit une prompte
rvolution  cet gard, grce au soin minutieux avec lequel
Peggotty faisait la chasse  ce poivre malencontreux dans tous les
coins de mon appartement. Seulement je ne pouvais m'empcher, en
la regardant, de me dire que Peggotty elle-mme faisait beaucoup
de bruit et peu de besogne, en comparaison d'Agns, qui faisait
tant de choses sans le moindre bruit. J'en tais l quand on
frappa  la porte.

Je pense que c'est papa, dit Agns en devenant ple, il m'a
promis de venir.

J'ouvris la porte, et je vis entrer non-seulement M. Wickfield
mais Uriah Heep. Il y avait dj quelque temps que je n'avais vu
M. Wickfield. Je m'attendais dj  le trouver trs-chang,
d'aprs ce qu'Agns m'avait dit, mais je fus douloureusement
surpris en le voyant.

Ce n'tait pas tant parce qu'il tait bien vieilli, quoique
toujours vtu avec la mme propret scrupuleuse; ce n'tait pas
non plus parce qu'il avait un teint chauff, qui donnait mauvaise
ide de sa sant; ce n'tait pas parce que ses mains taient
agites d'un mouvement nerveux, j'en savais mieux la cause que
personne, pour l'avoir vue oprer pendant plusieurs annes; ce
n'est pas qu'il et perdu la grce de ses manires ni la beaut de
ses traits, toujours la mme; mais ce qui me frappa, c'est qu'avec
tous ces tmoignages vidents de distinction naturelle, il pt
subir la domination impudente de cette personnification de la
bassesse, Uriah Heep. Le renversement des deux natures dans leurs
relations respectives, de puissance de la part d'Uriah, et de
dpendance du ct de M. Wickfield, offrait le spectacle le plus
pnible qu'on pt imaginer. J'aurais vu un singe conduire un homme
en laisse, que je n'aurais pas t plus humili pour l'homme.

Il n'en avait que trop conscience lui-mme. Quand il entra, il
s'arrta la tte basse comme s'il le sentait bien. Ce fut
l'affaire d'un moment, car Agns lui dit trs-doucement: Papa,
voil miss Trotwood et Trotwood que vous n'avez pas vus depuis
longtemps, et alors il s'approcha, tendit la main  ma tante d'un
air embarrass, et serra les miennes plus cordialement. Pendant
cet instant de trouble rapide, je vis un sourire de malignit sur
les lvres d'Uriah. Agns le vit aussi, je crois, car elle fit un
mouvement en arrire, comme pour s'loigner de lui.

Quant  ma tante, le vit-elle, ne le vit-elle pas? j'aurais dfi
toute la science des physionomistes de le deviner sans sa
permission. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne dou
d'une figure plus impntrable qu'elle, lorsqu'elle voulait. Sa
figure ne parlait pas plus qu'un mur de ses secrtes penses,
jusqu'au moment o elle rompit le silence avec le ton brusque qui
lui tait ordinaire:

Eh bien! Wickfield, dit ma tante, et il la regarda pour la
premire fois. J'ai racont  votre fille le bel usage que j'ai
fait de mon argent, parce que je ne pouvais plus vous le confier
depuis que vous vous tiez un peu rouill en affaires. Nous nous
sommes donc consultes avec elle, et, tout considr, nous nous
tirerons de l. Agns,  elle seule, vaut les deux associs,  mon
avis.

-- S'il m'est permis de faire une humble remarque, dit Uriah Heep
en se tortillant, je suis parfaitement d'accord avec miss Betsy
Trotwood, et je serais trop heureux d'avoir aussi miss Agns pour
associe.

-- Contentez-vous d'tre associ vous-mme, repartit ma tante; il
me semble que cela doit vous suffire. Comment vous portez-vous,
monsieur?

En rponse  cette question, qui lui tait adresse du ton le plus
sec, M. Heep secouant d'un air embarrass le sac de papiers qu'il
portait, rpliqua qu'il se portait bien, et remercia ma tante en
lui disant qu'il esprait qu'elle se portait bien aussi.

Et vous, Copperfield... je devrais dire monsieur Copperfield,
continua Uriah, j'espre que vous allez bien. Je suis heureux de
vous voir, monsieur Copperfield, mme dans les circonstances
actuelles: et en effet les circonstances actuelles avaient l'air
d'tre assez de son got. Elles ne sont pas tout ce que vos amis
pourraient dsirer pour vous, monsieur Copperfield; mais ce n'est
pas l'argent qui fait l'homme, c'est... je ne suis vraiment pas en
tat de l'expliquer avec mes faibles moyens, dit Uriah faisant un
geste de basse complaisance; mais ce n'est pas l'argent!...

L-dessus il me donna une poigne de main, non pas d'aprs le
systme ordinaire, mais en se tenant  quelques pas, comme s'il en
avait peur, et en soulevant ma main ou la baissant tour  tour
comme la poigne d'une pompe.

Que dites-vous de notre sant, Copperfield... pardon, je devrais
dire monsieur Copperfield? reprit Uriah; M. Wickfield n'a-t-il pas
bonne mine, monsieur? Les annes passent inaperues chez nous,
monsieur Copperfield; si ce n'est qu'elles lvent les humbles,
c'est--dire ma mre et moi, et qu'elles dveloppent, ajouta-t-il
en se ravisant, la beaut et les grces, particulirement chez
miss Agns.

Il se tortilla aprs ce compliment d'une faon si intolrable que
ma tante qui le regardait en face perdit compltement patience.

Que le diable l'emporte! dit-elle brusquement. Qu'est-ce qu'il a
donc? Pas de mouvements galvaniques, monsieur!

-- Je vous demande pardon, miss Trotwood, dit Uriah; je sais bien
que vous tes nerveuse.

-- Laissez-nous tranquilles, reprit ma tante qui n'tait rien
moins qu'apaise par cette impertinence: je vous prie de vous
taire. Sachez que je ne suis pas nerveuse du tout. Si vous tes
une anguille, monsieur,  la bonne heure! mais si vous tes un
homme, matrisez un peu vos mouvements, monsieur! Vive Dieu!
continua-t-elle dans un lan d'indignation, je n'ai pas envie
qu'on me fasse perdre la tte  se tortiller comme un serpent ou
comme un tire-bouchon!

M. Heep, comme on peut le penser, fut un peu troubl par cette
explosion, qui recevait une nouvelle force de l'air indign dont
ma tante recula sa chaise en secouant la tte, comme si elle
allait se jeter sur lui pour le mordre. Mais il me dit  part
d'une voix douce:

Je sais bien, monsieur Copperfield, que miss Trotwood, avec
toutes ses excellentes qualits, est trs-vive; j'ai eu le plaisir
de la connatre avant vous, du temps que j'tais encore pauvre
petit clerc, et il est naturel qu'elle ne soit pas adoucie par les
circonstances actuelles. Je m'tonne au contraire que ce ne soit
pas encore pis. J'tais venu ici vous dire que, si nous pouvions
vous tre bons  quelque chose, ma mre et moi, ou Wickfield-et-
Heep, nous en serions ravis. Je ne m'avance pas trop, je suppose?
dit-il avec un affreux sourire  son associ.

-- Uriah Heep, dit M. Wickfield d'une voix force et monotone, est
trs-actif en affaires, Trotwood. Ce qu'il dit, je l'approuve
pleinement. Vous savez que je vous porte intrt de longue date;
mais, indpendamment de cela, ce qu'il dit, je l'approuve
pleinement.

-- Oh! quelle rcompense! dit Uriah en relevant l'une de ses
jambes, au risque de s'attirer une nouvelle incartade de la part
de ma tante, que je suis heureux de cette confiance absolue! Mais
j'espre, il est vrai, que je russis un peu  le soulager du
poids des affaires, monsieur Copperfield.

-- Uriah Heep est un grand soulagement pour moi, dit M. Wickfield
de la mme voix sourde et triste; c'est un grand poids de moins
pour moi, Trotwood, que de l'avoir pour associ.

Je savais que c'tait ce vilain renard rouge qui lui faisait dire
tout cela, pour justifier ce qu'il m'avait dit lui-mme, le soir
o il avait empoisonn mon repos. Je vis le mme sourire faux et
sinistre errer sur ses traits, pendant qu'il me regardait avec
attention.

Vous ne nous quittez pas, papa? dit Agns d'un ton suppliant. Ne
voulez-vous pas revenir  pied avec Trotwood et moi?

Je crois qu'il aurait regard Uriah avant de rpondre, si ce digne
personnage ne l'avait pas prvenu.

J'ai un rendez-vous d'affaires, dit Uriah, sans quoi j'aurais t
heureux de rester avec mes amis. Mais je laisse mon associ pour
reprsenter la maison. Miss Agns, votre trs-humble serviteur! Je
vous souhaite le bonsoir, monsieur Copperfield, et je prsente mes
humbles respects  miss Betsy Trotwood.

Il nous quitta l-dessus, en nous envoyant des baisers de sa
grande main de squelette, avec un sourire de satyre.

Nous restmes encore une heure ou deux  causer du bon vieux temps
et de Canterbury. M. Wickfield, laiss seul avec Agns, reprit
bientt quelque gaiet, quoique toujours en proie  un abattement
dont il ne pouvait s'affranchir. Il finit pourtant par s'animer et
prit plaisir  nous entendre rappeler les petits vnements de
notre vie passe, dont il se souvenait trs-bien. Il nous dit
qu'il se croyait encore  ses bons jours, en se retrouvant seul
avec Agns et moi, et qu'il voudrait bien qu'il n'y et rien de
chang. Je suis sr qu'en voyant le visage serein de sa fille et
en sentant la main qu'elle posait sur son bras, il en prouvait un
bien infini.

Ma tante, qui avait t presque tout le temps occupe avec
Peggotty dans la chambre voisine, ne voulut pas nous accompagner 
leur logement, mais elle insista pour que j'y allasse, et j'obis.
Nous dnmes ensemble. Aprs le dner, Agns s'assit auprs de lui
comme autrefois, et lui versa du vin. Il prit ce qu'elle lui
donnait, pas davantage, comme un enfant; et nous restmes tous les
trois assis prs de la fentre tant qu'il fit jour. Quand la nuit
vint, il s'tendit sur un canap; Agns arrangea les coussins et
resta penche sur lui un moment. Quand elle revint prs de la
fentre, il ne faisait pas assez obscur encore pour que je ne
visse pas briller des larmes dans ses yeux.

Je demande au ciel de ne jamais oublier l'amour constant et fidle
de ma chre Agns  cette poque de ma vie, car, si je l'oubliais,
ce serait signe que je serais bien prs de ma fin, et c'est le
moment o je voudrais me souvenir d'elle plus que jamais. Elle
remplit mon coeur de tant de bonnes rsolutions, elle fortifia si
bien ma faiblesse, elle sut diriger si bien par son exemple, je ne
sais comment, car elle tait trop douce et trop modeste pour me
donner beaucoup de conseils, l'ardeur sans but de mes vagues
projets, que si j'ai fait quelque chose de bien, si je n'ai pas
fait quelque chose de mal, je crois en conscience que c'est  elle
que je le dois.

Et comme elle me parla de Dora, pendant que nous tions assis prs
de la fentre! comme elle couta mes loges, en y ajoutant les
siens! comme elle jeta sur la petite fe qui m'avait ensorcel des
rayons de sa pure lumire, qui la faisaient paratre encore plus
innocente et plus prcieuse  mes yeux! Agns, soeur de mon
adolescence si j'avais su alors ce que j'ai su plus tard!

Il y avait un mendiant dans la rue quand je descendis, et, au
moment o je me retournais du ct de la fentre, en pensant au
regard calme et pur de ma jeune amie,  ses yeux angliques, il me
fit tressaillir en murmurant, comme un cho du matin:

Aveugle! aveugle! aveugle!




CHAPITRE VI.

Enthousiasme.


Je commenai la journe du lendemain en allant me plonger encore
dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate.
J'tais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits
rps, et je ne soupirais plus aprs les jolis coursiers gris.
Toute ma manire de considrer nos malheurs tait change. Ce que
j'avais  faire, c'tait de prouver  ma tante que ses bonts
passes n'avaient pas t prodigues  un tre ingrat et
insensible. Ce que j'avais  faire, c'tait de profiter maintenant
de l'apprentissage pnible de mon enfance et de me mettre 
l'oeuvre avec courage et rsolution. Ce que j'avais  faire,
c'tait de prendre rsolument la hache du bcheron  la main pour
m'ouvrir un chemin  travers la fort des difficults o je me
trouvais gar, en abattant devant moi les arbres enchants qui me
sparaient encore de Dora: et je marchais  grands pas somme si
c'tait un moyen d'arriver plus tt  mon but.

Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'tait si
familire, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si
diffrentes de mes anciennes ides de plaisir, il me sembla qu'un
changement complet venait de s'oprer dans ma vie; mais je n'tais
pas dcourag. De nouvelles esprances, un nouveau but, m'taient
apparus en mme temps que ma vie nouvelle. Le travail tait grand,
mais la rcompense tait sans prix. C'tait Dora qui tait la
rcompense, et il fallait bien conqurir Dora.

J'tais dans de tels transports de courage que je regrettais que
mon habit ne ft pas dj un peu rp; il me tardait de commencer
 abattre des arbres dans la fort des difficults, et cela avec
assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de
demander  un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route
avec des lunettes de fil de fer, de me prter un moment son
marteau et de me permettre de commencer ainsi  m'ouvrir un chemin
dans le granit pour arriver jusqu' Dora. Je m'agitais si bien,
j'tais si compltement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il
me semblait que j'avais gagn je ne sais combien d'argent. J'tais
dans cet tat, quand j'entrai dans une petite maison qui tait 
louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il tait
ncessaire de devenir un homme pratique. C'tait prcisment tout
ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin
devant la maison pour que Jip pt y courir  son aise et aboyer
contre les marchands  travers les palissades. Je sortis de l
plus chauff que jamais, et je repris d'un pas si prcipit la
route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tt; au reste,
quand je n'aurais pas t si fort en avance, j'aurais toujours t
oblig de me promener un peu pour me rafrachir, avant d'tre tant
soit peu prsentable. Mon premier soin, aprs quelques prparatifs
pour me calmer, fut de dcouvrir la demeure du docteur. Ce n'tait
pas du ct de Highgate o demeurait mistress Steerforth, mais
tout  fait  l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus
assur de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus
rsister,  une petite ruelle qui passait prs de la maison de
mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin.
Les fentres de la chambre de Steerforth taient fermes. Les
portes de la serre taient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tte,
marchait en long et en large, d'un pas brusque et prcipit, dans
une alle sable qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet
d'une bte fauve qui fait toujours le mme chemin, jusqu'au bout
de la chane qu'elle trane sur son sentier battu, en se rongeant
le coeur.

Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage
et regrettant de l'avoir seulement approch, puis je me promenai
jusqu' dix heures loin de l. L'glise, surmonte d'un clocher
lanc qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'tait pas
l,  cette poque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait  la place
une vieille maison en briques rouges qui servait d'cole, une
belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir  y aller 
l'cole, autant qu'il m'en souvient.

En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu
ancien, et o il avait d dpenser de l'argent,  en juger par les
rparations et les embellissements qui semblaient encore tout
frais, je l'aperus qui se promenait dans le jardin avec ses
gutres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cess de se
promener depuis le temps o j'tais son colier. Il tait entour
aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands
arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois
corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reu des lettres
de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le
surveillassent de prs en consquence.

Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher  attirer
son attention  cette distance; je pris donc la libert d'ouvrir
la barrire et d'aller  sa rencontre, afin de me trouver en face
de lui, au moment o il viendrait  se retourner. Quand il se
retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un
air pensif pendant un moment, videmment sans me voir, puis sa
physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et
il me prit les deux mains:

Comment, mon cher Copperfield, mais vous voil un homme! Vous
vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez
gagn, mon cher Copperfield! Vous voil vraiment... Est-il
possible?

Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.

Trs-bien! dit le docteur, Annie va trs-bien; elle sera
enchante de vous voir. Vous avez toujours t son favori. Elle me
le disait encore hier au soir, quand je lui ai montr votre
lettre. Et... oui, certainement... vous vous rappelez M. Jack
Maldon, Copperfield?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas
oubli; lui aussi va assez bien.

-- Est-il de retour, monsieur? demandai-je.

-- Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu
supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham... vous vous
rappelez mistress Markleham?

-- Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'tait
hier.

-- Eh bien! mistress Markleham tait trs-inquite de lui, la
pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons
achet une petite place qui lui convient beaucoup mieux.

Je connaissais assez M. Jack Maldon pour souponner, d'aprs cela,
que c'tait une place o il ne devait pas y avoir beaucoup
d'ouvrage, et qui tait bien paye. Le docteur continua, en
appuyant toujours la main sur mon paule et en me regardant d'un
air encourageant:

Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition.
Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais
croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu
de grands succs chez nous, vous savez; vous avez des facults qui
peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut
lever n'importe quel difice; ne serait-ce pas grand dommage de
consacrer le printemps de votre vie  une occupation comme celle
que je puis vous offrir?

Je repris une nouvelle ardeur, et je pressai le docteur avec de
nombreuses fleurs de rhtorique, je le crains, de cder  ma
demande, en lui rappelant que j'avais dj, d'ailleurs, une
profession.

Oui, oui, dit le docteur, c'est vrai; certainement cela fait une
diffrence, puisque vous avez une profession et que vous tudiez
pour y russir. Mais, mon cher ami, qu'est-ce que c'est que
soixante-dix livres sterling par an?

-- Cela double notre revenu, docteur Strong!

-- Vraiment! dit le docteur. Qui aurait cru cela! Ce n'est pas que
je veuille dire que le traitement sera strictement rduit 
soixante-dix livres sterling, parce que j'ai toujours eu
l'intention de faire, en outre, un prsent  celui de mes jeunes
amis que j'occuperais de cette manire. Certainement, dit le
docteur en se promenant toujours de long en large, la main sur mon
paule, j'ai toujours fait entrer en ligne de compte un prsent
annuel.

Mon cher matre, lui dis-je simplement, et sans phrases cette
fois, j'ai contract envers vous des obligations que je ne pourrai
jamais reconnatre.

-- Non, non, dit le docteur, pardonnez-moi! vous vous trompez.

-- Si vous voulez accepter mes services pendant le temps que j'ai
de libre, c'est--dire le matin et le soir, et que vous croyiez
que cela vaille soixante-dix livres sterling par an, vous me ferez
un plaisir que je ne saurais exprimer.

-- Vraiment! dit le docteur d'un air naf. Que si peu de chose
puisse faire tant de plaisir! vraiment! vraiment! Mais promettez-
moi que le jour o vous trouverez quelque chose de mieux vous le
prendrez, n'est-ce pas? Vous m'en donnez votre parole? dit le
docteur du ton avec lequel il en appelait autrefois  notre
honneur, en classe, quand nous tions petits garons.

-- Je vous en donne ma parole, monsieur, rpliquai-je aussi comme
nous rpondions en classe autrefois.

-- En ce cas, c'est une affaire faite, dit le docteur en me
frappant sur l'paule et en continuant de s'y appuyer pendant
notre promenade.

-- Et je serais encore vingt fois plus heureux de penser, lui dis-
je avec une petite flatterie innocente, j'espre..., si vous
m'occupez au Dictionnaire.

Le docteur s'arrta, ma frappa de nouveau sur l'paule en
souriant, et s'cria d'un air de triomphe ravissant  voir, comme
si j'tais un puits de sagacit humaine:

Vous l'avez devin, mon cher ami. C'est le Dictionnaire.

Comment aurait-il pu tre question d'autre chose? Ses poches en
taient pleines comme sa tte. Le Dictionnaire lui sortait par
tous les pores. Il me dit que depuis qu'il avait renonc  sa
pension, son travail avanait de la manire la plus rapide, et que
rien ne lui convenait mieux que les heures de travail que je lui
proposais, attendu qu'il avait l'habitude de se promener dans le
milieu du jour en mditant  son aise. Ses papiers taient un peu
en dsordre pour le moment, grce  M. Jack Maldon qui lui avait
offert dernirement ses services comme secrtaire, et qui n'avait
pas l'habitude de cette occupation; mais nous aurions bientt
remis tout cela en tat, et nous marcherions rondement. Je trouvai
plus tard, quand nous fmes tout de bon  l'oeuvre, que les
efforts de M. Jack Maldon me donnaient plus de peine que je ne m'y
tais attendu, vu qu'il ne s'tait pas born  faire de nombreuses
mprises, mais qu'il avait dessin tant de soldats et de ttes de
femmes sur les manuscrits du docteur, que je me trouvais parfois
plong dans un ddale inextricable.

Le docteur tait enchant de la perspective de m'avoir pour
collaborateur de son fameux ouvrage, et il fut convenu que nous
commencerions ds le lendemain  sept heures. Nous devions
travailler deux heures tous les matins et deux ou trois heures
tous les soirs, except le samedi qui serait un jour de cong pour
moi. Je devais naturellement me reposer aussi le dimanche; la
besogne n'tait donc pas bien pnible.

Nos arrangements faits ainsi,  notre mutuelle satisfaction, le
docteur m'emmena dans la maison pour me prsenter  mistress
Strong que je trouvai dans le nouveau cabinet de son mari, occupe
 pousseter ses livres, libert qu'il ne permettait qu' elle de
prendre avec ces prcieux favoris.

Ils avaient retard leur djeuner pour moi, et nous nous mmes 
table ensemble. Nous venions  peine d'y prendre place quand je
devinai, d'aprs la figure de mistress Strong, qu'il allait venir
quelqu'un, avant mme d'entendre aucun bruit qui annont
l'approche d'un visiteur. Un monsieur  cheval arriva  la grille,
fit entrer son cheval par la bride, dans la petite cour, comme
s'il tait chez lui, l'attacha  un anneau sous la remise vide, et
entra dans la salle  manger, son fouet  la main. C'tait M. Jack
Maldon, et je trouvai que M. Jack Maldon n'avait rien gagn  son
voyage aux Indes. Il est vrai de dire que j'tais d'une humeur
vertueuse et farouche contre tous les jeunes gens qui n'abattaient
pas des arbres dans la fort des difficults, de sorte qu'il faut
faire la part de ces impressions peu bienveillantes.

Monsieur Jack, dit le docteur, je vous prsente Copperfield!

M. Jack Maldon me donna une poigne de main, un peu froidement 
ce qu'il me sembla, et d'un air de protection languissante qui me
choqua fort en secret. Du reste, son air de langueur tait curieux
 voir, except pourtant quand il parlait  sa cousine Annie.

Avez-vous djeun, monsieur Jack? dit le docteur.

-- Je ne djeune presque jamais, monsieur, rpliqua-t-il en
laissant aller sa tte sur le dossier de son fauteuil. Cela
m'ennuie.

-- Y a-t-il des nouvelles aujourd'hui? demanda le docteur.

-- Rien du tout, monsieur, repartit M. Maldon. Quelques histoires
de gens qui meurent de faim en cosse, et qui sont assez
mcontents. Mais il y a toujours de ces gens qui meurent de faim
et qui ne sont jamais contents.

Le docteur lui dit d'un air grave et pour changer de conversation:

Alors il n'y a pas de nouvelles du tout? Eh bien! pas de
nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit.

-- Il y a une grande histoire dans les journaux  propos d'un
meurtre, monsieur, reprit M. Maldon, mais il y a tous les jours
des gens assassins, et je ne l'ai pas lu.

On ne regardait pas dans ce temps-l une indiffrence affecte
pour toutes les notions et les passions de l'humanit comme une
aussi grande preuve d'lgance qu'on l'a fait plus tard. J'ai vu,
depuis, ces maximes-l trs  la mode. Je les ai vu pratiquer avec
un tel succs que j'ai rencontr de beaux messieurs et de belles
dames, qui, pour l'intrt qu'ils prenaient au genre humain,
auraient aussi bien fait de natre chenilles. Peut-tre
l'impression que me fit alors M. Maldon ne fut-elle si vive que
parce qu'elle m'tait nouvelle, mais je sais que cela ne contribua
pas  le rehausser dans mon estime, ni dans ma confiance.

Je venais savoir si Annie voulait aller ce soir  l'Opra, dit
M. Maldon en se tournant vers elle. C'est la dernire
reprsentation de la saison qui en vaille la peine, et il y a une
cantatrice qu'elle ne peut pas se dispenser d'entendre. C'est une
femme qui chante d'une manire ravissante, sans compter qu'elle
est d'une laideur dlicieuse.

L-dessus il retomba dans sa langueur.

Le docteur, toujours enchant de ce qui pouvait tre agrable  sa
jeune femme, se tourna vers elle et lui dit:

Il faut y aller, Annie, il faut y aller.

-- Non, je vous en prie, dit-elle au docteur. J'aime mieux rester
 la maison. J'aime beaucoup mieux rester  la maison.

Et sans regarder son cousin, elle m'adressa la parole, me demanda
des nouvelles d'Agns, s'informa si elle ne viendrait pas la voir;
s'il n'tait pas probable qu'elle vint dans la journe; le tout
d'un air si troubl que je me demandais comment il se faisait que
le docteur lui-mme, occup pour le moment  taler du beurre sur
son pain grill, ne voyait pas une chose qui sautait aux yeux.

Mais il ne voyait rien. Il lui dit en riant qu'elle tait jeune,
et qu'il fallait qu'elle s'amust, au lieu de s'ennuyer avec un
vieux bonhomme comme lui. D'ailleurs, disait-il, il comptait sur
elle pour lui chanter tous les airs de la nouvelle cantatrice, et
comment s'en tirerait-elle si elle n'allait pas l'entendre? Le
docteur persista donc  arranger la soire pour elle. M. Jack
Maldon devait revenir dner  Highgate. Ceci conclu, il retourna 
sa sincure, je suppose, mais en tout cas il s'en alla  cheval,
sans se presser.

J'tais curieux, le lendemain matin, de savoir si elle tait alle
 l'Opra. Elle n'y avait pas t, elle avait envoy  Londres
pour se dgager auprs de son cousin, et, dans la journe, elle
avait fait visite  Agns. Elle avait persuad au docteur de
l'accompagner, et ils taient revenus  pied  travers champs, 
ce qu'il me raconta lui-mme, par une soire magnifique. Je me dis
 part moi qu'elle n'aurait peut-tre pas manqu le spectacle, si
Agns n'avait pas t  Londres; Agns tait bien capable
d'exercer aussi sur elle une heureuse influence!

On ne pouvait pas dire qu'elle et l'air trs-enchant, mais enfin
elle paraissait satisfaite, ou sa physionomie tait donc bien
trompeuse. Je la regardais souvent, car elle tait assise prs de
la fentre pendant que nous tions  l'ouvrage, et elle prparait
notre djeuner que nous mangions tous en travaillant. Quand je
partis  neuf heures, elle tait  genoux aux pieds du docteur,
pour lui mettre ses souliers et ses gutres. Les feuilles de
quelques plantes grimpantes qui croissaient prs de la fentre
jetaient de l'ombre sur son visage, et je pensai tout le long du
chemin, en me rendant  la Cour,  cette soire o je l'avais vue
regarder son mari pendant qu'il lisait.

J'avais donc maintenant fort affaire: j'tais sur pied  cinq
heures du matin, et je ne rentrais qu' neuf ou dix heures du
soir. Mais j'avais un plaisir infini  me trouver  la tte de
tant de besogne, et je ne marchais jamais lentement; il me
semblait que plus je me fatiguais, plus je faisais d'efforts pour
mriter Dora. Elle ne m'avait pas encore vu dans cette nouvelle
phase de mon caractre, parce qu'elle devait venir chez miss Mills
prochainement; j'avais retard jusqu' ce moment tout ce que
j'avais  lui apprendre, me bornant  lui dire dans mes lettres,
qui passaient toutes secrtement par les mains de miss Mills, que
j'avais beaucoup de choses  lui conter. En attendant, j'avais
fort rduit ma consommation de graisse d'ours; j'avais absolument
renonc au savon parfum et  l'eau de lavande, et j'avais vendu
avec une perte norme, trois gilets que je regardais comme trop
lgants pour une vie aussi austre que la mienne.

Je n'tais pas encore satisfait: je brlais de faire plus encore,
et j'allai voir Traddles qui demeurait pour le moment sur le
derrire d'une maison de Castle-Street-Holborn. J'emmenai avec moi
M. Dick, qui m'avait dj accompagn deux fois  Highgate et qui
avait repris ses habitudes d'intimit avec le docteur.

J'emmenai M. Dick parce qu'il tait si sensible aux revers de
fortune de ma tante, et si profondment convaincu qu'il n'y avait
pas d'esclave ou de forat  la chane qui travaillt autant que
moi, qu'il en perdait  la fois l'apptit et sa belle humeur, dans
son dsespoir de ne pouvoir rien y faire. Bien entendu qu'il se
sentait plus incapable que jamais d'achever son mmoire, et plus
il y travaillait, plus cette malheureuse tte du roi Charles
venait l'importuner de ses frquentes incursions. Craignant
successivement que son tat ne vint  s'aggraver si nous ne
russissions pas, par quelque tromperie innocente,  lui faire
accroire qu'il nous tait trs-utile, ou si nous ne trouvions pas,
ce qui aurait encore mieux valu, un moyen de l'occuper
vritablement, je pris le parti de demander  Traddles s'il ne
pourrait pas nous y aider. Avant d'aller le voir je lui avais
crit un long rcit de tout ce qui tait arriv, et j'avais reu
de lui en rponse une excellente lettre o il m'exprimait toute sa
sympathie et toute son amiti pour moi.

Nous le trouvmes plong dans son travail, avec son encrier et ses
papiers, devant le petit guridon et le pot  fleurs qui taient
dans un coin de sa chambrette pour rafrachir ses yeux et son
courage. Il nous fit l'accueil le plus cordial, et, en moins de
rien, Dick et lui furent une paire d'amis. M. Dick dclara mme
qu'il tait sr de l'avoir dj vu, et nous rpondmes tous les
deux que c'tait bien possible.

La premire question que j'avais pose  Traddles tait celle-ci:
j'avais entendu dire que plusieurs hommes, distingus plus tard
dans diverses carrires, avaient commenc par rendre compte des
dbats du parlement. Traddles m'avait parl des journaux comme de
l'une de ses esprances; partant de ces deux donnes, j'avais
tmoign  Traddles dans ma lettre que je dsirais savoir comment
je pourrais arriver  rendre compte des discussions des chambres.
Traddles me rpondit alors, que, d'aprs ses informations, la
condition mcanique, ncessaire pour cette occupation, except
peut-tre dans des cas fort rares, pour garantir l'exactitude du
compte rendu, c'est--dire la connaissance complte de l'art
mystrieux de la stnographie, offrait  elle seule,  peu prs
les mmes difficults que s'il s'agissait d'apprendre six langues,
et qu'avec beaucoup de persvrance, on ne pouvait pas esprer d'y
russir en moins de plusieurs annes. Traddles pensait
naturellement que cela tranchait la question, mais je ne voyais l
que quelques grands arbres de plus  abattre pour arriver jusqu'
Dora, et je pris  l'instant le parti de m'ouvrir un chemin 
travers ce fourr, la hache  la main.

Je vous remercie beaucoup, mon cher Traddles, lui dis-je, je vais
commencer demain.

Traddles me regarda d'un air tonn, ce qui tait naturel, car il
ne savait pas encore  quel degr d'enthousiasme j'tais arriv.

J'achterai un livre qui traite  fond de cet art, lui dis-je,
j'y travaillerai  la Cour, o je n'ai pas moiti assez d'ouvrage
et je stnographierai les plaidoyers pour m'exercer. Traddles, mon
ami, j'en viendrai  bout.

-- Maintenant, dit Traddles en ouvrant les yeux de toute sa force,
je n'avais pas l'ide que vous fussiez dou de tant de dcision,
Copperfield!

Je ne sais comment il et pu en avoir l'ide, car c'tait encore
un problme pour moi. Je changeai la conversation et je mis
M. Dick sur le tapis.

Voyez-vous, dit M. Dick d'un air convaincu, je voudrais pouvoir
tre bon  quelque chose, monsieur Traddles:  battre du tambour,
par exemple, ou  souffler dans quelque chose!

Pauvre homme! au fond du coeur, je crois bien qu'il et prfr en
effet une occupation de ce genre. Mais Traddles, qui n'et pas
souri pour tout au monde, rpliqua gravement:

Mais vous avez une belle main, monsieur; c'est vous qui me l'avez
dit, Copperfield.

-- Trs-belle, rpliquai-je. Et le fait est que la nettet de son
criture tait admirable.

Ne pensez-vous pas, dit Traddles, que vous pourriez copier des
actes, monsieur, si je vous en procurais?

M. Dick me regarda d'un air de doute. Qu'en dites-vous,
Trotwood?

Je secouai la tte. M. Dick secoua la sienne et soupira.

Expliquez-lui ce qui se passe pour le mmoire, dit M. Dick.

J'expliquai  Traddles qu'il tait trs-difficile d'empcher le
roi Charles Ier de faire des excursions dans les manuscrits de
M. Dick, qui, pendant ce temps-l, suait son pouce en regardant
Traddles de l'air le plus respectueux et le plus srieux.

Mais vous savez que les actes dont je parle sont rdigs et
termins, dit Traddles aprs un moment de rflexion. M. Dick
n'aurait rien  y faire. Cela ne serait-il pas diffrent,
Copperfield? En tout cas, il me semble qu'on pourrait en essayer.

Nous conmes l-dessus de nouvelles esprances, aprs un moment
de confrence secrte entre Traddles et moi pendant lequel M. Dick
nous regardait avec inquitude de son sige. Bref, nous digrmes
un plan en vertu duquel il se mit  l'ouvrage le lendemain avec le
plus grand succs.

Nous plames sur une table prs de la fentre,  Buckingham-
Street, l'ouvrage que Traddles s'tait procur; il fallait faire
je ne sais plus combien de copies d'un document quelconque relatif
 un droit de passage. Sur une autre table on tendit le dernier
projet en train du grand mmoire. Nous donnmes pour instructions
 M. Dick de copier exactement ce qu'il avait devant lui sans se
dtourner le moins du monde de l'original, et, s'il prouvait le
besoin de faire la plus lgre allusion au roi Charles Ier, il
devait voler  l'instant vers le mmoire. Nous l'exhortmes 
suivre avec rsolution ce plan de conduite, et nous laissmes ma
tante pour le surveiller. Elle nous raconta plus tard, qu'au
premier moment, il tait comme un timbalier entre ses deux
tambours, et qu'il partageait sans cesse son attention entre les
deux tables, mais, qu'ayant trouv ensuite que cela le troublait
et le fatiguait, il avait fini par se mettre tout simplement 
copier le papier qu'il avait sous les yeux, remettant le mmoire 
une autre fois. En un mot, quoique nous eussions grand soin qu'il
ne travaillt pas plus que de raison, et quoiqu'il ne se ft pas
mis  l'oeuvre au commencement de la semaine, il avait gagn le
samedi suivant dix shillings, neuf pence, et je n'oublierai de ma
vie ses courses dans toutes les boutiques des environs pour
changer ce trsor en pices de six pence, qu'il apporta ensuite 
ma tante sur un plateau o il les avait arranges en coeur; ses
yeux taient remplis de larmes de joie et d'orgueil. Depuis le
moment o il fut occup d'une manire utile, il ressemblait  un
homme qui se sent sous l'influence d'un charme propice, et s'il y
eut au monde ce soir-l une heureuse crature, c'tait l'tre
reconnaissant qui regardait ma tante comme la femme la plus
remarquable, et moi comme le jeune homme le plus extraordinaire
qu'il y et sur la terre.

Il n'y a pas de danger qu'elle meure de faim maintenant,
Trotwood, me dit M. Dick en me donnant une poigne de main dans un
coin; je me charge de suffire  ses besoins, monsieur, et il
agitait en l'air ses dix doigts triomphants comme si c'et t
autant de banques  sa disposition.

Je ne sais pas quel tait le plus content de Traddles ou de moi.
Vraiment, me dit-il tout d'un coup, en sortant une lettre de sa
poche, cela m'a compltement fait oublier M. Micawber.

La lettre m'tait adresse (M. Micawber ne perdait jamais une
occasion d'crire une lettre), et portait: Confie aux bons soins
de T. Traddles, esq., du Temple.

Mon cher Copperfield,

Vous ne serez peut-tre pas trs-tonn d'apprendre que j'ai
rencontr une bonne chance, car, si vous vous le rappelez, je vous
avais prvenu, il y a quelque temps, que j'attendais incessamment
quelque vnement de ce genre.

Je vais m'tablir dans une ville de province de notre le
fortune. La socit de cette cit peut tre dcrite comme un
heureux mlange des lments agricoles et ecclsiastiques, et j'y
aurai des rapports directs avec l'une des professions savantes.
Mistress Micawber et notre progniture m'accompagneront. Nos
cendres se trouveront probablement dposes un jour dans le
cimetire dpendant d'un vnrable sanctuaire, qui a port la
rputation du lieu dont je parle, de la Chine au Prou, si je puis
m'exprimer ainsi.

En disant adieu  la moderne Babylone o nous avons support bien
des vicissitudes avec quelque courage, mistress Micawber et moi ne
nous dissimulons pas que nous quittons peut-tre pour bien des
annes, peut-tre pour toujours, une personne qui se rattache par
des souvenirs puissants  l'autel de nos dieux domestiques. Si, 
la veille de notre dpart, vous voulez bien accompagner notre ami
commun, M. Thomas Traddles,  notre rsidence prsente, pour
changer les voeux ordinaires en pareil cas, vous ferez le plus
grand honneur.


    un
         homme
                qui
                     vous
                           sera
                                 toujours fidle,

Wilkins Micawber.

Je fus bien aise de voir que M. Micawber avait enfin secou son
cilice et vritablement rencontr une bonne chance. J'appris de
Traddles que l'invitation tait justement pour ce soir mme, et,
avant qu'elle ft plus avance, j'exprimai mon intention d'y faire
honneur: nous prmes donc ensemble le chemin de l'appartement que
M. Micawber occupait sous le nom de M. Mortimer, et qui tait
situ en haut de Gray's-Inn-Road.

Les ressources du mobilier lou  M. Micawber taient si limites,
que nous trouvmes les jumeaux, qui avaient alors quelque chose
comme huit ou neuf ans, endormis sur un lit-armoire dans le salon,
o M. Micawber nous attendait avec un pot--l'eau rempli du fameux
breuvage qu'il excellait  faire. J'eus le plaisir, dans cette
occasion, de renouveler connaissance avec matre Micawber, jeune
garon de douze ou treize ans qui promettait beaucoup, s'il
n'avait pas t sujet dj  cette agitation convulsive dans tous
les membres qui n'est pas un phnomne sans exemple chez les
jeunes gens de son ge. Je revis aussi sa soeur, miss Micawber, en
qui sa mre ressuscitait sa jeunesse passe, comme le phnix, 
ce que nous apprit M. Micawber.

Mon cher Copperfield, me dit-il, M. Traddles et vous, vous nous
trouvez sur le point d'migrer; vous excuserez les petites
incommodits qui rsultent de la situation.

En jetant un coup d'oeil autour de moi, avant de faire une rponse
convenable, je vis que les effets de la famille taient dj
emballs, et que leur volume n'avait rien d'effrayant. Je fis mes
compliments  mistress Micawber sur le changement qui allait avoir
lieu dans sa position.

Mon cher monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, je sais
tout l'intrt que vous voulez bien prendre  nos affaires. Ma
famille peut regarder cet loignement comme un exil, si cela lui
convient, mais je suis femme et mre, et je n'abandonnerai jamais
M. Micawber.

Traddles, au coeur duquel les yeux de mistress Micawber faisaient
appel, donna son assentiment d'un ton pntr.

C'est au moins, continua-t-elle, ma manire de considrer
l'engagement que j'ai contract, mon cher monsieur Copperfield, et
vous aussi, monsieur Traddles, le jour o j'ai prononc ces mots
irrvocables: Moi, Emma, je prends pour mari Wilkins. J'ai lu
d'un bout  l'autre l'office du mariage,  la chandelle, la veille
de ce grand acte, et j'en ai tir la conclusion que je
n'abandonnerais jamais M. Micawber. Aussi, poursuivit-elle, je
peux me tromper dans ma manire d'interprter le sens de cette
pieuse crmonie, mais je ne l'abandonnerai pas.

-- Ma chre, dit M. Micawber avec un peu d'impatience, qui vous a
jamais parl de cela?

-- Je sais, mon cher monsieur Copperfield, reprit mistress
Micawber, que c'est maintenant au milieu des trangers que je dois
planter ma tente; je sais que les divers membres de ma famille,
auxquels M. Micawber a crit dans les termes les plus polis pour
leur annoncer ce fait, n'ont pas seulement rpondu  sa
communication.  vrai dire, c'est peut-tre superstition de ma
part, mais je crois M. Micawber prdestin  ne jamais recevoir de
rponse  la grande majorit des lettres qu'il crit. Je suppose,
d'aprs le silence de ma famille, qu'elle a des objections  la
rsolution que j'ai prise, mais je ne me laisserais pas dtourner
de la voie du devoir, mme par papa et maman, s'ils vivaient
encore, monsieur Copperfield.

J'exprimai l'opinion que c'tait l ce qui s'appelait marcher dans
le droit chemin.

On me dira que c'est s'immoler, dit mistress Micawber, que
d'aller m'enfermer dans une ville presque ecclsiastique. Mais
certes, monsieur Copperfield, pourquoi ne m'immolerais-je pas,
quand je vois un homme dou des facults que possde M. Micawber
consommer un sacrifice bien plus grand encore?

-- Oh! vous allez vivre dans une ville ecclsiastique? demandai-
je.

M. Micawber, qui venait de nous servir  la ronde avec son pot--
l'eau, rpliqua:

 Canterbury. Le fait est, mon cher Copperfield, que j'ai pris
des arrangements en vertu desquels je suis li par un contrat 
notre ami Heep, pour l'aider et le servir en qualit de... clerc
de confiance.

Je regardai avec tonnement M. Micawber, qui jouissait grandement
de ma surprise.

Je dois vous dire, reprit-il d'un air officiel, que les habitudes
pratiques et les prudents avis de mistress Micawber ont
puissamment contribu  ce rsultat. Le gant dont mistress
Micawber vous avait parl nagure a t jet  la socit sous la
forme d'une annonce, et notre ami Heep l'a relev, de l une
reconnaissance mutuelle. Je veux parler avec tout le respect
possible de mon ami Heep, qui est un homme d'une finesse
remarquable. Mon ami Heep, continua M. Micawber, n'a pas fix le
salaire rgulier  une somme trs-considrable, mais il m'a rendu
de grands services pour me dlivrer des embarras pcuniaires qui
pesaient sur moi, comptant d'avance sur mes services, et il a
raison: je mets mon honneur  lui rendre des services srieux.
L'intelligence et l'adresse que je puis possder, dit M. Micawber
d'un air de modestie orgueilleuse et de son ancien ton d'lgance,
seront consacres tout entires au service de mon ami Heep. J'ai
dj quelque connaissance du droit, comme ayant eu  soutenir pour
mon compte plusieurs procs civils, et je vais m'occuper
immdiatement d'tudier les commentaires de l'un des plus minents
et des plus remarquables juristes anglais; il est inutile, je
crois, d'ajouter que je parle de M. le juge de paix Blackstone.

Ces observations furent souvent interrompues par des
reprsentations de mistress Micawber  matre Micawber, son fils,
sur ce qu'il tait assis sur ses talons, ou qu'il tenait sa tte 
deux mains comme s'il avait peur de la perdre, ou bien qu'il
donnait des coups de pieds  Traddles sous la table; d'autres fois
il posait ses pieds l'un sur l'autre, ou tendait ses jambes  des
distances contre nature; ou bien il se couchait de ct sur la
table, trempant ses cheveux dans les verres; enfin il manifestait
l'agitation qui rgnait dans tous ses membres par une foule de
mouvements incompatibles avec les intrts gnraux de la socit,
prenant d'ailleurs en mauvaise part les remarques que sa mre lui
faisait  ce propos. Pendant tout ce temps, j'tais  me demander
ce que signifiait la rvlation de M. Micawber, dont je n'tais
pas encore bien remis jusqu' ce qu'enfin mistress Micawber reprit
le fil de son discours et rclama toute mon attention.

Ce que je demande  M. Micawber d'viter surtout, dit-elle, c'est
en se sacrifiant  cette branche secondaire du droit, de
s'interdire les moyens de s'lever un jour jusqu'au faite. Je suis
convaincue que M. Micawber, en se livrant  une profession qui
donnera libre carrire  la fertilit de ses ressources et  sa
facilit d'locution, ne peut manquer de se distinguer. Voyons,
monsieur Traddles, s'il s'agissait, par exemple, de devenir un
jour juge ou mme chancelier, ajouta-t-elle d'un air profond, ne
se placerait-on pas en dehors de ces postes importants en
commenant par un emploi comme celui que M. Micawber vient
d'accepter?

-- Ma chre, dit M. Micawber tout en regardant aussi Traddles d'un
air interrogateur, nous avons devant nous tout le temps de
rflchir  ces questions-l.

-- Non, Micawber! rpliqua-t-elle. Votre tort, dans la vie, est
toujours de ne pas regarder assez loin devant vous. Vous tes
oblig, ne ft-ce que par sentiment de justice envers votre
famille, si ce n'est envers vous-mme, d'embrasser d'un regard les
points les plus loigns de l'horizon auxquels peuvent vous porter
vos facults.

M. Micawber toussa et but son punch de l'air le plus satisfait en
regardant toujours Traddles, comme s'il attendait son opinion.

Voyez-vous, la vraie situation, mistress Micawber, dit Traddles
en lui dvoilant doucement la vrit, je veux dire le fait dans
toute sa nudit la plus prosaque...

-- Prcisment, mon cher monsieur Traddles, dit mistress Micawber,
je dsire tre aussi prosaque et aussi littraire que possible
dans une affaire de cette importance.

-- C'est que, dit Traddles, cette branche de la carrire, quand
mme M. Micawber serait avou dans toutes les rgles...

-- Prcisment, repartit mistress Micawber... Wilkins, vous
louchez, et aprs cela vous ne pourrez plus regarder droit.

-- Cette partie de la carrire n'a rien  faire avec la
magistrature. Les avocats seuls peuvent prtendre  ces postes
importants, et M. Micawber ne peut pas tre avocat sans avoir fait
cinq ans d'tudes dans l'une des coles de droit.

-- Vous ai-je bien compris? dit mistress Micawber de son air le
plus capable et le plus affable. Vous dites, mon cher monsieur
Traddles, qu' l'expiration de ce terme, M. Micawber pourrait
alors occuper la situation de juge ou de chancelier?

--  la rigueur, il le _pourrait_, repartit Traddles en appuyant
sur le dernier mot.

-- Merci, dit mistress Micawber, c'est tout ce que je voulais
savoir. Si telle est la situation, et si M. Micawber ne renonce 
aucun privilge en se chargeant de semblables devoirs, mes
inquitudes cessent. Vous me direz que je parle l comme une
femme, dit mistress Micawber, mais j'ai toujours cru que
M. Micawber possdait ce que papa appelait l'esprit judiciaire, et
j'espre qu'il entre maintenant dans une carrire o ses facults
pourront se dvelopper et l'lever  un poste important.

Je ne doute pas que M. Micawber ne se vit dj, avec les yeux de
son esprit judiciaire, assis sur le sac de laine. Il passa la main
d'un air de complaisance sur sa tte chauve, et dit avec une
rsignation orgueilleuse:

N'anticipons pas sur les dcrets de la fortune, ma chre. Si je
suis destin  porter perruque, je suis prt, extrieurement du
moins, ajouta-t-il en faisant allusion  sa calvitie,  recevoir
cette distinction. Je ne regrette pas mes cheveux, et qui sait si
je ne les ai pas perdus dans un but dtermin. Mon intention, mon
cher Copperfield, est d'lever mon fils pour l'glise; j'avoue que
c'est surtout pour lui que je serais bien aise d'arriver aux
grandeurs.

-- Pour l'glise? demandai-je machinalement, car je ne pensais
toujours qu' Uriah Heep.

-- Oui, dit M. Micawber. Il a une belle voix de tte, et il
commencera dans les choeurs. Notre rsidence  Canterbury et les
relations que nous y possdons dj, nous permettront sans doute
de profiter des vacances qui pourront se prsenter parmi les
chanteurs de la cathdrale.

En regardant de nouveau matre Micawber, je trouvai qu'il avait
une certaine expression de figure qui semblait plutt indiquer que
sa voix partait de derrire ses sourcils, ce qui me fut bientt
dmontr quand je lui entendis chanter (on lui avait donn le
choix, de chanter ou d'aller se coucher) _le Pivert au bec
perant_. Aprs de nombreux compliments sur l'excution de ce
morceau, on retomba dans la conversation gnrale, et comme
j'tais trop proccup de mes intentions dsespres pour taire le
changement survenu dans ma situation, je racontai le tout  M. et
mistress Micawber. Je ne puis dire combien ils furent enchants
tous les deux d'apprendre les embarras de ma tante, et comme cela
redoubla leur cordialit et l'aisance de leurs manires.

Quand nous fmes presque arrivs au fond du pot  l'eau, je
m'adressai  Traddles et je lui rappelai que nous ne pouvions nous
sparer sans souhaiter  nos amis une bonne sant et beaucoup de
bonheur et de succs dans leur nouvelle carrire. Je priai
M. Micawber de remplir les verres, et je portai leur sant avec
toutes les formes requises: je serrai la main de M. Micawber 
travers la table, et j'embrassai mistress Micawber en
commmoration de cette grande occasion. Traddles m'imita pour le
premier point, mais ne se crut pas assez intime dans la maison
pour me suivre plus loin.

Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber en se levant, les pouces
dans les poches de son gilet, compagnon de ma jeunesse, si cette
expression m'est permise, et vous, mon estimable ami Traddles, si
je puis vous appeler ainsi, permettez-moi, au nom de mistress
Micawber, au mien et au nom de notre progniture, de vous
remercier de vos bons souhaits dans les termes les plus chaleureux
et les plus spontans. On peut s'attendre  ce qu' la veille
d'une migration qui ouvre devant nous une existence toute
nouvelle (M. Micawber parlait toujours comme s'il allait s'tablir
 deux cents lieues de Londres), je tienne  adresser quelques
mots d'adieu  deux amis comme ceux que je vois devant moi. Mais
j'ai dit l-dessus tout ce que j'avais  dire. Quelque situation
dans la socit que je puisse atteindre en suivant la profession
savante dont je vais devenir un membre indigne, j'essayerai de ne
point dmriter et de faire honneur  mistress Micawber. Sous le
poids d'embarras pcuniaires temporaires, qui venaient
d'engagements contracts dans l'intention d'y rpondre
immdiatement, mais dont je n'ai pu me librer par suite de
circonstances diverses, je me suis vu dans la ncessit de revtir
un costume qui rpugne  mes instincts naturels, je veux dire des
lunettes, et de prendre possession d'un surnom sur lequel je ne
pouvais tablir aucune prtention lgitime. Tout ce que j'ai 
dire sur ce point, c'est que le nuage a disparu du sombre horizon,
et que le Dieu du jour rgne de nouveau sur le sommet des
montagnes. Lundi,  quatre heures,  l'arrive de la diligence 
Canterbury, mon pied foulera ses bruyres natales, et mon nom
sera... Micawber!

M. Micawber reprit son sige aprs ces observations et but de
suite deux verres de punch de l'air le plus grave; puis il ajouta
d'un ton solennel:

Il me reste encore quelque chose  faire avant de nous sparer,
il me reste un acte de justice  accomplir. Mon ami, M. Thomas
Traddles, a, dans deux occasions diffrentes, appos sa signature,
si je puis employer cette expression vulgaire,  des billets
ngocis pour mon usage. Dans la premire occasion, M. Thomas
Traddles a t... je dois dire qu'il a t pris au trbuchet.
L'chance du second billet n'est pas encore arrive. Le premier
effet montait (ici M. Micawber examina soigneusement des papiers),
montait, je crois,  vingt-trois livres sterling, quatre
shillings, neuf pence et demi; le second, d'aprs mes notes sur
cet article, tait de dix-huit livres, six shillings, deux pence.
Ces deux sommes font ensemble un total de quarante une livres, dix
shillings, onze pence et demi, si mes calculs sont exacts. Mon ami
Copperfield veut-il me faire le plaisir de vrifier l'addition?

Je le fis et je trouvai le compte exact.

Ce serait un fardeau insupportable pour moi, dit M. Micawber, que
de quitter cette mtropole et mon ami M. Thomas Traddles, sans
m'acquitter de la partie pcuniaire de mes obligations envers lui.
J'ai donc prpar, et je tiens, en ce moment,  la main un
document qui rpondra  mes dsirs sur ce point. Je demande  mon
ami M. Thomas Traddles la permission de lui remettre mon billet
pour la somme de quarante une livres, dix shillings onze pence et
demi, et, cela fait, je rentre avec bonheur en possession de toute
ma dignit morale, car je sens que je puis marcher la tte leve
devant les hommes mes semblables!

Aprs avoir dbit cette prface avec une vive motion,
M. Micawber remit son billet entre les mains de Traddles, et
l'assura de ses bons souhaits pour toutes les circonstances de sa
vie. Je suis persuad que non-seulement cette transaction faisait
 M. Micawber le mme effet que s'il avait pay l'argent, mais que
Traddles lui-mme ne se rendit bien compte de la diffrence que
lorsqu'il eut eu le temps d'y penser.

Fortifi par cet acte de vertu, M. Micawber marchait la tte si
haute devant les hommes ses semblables que sa poitrine semblait
s'tre largie de moiti quand il nous claira pour descendre
l'escalier. Nous nous sparmes trs-cordialement, et quand j'eus
accompagn Traddles jusqu' sa porte, en retournant tout seul chez
moi, entre autres penses tranges et contradictoires qui me
vinrent  l'esprit, je me dis que probablement c'tait  quelque
souvenir de compassion pour mon enfance abandonne que je devais
que M. Micawber, avec toute ses excentricits, ne m'et jamais
demand d'argent. Je n'aurais certainement pas eu assez de courage
moral pour lui en refuser, et je ne doute pas, soit dit  sa
louange, qu'il le st aussi bien que moi.




CHAPITRE VII.

Un peu d'eau froide jete sur mon feu.


Ma nouvelle vie durait depuis huit jours dj, et j'tais plus que
jamais pntr de ces terribles absolutions pratiques que je
regardais comme imprieusement exiges par la circonstance. Je
continuais  marcher extrmement vite, dans une vague ide que je
faisais mon chemin. Je m'appliquais  dpenser ma force, tant que
je pouvais, dans l'ardeur avec laquelle j'accomplissais tout ce
que j'entreprenais. J'tais enfin une vritable victime de moi-
mme; j'en vins jusqu' me demander si je ne ferais pas bien de me
borner  manger des lgumes, dans l'ide vague qu'en devenant un
animal herbivore, ce serait un sacrifice que j'offrirais sur
l'autel de Dora.

Jusqu'alors ma petite Dora ignorait absolument mes efforts
dsesprs et ne savait que ce que mes lettres avaient pu
confusment lui laisser entrevoir. Mais le samedi arriva, et c'est
ce soir-l qu'elle devait rendre visite  miss Mills, chez
laquelle je devais moi-mme aller prendre le th, quand M. Mills
se serait rendu  son cercle pour jouer au whist, vnement dont
je devais tre averti par l'apparition d'une cage d'oiseau  la
fentre du milieu du salon.

Nous tions alors compltement tablis  Buckingham-Street, et
M. Dick continuait ses copies avec une joie sans gale. Ma tante
avait remport une victoire signale sur mistress Crupp en la
soldant, en jetant par la fentre la premire cruche qu'elle avait
trouve en embuscade sur l'escalier, et en protgeant de sa
personne l'arrive et le dpart d'une femme de mnage qu'elle
avait prise au dehors. Ces mesures de vigueur avaient fait une
telle impression sur mistress Crupp, qu'elle s'tait retire dans
sa cuisine, convaincue que ma tante tait atteinte de la rage. Ma
tante,  qui l'opinion de mistress Crupp comme celle du monde
entier tait parfaitement indiffrente, n'tait pas fche
d'ailleurs d'encourager cette ide, et mistress Crupp, nagure si
hardie, perdit bientt si visiblement tout courage que, pour
viter de rencontrer ma tante sur l'escalier, elle tchait
d'clipser sa volumineuse personne derrire les portes ou de se
cacher dans des coins obscurs, laissant toutefois paratre, sans
s'en douter, un ou deux ls de jupon de flanelle. Ma tante
trouvait une telle satisfaction  l'effrayer que je crois qu'elle
s'amusait  monter et  descendre tout exprs, son chapeau pos
effrontment sur le sommet de sa tte, toutes les fois qu'elle
pouvait esprer de trouver mistress Crupp sur son chemin.

Ma tante, avec ses habitudes d'ordre et son esprit inventif,
introduisit tant d'amliorations dans nos arrangements intrieurs
qu'on aurait dit que nous avions fait un hritage au lieu d'avoir
perdu notre argent. Entre autres choses, elle convertit l'office
en un cabinet de toilette  mon usage, et m'acheta un bois de lit
qui faisait l'effet d'une bibliothque dans le jour, autant qu'un
bois de lit peut ressembler  une bibliothque. J'tais l'objet de
toute sa sollicitude, et ma pauvre mre elle-mme n'et pu m'aimer
davantage, ni se donner plus de peine pour me rendre heureux.

Peggotty avait regard comme une haute faveur le privilge de se
faire accepter pour participer  tous ces travaux, et, quoiqu'elle
conservt  l'gard de ma tante un peu de son ancienne terreur,
elle avait reu d'elle, dans les derniers temps, de si grandes
preuves de confiance et d'estime, qu'elles taient les meilleures
amies du monde. Mais le temps tait venu, pour Peggotty (je parle
du samedi o je devais prendre le th chez miss Mills), de
retourner chez elle pour aller remplir auprs de Ham les devoirs
de sa mission.

Ainsi donc, adieu, Barkis! dit ma tante; soignez-vous bien. Je
n'aurais jamais cru que je dusse prouver tant de regrets  vous
voir partir!

Je conduisis Peggotty au bureau de la diligence et je la mis en
voiture. Elle pleura en partant et confia son frre  mon amiti
comme Ham l'avait dj fait. Nous n'avions pas entendu parler de
lui depuis qu'il tait parti par cette belle soire.

Et maintenant, mon cher David, dit Peggotty, si pendant votre
stage vous aviez besoin d'argent pour vos dpenses, ou si, votre
temps expir, mon cher enfant, il vous fallait quelque chose pour
vous tablir, dans l'un ou l'autre cas, ou dans l'un et l'autre,
qui est-ce qui aurait autant de droit  vous le prter que la
pauvre vieille bonne de ma pauvre chrie?

Je n'tais pas possd d'une passion d'indpendance tellement
sauvage que je ne voulusse pas au moins reconnatre ses offres
gnreuses, en l'assurant que, si j'empruntais jamais de l'argent
 personne, ce serait  elle que je voudrais m'adresser et je
crois, qu' moins de lui faire  l'instant mme l'emprunt d'une
grosse somme, je ne pouvais pas lui faire plus de plaisir qu'en
lui donnant cette assurance.

Et puis, mon cher, dit Peggotty tout bas, dites  votre joli
petit ange que j'aurais bien voulu la voir, ne ft-ce qu'une
minute; dites-lui aussi qu'avant son mariage avec mon garon, je
viendrai vous arranger votre maison comme il faut, si vous le
permettez.

Je lui promis que personne autre n'y toucherait qu'elle, et elle
en fut si charme qu'elle tait, en partant,  la joie de son
coeur.

Je me fatiguai le plus possible ce jour-l  la Cour par une
multitude de moyens pour trouver le temps moins long, et le soir,
 l'heure dite, je me rendis dans la rue qu'habitait M. Mills.
C'tait un homme terrible pour s'endormir toujours aprs son
dner; il n'tait pas encore sorti, et la cage n'tait pas  la
fentre.

Il me fit attendre si longtemps que je me mis  souhaiter, par
forme de consolation, que les joueurs de whist, qui faisaient sa
partie, le missent  l'amende pour lui apprendre  venir si tard.
Enfin, il sortit, et je vis ma petite Dora suspendre elle-mme la
cage et faire un pas sur le balcon pour voir si j'tais l, puis,
quand elle m'aperut, elle rentra en courant pendant que Jip
restait dehors pour aboyer de toutes ses forces contre un norme
chien de boucher qui tait dans la rue et qui l'aurait aval comme
une pilule.

Dora vint  la porte du salon pour me recevoir; Jip arriva aussi
en se roulant et en grognant, dans l'ide que j'tais un brigand,
et nous entrmes tous les trois dans la chambre d'un air trs-
tendre et trs-heureux. Mais je jetai bientt le dsespoir au
milieu de notre joie (hlas! c'tait sans le vouloir, mais j'tais
si plein de mon sujet!) en demandant  Dora, sans la moindre
prface, si elle pourrait se dcider  aimer un mendiant.

Ma chre petite Dora jugez de son pouvante! La seule ide que ce
mot veillt dans son esprit, c'tait celle d'un visage rid,
surmont d'un bonnet de coton, avec accompagnement de bquilles,
d'une jambe de bois ou d'un chien tenant une sbile dans la
gueule; aussi me regarda-t-elle tout effare avec un air
d'tonnement le plus drle du monde.

Comment pouvez-vous me faire cette folle question? dit-elle en
faisant la moue; aimer un mendiant!

-- Dora, ma bien-aime, lui dis-je, je suis un mendiant!

-- Comment pouvez-vous tre assez fou, me rpliqua-t-elle en me
donnant une tape sur la main, pour venir nous faire de pareils
contes! Je vais vous faire mordre par Jip.

Ses manires enfantines me plaisaient plus que tout au monde, mais
il fallait absolument m'expliquer, et je rptai d'un ton
solennel:

Dora, ma vie, mon amour, votre David est ruin!

-- Je vous assure que je vais vous faire mordre par Jip si vous
continuez vos folies, reprit Dora en secouant ses boucles de
cheveux.

Mais j'avais l'air si grave que Dora cessa de secouer ses boucles,
posa sa petite main tremblante sur mon paule, me regarda d'abord
d'un air de trouble et d'pouvante, puis se mit  pleurer. C'tait
terrible. Je tombai  genoux  ct du canap, la caressant et la
conjurant de ne pas me dchirer le coeur; mais pendant un moment
ma pauvre petite Dora ne savait que rpter:

 mon Dieu! mon Dieu! J'ai peur, j'ai peur! O est Julia Mills?
Menez-moi  Julia Mills et allez-vous-en, je vous en prie!

Je ne savais pas plus moi-mme o j'en tais.

Enfin,  force de prires et de protestations, je dcidai Dora 
me regarder. Elle avait l'air terrifi, mais je la ramenai peu 
peu par mes caresses  me regarder tendrement, et elle appuya sa
bonne petite joue contre la mienne. Alors je lui dis, en la tenant
dans mes bras, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que je me
croyais oblig en conscience de lui offrir de rompre notre
engagement puisque j'tais devenu pauvre; que je ne pourrais
jamais m'en consoler, ni supporter l'ide de la perdre; que je ne
craignais pas la pauvret si elle ne la craignait pas non plus;
que mon coeur et mes bras puiseraient de la force dans mon amour
pour elle; que je travaillais dj avec un courage que les amants
seuls peuvent connatre; que j'avais commenc  entrer dans la vie
pratique et  songer  l'avenir; qu'une crote de pain gagne  la
sueur de notre front tait plus doux au coeur qu'un festin d  un
hritage; et beaucoup d'autres belles choses comme celles-l,
dbites avec une loquence passionne qui m'tonna moi-mme,
quoique je me fusse prpar  ce moment-l nuit et jour depuis
l'instant o ma tante m'avait surpris par son arrive imprvue.

Votre coeur est-il toujours  moi, Dora, ma chre? lui dis-je
avec transport, car je savais qu'il m'appartenait toujours en la
sentant se presser contre moi.

-- Oh oui, s'cria Dora, tout  vous, mais ne soyez pas si
effrayant!

_Moi_ effrayant! Pauvre Dora!

Ne me parlez pas de devenir pauvre et de travailler comme un
ngre, me dit-elle en se serrant contre moi, je vous en prie, je
vous en prie!

-- Mon amour, dis-je, une crote de pain... gagne  la sueur...

-- Oui, oui, mais je ne veux plus entendre parler de crotes de
pain, et il faut  Jip tous les jours sa ctelette de mouton 
midi, sans quoi il mourra!

J'tais sous le charme sduisant de ses manires enfantines. Je
lui expliquai tendrement que Jip aurait sa ctelette de mouton
avec toute la rgularit accoutume. Je lui dpeignis notre vie
modeste, indpendante, grce  mon travail; je lui parlai de la
petite maison que j'avais vue  Highgate, avec la chambre au
premier pour ma tante.

Suis-je encore bien effrayant, Dora? lui dis-je avec tendresse.

-- Oh non, non! s'cria Dora. Mais j'espre que votre tante
restera souvent dans sa chambre, et puis aussi que ce n'est pas
une vieille grognon.

S'il m'et t possible d'aimer Dora davantage,  coup sr je
l'eusse fait alors. Mais pourtant je sentais qu'elle n'tait pas
bonne  grand'chose dans le cas prsent. Ma nouvelle ardeur se
refroidissait en voyant qu'il tait si difficile de la lui
communiquer. Je fis un nouvel effort. Quand elle fut tout  fait
remise et qu'elle eut pris Jip sur ses genoux pour rouler ses
oreilles autour de ses doigts, je repris ma gravit:

Ma bien-aime, puis-je vous dire un mot?

-- Oh! je vous en prie, ne parlons pas de la vie pratique, me dit-
elle d'un ton caressant; si vous saviez comme cela me fait peur!

-- Mais, ma chrie, il n'y a pas de quoi vous effrayer dans tout
ceci. Je voudrais vous faire envisager la chose autrement. Je
voudrais, au contraire, que cela vous inspirt du nerf et du
courage.

-- Oh! mais c'est prcisment ce qui me fait peur, cria Dora.

-- Non, ma chrie. Avec de la persvrance et de la force de
caractre, on supporte des choses bien plus pnibles.

-- Mais je n'ai pas de force du tout, dit Dora en secouant ses
boucles. N'est-ce pas Jip? Oh! voyons! embrassez Jip et soyez
aimable!

Il tait impossible de refuser d'embrasser Jip quand elle me le
tendait exprs, en arrondissant elle-mme, pour l'embrasser aussi,
sa jolie petite bouche rose, tout en dirigeant l'opration qui
devait s'accomplir avec une prcision mathmatique sur le milieu
du nez de son bichon. Je fis exactement ce qu'elle voulait, puis
je rclamai la rcompense de mon obissance; et Dora russit
pendant assez longtemps  tenir ma gravit en chec.

Mais, Dora, ma chrie, lui dis-je en reprenant mon air solennel,
j'ai encore quelque chose  vous dire!

Le juge de la Cour des prrogatives lui-mme en serait tomb
amoureux rien que de la voir joindre ses petites mains qu'elle
tendait vers moi en me suppliant de ne plus lui faire peur.

Mais je ne veux pas vous faire peur, mon amour, rptais-je;
seulement, Dora, ma bien-aime, si vous vouliez quelquefois
penser, sans dcouragement, bien loin de l; mais si vous vouliez
quelquefois penser, pour vous encourager au contraire, que vous
tes fiance  un homme pauvre...

-- Non, non, je vous en prie! criait Dora. C'est trop effrayant!

-- Mais pas du tout, ma chre petite, lui dis-je gaiement; si vous
vouliez seulement y penser quelquefois, et vous occuper de temps
en temps des affaires du mnage de votre papa, pour tcher de
prendre quelque habitude... des comptes, par exemple...

Ma pauvre Dora accueillit cette ide par un petit cri qui
ressemblait  un sanglot.

... Cela vous serait bien utile un jour, continuai-je. Et si vous
vouliez me promettre de lire... un petit livre de cuisine que je
vous enverrai, comme ce serait excellent pour vous et pour moi!
Car notre chemin dans la vie est rude et raboteux pour le moment,
ma Dora, lui dis-je en m'chauffant, et c'est  nous  l'aplanir.
Nous avons  lutter pour arriver. Il nous faut du courage. Nous
avons bien des obstacles  affronter: et il faut les affronter
sans crainte, les craser sous nos pieds.

J'allais toujours, le poing ferm et l'air rsolu, mais il tait
bien inutile d'aller plus loin, j'en avais dit bien assez. J'avais
russi...  lui faire peur une fois de plus! Oh! o tait Julia
Mills! Oh! menez-moi  Julia Mills, et allez-vous-en, s'il vous
plat! En un mot, j'tais  moiti fou et je parcourais le salon
dans tous les sens.

Je croyais l'avoir tue cette fois. Je lui jetai de l'eau  la
figure. Je tombai  genoux. Je m'arrachai les cheveux. Je
m'accusai d'tre une bte brute sans remords et sans piti. Je lui
demandai pardon. Je la suppliai d'ouvrir les yeux. Je ravageai la
boite  ouvrage de miss Mills pour y trouver un flacon, et dans
mon dsespoir je pris un tui d'ivoire  la place et je versai
toutes les aiguilles sur Dora. Je montrai le poing  Jip qui tait
aussi perdu que moi. Je me livrai  toutes les extravagances
imaginables, et il y avait longtemps que j'avais perdu la tte
quand miss Mills entra dans la chambre.

Qu'y a-t-il! que vous a-t-on fait? s'cria miss Mills en venant
au secours de son amie.

Je rpondis: C'est moi, miss Mills, c'est moi qui suis le
coupable! Oui, vous voyez le criminel! et un tas de choses dans
le mme genre; puis, dtournant ma tte, pour la drober  la
lumire, je la cachai contre le coussin du canap.

Miss Mills crut d'abord que c'tait une querelle, et que nous
tions gars dans le dsert du Sahara, mais elle ne fut pas
longtemps dans cette incertitude, car ma chre petite Dora s'cria
en l'embrassant que j'tais un pauvre manoeuvre; puis elle se mit
 pleurer pour mon compte en me demandant si je voulais lui
permettre de me donner tout son argent  garder, et finit par se
jeter dans les bras de miss Mills en sanglotant comme si son
pauvre petit coeur allait se briser.

Heureusement miss Mills semblait ne pour tre notre bndiction.
Elle s'assura par quelques mots de la situation, consola Dora, lui
persuada peu  peu que je n'tais pas un manoeuvre. D'aprs ma
manire de raconter les choses, je crois que Dora avait suppos
que j'tais devenu terrassier, et que je passais et repassais
toute la journe sur une planche avec une brouette. Miss Mills,
mieux informe, finit par rtablir la paix entre nous. Quand tout
fut rentr dans l'ordre, Dora monta pour baigner ses yeux dans de
l'eau de rose, et miss Mills demanda le th. Dans l'intervalle, je
dclarai  cette demoiselle qu'elle serait toujours mon amie, et
que mon coeur cesserait de battre avant d'oublier sa sympathie.

Je lui dveloppai alors le plan que j'avais essay avec si peu de
succs de faire comprendre  Dora. Miss Mills me rpliqua d'aprs
des principes gnraux que la chaumire du contentement valait
mieux que le palais de la froide splendeur, et que l'amour
suffisait  tout.

Je dis  miss Mills que c'tait bien vrai, et que personne ne
pouvait le savoir mieux que moi, qui aimais Dora comme jamais
mortel n'avait aim avant moi. Mais sur la mlancolique
observation de miss Mills qu'il serait heureux pour certains
coeurs qu'ils n'eussent pas aim autant que moi, je lui demandai
par amendement la permission de restreindre ma remarque au sexe
masculin seulement.

Je posai ensuite  miss Mills la question de savoir s'il n'y avait
pas en effet quelque avantage pratique dans la proposition que
j'avais voulu faire touchant les comptes, la tenue du mnage et
les livres de cuisine?

Aprs un moment de rflexion, voici ce que miss Mills me rpondit:

Monsieur Copperfield, je veux tre franche avec vous. Les
souffrances et les preuves morales supplent aux annes chez de
certaines natures, et je vais vous parler aussi franchement que si
nous tions  confesse. Non, votre proposition ne convient pas 
notre Dora. Notre chre Dora est l'enfant gt de la nature. C'est
une crature de lumire, de gaiet et de joie. Je ne puis pas vous
dissimuler que, si cela se pouvait, ce serait trs-bien sans
doute, mais... Et miss Mills secoua la tte.

Cette demi-concession de miss Mills m'encouragea  lui demander
si, dans le cas o il se prsenterait une occasion d'attirer
l'attention de Dora sur les conditions de ce genre ncessaires 
la vie pratique, elle serait assez bonne pour en profiter? Miss
Mills y consentit si volontiers que je lui demandai encore si elle
ne voudrait pas bien se charger du livre de cuisine, et me rendre
le service minent de le faire accepter  Dora sans lui causer
trop d'effroi. Miss Mills voulut bien se charger de la commission,
mais on voyait bien qu'elle n'en attendait pas grand'chose.

Dora reparut, et elle tait si sduisante que je me demandai si
vritablement il tait permis de l'occuper de dtails si
vulgaires. Et puis elle m'aimait tant, elle tait si sduisante,
surtout quand elle faisait tenir Jip debout pour demander sa
rtie, et qu'elle faisait semblant de lui brler le nez avec la
thire parce qu'il refusait de lui obir, que je me regardais
comme un monstre qui serait venu pouvanter de sa vue subite la
fe dans son bosquet quand je songeais  l'effroi que je lui avais
caus et aux pleurs que je lui avais fait rpandre.

Aprs le th, Dora prit sa guitare et chanta ses vieilles chansons
franaises sur l'impossibilit absolue de cesser de danser sous
aucun prtexte, tra la la, tra la la, et je sentis plus que jamais
que j'tais un monstre.

Il n'y eut qu'un nuage sur notre joie; un moment avant de me
retirer, miss Mills fit par hasard une allusion au lendemain
matin, et j'eus le malheur de dire que j'tais oblig de
travailler et que je me levais maintenant  cinq heures du matin.
Je ne sais si Dora en conut l'ide que j'tais veilleur dans
quelque tablissement particulier, mais cette nouvelle fit une
grande impression sur son esprit, et elle cessa de jouer du piano
et de chanter.

Elle y pensait encore quand je lui dis adieu, et elle me dit, de
son petit air clin, comme si elle parlait  sa poupe,  ce qu'il
me semblait:

Voyons, mchant, ne vous levez pas  cinq heures! Cela n'a pas de
bon sens!

-- J'ai  travailler, ma chrie.

-- Eh bien! ne travaillez pas, dit Dora. Pourquoi faire?

Il tait impossible de dire autrement qu'en riant  ce joli petit
visage tonn qu'il faut bien travailler pour vivre.

Oh! que c'est ridicule! s'cria Dora.

-- Et comment vivrions-nous sans cela, Dora?

-- Comment? n'importe comment! dit Dora.

Elle avait l'air convaincu qu'elle venait de trancher la question,
et elle me donna un baiser triomphant qui venait si naturellement
de son coeur innocent que je n'aurais pas voulu pour tout l'or du
monde discuter avec elle sa rponse.

Car je l'aimais, et je continuai de l'aimer de toute mon me, de
toute ma force. Mais tout en travaillant beaucoup, tout en battant
le fer pendant qu'il tait chaud, cela n'empchait pas que parfois
le soir, quand je me trouvais en face de ma tante, je
rflchissais  l'effroi que j'avais caus  Dora ce jour-l, et
je me demandais comment je ferais pour percer au travers de la
fort des difficults, une guitare  la main, et  force d'y rver
il me semblait que mes cheveux en devenaient tout blancs.




CHAPITRE VIII.

Dissolution de socit.


Je m'empressai de mettre immdiatement  excution le plan que
j'avais form relativement aux dbats du Parlement. C'tait un des
fers de ma forge qu'il fallait battre tandis qu'il tait chaud, et
je me mis  l'oeuvre avec une persvrance, qu'il doit m'tre
permis d'admirer. J'achetai un trait clbre sur l'art de la
stnographie (il me cota bien dix bons shillings), et je me
plongeai dans un ocan de difficults, qui, au bout de quelques
semaines, m'avaient rendu presque fou. Tous les changements que
pouvait apporter un de ces petits accents, qui, placs d'une faon
signifiaient telle chose, et telle autre dans une autre position;
tous ces caprices merveilleux figurs par des cercles
indchiffrables; les consquences normes d'une figure grosse
comme une patte de mouche, les terribles effets d'une courbe mal
place ne me troublaient pas seulement pendant mes heures d'tude,
elles me poursuivaient mme pendant mes heures de sommeil. Quand
je fus enfin venu  bout de m'orienter tant bien que mal, 
ttons, au milieu de ce labyrinthe, et de possder  peu prs
l'alphabet qui,  lui seul, tait tout un temple d'hiroglyphes
gyptiens, je fus assailli aprs cela par une procession
d'horreurs nouvelles, appeles des caractres arbitraires. Jamais
je n'ai vu de caractres aussi despotiques: par exemple ils
voulaient absolument qu'une ligne plus fine qu'une toile
d'araigne signifit _attente_, et qu'une espce de chandelle
romaine se traduisit par _dsavantageux_.  mesure que je
parvenais  me fourrer dans la tte ce misrable grimoire, je
m'apercevais que je ne savais plus du tout mon commencement. Je le
rapprenais donc, et alors j'oubliais le reste; si je cherchais 
le retrouver, c'tait aux dpens de quelque autre bribe du systme
qui m'chappait. En un mot c'tait navrant, c'est--dire, cela
m'aurait paru navrant, si Dora n'avait t l pour me rendre du
courage: Dora, ancre fidle de ma barque agite par la tempte!
Chaque progrs dans le systme me semblait un chne noueux  jeter
 bas dans la fort des difficults, et je me mettais  les
abattre l'un aprs l'autre avec un tel redoublement d'nergie,
qu'au bout de trois ou quatre mois je me crus en tat de tenter
une preuve sur un de nos braillards de la Chambre des communes.
Jamais je n'oublierai comment, pour mon dbut, mon braillard
s'tait dj rassis avant que j'eusse seulement commenc, et
laissa mon crayon imbcile se trmousser sur le papier, comme s'il
avait des convulsions!

Cela ne pouvait pas aller: c'tait bien vident, j'avais vis trop
haut, il fallait en rabattre. Je recourus  Traddles pour quelques
conseils; il me proposa de me dicter des discours, tout doucement,
en s'arrtant de temps en temps pour me faciliter la chose.
J'acceptai son offre avec la plus vive reconnaissance, et, tous
les soirs, pendant bien longtemps, nous emes dans Buckingham-
Street, une sorte de parlement priv, lorsque j'tais revenu de
chez le docteur.

Je voudrais bien voir quelque part un parlement de cette espce.
Ma tante et M. Dick reprsentaient le gouvernement ou l'opposition
(suivant les circonstances), et Traddles,  l'aide de l'_Orateur_
d'Enfield ou d'un volume des _Dbats parlementaires_, les
accablait des plus foudroyantes invectives. Debout,  ct de la
table, une main sur le volume pour ne pas perdre sa page, et le
bras droit lev au devant de sa tte, Traddles reprsentant
alternativement M. Pitt, M. Fox, M. Sheridan, M. Burke, lord
Castlereagh, le vicomte Sidmouth, ou M. Canning, se livrait  la
plus violente colre; il accusait ma tante et M. Dick d'immoralit
et de corruption; et moi, assis non loin de lui, mon cahier de
notes  la main, j'essoufflais ma plume  le suivre dans ses
dclamations. L'inconstance et la lgret de Traddles ne
sauraient tre surpasses par aucune politique au monde. En huit
jours il avait embrass toutes les opinions les plus diffrentes,
il avait arbor vingt drapeaux. Ma tante, immobile comme un
chancelier de l'chiquier, lanait parfois une interruption:
trs-bien, ou Non! ou: Oh! quand le texte semblait l'exiger,
et M. Dick (vritable type du gentilhomme campagnard) lui servait
immdiatement d'cho. Mais M. Dick fut accus durant sa carrire
parlementaire de choses si odieuses, et on lui en montra dans
l'avenir de si redoutables consquences qu'il finit par en tre
effray. Je crois mme qu'il finit par se persuader qu'il fallait
qu'il et dcidment commis quelque chose qui devait amener la
ruine de la constitution de la Grande-Bretagne et la dcadence
invitable du pays.

Bien souvent nous continuions nos dbats jusqu' ce que la pendule
sonnt minuit et que les bougies fussent brles jusqu'au bout. Le
rsultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien
Traddles; il ne manquait plus qu'une chose  mon triomphe, c'tait
de reconnatre aprs ce que signifiaient mes notes. Mais je n'en
avais pas la moindre ide. Une fois qu'elles taient crites, loin
de pouvoir en rtablir le sens, c'tait comme si j'avais copi les
inscriptions chinoises qu'on trouve sur les caisses de th, ou les
lettres d'or qu'on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges
et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.

Je n'avais autre chose  faire que de me remettre courageusement 
l'oeuvre. C'tait bien dur, mais je recommenai, en dpit de mon
ennui,  parcourir de nouveau laborieusement et mthodiquement
tout le chemin que j'avais dj fait, marchant  pas de tortue,
m'arrtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et
faisant des efforts dsesprs pour dchiffrer ces caractres
perfides, partout o je les rencontrais. J'tais trs-exact  mon
bureau, trs-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais
comme un vrai cheval de fiacre.

Un jour que je me rendais  la Chambre des communes comme 
l'ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l'air
trs-grave et se parlant  lui-mme. Comme il se plaignait souvent
de maux de tte, et qu'il avait le cou trs-court avec des cols de
chemise trop empess, j'eus d'abord l'ide qu'il avait le cerveau
un peu pris, mais je fus bientt rassur sur ce point.

Au lieu de me rendre mon Bonjour, monsieur, avec son affabilit
accoutume, il me regarda d'un air hautain et crmonieux, et
m'engagea froidement  le suivre dans un certain caf, qui, dans
ce temps-l, donnait sur les _Doctors'-Commons_, dans la petite
arcade prs du cimetire de Saint-Paul. Je lui obis, l'esprit
tout troubl; je me sentais couvert d'une sueur ruptive, comme si
toutes mes apprhensions allaient aboutir  la peau. Il marchait
devant moi, le passage tant fort troit, et la faon dont il
portait la tte ne me prsageait rien de bon: je me doutai qu'il
avait dcouvert mes sentiments pour ma chre petite Dora.

Si je ne l'avais pas devin en le suivant pour nous rendre au caf
dont j'ai parl, je n'aurais pu me mprendre longtemps sur le fait
dont il s'agissait, lorsqu'aprs tre mont dans une pice au
premier tage, j'y trouvai miss Murdstone appuye sur une sorte de
buffet o taient rangs divers carafons contenant des citrons et
deux de ces botes extraordinaires toutes pleines de coins et de
recoins, o jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais
qui, heureusement pour l'humanit, sont  prsent entirement
passes de mode.

Miss Murdstone me tendit ses ongles glacs, et se rassit de l'air
le plus austre. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de
prendre une chaise, et se plaa debout sur le tapis devant la
chemine.

Ayez la bont, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer 
M. Copperfield ce que contient votre sac.

Je crois vraiment que c'tait identiquement le mme ridicule 
fermoir d'acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lvres
aussi serres que le fermoir pouvait l'tre, miss Murdstone poussa
le ressort, entrouvrit un peu la bouche du mme coup, tira de son
sac ma dernire lettre  Dora, toute pleine des expressions de la
plus tendre affection.

Je crois que c'est votre criture, monsieur Copperfield? dit
M. Spenlow.

J'avais le front brlant, et la voix qui rsonna  mes oreilles ne
ressemblait gure  la mienne lorsque je rpondis:

Oui, monsieur.

-- Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone
tirait de son sac un paquet de lettres, attach avec un charmant
petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre criture,
monsieur Copperfield?

Je pris le paquet avec un sentiment de dsolation; et, en voyant
d'un coup d'oeil au haut des pages: Ma bien-aime Dora, mon ange
chri, ma chre petite, je rougis profondment et j'inclinai la
tte.

Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais
machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver.
Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer.

Cette aimable crature, aprs avoir un moment rflchi, les yeux
baisss sur le papier, raconta ce qui suit, avec l'onction la plus
glaciale:

Je dois avouer que, depuis quelque temps dj, j'avais mes
soupons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield.
J'avais l'oeil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la
premire fois qu'ils se virent, et l'impression que j'en conus
alors ne fut pas agrable. La dpravation du coeur humain est
telle...

-- Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en
vous bornant  raconter les faits.

Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tte comme pour protester
contre cette interruption inconvenante, puis reprit d'un air de
dignit offense:

Alors, si je dois me borner  raconter les faits, je les dirai
aussi brivement que possible, puisque c'est l tout ce qu'on
demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps dj,
j'avais mes soupons sur miss Spenlow et sur David Copperfield.
J'ai souvent essay, mais en vain, d'en trouver des preuves
dcisives. C'est ce qui m'a empch d'en faire confidence au pre
de miss Spenlow (et elle le regarda d'un air svre): je savais
combien, en pareil cas, on est peu dispos  croire avec
bienveillance ceux qui remplissent en cela fidlement leur
devoir.

M. Spenlow semblait ananti par la noble svrit du ton de miss
Murdstone; il fit de la main un geste de conciliation.

Lors de mon retour  Norwood, aprs m'tre absente  l'occasion
du mariage de mon frre, poursuivit miss Murdstone d'un ton
ddaigneux, je crus m'apercevoir que la conduite de miss Spenlow,
galement de retour d'une visite chez son amie miss Mills, que sa
conduite, dis-je, donnait plus de fondement  mes soupons; je la
surveillai donc de plus prs.

Ma pauvre, ma chre petite Dora, qu'elle tait loin de se douter
que ces yeux de dragon taient fixs sur elle!

Cependant, reprit miss Murdstone, c'est hier au soir seulement
que j'en ai acquis la preuve positive. J'tais d'avis que miss
Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss
Mills tait son amie, du plein consentement de son pre (encore un
coup d'oeil bien amer  M. Spenlow), je n'avais donc rien  dire.
Puisqu'il ne m'est pas permis de faire allusion  la dpravation
naturelle du coeur humain, il faut du moins qu'on me permette de
parler d'une confiance mal place.

--  la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d'apologie.

-- Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le
th, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait,
grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis  miss
Spenlow: Dora, qu'est-ce que c'est que ce papier que votre chien
tient dans sa gueule? Miss Spenlow tta immdiatement sa
ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l'arrtai en
lui disant: Dora, mon amour, permettez!...

-- Oh! Jip, misrable pagneul, c'est donc toi qui es l'auteur de
tant d'infortunes!

-- Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre 
force de baisers, de ncessaires  ouvrage, de petits bijoux, de
prsents de toutes sortes: je passe rapidement l-dessus. Le petit
chien courut se rfugier sous le canap, et j'eus beaucoup de
peine  l'en faire sortir avec l'aide des pincettes. Une fois tir
de l-dessous, la lettre tait toujours dans sa gueule; et quand
j'essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il
tenait le papier si bien serr entre ses dents que tout ce que je
pouvais faire c'tait d'enlever le chien en l'air  la suite de ce
prcieux document. J'ai pourtant fini par m'en emparer. Aprs
l'avoir lu, j'ai dit  miss Spenlow qu'elle devait avoir en sa
possession d'autres lettres de mme nature, et j'ai enfin obtenu
d'elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David
Copperfield.

Elle se tut, et, aprs avoir ferm son sac, elle ferma la bouche,
de l'air d'une personne rsolue  se laisser briser plutt que de
ployer.

Vous venez d'entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se
tournant vers moi. Je dsire savoir, monsieur Copperfield, si vous
avez quelque chose  rpondre.

Le peu de dignit dont j'aurais pu essayer de me parer tait
malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans
cesse se prsenter  mon esprit; je voyais celle que j'adorais, ma
charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit; je me
la reprsentais seule, effraye, malheureuse, ou bien je songeais
qu'elle avait suppli, mais en vain, cette mgre au coeur de
rocher de lui pardonner; qu'elle lui avait offert des baisers, des
ncessaires  ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte; enfin,
qu'elle tait au dsespoir, et tout cela pour moi; je tremblais
donc d'motion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible
pour le cacher.

Je n'ai rien  dire, monsieur, repris-je, si ce n'est que je suis
le seul  blmer... Dora...

-- Miss Spenlow, je vous prie, repartit son pre avec majest...

-- A t entrane par moi, continuai-je, sans rpter aprs
M. Spenlow ce nom froid et crmonieux,  me promettre de vous
cacher notre affection, et je le regrette amrement.

-- Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow,
en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant
avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tte,  cause
de la raideur combine de sa cravate et de son pine dorsale. Vous
avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur
Copperfield. Quand je reois chez moi un gentleman, qu'il ait dix-
neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reois avec
pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action
malhonnte, monsieur Copperfield!

-- Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en
tre sr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En
vrit, monsieur Spenlow, dans toute la sincrit de mon coeur, je
ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow...

-- Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne
venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur
Copperfield!

-- Mais, monsieur, comment pourrais-je dfendre ma conduite si
cela n'tait pas? rpondis-je du ton le plus humble.

-- Et comment pouvez-vous dfendre votre conduite, si cela est,
monsieur? dit M. Spenlow en s'arrtant tout court sur le tapis.
Avez-vous rflchi  votre ge et  l'ge de ma fille, monsieur
Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant dtruire
la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous
song au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que
j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis
exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous song  tout
cela, monsieur Copperfield?

-- Bien peu, monsieur, j'en ai peur, rpondis-je d'un ton humble
et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point mconnu
ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parl, nous
tions dj engags l'un  l'autre.

-- Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur
Copperfield! et, au milieu de mon dsespoir, je ne pus m'empcher
de remarquer qu'il ressemblait tout  fait  Polichinelle par la
manire dont il frappait tour  tour ses mains l'une contre
l'autre avec la plus grande nergie.

L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et ddaigneux.

Lorsque je vous ai expliqu le changement qui tait survenu dans
ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui
l'avait choqu, il y avait dj, par ma faute, un secret entre
miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a chang, j'ai lutt,
j'ai fait tout mon possible pour l'amliorer: je suis sr d'y
parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps? Nous sommes si
jeunes, elle et moi, monsieur...

-- Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la
tte et en fronant le sourcil, vous tes tous deux trs-jeunes.
Tout cela c'est des btises; il faut que a finisse! Prenez ces
lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss
Spenlow, que je les jette au feu de mon ct. Et bien que nous
devions,  l'avenir, nous borner  nous rencontrer ici ou  la
Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du pass. Voyons,
monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez
bien que c'est l la seule chose raisonnable  faire.

Non, je ne pouvais pas tre de cet avis. Je le regrettais
beaucoup, mais il y avait une considration qui l'emportait sur la
raison. L'amour passe avant tout, et j'aimais Dora  la folie, et
Dora m'aimait. Je ne le dis pas tout  fait dans ces termes; mais
je le fis comprendre, et j'y tais bien rsolu. Je ne m'inquitais
gure de savoir si je jouais en cela un rle ridicule, mais je
sais que j'tais bien rsolu.

Trs-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j'userai de mon
influence auprs de ma fille.

Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue
aspiration qui n'tait ni un soupir ni un gmissement, mais qui
tenait des deux, comme pour faire sentir  M. Spenlow que c'tait
par l qu'il aurait du commencer.

J'userai de mon influence auprs de ma fille, dit M. Spenlow,
enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces
lettres, monsieur Copperfield?

J'avais pos le paquet sur la table.

Oui, je le refusai. J'esprais qu'il voudrait bien m'excuser, mais
il m'tait impossible de recevoir ces lettres de la main de miss
Murdstone.

Ni des miennes? dit M. Spenlow.

-- Pas davantage, rpondis-je avec le plus profond respect.

--  merveille! dit M. Spenlow.

Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou
m'en aller.  la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte,
avec l'intention de lui dire que je croyais rpondre  ses
sentiments en me retirant. Il m'arrta pour me dire d'un air
srieux et presque dvot, en enfonant ses mains dans les poches
de son paletot, et c'tait bien tout au plus s'il pouvait les y
faire entrer:

Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas
absolument dpourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma
plus chre et ma plus proche parente?

Je lui rpondis avec prcipitation que j'esprais que, si un amour
passionn m'avait fait commettre une erreur, il ne me supposait
pas pour cela une me avide et mercenaire.

Ce n'est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait
mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous
fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus
prudent, et moins facile  entraner  ces folies de jeunesse;
mais, je vous le rpte,  un tout autre point de vue, vous savez
probablement que j'ai quelque fortune  laisser  ma fille?

Je rpondis que je le supposais bien.

Et vous ne pouvez pas croire qu'en prsence des exemples qu'on
voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l'trange ngligence
des hommes pour les arrangements testamentaires, car c'est peut-
tre le cas o l'on rencontre les plus tranges rvlations de la
lgret humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n'aie pas
fait mes dispositions?

J'inclinai la tte en signe d'assentiment.

Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balanant
alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis
qu'il hochait lentement la tte comme pour donner plus de poids 
ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les
dispositions que j'ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en
rien modifies par une folie de jeunesse; car c'est une vraie
folie; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout
cela ne psera pas plus qu'une plume. Mais il serait possible, il
se pourrait... que, si cette sottise n'tait pas compltement
abandonne, je me visse oblig, dans un moment d'anxit, 
prendre mes prcautions pour annuler les consquences de quelque
mariage imprudent. J'espre, monsieur Copperfield, que vous ne me
forcerez pas  rouvrir, mme pour un quart d'heure, cette page
close dans le livre de la vie, et  dranger, mme pour un quart
d'heure, de graves affaires rgles depuis longtemps dj.

Il y avait dans toute sa manire une srnit, une tranquillit,
un calme qui me touchaient profondment Il tait si paisible et si
rsign, aprs avoir mis ordre  ses affaires, et rgl ses
dispositions dernires comme un papier de musique, qu'on voyait
bien qu'il ne pouvait y penser lui-mme sans attendrissement. Je
crois mme en vrit avoir vu monter du fond de sa sensibilit, 
cette pense, quelques larmes involontaires dans ses yeux.

Mais qu'y faire? je ne pouvais pas manquer  Dora et  mon propre
coeur. Il me dit qu'il me donnait huit jours pour rflchir.
Pouvais-je rpondre que je ne voulais pas y rflchir pendant huit
jours? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines
du monde ne changeraient rien  la violence de mon amour?

Vous ferez bien d'en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque
autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en
redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield.

Je me soumis et je me retirai, tout en donnant  ma physionomie
l'expression d'un abattement dsespr qui ne pouvait changer en
rien mon inbranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone
m'accompagnrent jusqu' la porte; je dis ses sourcils plutt que
ses yeux, parce qu'ils tenaient beaucoup plus de place dans son
visage. Elle avait exactement la mme figure que jadis, lorsque,
dans notre petit salon,  Blunderstone, je rcitais mes leons en
sa prsence. Avec un peu de bonne volont, j'aurais pu croire par
souvenir que le poids qui oppressait mon coeur, c'tait encore cet
abominable alphabet d'autrefois avec ses vignettes ovales, que je
comparais dans mon enfance  des verres de lunettes.

Quand j'arrivai  mon bureau, je me cachai le visage dans mes
mains, et l, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans
apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades; je me mis 
rflchir au tremblement de terre qui venait d'avoir lieu sous mes
pieds; et, dans l'amertume de mon me, je maudissais Jip, et
j'tais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne
pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood.
L'ide qu'on la tourmentait, qu'on la faisait pleurer, et que je
n'tais pas l pour la consoler, m'tait devenue tellement odieuse
que je me mis  crire une lettre insense  M. Spenlow, o je le
conjurais de ne pas faire peser sur elle les consquences de ma
cruelle destine. Je le suppliais d'pargner cette douce nature,
de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j'ai bonne
mmoire, je lui parlais comme si, au lieu d'tre le pre de Dora,
il avait t un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la
posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le
vis, par la porte de son cabinet, qui tait entrebille, prendre
ma lettre et l'ouvrir.

Il ne m'en parla pas dans la matine; mais le soir, avant de
partir, il m'appela et me dit que je n'avais pas besoin de
m'inquiter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement
que c'tait une btise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il
se croyait un pre indulgent (et il avait raison): je n'avais donc
nul besoin de m'inquiter  ce sujet.

Vous pourriez m'obliger, par votre folie ou votre obstination,
monsieur Copperfield, ajouta-t-il,  loigner pendant quelque
temps ma fille de moi; mais j'ai de vous une meilleure opinion.
J'espre que dans quelques jours vous serez plus raisonnable.
Quant  miss Murdstone, car j'avais parl d'elle dans ma lettre,
je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis
reconnaissant; mais je lui ai expressment recommand d'viter ce
sujet. La seule chose que je dsire, monsieur Copperfield, c'est
qu'il n'en soit plus question. Tout ce que vous avez  faire,
c'est de l'oublier.

Tout ce que j'avais  faire! tout! Dans un billet que j'crivis 
miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j'avais 
faire, disais-je avec une sombre drision, c'tait d'oublier Dora!
C'tait l tout! ne semblait-il pas que ce ne ft rien! Je
suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-l mme. Si
miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir
en cachette dans la pice de derrire, o on faisait la lessive.
Je lui dclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu'elle
seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans
mon garement, par me dire  elle pour la vie, avec ma signature
au bout; et en relisant ma lettre avant de la confier  un
commissionnaire, je ne pus pas m'empcher moi-mme de lui trouver
beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.

Je l'envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss
Mills, et je l'arpentai dans tous les sens jusqu' ce que sa
servante vint m'avertir,  la drobe, de la suivre par un chemin
dtourn. J'ai eu depuis des raisons de croire qu'il n'y avait
aucun motif de m'empcher d'entrer par la grande porte, ni mme
d'tre reu dans le salon, si ce n'est que miss Mills aimait tout
ce qui avait un air de mystre.

Une fois dans l'arrire-cuisine, je m'abandonnai  tout mon
dsespoir. Si j'tais venu l dans l'intention de me rendre
ridicule, je suis bien sr d'y avoir russi. Miss Mills avait reu
de Dora un billet crit  la hte, o elle lui disait que tout
tait dcouvert. Elle ajoutait: Oh! venez me trouver, Julie, je
vous en supplie! Mais miss Mills n'avait pas encore t la voir,
dans la crainte que sa visite ne ft pas du got des autorits
suprieures; nous tions tous comme des voyageurs gars dans le
dsert du Sahara.

Miss Mills avait une prodigieuse volubilit, et elle s'y
complaisait. Je ne pouvais m'empcher de sentir, tandis qu'elle
mlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions taient pour
elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour
s'en faire du bien. Elle me faisait remarquer qu'un abme immense
venait de s'ouvrir entre Dora et moi, et que l'amour pouvait seul
le combler avec son arc-en-ciel. L'amour tait fait pour souffrir
dans ce bas monde: cela avait toujours t, et cela serait
toujours. N'importe, reprenait-elle. Les coeurs ne se laissent pas
enchaner longtemps par ces toiles d'araigne: ils sauront bien
les rompre, et l'amour sera veng.

Tout cela n'tait pas trs-consolant, mais miss Mills ne voulait
pas encourager des esprances mensongres. Elle me renvoya bien
plus malheureux que je n'tais en arrivant, ce qui ne m'empcha
pas de lui dire (et ce qu'il y a de plus fort, c'est que je le
pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je
voyais bien qu'elle tait vritablement notre amie. Il fut rsolu
que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu'elle
inventerait quelque moyen de l'assurer, soit par un mot, soit par
un regard, de toute mon affection et de mon dsespoir. Nous nous
sparmes accabls de douleur; comme miss Mills devait tre
satisfaite!

En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout; et, en dpit de ce
qu'elle put me dire, je me couchai au dsespoir. Je me levai au
dsespoir, et je sortis au dsespoir. C'tait le samedi matin, je
me rendis immdiatement  mon bureau. Je fus surpris, en y
arrivant, de voir les garons de caisse devant la porte et causant
entre eux; quelques passants regardaient les fentres qui taient
toutes fermes. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je
voyais, j'entrai en toute hte.

Les employs taient  leur poste, mais personne ne travaillait.
Le vieux Tiffey tait assis, peut-tre pour la premire fois de sa
vie, sur la chaise d'un de ses collgues, et il n'avait pas mme
accroch son chapeau.

Quel affreux malheur, monsieur Copperfield! me dit-il, au moment
o j'entrais.

-- Quoi donc? m'criai-je. Qu'est-ce qu'il y a?

-- Vous ne savez donc pas? cria Tiffey, et tout le monde
m'entoura.

-- Non! dis-je en les regardant tous l'un aprs l'autre.

-- M. Spenlow, dit Tiffey.

-- Eh bien?

-- Il est mort!

Je crus que la terre me croulait sous les pieds; je chancelai, un
des commis me soutint dans ses bras. On me fit asseoir, on dnoua
ma cravate, on me donna un verre d'eau. Je n'ai aucune ide du
temps que tout cela dura.

Mort? rptai-je.

-- Il a dn en ville hier, et il conduisait lui-mme son phaton,
dit Tiffey. Il avait renvoy son groom par la diligence, comme il
faisait quelquefois, vous savez...

-- Eh bien!

-- Le phaton est arriv vide. Les chevaux se sont arrts  la
porte de l'curie. Le palfrenier est accouru avec une lanterne. Il
n'y avait personne dans la voiture.

-- Est-ce que les chevaux s'taient emports?

-- Ils n'avaient pas chaud, dit Tiffey en mettant ses lunettes,
pas plus chaud, dit-on, qu' l'ordinaire quand ils rentrent. Les
guides taient brises, mais elles avaient videmment tran par
terre. Toute la maison a t aussitt sur pied; trois domestiques
ont parcouru la route qu'ils avaient suivie. On l'a retrouv  un
mille de la maison.

--  plus d'un mille, monsieur Tiffey, insinua un jeune employ.

-- Croyez-vous? Vous avez peut-tre raison dit Tiffey,  plus d'un
mille, pas loin de l'glise: il tait tendu, le visage contre
terre; une partie de son corps reposait sur la grande route, une
autre sur la contre-alle. Personne ne sait s'il a eu une attaque
qui l'a fait tomber de voiture, ou s'il en est descendu, parce
qu'il se sentait indispos; on ne sait mme pas s'il tait tout 
fait mort quand on l'a retrouv: ce qu'il y a de sr, c'est qu'il
tait parfaitement insensible. Peut-tre respirait-il encore, mais
il n'a pas prononc une seule parole. On s'est procur des
mdecins aussitt qu'on a pu, mais tout a t inutile.

Comment dpeindre ma situation d'esprit  cette nouvelle! Tout le
monde comprend assez mon trouble, en apprenant un tel vnement,
et si subit, dont la victime tait prcisment l'homme avec lequel
je venais d'avoir une discussion. Ce vide soudain qu'il laissait
dans sa chambre encore occupe la veille, o sa chaise et sa table
avaient l'air de l'attendre: ces lignes traces par lui de sa main
et laisses sur son bureau comme les dernires traces du spectre
disparu: l'impossibilit de le sparer dans notre pense du lieu
o nous tions, au point que, quand la porte s'ouvrait, on
s'attendait  le voir entrer; le silence morne et le dsoeuvrement
de ses bureaux, l'insatiable avidit de nos gens  en parler et
celle des gens du dehors qui ne faisaient qu'entrer et sortir
toute la journe pour se gorger de quelques dtails nouveaux: quel
spectacle navrant! Mais ce que je ne saurais dcrire, c'est
comment, dans les replis cachs de mon coeur, je ressentais une
secrte jalousie de la mort mme; comment je lui reprochais de me
refouler au second plan dans les penses de Dora; comment l'humeur
injuste et tyrannique qui me possdait me rendait envieux mme de
son chagrin; comment je souffrais de la pense que d'autres
pourraient la consoler, qu'elle pleurerait loin de moi; enfin
comment j'tais domin par un dsir avare et goste de la sparer
du monde entier,  mon profit, pour tre, moi seul, tout pour
elle, dans ce moment si mal choisi pour ne songer qu' moi.

Dans le trouble de cette situation d'esprit (j'espre que je ne
suis pas le seul  l'avoir ressentie, et que d'autres pourront le
comprendre), je me rendis le soir mme  Norwood: j'appris par un
domestique que miss Mills tait arrive; je lui crivis une lettre
dont je fis mettre l'adresse par ma tante. Je dplorais de tout
mon coeur la mort si inattendue de M. Spenlow, et en crivant je
versai des larmes. Je la suppliais de dire  Dora, si elle tait
en tat de l'entendre, qu'il m'avait trait avec une bont et une
bienveillance infinies, et n'avait prononc le nom de sa fille
qu'avec la plus grande tendresse, sans l'ombre d'un reproche. Je
sais bien que c'tait encore pur gosme de ma part. C'tait un
moyen de faire parvenir mon nom jusqu' elle; mais je cherchais 
me faire accroire que c'tait un acte de justice envers sa
mmoire. Et peut-tre l'ai-je cru.

Ma tante reut le lendemain quelques lignes en rponse; l'adresse
tait pour elle; mais la lettre tait pour moi. Dora tait
accable de douleur, et quand son amie lui avait demand s'il
fallait m'envoyer ses tendresses, elle s'tait crie en pleurant,
car elle pleurait sans interruption: Oh! mon cher papa, mon
pauvre papa! Mais elle n'avait pas dit non, ce qui me fit le plus
grand plaisir.

M. Jorkins vint au bureau quelques jours aprs: il tait rest 
Norwood depuis l'vnement. Tiffey et lui restrent enferms
ensemble quelque temps, puis Tiffey ouvrit la porte, et me fit
signe d'entrer.

Oh! dit M. Jorkins, monsieur Copperfield, nous allons, monsieur
Tiffey et moi, examiner le pupitre, les tiroirs et tous les
papiers du dfunt, pour mettre les scells sur ses papiers
personnels, et chercher son testament. Nous n'en trouvons de trace
nulle part. Soyez assez bon pour nous aider.

J'tais, depuis l'vnement, dans des transes mortelles pour
savoir dans quelle situation se trouverait ma Dora, quel serait
son tuteur, etc., etc., et la proposition de M. Jorkins me donnait
l'occasion de dissiper mes doutes. Nous nous mmes tout de suite 
l'oeuvre; M. Jorkins ouvrait les pupitres et les tiroirs, et nous
en sortions tous les papiers. Nous placions d'un ct tous ceux du
bureau, de l'autre tous ceux qui taient personnels au dfunt, et
ils n'taient pas nombreux. Tout se passait avec la plus grande
gravit; et quand nous trouvions un cachet ou un porte-crayon, ou
une bague, ou les autres menus objets  son usage personnel, nous
baissions instinctivement la voix.

Nous avions dj scell plusieurs paquets, et nous continuions au
milieu du silence et de la poussire, quand M. Jorkins me dit en
se servant exactement des termes dans lesquels son associ,
M. Spenlow, nous avait jadis parl de lui:

M. Spenlow n'tait pas homme  se laisser facilement dtourner
des traditions et des sentiers battus. Vous le connaissiez. Eh
bien! je suis port  croire qu'il n'avait pas fait de testament.

-- Oh, je suis sr du contraire! dis-je.

Tous deux s'arrtrent pour me regarder.

Le jour o je l'ai vu pour la dernire fois, repris-je, il m'a
dit qu'il avait fait un testament, et qu'il avait depuis longtemps
mis ordre  ses affaires.

M. Jorkins et le vieux Tiffey secourent la tte d'un commun
accord.

Cela ne promet rien de bon, dit Tiffey.

-- Rien de bon du tout, dit M. Jorkins.

-- Vous ne doutez pourtant pas? repartis-je.

-- Mon bon monsieur Copperfield, me dit Tiffey, et il posa la main
sur mon bras, tout en fermant les yeux et en secouant la tte; si
vous aviez t aussi longtemps que moi dans cette tude, vous
sauriez qu'il n'y a point de sujet sur lequel les hommes soient
aussi imprvoyants, et pour lequel on doive moins les croire sur
parole.

-- Mais, en vrit, ce sont ses propres expressions! rpliquai-je
avec instance.

-- Voil qui est dcisif, reprit Tiffey. Mon opinion alors,
c'est... qu'il n'y a pas de testament.

Cela me parut d'abord la chose du monde la plus bizarre, mais le
fait est qu'il n'y avait pas de testament. Les papiers ne
fournissaient pas le moindre indice qu'il et voulu jamais en
faire un; on ne trouva ni le moindre projet, ni le moindre
mmorandum qui annont qu'il en et jamais eu l'intention. Ce qui
m'tonna presque autant, c'est que ses affaires taient dans le
plus grand dsordre. On ne pouvait se rendre compte ni de ce qu'il
devait, ni de ce qu'il avait pay, ni de ce qu'il possdait. Il
tait trs-probable que, depuis des annes, il ne s'en faisait pas
lui-mme la moindre ide. Peu  peu on dcouvrit que, pouss par
le dsir de briller parmi les procureurs des _Doctors'-Commons_,
il avait dpens plus que le revenu de son tude qui ne s'levait
pas bien haut, et qu'il avait fait une brche importante  ses
ressources personnelles qui probablement n'avaient jamais t bien
considrables. On fit une vente de tout le mobilier de Norwood: on
sous-loua la maison, et Tiffey me dit, sans savoir tout l'intrt
que je prenais  la chose, qu'une fois les dettes du dfunt
payes, et dduction faite de la part de ses associs dans
l'tude, il ne donnerait pas de tout le reste mille livres
sterling. Je n'appris tout cela qu'au bout de six semaines.
J'avais t  la torture pendant tout ce temps-l, et j'tais sur
le point de mettre un terme  mes jours, chaque fois que miss
Mills m'apprenait que ma pauvre petite Dora ne rpondait,
lorsqu'on parlait de moi, qu'en s'criant: Oh, mon pauvre papa!
Oh, mon cher papa! Elle me dit aussi que Dora n'avait d'autres
parents que deux tantes, soeurs de M. Spenlow, qui n'taient pas
maries, et qui vivaient  Putney. Depuis longues annes elles
n'avaient que de rares communications avec leur frre. Ils
n'avaient pourtant jamais eu rien ensemble; mais M. Spenlow les
ayant invites seulement  prendre le th, le jour du baptme de
Dora, au lieu de les inviter au dner, comme elles avaient la
prtention d'en tre, elles lui avaient rpondu par crit, que,
dans l'intrt des deux parties, elles croyaient devoir rester
chez elles. Depuis ce jour leur frre et elles avaient vcu
chacun de leur ct.

Ces deux dames sortirent pourtant de leur retraite, pour venir
proposer  Dora d'aller demeurer avec elles  Putney. Dora se
suspendit  leur cou, en pleurant et en souriant. Oh oui, mes
bonnes tantes; je vous en prie, emmenez-moi  Putney, avec Julia
Mills et Jip! Elles s'en retournrent donc ensemble, peu de temps
aprs l'enterrement.

Je ne sais comment je trouvai le temps d'aller rder du ct de
Putney, mais le fait est que, d'une manire ou de l'autre, je me
faufilai trs-souvent dans le voisinage. Miss Mills, pour mieux
remplir tous les devoirs de l'amiti, tenait un journal de ce qui
se passait chaque jour; souvent elle venait me trouver, dans la
campagne, pour me le lire, ou me le prter, quand elle n'avait pas
le temps de me le lire. Avec quel bonheur je parcourais les divers
articles de ce registre consciencieux, dont voici un chantillon!

Lundi. -- Ma chre Dora est toujours trs-abattue. -- Violent mal
de tte. -- J'appelle son attention sur la beaut du poil de Jip.
D. caresse J. -- Associations d'ides qui ouvrent les cluses de
la douleur. -- Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la
rose du coeur? J. M.)

Mardi. -- Dora faible et agite. -- Belle dans sa pleur. (Mme
remarque  faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en
voiture. J. met le nez hors de la portire, il aboie violemment
contre un balayeur. -- Un lger sourire parat sur les lvres de
D. -- (Voil bien les faibles anneaux dont se compose la chane de
la vie! J. M.)

Mercredi. -- D. gaie en comparaison des jours prcdents. -- Je
lui ai chant une mlodie touchante, _Les cloches du soir_, qui ne
l'ont point calme, bien au contraire. -- D. mue au dernier
point. -- Je l'ai trouve plus tard qui pleurait dans sa chambre;
je lui ai cit des vers o je la comparais  une jeune gazelle. --
Rsultat mdiocre. -- Fait allusion  l'image de la patience sur
un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau? J. M.)

