The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome II, by Lon Tolsto

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Title: La guerre et la paix, Tome II

Author: Lon Tolsto

Release Date: March 8, 2006 [EBook #17950]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Comte Lon Tolsto
LA GUERRE ET LA PAIX

TOME II
(1863-1869)
Traduction par UNE RUSSE


DEUXIME PARTIE

L'INVASION

1807--1812




CHAPITRE PREMIER

I


En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit  Erfurth pour avoir avec
Napolon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle dfraya
longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Ptersbourg.

En 1809, l'alliance des deux arbitres du monde, comme on appelait
alors les deux souverains, tait si intime, qu'au moment o Napolon
dclara la guerre  l'Autriche, l'Empereur Alexandre dcida qu'un corps
d'arme russe passerait la frontire pour soutenir Bonaparte, son ennemi
d'autrefois, contre son ex-alli l'Empereur d'Autriche, et le bruit
courut qu'il tait question d'un mariage entre Napolon et une soeur de
l'empereur.

En dehors des combinaisons et des ventualits de la politique
extrieure, la socit russe se proccupait vivement  cette poque des
rformes dcrtes dans toutes les parties de l'administration.
Cependant, malgr ces graves proccupations, l'existence de tous les
jours, la vraie existence individuelle, avec ses intrts matriels de
sant, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations
intellectuelles vers les sciences, la posie, la musique, ses passions,
ses haines, ses amours, et ses amitis, n'en suivait pas moins son cours
habituel, sans s'inquiter outre mesure du rapprochement ou de la
rupture avec Napolon, ni des grandes rformes entreprises.


Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son
manque de persvrance, taient jusqu' prsent rests sans rsultat,
avaient t mis  excution par le prince Andr, qui n'avait pas quitt
la campagne, et cela, sans qu'il en ft grand talage ou y trouvt
grande difficult. Dou de ce qui manquait essentiellement  son ami,
c'est--dire d'une tnacit pratique, il savait donner, sans secousse et
sans effort, l'impulsion  l'ensemble d'une entreprise: les trois cents
paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres
(un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la
corve fut remplace par la redevance;  Bogoutcharovo, il avait tabli
 ses frais une sage-femme, et le prtre recevait un surplus
d'moluments, pour apprendre  lire aux enfants du village et de la
domesticit.

Il partageait son temps entre Lissy-Gory, o son fils tait encore entre
les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait
son pre. Malgr l'indiffrence qu'il avait tmoigne devant Pierre pour
les vnements du jour, il en suivait la marche avec un vif intrt et
recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des
personnes arrivant en droite ligne de Ptersbourg pour faire visite 
son pre; c'est--dire venant du centre mme de l'action, o elles
taient  porte de tout savoir, aussi bien comme politique intrieure
que comme politique trangre, taient de beaucoup moins bien informes
que lui, qui vivait clotr sur sa terre.

Malgr le temps que lui prenaient la rgie de ses proprits et ses
lectures varies, le prince Andr trouva encore moyen d'crire une
analyse critique de nos deux dernires campagnes, si malheureuses, et
d'laborer un projet de rforme de nos codes et de nos rglements
militaires.

 la fin de l'hiver de 1809, il fit une tourne dans les terres de
Riazan qui appartenaient  son fils, dont il tait tuteur.

Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa calche, la
pense flottant dans l'espace, il regardait vaguement  droite et 
gauche, et sentait s'panouir tout son tre, sous le charme de la
premire verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nues
printanires, qui couraient sur l'azur fonc du ciel. Aprs avoir laiss
derrire lui le bac, o il avait pass l'anne prcdente avec Pierre,
puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une
descente vers le pont o un reste de neige fondait tout doucement, et la
monte argileuse qui traversait des champs de bl, il entra dans un
petit bois qui bordait la route des deux cts. Grce  l'absence de
vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux,
tout couverts de feuilles naissantes, dont la sve poissait la couleur
vert tendre. Par ci par l, la premire herbe soulevait et perait de
ses touffes, mailles de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles
mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels
quelques sapins rappelaient dsagrablement l'hiver par leur teinte
sombre et uniforme. Les chevaux s'brourent: l'air tait si doux qu'ils
taient couverts de sueur.

Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui rpondit
affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas,
il se tourna vers son matre:

Excellence, comme il fait bon respirer!

--Quoi? Que dis-tu?

--Il fait bon, Excellence!

--Ah oui, se dit le prince Andr  lui-mme.... Il parle sans doute du
printemps?... C'est vrai... comme tout est dj vert, et si vite?...
Voil le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chnes?...
Je n'en vois pas.... Ah! en voil un!

 deux pas de lui, sur le bord de la route, un chne, dix fois plus
grand et plus fort que ses frres les bouleaux, un chne gant, tendait
au loin ses vieilles branches mutiles, et de profondes cicatrices
peraient son corce arrache. Ses grands bras dcharns, crochus,
carts en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche,
ddaigneux, plein de mpris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui
l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence
le laissait insensible:

Le printemps, l'amour, le bonheur?... En tes-vous encore  caresser
ces illusions dcevantes, semblait dire le vieux chne. N'est-ce pas
toujours la mme fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni
bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les mmes....
Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps dcharn... me
voil tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni  vos esprances, ni 
vos illusions!

Le prince Andr le regarda plus d'une fois en le dpassant, comme s'il
en attendait une mystrieuse confidence, mais le chne conserva son
immobilit obstine et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui
poussaient  ses pieds: Oui, ce chne a raison, mille fois raison. Il
faut laisser  la jeunesse les illusions. Quant  nous, nous savons ce
que vaut la vie: elle n'a plus rien  nous offrir!... Et tout un essaim
de penses tristes et douces s'leva dans son me. Il repassa son
existence, et en arriva  cette conclusion dsespre, mais cependant
tranquillisante, qu'il ne lui restait plus dsormais qu' vgter sans
but et sans dsirs,  s'abstenir de mal faire et  ne plus se
tourmenter!


II


Le prince Andr, oblig, par suite de ses affaires de tutelle, de se
rendre chez le marchal de noblesse du district, qui n'tait autre que
le comte lie Andrvitch Rostow, fit cette course dans les premiers
jours de mai: la fort tait toute feuillue, et la chaleur et la
poussire si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y
baigner.

Proccup des demandes qu'il avait  adresser au comte, il s'tait dj
engag, sans s'en apercevoir, dans la principale alle du jardin qui
menait  la maison d'Otradno, lorsque de joyeuses voix fminines se
firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles
accourir  la rencontre de sa calche. La premire, une brune, qui avait
la taille trs mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un
mouchoir de poche blanc jet ngligemment sur sa tte, d'o
s'chappaient des mches de cheveux bouriffs, s'avanait vivement en
lui criant quelque chose; mais,  la vue d'un tranger, elle se retourna
brusquement sans le regarder, et s'enfuit en clatant de rire!

Le prince Andr prouva une impression douloureuse. La journe tait si
belle, le soleil si tincelant, tout respirait un tel bonheur et une
telle gaiet, jusqu' cette fillette,  la taille flexible, qui tout
entire  sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu 
lui, qu'il se demanda avec tristesse: De quoi se rjouit-elle donc? 
quoi pense-t-elle? Ce n'est srement ni le code militaire ni
l'organisation des redevances qui l'intressent.

Le comte lie Andrvitch vivait  Otradno comme par le pass,
recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant  ses invits des
chasses, des spectacles, et des dners avec accompagnement de musique.
Toute visite tait une bonne fortune pour lui: aussi le prince Andr
dut-il cder  ses instances et coucher chez lui.

La journe lui parut des plus ennuyeuses, car ses htes et les
principaux invits l'accaparrent entirement. Cependant il lui arriva 
plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la
jeunesse, et chaque fois il se demandait encore:  quoi peut-elle donc
penser?

Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, teignit sa
bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur touffante dans sa
chambre, dont les volets taient ferms, et il en voulait  ce vieil
imbcile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant
que les papiers ncessaires manquaient; il s'en voulait encore plus 
lui-mme d'avoir accept son invitation.

Il se leva pour ouvrir la fentre;  peine eut-il pouss au dehors les
volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre
d'un flot de lumire. La nuit tait frache, calme et transparente; en
face de la croise s'levait une charmille, sombre d'un ct, claire
et argente de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles
ruisselait de gouttelettes tincelantes; plus loin, au del de la noire
charmille, un toit brillait sous sa couche de rose;  droite
s'tendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche
corce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de
printemps pur et  peine toil. Le prince Andr s'accouda sur le rebord
de la fentre, et ses yeux se fixrent sur le paysage. Il entendit
alors,  l'tage suprieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc
pas!

Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince
Andr reconnut aussitt.

--Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.

--Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une
fois... Et ces deux voix murmurrent  l'unisson le refrain d'une
romance.

Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.

--Va dormir, toi. Quant  moi, a m'est impossible.

On distinguait le lger frlement de la robe de celle qui venait de
parler, et mme sa respiration, car elle devait s'tre penche en dehors
de la fentre. Tout tait silencieux, immobile; on aurait dit que les
ombres et les rayons projets par la lune s'taient ptrifis. Le prince
Andr avait peur de trahir par un geste sa prsence involontaire.

Sonia! Sonia! reprit la premire voix, comment est-il possible de
dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!...
veille-toi! Et elle ajouta avec motion: Il n'y a jamais eu de nuit
aussi ravissante, jamais, jamais!...! La voix de Sonia murmura une
rponse. Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite me,
mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes
genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme
cela?

--Prends donc garde, tu vas tomber.

Il y eut comme une lutte, et la voix mcontente de Sonia reprit:

Sais-tu qu'il va tre deux heures?

--Ah! tu me gtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!

Le silence se rtablit, mais le prince Andr sentait,  ses lgers
mouvements et  ses soupirs, qu'elle tait encore l.

Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout  coup. Eh bien, allons dormir,
puisqu'il le faut!... Et elle ferma la croise avec bruit.

Ah oui! que lui importe mon existence! se dit le prince Andr, qui
avait cout ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et
espr entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait
exprs! Et il s'leva dans son coeur un mlange confus de sensations et
d'esprances, si jeunes et si opposes  sa vie habituelle, qu'il
renona  les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit
aussitt.


III


Le lendemain matin, ayant pris cong du vieux comte, il partit sans voir
les dames.

Au mois de juin, le prince Andr, en revenant chez lui, traversa de
nouveau la fort de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient
plus sourdement que six semaines auparavant. Tout tait pais, touffu,
ombreux: les sapins disperss  et l ne nuisaient plus  la beaut de
l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches tmoignaient
d'une manire clatante qu'eux aussi subissaient l'influence gnrale.

La journe tait chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite
nue arrosa la poussire de la route et l'herbe du foss: le ct gauche
du bois restait dans l'ombre; le ct droit,  peine agit par le vent,
scintillait tout mouill au soleil: tout fleurissait, et, de prs et de
loin, les rossignols se lanaient leurs roulades.

Il me semble qu'il y avait ici un chne qui me comprenait, se dit le
prince Andr, en regardant sur la gauche, et attir  son insu par la
beaut de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chne transform s'tendait
en un dme de verdure fonce, luxuriante, panouie, qui se balanait,
sous une lgre brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus
ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son
aspect ni dfiance amre ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles
pleines de sve qui avaient perc son corce sculaire, et l'on se
demandait avec surprise si c'tait bien ce patriarche qui leur avait
donn la vie!

Oui, c'est bien lui! s'cria le prince Andr, et il sentit son coeur
inond de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette
nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son
existence, dfilrent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz,
les reproches peints sur la figure inanime de sa femme, sa conversation
avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beaut de la
nuit, et cette nuit, cette lune, tout se reprsenta  son imagination:
Non, ma vie ne peut tre finie  trente et un ans! Ce n'est pas assez
que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il
faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel,
apprennent  me connatre! Il faut que ma vie se reflte sur eux, et que
leur vie se confonde avec la mienne!


Revenu de son excursion, il se dcida  aller en automne  Ptersbourg,
et s'ingnia  trouver des prtextes plausibles  ce voyage. Une srie
de raisons, plus premptoires les unes que les autres, lui en dmontra
la ncessit: il n'tait pas mme loign de reprendre du service; il
s'tonnait d'avoir pu douter de la part active que lui rservait encore
l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible
pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son exprience se
perdrait sans utilit, et serait un vritable non-sens, s'il n'en tirait
pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un
pauvre raisonnement dnu de toute logique, il avait pu croire jadis que
ce serait s'abaisser, aprs tout ce qu'il avait vu et appris, de croire
encore  la possibilit d'tre utile,  la possibilit d'tre heureux et
d'aimer. Sa raison lui disait  prsent le contraire: il s'ennuyait, ses
occupations habituelles ne l'intressaient plus, et souvent, seul dans
son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait
longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses
cheveux relevs  la grecque en petites boucles sur le front: il lui
semblait que, sortant de son cadre dor, et oubliant ses mystrieuses et
suprmes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse
curiosit et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les
mains croises derrire le dos, fronant le sourcil, ou souriant  ses
visions confuses et dcousues,  Pierre,  la jeune fille de la fentre,
au chne,  la gloire,  la beaut de la femme,  l'amour qui avait
manqu  sa vie! Lorsqu'on venait  le dranger pendant ses rveries, il
rpondait d'une faon sche, svre, dsagrable, mais avec une logique
serre, comme pour s'excuser envers lui-mme du vague de ses penses
intimes, ce qui faisait dire  la princesse Marie que les occupations
intellectuelles desschaient le coeur des hommes.


IV


Le prince Andr arriva  Ptersbourg au mois d'aot 1809. La gloire du
jeune Spransky, ainsi que son nergie dans l'excution des rformes, y
taient  leur apoge.  cette mme poque, l'Empereur s'tait foul le
pied en faisant une chute de voiture, et, oblig par suite de garder
pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours
avec lui. C'est alors que s'laborrent les deux clbres oukases qui
devaient rvolutionner la socit. L'un supprimait les rangs de cour, et
l'autre rglait les examens  subir pour tre nomm assesseur de collge
et conseiller d'tat; de plus, il crait toute une constitution
gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre tabli
jusqu'alors dans les administrations financires, judiciaires et autres,
depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues
rveries librales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son
avnement au trne prenaient corps peu  peu, et se ralisaient avec
l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et
Strogonow, qu'il appelait en riant: le comit de Salut public.

En ce moment, Spransky les remplaait tous pour la partie civile, et
Araktchew pour la partie militaire. Le prince Andr, en qualit de
chambellan, parut  la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se
trouva  deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait
toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'taient
sympathiques  Sa Majest. Son soupon fut confirm par le regard froid
et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientt que l'Empereur avait t
mcontent de lui voir prendre sa retraite en 1805.

Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le
prince Andr; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui prsenter mon mmoire
sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser
faire son chemin tout seul! Il le soumit pourtant  un vieux marchal
ami de son pre, qui le reut trs affectueusement et lui promit d'en
parler au souverain.


Dans le courant de la semaine, le prince Andr fut appel chez le
ministre de la guerre, le comte Araktchew.

 neuf heures du matin, au jour fix, le prince Andr entra dans le
salon de rception du comte; il ne le connaissait pas personnellement,
ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui
inspirait ni respect ni estime:

Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu
importent donc ses qualits personnelles!... Il est charg d'examiner
mon mmoire et lui seul peut le lancer, se disait le prince Andr.

 l'poque o il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait
assist aux audiences donnes par diffrents personnages haut placs, et
il avait remarqu que chacune avait son caractre particulier. Ici, elle
en avait un compltement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux
qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment
gnral d'embarras, auquel se mlait un air de soumission de commande.
Ceux qui taient les plus levs en grade dissimulaient, sous des
manires dgages, et en plaisantant sur eux-mmes et sur le ministre,
le malaise qu'ils prouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres
riaient en chuchotant, et en rptant tout bas le sobriquet de Sila[1]
Andrvitch, que l'on avait donn au ministre. Un gnral, visiblement
offens d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se
croisant ngligemment les jambes, et en souriant avec ddain.

Mais ds que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la mme
expression, celle de la crainte. Le prince Andr avait demand 
l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui rpondit ironiquement
que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effar et malheureux
avait frapp le prince Andr entra dans le cabinet du ministre, aprs
que quelques personnes qui y avaient t introduites en furent sorties
reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les
clats violents d'une voix dsagrable, et l'officier, ple, les lvres
tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tte dans ses mains.

Ce fut le tour du prince Andr.

 droite vers la fentre, lui murmura-t-on  l'oreille.

Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit
devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long
supportait une tte d'une longueur galement disproportionne. Ses
cheveux taient coups court, ses rides fortement accuses, et ses
sourcils pais se fronaient au-dessus de deux yeux teints d'un vert
glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage
tourna la tte de son ct, mais sans le regarder:

Que demandez-vous?

--Je ne demande rien, Excellence, dit tranquillement le prince Andr.

Les yeux d'Araktchew se levrent:

Asseyez-vous, vous tes le prince Bolkonsky?

--Je ne demande rien, mais Sa Majest l'Empereur a daign envoyer mon
mmoire  Votre Excellence.

--Je vous ferai observer, mon trs cher, que j'ai lu votre mmoire, dit
Araktchew en l'interrompant, et ne prononant avec politesse que les
deux premiers mots, pour reprendre immdiatement aprs son ton mprisant
et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a
beaucoup d'anciennes, et personne ne les excute.... Aujourd'hui on ne
fait qu'en crire, c'est plus facile.

--C'est d'aprs la volont de Sa Majest l'Empereur que je suis venu
demander  Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon mmoire.

--Je l'ai envoy au comit, en y ajoutant mon opinion... je ne
l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la
table, il le remit au prince Andr:--Voil!

En travers de la feuille tait crit au crayon, sans orthographe, et
sans ponctuation aucune: Pas de base logique, copi sur le code
militaire franais, diffre sans motif du rglement militaire!

Dans quel comit va-t-il tre examin?

--Dans le comit charg de la rvision du code militaire, et j'ai
prsent Votre Noblesse pour y tre inscrite comme membre, mais sans
appointements.

Le prince Andr sourit:

Je n'aurais pas accept autrement.

--Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur....
Eh! qu'y a-t-il l-bas encore? cria-t-il en le congdiant.


V


En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du
comit, le prince Andr renouvela connaissance avec les personnes au
pouvoir qui pouvaient lui tre utiles. Une curiosit inquite et
irrsistible, analogue  celle qui s'emparait de lui la veille d'une
bataille, l'entranait vers les sphres leves, o se combinaient les
mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de
millions d'tres; il devinait,  l'irritation des vieux, aux efforts de
ceux qui brlaient du dsir de savoir ce qui se passait,  la rserve
des initis,  l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de
comits et de commissions, qu'il se prparait  Ptersbourg, dans cette
anne 1809, une formidable bataille civile, dont le gnral en chef
tait Spransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du
gnie.

La rforme, dont il n'avait qu'une vague ide, et le grand rformateur
lui-mme le proccupaient si vivement, que la destine de son mmoire
n'eut plus pour lui qu'un intrt secondaire.

Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus diffrents et
les plus levs de la socit. Le parti des rorganisateurs l'accueillit
avec sympathie, d'abord  cause de sa rputation de haute intelligence
et de grand savoir, et ensuite du renom de libral que lui avait valu
l'mancipation de ses paysans. Le parti des mcontents, oppos aux
rformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait
les ides de son pre. Les femmes et le monde virent en lui un parti
riche et brillant, une nouvelle figure entoure d'une aurole
romanesque, due  sa mort suppose et  la fin tragique de sa femme.
Ceux qui l'avaient connu jadis trouvrent que le temps avait
singulirement amlior son caractre, qu'il s'tait adouci, qu'il avait
perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il
avait gagn le calme que les annes seules peuvent donner.

Le lendemain de sa visite  Araktchew, il alla  une soire chez le
comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec Sila Andrvitch,
dont Kotchoubey parlait galement avec cet air de vague ironie qui
l'avait frapp dans le salon d'attente du ministre de la guerre:

Mon cher, vous ne pourrez, mme une fois l dedans, vous passer de
Michel Mikalovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a
promis de venir ce soir....

--Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spransky?
demanda le prince Andr, dont la rflexion fit sourire le comte
Kotchoubey, qui secoua la tte, comme s'il tait tonn de sa navet.

--Nous avons caus de vous, de vos agriculteurs libres....

--Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donn la libert  vos paysans?
s'cria d'un ton dplaisant un vieux du temps de Catherine.

--C'tait un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, rpondit le
prince Andr, cherchant  pallier le fait pour ne pas irriter son
interlocuteur.

--Vous tiez donc bien press? continua celui-ci en regardant
Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne
la libert aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des
lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien oblig, comte, de me
dire qui l'on nommera maintenant prsidents des diffrents tribunaux,
puisque tous doivent passer des examens?

--Mais ceux qui les subiront, je pense, rpliqua Kotchoubey.

--Eh bien, voil un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme
prcieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi
des examens?

--Oui, c'est sans doute une difficult, d'autant mieux que l'instruction
est fort peu rpandue, mais... Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le
prince Andr par le bras, il s'avana avec lui  la rencontre d'un homme
de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front
norme et chauve ne ft couvert que de quelques rares cheveux blonds, il
ne paraissait g que de quarante ans. Sa figure allonge, ses mains
larges et poteles se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la
peau, qui rappelle la pleur maladive des soldats aprs un long sjour 
l'hpital. Il portait un frac bleu.

Andr le reconnut aussitt et ressentit comme un choc  sa vue. tait-ce
respect, envie, ou curiosit? Il ne pouvait s'en rendre compte.
Spransky offrait en effet un type original. Jamais Andr n'avait vu 
personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des
mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et
en mme temps aussi nergique, que dans ces yeux  demi ferms et
lgrement voils, jamais enfin autant de fermet dans un sourire banal!
Tel tait Spransky, le secrtaire d'tat, Spransky, le bras droit de
l'Empereur, qu'il avait accompagn  Erfurth, o plus d'une fois il
avait eu l'honneur de causer avec Napolon.

Il promena son regard sur les personnes prsentes, sans se hter de
parler. Assur d'avance qu'on l'couterait, sa voix, dont le timbre
calme et mesur avait agrablement frapp le prince Andr, ne s'levait
jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui
auquel il s'adressait.

Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le
connaissant de rputation, il s'attendait, comme il arrive souvent 
ceux qui portent d'habitude un jugement prmatur sur leur prochain, 
trouver en lui toutes les perfections humaines.

Spransky s'excusa auprs de Kotchoubey de n'tre pas venu plus tt,
mais il avait t retenu au palais. Il avait vit de dire: retenu par
l'Empereur, et le prince Andr prit note de cette affectation de
modestie. Lorsque Kotchoubey le prsenta  Spransky, celui-ci tourna
lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de
sourire:

Je suis charm de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup
parler de vous.

Kotchoubey lui fit en peu de mots le rcit de la rception
d'Araktchew.

Le sourire de Spransky s'accentua davantage:

M. Magnitsky, le prsident de la commission pour les rglements
militaires, est mon ami, et je puis, si vous le dsirez, vous aboucher
avec lui.

Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, aprs s'tre
arrt  la fin de la phrase, il continua:

J'espre que vous trouverez en lui de la sympathie et le dsir de
contribuer  tout ce qui est utile.

Un petit cercle se forma autour d'eux.

Le prince Andr fut surpris du calme ddaigneux avec lequel Spransky,
obscur sminariste peu de temps auparavant, rpondait au vieillard qui
dplorait les nouvelles rformes, et semblait condescendre  l'honorer
d'une explication; mais, son interlocuteur ayant lev la voix, il se
borna  sourire, et dclara qu'il n'tait en aucune faon juge de
l'utilit ou de l'inutilit de ce qu'il plaisait  l'Empereur de
dcider.

Aprs quelques instants de conversation gnrale, il se leva, s'approcha
du prince Andr et le prit  part  l'autre bout du salon: il entrait
dans son programme de causer avec lui.

J'tais tellement subjugu par la conversation anime de ce respectable
vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'changer deux mots
avec vous, dit-il en souriant d'une faon un peu mprisante, comme pour
lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la
futilit des personnes avec lesquelles il venait de causer.

Le prince Andr se sentit flatt.

Je vous connais depuis longtemps, continua Spransky, d'abord par la
libration de vos paysans, premier exemple qu'il serait dsirable de
voir imiter, et puis, parce que vous tes le seul des chambellans qui ne
soit pas offens du nouvel oukase concernant le rang  la cour, qui a
soulev tant de mcontentement et tant de rcriminations.

--C'est vrai, mon pre n'a pas dsir me voir profiter de ce droit, et
j'ai commenc mon service en passant par les rangs infrieurs.

--Votre pre, bien qu'il soit un homme du sicle pass, est cependant
bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure;
elle n'a d'autre but, aprs tout, que de rtablir la justice sur ses
vritables bases.

--Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dnues de fondement,
rpliqua le prince Andr, essayant de se soustraire  l'influence de cet
homme, qu'il lui tait dsagrable d'approuver sans restriction. Il
tenait mme  le contredire, mais, absorb par son travail
d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa libert d'esprit
habituelle.

--C'est--dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel,
reprit Spransky avec tranquillit.

--En partie peut-tre, mais aussi,  mon avis, les intrts mmes du
gouvernement.

--Comment l'entendez-vous?

--Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince Andr, et sa maxime:
que l'honneur est le principe des monarchies me semble incontestable,
et certains droits et privilges de la noblesse me paraissent tre des
moyens de corroborer ce sentiment.

Le sourire disparut de la figure de Spransky, et sa physionomie ne fit
qu'y gagner. La rponse du prince Andr avait excit son intrt:

Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en
conservant son calme et en s'exprimant en franais avec une certaine
difficult et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le
russe:--Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut tre soutenu par des
privilges nuisibles au service lui-mme; l'honneur est donc, ou
l'abstention d'actes blmables, ou le stimulant qui nous pousse 
conqurir l'approbation et les rcompenses destines  en tre le
tmoignage. Il en rsulte, ajouta-t-il en serrant de plus prs ses
arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source
d'mulation est une institution pareille en tous points  celle de la
Lgion d'honneur du grand Empereur Napolon. On ne saurait dire, je
pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du
service et qu'elle n'est pas un privilge de caste ou de cour.

--Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilges de
cour atteignent le mme but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent
pour obligs de remplir dignement leurs fonctions.

--Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spransky
en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait
certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.--Si vous me
faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu
Magnitsky d'ici l, je pourrai vous communiquer quelque chose
d'intressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement
avec vous... Et, le saluant de la main, il se glissa,  la franaise,
hors du salon, en vitant d'tre remarqu.


VI


Pendant les premiers temps de son sjour  Ptersbourg, le prince Andr
ne tarda pas  sentir que l'ordre d'ides dvelopp en lui par la
solitude se trouvait relgu au second plan par les soucis purils qui
ne cessaient de l'occuper.

Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda
quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris
pour le lendemain. L'emploi de sa journe, combin de faon  lui
permettre d'tre exact partout, prenait la plus grosse part des forces
vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait  rien, et les opinions
qu'il mettait parfois avec succs n'taient que le rsultat de ses
mditations de la campagne.

Il s'en voulait  lui-mme lorsqu'il lui arrivait, dans la mme journe,
de rpter les mmes choses dans des socits diffrentes; mais,
entran par ce tourbillon, il n'avait mme plus le temps de
s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.

Spransky le reut le mercredi suivant; un long et intime entretien
produisit sur lui une profonde impression.

Dans son dsir de trouver chez un autre cet idal de perfection vers
lequel il tendait lui-mme, il crut aisment voir en Spransky le type
de vertu et d'intelligence qu'il avait rv. Si ce dernier avait
appartenu au mme milieu que lui, s'ils avaient eu la mme ducation,
les mmes habitudes, la mme manire de juger, il aurait sans doute
dcouvert bientt ses cts faibles, humains et prosaques, mais cet
esprit, si bien quilibr et si tonnamment logique, lui inspirait
d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entirement compte.
Le grand homme, de son ct, posait un peu devant lui. tait-ce parce
qu'il avait apprci ses capacits, ou parce qu'il croyait ncessaire de
se l'attacher? Le fait est qu'il ne ngligeait aucune occasion de le
flatter adroitement, et de lui faire entendre discrtement que son
intelligence le rendait digne de s'lever jusqu' lui, et qu'il tait
seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et
l'absurdit d'_autrui_.

Il lui avait rpt plus d'une fois des phrases de ce genre:

_Chez nous_ tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dpasse le
niveau habituel, etc... ou bien: _nous_ voulons que les loups soient
protgs et nourris  l'gal des brebis... ou enfin: _ils_ ne peuvent
nous comprendre..., et il les accompagnait d'une expression de
physionomie qui voulait dire: Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils
valent, _eux_, et ce que nous sommes, _nous_!

Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accrotre l'impression
premire qu'avait produite sur lui Spransky, en qui il voyait un homme
d'une intelligence suprieure et un penseur profond, arriv au pouvoir
par une force indomptable de volont, et en usant au profit de la
Russie. Il tait bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il
aurait voulu tre lui-mme, expliquant les phnomnes de la vie par le
raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui tait sens, et
soumettant toute chose  l'examen de la raison. Ses penses se
formulaient avec une telle clart, que le prince Andr se rangeait,
malgr lui, en toutes choses  son avis, et n'levait de faibles
objections que pour faire acte d'indpendance. Tout tait bien en lui,
tout tait parfait, sauf son regard froid, brillant, impntrable, sauf
ses mains blanches et dlicates. Ces mains fixaient l'attention du
prince Andr, il ne pouvait s'empcher de les regarder, comme il nous
arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui
causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le
mpris ou le ddain qu'il affectait pour les hommes lui tait aussi
particulirement dsagrable, ainsi que la varit de ses procds
d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui taient
familires, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer
sans aucune transition de l'une  l'autre. Se posant en rformateur
pratique, il jetait la pierre aux rveurs; tantt il accablait de sa
mordante ironie ses adversaires; tantt, employant une logique serre,
il s'levait  la mtaphysique la plus abstraite (une de ses armes
oratoires favorites). Transport sur ces hauteurs, il se plaisait alors
 dfinir l'espace, le temps, la pense, il y puisait de brillantes
rfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la
discussion.

Un signe caractristique de ce puissant esprit tait une foi
inbranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On
voyait que le doute, si habituel au prince Andr, lui tait inconnu, et
que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses penses, ou de douter,
mme un moment, de l'infaillibilit de ses croyances, ne l'avait jamais
troubl.

Aussi prouvait-il pour Spransky une exaltation passionne, la mme
qu'il avait ressentie pour Napolon. Spransky tait fils de prtre;
c'tait, pour le vulgaire, une raison de le mpriser; aussi, le prince
Andr, sans le savoir, ragissait contre sa propre exaltation, et par
cela mme ne faisait qu'en accrotre l'intensit.

 propos de la commission charge de l'laboration des lois, Spransky
lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans,
qu'elle avait cot des millions sans rien produire, que Rosenkampf
avait coll des tiquettes sur tous les articles de la lgislation
compare, et que c'tait l l'unique rsultat des millions dpenss:

Nous voulons donner au snat un nouveau pouvoir judiciaire et nous
n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des
personnes comme vous, de se retirer dans la vie prive.

Le prince Andr lui fit observer que pour ce genre d'occupations il
tait ncessaire d'avoir reu une ducation spciale.

Montrez-moi ceux qui la possdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne
peut sortir qu'en le bridant.


Une semaine plus tard, le prince Andr fut nomm membre du comit charg
de l'laboration du code militaire et, de plus, au moment o il y
songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission
lgislative. Il consentit,  la prire de Spratisky,  s'occuper du
code civil, et, s'aidant des codes Napolon et Justinien, il travailla 
la partie qui avait pour titre: Le droit des gens.


VII


Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans
l'intrieur, se trouva, sans s'y attendre,  la tte de la
franc-maonnerie de Ptersbourg. Il organisa des loges de table,
constitua des loges rgulires, en leur procurant leurs chartes et leurs
titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour
l'achvement du temple, et complta de ses deniers les aumnes produites
par les qutes, au sujet desquelles les membres se montraient en gnral
avares et inexacts. Il entretint aussi  ses frais la maison des pauvres
fonde par l'ordre, et, se laissant aller aux mmes entranements, il
employait sa vie comme par le pass. Il aimait  bien manger,  bien
boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garon, tout
en les jugeant immoraux et dgradants.

Malgr l'ardeur qu'il avait apporte au dbut de ses diffrentes
occupations, il sentit,  la fin de l'anne, que la terre promise de la
franc-maonnerie se drobait sous ses pas. Il prouva la sensation d'un
homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent
qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se
rendre compte de la solidit du terrain, il s'y embourba jusqu'aux
genoux, et maintenant il y marchait malgr lui.

Bazdew, compltement loign de la direction des loges de Ptersbourg,
ne quittait plus Moscou. Les frres taient des hommes que Pierre
coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui tait  peu prs
impossible de ne voir que des frres dans la personne du prince B. ou de
monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur.
Sous leurs tabliers de francs-maons, sous leurs insignes, il voyait
poindre leurs uniformes et leurs croix, qui taient le vritable objet
de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumnes et qu'il
inscrivait vingt ou trente roubles  l'actif, souvent mme au passif
d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur
serment de donner leur avoir au prochain, et il s'levait dans son me
des doutes qu'il essayait en vain d'carter.

Ses frres se partageaient pour lui en quatre catgories:  la premire
appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires
de la loge, ni aux affaires de l'humanit, exclusivement occups 
approfondir les mystres de leur ordre,  rechercher le sens de la
Trinit,  tudier les trois bases gnrales, le soufre, le mercure et
le sel, ou la signification du carr et des autres symboles du Temple de
Salomon. Ceux-l, Pierre les respectait, c'taient les anciens et
Bazdew lui-mme; mais il ne comprenait pas quel intrt ils pouvaient
prendre  leurs recherches, et ne se sentait nullement port vers le
ct mystique de la franc-maonnerie.

La seconde catgorie, dans laquelle il se rangeait, se composait
d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la vritable voie, et
qui, ne l'ayant pas encore dcouverte, ne perdaient pas nanmoins
l'espoir de la trouver un jour.

La troisime comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que
les formes et les crmonies extrieures, s'en tenaient  la stricte
observance, sans se proccuper du sens cach; tels taient Villarsky et
le Vnrable lui-mme.

La quatrime enfin tait forme des gens, trs nombreux  cette poque,
qui, ne croyant  rien, ne dsirant rien, ne tenaient  l'ordre que pour
se rapprocher des riches et des puissants, et mettre  profit leurs
relations avec eux.

L'activit de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait  leur
association, telle qu'il la voyait  Ptersbourg, de n'tre qu'un pur
formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de
l'institution, que les maons de Russie faisaient fausse route en
s'loignant ainsi des principes sur lesquels elle tait fonde; aussi se
dcida-t-il  aller  l'tranger pour se faire initier aux mystres les
plus levs.


Il en revint dans le cours de l't de 1809. Les maons de Russie
avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner
la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait t, par suite de
son initiation  la plupart de leurs mystres, promu au grade le plus
lev, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le
voir ds son arrive, et crurent remarquer qu'il leur mnageait une
surprise.

On dcida de tenir une assemble gnrale jusqu'au grade d'apprenti,
afin que Pierre leur remt le message dont il tait charg. La loge
tait au grand complet, et, une fois les formalits remplies, Pierre se
leva:

Chers frres, dit-il en bgayant et en tenant  la main d'un air
embarrass son discours crit, chers frres, il ne suffit pas
d'accomplir nos mystres dans le secret de la loge, il faut agir...
agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre  l'oeuvre,
poursuivit-il, en se dcidant enfin  lire son manuscrit aprs ces
quelques mots d'introduction.

--Pour rpandre la vrit, pour amener le triomphe de la vertu, nous
devrons dtruire les prjugs, tablir des rgles conformes  l'esprit
du temps, nous donner pour tche l'ducation de la jeunesse, nous unir
par des liens indissolubles  des esprits clairs, afin de vaincre
ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la btise
humaine, et former, parmi ceux qui sont dvous  la cause, des ouvriers
lis entre eux par l'unit du but, ayant en leurs mains force et
pouvoir. Pour en arriver l, il faut faire pencher la balance du ct de
la vertu, il faut que l'homme de bien reoive mme en ce monde la
rcompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions
politiques actuelles s'opposent  l'excution de ces nobles aspirations.
Que nous reste-t-il donc  faire? Fomenter des rvolutions? Bouleverser
tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prcher
les rformes violentes et arbitraires! Elles mritent au contraire le
blme, car elles ne sauraient draciner le mal, si les hommes restent
les mmes. La vrit doit s'imposer sans violence!

Lorsque notre ordre sera parvenu  tirer les gens de bien de
l'obscurit o ils vgtent, alors seulement il aura le droit de faire
de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se
propose. En un mot, il faut tablir un mode de gouvernement universel,
sans chercher pour cela  rompre les liens civils et les conditions
administratives, qui nous permettent,  l'heure qu'il est, d'atteindre
le rsultat que nous avons en vue, c'est--dire le triomphe de la vertu
sur le vice. Le christianisme le voulait galement, lorsqu'il enseignait
aux hommes  tre bons et sages, et  suivre, pour arriver au bien,
l'exemple des mes vertueuses.

Lorsque le monde tait encore plong dans les tnbres, la prdication
tait suffisante: la nouveaut de la vrit annonce lui donnait une
force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir  des moyens
plus nergiques. Il est indispensable que l'homme, guid par ses
sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne
se dracinent pas: il faut savoir les diriger, les lever, il faut que
chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que
nous lui en fournissions les moyens.

Lorsque dans chaque pays il se sera form un noyau d'hommes
remarquables, chacun d'eux en formera d'autres  son tour; lis
fortement entre eux, ils ne connatront plus d'obstacles, et tout
deviendra possible  un ordre qui a dj russi  faire en secret tant
de bien  l'humanit!...

Ce discours produisit une immense impression et rvolutionna la loge. La
majorit, y entrevoyant de dangereuses tendances  l'illuminisme,
l'accueillit avec une froideur qui tonna Pierre. Le Vnrable en
personne le prit  partie, et l'amena  dvelopper, avec une chaleur
croissante, les opinions qu'il venait d'mettre. La sance fut orageuse,
des partis se formrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les
autres le soutenaient, et pour la premire fois il fut frapp de cette
diversit infinie inhrente  l'esprit humain, qui fait qu'aucune vrit
n'est jamais considre sous le mme aspect par deux personnes. Mme
parmi les membres qui semblaient tre de son avis, chacun apportait aux
ides qu'il avait exprimes des changements et des restrictions qu'il se
refusait  admettre, convaincu que son opinion devait tre intgralement
adopte.

Le Vnrable lui fit observer, d'un air ironique, que dans
l'entranement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de
plus d'emportement que d'esprit de charit. Pierre, sans lui rpondre,
lui demanda brivement si sa proposition serait accepte; le Vnrable
dit catgoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir mme
rempli les formalits d'usage, et rentra chez lui.


VIII


Pierre passa les trois journes qui suivirent cet incident, tendu sur
un canap, sans sortir, sans voir me qui vive, et en proie au spleen le
plus violent.

Il reut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une
entrevue, lui dpeignait le chagrin qu'elle prouvait de leur
sparation, lui exprimait le dsir de lui consacrer toute sa vie, et lui
annonait qu'elle reviendrait prochainement de l'tranger 
Ptersbourg.

Bientt aprs, un des frres les moins respects de l'ordre, fora
violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale,
reprocha  Pierre son injuste svrit envers sa femme, svrit
contraire aux lois maonniques qui commandent de pardonner au repentir.

Sa belle-mre lui fit aussi demander de venir la voir, ne ft-ce que
pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un
complot, mais dans la situation morale o il se trouvait sous
l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui
devenait assez indiffrent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir
grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus gure soit 
rester libre, soit  infliger  sa femme une plus longue punition.

Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est
pas coupable pensait-il. N'tait-ce pas chose indiffrente pour lui,
qui avait des intrts si diffrents, de vivre ou de ne pas vivre avec
elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se
dcida pourtant, avant de leur rpondre,  aller  Moscou consulter
Bazdew.


FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:

_Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'cris 
la hte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voil trois
ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une
plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la
nuit,  part quelques instants consacrs  ses repas, d'une extrme
frugalit, il se livre  des travaux scientifiques. Il m'a reu
affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit o il tait couch. Je
l'abordai avec les signes maonniques du grand Orient et de Jrusalem;
il y rpondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais
appris dans les loges de Prusse et d'cosse. Je lui racontai, tout en
lui communiquant les propositions que j'avais faites  celle de
Ptersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouv, et ma rupture avec
les frres. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son
opinion, qui claira aussitt mon pass et mon avenir; je fus frapp de
sa question: Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1 la
conservation et l'tude des mystres; 2 la purification et le
perfectionnement de soi-mme, afin de pouvoir y participer; 3 le
perfectionnement de l'humanit par le dsir de la purification? Quel est
le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car
nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances,
mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de
pcher par orgueil, en nous tournant vers l'tude des mystres que notre
impuret nous rend indignes de comprendre, ou en prenant  tche
l'amlioration du genre humain, en restant nous-mmes un exemple de
perversit et d'indignit. L'illuminisme a perdu de sa puret et s'est
entach d'orgueil pour s'tre laiss entraner par le courant de l'amour
du bien public.  ce point de vue, il a blm mon discours et tout ce
que j'ai fait. Je lui ai donn raison.  propos de mes affaires de
famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maon tant le
perfectionnement de soi-mme, nous croyons souvent y parvenir plus vite
en nous dbarrassant de toutes les difficults  la fois, tandis que
c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes
de la vie, par la connaissance de nous-mme, o l'on ne peut parvenir
que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu
principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en
dmontrer toute la vanit et contribuer  nourrir en nous cet amour,
c'est--dire la croyance  une nouvelle vie. Ces paroles me frapprent
d'autant plus que, malgr son terrible tat de maladie, Bazdew ne se
sent point fatigu de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgr sa
puret et son lvation, il ne se reconnat pas encore suffisamment
prpar. En m'expliquant le grand carr de la cration, il me dit que
les chiffres 3 et 7 taient la base de tout; il me donna le conseil de
ne pas me dtacher de mes frres de Ptersbourg, de rester au second
grade, et d'user de mon influence pour les prserver de l'entranement
de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vrit et du progrs.
Il me conseilla pour moi-mme une stricte surveillance, et me donna ce
cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.

_Ptersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma
belle-mre arriva chez moi en larmes me dire qu'Hlne me suppliait de
l'couter, qu'elle tait innocente, malheureuse de mon abandon...
etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force
de rsister  sa prire. Je ne savais que faire, ni  qui demander
conseil. Si le Bienfaiteur et t ici, il m'aurait secouru. Je relus
ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne
devais point refuser  celui qui demande, mais tendre la main  tous, et
 plus forte raison  celle qui est lie  moi, et qu'il me fallait
porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins
ma runion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit  ma femme que
je la suppliais d'oublier tout le pass, que je la priais de me
pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon ct, je n'avais aucun
pardon  lui accorder. J'tais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache
jamais combien il m'a t pnible de la revoir! Je me suis tabli dans
l'tage d'en haut de la grande maison, et j'prouve l'heureux sentiment
de la rgnration.


IX


La haute socit, qui se runissait soit  la cour, soit dans les grands
bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun
avait sa nuance particulire. Le plus nombreux tait le cercle franais,
celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de
Caulaincourt. Aussitt aprs sa rconciliation avec son mari, Hlne y
occupa une des premires places. L'ambassade franaise et beaucoup de
gens connus par leur esprit et leur amabilit frquentrent son salon.

Elle avait t  Erfurth pendant la mmorable entrevue des deux
Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de
remarquable et qui entourait alors Napolon. Elle y eut un succs
clatant. Napolon lui-mme, frapp au thtre par sa beaut, voulut
savoir qui elle tait. Ses succs comme jeune femme belle et lgante
n'tonnrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut
surpris de la rputation qu'elle s'tait acquise, pendant ces deux
dernires annes, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le
clbre prince de Ligne lui crivait des lettres de huit pages.
Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse
Besoukhow; tre reu dans son salon quivalait  un diplme d'esprit.
Les jeunes gens lisaient avant de se rendre  ses soires, pour avoir
quelque chose  dire. Les secrtaires d'ambassade et les ambassadeurs
lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hlne tait devenue, dans son
genre, une vritable puissance. Pierre, qui la savait trs ignorante,
assistait parfois  ces runions et  ces dners, o l'on causait
politique, posie et philosophie, avec un sentiment trange de
stupfaction et de crainte. Il prouvait le sentiment que doit avoir un
joueur de gobelets, s'attendant chaque fois  voir ses escamotages
dcouverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon tait-il un
terrain d'lection pour la btise humaine, ou bien les dupes
trouvaient-elles du plaisir  tre dupes? Le fait est que sa rputation
de femme d'esprit fermement tablie permettait  la comtesse Besoukhow
de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait
l'admiration, et on se plaisait  y dcouvrir un sens profond, qu'elle
n'y avait pas souponn elle-mme.

Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gnait personne et
ne nuisait pas  l'effet gnral produit par le ton distingu, de
rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, tait bien le mari qu'il
fallait  cette brillante beaut, toute faite pour le monde, et servait
au contraire  mettre en relief l'lgance et la tenue parfaite de sa
femme. Les occupations de ces deux dernires annes, qui, par leur
nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en ddain tout ce
qui tait en dehors de ce cercle, lui avaient donn une manire d'tre,
teinte d'indiffrence et de bienveillance banale, qui, par sa sincrit
mme, lui attirait une dfrence involontaire. Il entrait dans le salon
de sa femme comme il entrait au thtre. Il connaissait tout le monde,
accueillait chacun galement bien, en restant  gale distance de tous.
Si la conversation l'intressait, il y prenait part, exposait
ouvertement son avis, qui n'tait peut-tre pas toujours dans le ton
voulu du moment, sans se proccuper en rien de la prsence des messieurs
de l'ambassade. Mais l'opinion tait si bien fixe sur cet original,
mari de la femme la plus distingue de Ptersbourg, qu'on ne songeait
gure  prendre ses sorties au srieux.

Parmi les jeunes gens qui frquentaient assidment la maison d'Hlne,
on voyait Boris Droubetzko, dont la carrire tait des plus brillantes.
Hlne l'appelait mon page, le traitait en enfant, et lui souriait
comme  tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris
affectait envers lui un respect plein de dignit et de compassion, qui
ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans
auparavant, il essayait de se soustraire  une seconde humiliation du
mme genre, d'abord en n'tant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne
se permettant pas de la souponner.

Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renonc 
ses entranements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait
jamais eu des entranements de coeur, se rptait-il  lui-mme, en
puisant, on ne sait o, cet axiome devenu pour lui une vrit
mathmatique. Et pourtant, chose trange, la prsence de Boris agissait
sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui
toute libert de gestes et de mouvements. C'est de l'antipathie, se
disait-il.

Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un
peu aveugle et mme comique d'une femme charmante; pour un original
intelligent, qui ne faisait rien, ne gnait personne; un bon enfant dans
toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son me
s'accomplissait le travail ardu, difficile, du dveloppement intrieur,
qui lui dcouvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui
pargner cependant de terribles doutes?


X


FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:

_24 novembre_.--Lev  huit heures; lu l'vangile, assist  la sance
(Pierre, selon le conseil de Bazdew, avait accept de faire partie
d'un comit); revenu pour dner seul. La comtesse a du monde qui m'est
dsagrable. Bu et mang avec modration, copi aprs dner des
documents ncessaires aux frres. Le soir, descendu chez la comtesse;
j'y ai racont une anecdote sur B., et me suis aperu trop tard, aux
clats de rire qui ont accueilli mon rcit, qu'il ne fallait pas la
conter.

Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi 
marcher dans ta voie!

_27 novembre_.--Lev tard, rest longtemps et paresseusement tendu sur
mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'vangile sans le
recueillement exig. Le frre Ouroussow est venu causer avec moi des
vanits de ce monde et des plans de rforme de l'Empereur. J'allais les
critiquer, mais je me suis rappel nos rgles et les exhortations du
Bienfaiteur: un vrai maon, instrument actif dans le gouvernement, doit,
lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui
ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frres V., G., O.,
sont venus me parler de la rception d'un nouvel adepte. Puis on a pass
 l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des
sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du
Saint-Esprit. Frre O. trs loquent. Ce soir a eu lieu la rception. La
nouvelle organisation du local a contribu  la beaut du spectacle.
Boris Droubetzko a t reu, j'ai t son parrain. Un trange sentiment
me bouleversait pendant notre tte--tte, et les mauvaises penses
m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier  notre ordre, de
n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frres puissants dans
le monde. Il m'a demand  plusieurs reprises si N. et S. taient de
notre loge (ce  quoi je n'ai pu rpondre). Je l'ai observ, je le crois
incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop
occup, trop satisfait de l'homme extrieur, pour dsirer le
perfectionnement intrieur. Je crois qu'il manque de sincrit et je me
suis aperu qu'il souriait avec mpris  mes paroles. Pendant que nous
tions seuls, dans l'obscurit du Temple, je l'aurais volontiers perc
du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas t loquent
et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frres et au Vnrable. Que
le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vrit et
me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!

_3 dcembre_.--Rveill tard, lu l'vangile avec froideur. Sorti de ma
chambre, march dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzko
est venu, et a racont un tas d'histoires; sa prsence m'a agac, je
l'ai contredit. Il m'a rpondu, je me suis fch, et je lui ai rpliqu
par des choses dsagrables et grossires. Il s'est tu, et je ne me suis
rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir
avec lui; la faute en est  mon amour-propre, car je me regarde comme
au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses,
tandis que moi, je le mprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa prsence
je voie toute mon iniquit et qu'elle puisse lui profiter galement!

_7 dcembre_.--Le Bienfaiteur m'est apparu en rve; son visage rajeuni
brillait d'un clat surprenant. Reu aujourd'hui mme une lettre de lui
sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur,  mon secours; je prirai
par ma corruption, si tu m'abandonnes!


XI


La fortune des Rostow n'tait pas en quilibre, malgr les deux annes
passes  la campagne.

Nicolas, fidle  sa promesse, continuait  servir sans bruit dans le
mme rgiment, ce qui n'tait pas de nature  lui ouvrir une brillante
carrire. Il dpensait peu, mais le genre de vie qu'on menait 
Otradno, et surtout la faon dont Mitenka rgissait la fortune de la
famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne
voyait qu'une issue  cette triste situation: obtenir pour lui un emploi
du gouvernement; et il se rendit  Ptersbourg avec tous les siens, pour
quter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernire fois les
jeunes filles.

Peu aprs leur arrive, Berg fit sa dclaration  Vra et fut accept.

 Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus
haute socit, mais ici leur cercle fut assez ml, et ils furent reus
en provinciaux par ceux-l mmes qui, aprs avoir ouvertement profit 
Moscou de leur hospitalit, daignaient  peine les reconnatre 
Ptersbourg.

Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers runissaient les
personnages les plus divers et les plus tranges: quelques pauvres vieux
voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Pronnsky
 leur ct, Pierre Besoukhow et le fils d'un matre de poste du
district, employ  Ptersbourg. Les intimes de la maison taient
Droubetzko, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontr dans
la rue et qu'il avait amen chez lui, et Berg, qui y passait des
journes entires  tmoigner  la comtesse Vra les attentions exiges
de la part d'un jeune homme  la veille de faire sa proposition.

Il montrait avec orgueil sa main droite blesse  Austerlitz, et tenait
sans ncessit aucune son sabre de la main gauche. Sa persvrance 
raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par
faire croire  son authenticit, et il avait obtenu deux rcompenses.

Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua galement: ramassant
un clat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux cts du
commandant des troupes, il le remit  son chef. Ce fait, racont par lui
 satit, fut accept avec la mme facilit que son premier exploit, et
Berg fut de nouveau rcompens. En 1809, il tait donc capitaine dans la
garde, dcor, et il occupait  Ptersbourg une place trs avantageuse,
pcuniairement parlant.

Quelques jaloux, il est vrai, dnigraient bien un peu ses mrites, mais
on tait forc de convenir que c'tait un brave militaire, exact au
service, trs bien not par ses chefs, d'une moralit irrprochable, en
train de parcourir une carrire brillante, et jouissant d'une position
assure dans le monde.

Quatre ans auparavant, un soir qu'il tait au thtre  Moscou, Berg y
aperut Vra Rostow, et, la dsignant  un de ses camarades, Allemand
comme lui, il lui dit: Voil celle qui sera ma femme. Aprs avoir
mrement pes toutes ses chances, et compar sa position  celle des
Rostow, il se dcida  faire le pas dcisif.

Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise
peu flatteur pour lui: Comment le fils d'un obscur gentilltre de
Livonie osait-il aspirer  la main d'une comtesse Rostow? Mais le trait
distinctif de son caractre, son naf gosme, lui aplanit encore une
fois toutes les difficults; il tait si convaincu de bien faire, que
cette conviction se communiqua peu  peu  toute la famille, et l'on
finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow tait
trs drange, le futur ne l'ignorait certes point. Vra comptait
vingt-quatre printemps, et, malgr sa beaut et sa sagesse, personne ne
s'tait encore prsent!... Le consentement fut donc accord.

Voyez-vous, disait Berg  son camarade, qu'il appelait son ami, parce
qu'il tait de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout dispos, tout arrang,
et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans.
Mon papa et ma maman sont  l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait
obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre  Ptersbourg,
grce aux revenus de ma place,  mon savoir-faire et  la dot de ma
fiance. Je ne l'pouse pas pour son argent... non, ce serait
malhonnte, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son
contingent dans le mnage.  mon avoir j'inscris mon service, ce qui
vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite
fortune, toute mdiocre qu'elle peut tre, et avec le tout je pourrai
parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractre solide,
elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a
beaucoup de bon sens... c'est tout l'oppos de sa soeur, dont le
caractre est dsagrable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle
n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiance..., vous la
verrez, et j'espre que vous viendrez souvent..., il allait dire:
dner, mais aprs rflexion il se reprit et dit: ... prendre le th,
et d'un coup de langue il lana vivement un petit anneau de fume bien
russi, emblme parfait du bonheur qu'il rvait.

Le premier moment d'indcision une fois pass, la famille prit l'air de
fte qui est de rgle en pareille circonstance, mais on y sentait une
affectation, mlange d'un certain embarras, qui provenait de la joie
que l'on prouvait de se dbarrasser de Vra, et que l'on craignait de
ne pas suffisamment dguiser. Le vieux comte, fort gn par-dessus le
march, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes,  fixer
le chiffre de l dot; huit jours seulement le sparaient de la noce, et
il n'en avait rien dit  Berg, fianc depuis un mois. 300 mes
reprsentaient la fortune de chacune de ses filles  leur naissance,
mais depuis lors elles avaient t engages et vendues; de capital, il
n'y en avait point, et il ne savait comment rsoudre la difficult.
Donnerait-il  sa fille la proprit de Riazan? Vendrait-il une fort,
o emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y
songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda
carrment, un aimable sourire sur les lvres, de vouloir bien lui
dclarer quelle serait la dot de la comtesse Vra. Le comte, troubl par
cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui
rpondit par des lieux communs:

Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime  voir que tu
t'occupes de tes intrts, c'est bien, trs bien!... Et, frappant sur
l'paule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pnible
entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le
plus grand calme, que s'il ne savait au juste  quoi s'en tenir sur la
fortune de sa fiance, et que s'il n'en touchait pas une partie au
moment mme du mariage, il se verrait contraint de se retirer:

Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me
marier sans connatre les ressources dont je disposerai pour pourvoir 
l'entretien de ma femme.

Le comte, emport par un mouvement gnreux, et dsireux d'viter de
nouvelles demandes, mit fin  la conversation en lui promettant
formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg
baisa son futur beau-pre  l'paule pour lui exprimer sa
reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait prsentement 30 000
pour monter son mnage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la
lettre de change ne serait que de 60 000.

Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi,
mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y
compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!


XII


Natacha venait d'avoir seize ans dans cette mme anne 1809 qu'elle
s'tait assigne comme le terme de son attente, aprs le baiser donn 
Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu.
Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne tmoignait aucun
embarras: pour elle, cet amour avait t un enfantillage sans porte, et
rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait
avec inquitude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une
obligation srieuse, qui la liait  lui.

Boris n'tait plus revenu les voir depuis son premier dpart pour
l'arme, bien qu'il ft all plus d'une fois  Moscou et qu'il et mme
pass  une petite distance d'Otradno.

Natacha en tirait la conclusion qu'il l'vitait, et les rflexions
chagrines de ses parents  son sujet confirmaient ses suppositions:

De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!

Anna Mikhalovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopt dans
son maintien une certaine affectation de dignit, jointe  un
enthousiasme exubrant pour les mrites de son fils et pour sa brillante
carrire.  l'arrive des Rostow  Ptersbourg, Boris alla leur faire sa
visite, sans la moindre motion. Son roman avec Natacha n'tant plus 
ses yeux qu'un potique souvenir, il dsirait leur faire comprendre que
ces relations d'enfance n'entranaient  leur suite aucun engagement, ni
pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conqurir une fort
agrable position dans le monde par son intimit avec la comtesse
Besoukhow; son rapide avancement, d  la protection et  la confiance
que lui tmoignait une personne influente, demandait, comme complment 
sa fortune, un beau mariage avec une riche hritire, et ce rve pouvait
facilement se raliser! Natacha n'tait pas au salon lorsqu'il y entra;
mais, prvenue aussitt, elle accourut toute rougissante, et un sourire
plus qu'affectueux rayonna sur son visage.

Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes,
ses yeux noirs et brillants, ses boucles en dsordre et ses francs
clats de rire, fut stupfait  la vue de la jeune fille d'aujourd'hui,
et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanment
de lui. Elle s'en aperut et lui en sut gr.

Reconnais-tu ton espigle petite amie de jadis? lui demanda la
comtesse.

Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:

Comme vous avez embelli!

--Je crois bien! lui rpondirent ses yeux mutins.

Natacha ne prit aucune part  la conversation: elle examinait en
silence, jusque dans ses moindres dtails, le fianc de ses jeunes
annes. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard
scrutateur, mais amical, et le lui rendait  la drobe.

Elle remarqua aussitt que l'uniforme, les perons, la cravate, la
coiffure de Boris, tout tait  la dernire mode et du plus pur comme
il faut. Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il
tendait sur la main gauche un gant blanc,  peau fine et souple, qui
l'emprisonnait troitement. Dpeignant, d'un air lgrement ddaigneux,
les plaisirs de la haute socit de Ptersbourg, il passait en revue,
non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps pass et leurs
connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dgag dont il
parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations
 deux autres soires. Son regard et son silence prolong finirent par
le troubler; il se tournait souvent de son ct et s'interrompait au
milieu de ses rcits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit cong,
tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses
mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle tait tout aussi sduisante,
peut-tre mme plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer 
l'pouser, car la mdiocrit de sa fortune deviendrait un obstacle  sa
carrire  lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et
renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'tait aussi impossible
qu'indlicat; il rsolut donc d'viter de la rencontrer  l'avenir, et
peu de jours cependant aprs cette sage rsolution il reparut chez les
Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait
parfois qu'une explication tait ncessaire, afin qu'elle comprt bien
que le pass devait tre oubli de part et d'autre, et que malgr
tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne russissait jamais
 aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraner sans
rflchir. Natacha, de son ct, semblait, au dire de Sonia et de sa
mre, se proccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses
romances favorites, lui montrait ses albums, le forait  y crire des
vers, ne lui permettait pas de rappeler le pass, mais lui donnait 
entendre combien le prsent tait beau et radieux; aussi la quittait-il
chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de
ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-mme comment cela finirait.
Il ngligeait mme la belle Hlne et en recevait journellement des
billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empchaient pas de retourner
le lendemain auprs de Natacha.


XIII


Un soir que la vieille comtesse, dbarrasse de ses fausses boucles, en
camisole et coiffe d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu' moiti
une touffe de cheveux blancs, geignait et gmissait, en faisant force
signes de croix et de _mea culpa_ devant ses images, le front contre
terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha,
nu-pieds, galement en camisole et en papillotes, entra comme un
ouragan. Sa mre, qui marmottait sa dernire prire: Si cette couche
devait tre mon tombeau, etc., etc., frona le sourcil en se retournant
et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, anime, la voyant en
prires, arrta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine
dconcerte, et attendit. Voyant que le silence de sa mre se
prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses
pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait,
parat-il, des craintes si lugubres  la comtesse. C'tait un lit lev,
avec un dredon et cinq tages d'oreillers de diffrentes grandeurs.
Natacha y disparut tout entire; attirant  elle la couverture, elle se
fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tte sous le
drap, qu'elle soulevait de temps  autre pour voir ce que faisait sa
mre. La comtesse, ayant termin ses gnuflexions, s'approcha de sa
fille avec un air svre, qui fit aussitt place  un tendre sourire:

Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?

--Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit
baiser, maman, l, l, sous le menton. Et elle enlaa sa mre de ses
deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle
adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui
faisait le moindre mal.

Qu'as-tu  me dire ce soir? lui demanda sa mre en s'enfonant  son
tour bien  son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant
sur elle-mme comme une balle, se rapprochait et s'tendait  ses cts
de l'air le plus srieux du monde.

Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu
avant que le comte ft revenu du Club, taient pour la mre une douce
jouissance.

Voyons, raconte, moi aussi j'ai  te parler...

Natacha posa sa main sur la bouche de sa mre.

De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites,
maman, dites, il est trs bien, n'est-ce pas?

--Natacha, tu as seize ans; et  ton ge j'tais marie! Tu demandes
s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils;
mais que dsires-tu?  quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est
que tu lui as tourn la tte, et aprs?... La comtesse jeta un coup
d'oeil  sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx
en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave
et rflchie de sa physionomie frappa sa mre, elle coutait et pensait.
Et aprs, rpta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourn la tte? Que
veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'pouser, tu le sais bien.

--Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.

--Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton
proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.

--Qui vous l'a dit?

--Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chrie.

--Et si je le voulais?

--coute-moi; je te parle srieusement...

Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa
mre, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis
les doigts, qu'elle pliait l'un aprs l'autre en murmurant:

Janvier, fvrier, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!

Sa mre s'tait tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de
contempler son enfant bien-aime.

Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations
d'enfance, et son intimit avec toi peut te compromettre aux yeux des
autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il
aurait trouv un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'
prsent il a perdu la tte!

--L'a-t-il perdue? demanda Natacha.

--Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un
cousin....

--Oui, je sais, Cyrille Matvvitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!

--Oh! il ne l'a pas toujours t!... Je parlerai  Boris; il faut qu'il
cesse de venir aussi souvent!

--Pourquoi, si cela l'amuse?

--Parce que cela ne mnera  rien.

--Comment pouvez-vous en tre sre? Ne lui dites rien, maman, je vous en
prie, s'cria Natacha du ton offens de quelqu'un  qui l'on veut
enlever son bien.... Soit, je ne l'pouserai pas, mais pourquoi
l'empcher de venir, puisque cela lui plat et  moi aussi? Pourquoi ne
pas continuer ainsi?

--Comment ainsi, ma chrie!

--Mais oui, ainsi; la belle affaire que je ne l'pouse pas!... Eh
bien, cela restera ainsi.

--Oh, oh! reprit sa mre, prise d'un fou rire, Ainsi, ainsi,
rptait-elle.

--Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me
ressemblez, vous tes aussi rieuse que moi!... attendez!... Et,
saisissant de nouveau la main de sa mre, elle reprit ses baisers et ses
calculs interrompus: Juin, juillet, aot!... Maman, il est trs
amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on t autant de vous? Il est bien,
trs bien! Seulement pas tout  fait  mon got: il est troit, comme la
caisse de la pendule de la salle  manger. Vous ne me comprenez pas?...
il est troit, il est gris clair....

--Quelles absurdits!

--Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donn raison.
Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un
carr.

--Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-l!...

Et la comtesse ne put s'empcher de rire.

Pas du tout; l'autre est un franc-maon, je l'ai dcouvert: il est bon,
parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment
vous faire comprendre cela?...

--Petite comtesse, tu ne dors pas? cria au mme moment le comte de
l'autre ct de la porte.

Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'lana dans sa
chambre par la sortie oppose.

Elle fut longtemps  s'endormir: elle pensait  mille choses  la fois,
et elle en arrivait toujours  conclure que personne ne pouvait deviner,
ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. Et Sonia me
comprend-elle? Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement
pelotonne, ses belles et paisses nattes enroules autour de la tte.
Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le
reste lui est indiffrent. Maman non plus! C'est vraiment tonnant! Je
suis trs intelligente, et comme... elle est jolie! ajoutait-elle en
mettant cette rflexion  son adresse dans la bouche d'un tiers cr par
son imagination et qui devait tre le phnix des hommes, un esprit
suprieur! Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu,
jolie, charmante, adroite comme une fe; elle nage, elle monte  cheval
dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!... Et Natacha
fredonna aussitt quelques mesures de son passage favori de la messe de
Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela
Douniacha et lui commanda d'teindre la bougie. Douniacha n'avait pas
encore quitt la chambre, que Natacha s'tait envole dans le monde
heureux des songes, o tout tait aussi beau, aussi facile que dans la
vie relle, mais bien plus attrayant, car ce n'tait pas la mme chose.

Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, ds
lors, cessa ses visites.


XIV


Le 31 dcembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage
considrable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y tait
invit, et l'Empereur mme avait promis d'y venir.

Une brillante illumination clairait de mille feux la faade de l'htel,
qui tait situ sur le quai Anglais. L'entre tait tendue de drap
rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-matre de
police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et
repartaient, et la file des laquais en livre, de gala et des chasseurs
aux plumets multicolores se succdait sans interruption. Les portires
s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires
et civils en grand uniforme, chamarrs de cordons et de dcorations, en
descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppes dans leurs
manteaux d'hermine, franchissaient  la hte et sans bruit le passage
recouvert de drap rouge.

Ds qu'un nouvel quipage s'arrtait, un murmure courait par la foule,
qui se dcouvrait: Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un
prince tranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet, se
disait-on. Et un individu, mieux habill que ceux qui l'entouraient,
leur nommait  haute voix les arrivants et semblait les connatre tous.

Le tiers des invits tait dj runi, que chez les Rostow on en tait
encore  se presser et  donner aux toilettes le dernier coup de main.
Que de prparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas
eues,  cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes
seraient-elles prtes  temps? Tout s'arrangerait-il  leur gr?

La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Pronnsky, jaune et
maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitr
de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il
tait convenu qu'on irait la chercher  dix heures chez elle, au palais
de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles
n'taient pas encore prtes.

C'tait le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-l, leve ds
huit heures, avait-elle pass la journe, dans une activit fivreuse;
tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'tait qu'elles fussent habilles
toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait
laiss toute la responsabilit. La comtesse avait une robe de velours
massaca, tandis que de lgres toilettes de tulle, garnies de roses
mousseuses, et doubles de taffetas rose, taient destines aux jeunes
filles, uniformment coiffes  la grecque.

Le plus important tait fait: elles s'taient parfum et poudr le
visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie 
jour taient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chausss de
souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernire main  leur
coiffure. Sonia avait mme dj pass sa robe et se tenait debout au
milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban  son corsage et
pressant de son doigt, jusqu' se faire mal, l'pingle rcalcitrante qui
grinait en perant le ruban. Natacha, l'oeil  tout, assise devant la
psych, un lger peignoir jet sur ses paules maigres, tait en retard:

Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement
tourner la tte et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre
n'avait pas eu le temps de lcher. Viens ici! Sonia s'agenouilla,
pendant que Natacha lui posait le noeud  sa faon.

Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.

--C'est bien, c'est bien!... Voil, Sonia..., comme cela!...

--Serez-vous bientt prtes? leur cria la comtesse du fond de sa
chambre. Il va tre bientt dix heures!

--Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?

--Je n'ai que ma toque  mettre.

--Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!

--Mais il est dix heures!

Dix heures et demie tait l'heure fixe pour leur entre au bal, et
cependant Natacha n'tait pas habille, et il fallait encore aller au
palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.

Une fois coiffe, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits
pieds chausss de leurs souliers de bal, s'lana vers Sonia, l'examina,
et, se prcipitant dans la pice voisine, y saisit la toque de sa mre,
la lui posa sur la tte, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur
ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui,
tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient  raccourcir le dessous
trop long de sa robe, tandis qu'une troisime, la bouche pleine
d'pingles, allait et venait de la comtesse  Sonia, et qu'une quatrime
tenait  bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.

Mavroucha, plus vite, ma bonne!

--Passez-moi le d, mademoiselle.

--Aurez-vous bientt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte.
Voici des parfums, la vieille Pronnsky est sur le gril!

--C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien
haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en
constater la lgret et la blancheur immacule.

--Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'cria Natacha en passant sa tte
dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte! Une seconde aprs, le
vieux comte fut admis; lui aussi s'tait fait beau; parfum et pommad
comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et
des souliers  boucles: Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui
dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.

--Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre
agenouille, tout occupe  galiser les jupons et  manoeuvrer
adroitement avec sa langue un paquet d'pingles qu'elle faisait passer
d'un coin de sa bouche  l'autre.

--C'est dsesprant, s'cria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses
mouvements; le jupon est trop long, trop long!

Natacha, s'loignant de la psych pour se voir plus  l'aise, en convint
aussi.

Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit
piteusement Mavroucha, qui se tranait  quatre pattes  sa suite.

--Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un
ourlet, assura Douniacha avec autorit.

Et, tirant aussitt l'aiguille qu'elle avait pique dans le fichu crois
sur sa poitrine, elle recommena  coudre.

 ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tte,
entra timidement dans la chambre.

Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes! s'cria le vieux
comte en s'avanant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa
toilette froisse, elle l'carta doucement en rougissant comme une jeune
fille.

Maman, la toque plus de ct, je vais vous l'pingler...

Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mre, en dchirant par ce brusque
mouvement,  la grande consternation des ouvrires qui n'avaient pu la
suivre, le tissu arien qui l'enveloppait.

Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!

--Ce n'est rien, reprit Douniacha rsolument; on n'y verra rien!

--Oh! mes beauts, mes reines! s'cria la vieille bonne, qui tait
entre  pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles
beauts!

Enfin,  dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers
la Tauride.

Malgr son ge et sa laideur, Mlle Pronnsky avait pass par les mmes
procds de toilette, avec moins de hte, il est vrai, vu sa grande
habitude; sa vieille personne, bichonne, parfume et vtue d'une robe
de satin jaune orne du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait
galement l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle tait prte et
accorda de grands loges aux toilettes de la mre et des filles. Enfin,
aprs force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs
robes et de leurs coiffures, s'installrent dans leurs quipages
respectifs.


XV


Natacha n'avait pas eu de la journe un seul moment de libert, pas une
seconde pour rflchir  ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout
le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent  faire par un temps
froid et humide, et dans la demi obscurit de la lourde voiture o elle
tait embote, serre et balance  plaisir. Son imagination lui
reprsenta vivement le bal, les salles inondes de lumire, l'orchestre,
les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de
Ptersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec
l'impression que lui faisaient prouver le froid et les tnbres,
qu'elle ne pouvait en croire la ralisation prochaine; aussi ne s'en
rendit-elle bien compte que lorsque, aprs avoir frl de ses petits
pieds le tapis rouge plac  l'entre et t sa pelisse dans le
vestibule, elle se fut engage avec Sonia, en avant de sa mre, sur le
grand escalier brillamment clair. Alors seulement elle pensa  la
faon dont elle devait se conduire, et s'effora de se composer ce
maintien rserv et modeste qu'elle tenait pour indispensable  toute
jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitt, heureusement pour
elle, que ses yeux ne lui obissaient point, qu'ils couraient dans tous
les sens, que l'motion lui faisait battre le coeur  cent pulsations
par minute et l'empchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc
impossible de se donner le maintien dsir, qui l'aurait d'ailleurs
rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner  contenir et  cacher
son trouble: c'tait,  vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les
Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invits en grande
toilette, qui changeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes
glaces appliques sur les murs refltaient l'image des dames en robes
blanches, roses, bleues, avec des paules et des bras ruisselants de
diamants et de perles.

Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir 
s'y voir, tellement tout se confondait et se mlait dans ce chatoyant
dfil!  son entre dans le premier salon, elle fut tout assourdie et
ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'change
des compliments et des saluts, et aveugle par l'clat des lumires. Le
matre et la matresse de la maison se tenaient  la porte et
accueillaient depuis une heure leurs invits avec l'ternelle phrase:
Charm de vous voir, que les Rostow durent, comme tous les autres,
entendre  leur tour.

Les deux jeunes filles, habilles de la mme faon, avec des roses dans
leurs cheveux noirs, firent ensemble la mme rvrence, mais le regard
de la matresse de la maison s'arrta involontairement sur la taille
dlie de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spcial,
diffrent du sourire strotyp et obligatoire avec lequel elle
accueillait le reste de ses invits. Peut-tre le lointain souvenir de
son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout  coup
 la mmoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte
laquelle des deux tait sa fille.--Charmante! ajouta-t-elle, en
baisant le bout de ses doigts.

On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur,
et la comtesse Rostow s'arrta au milieu d'un des groupes le plus en
vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosit; elle
devina qu'elle avait plu tout d'abord  ceux qui s'inquitaient de
savoir qui elle tait, et sa premire motion en fut un peu calme. Il
y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,
pensa-t-elle.

La vieille Pronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.

Voyez-vous l-bas cette tte grise avec des cheveux boucls? c'est le
ministre de Hollande, dit-elle en indiquant un homme g et entour de
dames, qu'il faisait pouffer de rire.