Jeudi. -- D. mieux certainement. -- Meilleure nuit. -- Lgre
teinte rose sur les joues. -- Je me suis dcide  prononcer le
nom de D. C. -- Ce nom est encore insinu avec prcaution, pendant
la promenade. -- D. immdiatement bouleverse. Oh! chre, chre
Julia! Oh! j'ai t un enfant dsobissant! -- Je l'apaise par
mes caresses. -- Je fais un tableau idal de D. C. aux portes du
tombeau. -- D. de nouveau bouleverse. Oh! que faire? que faire?
Emmenez-moi quelque part! -- Grande alarme! -- vanouissement de
D. -- Verre d'eau apport d'un caf. (Ressemblance potique. Une
enseigne bigarre sur la porte du caf. La vie humaine aussi est
bigarre. Hlas! J. M.)

Vendredi. -- Jour plein d'vnements. -- Un homme se prsente 
la cuisine, porteur d'un sac bleu: il demande les brodequins
qu'une dame a laisss pour qu'on les raccommode. La cuisinire
rpond qu'elle n'a pas reu d'ordres. L'homme insiste. La
cuisinire se retire pour demander ce qu'il en est; elle laisse
l'homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinire, l'homme insiste
encore, puis il se retire. J. a disparu; D. est au dsespoir. On
fait avertir la police. L'homme a un gros nez, et les jambes en
cerceau, comme les arches d'un pont. On cherche dans toutes les
directions. Pas de J. -- D. pleure amrement; elle est
inconsolable. -- Nouvelle allusion  une jeune gazelle,  propos,
mais sans effet. -- Vers le soir, un jeune garon inconnu se
prsente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas
les jambes en cerceau. Il demande une guine, pour un chien qu'il
a trouv. Il refuse de s'expliquer plus clairement. D. lui donne
la guine; il emmne la cuisinire dans une petite maison, o elle
trouva J. attach au pied de la table. -- Joie de D. qui danse
tout autour de J. pendant qu'il mange son souper. -- Enhardie par
cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au
premier tage. D. se remet  sangloter. Oh, non, non. C'est si
mal de penser  autre chose qu' mon papa! Elle embrasse J. et
s'endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes
ailes du temps? J. M.)

Miss Mills et son journal taient alors ma seule consolation. Je
n'avais d'autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle
qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom
de Dora,  chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et
d'augmenter encore par l ma douleur. Il me semblait que
jusqu'alors j'avais vcu dans un chteau de cartes qui venait de
s'crouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines!
Il me semblait qu'un affreux magicien avait entour la divinit de
mon coeur d'un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes
qui transportent si loin tant de cratures humaines, pourraient
seules m'aider  franchir.




CHAPITRE IX.

Wickfield-et-Heep.


Ma tante commenant, je suppose,  s'inquiter srieusement de mon
abattement prolong, imagina de m'envoyer  Douvres, sous prtexte
de voir si tout se passait bien dans son cottage qu'elle avait
lou, et dans le but de renouveler le bail avec le locataire
actuel. Jeannette tait entre au service de mistress Strong, o
je la voyais tous les jours. Elle avait t indcise en quittant
Douvres, si elle confirmerait ou renierait une bonne fois ce
renoncement ddaigneux au sexe masculin, qui faisait le fond de
son ducation. Il s'agissait pour elle d'pouser un pilote. Mais,
ma foi! elle ne voulut pas s'y risquer, moins, pour l'honneur du
principe en lui-mme, je suppose, que parce que le pilote n'tait
pas de son got.

Bien qu'il m'en cott de quitter miss Mills, j'entrai assez
volontiers dans les intentions de ma tante; cela me permettait de
passer quelques heures paisibles auprs d'Agns. Je consultai le
bon docteur pour savoir si je pouvais faire une absence de trois
jours; il me conseilla de la prolonger un peu, mais j'avais le
coeur trop  l'ouvrage pour prendre un si long cong. Enfin je me
dcidai  partir.

Quant  mon bureau des Doctors'-Commons, je n'avais pas grande
raison de m'inquiter de ce que je pouvais y avoir  faire.  vrai
dire, nous n'tions pas en odeur de saintet parmi les procureurs
de premire vole, et nous tions mme tombs dans une position
quivoque. Les affaires n'avaient pas t brillantes du temps de
M. Jorkins, avant M. Spenlow, et bien qu'elles eussent t plus
animes depuis que cet associ avait renouvel, par une infusion
de jeune sang, la vieille routine de l'tude, et qu'il lui et
donn quelque clat par le train qu'il menait, cependant elle ne
reposait pas sur des bases assez solides, pour que la mort
soudaine de son principal directeur ne vint pas l'branler. Les
affaires diminurent sensiblement. M. Jorkins, en dpit de la
rputation qu'on lui faisait chez nous, tait un homme faible et
incapable, et sa rputation au dehors n'tait pas de nature 
relever son crdit. J'tais plac auprs de lui, depuis la mort de
M. Spenlow, et chaque fois que je lui voyais prendre sa prise de
tabac, et laisser l son travail, je regrettais plus que jamais
les mille livres sterling de ma tante.

Ce n'tait pas encore l le plus grand mal. Il y avait dans les
_Doctors'-Commons_ une quantit d'oisifs et de coulissiers qui,
sans tre procureurs eux-mmes, s'emparaient d'une partie des
affaires, pour les faire excuter ensuite par de vritables
procureurs disposs  prter leurs noms en change d'une part dans
la cure. Comme il nous fallait des affaires  tout prix, nous
nous associmes  cette noble corporation de procureurs marrons,
et nous cherchmes  attirer chez nous les oisifs et les
coulissiers. Ce que nous demandions surtout, parce que cela nous
rapportait plus que le reste, c'taient les autorisations de
mariage ou les actes probatoires pour valider un testament; mais
chacun voulait les avoir, et la concurrence tait si grande, qu'on
mettait en planton,  l'entre de toutes les avenues qui
conduisaient aux _Commons_, des forbans et des corsaires chargs
d'amener  leurs bureaux respectifs toutes les personnes en deuil
ou tous les jeunes gens qui avaient l'air embarrasss de leur
personne. Ces instructions taient si fidlement excutes, qu'il
m'arriva par deux fois, avant que je fusse bien connu, d'tre
enlev moi-mme pour l'tude de notre rival le plus redoutable.
Les intrts contraires de ces recruteurs d'un nouveau genre tant
de nature  mettre en jeu leur sensibilit, cela finissait souvent
par des combats corps  corps, et notre principal agent, qui avait
commenc par le commerce des vins en dtail, avant de passer au
brocantage judiciaire, donna mme  la Cour le scandaleux
spectacle, pendant quelques jours, d'un oeil au beurre noir. Ces
vertueux personnages ne se faisaient pas le moindre scrupule quand
ils offraient la main, pour descendre de sa voiture,  quelque
vieille dame en noir, de tuer sur le coup le procureur qu'elle
demandait, reprsentant leur patron comme le lgitime successeur
du dfunt, et de lui amener en triomphe la vieille dame, souvent
encore trs-mue de la triste nouvelle qu'elle venait d'apprendre.
C'est ainsi qu'on m'amena  moi-mme bien des prisonniers. Quant
aux autorisations de mariage, la concurrence tait si formidable,
qu'un pauvre monsieur timide, qui venait dans ce but de notre
ct, n'avait rien de mieux  faire que de s'abandonner au premier
agent qui venait  le happer, s'il ne voulait pas devenir le
thtre de la guerre et la proie du vainqueur. Un de nos commis,
employ  cette spcialit, ne quittait jamais son chapeau quand
il tait assis, afin d'tre toujours prt  s'lancer sur les
victimes qui se montraient  l'horizon. Ce systme de perscution
est encore en vigueur,  ce que je crois. La dernire fois que je
me rendis aux _Commons_, un homme trs-poli, revtu d'un tablier
blanc, me sauta dessus tout  coup, murmurant  mon oreille les
mots sacramentels: Une autorisation de mariage? et ce fut 
grand'peine que je l'empchai de m'emporter  bras jusque dans une
tude de procureur.

Mais aprs cette digression passons  Douvres.

Je trouvai tout dans un tat trs-satisfaisant, et je pus flatter
les passions de ma tante en lui racontant que son locataire avait
hrit de ses antipathies et faisait aux nes une guerre acharne.
Je passai une nuit  Douvres pour terminer quelques petites
affaires, puis je me rendis le lendemain matin de bonne heure 
Canterbury. Nous tions en hiver; le temps frais et le vent
piquant ranimrent un peu mes esprits.

J'errai lentement au milieu des rues antiques de Canterbury avec
un plaisir tranquille, qui me soulagea le coeur. J'y revoyais les
enseignes, les noms, les figures que j'avais connus jadis. Il me
semblait qu'il y avait si longtemps que j'avais t en pension
dans cette ville, que je n'aurais pu comprendre qu'elle et subi
si peu de changements, si je n'avais song que j'avais bien peu
chang moi-mme. Ce qui est trange, c'est que l'influence douce
et paisible qu'exerait sur moi la pense d'Agns, semblait se
rpandre sur le lieu mme qu'elle habitait. Je trouvais  toutes
choses un air de srnit, une apparence calme et pensive aux
tours de la vnrable cathdrale comme aux vieux corbeaux dont les
cris lugubres semblaient donner  ces btiments antiques quelque
chose de plus solitaire que n'aurait pu le faire un silence
absolu; aux portes en ruines, jadis dcores de statues,
aujourd'hui renverses et rduites en poussire avec les plerins
respectueux qui leur rendaient hommage, comme aux niches
silencieuses o le lierre centenaire rampait jusqu'au toit le long
des murailles pendantes aux vieilles maisons, comme au paysage
champtre; au verger comme au jardin: tout semblait porter en soi,
comme Agns, l'esprit de calme innocent, baume souverain d'une me
agite.

Arriv  la porte de M. Wickfield, je trouvai M. Micawber qui
faisait courir sa plume avec la plus grande activit dans la
petite pice du rez-de-chausse, o se tenait autrefois Uriah
Heep. Il tait tout de noir habill, et sa massive personne
remplissait compltement le petit bureau o il travaillait.

M. Micawber parut  la fois charm et un peu embarrass de me
voir. Il voulait me mener immdiatement chez Uriah, mais je m'y
refusai.

Je connais cette maison de vieille date, lui dis-je, je saurai
bien trouver mon chemin. Eh bien! qu'est-ce que vous dites du
droit, M. Micawber?

-- Mon cher Copperfield, me rpondit-il, pour un homme dou d'une
imagination transcendante, les tudes de droit ont un trs-mauvais
ct: elles le noient dans les dtails. Mme dans notre
correspondance d'affaires, dit M. Micawber en jetant les yeux sur
des lettres qu'il crivait, l'esprit n'est pas libre de prendre un
essor d'expression sublime qui puisse le satisfaire. Malgr a,
c'est un grand travail! un grand travail!

Il me dit ensuite qu'il tait devenu locataire de la vieille
maison d'Uriah Heep, et que mistress Micawber serait ravie de me
recevoir encore une fois sous son toit.

C'est une humble demeure, dit M. Micawber, pour me servir d'une
expression favorite de mon ami Heep; mais, peut tre nous servira-
t-elle de marchepied pour nous lever  des agencements
domiciliaires plus ambitieux.

Je lui demandai s'il tait satisfait de la faon dont le traitait
son ami Heep. Il commenta par s'assurer si la porte tait bien
ferme, puis il me rpondit  voix basse:

Mon cher Copperfield, quand on est sous le coup d'embarras
pcuniaires, on est, vis--vis de la plupart des gens, dans une
position trs-fcheuse, et ce qui n'amliore pas cette situation,
c'est lorsque ces embarras pcuniaires vous obligent  demander
vos moluments avant leur chance lgale. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que mon ami Heep a rpondu  des appels auxquels
je ne veux pas faire plus ample allusion, d'une faon qui fait
galement honneur et  sa tte et  son coeur.

-- Je ne le supposais pas si prodigue de son argent! remarquai-je.

-- Pardonnez-moi! dit M. Micawber d'un air contraint, j'en parle
par exprience.

-- Je suis charm que l'exprience vous ait si bien russi,
rpondis-je.

-- Vous tes bien bon, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, et
il se mit  fredonner un air.

-- Voyez-vous souvent M. Wickfield? demandai-je pour changer de
sujet.

-- Pas trs-souvent, dit M. Micawber d'un air mprisant;
M. Wickfield est  coup sr rempli des meilleures intentions,
mais... mais... Bref, il n'est plus bon  rien.

-- J'ai peur que son associ ne fasse tout ce qu'il faut pour
cela.

-- Mon cher Copperfield! reprit M. Micawber aprs plusieurs
volutions qu'il excutait sur son escabeau d'un air embarrass.
Permettez-moi de vous faire une observation. Je suis ici sur un
pied d'intimit: j'occupe un poste de confiance; mes fonctions ne
sauraient me permettre de discuter certains sujets, pas mme avec
mistress Micawber (elle qui a t si longtemps la compagne des
vicissitudes de ma vie, et qui est une femme d'une lucidit
d'intelligence remarquable). Je prendrai donc la libert de vous
faire observer que, dans nos rapports amicaux qui ne seront jamais
troubls, j'espre, je dsire faire deux parts. D'un ct, dit
M. Micawber en traant une ligne sur son pupitre, nous placerons
tout ce que peut atteindre l'intelligence humaine, avec une seule
petite exception; de l'autre, se trouvera cette seule exception,
c'est--dire les affaires de MM. Wickfield-et-Heep et tout ce qui
y a trait. J'ai la confiance que je n'offense pas le compagnon de
ma jeunesse, en faisant  son jugement clair et discret une
semblable proposition.

Je voyais bien que M. Micawber avait chang d'allures; il semblait
que ses nouveaux devoirs lui imposassent une gne pnible, mais
cependant je n'avais pas le droit de me sentir offens. Il en
parut soulag et me tendit la main.

Je suis enchant de miss Wickfield, Copperfield, je vous le jure,
dit M. Micawber. C'est une charmante jeune personne, pleine de
charmes, de grce et de vertu. Sur mon honneur, dit M. Micawber en
faisant le salut le plus galant, comme pour envoyer un baiser, je
rends hommage  miss Wickfield! Hum!

-- J'en suis charm, lui dis-je.

-- Si vous ne nous aviez pas assur, mon cher Copperfield, le jour
o nous avons eu le plaisir de passer la matine avec vous, que le
_D_ tait votre lettre de prdilection, j'aurais t convaincu que
c'tait l'_A_ que vous prfriez.

Il y a des moments, tout le monde a pass par l, o ce que nous
disons, ce que nous faisons, nous croyons l'avoir dj dit,
l'avoir dj fait  une poque loigne, il y a bien, bien
longtemps; o nous nous rappelons que nous ayons t, il y a des
sicles, entours des mmes personnes, des mmes objets, des mmes
incidents; o nous savons parfaitement d'avance ce qu'on va nous
dire aprs, comme si nous nous en souvenions tout  coup! Jamais
je n'avais prouv plus vivement ce sentiment mystrieux, qu'avant
d'entendre ces paroles de la bouche de M. Micawber.

Je le quittai bientt en le priant de transmettre tous mes
souvenirs  sa famille. Il reprit sa place et sa plume, se frotta
le front comme pour se remettre  son travail; je voyais bien
qu'il y avait dans ses nouvelles fonctions quelque chose qui nous
empcherait d'tre dsormais aussi intimes que par le pass.

Il n'y avait personne dans le vieux salon, mais mistress Heep y
avait laiss des traces de son passage. J'ouvris la porte de la
chambre d'Agns: elle tait assise prs du feu et crivait devant
son vieux pupitre en bois sculpt.

Elle leva la tte pour voir qui venait d'entrer. Quel plaisir pour
moi d'observer l'air joyeux que prit  ma vue ce visage rflchi,
et d'tre reu avec tant de bont et d'affection!

Ah! lui dis-je, Agns, quand nous fumes assis  ct l'un de
l'autre, vous m'avez bien manqu depuis quelque temps!

-- Vraiment? rpondit-elle. Il n'y a pourtant pas longtemps que
vous nous avez quitts!

Je secouai la tte.

Je ne sais pas comment cela se fait, Agns; mais il me manque
videmment quelque facult que je voudrais avoir. Vous m'aviez si
bien habitu  vous laisser penser pour moi dans le bon vieux
temps; je venais si naturellement m'inspirer de vos conseils et
chercher votre aide, que je crains vraiment d'avoir perdu l'usage
d'une facult dont je n'avais pas besoin prs de vous.

-- Mais qu'est-ce donc? dit gaiement Agns.

-- Je ne sais pas quel nom lui donner, rpondis-je, je crois que
je suis srieux et persvrant!

-- J'en suis sre, dit Agns.

-- Et patient, Agns? repris-je avec un peu d'hsitation.

-- Oui, dit Agns en riant, assez patient!

-- Et cependant, dis-je, je suis quelquefois si malheureux et si
agit, je suis si irrsolu et si incapable de prendre un parti,
qu'videmment il me manque, comment donc dire?... qu'il me manque
un point d'appui!

-- Soit, dit Agns.

-- Tenez! repris-je, vous n'avez qu' voir vous-mme. Vous venez 
Londres, je me laisse guider par vous; aussitt je trouve un but
et une direction. Ce but m'chappe, je viens ici, et en un instant
je suis un autre homme. Les circonstances qui m'affligeaient n'ont
pas chang, depuis que je suis entr dans cette chambre: mais,
dans ce court espace de temps, j'ai subi une influence qui me
transforme, qui me rend meilleur! Qu'est-ce donc, Agns, quel est
votre secret?

Elle avait la tte penche, les yeux fixs vers le feu.

C'est toujours ma vieille histoire, lui dis-je. Ne riez pas si
je vous dis que c'est maintenant pour les grandes choses, comme
c'tait jadis pour les petites. Mes chagrins d'autrefois taient
des enfantillages, aujourd'hui ils sont srieux; mais toutes les
fois que j'ai quitt ma soeur adoptive...

Agns leva la tte: quel cleste visage! et me tendit sa main, que
je baisai.

Toutes les fois, Agns, que vous n'avez pas t prs de moi pour
me conseiller et me donner, au dbut, votre approbation, je me
suis gar, je me suis engag dans une foule de difficults. Quand
je suis venu vous retrouver,  la fin (comme je fais toujours),
j'ai retrouv en mme temps la paix et le bonheur. Aujourd'hui
encore, me voil revenu au logis, pauvre voyageur fatigu, et vous
ne vous figurez pas la douceur du repos que je gote dj prs de
vous.

Je sentais si profondment ce que je disais, et j'tais si
vritablement mu, que la voix me manqua; je cachai ma tte dans
mes mains, et je me mis  pleurer. Je n'cris ici que l'exacte
vrit! Je ne songeais ni aux contradictions ni aux inconsquences
qui se trouvaient dans mon coeur, comme dans celui de la plupart
des hommes; je ne me disais pas que j'aurais pu faire tout
autrement et mieux que je n'avais fait jusque-l, ni que j'avais
eu grand tort de fermer volontairement l'oreille au cri de ma
conscience: non, tout ce que je savais, c'est que j'tais de bonne
foi, quand je lui disais avec tant de ferveur que prs d'elle je
retrouvais le repos et la paix.

Elle calma bientt cet lan de sensibilit, par l'expression de sa
douce et fraternelle affection, par ses yeux rayonnants, par sa
voix pleine de tendresse; et, avec ce calme charmant qui m'avait
toujours fait regarder sa demeure comme un lieu bni, elle releva
mon courage et m'amena naturellement  lui raconter tout ce qui
s'tait pass depuis notre dernire entrevue.

Et je n'ai rien de plus  vous dire, Agns, ajoutai-je, quand ma
confidence fut termine, si ce n'est que, maintenant, je compte
entirement sur vous.

-- Mais ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, Trotwood, reprit
Agns, avec un doux sourire; c'est sur une autre.

-- Sur Dora? dis-je.

-- Assurment.

-- Mais, Agns, je ne vous ai pas dit, rpondis-je avec un peu
d'embarras, qu'il est difficile, je ne dirai pas de compter sur
Dora, car elle est la droiture et la fermet mmes; mais enfin
qu'il est difficile, je ne sais comment m'exprimer, Agns... Elle
est timide, elle se trouble et s'effarouche aisment. Quelque
temps avant la mort de son pre, j'ai cru devoir lui parler...
Mais si vous avez la patience de m'couter, je vous raconterai
tout.

En consquence, je racontai  Agns ce que j'avais dit  Dora de
ma pauvret, du livre de cuisine, du livre des comptes, etc.,
etc., etc...

Oh! Trotwood! reprit-elle avec un sourire, vous tes bien
toujours le mme. Vous aviez raison de vouloir chercher  vous
tirer d'affaire en ce monde: mais fallait-il y aller si
brusquement avec une jeune fille timide, aimante et sans
exprience! Pauvre Dora!

Jamais voix humaine ne put parler avec plus de bont et de douceur
que la sienne, en me faisant cette rponse. Il me semblait que je
la voyais prendre avec amour Dora dans ses bras, pour l'embrasser
tendrement; il me semblait qu'elle me reprochait tacitement, par
sa gnreuse protection, de m'tre trop ht de troubler ce petit
coeur; il me semblait que je voyais Dora, avec toute sa grce
nave, caresser Agns, la remercier, et en appeler doucement  sa
justice pour s'en faire une auxiliaire contre moi, sans cesser de
m'aimer de toute la force de son innocence enfantine.

Comme j'tais reconnaissant envers Agns, comme je l'admirais! Je
les voyais toutes deux, dans une ravissante perspective,
intimement unies, plus charmantes encore, par cette union, l'une
et l'autre.

Que dois-je faire maintenant, Agns? lui demandai-je, aprs avoir
contempl le feu. Que me conseillez-vous de faire.

-- Je crois, dit Agns, que la marche honorable  suivre, c'est
d'crire  ces deux dames. Ne croyez-vous pas qu'il serait indigne
de vous de faire des cachotteries?

-- Certainement, puisque vous le croyez, lui dis-je.

-- Je suis mauvais juge en ces matires, rpondit Agns avec une
modeste hsitation; mais il me semble... en un mot je trouve que
ce ne serait pas vous montrer digne de vous-mme, que de recourir
 des moyens clandestins.

-- Vous avez trop bonne opinion de moi, Agns, j'en ai peur!

-- Ce ne serait pas digne de votre franchise habituelle, rpliqua-
t-elle. J'crirais  ces deux dames; je leur raconterais aussi
simplement et aussi ouvertement que possible, tout ce qui s'est
pass, et je leur demanderais la permission de venir quelquefois
chez elles. Comme vous tes jeune, et que vous n'avez pas encore
de position dans le monde, je crois que vous feriez bien de dire
que vous vous soumettez volontiers  toutes les conditions
qu'elles voudront vous imposer. Je les conjurerais de ne pas
repousser ma demande, sans en avoir fait part  Dora, et de la
discuter avec elle, quand cela leur paratrait convenable. Je ne
serais pas trop ardent, dit Agns doucement, ni trop exigeant;
j'aurais foi en ma fidlit, en ma persvrance, et en Dora!

-- Mais si Dora allait s'effaroucher, Agns, quand on lui parlera
de cela; si elle allait se mettre encore  pleurer, sans vouloir
rien dire de moi!

-- Est-ce vraisemblable? demanda Agns, avec le plus affectueux
intrt.

-- Ma foi, je n'en jurerais pas! elle prend peur et s'effarouche
comme un petit oiseau. Et si les miss Spenlow ne trouvent pas
convenable qu'on s'adresse  elles (les vieilles filles sont
parfois si bizarres)...

-- Je ne crois pas, Trotwood, dit Agns, en levant doucement les
yeux vers moi; qu'il faille se proccuper beaucoup de cela. Il
vaut mieux, selon moi, se demander simplement s'il est bien de le
faire, et, si c'est bien, ne pas hsiter.

Je n'hsitai pas plus longtemps. Je me sentais le coeur plus
lger, quoique trs-pntr de l'immense importance de ma tche,
et je me promis d'employer toute mon aprs-midi  composer ma
lettre. Agns m'abandonna son pupitre, pour composer mon
brouillon: Mais je commenai d'abord par descendre voir
M. Wickfield et Uriah Heep.

Je trouvai Uriah install dans un nouveau cabinet, qui exhalait
une odeur de pltre encore frais, et qu'on avait construit dans le
jardin. Jamais mine plus basse ne figura au milieu d'une masse
pareille de livres et de papiers. Il me reut avec sa servilit
accoutume, faisant semblant de ne pas avoir su, de M. Micawber,
mon arrive, ce dont je me permis de douter. Il me conduisit dans
le cabinet de M. Wickfield, ou plutt dans l'ombre de son ancien
cabinet, car on l'avait dpouill d'une foule de commodits au
profit du nouvel associ. M. Wickfield et moi nous changemes nos
salutations mutuelles tandis qu'Uriah se tenait debout devant le
feu, se frottant le menton de sa main osseuse.

Vous allez demeurer chez nous, Trotwood, tout le temps que vous
comptez passer  Canterbury? dit M. Wickfield, non sans jeter 
Uriah un regard qui semblait demander son approbation.

-- Avez-vous de la place pour moi? lui dis-je.

-- Je suis prt, matre Copperfield, je devrais dire monsieur,
mais c'est un mot de camaraderie qui me vient naturellement  la
bouche, dit Uriah; je suis prt  vous rendre votre ancienne
chambre, si cela peut vous tre agrable.

-- Non, non, dit M. Wickfield, pourquoi vous dranger? il y a une
autre chambre; il y a une autre chambre.

-- Oh! mais, reprit Uriah, en faisant une assez laide grimace, je
serais vritablement enchant!

Pour en finir, je dclarai que j'accepterais l'autre chambre, ou
que j'irais loger ailleurs; on se dcida donc pour l'autre
chambre, puis je pris cong des associs, et je remontai.

J'esprais ne trouver en haut d'autre compagnie qu'Agns, mais
mistress Heep avait demand la permission de venir s'tablir prs
du feu, elle et son tricot, sous prtexte que la chambre d'Agns
tait mieux expose. Dans le salon, ou dans la salle  manger,
elle souffrait cruellement de ses rhumatismes. Je l'aurais bien
volontiers, et sans le moindre remords, expose  toute la furie
du vent sur le clocher de la cathdrale, mais il fallait faire de
ncessit vertu, et je lui dis bonjour d'un ton amical.

Je vous remercie bien humblement, monsieur, dit mistress Heep,
quand je lui eus demand des nouvelles de sa sant; je vais tout
doucement. Il n'y a pas de quoi se vanter. Si je pouvais voir mon
Uriah bien cas, je ne demanderais plus rien, je vous assure!
Comment avez-vous trouv mon petit Uriah, monsieur?

Je l'avais trouv tout aussi affreux qu' l'ordinaire; je rpondis
qu'il ne m'avait pas paru chang.

Ah! vous ne le trouvez pas chang? dit mistress Heep; je vous
demande humblement la permission de ne pas tre de votre avis.
Vous ne le trouvez pas maigre?

-- Pas plus qu' l'ordinaire, rpondis-je.

-- Vraiment! dit mistress Heep; c'est que vous ne le voyez pas
avec l'oeil d'une mre.

L'oeil d'une mre me parut tre un mauvais oeil pour le reste de
l'espce humaine, quand elle le dirigea sur moi, quelque tendre
qu'il pt tre pour lui, et je crois qu'elle et son fils
s'appartenaient exclusivement l'un  l'autre. L'oeil de mistress
Heep passa de moi  Agns.

Et vous, miss Wickfield, ne trouvez-vous pas qu'il est bien
chang? demanda mistress Heep.

-- Non, dit Agns, tout en continuant tranquillement  travailler.
Vous vous inquitez trop; il est trs-bien!

Mistress Heep renifla de toute sa force, et se remit  tricoter.

Elle ne quitta un seul instant ni nous, ni son tricot. J'tais
arriv vers midi, et nous avions encore bien des heures devant
nous avant celle du dner; mais elle ne bougeait pas, ses
aiguilles se remuaient avec la monotonie d'un sablier qui se vide.
Elle tait assise  un coin de la chemine: j'tais tabli au
pupitre en face du foyer: Agns tait de l'autre ct, pas loin de
moi. Toutes les fois que je levais les yeux, tandis que je
composais lentement mon ptre, je voyais devant moi le pensif
visage d'Agns, qui m'inspirait du courage, par sa douce et
anglique expression; mais je sentais en mme temps le mauvais
oeil qui me regardait, pour se diriger de l sur Agns, et revenir
ensuite  moi, pour retomber furtivement sur son tricot. Je ne
suis pas assez vers dans l'art du tricot, pour pouvoir dire ce
qu'elle fabriquait, mais, assise l, prs du feu, faisant mouvoir
ses longues aiguilles, mistress Heep ressemblait  une mauvaise
fe, momentanment retenue dans ses mauvais desseins par l'ange
assis en face d'elle, mais toute prte  profiter d'un bon moment
pour enlacer sa proie dans ses odieux filets.

Pendant le dner, elle continua  nous surveiller avec le mme
regard. Aprs le dner, son fils prit sa place, et une fois que
nous fmes seuls, au dessert, M. Wickfield, lui et moi, il se mit
 m'observer, du coin de l'oeil, tout en se livrant aux plus
odieuses contorsions. Dans le salon, nous retrouvmes la mre,
fidle  son tricot et  sa surveillance. Tant qu'Agns chanta et
fit de la musique, la mre tait installe  ct du piano. Une
fois, elle demanda  Agns de chanter une ballade, que son Ury
aimait  la folie (pendant ce temps-l, ledit Ury billait dans
son fauteuil); puis elle le regardait, et racontait  Agns qu'il
tait dans l'enthousiasme. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche
sans prononcer le nom de son fils. Il devint vident pour moi, que
c'tait une consigne qu'on lui avait donne.

Cela dura jusqu' l'heure de se coucher. Je me sentais si mal 
l'aise,  force d'avoir vu la mre et le fils obscurcir cette
demeure de leur atroce prsence, comme deux grandes chauves-souris
planant sur la maison, que j'aurais encore mieux aim rester
debout toute la nuit, avec le tricot et le reste, que d'aller me
coucher. Je fermai  peine les yeux. Le lendemain, nouvelle
rptition du tricot et de la surveillance, qui dura tout le jour.

Je ne pus trouver dix minutes pour parler  Agns: c'est  peine
si j'eus le temps de lui montrer ma lettre. Je lui proposai de
sortir avec moi, mais mistress Heep rpta tant de fois qu'elle
tait trs-souffrante, qu'Agns eut la charit de rester pour lui
tenir compagnie. Vers le soir, je sortis seul, pour rflchir  ce
que je devais faire, embarrass de savoir s'il m'tait permis de
taire plus longtemps  Agns ce qu'Uriah Heep m'avait dit 
Londres; car cela commenait  m'inquiter extrmement.

Je n'tais pas encore sorti de la ville, du ct de la route de
Ramsgate, o il faisait bon se promener, quand je m'entendis
appeler, dans l'obscurit, par quelqu'un qui venait derrire moi.
Il tait impossible de se mprendre  cette redingote rpe, 
cette dmarche dgingande; je m'arrtai pour attendre Uriah Heep.

Eh bien? dis-je.

-- Comme vous marchez vite! dit-il; j'ai les jambes assez longues,
mais vous les avez joliment exerces!

-- O allez-vous?

-- Je viens avec vous, matre Copperfield, si vous voulez
permettre  un ancien camarade de vous accompagner. Et en disant
cela, avec un mouvement saccad, qui pouvait tre pris pour une
courbette ou pour une moquerie, il se mit  marcher  ct de moi.

Uriah! lui dis-je aussi poliment que je pus, aprs un moment de
silence.

-- Matre Copperfield! me rpondit Uriah.

--  vous dire vrai (n'en soyez pas choqu), je suis sorti seul,
parce que j'tais un peu fatigu d'avoir t si longtemps en
compagnie.

Il me regarda de travers, et me dit avec une horrible grimace:

C'est de ma mre que vous voulez parler?

-- Mais oui.

-- Ah! dame! vous savez, nous sommes si humbles, reprit-il; et
connaissant, comme nous le faisons, notre humble condition, nous
sommes obligs de veiller  ce que ceux qui ne sont pas humbles
comme nous, ne nous marchent pas sur le pied. En amour, tous les
stratagmes sont de bonne guerre, monsieur.

Et se frottant doucement le menton de ses deux grandes mains, il
fit entendre un petit grognement. Je n'avais jamais vu une
crature humaine qui ressemblt autant  un mauvais babouin.

C'est que, voyez-vous, dit-il, tout en continuant de se caresser
ainsi le visage et en hochant la tte, vous tes un bien dangereux
rival, matre Copperfield, et vous l'avez toujours t, convenez-
en!

-- Quoi! c'est  cause de moi que vous montez la garde autour de
miss Wickfield, et que vous lui tez toute libert dans sa propre
maison? lui dis-je.

-- Oh! matre Copperfield! voil des paroles bien dures, rpliqua-
t-il.

-- Vous pouvez prendre mes paroles comme bon vous semble; mais
vous savez aussi bien que moi ce que je veux vous dire, Uriah.

-- Oh non! il faut que vous me l'expliquiez, dit-il; je ne vous
comprends pas.

-- Supposez-vous, lui dis-je, en m'efforant,  cause d'Agns, de
rester calme; supposez-vous que miss Wickfield soit pour moi autre
chose qu'une soeur tendrement aime?

-- Ma foi! Copperfield, je ne suis pas forc de rpondre  cette
question. Peut-tre que oui, peut-tre que non.

Je n'ai jamais rien vu de comparable  l'ignoble expression de ce
visage,  ces yeux chauves, sans l'ombre d'un cil.

Alors venez! lui dis-je; pour l'amour de miss Wickfield...

-- Mon Agns! s'cria-t-il, avec un tortillement anguleux plus que
dgotant. Soyez assez bon pour l'appeler Agns, matre
Copperfield!

-- Pour l'amour d'Agns Wickfield... que Dieu bnisse!

-- Je vous remercie de ce souhait, matre Copperfield!

-- Je vais vous dire ce que, dans toute autre circonstance,
j'aurais autant song  dire ... Jacques Retch.

--  qui, monsieur? dit Uriah, tendant le cou, et abritant son
oreille de sa main, pour mieux entendre.

-- Au bourreau, repris-je; c'est--dire  la dernire personne 
qui l'on dt penser... Et pourtant il faut tre franc, c'tait le
visage d'Uriah qui m'avait suggr naturellement cette allusion.
Je suis fianc  une autre personne. J'espre que cela vous
satisfait?

-- Parole d'honneur? dit Uriah.

J'allais rpter ma dclaration avec une certaine indignation,
quand il s'empara de ma main, et la pressa fortement.

Oh, matre Copperfield! dit-il; si vous aviez seulement daign me
tmoigner cette confiance, quand je vous ai rvl l'tat de mon
me, le jour o je vous ai tant drang en venant coucher dans
votre salon, jamais je n'aurais song  douter de vous. Puisqu'il
en est ainsi, je m'en vais renvoyer immdiatement ma mre; trop
heureux de vous donner cette marque de confiance. Vous excuserez,
j'espre, des prcautions inspires par l'affection. Quel dommage,
matre Copperfield, que vous n'ayez pas daign me rendre
confidence pour confidence! je vous en ai pourtant offert bien des
occasions; mais vous n'avez jamais eu pour moi toute la
bienveillance que j'aurais souhaite. Oh non! bien sr, vous ne
m'avez jamais aim, comme je vous aimais!

Et, tout en disant cela, il me serrait la main entre ses doigts
humides et visqueux. En vain, je m'efforai de me dgager. Il
passa mon bras sous la manche de son paletot chocolat, et je fus
ainsi forc de l'accompagner.

Revenons-nous  la maison? dit Uriah, en reprenant le chemin de
la ville. La lune commenait  clairer les fentres de ses
rayons argents.

Avant de quitter ce sujet, lui dis-je aprs un assez long
silence, il faut que vous sachiez bien, qu' mes yeux, Agns
Wickfield est aussi leve au-dessus de vous et aussi loin de
toutes vos prtentions, que la lune qui nous claire!

-- Elle est si paisible, n'est-ce pas? dit Uriah; mais avouez,
matre Copperfield, que vous ne m'avez jamais aim comme je vous
aimais. Vous me trouviez trop humble, j'en suis sr.

-- Je n'aime pas qu'on fasse tant profession d'humilit, pas plus
que d'autre chose, rpondis-je.

-- L! dit Uriah, le visage plus ple et plus terne encore que de
coutume; j'en tais sr. Mais vous ne savez pas, matre
Copperfield,  quel point l'humilit convient  une personne dans
ma situation. Mon pre et moi nous avons t levs dans une cole
de charit; ma mre a t aussi leve dans un tablissement de
mme nature. Du matin au soir, on nous enseignait  tre humbles,
et pas grand'chose avec. Nous devions tre humbles envers celui-
ci, et humbles envers celui-l; ici, il fallait ter notre
casquette; l, il fallait faire la rvrence, ne jamais oublier
notre situation, et toujours nous abaisser devant nos suprieurs;
Dieu sait combien nous en avions de suprieurs! Si mon pre a
gagn la mdaille de moniteur, c'est  force d'humilit; et moi de
mme. Si mon pre est devenu sacristain, c'est  force d'humilit.
Il avait la rputation, parmi les gens bien levs, de savoir si
bien se tenir  sa place, qu'on tait dcid  le pousser. Soyez
humble, Uriah, disait mon pre, et vous ferez votre chemin. C'est
ce qu'on nous a rabch,  vous comme  moi,  l'cole; et c'est
ce qui russit le mieux. Soyez humble, disait-il, et vous
parviendrez. Et rellement, a n'a pas trop mal tourn.

Pour la premire fois, j'apprenais que ce dtestable semblant
d'humilit tait hrditaire dans la famille Heep; j'avais vu la
rcolte, mais je n'avais jamais pens aux semailles.

Je n'tais pas plus grand que a, dit Uriah, que j'appris 
apprcier l'humilit et  en faire mon profit. Je mangeais mon
humble chausson de pommes de bon apptit. Je n'ai pas voulu
pousser trop loin mes humbles tudes, et je me suis dit: Tiens
bon! Vous m'avez offert de m'enseigner le latin, mais pas si
bte! Mon pre me disait toujours: Les gens aiment  vous
dominer, courbez la tte et laissez faire. En ce moment, par
exemple, je suis bien humble, matre Copperfield, mais a
n'empche pas que j'ai dj acquis quelque pouvoir!

Tout ce qu'il me disait l, je lisais bien sur son visage, au
clair de la lune, que c'tait tout bonnement pour me faire
comprendre qu'il tait dcid  se servir de ce pouvoir-l. Je
n'avais jamais mis en doute sa bassesse, sa ruse et sa malice;
mais je commenais seulement alors  comprendre tout ce que la
longue contrainte de sa jeunesse avait amass dans cette me vile
et basse de vengeance impitoyable.

Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans ce rcit dgotant qu'il
venait de me faire, c'est qu'il me lcha le bras pour pouvoir
encore se prendre le menton  deux mains. Une fois spar de lui,
j'tais dcid  garder cette position. Nous marchmes  une
certaine distance l'un de l'autre, n'changeant que quelques mots.

Je ne sais ce qui l'avait mis en gaiet, si c'tait la
communication que je lui avais faite, ou le rcit qu'il m'avait
prodigu de son pass; mais il tait beaucoup plus en train que de
coutume.  dner, il parla beaucoup; il demanda  sa mre (qu'il
avait releve de faction  notre retour de la promenade) s'il
n'tait pas bien temps qu'il se marit, et une fois il jeta sur
Agns un tel regard que j'aurais donn tout au monde pour qu'il me
ft permis de l'assommer.

Lorsque nous restmes seuls aprs le dner, M. Wickfield, lui et
moi, Uriah se lana plus encore. Il n'avait bu que trs-peu de
vin; ce n'tait donc pas l ce qui pouvait l'exciter; il fallait
que ce ft l'ivresse de son triomphe insolent, et le dsir d'en
faire parade en ma prsence.

La veille, j'avais remarqu qu'il cherchait  faire boire
M. Wickfield; et, sur un regard que m'avait lanc Agns en
quittant la chambre, j'avais propos, au bout de cinq minutes, que
nous allassions rejoindre miss Wickfield au salon. J'tais sur le
point d'en faire autant, mais Uriah me devana.

Nous voyons rarement notre visiteur d'aujourd'hui, dit-il en
s'adressant  M. Wickfield assis  l'autre bout de la table (quel
contraste dans les deux pendants!), et si vous n'y aviez pas
d'objection, nous pourrions vider un ou deux verres de vin  sa
sant. Monsieur Copperfield, je bois  votre sant et  votre
prosprit!

Je fus oblig de toucher, pour la forme, la main qu'il me tendait
 travers la table, puis je pris, avec une motion bien
diffrente, la main de sa pauvre victime.

Allons, mon brave associ, dit Uriah, permettez-moi de vous
donner l'exemple, en buvant encore  la sant de quelque ami de
Copperfield!

Je passe rapidement sur les divers toasts proposs par
M. Wickfield,  ma tante,  M. Dick,  la Cour des Doctors'-
Commons,  Uriah.  chaque sant il vidait deux fois son verre,
tout en sentant sa faiblesse et en luttant vainement contre cette
misrable passion: pauvre homme! comme il souffrait de la conduite
d'Uriah, et pourtant comme il cherchait  se le concilier. Heep
triomphait et se tordait de plaisir, il faisait trophe du vaincu,
dont il talait la honte  mes yeux. J'en avais le coeur serr;
maintenant encore, ma main rpugne  l'crire.

Allons, mon brave associ, dit enfin Uriah;  mon tour  vous en
proposer une; mais je demande humblement qu'on nous donne de
grands verres: buvons  la plus divine de son sexe.

Le pre d'Agns avait  la main son verre vide. Il le posa, fixa
les yeux sur le portrait de sa fille, porta la main  son front,
puis retomba dans son fauteuil.

Je ne suis qu'un bien humble personnage pour vous proposer sa
sant, reprit Uriah; mais je l'admire, ou plutt je l'adore!

Quelle angoisse que celle de ce pre qui pressait convulsivement
sa tte grise dans ses deux mains pour y comprimer une souffrance
intrieure plus cruelle  voir mille fois que toutes les douleurs
physiques qu'il put jamais endurer!

Agns, dit Uriah sans faire attention  l'tat de M. Wickfield ou
sans vouloir paratre le comprendre, Agns Wickfield est, je puis
le dire, la plus divine des femmes. Tenez, on peut parler
librement, entre amis, eh bien! on peut tre fier d'tre son pre,
mais tre son mari...

Dieu m'pargne d'entendre jamais un cri comme celui que poussa
M. Wickfield en se relevant tout  coup.

Qu'est-ce qu'il a donc? dit Uriah qui devint ple comme la mort.
Ah ! ce n'est pas un accs de folie, j'espre, monsieur
Wickfield? J'ai tout autant de droit qu'un autre  dire, ce me
semble, qu'un jour votre Agns sera mon Agns! J'y ai mme plus de
droit que personne.

Je jetai mes bras autour de M. Wickfield, je le conjurai, au nom
de tout ce que je pus imaginer, de se calmer, mais surtout au nom
de son affection pour Agns. Il tait hors de lui, il s'arrachait
les cheveux, il se frappait le front, il essayait de me repousser
loin de lui, sans rpondre un seul mot, sans voir qui que ce ft,
sans savoir, hlas! dans son dsespoir aveugle, ce qu'il voulait,
le visage fixe et boulevers. Quel spectacle effrayant!

Je le conjurai, dans ma douleur, de ne pas s'abandonner  cette
angoisse et de vouloir bien m'couter. Je le suppliai de songer 
Agns;  Agns et  moi; de se rappeler comment Agns et moi nous
avions grandi ensemble, elle que j'aimais et que je respectais,
elle qui tait son orgueil et sa joie. Je m'efforai de remettre
sa fille devant ses yeux; je lui reprochai mme de ne pas avoir
assez de fermet pour lui pargner la connaissance d'une pareille
scne. Je ne sais si mes paroles eurent quelque effet, ou si la
violence de sa passion finit par s'user d'elle-mme; mais peu 
peu il se calma, il commena  me regarder, d'abord avec
garement, puis avec une lueur de raison. Enfin il me dit: Je le
sais, Trotwood! ma fille chrie et vous... je le sais! Mais lui,
regardez-le!

Il me montrait Uriah, ple et tremblant dans un coin. videmment
le drle avait fait une cole: il s'tait attendu  toute autre
chose.

Regardez mon bourreau, reprit M. Wickfield. Voil l'homme qui m'a
fait perdre, petit  petit, mon nom, ma rputation, ma paix, le
bonheur de mon foyer domestique.

-- Dites plutt que c'est moi qui vous ai conserv votre nom,
votre rputation, votre paix et le bonheur de votre foyer, dit
Uriah en cherchant d'un air maussade, boudeur et dconfit, 
raccommoder les choses. Ne vous fchez pas, monsieur Wickfield: si
j'ai t un peu plus loin que vous ne vous y attendiez, je peux
bien reculer un peu, je pense! Aprs tout, o est donc le mal?

-- Je savais que chacun avait son but dans la vie, dit
M. Wickfield, et je croyais me l'tre attach par des motifs
d'intrt. Mais, voyez!... oh! voyez ce que c'est que cet homme-
l!

-- Vous ferez bien de le faire taire, Copperfield, si vous pouvez,
s'cria Uriah en tournant vers moi ses mains osseuses. Il va dire,
faites-y bien attention, il va dire des choses qu'il sera fch
d'avoir dites aprs, et que vous serez fch vous-mme d'avoir
entendues!

-- Je dirai tout! s'cria M. Wickfield d'un air dsespr. Puisque
je suis  votre merci, pourquoi ne me mettrais-je pas  la merci
du monde entier?

-- Prenez garde, vous dis-je, reprit Uriah en continuant de
s'adresser  moi; si vous ne le faites pas taire, c'est que vous
n'tes pas son ami. Vous demandez pourquoi vous ne vous mettriez
pas  la merci du monde entier, monsieur Wickfield? parce que vous
avez une fille. Vous et moi nous savons ce que nous savons, n'est-
ce pas? Ne rveillons pas le chat qui dort! Ce n'est pas moi qui
en aurais l'imprudence; vous voyez bien que je suis aussi humble
que faire se peut. Je vous dis que, si j'ai t trop loin, j'en
suis fch. Que voulez-vous de plus, monsieur?

-- Oh! Trotwood, Trotwood! s'cria M. Wickfield en se tordant les
mains. Je suis tomb bien bas depuis que je vous ai vu pour la
premire fois dans cette maison! J'tais dj sur cette fatale
pente, mais, hlas! que de chemin, quel triste chemin j'ai
parcouru depuis! C'est ma faiblesse qui m'a perdu. Ah! si j'avais
eu la force de moins me rappeler ou de moins oublier! Le souvenir
douloureux de la perte que j'avais faite en perdant la mre de mon
enfant est devenu une maladie; mon amour pour mon enfant, pouss
jusqu' l'oubli de tout le reste, m'a port le dernier coup. Une
fois atteint de ce mal incurable, j'ai infect  mon tour tout ce
que j'ai touch. J'ai caus le malheur de tout ce que j'aime si
tendrement: vous savez si je l'aime! J'ai cru possible d'aimer une
crature au monde  l'exclusion de toutes les autres; j'ai cru
possible d'en pleurer une qui avait quitt le monde, sans pleurer
avec ceux qui pleurent. Voil comme j'ai gt ma vie. Je me suis
dvor le coeur dans une lche tristesse, et il se venge en me
dvorant  son tour. J'ai t goste dans ma douleur! goste
dans mon amour, goste dans le soin avec lequel je me suis fait
ma part de la douleur et de l'affection communes. Et maintenant,
je ne suis plus qu'une ruine; voyez, oh! voyez ma misre! Fuyez-
moi! hassez-moi!

Il tomba sur une chaise et se mit  sangloter. Il n'tait plus
soutenu par l'exaltation de son chagrin. Uriah sortit de son coin.

Je ne sais pas tout ce que j'ai pu faire dans ma folie, dit
M. Wickfield en tendant les mains comme pour me conjurer de ne
pas le condamner encore; mais il le sait, lui qui s'est toujours
tenu  mon ct pour me souffler ce que je devais faire. Vous
voyez le boulet qu'il m'a mis au pied; vous le trouvez install
dans ma maison, vous le trouvez fourr dans toutes mes affaires.
Vous l'avez entendu, il n'y a qu'un moment! Que pourrais-je vous
dire de plus?

-- Vous n'avez pas besoin de rien dire de plus, vous auriez mme
mieux fait de ne rien dire du tout, repartit Uriah d'un air  la
fois arrogant et servile. Vous ne vous seriez pas mis dans ce bel
tat si vous n'aviez pas tant bu; vous vous en repentirez demain,
monsieur. Si j'en ai dit moi-mme un peu plus que je ne voulais
peut-tre, le beau malheur! Vous voyez bien que je n'y ai pas mis
d'obstination.

La porte s'ouvrit, Agns entra doucement, ple comme une morte;
elle passa son bras autour du cou de son pre, et lui dit avec
fermet:

Papa, vous n'tes pas bien, venez avec moi!

Il laissa tomber sa tte sur l'paule de sa fille, comme accabl
de honte, et ils sortirent ensemble. Les yeux d'Agns
rencontrrent les miens: je vis qu'elle savait ce qui s'tait
pass.

Je ne croyais pas qu'il prt la chose de travers comme cela,
matre Copperfield, dit Uriah, mais ce n'est rien. Demain nous
serons raccommods. C'est pour son bien. Je dsire humblement son
bien.

Je ne lui rpondis pas un mot, et je montai dans la tranquille
petite chambre o Agns tait venue si souvent s'asseoir prs de
moi pendant que je travaillais: J'y restai assez tard, sans que
personne vint m'y tenir compagnie. Je pris un livre et j'essayai
de lire; j'entendis les horloges sonner minuit, et je lisais
encore sans savoir ce que je lisais, quand Agns me toucha
doucement l'paule.

Vous partez de bonne heure demain, Trotwood, je viens vous dire
adieu.

Elle avait pleur, mais son visage tait redevenu beau et calme.

Que Dieu vous bnisse! dit-elle en me tendant la main.

-- Ma chre Agns, rpondis-je, je vois que vous ne voulez pas que
je vous en parle ce soir; mais n'y a-t-il rien  faire?

-- Se confier en Dieu! reprit-elle.

-- Ne puis-je rien faire... moi qui viens vous ennuyer de mes
pauvres chagrins?

-- Vous en rendez les miens moins amers, rpondit-elle, mon cher
Trotwood!

-- Ma chre Agns, c'est une grande prsomption de ma part que de
prtendre  vous donner un conseil, moi qui ai si peu de ce que
vous possdez  un si haut degr, de bont, de courage, de
noblesse; mais vous savez combien je vous aime et tout ce que je
vous dois. Agns, vous ne vous sacrifierez jamais  un devoir mal
compris?

Elle recula d'un pas et quitta ma main. Jamais je ne l'avais vue
si agite.

Dites-moi que vous n'avez pas une telle pense, chre Agns. Vous
qui tes pour moi plus qu'une soeur, pensez  ce que valent un
coeur comme le vtre, un amour comme le vtre.

Ah! que de fois depuis j'ai revu en pense cette douce figure et
ce regard d'un instant, ce regard o il n'y avait ni tonnement,
ni reproche, ni regret! Que de fois depuis j'ai revu le charmant
sourire avec lequel elle me dit qu'elle tait tranquille sur elle-
mme, qu'il ne fallait donc pas craindre pour elle; puis elle
m'appela son frre et disparut!

Il faisait encore nuit le lendemain matin quand je montai sur la
diligence  la porte de l'auberge. Nous allions partir et le jour
commenait  poindre, lorsqu'au moment o ma pense se reportait
vers Agns, j'aperus la tte d'Uriah qui grimpait  ct de moi.

Copperfield, me dit-il  voix basse tout en s'accrochant  la
voiture, j'ai pens que vous seriez bien aise d'apprendre, avant
votre dpart, que tout tait arrang. J'ai dj t dans sa
chambre, et je vous l'ai rendu doux comme un agneau. Voyez-vous,
j'ai beau tre humble, je lui suis utile; et quand il n'est pas en
ribote, il comprend ses intrts! Quel homme aimable, aprs tout,
n'est-ce pas, matre Copperfield?

Je pris sur moi de lui dire que j'tais bien aise qu'il et fait
ses excuses.

Oh! certainement, dit Uriah; quand on est humble, vous savez,
qu'est-ce que a fait de demander excuse? C'est si facile. 
propos, je suppose, matre Copperfield, ajouta-t-il avec une
lgre contorsion, qu'il vous est arriv quelquefois de cueillir
une poire avant qu'elle fut mre?

-- C'est assez probable, rpondis-je.

-- C'est ce que j'ai fait hier soir, dit Uriah; mais la poire
mrira! Il n'y a qu' y veiller. Je puis attendre.

Et tout en m'accablant d'adieux, il descendit au moment o le
conducteur montait sur son sige. Autant que je puis croire, il
mangeait sans doute quelque chose pour viter de humer le froid du
matin; du moins,  voir le mouvement de sa bouche, on aurait dit
que la poire tait dj mre et qu'il la savourait en faisant
claquer ses lvres.




CHAPITRE X.

Triste voyage  l'aventure.


Nous emes ce soir-l  Buckingham-Street une conversation trs-
srieuse sur les vnements domestiques que j'ai raconts en
dtail, dans le dernier chapitre. Ma tante y prenait le plus grand
intrt, et, pendant plus de deux heures, elle arpenta la chambre,
les bras croiss. Toutes les fois qu'elle avait quelque sujet
particulier de dconvenue, elle accomplissait une prouesse
pdestre de ce genre, et l'on pouvait toujours mesurer l'tendue
de cette dconvenue  la dure de sa promenade. Ce jour-l, elle
tait tellement mue qu'elle jugea  propos d'ouvrir la porte de
sa chambre  coucher, pour se donner du champ, parcourant les deux
pices d'un bout  l'autre, et tandis qu'avec M. Dick, nous tions
paisiblement assis prs du feu, elle passait et repassait  ct
de nous, toujours en ligne droite, avec la rgularit d'un
balancier de pendule.

M. Dick nous quitta bientt pour aller se coucher; je me mis 
crire une lettre aux deux vieilles tantes de Dora. Ma tante, 
moi, fatigue de tant d'exercice, finit par venir s'asseoir prs
du feu, sa robe releve comme de coutume. Mais au lieu de poser
son verre sur son genou, comme elle faisait souvent, elle le plaa
ngligemment sur la chemine, et le coude gauche appuy sur le
bras droit, tandis que son menton reposait sur sa main gauche,
elle me regardait d'un air pensif. Toutes les fois que je levais
les yeux, j'tais sr de rencontrer les siens.

Je vous aime de tout mon coeur, Trotwood, me rptait-elle, mais
je suis agace et triste.

J'tais trop occup de ce que j'crivais, pour avoir remarqu,
avant qu'elle se ft retire pour se coucher, qu'elle avait laiss
ce soir-l sur la chemine, sans y toucher, ce qu'elle appelait sa
potion pour la nuit. Quand elle fut rentre dans sa chambre,
j'allai frapper  sa porte pour lui faire part de cette
dcouverte; elle vint m'ouvrir et me dit avec plus de tendresse
encore que de coutume:

Merci, Trot, mais je n'ai pas le courage de la boire ce soir.
Puis elle secoua la tte et rentra chez elle.

Le lendemain matin, elle lut ma lettre aux deux vieilles dames, et
l'approuva. Je la mis  la poste; il ne me restait plus rien 
faire que d'attendre la rponse, aussi patiemment que je pourrais.
Il y avait dj prs d'une semaine que j'attendais, quand je
quittai un soir la maison du docteur pour revenir chez moi.

Il avait fait trs-froid dans la journe, avec un vent de nord-est
qui vous coupait la figure. Mais le vent avait molli dans la
soire, et la neige avait commenc  tomber par gros flocons; elle
couvrait dj partout le sol: on n'entendait ni le bruit des
roues, ni le pas des pitons; on et dit que les rues taient
rembourres de plume.

Le chemin le plus court pour rentrer chez moi (ce fut
naturellement celui que je pris ce soir-l) me menait par la
ruelle Saint-Martin. Dans ce temps-l, l'glise qui a donn son
nom  cette ruelle troite n'tait pas dgage comme aujourd'hui;
il n'y avait seulement pas d'espace ouvert devant le porche, et la
ruelle faisait un coude pour aboutir au Strand. En passant devant
les marches de l'glise, je rencontrai au coin une femme. Elle me
regarda, traversa la rue, et disparut. Je reconnus ce visage-l,
je l'avais vu quelque part, sans pouvoir dire o. Il se liait dans
ma pense avec quelque chose qui m'allait droit au coeur. Mais,
comme au moment o je la rencontrai, je pensais  autre chose, ce
ne fut pour moi qu'une ide confuse.

Sur les marches de l'glise, un homme venait de dposer un paquet
au milieu de la neige; il se baissa pour arranger quelque chose:
je le vis en mme temps que cette femme. J'tais  peine remis de
ma surprise, quand il se releva et se dirigea vers moi. Je me
trouvai vis--vis de M. Peggotty.

Alors je me rappelai qui tait cette femme. C'tait Marthe, celle
 qui milie avait remis de l'argent un soir dans la cuisine,
Marthe Endell,  ct de laquelle M. Peggotty n'aurait jamais
voulu voir sa nice chrie, pour tous les trsors que l'ocan
recelait dans son sein. Ham me l'avait dit bien des fois.

Nous nous serrmes affectueusement la main. Nous ne pouvions
parler ni l'un ni l'autre.

Monsieur Davy! dit-il en pressant ma main entre les siennes, cela
me fait du bien de vous revoir. Bonne rencontre, monsieur, bonne
rencontre!

-- Oui, certainement, mon vieil ami, lui dis-je.

-- J'avais eu l'ide de vous aller trouver ce soir, monsieur, dit-
il; mais sachant que votre tante vivait avec vous, car j'ai t de
ce ct-l, sur la route de Yarmouth, j'ai craint qu'il ne ft
trop tard. Je comptais vous voir demain matin, monsieur, avant de
repartir. Oui, monsieur, rptait-il, en secouant patiemment la
tte, je repars demain.

-- Et o allez-vous? lui demandai-je.

-- Ah! rpliqua-t-il en faisant tomber la neige qui couvrait ses
longs cheveux, je m'en vais faire encore un voyage.

Dans ce temps-l il y avait une alle qui conduisait de l'glise
Saint-Martin  la cour de la Croix-d'Or, cette auberge qui tait
si troitement lie dans mon esprit au malheur de mon pauvre ami.
Je lui montrai la grille; je pris son bras et nous entrmes. Deux
ou trois des salles de l'auberge donnaient sur la cour; nous vmes
du feu dans l'une de ces pices, et je l'y menai.

Quand on nous eut apport de la lumire, je remarquai que ses
cheveux taient longs et en dsordre. Son visage tait brl par
le soleil. Les rides de son front taient plus profondes, comme
s'il avait pniblement err sous les climats les plus divers; mais
il avait toujours l'air trs-robuste, et si dcid  accomplir son
dessein qu'il comptait pour rien la fatigue. Il secoua la neige de
ses vtements et de son chapeau, s'essuya le visage qui en tait
couvert, puis s'asseyant en face de moi prs d'une table, le dos
tourn  la porte d'entre, il me tendit sa main ride et serra
cordialement la mienne.

Je vais vous dire, matre Davy, o j'ai t, et ce que j'ai
appris. J'ai t loin, et je n'ai pas appris grand'chose, mais je
vais vous le dire!

Je sonnai pour demander  boire. Il ne voulut rien prendre que de
l'ale, et, tandis qu'on la faisait chauffer, il paraissait
rflchir. Il y avait dans toute sa personne une gravit profonde
et imposante que je n'osais pas troubler.

Quand elle tait enfant, me dit-il en relevant la tte lorsque
nous fmes seuls, elle me parlait souvent de la mer; du pays o la
mer tait couleur d'azur, et o elle tincelait au soleil. Je
pensais, dans ce temps-l, que c'tait parce que son pre tait
noy, qu'elle y songeait tant. Peut-tre croyait-elle ou esprait-
elle, me disais-je, qu'il avait t entran vers ces rives, o
les fleurs sont toujours panouies, et le soleil toujours
brillant.

-- Je crois bien que c'tait plutt une fantaisie d'enfant,
rpondis-je.

-- Quand elle a t... perdue, dit M. Peggotty, j'tais sr qu'il
l'emmnerait dans ces pays-l. Je me doutais qu'il lui en aurait
cont merveille pour se faire couter d'elle, surtout en lui
disant qu'il en ferait une dame par l-bas. Quand nous sommes
alls voir sa mre, j'ai bien vu tout de suite que j'avais raison.
J'ai donc t en France, et j'ai dbarqu l comme si je tombais
des nues.

En ce moment, je vis la porte s'entr'ouvrir, et la neige tomber
dans la chambre. La porte s'ouvrit un peu plus; il y avait une
main qui la tenait doucement entrouverte.

L, reprit M. Peggotty, j'ai trouv un monsieur, un Anglais qui
avait de l'autorit, et je lui ai dit que j'allais chercher ma
nice. Il m'a procur les papiers dont j'avais besoin pour
circuler, je ne sais pas bien comment on les appelle: il voulait
mme me donner de l'argent, mais heureusement je n'en avais pas
besoin. Je le remerciai de tout mon coeur pour son obligeance.
J'ai dj crit des lettres pour vous recommander  votre
arrive, me dit-il, et je parlerai de vous  des personnes qui
prennent le mme chemin. Cela fait que, quand vous voyagerez tout
seul, loin d'ici, vous vous trouverez en pays de connaissance. Je
lui exprimai de mon mieux ma gratitude, et je me remis en route 
travers la France.

-- Tout seul, et  pied? lui dis-je.

-- En grande partie  pied, rpondit-il, et quelquefois dans des
charrettes qui se rendaient au march, quelquefois dans des
voitures qui s'en retournaient  vide. Je faisais bien des milles
 pied dans une journe, souvent avec des soldats ou d'autres
pauvres diables qui allaient revoir leurs amis. Nous ne pouvions
pas nous parler; mais, c'est gal, nous nous tenions toujours
compagnie tout le long de la route, dans la poussire du chemin.

Comment, en effet, cette voix si bonne et si affectueuse ne lui
aurait-elle pas fait trouver des amis partout?

-- Quand j'arrivais dans une ville, continua-t-il, je me rendais 
l'auberge, et j'attendais dans la cour qu'il passt quelqu'un qui
st l'anglais (ce n'tait pas rare). Alors je leur racontais que
je voyageais pour chercher ma nice, et je me faisais dire quelle
espce de voyageurs il y avait dans la maison puis j'attendais
pour voir si elle ne serait pas parmi ceux qui entraient ou qui
sortaient. Quand je voyais qu'milie n'y tait pas, je repartais.
Petit  petit, en arrivant dans de nouveaux villages, je
m'apercevais qu'on leur avait parl de moi. Les paysans me
priaient d'entrer chez eux, ils me faisaient manger et boire, et
me donnaient la couche. J'ai vu plus d'une femme, matre David,
qui avait une fille de l'ge d'milie, venir m'attendre  la
sortie du village, au pied de la croix de notre Sauveur, pour me
faire toute sorte d'amitis. Il y en avait dont les filles taient
mortes. Dieu seul sait comme ces mres-l taient bonnes pour
moi.

C'tait Marthe qui tait  la porte. Je voyais distinctement 
prsent son visage hagard, avide de nous entendre. Tout ce que je
craignais, c'tait qu'il ne tournt la tte, et qu'il ne
l'apert.

Et bien souvent, dit M. Peggotty, elles mettaient leurs enfants,
surtout leurs petites filles, sur mes genoux; et bien souvent vous
auriez pu me voir assis devant leurs portes, le soir, presque
comme si c'taient les enfants de mon milie. Oh! ma chre petite
milie!

Il se mit  sangloter dans un soudain accs de dsespoir. Je
passai en tremblant ma main sur la sienne, dont il cherchait  se
couvrir le visage.

Merci, monsieur, me dit-il, ne faites pas attention.

Au bout d'un moment, il se dcouvrit les yeux, et continua son
rcit.

Souvent, le matin, elles m'accompagnaient un petit bout de
chemin, et quand nous nous sparions, et que je leur disais dans
ma langue: Je vous remercie bien! Dieu vous bnisse! elles
avaient toujours l'air de me comprendre, et me rpondaient d'un
air affable.  la fin, je suis arriv au bord de la mer. Ce
n'tait pas difficile, pour un marin comme moi, de gagner son
passage jusqu'en Italie. Quand j'ai t arriv l, j'ai err comme
j'avais fait auparavant. Tout le monde tait bon pour moi, et
j'aurais peut-tre voyag de ville en ville, ou travers la
campagne, si je n'avais pas entendu dire qu'on l'avait vue dans
les montagnes de la Suisse. Quelqu'un qui connaissait son
domestique,  lui, les avait vus l tous les trois; on me dit mme
comment ils voyageaient, et o ils taient. J'ai march jour et
nuit, matre David, pour aller trouver ces montagnes. Plus
j'avanais, plus les montagnes semblaient s'loigner de moi. Mais
je les ai atteintes et je les ai franchies. Quand je suis arriv
prs du lieu dont on m'avait parl, j'ai commenc  me dire dans
mon coeur: Qu'est-ce que je vais faire quand je la reverrai?

Le visage qui tait rest  nous couter, insensible  la rigueur
de la nuit, se baissa, et je vis cette femme,  genoux devant la
porte et les mains jointes, comme pour me prier, me supplier de ne
pas la renvoyer.

Je n'ai jamais dout d'elle, dit M. Peggotty, non, pas une
minute. Si j'avais seulement pu lui faire voir ma figure, lui
faire entendre ma voix, reprsenter  sa pense la maison d'o
elle avait fui, lui rappeler son enfance, je savais bien que, lors
mme qu'elle serait devenue une princesse du sang royal, elle
tomberait  mes genoux. Je le savais bien. Que de fois, dans mon
sommeil, je l'ai entendue crier: Mon oncle! et l'ai vue tomber
comme morte  mes pieds! Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai
releve en lui disant tout doucement: milie, ma chre, je viens
pour vous pardonner et vous emmener avec moi!

Il s'arrta, secoua la tte, puis reprit avec un soupir:

_Lui_, il n'tait plus rien pour moi, milie tait tout.
J'achetai une robe de paysanne pour elle; je savais bien qu'une
fois que je l'aurais retrouve, elle viendrait avec moi le long de
ces routes rocailleuses; qu'elle irait o je voudrais, et qu'elle
ne me quitterait plus jamais, non jamais. Tout ce que je voulais
maintenant, c'tait de lui faire passer cette robe, et fouler aux
pieds celle qu'elle portait; c'tait de la prendre comme autrefois
dans mes bras, et puis de retourner vers notre demeure, en nous
arrtant parfois sur la route, pour laisser reposer ses pieds
malades, et son coeur, plus malade encore! Mais lui, je crois que
je ne l'aurais seulement pas regard.  quoi bon? Mais tout cela
ne devait pas tre, matre David, non pas encore! J'arrivai trop
tard, ils taient partis. Je ne pus pas mme savoir o ils
allaient. Les uns disaient par ici, les autres par l. J'ai voyag
par ici et par l, mais je n'ai pas trouv milie, et alors je
suis revenu.

-- Y a-t-il longtemps? demandai-je.

-- Peu de jours seulement. J'aperus dans le lointain mon vieux
bateau, et la lumire qui brillait dans la cabine, et en
m'approchant je vis la fidle mistress Gummidge, assise toute
seule au coin du feu. Je lui criai: N'ayez pas peur, c'est
Daniel! et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pt m'arriver
d'tre si tonn de me retrouver dans ce vieux bateau!

Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de
papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la
table.

Cette premire lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les
autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'tais parti. Il y
avait dedans,  mon nom, un billet de banque de cinquante livres
sterling; on l'avait dpose une nuit sous la porte. Elle avait
cherch  dguiser son criture, mais c'tait bien impossible avec
moi.

Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaa
sur la table.

Cette autre lettre, adresse  mistress Gummidge, est arrive il
y a deux ou trois mois. Aprs l'avoir contemple un moment, il me
la passa, ajoutant  voix basse: Soyez assez bon pour la lire,
monsieur.

Je lus ce qui suit:

Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette criture, et que
vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais
essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon
oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi!
Essayez, je vous en prie, d'avoir piti d'une pauvre infortune;
crivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se
porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renonc 
prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure
o je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser  celle
qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense  tout
cela! Je tombe  vos genoux, je vous supplie de ne pas tre aussi
svre pour moi que je le mrite... je sais bien que je le mrite,
mais soyez bonne et compatissante, crivez-moi un mot, et envoyez-
le moi. Ne m'appelez plus ma petite, ne me donnez plus le nom
que j'ai dshonor; mais ayez piti de mon angoisse, et soyez
assez misricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque
jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.

Chre mistress Gummidge, si vous n'avez pas piti de moi, vous en
avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez  celui avec lequel
je suis le plus coupable,  celui dont je devais tre la femme,
s'il faut repousser ma prire. S'il est assez gnreux pour vous
conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon
et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que,
quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle
vient de passer prs de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte 
Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que
si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me
sentais prpare!) mes dernires paroles seraient pour le bnir
lui et mon oncle, et ma dernire prire pour son bonheur!

Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres
sterling. M. Peggotty l'avait laisse intacte comme l'autre, et il
replia de mme le billet. Il y avait aussi des instructions
dtailles sur la manire de lui faire parvenir une rponse; on
voyait bien que plusieurs personnes s'en taient mles pour mieux
dissimuler l'endroit o elle tait cache; cependant il paraissait
assez probable qu'elle avait crit du lieu mme o on avait dit 
M. Peggotty qu'on l'avait vue.

Et quelle rponse a-t-on faite?

-- Mistress Gummidge n'est pas forte sur l'criture, reprit-il, et
Ham a bien voulu se charger de rpondre pour elle. On lui a crit
que j'tais parti pour la chercher, et ce que j'avais dit en m'en
allant.

-- Est-ce encore une lettre que vous tenez l?

-- Non, c'est de l'argent, monsieur, dit M. Peggotty en le
dpliant  demi: dix livres sterling, comme vous voyez; et il y a
crit en dedans de l'enveloppe de la part d'une amie vritable.
Mais la premire lettre avait t mise sous la porte, et celle-ci
est venue par la poste, avant-hier. Je vais aller chercher milie
dans la ville dont cette lettre porte le timbre.

Il me le montra. C'tait une ville sur les bords du Rhin. Il avait
trouv  Yarmouth quelques marchands trangers qui connaissaient
ce pays-l; on lui en avait dessin une espce de carte, pour
mieux lui faire comprendre la chose. Il la posa entre nous sur la
table, et me montra son chemin d'une main, tout en appuyant son
menton sur l'autre.

Je lui demandai comment allait Ham? Il secoua la tte:

Il travaille d'arrache-pied, me dit-il: son nom est dans toute la
contre connu et respect autant qu'un nom peut l'tre en ce
monde. Chacun est prt  lui venir en aide, vous comprenez, il est
si bon avec tout le monde! On ne l'a jamais entendu se plaindre.
Mais ma soeur croit, entre nous, qu'il a reu l un rude coup.

-- Pauvre garon; je le crois facilement.

-- Matre David, reprit M. Peggotty  voix basse, et d'un ton
solennel, Ham ne tient plus  la vie. Toutes les fois qu'il faut
un homme pour affronter quelque pril en mer, il est l; toutes
les fois qu'il y a un poste dangereux  remplir, le voil parti de
l'avant. Et pourtant, il est doux comme un enfant; il n'y a pas un
enfant dans tout Yarmouth qui ne le connaisse.

Il runit ses lettres d'un air pensif, les replia doucement, et
replaa le petit paquet dans sa poche. On ne voyait plus personne
 la porte. La neige continuait de tomber; mais voil tout.

Eh bien! me dit-il, en regardant son sac, puisque je vous ai vu
ce soir, matre David, et cela m'a fait du bien, je partirai de
bonne heure demain matin. Vous avez vu ce que j'ai l, et il
mettait sa main sur le petit paquet; tout ce qui m'inquite, c'est
la pense qu'il pourrait m'arriver quelque malheur avant d'avoir
rendu cet argent. Si je venais  mourir, et que cet argent fut
perdu ou vol, et qu'il pt croire que je l'ai gard, je crois
vraiment que l'autre monde ne pourrait pas me retenir; oui,
vraiment, je crois que je reviendrais!

Il se leva, je me levai aussi, et nous nous serrmes de nouveau la
main.

Je ferais dix mille milles, dit-il, je marcherais jusqu'au jour
o je tomberais mort de fatigue, pour pouvoir lui jeter cet argent
 la figure. Que je puisse seulement faire cela et retrouver mon
milie, et je serai content. Si je ne la retrouve pas, peut-tre
un jour apprendra-t-elle que son oncle, qui l'aimait tant, n'a
cess de la chercher que quand il a cess de vivre; et, si je la
connais bien, il n'en faudra pas davantage pour la ramener alors
au bercail!

Quand nous sortmes, la nuit tait froide et sombre, et je vis
fuir devant nous cette apparition mystrieuse. Je retins
M. Peggotty encore un moment, jusqu' ce qu'elle eut disparu.

Il me dit qu'il allait passer la nuit dans une auberge, sur la
route de Douvres, o il trouverait une bonne chambre. Je
l'accompagnai jusqu'au pont de Westminster, puis nous nous
sparmes. Il me semblait que tout dans la nature gardait un
silence religieux, par respect pour ce pieux plerin qui reprenait
lentement sa course solitaire  travers la neige.

Je retournai dans la cour de l'auberge, je cherchai des yeux celle
dont le visage m'avait fait une si profonde impression; elle n'y
tait plus. La neige avait effac la trace de nos pas, on ne
voyait plus que ceux que je venais d'y imprimer; encore la neige
tait si forte qu'ils commenaient  disparatre, le temps
seulement de tourner la tte pour les regarder par derrire.




CHAPITRE XI.

Les tantes de Dora.


 la fin, je reus une rponse des deux vieilles dames. Elles
prsentaient leurs compliments  M. Copperfield et l'informaient
qu'elles avaient lu sa lettre avec la plus srieuse attention,
dans l'intrt des deux parties. Cette expression me parut assez
alarmante, non-seulement parce qu'elles s'en taient dj servies
autrefois dans leur discussion avec leur frre, mais aussi parce
que j'avais remarqu que les phrases de convention sont comme ces
bouquets de feu d'artifice dont on ne peut prvoir, au dpart, la
varit de formes et de couleurs qui les diversifient, sans le
moindre gard pour leur forme originelle. Ces demoiselles
ajoutaient qu'elles ne croyaient pas convenable d'exprimer, par
lettre, leur opinion sur le sujet dont les avait entretenues
M. Copperfield; mais que si M. Copperfield voulait leur faire
l'honneur d'une visite,  un jour dsign, elles seraient
heureuses d'en converser avec lui; M. Copperfield pouvait, s'il le
jugeait  propos, se faire accompagner d'une personne de
confiance.

M. Copperfield rpondit immdiatement  cette lettre qu'il
prsentait  mesdemoiselles Spenlow ses compliments respectueux,
qu'il aurait l'honneur de leur rendre visite au jour dsign, et
qu'il serait accompagn, comme elles avaient bien voulu le lui
permettre, de son ami M. Thomas Traddles, du Temple. Une fois
cette lettre expdie, M. Copperfield tomba dans un tat
d'agitation nerveuse qui dura jusqu'au jour fix.

Ce qui augmentait beaucoup mon inquitude, c'tait de ne pouvoir,
dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables
services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre  tche
de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au
mme). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrme, en se
mettant dans la tte de partir pour les Indes. Je vous demande un
peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'tait pour me
vexer? Vous me direz  cela qu'il n'avait rien  faire dans aucune
autre partie du monde, et que celle-l l'intressait
particulirement, puisque tout son commerce se faisait avec
l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait tre ce commerce (j'avais,
sur ce sujet, des notions assez vagues de chles lams d'or et de
dents d'lphants); il avait t  Calcutta dans sa jeunesse, et
il voulait retourner s'y tablir, en qualit d'associ rsident.
Mais tout cela m'tait bien gal: il n'en tait pas moins vrai
qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia tait en
voyage pour dire adieu  sa famille; leur maison tait affiche 
vendre ou  louer; leur mobilier (la machine  lessive comme le
reste) devait se vendre sur estimation. Voil donc encore un
tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore
bien remis du premier.

J'hsitais fort sur la question de savoir comment je devais
m'habiller pour le jour solennel: j'tais partag entre le dsir
de paratre  mon avantage, et la crainte que quelque apprt dans
ma toilette ne vnt altrer ma rputation d'homme srieux aux yeux
des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureux _mezzo termine_ dont
ma tante approuva l'ide, et, pour assurer le succs de notre
entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta
son soulier en l'air derrire Traddles et moi, comme nous
descendions l'escalier.

Malgr toute mon estime pour les bonnes qualits de Traddles, et
malgr toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais
m'empcher, dans une occasion aussi dlicate, de souhaiter qu'il
n'et pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il
faisait toujours: ses cheveux, dresss en l'air sur sa tte, lui
donnaient un air effar, je pourrais mme dire une mine de balai
de crin dont mes apprhensions superstitieuses ne me faisaient
augurer rien de bon.

Je pris la libert de le lui dire en chemin et de lui insinuer
que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu...

Mon cher Copperfield, dit Traddles en tant son chapeau, et en
lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'tre
plus agrable, mais ils ne veulent pas.

-- Ils ne veulent pas se tenir lisses?

-- Non, dit Traddles. Rien ne peut les y dcider. J'aurais beau
porter sur ma tte un poids de cinquante livres d'ici  Putney,
que mes cheveux se redresseraient aussitt derechef, ds que le
poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une ide de leur
enttement, Copperfield. Je suis comme un porc-pic en colre.

J'avoue que je fus un peu dsappoint, tout en lui sachant gr de
sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractre, et que
certainement il fallait que tout l'enttement qu'on peut avoir
dans sa personne et pass dans ses cheveux, car pour lui, il ne
lui en restait pas trace.

Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que
j'ai  me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon
oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que a
l'exasprait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les
commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais
beaucoup!

-- Vos cheveux lui dplaisaient?

-- Pas  elle, reprit Traddles, mais, sa soeur ane, la beaut de
la famille, ne pouvait se lasser d'en rire,  ce qu'il parat. Le
fait est que toutes ses soeurs en font des gorges chaudes.

-- C'est agrable!

-- Oh! oui, reprit Traddles avec une innocence adorable, cela nous
amuse tous. Elles prtendent que Sophie a une mche de mes cheveux
dans son pupitre, et que, pour les tenir aplatis, elle est oblige
de les enfermer dans un livre  fermoir. Nous en rions bien,
allez!

--  propos, mon cher Traddles, votre exprience pourra m'tre
utile. Quand vous avez t fianc  la jeune personne dont vous
venez de me parler, avez-vous eu  faire  la famille une
proposition en forme? Par exemple, avez-vous eu  accomplir la
crmonie par laquelle nous allons passer aujourd'hui? ajoutai-je
d'une voix mue.

-- Voyez-vous, Copperfield, dit Traddles, et son visage devint
plus srieux, c'est une affaire qui m'a donn bien du tourment.
Vous comprenez, Sophie est si utile dans sa famille qu'on ne
pouvait pas supporter l'ide qu'elle pt jamais se marier. Ils
avaient mme dcid, entre eux, qu'elle ne se marierait jamais, et
on l'appelait d'avance la vieille fille. Aussi, quand j'en ai dit
un mot  mistress Crewler, avec toutes les prcautions
imaginables...

-- C'est la mre?

-- Oui; son pre est le rvrend Horace Crewler. Quand j'ai dit un
mot  mistress Crewler, en dpit de toutes mes prcautions
oratoires, elle a pouss un grand cri, et s'est vanouie. Il m'a
fallu attendre des mois entiers avant de pouvoir aborder le mme
sujet.

-- Mais  la fin, pourtant, vous y tes revenu?

-- C'est le rvrend Horace, dit Traddles; l'excellent homme!
exemplaire dans tous ses rapports; il lui a reprsent que, comme
chrtienne, elle devait se soumettre  ce sacrifice, d'autant plus
que ce n'en tait peut-tre pas un, et se garder de tout sentiment
contraire  la charit  mon gard. Quant  moi, Copperfield, je
vous en donne ma parole d'honneur, je me faisais horreur: je me
regardais comme un vautour qui venait de fondre sur cette
estimable famille.

-- Les soeurs ont pris votre parti, Traddles, j'espre?

-- Mais je ne peux pas dire a. Quand mistress Crewler fut un peu
rconcilie avec cette ide, nous emes  l'annoncer  Sarah. Vous
vous rappelez ce que je vous ai dit de Sarah? c'est celle qui a
quelque chose dans l'pine dorsale!

-- Oh! parfaitement.

-- Elle s'est mise  croiser les mains avec angoisse, en me
regardant d'un air dsol; puis elle a ferm les yeux, elle est
devenue toute verte; son corps tait roide comme un bton, et
pendant deux jours elle n'a pu prendre que de l'eau pane, par
cuilleres  caf.

-- C'est donc une fille insupportable, Traddles?

-- Je vous demande pardon, Copperfield. C'est une personne
charmante, mais elle a tant de sensibilit! Le fait est qu'elles
sont toutes comme a. Sophie m'a dit ensuite que rien ne pourrait
jamais me donner une ide des reproches qu'elle s'tait adresss 
elle-mme, tandis qu'elle soignait Sarah. Je suis sr qu'elle en a
d bien souffrir, Copperfield; j'en juge par moi, car j'tais l
comme un vrai criminel. Quand Sarah a t gurie, il a fallu
l'annoncer aux huit autres, et sur chacune d'elles l'effet a t
des plus attendrissants. Les deux petites que Sophie lve
commencent seulement maintenant  ne pas me dtester.

-- Mais enfin, ils sont tous maintenant rconcilis avec cette
ide, j'espre?

-- Oui... oui,  tout prendre, je crois qu'ils se sont rsigns,
dit Traddles d'un ton de doute.  vrai dire, nous vitons d'en
parler: ce qui les console beaucoup, c'est l'incertitude de mon
avenir et la mdiocrit de ma situation. Mais, si jamais nous nous
marions, il y aura une scne dplorable. Cela ressemblera bien
plus  un enterrement qu' une noce, et ils m'en voudront tous 
la mort de la leur ravir.

Son visage avait une expression de candeur  la fois srieuse et
comique, dont le souvenir me frappe peut-tre plus encore 
prsent que sur le moment, car j'tais alors dans un tel tat
d'anxit et de tremblement pour moi-mme, que j'tais tout  fait
incapable de fixer mon attention sur quoi que ce ft.  mesure que
nous approchions de la maison des demoiselles Spenlow, je me
sentais si peu rassur sur mes dehors personnels et sur ma
prsence d'esprit, que Traddles me proposa, pour me remettre, de
boire quelque chose de lgrement excitant, comme un verre d'ale.
Il me conduisit  un caf voisin, puis, au sortir de l, je me
dirigeai d'un pas tremblant vers la porte de ces demoiselles.

J'eus comme une vague sensation que nous tions arrivs, quand je
vis une servante nous ouvrir la porte. Il me sembla que j'entrais
en chancelant dans un vestibule o il y avait un baromtre, et qui
donnait sur un tout petit salon au rez-de-chausse. Le salon
ouvrait sur un joli petit jardin. Puis, je crois que je m'assis
sur un canap, que Traddles ta son chapeau, et que ses cheveux,
en se redressant, lui donnrent l'air d'une de ces petites figures
d'pouvantail  ressort qui sortent d'une bote quand on lve le
couvercle. Je crois avoir entendu une vieille pendule rococo qui
ornait la chemine faire tic tac, et que j'essayai de mettre celui
de mon coeur  l'unisson; mais bah! il battait trop fort. Je crois
que je cherchai des yeux quelque chose qui me rappelt Dora, et
que je ne vis rien. Je crois aussi que j'entendis Jip aboyer dans
le lointain et que quelqu'un touffa aussitt ses cris. Enfin, je
manquai de pousser du coup Traddles dans la chemine, en faisant
la rvrence, avec une extrme confusion,  deux vieilles petites
dames habilles en noir, qui ressemblaient  deux diminutifs
ratatins de feu M. Spenlow.

Asseyez-vous, je vous prie, dit l'une des deux petites dames.

Quand j'eus cess de faire tomber Traddles et que j'eus trouv un
autre sige qu'un chat sur lequel je m'tais premirement
install, je recouvrai suffisamment mes sens pour m'apercevoir que
M. Spenlow devait videmment tre le plus jeune de la famille; il
devait y avoir six ou huit ans de diffrence entre les deux
soeurs. La plus jeune paraissait charge de diriger la confrence,
d'autant qu'elle tenait ma lettre  la main (ma pauvre lettre! je
la reconnaissais bien, et pourtant je tremblais de la
reconnatre), et qu'elle la consultait de temps en temps avec son
lorgnon. Les deux soeurs taient habilles de mme, mais la plus
jeune avait pourtant dans sa personne je ne sais quoi d'un peu
plus juvnile; et aussi dans sa toilette quelque dentelle de plus
 son col ou  sa chemisette, peut-tre une broche ou un bracelet,
ou quelque chose comme cela qui lui donnait un air plus lutin.
Toutes deux taient roides, calmes et compasses. La soeur qui ne
tenait pas ma lettre avait les bras croiss sur la poitrine, comme
une idole.

M. Copperfield, je pense? dit la soeur qui tenait ma lettre, en
s'adressant  Traddles.

Quel effroyable dbut! Traddles, oblig d'expliquer que c'tait
moi qui tais M. Copperfield, et moi rduit  rclamer ma
personnalit! et elles forces  leur tour de se dfaire d'une
opinion prconue que Traddles tait M. Copperfield. Jugez comme
c'tait agrable! et par-dessus le march nous entendions trs-
distinctement deux petits aboiements de Jip, puis sa voix fut
encore touffe.

Monsieur Copperfield! dit la soeur qui tenait la lettre.

Je fis je ne sais quoi, je saluai probablement, puis je prtai
l'oreille la plus attentive  ce que me dit l'autre soeur.

Ma soeur Savinia tant plus verse que moi dans de pareilles
matires va vous dire ce que nous croyons qu'il y ait de mieux 
faire dans l'intrt des deux parties.

Je dcouvris plus tard que miss Savinia faisait autorit pour les
affaires de coeur, parce qu'il avait exist jadis un certain
M. Pidger, qui jouait au whist, et qui avait t,  ce qu'on
croyait, amoureux d'elle. Mon opinion personnelle, c'est que la
supposition tait entirement gratuite et que Pidger tait
parfaitement innocent d'un tel sentiment; ce qu'il y a de sr,
c'est que je n'ai jamais entendu dire qu'il en et donn la
moindre atteinte. Mais enfin, miss Savinia et miss Clarissa
croyaient comme un article de foi qu'il aurait dclar sa passion
s'il n'avait t emport,  la fleur de l'ge (il avait environ
soixante ans), par l'abus des liqueurs fortes, corrig ensuite mal
 propos par l'abus des eaux de Bath, comme antidote. Elles
avaient mme un secret soupon qu'il tait mort d'un amour rentr,
celui qu'il portait  Savinia. Je dois dire que le portrait
qu'elles avaient conserv de lui prsentait un nez cramoisi qui ne
paraissait pas avoir autrement souffert de cet amour dissimul.

Nous ne voulons pas, dit miss Savinia, remonter dans le pass
jusqu' l'origine de la chose. La mort de notre pauvre frre
Francis a effac tout cela.

-- Nous n'avions pas, dit miss Clarissa, de frquents rapports
avec notre frre Francis; mais il n'y avait point de division ni
de dsunion positive entre nous. Francis est rest de son ct,
nous du ntre. Nous avons trouv que c'tait ce qu'il y avait de
mieux  faire dans l'intrt des deux parties, et c'tait vrai.

Les deux soeurs se penchaient galement en avant pour parler, puis
elles secouaient la tte et se redressaient quand elles avaient
fini. Miss Clarissa ne remuait jamais les bras. Elle jouait
quelquefois du piano dessus avec ses doigts, des menuets et des
marches, je suppose, mais ses bras n'en restaient pas moins
immobiles.

La position de notre nice, du moins sa position suppose, est
bien change depuis la mort de notre frre Francis. Nous devons
donc croire, dit miss Savinia, que l'avis de notre frre sur la
position de sa fille n'a plus la mme importance. Nous n'avons pas
de raison de douter, M. Copperfield, que vous ne possdiez une
excellente rputation et un caractre honorable, ni que vous ayez
de l'attachement pour notre nice, ou du moins que vous ne croyiez
fermement avoir de l'attachement pour elle.

Je rpondis, comme je n'avais garde en aucun cas d'en laisser
chapper l'occasion, que jamais personne n'avait aim quelqu'un
comme j'aimais Dora. Traddles me prta main-forte par un murmure
confirmatif.

Miss Savinia allait faire quelque remarque quand miss Clarissa,
qui semblait poursuivie sans cesse du besoin de faire allusion 
son frre Francis, reprit la parole.

Si la mre de Dora, dit-elle, nous avait dit, le jour o elle
pousa notre frre Francis, qu'il n'y avait pas de place pour nous
 sa table, cela aurait mieux valu dans l'intrt des deux
parties.

-- Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, peut-tre vaudrait-il
mieux laisser cela de ct.

-- Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, cela a rapport au sujet.
Je ne me permettrai pas de me mler de la branche du sujet qui
vous regarde. Vous seule tes comptente pour en parler. Mais,
quant  cette autre branche du sujet, je me rserve ma voix et mon
opinion. Il aurait mieux valu, dans l'intrt des deux parties,
que la mre de Dora nous exprimt clairement ses intentions le
jour o elle a pous notre frre Francis. Nous aurions su  quoi
nous en tenir. Nous lui aurions dit: Ne prenez pas la peine de
nous inviter jamais, et tout malentendu aurait t vit.

Quand miss Clarissa eut fini de secouer la tte, miss Savinia
reprit la parole, tout en consultant ma lettre  travers son
lorgnon. Les deux soeurs avaient de petits yeux ronds et brillants
qui ressemblaient  des yeux d'oiseau. En gnral, elles avaient
beaucoup de rapport avec de petits oiseaux, et il y avait dans
leur ton bref, prompt et brusque, comme aussi dans le soin propret
avec lequel elles rajustaient leur toilette, quelque chose qui
rappelait la nature et les moeurs des canaris.

Miss Savinia reprit donc la parole.

Vous nous demandez, monsieur Copperfield,  ma soeur Clarissa et
 moi, l'autorisation de venir nous visiter, comme fianc de notre
nice?

-- S'il a convenu  notre frre Francis, dit miss Clarissa qui
clata de nouveau (si tant est qu'on puisse dire clater en
parlant d'une interruption faite d'un air si calme), s'il lui a
plu de s'entourer de l'atmosphre des _Doctors'-Commons_, avions-
nous le droit ou le dsir de nous y opposer? Non, certainement.
Nous n'avons jamais cherch  nous imposer  personne. Mais
pourquoi ne pas le dire? mon frre Francis et sa femme taient
bien matres de choisir leur socit, comme ma soeur Clarissa et
moi de choisir la ntre. Nous sommes assez grandes pour ne pas
nous en laisser manquer, je suppose!

Comme cette apostrophe semblait s'adresser  Traddles et  moi,
nous nous crmes obligs d'y faire quelque rponse. Traddles parla
trop bas, on ne put l'entendre; moi, je dis,  ce que je crois,
que cela faisait le plus grand honneur  tout le monde. Je ne sais
pas du tout ce que je voulais dire par l.

Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa maintenant qu'elle venait de
se soulager le coeur, continuez.

Miss Savinia continua:

Monsieur Copperfield, ma soeur Clarissa et moi nous avons
mrement rflchi au sujet de votre lettre; et, avant d'y
rflchir, nous avons commenc par la montrer  notre nice et par
la discuter avec elle. Nous ne doutons pas que vous ne croyiez
l'aimer beaucoup.

-- Si je crois l'aimer, madame! oh!...

J'allais entrer en extase; mais miss Clarissa me lana un tel
regard (exactement celui d'un petit serin), comme pour me prier de
ne pas interrompre l'oracle, que je me tus en demandant pardon.

L'affection, dit miss Savinia en regardant sa soeur comme pour
lui demander de l'appuyer de son assentiment, et miss Clarissa n'y
manquait pas  la fin de chaque phrase par un petit hochement de
tte _ad hoc_, l'affection solide, le respect, le dvouement ont
de la peine  s'exprimer. Leur voix est faible. Modeste et
rserv, l'amour se cache, il attend, il attend toujours. C'est
comme un fruit qui attend sa maturit. Souvent la vie se passe, et
il reste encore  mrir  l'ombre.

Naturellement, je ne compris pas alors que c'tait une allusion
aux souffrances prsumes du malheureux Pidger; je vis seulement,
 la gravit avec laquelle miss Clarissa remuait la tte, qu'il y
avait un grand sens dans ces paroles.

Les inclinations lgres (car je ne saurais les comparer avec les
sentiments solides dont je parle), continua miss Savinia, les
inclinations lgres des petits jeunes gens ne sont auprs de cela
que ce que la poussire est au roc. Il est si difficile de savoir
si elles ont un fondement solide, que ma soeur Clarissa et moi
nous ne savions que faire, en vrit, monsieur Copperfield, et
vous monsieur...

-- Traddles, dit mon ami en voyant qu'on le regardait.

-- Je vous demande pardon, monsieur Traddles du Temple, je crois?
dit miss Clarissa en lorgnant encore la lettre.

-- Prcisment, dit Traddles, et il devint rouge comme un coq.

Je n'avais encore reu aucun encouragement positif, mais il me
semblait remarquer que les deux petites soeurs, et surtout miss
Savinia, se complaisaient dans cette nouvelle question d'intrt
domestique; qu'elles cherchaient  en tirer tout le parti
possible,  la faire durer le plus possible, et cela me donnait
bon espoir. Je croyais voir que miss Savinia serait ravie d'avoir
 gouverner deux jeunes amants, comme Dora et moi, et que miss
Clarissa serait presque aussi contente de la voir nous gouverner,
en se donnant de temps  autre le plaisir de disserter sur la
branche de la question qu'elle s'tait rserve pour sa part. Cela
me donna le courage de dclarer avec la plus grande chaleur que
j'aimais Dora plus que je ne pouvais le dire, ou qu'on ne pouvait
le croire; que tous mes amis savaient combien je l'aimais; que ma
tante, Agns, Traddles, tous ceux qui me connaissaient, savaient
combien mon amour pour elle m'avait rendu srieux. J'appelai
Traddles en tmoignage. Traddles prit feu comme s'il se plongeait
 corps perdu dans un dbat parlementaire, et vint noblement  mon
aide; videmment, ses paroles simples, senses et pratiques
produisirent une impression favorable.

J'ai, s'il m'est permis de le dire, une certaine exprience en
cette matire, dit Traddles; je suis fianc  une jeune personne
qui est l'ane de dix enfants, en Devonshire, et mme pour le
moment je ne vois aucune probabilit que nous puissions nous
marier.

-- Vous pourrez donc confirmer ce que j'ai dit, M. Traddles,
repartit miss Savinia,  laquelle il inspirait videmment un
intrt tout nouveau, sur l'affection modeste et rserve qui sait
attendre, et toujours attendre.

-- Entirement, madame, dit Traddles.

Miss Clarissa regarda miss Savinia en lui faisant un signe de tte
plein de gravit. Miss Savinia regarda miss Clarissa d'un air
sentimental et poussa un lger soupir.

Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, prenez mon flacon.

Miss Savinia se rconforta au moyen des sels de sa soeur, puis
elle continua d'une voix plus faible, tandis que Traddles et moi
nous la regardions avec sollicitude.

Nous avons eu de grands doutes, ma soeur et moi, monsieur
Traddles, sur la marche qu'il convenait de suivre quant 
l'attachement, ou du moins quant  l'attachement suppos de deux
petite jeunes gens comme votre ami M. Copperfield et notre nice.

-- L'enfant de notre frre Francis, fit remarquer miss Clarissa.
Si la femme de notre frre Francis avait, de son vivant, jug
convenable (bien qu'elle et certainement le droit d'agir
diffremment) d'inviter la famille  dner chez elle, nous
connatrions mieux aujourd'hui l'enfant de notre frre Francis. Ma
soeur Savinia, continuez.

Miss Savinia retourna ma lettre, pour en remettre l'adresse sous
ses yeux, puis elle parcourut avec son lorgnon quelques notes bien
alignes qu'elle y avait inscrites.

Il nous semble prudent, monsieur Traddles, dit-elle, de juger par
nous-mmes de la profondeur de tels sentiments. Pour le moment
nous n'en savons rien, et nous ne pouvons savoir ce qu'il en est
rellement; tout ce que nous croyons donc pouvoir faire, c'est
d'autoriser M. Copperfield  nous venir voir.

-- Je n'oublierai jamais votre bont, mademoiselle, m'criai-je,
le coeur soulag d'un grand poids.

-- Mais, pour le moment, reprit miss Savinia, nous dsirons,
monsieur Traddles, que ces visites s'adressent  nous. Nous ne
voulons sanctionner aucun engagement positif entre M. Copperfield
et notre nice, avant que nous ayons eu l'occasion...

-- Avant que vous ayez eu l'occasion, ma soeur Savinia, dit miss
Clarissa.

-- Je le veux bien, rpondit miss Savinia, avec un soupir, avant
que j'aie eu l'occasion d'en juger.

-- Copperfield, dit Traddles en se tournant vers moi, vous sentez,
j'en suis sr, qu'on ne saurait rien dire de plus raisonnable ni
de plus sens.

-- Non, certainement, m'criai-je, et j'y suis on ne peut plus
sensible.

-- Dans l'tat actuel des choses, dit miss Savinia, qui eut de
nouveau recours  ses notes, et une fois qu'il est tabli sur quel
pied nous autorisons les visites de M. Copperfield, nous lui
demandons de nous donner sa parole d'honneur qu'il n'aura avec
notre nice aucune communication, de quelque espce que ce soit,
sans que nous en soyons prvenues; et qu'il ne formera, par
rapport  notre nice, aucun projet, sans nous le soumettre
pralablement...

-- Sans vous le soumettre, ma soeur Savinia, interrompit miss
Clarissa.

-- Je le veux bien, Clarissa, rpondit miss Savinia d'un ton
rsign,  moi personnellement... et sans qu'il ait obtenu notre
approbation. Nous en faisons une condition expresse et absolue qui
ne devra tre enfreinte sous aucun prtexte. Nous avions pri
M. Copperfield de se faire accompagner aujourd'hui d'une personne
de confiance (et elle se tourna vers Traddles qui salua), afin
qu'il ne pt y avoir ni doute ni malentendu sur ce point.
M. Copperfield, si vous ou M. Traddles vous avez le moindre
scrupule  nous faire cette promesse, je vous prie de prendre du
temps pour y rflchir.

Je m'criai, dans mon enthousiasme, que je n'avais pas besoin d'y
rflchir un seul instant de plus. Je jurai solennellement, et, du
ton le plus passionn, j'appelai Traddles  me servir de tmoin;
je me dclarai d'avance le plus atroce et le plus pervers des
hommes si jamais je manquais le moins du monde  cette promesse.

Attendez, dit miss Savinia en levant la main: avant d'avoir le
plaisir de vous recevoir, messieurs, nous avions rsolu de vous
laisser seuls un quart d'heure, pour vous donner le temps de
rflchir  ce sujet. Permettez-nous de nous retirer.

En vain je rptai que je n'avais pas besoin d'y rflchir; elles
persistrent  se retirer pour un quart d'heure. Les deux petits
oiseaux s'en allrent en sautillant avec dignit, et nous restmes
seuls: moi, transport dans des rgions dlicieuses, et Traddles
occup  m'accabler de ses flicitations. Au bout du quart
d'heure, ni plus ni moins, elles reparurent, toujours avec la mme
dignit!  leur sortie le froissement de leurs robes avait fait un
lger bruissement comme si elles taient composes de feuilles
d'automne; quand elles revinrent, le mme frmissement se fit
encore entendre.

Je promis de nouveau d'observer fidlement la prescription.

Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, le reste vous regarde.

Miss Clarissa cessa, pour la premire fois, de laisser ses bras
croiss, prit ses notes et les regarda.

Nous serons heureux, dit miss Clarissa, de recevoir
M. Copperfield  dner tous les dimanches, si cela lui convient.
Nous dnons  trois heures.

Je saluai.

Dans le courant de la semaine, dit miss Clarissa, nous serons
charmes que M. Copperfield vienne prendre le th avec nous. Nous
prenons le th  six heures et demie.

Je saluai de nouveau.

Deux fois par semaine, dit miss Clarissa, mais pas plus souvent.

Je saluai de nouveau.

Miss Trotwood, dont M. Copperfield fait mention dans sa lettre,
dit miss Clarissa, viendra peut-tre nous voir. Quand les visites
sont utiles, dans l'intrt des deux parties, nous sommes charmes
de recevoir des visites et de les rendre. Mais quand il vaut
mieux, dans l'intrt des deux parties, qu'on ne se fasse point de
visites (comme cela nous est arriv avec mon frre Francis et sa
famille) alors c'est tout  fait diffrent.

J'assurai que ma tante serait heureuse et fire de faire leur
connaissance, et pourtant je dois dire que je n'tais pas bien
certain qu'elles dussent toujours s'entendre parfaitement. Toutes
les conditions tant donc arrtes, j'exprimai mes remercments
avec chaleur, et prenant la main, d'abord de miss Clarissa, puis
de miss Savinia, je les portai successivement  mes lvres.

Miss Savinia se leva alors, et priant M. Traddles de nous attendre
un instant, elle me demanda de la suivre. J'obis en tremblant;
elle me conduisit dans une antichambre. L je trouvai ma bien-
aime Dora, la tte appuye contre le mur, et Jip enferm dans le
rchaud pour les assiettes, la tte enveloppe d'une serviette.

Oh! qu'elle tait belle dans sa robe de deuil! Comme elle pleura
d'abord, et comme j'eus de la peine  la faire sortir de son coin!
Et comme nous fmes heureux tous deux quand elle finit par s'y
dcider! Quelle joie de tirer Jip du rchaud, de lui rendre la
lumire du jour, et de nous trouver tous trois runis!

Ma chre Dora!  moi maintenant pour toujours.

-- Oh laissez-moi, dit-elle d'un ton suppliant, je vous en prie!

-- N'tes-vous pas  moi pour toujours, Dora?

-- Oui, certainement, cria Dora, mais j'ai si peur!

-- Peur, ma chrie!

-- Oh oui, je ne l'aime pas, dit Dora. Que ne s'en va-t-il?

-- Mais qui, mon trsor?

-- Votre ami, dit Dora. Est-ce que a le regarde? Il faut tre
bien stupide.

-- Mon amour! (Jamais je n'ai rien vu de plus sduisant que ses
manires enfantines.) C'est le meilleur garon!

-- Mais qu'avons-nous besoin de bon garon? dit-elle avec une
petite moue.

-- Ma chrie, repris-je, vous le connatrez bientt et vous
l'aimerez beaucoup. Ma tante aussi va venir vous voir, et je suis
sr que vous l'aimerez aussi de tout votre coeur.

-- Oh non, ne l'amenez pas, dit Dora en m'embrassant d'un petit
air pouvant, et en joignant les mains. Non. Je sais bien que
c'est une mauvaise petite vieille. Ne l'amenez pas ici, mon bon
petit Dody. (C'tait une corruption de David qu'elle employait
par amiti.)

Les remontrances n'auraient servi  rien; je me mis  rire,  la
contempler avec amour, avec bonheur: elle me montra comme Jip
savait bien se tenir dans un coin sur ses jambes de derrire, et
il est vrai de dire qu'en effet il y restait bien le temps que
dure un clair et retombait aussitt. Enfin, je ne sais combien de
temps j'aurais pu rester ainsi, sans penser le moins du monde 
Traddles, si miss Savinia n'tait pas venue me chercher. Miss
Savinia aimait beaucoup Dora (elle me dit que Dora tait tout son
portrait du temps qu'elle tait jeune. Dieu! comme elle avait d
changer!) et elle la traitait comme un joujou. Je voulus persuader
 Dora de venir voir Traddles; mais, sur cette proposition, elle
courut s'enfermer dans sa chambre; j'allai donc sans elle
retrouver Traddles, et nous sortmes ensemble.

Rien ne saurait tre plus satisfaisant, dit Traddles, et ces deux
vieilles dames sont trs-aimables. Je ne serais pas du tout
surpris que vous fussiez mari plusieurs annes avant moi,
Copperfield.

-- Votre Sophie joue-t-elle de quelque instrument, Traddles?
demandai-je, dans l'orgueil de mon coeur.

-- Elle sait assez bien jouer du piano pour l'enseigner  ses
petites soeurs, dit Traddles.

-- Est-ce qu'elle chante?

-- Elle chante quelquefois des ballades pour amuser les autres,
quand elles ne sont pas en train, dit Traddles, mais elle
n'excute rien de bien savant.

-- Elle ne chante pas en s'accompagnant de la guitare?

-- Oh ciel! non!

-- Est-ce qu'elle peint?

-- Non, pas du tout, dit Traddles.

Je promis  Traddles qu'il entendrait chanter Sophie et que je lui
montrerais de ses peintures de fleurs.

Il dit qu'il en serait enchant, et nous rentrmes bras dessus
bras dessous, le plus gaiement du monde. Je l'encourageai  me
parler de Sophie; il le fit avec une tendre confiance en elle qui
me toucha fort. Je la comparais  Dora dans mon coeur, avec une
grande satisfaction d'amour-propre; mais, c'est gal, je
reconnaissais bien volontiers en moi-mme que a ferait videmment
une excellente femme pour Traddles.

Naturellement ma tante fut immdiatement instruite de l'heureux
rsultat de notre confrence, et je la mis au courant de tous les
dtails. Elle tait heureuse de me voir si heureux, et elle me
promit d'aller trs-prochainement voir les tantes de Dora. Mais,
ce soir-l, elle arpenta si longtemps le salon, pendant que
j'crivais  Agns, que je commenais  croire qu'elle avait
l'intention de continuer jusqu'au lendemain matin.

Ma lettre  Agns tait pleine d'affection et de reconnaissance,
elle lui dtaillait tous les bons effets des conseils qu'elle
m'avait donns. Elle m'crivit par le retour du courrier. Sa
lettre  elle tait pleine de confiance, de raison et de bonne
humeur, et  dater de ce jour, elle montra toujours la mme
gaiet.

J'avais plus de besogne que jamais. Putney tait loin de Highgate
o je me rendais tous les jours, et pourtant je voulais y aller le
plus souvent possible. Comme il n'y avait pas moyen que je pusse
me rendre chez Dora  l'heure du th, j'obtins, par capitulation,
de miss Savinia, la permission de venir tous les samedis dans
l'aprs-midi, sans que cela fit tort au dimanche. J'avais donc
deux beaux jours  la fin de chaque semaine, et les autres se
passaient tout doucement dans l'attente de ceux-l.

Je fus extrmement soulag de voir que ma tante et les tantes de
Dora s'accommodrent les unes des autres,  tout prendre, beaucoup
mieux que je ne l'avais espr. Ma tante fit sa visite quatre ou
cinq jours aprs la confrence, et deux ou trois jours aprs, les
tantes de Dora lui rendirent sa visite, dans toutes les rgles, en
grande crmonie. Ces visites se renouvelrent, mais d'une manire
plus amicale, de trois en trois semaines. Je sais bien que ma
tante troublait toutes les ides des tantes de Dora, par son
ddain pour les fiacres, dont elle n'usait gure, prfrant de
beaucoup venir  pied jusqu' Putney, et qu'on trouvait qu'elle
avait bien peu d'gards pour les prjugs de la civilisation, en
arrivant  des heures indues, tout de suite aprs le djeuner, ou
un quart d'heure avant le th, ou bien en mettant son chapeau de
la faon la plus bizarre, sous prtexte que cela lui tait
commode. Mais les tantes de Dora s'habiturent bientt  regarder
ma tante comme une personne excentrique et tant soit peu
masculine, mais d'une grande intelligence; et, quoique ma tante
exprimt parfois, sur certaines convenances sociales, des opinions
hrtiques qui tourdissaient les tantes de Dora, cependant elle
m'aimait trop pour ne pas sacrifier  l'harmonie gnrale
quelques-unes de ses singularits.

Le seul membre de notre petit cercle qui refust positivement de
s'adapter aux circonstances, ce fut Jip. Il ne voyait jamais ma
tante sans aller se fourrer sous une chaise en grinant des dents,
et en grognant constamment; de temps  autre il faisait entendre
un hurlement lamentable, comme si elle lui portait sur les nerfs.
On essaya de tout, on le caressa, on le gronda, on le battit, on
l'amena  Buckingham-Street (o il s'lana immdiatement sur les
deux chats,  la grande terreur des spectateurs); mais jamais on
ne put l'amener  supporter la socit de ma tante. Parfois il
semblait croire qu'il avait fini par se raisonner et vaincre son
antipathie; il faisait mme l'aimable un moment, mais bientt il
retroussait son petit nez, et hurlait si fort qu'il fallait bien
vite le fourrer dans le rchaud aux assiettes pour qu'il ne pt
rien voir.  la fin, Dora prit le parti de l'envelopper tout prt
dans une serviette, pour le mettre dans le rchaud ds qu'on
annonait l'arrive de ma tante.

Il y avait une chose qui m'inquitait beaucoup, mme au milieu de
cette douce vie, c'tait que Dora semblait passer, aux yeux de
tout le monde, pour un charmant joujou. Ma tante, avec laquelle
elle s'tait peu  peu familiarise, l'appelait sa petite fleur;
et miss Savinia passait son temps  la soigner,  refaire ses
boucles,  lui prparer de jolies toilettes: on la traitait comme
un enfant gt. Ce que miss Savinia faisait, sa soeur
naturellement le faisait aussi de son ct. Cela me paraissait
singulier; mais tout le monde avait, jusqu' un certain point,
l'air de traiter Dora,  peu prs comme Dora traitait Jip.

Je me dcidai  lui en parler, et un jour que nous tions seuls
ensemble (car miss Savinia nous avait, au bout de peu de temps,
permis de sortir seuls), je lui dis que je voudrais bien qu'elle
pt leur persuader de la traiter autrement.

Parce que, voyez-vous, ma chrie! vous n'tes pas un enfant.

-- Allons! dit Dora; est-ce que vous allez devenir grognon, 
prsent?

-- Grognon? mon amour!

-- Je trouve qu'ils sont tous trs-bons pour moi, dit Dora, et je
suis trs-heureuse.

--  la bonne heure; mais, ma chre petite, vous n'en sriez pas
moins heureuse, quand on vous traiterait en personne raisonnable.

Dora me lana un regard de reproche. Quel charmant petit regard!
et elle se mit  sangloter, en disant que, puisque je ne l'aimais
pas, elle ne savait pas pourquoi j'avais tant dsir d'tre son
fianc? et que, puisque je ne pouvais pas la souffrir, je ferais
mieux de m'en aller.

Que pouvais-je faire, que d'embrasser ces beaux yeux pleins de
larmes, et de lui rpter que je l'adorais?

Et moi qui vous aime tant, dit Dora; vous ne devriez pas tre si
cruel pour moi, David!

-- Cruel? mon amour! comme si je pouvais tre cruel pour vous!

-- Alors ne me grondez pas, dit Dora avec cette petite moue qui
faisait de sa bouche un bouton de rose, et je serai trs-sage.

Je fus ravi un instant aprs de l'entendre me demander d'elle-
mme, si je voulais lui donner le livre de cuisine dont je lui
avais parl une fois, et lui montrer  tenir des comptes comme je
le lui avais promis.  la visite suivante, je lui apportai le
volume, bien reli, pour qu'il et l'air moins sec et plus
engageant; et tout en nous promenant dans les champs, je lui
montrai un vieux livre de comptes  ma tante, et je lui donnai un
petit carnet, un joli porte-crayon et une bote de mine de plomb
pour qu'elle pt s'exercer au mnage.

Mais le livre de cuisine fit mal  la tte  Dora, et les chiffres
la firent pleurer. Ils ne voulaient pas s'additionner, disait-
elle; aussi se mit-elle  les effacer tous, et  dessiner  la
place sur son carnet des petits bouquets, ou bien le portait de
Jip et le mien.