Ah! voil la reine de Ptersbourg, la comtesse Besoukhow,
ajouta-t-elle en dsignant Hlne, qui faisait son entre. Comme elle
est belle! Elle ne le cde en rien  Marie Antonovna! Regardez comme
jeunes et vieux s'empressent  lui faire leur cour.... Elle est belle et
intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-l,
voyez, elles sont laides, mais encore plus recherches, si c'est
possible, que la belle Hlne; ce sont la femme et la fille d'un
archimillionnaire!--L-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,
continua-t-elle, en leur dsignant un grand chevalier-garde, trs beau
garon, portant haut la tte, qui venait de passer  ct d'elles sans
les voir. Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'hritire
aux millions. Votre cousin Droubetzko la courtise aussi...--Mais
certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est
Caulaincourt, rpondit-elle  une question de la comtesse. Ne dirait-on
pas un roi? Ils sont du reste fort agrables tous ces Franais;
personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voil
enfin, la belle des belles, notre dlicieuse Marie Antonovna; quelle
simplicit dans sa toilette!... ravissante!...--Et ce gros en lunettes,
ce franc-maon universel, Besoukhow, quel pantin  ct de sa femme!

Pierre se frayait un passage dans la foule en balanant son gros corps,
en saluant de la tte, de droite et de gauche, avec sa bonhomie
familire, et aussi  son aise que s'il traversait un march; il
semblait chercher quelqu'un.

Natacha aperut avec joie cette figure connue, ce pantin, comme disait
Mlle Pronnsky, qui lui avait promis de venir  ce bal et de lui amener
des danseurs.

Il tait dj tout prs d'elle, lorsqu'il s'arrta pour causer avec un
militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agrable,
qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarr de
dcorations: c'tait Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitt. Elle le
trouva plus anim, rajeuni, embelli:

Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a pass la nuit chez nous
 Otradno; le vois-tu?

--Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Pronnsky, je ne puis
le souffrir! Il fait  prsent la pluie et le beau temps; c'est un
orgueilleux, comme son pre. Il s'est li avec Spransky et compose
toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manire d'tre avec
les dames; en voici une qui lui parle, et il se dtourne! Je lui aurais
nettement dit ma faon de penser, s'il m'avait traite ainsi!


XVI


Soudain un frmissement parcourut tous les groupes, on se porta en
avant, on recula, on se spara, l'orchestre clata en une bruyante
fanfare, et l'Empereur, suivi du matre et de la matresse de la maison,
fit son apparition. Il s'avana rapidement entre les deux haies vivantes
qui s'taient formes sur son passage, saluant de tous les cts, et
visiblement press de s'affranchir au plus vite de ces dmonstrations
invitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se
prcipita sur ses pas, puis, refoule en arrire, elle dmasqua la
porte, auprs de laquelle Sa Majest causait avec la matresse de la
maison, aux sons de la polonaise du jour commenant par ces paroles:
Alexandre, lisabeth excitent notre enthousiasme. Un jeune homme tout
effar supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles,
oubliant toute convenance, oubliant mme leur toilette, jourent des
coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commenaient 
se former pour la danse.

On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main  la matresse de la
maison et marchant  contre-mesure, ouvrit le cortge. Le matre de la
maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis
venaient des ambassadeurs, des ministres, des gnraux. La majorit des
dames avait t engage et s'tait jointe  la polonaise, pendant que
Natacha, sa mre et Sonia faisaient tapisserie avec la minorit. Ses
bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge,  peine
naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses
yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait,
indcise, entre une grande joie et une grande dception. Ni l'Empereur
ni les gros bonnets ne l'intressaient; une seule pense la tourmentait.
Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se
disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soire? Tous ces hommes
semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute
que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent
certainement pas que je brle du dsir de danser, que je danse dans la
perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi. La musique, qui
ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de
pleurer.

Mlle Pronnsky les avait abandonnes, et son pre tait  l'autre bout
de la salle; isoles, perdues toutes trois dans cette cohue trangre,
elles n'inspiraient d'intrt  personne, et personne ne s'inquitait
d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les
reconnatre. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse,
laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant
d'indiffrence que si elle avait fait partie intgrante du mur. Boris
dfila deux fois devant elles, et deux fois dtourna la tte. Berg et sa
femme, qui ne dansaient pas, se runirent aux pauvres dlaisses.

Natacha fut profondment humilie de la formation en plein bal de ce
groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses
affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de
Vra, ni  sa toilette d'un vert clatant.

Enfin l'Empereur acheva son troisime tour. Il avait chang trois fois
de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empress se prcipita
vers les dames Rostow, les engageant  reculer encore, quoiqu'elles
fussent dj accules  la muraille, et les premiers accords d'une valse
au rythme doux et entranant se firent entendre. L'Empereur, un sourire
sur les lvres, passait en revue la socit; personne ne s'tait encore
lanc dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la
comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui rpondit en posant doucement
le bras sur son paule; le danseur, passant aussitt le sien autour de
sa taille, l'entrana dans l'espace laiss libre; ils glissrent ainsi
jusqu'au bout oppos de la salle: l, s'emparant de la main gauche de sa
dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-mme, et ils
s'lancrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la
musique qui prcipitait la mesure, au bruit des perons qui
s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse
se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure  trois
temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait
volontiers pleur de ne pas avoir t choisie pour ce premier tour.

Le prince Andr, vtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec
paulettes de colonel, en bas de soie et en souliers  boucles, gai et
en train, causait,  quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de
la premire sance du conseil de l'empire, qui venait d'tre fixe au
lendemain. Le baron, qui connaissait son intimit avec Spransky et ses
travaux lgislatifs, recueillait auprs de lui des renseignements prcis
sur un sujet qui donnait lieu  une foule de commentaires. Mais le
prince ne prtait qu'une oreille distraite  ses paroles, et il portait
ses regards tantt sur l'Empereur, tantt sur le groupe des cavaliers
qui se prparaient  la danse, sans pouvoir se dcider  suivre leur
exemple.

Il examinait avec curiosit ces hommes intimids par la prsence du
souverain, et ces femmes qui se pmaient du dsir d'tre invites.

Pierre s'approcha de lui en ce moment:

Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protge, la jeune
comtesse Rostow.

--O est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achverons
une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,
ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure dsole de Natacha
le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de dbutante, et, se
souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de
la comtesse.

Permettez-moi de vous prsenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.

--J'ai l'honneur de la connatre, mais je ne sais si elle se souvient de
moi, rpondit le prince Andr, en la saluant avec une politesse
respectueuse qui dmentait la svre critique de la vieille Pronnsky.
Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de
Natacha, dont la figure s'claira subitement; un sourire radieux,
reconnaissant, dbordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en
chassa les larmes prtes  jaillir. Je t'attends depuis une ternit,
semblait-elle lui dire; heureuse et mue, elle se pencha doucement sur
l'paule de son cavalier, qui passait  bon droit pour un des premiers
danseurs du moment; elle aussi dansait  ravir, et, de ses pieds
mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hsitation. Sans
doute ses paules et ses bras grles et anguleux, sa gorge  peine
forme, ne pouvaient tre compars avec les paules et les bras
d'Hlne, sur lesquels s'tendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient
laiss les milliers de regards fascins par sa beaut. Quant  Natacha,
ce n'tait qu'une petite fille, dcollete pour la premire fois et qui
certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assur qu'il devait
en tre ainsi.

Le prince Andr aimait la danse; cette fois cependant, press de mettre
fin  d'ennuyeuses conversations politiques, et de se drober  la
contrainte cause par une auguste prsence, il n'avait choisi Natacha
que pour obliger son ami et parce qu'elle tait la premire jolie figure
qui avait attir ses yeux. Mais  peine eut-il entour de son bras cette
taille si flexible, si fine,  peine l'eut-il sentie se pencher et se
balancer contre sa poitrine,  peine eut-il rpondu  ce sourire, si
voisin de ses lvres, que les charmes de sa frache beaut lui montrent
 la tte et le grisrent comme un vin gnreux. Son tour de valse
achev, essouffl, hors d'haleine, il lui rendit la libert, et
s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres,
heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.


XVII


Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres
cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant rpondre 
ces nombreuses invitations, les passa  Sonia; elle dansa toute la
soire, le teint anim, tout entire  son bonheur, ne remarquant rien
de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur
avec l'ambassadeur de France, ni son amabilit avec Mme C..., ni la
prsence d'un prince de sang tranger, ni l'norme succs d'Hlne, ni
enfin le dpart de Sa Majest. Elle le devina seulement  l'entrain
croissant des danseurs. Le prince Andr fut de nouveau son cavalier
pendant le cotillon qui prcda le souper: il lui rappela leur premire
entrevue dans l'alle d'Otradno, son insomnie au clair de la lune, et
comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit  ces
souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle prouvait une
certaine honte  s'tre ainsi laiss surprendre.

Le prince Andr,  l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vcu dans la
socit, trouvait du plaisir  rencontrer sur sa route un tre qui se
dtachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformit
mondaine. Telle tait Natacha, avec ses tonnements nafs, sa joie sans
bornes, sa timidit et jusqu' ses fautes de franais. Assis  ses
cts, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus
indiffrentes, il s'adressait  elle avec une douce et affectueuse
dlicatesse, charm par l'clat de ses yeux et de son sourire, qui ne se
rapportait point  ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle
dbordait. Il admirait sa grce ingnue, pendant qu'elle excutait,
toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir;
 peine revenait-elle, haletante,  sa place, qu'un autre danseur se
proposait de nouveau; fatigue, essouffle, sur le point de refuser,
elle repartait pourtant, ayant sur les lvres un sourire  l'adresse du
prince Andr:

J'aurais prfr me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus,
mais ce n'est pas ma faute, on m'enlve, et j'en suis si heureuse, si
heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez,
n'est-ce-pas, et...

Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha
traversa la salle, pour engager  son tour deux dames  faire la figure
avec elle.

Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince Andr
presque malgr lui, elle sera ma femme. Elle s'arrta devant Sonia!
Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui
est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici  un
mois elle sera marie, elle n'a pas ici sa pareille!... et il regarda
Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froisse de son
corsage.

 la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince
Andr  venir les voir, et demanda  sa fille si elle s'amusait. Elle
lui rpondit par un sourire rayonnant. Une pareille question tait-elle
possible?

Je m'amuse tant! Comme jamais! dit-elle, et le prince Andr surprit le
mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait
pour embrasser son pre, mais qu'elle abaissa aussitt. C'est qu'en
vrit son bonheur tait complet; il tait parvenu  ce degr qui nous
rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni
au mal, ni au chagrin, ni au malheur!

Pierre prouva pour la premire fois ce soir-l un sentiment
d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphres le blessa
au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front;
debout  une fentre, ses yeux fixes regardaient sans voir.

Natacha, en allant souper, passa  ct de lui; l'expression morne et
dsole de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui
donner un peu de son superflu:

Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?

Pierre sourit machinalement et rpondit au hasard:

Oui, j'en suis bien aise.

Peut-on tre triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garon
comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui taient
l taient bons, s'aimaient comme des frres, et tous par consquent
devaient tre heureux.


XVIII


Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde  la mmoire du
prince Andr. C'tait beau et brillant, se disait-il... et la petite
Rostow, quelle charmante crature! Il y a en elle quelque chose de si
frais, elle est si diffrente des jeunes filles de Ptersbourg... Et ce
fut tout; sa tasse de th une fois bue, il reprit son travail.

Pourtant, tait-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien
faire de bon, trouvait  redire  sa besogne, sans parvenir  l'avancer;
aussi fut-il enchant d'tre interrompu par la visite d'un certain
Bitsky. Employ dans plusieurs commissions, reu dans toutes les
coteries de Ptersbourg, admirateur fervent de Spransky, de ses
rformes, et colporteur jur des bruits et des commrages du jour, ce
Bitsky tait de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans
leurs habits, et passent, grce  cette faon de faire, pour de
chaleureux partisans des nouvelles tendances. tant son chapeau  la
hte, il se prcipita vers le prince Andr et lui conta les dtails de
la sance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin mme et
qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours
prononc  cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points
d'un monarque constitutionnel: Sa Majest a dit ouvertement que le
conseil et le snat constituaient les corps de l'tat; que le
gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non
l'arbitraire; que les finances allaient tre rorganises et les budgets
rendus publics. Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en
roulant les yeux, cet vnement marque une re nouvelle, une re
grandiose dans notre histoire.

Le prince Andr, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire
avec une impatience fbrile et qui y avait vu un acte d'une importance
capitale, s'tonna de se sentir tout  coup froid et indiffrent devant
le fait accompli! Il rpondit par un sourire railleur  l'exaltation de
Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire,  Bitsky ou  lui, que
l'Empereur se ft ou non exprim ainsi au conseil, et en quoi cela le
rendrait plus heureux ou meilleur.

Cette rflexion effaa subitement de son esprit l'intrt qu'il avait
port jusqu'alors aux nouvelles rformes. Spransky l'attendait ce
jour-l  dner en petit comit, selon ses propres paroles; cette
runion intime, compose des quelques amis de celui pour qui il
prouvait la plus vive admiration, aurait d cependant offrir un grand
attrait  sa curiosit, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu
chez lui, au milieu des siens; mais  prsent il ne se rendit qu'avec
ennui,  l'heure indique, au petit htel de Spransky, situ prs du
jardin de la Tauride. Le prince Andr, un peu en retard, arriva  cinq
heures et trouva tous les invits dj runis dans la salle  manger de
la maison, dont il remarqua l'exquise propret et l'aspect un peu
monastique. La fille de Spransky, une enfant, et sa gouvernante y
demeuraient avec lui. Les invits se composaient de Gervais, de
Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les clats de
rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du
grand rformateur, articulait avec nettet le ha, ha, ha, d'un rire
clair et aigu qui frappait pour la premire fois les oreilles du prince
Andr.

Groups prs des fentres, ces messieurs entouraient une table charge
de zakouska[2]. Spransky portait un habit gris, orn d'une plaque, un
gilet blanc et une cravate montante: c'tait dans ce costume qu'il avait
sig  la fameuse sance du conseil de l'empire; il paraissait trs gai
et coutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les
paroles,  l'entre du dernier arrivant, furent couvertes par une
explosion d'hilarit gnrale. Stolipine riait franchement de sa grosse
voix de basse en mchonnant un morceau de fromage, et Gervais  tout
petit bruit, comme le vin qui ptille, tandis que le matre de la maison
lanait  leurs cts les notes perantes de sa voix claire et grle.

Enchant de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince Andr
sa main blanche et dlicate. Un instant... et s'adressant  Magnitsky:
Rappelez-vous nos conventions: le dner est un dlassement, pas un mot
d'affaires!... et il se reprit  rire.

Le prince Andr, du dans son attente, en fut agac, il lui sembla que
ce n'tait plus l le vrai Spransky; que le charme mystrieux qui
l'avait attir vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel
qu'il tait, et ne se laissait plus sduire.

La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet
d'anecdotes.  peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive
disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scne les
fonctionnaires de tout rang, et leur nullit tait, dans ce cercle,
tellement hors de doute, que les rvlations comiques sur ces
personnages leur semblaient  tous tre le seul parti  en tirer.
Spransky lui-mme conta comment,  la sance du matin, un des membres
du conseil, afflig de surdit, ayant t invit  faire connatre son
opinion, rpondit  celui qui l'interrogeait qu'il tait de son avis.
Gervais se complut dans le long rcit d'une inspection remarquable par
la stupidit qui y avait t dploye. Stolipine, tout en bgayant,
tomba  bras raccourcis sur les abus de l'administration prcdente.
Redoutant,  cette sortie, que la conversation ne devnt par trop
srieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacit, et,
Gervais ayant lanc une plaisanterie, la gaiet reparut de plus belle,
sans nouvel incident.

Il tait facile de voir que Spransky aimait  se reposer aprs le
travail au milieu de ses amis, qui, se prtant  son dsir, s'amusaient
eux-mmes, tout en l'amusant  l'envi. Ce ton de gaiet dplut au prince
Andr, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de
Spransky lui fut dsagrable: ce rire perptuel sonnait faux  son
oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas dispos  s'y
joindre franchement, il craignit de laisser paratre ses impressions et
essaya  diffrentes reprises de se mler  la causerie, mais ce fut
peine perdue, et il ne tarda pas  sentir que, malgr tous ses efforts,
il ne pouvait se mettre  l'unisson; chacune de ses paroles semblait
rebondir hors du cercle, comme le bouchon de lige hors de l'eau.
Cependant il ne se disait rien de rprhensible, rien de dplac, mais
les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour dlicat
qu'ils semblaient ne pas mme souponner et qui est le vrai sel de la
gaiet.

Le dner termin, la fille de Spransky et sa gouvernante se levrent de
table; le pre, attirant  lui son enfant, la couvrit de caresses: ces
caresses parurent affectes aux yeux prvenus du prince Andr.

On resta attabl  l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la
guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napolon dans cette
circonstance. Le prince Andr ne put rsister au dsir d'mettre un avis
diamtralement oppos. Spransky sourit et raconta aussitt une
anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention
vidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques
secondes.

Le matre de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher
une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: Le
bon vin ne court pas les rues..., et tous les invits, reprenant
gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, o deux
grandes lettres, apportes par un courrier du ministre, lui furent
remises. Il passa dans son cabinet.  peine avait-il disparu, que
l'entrain de ses invits tomba subitement, et ils se mirent  causer
srieusement et sans bruit: Dclamez-nous quelque chose, dit Spransky
en revenant et en s'adressant  Magnitsky. C'est un vrai talent,
ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr. Magnitsky, cdant  la
volont qui venait de lui tre exprime, prit la pose oblige et rcita
une parodie en vers franais compose par lui, o figuraient quelques
personnalits connues  Ptersbourg; de vifs applaudissements
l'interrompirent  diffrents endroits. Ds qu'il eut fini, le prince
Andr s'approcha de son hte pour prendre cong.

Dj! O allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.

--J'ai promis ma soire.

Ils se turent tous deux, et le prince Andr put examiner  son aise ces
yeux de verre, ces yeux impntrables. Comment avait-il pu attendre
tant de choses de cet homme, de son activit, et y attacher une si
grande valeur? C'tait tout simplement ridicule! Voil ce qu'il
pensait, et le rire affect de Spransky continua  rsonner ce soir-l
dans ses oreilles.

Rentr chez lui, il se prit  rflchir, et, jetant un coup d'oeil en
arrire, il s'tonna de voir ses quatre mois de sjour  Ptersbourg lui
apparatre sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts,
toute la longue filire par laquelle avait d passer son projet de code
militaire, reu au comit pour y tre discut, et mis ensuite de ct,
parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait t dj
prsent  l'Empereur! Il se rappela les sances de ce comit dont Berg
tait membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans
tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mmoire sur
les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se
transportant en pense  Bogoutcharovo,  ses occupations de l-bas, 
sa course  Riazan,  ses paysans, et leur appliquant en pense le
droit des gens, qu'il avait si savamment divis en paragraphes, il fut
confondu d'avoir consacr tant de mois  un travail aussi strile!


XIX


Dans la journe du lendemain, le prince Andr alla faire quelques
visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels,  l'occasion du
dernier bal, il avait renouvel connaissance; sous cet acte de pure
politesse se cachait le dsir de voir dans son intrieur la vive et
charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agrable
impression.

Elle fut la premire  le recevoir, et il lui sembla que sa robe
gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beaut que sa toilette de
bal. Il fut trait par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut
simple et cordial, et cette famille, qu'il avait svrement juge
autrefois, lui parut aujourd'hui compose uniquement de braves et
excellents coeurs, pleins d'amnit et de bont. L'hospitalit et la
parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore  Ptersbourg
qu' Moscou, ne lui laissrent aucun moyen de refuser son invitation 
dner. Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le
voit, ils ne peuvent apprcier le trsor qu'ils ont en Natacha, cette
jeune fille en qui la vie dborde et dont la silhouette lumineuse se
dtache si potiquement sur le fond terne de sa famille.

Il se sentait prt  trouver des joies inconnues dans ce monde tranger
pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'alle
d'Otradno, et plus tard, la nuit,  la fentre ouverte devant la douce
clart de la lune, et il s'irritait alors d'en tre rest aussi
longtemps loign; maintenant qu'il s'en tait rapproch, qu'il y tait
entr, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.

Aprs le dner, Natacha se mit,  sa prire, au piano, et chanta; assis
prs d'une fentre, il l'coutait en causant avec des dames. Soudain il
s'arrta, la phrase qu'il avait commence resta inacheve sur ses
lvres, quelque chose le serra  la gorge, il sentit monter des larmes 
ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus
capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son me une
explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui
pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son pass, avec la mort de sa
femme, ses illusions perdues, ses esprances d'avenir..., ou de la
rvlation subite de ce sentiment, qui contrastait si trangement avec
le besoin de l'infini dont son coeur dbordait, et ce cadre troit et
matriel, o leurs deux tres se confondaient en une mme et vague
pense. Ce contraste accablant le tourmentait et le rjouissait  la
fois.

 peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si
elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitt, dans la crainte de
lui avoir adress une question dplace. Il sourit et lui rpondit que
son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.

Le prince Andr les quitta fort avant dans la soire. Il se coucha par
pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa
bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie
le fatigut.  le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une
atmosphre charge de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et
lger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant  pleins poumons! Il ne
pensait gure  Natacha, ne se figurait nullement en tre amoureux, mais
il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait  sa vie une
nergie toute nouvelle. Que fais-je ici?  quoi bon mes dmarches?
Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserr, lorsque l'existence entire
est l devant moi avec toutes ses joies? se disait-il. Pour la
premire fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint 
conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'ducation de son fils, lui
trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en
Suisse, en Italie.... Il faut profiter de ma libert, et de ma
jeunesse! Pierre avait raison: pour tre heureux, me disait-il, il faut
croire au bonheur, et j'y crois  prsent! Laissons les morts enterrer
les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et tre heureux!


XX


Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait
toute la ville  Moscou et  Ptersbourg, tir  quatre pingles dans
un uniforme irrprochable, portant des favoris courts,  l'exemple de
l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:

Je viens de chez la comtesse votre pouse, qui n'a pas daign accder 
ma requte; j'espre avoir meilleure chance auprs de vous, comte,
ajouta-t-il en souriant.

--Que dsirez-vous, colonel? Je suis  vos ordres.

--Je suis compltement install dans mon nouveau logement, reprit Berg,
comme s'il tait convaincu du plaisir que cette intressante
communication devait procurer  chacun. Je dsirerais y donner une
petite soire et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma
femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire
l'honneur d'accepter une tasse de th et...  souper.

Un sourire panoui couronna la fin de ce petit discours.

La comtesse Hlne, trouvant les de Berg au-dessous d'elle, avait,
malheureusement pour eux, rpondu par un refus  ce sduisant programme.
Berg dtailla si clairement  Pierre pourquoi il dsirait voir se runir
chez lui une socit choisie, pourquoi cela lui serait agrable, et
pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent,
tait tout prt  faire de fortes dpenses lorsqu'il s'agissait de
recevoir le grand monde, que force fut  ce dernier d'accepter
l'invitation.

Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?...  huit heures moins dix
minutes, si j'ose vous en prier.... Notre gnral y sera... il est trs
bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons;
ainsi je compte sur vous.

Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-l de cinq minutes
en avance sur l'heure indique.

Berg et sa femme, aprs avoir fini avec tous leurs prparatifs,
attendaient leurs invits dans leur salon, clair  giorno et dcor de
statuettes et de tableaux. Assis  ct de Vra, vtu d'un uniforme non
moins neuf que son salon et boutonn avec soin, il lui expliquait comme
quoi il tait indispensable d'avoir des relations sociales avec des
personnes plus haut places que soi et comment alors seulement on
retirait quelque profit de ses connaissances: On trouve toujours
quelque chose  imiter et  demander; c'est ainsi que j'ai vcu depuis
que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par annes,
mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zros, et
moi, me voil  la veille de commander un rgiment, et j'ai le bonheur
d'tre votre mari! Se levant pour baiser la main de Vra, il arrangea
le tapis, dont un coin s'tait relev: Et comment y suis-je parvenu?
Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut
aussi, bien entendu, se conduire convenablement et tre exact  remplir
ses devoirs.

Berg sourit, avec la conscience de sa supriorit sur une faible femme,
car la sienne, toute charmante qu'elle put tre, tait, aprs tout,
aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la
valeur de l'homme, le vritable sens de ein Mann zu sein (tre un
homme). Elle souriait aussi, de son ct, et exactement pour les mmes
motifs, car elle se reconnaissait une supriorit incontestable sur ce
bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie
tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors
ligne, tandis qu'ils n'taient tous que des sots et d'orgueilleux
gostes.

Berg, entourant de ses bras sa femme avec prcaution, pour ne pas
dchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait pay fort cher, lui
appliqua un baiser bien au milieu des lvres.

Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitt?
dit-il, en donnant,  sa manire, une conclusion  ses ides.

--Oh! je ne le dsire pas non plus, rpondit Vra. Il faut avant tout
vivre pour la socit!

--La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.

Et Berg toucha la plerine de sa femme d'un air satisfait.

On annona le comte Besoukhow; mari et femme changrent un coup d'oeil
enchant, chacun s'attribuant de son ct l'honneur de sa visite.

Je t'en prie, dit Vra, ne viens pas m'interrompre  tout propos
lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intresser, et ce qu'il
faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.

--Mais, rpliqua Berg, les hommes aiment parfois  causer entre eux de
choses srieuses, et...

Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible
de s'y asseoir sans en dranger la savante symtrie. Cependant Berg fut
oblig, bon gr mal gr, de la rompre; mais, aprs avoir magnanimement
avanc un fauteuil et recul un canap en l'honneur de leur hte, il en
prouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux
meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et
sa femme, enchants dans leur for intrieur de l'heureux dbut de leur
soire, s'employrent  l'envi, et en s'interrompant mutuellement, 
entretenir de leur mieux leur invit.

Vra ayant dcid, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout
parler de l'ambassade franaise, aborda ce thme de prime abord, tandis
que Berg, convaincu de la ncessit de traiter un plus grave sujet, lui
coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et
passa, tout doucement, de la guerre, envisage  un point de vue
gnral,  ses combinaisons personnelles,  la proposition qu'on lui
avait faite de prendre une part active  cette campagne, et aux motifs
qui la lui avaient fait refuser. Malgr le dcousu de leur causerie et
le dpit que Vra ressentait contre son mari pour s'tre permis de
l'interrompre, le mnage rayonnait de joie, en voyant que leur soire,
bien lance, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant
clairage, sa table  th et ses conversations  btons rompus,  toutes
les runions du mme genre.

Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supriorit et de
protection perait dans sa faon d'tre avec eux. Peu aprs, un colonel
et sa femme, un gnral et les Rostow firent leur apparition; la soire
s'levait donc au rang d'une vraie soire! Les alles et venues causes
par ces nouveaux invits, par l'change des saluts, des phrases sans
suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le mnage Berg.
Tout se passait chez eux comme partout: le gnral, qui ressemblait, 
s'y mprendre,  tous les gnraux, accorda de grands loges 
l'appartement, tapa amicalement sur l'paule de Berg, et, s'occupant
aussitt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de
boston, s'assit  ct du comte Rostow, le plus marquant des invits.
Les vieux se runirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes
gens se grouprent ensemble. Vra s'installa  la table de th, tout
couverte de corbeilles d'argent pleines de ptisseries identiquement
semblables  celles qu'on avait manges l'autre soir chez les Panine; en
un mot, la soire des Berg tait,  leur satisfaction manifeste,
semblable en tous points  toutes les autres soires.


XXI


Pierre eut l'avantage d'tre dsign pour la partie de boston avec le
vieux comte, le gnral et le colonel. Il se trouva, par hasard, plac
en face de Natacha et fut frapp du changement survenu en elle depuis le
bal; elle ne disait mot et aurait t presque laide, sans l'expression
de douceur et d'indiffrence rpandue sur ses traits. Qu'a-t-elle? se
demanda-t-il. Assise  ct de sa soeur, elle rpondait  Boris du bout
des lvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et
de compter cinq leves, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un
bruit de pas suivi d'un change de compliments, et son regard, se
portant involontairement sur Natacha, il resta stupfait: Qu'est-ce que
cela veut dire? se demanda-t-il.

La tte releve, rougissante, et retenant avec peine sa respiration,
elle parlait au prince Andr, qui, debout devant elle, la regardait d'un
air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait
de nouveau transfigure, et elle avait retrouv toute la beaut qu'elle
semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'tait bien la Natacha
du bal!

Le prince Andr s'approcha de Pierre, qui, dcouvrant en lui une
expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui
connaissait pas, employa le temps que dura la partie  les examiner l'un
et l'autre. Il se passe quelque chose de grave entre eux, se dit-il,
et un mlange de regret et de joie l'mut au point de lui faire oublier
son propre malheur.

Les six robs termins, il reprit toute sa libert d'action, le gnral
lui ayant dclar qu'il n'tait pas permis de jouer aussi mal que lui.
Natacha causait avec Sonia et Boris, Vra avec le prince Andr. Elle
avait remarqu ses assiduits auprs de Natacha et jugea ncessaire de
profiter de la premire occasion favorable pour lui lancer des allusions
transparentes sur l'amour en gnral et sur sa soeur en particulier. Le
sachant trs intelligent, elle tenait  exprimenter sur lui sa fine
diplomatie; aussi tait-elle enchante d'elle-mme et tout entire aux
plus loquents dveloppements, lorsque Pierre vint leur demander la
permission de se mler  leur conversation,  moins qu'il ne s'agt
entre eux d'un grave mystre, et remarqua avec surprise l'embarras de
son ami.

Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pntre et apprcie
du premier coup la diffrence des caractres, que pensez-vous de
Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle
pensait  elle-mme), rester  tout jamais fidle  celui qu'elle aurait
aim? Car c'est l le vritable amour. Qu'en dites-vous, prince?

--Je la connais trop peu, rpondit le prince Andr, cachant son
embarras sous un sourire railleur, pour rsoudre une question aussi
dlicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqu que moins
une femme plat, plus elle est fidle.

--Vous dites vrai... mais c'tait bon, prince, de notre temps, reprit
Vra, qui aimait  parler de son temps comme tous les esprits borns
qui sont persuads que la nature des personnes se transforme avec les
annes, et qui s'imaginent savoir  quoi s'en tenir mieux que personne
sur les singularits de leur poque.... Aujourd'hui, la jeune fille a
tant de libert, que le plaisir d'tre courtise touffe souvent chez
elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est trs
sensible. Ce retour  Natacha fut dsagrable au prince Andr, qui
tenta de se lever; mais Vra le retint, en lui souriant avec plus de
grce encore: Elle a t courtise plus que personne; mais jusqu' ces
derniers temps, personne n'tait parvenu  lui plaire. Vous le savez
bien, comte, continua-t-elle en s'adressant  Pierre; et mme Boris,
soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, tait aussi parti pour
le pays du Tendre.... Vous tes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?

--Oui, je le connais.

--Il vous aura sans doute confess son amour d'enfant pour Natacha?

--Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince Andr en devenant
carlate.

--Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimit mne
quelquefois  l'amour; cousinage, dangereux voisinage, n'est-ce pas?

--Oh! sans contredit, rpondit le prince Andr.

Et il se mit  plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la
prudence qu'il devait apporter,  Moscou, dans ses rapports avec ses
cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena  l'cart.

Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son motion et du regard qu'il
avait jet sur Natacha.

--Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait
de la paire de gants que tout franc-maon devait offrir  celle qu'il
jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard! et, les
yeux brillant d'un clat trange, laissant percer dans ses mouvements
une secrte agitation, il alla s'asseoir prs de Natacha.

Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soire,
reproduction fidle de toutes les autres soires, tait un vrai succs:
les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une
aiguille; le gnral levait la voix pendant le jeu, et le samovar et
les ptisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait  ce
parfait ensemble un dtail qui l'avait frapp dans les autres runions:
une discussion anime entre hommes, sur un sujet grave et intressant.
Pour son bonheur, le gnral ne tarda pas  en mettre un sur le tapis,
et il appela Pierre  la rescousse dans un dbat qui venait de
s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!


XXII


Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince Andr se rendit chez
les Rostow; il y dna et y passa la soire.

Chacun avait d'autant plus facilement devin pourquoi et pour qui il
restait, qu'il ne s'en cachait en aucune faon. Natacha, transporte
d'un bonheur exalt, se sentait  la veille d'un vnement solennel; et
toute la maison partageait cette impression. La comtesse tudiait
Bolkonsky d'un regard mlancolique et srieux, pendant qu'il causait
avec sa fille, et se mettait bien vite  parler de choses et d'autres
lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha
seule ou de la gner en restant, et Natacha plissait d'angoisse
lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tte--tte
avec lui. Sa timidit l'tonnait: elle devinait qu'il avait une
confidence  lui faire et qu'il ne pouvait s'y dcider.

Lorsque le prince Andr les eut quitts, sa mre s'approcha d'elle:

Eh bien? lui dit-elle tout bas.

--Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien  prsent, je ne puis rien
dire!... Et cependant ce mme soir, mue et terrifie, les yeux fixes,
couche auprs de sa mre, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui
avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses
questions sur Boris et sur l'endroit o elle et les siens avaient
l'intention de passer l't: Jamais, jamais, je n'ai prouv rien de
pareil  ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur!
Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est
cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?

--Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.

--Comment, dormir?... quelle absurdit! Maman, maman, cela ne m'est
jamais arriv, poursuivit-elle, surprise et effraye de ce sentiment
qu'elle prouvait pour la premire fois.... Aurions-nous jamais pu
prvoir cela?

Natacha, bien qu'elle ft fermement convaincue qu'elle s'tait
subitement prise du prince Andr, lors de sa visite  Otradno, ne
pouvait cependant surmonter une certaine apprhension que lui causait ce
bonheur trange et en ralit si inattendu:

Et il a fallu qu'il vnt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous
rencontrassions  ce bal, o je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le
sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait tre ainsi.... Alors mme
que je venais  peine de l'entrevoir, j'ai ressenti l quelque chose de
tout particulier.

--Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? rpte-les, dit la mre, qui
restait pensive et se rappelait un quatrain crit par le prince Andr
sur l'album de sa fille.

--Maman, n'est-ce pas honteux d'pouser un veuf?

--Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont crits dans
le ciel.

--Ah! maman, chre petite maman, comme je vous aime! comme je suis
heureuse! s'cria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et
d'motion.

Ce mme soir, le prince Andr faisait  Pierre la confidence de son
amour et de sa rsolution d'pouser Natacha.

Il y avait un grand raout chez la comtesse Hlne: l'ambassadeur de
France, le prince tranger, devenu depuis peu l'hte assidu de la
matresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de
femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons,
et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout
depuis que, grce sans doute aux longues visites du prince tranger chez
la comtesse, il avait t nomm chambellan, il tait sujet  de
continuels accs d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment
inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes
penses d'autrefois sur le nant des choses humaines lui revenaient plus
sombres que jamais, ravives par la vue des progrs de l'amour entre
Natacha, sa protge, et le prince Andr, son ami, et par le contraste
entre leur situation et la sienne. Il s'efforait de ne penser ni  eux
ni  sa femme, et revenait toujours, malgr lui, aux questions qui
l'avaient dj si fort tourment; de nouveau, tout lui paraissait
puril, compar  l'ternit, et de nouveau il se demandait:  quoi
tout cela mne-t-il? Nuit et jour il s'acharnait  ses travaux de
franc-maon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsdait. Un soir,
aprs avoir quitt entre onze heures et minuit l'appartement de sa
femme, il venait de remonter dans son cabinet imprgn de l'odeur du
tabac; envelopp d'une robe de chambre use et sale, il copiait les
constitutions des loges cossaises, lorsque le prince Andr entra
inopinment chez lui.

Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous
voyez, ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver
dans une occupation quelconque un remde aux infortunes de la vie.

Le prince Andr, la figure rayonnante et transfigure par la joie, ne
remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrta en souriant devant
lui:

coute, mon cher; hier j'tais sur le point de te raconter tout, et
aujourd'hui j'y suis dcid; c'est pour cela que me voici. Je n'ai
jamais prouv rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!

Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa
lourde personne, sur le canap  ct du prince Andr:

--De Natacha Rostow? Est-ce cela?

--Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais
cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et
pourtant ces souffrances m'taient chres! Jusqu'ici je ne vivais pas:
aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle
m'aimer?... Je suis trop g!... Voyons, parle, tu ne dis rien!

--Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? rpondit Pierre, en se
levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai
trsor, un trsor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie,
ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y
aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!

--Mais elle?

--Elle vous aime.

--Pas de folies! rpliqua le prince Andr en souriant et en le regardant
dans les yeux.

--Elle vous aime, je le sais, s'cria Pierre avec dpit.

--coute, il faut que tu m'coutes! lui dit le prince Andr en le
prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi,
et il faut que j'panche le trop-plein de mon coeur.

--Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.

Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air
maussade fit place  une satisfaction relle, tandis qu'en coutant le
prince Andr il le voyait devenu un autre homme. O taient son marasme,
son mpris de la vie, ses illusions perdues? Pierre tait le seul avec
qui il pt parler  coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complte;
il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait dsormais
sans aucune crainte, l'impossibilit de sacrifier le bonheur de son
existence aux caprices de son pre, son espoir de l'amener  approuver
son mariage et  aimer Natacha, et, en cas de refus, sa rsolution bien
arrte de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce
sentiment si violent, si trangement nouveau, qui l'avait envahi tout
entier et dont il n'tait plus le matre:

Je me serais moqu de celui qui m'et assur, il y a quelques jours
encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti
avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitis pour moi: l'une
qu'elle remplit toute seule, et l est le bonheur, la lumire,
l'esprance; l'autre o elle n'est pas, et l rgnent la dsolation et
les tnbres....

--Tnbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.

--Je ne puis m'empcher d'aimer la lumire, c'est plus fort que moi; et
je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en rjouis!

--Oui, oh oui!

Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes.  mesure
que s'clairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de
plus en plus sombre et dsol.


XXIII


Le mariage du prince Andr ne pouvant se faire sans la permission de son
pre, il partit le lendemain mme pour la campagne.

Le vieux prince reut la communication de son fils avec une apparente
tranquillit, qui ne faisait que cacher une irritation intrieure des
plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils dsirt changer
d'existence, y introduire un lment nouveau, lorsque sa vie,  lui,
s'approchait de sa fin: On aurait pu me laisser la terminer  ma
guise.... Aprs moi, qu'on fasse ce qu'on voudra, se disait-il. Il
employa pourtant envers le prince Andr sa tactique habituelle dans les
cas particulirement graves; il examina la question avec calme et essaya
de lui prouver: premirement, que son choix n'offrait rien de brillant,
quant  la famille et  la fortune; secondement, que, n'tant plus de la
premire jeunesse, et sa sant exigeant des soins (le vieux appuya sur
ce dernier mot), cette fillette tait trop jeune pour lui;
troisimement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains
de sa nouvelle femme? quatrimement enfin: Je te supplie, ajouta-t-il
en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout  un an! Va 
l'tranger, rtablis ta sant, cherches-y un gouverneur allemand pour le
prince Nicolas, et, une fois l'anne coule, si ton amour, ta passion,
ton enttement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon
dernier mot, mon dernier! dit-il d'un ton premptoire, qui tmoignait
de son inbranlable dtermination. Il esprait que l'preuve exige
serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune
fille ne rsisteraient  une anne d'attente. Le prince Andr devina sa
pense et se dcida  se soumettre  sa volont.

Trois semaines environ s'taient coules depuis sa soire chez les
Rostow, lorsqu'il retourna  Ptersbourg avec l'intention bien arrte
de se dclarer.

Natacha avait, le lendemain des confidences faites  sa mre, pass sa
journe  attendre le prince Andr; il ne vint pas, et les jours se
succdrent sans qu'il donnt signe de vie. Ne sachant rien de son
dpart, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre
aussi avait disparu.

 mesure que les journes s'coulaient ainsi, elle refusait de sortir,
errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et dsole. Plus de
confidences  sa mre et  Sonia; rougissant et s'irritant au moindre
mot, il lui semblait que chacun connaissait ses dceptions et qu'elle
tait devenue pour tous un objet de rise ou de piti. Une douleur
sincre ne tarda pas  se joindre  celle de l'amour-propre froiss et
augmenta l'intensit de sa dception.

Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un
enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la
calmer. Natacha l'interrompit avec colre: Plus un mot, maman, je n'y
pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela
l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voil
tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant 
matriser le trouble de sa voix. J'en avais peur;  prsent, je suis
redevenue tranquille... je suis calme!

Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus
que toutes les autres et qui, d'aprs elle, lui portait bonheur chaque
fois qu'elle la mettait; ds le matin elle reprit ses occupations
habituelles, aprs les avoir compltement ngliges depuis le bal. Ayant
pris sa tasse de th, elle alla dans la grande salle, qui tait d'une
excellente sonorit, et se remit  ses tudes de solfge. Au bout d'un
moment, elle se plaa juste au milieu de la pice, et rpta un de ses
passages favoris, en s'coutant elle-mme et en jouissant du charme
imprvu qu'elle trouvait  ses notes sonores et perles, qui
s'lanaient une  une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et
revenaient mourir tout doucement sur ses lvres. Pourquoi tant penser
au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand mme!... et
elle se mit  marcher de long en large sur le parquet du salon, en
posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de
ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses
souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant.
En passant devant une glace, elle s'y regarda. Voil comme je suis,
semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de
personne, Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement,
et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant  un retour d'admiration
pour sa petite personne, ce qui lui tait du reste fort habituel et trs
agrable. Natacha est une crature ravissante, se disait-elle, en
prtant ses paroles  un tre masculin de pure fiction, sa voix est
superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal  personne, laissez-la
donc en paix!... Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la
laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demande, et elle
en fit aussitt l'exprience.

La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: Y sont-ils? Cette
voix l'arracha  la contemplation de sa charmante personne; l'oreille
tendue, attire par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace
qu'elle regardait encore. C'tait _lui_! Elle en tait sre, quoique les
portes fussent fermes et que l'on pert le bruit des pas qui se
rapprochaient.

Ple, hors d'elle-mme, elle se prcipita dans le salon: Maman,
Bolkonsky est arriv; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne
veux pas... souffrir! Que dois-je faire? La comtesse n'avait pas encore
eu le temps de rpondre, que le prince Andr entra, srieux et mu. La
vue de Natacha le transfigura; baisant la main  la mre et  la fille,
il s'assit. Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous
voir, dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitt par le prince
Andr, qui avait hte de prsenter ses excuses et ses explications.

Je suis all voir mon pre; j'avais besoin de lui parler d'une affaire
trs grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je dsirerais,
ajouta-t-il aprs une seconde de silence et en regardant Natacha, causer
avec vous, comtesse?

Celle-ci baissa les yeux et soupira. Je suis  vos ordres, dit-elle.

Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas
la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux
restaient obstinment fixs sur le prince Andr: Quoi, maintenant, tout
de suite, non, c'est impossible, se disait-elle. Il la regarda de
nouveau, elle comprit qu'elle avait devin juste et que son sort allait
se dcider!

Va, Natacha, je t'appellerai, lui dit tout bas sa mre.

Natacha lui adressa ainsi qu' Bolkonsky un dernier regard suppliant et
effar..., et elle sortit.

Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.

La comtesse rougit et resta un moment sans rpondre.

Votre proposition, commena-t-elle d'un ton grave et avec embarras...
votre proposition... nous est agrable, et je l'accepte: j'en suis
charme, et mon mari aussi, je l'espre; mais c'est elle, elle seule qui
doit dcider.

--Je lui parlerai lorsque vous l'aurez accepte... puis-je compter...?

--Oui! et la comtesse lui tendit la main.

Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lvres sur
son front avec un mlange d'affection et d'apprhension; bien qu'elle
ft prte  l'aimer comme un fils, cet tranger lui inspirait pourtant
une certaine crainte.

Mon mari fera comme moi, mais votre pre? dit-elle.

--Mon pre, auquel j'ai fait part de mon projet, a exig pour condition
 son consentement que le mariage n'et lieu que dans un an. C'est ce
que je tenais  vous dire.

--Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un
peu long!

--Impossible autrement, reprit le prince Andr avec un soupir.

--Je vais vous l'envoyer, et la comtesse quitta le salon. Seigneur,
Seigneur, ayez piti de nous, rptait-elle en cherchant sa fille.
Sonia lui dit qu'elle s'tait retire dans sa chambre. Natacha, assise
sur son lit, ple, les yeux secs et fixs sur les images, se signait
rapidement et murmurait une prire.  la vue de sa mre, elle s'lana 
son cou:

Eh bien, maman, qu'y a-t-il?

--Va, il t'attend, il demande ta main, lui rpondit la comtesse d'un ton
qui lui parut svre.... Va!

Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille,
qui s'enfuyait, elle, avec joie!

Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle tait entre
dans le salon; elle s'y arrta immobile  la vue du prince Andr.
Est-ce possible que cet tranger, soit devenu tout pour moi? se
demanda-t-elle, et elle se rpondit instantanment  elle-mme: Oui,
tout! il m'est plus cher,  lui seul, que tout en ce monde! Le prince
Andr s'avana vers elle, les yeux baisss:

Je vous ai aime du premier jour o je vous ai vue. Puis-je
esprer?...

Il la regarda et fut frapp de l'expression srieuse et passionne de
son visage, qui semblait lui dire: Pourquoi douter de ce que l'on ne
peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes 
exprimer ce que l'on sent?

Elle se rapprocha et s'arrta. Il lui prit la main et la baisa.

M'aimez-vous? lui demanda-t-il.

--Oui, oui, murmura-t-elle presque avec dpit, et, aspirant l'air avec
effort comme si elle allait touffer, elle clata en sanglots.

Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?

--Ah! c'est de bonheur, dit-elle en souriant  travers ses larmes.

Se penchant vers lui, elle s'arrta indcise une seconde, en se
demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.

Le prince Andr tenait ses deux mains dans les siennes, la pntrait de
son regard, et cependant son amour pour elle n'tait plus le mme: le
potique et mystrieux attrait du dsir avait fait place dans son coeur
 une tendre piti pour sa faiblesse d'enfant et de femme,  la crainte
de ne pouvoir rpondre  ce confiant abandon et au sentiment  la fois
joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient  elle et que lui
imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-tre et moins exalt que
le premier, mais plus fort et plus profond: Votre mre vous a-t-elle
dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an? lui demanda-t-il, en
continuant  plonger ses regards dans les siens.

Est-ce bien moi qu'on traitait tout  l'heure encore de petite fille,
pensait Natacha, qui suis devenue tout  coup l'gale et la femme de cet
tranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon pre mme
respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu' dater d'aujourd'hui
il me faut prendre la vie au srieux, que je suis une grande personne,
que dsormais je dois rpondre de chaque parole, de chaque action?...
Mais que m'a-t-il demand?

Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.

--Vous tes si jeune, reprit le prince Andr, tandis que moi j'ai pass
par tant d'preuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous
connaissez pas vous-mme.

Natacha l'coutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de
ses paroles.

Cette anne sera lourde  supporter, car elle retarde mon bonheur,
continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans
un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre
jusque-l, nos arrangements resteront secrets; peut-tre en
arriverez-vous  voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un
autre! Et il s'effora de sourire.

Natacha l'interrompit:

Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aim du
premier jour o je vous ai vu  Otradno.... Je vous aime!
rpta-t-elle avec la conviction de la vrit.

--Le dlai d'une anne... poursuivit-il.

--Une anne, toute une anne! s'cria Natacha, qui venait seulement de
se rendre compte du retard apport  son mariage. Mais pourquoi cela?
Le prince Andr lui en expliqua les motifs. Elle l'coutait  peine: Et
l'on ne peut rien y changer? Il ne lui rpondit pas, mais on ne lisait
que trop sur son visage l'impossibilit de satisfaire  son dsir.

C'est affreux, c'est affreux! s'cria Natacha, en fondant en larmes.
J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux! Elle
leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mlange de sympathie et
de surprise: Non, non, je consens  tout! dit-elle, en cessant de
pleurer; je suis si heureuse! Son pre et sa mre entrrent  ce moment
et bnirent les deux fiancs.


XXIV


Il n'y eut point de crmonie de fianailles, et nul n'eut connaissance
de leur engagement; tel tait le dsir du prince Andr, qui allait tous
les jours chez les Rostow. Puisqu'il tait seul la cause du retard, il
devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et rptait  tout
propos que Natacha tait libre, mais que lui se considrait comme
irrvocablement engag par sa parole, et que si, dans six mois elle
changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait
constamment l-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que
cela ft possible. Le prince Andr ne se conduisait pas, non plus en
fianc, il continuait  dire vous  sa fiance et se bornait  lui
baiser la main.  voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on
aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en
mariage, et ils aimaient tous deux  se rappeler comment ils se
jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'taient encore que des trangers
l'un pour l'autre! Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu,
maintenant ils taient sincres et vrais. La prsence du futur causa
tout d'abord une grande gne dans la famille, qui le considrait comme
un homme appartenant  un milieu diffrent du leur, et Natacha eut fort
 faire pour familiariser les siens  le voir. Elle leur assurait avec
fiert qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient
point le craindre, qu'il tait comme tout le monde, et que son
extrieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua 
lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et
il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux
comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec
Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'tendait avec tonnement
sur les incidents qui avaient amen leur rapprochement et sur les
nombreux prsages qui l'avaient annonc: l'arrive du prince, Andr 
Otradno, celle des Rostow  Ptersbourg, la ressemblance entre Natacha
et son fianc (remarque par la vieille bonne lors de sa premire
visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince Andr en 1805, et
plusieurs autres phnomnes de mme importance.

Il rgnait dans cet intrieur l'ennui potique et silencieux qui
entoure gnralement les fiancs: de longues heures s'coulaient
parfois sans qu'une parole ft change entre eux, mme en tte--tte.
Ils causaient peu de leur avenir; le prince Andr redoutait ce sujet et
se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car
elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour,
elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent
et ce qui ravissait Natacha, et lui rpondit que son fils ne demeurerait
pas avec eux.

Pourquoi? lui dit-elle effraye.

--Je ne saurais l'enlever  son grand-pre, et puis....

--Je l'aurais tant aim, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle,
vous tenez  nous pargner tout motif de blme.

Le vieux comte s'approchait frquemment de son futur gendre,
l'embrassait, et lui demandait conseil  propos de Ptia ou du service
de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia
craignait toujours de les gner et s'tudiait  trouver des raisons
plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mmes en tmoignassent un
violent dsir. Lorsque le prince Andr contait quelque chose, et il
parlait bien, Natacha l'coutait avec fiert et remarquait  son tour,
avec un mlange de joie et d'anxit, de quelle attention soutenue, de
quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; Que
cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquitude. Que veut-il y
dcouvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche? Parfois,
dans un de ses accs de folle et joyeuse humeur, elle aimait 
l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus
franchement, que c'tait pour lui chose rare et que ces explosions de
gaiet enfantine le ramenaient  son niveau. Son bonheur et t complet
si l'approche de leur sparation ne l'et remplie d'effroi.

La veille de son dpart, le prince Andr leur amena Pierre, qui depuis
quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus
et gar. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se
mirent  jouer aux checs.

Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince Andr
subitement. Avez-vous de l'amiti pour lui?

--Oui, c'est un brave garon, mais il est si comique, rpondit Natacha,
qui s'empressa d'appuyer cette apprciation par une kyrielle d'anecdotes
sur sa distraction proverbiale.

--Je lui ai confi notre secret, car je le connais depuis l'enfance.
C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,--et le prince Andr
prit un ton grave,--promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce
qui peut arriver! Vous cesserez peut-tre de m'aimer... oui, je sais
bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous
arrive pendant mon absence....

--Que peut-il arriver?

--En cas de malheur, adressez-vous  lui,  lui seul, je vous en prie,
pour demander aide et conseil. Il est distrait, trange, mais c'est un
coeur d'or!

Personne dans la famille, pas mme le prince Andr, n'aurait pu prvoir
l'effet que cette sparation produisit sur Natacha. Agite, les joues en
feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-l dans
l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air
de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la
main pour la dernire fois, elle ne versa pas une larme. Ne partez
pas, murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hsita une
seconde, et longtemps, longtemps aprs, il se rappelait le son de sa
voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa
plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intrt  rien et rptant
par intervalles: Pourquoi m'a-t-il quitte?

Au bout de quinze jours,  la grande surprise des siens, elle sortit
aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y tait tombe; et reprit sa
vie et sa gaiet habituelles, mais comme les enfants dont une longue
maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donn une
nouvelle physionomie morale.


XXV


La sant et le caractre du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer
pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions
de colre, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa
pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher
et de dcouvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux,
pour la torturer bien  son aise. Deux passions, par consquent deux
joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la
religion. Aussi taient-ce l les deux thmes favoris des plaisanteries
de son pre, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles
filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les
enfants: Si a continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille
fille comme toi... un joli rsultat, ma foi! Le prince Andr a besoin
d'un fils, et non pas d'une fille! Et, s'adressant parfois  Mlle
Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prtres, de nos
images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.

Il blessait cruellement et  tout propos la pauvre princesse Marie, qui
ne songeait mme pas  lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des
torts envers elle? Comment aurait-il t injuste, lui qui, malgr tout,
avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'tait-ce
d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre
sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se rsumait pour
elle en une seule loi simple et prcise: celle de la charit et du
dvouement, telle que nous l'a enseigne Celui qui, tant Dieu, a
souffert par amour pour les hommes. Que lui importait aprs cela la
justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre
devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait
sans se plaindre!

Le prince Andr passa pendant l'hiver quelques jours  Lissy-Gory; sa
gaiet et sa tendresse affectueuse, si rares dans le pass, firent
pressentir  sa soeur une cause  cette transformation; mais, sauf un
long entretien qu'elle avait surpris entre le pre et le fils au moment
du dpart de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux
mcontents, elle n'en sut pas davantage.

Peu de temps aprs, elle envoya  son amie Julie Karaguine, qui tait en
deuil de son frre, tu en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les
jeunes filles, elle avait toujours caress un rve, celui de voir Julie
devenir sa belle-soeur. Cette lettre tait ainsi conue:

Chre et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun
en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre
autrement que comme une grce particulire du Seigneur, qui, dans son
amour pour vous et votre excellente mre, tient  vous prouver! Ah!
chre amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous
consoler, mais nous sauver du dsespoir; elle peut seule nous expliquer
ce qui sans son aide reste impntrable  l'homme; pourquoi Dieu
appelle-t-il justement  lui des tres bons, nobles, heureux, et qui
font le bonheur des autres, tandis que les tres mchants, nuisibles,
continuent  vivre et  tre un fardeau pour tous? La premire mort que
j'ai vue a t celle de ma chre belle-soeur... elle produisit sur moi
une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui
demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frre vous a t
enlev, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont
toutes les penses taient la puret mme, nous avait quitts. Et que
vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont couls depuis lors, et ma
faible intelligence commence seulement  pntrer le mystre de sa
mort; j'y vois un tmoignage manifeste de la misricorde infinie de
Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves
constantes de l'amour sans bornes qu'il porte  sa crature. Il me
semble que dans son anglique puret elle aurait manqu de la force
ncessaire pour remplir dignement ses devoirs de mre, tandis, que comme
pouse elle a t irrprochable. Elle aura sans doute obtenu l-haut une
place que je n'ose esprer pour moi et, nous a laiss,  mon frre
surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de
ce qu'elle y aura gagn, cette mort si prcoce, si effrayante, a eu,
malgr son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince Andr
et sur moi! Ces penses, que j'aurais chasses avec terreur  cette
poque fatale, ne se sont dveloppes en moi que plus tard, et  prsent
leur clart a dissip le doute dans mon coeur. Je vous cris tout cela,
chre amie, pour qu' votre tour vous ouvriez vos yeux et votre me  la
vrit vanglique, qu'est devenue la rgle de ma vie. Il ne tombe pas
un cheveu de notre tte sans la volont de Dieu, et sa volont est
guide par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes
les circonstances de notre vie.

Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain  Moscou? Je ne le
pense pas, et, malgr toute la joie que j'aurais  vous voir, je ne le
dsire point: Buonaparte en est la cause! Vous voil bien tonne, mais
voici l'explication: la sant de mon pre faiblit visiblement; il ne
peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilit naturelle
est surtout excite par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte
soit devenu l'gal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils
de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort
indiffrente  ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de
mon pre avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et
des honneurs rendus  Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me parat
persister  refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Franais.
Aussi, grce aux opinions de mon pre, grce  son franc parler qui ne
s'embarrasse de personne, grce aux violentes discussions qui en
seraient l'invitable consquence, prvoit-il qu'il aurait  Moscou des
dsagrments qui lui en rendraient le sjour difficile. Le bon rsultat
du traitement qu'il a entrepris se trouverait dtruit, je le crains, par
sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se dcidera sous peu. Rien
n'est chang dans notre intrieur, sauf que l'absence de mon frre s'y
fait vivement sentir. Je vous ai dj crit qu'il tait devenu tout
autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu  la vie que
maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui
connais point d'gal. Il a compris que sa vie ne pouvait tre finie,
mais, d'un autre ct, sa sant s'est affaiblie au profit du moral, qui
s'est relev. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquite! Aussi ai-je
fort approuv son voyage, et j'espre qu'il se rtablira. Vous me dites
qu'il a fait sensation  Ptersbourg, qu'il y est cit comme un des
jeunes gens les plus distingus, les plus intelligents et les plus
travailleurs. Je n'en ai jamais dout, et vous excuserez cet orgueil de
soeur, justifi par le bien qu'il a su rpandre autour de lui, tant
parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces loges
lui revenaient donc de droit. Je suis fort tonne des inventions qui
ont cours chez vous et qui parviennent de l  Moscou, sur son mariage,
par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'Andr se dcide
jamais  se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il
choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa
femme est profondment enracin dans son coeur, et il ne voudra jamais
remplacer sa chre dfunte, ni donner une belle-mre  notre petit ange;
la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire
et lui convenir comme femme;  vous dire vrai, je ne le dsire pas. Mais
j'ai honte de mon bavardage; me voil  la fin de la seconde feuille.
Adieu, chre amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde!
Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.

Marie.


XXVI


La princesse Marie reut dans le courant de l't une lettre de son
frre, date de Suisse; Andr lui faisait part de la nouvelle imprvue
et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette
lettre respirait l'amour le plus exalt et tmoignait la confiance la
plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait
n'avoir jamais aim comme il aimait  prsent, n'avoir jamais compris la
vie jusque-l, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un
mystre de ses intentions, lors de son sjour  Lissy-Gory, bien qu'il
en et parl  son pre; mais il avait craint, disait-il, de la voir
user trop tt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son
consentement, car dans ce cas l'irritation cause pas ses tentatives
infructueuses serait invitablement retombe de tout son poids sur elle
seule.

La chose  cette poque, crivait-il, n'tait pas encore aussi mrement
dcide que maintenant, car mon pre m'avait fix le terme d'un an; six
mois se sont couls, et ma dcision reste inbranlable. Si les mdecins
et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprs
de vous, mais mon retour est remis  trois mois. Tu connais les rapports
qui existent entre mon pre et moi. Je ne lui demande rien, j'ai t et
serai toujours indpendant, mais agir contrairement  sa volont,
mriter par l sa colre lorsqu'il lui reste peut-tre si peu de temps 
vivre, m'enlverait la moiti de mon bonheur. Je lui cris de nouveau;
choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma
lettre, et informe-moi comment il l'aura accepte, ce qu'il en pense, et
s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.

Aprs bien des hsitations et bien des prires au bon Dieu, la princesse
Marie fit ce qu'il lui demandait.

cris  ton frre, lui rpondit son pre aprs avoir pris connaissance
de la lettre et sans se fcher, qu'il patiente jusqu' ma mort... ce ne
sera pas long, et cela lui dliera les mains!

La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en
haussant la voix:

Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parent, ma foi! Sont-ils des
gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mre  donner 
Nicolouchka! cris-lui de l'pouser demain s'il en a tellement envie, et
moi j'pouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi...
de belle-mre! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il
me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu dmnageras chez lui... 
la grce de Dieu, par la gele, par la gele!...

Il ne fut plus jamais question de ce sujet aprs cette violente sortie,
mais le dpit caus par la faiblesse de son fils se trahissait  tout
moment dans les relations du pre avec sa fille; un nouveau thme
d'inpuisables plaisanteries s'tait ajout aux anciens: le thme de la
belle-mre et de son penchant personnel pour la jeune Franaise.

Pourquoi ne l'pouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une
charmante princesse!...

Et Marie s'aperut enfin avec stupeur que les attentions de son pre
envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractre, et qu'il
trouvait du plaisir  passer de longues heures auprs d'elle. Elle
rendit compte  son frre du triste rsultat de sa dmarche, en lui
faisant toutefois esprer qu'elle russirait  obtenir le consentement
du vieux prince.

Le petit Nicolas, Andr et la religion taient les seules joies, les
seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun
ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans
le fin fond de son coeur un rve, une esprance mystrieuse qui la
soutenait dans la vie et que les plerins qu'elle recevait  l'insu de
son pre avaient contribu  dvelopper en elle. Plus elle vivait, plus
elle tudiait la vie, et plus elle s'tonnait de l'aveuglement de ceux
qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs dsirs, de ceux qui
souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal
 la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de
tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son
frre, qui avait aim sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une
autre femme, et son pre s'opposer avec colre  ce choix qui lui
paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et
ils perdaient leur me immortelle pour obtenir des jouissances qui
passent comme un clair. Non seulement nous ne le savons que trop par
nous-mmes, mais Jsus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre,
nous a dmontr que la vie n'est qu'un passage, une preuve, et
cependant nous nous y acharnons aprs le bonheur! Personne n'a donc
compris cette vrit, se disait la princesse Marie, personne, except
ces pauvres cratures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent 
moi par l'escalier drob pour viter mon pre, non par crainte des
mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation!
Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne
s'attacher  rien ni  personne, errer de lieu en lieu sous un nom
d'emprunt, vtu de la bure du plerin, ne point faire de mal, mais
prier, prier toujours pour ceux qui perscutent comme pour ceux qui
protgent: voil le vrai, voil la vie dans sa plus haute acception!

Parmi les femmes voues  cette existence errante, il y en avait une
qui inspirait  la princesse Marie un intrt tout particulier. C'tait
une certaine Fdociouchka, petite, grle, ge de cinquante ans
environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait
un cilice. Un soir que,  la faible lueur de la lampe des images, elle
coutait le rcit des prgrinations de sa protge, la pense que
celle-ci avait seule trouv la vritable voie s'empara si violemment de
la princesse Marie, qu'elle rsolut au fond de son coeur de suivre son
exemple. Longtemps aprs le dpart de Fdociouchka, elle resta plonge
dans ses rflexions et dcida, malgr l'tranget de cette rsolution,
qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce dsir  son
confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et,
prtextant un cadeau  faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit 
elle-mme le costume complet, la chemise de bure, les chaussures
nattes, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrte devant
la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait
souvent, avec hsitation, si le moment n'tait pas dj venu mettre son
projet  excution.

Que de fois elle avait t tente de tout abandonner et de s'enfuir avec
ces femmes, dont les rcits nafs, rpts machinalement et  satit,
avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un
sens profond et mystrieux! Elle se voyait dj cheminant avec
Fdociouchka sur une route poudreuse, le bton  la main, vtues toutes
deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les paules, et
tranant leur vie errante, de plerinage en plerinage, dtaches de
tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni dsirs!

Je m'arrterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de
m'attacher  un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi
jusqu' ce que mes pieds se refusent  me porter; alors je me coucherai
pour mourir n'importe o, et je trouverai enfin ce refuge de paix o il
n'y a ni douleur ni regrets, o rgnent la joie et la batitude
ternelles!

Mais,  la vue de son pre et de l'enfant, ses rsolutions
faiblissaient, et, versant en secret des larmes amres, elle s'accusait
d'tre une grande pcheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.




CHAPITRE II

I


La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute
consistait dans l'absence de travail. Cette mme prdisposition se
retrouve dans l'homme dchu, mais il ne saurait tre inactif, non
seulement  cause de l'anathme qui pse sur lui et qui l'oblige 
gagner son pain  la sueur de son front, mais encore par suite de
l'essence mme de sa nature morale. Une voix secrte l'avertit qu'il
devient coupable en s'abandonnant  la paresse, et cependant s'il
pouvait, en restant oisif, tre utile et remplir son devoir, il
jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est
cependant ainsi que toute une classe de la socit, celle des
militaires, vit dans une oisivet relative, qui leur est d'autant plus
permise qu'elle leur est impose, et qui a toujours t pour eux le
grand attrait du service.

Depuis l'anne 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances
dans le mme rgiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait
pass.

Il tait devenu un bon garon, avec les formes un peu rudes, que ses
connaissances de Moscou auraient peut-tre trouves mauvais genre;
mais, estim et aim comme il l'tait de ses camarades, de ses
infrieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules
les frquentes lettres qu'il avait reues en dernier lieu de sa mre,
des lettres pleines de dolances sur l'tat prcaire des finances de la
famille, o elle l'engageait  revenir faire la joie de ses vieux
parents, troublaient sa quitude habituelle.

Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher  ce milieu o, 
l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si
tranquillement; il pressentait que, tt ou tard, il serait forc de
rentrer dans ce ddale d'affaires embrouilles, de comptes  rviser, de
querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extrieur, auquel se
joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite.
Tout cela l'effrayait; c'tait confus, enchevtr, difficile, et rendait
ses rponses, qui commenaient par: Ma chre maman, et se terminaient
par les mots consacrs: Votre obissant fils, froides et muettes sur
ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha tait fiance 
Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du
vieux prince, tait remis  un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il
voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle tait sa
prfre, et il regrettait vivement,  son point de vue de hussard, de
n'avoir pas t l pour donner  entendre  Bolkonsky que cette alliance
n'tait pas dj un si grand honneur, et que, si son amour tait
sincre, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de
pre. Demanderait-il un cong pour revoir Natacha? Il hsita, car
c'tait l'poque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des
complications qui l'attendaient le dcida  rester; mais, dans le
courant du printemps, il reut une nouvelle lettre de sa mre, une
lettre crite  l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de
les rejoindre: leur tat de fortune exigeait qu'il s'en occupt,
autrement tout serait vendu  l'encan, et on se trouverait sur la
paille! Le comte, par bont et par faiblesse, avait une confiance
absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout
s'en allait  la drive: Au nom du ciel, viens  notre secours sans
plus tarder, si tu tiens  mettre un terme  notre malheureuse
situation.

Cette lettre eut le rsultat dsir: Nicolas comprit, avec le bon sens
des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus  balancer et qu'il
fallait partir!

Aprs sa sieste habituelle de l'aprs-midi, il fit seller son vieux
Mars, un talon vicieux qu'il n'avait pas mont depuis quelque temps,
l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard,
il annona  Lavrouchka, devenu son serviteur, et  ses camarades
rassembls chez lui, qu'il allait demander un cong pour revoir ses
parents. S'loigner avant de savoir s'il serait promu au grade de
capitaine ou dcor de Sainte-Anne pour les dernires manoeuvres, cela
lui semblait aussi trange que de se dire qu'il partirait sans avoir
vendu au comte Goloukhovsky la troka de chevaux rouans que le comte lui
marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait pari vendre
deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donn par les
hussards  Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient
de fter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu
si tranquille pour se retrouver en plein dsordre et en plein dsarroi!
Le cong lui fut accord. Ses camarades de rgiment et de brigade lui
offrirent un dner,  quinze roubles par tte, avec musique et choeurs;
Rostow et le major Bassow dansrent le trpak; les officiers, plus
gris les uns que les autres, le bernrent, l'embrassrent et le
laissrent choir; les soldats du 3me escadron en firent autant en
criant hourra! puis ils le couchrent dans son traneau, et on lui fit
escorte jusqu'au premier relais.

Pendant la premire moiti de son voyage, de Krementchoug  Kiew, Rostow
fut tout entier  son escadron, mais plus il avanait, plus la troka de
ses chevaux rouans et la figure du marchal des logis s'effaaient
insensiblement de son esprit, pour cder la place  une curiosit
inquite. Que trouverait-il  Otradno, qu'il entrevoyait de plus en
plus nettement  mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette
sensation toute morale tait soumise chez lui  la loi qui rgit la
chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de
pourboire au postillon, et, une fois arriv devant le perron, il sauta
d'un bond hors de son traneau, avec une motion indicible.

Lorsque la premire ivresse du retour se fut calme, il ressentit ce
malaise indfinissable que laisse aprs elle la froide ralit, toujours
au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit mme  regretter
la hte fivreuse qu'il avait mise  son voyage, puisqu'il ne trouvait
auprs des siens aucune nouvelle jouissance. Peu  peu, cependant,
Nicolas se rhabitua  cet intrieur de famille o presque rien n'tait
chang. Pre et mre avaient vieilli; une vague inquitude, une certaine
msintelligence, inconnues jusque-l et causes par leurs embarras
d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait
vingt ans; sa beaut tait en pleine fleur, elle ne pouvait plus
embellir, et, telle qu'elle tait, elle charmait tous les regards.
Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour,
et cet amour si fidle, si dvou, comblait de joie le hussard. Ptia et
Natacha le surprirent par le changement qui s'tait opr en eux; le
petit garon, qui venait d'avoir treize ans, tait joli de figure,
grandi, intelligent, espigle, et sa voix commenait  muer. La
transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant
des yeux, il lui disait en riant:

Sais-tu bien que tu n'es plus toi?

--Suis-je donc enlaidie?

--Au contraire, et quelle dignit, madame la princesse! ajouta-t-il
tout bas.

--Oui, oui, dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitt tout son
roman avec le prince Andr, depuis l'apparition du prince  Otradno. En
lui montrant sa dernire lettre, elle lui dit:

Es-tu content? Quant  moi, je suis si heureuse et me sens si calme!

--C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au
moins bien prise?

--Que te dirai-je? Je l'ai t de Boris, de mon professeur de chant, de
Denissow, mais ceci ne ressemble en rien  tout Je reste. Je suis
tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait tre
meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la mme chose
qu'autrefois!

Nicolas lui exprima son dplaisir sur le retard apport au mariage, et
Natacha lui rpondit que c'tait indispensable, qu'elle-mme avait
insist pour que cela ft ainsi, dsirant avant tout ne pas entrer dans
la famille de son fianc contre la volont de son pre. Tu n'y
comprends rien, ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.

En l'tudiant  son insu, il ne parvenait pas  dcouvrir chez elle la
moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiance qui pleure l'absence
de son futur. D'humeur gale et gaie, son caractre tait le mme que
par le pass, et il en arrivait  douter que son mariage ft aussi
dfinitivement arrt qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il
ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince Andr, et il
commenait  croire que quelque chose, sans qu'il pt dire quoi,
clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on
point fait de fianailles? Comme il en causait un jour  coeur ouvert
avec sa mre, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au
fond de son coeur elle partageait sa faon de penser, et que cet avenir
ne lui inspirait pas de scurit.

Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince Andr,
avec ce ton fch que presque toutes les mres prennent involontairement
lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il
crit qu'il ne peut revenir avant dcembre. Qu'est-ce qui peut le
retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sr, car sa sant est loin
d'tre bonne. N'en dis rien au moins  Natacha: tant mieux qu'elle soit
gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle
reoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste,
qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera
heureuse!... Ainsi se terminaient chaque fois les dolances de la
comtesse.


II


 la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et proccup
pendant quelques jours. L'invitable ncessit qui s'imposait  lui,
pour complaire  sa mre, d'entrer dans les ennuyeux dtails de
l'administration des biens, le tourmentait au del de toute expression;
aussi rsolut-il, le surlendemain de son arrive, d'en finir sans plus
tarder et d'avaler au plus tt cette amre pilule. Les sourcils froncs
et la mine renfrogne, il se dirigea, sans rpondre aux questions qu'on
lui adressait, vers l'aile du chteau habite par Mitenka et lui demanda
 voir les comptes de toute la fortune. Ce qu'taient ces comptes de
toute la fortune, Nicolas lui-mme l'ignorait, et Mitenka, terrifi et
stupfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications
furent-elles des plus embrouilles. Le starosta, l'adjoint du maire du
village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre,
entendirent tout  coup, avec effroi, mais non sans une certaine
satisfaction, les clats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus
en plus violents et qui taient accompagns d'une vole d'injures
tombant dru comme grle:

Brigand, crature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai! etc.

Puis,  la satisfaction et  l'effroi toujours croissants des auditeurs,
ils virent Nicolas, la figure rouge de colre, les yeux injects de
sang, traner Mitenka par le collet et le pousser au dehors  grands
coups de pied et de genou, tout en lui criant  tue-tte:

Va-t'en, misrable, va-t'en, dbarrasse-moi de ta prsence!

Mitenka, lanc en avant, dgringola les six marches du perron pour
aller tomber dans un massif (ce massif tait le refuge habituel et
inviolable des gens d'Otradno, quand ils se trouvaient en faute; le
rgisseur lui-mme, quand il revenait gris de la ville, profitait
parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient
prouv la vertu).

La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleverses,
entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'o s'chappait la vapeur d'un
samovar et o se dressait un grand lit, sur lequel s'talait une
couverture pique compose de chiffons d'toffes de toutes couleurs.
Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina rsolument vers la
maison.

La comtesse ne tarda pas  apprendre, par les femmes de chambre, ce qui
venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs
affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquitant de l'impression
que cette scne avait pu produire sur son fils, elle alla  plusieurs
reprises coller l'oreille  porte de sa chambre, o elle l'entrevit
fumant silencieusement une pipe.

Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte 
son fils; tu t'es emport  tort, Mitenka m'a tout cont.

--Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans
ce monde de fous.

--Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles,
mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regard la page suivante.

--coutez, mon pre, c'est un voleur, un misrable, je le sais, et ce
que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le dsirez, je ne lui en
reparlerai plus.

--Non, mon me, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis
vieux, et... Le comte s'arrta embarrass; il savait mieux que personne
qu'il tait un mauvais administrateur, et responsable par consquent,
devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les
rparer.

Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon pre,
pardonnez-moi si ma conduite vous a fch.... Que le diable emporte tous
les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur les pages
suivantes! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait paroli  six
leves; mais, quant aux reports d'une page  une autre, je n'y
comprends goutte! Et il se jura  lui-mme de ne plus se mler de rien.
Un jour cependant, sa mre lui demanda conseil; elle avait une lettre de
change de deux mille roubles qu'elle avait prts dans le temps  Anna
Mikhalovna. Comment agirait-il en cette circonstance?