J'essayai ensuite de lui donner verbalement quelques conseils sur
les affaires du mnage, dans nos promenades du samedi.
Quelquefois, par exemple, quand nous passions devant la boutique
d'un boucher, je lui disais:

Voyons, ma petite, si nous tions maris, et que vous eussiez 
acheter une paule de mouton pour notre dner, sauriez-vous
l'acheter?

Le joli petit visage de Dora s'allongeait, et elle avanait ses
lvres, comme si elle voulait fermer les miennes par un de ses
baisers.

Sauriez-vous l'acheter, ma petite? rptais-je alors d'un air
inflexible.

Dora rflchissait un moment, puis elle rpondait d'un air de
triomphe:

Mais le boucher saurait bien me la vendre; est-ce que a ne
suffit pas? Oh! David que vous tes niais!

Une autre fois, je demandai  Dora, en regardant le livre de
cuisine, ce qu'elle ferait si nous tions maris, et que je lui
demandasse de me faire manger une bonne tuve  l'irlandaise.
Elle me rpondit qu'elle dirait  sa cuisinire: Faites-moi une
tuve. Puis elle battit des mains en riant si gaiement qu'elle
me parut plus charmante que jamais.

En consquence, le livre de cuisine ne servit gure qu' mettre
dans le coin, pour faire tenir dessus tout droit matre Jip. Mais
Dora fut tellement contente le jour o elle parvint  l'y faire
rester, avec le porte crayon entre les dents, que je ne regrettai
pas de l'avoir achet.

Nous en revnmes  la guitare, aux bouquets de fleurs, aux
chansons sur le plaisir de danser toujours, tra la la! et toute la
semaine se passait en rjouissances. De temps en temps j'aurais
voulu pouvoir insinuer  miss Savinia qu'elle traitait un peu trop
ma chre Dora comme un jouet, et puis je finissais par m'avouer
quelquefois, que moi aussi je cdais  l'entranement gnral, et
que je la traitais comme un jouet aussi bien que les autres;
quelquefois, mais pas souvent.




CHAPITRE XII.

Une noirceur.


Je sais qu'il ne m'appartient pas de raconter, bien que ce
manuscrit ne soit destin qu' moi seul, avec quelle ardeur je
m'appliquai  faire des progrs dans tous les menus dtails de
cette malheureuse stnographie, pour rpondre  l'attente de Dora
et  la confiance de ses tantes. J'ajouterai seulement,  ce que
j'ai dit dj de ma persvrance  cette poque et de la patiente
nergie qui commenait alors  devenir le fond de mon caractre,
que c'est  ces qualits surtout que j'ai d plus tard le bonheur
de russir. J'ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette
vie; bien des gens ont travaill plus que moi, sans avoir autant
de succs; mais je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans
les habitudes de ponctualit, d'ordre et de diligence que je
commenai  contracter, et surtout sans la facult que j'acquis
alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet  la
fois, sans m'inquiter de celui qui allait lui succder peut-tre
 l'instant mme. Dieu sait que je n'cris pas cela pour me
vanter! Il faudrait tre vritablement un saint pour n'avoir pas 
regretter, en repassant toute sa vie comme je le fais ici, page
par page, bien des talents ngligs, bien des occasions favorables
perdues, bien des erreurs et bien des fautes. Il est probable que
j'ai mal us, comme un autre, de tous les dons que j'avais reus.
Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-l,
tout ce que j'ai eu  faire dans ce monde, j'ai essay de le bien
faire; que je me suis dvou entirement  ce que j'ai entrepris,
et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai
toujours srieusement march  mon but. Je ne crois pas qu'il soit
possible, mme  ceux qui ont de grandes familles, de russir
s'ils n'unissent pas  leur talent naturel des qualits simples,
solides, laborieuses, et surtout une lgitime confiance dans le
succs: il n'y a rien de tel en ce monde que de vouloir. Des
talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi
dire les deux montants de l'chelle o il faut grimper, mais,
avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et rsistant;
rien ne saurait remplacer, pour russir, une volont srieuse et
sincre. Au lieu de toucher  quelque chose du bout du doigt, je
m'y donnais corps et me, et, quelle que ft mon oeuvre, je n'ai
jamais affect de la dprcier. Voil des rgles dont je me suis
trouv bien.

Je ne veux pas rpter ici combien je dois  Agns de
reconnaissance dans la pratique de ces prceptes. Mon rcit
m'entrane vers elle comme ma reconnaissance et mon amour.

Elle vint faire chez le docteur une visite de quinze jours.
M. Wickfield tait un vieil ami de cet excellent homme qui
dsirait le voir pour tcher de lui faire du bien. Agns lui avait
parl de son pre  sa dernire visite  Londres, et ce voyage
tait le rsultat de leur conversation. Elle accompagna
M. Wickfield. Je ne fus pas surpris d'apprendre qu'elle avait
promis  mistress Heep de lui trouver un logement dans le
voisinage; ses rhumatismes exigeaient, disait-elle, un changement
d'air, et elle serait charme de se trouver en si bonne compagnie.
Je ne fus pas surpris non plus de voir le lendemain Uriah arriver,
comme un bon fils qu'il tait, pour installer sa respectable mre.

Voyez-vous, matre Copperfield, dit-il en m'imposant sa socit
tandis que je me promenais dans le jardin du docteur, quand on
aime, on est jaloux, ou tout au moins on dsire pouvoir veiller
sur l'objet aim.

-- De qui donc tes-vous jaloux, maintenant? lui dis-je.

-- Grce  vous, matre Copperfield, reprit-il, de personne en
particulier pour le moment, pas d'un homme, au moins!

-- Seriez-vous par hasard jaloux d'une femme?

Il me lana un regard de ct avec ses sinistres yeux rouges et se
mit  rire.

Rellement, matre Copperfield, dit-il... je devrais dire
monsieur Copperfield, mais vous me pardonnerez cette habitude
invtre; vous tes si adroit, vrai, vous me dbouchez comme avec
un tire-bouchon! Eh bien! je n'hsite pas  vous le dire, et il
posa sur moi sa main gluante et poisse, je n'ai jamais t
l'enfant chri des dames, je n'ai jamais beaucoup plu  mistress
Strong.

Ses yeux devenaient verts, tandis qu'il me regardait avec une ruse
infernale.

Que voulez-vous dire? lui demandai-je.

-- Mais bien que je sois procureur, matre Copperfield, reprit-il
avec un petit rire sec, je veux dire, pour le moment, exactement
ce que je dis.

-- Et que veut dire votre regard? continuai-je avec calme.

-- Mon regard? Mais Copperfield, vous devenez bien exigeant. Que
veut dire mon regard?

-- Oui, dis-je, votre regard?

Il parut enchant, et rit d'aussi bon coeur qu'il savait rire.
Aprs s'tre gratt le menton, il reprit lentement et les yeux
baisss:

Quand je n'tais qu'un humble commis, elle m'a toujours mpris.
Elle voulait toujours attirer mon Agns chez elle, et elle avait
bien de l'amiti pour vous, matre Copperfield. Mais moi, j'tais
trop au-dessous d'elle pour qu'elle me remarqut.

-- Eh bien! dis-je, quand cela serait?

-- Et au-dessous de _lui_ aussi, poursuivit Uriah trs-
distinctement et d'un ton de rflexion, tout en continuant  se
gratter le menton.

-- Vous devriez connatre assez le docteur, dis-je, pour savoir
qu'avec son esprit distrait il ne songeait pas  vous quand vous
n'tiez pas sous ses yeux.

Il me regarda de nouveau de ct, allongea son maigre visage pour
pouvoir se gratter plus commodment, et me rpondit:

Oh! je ne parle pas du docteur; oh! certes non; pauvre homme! Je
parle de M. Maldon.

Mon coeur se serra; tous mes doutes, toutes mes apprhensions sur
ce sujet, toute la paix et tout le bonheur du docteur, tout ce
mlange d'innocence et d'imprudence dont je n'avais pu pntrer le
mystre, tout cela, je vis en un moment que c'tait  la merci de
ce misrable grimacier.

Jamais il n'entrait dans le bureau sans me dire de m'en aller et
me pousser dehors, dit Uriah; ne voil-t-il pas un beau monsieur!
Moi j'tais doux et humble comme je le suis toujours. Mais, c'est
gal, je n'aimais pas a dans ce temps-l, pas plus que je ne
l'aime aujourd'hui.

Il cessa de se gratter le menton et se mit  sucer ses joues de
manire qu'elles devaient se toucher  l'intrieur, toujours en me
jetant le mme regard oblique et faux.

C'est ce que vous appelez une jolie femme, continua-t-il quand sa
figure eut repris peu  peu sa forme naturelle; et je comprends
qu'elle ne voie pas d'un trs-bon oeil un homme comme moi. Elle
aurait bientt, j'en suis sr, donn  mon Agns le dsir de viser
plus haut; mais si je ne suis pas un godelureau  plaire aux
dames, matre Copperfield, cela n'empche pas qu'on ait des yeux
pour voir. Nous autres, avec notre humilit, en gnral, nous
avons des yeux, et nous nous en servons!

J'essayai de prendre un air libre et dgag, mais je voyais bien,
 sa figure, que je ne lui donnais pas le change sur mes
inquitudes.

Je ne veux pas me laisser battre, Copperfield, continua-t-il tout
en fronant, avec un air diabolique, l'endroit o auraient d se
trouver ses sourcils roux, s'il avait eu des sourcils, et je ferai
ce que je pourrai pour mettre un terme  cette liaison. Je ne
l'approuve pas. Je ne crains pas de vous avouer que je ne suis
pas, de ma nature, un mari commode, et que je veux loigner les
intrus. Je n'ai pas envie de m'exposer  ce qu'on vienne comploter
contre moi.

-- C'est vous qui complotez toujours, et vous vous figurez que
tout le monde fait comme vous, lui dis-je.

-- C'est possible, matre Copperfield, rpondit-il; mais j'ai un
but, comme disait toujours mon associ, et je ferai des pieds et
des mains pour y parvenir. J'ai beau tre humble, je ne veux pas
me laisser faire. Je n'ai pas envie qu'on vienne en mon chemin.
Tenez, rellement, il faudra que je leur fasse tourner les talons,
matre Copperfield.

-- Je ne vous comprends pas, dis-je.

-- Vraiment! rpondit-il avec un de ses soubresauts habituels.
Cela m'tonne, matre Copperfield, vous qui avez tant d'esprit. Je
tcherai d'tre plus clair une autre fois. Tiens! n'est-ce pas
M. Maldon que je vois l-bas  cheval? Il va sonner  la grille,
je crois!

-- Il en a l'air, rpondis-je aussi ngligemment que je pus.

Uriah s'arrta tout court, mit ses mains entre ses genoux, et se
courba en deux,  force de rire; c'tait un rire parfaitement
silencieux: on n'entendait rien. J'tais tellement indign de son
odieuse conduite, et surtout de ses derniers propos, que je lui
tournai le dos sans plus de crmonie, le laissant l, courb en
deux, rire  son aise dans le jardin, o il avait l'air d'un
pouvantail pour les moineaux.

Ce ne fut pas ce soir-l, mais deux jours aprs, un samedi, je me
le rappelle bien, que je menai Agns voir Dora. J'avais arrang
d'avance la visite avec miss Savinia, et on avait invit Agns 
prendre le th.

J'tais galement fier et inquiet, fier de ma chre petite
fiance, inquiet de savoir si elle plairait  Agns. Tout le long
de la route de Putney (Agns tait dans l'omnibus et moi sur
l'impriale) je cherchais  me reprsenter Dora sous un de ces
charmants aspects que je lui connaissais si bien; tantt je me
disais que je voudrais la trouver exactement comme elle tait tel
jour; puis je me disais que j'aimerais peut-tre mieux la voir
comme tel autre; je m'en donnais la fivre.

En tout cas, j'tais sr qu'elle serait trs-jolie; mais il arriva
que jamais elle ne m'avait paru si charmante. Elle n'tait pas
dans le salon quand je prsentai Agns  ses deux petites tantes;
elle s'tait sauve par timidit. Mais maintenant, je savais o il
fallait aller la chercher, et je la retrouvai qui se bouchait les
oreilles, la tte appuye contre le mme mur que le premier jour.

D'abord elle me dit qu'elle ne voulait pas venir, puis elle me
demanda de lui accorder cinq minutes  ma montre. Puis enfin elle
passa son bras dans le mien; son gentil petit minois tait couvert
d'une modeste rougeur; jamais elle n'avait t si jolie; mais,
quand nous entrmes dans le salon, elle devint toute ple, ce qui
la rendait dix fois plus jolie encore.

Dora avait peur d'Agns. Elle m'avait dit qu'elle savait bien
qu'Agns avait trop d'esprit. Mais quand elle la vit qui la
regardait de ses yeux  la fois si srieux et si gais, si pensifs
et si bons, elle poussa un petit cri de joyeuse surprise, se jeta
dans les bras d'Agns, et posa doucement sa joue innocente contre
la sienne.

Jamais je n'avais t si heureux, jamais je n'avais t si content
que quand je les vis s'asseoir tout prs l'une de l'autre. Quel
plaisir de voir ma petite chrie regarder si simplement les yeux
si affectueux d'Agns! Quelle joie de voir la tendresse avec
laquelle Agns la couvait de son regard incomparable.

Miss Savinia et miss Clarissa partageaient ma joie  leur manire;
jamais vous n'avez vu un th si gai. C'tait miss Clarissa qui y
prsidait; moi je coupais et je faisais circuler le pudding glac
au raisin de Corinthe: les deux petites soeurs aimaient, comme les
oiseaux,  en becqueter les grains et le sucre; miss Savinia nous
regardait d'un air de bienveillante protection, comme si notre
amour et notre bonheur taient son ouvrage; nous tions tous
parfaitement contents de nous et des autres.

La douce srnit d'Agns leur avait gagn le coeur  toutes. Elle
semblait tre venue complter notre heureux petit cercle. Avec
quel tranquille intrt elle s'occupait de tout ce qui intressait
Dora! avec quelle gaiet elle avait su se faire bien venir tout de
suite de Jip! avec quel aimable enjouement elle plaisantait Dora,
qui n'osait pas venir s'asseoir  ct de moi! avec quelle grce
modeste et simple elle arrachait  Dora enchante une foule de
petites confidences qui la faisaient rougir jusque dans le blanc
des yeux!

Je suis si contente que vous m'aimiez, dit Dora quand nous emes
fini de prendre le th! Je n'en tais pas sre, et maintenant que
Julia Mills est partie, j'ai encore plus besoin qu'on m'aime.

Je me rappelle que j'ai oubli d'annoncer ce fait important. Miss
Mills s'tait embarque, et nous avions t, Dora et moi, lui
rendre visite  bord du btiment en rade  Gravesend; on nous
avait donn, pour le goter, du gingembre confit, du guava, et
toute sorte d'autres friandises de ce genre; nous avions laiss
miss Mills en larmes, assise sur un pliant  bord. Elle avait sous
le bras un gros registre o elle se proposait de consigner jour
par jour, et de soigneusement renfermer sous clef, les rflexions
que lui inspirerait le spectacle de l'ocan.

Agns dit qu'elle avait bien peur que je n'eusse fait d'elle un
portrait peu agrable, mais Dora l'assura aussitt du contraire.

Oh! non, dit-elle en secouant ses jolies petites boucles, au
contraire, il ne tarissait pas en louanges sur votre compte. Il
fait mme tant de cas de votre opinion, que je la redoutais
presque pour moi.

-- Ma bonne opinion ne peut rien ajouter  son affection pour
certaines personnes, dit Agns en souriant: il n'en a que faire.

-- Oh! mais, dites-le-moi tout de mme, reprit Dora de sa voix la
plus caressante, si cela se peut.

Nous nous divertmes fort de ce que Dora tenait tant  ce qu'on
l'aimt.

L-dessus, pour se venger, elle me dit des sottises, dclarant
qu'elle ne m'aimait pas du tout; et, dans tous ces heureux
enfantillages, la soire nous sembla bien courte. L'omnibus allait
passer, il fallait partir. J'tais tout seul devant le feu. Dora
entra tout doucement pour m'embrasser avant mon dpart, selon sa
coutume.

N'est-ce pas, Dody, que si j'avais eu une pareille amie depuis
bien longtemps, me dit-elle avec ses yeux ptillants et sa petite
main occupe aprs les boutons de mon habit, n'est-ce pas que
j'aurais peut-tre plus d'esprit que je n'en ai?

-- Mon amour! lui dis-je; quelle folie!

-- Croyez-vous que ce soit une folie? reprit Dora sans me
regarder. En tes-vous bien sr?

-- Mais parfaitement sr!

-- J'ai oubli, dit Dora tout en continuant  tourner et retourner
mon bouton, quel est votre degr de parent avec Agns, mchant?

-- Elle n'est pas ma parente, rpondis-je, mais nous avons t
levs ensemble, comme frre et soeur.

-- Je me demande comment vous avez jamais pu devenir amoureux de
moi, dit Dora, en s'attaquant  un autre bouton de mon habit.

-- Peut-tre parce qu'il n'tait pas possible de vous voir sans
vous aimer, Dora.

-- Mais si vous ne m'aviez jamais vue? dit Dora, en passant  un
autre bouton.

-- Mais si nous n'tions ns ni l'un ni l'autre, lui rpondis-je
gaiement.

Je me demandais  quoi elle pensait, tandis que j'admirais en
silence la douce petite main qui passait en revue successivement
tous les boutons de mon habit, les boucles ondoyantes qui
tombaient sur mon paule, ou les longs cils qui abritaient ses
yeux baisss.  la fin elle les leva vers moi, se dressa sur la
pointe des pieds pour me donner, d'un air plus pensif que de
coutume, son prcieux petit baiser une fois, deux fois, trois
fois; puis elle sortit de la chambre.

Tout le monde rentra cinq minutes aprs: Dora avait repris sa
gaiet habituelle. Elle tait dcide  faire excuter  Jip tous
ses exercices avant l'arrive de l'omnibus. Cela fut si long (non
pas par la varit des volutions, mais par la mauvaise volont de
Jip) que la voiture tait devant la porte avant qu'on en et vu
seulement la moiti. Agns et Dora se sparrent  la hte, mais
fort tendrement; il fut convenu que Dora crirait  Agns (
condition qu'elle ne trouverait pas ses lettres trop niaises) et
qu'Agns lui rpondrait. Il y eut de nouveaux adieux  la porte de
l'omnibus, qui se rptrent quand Dora, en dpit des remontrances
de miss Savinia, courut encore une fois  la portire de la
voiture, pour rappeler  Agns sa promesse, et pour faire voltiger
devant moi ses charmantes petites boucles.

L'omnibus devait nous dposer prs de Covent-Garden, et l nous
avions  prendre une autre voiture pour arriver  Highgate.
J'attendais impatiemment le moment o je me trouverais seul avec
Agns, pour savoir ce qu'elle me dirait de Dora. Ah! quel loge
elle m'en fit! avec quelle tendresse et quelle bont elle me
flicita d'avoir gagn le coeur de cette charmante petite
crature, qui avait dploy devant elle toute sa grce innocente!
avec quel srieux elle me rappela, sans en avoir l'air, la
responsabilit qui pesait sur moi!

Jamais, non jamais, je n'avais aim Dora si profondment ni si
efficacement que ce jour-l. Lorsque nous fmes descendus de
voiture, et que nous fmes entrs dans le tranquille sentier qui
conduisait  la maison du docteur, je dis  Agns que c'tait 
elle que je devais ce bonheur.

Quand vous tiez assise prs d'elle, lui dis-je, vous aviez l'air
d'tre son ange gardien, comme vous tes le mien, Agns.

-- Un pauvre ange, reprit-elle, mais fidle.

La douceur de sa voix m'alla au coeur; je repris tout
naturellement:

Vous semblez avoir retrouv toute cette srnit qui n'appartient
qu' vous, Agns; cela me fait esprer que vous tes plus heureuse
dans votre intrieur.

-- Je suis plus heureuse dans mon propre coeur, dit-elle; il est
tranquille et joyeux.

Je regardai ce beau visage  la lueur des toiles: il me parut
plus noble encore.

Il n'y a rien de chang chez nous, dit Agns, aprs un moment de
silence.

-- Je ne voudrais pas faire une nouvelle allusion... je ne
voudrais pas vous tourmenter, Agns, mais je ne puis m'empcher de
vous demander... vous savez bien ce dont nous avons parl la
dernire fois que je vous ai vue?

-- Non, il n'y a rien de nouveau, rpondit-elle.

-- J'ai tant pens  tout cela!

-- Pensez-y moins. Rappelez-vous que j'ai confiance dans
l'affection simple et fidle: ne craignez rien pour moi, Trotwood,
ajouta-t-elle au bout d'un moment; je ne ferai jamais ce que vous
craignez de me voir faire.

Je ne l'avais jamais craint dans les moments de tranquille
rflexion, et pourtant ce fut pour moi un soulagement inexprimable
que d'en recevoir l'assurance de cette bouche candide et sincre.
Je le lui dis avec vivacit.

Et quand cette visite sera finie, lui dis-je, car nous ne sommes
pas srs de nous retrouver seuls une autre fois; serez-vous bien
longtemps sans revenir  Londres, ma chre Agns?

-- Probablement, rpondit-elle. Je crois qu'il vaut mieux, pour
mon pre que nous restions chez nous. Nous ne nous verrons donc
pas souvent d'ici  quelque temps, mais j'crirai  Dora, et
j'aurai par elle de vos nouvelles.

Nous arrivions dans la cour de la petite maison du docteur. Il
commentait  tre tard. On voyait briller une lumire  la fentre
de la chambre de mistress Strong, Agns me la montra et me dit
bonsoir.

Ne soyez pas troubl, me dit-elle en me donnant la main; par la
pense de nos chagrins et de nos soucis. Rien ne peut me rendre
plus heureuse que votre bonheur. Si jamais vous pouvez me venir en
aide, soyez sr que je vous le demanderai. Que Dieu continue de
vous bnir!

Son sourire tait si tendre, sa voix tait si gaie qu'il me
semblait encore voir et entendre auprs d'elle ma petite Dora. Je
restai un moment sous le portique, les yeux fixs sur les toiles,
le coeur plein d'amour et de reconnaissance, puis je rentrai
lentement. J'avais lou une chambre tout prs, et j'allais passer
la grille, lorsque, en tournant par hasard la tte, je vis de la
lumire dans le cabinet du docteur. Il me vint  l'esprit que
peut-tre il avait travaill au Dictionnaire sans mon aide. Je
voulus m'en assurer, et, en tout cas, lui dire bonsoir, pendant
qu'il tait encore au milieu de ses livres; traversant donc
doucement le vestibule, j'entrai dans son cabinet.

La premire personne que je vis  la faible lueur de la lampe, ce
fut Uriah. J'en fus surpris. Il tait debout prs de la table du
docteur, avec une de ses mains de squelette tendue sur sa bouche.
Le docteur tait assis dans son fauteuil, et tenait sa tte cache
dans ses mains. M. Wickfield, l'air cruellement troubl et
afflig, se penchait en avant, osant  peine toucher le bras de
son ami.

Un instant, je crus que le docteur tait malade. Je fis un pas
vers lui avec empressement, mais je rencontrai le regard d'Uriah;
alors je compris de quoi il s'agissait. Je voulais me retirer,
mais le docteur fit un geste pour me retenir: je restai.

En tout cas, dit Uriah, se tordant d'une faon horrible, nous
ferons aussi bien de fermer la porte: il n'y a pas besoin d'aller
crier a par-dessus les toits.

En mme temps, il s'avana vers la porte sur la pointe du pied, et
la ferma soigneusement. Il revint ensuite reprendre la mme
position. Il y avait dans sa voix et dans toutes ses manires un
zle et une compassion hypocrites qui m'taient plus intolrables
que l'impudence la plus hardie.

J'ai cru de mon devoir, matre Copperfield, dit Uriah, de faire
connatre au docteur Strong ce dont nous avons dj caus, vous et
moi, vous savez, le jour o vous ne m'avez pas parfaitement
compris?

Je lui lanai un regard sans dire un seul mot, et je m'approchai
de mon bon vieux matre pour lui murmurer quelques paroles de
consolation et d'encouragement. Il posa sa main sur mon paule,
comme il avait coutume de le faire quand je n'tais qu'un tout
petit garon, mais il ne releva pas sa tte blanchie.

Comme vous ne m'avez pas compris, matre Copperfield, reprit
Uriah du mme ton officieux, je prendrai la libert de dire
humblement ici, o nous sommes entre amis, que j'ai appel
l'attention du docteur Strong sur la conduite de mistress Strong.
C'est bien malgr moi, je vous assure, Copperfield, que je me
trouve ml  quelque chose de si dsagrable; mais le fait est
qu'on se trouve toujours ml  ce qu'on voudrait viter. Voil ce
que je voulais dire, monsieur, le jour o vous ne m'avez pas
compris.

Je ne sais comment je rsistai au dsir de le prendre au collet et
de l'trangler.

Je ne me suis probablement pas bien expliqu, ni vous non plus,
continua-t-il. Naturellement, nous n'avions pas grande envie de
nous tendre sur un pareil sujet. Cependant, j'ai enfin pris mon
parti de parler clairement, et j'ai dit au docteur Strong que...
Ne parliez-vous pas, monsieur?

Ceci s'adressait au docteur, qui avait fait entendre un
gmissement. Nul coeur n'aurait pu s'empcher d'en tre touch!
except pourtant celui d'Uriah.

Je disais au docteur Strong, reprit-il, que tout le monde pouvait
s'apercevoir qu'il y avait trop d'intimit entre M. Meldon et sa
charmante cousine. Rellement le temps est venu (puisque nous nous
trouvons mls  des choses qui ne devraient pas tre) o le
docteur Strong doit apprendre que cela tait clair comme le jour
pour tout le monde, ds avant le dpart de M. Meldon pour les
Indes; que M. Meldon n'est pas revenu pour autre chose, et que ce
n'est pas pour autre chose qu'il est toujours ici. Quand vous tes
entr, monsieur, je priais mon associ, et il se tourna vers
M. Wickfield, de bien vouloir dire en son me et conscience, au
docteur Strong, s'il n'avait pas t depuis longtemps du mme
avis. M. Wickfield, voulez-vous tre assez bon pour nous le dire?
Oui, ou non, monsieur? Allons, mon associ!

-- Pour l'amour de Dieu, mon cher ami, dit M. Wickfield en posant
de nouveau sa main d'un air indcis sur le bras du docteur,
n'attachez pas trop d'importance  des soupons que j'ai pu
former.

-- Ah! cria Uriah, en secouant la tte, quelle triste confirmation
de mes paroles, n'est-ce pas? lui! un si ancien ami! Mais,
Copperfield, je n'tais encore qu'un petit commis dans ses
bureaux, que je le voyais dj, non pas une fois, mais vingt fois,
tout troubl (et il avait bien raison en sa qualit de pre, ce
n'est pas moi qui l'en blmerai)  la pense que miss Agns se
trouvait mle avec des choses qui ne doivent pas tre.

-- Mon cher Strong, dit M. Wickfield d'une voix tremblante, mon
bon ami, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai toujours eu le
dfaut de chercher chez tout le monde un mobile dominant, et de
juger toutes les actions des hommes par ce principe troit. C'est
peut-tre bien ce qui m'a tromp encore dans cette circonstance,
en me donnant des doutes tmraires.

-- Vous avez eu des doutes, Wickfield, dit le docteur, sans
relever la tte, vous avez eu des doutes?

-- Parlez, mon associ, dit Uriah.

-- J'en ai eu certainement quelquefois, dit M. Wickfield, mais,
... que Dieu me pardonne, je croyais que vous en aviez aussi.

-- Non, non, non! rpondit le docteur du ton le plus pathtique.

-- J'avais cru, dit M. Wickfield, que, lorsque vous aviez dsir
envoyer Meldon  l'tranger, c'tait dans le but d'amener une
sparation dsirable.

-- Non, non, non! rpondit le docteur, c'tait pour faire plaisir
 Annie, que j'ai cherch  caser le compagnon de son enfance.
Rien de plus.

-- Je l'ai bien vu aprs, dit M. Wickfield, et je n'en pouvais
douter, mais je croyais... rappelez-vous, je vous prie, que j'ai
toujours eu le malheur de tout juger  un point de vue trop
troit... je croyais que, dans un cas o il y avait une telle
diffrence d'ge...

-- C'est comme cela qu'il faut envisager la chose, n'est-ce pas,
matre Copperfield? fit observer Uriah, avec une hypocrite et
insolente piti.

-- Il ne me semblait pas impossible qu'une personne si jeune et si
charmante, pt, malgr tout son respect pour vous, avoir cd, en
vous pousant,  des considrations purement mondaines. Je ne
songeais pas  une foule d'autres raisons et de sentiments qui
pouvaient l'avoir dcide. Pour l'amour du ciel, n'oubliez pas
cela!

-- Quelle charit d'interprtation! dit Uriah, en secouant ta
tte.

-- Comme je ne la considrais qu' mon point de vue, dit
M. Wickfield, au nom de tout ce qui vous est cher, mon vieil ami,
je vous supplie de bien y rflchir par vous-mme; je suis forc
de vous avouer, car je ne puis m'en empcher...

-- Non, c'est impossible, monsieur Wickfield, dit Uriah, une fois
que vous en tes venu l.

-- Je suis forc d'avouer, dit M. Wickfield, en regardant son
associ d'un air piteux et dsol, que j'ai eu des doutes sur
elle, que j'ai cru qu'elle manquait  ses devoirs envers vous; et
que, s'il faut tout vous dire, j'ai t parfois inquiet de la
pense qu'Agns tait assez lie avec elle pour voir ce que je
voyais, ou du moins ce que croyait voir mon esprit prvenu. Je ne
l'ai jamais dit  personne. Je me serais bien gard d'en donner
l'ide  personne. Et, quelque terrible que cela puisse tre pour
vous  entendre, dit M. Wickfield, vaincu par son motion, si vous
saviez quel mal cela me fait de vous le dire, vous auriez piti de
moi!

Le docteur, avec sa parfaite bont, lui tendit la main.
M. Wickfield la tint un moment dans les siennes, et resta la tte
baisse tristement.

Ce qu'il y a de bien sr, dit Uriah qui, pendant tout ce temps-
l, se tortillait en silence comme une anguille, c'est que c'est
pour tout le monde un sujet fort pnible. Mais, puisque nous avons
t aussi loin, je prendrai la libert de faire observer que
Copperfield s'en tait galement aperu.

Je me tournai vers lui, et je lui demandai comment il osait me
mettre en jeu.

Oh! c'est trs-bien  vous, Copperfield, reprit Uriah, et nous
savons tous combien vous tes bon et aimable; mais vous savez que
l'autre soir, quand je vous en ai parl, vous avez compris tout de
suite ce que je voulais dire. Vous le savez, Copperfield, ne le
niez pas! Je sais bien que, si vous le niez, c'est dans
d'excellentes intentions; mais ne le niez pas, Copperfield!

Je vis s'arrter un moment sur moi le doux regard du bon vieux
docteur, et je sentis qu'il ne pourrait lire que trop clairement
sur mon visage l'aveu de mes soupons et de mes doutes. Il tait
inutile de dire le contraire; je n'y pouvais rien; je ne pouvais
pas me contredire moi-mme.

Tout le monde s'tait tu: le docteur se leva et traversa deux ou
trois fois la chambre, puis il se rapprocha de l'endroit o tait
son fauteuil, et s'appuya sur le dossier, enfin, essuyant de temps
en temps ses larmes, il nous dit avec une droiture simple qui lui
faisait, selon moi, beaucoup plus d'honneur que s'il avait cherch
 cacher son motion:

J'ai eu de grands torts. Je crois sincrement que j'ai eu de
grands torts. J'ai expos une personne qui tient la premire place
dans mon coeur,  des difficults et  des soupons dont, sans
moi, elle n'aurait jamais t l'objet.

Uriah Heep fit entendre une sorte de reniflement: Je suppose que
c'tait pour exprimer sa sympathie.

Jamais, sans moi, dit le docteur, mon Annie n'aurait t exposs
 de tels soupons. Je suis vieux, messieurs, vous le savez; je
sens, ce soir, que je n'ai plus gure de liens qui me rattachent 
la vie. Mais, je rponds sur ma vie, oui, sur ma vie, de la
fidlit et de l'honneur de la chre femme qui a t le sujet de
cette conversation!

Je ne crois pas qu'on eut pu trouver ni parmi les plus nobles
chevaliers, ni parmi les plus beaux types invents jamais par
l'imagination des peintres, un vieillard capable de parler avec
une dignit plus mouvante que ce bon vieux docteur.

Mais, continua-t-il, si j'ai pu me faire illusion auparavant l-
dessus, je ne puis me dissimuler maintenant, en y rflchissant,
que c'est moi qui ai eu le tort de faire tomber cette jeune femme
dans les dangers d'un mariage imprudent et funeste. Je n'ai pas
l'habitude de remarquer ce qui se passe, et je suis forc de
croire que les observations de diverses personnes, d'ge et de
position diffrentes, qui, toutes, ont cru voir la mme chose,
valent naturellement mieux que mon aveugle confiance.

J'avais souvent admir, je l'ai dj dit, la bienveillance de ses
manires envers sa jeune femme, mais,  mes yeux, rien ne pouvait
tre plus touchant que la tendresse respectueuse avec laquelle il
parlait d'elle dans cette occasion, et la noble assurance avec
laquelle il rejetait loin de lui le plus lger doute sur sa
fidlit.

J'ai pous cette jeune femme, dit le docteur, quand elle tait
encore presque enfant. Je l'ai prise avant que son caractre ft
seulement form. Les progrs qu'elle avait pu faire, j'avais eu le
bonheur d'y contribuer. Je connaissais beaucoup son pre; je la
connaissais beaucoup elle-mme. Je lui avais enseign tout ce que
j'avais pu, par amour pour ses belles et grandes qualits. Si je
lui ai fait du mal, comme je le crains, en abusant, sans le
vouloir, de sa reconnaissance et de son affection, je lui en
demande pardon du fond du coeur!

Il traversa la chambre, puis revint  la mme place; sa main
serrait son fauteuil en tremblant: sa voix vibrait d'une motion
contenue.

Je me considrais comme propre  lui servir de refuge contre les
dangers et les vicissitudes de la vie; je me figurais que, malgr
l'ingalit de nos ges, elle pourrait vivre tranquille et
heureuse auprs de moi. Mais, ne croyez pas que j'aie jamais perdu
de vue qu'un jour viendrait o je la laisserais libre, encore
belle et jeune; j'esprais seulement qu'alors je la laisserais
aussi avec un jugement plus mr pour la diriger dans son choix.
Oui, messieurs, voil la vrit, sur mon honneur!

Son honnte visage s'animait et rajeunissait sous l'inspiration de
tant de noblesse et de gnrosit. Il y avait dans chacune de ses
paroles, une force et une grandeur que la hauteur de ces
sentiments pouvait seule leur donner.

Ma vie avec elle a t bien heureuse. Jusqu' ce soir, j'ai
constamment bni le jour o j'ai commis envers elle,  mon insu,
une si grande injustice.

Sa voix tremblait toujours de plus en plus; il s'arrta un moment,
puis reprit:

Une fois sorti de ce beau rve (de manire ou d'autre j'ai
beaucoup rv dans ma vie), je comprends qu'il est naturel qu'elle
songe avec un peu de regret  son ancien ami,  son camarade
d'enfance. Il n'est que trop vrai, j'en ai peur, qu'elle pense 
lui avec un peu d'innocent regret, qu'elle songe parfois  ce qui
aurait pu tre, si je ne m'tais pas trouv l. Durant cette heure
si douloureuse que je viens de passer avec vous, je me suis
rappel et j'ai compris bien des choses auxquelles je n'avais pas
fait attention auparavant. Mais, messieurs, souvenez-vous que pas
un mot, pas un souffle de doute ne doit souiller le nom de cette
jeune femme.

Un instant son regard s'enflamma, sa voix s'affermit, puis il se
tut de nouveau. Ensuite, il reprit:

Il ne me reste plus qu' supporter avec autant de soumission que
je pourrai, le sentiment du malheur dont je suis cause. C'est 
elle de m'adresser des reproches; ce n'est pas  moi  lui en
faire. Mon devoir,  cette heure, ce sera de la protger contre
tout jugement tmraire, jugement cruel dont mes amis eux-mmes
n'ont pas t  l'abri. Plus nous vivrons loin du monde, et plus
ce devoir me sera facile. Et quand viendra le jour (que le
Seigneur ne tarde pas trop, dans sa grande misricorde!), o ma
mort la dlivrera de toute contrainte, je fermerai mes yeux aprs
avoir encore contempl son cher visage, avec une confiance et un
amour sans bornes, et je la laisserai, sans tristesse alors, libre
de vivre plus heureuse et plus satisfaite!

Mes larmes m'empchaient de le voir; tant de bont, de simplicit
et de force m'avaient mu jusqu'au fond du coeur. Il se dirigeait
vers la porte, quand il ajouta:

Messieurs, je vous ai montr tout mon coeur. Je suis sr que vous
le respecterez. Ce que nous avons dit ce soir ne doit jamais se
rpter. Wickfield, mon vieil ami, donnez-moi le bras pour
remonter.

M. Wickfield s'empressa d'accourir vers lui. Ils sortirent
lentement sans changer une seule parole, Uriah les suivait des
yeux.

Eh bien! matre Copperfield! dit-il en se tournant vers moi d'un
air bnin. La chose n'a pas tourn tout  fait comme on aurait pu
s'y attendre, car ce vieux savant, quel excellent homme! il est
aveugle comme une chauve-souris; mais, c'est gal, voil une
famille  laquelle j'ai fait tourner les talons.

Je n'avais besoin que d'entendre le son de sa voix pour entrer
dans un tel accs de rage que je n'en ai jamais eu de pareil ni
avant, ni aprs.

Misrable! lui dis-je, pourquoi prtendez-vous me mler  vos
perfides intrigues? Comment avez-vous os, tout  l'heure, en
appeler  mon tmoignage, vil menteur, comme si nous avions
discut ensemble la question?

Nous tions en face l'un de l'autre. Je lisais clairement sur son
visage son secret triomphe: je ne savais que trop qu'il m'avait
forc  l'entendre uniquement pour me dsesprer, et qu'il m'avait
exprs attir dans un pige. C'en tait trop: sa joue flasque
tait  ma porte; je lui donnai un tel soufflet que mes doigts en
frissonnrent, comme si je venais de les mettre dans le feu.

Il saisit la main qui l'avait frapp, et nous restmes longtemps 
nous regarder en silence, assez longtemps pour que les traces
blanches que mes doigts avaient imprimes sur sa joue fussent
remplaces par des marques d'un rouge violet.

Copperfield, dit-il enfin, d'une voix touffe, avez-vous perdu
l'esprit?

-- Laissez-moi, lui dis-je, en arrachant ma main de la sienne,
laissez-moi, chien que vous tes, je ne vous connais plus.

-- Vraiment! dit-il, en posant sa main sur sa joue endolorie, vous
aurez beau faire; vous ne pourrez peut-tre pas vous empcher de
me connatre. Savez-vous que vous tes un ingrat?

-- Je vous ai assez souvent laiss voir, dis-je, que je vous
mprise. Je viens de vous le prouver plus clairement que jamais.
Pourquoi craindrais-je encore, en vous traitant comme vous le
mritez, de vous pousser  nuire  tous ceux qui vous entourent?
ne leur faites-vous pas dj tout le mal que vous pouvez leur
faire?

Il comprit parfaitement cette allusion aux motifs qui jusque-l
m'avaient forc  une certaine modration dans mes rapports avec
lui. Je crois que je ne me serais laiss aller ni  lui parler
ainsi, ni  le chtier de ma propre main, si je n'avais reu, ce
soir-l, d'Agns, l'assurance qu'elle ne serait jamais  lui. Mais
peu importe!

Il y eut encore un long silence. Tandis qu'il me regardait, ses
yeux semblaient prendre les nuances les plus hideuses qui paissent
enlaidir des yeux.

Copperfield, dit-il en cessant d'appuyer la main sur sa joue,
vous m'avez toujours t oppos. Je sais que chez M. Wickfield,
vous tiez toujours contre moi.

-- Vous pouvez croire ce que bon vous semble, lui dis-je avec
colre. Si ce n'est pas vrai, vous n'en tes encore que plus
coupable.

-- Et pourtant, je vous ai toujours aim, Copperfield, reprit-il.

Je ne daignai pas lui rpondre, et je prenais mon chapeau pour
sortir de la chambre, quand il vint se planter entre moi et la
porte.

Copperfield, dit-il, pour se disputer, il faut tre deux. Je ne
veux pas tre un de ces deux-l.

-- Allez au diable!

-- Ne dites pas a! rpondit-il, vous en seriez fch plus tard.
Comment pouvez-vous me donner sur vous tout l'avantage, en
montrant  mon gard un si mauvais caractre? Mais je vous
pardonne!

-- Vous me pardonnez! rptai-je avec ddain.

-- Oui, et vous ne pouvez pas m'en empcher, rpondit Uriah. Quand
on pense que vous venez m'attaquer, moi qui ai toujours t pour
vous un ami vritable! Mais, pour se disputer, il faut tre deux,
et je ne veux pas tre un de ces deux-l. Je veux tre votre ami,
en dpit de vous. Maintenant, vous connaissez mes sentiments, et
ce que vous avez  en attendre.

Nous tions forcs de baisser la voix pour ne pas troubler la
maison  cette heure avance, et jusque-l, plus sa voix tait
humble, plus la mienne tait ardente, et cette ncessit de me
contenir n'tait gure propre  me rendre de meilleure humeur;
pourtant ma passion commenait  se calmer. Je lui dis tout
simplement que j'attendrais de lui ce que j'en avais toujours
attendu, et que jamais il ne m'avait tromp. Puis j'ouvris la
porte par-dessus lui, comme s'il et t une grosse noix que je
voulusse craser contre le mur, et je quittai la maison. Mais il
allait aussi coucher dehors dans l'appartement de sa mre, et je
n'avais pas fait cent pas, que je l'entendis marcher derrire moi.

Vous savez bien, Copperfield, me dit-il, en se penchant vers moi,
car je ne retournais pas mme la tte, vous savez bien que vous
vous mettez dans une mauvaise situation.

Je sentais que c'tait vrai, et cela ne faisait que m'irriter
davantage.

Vous ne pouvez pas faire que ce soit l une action qui vous fasse
honneur, et vous ne pouvez pas m'empcher de vous pardonner. Je ne
compte pas en parler  ma mre, ni  personne au monde. Je suis
dcid  vous pardonner, mais je m'tonne que vous ayez lev la
main contre quelqu'un que vous connaissiez si humble.

Je me sentais presque aussi mprisable que lui. Il me connaissait
mieux que je ne me connaissais moi-mme. S'il s'tait plaint
amrement, ou qu'il et cherch  m'exasprer, cela m'aurait un
peu soulag et justifi  mes propres yeux; mais il me faisait
brler  petit feu, et je fus sur le gril plus de la moiti de la
nuit.

Le lendemain quand je sortis, la cloche sonnait pour appeler 
l'glise; il se promenait en long et en large avec sa mre. Il me
parla comme s'il ne s'tait rien pass, et je fus bien oblig de
lui rpondre. Je l'avais frapp assez fort, je crois, pour lui
donner une rage de dents. En tout cas, il avait le visage
envelopp d'un mouchoir de soie noire, avec son chapeau perch sur
le tout: ce n'tait pas fait pour l'embellir. J'appris, le lundi
matin, qu'il tait all  Londres se faire arracher une dent.
J'espre bien que c'tait une grosse dent.

Le docteur nous avait fait dire qu'il n'tait pas bien, et resta
seul, pendant une grande partie du temps que dura encore notre
sjour. Agns et son pre taient partis depuis une huitaine,
quand nous reprmes notre travail accoutum. La veille du jour o
nous nous remmes  l'oeuvre, le docteur me donna lui-mme un
billet qui n'tait pas cachet, et qui m'tait adress. Il m'y
suppliait, dans les termes les plus affectueux, de ne jamais faire
allusion au sujet de la conversation qui avait eu lieu entre nous
quelques jours auparavant. Je l'avais confi  ma tante, mais je
n'en avais rien dit  personne autre. C'tait une question que je
ne pouvais pas discuter avec Agns; et elle n'avait certainement
pas le plus lger soupon de ce qui s'tait pass.

Mistress Strong ne s'en doutait pas non plus, j'en suis convaincu.
Plusieurs semaines s'coulrent avant que je visse en elle le
moindre changement. Cela vint lentement, comme un nuage, quand il
n'y a pas de vent. D'abord, elle sembla s'tonner de la tendre
compassion avec laquelle le docteur lui parlait, et du dsir qu'il
lui exprimait qu'elle fit venir sa mre auprs d'elle, pour rompre
un peu la monotonie de sa vie. Souvent, quand nous tions au
travail et qu'elle tait assise prs de nous, je la voyais
s'arrter pour regarder son mari, avec une expression d'tonnement
et d'inquitude. Puis, je la voyais quelquefois se lever et sortir
de la chambre, les yeux pleins de larmes. Peu  peu, une ombre de
tristesse vint planer sur son beau visage, et cette tristesse
augmentait chaque jour. Mistress Markleham tait installe chez le
docteur, mais elle parlait tant qu'elle n'avait le temps de rien
voir.

 mesure qu'Annie changeait ainsi, elle qui jadis tait comme un
rayon de soleil dans la maison du docteur, le docteur devenait
plus vieux d'apparence, et plus grave; mais la douceur de son
caractre, la tranquille bont de ses manires, et sa
bienveillante sollicitude pour elle, avaient encore augment, si
c'tait possible. Je le vis encore une fois, le matin de
l'anniversaire de sa femme, s'approcher de la fentre o elle
tait assise pendant que nous travaillions (c'tait jadis son
habitude, mais maintenant elle ne prenait cette place que d'un air
timide et incertain qui me fendait le coeur); il prit la tte
d'Annie entre ses mains, l'embrassa, et s'loigna rapidement, pour
lui cacher son motion. Je la vis rester immobile, comme une
statue,  l'endroit o il l'avait laisse; puis elle baissa la
tte, joignit les mains, et se mit  pleurer avec angoisse.

Quelques jours aprs, il me sembla qu'elle dsirait me parler,
dans les moments o nous nous trouvions seuls, mais elle ne me dit
jamais un mot. Le docteur inventait toujours quelque nouveau
divertissement pour l'loigner de chez elle, et sa mre qui aimait
beaucoup  s'amuser, ou plutt qui n'aimait que cela, s'y
associait de grand coeur, et ne tarissait pas en loges de son
gendre. Quant  Annie, elle se laissait conduire o on voulait la
mener, d'un air triste et abattu; mais elle semblait ne prendre
plaisir  rien.

Je ne savais que penser. Ma tante n'tait pas plus habile, et je
suis sr que cette incertitude lui a fait faire plus de trente
lieues dans sa chambre. Ce qu'il y avait de plus bizarre, c'est
que la seule personne qui semblt apporter un peu de vritable
soulagement au milieu de tout ce chagrin intrieur et mystrieux,
c'tait M. Dick.

Il m'aurait t tout  fait impossible, et peut-tre  lui-mme,
d'expliquer ce qu'il pensait de tout cela, ou les observations
qu'il avait pu faire. Mais, comme je l'ai dj rapport en
racontant ma vie de pension, sa vnration pour le docteur tait
sans bornes; et il y a, dans une vritable affection, mme de la
part de quelque pauvre petit animal, un instinct sublime et
dlicat, qui laisse bien loin derrire elle l'intelligence la plus
leve. M. Dick avait ce qu'on pourrait appeler l'esprit du coeur,
et c'est avec cela qu'il entrevoyait quelque rayon de la vrit.

Il avait repris l'habitude, dans ses heures de loisir, d'arpenter
le petit jardin avec le docteur, comme jadis il arpentait avec lui
la grande alle du jardin de Canterbury. Mais les choses ne furent
pas plutt dans cet tat, qu'il consacra toutes ses heures de
loisir (qu'il allongeait exprs en se levant de meilleure heure) 
ces excursions. Autrefois il n'tait jamais aussi heureux que
quand le docteur lui lisait son merveilleux ouvrage, le
Dictionnaire; maintenant il tait positivement malheureux tant que
le docteur n'avait pas tir le Dictionnaire de sa poche pour
reprendre sa lecture. Lorsque nous tions occups, le docteur et
moi, il avait pris l'habitude de se promener avec mistress Strong,
de l'aider  soigner ses fleurs de prdilection ou  nettoyer ses
plates-bandes. Ils ne se disaient pas, j'en suis sr, plus de
douze paroles par heure, mais son paisible intrt et son
affectueux regard trouvaient toujours un cho tout prt dans leurs
deux coeurs; chacun d'eux savait que l'autre aimait M. Dick, et
que lui, il les aimait aussi tous deux; c'est comme cela qu'il
devint ce que nul autre ne pouvait tre..., un lien entre eux.

Quand je pense  lui et que je le vois, avec sa figure
intelligente, mais impntrable, marchant en long et en large 
ct du docteur, ravi de tous les mots incomprhensibles du
Dictionnaire, portant pour Annie d'immenses arrosoirs, ou bien, 
quatre pattes avec des gants fabuleux, pour nettoyer avec une
patience d'ange de petites plantes microscopiques; faisant
comprendre dlicatement  mistress Strong, dans chacune de ses
actions, le dsir de lui tre agrable, avec une sagesse que nul
philosophe n'aurait su galer; faisant jaillir de chaque petit
trou de son arrosoir, sa sympathie, sa fidlit et son affection;
quand je me dis que, dans ces moments-l, son me, tout entire au
muet chagrin de ses amis, ne s'gara plus dans ses anciennes
folies, et qu'il n'introduisit pas une fois dans la jardin
l'infortun roi Charles; qu'il ne broncha pas un moment dans sa
bonne volont reconnaissante; que jamais il n'oublia qu'il y avait
l quelque malentendu qu'il fallait rparer, je me sens presque
confus d'avoir pu croire qu'il n'avait pas toujours son bon sens,
surtout en songeant au bel usage que j'ai fait de ma raison, moi
qui me flatte de ne pas l'avoir perdue.

Personne que moi ne sait ce que vaut cet homme, Trot! me disait
firement ma tante, quand nous en causions. Dick se distinguera
quelque jour!

Il faut qu'avant de finir ce chapitre je passe  un autre sujet.
Tandis que le docteur avait encore ses htes chez lui, je
remarquai que le facteur apportait tous les matins deux ou trois
lettres  Uriah Heep, qui tait rest  Highgate aussi longtemps
que les autres, vu que c'tait le moment des vacances, l'adresse
tait toujours de l'criture officielle de M. Micawber, il avait
adopt la ronde pour les affaires. J'avais conclu avec plaisir, de
ces lgers indices, que M. Micawber allait bien; je fus donc trs-
surpris de recevoir un jour la lettre suivante de son aimable
femme:

Canterbury, lundi soir.

Vous serez certainement bien tonn, mon cher M. Copperfield, de
recevoir cette lettre. Peut-tre le serez-vous encore plus du
contenu, et peut-tre plus encore de la demande de secret absolu
que je vous adresse. Mais, en ma double qualit d'pouse et de
mre, j'ai besoin d'pancher mon coeur, et comme je ne veux pas
consulter ma famille (dj peu favorable  M. Micawber), je ne
connais personne  qui je puisse m'adresser avec plus de confiance
qu' mon ami et ancien locataire.

Vous savez peut-tre, mon cher monsieur Copperfield, qu'il y a
toujours eu une parfaite confiance entre moi et M. Micawber (que
je n'abandonnerai jamais). Je ne dis pas que M. Micawber n'a pas
parfois sign un billet sans me consulter, ou ne m'a pas induit en
erreur sur l'poque de l'chance. C'est possible, mais en gnral
M. Micawber n'a rien eu de cach pour le giron de son affection
(c'est sa femme dont je parle), il a toujours,  l'heure de notre
repos, rcapitul devant elle les vnements de sa journe.

Vous pouvez vous reprsenter, mon cher monsieur Copperfield,
toute l'amertume de mon coeur, quand je vous apprendrai que
M. Micawber est entirement chang. Il fait le rserv. Il fait le
discret. Sa vie est un mystre pour la compagne de ses joies et de
ses chagrins (c'est encore de sa femme que je parle), et je puis
vous dire que je ne sais pas plus ce qu'il fait tout le jour dans
son bureau, que je ne suis au courant de l'existence de cet homme
miraculeux, dont on raconte aux petits enfants qu'il vivait de
lcher les murs. Encore sait-on bien que ceci n'est qu'une fable
populaire, tandis que ce que je vous raconte de M. Micawber n'est
malheureusement que trop vrai.

Mais ce n'est pas tout: M. Micawber est morose; il est svre; il
vit loign de notre fils an, de notre fille; il ne parle plus
avec orgueil de ses jumeaux; il jette mme un regard glacial sur
l'innocent tranger qui est venu dernirement s'ajouter  notre
cercle de famille. Je n'obtiens de lui qu'avec la plus grande
difficult les ressources pcuniaires qui me sont indispensables
pour subvenir  des dpenses bien rduites, je vous assure; il me
menace sans cesse d'aller se faire planteur (c'est son
expression), et il refuse avec barbarie de me donner la moindre
raison d'une conduite qui me navre.

C'est bien dur  supporter; mon coeur se brise. Si vous voulez me
donner quelques avis, vous ajouterez une obligation de plus 
toutes celles que je vous ai dj. Vous connaissez mes faibles
ressources: dites-moi comment je puis les employer dans une
situation si quivoque. Mes enfants me chargent de mille
tendresses; le petit tranger qui a le bonheur, hlas! d'ignorer
encore toutes choses, vous sourit, et moi, mon cher
M. Copperfield, je suis

Votre amie bien afflige,
EMMA MICAWBER.

Je ne me sentais pas le droit de donner  une femme aussi pleine
d'exprience que mistress Micawber d'autre conseil que celui de
chercher  regagner la confiance de M. Micawber  force de
patience et de bont (et j'tais bien sr qu'elle n'y manquerait
pas), mais cette lettre ne m'en donnait pas moins  penser.




CHAPITRE XIII.

Encore un regard en arrire.


Permettez-moi, encore une fois, de m'arrter sur un moment si
mmorable de ma vie. Laissez-moi me ranger pour voir dfiler
devant moi dans une procession fantastique l'ombre de ce que je
fus, escort par les fantmes des jours qui ne sont plus.

Les semaines, les mois, les saisons s'coulent. Elles ne
m'apparaissent gure que comme un jour d't et une soire
d'hiver. Tantt la prairie que je foule aux pieds avec Dora est
tout en fleurs, c'est un tapis parsem d'or; et tantt nous sommes
sur une bruyre aride ensevelie sous des monticules de neige.
Tantt la rivire qui coule le long de notre promenade du dimanche
tincelle aux rayons du soleil d't, tantt elle s'agite sous le
souffle du vent d'hiver et s'paissit au contact des blocs de
glace qui viennent envahir son cours. Elle bondit, elle se
prcipite, elle s'lance vers la mer plus vite que ne saurait le
faire aucune autre rivire au monde.

Il n'y a rien de chang dans la maison des deux vieilles petites
dames. La pendule fait tic tac sur la chemine, le baromtre est
suspendu dans le vestibule. La pendule ni le baromtre ne vont
jamais bien, mais la foi nous sauve.

J'ai atteint ma majorit! J'ai vingt et un ans. Mais c'est l une
sorte de dignit qui peut tre le partage de tout le monde; voyons
plutt ce que j'ai fait par moi-mme.

J'ai apprivois cet art sauvage qu'on appelle la stnographie:
j'en tire un revenu trs-respectable. J'ai acquis une grande
rputation dans cette spcialit, et je suis au nombre des douze
stnographes qui recueillent les dbats du parlement pour un
journal de matin. Tous les soirs je prends note de prdictions qui
ne s'accompliront jamais; de professions de foi auxquelles on
n'est jamais fidle; d'explications qui n'ont pas d'autre but que
de mystifier le bon public. Je n'y vois plus que du feu. La
Grande-Bretagne, cette malheureuse vierge qu'on met  toute sauce,
je la vois toujours devant moi comme une volaille  la broche,
bien plume et bien trousse, traverse de part en part avec des
plumes de fer et ficele bel et bien avec une faveur rouge. Je
suis assez au courant des mystres de la coulisse pour apprcier 
sa valeur la vie politique: aussi je suis  cet gard un incrdule
fini; jamais on ne me convertira l-dessus.

Mon cher ami Traddles s'est essay au mme travail, mais ce n'est
pas son affaire. Il prend son chec de la meilleure humeur du
monde, et me rappelle qu'il a toujours eu la tte dure. Les
diteurs de mon journal l'emploient parfois  recueillir des
faits, qu'ils donnent ensuite  des metteurs en oeuvre plus
habiles. Il entre au barreau, et,  force de patience et de
travail, il parvient  runir cent livres sterling, pour offrir 
un procureur dont il frquente l'tude. On a consomm bien du vin
de Porto pour son jour de bienvenue, et je crois que les tudiants
du Temple ont d bien se rgaler  ses dpens, ce jour-l.

J'ai fait une autre tentative: j'ai tt avec crainte et
tremblement du mtier d'auteur. J'ai envoy mon premier essai 
une revue, qui l'a publi. Depuis lors, j'ai pris courage, et j'ai
publi quelques autres petits travaux; ils commencent  me
rapporter quelque chose. En tout, mes affaires marchent bien, et
quand je compte mon revenu sur les doigts de ma main gauche, je
passe le troisime doigt et je m'arrte  la seconde jointure du
quatrime; trois cent cinquante livres sterling, ce n'est, ma foi,
pas une plaisanterie.

Nous avons quitt Buckingham-Street pour nous tablir dans une
jolie petite maison, tout prs de celle que j'admirais tant jadis.
Ma tante a bien vendu sa maison de Douvres, mais elle ne compte
pourtant pas rester avec nous, elle veut aller s'installer dans un
cottage du voisinage, plus modeste que le ntre. Qu'est-ce que
tout cela veut dire? s'agirait-il de mon mariage? Oui-da!

Oui! Je vais pouser Dora! miss Savinia et miss Clarissa ont donn
leur consentement, et si jamais vous avez vu des petits serins se
trmousser, ce sont elles. Miss Savinia s'est charge de la
surintendance du trousseau de ma chre petite; elle passe son
temps  couper la ficelle d'une foule de paquets envelopps de
papier gris, et  se disputer avec quelque jeune Calicot de l'air
le plus respectable, qui porte un gros paquet avec son mtre sous
le bras. Il y a dans la maison une couturire dont le sein est
toujours transperc d'une aiguille enfile, pique  sa robe; elle
mange et couche dans la maison, et je crois, en vrit, qu'elle
garde son d pour dner, pour boire, pour dormir. Elles font de ma
petite Dora un vrai mannequin. On est toujours  l'appeler pour
venir essayer quelque chose. Nous ne pouvons pas tre ensemble
cinq minutes, le soir, sans que quelque femme importune vienne
taper  la porte.

Miss Dora, pourriez-vous monter un moment?

Miss Clarissa et ma tante parcourent tous les magasins de Londres
pour nous mener ensuite voir quelques articles mobiliers aprs
elles. Elles feraient bien mieux de les choisir elles-mmes, sans
nous obliger, Dora et moi,  aller les inspecter en crmonie, car
en allant examiner des casseroles ou un garde-feu, Dora aperoit
un petit pavillon chinois pour Jip, avec des petites clochettes en
haut, et l'achte de prfrence. Jip est trs-long  s'habituer 
sa nouvelle rsidence, il ne peut pas entrer dans sa niche ou en
sortir sans que les petites clochettes se mettent en branle, ce
qui lui fait une peur horrible.

Peggotty arrive pour se rendre utile, et elle se met aussitt 
l'oeuvre. Son dpartement, c'est le nettoyage  perptuit; elle
frotte tout ce qu'on peut frotter, jusqu' ce qu'elle le voie
reluire, bon gr, mal gr, comme son front luisant. Et de temps 
autre, je vois son frre errer seul le soir  travers les rues
sombres, o il s'arrte pour regarder toutes les femmes qui
passent. Je ne lui parle jamais  cette heure-l: je ne sais que
trop, quand je le rencontre grave et solitaire, ce qu'il cherche
et ce qu'il redoute de trouver.

Pourquoi Traddles a-t-il l'air si important ce matin en venant me
trouver aux _Doctors' Commons_, o je vais encore parfois, quand
j'ai le temps? C'est que mes rves d'autrefois vont se raliser,
je vais prendre une licence de mariage.

Jamais si petit document n'a reprsent tant de choses; et
Traddles le contemple sur mon pupitre avec une admiration mle
d'pouvante. Voil bien ces noms enlacs selon l'usage des vieux
temps, comme leurs deux coeurs, David Copperfield et Dora Spenlow
avec un trait d'union; voil, dans le coin l'institution
paternelle du timbre qui ne ddaigne pas de jeter un regard sur
notre hymen, elle s'intresse avec tant de bont  toutes les
crmonies de la vie humaine! voil l'archevque de Canterbury qui
nous donne sa bndiction imprime,  aussi bas prix que possible.

Et cependant, c'est un rve pour moi, un rve agit, heureux,
rapide. Je ne puis croire que ce soit vrai: pourtant il me semble
que tous ceux que je rencontre dans la rue doivent s'apercevoir
que je vais me marier aprs-demain. Le dlgu de l'archevque me
reconnat quand je vais pour prter serment, et me traite avec
autant de familiarit que s'il y avait entre nous quelque lien de
franc-maonnerie. Traddles n'est nullement ncessaire, mais il
m'accompagne partout, comme mon ombre.

J'espre, mon cher ami, dis-je  Traddles, que la prochaine fois
vous viendrez ici pour votre compte, et que ce sera bientt.

-- Merci de vos bons souhaits, mon cher Copperfield, rpond-il, je
l'espre aussi. C'est toujours une satisfaction de savoir qu'elle
m'attendra tant que cela sera ncessaire et que c'est bien la
meilleure fille du monde.

--  quelle heure allez-vous l'attendre  la voiture ce soir?

--  sept heures, dit Traddles, en regardant  sa vieille montre
d'argent, cette montre dont jadis,  la pension, il avait enlev
une roue pour en faire un petit moulin. Miss Wickfield arrive 
peu prs  la mme heure, n'est-ce pas?

-- Un peu plus tard,  huit heures et demie.

-- Je vous assure, mon cher ami, me dit Traddles, que je suis
presque aussi content que si j'allais me marier moi-mme. Et puis,
je ne sais comment vous remercier de la bont que vous avez mise 
associer personnellement Sophie  ce joyeux vnement, en
l'invitant  venir servir de demoiselle d'honneur avec miss
Wickfield. J'en suis bien touch.

Je l'coute et je lui serre la main; nous causons, nous nous
promenons, et nous dnons. Mais je ne crois pas un mot de tout
cela; je sais bien que c'est un rve.

Sophie arrive chez les tantes de Dora,  l'heure convenue. Elle a
une figure charmante; elle n'est pas positivement belle, mais
extrmement agrable; je n'ai jamais vu personne de plus naturel,
de plus franc, de plus attachant. Traddles nous la prsente avec
orgueil; et, pendant dix minutes, il se frotte les mains devant la
pendule, tous ses cheveux hrisss en brosse sur sa tte de loup,
tandis que je le flicite de son choix.

Agns est aussi arrive de Canterbury, et nous revoyons parmi nous
ce beau et doux visage. Agns a un grand got pour Traddles; c'est
un plaisir de les voir se retrouver et d'observer comme Traddles
est fier de faire faire sa connaissance  la meilleure fille du
monde.

C'est gal, je ne crois pas un mot de tout cela. Toujours ce rve!
Nous passons une soire charmante, nous sommes heureux, ravis; il
ne me manque que d'y croire. Je ne sais plus o j'en suis. Je ne
peux contenir ma joie. Je me sens dans une sorte de rvasserie
nbuleuse, comme si je m'tais lev de trs-grand matin il y a
quinze jours, et que je ne me fusse pas recouch depuis. Je ne
puis pas me rappeler s'il y a bien longtemps que c'tait hier. Il
me semble que voil des mois que je suis  faire le tour du monde,
avec une licence de mariage dans ma poche.

Le lendemain, quand nous allons, tous en corps, voir la maison,
notre maison, la maison de Dora et la mienne, je ne m'en considre
nullement comme le propritaire. Il me semble que j'y suis par la
permission de quelqu'un. Je m'attends  voir le matre, le
vritable possesseur, paratre tout  l'heure, pour me dire qu'il
est bien aise de me voir chez lui. Une si belle petite maison!
Tout y est si gai et si neuf! Les fleurs du tapis ont l'air de
s'panouir et le feuillage du papier est comme s'il venait de
pousser sur les branches. Voil des rideaux de mousseline blanche
et des meubles de perse rose! Voil le chapeau de jardin de Dora,
dj accroch le long du mur! Elle en avait un tout pareil quand
je l'ai vue pour la premire fois! La guitare se carre dj  sa
place dans son coin, et tout le monde va se cogner, au risque de
se jeter par terre, contre la pagode de Jip, qui est beaucoup trop
grande pour notre tablissement.

Encore une heureuse soire, un rve de plus, comme tout le reste;
je me glisse comme de coutume dans la salle  manger avant de
partir. Dora n'y est pas. Je suppose qu'elle est encore  essayer
quelque chose. Miss Savinia met la tte  la porte et m'annonce
d'un air de mystre que ce ne sera pas long. C'est pourtant trs-
long; mais j'entends enfin le frlement d'une robe  la porte; on
tape.

Je dis: Entrez! On tape encore. Je vais ouvrir la porte, tonn
qu'on n'entre pas, et l j'aperois deux yeux trs-brillants et
une petite figure rougissante: c'est Dora. Miss Savinia lui a mis
sa robe de noce, son chapeau, etc., etc., pour me la faire voir en
toilette de marie. Je serre ma petite femme sur mon coeur, et
miss Savinia pousse un cri parce que je la chiffonne, et Dora rit
et pleure tout  la fois de me voir si content; mais je crois 
tout cela moins que jamais.

Trouvez-vous cela joli, mon cher Dody? me dit Dora.

-- Joli! je le crois bien que je le trouve joli!

-- Et tes-vous bien sr de m'aimer beaucoup? dit Dora.

Cette question fait courir de tels dangers au chapeau que miss
Savinia pousse un autre petit cri, et m'avertit que Dora est l
seulement pour que je la regarde, mais que, sous aucun prtexte,
il ne faut y toucher. Dora reste donc devant moi, charmante et
confuse, tandis que je l'admire; puis elle te son chapeau (comme
elle a l'air gentil sans ce chapeau) et elle se sauve en
l'emportant; puis elle revient dans sa robe de tous les jours, et
elle demande  Jip si j'ai une belle petite femme, et s'il
pardonne  sa matresse de se marier; et, pour la dernire fois de
sa vie de jeune fille, elle se met  genoux pour le faire tenir
debout sur le livre de cuisine.

Je vais me coucher, plus incrdule que jamais, dans une petite
chambre que j'ai l tout prs; et le lendemain matin je me lve de
trs-bonne heure pour aller  Highgate, chercher ma tante.

Jamais je n'avais vu ma tante dans une pareille tenue. Elle a une
robe de soie gris perle, avec un chapeau bleu; elle est superbe.
C'est Jeannette qui l'a habille, et elle reste l  me regarder.
Peggotty est prte  partir pour l'glise, et compte voir la
crmonie du haut des tribunes. M. Dick, qui doit servir de pre 
Dora, et me la donner pour femme au pied de l'autel, s'est fait
friser. Traddles, qui est venu me trouver  la barrire, m'blouit
par le plus clatant mlange de couleur de chair et de bleu de
ciel; M. Dick et lui me font l'effet d'avoir des gants de la tte
aux pieds.

Sans doute je vois ainsi les choses, parce que je sais que c'est
toujours comme cela; mais ce n'en est pas moins un rve, et tout
ce que je vois n'a rien de rel. Et pourtant, pendant que nous
nous dirigeons vers l'glise en calche dcouverte, ce mariage
ferique est assez rel pour me remplir d'une sorte de compassion
pour les infortuns qui ne se marient pas comme moi et qui sont l
 balayer le devant de leurs boutiques, ou qui se rendent  leurs
travaux accoutums.

Ma tante tient, tout le long du chemin, ma main dans la sienne.
Quand nous nous arrtons  une petite distance de l'glise, pour
faire descendre Peggotty qui est venue sur le sige, elle
m'embrasse bien fort.

Que Dieu vous bnisse, Trot! Je n'aimerais pas davantage mon
propre fils. Je pense bien  votre mre, la pauvre petite, ce
matin.

-- Et moi aussi: et  tout ce que je vous dois, ma chre tante.

-- Bah, bah! dit ma tante; et, dans son excs d'affection, elle
tend la main  Traddles, qui la tend  M. Dick, qui me la tend, et
je la tends  Traddles; enfin nous voil  la porte de l'glise.

L'glise est bien calme certainement, mais il faudrait, pour me
calmer, une machine  forte pression; je suis trop mu pour cela.

Tout le reste me semble un rve plus ou moins incohrent.

Je rve bien sr que les voil qui entrent avec Dora; que
l'ouvreuse des bancs nous aligne devant l'autel comme un vieux
sergent; je rve que je me demande pourquoi ce genre de femme-l
est toujours si maussade. La bonne humeur serait elle donc d'une
si dangereuse contagion pour le sentiment religieux qu'il soit
ncessaire de placer ces vases de fiel et de vinaigre sur la route
du paradis.

Je rve que le pasteur et son clerc font leur entre, que quelques
bateliers et quelques autres personnes viennent flner par l, que
j'ai derrire moi un vieux marin qui parfume toute l'glise d'une
forte odeur de rhum; que l'on commence d'une voix grave  lire le
service, et que nous sommes tous recueillis.

Que miss Savinia, qui joue le rle de demoiselle d'honneur
supplmentaire, est la premire qui se mette  pleurer, rendant
hommage par ses sanglots, autant que je puis croire,  la mmoire
de Pidger; que miss Clarissa lui met sous le nez son flacon;
qu'Agns prend soin de Dora; que ma tante fait tout ce qu'elle
peut pour se donner un air inflexible, tandis que des larmes
coulent le long de ses joues; que ma petite Dora tremble de toutes
ses forces, et qu'on l'entend murmurer faiblement ses rponses.

Que nous nous agenouillons  ct l'un de l'autre: que Dora
tremble un peu moins, mais qu'elle ne lche pas la main d'Agns;
que le service continue srieux et tranquille; que lorsqu'il est
fini, nous nous regardons  travers nos larmes et nos sourires;
que, dans la sacristie, ma chre petite femme sanglote, en
appelant son papa, son pauvre papa!

Que bientt elle se remet, et que nous signons sur le grand livre
chacun notre tour; que je vais chercher Peggotty dans les tribunes
pour qu'elle vienne signer aussi, et qu'elle m'embrasse dans un
coin, en me disant qu'elle a vu marier ma pauvre mre; que tout
est fini et que nous nous en allons.

Que je sors de l'glise joyeux et fier, en donnant le bras  ma
charmante petite femme; que j'entrevois,  travers un nuage, des
visages amis, et la chaire, et les tombeaux, et les bancs, et
l'orgue, et les vitraux de l'glise, et qu' tout cela vient se
mler le souvenir de l'glise o j'allais avec ma mre, quand
j'tais enfant; ah! qu'il y a longtemps!

Que j'entends dire tout bas aux curieux, en nous voyant passer:
Ah! le jeune et beau petit couple! quelle jolie petite marie!
Que nous sommes tous gais et expansifs, tandis que nous retournons
 Putney; que Sophie nous raconte comme quoi elle a manqu de se
trouver mal, quand on a demand  Traddles la licence que je lui
avais confie; elle tait convaincue qu'il se la serait laiss
voler dans sa poche s'il ne l'avait pas perdue avant; qu'Agns rit
de tout son coeur, et que Dora l'aime tant qu'elle ne veut pas se
sparer d'elle, et lui tient toujours la main.

Qu'il y a un grand djeuner avec une foule de bonnes et de jolies
choses, dont je mange, sans me douter le moins du monde du got
qu'elles peuvent avoir (c'est naturel, quand on rve); que je ne
mange et ne bois, pour ainsi dire, qu'amour et mariage; car je ne
crois pas plus  la solidit des comestibles qu' la ralit du
reste.

Que je fais un discours dans le genre des rves, sans avoir la
moindre ide de ce que je veux dire: je suis mme convaincu que je
n'ai rien dit du tout, que nous sommes tout simplement et tout
naturellement aussi heureux qu'on peut l'tre, en rve, bien
entendu; que Jip mange de notre gteau de noces, ce qui plus tard
ne lui russit pas merveilleusement.

Que les chevaux de poste sont prts; que Dora va changer de robe;
que ma tante et miss Clarissa restent avec nous; que nous nous
promenons dans le jardin; que ma tante a fait,  djeuner, un vrai
petit discours sur les tantes de Dora; qu'elle est ravie, et mme
un peu fire de ce tour de force.

Que Dora est toute prte, que miss Savinia voltige partout autour
d'elle, regrettant de perdre le charmant jouet qui lui a donn,
depuis quelque temps, une occupation si agrable; qu' sa grande
surprise, Dora dcouvre  chaque instant qu'elle a oubli une
quantit de petites choses, et que tout le monde court de tout
ct pour aller les lui chercher.

Qu'on entoure Dora, qu'elle commence  dire adieu; qu'elles ont
toutes l'air d'une corbeille de fleurs, avec leurs rubans si frais
et leurs couleurs si gaies; qu'on touffe  moiti ma chre petite
femme, au milieu de toutes ces fleurs embrassantes et qu'elle
vient se jeter dans mes bras jaloux, riant et pleurant tout  la
fois.

Que je veux emporter Jip (qui doit nous accompagner) et que Dora
dit que non: parce que c'est elle qui le portera; sans cela, il
croira qu'elle ne l'aime plus,  prsent qu'elle est marie, ce
qui lui brisera le coeur; que nous sortons, bras dessus bras
dessous; que Dora s'arrte et se retourne pour dire: Si j'ai
jamais t maussade ou ingrate pour vous, ne vous le rappelez pas,
je vous en prie! et qu'elle fond en larmes.

Qu'elle agite sa petite main, et que, pour la vingtime fois, nous
allons partir; qu'elle s'arrte encore, se retourne encore, court
encore vers Agns, car c'est  elle qu'elle veut donner ses
derniers baisers, adresser ses derniers adieux.

Enfin nous voil en voiture,  ct l'un de l'autre. Nous voil
partis. Je sors de mon rve; j'y crois maintenant. Oui, c'est bien
l ma chre, chre petite femme qui est  ct de moi, elle que
j'aime tant!

tes-vous heureux, maintenant, mchant garon? me dit Dora. Et
tes-vous bien sr de ne pas vous repentir?

Je me suis rang pour voir dfiler devant moi les fantmes de ces
jours qui ne sont plus. Maintenant qu'ils sont disparus je
reprends le voyage de ma vie!




CHAPITRE XIV.

Notre mnage.


Ce ne fut pas sans tonnement qu'une fois la lune de miel coule,
et les demoiselles d'honneur rentres au logis, nous nous
retrouvmes seuls dans notre petite maison, Dora et moi; dsormais
destitus pour ainsi dire du charmant et dlicieux emploi qui
consiste  faire ce qu'on appelle sa cour.

Je trouvais si extraordinaire d'avoir toujours Dora prs de moi;
il me semblait si trange de ne pas avoir  sortir pour aller la
voir; de ne plus avoir  me tourmenter l'esprit  son sujet; de ne
plus avoir  lui crire, de ne plus me creuser la tte pour
chercher quelque occasion d'tre seul avec elle! Parfois le soir,
quand je quittais un moment mon travail, et que je la voyais
assise en face de moi, je m'appuyais sur le dossier de ma chaise
et je me mettais  penser que c'tait pourtant bien drle que nous
fussions l, seuls ensemble, comme si c'tait la chose du monde la
plus naturelle que personne n'et plus  se mler de nos affaires;
que tout le roman de nos fianailles fut bien loin derrire nous,
que nous n'eussions plus qu' nous plaire mutuellement, qu' nous
plaire toute la vie.

Quand il y avait  la Chambre des communes un dbat qui me
retenait tard, il me semblait si trange, en reprenant le chemin
du logis, de songer que Dora m'y attendait! Je trouvais si
merveilleux de la voir s'asseoir doucement prs de moi pour me
tenir compagnie, tandis que je prenais mon souper! Et de savoir
qu'elle mettait des papillottes! Bien mieux que a, de les lui
voir mettre tous les soirs. N'tait-ce pas bien extraordinaire?

Je crois que deux tout petits oiseaux en auraient su autant sur la
tenue d'un mnage, que nous en savions, ma chre petite Dora et
moi. Nous avions une servante, et, comme de raison, c'tait elle
qui tenait notre mnage. Je suis encore intrieurement convaincu
que ce devait tre une fille de mistress Crupp dguise. Comme
elle nous rendait la vie dure. Marie-Jeanne!

Son nom tait Parangon. Lorsque nous la prmes  notre service, on
nous assura que ce nom n'exprimait que bien faiblement ses
qualits: c'tait le parangon de toutes les vertus. Elle avait un
certificat crit, grand comme une affiche;  en croire ce
document, elle savait faire tout au monde, et bien d'autres choses
encore. C'tait une femme dans la force de l'ge, d'une
physionomie rbarbative, et sujette  une sorte de rougeole
perptuelle, surtout sur les bras, qui la mettait en combustion.
Elle avait un cousin dans les gardes, avec de si longues jambes
qu'il avait l'air d'tre l'ombre de quelque autre personne, vue au
soleil, aprs midi. Sa veste tait beaucoup trop petite pour lui,
comme il tait beaucoup trop grand pour notre maison; il la
faisait paratre dix fois plus petite qu'elle n'tait rellement.
En outre, les murs n'taient pas pais, et toutes les fois qu'il
passait la soire chez nous, nous en tions avertis par une sorte
de grognement continu que nous entendions dans la cuisine.

On nous avait garanti que notre trsor tait sobre et honnte. Je
suis donc dispos  croire qu'elle avait une attaque de nerfs, le
jour o je la trouvai couche sous la marmite, et que c'tait le
boueur qui avait mis de la ngligence  ne pas nous rendre les
cuillers  th qui nous manquaient.

Mais elle nous faisait une peur terrible. Nous sentions notre
inexprience, et nous tions hors d'tat de nous tirer d'affaire:
je dirais que nous tions  sa merci, si le mot merci ne rappelait
pas l'indulgence, et c'tait une femme sans piti. C'est elle qui
fut la cause de la premire castille que j'eus avec Dora.

Ma chre amie, lui dis-je un jour, croyez-vous que Marie-Jeanne
connaisse l'heure?

-- Pourquoi, David? demanda Dora, en levant innocemment la tte.

-- Mon amour, parce qu'il est cinq heures, et que nous devions
dner  quatre.

Dora regarda la pendule d'un petit air inquiet, et insinua qu'elle
croyait bien que la pendule avanait.

Au contraire, mon amour, lui dis-je en regardant  ma montre,
elle retarde de quelques minutes.

Ma petite femme vint s'asseoir sur mes genoux, pour essayer de me
cliner, et me fit une ligne au crayon sur le milieu du nez,
c'tait charmant, mais cela ne me donnait pas  dner.

Ne croyez-vous pas, ma chre, que vous feriez bien d'en parler 
Marie-Jeanne?

-- Oh, non, je vous en prie, David! Je ne pourrais jamais, dit
Dora.

-- Pourquoi donc, mon amour? lui demandai-je doucement.

-- Oh, parce que je ne suis qu'une petite sotte, dit Dora, et
qu'elle le sait bien!

Cette opinion de Marie-Jeanne me paraissait si incompatible avec
la ncessit, selon moi, de la gronder que je fronai le sourcil.

Oh! la vilaine ride sur le front! mchant que vous tes! dit
Dora, et toujours assise sur mon genou, elle marqua ces odieuses
rides avec son crayon, qu'elle portait  ses lvres roses pour le
faire mieux marquer; puis elle faisait semblant de travailler
srieusement sur mon front, d'un air si comique, que j'en riais en
dpit de tous mes efforts.

 la bonne heure, voil un bon garon! dit Dora; vous tes bien
plus joli quand vous riez.

-- Mais, mon amour...

-- Oh non, non! je vous en prie! cria Dora en m'embrassant. Ne
faites pas la Barbe-Bleue, ne prenez pas cet air srieux!

-- Mais, ma chre petite femme, lui dis-je, il faut pourtant tre
srieux quelquefois. Venez-vous asseoir sur cette chaise tout prs
de moi! Donnez-moi ce crayon! L! Et parlons un peu raison. Vous
savez, ma chrie (quelle bonne petite main  tenir dans l mienne!
et quel prcieux anneau  voir au doigt de ma nouvelle marie!),
vous savez, ma chrie, qu'il n'est pas trs-agrable d'tre oblig
de s'en aller sans avoir dn. Voyons, qu'en pensez-vous?

-- Non, rpondit faiblement Dora.

-- Mon amour, comme vous tremblez!

-- Parce que je sais que vous allez me gronder, s'cria Dora, d'un
ton lamentable.

-- Mon amour, je vais seulement tcher de vous parler raison.

-- Oh! mais c'est bien pis que de gronder! s'cria Dora, au
dsespoir. Je ne me suis pas marie pour qu'on me parle raison. Si
vous voulez raisonner avec une pauvre petite chose comme moi, vous
auriez d m'en prvenir, mchant que vous tes!

J'essayai de calmer Dora, mais elle se cachait le visage et elle
secouait de temps en temps ses boucles, en disant: Oh! mchant!
mchant que vous tes! Je ne savais plus que faire: je me mis 
marcher dans la chambre, puis je me rapprochai d'elle.

Dora, ma chrie!

-- Non, je ne suis pas votre chrie. Vous tes certainement fch
de m'avoir pouse, sans cela vous ne voudriez pas me parler
raison!

Ce reproche me parut d'une telle inconsquence, que cela me donna
le courage de lui dire:

Allons, ma Dora, ne soyez pas si enfant, vous dites l des choses
qui n'ont pas de bon sens. Vous vous rappelez certainement qu'hier
j'ai t oblig de sortir avant la fin du dner et que la veille,
le veau m'a fait mal, parce qu'il n'tait pas cuit et que j'ai t
oblig de l'avaler en courant; aujourd'hui je ne dne pas du tout,
et je n'ose pas dire combien de temps nous avons attendu le
djeuner; et encore l'eau ne bouillait seulement pas pour le th.
Je ne veux pas vous faire de reproches, ma chre petite! mais tout
a n'est pas trs-agrable.

-- Oh, mchant, mchant que vous tes, comment pouvez-vous me dire
que je suis une femme dsagrable!

-- Ma chre Dora, vous savez bien que je n'ai jamais dit a!

-- Vous avez dit que tout a n'tait pas trs-agrable.

-- J'ai dit que la manire dont on tenait notre mnage n'tait pas
agrable.

-- C'est exactement la mme chose! cria Dora. Et videmment elle
le croyait, car elle pleurait amrement.

Je fis de nouveau quelques pas dans la chambre, plein d'amour pour
ma jolie petite femme, et tout prt  me casser la tte contre les
murs, tant je sentais de remords. Je me rassis, et je lui dis:

Je ne vous accuse pas, Dora. Nous avons tous deux beaucoup 
apprendre. Je voudrais seulement vous prouver qu'il faut
vritablement, il le faut (j'tais dcid  ne point cder sur ce
point), vous habituer  surveiller Marie-Jeanne, et aussi un peu 
agir par vous-mme dans votre intrt comme dans le mien.

-- Je suis vraiment tonne de votre ingratitude, dit Dora, en
sanglotant. Vous savez bien que l'autre jour vous aviez dit que
vous voudriez bien avoir un petit morceau de poisson et que j'ai
t moi-mme, bien loin, en commander pour vous faire une
surprise.

-- C'tait trs-gentil  vous, ma chrie, et j'en ai t si
reconnaissant que je me suis bien gard de vous dire que vous
aviez eu tort d'acheter un saumon, parce que c'est beaucoup trop
gros pour deux personnes: et qu'il avait cot une livre six
shillings, ce qui tait trop cher pour nous.

-- Vous l'avez trouv trs-bon, dit Dora, en pleurant toujours, et
vous tiez si content que vous m'avez appele votre petite chatte.

-- Et je vous appellerai encore de mme, bien des fois, mon
amour. rpondis-je.

Mais j'avais bless ce tendre petit coeur, et il n'y avait pas
moyen de la consoler. Elle pleurait si fort, elle avait le coeur
si gros, qu'il me semblait que je lui avais dit je ne sais pas
quoi d'horrible qui avait d lui faire de la peine. J'tais oblig
de partir bien vite: je ne revins que trs-tard, et pendant toute
la nuit, je me sentis accabl de remords. J'avais la conscience
bourrele comme un assassin; j'tais poursuivi par le sentiment
vague d'un crime norme dont j'tais coupable.

Il tait plus de deux heures du matin. Quand je rentrai, je
trouvai chez moi ma tante qui m'attendait.

Est-ce qu'il y a quelque chose, ma tante, lui dis-je, avec
inquitude.

-- Non, Trot, rpondit-elle. Asseyez-vous, asseyez-vous. Seulement
petite Fleur tait un peu triste, et je suis reste pour lui tenir
compagnie, voil tout.

J'appuyai ma tte sur ma main, et demeurai les yeux fixs sur le
feu; je me sentais plus triste et plus abattu que je ne l'aurais
cru possible, sitt, presque au moment o venaient de s'accomplir
mes plus doux rves. Je rencontrai enfin les yeux de ma tante
fixs sur moi. Elle avait l'air inquiet, mais son visage devint
bientt serein.

Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que j'ai t malheureux
toute la nuit, de penser que Dora avait du chagrin. Mais je
n'avais d'autre intention que de lui parler doucement et
tendrement de nos petites affaires.

Ma tante fit un signe de tte encourageant.

Il faut y mettre de la patience, Trot, dit-elle.

-- Certainement. Dieu sait que je ne veux pas tre draisonnable,
ma chre tante.

-- Non, non, dit ma tante, mais petite Fleur est trs-dlicate, il
faut que le vent souffle doucement sur elle.

Je remerciai, au fond du coeur, ma bonne tante de sa tendresse
pour ma femme, et je suis sr qu'elle s'en aperut bien.

Ne croyez-vous pas, ma tante, lui dis-je aprs avoir de nouveau
contempl le feu, que vous puissiez de temps en temps donner
quelques conseils  Dora. Cela nous serait bien utile.

-- Trot, reprit ma tante, avec motion. Non! Ne me demandez jamais
cela!

Elle parlait d'un ton si srieux que je levai les yeux avec
surprise.

Voyez-vous, mon enfant, me dit ma tante, quand je regarde en
arrire dans ma vie passe, je me dis qu'il y a maintenant dans
leur tombe des personnes avec lesquelles j'aurais mieux fait de
vivre en bons termes. Si j'ai jug svrement les erreurs d'autrui
en fait de mariage, c'est peut-tre parce que j'avais de tristes
raisons d'en juger svrement pour mon propre compte. N'en parlons
plus. J'ai t pendant bien des annes une vieille femme grognon
et insupportable. Je le suis encore. Je le serai toujours. Mais
nous nous sommes fait mutuellement du bien, Trot; du moins vous
m'en avez fait, mon ami, et il ne faut pas que maintenant la
division vienne se mettre entre nous.

-- La division entre nous! m'criai-je.

-- Mon enfant, mon enfant, dit ma tante, en lissant sa robe avec
sa main, il n'y a pas besoin d'tre prophte pour prvoir combien
cela serait facile, ou combien je pourrais rendre notre petite
Fleur malheureuse, si je me mlais de votre mnage; je veux que ce
cher bijou m'aime et qu'elle soit gaie comme un papillon.
Rappelez-vous votre mre et son second mariage; et ne me faites
jamais une proposition qui me rappelle pour elle et pour moi de
trop cruels souvenirs.

Je compris tout de suite que ma tante avait raison, et je ne
compris pas moins toute l'tendue de ses scrupules gnreux pour
ma chre petite femme.

Vous en tes au dbut, Trot, continua-t-elle, et Paris ne s'est
pas fait en un jour, ni mme en un an. Vous avez fait votre choix
en toute libert vous-mme (et ici je crus voir un nuage se
rpandre un moment sur sa figure). Vous avez mme choisi une
charmante petite crature qui vous aime beaucoup. Ce sera votre
devoir, et ce sera aussi votre bonheur, je n'en doute pas, car je
ne veux pas avoir l'air de vous faire un sermon, ce sera votre
devoir, comme aussi votre bonheur, de l'apprcier, telle que vous
l'avez choisie, pour les qualits qu'elle a, et non pour les
qualits qu'elle n'a pas. Tchez de dvelopper celles qui lui
manquent. Et si vous ne russissez pas, mon enfant (ici ma tante
se frotta le nez), il faudra vous accoutumer  vous en passer.
Mais rappelez-vous, mon ami, que votre avenir est une affaire 
rgler entre vous deux. Personne ne peut vous aider; c'est  vous
 faire comme pour vous. C'est l le mariage, Trot, et que Dieu
vous bnisse l'un et l'autre, car vous tes un peu comme deux
babies perdus au milieu des bois!

Ma tante me dit tout cela d'un ton enjou, et finit par un baiser
pour ratifier la bndiction.

Maintenant, dit-elle, allumez-moi une petite lanterne, et
conduisez-moi jusqu' ma petite niche par le sentier du jardin:
car nos deux maisons communiquaient par l. Prsentez  petite
Fleur toutes les tendresses de Betsy Trotwood, et, quoiqu'il
arrive, Trot, ne vous mettez plus dans la tte de faire de Betsy
un pouvantail, car je l'ai vue assez souvent dans la glace, pour
pouvoir vous dire qu'elle est dj naturellement bien assez
maussade et assez rechigne comme cela.

L-dessus ma tante noua un mouchoir autour de sa tte selon sa
coutume, et je l'escortai jusque chez elle. Quand elle s'arrta
dans son jardin, pour clairer mes pas au retour avec sa petite
lanterne, je vis bien qu'elle me regardait de nouveau d'un air
soucieux, mais je n'y fis pas grande attention, j'tais trop
occup  rflchir sur ce qu'elle m'avait dit, trop pntr, pour
la premire fois, de la pense que nous avions  faire nous-mmes
notre avenir  nous deux, Dora et moi, et que personne ne pourrait
nous venir en aide.

Dora descendit tout doucement en pantoufles, pour me retrouver
maintenant que j'tais seul; elle se mit  pleurer sur mon paule,
et me dit que j'avais t bien dur, et qu'elle avait t aussi
bien mchante; je lui en dis, je crois,  peu prs autant de mon
ct, et cela fut fini; nous dcidmes que cette petite dispute
serait la dernire, et que nous n'en aurions plus jamais, quand
nous devrions vivre cent ans.

Quelle preuve que les domestiques! C'est encore l l'origine de
la premire querelle que nous emes aprs. Le cousin de Marie-
Jeanne dserta, et vint se cacher chez nous dans le trou au
charbon; il en fut retir,  notre grand tonnement, par un piquet
de ses camarades qui l'emmenrent les fers aux mains; notre jardin
en fut couvert de honte. Cela me donna le courage de me
dbarrasser de Marie-Jeanne, qui prit si doucement, si doucement
son renvoi que j'en fus surpris: mais bientt je dcouvris o
avaient pass nos cuillers; et de plus on me rvla qu'elle avait
l'habitude d'emprunter, sous mon nom, de petites sommes  nos
fournisseurs. Elle fut remplace momentanment par mistress
Kidgerbury, vieille bonne femme de Kentishtown qui allait faire
des mnages au dehors, mais qui tait trop faible pour en venir 
bout; puis nous trouvmes un autre trsor, d'un caractre
charmant; mais malheureusement ce trsor-l ne faisait pas autre
chose que de dgringoler du haut en bas de l'escalier avec le
plateau dans les mains, ou de faire le plongeon par terre dans le
salon avec le service  th, comme on pique une tte dans un bain.
Les ravages commis par cette infortune nous obligrent  la
renvoyer; elle fut suivie, avec de nombreux intermdes de mistress
Kidgerbury, d'une srie d'tres incapables.  la fin nous tombmes
sur une jeune fille de trs-bonne mine qui se rendit  la foire de
Greenwich, avec le chapeau de Dora. Ensuite je ne me rappelle plus
qu'une foule d'checs successifs.

Nous semblions destins  tre attraps par tout le monde. Ds que
nous paraissions dans une boutique, on nous offrait des
marchandises avaries. Si nous achetions un homard, il tait plein
d'eau. Notre viande tait coriace, et nos pains n'avaient que de
la mie. Dans le but d'tudier le principe de la cuisson d'un
rosbif pour qu'il soit rti  point, j'eus moi-mme recours au
livre de cuisine, et j'y appris qu'il fallait accorder un quart
d'heure de broche par livre de viande, plus un quart d'heure en
sus pour le tout. Mais il fallait que nous fussions victimes d'une
bizarre fatalit, car jamais nous ne pouvions attraper le juste
milieu entre de la viande saignante ou de la viande calcine.

J'tais bien convaincu que tous ces dsastres nous cotaient
beaucoup plus cher que si nous avions accompli une srie de
triomphes. En tudiant nos comptes, je m'apercevais que nous
avions dpens du beurre de quoi bitumer le rez-de-chausse de
notre maison. Quelle consommation! Je ne sais si c'est que les
contributions indirectes de cette anne-l avaient fait renchrir
le poivre, mais, au train dont nous y allions, il fallut, pour
entretenir nos poivrires, que bien des familles fussent obliges
de s'en passer, pour nous cder leur part. Et ce qu'il y avait de
plus merveilleux dans tout cela, c'est que nous n'avions jamais
rien dans la maison.

Il nous arriva aussi plusieurs fois que la blanchisseuse mt notre
linge en gage, et vint dans un tat d'ivresse pnitente implorer
notre pardon; mais je suppose que cela a d arriver  tout le
monde. Nous emes encore  subir un feu de chemine, la pompe de
la paroisse et le faux serment du bedeau qui nous mit en frais;
mais ce sont encore l des malheurs ordinaires. Ce qui nous tait
personnel, c'tait notre guignon en fait de domestiques; l'une
d'entre elles avait une passion pour les liqueurs fortes, qui
augmentait singulirement notre compte de _porter_ et de
spiritueux au caf qui nous les fournissait. Nous trouvions sur
les mmoires des articles inexplicables, comme un quart de litre
de rhum (Mistress C.), et un demi-quart de genivre (Mistress
C.), et un verre de rhum et d'eau-de-vie de lavande (Mistress
C.); la parenthse s'appliquait toujours  Dora, qui passait, 
ce que nous apprmes ensuite, pour avoir absorb tous ces
liquides.

L'un de nos premiers exploits, ce fut de donner  dner 
Traddles. Je le rencontrai un matin, et je l'engageai  venir nous
trouver dans la soire. Il y consentit volontiers, et j'crivis un
mot  Dora, pour lui dire que j'amnerais notre ami. Il faisait
beau, et en chemin nous causmes tout le temps de mon bonheur.
Traddles en tait plein, et il me disait que, le jour o il
saurait que Sophie l'attendait le soir dans une petite maison
comme la ntre, rien ne manquerait  son bonheur.

Je ne pouvais souhaiter d'avoir une plus charmante petite femme
que celle qui s'assit ce soir-l en face de moi; mais ce que
j'aurais bien pu dsirer, c'est que la chambre ft un peu moins
petite. Je ne sais pas comment cela se faisait, mais nous avions
beau n'tre que deux, nous n'avions jamais de place, et pourtant
la chambre tait assez grande pour que notre mobilier pt s'y
perdre: Je souponne que c'tait parce que rien n'avait de place
marque, except la pagode de Jip qui encombrait toujours la voie
publique. Ce soir-l, Traddles tait si bien enferm entre la
pagode, la bote  guitare, le chevalet de Dora et mon bureau, que
je craignais toujours qu'il n'et pas assez de place pour se
servir de son couteau et de sa fourchette; mais il protestait avec
sa bonne humeur habituelle, et me rptait: J'ai beaucoup de
place, Copperfield! beaucoup de place, je vous assure!

Il y avait une autre chose que j'aurais voulu empcher; j'aurais
voulu qu'on n'encouraget pas la prsence de Jip sur la nappe
pendant le dner. Je commenais  trouver peu convenable qu'il y
vnt jamais, quand mme il n'aurait pas eu la mauvaise habitude de
fourrer la patte dans le sel ou dans le beurre. Cette fois-l, je
ne sais pas si c'est qu'il se croyait spcialement charg de
donner la chasse  Traddles, mais il ne cessait d'aboyer aprs lui
et de sauter sur son assiette mettant  ces diverses manoeuvres
une telle obstination, qu'il accaparait  lui seul toute la
conversation.

Mais je savais combien ma chre Dora avait la coeur tendre 
l'endroit de son favori; aussi je ne fis aucune objection: je ne
me permis mme pas une allusion aux assiettes dont Jip faisait
carnage sur le parquet, ni au dfaut de symtrie dans
l'arrangement des salires qui taient toutes groupes par trois
ou quatre, va comme je te pousse; je ne voulus pas non plus faire
observer que Traddles tait absolument bloqu par des plats de
lgumes gars et par les carafes. Seulement je ne pouvais
m'empcher de me demander en moi-mme, tout en contemplant le
gigot  l'eau que j'allais dcouper, comment il se faisait que nos
gigots avaient toujours des formes si extraordinaires, comme si
notre boucher n'achetait que des moutons contrefaits; mais je
gardai pour moi mes rflexions.

Mon amour, dis-je  Dora, qu'avez-vous dans ce plat?

Je ne pouvais comprendre pourquoi Dora me faisait depuis un moment
de gentilles petites grimaces, comme si elle voulait m'embrasser.

Des hutres, mon ami, dit-elle timidement.

-- Est-ce de votre invention? dis-je d'un ton ravi.

-- Oui, David, dit Dora.

-- Quelle bonne ide! m'criai-je en posant le grand couteau et la
fourchette pour dcouper notre gigot. Il n'y a rien que Traddles
aime autant.

-- Oui, oui, David, dit Dora; j'en ai achet un beau petit baril
tout entier, et l'homme m'a dit qu'elles taient trs-bonnes. Mais
j'ai... j'ai peur qu'elles n'aient quelque chose
d'extraordinaire. Ici Dora secoua la tte et des larmes
brillrent dans ses yeux.

Elles ne sont ouvertes qu' moiti, lui dis-je; tez l'caille du
dessus, ma chrie.

-- Mais elle ne veut pas s'en aller, dit Dora qui essayait de
toutes ses forces, de l'air le plus infortun.

-- Savez-vous, Copperfield? dit Traddles en examinant gaiement le
plat, je crois que c'est parce que... ces hutres sont
parfaites... mais je crois que c'est parce que... parce qu'on ne
les a jamais ouvertes.

En effet, on ne les avait jamais ouvertes; et nous n'avions pas de
couteaux pour les hutres; d'ailleurs nous n'aurions pas su nous
en servir; nous regardmes donc les hutres, et nous mangemes le
mouton: du moins nous mangemes tout ce qui tait cuit, en
l'assaisonnant avec des cpres. Si je le lui avais permis, je
crois que Traddles, passant  l'tat sauvage, se serait volontiers
fait cannibale, et nourri de viande presque crue, pour exprimer
combien il tait satisfait du repas; mais j'tais dcid  ne pas
lui permettre de s'immoler ainsi sur l'autel de l'amiti, et nous
emes au lieu de cela un morceau de lard; fort heureusement il y
avait du lard froid dans le garde-manger.

Ma pauvre petite femme tait tellement dsole  la pense que je
serais contrari, et sa joie fut si vive quand elle vit qu'il n'en
tait rien, que j'oubliai bien vite mon ennui d'un moment. La
soire se passa  merveille; Dora tait assise prs de moi, son
bras appuy sur mon fauteuil, tandis que Traddles et moi nous
discutions sur la qualit de mon vin, et  chaque instant elle se
penchait vers mon oreille pour me remercier de n'avoir pas t
grognon et mchant. Ensuite elle nous fit du th, et j'tais si
ravi de la voir  l'oeuvre, comme si elle faisait la dnette de sa
poupe, que je ne fis pas le difficile sur la qualit douteuse du
breuvage. Ensuite, Traddles et moi, nous joumes un moment aux
cartes, tandis que Dora chantait en s'accompagnant sur la guitare,
et il me semblait que notre mariage n'tait qu'un beau rve et que
j'en tais encore  la premire soire o j'avais prt l'oreille
 sa douce voix.

Quand Traddles fut parti, je l'accompagnai jusqu' la porte puis
je rentrai dans le salon; ma femme vint mettre sa chaise tout prs
de la mienne.

Je suis si fche! dit-elle. Voulez-vous m'enseigner un peu 
faire quelque chose, David?

-- Mais d'abord il faudrait que j'apprisse moi-mme, Dora, lui
dis-je. Je n'en sais pas plus long que vous, ma petite.

-- Oh! mais vous, vous pouvez apprendre, reprit-elle, vous avez
tant d'esprit!

-- Quelle folie, ma petite chatte!

-- J'aurais d, reprit-elle aprs un long silence, j'aurais d
aller m'tablir  la campagne, et passer un an avec Agns!

Ses mains jointes taient places sur mon paule, elle y reposait
sa tte, et me regardait doucement de ses grands yeux bleus.

Pourquoi donc? demandai-je.

-- Je crois qu'elle m'aurait fait du bien, et qu'avec elle
j'aurais pu apprendre bien des choses.

-- Tout vient en son temps, mon amour. Depuis de longues annes,
vous savez, Agns a eu  prendre soin de son pre: mme dans le
temps o ce n'tait encore qu'une toute petite fille, c'tait dj
l'Agns que vous connaissez.

-- Voulez-vous m'appeler comme je vais vous le demander? demanda
Dora sans bouger.

-- Comment donc? lui dis-je en souriant.

-- C'est un nom stupide, dit-elle en secouant ses boucles, mais
c'est gal, appelez-moi votre _femme-enfant_.

Je demandai en riant  ma femme-enfant pourquoi elle voulait que
je l'appelasse ainsi. Elle me rpondit sans bouger, seulement mon
bras pass autour de sa taille rapprochait encore de moi ses beaux
yeux bleus:

Mais, tes-vous nigaud! Je ne vous demande pas de me donner ce
nom-l, au lieu de m'appeler Dora. Je vous prie seulement, quand
vous songez  moi, de vous dire que je suis votre femme-enfant.
Quand vous avez envie de vous fcher contre moi, vous n'avez qu'
vous dire: Bah! c'est ma femme-enfant. Quand je vous mettrai la
tte  l'envers, dites-vous encore: Ne savais-je pas bien depuis
longtemps que a ne ferait jamais qu'une petite femme-enfant!
Quand je ne serai pas pour vous tout ce que je voudrais tre, et
ce que je ne serai peut-tre jamais, dites-vous toujours: Cela
n'empche pas que cette petite sotte de femme-enfant m'aime tout
de mme, car c'est la vrit, David, je vous aime bien.

Je ne lui avais pas rpondu srieusement; l'ide ne m'tait pas
venue jusque-l qu'elle parlt srieusement elle-mme. Mais elle
fut si heureuse de ce que je lui rpondis, que ses yeux n'taient
pas encore secs qu'elle riait dj. Et bientt je vis ma femme-
enfant assise par terre,  ct de la pagode chinoise, faisant
sonner toutes les petites cloches les unes aprs les autres, pour
punir Jip de sa mauvaise conduite, et Jip restait nonchalamment
tendu sur le seuil de sa niche, la regardant du coin de l'oeil
comme pour lui dire: Faites, faites, vous ne parviendrez pas  me
faire bouger de l avec toutes vos taquineries: je suis trop
paresseux, je ne me drange pas pour si peu.

Cet appel de Dora fit sur moi une profonde impression. Je me
reporte  ce temps lointain; je me reprsente cette douce crature
que j'aimais tant; je la conjure de sortir encore une fois des
ombres du pass, et de tourner vers moi son charmant visage, et je
puis assurer que son petit discours rsonnait sans cesse dans mon
coeur. Je n'en ai peut-tre pas tir le meilleur parti possible,
j'tais jeune et sans exprience; mais jamais son innocente prire
n'est venue frapper en vain mon oreille.

Dora me dit, quelques jours aprs, qu'elle allait devenir une
excellente femme de mnage. En consquence, elle sortit du tiroir
son ardoise, tailla son crayon, acheta un immense livre de
comptes, rattacha soigneusement toutes les feuilles du livre de
cuisine que Jip avait dchires, et fit un effort dsespr pour
tre sage, comme elle disait. Mais les chiffres avaient toujours
le mme dfaut: ils ne voulaient pas se laisser additionner. Quand
elle avait accompli deux ou trois colonnes de son livre de
comptes, et ce n'tait pas sans peine, Jip venait se promener sur
la page et barbouiller tout avec sa queue; et puis, elle imbibait
d'encre son joli doigt jusqu' l'os: c'est ce qu'il y avait de
plus clair dans l'affaire.

Quelquefois le soir, quand j'tais rentr et  l'ouvrage (car
j'crivais beaucoup et je commenais  me faire un nom comme
auteur), je posais ma plume et j'observais ma femme-enfant qui
tchait d'tre sage. D'abord elle posait sur la table son
immense livre de comptes, et poussait un profond soupir; puis elle
l'ouvrait  l'endroit effac par Jip la veille au soir, et
appelait Jip pour lui montrer les traces de son crime: c'tait le
signal d'une diversion en faveur de Jip, et on lui mettait de
l'encre sur le bout du nez, comme chtiment. Ensuite elle disait 
Jip de se coucher sur la table, tout de suite, comme un lion,
c'tait un de ses tours de force, bien qu' mes yeux l'analogie ne
ft pas frappante. S'il tait de bonne humeur, Jip obissait.
Alors elle prenait une plume et commenait  crire, mais il y
avait un cheveu dans sa plume; elle en prenait donc une autre et
commenait  crire; mais celle-l faisait des pts; alors elle
en prenait une troisime et recommenait  crire, en se disant 
voix basse: Oh! mais, celle-l grince, elle va dranger David!
Bref, elle finissait par y renoncer et par reporter le livre de
comptes  sa place, aprs avoir fait mine de le jeter  la tte du
lion.

Une autre fois, quand elle se sentait d'humeur plus grave, elle
prenait son ardoise et un petit panier plein de notes et d'autres
documents qui ressemblaient plus  des papillotes qu' toute autre
chose, et elle essayait d'en tirer un rsultat quelconque. Elle
les comparait trs-srieusement, elle posait sur l'ardoise des
chiffres qu'elle effaait, elle comptait dans tous les sens les
doigts de sa main gauche, aprs quoi elle avait l'air si vex, si
dcourag et si malheureux, que j'avais du chagrin de voir
s'assombrir, pour me satisfaire, ce charmant petit visage; alors
je m'approchais d'elle tout doucement, et je lui disais:

Qu'est-ce que vous avez, Dora?

Elle me regardait d'un air dsol et rpondait: Ce sont ces
vilains comptes qui ne veulent pas aller comme il faut; j'en ai la
migraine: ils s'obstinent  ne pas faire ce que je veux!

Alors je lui disais: Essayons un peu ensemble; je vais vous
montrer, ma Dora.

Puis je commenais une dmonstration pratique; Dora m'coutait
pendant cinq minutes avec la plus profonde attention, auprs quoi
elle commenait  se sentir horriblement fatigue, et cherchait 
s'gayer en roulant mes cheveux autour de ses doigts, ou en
rabattant le col de ma chemise pour voir si cela m'allait bien.
Quand je voulais un peu rprimer son enjouement et que je
continuais mes raisonnements, elle avait l'air si dsol et si
effarouch, que je me rappelais tout  coup comme un reproche, en
la voyant si triste, sa gaiet naturelle le jour o je l'avais vue
pour la premire fois: je laissais tomber le crayon en me rptant
que c'tait une femme-enfant, et je la priais de prendre sa
guitare.

J'avais beaucoup  travailler et de nombreux soucis, mais je
gardais tout cela pour moi. Je suis loin de croire maintenant que
j'aie eu raison d'agir ainsi, mais je le faisais par tendresse
pour ma femme-enfant. J'examine mon coeur, et c'est sans la
moindre rserve que je confie  ces pages mes plus secrtes
penses. Je sentais bien qu'il me manquait quelque chose, mais
cela n'allait pas jusqu' altrer le bonheur de ma vie. Quand je
me promenais seul par un beau soleil, et que je songeais aux jours
d't o la terre entire semblait remplie de ma jeune passion, je
sentais que mes rves ne s'taient pas parfaitement raliss, mais
je croyais que ce n'tait qu'une ombre adoucie de la douce gloire
du pass. Parfois, je me disais bien que j'aurais prfr trouver
chez ma femme un conseiller plus sr, plus de raison, de fermet
et de caractre; j'aurais dsir qu'elle pt me soutenir et
m'aider, qu'elle possdt le pouvoir de combler les lacunes que je
sentais en moi, mais je me disais aussi qu'un tel bonheur n'tait
pas de ce monde, et qu'il ne devait pas, ne pouvait pas exister.

J'tais encore, pour l'ge, un jeune garon plutt qu'un mari. Je
n'avais connu, pour me former par leur salutaire influence,
d'autres chagrins que ceux qu'on a pu lire dans ce rcit. Si je me
trompais, et cela m'arrivait peut-tre bien souvent, c'taient mon
amour et mon peu d'exprience qui m'garaient. Je dis l'exacte
vrit.  quoi me servirait maintenant la dissimulation?

C'tait donc sur moi que retombaient toutes les difficults et les
soucis de notre vie; elle n'en prenait pas sa part. Notre mnage
tait  peu prs dans le mme gchis qu'au dbut; seulement je m'y
tais habitu, et j'avais au moins le plaisir de voir que Dora
n'avait presque jamais de chagrin. Elle avait retrouv toute sa
gaiet foltre; elle m'aimait de tout son coeur et s'amusait comme
autrefois c'est--dire comme un enfant.

Quand les dbats des Chambres avaient t assommants (je ne parle
que de leur longueur, et non de leur qualit, car, sous ce dernier
rapport, ils n'taient jamais autrement), et que je rentrais tard,
Dora ne voulait jamais s'endormir avant que je fusse rentr, et
descendait toujours pour me recevoir. Quand je n'avais pas 
m'occuper du travail qui m'avait cot tant de labeur
stnographique, et que je pouvais crire pour mon propre compte,
elle venait s'asseoir tranquillement prs de moi, si tard que ce
pt tre, et elle tait tellement silencieuse que souvent je la
croyais endormie. Mais en gnral, quand je levais la tte, je
voyais ses yeux bleus fixs sur moi avec l'attention tranquille
dont j'ai dj parl.

Ce pauvre garon! doit-il tre fatigu! dit-elle un soir, au
moment o je fermais mon pupitre.

-- Cette pauvre petite fille! doit-elle tre fatigue! rpondis-
je. Ce serait  moi  vous dire cela, Dora. Une autre fois, vous
irez vous coucher, mon amour; il est beaucoup trop tard pour vous.

-- Oh! non! ne m'envoyez pas coucher, dit Dora d'un ton suppliant.
Je vous en prie, ne faites pas a!

-- Dora!

 mon grand tonnement, elle pleurait sur mon paule.

Vous n'tes donc pas bien, ma petite; vous n'tes pas heureuse?

-- Si, je suis trs-bien, et trs-heureuse, dit Dora. Mais
promettez-moi que vous me laisserez rester prs de vous pour vous
voir crire.

-- Voyez un peu la belle vue pour ces jolis yeux, et  minuit
encore! rpondis-je.

-- Vrai? est-ce que vous les trouvez jolis? reprit Dora en riant;
je suis si contente qu'ils soient jolis!

-- Petite glorieuse! lui dis-je.

Mais non, ce n'tait pas de la vanit, c'tait une joie nave de
se sentir admire par moi. Je le savais bien avant qu'elle me le
dit:

Si vous les trouvez jolis, dites-moi que vous me permettrez
toujours de vous regarder crire! dit Dora; les trouvez-vous
jolis?

-- Trs-jolis!

-- Alors laissez-moi vous regarder crire.

-- J'ai peur que cela ne les embellisse pas, Dora.