C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous
donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhalovna, ni Boris, mais ils ont
t traits par nous en amis, et ils sont pauvres. Voil donc ce qu'il
nous reste  faire! Et il dchira la lettre de change devant sa vieille
mre, qui en sanglota de joie.  dater de ce jour, Nicolas, pour occuper
ses loisirs, se passionna pour la chasse  courre, tablie chez eux sur
un trs grand pied.


III


Les premires geles blanches emprisonnaient sous leurs minces couches
la terre trempe par les pluies d'automne; l'herbe foule, tasse,
tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravags par le btail,
o les chaumes brunis des grands bls d't se mariaient avec les
teintes ples des bls du printemps, entrecoups par les bandes
rougetres du sarrasin. Les forts, formant encore  la fin d'aot des
lots d'une paisse verdure, entours de champs moissonns et de terres
noires ensemences, s'taient dores et rougies, et se dtachaient, en
nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune bl qui
commenait  pousser. Le livre changeait de pelage, les jeunes renards
se dispersaient de ct et d'autre, et les louveteaux avaient dpass la
taille d'un grand chien. C'tait le plus beau moment de la chasse. La
meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle ft bien entrane,
avait dj t mise sur les dents, au point qu'il fut dcid en grand
conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16
septembre, on partirait en chasse en commenant par Doubrava, o l'on
tait sr de trouver une porte entire de louveteaux.

Dans la journe du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais
vers le soir l'air s'adoucit et il dgela; aussi lorsque, le 18 de grand
matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il
fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la vote grise du ciel
semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun
souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes  peine visibles du
brouillard tombaient sans bruit sur les branches dpouilles, y
scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles
qui s'en dtachaient une  une. La terre du jardin, noire comme du jais,
reluisait toute mouille et se confondait  quelques pas avec le linceul
terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant
d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette
senteur particulire aux forts en automne, lorsque tout se fltrit et
se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large
arrire-train, aux grands yeux  fleur de tte, apercevant son matre,
se leva, s'tira, se coucha comme un livre, et, se relevant tout 
coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure,
pendant qu'un lvrier, la queue releve, accourant du parterre  fond de
train, venait se frotter contre ses jambes.

Oh ho! fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri
d'encouragement du chasseur o se mlent les notes basses et aigus, et
l'on vit surgir, de derrire l'angle de la maison, Danilo le veneur, le
visage rid, et les cheveux gris coups  la mode des Petits-Russiens.
Il tenait  la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus
parfaite indpendance et ce profond ddain pour toutes choses, qu'on ne
rencontre en gnral que chez les chasseurs. Il ta son bonnet
tcherkesse devant son matre, en conservant la mme expression
ddaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien
que ce grand gaillard, avec son extrieur hautain, tait son homme, son
chasseur  lui.

Eh! Danilo! s'cria-t-il, domin par la passion irrsistible de la
chasse, par cette journe faite  plaisir, par la vue de ses chiens et
de son chasseur, et sans plus songer  ses rsolutions prcdentes,
comme l'amoureux  genoux devant l'objet aim.

Qu'ordonnez-vous, Excellence? rpondit une voix de basse, une vraie
voix de diacre, enroue  force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs
et brillants se fixrent sur le matre, redevenu silencieux: Y
rsistera-t-il? semblait dire ce regard.

Bonne journe, hein! pour chasser  courre, dit Nicolas en caressant
les oreilles de Milka.

--Ouvarka est all couter  la pointe du jour, reprit la voix de basse
aprs une pause; il dit qu'elle a pass dans le bois rserv
d'Otradno, ils y ont hurl.

Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y tait
rentre avec ses louveteaux; ce bois, dtach du reste du domaine, tait
situ  deux verstes.

Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amne-moi Ouvarka!

--Comme il vous plaira.

--Attends un peu, ne leur donne pas  manger.

--Entendu!

Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de
Nicolas. Danilo tait de taille moyenne, et pourtant, chose trange, il
produisait dans une chambre le mme effet qu'aurait produit un cheval ou
un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il
le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforait de
parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose,
et se htait de vider son sac, pour retourner au grand air et changer
le plafond qui l'oppressait contre la vote du ciel.

Aprs avoir termin son interrogatoire et s'tre bien fait rpter que
la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-mme se mourait
d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au
moment o le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle
n'tait ni coiffe ni habille, mais enveloppe seulement du grand
chle de la vieille bonne.

Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en
doutais, car il faut profiter d'une journe pareille!

--Oui, rpondit  contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse
srieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Ptia ni Natacha. Nous
qutons le loup, a t'ennuiera.

--Au contraire, et tu le sais bien: c'est trs mal  toi, tu fais seller
les chevaux, et tu ne nous dis rien!

--Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Ptia,
qui avait suivi sa soeur.

--Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!

--J'irai, j'irai quand mme, reprit Natacha d'un ton dcid.

--Danilo, fais seller mon cheval, et dis  Mikalo d'amener ma laisse de
lvriers.

Danilo, dj mal  l'aise et gn de se trouver dans une maison, fut
encore plus dcontenanc de recevoir des ordres de la demoiselle, et il
essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien
entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa
jeune matresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque
mouvement.


IV


Le vieux comte, dont la chasse avait toujours t tenue sur un grand
pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains
de son fils; mais ce jour-l, 18 septembre, se sentant de bonne humeur,
il se dcida  y prendre part.

L'quipage de chasse et les chasseurs se trouvrent bientt runis
devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et proccup, passa devant
Ptia et Natacha, sans faire attention  ce qu'ils lui disaient....
Pouvait-on, en cet instant solennel, penser  des futilits? Il examina
tout en dtail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son
alezan Donetz, et, sifflant  lui sa laisse de chiens, il franchit
l'enclos, pour se diriger  travers champs vers le bois d'Otradno. Un
domestique d'curie menait par la bride une jument bai brun,  crinire
blanche, appele Viflianka: c'tait la monture du vieux comte, qui
devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqu.

Cinquante-quatre chiens courants, quarante lvriers et plusieurs chiens
en laisse, accompagns de six veneurs et d'un grand nombre de valets de
chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs 
cheval. Chaque chien connaissait son matre et rpondait  son nom;
chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait  faire et l'endroit o
il devait se poster.

Ds que les cavaliers eurent dpass l'enceinte, ils dbouchrent en
silence sur la grande route et s'engagrent sur les prairies, dont leurs
chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous
leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux
s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur
retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un
cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien
flneur qu'un valet rappelait  son devoir.

 une verste de distance, cinq autres chasseurs,  cheval, mergrent
tout  coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux
premiers: ils avaient  leur tte un beau vieillard, de belle prestance,
portant une longue et paisse moustache grise.

Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.

--Affaire sre!... en avant, marche! Je le savais bien, rpondit le
nouveau venu, petit propritaire voisin des Rostow et quelque peu leur
parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison,
morbleu! Affaire sre!... en avant, marche! dit-il en rptant son
expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik
m'a annonc que les Ilaguine sont en chasse du ct de Korniki, et alors
il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la porte sous le
nez.... Affaire sre! en avant, marche!

--J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes? lui demanda
Nicolas.

L'ordre en fut donn, et les deux cavaliers s'avancrent cte  cte.
Natacha, enveloppe dans son chle, qui laissait  peine entrevoir ses
yeux brillants et sa figure anime, les rejoignit bientt, suivie de
Ptia, de Mikalo, le chasseur, et d'un valet d'curie qui remplissait
auprs d'elle les fonctions de garde du corps. Ptia riait sans rime ni
raison et agaait sa monture par de lgers coups de cravache. Natacha,
gracieuse et ferme en selle, modrait d'une main assure l'ardeur de son
arabe,  la robe noire et lustre.

Le petit oncle lana de ct un regard mcontent sur la jeunesse, car
la chasse au loup tait une entreprise srieuse, qui ne comportait
aucune espiglerie.

Bonjour, petit oncle! nous sommes des vtres, s'cria Ptia.

--Bonjour, bonjour, n'crasez pas les chiens, rpliqua svrement le
vieux.

--Nicolas, quel trsor de bte que Trounila! Il m'a reconnue, dit  son
tour Natacha, qui faisait des signes  son chien favori.

--D'abord Trounila n'est pas une bte, mais un chien de chasse,
rpliqua Nicolas, en jetant  sa soeur un regard destin  lui faire
comprendre sa supriorit et la distance qu'il y avait entre eux deux.
Elle comprit.

Nous ne vous gnerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gnerons
personne, nous resterons  nos places, sans bouger!

--Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas
tomber de cheval, car alors, affaire sre!... en avant, marche!... pas
moyen de se rattraper!

On n'tait plus qu' cent sagnes[3] du petit bois; Rostow et le petit
oncle ayant dcid de quel ct on devait lancer la meute, le premier
indiqua  Natacha sa place, o, par parenthse, il tait  prsumer
qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au del du ravin.

Attention, petit neveu, c'est une louve mre! Ne va pas la laisser
chapper!

--On verra! rpondit Rostow.... H, Kara! dit-il en s'adressant  un
vieux chien,  poil roux, que l'ge avait rendu fort laid, mais qui
tait connu pour se jeter  lui tout seul sur une louve.

Le vieux comte connaissait par exprience l'ardeur que son fils
apportait  la chasse; aussi se dpchait-il d'arriver, et l'on avait 
peine eu le temps de placer chacun  son poste, que le droschki, attel
de deux chevaux noirs et roulant sans secousse  travers la plaine,
dposa le comte Ilia Andrvitch  l'endroit qu'il s'tait assign 
l'avance. Son teint tait vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui
son manteau fourr, et prenant son fusil et ses munitions des mains de
son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille
Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au chteau. Sans
tre un chasseur enrag, il observait cependant toutes les lois de la
chasse, et, se plaant sur la lisire mme du bois, il rassembla les
rnes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses prparatifs une
fois achevs, regarda autour de lui en souriant... il tait prt!

Il avait  ses cts son valet de chambre, Smione Tchekmar, bon
cavalier, mais alourdi par l'ge, qui tenait en laisse trois grands
lvriers gris  long poil (d'une race particulire  la Russie et
spcialement destins  chasser le loup), intelligents mais vieux, qui
se reposaient  ses pieds.  cent pas plus loin se tenait l'cuyer du
comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiabl. Le comte, fidle 
ses habitudes, avala une tcharka[4]d'excellente et vritable
eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il
arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la
course lui donnrent des couleurs, ses yeux s'animrent, et, emmaillot
dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait  un enfant que l'on
mne promener.

Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi termin sa besogne,
examina son matre, avec lequel il ne faisait qu'une me depuis trente
ans, et, le voyant d'humeur si agrable, se prpara  entamer avec lui
une conversation aussi agrable que son humeur. Un troisime personnage
 cheval, un vieillard  barbe blanche, en cafetan de femme, portant une
coiffure trs leve, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrta un peu en
arrire du comte, c'tait le bouffon Nastacia Ivanovna.

Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de
l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bte, tu auras
affaire  Danilo.

--J'ai, moi aussi, bec et ongles, rpliqua Nastacia Ivanovna.

--Chut, chut! fit le comte.

Et, se tournant vers Smione, il ajouta:

As-tu vu Nathalie Ilinischna?... o est-elle?

--Elle est avec son frre prs des halliers de Yarow, voil un plaisir
pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!

--N'est-ce pas tonnant de la voir  cheval, Smione, hein? Comme elle
monte, on dirait un homme!

--Comment ne pas s'en tonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!

--Et Nicolas, o est-il?

--Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connat les bons endroits,
et quel cavalier! Nous nous en merveillons parfois avec Danilo,
poursuivit Smione, qui aimait  faire la cour  son matre.

--Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?

--Il est  peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de
Zavarzine, lorsqu'il forait  fond de train le renard, sur un cheval
de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un
beau garon comme celui-l, on chercherait longtemps sans en dnicher un
autre!

--Oui, oui, rpta le comte, oui, oui!...

Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en
retirer sa tabatire.

Et l'autre jour, reprit Smione, en voyant tout le plaisir qu'il
faisait  son matre,  la sortie de l'glise, lorsque Mikhal
Sidorovitch l'a rencontr en grande tenue...

Mais Smione s'arrta court, le bruit de la meute en chasse et le
jappement de deux ou trois chiens avaient frapp ses oreilles, 
travers le calme de l'atmosphre. Il baissa la tte, couta et fit
signe au comte de ne pas parler:

Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.

Le comte, souriant encore des derniers mots de Smione, regardait au
loin devant lui et tenait sa tabatire entr'ouverte sans songer 
priser. Le cor de Danilo rsonna et annona que la bte tait en vue:
les meutes rallirent les trois limiers, et tous ensemble donnrent de
la voix de cette faon qui est particulire  la chasse au loup. Les
valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: Velaut!
Au-dessus de tout ce bruit de voix,  timbres diffrents, on entendait
celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus
aigus, et emplissant,  elle toute seule, de ses bruyants clats la
fort et les champs d'alentour.

Quelques secondes d'attention suffirent au comte et  son cuyer pour
comprendre que la meute s'tait divise: une moiti, celle qui jappait
avec fureur, s'loigna graduellement, tandis que l'autre, pousse par
Danilo, passa sous bois  quelques pas d'eux, et les aboiements des deux
meutes, en se confondant ensemble, leur indiqurent bientt que la
chasse avait pris une autre direction. Smione poussa un soupir et
dgagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son ct,
et, faisant seulement alors attention  sa tabatire, il l'ouvrit et y
prit une pince de tabac. Derrire! s'cria Smione  un de ses chiens
qui s'tait avanc au del de la lisire. Le comte tressaillit et laissa
tomber sa tabatire. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la
ramassa.

Tout  coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on
aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient  l'envi
taient l, devant eux!

Le comte se retourna vers la droite et aperut Mitka, les yeux sortant
de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait
quelque chose du ct oppos.

 vous! lui cria-t-il d'une voix dont l'clat prouvait qu'elle
demandait depuis longtemps  faire explosion.

Et il se dirigea vers lui au galop, en lchant ses chiens.

Le comte et Smione se prcipitrent hors du bois et virent  leur
gauche le loup qui venait  eux, en se balanant sur ses hanches et en
bondissant sans se presser. Les chiens excits donnrent, et,
s'arrachant  leurs laisses, s'lancrent  sa poursuite.

Le loup s'arrta, tourna gauchement de leur ct sa grosse et large
tte, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et,
relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparatre
bientt en deux bonds dans le fourr. Au mme moment, de la lisire
oppose du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entire,
affole, perdue, traversa la clairire, pour s'lancer  son tour  la
suite du loup, et entre les branches cartes des noisetiers apparut,
couvert d'cume, le cheval alezan de Danilo. Pench en avant, ramass
sur lui-mme, son cavalier, tte nue, ses cheveux gris au vent, la
figure rouge et ruisselante de sueur, s'gosillait  crier de toutes ses
forces: Velaut! velaut!  la vue du comte, ses yeux s'allumrent de
colre: Sacr nom! hurla-t-il en le menaant de son fouet. Au diable
les chasseurs!... Avoir laiss chapper la bte! Jugeant que son
matre, encore tout ahuri, tait indigne d'une plus longue conversation,
il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les
flancs haletants et mouills de son innocente monture, et s'lana dans
la fort sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte
algarade, essaya de sourire en se tournant vers Smione, qu'il esprait
attendrir, mais Smione n'tait plus l: contournant les broussailles,
il essayait de rejeter la bte hors du bois; les lvriers le
poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourr,
le loup ne tarda pas  se drober aux regards des chasseurs.


V


Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitt son poste, et en
entendant la meute se rapprocher et s'loigner tour  tour, les chiens
aboyer de diffrentes faons suivant leurs impressions du moment, les
cris et les voix monts  un diapason extraordinaire, il pressentait ce
qui se passait. Il savait que dans la rserve se trouvaient deux vieux
loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'tait divise, aprs
tre tombe sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise
chance tait venue se mettre en travers. Il faisait mille et une
suppositions, et se demandait de quel ct il verrait paratre l'animal
et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'esprance
au dsespoir, il allait mme jusqu' implorer la Providence; il priait,
comme ceux qui prient sous l'influence d'une motion violente, tout en
s'avouant  eux-mmes la futilit de l'objet de leur prire:

Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais,
et c'est peut-tre un pch de te le demander; mais je t'en supplie, 
mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que
Kara puisse, aux yeux du petit oncle, qui voit tout de sa place,
sauter  la gorge de la bte et la terrasser d'un bond! Son regard
inquiet, scrutateur, fouilla, tudia mille fois pendant cette demi-heure
les moindres replis du terrain qui s'tendait devant lui, la lisire du
bois o deux chnes dcharns projetaient leurs branches au-dessus d'un
massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creuss par l'eau, et
le bonnet de l'oncle dpassant  sa droite la cime des halliers.

Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; 
la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit,  la journe
d'Austerlitz comme  la soire chez Dologhow!

L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il piait de tous cts et
s'efforait de surprendre les plus lgres inflexions dans les
aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il
vit tout  coup quelque chose bondir  travers le champ dsert et se
diriger vers lui. Serait-ce possible? se dit-il, en respirant  peine,
sous le coup de l'motion qu'il prouvait en voyant son dsir se
raliser; et cependant cette bonne fortune inespre, si impatiemment
attendue, arrivait droit  lui sans bruit, sans clat, sans aucun signe
avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientt il ne put plus
en douter. C'tait bien le loup, un vieux loup au dos gristre, au
ventre roux, qui courait tout  son aise, comme s'il tait sr de ne pas
tre traqu, et qui franchissait lourdement un foss. Rostow, n'osant
mme respirer, regarda ses chiens: les uns taient couchs, les autres
debout, aucun n'avait aperu la bte, pas mme le vieux Kara, qui, la
tte renverse, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les
faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: Velaut!
velaut! murmura Rostow  mi-voix. Les chiens dressrent les oreilles,
et Kara, cessant de se gratter, se leva comme s'il tait m par un
ressort, et secoua vivement sa queue, d'o se dtachrent quelques
touffes de poil.

Faut-il lcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'cartant de
la fort, s'avanait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien.
Tout  coup il tressaillit: il venait probablement de dcouvrir les yeux
d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu' cette heure; il s'arrta
indcis et eut l'air de rflchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il
son chemin? En avant! sembla-t-il se dire, et, prenant une allure
dgage, mais modre et rsolue, il s'loigna par bonds espacs et sans
plus se retourner.

Harloup, harloup! s'cria Nicolas, et son intelligente monture partit
comme une flche, en franchissant les ornires pour arriver au plus tt
 la plaine,  la suite du loup. Les lvriers, plus prompts que
l'clair, la distancrent aussitt. Nicolas ne se rendait compte de
rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui
l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup,
qui, acclrant sa course sans changer de direction, se rapprochait du
ravin. Milka, la grande chienne tachete, au large arrire-train, fut la
premire  gagner de l'avance: plus prs, toujours plus prs, elle
allait l'atteindre, lorsqu'il lui lana un regard de ct, et Milka, au
lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en
arrt.

Harloup! criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui
suivait immdiatement Milka, s'lana sur la bte, la saisit  la
cuisse, mais recula aussitt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment,
grina des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi,  une
archine[5] de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.

Il nous chappera, c'est sr! se disait Nicolas, en les excitant d'une
voix enroue, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir,
il l'appela d'un vigoureux: Kara, harloup!

Kara, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces
affaiblies par l'ge, courait tout  ct de la terrible bte, avec
l'intention vidente de la dpasser et de l'attaquer de front, mais il
tait facile de prvoir, aux lans rapides et lgers du fauve, et aux
bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait djou. Nicolas
voyait avec effroi diminuer peu  peu la distance qui les sparait
encore du fourr destin  devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui
revint bientt, car au mme moment parurent en avant du loup et se
dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un
brun fonc, qui tait inconnu  Nicolas et faisait partie sans doute
d'une meute trangre, fondit imptueusement sur la bte et la renversa
 demi. Celle-ci, retrouvant son quilibre, se jeta  son tour sur le
chien avec une agilit surprenante, l'empoigna avec les dents, et le
malheureux assaillant, le flanc dchir, ensanglant, donna de la tte
contre terre en hurlant de douleur.

Kara! Oh! mon Dieu! dit Nicolas avec dsespoir.

Le loup, flairant un nouveau danger  la vue du vieux Kara, qui, grce
 cet arrt forc, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les
jambes et repartit  fond de train; mais,  prodige incroyable! Nicolas
vit tout  coup Kara sauter sur le loup, le saisir  la gorge et rouler
avec lui dans la fondrire qui tait  leurs pieds.

La meute s'y prcipita. Le spectacle du loup se dbattant au milieu de
ce fouillis de ttes qui laissaient entrevoir par instants, ou son
pelage fauve, ou sa jambe de derrire arc-boute, ou son museau haletant
et ses oreilles couches de terreur,--car Kara le tenait encore  la
gorge,--fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie.
Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait  descendre de cheval
et  achever le loup, lorsque le carnassier, levant sa large tte
au-dessus des chiens, et se dbarrassant de son agresseur, se dressa sur
ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un
bond et distana les chiens. Kara, le poil hriss, contusionn ou
bless, se hissa pniblement hors du trou o il avait roul avec la
bte.

Mon Dieu, quel malheur! s'cria Nicolas dsespr.

Heureusement le chasseur du petit oncle, suivi de tous ses chiens,
s'lana au triple galop du ct du fuyard et l'arrta au passage. L il
fut de nouveau entour par Nicolas, son cuyer, le petit oncle et son
chasseur; tous tournaient autour de lui en criant  tue-tte:
Harloup!, et ils s'apprtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, 
sauter  terre, et lanaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque,
se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa
seule et dernire chance de salut.

Danilo, qui, au commencement de la traque, s'tait lanc hors de la
lisire du bois, avait assist  la lutte et regardait la victoire comme
assure; mais,  la vue du loup qui continuait  fuir, il courut en
ligne droite vers la fort pour lui couper la voie. Grce  cette
manoeuvre, il arriva sur lui au moment o les chiens du petit oncle le
foraient pour la seconde fois.

Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau
hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un flau, les
flancs tendus de son bai brun couvert d'cume. Il avait  peine dpass
Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps:
c'tait Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrire-train du loup et le
tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup
lui-mme, se disaient que cette fois c'tait bien fini! Le loup tenta
cependant un dernier effort pour se dgager, mais les chiens se rurent
sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son
poids sur la bte sans lui lcher les oreilles. Nicolas allait frapper
le loup qui rlait.

C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bton dans la
gueule, et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un
pieu, gros et court, entre ses mchoires serres; on lui lia les pattes
et Danilo le chargea sur ses larges paules. Fatigus mais heureux, tous
l'aidrent  attacher le loup sur le dos de son cheval qui frmissait
d'inquitude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au
rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tte
carre pendait entrane par le poids du pieu fich dans sa gueule, et
dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et
de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses
yeux continuaient  regarder avec une trange fixit ceux qui
l'entouraient. Le comte lie Andrvitch fit comme les autres:

Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il  Danilo.

--Certainement... un vieux! rpondit Danilo en se dcouvrant avec
respect.

--Dis donc, sais-tu que tantt tu t'es joliment emport? Danilo ne
rpondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gt passa sur
ses lvres.


VI


Le vieux comte retourna chez lui; Ptia et Natacha lui promirent de le
suivre de prs. La matine tant encore peu avance, on en profita pour
aller plus loin. On lcha deux chiens dans un pais taillis au fond d'un
ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.

En face de lui, son homme, enfonc dans un foss, se drobait derrire
un buisson de noisetiers.  peine lancs, les chiens donnrent de la
voix  intervalles rapprochs, et peu d'instants aprs, la trompe
annona la vue; la meute se prcipita dans la direction des prairies, et
Nicolas, attendant que le renard part dans la plaine, vit les piqueurs
aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.

Son cuyer venait de dcoupler ses chiens, lorsqu'il aperut au mme
moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulire,
qui fuyait  travers champs: la meute ne tarda pas  l'entourer.
Balayant la terre de sa queue, le renard se mit  courir en dcrivant
des ronds qui se rtrcissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc,
puis un chien noir se jetrent sur lui; tout se confondit dans la mle,
et les ttes des chiens, tournes vers leur proie, formrent  leur tour
un cercle confus dont les ondulations taient  peine sensibles. Deux
chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en
approchrent.

Que veut dire cela? D'o est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas
celui du petit oncle? pensait Nicolas.

Les chasseurs donnrent au renard le coup de grce, et il lui sembla de
loin qu'ils restaient groups,  deux pas de leurs chevaux, sans songer
 le lier; quelques chiens s'taient couchs pendant que les hommes
gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bte; le cor fit entendre
le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.

C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,
dit l'cuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya  la recherche de sa soeur
et de Ptia, et se dirigea au pas vers l'endroit o les valets de chiens
runissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le rsultat
de l'altercation. Le chasseur qui avait t pris  partie par l'autre
s'avana vers son jeune matre, le renard attach  la selle de son
cheval. tant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de
rester respectueux, tout en touffant de colre; il avait l'oeil poch,
mais il semblait ne pas s'en douter.

Que s'est-il pass entre vous? demanda Nicolas.

--Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est
encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et
empoignait dj le renard... alors je les ai rouls tous deux! Voici la
bte proprement ficele!... Et de cela, en veux-tu? ajouta-t-il d'un
air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir
encore affaire  son adversaire.

Nicolas, se tournant vers Natacha et Ptia, qui venaient de le
rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au
clair.

Le chasseur triomphant racontait  ses camarades, pleins d'une curiosit
sympathique, tous les dtails de son exploit.

Ilaguine, qui tait en froid et mme en procs avec les Rostow, chassait
prcisment ce jour-l sur les terres rserves par un long usage  ces
derniers, et, comme par un fait exprs, il s'tait dirig vers le bois
du rendez-vous, en permettant mme  son chasseur de suivre les voies de
la bte que les Rostow avaient leve.

Toujours extrme dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas,
qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de
violence et d'arbitraire attribus  Ilaguine le dtestait cordialement,
le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui,
serrant avec colre son fouet dans sa main, prt  en venir sans
rflexion aux dernires extrmits.

 peine avait-il tourn le bois, qu'il vit venir  sa rencontre un gros
cavalier coiff d'un bonnet garni de castor, mont sur un beau cheval
noir et suivi de deux cuyers: c'tait Ilaguine en personne.

Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait  affronter, Nicolas trouva un
voisin fort aimable, fort bien lev et trs dsireux de faire sa
connaissance, soulevant  demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses
regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son
chasseur serait svrement puni pour avoir chass avec une meute qui ne
lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses
propres terres.

Natacha, fort inquite, et daignant que cet entretien ne prit une
mauvaise tournure avait suivi son frre de loin, elle se rapprocha en
voyant les saints qu'on changeait de part et d'autre, Ilaguine, se
dcouvrant tout  fait devant elle, se rcria sur sa grce, et assura
qu'elle tait la vivante image de Diane, tant par son amour de la
chasse, que par sa beaut.

Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia
instamment Rostow de venir lancer le livre chez lui, dans un endroit
situ  une verste de l, qui, disait-il, fourmillait de livres.
Nicolas y consentit volontiers, et l'quipage de chasse, ainsi augment
de moiti, se mit en route.

Il fallut couper  travers champs; les matres se runirent, et chacun
d'eux, tudiant  la drobe les chiens de ses compagnons, tremblait
rien qu' l'ide d'en dcouvrir parmi eux de suprieurs aux siens, comme
forme et comme flair.

Rostow fut surtout frapp de la beaut d'une chienne de race pure, au
corps allong, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux
noirs  fleur de tte, tachete de roux, et appartenant  Ilaguine. Il
avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans
cette belle petite chienne une rivale  sa Milka. Au milieu d'une
conversation insignifiante sur les rcoltes, il dit  Ilaguine, en se
tournant vers lui:

Il me semble que vous avez l une bonne chienne?... Pleine de feu?

--Celle-l? Oui, elle est bonne, elle chasse bien, rpondit Ilaguine du
ton le plus indiffrent.... Et cependant, pour Erza, il avait cd  son
voisin trois familles de dvorovy[6].

Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur
conversation, chez vous aussi le rendement a t assez maigre cette
anne?... Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en
examinant  son tour la meute de Rostow, il aperut Milka:

Mais c'est vous, comte, qui possdez une chienne superbe, celle qui a
des taches noires!

--Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit
Nicolas  part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous
tombons sur un vieux livre!... Et, se tournant vers son cuyer, il
annona qu'il donnerait un rouble de gratification  celui qui
dcouvrirait un livre au gte.

Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre
eux  propos de leurs meutes et du gibier? Quant  moi, je jouis de
tout, de la promenade, d'une agrable socit, comme aujourd'hui par
exemple,--et il souleva de nouveau son bonnet  l'intention de
Natacha,--mais compter avec envie les peaux ou les pices tues, ce
n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai mme que cela
me touche fort peu.

--C'est parfaitement juste!

--Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je
n'en suis pas moins la chasse avec intrt. Et puis...

Le cri prolong de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur
une lgre minence, le fouet lev, le valet rpta son cri avec une
nouvelle force: c'tait le signal convenu pour dire qu'il avait devant
lui le livre couch  quelques pas.

Ah! je crois qu'il l'a lev, dit Ilaguine avec une feinte
indiffrence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!

--Allons-y, allons-y ensemble, rpondit Nicolas en jetant un regard de
dfiance sur Erza et sur Rouga, les deux rivaux de sa Milka, qui ne
s'tait jamais mesure avec eux: Et si elle allait se couvrir de honte?
pensait-il en avanant.

--Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant  lui Erza, non sans
motion, et vous, Mikhal Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au
petit oncle, qui avait l'air fort maussade.

--Je n'irai pas me fourrer l dedans! Vos chiens..., affaire sre,... en
avant, marche!... ont t pays un village par tte et valent des
milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vtres se le
disputeront.

--Rouga! Rougaouchka! ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la
tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.

Natacha devinait et partageait l'agitation de son frre et celle que les
deux vieux s'efforaient en vain de dissimuler.

La meute et le reste de la socit avanaient sans se presser; le
chasseur post sur l'minence n'avait pas boug, attendant ses matres.

O est sa tte? lui demanda Nicolas; mais le livre, pressentant la
gele du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de rpondre: il
fit un bond et dboula; les chiens dcoupls et les lvriers
descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs 
cheval partirent  fond de train, les uns pour les aider  se rabattre,
les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha
et le petit oncle galopaient, sans mme savoir o ils allaient, tantt
 la suite des chiens, tantt  la suite du gibier, mourant de peur de
manquer la chasse. Le livre tait vieux et agile: couchant d'abord ses
oreilles pour couter ces cris et ce pitinement de chevaux et de chiens
qui l'avaient subitement entour de partout, il fit ensuite une dizaine
de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger,
et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, dtala 
toute vitesse et se blottit dans les chaumes.  quelques pas de lui
s'tendait une prairie marcageuse. Les deux chiens du chasseur qui
l'avait lev avaient t les premiers  prendre sa piste, mais ils en
taient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine,
les dpassa; arrive  quelques pas du livre, elle sauta  son tour
pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son lan, elle
tomba et roula sur elle-mme, pendant que le livre acclrait sa
course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de
l'avance.

Miloucha, ma petite Miloucha! et la voix triomphante de Nicolas
retentit dans l'air; Milka semblait tre au moment de le saisir, mais sa
vitesse lui fit dpasser le but, le livre s'tant arrt court! Erza la
belle chienne, renouvela aussitt son attaque; elle fit un saut en
avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de
l'oeil, avec prudence cette fois, la distance  franchir, afin de
retomber juste sur le dos de sa proie:

Erza, ma bonne petite Erza! s'cria Ilaguine en adressant  sa chienne
une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas couter, car,  l'instant
o elle allait happer le livre, il repartit de plus belle et se mit 
courir sur la lisire mme du champ et de la prairie. Erza et Milka,
galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochrent encore, mais
le terrain marcageux arrtait leur course.

Rouga, Rougaouchka!... affaire sre... marche!... s'cria une
troisime voix, et Rouga, le chien bossu du petit oncle, s'tirant et
courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les
dpassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le livre, qu'il
lana d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau
bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui
s'attachait  son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs
formrent cercle autour d'eux. Seul le petit oncle, tout jubilant,
descendit de cheval, s'approcha du livre, et secoua en l'air sa patte
droite pour en faire couler le sang; l'motion qu'il prouvait donnait
 ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effare, ses
mouvements taient saccads, ses paroles entrecoupes et sans suite:
Affaire sre... marche!... Voil un chien! Il les vaut tous, et les
plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sre... marche!
disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il
lanait autour de lui, qu'il se croyait entour d'ennemis, et que,
offens et malmen par tous, il venait maintenant de se rhabiliter
d'une faon clatante: Voil les chiens de mille roubles! Rouga, voici
pour toi, mon vieux, tu l'as mrit! ajouta-t-il en lui jetant la patte
crotte qu'il venait de couper.

--Elle s'est reinte, elle lui a trois fois donn la chasse toute
seule, criait Nicolas, sans s'adresser  personne et sans rien entendre
de ce qui se disait autour de lui.

--Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'cuyer d'Ilaguine.

--Du moment qu'Erza l'avait forc, tout chien, ft-ce mme un chien de
basse-cour, pouvait l'attraper, ajouta  son tour Ilaguine, la figure
empourpre et hors d'haleine, par suite de sa course folle.

Natacha, galement excite, poussait de son ct des cris de triomphe
si aigus, et si sauvages, que peut-tre ailleurs en aurait-elle eu
honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des
autres chasseurs. Le petit oncle lia son livre, le jeta adroitement
sur la croupe de son cheval, et, sans se dpartir de son air rogue et
maussade, s'loigna sans profrer une parole. Nicolas et Ilaguine
avaient t trop froisss dans leur amour-propre de chasseurs pour
reprendre tout de suite leur air affect d'indiffrence, et ils
suivirent longtemps des yeux Rouga, le vieux chien bossu qui, l'chine
crotte, marchait derrire le petit oncle, avec le calme d'un
triomphateur: Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur
dire, mais  la chasse c'est autre chose, attention!

Lorsque, aprs cet incident le petit oncle s'approcha de Nicolas et
s'adressa  lui, Nicolas se sentit honor de cette marque de
condescendance, malgr tout ce qui venait de se passer.

VII


Quand Ilaguine prit, vers le soir, cong de Nicolas, celui-ci se rendit
compte seulement alors de l'norme distance qui les sparait d'Otradno;
aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du petit oncle de
laisser son quipage de chasse passer la nuit chez lui,  Mikariovka:

Et si vous veniez vous-mme chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire
sre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on
ramnerait la jeune comtesse plus tard. Sa proposition fut accepte
avec joie, et l'un des gardes fut dpch  Otradno pour y chercher un
droschki, pendant que la socit, conduite par le petit oncle, entrait
dans ses domaines et tait reue,  l'entre principale de sa maison,
par les quatre ou cinq serviteurs mles de toute taille qui composaient
son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se
montrrent aussitt  une porte de derrire, attires par la curiosit
qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame 
cheval, y mit le comble; aussi, n'y rsistant plus, elles s'avancrent
toutes pour l'examiner de prs, et les plus hardies allrent jusqu' la
regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques,
comme si elles avaient devant elles un tre surnaturel, qui ne pouvait
ni les entendre ni les comprendre.

Vois donc, Arina, elle est assise de ct, tandis que sa robe flotte.
Et la corne donc, la corne!

--Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!

--Comment ne tombes-tu pas? dit l'une d'elles, plus hardie que ses
compagnes, en s'adressant directement  Natacha.

Le petit oncle descendit de cheval devant le perron en bois de sa
rustique habitation, qui tait enfouie au milieu d'un jardin inculte,
et, jetant un regard  ses gens, leur commanda de s'loigner; chacun
d'eux ayant reu les ordres ncessaires pour que rien ne manqut  ses
htes et  leur quipage de chasse, ils se dispersrent aussitt.

Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit
la main pour l'aider  monter les quelques marches vermoulues de
l'escalier. Dans l'intrieur de la maison, dont l'aspect gnral tait
loin de briller d'une propret irrprochable, les grosses poutres des
murs n'taient pas mme dissimules comme d'habitude par une couche de
chaux, et l'on devinait aisment qu'un des moindres soucis des habitants
de cette demeure tait d'en faire disparatre les taches et les
souillures qu'on y voyait de tous cts. Une odeur fade de pommes
frachement cueillies remplissait un troit vestibule, o quelques peaux
de loup et de renard taient suspendues.

On traversait ensuite une petite salle  manger meuble d'une table 
pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont
le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de
bouleau, place devant un canap; on arrivait enfin au cabinet de
travail du propritaire, qui sentait  plein nez le tabac et le chien.
L'toffe du mobilier, le tapis de la chambre taient dchirs, sordides,
et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre,
taient accrochs les portraits de Souvorow, du pre et de la mre du
petit oncle, et celui du petit oncle en uniforme de l'arme. Aprs
avoir engag ses htes  s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que
Rouga, bien lav et bien nettoy, faisait son entre dans le salon, s'y
emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette,
en se bichonnant de la langue et des dents. Le ct oppos du cabinet
donnait sur un petit corridor divis en deux par un paravent dont
l'toffe flottait en lambeaux, et derrire lequel on entendait des
clats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Ptia se
dbarrassrent de leurs vtements fourrs et s'tendirent tout  leur
aise sur le large canap; Ptia, la tte appuye sur ses coudes, ne
tarda pas  s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hle et brle
par le vent, Natacha et Nicolas n'en taient pas moins trs gais, et de
plus trs affams. N'ayant plus  faire montre de sa supriorit comme
homme et comme chasseur, Nicolas rpondit au regard espigle de sa soeur
par un franc clat de rire, auquel elle se joignit, sans mme
s'inquiter du motif.

Le petit oncle reparut bientt en veston, en pantalon gros bleu et en
bottines; ce costume, qui avait jadis excit  Otradno l'tonnement et
les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule
que l'habit et la redingote de tout le monde. Le petit oncle, de
joyeuse humeur, fit chorus avec eux:

Voil qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sre, marche!...
pas vu sa pareille jusqu' prsent! s'crie-t-il, et, offrant  Nicolas
une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit 
manoeuvrer avec amour entre trois doigts.

Toute la journe en selle comme un homme, et comme si de rien n'tait!

Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, 
en juger par le son touff de ses pas, ouvrit une des portes, pour
laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un
teint frais, un double menton, des lvres rouges; elle portait un
norme plateau. Son extrieur plein de prvenance, son cordial sourire,
accompagn d'un respectueux salut adress aux htes de son matre,
taient les symboles d'une franche hospitalit. Bien que la rotondit
toute particulire de sa personne, fortement accentue en avant,
l'obliget  tenir la tte penche en arrire, elle n'en mettait pas
moins  tous ses mouvements une agilit extrme. Aprs qu'elle eut mis
le plateau sur la table, ses mains blanches et poteles y eurent bientt
dispos les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de
zakouska, dont il tait charg. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la
porte, elle s'y arrta un instant, sans cesser de sourire:
Regardez-moi! Comprenez-vous  prsent le petit oncle? sembla-t-elle
leur dire, avant de disparatre. Comment ne pas le comprendre? C'tait
si clair, si vident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-mme,
devinrent ce que signifiaient les sourcils froncs et l'expression
satisfaite et fire d'Anicia Fdorovna, chaque fois qu'elle rentrait
dans le salon!

Que de choses n'avait-elle pas entasses sur son plateau? Une bouteille
de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au
vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel
frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraches, des
noix sches au four, des noix au miel, des confitures au sucre et  la
mlasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dore!

Le tout soign; prpar par Anicia Fdorovna, avec l'odeur allchante
qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractre apptissant de sa
personne et de son exquise propret:

Gotez un peu de cela, mademoiselle la comtesse, disait-elle 
Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantt une chose,
tantt une autre, et Natacha dvorait  belles dents: il lui semblait
n'avoir jamais ni vu, ni mang des galettes aussi exquises, des
confitures aussi parfumes, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni mme
une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le petit oncle, tout
en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse
passe et sur la chasse  venir; sur les mrites de Rouga et sur la
meute d'Ilaguine. Crnement campe sur le divan, Natacha suivait de ses
yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de rveiller
Ptia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses
rponses incohrentes prouvaient qu'il tait profondment endormi. Elle
ne se possdait pas de joie dans cet intrieur si nouveau pour elle, et
la seule chose qu'elle craignt, c'tait de voir arriver le droschki
qui,  son grand regret devait l'emmener chez son pre. Au bout d'un
moment de silence, comme il en survient souvent entre un matre de
maison et des htes qu'il reoit pour la premire fois, le petit
oncle, rpondant  une de ses penses intimes, s'cria:

Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sre,
marche!... il ne restera rien aprs moi!

Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et
Nicolas se rappela tout le bien que son pre lui avait toujours dit de
lui. Il passait galement dans tout le district pour le plus
dsintress et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on 
chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour
excuteur testamentaire, ou enfin mme pour confident. Presque toujours
lu juge  l'unanimit, il avait galement rempli d'autres fonctions
lectives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service
actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il
courait les champs sur son vieil talon, ne quittait pas son petit
rduit en hiver, et passait l't tendu  l'ombre du sauvage fouillis
qu'il appelait son jardin.

Pourquoi ne vous dcidez-vous pas  reprendre du service, petit oncle.

--J'ai servi, et c'est assez... bon  rien... affaire sre, marche!
C'est votre affaire,  vous autres: quant  moi, je n'y comprends rien.
Mais  la chasse, c'est autre chose.... Affaire sre, marche! H l-bas,
ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a ferme? La porte au fond du
corridor (que l'oncle prononait colidor) communiquait avec une
chambre o les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement
leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochrent de
nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une
balalaka[7] dont les cordes vibraient sous les doigts d'un vritable
artiste parvinrent jusqu' eux:

C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je achet une
excellente, cette musique me plat! Il tait d'habitude qu'au retour de
la chasse, Mitka se livrt  ses fantaisies musicales, pendant que le
petit oncle l'coutait avec bonheur.

--C'est vraiment trs joli, dit Nicolas avec une feinte indiffrence,
comme s'il tait honteux d'avouer qu'il trouvait du charme  cette
musique.

--Comment, trs joli? s'cria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est
charmant, mais c'est ravissant! Et en effet la chanson qu'elle coutait
lui semblait la plus idale des mlodies, tout comme les champignons, le
miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru tre les meilleurs
qu'elle et jamais mangs!

Encore, encore, je t'en prie, dit Natacha, lorsque la balalaka se
tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau _la Barina_, avec variations
et changements de ton. L'oncle, la tte lgrement incline, un vague
sourire sur les lvres, coutait religieusement. Le motif revint une
centaine de fois sous les doigts exercs du musicien, et les cordes
rptrent  satit les mmes notes, sans fatiguer les oreilles de
l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fdorovna coutait
aussi, appuye contre le linteau de la porte:

Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait
celui de son matre. Il joue trs bien!

--Voil une mesure manque, s'cria tout  coup le petit oncle en
faisant un geste nergique. Ces notes-l doivent tre plus vivement...
enleves, affaire sre, marche!

--Sauriez-vous jouer de la balalaka? demanda Natacha surprise.

--Aniciouchka!...--et le petit oncle sourit malicieusement--Vois un
peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que
je ne l'ai eue entre les mains.

Anicia excuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta
la guitare.

La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains
de poussire, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis,
s'asseyant bien  son aise, et arrondissant d'une faon un peu thtrale
son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil
 Anicia Fdorovna, et, pinant un accord plein et sonore, commena,
sans la moindre hsitation,  improviser sur le thme d'une chanson trs
populaire. Le rythme en tait lent, mais le refrain exprimait une
gaiet si douce, si discrte, la gaiet d'Anicia, qu'il pntra jusqu'au
coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta  l'unisson!
Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son
mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le petit oncle
continuait avec prcision et avec aplomb  moduler ses cadences et ses
variations, et son regard vaguement inspir se portait vers la place
qu'elle avait occupe. Un lger sourire flottait sous sa moustache
grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il acclrait la mesure, que la
chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages
difficiles.

Ravissant, ravissant!... Et Natacha, sautant de sa place, entoura le
petit oncle de ses bras et l'embrassa: Nicolas, Nicolas!
ajouta-t-elle en se retournant vers son frre, comme pour lui faire
partager sa surprise.

Mais le petit oncle avait recommenc  jouer. Anicia Fdorovna et
plusieurs autres gens de la maison montrrent leurs figures dans
l'entrebillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: L-bas,
l-bas, derrire la source frache, la jeune fille m'a dit: attends!,
et, brisant un accord, il remua lgrement les paules.

Eh bien, eh bien aprs! dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie
semblait dpendre de ce qui allait suivre. Le petit oncle se leva; on
aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes diffrents, dont l'un
rpondait par un grave sourire  la nave et pressante invitation  la
danse excute par l'autre, par le musicien:

En avant, ma nice! s'cria-t-il tout  coup, et Natacha, se
dbarrassant vivement de son chle, s'lana au milieu de la chambre,
posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant  ses paules
un balancement imperceptible.

Comment, par quel procd inconnu cette petite comtesse, leve par une
migre franaise, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule
impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et
indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes
en un mot, et que le fameux pas du chle de Ioghel aurait d depuis
longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se prparer 
rpondre au signal, avec ses yeux ptillants de malice et son air
souriant et assur, la dfiance involontaire de Nicolas et du reste de
l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus  en
douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment
l'admirer!

Elle mit une telle perfection  tout ce qu'elle avait  faire, qu'Anicia
Fdorovna, aprs lui avoir aussitt donn le petit mouchoir,
compltement indispensable  ses attitudes, se mit  rire de bon coeur
et  s'attendrir en mme temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas
et les gestes de cette fine et gracieuse crature. C'est que Natacha, si
suprieure  cette jeune comtesse leve dans le velours et la soie,
savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia,
comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le
coeur de son pre, de sa mre, de tous les siens, en un mot et pour
mieux dire, tout coeur vritablement russe!

Bravo, petite comtesse, affaire sre, marche! s'cria le petit oncle
 la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garon pour
mari!

--Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.

--Ah bah! reprit le vieux, stupfait. Natacha rpondit d'un signe de
tte avec un joyeux sourire: Et comme il est bien, ajouta-t-elle. Mais
 peine eut-elle prononc ces mots, qu'un nouvel ordre d'ides et de
sensations s'empara d'elle instantanment: Nicolas a l'air de croire,
pensa-t-elle, que mon Andr n'aurait ni approuv ni partag notre gaiet
de ce soir, et moi je suis sre du contraire.... O est-il 
prsent?... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde;
Inutile de penser  cela!... Et, reprenant tout son entrain, elle
s'assit  ct du petit oncle, et le pria avec instance de leur
chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.

Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la
chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui
vient de lui-mme sans effort et qui sert uniquement  marquer la
cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau,
avait-il chez le petit oncle un charme et un attrait tout
particuliers. Natacha dclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait l
la harpe et qu'elle tudierait dsormais la guitare; et elle parvint 
pincer quelques accords sur celle du petit oncle.

Vers les dix heures on annona l'arrive d'une lineka[8], d'un
droschki et de trois hommes  cheval, envoys  la recherche des jeunes
gens. Le comte et la comtesse s'taient fort inquits, ne sachant ce
qu'ils taient devenus, disait un des valets.

Ptia fut transport tout endormi et dpos comme un mort dans la
lineka; Nicolas et Natacha montrent en droschki; le petit oncle
prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute
paternelle; il les reconduisit  pied jusqu'au pont, qu'il fallait
laisser de ct pour traverser la rivire  gu et o ses chasseurs
avaient reu l'ordre de se tenir avec des lanternes.

Adieu, ma chre nice, lui cria encore une fois du milieu de
l'obscurit la voix dont le chant rsonnait encore aux oreilles de
Natacha.

Quelques feux rougetres brillaient  l'intrieur des isbas du village
qu'ils traversrent, et le vent en rabattait gaiement la fume.

Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, ds qu'ils eurent atteint la
grande route.

--Oui, rpondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?

--Non, je suis si bien, si bien, si bien! rpondit-elle, tonne
elle-mme de la joie qu'elle prouvait. Ils gardrent longtemps le
silence.

Une nuit noire et un brouillard assez pais permettaient  peine de
distinguer les chevaux, dont on entendait le pitinement dans la boue.

Que se passait-il dans cette me d'enfant, si impressionnable, toujours
prte  saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie?
Comment parvenait-elle  les prouver toutes  la fois et  les accorder
ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et  quelques
pas de la maison elle lana tout  coup en l'air, d'une voix joyeuse, le
refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherch jusque-l, et
qu'elle venait de retrouver.

C'est bien a! lui dit son frre.

--Nicolas,  quoi pensais-tu tout  l'heure? lui dit-elle en lui
faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.

--Moi, j'ai d'abord pens  Rouga, chez qui j'ai dcouvert une certaine
ressemblance avec l'oncle; je crois que, s'il avait t homme, il
aurait toujours gard l'oncle auprs de le lui, aussi bien pour la
chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?...

--Moi? attends un peu. Moi, je pensais  notre course: il me semblait
qu'au lieu de nous retrouver bientt  Otradno, nous passerions
peut-tre cette nuit noire dans un chteau ferique, et puis.... Non,
c'est tout....

--Je devine, tu as srement pens  lui?

--Non, repartit Natacha... Et pourtant elle avait pens  lui, et 
l'impression que le petit oncle lui aurait produite: Sais-tu,
dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi
tranquille que je le suis dans ce moment!

--Bah! quelle folie!... c'est de l'exagration pure, lui rpondit
Nicolas pendant que tout bas il se disait: Quel trsor que cette
Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier,
lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble  courir ainsi de
droite et de gauche!

Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son ct. Ah! regarde
donc, il y a encore de la lumire au salon, ajouta-t-elle en lui
montrant les fentres, qui se dtachaient brillantes sur le fond brumeux
et velout de la nuit.


VIII


Le vieux comte Rostow avait renonc  ses fonctions de marchal de la
noblesse du district, parce qu'elles l'entranaient  de trop fortes
dpenses, et cependant l'tat de ses finances ne s'amliorait gure.
Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant  voix
basse, et d'un air agit, de la vente de leur htel  Moscou, ou du bien
qu'ils avaient dans les environs. Rentr dans la vie prive, le comte ne
donnait plus ni ftes ni banquets; aussi la vie  Otradno tait-elle
devenue plus calme que les annes prcdentes; pourtant ni la maison ni
ses dpendances ne dsemplissaient, et il y avait chaque jour une
vingtaine de personnes  table. C'taient des habitus, des amis, des
familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins
semblaient ne pouvoir plus s'en dtacher; entre autres un musicien nomm
Dimmler avec sa femme, le matre de danse Ioghel avec sa famille, la
vieille demoiselle Blow, l'instituteur de Ptia, l'ancienne gouvernante
des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre
chez le comte plutt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y et plus de
grandes runions, la vie allait son train comme par le pass, et ni le
matre ni la matresse de la maison n'auraient pu se la reprsenter
autrement. Le train de chasse avait t augment par Nicolas; on
nourrissait toujours cinquante chevaux  l'curie, on tenait toujours
quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux
jours de fte, et ces jours-l se terminaient, selon l'antique usage,
par un dner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte
jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant
invariablement voir toutes ses cartes  ses amis, qui s'arrogeaient le
droit de faire sa partie, et de l'allger, sans scrupule aucun, de
quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs
revenus.

Le comte marchait  l'aveuglette au milieu du rseau embrouill de ses
embarras pcuniaires, s'efforant de se les dissimuler, ne parvenant
qu' les accrotre, et ne se sentant ni la patience ni le courage
ncessaires pour en dlier un  un tous les noeuds. Le coeur aimant de
la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son
mari, trop g malheureusement pour se rformer, et cherchait les
moyens de remdier  leur dsastreuse situation. Il n'en existait,  son
point de vue fminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche
hritire; elle se cramponnait  cette dernire planche de salut; mais,
si son fils refusait le parti qu'elle avait  lui proposer, tout espoir
de relever leur fortune serait dfinitivement perdu. La personne qu'elle
avait en vue tait la fille de gens parfaitement honorables, que les
Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui,
par suite de la mort de son second frre, tait devenue subitement une
trs riche hritire.

La comtesse crivit directement  Mme Karaguine, pour lui demander si
cette union lui convenait, et en reut une rponse des plus favorables:
Mme Karaguine invitait mme Nicolas  venir les voir  Moscou, afin que
Julie pt se dcider en toute libert.

Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mre exprimer devant lui, avec
des larmes dans les yeux, son vif dsir de le voir marier; le sort de
ses deux filles tant dsormais assur, l'accomplissement de ce dernier
dsir adoucirait les quelques jours qui lui restaient  vivre,
disait-elle, en faisant de constantes allusions  une charmante jeune
fille qu'elle lui destinait.

Un jour enfin elle lui parla sans dtour des vertus de Julie et lui
conseilla, aux approches de Nol, d'aller passer quelque temps  Moscou.
Nicolas, qui avait devin sans peine pourquoi elle le lui conseillait,
amena un jour sa mre  s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui
cacha pas qu'elle esprait voir leur fortune releve et redore par son
mariage avec sa chre Julie.

Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez
exig le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire
un mariage d'argent?

--Oh non, tu ne m'as pas compris, lui rpondit-elle, ne sachant comment
justifier son dsir. Je ne cherche que ton bonheur! Et, sentant que ce
n'tait pas l son seul et vritable motif et qu'elle faisait fausse
route, elle fondit en larmes.

Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le dsirez, et
vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et
que je sacrifierais tout, jusqu' mon sentiment.

Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de
sacrifice, elle se serait plutt sacrifie elle-mme, si la chose avait
t possible:

N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses
larmes.

--Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle
croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et
cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupe
comme Julie!

Il resta  la campagne; sa mre ne revint plus sur ce sujet mais,
voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimit croissante qui
s'tablissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empcher de
tourmenter Sonia  tout propos, et de lui dire vous et ma chre.
Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'pingle, elle en
voulait  sa pauvre petite nice de les recevoir avec une douceur et une
humilit sans gales, de lui tmoigner en toute occasion un dvouement
plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidle et si
dsintress, qu'on ne pouvait s'empcher de l'admirer.

On reut  cette poque une lettre du prince Andr, date de Rome;
c'tait la quatrime depuis son dpart; il aurait t depuis longtemps
en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert
sa blessure, ne l'obligeaient  remettre son retour aux premiers jours
de janvier. Natacha, bien qu'elle ft prise de son fianc, et que cet
amour mme et calm ses rveries, ne s'en laissait pas moins aller 
toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du
quatrime mois aprs leur sparation, elle tomba dans une profonde
mlancolie, et s'y abandonna tout entire. Elle pleurait sur son
malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'coulait ainsi sans
profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible
besoin d'aimer et de se faire aimer.

Le cong de Nicolas allait expirer, et l'approche de son dpart ajoutait
encore  la tristesse de ce morne intrieur.


IX


Nol tait venu, et, sauf la messe en grande pompe et les crmonies
religieuses, avec les ennuyeux cortges de flicitations des voisins et
de la domesticit, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition 
cette occasion, rien n'tait survenu ce jour-l de plus particulier, de
plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrs, par un temps calme, un
soleil blouissant, et une nuit toile et scintillante.

Aprs le dner du troisime jour des ftes, lorsque chacun fut rentr
dans son coin, l'ennui s'installa en matre dans toute la maison.
Nicolas, revenu d'une tourne de visites dans le voisinage, dormait d'un
profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple
dans son cabinet. Sonia, assise  une table ronde du petit salon,
copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia
Ivanovna, le vieux bouffon  figure chagrine, assis  une fentre entre
deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se
pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa
mre, s'arrta devant elle en silence:

Pourquoi erres-tu comme une me en peine? Que veux-tu?

--Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite! rpliqua Natacha, les
yeux brillants, et d'une voix saccade.

Le regard de sa mre plongea dans le sien.

Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!

--Assieds-toi l.

--Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi prir d'ennui... Sa
voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant
brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de
service, o une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui
arrivait toute haletante du dehors.

Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amuse assez
longtemps!

--Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!

Poursuivant sa tourne, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux
domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entre
interrompit leur jeu et ils se levrent: Et ceux-ci, que vais-je en
faire? se dit-elle.

Nikita, va, je t'en prie... o pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me
chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.

--Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.

--Va, va donc vite! dit le vieux.

--Et toi, Fdor, donne-moi un morceau de craie!

Arrive ensuite  l'office, elle fit prparer le samovar, bien que ce
ne ft pas encore l'heure du th; elle avait envie d'exercer son pouvoir
sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous
leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui
demander si c'tait bien srieux:

Ah not' demoiselle! murmura Foka en faisant semblant de se fcher.

Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne
les envoyait de tous cts, comme Natacha. Ds qu'elle en apercevait un,
elle s'ingniait  lui trouver de la besogne: c'tait plus fort qu'elle.
On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait 
voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se rvolter
contre sa tyrannie, et pourtant c'taient ses ordres qu'ils excutaient
toujours avec le plus d'empressement: Et maintenant que ferai-je? O
aller? se dit-elle en enfilant le long corridor, o le bouffon venait 
sa rencontre: Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?

--Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sr!

--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la mme chose,
toujours le mme ennui, o me fourrer? Sautant lestement de marche en
marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y
taient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, compos
d'un plat de quatre mendiants, tait pos sur la table, et l'on
discutait vivement sur la chert de l'existence  Moscou et  Odessa.
Natacha s'assit un instant, couta d'un air pensif et se leva: L'le
de Madagascar!... Ma-da-gas-car! murmura-t-elle en scandant chaque
syllabe, et elle sortit sans rpondre Mme Schoss, qui tait fort
intrigue de sa mystrieuse exclamation. Rencontrant Ptia et son menin,
fort occups tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer  la tombe
de la nuit:

Ptia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!... Et elle sauta sur
le dos de Ptia, en lui enlaant le cou de ses deux mains, et ils
arrivrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant
jusqu' l'escalier.

Assez, merci.... Madagascar! rpta-t-elle, et, sautant brusquement 
terre, elle descendit les degrs en courant.

Aprs avoir explor son royaume, fait acte de pouvoir, aprs s'tre
convaincue que ses sujets taient obissants et qu'il n'y avait que de
l'ennui  en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une
guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de
ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air
d'opra que le prince Andr et elle avaient entendu ensemble un soir 
Ptersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle
bauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frapp
l'oreille la moins exerce par leur manque d'harmonie et de sens
musical, tandis que, grce  la vivacit de son imagination, ils
rveillrent en elle une longue srie de souvenirs. Adosse au mur et 
moiti cache par une petite armoire, les yeux fixs sur un filet de
lumire qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle coutait
avec dlices, et voquait le pass.

Sonia traversa la salle, un verre  la main. Natacha lui jeta un coup
d'oeil et le reporta aussitt sur la fente de la porte; il lui sembla
qu'elle s'tait dj trouve dans cette mme situation, entoure de ces
mmes dtails, et regardant Sonia passer un verre  la main: Oui, oui,
c'tait bien ainsi! pensa-t-elle.

Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.

--Comment, tu es l! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour
couter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempte_? demanda-t-elle en
hsitant, avec la certitude de se tromper.

--Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle
s'est approche doucement en souriant et alors aussi j'ai pens, comme
je le pense  prsent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me
manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur
dans le _Porteur d'eau;_ coute!... et elle en fredonna le motif.... O
allais-tu?

--Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.

--Tu es toujours occupe, toi, et moi, jamais! O est Nicolas?

--Il dort, je crois.

--Va le rveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!

Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau  songer, et  se
demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu rsoudre ce
grave problme, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, lui,
et sentit ses regards passionns fixs sur elle: Qu'il revienne au plus
tt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas
 dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis  prsent....
Qui sait? Peut-tre arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-tre est-il dj
arriv? Peut-tre est-il l, au salon?... Ne serait-il pas par hasard
ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oubli?... Elle se leva, dposa
sa guitare, et passa dans la pice voisine. Tout le monde tait runi
autour de la table de th, les professeurs, les gouvernantes, les
invits; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le
prince Andr n'y tait point!

Ah! la voil, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici! Mais Natacha
s'arrta prs de sa mre, sans rpondre  l'invitation de son pre; ses
yeux cherchaient quelqu'un.

Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,
murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et couta
la conversation: Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mmes personnes,
et toujours la mme chose.... Papa aussi tient sa tasse comme
d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...
Elle prouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en
voulait de ce qu'il n'y avait rien de chang.

Aprs le th, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin
favori de la grande salle: c'tait l qu'ils causaient entre eux  coeur
ouvert.


X


T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha  son frre, de sentir qu'on n'a
plus rien devant soi, qu'on a dj reu toute sa part de bonheur, et
d'tre, non pas ennuy, mais profondment triste?

--Certainement! Il m'est arriv bien souvent de voir des amis et des
camarades gais et en train, de l'tre moi-mme comme tous les autres, et
de me trouver tout  coup envahi par une tristesse et un dgot
invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour
chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un
jour, au rgiment, la musique jouait, et j'tais plong dans une telle
mlancolie, que je n'ai pas mme song  aller parader  la promenade!

--Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une
fois, tant toute petite, on m'avait punie pour avoir mang des prunes,
je crois... j'tais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait
laisse seule dans la chambre d'tude... je pleurais, je pleurais de
chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!

--Oui, je me rappelle mme que je suis all te consoler, et que je ne
savais comment m'y prendre... nous tions trs ridicules alors!... Je
possdais un petit bonhomme  grelots, dont je t'ai fait cadeau  cette
occasion.

--Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque
nous tions hauts comme la main, notre oncle nous a appels dans son
cabinet, il y faisait sombre, et tout  coup nous y avons vu....

--Un ngre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le
vois comme s'il tait l, et j'en suis encore  me demander si c'tait
un songe, une ralit ou un conte bleu invent  plaisir.

--Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.

--Vous le rappelez-vous, Sonia?

--Oui, oui, mais bien vaguement.

--Papa et maman m'ont pourtant toujours assur qu'il n'y a jamais eu de
ngre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous
roulions  Pques, et le jour o deux petites vieilles grimaantes sont
sorties du parquet, et se sont mises  tourner autour de la table?

--Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups
de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oubli non plus?... Et ainsi
dfilaient l'un aprs l'autre devant eux, non pas les mlancoliques
souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la
premire enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de posie
et flottent entre la ralit et le songe.

Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas,  cause des
brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assur que sa
robe en serait un jour garnie de haut en bas:

C'est alors qu'on m'a racont que tu tais venue au monde sous un chou,
dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'tait faux, mais cela me
proccupait beaucoup!

Une porte s'ouvrit  ce moment, et une femme, s'cria, en passant sa
tte par l'entrebillement:

Mademoiselle, mademoiselle, on a apport le coq!

--Inutile, Pola, renvoie-le, dit Natacha.

Dimmler, qui tait entr sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe
relgue dans un coin, et, en l'tant du fourreau, lui fit rendre un son
discordant.

douard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,
lui cria la comtesse, de l'autre pice.

Dimmler prit un accord, et se tournant de leur ct:

Comme vous voil tranquilles, jeunesse!

--Oui, nous philosophons, rpondit Natacha, et ils continurent 
causer de leurs rves.

Dimmler avait  peine commenc le Nocturne, que Natacha se leva,
traversa la chambre  pas de loup, prit la bougie qui brlait sur la
table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le
canap. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout,
mais les rayons argents de la lune, pntrant par les grandes fentres,
se jouaient sur le parquet.

Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, aprs avoir excut
le morceau demand, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes,
ne sachant  laquelle de ses rminiscences musicales s'arrter; sais-tu,
Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin,
si loin, qu'on en arrive  se rappeler ce qui a prcd notre propre
venue en ce monde, et....

--Mais c'est de la mtempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oubli ses
leons d'autrefois. Les gyptiens croyaient que nos mes avaient habit
des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient aprs notre mort.

--Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique et
cess depuis un moment; mais je sais pour sr que nous avons t des
anges l-bas, quelque part, et mme peut-tre ici, et que c'est pour
cela que nous avons gard le souvenir d'une vie antrieure.

--Peut-on se joindre  vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur
groupe.

--Si nous avons t des anges, comment sommes-nous tombs plus bas?

--Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut
savoir ce que j'ai t? reprit Natacha avec conviction. L'me tant
immortelle, si ma destine est de vivre ternellement dans l'avenir, je
dois avoir vcu dans le pass, et j'ai donc aussi une ternit derrire
moi.

--Oui, mais il est difficile de se la reprsenter, cette ternit,
objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait compltement disparu.

--Pourquoi difficile? demanda Natacha. Aprs le jour d'aujourd'hui vient
le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a
t, demain sera, et....

--Natacha, c'est  ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui
dit sa mre.... Que faites-vous l dans un coin, comme des
conspirateurs?

--J'en ai si peu envie, maman! Cependant elle se leva, et Nicolas se
mit au piano. Se plaant selon son habitude au milieu de la salle, 
l'endroit le plus favorable pour la rsonance, Natacha chanta la romance
favorite de sa mre.

Quoiqu'elle et dclar ne pas se sentir bien dispose, de longtemps
elle n'avait chant, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce
soir-l. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se
hta de lui donner ses dernires instructions ds qu'il entendit la
premire note, comme un colier press de finir sa tche pour retourner
 ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et couta,
pendant que Mitenka, debout devant lui, coutait en silence et d'un air
satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec
elle aux mmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idale,
songeait  l'immense diffrence qu'il y avait entre elle et son amie, et
se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La
vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire
voltigeait sur ses lvres, ses yeux taient humides de larmes, et elle
branlait la tte au souvenir de sa propre jeunesse,  la pense de
l'avenir de sa fille, et  cette union d'un caractre si trange et si
inquitant.

Dimmler, assis  ct d'elle, les yeux  moiti ferms, prtait
l'oreille avec ravissement:

C'est vritablement un talent europen, lui disait-il; elle n'a rien 
apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...

--Ah! combien j'ai peur pour elle! rpondit la comtesse, car son coeur
de mre lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sve qui
nuirait  son bonheur. Elle chantait encore, que Ptia se prcipita tout
triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrive d'une troupe de
masques.

Imbcile! s'cria Natacha, en s'arrtant court; et, se jetant sur une
chaise, elle se mit  sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques
minutes pour se remettre: Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure,
ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Ptia m'a effraye, voil
tout!... Et ses larmes coulaient de plus belle.

Toute la domesticit s'tait costume: les uns en ours, en Turcs, en
cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant
avec eux le froid du dehors, ils n'osrent d'abord franchir le seuil du
vestibule, mais, prenant peu  peu courage, se poussant mutuellement, et
se cachant les uns derrire les autres, ils pntrrent tous bientt
dans la grande salle. L leur timidit dgela enfin, ils se laissrent
aller  la plus franche gaiet, et les chants, les danses, les jeux de
toutes sortes s'organisrent  l'envi. La comtesse, aprs avoir examin
et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari,
dont la figure rjouie les encourageait  s'amuser. La jeunesse s'tait
clipse.

Mais au bout d'une demi-heure on vit paratre une vieille marquise, avec
des mouches, qui n'tait autre que Nicolas; une Turque, Ptia; un
paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes
deux avec des sourcils et des moustaches charbonns au bouchon.

Aprs avoir t reus avec une surprise bien joue, et reconnus plus ou
moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs dguisements, dcidrent 
l'unanimit qu'il fallait aller les montrer  des trangers.

Nicolas, qui brlait du dsir de faire faire aux siens une longue
promenade en troka[9], leur proposa, vu l'excellent tat du chemin,
d'aller chez le petit oncle, avec une dizaine de masques.

Vous drangerez le vieux, et voil tout! leur dit la comtesse, car il
n'aura mme pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une
course, allez plutt chez les Mlukow.

Mme Mlukow tait une veuve du voisinage, dont la maison, pleine
d'enfants de tout ge, de gouverneurs et de gouvernantes, tait situe 
quatre verses d'Otradno.

C'est fort bien imagin, ma chre, dit le comte enchant; je vais
aussi me costumer et me joindre  eux; je saurai bien rveiller
Pachette.

Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-l: c'tait de la
folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au
froid; le comte cda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes
filles. Le costume de Sonia tait le mieux russi, ses sourcils et sa
moustache lui seyaient  merveille, sa jolie figure ressortait 
plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain
inusits. Une voix secrte lui disait que cette soire dciderait de son
sort. Quelques instants aprs, quatre traneaux attels en troka, avec
grelots et clochettes, et dont les patins grinaient et criaient sur la
neige durcie, dfilrent un  un devant le perron.

Natacha fut la premire  se mettre au diapason de cette folie de
carnaval, qui, aprs avoir peu  peu gagn chacun de proche en proche,
arriva enfin  sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques
descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les diffrents
traneaux, en riant aux clats et en s'interpellant les uns les autres.

Deux des trokas taient atteles de chevaux de fatigue, la troisime de
ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour tre un trotteur
du haras d'Orlow; la quatrime, avec son petit timonier noir et
bouriff, appartenait en toute proprit  Nicolas. Debout dans son
costume de vieille marquise, sur lequel il avait jet son manteau de
hussard, serr  la taille par une ceinture, il rassemblait les rnes.

Comme la lune brillait d'un vif clat, les rayons se refltaient dans
les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle
des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquitude sur le groupe
bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entre.

Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le
traneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Ptia dans celui du comte, le
reste des masques dans les deux autres:

Zakhare! va en avant! cria Nicolas au cocher de la troka de son pre,
il voulait se donner le plaisir de le dpasser plus tard. Le traneau du
vieux comte s'branla; ses patins, que la gele semblait avoir souds
au sol, crirent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrrent
contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la
rejetant  droite et  gauche, comme du sucre cristallis.

Nicolas venait en second: les autres s'lancrent aprs lui sur l'troit
chemin, en faisant entendre le mme bruit et le mme grincement. Pendant
qu'ils longeaient le mur extrieur du parc, l'ombre des grands arbres
dnuds se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits
la vive clart de la lune; mais  peine l'eurent-ils dpass, que de
tous ct s'tendit  leurs regards la vaste plaine de neige immobile
qu'une lumire scintillante diaprait au loin des mille feux et des
paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout  coup une
ornire imprima une violente secousse au premier traneau, et fit bondir
les suivants, qui s'espacrent  la file en troublant de leur bruit
insolent le calme immuable et souverain qui rgnait autour d'eux:

Des traces de livre! s'cria Natacha, dont la voix pera comme une
flche l'air immobile et glac.

Comme il fait clair, Nicolas! dit Sonia, Nicolas se retourna pour
examiner cette jolie figure  moustaches et  sourcils noirs, qui, aux
rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait loigne
et rapproche  la fois:

Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.

--Qu'avez-vous, Nicolas?

--Rien! lui rpondit-il, et il reprit sa premire position.

Arrivs sur la grand'route battue et laboure par les fers  crampons
des chevaux, et sillonne de longues traces d'apparence huileuse qui
marquaient le passage des traneaux, l'attelage tira sur les rnes et
acclra sa course. Le cheval de gauche, la tte penche en dehors,
avanait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles,
paraissait hsiter et se demander si le moment tait venu de s'lancer 
son tour. Perdu dans le lointain, le traneau de Zakhare faisait l'effet
d'une tache noire qui se dtachait sur la blancheur de la neige  mesure
qu'il s'loignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en
plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient
dans la nuit claire et pure.

Eh l! mes amis chris! s'cria Nicolas, en ramenant les rnes d'une
main et en levant de l'autre son fouet. Le traneau partit comme un
trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds
toujours plus rapides des deux chevaux de vole, donnaient seuls l'ide
de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrire les deux autres
cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la
voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'tre pas distancs; celui
de Nicolas, se balanant sous la douga[10]du brancard, conservait
l'galit de son allure, tout prt  doubler le mouvement au moindre
signal.

Ils atteignirent bientt la premire troka, et, aprs avoir descendu
une pente, ils arrivrent sur une large route de traverse qui longeait
une prairie.

O sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la
colline du bord de la rivire? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais
plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait o nous sommes!...
Enfin n'importe!... Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de
fouet, il continua sa course droit devant lui.

Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de
givre vers Nicolas, qui lana sa troka  fond de train.

Attention, matre! lui cria Zakhare, qui, pench en avant, les bras
tendus et faisant claquer sa langue, partit  son tour comme une flche.

Pendant un moment les deux trokas volrent de front, mais bientt,
malgr tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le
dpassa enfin, rapide comme l'clair; un tourbillon de neige fine,
soulev par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troka rivale,
les patins grincrent, les femmes poussrent des cris aigus, et les deux
attelages, confondant et enchevtrant leurs ombres fugitives, luttrent
entre eux de vitesse.

Nicolas, modrant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant,
derrire, partout s'tendait  perte de vue la plaine ferique, parseme
d'toiles d'argent et toute baigne de lumire: Zakhare me crie de
prendre  gauche.... Pourquoi  gauche? pensa-t-il. On dirait que nous
allons chez les Mlukow?... Pas du tout, nous allons  l'aventure, et 
la grce de Dieu!... Comme tout cela est trange et charmant  la
fois!... Et il se retourna vers ceux qu'il menait.

Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs, dit tout  coup
l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqus et
 la fine moustache.

Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et
ce Tcherkesse l-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je
l'aime!

N'tes-vous pas transies? Elles lui rpondirent par un clat de rire.
Dimmler s'gosillait de son ct; ce qu'il disait devait tre drle, car
on riait aux clats dans son traneau.

De mieux en mieux, se disait  lui-mme Nicolas, nous voil maintenant
dans une fort enchante... de grandes ombres noires se confondent dans
un scintillement de pierreries et glissent sur un pav de diamants....
N'est-ce pas un palais magique que je vois l-bas avec ses larges dalles
de marbre blanc et ses toits tincelants?... Ne viens-je pas d'entendre
comme des cris de btes fauves se rpondant dans le lointain?... Mais,
si c'tait tout simplement Mlukovka que j'aperois? Ma foi, ce serait
tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'tre arriv
 bon port!

C'tait bien Mlukovka en effet, car il vit les gens de la maison
sortir sur le perron avec des lumires, et s'avancer vers eux, tout
joyeux de cette distraction imprvue.

Qui est l? cria une voix dans le vestibule.

--Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, rpondirent
les domestiques.


XI


Plagua Danilovna Mlukow, une forte et matresse femme en lunettes et
en robe de chambre flottante, tait assise dans son salon, au milieu de
ses filles, qu'elle tchait de divertir de son mieux, en fondant avec
elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les
silhouettes indcises, lorsque des pas et des voix se firent entendre
dans l'antichambre.

Des hussards, des sorcires, des paillasses, des ours, taient en train
de frotter leurs figures brles par le froid et couvertes de givre, et
secouaient la neige attache  leurs vtements. Ds qu'ils se furent
dbarrasss de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande
salle, o l'on allumait  la hte des bougies. Dimmler le paillasse, et
Nicolas en vieille marquise, excutrent un pas, tandis que les autres,
entours des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, dguisaient
leurs voix, en saluant la matresse de la maison, et se rangeaient
ensuite le long du mur.

Impossible de reconnatre personne... mais vraiment est-ce Natacha?
Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... douard
Karlovitch, comme vous voil beau, et comme vous dansez bien! Et ce
Tcherkesse-l, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voil une bonne
et agrable surprise!... Et nous qui tions l  nous morfondre!... Ha,
ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!...
Je ne puis pas la regarder sans rire... Et tout le monde criait, riait
et parlait  la fois.

Natacha, la favorite des demoiselles Mlukow, disparut aussitt avec
elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des
bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vtements d'homme,
que le laquais passait par l'entrebillement de la porte aux jeunes
filles dshabilles; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus.
Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, galement
mconnaissable, se joignit aux masques.

Plagua Danilovna, allant et venant  droite et  gauche, les lunettes
sur le nez et un sourire discret sur les lvres, fit ranger les chaises
et prparer le souper et les rafrachissements pour les matres et leur
nombreuse suite. Elle regardait chacun  tour de rle dans le blanc des
yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarre, ni les
Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mmes, ni aucune partie de leurs
costumes.

Et celle-l, qui est-ce? demanda-t-elle  sa gouvernante, en arrtant
au passage un Tartare de Kazan, qui n'tait autre que sa propre fille!
C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de
quel rgiment tes-vous? dit-elle en s'adressant  Natacha.... De la
pastila[11] cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne
la leur dfend pas, n'est-ce pas?

 la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les
danseurs sous l'impunit du masque, Plagua Danilovna ne put
s'empcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et
sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire
irrsistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de
bienveillance et de franche gaiet.

Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les horovody[12],
elle rassembla tout son monde, matres et domestiques, en un grand
rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux
innocents commencrent  leur tour.

Une heure plus tard, quand les costumes furent bien frips et bien
chiffonns, et que le charbon dcoula sur les figures en transpiration,
Plagua Danilovna put enfin reconnatre chacun, complimenter les
demoiselles sur leurs dguisements, et remercier toute la bande joyeuse
pour l'amusement qu'elle lui avait procur! Le souper des matres fut
servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:

Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, l-bas, c'est a qui
est effrayant! dit une vieille fille qui tait  demeure chez les
Mlukow.

--Pourquoi donc? demanda l'ane des demoiselles.

--Vous ne vous y risquerez pas, c'est sr, il faut du courage!

--Eh bien, j'irai, dit Sonia.

--Contez-nous ce qui est arriv  la demoiselle, vous savez? s'cria la
cadette des Mlukow:

--Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en
emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait
toujours, et elle attendit;... tout  coup elle entendit un bruit de
grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrte, monte, et elle
voit entrer un vritable officier, un officier en chair et en os,--on
l'aurait cru du moins,--qui s'assied en face d'elle devant le second
couvert!

--Ah! ah! quelle terreur! s'cria Natacha, en ouvrant de grands yeux.

--Et il a parl, il a vraiment parl?

--Oui, tout comme s'il tait un homme... il se mit  la prier,  la
supplier de cder  ses instances.... Quant  elle, elle devait rsister
et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur
la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se
prcipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui
taient aux aguets, accoururent  ses cris.

--Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Plagua Danilovna.

--Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne
aventure.

--Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.

--C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et
couter.... Si vous entendez battre le bl, c'est mal; si vous entendez
tomber le grain, c'est bien.

--Maman, dites-nous ce qui vous est arriv dans la grange?

--Il y a de cela si longtemps, dit Plagua Danilovna en souriant, que
je l'ai tout  fait oubli, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le
courage d'y aller.

--Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.

--Va, si tu n'as pas peur.

--Vous permettez, madame Schoss? dit Sonia  la gouvernante. Que l'on
jout aux petits jeux, ou que l'on caust tranquillement, Nicolas
n'avait pas quitt Sonia d'une seconde pendant toute la soire; il lui
semblait la voir pour la premire fois, et l'apprcier  toute sa
valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son trange costume, excite, ce
soir-l, comme elle l'tait rarement, elle le fascina tout  fait.

--Quel imbcile j'ai t! pensait-il, en rpondant mentalement  ces
yeux brillants, et  ce sourire triomphant, qui creusait sous la
moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la
premire fois.

--Je n'ai peur de rien! reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des
explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait
y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses
paules, s'en enveloppa tout entire et lana un coup d'oeil  Nicolas.

Elle sortit par le corridor et l'escalier drob, pendant que ce
dernier, sous prtexte qu'il tait fatigu par la chaleur de
l'appartement, disparut de son ct par la grande entre.

Le froid tait toujours le mme, et la lune semblait briller d'un clat
encore plus vif. Des myriades d'toiles scintillaient sur la neige  ses
pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la vote triste et
sombre du firmament, et les yeux s'en dtournaient bien vite, pour se
reporter sur la terre resplendissante de clart et revtue de son
manteau d'hermine.

Nicolas descendit en courant le pristyle, tourna l'angle de la maison
et passa devant l'entre latrale, par laquelle devait sortir Sonia. 
moiti chemin, des piles de bois, claires en plein par la lune,
projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls
tendaient les lignes noires de leurs branches dnudes, qui se
croisaient et s'enchevtraient sur le blanc sentier de la grange. Les
grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient
avoir t taills dans un bloc de pierre prcieuse, dont les facettes
s'irisaient  la lumire argente de la lune. Un tronc d'arbre se fendit
tout  coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le
silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle
buvait  longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence
vivifiante de jeunesse et de bonheur ternels.

Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrire.

--Je n'ai pas peur, rpondit Sonia, dont les petits souliers
rsonnrent sur la pierre de l'escalier, et avancrent en craquant sur
le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait
d'apercevoir  deux pas devant elle. Elle courut  lui, mais ce n'tait
pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait
l'avoir transform  ce point? tait-ce son costume de femme avec ses
cheveux bouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui tait si peu
habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?

Mais Sonia est tout autre, toute diffrente de ce qu'elle est
d'ordinaire, et cependant c'est bien la mme! se disait de son ct
Nicolas, en regardant sa jolie petite figure claire par un rayon de
lune. Ses deux bras se glissrent sous la pelisse qui l'enveloppait,
enlacrent sa taille, l'attirrent  lui, et il baisa ses lvres, sur
lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brl de sa moustache
d'emprunt.

Sonia! Nicolas! murmurrent-ils tous deux, et les petites mains de
Sonia treignirent  leur tour le visage de Nicolas; puis, en
entrelaant leurs doigts, ils coururent jusqu' la grange, et revinrent
sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus
sortir.


XII


Natacha, qui avait tout observ, arrangea les choses de telle faon
qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le mme
traneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient
dans un autre.

Nicolas ne songeait plus  faire courir ses chevaux: ses yeux se
fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient  dcouvrir, sous
cette moustache noire et ces sourcils arqus, sa Sonia d'autrefois, sa
Sonia dont rien ne pourrait plus dsormais le sparer! La lumire
ferique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lvres
adores, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs
chevaux, ce ciel noir sem de clous de diamant, qui s'tendait au-dessus
de leurs ttes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force
inconnue, tout lui faisait croire qu'ils taient rentrs dans le monde
de la magie. Sonia, n'as-tu pas froid?

--Non, et toi? rpondit-elle.

Nicolas arrta sa troka  moiti route, et, confiant les rnes  son
cocher, courut vers le traneau de Natacha:

coute, lui dit-il tout bas et en franais, je me suis dcid  tout
dire  Sonia!

--Tu lui as tout dit? s'cria Natacha rayonnante de joie.

--Ah! Natacha, quelle trange figure te fait cette moustache.... Es-tu
contente?

--Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien,
sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le
sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule 
prsent d'tre heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.

--Non, attends un moment? Dieu, que tu es drle ainsi! rpta-t-il en
l'examinant curieusement et en dcouvrant aussi dans ses traits une
expression inusite, une tendresse mue qui le frappa:

Natacha, n'y a-t-il pas de la magie l dedans, hein?

--Oui, tu as trs bien fait, va.

Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se
disait-il, je lui aurais demand conseil, et je lui aurais obi, quoi
qu'elle m'et ordonn... et tout aurait bien march!...

Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?

--Oui, mille fois oui! Je me suis fche avec maman l'autre jour  cause
de toi. Maman soutenait que Sonia te courait aprs... et je ne
permettrai  personne, non seulement de dire, mais de penser du mal
d'elle, car c'est la bont et la droiture mmes!

--Eh bien, tant mieux!... Et Nicolas, sautant  terre, regagna en
quelques enjambes son traneau, o le mme petit Tcherkesse de tout 
l'heure le reut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et
ce Tcherkesse tait Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa
femme chrie!

Les jeunes filles passrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui
rendre compte de leur excursion, et se retirrent ensuite dans leur
chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se dshabillrent et
bavardrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur,
sur leur avenir, sur l'amiti qui lierait leurs maris:

Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien,
dit Natacha, en s'approchant de sa table o taient poss deux miroirs.

--Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras
peut-tre. Natacha s'assit aprs avoir allum deux bougies qu'elle
plaa de chaque ct. Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en
riant.

--Il ne faut pas rire, mademoiselle, rpliqua Douniacha. Natacha se
remit enfin  fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un
air recueilli, se tut et resta longtemps  attendre et  se demander ce
qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince Andr,
qui lui apparatrait tout  coup sur cette plaque miroitante et confuse;
car ses yeux fatigus ne distinguaient plus qu'avec peine la lumire
vacillante des bougies? Mais, malgr toute sa bonne volont, elle ne
voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit
celle d'une forme humaine. Elle se leva.

Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi  ma
place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si
grand'peur, si tu savais!

Sonia s'assit et fixa  son tour ses yeux sur la glace.

Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas,
mais vous, vous riez toujours!

Sonia entendit cette rflexion et la rponse murmure par Natacha:

Oui, elle verra, c'est sr! L'anne dernire, elle a vu. Trois minutes
s'coulrent au milieu du plus profond silence.

Elle verra, c'est sr, rpta Natacha en tremblant.

Sonia fit un mouvement en arrire, se couvrit la figure d'une main, et
s'cria:

Natacha!

--Tu as vu? qu'as-tu vu? Et Natacha se prcipita pour soutenir la
glace.

Sonia n'avait rien vu, ses yeux commenaient  se troubler et elle
allait se lever, lorsque le c'est sr de Natacha l'arrta; elle ne
voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de
rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi
elle avait cri, et pourquoi elle s'tait cach la figure dans les
mains. Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.

--Oui, mais attends: je l'ai vu, lui! rpondit Sonia, ne sachant trop
 qui ce _lui_ devait se rapporter, si c'tait  Nicolas ou au prince
Andr: Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien 
d'autres, et personne ne pourra me dmentir.--Oui, je l'ai vu,
poursuivit-elle.

--Comment l'as-tu vu, couch ou debout?

--Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout  coup je l'ai vu
couch.

--Andr couch? il est donc malade?... et Natacha arrta sur Sonia un
regard effar.

--Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai,
rpondit-elle en finissant par croire  ses propres inventions.

--Et aprs, Sonia, aprs?

--J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....

--Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai
peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!... Et, sans rpondre aux
consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit,
et, longtemps aprs qu'elle eut teint la lumire, elle resta immobile
et rveuse, les yeux fixs sur les rayons de la lune qui pntraient 
travers les vitres geles des fentres.


XIII


Quelque temps aprs les ftes, Nicolas avoua  sa mre son amour pour
Sonia et sa ferme rsolution de l'pouser. La comtesse, qui avait l'oeil
sur eux depuis longtemps, s'attendait  cette confidence; elle l'couta
en silence jusqu'au bout et lui annona  son tour qu'il tait libre de
se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son pre, ne
donneraient leur consentement  ce mariage. Nicolas, atterr, sentit
pour la premire fois que sa mre, malgr l'affection qu'elle lui avait
toujours tmoigne, tait srieusement fche contre lui, et ne
reviendrait pas sur sa dcision. Elle fit venir son mari, et essaya de
lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colre
prit bientt le dessus et elle sortit en sanglotant de dpit. Le vieux
comte engagea Nicolas avec une certaine hsitation  renoncer  son
projet, mais celui-ci lui rpondit que sa parole tait engage; son
pre, fort troubl par cette dclaration formelle, poussa un long
soupir, changea de conversation, et le quitta bientt aprs, pour aller
retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du
mauvais tat de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de
refuser un riche parti, et de prfrer Sonia sans dot, Sonia qui aurait
t la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs
ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapid cette belle fortune.

Un calme de quelques jours suivit cette scne, mais un matin la comtesse
appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec
une duret qu'elle ne lui avait jamais tmoigne, de faire des avances
 son fils. Sonia, les yeux baisss, coutait sans mot dire ces injustes
paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se
sentait prte  tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme
ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dvouer
pour eux, mais dans le cas prsent elle ne voyait plus comment elle
devait agir. Ne pouvant s'empcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas,
qui avait besoin d'elle pour tre heureux, que lui restait-il donc 
faire? Aprs cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mre
en la menaant d'pouser Sonia en secret, et finit par la supplier
encore une fois de consentir  son bonheur.

Elle lui rpondit avec une indiffrence glaciale, bien extraordinaire,
bien inusite chez elle, qu'il tait majeur, et que, le prince Andr se
mariant aussi sans le consentement de son pre, il pouvait suivre cet
exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette
petite intrigante.

Indign de l'expression que venait d'employer sa mre, Nicolas changea
de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer  vendre son coeur; il lui
dclara que, si elle ne revenait point sur sa rsolution, c'tait la
dernire fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononc le mot
fatal que sa mre ne pressentait que trop et qui aurait peut-tre laiss
entre eux un souvenir ineffaable, quand la porte s'ouvrit et Natacha
entra, ple et srieuse... elle avait tout entendu.

Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'cria-t-elle
avec violence, comme pour l'empcher de continuer.... Et vous, maman,
pauvre chre maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!

La comtesse, au moment d'une rupture dfinitive avec son fils chri, le
regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas cder,
entrane, excite par l'obstination qu'il mettait  lui rsister.

Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, coutez-moi,
petite mre...

Ses paroles n'avaient videmment aucun sens, mais elles atteignirent
leur but.

La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'paule de sa
fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec dsespoir la tte
entre les mains.

Natacha poursuivit son oeuvre de rconciliation, et obtint de sa mre la
promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son ct,
donna sa parole qu'il n'agirait point  l'insu de ses parents; quelques
jours plus tard, triste et fch de se sentir en opposition avec eux, il
partit pour rejoindre son rgiment, bien rsolu  quitter le service et
 pouser  son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnment
amoureux.

L'intrieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.

Sonia, afflige de l'absence de son ami, supportait avec peine
l'inimiti de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement 
chaque parole. Le comte, plus proccup que jamais du piteux tat de ses
affaires, se vit forc d'avoir recours aux moyens extrmes, et de vendre
une de ses terres et son htel de Moscou; il aurait fallu pour cela
qu'il allt lui-mme sur les lieux, mais le mauvais tat de sant de sa
femme retardait leur dpart de jour en jour.

Natacha, qui avait support patiemment et presque gaiement pendant les
premiers mois d'tre spare de son fianc, devenait d'heure en heure
plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines,
qu'elle aurait si bien su employer  aimer, se perdaient ainsi sans
profit pour son coeur. Elle en voulait au prince Andr de vivre d'une
vie prosaque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles
connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser  lui et rver!
Plus ses lettres lui tmoignaient d'intrt, plus elles l'irritaient,
car elle ne trouvait aucune consolation  lui crire. Les siennes, dont
sa mre corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'taient
que des compositions sches et banales. Elle se sentait dans
l'impuissance d'noncer sur la feuille de papier blanc, pose l devant
elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un
sourire. Aussi elle ne faisait en crivant que remplir un ennuyeux
devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage
 Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes  rgulariser,
il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince
Andr, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y
passer l'hiver, et Natacha assurait  qui voulait l'entendre que son
fianc tait bien certainement dj revenu de l'tranger.

En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut dcid que le
comte partirait seul avec les jeunes filles,  la fin de janvier.




CHAPITRE III

I


Quoique Pierre et une foi absolue dans les vrits que lui avait
rvles le Bienfaiteur, et malgr la joie profonde qu'il avait
ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se
livrait avec un rel enthousiasme au travail de sa rgnration
intrieure, enfin malgr tous ses efforts pour y persvrer, cette
nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, aprs les
fianailles du prince Andr, et la mort de Bazdew, arrive  la mme
poque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est--dire sa
maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprs d'un grand
personnage, ses nombreuses et peu intressantes connaissances, et le
service avec son cortge d'ennuyeuses formalits! Aussi fut-il saisi
d'un profond dgot en pensant  sa vie: il interrompit son journal,
vita la socit de ses frres, reparut au club, recommena  boire et 
mener la vie de garon, et fit tant parler de lui, que la comtesse
Hlne se vit oblige de lui adresser de svres reproches. Pierre lui
donna raison en tous points, et se rfugia  Moscou pour ne pas la
compromettre par sa conduite.

Lorsqu'il se retrouva dans son immense htel, avec ses cousines les
princesses, qui schaient sur pied et tournaient  la momie, avec sa
nombreuse domesticit qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il
aperut la chapelle de la Vierge d'Iverskaa rayonnante de la lumire
des mille cierges qui brlaient dvotement devant les saintes images
enchsses d'or et d'argent; lorsqu'il eut travers la grande place du
Kremlin couverte d'un tapis de neige immacule; qu'il eut revu les
izvostchiki et les boutiques du Kitagorod, les vieux et les vieilles de
Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien dsirer, et qu'il
eut pris part de nouveau aux bals et aux dners du club Anglais...
alors il se sentit enfin arriv au port. Moscou, en lui rendant son
chez lui et sa maison, lui fit prouver cette sensation de bien-tre
qu'on ressent lorsque, aprs une journe de fatigue, on passe avec
bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode,
voire mme un peu graisseuse.

Toute la socit, les vieux et les jeunes, le reurent  bras ouverts;
sa place reste vacante l'attendait, il n'avait qu' la reprendre, car,
aux yeux de tous ces braves gens, Pierre tait le meilleur enfant du
monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du
grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la
bourse toujours  sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.

Les reprsentations donnes au bnfice d'artistes sans talent, les
crotes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de
bienfaisance, les choeurs de Bohmiens, les souscriptions pour des
dners, les runions de francs-maons, les qutes pour les glises, la
publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprs de
lui: il ne savait jamais refuser, et se serait compltement dvalis de
ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il
avait prt une trs forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club,
pas de dner, pas de soire, sans lui.  peine venait-il d'tendre son
gros corps sur un des larges divans, aprs avoir vid deux bouteilles de
Chteau-Margaux, qu'il se voyait entour d'un cercle nombreux qui le
choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dgnrait
en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite 
propos, ramenaient la paix; s'il n'tait pas l, toute runion
maonnique, mme tait triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers
faisaient dfaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et
jeunes filles l'aimaient, parce que, sans tmoigner une attention
particulire,  aucune d'elles, il tait aimable avec toutes: Il est
charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!

Comme il aurait pleur sur lui-mme si, sept ans auparavant,  son
arrive de l'tranger, on lui et dit qu'il n'avait besoin ni de rien
chercher, ni de rien inventer, que sa route tait toute trace, sa
destine toute marque, et qu'en dpit de tous ses efforts il ne
deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvs
dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!

N'tait-ce donc pas lui qui avait dsir avec ardeur voir la Russie en
rpublique, qui avait souhait devenir philosophe tacticien... qui avait
regrett de ne pas tre Napolon ou l'homme qui le vaincrait? N'tait-ce
donc pas lui qui avait cru possible la rgnration de l'humanit, et
travaill  atteindre le degr le plus lev du perfectionnement moral?
N'tait-ce donc pas lui qui avait cr des coles, ouvert des hpitaux,
et donn la libert  ses paysans?

Et de fait qu'tait-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le
mari d'une femme infidle, un chambellan en retraite, un membre du club
Anglais et l'enfant gt de la socit de Moscou; un homme qui aimait
surtout  bien manger et  bien boire, et qui se donnait parfois le
plaisir de critiquer le gouvernement, bien  son aise, aprs dner. Il
fut longtemps avant de se faire  la pense qu'il tait, ni plus, ni
moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et
sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mpris sept ans auparavant,
et dont Moscou offrait de nombreux spcimens.

Il cherchait parfois  se consoler, en se disant que ce genre de vie ne
durerait pas, mais l'instant d'aprs il passait en revue avec terreur
tous les gens de sa connaissance qui, entrs comme lui dans cette
existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en
taient sortis sans cheveux et sans dents.

Parfois aussi il tchait de se persuader par orgueil qu'il ne
ressemblait en rien  ces chambellans qu'il mprisait,  ces personnages
btes, incolores et satisfaits d'eux-mmes: La preuve, se disait-il,
c'est que, moi, je suis mcontent, toujours mcontent, toujours
tourment du dsir de faire quelque chose pour le bien de l'humanit!...
Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilit, n'ont-ils pas, eux aussi,
cherch, tout comme moi,  se frayer une nouvelle route dans la vie, et
la force des choses, du milieu qui les entourait, des lments contre
lesquels l'homme est impuissant  lutter, ne les a-t-elle pas amens l
o elle m'a amen moi-mme?  force de raisonnements de ce genre, il
avait fini, aprs quelques mois de sjour  Moscou, par ne plus
mpriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme
il se plaignait lui-mme, le sort de ses compagnons d'infortune.

Pierre n'avait plus d'accs de dsespoir ni de dgot de la vie, mais le
mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement  l'intrieur, le
travaillait toujours: Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on?
Que fait-on en ce monde? se demandait-il avec stupeur mille fois par
jour. Mais, sachant par exprience que ses questions resteraient sans
rponse, il s'en dtournait au plus vite en prenant un livre, ou il
courait au club, ou chez un de ses amis, pour y rcolter les petites
nouvelles du jour.

Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aim autre chose que son beau
corps, et qui est une des plus sottes cratures que je connaisse, passe
pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant
elle. Bonaparte, bafou alors qu'il tait un grand homme, est press par
l'empereur Franois, maintenant qu'il n'est plus qu'un misrable
comdien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols
remercient la Providence, par l'entremise du clerg catholique, de la
victoire remporte le 14 juin sur les Franais; les Franais, de leur
ct, la remercient, toujours par l'entremise de ce mme clerg, de la
victoire remporte par eux,  la mme date, sur les Espagnols. Mes
frres les francs-maons prtent serment de tout sacrifier pour le
prochain et refusent un rouble  la qute. Astre intrigue contre les
chercheurs de la manne cleste, et l'on se met en quatre pour obtenir
la charte de la loge d'cosse, dont personne n'a besoin et dont personne
ne comprend le sens, pas mme celui qui l'a crite. Nous nous disons
tous disciples de l'vangile, nous proclamons l'oubli des injures,
l'amour du prochain, et, comme preuve  l'appui, nous levons quarante
fois quarante glises  Moscou, tandis qu'hier on a fouett un
dserteur, et le reprsentant de la loi divine d'amour et de pardon
donne  baiser la croix au condamn avant le supplice! Ainsi songeait
Pierre, et cette hypocrisie perptuelle, cette hypocrisie professe et
accepte par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: Je la
sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la
puissance? Je l'ai essay en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en
rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc
cela doit tre ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je
devenir? Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes
surtout, il avait le triste privilge de croire au bien, et en mme
temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la
force ncessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge
continuel, qu'il retrouvait dans tout travail  entreprendre, paralysait
son activit, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand mme. Se
sentir obsd par ces questions vitales, sans parvenir  les rsoudre,
cela lui tait si pnible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans
toutes les distractions imaginables.

Il dvorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait
sous la main, mme lorsque son valet de chambre l'aidait le soir  se
dshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de
nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et
passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus
en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y
adonnait avec passion, en dpit des avertissements des mdecins, qui, vu
sa corpulence, y trouvaient un danger srieux pour sa sant. Il ne se
sentait heureux et vritablement  son aise que lorsqu'il avait aval
plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre
bienveillance pour son prochain, qu'il prouvait alors, le rendait
capable de s'assimiler toute pense sans toutefois l'approfondir. Alors
seulement le noeud gordien si compliqu de la vie perdait  ses yeux de
son effrayant mystre, et lui paraissait mme facile  dnouer; alors
seulement il se disait: Je le dferai, je l'expliquerai... tout 
l'heure j'y penserai! Mais ce tout  l'heure ne venait jamais, et il
n'y repensait que pour voir de nouveau ces nigmes se dresser devant
lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se htait de
reprendre ses lectures pour chasser les penses pnibles.

Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats
exposs au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingniaient  se
crer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait
que chacun faisait de mme, que chacun, ayant peur de la vie, tchait,
comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique,
le service de l'tat, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les
chevaux et la chasse: Donc, concluait-il, rien n'est puril, et rien
n'est important!... tout revient au mme, tchons seulement de nous
soustraire  l'implacable ralit, et de ne jamais nous rencontrer face
 face avec elle!


II


Le prince Nicolas Andrvitch Bolkonsky tait venu s'installer 
Moscou au commencement de l'hiver; son pass, son esprit et son
originalit peu commune, ses opinions antifranaises et
archipatriotiques,  l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou,
peut-tre aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient
fait natre les dbuts de l'Empereur Alexandre, contriburent  le
rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de
l'opposition moscovite.

Le prince avait beaucoup vieilli: son grand ge s'accusait souvent par
des assoupissements soudains, par l'oubli des vnements rcents, la
vivacit des souvenirs d'un temps dj bien loign, et par la vanit
toute juvnile qui lui faisait accepter le rle de chef de parti.
Cependant, lorsqu'il se montrait le soir,  l'heure du th, en redingote
double de fourrure, les cheveux poudrs, et qu'il se laissait aller 
conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou 
juger d'une faon incisive et mordante les vnements et les gens du
moment, il inspirait  tous ceux qui l'coutaient un gal sentiment de
respect. Son vaste htel, encombr d'un mobilier qui datait de la moiti
du XVIIIme sicle, les laquais toujours en grande tenue, lui-mme le
reprsentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une poque disparue,
sa fille douce et timide et la jolie Franaise, toutes deux le craignant
et le vnrant  la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant,
d'un coloris trange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient
alors que la journe ne se composait pas seulement des deux heures
intressantes qu'ils passaient dans la socit du matre de la maison,
mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des
habitants de cette demeure continuait  marcher lourdement et retombait
de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Prive de ses plaisirs
les plus chers, de la causerie avec les mes du bon Dieu et de la
solitude, le grand calmant  toutes ses peines, ne frayant avec
personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle rsidence.
On avait mme cess de l'inviter, sachant que son pre ne permettait pas
qu'elle sortt sans lui, et que, pour cause de sant, il se refusait
constamment  l'accompagner. Tout espoir de mariage s'tait vanoui, car
le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux
qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'taient que trop
visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrive  Moscou,
elle tait mme bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient
eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines
raisons, elle croyait maintenant devoir tenir  l'cart; l'autre, Julie
Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues
annes, pour en arriver  dcouvrir, ds leur premire entrevue, qu'il
n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernire, devenue, par la
mort de ses deux frres, une trs riche hritire, se donnait  coeur
joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore,
et elle allait compter parmi les demoiselles trs mres; le moment tait
donc venu pour elle de jouer sa dernire carte, et elle pressentait que
son sort se dciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec
tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle
n'avait plus  qui crire, mais encore que les visites hebdomadaires de
sa chre correspondante d'autrefois lui taient devenues compltement
indiffrentes. Elle se comparait involontairement  ce vieil migr qui
refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: Si je
l'pousais, o donc passerais-je mes soires? Tout comme lui, elle
regrettait que la prsence de Julie et mis fin  leurs panchements,
et elle n'avait plus personne  qui confier les chagrins qui
l'accablaient davantage tous les jours. Le prince Andr allait revenir;
l'poque fixe pour son mariage approchait, mais son pre n'y tait
gure mieux dispos; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que
le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur,
dj si difficile, devenait presque insupportable. Les leons que la
princesse Marie donnait  son neveu de six ans n'taient qu'un souci de
plus, car,  sa grande consternation, elle avait dcouvert en elle-mme
une irritabilit analogue  celle de son pre. Que de fois ne
s'tait-elle pas reproch ses emportements? Et pourtant, chaque fois,
son ardent dsir de faciliter  l'enfant ses premiers pas dans l'tude
de l'A B C franais, de l'initier  tout ce qu'elle savait elle-mme, se
trouvait paralys par la certitude que l'enfant, effray de sa colre,
rpondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications,
elle s'impatientait, levait la voix, s'emportait, et, le tirant par la
main, elle le mettait dans le coin. La punition inflige, elle fondait
en larmes, s'accusait de mchancet, et le petit garon, pleurant  son
tour, quittait le coin sans sa permission, et, prenant ses mains
couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile
 supporter tait le caractre de son pre, qui devenait chaque jour de
plus en plus dur envers elle. S'il l'avait oblige  passer ses nuits en
prire, s'il l'avait battue, s'il l'avait force  porter le bois et
l'eau, elle se serait soumise  ses ordres sans murmurer; mais ce
terrible tyran, qui l'aimait, n'en tait que plus cruel,  cause mme de
son affection. Non seulement il excellait  la blesser et  l'humilier 
tout propos, mais encore  lui dmontrer avec bonheur qu'elle avait
tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle
Bourrienne taient devenues plus marques depuis quelques mois, et
l'ide baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son
mariage avec cette trangre, lorsque son fils lui avait demand son
consentement, commenait  avoir pour lui un certain attrait; mais la
princesse Marie persistait  n'y voir qu'une nouvelle invention de sa
part pour la chagriner.

Un jour, en sa prsence, le vieux prince baisa la main de Mlle
Bourrienne, et, l'attirant  lui, l'embrassa. La princesse rougit, et
quitta la chambre, persuade que son pre avait fait cela exprs devant
elle pour lui tre encore plus dsagrable. Quelques instants plus tard,
lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya
vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se
contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:

C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la
faiblesse!... Allez, sortez d'ici! s'cria-t-elle d'une voix trangle
par la colre et par les sanglots.

Le lendemain, son pre ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, 
dner, que Mlle Bourrienne tait servie la premire; lorsque le vieux
sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son matre,
prsenta le caf  la princesse Marie avant de l'offrir  Mlle
Bourrienne, le prince eut un accs de rage. Jetant sa canne  la figure
du coupable, il dclara  Philippe qu'il allait tre fait soldat sur
l'heure:

Tu l'as oubli, oubli, quand je te l'avais dit! Elle est la premire
dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il
avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa
fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier
soir, je te ferai voir qui est le matre ici.... Va-t'en, que je ne te
voie plus, ou demande-lui pardon! Et la princesse Marie fit des excuses
 Mlle Amlie et n'obtint qu' grand'peine la grce du malheureux
sommelier.  la suite de ces scnes dplorables, il s'levait dans le
coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froiss de
victime et le remords intime de la chrtienne. Ce pre qu'elle osait
accuser, n'tait-il pas faible et dbile? Cherchant  ttons ses
lunettes, perdant la mmoire, marchant d'un pas mal assur, inquiet de
laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir 
table, sa vieille tte branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y
avait personne pour le tenir en haleine?... Ce n'est donc pas  moi de
le juger! se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilit,
son premier mouvement de rvolte.


III


Il y avait  Moscou,  cette poque, un mdecin franais, trs bel
homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'tre au
besoin, et qui s'tait fait en peu de temps une grande rputation dans
les cercles les plus aristocratiques de la ville, o on le traitait mme
en gal et en ami.

Le vieux prince, trs sceptique en fait de mdecine, l'avait toutefois
consult, d'aprs le conseil que lui en avait donn Mlle Bourrienne, et
il s'habitua si bien  Mtivier, qu'il finit par le recevoir
rgulirement deux fois par semaine.

Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta  son htel pour lui
prsenter ses flicitations, mais personne ne fut reu,  l'exception de
quelques intimes, invits  dner et inscrits sur une liste qu'il avait
remise  la princesse Marie.

Mtivier crut bien faire, en sa qualit de docteur, de forcer la
consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-l tait
vritablement massacrante. Se tranant de chambre en chambre,
s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre
de ce qu'on lui disait, comme pour se mnager une occasion de se fcher.
La princesse Marie ne connaissait que trop par exprience cette
irritation sourde, toujours prte  faire explosion dans un accs de
fureur, et aussi invitable que le coup de feu d'une arme charge; toute
la matine se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y
eut point d'clat jusqu' la visite du mdecin. Aprs l'avoir laiss
pntrer chez son pre, elle s'assit, un livre  la main, dans le salon,
d'o elle pouvait aisment couter, ou tout au moins deviner, ce qui se
passait dans le cabinet.

La voix de Mtivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince,
puis les deux voix s'levrent  la fois, et la porte, ouverte avec
violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifi, et le vieillard,
en robe de chambre, le visage boulevers par la colre:

Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion
franais, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!... Et
il referma la porte avec fureur.

Mtivier haussa les paules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui,  ce
bruit, tait accourue de l'autre pice, et lui dit: Le prince n'est pas
tout  fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous,
je repasserai demain. Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus
grand silence, pendant qu' travers la porte on entendait le bruit des
pantoufles qui tranaient sur le parquet, et les exclamations ritres
de: Tratres! Espions! Tratres partout! pas un instant de repos!

Quelques minutes plus tard, la princesse fut appele chez son pre pour
y recevoir l'explosion  bout portant. N'tait-ce pas sa faute,  elle,
lui dit-il, et  elle seule, si l'on avait laiss entrer cet espion?...
Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa
faute,  elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... Il faut
donc nous sparer, nous sparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis
plus! Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute
qu'elle ne prt point cette rsolution au srieux, il revint sur ses
pas, en s'efforant de paratre calme: Ne pensez pas, ajouta-t-il, que
je sois en colre: j'ai bien pes mes paroles: nous nous sparerons.
Cherchez-vous un gte ailleurs, n'importe o! Et, mettant de ct la
tranquillit qu'il avait affecte un moment, pour se laisser aller de
nouveau  un emportement terrible, il la menaa du poing et s'cria:
Dire qu'il ne se trouve pas un imbcile pour l'pouser! Rentrant
prcipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit
appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rtablit aussitt dans son
appartement.

Les six personnes invites  dner arrivrent  la fois vers les deux
heures. C'taient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son
neveu, le gnral Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du
prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzko. Tous l'attendaient au
salon.

Boris, qui tait venu  Moscou en cong, avait demand  lui tre
prsent, et avait si bien su conqurir ses bonnes grces, que le vieux
prince fit une exception en sa faveur et le reut chez lui, malgr sa
qualit de jeune homme  marier.

La maison Bolkonsky n'tait pas classe dans ce que l'on tait convenu 
Moscou d'appeler le monde, mais le seul fait d'tre admis dans ce
cercle exclusif et intime tait considr comme une distinction des plus
flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours
auparavant le comte Rostoptchine, invit  dner, devant lui, par le
gnral gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait rpondu
par un refus, en ajoutant: Il me faudra, vous savez, aller saluer les
reliques du prince Nicolas Andrvitch.

--Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il? avait rpliqu le
gnral gouverneur.

Le petit groupe runi en attendant l'heure du dner, dans l'antique et
vaste salon dmod, faisait l'effet d'un conseil de juges dlibrant sur
une grave question, car tantt ils se taisaient, et tantt ils se
parlaient  voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et
sombre; sa fille, plus intimide et plus embarrasse que jamais,
rpondait du bout des lvres aux htes de son pre, et ils pouvaient
voir facilement qu'elle ne prtait aucune attention  ce qui se disait
autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le d la conversation
et racontait tour  tour les nouvelles de la ville et les nouvelles
politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince
Nicolas Andrvitch coutait en juge suprme, et de temps en temps, par
son silence, par une inclination de tte, ou par un mot, donnait 
entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait  son apprciation.
Il s'agissait de politique, et au ton gnral de la conversation il
tait ais de s'apercevoir qu'on blmait unanimement notre conduite de
ce ct-l et qu'on n'hsitait pas  trouver que tout marchait de
travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur
s'arrtait ou tait arrt dans ses jugements, c'tait lorsque, pour les
motiver, il aurait d s'en prendre directement  la personne de
l'Empereur.

On parla de l'occupation par Napolon du grand-duch d'Oldenbourg, de la
dernire note russe, fort hostile au conqurant, envoye  toutes les
puissances de l'Europe:

Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau
captur, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il rptait
volontiers depuis quelques jours. La longanimit ou l'aveuglement des
Souverains est incomprhensible! C'est le tour du Pape,  prsent;
Bonaparte travaille sans se gner  renverser la religion catholique, et
pas une voix ne s'lve! Notre Empereur est le seul qui ait protest
contre l'occupation du grand-duch d'Oldenbourg, et encore... Le comte
s'arrta court; il tait arriv  la limite extrme au del de laquelle
personne n'osait s'engager.

Il lui a propos un autre territoire en change du grand-duch, ajouta
le vieux prince Bolkonsky. Dpossder des grands-ducs, c'est pour lui
chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory
 Bogoutcharovo!

--Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractre
et une rsignation admirable, dit Boris en prenant part  la
conversation d'un air respectueux. Il avait t prsent au grand-duc 
Ptersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le
connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de
lui lancer une pigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute
trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.

--J'ai lu notre protestation  ce sujet et je suis tonn que la
rdaction en soit si mauvaise, dit le comte Rostoptchine, avec la
nonchalance assure d'un homme parfaitement au courant de la question.

Pierre le regarda avec une stupfaction nave:

Qu'importe le style, comte, si les paroles sont nergiques!

--Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile
d'avoir un beau style, lui rpondit Rostoptchine, et Pierre comprit le
sens et la porte de sa critique.

--Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le matre de la maison, ils
ne font que cela  Ptersbourg. Mon Andrioucha a compos tout un
volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.

La conversation languissait, mais le vieux gnral Tchatrow, aprs avoir
fait force hem! hem!, lui donna une nouvelle impulsion:

Connaissez-vous l'incident qui s'est pass  la revue l'autre jour 
Ptersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?

--Il me semble avoir entendu blmer sa rponse  Sa Majest.

--Jugez-en plutt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la
division des grenadiers et sur la beaut du dfil; l'ambassadeur y
resta compltement indiffrent, et l'on dit mme qu'il se permit de
faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces
vtilles. Sa Majest ne lui rpondit rien, mais,  la revue suivante,
elle feignit d'ignorer sa prsence.

Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'tait
donc possible!

Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Mtivier? Eh bien, je
l'ai chass de chez moi ce matin. On l'avait laiss pntrer, malgr ma
dfense, car je ne voulais voir personne... Et, jetant un regard de
colre  sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui,
d'aprs lui, n'tait qu'un espion, et dtailla les raisons qu'il avait
de le croire, raisons trs peu convaincantes,  vrai dire, mais que
personne ne se risqua  rfuter.

Quand on servit le champagne en mme temps que le rti, les convives se
levrent pour fliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha galement
de lui.

Il la toisa d'un air dur, mchant, en lui tendant sa joue ride, rase
de frais; on voyait,  son air, qu'il n'avait point oubli la scne du
matin, que sa dcision restait inbranlable, et que seule la prsence
des invits l'empchait de la lui signifier une seconde fois! Se
dridant enfin un peu, lorsque le caf fut servi au salon, il exposa,
avec une vivacit toute juvnile, son opinion sur la guerre qui allait
s'engager:

Nos guerres avec Napolon, dit-il, seront toujours malheureuses tant
que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une
consquence dplorable du trait de paix de Tilsitt, nous nous mlerons
des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre
l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous
porter. Quant  Bonaparte, une conduite ferme et des frontires bien
gardes seront suffisantes pour l'empcher de mettre le pied en Russie,
comme il l'a fait en 1807.

--Mais comment nous dcider  faire la guerre  la France, prince?
demanda Rostoptchine. Comment nous lverions-nous contre nos matres,
contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Franais
sont leurs idoles, Paris est leur paradis! Il leva la voix, pour tre
bien entendu de tous: Tout est franais, les modes, les penses, les
sentiments! Vous venez de chasser Mtivier, tandis que nos dames se
tranent  ses genoux. Hier,  une soire, j'en ai compt cinq de
catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une
dispense du saint-pre, ce qui ne les empche pas d'tre  peine vtues,
et dignes de servir d'enseignes  un tablissement de bains. Avec quel
plaisir, prince, n'aurais-je pas retir du Muse la grosse canne de
Pierre-le-Grand, pour en rompre,  la vieille manire russe, les ctes 
toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait
bien vite all  tous les diables!

Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tte et souriait
 la boutade de son convive:

Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta
Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui
tendant la main.

--Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie
toujours  t'couter, et, le retenant doucement, il lui offrit  baiser
sa joue parchemine. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se
levrent galement.


IV


La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une
seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'apert de la
contrainte qui rgnait entre son pre et elle, et n'avait mme pas prt
la moindre attention aux amabilits de Droubetzko, qui en tait  sa
troisime visite.

Le prince et ses invits quittrent le salon, Pierre s'approcha d'elle
le chapeau  la main:

Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.

--Oui certainement... Et son regard inquiet semblait lui demander s'il
n'avait rien remarqu.

Pierre, dont l'humeur tait toujours charmante aprs le dner, souriait
doucement en regardant dans le vague:

Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?

--Quel jeune homme?

--Droubetzko.

--Non, depuis peu....

--Vous plat-il?

--Oui, il me parat agrable... mais pourquoi cette question?
rpondit-elle, pensant toujours, malgr elle,  la scne du matin.

--Parce que j'ai observ qu'il ne venait jamais  Moscou que pour tcher
d'y trouver une riche fiance.

--Vous l'avez remarqu?

--Oui, et l'on peut tre sr de le rencontrer partout o il y en a une!
Je le dchiffre  livre ouvert.... Pour le moment, il est indcis: il ne
sait trop  qui donner la prfrence, ou  vous, ou  Mlle Karaguine. Il
est trs assidu auprs d'elle.

--Il y va donc beaucoup?

--Oh! beaucoup!... Il a mme invent une nouvelle manire de faire la
cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se
reprochait parfois dans son journal. Il faut tre mlancolique pour
plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est trs mlancolique auprs
de Mlle Karaguine.

--Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne
figure, se disait: Mon chagrin serait assurment moins lourd si je
pouvais le confier  quelqu'un,  Pierre par exemple; c'est un noble
coeur, et il m'aurait donn, j'en suis sre, un bon conseil!

--L'pouseriez-vous? continua ce dernier.

--Ah! mon Dieu, il y a des moments o j'aurais t prte  pouser
n'importe qui, le premier venu, rpondit, presque malgr elle, la pauvre
fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer
et de se sentir  charge  ceux qu'on aime, de leur causer de la peine,
et de ne pouvoir y remdier; il ne reste plus alors qu'une chose 
faire, les quitter.... Mais o puis-je aller?

--Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?

--Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en
larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.

La gaiet de Pierre s'vanouit: il la questionna affectueusement, en la
suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna  lui rpter
que ce n'tait rien, qu'elle avait oubli de quoi il s'agissait, et que
son seul ennui tait le prochain mariage de son frre, qui menaait de
brouiller le pre et le fils.

Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on
m'a assur qu'ils allaient arriver.... Andr aussi est attendu de jour
en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.

--Comment envisage-t-il  prsent la chose? demanda Pierre, en faisant
allusion au vieux prince.

La princesse Marie secoua tristement la tte: Toujours de mme, et il
ne reste plus que quelques mois pour finir l'anne d'preuve; j'aurais
dsir la voir de plus prs.... Vous les connaissez de longue date? Eh
bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et
ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? Andr
risque tant en agissant contre la volont de son pre, que j'aurais
voulu savoir...

Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse  lui
demander la vrit, rien que la vrit, une disposition malveillante 
l'gard de la fiance de son ami; il tait vident que la princesse
Marie attendait de lui un mot de blme.

Je ne sais comment rpondre  votre question, dit-il en rougissant sans
cause, et en lui faisant part sincrement de ses impressions. Je n'ai
pas analys son caractre, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais
qu'elle est la sduction mme: ne me demandez pas pourquoi, je ne
saurais vous le dire.

La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en
plus:

Est-elle intelligente?

Pierre rflchit:

Peut-tre non, peut-tre oui, mais elle ne tient pas  en faire preuve,
car elle est la sduction mme, et rien de plus.

--Je dsire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant
moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.

--Ils seront ici dans peu de jours, ajouta Pierre.

Elle lui dit alors que son projet bien arrt tait de la voir ds son
arrive, et de faire tout ce qui lui serait possible auprs de son pre
pour lui faire accepter de bon gr sa future belle-fille.


V


Boris, qui n'avait pas russi  trouver une riche hritire 
Ptersbourg, poursuivait  Moscou les mmes recherches, et il hsitait
entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et
la princesse Marie; cette dernire lui inspirait, malgr sa laideur,
plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dner du jour de la
Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet dlicat qu'il avait
en vue; ses assiduits furent galement en pure perte, car la princesse
Marie ne lui prtait qu'une oreille distraite, ou lui rpondait au
hasard.

Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y
mt une manire d'tre toute particulire.

Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frres l'avait rendue trs
riche, mais sa beaut n'tait plus la mme, bien qu'elle ft persuade,
malgr tout, que jamais elle n'avait t plus belle et plus sduisante:
sa nouvelle fortune contribuait  entretenir ses illusions. Son ge la
rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dners,
de ses soupers, de l'agrable socit qu'elle runissait autour d'elle,
sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle.
Celui qui l'aurait vite avec soin dix ans plus tt, y allait hardiment
aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle  marier,
mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui tait indiffrent.

Le salon Karaguine tait cette anne le plus brillant et le plus
hospitalier de la saison. En dehors des dners et des soires 
invitations spciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse
runion, compose d'hommes surtout, avec un excellent souper  minuit,
et l'on ne se sparait gure avant les trois heures du matin. Julie ne
laissait passer ni un bal, ni une reprsentation, ni un pique-nique,
sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure
faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'tre blase, de ne plus
croire ni  l'amiti, ni  l'amour, ni  aucune joie en ce monde, et de
n'aspirer qu'au repos l-bas, l-bas. On aurait dit qu'elle avait eu
une violente et cruelle dception en amour, ou qu'elle avait perdu un
tre ador; rien de pareil ne s'tait pourtant produit dans son
existence. Mais, ayant fini par se persuader  elle-mme que sa vie
avait t prouve par de grandes douleurs, elle en avait peu  peu
convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui
l'entourait, elle s'adonnait  une constante et douce mlancolie; aussi,
aprs avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il
avec entrain  la causerie,  la danse, aux jeux d'esprit, aux
bouts-rims, qui taient surtout fort en vogue chez les Karaguine.

Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus
intime  la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la
vanit de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de penses
et de posies sur des sujets graves et solennels.

Elle tmoignait une faveur marque  Boris, compatissait  son
dsillusionnement prcoce, et lui offrait les consolations de sa
prcieuse amiti, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son
album n'avait pas de mystres pour lui, et Boris y dessina, sur un
feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: Arbres rustiques,
vos sombres rameaux secouent sur moi les tnbres et la mlancolie; sur
un autre, un cercueil, au-dessous duquel il crivit ces vers:

La mort est secourable et la mort est tranquille....

Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.

Julie, enchante, trouva les vers dlicieux, et lui rpondit par une
phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:

Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mlancolie!
C'est un rayon de lumire dans l'ombre, une nuance entre la douleur et
le dsespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.

Boris, reconnaissant de ce touchant -propos, lui rpliqua aussitt par
cette stance:

          _Aliment prfr d'une me trop sensible,_
          _Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_
          _Tendre mlancolie, ah! viens me consoler,_
          _Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_
          _Et mle une douceur secrte_

          _ ces pleurs que je sens couler[13]._

Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprs, pour son
ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci,  son tour, lui lisait
l'histoire de la pauvre Lise[14], et l'motion le forait souvent 
s'arrter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le
monde, leurs regards se disaient qu'ils taient les seuls  se
comprendre, et  s'apprcier  leur juste valeur.

Anna Mikhalovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire
assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de premire main auprs d'elle
tous les renseignements dsirables sur la dot de Julie. Elle sut bientt
que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza,
et de superbes forts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et
rsilie aux dcrets de la Providence, elle dcouvrait mme, dans la
douleur thre qui unissait l'me de son fils  l'me de la riche
hritire, le tmoignage certain de la volont du Trs-Haut.

Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous....
Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible!
disait-elle  la mre.--Toujours charmante et mlancolique, cette chre
Julie, disait-elle  la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attache 
Julie, disait-elle  son fils; je ne puis t'exprimer  quel point je
l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un tre cleste! Sa mre aussi
me fait tant de peine: je l'ai trouve l'autre jour toute proccupe des
comptes-rendus de ses terres et des lettres reues de Penza; elles ont
une trs belle fortune, mais comme elle la rgit toute seule, on la
pille, on la vole...  ne pas s'en faire une ide!

Boris souriait imperceptiblement en coutant ces dolances cousues de
fil blanc, mais ne s'en intressait pas moins aux dtails de la gestion
de Mme Karaguine.

Julie attendait de pied ferme la demande de son tnbreux adorateur,
bien dcide  l'accueillir favorablement; mais son manque complet de
naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation
invitable de renoncer  un sentiment peut-tre plus sincre, causaient
 Boris une rpulsion secrte qui l'empchait de faire un pas de plus en
avant. Cependant son cong tirait  sa fin. Chaque soir, en revenant de
chez les Karaguine, il remettait sa dclaration au lendemain; mais le
lendemain, aprs avoir contempl la figure couperose de Julie, la
rougeur de son menton, dissimule sous une couche de poudre, ses yeux
langoureux, sa physionomie affecte, prte  changer son masque de
mlancolie contre l'expression exalte de bonheur que sa proposition lui
aurait invitablement donne, il sentait son ardeur se glacer; c'tait
au point que l'attrait des belles proprits et de leurs revenus, dont
il se considrait dj comme l'heureux propritaire, ne parvenait pas 
la raviver. Julie remarquait son indcision, et parfois elle craignait
de lui avoir inspir une antipathie insurmontable, mais son amour-propre
fminin chassait bientt cette pense de sa cervelle, et elle attribuait
sa timidit  l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mlancolie tournait
cependant  l'irritation, et elle se dcida  prendre des mesures
nergiques, dont l'arrive inopine d'Anatole Kouraguine lui facilita
bientt l'excution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle
devint d'une gaiet charmante, et tmoigna  ce dernier une
bienveillance des plus marques.

Mon cher, dit Anna Mikhalovna  son fils, je sais de bonne source que
le prince Basile envoie son fils  Moscou pour lui faire pouser
Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je
l'aime tant!... qu'en penses-tu?

L'ide d'en tre pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de
pnible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbcile comme
Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exasprait Boris.
Aussi rsolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de
Julie! Elle le reut d'un air dgag et souriant, lui raconta combien
elle s'tait amuse la veille, et le questionna sur son prochain dpart.
Malgr son intention de lui dclarer ses sentiments et d'tre du dernier
tendre, Boris ne put s'empcher de se rcrier, et d'accuser les femmes
d'inconstance, de frivolit, et de changement d'humeur, suivant les
personnes dont il leur plaisait d'agrer les hommages. Julie, offense,
lui rpliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'tait plus
ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui rpondre par un mot piquant,
lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint
son but, ce qui ne lui tait jusqu' prsent jamais arriv, arrta ce
mot sur ses lvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression
irrite et indcise, et lui dit  demi-voix: Je ne suis point venu pour
me fcher avec vous... au contraire, je..., et, en la regardant pour
voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets,
suppliants, fixs sur lui dans une attente fivreuse..., toute trace de
dpit en avait disparu: Il me sera facile, se dit-il  part lui, de
m'arranger de faon  la voir rarement.... C'est commenc, il faut aller
jusqu'au bout!... Et, rougissant de plus en plus, il continua Vous
avez devin mes sentiments pour vous... Ces paroles auraient assurment
pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne
lui fit pas grce d'une seule syllabe et il fut oblig de dbiter tout
ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais
aim aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort
bien ce qu'elle pouvait exiger en change des forts de Nijni et des
terres de Penza, elle en reut le prix qu'elle souhaitait en avoir. Les
arbres dont les rameaux secouaient les tnbres et la mlancolie furent
bien vite oublis, et les heureux fiancs, tout entiers  leurs projets
d'avenir et  l'arrangement en esprance de leur luxueuse demeure,
firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprtrent  clbrer au
plus tt leur brillant mariage.


VI


Le comte Rostow, ayant laiss sa femme souffrante  la campagne, arriva
 Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le
prince Andr: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens
et profiter de la prsence du vieux prince pour lui prsenter sa future
belle-fille. L'htel des Rostow n'tant ni prpar, ni chauff pour les
recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie
Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle,
qu'il ne comptait pas faire un long sjour.

Un soir,  une heure assez avance, les quatre voitures qui menaient la
famille Rostow firent leur entre dans la cour d'une liaison de la rue
des Vieilles-curies. Cette maison appartenait  Marie Dmitrievna, qui
l'occupait toute seule, depuis que sa fille tait marie, et que ses
quatre fils servaient  l'arme.

L'ge n'avait pas courb sa taille: sa parole haute, ferme et brve,
disait franchement son opinion  chacun, et toute sa personne semblait
tre une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les
entranements de l'humanit, que pour sa part elle se refusait 
admettre. Leve chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin,
et vaquait aux soins de son mnage; ensuite, quand c'tait jour de fte,
elle sortait en voiture, pour aller  la messe, et visiter les prisons,
ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, aprs avoir
achev sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux
qui venaient s'adresser  sa charit. Ses audiences termines, elle
dnait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un
repas copieux et bien prpar invariablement suivi d'une partie de
boston. Vers la soire, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les
journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune
invitation, et ne faisait que fort rarement une exception  sa rgle de
conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.

Elle n'tait pas encore couche, lorsque les Rostow arrivrent en
faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entre et remplirent le
vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle,
ses lunettes abaisses sur le nez, la tte rejete en arrire, Marie
Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de svrit. On
aurait pu la croire profondment irrite contre eux, mais les ordres
qu'elle donnait successivement  ses gens,  propos des bagages et des
nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:

Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici! criait-elle sans mme leur
souhaiter la bienvenue, tant elle tait occupe  faire mettre o il
fallait les malles qu'on apportait. Quant  celles des demoiselles,...
 gauche! Voyons, que faites-vous l bouche bante! ajoutait-elle en
s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh!
mais, te voil engraisse et embellie, dit-elle en attirant  elle
Natacha, qui tait toute rouge de froid sous son capuchon.

Dieu, quel glaon! Dshabille-toi donc plus vite... et, se tournant
vers le comte, qui lui baisait la main: Toi aussi, tu es gel, ma
parole! Vite du rhum avec le th!... Soniouchka, bonjour... et elle
souligna par cette locution franaise la faon lgrement cavalire,
quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.

Lorsque tous les arrivants se furent dbarrasss de leurs vtements
fourrs, on se runit autour de la table  th, et Marie Dmitrievna
embrassa chacun  tour de rle:

Je me rjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble,
car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend
le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en
causerons plus tard... Et elle s'arrta en jetant un coup d'oeil 
Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet
devant elle.  propos... qui enverras-tu chercher demain?
continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts;
Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhalovna... cette
pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore?
Besoukhow, qui est galement ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle
l'a relanc!... Il a dn chez moi mercredi. Quant  celles-l, dit-elle
en dsignant les jeunes filles, je les mnerai demain saluer la
Iverskaa et de l chez la Aubert Chalm, car elles n'ont rien 
mettre, j'en suis sre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de
modle!... La mode change tous les jours, c'est  faire frmir! L'autre
jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches
de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu?
ajouta-t-elle en reprenant son air svre.

--Un peu de tout, des chiffons  commander, la maison et le bien 
vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous
demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce
ct.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.

--Bien, bien, elles seront en sret chez moi, j'en rponds, aussi en
sret que si on les confiait au conseil de tutelle; je les
chaperonnerai, je les gronderai, je les gterai, dit Marie Dmitrievna,
en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa
filleule.

Le lendemain, le programme de la veille fut excut de point en point:
on fit d'abord une visite  la Sainte-Vierge, puis une autre  Mme
Aubert Chalm, la fameuse couturire,  laquelle Marie Dmitrievna
inspirait une telle terreur, que, pour s'en dbarrasser plus vite, elle
lui cdait  perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne
partie du trousseau lui fut commande. Quand elles furent rentres,
Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha  part:

 prsent, causons.... Je te flicite, tu as accroch un charmant
fianc, j'en suis ravie pour toi; quant  lui, je le connais depuis son
enfance... Natacha rougit de plaisir. Je l'aime, lui et toute la
famille... coute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractre
fantasque, dsapprouve ce mariage; mais le prince Andr n'est pas un
enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement,
c'est toujours une chose fcheuse que d'entrer dans une famille qui vous
reoit  contre-coeur.... La conciliation est prfrable: mets-y du bon
vouloir de ton ct, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en
suis sre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta
faveur... et tout ira bien!

Natacha se taisait, non par timidit, comme le supposait peut-tre Marie
Dmitrievna, mais parce qu'il lui tait toujours pnible qu'un tiers se
mlt de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince Andr tait
chose si  part, si en dehors de ce monde, que personne, d'aprs elle,
ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui
l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les
autres?

Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dpit du dicton:
belles-soeurs ont laides querelles, car celle-l ne ferait pas de mal
 une mouche. Elle m'a demand  te voir, tu pourras donc y aller demain
avec ton pre... tche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la
connaissance sera au moins faite pour son arrive,  lui; son pre et sa
soeur auront le temps de s'attacher  toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce
pas mieux ainsi?

--Oui, sans doute, rpondit Natacha  contre-coeur.


VII


Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince dcide, mais le comte
Rostow n'y allait pas de bon gr: il avait peur de l'entrevue. Il ne se
rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reue du vieux prince
lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre
rglementaire d'hommes, et cela en rponse  une invitation  dner
qu'il lui avait adresse. Natacha, au contraire, vtue de sa plus belle
robe, tait d'une humeur charmante: Impossible qu'ils se refusent 
m'aimer, cela ne m'est jamais arriv; et puis, je suis prte  faire
tout ce qui leur plaira,  aimer le vieux parce qu'il est son pre, 
l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur,  les aimer tous enfin!

 peine furent-ils entrs dans le vestibule du vieil et sombre htel
Bolkonsky, que le comte ne put s'empcher de pousser un soupir et de
murmurer; Que Dieu nous protge! Son agitation tait visible, et ce
fut d'un ton bas et humble qu'il demanda  voir le prince et la
princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit
aussitt une trange confusion: celui qui s'tait charg du message fut
arrt par un autre domestique  l'entre de la grande salle; ils
chuchotrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au
mme instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux
majordome au visage renfrogn et maussade revint dire au comte que le
prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse
les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux,
les conduisit, avec une amabilit empresse,  l'appartement de la
princesse Marie. Cette dernire, intimide et toute rouge d'motion,
s'avana lourdement  leur rencontre, en faisant de vains efforts pour
garder son sang-froid. Natacha lui dplut du premier coup d'oeil: sa
mise lui sembla trop lgante, elle-mme trop frivole, trop vaine; une
jalousie inconsciente de sa beaut, de sa jeunesse, de l'amour que lui
portait son frre, l'avait, de tout temps, mal dispose  son gard, et
ce sentiment s'tait accru encore ce jour-l grce  la tempte souleve
par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait dclar 
sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il
ne les recevrait pas; libre  elle d'ailleurs d'agir  sa guise.
Tremblante d'motion, et craignant mme que son pre ne ft un coup de
tte, elle se dcida pourtant  les faire entrer chez elle.

Je vous ai amen, chre princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en
la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, o l'on
devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je
suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa
connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien
triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et
aprs avoir dbit quelques autres lieux communs, de vous laisser ma
fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course  faire  deux pas
d'ici, je reviendrai la chercher.

Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer,
comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de
causer  coeur ouvert, et pour s'pargner  lui-mme la rencontre si
redoute du matre de la maison. Sa fille le devina, en fut humilie et
changea de couleur; dpite d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la
princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accda volontiers au dsir
du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle
Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa,
et continua  discuter avec sa volubilit habituelle sur les plaisirs
de la saison. Natacha, dj mal dispose par l'incident du vestibule,
blesse surtout par la peur qu'avait tmoigne son pre, sentit tout son
tre moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton
d'indiffrence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la
princesse, de son ct, lui parut sche et raide. Cette conversation
laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas
prcipits avec un bruit de pantoufles qui tranaient sur le parquet; le
visage de la princesse Marie blmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le
vieux prince entra, vtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet
de coton sur la tte.

Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe,
veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est tmoin,
que vous nous aviez honors de votre visite!... Je venais chez ma
fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse.
Dieu m'en est tmoin... j'ignorais que vous fussiez l, rptait-il en
appuyant sur ces mots d'un ton forc et dsagrable. La princesse Marie,
debout, les yeux baisss, n'osait regarder ni son pre, ni Natacha, qui
s'tait leve pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
Seule Mlle Bourrienne continuait  sourire: Veuillez excuser, veuillez
excuser.... Dieu m'en est tmoin, je l'ignorais... grommela encore le
vieillard, et, toisant Natacha de la tte aux pieds, il se retira. Mlle
Bourrienne fut la premire  se remettre, et parla de la mauvaise sant
du prince. La princesse Marie et Natacha se regardrent, interdites,
sans profrer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis
que ce silence prolong ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs
dispositions  une mutuelle antipathie.

Le comte tant rentr sur ces entrefaites, Natacha se hta de faire ses
adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en
grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-mme; elle lui
en voulait mortellement de l'avoir place dans une aussi fausse
situation, et de ne lui avoir rien dit de son fianc: Ce n'tait pas 
moi  en parler la premire, et devant cette Franaise encore, se
disait Natacha, pendant que la mme pense tourmentait la princesse
Marie. Celle-ci sentait assurment qu'elle devait dire quelque chose 
propos du mariage, mais si, d'un ct, la prsence de Mlle Bourrienne la
gnait, de l'autre le sujet par lui-mme tait si pnible, qu'elle ne
savait comment l'aborder. Enfin, au moment o le comte sortait du salon,
elle s'approcha rsolument de Natacha, lui saisit les mains, et
murmura:

Un instant, chre Natacha, il faut que... il faut que je vous dise
combien je suis heureuse que mon frre... ait trouv son bonheur...
Elle s'arrta, comme si elle s'accusait intrieurement de fausset, et
Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitt le motif de
son hsitation.

Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,
dit-elle en s'loignant avec dignit, tandis que des larmes lui
montaient aux yeux: Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit? pensa-t-elle.


Ce jour-l on l'attendit longtemps  l'heure du dner; assise dans sa
chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout  ct d'elle,
lui baisait les cheveux.

Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? a
passera!

--Mais si tu savais, quelle humiliation!

--N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi...
embrasse-moi!

Natacha releva la tte, leurs lvres se rencontrrent, et elle appuya
son petit visage mouill de pleurs contre celui de son amie.

Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-tre la
mienne, mais c'tait terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...
Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux
rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant  quoi s'en tenir sur la
rception faite au pre et  la fille, fit semblant de ne point
remarquer sa figure bouleverse et continua  plaisanter et  causer
avec ses convives,  haute voix, comme d'habitude.


VIII


Ce mme soir, les Rostow allrent  l'Opra, o Marie Dmitrievna leur
avait procur une loge.

Natacha n'y tenait gure, mais, comme cette attention tait  son
adresse, il ne lui tait pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en
allant  la grande salle pour y attendre son pre, elle passa devant une
psych, qui reflta son image: elle ne put s'empcher de se regarder
dans la glace et de se trouver jolie, si jolie mme qu'en se voyant elle
se sentit pntre d'une amoureuse langueur.

Mon Dieu, si au moins il tait ici!... Je ne me serais pas contente de
l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidit que me causait une
sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entour de mes
bras, je me serais serre contre son coeur, je l'aurais forc  plonger
dans mes yeux ses regards pntrants, ses regards que je vois l vivants
devant moi, se disait-elle.... Et que m'importent sa soeur et son
pre! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire
d'homme et d'enfant tout  la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il
vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne
supporterais jamais cette attente... Et elle se dtourna de la glace,
retenant avec peine ses sanglots: Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas
avec cette placide tranquillit? Comment peut-elle attendre avec cette
constance inbranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute
diffrente!... Et elle regarda fixement son amie, qui venait  elle, en
jouant avec un ventail.

Dans ce moment d'motion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait
plus d'aimer et de se savoir aime: elle sentait le besoin irrsistible
de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de
ses lvres les paroles d'amour dont son coeur dbordait. Pendant leur
trajet, assise  ct de son pre, elle suivait des yeux les rverbres
qui scintillaient  travers les vitres geles, oubliant ce qui
l'entourait et s'abandonnant de plus en plus  une mlancolie pleine de
rves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout
doucement, au bruit des roues qui grinaient sur la neige, devant le
pristyle du thtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et
Sonia sautrent lgrement  terre, pendant que le comte descendait de
la calche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversrent
tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre
garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se proccuper des
prludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement  travers les portes
closes.

Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le
capeldiener[15]leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La
musique clata  leurs oreilles; et les loges remplies de femmes
dcolletes, et le parterre tout chamarr de brillants uniformes
papillotrent devant leurs yeux blouis. Une voisine se retourna, et
jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute fminine. La
toile n'tait pas encore leve, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia
s'assirent sur le devant, arrangrent leurs robes froisses par le
trajet, et portrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces
regards fixs sur elles, sur leurs bras, sur leurs paules, firent
prouver  Natacha une sensation  la fois agrable et pnible, qu'elle
ne connaissait plus depuis longtemps, et qui rveilla en elle tout un
monde d'motions, de dsirs, et de souvenirs en harmonie avec cette
impression.

Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnes
du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu  Moscou depuis longtemps,
attirrent aussitt l'attention gnrale. On savait confusment que sa
fille tait fiance au prince Andr, et que depuis les fianailles les
Rostow n'avaient pas quitt la campagne: aussi examinait-on avec une
vive curiosit celle qui allait pouser un des plus beaux partis de
Russie!

Natacha, dj fort embellie  cette poque, tait particulirement en
beaut ce soir-l, grce  l'motion intrieure qu'elle prouvait, et
qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubrance
de vie et de jeunesse, avec une complte indiffrence pour tout ce qui
l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher
personne, tandis que sa main fine et mignonne, pose sur le rebord de
velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour  tour, en
chiffonnant machinalement l'affiche.

Regarde, il me semble voir l-bas Mme Alnine avec sa fille! lui dit
Sonia.

--Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraiss! s'cria le comte.

--Voyez donc notre Anna Mikhalovna, quel bret elle a sur la tte!

--Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancs, cela se voit tout
de suite.

--Comment donc? Droubetzko a t accept aujourd'hui mme! dit
Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.

Natacha, suivant la direction du regard de son pre, aperut en effet le
visage souriant et heureux de Julie, assise  ct de sa mre: sur son
cou rouge et couvert de poudre se prlassait un collier de perles;
derrire elle on entrevoyait la jolie tte et les cheveux lisses de
Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lvres de sa
Julie, et il lui murmurait quelques mots  l'oreille, en lui indiquant
les Rostow.

Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie 
mon gard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me
sont tous indiffrents!

Sur le second plan se dtachait la toque de velours vert qui encadrait
la physionomie d'Anna Mikhalovna, triomphante sans doute, mais comme
toujours rsigne  la volont du ciel. Natacha connaissait par
exprience cette atmosphre de joie et d'amour qui entoure toujours les
fiancs, aussi sentit-elle sa tristesse s'accrotre  leur vue, et le
souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin mme lui revint
plus poignant. Elle se dtourna brusquement.

De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y
penser?... Chassons toutes ces ides noires jusqu' son arrive!... Et
elle se mit  passer gaiement en revue les figures connues et inconnues
que le parterre offrait  son inspection. Au beau milieu du premier
rang, appuy contre la rampe et tournant le dos  la scne, se tenait
Dologhow en costume persan: ses cheveux boucls et relevs en l'air lui
faisaient une coiffure norme et trange. Trs en vue, sachant 
merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entour
de la jeunesse dore de Moscou, envers laquelle il prenait des airs
protecteurs, il semblait aussi  son aise que s'il et t seul dans sa
chambre.

Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son
ex-adorateur.

L'aurais-tu reconnu?... Et d'o sort-il? demanda-t-il  Schinschine,
il avait compltement disparu!

--Compltement, rpliqua ce dernier. Il a t au Caucase, il en a
dcamp, puis on assure qu'il a t ministre, en Perse, de je ne sais
quel prince souverain, qu'il y a tu le frre du Schah, et  prsent
toutes nos dames perdent la tte pour le beau Dologhow le Persan!... Il
n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invit pour
le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et
Anatole Kouraguine les ont toutes affoles!

Au mme moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine;
une magnifique natte de cheveux blonds tait pose en diadme sur sa
tte; elle avait autour du cou un collier de grosses perles  double
rang, et ses paules, trs dcolletes, taient remarquables par leur
blancheur et leur forme irrprochable. Elle mit beaucoup de temps 
s'asseoir, et tala avec fracas la riche toffe de sa robe.

Natacha admirait les dtails et l'ensemble de cette splendide crature,
lorsque, le regard de la splendide crature ayant rencontr celui du
comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tte
amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui
connaissait toute la ville, se pencha vers elle.

Y a-t-il longtemps que vous tes arrive, comtesse, lui dit-il....
Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant 
moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amen mes fillettes.... On
dit la Smnova parfaite.... Et le comte, est-il ici?

--Oui, il avait l'intention de venir, rpondit Hlne, en examinant
Natacha avec attention.

Le comte Ilia Andrvitch se rassit.

Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas  Natacha.

--Merveilleusement belle, rpliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne
de passion pour elle.

L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de
rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et
il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les
civils, les femmes aux paules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous
fixrent les yeux du ct de la scne, et Natacha suivit leur exemple.


IX


Des dcors figurant des arbres s'levaient de chaque ct du plancher de
la scne; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se
tenaient groupes au milieu; l'une d'elles, trs forte, et habille de
blanc, assise  l'cart de ses compagnes sur un escabeau, tait adosse
 un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur.
Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avana vers le trou
du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes
normes, plume au bonnet et poignard  la ceinture, s'approcha d'elle,
et se mit  chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de
la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur
une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la
main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser  en compter les
doigts, et attendit avec rsignation la mesure qui devait leur permettre
cette fois de s'gosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trpigna
des pieds, et les deux chanteurs, qui reprsentaient,  ce qu'il parat,
un couple d'amoureux, rpondirent  ces trpignements par des sourires
et des saluts  droite et  gauche, en manire de remerciements.

Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa
disposition d'esprit rendait ce soir-l particulirement pensive, tout
ce spectacle tait surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les
pripties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait
des toiles grossirement peintes, des hommes et des femmes trangement
accoutrs, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'clatante
lumire; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le
ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle
impression qu'elle en tait honteuse et embarrasse pour les acteurs!
Elle chercha  dcouvrir sur les physionomies de ses voisins
l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards,
dirigs vers la scne, suivaient avec un intrt croissant ce qui s'y
passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagr, qu'il lui
sembla,  vrai dire, tre un enthousiasme de convention. Il faut
probablement que cela soit ainsi, pensa-t-elle, en continuant 
examiner les ttes frises et pommades du parterre, les femmes
dcolletes des loges, et surtout sa belle voisine Hlne, qu'on aurait
pu croire presque dshabille, et qui, les yeux fixs sur la scne,
souriait avec une placidit olympienne, jouissant de la lumire qui
l'clairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se
dgageait de la foule. Natacha se sentit peu  peu envahir par une sorte
d'ivresse qu'elle n'avait pas prouve depuis longtemps; oubliant le
lieu o elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux,
elle regardait sans voir, pendant que les penses les plus incohrentes,
les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: Ne pourrait-elle pas,
par exemple, sauter de sa loge sur la scne et rpter l'air que venait
de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'ventail  ce petit
vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur
Hlne et la chatouiller dans le dos?

Pendant une des pauses qui prcdaient toujours un nouveau morceau, la
porte du parterre, du ct de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un lger
bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent
entendre dans l'troit passage: Voil Kouraguine! murmura Schinschine.
La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire  un
superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avanait dans la
direction de sa loge, d'un air  la fois assur et bien lev; elle se
rappela l'avoir vu au bal  Ptersbourg. Il y avait du conqurant dans
sa dmarche, ce qui aurait pu tre ridicule s'il n'avait t aussi
beau, et si ses traits rguliers n'avaient pas eu une expression
avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.

Bien que la toile ft dj leve, il avanait tranquillement le long du
tapis, en choquant lgrement son sabre contre ses perons et en portant
haut et avec grce sa tte,  la chevelure parfume. Jetant un coup
d'oeil  Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gante
sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tte, se pencha en avant,
et lui adressa tout bas une question, en lui dsignant sa jolie voisine:

Charmante! rpondit-il en parlant d'elle videmment, et elle le devina
sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y
asseyant, toucha amicalement du coude ce mme Dologhow que les autres
traitaient avec une envieuse dfrence.