-- Mais si certainement! parce que voyez-vous, monsieur le savant,
cela vous empchera de m'oublier, pendant que vous tes plong
dans vos mditations silencieuses. Est-ce que vous serez fch si
je vous dis quelque chose de bien niais, plus niais encore qu'
l'ordinaire?

-- Voyons donc cette merveille?

-- Laissez-moi vous donner vos plumes  mesure que vous en aurez
besoin, me dit Dora. J'ai envie d'avoir quelque chose  faire pour
vous pendant ces longues heures o vous tes si occup. Voulez-
vous que je les prenne pour vous les donner?

Le souvenir de sa joie charmante quand je lui dis oui me fait
venir les larmes aux yeux. Lorsque je me remis  crire le
lendemain, elle tait tablie prs de moi avec un gros paquet de
plumes; cela se renouvela rgulirement chaque fois. Le plaisir
qu'elle avait  s'associer ainsi  mon travail, et son ravissement
chaque fois que j'avais besoin d'une plume, ce qui m'arrivait sans
cesse, me donnrent l'ide de lui donner une satisfaction plus
grande encore. Je faisais semblant, de temps  autre, d'avoir
besoin d'elle pour me copier une ou deux pages de mon manuscrit.
Alors elle tait dans toute sa gloire. Il fallait la voir se
prparer pour cette grande entreprise, mettre son tablier,
emprunter des chiffons  la cuisine pour essuyer sa plume, et le
temps qu'elle y mettait, et le nombre de fois qu'elle en lisait
des passages  Jip, comme s'il pouvait comprendre; puis enfin elle
signait sa page comme si l'oeuvre ft reste incomplte sans le
nom du copiste, et me l'apportait, toute joyeuse d'avoir achev
son devoir, en me jetant les bras autour du cou. Souvenir charmant
pour moi, quand les autres n'y verraient que des enfantillages!

Peu de temps aprs, elle prit possession des clefs, qu'elle
promenait par toute la maison dans un petit panier attach  sa
ceinture. En gnral, les armoires auxquelles elles appartenaient
n'taient pas fermes, et les clefs finirent par ne plus servir
qu' amuser Jip, mais Dora tait contente, et cela me suffisait.
Elle tait convaincue que cette mesure devait produire le meilleur
effet, et nous tions joyeux comme deux enfants qui font tenir
mnage  leur poupe pour de rire.

C'est ainsi que se passait notre vie; Dora tmoignait presque
autant de tendresse  ma tante qu' moi, et lui parlait souvent du
temps o elle la regardait comme une vieille grognon. Jamais ma
tante n'avait pris autant de peine pour personne. Elle faisait la
cour  Jip, qui n'y rpondait nullement; elle coutait tous les
jours Dora jouer de la guitare, elle qui n'aimait pas la musique;
elle ne parlait jamais mal de notre srie d'_Incapables_, et
pourtant la tentation devait tre bien grande pour elle; elle
faisait  pied des courses normes pour rapporter  Dora toutes
sortes de petites choses dont elle avait envie, et chaque fois
qu'elle nous arrivait par le jardin et que Dora n'tait pas en
bas, on l'entendait dire, au bas de l'escalier, d'une voix qui
retentissait joyeusement par toute la maison:

Mais o est donc Petite-Fleur?




CHAPITRE XV.

M. Dick justifie la prdiction de ma tante.


Il y avait dj quelque temps que j'avais quitt le docteur. Nous
vivions dans son voisinage, je le voyais souvent, et deux ou trois
fois nous avions t dner ou prendre le th chez lui. Le Vieux-
Troupier tait tabli  demeure chez lui. Elle tait toujours la
mme, avec les mmes papillons immortels voltigeant toujours au-
dessus de son bonnet.

Semblable  bien d'autres mres que j'ai connues durant ma vie,
mistress Markleham tenait beaucoup plus  s'amuser que sa fille.
Elle avait besoin de se divertir, et comme un rus vieux troupier
qu'elle tait, elle voulait faire croire, en consultant ses
propres inspirations, qu'elle s'immolait  son enfant. Cette
excellente mre tait donc toute dispose  favoriser le dsir du
docteur, qui voulait qu'Annie s'amust, et elle exprimait tout
haut son approbation de la sagacit de son gendre.

Je se doute pas qu'elle ne fit saigner la plaie du coeur du
docteur sans le savoir, sans y mettre autre chose qu'un certain
degr d'gosme et de frivolit qu'on rencontre parfois chez des
personnes d'un ge mr; elle le confirmait, je crois, dans la
pense qu'il en imposait  la jeunesse de sa femme, et qu'il n'y
avait point entre eux de sympathie naturelle,  force de le
fliciter de chercher  adoucir  Annie le fardeau de la vie.

Mon cher ami, lui disait-elle un jour en ma prsence, vous savez
bien, sans doute, que c'est un peu triste pour Annie d'tre
toujours enferme ici.

Le docteur fit un bienveillant signe de tte.

Quand elle aura l'ge de sa mre, dit mistress Markleham en
agitant son ventail, ce sera une autre affaire. Vous pourriez me
mettre dans un cachot, pourvu que j'eusse bonne compagnie et que
je pusse faire mon rubber, jamais je ne demanderais  sortir. Mais
je ne suis pas Annie, vous savez, et Annie n'est pas sa mre.

-- Certainement, certainement, dit le docteur.

-- Vous tes le meilleur homme du monde. Non, je vous demande bien
pardon, continua-t-elle en voyant le docteur faire un geste
ngatif, il faut que je le dise devant vous, comme je le dis
toujours derrire votre dos, vous tes le meilleur homme du monde;
mais naturellement, vous ne pouvez pas, n'est-il pas vrai, avoir
les mmes gots et les mmes soins qu'Annie?

-- Non! dit le docteur d'une voix attriste.

-- Non, c'est tout naturel, reprit le Vieux-Troupier. Voyez, par
exemple, votre Dictionnaire! Quelle chose utile qu'un
dictionnaire! quelle chose indispensable! le sens des mots! Sans
le docteur Johnson, ou des gens comme a, qui sait si,  l'heure
qu'il est, nous ne donnerions pas  un fer  repasser le nom d'un
manche  balai. Mais nous ne pouvons demander  Annie de
s'intresser  un dictionnaire, quand il n'est pas mme fini,
n'est-il pas vrai?

Le docteur secoua la tte.

Et voil pourquoi j'approuve tant vos attentions dlicates, dit
mistress Markleham, en lui donnant sur l'paule un petit coup
d'ventail. Cela prouve que vous n'tes pas comme tant de
vieillards qui voudraient trouver de vieilles ttes sur de jeunes
paules. Vous avez tudi le caractre d'Annie et vous le
comprenez. C'est ce que je trouve en vous de charmant.

Le docteur Strong semblait, en dpit de son calme et de sa
patience habituelle, ne supposer qu'avec peine tous ces
compliments.

Aussi, mon cher docteur, continua le Vieux-Troupier en lui
donnant plusieurs petites tapes d'amiti, vous pouvez disposer de
moi en tout temps. Sachez que je suis entirement  votre service.
Je suis prte  aller avec Annie au spectacle, aux concerts, 
l'exposition, partout enfin; et vous verrez que je ne me plaindrai
seulement pas de la fatigue, le devoir, mon cher docteur, le
devoir avant tout!

Elle tenait parole. Elle tait de ces gens qui peuvent supporter
une quantit de plaisirs, sans que jamais leur persvrance soit 
bout. Jamais elle ne lisait le journal (et elle le lisait tous les
jours pendant deux heures dans un bon fauteuil,  travers son
lorgnon), sans y dcouvrir quelque chose  voir qui amuserait
certainement Annie. En vain Annie protestait qu'elle tait lasse
de tout cela, sa mre lui rpondait invariablement:

Ma chre Annie, je vous croyais plus raisonnable, et je dois vous
dire, mon amour, que c'est bien mal reconnatre la bont du
docteur Strong.

Ce reproche lui tait gnralement adress en prsence du docteur,
et il me semblait que c'tait l principalement ce qui dcidait
Annie  cder. Elle se rsignait presque toujours  aller partout
o l'emmenait le Vieux-Troupier.

Il arrivait bien rarement que M. Maldon les accompagnt.
Quelquefois elles engageaient ma tante et Dora  se joindre 
elles; d'autres fois c'tait Dora toute seule. Jadis j'aurais
hsit  la laisser aller, mais, en rflchissant  ce qui s'tait
pass le soir dans le cabinet du docteur, je n'avais plus la mme
dfiance. Je croyais que le docteur avait raison, et je n'avais
pas plus de soupons que lui.

Quelquefois ma tante se grattait le nez, quand nous tions seuls,
en me disant qu'elle n'y comprenait rien, qu'elle voudrait les
voir plus heureux, et qu'elle ne croyait pas du tout que notre
militaire amie (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le Vieux-
Troupier) contribut  raccommoder les choses. Elle me disait
encore que le premier acte du retour au bon sens de notre
militaire amie, ce devrait tre d'arracher tous ses papillons et
d'en faire cadeau  quelque ramoneur pour se dguiser un jour de
mascarade.

Mais c'tait surtout sur M. Dick qu'elle comptait. videmment, cet
homme avait une ide, disait-elle, et s'il pouvait seulement la
serrer de prs quelque jour, dans un coin de son cerveau, ce qui
tait pour lui la grande difficult, il se distinguerait de
quelque faon extraordinaire.

Ignorant qu'il tait de cette prdiction, M. Dick restait toujours
dans la mme position vis--vis du docteur et de mistress Strong.
Il semblait n'avancer ni reculer d'une semelle, immobile sur sa
base comme un difice solide, et j'avoue qu'en effet j'aurais t
aussi tonn de lui voir faire un pas que de voir marcher une
maison.

Mais un soir, quelques mois aprs notre mariage, M. Dick
entr'ouvrit la porte de notre salon; j'tais seul  travailler
(Dora et ma tante tant alles prendre le th chez les deux petits
serins), et il me dit avec une toux significative:

Cela vous drangerait, j'en ai peur, de causer un moment avec
moi, Trotwood?

-- Mais non, certainement, monsieur Dick; donnez-vous la peine
d'entrer.

-- Trotwood, me dit-il en appuyant son doigt sur son nez, aprs
m'avoir donn une poigne de main, avant de m'asseoir je voudrais
vous faire une observation. Vous connaissez votre tante?

-- Un peu, rpondis-je.

-- C'est la femme du monde la plus remarquable, monsieur!

Et aprs m'avoir fait cette communication qu'il lana comme un
boulet de canon, M. Dick s'assit d'un air plus grave que de
coutume et me regarda.

Maintenant, mon enfant, ajouta-t-il, je vais vous faire une
question.

-- Vous pouvez m'en faire autant qu'il vous plaira.

-- Que pensez-vous de moi, monsieur? me demanda-t-il en se
croisant les bras.

-- Que vous tes mon bon et vieil ami.

-- Merci, Trotwood, rpondit M. Dick en riant et en me serrant la
main avec une gaiet expansive. Mais ce n'est pas l ce que je
veux dire, mon enfant, continua-t-il d'un ton plus grave: que
pensez-vous de moi sous ce point de vue? Et il se touchait le
front.

Je ne savais comment rpondre, mais il vint  mon aide.

Que j'ai l'esprit faible, n'est-ce pas?

-- Mais... lui dis-je d'un ton indcis, peut-tre un peu.

-- Prcisment! cria M. Dick, qui semblait enchant de ma rponse.
C'est que, voyez-vous, monsieur Trotwood, quand ils ont retir un
peu du dsordre qui tait dans la tte de... vous savez bien
qui... pour le mettre vous savez bien o, il y a eu... Ici
M. Dick fit faire  ses mains le moulinet plusieurs fois en les
tournant autour l'une de l'autre, puis il les frappa l'une contre
l'autre et recommena l'exercice du moulinet, pour exprimer une
grande confusion. Voil ce qu'on m'a fait! Voil!

Je lui fis un signe d'approbation qu'il me rendit.

En un mot, mon enfant, dit M. Dick, baissant tout d'un coup la
voix, je suis un peu simple.

J'allais nier le fait, mais il m'arrta.

Si, si! Elle prtend que non. Elle ne veut pas en entendre
parler, mais cela est. Je le sais. Si je ne l'avais pas eue pour
amie, monsieur, il y a bien des annes qu'on m'aurait enferm et
que je mnerais la plus triste vie. Mais je le lui rendrai bien,
n'ayez pas peur! Jamais je ne dpense ce que je gagne  faire des
copies. Je le mets dans une tirelire. J'ai fait mon testament; je
lui laisse tout! Elle sera riche, elle aura une noble existence.

M. Dick tira son mouchoir et s'essuya les yeux. Mais il le replia
soigneusement, le lissa entre ses deux mains, le mit dans sa
poche, et parut du mme coup faire disparatre ma tante.

Vous tes instruit, Trotwood, dit M. Dick. Vous tes trs-
instruit. Vous savez combien le docteur est savant; vous savez
l'honneur qu'il m'a toujours fait. La science ne l'a pas rendu
fier. Il est humble, humble, plein de condescendance mme pour le
pauvre Dick, qui a l'esprit born et qui ne sait rien. J'ai fait
monter son nom sur un petit bout de papier le long de la corde du
cerf-volant, il est arriv jusqu'au ciel, parmi les alouettes. Le
cerf-volant a t charm de le recevoir, monsieur, et le ciel en
est devenu plus brillant.

Je l'enchantai en lui disant avec effusion que le docteur mritait
tout notre respect et toute notre estime.

Et sa belle femme est une toile, dit M. Dick, une brillante
toile; je l'ai vue dans tout son clat, monsieur. Mais (il
rapprocha sa chaise et posa sa main sur mon genou) il y a des
nuages, monsieur, il y a des nuages.

Je rpondis  la sollicitude qu'exprimait sa physionomie en
donnant  la mienne la mme expression et en secouant la tte.

Quels nuages? dit monsieur Dick.

Il me regardait d'un air si inquiet et il paraissait si dsireux
de savoir ce que c'tait que ces nuages, que je pris la peine de
lui rpondre lentement et distinctement, comme si j'avais voulu
expliquer quelque chose  un enfant:

Il y a entre eux quelque malheureux sujet de division, rpondis-
je, quelque triste cause de dsunion. C'est un secret. Peut-tre
est-ce une suite invitable de la diffrence d'ge qui existe
entre eux. Peut-tre cela tient  la chose du monde la plus
insignifiante.

M. Dick accompagnait chacune de mes phrases d'un signe
d'attention; il s'arrta quand j'eus fini, et resta  rflchir,
les yeux fixs sur moi et la main sur mon genou.

Le docteur n'est pas fch contre elle, Trotwood? dit-il au bout
d'un moment.

-- Non. Il l'aime tendrement.

-- Alors, je sais ce que c'est, mon enfant, dit M. Dick.

Dans un accs de joie soudaine, il me tapa sur le genou et se
renversa dans sa chaise, les sourcils relevs tout en haut de son
front; je le crus tout  fait fou. Mais il reprit bientt sa
gravit, et, se penchant en avant, il me dit, aprs avoir tir son
mouchoir d'un air respectueux, comme s'il lui reprsentait
rellement ma tante:

C'est la femme du monde la plus extraordinaire, Trotwood.
Pourquoi n'a-t-elle rien fait pour remettre l'ordre dans cette
maison?

-- C'est un sujet trop dlicat et trop difficile pour qu'elle
puisse s'en mler, rpondis-je.

-- Et vous qui tes si instruit, dit M. Dick en me touchant du
bout du doigt, pourquoi n'avez-vous rien fait?

-- Par la mme raison, rpondis-je encore.

-- Alors j'y suis, mon enfant repartit M. Dick. Et il se redressa
devant moi d'un air encore plus triomphant, en hochant la tte et
en se frappant la poitrine  coups redoubls; on aurait dit qu'il
avait jur de s'arracher l'me du corps.

Un pauvre homme lgrement timbr, dit M. Dick, un idiot, un
esprit faible, c'est de moi que je parle, vous savez, peut faire
ce que ne peuvent tenter les gens les plus distingus du monde. Je
les raccommoderai, mon enfant: j'essayerai, moi; ils ne m'en
voudront pas. Ils ne me trouveront pas indiscret. Ils se moquent
bien de ce que je puis dire, moi; quand j'aurais tort, je ne suis
que Dick. Qui est-ce qui fait attention  Dick? Dick, ce n'est
personne. Peuh! Et il souffla, par mpris de son chtif individu,
comme s'il jetait une paille au vent.

Heureusement il avanait dans ses explications, car nous
entendions la voiture s'arrter  la porte du jardin. Dora et ma
tante allaient rentrer.

Pas un mot, mon enfant! continua-t-il  voix basse; laissez
retomber tout cela sur Dick, sur ce bent de Dick... ce fou de
Dick! Voil dj quelque temps, monsieur, que j'y pensais; j'y
suis maintenant. Aprs ce que vous m'avez dit, je le tiens, j'en
suis sr. Tout va bien!

M. Dick ne pronona plus un mot sur ce sujet; mais pendant une
demi-heure il me fit des signes tlgraphiques, dont ma tante ne
savait que penser, pour m'enjoindre de garder le plus profond
secret.

 ma grande surprise, je n'entendis plus parler de rien pendant
trois semaines, et pourtant je prenais un vritable intrt au
rsultat de ses efforts; j'entrevoyais une lueur trange de bon
sens dans la conclusion  laquelle il tait arriv: quant  son
bon coeur, je n'en avais jamais dout. Mais je finis par croire
que, mobile et changeant comme il tait, il avait oubli ou laiss
l son projet.

Un soir que Dora n'avait pas envie de sortir, nous nous
dirigemes, ma tante et moi, jusqu' la petite maison du docteur.
C'tait en automne, il n'y avait pas de dbats du Parlement pour
me gter la frache brise du soir, et l'odeur des feuilles sches
me rappelait celles que je foulais jadis aux pieds dans notre
petit jardin de Blunderstone; le vent, en gmissant, semblait
m'apporter encore une vague tristesse, comme autrefois.

Il commenait  faire nuit quand nous arrivmes chez le docteur.
Mistress Strong sortait du jardin, o M. Dick errait encore, tout
en aidant le jardinier  planter quelques piquets. Le docteur
avait une visite dans son cabinet, mais mistress Strong nous dit
qu'il serait bientt libre, et nous pria de l'attendre. Nous la
suivmes dans le salon, et nous nous assmes dans l'obscurit,
prs de la fentre. Nous ne faisions point de crmonie entre
nous; nous vivions librement ensemble, comme de vieux amis et de
bons voisins.

Nous n'tions l que depuis un moment, quand mistress Markleham,
qui tait toujours  faire des embarras  propos de tout, entra
brusquement, son journal  la main, en disant d'une voix
entrecoupe: Bon Dieu, Annie, que ne me disiez-vous qu'il y avait
quelqu'un dans le cabinet?

-- Mais, ma chre maman, reprit-elle tranquillement, je ne pouvais
pas deviner que vous eussiez envie de le savoir.

-- Envie de le savoir! dit mistress Markleham en se laissant
tomber sur le canap. Jamais je n'ai t aussi mue.

-- Vous tes donc entre dans le cabinet, maman? demanda Annie.

-- Si je suis entre dans le cabinet! ma chre, reprit-elle avec
une nouvelle nergie. Oui, certainement! Et je suis tombe sur cet
excellent homme: jugez de mon motion, mademoiselle Trotwood, et
vous aussi, monsieur David, juste au moment o il faisait son
testament.

Sa fille tourna vivement la tte.

Juste au moment, ma chre Annie, o il faisait son testament,
l'acte de ses volonts dernires, rpta mistress Markleham, en
tendant le journal sur ses genoux comme une nappe. Quelle
prvoyance et quelle affection! Il faut que je vous raconte
comment a se passait! Vraiment oui, il le faut, quand ce ne
serait que pour rendre justice  ce mignon, car c'est un vrai
mignon que le docteur! Peut-tre savez-vous, miss Trotwood, que
dans cette maison on a l'habitude de n'allumer les bougies que
lorsqu'on s'est littralement crev les yeux  lire son journal;
et aussi que ce n'est que dans le cabinet qu'on trouve un sige o
l'on puisse lire, ce que j'appelle  son aise. C'est donc pour
cela que je me rendais dans le cabinet, o j'avais aperu de la
lumire. J'ouvre la porte. Auprs de ce cher docteur je vois deux
messieurs, vtus de noir, videmment des jurisconsultes; tous
trois debout devant la table; le cher docteur avait la plume  la
main, C'est simplement pour exprimer, dit le docteur... Annie,
mon amour, coutez bien... C'est simplement pour exprimer toute la
confiance que j'ai en mistress Strong que je lui laisse toute ma
fortune, sans condition. Un des messieurs rpte: Toute votre
fortune, sans condition. Sur quoi, mue comme vous pensez que
peut l'tre une mre en pareille circonstance, je m'crie: Grands
dieux! je vous demande bien pardon! je trbuche sur le seuil de
la porte et j'accours par le petit corridor sur lequel donne
l'office.

Mistress Strong ouvrit la fentre et sortit sur le balcon, o elle
se tint appuye contre la balustrade.

Mais n'est-ce pas un spectacle qui fait du bien, miss Trotwood,
et vous, monsieur David, dit mistress Markleham, de voir un homme
de l'ge du docteur Strong avoir la force d'me ncessaire pour
faire pareille chose? Cela prouve combien j'avais raison. Lorsque
le docteur Strong me fit une visite des plus flatteuses et me
demanda la main d'Annie, je dis  ma fille: Je ne doute pas, mon
enfant, que le docteur Strong ne vous assure dans l'avenir bien
plus encore qu'il ne promet de faire aujourd'hui.

Ici on entendit sonner, et les visiteurs sortirent du cabinet du
docteur.

Voil qui est fini probablement, dit le Vieux-Troupier aprs
avoir prt l'oreille; le cher homme a sign, cachet, remis le
testament, et il a l'esprit en repos; il en a bien le droit. Quel
homme! Annie, mon amour, je vais lire mon journal dans le cabinet,
car je ne sais pas me passer des nouvelles du jour. Miss Trotwood,
et vous, monsieur David, venez voir le docteur, je vous prie.

J'aperus M. Dick debout dans l'ombre, fermant son canif lorsque
nous suivmes mistress Markleham dans le cabinet et ma tante qui
se grattait violemment le nez, comme pour faire un peu diversion 
sa fureur contre notre militaire amie; mais ce que je ne saurais
dire, je l'ai oubli sans doute, c'est qui est-ce qui entra le
premier dans le cabinet, ou comment mistress Markleham se trouva
en un moment installe dans son fauteuil. Je ne saurais dire non
plus comment il se fit que nous nous trouvmes, ma tante et moi,
prs de la porte; peut-tre ses yeux furent-ils plus prompts que
les miens et me retint-elle exprs, je n'en sais rien. Mais ce que
je sais bien c'est que nous vmes le docteur avant qu'il nous eut
aperus; il tait au milieu des gros livres qu'il aimait tant, la
tte tranquillement appuye sur sa main. Au mme instant, nous
vmes entrer mistress Strong, ple et tremblante. M. Dick la
soutenait. Il posa la main sur le bras du docteur qui releva la
tte d'un air distrait. Alors Annie tomba  genoux  ses pieds, et
les mains jointes, d'un air suppliant, elle fixa sur lui un regard
que je n'ai jamais oubli.  ce spectacle, mistress Markleham
laissa tomber son journal, avec une expression d'tonnement tel
qu'on aurait pu prendre sa figure pour la mettre  la proue, en
tte de quelque navire nomm _la Surprise_.

Mais quant  la douceur que montra le docteur dans son tonnement,
quant  la dignit de sa femme dans son attitude suppliante, 
l'motion touchante de M. Dick, au srieux dont ma tante se
rptait  elle-mme: Cet homme-l, fou! car elle triomphait en
ce moment de la position misrable dont elle l'avait tir, je
vois, j'entends tout cela bien plus que je ne me le rappelle au
moment mme o je le raconte.

Docteur! dit M. Dick, qu'est-ce que c'est donc que a? Regardez 
vos pieds!

-- Annie! cria le docteur, relevez-vous, ma femme chrie.

-- Non! dit-elle. Je vous supplie tous de ne pas quitter la
chambre.  mon mari, mon pre, rompons enfin ce long silence.
Sachons enfin l'un et l'autre ce qu'il peut y avoir entre nous!

Mistress Markleham avait retrouv la parole, et, pleine d'orgueil
pour sa famille et d'indignation maternelle, elle s'criait:

Annie, levez-vous  l'instant, et ne faites pas honte  tous vos
amis en vous humiliant ainsi, si vous ne voulez pas que je
devienne folle  l'instant.

-- Maman, rpondit Annie, veuillez ne pas m'interrompez, c'est 
mon mari que je m'adresse; je ne vois que lui ici: il est tout
pour moi.

-- C'est--dire, s'cria mistress Markleham, que je ne suis rien!
Il faut que cette enfant ait perdu la tte! Soyez assez bons pour
me procurer un verre d'eau!

J'tais trop occup du docteur et de sa femme pour obir  cette
prire, et comme personne n'y fit la moindre attention, mistress
Markleham fut force de continuer  soupirer,  s'venter et 
ouvrir de grands yeux.

Annie! dit le docteur en la prenant doucement dans ses bras, ma
bien-aime! S'il est survenu dans notre vie un changement
invitable, vous n'en tes pas coupable. C'est ma faute,  moi
seul. Mon affection, mon admiration, mon respect pour vous n'ont
pas chang. Je dsire vous rendre heureuse. Je vous aime et je
vous estime. Levez-vous, Annie, je vous en prie!

Mais elle ne se releva pas. Elle le regarda un moment, puis, se
serrant encore plus contre lui, elle posa son bras sur les genoux
de son mari, et y appuyant sa tte, elle dit:

Si j'ai ici un ami qui puisse dire un mot  ce sujet, pour mon
mari ou pour moi; si j'ai ici un ami qui puisse faire entendre un
soupon que mon coeur m'a parfois murmur; si j'ai ici un ami qui
respecte mon mari ou qui m'aime; si cet ami sait quelque chose qui
puisse nous venir en aide, je le conjure de parler.

Il y eut un profond silence. Aprs quelques instants d'une pnible
hsitation, je me dcidai enfin:

Mistress Strong, dis-je, je sais quelque chose que le docteur
Strong m'avait ordonn de taire; j'ai gard le silence jusqu' ce
jour. Mais je crois que le moment est venu o ce serait une fausse
dlicatesse que de continuer  le cacher; votre appel me relve de
ma promesse.

Elle tourna les yeux vers moi, et je vis que j'avais raison. Je
n'aurais pu rsister  ce regard suppliant, lors mme que ma
confiance n'aurait pas t si inbranlable.

Notre paix  venir, dit-elle, est peut-tre entre vos mains. J'ai
la certitude que vous ne tairez rien; je sais d'avance que ni
vous, ni personne au monde ne pourrez jamais rien dire qui nuise
au noble coeur de mon mari. Quoi que vous ayez  dire qui me
touche, parlez hardiment. Je parlerai tout  l'heure  mon tour
devant lui, comme plus tard devant Dieu?

Je ne demandai pas au docteur son autorisation, et je me mis 
raconter ce qui s'tait pass un soir dans cette mme chambre, en
me permettant seulement d'adoucir un peu les grossires
expressions d'Uriah Heep. Impossible de peindre les yeux effars
de mistress Markleham durant tout mon rcit, ni les interjections
aigus qu'elle faisait entendre.

Quand j'eus fini, Annie resta encore un moment silencieuse, la
tte baisse comme je l'ai dpeinte, puis elle prit la main du
docteur, qui n'avait pas chang d'attitude depuis que nous tions
entrs dans la chambre, la pressa contre son coeur et la baisa.
M. Dick la releva doucement, et elle resta immobile appuye sur
lui, les yeux fixs sur son mari.

Je vais mettre  nu devant vous, dit-elle d'une voix modeste,
soumise et tendre, tout ce qui a rempli mon coeur depuis mon
mariage. Je ne saurais vivre en paix, maintenant que je sais tout,
s'il restait la moindre obscurit sur ce point.

-- Non, Annie, dit le docteur doucement, je n'ai jamais dout de
vous, mon enfant. Ce n'est pas ncessaire, ma chrie, ce n'est
vraiment pas ncessaire.

-- Il est ncessaire, rpondit-elle, que j'ouvre mon coeur devant
vous qui tes la vrit et la gnrosit mmes, devant vous que
j'ai aim et respect toujours davantage depuis que je vous ai
connu, Dieu m'en est tmoin!

-- Rellement, dit mistress Markleham, si j'ai le moindre bon
sens...

-- (Mais vous n'en avez pas l'ombre, vieille folle! murmura ma
tante avec indignation.)

-- ... Il doit m'tre permis de dire qu'il est inutile d'entrer
dans tous ces dtails.

-- Mon mari peut seul en tre juge, dit Annie, sans cesser un
instant de regarder le docteur, et il veut bien m'entendre. Maman,
si je dis quelque chose qui vous fasse de la peine, pardonnez-le-
moi. J'ai bien souffert moi-mme, souvent et longtemps.

-- Sur ma parole! marmotta mistress Markleham.

-- Quand j'tais trs-jeune, dit Annie, une petite, petite fille,
mes premires notions sur toute chose m'ont t donnes par un ami
et un matre bien patient. L'ami de mon pre qui tait mort, m'a
toujours t cher. Je ne me souviens pas d'avoir rien appris que
son souvenir n'y soit ml. C'est lui qui a mis dans mon me ses
premiers trsors, il les avait gravs de son sceau; enseigns par
d'autres, j'en aurais reu, je crois, une moins salutaire
influence.

-- Elle compte sa mre absolument pour rien! s'cria mistress
Markleham.

-- Non, maman, dit Annie; mais lui, je le mets  sa place. Il le
faut.  mesure que je grandissais, il restait toujours le mme
pour moi. J'tais fire de son intrt, je lui tais profondment,
sincrement attache. Je le regardais comme un pre, comme un
guide dont les loges m'taient plus prcieux que tout autre loge
au monde, comme quelqu'un auquel je me serais fie, lors mme que
j'aurais dout du monde entier. Vous savez, maman, combien j'tais
jeune et inexprimente, quand tout d'un coup vous me l'avez
prsent comme mon mari.

-- J'ai dj dit a plus de cinquante fois  tous ceux qui sont
ici, dit mistress Markleham.

-- (Alors, pour l'amour de Dieu, taisez-vous, et qu'il n'en soit
plus question, murmura ma tante.)

-- C'tait pour moi un si grand changement, une si grande perte, 
ce qu'il me semblait, dit Annie toujours du mme ton, que d'abord
je fus agite et malheureuse. Je n'tais encore qu'une petite
fille, et je crois que je fus un peu attriste de songer au
changement subit qu'allait faire mon mariage dans la nature des
sentiments que je lui avais ports jusqu'alors. Mais puisque rien
ne pouvait plus dsormais le laisser tel  mes yeux que je l'avais
toujours connu, quand je n'tais que son colire, je me sentis
fire de ce qu'il me jugeait digne de lui: je l'pousai.

-- Dans l'glise Saint-Alphage,  Canterbury, fit remarquer
mistress Markleham.

-- (Que le diable emporte cette femme! dit ma tante; elle ne veut
donc pas rester tranquille?)

-- Je ne songeai pas un moment, continua Annie en rougissant, aux
biens de ce monde que mon mari possdait. Mon jeune coeur ne
s'occupait pas d'un pareil souci. Maman, pardonnez-moi si je dis
que c'est vous qui me ftes la premire entrevoir la pense qu'il
y avait des gens dans le monde qui pourraient tre assez injustes
envers lui et envers moi pour se permettre ce cruel soupon.

-- Moi? cria mistress Markleham.

-- (Ah! certainement, que c'est vous, remarqua ma tante; et cette
fois, vous aurez beau jouer de l'ventail, vous ne pouvez pas le
nier, ma militaire amie!)

-- Ce fut le premier malheur de ma nouvelle vie, dit Annie. Ce fut
la premire source de tous mes chagrins. Ils ont t si nombreux
depuis quelque temps, que je ne saurais les compter, mais non pas,
 mon gnreux ami, non pas pour la raison que vous supposez; car
il n'y a pas dans mon coeur une pense, un souvenir, une esprance
qui ne se rattachent  vous!

Elle leva les yeux au ciel, et, les mains jointes, elle
ressemblait, dans sa noble beaut,  un esprit bienheureux. Le
docteur,  partir de ce moment, la contempla fixement en silence,
et les yeux d'Annie soutinrent fixement ses regards.

Je ne reproche pas  maman de vous avoir jamais rien demand pour
elle-mme. Ses intentions ont toujours t irrprochables, je le
sais, mais je ne puis dire tout ce que j'ai souffert lorsque j'ai
vu les appels indirects qu'on vous faisait en mon nom, le trafic
qu'on a fait de mon nom prs de vous, lorsque j'ai t tmoin de
votre gnrosit, et du chagrin qu'en ressentait M. Wickfield, qui
avait tant de sollicitude pour vos lgitimes intrts. Comment
vous dire ce que j'prouvai la premire fois que je me suis vue
expose  l'odieux soupon de vous avoir vendu mon amour,  vous,
l'homme du monde que j'estimais le plus! Tout cela m'a accable
sous le poids d'une honte immrite dont je vous infligeais votre
part. Oh! non, personne ne peut savoir tout ce que j'ai souffert:
maman pas plus qu'une autre. Songez  ce que c'est que d'avoir
toujours sur le coeur cette crainte et cette angoisse, et de
savoir pourtant, dans mon me et conscience, que le jour de mon
mariage n'avait fait que couronner l'amour et l'honneur de ma vie.

-- Et voil ce qu'on gagne, cria mistress Markleham en pleurs, 
se dvouer pour ses enfants! Je voudrais tre turque!

-- (Ah! plt  Dieu, et que vous fussiez reste dans votre pays
natal! dit ma tante.)

-- C'est  ce moment que maman s'est tant occupe de mon cousin
Maldon. J'avais eu, dit-elle  voix basse, mais sans la moindre
hsitation, de l'amiti pour lui. Nous tions, dans notre enfance,
des petits amoureux. Si les circonstances n'en avaient pas ordonn
autrement, j'aurais peut-tre fini par me persuader que je
l'aimais rellement; je l'aurais peut-tre pous pour mon
malheur. Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui o il
y a si peu de rapports d'ides et de caractre.

Je rflchissais sur ces paroles, tout en continuant d'couter
attentivement, comme si elles avaient un intrt particulier, ou
quelque application secrte que je ne pouvais deviner encore: Il
n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui o il y a si peu
de rapports d'ides et de caractre.

Nous n'avons rien de commun, dit Annie; il y a longtemps que je
m'en suis aperue. Quand mme je n'aurais pas d'autres raisons
d'aimer avec reconnaissance mon mari, moi qui en ai tant, je le
remercierais de toute mon me pour m'avoir sauv du premier
mouvement d'un coeur indisciplin qui allait s'garer.

Elle se tenait immobile devant le docteur, sa voix vibrait d'une
motion qui me fit tressaillir, tout en restant parfaitement calme
et ferme comme auparavant.

Lorsqu'il sollicitait des marques de votre munificence, que vous
lui dispensiez si gnreusement,  cause de moi, je souffrais de
l'apparence mercenaire qu'on donnait  ma tendresse; je trouvais
qu'il et t, pour lui, plus honorable de faire tout seul son
chemin; je me disais que, si j'avais t  sa place, rien ne
m'aurait cot pour essayer d'y russir. Mais enfin je lui
pardonnais encore, jusqu'au soir o il nous dit adieu avant de
partir pour l'Inde. C'est ce soir-l que j'eus la preuve que
c'tait un ingrat et un perfide; je m'aperus aussi que
M. Wickfield m'observait avec mfiance, et, pour la premire fois,
j'entrevis le cruel soupon qui tait venu assombrir ma vie.

-- Un soupon, Agns! dit le docteur; non, non, non!

-- Il n'existait pas dans votre coeur, mon mari, je le sais!
rpondit-elle. Et quand je vins, ce soir-l, vous trouver, pour
verser  vos pieds cette coupe de tristesse et de honte, pour vous
dire qu'il s'tait trouv sous votre toit, un homme de mon sang,
que vous aviez combl pour l'amour de moi, et que cet homme avait
os me dire des choses qu'il n'aurait jamais d me faire entendre,
lors mme que j'aurais t ce qu'il croyait, une faible et
mercenaire crature, mon coeur s'est soulev  la pense de
souiller vos oreilles d'une telle infamie; mes lvres se sont
refuses  vous la faire entendre alors, comme depuis.

Mistress Markleham se renversa dans son fauteuil avec un sourd
gmissement, et se cacha derrire son ventail.

Je n'ai jamais chang un mot avec lui, depuis ce jour, qu'en
votre prsence, et seulement quand cela tait ncessaire pour
viter une explication. Des annes se sont passes depuis qu'il a
su de moi quelle tait ici sa situation. Le soin que vous mettiez
 le faire avancer, la joie avec laquelle vous m'annonciez que
vous aviez russi, toute votre bont  son gard, n'taient pour
moi qu'un redoublement de douleur, mon secret n'en devenait que
plus pesant.

Elle se laissa tomber doucement aux pieds du docteur, bien qu'il
s'effort de l'en empcher; et les yeux pleins de larmes, elle
lui dit encore:

Ne me parlez pas! laissez-moi encore vous dire quelque chose! Que
j'aie eu tort ou raison, si j'avais  recommencer, je crois que je
le ferais. Vous ne pouvez pas comprendre ce que c'tait que de
vous aimer, et de savoir que d'anciens souvenirs pouvaient faire
croire le contraire; de savoir qu'on avait pu me supposer perfide,
et d'tre entoure d'apparences qui confirmaient un pareil
soupon. J'tais trs-jeune, et je n'avais personne pour me
conseiller; entre maman et moi, il y a toujours eu un abme pour
ce qui avait rapport  vous. Si je me suis replie sur moi-mme,
si j'ai cach l'outrage que j'avais subi, c'est parce que je vous
honorais de toute mon me, parce que je souhaitais ardemment que
vous pussiez m'honorer aussi.

-- Annie, mon noble coeur! dit le docteur; mon enfant chrie!

-- Un mot! encore un mot! Je me disais souvent que vous auriez pu
pouser une femme qui ne vous aurait pas caus tant de peine et de
soucis, une femme qui aurait mieux tenu sa place  votre foyer; je
me disais que j'aurais mieux fait de rester votre lve, presque
votre enfant; je me disais que je n'tais pas  la hauteur de
votre sagesse, de votre science: c'tait tout cela qui me faisait
garder le silence; mais c'tait parce que je vous honorais de
toute mon me, parce que j'esprais qu'un jour vous pourriez
m'honorer aussi.

-- Ce jour est venu depuis longtemps, Annie, dit le docteur; et il
ne finira jamais.

-- Encore un mot! J'avais rsolu de porter seule mon fardeau, de
ne jamais rvler  personne l'indignit de celui pour qui vous
tiez si bon. Plus qu'un mot,  le meilleur des amis! J'ai appris
aujourd'hui la cause du changement que j'avais remarqu en vous,
et dont j'ai tant souffert; tantt, je l'attribuais  mes
anciennes craintes, tantt, j'tais sur le point de comprendre la
vrit; enfin, un hasard m'a rvl, ce soir, toute l'tendue de
votre confiance en moi, lors mme que vous tiez dans l'erreur sur
mon compte. Je n'espre pas que tout mon amour, ni tout mon
respect puissent jamais me rendre digne de cette confiance
inestimable; mais je puis au moins lever les yeux sur le noble
visage de celui que j'ai vnr comme un pre, aim comme un mari,
respect depuis les jours de mon enfance comme un ami; et dclarer
solennellement que, jamais dans mes penses les plus passagres,
je ne vous ai fait tort, que je n'ai jamais vari dans l'amour et
la fidlit que je vous dois!

Elle avait jet ses bras autour du cou du docteur: la tte du
vieillard reposait sur celle de sa femme, ses cheveux gris se
mlaient aux tresses brunes d'Annie.

Gardez-moi, presse contre votre coeur, mon mari! ne me repoussez
jamais loin de vous! ne songez pas, ne dites pas qu'il y a trop de
distance entre nous; mes imperfections seules nous sparent, je le
sais mieux tous les jours et je vous en aine toujours davantage.
Oh! recueillez-moi sur votre coeur, mon mari, car mon amour est
bti sur le roc, et il durera ternellement.

Il y eut un long silence. Ma tante se leva gravement, s'approcha
lentement de M. Dick, et l'embrassa sur les deux joues. Cela fut
fort heureux pour lui, car il allait se compromettre; je voyais le
moment o, dans l'excs de sa joie, en face de cette scne, il
allait certainement se tenir sur une jambe et sauter  cloche-
pied.

Vous tes un homme trs-remarquable, Dick, lui dit ma tante d'un
ton d'approbation trs-dcid; et n'ayez pas l'air de me dire
jamais le contraire, je le sais mieux que vous!

Puis, ma tante le saisit par sa manche, me fit un signe, et nous
nous glissmes doucement, tous trois, hors de la chambre.

Voil qui calmera notre militaire amie, dit ma tante; cela va me
procurer une bonne nuit, quand je n'aurais pas, d'ailleurs,
d'autres sujets de satisfaction.

-- Elle tait bouleverse, j'en ai peur, dit M. Dick, d'un ton de
grande commisration.

-- Comment! avez-vous jamais vu un crocodile boulevers? demanda
ma tante.

-- Je ne crois pas avoir jamais vu de crocodile du tout, reprit
doucement M. Dick.

-- Il n'y aurait jamais eu la moindre chose sans cette vieille
folle, dit ma tante d'un ton pntr. Si les mres pouvaient
seulement laisser leurs filles tranquilles, quand elles sont une
fois maries, au lieu de faire tant de tapage de leur tendresse
prtendue! Il semble que le seul secours qu'elles puissent rendre
aux malheureuses jeunes femmes qu'elles ont mises au monde (Dieu
sait si les infortunes avaient jamais tmoign le dsir d'y
venir!), ce soit de les en faire repartir le plus vite possible, 
force de tourments! Mais  quoi pensez-vous donc, Trot?

Je pensais  tout ce que je venais d'entendre. Quelques-unes des
phrases dont on s'tait servi me revenaient sans cesse  l'esprit:
Il n'y a pas de mariage plus mal assorti, que celui o il y a si
peu de rapports d'ides et de caractre... Le premier mouvement
d'un coeur indisciplin!... Mon amour est bti sur le roc. Mais
j'arrivais chez moi; les feuilles sches craquaient sous mes
pieds, et le vent d'automne sifflait.




CHAPITRE XVI.

Des nouvelles.


J'tais mari depuis un an environ, si j'en crois ma mmoire,
assez mal sre pour les dates, lorsqu'un soir que je revenais seul
au logis, en songeant au livre que j'crivais (car mon succs
avait suivi le progrs de mon application, et je travaillais alors
 mon premier roman), je passai devant la maison de mistress
Steerforth. Cela m'tait arriv dj plusieurs fois durant ma
rsidence dans le voisinage, quoique en gnral je prfrasse de
beaucoup prendre un autre chemin. Mais, comme cela m'obligeait 
faire un long dtour, je finissais par passer assez souvent par
l.

Je n'avais jamais fait autre chose que de jeter sur cette maison
un rapide coup d'oeil: elle avait l'air sombre et triste; les
grands appartements ne donnaient pas sur la route, et les fentres
troites, vieilles et massives, qui n'taient jamais bien gaies 
voir, semblaient surtout lugubres lorsqu'elles taient fermes,
avec tous les stores baisss. Il y avait une alle couverte 
travers une petite cour pave, aboutissant  une porte d'entre
qui ne servait jamais, avec une fentre cintre, celle de
l'escalier, en harmonie avec le reste, et, quoique ce ft la seule
qui ne ft pas ombrage au dedans par un store, elle ne laissait
pas d'avoir l'air aussi triste et aussi abandonn que les autres.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une lumire dans la
maison. Si j'avais pass par l, comme tant d'autres, avec un
coeur indiffrent, j'aurais probablement suppos que le
propritaire de cette rsidence y tait mort sans laisser
d'enfants. Si j'avais eu le bonheur de ne rien savoir qui
m'intresst  cet endroit, et que je l'eusse vu toujours le mme
dans son immobilit, mon imagination aurait probablement bti  ce
sujet les plus ingnieuses suppositions.

Malgr tout, je cherchais  y penser le moins possible. Mais mon
esprit ne pouvait passer devant comme mon corps sans s'y arrter,
et je ne pouvais me soustraire aux penses qui venaient
m'assaillir en foule. Ce soir l, en particulier, tout en
poursuivant mon chemin, j'voquais sans le vouloir les ombres de
mes souvenirs d'enfance, des rves plus rcents, des esprances
vagues, des chagrins trop rels et trop profonds; il y avait dans
mon me un mlange de ralit et d'imagination qui, se confondant
avec le plan du sujet dont je venais d'occuper mon esprit, donnait
 mes ides un tour singulirement romanesque. Je mditais donc
tristement en marchant, quand une voix tout prs de moi me fit
soudainement tressaillir.

De plus, c'tait une voix de femme, et je reconnus bientt la
petite servante de mistress Steerforth, celle qui jadis portait un
bonnet  rubans bleus. Elle les avait ts, probablement pour
mieux s'accommoder  l'apparence lamentable de la maison, et
n'avait plus qu'un ou deux noeuds dsols d'un brun modeste.

Voulez-vous avoir la bont, monsieur, de venir parler  miss
Dartle?

-- Miss Dartle me fait-elle demander?

-- Non, monsieur, pas ce soir, mais c'est tout de mme. Miss
Dartle vous a vu passer il y a un jour ou deux, et elle m'a dit de
m'asseoir sur l'escalier pour travailler, et de vous prier de
venir lui parler, la premire fois que je vous verrais passer.

Je la suivis, et je lui demandai, en chemin, comment allait
mistress Steerforth; elle me rpondit qu'elle tait toujours
souffrante, et sortait peu de sa chambre.

Lorsque nous arrivmes  la maison, on me conduisit dans le
jardin, o se trouvait miss Dartle. Je m'avanai seul vers elle.
Elle tait assise sur un banc, au bout d'une espce de terrasse,
d'o l'on apercevait Londres. La soire tait sombre, une lueur
rougetre clairait seule l'horizon, et la grande ville qu'on
entrevoyait dans le lointain,  l'aide de cette clart sinistre,
me semblait une compagnie approprie au souvenir de cette femme
ardente et fire.

Elle me vit approcher, et se leva pour me recevoir. Je la trouvai
plus ple et plus maigre encore qu' notre dernire entrevue; ses
yeux taient plus tincelants, sa cicatrice plus visible.

Nous nous salumes froidement. La dernire fois que je l'avais
vue, nous nous tions quitts aprs une scne assez violente, et
il y avait, dans toute sa personne, un air de ddain qu'elle ne se
donnait pas la peine de dissimuler.

On me dit que vous dsirez me parler, miss Dartle, lui dis-je, en
me tenant d'abord prs d'elle, la main appuye sur le dossier du
banc.

-- Oui, dit-elle. Faites-moi le plaisir de me dire si on a
retrouv cette fille?

-- Non.

-- Et pourtant elle s'est sauve?

Je voyais ses lvres minces se contracter en me parlant, comme si
elle mourait d'envie d'accabler milie de reproches.

Sauve? rptai-je.

-- Oui! elle l'a laiss! dit-elle en riant; si on ne l'a pas
retrouve maintenant, peut-tre qu'on ne la retrouvera jamais.
Elle est peut-tre morte!

Jamais je n'ai vu, sur aucun autre visage, une pareille expression
de cruaut triomphante.

La mort serait peut-tre le plus grand bonheur que pt lui
souhaiter une femme, lui dis-je; je suis bien aise de voir que le
temps vous ait rendue si indulgente, miss Dartle.

Elle ne daigna pas me rpondre, et se tourna vers moi avec un
sourire mprisant.

Les amis de cette excellente et vertueuse personne sont vos amis;
vous tes leur champion, et vous dfendez leurs droits. Voulez-
vous que je vous dise tout ce qu'on sait d'elle?

-- Oui, rpondis-je.

Elle se leva avec un sourire mchant, et s'avana vers une haie de
houx qui tait tout prs, et qui sparait la pelouse du potager,
puis elle se mit  crier: Venez ici! comme si elle appelait
quelque animal immonde.

J'espre que vous ne vous permettrez aucun acte de vengeance ou
de reprsailles en ce lieu, monsieur Copperfield? dit-elle en me
regardant toujours avec la mme expression.

Je m'inclinai sans comprendre ce qu'elle voulait dire, et elle
rpta une seconde fois: Venez ici! Alors je vis apparatre le
respectable M. Littimer, qui, toujours aussi respectable, me fit
un profond salut, et se plaa derrire elle. Miss Dartle s'tendit
sur le banc, et me regarda d'un air de triomphe et de malice, dans
lequel il y avait pourtant, chose bizarre, quelque grce fminine,
quelque attrait singulier; elle avait l'air de ces cruelles
princesses qu'on ne trouve que dans les contes de fes.

Et maintenant, lui dit-elle d'un ton imprieux, sans mme le
regarder, et en passant sa main sur sa cicatrice, peut-tre, en
cet instant, avec plus de plaisir que de peine; dites 
M. Copperfield tout ce que vous savez sur la fuite.

-- M. James et moi, madame...

-- Ne vous adressez pas  moi, dit-elle en fronant le sourcil.

-- M. James et moi, monsieur...

-- Ni  moi, je vous prie, dis-je.

M. Littimer, sans paratre le moins du monde dconcert s'inclina
lgrement, comme pour faire entendre que tout ce qui nous
plairait lui tait galement agrable, et il reprit:

M. James et moi, nous avons voyag avec cette jeune femme depuis
le jour o elle a quitt Yarmouth, sous la protection de M. James.
Nous avons t dans une multitude d'endroits, et nous avons vu
beaucoup de pays; nous avons t en France, en Suisse, en Italie,
enfin presque partout.

Il fixait ses yeux sur le dossier du banc, comme si c'tait  lui
qu'il ft rduit  s'adresser, et y promenait doucement ses
doigts, comme s'il jouait sur un piano muet.

M. James s'tait beaucoup attach  cette jeune personne, et
pendant longtemps il a men une vie plus rgulire que depuis que
j'tais  son service. La jeune femme avait fait de grands
progrs, elle parlait les langues des pays o nous nous tions
tablis. Ce n'tait plus du tout la petite paysanne d'autrefois.
J'ai remarqu qu'on l'admirait beaucoup partout o nous allions.

Miss Dartle porta la main  son ct. Je le vis jeter un regard
sur elle, et sourire  demi.

On l'admirait vraiment beaucoup; peut-tre son costume, peut-tre
l'effet du soleil et du grand air sur son teint, peut-tre les
soins dont elle tait l'objet; que ce ft ceci ou cela, le fait
est que sa personne avait un charme qui attirait l'attention
gnrale.

Il s'arrta un moment. Les yeux de miss Dartle erraient, sans
repos, d'un point de l'horizon  l'autre; elle se mordait
convulsivement les lvres.

M. Littimer joignit les mains, se plaa en quilibre sur une seule
jambe, et les yeux baisss, il avana sa respectable tte puis il
continua:

La jeune femme vcut ainsi pendant quelque temps, avec un peu
d'abattement par intervalles, jusqu' ce qu'enfin, elle commena 
fatiguer M. James de ses gmissements et de ses scnes rptes.
Cela n'allait plus si bien; M. James commenait  se dranger
comme autrefois. Plus il se drangeait, plus elle devenait triste,
et je peux bien dire que je n'tais pas  mon aise entre eux deux.
Cependant ils se raccommodrent bien des fois, et cela,
vritablement, a dur plus longtemps qu'on n'aurait pu s'y
attendre.

Miss Dartle ramena sur moi ses regards avec la mme expression
victorieuse. M. Littimer toussa une ou deux fois pour s'claircir
la voix, changea de jambe, et reprit:

 la fin, aprs beaucoup de reproches et de larmes de la jeune
femme, M. James partit un matin (nous occupions une villa dans le
voisinage de Naples, parce qu'elle aimait beaucoup la mer), et
sous prtexte de faire une longue absence, il me chargea de lui
annoncer que, dans l'intrt de tout le monde, il tait... Ici
M. Littimer toussa de nouveau, ... il tait parti. Mais M. James,
je dois le dire, s'tait conduit de la faon la plus honorable;
car il proposait  la jeune femme de lui faire pouser un homme
trs-respectable, qui tait tout prt  passer l'ponge sur le
pass, et qui valait bien tous ceux auxquels elle aurait pu
prtendre par une voie rgulire, car elle tait d'une famille
trs-vulgaire.

Il changea de nouveau de jambe, et passa sa langue sur ses lvres.
J'tais convaincu que c'tait de lui que ce sclrat voulait
parler, et je voyais que miss Dartle partageait mon opinion.

J'tais galement charg de cette communication; je ne demandais
pas mieux que de faire tout au monde pour tirer M. James
d'embarras, et pour rtablir la bonne entente entre lui et une
excellente mre, qu'il a fait tant souffrir; voil pourquoi je me
suis charg de cette commission. La violence de la jeune femme,
lorsqu'elle apprit son dpart, dpassa tout ce qu'on pouvait
attendre; elle tait folle, et si on n'avait pas employ la force,
elle se serait poignarde ou jete dans la mer, ou bien elle se
serait cass la tte contre les murs.

Miss Dartle se renversait sur son banc, avec une expression de
joie, comme si elle et voulu mieux savourer les termes dont se
servait ce misrable.

Mais c'est, lorsque j'en vins au second point, dit M. Littimer
avec une certaine gne, que la jeune femme se montra sous son
vritable jour. On devait croire qu'elle aurait au moins senti
toute la gnreuse bont de l'intention; mais jamais je n'ai vu
une pareille fureur. Sa conduite dpassa tout ce qu'on peut en
dire. Une bche, un caillou, auraient montr plus de
reconnaissance, plus de coeur, plus de patience, plus de raison.
Si je n'avais pas t sur mes gardes, je suis convaincu qu'elle
aurait attent  ma vie.

-- Je l'en estime davantage, dis-je avec indignation.

M. Littimer pencha la tte comme pour dire: Vraiment, monsieur!
vous tes si jeune! Puis il reprit son rcit.

En un mot, on fut oblig pendant quelque temps de ne pas lui
laisser sous la main tous les objets avec lesquels elle aurait pu
se faire mal, ou faire mal aux autres, et de la tenir enferme.
Mais, malgr tout, elle sortit une nuit, brisa les volets d'une
croise que j'avais moi-mme ferme avec des clous, se laissa
glisser le long d'une vigne, et jamais, que je sache, on n'a plus
entendu reparler d'elle.

-- Elle est peut-tre morte! dit miss Dartle avec un sourire,
comme si elle et voulu pousser du pied le cadavre de la
malheureuse fille.

-- Elle s'est peut-tre noye, mademoiselle, reprit M. Littimer,
trop heureux de pouvoir s'adresser  quelqu'un. C'est trs-
possible. Ou bien, elle a peut-tre reu quelque assistance des
bateliers ou de leurs femmes. Elle aimait beaucoup la mauvaise
compagnie, miss Dartle, et elle allait s'asseoir prs de leurs
bateaux, sur la plage, pour causer avec eux. Je l'ai vue faire a
des jours entiers, quand M. James tait absent. Et un jour
M. James a t trs-mcontent d'apprendre qu'elle avait dit aux
enfants, qu'elle aussi tait la fille d'un batelier, et que jadis,
dans son pays, elle courait comme eux sur la plage.

Oh, milie! pauvre fille! Quel tableau se prsenta  mon
imagination! Je la voyais assise sur le lointain rivage, au milieu
d'enfants qui lui rappelaient les jours de son innocence, coutant
ces petites voix qui lui parlaient d'amour maternel, des pures et
douces joies qu'elle aurait connues, si elle tait devenue la
femme d'un honnte matelot; ou bien prtant l'oreille  la voix
solennelle de l'Ocan, qui murmure ternellement: Plus jamais!

Quand il a t vident qu'il n'y avait plus rien  faire, miss
Dartle...

-- Ne vous ai-je pas dit de ne pas me parler? rpondit-elle avec
une duret mprisante.

-- C'est que vous m'aviez parl, mademoiselle, rpondit-il! Je
vous demande pardon; je sais bien que mon devoir est d'obir.

-- En ce cas, faites votre devoir, rpondit-elle. Finissez votre
histoire, et allez-vous-en.

-- Quand il a t vident, dit-il du ton le plus respectable et en
faisant un profond salut, qu'on ne la retrouvait nulle part,
j'allai rejoindre M. James  l'endroit o il avait t convenu que
je devais lui crire, et je l'informai de ce qui s'tait pass. Il
y eut une discussion entre nous, et je crus me devoir  moi-mme
de le quitter. Je pouvais supporter, et j'avais support bien des
choses; mais M. James avait pouss l'insulte jusqu' me frapper:
c'tait trop fort. Sachant donc le malheureux dissentiment qui
existait entre sa mre et lui, et l'angoisse o elle devait tre,
je pris la libert de revenir en Angleterre, pour lui conter...

-- Ne l'coutez pas; je l'ai pay pour cela, me dit miss Dartle.

-- Prcisment, madame... pour lui conter ce que je savais. Je ne
crois pas, dit M. Littimer, aprs un moment de rflexion, avoir
autre chose  dire. Je suis maintenant sans emploi, et je serais
heureux de trouver quelque part une situation respectable.

Miss Dartle me regarda, comme pour me demander si je n'avais pas
quelque question  faire. Il m'en tait venu une  l'esprit, et je
rpondis:

Je voudrais demander ... cet individu (il me fut impossible de
prononcer un mot plus poli), si on n'a pas intercept une lettre
crite  cette malheureuse fille par ses parents, ou s'il suppose
qu'elle l'ait reue.

Il resta calme et silencieux, les yeux fixs sur le sol, et le
bout des doigts de sa main gauche dlicatement arc-bouts sur le
bout des doigts de sa main droite.

Miss Dartle tourna vers lui la tte d'un air de ddain.

Je vous demande pardon, mademoiselle; mais, malgr toute ma
soumission pour vous, je connais ma position, bien que je ne sois
qu'un domestique. M. Copperfield et vous, mademoiselle, ce n'est
pas la mme chose. Si M. Copperfield dsire savoir quelque chose
de moi, je prends la libert de lui rappeler que, s'il veut une
rponse, il peut m'adresser  moi-mme ses questions. J'ai ma
position  garder.

Je fis un violent effort sur mon mpris, et, me tournant vers lui,
je lui dis:

Vous avez entendu ma question. Mettez, si vous voulez, que c'est
 vous qu'elle s'adresse. Que me rpondrez-vous?

-- Monsieur, reprit-il en joignant et en cartant alternativement
le bout de ses doigts, je ne peux pas rpondre  la lgre. Trahir
la confiance de M. James vis--vis de sa mre, ou vis--vis de
vous, c'est bien diffrent. Il n'tait pas probable, je crois, que
M. James voult encourager une correspondance propre  redoubler
l'abattement ou les reproches de mademoiselle; mais, monsieur, je
dsire ne pas aller plus loin.

-- Est-ce tout? me demanda miss Dartle.

Je rpondis que je n'avais rien de plus  ajouter.

Seulement, repris-je en le voyant s'loigner, je comprends le
rle qu'a jou ce misrable dans toute cette coupable affaire, et
je vais le faire savoir  celui qui a servi de pre  milie
depuis son enfance. Si j'ai un conseil  donner  ce drle, c'est
de ne pas trop se montrer en public.

Il s'tait arrt en m'entendant parler, pour m'couter avec son
calme habituel.

Merci, monsieur, mais permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'il
n'y a dans ce pays ni esclaves ni matres d'esclaves, et que
personne ici n'a le droit de se faire justice lui-mme; quand on
s'avise de le faire, je crois qu'on n'en est pas le bon marchand.
C'est pour vous dire, monsieur, que j'irai o bon me semblera.

Il me salua poliment, en fit autant  miss Dartle, et sortit par
le sentier qu'il avait pris en venant. Miss Dartle et moi nous
nous regardmes un moment sans mot dire; elle paraissait dans la
mme disposition d'esprit que lorsqu'elle avait fait paratre cet
homme devant moi.

Il dit de plus, remarqua-t-elle en serrant lentement les lvres,
que son matre voyage sur les ctes d'Espagne, et qu'il continuera
probablement longtemps ses excursions maritimes. Mais cela ne vous
intresse pas. Il y a entre ces deux natures orgueilleuses, entre
cette mre et ce fils, un abme plus profond que jamais, et qui ne
saurait se combler, car ils sont de la mme race; le temps ne fait
que les rendre plus obstins et plus imprieux. Mais cela ne vous
intresse pas davantage. Voici ce que je voulais vous dire. Ce
dmon, dont vous faites un ange; cette basse crature qu'il a
tire de la boue, et elle tournait vers moi ses yeux noirs pleins
de passion, elle vit peut-tre encore. Ces viles cratures-l, a
a la vie dure. Si elle n'est pas morte, vous tiendrez certainement
 retrouver cette perle prcieuse pour l'enchsser dans un crin.
Nous le dsirons aussi, pour qu'il ne puisse jamais redevenir sa
proie. Ainsi donc nous avons le mme intrt, et voil pourquoi,
moi qui voudrais lui faire tout le mal auquel peut tre sensible
une si mprisable crature, je vous ai pri de venir entendre ce
que vous avez entendu.

Je vis, au changement de son expression, que quelqu'un s'avanait
derrire moi. C'tait mistress Steerforth qui me tendit la main
plus froidement que de coutume, et d'un air plus solennel encore
qu'autrefois; mais pourtant je m'aperus, non sans motion,
qu'elle ne pouvait oublier ma vieille amiti pour son fils. Elle
tait trs-change. Sa noble taille s'tait courbe, de profondes
rides sillonnaient son beau visage, et ses cheveux taient presque
blancs, mais elle tait encore belle, et je retrouvais en elle les
yeux tincelants et l'air imposant qui jadis faisaient
l'admiration de mes rves enfantins,  la pension.

Monsieur Copperfield sait-il tout, Rosa?

-- Oui.

-- Il a vu Littimer?

-- Oui; et je lui ai dit pourquoi vous en aviez exprim le dsir.

-- Vous tes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai
vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en
s'adressant  moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de
son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que
Rosa vous a fait connatre. Si l'on peut en mme temps consoler
les peines du brave homme que vous m'avez amen, car je ne lui en
veux pas, et c'est dj beau de ma part, et sauver mon fils du
danger de retomber dans les piges de cette intrigante,  la bonne
heure!

Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien
loin, bien loin.

Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous
assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs;
mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette
malheureuse famille, que vous vous mprenez. Si vous vous imaginez
que cette pauvre fille, indignement traite, n'a pas t
cruellement trompe, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux
mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de
votre fils, vous faites l une terrible mprise.

-- Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa
compagne allait rpliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me
dit, monsieur, que vous tes mari?

Je rpondis qu'en effet je m'tais mari l'anne prcdente.

Et que vous russissez? je vis si loin du monde que je ne sais
que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez  devenir
clbre.

-- J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a dj quelque
rputation.

-- Vous n'avez pas de mre? dit-elle d'une voix plus douce.

-- Non.

-- C'est dommage, reprit-elle, elle aurait t fire de vous.
Adieu.

Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignit mle de
raideur; elle tait aussi calme de visage que si son me avait t
en repos. Son orgueil tait assez fort pour imposer silence aux
battements mmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le
voile d'insensibilit menteuse  travers lequel elle regardait, du
sige o elle tait assise, tout droit devant elle, bien loin,
bien loin.

En m'loignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus
m'empcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux
restaient fixs sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles.
 et l, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine
cit, une clart rougetre clairait encore l'orient de ses
reflets; mais il s'levait dans la valle un brouillard qui se
rpandait comme la mer au milieu des tnbres, pour envelopper
dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de
quitter. Je ne pus y songer sans pouvante, car lorsque je les
revis, une mer en furie s'tait vritablement souleve sous leurs
pieds.

En rflchissant  ce que je venais d'entendre, je crus devoir en
faire part  M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai  Londres pour
le voir. Il errait sans cesse d'une ville  l'autre, toujours
uniquement proccup de la mme ide; mais il restait  Londres
plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de
la nuit traverser les rues, pour dcouvrir parmi les rares ombres
qui avaient l'air de chercher fortune  ces heures indues, ce
qu'il redoutait de trouver!

Il avait lou une chambre au-dessus de la petite boutique du
marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai dj eu
occasion de parler. C'tait de l qu'il tait parti la premire
fois, lorsqu'il entreprit son pieux plerinage. J'allai l'y
chercher. On me dit qu'il n'tait pas encore sorti, et que je le
trouverais dans sa chambre.

Il tait assis prs d'une fentre o il cultivait quelques fleurs.
La chambre tait propre et bien range. Je vis en un clin d'oeil
que tout tait prt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais
sans se dire que peut-tre il la ramnerait l le soir. Il ne
m'avait pas entendu frapper  la porte, et il ne leva les yeux que
quand je posai la main sur son paule.

Matre Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite!
Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.

-- Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il
m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai
appris quelque chose.

-- Sur milie?

Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fivreuse, et,
les yeux fixs sur moi, il devint d'une pleur mortelle.

Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit o elle se trouve,
mais enfin elle n'est plus avec lui.

Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus
profond silence tout ce que j'avais  lui dire. Je n'oublierai
jamais la dignit de ce grave et patient visage; il m'coutait,
puis, les yeux baisss, il appuyait sa tte sur sa main; il resta
tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il
semblait qu'il n'y et dans tout cela qu'une figure qu'il
poursuivait  travers mon rcit; il laissait passer  mesure
toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se
souciait point.

Quand j'eus fini, il se cacha la tte un moment entre ses deux
mains et garda le silence. Je me tournai du ct de la fentre
comme pour examiner les pots de fleurs.

Qu'en pensez-vous, matre Davy? me demanda-t-il enfin.

-- Je crois qu'elle vit, rpondis-je.

-- Je ne sais pas. Peut-tre le premier choc a-t-il t trop rude,
et dans l'angoisse de son me!... cette mer bleue dont elle
parlait tant, peut-tre n'y pensait-elle depuis si longtemps que
parce que ce devait tre son tombeau!

Il parlait d'une voix basse et mue en marchant dans la chambre.

Et pourtant, matre Davy, ajouta-t-il, j'tais bien sr qu'elle
vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la
retrouverais; cela m'a donn tant de force, tant de confiance, que
je ne crois pas m'tre tromp. Non, non, milie est vivante!

Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hl prit
une expression de rsolution indicible.

Ma nice milie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton nergique.
Je ne sais ni d'o cela me vient ni comment cela se fait, mais
j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!

Il avait presque l'air inspir en disant cela. J'attendis un
moment qu'il ft en tat de m'couter; puis je cherchai  lui
suggrer une ide qui m'tait venue la veille au soir.

Mon cher ami, lui dis-je.

-- Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les
siennes.

-- Si elle venait  Londres, ce qui est probable, car elle ne peut
esprer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette
grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux
yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous...

-- Elle ne retournera pas chez moi, rpondit-il en secouant
tristement la tte. Si elle tait partie de son plein gr, peut-
tre y reviendrait-elle, mais pas comme a, monsieur.

-- Si elle venait  Londres, dis-je, il y a, je crois, une
personne qui aurait plus de chance de la dcouvrir que toute autre
au monde. Vous rappelez-vous... coutez-moi avec fermet, songez 
votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?

-- Notre payse?

Je n'avais pas besoin de rponse, il suffisait de le regarder.

Savez-vous qu'elle est  Londres?

-- Je l'ai vue dans les rues, me rpondit-il en frissonnant.

-- Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'milie a t pleine de bont
pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait
abandonn votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir
o je vous ai rencontr et o nous avons caus dans cette chambre,
l-bas, de l'autre ct de la rue, elle coutait  la porte.

-- Matre Davy? rpondit-il avec tonnement. Le soir o il
neigeait si fort?

-- Prcisment. Je ne l'ai pas revue depuis. Aprs vous avoir
quitt, je l'ai cherche, mais elle tait partie. Je ne voulais
pas vous parler d'elle: aujourd'hui mme, je ne le fais qu'avec
rpugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est  elle
qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?

-- Je ne comprends que trop, monsieur, rpondit-il. Nous parlions
 voix basse l'un et l'autre.

Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver?
car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.

-- Je crois, matre Davy, que je sais o il faut la chercher.

-- Il fait nuit. Puisque nous voil, voulez-vous que nous
essayions ce soir de la trouver?

Il y consentit et se prpara  m'accompagner. Sans avoir l'air de
remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la
petite chambre; il prpara une bougie et mit des allumettes sur la
table, tint le lit tout prt, sortit d'un tiroir une robe que je
me souvenais d'avoir vu jadis porter  milie, la plia
soigneusement avec quelques autres vtements de femme, mit  ct
un chapeau et dposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit
pas la moindre allusion  ces prparatifs, et je me tus comme lui.
Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait,
chaque soir, milie!

Autrefois, matre Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je
regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de
mon milie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus l,
aujourd'hui!

Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'tait un moyen de le
forcer  causer, et en mme temps je dsirais savoir des nouvelles
de ce pauvre garon. Il me rpta, presque dans les mmes termes
qu'auparavant, que Ham tait toujours de mme, qu'il usait sa vie
sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et
qu'il se faisait aimer de tout le monde.

Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham  l'gard de
l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas  craindre quelque
chose de ce ct?

Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard,
avec Steerforth?

-- Je n'en sais rien, monsieur, rpondit-il. J'y ai pens souvent,
et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que a fait?

Je lui rappelai le jour o nous avions parcouru tous trois la
grve, le lendemain du dpart d'milie.

Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la faon dont il regardait la
mer et comme il murmurait entre ses dents: On verra comment tout
a finira!

-- Certainement, je m'en souviens!

-- Que croyez-vous qu'il voult dire?

-- Matre Davy, rpondit-il, je me le suis demand bien souvent et
jamais je n'ai trouv de rponse satisfaisante. Ce qu'il y a de
curieux, c'est qu'en dpit de toute sa douceur, je crois que
jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus
petit mot qui s'cartt du respect le plus profond, et il n'est
gure probable qu'il voult commencer aujourd'hui; mais ce n'est
pas une eau tranquille que celle o dorment de telles penses.
C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y
a au fond.

-- Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquite
quelquefois.

-- Et moi aussi, monsieur Davy, rpliqua-t-il. Cela me tourmente
encore plus, je vous assure, que ses gots aventureux, et pourtant
tout cela vient de la mme source. Je ne puis dire  quelles
extrmits il se porterait en pareil cas, mais j'espre que ces
deux hommes ne se rencontreront jamais.

Nous tions arrivs dans la Cit. Nous ne causions plus; il
marchait  ct de moi, absorb dans une seule pense, dans une
proccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au
milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'tions pas loin du
pont de Black-Friars, quand il tourna la tte pour me montrer du
regard une femme qui marchait seule de l'autre ct de la rue. Je
reconnus aussitt celle que nous cherchions.

Nous traversmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me
vint  l'esprit qu'elle serait peut-tre plus dispose  nous
laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous
lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule.
Je conseillai donc  mon compagnon de la suivre sans lui parler;
d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je dsirais savoir o
elle allait.

Il y consentit, et nous la suivmes de loin, sans jamais la perdre
de vue, mais sans non plus l'approcher de trs-prs;  chaque
instant elle regardait de ct et d'autre. Une fois, elle s'arrta
pour couter une troupe de musiciens. Nous nous arrtmes aussi.

Elle marchait toujours: nous la suivions. Il tait vident qu'elle
se rendait en un lieu dtermin; cette circonstance, jointe au
soin que je lui voyais prendre de continuer  suivre les rues
populeuses, et peut-tre une espce de fascination trange que
m'inspirait cette mystrieuse poursuite, me confirmrent de plus
en plus dans ma rsolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra
dans une rue sombre et triste; l il n'y avait plus ni monde ni
bruit; je dis  M. Peggotty: Maintenant, nous pouvons lui
parler, et pressant le pas, nous la suivmes de plus prs.




CHAPITRE XVII.

Marthe.


Nous tions entrs dans le quartier de Westminster. Comme nous
avions rencontr Marthe venant dans un sens oppos, nous tions
retourns sur nos pas pour la suivre, et c'tait prs de l'abbaye
de Westminster qu'elle avait quitt les rues bruyantes et
passagres. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule
qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvnmes  la
rejoindre que dans l'troite ruelle qui longe la rivire prs de
Millbank.  ce mme moment, elle traversa la chausse, comme pour
viter ceux qui s'attachaient  ses pas, et, sans prendre
seulement le temps de regarder derrire elle, elle acclra encore
sa marche.

La rivire m'apparut  travers un sombre passage o taient
remiss quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein.
Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu
de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous
continumes  suivre le mme ct de la route, nous cachant le
plus possible  l'ombre des maisons, mais toujours tout prs
d'elle.

Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de
cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute,
destin  abriter les mariniers du bac. Il est plac tout juste 
l'endroit o la rue cesse, et o la route commence  s'tendre
entre la rivire et une range de maisons. Aussitt qu'elle arriva
l et qu'elle aperut le fleuve, elle s'arrta comme si elle avait
atteint sa destination, et puis elle se mit  descendre lentement
le long de la rivire, sans la perdre de vue un seul instant.

J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison;
j'avais mme vaguement espr que nous y trouverions quelque chose
qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais
en apercevant l'eau verdtre,  travers la ruelle, j'eus un secret
instinct qu'elle n'irait pas plus loin.

Tout ce qui nous entourait tait triste, solitaire et sombre ce
soir-l. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui
avoisinait la vaste tendue de la prison. Un tang d'eau saumtre
dposait sa vase aux pieds de cet immense btiment. De mauvaises
herbes  demi pourries couvraient le terrain marcageux. D'un
ct, des maisons en ruines, mal commences et qui n'avaient
jamais t acheves; de l'autre, un amas de pices de fer
informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux,
d'ancres, de cloches  plongeur, de cabestans et je ne sais
combien d'autres objets honteux d'eux-mmes, qui semblaient
vainement chercher  se cacher sous la poussire et la boue dont
ils taient recouverts. Sur la rive oppose, la lueur clatante et
le fracas des usines semblaient prendre  tche de troubler le
repos de la nuit, mais l'paisse fume que vomissaient leurs
chemines massives ne s'en mouvait pas et continuait de s'lever
en une colonne incessante. Des troues et des jetes limoneuses
serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse
verdtre, semblable  une perruque de chiendent, et sur lesquels
on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'anne
dernire offrant une rcompense  ceux qui recueilleraient des
noys apports l par la mare,  travers la vase et la bourbe. On
disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait
creus l une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance
semblait avoir rpandu sur tout le voisinage une fatale influence;
il semblait que la peste et fini graduellement par se dcomposer
en cette forme nouvelle, et qu'elle se ft combine l avec
l'cume du fleuve souille par son contact pour former ce bourbier
immonde et gluant.

C'est l que, se croyant sans doute ptrie du mme limon et se
regardant comme le rebut de la nature rclam par ce cloaque de
pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie
dans sa course gare se tenait au milieu de cette scne nocturne,
seule et triste, regardant l'eau.

Quelques barques taient jetes  et l sur la vase du rivage;
nous pmes, en les longeant, nous glisser prs d'elle sans tre
vus. Je fis signe  M. Peggotty de rester o il tait, et je
m'approchai d'elle. Je ne m'avanais pas sans trembler, car, en la
voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant
l, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbe dans
le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais rprimer en
moi une secrte pouvante.

Je crois qu'elle se parlait  elle-mme. Je la vis ter son chle
et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une
somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il
y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de
la voir s'engloutir  mes yeux, jusqu'au moment o enfin je sentis
que je tenais son bras serr dans ma main.

Au mme instant, je criai: Marthe! Elle poussa un cri d'effroi,
et chercha  m'chapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la
retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et
quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'tait, elle ne fit
plus qu'un seul effort pour se dgager, avant de tomber  nos
pieds. Nous la transportmes hors de l'eau, dans un endroit o il
y avait quelques grosses pierres, et nous la fmes asseoir; elle
ne cessait de pleurer et de gmir, la tte cache dans ses mains.

Oh! la rivire! rptait-elle avec angoisse. Oh! la rivire!

-- Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.

Mais elle rptait toujours les mmes paroles, et s'criait avec
rage: Oh! la rivire!

Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule
compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un
lieu champtre et paisible, o ses eaux coulaient innocentes; 
prsent, elle coule, informe et trouble, au milieu des rues
sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense ocan sans
cesse agit, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!

Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de
dsespoir.

Je ne peux pas y rsister. Je ne peux pas m'empcher d'y penser
sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au
monde  laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible
rivire!

En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que
j'aurais devin dans ses traits toute l'histoire de sa nice si je
ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait
Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en
ralit ni en peinture, l'horreur et la compassion mles d'une
faon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main
tait froide comme le marbre. Son regard m'alarma. Elle est dans
un accs d'garement, murmurai-je  l'oreille de M. Peggotty. Dans
un moment elle parlera diffremment.

Je ne sais ce qu'il voulut me rpondre; il remua les lvres, et
crut sans doute m'avoir parl, mais il n'avait fait autre chose
que de me la montrer en tendant la main.

Elle clatait de nouveau en sanglots, la tte cache au milieu des
pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il
fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la
parole, j'arrtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous
attendmes en silence qu'elle ft devenue plus tranquille.

Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle
semblait vouloir s'loigner, mais dans sa faiblesse elle allait
retomber  terre; Marthe, savez-vous qui est l avec moi?

Elle me dit faiblement: Oui.

Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir?

Elle secoua la tte; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se
tenait humblement penche, son chapeau et son chle  la main,
tandis que de l'autre elle se pressait convulsivement le front.

tes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d'un
sujet qui vous intressait si vivement (Dieu veuille vous en
garder le souvenir!), un soir, par la neige?

Elle recommena  sangloter, et murmura d'une voix entrecoupe
qu'elle me remerciait de ne pas l'avoir alors chasse de la porte.

Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d'un
moment; je suis coupable, je suis perdue. Je n'ai point d'espoir.
Mais dites-lui, monsieur, et elle s'loignait de M. Peggotty, si
vous avez quelque piti de moi, dites-lui que ce n'est pas moi qui
ai caus son malheur.

-- Jamais personne n'en a eu la pense, repris-je avec motion.

-- C'est vous, si je ne me trompe, dit-elle d'une voix tremblante,
qui tes venu dans la cuisine, le soir o elle a eu piti de moi,
o elle a t si bonne pour moi; car elle ne me repoussait pas
comme les autres, elle venait  mon secours. tait-ce vous,
monsieur?

-- Oui, rpondis-je.

-- Il y a longtemps que je serais dans la rivire, reprit-elle en
jetant sur l'eau un terrible regard, si j'avais eu  me reprocher
de lui avoir jamais fait le moindre tort. Ds la premire nuit de
cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m'tais pas sentie
innocente de ce qu'elle a fait.

-- On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous
croyons, nous sommes srs que vous en tes, en effet, entirement
innocente.

-- Oh! si je n'avais pas eu un si mauvais coeur, reprit la pauvre
fille avec un regret navrant, j'aurais d changer par ses
conseils: elle tait si bonne pour moi! Jamais elle ne m'a parl
qu'avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que
j'eusse envie de la rendre semblable  moi, me connaissant comme
je me connais? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m'attacher 
la vie, moi dont le plus grand chagrin a t de penser que, par ma
conduite, j'tais spare d'elle pour toujours!

M. Peggotty se tenait les yeux baisss, et, la main droite appuye
sur le rebord d'une barque, il porte l'autre devant son visage.

Et quand j'ai appris de quelqu'un du pays ce qui tait arriv,
s'cria Marthe, ma plus grande angoisse a t de me dire qu'on se
souviendrait que jadis elle avait t bonne pour moi, et qu'on
dirait que je l'avais pervertie. Oh! Dieu sait, bien au contraire,
que j'aurais donn ma vie pour lui rendre plutt son honneur et sa
bonne renomme!

Et la pauvre fille, peu habitue  se contraindre, s'abandonnait 
toute l'agonie de sa douleur et de ses remords.

J'aurais donn ma vie! non, j'aurais fait plus encore, s'cria-t-
elle, j'aurais vcu! j'aurais vcu vieille et abandonne, dans ces
rues si misrables! j'aurais err dans les tnbres! j'aurais vu
le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais
souvenue que jadis se mme soleil brillait dans ma chambre et me
rveillait jeune et... Oui, j'aurais fait cela, pour la sauver!

Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant
 deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer.
 chaque instant elle changeait de posture: tantt elle raidissait
ses bras amaigris; tantt elle les tordait devant sa tte pour
chapper au peu de jour dont elle avait honte; tantt elle
penchait son front vers la terre comme s'il tait trop lourd pour
elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.

Que voulez-vous que je devienne? dit-elle enfin, luttant avec son
dsespoir. Comment pourrai-je continuer  vivre ainsi, moi qui
porte avec moi la maldiction de moi-mme, moi qui ne suis qu'une
honte vivante pour tout ce qui m'approche? Tout  coup elle se
tourna vers mon compagnon. Foulez-moi aux pieds, tuez-moi! Quand
elle tait encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui
faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais  quoi bon! vous
ne me croirez pas... et pourquoi croiriez-vous une seule des
paroles qui sortent de la bouche d'une misrable comme moi? Vous
rougiriez de honte, mme en ce moment, si elle changeait une
parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous
soyons semblables, elle et moi, je sais qu'il y a une grande...
grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le
poids de mon crime et de ma misre, que je lui suis reconnaissante
du fond du coeur, et que je l'aime. Oh! ne croyez pas que je sois
devenue incapable d'aimer! Rejetez-moi comme le monde me rejette!
Tuez-moi, pour me punir de l'avoir recherche et connue,
criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi!

Pendant qu'elle lui adressait ses supplications, il la regardait
l'me navre. Quand elle se tut, il la releva doucement.

Marthe, dit-il, Dieu me prserve de vous juger! Dieu m'en
prserve, moi plus que tout autre homme au monde! Vous ne savez
pas combien je suis chang. Enfin! Il s'arrta un moment, puis il
reprit: Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous
dsirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons.
coutez-moi!

Son influence sur elle fut complte. Elle resta devant lui, sans
bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa
douleur exalte devint muette.

Puisque vous avez entendu ce qui s'est pass entre matre Davy et
moi, le soir o il neigeait si fort, vous savez que j'ai t
(hlas! o n'ai-je pas t?...) chercher bien loin ma chre nice.
Ma chre nice, rpta-t-il d'un ton ferme, car elle m'est plus
chre aujourd'hui, Marthe, qu'elle ne l'a jamais t.

Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.

J'ai entendu dire  milie, continua M. Peggotty, que vous tiez
reste orpheline toute petite, et que pas un ami n'tait venu
remplacer vos parents. Peut-tre si vous aviez eu un ami, tout
rude et tout bourru qu'il pt tre, vous auriez fini par l'aimer,
peut-tre seriez-vous devenue pour lui ce que ma nice tait pour
moi.

Elle tremblait en silence; il l'enveloppa soigneusement de son
chle, qu'elle avait laiss tomber.

Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me
suivrait au bout du monde, mais aussi qu'elle fuirait au bout du
monde pour viter de me revoir. Elle n'a pas le droit de douter de
mon amour, elle n'en doute pas; non, elle n'en doute pas, rpta-
t-il avec une calme certitude de la vrit de ses paroles, mais il
y a de la honte entre nous, et c'est l ce qui nous spare!

Il tait vident,  la faon ferme et claire dont il parlait,
qu'il avait tudi  fond chaque dtail de cette question qui
tait tout pour lui.

Nous croyons probable, reprit-il, matre Davy que voici et moi,
qu'un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course gare et
solitaire. Nous croyons, matre Davy et moi, et nous tous, que
vous tes aussi innocente que l'enfant qui vient de natre de tout
le mal qui lui est arriv. Vous disiez qu'elle avait t bonne et
douce pour vous. Que Dieu la bnisse, je le sais bien! Je sais
qu'elle a toujours t bonne pour tout le monde. Vous lui avez de
la reconnaissance, et vous l'aimez. Aidez-nous  la retrouver, et
que le ciel vous rcompense!

Pour la premire fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme
si elle n'en pouvait croire ses oreilles.

Vous voulez vous fier  moi? demanda-t-elle avec tonnement et 
voix basse.

-- De tout notre coeur, dit M. Peggotty.

-- Vous me permettez de lui parler si je la retrouve; de lui
donner un abri, si j'ai un abri  partager avec elle, et puis de
venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprs
d'elle? demanda-t-elle vivement.

Nous rpondmes au mme instant: Oui!

Elle leva les yeux au ciel et dclara solennellement qu'elle se
vouait  cette tche, ardemment et fidlement; qu'elle ne
l'abandonnerait pas, qu'elle ne s'en laisserait jamais distraire,
tant qu'il y aurait une lueur d'espoir. Elle prit le ciel  tmoin
que, si elle chancelait dans son oeuvre, elle consentait  tre
plus misrable et plus dsespre, si c'tait possible, qu'elle ne
l'avait t ce soir-l, au bord de cette rivire, et qu'elle
renonait  tout jamais  implorer le secours de Dieu ou des
hommes!

Elle parlait  voix basse, sans se tourner de notre ct, comme si
elle s'adressait au ciel qui tait au-dessus de nous; puis elle
fixait de nouveau les yeux sur l'eau sombre.

Nous crmes ncessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je
le lui racontai tout au long. Elle coutait avec une grande
attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses
diverses expressions on lisait le mme dessein. Parfois ses yeux
se remplissaient de larmes, mais elle les rprimait  l'instant.
Il semblait que son exaltation passe et fait place  un calme
profond.

Quand j'eus cess de parler, elle demanda o elle pourrait venir
nous chercher, si l'occasion s'en prsentait. Un faible rverbre
clairait la route, j'crivis nos deux adresses sur une feuille de
mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui
demandai o elle demeurait. Aprs un moment de silence, elle me
dit qu'elle n'habitait pas longtemps le mme endroit; mieux valait
peut-tre ne pas le savoir.

M. Peggotty me suggra,  voix basse, une pense qui dj m'tait
venue; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui
persuader d'accepter de l'argent, ni d'obtenir d'elle la promesse
qu'elle y consentirait plus tard. Je lui reprsentai que, pour un
homme de sa condition, M. Peggotty n'tait pas pauvre, et que nous
ne pouvions nous rsoudre  la voir entreprendre une pareille
tche  l'aide de ses seules ressources. Elle fut inbranlable.
M. Peggotty n'eut pas, auprs d'elle, plus de succs que moi; elle
le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de rsolution.

Je trouverai de l'ouvrage, dit-elle, j'essayerai.

-- Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais-
je.

-- Je ne peux pas faire pour de l'argent ce que je vous ai promis,
rpondit-elle; lors mme que je mourrais de faim, je ne pourrais
l'accepter. Me donner de l'argent, ce serait me retirer votre
confiance, m'enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la
seule chose au monde qui puisse m'empcher de me jeter dans cette
rivire.

-- Au nom du grand Juge, devant lequel nous paratrons tous un
jour, bannissez cette terrible ide. Nous pouvons tous faire du
bien en ce monde, si nous le voulons seulement.

Elle tremblait, son visage tait plus ple, lorsqu'elle rpondit:

Peut-tre avez-vous reu d'en haut la mission de sauver une
misrable crature. Je n'ose le croire, je ne mrite pas cette
grce. Si je parvenais  faire un peu de bien, je pourrais
commencer  esprer; mais jusqu'ici ma conduite n'a t que
mauvaise. Pour la premire fois, depuis bien longtemps, je dsire
de vivre pour me dvouer  l'oeuvre que vous m'avez donne 
faire. Je n'en sais pas davantage, et je n'en peux rien dire de
plus.

Elle retint ses larmes qui recommenaient  couler, et, avanant
vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s'il
possdait quelque vertu bienfaisante, puis elle s'loigna sur la
route solitaire. Elle avait t malade; on le voyait  son maigre
et ple visage,  ses yeux enfoncs qui rvlaient de longues
souffrances et de cruelles privations.

Nous la suivmes de loin, jusqu' ce que nous fussions de retour
au milieu des quartiers populeux. J'avais une confiance si absolue
dans ses promesses, que j'insinuai  M. Peggotty qu'il vaudrait
peut-tre mieux ne pas aller plus loin; elle croirait que nous
voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe
suivre sa route, nous nous dirigemes vers Highgate. Il
m'accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous sparmes,
en priant Dieu de bnir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix
une tendre compassion bien facile  comprendre.

Il tait minuit quand j'arrivai chez moi. J'allais rentrer, et
j'coutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu' moi
au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai
avec surprise que la porte du cottage de ma tante tait ouverte et
qu'on apercevait une faible lueur devant la maison.

Je m'imaginai que ma tante avait repris quelqu'une de ses terreurs
d'autrefois, et qu'elle observait au loin les progrs d'un
incendie imaginaire; je m'avanai donc pour lui parler. Quel ne
fut pas mon tonnement quand je vis un homme debout dans son petit
jardin!

Il tenait  la main une bouteille et un verre et tait occup 
boire. Je m'arrtai au milieu des arbres, et,  la lueur de la
lune qui paraissait  travers les nuages, je reconnus l'homme que
j'avais rencontr une fois avec ma tante dans les rues de la cit,
aprs avoir cru longtemps auparavant que cet tre fantastique
n'tait qu'une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.

Il mangeait et buvait de bon apptit, et en mme temps il
observait curieusement le cottage, comme si c'tait la premire
fois qu'il l'et vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le
gazon, puis regarda autour de lui d'un oeil inquiet, comme un
homme press de s'loigner.

La lumire du corridor s'obscurcit un moment, quand ma tante passa
devant. Elle paraissait agite, et j'entendis qu'elle lui mettait
de l'argent dans la main.

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? demanda-t-il?

-- Je ne peux pas vous en donner plus, rpondit ma tante.

-- Alors je ne m'en vais pas, dit-il; tenez! reprenez a.

-- Mchant homme, reprit ma tante avec une vive motion, comment
pouvez-vous me traiter ainsi? Mais je suis bien bonne de vous le
demander. C'est parce que vous connaissez ma faiblesse! Si je
voulais me dbarrasser  tout jamais de vos visites, je n'aurais
qu' vous abandonner au sort que vous mritez!

-- Eh bien! pourquoi ne pas m'abandonner au sort que je mrite?

-- Et c'est vous qui me faites cette question! reprit ma tante. Il
faut que vous ayez bien peu de coeur.

Il restait l  faire sonner en rechignant l'argent dans sa main,
et  secouer la tte d'un air mcontent; enfin:

C'est tout ce que vous voulez me donner? dit-il.

-- C'est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez
que j'ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n'tais. Je
vous l'ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez,
pourquoi me faites-vous le chagrin de rester prs de moi un
instant de plus et de me montrer ce que vous tes devenu?

-- Je suis devenu bien misrable, rpondit-il. Je vis comme un
hibou.

-- Vous m'avez dpouille de tout ce que je possdais, dit ma
tante, vous m'avez, pendant de longues annes, endurci le coeur.
Vous m'avez traite de la manire la plus perfide, la plus
ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous; n'ajoutez pas
de nouveaux torts  tous les torts que vous vous tes dj donns
avec moi.

-- Voyez-vous! reprit-il. Tout cela est trs-joli, ma foi! Enfin!
puisqu'il faut que je m'en accommode pour le quart d'heure!...

En dpit de lui-mme, il parut honteux des larmes de ma tante et
sortit en tapinois du jardin. Je m'avanai rapidement, comme si je
venais d'arriver, et je le rencontrai qui s'loignait. Nous nous
jetmes un coup d'oeil peu amical.

Ma tante, dis-je vivement, voil donc encore cet homme qui vient
vous faire peur? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce?

-- Mon enfant! rpondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne
me parlez pas, de dix minutes d'ici.

Nous nous assmes dans son petit salon. Elle s'abrita derrire son
vieil cran vert, qui tait viss au dos d'une chaise, et, pendant
un quart d'heure environ, je la vis s'essuyer souvent les yeux.
Puis elle se leva et vint s'asseoir  ct de moi.

Trot, me dit-elle avec calme, c'est mon mari.

-- Votre mari, ma tante? je croyais qu'il tait mort!

-- Il est mort pour moi, rpondit ma tante, mais il vit.

J'tais muet d'tonnement.

Betsy Trotwood n'a pas l'air trs-propre  se laisser sduire par
une tendre passion, dit-elle avec tranquillit; mais il y a eu un
temps, Trot, o elle avait mis en cet homme sa confiance tout
entire; un temps, Trot, o elle l'aimait sincrement, et o elle
n'aurait recul devant aucune preuve d'attachement et d'affection.
Il l'en a rcompense en mangeant sa fortune et en lui brisant le
coeur. Alors elle a pour toujours enterr toute espce de
sensibilit, une bonne fois et  tout jamais, dans un tombeau dont
elle a creus, combl et aplani la fosse.

-- Ma chre, ma bonne tante!

-- J'ai t gnreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa
main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j'ai t
gnreuse envers lui. Il avait t si cruel pour moi que j'aurais
pu obtenir une sparation trs-profitable  mes intrts: je ne
l'ai pas voulu. Il a dissip en un clin d'oeil tout ce que je lui
avais donn, il est tomb plus bas de jour en jour: je ne sais pas
s'il n'a pas pous une autre femme, c'est devenu un aventurier,
un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu'il est
aujourd'hui, mais c'tait un bien bel homme lorsque je l'ai
pous, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace
de son admiration passe, et, pauvre folle que j'tais, je le
croyais l'honneur incarn.

Elle me serra la main et secoua la tte.

Il n'est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que
rien. Mais, plutt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui
lui arriverait infailliblement s'il sjournait dans ce pays), je
lui donne de temps  autre plus que je ne puis,  condition qu'il
s'loigne. J'tais folle quand je l'ai pous, et je suis encore
si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l'homme sur
lequel j'ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je
croyais en lui, Trot, de toute mon me.

Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement
avec sa main les plis de sa robe.

Voil! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le
commencement, le milieu et la fin. Nous n'en parlerons plus; et,
bien entendu, vous n'en ouvrirez la bouche  personne. C'est
l'histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous!




CHAPITRE XVIII.

vnement domestique.


Je travaillais activement  mon livre, sans interrompre mes
occupations de stnographe, et, quand il parut, il obtint un grand
succs. Je ne me laissai point tourdir par les louanges qui
retentirent  mes oreilles, et pourtant j'en jouis vivement et je
pensai plus de bien encore de mon oeuvre, sans nul doute, que tout
le monde. J'ai souvent remarqu que ceux qui ont des raisons
lgitimes d'estimer leur propre talent n'en font pas parade aux
yeux des autres pour se recommander  l'estime publique. C'est
pour cela que je restais modeste, par respect pour moi-mme. Plus
on me donnait d'loges, plus je m'efforais de les mriter.

Mon intention n'est pas de raconter, dans ce rcit complet
d'ailleurs de ma vie, l'histoire aussi des romans que j'ai mis au
jour. Ils peuvent parler pour eux et je leur en laisserai le soin;
je n'y fais allusion ici en passant que parce qu'ils servent 
faire connatre en partie le dveloppement de ma carrire.

J'avais alors quelque raison de croire que la nature, aide par
les circonstances, m'avait destin  tre auteur; je me livrais
avec assurance  ma vocation. Sans cette confiance, j'y aurais
certainement renonc pour donner quelque autre but  mon nergie.
J'aurais cherch  dcouvrir ce que la nature et les circonstances
pouvaient rellement faire de moi pour m'y vouer exclusivement.

J'avais si bien russi depuis quelque temps dans mes essais
littraires, que je crus pouvoir raisonnablement, aprs un nouveau
succs, chapper enfin  l'ennui de ces terribles dbats. Un soir
donc (quel heureux soir!) j'enterrai bel et bien cette
transcription musicale des trombones parlementaires. Depuis ce
jour, je n'ai mme plus jamais voulu les entendre; c'est bien
assez d'tre encore poursuivi, quand je lis le journal, par ce
bourdonnement ternel et monotone tout le long de la session, sans
autre variation apprciable qu'un peu plus de bavardage, je crois,
et partant plus d'ennui.

Au moment dont je parle, il y avait  peu prs un an que nous
tions maris. Aprs diverses expriences, nous avions fini par
trouver que ce n'tait pas la peine de diriger notre maison. Elle
se dirigeait toute seule, pourtant avec l'aide d'un page, dont la
principale fonction tait de se disputer avec la cuisinire, et,
sous ce rapport, c'tait un parfait Wittington; toute la
diffrence, c'est qu'il n'avait pas de chat ni la moindre chance
de devenir jamais lord-maire comme lui.

Il vivait, au milieu d'une averse continuelle de casseroles. Sa
vie tait un combat. On l'entendait crier au secours dans les
occasions les plus incommodes, par exemple quand nous avions du
monde  dner ou quelques amis le soir, ou bien il sortait en
hurlant de la cuisine, et tombait sous le poids d'une partie de
nos ustensiles de mnage, que son ennemie jetait aprs lui. Nous
dsirions nous en dbarrasser, mais il nous tait si attach qu'il
ne voulait pas nous quitter. Il larmoyait sans cesse, et quand il
tait question de nous sparer de lui, il poussait de telles
lamentations que nous tions contraints de le garder. Il n'avait
pas de mre, et pour tous parents, il ne possdait qu'une soeur
qui s'tait embarque pour l'Amrique le jour o il tait entr 
notre service; il nous restait donc sur les bras, comme un petit
idiot que sa famille est bien oblige d'entretenir. Il sentait
trs-vivement son infortune et s'essuyait constamment les yeux
avec la manche de sa veste, quand il n'tait pas occup  se
moucher dans un coin de son petit mouchoir, qu'il n'aurait pas
voulu pour tout au monde tirer tout entier de sa poche, par
conomie et par discrtion.

Ce diable de page, que nous avions eu le malheur, dans une heure
nfaste, d'engager  notre service, moyennant six livres sterling
par an, tait pour moi une source continuelle d'anxit. Je
l'observais, je le regardais grandir, car, vous savez, la mauvaise
herbe... et je songeais avec angoisse au temps o il aurait de la
barbe, puis au temps o il serait chauve. Je ne voyais pas la
moindre perspective de me dfaire de lui, et, rvant  l'avenir,
je pensais combien il nous gnerait quand il serait vieux.

Je ne m'attendais gure au procd qu'employa l'infortun pour me
tirer d'embarras. Il vola la montre de Dora, qui naturellement
n'tait jamais  sa place, comme tout ce qui nous appartenait. Il
en fit de l'argent et dpensa le produit (pauvre idiot!)  se
promener toujours et sans cesse sur l'impriale de l'omnibus de
Londres  Cambridge. Il allait accomplir son quinzime voyage
quand un _policeman_ l'arrta; on ne trouva plus sur lui que
quatre shillings, avec un flageolet d'occasion dont il ne savait
pas jouer.

Cette dcouverte et toutes ses consquences ne m'auraient pas
aussi dsagrablement surpris, s'il n'avait pas t repentant.
Mais c'est qu'il l'tait, au contraire, d'une faon toute
particulire... pas en gros, si vous voulez, c'tait plutt en
dtail. Par exemple, le lendemain du jour o je fus oblig de
dposer contre lui, il fit certains aveux concernant un panier de
vin, que nous supposions plein, et qui ne contenait plus que des
bouteilles vides. Nous esprions que c'tait fini cette fois,
qu'il s'tait dcharg la conscience, et qu'il n'avait plus rien 
nous apprendre sur le compte de la cuisinire; mais, deux ou trois
jours aprs, ne voil-t-il pas un nouveau remords de conscience
qui le prend et le pousse  nous confesser qu'elle avait une
petite fille qui venait tous les jours, de grand matin, drober
notre pain, et qu'on l'avait suborn lui-mme pour fournir de
charbon le laitier. Deux ou trois jours aprs, les magistrats
m'informrent qu'il avait fait dcouvrir des aloyaux entiers au
milieu des restes de rebut, et des draps dans le panier aux
chiffons. Puis, au bout de quelque temps, le voil reparti dans
une direction pnitente toute diffrente, et il se met  nous
dnoncer le garon du caf voisin comme ayant l'intention de faire
une descente chez nous. On arrte le garon. J'tais tellement
confus du rle de victime qu'il me faisait par ces tortures
rptes, que je lui aurais donn tout l'argent qu'il m'aurait
demand pour se taire; ou que j'aurais offert volontiers une somme
ronde pour qu'on lui permt de se sauver. Ce qu'il y avait de pis,
c'est qu'il n'avait pas la moindre ide du dsagrment qu'il me
causait, et qu'il croyait, au contraire, me faire une rparation
de plus  chaque dcouverte nouvelle. Dieu me pardonne! je ne
serais pas tonn qu'il s'imagint multiplier ainsi ses droits 
ma reconnaissance.

 la fin je pris le parti de me sauver moi-mme, toutes les fois
que j'apercevais un missaire de la police charg de me
transmettre quelque rvlation nouvelle, et je vcus, pour ainsi
dire, en cachette, jusqu' ce que ce malheureux garon ft jug et
condamn  la dportation. Mme alors il ne pouvait pas se tenir
en repos, et nous crivait constamment. Il voulut absolument voir
Dora avant de s'en aller; Dora se laissa faire; elle y alla, et
s'vanouit en voyant la grille de fer de la prison se refermer sur
elle. En un mot, je fus malheureux comme les pierres jusqu'au
moment de son dpart; enfin il partit, et j'appris depuis qu'il
tait devenu berger l-bas, dans la campagne quelque part, je ne
sais o. Mes connaissances gographiques sont en dfaut.

Tout cela me fit faire de srieuses rflexions, et me prsenta nos
erreurs sous un nouvel aspect; je ne pus m'empcher de le dire 
Dora un soir, en dpit de ma tendresse pour elle.

Mon amour, lui dis-je, il m'est trs-pnible de penser que la
mauvaise administration de nos affaires ne nuit pas  nous
seulement (nous en avons pris notre parti), mais qu'elle fait tort
 d'autres.

-- Voil bien longtemps que vous n'aviez rien dit, n'allez-vous
pas maintenant redevenir grognon! dit Dora.

-- Non, vraiment, ma chrie! Laissez-moi vous expliquer ce que je
veux dire.

-- Je n'ai pas envie de le savoir.

-- Mais il faut que vous le sachiez, mon amour. Mettez Jip par
terre.

Dora posa le nez de Jip sur le mien, en disant: Boh! boh! pour
tcher de me faire rire; mais voyant qu'elle n'y russissait pas,
elle renvoya le chien dans sa pagode, et s'assit devant moi, les
mains jointes, de l'air le plus rsign.

Le fait est, repris-je, mon enfant, que voil notre mal qui se
gagne; nous le donnons  tout le monde autour de nous!

J'allais continuer dans ce style figur, si le visage de Dora ne
m'avait pas averti qu'elle s'attendait  me voir lui proposer
quelque nouveau mode de vaccine, ou quelque autre remde mdical,
pour gurir ce mal contagieux dont nous tions atteints. Je me
dcidai donc  lui dire tout bonnement:

Non-seulement, ma chrie, nous perdons de l'argent et du bien-
tre, par notre ngligence; non seulement notre caractre en
souffre parfois, mais encore nous avons le tort grave de gter
tous ceux qui entrent  notre service, ou qui ont affaire  nous.
Je commence  craindre que tout le tort ne soit pas d'un seul
ct, et que, si tous ces individus tournent mal, ce ne soit parce
que nous ne tournons pas bien non plus nous-mmes.

-- Oh! quelle accusation! s'cria Dora en carquillant les yeux,
comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des
montres en or? Oh!

-- Ma chrie, rpondis-je, ne disons pas de btises! Qui est-ce
qui vous parle de montres le moins du monde?

-- C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que
je n'avais pas bien tourn non plus, et vous m'avez compare 
lui.

--  qui? demandai-je.

--  notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel mchant homme
vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement  un
page qu'on vient de dporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que
vous pensiez de moi avant de m'pouser? Pourquoi ne pas m'avoir
prvenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient
de dporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du
ciel!

-- Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement
de lui ter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que
vous dites l est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas
vrai.

-- C'est cela. Vous l'avez toujours accus en effet de dire des
mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voil que vous dites
la mme chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je
devenir?

-- Ma chre enfant, repris-je, je vous supplie trs-srieusement
d'tre un peu raisonnable, et d'couter ce que j'ai  vous dire.
Ma chre Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis--vis de
ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais  faire leur
devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des
occasions de mal faire. Lors mme que ce serait par got que nous
serions aussi ngligents (et cela n'est pas); lors mme que cela
nous paratrait agrable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis
convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous
corrompons vritablement les autres. Nous sommes obligs, en
conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empcher d'y songer,
Dora. C'est une pense que je ne saurais bannir, et qui me
tourmente beaucoup. Voil tout, ma chrie. Venez ici, et ne faites
pas l'enfant!

Mais Dora m'empcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle
continuait  sangloter, en murmurant que, puisque j'tais si
tourment, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne
lui avais-je dit, mme la veille de notre mariage, que je serais
trop tourment et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne
pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprs de ses
tantes,  Putney, ou auprs de Julia Mills, dans l'Inde? Julia
serait enchante de la voir, et elle ne la comparerait pas  un
page dport; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un
mot, Dora tait si afflige, et son chagrin me faisait tant de
peine, que je sentis qu'il tait inutile de rpter mes
exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il
fallait essayer d'autre chose.

Mais que pouvais-je faire? tcher de former son esprit? Voil de
ces phrases usuelles qui promettent; je rsolus de former l'esprit
de Dora.

Je me mis immdiatement  l'oeuvre. Quand je voyais Dora faire
l'enfant, et que j'aurais eu grande envie de partager son humeur,
j'essayais d'tre grave... et je ne faisais que la dconcerter et
moi aussi. Je lui parlais des sujets qui m'occupaient dans ce
temps-l; je lui lisais Shakespeare, et alors je la fatiguais au
dernier point. Je tchais de lui insinuer, comme par hasard,
quelques notions utiles, ou quelques opinions senses, et, ds que
j'avais fini, vite elle se dpchait de m'chapper, comme si je
l'avais tenue dans un tau. J'avais beau prendre l'air le plus
naturel quand je voulais former l'esprit de ma petite femme, je
voyais qu'elle devinait toujours o je voulais en arriver, et
qu'elle en tremblait par avance. En particulier, il m'tait
vident qu'elle regardait Shakespeare comme un terrible fcheux.
Dcidment elle ne se formait pas vite.

J'employai Traddles  cette grande entreprise, sans l'en prvenir,
et, toutes les fois qu'il venait nous voir, j'essayais sur lui mes
machines de guerre, pour l'dification de Dora, par voie
indirecte. J'accablais Traddles d'une foule d'excellentes maximes;
mais toute ma sagesse n'avait d'autre effet que d'attrister Dora;
elle avait toujours peur que ce ne ft bientt son tour. Je jouais
le rle d'un matre d'cole, ou d'une souricire, ou d'une trappe
obstine; j'tais devenu l'araigne de cette pauvre petite mouche
de Dora, toujours prt  fondre sur elle du fond de ma toile: je
le voyais bien  son trouble.

Cependant je persvrai pendant des mois, esprant toujours qu'il
viendrait un temps o il s'tablirait entre nous une sympathie
parfaite, et o j'aurais enfin form son esprit  mon entier
contentement.  la fin je crus m'apercevoir qu'en dpit de toute
ma rsolution, et quoique je fusse devenu un hrisson, un
vritable porc-pic, je n'y avais rien gagn, et je me dis que
peut-tre l'esprit de Dora tait dj tout form.

En y rflchissant plus mrement, cela me parut si vraisemblable
que j'abandonnai mon projet, qui tait loin d'avoir rpondu  mes
esprances, et je rsolus de me contenter  l'avenir d'avoir une
femme-enfant, au lieu de chercher  la changer sans succs.
J'tais moi-mme las de ma sagesse et de ma raison solitaires; je
souffrais de voir la contrainte habituelle  laquelle j'avais
rduit ma chre petite femme. Un beau jour, je lui achetai une
jolie paire de boucles d'oreilles avec un collier pour Jip, et je
retournai chez moi dcid  rentrer dans ses bonnes grces.

Dora fut enchante des petits prsents et m'embrassa tendrement,
mais il y avait entre nous un nuage, et, quelque lger qu'il fut,
je ne voulais absolument pas le laisser subsister: j'avais pris le
parti de porter  moi seul tous les petits ennuis de la vie.

Je m'assis sur le canap, prs de ma femme, et je lui mis ses
boucles d'oreilles, puis je lui dis que, depuis quelque temps,
nous n'tions pas tout  fait aussi bons amis que par le pass, et
que c'tait ma faute, que je le reconnaissais sincrement; et
c'tait vrai.

Le fait est, repris-je, ma Dora, que j'ai essay de devenir
raisonnable.

-- Et aussi de me rendre raisonnable, dit timidement Dora, n'est-
ce pas, David?

Je lui fis un signe d'assentiment, tandis qu'elle levait doucement
sur moi ses jolis yeux, et je baisai ses lvres entrouvertes.

C'est bien inutile, dit Dora en secouant la tte et en agitant
ses boucles d'oreilles; vous savez que je suis une pauvre petite
femme, et vous avez oubli le nom que je vous avais pri de me
donner ds le commencement. Si vous ne pouvez pas vous y rsigner,
je crois que vous ne m'aimerez jamais. tes-vous bien sr de ne
pas penser quelquefois que... peut-tre... il aurait mieux valu...

-- Mieux valu quoi, ma chrie? car elle s'tait tue.

-- Rien! dit Dora.

-- Rien? rptai-je.

Elle jeta ses bras autour de mon cou, en riant, se traitant elle-
mme comme toujours de petite niaise, et cacha sa tte sur mon
paule, au milieu d'une belle fort de boucles que j'eus toutes
les peines du monde  carter de son visage pour la regarder en
face.

Vous voulez me demander si je ne crois pas qu'il aurait mieux
valu ne rien faire que d'essayer de former l'esprit de ma petite
femme? dis-je en riant moi-mme de mon heureuse invention. N'est-
ce pas l votre question? Eh bien! oui, vraiment, je le crois.

-- Comment, c'tait donc l ce que vous essayiez? cria Dora. Oh!
le mchant garon!

-- Mais je n'essayerai plus jamais, dis-je, car je l'aime
tendrement telle qu'elle est.

-- Vrai? bien vrai? demanda-t-elle en se serrant contre moi.

-- Pourquoi voudrais-je essayer de changer ce qui m'est si cher
depuis longtemps? Vous ne pouvez jamais vous montrer plus  votre
avantage que lorsque vous restez vous-mme, ma bonne petite Dora;
nous ne ferons donc plus d'essais tmraires; reprenons nos
anciennes habitudes pour tre heureux.

-- Pour tre heureux! repartit Dora... Oh oui! toute la journe.
Et vous me promettez de ne pas tre fch si les choses vont
quelquefois un peu de travers?

-- Non, non! dis-je. Nous tcherons de faire de notre mieux.

-- Et vous ne me direz plus que nous gtons ceux qui nous
approchent, dit-elle d'un petit air clin, n'est-ce pas? c'est si
mchant!

-- Non, non, dis-je.

-- Mieux vaut encore que je sois stupide que dsagrable, n'est-ce
pas? dit Dora.

-- Mieux vaut tre tout simplement Dora, que si vous tiez
n'importe qui en ce monde.

-- En ce monde! Ah! mon David, c'est un grand pays!

Et, secouant gaiement la tte, elle tourna vers moi des yeux
ravis, se mit  rire, m'embrassa, et sauta pour attraper Jip, afin
de lui essayer son nouveau collier.

Ainsi finit mon dernier essai. J'avais eu tort de tenter de
changer Dora; je ne pouvais supporter ma sagesse solitaire; je ne
pouvais oublier comment jadis elle m'avait demand de l'appeler ma
petite femme-enfant. J'essayerais  l'avenir, me disais-je,
d'amliorer le plus possible les choses, mais sans bruit. Cela
mme n'tait gure facile; je risquais toujours de reprendre mon
rle d'araigne et de me mettre aux aguets au fond de ma toile.

Et l'ombre d'autrefois ne devait plus descendre entre nous; ce
n'tait plus que sur mon coeur qu'elle devait peser dsormais.
Vous allez voir comment:

Le sentiment pnible que j'avais conu jadis se rpandit ds lors
sur ma vie tout entire, plus profond peut-tre que par le pass,
mais aussi vague que jamais, comme l'accent plaintif d'une musique
triste que j'entendais vibrer au milieu de la nuit. J'aimais
tendrement ma femme, et j'tais heureux, mais le bonheur dont je
jouissais n'tait pas celui que j'avais rv autrefois: il me
manquait toujours quelque chose.