Comme le frre et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont
beaux tous deux!

Schinschine lui conta  demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment
 propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un
mot, justement parce qu'il l'avait trouve charmante.

Le premier acte termin, le public se leva et ne fit que sortir et
rentrer tour  tour.

Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les flicitations de la
faon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation
de sa fiance d'assister  leur mariage. Natacha causa gaiement avec
lui: c'tait pourtant ce charmant Boris dont elle avait t prise
autrefois; mais, dans son tat de surexcitation anormale, tout lui
paraissait simple et naturel.

La belle Hlne souriait  chacun de son ternel sourire, et Natacha se
mit  sourire comme elle, en parlant  Boris.

La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientt d'hommes intelligents
et distingus; ces gens tenaient videmment  faire voir au public
qu'ils avaient l'insigne bonheur d'tre connus de celle qui l'occupait.

Kouraguine, appuy contre la rampe de l'orchestre  ct de Dologhow,
fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow.
Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flatte: elle se
plaa mme de faon  leur montrer son profil, ce qui, dans son
sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu
avant le second acte, on vit paratre Pierre, que les Rostow n'avaient
pas encore aperu. Il semblait triste et il avait encore engraiss.  la
vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils changrent
quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au mme moment
le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et
exprimaient une admiration si enthousiaste, et en mme temps si
affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si prs, de sentir
qu'elle lui plaisait, et de ne point le connatre.

Au second acte, le dcor reprsentait un cimetire couvert de monuments
funbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui
figurait la lune. La nuit se fit sur la scne, au moyen d'abat-jour
abaisss sur les quinquets; les cors et les contrebasses jourent en
sourdine, et une foule de gens, draps de longs manteaux noirs,
sortirent des coulisses. Ils se mirent  agiter les bras comme des fous,
et ils taient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de
loin  un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en tranant de
force la demoiselle en blanc, qui maintenant tait en bleu; mais,
heureusement pour elle, ils se mirent  chanter tous ensemble avant de
l'emmener plus loin.  peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam
retentirent dans la coulisse, et aussitt les hommes noirs
s'agenouillrent et entonnrent un cantique, aux applaudissements
ritrs des spectateurs, qui interrompirent mme  plusieurs reprises
ces pisodes touchants et varis.

Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait
involontairement le bel Anatole, le bras appuy sur le dossier du
fauteuil de Dologhow, les yeux dirigs vers elle, et, sans y attacher la
moindre importance, elle prouvait un vritable plaisir  l'avoir
subjugu  ce point.

La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant
vers le comte ses belles paules, elle lui fit un signe du petit doigt
et causa avec lui, sans prter la moindre attention  ceux qui venaient
lui prsenter leurs hommages:

Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute
la ville en parle, et je ne les connais pas encore.

Natacha se leva et fit une rvrence  la superbe comtesse, dont la
louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empcher d'en rougir.

Je tiens aussi  devenir une Moscovite, continua la belle Hlne;
quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles  la campagne! La comtesse
passait avec raison pour tre une femme sduisante: elle avait le don de
dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier
la flatterie avec le naturel le plus parfait. Il faut que vous me
permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon sjour ici
ne sera, comme le vtre, que de courte dure, il est vrai... aussi
faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous,
dit-elle en s'adressant  Natacha, avec son charmant sourire strotyp:
 Ptersbourg par Droubetzko, mon page, et par l'ami de mon mari, le
prince Bolkonsky... Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire
comprendre qu'elle tait au courant de leurs relations. Puis, afin de
faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha  passer dans sa
loge.

Au troisime acte, la scne reprsentait un palais clair _a giorno_,
dont les grandes salles taient ornes de portraits en pied de
chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon
toute probabilit, taient un roi et une reine. Le roi fit quelques
gestes, et entonna avec hsitation un grand air, dont,  vrai dire, il
se tira fort mal;  la suite de quoi il s'assit sur un trne amarante.
La jeune fille vtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus
qu'une chemise: ses cheveux taient dnous, et elle exprimait son
dsespoir en adressant ses chants  la reine; mais, le roi ayant lev
la main d'un air svre, une foule d'hommes et de femmes, les jambes
nues, sortirent de tous les coins et se mirent  danser. Les violons
raclrent un air gai et lger: une des jeunes filles, qui avait de gros
pieds et des bras maigres, se dtacha du groupe de ses compagnes, se
droba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer
au milieu de la scne, et commena  sauter en l'air et  frapper ses
pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes
leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaa alors dans le
coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublrent
d'entrain, et il s'lana  son tour en gigotant dans les airs: c'tait
Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour excuter ces entrechats.
 ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne
connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trpigna, et le
danseur s'arrta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les
danses recommencrent jusqu'au moment o le roi pronona quelques
paroles en cadence, et tous chantrent en choeur. Mais voil que tout 
coup une tempte clate, avec accompagnement de gammes et d'accords en
mineur  l'orchestre: la foule se disperse en courant, entrane avec
elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit 
crier de plus belle et  rappeler Duport avec un enthousiasme
indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus  cela rien de
bizarre, mais elle souriait, au contraire,  tout ce qu'elle voyait.

N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hlne.

--Oh oui! rpondit Natacha.


X


La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte;
un courant d'air froid y pntra en mme temps qu'Anatole, qui, le corps
inclin, s'avanait avec prcaution pour ne rien dranger:

Laissez-moi vous prsenter mon frre, dit Hlne, dont les yeux se
portrent avec une vague proccupation de Natacha sur Anatole. Natacha
tourna sa jolie tte vers ce beau garon, qui lui parut aussi beau de
prs que de loin, et lui sourit par dessus son paule. Il s'assit
derrire elle, et l'assura qu'il dsirait depuis longtemps lui tre
prsent, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des
Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec
les hommes; naturel et, bon enfant avec les premires, il surprit
agrablement Natacha par sa simplicit et la nave bienveillance de son
abord, et, malgr tout ce qui se dbitait sur son compte, il ne lui
inspira aucune crainte.

Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opra, et lui
raconta comment la Smnovna tait tombe  la dernire reprsentation.

Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout  coup du ton d'une ancienne
connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que
vous y preniez part, ce sera trs amusant.... On se runira chez les
Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?
murmura-t-il, pendant que ses regards rpondaient aux yeux de Natacha
qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses paules
et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, mme en regardant
ailleurs, et elle en prouvait un double sentiment de vanit satisfaite
et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait  mettre
un terme  leur indiscrte curiosit, en les forant  se fixer de
prfrence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxit ce
qu'tait devenue cette pudeur instinctive qui s'levait comme une
barrire entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle
et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher 
ce point d'un tranger? Comment en tait-elle venue, en causant de
choses indiffrentes,  redouter de se trouver si prs de lui, 
craindre de lui voir saisir sa main  la drobe, ou mme de le voir se
pencher sur son paule et y dposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui
avait fait prouver ce sentiment d'intimit spontane: ses regards
interrogateurs semblaient en demander l'explication  son pre et  la
belle Hlne; mais cette dernire ne songeait qu' son cavalier, et le
visage panoui de son pre, avec son air de contentement habituel,
semblait lui dire: Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort
aise!

Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait  profit pour
fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se
tirer de l, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitt, car
il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.

La ville ne m'a pas trop plu  mon arrive, lui rpondit-il en
souriant. Ce qui rend une ville agrable, ce sont les jolies femmes,
n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas.  prsent, c'est autre chose:
je m'y trouve  merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la
plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.

Natacha, sans comprendre l'intention cache sous ces paroles, en sentit
cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que rpondre, elle se
dtourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pense
qu'il tait l tout prs, derrire elle, tourmenta de nouveau: Que
fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fch contre moi? ou bien est-ce
 moi de rparer un tort... que je n'ai pas eu? Elle finit par se
retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux
sourire, sa parfaite assurance et sa cordialit sympathique. Cette
irrsistible attraction la remplit de terreur, en lui rvlant, une fois
de plus, l'absence de toute barrire morale entre elle et lui.

Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et
Natacha rentra dans celle de son pre, emportant l'impression d'un monde
nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fianc, sa
visite du matin, sa vie  la campagne, tout fut oubli!

Au quatrime acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu' ce qu'il
en vnt  s'abmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle
remarqua. Elle se sentait mue et bouleverse, et, il faut bien le dire,
Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, tait la cause
de son agitation! Il reparut  leur sortie, fit avancer leur voiture,
les aida  y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de
Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux,
et rencontra son regard passionn et tendre qui brillait dans l'ombre et
lui souriait.

 la rentre du thtre, on se runit autour du samovar, et Natacha,
sortant de sa stupeur, commena seulement alors  comprendre ce qui
s'tait pass en elle. Le souvenir du prince Andr la frappa comme un
coup de foudre, le sang afflua  sa figure, et, poussant un cri, elle
s'enfuit dans sa chambre: Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu
lui permettre cela...? pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en
feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, 
voir clair dans le chaos de ses impressions. L-bas, dans cette grande
salle claire, o Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son
de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes
gens, jusqu' la placide Hlne, avec son corsage outrageusement
dcollet et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant
enthousiasme.... L-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui
avait sembl naturel et simple; mais ici, seule avec elle-mme, tout
tait, au contraire, redevenu confus et sombre: Qu'ai-je donc? se
demandait-elle.... D'o venait l'inquitude qu'il m'inspirait tout 
l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?

Sa mre, la seule personne  qui elle aurait pu confier et avouer ses
penses, n'tait pas l; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement
svre et entier s'en serait effray. Natacha se trouvait donc rduite 
chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.

Suis-je devenue indigne de l'amour du prince Andr? se demandait-elle,
et elle reprenait aussitt, en se raillant d'elle-mme: Allons donc, je
suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien
arriv du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu
lui donner cette ide!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus
jamais! Il est clair que je n'ai rien  me reprocher, et que le prince
Andr peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?...
Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?
Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses
doutes: elle sentait, en dpit de toutes les raisons qu'elle se donnait,
que la puret de son amour pour son fianc s'tait vanouie  jamais, et
son imagination lui rptait de nouveau chaque dtail de son entretien
avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le
sourire plein de sduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui
avait serr le bras.


XI


Anatole Kouraguine avait t renvoy de Ptersbourg par son pre, parce
qu'il dpensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une
somme gale de dettes, dont le payement lui tait incessamment rclam
par ses cranciers.

Le pre annona  son fils qu'il les payerait pour la dernire fois 
condition qu'il irait vivre  Moscou, o il lui avait obtenu une place
d'aide de camp auprs du gnral gouverneur, et qu'il se dciderait
enfin  pouser une riche hritire, la princesse Marie par exemple, ou
Julie Karaguine.

Anatole accepta, se rendit  Moscou et s'arrta chez Pierre: celui-ci le
reut d'abord  contre-coeur, mais il s'habitua bientt  lui, partagea
parfois ses orgies, et lui donna mme de l'argent sans en exiger le
moindre reu.

Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tte  toutes les
demoiselles, grce  l'indiffrence qu'il leur tmoignait, et  la
prfrence qu'il affichait pour les bohmiennes et pour les actrices,
pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations trs
intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux
des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la
table, et se montrait  toutes les soires,  tous les bals, o il
faisait ostensiblement la cour  plusieurs dames du grand monde, avec
lesquelles il tait, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant 
faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison,
ignore de tous, sauf de quelques intimes, qu'il tait dj mari. Un
propritaire polonais, chez qui il avait t en garnison deux ans
auparavant, l'avait forc  pouser fille.

Il abandonna sa femme peu de temps aprs, et acheta  son beau-pre,
moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de
continuer sa vie de garon et de passer pour clibataire.

Toujours satisfait de sa situation, de lui-mme et des autres, il
n'admettait pas qu'il et pu mener une autre existence, et il n'avait,
pensait-il, que des peccadilles  se reprocher. Selon lui, la
Providence, qui avait donn au canard la facult de nager, lui avait
donn,  lui Anatole Kouraguine, celle de possder 30 000 roubles de
revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette
conviction tait si fermement enracine dans son esprit, qu'elle
s'imposait par cela mme  son entourage: on lui cdait le pas en tout
et pour tout, et on lui prtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple
de recevoir et de ne jamais rembourser.

Joueur, il ne l'tait pas, le gain le tentait peu: dpourvu de tout
amour-propre, il tait compltement indiffrent  l'opinion qu'on
pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le dsespoir
de son pre par ses incartades continuelles, qui compromettaient son
avenir, et par ses railleries incessantes  l'endroit des dignits et
des honneurs. Il n'tait non plus avare, car il ne refusait jamais de
rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'tait le plaisir
et les femmes: ne voyant dans ce got rien de rprhensible ou de vil,
incapable, aussi bien pour lui-mme que pour autrui, de calculer les
consquences de ses actes et de ses passions, il se considrait, en
somme, comme un homme irrprochable, mprisait franchement les coquins,
et portait haut la tte avec une conscience tranquille.

La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une
assurance secrte et nave de leur innocence, fonde sur l'espoir du
pardon: Il lui sera beaucoup pardonn parce qu'elle a beaucoup
aim!--Il lui sera beaucoup pardonn parce qu'il s'est beaucoup
amus!

Dologhow, revenu depuis peu  Moscou d'o il avait t exil, menait,
aprs ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait
gros jeu et se livrait  tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas
davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour
profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.

Anatole apprciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait
sincrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations
pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se
gardait bien, du reste, de lui laisser souponner.  part ces motifs
d'un ordre tout spcial, il trouvait une jouissance, une habitude,
presque une ncessit,  diriger ainsi  sa fantaisie une volont
trangre.

Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant aprs
le spectacle, il dtailla une  une, en connaisseur mrite, toutes les
beauts de ses bras, de ses paules, de ses pieds, de sa chevelure, et
annona son intention arrte de lui faire une cour assidue, sans se
donner la peine de penser  ce qui pourrait en rsulter pour eux deux:
ces vulgaires considrations n'entraient pas dans ses habitudes.

Elle est trs jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit
Dologhow.

--Je vais dire  ma soeur qu'elle l'invite  dner, rpliqua Anatole.
Qu'en penses-tu?

--Attends plutt qu'elle soit marie...

--Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tte
tout de suite.

--Prends garde, tu as dj t attrap par une petite fille, rpondit
Dologhow en faisant allusion  son mariage.

--C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde
fois, repartit Anatole en riant de bon coeur.


XII


Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir.
Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils
se concertrent sur une dmarche  tenter auprs du vieux prince;
Natacha devina leur projet et en fut blesse et inquite. Elle attendait
d'heure en heure le retour du prince Andr, et envoya deux fois dans la
journe un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne
faisait qu'accrotre son accablement, et le pnible souvenir de son
entrevue avec la princesse Marie et son pre ajoutait  sa fivreuse
impatience le sentiment d'une terreur indfinissable. Il lui semblait
parfois que le prince Andr ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui
arriverait,  elle, quelque chose de fatal! Il ne lui tait plus
possible de rver  lui comme par le pass, car ses rcentes impressions
venaient aussitt se mler  ses penses; elle se redemandait pour la
centime fois si elle n'avait pas t coupable, si sa fidlit tait
toujours la mme, et elle se retraait, en dpit d'elle-mme, les
moindres dtails de la soire du thtre, les moindres nuances de la
physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi
redoutable qu'incomprhensible!  en juger par son extrieur, elle
semblait tre devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au
fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!

Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin,  tout son jeune monde
d'aller  l'glise de sa paroisse: Car je n'aime pas, disait-elle, les
glises  la mode, Dieu est le mme partout! Le prtre y est excellent
et officie d'une manire parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas
que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs
fassent ressortir davantage la saintet du lieu!... Je n'aime pas
cela... c'est se donner trop d'aises!

Marie Dmitrievna aimait et ftait religieusement le dimanche; chaque
samedi, sa maison tait lave du haut en bas; ni elle ni ses domestiques
ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la
messe. Elle faisait ajouter un plat de plus  son dner, et donner de
l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rti une oie, ou
un petit cochon de lait.

Nulle part la solennit de ce jour ne se traduisait aussi visiblement
que sur la figure large et pleine, et habituellement srieuse, de la
matresse de la maison.

Lorsqu'aprs la messe on eut servi le caf dans le salon, dont les
meubles taient dbarrasss de leurs housses, on vint lui annoncer que
sa voiture tait avance; drape dans son chle des grands jours de
fte, elle se leva et annona qu'elle allait faire une visite au vieux
prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui  propos de Natacha.

Bientt aprs, Mme Aubert Chalm, la fameuse couturire, vint essayer
des robes  cette dernire, qui, acceptant avec joie cette diversion, se
retira avec elle dans sa chambre. Au moment o, la tte penche en
arrire, elle examinait dans la psych le dos du corsage, qui tait
seulement faufil et sans manches, elle entendit la voix de son pre et
celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive motion: c'tait
la voix d'Hlne. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe,
que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus
souriante que jamais, vtue d'une robe de velours violet  larges
revers:

Ah! ma charmante, ma toute belle! s'cria-t-elle, je suis venue pour
dire  votre pre que c'est vraiment incroyable d'tre ici, et de ne
voir me qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce
soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges dclamera..., et si
vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au
comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout  fait
avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoy
vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf
heures? Puis, saluant d'un signe de tte la couturire, qu'elle
connaissait de longue date, et qui lui rpondit par une profonde
rvrence, elle s'assit dans un fauteuil prs de la glace, et, tout en
donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grce, elle continua
 bavarder avec la plus affectueuse cordialit,  s'extasier sur la
beaut de Natacha,  admirer ses nouvelles toilettes,  faire ressortir
la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille 
celle qu'elle venait de recevoir de Paris: Figurez-vous, ma charmante,
qu'elle est en gaze  reflets mtalliques.... Mais peu importe!... vous
embellissez tout ce que vous portez!

La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renatre et
recevait avec bonheur les loges de cette aimable comtesse, qui lui
avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui
maintenant lui tmoignait une bonne grce si parfaite. Elle en avait la
tte tourne; Hlne, de son ct, tait sincre, mais cette sincrit
n'excluait point son arrire-pense de l'attirer chez elle: en effet son
frre l'en avait prie, et, tout en se faisant une joie de servir ses
intrts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait t
jalouse autrefois de Natacha  propos de Boris, mais aujourd'hui elle
n'y pensait plus, et elle lui souhaitait srieusement tout ce qu'elle
dsirait pour elle-mme. Elle la prit  part au moment de la quitter.

Mon frre a dn chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire....
Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de
vous, ma belle!

Natacha devint pourpre  ces mots.

Oh! comme elle rougit, la chre enfant... vous viendrez, bien sr?...
Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous clotrer, et,
 supposer que vous soyez fiance, je suis sre que votre futur serait
charm de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutt que
de prir d'ennui.

Elle sait que je suis fiance, se disait Natacha, et cependant elle a
plaisant de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture
mme!... Donc, il n'y a rien de mal l dedans. Grce  l'influence
qu'Hlne exerait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-l
redevint tout  coup simple et naturel: C'est une vraie grande dame,
elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur.
Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu? se demandait Natacha en la
regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague
surprise.

Marie Dmitrievna revint pour dner: il tait facile de voir,  son
silence et  son air absorb, qu'elle avait subi une dfaite. Trop mue
pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux
prince, elle rpondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en
saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite
et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrment qu'elle
n'aimait pas  la voir chez elle, et dconseilla toute intimit de ce
ct.

Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis,
vas-y, cela te distraira!


XIII


Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles  la soire des
Besoukhow. Bien que la socit y ft trs nombreuse, la majeure partie
en tait inconnue aux Rostow, et le comte remarqua mme avec dplaisir
qu'elle tait presque exclusivement compose d'hommes et de femmes dont
les allures se faisaient remarquer par un extrme laisser-aller. La
jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Franais, et entre autres
Mtivier, qui tait devenu l'intime de la maison depuis l'arrive
d'Hlne  Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte
prit-il,  part lui, la rsolution de ne pas jouer, de ne pas quitter
ses filles, et de les emmener aussitt que la grande artiste aurait fini
de dclamer.

Anatole, qui s'tait plac prs de la porte pour ne pas manquer leur
entre, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, dj en proie 
la mme trange motion de vanit satisfaite et d'effroi indicible
qu'elle avait prouve au thtre.

Hlne la reut avec force dmonstrations de joie, et la complimenta
trs haut sur sa beaut et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges
tait alle se costumer dans une pice voisine, on aligna les chaises,
on s'assit, et Anatole se disposait  occuper une place  ct de
Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en
empara, et l'obligea ainsi  se mettre derrire eux.

Mlle Georges ne tarda pas  reparatre, drape d'un chle rouge, relev
sur l'paule, de manire  laisser voir, dans toute leur beaut, ses
gros bras  fossettes; elle s'arrta au milieu de l'espace qui lui avait
t mnag devant l'auditoire, prit une attitude affecte, qui souleva
nanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard
profond et sombre, elle se mit  dclamer en franais une longue tirade
de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle
nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour  tour,
tantt elle redressait la tte d'un air superbe; tantt, roulant des
yeux hagards, elle laissait chapper des sons rauques de sa puissante
poitrine, et semblait prte  touffer!

Adorable! divin! dlicieux! criait-on de tous cts. Natacha, le
regard fix sur la forte tragdienne, ne voyait ni ne comprenait rien;
elle sentait seulement qu'elle tait plonge de nouveau dans ce monde
trange, insens,  mille lieues du rel, o le bien et le mal,
l'extravagant et le raisonnable, se mlaient et se confondaient.
Effraye et mue, elle attendait quelque chose.

Le monologue termin, on se leva et l'on acclama Mlle Georges  tout
rompre.

Comme elle est belle! dit Natacha  son pre, qui essayait aussi de se
frayer un chemin dans la foule jusqu' l'minente artiste.

--Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole
 l'oreille de Natacha, de faon  tre entendu d'elle seule.--Vous tes
ravissante, et, depuis l'instant o vous m'tes apparue, je n'ai
plus....

--Allons, viens donc, Natacha, s'cria le comte en se retournant.

Elle se rapprocha de son pre et fixa sur lui un regard perdu.

Mlle Georges rcita plusieurs autres scnes, et prit ensuite cong de la
socit, qui fut aussitt engage  passer dans la grande salle.

Le comte se disposait  partir, mais Hlne vint le supplier avec tant
d'insistance de ne point lui gter le plaisir de ce petit bal improvis,
en emmenant ses filles, qu'il cda  ses prires et resta. Anatole
s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui
rpter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle tait
ravissante et qu'il l'aimait. Pendant l'cossaise qu'ils dansrent
ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si
elle n'avait pas rv la dclaration qu'elle en avait reue pendant la
valse; mais,  la fin de la premire figure, elle sentit qu'il lui
serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche,
lorsque l'expression tendre et assure de son regard l'arrta tout court
sur ses lvres:

Ne me parlez pas ainsi, je suis fiance, j'en aime un autre, dit-elle
vivement en baissant les yeux.

--Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler
en rien:--Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime
follement.... Est-ce ma faute si vous tes si sduisante!...  nous 
faire la figure!

Natacha regardait autour d'elle d'un air effar, et paraissait plus
agite que de coutume. Aprs l'cossaise vint le tour du Grossvater;
son pre voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et
cependant, de quelque ct qu'elle se tournt, elle se sentait sous le
feu des yeux d'Anatole. Au moment o elle entrait dans la chambre de
toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se
dcoudre, elle fut rejointe par Hlne, qui lui reparla, en riant, de
l'amour de son frre. Elles passrent ensemble dans le boudoir  ct,
Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec
lui.

Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez
vous: me condamnerez-vous alors  ne vous voir jamais? Je vous aime  la
folie. Je ne pourrais donc jamais... et, l'empchant d'avancer, il
pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et
passionns plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en
dtacher: Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans
les siennes.... Nathalie!

--Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire, sembla lui rpondre
le regard perdu de Natacha.... Des lvres brlantes effleurrent les
siennes..., mais au mme instant il s'arrta et Natacha se sentit
dlivre.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se
faire entendre  l'entre du boudoir... c'tait Hlne! Natacha la vit
s'approcher: interdite et frmissante, elle se retourna vers lui comme
pour lui demander une explication, et alla  la rencontre de la
comtesse.

--Un mot, un seul mot! poursuivit Anatole.

Elle ralentit le pas, car elle avait hte de lui entendre prononcer ce
mot, qui claircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de
rpondre.

Nathalie, un mot, un seul! rptait-il, ne sachant en ralit ce qu'il
voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrrent tous trois au salon.
Les Rostow dclinrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.

Natacha passa une nuit blanche, tourmente par le problme qu'elle ne
parvenait pas  rsoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurment, elle
aimait le prince Andr et n'avait point oubli sa vive affection pour
lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'tait indiscutable: Autrement
cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je rpondu l'autre soir par un
sourire  son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aim tout de
suite,  premire vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, gnreux et
beau, et que par consquent je ne pouvais m'empcher de l'aimer! Qu'y
faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre, et elle se rptait cela mille
fois, sans trouver une rponse plausible aux questions qui
l'pouvantaient!


XIV


Le jour ramena les soucis et le remue-mnage habituels: on se leva, on
s'habilla, on bavarda, les couturires et les modistes parurent  tour
de rle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se runit
enfin pour le djeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par
l'insomnie, cherchait  arrter au vol tout regard indiscret, et faisait
son possible pour paratre telle que d'habitude.

Aprs le th, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela
 elle Natacha et le vieux comte:

Eh bien, mes amis, tout bien pes, voici mon conseil: hier j'ai vu,
comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parl, et
croiriez-vous qu'il a lev la voix... mais il n'est pas facile de me
fermer la bouche, je lui ai dfil tout mon chapelet.

--Qu'a-t-il dit? demanda le comte.

--Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais  quoi bon en
parler? Cette fillette en est dj bien assez tourmente. Mon conseil
est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner  Otradno,
et d'y attendre....

--Non, non! s'cria Natacha.

--Si, si! rpliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton
fianc tait ici, une brouille serait invitable, tandis que, seul avec
le vieux, il parviendra  le retourner comme un gant, et il ira te
chercher.

Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard
devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir  Moscou, ou aller
 Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait  refuser son
consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu' Otradno.

C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il,
d'avoir men Natacha chez eux.

--Il n'y a pas  le regretter, il aurait t difficile de ne pas lui
donner ce tmoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire!
Le trousseau est prt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous
envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela
vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde! Puis, tirant de son
ridicule une lettre crite par la princesse Marie, elle la remit 
Natacha:

C'est pour toi! La pauvrette s'inquite. Elle craint que tu ne doutes
de son affection.

--C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.

--Quelle folie! mais tais-toi donc! s'cria Marie Dmitrievna avec
emportement.

--Je ne m'en rapporte  personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas,
repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrit et dcid, qui
frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et frona les sourcils.

--Tu me feras le plaisir, ma trs chre, de ne point me contredire: ce
que j'ai dit est vrai... va lui rpondre. Natacha quitta le salon sans
rpliquer.

La princesse Marie lui dpeignait en quelques lignes tout son chagrin du
malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les
sentiments de son pre, de croire  l'affection qu'elle portait  celle
qu'avait choisie son frre, pour qui elle tait prte  tout sacrifier:
Ne croyez pas, crivait-elle, que mon pre soit mal dispos envers
vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est
foncirement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils
heureux. Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure
o elles pourraient se voir.

Natacha s'assit et traa machinalement ces deux mots:

Chre princesse... Alors elle dposa la plume. Comment continuer?
Qu'avait-elle  lui dire aprs la soire de la veille?... Oui, c'est
fini, tout est chang maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais
dois-je le faire?... C'est horrible!... Et, pour ne pas s'abandonner
plus longtemps  ces effrayantes penses, elle rejoignit Sonia, qui
tait occupe  choisir des dessins de tapisserie. Aprs dner, elle
reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: Est-ce vraiment
fini? se disait-elle, bien fini?... Ce pass est-il donc vritablement
effac de mon coeur? Elle ne mconnaissait pas la violence du sentiment
qu'elle avait prouv pour le prince Andr, mais aujourd'hui elle aimait
Kouraguine, et son imagination lui reprsentait tour  tour, et le
bonheur mille fois caress dans ses rves qui devait tre son partage,
quand elle serait marie  Bolkonsky, et les moindres incidents de la
veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son tre:
Pourquoi ne puis-je aimer les deux  la fois? se disait-elle avec
garement: alors seulement j'aurais pu tre heureuse; tandis qu'il m'est
impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutt comment
le cacher au prince Andr? Dois-je dire adieu  jamais  son amour qui
a si longtemps fait tout mon bonheur?

Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystrieux. Un petit
homme m'a remis cela pour vous...--et elle lui tendit une
lettre:--Seulement, au nom du ciel... Natacha prit machinalement la
lettre, la dcacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la
lettre tait de lui, de celui qu'elle aimait: Oui, je l'aime, se
dit-elle. S'il en tait autrement, garderais-je entre les mains cette
lettre brlante de passion?

Tremblante d'motion, elle la dvorait des yeux, et dcouvrait dans
chaque ligne un cho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il
l'avouer, avait t compose par Dologhow: elle commenait ainsi:

Mon sort s'est dcid hier soir: tre aim de vous, ou mourir!... Je
n'ai pas d'autre issue!... Anatole lui disait ensuite que ses parents,
 elle, ne consentiraient pas  lui donner sa main,  cause de certaines
raisons secrtes, qu'il ne pouvait dvoiler qu' elle seule, mais que,
si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force
humaine ne pourrait mettre alors obstacle  leur bonheur.... L'amour
triomphe de tout!... Il l'enlverait et l'emmnerait au bout du monde!

--Oui, je l'aime! se rpta Natacha en relisant pour la vingtime fois
ces phrases brlantes, et en se pntrant de plus en plus de l'ardeur
dont elles taient empreintes.

Marie Dmitrievna, qui avait t invite chez les Arharow, proposa aux
jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prtexta une migraine, et
se retira chez elle.


XV


Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha,
elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canap, toute
habille. Une lettre dcachete tait sur la table  ct d'elle et
frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles
un regard stupfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une
explication sur ses traits. Son visage tait calme et heureux, tandis
que Sonia, ple, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses
deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en
larmes.

Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller
jusque-l? N'aime-t-elle donc plus son fianc?... Et ce Kouraguine? Mais
c'est un misrable, il la trompe, c'est vident. Que dira Nicolas, ce
bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc l ce que cachait
le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne
peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura dcachet la lettre sans se
douter de qui elle lui venait, elle en aura t offense, bien sr...
Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une
fois, et l'appela doucement.

Natacha se rveilla en sursaut.

Ah! te voil de retour! dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion;
mais, remarquant aussitt le trouble de son amie, sa figure trahit
l'embarras et la dfiance: Sonia, tu as lu la lettre?

--Oui, murmura Sonia.

--Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne
puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite me, nous nous
aimons; tu vois, il me l'crit.

Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.

Bolkonsky? dit-elle.

--Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse....
Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.

--Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc dj oubli? Natacha
l'coutait sans avoir l'air de la comprendre: Quoi! tu romps avec le
prince Andr?

--Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... coute-moi,
rpliqua Natacha avec emportement.

--Non, je ne le croirai jamais, rpta Sonia, et j'avoue que je n'y
comprends rien.... Comment! pendant toute une anne tu aimes un galant
homme, et puis tout  coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois
fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi!
Comment! en trois jours oublier tout?...

--Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime...,
que je n'ai jamais aim que lui. Mets-toi l, et coute. Alors elle
l'attira  elle, en l'embrassant de force: J'avais souvent entendu
dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne
l'avais pas encore prouv... il est tout diffrent de l'autre!  peine
l'ai-je entrevu, que j'ai devin en lui mon matre, je me suis sentie
son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il
m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma
faute!

--Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer
ainsi... et cette lettre reue en cachette? Comment as-tu pu
l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir  dissimuler ni
sa frayeur ni sa rpugnance.

--Je n'ai plus de volont, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout?
s'cria Natacha avec une exaltation croissante, o se mlait cependant
une certaine crainte.

--S'il en est ainsi, j'empcherai cela, je te le jure, je dirai tout.
Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.

--Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais
plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous spare!...

Sonia eut honte et piti de sa terreur: Qu'y a-t-il eu entre vous? Que
t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?

--Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans rpondre  sa question, ne me
tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se
mler de cela, car je me suis confie  toi.

--Mais pourquoi tous ces mystres? Pourquoi ne demande-t-il pas tout
simplement ta main? Le prince Andr t'a laisse entirement libre d'en
disposer.... As-tu pens, as-tu cherch  dcouvrir quelles sont les
raisons secrtes de sa conduite?

Natacha, stupfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se
prsentait  elle pour la premire fois, elle ne savait qu'y rpondre:

Ses raisons secrtes? rpta-t-elle... il y en a, voil tout!

Sonia soupira et secoua la tte:

Si ses raisons taient bonnes... dit-elle. Natacha, devinant ce
qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.

Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!

--Est-ce qu'il t'aime?

--S'il m'aime? rpliqua Natacha en souriant avec mpris  l'aveuglement
de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...

--Mais si c'est un homme sans honneur?...

--Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!

--Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec nergie, il doit dclarer
ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est
moi qui m'en charge: je lui crirai et je raconterai tout  papa!

--Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'cria Natacha.

--Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense  ton pre, 
Nicolas!

--Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment
oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je
l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en,
va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel tat tu me mets!... Sonia
sortit prcipitamment de la chambre; les sanglots l'touffaient.

Natacha s'approcha de la table, et crivit sans hsitation  la
princesse Marie la rponse que, le matin encore, il lui avait t
impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince
Andr lui ayant laiss toute libert d'action, elle profitait de sa
gnrosit; qu'aprs y avoir mrement rflchi, elle la priait d'oublier
le pass, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle,
et lui dclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frre. Tout,
dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une excution
facile.


Le vendredi suivant fut fix pour le dpart des Rostow, qui retournaient
 la campagne, et le mercredi, le comte, accompagn d'un acheteur, se
rendit dans son bien prs de Moscou.

Ce mme jour Sonia et Natacha, invites  un grand dner chez les
Karaguine, y furent chaperonnes par Marie Dmitrievna. Anatole s'y
trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une faon
mystrieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dner. Natacha, 
leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:

Eh bien, Sonia, commena-t-elle d'une voix insinuante, comme font les
enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc
que nous nous sommes expliqus tout  l'heure... toi qui disais sur son
compte tant d'absurdits.

--Et aprs, qu'en est-il rsult? Je suis bien aise, Natacha, de voir
que tu n'es pas fche contre moi! Dis-moi la vrit!

Natacha se prit  rflchir:

Ah! Sonia, si tu pouvais le connatre comme je le connais, moi! Il m'a
dit... il m'a demand de quel genre tait mon engagement avec Bolkonsky,
et il a t si heureux d'apprendre qu'il dpendait de moi de le rompre!



Sonia soupira:

Mais, tu n'as pas encore rompu....

--Et si je l'avais fait, si tout tait fini entre Bolkonsky et moi?
Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?

--Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends
rien....

--Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu
verras!

Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de
Natacha; elle devenait au contraire plus svre et plus srieuse 
mesure que son amie y mettait plus de clinerie.

Natacha, dit-elle, tu m'avais prie de ne plus t'en parler, c'est toi
qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne
crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystres?

--Encore le mme soupon! reprit Natacha.

--J'ai peur pour toi.

--De quoi as-tu peur?

--J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermet, quoique
effraye elle-mme de ses paroles. La figure de Natacha prit une
expression mchante.

--Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tt possible: cela
ne vous regarde pas, c'est moi qui en ptirai, et pas vous, n'est-ce
pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te dteste, tu es mon ennemie pour
toujours! Et  ces mots elle quitta la chambre, et vita, le lendemain,
avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant  grands pas dans son
appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail
quelconque: l'motion qui la travaillait intrieurement se lisait sur
ses traits fatigus, et il s'y mlait un sentiment inavou de
culpabilit.

Malgr tout ce que cette tche avait de pnible pour elle, Sonia ne la
quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprs d'une des
fentres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose,
car elle la vit faire un signe  un militaire qui passait en traneau,
et que Sonia supposa devoir tre Anatole.

Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutume de
Natacha pendant le dner et la soire; visiblement proccupe, elle
rpondait de travers  tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les
phrases qu'elle avait commences, et riait sans raison et  tout propos.

Sonia aperut aprs le th du soir une femme de chambre qui entrait chez
Natacha d'un air mystrieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son
oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait
de lui tre remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet
inavouable, dcide  l'excuter peut-tre dans quelques heures, elle
frappa violemment  la porte, mais n'obtint aucune rponse: Elle va
fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec dsespoir. Elle
tait triste aujourd'hui, mais rsolue, et l'autre jour elle a pleur en
prenant cong de son pre.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais
que dois-je faire?... Le comte est absent!... crire  Kouraguine, lui
demander une explication, mais pourquoi me rpondrait-il? crire 
Pierre, comme l'avait demand le prince Andr en cas de malheur, mais
n'a-t-elle pas dj rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoy sa
rponse  la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler  Marie
Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entire, ce serait une
dlation!... Quoi qu'il en soit, c'est  moi d'agir, se disait-elle en
poursuivant ces rflexions dans le sombre couloir, c'est  moi de
prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comble, et
mon affection pour Nicolas.... Duss-je ne pas bouger de trois nuits, je
ne dormirai pas, je l'empcherai de force de sortir, je ne laisserai pas
le dshonneur et la honte entrer dans la famille!


XVI


Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de
l'enlvement de Natacha avait t combin par ce dernier, et devait
s'excuter le jour mme o Sonia faisait serment de ne pas la perdre de
vue. Natacha, de son ct, avait promis de se trouver  dix heures du
soir  la porte de l'escalier drob, afin de rejoindre Kouraguine, qui
l'y attendrait, pour l'emmener dans une troka,  soixante verstes de
Moscou, au village de Kamenka. L un prtre interdit devait les marier;
aprs cette crmonie drisoire, un second relais de chevaux les
conduirait plus loin sur la route de Varsovie, o ils espraient prendre
la poste  la premire station, et passer ensuite la frontire.

Anatole s'tait muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de
vingt mille roubles, que lui avaient procurs Dologhow et sa soeur.

Les deux tmoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine,
hussard en retraite, sans volont aucune, mais compltement dvous 
Kouraguine, prenaient le th dans la premire pice, pendant que dans le
grand cabinet voisin, dont les murs taient recouverts de haut en bas de
tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le matre du
logis, vtu d'un bechmel[16]de voyage, les pieds chausss de bottes
montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures,
comptait les assignats aligns en paquets, et inscrivait des chiffres
sur une feuille volante:

Il faudra bien donner deux mille roubles  Gvostikow?

--Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pice du fond, o un valet de
chambre franais emballait leurs effets.

--Quant  Makarka (c'tait le petit nom donn  Makarine), il est
dsintress, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini,
les comptes sont rgls... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui
tendant la feuille.

--Mais sans doute, c'est bien cela, rpliqua Anatole, qui ne l'avait
pas cout, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien
voir.

Dologhow referma le bureau:

Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce  tout cela; il en est
temps encore.

--Imbcile! repartit Anatole, ne dis donc pas de btises; si tu
savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.

--Vrai, n'y pense plus, je te parle srieusement... ce n'est pas une
plaisanterie que tu entames l!

--Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...--et Anatole
frona le sourcil:--Je n'ai plus le temps d'couter tes sornettes.

Dologhow le regarda d'un air hautain:

Voyons, je ne plaisante pas... coute!

Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prter
attention, et par gard pour son ami, dont il subissait malgr lui
l'influence.

coute-moi, je t'en prie, pour la dernire fois. Pourquoi
plaisanterais-je? T'ai-je mis des btons dans les roues? N'est-ce pas
moi, au contraire, qui t'ai arrang tout cela, qui t'ai dnich le
prtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouv de l'argent?

--Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas
reconnaissant? Et il embrassa Dologhow.

--Je t'ai aid, mais je te dois la vrit: l'entreprise est dangereuse,
et, en y rflchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlveras? 
merveille. Aprs? Le secret transpirera, on apprendra que tu es mari,
et tu seras poursuivi au criminel!

--Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqu,
reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornes
mettent  revenir sur leurs arguments, il lui rpta pour la centime
fois toutes les raisons qu'il lui avait dj dbites: Ne t'ai-je pas
dit: premirement, que si le mariage est illgal, ce n'est pas moi qui
en rpondrai; et secondement, que s'il est lgal, c'est bien
indiffrent, puisque personne  l'tranger n'en saura rien.... N'est-ce
pas cela? Et maintenant, plus un mot l-dessus!

--Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....

--Au diable! s'cria Anatole en se prenant la tte  deux mains. Vois
un peu comme il bat! Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua
sur son coeur: Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie
desse!

Les yeux effronts et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:

Et lorsque l'argent sera puis, alors....

--Alors, rpta Anatole lgrement interdit par cette perspective
inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez caus! Il
est l'heure! ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pice
voisine. En aurez-vous bientt fini? dit-il en s'adressant avec colre
aux domestiques.

Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de
servir n'importe quoi avant le dpart, et alla ensuite rejoindre
Makarine et Gvostikow, en laissant l Anatole, qui, tendu sur le divan
de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des
paroles sans suite.

Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.

--Je n'ai besoin de rien, rpondit Anatole.

--Viens, Balaga est arriv!

Anatole se leva et entra dans la salle  manger. Balaga tait un cocher
de troka, trs rput dans son mtier, et qui leur avait constamment
fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que
de fois ne l'avait-il pas men au petit jour de Tver  Moscou et ramen
de Moscou  Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y tait en garnison!
Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de
bohmiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crev  leur
service de chevaux de prix, et cras de passants et d'izvotchiks? Ses
matres, comme il les appelait, le dlivraient toujours des griffes de
la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient
des nuits entires  la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche,
parfois aussi ils lui versaient  flots du champagne et du madre, son
vin favori. Il tait dans leurs secrets et connaissait sur leur compte
bien des histoires qui eussent valu la Sibrie  tout autre qu'eux....
Aussi, que de milliers de roubles lui avaient pass par les mains? Il
les aimait  sa faon; il aimait surtout avec frnsie cette course
vertigineuse de dix-huit verstes  l'heure. Il aimait  culbuter les
izvotchiks,  acculer les pitons dans le foss,  lancer un coup de
fouet en passant  un paysan qui se rejetait de ct plus mort que vif,
 parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevtres de
Moscou, et enfin  s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs
voix enroues et avines: Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont l de
vritables seigneurs!

Anatole et Dologhow, de leur ct, faisaient grand cas de son talent de
cocher, et ils l'aimaient par conformit de gots. Balaga marchandait
toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une
promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-mme, et
se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses
matres il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement,
lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait  la
maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, aprs
les avoir salus jusqu' terre, les suppliait de le tirer d'embarras en
lui avanant un ou deux milliers de roubles, jusqu' ce qu'un beau jour
on et fait droit  sa requte.

Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure
rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au
menton, il portait un caftan en drap gros-bleu trs fin, doubl de soie,
et par-dessus, un vtement fourr.

Il se signa en entrant, le visage tourn vers l'angle de droite, il
tendit ensuite  Dologhow sa main hle:

Salut  Fdor Ivanovitch, lui dit-il.

--Bonjour, mon ami.

--Salut  Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant  Anatole et en
lui tendant aussi la main.

--coute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?--dit ce dernier en
lui tapant sur l'paule.--Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec
quels chevaux es-tu venu, dis?...

--J'ai fait ce que vous m'avez ordonn: j'ai attel les vtres, les
furieux!

--C'est bon, et tu n'hsiterais pas  les crever, pourvu qu'ils
franchissent la distance en trois heures?

--Mais si je les crve, comment marcherons-nous? rpondit Balaga en
souriant de son mot.

--Je te casserai la mchoire, tu entends... pas de plaisanteries!
s'cria Anatole en roulant de gros yeux.

--Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme  me
mnager pour mes matres... On les lancera  fond de train, voil
tout!

--Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!

--Assieds-toi donc, rpta Dologhow.

--Je resterai debout, Fdor Ivanovitch.

--Assieds-toi, et pas de btises, reprit Anatole en lui versant un
grand verre de madre. Les yeux de Balaga brillrent  la vue de son vin
bien-aim. Aprs l'avoir d'abord refus par politesse, il finit par
l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie
rouge chiffonn qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet
fourr.

Quand partons-nous, Excellence?

--Mais...,--Anatole regarda  sa montre--tout  l'heure! Fais
attention, Balaga, au moins pas de retard!

--Tout dpendra du dpart, petit pre; s'il se fait heureusement,
alors.... Ne vous ai-je pas men une fois, en sept heures, de Tver ici?
Tu ne l'as pas oubli, Excellence?

--Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course,
et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre
vnration.... Figure-toi qu'il m'a men, un jour de Nol, de Tver ici
avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne
courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voil-t-il pas que
nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les
deux derniers!

--Mais aussi quels chevaux! J'avais attel ensemble deux jeunes
timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fdor Ivanovitch,
poursuivit Balaga, ces fous furieux ont vol pendant soixante verstes 
travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient
de froid.... Je jette les rnes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je
crie, et je culbute dans le traneau!... Il n'y avait plus qu' les
laisser faire et  nous cramponner de notre mieux..., et nous volmes
ainsi trois heures durant. Le cheval de vole de gauche seul en est
crev!


XVII


Anatole sortit un moment, et revint bientt, vtu d'une petite pelisse
retenue  la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en
argent, et coiff d'un bonnet garni de zibeline, pos de ct d'un air
crne, qui seyait  merveille  sa belle figure. Il se regarda dans la
glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:

Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as
fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!

Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous  l'accompagner,
mais il tenait  rendre cette scne attendrissante et solennelle. Il
parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balanait sur
une jambe:

Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma
jeunesse, nous avons vcu, nous nous sommes amuss, nous avons fait des
folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais 
l'tranger. Adieu, mes enfants...  votre sant, hourra!... Et, avalant
d'un trait le contenu de son verre, il le jeta  terre, o il se brisa
en mille morceaux.

 votre sant! dit Balaga en vidant le sien  son tour et en essuyant
sa barbiche avec son mouchoir.

Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:

Ah! prince, quel chagrin de nous sparer, murmurait-il, quel chagrin!

--En route, en route! s'cria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en
voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et
asseyons-nous[17]. On les ferma et l'on s'assit.... Voil qui est
fait, et maintenant, mes enfants, en route! rpta-t-il en se levant.

Joseph, le domestique, lui prsenta sa sacoche et son sabre, et tous
passrent dans le vestibule.

O est la pelisse? demanda Dologhow. H, Ignatka! va demander  Matrena
Matfevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne
l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus
morte que vive sans rien mettre sur ses paules, et, si tu t'attardes,
il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi,
prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traneau.

Le domestique revint avec une pelisse double de renard ordinaire.

Imbcile! je t'ai dit celle de zibeline! H, Matrchka, s'cria-t-il
avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.

Une jolie bohmienne, maigre et ple, avec des yeux d'un noir de jais,
des cheveux boucls  reflets aile de corbeau, enveloppe d'un chle
rouge, se prcipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de
zibeline.

Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas, dit-elle
d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle tait
intimide  la vue de son matre.

Dologhow lui jeta sur les paules la pelisse de renard et l'en
enveloppa:

Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela
ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tte, de faon  ne
laisser qu'un peu de sa figure  dcouvert... et enfin comme cela!...
Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les
lvres.

Adieu, Matrchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe,
adieu, et souhaite-moi bonne chance!

--Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,
rpondit-elle avec son accent bohmien.

Deux trokas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la
maison: Balaga monta dans le premier traneau, leva haut les bras, et se
mit, sans se hter,  rassembler les rnes. Anatole et Dologhow
s'assirent derrire lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent
place dans le second.

Est-ce prt? demanda Balaga.... Laissez aller! cria-t-il en enroulant
les rnes autour de sa main, et les trokas partirent, en les emportant
 fond de train le long du boulevard Nikitski.

H, gare, gare! criaient les cochers  pleins poumons. Sur la place
Arbatskaa, une des trokas accrocha une voiture: il y eut un craquement
suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrne, jusqu'au moment
o Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrta tout court les
chevaux, au carrefour des Vieilles-curies.

Anatole et Dologhow mirent pied  terre sur le trottoir et
s'approchrent d'une grande porte cochre. Ce dernier siffla, on lui
rpondit, et une fille de service accourut  sa rencontre.

Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!
lui dit-elle. Dologhow s'arrta devant la porte cochre, pendant
qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait
de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de
Marie Dmitrievna se dressa tout  coup devant lui.

Ma matresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.

--Qui? ta matresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.

--Venez, elle m'a donn l'ordre de vous amener prs d'elle.

--Kouraguine, filons!... nous sommes trahis! lui cria Dologhow, qui
luttait corps  corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforait
de fermer la petite porte. Se dgageant enfin de son treinte, et
saisissant le bras d'Anatole, qui revenait  lui en courant, il
l'entrana au dehors, et s'lana avec lui dans la direction de leurs
traneaux.


XVIII


Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en
larmes, l'avait confesse, et tait alle aussitt trouver Natacha en
tenant  la main la rponse qu'elle avait adresse  Anatole, et qu'elle
venait d'intercepter:

Vilaine crature!... crature sans vergogne! pas un mot, je ne veux
rien entendre!... Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec
tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma  double tour.
Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la
cour les personnes qui se prsenteraient dans la soire, de fermer
derrire elles les issues, et de les lui amener au salon.

Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'taient enfuis, elle se leva,
les sourcils froncs, et se mit  arpenter la chambre, les mains
croises derrire le dos, et rflchissant  ce qui lui restait  faire.
Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprs de
Natacha; Sonia sanglotait  la mme place:

Marie Dmitrievna, de grce, laissez-moi entrer chez elle!

Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui rpondre et entra d'un
pas rsolu.

Sonia la suivit.

C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai
piti de son pre, et je ne dirai rien, se disait-elle en s'approchant
de Natacha, qui tait couche sur le canap, comme elle l'avait laisse.
Natacha ne se retourna pas: ses sanglots touffs trahissaient seuls
l'motion qui secouait tout son tre.

C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous 
son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernire
des filles, et si je m'coutais..., mais je veux mnager ton pre, je ne
lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais
je saurai le dcouvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu
m'entends?... Et, s'asseyant  ct de Natacha, elle passa sa large
main sous la tte de la jeune fille, et la fora  se retourner de son
ct. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies  la vue de son visage:
ses yeux taient secs et brillants, ses lvres serres, ses joues
creuses.

Laissez-moi, tout m'est gal, je mourrai!... Et, se dgageant avec une
violence sauvage, elle reprit sa premire position.

Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste
couche, reste ainsi, si cela te plat: je ne te toucherai pas, mais
coute...: je ne te redirai pas  quel point je te trouve coupable, tu
le sais, mais que dirai-je  ton pre, qui sera ici demain?

Natacha ne rpondit que par un sanglot.

Il l'apprendra, bien sr, ainsi que ton frre et ton fianc!

--Je n'ai plus de fianc, je l'ai refus! s'cria Natacha avec colre.

--Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais
ton pre... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?

--Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout drang, pourquoi?
Qui vous en avait prie? Et Natacha, levant la voix, se souleva en
jetant un regard farouche  Marie Dmitrievna.

Mais o donc en voulais-tu venir? rpliqua celle-ci, qui ne se
contenait plus.... T'enfermait-on  triple tour? Qui l'empchait, lui,
de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohmienne? Tu crois
donc qu'on ne t'aurait pas rattrape?... Quant  lui, c'est un vaurien,
un sclrat!

--Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empche.... Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en! Et
elle pleurait avec ce dsespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux
qui sentent qu'ils sont eux-mmes la cause de leur malheur.

Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout 
coup et retombant sur le canap, s'cria: Sortez, sortez, vous me
mprisez, vous me dtestez!

Marie Dmitrievna tint bon, et continua  la sermonner et  lui rpter
combien il tait urgent de cacher ce dplorable scandale  son pre, et
que personne n'en saurait rien si elle consentait  ne pas se trahir.
Natacha ne disait mot, ses larmes cessrent, et le frisson et le
tremblement de la fivre s'emparrent d'elle. Marie Dmitrievna lui
glissa un oreiller sous la tte, la couvrit de deux couvertures bien
chaudes, et la quitta, persuade qu'elle finirait par s'endormir. Mais
le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restrent grands ouverts et fixes,
son visage conserva une pleur mate, elle ne versa plus une larme, et
Sonia, qui s'approcha d'elle  plusieurs reprises pendant cette longue
nuit, ne put en tirer un seul mot.

Le comte revint le lendemain pour l'heure du djeuner. Il tait de trs
belle humeur: sa vente ayant t heureusement termine, rien ne le
retenait plus  Moscou, et il avait hte d'aller retrouver la comtesse,
qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annona que, sa fille s'tant
trouve srieusement malade la veille, elle avait fait venir un mdecin,
et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait
la chambre: assise  la croise, les lvres serres, les yeux secs et
fivreux, elle suivait des yeux, avec une curiosit inquite, les
voitures et les pitons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un
entrait chez elle. Elle attendait videmment des nouvelles d'Anatole,
elle esprait le voir arriver ou en recevoir un mot!

Le bruit des pas de son pre la fit tressaillir, mais,  sa vue,
l'expression de sa figure, un moment mue, redevint froide et irrite:
elle ne se leva mme pas.

Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.

--Oui, rpondit-elle aprs quelques instants de silence. Ses questions
furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement
n'avait pas pour cause quelque pnible diffrend survenu entre elle et
son fianc: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en proccuper. Marie
Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe,
ni de la prtendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'tait
opr en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de
Sonia: il devina qu'un grave vnement avait d se passer en son
absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'tait pas  l'honneur de sa
fille, et de compromettre son insouciante gaiet, l'empcha de
questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait l rien
d'important, et se borna  regretter qu'une raison de sant retardt de
quelques jours leur dpart pour la campagne.


XIX


Pierre, depuis l'arrive de sa femme  Moscou, projetait de s'en
absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le mme toit qu'elle;
la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers
temps, contribua galement  prcipiter l'excution de son projet. Il
alla  Tver rendre visite  la veuve de Bazdew, qui lui avait promis
de lui donner certains mmoires du dfunt.

On lui remit  son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait
 passer chez elle au plus tt pour se concerter sur un sujet des plus
graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait vit depuis
quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait
entran par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double
qualit d'homme mari et d'ami de son fianc; mais, en dpit de ses
rsolutions, il plaisait,  ce qu'il parat, au hasard de les runir:
Que s'est-il donc pass? Qu'ai-je  y voir? pensait-il en s'habillant.
Pourvu qu'Andr arrive et que le mariage se fasse!

Au moment o il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:

Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?

Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attels 
un traneau de matre, emportaient dans une direction contraire, au
milieu d'un nuage de neige, Anatole et son ternel compagnon Makarine.
Le premier, dont le visage frais et color tait  moiti cach par son
collet de castor, se tenait droit et cambr dans la pose classique des
lgants, et son tricorne  panache blanc, mis de ct sur sa tte
lgrement incline en avant, laissait  dcouvert ses cheveux friss et
pommads, que la fine poussire de la neige couvrait d'un reflet
d'argent.

Dieu me pardonne, voil le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au
del du plaisir prsent; rien ne l'inquite, aussi est-il toujours gai
et dispos! Que ne donnerais-je pour tre comme lui?

Le laquais de Marie Dmitrievna lui annona, en l'aidant  se dbarrasser
de sa pelisse, que sa matresse l'attendait dans sa chambre  coucher.

En arrivant dans la salle, il aperut Natacha assise prs de la fentre.
Une expression de duret inusite tait rpandue sur ses traits ples et
dfaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronant les
sourcils, et sortit sans se dpartir de sa rserve.

Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.

--Ah! il se passe de jolies choses! lui rpondit-elle. Voil
cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu
pareille honte! Aprs avoir fait promettre  Pierre de garder le
secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole  son fianc
sans en prvenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en
tait la cause, que sa femme y avait donn les mains et s'tait plue 
faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tte, Natacha,
pendant l'absence du vieux comte, avait consenti  fuir avec Anatole,
afin de se marier clandestinement avec lui.

Pierre coutait bouche bante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment
tait-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnment
aime de Bolkonsky, se ft prise d'un imbcile comme cet Anatole, que
lui, Pierre, savait tre mari, et cela au point de rompre avec son
fianc et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni
l'admettre.

La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec
autant d'abjection, de cruaut et de sottise: Elles sont toutes les
mmes, se dit-il en pensant  sa femme; je ne suis donc pas le seul qui
se soit attach  une vilaine crature!... Et son coeur saignait pour
son ami: Quel coup, grand Dieu, port  son orgueil! Plus il le
plaignait, plus il sentait grandir en lui son mpris et son aversion
pour Natacha, qui tout  l'heure avait pass devant lui en se drapant
dans une dignit glaciale.... Il ne se doutait pas, hlas! que, sous ce
masque de froideur hautaine, l'me de la malheureuse enfant dbordait de
dsespoir, de honte et d'humiliation!

L'pouser?... mais c'est impossible, il est mari!

--Mari! s'cria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misrable!
sclrat! Elle qui l'attend, qui l'espre!... Cette fois du moins elle
ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!

Pierre la mit au courant de tous les dtails de cette mystrieuse
histoire, et Marie Dmitrievna, aprs avoir exhal sa colre dans une
borde d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frre qu'il s'loignt
de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince Andr, qui tait
sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite,
et, avant tout, elle tenait absolument  la leur cacher  tous deux.
Pierre, qui ne s'tait pas encore rendu compltement compte des
consquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.

Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et
moi je vais lui parler,  elle. Veux-tu rester  dner?

Le comte entra peu aprs au salon avec un air chagrin et troubl: sa
fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:

Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnes 
elles-mmes, et que leur mre n'est pas l! Je regrette beaucoup, je
vous l'avoue, d'tre venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais
tre franc avec vous: elle a rompu avec Andr, sans prendre conseil de
personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le
prince soit assurment trs bien; mais l'pouser en dpit de son pre,
cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des
partis  revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que
leur engagement durait dj depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas
une dmarche aussi dcisive sans en prvenir son pre et sa mre....
Aussi, la voil malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va
de travers quand la mre n'est pas l. Pierre, le voyant si accabl,
essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait
obstinment.

Natacha est un peu souffrante, dit Sonia, qui entrait  ce moment;
alors, s'adressant  Pierre avec une motion contenue, elle ajouta:
elle dsire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est
aussi, et elle vous prie d'y passer.

--C'est a, elle sait que vous tes li avec Bolkonsky, et elle tient
srement  vous charger d'un message, dit le comte:--Mon Dieu, mon Dieu,
tout allait si bien; faut-il que... Et il sortit en pressant de ses
mains les rares mches de cheveux gris qui flottaient sur son front.

Marie Dmitrievna avait appris  Natacha que Kouraguine tait mari.
Natacha avait refus de la croire et insistait pour entendre la vrit
de la bouche mme de Pierre. Elle tait ple et comme ptrifie; son
regard interrogateur se fixa sur lui  son entre, avec un clat
fivreux. Sans mme le saluer d'un signe de tte, elle ne le quittait
pas des yeux, comme si elle cherchait  deviner en lui un ami ou un
ennemi de plus pour Anatole, car la personnalit de Pierre n'existait
pas videmment pour elle en ce moment.

Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si
j'ai dit vrai.

Natacha, semblable au gibier traqu qui voit venir sur lui les chasseurs
et les chiens, portait de l'un  l'autre ses regards gars.

Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait
pris d'une profonde piti pour elle et d'un invincible dgot pour la
mission qui lui tait dvolue,--vrai ou faux, peu importe, car....

--C'est donc faux, il n'est pas mari!

--Non, c'est vrai, il est mari!

--Et mari depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.

Pierre la lui donna.

Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccade.

--Oui, je viens de l'apercevoir.

Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de
la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.


XX


Pierre ne resta pas  dner, et s'en alla, ds qu'il eut quitt Natacha,
 la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son
sang  son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la
respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les
bohmiens, et se rendit enfin au club, o tout marchait comme
d'habitude: les membres se runissaient pour dner et causaient entre
eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui tait au
courant de ses habitudes, lui annona que son couvert tait mis dans la
petite salle  manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la
bibliothque, mais que Paul Timofitch n'tait pas encore l; une de ses
connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit
pour lui demander s'il tait vrai, comme on le racontait en ville, que
Kouraguine et enlev Mlle Rostow. Pierre rpondit en riant que c'tait
une pure invention, car il sortait  l'instant de chez les Rostow. Il
s'enquit,  son tour, d'Anatole. On lui rpondit qu'on ne l'avait pas
encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule
indiffrente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait
dans son me, et il se mit  se promener dans les salons, jusqu'au
moment o le dner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna
chez lui.

Anatole tait rest  dner chez Dologhow, avec lequel il avait  causer
sur le moyen de reprendre l'entreprise manque et de revoir Natacha. De
l il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui mnager encore un
rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin  la maison aprs ses
infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince
Anatole tait chez la comtesse, o il y avait beaucoup de monde.

Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son
retour et qui dans ce moment lui inspirait la rpulsion la plus
profonde, il marcha droit sur Anatole.

Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre
Anatole?... Elle s'arrta court, car le visage de son mari, ses yeux
brillants et sa dmarche dcide laissaient entrevoir la mme colre et
la mme violence qu'elle avait prouves  ses dpens  la suite de son
duel avec Dologhow.

Le mal et la dpravation sont toujours  vos cts, lui dit-il en
passant.--Venez, Anatole, j'ai  vous parler.

Le frre jeta un regard  sa soeur, et se leva sans mot dire; son
beau-frre le prit par le bras, et l'entrana hors du salon.

Si vous vous permettez chez moi... lui murmura Hlne  l'oreille,
mais Pierre ne daigna pas lui rpondre. Bien qu'Anatole le suivt avec
sa dsinvolture habituelle, sa figure trahissait nanmoins une certaine
inquitude.

Entr dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant
vers lui, le regarda en face:

Vous vous tes engag  pouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez
donc l'enlever?

--Mon trs cher, reprit Anatole en franais, il ne me plat pas de
rpondre  des questions poses sur ce ton.

La figure dj blme de Pierre se dcomposa de fureur: empoignant son
beau-frre de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le
secoua dans tous les sens, jusqu' ce qu'une terreur indicible se
peignt sur les traits de ce dernier:

Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.

--Mais voyons, est-ce bte tout cela! dit Anatole une fois dlivr de
son treinte, et ttant son collet, qui avait perdu un bouton dans la
lutte.

--Vous tes un misrable, un sclrat!... et je ne sais ce qui m'empche
de vous aplatir le crne avec cela! s'cria Pierre avec une violence
qu'accentuaient encore les mots franais qu'il employait, et en le
menaant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitt sur son bureau.
Avez-vous promis mariage?... Parlez!

--Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....

--Avez-vous de ses lettres, en avez-vous? s'cria Pierre en
l'interrompant et en se rapprochant de lui.

Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira
un portefeuille.

Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de
ct, se laissa tomber sur le divan:

Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien, ajouta-t-il en rpondant 
un geste terrifi d'Anatole. Les lettres d'abord! continua Pierre avec
une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain mme!

--Mais comment pourrais-je...?

--Troisimement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui
s'est pass entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen
de vous y contraindre, mais si vous avez conserv un reste d'honntet,
vous...

Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis  une table,
se mordait les lvres et fronait les sourcils.

Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le
bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez
toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si
cela vous plat: celles-l, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et
avec elles vous tes dans votre droit: elles ont, pour se dfendre, les
mmes armes que vous, l'exprience que donne la corruption! Mais
promettre le mariage  une jeune fille, la tromper, lui voler son
honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lche que de
frapper un vieillard ou un enfant!... Pierre se tut et regarda sans
colre Anatole d'un air interrogateur.

Ma foi, je n'en sais rien, rpliqua Anatole qui retrouvait son aplomb 
mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien
savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je
ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.

Pierre le regarda stupfait, et se demanda o il voulait en venir.

Bien que vous me les ayez dites en tte--tte, je ne puis pas les....

--Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.

--Vous pouvez au moins rtracter vos paroles... si vous tenez  ce que
j'agisse comme vous le dsirez.... Hein?

--Je les rtracte, je le les rtracte, et vous prie de m'excuser,
murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait liss
aprs lui le bouton qu'il avait arrach. Et je puis mme vus offrir de
l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?

Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel  Hlne,
l'exaspra:

Oh! race infme et sans coeur! s'cria-t-il en quittant la chambre.

Le lendemain matin, Anatole tait parti pour Ptersbourg.


XXI


Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annona qu'il s'tait
conform en tous points  sa volont, et que Kouraguine n'tait plus 
Moscou. Il trouva toute la maison bouleverse et consterne. Natacha
tait trs gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le
sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la
rvlation du mariage d'Anatole, elle s'tait empoisonne avec de
l'arsenic qu'elle s'tait procur en cachette. Aprs en avoir aval une
petite dose, la terreur s'tait empare d'elle, et, rveillant Sonia,
elle lui avait avou ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employ
 temps les moyens les plus nergiques, tout danger tait maintenant
conjur; mais, comme son tat de faiblesse s'opposait  un prochain
dpart, on avait prvenu la comtesse, et on l'attendait bientt. Pierre
rencontra le comte, effar, abattu, et Sonia qui pleurait  chaudes
larmes. Natacha tait invisible.

Il dna ce jour-l au club: chacun y parlait de l'enlvement manqu,
mais il persista  le nier avec opinitret; il se disait qu'il tait de
son devoir d'touffer cette triste affaire, et de sauver la rputation
de Natacha, et il assurait  qui voulait l'entendre qu'elle avait tout
simplement refus la main de son beau-frre.

Le retour du prince Andr lui inspirait une vive crainte.

Les bruits de la ville tant parvenus aux oreilles du vieux prince,
grce  Mlle Bourrienne, il avait exig qu'on lui montrt la lettre de
refus envoye par Natacha  la princesse Marie. Cette lecture l'avait
mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse
impatience.

Peu de jours aprs le dpart d'Anatole, Pierre reut enfin un mot du
prince Andr, qui le priait de passer chez lui.

Il tait arriv la veille au soir, et son pre, lui remettant aussitt
le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait tratreusement enlev 
la princesse Marie, s'tait plu  lui conter l'enlvement de sa
fiance, en y ajoutant force dtails de son invention.

Pierre, qui s'attendait  le trouver dans un tat semblable  celui de
Natacha, fut frapp de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre
parler trs haut et avec vivacit, dans la pice voisine, d'une rcente
intrigue dont Spransky avait t la victime. La princesse Marie vint 
sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frre,
elle essayait de tmoigner de la sympathie  sa douleur, mais Pierre lut
sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture,
et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.

Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fiert
l'empche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se
soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.

--Est-ce que vraiment la rupture est complte? demanda Pierre.

La princesse Marie le regarda, tonne: elle ne comprenait pas qu'on pt
encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil,
debout en face de son pre et du prince Mestchersky, discutait et
gesticulait avec chaleur. Sa sant, on le voyait, s'tait tout  fait
rtablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il
parlait de Spransky, de son exil imprvu, de sa prtendue trahison,
dont le bruit venait seulement de parvenir  Moscou.

Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince
Andr, ceux-l mme qui taient incapables d'apprcier ses desseins,
l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de
juger un homme en disgrce et de le rendre responsable des fautes qu'un
autre a commises; quant  moi, je soutiens que, s'il a t fait quelque
bien sous ce rgne, c'est  lui seul qu'on le doit. Il s'interrompit 
la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une
violente irritation se peignit sur ses traits: La postrit lui rendra
justice! ajouta-t-il.

Ah! te voil! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?...
Il me semble que tu as encore engraiss! Et il reprit avec vivacit la
discussion entame, pendant que la ride de son front s'accentuait de
plus en plus.

Oui, je vais bien, rpondit-il  une question de Pierre, d'un air qui
semblait dire: Je me porte bien, mais qu'importe ma sant, qui
intresse-t-elle? Aprs avoir chang quelques mots avec lui sur le
mauvais tat des routes depuis la frontire de Pologne, sur les
personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le
gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramen pour son fils, il se
mla de nouveau, avec une vivacit toujours croissante,  la
conversation qui se continuait entre les deux vieillards.

S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations
secrtes avec Napolon, et ces preuves seraient livres  la publicit!
Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aim Spransky, mais
j'aime la justice! Pierre devina que son ami prouvait imprieusement
le besoin, comme il l'avait si souvent prouv lui-mme, de s'chauffer,
et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'tait
possible, et de chasser loin de lui des penses par trop accablantes.

Le prince Mestchersky ne tarda pas  les quitter, et le prince Andr,
prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp
venait d'y tre dball, et des caisses, des malles ouvertes gisaient
tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette,
et y prit un paquet soigneusement envelopp. Il garda le silence, et ses
mouvements taient brusques et saccads; se relevant avec vivacit, il
hsita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:

Pardon de te dranger... dit-il  travers ses lvres serres. Pierre,
pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur
sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui
ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; Andr s'efforait
de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: J'ai essuy un
refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler
d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait t
faite par ton beau-frre.... Est-ce vrai?

--C'est vrai, et ce n'est pas vrai, rpondit Pierre.

--Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince Andr en
l'interrompant. Rends-les  la comtesse..., si tu la vois.

--Elle est trs malade.

--Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.

--Il est parti il y a longtemps: elle a t  toute extrmit!...

--Sa maladie me fait beaucoup de peine... Et le sourire mchant de son
pre passa sur ses lvres serres: Monsieur Kouraguine ne l'a donc
point honore de sa main?

--Il ne pouvait l'pouser, tant mari.

--Et puis-je savoir o se trouve  prsent Monsieur votre beau-frre?

--Il est all  Pters... je n'en sais rien au juste.

--Du reste, cela m'est indiffrent. Tu diras  la comtesse Rostow
qu'elle a toujours t et est encore parfaitement libre, et que je lui
souhaite tout le bien possible.

Pierre prit le paquet de lettres. Le prince Andr, qui semblait chercher
s'il n'avait rien oubli de tout ce qu'il avait  dire, et attendre que
Pierre lui ft quelque autre confidence, l'interrogea du regard:

coutez-moi, rappelez-vous notre discussion  Ptersbourg....

--Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner  la femme
tombe, mais je ne suis pas all jusqu' dire que je le ferais, le cas
chant.... Je ne le puis pas!

--Le cas n'est pas le mme, rpliqua Pierre.

Le prince Andr, sans le laisser achever, s'cria:

Oui, aller redemander sa main, tre gnreux, et ainsi de suite....
C'est trs noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur
les brises de Monsieur Kouraguine. Si tu tiens  rester mon ami, ne
me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu....
Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?

Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle tait en ce
moment auprs de son vieux pre, qui lui parut plus gai que de coutume.
Rien qu' les voir, il comprit tout de suite de quel mpris et de quelle
inimiti ils taient anims contre les Rostow, et qu'il tait impossible
de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu,  tout prendre,
trouver facilement un autre parti que le prince Andr.

Il fut question  table de la guerre qui allait clater. Le prince Andr
parlait sans discontinuer, se querellant tantt avec son pre, tantt
avec Dessalles, pouss par une excitation fbrile, dont Pierre ne
devinait que trop bien la cause.


XXII


Pierre retourna chez les Rostow dans la soire pour remplir sa mission.
Natacha tait au lit, le comte au club; il remit les lettres  Sonia, et
passa chez Marie Dmitrievna, qui tait trs dsireuse de savoir comment
le prince Andr avait support sa dception. Sonia entra un instant
aprs:

Natacha tient  voir le comte, dit-elle.

--Mais comment le mener chez elle, o tout est en dsordre? demanda
Marie Dmitrievna.

--Elle s'est leve, et attend le comte au salon, rpliqua Sonia.

Marie Dmitrievna haussa les paules:

Quand sa mre arrivera-t-elle? Je suis  bout de forces. Quant  toi,
mnage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement piti, qu'on n'a pas
le coeur de l'accabler.

Natacha, amaigrie, ple, mais n'ayant nullement l'air humili, comme
Pierre s'y attendait, le reut debout au milieu du salon. Elle hsita en
le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.

Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la
main, mais elle s'arrta tout  coup en suffoquant, et laissa retomber
ses bras le long de son corps: c'tait, sans qu'elle y songet, sa pose
habituelle, lorsque autrefois elle se prparait  chanter au milieu de
la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure tait
change!

Pierre Kirilovitch, lui dit-elle prcipitamment, le prince Bolkonsky
tait votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il
lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait t
n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser  vous si...

Pierre la regardait en silence; jusqu' ce moment il l'avait,  part
lui, accable de reproches sanglants, il avait mme essay de la
mpriser dans le fond de son coeur; mais  prsent,  mesure qu'il
sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches
s'envolaient un  un.

Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner! Sa voix se
brisa, elle tait vaincue par l'motion, mais elle ne pleurait pas.

Oui, je le lui dirai, murmura Pierre, ne sachant que lui rpondre.

Natacha, effraye de l'intention qu'il pouvait prter  ses paroles,
reprit vivement:

Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer,
mais je suis tourmente du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me
pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant
convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.

--Oui, je lui dirai tout, rpondit Pierre avec une profonde motion,
mais j'aurais dsir savoir une chose....

--Laquelle?

--J'aurais voulu savoir si vous avez aim ce... (il rougit, ne sachant
comment qualifier Anatole...) si vous avez aim ce vilain homme?

--Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!

Une piti, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un
sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment
l'me de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait
couler sous les verres de ses lunettes, et esprait qu'elle ne les
remarquerait pas:

N'en parlons plus, mon enfant, lui dit-il en se remettant peu  peu.
Natacha fut frappe de la douceur et de la sincrit de sa voix. N'en
parlons plus, mon enfant, rpta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins
accordez-moi une chose: considrez-moi comme votre ami; si jamais il
vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin
d'pancher votre coeur dans un autre... pas  prsent, mais lorsque vous
verrez clair au dedans de vous-mme, souvenez-vous de moi!... Et, lui
prenant la main, il la baisa. Je serais heureux de pouvoir vous tre
utile....

--Ne me parlez pas ainsi, je ne le mrite pas! s'cria Natacha, en se
levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque
chose  lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'tonna de sa
hardiesse:

--C'est  vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car
vous avez encore toute une vie devant vous!

--Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'cria-t-elle.

--Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'tais
un autre que moi, si j'tais le plus beau, le plus intelligent, le
meilleur des hommes, si j'tais libre, je vous aurais demand,  genoux,
 l'instant mme, votre main et votre amour!

Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes  ces
paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard
reconnaissant et attendri.

Retenant ses pleurs avec peine, il sortit galement en toute hte et,
aprs avoir pass sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son
traneau.

O faut-il vous mener? demanda le cocher.

--O? se dit Pierre  lui-mme, mais o peut-on aller  prsent?
Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indiffrents? ...
Tout lui semblait maintenant si misrable, compar au sentiment
d'affection et d'amour qui l'avait envahi,  ce long et doux regard
qu'elle avait attach sur lui  travers ses larmes!

 la maison! cria Pierre, en rejetant derrire lui, malgr les dix
degrs de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en dcouvrant sa large
poitrine qui se soulevait de bonheur.

Le temps tait admirablement clair: au-dessus des rues sales et
obscures, au-dessus des toits qui s'enchevtraient les uns dans les
autres, s'tendait la vote fonce du ciel toute constelle d'toiles.
En contemplant ces hautes et mystrieuses sphres, si bien en harmonie
avec l'tat de son me, il oubliait l'outrageante abjection de la terre.
Au moment o il dbouchait sur l'Arbatskaa, un large espace du sombre
horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure
lumire, dont la brillante chevelure, entoure d'astres scintillants, se
dployait majestueusement sur l'extrme limite de notre globe: c'tait
la fameuse comte de 1811, celle-l mme qui, au dire de chacun,
annonait des calamits sans nombre et la fin du monde. Mais elle
n'veilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses
yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne
semblait-elle pas tre venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme
une flche dont la parabole aurait franchi avec une rapidit
vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant
au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans
l'infini! Il lui sembla que sa cleste lueur dissipait les tnbres de
son me, et lui laissait entrevoir les clarts divines d'une nouvelle
existence!




CHAPITRE IV

I


 la fin de l'anne 1811, les souverains de l'Europe occidentale
renforcrent leurs armements, et concentrrent leurs troupes. En 1812,
ces forces runies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris,
et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner,
se mettaient en marche vers les frontires de la Russie, qui, de son
ct, dirigeait ses soldats vers le mme but. Le 12 juin, les armes de
l'Occident entrrent en Russie, et la guerre clata!... C'est--dire
qu' ce moment eut lieu un vnement en complet dsaccord avec la raison
et avec toutes les lois divines et humaines!

Ces millions d'tres se livraient mutuellement aux crimes les plus
odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies,
fabrication de faux assignats... tous les forfaits taient  l'ordre du
jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier
n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de
sicles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas
comme criminels!

O trouver les causes de ce fait aussi trange que monstrueux? Les
historiens assurent navement qu'ils les ont dcouvertes dans l'insulte
faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus
continental, dans l'ambition effrne de Napolon, dans la rsistance de
l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.

Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich,
Roumiantzow ou Talleyrand eussent rdig, entre une rception de cour et
un raout, une note bien tourne, ou que Napolon et adress  Alexandre
un: Monsieur mon frre, je consens  restituer le duch
d'Oldenbourg..., pour que la guerre n'et pas lieu!

On conoit aisment que tel devait tre le point de vue des
contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard  Sainte-Hlne, Napolon
attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis
que de leur ct les membres du Parlement anglais donnaient pour
prtexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il
avait t l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait
l'Europe; les vieux soldats et les gnraux, l'absolue ncessit de les
employer activement; les lgitimistes, le devoir sacr de soutenir les
bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que
l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la
difficult que prsenterait la rdaction d'un mmorandum, portant, par
exemple, le n 178. Ces raisons, jointes  une foule d'autres, d'une
nature plus infime et provenant de la diversit des points de vue
personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour
nous, pour nous qui sommes la postrit, et qui envisageons dans son
ensemble la grandeur de l'vnement et qui en approfondissons la vraie
raison d'tre dans sa terrible ralit, elles ne sauraient nous paratre
suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrtiens
se soient entretus parce que Napolon tait un ambitieux, parce
qu'Alexandre avait montr de la fermet, l'Angleterre de la ruse, ou
parce que le duc d'Oldenbourg avait t insult! O est donc le lien
entre ces circonstances et le fait mme du meurtre et de la violence?
Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou
ont-ils t, en consquence de semblables motifs, gorgs et ruins par
des milliers d'hommes venus du bout oppos de l'Europe?

Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas
entraner  la recherche, plus ou moins subtile, des causes premires:
aussi, nous contentons-nous de juger les vnements avec notre simple
bon sens, et plus nous les tudions de prs, plus, nous leur trouvons de
motifs vritables. De quelque faon qu'on les envisage, ils nous
paraissent galement justes ou galement faux, si l'on en compare
l'infime valeur intrinsque avec l'importance des faits qui en ont t
la consquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut
en donner une explication plausible. Pris isolment, le refus de
Napolon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en de de la Vistule, ou
rendre le grand-duch au grand-duc d'Oldenbourg, nous parat aussi
valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu  un caporal
franais de quitter le service, et si son exemple avait t suivi par un
grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait t trop
rduit, la guerre serait, en consquence, devenue impossible.

Sans doute, si Napolon ne s'tait point offens de ce qu'on exigeait de
lui, si l'Angleterre et le duc dpossd n'avaient pas intrigu, si
l'Empereur Alexandre n'avait pas t profondment froiss, si la Russie
n'avait pas t gouverne par un pouvoir autocratique, si les raisons
qui ont amen la rvolution franaise, la dictature et l'Empire
n'avaient point exist, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de mme
aussi, qu'une de ces causes vnt  manquer, et rien de ce qui est arriv
n'aurait eu lieu!

C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que
les vnements ont t la consquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS
PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions
d'hommes, rpudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en
marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables,
comme, quelques sicles auparavant, des hordes innombrables s'taient
prcipites de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!

Considrs par rapport  leur libre arbitre, les actes de Napolon et
d'Alexandre taient aussi trangers  l'accomplissement de tel ou tel
vnement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au
sort obligeait  faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en
tre autrement? Pour que leur volont, matresse en apparence de tout
diriger  leur gr, se ft excute, il aurait fallu le concours d'une
infinit de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus
entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces
soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les
vivres, consentissent  faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles
units, et que leur soumission unanime ft motive par des raisons aussi
compliques que diverses.

Le fatalisme est invitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre
les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous
n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit  nos yeux, 
mesure que nous nous efforons de nous en rendre compte.

Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre ncessaire pour
atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la facult de
faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle
est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la proprit de
l'histoire, o elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est
assigne  l'avance.

La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle,
d'autant plus indpendante que les intrts en seront plus levs et
plus abstraits; l'autre, c'est la vie gnrale, la vie dans la
fourmilire humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige  s'y
soumettre.

L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est,
quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et
de l'humanit. Plus il est plac haut sur l'chelle sociale, plus le
nombre de ceux avec qui il est en rapport est considrable, plus il a de
pouvoir, plus sont videntes la prdestination et la ncessit
inluctable de chacun de ces actes:

LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!

LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!

L'histoire, c'est--dire la vie collective de toutes les individualits,
met  profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir 
son but particulier.


Bien que Napolon ft plus que jamais convaincu, en l'an de grce 1812,
qu'il dpendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses
peuples, plus que jamais au contraire il tait assujetti  ces ordres
mystrieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en
lui laissant l'illusion de croire  son libre arbitre.

Ainsi donc, tout en obissant,  leur insu,  la loi de la concidence
des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer
et massacrer leurs semblables, y taient en mme temps conduits par ces
nombreuses et puriles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient
cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connat, c'taient: la
violation du blocus continental, le dml avec le duc d'Oldenbourg,
l'entre des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait
Napolon, une neutralit arme, son got effrne pour la guerre,
l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractre des Franais, 
l'entranement gnral caus par le grandiose des prparatifs, aux
dpenses qu'ils occasionnaient et  la ncessit par suite d'y trouver
des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reus  Dresde,
aux ngociations diplomatiques qui, quoique animes, au dire des
contemporains, d'un sincre dsir de paix, n'avaient cependant abouti
qu' froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres
prtextes, plus ou moins bons, qui, tous runis, n'avaient, en
dfinitive, d'autre rsultat que le fait qui devait fatalement
s'accomplir.

Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mre? Est-ce son poids
qui l'entrane? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui
la dessche? Est-ce le vent qui la dtache, ou bien est-ce tout
simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie dmesure
de la manger?

Prise  part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette
pomme est la rsultante oblige de toutes les causes qui produisent
l'acte le plus minime de la vie organique. Par consquent le botaniste
qui attribuera la chute de ce fruit  la dcomposition du tissu
cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera  son
dsir de la croquer  belles dents et  la ralisation de son dsir.

De mme aura tort et raison  la fois celui qui dira que Napolon a t
 Moscou parce qu'il l'avait rsolu, et qu'il y a trouv sa perte parce
que telle tait la volont d'Alexandre; de mme aura tort et raison
celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de
pouds[18] et sape  sa base ne s'est croule qu' la suite du dernier
coup de pioche donn par le dernier terrassier!

Les prtendus grands hommes ne sont que les tiquettes de l'Histoire:
ils donnent leurs noms aux vnements, sans mme avoir, comme les
tiquettes, le moindre lien avec le fait lui-mme.

Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte
volontaire: il est li  priori  la marche gnrale de l'histoire et de
l'humanit, et sa place y est fixe  l'avance de toute ternit.


II


Napolon quitta Dresde le 4 juin; il y avait sjourn trois semaines,
au milieu d'une cour compose de princes, de grands-ducs, de rois et
mme d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui mritaient
bien de lui, il avait fait la leon  ceux dont il croyait avoir sujet
d'tre mcontent, offert en cadeau  l'impratrice d'Autriche des perles
et des diamants enlevs  des souverains, et embrass avec tendresse
Marie-Louise, qui se considrait comme sa femme lgitime, bien que la
premire ft  Paris, incapable,  ce qu'il semble, de se consoler du
chagrin que lui causait leur sparation. Malgr la foi des diplomates
dans la possibilit du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens,
malgr la lettre autographe de Napolon  l'Empereur Alexandre
commenant par ces mots: Monsieur mon frre, contenant l'assurance
sincre qu'il ne voulait pas de guerre, et se terminant par des
protestations d'affection et d'estime ternelles, il allait rejoindre
l'arme, et donnait,  chaque nouveau relais, des ordres incessants 
l'effet d'acclrer la marche des troupes diriges de l'Occident vers
l'Orient. Il voyageait dans une voiture ferme, attele de six chevaux,
accompagn de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa
route tait trace par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans
chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient  sa
rencontre avec un enthousiasme ml de terreur.

Suivant la mme direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, 
Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait t prpare
pour le recevoir, rejoignit et dpassa l'arme, arriva le lendemain sur
les bords du Nimen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa
calche pour examiner le lieu dsign pour le passage des troupes.

 la vue des cosaques posts sur la rive oppose, et des steppes qui
s'tendaient  perte de vue jusqu' Moscou, la ville sainte, cette
capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il
ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement  toutes les
prvisions de la diplomatie et  toutes les dispositions de la
stratgie... et ses troupes traversrent le Nimen au jour fix!

Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, place sur la rive gauche
du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de
l'escarpement, les mouvements de ses armes, dont les flots vivants
s'coulaient hors du bois et se rpandaient par les trois ponts tablis
sur le Nimen. Ces armes savaient que l'Empereur tait l, elles le
cherchaient mme du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperu sur la
hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se dtachant de la
suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris
de: Vive l'Empereur! et, continuant sans cesse  dboucher de
l'immense fort o elles taient campes, elles franchissaient les ponts
en masses compactes.

On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mle lui-mme, a
chauffe, nom de...!... Le voil! Vive l'Empereur!...--C'est donc l ces
fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de mme!...--Au revoir,
Beauchet, je te rserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne
chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur
aux Indes, Grard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrt!...
Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques!
comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux
fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix 
un ancien. Vive l'Empereur!... Et mille autres propos semblables
s'changeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes
soldats... et sur toutes ces figures basanes rayonnait un sentiment
unanime de joie, caus par l'ouverture de la campagne si impatiemment
attendue, et de dvouement exalt pour cet homme en redingote grise,
plac l-haut sur la colline.

Le 25 juin, mont sur un petit cheval arabe pur sang, Napolon arriva au
galop jusqu' un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes
qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolrait que parce qu'il lui
tait impossible d'interdire ces bruyants tmoignages d'affection. On
voyait cependant qu'ils le fatiguaient et dtournaient son attention
des proccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant
un ponton qui flchit sous le galop de son cheval, il prit la direction
de Kovno, prcd des chasseurs de la garde, qui lui frayaient,  grands
cris, un passage  travers les troupes. Arriv sur le bord du large
Nimen, il s'arrta devant un rgiment de uhlans polonais:

Vive l'Empereur! s'crirent les uhlans avec autant d'enthousiasme que
les Franais, et en rompant les rangs pour le mieux voir.

Napolon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre
qui gisait  terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant
d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'paule du jeune
garon, pour inspecter  son aise la rive oppose. Puis, tudiant la
carte du pays qui tait dploye devant lui entre des morceaux de bois,
il murmura quelques mots sans lever la tte, et deux aides de camp
s'lancrent vers les uhlans:

Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit? se demanda-t-on  l'instant dans les rangs
du rgiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de dcouvrir un gu
et de le passer.

Le colonel, un homme g et d'un extrieur agrable, demanda  l'aide de
camp, en rougissant et en balbutiant d'motion, l'autorisation de ne pas
chercher de gu et de passer le fleuve  la nage avec tout son rgiment.
Il tait facile de voir qu'un refus l'aurait dsol, aussi l'aide de
camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait tre
mcontent de ce surcrot de zle.  ces mots, le vieil officier, les
yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda 
ses hommes de le suivre, et s'lana en avant en peronnant sa monture;
celle-ci se raidissant, il la frappa avec colre, et tous deux sautrent
et plongrent au fond de l'eau, emports dans la direction du courant.
Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient,
dsaronns, les uns aux autres, quelques chevaux se noyrent, quelques
hommes aussi, et le reste des cavaliers continua  nager, cramponns 
leur selle ou  la crinire de leurs btes. Ils allaient, autant que
possible, en ligne droite, tandis qu' une demi-verste de l il y avait
un gu; mais ils taient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin,
sous les yeux de l'homme qui tait assis l-haut sur une poutre, et qui
ne daignait mme pas les regarder!

Lorsque l'aide de camp revint auprs de l'Empereur, et qu'il se fut
permis d'attirer son attention sur le dvouement des Polonais  sa
personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et
marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en
jetant de temps  autre un coup d'oeil mcontent sur les soldats qui, en
se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'tait pas chose nouvelle
pour lui d'tre sr que, depuis les dserts de l'Afrique jusqu'aux
steppes de la Moscovie, sa prsence suffisait pour exalter les hommes au
point de lui faire, sans hsiter, le sacrifice mme de leur vie. Il
remonta  cheval, et retourna  son campement.

Quarante uhlans disparurent, malgr les bateaux envoys  leur secours.
Le gros du rgiment fut refoul vers le bord qu'il venait de quitter:
seuls le colonel et quelques soldats passrent heureusement, et
grimprent tout ruisselants d'eau sur la rive oppose.  peine
l'eurent-ils atteinte, qu'ils crirent de nouveau vivat! et qu'ils
cherchrent des yeux la place occupe par Napolon. Bien qu'il n'y ft
plus, ils se sentaient en ce moment compltement heureux!

Le soir mme, Napolon, aprs avoir lanc l'ordre d'acclrer l'envoi
des faux assignats destins  la Russie, et aprs avoir fait fusiller un
Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de
l'arme franaise, dcora de l'ordre de la Lgion d'honneur, dont il
tait le chef suprme, le colonel des uhlans qui, sans ncessit,
s'tait prcipit dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos
vult perdere, Jupiter dementat!_


III


L'Empereur Alexandre, tabli  Vilna depuis plus d'un mois, y employait
tout son temps  des revues et des manoeuvres. Rien n'tait prt pour la
guerre, bien qu'elle ft prvue depuis longtemps, et c'tait pour s'y
prparer que l'Empereur avait quitt Ptersbourg. Il n'existait aucun
plan gnral, et l'indcision quant au choix  faire entre tous ceux que
l'on proposait ne fit qu'augmenter,  la suite des quatre semaines le
sjour de Sa Majest au quartier gnral. Chacune des trois armes avait
son commandant en chef, mais il n'y avait pas de gnralissime, et
l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait 
Vilna, plus les prparatifs tranaient en longueur, et il semblait que
les efforts de l'entourage imprial n'eussent d'autre but que de faire
oublier  Sa Majest la guerre prochaine, et de rendre son sjour aussi
agrable que possible.

Aprs une kyrielle de bals et de ftes donns par les magnats polonais,
par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par
l'Empereur lui-mme, il vint  la pense d'un des aides de camp gnraux
polonais d'offrir  Sa Majest un banquet et un bal au nom de tous ses
collgues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le
consentement imprial; l'argent fut runi par souscriptions, et la dame
qui inspirait le plus de sympathie  l'Empereur consentit  remplir les
devoirs de matresse de maison. Le 25 juin fut fix pour le bal, le
dner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organiss  Zakrety,
proprit du comte Bennigsen, qui tait situe aux environs de Vilna, et
qu'il avait mise  la disposition des ordonnateurs de la fte.

Le jour mme o Napolon donna l'ordre de traverser le Nimen et o son
avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontire russe,
l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donn en son honneur par ses
aides de camp gnraux!

Cette brillante fte avait runi sur le mme point, au dire des experts,
plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse
Besoukhow, venue tout exprs de Ptersbourg avec quelques autres dames,
clipsait, par sa luxuriante beaut russe, la beaut plus fine et plus
distingue des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit
l'honneur de danser une fois avec elle.

Boris Droubetzko avait laiss sa femme  Moscou, et se trouvait  Vilna
en garon, comme il disait; quoiqu'il ne ft pas aide de camp gnral,
il assistait  la fte, grce  la somme assez ronde qu'il avait
inscrite sur la liste de souscription; devenu trs riche et fort avanc
en dignits de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se
tenait sur un pied de parfaite galit avec ses contemporains plus
levs que lui en grade.

On dansait encore  minuit; Hlne, ne trouvant pas de cavalier digne
d'elle, demanda  Boris de danser avec elle la mazourka, et ils
formrent le troisime couple. Boris regardait avec une calme
indiffrence les blouissantes paules d'Hlne, sortant d'un corsage
de gaze d'une couleur sombre, lam d'or, et causait de leurs anciennes
connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur,
qui, debout prs d'une porte, arrtait au passage les uns et les autres,
en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.

Il remarqua bientt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrta
familirement  deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame
polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et,
comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forc  agir aussi
librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure
exprima aussitt une profonde surprise pendant qu'il l'coutait! Le
prenant par le bras, il l'entrana vivement dans le jardin, sans faire
attention  la curiosit de la foule, qui aussitt recula
respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchew,
avait remarqu son trouble  l'apparition de Balachow; il le vit se
placer en avant, comme s'il s'attendait  tre interpell par
l'Empereur.  ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il
tait jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de
transmettre  Sa Majest une nouvelle de haute importance. Se voyant
oubli, il les suivit,  vingt pas de distance, dans le jardin illumin,
en jetant autour de lui des regards furibonds.

Boris, tourment du dsir d'apprendre un des premiers quelle tait cette
grave nouvelle, murmura tout  coup  l'oreille d'Hlne qu'il allait
prier la comtesse Potocka de leur faire vis--vis; la comtesse tait en
ce moment sur le perron: au moment o il arrivait prs d'elle, il
s'arrta court  la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow.
Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'carter, il se serra
contre la porte, inclina la tte avec respect, et entendit Alexandre
dire, avec l'motion d'un homme qui aurait reu une offense personnelle:

Entrer en Russie, sans avoir dclar la guerre! Je ne ferai la paix que
lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!
Boris crut s'apercevoir que l'Empereur prouvait une certaine
satisfaction  s'exprimer ainsi, et  donner cette forme  sa pense,
mais qu'en mme temps il tait mcontent d'avoir t entendu par lui.

Que personne n'en sache rien! ajouta-t-il en fronant les sourcils.
Boris, devinant que cette parole lui tait adresse, baissa les yeux,
et inclina de nouveau la tte. L'Empereur rentra dans la salle de bal et
y resta encore une demi-heure environ.

Droubetzko, ayant ainsi t, grce au hasard, le premier  connatre le
passage du Nimen par les troupes franaises, profita de cette bonne
fortune pour faire croire  quelques personnages importants qu'il en
savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulirement dans
leur opinion.

Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reue pendant un bal et aprs un
mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous
la premire impression d'indignation et de colre, avait trouv la
phrase, devenue plus tard clbre, qu'il se plaisait  rpter et qui
exprimait parfaitement ses sentiments. Rentr  deux heures de la nuit,
il envoya chercher son secrtaire Schischkow, et lui dicta un ordre du
jour aux troupes et un rescrit au marchal prince Soltykow, dans lequel
il dclarait sa ferme intention, dans les mmes termes qu'il avait
employs en parlant  Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il
resterait un seul Franais arm sur le sol de la Russie.

Il crivit ensuite de sa propre main  Napolon la lettre suivante:

Monsieur mon Frre, j'ai appris hier que, malgr la loyaut avec
laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majest, ses troupes
ont franchi les frontires de la Russie, et je reois  l'instant de
Ptersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette
agression, annonce que Votre Majest s'est considre comme en tat de
guerre avec moi ds le moment o le prince Kourakine demande ses
passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus
de les lui dlivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette
dmarche servirait de prtexte  l'agression. En effet, cet ambassadeur
n'y a jamais t autoris, comme il l'a dclar lui-mme, et aussitt
que j'en ai t inform, je lui ai fait connatre combien je le
dsapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester  son poste. Si Votre
Majest n'est pas intentionne de verser le sang de nos peuples pour un
msentendu (_sic_) de ce genre et qu'elle consente  retirer ses troupes
du territoire russe, je regarderai ce qui s'est pass comme non avenu,
et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire,
Votre Majest, je me verrai forc de repousser une attaque que rien n'a
provoque de ma part. Il dpend encore de Votre Majest d'viter 
l'humanit les calamits d'une nouvelle guerre[19].

Je suis, etc... etc.

Alexandre.


IV


L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le
chargea d'aller la remettre en personne  l'Empereur des Franais, et,
lui rptant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui
ordonna de les rapporter telles quelles  Napolon. Il ne les avait pas
mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'tait
pas convenable de les prononcer au moment o il faisait une dernire
tentative pour le maintien de la paix; mais il ritra l'ordre 
Balachow de les redire textuellement  Napolon lui-mme. Partant
aussitt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point
du jour, au village de Rykonty, occup par des avant-postes de cavalerie
franaise, en de du Nimen.

Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiff d'un
colback, lui cria de s'arrter; Balachow se borna  ralentir le pas; le
sous-officier s'avana vers lui en marmottant un juron d'un air irrit,
et, tirant son sabre, lui demanda grossirement s'il tait sourd!
Balachow se nomma: le Franais, envoyant alors un de ses hommes chercher
l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses
camarades, sans plus faire attention  l'envoy russe, qui prouva un
sentiment trange en subissant, personnellement et dans son pays, cette
manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui,
habitu aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprme,
pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec
l'Empereur!

Le soleil perait les nuages, l'air tait frais et imprgn de rose. Le
troupeau du village s'en allait aux champs, o les alouettes s'levaient
dans l'espace, en gazouillant, l'une aprs autre comme des bulles d'air
qui montent  la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier,
suivait leur vol d'un gard distrait, pendant que les cosaques et les
hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.

Le colonel franais, qui venait videmment de se lever, parut enfin,
suivi de deux de ses hussards, et mont sur un beau cheval gris bien
soign et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une
tournure lgante et respiraient le bien-tre.

Ce n'tait encore que la premire priode de la guerre, la priode de la
tenue d'ordonnance, la priode de l'ordre comme en temps de paix, 
laquelle se mlaient pourtant une allure plus guerrire que de coutume,
et cet entrain et cette gaiet qui sont l'accompagnement habituel des
dbuts d'une campagne!

Le colonel touffait avec peine des billements, mais il fut poli envers
Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit
franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximit du quartier
gnral de l'Empereur, son dsir de lui tre immdiatement prsent ne
souffrirait aucune difficult.

Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de
soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et
regardaient avec curiosit l'uniforme russe, ils sortirent par
l'extrmit oppose;  deux verstes de l campait le gnral de division
qui devait se charger de conduire l'envoy d'Alexandre jusqu' sa
destination.

Le soleil tait lev et clairait gaiement les champs et les prairies.

 peine eurent-ils dpass le cabaret situ sur la hauteur, qu'ils
virent venir  eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avanait,
mont sur un cheval noir, dont le harnachement tincelait au soleil, un
homme de haute taille; un manteau rouge jet sur les paules, les jambes
tendues en avant  la manire franaise, il tait coiff d'un norme
chapeau par dessous les bords duquel s'chappaient des boucles de
cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa
coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons
ardents du soleil de juin.

Balachow ne se trouvait plus qu' quelques pas de distance de ce
cavalier  l'aspect thtral, tout chamarr d'or et couvert de bracelets
et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura 
l'oreille: Le roi de Naples!

C'tait en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il ft impossible
de comprendre pourquoi dans ce moment il tait le roi de Naples.
Lui-mme du reste se prenait tellement au srieux, que lorsque, la
veille de son dpart de Naples, en se promenant dans les rues avec sa
femme, il entendit quelques Italiens crier: Viva il Re! il dit avec
tristesse: Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!

Malgr son intime conviction qu'il tait bien toujours le roi de Naples,
et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier
signal de son auguste beau-frre, la besogne qui lui avait t
familire:

Je vous ai fait roi pour rgner  ma manire et non pas  la vtre,
lui avait dit ce dernier  Danzig, et, pareil  un bel talon qui
foltre mme sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne,
par des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans
s'inquiter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir o il allait.

En apercevant le gnral russe, il rejeta majestueusement sa tte
boucle en arrire d'une faon toute royale, et regarda le colonel
franais en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua
respectueusement  Sa Majest ce que voulait Balachow, dont il ne
parvenait pas  prononcer correctement le nom.

De Balmacheve? dit le roi en surmontant, avec sa rsolution
habituelle, la difficult qu'avait prouve le colonel de hussards.
Charm de faire votre connaissance, gnral, ajouta-t-il d'un geste
plein de grce; mais, ds que la voix de Sa Majest devint plus haute et
plus vive, elle perdit subitement toute sa dignit royale, et passa sans
transition au ton qui lui tait naturel, celui d'une bienveillante
bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:

Eh bien, gnral, tout est  la guerre,  ce qu'il parat! comme s'il
regrettait la ncessit de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.

Sire, l'Empereur mon matre ne dsire pas la guerre, et comme Votre
Majest le voit... poursuivit Balachow en lui donnant exprs  chaque
mot, avec une affectation marque, une qualification royale qu'il
sentait lui tre particulirement agrable dans sa nouveaut,  en
juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. Royaut
oblige, aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de
Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de
l'tat. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit  causer
et  marcher avec lui de long en large, en s'efforant de donner de
l'importance  ses paroles. Il lui dit entre autres choses que
l'Empereur Napolon, offens par la demande qu'on lui avait adresse de
retirer ses troupes de la Prusse, l'tait surtout de la publicit donne
 cette exigence, qui froissait la dignit de la France. Balachow lui
rpondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais
Murat ne lui donna pas le temps d'achever:

L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?
demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.

Balachow lui expliqua les raisons qui le foraient  considrer Napolon
comme le fauteur de la guerre.

Eh! mon cher gnral, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs
s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commence malgr moi, se
termine le plus tt possible, poursuivit Murat,  la faon des
serviteurs qui dsirent rester amis malgr la querelle de leurs matres.

Il s'informa ensuite de la sant du grand-duc, parla du temps qu'ils
avaient si joyeusement pass ensemble  Naples, puis, se ressouvenant de
sa haute dignit, il se redressa avec solennit, se posa comme il
l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la
main:

Je ne vous retiens plus, gnral, je vous souhaite tout le succs
possible! dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait
respectueusement  quelques pas en arrire... et le manteau rouge brod
d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille
feux au soleil, disparurent dans le lointain!

Balachow, croyant trouver Napolon  peu de distance de l, continua son
chemin, mais, arriv au premier village, il fut arrt cette fois par
les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du
chef de corps le conduisit jusqu' l'habitation du marchal.


V


Davout, l'Araktchew de l'Empereur Napolon, en avait, avec la
poltronnerie en moins, toute la svrit, et toute l'exactitude dans le
service, et, comme lui, ne savait tmoigner son dvouement  son matre
que par des actes de cruaut.

Les hommes de cette trempe sont aussi ncessaires dans les rouages de
l'administration que les loups dans l'conomie de la nature: ils
existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait,
quelque puril qu'il puisse paratre, de leurs rapports constants avec
le chef de l'tat. Comment expliquer autrement que par son absolue
ncessit, la prsence et l'influence d'un tre cruel, grossier, mal
lev, tel qu'Araktchew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans
les rangs, et qui s'clipsait au moindre danger, auprs d'Alexandre,
dont l'me tait tendre et le caractre d'une noblesse chevaleresque?

Balachow trouva le marchal Davout, avec son aide de camp  ses cts,
dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occup  examiner et 
rgler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation
plus commode, mais il appartenait  la catgorie des gens qui aiment 
se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit
d'tre sombres et taciturnes, et  feindre,  tout propos, une grande
hte, et un travail accablant:

Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses cts
aimables, lorsqu'on est comme moi harass de soucis et assis sur un
tonneau dans une mauvaise grange? semblait dire la figure du marchal.

Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en
rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions diffrentes de
mouvement et de vie, consiste  faire parade de leur activit incessante
et morose: c'est ce qui arriva  Davout  la vue de Balachow, et de sa
physionomie anime par la course, la belle matine et sa conversation
avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit
ddaigneusement, et, sans mme le saluer, se replongea dans ses calculs,
en fronant mchamment les sourcils.

L'impression dsagrable produite sur le nouveau venu par cette
singulire faon de le recevoir n'chappa point au marchal, qui releva
la tte et lui demanda froidement ce qu'il voulait.

Ne pouvant attribuer cette rception qu' l'ignorance de Davout sur sa
double qualit d'aide de camp gnral et de reprsentant de l'Empereur
Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa
mission, mais,  sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide
et plus grossier.

O est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai  l'Empereur.

Balachow lui rpondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains
propres.

Les ordres de votre Empereur s'excutent dans votre arme, mais ici,
vous devez vous soumettre  nos rglements!... Et, afin de faire mieux
comprendre au gnral russe dans quelle dpendance de force brutale il
se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.

Balachow dposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la
table, qui n'tait autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore
les gonds, plac en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de
l'adresse crite sur la dpche.

Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit
Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur
de compter parmi les aides de camp gnraux de Sa Majest...

Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les
traits de l'envoy lui causait videmment un vif contentement:

On vous rendra les honneurs qui vous sont dus, reprit-il, et, mettant
l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.

Un moment aprs, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher
Balachow, pour le conduire au logement qui lui tait destin; le gnral
russe dna ensuite dans la grange avec le marchal Davout; Davout lui
annona qu'il partait le lendemain et l'engagea  rester avec le train
des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne
communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.

Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il
s'tait forcment rendu compte de sa nullit et de son impuissance 
agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il tait dans une
sphre toute puissante; aprs quelques tapes faites  la suite des
bagages personnels du marchal Davout et au milieu des troupes
franaises, qui occupaient toute la localit, Balachow fut ramen 
Vilna, et y rentra par la mme barrire qu'il avait franchie quatre
jours auparavant.

Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui
annoncer de la part de son matre qu'il lui accordait une audience.

Peu de jours auparavant, des sentinelles du rgiment de Probrajensky
avaient mont la garde  l'entre de la maison o l'on conduisit
Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers franais, aux uniformes
gros-bleu  revers et en bonnets  poils, une escorte de hussards, de
lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de
Napolon. Ils taient groups au bas du perron prs de son cheval de
selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napolon le
recevait dans la mme maison o Alexandre lui avait confi son message.


VI


Le luxe et la magnificence dploys autour de l'Empereur des Franais
surprirent Balachow, bien qu'il ft habitu  la pompe des cours.

Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de rception o
taient runis une foule de gnraux, de chambellans, de magnats
polonais, dont il avait vu dj la plupart faire leur cour  l'Empereur
de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reu avant la promenade de
Sa Majest.

Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec
courtoisie, l'engagea  le suivre dans un petit salon contigu au cabinet
o il avait reu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y
attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochrent de
la porte, dont les deux battants s'ouvrirent  la fois.... Napolon
tait devant lui! Prt  monter  cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert
sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondit de son ventre, en
bottes  l'cuyre et en culotte de peau de daim tendue sur les gros
mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue
et unique mche s'en dtachait pour aller retomber jusqu'au milieu de
son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet
noir de son uniforme, d'o s'chappait une forte odeur d'eau de Cologne.
Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et
bienveillante d'un accueil imprial.

La tte rejete en arrire, il marchait d'un pas rapide, marqu chaque
fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et courte, aux
paules larges et carres, au ventre prominent,  la poitrine bombe,
au menton fortement accus, avait cet air de maturit et de dignit
affaisses, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est
coule au milieu de leurs aises; son humeur semblait tre excellente.

Il inclina vivement la tte en rponse au salut profond et respectueux
de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite  parler, en homme qui
connat le prix du temps, et qui ne daigne pas prparer ses discours,
convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:

Bonjour, gnral, j'ai reu la lettre dont vous avait charg l'Empereur
Alexandre, et je suis charm de vous voir!

Ses grands yeux le dvisagrent un instant, et se portrent aussitt
d'un autre ct, car Balachow par lui-mme ne l'intressait gure; tout
son intrt tait concentr, comme toujours, sur les penses qui
s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait gnralement au monde
extrieur, dpendant, comme il le croyait, de sa seule volont, qu'une
trs mince importance:

Je n'ai pas dsir et je ne dsire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a
forc. Je suis prt, mme  prsent (et il appuya sur ce mot), 
accepter toutes les explications que vous me donnerez... Et il lui
exposa, en quelques paroles brves et nettes, le mcontentement que lui
causait la conduite du gouvernement russe.

Son ton modr et amical persuada Balachow de la sincrit de son dsir
de maintenir la paix et d'entrer en ngociations:

Sire, l'Empereur mon matre... commena-t-il avec une certaine
hsitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napolon
fixait sur lui.--Vous tes embarrass, gnral, remettez-vous!
semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible
sourire, son uniforme et son pe. Il poursuivit nanmoins, et lui
expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de _casus belli_ dans
la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi
ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et
qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre....

Il n'en a pas encore... dit Napolon, et, dans la crainte de se
trahir, il engagea, d'un mouvement de tte, l'envoy russe  reprendre
la parole.

Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre,
lui rpta que l'Empereur ne consentirait  des ngociations qu' de
certaines conditions. Soudain il s'arrta interdit, car il venait de se
souvenir des paroles crites dans le rescrit  Soltykow, et qu'il devait
rapporter textuellement  l'Empereur des Franais; il les avait
prsentes  la mmoire, mais un sentiment, difficile  analyser, les
retint sur ses lvres, et il reprit avec embarras:

 condition que les troupes de Votre Majest repassent le Nimen.

Napolon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent,
et son mollet gauche se mit  trembler! Sans changer de place, il parla
plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement
attir par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il
s'accentuait de plus en plus,  mesure que l'Empereur levait la voix:

Je dsire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait
tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voil
dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour
entrer en ngociations? ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un
geste nergique de sa petite main blanche et potele.

La retraite des troupes au del du Nimen, Sire, rpliqua Balachow.

--Au del du Nimen, rien que cela? dit Napolon en le regardant en
face.

Balachow inclina respectueusement la tte.

Vous dites, rpta Napolon en arpentant le salon, que, pour commencer
les ngociations, on ne me demande que de repasser le Nimen? Il y a
deux mois, ne m'a-t-on pas demand de la mme faon de repasser l'Oder
et la Vistule, et vous parlez encore de paix!

Aprs avoir fait quelques pas en silence, il s'arrta devant Balachow:
son visage semblait s'tre ptrifi, tant l'expression en tait devenue
dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: La vibration de mon
mollet gauche est trs significative chez moi, disait-il plus tard.

Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent
tre faites au prince de Bade, mais pas  moi! s'cria-t-il tout  coup.
Si mme vous me donniez Ptersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos
conditions! Vous m'accusez d'avoir commenc la guerre, et qui donc a
rejoint le premier son arme? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me
parler de ngociations lorsque j'ai dpens des millions, que vous tes
alli avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus
difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en
avez-vous retir? continua-t-il, avec l'intention vidente d'en arriver
 dmontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre,
au lieu de discuter la possibilit et les conditions de la paix.

Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa
situation, en donnant  entendre que, malgr ces avantages, il
daignerait encore consentir  renouer ses relations avec la Russie, mais
plus il s'chauffait, moins il restait matre de sa parole;  la fin, on
sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure
et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il
semblait vouloir tout le contraire:

Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!

Balachow fit un signe de tte affirmatif:

Oui, la paix est... Mais Napolon lui coupa la parole: il fallait
qu'il parlt et qu'il parlt seul!

--Oui, je le sais, reprit-il avec cette intemprance de langage et ce
ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gts de la
fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans
avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donn ces
provinces  votre Empereur, tout comme je lui ai donn la Finlande! Oui,
je les lui aurais livres, car je les lui avais promises, et maintenant
il ne les aura pas! Il aurait pourtant t heureux de les joindre  son
Empire et d'tendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube.
La grande Catherine n'aurait pu faire plus!--poursuivit-il avec une
animation toujours croissante, et en rptant  Balachow,  peu de chose
prs, les mmes phrases qu'il avait dj dites lors de l'entrevue de
Tilsitt:--Tout cela, il l'aurait d  mon amiti. Ah! quel beau rgne,
quel beau rgne!...--et, tirant de sa poche une petite tabatire en or,
il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.--Quel beau rgne aurait
pu tre celui de l'Empereur Alexandre!--Il regarda Balachow avec un air
de compassion, et se remit  parler aussitt que celui-ci tenta de dire
quelques mots:--Que pouvait-il dsirer et chercher de mieux que mon
amiti?--poursuivit-il en haussant les paules.--Non, il a trouv
prfrable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les
Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un tratre chass de
sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un dserteur
franais; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi
insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la
prsence seule aurait d lui rappeler d'horribles souvenirs!...
Supposons qu'ils soient capables,--continua Napolon, entran par les
arguments qui se succdaient en foule dans son esprit  l'appui de sa
force et de son droit, ce qui revenait au mme  ses yeux.--Mais non,
ils ne sont bons  rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix.
Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais tre de
cet avis,  en juger par ses premires marches.... Et que font-ils tous
ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et
Barclay, appel pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le
seul homme de guerre: il est bte, mais il a de l'exprience, du coup
d'oeil et de la dcision!... Et quel est, je vous prie, le rle que joue
votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullits, qui le
compromettent et finissent par le rendre responsable des faits
accomplis? Un souverain ne doit tre  l'arme que quand il est
gnral!--Et il lana ces paroles comme un dfi  l'Empereur, sachant
parfaitement  quel point celui-ci tenait  passer pour un bon
capitaine.--Il y a huit jours que la campagne est commence, et vous
n'avez pas su dfendre Vilna!... Vous tes coups en deux, chasss des
provinces polonaises, et votre arme murmure!

--Pardon, Sire,--dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu
roulant de paroles,--les troupes brlent au contraire du dsir....

--Je sais tout, dit Napolon en l'interrompant de nouveau, tout,
entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que
celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi,
j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur,
ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait gure inspirer de
confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce ct de la Vistule.... Les
Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous
l'ont que trop prouv, en faisant la paix avec vous! Quant aux Sudois,
ils sont prdestins  tre gouverns par des fous; ds que leur roi a
eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que
lui.... Bernadotte! car, quand on est Sudois, il faut tre fou pour
s'allier avec la Russie!... Et Napolon, souriant mchamment, porta de
nouveau sa tabatire  son nez.

Balachow, dont les rponses taient toutes prtes, laissait
involontairement chapper des gestes d'impatience, sans parvenir 
arrter ce dluge de paroles.  propos de la prtendue folie des
Sudois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Sude
devenait une le, mais Napolon se trouvait dans cet tat d'irritation
sourde o l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver 
soi-mme qu'on a raison. La situation devenait pnible pour Balachow: il
craignait d'tre atteint dans sa dignit d'ambassadeur, s'il ne
rpliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-mme devant
l'aberration de cette colre sans cause; il comprenait que tout ce qu'il
venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napolon en aurait honte
tout le premier lorsqu'il se serait calm; aussi tenait-il ses yeux
baisss, afin d'viter le regard du petit homme, dont il ne voyait que
les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.

Et que me font, aprs tout, vos allis? J'en ai, moi aussi... j'ai les
Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et
ils en auront bientt 200 000 sur pied!

Excit de plus en plus par la conscience mme de son mensonge et par le
silence de Balachow, qui continuait  garder un calme imperturbable, il
se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de
ses mains blanches, il s'cria, d'une voix saccade, et blme de fureur:

Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la
carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au del de la Dvina,
et du Dniper... et j'lverai contre vous la barrire que l'aveugle et
coupable Europe a laiss abattre!... Oui, voil ce qui vous attend, et
ce que vous aurez gagn en vous loignant de moi!

Puis, recommenant  se promener de long en large, il prit de nouveau la
tabatire qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs
fois  son nez, et s'arrta enfin devant le gnral russe, qu'il regarda
d'un air ironique:

Et pourtant, murmura-t-il, quel beau rgne aurait pu avoir votre
matre!

Balachow lui rpondit que la Russie n'envisageait point les choses sous
un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succs certain.
Napolon daigna faire une inclination de tte qui voulait dire: Je
comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas
un mot, je vous ai convaincu du contraire!

Le laissant achever sa rponse, Napolon huma une nouvelle prise de
tabac, et frappa du pied le plancher. C'tait un signal, car, 
l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit  l'Empereur
son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis
qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les
voir.

Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis
dvou comme par le pass; je le connais, et j'apprcie hautement ses
grandes qualits. Je ne vous retiens plus, gnral; vous recevrez ma
rponse  l'Empereur... Et, saisissant son chapeau, il marcha
rapidement vers la sortie; sa suite se prcipita aussitt sur l'escalier
pour le prcder et l'attendre au bas du perron.


VII


Aprs cette explosion de colre et ces dernires paroles si sches,
Balachow resta convaincu que Napolon ne le ferait plus demander, et
viterait mme de le voir, lui, l'ambassadeur humili, tmoin de son
emportement dplac. Mais,  sa grande surprise, il fut invit par Duroc
 la table de l'Empereur pour ce mme jour. Bessires, Caulaincourt et
Berthier y dnaient galement.

Napolon reut Balachow avec affabilit et sans laisser percer dans son
accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'tait lui,
au contraire, qui tchait de mettre son hte  l'aise. Il tait si
convaincu d'tre infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent
ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcment tre justes, du
moment qu'ils taient siens.

Sa promenade  cheval par les rues de Vilna, o le peuple se portait en
masse  sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, o sur son
passage toutes les fentres taient pavoises de tapis et de drapeaux,
et o les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant,
l'avait fort bien dispos.

Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie
de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se
rjouissaient de ses succs. La conversation tombant entre autres sur
Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire
un voyageur dsireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il
compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa
qualit de Russe, se trouver flatt de l'intrt qu'il tmoignait:

Combien Moscou possde-t-il d'habitants, de maisons, d'glises?
L'appelle-t-on vraiment la ville sainte? demanda-t-il, et  la rponse,
que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents glises:

 quoi bon cette quantit? rpliqua-t-il.

--Les Russes sont trs pieux, dit le gnral.

--Il est du reste  observer qu'un grand nombre d'glises dnote
toujours chez un peuple une civilisation arrire, repartit Napolon
en se retournant vers Caulaincourt.

Balachow exprima respectueusement un avis contraire:

Chaque pays a ses usages, dit-il.

--Peut-tre, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta
Napolon.

--Que Votre Majest veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la
Russie, il y a l'Espagne, o le chiffre des glises et des couvents est
incalculable.

Cette rponse, qui produisit grand effet  la cour de l'Empereur
Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la
rcente dfaite des Franais en Espagne, n'en fit aucun  la table de
Napolon, o elle passa inaperue.

Les visages indiffrents de messieurs les marchaux disaient qu'ils n'en
avaient compris ni le sel ni l'intention calcule: Si cela avait t
spirituel, nous l'aurions devin, semblaient-ils dire, donc il n'en est
rien. Napolon en saisit si peu la porte, qu'il s'adressa aussitt 
Balachow en le priant navement de lui indiquer les villes situes sur
le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui
pesait chacune de ses paroles, rpondit que, de mme que tout chemin
menait  Rome, tout chemin menait aussi  Moscou; qu'il y en avait
plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles
XII avec choisi! Il avait eu  peine le temps de s'applaudir,  part
lui, de cet heureux  propos, que Caulaincourt changea de sujet de
conversation en numrant les difficults de la route entre Ptersbourg
et Moscou.

On prit ensuite le caf dans le cabinet de Napolon, qui, s'asseyant et
portant  ses lvres une tasse en porcelaine de Svres, indiqua un sige
 Balachow.

Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui
s'empare de lui gnralement aprs le dner; elle a le privilge de le
rendre satisfait et content de lui-mme, et de lui faire trouver partout
des amis! Napolon subissait cette influence: comme le commun des
mortels, il lui semblait n'tre entour dans ce moment que d'adorateurs
au mme degr, sans en excepter Balachow.

Ce cabinet, dit-il en s'adressant  lui avec un sourire aimable quoique
railleur, est,  ce qu'il parat, celui qu'occupait l'Empereur
Alexandre. Avouez, gnral, que la concidence est au moins trange. Il
semblait persuad que cette rflexion, preuve vidente de sa supriorit
sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'tre agrable  son
interlocuteur.

Balachow se borna  lui faire une inclination de tte affirmative.

Oui, dans cette pice, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se
concertaient, poursuivit Napolon d'un ton toujours railleur. Je ne puis
vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproch de mes
ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas
rflchi que je pouvais en faire autant? Ces derniers mots rveillrent
en lui l'irritation  peine calme du matin.

Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa
tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parent, du Wurtemberg, de
Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prpare donc un
refuge en Russie!

Balachow fit un mouvement qui exprimait  la fois son dsir de se
retirer et ce qu'il y avait de pnible dans l'obligation o il se
trouvait d'couter sans rien rpondre, mais Napolon ne le remarqua pas,
et il continua  le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais
comme un homme dont le dvouement lui tait forcment acquis, et qui
devait se rjouir,  coup sr, de l'humiliation inflige  celui qui
avait t son matre.

Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses
armes? Pourquoi?... La guerre est mon mtier, le sien est de rgner!
Pourquoi a-t-il assum une telle responsabilit? Napolon ouvrit sa
tabatire, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout  coup, marcha
brusquement vers Balachow.

Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar? lui
demanda-t-il d'un ton moqueur, destin  montrer clairement qu'il
n'admettait pas qu'on pt, en sa prsence, avoir la moindre admiration
pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le gnral sont-ils
prts? ajouta-t-il en rpondant par un signe de tte au salut de
Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin  aller!

Balachow, charg par Napolon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la
dernire qu'il lui crivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui
avait t fait... et la guerre clata!


VIII


Le prince Andr quitta Moscou peu de temps aprs son entrevue avec
Pierre, et se rendit  Ptersbourg; il disait que c'tait pour ses
affaires, mais en ralit c'tait pour y dcouvrir Kouraguine, avec qui
il tenait  avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frre,
s'empressa de s'loigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi
dans notre arme de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince Andr,
qu'il avait toujours beaucoup aim, lui offrit de l'attacher  son
tat-major; il venait d'tre nomm gnral en chef de cette arme, et
allait se rendre sur les lieux; le prince Andr accepta, et ils
partirent ensemble.

Son intention tait de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela
il fallait trouver un prtexte plausible, autrement il compromettrait la
rputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc  le rencontrer,
mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine tait retourn en Russie ds
qu'il avait eu vent de l'arrive en Turquie du prince Andr. La vie lui
sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions
d'existence diffrentes du pass. La trahison de sa fiance l'avait
frapp d'un coup d'autant plus pnible, qu'il faisait tout son possible
pour en cacher la violence, et le milieu qui avait t le tmoin de son
bonheur lui tait devenu insupportable. Plus pnibles encore taient
pour lui cette libert et cette indpendance qui jusque l lui avaient
t si chres: il ne mditait plus sur les penses que le ciel
d'Austerlitz avait veilles dans son me, sur les penses dont il
aimait autrefois  s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa
solitude  Bogoutcharovo, en Suisse et  Rome; il craignait au contraire
de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui
lui taient apparus si lumineux dans leur infini. Les intrts matriels
de tous les jours l'absorbrent maintenant d'autant plus, qu'ils
n'avaient aucun rapport avec ceux de son pass. On aurait dit que ce
ciel sans fin, qui s'tendait jadis au-dessus de sa tte, s'tait
transform en une vote sombre, pesante, limite, exactement dfinie
dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystrieux ni
d'ternel!

De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait
pas de plus simple et de plus familire pour lui que le service
militaire. Nomm gnral de service  l'tat-major de Koutouzow, il
tonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta  remplir
ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas
ncessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le
sentiment de mpris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui
dmontraient combien il lui tait impossible de s'abaisser jusqu' une
rencontre avec lui, ne l'empcheraient de provoquer cet homme la
premire fois qu'il le verrait; rien n'empche, en effet, un homme
affam de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il
n'avait pas venge, de la colre qu'il n'avait pas panche, et qui
restait amasse dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme
factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son
service.

Lorsque en 1812 arrivrent  Bucharest (o depuis deux mois Koutouzow
passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aime) les nouvelles
de la guerre avec Napolon, le prince Andr sollicita l'autorisation de
passer  l'arme de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zle,
et y voyait un reproche vivant  sa paresse, donna volontiers son
consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.

Avant de rejoindre l'arme, qui au mois de mai tait campe  Drissa, il
s'arrta  Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois
dernires annes il avait tant pens et tant rflchi, pass par tant
d'preuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une
impression trange en retrouvant  Lissy-Gory le mme genre d'existence,
immuable dans ses moindres dtails.  peine eut-il franchi la massive
porte en maonnerie et l'alle qui menait au chteau, qu'il crut entrer
dans une habitation enchante o rgnait le sommeil; dans l'intrieur,
c'tait le mme calme, la mme exquise propret, le mme mobilier, les
mmes murs, les mmes parfums et les mmes visages, quoiqu'un peu
vieillis. La princesse Marie, toujours opprime, toujours timide et
laide, voyait s'envoler une  une ses plus belles annes, sans qu'un
rayon de joie ou d'affection se mlt  ses craintes et  ses
inquitudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute
de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes
esprances. C'tait toujours la mme coquette personne, satisfaite
d'elle-mme, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amen de
Suisse, nomm Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait
russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme  son
arrive, c'tait le mme excellent homme, un peu pdant et quelque peu
born. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le
vide qu'elle avait laiss dans sa bouche n'y tait que trop visible; son
moral n'avait point chang, son irritation et son scepticisme 
l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutt que s'accrotre avec
l'ge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux chtains
tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait  coeur joie;
lorsqu'il riait, la lvre suprieure de sa jolie bouche se relevait
exactement comme celle de sa mre: seul il se rvoltait contre le joug
de l'immuable dans ce chteau ensorcel. Cependant, bien que les
apparences fussent restes les mmes, les rapports intimes entre les
habitants de Lissy-Gory s'taient sensiblement modifis: il existait
deux camps dans cet intrieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient
jamais, mais qui, pour le prince Andr, renoncrent momentanment 
leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne
et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de
son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la
maison.

Pendant son sjour on dna ensemble, mais, en voyant l'embarras gnral,
il s'aperut bientt qu'on le traitait comme un tranger en l'honneur de
qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gn 
son tour, et se rfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue,
trop visible pour passer inaperue, rendit son pre morose et
taciturne, et aussitt aprs dner il se retira chez lui. Lorsque le
prince Andr alla le trouver dans le courant de la soire, et essaya de
l'intresser au rcit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux
prince, au lieu de l'couter, se rpandit en invectives sur la conduite
de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimiti envers
Mlle Bourrienne, le seul tre, assurait-il, qui lui ft sincrement
attach....

Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il tait toujours
malade... et elle gtait l'enfant par son excs d'indulgence et ses
sottes ides!

Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne mritait pas cette
pnible existence, et qu'il tait son bourreau, mais il savait aussi
qu'il ne pourrait jamais cesser de l'tre et de la tourmenter.

Pourquoi Andr, qui a tout remarqu, ne me parle-t-il pas de sa soeur?
s'tait-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbcile qui,
pour me mnager les bonnes grces de la franaise, me suis loign sans
raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer,
il faut qu'il me comprenne!

--Je ne vous en aurais pas parl si vous ne me l'eussiez pas demand,
rpondit le prince Andr  cette confidence inattendue, sans lever les
yeux sur son pre, qu'il condamnait pour la premire fois de sa vie....
Mais, puisque vous le dsirez, je vous en parlerai franchement: s'il est
survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en
accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y
en a un,--poursuivit-il en s'chauffant peu  peu, ce qui du reste lui
tait devenu habituel depuis quelque temps,--je ne saurais en attribuer
la cause qu' la prsence d'une femme indigne d'tre la compagne de ma
soeur! Le vieux prince, les yeux fixs sur lui, l'avait d'abord cout
sans mot dire: un sourire forc laissait apercevoir la brche cause par
la dent absente, et  laquelle son fils ne parvenait pas  s'habituer.

Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a dj parl? Ah!...

--Mon pre, je n'ai nulle envie de vous juger, rpliqua le prince Andr
d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forc, j'ai dit et je dirai
toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est  ceux qui..., 
cette Franaise enfin!

--Ah! tu me juges, tu me juges! dit le vieux d'une voix calme, dans le
ton de laquelle son fils crut mme deviner un certain embarras; mais
tout  coup, bondissant sur ses pieds, il s'cria avec fureur: Hors
d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!


Le prince Andr rsolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur
le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra
plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, 
plusieurs reprises, si son fils tait parti. Avant de se mettre en
route, le prince Andr alla voir son enfant, qui lui sauta sur les
genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'couta avec une
attention soutenue; mais son pre s'arrta soudain sans achever
l'histoire, et tomba dans une profonde rverie, dans laquelle
Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait  lui-mme, et sentait avec
effroi que la querelle avec son pre ne lui avait laiss aucun remords,
et qu'ils se sparaient brouills pour la premire fois. Ce qui
l'tonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant
n'veillait plus en lui la tendresse accoutume.

Et aprs? raconte-moi donc la fin, lui disait le petit garon; mais
son pre, sans lui rpondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa 
terre et sortit de la chambre.

Lorsque le prince Andr se retrouvait dans le milieu o il avait t
heureux autrefois, il prouvait un tel dgot de la vie, qu'il avait
hte de s'loigner de ces souvenirs et de se crer une occupation
nouvelle: c'tait l le secret de son apparente indiffrence.

Andr, tu nous quittes dcidment? lui dit sa soeur.

--Dieu soit lou! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne
puisses pas en faire autant!

--Pourquoi parler ainsi,  prsent que tu vas  la guerre,  cette
terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si g! Mlle
Bourrienne m'a dit qu'il avait demand aprs toi... Et ses lvres
tremblrent, et de grosses larmes roulrent sur ses joues. Le prince
Andr se dtourna sans profrer une parole:

Mon Dieu! s'cria-t-il tout  coup, en marchant dans la chambre.... Se
dire que des choses ou des tres aussi misrables peuvent causer le
malheur d'autrui! La violence de son accent effraya sa soeur, qui
comprit que sa rflexion s'appliquait non seulement  Mlle Bourrienne,
mais aussi  l'homme qui avait tu son bonheur!

Andr, je t'en supplie,--dit-elle, en lui touchant lgrement le bras,
les yeux rayonnants au travers de ses larmes;--ne crois pas que la
douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de
Dieu! Son regard, passant pardessus la tte de son frre, se fixa dans
l'espace, comme s'il tait habitu  y trouver une image chre et
familire: La douleur nous est envoye par Lui: les hommes n'en sont
pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi,
oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu
comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.

--Si j'avais t femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute:
pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien
diffrent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!... Si ma
soeur m'adresse cette prire, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais d
m'tre veng depuis longtemps!... Et sans plus couter le sermon qu'elle
continuait  lui faire, il se reprsenta avec une haineuse satisfaction
l'heureux moment o il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait tre 
l'arme.

La princesse Marie engagea son frre  rester encore vingt-quatre
heures: elle tait sre, disait-elle, que son pre serait malheureux de
le voir partir sans s'tre rconcili avec lui. Mais il fut d'un avis
contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait
son dpart, que son absence serait courte, et qu'il crirait  son pre.

Adieu, Andr, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que
les hommes ne sont jamais coupables! Telles furent les dernires
paroles de la princesse Marie.

Cela doit sans doute tre ainsi! se dit le prince Andr en quittant la
grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destine 
tre martyrise par un vieillard  demi fou, qui sent ses torts, mais
qui ne peut plus refaire son caractre.... Mon fils grandit, sourit 
la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dup!... Et moi je me
rends  l'arme... pourquoi faire? Je n'en sais rien,  moins que ce ne
soit pour me battre avec l'homme que je mprise, et lui donner ainsi
l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!

Bien que les lments qui composaient son existence fussent les mmes
qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des
impressions sans lien entre elles, et isoles.


IX


Le prince Andr arriva  la fin de juin au quartier gnral. La
premire arme, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa
un camp retranch. La seconde, qui en tait spare, disait-on, par des
forces ennemies considrables, se repliait pour la rejoindre. Il rgnait
des deux cts un grand mcontentement, caus par la marche gnrale des
oprations militaires, mais il ne venait  l'ide de personne de
craindre une invasion trangre dans les gouvernements russes, et de
croire que la guerre pt tre porte au del des provinces polonaises de
l'Ouest.

Le prince Andr trouva Barclay de Tolly tabli sur les bords mmes de la
Drissa,  quatre verstes de l'endroit o tait l'Empereur. Comme il n'y
avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux gnraux et
les nombreux dignitaires de la cour s'taient empars des meilleures
habitations sur les deux rives de la rivire, sur une longueur de plus
de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il
annona  Bolkonsky qu'il en rfrerait  Sa Majest pour lui procurer
un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son tat-major.
Kouraguine n'tait plus  l'arme, mais  Ptersbourg, et cette nouvelle
rjouit le prince Andr. Il fut heureux d'tre dlivr pour un temps des
penses que ce nom voquait dans son me, et de pouvoir s'abandonner en
entier  l'intrt qu'veillait en lui la grande guerre qui commenait.
Sans emploi auprs de personne, il consacra les quatre premiers jours 
l'inspection du camp, dont il parvint  se former une ide exacte en
s'aidant de ses propres lumires, et en questionnant ceux qui taient
capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restrent pour lui 
l'tat de problme: son exprience lui avait dj plus d'une fois
dmontr que les plans les plus savamment combins et les mieux tudis
n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait
bien vu  Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce
jour-l, que la victoire dpend surtout de l'habilet  prvoir et 
parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de
l'intelligence des personnes charges de la direction des oprations
militaires. Afin de mieux clairer cette dernire question, il ne
ngligea rien pour s'initier aux dtails de l'administration et pour
lire dans le jeu des gnraux qui avaient voix au chapitre.

Pendant le sjour de l'Empereur  Vilna, l'arme avait t divise en
trois corps: le premier fut plac sous le commandement de Barclay de
Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisime sous celui de
Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir
toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour
annonait sa prsence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait
avec lui aucun tat-major spcial, mais seulement l'tat-major du
quartier gnral imprial, dont le chef tait le gnral quartier-matre
prince Volkonsky, et qui tait compos d'une foule de gnraux, d'aides
de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un
grand nombre d'trangers: par le fait, il n'existait donc pas
d'tat-major de l'arme. On voyait, auprs de la personne de l'Empereur,
Araktchew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des
gnraux, le csarvitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte
Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld gnral
sudois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci,
gnral aide de camp, un rfugi sarde, Woltzogen, et plusieurs autres.
Quoiqu'ils fussent tous attachs  Sa Majest sans mission
particulire, ils avaient cependant une telle influence, que le
commandant en chef lui-mme ne savait souvent de qui manait le conseil
reu, ou l'ordre donn sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le
grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou
s'ils ne faisaient que transmettre la volont impriale, et en
dfinitive s'il fallait, oui ou non, les couter? Ils faisaient partie
de la mise en scne gnrale: leur prsence et celle de l'Empereur,
parfaitement dfinies  leur point de vue, comme courtisans (et tous le
deviennent dans l'intimit du Souverain), signifiaient clairement que,
malgr le refus de ce dernier de prendre le titre de gnral en chef, le
commandement des trois corps d'arme n'en tait pas moins entre ses
mains et son entourage reprsentait, par suite, son conseil immdiat et
intime. Araktchew, le garde du corps de Sa Majest, tait galement
l'excuteur, de ses volonts; Bennigsen, qui tait grand propritaire
dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci
que d'en faire les honneurs  son Souverain, jouissait d'une excellente
rputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer 
l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y tait pour son plaisir
personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que
lui valaient ses qualits; grce  son assurance, et  la conviction
qu'il avait de ses propres mrites, Armfeld, le haineux ennemi de
Napolon, tait trs cout par Alexandre; Paulucci faisait partie de la
phalange, parce qu'il tait hardi et dcid; les aides de camp gnraux,
parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce
qu'aprs avoir imagin et fait le plan de campagne, il tait parvenu 
le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'tait ce dernier en
ralit qui menait la guerre. Woltzogen attach  sa personne, plein
d'amour-propre, de confiance en lui-mme, et d'un mpris absolu pour
toutes choses, n'tait qu'un thoricien de cabinet, charg de revtir
les ides de Pfuhl d'une forme plus lgante.

En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantit
d'individus en sous-ordre, russes et trangers, dpendant de leurs chefs
respectifs: les trangers se faisaient remarquer surtout par la tmrit
et la varit de leurs combinaisons militaires, consquence toute
naturelle du fait de servir dans un pays qui n'tait pas le leur.

Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde
brillant et orgueilleux, le prince Andr ne tarda pas  constater
l'existence de plusieurs partis qui se dtachaient visiblement de la
masse.

Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhrents, les thoriciens de
l'art de la guerre, ceux qui croyaient  l'existence de ses lois
immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc;
ceux-l voulaient que, conformment  cette prtendue thorie, on se
replit dans l'intrieur du pays, et considraient la moindre infraction
 ces rgles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et mme
de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les
Allemands en gnral, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres
encore.

Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent,
dans l'extrme oppos, en demandant  marcher sur la Pologne, et  ne
pas suivre un plan dtermin  l'avance: audacieux et entreprenant, il
reprsentait la nationalit du pays, et n'en tait par suite que plus
exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commenaient 
s'lever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demand un
jour  l'Empereur la faveur d'tre promu au grade d'Allemand! Ce parti
ne cessait de rpter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il
tait inutile de raisonner et de piquer des pingles sur les cartes,
qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en droute, ne pas le laisser
pntrer en Russie, et ne pas donner  l'arme le temps de se
dmoraliser.

Le troisime parti, celui qui inspirait le plus de confiance 
l'Empereur, tait compos de courtisans, mdiateurs entre les deux
premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce
que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction
arrte, tiennent cependant  ne pas le laisser paratre. Ils
prtendaient donc que la guerre contre un gnie comme Bonaparte (il
tait redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes
combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que
Pfuhl y tait certainement pass matre, mais que l'troitesse de son
jugement, ce dfaut habituel des thoriciens, s'opposait  ce qu'on et
en lui une confiance absolue: qu'il fallait par consquent tenir compte
aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du mtier, des gens
d'action, dont l'exprience tait certaine, afin de runir les avis les
plus sages, pour s'en tenir  un juste milieu. Ils insistaient sur la
ncessit de conserver le camp de Drissa, d'aprs le plan de Pfuhl, en
changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armes.
De cette faon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts
proposs, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait galement
Araktchew, pensaient que c'tait l encore la meilleure des
combinaisons.

Le quatrime courant d'opinion avait  sa tte le grand-duc csarvitch,
qui ne pouvait oublier son dsappointement  Austerlitz, lorsque, se
prparant, en tenue de parade,  s'lancer sur les Franais  la tte de
la garde, et  les craser, il s'tait trouv par surprise en premire
ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mle qu'au
prix des plus grands efforts. La franchise de ses apprciations et de
celles de son entourage tait  la fois un dfaut et une qualit:
redoutant Napolon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux
qu'impuissance et faiblesse, et le rptaient hautement: Il ne
rsultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la
dfaite! Nous avons abandonn Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que
nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une
chose raisonnable  faire: conclure la paix le plus tt possible, avant
d'tre chasss de Ptersbourg!

Cette opinion trouvait de l'cho dans les hautes sphres de l'arme,
dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan
dclar de la paix, pour d'autres raisons d'tat.

Le cinquime parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce
qu'il tait ministre de la guerre et gnral en chef: On a beau dire,
assurait-on de ce ct, c'est, malgr tout, un homme honnte et
capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'tant possible
qu'avec une unit de pouvoir, donnez-lui un pouvoir vritable, et vous
verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si
nous avons encore une arme bien organise, une arme qui s'est replie
jusqu' la Drissa sans subir de dfaite, c'est  lui que nous en sommes
redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen  sa place, car
il a dmontr en 1807 son incapacit.

Le sixime groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne,  son
avis, n'tait plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait
bien oblig de l'employer: La preuve, ajoutait-on, c'est que notre
retraite de la Drissa n'tait qu'une srie ininterrompue de fautes et
d'insuccs... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra
alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il
nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingu en 1807,
 qui Napolon lui-mme a rendu justice, et aux ordres duquel on se
soumettrait volontiers.

La septime catgorie comprenait un assez grand nombre de personnes,
comme il s'en rencontre toujours auprs d'un jeune empereur, des
gnraux et des aides de camp, passionnment attachs  l'homme plutt
qu'au Souverain, l'adorant avec sincrit et dsintressement, comme
l'avait ador Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualits et
vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait  prendre en
mains le commandement de l'arme, tout en le blmant de cette dfiance
exagre: Il devait, disaient-ils, se mettre franchement  la tte des
troupes, former auprs de sa personne l'tat-major du commandant en
chef, prendre conseil des thoriciens aussi bien que des praticiens
expriments, et conduire lui-mme au combat ses soldats, que sa seule
prsence exalterait jusqu'au dlire!

Le huitime parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99  1 par
rapport aux prcdents, se composait de ceux qui ne dsiraient
particulirement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif,
rester dans un camp retranch sur la Drissa ou ailleurs, leur tait
aussi indiffrent que de se voir commands par l'Empereur en personne,
par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et
essentiel tait d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements
possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond
d'intrigues tnbreuses et enchevtres qui s'agitaient au quartier
imprial, leur tait plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un,
pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait
son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se
dgager de toute responsabilit et pour plaire  l'Empereur, qu'il
n'avait aucune conviction, arrte  l'endroit de tel ou tel projet. Un
autre, dsireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en
passant par l'Empereur, pour la dvelopper au conseil suivant, criait 
tue-tte, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui
taient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et
de tmoigner de son dvouement au bien gnral. Un troisime profitait
sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour
demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours
d'argent en rcompense de ses loyaux services, sachant  merveille qu'on
aurait plus vite fait dans les circonstances prsentes de lui accorder
sa requte que de la lui refuser. Le quatrime se trouvait constamment,
et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le
voyait toujours accabl de travail. Le cinquime, afin de se faire
inviter  la table impriale, dfendait ou attaquait avec violence une
opinion nouvellement adopte, en se servant d'arguments plus ou moins
justes.

Ce parti n'avait en vue que d'avoir  tout prix des croix, des rangs, de
l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur
impriale:  peine avait-elle pris une direction, que cette population
de fainants se portait tout entire de ce ct, si bien qu'il devenait
parfois difficile  l'Empereur d'agir dans un autre sens;  cause de la
gravit du danger qui menaait l'avenir et qui donnait  la situation un
caractre d'agitation vague et fivreuse,  cause de ce tourbillon de
brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de
sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considrable de tous,
n'ayant que ses intrts en vue, contribua singulirement  rendre la
marche de l'ensemble plus tortueuse et plus complique. Cet essaim de
bourdons, se prcipitant en avant ds qu'il s'agissait de dbattre une
nouvelle question, sans avoir mme rsolu la prcdente, assourdissait
leur monde au point d'touffer la voix de ceux qui discutaient
srieusement et franchement.

Au moment de l'arrive du prince Andr  l'arme, un neuvime parti
venait de se constituer, et commenait  se faire entendre: c'tait
celui des hommes d'tat gs, sages, expriments, qui, ne partageant
aucun des avis mentionns ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se
passait sous leurs yeux dans l'tat-major du quartier imprial, et
cherchaient un moyen de sortir de l'indcision et de la confusion
gnrales.

Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la
prsence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amen avec
elle cette versatilit de rapports conventionnels et incertains, commode
peut-tre  la cour, mais fatale assurment  l'arme. L'Empereur devait
gouverner, et ne pas commander les troupes; son dpart et celui de sa
suite taient la seule issue possible  cette situation, car sa prsence
seule entravait l'action de 80 000 hommes destins  sa sret
personnelle; et,  leur sens, le plus mauvais gnral en chef, du moment
qu'il serait indpendant, vaudrait le meilleur gnralissime paralys
dans sa libert d'action par la prsence et la volont du Souverain.

Schichkow, le secrtaire d'tat, l'un des membres les plus influents de
ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchew, une lettre 
l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait t
accorde de discuter l'ensemble des oprations, ils l'engageaient
respectueusement  retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur
guerrire de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever
pour la dfense de la patrie, et de provoquer en lui cet lan
enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la
Russie, et auquel contribua jusqu' un certain point la prsence de Sa
Majest  Moscou. Le conseil, prsent sous cette forme, fut approuv et
le dpart de l'Empereur dcid.


X


Cette lettre n'avait pas encore t porte  la connaissance de
l'Empereur, lorsque Barclay annona un jour au prince Andr, pendant le
dner, qu'il devait se rendre le mme soir,  six heures, chez
Bennigsen, Sa Majest ayant tmoign le dsir de le questionner en
personne au sujet de la Turquie.

Dans le courant de la matine, on avait reu l'information compltement
errone, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napolon;
ce mme jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les
fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, lev sur
l'avis de Pfuhl, et regard comme un chef-d'oeuvre, tait un non-sens
et pouvait causer la perte de l'arme russe.

Le prince Andr se prsenta  l'heure indique chez Bennigsen, qui tait
log dans une petite proprit particulire sur les bords de la Drissa;
il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui
raconta que celui-ci tait all une seconde fois, en compagnie du
gnral Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements,
sur l'utilit desquels on commenait  avoir des doutes trs srieux.

Czernichew lisait un roman prs d'une des fentres de la premire pice,
qui avait d servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un
orgue sur lequel on avait entass des rouleaux de tapis: dans un des
coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harass par le
travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit.
Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre
s'ouvrait sur un salon, o l'on entendait plusieurs voix qui causaient
en allemand et parfois en franais. L, sur l'ordre de l'Empereur, on
avait convoqu non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas
ces sortes de dsignations prcises), mais une simple runion des
quelques personnes qu'il dsirait consulter dans ce moment critique,
afin d'claircir certaines questions. C'taient Armfeld le Sudois, le
gnral aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napolon appelait le
transfuge franais, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'tait pas un
homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrire, que le
prince Andr eut tout le loisir d'tudier  son aise, car, arriv avant
lui, il le vit entrer et s'arrter quelques secondes  causer avec
Czernichew.

Bien qu'il ne l'et jamais rencontr, il lui sembla au premier coup
d'oeil qu'il le connaissait dj depuis longtemps: il portait, aussi mal
que possible, l'uniforme de gnral russe, et sa personne offrait une
vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une
foule d'autres gnraux thoriciens, qu'il avait vus agir en 1805.
Celui-ci toutefois avait le don particulier de runir en lui seul tout
ce qui caractrisait les autres, et d'offrir  l'analyse du prince Andr
le spcimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille,
maigre, mais carr d'paules, d'une constitution solide, avec des
omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonne de rides et
les yeux enfoncs dans leurs orbites. Ses cheveux, lisss avec soin sur
les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isoles. Il avait
l'air inquiet et fch, comme s'il et redout tout ce qui se trouvait
sur son chemin. Retenant gauchement son pe, il demanda en allemand 
Czernichew o tait l'Empereur. On voyait qu'il avait hte d'en finir au
plus tt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes
tales sur la table, car l il se sentait dans son lment. Il couta,
en souriant ironiquement, le rcit de la visite de l'Empereur aux
retranchements, qui taient sa cration, et ne put s'empcher de
grommeler entre ses dents d'une voix de basse: Imbcile! tout sera
perdu... ce sera du propre alors! Czernichew lui prsenta le prince
Andr, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, o la guerre
s'tait si heureusement termine. Pfuhl daigna  peine l'honorer d'un
regard: Cette guerre-l vous aura sans doute offert un joli exemple de
tactique! se borna-t-il  dire avec un mpris crasant, et il se
dirigea vers le salon voisin.

Pfuhl, toujours irritable, l'tait encore plus ce jour-l, par suite de
l'examen et de la critique dont ses fortifications taient l'objet.
Cette courte entrevue suffit au prince Andr, en y ajoutant ses
souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une ide assez juste de son
caractre. Pfuhl devait ncessairement tre une de ces natures entires,
qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans
l'infaillibilit d'un principe. Ces natures-l on ne les rencontre que
chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans
une ide abstraite, telle que la science, c'est--dire la connaissance
prsume d'une vrit certaine.