Dcid  tenir la promesse que je me suis faite  moi-mme, de
faire de ce papier le rcit fidle de ma vie, je m'examine
soigneusement, sincrement, pour mettre  nu tous les secrets de
mon coeur. Ce qui me manquait, je le regardais encore, je l'avais
toujours regard comme un rve de ma jeune imagination; un rve
qui ne pouvait se raliser. Je souffrais, comme le font plus ou
moins tous les hommes, de sentir que c'tait une chimre
impossible. Mais, aprs tout, je ne pouvais m'empcher de me dire
qu'il aurait mieux valu que ma femme me vnt plus souvent en aide,
qu'elle partaget toutes mes penses, au lieu de m'en laisser seul
le poids. Elle aurait pu le faire: elle ne le faisait pas. Voil
ce que j'tais bien oblig de reconnatre.

J'hsitais donc entre deux conclusions qui ne pouvaient se
concilier. Ou bien ce que j'prouvais tait gnral, invitable;
ou bien c'tait un fait qui m'tait particulier, et dont on aurait
pu m'pargner le chagrin. Quand je revoyais en esprit ces chteaux
en l'air, ces rves de ma jeunesse, qui ne pouvaient se raliser,
je reprochais  l'ge mr d'tre moins riche en bonheur que
l'adolescence; et alors ces jours de bonheur auprs d'Agns, dans
sa bonne vieille maison, se dressaient devant moi comme des
spectres du temps pass qui pourraient ressusciter peut-tre dans
un autre monde, mais que je ne pouvais esprer de voir revivre
ici-bas.

Parfois une autre pense me traversait l'esprit: que serait-il
arriv si Dora et moi nous ne nous tions jamais connus? Mais elle
tait tellement mle  toute ma vie que c'tait une ide fugitive
qui bientt s'envolait loin de moi, comme le fil de la bonne
Vierge qui flotte et disparat dans les airs.

Je l'aimais toujours. Les sentiments que je dpeins ici
sommeillaient au fond de mon coeur; j'en avais  peine conscience.
Je ne crois pas qu'ils eussent aucune influence sur mes paroles ou
sur mes actions. Je portais le poids de tous nos petits soucis, de
tous nos projets: Dora me tenait mes plumes, et nous sentions tous
deux que les choses taient aussi bien partages qu'elles
pouvaient l'tre. Elle m'aimait et elle tait fire de moi; et
quand Agns lui crivait que mes anciens amis se rjouissaient de
mes succs, quand elle disait qu'en me lisant on croyait entendre
ma voix, Dora avait des larmes de joie dans les yeux, et
m'appelait son cher, son illustre, son bon vieux petit mari.

Le premier mouvement d'un coeur indisciplin! Ces paroles de
mistress Strong me revenaient sans cesse  l'esprit; elles
m'taient toujours prsentes. La nuit, je les retrouvais  mon
rveil; dans mes rves, je les lisais inscrites sur les murs des
maisons. Car maintenant je savais que mon propre coeur n'avait
point connu de discipline lorsqu'il s'tait attach jadis  Dora;
et que, si aujourd'hui mme il tait mieux disciplin, je n'aurais
pas prouv, aprs notre mariage, les sentiments dont il faisait
la secrte exprience.

Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui o il n'y a
pas de rapports d'ides et de caractre. Je n'avais pas oubli
non plus ces paroles. J'avais essay de faonner Dora  mon
caractre, et je n'avais pas russi. Il ne me restait plus qu' me
faonner au caractre de Dora,  partager avec elle ce que je
pourrais et  m'en contenter;  porter le reste sur mes paules, 
moi tout seul, et de m'en contenter encore. C'tait l la
discipline  laquelle il fallait soumettre mon coeur. Grce 
cette rsolution, ma seconde anne de mariage fut beaucoup plus
heureuse que la premire, et, ce qui valait mieux encore, la vie
de Dora n'tait qu'un rayon de soleil.

Mais, en s'coulant, cette anne avait diminu la force de Dora.
J'avais espr que des mains plus dlicates que les miennes
viendraient m'aider  modeler son me, et que le sourire d'un baby
ferait de ma femme-enfant une femme. Vaine esprance! Le petit
esprit qui devait bnir notre mnage tressaillit un moment sur le
seuil de sa prison, puis s'envola vers les cieux, sans connatre
seulement sa captivit.

Quand je pourrai recommencer  courir comme autrefois, ma tante,
disait Dora, je ferai sortir Jip; il devient trop lourd et trop
paresseux.

-- Je souponne, ma chre, dit ma tante, qui travaillait
tranquillement  ct de ma femme, qu'il a une maladie plus grave
que la paresse: c'est son ge, Dora.

-- Vous croyez qu'il est vieux? dit Dora avec surprise. Oh! comme
c'est drle que Jip soit vieux!

-- C'est une maladie  laquelle nous sommes tous exposs, petite,
 mesure que nous avanons dans la vie. Je m'en ressens plus
qu'autrefois, je vous assure.

-- Mais Jip, dit Dora en le regardant d'un air de compassion,
quoi! le petit Jip aussi! Pauvre ami!

-- Je crois qu'il vivra encore longtemps, Petite-Fleur, dit ma
tante en embrassant Dora, qui s'tait penche sur le bord du
canap pour regarder Jip. Le pauvre animal rpondait  ses
caresses en se tenant sur les pattes de derrire, et en
s'efforant, malgr son asthme, de grimper sur sa matresse, Je
ferai doubler sa niche de flanelle cet hiver, et je suis sre
qu'au printemps prochain il sera plus frais que jamais, comme les
fleurs. Vilain petit animal! s'cria ma tante, il serait dou
d'autant de vies qu'un chat, et sur le point de les perdre toutes,
que je crois vraiment qu'il userait son dernier souffle  aboyer
contre moi!

Dora l'avait aid  grimper sur le canap, d'o il avait l'air de
dfier ma tante avec tant de furie qu'il ne voulait pas se tenir
en place et ne cessait d'aboyer de ct. Plus ma tante le
regardait, et plus il la provoquait, sans doute parce qu'elle
avait rcemment adopt des lunettes, et que Jip, pour des raisons
 lui connues, considrait ce procd comme une insulte
personnelle.

 force de persuasion, Dora tait parvenue  le faire coucher prs
d'elle, et quand il tait tranquille, elle caressait doucement ses
longues oreilles, en rptant, d'un air pensif: Toi aussi, mon
petit Jip, pauvre chien!

-- Il a encore un bon coeur, dit gaiement ma tante, et la vivacit
de ses antipathies montre bien qu'il n'a rien perdu de sa force.
Il a bien des annes devant lui, je vous assure. Mais si vous
voulez un chien qui coure aussi bien que vous, Petite-Fleur, Jip a
trop vcu pour faire ce mtier: je vous en donnerai un autre.

-- Merci, ma tante, dit faiblement Dora, mais n'en faites rien, je
vous prie.

-- Non? dit ma tante en tant ses lunettes.

-- Je ne veux pas d'autre chien que Jip, dit Dora. Ce serait trop
de cruaut. D'ailleurs, je n'aimerai jamais un autre chien comme
j'aime Jip; il ne me connatrait pas depuis mon mariage, ce ne
serait pas lui qui aboyait jadis quand David arrivait chez nous.
J'ai bien peur, ma tante, de ne pas pouvoir aimer un autre chien
comme Jip!

-- Vous avez bien raison, dit ma tante en caressant la joue de
Dora; vous avez bien raison.

-- Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?

-- Mais quelle petite sensitive! s'cria ma tante en la regardant
tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?

-- Oh! non, je ne le crois pas, rpondit Dora; seulement, je suis
un peu fatigue, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours
une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte
encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il
sait tout ce qui m'est arriv, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux
pas le mettre de ct, parce qu'il est un peu chang, n'est-il pas
vrai, Jip?

Jip se tenait contre sa matresse et lui lchait languissamment la
main.

Vous n'tes pas encore assez vieux pour abandonner votre
matresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons
compagnie encore quelque temps.

Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit  table, le dimanche
d'aprs, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dnait
toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques
jours elle se remettrait  courir partout, comme par le pass. On
nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques
jours encore; mais elle ne se mettait ni  courir, ni  marcher.
Elle tait bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui
dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et
sans mouvement.

Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins
et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de
mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'tait une
gageure. Jip nous prcdait en aboyant et s'arrtait tout
essouffl sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la
meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en
portant un chargement de chles et d'oreillers. M. Dick n'aurait
cd  personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau  la
main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier,  recevoir
tous les messages foltres dont le chargeait Dora pour la
meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse
procession, et ma femme-enfant tait plus joyeuse que personne.

Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la
sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de
peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une
contre glaciale qui m'tait inconnue, et dont l'ide
assombrissait ma vie. Je cherchais  touffer cette pense, je me
la cachais  moi-mme; mais un soir, aprs avoir entendu ma tante
lui crier: Bonne nuit, Petite-Fleur, je restai seul assis devant
mon bureau, et je pleurai en me disant: Nom fatal! si la fleur
allait se fltrir sur sa tige, comme font les fleurs!




CHAPITRE XIX.

Je suis envelopp dans un mystre.


Je reus un matin par la poste la lettre suivante, date de
Canterbury, et qui m'tait adresse aux _Doctors'-Commons_; j'y
lus, non sans surprise, ce qui suit:

Mon cher monsieur,

Des circonstances qui n'ont pas dpendu de ma volont ont depuis
longtemps refroidi une intimit qui m'a toujours caus les plus
douces motions. Aujourd'hui encore, lorsqu'il m'est possible,
dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de
contempler les scnes du pass, embellies des couleurs brillantes
qui dcorent le prisme de la mmoire, je les retrouve avec
bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant
que vos talents vous ont lev  une si haute distinction, de
donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield!
Il me suffit de savoir que ce nom auquel j'ai l'honneur de faire
allusion restera ternellement entour d'estime et d'affection
dans les archives de notre maison (je veux parler des archives
relatives  nos anciens locataires, conserves soigneusement par
mistress Micawber).

Il ne m'appartient pas,  moi qui, par une suite d'erreurs
personnelles et une combinaison fortuite d'vnements nfastes, me
trouve dans la situation d'une barque choue (s'il m'est permis
d'employer cette comparaison nautique), il ne m'appartient pas,
dis-je, de vous adresser des compliments ou des flicitations. Je
laisse ce plaisir  des mains plus pures et plus capables.

Si vos importantes occupations (je n'ose l'esprer) vous
permettent de parcourir ces caractres imparfaits, vous vous
demanderez certainement dans quel but je trace la prsente ptre.
Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de
cette demande, et que je vais y faire droit, en vous dclarant
d'abord qu'elle n'a pas trait  des affaires pcuniaires.

Sans faire d'allusion directe au talent que je puis avoir pour
lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n'importe
contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes
plus brillantes visions sont dtruites, que ma paix est anantie
et que toutes mes joies sont taries, que mon coeur n'est plus  sa
place, et que je ne marche plus la tte leve devant mes
concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d'amertume
dborde, le ver est  l'oeuvre, et bientt il aura rong sa
victime. Le plus tt sera le mieux. Mais je ne veux pas m'carter
de mon sujet.

Plac, comme je le suis, dans la plus pnible situation d'esprit,
trop malheureux pour que l'influence de mistress Micawber puisse
adoucir ma souffrance, bien qu'elle l'exerce en sa triple qualit
de femme, d'pouse et de mre, j'ai l'intention de me fuir moi-
mme pendant quelques instants, et d'employer quarante-huit heures
 visiter dans la capitale les lieux qui ont t jadis le thtre
de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles o j'ai connu la
paix de l'me, je me dirigerai naturellement vers la prison du
Banc du Roi. J'aurai atteint mon but dans cette communication
pistolaire en vous annonant que je serai (D. V.) prs du mur
extrieur de ce lieu d'emprisonnement pour affaires civiles,
aprs-demain!  sept heures du soir.

Je n'ose demander  mon ancien ami monsieur Copperfield, ou  mon
ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit
encore, de daigner venir m'y trouver, pour renouer (autant que
cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne
 jeter aux vents cette indication:  l'heure et au lieu prcits,
on pourra trouver les vestiges ruins de ce qui

reste
            d'une
                      tour croule,

Wilkins Micawber.

P. S. Il est peut-tre sage d'ajouter que je n'ai pas mis
mistress Micawber dans ma confidence.

Je relus plusieurs fois cette lettre. J'avais beau me rappeler le
style pompeux des compositions de M. Micawber et le got
extraordinaire qu'il avait toujours eu pour crire des lettres
interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles,
il me semblait qu'il devait y avoir au fond de ce pathos quelque
chose d'important. Je posai la lettre pour y rflchir, puis je la
repris pour la lire encore une fois, et j'tais plong dans cette
nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.

Mon cher ami, lui dis-je, je n'ai jamais t plus charm de vous
voir. Vous venez m'aider de votre jugement rflchi dans un moment
fort opportun. J'ai reu, mon cher Traddles, la lettre la plus
singulire de M. Micawber.

-- Vraiment? s'cria Traddles. Allons donc! Et moi j'en ai reu
une de mistress Micawber!

L-dessus, Traddles, anim par la marche, et les cheveux hrisss
comme s'il venait de voir apparatre un revenant sous la double
influence d'un exercice prcipit et d'une motion vive, me tendit
sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son
sourire quand il arriva  lancer la foudre, ou diriger la flamme
vengeresse. -- Bon Dieu! Copperfield, s'cria-t-il. Puis je
m'adonnai  la lecture de la lettre de mistress Micawber.

La voici:

Je prsente tous mes compliments  monsieur Thomas Traddles et,
s'il garde quelque souvenir d'une personne qui a jadis eu le
bonheur d'tre lie avec lui, j'ose lui demander de vouloir bien
me consacrer quelques instants. J'assure monsieur Thomas Traddles
que je n'abuserais pas de sa bont, si je n'tais sur le point de
perdre la raison.

Il m'est bien douloureux de dire que c'est la froideur de
M. Micawber envers sa femme et ses enfants (lui jadis si tendre!)
qui me force  m'adresser aujourd'hui  monsieur Traddles, et 
solliciter son appui. Monsieur Traddles ne peut se faire une juste
ide du changement qui s'est opr dans la conduite de
M. Micawber, de sa bizarrerie, de sa violence. Cela a toujours t
croissant, et c'est devenu maintenant une vritable aberration. Je
puis assurer Monsieur Traddles qu'il ne se passe pas un jour sans
que j'aie  supporter quelque paroxysme de ce genre. Monsieur
Traddles n'aura pas besoin que je m'tende sur ma douleur, quand
je lui dirai que j'entends sans cesse M. Micawber affirmer qu'il
s'est vendu au diable. Le mystre et le secret sont devenus depuis
longtemps son caractre habituel, et remplacent une confiance
illimite. Sur la plus frivole provocation, si, par exemple, je
lui fais seulement cette question: Qu'est-ce que vous voulez pour
votre dner? il me dclare qu'il va demander une sparation de
corps et de biens. Hier soir, ses enfants lui ayant demand deux
sous pour acheter des pralines au citron, friandise locale, il a
tendu un grand couteau aux petits jumeaux.

Je supplie monsieur Traddles de me pardonner ces dtails, qui
seuls peuvent lui donner une faible ide de mon horrible
situation.

Puis-je maintenant confier  monsieur Traddles le but de ma
lettre? Me permet-il de m'abandonner  son amiti? Oh! oui, je
connais son coeur!

L'oeil de l'affection voit clair, surtout chez nous autres
femmes. M. Micawber va  Londres. Quoiqu'il ait cherch ce matin 
se cacher de moi, tandis qu'il crivait une adresse pour la petite
malle brune qui a connu nos jours de bonheur, le regard d'aigle de
l'anxit conjugale a su lire la dernire syllabe _dres_. Sa
voiture descend  la Croix d'Or. Puis-je conjurer M. Traddles de
voir mon poux qui s'gare, et de chercher  le ramener? Puis-je
demander  M. Traddles de venir en aide  une famille dsespre?
Oh! non, ce serait trop d'importunit!

Si M. Copperfield, dans sa gloire, se souvient encore d'une
personne aussi inconnue que moi, M. Traddles voudra-t-il bien lui
transmettre mes compliments et mes prires? En tout cas, je le
prie de bien vouloir _regarder cette lettre comme expressment
particulire_, _et de n'y faire aucune allusion, sous aucun
prtexte, en prsence de M. Micawber_. Si M. Traddles daignait
jamais me rpondre (ce qui me semble extrmement improbable), une
lettre adresse  M. E., poste restante, Canterbury, aura, sous
cette adresse, moins de douloureuses consquences que sous toute
autre, pour celle qui a l'honneur d'tre, avec le plus profond
dsespoir,

Trs-respectueusement votre amie suppliante,
Emma Micawber.

Que pensez-vous de cette lettre? me dit Traddles en levant les
yeux sur moi.

-- Et vous, que pensez-vous de l'autre? car il la lisait d'un air
d'anxit.

-- Je crois, Copperfield, que ces deux lettres ensemble sont plus
significatives que ne le sont en gnral les ptres de M. et de
mistress Micawber, mais je ne sais pas trop ce qu'elles veulent
dire. Je ne doute pas qu'ils ne les aient crites de la meilleure
foi du monde. Pauvre femme! dit-il en regardant la lettre de
mistress Micawber, tandis que nous comparions les deux missives;
en tout cas, il faut avoir la charit de lui crire, et de lui
dire que nous ne manquerons pas de voir M. Micawber.

J'y consentis d'autant plus volontiers que je me reprochais
d'avoir trait un peu trop lgrement la premire lettre de cette
pauvre femme. J'y avais rflchi dans le temps, comme je l'ai dj
dit, mais j'tais proccup de mes propres affaires, je
connaissais bien les individus, et peu  peu j'avais fini par n'y
plus songer. Le souvenir des Micawber me tracassait souvent
l'esprit, mais c'tait surtout pour me demander quels engagements
pcuniaires ils taient en train de contracter  Canterbury, et
pour me rappeler avec quel embarras M. Micawber m'avait reu
jadis, quand il tait devenu le commis d'Uriah Heep.

J'crivis une lettre consolante  mistress Micawber, en notre nom
collectif, et nous la signmes tous les deux. Nous sortmes pour
la mettre  la poste, et chemin faisant nous nous livrmes,
Traddles et moi,  une foule de suppositions qu'il est inutile de
rpter ici. Nous appelmes ma tante en conseil, mais le seul
rsultat positif de notre confrence fut que nous ne manquerions
pas de nous trouver au rendez-vous fix par M. Micawber.

En effet, nous arrivmes au lieu convenu, un quart d'heure
d'avance; M. Micawber y tait dj. Il se tenait debout, les bras
croiss, appuy contre le mur, et il regardait d'un oeil
sentimental les pointes en fer qui le surmontent, comme si
c'taient les branches entrelaces des arbres qui l'avaient abrit
durant les jours de sa jeunesse.

Quand nous fmes prs de lui, nous lui trouvmes l'air plus
embarrass et moins lgant qu'autrefois. Il avait mis de ct ce
jour-l son costume noir; il portait son vieux surtout et son
pantalon collant, mais non plus avec la mme grce que par le
pass.  mesure que nous causions, il retrouvait un peu ses
anciennes manires; mais son lorgnon ne pendait plus avec la mme
aisance, et son col de chemise retombait plus ngligemment.

Messieurs, dit M. Micawber, quand nous emes chang les premiers
saluts, vous tes vraiment des amis, les amis de l'adversit.
Permettez-moi de vous demander quelques dtails sur la sant
physique de mistress Copperfield _in esse_, et de mistress
Traddles _in posse_, en supposant toutefois que M. Traddles ne
soit pas encore uni  l'objet de son affection pour partager le
bien et le mal du mnage.

Nous rpondmes, comme il convenait,  sa politesse. Puis il nous
montra du doigt la muraille, et il avait dj commenc son
discours par: Je vous assure, messieurs... Quand je me permis de
m'opposer  ce qu'il nous traitt avec tant de crmonie, et  lui
demander de nous regarder comme de vieux amis, mon cher
Copperfield, reprit-il en me serrant la main, votre cordialit
m'accable. En recevant avec tant de bont ce fragment dtruit d'un
temple auquel on donnait jadis le nom d'homme, s'il m'est permis
de m'exprimer ainsi, vous faites preuve de sentiments qui honorent
notre commune nature. J'tais sur le point de remarquer que je
revoyais aujourd'hui le lieu paisible o se sont coules
quelques-unes des plus belles annes de mon existence.

-- Grce  mistress Micawber, j'en suis convaincu, rpondis-je;
j'espre qu'elle se porte bien?

-- Merci, reprit M. Micawber, dont le visage s'tait assombri,
elle va comme ci comme a. Voil donc, dit M. Micawber en
inclinant tristement la tte, voil donc le Banc! voil ce lieu o
pour la premire fois, pendant de longues annes, le douloureux
fardeau d'engagements pcuniaires n'a pas t proclam chaque jour
par des voix importunes qui refusaient de me laisser sortir; o il
n'y avait pas  la porte de marteau qui permt aux cranciers de
frapper, o on n'exigeait aucun service personnel, et o ceux qui
vous dtenaient en prison attendaient  la grille. Messieurs, dit
M. Micawber, lorsque l'ombre de ces piques de fer qui ornent le
sommet des briques venait se rflchir sur le sable de la Parade,
j'ai vu mes enfants s'amuser  suivre avec leurs pieds le
labyrinthe compliqu du parquet en vitant les points noirs. Il
n'y a pas une pierre de ce btiment qui ne me soit familire. Si
je ne puis vous dissimuler ma faiblesse, veuillez m'excuser.

-- Nous avons tous fait du chemin en ce monde depuis ce temps-l,
monsieur Micawber, lui dis-je.

-- Monsieur Copperfield, me rpondit-il avec amertume, lorsque
j'habitais cette retraite, je pouvais regarder en face mon
prochain, je pouvais l'assommer s'il venait  m'offenser. Mon
prochain et moi, nous ne sommes plus sur ce glorieux pied
d'galit!

M. Micawber s'loigna d'un air abattu, et prenant le bras de
Traddles d'un ct, tandis que, de l'autre, il s'appuyait sur le
mien, il continua ainsi:

Il y a sur la voie qui mne  la tombe des bornes qu'on voudrait
n'avoir jamais franchies, si l'on ne sentait qu'un pareil voeu
serait impie. Tel est le Banc du Roi dans ma vie bigarre!

-- Vous tes bien triste, monsieur Micawber, dit Traddles.

-- Oui, monsieur, repartit M. Micawber.

-- J'espre, dit Traddles, que ce n'est pas parce que vous avez
pris du dgot pour le droit, car je suis avocat, comme vous
savez.

M. Micawber ne rpondit pas un mot.

Comment va notre ami Heep, monsieur Micawber? lui dis-je aprs un
moment de silence.

-- Mon cher Copperfield, rpondit M. Micawber, qui parut d'abord
en proie  une violente motion, puis devint tout ple, si vous
appelez _votre_ ami celui qui m'emploie, j'en suis fch, si vous
l'appelez _mon_ ami, je vous rponds par un rire sardonique.
Quelque nom que vous donniez  ce monsieur, je vous demande la
permission de vous rpondre simplement que, quel que puisse tre
son tat de sant, il a l'air d'un renard, pour ne pas dire d'un
diable. Vous me permettrez de ne pas m'tendre davantage, comme
individu, sur un sujet qui, comme homme public, m'a entran
presque au bord de l'abme.

Je lui exprimai mon regret d'avoir bien innocemment abord un
thme de conversation qui semblait l'mouvoir si vivement.

Puis-je vous demander, sans courir le risque de commettre la mme
faute, comment vont mes vieux amis, M. et miss Wickfield?

-- Miss Wickfield, dit M. Micawber, et son visage se colora d'une
vive rougeur, miss Wickfield est, ce qu'elle a toujours t, un
modle, un exemple radieux. Mon cher Copperfield, c'est la seule
toile qui brille au milieu d'une profonde nuit. Mon respect pour
cette jeune fille, mon admiration de sa vertu, mon dvouement  sa
personne... tant de bont, de tendresse, de fidlit... Emmenez-
moi dans un endroit cart, dit-il enfin, sur mon me, je ne suis
plus matre de moi!

Nous le conduismes dans une troite ruelle: il s'appuya contre le
mur et tira son mouchoir. Si je le regardais d'un air aussi grave
que le faisait Traddles, notre compagnie ne devait pas tre propre
 lui rendre beaucoup de courage.

Je suis condamn, dit M. Micawber en sanglotant, mais sans
oublier de sangloter avec quelque reste de son lgance passe, je
suis condamn, messieurs,  souffrir de tous les bons sentiments
que renferme la nature humaine. L'hommage que je viens de rendre 
miss Wickfield m'a perc le coeur. Tenez! laissez-moi, plutt,
errer sur la terre, triste vagabond que je suis. Je vous rponds
que les vers ne mettront pas longtemps  rgler mon compte.

Sans rpondre  cette invocation, nous attendmes qu'il eut remis
son mouchoir dans sa poche, tir le col de sa chemise, et siffl
de l'air le plus dgag pour tromper les passants qui auraient pu
remarquer ses larmes. Je lui dis alors, bien dcid  ne pas le
perdre de vue, pour ne pas perdre non plus ce que nous voulions
savoir, que je serais charm de le prsenter  ma tante, s'il
voulait bien nous accompagner jusqu' Highgate, o nous avions un
lit  son service.

Vous nous ferez un verre de votre excellent punch d'autrefois,
monsieur Micawber, lui dis-je, et de plus agrables souvenirs vous
feront oublier vos soucis du moment.

-- Ou si vous trouvez quelque soulagement  confier  des amis la
cause de votre anxit, monsieur Micawber, nous serons tout prts
 vous couter, ajouta prudemment Traddles.

-- Messieurs, rpondit M. Micawber, faites de moi tout ce que vous
voudrez! Je suis une paille emporte par l'Ocan en furie; je suis
ballott en tout sens par les lphants, je vous demande pardon,
c'est par les lments que j'aurais d dire.

Nous nous remmes en marche, bras dessus bras dessous; nous prmes
bientt l'omnibus et nous arrivmes sans encombre  Highgate.
J'tais fort embarrass, je ne savais que faire ni que dire.
Traddles ne valait pas mieux. M. Micawber tait sombre. De temps 
autre il faisait un effort pour se remettre en sifflant quelques
fragments de chansonnettes; mais il retombait bientt dans une
profonde mlancolie, et plus il semblait abattu, plus il mettait
son chapeau sur l'oreille, plus il tirait son col de chemise
jusqu' ses yeux.

Nous nous rendmes chez ma tante plutt que chez moi, parce que
Dora tait souffrante. Ma tante accueillit M. Micawber avec une
gracieuse cordialit. M. Micawber lui baisa la main, se retira
dans un coin de la fentre, et, sortant son mouchoir de sa poche,
se livra une lutte intrieure contre lui-mme.

M. Dick tait  la maison. Il avait naturellement piti de tous
ceux qui paraissaient mal  leur aise, et il les dcouvrait si
vite qu'il donna bien dix poignes de main  M. Micawber en cinq
minutes. Cette affection,  laquelle il ne pouvait s'attendre de
la part d'un tranger, toucha tellement M. Micawber, qu'il
rptait  chaque instant: Mon cher monsieur, c'en est trop! Et
M. Dick, encourag par ses succs, revenait  la charge avec une
nouvelle ardeur.

La bont de ce monsieur, madame, dit M. Micawber  l'oreille de
ma tante, si vous voulez bien me permettre d'emprunter une figure
fleurie au vocabulaire de nos jeux nationaux un peu vulgaires, me
passe la jambe; une pareille rception est une preuve bien
sensible pour un homme qui lutte, comme je le fais, contre un tas
de troubles et de difficults.

-- Mon ami M. Dick, reprit firement ma tante, n'est pas un homme
ordinaire.

-- J'en suis convaincu, madame, dit M. Micawber. Mon cher
monsieur, continua-t-il, car M. Dick lui serrait de nouveau les
mains, je sens vivement votre bont!

-- Comment allez-vous? dit M. Dick d'un air affectueux.

-- Comme a, monsieur, rpondit en soupirant M. Micawber.

-- Il ne faut pas se laisser abattre, dit M. Dick, bien au
contraire; tchez de vous gayer comme vous pourrez.

Ces paroles amicales murent vivement M. Micawber, et il serra la
main de M. Dick entre les siennes.

J'ai eu l'avantage de rencontrer quelquefois dans le panorama si
vari de l'existence humaine une oasis sur mon chemin, mais jamais
je n'en ai vu de si verdoyante ni de si rafrachissante que celle
qui s'offre  ma vue!

 un autre moment j'aurais ri de cette image; mais nous nous
sentions tous gns et inquiets, et je suivais avec tant d'anxit
les incertitudes de M. Micawber, partag entre le dsir manifeste
de nous faire une rvlation et le contre-dsir de ne rien rvler
du tout, que j'en avais vritablement la fivre. Traddles, assis
sur le bord de sa chaise, les yeux carquills et les cheveux plus
droits que jamais, regardait alternativement le plancher et
M. Micawber, sans dire un seul mot. Ma tante, tout en cherchant
avec beaucoup d'adresse  comprendre son nouvel hte, gardait plus
de prsence d'esprit qu'aucun de nous, car elle causait avec lui
et le forait  causer, bon gr mal gr.

Vous tes un ancien ami de mon neveu, monsieur Micawber, dit ma
tante; je regrette de ne pas avoir eu le plaisir de vous connatre
plus tt.

-- Madame, dit M. Micawber, j'aurais t heureux de faire plus tt
votre connaissance. Je n'ai pas toujours t le misrable naufrag
que vous pouvez contempler en ce moment.

-- J'espre que mistress Micawber et toute votre famille se
portent bien, monsieur? dit ma tante.

M. Micawber salua. Ils sont aussi bien, madame, reprit-il d'un
ton dsespr, que peuvent l'tre de malheureux proscrits.

-- Eh bon Dieu! monsieur, s'cria ma tante, avec sa brusquerie
habituelle, qu'est-ce que vous nous dites l?

-- L'existence de ma famille, rpondit M. Micawber, ne tient plus
qu' un fil. Celui qui m'emploie...

Ici M. Micawber s'arrta,  mon grand dplaisir, et commena 
peler les citrons que j'avais fait placer sur la table devant lui,
avec tous les autres ingrdients dont il avait besoin pour faire
le punch.

Celui qui vous emploie, disiez-vous... reprit M. Dick en le
poussant doucement du coude.

-- Je vous remercie, mon cher monsieur, rpondit M. Micawber, de
me rappeler ce que je voulais dire. Eh bien! donc, madame, celui
qui m'emploie, M. Heep, m'a fait un jour l'honneur de me dire que,
si je ne touchais pas le traitement attach aux fonctions que je
remplis auprs de lui, je ne serais probablement qu'un malheureux
saltimbanque, et que je parcourrais les campagnes, faisant mtier
d'avaler des lames de sabre ou de dvorer des flammes. Et il n'est
que trop probable, en effet, que mes enfants seront rduits 
gagner leur vie,  faire des contorsions et des tours de force,
tandis que mistress Micawber jouera de l'orgue de Barbarie pour
accompagner ces malheureuses cratures dans leurs atroces
exercices.

M. Micawber brandit alors son couteau d'un air distrait, mais
expressif, comme s'il voulait dire que, heureusement, il ne serait
plus l pour voir a; puis il se remit  peler ses citrons d'un
air navr.

Ma tante le regardait attentivement, le coude appuy sur son petit
guridon. Malgr ma rpugnance  obtenir de lui par surprise les
confidences qu'il ne paraissait pas dispos  nous faire, j'allais
profiter de l'occasion pour le faire parler; mais il n'y avait pas
moyen: il tait trop occup  mettre l'corce de citron dans la
bouilloire, le sucre dans les mouchettes, l'esprit-de-vin dans la
carafe vide,  prendre le chandelier pour en verser de l'eau
bouillante, enfin  une foule de procds les plus tranges. Je
voyais que nous touchions  une crise: cela ne tarda pas. Il
repoussa loin de lui tous ses matriaux et ses ustensiles, se leva
brusquement, tira son mouchoir et fondit en larmes.

Mon cher Copperfield, me dit-il, tout en s'essuyant les yeux,
cette occupation demande plus que toute autre du calme et le
respect de soi-mme. Je ne suis pas capable de m'en charger. C'est
une chose indubitable.

-- Monsieur Micawber, lui dis-je, qu'est-ce que vous avez donc?
Parlez, je vous en prie, il n'y a ici que des amis.

-- Des amis! monsieur, rpta M. Micawber; et le secret qu'il
avait contenu jusque-l  grand'peine lui chappa tout  coup!
Grand Dieu, c'est prcisment parce que je suis entour d'amis que
vous me voyez dans cet tat. Ce que j'ai, et ce qu'il y a,
messieurs? Demandez-moi plutt ce que je n'ai pas. Il y a de la
mchancet, il y a de la bassesse, il y a de la dception, de la
fraude, des complots; et le nom de cette masse d'atrocits,
c'est... HEEP!

Ma tante frappa des mains, et nous tressaillmes tous comme des
possds.

Non, non, plus de combat, plus de lutte avec moi-mme, dit
M. Micawber en gesticulant violemment avec son mouchoir et en
tendant ses deux bras devant lui de temps en temps, en mesure,
comme s'il nageait dans un ocan de difficults surhumaines; je ne
saurais mener plus longtemps cette vie, je suis trop misrable; on
m'a enlev tout ce qui rend l'existence supportable. J'ai t
condamn  l'excommunication du _Tabou_ tout le temps que je suis
rest au service de ce sclrat. Rendez-moi ma femme, rendez-moi
mes enfants; remettez Micawber  la place du malheureux qui marche
aujourd'hui dans mes bottes, et puis dites-moi d'avaler demain un
sabre, et je le ferai; vous verrez avec quel apptit!

Je n'avais jamais vu un homme aussi exalt. Je m'efforai de le
calmer pour tcher de tirer de lui quelques paroles plus senses,
mais il montait comme une soupe au lait sans vouloir seulement
couter un mot.

Je ne donnerai une poigne de main  personne, continua-t-il en
touffant un sanglot, et en soufflant comme un homme qui se noie,
jusqu' ce que j'aie mis en morceaux ce dtestable... serpent de
_Heep!_ Je n'accepterai de personne l'hospitalit, jusqu' ce que
j'aie dcid le mont Vsuve  faire jaillir ses flammes... sur ce
misrable bandit de _Heep!_ Je ne pourrai avaler le... moindre
rafrachissement... sous ce toit... surtout du punch... avant
d'avoir arrach les yeux...  ce voleur,  ce menteur de _Heep!_
Je ne veux voir personne... je ne veux rien dire... je... ne veux
loger nulle part... jusqu' ce que j'aie rduit... en une
impalpable poussire cet hypocrite transcendant, cet immortel
parjure de _Heep!_

Je commenais  craindre de voir M. Micawber mourir sur place. Il
prononait toutes ces phrases courtes et saccades d'une voix
suffoque; puis, quand il approchait du nom de Heep, il redoublait
de vitesse et d'ardeur, son accent passionn avait quelque chose
d'effrayant; mais quand il se laissa retomber sur sa chaise, tout
en nage, hors de lui, nous regardant d'un air gar, les joues
violettes, la respiration gne, le front couvert de sueur, il
avait tout l'air d'tre  la dernire extrmit. Je m'approchai de
lui pour venir  son aide, mais il m'carta d'un signe de sa main
et reprit:

Non, Copperfield!... Point de communication entre nous... jusqu'
ce que miss Wickfield... ait obtenu rparation... du tort que lui
a caus cet adroit coquin de _Heep_! Je suis sr qu'il n'aurait
pas eu la force de prononcer trois mots s'il n'avait pas senti au
bout ce nom odieux qui lui rendait courage... Qu'un secret
inviolable soit gard!... Pas d'exceptions!... D'aujourd'hui en
huit,  l'heure du djeuner... que tous ceux qui sont ici
prsents... y compris la tante... et cet excellent monsieur... se
trouvent runis  l'htel de Canterbury... Ils y rencontreront
mistress Micawber et moi... Nous chanterons en choeur le souvenir
des beaux jours enfuis, et... je dmasquerai cet pouvantable
sclrat de _Heep!_ Je n'ai rien de plus  dire... rien de plus 
entendre... Je m'lance immdiatement... car la socit me pse...
sur les traces de ce tratre, de ce sclrat, de ce brigand de
HEEP!

Et aprs cette dernire rptition du mot magique qui l'avait
soutenu jusqu'au bout, aprs y avoir puis tout ce qui lui
restait de force, M. Micawber se prcipita hors de la maison, nous
laissant tous dans un tel tat d'excitation, d'attente et
d'tonnement, que nous n'tions gure moins haletants, moins
essouffls que lui. Mais, mme alors, il ne put rsister  sa
passion pistolaire, car, tandis que nous tions encore dans le
paroxysme de notre excitation, de notre attente et de notre
tonnement, on m'apporta le billet suivant, qu'il venait de
m'crire dans un caf du voisinage:

trs-secret et confidentiel,

Mon cher Monsieur,

Je vous prie de vouloir bien transmettre  votre excellente tante
toutes mes excuses pour l'agitation que j'ai laiss paratre
devant elle. L'explosion d'un volcan longtemps comprim a suivi
une lutte intrieure que je ne saurais dcrire. Vous la devinerez.

J'espre vous avoir fait comprendre, cependant, que d'aujourd'hui
en huit je compte sur vous, au caf de Canterbury, l o jadis
nous emes l'honneur, mistress Micawber et moi, d'unir nos voix 
la vtre pour rpter les fameux accents du douanier immortel
nourri et lev sur l'autre rive de la Tweed.

Une fois ce devoir rempli et cet acte de rparation accompli, le
seul qui puisse me rendre le courage d'envisager mon prochain en
face, je disparatrai pour toujours, et je ne demanderai plus qu'
tre dpos dans ce lieu d'asile universel

_O dorment pour toujours dans leur troit caveau
Les anctres obscurs de cet humble hameau_

avec cette simple inscription:

WILKINS MICAWBER.




CHAPITRE XX.

Le rve de M. Peggotty se ralise.


Cependant, quelques mois s'taient couls depuis qu'avait eu lieu
notre entrevue avec Marthe, au bord de la Tamise. Je ne l'avais
jamais revue depuis, mais elle avait eu diverses communications
avec M. Peggotty. Son zle avait t en pure perte, et je ne
voyais dans ce qu'il me disait rien qui nous mt sur la voie du
destin d'milie. J'avoue que je commenais  dsesprer de la
retrouver, et que je croyais chaque jour plus fermement qu'elle
tait morte.

Pour lui, sa conviction restait la mme, autant que je pouvais
croire, et son coeur ouvert n'avait rien de cach pour moi. Jamais
il ne chancela un moment, jamais il ne fut branl dans sa
certitude solennelle de finir par la dcouvrir. Sa patience tait
infatigable, et quand parfois je tremblais  l'ide de son
dsespoir si un jour cette assurance positive recevait un coup
funeste, je ne pouvais cependant m'empcher d'estimer et de
respecter tous les jours davantage cette foi si solide, si
religieuse, qui prenait sa source dans un coeur pur et lev.

Il n'tait pas de ceux qui s'endorment dans une esprance et dans
une confiance oisives. Toute sa vie avait t une vie d'action et
d'nergie. Il savait qu'en toutes choses il fallait remplir
fidlement son rle et ne pas se reposer sur autrui. Je l'ai vu
partir la nuit,  pied, pour Yarmouth, dans la crainte qu'on
n'oublit d'allumer le flambeau qui clairait son bateau. Je l'ai
vu, si par hasard il lisait dans un journal quelque crise qui pt
se rapporter  milie, prendre son bton de voyage et entreprendre
une nouvelle course de trente ou quarante lieues. Lorsque je lui
eus racont ce que j'avais appris par l'entremise de miss Dartle,
il se rendit  Naples par mer. Tous ces voyages taient trs-
pnibles, car il conomisait tant qu'il pouvait pour l'amour
d'milie. Mais jamais je ne l'entendis se plaindre, jamais je ne
l'entendis avouer qu'il ft fatigu ou dcourag.

Dora l'avait vu souvent depuis notre mariage et l'aimait beaucoup.
Je le vois encore debout prs du canap o elle repose; il tient
son bonnet  la main; ma femme-enfant lve sur lui ses grands yeux
bleus avec une sorte d'tonnement timide. Souvent, le soir, quand
il avait  me parler, je l'emmenais fumer sa pipe dans le jardin:
nous causions en marchant, et alors je me rappelais sa demeure
abandonne et tout ce que j'avais aim l dans ce vieux bateau qui
prsentait  mes yeux d'enfant un spectacle si tonnant le soir,
quand le feu brlait gaiement, et que le vent gmissait tout
autour de nous.

Un soir, il me dit qu'il avait trouv Marthe prs de sa maison, la
veille, et qu'elle lui avait demand de ne quitter Londres en
aucun cas jusqu' ce qu'elle l'et revu.

Elle ne vous a pas dit pourquoi?

-- Je le lui ai demand, matre Davy, me rpondit-il, mais elle
parle trs-peu, et ds que je le lui ai eu promis, elle est
repartie.

-- Vous a-t-elle dit quand elle reviendrait?

-- Non, matre Davy, reprit-il en se passant la main sur le front
d'un air grave. Je le lui ai demand, mais elle m'a rpondu
qu'elle ne pouvait pas me le dire.

J'avais rsolu depuis longtemps de ne pas encourager des
esprances qui ne tenaient qu' un fil; je ne fis donc aucune
rflexion; j'ajoutai seulement que, sans doute, il la reverrait
bientt. Je gardai pour moi toutes mes suppositions, sans attacher
du reste aux paroles de Marthe une bien grande importance.

Quinze jours aprs, je me promenais seul un soir dans le jardin.
Je me rappelle parfaitement cette soire. C'tait le lendemain de
la visite de M. Micawber. Il avait plu toute la journe, l'air
tait humide, les feuilles semblaient pesantes sur les branches
charges de pluie, le ciel tait encore sombre, mais les oiseaux
recommenaient  chanter gaiement.  mesure que le crpuscule
augmentait, ils se turent les uns aprs les autres; tout tait
silencieux autour de moi: pas un souffle de vent n'agitait les
arbres: je n'entendais que le bruit des gouttes d'eau qui
dcoulaient lentement des rameaux verts pendant que je me
promenais de long en large dans le jardin.

Il y avait l, contre notre cottage, un petit abri construit avec
du lierre, le long d'un treillage d'o l'on apercevait la route.
Je jetais les yeux de ce ct, tout en pensant  une foule de
choses, quand je vis quelqu'un qui semblait m'appeler.

Marthe! dis-je en m'avanant vers elle.

-- Pouvez-vous venir avec moi? me demanda-t-elle d'une voix mue.
J'ai t chez lui, je ne l'ai pas trouv. J'ai crit sur un
morceau de papier l'endroit o il devait venir nous retrouver,
j'ai pos l'adresse sur sa table. On m'a dit qu'il ne tarderait
pas  rentrer. J'ai des nouvelles  lui donner. Pouvez-vous venir
tout de suite?

Je ne lui rpondis qu'en ouvrant la grille pour la suivre. Elle me
fit un signe de la main, comme pour m'enjoindre la patience et le
silence, et se dirigea vers Londres;  la poussire qui couvrait
ses habits, on voyait qu'elle tait venue  pied en toute hte.

Je lui demandai si nous allions  Londres. Elle me fit signe que
oui. J'arrtai une voiture qui passait, et nous y montmes tous
deux. Quand je lui demandai o il fallait aller, elle me rpondit:
Du ct de Golden-Square! et vite! vite! Puis elle s'enfona
dans un coin, en se cachant la figure d'une main tremblante, et en
me conjurant de nouveau de garder le silence, comme si elle ne
pouvait pas supporter le son d'une voix.

J'tais troubl, je me sentais partag entre l'esprance et la
crainte; je la regardais pour obtenir quelque explication; mais
videmment elle voulait rester tranquille, et je n'tais pas
dispos non plus  rompre le silence. Nous avancions sans nous
dire un mot. Parfois elle regardait  la portire, comme si elle
trouvait que nous allions trop lentement, quoique en vrit la
voiture et pris un bon pas, mais elle continuait  se taire.

Nous descendmes au coin du square qu'elle avait indiqu; je dis
au cocher d'attendre, pensant que peut-tre nous aurions encore
besoin de lui. Elle me prit le bras et m'entrana rapidement vers
une de ces rues sombres qui jadis servaient de demeure  de nobles
familles, mais o maintenant on loue sparment des chambres  un
prix peu lev. Elle entra dans l'une de ces grandes maisons, et,
quittant mon bras, elle me fit signe de la suivre sur l'escalier
qui servait de nombreux locataires, et versait toute une
population d'habitants dans la rue.

La maison tait remplie de monde. Tandis que nous montions
l'escalier, les portes s'ouvraient sur notre passage; d'autres
personnes nous croisaient  chaque instant. Avant d'entrer,
j'avais aperu des femmes et des enfants qui passaient leur tte 
la fentre, entre des pots de fleurs; nous avions probablement
excit leur curiosit, car c'taient eux qui venaient ouvrir leurs
portes pour nous voir passer. L'escalier tait large et lev,
avec une rampe massive de bois sculpt; au-dessus des portes on
voyait des corniches ornes de fleurs et de fruits; les fentres
avaient de grandes embrasures. Mais tous ces restes d'une grandeur
dchue taient en ruines; le temps, l'humidit et la pourriture
avaient attaqu le parquet qui tremblait sous nos pas. On avait
essay de faire couler un peu de jeune sang dans ce corps us par
l'ge: en divers endroits les belles sculptures avaient t
rpares avec des matriaux plus grossiers, mais c'tait comme le
mariage d'un vieux noble ruin avec une pauvre fille du peuple:
les deux parties semblaient ne pouvoir se rsoudre  cette union
mal assortie. On avait bouch plusieurs des fentres de
l'escalier. Il n'y avait presque plus de vitres  celles qui
restaient ouvertes, et, au travers des boiseries vermoulues qui
semblaient aspirer le mauvais air sans le renvoyer jamais, je
voyais d'autres maisons dans le mme tat, et je plongeais sur une
cour resserre et obscure qui semblait le tas d'ordures du vieux
manoir.

Nous montmes presque tout en haut de la maison. Deux ou trois
fois je crus apercevoir dans l'ombre les plis d'une robe de femme;
quelqu'un nous prcdait. Nous gravissions le dernier tage quand
je vis cette personne s'arrter devant une porte, puis elle tourna
la clef et entra.

Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Marthe. Elle entre dans ma
chambre et je ne la connais pas!

_Moi_, je la connaissais.  ma grande surprise j'avais vu les
traits de miss Dartle.

Je fis comprendre en peu de mots  Marthe que c'tait une dame que
j'avais vue jadis, et  peine avais-je cess de parler que nous
entendmes sa voix dans la chambre, mais, placs comme nous
l'tions, nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. Marthe me
regarda d'un air tonn, puis elle me fit monter jusqu'au palier
de l'tage o elle habitait, et l, poussant une petite porte sans
serrure, elle me conduisit dans un galetas vide,  peu prs de la
grandeur d'une armoire. Il y avait entre ce recoin et sa chambre
une porte de communication  demi ouverte. Nous nous plames tout
prs. Nous avions march si vite que je respirais  peine; elle
posa doucement sa main sur mes lvres. Je pouvais voir un coin
d'une pice assez grande o se trouvait un lit: sur les murs
quelques mauvaises lithographies de vaisseaux. Je ne voyais pas
miss Dartle, ni la personne  laquelle elle s'adressait. Ma
compagne devait les voir encore moins que moi.

Pendant un instant il rgna un profond silence. Marthe continuait
de tenir une main sur mes lvres et levait l'autre en se penchant
pour couter.

Peu m'importe qu'elle ne soit pas ici, dit Rosa Dartle avec
hauteur. Je ne la connais pas. C'est vous que je viens voir.

-- Moi? rpondit une douce voix.

Au son de cette voix, mon coeur tressaillit. C'tait la voix
d'milie.

Oui, rpondit miss Dartle, je suis venue pour vous regarder.
Comment, vous n'avez pas honte de ce visage qui a fait tant de
mal?

La haine impitoyable et rsolue qui animait sa voix, la froide
amertume et la rage contenue de son ton me la rendaient aussi
prsente que si elle avait t vis--vis de moi. Je voyais, sans
les voir, ces yeux noirs qui lanaient des clairs, ce visage
dfigur par la colre; je voyais la cicatrice blanchtre au
travers de ses lvres trembler et frmir, tandis qu'elle parlait.

Je suis venue voir, dit-elle, celle qui a tourn la tte  James
Steerforth; la fille qui s'est sauve avec lui et qui fait jaser
tout le monde dans sa ville natale; l'audacieuse, la ruse, la
perfide matresse d'un individu comme James Steerforth. Je veux
savoir  quoi ressemble une pareille crature!

On entendit du bruit, comme si la malheureuse femme qu'elle
accablait de ses insultes et tent de s'chapper. Miss Dartle lui
barra le passage. Puis elle reprit, les dents serres et en
frappant du pied:

Restez l! ou je vous dmasque devant tous les habitants de cette
maison et de cette rue! Si vous cherchez  me fuir, je vous
arrte, duss-je vous prendre par les cheveux et soulever contre
vous les pierres mmes de la muraille.

Un murmure d'effroi fut la seule rponse qui arriva jusqu' moi;
puis il y eut un moment de silence. Je ne savais que faire. Je
dsirais ardemment mettre un terme  cette entrevue, mais je
n'avais pas le droit de me prsenter; c'tait  M. Peggotty seul
qu'il appartenait de la voir et de la rclamer. Quand donc
arriverait-il?

Ainsi, dit Rosa Dartle avec un rire de mpris, je la vois enfin!
Je n'aurais jamais cru qu'il se laisst prendre  cette fausse
modestie et  ces airs penchs!

-- Oh, pour l'amour du ciel, pargnez-moi! s'criait milie. Qui
que vous soyez, vous savez ma triste histoire; pour l'amour de
Dieu, pargnez-moi, si vous voulez qu'on ait piti de vous!

-- Si je veux qu'on ait piti de moi! rpondit miss Dartle d'un
ton froce, et qu'y a-t-il de commun entre nous, je vous prie?

-- Il n'y a que notre sexe, dit milie fondant en larmes.

-- Et c'est un lien si fort quand il est invoqu par une crature
aussi infme que vous, que, si je pouvais avoir dans le coeur
autre chose que du mpris et de la haine pour vous, la colre me
ferait oublier que vous tes une femme. Notre sexe! Le bel honneur
pour notre sexe!

-- Je n'ai que trop mrit ce reproche, cria milie, mais c'est
affreux! Oh! madame, chre madame, pensez  tout ce que j'ai
souffert et aux circonstances de ma chute! Oh! Marthe, revenez!
Oh! quand retrouverai-je l'abri du foyer domestique!

Miss Dartle se plaa sur une chaise en vue de la porte; elle
tenait ses yeux fixs sur le plancher, comme si milie rampait 
ses pieds. Je pouvais voir maintenant ses lvres pinces et ses
yeux cruellement attachs sur un seul point, dans l'ivresse de son
triomphe.

coutez ce que je vais vous dire, continua-t-elle, et gardez pour
vos dupes toute votre ruse. Vous ne me toucherez pas plus par vos
larmes que vous ne sauriez me sduire par vos sourires, beaut
vnale.

-- Oh! ayez piti de moi! rptait milie. Montrez-moi quelque
compassion, ou je vais mourir folle!

-- Ce ne serait qu'un faible chtiment de vos crimes! dit Rosa
Dartle. Savez-vous ce que vous avez fait? Osez-vous invoquer
encore ce foyer domestique que vous avez dsol?

-- Oh! s'cria milie, il ne s'est pas pass un jour ni une nuit
sans que j'y aie pens: et je la vis tomber  genoux, la tte en
arrire, son ple visage lev vers le ciel, les mains jointes avec
angoisse, ses longs cheveux flottant sur ses paules, il ne s'est
pas coul un seul instant o je ne l'aie revue, cette chre
maison, prsente devant moi, comme dans les jours qui ne sont
plus, quand je l'ai quitte pour toujours! Oh! mon oncle, mon cher
oncle, si vous aviez pu savoir quelle douleur me causerait le
souvenir poignant de votre tendresse, quand je me suis loigne de
la bonne voie, vous ne m'auriez pas tmoign tant d'amour; vous
auriez, une fois au moins, parl durement  milie, cela lui
aurait servi de consolation. Mais non, je n'ai pas de consolation
en ce monde, ils ont tous t trop bons pour moi!

Elle tomba le visage contre terre, en s'efforant de toucher le
bas de la robe du tyran femelle qui se tenait immobile devant
elle.

Rosa Dartle la regardait froidement; une statue d'airain n'et pas
t plus inflexible. Elle serrait fortement les lvres comme si
elle tait force de se retenir pour ne pas fouler aux pieds la
charmante crature qui tait si humblement tendue devant elle; je
la voyais distinctement, elle semblait avoir besoin de toute son
nergie pour se contenir. Quand donc arriverait-il?

Voyez un peu la ridicule vanit qu'ont ces vers de terre! dit-
elle quand elle eut un peu calm sa fureur qui l'empchait de
parler. _Votre_ maison, _votre_ foyer domestique! Et vous vous
imaginez que je fais  ces gens-l l'honneur d'y songer ou de
croire que vous ayez pu faire  un pareil gte quelque tort qu'on
ne puisse payer largement avec de l'argent? Votre famille! mais
vous n'tiez pour elle qu'un objet de ngoce, comme tout le reste,
quelque chose  vendre et  acheter.

-- Oh non! s'cria milie. Dites de moi tout ce que vous voudrez;
mais ne faites pas retomber ma honte (hlas! elle ne pse que trop
sur eux dj!) sur des gens qui sont aussi respectables que vous.
Si vous tes vraiment une dame, honorez-les du moins, quand vous
n'auriez point piti de moi.

-- Je parle, dit miss Dartle, sans daigner entendre cet appel, et
elle retirait sa robe comme si milie l'et souille en y
touchant, je parle de sa demeure  _lui_, celle o j'habite.
Voil, dit-elle avec un rire de ddain, et en regardant la pauvre
victime d'un air sarcastique, voil une belle cause de division
entre une mre et un fils! voil celle qui a mis le dsespoir dans
une maison o on n'aurait pas voulu d'elle pour laveuse de
vaisselle! celle qui y a apport la colre, les reproches, les
rcriminations. Vile crature, qu'on a ramasse au bord de l'eau
pour s'en amuser pendant une heure, et la repousser aprs du pied
dans la fange o elle est ne.

-- Non! non! s'cria milie, en joignant les mains: la premire
fois qu'il s'est trouv sur mon chemin (ah! si Dieu avait permis
qu'il ne m'et rencontre que le jour o on allait me dposer dans
mon tombeau!), j'avais t leve dans des ides aussi svres et
aussi vertueuses que vous, ou que toute autre femme; j'allais
pouser le meilleur des hommes. Si vous vivez prs de lui, si vous
le connaissez, vous savez peut-tre quelle influence il pouvait
exercer sur une pauvre fille, faible et vaine comme moi. Je ne me
dfends pas, mais ce que je sais, et ce qu'il sait bien aussi, au
moins ce qu'il saura,  l'heure de sa mort, quand son me en sera
trouble, c'est qu'il a us de tout son pouvoir pour me tromper,
et que moi, je croyais en lui, je me confiais en lui, je
l'aimais!

Rosa Dartle bondit sur sa chaise, recula d'un pas pour la frapper,
avec une telle expression de mchancet et de rage, que j'tais
sur le point de me jeter entre elles deux. Le coup, mal dirig, se
perdit dans le vide. Elle resta debout, tremblante de fureur,
toute pantelante des pieds  la tte comme une vraie furie; non,
je n'avais jamais vu, je ne pourrai jamais revoir de rage
pareille.

_Vous_ l'aimez? _vous?_ criait-elle, en serrant le poing, comme
si elle et voulu y tenir une arme pour en frapper l'objet de sa
haine.

Je ne pouvais plus voir milie. Il n'y eut pas de rponse.

Et vous me dites cela,  _moi_, ajouta-t-elle, avec cette bouche
dprave? Ah! que je voudrais qu'on fouettt ces gueuses-l! Oui,
si cela ne dpendait que de moi, je les ferais fouetter  mort.

Et elle l'aurait fait, j'en suis sr. Tant que dura ce regard de
Nmsis, je n'aurais pas voulu lui confier un instrument de
torture. Puis, petit  petit, elle se mit  rire, mais d'un rire
saccad, en montrant du doigt milie comme un objet de honte et
d'ignominie devant Dieu et devant les hommes.

Elle l'aime! dit-elle, l'infme! Et elle voudrait me faire croire
qu'il s'est jamais souci d'elle! Ah! ah! comme c'est menteur ces
femmes vnales!

Sa moquerie dpassait encore sa rage en cruaut; c'tait plus
atroce que tout: elle ne se dchanait plus que par moment, et au
risque de faire clater sa poitrine, elle y refoulait sa rage pour
mieux torturer sa victime.

Je suis venue ici, comme je vous disais tout  l'heure,  pure
source d'amour, pour voir  quoi vous pouviez ressembler. J'en
tais curieuse. Je suis satisfaite. Je voulais aussi vous
conseiller de retourner bien vite chez vous, d'aller vous cacher
au milieu de ces excellents parents qui vous attendent et que
votre argent consolera du reste. Quand vous aurez tout dpens, eh
bien, vous n'aurez qu' chercher quelque remplaant pour croire en
lui, vous confier en lui et l'aimer! Je croyais trouver ici un
jouet bris qui avait fait son temps; un bijou de clinquant terni
par l'usage et jet au coin de la borne. Mais puisque, au lieu de
cela, je trouve une perle fine, une dame, ma foi! une pauvre
innocente qu'on a trompe, avec un coeur encore tout frais, plein
d'amour et de vertu, car vraiment vous en avez l'air, et vous
jouez bien la comdie, j'ai encore quelque chose  vous dire.
coutez-moi, et sachez que ce que je vais vous dire je le ferai;
vous m'entendez, belle fe? Ce que je dis, je veux le faire.

Elle ne put rprimer alors sa fureur; mais ce fut l'affaire d'un
moment, un simple spasme qui fit place tout de suite  un sourire.

Allez vous cacher: si se n'est pas dans votre ancienne demeure,
que ce soit ailleurs: cachez-vous bien loin. Allez vivre dans
l'obscurit, ou mieux encore, allez mourir dans quelque coin. Je
m'tonne que vous n'ayez pas encore trouv un moyen de calmer ce
tendre coeur qui ne veut pas se briser. Il y a pourtant de ces
moyens-l: ce n'est pas difficile  trouver, ce me semble.

Elle s'interrompit un moment, pendant qu'milie sanglotait: elle
l'coutait pleurer, comme si c'et t pour elle une ravissante
mlodie.

Je suis peut-tre singulirement faite, reprit Rosa Dartle; mais
je ne peux pas respirer librement dans le mme air que vous, je le
trouve corrompu. Il faut donc que je le purifie, que je le purge
de votre prsence. Si vous tes encore ici demain, votre histoire
et votre conduite seront connues de tous ceux qui habitent cette
maison. On me dit qu'il y a ici des femmes honntes; ce serait
dommage qu'elles ne fussent pas mises  mme d'apprcier un trsor
tel que vous. Si, une fois partie d'ici, vous revenez chercher un
refuge dans cette ville, en toute autre qualit que celle de femme
perdue (soyez tranquille, pour celle-l, je ne vous empcherai pas
de la prendre), je viendrai vous rendre le mme service, partout
o vous irez. Et je suis sre de russir, avec l'aide d'un certain
monsieur qui a prtendu  votre belle main, il n'y a pas bien
longtemps.

Il n'arriverait donc jamais, jamais! Combien de temps fallait-il
encore supporter cela? Combien de temps pouvais-je tre sr de me
contenir encore?

 mon Dieu! s'criait la malheureuse milie, d'un ton qui aurait
d toucher le coeur le plus endurci.

Rosa Dartle souriait toujours.

Que voulez-vous donc que je fasse!

-- Ce que je veux que vous fassiez! reprit Rosa, mais vous pouvez
vivre heureuse, avec vos souvenirs. Vous pouvez passer votre vie 
vous rappeler la tendresse de James Steerforth; il voulait vous
faire pouser son domestique, n'est-ce pas? Ou bien vous pouvez
songer avec reconnaissance  l'honnte homme qui voulait bien
accepter l'offre de son matre. Vous pouvez encore, si toutes ces
douces penses, si le souvenir de vos vertus et de la position
honorable qu'elles vous ont acquise, ne suffisent pas  remplir
votre coeur, vous pouvez pouser cet excellent homme, et mettre 
profit sa condescendance. Si cela n'est pas assez pour vous
satisfaire, alors mourez! Il ne manque pas d'alles ou de tas
d'ordures qui sont bons pour aller y mourir quand on a de ces
chagrins-l. Allez en chercher un, pour vous envoler de l vers le
ciel!

J'entendis marcher. J'en tais bien sr, c'tait lui. Que Dieu
soit lou!

Elle s'approcha lentement de la porte, et disparut  mes yeux.

Mais rappelez-vous! ajouta-t-elle d'une voix lente et dure, que
je suis bien dcide, par des raisons  moi connues, et des haines
qui me sont personnelles,  vous poursuivre partout,  moins que
vous ne vous enfuyiez loin de moi, ou que vous jetiez ce beau
petit masque d'innocence que vous voulez prendre. Voil ce que
j'avais  vous dire, et ce que je dis, je veux le faire.

Les pas se rapprochaient, on venait; on entra, on se prcipita
dans la chambre.

Mon oncle!

Un cri terrible suivit ces paroles. J'attendis un moment, avant
d'entrer, et je le vis tenant dans ses bras sa nice vanouie. Un
instant il contempla son visage; puis il se baissa pour
l'embrasser, oh! avec quelle tendresse! et posa doucement un
mouchoir sur la tte d'milie.

Matre Davy, dit-il d'une voix basse et tremblante, quand il eut
couvert le visage de la jeune femme, je bnis notre Pre cleste,
mon rve s'est ralis. Je lui rends grces de tout mon coeur pour
m'avoir, selon son bon plaisir, ramen mon enfant!

Puis il l'enleva dans ses bras, pendant qu'elle restait la face
voile, la tte penche sur sa poitrine, et serrant contre la
sienne les joues ples et froides de sa nice chrie, il l'emporta
lentement au bas de l'escalier.




CHAPITRE XXI.

Prparatifs d'un plus long voyage.


Le lendemain matin, de bonne heure, je me promenais dans le jardin
avec ma tante (qui ne se promenait plus gure ailleurs, parce
qu'elle tenait presque toujours compagnie  ma chre Dora), quand
on vint me dire que M. Peggotty dsirait me parler. Il entra dans
le jardin au moment o j'allais  sa rencontre, et s'avana vers
nous tte nue, comme il faisait toujours quand il voyait ma tante,
pour laquelle il avait un profond respect. Elle savait tout ce qui
s'tait pass la veille. Sans dire un mot, elle l'aborda d'un air
cordial, lui donna une poigne de main, et lui frappa
affectueusement sur le bras. Elle y mit tant d'expression, que
toute parole et t superflue. M. Peggotty l'avait parfaitement
comprise.

Maintenant, Trot, dit ma tante, je vais rentrer, pour voir ce que
devient Petite-Fleur, qui va se lever bientt.

-- Ce n'est pas  cause de moi, madame, j'espre? dit M. Peggotty.
Et pourtant, si mon esprit n'a pas pris ce matin la clef du chant,
... il voulait dire la clef des champs, ... j'ai bien peur que ce
ne soit  cause de moi que vous allez nous quitter?

-- Vous avez quelque chose  vous dire, mon bon ami, reprit ma
tante; vous serez plus  votre aise sans moi.

-- Mais, madame, rpondit M. Peggotty, si vous tiez assez bonne
pour rester...  moins que mon bavardage ne vous ennuie...

-- Vraiment? dit ma tante, d'un ton affectueux et bref  la fois.
Alors, je reste.

Elle prit le bras de M. Peggotty et le conduisit jusqu' une
petite salle de verdure qui se trouvait au fond du jardin; elle
s'assit sur un banc, et je me plaai  ct d'elle. M. Peggotty
resta debout, la main appuye sur la table de bois rustique, il
tait immobile, les yeux fixs sur son bonnet, et je ne pouvais
m'empcher d'observer la vigueur de caractre et de rsolution que
trahissait la contraction de ses mains nerveuses, si bien en
harmonie avec son front honnte et loyal, et ses cheveux gris de
fer.

J'ai emport hier soir ma chre enfant, dit-il en levant les yeux
sur nous, dans le logement que j'avais prpar depuis bien
longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passes avant
qu'elle m'ait bien reconnu, et puis elle est venue s'agenouiller 
mes pieds, comme pour dire sa prire, aprs quoi elle m'a racont
tout ce qui lui tait arriv. Vous pouvez croire que mon coeur
s'est serr en entendant sa voix larmoyante, cette voix que
j'avais entendue si foltre  la maison, en la voyant humilie
dans la poussire o Notre Sauveur crivait autrefois, de sa main
bnie, des paroles de misricorde. J'avais le coeur bien navr au
milieu de tous ces tmoignages de reconnaissance.

Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher  dissimuler son
motion; puis il reprit d'une voix plus ferme: Mais cela n'a pas
dur longtemps, car je l'avais retrouve. Je ne pensai plus qu'
elle, et j'eus bientt oubli le reste. Je ne sais mme pas
pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne
comptais pas vous en dire un mot, il n'y a qu'une minute, mais
cela m'est venu si naturellement, que je n'ai pas pu m'en
empcher.

-- Vous tes un noble coeur, lui dit ma tante, et un jour vous en
recevrez la rcompense.

Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty; il
s'inclina d'un air surpris, comme pour la remercier de ce qu'elle
avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il
continua avec un mouvement de colre passagre:

Quand mon milie s'enfuit de la maison o elle tait retenue
prisonnire par un serpent  sonnettes que matre Davy connat
bien (ce qu'il m'a racont tait bien vrai: que Dieu punisse le
tratre!); il faisait tout  fait nuit; les toiles brillaient
dans le ciel. Elle tait comme folle. Elle courait le long de la
plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans
son garement, de nous cacher le visage, parce qu'elle allait
passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer
une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur
les pierres et sur les rochers, mais elle ne s'en apercevait pas
plus que si elle avait t elle-mme un bloc de pierre. Plus elle
courait, plus elle sentait sa tte devenir brlante, et plus elle
entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d'un coup, ou
du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et
elle se trouva couche sur un tas de pierres; une femme lui
parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui tait
arriv.

Il voyait tout ce qu'il racontait. Cette scne lui tait tellement
prsente, que, dans son motion, il dcrivait chaque particularit
avec une nettet que je ne saurais rendre. Aujourd'hui, il me
semble avoir assist moi-mme  tous ces vnements, tant les
rcits de M. Peggotty avaient l'apparence fidle de la ralit.

Peu  peu, continua-t-il, milie reconnut cette femme pour lui
avoir parl quelque fois sur la plage. Elle avait fait souvent de
longues excursions,  pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle
connaissait tout le pays, le long de la cte. Cette femme venait
de se marier et n'avait pas encore d'enfant, mais elle en
attendait bientt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit
pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie!
Qu'il l'aime et qu'il la respecte dans sa vieillesse, qu'il la
serve fidlement jusqu' la fin; qu'il soit pour elle un ange, sur
la terre et dans le ciel!

-- Ainsi soit-il, dit ma tante.

-- Les premires fois, elle avait t un peu intimide, et quand
milie parlait aux enfants sur la grve, elle restait  filer,
sans s'approcher. Mais milie, qui l'avait remarque, tait alle
lui parler d'elle-mme, et comme la jeune femme aimait beaucoup
aussi les enfants, elles furent bientt bonnes amies ensemble; si
bien que, quand milie allait de ce ct, la jeune femme lui
donnait toujours des fleurs. C'tait elle qui demandait en ce
moment  milie ce qui lui tait arriv. milie le lui dit, et
elle... elle l'emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l'emmena chez
elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains.

Il tait plus mu de cet acte de bont, que je ne l'avais jamais
vu se laisser mouvoir depuis le jour o sa nice l'avait quitt.
Ma tante et moi, nous ne cherchmes pas  le distraire.

C'tait une toute petite chaumire, vous comprenez, dit-il
bientt; mais elle trouva moyen d'y loger milie; son mari tait
en mer. Elle garda le secret et obtint des voisins (qui n'taient
pas nombreux) la promesse de n'tre pas moins discrets. milie
tomba malade, et ce qui m'tonne bien, peut-tre des gens plus
savants le comprendraient-ils mieux que moi, c'est qu'elle perdit
tout souvenir de la langue du pays; elle ne se rappelait plus que
sa propre langue, et personne ne l'entendait. Elle se souvient,
comme d'un rve, qu'elle tait couche dans cette petite cabane,
parlant toujours sa propre langue, et toujours convaincue que le
vieux bateau tait l tout prs, dans la baie; elle suppliait
qu'on vint nous dire qu'elle allait mourir, et qu'elle nous
conjurait de lui envoyer un mot, un seul mot de pardon. Elle se
figurait  chaque instant que l'individu dont j'ai dj parl
l'attendait sous la fentre pour l'enlever, ou bien que son
sducteur tait dans la chambre, et elle criait  la bonne jeune
femme de ne pas la laisser prendre; mais, en mme temps, elle
savait qu'on ne la comprenait pas, et elle craignait toujours de
voir entrer quelqu'un pour l'emmener. Sa tte brlait comme du
feu, des sons tranges remplissaient ses oreilles, elle ne
connaissait ni aujourd'hui, ni hier, ni demain, et pourtant tout
ce qui s'tait pass, ou qui aurait pu se passer dans sa vie, tout
ce qui n'avait jamais eu lieu et ne pouvait jamais avoir lieu, lui
venait en foule  l'esprit: et au milieu de ce trouble pnible,
elle riait et elle chantait! Je ne sais combien de temps cela
dura; mais au jour elle s'endormit. Au lieu de se retrouver aprs
dix fois plus forte qu'elle n'tait, comme pendant sa fivre, elle
se rveilla faible comme un tout petit enfant.

Ici il s'arrta: il se sentait soulag de n'avoir plus  raconter
cette terrible maladie. Aprs un moment de silence, il poursuivit:

Quand elle se rveilla, il faisait beau, et la mer tait si
tranquille qu'on n'entendait que le bruit des lames bleues, qui se
brisaient tout doucement sur la grve. D'abord elle crut que
c'tait dimanche et qu'elle tait chez nous; mais les feuilles de
vigne qui passaient par la fentre, et les collines qu'on voyait 
l'horizon lui firent bien voir qu'elle n'tait pas chez nous, et
qu'elle se trompait. Alors son amie s'approcha de son lit; et elle
comprit que le vieux bateau n'tait pas l tout prs,  la pointe
de la baie, mais qu'il tait bien loin: et elle se rappela o elle
tait, et pourquoi. Alors elle se mit  pleurer sur le sein de
cette bonne jeune femme, l o son enfant repose maintenant,
j'espre, rjouissant sa vue avec ses jolis petits yeux.

Il avait beau faire, il ne pouvait parler de l'amie de son milie
sans fondre en larmes, il se mit  pleurer de nouveau en
murmurant: Dieu la bnisse!

-- Cela fit du bien  milie, dit-il avec une motion que je ne
pouvais m'empcher de partager; quant  ma tante, elle pleurait de
tout son coeur. Cela fit du bien  mon milie, et elle commena 
se remettre. Mais elle avait oubli le langage du pays et elle en
tait rduite  parler par signes. Peu  peu, cependant, elle se
mit  rapprendre le nom des choses usuelles, comme si elle ne
l'avait jamais su: mais un soir qu'elle tait  sa fentre,  voir
jouer une petite fille sur la grve, l'enfant lui tendit la main
en disant: Fille de pcheur, voil une coquille! Il faut que
vous sachiez que dans les commencements on l'appelait: ma jolie
dame, comme c'est la coutume du pays, et qu'elle leur avait
appris  l'appeler: Fille de pcheur. Tout  coup, l'enfant
s'cria: Fille de pcheur, voil une coquille! milie l'avait
comprise, elle lui rpond en fondant en larmes; depuis ce jour,
elle a retrouv la langue du pays!

Quand milie a eu un peu repris ses forces, dit M. Peggotty aprs
un court moment de silence, elle s'est dcide  quitter cette
excellente jeune crature et  retourner dans son pays. Le mari
tait revenu au logis, et ils la menrent tous deux  Livourne, o
elle s'embarqua sur un petit btiment de commerce, qui devait la
ramener en France. Elle avait un peu d'argent, mais ils ne
voulurent rien accepter en retour de tout ce qu'ils avaient fait
pour elle. Je crois que j'en suis bien aise, quoiqu'ils fussent si
pauvres! Ce qu'ils ont fait est en dpt l o les vers ni la
rouille ne peuvent rien ronger, et o les larrons n'ont rien 
prendre. Matre Davy, ce trsor-l vaut mieux que tous les trsors
du monde.

milie arriva en France, et elle se plaa dans un htel, pour
servir les dames en voyage. Mais voil qu'un jour arrive ce
serpent. Qu'il ne m'approche jamais; je ne sais pas ce que je lui
ferais! Ds qu'elle l'aperut (il ne l'avait pas vue), son
ancienne terreur lui revint, et elle fuit loin de cet homme. Elle
vint en Angleterre, et dbarqua  Douvres.

Je ne sais pas bien, dit M. Peggotty, quand est-ce que le courage
commena  lui manquer; mais tout le long du chemin, elle avait
pens  venir nous retrouver. Ds qu'elle fut en Angleterre, elle
tourna ses pas vers son ancienne demeure. Mais soit qu'elle
craignit qu'on ne lui pardonnt pas, et qu'on ne la montrt
partout au doigt; soit qu'elle et peur que quelqu'un de nous ne
ft mort, elle ne put pas aller plus loin. Mon oncle, mon oncle,
m'a-t-elle dit, ce que je redoutais le plus au monde, c'tait de
ne pas me sentir digne d'accomplir ce que mon pauvre coeur
dsirait si passionnment! Je changeai de route, et pourtant je ne
cessais de prier Dieu, pour qu'il me permt de me traner jusqu'
votre seuil, pendant le nuit, de le baiser, d'y reposer ma tte
coupable, pour qu'on m'y retrouvt morte le lendemain matin.

Elle vint  Londres, dit M. Peggotty d'une voix murmurante,
trouble par l'motion. Elle qui n'avait jamais vu Londres, elle y
vint, toute seule, sans un sou, jeune et charmante, comme elle
est, vous jugez! Elle tait  peine arrive que, dans son
isolement, elle crut avoir trouv une amie; une femme  l'air
respectable vint lui offrir de l'ouvrage  l'aiguille, comme elle
en faisait jadis, lui proposa un logement pour la nuit, en lui
promettant de s'enqurir le lendemain de moi et de tout ce qui
l'intressait. Mon enfant, dit-il avec une reconnaissance si
profonde qu'il tremblait de tout son corps, mon enfant tait sur
le bord de l'abme, je n'ose ni en parler, ni y songer, quand
Marthe, fidle  sa promesse, est venue la sauver.

Je ne pus retenir un cri de joie.

Matre Davy! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main,
c'est vous qui m'avez parl d'elle; je vous remercie, monsieur!
Elle a t jusqu'au bout. Elle savait par une amre exprience o
il fallait veiller et ce qu'il y avait  faire. Elle l'a fait,
qu'elle soit bnie, et le Seigneur au-dessus de tout! Elle vint,
ple et tremblante, appeler milie pendant son sommeil. Elle lui
dit: Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec
moi! Ceux  qui appartenait la maison voulaient l'empcher; mais
ils auraient aussi bien pu tenter d'arrter les flots de la mer.
Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantme qui vient
l'arracher au spulcre ouvert devant elle! Elle dit  milie
qu'elle m'avait vu et qu'elle savait que je lui pardonnais et que
je l'aimais. Elle l'aida prcipitamment  s'habiller, puis elle
lui prit le bras et l'emmena toute faible et chancelante. Elle
n'coutait pas plus ce qu'on lui disait que si elle n'avait pas eu
d'oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-l en tenant
mon enfant, ne songeant qu' elle, et elle l'enleva saine et
sauve, au milieu de la nuit, du fond de l'abme de perdition!

Elle soigna mon milie, continua-t-il, la main appuye sur son
coeur qui battait trop vite; elle s'puisa  la soigner et 
courir pour elle de ct et d'autre, jusqu'au lendemain soir. Puis
elle vint me chercher, et vous aussi, matre Davy. Elle ne dit pas
 milie o elle allait, de peur que le courage ne vnt  lui
manquer et qu'elle n'et l'ide de se drober  nos yeux. Je ne
sais comment la mchante dame apprit qu'elle tait l. Peut-tre
l'individu dont je n'ai que trop parl les avait-il vues entrer;
ou plutt, peut-tre l'avait-il su de cette femme qui avait voulu
la perdre. Mais, qu'importe! ma nice est retrouve.

Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes rests ensemble,
milie et moi. Elle ne m'a pas dit grand'chose, au milieu de ses
larmes; j'ai  peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous
mon toit. Mais, toute la nuit j'ai senti ses bras autour de mon
cou; sa tte a repos sur mon paule, et nous savons maintenant
que nous pouvons avoir confiance l'un dans l'autre, et pour
toujours.

Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une nergie
capable de dompter un lion.

Quand j'ai pris autrefois la rsolution d'tre marraine de votre
soeur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthse,
m'a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m'en
tais promis. Mais, aprs cela, rien au monde n'aurait pu me faire
plus de plaisir que d'tre marraine de l'enfant de cette bonne
jeune femme!

M. Peggotty fit un signe d'assentiment, mais il n'osa pas
prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait
l'loge. Nous gardions tous le silence, absorbs dans nos
rflexions (ma tante s'essuyait les yeux, elle pleurait, elle
riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me
hasardai  dire:

Vous avez pris un parti pour l'avenir, mon bon ami? J'ai  peine
besoin de vous le demander?

-- Oui, matre Davy, rpondit-il, et je l'ai dit  milie. Il y a
de grands pays, loin d'ici. Notre vie future se passera au del
des mers!

-- Ils vont migrer ensemble, ma tante; vous l'entendez!

-- Oui! dit M. Peggotty avec un sourire plein d'espoir; en
Australie, personne n'aura rien  reprocher  mon enfant. Nous
recommencerons l une nouvelle vie.

Je lui demandai s'il savait dj  quelle poque ils partiraient.

J'ai t  la douane ce matin, monsieur, me rpondit-il, pour
prendre des renseignements sur les vaisseaux en partance. Dans six
semaines ou deux mois il y en aura un qui mettra  la voile, j'ai
t  bord de ce btiment: c'est sur celui-l que nous nous
embarquerons.

-- Tout seuls? demandai-je.

-- Oui, matre Davy! rpondit-il; ma soeur, voyez-vous, vous aime
trop vous et les vtres; elle ne voit rien de si beau que son pays
natal; il ne serait pas juste de la laisser partir. D'ailleurs,
matre Davy, elle a  prendre soin de quelqu'un qu'il ne faut pas
oublier.

-- Pauvre Ham! m'criai-je.

-- Ma bonne soeur prend soin de son mnage, voyez-vous, madame, et
lui, il a beaucoup d'amiti pour elle, ajouta-t-il pour mettre ma
tante bien au courant. Il lui parlera peut-tre tout
tranquillement, quand il ne pourrait pas ouvrir la bouche 
d'autres. Pauvre garon! dit M. Peggotty en hochant la tte, il
lui reste si peu de chose! on peut bien au moins lui laisser ce
qu'il a.

-- Et mistress Gummidge? demandai-je.

-- Ah! rpondit M. Peggotty, d'un air embarrass, qui ne tarda pas
 se dissiper,  mesure qu'il parlait, mistress Gummidge m'a donn
bien  penser. Voyez-vous, quand mistress Gummidge se met  broyer
du noir, en songeant  l'ancien, elle n'est pas ce qu'on appelle
d'une compagnie bien agrable. Entre nous, matre Davy, et vous,
madame, quand mistress Gummidge se met  pleurnicher, ceux qui
n'ont pas connu l'ancien la trouvent grognon. Moi qui ai connu
l'ancien, ajouta-t-il, et qui sais tout ce qu'il valait, je puis
la comprendre; mais ce n'est pas la mme chose pour les autres,
voyez-vous, c'est tout naturel!

Nous fmes un signe d'approbation.

Ma soeur, reprit M. Peggotty, pourrait bien, ce n'est pas sr,
mais c'est possible, pourrait bien trouver parfois mistress
Gummidge un peu ennuyeuse. Je n'ai donc pas l'intention de laisser
mistress Gummidge demeurer chez eux; je lui trouverai un endroit
o elle pourra se tirer d'affaire. Et pour cela, dit M. Peggotty,
je compte lui faire une petite pension qui puisse la mettre  son
aise. C'est la meilleure des femmes! Mais,  son ge, on ne peut
s'attendre  ce que cette bonne vieille mre, qui est dj si
seule et si triste, aille s'embarquer pour venir vivre dans le
dsert, au milieu des forts d'un pays quasi sauvage. Voil donc
ce que je compte faire d'elle.

Il n'oubliait personne. Il pensait aux besoins et au bonheur de
tous, except au sien.

milie restera avec moi, continua-t-il, pauvre enfant! elle a si
grand besoin de repos et de calme jusqu'au moment de notre dpart!
Elle prparera son petit trousseau de voyage, et j'espre qu'une
fois prs de son vieil oncle qui l'aime tant, malgr la rudesse de
ses faons, elle finira par oublier le temps o elle tait
malheureuse.

Ma tante confirma cette esprance par un signe de tte, ce qui
causa  M. Peggotty une vive satisfaction.

Il y a encore une chose, matre Davy, dit-il, en remettant la
main dans la poche de son gilet, pour en tirer gravement le petit
paquet de papiers que j'avais dj vu, et qu'il droula sur la
table. Voil ces billets de banque! l'un de cinquante livres
sterling, l'autre de dix. Je veux y ajouter l'argent qu'elle a
dpens pour son voyage, je lui ai demand combien c'tait, sans
lui dire pourquoi, et j'ai fait l'addition; mais je ne suis pas
fort en arithmtique. Voulez-vous tre assez bon pour voir si
c'est juste?

Il me tendit un morceau de papier, et ne me quitta pas des yeux,
tandis que j'examinais son addition. Elle tait parfaitement
exacte.

Merci, monsieur, me dit-il, en resserrant le papier. Si vous n'y
voyez pas d'inconvnient, matre Davy, je mettrai cette somme sous
enveloppe, avant de m'en aller,  son adresse  lui, et le tout
dans une autre enveloppe adresse  sa mre;  qui je dirai
seulement ce qu'il en est, et, comme je serai parti, il n'y aura
pas moyen de me le renvoyer.

Je trouvai qu'il avait raison, parfaitement raison.

J'ai dit qu'il y avait encore une chose, continua-t-il avec un
grave sourire, en remettant le petit paquet dans sa poche, mais il
y en avait deux. Je ne savais pas bien ce matin si je ne devais
pas aller moi-mme annoncer  Ham notre grand bonheur. J'ai fini
par crire une lettre que j'ai mise  la poste, pour leur dire 
tous ce qui s'tait pass; et demain j'irai dcharger mon coeur de
ce qui n'a que faire d'y rester, et, probablement, faire mes
adieux  Yarmouth!

-- Voulez-vous que j'aille avec vous? lui dis-je, voyant qu'il
avait encore quelque chose  me demander...

-- Si vous tiez assez bon pour cela, matre Davy, rpondit-il, je
sais que a leur ferait du bien de vous voir.

Ma petite Dora se sentait mieux et montrait un vif dsir que
j'allasse avec M. Peggotty; je lui promis donc de l'accompagner.
Et le lendemain matin nous tions dans la diligence de Yarmouth,
pour parcourir une fois encore ce pays que je connaissais si bien.

Tandis que nous traversions la rue qui m'tait familire
(M. Peggotty avait voulu,  toute force se charger de porter mon
sac de nuit), je jetai un coup d'oeil dans la boutique d'Omer et
Joram, et j'y aperus mon vieil ami M. Omer, qui fumait sa pipe.
J'aimais mieux ne pas assister  la premire entrevue de
M. Peggotty avec sa soeur et avec Ham; M. Omer me servit de
prtexte pour rester en arrire.

Comment va M. Omer? il y a bien longtemps que je ne l'ai vu,
dis-je en entrant.

Il dtourna sa pipe pour mieux me voir, et me reconnut bientt 
sa grande joie.

Je devrais me lever, monsieur, pour vous remercier de l'honneur
que vous me faites, dit-il, mais mes jambes ne sont plus trs-
alertes, et on me roule dans un fauteuil. Du reste, sauf mes
jambes, et ma respiration qui est un peu courte, je me porte,
grce  Dieu, aussi bien que possible.

Je le flicitai de son air de contentement et de ses bonnes
dispositions. Je vis alors qu'il avait un fauteuil  roulettes.

C'est trs-ingnieux, n'est-ce pas? me demanda-t-il, en suivant
la direction de mes yeux, et en passant son bras sur l'acajou pour
le polir. C'est lger comme une plume, et sr comme une diligence.
Ma petite Minnie, ma petite fille, vous savez, l'enfant de Minnie,
n'a qu' s'appuyer contre le dossier, et me voil parti le plus
joyeusement du monde! Et puis, savez-vous, c'est une excellente
chaise pour y fumer sa pipe.

Jamais je n'ai vu un aussi bon vieillard que M. Omer, toujours
prt  voir le beau ct des choses, ou  s'en trouver satisfait.
Il avait l'air radieux, comme si son fauteuil, son asthme et ses
mauvaises jambes avaient t les diverses branches d'une grande
invention destine  ajouter aux agrments d'une pipe.

Je vous assure que je reois beaucoup de monde dans ce fauteuil:
beaucoup plus qu'auparavant, reprit M. Omer; vous seriez surpris
de la quantit de gens qui entrent pour faire une petite causette.
Vraiment oui! Et puis, depuis que je me sers de ce fauteuil, le
journal contient dix fois plus de nouvelles qu'auparavant. Je lis
normment. Voil ce qui me rconforte, voyez-vous. Si j'avais
perdu les yeux, que serais-je devenu? Mais mes jambes, qu'est-ce
que cela fait? Elles ne servaient qu' rendre ma respiration
encore plus courte. Et maintenant, si j'ai envie de sortir dans la
rue ou sur la plage, je n'ai qu' appeler Dick, le plus jeune des
apprentis de Joram, et me voil parti, dans mon quipage, comme le
lord-maire de Londres.

Il se pmait de rire.

Que le bon Dieu vous bnisse! dit M. Omer, en reprenant sa pipe;
il faut bien savoir prendre le gras et le maigre dont ce monde est
entrelard. Joram russit  merveille dans ses affaires.

-- Je suis enchant de cette bonne nouvelle.

-- J'en tais bien sr, dit M. Omer. Et Joram et Minnie sont comme
deux tourtereaux! Qu'est-ce qu'on peut demander de plus? Qu'est-ce
que c'est que des _jambes_ au prix de a?

Son souverain mpris pour ses jambes me paraissait une des choses
les plus comiques que j'eusse jamais vues.

Et depuis que je me suis mis  lire, vous vous tes mis  crire,
vous, monsieur? dit M. Omer, en m'examinant d'un air d'admiration.
Quel charmant ouvrage vous avez fait! Quels rcits intressants!
Je n'en ai pas saut une ligne. Et quand  avoir sommeil, oh! pas
le moins du monde!

J'exprimai ma satisfaction en riant, mais j'avoue que cette
association d'ides me parut significative.

Je vous donne ma parole d'honneur, monsieur, dit M. Omer, que
quand je pose ce livre sur la table et que j'en regarde le dos,
trois jolis petits volumes compactes, un, deux, trois, je suis
tout fier de penser que j'ai eu jadis l'honneur de connatre votre
famille. Il y a bien longtemps de a, voyons! C'tait 
Blunderstone. Il y avait l un joli petit individu couch prs de
l'autre. Vous-mme, vous n'tiez pas bien gros non plus. Ce que
c'est! ce que c'est!

Je changeai de sujet de conversation, en parlant d'milie. Aprs
avoir assur M. Omer que je n'avais pas oubli avec quelle bont
et quel intrt il l'avait toujours traite, je lui racontai en
gros comment son oncle l'avait retrouve, avec l'aide de Marthe;
j'tais sr que cela ferait plaisir au vieillard. Il m'couta avec
la plus grande attention, puis il me dit d'un ton mu:

J'en suis enchant, monsieur! Il y a longtemps que je n'avais
appris de si bonnes nouvelles. Ah! mon Dieu, mon Dieu! Et que va-
t-on faire pour cette pauvre Marthe?

-- Vous touchez l une question qui me proccupe depuis hier,
M. Omer, mais sur laquelle je ne puis encore vous donner aucun
renseignement. M. Peggotty ne m'en a pas parl, et je n'ose le
questionner. Mais je suis sr qu'il ne l'a pas oublie. Il
n'oublie jamais les gens qui montrent, comme elle, une bont
dsintresse.

-- Parce que, voyez-vous, dit M. Omer, en reprenant sa phrase l
o il l'avait laisse, quand on fera quelque chose pour elle, je
dsire m'y associer. Inscrivez mon nom pour telle somme que vous
jugerez convenable, et faites-le moi savoir, je n'ai jamais pu
croire que cette fille fut aussi odieuse qu'on le disait, et je
suis bien aise de voir que j'avais raison. Ma fille Minnie en sera
contente aussi, les jeunes femmes vous disent souvent des choses
qu'elles ne pensent pas, pour vous contrarier. Sa mre tait tout
comme elle: mais avec tout a leurs coeurs sont bons et tendres;
si Minnie fait la grosse voix quand elle parle de Marthe, ce n'est
que pour le monde. Pourquoi cela? je n'en sais rien; mais au fond
croyez bien que ce n'est sas srieux. Elle ferait tout, au
contraire, pour lui rendre service en cachette. Ainsi inscrivez
mon nom, je vous prie, pour ce que vous croirez convenable, et
crivez-moi une ligne pour me dire o je dois vous adresser mon
offrande. Ah! dit M. Omer, quand on arrive  cette poque de la
vie, o les deux extrmes se touchent, quand on se voit forc,
quelque robuste qu'on soit, de se faire rouler pour la seconde
fois dans une espce de chariot, on est trop heureux de rendre
service  quelqu'un. On a soi-mme tant besoin des autres! Je ne
parle pas de moi; seulement, dit M. Omer, parce que, monsieur, je
dis que nous descendons tous la colline, quelque ge que nous
ayons; le temps ne reste jamais immobile. Faisons donc du bien aux
autres, ne ft-ce que pour nous rendre heureux nous-mmes. Voil
mon opinion.

Il secoua la cendre de sa pipe, qu'il posa dans un petit coin du
dossier de son fauteuil, adapt  cet usage.

Voyez le cousin d'milie, celui qu'elle devait pouser, dit
M. Omer, en se frottant lentement les mains; un brave garon comme
il n'y en a pas dans tout Yarmouth! Il vient souvent le soir
causer avec moi, ou me faire la lecture une heure de suite. Voil
de la bont, j'espre! mais toute sa vie n'est que bont parfaite.

-- Je vais le voir de ce pas, lui dis-je.

-- Ah! vraiment, dit M. Omer; dites-lui que je me porte bien, et
que je lui prsente mes respects. Minnie et Joram sont  un bal;
ils seraient aussi heureux que moi de vous voir, s'ils taient au
logis. Minnie ne sort presque jamais,  cause de son pre, comme
elle dit; aussi ce soir, je lui avais jur que si elle n'allait
pas au bal, je me coucherais  six heures; et elle est alle au
bal avec Joram! M. Omer secouait son fauteuil, tout joyeux
d'avoir si bien russi dans sa ruse innocente.

Je lui serrai la main en lui disant bonsoir.

Encore une demi-minute, monsieur, dit M. Omer; si vous vous en
alliez sans voir mon petit lphant, vous perdriez le plus
charmant de tous les spectacles. Vous n'avez jamais vu rien de
pareil!... Minnie!

On entendit une petite voix mlodieuse, qui rpondait de l'tage
suprieur: Me voil, grand-pre! Et une jolie petite fille, aux
longues boucles blondes, arriva bientt en courant.

Voil mon petit lphant, monsieur, me dit M. Omer, en embrassant
l'enfant! pur sang de Siam, monsieur. Allons, petit lphant!

Le petit lphant ouvrit la porte du salon, qu'on avait transform
en une chambre  coucher pour M. Omer, parce qu'il avait de la
peine  monter; puis il appuya son joli front, et laissa tomber
ses longs cheveux contre le dossier du fauteuil de M. Omer.

Les lphants vont tte baisse quand ils se dirigent vers un
objet, vous savez, monsieur, me dit M. Omer en me guignant de
l'oeil. Petit lphant! un, deux, trois!

 ce signal, le petit lphant fit tourner le fauteuil de M. Omer,
avec une dextrit merveilleuse chez un si petit animal, et le fit
entrer dans le salon, sans l'accrocher  la porte, tandis que
M. Omer me regardait avec une joie indicible,  la vue de cette
volution, comme s'il tait tout glorieux de finir par ce tour de
force les succs de sa vie passe.

Aprs avoir err dans la ville, je me rendis  la maison de Ham.
Peggotty y habitait avec lui; elle avait lou sa propre chaumire
au successeur de M. Barkis, qui lui avait achet le fond de
clientle, la charrette et le cheval. Je crois que c'tait
toujours le mme coursier pacifique que du temps de M. Barkis.

Je les trouvai dans une petite cuisine trs-bien tenue, en
compagnie de mistress Gummidge, que M. Peggotty avait amene du
vieux bateau. Je doute qu'un autre et pu la dcider  abandonner
son poste. Il leur avait videmment tout dit. Peggotty et mistress
Gummidge s'essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Ham tait
sorti pour faire un tour sur la grve. Il rentra bientt, et parut
charm de me voir; j'espre que ma visite leur fit du bien. Nous
parlmes, le plus gaiement qu'il nous fut possible, de la fortune
qu'allait faire M. Peggotty dans son nouveau pays, et des
merveilles qu'il nous dcrirait dans ses lettres, nous ne nommmes
pas milie, mais plus d'une fois on fit allusion  elle. Ham avait
l'air plus serein que personne.

Mais Peggotty me dit, quand elle m'eut fait monter dans une petite
chambre, o le livre aux crocodiles m'attendait sur la table, que
Ham tait toujours le mme; elle tait sre qu'il avait le coeur
bris (me dit-elle en pleurant); mais il tait plein de courage et
de douceur, et il travaillait avec plus d'activit et d'adresse
que tous les constructeurs de barques du port. Parfois, le soir,
il rappelait leur vie passe  bord du vieux bateau; et alors il
parlait d'milie, quand elle tait toute petite; mais jamais il ne
parlait d'elle, devenue femme.

Je crus lire sur le visage du jeune homme qu'il avait envie de
causer seul avec moi. Je rsolus donc de me trouver sur son chemin
le lendemain soir, quand il reviendrait de son travail; puis je
m'endormis. Cette nuit-l, pour la premire fois depuis bien
longtemps, on teignit la lumire qui brillait toujours  la
fentre du vieux bateau, et M. Peggotty se coucha dans son vieux
hamac, au son du vent qui gmissait, comme autrefois, autour de
lui.

Le lendemain, il s'occupa  disposer sa barque de pche et tous
ses filets;  emballer et  diriger sur Londres, par le roulage,
les effets mobiliers qui pouvaient lui servir dans son mnage; 
donner  mistress Gummidge ce dont il croyait ne pas avoir besoin.
Elle ne le quitta pas de tout le jour. J'avais un triste dsir de
revoir ce lieu o j'avais vcu jadis, avant qu'on l'abandonnt. Je
convins donc avec eux, de venir les y retrouver le soir; mais je
m'arrangeai pour voir Ham auparavant.

Comme je savais o il travaillait, il m'tait facile de le trouver
en chemin. J'allai l'attendre dans un coin retir de la grve, que
je savais qu'il devait traverser, et je m'en revins avec lui, pour
qu'il et le temps de me parler, s'il en avait vraiment envie. Je
ne m'tais pas mpris sur l'expression de son visage; nous
n'avions pas fait vingt pas qu'il me dit, sans lever les yeux sur
moi:

Matre David, vous l'avez vue?

-- Seulement un instant, pendant qu'elle tait vanouie, rpondis-
je doucement.

Nous marchmes un instant en silence, puis il me dit:

Est-ce que vous la reverrez, monsieur David?

-- Cela lui serait peut-tre trop pnible.

-- J'y ai pens, rpondit-il; c'est probable, monsieur, c'est
probable.

-- Mais, Ham, lui dis-je doucement, si vous vouliez que je lui
crivisse quelque chose de votre part, dans le cas o je ne
pourrais pas le lui dire; si vous aviez quelque chose  lui
communiquer par mon entremise, je regarderais cette confidence
comme un dpt sacr.

-- J'en suis sr. Vous tes bien bon, monsieur, je vous remercie!
je crois qu'il y a quelque chose que je voudrais lui faire dire ou
lui faire crire.

-- Qu'est-ce donc?

Nous allmes encore quelques pas, puis il reprit:

Il ne s'agit pas de dire que je lui pardonne, cela n'en vaudrait
pas la peine; mais c'est que je la prie de me pardonner de lui
avoir presque impos mon affection. Souvent je me dis, monsieur,
que, si elle ne m'avait pas promis de m'pouser, elle aurait eu
assez de confiance en moi, en raison de notre amiti, pour venir
me dire la lutte qu'elle souffrait dans son coeur, et s'adresser 
mes conseils; je l'aurais peut-tre sauve.

Je lui serrai la main.

Est-ce tout?

-- Il y a encore quelque chose, dit-il; si je peux seulement vous
le dire, matre David.

Nous marchmes longtemps sans qu'il ouvrt la bouche; enfin, il
parla. Il ne pleurait pas; quand il s'arrtait aux endroits o le
lecteur verra des points, il se recueillait seulement pour
s'expliquer plus clairement:

Je l'aimais trop... et sa mmoire... m'est, trop chre... pour
que je puisse chercher  lui faire croire que je suis heureux. Je
ne pourrais tre heureux... qu'en l'oubliant, et je crains bien de
ne pouvoir supporter qu'on lui promette pour moi pareille chose;
mais, si vous, matre David, qui tes si savant, si vous pouviez
trouver quelque chose  lui dire pour lui faire croire que je n'ai
pas trop souffert, que je l'aime toujours, et que je la plains; si
vous pouviez lui faire croire que je ne suis pas las de la vie,
qu'au contraire, j'espre la voir un jour, sans reproches, l o
les mchante cessent de troubler les bons, et o on trouve le
repos de ses peines... Si vous pouviez lui dire quelque chose qui
soulagerait son chagrin, sans pourtant lui faire croire que je me
marierai jamais, ou que jamais une autre me sera de rien, je vous
demanderais de bien vouloir le dire... et encore que je prie pour
elle... elle qui m'tait si chre.

Je serrai encore vivement la main de Ham entre les miennes, et je
lui promis de m'acquitter de mon mieux de sa commission.

Je vous remercie, monsieur, rpondit-il; vous avez t bien bon
de venir me trouver; vous avez t bien bon aussi d'accompagner
mon oncle jusqu'ici, matre Davy; je comprends bien que je ne le
reverrai plus, quoique ma tante doive aller les revoir encore 
Londres, et leur dire adieu avant leur dpart. J'y suis bien
dcid; nous ne nous le disons pas, mais c'est sr, et cela vaut
mieux. La dernire fois que vous le verrez, au dernier moment,
voulez-vous lui dire tous les remercments, toute la respectueuse
affection de l'orphelin pour lequel il a t plus qu'un pre?

Je le lui promis.

Merci encore, monsieur, dit-il, en me pressant cordialement la
main; je sais o vous allez. Adieu.

Il fit un petit signe de la main, comme pour m'expliquer qu'il ne
pouvait pas retourner dans ce lieu qu'il avait aim autrefois,
puis s'loigna. Je le vis tourner les yeux vers une bande de
lumire argente, sur les flots, et passer son chemin en la
regardant, jusqu'au moment o il ne fut plus qu'une ombre dans le
lointain.

La porte du vieux bateau tait ouverte lorsque j'en approchai; je
vis qu'il n'y avait plus de meubles, sauf un vieux coffre, sur
lequel tait assise mistress Gummidge, avec un panier sur les
genoux. Elle regardait M. Peggotty, qui avait le coude appuy sur
la chemine, et semblait examiner les cendres rougetres d'un feu
 demi teint; mais il leva la tte d'un air serein, et me dit:

Ah! vous voil, matre Davy; vous venez dire adieu  notre
vieille maison, comme vous l'aviez promis. C'est un peu nu, n'est-
ce pas?

-- Vous n'avez pas perdu votre temps, lui dis-je.

-- Oh non, monsieur, nous avons bien travaill; mistress Gummidge
a travaill comme un... je ne sais vraiment pas comme quoi
mistress Gummidge n'a pas travaill, dit M. Peggotty en la
regardant, sans avoir pu trouver de comparaison assez flatteuse.

Mistress Gummidge, toujours appuye sur son panier, ne fit aucune
rflexion.

Voil le coffre sur lequel vous vous asseyiez jadis  ct
d'milie, dit M. Peggotty  voix basse; je vais l'emporter avec
moi. Et voil votre ancienne chambre, matre David, elle est aussi
nue qu'on peut le dsirer.

Le vent soufflait doucement, avec un gmissement solennel, qui
enveloppait cette demeure  demi dserte d'une atmosphre pleine
de tristesse. Tout tait parti, jusqu'au petit miroir avec son
cadre de nacre. Je pensai au temps o, pour la premire fois,
j'avais couch l, tandis qu'un si grand changement
s'accomplissait dans la maison de ma mre. Je pensai  l'enfant
aux yeux bleus qui m'avait charm. Je pensai  Steerforth, et,
tout d'un coup, je me sentis saisi d'une folle crainte qu'il ne
ft prs de l et qu'on ne pt le rencontrer au premier moment.

Il se passera du temps avant que le bateau soit habit de
nouveau, dit tout bas Peggotty. On le regarde ici  prsent comme
un lieu de maldiction.

-- Appartient-il  quelqu'un du pays? demandai-je.

--  un constructeur de mts de Yarmouth, dit M. Peggotty. Je
compte lui remettre la clef ce soir.

Nous entrmes dans l'autre petite chambre, puis nous vnmes
retrouver mistress Gummidge, qui tait toujours assise sur le
coffre. M. Peggotty posa la bougie sur la chemine, et pria la
bonne femme de se lever pour qu'il pt transporter le coffre
dehors avant d'teindre la bougie.

Daniel, dit mistress Gummidge en quittant tout  coup son panier
pour s'attacher au bras de M. Peggotty, mon cher Daniel, voici mes
dernires paroles en m'loignant de cette maison: c'est que je ne
veux pas me sparer de vous. Ne pensez pas  me laisser l,
Daniel! Oh! non, n'en faites rien.

M. Peggotty, surpris, regarda mistress Gummidge et puis moi, comme
s'il sortait d'un songe.

N'en faites rien, mon bon Daniel, je vous en conjure, cria
mistress Gummidge du ton le plus mu. Emmenez-moi avec vous,
Daniel, emmenez-moi avec vous, avec milie! Je serai votre
servante, votre constante et fidle servante. S'il y a des
esclaves dans le pays o vous allez, je serai votre esclave, et
j'en serai bien contente, mais ne m'abandonnez pas, Daniel, je
vous en conjure!

-- Ma chre amie, dit M. Peggotty en secouant la tte, vous ne
savez pas comme le voyage est long et comme la vie sera rude!

-- Si, Daniel, je le sais bien! Je le devine! s'cria mistress
Gummidge. Mais, je vous le rpte, voici mes dernires paroles
avant notre sparation: c'est que, si vous me laissez l, je veux
rentrer dans cette maison pour y mourir. Je sais bcher, Daniel;
je sais travailler; je sais ce que c'est que la peine. Je serai
bonne et patiente, Daniel, plus que vous ne croyez. Voulez-vous
seulement essayer? Je ne toucherai jamais un sou de cette pension,
Daniel Peggotty, non; pas mme quand je mourrais de faim; mais si
vous voulez m'emmener, j'irai avec vous et milie jusqu'au bout du
monde. Je sais bien ce que c'est; je sais que vous croyez que je
suis maussade et grognon; mais, mon cher ami, ce n'est dj plus
comme autrefois, je ne suis pas reste toute seule ici sans gagner
quelque chose  penser  tous vos chagrins. Matre David, parlez-
lui pour moi! Je connais ses habitudes et celles d'milie; je
connais aussi leurs chagrins, je pourrai les consoler quelquefois,
et je travaillerai toujours pour eux. Daniel, mon cher Daniel,
laissez-moi aller avec vous!

Mistress Gummidge prit sa main et la baisa avec une motion et une
tendresse reconnaissante qu'il mritait bien.

Nous transportmes le coffre hors de la maison, on teignit les
lumires, on ferma la porte, et on quitta le vieux bateau, qui
resta comme un point noir au milieu d'un ciel charg d'orages. Le
lendemain, nous retournions  Londres sur l'impriale de la
diligence; mistress Gummidge tait installe avec son panier dans
la rotonde, et elle tait bien heureuse.




CHAPITRE XXII.

J'assiste  une explosion.


Quand nous fmes arrivs  la veille du jour pour lequel
M. Micawber nous avait donn un si mystrieux rendez-vous, nous
nous consultmes, ma tante et moi, pour savoir ce que nous
ferions, car ma tante n'avait nulle envie de quitter Dora. Hlas!
qu'il m'tait facile de monter Dora dans mes bras, maintenant!

Nous tions disposs, en dpit du dsir exprim par M. Micawber, 
dcider que ma tante resterait  la maison; M. Dick et moi, nous
nous chargerions de reprsenter la famille. C'tait mme une chose
convenue, quand Dora vint tout dranger en dclarant que jamais
elle se pardonnerait  elle-mme, et qu'elle ne pardonnerait pas
non plus  son mchant petit mari, si ma tante n'allait pas avec
nous  Canterbury.

Je ne vous adresserai pas la parole, dit-elle  ma tante en
secouant ses boucles; je serai dsagrable, je ferai aboyer Jip
toute la journe contre vous. Si vous n'y allez pas, je dirai que
vous tes une vieille grognon.

-- Bah! bah! Petite-Fleur, dit ma tante en riant, vous savez bien
que vous ne pouvez pas vous passer de moi!

-- Mais si, certainement! dit Dora, vous ne me servez  rien du
tout. Vous ne montez jamais me voir dans ma chambre, toute la
sainte journe; vous ne venez jamais vous asseoir prs de moi pour
me raconter comme quoi mon Dody avait des souliers tout percs, et
comment il tait couvert de poussire, le pauvre petit homme! Vous
ne faites jamais rien pour me faire plaisir, convenez-en.

Et Dora s'empressa d'embrasser ma tante en disant: Non, non,
c'est pour rire, comme si elle avait peur que ma tante ne pt
croire qu'elle parlait srieusement.

Mais, ma tante, reprit-elle d'un ton clin, coutez-moi bien: il
faut y aller, je vous tourmenterai jusqu' ce que vous m'ayez dit
oui, et je rendrai ce mchant garon horriblement malheureux s'il
ne vous y emmne pas. Je serai insupportable, et Jip aussi! Je ne
veux pas vous laisser un moment de rpit, pour vous faire
regretter, tout le temps, de n'y tre pas alle. Mais d'ailleurs,
dit-elle, rejetant en arrire ses longs cheveux et nous regardant,
ma tante et moi, d'un air interrogateur, pourquoi n'iriez-vous pas
tous deux? Je ne suis pas si malade, n'est-ce pas?

-- L! quelle question! s'cria ma tante.

-- Quelle ide! lui dis-je.

-- Oui! je sais bien que je suis une petite sotte! dit Dora en
nous regardant l'un aprs l'autre, puis elle tendit sa jolie
bouche pour nous embrasser. Eh bien, alors, il faut que vous y
alliez tous les deux, ou bien je ne vous croirai pas, et a me
fera pleurer.

Je vis sur le visage de ma tante qu'elle commenait  cder, et
Dora s'panouit en le voyant aussi.

Vous aurez tant de choses  me raconter, qu'il me faudra au moins
huit jours pour l'entendre et le comprendre, dit Dora; car je ne
comprendrai pas tout de suite, si ce sont des affaires, comme
c'est bien probable. Et puis, s'il y a des additions  faire, je
n'en viendrai pas  bout, et ce mchant garon aura l'air
contrari tout le temps. Allons, vous irez, n'est-ce pas? Vous ne
serez absents qu'une nuit, et Jip prendra soin de moi pendant ce
temps-l. David me portera dans ma chambre avant que vous partiez,
et je ne redescendrai que quand vous serez de retour; vous
porterez aussi  Agns une lettre de reproches; je veux la gronder
de n'tre jamais venue nous voir!

Nous dcidmes, sans plus de contestations, que nous partirions
tous les deux, et que Dora tait une petite ruse qui s'amusait 
faire la malade pour se faire soigner. Elle tait enchante et de
trs-bonne humeur; nous prmes ce soir-l la malle-poste de
Canterbury, ma tante, M. Dick, Traddles et moi.

Je trouvai une lettre de M. Micawber  l'htel o il nous avait
pris de l'attendre et o nous emes assez de peine  nous faire
ouvrir au milieu de la nuit; il m'crivait qu'il nous viendrait
voir le lendemain matin  neuf heures et demie prcises. Aprs
quoi, nous allmes tout frissonnants nous coucher,  cette heure
incommode, passant, pour gagner nos lits respectifs,  travers
d'troits corridors qu'on aurait dits, d'aprs l'odeur, confits
dans une solution de soupe et de fumier.

Le lendemain matin, de bonne heure, j'errai dans les rues
paisibles de cette antique cit: je me promenai  l'ombre des
vnrables clotres et des glises. Les corbeaux planaient
toujours sur les tours de la cathdrale, et les tours elles-mmes,
qui dominent tout le riche pays d'alentour avec ses rivires
gracieuses, semblaient fendre l'air du matin, sereines et
paisibles, comme si rien ne changeait sur la terre. Et pourtant
les cloches, en rsonnant  mes oreilles, ne me rappelaient que
trop que tout change ici-bas; elles me rappelaient leur propre
vieillesse et la jeunesse de ma charmante Dora; elles me
racontaient la vie de tous ceux qui avaient pass prs d'elles
pour aimer, puis pour mourir, tandis que leur son plaintif venait
frapper l'armure rouille du prince Noir dans la cathdrale, pour
aller se perdre aprs dans l'espace, comme un cercle qui se forme,
et disparat sur la surface des eaux.

Je jetai un coup d'oeil sur la vieille maison qui faisait le coin
de la rue, mais j'en restai loign: peut-tre, si on m'avait
aperu, aurais-je pu nuire involontairement  la cause que je
venais servir. Le soleil du matin dorait de ses rayons le toit et
les fentres de cette demeure, et mon coeur ressentait quelque
chose de la paix qu'il avait connue autrefois.

Je fis un tour aux environs pendant une heure ou deux, puis je
revins par la grande rue, qui commenait  reprendre de
l'activit. Dans une boutique qui s'ouvrait, je vis mon ancien
ennemi, le boucher, qui berait un petit enfant et semblait devenu
un membre trs-paisible de la socit.

Nous nous mmes  djeuner; l'impatience commenait  nous gagner.
Il tait prs de neuf heures et demie, nous attendions M. Micawber
avec une extrme agitation.  la fin, nous laissmes l le
djeuner; M. Dick seul y avait fait quelque honneur. Ma tante se
mit  arpenter la chambre, Traddles s'assit sur le canap, sous
prtexte de lire un journal qu'il tudiait, les yeux au plafond;
je me mis  la fentre pour avertir les autres, ds que
j'apercevrais M. Micawber. Je n'eus pas longtemps  attendre: neuf
heures et demie sonnaient lorsque je le vis paratre dans la rue.

Le voil! m'criai-je, et il n'a pas son habit noir!