Pfuhl tait en effet un adepte de la thorie du mouvement oblique,
dduite par lui des guerres de Frdric le Grand, et tout ce qui ne
s'accordait pas avec cette thorie dans les campagnes modernes
constituait,  ses yeux, des fautes si grossires, et des non-sens si
monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait,  son
avis, mriter le nom de guerre et tre un sujet d'tude.

Il avait t en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui
avait abouti  Ina et  Auerstaedt, sans que l'insuccs lui et
dmontr la fausset de son systme. Il assurait au contraire que la
violation de certaines lois en avait t seule cause, et se plaisait 
rpter, avec une ironie satisfaite: Je disais bien que cela irait  la
diable! Pfuhl poussait si loin l'amour de la thorie, qu'il arrivait 
en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une
profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!

Les quelques mots qu'il changea avec le prince Andr et Czernichew 
propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui
prvoit un triste rsultat et ne peut que le dplorer. Les houppettes de
cheveux bouriffs qui pendaient sur sa nuque, et les mches bien
lisses ramenes sur ses tempes taient en harmonie avec l'expression de
ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'o l'on entendit
aussitt s'lever sa voix forte et grondeuse.


XI


Le prince Andr avait eu  peine le temps de tourner les yeux d'un autre
ct, que le comte Bennigsen entra prcipitamment, et, le saluant d'un
signe de tte, passa dans la cabine en donnant des ordres  son aide de
camp. Il avait prcd l'Empereur pour prendre quelques dispositions et
le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron:
le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigu, et la tte
incline en avant; on voyait qu'il coutait avec ennui les observations
que lui adressait Paulucci avec une vhmence toute particulire: il fit
un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation
et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:

Quant  celui qui a conseill d'tablir ce camp, le camp de
Drissa,--disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de
l'entre, les yeux fixs sur le prince Andr, qu'il ne parvenait pas 
reconnatre.--Quant  celui-l, Sire, rpta Paulucci d'un ton
dsespr, sans pouvoir s'empcher de continuer, je ne vois pas d'autre
alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!

Sans prter la moindre attention  ces paroles, l'Empereur, qui avait
enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.

Je suis charm de te voir, lui dit-il. Va l-bas o ils sont tous
runis, et attends mes ordres.

Le baron Stein et le prince Pierre Mikalovitch Volkhonsky le suivirent,
et les portes du cabinet se refermrent sur eux. Le prince Andr,
profitant de l'autorisation impriale, se rendit avec Paulucci, qu'il
avait dj vu en Turquie, dans la salle des dlibrations.

Le prince Pierre Volkhonsky, charg alors des fonctions de chef
d'tat-major auprs de Sa Majest, apporta des cartes et des plans, et,
aprs les avoir tals sur la table, formula successivement les
questions sur lesquelles l'Empereur dsirait avoir l'avis du conseil; on
venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les
Franais s'apprtaient  tourner le camp de Drissa.

Le premier qui leva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de
parer aux difficults de la situation, de runir l'arme sur un point
indtermin entre les grandes routes de Ptersbourg et de Moscou, et d'y
attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne rpondait gure  la
question pose au conseil, n'avait videmment d'autre but que de prouver
que lui aussi avait son plan combin  l'avance, et il saisissait la
premire occasion pour le faire connatre. Soutenu par les uns, attaqu
par les autres, ce projet tait du nombre de ceux que l'on forme, sans
tenir compte de l'influence des vnements sur la tournure de la guerre.
Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche
un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet
expos, trs dtaill, il proposait une combinaison toute contraire au
plan de campagne du gnral sudois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et
conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin  l'incertitude, et
nous tirerait de ce traquenard, ainsi qu'il appelait le camp de
Drissa. Pfuhl et son interprte Woltzogen avaient gard le silence
pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait  laisser
chapper des interjections inintelligibles et se dtournait mme
parfois, d'un air de ddain, comme s'il voulait faire bien constater
qu'il ne s'abaisserait jamais  rfuter de pareilles sornettes. Le
prince Volkhonsky, prsident des dbats, l'interpella  son tour et le
pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui rpondre qu'il tait
inutile de le lui demander, car on savait srement mieux que lui ce qui
restait  faire.

Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie
par le gnral Armfeld, avec l'ennemi sur les derrires de l'arme, et
l'attaque conseille par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait
encore mieux, une belle et bonne retraite! Volkhonsky, fronant les
sourcils  cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de
l'Empereur. Pfuhl se leva aussitt, et reprit avec une excitation
croissante:

On a tout gt, tout embrouill; on a voulu faire mieux que moi, et
maintenant c'est derechef  moi que l'on s'adresse!... Quel est le
remde, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous rpte qu'il faut tout
excuter  la lettre, sur les bases que je vous ai prcises,
s'cria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.--O est la
difficult? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!... Et, se
rapprochant de la carte, il indiqua rapidement diffrents points, en
dmontrant au fur et  mesure qu'aucun hasard ne saurait ni djouer son
plan, ni annuler l'utilit du camp de Drissa, que tout tait prvu,
calcul  l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait
ncessairement  sa perte.

Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions
en franais. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue,
Woltzogen vint  son secours, et traduisit, avec une extrme volubilit,
les explications de Pfuhl, destines uniquement  prouver que toutes les
difficults contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient
uniquement de l'inexactitude apporte  l'excution de son plan. Enfin,
semblable au mathmaticien qui ddaigne de faire  nouveau la preuve
d'un problme qu'il a rsolu, et dont la solution lui parat
incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre  Woltzogen,
qui continua  exposer, en franais, les ides de son chef en lui
adressant de temps  autre un: N'est-ce pas ainsi, Excellence?

Pfuhl, chauff par la lutte, lui rpondait invariablement, avec une
irritation toujours croissante: Mais cela s'entend, il n'y a pas l
matire  discussion!

De leur ct, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en franais,
Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince
Volkhonsky. Le prince Andr observait et se taisait.

De tous ces hauts personnages, Pfuhl tait celui qui veillait en lui le
plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu' l'absurde la confiance
en lui-mme, irascible mais rsolu, tait le seul, entre eux tous, qui
ne dsirait rien pour lui-mme, qui ne dtestait personne, et qui
cherchait simplement  faire excuter un plan fond sur une thorie qui
tait le rsultat de longues annes de travail. Sans doute il tait
ridicule, et son persiflage dsagrable au dernier point, mais il
inspirait, malgr tout, un respect involontaire par son dvouement
absolu  une ide. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette
espce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dpit de
leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition gnrale des
esprits, dont le conseil de 1805 avait t compltement exempt, leur
tait inspire aujourd'hui par le gnie reconnu de Napolon, et se
trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui tait
possible; il tait capable mme, disaient-ils, de les attaquer de tous
les cts  la fois, et son nom suffisait  battre en brche les
raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, 
l'gal de tous ceux qui faisaient de l'opposition  sa thorie favorite.
Au respect qu'il inspirait au prince Andr se joignait un vague
sentiment de piti, car,  en juger d'aprs le ton des courtisans,
d'aprs les paroles de Paulucci  l'Empereur et surtout d'aprs une
certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant thoricien, il
tait vident que chacun prvoyait, et qu'il pressentait lui-mme sa
disgrce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie
ddaigneuse et acerbe, son dsespoir de voir lui chapper l'occasion
unique d'appliquer et de vrifier sur une grande chelle l'excellence de
son systme et d'en prouver la justesse au monde entier.

La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle
finit par dgnrer en attaques personnelles, et il n'en rsulta aucune
conclusion pratique. Le prince Andr, en prsence de cette confusion
des langues, de cette foule de projets, de propositions, de
contre-propositions et de rfutations, ne put s'empcher de s'tonner de
tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait
souvent mdit sur ce qu'on tait convenu d'appeler la science
militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il
en avait conclu que le gnie militaire n'tait qu'un mot de convention.
Ces penses, encore indcises dans son esprit, venaient de recevoir,
pendant ces dbats, une confirmation clatante, et elles taient
devenues pour lui une vrit sans rplique: Comment existerait-il une
thorie et une science l o les conditions et les circonstances restent
inconnues et o les forces agissantes ne sauraient tre dtermines avec
prcision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre
arme et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas
arriv maintes fois, grce  un cerveau brl bien rsolu,  5 000
hommes de rsister  30!000 combattants, comme dans le temps 
Schngraben, et  une arme de 80 000 hommes de se dbander et de
prendre la fuite devant 8 000, comme  Austerlitz; et cela parce qu'il
avait plu  un seul poltron de crier: Nous sommes coups! O peut donc
tre la science l o tout est vague, o tout dpend de circonstances
innombrables, dont la valeur ne saurait tre calcule en vue d'une
certaine minute, puisque l'instant prcis de cette minute est inconnu?
Armfeld soutient que nos communications sont coupes, Paulucci assure
que nous avons plac l'ennemi entre deux feux, Michaud dmontre que le
dfaut du camp de Drissa est d'avoir la rivire derrire nous, tandis
que Pfuhl prouve que c'est l ce qui fait sa force! Toll propose son
plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont galement bons et galement
mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront tre apprcis qu'au
moment mme o les vnements s'accompliront! Tous parlent des gnies
militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner  temps son
arme de biscuits, et qui envoie les uns  gauche, les autres  droite?
Non. On ne les qualifie ainsi de gnies que parce qu'ils ont l'clat
et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats  genoux comme toujours
devant la puissance leur prtent les qualits qui ne sont pas celles du
gnie vritable. Mais c'est tout l'oppos! Les bons gnraux que j'ai
connus taient btes et distraits, Bagration par exemple, et Napolon
cependant l'a proclam le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-mme?
N'ai-je pas observ  Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de
sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'tre un gnie, ni de
possder des qualits extraordinaires: tout au contraire, les cts les
plus levs et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la posie,
la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le
laisser compltement indiffrent. Il doit tre born, convaincu de
l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il
manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir
aucune piti, ne jamais rflchir, ni se demander jamais o est le juste
et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succs ne dpend
pas de lui, mais du soldat qui crie: Nous sommes perdus! ou de celui
qui crie: Hourra!... Et c'est l dans les rangs, l seulement, que
l'on peut servir avec la conviction d'tre utile!

Le prince Andr se laissait aller  ces rflexions, lorsqu'il en fut
brusquement tir par la voix de Paulucci: le conseil se sparait.

Le lendemain,  la revue, l'Empereur lui demanda o il dsirait servir,
et le prince Andr se perdit  tout jamais dans l'opinion du monde de la
cour en se bornant tout simplement  dsigner l'arme active, au lieu de
solliciter un emploi auprs de Sa Majest.


XII


Nicolas Rostow reut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une
lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la
maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, qu'elle-mme avait
rompu, disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau  quitter le service
et  revenir auprs d'eux. Il leur exprima dans sa rponse tous les
regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqu de sa soeur,
les assura qu'il ferait son possible pour raliser leur souhait, mais se
garda bien de demander un cong.

Amie adore de mon me, crivit-il en particulier  Sonia, l'honneur
seul m'empche de retourner auprs des miens, car aujourd'hui,  la
veille de la guerre, je me croirais dshonor non seulement aux yeux de
mes camarades, mais aux miens propres, si je prfrais mon bonheur  mon
devoir et  mon dvouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre
dernire sparation! La campagne  peine finie, si je suis en vie et
toujours aim, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer
 tout jamais sur mon coeur ardent et passionn!

Il disait vrai. La guerre seule empchait son retour et son mariage.
L'automne d'Otradno avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de
carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une srie
de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignors
jusque-l, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: Une
femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants,
dix  douze laisses de lvriers rapides, le bien  administrer, les
voisins  recevoir, et une part active dans les fonctions dvolues  la
noblesse: voil une bonne existence, se disait-il! Mais il n'y avait
pas  y songer: la guerre lui commandait de rester au rgiment, et son
caractre tait ainsi fait, qu'il se soumit  cette ncessit sans en
prouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il
menait et qu'il avait su se rendre agrable.

Reu avec joie par ses camarades  l'expiration de son cong, on
l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents
de la Petite-Russie; on en fut enchant, et ils lui valurent force
compliments de la part de ses chefs. Nomm capitaine pendant cette
courte absence, il fut appel, lorsque le rgiment se prpara  entrer
en campagne,  commander son ancien escadron.

La campagne s'ouvrit, les appointements furent doubls; le rgiment,
envoy en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux
soldats, de nouveaux chevaux, et il y rgna cette joyeuse animation qui
se manifeste toujours au dbut de toute guerre. Rostow, qui savait
apprcier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux
plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il st parfaitement
qu'un jour viendrait o il le quitterait.

Les troupes quittrent Vilna, par suite d'une foule de raisons
politiques, de raisons d'tat, et d'autres motifs, et chaque pas
qu'elles faisaient en arrire donnait lieu, au sein de l'tat-major, 
de nouvelles complications d'intrts, de combinaisons et de passions de
toute sorte.

Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus
belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilit et
l'agrment d'une partie de plaisir. Se dsesprer, se dcourager, et
surtout intriguer, tait le fait du quartier gnral, mais  l'arme on
ne s'inquitait pas de savoir o on allait et pourquoi on marchait. Les
regrets causs par la retraite ne s'adressaient qu'au logement o l'on
avait gaiement vcu, et  la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il
arrivait par hasard  un officier de penser que l'avenir ne promettait
rien de bon, il s'empressait aussitt, comme il convient  un vrai
militaire, d'carter cette crainte, de reprendre sa gaiet, et de
reporter toute son attention sur ses occupations immdiates, afin
d'oublier la situation gnrale. On campa d'abord aux environs de Vilna:
on s'y amusa en compagnie des propritaires polonais avec qui on avait
nou connaissance, et en se prparant constamment  des revues passes
par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reut l'ordre de se
replier jusqu' Sventziany, et de dtruire les vivres qu'on ne pouvait
emporter. Les hussards n'avaient point oubli cet endroit, qui, pendant
leur dernier sjour, avait t baptis par l'arme du nom de Camp des
ivrognes. La conduite des troupes, qui, en rquisitionnant
l'approvisionnement ncessaire, prenaient o elles pouvaient des
chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la
main, y avait soulev de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort
bien de Sventziany pour y avoir mis  pied le marchal des logis le jour
mme de leur arrive, et n'avoir pu venir  bout des hommes de son
escadron, sols comme des grives parce qu'ils avaient,  son insu,
emport avec eux cinq tonnes de vieille bire! De Sventziany, la
retraite se continua jusqu' la Drissa, et de la Drissa encore plus
loin, en se rapprochant des frontires russes.

Le 13/25 juillet, le rgiment de Pavlograd eut une srieuse rencontre
avec l'ennemi. La veille au soir, il avait t assailli par une
pouvantable bourrasque accompagne de grle et de pluie, prlude des
temptes et des bourrasques qui se renouvelrent si souvent en l'anne
1812.

Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les pis,
fouls et pitins par le btail et les chevaux, ne contenaient plus un
atome de grain. La pluie tombait  verse; Rostow et Iline, un jeune
officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une
hutte de branchages leve  la hte. Un autre officier, dont les joues
disparaissaient littralement sous une norme paire de moustaches, entra
chez eux, surpris par l'orage.

Je viens de l'tat-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de
Raevsky?... Et il lui conta les dtails du combat de Saltanovka.

L'officier aux grosses moustaches, nomm Zdrginsky, leur en fit un rcit
emphatique.  l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins
que le dfil des Thermopyles, et la conduite du gnral Raevsky,
s'avanant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour
commander l'attaque, tait comparable  celle des hros de l'antiquit.
Rostow l'couta sans lui prter grande attention; il fumait sa pipe,
faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la
nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier
de seize ans, il y avait aujourd'hui les mmes rapports que ceux qui
avaient exist sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait
pour Rostow une adoration toute fminine: c'tait son Dieu et son
modle! Zdrginsky ne parvint pas  communiquer son enthousiasme 
Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner 
l'expression de son visage que ce rcit lui tait souverainement
dsagrable. Ne savait-il pas, par sa propre exprience, aprs
Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des
faits militaires, et que lui-mme mentait aussi en racontant ses
prouesses? Ne savait-il pas galement qu' la guerre rien ne se passe
comme on se le figure, et comme on le raconte aprs coup? Le rcit ne
lui plaisait donc en aucune faon, le narrateur encore moins; car en
parlant il avait la fcheuse habitude de se pencher sur la figure de son
voisin, jusqu' la toucher presque de ses lvres, et d'occuper en outre
beaucoup trop de place dans l'troite hutte! D'abord, se disait Rostow,
les yeux fixs sur lui, la confusion et la presse devaient tre telles
sur cette digue, que si vraiment Raevsky s'y est lanc avec ses deux
fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout
au plus qui le serraient de prs.... Quant aux autres, ils n'auront
certainement pas remarqu avec qui il tait, et s'ils s'en sont aperus,
ils s'en seront d'autant moins mus, qu'ils avaient dans ce moment 
songer  leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa
tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort
de la patrie ne dpendait pas de cette digue...! La prendre ou la
laisser  l'ennemi revenait au mme, et, quoi qu'en puisse dire
Zdrginsky, ce n'taient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce
sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais
certainement pas expos ainsi Ptia, ni mme Iline, qui est un tranger
pour moi, mais un brave garon.... J'aurais au contraire tch de les
placer loin du danger. Il se garda bien cependant de faire part  ses
deux camarades de ses rflexions: l'exprience lui avait appris que
c'tait inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer 
glorifier nos armes, il fallait feindre d'y ajouter une foi entire, et
c'est ce qu'il fit sans hsiter.

On ne peut plus y tenir, s'cria Iline, qui devinait la mauvaise humeur
de Rostow: je suis mouill jusqu'aux os.... Voil la pluie qui diminue,
je vais m'abriter ailleurs. Iline et Zdrginsky sortirent.

Cinq minutes ne s'taient pas coules, que le premier revint en
pataugeant dans la boue:

Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouv! Il y a un cabaret  deux
cents pas d'ici, et les ntres y sont dj tablis. Nous nous scherons,
et Marie Henrikovna y est aussi.

Marie Henrikovna tait une jeune et jolie Allemande que le docteur du
rgiment avait pouse en Pologne et qu'il menait partout avec lui.
tait-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou
parce qu'il ne voulait pas s'en sparer pendant les premiers mois de
leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur
tait devenue, parmi les officiers de hussards, un thme de
plaisanteries inpuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela
Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils
glissaient,  qui mieux mieux, dans la boue, et s'claboussaient dans
les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'loignait, et la lueur
blafarde des clairs  l'horizon ne perait plus les tnbres qu' de
longs intervalles.

Rostow, o es-tu? criait Iline.

--Par ici, rpondait Rostow.... Vois donc, quels clairs!


XIII


La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, o cinq officiers
s'taient rfugis. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en
bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc,  la place d'honneur,
cachait en partie son mari tendu derrire elle et dormant profondment.
On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux
venus.

On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.

--Ah! vous tes dans un bel tat, vous autres, lui rpondit-on... de
vraies gouttires!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abmez pas
la robe de Marie Henrikovna! Rostow et son compagnon se mirent en qute
d'un coin o, sans blesser la pudeur de cette dernire, il leur ft
possible de mettre du linge sec. Ils en trouvrent un, spar du reste
par une cloison, mais il tait dj occup par trois officiers qui en
remplissaient,  eux seuls, l'troit espace: ils y jouaient aux cartes,
 la lueur d'une chandelle fiche dans une bouteille vide, et se
refusrent  leur cder la place. Marie Henrikovna, touche de
compassion, leur prta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se
dissimulant derrire ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se
dbarrassrent enfin de leurs habits mouills.

On fit du feu tant bien que mal dans un pole  moiti dmoli, on
dnicha une planche, qui fut pose sur deux selles recouvertes d'une
schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant
une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut prie de remplir les
devoirs de matresse de maison. Tous se grouprent autour d'elle: l'un
lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains;
l'autre tendit son uniforme  ses pieds pour les prserver de
l'humidit; le troisime drapa son manteau sur la fentre pour
intercepter le froid; le quatrime enfin se mit  chasser les mouches
qui auraient pu rveiller son mari.

Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement....
Laissez-le, il a toujours le sommeil dur aprs une nuit blanche.

--Impossible! rpliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne
sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me
coupera un bras ou une jambe.

Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau tait si sale, si jaune,
qu'on ne pouvait gure juger si le th tait trop fort ou trop faible.
Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait
pas: on trouvait mme fort agrable d'attendre son tour d'aprs
l'anciennet, et de recevoir le breuvage brlant des mains
grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai,
laissaient lgrement  dsirer sous le rapport de la propret. Tous
paraissaient et taient rellement amoureux d'elle ce soir-l; les
joueurs mmes sortirent de leur coin, et, laissant l le jeu, lui
tmoignrent galement les plus aimables attentions. Se voyant ainsi
entoure d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise,
malgr toutes les frayeurs qu'elle prouvait au moindre mouvement de son
poux endormi.

Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais,
comme il ne parvenait pas  fondre, il fut dcid que Marie Henrikovna
le remuerait,  tour de rle, dans chaque verre. Rostow, ayant reu le
sien, y versa du rhum et le lui tendit:

Mais vous ne l'avez pas sucr! dit-elle en riant.

On aurait vraiment pu croire,  voir la bonne humeur de chacun, que tout
ce qui se disait ce soir-l tait du dernier comique et avait un double
sens.

Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie
main, vous trempiez votre cuiller dans mon th!

Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un
autre officier s'tait dj empar.

Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus
agrable, dit Rostow.

--Mais, il est brlant? rpliqua Marie Henrikovna en rougissant de
plaisir.

Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le
lui apporta:

Voil ma tasse, s'cria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la
boirai en entier.

Lorsque le samovar fut  sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de
cartes, et proposa de jouer  l'cart avec Marie Henrikovna. On tira au
sort pour savoir  qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le
gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie
Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar
pour le th du docteur.

Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda
Iline.

--Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!

Le jeu venait  peine de commencer, que la tte bouriffe du docteur
s'leva au-dessus des paules de sa femme; rveill depuis un moment, il
avait entendu tous les gais propos qui s'changeaient autour de lui, et
l'on voyait,  sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien
d'amusant ni de drle. Sans changer de salut avec les officiers, il se
gratta la tte mlancoliquement, et demanda  sortir de sa retraite; on
le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homrique.
Marie Henrikovna ne put s'empcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en
fut que plus sduisante aux yeux de ses admirateurs.  sa rentre, le
docteur dclara  sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui
attendait avec anxit son arrt) que, la pluie ayant cess, il fallait
retourner dans leur kibitka, pour empcher que tous leurs effets ne
fussent vols.

Quelle ide, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton,
deux si vous voulez?

--Je monterai moi-mme la garde! s'cria Iline.

--Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai
pass deux nuits sans sommeil...! Et il s'assit d'un air boudeur  ct
de sa femme pour attendre la fin de la partie.

L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil
farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaiet des officiers, qui,
ne pouvant retenir leurs rires, s'ingniaient  leur trouver des
prtextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmen sa jolie
moiti, les officiers s'tendirent  leur tour, en se couvrant de leurs
manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continurent
longtemps  plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaiet de sa
femme; quelques-uns mme allrent de nouveau sur le perron, pour tcher
de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est
vrai, de s'endormir  diffrentes reprises, mais chaque fois une
nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la
conversation recommenait de plus belle, au milieu de joyeux clats de
rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!


XIV


Personne ne dormait encore  trois heures de la nuit, lorsque le
marchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg
d'Ostrovna.

Les officiers firent leurs prparatifs  la hte, sans interrompre leur
causerie; tandis qu'on faisait chauffer le mme samovar avec la mme eau
jauntre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le th
ft prt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se
dispersaient peu  peu, il faisait humide et froid, et on le sentait
d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de
scher. Iline et Rostow jetrent en passant un regard sur la kibitka,
dont le tablier, tout mouill, laissait dpasser les jambes du docteur
et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa
femme, dont ils entendirent la respiration ensommeille.

Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow  son camarade.

--Ravissante! lui rpondit Iline avec la conviction d'un enfant de
seize ans.

Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait align sur le chemin.

 cheval! commanda-t-on.

Les soldats se signrent, et enfourchrent leurs montures. Rostow, se
plaant en avant, s'cria:

Marche!... Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre,
au bruit des fers de leurs chevaux pitinant dans la boue et du
cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui
taient chelonnes sur la grand'route borde de bouleaux.

Des nuages d'un gris violet, pourprs  l'Orient, couraient rapidement
dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait dj l'herbe du
foss, encore toute mouille de l'orage de la nuit, et les branches
pendantes des bouleaux grenaient une  une leurs brillantes
gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus!
Rostow et Iline avanaient entre deux rangs d'arbres d'un ct du
chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de
changer de monture, et passait volontiers du cheval de rgiment  un
cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait achet dernirement un
vigoureux alezan,  crinire blanche, des steppes du Don, qui ne se
laissait jamais dpasser, et qu'il montait avec une vritable
jouissance: il allait ainsi, rvant  son cheval,  la matine qui
s'veillait,  la femme du docteur, sans songer un seul instant au pril
qui pouvait fondre sur eux d'un moment  l'autre.

Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait
plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait
appris  se gouverner, et  penser  toute autre chose qu' ce qui
semblait devoir l'intresser le plus  cette heure, c'est--dire au
danger qui s'approchait. Malgr tous ses efforts, malgr les reproches
de lchet qu'il s'tait bien souvent adresss, il n'avait jamais pu,
durant les premires annes de son service, vaincre la peur qui
s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait
insensiblement amen. Il suivait donc avec tranquillit et insouciance
son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles,
effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et
tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui
cheminait derrire lui: on aurait dit  le voir qu'il s'agissait d'une
simple promenade. La figure mue et inquite d'Iline, qui exprimait au
contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une srieuse
compassion; il connaissait par exprience cet tat de fivreuse
angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que
le temps seul pouvait y porter remde.

 peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le
vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une
nuit d'orage. Quelques gouttes tombrent encore, puis le calme se
rtablit. Continuant son ascension, le disque de feu se droba un moment
derrire un troit nuage, dont il dchira bientt le bord suprieur pour
reparatre dans tout son clat; le paysage s'claira de nouveau, la
verdure scintilla plus riante, et, comme une rponse ironique  ce flot
d'clatante lumire, les premiers grondements du canon se firent
entendre  une certaine distance.

Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la
distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant
de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot acclr.

Son escadron dpassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient
galement leur allure, descendit une colline, et, traversant un village
abandonn, remonta le versant oppos. Les chevaux et les hommes taient
couverts de sueur.

Halte! alignement! commanda le divisionnaire.--Par file  gauche,
marche! Les hussards longrent la ligne des troupes et atteignirent le
flanc gauche de la position, derrire les uhlans placs sur la ligne
d'attaque.  droite, en colonnes serres, se tenait masse la rserve de
notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos
canons, qui se dtachaient sur le fond de l'horizon, clairs par la
lumire oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur
artillerie changeaient dj gaiement les premiers coups de feu avec
notre ligne d'avant-postes.

Le crpitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis
longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prta de
bonne humeur l'oreille  ce _trap, ta, ta tap_ incessant qui clatait en
masse ou isol, et qui, aprs un intervalle de silence, reprenait avec
une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait  poser le
pied sur des ptards.

Les hussards restrent une heure environ sans bouger. La canonnade
commena. Aprs avoir chang quelques mots avec le commandant du
rgiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrire l'escadron,
et s'loigna dans la direction de la batterie place  quelques pas de
l.

Un peu aprs, on entendit le commandement donn aux uhlans de se former
en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses
bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et
s'lancrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques,
vers la cavalerie franaise, qui venait de dboucher  gauche de la
colline.

Ds qu'ils eurent quitt leur poste, les hussards s'avancrent pour
l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues
passrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.

Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaiet
de Rostow. Crnement camp sur sa selle, il voyait se drouler  ses
pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur 
l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie
franaise, il y eut quelques instants de confusion gnrale dans un
tourbillon de fume; puis il les vit revenir en arrire sur la gauche,
et il aperut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des
groupes compacts de dragons bleus franais, monts sur des chevaux gris
pommel, qui les repoussaient avec vigueur.


XV


L'oeil exerc de Rostow avait t le premier  se rendre compte de ce
qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient  la
dbandade et se rapprochaient de plus en plus. Dj on pouvait
distinguer les gestes de ces hommes, si petits  distance; on pouvait
les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant
leurs sabres.

Rostow assistait  ce spectacle comme  une chasse  courre; son
instinct lui disait que, si les hussards attaquaient  l'instant les
dragons, ces derniers n'y rsisteraient pas, mais il fallait se dcider
sans hsitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se
retourna: le capitaine, qui tait  ses cts, avait, comme lui, les
yeux fixs sur la lutte:

Andr Svastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en
dites-vous?

-- coup sr, car en effet... Mais Rostow, sans attendre la fin de sa
rponse, piqua son cheval de l'peron, et se plaa  la tte de ses
hommes, qui, mus par le mme sentiment, s'lancrent en avant sans
attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment
il agissait ainsi: il faisait cela sans prmditation, sans rflexion,
comme il l'aurait fait  la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient
en dsordre  une faible distance; il savait qu'ils flchiraient et
qu'il fallait profiter  tout prix de cet instant favorable, car, une
fois pass, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles tait
si excitant, la fougue de son cheval si difficile  matriser, qu'il
cda  l'entranement gnral, et entendit aussitt le pitinement de
tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. 
peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un
galop de plus en plus rapide, au fur et  mesure qu'ils se rapprochaient
des uhlans et des dragons franais, qui les poursuivaient le sabre aux
reins.  la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournrent
indcis, et barrrent la route  ceux qui les suivaient. Rostow, donnant
pleine carrire  son cheval cosaque, se laissait emporter  l'encontre
des Franais, avec le sentiment du chasseur  la poursuite du loup. Un
uhlan s'arrta, un fantassin se jeta  terre pour viter d'tre cras,
un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des
dragons franais tourna bride au triple galop. Au moment o Rostow
s'lanait  leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin,
mais son excellente bte s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas
s'tait  peine remis en selle qu'il se trouva tout prs de l'ennemi. Un
officier franais,  en juger par son uniforme, galopait  quelques pas
de lui, pench en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de
son sabre. Il ne s'tait pas pass une seconde, que le poitrail du
cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son lan contre la
croupe de celui de l'officier, et le culbutait  moiti; au mme
instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur
le Franais. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitt comme par
enchantement. L'officier avait t renvers, grce plutt au choc des
deux chevaux et  sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son
assaillant, qui ne lui avait fait qu'une lgre entaille au-dessus du
coude. Rostow, retenant son cheval, chercha  voir celui qu'il venait de
frapper: le malheureux dragon sautait  cloche-pied, sans pouvoir
parvenir  retirer sa jambe, prise dans l'trier. Il clignait des yeux,
fronait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend  une nouvelle
attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifi sur le hussard
russe. Son visage jeune, ple, clabouss, avec ses yeux bleus et
clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, tait bien
loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pens rencontrer
sur le champ de bataille: ce n'tait pas le visage d'un ennemi, mais
bien la figure la plus nave, la plus douce, la mieux faite pour un
paisible intrieur de famille. Rostow en tait encore  se demander s'il
allait l'achever, lorsqu'il s'cria: Je me rends! Sautant toujours
sans arriver  se dbarrasser de l'trier, il se laissa dgager par
quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades
taient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait
encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se
hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrire
lui; l'infanterie franaise continuait  tirer en fuyant. Les hussards
regagnrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux,
Rostow fut pris d'une sensation pnible qui lui serrait le coeur:
quelque chose d'indfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il
avait prouv en faisant l'officier prisonnier et surtout en le
frappant!

Le comte Ostermann-Tolstoy vint  la rencontre des vainqueurs, fit
appeler Rostow, le remercia, lui annona qu'il ferait part de son
hroque exploit  Sa Majest, et qu'il le prsenterait pour la croix de
Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire  un blme et  une
punition, puisqu'il avait attaqu l'ennemi sans en avoir reu l'ordre,
fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de
tristesse qui ne cessait de lui causer une vritable souffrance morale,
l'empcha d'en tre heureux! Qu'est-ce donc qui me tourmente? se
disait-il en s'loignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf!
Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est
l'officier franais, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrt
en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!

Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en
approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperut mont sur un cheval
de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure tait
lgre; il sourit  Rostow d'un air contraint, et le salua de la main;
sa vue fit prouver  Rostow une gne qui tait presque de la honte.

Ce jour-l et le suivant, ses camarades remarqurent que, sans tre
irrit ou ennuy, il restait pensif, silencieux et concentr en
lui-mme, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude,
comme s'il tait obsd par une pense constante.

Rostow rflchissait  l'hroque exploit qui allait,  son grand
tonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait
acquis la rputation d'un brave! Il y avait l dedans un mystre qu'il
ne parvenait pas  pntrer: Ils ont donc encore plus peur que nous,
pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle
de l'hrosme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y
tait pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il
responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que
j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tu? Ma main du reste a trembl,
et l'on me dcore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument
rien!

Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus
embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune rponse plausible, la roue de
la fortune tourna subitement en sa faveur. Avanc  la suite de
l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et ds ce
moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours  lui
qu'on accorda la prfrence.


XVI


 la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route,
quoique encore souffrante et affaiblie, avec Ptia et toute sa suite;
arrive  Moscou, elle s'tablit dans sa maison, o le reste de sa
famille s'tait dj transport.

La maladie de Natacha prit une tournure tellement srieuse,
qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui
l'avaient provoque, sa conduite et sa rupture avec son fianc, furent
relgues au second plan. Son tat tait trop grave pour lui permettre
mme de songer  mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne
mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait  vue d'oeil, toussait
constamment, et les mdecins laissrent comprendre  ses parents qu'elle
tait en danger. On ne pensa plus ds lors qu' la soulager. Les princes
de la science qui la visitaient, sparment ou ensemble, chaque jour,
se consultaient, se critiquaient  l'envi, parlaient franais, allemand,
latin, et lui prescrivaient les remdes les plus opposs, mais capables
de gurir toutes les maladies qu'ils connaissaient.

Il ne leur venait pas  la pense que le mal dont souffrait Natacha
n'tait pas plus  la porte de leur science que ne peut tre un seul
des maux qui accablent l'humanit, car chaque tre vivant, ayant sa
constitution particulire, porte en lui sa maladie propre, nouvelle,
inconnue  la mdecine, et souvent des plus complexes. Elle ne drive
exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate,
elle n'est mentionne dans aucun livre de science, c'est simplement la
rsultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altration
de l'un de ces organes. Les mdecins, qui passent leur vie  traiter les
malades, qui y consacrent leurs plus belles annes et qui sont pays
pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous
le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilges?
Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont
rellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow,
par exemple, s'ils taient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient
avaler  la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont
l'effet, quand elles taient prises  petites doses, tait d'ailleurs 
peu prs nul; mais leur prsence y tait ncessaire parce qu'elle
satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient
Natacha. C'est dans cet ordre d'ides que gt la force des mdecins,
qu'ils soient charlatans, homopathes ou allopathes! Ils rpondent 
l'ternel dsir d'obtenir un soulagement,  ce besoin de sympathie que
l'homme prouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve dj en
germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donn un coup:
il court auprs de sa mre ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et
qu'elle frotte son bobo, et, vritablement, il souffrira moins ds
qu'on l'aura plaint et caress! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que
ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le
secourir!

Les mdecins taient donc d'une utilit relative  Natacha, en lui
assurant que son mal passerait ds que les poudres et les pilules
rapportes de l'Arbatskaya dans une belle petite bote, au prix d'un
rouble soixante-dix kopecks, auraient t dissoutes dans de l'eau cuite,
et qu'elle les aurait rgulirement avales toutes les deux heures.

Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y
avait eu qu' se croiser les bras, au lieu de suivre  la lettre les
prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiques,
d'insister sur la ctelette de volaille, et de veiller  tout ce qui
constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les
malades?

Comment le comte aurait-il support les inquitudes que lui causait sa
fille chrie, s'il n'avait pu se dire qu'il tait prt  sacrifier
plusieurs milliers de roubles et  l'emmener mme, cote que cote, 
l'tranger, pour lui faire du bien et y consulter des clbrits? Que
serait-il devenu s'il n'avait pu raconter  ses amis comment Mtivier et
Feller s'taient tromps, comment Frise avait devin juste, et comment
Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait
fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci
refusait d'obir aux ordonnances de la facult?

Tu ne guriras jamais si tu ne les coutes pas et si tu ne prends pas
rgulirement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui
lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal,
qui peut, tu le sais, dgnrer en pneumonie!... Et la comtesse
trouvait une sorte de consolation  prononcer ce mot savant dont elle ne
comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'tait pas la seule! Et
Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle
ne s'tait pas dshabille les trois premires nuits, afin d'tre
toujours prte  excuter les ordres du docteur, et que maintenant
encore elle dormait  peine, pour ne pas manquer le moment de donner les
pilules contenues dans la bote dore? Natacha elle-mme n'tait-elle
pas satisfaite, bien qu'elle assurt qu'elle ne gurirait jamais et
qu'elle ne tenait pas  la vie, de voir tous les sacrifices qu'on
faisait pour elle, et de prendre ses potions  heure fixe?

Le docteur venait tous les jours, lui ttait le pouls, examinait sa
langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention  l'abattement de
son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait  la hte;
prenant alors un air grave, il secouait la tte, et tchait de lui
persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remde; qu'il fallait
attendre et voir; que, la maladie tant plutt morale, il... Mais la
comtesse, qui s'efforait de se cacher  elle-mme ce dtail, lui
glissait bien vite dans la main une pice d'or, et retournait chaque
fois, le coeur plus allg, auprs de sa chre malade.

Les symptmes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet
d'apptit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une
apathie dont rien ne la faisait sortir. Les mdecins, ayant dclar
qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans
l'air mphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligs
d'y passer tout l't de l'anne 1812.

Cependant, en dpit de cette circonstance, et malgr l'innombrable
quantit de flacons et de botes de pilules, de gouttes et de poudres,
dont Mme Schoss, qui les aimait  la folie, se fit, pour son usage, une
collection complte, la jeunesse finit par prendre le dessus: les
impressions journalires de la vie attnurent peu  peu le chagrin de
Natacha, la douleur aigu qui avait bris son coeur glissa doucement
dans le pass, et ses forces physiques revinrent insensiblement.


XVII


Natacha devint plus calme, mais sa gaiet ne reparut pas. Elle vitait
mme tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les
thtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des
larmes derrire son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus!
Les pleurs l'touffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir,
pleurs causs par le souvenir de ce temps si pur, pass  tout jamais!
Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant 
la coquetterie, elle n'y pensait gure: les hommes lui taient tous
aussi indiffrents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle
disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir:
elle ne retrouvait plus en elle-mme les mille et un intrts de sa vie
de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles esprances.
Que n'aurait-elle donn pour faire revivre un jour, un seul jour de
l'automne dernier pass  Otradno avec Nicolas, vers qui son coeur se
reportait  tout instant avec une douloureuse angoisse? Hlas! c'tait
fini, et fini  jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompe!
C'en tait fait de sa libert d'alors, de ses aspirations vers des joies
inconnues, et cependant il fallait vivre!

Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle tait meilleure que les
autres, elle trouvait du plaisir  s'humilier et se demandait souvent
avec tristesse ce que le sombre avenir lui rservait. Elle s'efforait
de n'tre  charge  personne; quant  son agrment personnel, elle n'y
songeait plus. Se tenant souvent  l'cart des siens, elle ne se sentait
 son aise qu'avec son frre Ptia, qui parvenait parfois  la faire
rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps 
autre, Pierre tait le seul qui lui ft sympathique. Il tait difficile
de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact,
que ne le faisait  son gard le comte Besoukhow; elle le sentait sans
se l'expliquer, et cela contribuait naturellement  lui rendre sa
socit agrable; mais elle ne lui en savait aucun gr, tant elle tait
persuade que la bont un peu banale de Pierre n'avait aucun effort 
faire pour lui tmoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en
lui, de temps  autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait
que la conversation ne vnt lui rappeler de douloureux souvenirs, et
elle l'attribuait  son bon coeur et  sa timidit habituelle. Il ne lui
avait plus reparl de ses sentiments, dont l'aveu lui tait chapp un
jour sous le coup d'une profonde motion, et elle y attachait aussi peu
d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de
calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le dsir de la consoler,
il ne lui venait jamais en tte de supposer que l'amour, ou mme une
sorte d'amiti tendre et exalte, comme elle savait qu'il en existe
parfois entre un homme et une femme, pt natre de leurs relations, non
point parce que Pierre tait mari, mais parce qu'entre elle et lui
s'levait dans toute sa force cette barrire morale qui lui avait fait
dfaut en prsence de Kouraguine.

Vers la fin du carme de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradno,
Agrippine Ivanovna Blow, arriva  Moscou, pour y saluer les saints
martyrs. Elle proposa  Natacha de faire ensemble leurs dvotions;
Natacha y consentit avec joie, malgr l'avis du mdecin, qui dfendait
les sorties matinales, et, pour s'y prparer autrement qu'on n'en avait
l'habitude chez les siens, elle dclara qu'elle ne se contenterait pas
de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna
 tous les services, aux vpres, aux matines,  la messe, et cela durant
toute la semaine.

Son zle religieux plut  la comtesse: elle esprait, dans le fond de
son coeur, que la prire serait pour elle un remde plus efficace que le
traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit,  l'insu du
docteur, au dsir de sa fille, et la confia  la bonne voisine, qui, 
trois heures de la nuit, venait chaque matin rveiller Natacha et la
trouvait dj leve, tant elle avait peur d'tre en retard.

Sa toilette une fois faite  la hte, elle passait sa robe la plus
dfrachie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant  la
fracheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues dsertes,
claires par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse
compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux
d'une autre glise, o le prtre se distinguait par une vie des plus
austres et des plus pures.

Les fidles y taient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna
allaient se placer devant l'image de la trs sainte Vierge, qui
sparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixs,
 cette heure inusite, sur l'image noircie, claire par les cierges et
par les premires lueurs de l'aube qui pntrait  travers les fentres,
coutait l'office avec un profond recueillement. Il s'veillait alors
dans son me une disposition  l'humilit, qui jusque-l lui avait t
inconnue, et qui tait cause par la prsence de quelque chose de grand
et d'indfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononces par
le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mlaient  la
prire gnrale; lorsque le sens de ces paroles lui chappait, elle
pensait avec soumission que le dsir de tout savoir provenait de
l'orgueil; qu'il fallait se borner  croire et  se confier au Seigneur,
qu'elle sentait en cet instant rgner en matre sur son me. Elle
priait, se signait et demandait  Dieu, avec une ferveur que redoublait
l'effroi de son iniquit, de lui pardonner ses pchs. Elle se
rjouissait de sentir se dvelopper en elle la volont de se corriger et
d'entrevoir la possibilit d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse
vie. En quittant l'glise  une heure encore fort matinale, elle ne
rencontrait sur sa route que des maons qui allaient  leurs travaux et
les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.

Le sentiment de sa rgnration ne fit que s'accrotre pendant toute la
semaine, et le bonheur de communier, de s'unir  Lui, lui semblait si
grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.

Mais ce jour si ardemment dsir arriva  son tour, et lorsque Natacha
revint de la communion, vtue d'une robe de mousseline blanche, elle se
sentit, pour la premire fois depuis bien longtemps, en paix avec
elle-mme et avec la vie qui l'attendait.

Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de
continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.

Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en
souriant; il tait sincrement convaincu de leur efficacit.--Soyez
tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement
dans la paume de sa main la pice d'or qu'il venait de recevoir: elle
chantera et dansera bientt. Ce dernier remde a fait merveille, elle a
beaucoup repris.

La comtesse cracha en regardant ses ongles[20], et retourna, toute
joyeuse, au salon.


XVIII


Des bruits de plus en plus inquitants sur la marche de la guerre se
rpandirent  Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une
proclamation de l'Empereur  son peuple et de sa prochaine arrive; on
disait qu'il quittait l'arme parce qu'elle tait en danger; que
Smolensk s'tait rendu; que Napolon avait avec lui un million d'hommes,
et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.

On reut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'tait pas encore
imprim, Pierre promit aux Rostow de revenir dner le lendemain, et de
l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y
tait jointe.

Le lendemain tait un dimanche, une vraie journe d't, d'une chaleur
dj accablante  dix heures du matin, heure  laquelle les Rostow
venaient d'habitude entendre la messe  la chapelle de l'htel
Rasoumovsky. On prouvait  la fois une grande lassitude, jointe  cette
plnitude de sensations et de vague malaise que provoque presque
toujours une journe de forte chaleur dans une grande ville. Ces
diffrentes impressions se refltaient partout: dans les couleurs
claires des vtements de la foule, dans les cris des marchands de la
rue, dans les feuilles couvertes de poussire des arbres du boulevard,
dans le bruit du pav, dans la musique et les pantalons blancs d'un
bataillon qui allait  la parade, et encore plus dans l'ardeur brlante
d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait
runie  la chapelle de l'htel, car la plupart des grandes familles,
dans l'attente d'vnements graves, taient restes  Moscou au lieu de
se rendre dans leurs terres.

La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livre la
prcda, afin de lui frayer un passage  travers la foule. Natacha, qui
la suivait, entendit tout  coup un jeune homme inconnu dire assez haut
 son voisin:

Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup
maigri, mais elle est trs embellie!... Elle crut comprendre, ce qui
lui arrivait du reste constamment, qu'il prononait les noms de
Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la
voyant, devait parler de son aventure. Touche au vif, douloureusement
mue, elle continuait  avancer dans sa toilette mauve avec le calme et
l'aisance de la femme qui s'applique  en tmoigner d'autant plus,
qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'me. Elle se savait
belle, et ne se trompait pas; mais sa beaut ne lui causait plus la mme
satisfaction que par le pass, et par cette journe si lumineuse et si
chaude, elle n'en tait au contraire que plus vivement tourmente:
Encore une semaine de passe, se disait-elle, et ce sera toujours
ainsi, toujours la mme existence triste et morne...! Je suis jeune, je
suis belle, je le sais.... J'tais mauvaise et je suis devenue bonne, je
le sais aussi... et mes plus belles annes vont ainsi se perdre sans
profit pour personne! Se plaant  ct de sa mre, elle enveloppa d'un
regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par
habitude la tenue de ses voisines et leur manire de se signer: Elles
me jugent aussi sans doute? se disait-elle pour s'excuser. Mais aux
premiers chants de la messe, elle frmit de terreur, en comparant ces
futiles penses  celles que le jour de sa communion aurait d lui
inspirer.... N'en avait-elle pas  tout jamais terni la radieuse puret?

Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui
pntre et repose l'me de ceux qui prient. Les portes saintes se
refermrent, et derrire le rideau lentement tir une voix mystrieuse
murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent
involontairement de larmes, et une douce et nervante motion envahit
tout son tre.

Enseigne-moi ce que j'ai  faire, enseigne-moi  me rsigner,
enseigne-moi surtout  me corriger pour toujours, pensait-elle.

Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaa devant les portes saintes,
retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand
signe de croix, dit avec solennit:

Prions en paix le Seigneur!... Et Natacha ajoutait mentalement:

Prions, sans diffrence de conditions, sans haine, unis tous ensemble
dans l'amour fraternel!

--Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos
mes, disait le diacre, et Natacha lui rpondait du fond du coeur:
Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les tres
spirituels qui vivent au-dessus de nous.

 la prire pour l'arme, elle invoqua le Seigneur pour son frre et
pour Denissow;  la prire pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle
pria pour le prince Andr, et demanda  Dieu pardon du mal qu'elle lui
avait fait;  la prire pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les
siens, et comprit, pour la premire fois, les torts qu'elle avait eus
envers eux;  la prire pour ceux qui nous hassent, elle se demanda
quels pouvaient tre ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les
cranciers de son pre. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait
toujours aux lvres  ce moment, et, bien qu'il ne ft pas de ceux qui
l'avaient hae, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur
comme pour un ennemi. Il ne lui tait possible de penser avec calme 
lui et au prince Andr que lorsqu'elle se recueillait, car alors
seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments  leur
gard.  la prire pour la famille impriale et le saint synode, elle se
signa plus dvotement encore, se disant que, puisque le doute lui tait
interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prire, prier
avec amour pour le synode dirigeant.

Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et  chaque instant
de notre vie,  Jsus-Christ, notre Dieu! continua le diacre, et
Natacha, s'abandonnant compltement  son lan religieux, rptait avec
exaltation: Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!

On aurait dit,  voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point
d'tre enleve au ciel par une force invisible, et dlivre de ses
regrets, de ses dfauts, de ses esprances et de ses remords.

La comtesse, qui avait observ son visage recueilli et ses yeux
brillants, demandait  Dieu, de son ct, qu'il daignt venir en aide 
sa fille chrie.

Au milieu de l'office, et contrairement  toutes les habitudes, le
sacristain plaa devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel
on posait ordinairement le livre contenant les prires que le prtre
rcitait  genoux, le jour de la Pentecte; l'officiant, sa calotte de
velours violet sur la tte, descendit de l'autel, et s'agenouilla
pniblement; son exemple fut aussitt suivi par l'assistance tonne. Il
se prparait  lui lire la prire compose et envoye par le saint
synode pour demander  Dieu de dlivrer la Russie de l'invasion
trangre.

 Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre dlivrance, dit le
prtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des
ecclsiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les
coeurs russes: Nous nous adressons humblement  Ta misricorde infinie,
nous confiant en Ton amour. coute notre prire, et viens  notre
secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut
transformer le monde en un dsert; lve-Toi contre lui! Ces hommes
criminels se sont runis pour dtruire Ton bien, pour rduire  nant Ta
fidle Jrusalem, Ta Russie bien-aime, pour souiller Tes temples,
renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques  quand,
Seigneur, les pcheurs triompheront-ils? Jusques  quand auront-ils le
pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, coute ceux qui prient: que
Ton bras soutienne Notre trs pieux et autocrate Empereur Alexandre
Pavlovitch! Que sa loyaut, sa douceur, trouvent grce  Tes yeux!
Rcompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Isral bien-aim!
Bnis et inspire ses rsolutions, ses entreprises et ses oeuvres;
affermis son rgne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur
l'ennemi, comme  Mose sur Amalek,  Gdon sur Madian,  David sur
Goliath! Protge ses armes, soutiens l'arc des Mdes sous l'aisselle de
ceux qui se sont soulevs en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le
combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lve-Toi pour nous
secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal,
qu'il en soit d'eux devant Tes armes fidles, comme de la poussire que
le vent disperse, et donn  Tes Anges le pouvoir de les abattre et de
les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au
grand jour! Qu'ils tombent dans un rseau inextricable, qu'ils tombent
devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux
sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien
contre Toi!

Dieu de nos pres, Ta grce et Ta misricorde sont ternelles; ne nous
repousse pas loin de Ton visage  cause de nos iniquits, mais
accorde-nous le pardon de nos pchs dans Ta bont infinie. lve en
nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre
espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la dfense
du patrimoine que Tu nous as donn,  nous et  nos pres, afin que le
sceptre des mchants ne rgne pas sur la terre de ceux que tu as bnis.

Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et
que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas due. Fais un signe,
afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir,
et prir de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que
Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Tmoigne-nous
Ta misricorde, et accorde-nous la dlivrance! rjouis-en le coeur de
Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes
fidles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se
confient en Toi. Gloire au Pre, au Fils et au Saint-Esprit maintenant
et dans les sicles des sicles Amen!

Impressionnable et fortement trouble comme elle l'tait en ce moment,
Natacha fut profondment remue par cette prire. Elle en couta
religieusement les passages o il tait question des victoires de
Mose, de Gdon, de David, de la destruction de Jrusalem, et pria
Dieu, d'un coeur attendri et mu, mais sans se rendre bien compte de ce
qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un
esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de
lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son me; mais
comment pouvait-elle demander  Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses
ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhait d'en
avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux?
Comment, d'un autre ct, douterait-elle de la vrit de la prire qu'on
venait de lire  genoux? Une terreur pleine de recueillement la pntra
 la pense des punitions qui frappent les pcheurs; elle pria avec
lan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu
avait entendu sa prire et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur
en ce monde.


XIX


Depuis le jour o Pierre avait emport l'impression du regard
reconnaissant de Natacha, depuis le jour o il avait contempl la comte
brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'tait entr'ouvert devant
lui: le problme du nant et de la sottise humaine, qui le tourmentait
toujours, cessa de le proccuper. Les terribles nigmes qui  tout
moment surgissaient menaantes dans son esprit s'effacrent comme par
enchantement devant son image. Causait-il ou coutait-il les propos les
plus indiffrents, entendait-il citer une action lche ou une absurdit
monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait
plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque  la vie dj si
courte succdait l'inconnu. Mais il se la reprsentait, elle, telle
qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir
relevait et le transportait dans le monde idal et pur, o il ne
trouvait plus ni pcheurs ni justes, mais o rgnaient la beaut et
l'amour, ces deux seules raisons d'tre de l'existence. Quelque grandes
que fussent les misres morales qu'il venait  dcouvrir, il se disait:
Que m'importe, aprs tout, que celui qui a vol l'tat et l'Empereur
soit combl d'honneurs, puisqu'_elle_ m'a souri hier, qu'_elle_ m'a pri
de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en
saura jamais rien!

Pierre continuait  frquenter le monde,  boire comme par le pass, et
 mener une vie compltement dsoeuvre. Mais lorsque les nouvelles du
thtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque
la sant de Natacha se rtablit et qu'elle cessa de lui inspirer
l'inquite sollicitude qui servait de prtexte  ses visites, une vague
agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le
courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe tait
imminente, il cherchait avec impatience  en dcouvrir les signes
avant-coureurs. Un des frres de son ordre lui fit part d'une prophtie
relative  Napolon, et tire de l'Apocalypse.

Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: Ici est la sagesse: que
celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bte, car c'est un
nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six. Et au verset 5
du mme chapitre: Et il lui fut donn une bouche qui profrait de
grandes choses et des blasphmes, et il lui fut aussi donn le pouvoir
d'accomplir quarante-deux mois.

En appliquant les lettres franaises au calcul hbraque, en donnant aux
dix premires la valeur d'units, et aux autres celle de dizaine:

a  b  c  d  e  f  g  h  i  k   l   m   n   o
1  2  3  4  5  6  7  8  9  10  20  30  40  50
p   q   r   s   t    u    v    w    x    y    z
60  70  80  90  100  110  120  130  140  150  160

on obtenait, en crivant d'aprs cette clef, ces deux mots: L'Empereur
Napolon, et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napolon tait
par consquent la Bte dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du
chiffre quarante-deux, limite indique  son pouvoir, quivalait de
nouveau, en suivant ce systme, au mme nombre 666, ce qui indiquait que
l'anne 1812, la quarante-deuxime de son ge, serait la dernire de sa
puissance. Cette prophtie avait frapp l'imagination de Pierre: souvent
il cherchait  deviner ce qui mettrait un terme  la puissance de la
Bte, autrement dit de Napolon, et il s'ingniait mme  dcouvrir dans
les diffrentes combinaisons de ces nombres une rponse  cette
mystrieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec
l'Empereur Alexandre ou la nation russe, mais l'addition de leurs
lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait,
toujours sans rsultat, sur son propre nom, en en changeant
l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'ide lui vint enfin que,
dans une prophtie de ce genre, l'indication de sa nationalit devait y
trouver place, mais il n'obtnt encore une fois que le numro 671, 5 de
trop; le 5 figurait la lettre _e_: il la supprima dans l'article, et
alors son motion fut profonde lorsque, crit de la sorte, _l'Russe
Bsuhof_, son nom lui donna exactement le nombre 666.

Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattach au grand vnement
annonc par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pt rien comprendre, il n'en
douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antchrist, la
comte, l'invasion de la Russie par Napolon, le chiffre 666 dcouvert
dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits tranges
provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arriv  sa
maturit, devait clater et l'arracher violemment  la vie futile dont
les chanes lui pesaient, pour l'amener  accomplir une action hroque
et  atteindre un grand bonheur!


Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se
rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en
demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait
en droite ligne de l'arme; c'tait une ancienne connaissance  lui, et
l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.

Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma
sacoche pleine de lettres, aidez-moi  les distribuer.

Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow
adressait  ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la
proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoys  l'arme et la
dernire affiche[21] qu'il venait de publier. En parcourant les ordres
du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tus,
blesss ou rcompenss, le nom de Nicolas Rostow, dcor du
Saint-Georges de 4me classe, pour sa bravoure  l'affaire d'Ostrovna,
et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du
rgiment des chasseurs. Dsirant faire savoir au plus tt  ses amis la
bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de
leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince
Andr se trouvt sur la mme page; il se rservait de leur porter plus
tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.

Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affair
trahissait les graves proccupations, le rcit du courrier qui apportait
avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'arme, le bruit que l'on
avait dcouvert des espions  Moscou mme, la lecture d'un imprim
anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonait pour
l'automne la prsence de Napolon dans les deux capitales, l'attente de
l'arrive de l'Empereur fixe au lendemain, tout continuait  entretenir
la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que crotre
depuis la nuit de la comte et le commencement de la guerre.

S'il n'et t membre d'une socit qui prchait la paix ternelle, il
aurait pris du service sans balancer, la vue mme des Moscovites devenus
militaires et chauvins exalts, tout en lui inspirant une certaine
fausse honte, ne l'et pas empch de suivre leur exemple. Toutefois son
abstention tait principalement motive par la conviction o il tait
que lui l'Russe Bsuhof, dont le nombre galait celui de la Bte, et
qui tait prdestin de toute ternit  la grande oeuvre de sa
destruction, devait se borner  attendre et  voir venir.


XX


Les Rostow avaient l'habitude de runir  dner, le dimanche, quelques
amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour tre
plus sr de les trouver seuls.

Singulirement engraiss pendant ces derniers mois, il aurait t
monstrueux s'il n'avait t bti en Hercule, et si, par suite il n'avait
port avec lgret le poids de sa lourde personne.

Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents,
il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandt s'il
devait l'attendre, car il savait que son matre ne sortait jamais de
chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le dbarrassrent avec
empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une
habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.

La premire personne qu'il vit fut Natacha, ou plutt l'entendit avant
de la voir, car elle faisait des exercices de solfge dans la grande
salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renonc, aussi en
fut-il  la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et
l'aperut qui marchait en chantant. Elle avait gard la robe de soie
mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrive au bout de la
salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse
figure de Pierre, elle rougit et s'avana vivement vers lui.

J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation,
s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.

--Et vous faites trs bien de la reprendre, lui rpondit Pierre.

--Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui,
poursuivit-elle avec la mme vivacit: Nicolas a reu la croix de
Saint-Georges, et j'en suis si fire!

--Je le sais, c'est moi qui vous ai envoy l'ordre du jour. Mais je vous
laisse, je ne veux pas vous dranger, j'irai au salon.

--Comte, lui demanda Natacha en l'arrtant, ai-je tort de chanter?...
Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.

--Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le
demandez-vous,  moi?

--Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me
dsolerait de faire quelque chose qui pt vous dplaire. Ma confiance en
vous est absolue! Vous ne vous doutez gure  quel point votre opinion
m'est prcieuse et ce que vous avez t pour moi! J'ai
vu,--continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait
 son tour,--j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle
pronona tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force
pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a
repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous
qu'il m'en voudra ternellement, le croyez-vous?

--Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien  vous pardonner. Si j'tais 
sa place... Et les mmes paroles d'amour et de piti qu'il lui avait
dj adresses, se retrouvrent sur ses lvres, mais Natacha ne lui
donna pas le temps d'achever:

--Oh! vous, c'est bien diffrent! s'cria-t-elle avec exaltation. Je ne
connais pas d'homme meilleur et plus gnreux que vous, il n'en existe
pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais
ce qui serait advenu de moi!... Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle
droba derrire un cahier de musique, et, se dtournant brusquement,
elle recommena  solfier et  se promener.

Ptia accourut sur ces entrefaites: c'tait maintenant un joli garon de
quinze ans, avec un teint vermeil, des lvres rouges et un peu fortes;
il ressemblait  Natacha. Il se prparait  entrer  l'Universit; mais,
en dernier lieu et en secret, il avait dcid, entre camarades, de se
faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de
ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose tait possible.

Mais le gros Pierre l'coutait si peu, que le gamin fut oblig de le
tirer par la manche pour forcer son attention.

Eh bien, Pierre Kirilovitch, o en est mon affaire? Vous savez que tout
mon espoir est en vous?

--Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai
aujourd'hui mme!

--Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le
manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin,  la messe chez les
Rasoumovsky, une nouvelle prire, qu'elle dit tre trs belle!

--Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on
runit une assemble extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un
recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous
fliciter!

--Oui, oui, Dieu soit lou! Et de l'arme, quelles nouvelles?

--Les ntres se retirent toujours, ils sont dj  Smolensk, lui
rpondit Pierre.

--Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!

--Ah! j'oubliais!... Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes
ses poches, tout en baisant la main  la comtesse, qui venait d'entrer,
et en regardant avec inquitude du ct de la porte, dans l'espoir de
voir apparatre Natacha. Je ne sais vraiment pas o je l'ai fourr: je
l'ai bien certainement oubli  la maison. J'y cours!

--Mais vous serez en retard pour le dner?

--Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus l.

Natacha entra au mme moment: l'expression de sa physionomie tait douce
et mue, et la figure de Pierre, qui continuait  chercher le manifeste,
s'illumina  sa vue. Sonia, qui avait pouss ses perquisitions jusqu'
l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait
fini par trouver soigneusement cachs dans la doublure du chapeau de
Pierre.

Nous lirons tout cela aprs le dner, dit le vieux comte, qui se
promettait une grande jouissance de cette lecture.

On but du champagne  la sant du nouveau chevalier de Saint-Georges, et
Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille
princesse de Gorgie, la disparition de Mtivier, et la capture d'un
malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion franais,
mais que le comte Rostoptchine avait fait relcher.

Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille  la
comtesse de moins parler franais; ce n'est plus de saison.

--Savez-vous, dit Schinchine, que le prcepteur franais de Galitzine
apprend le russe? Il est dangereux,  ce qu'il dit, de parler maintenant
franais dans les rues!

--Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez
sans doute monter  cheval? dit le vieux comte en s'adressant  Pierre,
qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il
s'agissait.

--Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez
bien.... Du reste, tout est si trange, si trange, que je m'y perds!
Mes gots sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on
ne peut rpondre de rien!

Le dner fini, le comte, commodment tabli dans un fauteuil, pria d'un
air grave Sonia, qui avait la rputation d'tre une excellente lectrice,
de leur lire le manifeste:

 notre premire capitale, Moscou!

L'ennemi a franchi les frontires de la Russie avec des forces
innombrables, et se prpare  ruiner notre patrie bien-aime... etc...
etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et
le vieux comte coutait, les yeux ferms, en poussant de longs soupirs 
certains passages.

Natacha regardait curieusement tour  tour son pre et Pierre; ce
dernier, sentant qu'elle le regardait, vitait de se tourner de son
ct; la comtesse dsapprouvait par des hochements de tte les
expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait
qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait  tre expos, et
qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui coutait d'un air
railleur, s'apprtait videmment  rpondre par une pigramme  la
lecture de Sonia, aux rflexions que ferait le vieux comte, ou au
manifeste mme, si du moins il ne s'offrait rien de mieux  son humeur
satirique.

Aprs avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaaient la
Russie, aux esprances fondes par l'Empereur sur Moscou et surtout sur
la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se
sentait coute, arriva enfin  ces dernires paroles: Nous ne
tarderons pas  paratre au milieu de notre peuple, ici,  Moscou, dans
notre capitale, et aussi partout o il sera ncessaire dans notre
Empire, afin de dlibrer et de nous mettre  la tte de toutes les
milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui dj arrtent la marche de
l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout o il
se montrera! Que le malheur dont il espre nous accabler retombe sur lui
seul, et que l'Europe, dlivre du joug, glorifie la Russie!

--Voil qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout
sans regret! s'cria le comte en rouvrant ses yeux mouills de pleurs,
et en reniflant lgrement comme s'il aspirait un flacon de sels
anglais.

Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son pre avec un
tel lan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son
patriotisme.

Papa, vous tes un ange! s'cria-t-elle en l'embrassant, et en jetant 
Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.

--Bravo! Voil ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.

--Pas du tout, reprit Natacha d'un air offens. Vous vous moquez de tout
et, toujours, mais ceci est trop srieux pour que vous en plaisantiez.

--Des plaisanteries? s'cria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et
nous nous lverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!

--Avez-vous remarqu, fit observer Pierre  son tour, qu'il y est dit:
pour dlibrer...

Ptia,  qui on ne faisait nulle attention, s'approcha  ce moment de
son pre.

Maintenant, dit-il d'un air intimid et d'une voix tantt rude et
tantt perante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous
plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez tre militaire,
parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voil, c'est tout!...

La comtesse leva les yeux au ciel avec pouvante, joignit les mains,
et, se tournant vers son mari d'un air mcontent:

Voil; il s'est dboutonn! dit-elle.

Le comte, dont l'motion s'tait subitement calme:

Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant
tout, il faut apprendre!

--Ce ne sont pas des folies! poursuivit Ptia. Fdia Obolensky est plus
jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant  apprendre, je ne le
pourrais pas maintenant, lorsque...--il s'arrta, et ajouta, en
rougissant jusqu' la racine des cheveux:--lorsque la patrie est en
danger!

--Voyons, voyons, assez de btises!

--Mais, papa, vous-mme venez de dire que vous tes prt  tout
sacrifier?

--Ptia, tais-toi,--s'cria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet 
sa femme, qui, ple et tremblante, regardait son fils cadet!

--Je vous rpte, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira....

--Je te dis que ce sont des btises! Tu as encore le lait de ta nourrice
au bout du nez, et tu veux dj te faire militaire!... Folies! folies!
je te le rpte... Et le comte se dirigea vers son cabinet, en
emportant la proclamation, afin de s'en bien pntrer encore une fois
avant de faire sa sieste: Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec
moi, nous fumerons.

Pierre, embarrass et indcis, subissait l'influence des yeux de
Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi anims que
dans ce moment.

Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi.

--Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soire ici?
Vous tes devenu si rare!... Et cette enfant-l? ajouta le comte avec
bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre prsence.

--Oui, mais c'est que j'ai oubli... j'ai quelque chose  taire, 
faire chez moi, murmura Pierre.

--Si c'est ainsi, alors, au revoir! dit le comte, et il sortit du
salon.

--Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi tes-vous soucieux? demanda
Natacha  Pierre en le regardant en face.

--Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui rpondre; mais il
garda un silence embarrass, et baissa les yeux.

--Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie? poursuivit Natacha d'un ton
dcid; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrrent
confus et effrays.

Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance;
il lui prit la main, la baisa, et sortit sans profrer une parole: il
venait de prendre la rsolution, de ne plus remettre les pieds chez les
Rostow!


XXI


Ptia, aprs avoir t brusquement conduit, s'enferma dans sa chambre
et y pleura  chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de
remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut  l'heure du
th.

L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticit des
Rostow demandrent  leurs matres la permission d'aller assister  son
entre. Ptia mit beaucoup de temps  s'habiller ce matin-l, et fit son
possible pour arranger ses cheveux et son col , la manire des grandes
personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait
les paules, fronait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-mme, il
se glissa hors de la maison par l'escalier drob, sans souffler mot 
qui que ce ft de ses projets.

Sa rsolution tait prise: il lui fallait trouver  tout prix
l'Empereur, parler  un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un
Souverain en tait toujours entour par douzaines), lui faire expliquer
qu'il tait le comte Rostow, que, malgr sa jeunesse, il brlait du
dsir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui,
d'aprs lui, devaient tre d'un effet irrsistible sur l'esprit du
chambellan en question.

Bien qu'il comptt aussi beaucoup, pour assurer le succs de sa
dmarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne
manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant
ses cheveux et son col,  se donner l'apparence et la tournure d'un
homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intressait au spectacle de
la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il
songeait  conserver le maintien des personnes d'un certain ge.

Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop
bousculer. Quand il fut enfin  la porte de la Trinit, la foule, qui
ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien
contre la muraille, qu'il fut oblig de s'arrter, pendant que des
voitures,  la suite l'une de l'autre, franchissaient la vote en
maonnerie.  ct de Ptia, et refouls comme lui, se tenaient une
grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience
commenant  le gagner, il se dcida  aller de l'avant, sans attendre
la fin du dfil et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte
pousse  sa grosse voisine.

Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant
d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! O veux-tu donc
te fourrer?

--S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas
malin! dit le laquais en appliquant  Ptia un vigoureux coup de poing,
qui l'envoya rouler dans un coin, d'o s'exhalaient des odeurs d'une
nature plus que douteuse.

Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant
bien que mal son col, que la transpiration avait compltement dfrachi,
et se demanda avec angoisse si, dans un pareil tat, le chambellan ne
l'empcherait pas d'arriver jusqu' l'Empereur. Il lui tait impossible
de sortir de cette maudite impasse et de rparer le dsordre de sa
toilette: il aurait pu sans doute s'adresser  un gnral que ses
parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frler, mais il
lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gr
mal gr, il lui fallut se rsigner  son triste sort!

Enfin la foule s'branla, en entranant Ptia avec elle, et le dposa
sur la place, encombre de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur
les toits des maisons. Arriv l, il put entendre  son aise la joyeuse
sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui
envahissait chaque recoin de la vaste tendue.

Tout  coup les ttes se dcouvrirent, et le peuple se rua en avant.
Ptia,  moiti cras, assourdi par des hourras frntiques, faisait de
vains efforts, en s'levant sur la pointe des pieds, pour se rendre
compte de la cause de ce mouvement.

Il ne voyait que des visages mus et exalts:  ct de lui, une
marchande pleurait  chaudes larmes.

Mon petit pre! mon ange! s'criait-elle en essuyant ses pleurs avec
ses doigts. La foule, arrte une seconde, continua  avancer.

Ptia, entran par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les
dents serres, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups
de poing  droite et  gauche, criait hourra comme les autres et
paraissait tout prt  exterminer ses semblables, qui, de leur ct, lui
rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. Voil donc
l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer  lui adresser
moi-mme ma requte, ce serait trop de hardiesse! Nanmoins il
continuait  se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un
espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs
taient contenus par la police, reflua en arrire; l'Empereur sortait du
palais et se rendait  l'glise de l'Assomption.  ce moment, Ptia
reut dans les ctes une telle bourrade, qu'il en tomba  la renverse
sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un
ecclsiastique, un sacristain sans doute, dont la tte presque chauve
n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur
la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre,
de le protger contre de nouvelles pousses de la foule.

On a cras un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on
l'a cras, bien sr!

Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'glise, la foule se
spara, et le sacristain put traner Ptia jusqu'au grand canon qu'on
appelle le Tsar, o il fut de nouveau presque touff par la masse
compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui dboutonnaient son
habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le pidestal o
tait plac le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans
cet tat. Ptia ne tarda pas  se remettre, les couleurs lui revinrent
et ce dsagrment passager lui valut une excellente place sur le socle
du formidable engin. De l il esprait apercevoir l'Empereur; mais il ne
songeait plus  sa demande: il n'avait plus qu'un dsir, celui de le
voir!... Alors seulement il serait heureux!

Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chant  l'occasion de l'arrive
de Sa Majest et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule
s'claircit: les vendeurs de kvass, de pain d'pice, de graines de
pavot, que Ptia aimait par-dessus tout, se mirent  circuler, et des
groupes se formrent sur tous les points de la place. Une marchande
dplorait l'accroc fait  son chle et disait combien il lui avait
cot, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientt
hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Ptia, discutait avec un
fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-l avec
Son minence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes
filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout
celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres
circonstances n'auraient pas manqu d'intresser Ptia, le laissaient
compltement indiffrent; assis sur le pidestal de son canon, il tait
tout entier  son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionne
qui succdait chez lui  la peur et  la douleur physique qu'il venait
d'prouver, donnait une mouvante solennit  cet instant de sa vie.

Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut
aussitt, pour voir comment et d'o l'on tirait, Ptia voulut en faire
autant, mais il en fut empch par le sacristain qui l'avait pris sous
sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers,
des gnraux, des chambellans, sortirent prcipitamment de l'glise; on
se dcouvrit  leur vue, et les badauds qui avaient couru du ct du
quai revinrent en toute hte. Quatre militaires, en brillant uniforme et
chamarrs de grands cordons, apparurent enfin.

Hourra! hourra! hurla la foule.

--O est-il? o est-il? demanda Ptia d'une voix haletante, mais
personne ne lui rpondit: l'attention tait trop tendue. Choisissant
alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes
pouvaient  peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports
de son jeune enthousiasme, il lui lana un formidable hourra, en se
jurant mentalement qu'en dpit de tous les obstacles il serait soldat!

La foule s'branla de nouveau  la suite de l'Empereur, et, aprs
l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu  peu. Il tait tard. Bien
que Ptia ft  jeun, et que la sueur lui coult du front  grosses
gouttes, il ne lui vint mme pas  l'ide de retourner chez lui, et il
resta plant devant le palais au milieu d'un petit groupe de flneurs;
il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce
pourrait tre, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires
qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir  la table
impriale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et
repasser derrire les croises pour leur service. Pendant le banquet,
Valouew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple
paraissait dsirer revoir encore Sa Majest.