Ma tante renoua son chapeau (qu'elle avait gard pendant tout le
temps de son djeuner) et mit son chle, comme si elle s'apprtait
 quelque vnement qui demandt toute son nergie. Traddles
boutonna sa redingote d'un air dtermin, M. Dick, ne comprenant
rien  ces prparatifs redoutables, mais jugeant ncessaire de les
imiter, enfona son chapeau sur sa tte, de toutes ses forces,
puis l'ta immdiatement pour dire bonjour  M. Micawber.

Messieurs et madame, dit M. Micawber, bonjour! Mon cher monsieur,
dit-il  M. Dick, qui lui avait donn une vigoureuse poigne de
main, vous tes bien bon.

-- Avez-vous djeun? dit M. Dick. Voulez-vous une ctelette?

-- Pour rien au monde, mon cher monsieur! s'cria M. Micawber en
l'empchant de sonner; depuis longtemps, monsieur Dixon, l'apptit
et moi, nous sommes trangers l'un  l'autre.

M. Dixon fut si charm de son nouveau nom, qu'il donna 
M. Micawber une nouvelle poigne de main en riant comme un enfant.

Dick, lui dit ma tante, attention!

M. Dick rougit et se redressa.

Maintenant, monsieur, dit ma tante  M. Micawber tout en mettant
ses gants, nous sommes prts  partir pour le mont Vsuve ou
ailleurs, aussitt qu'il vous plaira.

-- Madame, rpondit M. Micawber, j'ai l'esprance, en effet, de
vous faire assister bientt  une ruption. Monsieur Traddles,
vous me permettez, n'est-ce pas, de dire que nous avons eu
quelques communications, vous et moi?

-- C'est un fait, Copperfield, dit Traddles, que je regardais d'un
air surpris. M. Micawber m'a consult sur ce qu'il comptait faire,
et je lui ai donn mon avis aussi bien que j'ai pu.

--  moins que je ne me fasse illusion, monsieur Traddles,
continua M. Micawber, ce que j'ai l'intention de dcouvrir ici est
trs-important?

-- Extrmement important, dit Traddles.

-- Peut-tre, dans de telles circonstances, madame et messieurs,
dit M. Micawber, me ferez-vous l'honneur de vous laisser diriger
par un homme qui, tout indigne qu'il est d'tre considr comme
autre chose qu'un frle esquif chou sur la grve de la vie
humaine, est cependant un homme comme vous; des erreurs
individuelles et une fatale combinaison d'vnements l'ont seules
fait dchoir de sa position naturelle.

-- Nous avons pleine confiance en vous, monsieur Micawber, lui
dis-je; nous ferons tout ce qu'il vous plaira.

-- Monsieur Copperfield, repartit M. Micawber, votre confiance
n'est pas mal place pour le moment, je vous demande de vouloir
bien me laisser vous devancer de cinq minutes; puis soyez assez
bons pour venir rendre visite  miss Wickfield, au bureau de
MM. Wickfield-et-Heep, o je suis commis salari.

Ma tante et moi, nous regardmes Traddles qui faisait un signe
d'approbation.

Je n'ai plus rien  ajouter, continua M. Micawber.

Puis,  mon grand tonnement, il nous fit un profond salut d'un
air trs-crmonieux, et disparut. J'avais remarqu qu'il tait
extrmement ple.

Traddles se borna  sourire en hochant la tte, quand je le
regardai pour lui demander ce que tout cela signifiait: ses
cheveux taient plus indisciplins que jamais. Je tirai ma montre
pour attendre que le dlai de cinq minutes ft expir. Ma tante,
sa montre  la main, faisait de mme. Enfin, Traddles lui offrit
le bras, et nous sortmes tous ensemble pour nous rendre  la
maison des Wickfield, sans dire un mot tout le long du chemin.

Nous trouvmes M. Micawber  son bureau du rez-de-chausse, dans
la petite tourelle; il avait l'air de travailler activement. Sa
grande rgle tait cache dans son gilet, mais elle passait,  une
des extrmits, comme un jabot de nouvelle espce.

Voyant que c'tait  moi de prendre la parole, je dis tout haut:

Comment allez-vous, monsieur Micawber?

-- Monsieur Copperfield, dit gravement M. Micawber, j'espre que
vous vous portez bien?

-- Miss Wickfield est-elle chez elle?

-- M. Wickfield est souffrant et au lit, monsieur, dit-il, il a
une fivre rhumatismale; mais miss Wickfield sera charme, j'en
suis sre, de revoir d'anciens amis. Voulez-vous entrer,
monsieur?

Il nous prcda dans la salle  manger; c'tait l que, pour la
premire fois, on m'avait reu dans cette maison; puis, ouvrant la
porte de la pice qui servait jadis de bureau  M. Wickfield, il
annona d'une voix retentissante:

Miss Trotwood, monsieur David Copperfield, monsieur Thomas
Traddles et monsieur Dick.

Je n'avais pas revu Uriah Heep depuis le jour o je l'avais
frapp. videmment notre visite l'tonnait presque autant qu'elle
nous tonnait nous-mmes. Il ne frona pas les sourcils, parce
qu'il n'en avait pas  froncer, mais il plissa son front de
manire  fermer presque compltement ses petits yeux, tandis
qu'il portait sa main hideuse  son menton, d'un air de surprise
et d'anxit. Ce ne fut que l'affaire d'un moment: je l'entrevis
en le regardant par-dessus l'paule de ma tante. La minute
d'aprs, il tait aussi humble et aussi rampant que jamais.

Ah vraiment! dit-il, voil un plaisir bien inattendu! C'est une
fte sur laquelle je ne comptais gure, tant d'amis  la fois!
Monsieur Copperfield, vous allez bien, j'espre? et si je peux
humblement m'exprimer ainsi, vous tes toujours bienveillant
envers vos anciens amis? Mistress Copperfield va mieux, j'espre,
monsieur? Nous avons t bien inquiets de sa sant depuis quelque
temps, je vous assure.

Je me souciais fort peu de lui laisser prendre ma main, mais
comment faire?

Les choses ont bien chang ici, miss Trotwood, depuis le temps o
je n'tais qu'un humble commis, et o je tenais votre poney;
n'est-ce pas? dit Uriah de son sourire le plus piteux. Mais, moi,
je n'ai pas chang, miss Trotwood.

--  vous parler franchement, monsieur, dit ma tante, si cela peut
vous tre agrable, je vous dirai bien que vous avez tenu tout ce
que vous promettiez dans votre jeunesse.

-- Merci de votre bonne opinion, miss Trotwood, dit Uriah, avec
ses contorsions accoutumes.

-- Micawber, voulez-vous avertir miss Agns et ma mre! Ma mre va
tre dans tous ses tats, en voyant si brillante compagnie! dit
Uriah en nous offrant des chaises.

-- Vous n'tes pas occup, monsieur Heep? dit Traddles, dont les
yeux venaient de rencontrer l'oeil fauve du renard qui le
regardait  la drobe d'un air interrogateur.

-- Non, monsieur Traddles, rpondit Uriah en reprenant sa place
officielle et en serrant l'une contre l'autre deux mains osseuses,
entre deux genoux galement osseux, pas autant que je le voudrais.
Mais les jurisconsultes sont comme les requins ou comme les
sangsues, vous savez: ils ne sont pas aiss  satisfaire! Ce n'est
pas que M. Micawber et moi nous n'ayons assez  faire, monsieur,
grce  ce que M. Wickfield ne peut se livrer  aucun travail,
pour ainsi dire. Mais c'est pour nous un plaisir aussi bien qu'un
devoir, de travailler pour lui. Vous n'tes pas li avec
M. Wickfield, je crois, monsieur Traddles? il me semble que je
n'ai eu moi-mme l'honneur de vous voir qu'une seule fois?

-- Non, je ne suis pas li avec M. Wickfield, rpondit Traddles;
sans cela j'aurais peut-tre eu l'occasion de vous rendre visite
plus tt.

Il y avait dans le ton dont Traddles pronona ces mots quelque
chose qui inquita de nouveau Uriah; il jeta les yeux sur lui d'un
air sinistre et souponneux. Mais il se remit en voyant le visage
ouvert de Traddles, ses manires simples et ses cheveux hrisss,
et il continua en sautant sur sa chaise:

J'en suis fch, monsieur Traddles, vous l'auriez apprci comme
moi, ses petits dfauts n'auraient fait que vous le rendre plus
cher. Mais si vous voulez entendre l'loge de mon matre,
adressez-vous  Copperfield! D'ailleurs, toute la famille de
M. Wickfield est un sujet sur lequel son loquence ne tarit pas.

Je n'eus pas le temps de dcliner le compliment, quand j'aurais
t dispos  le faire. Agns venait d'entrer, suivie de mistress
Heep. Elle n'avait pas l'air aussi calme qu' l'ordinaire;
videmment elle avait eu  supporter beaucoup d'anxit et de
fatigue. Mais sa cordialit empresse et sa sereine beaut n'en
taient que plus frappantes.

Je vis Uriah l'observer tandis qu'elle nous disait bonjour, il me
rappela la laideur des mauvais gnies piant une bonne fe. Puis
je vis M. Micawber faire un signe  Traddles, qui sortit aussitt.

Vous n'avez pas besoin de rester ici, Micawber, dit Uriah.

Mais M. Micawber restait debout devant la porte, une main appuye
sur la rgle qu'il avait place dans son gilet. On voyait bien, 
ne pas s'y mprendre, qu'il avait l'oeil fix sur un individu, et
que cet individu, c'tait son abominable patron.

Qu'est-ce que vous attendez? dit Uriah. Micawber, n'avez-vous pas
entendu que je vous ai dit de ne pas rester ici?

-- Si, dit M. Micawber, toujours immobile.

-- Alors, pourquoi restez-vous? dit Uriah.

-- Parce que... parce que cela me convient, rpondit M. Micawber,
qui ne pouvait plus se contenir.

Les joues d'Uriah perdirent toute leur couleur et se couvrirent
d'une pleur mortelle, faiblement illumine par le rouge de ses
paupires. Il regarda attentivement M. Micawber avec une figure
toute haletante.

Vous n'tes qu'un pauvre sujet, tout le monde le sait bien, dit-
il en s'efforant de sourire, et j'ai peur que vous ne m'obligiez
 me dbarrasser de vous. Sortez! je vous parlerai tout  l'heure.

-- S'il y a en ce monde un sclrat, dit M. Micawber, en clatant
tout  coup avec une vhmence inoue, un coquin auquel je n'ai
que trop parl en ma vie, ce gredin-l se nomme... Heep!

Uriah recula, comme s'il avait t piqu par un reptile venimeux.
Il promena lentement ses regards sur nous, de l'air le plus sombre
et le plus mchant; puis il dit  voix basse:

Ah! ah! c'est un complot! Vous vous tes donn rendez-vous ici;
vous voulez vous entendre avec mon commis, Copperfield,  ce qu'il
parat! Mais prenez garde. Vous ne russirez pas; nous nous
connaissons, vous et moi: nous ne nous aimons gure. Depuis votre
premire visite ici, vous avez toujours fait le chien hargneux,
vous tes jaloux de mon lvation, n'est-ce pas! mais je vous en
avertis, pas de complots contre moi, ou les miens vaudront bien
les vtres. Micawber, sortez, j'ai deux mots  vous dire.

-- Monsieur Micawber, dis-je, il s'est fait un trange changement
dans ce drle, il en est venu  dire la vrit sur un point, c'est
qu'il se sent menac. Traitez-le comme il le mrite!

-- Vous tes d'aimables gens, dit Uriah, toujours du mme ton, en
essuyant, de sa longue main, les gouttes de sueur gluante qui
coulaient sur son front, de venir acheter mon commis, l'cume de
la socit; un homme tel que vous tiez jadis, Copperfield, avant
qu'on vous et fait la charit; et de le payer pour me diffamer
par des mensonges! Mistress Trotwood, vous ferez bien d'arrter
tout a, ou je me charge de faire arrter votre mari, plutt qu'il
ne vous conviendra. Ce n'est pas pour des prunes que j'ai tudi 
fond votre histoire, en homme du mtier, ma brave dame! Miss
Wickfield, au nom de l'affection que vous avez pour votre pre, ne
vous joignez pas  cette bande, si vous ne voulez pas que je le
ruine... Et maintenant, Micawber, venez-y! je vous tiens entre mes
griffes. Regardez-y  deux fois, si vous ne voulez pas tre
cras. Je vous recommande de vous loigner, tandis qu'il en est
encore temps. Mais o est ma mre? dit-il, en ayant l'air de
remarquer avec une certaine alarme l'absence de Traddles, et en
tirant brusquement la sonnette. La jolie scne  venir faire chez
les gens!

-- Mistress Heep est ici, monsieur, dit Traddles, qui reparut
suivi de la digne mre de ce digne fils. J'ai pris la libert de
me faire connatre d'elle.

-- Et qui tes-vous, pour vous faire connatre? rpondit Uriah;
que venez-vous demander ici?

-- Je suis l'ami et l'agent de M. Wickfield, monsieur, dit
Traddles d'un air grave et calme. Et j'ai dans ma poche ses pleins
pouvoirs, pour agir comme procureur en son nom, quoi qu'il arrive.

-- Le vieux baudet aura bu jusqu' en perdre l'esprit, dit Uriah,
qui devenait toujours de plus en plus affreux  voir, et on lui
aura soutir cet acte par des moyens frauduleux!

-- Je sais qu'on lui a soutir quelque chose par des moyens
frauduleux, reprit doucement Traddles; et vous le savez aussi bien
que moi, monsieur Heep. Nous laisserons cette question  traiter 
M. Micawber, si vous le voulez bien.

-- Uriah! dit mistress Heep d'un ton inquiet.

-- Taisez-vous, ma mre, rpondit-il, moins on parle, moins on se
trompe.

-- Mais, mon ami...

-- Voulez-vous me faire le plaisir de vous taire, ma mre, et de
me laisser parler?

Je savais bien depuis longtemps que sa servilit n'tait qu'une
feinte, et qu'il n'y avait en lui que fourberie et fausset; mais,
jusqu'au jour o il laissa tomber son masque, je ne m'tais fait
aucune ide de l'tendue de son hypocrisie. J'avais beau le
connatre depuis de longues annes, et le dtester cordialement,
je fus surpris de la rapidit avec laquelle il cessa de mentir,
quand il reconnut que tout mensonge lui serait inutile; de la
malice, de l'insolence et de la haine qu'il laissa clater, de sa
joie en songeant, mme alors,  tout le mal qu'il avait fait. Je
croyais savoir  quoi m'en tenir sur son compte, et pourtant ce
fut toute une rvlation pour moi, car en mme temps qu'il
affectait de triompher, il tait au dsespoir, et ne savait
comment se tirer de ce mauvais pas.

Je ne dis rien du regard qu'il me lana, pendant qu'il se tenait
l debout,  nous lorgner les uns aprs les autres, car je
n'ignorais pas qu'il me hassait, et je me rappelais les marques
que ma main avait laisses sur sa joue. Mais, quand ses yeux se
fixrent sur Agns, ils avaient une expression de rage qui me fit
frmir: on voyait qu'il sentait qu'elle lui chappait; il ne
pourrait satisfaire l'odieuse passion qui lui avait fait esprer
de possder une femme dont il tait incapable d'apprcier toutes
les vertus. tait-il possible qu'Agns et t condamne  vivre,
seulement une heure, dans la compagnie d'un pareil homme!

Il se grattait le menton, puis nous regardait avec colre, enfin
il se tourna de nouveau vers moi et me dit d'un ton demi-patelin,
demi-insolent:

Et vous, Copperfield, qui faites tant de fracas de votre honneur
et de tout ce qui s'ensuit; comment m'expliquerez-vous, monsieur
l'honnte homme, que vous veniez espionner ce qui se passe chez
moi, et suborner mon commis pour qu'il vous contt mes affaires?
Si c'tait _moi_, je n'en serais pas surpris, car je n'ai pas la
prtention d'tre un _gentleman_ (bien que je n'aie jamais err
dans les rues, comme vous le faisiez jadis,  ce que raconte
Micawber), mais _vous!_ cela ne vous fait pas peur? Vous ne songez
pas  tout ce que je pourrai faire, en retour, jusqu' vous faire
poursuivre pour complot, etc., etc.? trs-bien. Nous verrons!
monsieur... Comment vous appelez-vous? Vous qui vouliez faire une
question  Micawber, tenez! le voil. Pourquoi donc ne lui dites-
vous pas de parler? Il sait sa leon par coeur,  ce que je puis
croire.

Il s'aperut que tout ce qu'il disait ne faisait aucun effet sur
nous, et, s'asseyant sur le bord de la table, il mit ses mains
dans ses poches, et, les jambes entrelaces, il attendit d'un air
rsolu la suite des vnements.

M. Micawber, que j'avais eu beaucoup de peine  contenir, et qui
avait plusieurs fois articul la premire syllabe du mot sclrat!
sans que je lui permisse de prononcer le reste, clata enfin, tira
de son sein la grande rgle (probablement destine  lui servir
d'arme dfensive), et sortit de sa poche un volumineux document
sur papier ministre, pli en forme de grandes lettres. Il ouvrit
ce paquet d'un air dramatique et le contempla avec admiration,
comme s'il tait ravi  l'avance de ses talents d'auteur, puis il
commena  lire ce qui suit:

Chre miss Trotwood, Messieurs...

-- Que le bon Dieu le bnisse! s'cria ma tante, il s'agirait d'un
recours en grces pour crime capital, qu'il dpenserait une rame
de papier pour crire sa ptition.

M. Micawber ne l'avait pas entendue, et continuait:

En paraissant devant vous pour vous dnoncer le plus abominable
coquin qui, selon moi, ait jamais exist, dit-il sans lever les
yeux de dessus la lettre, mais en brandissant sa rgle, comme si
c'tait un monstrueux gourdin, dans la direction d'Uriah Heep, je
ne viens pas vous demander de songer  moi. Victime, depuis mon
enfance, d'embarras pcuniaires dont il m'a t impossible de
sortir, j'ai t le jouet des plus tristes circonstances.
L'ignominie, la misre, l'affliction et la folie, ont t,
collectivement ou successivement, mes compagnes assidues pendant
ma douloureuse carrire.

La satisfaction avec laquelle M. Micawber dcrivait tous les
malheurs de sa vie ne saurait tre gale que par l'emphase avec
laquelle il lisait sa lettre, et l'hommage qu'il rendait lui-mme
 ce petit chef-d'oeuvre, en roulant la tte chaque fois qu'il
croyait avoir rencontr une expression suffisamment nergique.

Un jour, sous le coup de l'ignominie, de la misre, de
l'affliction et de la folie combines, j'entrai dans le bureau de
l'association connue sous le nom de Wickfield-et-_Heep_, mais en
ralit dirige par _Heep_ tout seul. HEEP, le seul HEEP est le
grand ressort de cette machine. HEEP, le seul HEEP est un
faussaire et un fripon.

Uriah devint bleu, de ple qu'il tait; il bondit pour s'emparer
de la lettre, et la mettre en morceaux. M. Micawber, avec une
dextrit couronne de succs, lui attrapa les doigts  la vole,
avec la rgle, et mit sa main droite hors de combat. Uriah laissa
tomber son poignet comme si on le lui avait cass. Le bruit que
fit le coup tait aussi sec que s'il avait frapp sur un morceau
de bois.

Que le diable vous emporte! dit Uriah en se tordant de douleur,
je vous revaudrai a.

-- Approchez seulement, vous, vous Heep, tas d'infamie, s'cria
M. Micawber, et si votre tte est une tte d'homme et non de
diable, je la mets en pices. Approchez, approchez!

Je n'ai jamais rien vu, je crois, de plus risible que cette scne.
M. Micawber faisait le moulinet avec sa rgle, en criant:
Approchez! approchez! tandis que Traddles et moi, nous le
poussions dans un coin, d'o il faisait des efforts inimaginables
pour sortir.

Son ennemi grommelait entre ses dents en frottant sa main
meurtrie; il prit son mouchoir pour l'envelopper, puis il se
rassit sur sa table, les yeux baisss, d'un air sombre.

Quand M. Micawber se fut un peu calm, il reprit sa lecture.

Le traitement qui me dcida  entrer au service de... _Heep_ (il
s'arrtait toujours avant de prononcer ce nom, pour y mettre plus
de vigueur) n'avait t provisoirement fix qu' vingt-deux
shillings six pences par semaine. Le reste devait tre rgl
d'aprs mon travail au bureau, ou plutt, pour dire la vrit,
d'aprs la bassesse de ma nature, d'aprs la cupidit de mes
dsirs, d'aprs la pauvret de ma famille, d'aprs la ressemblance
morale, ou plutt immorale, qui pourrait exister entre moi et...
_Heep_! Ai-je besoin de dire que bientt je me vis contraint de
solliciter de... _Heep_ des secours pcuniaires pour venir en aide
 mistress Micawber et  notre famille infortune, qui ne faisait
que s'accrotre au milieu de nos malheurs! Ai-je besoin de dire
que cette ncessit avait t prvue par... _Heep_ et que les
avances qu'il me faisait taient garanties par des reconnaissances
conformes aux lois de ce pays? Ai-je besoin d'ajouter que ce fut
ainsi que cette araigne perfide m'attira dans la toile qu'elle
avait tisse pour ma perte?

M. Micawber tait tellement fier de ses talents pistolaires, tout
en dcrivant un si douloureux tat de choses, qu'il semblait avoir
oubli le chagrin ou l'anxit que lui avait jadis caus la
ralit. Il continuait:

Ce fut alors que... _Heep_ commena  me favoriser d'une certaine
dose de confiance qui lui tait ncessaire pour que je vinsse en
aide  ses plans infernaux. Ce fut alors que, pour me servir du
langage de Shakespeare, je commenai  languir,  dprir, 
m'tioler. On me demandait constamment ma coopration pour
falsifier des documents et pour tromper un individu que je
dsignerai sous le nom de M. W... M. W... ignorait tout; on
l'abusait de toutes les manires, sans que ce sclrat de...
_Heep_ cesst de tmoigner au pauvre malheureux une reconnaissance
et une amiti sans bornes. C'tait dj assez vilain, mais, comme
l'observe le prince de Danemark avec cette hauteur de philosophie
qui distingue l'illustre ornement de l're d'lisabeth, c'est le
reste qui est le pis.

M. Micawber fut si charm de cette heureuse citation que, sous
prtexte de ne plus savoir o il en tait de sa lecture, il nous
relut ce passage deux fois de suite.

Je n'ai pas l'intention, reprit-il, de vous donner le dtail de
toutes les petites fraudes qu'on a pratiques contre l'individu
dsign sous le nom de M. W..., et auxquelles j'ai prt un
concours tacite; cette lettre ne saurait les contenir, mais je les
ai recueillies ailleurs. Lorsque je cessai de discuter en moi-mme
la douloureuse alternative o je me trouvais de toucher ou non mon
traitement, de manger ou de mourir de faim, de vivre ou de ne pas
vivre, je rsolus de m'appliquer  dcouvrir et  exposer tous les
crimes commis par... _Heep_ au dtriment de ce malheureux
monsieur. Stimul par le conseiller silencieux qui veillait au
dedans de ma conscience et par un conseiller non moins touchant,
que je nommerai brivement miss W..., je cherchai  tablir, non
sans peine, une srie d'investigations secrtes, remontant, si je
ne me trompe,  une priode de plus de douze mois.

Il lut ce passage comme si c'tait un acte du parlement, et part
singulirement tonn de la majest des expressions.

Voici ce dont j'accuse... _Heep_, dit-il en regardant Uriah, et
en plaant sa rgle sous son bras gauche, de faon  pouvoir la
retrouver en cas de besoin.

Nous retenions tous notre respiration, _Heep_, je crois, plus que
personne.

D'abord, dit M. Micawber, quand les facults de M. W...
devinrent, par des causes qu'il est inutile de rappeler, troubles
et faibles, _Heep_ s'tudia  compliquer toutes les transactions
officielles. Plus M. W... tait impropre  s'occuper d'affaires,
plus _Heep_ voulait le contraindre  s'en occuper. Dans de tels
moments, il fit signer  M. W... des documents d'une grande
importance, pour d'autres qui n'en avaient aucune. Il amena
M. W...  lui donner l'autorisation d'employer une somme
considrable qui lui avait t confie, prtendant qu'on avait 
payer des charges trs-onreuses dj liquides ou qui mme
n'avaient jamais exist. Et, en mme temps, il mettait au compte
de M. W... l'invention d'une indlicatesse si criante; dont il
s'est servi depuis pour torturer et contraindre M. W...  lui
cder sur tous les points.

-- Vous aurez  prouver tout cela, Copperfield! dit Uriah en
secouant la tte d'un air menaant. Patience!

-- Monsieur Traddles, demandez ... _Heep_ qui est-ce qui a
demeur dans cette maison aprs lui, dit M. Micawber en
s'interrompant dans sa lecture; voulez-vous?

-- Un imbcile qui y demeure encore, dit Uriah d'un air
ddaigneux.

-- Demandez ... _Heep_ s'il n'a pas, par hasard, possd certain
livre de mmorandum dans cette maison, dit M. Micawber; voulez-
vous?

Je vis Uriah cesser tout  coup de se gratter le menton.

Ou bien, demandez-lui, dit M. Micawber, s'il n'en a pas brl un
dans cette maison. S'il vous dit oui, et qu'il vous demande o
sont les cendres de cet agenda, adressez-le  Wilkins Micawber, et
il apprendra des choses qui lui seront peu agrables.

M. Micawber pronona ces paroles d'un ton si triomphant qu'il
parvint  alarmer srieusement la mre, qui s'cria avec la plus
vive agitation:

Uriah! Uriah! Soyez humble et tentez d'arranger l'affaire, mon
enfant!

-- Mre, rpliqua-t-il, voulez-vous vous taire? Vous avez peur, et
vous ne savez ce que vous dites. Humble! rpta-t-il, en me
regardant d'un air mchant. Je les ai humilis il y a dj
longtemps, tout humble que je suis!

M. Micawber rentra tout doucement son menton dans sa cravate, puis
il reprit:

Secundo. _Heep_ a plusieurs fois,  ce que je puis croire et
savoir...

-- Les belles preuves! murmura Uriah d'un ton de soulagement. Ma
mre, restez donc tranquille.

-- Nous tcherons d'en trouver de meilleures pour vous achever,
monsieur, rpondit M. Micawber.

Secundo. _Heep_ a plusieurs fois,  ce que je puis croire et
savoir, fait des faux, en imitant dans divers papiers, livres et
documents, la signature de M. W..., particulirement dans une
circonstance dont je pourrai donner la preuve, par exemple, de la
manire suivante,  savoir...

M. Micawber aimait singulirement  entasser ainsi des formules
officielles, mais cela ne lui tait pas particulier, je dois le
dire. C'est plutt la rgle gnrale. Bien souvent j'ai pu
remarquer que les individus appels  prter serment, par exemple,
semblent tre dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des
mots identiques  la suite les uns des autres pour exprimer une
seule ide; ils disent qu'ils dtestent, qu'ils hassent et qu'ils
excrent, etc., etc. Les anathmes taient jadis conus d'aprs le
mme principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous
aimons bien aussi  les tyranniser; nous aimons  nous en faire
une riche provision qui puisse nous servir de cortge dans les
grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de
l'importance, que cela a bonne faon. De mme que dans les jours
d'apparat nous ne sommes pas trs-difficiles sur la qualit des
valets qui endossent notre livre, pourvu qu'ils la portent bien
et qu'ils fassent nombre; de mme nous n'attachons qu'une
importance secondaire au sens ou  l'utilit des mots que nous
employons pourvu qu'ils dfilent  la parade. Et, de mme qu'on
s'attire des ennemis en affichant trop la magnificence de ses
livres, ou du moins que des esclaves trop nombreux se rvoltent
contre leurs matres, de mme aussi je pourrais citer un peuple
qui s'est attir de grands embarras et s'en attirera bien d'autres
pour avoir voulu conserver un rpertoire trop riche de synonymes
dans son vocabulaire national.

M. Micawber continua sa lecture en se lchant les barbes.

... Par exemple, de la manire suivante,  savoir: M. W... tait
malade, il tait fort probable que sa mort amnerait des
dcouvertes propres  dtruire l'influence de... _Heep_ sur la
famille W... ce que je puis affirmer, moi, soussign, Wilkins
Micawber...  moins qu'on ne pt obtenir de sa fille de renoncer
par affection filiale  toute investigation du pass; dans cette
prvision, le susdit... _Heep_ jugea prudent d'avoir un acte tout
prt, comme lui venant de M. W..., tablissant que les sommes ci-
dessus mentionnes avaient t avances par... _Heep_  M. W...,
pour le sauver du dshonneur. La vrit est que cette somme n'a
jamais t avance par lui. C'est... _Heep_ qui a forg les
signatures de ce document; il y a mis le nom de M. W... et, en
dessous, une attestation de Wilkins Micawber. J'ai en ma
possession, dans son agenda, plusieurs imitations de la signature
de M. W... un peu endommages par les flammes, mais encore
lisibles. Jamais de ma vie je n'ai soussign un pareil acte. J'ai
en ma possession le document original.

Uriah Heep tressaillit, puis il tira de sa poche un trousseau de
clefs et ouvrit un tiroir; mais, changeant soudainement de
rsolution, il se tourna de nouveau vers nous sans y regarder.

Et j'ai le document... reprit M. Micawber en jetant les yeux tout
autour de lui, comme s'il relisait le texte d'un sermon... en ma
possession, c'est--dire, je l'avais ce matin quand j'ai crit
ceci! mais, depuis, je l'ai remis  M. Traddles.

-- C'est parfaitement vrai, dit Traddles.

-- Uriah! Uriah! cria sa mre, soyez humble et arrangez-vous avec
ces messieurs. Je sais que mon fils sera humble, si vous lui
donnez le temps de la rflexion. Monsieur Copperfield, vous savez
comme il a toujours t humble!

Il tait curieux de voir la mre rester fidle  ses vieilles
habitudes de ruse, pendant que le fils les repoussait  prsent
comme inutiles.

Ma mre, dit-il en mordant avec impatience le mouchoir qui
enveloppait sa main, vous feriez mieux de prendre tout de suite un
fusil charg et de tirer sur moi.

-- Mais je vous aime, Uriah! s'cria mistress Heep. Et
certainement elle l'aimait et il avait de l'affection pour elle:
quelque trange que cela puisse paratre, c'tait un couple bien
assorti. Je ne peux pas souffrir de vous entendre insulter ces
messieurs, vous n'y gagnerez rien. Je l'ai dit tout de suite 
monsieur, quand il m'a affirm, en descendant l'escalier, qu'on
savait tout; j'ai promis que vous seriez humble, et que vous
rpareriez vos torts. Oh! voyez comme je suis humble, moi,
messieurs, et ne l'coutez pas.

-- Mais, ma mre, dit-il d'un air de fureur en tournant vers moi
son doigt long et maigre, voil Copperfield qui vous aurait
volontiers donn cent livres sterling pour en savoir moiti moins
que vous n'en avez dit depuis un quart d'heure. C'tait  moi
qu'il en voulait par-dessus tout, convaincu que j'avais t le
principal moteur de cette affaire: je ne cherchai pas  le
dtromper.

-- C'est plus fort que moi, Uriah, cria sa mre. Je ne peux pas
vous voir ainsi vous exposer au danger par fiert. Mieux vaut tre
humble comme vous l'avez toujours t.

Il resta un moment silencieux  dvorer son mouchoir, puis il me
dit avec un grognement sourd:

Avez-vous encore quelque chose  avancer? S'il y a autre chose,
dites-le. Qu'est-ce que vous attendez?

M. Micawber reprit sa lettre; il tait trop heureux de pouvoir
reprendre un rle dont il tait tellement satisfait.

Tertio. Enfin je suis en tat de prouver, d'aprs les livres
falsifis de... _Heep_, et d'aprs l'agenda authentique de...
_Heep_, que pendant nombre d'annes... _Heep_ s'est servi des
faiblesses et des dfauts de M. W... pour arriver  ses infmes
desseins. Dans ce but, il a su mme employer les vertus, le
sentiment d'honneur, l'affection paternelle de l'infortun M. W...
Tout cela sera dmontr par moi, grce au petit carnet, en partie
calcin (que je n'ai pas pu comprendre tout d'abord, lorsque
mistress Micawber le dcouvrit accidentellement dans notre
domicile, au fond du coffre destin  contenir les cendres
consumes sur notre foyer domestique). Pendant des annes, M. W...
a t tromp et vol de toutes les faons imaginables par l'avare,
le faux, le perfide... _Heep_. Le but suprme de... _Heep_, aprs
sa passion pour le gain, c'tait de prendre un empire absolu sur
M. et miss W... (Je ne dis rien de ses vues ultrieures sur
icelle.) Son dernier acte fut, il y a quelques mois, d'amener
M. W...  abandonner sa part de l'association et mme  vendre le
mobilier de sa maison,  condition qu'il recevrait exactement et
fidlement de... _Heep_ une rente viagre payable tous les trois
mois. Peu  peu, on a si bien embrouill toutes les affaires, que
l'infortun M. W... n'a plus t capable de s'y retrouver. On a
tabli de faux tats du domaine dont M. W... rpond,  une poque
o M. W... s'tait lanc dans des spculations hasardeuses, et
n'avait pas entre les mains la somme dont il tait moralement et
lgalement responsable. On a dclar qu'il avait emprunt de
l'argent  un intrt fabuleux, tandis que... _Heep_ avait
frauduleusement soustrait cet argent  M. W... On a dress un
catalogue inou de chicanes inconcevables. Enfin le malheureux
M. W... crut  la banqueroute de sa fortune, de ses esprances
terrestres, de son honneur, et ne vit plus de salut que dans le
monstre  forme humaine qui, en se rendant indispensable, avait su
perptrer la ruine de cette famille infortune. (M. Micawber
aimait beaucoup l'expression de monstre  figure humaine, qui lui
semblait neuve et originale.) Tout ceci, je puis le prouver, et
probablement bien d'autres choses encore!

Je murmurai quelques mots  l'oreille d'Agns qui pleurait de joie
et de tristesse  ct de moi; il se fit un mouvement dans la
chambre, comme si M. Micawber avait fini. Mais il reprit du ton le
plus grave! Je vous demande pardon, et continua avec un mlange
d'extrme abattement et d'clatante joie, la lecture de sa
proraison:

J'ai fini. Il me reste seulement  tablir la vrit de ces
accusations; puis  disparatre, avec une famille prdestine au
malheur, d'un lieu o nous semblons tre  charge  tout le monde.
Ce sera bientt un fait accompli. On peut supposer avec quelque
raison que notre plus jeune enfant expirera le premier
d'inanition, lui qui est le plus frle de tous; les jumeaux le
suivront. Qu'il en soit ainsi! Quant  moi, mon sjour 
Canterbury a dj bien avanc les choses; la prison pour dettes et
la misre feront le reste. J'ai la confiance que le rsultat
heureux d'une enqute longuement et pniblement excute, au
milieu de travaux incessants et de craintes douloureuses, au lever
du soleil comme  son coucher, et pendant l'ombre de la nuit, sous
le regard vigilant d'un individu qu'il est superflu d'appeler un
dmon, et dans l'angoisse que me causait la situation de mes
infortuns hritiers, rpandra sur mon bcher funbre quelques
gouttes de misricorde. Je n'en demande pas davantage. Qu'on me
rende seulement justice, et qu'on dise de moi comme de ce noble
hros maritime, auquel je n'ai pas la prtention de me comparer,
que ce que j'ai fait, je l'ai fait, en dpit d'intrts gostes
ou mercenaires,

_Par amour pour la vrit,
Pour l'Angleterre et la beaut._

Je suis pour la vie, etc., etc.

Wilkins Micawber.

M. Micawber plia sa lettre avec une vive motion, mais avec une
satisfaction non moins vive, et la tendit  ma tante comme un
document qu'elle aurait sans doute du plaisir  garder.

Il y avait dans la chambre un coffre-fort en fer: je l'avais dj
remarqu lors de ma premire visite. La clef tait sur la serrure.
Un soupon soudain sembla s'emparer d'Uriah; il jeta un regard sur
M. Micawber, s'lana vers le coffre-fort, et l'ouvrit avec
fracas. Il tait vide.

O sont les livres? s'cria-t-il, avec une effroyable expression
de rage. Un voleur a drob mes livres!

M. Micawber se donna un petit coup de rgle sur les doigts:

C'est moi: vous m'avez remis la clef comme  l'ordinaire, un peu
plus tt mme que de coutume, et j'ai ouvert le coffre.

-- Soyez sans inquitude, dit Traddles. Ils sont en ma possession.
J'en prendrai soin, d'aprs les pouvoirs que j'ai reus.

-- Vous tes donc un recleur? cria Uriah.

-- Dans des circonstances comme celles-ci, certainement oui,
rpondit Traddles.

Quel fut mon tonnement quand je vis ma tante, qui jusque-l avait
cout avec un calme parfait, ne faire qu'un bond vers Uriah Heep
et le saisir au collet!

Vous savez ce qu'il me faut? dit ma tante.

-- Une camisole de force, dit-il.

-- Non. Ma fortune! rpondit ma tante. Agns, ma chre, tant que
j'ai cru que c'tait votre pre qui l'avait laiss perdre, je n'ai
pas souffl mot: Trot lui-mme n'a pas su que c'tait entre les
mains de M. Wickfield que je l'avais dpose. Mais, maintenant que
je sais que c'est  cet individu de m'en rpondre, je veux
l'avoir! Trot, venez la lui reprendre!

Je suppose que ma tante croyait sur le moment retrouver sa fortune
dans la cravate d'Uriah Heep, car elle la secouait de toutes ses
forces. Je m'empressai de les sparer, en assurant ma tante qu'il
rendrait jusqu'au dernier sou tout ce qu'il avait acquis indment.
Au bout d'un moment de rflexion, elle se calma et alla se
rasseoir, sans paratre le moins du monde dconcerte de ce
qu'elle venait de faire (je ne saurais en dire autant de son
chapeau).

Pendant le quart d'heure qui venait de s'couler, mistress Heep
s'tait puise  crier  son fils d'tre humble; elle s'tait
mise  genoux devant chacun de nous successivement, en faisant les
promesses les plus extravagantes. Son fils la fit rasseoir, puis
se tenant prs d'elle d'un air sombre, le bras appuy sur la main
de sa mre, mais sans rudesse, il me dit avec un regard froce:

Que voulez-vous que je fasse?

-- Je m'en vais vous dire ce qu'il faut faire, dit Traddles.

-- Copperfield n'a donc pas de langue? murmura Uriah. Je vous
donnerais quelque chose de bon coeur, si vous pouviez m'affirmer,
sans mentir, qu'on la lui a coupe.

-- Mon Uriah va se faire humble, s'cria sa mre. Ne l'coutez
pas, mes bons messieurs!

-- Voil ce qu'il faut faire, dit Traddles. D'abord, vous allez me
remettre, ici mme, l'acte par lequel M. Wickfield vous faisait
l'abandon de ses biens.

-- Et si je ne l'ai pas?

-- Vous l'avez, dit Traddles, ainsi nous n'avons pas  faire cette
supposition.

Je ne puis m'empcher d'avouer que je rendis pour la premire fois
justice, en cette occasion,  la sagacit et au bon sens simple et
pratique de mon ancien camarade.

Ainsi donc, dit Traddles, il faut vous prparer  rendre gorge, 
restituer jusqu'au dernier sou tout ce que votre rapacit a fait
passer entre vos mains. Nous garderons en notre possession tous
les livres et tous les papiers de l'association; tous vos livres
et tous vos papiers; tous les comptes et reus; en un mot, tout ce
qui est ici.

-- Vraiment? Je ne suis pas dcid  cela, dit Uriah. Il faut me
donner le temps d'y penser.

-- Certainement, rpondit Traddles, mais en attendant, et jusqu'
ce que tout soit rgl  notre satisfaction, nous prendrons
possession de toutes ces garanties, et nous vous prierons, ou s'il
le faut, nous vous contraindrons de rester dans votre chambre,
sans communiquer avec qui que ce soit.

-- Je ne le ferai pas, dit Uriah en jurant comme un diable.

-- La prison de Maidstone est un lieu de dtention plus sr,
reprit Traddles, et bien que la loi puisse tarder  nous faire
justice, et nous la fasse peut-tre moins complte que vous ne le
pourriez, cependant il n'y a pas de doute qu'elle ne vous punisse.
Vous le savez aussi bien que moi. Copperfield, voulez-vous aller 
Guildhall chercher deux policemen?

Ici mistress Heep tomba de nouveau  genoux, elle conjura Agns
d'intercder en leur faveur, elle s'cria qu'il tait trs-humble,
qu'elle en tait bien sre, et que s'il ne faisait pas ce que nous
voulions, elle le ferait  sa place. Et en effet, elle aurait fait
tout ce qu'on aurait voulu, car elle avait presque perdu la tte,
tant elle tremblait pour son fils chri; quant  lui,  quoi bon
se demander ce qu'il aurait pu faire, s'il avait eu un peu plus de
hardiesse; autant vaudrait demander ce que ferait un vil roquet
anim de l'audace d'un tigre. C'tait un lche, de la tte aux
pieds; et, en ce moment plus que jamais, il montrait bien la
bassesse de sa nature par son air mortifi et son dsespoir
sombre.

Attendez! cria-t-il d'une voix sourde, en essuyant ses joues
couvertes de sueur. Ma mre, pas tant de bruit! Qu'on leur donne
ce papier! Allez le chercher.

-- Voulez-vous avoir la bont de lui prter votre concours,
monsieur Dick? dit Traddles.

Tout fier de cette commission dont il comprenait la porte,
M. Dick accompagna mistress Heep, comme un chien de berger
accompagne un mouton. Mais mistress Heep lui donna peu de peine;
car elle rapporta, non-seulement le document demand, mais mme la
bote qui le contenait, o nous trouvmes un livre de banque, et
d'autres papiers qui furent utiles plus tard.

Bien, dit Traddles en les recevant. Maintenant, monsieur Heep,
vous pouvez vous retirer pour rflchir; mais dites-vous bien, je
vous prie, que vous n'avez qu'une chose  faire, comme je vous
l'ai dj expliqu, et qu'il faut la faire sans dlai.

Uriah traversa la chambre sans lever les yeux, en se passant la
main sur le menton, puis s'arrtant  la porte, il me dit:

Copperfield, je vous ai toujours dtest. Vous n'avez jamais t
qu'un parvenu, et vous avez toujours t contre moi.

-- Je vous ai dj dit, rpondis-je, que c'est vous qui avez
toujours t contre le monde entier par votre fourberie et votre
avidit. Songez dsormais que jamais la fourberie et l'avidit ne
savent s'arrter  temps, mme dans leur propre intrt. C'est un
fait aussi certain que nous mourrons un jour.

-- C'est peut-tre un fait aussi incertain que ce qu'on nous
enseignait  l'cole, dit-il avec un ricanement expressif,  cette
mme cole o j'ai appris  tre si humble, de neuf heures  onze
heures, on nous disait que le travail tait une maldiction; de
onze heures  une heure, que c'tait un bien, une bndiction, et
que sais-je encore? Vous nous prchez l des doctrines  peu prs
aussi consquentes que ces gens-l. L'humilit vaut mieux que tout
cela, c'est un excellent systme. Je n'aurais pas sans elle si
bien enlac mon noble associ, je vous en rponds... Micawber,
vieil animal, vous me payerez a!

M. Micawber le regarda d'un air de souverain mpris jusqu' ce
qu'il eut quitt la chambre, puis il se tourna vers moi, et me
proposa de me donner le plaisir de venir voir la confiance se
rtablir entre lui et mistress Micawber. Aprs quoi, il invita
toute la compagnie  contempler une si touchante crmonie.

Le voile qui nous a longtemps spars, mistress Micawber et moi,
s'est enfin dchir, dit M. Micawber; mes enfants et l'auteur de
leur existence peuvent maintenant se rapprocher sans rougir les
uns des autres.

Nous lui avions tous beaucoup de reconnaissance, et nous dsirions
lui en donner un tmoignage, autant du moins que nous le
permettait le dsordre de nos esprits: aussi, aurions-nous tous
volontiers accept son offre, si Agns n'avait t force d'aller
retrouver son pre, auquel on n'avait encore os que faire
entrevoir une lueur d'esprance; il fallait d'ailleurs que
quelqu'un montt la garde auprs d'Uriah. Traddles se consacra 
cet emploi o M. Dick devait bientt venir le relayer; ma tante,
M. Dick et moi, nous accompagnmes M. Micawber. En me sparant si
prcipitamment de ma chre Agns,  qui je devais tant, et en
songeant au danger dont nous l'avions sauve peut-tre ce jour-l,
car qui aurait su si son courage n'aurait pas succomb dans cette
lutte? je me sentais le coeur plein de reconnaissance pour les
malheurs de ma jeunesse qui m'avaient amen  connatre
M. Micawber.

Sa maison n'tait pas loin; la porte du salon donnait sur la rue,
il s'y prcipita avec sa vivacit habituelle, et nous nous
trouvmes au milieu de sa famille. Il s'lana dans les bras de
mistress Micawber en s'criant: Emma, mon bonheur et ma vie!
Mistress Micawber poussa un cri perant et serra M. Micawber sur
son coeur. Miss Micawber, qui tait occupe  bercer l'innocent
tranger dont me parlait mistress Micawber dans sa lettre, fut
extrmement mue. L'tranger sauta de joie. Les jumeaux
tmoignrent leur satisfaction par diverses dmonstrations
incommodes, mais naves. Matre Micawber, dont l'humeur paraissait
aigrie par les dceptions prcoces de sa jeunesse, et dont la mine
avait conserv quelque chose de morose, cda  de meilleurs
sentiments et pleurnicha.

Emma! dit M. Micawber, le nuage qui voilait mon me s'est
dissip. La confiance qui a si longtemps exist entre nous revit 
jamais! Salut, pauvret! s'cria-t-il en versant des larmes.
Salut, misre bnie! que la faim, les haillons, la tempte, la
mendicit soient les bienvenus! Salut! La confiance rciproque
nous soutiendra jusqu' la fin!

En parlant ainsi, M. Micawber embrassait tous ses enfants les uns
aprs les autres, et faisait asseoir sa femme, poursuivant de ses
saluts, avec enthousiasme, la perspective d'une srie d'infortunes
qui ne me paraissaient pas trop dsirables pour sa famille; et les
invitant tous  venir chanter en choeur dans les rues de
Canterbury, puisque c'tait la seule ressource qui leur restt
pour vivre.

Mais mistress Micawber venait de s'vanouir, vaincue par tant
d'motions; la premire chose  faire, mme avant de songer 
complter le choeur en question, c'tait de la faire revenir 
elle. Ma tante et M. Micawber s'en chargrent; puis on lui
prsenta ma tante, et mistress Micawber me reconnut.

Pardonnez-moi, cher monsieur Copperfield, dit la pauvre femme en
me tendant la main, mais je ne suis pas forte, et je n'ai pu
rsister au bonheur de voir disparatre tant de dsaccord entre
M. Micawber et moi.

-- Sont-ce l tous vos enfants, madame? dit ma tante.

-- C'est tout ce que nous en avons pour le moment, rpondit
mistress Micawber...

-- Grand Dieu! ce n'est pas l ce que je veux dire, madame, reprit
ma tante. Ce que je vous demande, c'est si tous ces enfants-l
sont  vous?

-- Madame, rpartit M. Micawber, c'est bien le compte exact.

-- Et ce grand jeune homme-l, dit ma tante d'un air pensif,
qu'est-ce que vous en faites?

-- Lorsque je suis venu ici, dit M. Micawber, j'esprais placer
Wilkins dans l'glise, ou, pour parler plus correctement, dans le
choeur. Mais il n'y a pas de place de tnor vacante dans le
vnrable difice, qui fait  juste titre la gloire de cette cit;
et il a... en un mot, il a pris l'habitude de chanter dans des
cafs, au lieu de s'exercer dans une enceinte consacre.

-- Mais c'est  bonne intention, dit mistress Micawber avec
tendresse.

-- Je suis sr, mon amour, reprit M. Micawber, qu'il a les
meilleures intentions du monde; seulement, jusqu'ici, je ne vois
pas trop  quoi cela lui sert.

Ici matre Micawber reprit son air morose et demanda avec quelque
aigreur ce qu'on voulait qu'il ft. Croyait-on qu'il pt se faire
charpentier de naissance, ou forgeron sans apprentissage? autant
lui demander de voler dans les airs comme un oiseau! Voulait-on
qu'il allt s'tablir comme pharmacien dans la rue voisine? Ou
bien pouvait-il se prcipiter devant la Cour, aux prochaines
assises, pour y prendre la parole comme avocat? Ou se faire
entendre de force  l'Opra, et emporter les bravos de haute
lutte? Ne voulait-on pas qu'il ft prt  tout faire, sans qu'on
lui et rien appris?

Ma tante rflchit un instant, puis:

Monsieur Micawber, dit-elle, je suis surprise que vous n'ayez
jamais song  migrer.

-- Madame, rpondit M. Micawber, c'tait le rve de ma jeunesse;
c'est encore le trompeur espoir de mon ge mr; et  propos de
cela, je suis pleinement convaincu qu'il n'y avait jamais pens.

Eh! dit ma tante, en jetant un regard sur moi, quelle excellente
chose ce serait pour vous et pour votre famille, monsieur et
mistress Micawber!

-- Et des fonds? madame, des fonds? s'cria M. Micawber, d'un air
sombre.

-- C'est l la principale, pour ne pas dire la seule difficult,
mon cher monsieur Copperfield, ajouta sa femme.

-- Des fonds! dit ma tante, mais vous nous rendez, vous nous avez
rendu un grand service. Je puis bien le dire, car on sauvera
certainement bien des choses de ce dsastre; et que pourrions-nous
faire de mieux pour vous, que de vous procurer des fonds pour cet
usage?

-- Je ne saurais l'accepter en pur don, dit M. Micawber avec foi,
mais si on pouvait m'avancer une somme suffisante,  un intrt de
cinq pour cent, sous ma responsabilit personnelle, je pourrais
rembourser petit  petit,  douze, dix-huit, vingt-quatre mois de
date, par exemple pour me laisser le temps d'amasser...

-- Si on pouvait? rpondit ma tante. On le peut, et on le fera,
pour peu que cela vous convienne. Pensez-y bien tous deux, David a
des amis qui vont partir pour l'Australie: si vous vous dcidez 
partir aussi, pourquoi ne profiteriez-vous pas du mme btiment?
Vous pourriez vous rendre service mutuellement. Pensez-y bien,
monsieur et mistress Micawber. Prenez du temps et pesez mrement
la chose.

-- Je n'ai qu'une question  vous adresser, dit mistress Micawber:
le climat est sain, je crois?

-- Le plus beau climat du monde, dit ma tante.

-- Parfaitement, reprit mistress Micawber. Alors, voici ce que je
vous demande: l'tat du pays est-il tel qu'un homme distingu
comme M. Micawber, puisse esprer de s'lever dans l'chelle
sociale? Je ne veux pas dire, pour l'instant, qu'il pourrait
prtendre  tre gouverneur ou  quelque fonction de cette nature,
mais trouverait-il un champ assez vaste pour le dveloppement
expansif de ses grandes facults?

-- Il ne saurait y avoir nulle part un plus bel avenir, pour un
homme qui a de la conduite et de l'activit, dit ma tante.

-- Pour un homme qui a de la conduite et de l'activit, rpta
lentement mistress Micawber. Prcisment il est vident pour moi
que l'Australie est le lieu o M. Micawber trouvera la sphre
d'action lgitime pour donner carrire  ses grandes qualits.

-- Je suis convaincu, ma chre madame, dit M. Micawber, que c'est
dans les circonstances actuelles, le pays, le seul pays o je
puisse tablir ma famille; quelque chose d'extraordinaire nous est
rserv sur ce rivage inconnu. La distance n'est rien, 
proprement parler; et bien qu'il soit convenable de rflchir 
votre gnreuse proposition, je vous assure que c'est purement une
affaire de forme.

Jamais je n'oublierai comment, en un instant, il devint l'homme
des esprances les plus folles, et se vit emport dj sur la roue
de la fortune, ni comment mistress Micawber se mit  discourir 
l'instant sur les moeurs du kangourou? Jamais je ne pourrai penser
 cette rue de Canterbury, un jour de march, sans me rappeler en
mme temps de quel air dlibr il marchait  nos cts; il avait
dj pris les manires rudes, insouciantes et voyageuses d'un
colon lointain; il fallait la voir examiner en passant les btes a
cornes, de l'oeil exerc d'un fermier d'Australie.




CHAPITRE XXIII.

Encore un regard en arrire.


Il faut que je fasse encore ici une pause. ! ma femme-enfant, je
revois devant moi, sereine et calme, au milieu de la foule mobile
qui agite ma mmoire, une figure qui me dit, avec son innocente
tendresse et sa nave beaut: Arrtez-vous pour songer  moi;
retournez-vous pour jeter un regard sur la petite fleur qui va
tomber et se fltrir!

Je m'arrte. Tout le reste plit et s'efface  mes yeux. Je me
retrouve avec Dora, dans notre petite maison. Je ne sais pas
depuis combien de temps elle est malade, j'ai une si longue
habitude de la plaindre, que je ne compte plus le temps. Il n'est
pas bien long peut-tre  le dtailler par mois et par jours, mais
pour moi qui en souffre comme elle  tous les moments de la
journe, Dieu! qu'il parait long et pnible!

On ne me dit plus: Il faut encore quelques jours. Je commence 
craindre en secret de ne plus voir le jour o ma femme-enfant
reprendra sa course au soleil avec Jip, son vieux camarade.

Chose singulire! il a vieilli presque subitement; peut-tre ne
trouve-t-il plus, auprs de sa matresse, cette gaiet qui le
rendait plus jeune et plus gaillard; il se trane lentement, il
voit  peine, il n'a plus de force, et ma tante regrette le temps
o il aboyait  son approche, au lieu de ramper comme il le fait 
prsent, jusqu' elle, sans quitter le lit de Dora et de lcher
doucement la main de son ancienne ennemie, qui est toujours au
chevet du lit de ma femme.

Dora est couche: elle nous sourit avec son charmant visage;
jamais elle ne se plaint; jamais elle ne prononce un mot
d'impatience. Elle dit que nous sommes tous trs-bons pour elle,
que son cher mari se fatigue  la soigner, que ma tante ne dort
plus, qu'elle est toujours, au contraire, prs d'elle, bonne,
active et vigilante. Quelquefois les deux petites dames qui
ressemblent  des oiseaux viennent la voir, et alors nous causons
de notre jour de noces et de tout cet heureux temps.

Quel trange repos dans toute mon existence d'alors, au dedans
comme au dehors! Assis dans cette paisible petite chambre, je vois
ma femme-enfant tourner vers moi ses yeux bleus: ses petits doigts
s'entrelacent dans les miens. Bien des heures s'coulent ainsi;
mais, dans toutes ces heures uniformes, il y a trois pisodes qui
me sont plus prsents encore  l'esprit que les autres.

Nous sommes au matin; Dora est toute belle, grce aux soins de ma
tante: elle me montre comme ses cheveux frisent encore sur
l'oreiller, comme ils sont longs et brillants, et comme elle aime
 les laisser flotter  l'aise dans son filet.

Ce n'est pas que j'en sois fire, dit-elle en me voyant sourire,
vilain moqueur, mais c'est parce que vous les trouviez beaux; et
parce que, quand j'ai commenc  penser  vous, je me regardais
souvent dans la glace, en me demandant si vous ne seriez pas bien
aise d'en avoir une mche. Oh! comme vous faisiez des folies, mon
Dody, le jour o je vous en ai donn une!

-- C'est le jour o vous tiez en train de copier des fleurs que
je vous avais offertes, Dora, et o je vous ai dit combien je vous
aimais.

-- Ah! mais, moi, je ne vous ai pas dit alors, reprit Dora, comme
j'ai pleur sur ces fleurs, en pensant que vous aviez vraiment
l'air de m'aimer! Quand je pourrai courir comme autrefois, David,
nous irons revoir les endroits o nous avons fait tant
d'enfantillages, n'est-ce pas? Nous reprendrons nos vieilles
promenades? et nous n'oublierons pas mon pauvre papa.

-- Oui certainement, et nous serons encore bien heureux; mais il
faut vous dpcher de vous gurir, ma chrie!

-- Oh! ce ne sera pas long! je vais dj beaucoup mieux, sans que
a paraisse.

Maintenant nous sommes au soir; je suis assis dans le mme
fauteuil, auprs du mme lit, le mme doux visage tourn vers moi.
Nous avons gard un moment le silence; elle me sourit. J'ai cess
de transporter chaque jour dans le salon mon lger fardeau. Elle
ne quitte plus son lit.

Dody!

-- Ma chre Dora!

-- Ne me trouvez pas trop draisonnable, aprs ce que vous m'avez
appris l'autre jour de l'tat de M. Wickfield, si je vous dis que
je voudrais voir Agns? J'ai bien envie de la voir!

-- Je vais lui crire, ma chrie.

-- Vraiment?

--  l'instant mme.

-- Comme vous tes bon, David! soutenez-moi sur votre bras. En
vrit, mon ami, ce n'est pas une fantaisie, un vain caprice, j'ai
vraiment besoin de la voir!

-- Je conois cela, et je n'ai qu' le lui dire; elle viendra tout
de suite.

-- Vous tes bien seul quand vous descendez au salon maintenant,
murmura-t-elle en jetant ses bras autour de mon cou.

-- C'est bien naturel, mon enfant chrie, quand je vois votre
place vide!

-- Ma place vide! Elle me serre contre son coeur, sans rien dire.
Vraiment, je vous manque donc, David? reprend-elle avec un joyeux
sourire. Moi qui suis si sotte, si tourdie, si enfant?

-- Mon trsor, qui donc me manquerait sur la terre comme vous?

-- Oh, mon mari! je suis si contente et si fche, pourtant! Elle
se serre encore plus contre moi, et m'entoure de ses deux bras.
Elle rit, puis elle pleure; enfin elle se calme, elle est
heureuse.

Oui, bien heureuse! dit-elle. Vous enverrez  Agns toutes mes
tendresses, et vous lui direz que j'ai grande envie de la voir, je
n'ai plus d'autre envie.

-- Except de vous gurir, Dora.

-- Oh! David! quelquefois, je me dis... vous savez que j'ai
toujours t une petite sotte!... que ce jour l n'arrivera
jamais!

-- Ne dites pas cela, Dora! Mon amour, ne vous mettez pas de ces
ides-l dans la tte.

-- Je ne peux pas, David, et je ne le voudrais pas d'ailleurs.
Mais cela ne m'empche pas d'tre trs-heureuse, quoique j'prouve
de la peine  penser que mon cher mari se trouve bien seul, devant
la place vide de sa femme-enfant.

Cette fois, il fait nuit; je suis toujours auprs d'elle. Agns
est arrive; elle a pass avec nous un jour entier. Nous sommes
rests la matine avec Dora: ma tante, elle et moi. Nous n'avons
pas beaucoup caus, mais Dora a eu l'air parfaitement heureux et
paisible. Maintenant nous sommes seuls.

Est-il bien vrai que ma femme-enfant va bientt me quitter! On me
l'a dit; hlas! ce n'tait pas nouveau pour mes craintes; mais je
veux en douter encore. Mon coeur se rvolte contre cette pense.
Bien des fois, aujourd'hui, je l'ai quitte pour aller pleurer 
l'cart. Je me suis rappel que Jsus pleura sur cette dernire
sparation des vivants et des morts. J'ai repass dans mon coeur
cette histoire pleine de grce et de misricorde. J'ai cherch 
me soumettre,  prendre courage; mais, je le crains, sans y
russir tout  fait. Non, je ne peux admettre qu'elle touche  sa
fin. Je tiens sa main dans les miennes; son coeur repose sur le
mien; je vois son amour pour moi tout vivant encore. Je ne puis
m'empcher, me dfendre d'une ple et faible esprance qu'elle me
sera conserve.

Je veux vous parler, David. Je veux vous dire une chose que j'ai
souvent pens  vous dire, depuis quelque temps. Vous voulez bien?
ajouta-t-elle avec un doux regard.

-- Oui, certainement, mon enfant. Pourquoi ne le voudrais-je pas?

-- Ah! c'est que je ne sais pas ce que vous en penserez; peut-tre
vous l'tes-vous dj dit vous-mme? peut-tre l'avez-vous dj
pens? David, mon ami, je crois que j'tais trop jeune.

Je pose ma tte prs de la sienne sur l'oreiller; elle plonge ses
yeux dans les miens et me parle tout doucement. Petit  petit, 
mesure qu'elle avance, je sens, le coeur bris, qu'elle me parle
d'elle-mme comme au pass.

Je crois, mon ami, que j'tais trop jeune. Je ne parle pas
seulement de mon ge, j'tais trop jeune d'exprience, de penses,
trop jeune en tout. J'tais une pauvre petite crature. Peut-tre
et-il mieux valu que nous ne nous fussions aims que comme des
enfants, pour l'oublier ensuite? Je commence  craindre que je ne
fusse pas en tat de faire une femme.

J'essaye d'arrter mes larmes, et de lui rpondre: Oh! Dora, mon
amour, vous ne l'tiez pas moins que moi de faire un mari!

-- Je n'en sais rien. Et elle secouait comme jadis ses longues
boucles. Peut-tre. Mais si j'avais t plus en tat de me marier,
cela vous aurait peut-tre fait du bien aussi. D'ailleurs, vous
avez beaucoup d'esprit et moi je n'en ai pas.

-- Est-ce que nous n'avons pas t trs-heureux, ma petite Dora?

-- Oh! moi, j'ai t bien heureuse, bien heureuse. Mais, avec le
temps, mon cher mari se serait lass de sa femme-enfant. Elle
aurait t de moins en moins sa compagne. Il aurait senti tous les
jours davantage ce qui manquait  son bonheur. Elle n'aurait pas
fait de progrs. Cela vaut mieux ainsi.

--  Dora, ma bien-aime, ne me dites pas cela. Chacune de vos
paroles a l'air d'un reproche!

-- Vous savez bien que non, rpond-elle en m'embrassant.  mon
ami, vous n'avez jamais mrit cela de moi, et je vous aimais bien
trop pour vous faire, srieusement, le plus petit reproche;
c'tait mon seul mrite, sauf celui d'tre jolie, du moins vous le
trouviez... tes-vous bien seul en bas David?

-- Oh! oui, bien seul!

-- Ne pleurez pas... Mon fauteuil est-il toujours l!

--  son ancienne place.

-- Oh! comme mon pauvre ami pleure! Chut! Chut! Maintenant
promettez-moi une chose. Je veux parler  Agns. Quand vous
descendrez, priez Agns de monter chez moi, et pendant que je
causerai avec elle, que personne ne vienne, pas mme ma tante. Je
veux lui parler  elle seule. Je veux parler  Agns toute seule!

Je lui promets de lui envoyer tout de suite Agns; mais je ne peux
pas la quitter; j'ai trop de chagrin.

Je vous disais que cela valait mieux ainsi! murmure-t-elle en me
serrant dans ses bras. Oh! David, plus tard vous n'auriez pas pu
aimer votre femme-enfant plus que vous ne le faites; plus tard,
elle vous aurait caus tant d'ennuis et de dsagrments, que peut-
tre vous l'auriez moins aime. J'tais trop jeune et trop enfant,
je le sais. Cela vaut bien mieux ainsi!

Je vais dans le salon et j'y trouve Agns; je la prie de monter.
Elle disparat, et je reste seul avec Jip.

Sa petite niche chinoise est prs du feu; il est couch sur son
lit de flanelle; il cherche  s'endormir en gmissant. La lune
brille de sa plus douce clart. Et mes larmes tombent  flots, et
mon triste coeur est plein d'une angoisse rebelle, il lutte
douloureusement contre le coup qui le chtie, oh! oui bien
douloureusement.

Je suis assis au coin du feu, je songe, avec un vague remords, 
tous les sentiments que j'ai nourris en secret depuis mon mariage.
Je pense  toutes les petites misres qui se sont passes entre
Dora et moi, et je sens combien on a raison de dire que ce sont
toutes ces petites misres qui composent la vie. Et je revois
toujours devant moi la charmante enfant, telle que je l'ai d'abord
connue, embellie par mon jeune amour, comme par le sien, de tous
les charmes d'un tel amour. Aurait-il mieux valu, comme elle me le
disait, que nous nous fussions aims comme des enfants, pour nous
oublier ensuite? Coeur rebelle, rpondez.

Je ne sais comment le temps se passe; enfin je suis rappel  moi
par le vieux compagnon de ma petite femme, il est plus agit, il
se trane hors de sa niche, il me regarde, il regarde la porte, il
pleure parce qu'il veut monter.

Pas ce soir, Jip! pas ce soir! Il se rapproche lentement de moi,
il lche ma main, et lve vers moi ses yeux qui ne voient plus
qu' peine.

Oh, Jip! peut-tre plus jamais! Il se couche  mes pieds,
s'tend comme pour dormir, pousse un gmissement plaintif: il est
mort.

Oh! Agns! venez, venez voir!

Car Agns vient de descendre en effet. Son visage est plein de
compassion et de douleur, un torrent de larmes s'chappe de ses
yeux, elle me regarde sans me dire un mot, sa main me montre le
ciel!

Agns?

C'est fini. Je ne vois plus rien; mon esprit se trouble, et au
mme instant, tout s'efface de mon souvenir.




CHAPITRE XXIV.

Les oprations de M. Micawber.


Ce n'est pas le moment de dpeindre l'tat de mon me sous
l'influence de cet horrible vnement. J'en vins  croire que
l'avenir tait ferm pour moi, que j'avais perdu  jamais toute
activit et toute nergie, qu'il n'y avait plus pour moi qu'un
refuge: le tombeau, je n'arrivai que par degrs  ce marasme
languissant, qui m'aurait peut-tre domin ds les premiers
moments, si mon affliction n'avait t trouble d'abord, et
augmente plus tard par des vnements que je vais raconter dans
la suite de cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il se passa un certain temps avant que je
comprisse toute l'tendue de mon malheur; je croyais presque que
j'avais dj travers mes plus douloureuses angoisses, et je
trouvais une consolation  mditer sur tout ce qu'il y avait de
beau et de pur dans cette histoire touchante qui venait de finir
pour toujours.

 prsent mme, je ne me rappelle pas distinctement l'poque o on
me parla de faire un voyage, ni comment nous fmes amens  penser
que je ne trouverais que dans le changement de lieu et de
distractions, la consolation et le repos dont j'avais besoin.
Agns exerait tant d'influence sur tout ce que nous pensions, sur
tout ce que nous disions, sur tout ce que nous faisions, pendant
ces jours de deuil, que je crois pouvoir lui attribuer ce projet.
Mais cette influence s'exerait si paisiblement, que je n'en sais
pas davantage.

Je commenais  croire que, lorsque j'associais jadis la pense
d'Agns au vieux vitrail de l'glise, c'tait par un instinct
prophtique de ce qu'elle serait pour moi,  l'heure du grand
chagrin qui devait fondre un jour sur ma vie. En effet,  partir
du moment que je n'oublierai jamais, o elle m'apparut debout, la
main leve vers le ciel, elle fut, pendant ces heures si
douloureuses, comme une sainte dans ma demeure solitaire; lorsque
l'ange de la mort descendit prs de Dora, ce fut sur le sein
d'Agns qu'elle s'endormit, le sourire sur les lvres; je ne le
sus qu'aprs, lorsque je fus en tat d'entendre ces tristes
dtails. Quand je revins  moi, je la vis  mes cts, versant des
larmes de compassion, et ses paroles pleines d'esprance et de
paix, son doux visage qui semblait descendre d'une rgion plus
pure et plus voisine du ciel, pour se pencher sur moi, vinrent
calmer mon coeur indocile, et adoucir mon dsespoir.

Il faut poursuivre mon rcit.

Je devais voyager. C'tait,  ce qu'il parait, une rsolution
arrte entre nous ds les premiers moments. La terre ayant reu
tout ce qui pouvait prir de celle qui m'avait quitt, il ne me
restait plus qu' attendre ce que M. Micawber appelait le dernier
acte de la pulvrisation de Heeps, et le dpart des migrants.

Sur la demande de Traddles, qui fut pour moi, pendant mon
affliction, le plus tendre et le plus dvou des amis, nous
retournmes  Canterbury, ma tante, Agns et moi. Nous nous
rendmes tout droit chez M. Micawber qui nous attendait. Depuis
l'explosion de notre dernire runion, Traddles n'avait cess de
partager ses soins entre la demeure de M. Micawber et celle de
M. Wickfield. Quand la pauvre mistress Micawber me vit entrer,
dans mes vtements de deuil, elle fut extrmement mue, il y avait
encore dans ce coeur-l beaucoup de bon, malgr les tracas et les
souffrances prolonges qu'elle avait subis depuis tant d'annes.

Eh bien! monsieur et mistress Micawber, dit ma tante, ds que
nous fmes assis, avez-vous song  la proposition d'migrer que
je vous ai faite?

-- Ma chre madame, reprit M. Micawber, je ne saurais mieux
exprimer la conclusion  laquelle nous sommes arrivs. Mistress
Micawber, votre humble serviteur, et je puis ajouter nos enfants,
qu'en empruntant le langage d'un pote illustre, et en vous disant
avec lui:

_Notre barque aborda au rivage,
Et de loin je vois sur les flots
Le navire et ses matelots,
Prparer tout pour le voyage._

--  la bonne heure! dit ma tante. J'augure bien pour vous de
cette dcision qui fait honneur  votre bon sens.

-- C'est vous, madame, qui nous faites beaucoup d'honneur,
rpondit-il; puis, consultant son carnet: Quant  l'assistance
pcuniaire qui doit nous mettre  mme de lancer notre frle canot
sur l'ocan des entreprises, j'ai pes de nouveau ce point
capital, et je vous propose l'arrangement suivant, que j'ai
libell, je n'ai pas besoin de le dire, sur papier timbr, d'aprs
les prescriptions des divers actes du Parlement relatifs  cette
sorte de garanties: j'offre le remboursement aux chances ci-
dessous indiques, dix-huit mois, deux ans, et deux ans et demi.
J'avais d'abord propos un an, dix-huit mois, et deux ans; mais je
craindrais que le temps ne ft un peu court pour amasser quelque
chose. Nous pourrions,  la premire chance, ne pas avoir t
favoriss dans nos rcoltes, et M. Micawber regardait par toute
la chambre comme s'il y voyait quelques centaines d'ares d'une
terre bien cultive, ou bien il se pourrait que nous n'eussions
pas encore serr nos grains. On ne trouve pas toujours des bras
comme on veut, je le crains, dans cette partie de nos colonies o
nous devrons dsormais lutter contre la fcondit luxuriante d'un
sol vierge encore.

-- Arrangez cela comme il vous plaira, monsieur, dit ma tante.

-- Madame, rpliqua-t-il, mistress Micawber et moi, nous sentons
vivement l'extrme bont de nos amis et de nos parents. Ce que je
dsire, c'est d'tre parfaitement en rgle, et parfaitement exact.
Nous allons tourner un nouveau feuillet du livre de la vie, nous
allons essayer d'un ressort inconnu et prendre en main un levier
puissant: je tiens, pour moi, comme pour mon fils,  ce que ces
arrangements soient conclus, comme cela se doit, d'homme  homme.

Je ne sais si M. Micawber attachait  cette dernire phrase un
sens particulier. Je ne sais si jamais ceux qui l'emploient sont
bien srs que cela veuille dire quelque chose, mais ce qu'il y a
de certain, c'est qu'il aimait beaucoup cette locution, car il
rpta, avec une toux expressive: Comme cela se doit, d'homme 
homme.

Je propose, dit M. Micawber, des lettres de change; elles sont en
usage dans tout le monde commerant (c'est aux juifs, je crois,
que nous devons en attribuer l'origine, et ils n'ont su que trop y
conserver encore une bonne part, depuis ce jour); je les propose
parce que ce sont des effets ngociables. Mais si on prfrait
toute autre garantie, je serais heureux de me conformer aux voeux
noncs  ce sujet: Comme cela se doit d'homme  homme.

Ma tante dclara que, quand on tait dcid des deux cts 
consentir  tout, il lui semblait qu'il ne pouvait s'lever aucune
difficult. M. Micawber fut de son avis.

Quant  nos prparatifs intrieurs, madame, reprit M. Micawber
avec un sentiment d'orgueil, permettez-moi de vous dire comment
nous cherchons  nous rendre propres au sort qui nous sera
dsormais dvolu. Ma fille ane se rend tous les matins  cinq
heures, dans un tablissement voisin, pour y acqurir le talent,
si l'on peut ainsi parler, de traire les vaches. Mes plus jeunes
enfants tudient, d'aussi prs que les circonstances le leur
permettent, les moeurs des porcs et des volailles qu'on lve dans
les quartiers moins lgants de cette cit: deux fois dj, on les
a rapports  la maison, pour ainsi dire, crass par des
charrettes. J'ai moi-mme, la semaine passe, donn toute mon
attention  l'art de la boulangerie, et mon fils Wilkins s'est
consacr  conduire des bestiaux, lorsque les grossiers
conducteurs pays pour cet emploi lui ont permis de leur rendre
gratis quelques services en ce genre. Je regrette, pour l'honneur
de notre espce, d'tre oblig d'ajouter que de telles occasions
ne se prsentent que rarement; en gnral, on lui ordonne, avec
des jurements effroyables, de s'loigner au plus vite.

-- Tout cela est  merveille, dit ma tante du ton le plus
encourageant. Mistress Micawber n'est pas non plus reste oisive,
J'en suis persuade?

-- Chre madame, rpondit mistress Micawber, de son air affair,
je dois avouer que je n'ai pas jusqu'ici pris une grande part 
des occupations qui aient un rapport direct avec la culture ou
l'levage des bestiaux, bien que je me propose d'y donner toute
mon attention lorsque nous serons l-bas. Le temps que j'ai pu
drober  mes devoirs domestiques, je l'ai consacr  une
correspondance tendue avec ma famille. Car j'avoue, mon cher
monsieur Copperfield, ajouta mistress Micawber, qui s'adressait
souvent  moi, probablement parce que jadis elle avait l'habitude
de prononcer mon nom au dbut de ses discours, j'avoue que, selon
moi, le temps est venu d'ensevelir le pass dans un ternel oubli;
ma famille doit aujourd'hui donner la main  M. Micawber,
M. Micawber doit donner la main  ma famille: il est temps que le
lion repose  ct de l'agneau, et que ma famille se rconcilie
avec M. Micawber.

Je dclarai que c'tait aussi mon avis.

C'est du moins sous cet aspect, mon cher monsieur Copperfield,
que j'envisage les choses. Quand je demeurais chez nous avec papa
et maman, papa avait l'habitude de me demander, toutes les fois
qu'on discutait une question dans notre petit cercle: Que pense
mon Emma de cette affaire? Peut-tre papa me montrait-il plus de
dfrence que je n'en mritais, mais cependant, il m'est permis
naturellement d'avoir mon opinion sur la froideur glaciale qui a
toujours rgn dans les relations de M. Micawber avec ma famille;
je puis me tromper, mais enfin j'ai mon opinion.

-- Certainement. C'est tout naturel, madame, dit ma tante.

-- Prcisment, continua mistress Micawber. Certainement, je puis
me tromper, c'est mme trs-probable, mais mon impression
individuelle, c'est que le gouffre qui spare M. Micawber et ma
famille, est venu de ce que ma famille a craint que M. Micawber
n'et besoin d'assistance pcuniaire. Je ne puis m'empcher de
croire qu'il y a des membres de ma famille, ajouta-t-elle avec un
air de grande pntration, qui ont craint de voir M. Micawber leur
demander de s'engager personnellement pour lui, en lui prtant
leur nom. Je ne parle pas ici de donner leurs noms pour le baptme
de nos enfants; mais ce qu'ils redoutaient, c'tait qu'on ne s'en
servt pour des lettres de change, qui auraient ensuite couru le
risque d'tre ngocies  la Banque.

Le regard sagace avec lequel mistress Micawber nous annonait
cette dcouverte, comme si personne n'y avait jamais song, sembla
tonner ma tante qui rpondit un peu brusquement:

Eh bien! madame,  tout prendre, je ne serais pas tonne que
vous eussiez raison.

-- M. Micawber est maintenant sur le point de se dbarrasser des
entraves pcuniaires qui ont si longtemps entrav sa marche; il va
prendre un nouvel essor dans un pays o il trouvera une ample
carrire pour dployer ses facults; point extrmement important 
mes yeux; les facults de M. Micawber ont besoin d'espace. Il me
semble donc que ma famille devrait profiter de cette occasion pour
se mettre en avant. Je voudrais que M. Micawber et ma famille se
runissent dans une fte donne... aux frais de ma famille; un
membre important de ma famille y porterait un toast  la sant et
 la prosprit de M. Micawber, et M. Micawber y trouverait
l'occasion de leur dvelopper ses vues.

-- Ma chre, dit M. Micawber, avec quelque vivacit, je crois
devoir dclarer tout de suite que, si j'avais  dvelopper mes
vues devant une telle assemble, elle en serait probablement
choque: mon avis tant qu'en masse votre famille se compose de
faquins impertinents, et, en dtail, de coquins fieffs.

-- Micawber, dit mistress Micawber, en secouant la tte, non! Vous
ne les avez jamais compris, et ils ne vous ont jamais compris,
voil tout.

M. Micawber toussa lgrement.

Ils ne vous ont jamais compris, Micawber, dit sa femme. Peut-tre
en sont-ils incapables. Si cela est, il faut les plaindre, et j'ai
compassion de leur infortune.

-- Je suis extrmement fch, ma chre Emma, dit M. Micawber, d'un
ton radouci, de m'tre laiss aller  des expressions qu'on peut
trouver un peu vives. Tout ce que je veux dire, c'est que je peux
quitter cette contre sans que votre famille se mette en avant
pour me favoriser... d'un adieu, en me poussant de l'paule pour
prcipiter mon dpart; enfin, j'aime autant m'loigner
d'Angleterre, de mon propre mouvement, que de m'y faire encourager
par ces gens-l. Cependant, ma chre, s'ils daignaient rpondre 
votre communication, ce qui d'aprs notre exprience  tous deux,
me semble on ne peut plus improbable, je serais bien loin d'tre
un obstacle  vos dsirs.

La chose tant ainsi dcide  l'amiable, M. Micawber offrit le
bras  mistress Micawber, et jetant un coup d'oeil sur le tas de
livres et de papiers placs sur la table, devant Traddles, il
dclara qu'ils allaient se retirer pour nous laisser libres; ce
qu'ils firent de l'air le plus crmonieux.

Mon cher Copperfield, dit Traddles en s'enfonant dans son
fauteuil, lorsqu'ils furent partis, et en me regardant avec un
attendrissement qui rendait ses yeux plus rouges encore qu'
l'ordinaire, et donnait  ses cheveux les attitudes les plus
bizarres, je ne vous demande pas pardon de venir vous parler
d'affaires: je sais tout l'intrt que vous prenez  celles-ci, et
cela pourra d'ailleurs apporter quelque diversion  votre douleur.
Mon cher ami, j'espre que vous n'tes pas trop fatigu?

-- Je suis tout prt, lui dis-je aprs un moment de silence. C'est
 ma tante qu'il faut penser d'abord. Vous savez tout le mal
qu'elle s'est donn?

-- Srement, srement, rpondit Traddles: qui pourrait l'oublier!

-- Mais ce n'est pas tout, repris-je. Depuis quinze jours, elle a
de nouveaux chagrins; elle n'a fait que courir dans Londres tous
les jours. Plusieurs fois elle est sortie le matin de bonne heure,
pour ne revenir que le soir. Hier encore, Traddles, avec ce voyage
en perspective, il tait prs de minuit quand elle est rentre.
Vous savez combien elle pense aux autres. Elle ne veut pas me dire
le sujet de ses peines.

Ma tante, le front ple et sillonn de rides profondes, resta
immobile  m'couter. Quelques larmes coulrent lentement sur ses
joues, elle mit sa main dans la mienne.

Ce n'est rien, Trot, ce n'est rien. C'est fini. Vous le saurez un
jour. Maintenant, Agns, ma chre, occupons-nous de nos affaires.

-- Je dois rendre  M. Micawber la justice de dire, reprit
Traddles, que bien qu'il n'ait pas su travailler utilement pour
son propre compte, il est infatigable quand il s'agit des affaires
d'autrui. Je n'ai jamais rien vu de pareil. S'il a toujours eu
cette activit dvorante, il doit avoir  mon compte au moins deux
cents ans,  l'heure qu'il est. C'est quelque chose
d'extraordinaire que l'tat dans lequel il se met, que la passion
avec laquelle il se plonge, jour et nuit, dans l'examen des
papiers et des livres de compte: je ne parle pas de l'immense
quantit de lettres qu'il m'a crites, quoique nous soyons porte 
porte: souvent mme il m'en passe  travers la table, quand il
serait infiniment plus court de nous expliquer de vive voix.

-- Des lettres! s'crie ma tante. Mais je suis sre qu'il ne rve
que par lettres!

-- Et M. Dick, dit Traddles, lui aussi il a fait merveille!
Aussitt qu'il a t dlivr du soin de veiller sur Uriah Heep, ce
qu'il a fait avec un soin inou, il s'est dvou aux intrts de
M. Wickfield, et il nous a vritablement rendu les plus grands
services, en nous aidant dans nos recherches, en faisant mille
petites commissions pour nous, en nous copiant tout ce dont nous
avions besoin.

-- Dick est un homme trs-remarquable, s'cria ma tante, je l'ai
toujours dit. Trot, vous le savez!

-- Je suis heureux de dire, miss Wickfield, poursuivit Traddles,
avec une dlicatesse et un srieux vraiment touchants, que pendant
votre absence l'tat de M. Wickfield s'est grandement amlior.
Dlivr du poids qui l'accablait depuis si longtemps, et des
craintes terribles qui l'prouvaient, ce n'est plus le mme homme.
Il retrouve mme souvent la facult de concentrer sa mmoire et
son attention sur des questions d'affaires, et il nous a aids 
claircir plusieurs points pineux sur lesquels nous n'aurions
peut-tre jamais pu nous former un avis sans son aide. Mais je me
hte d'en venir aux rsultats, qui ne seront pas longs  vous
faire connatre; je n'en finirais jamais si je me mettais  vous
conter en dtail tout ce qui me donne bon espoir pour l'avenir.

Il tait ais de voir que cet excellent Traddles disait cela pour
nous faire prendre courage, et pour permettre  Agns d'entendre
prononcer le nom de son pre sans inquitude; mais nous n'en fmes
pas moins charms tous.

Voyons! dit Traddles, en classant les papiers qui taient sur la
table. Nous avons examin l'tat de nos fonds, et, aprs avoir mis
en ordre des comptes dont les uns taient fort embrouills sans
mauvaise intention, et dont les autres taient embrouills et
falsifis  dessein, il nous parait vident que M. Wickfield
pourrait aujourd'hui se retirer des affaires, sans rester le moins
du monde en dficit.

-- Que Dieu soit bni! dit Agns, avec une fervente
reconnaissance.

-- Mais, dit Traddles, il lui resterait si peu de chose pour vivre
(car mme  supposer qu'il vendit la maison, il ne possderait
plus que quelques centaines de livres sterling), que je crois
devoir vous engager  rflchir, miss Wickfield, s'il ne ferait
pas mieux de continuer  grer les proprits dont il a t si
longtemps charg. Ses amis pourraient, vous sentez, l'aider de
leurs conseils, maintenant qu'il serait affranchi de tout
embarras. Vous-mme, miss Wickfield, Copperfield et moi...

-- J'y ai pens, Trotwood, dit Agns en me regardant, et je crois
que cela ne peut pas, que cela ne doit pas tre; mme sur les
instances d'un ami auquel nous devons tant, et auquel nous sommes
si reconnaissants.

-- J'aurais tort de faire des instances, reprit Traddles. J'ai cru
seulement devoir vous en donner l'ide. N'en parlons plus.

-- Je suis heureuse de vous entendre, rpondit Agns avec fermet,
car cela me donne l'espoir, et presque la certitude que nous
pensons de mme, cher monsieur Traddles, et vous aussi, cher
Trotwood. Une fois mon pre dlivr d'un tel fardeau, que
pourrais-je souhaiter? Rien autre chose que de le voir soulag
d'un travail si pnible, et de pouvoir lui consacrer ma vie, pour
lui rendre un peu de l'amour et des soins dont il m'a comble.
Depuis des annes, c'est ce que je dsire le plus au monde. Rien
ne pourrait me rendre plus heureuse que la pense d'tre charge
de notre avenir, si ce n'est le sentiment que mon pre ne sera
plus accabl par une trop pesante responsabilit.

-- Avez-vous song  ce que vous pourriez faire, Agns?

-- Souvent, cher Trotwood. Je ne suis pas inquite. Je suis
certaine de russir. Tout le monde me connat ici, et l'on me veut
du bien, j'en suis sre. Ne craignez pas pour moi. Nos besoins ne
sont pas grands. Si je peux mettre en location notre chre vieille
maison, et tenir une cole, je serai heureuse de me sentir utile.

En entendant cette voix ardente, mue, mais paisible, j'avais si
prsent le souvenir de la vieille et chre maison, autrefois ma
demeure solitaire, que je ne pus rpondre un seul mot: j'avais le
coeur trop plein. Traddles fit semblant de chercher une note parmi
ses papiers.

 prsent, miss Trotwood, dit Traddles, nous avons  nous occuper
de votre fortune.

-- Eh bien! monsieur, rpondit ma tante en soupirant; tout ce que
je peux vous en dire, c'est que si elle n'existe plus, je saurai
en prendre mon parti; et que si elle existe encore, je serai bien
aise de la retrouver.

-- C'tait je crois, originairement, huit mille livres sterling,
dans les consolids? dit Traddles.

-- Prcisment! rpondit ma tante.

-- Je ne puis en retrouver que cinq, dit Traddles d'un air
perplexe.

-- Est-ce cinq mille livres ou cinq livres? dit ma tante avec le
plus grand sang-froid.

-- Cinq mille livres, repartit Traddles.

-- C'tait tout ce qu'il y avait, rpondit ma tante. J'en avais
vendu moi-mme trois mille, dont mille pour votre installation,
mon cher Trot; j'ai gard le reste. Quand j'ai perdu ce que je
possdais, j'ai cru plus sage de ne pas vous parler de cette
dernire somme, et de la tenir en rserve pour parer aux
vnements. Je voulais voir comment vous supporteriez cette
preuve, Trot; vous l'avez noblement supporte, avec persvrance,
avec dignit, avec rsignation. Dick a fait de mme. Ne me parlez
pas, car je me sens les nerfs un peu branls.

Personne n'aurait pu le deviner  la voir si droite sur sa chaise,
les bras croiss; elle tait au contraire merveilleusement
matresse d'elle-mme.

Alors je suis heureux de pouvoir vous dire, s'crie Traddles d'un
air radieux, que nous avons retrouv tout votre argent.

-- Surtout que personne ne m'en flicite, je vous prie, dit ma
tante... Et comment cela, monsieur?

-- Vous croyiez que M. Wickfield avait mal  propos dispos de
cette somme? dit Traddles.

-- Certainement, dit ma tante. Aussi je n'ai pas eu de peine 
garder le silence. Agns, ne me dites pas un mot!

-- Et le fait est, dit Traddles, que vos fonds avaient t vendus
en vertu des pouvoirs que vous lui aviez confis; je n'ai pas
besoin de vous dire par qui, ni sur quelle signature. Ce misrable
osa plus tard affirmer et mme prouver, par des chiffres, 
M. Wickfield, qu'il avait employ la somme (d'aprs des
instructions gnrales, disait-il) pour pallier d'autres dficits
et d'autres embarras d'affaires. M. Wickfield n'a pris d'autre
participation  cette fraude, que d'avoir la malheureuse faiblesse
de vous payer plusieurs fois les intrts d'un capital qu'il
savait ne plus exister.

-- Et  la fin, il s'en attribua tout le blme, ajouta ma tante;
il m'crivit alors une lettre insense o il s'accusait de vol, et
des crimes les plus odieux. Sur quoi je lui fis une visite un
matin, je demandai une bougie, je brlai sa lettre, et je lui dis
de me payer un jour, si cela lui tait possible, mais en
attendant, s'il ne le pouvait pas, de veiller sur ses propres
affaires pour l'amour de sa fille... Si on me parle, je sors de la
chambre!

Nous restmes silencieux; Agns se cachait la tte dans ses mains.

Eh bien, mon cher ami, dit ma tante aprs un moment, vous lui
avez donc arrach cet argent?

-- Ma foi! dit Traddles, M. Micawber l'avait si bien traqu et
s'tait muni de tant de preuves irrsistibles que l'autre n'a pas
pu nous chapper. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que je
crois en vrit que c'est encore plus par haine pour Copperfield
que pour satisfaire son extrme avarice, qu'il avait drob cet
argent. Il me l'a dit tout franchement. Il n'avait qu'un regret,
c'tait de n'avoir pas dissip cette somme, pour vexer Copperfield
et pour lui faire tort.

-- Voyez-vous! dit ma tante en fronant les sourcils d'un air
pensif, et en jetant un regard sur Agns. Et qu'est-il devenu?

-- Je n'en sais rien. Il est parti, dit Traddles, avec sa mre,
qui ne faisait que crier, supplier, confesser tout. Ils sont
partis pour Londres, par la diligence de soir, et je ne sais rien
de plus sur son compte, si ce n'est qu'il a montr pour moi en
partant la malveillance la plus audacieuse. Il ne m'en voulait pas
moins qu' M. Micawber; j'ai pris cette dclaration pour un
compliment, et je me suis fait un plaisir de le lui dire.

-- Croyez-vous qu'il ait quelque argent, Traddles? lui demandai-
je.

-- Oh! oui, j'en suis bien convaincu, rpondit-il en secouant la
tte d'un air srieux. Je suis sr que, d'une faon ou d'une
autre, il doit avoir empoch un joli petit magot. Mais je crois,
Copperfield, que si vous aviez l'occasion de l'observer plus tard
dans le cours de sa destine, vous verriez que l'argent ne
l'empchera pas de mal tourner. C'est un hypocrite fini; quoi
qu'il fasse, soyez sr qu'il ne marchera jamais que par des voies
tortueuses. C'est le seul plaisir qui le ddommage de la
contrainte extrieure qu'il s'impose. Comme il rampe sans cesse 
plat ventre pour arriver  quelque petit but particulier, il se
fera toujours un monstre de chaque obstacle qu'il rencontrera sur
son chemin; par consquent il poursuivra de sa haine et de ses
soupons chacun de ceux qui le gneront dans ses vues, ft-ce le
plus innocemment du monde. Alors ses voies deviendront de plus en
plus tortueuses, au moindre ombrage qu'il pourra prendre. Il n'y a
qu' voir sa conduite ici pour s'en convaincre.

-- C'est un monstre de bassesse comme on n'en voit pas, dit ma
tante.

-- Je n'en sais trop rien, rpliqua Traddles d'un air pensif. Il
n'est pas difficile de devenir un monstre de bassesse, quand on
veut s'en donner la peine.

-- Et M. Micawber? dit ma tante.

-- Ah! rellement, dit Traddles d'un air rjoui, je ne peux pas
m'empcher de donner encore les plus grands loges  M. Micawber.
Sans sa patience et sa longue persvrance, nous n'aurions fait
rien qui vaille. Et il ne faut pas oublier que M. Micawber a bien
agi, par pur dvouement: quand on songe  tout ce qu'il aurait pu
obtenir d'Uriah Heep, en se faisant payer son silence!

-- Vous avez bien raison, lui dis-je.

-- Et maintenant que faut-il lui donner? demanda ma tante.

-- Oh! avant d'en venir l dit Traddles d'un air un peu
dconcert, j'ai cru devoir, par discrtion, omettre deux points
dans l'arrangement fort peu lgal (car il ne faut pas se
dissimuler qu'il est fort peu lgal d'un bout  l'autre) de cette
difficile question. Les billets souscrits par M. Micawber au
profit d'Uriah, pour les avances qu'il lui faisait...

-- Eh bien! il faut les lui rembourser, dit ma tante.

-- Oui, mais je ne sais pas quand on voudra s'en servir contre
lui, ni o ils sont, reprit Traddles en carquillant les yeux; et
je crains fort que d'ici  son dpart, M. Micawber ne soit
constamment arrt ou saisi pour dettes.

-- Alors il faudra le mettre constamment en libert, et faire
lever chaque saisie, dit ma tante.  quoi cela monte-t-il en tout?

-- Mais, M. Micawber a port avec beaucoup d'exactitude ces
transactions (il appelle a des transactions) sur son grand-livre,
reprit Traddles en souriant, et cela monte  cent trois livres
sterling et cinq shillings.

-- Voyons, que lui donnerons-nous, cette somme-l comprise? dit ma
tante. Agns, ma chre, nous reparlerons plus tard ensemble de
votre part proportionnelle dans ce petit sacrifice... Eh bien!
combien dirons-nous? Cinq cents livres?

Nous prmes la parole en mme temps, sur cette offre, Traddles et
moi. Nous insistmes tous deux pour qu'on ne remt  M. Micawber
qu'une petite somme  la fois, et que, sans le lui promettre
d'avance, on soldt  mesure ce qu'il devait  Uriah Heep. Nous
fmes d'avis qu'on payt le passage et les frais d'installation de
la famille, qu'on leur donnt en outre cent livres sterling, et
qu'on et l'air de prendre au srieux l'arrangement propos par
M. Micawber pour payer ces avances: il lui serait salutaire de se
sentir sous le coup de cette responsabilit.  cela j'ajoutai que
je donnerais sur son caractre quelques dtails  M. Peggotty, sur
qui je savais qu'on pouvait compter. On pourrait aussi confier 
M. Peggotty le soin de lui avancer plus tard cent livres sterling
en sus de ce qu'il aurait dj reu au dpart. Je me proposais
encore d'intresser M. Micawber  M. Peggotty, en lui confiant, de
l'histoire de ce dernier, ce qu'il me semblerait utile ou
convenable de ne lui point cacher, afin de les amener 
s'entr'aider mutuellement, dans leur intrt commun. Nous entrmes
tous chaudement dans ces plans; et je puis dire par avance qu'en
effet la plus parfaite bonne volont et la meilleure harmonie ne
tardrent pas  rgner entre les deux parties intresses.

Voyant que Traddles regardait ma tante d'un air soucieux, je lui
rappelai qu'il avait fait allusion  deux questions dont il devait
nous parler.

Votre tante m'excusera et vous aussi, Copperfield, si j'aborde un
sujet aussi pnible, dit Traddles en hsitant, mais je crois
ncessaire de le rappeler  votre souvenir. Le jour o M. Micawber
nous a fait cette mmorable dnonciation, Uriah Heep a profr des
menaces contre le mari de votre tante.

Ma tante inclina la tte, sans changer de position, avec le mme
calme apparent.

Peut-tre, continua Traddles, n'tait-ce qu'une impertinence en
l'air.

-- Non, rpondit ma tante.

-- Il y avait donc... je vous demande bien pardon... une personne
portant ce titre...? dit Traddles, et elle tait sous sa coupe?

-- Oui, mon ami, dit ma tante.

Traddles expliqua, et d'une mine allonge, qu'il n'avait pas pu
aborder ce sujet, et que dans l'arrangement qu'il avait fait, il
n'en tait pas question, non plus que des lettres de crance
contre M. Micawber; que nous n'avions plus aucun pouvoir sur Uriah
Heep, et que s'il tait  mme de nous faire du tort, ou de nous
jouer un mauvais tour, aux uns ou aux autres, il n'y manquerait
certainement pas.

Ma tante gardait le silence; quelques larmes coulaient sur ses
joues.

Vous avez raison, dit-elle. Vous avez bien fait d'en parler.

-- Pouvons-nous faire quelque chose, Copperfield ou moi? demanda
doucement Traddles.

-- Rien, dit ma tante. Je vous remercie mille fois. Trot, mon
cher, ce n'est qu'une vaine menace. Faites rentrer M. et mistress
Micawber. Et surtout ne me dites rien ni les uns ni les autres.
En mme temps, elle arrangea les plis de sa robe, et se rassit,
toujours droite comme  l'ordinaire, les yeux fixs sur la porte.

Eh bien, M. et mistress Micawber, dit ma tante en les voyant
entrer, nous avons discut la question de votre migration, je
vous demande bien pardon de vous avoir laisss si longtemps seuls;
voici ce que nous vous proposons.

Puis elle expliqua ce qui avait t convenu,  l'extrme
satisfaction de la famille, petits et grands, l prsents.
M. Micawber en particulier fut tellement enchant de trouver une
si belle occasion de pratiquer ses habitudes de transactions
commerciales, en souscrivant des billets, qu'on ne put l'empcher
de courir immdiatement chez le marchand de papier timbr. Mais sa
joie reut tout  coup un rude choc; cinq minutes aprs, il revint
escort d'un agent du shriff, nous informer en sanglotant que
tout tait perdu. Comme nous tions prpars  cet vnement, et
que nous avions prvu la vengeance d'Uriah Heep, nous paymes
aussitt la somme, et, cinq minutes aprs, M. Micawber avait
repris sa place devant la table, et remplissait les blancs de ses
feuilles de papier timbr avec une expression de ravissement, que
nulle autre occupation ne pouvait lui donner, si ce n'est celle de
faire du punch. Rien que de le voir retoucher ses billets avec un
ravissement artistique, et les placer  distance pour mieux en
voir l'effet, les regarder du coin de l'oeil, et inscrire sur son
carnet les dates et les totaux, enfin contempler son oeuvre
termine, avec la profonde conviction que c'tait de l'or en
barre, il ne pouvait y avoir de spectacle plus amusant.

Et maintenant, monsieur, si vous me permettez de vous le dire, ce
que vous avez de mieux  faire, dit ma tante aprs l'avoir observ
un moment en silence, c'est de renoncer pour toujours  cette
occupation.

-- Madame, rpondit M. Micawber, j'ai l'intention d'inscrire ce
voeu sur la page vierge de notre nouvel avenir. Mistress Micawber
peut vous le dire. J'ai la confiance, ajouta-t-il, d'un ton
solennel, que mon fils Wilkins n'oubliera jamais qu'il vaudrait
mieux pour lui plonger son poing dans les flammes que de manier
les serpents qui ont rpandu leur venin dans les veines glaces de
son malheureux pre! Profondment mu, et transform en une image
du dsespoir, M. Micawber contemplait ces serpents invisibles avec
un regard rempli d'une sombre haine (quoi qu' vrai dire, on y
retrouvt encore quelques traces de son ancien got pour ces
serpents figurs), puis il plia les feuilles et les mit dans sa
poche.

La soire avait t bien remplie. Nous tions puiss de chagrin
et de fatigue; sans compter que ma tante et moi nous devions
retourner  Londres le lendemain. Il fut convenu que les Micawber
nous y suivraient, aprs avoir vendu leur mobilier; que les
affaires de M. Wickfield seraient rgles le plus promptement
possible, sous la direction de Traddles, et qu'Agns viendrait
ensuite  Londres. Nous passmes la nuit dans la vieille maison
qui, dlivre maintenant de la prsence des Heep, semblait purge
d'une pestilence, et je couchai dans mon ancienne chambre, comme
un pauvre naufrag qui est revenu au gte.

Le lendemain nous retournmes chez ma tante, pour ne pas aller
chez moi, et nous tions assis tous deux  ct l'un de l'autre,
comme par le pass, avant d'aller nous coucher, quand elle me dit:

Trot, avez-vous vraiment envie de savoir ce qui me proccupait
dernirement?

-- Oui certainement, ma tante, aujourd'hui, moins que jamais, je
ne voudrais vous voir un chagrin ou une inquitude dont je n'eusse
ma part.

-- Vous avez dj eu assez de chagrins vous-mme, mon enfant, dit
ma tante avec affection, sans que j'y ajoute encore mes petites
misres. Je n'ai pas eu d'autre motif, mon cher Trot, de vous
cacher quelque chose.

-- Je le sais bien. Mais dites-le-moi maintenant.

-- Voulez-vous sortir en voiture avec moi demain matin? me demanda
ma tante.

-- Certainement.

--  neuf heures, reprit-elle, je vous dirai tout, mon ami.

Le lendemain matin, nous montmes en voiture pour nous rendre 
Londres. Nous fmes un long trajet  travers les rues, avant
d'arriver devant un des grands hpitaux de la capitale. Prs du
btiment, je vis un corbillard trs-simple. Le cocher reconnut ma
tante, elle lui fit signe de la main de se mettre en marche, il
obit, nous le suivmes.

Vous comprenez maintenant, Trot, dit ma tante. Il est mort.

-- Est-il mort  l'hpital?

-- Oui.

Elle tait assise, immobile,  ct de moi, mais je voyais de
nouveau de grosses larmes couler sur ses joues.

Il y tait dj venu une fois, reprit ma tante. Il tait malade
depuis longtemps, c'tait une sant dtruite. Quand il a su son
tat, pendant sa dernire maladie, il m'a fait demander. Il tait
repentant; trs-repentant.

-- Et je suis sr que vous y tes alle! ma tante.

-- Oui. Et j'ai pass depuis bien des heures prs de lui.

-- Il est mort la veille de notre voyage  Canterbury?

Ma tante me fit signe que oui. Personne ne peut plus lui faire de
tort  prsent, dit-elle. Vous voyez que c'tait une vaine
menace.

Nous arrivmes au cimetire d'Hornsey. J'aime mieux qu'il repose
ici que dans la ville, dit ma tante. Il tait n ici.

Nous descendmes de voiture, et nous suivmes  pied le cercueil
jusqu'au coin de terre dont j'ai gard le souvenir, et o on lut
le service des morts. _Tu es poussire et_...

Il y a trente-six ans, mon ami, que je l'avais pous, me dit ma
tante, lorsque nous remontmes en voiture. Que Dieu nous pardonne
 tous.

Nous nous rassmes en silence, et elle resta longtemps sans
parler, tenant toujours ma main serre dans les siennes. Enfin
elle fondit tout  coup en larmes, et me dit:

C'tait un trs-bel homme quand je l'pousai, Trot... Mais grand
Dieu, comme il avait chang!

Cela ne dura pas longtemps. Ses pleurs la soulagrent, elle se
calma bientt, et reprit sa srnit, C'est que j'ai les nerfs un
peu branls, me disait-elle, sans cela je ne me serais pas ainsi
laisse aller  mon motion. Que Dieu nous pardonne  tous!

Nous retournmes chez elle  Highgate, et l nous trouvmes un
petit billet qui tait arriv par le courrier du matin, de la part
de M. Micawber.

Canterbury, vendredi.

Chre madame, et vous aussi, mon cher Copperfield, le beau pays
de promesse qui commenait  poindre  l'horizon est de nouveau
envelopp d'un brouillard impntrable, et disparat pour toujours
des yeux d'un malheureux naufrag, dont l'arrt est port!

Un autre mandat d'arrt vient en effet d'tre lanc par Heep
contre Micawber (dans la haute cour du Banc du roi  Westminster),
et le dfendeur est la proie du shriff revtu de l'autorit
lgale dans ce bailliage.

_Voici le jour, voici l'heure cruelle.
Le front de bataille chancelle;
D'un air superbe douard, victorieux,
M'apporte l'esclavage et des fers odieux._

Une fois retomb dans les fers, mon existence sera de courte
dure (les angoisses de l'me ne sauraient se supporter quand une
fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dpass
ces limites). Que Dieu vous bnisse! Qu'il vous bnisse! Un jour
peut-tre, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosit,
et aussi, je l'espre, de sympathie, le lieu o l'on renferme les
dbiteurs dans cette ville, rflchira longtemps, en lisant
graves sur le mur, avec l'aide d'un clou rouill,
Ces obscures initiales:
W.M.

P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami,
M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quitts, et qui parat
jouir de la meilleure sant, vient de payer mes dettes et
d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable
miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du
bonheur.




CHAPITRE XXV.

La tempte.


J'arrive maintenant  un vnement qui a laiss dans mon me des
traces terribles et ineffaables,  un vnement tellement uni 
tout ce qui prcde cette partie de ma vie que, depuis les
premires pages de mon rcit, il a toujours grandi  mes yeux,
comme une tour gigantesque isole dans la plaine, projetant son
ombre sur les incidents qui ont marqu mme les jours de mon
enfance.

Pendant les annes qui suivirent cet vnement, j'en rvais sans
cesse. L'impression en avait t si profonde que, durant le calme
des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le
tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui mme il m'arrive de
revoir cette scne dans mes rves, bien qu' de plus rares
intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent
pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Ocan. Je vais essayer
de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas
un souvenir, c'est une ralit prsente.

Le moment approchait o le navire des migrants allait mettre  la
voile: ma chre vieille bonne vint  Londres; son coeur se brisa
de douleur  notre premire entrevue. J'tais constamment avec
elle, son frre et les Micawber, qui ne les quittaient gure; mais
je ne revis plus milie.

Un soir, j'tais seul avec Peggotty et son frre. Nous en vnmes 
parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait
quitte, toujours calme et courageux. Il ne l'tait jamais plus,
disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le
chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui,
et nous mettions  entendre ses rcits le mme intrt qu'elle
mettait  nous les faire.

Nous avions renonc, ma tante et moi,  nos deux petites maisons
de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa
maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement
dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-l, rflchissant
 ce qui s'tait pass entre Ham et moi, lors de ma dernire
visite  Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux
d'crire tout de suite  milie, au lieu de remettre une lettre
pour elle  son oncle, au moment o je dirais adieu  ce pauvre
homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord form le projet.
Peut-tre voudrait-elle, aprs avoir lu ma lettre, envoyer par moi
quelque message d'adieu  celui qui l'aimait tant. Mieux valait
lui en faciliter l'occasion.

Avant de me coucher, je lui crivis. Je lui dis que j'avais vu
Ham, et qu'il m'avait pri de lui dire ce que j'ai dj racont
plus haut. Je le rptai fidlement, sans rien ajouter. Lors mme
que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de
plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus
touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de
porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement
pour M. Peggotty la prire de la remettre  milie. Je ne me
couchai qu' la pointe du jour.

J'tais alors plus puis que je ne le croyais; je ne m'endormis
que lorsque le ciel paraissait dj  l'horizon, et la fatigue me
tint au lit assez tard le lendemain. Je fus rveill par la
prsence de ma tante  mon chevet, quoiqu'elle et gard le
silence. Je sentis dans mon sommeil qu'elle tait l, comme cela
nous arrive quelquefois.

Trot, mon ami, dit-elle en me voyant ouvrir les yeux, je ne
pouvais pas me dcider  vous rveiller. M. Peggotty est ici;
faut-il le faire monter?

Je rpondis que oui; il parut bientt.

Matre Davy, dit-il quand il m'eut donn une poigne de main,
j'ai remis  milie votre lettre, et voici le billet qu'elle a
crit aprs l'avoir lu. Elle vous prie d'en prendre connaissance
et, si vous n'y voyez pas d'inconvnient, d'tre assez bon pour
vous en charger.

-- L'avez-vous lu? lui dis-je.

Il hocha tristement la tte; je l'ouvris et je lus ce qui suit:

J'ai reu votre message. Oh! que pourrais-je vous dire pour vous
remercier de tant de bont et d'intrt?

J'ai serr votre lettre contre mon coeur. Elle y restera jusqu'au
jour de ma mort. Ce sont des pines bien aigus, mais elles me
font du bien. J'ai pri par l-dessus. Oh! oui, j'ai bien pri.
Quand je songe  ce que vous tes, et  ce qu'est mon oncle, je
comprends ce que Dieu doit tre, et je me sens le courage de crier
vers lui.

Adieu pour toujours, mon ami; adieu pour toujours dans ce monde.
Dans un autre monde, si j'obtiens mon pardon, peut-tre me
retrouverai-je enfant et pourrai-je venir alors vous retrouver?
Merci, et que Dieu vous bnisse! Adieu, adieu pour toujours!

Voil tout ce qu'il y avait dans sa lettre, avec la trace de ses
larmes.

Puis-je lui dire que vous n'y voyez pas d'inconvnient, matre
Davy, et que vous serez assez bon pour vous en charger? me demanda
M. Peggotty quand j'eus fini ma lecture.

-- Certainement, lui dis-je, mais je rflchissais...

-- Oui, matre Davy?

-- J'ai envie de me rendre  Yarmouth. J'ai plus de temps qu'il ne
m'en faut pour aller et venir avant le dpart du btiment. _Il_ ne
me sort pas de l'esprit, lui et sa solitude; si je puis lui
remettre la lettre d'milie et vous charger de dire  votre nice,
 l'heure du dpart, qu'il l'a reue, cela leur fera du bien 
tous deux. J'ai accept solennellement la commission dont il me
chargeait, l'excellent homme, je ne saurais m'en acquitter trop
compltement. Le voyage n'est rien pour moi. J'ai besoin de
mouvement, cela me calmera. Je partirai ce soir.

Il essaya de me dissuader, mais je vis qu'il tait au fond de mon
avis, et cela m'aurait confirm dans mon intention si j'en avais
eu besoin. Il alla au bureau de la diligence, sur ma demande, et
prit pour moi une place d'impriale. Je partis le soir par cette
mme route que j'avais traverse jadis, au milieu de tant de
vicissitudes diverses.

Le ciel ne vous parat-il pas bien trange ce soir? dis-je au
cocher  notre premier relais. Je ne me souviens pas d'en avoir
jamais vu un pareil.

-- Ni moi non plus; je n'ai mme jamais rien vu d'approchant,
rpondit-il. C'est du vent, monsieur. Il y aura des malheurs en
mer, j'en ai peur, avant longtemps.

C'tait une confusion de nuages sombres et rapides, traverss a
et l par des bandes d'une couleur comme celle de la fume qui
s'chappe du bois mouill: ces nuages s'entassaient en masses
normes,  des profondeurs telles que les plus profonds abmes de
la terre n'en auraient pu donner l'ide, et la lune semblait s'y
plonger tte baisse, comme si, dans son pouvante de voir un si
grand dsordre dans les lois de la nature, elle et perdu sa route
 travers le ciel. Le vent, qui avait souffl avec violence tout
le jour, recommenait avec un bruit formidable. Le ciel se
chargeait toujours de plus en plus.

Mais  mesure que la nuit avanait et que les nuages prcipitaient
leur course, noirs et serrs, sur toute la surface du ciel, le
vent redoublait de fureur. Il tait tellement violent que les
chevaux pouvaient  peine faire un pas. Plusieurs fois, au milieu
de l'obscurit de la nuit (nous tions  la fin de septembre, et
les nuits taient dj longues), le conducteur s'arrta,
srieusement inquiet pour la sret de ses passagers. Des ondes
rapides se succdaient, tombant comme des lames d'acier, et nous
tions bien aises de nous arrter chaque fois que nous trouvions
quelque mur ou quelque arbre pour nous abriter, car il devenait
impossible de continuer  lutter contre l'orage.

Au point du jour, le vent redoubla encore de fureur. J'avais vu 
Yarmouth des coups de vent que les marins appelaient des
canonnades, mais jamais je n'avais rien vu de pareil, rien mme
qui y ressemblt. Nous arrivmes trs-tard  Norwich, disputant 
la tempte chaque pouce de terrain,  partir de quatre lieues de
Londres, et nous trouvmes sur la place du march une quantit de
personnes qui s'taient leves au milieu de la nuit, et au bruit
de la chute des chemines. On nous dit, pendant que nous changions
de chevaux, que de grandes feuilles de tle avaient t enleves
de la tour de l'glise et lances par le vent dans une rue
voisine, qu'elles barraient absolument; d'autres racontaient que
des paysans, venus des villages d'alentour, avaient vu de grands
arbres dracins dont les branches parses jonchaient les routes
et les champs. Et cependant, loin de s'apaiser, l'orage redoublait
toujours de violence.

Nous avanmes pniblement: nous approchions de la mer, qui nous
envoyait ce vent redoutable. Nous n'tions pas encore en vue de
l'Ocan, que dj des flots d'cume venaient nous inonder d'une
pluie sale. L'eau montait toujours, couvrant jusqu' plusieurs
milles de distance le pays plat qui avoisine Yarmouth. Tous les
petits ruisseaux, devenus des torrents, se rpandaient au loin.
Lorsque nous apermes la mer, les vagues se dressaient 
l'horizon de l'abme en furie, comme des tours et des difices,
sur un rivage loign. Quand enfin nous entrmes dans la ville,
tous les habitants, sur le seuil de la porte, venaient d'un air
inquiet, les cheveux au vent, voir passer la malle-poste qui avait
eu le courage de voyager pendant cette terrible nuit.

Je descendis  la vieille auberge, puis je me dirigeai vers la
mer, en trbuchant le long de la rue, couverte de sable et
d'herbes marines encore tout inondes d'cume blanchtre;  chaque
pas j'avais  viter de recevoir une tuile sur la tte ou 
m'accrocher  quelque passant, au dtour des rues, pour n'tre pas
entran par le vent. En approchant du rivage, je vis, non-
seulement les marins, mais la moiti de la population de la ville,
rfugie derrire des maisons; on bravait parfois la furie de
l'orage pour contempler la mer, mais on se dpchait de revenir 
l'abri, comme on pouvait, en faisant mille zigzags pour couper le
vent.

J'allai me joindre  ces groupes: on y voyait des femmes en
pleurs; leurs maris taient  la pche du hareng ou des hutres;
il n'y avait que trop de raisons de craindre que leurs barques
n'eussent t coules  fond avant qu'ils pussent chercher quelque
part un refuge. De vieux marins secouaient la tte et se parlaient
 l'oreille, en regardant la mer, d'abord, puis le ciel; des
propritaires de navires se montraient parmi eux, agits et
inquiets; des enfants, ple-mle, dans les groupes, cherchaient 
lire dans les traits des vieux loups de mer; de rigoureux
matelots, troubls et soucieux, se rfugiaient derrire un mur
pour diriger vers l'Ocan leurs lunettes d'approche, comme s'ils
taient en vedette devant l'ennemi.

Lorsque je pus contempler la mer, en dpit du vent qui
m'aveuglait, des pierres et du sable qui volaient de toute part,
et des formidables mugissements des flots, je fus tout confondu de
ce spectacle. On voyait des murailles d'eau qui s'avanaient en
roulant, puis s'croulaient subitement de toute leur hauteur; on
aurait dit qu'elles allaient engloutir la ville. Les vagues, en se
retirant avec un bruit sourd, semblaient creuser sur la grve des
caves profondes, comme pour miner le sol. Lorsqu'une lame blanche
se brisait avec fracas, avant d'atteindre le rivage, chaque
fragment de ce tout redoutable, anim de la mme furie, courait,
dans sa colre, former un autre monstre pour un assaut nouveau.
Les collines se transformaient en valles, les valles
redevenaient des collines, sur lesquelles s'abattait tout  coup
quelque oiseau solitaire; l'eau bouillonnante venait bondir sur la
grve, masse tumultueuse qui changeait sans cesse de forme et de
place, pour cder bientt l'espace  des formes nouvelles; le
rivage idal qui semblait se dresser  l'horizon montrait et
cachait tour  tour ses clochers et ses difices; les nuages
s'enfuyaient pais et rapides; on et cru assister  un
soulvement,  un dchirement suprme de la nature entire.

Je n'avais pas aperu Ham parmi les marins que ce vent mmorable
(car on se le rappelle encore aujourd'hui, comme le plus terrible
sinistre qui ait jamais dsol la cte) avait rassembls sur le
rivage; je me rendis  sa chaumire; elle tait ferme, je frappai
en vain. Alors je gagnai par de petits chemins le chantier o il
travaillait. J'appris l qu'il tait parti pour Lowestoft o on
l'avait demand pour un radoub press que lui seul pouvait faire,
mais qu'il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.

Je retournai  l'htel, et, aprs avoir fait ma toilette de nuit,
j'essayai de dormir, mais en vain; il tait cinq heures de
l'aprs-midi. Je n'tais pas depuis cinq minutes au coin du feu,
dans la salle  manger, quand le garon entra sous prtexte de
mettre tout en ordre, ce qui lui servait d'excuse pour causer. Il
me dit que deux bateaux de charbon venaient de sombrer, avec leur
quipage,  quelques milles de Yarmouth, et qu'on avait vu
d'autres navires bien en peine  la drive, qui s'efforaient de
s'loigner du rivage: le danger tait imminent.

Que Dieu ait piti d'eux, et de tous les pauvres matelots! dit-
il; que vont-ils devenir, si nous avons encore une nuit comme la
dernire!

J'tais bien abattu; mon isolement et l'absence de Ham me
causaient un malaise insurmontable. J'tais srieusement affect,
sans bien m'en rendre compte, par les derniers vnements, et le
vent violent auquel je venais de rester longtemps expos avait
troubl mes ides. Tout me semblait si confus que j'avais perdu le
souvenir du temps et de la distance. Je n'aurais pas t surpris,
je crois, de rencontrer dans les rues de Yarmouth quelqu'un que je
savais devoir tre  Londres. Il y avait, sous ce rapport, un vide
bizarre dans mon esprit. Et pourtant il ne restait pas oisif, mais
il tait absorb dans les penses tumultueuses que me suggrait
naturellement ce lieu, si plein pour moi de souvenirs distincts et
vivants.

Dans cet tat, les tristes nouvelles que me donnait le garon sur
les navires en dtresse s'associrent, sans aucun effort de ma
volont,  mon anxit au sujet de Ham. J'tais convaincu qu'il
aurait voulu revenir de Lowestoft par mer, et qu'il tait perdu.
Cette apprhension devint si forte que je rsolus de retourner au
chantier avant de me mettre  dner, et de demander au
constructeur s'il croyait probable que Ham pt songer  revenir
par mer. S'il me donnait la moindre raison de le croire, je
partirais pour Lowestoft, et je l'en empcherais en le ramenant
avec moi.

Je commandai mon dner, et je me rendis au chantier. Il tait
temps; le constructeur, une lanterne  la main, en fermait la
porte. Il se mit  rire, quand je lui posai cette question, et me
dit qu'il n'y avait rien  craindre: jamais un homme dans son bon
sens, ni mme un fou, ne songerait  s'embarquer par un pareil
coup de vent; Ham Peggotty moins que tout autre, lui qui tait n
dans le mtier.

Je m'en doutais d'avance, et pourtant je n'avais pu rsister au
besoin de faire cette question, quoique je fusse tout honteux en
moi-mme de la faire. J'avais repris le chemin de l'htel. Le vent
semblait encore augmenter de violence, s'il est possible. Ses
hurlements, et le fracas des vagues, le claquement des portes et
des fentres, le gmissement touff des chemines, le balancement
apparent de la maison qui m'abritait, et le tumulte de la mer en
furie, tout cela tait plus effrayant encore que le matin, la
profonde obscurit venait ajouter  l'ouragan ses terreurs relles
et imaginaires.

Je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas me tenir tranquille,
je ne pouvais me fixer  rien: il y avait en moi quelque chose qui
rpondait  l'orage extrieur, et bouleversait vaguement mes
penses orageuses. Mais au milieu de cette tempte de mon me, qui
s'levait comme les vagues rougissantes, je retrouvais constamment
en premire ligne mon inquitude sur le sort de Ham.

On emporta mon dner sans que j'y eusse pour ainsi dire touch, et
j'essayai de me remonter avec un ou deux verres de vin. Tout tait
inutile. Je m'assoupis devant le feu sans perdre le sentiment ni
du bruit extrieur, ni de l'endroit o j'tais. C'tait une
horreur indfinissable qui me poursuivait dans mon sommeil, et
lorsque je me rveillai, ou plutt lorsque je sortis de la
lthargie qui me clouait sur ma chaise, je tremblais de tout mon
corps, saisi d'une crainte inexplicable.

Je marchai dans la chambre, j'essayai de lire un vieux journal, je
prtai l'oreille au bruit du vent, je regardai les formes bizarres
que figurait la flamme du foyer.  la fin, le tic-tac monotone de
la pendule contre la muraille m'agaa tellement les nerfs, que je
rsolus d'aller me coucher.

Je fus bien aise de savoir, par une nuit pareille, que quelques-
uns des domestiques de l'htel taient dcids  rester sur pied
jusqu'au lendemain matin. Je me couchai horriblement las et la
tte lourde; mais,  peine dans mon lit, ces sensations
disparurent comme par enchantement, et je restai parfaitement
rveill, avec la plnitude de mes sens.

Pendant des heures j'coutai le bruit du vent et de la mer; tantt
je croyais entendre des cris dans le lointain, tantt c'tait le
canon d'alarme qu'on tirait, tantt des maisons qui s'croulaient
dans la ville. Plusieurs fois je me levai, et je m'approchai de la
fentre, mais je n'apercevais  travers les vitres que la faible
lueur de ma bougie, et ma figure ple et bouleverse qui s'y
rflchissait au milieu des tnbres.

 la fin, mon agitation devint telle que je me rhabillai en toute
hte, et je redescendis. Dans la vaste cuisine, o pendaient aux
solives de longues ranges d'oignons et de tranches de lard, je
vis les gens qui veillaient, groups ensemble autour d'une table
qu'on avait exprs enleve de devant la grande chemine pour la
placer prs de la porte. Une jolie servante qui se bouchait les
oreilles avec son tablier, tout en tenant les yeux fixs sur la
porte, se mit  crier quand elle m'aperut, me prenant pour un
esprit; mais les autres eurent plus de courage, et furent charms
que je vinsse leur tenir compagnie. L'un d'eux me demanda si je
croyais que les mes des pauvres matelots qui venaient de prir
avec les bateaux de charbon, n'auraient pas, en s'envolant, t
teintes par l'orage.

Je restai l, je crois, deux heures. Une fois, j'ouvris la porte
de la cour et je regardai dans la rue solitaire. Le sable, les
herbes marines et les flaques d'cume encombrrent le passage en
un moment; je fus oblig de me faire aider pour parvenir 
refermer la porte et la barricader contre le vent.

Il y avait une sombre obscurit dans ma chambre solitaire, quand
je finis par y rentrer; mais j'tais fatigu, et je me recouchai;
bientt je tombai dans un profond sommeil, comme on tombe, en
songe, du haut d'une tour au fond d'un prcipice. J'ai le souvenir
que pendant longtemps j'entendais le vent dans mon sommeil; bien
que mes rves me transportassent en d'autres lieux et au milieu de
scnes bien diffrentes.  la fin, cependant, tout sentiment de la
ralit disparut, et je me vis, avec deux de mes meilleurs amis
dont je ne sais pas le nom, au sige d'une ville qu'on canonnait 
outrance.

Le bruit du canon tait si fort et si continu, que je ne pouvais
parvenir  entendre quelque chose que j'avais le plus grand dsir
de savoir; enfin, je fis un dernier effort et je me rveillai. Il
tait grand jour, huit ou neuf heures environ: c'tait l'orage que
j'entendais et non plus les batteries; on frappait  ma porte et
on m'appelait.

Qu'y a-t-il? m'criai-je.

-- Un navire qui s'choue tout prs d'ici.

Je sautai  bas de mon lit et je demandai quel navire c'tait?

Un schooner qui vient d'Espagne ou de Portugal avec un chargement
de fruits et de vin. Dpchez-vous, monsieur, si vous voulez le
voir! On dit qu'il va se briser  la cte, au premier moment.

Le garon redescendit l'escalier quatre  quatre; je m'habillai
aussi vite que je pus, et je m'lanai dans la rue.

Le monde me prcdait en foule; tous couraient dans la mme
direction, vers la plage. J'en dpassai bientt un grand nombre,
et j'arrivai en prsence de la mer en furie.

Le vent s'tait plutt un peu calm, mais quel calme! C'tait
comme si une demi-douzaine de canons se fussent tus, parmi les
centaines de bouches  feu qui rsonnaient  mon oreille pendant
mon rve. Quant  la mer, toujours plus agite, elle avait une
apparence bien plus formidable encore que la veille au soir. Elle
semblait s'tre gonfle de toutes parts; c'tait quelque chose
d'effrayant que de voir  quelle hauteur s'levaient ses vagues
immenses qui grimpaient les unes sur les autres pour rouler au
rivage et s'y briser avec bruit.

Au premier moment, le rugissement du vent et des flots, la foule
et la confusion universelle, joints  la difficult que
j'prouvais  rsister  la tempte, troublrent tellement mes
sens que je ne vis nulle part le navire en danger: je n'apercevais
que le sommet des grandes vagues. Un matelot  demi nu, debout 
ct de moi, me montra, de son bras tatou, o l'on voyait l'image
d'une flche, la pointe vers la main, le ct gauche de la plage.
Mais alors, grand Dieu! je ne le vis que trop, ce malheureux
navire, et tout prs de nous.

Un des mts tait bris  six ou huit pieds du pont, et gisait,
tendu de ct, au milieu d'une masse de voiles et de cordages. 
mesure que le bateau tait ballott par le roulis et le tangage
qui ne lui laissaient pas un moment de repos, ces ruines
embarrassantes battaient le flanc du btiment comme pour en crever
la carcasse; on faisait mme quelques efforts pour les couper tout
 fait et les jeter  la mer, car, lorsque le roulis nous ramenait
en vue le tillac, je voyais clairement l'quipage  l'oeuvre, la
hache  la main. Il y en avait un surtout, avec de longs cheveux
boucls, qui se distinguait des autres par son activit
infatigable. Mais en ce moment, un grand cri s'leva du rivage,
dominant le vent et la mer: les vagues avaient balay le pont,
emportant avec elles, dans l'abme bouillonnant, les hommes, les
planches, les cordages, faibles jouets pour sa fureur!

Le second mt restait encore debout, envelopp de quelques dbris
de voiles et de cordes  demi dtaches qui venaient le frapper en
tous sens. Le vaisseau avait dj touch,  ce que me dit 
l'oreille la voix rauque du marin; il se releva, puis il toucha de
nouveau. J'entendis bientt la mme voix m'annoncer que le
btiment craquait par le travers, et ce n'tait pas difficile 
comprendre, on voyait bien que l'assaut livr au navire tait trop
violent pour que l'oeuvre de la main des hommes pt y rsister
longtemps. Au moment o il me parlait, un autre cri, un long cri
de piti partit du rivage, en voyant quatre hommes sortir de
l'abme avec le vaisseau naufrag, s'accrocher au tronon du mt
encore debout, et, au milieu d'eux, ce personnage aux cheveux
friss dont on avait admir tout  l'heure l'nergie.

Il y avait une cloche  bord, et, tandis que le vaisseau se
dmenait comme une crature rduite  la folie par le dsespoir,
nous montrant tantt toute l'tendue du pont dvast qui regardait
la grve, tantt sa quille qui se retournait vers nous pour se
replonger dans la mer, la cloche sonnait sans repos le glas
funbre de ces infortuns que le vent portait jusqu' nous. Le
navire s'abma de nouveau dans les eaux, puis il reparut: deux des
hommes avaient t engloutis. L'angoisse des tmoins de cette
scne dchirante augmentait toujours. Les hommes gmissaient en
joignant les mains; les femmes criaient et dtournaient la tte.
On courait  et l sur la plage en appelant du secours, l o
tout secours tait impossible. Moi-mme, je conjurais un groupe de
matelots que je connaissais, de ne pas laisser ces deux victimes
prir ainsi sous nos yeux.

Ils me rpondirent, dans leur agitation (je ne sais comment, dans
un pareil moment, je pus seulement les comprendre), qu'une heure
auparavant on avait essay, mais sans succs, de mettre  la mer
le canot de sauvetage, et que, comme personne n'aurait l'audace de
se jeter  l'eau avec une corde dont l'extrmit resterait sur le
rivage, il n'y avait absolument rien  tenter. Tout  coup je vis
le peuple s'agiter sur la grve, il s'entr'ouvrait pour laisser
passer quelqu'un. C'tait Ham qui arrivait en courant de toutes
ses forces.

J'allai  lui; je crois en vrit que c'tait pour le conjurer
d'aller au secours de ces infortuns. Mais, quelque mu que je
fusse d'un spectacle si nouveau et si terrible, l'expression de
son visage, et son regard dirig vers la mer, ce regard que je ne
lui avais vu qu'une fois, le jour de la fuite d'milie,
rveillrent en moi le sentiment de son danger. Je jetai mes bras
autour de lui; je criai  ceux qui m'entouraient de ne pas
l'couter, que ce serait un meurtre, qu'il fallait l'empcher de
quitter le rivage.

Un nouveau cri retentit autour de nous; nous vmes la voile
cruelle envelopper  coups rpts celui des deux qu'elle put
atteindre et s'lancer triomphant vers l'homme au courage
indomptable qui restait seul au mt.

En prsence d'un tel spectacle, et devant la rsolution calme et
dsespre du brave marin accoutum  exercer tant d'empire sur la
plupart des gens qui se pressaient autour de lui, je compris que
je ne pouvais rien contre sa volont; autant aurait valu implorer
les vents et les vagues.

Matre David, me dit-il en me serrant affectueusement les mains,
si mon heure est venue, qu'elle vienne; si elle n'est pas venue,
vous me reverrez. Que le Dieu du ciel vous bnisse! qu'il vous
bnisse tous, camarades! Apprtez tout: je pars!

On me repoussa doucement, on me pria de m'carter; puisqu'il
voulait y aller,  tort ou  raison; je ne ferais, par ma
prsence, que compromettre les mesures de sret qu'il y avait 
prendre, en troublant ceux qui en taient chargs. Dans la
confusion de mes sentiments et de mes ides, je ne sais ce que je
rpondis ou ce qu'on me rpondit, mais je vis qu'on courait sur la
grve; on dtacha les cordes d'un cabestan, plusieurs groupes
s'interposrent entre lui et moi. Bientt seulement je le revis
debout, seul, en costume de matelot, une corde  la main, enroule
autour du poignet, une autre  la ceinture, pendant que les plus
vigoureux se saisissaient de celle qu'il venait de leur jeter 
ses pieds.

Le navire allait se briser; il n'y avait pas besoin d'tre du
mtier pour s'en apercevoir. Je vis qu'il allait se fendre par le
milieu, et que la vie de cet homme, abandonn au haut du mt, ne
tenait plus qu' un fil; pourtant il y restait fermement attach.
Il avait un bret de forme singulire, d'un rouge plus clatant
que celui des marins; et, tandis que les faibles planches qui le
sparaient de la mort roulaient et craquaient sous ses pieds,
tandis que la cloche sonnait d'avance son chant de mort, il nous
saluait en agitant son bonnet. Je le vis, en ce moment, et je crus
que j'allais devenir fou, en retrouvant dans ce geste le vieux
souvenir d'un ami jadis bien cher.

Ham regardait la mer, debout et immobile, avec le silence d'une
foule sans haleine derrire lui, et devant lui la tempte,
attendant qu'une vague norme se retirt pour l'emporter. Alors il
fit un signe  ceux qui tenaient la corde attache  sa ceinture,
puis s'lana au milieu des flots, et en un moment, il commenait
contre eux la lutte, s'levant avec leurs collines, retombant au
fond de leurs valles, perdu sous des monceaux d'cume, puis
rejet sur la grve. On se dpcha de le retirer.

Il tait bless. Je vis d'o j'tais du sang sur son visage, mais
lui, il ne sembla pas s'en apercevoir. Il eut l'air de leur donner
 la hte quelques instructions pour qu'on le laisst plus libre,
autant que je pus en juger par un mouvement de son bras, puis il
s'lana de nouveau.

Il s'avana vers le navire naufrag, luttant contre les flots,
s'levant avec leurs collines, retombant au fond de leurs valles,
perdu sous les monceaux d'cume, repouss vers le rivage, puis
ramen vers le vaisseau, hardiment et vaillamment. La distance
n'tait rien, mais la force du vent et de la mer rendait la lutte
mortelle. Enfin, il approchait du navire, il en tait si prs,
qu'encore un effort et il allait s'y accrocher, lorsque, voyant
une montagne immense, verte, impitoyable, rouler de derrire le
vaisseau vers le rivage, il s'y prcipita d'un bond puissant; le
vaisseau avait disparu!

Je vis sur la mer quelques fragments pars; en courant  l'endroit
o on l'attirait sur le rivage, je n'aperus plus que de faibles
dbris, comme si c'taient seulement les fragments de quelque
misrable futaille. La consternation tait peinte sur tous les
visages. On tira Ham  mes pieds... insensible... mort. On le
porta dans la maison la plus voisine, et maintenant, personne ne
m'empcha plus de rester prs de lui, occup avec tous les autres
 tenter tout au monde pour le ramener  la vie; mais la grande
vague l'avait frapp  mort; son noble coeur avait pour toujours
cess de battre.

J'tais assis prs du lit, longtemps aprs que tout espoir avait
cess; un pcheur qui m'avait connu jadis, lorsque milie et moi
nous tions des enfants, et qui m'avait revu depuis, vint
m'appeler  voix basse.

Monsieur, me dit-il avec de grosses larmes qui coulaient sur ses
joues bronzes, sur ses lvres tremblantes, ples comme la mort;
monsieur, pouvez-vous sortir un moment?

Dans son regard, je retrouvai le souvenir qui m'avait frapp tout
 l'heure. Frapp de terreur, je m'appuyai sur le bras qu'il
m'offrait pour me soutenir.

Est-ce qu'il y a, lui dis-je, un autre corps sur le rivage?

-- Oui, me rpondit-il.

-- Est-ce quelqu'un que je connais?

Il ne rpondit rien.

Mais il me conduisit sur la grve, et l, o jadis, enfants tous
deux, elle et moi nous cherchions des coquilles, l o quelques
dbris du vieux bateau dtruit par l'ouragan de la nuit
prcdente, taient pars au milieu des galets; parmi les ruines
de la demeure qu'il avait dsole, je le vis couch, la tte
appuye sur son bras, comme tant de fois jadis je l'avais vu
s'endormir dans le dortoir de Salem-House.




CHAPITRE XXVI.

La nouvelle et l'ancienne blessure.


Vous n'aviez pas besoin,  Steerforth, de me dire le jour o je
vous vis pour la dernire fois, ce jour que je ne croyais gure
celui de nos derniers adieux; non, vous n'aviez plus besoin de me
dire quand vous penserez  moi, que ce soit avec indulgence! Je
l'avais toujours fait; et ce n'est pas  la vue d'un tel spectacle
que je pouvais changer.

On apporta une civire, on l'tendit dessus, on le couvrit d'un
pavillon, on le porta dans la ville. Tous les hommes qui lui
rendaient ce triste devoir l'avaient connu, ils avaient navigu
avec lui, ils l'avaient vu joyeux et hardi. Ils le transportrent,
au bruit des vagues, au bruit des cris tumultueux qu'on entendait
sur leur passage, jusqu' la chaumire o l'autre corps tait
dj.

Mais, quand ils eurent dpos la civire sur le seuil, ils se
regardrent, puis se tournrent vers moi, en parlant  voix basse.
Je compris pourquoi ils sentaient qu'on ne pouvait les placer cte
 cte dans le mme lieu de repos.

Nous entrmes dans la ville, pour le porter  l'htel. Aussitt
que je pus recueillir mes penses, j'envoyai chercher Joram, pour
le prier de me procurer une voiture funbre, qui pt l'emporter 
Londres cette nuit mme. Je savais que moi seul je pouvais
m'acquitter de ce soin et remplir le douloureux devoir d'annoncer
 sa mre l'affreuse nouvelle, et je voulais remplir avec fidlit
ce devoir pnible.

Je choisis la nuit pour mon voyage, afin d'chapper  la curiosit
de toute la ville au moment du dpart. Mais, bien qu'il ft prs
de minuit quand je partis de l'htel, dans ma chaise de poste,
suivi par derrire de mon prcieux dpt, il y avait beaucoup de
monde qui attendait. Tout le long des rues, et mme  une certaine
distance sur la route, je vis des groupes nombreux; mais enfin je
n'aperus plus que la nuit sombre, la campagne paisible, et les
cendres d'une amiti qui avait fait les dlices de mon enfance.

Par un beau jour d'automne,  peu prs vers midi, lorsque le sol
tait dj parfum de feuilles tombes, tandis que les autres,
nombreuses encore, avec leurs teintes nuances de jaune, de rouge
et de violet, toujours suspendues  leurs rameaux, laissaient
briller le soleil au travers, j'arrivai  Highgate. J'achevai le
dernier mille  pied, songeant en chemin  ce que je devais faire,
et laissant derrire moi la voiture qui m'avait suivi toute la
nuit, en attendant que je lui fisse donner l'ordre d'avancer.

Lorsque j'arrivai devant la maison, je la revis telle que je
l'avais quitte. Tous les stores taient baisss, pas un signe de
vie dans la petite cour pave, avec sa galerie couverte qui
conduisait  une porte depuis longtemps inutile. Le vent s'tait
apais, tout tait silencieux et immobile.

Je n'eus pas d'abord le courage de sonner  la porte; et lorsque
je m'y dcidai, il me sembla que la sonnette mme, par son bruit
lamentable, devait annoncer le triste message dont j'tais
porteur. La petite servante vint m'ouvrir, et me regardant d'un
air inquiet, tandis qu'elle me faisait passer devant elle, elle me
dit:

Pardon, monsieur, seriez-vous malade?

-- Non, c'est que j'ai t trs-agit, et je suis fatigu.

-- Est-ce qu'il y a quelque chose, monsieur? Monsieur James?

-- Chut! lui dis-je. Oui, il est arriv quelque chose, que j'ai 
annoncer  mistress Steerforth. Est-elle chez elle?

La jeune fille rpondit d'un air inquiet que sa matresse sortait
trs-rarement  prsent, mme en voiture; qu'elle gardait la
chambre, et ne voyait personne, mais qu'elle me recevrait. Sa
matresse tait dans sa chambre, ajouta-t-elle, et miss Dartle
tait prs d'elle. Que voulez-vous que je monte leur dire de
votre part?

Je lui recommandai de s'observer pour ne pas les effrayer, de
remettre seulement ma carte et de dire que j'attendais en bas.
Puis je m'arrtai dans le salon, je pris un fauteuil. Le salon
n'avait plus cet air anim qu'il avait autrefois, et les volets
taient  demi ferms. La harpe n'avait pas servi depuis bien
longtemps. Le portrait de Steerforth, enfant, tait l.  ct, le
secrtaire o sa mre serrait les lettres de son fils. Les
relisait-elle jamais? les relirait-elle encore?

La maison tait si calme, que j'entendis dans l'escalier le pas
lger de la petite servante. Elle venait me dire que mistress
Steerforth tait trop malade pour descendre; mais, que si je
voulais l'excuser et prendre la peine de monter, elle serait
charme de me voir. En un instant, je fus prs d'elle.

Elle tait dans la chambre de Steerforth; et non pas dans la
sienne: je sentais qu'elle l'occupait, un souvenir de lui, et que
c'tait aussi pour la mme raison qu'elle avait laiss l,  leur
place accoutume, une foule d'objets dont elle tait entoure,
souvenirs vivants des gots et des talents de son fils. Elle
murmura, en me disant bonjour, qu'elle avait quitt sa chambre,
parce que, dans son tat de sant, elle ne lui tait pas commode,
et prit un air imposant qui semblait repousser tout soupon de la
vrit.

Rosa Dartle se tenait, comme toujours, auprs de son fauteuil. Du
moment o elle fixa sur moi ses yeux noirs, je vis qu'elle
comprenait que j'apportais de mauvaises nouvelles. La cicatrice
parut au mme instant. Elle recula d'un pas, comme pour chapper 
l'observation de mistress Steerforth, et m'pia d'un regard
perant et obstin qui ne me quitta plus.

Je regrette de voir que vous tes en deuil, monsieur, me dit
mistress Steerforth.

-- J'ai eu le malheur de perdre ma femme, lui dis-je.

-- Vous tes bien jeune pour avoir prouv un si grand chagrin,
rpondit-elle. Je suis fche, trs-fche de cette nouvelle.
J'espre que le temps vous apportera quelque soulagement.

-- J'espre, dis-je en la regardant, que le temps nous apportera 
tous quelque soulagement. Chre mistress Steerforth, c'est une
esprance qu'il faut toujours nourrir, mme au milieu de nos plus
douloureuses preuves.

La gravit de mes paroles et les larmes qui remplissaient mes yeux
l'alarmrent. Ses ides parurent tout  coup s'arrter, pour
prendre un autre cours.

J'essayai de matriser mon motion, quand je prononai doucement
le nom de son fils, mais ma voix tremblait. Elle se le rpta deux
ou trois fois  elle-mme  voix basse. Puis, se tournant vers
moi, elle me dit, avec un calme affect:

Mon fils est malade?

-- Trs-malade.

-- Vous l'avez vu?

-- Je l'ai vu.

-- Vous tes rconcilis?

Je ne pouvais pas dire oui, je ne pouvais pas dire non. Elle
tourna lgrement la tte vers l'endroit o elle croyait retrouver
 ses cts Rosa Dartle, et je profitai de ce moment pour murmurer
 Rosa, du bout des lvres: Il est mort.

Pour que mistress Steerforth n'et pas l'ide de regarder derrire
elle et de lire sur le visage mu de Rosa la vrit qu'elle
n'tait pas encore prpare  savoir, je me htai de rencontrer
son regard, car j'avais vu Rosa Dartle lever les mains au ciel
avec une expression violente d'horreur et de dsespoir, puis elle
s'en tait voil la figure avec angoisse.

La belle et noble figure que celle de la mre... Ah! quelle
ressemblance! quelle ressemblance!... tait tourne vers moi avec
un regard fixe. Sa main se porta  son front. Je la suppliai
d'tre calme et de se prparer  entendre ce que j'avais  lui
dire; j'aurais mieux fait de la conjurer de pleurer, car elle
tait l comme une statue.

La dernire fois que je suis venu ici, repris-je d'une voix
dfaillante, miss Dartle m'a dit qu'il naviguait de ct et
d'autre. L'avant-dernire nuit a t terrible sur mer. S'il tait
en mer cette nuit-l, et prs d'une cte dangereuse, comme on le
dit, et si le vaisseau qu'on a vu tait bien celui qui...

-- Rosa! dit mistress Steerforth, venez ici.

Elle y vint, mais de mauvaise grce, avec peu de sympathie. Ses
yeux tincelaient et lanaient des flammes, elle fit clater un
rire effrayant.

Enfin, dit-elle, votre orgueil est-il apais, femme insense?
maintenant qu'il vous a donn satisfaction... par sa mort! Vous
m'entendez? par sa mort!

Mistress Steerforth tait retombe roide sur son fauteuil: elle
n'avait fait entendre qu'un long gmissement en fixant sur elle
ses yeux tout grands ouverts.

Oui! cria Rosa en se frappant violemment la poitrine, regardez-
moi, pleurez et gmissez, et regardez-moi! Regardez! dit-elle en
touchant du doigt sa cicatrice, regardez le beau chef-d'oeuvre de
votre fils mort!

Le gmissement que poussait de temps en temps la pauvre mre
m'allait au coeur. Toujours le mme, toujours inarticul et
touff, toujours accompagn d'un faible mouvement de tte, mais
sans aucune altration dans les traits; toujours sortant d'une
bouche pince et de dents serres comme si les mchoires taient
fermes  clef et la figure gele par la douleur.

Vous rappelez-vous le jour o il a fait cela? continua Rosa. Vous
rappelez-vous le jour o, trop fidle au sang que vous lui avez
mis dans les veines, dans un transport d'orgueil, trop caress par
sa mre, il m'a fait cela, il m'a dfigure pour la vie? Regardez-
moi, je mourrai avec l'empreinte de son cruel dplaisir; et puis
pleurez et gmissez sur votre oeuvre!

-- Miss Dartle, dis-je d'un ton suppliant, au nom du ciel!

-- Je veux parler! dit-elle en me regardant de ses yeux de flamme.
Taisez-vous! Regardez-moi, vous dis-je; orgueilleuse mre d'un
fils perfide et orgueilleux! Pleurez, car vous l'avez nourri;
pleurez, car vous l'avez corrompu! pleurez sur lui pour vous et
pour moi.

Elle serrait convulsivement les mains; la passion semblait
consumer  petit feu cette frle et chtive crature.

Quoi! c'est vous qui n'avez pu lui pardonner son esprit
volontaire! s'cria-t-elle, c'est vous qui vous tes offense de
son caractre hautain; c'est vous qui les avez combattus, en
cheveux blancs, avec les mmes armes que vous lui aviez donnes le
jour de sa naissance! C'est vous, qui, aprs l'avoir dress ds le
berceau pour en faire ce qu'il est devenu, avez voulu touffer le
germe que vous aviez fait crotre. Vous voil bien paye
maintenant de la peine que vous vous tes donne pendant tant
d'annes!

-- Oh! miss Dartle, n'tes-vous pas honteuse! quelle cruaut!

-- Je vous dis, rpondit-elle, que je _veux_ lui parler. Rien au
monde ne saurait m'en empcher, tant que je resterai ici. Ai-je
gard le silence pondant des annes, pour ne rien dire maintenant?
Je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aim! dit-elle en la
regardant d'un air froce. J'aurais pu l'aimer, moi, sans lui
demander de retour. Si j'avais t sa femme, j'aurais pu me faire
l'esclave de ses caprices, pour un seul mot d'amour, une fois par
an. Oui, vraiment, qui le sait mieux que moi? Mais vous, vous
tiez exigeante, orgueilleuse, insensible, goste. Mon amour 
moi aurait t dvou... il aurait foul aux pieds vos misrables
rancunes.

Les yeux ardents de colre, elle en simulait le geste en crasant
du pied le parquet.

Regardez! dit-elle, en frappant encore sur sa cicatrice. Quand il
fut d'ge  mieux comprendre ce qu'il avait fait, il l'a vu et il
s'en est repenti. J'ai pu chanter pour lui faire plaisir, causer
avec lui, lui montrer avec quelle ardeur je m'intressais  tout
ce qu'il faisait; j'ai pu, par ma persvrance, arriver  tre
assez instruite pour lui plaire, car j'ai cherch  lui plaire et
j'y ai russi. Quand son coeur tait encore jeune et fidle, il
m'a aime; oui, il m'a aime. Bien des fois, quand il venait de
vous humilier par un mot de mpris, il m'a serre, moi, contre son
coeur!

Elle parlait avec une fiert insultante qui tenait de la frnsie,
mais aussi avec un souvenir ardent et passionn, d'un amour dont
les cendres assoupies laissaient jaillir quelque tincelle d'un
feu plus doux.

J'ai eu l'humiliation aprs... j'aurais d m'y attendre, s'il ne
m'avait pas fascine par ses ardeurs d'enfant... j'ai eu
l'humiliation de devenir pour lui un jouet, une poupe, bonne 
servir de passe-temps  son oisivet,  prendre et  quitter, pour
s'en amuser, suivant l'inconstante humeur du moment. Quand il
s'est lass de moi, je me suis lasse aussi. Quand il n'a plus
song  moi, je n'ai pas cherch  regagner mon pouvoir sur lui;
j'aurais autant pens  l'pouser, si on l'avait forc  me
prendre pour femme. Nous nous sommes spars l'un de l'autre sans
un mot. Vous l'avez peut-tre vu, et vous n'en avez pas t
fche. Depuis ce jour, je n'ai plus t pour vous deux qu'un
meuble insensible, qui n'avait ni yeux, ni oreilles, ni sentiment,
ni souvenirs. Ah! vous pleurez? Pleurez sur ce que vous avez fait
de lui. Ne pleurez pas sur votre amour. Je vous dis qu'il y a eu
un temps o je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aim!

Elle jetait un regard de colre sur cette figure immobile, dont
les yeux ne bougeaient pas, et elle ne s'attendrissait pas plus
sur les gmissements rpts de la mre, que s'ils sortaient de la
bouche d'une statue.

Miss Dartle, lui dis-je, s'il est possible que vous ayez le coeur
assez dur pour ne pas plaindre cette malheureuse mre...

-- Et moi, qui me plaindra? reprit-elle avec amertume. C'est elle
qui a sem. Le vent rcolte la tempte.

-- Et si les dfauts de son fils... continuai-je.

-- Les dfauts! s'cria-t-elle en fondant en larmes passionnes.
Qui ose dire du mal de lui? Il valait dix mille fois mieux que les
amis auxquels il avait fait l'honneur de les lever jusqu' lui!

-- Personne ne peut l'avoir aim plus que moi, personne ne lui
conserve un plus cher souvenir, rpondis-je. Ce que je voulais
dire, c'est que, lors mme que vous n'auriez pas compassion de sa
mre, lors mme que les dfauts du fils, car vous ne les avez pas
mnags vous-mme...

-- C'est faux, s'cria-t-elle en arrachant ses cheveux noirs, je
l'aimais!

-- Lors mme, repris-je, que ses dfauts ne pourraient, dans un
pareil moment, tre bannis de votre souvenir, vous devriez du
moins regarder cette pauvre femme comme si vous ne l'aviez jamais
vue auparavant, et lui porter secours.

Mistress Steerforth n'avait pas boug, pas fait un geste. Elle
restait immobile, froide, le regard fixe; continuant  gmir de
temps en temps, avec un faible mouvement de la tte, mais sans
donner autrement signe de vie. Tout d'un coup, miss Dartle
s'agenouilla devant elle, et commena  lui desserrer sa robe.

Soyez maudit! dit-elle, en me regardant avec une expression de
rage et de douleur runies. Maudite soit l'heure o vous tes
jamais venu ici! Maldiction sur vous! sortez.

Je quittai la chambre, mais je rentrai pour sonner, afin de
prvenir les domestiques. Elle tenait dans ses bras, la forme
impassible de mistress Steerforth, elle l'embrassait en pleurant,
elle l'appelait, elle la pressait sur son sein comme si c'et t
son enfant. Elle redoublait de tendresse pour rappeler la vie dans
cet tre inanim. Je ne redoutais plus de les laisser seules; je
redescendis sans bruit, et je donnai l'alarme dans la maison, en
sortant.

Je revins  une heure plus avance de l'aprs-midi; nous couchmes
le fils sur un lit, dans la chambre de sa mre. On me dit qu'elle
tait toujours de mme; miss Dartle ne la quittait pas; les
mdecins taient auprs d'elle; on avait essay de bien des
remdes, mais elle restait dans le mme tat, toujours comme une
statue, faisant entendre seulement, de temps en temps, un
gmissement plaintif.

Je parcourus cette maison funeste; je fermai tous les volets. Je
finis par ceux de la chambre o il reposait. Je soulevai sa main
glace et je la plaai sur mon coeur; le monde entier n'tait pour
moi que mort et silence. Seulement, par intervalles, j'entendais
clater le douloureux gmissement de la mre.




CHAPITRE XXVII.

Les migrants.


J'avais encore une chose  faire avant de cder au choc de tant
d'motions. C'tait de cacher  ceux qui allaient partir ce qui
venait d'arriver, et de les laisser entreprendre leur voyage dans
une heureuse ignorance. Pour cela, il n'y avait pas de temps 
perdre.

Je pris M. Micawber  part ce soir-l, et je lui confiai le soin
d'empcher cette terrible nouvelle d'arriver jusqu' M. Peggotty.
Il s'en chargea volontiers et me promit d'intercepter tous les
journaux, qui, sans cette prcaution, pourraient la lui rvler.

Avant d'arriver jusqu' lui, monsieur, dit M. Micawber en se
frappant la poitrine, il faudra plutt que cette triste histoire
me passe  travers le corps!

M. Micawber avait pris, depuis qu'il tait question pour lui de
s'adapter  un nouvel tat de socit, des airs de boucanier
aventureux, pas encore prcisment en rvolte avec la loi, mais
sur le qui-vive, et le chapeau sur le coin de l'oreille. On aurait
pu le prendre pour un enfant du dsert, habitu depuis longtemps 
vivre loin des confins de la civilisation, et sur le point de
retourner dans ses solitudes natales.

Il s'tait pourvu, entre autres choses, d'un habillement complet
de toile cire et d'un chapeau de paille, trs-bas de forme,
enduit  l'extrieur de poix ou de goudron. Dans ce costume
grossier, un tlescope commun de simple matelot sous le bras,
tournant  chaque instant vers le ciel un oeil de connaisseur,
comme s'il s'attendait  du mauvais temps, il avait un air bien
plus nautique que M. Peggotty. Il avait, pour ainsi dire, donn le
branle-bas dans toute sa famille. Je trouvai mistress Micawber
coiffe du chapeau le plus hermtiquement ferm et le plus
discret, solidement attach sous le menton, et revtue d'un chle
qui l'entortillait, comme on m'avait entortill chez ma tante, le
jour o j'allai la voir pour la premire fois, c'est--dire comme
un paquet, avant de se consolider  la taille par un noeud
robuste. Miss Micawber,  ce que je pus voir, ne s'tait pas non
plus oublie pour parer au mauvais temps, quoiqu'elle n'et rien
de superflu dans sa toilette. Matre Micawber tait  peine
visible  l'oeil nu, dans sa vaste chemise bleue, et sous
l'habillement de matelot le plus velu que j'aie jamais vu de ma
vie. Quant aux enfants, on les avait emballs, comme des
conserves, dans des tuis impermables. M. Micawber et son fils
an avaient retrouss leurs manches, pour montrer qu'ils taient
prts  donner un coup de main n'importe o,  monter sur le pont
et  chanter en choeur avec les autres pour lever l'ancre: yeo, -
- dmarre, -- yeo, au premier commandement.

C'est dans cet appareil que nous les trouvmes tous, le soir,
runis sous l'escalier de bois qu'on appelait alors les _marches
de Hungerford_; ils surveillaient le dpart d'une barque qui
emmenait une partie de leurs bagages. J'avais annonc  Traddles
le cruel vnement qui l'avait douloureusement mu; mais il
sentait comme moi qu'il fallait le tenir secret, et il venait
m'aider  leur rendre ce dernier service. Ce fut l que j'emmenai
M. Micawber  l'cart, et que j'obtins de lui la promesse en
question.

La famille Micawber logeait dans un sale petit cabaret borgne,
tout  fait au pied des Marches de Hungerford, et dont les
chambres  pans de bois s'avanaient en saillie sur la rivire. La
famille des migrants excitant assez de curiosit dans le
quartier, nous fmes charms de pouvoir nous rfugier dans leur
chambre. C'tait justement une de ces chambres en bois sous
lesquelles montait la mare. Ma tante et Agns taient l, fort
occupes  confectionner quelques vtements supplmentaires pour
les enfants. Peggotty les aidait; sa vieille bote  ouvrage tait
devant elle, avec son mtre, et ce petit morceau de cire qui avait
travers, sain et sauf, tant d'vnements.

J'eus bien du mal  luder ses questions; bien plus encore 
insinuer tout bas, sans tre remarqu,  M. Peggotty, qui venait
d'arriver, que j'avais remis la lettre et que tout allait bien.
Mais enfin, j'en vins  bout, et les pauvres gens taient bien
heureux. Je ne devais pas avoir l'air trs-gai, mais j'avais assez
souffert personnellement pour que personne ne pt s'en tonner.

Et quand le vaisseau met-il  la voile, monsieur Micawber?
demanda ma tante.

M. Micawber jugea ncessaire de prparer par degrs ma tante, ou
sa femme,  ce qu'il avait  leur apprendre, et dit que ce serait
plus tt qu'il ne s'y attendait la veille.

Le bateau vous a prvenus, je suppose? dit ma tante.

-- Oui, madame, rpondit-il.

-- Eh bien! dit ma tante, on met  la voile...

-- Madame, rpondit-il, je suis inform qu'il faut que nous soyons
 bord, demain matin, avant sept heures.

-- Eh! dit ma tante, c'est bien prompt. Est-ce un fait certain,
monsieur Peggotty?

-- Oui, madame. Le navire descendra la rivire avec la prochaine
mare. Si matre Davy et ma soeur viennent  Gravesend avec nous,
demain dans l'aprs-midi, ils nous feront leurs adieux.

-- Vous pouvez en tre sr, lui dis-je.

-- Jusque l, et jusqu'au moment o nous serons en mer, reprit
M. Micawber en me lanant un regard d'intelligence, M. Peggotty et
moi, nous surveillerons ensemble nos malles et nos effets. Emma,
mon amour, dit M. Micawber en toussant avec sa majest ordinaire,
pour s'claircir la voix, mon ami M. Thomas Traddles a la bont de
me proposer tout bas de vouloir bien lui permettre de commander
tous les ingrdients ncessaires  la composition d'une certaine
boisson, qui s'associe naturellement dans nos coeurs, au rosbif de
la vieille Angleterre; je veux dire... du punch. Dans d'autres
circonstances, je n'oserais demander  miss Trotwood et  miss
Wickfield... mais...

-- Tout ce que je peux vous dire, rpondit ma tante, c'est que,
pour moi, je boirai  votre sant et  votre succs avec le plus
grand plaisir, monsieur Micawber.

-- Et moi aussi! dit Agns, en souriant.

M. Micawber descendit immdiatement au comptoir, et revint charg
d'une cruche fumante. Je ne pus m'empcher de remarquer qu'il
pelait les citrons avec son couteau poignard, qui avait, comme il
convenait au couteau d'un planteur consomm, au moins un pied de
long, et qu'il l'essuyait avec quelque ostentation sanguinaire,
sur la manche de son habit. Mistress Micawber et les deux ans de
leurs enfants taient munis aussi de ces formidables instruments;
quant aux plus jeunes, on leur avait attach  chacun, le long du
corps, une cuiller de bois pendue  une bonne ficelle. De mme
aussi, pour prendre un avant-got de la vie  bord, ou de leur
existence future au milieu des forts, M. Micawber se complut 
offrir du punch  mistress Micawber et  sa fille, dans
d'horribles petits pots d'tain, au lieu d'employer les verres
dont il y avait une pleine tablette sur le buffet; quant  lui, il
n'avait jamais t si ravi que de boire dans sa propre pinte
d'tain, et de la remettre ensuite bien soigneusement dans sa
poche,  la fin de la soire.

Nous abandonnons, dit M. Micawber, le luxe de notre ancienne
patrie. Et il semblait y renoncer avec la plus vive satisfaction.
Les citoyens des forts ne peuvent naturellement pas s'attendre 
retrouver l les raffinements de cette terre de libert.

Ici, un petit garon vint dire qu'on demandait en bas M. Micawber.

J'ai un pressentiment, dit mistress Micawber, en posant sur la
table son pot d'tain, que c'est un membre de ma famille!

-- S'il en est ainsi, ma chre, fit observer M. Micawber avec la
vivacit qui lui tait habituelle lorsqu'il abordait ce sujet,
comme le membre de votre famille, quel qu'il puisse tre, mle ou
femelle, nous a fait attendre fort longtemps, peut-tre ce membre
voudra-t-il bien attendre aussi que je sois prt  le recevoir.

-- Micawber, dit sa femme  voix basse, dans un moment comme
celui-ci...

-- Il n'y aurait pas de gnrosit, dit M. Micawber en se levant,
 vouloir se venger de tant d'offenses! Emma, je sens mes torts.

-- Et d'ailleurs, ce n'est pas vous qui en avez souffert,
Micawber, c'est ma famille. Si ma famille sent enfin de quel bien
elle s'est volontairement prive, si elle veut nous tendre
maintenant la main de l'amiti, ne la repoussons pas.

-- Ma chre, reprit-il, qu'il en soit ainsi!

-- Si ce n'est pas pour eux, Micawber, que ce soit pour moi.

-- Emma, rpondit-il, je ne saurais rsister  un pareil appel. Je
ne peux pas, mme en ce moment, vous promettre de sauter au cou de
votre famille; mais le membre de votre famille, qui m'attend en
bas, ne verra point son ardeur refroidie par un accueil glacial.

M. Micawber disparut et resta quelque temps absent; mistress
Micawber n'tait pas sans quelque apprhension qu'il ne se ft
lev quelque discussion entre lui et le membre de sa famille.
Enfin, le mme petit garon reparut, et me prsenta un billet
crit au crayon avec l'en-tte officielle: Heep contre Micawber.

J'appris par ce document que M. Micawber, se voyant encore arrt,
tait tomb dans le plus violent paroxysme de dsespoir; il me
conjurait de lui envoyer par le garon son couteau poignard et sa
pinte d'tain, qui pourraient lui tre utiles dans sa prison,
pendant les courts moments qu'il avait encore  vivre. Il me
demandait aussi, comme dernire preuve d'amiti, de conduire sa
famille  l'hospice de charit de la paroisse, et d'oublier qu'il
et jamais exist une crature de son nom.

Comme de raison, je lui rpondis, en m'empressant de descendre
pour payer sa dette; je le trouvai assis dans un coin, regardant
d'un air sinistre l'agent de police qui s'tait saisi de sa
personne. Une fois relch, il m'embrassa avec la plus vive
tendresse, et se dpcha d'inscrire cet item sur son carnet, avec
quelques notes, o il eut bien soin, je me le rappelle, de porter
un demi-penny que j'avais omis, par inadvertance, dans le total.

Cet important petit carnet lui remmora justement une autre
transaction, comme il l'appelait. Quand nous fmes remonts, il me
dit que son absence avait t cause par des circonstances
indpendantes de sa volont; puis il tira de sa poche une grande
feuille de papier, soigneusement plie, et couverte d'une longue
addition. Au premier coup-d'oeil que je jetai dessus, je me dis
que je n'en avais jamais vu d'aussi monstrueuse sur un cahier
d'arithmtique. C'tait,  ce qu'il parat, un calcul d'intrt
compos sur ce qu'il appelait le total principal de quarante et
une livres dix shillings onze pence et demi,  des chances
diverses. Aprs avoir soigneusement examin ses ressources et
compar les chiffres, il en tait venu  tablir la somme qui
reprsentait le tout, intrt et principal, pour deux annes
quinze mois et quatorze jours,  dater du moment prsent. Il en
avait souscrit, de sa plus belle main, un billet  ordre qu'il
remit  Traddles, avec mille remercments, pour acquit de sa dette
intgrale (comme cela se doit d'homme  homme).

C'est gal, j'ai toujours le pressentiment, dit mistress Micawber
en secouant la tte d'un air pensif, que nous retrouverons ma
famille  bord avant notre dpart dfinitif.

M. Micawber avait videmment un autre pressentiment sur le mme
sujet, mais il le renfona dans son pot d'tain, et avala le tout.

Si vous avez, durant votre passage, quelque occasion d'crire en
Angleterre, mistress Micawber, dit ma tante; ne manquez pas de
nous donner de vos nouvelles.

-- Ma chre miss Trotwood, rpondit-elle; je serai trop heureuse
de penser qu'il y a quelqu'un qui tienne  entendre parler de
nous; je ne manquerai pas de vous crire. M. Copperfield, qui est
depuis si longtemps notre ami, n'aura pas, j'espre, d'objection 
recevoir, de temps  autre, quelque souvenir d'une personne qui
l'a connu avant que les jumeaux eussent conscience de leur propre
existence.

Je rpondis que je serais heureux d'avoir de ses nouvelles, toutes
les fois qu'elle aurait l'occasion d'crire.

Les facilits ne nous manqueront pas, grce  Dieu, dit
M. Micawber; l'Ocan n'est  prsent qu'une grande flotte, et nous
rencontrerons srement plus d'un vaisseau pendant la traverse.
C'est une plaisanterie que ce voyage, dit M. Micawber, en prenant
son lorgnon; une vraie plaisanterie. La distance est imaginaire.

Quand j'y pense, je ne puis m'empcher de sourire. C'tait bien l
M. Micawber... Autrefois, lorsqu'il allait de Londres 
Canterbury, il en parlait comme d'un voyage au bout du monde; et
maintenant qu'il quittait l'Angleterre pour l'Australie, il
semblait qu'il partt pour traverser la Manche.

Pendant le voyage, j'essayerai, dit M. Micawber, de leur faire
prendre patience en leur dfilant mon chapelet, et j'ai la
confiance que, durant nos longues soires, on ne sera pas fch
d'entendre les mlodies de mon fils Wilkins, autour du feu. Quand
mistress Micawber aura le pied marin, et qu'elle ne se sentira
plus mal au coeur (pardon de l'expression), elle leur chantera
aussi sa petite chansonnette. Nous verrons,  chaque instant,
passer prs de nous, des marsouins et des dauphins; sur le bbord
comme sur le tribord, nous dcouvrirons  tout moment des objets
pleins d'intrt. En un mot, dit M. Micawber, avec son antique
lgance, il est probable que nous aurons autour de nous tant de
sujets de distraction, que, lorsque nous entendrons crier:
Terre, en haut du grand mt, nous serons on ne peut pas plus
tonns!

L-dessus, il brandit victorieusement son petit pot d'tain, comme
s'il avait dj accompli le voyage, et qu'il vnt de passer un
examen de premire classe devant les autorits maritimes les plus
comptentes.

Pour moi, ce que j'espre surtout, mon cher monsieur Copperfield,
dit mistress Micawber; c'est qu'un jour nous revivrons dans notre
ancienne patrie, en la personne de quelques membres de notre
famille. Ne froncez pas le sourcil, Micawber! ce n'est pas  ma
propre famille que je veux faire allusion, c'est aux enfants de
nos enfants. Quelque vigoureux que puisse tre le rejeton
transplant, dit mistress Micawber en secouant la tte, je ne
saurais oublier l'arbre d'o il sera sorti; et lorsque notre race
sera parvenue  la grandeur et  la fortune, j'avoue que je serai
bien aise de penser que cette fortune viendra refluer dans les
coffres de la Grande-Bretagne.

Ma chre, dit M. Micawber, que la Grande-Bretagne se tire de l
comme elle pourra; je suis forc de dire qu'elle n'a jamais fait
grand'chose pour moi, et que je ne m'inquite pas beaucoup de ce
qu'elle deviendra.

-- Micawber, continua mistress Micawber; vous avez tort. Quand
vous partez, Micawber, pour un pays lointain, ce n'est pas pour
affaiblir, c'est pour fortifier le lien qui nous unit  Albion.

-- Le lien en question, ma chre amie, reprit M. Micawber, ne m'a
pas, je le rpte, charg d'assez d'obligations personnelles, pour
que je redoute le moins du monde d'en former d'autres.

-- Micawber, repartit mistress Micawber, je vous le rpte, vous
avez tort; vous ne savez pas vous-mme de quoi vous tes capable,
Micawber; c'est l-dessus que je compte pour fortifier, mme en
vous loignant de votre patrie, le lien qui vous unit  Albion.

M. Micawber s'assit dans son fauteuil, les sourcils lgrement
froncs; il avait l'air de n'admettre qu' demi les ides de
mistress Micawber,  mesure qu'elle les nonait, bien qu'il ft
profondment pntr de la perspective qu'elle ouvrait devant lui.

Mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, je dsire
que M. Micawber comprenne sa position. Il me parat extrmement
important, qu' dater du jour de son embarquement, M. Micawber
comprenne sa position. Vous me connaissez assez, mon cher monsieur
Copperfield, pour savoir que je n'ai pas la vivacit d'humeur de
M. Micawber. Moi, je suis, qu'il me soit permis de le dire, une
femme minemment pratique. Je sais que nous allons entreprendre un
long voyage; je sais que nous aurons  supporter bien des
difficults et bien des privations, c'est une vrit trop claire;
mais je sais aussi ce qu'est M. Micawber, je sais mieux que lui ce
dont il est capable. Voil pourquoi je regarde comme extrmement
important que M. Micawber comprenne sa position.

-- Mon amour, rpondit-il; permettez-moi de vous faire observer
qu'il m'est impossible de comprendre ma position dans le moment
prsent.

-- Je ne suis pas de cet avis, Micawber, reprit-elle; pas
compltement du moins. Mon cher monsieur Copperfield, la situation
de M. Micawber n'est pas comme celle de tout le monde; M. Micawber
se rend dans un pays loign, prcisment pour se faire enfin
connatre et apprcier pour la premire fois de sa vie. Je dsire
que M. Micawber se place sur la proue de ce vaisseau, et qu'il
dise d'une voix assure: Je viens conqurir ce pays! Avez-vous
des honneurs? avez-vous des richesses? avez-vous des fonctions
largement rtribues? qu'on me les apporte; elles sont  moi!

M. Micawber nous lana un regard qui voulait dire: Il y a ma foi!
beaucoup de bon dans ce qu'elle dit l.

En un mot, dit mistress Micawber, du ton le plus dcisif, je veux
que M. Micawber soit le Csar de sa fortune. Voil comment
j'envisage la vritable position de M. Micawber, mon cher monsieur
Copperfield. Je dsire qu' partir du premier jour de ce voyage,
M. Micawber se place sur la proue du vaisseau, pour dire: Assez
de retard comme cela, assez de dsappointement, assez de gne;
c'tait bon dans notre ancienne patrie, mais voici la patrie
nouvelle; vous me devez une rparation! apportez-la-moi.

M. Micawber se croisa les bras d'un air rsolu, comme s'il tait
dj debout, dominant la figure qui dcorait la proue du navire.

Et s'il comprend sa position, dit mistress Micawber, n'ai-je pas
raison de dire que M. Micawber fortifiera le lien qui l'unit  la
Grande-Bretagne, bien loin de l'affaiblir? Prtendra-t-on qu'on ne
ressentira pas jusques dans la mre patrie, l'influence de l'homme
important, dont l'astre se lvera sur un autre hmisphre? Aurais-
je la faiblesse de croire qu'une fois en possession du sceptre de
la fortune et du gnie en Australie, M. Micawber ne sera rien en
Angleterre? Je ne suis qu'une femme, mais je serais indigne de
moi-mme et de papa, si j'avais  me reprocher cette absurde
faiblesse!

Dans sa profonde conviction qu'il n'y avait rien  rpondre  ces
arguments, mistress Micawber avait donn  son ton une lvation
morale que je ne lui avais jamais connue auparavant.

C'est pourquoi, dit-elle; je souhaite d'autant plus que nous
puissions revenir habiter un jour le sol natal; M. Micawber sera
peut-tre, je ne saurais me dissimuler que cela est trs-probable,
M. Micawber sera un grand nom dans le Livre de l'histoire, et ce
sera le moment, pour lui, de reparatre glorieux dans le pays qui
lui avait donn naissance, et qui n'avait pas su employer ses
grandes facults.

-- Mon amour, repartit M. Micawber, il m'est impossible de ne pas
tre touch de votre affection; je suis toujours prt  m'en
rapporter  votre bon jugement. Ce qui sera, sera! Le ciel me
prserve de jamais vouloir drober  ma terre natale la moindre
part des richesses qui pourront, un jour, s'accumuler sur nos
descendants!

-- C'est bien, dit ma tante, en se tournant vers M. Peggotty; et
je bois  votre sant  tous; que toute sorte de bndictions et
de succs vous accompagnent!

M. Peggotty mit par terre les deux enfants qu'il tenait sur ses
genoux, et se joignit  M. et  mistress Micawber pour boire, en
retour,  notre sant; puis les Micawber et lui se serrrent
cordialement la main, et en voyant un sourire venir illuminer son
visage bronz, je sentis qu'il saurait bien se tirer d'affaire,
tablir sa bonne renomme, et se faire aimer partout o il irait.

Les enfants eurent eux-mmes la permission de tremper leur cuiller
de bois dans le pot de M. Micawber, pour s'associer au voeu
gnral; aprs quoi ma tante et Agns se levrent et prirent cong
des migrants. Ce fut un douloureux moment. Tout le monde
pleurait; les enfants s'accrochaient  la robe d'Agns, et nous
laissmes le pauvre M. Micawber dans un violent dsespoir,
pleurant et sanglotant  la lueur d'une seule bougie, dont la
simple clart, vue de la Tamise, devait donner  sa chambre
l'apparence d'un pauvre fanal.

Le lendemain matin, j'allai m'assurer qu'ils taient partis. Ils
taient monts dans la chaloupe  cinq heures du matin. Je compris
quel vide laissent de tels adieux, en trouvant  la misrable
petite auberge, o je ne les avais vus qu'une seule fois, un air
triste et dsert, maintenant qu'ils en taient partis.

Le surlendemain, dans l'aprs-midi, nous nous rendmes 
Gravesend, ma vieille bonne et moi; nous trouvmes le vaisseau
environn d'une foule de barques, au milieu de la rivire. Le vent
tait bon, le signal du dpart flottait au haut du mt. Je louai
immdiatement une barque, et nous pntrmes  bord,  travers la
confusion tourdissante  laquelle le navire tait en proie.

M. Peggotty nous attendait sur le pont. Il me dit que M. Micawber
venait d'tre arrt de nouveau (et pour la dernire fois),  la
requte de M. Heep, et que, d'aprs mes instructions, il avait
pay le montant de la dette, que je lui rendis aussitt. Puis il
nous fit descendre dans l'entre-pont, et l, se dissiprent les
craintes que j'avais pu concevoir, qu'il ne vint  savoir ce qui
s'tait pass  Yarmouth. M. Micawber s'approcha de lui, lui prit
le bras d'un air d'amiti et de protection, et me dit  voix basse
que, depuis l'avant-veille, il ne l'avait pas quitt.

C'tait pour moi un spectacle si trange, l'obscurit me semblait
si grande, et l'espace si resserr, qu'au premier abord, je ne pus
me rendre compte de rien; mais peu  peu mes yeux s'habiturent 
ces tnbres, et je me crus au centre d'un tableau de Van Ostade.
On apercevait au milieu des poutres, des agrs, des ralingues du
navire, les hamacs, les malles, les caisses, les barils composant
le bagage des migrants; quelques lanternes clairaient la scne;
plus loin, la ple lueur du jour pntrait par une coutille ou
une manche  vent. Des groupes divers se pressaient en foule; on
faisait de nouveaux amis, on prenait cong des anciens, on
parlait, on riait, on pleurait, on mangeait et on buvait; les uns,
dj installs dans les quelques pieds de parquet qui leur taient
assigns, s'occupaient  disposer leurs effets, et plaaient de
petits enfants sur des tabourets ou dans leurs petites chaises;
d'autres, ne sachant o se caser, erraient d'un air dsol. Il y
avait des enfants qui ne connaissaient encore la vie que depuis
huit jours, et des vieillards vots qui semblaient ne plus avoir
que huit jours  la connatre; des laboureurs qui emportaient avec
leurs bottes quelque motte du sol natal, et des forgerons, dont la
peau allait donner au nouveau-monde un chantillon de la suie et
de la fume de l'Angleterre; dans l'espace troit de l'entre-pont,
on avait trouv moyen d'entasser des spcimens de tous les ges et
de tous les tats.

En jetant autour de moi un coup d'oeil, je crus voir, assise 
ct d'un des petits Micawber, une femme dont la tournure me
rappelait milie. Une autre femme se pencha vers elle pour
l'embrasser, puis s'loigna rapidement  travers la foule, me
laissant un vague souvenir d'Agns. Mais au milieu de la confusion
universelle, et du dsordre de mes penses, je la perdis bientt
de vue; je ne vis plus qu'une chose, c'est qu'on donnait le signal
de quitter le pont  tous ceux qui ne partaient pas; que ma
vieille bonne pleurait  ct de moi, et que mistress Gummidge
s'occupait activement d'arranger les effets de M. Peggotty, avec
l'assistance d'une jeune femme, vtue de noir, qui me tournait le
dos.

Avez-vous encore quelque chose  me dire, matre Davy? me demanda
M. Peggotty; n'auriez-vous pas quelque question  me faire pendant
que nous sommes encore l?

Une seule, lui dis-je. Marthe...

Il toucha le bras de la jeune femme que j'avais vue prs de lui,
elle se retourna, c'tait Marthe.

Que Dieu vous bnisse, excellent homme que vous tes! m'criai-
je; vous l'emmenez avec vous?

Elle me rpondit pour lui, en fondant en larmes. Il me fut
impossible de dire un mot, mais je serrai la main de M. Peggotty;
et si jamais j'ai estim et aim un homme au monde, c'est bien
celui-l.

Les trangers vacuaient le navire. Mon plus pnible devoir
restait encore  accomplir. Je lui dis ce que j'avais t charg
de lui rpter, au moment de son dpart, par le noble coeur qui
avait cess de battre. Il en fut profondment mu. Mais, lorsqu'
son tour, il me chargea de ses compliments d'affection et de
regret pour celui qui ne pouvait plus les entendre, je fus bien
plus mu encore que lui.

Le moment tait venu. Je l'embrassai. Je pris le bras de ma
vieille bonne tante en pleurs, nous remontmes sur le pont. Je
pris cong de la pauvre mistress Micawber. Elle attendait toujours
sa famille d'un air inquiet; et ses dernires paroles furent pour
me dire qu'elle n'abandonnerait jamais M. Micawber.

Nous redescendmes dans notre barque;  une petite distance, nous
nous arrtmes pour voir le vaisseau prendre son lan. Le soleil
se couchait. Le navire flottait entre nous et le ciel rougetre:
on distinguait le plus mince de ses espars et de ses cordages sur
ce fond clatant. C'tait si beau, si triste, et en mme temps si
encourageant, de voir ce glorieux vaisseau immobile encore sur
l'onde doucement agite, avec tout son quipage, tous ses
passagers, rassembls en foule sur le pont, silencieux et tte
nue, que je n'avais jamais rien vu de pareil.

Le silence ne dura qu'un moment. Le vent souleva les voiles, le
vaisseau s'branla; trois hourrahs retentissants, partis de toutes
les barques, et rpts  bord vinrent d'cho en cho mourir sur
le rivage. Le coeur me faillit  ce bruit,  la vue des mouchoirs
et des chapeaux qu'on agitait en signe d'adieu, et c'est alors que
je la vis.

Oui, je la vis  ct de son oncle, toute tremblante contre son
paule. Il nous montrait  sa nice, elle nous vit  son tour, et
m'envoya de la main un dernier adieu. Allez, pauvre milie! belle
et frle plante battue par l'orage! Attachez-vous  lui comme le
lierre, avec toute la confiance que vous laisse votre coeur bris,
car il s'est attach  vous avec toute la force de son puissant
amour.

Au milieu des teintes roses du ciel, elle, appuye sur lui, et lui
la soutenant dans ses bras, ils passrent majestueusement et
disparurent. Quand nous tournmes nos rames vers le rivage, la
nuit tait tombe sur les collines du Kent... Elle tait aussi
tombe sur moi, bien tnbreuse.




CHAPITRE XXVIII.

Absence.


Oh! oui, une nuit bien longue et bien tnbreuse, trouble par
tant d'esprances dues, tant de chers souvenirs, tant d'erreurs
passes, tant de chagrins striles, tant de regrets amers qui
venaient la hanter comme des spectres nocturnes.

Je quittai l'Angleterre, sans bien comprendre encore toute la
force du coup que j'avais  supporter. Je quittai tous ceux qui
m'taient chers et je m'en allai; je croyais que j'en tais
quitte, et que tout tait fini comme cela. De mme que, sur un
champ de bataille, un soldat vient de recevoir une balle mortelle
sans savoir seulement qu'il est bless; de mme, laiss seul avec
mon coeur indisciplin, je ne me doutais pas non plus de la
profonde blessure contre laquelle il allait avoir  lutter.

Je le compris enfin, mais non point tout d'un coup; ce ne fut que
petit  petit et comme brin  brin. Le sentiment de dsolation que
j'emportais en m'loignant ne fit que devenir plus vif et plus
profond d'heure en heure. Ce n'tait d'abord qu'un sentiment vague
et pnible de chagrin et d'isolement. Mais il se transforma, par
degrs imperceptibles, en un regret sans espoir de tout ce que
j'avais perdu, amour, amiti, intrt: de tout ce que l'amour
avait bris dans mes mains; une premire foi, une premire
affection, le rve entier de ma vie. Que me restait-il dsormais?
un vaste dsert qui s'tendait autour de moi sans interruption,
presque sans horizon.

Si ma douleur tait goste, je ne m'en rendais pas compte. Je
pleurais sur ma femme-enfant, enleve si jeune,  la fleur de son
avenir. Je pleurais sur celui qui aurait pu gagner l'amiti et
l'admiration de tous, comme jadis il avait su gagner la mienne. Je
pleurais sur le coeur bris qui avait trouv le repos dans la mer
orageuse; je pleurais sur les dbris pars de cette vieille
demeure, o j'avais entendu souffler le vent du soir, quand je
n'tais encore qu'un enfant.

Je ne voyais aucune issue  cet abme de tristesse o j'tais
tomb. J'errais de lieu en lieu, portant partout mon fardeau avec
moi. J'en sentais tout le poids, je pliais sous le faix, et je me
disais dans mon coeur que jamais il ne pourrait tre allg.

Dans ces moments de crise et de dcouragement, je croyais que
j'allais mourir. Parfois je me disais que je voulais mourir au
moins prs des miens, et je revenais sur mes pas, pour tre plutt
avec eux. D'autrefois, je continuais mon chemin, j'allais de ville
en ville, poursuivant je ne sais quoi devant moi, et voulant
laisser derrire moi je ne sais quoi non plus.

Il me serait impossible de retracer une  une toutes les phases
douloureuses que j'eus  traverser dans ma dtresse. Il y a de ces
rves qu'on ne saurait dcrire que d'une manire vague et
imparfaite; et quand je prends sur moi de me rappeler cette poque
de ma vie, il me semble que c'est un de ces rves-l qui me
reviennent  l'esprit. Je revois, en passant, des villes
inconnues, des palais, des cathdrales, des temples, des tableaux,
des chteaux et des tombes, des rues fantastiques, tous les vieux
monuments de l'histoire et de l'imagination. Mais non, je ne les
revois pas, je les rve, portant toujours partout mon fardeau
pnible, et ne reconnaissant qu' peine les objets qui passent et
disparaissent dans cette fantasmagorie de mon esprit. Ne rien
voir, ne rien entendre, uniquement absorb dans le sentiment de ma
douleur, voil la nuit qui tomba sur mon coeur indisciplin, mais
sortons-en... comme je finis par en sortir, Dieu merci!... Il est
temps de secouer ce long et triste rve, et de quitter les
tnbres pour une nouvelle aurore.

Pendant plusieurs mois je voyageai ainsi, avec ce nuage obscur sur
l'esprit. Des raisons mystrieuses semblaient m'empcher de
reprendre le chemin de mon pays natal, et m'engager  poursuivre
mon plerinage. Tantt je prenais ma course de pays en pays, sans
me reposer, sans m'arrter nulle part. Tantt je restais longtemps
au mme endroit, sans savoir pourquoi. Je n'avais ni but, ni
mobile.

J'tais en Suisse. Je revenais d'Italie, par un des grands
passages  travers les Alpes, o j'errais, avec un guide, dans les
sentiers carts des montagnes. Si ces solitudes majestueuses
parlaient  mon coeur, je n'en savais en vrit rien. J'avais
trouv quelque chose de merveilleux et de sublime dans ces
hauteurs prodigieuses, dans ces prcipices horribles, dans ces
torrents mugissants, dans ces chaos de neige et de glace, mais
c'tait tout ce que j'y avais vu.

Un soir, je descendais, avant le coucher du soleil, au fond d'une
valle o je devais passer la nuit.  mesure que je suivais le
sentier autour de la montagne d'o je venais de voir l'astre du
jour bien au-dessus de moi, je crus sentir le got du beau et
l'instinct d'un bonheur tranquille s'veiller chez moi, sous la
douce influence de ce spectacle paisible, et ranimer dans mon
coeur une faible lueur de ces motions depuis longtemps inconnues.
Je me souviens que je m'arrtai dans ma marche avec une espce de
chagrin dans l'me qui ne ressemblait plus  l'accablement et au
dsespoir. Je me souviens que je fus tent d'esprer qu'il n'tait
pas impossible qu'il vnt  s'oprer en moi quelque bienheureux
changement.

Je descendis dans la valle au moment o le soleil du soir dorait
les cimes couvertes de neige qui allaient le masquer comme d'un
nuage ternel. La base de la montagne qui formait la gorge o se
trouvait situ le petit village, tait d'une riche verdure; au-
dessus de cette joyeuse vgtation croissaient de sombres forts
de sapins, qui fendaient ces masses de neige comme un coin, et
soutenaient l'avalanche. Plus haut, on voyait des rochers
gristres, des sentiers raboteux, des glaons et de petites oasis
de pturage qui allaient se perdre dans la neige dont la cime des
monts tait couronne. a et l, sur le revers de la montagne,
quelques points sur la neige, et chaque point tait une maison.
Tous ces chalets solitaires, crass par la grandeur sublime des
cimes gigantesques qui les dominaient, paraissaient trop petits,
en comparaison, pour des jouets d'enfant. Il en tait de mme du
village, group dans la valle, avec son pont de bois jet sur le
ruisseau qui tombait en cascade sur les rochers briss, et courait
 grand bruit au milieu des arbres. On entendait au loin, dans le
calme du soir, une espce de chant; c'taient les voix des
bergers, et en voyant un nuage, clatant des feux du soleil
couchant, flotter  mi-cte sur le flanc de la montagne, je
croyais presque entendre sortir de son sein les accents de cette
musique sereine qui n'appartenait pas  la terre. Tout d'un coup,
au milieu de cette grandeur imposante, la voix, la grande voix de
la nature me parla; docile  son influence secrte, je posai sur
le gazon ma tte fatigue, je pleurai comme je n'avais pas pleur
encore depuis la mort de Dora.

J'avais trouv quelques instants auparavant un paquet de lettres
qui m'attendait, et j'tais sorti du village pour les lire pendant
qu'on prparait mon souper. D'autres paquets s'taient gars, et
je n'en avais pas reu depuis longtemps. Sauf une ligne ou deux,
pour dire que j'tais bien et que j'tais arriv  cet endroit, je
n'avais eu ni le courage ni la force d'crire une seule lettre
depuis mon dpart.

Le paquet tait entre mes mains. Je l'ouvris, et je reconnus
l'criture d'Agns.

Elle tait heureuse, comme elle nous l'avait dit, de se sentir
utile. Elle russissait dans ses efforts, comme elle l'avait
espr. C'tait tout ce qu'elle me disait sur son propre compte.
Le reste avait rapport  moi.

Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes
devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutume,
qu'elle avait confiance en moi. Elle savait, disait-elle, qu'avec
mon caractre je ne manquerais pas de tirer une leon salutaire du
chagrin mme qui m'avait frapp. Elle savait que les preuves et
la douleur ne feraient qu'lever et fortifier mon me. Elle tait
sre que je donnerais  tous mes travaux un but plus noble et plus
ferme, aprs le malheur que j'avais eu  souffrir. Elle qui se
rjouissait tant du nom que je m'tais dj fait, et qui attendait
avec tant d'impatience les succs qui devaient l'illustrer encore,
elle savait bien que je continuerais  travailler. Elle savait que
dans mon coeur, comme dans tous les coeurs vraiment bons et
levs, l'affliction donne de la force et non de la faiblesse...
De mme que les souffrances de mon enfance avaient contribu 
faire de moi ce que j'tais devenu; de mme des malheurs plus
grands, en aiguisant mon courage, me rendraient meilleur encore,
pour que je pusse transmettre aux autres, dans mes crits,
l'enseignement que j'en avais reu moi-mme. Elle me remettait
entre les mains de Dieu, de celui qui avait recueilli dans son
repos mon innocent trsor; elle me rptait qu'elle m'aimait
toujours comme une soeur, et que sa pense me suivait partout,
fire de ce que j'avais fait, mais infiniment plus fire encore de
ce que j'tais destin  faire un jour.

Je serrai sa lettre sur mon coeur, je pensai  ce que j'tais une
heure auparavant, lorsque j'coutais les voix qui expiraient dans
le lointain: et en voyant les nuages vaporeux du soir prendre une
teinte plus sombre, toutes les couleurs nuances de la valle
s'effacer; la neige dore sur la cime des montagnes se confondre
avec le ciel ple de la nuit, je sentis la nuit de mon me passer
et s'vanouir avec ces ombres et ces tnbres. Il n'y avait pas de
nom pour l'amour que j'prouvais pour elle, plus chre dsormais 
mon coeur qu'elle ne l'avait jamais t.

Je relus bien des fois sa lettre, je lui crivis avant de me
coucher. Je lui dis que j'avais eu grand besoin de son aide, que
sans elle je ne serais pas, je n'aurais jamais t ce qu'elle
croyait, mais qu'elle me donnait l'ambition de l'tre, et le
courage de l'essayer.

Je l'essayai en effet. Encore trois mois, et il y aurait un an que
j'avais t si douloureusement frapp. Je rsolus de ne prendre
aucune rsolution avant l'expiration de ce terme, mais d'essayer
seulement de rpondre  l'estime d'Agns. Je passai tout ce temps-
l dans la petite valle o j'tais et dans les environs.

Les trois mois couls, je rsolus de rester encore quelque temps
loin de mon pays; de m'tablir pour le moment dans la Suisse, qui
m'tait devenue chre par le souvenir de cette soire; de
reprendre une plume, de me remettre au travail.

Je me conformai humblement aux conseils d'Agns; j'interrogeai la
nature, qu'on n'interroge jamais en vain; je ne repoussai plus
loin de moi les affections humaines. Bientt j'eus presque autant
d'amis dans la valle, que j'en avais jadis  Yarmouth, et quand
je les quittai  l'automne pour aller  Genve, ou que je vins les
retrouver au printemps, leurs regrets et leur accueil affectueux
m'allaient au coeur, comme s'ils me les adressaient dans la langue
de mon pays.

Je travaillais ferme et dur; je commenais de bonne heure et je
finissais tard. J'crivais une nouvelle dont je choisis le sujet
en rapport avec mes peines rcentes; je l'envoyai  Traddles, qui
s'entremit pour la publication, d'une faon trs-avantageuse  mes
intrts; et le bruit de ma rputation croissante fut port
jusqu' moi par le flot de voyageurs que je rencontrais sur mon
chemin. Aprs avoir pris un peu de repos et de distraction, je me
remis  l'oeuvre avec mon ardeur d'autrefois, sur un nouveau sujet
d'imagination, qui me plaisait infiniment.  mesure que j'avanais
dans l'accomplissement de cette tche, je m'y attachais de plus en
plus, et je mettais toute mon nergie  y russir. C'tait mon
troisime essai en ce genre. J'en avais crit  peu prs la
moiti, quand je songeai, dans un intervalle de repos,  retourner
en Angleterre.

Depuis longtemps, sans nuire  mon travail patient et  mes tudes
incessantes, je m'tais habitu  des exercices robustes. Ma
sant, gravement altre lorsque j'avais quitt l'Angleterre,
s'tait entirement rtablie. J'avais beaucoup vu; j'avais
beaucoup voyag, et j'espre que j'avais appris quelque chose dans
mes voyages.

J'ai racont maintenant tout ce qu'il me paraissait utile de dire
sur cette longue absence... Cependant, j'ai fait une rserve. Si
je l'ai faite, ce n'est pas que j'eusse l'intention de taire une
seule de mes penses, car, je l'ai dj dit, ce rcit est ma
mmoire crite. J'ai voulu garder pour la fin ce secret enseveli
au fond de mon me. J'y arrive  prsent.

Je ne puis sonder assez avant ce secret de mon propre coeur pour
pouvoir dire  quel moment je commenai  penser que j'aurais pu
jadis faire d'Agns l'objet de mes premires et de mes plus chres
esprances. Je ne puis dire  quelle poque de mon chagrin j'en
vins  songer que, dans mon insouciante jeunesse, j'avais rejet
loin de moi le trsor de son amour. Peut-tre avais-je recueilli
quelque murmure de cette lointaine pense chaque fois que j'avais
eu le malheur de sentir la perte ou le besoin de ce quelque chose
qui ne devait jamais se raliser et qui manquait  mon bonheur.
Mais c'est une pense que je n'avais voulu accueillir, quand elle
s'tait prsente, que comme un regret ml de reproche pour moi-
mme lorsque la mort de Dora me laissa triste et seul dans le
monde.

Si,  cette poque, je m'tais trouv souvent prs d'Agns peut-
tre, dans ma faiblesse, euss-je trahi ce sentiment intime. Ce
fut l la crainte vague qui me poussa d'abord  rester loin de mon
pays. Je n'aurais pu me rsigner  perdre la plus petite part de
son affection de soeur, et, mon secret une fois chapp, j'aurais
mis entre nous deux une barrire jusque-l inconnue.

Je ne pouvais pas oublier que le genre d'affection qu'elle avait
maintenant pour moi tait mon oeuvre; que, si jamais elle m'avait
aim d'un autre amour, et parfois je me disais que cela avait
peut-tre exist dans son coeur, je l'avais repouss. Quand nous
n'tions que des enfants, je m'tais habitu  le regarder comme
une chimre. J'avais donn tout mon amour  une autre femme; je
n'avais pas fait ce que j'aurais pu faire; et si Agns tait
aujourd'hui pour moi ce qu'elle tait, une soeur, et non pas une
amante, c'tait moi qui l'avais voulu: son noble coeur avait fait
le reste.

Lorsque je commenai  me remettre,  me reconnatre et 
m'observer, je songeai qu'un jour peut-tre, aprs une longue
attente, je pourrais rparer les fautes du pass; que je pourrais
avoir le bonheur indicible de l'pouser. Mais en s'coulant, le
temps emporta cette lointaine esprance. Si elle m'avait jamais
aim, elle ne devait m'en tre que plus sacre; n'avait-elle pas
toutes mes confidences? Ne l'avais-je pas mise au courant de
toutes mes faiblesses? Ne s'tait-elle pas immole jusqu' devenir
ma soeur et mon amie? Cruel triomphe sur elle-mme! Si au
contraire elle ne m'avait jamais aim, pouvais-je croire qu'elle
m'aimerait  prsent?

Je m'tais toujours senti si faible en comparaison de sa
persvrance et de son courage! maintenant je le sentais encore
davantage. Quoique j'eusse pu tre pour elle, ou elle pour moi, si
j'avais t autrefois plus digne d'elle, ce temps tait pass. Je
l'avais laiss fuir loin de moi. J'avais mrit de la perdre.

Je souffris beaucoup dans cette lutte; mon coeur tait plein de
tristesse et de remous, et pourtant je sentais que l'honneur et le
devoir m'obligeaient  ne pas venir faire offrande  cette
personne si chre, de mes esprances vanouies, moi qui, par un
caprice frivole, tais all en porter l'hommage ailleurs, quand
elles taient dans toute leur fracheur de jeunesse. Je ne
cherchais pas  me cacher que je l'aimais, que je lui tais dvou
pour la vie, mais je me rptais qu'il tait trop tard,  prsent,
pour rien changer  la nature de nos relations convenues.

J'avais souvent rflchi  ce que me disait ma Dora quand elle me
parlait,  ses derniers moments, de ce qui nous serait arriv dans
notre mnage, si nous avions eu de plus longs jours  passer
ensemble; j'avais compris que bien souvent les choses qui ne nous
arrivent pas ont sur nous autant d'effet en ralit que celles qui
s'accomplissent. Cet avenir dont elle s'effrayait pour moi,
c'tait maintenant une ralit que le destin m'avait envoye pour
me punir, comme elle l'aurait fait tt ou tard, mme auprs
d'elle, si la mort ne nous avait pas spars auparavant. J'essayai
de songer  tous les heureux effets qu'aurait pu exercer sur moi
l'influence d'Agns, pour devenir plus courageux, moins goste,
plus attentif  veiller sur mes dfauts et  corriger mes erreurs.
Et c'est ainsi qu' force de penser  ce qui aurait pu tre,
j'arrivai  la conviction sincre que cela ne serait jamais.

Voil quel tait le sable mouvant de mes penses; voil dans quel
accs de perplexits et de doutes je passai les trois ans qui
s'coulrent depuis mon dpart, jusqu'au jour o je repris le
chemin de ma patrie. Oui, il y avait trois ans que le vaisseau,
charg d'migrants, avait mis  la voile; et c'tait trois ans
aprs qu'au mme endroit,  la mme heure, au toucher du soleil,
j'tais debout sur le pont du paquebot qui me ramenait en
Angleterre, les yeux fixs sur l'onde aux teintes roses, o
j'avais vu rflchir l'image de ce vaisseau.

Trois ans! c'est bien long dans son ensemble, quoique ce soit bien
court en dtail! Et mon pays m'tait bien cher, et Agns aussi!...
Mais elle n'tait pas  moi... jamais elle ne serait  moi... Cela
aurait pu tre autrefois, mais c'tait pass!...




CHAPITRE XXIX.

Retour.


Je dbarquai  Londres par une froide soire d'automne. Il faisait
sombre et il pleuvait; en une minute, je vis plus de brouillard et
de boue que je n'en avais vu pendant toute une anne. J'allai 
pied de la douane  Charing-Cross sans trouver de voiture.
Quoiqu'on aime toujours  revoir d'anciennes connaissances, en
retrouvant sur mon chemin les toits en saillie et les gouttires
engorges comme autrefois, je ne pouvais pas m'empcher de
regretter que mes vieilles connaissances ne fussent pas un peu
plus propres.

J'ai souvent remarqu, et je suppose que tout le monde en a fait
autant, qu'au moment o l'on quitte un lieu qui vous est familier,
il semble que votre dpart y donne le signal d'une foule de
changements  vue. En regardant par la portire de la voiture, et
en remarquant qu'une vieille maison de Fish-Street, qui depuis
plus d'un sicle n'avait certainement jamais vu ni maon, ni
peintre, ni menuisier, avait t jete par terre en mon absence,
qu'une rue voisine, clbre pour son insalubrit et ses
incommodits de tout genre que leur antiquit avait rendues
respectables, se trouvait assainie et largie, je m'attendais
presque  trouver que la cathdrale de Saint-Paul allait me
paratre plus vieille encore qu'autrefois.

Je savais qu'il s'tait opr des changements dans la situation de
plusieurs de mes amis. Ma tante tait depuis longtemps retourne 
Douvres, et Traddles avait commenc  se faire une petite
clientle peu de temps aprs mon dpart. Il occupait  prsent un
petit appartement dans Grays'inn, et dans une de ses dernires
lettres, il me disait qu'il n'tait pas sans quelque espoir d'tre
prochainement uni  la meilleure fille de monde.

On m'attendait chez moi pour Nol, mais on ne se doutait pas que
je dusse venir sitt. J'avais press  dessein mon arrive, afin
d'avoir le plaisir de leur faire une surprise. Et pourtant j'avais
l'injustice de sentir un frisson glac, comme si j'tais
dsappoint de ne voir personne venir au-devant de moi et de
rouler tout seul en silence  travers les rues assombries par le
brouillard.

Cependant, les boutiques et leurs gais talages me remirent un
peu; et lorsque j'arrivai  la porte du caf de Grays'inn, j'avais
repris de l'entrain. Au premier moment, cela me rappela cette
poque de ma vie, bien diffrente pourtant, o j'tais descendu 
la Croix d'Or, et les changements survenus depuis ce temps-l.
C'tait bien naturel.

Savez-vous o demeure M. Traddles? demandai-je au garon en me
chauffant  la chemine du caf.

Holborn-Court, monsieur, n 2.

-- M. Traddles commence  tre connu parmi les avocats n'est-il
pas vrai?

-- C'est probable, monsieur, mais je n'en sais rien.

Le garon, qui tait entre deux ges et assez maigre, se tourna
vers un garon d'un ordre suprieur, presque une autorit, un
vieux serviteur robuste, puissant, avec un double menton, une
culotte courte et des bas noirs; il se leva de la place qu'il
occupait au bout de la salle dans une espce de banc de
sacristain, o il tait en compagnie d'une bote de menue monnaie,
d'un almanach des adresses, d'une liste des gens de loi et de
quelques autres livres ou papiers.

M. Traddles? dit le garon maigre, n 2, dans la cour.

Le vieillard majestueux lui fit signe de la main qu'il pouvait
s'en aller et se tourna gravement vers moi.

Je demandais, lui dis-je, si M. Traddles, qui demeure au n 2,
dans la cour, ne commence pas  se faire un nom parmi les avocats?

-- Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l, dit le garon,
d'une riche voix de basse-taille.

Je me sentis tout humili pour Traddles.

C'est sans doute un tout jeune homme? dit l'imposant vieillard en
fixant sur moi un regard svre. Combien y a-t-il qu'il plaide 
la cour?

-- Pas plus de trois ans, rpondis-je.

On ne devait pas s'attendre qu'un garon qui m'avait tout l'air de
rsider dans le mme coin du mme caf depuis quarante ans,
s'arrtt plus longtemps  un sujet aussi insignifiant. Il me
demanda ce que je voulais pour mon dner.

Je sentis que j'tais revenu en Angleterre, et rellement Traddles
me fit de la peine. Il n'avait pas de chance. Je demandai
timidement un peu de poisson et un biftek, et je me tins debout
devant le feu,  mditer sur l'obscurit de mon pauvre ami.

Tout en suivant des yeux le garon en chef, qui allait et venait,
je ne pouvais m'empcher de me dire que le jardin o s'tait
panouie une fleur si prospre tait pourtant d'une nature bien
ingrate pour la produire. Tout y avait un air si roide, si
antique, si crmonieux, si solennel! Je regardai, autour de la
chambre, le parquet couvert de sable, probablement comme au temps
o le garon en chef tait encore un petit garon, si jamais il
l'avait t, ce qui me paraissait trs-invraisemblable: les tables
luisantes, o je voyais mon image rflchie jusqu'au fin fond de
l'antique acajou; les lampes bien frottes, qui n'avaient pas une
seule tache; les bons rideaux verts, avec leurs btons de cuivre
poli, fermant bien soigneusement chaque compartiment spar; les
deux grands feux de charbon bien allums; les carafes ranges dans
le plus bel ordre, et remplies jusqu'au goulot, pour montrer qu'
la cave elles n'taient pas embarrasses de trouver des tonneaux
entiers de vieux vin de _Porto_ premire qualit. Et je me disais,
en voyant tout cela, qu'en Angleterre la renomme, aussi bien
qu'une place honorable au barreau, n'taient pas faciles  prendre
d'assaut. Je montai dans ma chambre pour changer, car mes
vtements taient tremps; et cette vaste pice toute boise (elle
donnait sur l'arcade qui conduisait  Grays'inn), et ce lit
paisible dans son immensit, flanqu de ses quatre piliers,  ct
duquel se pavanait, dans sa gravit indomptable, une commode
massive, semblaient de concert prophtiser un pauvre avenir 
Traddles, comme  tous les jeunes audacieux qui voulaient aller
trop vite. Je descendis me mettre  table, et tout, dans cet
tablissement, depuis l'ordre solennel du service jusqu'au silence
qui y rgnait... faute de convives, car la cour tait encore en
vacances, tout semblait condamner avec loquence la folle
prsomption de Traddles, et lui prdire qu'il en avait encore pour
une vingtaine d'annes avant de gagner sa vie dans son tat.

Je n'avais rien vu de semblable  l'tranger, depuis mon dpart,
et toutes mes esprances pour mon ami s'vanouirent. Le garon en
chef m'avait abandonn, pour se vouer au service d'un vieux
monsieur revtu de longues gutres, auquel on servit un flacon
particulier, de Porto qui sembla sortir de lui-mme du fond de la
cave, car il n'en avait mme pas demand. Le second garon me dit
 l'oreille que ce vieux gentleman tait un homme d'affaires
retir qui demeurait dans le square; qu'il avait une grande
fortune qui passerait probablement aprs lui  la fille de sa
blanchisseuse; on disait aussi qu'il avait dans son bureau un
service complet d'argenterie tout terni faute d'usage, quoique de
mmoire d'homme on n'et jamais vu chez lui qu'une cuiller et une
fourchette dpareilles. Pour le coup, je regardai dcidment
Traddles comme perdu, et ne conservai plus pour lui la moindre
esprance. Comme cela ne m'empchait pas de dsirer avec
impatience de voir ce brave garon, je dpchai mon dner, de
manire  ne pas me faire honneur dans l'estime du chef de la
valetaille, et je me dpchai de sortir par la porte de derrire.
J'arrivai bientt au n 2 dans la cour, et je lus une inscription
destine  informer qui de droit, que M. Traddles occupait un
appartement au dernier tage. Je montai l'escalier, un vieil
escalier dlabr, faiblement clair,  chaque palier, par un
quinquet fumeux dont la mche, couronne de champignons, se
mourait tout doucement dans sa petite cage de verre crasseux.

Tout en trbuchant contre les marches, je crus entendre des clats
de rire: ce n'tait pas un rire de procureur ou d'avocat, ni mme
celui d'un clerc d'avocat ou de procureur, mais de deux ou trois
jeunes filles en gaiet. Mais en m'arrtant pour prter l'oreille,
j'eus le malheur de mettre le pied dans un trou o l'honorable
socit de Gray's-inn avait oubli de faire remettre une planche;
je fis du bruit en tombant, et quand je me relevai, les rires
avaient cess.

Je grimpai lentement, et avec plus de prcaution, le reste de
l'escalier; mon coeur battait bien fort quand j'arrivai  la porte
extrieure o on lisait le nom de M. Traddles: elle tait ouverte.
Je frappai, on entendit un grand tumulte  l'intrieur, mais ce
fut tout. Je frappai encore.

Un petit bonhomme  l'air veill, moiti commis et moiti
domestique, se prsenta, tout hors d'haleine, mais en me regardant
effrontment, comme pour me dfier d'en apporter la preuve lgale.

M. Traddles est-il chez lui?

-- Oui, monsieur, mais il est occup.

-- Je dsire le voir.

Aprs m'avoir examin encore un moment, le petit espigle se
dcida  me laisser entrer, et, ouvrant la porte toute grande, il
me conduisit d'abord dans un vestibule en miniature, puis dans un
petit salon o je me trouvai en prsence de mon vieil ami
(galement hors d'haleine) assis devant une table, le nez sur des
papiers.

Bon Dieu! s'cria Traddles en levant les yeux vers moi: s'est
Copperfield! Et il se jeta dans mes bras, o je le tins longtemps
enlac.

-- Tout va bien, mon cher Traddles?

-- Tout va bien, mon cher, mon bon Copperfield, et je n'ai que de
bonnes nouvelles  vous donner.

Nous pleurions de joie tous les deux.

Mon cher ami, dit Traddles qui, dans sa satisfaction,
s'bouriffait les cheveux, quoique ce ft bien peu ncessaire, mon
cher Copperfield, mon excellent ami, que j'avais perdu depuis si
longtemps et que je retrouve enfin, comme je suis content de vous
voir! Comme vous tes bruni! Comme je suis content! Ma parole
d'honneur, mon bien-aim Copperfield, je n'ai jamais t si
joyeux! non, jamais.

De mon ct, je ne pouvais pas non plus exprimer mon motion.
J'tais hors d'tat de dire un mot.

Mon cher ami! dit Traddles. Et vous tes devenu si fameux! Mon
illustre Copperfield! Bon Dieu! mais d'o venez-vous, quand tes-
vous arriv? Qu'est-ce que vous tiez devenu?

Sans attendre une rponse  toutes ses questions, Traddles qui
m'avait install dans un grand fauteuil, prs du feu, s'occupait
d'une main  remuer vigoureusement les charbons, tandis que de
l'autre il me tirait par ma cravate, la prenant sans doute pour ma
redingote. Puis, sans prendre le temps de dposer les pincettes,
il me serrait  grands bras, et je le serrais  grands bras, et
nous riions tous deux, et nous nous essuyions les yeux: puis nous
rasseyant, nous nous donnions des masses de poignes de main
ternelles par-devant la chemine.

Quand on pense, dit Traddles, que vous tiez si prs de votre
retour, et que vous n'avez pas assist  la crmonie!

-- Quelle crmonie? mon cher Traddles.

-- Comment! s'cria Traddles, en ouvrant les yeux comme autrefois.
Vous n'avez donc pas reu ma dernire lettre?

-- Certainement non, s'il y tait question d'une crmonie.

-- Mais, mon cher Copperfield, dit Traddles, en passant ses doigts
dans ses cheveux, pour les redresser sur sa tte avant de rabattre
ses mains sur mes genoux, je suis mari!

-- Mari! lui dis-je, en poussant un cri de joie.

-- Eh! oui, Dieu merci! dit Traddles, par la rvrend Horace, avec
Sophie, en Devonshire. Mais, mon cher ami, elle est l, derrire
le rideau de la fentre. Regardez!

Et,  ma grande surprise, la meilleure fille du monde sortit,
riant et rougissant  la fois, de sa cachette. Jamais vous n'avez
vu marie plus gaie, plus aimable, plus honnte, plus heureuse,
plus charmante, et je ne pus m'empcher de le lui dire sur-le-
champ. Je l'embrassai, en ma qualit de vieille connaissance, et
je leur souhaitai du fond du coeur toute sorte de prosprits.

Mais, quelle dlicieuse runion! dit Traddles. Comme vous tes
bruni, mon cher Copperfield! mon Dieu! mon Dieu! que je suis donc
heureux!

-- Et moi! lui dis-je.

-- Et moi donc! dit Sophie, riant et rougissant de plus belle.

-- Nous sommes tous aussi heureux que possible, dit Traddles.
Jusqu' ces demoiselles qui sont heureuses! Mais,  propos, je les
oubliais!

-- Vous les oubliiez? dis-je.

-- Oui, ces demoiselles, dit Traddles, les soeurs de Sophie. Elles
demeurent avec nous. Elles sont venues voir Londres. Le fait est
que... est-ce vous qui tes tomb dans l'escalier, Copperfield?

-- Oui, vraiment, lui rpondis-je en riant.

-- Eh bien, quand vous tes tomb dans l'escalier, j'tais 
batifoler avec elles. Le fait est que nous jouions  cache-cache.
Mais comme cela ne paratrait pas convenable  Westminster-Hall,
et qu'il faut respecter le dcorum de sa profession, devant les
clients, elles ont bien vite dcamp. Et maintenant, je suis sr
qu'elles nous coutent, dit Traddles, en jetant un coup d'oeil du
ct de la porte de l'autre chambre.

-- Je suis fch, lui dis-je, en riant de nouveau, d'avoir t la
cause d'une pareille dbandade.

-- Sur ma parole, reprit Traddles d'un ton ravi, vous ne diriez
pas a si vous les aviez vues se sauver, quand elles vous ont
entendu frapper, et revenir au galop ramasser leurs peignes
qu'elles avaient laiss tomber, et disparatre de nouveau, comme
de petites folles. Mon amour, voulez-vous les appeler?

Sophie sortit en courant, et nous entendmes rire aux clats dans
la pice voisine.

Quelle agrable musique, n'est-ce pas, mon cher Copperfield? dit
Traddles. C'est charmant  entendre; il faut a pour gayer ce
vieil appartement. Pour un malheureux garon qui a vcu seul toute
sa vie, c'est dlicieux, c'est charmant. Pauvres filles! elles ont
tant perdu en perdant Sophie!... car c'est bien, je vous assure,
Copperfield, la meilleure fille! Aussi, je suis charm de les voir
s'amuser. La socit des jeunes filles est quelque chose de
dlicieux, Copperfield. Ce n'est pas prcisment conforme au
dcorum de ma profession; mais c'est gal, c'est dlicieux.

Je remarquai qu'il me disait tout cela avec un peu d'embarras: je
compris que par bont de coeur, il craignait de me faire de la
peine, en me dpeignant trop vivement les joies du mariage, et je
me htai de le rassurer en disant comme lui, avec une vivacit
d'expression qui parut le charmer.

Mais  dire vrai, reprit-il, nos arrangements domestiques, d'un
bout  l'autre, ne sont pas trop d'accord avec ma profession, mon
cher Copperfield. Mme, le sjour de Sophie ici, ce n'est pas trop
conforme au dcorum de la profession, mais nous n'avons pas
d'autre logement. Nous nous sommes embarqus sur un radeau, et
nous sommes dcids  ne pas faire les difficiles. D'ailleurs
Sophie est une si bonne mnagre! Vous serez surpris de voir comme
elle a cas ces demoiselles. C'est  peine si je le comprends moi-
mme.

-- Combien donc en avez-vous ici? demandai-je.

-- L'ane, la Beaut, est ici, me dit Traddles,  voix basse;
Caroline et Sarah aussi, vous savez, celle que je vous disais qui
a quelque chose  l'pine dorsale: elle va infiniment mieux. Et
puis aprs cela, les deux plus jeunes, que Sophie a leves, sont
aussi avec nous. Et Louisa donc, elle est ici!

-- En vrit! m'criai-je.

-- Oui, dit Traddles. Eh bien! l'appartement n'a que trois
chambres, mais Sophie a arrang tout cela d'une faon vraiment
merveilleuse, et elles sont toutes cases aussi commodment que
possible. Trois dans cette chambre, dit Traddles, en m'indiquant
une porte, et deux dans celle-l.

Je ne pus m'empcher de regarder autour de moi, pour chercher o
pouvaient se loger M. et mistress Traddles. Traddles me comprit.

Ma foi! dit-il, comme je vous disais tout  l'heure, nous ne
sommes pas difficiles; la semaine dernire, nous avons improvis
un lit ici, sur le plancher. Mais il y a une petite chambre au-
dessous du toit... une jolie petite chambre... quand une fois on y
est arriv. Sophie y a coll elle-mme du papier pour me faire une
surprise; et c'est notre chambre  prsent. C'est un charmant
petit trou. On a de l une si belle vue!

Et enfin, vous voil mari, mon cher Traddles. Que je suis
content!

-- Merci, mon cher Copperfield, dit Traddles, en me donnant encore
une poigne de main. Oui, je suis aussi heureux qu'on peut l'tre.
Voyez-vous votre vieille connaissance! me dit-il en me montrant
d'un air de triomphe le vase  fleurs, et voil le guridon 
dessus de marbre. Tout notre mobilier est simple et commode. Quant
 l'argenterie, mon Dieu! nous n'avons pas mme une petite
cuiller!

-- Eh bien! vous en gagnerez, dis-je gaiement.

-- C'est cela, rpondit Traddles, on les gagnera. Nous avons comme
de raison des espces de petites cuillers pour remuer notre th:
mais c'est du mtal anglais.

-- L'argenterie n'en sera que plus brillante le jour o vous en
aurez, lui dis-je.

-- C'est justement ce que nous disons, s'cria Traddles. Voyez-
vous, mon cher Copperfield, et il reprit de nouveau son ton
confidentiel, quand j'ai eu plaid dans le procs de _Doe dem
Gipes contre Wigzell_, o j'ai bien russi, je suis all en
Devonshire, pour avoir une conversation srieuse avec le rvrend
Horace. J'ai appuy sur ce fait que Sophie qui est, je vous
assure, Copperfield, la meilleure fille du monde...

-- J'en suis certain, dis-je.

-- Ah! vous avez bien raison, reprit Traddles. Mais je m'loigne,
ce me semble, de mon sujet. Je crois que je vous parlais du
rvrend Horace?

-- Vous me disiez que vous aviez appuy sur le fait...

-- Ah! oui... sur le fait que nous tions fiancs depuis
longtemps, Sophie et moi, et que Sophie, avec la permission de ses
parents ne demandait pas mieux que de m'pouser... continua
Traddles avec son franc et honnte sourire d'autrefois... sur le
pied actuel, c'est--dire avec le mtal anglais. J'ai donc propos
au rvrend Horace de consentir  notre union. C'est un excellent
pasteur, Copperfield, on devrait en faire un vque, ou au moins
lui donner de quoi vivre  son aise; je lui demandai de consentir
 nous unir si je pouvais seulement me voir  la tte de deux cent
cinquante livres sterling dans l'anne, avec l'esprance, pour
l'anne prochaine, de me faire encore quelque chose de plus, et de
me meubler en sus un petit appartement. Comme vous voyez, je pris
la libert de lui reprsenter que nous avions attendu bien
longtemps, et que d'aussi bons parents ne pouvaient pas s'opposer
 l'tablissement de leur fille, uniquement parce qu'elle leur
tait extrmement utile,  la maison... Vous comprenez?

-- Certainement, ce ne serait pas juste.

-- Je suis bien aise que vous soyez de mon avis, Copperfield,
reprit Traddles, parce que, sans faire le moindre reproche au
rvrend Horace, je crois que les pres, les frres, etc., sont
souvent gostes en pareil cas. Je lui ai fait aussi remarquer que
je ne dsirais rien tant au monde que d'tre utile aussi  la
famille, et que si je faisais mon chemin, et que, par malheur, il
lui arrivt quelque chose... je parle du rvrend Horace...

-- Je vous comprends.

-- Ou  mistress Crewler, je serais trop heureux de servir de pre
 leurs filles. Il m'a rpondu d'une faon admirable et trs-
flatteuse pour moi, en me promettant d'obtenir le consentement de
mistress Crewler. On a eu bien de la peine avec elle. a lui
montait des jambes  la poitrine, et puis  la tte...

-- Qu'est-ce qui lui montait comme a? demandai-je.

-- Son chagrin, reprit Traddles d'un air srieux. Tous ses
sentiments font de mme. Comme je vous l'ai dj dit une fois,
c'est une femme suprieure, mais elle a perdu l'usage de ses
membres. Quand quelque chose la tracasse, a la prend tout de
suite par les jambes; mais dans cette occasion, c'est mont  la
poitrine, et puis  la tte, enfin cela lui est mont partout, de
manire  compromettre le systme entier de la manire la plus
alarmante. Cependant, on est parvenu  la remettre  force de
soins et d'attentions, et il y a eu hier six semaines que nous
nous sommes maris. Vous ne sauriez vous faire une ide,
Copperfield, de tous les reproches que je me suis adresss en
voyant la famille entire pleurer et se trouver mal dans tous les
coins de la maison! Mistress Crewler n'a pas pu se rsoudre  me
voir avant notre dpart; elle ne pouvait pas me pardonner de lui
enlever son enfant, mais au fond c'est une si bonne femme! elle
s'y rsigne maintenant. J'ai reu d'elle, ce matin mme, une
charmante lettre.

-- En un mot, mon cher ami, lui dis-je, vous tes aussi heureux
que vous mritez de l'tre.

-- Oh! comme vous me flattez! dit Traddles en riant. Mais le fait
est que mon sort est digne d'envie. Je travaille beaucoup, et je
lis du droit toute la journe. Je suis sur pied tous les jours ds
cinq heures du matin, et je n'y pense seulement pas. Pendant la
journe, je cache ces demoiselles  tous les yeux, et le soir,
nous nous amusons tant et plus. Je vous assure que je suis dsol
de les voir partir mardi, la veille de la Saint-Michel... Mais les
voil! dit Traddles, coupant court  ses confidences pour me dire
d'un ton de voix plus lev: Monsieur Copperfield, miss Crewler,
miss Sarah, miss Louisa, Margaret et Lucy!

C'tait un vrai bouquet de roses: elles taient si fraches et si
bien portantes, et toutes jolies; miss Caroline tait trs-belle,
mais il y avait dans le brillant regard de Sophie une expression
si tendre, si gaie, si sereine, que j'tais sr que mon ami ne
s'tait pas tromp dans son choix. Nous nous tablmes tous prs
du feu, tandis que le petit espigle qui s'tait probablement
essouffl  tirer des cartons les papiers pour les taler sur la
table, s'empressait maintenant de les enlever pour les remplacer
par le th; puis il se retira en fermant la porte de toutes ses
forces. Mistress Traddles, toujours tranquille et gaie, se mit 
faire le th et  surveiller les rties qui grillaient dans un
coin devant le feu.

Tout en se livrant  cette occupation, elle me dit qu'elle avait
vu Agns. Tom l'avait mene dans le Kent pour leur voyage de
noce, elle avait vu ma tante, qui se portait trs-bien, ainsi
qu'Agns, et on n'avait parl que de moi. Tom n'avait pas cess de
penser  moi, disait-elle, tout le temps de mon absence. Tom
tait son autorit en toutes matires; Tom tait videmment
l'idole de sa vie, et il n'y avait pas de danger qu'il y et une
secousse capable d'branler cette idole-l sur son pidestal; elle
y avait trop de confiance; elle lui avait de tout son coeur, prt
foi et hommage quand mme.

La dfrence que Traddles et elle tmoignaient  la Beaut, me
plaisait beaucoup. Je ne sais pas si je trouvais cela bien
raisonnable, mais c'tait encore un trait dlicieux de leur
caractre, en harmonie avec le reste. Je suis sr que si Traddles
se prenait parfois  regretter de n'avoir pu encore se procurer
les petites cuillers d'argent, c'tait seulement quand il passait
une tasse de th  la Beaut. Si sa douce petite femme tait
capable de se glorifier de quelque chose au monde, je suis
convaincu que c'tait uniquement d'tre la soeur de la Beaut.

Je remarquai que les caprices de cette jeune personne taient
envisags par Traddles et sa femme comme un titre lgitime qu'elle
tenait naturellement de ses avantages physiques. Si elle tait ne
la reine de la ruche, et qu'ils fussent ns les abeilles
ouvrires, je suis sr qu'ils n'auraient pas reconnu avec plus de
plaisir la supriorit de son rang.

Mais c'tait surtout leur abngation qui me charmait. Rien ne
pouvait mieux faire leur loge que l'orgueil avec lequel tous deux
parlaient de leurs soeurs, et leur parfaite soumission  toutes
les fantaisies de ces demoiselles.  chaque instant, on appelait
Traddles pour le prier d'apporter ceci ou d'emporter cela: de
monter une chose ou d'en descendre une autre, ou d'en aller
chercher une troisime. Quant  Sophie, les autres ne pouvaient
rien faire sans elle. Une des soeurs tait dcoiffe, et Sophie
tait la seule qui pt remettre ses cheveux en ordre. Quelqu'une
avait oubli un air, et il n'y avait que Sophie qui pt la
remettre sur la voie. On cherchait le nom d'un village du
Devonshire, et il n'y avait que Sophie qui pt le savoir. S'il
fallait crire aux parents, on comptait sur Sophie pour trouver le
temps d'crire le matin avant le djeuner. Quand l'une d'elles
lchait une maille dans son tricot, Sophie tait en rquisition
pour rparer l'erreur. C'taient elles qui taient matresses du
logis; Sophie et Traddles n'taient-l que pour les servir. Je ne
sais combien d'enfants Sophie avait pu soigner dans son temps,
mais je crois qu'il n'y a jamais eu chanson d'enfant, en anglais,
qu'elle ne st sur le bout du doigt, et elle en chantait  la
douzaine, l'une aprs l'autre, de la petite voix la plus claire du
monde, au commandement de ses soeurs, qui voulaient avoir chacune
la leur, sans oublier la Beaut, qui ne restait pas en arrire;
j'tais vraiment enchant. Avec tout cela, au milieu de toutes
leurs exigences, les soeurs avaient toutes le plus grand respect
et la plus grande tendresse pour Sophie et son mari. Quand je me
retirai, Traddles voulut m'accompagner jusqu' l'htel, et je
crois que jamais je n'avais vu une tte, surtout une tte
surmonte d'une chevelure si obstine, rouler entre tant de mains
pour recevoir pareille averse de baisers. Bref, c'tait une scne
 laquelle je ne pus m'empcher de penser avec plaisir longtemps
aprs avoir dit bonsoir  Traddles. Je ne crois pas que la vue
d'un millier de roses panouies dans une mansarde du vieux
btiment de Gray's-inn et jamais pu l'gayer autant. L'ide seule
de toutes ces jeunes filles du Devonshire caches au milieu de
tous ces vieux jurisconsultes et dans ces graves tudes de
procureurs, occupes  faire griller des rties et  chanter tout
le jour parmi les parchemins poudreux, la ficelle rouge, les vieux
pains  cacheter, les bouteilles d'encre, le papier timbr, les
baux et procs-verbaux, les assignations et les comptes de frais
et fournitures; c'tait pour moi un rve aussi amusant et aussi
fantastique que si j'avais vu la fabuleuse famille du Sultan
inscrite sur le tableau des avocats, avec l'oiseau qui parle,
l'arbre qui chante et le fleuve qui roule des paillettes d'or,
installs dans Gray's-inn-Hall. Ce qu'il y a de sr, c'est que
lorsque j'eus quitt Traddles, et que je me retrouvai dans mon
caf, je ne songeais plus le moins du monde  plaindre mon vieux
camarade. Je commenai  croire  ses succs futurs, en dpit de
tous les garons en chef du Royaume-Uni.

Assis au coin du feu, pour penser  lui  loisir, je tombai
bientt de ces rflexions consolantes et de ces douces images dans
la contemplation vague du charbon flamboyant, dont les
transformations capricieuses me reprsentaient fidlement les
vicissitudes qui avaient troubl ma vie. Depuis que j'avais quitt
l'Angleterre, trois ans auparavant, je n'avais pas revu un feu de
charbon, mais, que de fois, en observant les bches qui tombaient
en cendre blanchtre, pour se mler  la lgre poussire du
foyer, j'avais cru voir avec leur braise consume s'vanouir mes
esprances teintes  tout jamais!

Maintenant, je me sentais capable de songer au pass gravement,
mais sans amertume; je pouvais contempler l'avenir avec courage.
Je n'avais plus,  vrai dire, de foyer domestique. Je m'tais fait
une soeur de celle  laquelle, peut-tre, j'aurais pu inspirer un
sentiment plus tendre. Un jour elle se marierait, d'autres
auraient des droits sur son coeur, sans qu'elle st jamais, en
prenant de nouveaux liens, l'amour qui avait grandi dans mon me.
Il tait juste que je payasse la peine de ma passion tourdie. Je
rcoltais ce que j'avais sem.

Je pensais  tout cela, et je me demandais si mon coeur tait
vraiment capable de supporter cette preuve, si je pourrais me
contenter auprs d'elle d'occuper la place qu'elle avait su se
contenter d'occuper auprs de moi, quand tout  coup, j'aperus
sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprs du feu
que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.

Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m'avaient rendu le
service que l'on a vu dans le premier chapitre de ce rcit, tait
assis  l'autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait
bien un peu souffert du progrs des ans, mais c'tait un petit
homme si doux, si calme, si paisible, qu'il n'y paraissait gure;
je me figurai qu'il n'avait pas d changer depuis le jour o il
tait tabli dans notre petit salon  attendre ma naissance.

M. Chillip avait quitt Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je
ne l'avais jamais revu depuis. Il tait l  lire tout
tranquillement son journal, la tte penche d'un ct et un verre
de vin chaud prs de lui. Il y avait dans toute sa personne
quelque chose de si conciliant, qu'il avait l'air de faire ses
excuses au journal de prendre la libert de le lire.

Je m'approchai de l'endroit o il tait assis en lui disant:

Comment cela va-t-il, monsieur Chillip?

Il parut fort troubl de cette interpellation inattendue de la
part d'un tranger, et rpondit lentement, selon son habitude:

Je vous remercie, monsieur; vous tes bien bon. Merci, monsieur;
et vous, j'espre que vous allez bien?

-- Vous ne vous souvenez pas de moi?

-- Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l'air le plus
doux et en secouant la tte, j'ai quelque ide que j'ai vu votre
figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main
sur votre nom, en vrit.

-- Et cependant, vous m'avez connu longtemps avant que je me
connusse moi-mme, rpondis-je.

-- Vraiment, monsieur? dit M. Chillip. Est-ce qu'il se pourrait
que j'eusse eu l'honneur de prsider ...

-- Justement.

-- Vraiment? s'cria M. Chillip. Vous avez probablement pas mal
chang depuis lors, monsieur?

-- Probablement.

-- Alors, monsieur, continua M. Chillip, j'espre que vous
m'excuserez si je suis forc de vous prier de me dire votre nom?

En entendant mon nom, il fut trs-mu. Il me serra la main, ce qui
tait pour lui un procd violent, vu qu'en gnral il vous
glissait timidement,  deux pouces environ de sa hanche, un doigt
ou deux, et paraissait tout dcontenanc lorsque quelqu'un lui
faisait l'amiti de les serrer un peu fort. Mme en ce moment, il
fourra, bien vite, aprs, sa main dans la poche de sa redingote et
parut tout rassur de l'avoir mise en lieu de sret.

En vrit! monsieur, dit M. Chillip aprs m'avoir examin, la
tte toujours penche du mme ct. Quoi! c'est monsieur
Copperfield? Eh bien, monsieur, je crois que je vous aurais
reconnu, si j'avais pris la libert de vous regarder de plus prs.
Vous ressemblez beaucoup  votre pauvre pre, monsieur.

-- Je n'ai jamais eu le bonheur de voir mon pre, lui rpondis-je.

-- C'est vrai, monsieur, dit M. Chillip du ton le plus doux. Et
c'est un grand malheur sous tous les rapports. Nous n'ignorons pas
votre renomme dans ce petit coin du monde, monsieur, ajouta
M. Chillip en secouant de nouveau tout doucement sa petite tte.
Vous devez avoir l, monsieur (en se tapant sur le front), une
grande excitation en jeu; je suis sr que vous trouvez ce genre
d'occupation bien fatigant, n'est-ce pas?

-- O demeurez-vous, maintenant? lui dis-je en m'asseyant prs de
lui.

-- Je me suis tabli  quelques milles de Bury-Saint-Edmunds, dit
M. Chillip. Mistress Chillip a hrit d'une petite terre dans les
environs, d'aprs le testament de son pre; je m'y suis install,
et j'y fais assez bien mes affaires, comme vous serez bien aise de
l'apprendre. Ma fille est une grande personne, monsieur, dit
M. Chillip en secouant de nouveau sa petite tte; sa mre a t
oblige de dfaire deux plis de sa robe la semaine dernire. Ce
que c'est! comme le temps passe!

Comme le petit homme portait  ses lvres son verre vide, en
faisant cette rflexion, je lui proposai de le faire remplir et
d'en demander un pour moi, afin de lui tenir compagnie.

C'est plus que je n'ai l'habitude d'en prendre, monsieur, reprit-
il avec sa lenteur accoutume, mais je ne puis me refuser le
plaisir de votre conversation. Il me semble que ce n'est qu'hier
que j'ai eu l'honneur de vous soigner pendant votre rougeole. Vous
vous en tes parfaitement tir, monsieur.

Je le remerciai de ce compliment, et je demandai deux verres de
bichof, qu'on nous apporta bientt.

Quel excs! dit M. Chillip; mais comment rsister  une fortune
si extraordinaire? Vous n'avez pas d'enfant, monsieur?

Je secouai la tte.

Je savais que vous aviez fait une perte, il y a quelque temps,
monsieur, dit M. Chillip. Je l'ai appris de la soeur de votre
beau-pre; un caractre bien dcid, monsieur!

-- Mais oui, firement dcid, rpondis-je. O l'avez-vous vue,
monsieur Chillip?

-- Ne savez-vous pas, monsieur, reprit M. Chillip avec son plus
affable sourire, que votre beau-pre est redevenu mon proche
voisin?

-- Je n'en savais rien.

-- Mais oui vraiment, monsieur. Il a pous une jeune personne de
ce pays, qui avait une jolie petite fortune, la pauvre femme! Mais
votre tte? monsieur. Ne trouvez-vous pas que votre genre de
travail doit vous fatiguer beaucoup le cerveau? reprit-il en me
regardant d'un air d'admiration.

Je ne rpondis pas  cette question, et j'en revins aux Murdstone.

Je savais qu'il s'tait remari. Est-ce que vous tes le mdecin
de la maison?

-- Pas rgulirement. Mais ils m'ont fait appeler quelquefois,
rpondit-il. La bosse de la fermet est terriblement dveloppe
chez M. Murdstone et chez sa soeur, monsieur!

Je rpondis par un regard si expressif que M. Chillip, grce  cet
encouragement et au bichof tout ensemble, imprima  sa tte deux
ou trois mouvements saccads et rpta d'un air pensif:

Ah! mon Dieu! ce temps-l est dj bien loin de nous, monsieur
Copperfield!

-- Le frre et la soeur continuent leur manire de vivre? lui dis-
je.

-- Ah! monsieur, rpondit M. Chillip, un mdecin va beaucoup dans
l'intrieur des familles, il ne doit, par consquent, avoir des
yeux ou des oreilles que pour ce qui concerne sa profession; mais
pourtant, je dois le dire, monsieur, ils sont trs-svres pour
cette vie, comme pour l'autre.

-- Oh! l'autre saura bien se passer de leur concours, j'aime  le
croire, rpondis-je; mais que font-ils de celle-ci?

M. Chillip secoua la tte, remua son bichof, et en but une petite
gorge.

C'tait une charmante femme, monsieur! dit-il d'un ton de
compassion.

-- La nouvelle mistress Murdstone?

-- Charmante, monsieur, dit M. Chillip, aussi aimable que
possible! L'opinion de mistress Chillip, c'est qu'on lui a chang
le caractre depuis son mariage, et qu'elle est  peu prs folle
de chagrin. Les dames, continua-t-il d'un rire craintif, les dames
ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- Je suppose qu'ils ont voulu la soumettre et la rompre  leur
dtestable humeur. Que Dieu lui vienne en aide! Et elle s'est donc
laiss faire?

-- Mais, monsieur, il y a eu d'abord de violentes querelles, je
puis vous l'assurer, dit M. Chillip, mais maintenant ce n'est plus
que l'ombre d'elle-mme. Oserais-je, monsieur, vous dire en
confidence que, depuis que la soeur s'en est mle, ils ont rduit
 eux deux la pauvre femme  un tat voisin de l'imbcillit?

Je lui dis que je n'avais pas de peine  le croire.

Je n'hsite pas  dire, continua M. Chillip, prenant une nouvelle
gorge de bichof pour se donner du courage, de vous  moi,
monsieur, que sa mre en est morte. Leur tyrannie, leur humeur
sombre, leurs perscutions ont rendu mistress Murdstone presque
imbcile. Avant son mariage, monsieur, c'tait une jeune femme qui
avait beaucoup d'entrain; ils l'ont abrutie avec leur austrit
sinistre. Ils la suivent partout, plutt comme des gardiens
d'alins, que comme mari et belle-soeur. C'est ce que me disait
mistress Chillip, pas plus tard que la semaine dernire. Et je
vous assure, monsieur, que les dames ont l'esprit d'observation:
mistress Chillip surtout.

-- Et a-t-il toujours la prtention de donner  cette humeur
lugubre, le nom... cela me cote  dire... le nom de religion?

-- Patience, monsieur; n'anticipons pas, dit M. Chillip, dont les
paupires enlumines attestaient l'effet du stimulant inaccoutum
o il puisait tant de hardiesse. Une des remarques les plus
frappantes de mistress Chillip, une remarque qui m'a lectris,
continua-t-il de son ton le plus lent, c'est que M. Murdstone met
sa propre image sur un pidestal, et qu'il appelle a la nature
divine. Quand mistress Chillip m'a fait cette remarque, monsieur,
j'ai manqu d'en tomber  la renverse: il ne s'en fallait pas de
cela! Oh! oui! les dames ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- D'observation intuitive! lui dis-je,  sa grande satisfaction.

-- Je sois bien heureux, monsieur, de vous voir corroborer mon
opinion, reprit-il. Il ne m'arrive pas souvent, je vous assure, de
me hasarder  en exprimer une en ce qui ne touche point  ma
profession. M. Murdstone fait parfois des discours en public, et
on dit... en un mot, monsieur, j'ai entendu dire  mistress
Chillip, que plus il vient de tyranniser sa femme avec mchancet,
plus il se montre froce dans sa doctrine religieuse.

-- Je crois que mistress Chillip a parfaitement raison.

-- Mistress Chillip va jusqu' dire, continua le plus doux des
hommes, encourag par mon assentiment, que ce qu'ils appellent
faussement leur religion n'est qu'un prtexte pour se livrer
hardiment  toute leur mauvaise humeur et  leur arrogance. Et
savez-vous, monsieur, continua-t-il en penchant doucement sa tte
d'un ct, que je ne trouve dans le Nouveau Testament rien qui
puisse autoriser M. et miss Murdstone  une pareille rigueur?

-- Ni moi non plus.

-- En attendant, monsieur, dit M. Chillip, ils se font dtester,
et comme ils ne se gnent pas pour condamner au feu ternel, de
leur autorit prive, quiconque les dteste, nous avons
horriblement de damns dans notre voisinage! Cependant, comme le
dit mistress Chillip, monsieur, ils en sont bien punis eux-mmes
et  toute heure: ils subissent le supplice de Promthe,
monsieur; ils se dvorent le coeur, et, comme il ne vaut rien, a
ne doit pas tre rgalant. Mais maintenant, monsieur, parlons un
peu de votre cerveau, si vous voulez bien me permettre d'y
revenir. Ne l'exposez-vous pas souvent  un peu trop d'excitation,
monsieur?

Dans l'tat d'excitation o M. Chillip avait mis son propre
cerveau par ses libations rptes, je n'eus pas beaucoup de peine
 ramener son attention de ce sujet  ses propres affaires, dont
il me parla, pendant une demi-heure, avec loquacit, me donnant 
entendre, entre autres dtails intimes, que, s'il tait en ce
moment mme au caf de Gray's-inn, c'tait pour dposer, devant
une commission d'enqute, sur l'tat d'un malade dont le cerveau
s'tait drang par suite de l'abus des liquides.

Et je vous assure, monsieur, que dans ces occasions-l, je suis
extrmement agit. Je ne pourrais pas supporter d'tre tracass.
Il n'en faudrait pas davantage pour me mettre hors des gonds.
Savez-vous qu'il m'a fallu du temps pour me remettre des manires
de cette dame si farouche, la nuit o vous tes n, monsieur
Copperfield?

Je lui dis que je partais justement le lendemain matin pour aller
voir ma tante, ce terrible dragon dont il avait eu si grand'peur;
que, s'il la connaissait mieux, il saurait que c'tait la plus
affectueuse et la meilleure des femmes. La seule supposition qu'il
put jamais la revoir parut le terrifier. Il rpondit, avec un ple
sourire: Vraiment, monsieur? vraiment? et demanda presque
immdiatement un bougeoir pour aller se coucher, comme s'il ne se
sentait pas en sret partout ailleurs, il ne chancelait pas
prcisment en montant l'escalier, mais je crois que son pouls,
gnralement si calme, devait avoir ce soir-l deux ou trois
pulsations de plus encore  la minute que le jour o ma tante,
dans le paroxysme de son dsappointement, lui avait jet son
chapeau  la tte.

 minuit, j'allai aussi me coucher, extrmement fatigu; le
lendemain je pris la diligence de Douvres.

J'arrivai sain et sauf dans le vieux salon de ma tante o je
tombai comme la foudre pendant qu'elle prenait le th ( propos
elle s'tait mise  porter des lunettes), et je fus reu  bras
ouverts, avec des larmes de joie par elle, par M. Dick, et par ma
chre vieille Peggotty, maintenant femme de charge dans la maison.
Lorsque nous pmes causer un peu tranquillement, je racontai  ma
tante mon entrevue avec M. Chillip, et la terreur qu'elle lui
inspirait encore aujourd'hui, ce qui la divertit extrmement.
Peggotty et elle se mirent  en dire long sur le second mari de ma
mre, et cet assassin femelle qu'il appelle sa soeur, car je
crois qu'il n'y a au monde ni arrt de parlement, ni pnalit
judiciaire qui et pu dcider ma tante  donner  cette femme un
nom de baptme, ou de famille, ou de n'importe quoi.




CHAPITRE XXX.

Agns.


Nous causmes en tte--tte, ma tante et moi, fort avant dans la
nuit. Elle me raconta que les migrants n'envoyaient pas en
Angleterre une seule lettre qui ne respirt l'esprance et le
contentement, que M. Micawber avait dj fait passer plusieurs
fois de petites sommes d'argent pour faire honneur  ses chances
pcuniaires, comme cela se devait d'homme  homme; que Jeannette,
qui tait rentre au service de ma tante lors de son retour 
Douvres, avait fini par renoncer  son antipathie contre le sexe
masculin en pousant un riche tavernier, et que ma tante avait
appos son sceau  ce grand principe en aidant et assistant la
marie; qu'elle avait mme honor la crmonie de sa prsence.
Voil quelques-uns des points sur lesquels roula notre
conversation; au reste, elle m'en avait dj entretenu dans ses
lettres avec plus ou moins de dtails. M. Dick ne fut pas non plus
oubli. Ma tante me dit qu'il s'occupait  copier tout ce qui lui
tombait sous la main, et que, par ce semblant de travail, il tait
parvenu  maintenir le roi Charles Ier  une distance
respectueuse; qu'elle tait bien heureuse de le voir libre et
satisfait, au lieu de languir dans un tat de contrainte monotone,
et qu'enfin (conclusion qui n'tait pas nouvelle!) il n'y avait
qu'elle qui et jamais su tout ce qu'il valait.

Et maintenant, Trot, me dit-elle en me caressant la main, tandis
que nous tions assis prs du feu, suivant notre ancienne
habitude, quand est-ce que vous allez  Canterbury?

-- Je vais me procurer un cheval, et j'irai demain matin, ma
tante,  moins que vous ne vouliez venir avec moi?

-- Non! me dit ma tante de son ton bref, je compte rester o je
suis.

-- En ce cas, lui rpondis-je, j'irai  cheval. Je n'aurais pas
travers aujourd'hui Canterbury sans m'arrter, si c'et t pour
aller voir toute autre personne que vous.

Elle en tait charme au fond, mais elle me rpondit: Bah, Trot,
mes vieux os auraient bien pu attendre encore jusqu' demain. Et
elle passa encore sa main sur la mienne, tandis que je regardais
le feu en rvant.

Oui, en rvant! car je ne pouvais me sentir si prs d'Agns sans
prouver, dans toute leur vivacit, les regrets qui m'avaient si
longtemps proccup. Peut-tre taient-ils adoucis par la pense
que cette leon m'tait bien due pour ne pas l'avoir prvenue dans
le temps o j'avais tout l'avenir devant moi; mais ce n'en taient
pas moins des regrets. J'entendais encore la voix de ma tante me
rpter ce qu'aujourd'hui je pouvais mieux comprendre: Oh! Trot,
aveugle, aveugle, aveugle!

Nous gardmes le silence pendant quelques minutes. Quand je levai
les yeux, je vis qu'elle m'observait attentivement. Peut-tre
avait-elle suivi le fil de mes penses, moins difficile  suivre 
prsent que lorsque mon esprit s'obstinait dans son aveuglement.

Vous trouverez son pre avec des cheveux blancs, dit ma tante,
mais il est bien mieux sous tout autre rapport: c'est un homme
renouvel. Il n'applique plus aujourd'hui sa pauvre petite mesure,
troite et borne,  toutes les joies,  tous les chagrins de la
vie humaine. Croyez-moi, mon enfant, il faut que tous les
sentiments se soient bien rapetisss chez un homme pour qu'on
puisse les mesurer  cette aune.

-- Oui vraiment, lui rpondis-je.

-- Quant  elle, vous la trouverez, continua ma tante, aussi
belle, aussi bonne, aussi tendre, aussi dsintresse que par le
pass. Si je connaissais un plus bel loge, Trot, je ne craindrais
pas de le lui donner.

Il n'y avait point en effet de plus bel loge pour elle, ni de
plus amer reproche pour moi! Oh! par quelle fatalit m'tais-je
ainsi gar!

Si elle instruit les jeunes filles qui l'entourent  lui
ressembler, dit ma tante, et ses yeux se remplirent de larmes,
Dieu sait que ce sera une vie bien employe! Heureuse d'tre
utile, comme elle le disait un jour! Comment pourrait-elle tre
autrement?

-- Agns a-t-elle rencontr un... Je pensais tout haut, plutt que
je ne parlais.

-- Un... qui? quoi? dit vivement ma tante.

-- Un homme qui l'aime?

--  la douzaine! s'cria ma tante avec une sorte d'orgueil
indign. Elle aurait pu se marier vingt fois, mon cher ami, depuis
que vous tes parti.

-- Certainement! dis-je, certainement. Mais a-t-elle trouv un
homme digne d'elle? car Agns ne saurait en aimer un autre.

Ma tante resta silencieuse un instant, le menton appuy sur sa
main. Puis levant lentement les yeux:

Je souponne, dit-elle, qu'elle a de l'attachement pour
quelqu'un, Trot.

-- Et elle est paye de retour? lui dis-je.

-- Trot, reprit gravement ma tante, je ne puis vous le dire. Je
n'ai mme pas le droit de vous affirmer ce que je viens de vous
dire-l. Elle ne me l'a jamais confi, je ne fais que le
souponner.

Elle me regardait d'un air si inquiet (je la voyais mme trembler)
que je sentis alors, plus que jamais, qu'elle avait pntr au
fond de ma pense. Je fis un appel  toutes les rsolutions que
j'avais formes, pendant tant de jours et tant de nuits de lutte
contre mon propre coeur.

Si cela tait, dis-je, et j'espre que cela est...

-- Je ne dis pas que cela soit, dit brusquement ma tante. Il ne
faut pas vous en fier  mes soupons. Il faut au contraire les
tenir secrets. Ce n'est peut-tre qu'une ide. Je n'ai pas le
droit d'en rien dire.

-- Si cela tait, rptai-je, Agns me le dirait un jour. Une
soeur  laquelle j'ai montr tant de confiance, ma tante, ne me
refusera pas la sienne.

Ma tante dtourna les yeux aussi lentement qu'elle les avait
ports sur moi, et les cacha dans ses mains d'un air pensif. Peu 
peu elle mit son autre main sur mon paule, et nous restmes ainsi
prs l'un de l'autre, songeant au pass, sans changer une seule
parole, jusqu'au moment de nous retirer.

Je partis le lendemain matin de bonne heure pour le lieu o
j'avais pass le temps bien recul de mes tudes. Je ne puis dire
que je fusse heureux de penser que c'tait une victoire que je
remportais sur moi-mme, ni mme de la perspective de revoir
bientt son visage bien-aim.

J'eus bientt en effet parcouru cette route que je connaissais si
bien, et travers ces rues paisibles o chaque pierre m'tait
aussi familire qu'un livre de classe  un colier. Je me rendis 
pied jusqu' la vieille maison, puis je m'loignai: j'avais le
coeur trop plein pour me dcider  entrer. Je revins, et je vis en
passant la fentre basse de la petite tourelle o Uriah Heep, puis
M. Micawber, travaillaient nagure: c'tait maintenant un petit
salon; il n'y avait plus de bureau. Du reste, la vieille maison
avait le mme aspect propre et soign que lorsque je l'avais vue
pour la premire fois. Je priai la petite servante qui vint
m'ouvrir de dire  miss Wickfield qu'un monsieur demandait  la
voir, de la part d'un ami qui tait en voyage sur le continent:
elle me fit monter par le vieil escalier (m'avertissant de prendre
garde aux marches que je connaissais mieux qu'elle): j'entrai dans
le salon; rien n'y tait chang. Les livres que nous lisions
ensemble, Agns et moi, taient  la mme place; je revis, sur le
mme coin de la table, le pupitre o tant de fois j'avais
travaill. Tous les petits changements que les Heep avaient
introduits de nouveau dans la maison, avaient t changs  leur
tour. Chaque chose tait dans le mme tat que dans ce temps de
bonheur qui n'tait plus.

Je me mis contre une fentre, je regardai les maisons de l'autre
ct de la rue, me rappelant combien de fois je les avais
examines les jours de pluie, quand j'tais venu m'tablir 
Canterbury; toutes les suppositions que je m'amusais  faire sur
les gens qui se montraient aux fentres, la curiosit que je
mettais  les suivre montant et descendant les escaliers, tandis
que les femmes faisaient retentir les clic-clac de leurs patins
sur le trottoir, et que la pluie maussade fouettait le pav, ou
dbordait l-bas des gouts voisins sur la chausse. Je me
souvenais que je plaignais de tout mon coeur les pitons que je
voyais arriver le soir  la brune tout tremps, et tranant la
jambe avec leurs paquets sur le dos au bout d'un bton. Tous ces
souvenirs taient encore si frais dans ma mmoire, que je sentais
une odeur de terre humide, de feuilles et de ronces mouilles,
jusqu'au souffle du vent qui m'avait dpit moi-mme pendant mon
pnible voyage.

Le bruit de la petite porte qui s'ouvrait dans la boiserie me fit
tressaillir, je me retournai. Son beau et calme regard rencontra
le mien. Elle s'arrta et mit sa main sur son coeur; je la saisis
dans mes bras.

Agns! mon amie! j'ai eu tort d'arriver ainsi  l'improviste.

-- Non, non! Je suis si contente de vous voir, Trotwood!

-- Chre Agns, c'est moi qui suis heureux de vous retrouver
encore!

Je la pressai sur mon coeur, et pendant un moment nous gardmes
tous deux le silence. Puis nous nous assmes  ct l'un de
l'autre, et je vis sur ce visage anglique l'expression de joie et
d'affection dont je rvais, le jour et la nuit, depuis des annes.

Elle tait si nave, elle tait si belle, elle tait si bonne, je
lui devais tant, je l'aimais tant, que je ne pouvais exprimer ce
que je sentais. J'essayai de la bnir, j'essayai de la remercier,
j'essayai de lui dire (comme je l'avais souvent fait dans mes
lettres) toute l'influence qu'elle avait sur moi, mais non: mes
efforts taient vains. Ma joie et mon amour restaient muets.

Avec sa douce tranquillit, elle calma mon agitation; elle me
ramena au souvenir du moment de notre sparation; elle me parla
d'milie, qu'elle avait t voir en secret plusieurs fois; elle me
parla d'une manire touchante du tombeau de Dora. Avec l'instinct
toujours juste que lui donnait son noble coeur, elle toucha si
doucement et si dlicatement les cordes douloureuses de ma mmoire
que pas une d'elles ne manqua de rpondre  son appel harmonieux,
et moi, je prtais l'oreille  cette triste et lointaine mlodie,
sans souffrir des souvenirs qu'elle veillait dans mon me. Et
comment en aurais-je pu souffrir, lorsque le sien les dominait
tous et planait comme les ailes de mon bon ange sur ma vie!

Et vous, Agns, dis-je enfin. Parlez-moi de vous. Vous ne m'avez
encore presque rien dit de ce que vous faites.

-- Et qu'aurais-je  vous dire? reprit-elle avec son radieux
sourire. Mon pre est bien. Vous nous retrouvez ici tranquilles
dans notre vieille maison qui nous a t rendue; nos inquitudes
sont dissipes; vous savez cela, cher Trotwood, et alors vous
savez tout.

-- Tout, Agns?

Elle me regarda, non sans un peu d'tonnement et d'motion.

Il n'y a rien de plus, ma soeur? lui dis-je.

Elle plit, puis rougit, et plit de nouveau. Elle sourit avec une
calme tristesse,  ce que je crus voir, et secoua la tte.

J'avais cherch  la mettre sur le sujet dont m'avait parl ma
tante; car quelque douloureuse que dt tre pour moi cette
confidence, je voulais y soumettre mon coeur et remplir mon devoir
vis--vis d'Agns. Mais je vis qu'elle se troublait, et je
n'insistai pas.

Vous avez beaucoup  faire, chre Agns?

-- Avec mes lves? dit-elle en relevant la tte; elle avait
repris sa srnit habituelle.

Oui. C'est bien pnible, n'est-ce pas?

-- La peine en est si douce, reprit-elle, que je serais presque
ingrate de lui donner ce nom.

-- Rien de ce qui est bien ne vous semble difficile, rpliquai-
je.

Elle plit de nouveau, et, de nouveau, comme elle baissait la
tte, je revis ce triste sourire.

Vous allez attendre pour voir mon pre, dit-elle gaiement, et
vous passerez la journe avec nous. Peut-tre mme voudrez-vous
bien coucher dans votre ancienne chambre? Elle porte toujours
votre nom.

Cela m'tait impossible, j'avais promis  ma tante de revenir le
soir, mais je serais heureux, lui dis-je, de passer la journe
avec eux.

J'ai quelque chose  faire pour le moment, dit Agns, mais voil
vos anciens livres, Trotwood, et notre ancienne musique.

-- Je revois mme les anciennes fleurs, dis-je en regardant autour
de moi; ou du moins les espces que vous aimiez autrefois.

-- J'ai trouv du plaisir, reprit Agns en souriant,  conserver
tout ici pendant votre absence, dans le mme tat que lorsque nous
tions des enfants. Nous tions si heureux alors!

-- Oh! oui, Dieu m'en est tmoin!

-- Et tout ce qui me rappelait mon frre, dit Agns en tournant
vers moi ses yeux affectueux, m'a tenu douce compagnie. Jusqu'
cette miniature de panier, dit-elle en me montrant celui qui
pendait  sa ceinture, tout plein de clefs, il me semble, quand je
l'entends rsonner, qu'il me chante un air de notre jeunesse.

Elle sourit et sortit par la porte qu'elle avait ouverte en
entrant.

C'tait  moi  conserver avec un soin religieux cette affection
de soeur. C'tait tout ce qui me restait, et c'tait un trsor. Si
une fois j'branlais cette sainte confiance en voulant la
dnaturer, elle tait perdue  tout jamais et ne saurait renatre.
Je pris la ferme rsolution de n'en point courir le risque. Plus
je l'aimais, plus j'tais intress  ne point m'oublier un
moment.

Je me promenai dans les rues, je revis mon ancien ennemi le
boucher, aujourd'hui devenu constable, avec le bton, signe
honorable de son autorit, pendu dans sa boutique: j'allai voir
l'endroit o je l'avais combattu; et l je mditai sur miss
Shepherd, et sur l'ane des miss Jorkins, et sur toutes mes
frivoles passions, amours ou haines de cette poque. Rien ne
semblait avoir survcu qu'Agns, mon toile toujours plus
brillante et plus leve dans le ciel.

Quand je revins, M. Wickfield tait rentr; il avait lou  deux
milles environ de la ville un jardin o il allait travailler
presque tous les jours. Je le trouvai tel que ma tante me l'avait
dcrit. Nous dnmes en compagnie de cinq ou six petites filles;
il avait l'air de n'tre plus que l'ombre du beau portrait qu'on
voyait sur la muraille.

La tranquillit et la paix qui rgnaient jadis dans cette paisible
demeure, et dont j'avais gard un si profond souvenir, y taient
revenues. Quand le dner fut termin, M. Wickfield ne prenant plus
le vin du dessert, et moi refusant d'en prendre comme lui, nous
remontmes tous. Agns et ses petites lves se mirent  chanter,
 jouer et  travailler ensemble. Aprs le th les enfants nous
quittrent, et nous restmes tous trois ensemble,  causer du
pass.

J'y trouve bien des sources de regret, de profond regret et de
remords, Trotwood, dit M. Wickfield, en secouant sa tte blanchie;
vous ne le savez que trop. Mais avec tout cela je serais bien
fch d'en effacer le souvenir, lors mme que ce serait en mon
pouvoir.

Je pouvais aisment le croire: Agns tait  ct de lui!

J'anantirais en mme temps, continua-t-il, celui de la patience,
du dvouement, de la fidlit, de l'amour de mon enfant, et cela,
je ne veux pas l'oublier, non, pas mme pour parvenir  m'oublier
moi-mme.

-- Je vous comprends, monsieur, lui dis-je doucement. Je la
vnre. J'y ai toujours pens... toujours, avec vnration.

-- Mais personne ne sait, pas mme vous, reprit-il, tout ce
qu'elle a fait, tout ce qu'elle a support, tout ce qu'elle a
souffert. Mon Agns!

Elle avait mis sa main sur le bras de son pre comme pour
l'arrter, et elle tait ple, bien ple.

Allons! allons! dit-il, avec un soupir, en repoussant videmment
le souvenir d'un chagrin que sa fille avait eu  supporter,
qu'elle supportait peut-tre mme encore (je pensai  ce que
m'avait dit ma tante), Trotwood, je ne vous ai jamais parl de sa
mre. Quelqu'un vous en a-t-il parl?

-- Non, monsieur.

-- Il n'y a pas beaucoup  en dire... bien qu'elle ait eu beaucoup
 souffrir. Elle m'a pous contre la volont de son pre, qui l'a
renie. Elle l'a suppli de lui pardonner, avant la naissance de
mon Agns. C'tait un homme trs-dur, et la mre tait morte
depuis longtemps. Il a rejet sa prire. Il lui a bris le coeur.

Agns s'appuya sur l'paule de son pre et lui passa doucement les
bras autour du cou.

C'tait un coeur doux et tendre, dit-il, il l'a bris, je savais
combien c'tait une nature frle et dlicate. Nul ne le pouvait
savoir aussi bien que moi. Elle m'aimait beaucoup, mais elle n'a
jamais t heureuse. Elle a toujours souffert en secret de ce coup
douloureux, et quand son pre la repoussa pour la dernire fois,
elle tait faible et malade... elle languit, puis elle mourut.
Elle me laissa Agns qui n'avait que quinze jours encore, et les
cheveux gris que vous vous rappelez m'avoir vus dj la premire
fois que vous tes venu ici.

Il embrassa sa fille.

Mon amour pour mon enfant tait un amour plein de tristesse, car
mon me tout entire tait malade. Mais  quoi bon vous parler de
moi? C'est de sa mre et d'elle que je voulais vous parler,
Trotwood. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'ai t ni ce
que je suis encore, vous le devinerez bien; je le sais. Quant 
Agns, je n'ai que faire aussi de vous dire ce qu'elle est; mais
j'ai toujours retrouv en elle quelque chose de l'histoire de sa
pauvre mre; et c'est pour cela que je vous en parle ce soir, 
prsent que nous sommes de nouveau runis, aprs de si grands
changements. J'ai fini.

Il baissa la tte, elle pencha vers lui son visage d'ange, qui
prit, avec ses caresses filiales, un caractre plus pathtique
encore aprs ce rcit. Une scne si touchante tait bien faite
pour fixer d'une faon toute particulire dans ma mmoire le
souvenir de cette soire, la premire de notre runion.

Agns se leva, et, s'approchant doucement de son piano, elle se
mit  jouer quelques-uns des anciens airs que nous avions si
souvent couts au mme endroit.

Avez-vous le projet de voyager encore? me demanda Agns, tandis
que j'tais debout  ct d'elle.

-- Qu'en pense ma soeur?

-- J'espre que non.

-- Alors, je n'en ai plus le projet, Agns.

-- Puisque vous me consultez, Trotwood, je vous dirai que mon avis
est que vous n'en devez rien faire, reprit-elle doucement. Votre
rputation croissante et vos succs vous encouragent  continuer;
et lors mme que je pourrais me passer de mon frre, continua-t-
elle en fixant ses yeux sur moi, peut-tre le temps, plus
exigeant, rclame-t-il de vous une vie plus active.

-- Ce que je suis? c'est votre oeuvre, Agns; c'est  vous d'en
juger.

-- Mon oeuvre, Trotwood?

-- Oui, Agns, mon amie! lui dis-je en me penchant vers elle, j'ai
voulu vous dire, aujourd'hui, en vous revoyant, quelque chose qui
n'a pas cess d'tre dans mon coeur depuis la mort de Dora. Vous
rappelez-vous que vous tes venue me trouver dans notre petit
salon, et que vous m'avez montr le ciel, Agns?

-- Oh, Trotwood! reprit-elle, les yeux pleins de larmes. Elle
tait si aimante, si nave, si jeune! Pourrais-je jamais
l'oublier?

-- Telle que vous m'tes apparue alors, ma soeur, telle vous avez
toujours t pour moi. Je me le suis dit bien des fois depuis ce
jour. Vous m'avez toujours montr le ciel, Agns; vous m'avez
toujours conduit vers un but meilleur; vous m'avez toujours guid
vers un monde plus lev.

Elle secoua la tte en silence;  travers ses larmes, je revis
encore le doux et triste sourire.

Et je vous en suis si reconnaissant, Agns, si oblig
ternellement, que je n'ai pas de nom pour l'affection que je vous
porte. Je veux que vous sachiez, et pourtant je ne sais comment
vous le dire, que toute ma vie je croirai en vous, et me laisserai
guider par vous, comme je l'ai fait au milieu des tnbres qui ont
fui loin de moi. Quoi qu'il arrive, quelques nouveaux liens que
vous puissiez former, quelques changements qui puissent survenir
entre nous, je vous suivrai toujours des yeux, je croirai en vous
et je vous aimerai comme je le fais aujourd'hui, et comme je l'ai
toujours fait. Vous serez, comme vous l'avez toujours t, ma
consolation et mon appui. Jusqu'au jour de ma mort, ma soeur
chrie, je vous verrai toujours devant moi, me montrant le ciel!

Elle mit sa main sur la mienne et me dit qu'elle tait fire de
moi, et de ce que je lui disais, mais que je la louais beaucoup
plus qu'elle ne le mritait. Puis elle continua  jouer doucement,
mais sans me quitter des yeux.

Savez-vous, Agns, que ce que j'ai appris ce soir de votre pre
rpond merveilleusement au sentiment que vous m'avez inspir quand
je vous ai d'abord connue, quand je n'tais encore qu'un petit
colier assis  vos cts.

-- Vous saviez que je n'avais pas de mre, rpondit-elle avec un
sourire, et cela vous disposait  m'aimer un peu.

-- Plus que cela, Agns. Je sentais, presque autant que si j'avais
su cette histoire, qu'il y avait, dans l'atmosphre qui nous
environnait quelque chose de doux et de tendre, que je ne pouvais
m'expliquer; quelque chose qui, chez une autre, aurait pu tenir de
la tristesse (et maintenant je sais que j'avais raison), mais qui
n'en avait pas chez vous le caractre.

Elle jouait doucement quelques notes, et elle me regardait
toujours.

Vous ne riez pas de l'ide que je caressais alors; ces folles
ides, Agns?

-- Non!

-- Et si je vous disais que, mme alors, je comprenais que vous
pourriez aimer fidlement, en dpit de tout dcouragement, aimer
jusqu' votre dernire heure, ne ririez-vous pas au moins de ce
rve?

-- Oh non! oh non!

Un instant son visage prit une expression de tristesse qui me fit
tressaillir, mais, l'instant d'aprs, elle se remettait  jouer
doucement, en me regardant avec son beau et calme sourire.

Tandis que je retournais le soir  Londres, poursuivi par le vent
comme par un souvenir inflexible, je pensais  elle, je craignais
qu'elle ne ft pas heureuse. Moi, je n'tais pas heureux, mais
j'avais russi jusqu'alors  mettre fidlement un sceau sur le
pass; et, en songeant  elle, tandis qu'elle me montrait le ciel,
je songeais  cette demeure ternelle o je pourrais un jour
l'aimer, d'un amour inconnu  la terre, et lui dire la lutte que
je m'tais livre dans mon coeur, lorsque je l'aimais ici-bas.




CHAPITRE XXXI.

On me montre deux intressants pnitents.


Provisoirement... dans tous les cas, jusqu' ce que mon livre ft
achev, c'est  dire pendant quelques mois encore... j'lus
domicile  Douvres, chez ma tante; et l, assis  la fentre d'o
j'avais contempl la lune rflchie dans les eaux de la mer, la
premire fois que j'tais venu chercher un abri sous ce toit, je
poursuivis tranquillement ma tche.

Fidle  mon projet de ne faire allusion  mes travaux que
lorsqu'ils viennent par hasard se mler  l'histoire de ma vie, je
ne dirai point les esprances, les joies, les anxits et les
triomphes de ma vie d'crivain. J'ai dj dit que je me vouais 
mon travail avec toute l'ardeur de mon me, que j'y mettais tout
ce que j'avais d'nergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-
je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas
grand'chose, le reste n'a d'intrt pour personne.

Parfois, j'allais  Londres, pour me perdre dans ce vivant
tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque
affaire. Pendant mon absence, il avait gouvern ma fortune avec un
jugement des plus solides; et, grce  lui, elle tait dans l'tat
le plus prospre, Comme ma renomme croissante commenait 
m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas,
lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que
rpondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa
porte; l, les facteurs infatigables venaient apporter des
monceaux de lettres  mon adresse, et, de temps  autre, je m'y
plongeais  corps perdu, comme un ministre de l'intrieur, sauf
les appointements.

Dans ma correspondance, je trouvais parfois gare une offre
obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans
la cour des _Doctors'-Commons_: on me proposait de pratiquer sous
mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de
procureur), et de me donner tant pour cent sur les bnfices. Mais
je dclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que
dj trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuad que la
cour des Commons tait dj bien assez mauvaise comme cela, sans
que j'allasse contribuer  la rendre pire encore.

Les soeurs de Sophie taient retournes en Devonshire, lorsque mon
nom vint clore sur la porte de Traddles, et c'tait le petit
espigle qui rpondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de
connatre Sophie, confine dans une chambre de derrire, d'o elle
avait l'agrment de pouvoir, en levant les yeux de dessus son
ouvrage, avoir une chappe de vue sur un petit bout de jardin
enfum, y compris une pompe.

Mais je la retrouvais toujours l, charmante et douce mnagre,
fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas
monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mlodieux
le petit page sur son sige, dans son antichambre officielle.

Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si
souvent Sophie occupe  crire sur un grand livre, ni pourquoi,
ds qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le
tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientt dvoil. Un
jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante)
sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de
cette criture.

-- Oh, non, Tom! s'cria Sophie, qui faisait chauffer les
pantoufles de son mari.

-- Pourquoi pas, ma chre, reprit Tom d'un air ravi. Que dites-
vous de cette criture, Copperfield?

-- Elle est magnifique; c'est tout  fait l'criture lgale des
affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.

-- a n'a pas l'air d'une criture de femme, n'est-ce pas? dit
Traddles.

-- De femme! rptai-je. Pourquoi pas d'un moulin  vent?

Traddles, ravi de ma mprise, clata de rire, et m'apprit que
c'tait l'criture de Sophie; que Sophie avait dclar qu'il lui
fallait bientt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office;
qu'elle avait attrap ce genre d'criture  force d'tudier un
modle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de
pages in-folio  l'heure. Sophie tait toute confuse de ce qu'on
me disait l. Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le
crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'tait pas de cet avis;
il dclarait au contraire qu'il en serait toujours galement fier,
quelles que fussent les circonstances.

Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cher
Traddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.

-- Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la
meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout
ici, avec quelle exactitude, quelle habilet, quelle conomie,
quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mne tout cela!

-- En vrit, vous avez bien raison de faire son loge, repris-je.
Vous tes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour
vous communiquer l'un  l'autre le bonheur que chacun de vous
porte en soi-mme.

-- Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde,
reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez!
Copperfield, quand je la vois se lever  la lumire pour mettre
tout en ordre, aller faire son march sans jamais s'inquiter du
temps, avant mme que les clercs soient arrivs dans le bureau; me
composer je ne sais comment les meilleurs petits dners, avec les
lments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pts,
remettre chaque chose  sa place, toujours propre et soigne sur
sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer,
toujours de bonne humeur, toujours prte  m'encourager, et tout
cela pour me faire plaisir: non vraiment, l, il m'arrive
quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!

Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui
avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les
tendant sur les chenets d'un air de satisfaction.

Je ne peux pas le croire, rptait-il. Et si vous saviez que de
plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont
admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous
fermons notre porte, aprs avoir tir ces rideaux..., qu'elle a
faits... o pourrions-nous tre mieux? Quand il fait beau, et que
nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille
jouissances. Nous nous mettons  regarder les talages des
bijoutiers, et je montre  Sophie lequel de ces serpents aux yeux
de diamants, couchs sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en
avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres
d'or  cylindre, avec mouvement  chappement horizontal, elle
m'achterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les
cuillers et les fourchettes, les couteaux  beurre, les truelles 
poisson ou les pinces  sucre qui nous plairaient le plus, si nous
avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents
que si nous les avions achets! Une autre fois, nous allons flner
dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison 
louer, alors nous la considrons en nous demandant si cela nous
conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos
arrangements: cette chambre-l sera pour nous, telle autre pour
l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu' ce que nous ayons dcid
si vritablement l'htel peut ou non nous convenir. Quelquefois
aussi nous allons, en payant moiti place, au parterre de quelque
thtre, dont le fumet seul,  mon avis, n'est pas cher pour le
prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit
tout ce qu'elle entend sur la scne, et moi aussi. En rentrant,
nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose
chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de
poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper,
tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien!
Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'tais lord chancelier,
nous ne pourrions jamais faire a?

-- Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi-
mme, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable.  propos,
lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais
de squelettes?

-- Mais rellement, rpondit Traddles en riant et en rougissant,
je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre
jour j'tais au banc du roi, une plume  la main; il m'a pris
fantaisie de voir si j'avais conserv mon talent d'autrefois. Et
j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette... en perruque... sur le
rebord du pupitre.

Quand nous emes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit 
dire, de son ton d'indulgence: Ce vieux Creakle!

-- J'ai reu une lettre de ce vieux... sclrat, lui dis-je. car
jamais je ne m'tais senti moins dispos  lui pardonner
l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme pltre,
qu'en voyant Traddles si dispos  lui pardonner pour lui-mme.

-- De Creakle le matre de pension? s'cria Traddles. Oh! non, ce
n'est pas possible.

-- Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renomme naissante,
lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font
la dcouverte qu'elles m'ont toujours t trs-attaches, se
trouve le susdit Creakle. Il n'est plus matre de pension 
prsent, Traddles. Il est retir. C'est un magistrat du comt de
Middlesex.

Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du
tout, il n'en montra aucune.

Et comment peut-il se faire,  votre avis, qu'il soit devenu
magistrat du Middlesex? continuai-je.

-- Oh! mon cher ami, rpondit Traddles, c'est une question 
laquelle il serait bien difficile de rpondre. Peut-tre a-t-il
vot pour quelqu'un ou prt de l'argent  quelqu'un, ou achet
quelque chose  quelqu'un, ou rendu service  quelqu'un, qui
connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comt qu'on
le mt dans la commission?

-- En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il
m'crit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le
seul vrai systme de discipline pour les prisons; le seul moyen
infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est--
dire, comme vous savez, le systme cellulaire. Qu'en pensez-vous?

-- Du systme? me demanda Traddles, d'un air grave.

-- Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui
annoncer que vous y viendrez avec moi?

-- Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.

-- Alors, je vais lui crire pour le prvenir. Vous rappelez-vous
(pour ne rien dire de la faon dont on nous traitait) que ce mme
Creakle avait mis son fils  la porte de chez lui, et vous
souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener  sa femme et  sa
fille?

-- Parfaitement, dit Traddles.

-- Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus
tendre des hommes pour les condamns chargs de tous les crimes.
Seulement je ne suis pas bien sr que cette tendresse de coeur
s'tende aussi  quelque autre classe de cratures humaines.

Traddles haussa les paules, mais sans paratre le moins du monde
surpris. Je ne l'tais pas moi-mme, j'avais dj vu trop souvent
de semblables parodies en action. Nous fixmes le jour de notre
visite, et j'crivis le soir mme  M. Creakle.

Au jour marqu, je crois que c'tait le lendemain, mais peu
importe, nous nous rendmes, Traddles et moi,  la prison o
M. Creakle exerait son autorit. C'tait un immense btiment qui
avait d coter fort cher  construire. Comme nous approchions de
la porte, je ne pus m'empcher de songer au toll gnral
qu'aurait excit dans le pays le pauvre innocent qui aurait
propos de dpenser la moiti de la somme pour construire une
cole industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en
faveur des vieillards dignes d'intrt.

On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de-
chausse  la tour de Babel, tant il tait solidement construit.
L nous fmes prsents  notre ancien matre de pension, au
milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces
infatigables magistrats, ses collgues, et de quelques visiteurs
venus  leur suite. Il me reut comme un homme qui m'avait form
l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aim tendrement.
Quand je lui prsentai Traddles, M. Creakle dclara, mais avec
moins d'emphase, qu'il avait galement t le guide, le matre et
l'ami de Traddles. Notre vnrable pdagogue avait beaucoup
vieilli; mais ce n'tait pas  son avantage. Son visage tait
toujours aussi mchant; ses yeux aussi petits et un peu plus
enfoncs encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je
me le reprsentais toujours, avaient presque absolument disparu,
et les grosses veines qui se dessinaient sur son crne chauve
n'taient pas faites pour le rendre plus agrable  voir.

Aprs avoir caus un moment avec ces messieurs, dont la
conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde
rien d'aussi important que le suprme bien-tre des prisonniers,
ni rien  faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison,
nous commenmes notre inspection. C'tait justement l'heure du
dner: nous allmes d'abord dans la grande cuisine, o l'on
prparait le dner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer
par sa cellule), avec la rgularit et la prcision d'une horloge.
Je dis tout bas  Traddles que je trouvais un contraste bien
frappant entre ces repas si abondants et si soigns et les dners,
je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des
paysans, de la masse honnte et laborieuse de la nation, dont il
n'y avait pas un sur cinq cents qui dnt aussi bien de moiti.
J'appris que le _Systme_ exigeait une forte nourriture, et, en un
mot, pour en finir avec le _Systme_, je dcouvris que, sur ce
point comme sur tous les autres, le _Systme_ levait tous les
doutes, et tranchait toutes les difficults. Personne ne
paraissait avoir la moindre ide qu'il y et un autre systme que
le _Systme_, qui valt la peine d'en parler.

Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai 
M. Creakle et  ses amis quels taient les avantages principaux de
ce tout-puissant, de cet incomparable systme. J'appris que
c'tait l'isolement complet des prisonniers, grce auquel un homme
ne pouvait savoir quoi que ce ft de celui qui tait enferm 
ct de lui, et se trouvait l rduit  un tat d'me salutaire
qui l'amenait enfin  la repentance et  une contrition sincre.

Lorsque nous emes visit quelques individus dans leurs cellules
et travers les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules;
quand on nous eut expliqu la manire de se rendre  la chapelle,
et ainsi de suite, je fus frapp de l'ide qu'il tait extrmement
probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne
croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient
videmment trouv quelque bon petit moyen de correspondre
ensemble. Ceci a t prouv depuis, je crois, mais, sachant bien
qu'un tel soupon serait repouss comme un abominable blasphme
contre le Systme, j'attendis, pour examiner de plus prs les
traces de cette pnitence tant vante.

Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai
que la pnitence tait  peu prs taille sur un patron uniforme,
comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux
talages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes
professions de foi, fort semblables quant au fond et mme quant 
la forme, ce qui me parut trs-louche. Je trouvai une quantit de
renards occups  dire beaucoup de mal des raisins suspendus  des
treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait
pas un seul  qui j'eusse confi une grappe  la porte de ses
griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus taient
ceux qui excitaient le plus d'intrt, et que leur amour-propre,
leur vanit, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de
tromper les gens, tous sentiments suffisamment dmontrs par leurs
antcdents, les portaient  faire de longues professions de foi
dans lesquelles ils se complaisaient fort.

Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre
visite, d'un certain numro Vingt-sept qui tait en odeur de
saintet, que je rsolus de suspendre mon jugement jusqu' ce que
j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'tait
aussi, me dit-on, un astre fort clatant, mais, par malheur pour
lui, son mrite tait lgrement clips par le lustre
extraordinaire de Vingt-sept.  force d'entendre parler de Vingt-
sept, des pieuses exhortations qu'il adressait  tous ceux qui
l'entouraient, des belles lettres qu'il crivait constamment  sa
mre, qu'il s'inquitait de voir dans la mauvaise voie, je devins
trs-impatient de me trouver en face de ce phnomne.

J'eus  matriser quelque temps mon impatience, parce qu'on
rservait Vingt-sept pour le bouquet.  la fin, pourtant, nous
arrivmes  la porte de sa cellule, et, l, M. Creakle, appliquant
son oeil  un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus
vive admiration, qu'il tait en train de lire un livre de
cantiques.

Immdiatement il se prcipita tant de ttes  la fois pour voir
numro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou
se trouva bloqu en moins de rien par une profondeur de six ou
sept ttes. Pour remdier  cet inconvnient, et pour nous donner
l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa puret,
M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et
d'inviter Vingt-sept  venir dans le corridor. On excuta ses
instructions, et quel ne fut pas l'tonnement de Traddles et le
mien! Cet illustre converti, ce fameux numro Vingt-sept, c'tait
Uriah Heep!

Il nous reconnut immdiatement et nous dit, en sortant de sa
cellule avec ses contorsions d'autrefois:

Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous
portez-vous, monsieur Traddles?

Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration
gnrale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun
tait merveill de voir qu'il ne ft pas fier le moins du monde
et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnatre.

Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air
sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

-- Je suis bien humble, monsieur, rpondit Uriah Heep.

-- Vous l'tes toujours, Vingt-sept, dit M. Creakle.

Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intrt:

Vous sentez-vous vraiment tout  fait bien?

-- Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du ct de
son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais t nulle
part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est l ce
qui fait que je me sens si bien de mon nouvel tat.

Plusieurs des assistants taient profondment touchs. L'un
d'entre eux, s'avanant vers lui, lui demanda, avec une extrme
sensibilit, comment il trouvait le boeuf?

Merci, monsieur, rpondit Uriah Heep en regardant du ct d'o
venait cette nouvelle question; il tait plus dur hier que je ne
l'aurais souhait, mais mon devoir est de m'y rsigner. J'ai fait
des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec
un sourire bnin, et je dois en supporter les consquences sans me
plaindre.

Il s'leva un murmure combin o venaient se mler, d'une part la
satisfaction de voir  Vingt-sept un tat d'me si cleste, et de
l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui
avoir donn quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note
immdiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de
nous, comme s'il sentait bien qu'il reprsentait l la pice
curieuse d'un musum des plus intressants. Pour nous porter, 
nous autres nophytes, le coup de grce et nous blouir, sance
tenante, en redoublant  nos yeux ces clatantes merveilles, on
donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.

J'avais dj t tellement tonn, que je n'prouvai qu'une sorte
de surprise rsigne quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un
bon livre.

Vingt-huit, dit un monsieur  lunettes qui n'avait pas encore
parl, la semaine passe, vous vous tes plaint du chocolat, mon
ami. A-t-il t meilleur cette semaine?

-- Merci, monsieur, dit M. Littimer, il tait mieux fait. Si
j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait
qu'on y mle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur,
qu'on falsifie beaucoup le lait  Londres, et que c'est un article
qu'il est difficile de se procurer naturel.

Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence
avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux
se chargeait de faire valoir son protg tour  tour.

Dans quel tat d'me tes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur
en lunettes.

-- Je vous remercie, monsieur, rpondit M. Littimer; je reconnais
mes folies, monsieur; je suis bien pein quand je songe aux pchs
de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espre qu'ils
obtiendront leur pardon.

-- Vous vous trouvez heureux? continua le mme monsieur d'un ton
d'encouragement.

-- Je vous suis bien oblig, monsieur, reprit M. Littimer;
parfaitement.

-- Y a-t-il quelque chose qui vous proccupe? Dites-le
franchement, Vingt-huit.

-- Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tte, si mes yeux ne
m'ont pas tromp, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois.
Il peut tre utile  ce monsieur de savoir que j'attribue toutes
mes folies passes  ce que j'ai men une vie frivole au service
des jeunes gens, et que je me suis laiss entraner par eux  des
faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de rsister.
J'espre que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de
cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la libert
que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies
passes; j'espre qu'il se repentira de mme de toutes les fautes
et des pchs dont il a pris sa part.

J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la
main comme s'ils venaient d'entrer dans une glise.

Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de
vous... Avez-vous encore quelques mots  dire?

-- Monsieur, reprit M. Littimer en levant lgrement, non pas les
yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme
d'une mauvaise conduite que j'ai essay, mais en vain, de sauver.
Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette
jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi,
et que je l'invite  la repentance. J'espre qu'il aura cette
bont.

-- Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le
monsieur auquel vous faites allusion ne sente trs-vivement, comme
nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une faon si
touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.

-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous
souhaite le bonjour; j'espre que vous en viendrez aussi, vous et
vos familles,  reconnatre vos pchs et  vous amender.

L-dessus Vingt-huit se retira aprs avoir lanc un regard
d'intelligence  Uriah. On voyait bien qu'ils n'taient pas
inconnus l'un  l'autre et qu'ils avaient trouv moyen de
s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on
entendait chuchoter de tout ct dans le groupe que c'tait l un
prisonnier bien respectable, un cas magnifique.

Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scne avec son
champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous?
Vous n'avez qu' dire.

-- Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant
sa tte haineuse, l'autorisation d'crire encore  ma mre.

-- Elle vous sera certainement accorde, dit M. Creakle.

-- Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mre. Je crains
qu'elle ne soit pas en sret.

Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait;
mais un Chut! scandalis fut la rponse gnrale.

Je crains qu'elle ne soit pas en sret pour l'ternit,
monsieur, rpondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais
savoir ma mre dans l'tat o je suis. Jamais je ne serais arriv
 cet tat d'me si je n'tais pas venu ici. Je voudrais que ma
mre ft ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pt amener
ici tout le monde.

Ce sentiment fut reu avec une satisfaction sans limites, une
satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore
rien vu de pareil.

Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de ct,
comme s'il et souhait de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le
monde extrieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je
commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnatre, il
y a bien du pch dans le monde; il y a bien du pch chez ma
mre. D'ailleurs, il n'y a que pch partout, except ici.

-- Vous tes tout  fait chang, dit M. Creakle.

-- Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus
belle esprance.

-- Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en libert? demanda
une autre personne.

-- Oh ciel! non, monsieur.

-- Bien! dit M. Creakle, tout ceci est trs-satisfaisant. Vous
vous tes adress  M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque
chose de plus  lui dire?

-- Vous m'avez connu longtemps avant mon entre ici, et mon grand
changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de
telle manire que jamais je n'avais vu, mme sur son visage, un
plus atroce regard... Vous m'avez connu dans le temps o, malgr
toutes mes fautes, j'tais humble avec les orgueilleux, et doux
avec les violents; vous avez t violent envers moi une fois,
monsieur Copperfield; vous m'avez donn un soufflet, vous savez!

Tableau de commisration gnrale. On me lance des regards
indigns.

Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de
sa clmence le sujet d'un parallle odieux, impie, que je croirais
blasphmer de rpter. Je pardonne  tout le monde. Ce n'est pas 
moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je
vous pardonne de bon coeur, et j'espre qu' l'avenir vous
dompterez mieux vos passions. J'espre que M. Wickfield et miss
Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de
pcheurs. Vous avez t visit par l'affliction, et j'espre que
cela vous profitera, mais il vous aurait t encore plus
profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir
ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de
mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu' vous tous, messieurs,
c'est d'tre arrts et conduits ici. Quand je songe  mes folies
passes et  mon tat prsent, je sens combien cela vous serait
avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amens ici.

Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation;
Traddles et moi, nous nous sentmes tout soulags quand il fut
sous les verrous.

Une consquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il
me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes
pour tre mis en prison. C'tait videmment le dernier aveu sur
lequel ils fussent disposs  s'tendre. Je m'adressai  un des
deux gardiens qui, d'aprs l'expression de leur visage, avaient
bien l'air de savoir  quoi s'en tenir sur toute cette comdie.

Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor,
quelle a t la dernire erreur du numro vingt-sept.

On me rpondit que c'tait un cas de banque.

Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.

-- Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il
n'tait pas seul; c'tait lui qui menait la bande. Il s'agissait
d'une grosse somme. On les a condamns  la dportation
perptuelle. Vingt-sept tait le plus rus de la troupe, il avait
su se tenir presque compltement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu
y russir tout  fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de
sel sur la queue... et ce n'tait pas facile.

-- Savez-vous le crime de Vingt-huit?

-- Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant  voix basse, et par-
dessus l'paule, sans retourner la tte, comme s'il craignait que
Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable
irrvrence sur le compte de ces cratures immacules, Vingt-huit
(galement condamn  la dportation) est entr au service d'un
jeune matre  qui, la veille de son dpart pour l'tranger, il a
vol deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en
valeurs. Ce qui me rappelle tout particulirement son affaire,
c'est qu'il a t arrt par une naine.

-- Par qui?

-- Par une toute petite femme dont j'ai oubli le nom.

-- Ce n'est pas Mowcher?

-- Prcisment. Il avait chapp  toutes les poursuites, il
partait pour l'Amrique avec une perruque et des favoris blonds,
jamais vous n'avez vu pareil dguisement, quand cette petite
femme, qui se trouvait  Southampton, le rencontra dans la rue, le
reconnut de son oeil perant, courut se jeter entre ses jambes
pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.

-- Excellente miss Mowcher! m'criai-je.

-- C'tait bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi,
debout sur une chaise, au banc des tmoins, le jour du jugement.
Quand elle l'avait arrt, il lui avait fait une grande balafre 
la figure, et l'avait maltraite de la faon la plus brutale, mais
elle ne l'a lch que quand elle l'a vu sous les verrous. Et mme
elle le tenait si obstinment, que les agents de police ont t
obligs de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drle
que sa dposition; elle a reu des compliments de toute la Cour,
et on l'a ramene chez elle en triomphe. Elle a dit devant le
tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle
l'aurait arrt tout de mme, quand elle aurait t manchotte, et
qu'il et t fort comme Samson. Et, en conscience, je crois
qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.

C'tait aussi mon opinion, et j'en estimais davantage miss
Mowcher.

Nous avions vu tout ce qu'il y avait  voir. En vain nous aurions
essay de faire comprendre  un homme comme le vnrable
M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit taient des gens de
caractre qui n'avaient nullement chang, qu'ils taient ce qu'ils
avaient toujours t: de vils hypocrites faits tout exprs pour
cette espce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien
que nous, que tout cela tait cot  la bourse de la philanthropie
et qu'on leur en tiendrait compte aussitt qu'ils allaient tre
loin de leur patrie; en un mot, que ce n'tait d'un bout  l'autre
qu'un calcul infme, une imposture excrable. Nous laissmes l le
_Systme_ et ses adhrents, et nous reprmes le chemin de la
maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.

Traddles, dis-je  mon ami, quand on a enfourch un mauvais dada,
il vaut peut-tre mieux en effet le surmener comme cela, pour le
crever plus vite.

-- Dieu vous entende! me rpondit-il.




CHAPITRE XXXII.

Une toile brille sur mon chemin.


Nous tions arrivs  Nol; il y avait plus de deux mois que
j'tais de retour. J'avais vu souvent Agns. Quelque plaisir que
j'prouvasse  m'entendre louer par la grande voix du public, voix
puissante pour m'encourager  redoubler d'efforts, le plus petit
mot d'loge sorti de la bouche d'Agns valait pour moi mille fois
plus que tout le reste.

J'allais  Canterbury au moins une fois par semaine, souvent
davantage, passer la soire avec elle. Je revenais la nuit, 
cheval, car j'tais alors retomb dans mon humeur mlancolique...
surtout quand je la quittais... et j'tais bien aise de prendre un
exercice forc pour chapper aux souvenirs du pass qui me
poursuivaient dans de pnibles veilles, ou dans des rves plus
pnibles encore. Je passais donc  cheval la plus grande partie de
mes longues et tristes nuits, voquant, le long du chemin, les
douloureux regrets qui m'avaient occup pendant ma longue absence.

Ou plutt j'coutais l'cho de ces regrets, que j'entendais dans
le lointain. C'tait moi qui les avais, de moi-mme, exils si
loin de moi; je n'avais plus qu' accepter le rle invitable que
je m'tais fait  moi-mme. Quand je lisais  Agns les pages que
je venais d'crire, quand je la voyais m'couter si attentivement,
se mettre  rire ou fondre en larmes; quand sa voix affectueuse se
mlait avec tant d'intrt au monde idal o je vivais, je
songeais  ce qu'aurait pu tre ma vie; mais j'y songeais, comme
jadis, aprs avoir pous Dora, j'avais song trop tard  ce que
j'aurais voulu que ft ma femme.

Mes devoirs envers Agns, qui m'aimait d'une tendresse que je ne
devais point songer  troubler; sans me rendre coupable envers
elle d'un gosme misrable, impuissant d'ailleurs  rparer le
mal; l'assurance o j'tais, aprs mre rflexion, qu'ayant
volontairement gt moi-mme ma destine, et obtenu le genre
d'attachement que mon coeur imptueux lui avait demand, je
n'avais pas le droit de murmurer, et que je n'avais plus qu'
souffrir: voil tout ce qui occupait mon me et ma pense; mais je
l'aimais, et je trouvais quelque consolation  me dire qu'un jour
viendrait peut-tre o je pourrais l'avouer sans remords, un jour
bien loign o je pourrais lui dire: Agns, voil o j'en tais
quand je suis revenu prs de vous; et maintenant je suis vieux, et
je n'ai jamais aim depuis! Pour elle, elle ne montrait aucun
changement dans ses sentiments ni dans ses manires: ce qu'elle
avait toujours t pour moi, elle l'tait encore; rien de moins,
rien de plus.

Entre ma tante et moi, ce sujet semblait tre banni de nos
conversations, non que nous eussions un parti pris de l'viter;
mais, par une espce d'engagement tacite, nous y songions chacun
de notre ct, sans formuler en commun nos penses. Quand, suivant
notre ancienne habitude, nous tions assis le soir au coin du feu,
nous restions absorbs dans ces rveries, mais tout naturellement,
comme si nous en eussions parl sans rserve. Et cependant nous
gardions le silence. Je crois qu'elle avait lu dans mon coeur, et
qu'elle comprenait  merveille pourquoi je me condamnais  me
taire.

Nol tait proche, et Agns ne m'avait rien dit: je commenai 
craindre qu'elle n'et compris l'tat de mon me, et qu'elle ne
gardt son secret, de peur de me faire de la peine. Si cela tait,
mon sacrifice tait inutile, je n'avais pas rempli le plus simple
de mes devoirs envers elle; je faisais chaque jour ce que j'avais
rsolu d'viter. Je me dcidai  trancher la difficult; s'il
existait entre nous une telle barrire, il fallait la briser d'une
main nergique.

C'tait par un jour d'hiver, froid et sombre! que de raisons j'ai
de me le rappeler! Il tait tomb, quelques heures auparavant, une
neige qui, sans tre paisse, s'tait gele sur le sol qu'elle
recouvrait. Sur la mer, je voyais  travers les vitres de ma
fentre le vent du nord souffler avec violence. Je venais de
penser aux rafales qui devaient balayer en ce moment les solitudes
neigeuses de la Suisse, et ses montagnes inaccessibles aux humains
dans cette saison, et je me demandais ce qu'il y avait de plus
solitaire, de ces rgions isoles, ou de cet ocan dsert.

Vous sortez  cheval aujourd'hui, Trot? dit ma tante en
entr'ouvrant ma porte.

-- Oui, lui dis-je, je pars pour Canterbury. C'est un beau jour
pour monter  cheval.

-- Je souhaite que votre cheval soit de cet avis, dit ma tante,
mais pour le moment il est l devant la porte, l'oreille basse et
la tte penche comme s'il aimait mieux son curie.

Ma tante, par parenthse, permettait  mon cheval de traverser la
pelouse rserve, mais sans se relcher de sa svrit pour les
nes.

Il va bientt se ragaillardir, n'ayez pas peur.

-- En tout cas, la promenade fera du bien  son matre, dit ma
tante, en regardant les papiers entasss sur ma table. Ah! mon
enfant, vous passez  cela bien des heures. Jamais je ne me serais
doute, quand je lisais un livre autrefois, qu'il et cot tant
de peine, tant de peine  l'auteur.

Il n'en cote gure moins au lecteur, quelquefois, rpondis-je.
Quant  l'auteur, son travail n'est pas pour lui sans charme, ma
tante.

-- Ah! oui, dit ma tante, l'ambition, l'amour de la gloire, la
sympathie, et bien d'autres choses encore, je suppose? Eh bien!
bon voyage!

-- Savez-vous quelque chose de plus, lui dis-je d'un air calme,
tandis qu'elle s'asseyait dans mon fauteuil, aprs m'avoir donn
une petite tape sur l'paule, ... savez-vous quelque chose de plus
sur cet attachement d'Agns dont vous m'aviez parl?

Elle me regarda fixement, avant de me rpondre:

Je crois que oui, Trot.

-- Et votre premire impression se confirme-t-elle?

-- Je crois que oui, Trot.

Elle me regardait en face, avec une sorte de doute, de compassion,
et de dfiance d'elle-mme, en voyant que je m'tudiais de mon
mieux  lui montrer un visage d'une gaiet parfaite.

Et ce qui est bien plus fort, Trot, ... dit ma tante.

-- Eh bien!

-- C'est que je crois qu'Agns va se marier.

-- Que Dieu la bnisse! lui dis-je gaiement.

-- Oui, que Dieu la bnisse! dit ma tante, et son mari aussi!

Je me joignis  ce voeu, en lui disant adieu, et, descendant
rapidement l'escalier, je me mis en selle et je partis. Raison de
plus, me dis-je en moi-mme, pour hter l'explication.

Comme je me rappelle ce voyage triste et froid! Les parcelles de
glace, balayes par le vent,  la surface des prs, venaient
frapper mon visage, les sabots de mon cheval battaient la mesure
sur le sol durci; la neige, emporte par la brise, tourbillonnait
sur les carrires blanchtres; les chevaux fumants s'arrtaient au
haut des collines pour souffler, avec leurs chariots chargs de
foin, et secouaient leurs grelots harmonieux; les coteaux et les
plaines qu'on voyait au bas de la montagne se dessinaient sur
l'horizon noirtre, comme des lignes immenses traces  la craie
sur une ardoise gigantesque.

Je trouvai Agns seule. Ses petites lves taient retournes dans
leurs familles; elle lisait au coin du feu. Elle posa son livre en
me voyant entrer, et m'accueillant avec sa cordialit accoutume,
elle prit son ouvrage, et s'tablit dans une des fentres cintres
de sa vieille maison.

Je m'assis prs d'elle et nous nous mmes  parler de ce que je
faisais, du temps qu'il me fallait encore pour finir mon ouvrage,
du travail que j'avais fait depuis ma dernire visite. Agns tait
trs-gaie; et elle me prdit en riant que bientt je deviendrais
trop fameux pour qu'on ost me parler sur de pareils sujets.

Aussi vous voyez que je me dpche d'user du prsent, me dit-
elle, et que je ne vous pargne pas les questions, tandis que cela
m'est encore permis.

Je regardais ce beau visage, pench sur son ouvrage; elle leva les
yeux, et vit que je la regardais.

Vous avez l'air proccup aujourd'hui, Trotwood!

-- Agns, vous dirai-je pourquoi? Je suis venu pour vous le dire.

Elle posa son ouvrage, comme elle avait coutume de le faire quand
nous discutions srieusement quelque point, et me donna toute son
attention.

Ma chre Agns, doutez-vous de ma sincrit avec vous?

-- Non! rpondit-elle avec un regard tonn.

-- Doutez-vous que je sois dans l'avenir ce que j'ai toujours t
pour vous?

-- Non, rpondit-elle comme la premire fois.

-- Vous rappelez-vous ce que j'ai essay de vous dire, lors de mon
retour, chre Agns, de la dette de reconnaissance que j'ai
contracte envers vous, et de l'ardeur d'affection que je vous
porte?

-- Je me le rappelle trs-bien, dit-elle doucement.

-- Vous avez un secret, dis-je. Agns, permettez-moi de le
partager.

Elle baissa les yeux: elle tremblait.

Je ne pouvais toujours pas ignorer, Agns, quand je ne l'aurais
pas appris dj par d'autres que par vous (n'est-ce pas trange?)
qu'il y a quelqu'un  qui vous avez donn le trsor de votre
amour. Ne me cachez pas ce qui touche de si prs  votre bonheur.
Si vous avez confiance en moi (et vous me le dites, et je vous
crois), traitez-moi en ami, en frre, dans cette occasion
surtout!

Elle me jeta un regard suppliant et presque de reproche; puis, se
levant, elle traversa rapidement la chambre comme si elle ne
savait o aller, et, cachant sa tte dans ses mains, elle fondit
en larmes.

Ses larmes m'murent jusqu'au fond de l'me, et cependant elles
veillrent en moi quelque chose qui ranimait mon courage. Sans
que je susse pourquoi, elles s'alliaient dans mon esprit au doux
et triste sourire qui tait rest grav dans ma mmoire, et me
causaient une motion d'esprance plutt que de tristesse.

Agns! ma soeur! mon amie! qu'ai-je fait?

-- Laissez-moi sortir, Trotwood. Je ne suis pas bien. Je suis hors
de moi; je vous parlerai... une autre fois. Je vous crirai. Pas
maintenant, je vous en prie, je vous en supplie!

Je cherchai  me rappeler ce qu'elle m'avait dit le soir o nous
avions caus, sur la nature de son affection qui n'avait pas
besoin de retour. Il me sembla que je venais de traverser tout un
monde en un moment.

Agns, je ne puis supporter de vous voir ainsi, et surtout par ma
faute. Ma chre enfant, vous que j'aime plus que tout au monde, si
vous tes malheureuse, laissez-moi partager votre chagrin. Si vous
avez besoin d'aide ou de conseil, laissez-moi essayer de vous
venir en aide. Si vous avez un poids sur le coeur, laissez-moi
essayer de vous en adoucir la peine. Pour qui donc est-ce que je
supporte la vie, Agns, si ce n'est pour vous!

-- Oh! pargnez-moi!... Je suis hors de moi!... Une autre fois!
Je ne pus distinguer que ces paroles entrecoupes.

tait-ce une erreur? mon amour-propre m'entranait-il malgr moi?
Ou bien, tait-il vrai que j'avais droit d'esprer, de rver que
j'entrevoyais un bonheur auquel je n'avais pas seulement os
penser?

Il faut que je vous parle. Je ne puis vous laisser ainsi. Pour
l'amour de Dieu, Agns, ne nous abusons pas l'un l'autre aprs
tant d'annes, aprs tout ce qui s'est pass! Je veux vous parler
ouvertement. Si vous avez l'ide que je doive tre jaloux de ce
bonheur que vous pouvez donner; que je ne saurai me rsigner 
vous voir aux mains d'un plus cher protecteur, choisi par vous;
que je ne pourrai pas, dans mon isolement, voir d'un oeil
satisfait votre bonheur, bannissez cette pense: vous ne me rendez
pas justice. Je n'ai pas tant souffert pour rien. Vous n'avez pas
perdu vos leons. Il n'y a pas le moindre alliage d'gosme dans
la puret de mes sentiments pour vous.

Elle tait redevenue calme. Au bout d'un moment, elle tourna vers
moi son visage ple encore, et me dit d'une voix basse,
entrecoupe par l'motion, mais trs-distincte.

Je dois  votre amiti pour moi, Trotwood, de vous dclarer que
vous vous trompez. Je ne puis vous en dire davantage. Si j'ai
parfois eu besoin d'appui et de conseil, ils ne m'ont pas fait
dfaut. Si quelquefois j'ai t malheureuse, mon chagrin s'est
dissip. Si j'ai eu  porter un fardeau, il a t rendu plus
lger. Si j'ai un secret, il n'est pas nouveau... et ce n'est pas
ce que vous supposez. Je ne puis ni le rvler, ni le faire
partager  personne. Voil longtemps qu'il est  moi seule, et
c'est moi seule qui dois le garder.

-- Agns! attendez! Encore un moment!

Elle s'loignait, mais je la retins. Je passai mon bras autour de
sa taille. Si quelquefois j'ai t malheureuse!... Mon secret
n'est pas nouveau! Des penses et des esprances inconnues
venaient d'assaillir mon me: un nouveau jour venait d'illuminer
ma vie.

Mon Agns! vous que je respecte et que j'honore, vous que j'aime
si tendrement! Quand je suis venu ici aujourd'hui, je croyais que
rien ne pourrait m'arracher un pareil aveu. Je croyais qu'il
demeurerait enseveli au fond de mon coeur, jusqu'aux jours de
notre vieillesse. Mais, Agns, si j'entrevois en ce moment
l'espoir qu'un jour peut-tre il me sera permis de vous donner un
autre nom, un nom mille fois plus doux que celui de soeur!...

Elle pleurait, mais ce n'taient plus les mmes larmes: j'y voyais
briller mon espoir.

Agns! vous qui avez toujours t mon guide et mon plus cher
appui! Si vous aviez pens un peu plus  vous-mme, et un peu
moins  moi, lorsque nous grandissions ici ensemble, je crois que
mon imagination vagabonde ne se serait jamais laiss entraner
loin de vous. Mais vous tiez tellement au-dessus de moi, vous
m'tiez si ncessaire dans mes chagrins ou dans mes joies
d'enfant, que j'ai pris l'habitude de me confier en vous, de
m'appuyer sur vous en toute chose, et cette habitude est devenue
chez moi une seconde nature qui a usurp la place de mes premiers
sentiments, du bonheur de vous aimer comme je vous aime.

Elle pleurait toujours, mais ce n'taient plus des larmes de
tristesse; c'taient des larmes de joie! Et je la tenais dans mes
bras comme je ne l'avais jamais fait, comme je n'avais jamais rv
de le faire!

Quand j'aimais Dora, Agns, vous savez si je l'ai tendrement
aime.

-- Oui! s'cria-t-elle vivement. Et je suis heureuse de le savoir!

-- Quand je l'aimais, mme alors mon amour aurait t incomplet
sans votre sympathie. Je l'avais, et alors il ne me manquait plus
rien. Quand je l'ai perdue, Agns, qu'aurais-je t sans vous?

Et je la serrais encore dans mes bras, plus prs de mon coeur: sa
tte tremblante reposait sur mon paule; ses yeux si doux
cherchaient les miens, brillant de joie  travers ses larmes!

Quand je suis parti, mon Agns, je vous aimais. Absent, je n'ai
cess de vous aimer toujours... De retour ici, je vous aime!

Alors j'essayai de lui raconter la lutte que j'avais eu  soutenir
en moi-mme et la conclusion  laquelle j'tais arriv. J'essayai
de lui rvler toute mon me. J'essayai de lui faire comprendre
comment j'avais cherch  la mieux connatre et  mieux me
connatre moi-mme; comment je m'tais rsign  ce que j'avais
cru dcouvrir, et comment ce jour-l mme j'tais venu la trouver,
fidle  ma rsolution. Si elle m'aimait assez (lui disais-je)
pour m'pouser, je savais bien que ce n'tait pas  cause de mes
mrites personnels: je n'en avais d'autre que de l'avoir
fidlement aime, et d'avoir beaucoup souffert; c'tait l ce qui
m'avait dcid  lui tout avouer. Et en ce moment,  mon Agns!
je vis briller dans tes yeux l'me de ma femme-enfant; elle me
disait: C'est bien! et je retrouvai, en toi, le plus prcieux
souvenir de la fleur qui s'tait fltrie dans tout son clat!

-- Je suis si heureuse, Trotwood! j'ai le coeur si plein! mais il
faut que je vous dise une chose.

-- Quoi donc, ma bien-aime?

Elle posa doucement ses mains sur mes paules, et me regarda
longtemps.

Savez-vous ce que c'est?

-- Je n'ose pas y songer. Dites-le-moi, mon Agns.

-- Je vous ai aim toute ma vie!

Oh! que nous tions heureux, mon Dieu! que nous tions heureux!
Nous ne pleurions pas sur nos preuves passes! (les siennes
dpassaient bien les miennes!) Non, ce n'tait pas sur ces
preuves d'autrefois, la source de notre joie d'aujourd'hui, que
nous versions des pleurs: nous pleurions du bonheur de nous voir
ainsi l'un  l'autre... pour ne jamais nous sparer.

Nous allmes nous promener ensemble dans les champs, par cette
soire d'hiver: la nature semblait partager la joie paisible qui
remplissait notre me. Les toiles brillaient au-dessus de nous,
et, les yeux fixs sur le ciel, nous bnissions Dieu de nous avoir
dirigs vers le port tranquille.

Debout ensemble  la fentre ouverte, nous contemplmes la lune
qui paraissait au milieu des toiles: Agns levait vers elle ses
yeux si calmes, et moi je suivais son regard. Un long espace
semblait s'entr'ouvrir devant moi, et j'apercevais dans le
lointain, sur cette route laborieuse, un pauvre petit garon
dguenill, seul et abandonn, qui ne se doutait gure qu'un jour
il sentirait battre un autre coeur, surtout celui-l, contre le
sien, et pourrait dire: Il est  moi.

L'heure du dner approchait quand nous parmes chez ma tante le
lendemain. Peggotty me dit qu'elle tait dans mon cabinet: elle
mettait son orgueil  le tenir en ordre, tout prt  me recevoir.
Nous la trouvmes lisant avec ses lunettes, au coin du feu.

Bon Dieu! me dit ma tante en nous voyant entrer, qu'est-ce que
vous m'amenez l  la maison?

-- C'est Agns, lui dis-je.

Nous tions convenus de commencer par tre trs-discrets. Ma tante
fut extrmement dsappointe. Quand j'avais dit: C'est Agns,
elle m'avait lanc un regard plein d'espoir; mais, voyant que
j'tais aussi calme que de coutume, elle ta ses lunettes de
dsespoir, et s'en frotta vigoureusement le bout du nez.

Nanmoins, elle accueillit Agns de grand coeur, et bientt nous
descendmes pour dner. Deux ou trois fois, ma tante mit ses
lunettes pour me regarder, mais elle les tait aussitt, d'un air
dsappoint, et s'en frottait le nez. Le tout au grand dplaisir
de M. Dick, qui savait que c'tait mauvais signe.

 propos, ma tante, lui dis-je aprs dner, j'ai parl  Agns de
ce que vous m'aviez dit.

-- Alors, Trot, dit ma tante en devenant trs-rouge, vous avez eu
grand tort, et vous auriez d tenir mieux votre promesse.

-- Vous ne m'en voudrez pas, ma tante, j'espre, quand vous saurez
qu'Agns n'a pas d'attachement qui la rende malheureuse.

-- Quelle absurdit! dit ma tante.

En la voyant trs-vexe, je crus qu'il valait mieux en finir. Je
pris la main d'Agns, et nous vnmes tous deux nous agenouiller
auprs de son fauteuil. Elle nous regarda, joignit les mains, et,
pour la premire et la dernire fois de sa vie, elle eut une
attaque de nerfs.

Peggotty accourut. Ds que ma tante fut remise, elle se jeta  son
cou, l'appela une vieille folle et l'embrassa  grands bras. Aprs
quoi elle embrassa M. Dick (qui s'en trouva trs-honor, mais
encore plus surpris); puis elle leur expliqua tout. Et nous nous
livrmes tous  la joie.

Je n'ai jamais pu dcouvrir si, dans sa dernire conversation avec
moi, ma tante s'tait permis une fraude pieuse, ou si elle s'tait
trompe sur l'tat de mon me. Tout ce qu'elle avait dit, me
rpta-t-elle, c'est qu'Agns allait se marier, et maintenant je
savais mieux que personne si ce n'tait pas vrai.

Notre mariage eut lieu quinze jours aprs. Traddles et Sophie, le
docteur et mistress Strong furent seuls invits  notre paisible
union. Nous les quittmes le coeur plein de joie, pour monter tous
deux en voiture. Je tenais dans mes bras celle qui avait t pour
moi la source de toutes les nobles motions que j'avais pu
ressentir, le centre de mon me, le cercle de ma vie, ma... ma
femme! et mon amour pour elle tait bti sur le roc!

Mon mari bien-aim, dit Agns, maintenant que je puis vous donner
ce nom, j'ai encore quelque chose  vous dire.

-- Dites-le-moi, mon amour.

-- C'est un souvenir de la nuit o Dora est morte. Vous savez,
elle vous avait pri d'aller me chercher?

-- Oui.

-- Elle m'a dit qu'elle me laissait quelque chose. Savez-vous ce
que c'tait?

Je croyais le deviner. Je serrai plus prs de mon coeur la femme
qui m'aimait depuis si longtemps.

Elle me dit qu'elle me faisait une dernire prire et qu'elle me
laissait un dernier devoir  remplir.

-- Eh bien?

-- Elle m'a demand de venir un jour prendre la place qu'elle
laissait vide.

Et Agns mit sa tte sur mon sein: elle pleura et je pleurai avec
elle, quoique nous fussions bien heureux.




CHAPITRE XXXIII.

Un visiteur.


Je touche au terme du rcit que j'ai voulu faire; mais il y a
encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrte souvent avec
plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emml.

Ma renomme et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique
tait parfait, j'tais mari depuis dix ans. Par une soire de
printemps, nous tions assis au coin du feu, dans notre maison de
Londres, Agns et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la
chambre, quand on vint me dire qu'un tranger voulait me parler.

On lui avait demand s'il venait pour affaire, et il avait rpondu
que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il
arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'tait un
homme d'ge qui avait l'air d'un fermier.

Cette nouvelle produisit une certaine motion; elle avait quelque
chose de mystrieux qui rappelait aux enfants le commencement
d'une histoire favorite que leur mre se plaisait  leur raconter,
et o l'on voyait arriver ainsi dguise sous son manteau, une
mchante vieille fe qui dtestait tout le monde. L'un de nos
petits garons cacha sa tte dans les genoux de sa maman pour tre
 l'abri de tout danger, et la petite Agns (l'ane de nos
enfants), assit sa poupe sur une chaise, pour figurer  sa place,
et courut derrire les rideaux de la fentre d'o elle laissait
passer la fort de boucles dores de sa petite tte blonde,
curieuse de voir ce qui allait se passer.

Faites entrer! dis-je.

Nous vmes bientt apparatre et s'arrter dans l'ombre, sur le
seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux
gris. La petite Agns, attire par son air avenant, avait couru 
sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien
reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout  coup, s'cria
d'une voix mue que c'tait M. Peggotty.

C'tait M. Peggotty! Il tait vieux  prsent, mais de ces
vieillesses vermeilles, vives et vigoureuses. Quand notre premire
motion fut calme et qu'il fut tabli, avec les enfants sur ses
genoux, devant le feu, dont la flamme illuminait sa face, il me
parut aussi fort et aussi robuste, je dirai mme aussi beau, pour
son ge, que jamais.

Matre Davy! dit-il. Et comme ce nom d'autrefois, prononc du
mme temps qu'autrefois, rjouissait mon oreille! Matre Davy,
c'est un beau jour que celui o je vous revois, avec votre
excellente femme!

-- Oui, mon vieil ami, c'est vraiment un beau jour! m'criai-je.

-- Et ces jolis enfants! dit M. Peggotty. Les belles petites
fleurs que cela fait! Matre Davy, vous n'tiez pas plus grand que
le plus petit de ces trois enfants-l, quand je vous ai vu pour la
premire fois. milie tait de la mme taille, et notre pauvre
garon n'tait qu'un petit garon!

-- J'ai chang plus que vous depuis ce temps-l, lui dis-je. Mais
laissons tous ces bambins aller se coucher, et comme il ne peut
pas y avoir en Angleterre d'autre gte pour vous ce soir que
celui-ci, dites-moi o je puis envoyer chercher vos bagages? est-
ce toujours le vieux sac noir qui a tant voyag? Et puis, tout en
buvant un verre de grog de Yarmouth, nous causerons de tout ce qui
s'est pass depuis dix ans.

-- tes-vous seul? dit Agns.

-- Oui, madame, dit-il en lui baisant la main, je suis tout seul.

Il s'assit entre nous: nous ne savions comment lui tmoigner notre
joie, et en coutant cette voix qui m'tait si familire, j'tais
tent de croire qu'il en tait encore au temps o il poursuivait
son long voyage  la recherche de sa nice chrie.

Il y a une fameuse pice d'eau  traverser, dit-il, pour rester
seulement quelques semaines. Mais l'eau me connat (surtout quand
elle est sale) et les amis sont les amis; aussi, nous voil
runis. Tiens! a rime, dit M. Peggotty surpris de cette
dcouverte; mais, ma parole! c'est sans le vouloir.

-- Est-ce que vous comptez refaire bientt tous ces milliers de
lieues-l? demanda Agns.

-- Oui, madame, rpondit-il, je l'ai promis  milie avant de
partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas  mesure que je prends des
annes, et si je n'tais pas venu ce coup-ci, il est probable que
je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous
voir, matre Davy et vous, dans votre heureux mnage, avant de
devenir trop vieux.

Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux.
Agns carta gaiement les longues mches de ses cheveux gris sur
son front, pour qu'il pt nous voir mieux  son aise.

Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est
arriv.

-- a ne sera pas long, matre Davy. Nous n'avons pas fait
fortune, mais nous avons prospr tout de mme. Nous avons bien
travaill pour y arriver: nous avons men d'abord une vie un peu
dure, mais nous avons prospr tout de mme. Nous avons fait de
l'lve de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait
un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par tre aussi bien
que nous pouvions esprer de l'tre. Dieu nous a toujours
protgs, dit-il en inclinant respectueusement la tte, et nous
n'avons fait que russir: c'est--dire,  la longue, pas du
premier coup: si ce n'tait hier, c'tait aujourd'hui; si ce
n'tait pas aujourd'hui, c'tait demain.

-- Et milie? dmes-nous  la fois, Agns et moi.

-- milie, madame, n'a jamais, depuis notre dpart, fait sa prire
du soir en allant se coucher, l-bas, dans les bois o nous tions
tablis, de l'autre ct du soleil, sans que je l'aie entendue
murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quitte et que nous avons
eu perdu de vue matre Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir,
elle a t d'abord trs-abattue, et je suis sr et certain que, si
elle avait su alors ce que matre Davy avait eu la prudence et la
bont de nous cacher, elle n'aurait pas pu rsister  ce coup-l.
Mais il y avait  bord des pauvres gens qui taient malades, et
elle s'est occupe  les soigner; il y avait des enfants, et elle
les a soigns aussi: a l'a distraite; en faisant du bien autour
d'elle, elle s'en est fait  elle-mme.

-- Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.

-- Je le lui ai cach, aprs que je l'ai su moi-mme, dit
M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu
des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre
toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu
un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne
sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons
fait entrer, pour lui donner  boire et  manger; nous l'avons
reu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la
colonie. Il avait sur lui un vieux journal, o se trouvait le
rcit de la tempte. C'est comme a qu'elle l'a appris. Quand je
suis rentr le soir, j'ai vu qu'elle le savait.

Il baissa la voix  ces mots, et sa figure reprit cette expression
de gravit que je ne lui avais que trop connue.

Cela l'a-t-il beaucoup change?

-- Oui, pendant longtemps, dit-il, peut-tre mme jusqu' ce jour.
Mais je crois que la solitude lui a fait du bien. Elle a eu
beaucoup  faire  la ferme; il lui a fallu soigner la volaille et
le reste; elle a eu du mal, a lui a fait du bien. Je ne sais,
dit-il d'un air pensif, si vous reconnatriez  prsent notre
milie, matre Davy!

-- Elle est donc bien change?

-- Je n'en sais rien. Je la vois tous les jours, je ne peux pas
savoir; mais il y a des moments o je trouve qu'elle est bien
mince, dit M. Peggotty en regardant le feu, un peu vieillie, un
peu languissante, triste, avec ses yeux bleus; l'air dlicat, une
jolie petite tte un peu penche, une voix tranquille... presque
timide. Voil mon milie!

Nous l'observions en silence, tandis qu'il regardait toujours le
feu d'un air pensif.

Les uns croient, dit-il, qu'elle a mal plac son affection,
d'autres, que son mariage a t rompu par la mort. Personne ne
sait ce qu'il en est. Elle aurait pu se marier, ce ne sont pas les
occasions qui ont manqu; mais elle m'a dit: Non, mon oncle,
c'est fini pour toujours. Avec moi, elle est toujours gaie; mais
elle est rserve quand il y a des trangers; elle aime  aller au
loin pour donner une leon  un enfant, ou pour soigner un malade,
ou pour faire quelque cadeau  une jeune fille qui va se marier,
car elle a fait bien des mariages, mais sans vouloir jamais
assister  une noce. Elle aime tendrement son oncle, elle est
patiente; tout le monde l'aime, jeunes et vieux. Tous ceux qui
souffrent viennent la trouver. Voil mon milie!

Il passa sa main sur les yeux, et avec un soupir  demi rprim,
il releva la tte.

Marthe est-elle encore avec vous? demandai-je.

-- Marthe s'est marie ds la seconde anne, matre Davy. Un jeune
homme, un jeune laboureur, qui passait devant notre maison en se
rendant au march avec les denres de son matre... le voyage est
de cinq cents milles pour aller et revenir... lui a offert de
l'pouser (les femmes sont trs-rares de ce ct-l), pour aller
ensuite s'tablir  leur compte dans les grands bois. Elle m'a
demand de raconter  cet homme son histoire, sans rien cacher. Je
l'ai fait; ils se sont maris, et ils vivent  quatre cents milles
de toute voix humaine. Ils n'en entendent pas d'autre que la leur,
et celle des petits oiseaux.

-- Et mistress Gummidge? demandai-je.

Il faut croire que nous avions touch l une corde sensible, car
M. Peggotty clata de rire, et se frotta les mains tout le long
des jambes, de haut en bas, comme il faisait jadis quand il tait
de joyeuse humeur, sur le vieux bateau.

Vous me croirez si vous voulez, dit-il; mais figurez-vous qu'elle
a trouv un pouseur. Si le cuisinier d'un navire, qui s'est fait
colon l-bas, M. Davy, n'a pas demand mistress Gummidge en
mariage, je veux tre pendu! Je ne peux pas dire mieux!

Jamais je n'avais vu Agns rire de si bon coeur. L'enthousiasme
subit de Peggotty l'amusait tellement, qu'elle ne pouvait se
tenir; plus elle riait et plus elle me faisait rire, plus
l'enthousiasme de M. Peggotty allait croissant et plus il se
frottait les jambes.

Et qu'est-ce que mistress Gummidge a dit de a? demandai-je,
quand j'eus repris un peu de sang-froid.

-- Eh bien! dit M. Peggotty, au lieu de lui rpondre: Merci bien,
je vous suis trs-oblige; mais je ne veux pas changer de
condition  l'ge que j'ai, mistress Gummidge a saisi un baquet
plein d'eau qui tait  ct d'elle, et elle le lui a vid sur la
tte. Le malheureux cuisinier en tait submerg. Il s'est mis 
crier au secours de toutes ses forces; si bien que j'ai t oblig
d'aller  la rescousse.

L-dessus, M. Peggotty d'clater de rire, et nous de lui faire
compagnie.

Mais je dois vous dire une chose, pour rendre justice  cette
excellente crature, reprit-il en s'essuyant les yeux, qu'il avait
pleins de larmes  force de rire. Elle nous a tenu tout ce qu'elle
nous avait promis, et elle a fait mieux. C'est bien maintenant la
plus obligeante, la plus fidle, la plus honnte femme qui ait
jamais exist, matre Davy. Elle ne s'est pas plainte une seule
minute d'tre seule et abandonne, pas mme lorsque nous nous
sommes trouvs bien en peine, en face de la colonie, comme de
nouveaux dbarqus. Et quant  l'ancien, elle n'y a plus pens, je
vous assure, depuis son dpart d'Angleterre.

--  prsent, lui dis-je, parlons de M. Micawber. Vous savez qu'il
a pay tout ce qu'il devait ici, jusqu'au billet de Traddles? Vous
vous le rappelez, ma chre Agns? par consquent nous devons
supposer qu'il russit dans ses entreprises. Mais donnez-nous de
ses dernires nouvelles.

M. Peggotty mit en souriant la main  la poche de son gilet, et en
tira un paquet de papier bien pli d'o il sortit, avec le plus
grand soin, un petit journal qui avait une drle de mine.

Il faut vous dire, matre Davy, ajouta-t-il, que nous avons
quitt les grands bois, et que nous vivons maintenant prs du port
de Middlebay, o il y a ce que nous appelons une ville.

-- Est-ce que M. Micawber tait avec vous dans les grands bois?

-- Je crois bien, dit M. Peggotty; et il s'y est mis de bon coeur.
Jamais vous n'avez rien vu de pareil. Je le vois encore, avec sa
tte chauve, matre Davy, tellement inonde de sueur sous un
soleil ardent, que j'ai cru qu'elle allait se fondre en eau. Et
maintenant il est magistrat.

-- Magistrat? dis-je.

M. Peggotty mit le doigt sur un paragraphe du journal, o je lus
l'extrait suivant du _Times_ de Middlebay:

Le dner solennel offert  notre minent colon et concitoyen
_Wilkins Micawber_, magistrat du district de Middlebay, a eu lieu
hier dans la grande salle de l'htel, o il y avait une foule 
touffer. On estima qu'il n'y avait pas moins de quarante-sept
personnes  table, sans compter tous ceux qui encombraient le
corridor et l'escalier. La socit la plus charmante, la plus
lgante et la plus exclusive de Middlebay s'y tait donn rendez-
vous, pour venir rendre hommage  cet homme si remarquable, si
estim et si populaire. Le docteur Mell (de l'cole normale de
Salem-House, port Middlebay), prsidait le banquet;  sa droite
tait assis notre hte illustre. Lorsqu'on a eu enlev la nappe,
et excut d'une manire admirable notre chant national de _Non
Nobis_, dans lequel nous avons particulirement distingu la voix
mtallique du clbre amateur _Wilkins Micawber junior_, on a
port, selon l'usage, les toasts patriotiques de tout fidle
Amricain, aux acclamations de l'assemble. Dans un discours plein
de sentiment, le docteur Mell a propos la sant de notre hte
illustre, l'ornement de notre ville. Puisse-t-il ne jamais nous
quitter, que pour grandir encore, et puisse son succs parmi nous
tre tel, qu'il lui soit impossible de s'lever plus haut! Rien
ne saurait dcrire l'enthousiasme avec lequel ce toast a t
accueilli. Les applaudissements montaient, montaient toujours,
roulant avec imptuosit comme les vagues de l'Ocan.  la fin on
fit silence, et _Wilkins Micawber_ se leva pour faire entendre ses
remercments. Nous n'essayerons pas, vu l'tat encore relativement
imparfait des ressources intellectuelles de notre tablissement,
de suivre notre loquent concitoyen dans la volubilit des
priodes de sa rponse, orne des fleurs les plus lgantes. Qu'il
nous suffise de dire que c'tait un chef-d'oeuvre d'loquence, et
que les larmes ont rempli les yeux de tous les assistants,
lorsque, remontant au dbut de son heureuse carrire, il a conjur
les jeunes gens qui se trouvaient dans son auditoire de ne jamais
se laisser entraner  contracter des engagements pcuniaires
qu'il leur serait impossible de remplir. On a encore port des
toasts au _docteur Mell_;  _mistress Micawber_, qui a remerci
par un gracieux salut de la grande porte, o une voie lacte de
jeunes beauts taient montes sur des chaises, pour admirer et
pour embellir  la fois cet mouvant spectacle;  _mistress Ridger
Begs_ (ci-devant miss Micawber);  _mistress Mell_;  _Wilkins
Micawber junior_ (qui a fait pmer de rire toute l'assemble en
demandant la permission d'exprimer sa reconnaissance par une
chanson, plutt que par un discours);  la _famille de
M. Micawber_ (bien connue, il est inutile de le faire remarquer,
dans la mre patrie), etc., etc.  la fin de la sance, les tables
ont disparu, comme par enchantement, pour faire place aux
danseurs. Parmi les disciples de Terpsichore, qui n'ont cess
leurs bats que lorsque le soleil est venu leur rappeler le moment
du dpart, on remarquait en particulier Wilkins Micawber junior et
la charmante miss Hlna, quatrime fille du docteur Mell.

Je retrouvai l avec plaisir le nom du docteur Mell; j'tais
charm de dcouvrir dans cette brillante situation M. Mell, mon
ancien matre d'tudes, le pauvre souffre-douleur de notre
magistrat du Middlesex, quand M. Peggotty m'indiqua une autre page
du mme journal, o je lus:

 DAVID COPPERFIELD, L'MINENT AUTEUR.

Mon cher monsieur,

Des annes se sont coules depuis qu'il m'a t donn de
contempler chaque jour, de visu, des traits maintenant familiers 
l'imagination d'une portion considrable du monde civilis.

Mais, mon cher monsieur, bien que je sois priv (par un concours
de circonstances qui ne dpendent pas de moi) de la socit de
l'ami et du compagnon de ma jeunesse, je n'ai pas cess de le
suivre de la pense dans l'essor rapide qu'il a pris au haut des
airs. Rien n'a pu m'empcher, non, pas mme l'Ocan

_Qui nous spare en mugissant,_ (Burns.)

de prendre ma part des rgals intellectuels qu'il nous a
prodigus.

Je ne puis donc laisser partir d'ici un homme que nous estimons
et que nous respectons tous deux, mon cher monsieur, sans saisir
cette occasion publique de vous remercier en mon nom et, je ne
crains pas de le dire, au nom de tous les habitants de Port-
Middlebay, au plaisir desquels vous contribuez si puissamment.

Courage, mon cher monsieur! vous n'tes pas inconnu ici, votre
talent y est apprci. Quoique relgus dans une contre
lointaine, il ne faut pas croire pour cela que nous soyons, comme
le disent nos dtracteurs, ni _indiffrents_, ni _mlancoliques_,
ni (je puis le dire) des _lourdauds_. Courage, mon cher monsieur!
continuez ce vol d'aigle! Les habitants du Port-Middlebay vous
suivront  travers la nue avec dlices, avec plaisir, avec
instruction!

Et parmi les yeux qui s'lveront vers vous de cette rgion du
globe, vous trouverez toujours, tant qu'il jouira de la vie et de
la lumire,

L'oeil qui appartient 

WILKINS MICAWBER, _magistrat_.

En parcourant les autres colonnes du journal, je dcouvris que
M. Micawber tait un de ses correspondants les plus actifs et les
plus estims. Il y avait de lui une autre lettre relative  la
construction d'un pont. Il y avait aussi l'annonce d'une nouvelle
dition de la collection de ses chefs-d'oeuvre pistolaires en un
joli volume, _considrablement augmente_, et je crus reconnatre
que l'article en tte des colonnes du journal, en premier Paris,
tait galement de sa main.

Nous parlmes souvent de M. Micawber, le soir, avec M. Peggotty,
tant qu'il resta  Londres. Il demeura chez nous tout le temps de
son sjour, qui ne dura pas plus d'un mois. Sa soeur et ma tante
vinrent  Londres, pour le voir. Agns et moi, nous allmes lui
dire adieu  bord du navire, quand il s'embarqua; nous ne lui
dirons plus adieu sur la terre.

Mais, avant de quitter l'Angleterre, il alla avec moi  Yarmouth,
pour voir une pierre que j'avais fait placer dans le cimetire, en
souvenir de Ham. Tandis que, sur sa demande, je copiais pour lui
la courte inscription qui y tait grave, je le vis se baisser et
prendre sur la tombe un peu de terre avec une touffe de gazon.

C'est pour milie, me dit-il en le mettant contre son coeur. Je
le lui ai promis, matre Davy.




CHAPITRE XXXIV.

Un dernier regard en arrire.


Et maintenant, voil mon histoire finie. Pour la dernire fois, je
reporte mes regards en arrire avant de clore ces pages.

Je me vois, avec Agns  mes cts, continuant notre voyage sur la
route de la vie. Je vois autour de nous nos enfants et nos amis,
et j'entends, parfois, le long du chemin, le bruit de bien des
voix qui me sont chres.

Quels sont les visages qui appellent plus particulirement mon
intrt dans cette foule dont je recueille les voix? Tenez! les
voici qui viennent au devant de moi pour rpondre  ma question!

Voici d'abord ma tante avec des lunettes d'un numro plus fort;
elle a plus de quatre-vingts ans, la bonne vieille; mais elle est
toujours droite comme un jonc, et, par un beau froid, elle fait
encore ses deux lieues  pied tout d'une traite.

Prs d'elle, toujours prs d'elle, voici Peggotty ma chre vieille
bonne: elle aussi porte des lunettes; le soir elle se met tout
prs de la lampe, l'aiguille en main, mais elle ne prend jamais
son ouvrage sans poser sur la table son petit bout de cire, son
mtre domicili dans la petite maisonnette, et sa bote  ouvrage,
dont le couvercle reprsente la cathdrale de Saint-Paul.

Les joues et les bras de Peggotty, jadis si durs et si rouges que
je ne comprenais pas, dans mon enfance, comment les oiseaux ne
venaient pas le becqueter plutt que des pommes sont maintenant
tout ratatins; et ses yeux, qui obscurcissaient de leur clat
tous les traits de son visage dans leur voisinage, se sont un peu
ternis (bien qu'ils brillent encore); mais son index raboteux, que
je comparais jadis dans mon esprit  une rpe  muscade, est
toujours le mme, et quand je vois mon dernier enfant s'y
accrocher en chancelant pour arriver de ma tante jusqu' elle, je
me rappelle notre petit salon de Blunderstone et le temps o je
pouvais  peine marcher moi-mme. Ma tante est enfin console de
son dsappointement pass: elle est marraine d'une vritable Betsy
Trotwood en chair et en os, et Dora (celle qui vient aprs)
prtend que grand'tante la gte.

Il y a quelque chose de bien gros dans la poche de Peggotty, ce ne
peut tre que le livre des crocodiles; il est dans un assez triste
tat, plusieurs feuilles ont t dchires et rattaches avec une
pingle, mais Peggotty le montre encore aux enfants comme une
prcieuse relique. Rien ne m'amuse comme de revoir,  la seconde
gnration, mon visage d'enfant, relevant vers moi ses yeux
merveills par les histoires de crocodiles. Cela me rappelle ma
vieille connaissance Brooks de Sheffield.

Au milieu de mes garons, par ce beau jour d't, je vois un
vieillard qui fait des cerfs-volants, et qui les suit du regard
dans les airs avec une joie qu'on ne saurait exprimer. Il
m'accueille d'un air ravi, et commence, avec une foule de petits
signes d'intelligence:

Trotwood, vous serez bien aise d'apprendre que, quand je n'aurai
rien de mieux  faire, j'achverai le Mmoire, et que votre tante
est la femme la plus remarquable du monde, monsieur!

Quelle est cette femme qui marche, courbe, en s'appuyant sur une
canne? Je reconnais sur son visage les traces d'une beaut fire
qui n'est plus, quoiqu'elle cherche  lutter encore contre
l'affaiblissement de son intelligence grondeuse, imbcile, gare?
Elle est dans un jardin; prs d'elle se tient une femme rude,
sombre, fltrie, avec une cicatrice  la lvre. coutons ce
qu'elles se disent.

Rose, j'ai oubli le nom de ce monsieur.

Rose se penche vers elle et lui annonce M. Copperfield.

Je suis bien aise de vous voir, monsieur. Je suis fche de
remarquer que vous tes en deuil. J'espre que le temps vous
apportera quelque soulagement!

La personne qui l'accompagne la gronde de ses distractions:

Il n'est pas du tout en deuil; regardez plutt, et elle essaye
de la tirer de ses rveries.

Vous avez vu mon fils, monsieur, dit la vieille dame. tes-vous
rconcilis?

Puis, me regardant fixement, elle porte, en gmissant, la main 
son front. Tout  coup elle s'crie, d'une voix terrible: Rosa,
venez ici. Il est mort! Et Rosa,  genoux devant elle, lui
prodigue tour  tour ses caresses et ses reproches; ou bien elle
s'crie dans son amertume: Je l'aimais plus que vous ne l'avez
jamais aim; ou bien elle s'efforce de l'endormir sur son sein,
comme un enfant malade. C'est ainsi que je les quitte; c'est ainsi
que je les retrouve toujours; c'est ainsi que, d'anne en anne,
leur vie s'coule.

Mais voici un vaisseau qui revient des Indes. Quelle est cette
dame anglaise, marie  un vieux Crsus cossais,  l'air rechign
et aux oreilles pendantes? Serait-ce par hasard Julia Mills?

Oui, vraiment, c'est Julia Mills, toujours pimpante et pie-
griche, et voil son ngre qui lui apporte des lettres et des
cartes sur un plateau de vermeil; voil une multresse vtue de
blanc, avec un mouchoir rouge nou autour de la tte, pour lui
servir son _tiffin_[1] dans son cabinet de toilette. Mais Julie
n'crit plus son journal, elle ne chante plus le Glas funbre de
l'Affection; elle ne fait que se quereller sans cesse avec le
vieux Crsus cossais, une espce d'ours jaune, au cuir tann.
Julia est plonge dans l'or jusqu'au cou: jamais elle ne parle,
jamais elle ne rve d'autre chose. Je l'aimais mieux dans le
dsert de Sahara.

Ou plutt le voici, le dsert de Sahara! Car Julia a beau avoir
une belle maison, une socit choisie, et donner tous les jours de
magnifiques dners, je ne vois pas prs d'elle de rejeton
verdoyant, pas la plus petite pousse qui promette un jour des
fleurs ou des fruits. Je ne vois que ce qu'elle appelle _sa
socit_: M. Jack Maldon, du haut de sa grandeur, tournant en
ridicule la main qui l'y a lev, et me parlant du docteur comme
d'une antiquaille bien amusante. Ah! Julia, si la socit ne se
compose pour vous que de messieurs et de dames aussi futiles, si
le principe sur lequel elle repose est, avant tout, une
indiffrence avoue pour tout ce qui peut avancer ou retarder le
progrs de l'humanit, nous aurions aussi bien fait, je crois, de
nous perdre dans le dsert de Sahara; au moins nous aurions pu
trouver moyen d'en sortir.

Mais le voil, ce bon docteur, notre excellent ami; il travaille 
son Dictionnaire (il en est  la lettre D); qu'il est heureux
entre sa femme et ses livres! Et voil aussi le vieux troupier:
mais il en a bien rabattu et il est loin d'avoir conserv son
influence d'autrefois.

Voici aussi un homme bien affair, qui travaille au Temple dans
son cabinet, ses cheveux (du moins ce qui lui en reste) sont plus
rcalcitrants que jamais, grce  la friction constante qu'exerce
sur sa tte sa perruque d'avocat: c'est mon bon vieil ami
Traddles. Il a sa table couverte de piles de papiers, et je lui
dis en regardant autour de moi:

Si Sophie tait encore votre copiste, Traddles, elle aurait
terriblement de besogne!

-- Oui, certainement, mon cher Copperfield! Mais quel bon temps
que celui que nous avons pass  Holborn-Court! N'est-il pas vrai?

-- Quand elle vous disait qu'un jour vous deviendriez juge,
quoique ce ne ft pas tout  fait l le bruit public en ville!

-- En tout cas, dit Traddles, si jamais cela m'arrive...

-- Vous savez bien que cela ne tardera pas.

-- Eh bien, mon cher Copperfield, quand je serai juge, je trahirai
le secret de Sophie, comme je le lui ai promis alors.

Nous sortons bras dessus bras dessous. Je vais dner chez Traddles
en famille. C'est l'anniversaire de Sophie, et chemin faisant,
Traddles ne me parle que de son bonheur prsent et pass.

Je suis venu  bout, mon cher Copperfield, d'accomplir tout ce
que j'avais le plus  coeur. D'abord le rvrend Horace est
maintenant recteur d'une cure qui lui vaut par an quatre cent
cinquante livres sterling. Aprs cela, nos deux fils reoivent une
excellente ducation et se distinguent dans leurs tudes par leur
travail et leurs succs. Et puis nous avons mari avantageusement
trois des soeurs de Sophie; il y en a encore trois qui vivent avec
nous; quant aux trois autres, elles tiennent la maison du rvrend
Horace, depuis la mort de miss Crewler; et elles sont toutes
heureuses comme des reines.

-- Except... dis-je.

-- Except la Beaut, dit Traddles, oui. C'est bien malheureux
qu'elle ait pous un si mauvais sujet. Il avait un certain clat
qui l'a sduite. Mais aprs tout, maintenant qu'elle est chez
nous, et que nous nous sommes dbarrasss de lui, j'espre bien
que nous allons lui faire reprendre courage.

Traddles habite une de ces maisons peut-tre dont Sophie et lui
examinaient jadis la place, et distribuaient en esprance le
logement intrieur, dans leurs promenades du soir. C'est une
grande maison, mais Traddles serre ses papiers dans son cabinet de
toilette, avec ses bottes; Sophie et lui logent dans les
mansardes, pour laisser les plus jolies chambres  la Beaut et
aux autres soeurs. Il n'y a pas une chambre de rserve dans la
maison, car je ne sais comment cela se fait, mais il a toujours,
pour une raison ou pour une autre, une infinit de petites
soeurs  loger. Nous ne mettons pas le pied dans une pice
qu'elles ne se prcipitent en foule vers la porte, et ne viennent
touffer, pour ainsi dire, Traddles dans leurs embrassements. La
pauvre Beaut est ici  perptuit: elle reste veuve avec une
petite fille. En l'honneur de l'anniversaire de Sophie, nous avons
 dner les trois soeurs maries, avec leurs trois maris, plus le
frre d'un des maris, le cousin d'un autre mari, et la soeur d'un
troisime mari, qui me parat sur le point d'pouser le cousin. Au
haut bout de la grande table est assis Traddles, le patriarche,
toujours bon et simple comme autrefois. En face de lui, Sophie le
regarde d'un air radieux,  travers la table, charge d'un service
qui brille assez pour qu'on ne s'y trompe pas: ce n'est pas du
mtal anglais.

Et maintenant! au moment de finir ma tche, j'ai peine 
m'arracher  mes souvenirs, mais il le faut; toutes ces figures
s'effacent et disparaissent. Pourtant il y en a une, une seule,
qui brille au-dessus de moi comme une lueur cleste, qui illumine
tous les autres objets  mes yeux, et les domine tous. Celle-l,
elle me reste.

Je tourne la tte et je la vois  ct de moi, dans sa beaut
sereine. Ma lampe va s'teindre, j'ai travaill si tard cette
nuit; mais la chre image, sans laquelle je ne serais rien, me
tient fidlement compagnie.

 Agns,  mon me, puisse cette image, toujours prsente, tre
ainsi prs de moi quand je serai arriv,  mon tour, au terme de
ma vie! Puiss-je, quand la ralit s'vanouira  mes yeux, comme
ses ombres vaporeuses dont mon imagination se spare
volontairement en ce moment, te retrouver encore prs de moi, le
doigt lev pour me montrer le ciel!

FIN.




[1] Nom que l'on donne dans l'Inde aux seconds djeuners.






End of Project Gutenberg's David Copperfield - Tome II, by Charles Dickens

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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