Le repas termin, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit
sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitt, en criant de nouveau 
pleins poumons:

Notre pre! notre ange! hourra!... Et les femmes, et les bourgeois, et
Ptia lui-mme, se remirent  pleurer d'attendrissement. Un morceau du
biscuit que l'Empereur tenait  la main, tant venu  glisser entre les
barreaux du balcon, tomba  terre aux pieds d'un cocher; le cocher le
ramassa, et quelques-uns de ses voisins se rurent sur l'heureux
possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant
remarqu, se fit donner une pleine assiette de biscuits, et les jeta au
peuple. Les yeux de Ptia s'injectrent de sang, et, malgr la crainte
d'tre cras une seconde fois, il se prcipita  son tour pour attraper
 tout prix un des gteaux qu'avait touchs la main du Tsar. Pourquoi?
il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille
femme qui tait sur le point d'en saisir un, et, malgr ses gestes
dsesprs, parvint  l'atteindre avant elle; il lana un hourra
formidable, d'une voix, hlas! fortement enroue. L'Empereur se retira,
et la foule finit par se disperser.

Tu vois que nous avons bien fait d'attendre, se disaient joyeusement
entre eux les spectateurs, en s'loignant.

Si heureux qu'il ft, Ptia tait mcontent de rentrer, et de penser que
le plaisir de la journe tait fini pour lui. Aussi prfra-t-il aller
retrouver son ami Obolensky, lequel tait de son ge, et  la veille de
partir pour l'arme. De l il fut pourtant oblig de regagner la maison
paternelle;  peine arriv, il dclara solennellement  ses parents
qu'il s'chapperait, si on ne le laissait pas agir  sa guise. Le vieux
comte cda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il
alla le lendemain mme s'informer, auprs de gens comptents, o et
comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au
danger.


XXII


Dans la matine du 15 juillet, trois jours aprs les vnements que nous
venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le
palais Slobodski.

Les salles taient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la
noblesse; dans l'autre, les marchands mdaills. La premire tait trs
anime. Autour d'une immense table place devant le portrait en pied de
l'Empereur, sigeaient, sur des chaises  dossier lev, les grands
seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en
causant dans la salle.

Les uniformes, tous  peu prs du mme type, dataient, les uns de
Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus rcents du
rgne actuel, et donnaient un aspect bizarre  tous ces personnages, que
Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrs soit au
club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient trangement le regard:
dents pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncs dans leur
obsit, ou maigres et ratatins comme des momies, ils restaient
immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient
jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie
les plus opposes se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'tait
l'attente inquite d'un grand et solennel vnement; chez les autres, le
souvenir bat et placide de leur dernire partie de boston, de
l'excellent dner, si bien russi par Ptroucha le cuisinier, ou de
quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.

Pierre, qui avait endoss avec peine, ds le matin, son uniforme de
noble, devenu trop troit, se promenait dans la salle, en proie  une
violente motion. La convocation simultane de la noblesse et des
marchands (de vrais tats gnraux) avait rveill en lui toutes ses
anciennes convictions sur le Contrat social et la Rvolution franaise;
car, s'il les avait oublies depuis longtemps, elles n'en taient pas
moins profondment enracines dans son me. Les paroles du manifeste
imprial o il tait dit que l'Empereur viendrait dlibrer avec son
peuple, le confirmaient dans sa manire de voir, et, convaincu que la
rforme espre par lui depuis de longues annes allait enfin
s'accomplir, il coutait avidement tout ce qui se disait autour de lui,
sans y rien trouver cependant de ses propres penses.

La lecture du manifeste fut acclame avec enthousiasme, et l'on se
spara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation,
Pierre entendit discuter sur la place rserve aux marchaux de noblesse
 l'entre de Sa Majest, sur le bal  lui offrir, sur l'urgence de se
diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais ds qu'on
touchait  la guerre, et au but essentiel de la runion, les discours
devenaient vagues et confus, et la majorit se renfermait dans un
silence prudent.

Un homme entre deux ges, encore bien de figure, en uniforme de marin
retrait, parlait assez haut  quelques personnes qui s'taient groupes
avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia
Andrvitch, revtu de son caftan du rgne de Catherine, marchait en
souriant au milieu de la foule, o il comptait de nombreux amis. Il
s'arrta galement devant l'orateur, et l'couta avec satisfaction, en
manifestant son approbation par des signes de tte. Il tait facile de
voir,  la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il
s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timors ne
tardrent-ils pas  s'en loigner peu  peu, en haussant
imperceptiblement les paules. Pierre, au contraire, dcouvrait dans son
discours un libralisme peu conforme sans doute  celui dont il faisait
lui-mme profession, mais qui ne lui en tait pas moins agrable pour
cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique
agrable et mlodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de
la table et du commandement.

Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient
propos  l'Empereur de former des milices! Leur dcision, fait-elle loi
pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve ncessaire, elle a
d'autres moyens  sa disposition pour lui tmoigner son dvouement. Nous
n'avons pas encore oubli les milices de 1807!... Les voleurs et les
pillards y ont seuls trouv leur compte.

Le comte Rostow continuait  sourire d'un air d'assentiment.

Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services  la
patrie? Aucun. Elles ont ruin nos campagnes, voil tout! Le recrutement
est prfrable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous
reviendra, ce sera la corruption mme!...--La noblesse ne marchande pas
sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amnerons des recrues, et
que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui! conclut
l'orateur, avec un geste plein d'nergie.

Le comte Rostow, au comble de l'motion, poussait Pierre du coude;
celui-ci, prouvant le dsir de parler  son tour, fit un pas en avant,
sans savoir lui-mme au juste ce qu'il allait dire. Il avait  peine
ouvert la bouche, qu'un vieux snateur, d'une physionomie intelligente,
prit la parole avec l'irritation et l'autorit d'un homme habitu 
discuter et  diriger les dbats: il parlait doucement mais nettement.

Je crois, monsieur, dit-il en commenant, que nous ne sommes point
appels ici pour juger quelle serait dans l'intrt de l'Empire la
mesure la plus opportune  prendre, le recrutement ou la milice.... Nous
devons rpondre  la proclamation dont nous a honors notre Souverain,
et laisser au pouvoir suprme le soin de dcider entre le recrutement
et...

Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue  son agitation
dans la colre qu'excitaient en lui les vues troites et par trop
lgales du snateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se
rendre compte  l'avance de la porte de ses expressions, il se mit 
parler avec une vivacit fbrile, en entrecoupant son discours de
phrases franaises et de phrases russes trop littraires.

Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au snateur
(quoiqu'il le connt intimement, il croyait bien faire en cette
circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la
manire de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hsitation, et il
brlait du dsir de dire du trs honorable propinant, mais il se
borna  ajouter de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de
connatre,--je suppose que la noblesse est non seulement appele 
exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi  dlibrer sur
les mesures qui pourraient tre utiles  la patrie. Je suppose aussi que
l'Empereur lui-mme serait trs mcontent de ne trouver en nous que des
propritaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en
guise de... chair  canon, alors que nous aurions pu tre pour lui un
appui et un conseil.

Plusieurs membres de la runion, effrays de la hardiesse de ces paroles
et du sourire mprisant de l'Excellence, se dtachrent du groupe; le
comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans
ses habitudes de donner toujours la prfrence au dernier interlocuteur.

Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander
respectueusement  Sa Majest de daigner nous communiquer le chiffre
exact de nos troupes, la situation de nos armes, et alors...

Il ne put continuer. Assailli de trois cts  la fois par de violentes
interruptions, il se vit oblig d'en rester l de sa proraison. Le plus
virulent de ses interlocuteurs tait un certain Etienne Stpanovitch
Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, trs bien dispos
pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais
mconnaissable aujourd'hui, peut-tre  cause de son uniforme, ou
peut-tre aussi  cause de la colre qui paraissait l'animer.

Je vous ferai d'abord observer, s'cria-t-il avec emportement, que nous
n'avons pas le droit d'adresser cette demande  l'Empereur, et quand
bien mme la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y
rpondre, car la marche de nos armes est subordonne aux mouvements de
l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratgiques....

--Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir! reprit un autre
personnage, que Pierre avait rencontr autrefois chez les Bohmiens; ce
personnage jouissait au jeu d'une rputation plus que douteuse; lui
aussi, l'uniforme l'avait compltement mtamorphos....

--La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anantir le pays, pour
profaner la tombe de nos pres, pour emmener nos femmes et nos enfants
(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lverons tous, nous
irons tous dfendre le Tsar, notre pre!... Nous autres Russes, nous ne
mnagerons pas notre sang pour la dfense de notre foi, du trne et du
pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aime,
mettons de ct les rvasseries.... Nous montrerons  l'Europe comment
la Russie sait se lever en masse!

L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andrvitch se
joignit de nouveau  ceux qui tmoignaient hautement leur satisfaction.

Pierre aurait volontiers dclar que lui aussi se sentait prt  tous
les sacrifices, mais qu'avant tout il tait urgent de connatre la
vritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remde. On ne
lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait 
chaque mot, on se dtournait mme de lui comme d'un ennemi; les groupes
se formaient, se sparaient et se rapprochaient tour  tour, et finirent
par retourner dans la grande salle, en parlant tous  la fois avec une
surexcitation indicible. Leur motion ne provenait pas, comme on aurait
pu le croire, de l'irritation cause par les paroles de Pierre, dj
oublies, mais de ce besoin instinctif qu'prouve la foule de donner un
objectif visible et palpable  son amour ou  sa haine; aussi, ds ce
moment, le malheureux Pierre devint-il la bte noire de la runion.
Plusieurs discours, dont quelques-uns taient pleins d'esprit et fort
bien tourns, succdrent  celui du marin en retraite, et furent
vivement applaudis.

Le rdacteur du _Messager russe_, Glinka, dclara que l'enfer devait
tre repouss par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous
borner, comme des enfants,  sourire aux clairs et aux roulements du
tonnerre!

Oui, oui, c'est bien a!... Nous ne devons pas nous contenter de
sourire aux clairs et aux roulements du tonnerre, rptait-on jusque
dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marque et
bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis batement autour de
la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et
laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient
terriblement chaud! Pierre, trs mu, sentait qu'il avait fait fausse
route, mais il ne renonait pas pour cela  ses convictions; aussi le
dsir de se justifier, et le dsir plus grand encore de montrer que lui
aussi,  cette heure solennelle, tait prt  tout, le dcida  essayer
encore une fois de se faire couter:

J'ai dit, s'cria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus
faciles lorsqu'on connatrait les besoins...! Mais personne ne
l'coutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha gnral.

Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se dtourna
aussitt, attir par les exclamations qui partaient d'un point oppos.

Oui, Moscou sera livr!... Moscou sera notre librateur!

--Il est l'ennemi du genre humain!...

--Je demande la parole....

--Faites donc attention, Messieurs, vous m'crasez! criait-on  la fois
de tous les cts.


XXIII


 ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de gnral, avec
un cordon en sautoir, fit son entre dans la salle, et la foule se
recula devant lui. Des yeux perants et un menton des plus accuss
accentuaient tout particulirement son visage.

Sa Majest l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les
circonstances actuelles il n'y a pas de temps  perdre en discussions:
l'Empereur a daign nous runir, nous et les marchands. Des millions lui
seront verss de l-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle o taient
les marchands.... Quant  nous, nous devons offrir la milice et ne pas
nous mnager.... C'est le moins que nous puissions faire!

Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultrent  voix
basse, des groupes se formrent, se consultrent de leur ct, et
chacun donna ensuite son opinion.

Je consens, disait l'un.

--Je partage votre avis, rpondait un autre, pour ne pas dire
absolument la mme chose, et ces voix grles de vieillards, s'levant
une  une dans le silence aprs le bruit de tout  l'heure, produisaient
un effet trange et presque mlancolique.

Le secrtaire reut l'ordre d'crire la rsolution suivante: La
noblesse de Moscou,  l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes
sur mille, avec leur quipement complet.

Les vieux, comme s'ils taient heureux de s'tre dchargs d'un lourd
fardeau, se levrent en repoussant leurs siges avec bruit, et en
tirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la
premire connaissance venue, ils se mirent  se promener bras dessus,
bras dessous, en causant de choses et d'autres.

L'Empereur! l'Empereur! s'cria-t-on soudain, et la foule se prcipita
vers la sortie. Sa Majest traversa la grande salle entre deux haies de
curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet 
la fois. Pierre entendit l'Empereur dpeindre le danger qui menaait
l'tat, et exprimer les esprances qu'il fondait sur la noblesse. On lui
communiqua en rponse la rsolution que venait de prendre la noblesse de
Moscou.

Messieurs, reprit le Souverain d'une voix mue, je n'ai jamais dout du
dvouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dpass mon
attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de
concert, le temps est prcieux! L'Empereur se tut, on se pressa autour
de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.

Oui, oui, c'est bien a!... Il n'y a de prcieux que la parole du
Souverain! rptait en pleurant le comte Ilia Andrvitch, qui n'avait
rien entendu et comprenait tout  sa faon.

De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands,
et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de l, les yeux
pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant
il avait pleur et achev son discours d'une voix tremblante. Deux
marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier
d'eau-de-vie; l'autre tait le maire, dont la figure maigre et jaune se
terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier
surtout sanglotait comme un enfant, en rptant:

Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!

Pierre, en attendant, ne pensait plus qu' une chose, au dsir de
montrer que rien ne lui coterait en fait de sacrifices, et, se
reprochant amrement son discours  tendances constitutionnelles, il
chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte
Mamonow offrait tout un rgiment, il dclara, sance tenante, au comte
Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de
leur entretien.

Le vieux comte Rostow raconta  sa femme en pleurant ce qui s'tait
pass, et, donnant enfin son consentement formel  Ptia, il alla
lui-mme l'inscrire sur les contrles du rgiment des hussards.

Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou trent
leurs uniformes, rentrrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places
chez eux et au club, et ordonnrent  leurs intendants respectifs, non
sans geindre quelque peu, et en s'tonnant eux-mmes de ce qu'ils
avaient vot, de prendre les mesures ncessaires pour former les
milices.




CHAPITRE V

I


Pourquoi Napolon faisait-il la guerre  la Russie? Parce qu'il tait
crit qu'il irait  Dresde, qu'il aurait la tte tourne par la
flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait
l'influence enivrante d'une belle matine de juin, et enfin qu'il se
laisserait emporter par la colre en prsence de Kourakine d'abord, et
de Balachow ensuite.

Alexandre, se sentant personnellement offens, se refusait  toute
ngociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins  bien commander
son arme, afin de remplir son devoir et de conqurir la rputation d'un
grand capitaine; Rostow s'tait lanc  la poursuite des Franais, parce
qu'il n'avait pu rsister au dsir de faire un bon temps de galop sur
une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en consquence de
leurs dispositions particulires, de leurs habitudes, de leurs dsirs,
les individus qui prenaient part  cette guerre mmorable. Leurs
apprhensions, leurs vanits, leurs joies, leurs critiques; tous ces
sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient tre leur libre arbitre,
taient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, 
leur insu, au rsultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre
compte. Tel est le sort invariable de tous les agents excuteurs,
d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus levs dans la
hirarchie sociale.

Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs
intrts du moment n'ont laiss aucune trace, les effets historiques de
cette poque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la
Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues
personnelles,  l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni
mme Alexandre et Napolon n'avaient certainement l'ide.

Il serait oiseux,  l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui
ont amen les dsastres des Franais: ce sont videmment, d'un ct,
leur entre en Russie dans une saison trop avance, et l'absence de tous
prparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractre mme
imprim  la guerre par l'incendie des villes et l'excitation  la haine
de l'ennemi chez le peuple russe. Une arme de 800 000 hommes, la
meilleure du monde, ayant  sa tte le plus grand capitaine et devant
elle un ennemi deux fois plus faible, guid par des gnraux
inexpriments, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de
ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas
les contemporains, et les efforts des Russes et des Franais tendaient
au contraire  paralyser constamment leurs seules chances de salut.

Dans les ouvrages historiques sur l'anne 1812, les auteurs franais se
donnent beaucoup de mal pour prouver que Napolon se rendait compte du
danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne,  s'tendre
dans l'intrieur du pays, qu'il cherchait  livrer bataille, que ses
marchaux l'engageaient  s'arrter  Smolensk... etc... etc.... Les
auteurs russes, de leur ct, appuient avec autant de force sur le plan
arrt, d'aprs eux, ds le dbut de l'invasion, et destin  attirer,
 la faon des Scythes, Napolon au coeur mme de l'Empire, et ils
produisent,  l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de
dductions tires des vnements qui se passaient  cette poque; mais
ces suppositions et ces dductions appartiennent videmment  la
catgorie des on dit sans valeur srieuse, que l'historien ne saurait
admettre sans s'carter de la vrit, et tous les faits sont l pour les
dmentir.

Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armes sans communications
entre elles, cherchant  se runir, bien que: cette runion n'offre
aucun avantage,  supposer surtout que l'on et song  attirer l'ennemi
dans l'intrieur du pays; le camp de Drissa fortifi d'aprs la thorie
de Pfuhl, dans l'ide bien arrte de ne pas se retirer au del;
l'Empereur suivant l'arme, non pas pour oprer une retraite, mais pour
exciter les soldats par sa prsence, et dfendre chaque pouce de terrain
contre l'invasion trangre, et adressant de violents reproches au
gnral en chef qui continue  se retirer. Comment alors aurait-il pu
imaginer un moment que Moscou serait incendi, ou mme que l'ennemi ft
dj entr  Smolensk? Aussi son irritation clate-t-elle quand il
apprend qu'aucune grande bataille n'a t livre, malgr la jonction des
deux armes, et que Smolensk est pris et brl! Les militaires et le
peuple s'indignent galement de cette retraite continue... et pendant ce
temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan
auquel personne ne croit, mais en consquence des intrigues, des dsirs
et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre
intrt ou sans prmditation.

Que faisons-nous cependant? Nous cherchons  concentrer nos deux armes
avant de livrer bataille, et  cet effet nous nous retirons jusqu'
Smolensk, en entranant les Franais  notre suite; mais cette manoeuvre
n'a pas le rsultat dsir, parce que Barclay de Tolly est un Allemand
impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde arme, et qui
le dteste, ne tient pas  se trouver sous les ordres d'un infrieur, et
retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant  la
prsence de l'Empereur, au lieu de faire natre l'enthousiasme, elle
fomente la discorde et dtruit toute unit d'action: Paulucci, qui
ambitionne le grade de gnral, parvient  l'influencer; le plan de
Pfuhl est abandonn, et la direction de l'ensemble des oprations est
remise  Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir,  cause
du peu de confiance qu'il inspire. Grce  ces divisions intestines, 
ces rivalits,  l'impopularit du gnral en chef, il devient
impossible de livrer un combat dcisif, et pendant que l'irritation
gnrale s'en accrot, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment
patriotique se rveille de tous cts avec violence.

L'Empereur quitte enfin l'arme, sous le prtexte, le seul et le
meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer  blanc l'enthousiasme du
peuple dans les deux capitales, et son sjour inattendu  Moscou
contribue puissamment  organiser la rsistance future du pays.

Bien que l'Empereur ne soit plus l, la position du commandant en chef
se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de
gnraux restent auprs de lui, afin de surveiller ses actes et de
soutenir au besoin son nergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de
plus en plus sous la surveillance incessante des _yeux de l'Empereur_,
n'en devient que plus prudent et vite toute bataille.

Sa prudence est blme par le csarvitch, qui va jusqu' parler de
trahison  mots couverts, et qui exige un engagement immdiat.
Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que,
sous prtexte de documents importants  remettre  l'Empereur, Barclay
renvoie peu  peu les aides de camp gnraux polonais, et entre en lutte
ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.

Enfin, et malgr l'opposition de Bagration, les armes se runissent 
Smolensk.

Bagration arrive en voiture  la maison occupe par Barclay de Tolly,
qui met son charpe pour le recevoir, et pour faire son rapport  son
ancien en grade. Bagration, dans un lan patriotique d'abngation, se
soumet  Barclay, ce qui ne l'empche pas d'avoir un avis compltement
oppos au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les
ordres de Sa Majest, et crit ceci  Araktchew: Malgr le dsir de
mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est
ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe o;
donnez-moi un rgiment  commander, mais, de grce, tirez-moi d'ici; le
quartier gnral est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible
aux Russes; c'est un gchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la
patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que
je m'y refuse. Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent  semer
la zizanie entre les commandants en chef, et  empcher par suite toute
unit de vues. On se prpare  attaquer les Franais devant Smolensk; on
envoie un gnral pour examiner la position, et ce gnral, ennemi de
Barclay, passe la journe chez un des commandants de corps, et critique,
en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas mme vu.

Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain o doit
avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche  dcouvrir o sont les
Franais, ceux-ci tombent sur la division de Nvrovsky, et arrivent
sous les murs mmes de Smolensk.

Il n'y a plus  hsiter: pour sauver nos communications, il faut
accepter, bon gr, mal gr, le combat. Il est livr: des milliers
d'hommes tombent des deux cts, et Smolensk est abandonn, en dpit de
la volont souveraine et du dsir du peuple! La ville est brle par ses
habitants, que le gouverneur a tromps. Ruins, et ne pensant qu' leurs
malheurs personnels, ils vont  Moscou servir d'exemples  leurs frres,
et les exciter  la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons
notre retraite, et Napolon continue de son ct  s'avancer en
triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi
que se dcident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!


II


Le lendemain du dpart du prince Andr, le prince Bolkonsky fit appeler
sa fille:

Te voil, je l'espre, satisfaite; tu m'as brouill avec Andr, c'est
ce que tu voulais: quant  moi, j'en suis triste et afflig; je suis
vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais....
Va-t'en! Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans
qu'elle le vt, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.

La princesse Marie remarqua,  sa grande surprise, que Mlle Bourrienne
n'y avait plus ses entres comme autrefois: son pre n'acceptait plus
que les soins du vieux Tikhone.

Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle,
s'occupa avec une nouvelle activit de ses constructions et de ses
jardins, et ds ce moment son intimit avec Mlle Bourrienne cessa
compltement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire:
Tu m'as calomni auprs d'Andr, tu m'as brouill avec lui  cause de
cette Franaise, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas
plus d'elle que de toi!

La princesse Marie passait une partie de la journe chez le petit
Nicolas, assistait  ses leons, lui en donnait elle-mme, et causait
avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps  lire,  causer avec
sa vieille bonne, et avec les plerins, qui continuaient  venir la voir
en passant par l'escalier drob.

Elle songeait  la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait
pour son frre, elle dplorait la cruaut des hommes qui s'gorgeaient
les uns les autres, sans accorder toutefois  cette dernire plus
d'importance qu'aux prcdentes. Dessalles, qui en suivait la marche
avec un vif intrt, lui exposait cependant de temps  autre ses
opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur ct, les
plerins lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient  leur
faon la venue de l'Antchrist personnifi dans Napolon, et la belle
Julie, devenue princesse Droubetzko, lui crivait des lettres pleines
d'un patriotisme exalt.

Je vous cris en russe, ma chre amie, car je hais les Franais, et
leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes  Moscou,
et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre
Empereur ador.

Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous
o il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reois ajoutent
encore  mon exaltation.

Vous aurez entendu parler de l'hroque exploit de Raevsky, embrassant
ses deux fils et leur disant: Je mourrai avec vous, mais nous ne
faillirons pas!... Et en vrit, quoique l'ennemi ft deux fois plus
nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous
pouvons...  la guerre comme  la guerre! Les princesses Aline et Sophie
viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de
paille que nous sommes, sur des sujets difiants, en prparant de la
charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez, etc... etc....

Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de
l'importance extrme des derniers vnements, la faute en tait  son
pre, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer,
et se moquait,  table, de Dessalles et de ses nouvelles  sensation;
son ton assur et calme inspirait  sa fille une confiance aveugle, et,
sans rflchir, elle croyait  tout ce qu'il disait.

Plein d'activit et d'nergie, il dessina pendant le mois de juillet un
nouveau jardin, et posa la premire pierre d'une nouvelle habitation
pour sa nombreuse domesticit. Un symptme inquitait cependant la
princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il
faisait placer son lit de camp tantt dans la galerie, tantt dans la
salle  manger, ou bien, s'tablissant dans un fauteuil du salon, il
sommeillait, au son de la voix du petit domestique Ptroucha, qui avait
remplac Mlle Bourrienne comme lecteur.

Le premier du mois d'aot, il reut une lettre de son fils, qui lui
avait dj crit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce
qu'il s'tait permis de lui dire; le vieux prince avait rpondu par
quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince Andr
lui racontait en dtail l'occupation de Vitebsk par les Franais et les
incidents de la campagne, lui en donnait mme le plan, avec toutes les
combinaisons qu'il pouvait ultrieurement entraner, et terminait en
l'engageant vivement  s'loigner du thtre de la guerre, qui se
rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et  se retirer  Moscou.

Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Franais taient 
Vitebsk, s'empressa de l'annoncer,  table, au vieux prince, qui se
souvint alors seulement de la lettre de son fils.

J'ai eu une lettre du prince Andr ce matin, dit-il en se tournant vers
sa fille, l'as-tu lue?

--Non, mon pre, rpondit-elle effraye. Comment en effet aurait-elle
pu lire une lettre dont elle avait mme ignor l'arrive?

Il m'crit au sujet de cette guerre, poursuivit son pre, en souriant
avec ddain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.

Elle doit tre fort intressante, dit Dessalles; le prince est  mme
de savoir....

--Oh! srement, s'cria Mlle Bourrienne.

--Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite
table, sous le presse-papiers.

Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqu.

Non, non! reprit-il en fronant les sourcils. Allez-y, vous, Michel
Ivanovitch!... Michel Ivanovitch obit, mais  peine eut-il quitt la
chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette
sur la table:

Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en dsordre!
murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et
le petit Nicolas se regardrent en silence: le vieux prince, suivi de
Michel Ivanovitch, revint bientt, rapportant avec lui le plan de la
nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa  ct de
son assiette, et le dner s'acheva sans qu'il ft la lecture de la
lettre.

Lorsqu'ils furent au salon, il la donna  sa fille, qui, aprs l'avoir
lue  haute voix, regarda son pre: celui-ci, absorb dans la
contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.

Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.



--Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.

--Il serait possible que le thtre de la guerre se rapprocht de nous,
poursuivit Dessalles.

--Ha! ha! ha! le thtre de la guerre? rpliqua le prince. Je l'ai dit
et je le rpte: le thtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi
n'ira jamais plus loin que le Nimen.

Dessalles le regarda stupfait: parler du Nimen lorsque l'ennemi se
trouvait dj sur le Dnipre! Seule la princesse, oubliant sa
gographie, acceptait  la lettre les paroles de son pre.

 la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la
Pologne; Bennigsen aurait d depuis longtemps entrer en Prusse,
l'affaire aurait march autrement, continua le prince, qui se reportait
videmment  la campagne de l'anne 1807.

--Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre
il est question de l'occupation de Vitebsk....

--Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie
s'assombrit:--C'est vrai, il crit... que les Franais ont t battus,
je ne sais o... prs d'une rivire quelconque!

Dessalles baissa les yeux:

Le prince Andr ne parle pas de cela, dit-il doucement.

--Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas invent, pourtant.

Un long silence suivit ces mots:

Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout  coup, explique-moi
comment tu penses remdier  ce dfaut dans notre plan?

Michel Ivanovitch ne se le fit pas rpter, et le prince, aprs l'avoir
cout quelques instants, quitta le salon, en jetant  sa fille et 
Dessalles un regard irrit.

La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond
tonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher 
la deviner. La fameuse lettre fut oublie par son pre sur la table du
salon.... Michel Ivanovitch vint la rclamer dans le courant de la
soire; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la
question l'embarrasst singulirement, de ce que faisait son pre.

Il s'agite!... rpondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais
ironique, qui la fit plir. La construction de la nouvelle maison le
proccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est 
farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.
Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le
jour aprs sa mort tait devenu le passe-temps favori du vieux prince.

Vous dites qu'il envoie Alpatitch  Smolensk? demanda la princesse
Marie.

--Oui, Alpatitch est prt  partir, il attend ses ordres.


III


Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert,
avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait 
la main un gros cahier, dans une pose quelque peu thtrale; il lisait
Ses Remarques: c'tait ainsi qu'il appelait les papiers destins 
tre envoys aprs sa mort  l'Empereur; le souvenir du temps o il les
avait crites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre
de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier  sa place, et
fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:

D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui
rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achteras du papier  lettres, huit
rames, tu entends bien, dor sur tranche comme celui-ci, ensuite de la
cire  cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur
en personne, poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda
aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'aprs le
modle invent par lui, et de plus un grand carton pour y dposer son
testament et Ses Remarques.

Cette conversation durait dj depuis deux heures, lorsqu'il s'assit,
ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch
pour sortir, il se rveilla:

Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque
chose.

Le prince retourna  son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin
ses papiers, et s'assit  sa table pour crire la lettre au gouverneur.
Lorsqu'il l'eut acheve et cachete, il tait tard; le sommeil et la
fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que
les plus tristes penses ne manqueraient pas de l'assaillir ds qu'il
serait couch. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des
chambres et lui indiquer l'endroit o il devait placer son lit pour
cette nuit: chaque coin fut mesur et inspect avec soin, mais aucun ne
lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion
insurmontable; il en avait peur,  cause sans doute des cauchemars qui
l'y avaient accabl. Enfin, aprs une longue et mre dlibration, il
choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, o
jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reut l'ordre d'y placer le lit,
ce qu'il fit aussitt avec l'aide du valet de chambre.

Pas ainsi, pas ainsi! s'cria le vieux prince, en attirant  lui sa
couchette et en la reculant ensuite. Je vais donc pouvoir me reposer!
se dit-il en se laissant dshabiller par son fidle serviteur. Aprs
avoir t avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur
sa couche, et sembla s'abmer dans la contemplation de ses jambes
dessches et jaunes. Il rflchissait et hsitait devant le suprme
effort qu'il lui restait  faire pour les soulever et les tendre:
Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite,
vous autres, un terme  mes maux? Que ne me laissez-vous m'en
aller?... Et il ramena enfin  lui ses vieilles jambes, en poussant un
long soupir.  peine couch, son lit se mit  onduler et  se soulever
sous lui, en avant, en arrire: on aurait dit que le meuble avait pris
vie, et qu'il s'agitait violemment: il en tait ainsi presque toutes les
nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.

Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'cria-t-il en
colre, comme s'il s'adressait  quelqu'un. Mais n'avais-je pas rserv
quelque chose de grave pour y songer  prsent  mon aise? Les verrous?
Non, je les ai commands! ce n'tait pas a! Qu'ai-je donc oubli tout
 l'heure au salon, o la princesse Marie et cet imbcile de Dessalles
disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma
poche?... et aprs? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi
a-t-il t question  table?

--Du prince Andr....

--Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La
princesse Marie l'a lue, Dessalles a parl de Vitebsk, je vais la lire 
mon tour.

Il se la fit apporter et ordonna  Tikhone de rapprocher le guridon,
sur lequel taient poss son verre de limonade et son bougeoir; il mit
ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui crivait son fils.
Alors, dans le calme de la nuit,  la faible lueur de la lumire qui
s'chappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la premire
fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui
donnait: Les Franais sont  Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent
tre  Smolensk, ils y sont peut-tre!... Eh! Tichka!... Tikhone se
leva en sursaut: Non, ce n'est rien, rien! s'cria-t-il, et, glissant
la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube
tincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe
clair par un beau soleil; et lui-mme, jeune gnral, gai, plein de
vigueur, entrant dans la tente de Potemkine;  ce souvenir, toute la
jalousie que lui inspirait alors le favori se rveille en lui avec la
mme violence.... Il croit entendre encore les paroles changes  cette
premire entrevue.... Il entrevoit  ses cts une femme au teint jaune,
d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononc... c'est notre mre
l'Impratrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au mme moment
il aperoit sa figure de cire, entoure de cierges, couche sous le dais
mortuaire.

Ah! si je pouvais revenir  cette poque, si le prsent pouvait
disparatre, et si eux surtout me laissaient en paix! murmurait le
vieillard en rvant.


IV


Pendant la confrence que le prince avait eue avec son majordome,
Dessalles tait all chez la princesse Marie, et lui avait expos
respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince Andr, qui
laissait entrevoir le danger du sjour  Lissy-Gory, situ  soixante
verstes seulement de Smolensk et  trois verstes de la grande route de
Moscou, que, la sant de son pre l'empchant de prendre les mesures
ncessaires  leur scurit, elle ferait sagement d'envoyer, par
Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prire de
l'informer de la vritable situation des choses, et de lui dire
franchement s'il y avait pril  rester  la campagne. Dessalles crivit
la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit  Alpatitch, avec
ordre de revenir sans perdre une minute.

Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prt  partir, et,
aprs avoir reu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande
kibitka  capote de cuir, attele d'une troka de vigoureux chevaux
rouans.

Les clochettes de l'attelage, bourres de papiers, taient muettes, car
le prince ne permettait  personne d'en faire usage dans sa proprit;
mais Alpatitch, qui aimait  les entendre tinter, comptait bien leur
rendre la libert ds qu'il serait  quelque distance du chteau. Son
entourage, compos du teneur de livres, de sa cuisinire, de deux
vieilles femmes et d'un enfant habill en cosaque, s'empressait autour
de lui.

Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en dredon, recouverts
de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros
paquet au moment o Alpatitch se disposait  y monter, avec l'aide
respectueuse d'un des cochers.

Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les
femmes, les femmes! s'cria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une
voix aussi essouffle et aussi brusque que celle de son matre. Aprs
avoir fait ses dernires recommandations au sujet des travaux et des
constructions, il se dcouvrit, et fit trois fois de suite le signe de
la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'cartait singulirement des
habitudes du prince).

S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite,
n'est-ce pas, Jakow Alpatitch? lui cria sa femme,  qui les bruits de
guerre causaient une frayeur indicible. Ayez piti de nous, au nom du
ciel!

--Oh! les femmes, les femmes! murmurait-il encore, pendant que la
kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un
oeil connaisseur. L-bas le seigle commenait dj  jaunir; ici
l'avoine encore verte s'lanait en touffes fortes et serres. Les bls
d't, exceptionnellement beaux cette anne, rjouissaient la vue du
vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de
ct et d'autre, et chemin faisant il rcapitulait dans sa tte son
programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant
avec inquitude s'il n'avait pas par malheur oubli quelque commission
de son matre.

Deux fois il s'arrta pour faire manger et reposer ses chevaux, et
enfin, dans la soire du 16 aot, il arriva  la ville. Pendant le
trajet il avait dpass plusieurs trains de bagages et mme des troupes
en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups
de feu  une grande distance, mais il n'y prta aucune attention. Ce
qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp tabli
dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute
pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorb comme il l'tait par
ses affaires et par ses calculs, il oublia bientt ce singulier
incident.

Il y avait environ trente ans que tout l'intrt de son existence se
concentrait dans l'excution de la volont de son matre; aussi ce qui
ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait gure, et n'existait
mme pas pour lui.

Arriv dans le faubourg de la ville, il s'arrta devant une espce
d'auberge, tenue par un certain Frapontow, chez qui il logeait
d'habitude. Ce Frapontow avait achet autrefois, de la main lgre
d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en dtail lui
avait si bien profit que de fil en aiguille il s'tait bti une maison,
une auberge, et faisait maintenant un commerce considrable de farine.
Ce paysan  cheveux noirs,  physionomie avenante, g de quarante ans
environ, avait un gros ventre, des lvres paisses, un nez camard, et
deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronait presque
constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en
chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.

Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les
autres la quittent.

--Comment cela?

--Est-il bte, ce peuple? Il craint les Franais!

--Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.

--C'est ce que je leur rpte. Je leur ai dit aussi que l'ordre a t
donn de ne pas le laisser entrer; donc c'est sr, il n'entrera
pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la
panique pour demander trois roubles par chariot de transport.

Jakow Alpatitch, qui l'coutait avec distraction, l'interrompit pour
faire donner du foin  ses chevaux et prparer le samovar; puis il se
coucha, aprs avoir savour une bonne tasse de th.

Pendant toute la nuit, des rgiments passrent devant l'auberge, mais
Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son
habitude, vaquer  ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait dj
chaud  huit heures du matin: Quelle belle journe pour la moisson! se
disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon
s'entendaient ds l'aube en dehors de la ville. Les rues taient pleines
d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme
toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement  l'entre
de leurs boutiques; dans les glises on disait la messe. Alpatitch fit
sa tourne accoutume, se rendit aux diffrents tribunaux,  la poste,
et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi
qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun
faisait son possible pour rassurer son voisin.

Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement,
un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire,
qui videmment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs
dont il connaissait l'un, qui tait un ancien chef de district.

Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un
clibataire, c'est une autre affaire! Une tte, une misre... mais avec
treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos
autorits, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste
plus qu' crever!... Il faudrait les pendre, ces sclrats!

--Voyons, voyons, du calme!

--Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous
ne sommes pas des chiens!

--Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?

--Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,
rpondit ce dernier en relevant firement la tte, et en fourrant sa
main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son
matre: J'ai ordre de m'informer de la situation.

--Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen
de transport. Tu entends ce bruit l-bas.... Eh bien, voil! Ces
brigands nous ont conduits  notre porte!

Alpatitch secoua la tte et monta l'escalier. Des marchands, des femmes
et des employs se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du
cabinet s'ouvrit: tous se levrent et firent un pas en avant; un
fonctionnaire civil sortit d'un air effar, changea quelques mots avec
un marchand, appela un gros employ dcor d'une croix au cou, et, sans
rpondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait
de tous cts, il l'entrana vivement et disparut avec lui. Alpatitch se
plaa en avant, et, lorsque le mme fonctionnaire reparut une seconde
fois, il lui tendit ses deux lettres, aprs avoir pralablement fourr
sa main gauche dans son gilet:

 Monsieur le baron Asch, de la part du gnral prince Bolkonsky,
dit-il d'une faon si solennelle et si significative, que l'employ se
retourna et prit les lettres qu'il lui prsentait. Quelques secondes
aprs, le gouverneur fit appeler Alpatitch.

Tu rpondras au prince et  la princesse, dit-il avec hte, que je ne
sais rien, et que, selon mes instructions suprieures.... Tiens,
voici!... et il lui donna un imprim. Le prince est souffrant, je lui
conseille d'aller  Moscou; j'y vais moi-mme: tu lui diras aussi que je
n'ai agi... mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussire et
de sueur se prcipita dans la chambre, lui dit quelques mots en
franais, et la figure du gouverneur prit une expression d'pouvante.

--Va, va! ajouta-t-il en congdiant Alpatitch d'un signe de tte. Ce
dernier sortit aussitt, et tous les regards, avides de nouvelles, se
portrent sur lui avec une inquitude marque. Retournant en toute hte
 son auberge, il prta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade,
qui se rapprochait. L'imprim contenait ce qui suit:

Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de
Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais expose. Moi
d'un ct, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville
pour nous y runir, le 22 de ce mois, et les armes dfendront alors
conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confi  vos
soins, jusqu' ce que leurs efforts aient repouss les ennemis de la
patrie, ou jusqu' ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous
voyez donc que vous pouvez, en toute scurit, rassurer les habitants de
Smolensk, car, lorsqu'on est dfendu par deux armes aussi vaillantes
que les ntres, on peut tre sr de la victoire! (Ordre du jour de
Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.--1812).

Le peuple inquiet errait dans les rues.

On voyait  tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et
d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger
vers les portes de la ville. Quelques-uns, prts  partir, stationnaient
devant la boutique qui touchait  celle de Frapontow; les femmes
criaient et pleuraient en changeant leurs dernires recommandations, et
un roquet aboyait en sautant  la tte des chevaux.

Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacit
inaccoutume de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le
rveilla, lui ordonna de mettre les chevaux  la kibitka et alla
chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du
propritaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que
dominait la voix irrite et rauque de Frapontow. La cuisinire,
pareille  une poule effare, courait en tous sens dans la pice
d'entre.

Il l'a battue, battue! not'matresse, jusqu' la mort! criait-elle.

--Pourquoi? demanda Alpatitch.

--Parce qu'elle l'a suppli de la laisser partir! Emmne-moi, lui
disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois
bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous? Et il l'a
battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!

Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un
mouvement de tte affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la
chambre qui contenait ses emplettes.

Sclrat! monstre! s'cria en ce moment une femme ple, maigre, qui,
les vtements dchirs, et tenant un enfant sur son sein, se prcipita
sur le palier et descendit l'escalier en courant. Frapontow la
poursuivait, mais,  la vue d'Alpatitch, il s'arrta brusquement,
arrangea son gilet, billa, s'tira les bras, et entra avec lui dans sa
chambre:

Comment, tu pars?

Sans lui rpondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son
compte.

Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur?
Qu'a-t-on dcid?

Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'tait exprim trs
vaguement.

Notre commerce s'en trouvera peut-tre bien, sais-tu? Slivanow a vendu
l'autre jour de la farine  l'arme,  neuf roubles le sac....
Prendrez-vous du th?

Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Frapontow en avalrent quelques
tasses, en causant amicalement sur le prix du bl, sur la moisson 
venir, et sur la belle apparence de la rcolte.

Il me semble, dit Frapontow, que le bruit s'est calm; les ntres
auront eu le dessus, bien sr! On a dclar qu'on ne le laisserait pas
entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maive Ivanovitch Platow en
a jet  l'eau dix-huit mille!

Alpatitch rgla ses comptes avec son hte; le tintement des clochettes
de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer
devant la porte de la maison, l'attira  la fentre; il regarda dans la
rue, dont le soleil clairait d'aplomb un ct: il tait midi pass.

Tout  coup un sifflement lointain et trange, suivi d'un coup sec,
fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres.
Alpatitch quitta la fentre, et descendit dans la rue, au moment o deux
hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de
tous cts que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui
tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la
ville; mais les habitants n'y prtaient qu'une mince attention, la
fusillade en dehors des murs les intressait davantage.... C'tait le
bombardement de la ville, ordonn par Napolon! Depuis cinq heures du
matin, cent trente bouches  feu tiraient sans relche.

La femme de Frapontow, qui n'avait pas encore cess de pleurer dans un
coin de la remise, se calma subitement... s'avana sous la porte
cochre, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder
les passants, dont la curiosit s'veillait de plus en plus  l'aspect
des boulets et des obus.

La cuisinire et le marchand d' ct se joignirent  elle, et tous
trois suivirent des yeux avec un vif intrt la course des projectiles
qui passaient au-dessus de leurs ttes. Quelques hommes apparurent au
tournant de la rue: ils causaient avec vivacit.

Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a t rduit en
miettes!...

--Et il a labour la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un
autre.

--J'ai heureusement saut de ct  temps, autrement il m'aurait
aplati, dit un troisime.

La foule les arrta, et ils racontrent comment des boulets taient
tombs tout prs d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des
boulets et le son moins perant des grenades et des obus redoublaient
d'intensit: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.

Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hte suivait de l'oeil ses
derniers prparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinire, les manches
retrousses, et se balanant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de
la rue pour couter ce qu'il s'y disait, et s'merveiller, elle aussi,
du spectacle.

Que diable vas-tu regarder l? lui cria-t-il rudement. Au son de cette
voix imprieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant
retomber son jupon rouge, qu'elle avait relev.

 ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air  une si faible
distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la
terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la
rue, une violente dtonation eut lieu, et il s'leva aussitt une
paisse fume. La cuisinire tomba en gmissant au milieu d'un cercle de
gens ples et pouvants. Frapontow courut  elle; les femmes
s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la
pauvre blesse dominaient toutes les voix.

Cinq minutes plus tard, la rue tait dserte. La malheureuse femme, dont
les ctes avaient t brises par un clat d'obus, avait t transporte
dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de
Frapontow, ses enfants, le dvornik se rfugirent, pouvants, dans la
cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mls
aux gmissements de la cuisinire, ne discontinuaient pas. La femme de
Frapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et
questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'tait devenu
son mari: il tait all, lui dit-on,  la cathdrale, o le peuple se
portait en masse pour demander qu'on ft une procession avec l'image
miraculeuse de la Sainte Vierge.

La canonnade diminua  la tombe du jour; le ciel du soir se drobait
sous un pais rideau de fume, dont les dchirures laissaient entrevoir
de temps  autre le croissant argent de la nouvelle lune. Au roulement
continu des bouches  feu succda pendant quelques minutes un semblant
de calme, mais un bruit semblable au pitinement d'une foule en marche,
des gmissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne
tardrent pas  l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinire
avait cess de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la
rue, non plus en files bien alignes, mais comme des fourmis qui
s'chappent en dsordre d'une fourmilire envahie. Quelques-uns
entrrent dans la cour de l'auberge pour viter un rgiment qui leur
barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui
avait quitt la cave, se tenait sous la porte cochre.

La ville se rend!... partez au plus vite, lui cria un officier, et,
apercevant les soldats qui sortaient de la cour: Je vous dfends
d'entrer dans les maisons, ajouta-t-il avec colre. Alpatitch appela
son cocher, et lui ordonna de monter sur le sige. Toute la famille de
Frapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes
aperurent les lueurs sinistres des incendies, que le crpuscule rendait
encore plus visibles, elles clatrent en lamentations, auxquelles
rpondirent aussitt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et
son cocher dnouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les
rnes et les brides emmles de l'attelage; enfin tout fut prt, la
voiture s'branla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique
ouverte de Frapontow, put y voir encore une dizaine de soldats
bruyamment occups  remplir de grands sacs de farine, de froment et de
graines de tournesol. Le propritaire, survenant sur ces entrefaites,
fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrta subitement, se
prit les cheveux  poignes, et sa colre se changea en un rire plein de
sanglots.

Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces
possds!... et, saisissant lui-mme les sacs, il les jetait dans la
rue. Quelques soldats effrays s'enfuirent, d'autres continurent
tranquillement leur besogne.

Eh bien, Alpatitch, s'cria Frapontow, la Russie est perdue, elle est
perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!... Et il se prcipita
d'un air gar dans sa cour.

La route tait tellement encombre, qu'Alpatitch ne parvenait pas 
avancer, et la femme de Frapontow et ses enfants, assis sur une
charrette, attendaient comme lui le moment favorable.

Il faisait sombre et les toiles brillaient au ciel, lorsqu'ils
arrivrent enfin, pas  pas,  la descente vers le Dnipre, o ils
furent forcs de s'arrter: les soldats et les voitures barraient le
passage. Prs du carrefour o ils firent balte, les derniers dbris
d'une maison et de quelques boutiques brlaient encore: la flamme,
s'teignant tout  coup dans la noire fume, se rallumait ensuite plus
brillante, et clairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres
dtails, les figures silencieuses et terrifies de la foule. Des ombres
passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mlaient
au craquement incessant du bois, qui clatait. Des soldats allaient et
venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aids d'un homme en
manteau, tranrent une poutre flambante dans la cour d'une maison
voisine, et d'autres y portrent des brasses de foin.

Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit  un groupe qui regardait
brler un magasin de bl, dont les flammes lchaient les murs: l'un
d'eux s'croula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les
poutres incandescentes roulrent  terre.

 ce moment, une voix connue l'appela par son nom:

Mon Dieu, Excellence! rpondit-il en reconnaissant avec stupeur son
jeune matre.

Le prince Andr, mont sur un cheval noir, se tenait un peu en arrire
de la foule.

Que fais-tu ici?

--Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je...
sommes-nous donc perdus?

--Que fais-tu ici? rpta le prince Andr.

Une gerbe de flammes, ravive pour une seconde, laissa voir  Alpatitch
sa figure ple et dfaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il
avait t envoy, et la difficult qu'il prouvait  sortir de la ville.

Dites-moi, Excellence, rpta-t-il, sommes-nous donc perdus?

Le prince Andr, sans lui rpondre, tira son calepin, en arracha un
feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques
mots  sa soeur:

Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occup par l'ennemi dans une
semaine, quittez-le au plus vite, allez  Moscou.... Rponds-moi de
suite par un exprs  Ousviage, et informe-moi de votre dpart. Il
venait  peine de remettre ce billet  Alpatitch et d'y ajouter des
instructions verbales, qu'un chef d'tat-major  cheval, accompagn de
sa suite, l'interpella.

Vous tes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus
prononcs... on met le feu aux maisons en votre prsence, et vous
laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en rpondrez!
poursuivit Berg, car c'tait Berg lui-mme, qui, devenu adjoint au chef
de l'tat-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de
la premire arme, occupait l une place fort agrable et trs en vue,
comme il disait souvent.

Le prince Andr le regarda sans dire mot, et, se retournant vers
Alpatitch:

Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une rponse jusqu'au
10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forc de
tout quitter et de courir  Lissy-Gory.

--Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnatre; j'ai
reu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez
que je les excute ponctuellement, mille excuses!

Un formidable craquement clata, le feu s'teignit subitement, de gros
tourbillons de fume s'levrent de dessous le toit... et un second
craquement branla l'norme masse, qui s'croula avec fracas! C'tait la
toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frntiques de la
foule surexcite. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et
claira de nouveau les visages ples et fatigus de ceux qui l'avaient
si laborieusement activ! L'homme au manteau leva le bras et s'cria:

Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voil qui flambe!...

--C'est le propritaire lui-mme qui parle ainsi, chuchotrent quelques
voix.

--Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince Andr, sans faire
attention  Berg, qui restait ptrifi  ses cts, transmets-leur ce
que je t'ai dit... adieu! Et, donnant un coup d'peron  son cheval, il
s'loigna.


V


Aprs Smolensk, les troupes continurent leur retraite, suivies de prs
par l'ennemi. Le 10 aot, le rgiment command par le prince Andr
arrivait, en suivant la grand'route,  la hauteur de Lissy-Gory, et
dpassait l'avenue qui conduisait au chteau. Une chaleur accablante et
une effroyable scheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros
nuages cachaient de temps  autre le soleil, mais il s'en dgageait
aussitt, et se couchait tous les soirs au milieu d'paisses vapeurs
d'un brun rougetre. Les bls non moissonns s'grenaient et schaient
sur pied dans les champs, et le btail, mugissant de faim, cherchait en
vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais
brls par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fracheur que
la nuit, dans les forts, mais l'action bienfaisante de la rose ne
s'tendait gure au del de cette limite. Sur la grand'route poudreuse,
d'normes colonnes de poussire aveuglaient le soldat, dont la marche
commenait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie
tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avanait sur les
bas cts, dans la poussire suffocante et chaude que la rose de la
nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des
soldats, aux roues des fourgons, s'tendait comme un nuage au-dessus des
troupes, et pntrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans
les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'levait, et plus
s'levait ce nuage sablonneux et brlant,  travers lequel on
entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle
d'air n'agitait cette lourde atmosphre, et les hommes, accabls de
fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber.
Lorsqu'on entrait dans un village, tous se prcipitaient vers le puits:
on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait
avec avidit.

Le prince Andr s'occupait activement de son rgiment, de la sant de
ses soldats, de leur bien-tre. L'incendie de Smolensk et l'abandon de
la ville, en veillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent
poque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois
ses propres douleurs. Son affabilit et sa bienveillance l'avaient rendu
cher  ses subordonns, qui ne l'appelaient pas autrement que notre
prince. Il tait bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers,
parce qu'ils ne connaissaient pas son pass, et qu'il les rencontrait
dans un milieu diffrent du sien; mais, ds que le hasard lui faisait
retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hrissait au moral
et redevenait hautain et ddaigneux. Dans ses relations habituelles il
se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de
la plus stricte justice.

Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un ct,
Smolensk que, selon lui, on aurait d et pu dfendre, abandonn le 18
aot; de l'autre, son pre, malade, forc de fuir et de quitter
Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrang 
sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le
prince Andr, les soins  donner  son rgiment, en l'obligeant 
s'occuper des moindres dtails du service, le dtournaient de ces
tristes penses. Son dtachement arriva  Lissy-Gory le. 22 du mois
d'aot: deux jours auparavant, il avait appris que son pre et sa soeur
l'avaient quitt pour aller se rfugier  Moscou. Rien ne l'attirait
plus en ces lieux, mais le dsir de goter une amre jouissance, en
ravivant sa douleur, le dcida  y pousser une pointe.

Montant  cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du
village qui l'avait vu, natre et grandir. En passant devant l'tang o
d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant
leur linge, il fut tonn de n'y voir personne; le petit radeau, enfonc
en partie dans l'eau, se balanait,  moiti couch sur le bord; il n'y
avait me qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entre tait
grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les alles du jardin;
des veaux et des poulains se promenaient  leur aise dans le parc
anglais; les vitres de l'orangerie taient brises, quelques arbres
renverss avec leurs caisses; quelques autres taient compltement
desschs. Il appela Tarass le jardinier, personne ne rpondit. Tournant
l'angle de la serre, il remarqua que la clture de planches tait
brise, et que des branches de pruniers dpouilles de leurs fruits
jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immmorial vu
assis devant l'entre du jardin, s'tait install maintenant sur le banc
favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un
beau magnolia,  moiti mort, pendait,  porte de sa main, l'corce
destine  cette fabrication. Comme il tait compltement sourd, il
n'entendit pas venir le prince Andr. Celui-ci arriva enfin  la maison;
devant la faade quelques vieux tilleuls avaient t abattus, une jument
pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre
et des massifs de rosiers. Les volets taient ferms  toutes les
fentres,  l'exception d'une seule au rez-de-chausse: un gamin, qui
semblait y tre aux aguets, aperut le cavalier, et disparut aussitt
dans l'intrieur de la maison.

Alpatitch tait rest seul  Lissy-Gory aprs en avoir renvoy sa
famille, et lisait la Vie des Saints au moment o l'enfant vint
l'avertir de la venue de son jeune matre. Boutonnant vivement son
habit, il courut  sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et,
sans prononcer une parole, se prcipita sur le prince Andr, en fondant
en larmes. Se dtournant aussitt comme s'il tait honteux de s'tre
laiss aller  ce mouvement de faiblesse, il surmonta son motion, et
lui rendit compte de l'tat des choses. Ce que le chteau contenait de
prcieux avait t expdi  Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts
environ de froment tirs de la rserve; mais le foin et les bls d't,
d'une beaut extraordinaire cette anne-l, avaient t fauchs avant
leur maturit par les troupes. Les paysans taient ruins, et
quelques-uns d'entre eux s'taient mme retirs  Bogoutcharovo.

Quand mon pre et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince Andr,
qui avait cout avec distraction ses dolances, et qui supposait les
siens dj  Moscou.

--Ils sont partis le 7, reprit Alpatitch, persuad qu'il les savait 
Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes,
il lui demanda de nouvelles instructions. Il nous reste encore une
certaine quantit de bl. Faut-il le livrer aux troupes contre reu?

--Que dois-je rpondre, se disait le prince Andr, les yeux fixs sur
le vieillard, dont le crne chauve reluisait au soleil; il voyait, 
l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-mme l'inutilit de
ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un
instant sa douleur.

--Oui, donne-le, rpondit-il.

--Vous aurez remarqu le dsordre du jardin; il a t impossible, de
l'empcher: trois rgiments ont couch ici; les dragons, surtout se sont
permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter
plainte et....

--Que feras-tu  prsent? lui demanda son matre: vas-tu rester ici?

Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air
recueilli:

Il est mon, protecteur, rpondit-il avec solennit. Que sa volont soit
faite!

--Eh bien, adieu! dit le prince Andr, en se penchant vers son vieux
serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux
paysans de se rfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui
est prs de Moscou!

Alpatitch, pleurant  chaudes larmes, se serra contre lui; le prince
Andr l'carta doucement, et partit au galop par la grande avenue.

Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis  la mme
place, et toujours absorb par son ouvrage, comme une mouche sur la
figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la
serre, s'arrtrent tout court  la vue du cavalier: elles tenaient
dans leurs jupons retrousss des prunes arraches aux espaliers. Leur
terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa
compagne, l'entrana brusquement, et se cacha avec elle derrire un
bouleau, sans mme ramasser les fruits encore verts qui avaient roul de
leurs tabliers. Le prince Andr tourna la tte, et feignit de ne pas les
apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie
fillette effare lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants
venait d'veiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le
reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il
existait d'autres intrts dans la vie, des intrts compltement
trangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces
petites filles ne songeaient videmment qu' pouvoir emporter et manger
leurs prunes  moiti mres, et surtout  ne pas se laisser
surprendre.... Pourquoi ds lors s'opposer au succs de leur entreprise?
Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une
fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'lancer hors de leur
cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons
relevs, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grles. Le
prince Andr, que cette course loin de la poussire de la grand'route
avait rafrachi, rejoignit bientt son rgiment qui avait fait halte
prs d'un tang. Il tait deux heures de l'aprs-midi; un soleil ardent
grillait le dos des soldats  travers leur uniforme de drap noir, et la
poussire, qui continuait  s'tendre sur eux en une couche immobile et
dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent.
Comme il longeait la digue, une bouffe d'air frais et marcageux lui
caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau,
quelque bourbeuse qu'elle ft. Le petit tang d'o partaient des rires
et des cris tait couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau dbordait
jusque sur la chausse,  cause de la quantit de soldats qui le
remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs
figures et leurs cous d'un rouge brique, frtillaient dans cette mare
verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux
trmoussement, accompagn de bruyants clats de rire, inspirait un
sentiment de vague tristesse.

Un jeune soldat blond, du troisime escadron, une courroie noue
au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son
lan, et piqua une tte dans l'eau; un sous-officier,  la chevelure
bouriffe, y tirait ses membres fatigus, s'y brouait comme un
cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses
ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des
plongeons, entremls de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous
cts, dans l'tang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine,
blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez tait
plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'tre
ainsi surpris par son colonel, il se dcida pourtant  lui vanter les
dlices du bain.

C'est fort agrable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.

--L'eau est sale, rpliqua le prince Andr, en faisant la grimace.

--On vous fera place, on la nettoiera, s'cria Timokhine, et, s'lanant
tout nu vers les baigneurs:

Le prince dsire se baigner, mes enfants!

--Quel prince?

--Mais le ntre, que diable!

--Notre prince! s'crirent plusieurs voix, et tous se mirent 
s'agiter  tel point en tous sens, que le prince Andr eut toutes les
peines du monde  les calmer, et  leur faire entendre qu'il se
contenterait de prendre une douche dans la grange.

De la chair, de la chair  canon! se disait-il en se regardant de la
tte aux pieds, et en frissonnant  la pense de cette foule de corps
humains qui se trmoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir
se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dgot, que ce
tableau lui faisait prouver.


La lettre suivante, crite le 7 du mois d'aot par le prince Bagration,
et date de son campement  Mikhalovka sur la route de Smolensk, tait
adresse  Araktchew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre
serait lue par l'Empereur, il en avait pes chaque mot, autant du moins
que ses capacits intellectuelles le lui avaient permis:

Monsieur le comte Alexis Andrvitch, le ministre vous aura sans doute
rendu compte de l'abandon de Smolensk  l'ennemi; chacun en est afflig
au del de toute expression, et l'arme entire est au dsespoir de ce
qu'on ait ainsi livr, sans utilit aucune, une place de cette
importance. De mon ct, je l'ai suppli personnellement de la faon la
plus pressante, je lui ai mme crit, mais rien n'y a fait. Napolon se
trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac,
et si l'on m'avait cout, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait
perdu la moiti de son arme. Nos troupes se sont battues et se battent
comme toujours. J'ai rsist avec 15 000 hommes plus de trente-cinq
heures, et j'ai cras l'ennemi, mais Lui n'a mme pas voulu tenir
quatorze heures; c'est une honte et une fltrissure pour nos armes, et
aprs cela Il ne devait plus tre digne de vivre. S'Il vous a
annonc que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus
4 000 morts et blesss... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des
pertes normes!

Qu'est-ce que cela lui aurait cot de tenir encore deux jours? Les
Franais se seraient certainement retirs les premiers, car ils
n'avaient pas une goutte d'eau. Il m'avait solennellement jur de ne
pas battre en retraite, et tout  coup Il m'envoie dire qu'il se
retire la nuit mme.

On ne fait pas la guerre ainsi; nous amnerons de la sorte l'ennemi aux
portes mmes de Moscou....

On me dit que vous pensez  faire la paix. Que Dieu vous en garde!
Aprs tant de sacrifices, aprs tant de retraites incomprhensibles, il
n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie  dos, et
tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en
est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura
des hommes!

Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut tre
excellent dans son ministre, mais comme gnral ce n'est pas assez dire
qu'il est mauvais... _Il est dtestable!_... et cependant c'est  lui
que le sort de la patrie a t confi! La colre me monte  la tte,
excusez la hardiesse de mes paroles! Il est vident que celui qui
conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas
l'Empereur, et veut notre perte  tous. Je vous cris la vrit...
organisez donc au plus tt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne
jouit pas de la confiance de l'arme, au contraire.... On le souponne
de pencher pour Napolon, et il est le grand conseiller du ministre.
Quant  moi, j'obis  ce dernier comme le premier caporal venu, quoique
je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondment, mais, dvou,
comme je le suis,  mon bienfaiteur et,  mon Souverain, je m'y soumets,
en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle arme entre de telles
mains. Figurez-vous que, grce  notre retraite, nous avons perdu de
fatigue, et dissmin dans les hpitaux, environ 15 000 hommes; si nous
avions march en avant, cela n'aurait pas t le cas. Dites-leur l-bas
que notre mre, la Russie, nous accusera de lchet, car nous livrons la
patrie  la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de
chacun la haine et le dpit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est
pas ma faute si le ministre, indcis, craintif, absurde et lambin,
runit en lui seul tous les dfauts. L'arme pleure, et l'accable
d'injures!...


VI


On pourrait,  notre avis, diviser en deux catgories bien distinctes
les divers modes, si varis et si multiples, de la vie: la premire se
composerait de ceux o la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au
contraire, de ceux o le fond domine la forme. Comparons, par exemple,
la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou mme  celle de
Ptersbourg,  celle du salon surtout, invariablement la mme partout et
toujours.

Depuis 1805, nous avions pass notre temps  nous quereller et  nous
rconcilier avec Bonaparte,  faire et  dfaire des constitutions,
pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hlne taient
rests immuables et avaient gard le mme ton et la mme allure que par
le pass. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la mme stupeur sur
les succs de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des
souverains de l'Europe entire qu'un complot haineux dont le seul but
tait de troubler et d'inquiter le cercle de la Cour, dont Mlle Schrer
se considrait comme le reprsentant incontestable. Chez Hlne, que
Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme
remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le
mme enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y
dplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se
terminer autrement que par une paix prochaine.

Une agitation inusite se manifesta dans ces runions rivales lorsque
l'Empereur revint de l'arme; quelques dmonstrations hostiles furent
mme tentes de salon  salon, mais chacun conserva strictement sa
nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Franais que quelques
lgitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait  l'index
le thtre franais, dont l'entretien, disait-elle, cotait ce que
cote un corps d'arme. On y suivait avec un intrt extrme les
oprations militaires, on y rpandait sur nos troupes les bruits les
plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hlne, o les Franais
taient en majorit, on prenait note des tentatives faites par Napolon
en faveur de la paix, on niait la vrit des rapports sur la cruaut de
l'ennemi, et l'on critiquait  outrance les conseils prmaturs de ceux
qui parlaient de la ncessit de se transporter  Kazan et d'y installer
la cour et les Instituts. La guerre n'avait  leurs yeux qu'un caractre
purement dmonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils
rptaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitu de la
maison d'Hlne (car tout homme intelligent devait l'tre ou l'avoir
t), que les questions pineuses ne se tranchaient point par la
poudre, mais par ceux qui l'avaient invente. On s'y moquait avec
esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation
moscovite, arrive  son apoge durant la visite de l'Empereur 
l'ancienne capitale.

Chez Mlle Schrer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une
admiration fanatique, semblable  celle de Plutarque pour ses hros! Le
prince Basile, qui continuait  occuper les mmes postes importants,
tait le chanon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il frquentait 
la fois ma bonne amie Anna Pavlovna et le salon diplomatique de ma
fille: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp  l'autre,
de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la premire
les opinions en honneur chez la seconde, et rciproquement. Un jour, peu
de temps aprs le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'tait
mis  censurer avec svrit chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay
de Tolly, finit par avouer qu'il aurait t trs embarrass, dans le
moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de gnral en chef. Un des
habitus du salon, connu sous le sobriquet d'un homme de beaucoup de
mrite, raconta qu'il avait vu le matin mme le commandant de la milice
de Ptersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et
se permit d'avancer que c'tait peut-tre l'homme destin  satisfaire
toutes les exigences.

Anna Pavlovna sourit mlancoliquement, en dclarant que Koutouzow ne
faisait que crer des ennuis  l'Empereur.

Oui, je l'ai dit  l'assemble de la noblesse, reprit le prince Basile;
je leur ai dit que son lection aux fonctions de commandant de la milice
ne plairait pas  Sa Majest; mais ils ne m'ont pas cout; ils ont la
manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons  singer l'absurde
enthousiasme des Moscovites, ajouta-t-il, en oubliant que ce propos,
qui aurait t got dans le salon de sa fille, ne pouvait l'tre dans
celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitt et essaya de rparer sa
maladresse.

Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus
vieux des gnraux russes, sige l-bas en personne? Il en sera pour sa
peine.... Et, franchement, peut-on nommer gnral en chef un homme de
mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir  cheval, et qui
s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est
distingu  Bucharest? Je ne parle pas de ses qualits comme militaire,
il y aurait trop  dire l-dessus; mais comment serait-il possible de
choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit
goutte? Quel commandant sera-ce l? Il serait bon tout au plus pour
jouer  colin-maillard, car il est compltement aveugle!

Personne ne rpliqua  cette violente sortie,  laquelle le prince
Basile se livrait le 21 juillet, et qui,  cette date, tait
parfaitement fonde; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow
reut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-tre,  la
rigueur, le dsir qu'on prouvait, en haut lieu, de s'en dbarrasser,
n'inquita pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre
plus prudent dans ses critiques. Le 8 aot, un conseil compos du
feld-marchal Soltykow, d'Araktchew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et
de Kotchoubey, fut runi pour discuter la marche gnrale de la
campagne. Le conseil dcida que l'insuccs devait tre attribu  la
division du pouvoir, et proposa, aprs une courte dlibration, et
malgr le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'lever ce
dernier au poste de gnral en chef et de commandant de tout le rayon
occup par les troupes; la proposition fut accepte, et la nomination
annonce le soir mme.

Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec
l'homme de beaucoup de mrite, qui lui faisait une cour assidue afin
d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles.
Le prince Basile fit son entre dans ce salon en vritable triomphateur,
et comme si le succs avait couronn ses plus chres esprances: Eh
bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est marchal,
tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voil
un homme! ajouta-t-il en lanant un regard svre sur son auditoire.
L'homme de beaucoup de mrite ne put s'empcher, quoiqu'il ft
candidat  une place, de rappeler  l'orateur le jugement qu'il avait
port lui-mme peu de jours auparavant. C'tait une double faute contre
la biensance, car Anna Pavlovna avait galement reu la nouvelle avec
de grandes dmonstrations de joie.

Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les
paroles du prince Basile, on le dit aveugle!

--Allons donc, il y voit assez clair, rpondit le prince en parlant
rapidement de sa voix de basse raille, et en toussant  plusieurs
reprises (c'tait son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il
se trouvait embarrass). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me
rjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donn, sur les troupes et
sur le pays, un pouvoir que jamais aucun gnral en chef n'a eu
jusqu'ici. C'est un second autocrate!

--Dieu le veuille! dit en soupirant Anna Pavlovna.

L'homme de beaucoup de mrite, trs novice encore au langage des
cours, s'imaginait flatter la vieille fille en dfendant son ancienne
opinion; il s'empressa donc d'ajouter:

On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur!
On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle  laquelle on lirait
_Joconde_, en lui disant que le Souverain et la patrie lui dcernaient
cet honneur.

--Peut-tre le coeur n'tait-il pas de la partie? fit observer Anna
Pavlovna.

--Pas du tout, pas du tout, s'cria avec chaleur le prince Basile, qui
ne permettait plus  personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible,
car l'Empereur a toujours su apprcier ses hautes qualits.

--Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait vritablement le
pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette  personne de lui mettre
des btons dans les roues, dit Anna Pavlovna.

Le prince Basile, comprenant aussitt  qui s'adressait cette allusion,
reprit  voix basse:

Je sais positivement que Koutouzow a pos comme condition _sine qua
non_  l'Empereur l'loignement du csarvitch. Savez-vous ce qu'il lui
a dit: Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le rcompenser s'il
fait bien.

--Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.

--On dit mme, poursuivit l'homme de beaucoup de mrite, continuant 
faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exig de l'Empereur
de ne pas venir sjourner  l'arme.

 peine eut-il prononc ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna,
se dtournant comme pousss par un mme ressort, changrent un regard
plein de compassion en rponse  cette inconcevable navet, et
poussrent un long et profond soupir.


VII


Pendant que ceci se passait  Ptersbourg, les Franais, laissant
Smolensk derrire eux, avanaient toujours et se rapprochaient de
Moscou. M. Thiers, l'historien de Napolon, cherche, comme les autres, 
attnuer les fautes de son hros, en soutenant qu'il avait t amen
jusque sous les murs de Moscou contre sa volont! Ce serait vrai, si
l'on pouvait donner comme cause aux vnements de ce monde la volont
d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors galement raison,
en prtendant, de leur ct, que Napolon a t attir en avant par
l'habilet de nos gnraux. En considrant mme le pass comme le
travail d'incubation des faits qui en sont la consquence ultrieure,
nous en arrivons  dcouvrir entre eux une certaine connexit qui ne
fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'checs a
perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par
son fait, il laisse de ct les fautes qu'il a pu commettre pendant le
cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au dbut,
et qui, en tournant au profit de son adversaire, a caus sa dfaite. Le
jeu de la guerre, bien autrement compliqu, est influenc par les
conditions du milieu o il s'agite, et, loin d'tre dirig par une
volont unique, il est le produit du frottement et du choc des mille
volonts et des mille passions individuelles qui y prennent part.

Napolon, aprs avoir quitt Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer
bataille d'abord  Dorogobouge sur la Viazma, ensuite 
Czarevo-Zamichtch; par suite de diffrentes circonstances, les Russes
ne purent l'accepter qu' Borodino, situ  112 verstes de Moscou. 
Viazma, Napolon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la
capitale asiatique du grand Empire, la ville sacre des peuples
d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables glises semblables  des
pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma mont sur
son petit cheval isabelle, accompagn de sa garde, de ses aides de camp,
et de ses pages; Berthier, le major gnral, rest en arrire pour faire
interroger un prisonnier russe par l'interprte Lelorgne d'Ideville,
rejoignit peu aprs son matre, et, le visage rayonnant de joie, arrta
court son cheval devant lui.

Qu'y a-t-il? demanda Napolon.

--Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes
commandes par Platow se runissent au gros de l'arme, et que Koutouzow
est nomm gnral en chef!... Ce gaillard est trs bavard et parat fort
intelligent.

Napolon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener,
pour avoir le plaisir de le questionner lui-mme. Quelques aides de camp
partirent au galop pour faire excuter cet ordre, et, un moment aprs,
le serf de Denissow, celui qu'il avait cd  Rostow, notre ancienne
connaissance Lavrouchka, avec sa figure veille et lgrement avine,
en veste de domestique militaire,  cheval sur une selle de cavalerie
franaise, s'approcha de Napolon, qui le fit marcher  ses cts, pour
l'examiner  son aise.

Vous tes un cosaque? lui demanda-t-il.

--Oui, Votre Noblesse

Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la
simplicit de Napolon n'avait rien qui put rvler  une imagination
orientale la prsence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrme
familiarit des affaires de la guerre actuelle[22], dit M. Thiers en
racontant cet pisode. Lavrouchka tait ivre ou  peu prs; n'ayant pas
prpar  temps le dner de son matre le jour prcdent, il avait t
bel et bien fustig, et envoy faire main basse sur la volaille dans un
village; l, s'tant laiss entraner par le charme de la maraude, il
avait t enlev par les franais. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de
choses dans sa vie, tait une de ces natures effrontes, prtes  toutes
les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises
penses de leurs matres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de
l'tendue de leur mesquine vanit.

Face  face avec Napolon, qu'il n'avait pas tard  reconnatre, il
fit tout son possible pour gagner ses bonnes grces. Sa prsence ne
l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du marchal des logis avec
les verges  la main, car, du moment qu'il ne possdait rien, que
pouvait-on lui prendre?

Il lui rapporta,  peu de choses prs, ce qui se disait parmi ses
camarades; mais, lorsque Napolon lui demanda si les Russes croyaient
vaincre Bonaparte, il flaira un pige dans cette question, et rflchit
en fronant les sourcils.

S'il doit y avoir prochainement une bataille, rpondit-il d'un air
souponneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans
qu'il y en ait, cela tranera en longueur.

Cette phrase sibylline fut ainsi traduite  l'Empereur par Lelorgne
d'Ideville: Si la bataille tait donne avant trois jours, les Franais
la gagneraient, mais si elle tait donne plus tard, Dieu sait ce qu'il
en arriverait. Napolon, dont l'humeur tait cependant excellente pour
le moment, couta sans sourire cet oracle, et se le fit rpter.
Lavrouchka le remarqua, et continua  faire semblant d'ignorer qui il
tait.

Nous savons bien que vous avez un certain Napolon qui a dj battu
tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!
dit-il, laissant involontairement chapper cette vanterie patriotique,
que l'interprte s'empressa du reste de passer sous silence, en ne
traduisant  Sa Majest que la premire partie de la phrase.

La rponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,
dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napolon s'adressa 
Berthier. Il lui exprima le dsir d'prouver sur cet enfant des steppes
du Don l'motion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec
l'Empereur, avec ce mme Empereur qui avait crit sur les Pyramides son
nom victorieux!

On avait  peine achev de le lui dire, que Lavrouchka, devinant 
merveille que Napolon s'attendait  le voir terrifi, joua aussitt la
stupfaction: il carquilla les yeux, prit un air hbt, et donna  sa
figure l'expression qui lui tait habituelle lorsqu'on le menait
recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes.  peine
l'interprte de Napolon, dit M. Thiers, avait-il parl, que le cosaque,
saisi d'une sorte d'bahissement, ne profra plus une parole, et marcha
les yeux constamment attachs sur ce conqurant, dont le nom avait
pntr jusqu' lui  travers les steppes de l'Orient. Toute sa
loquacit s'tait subitement arrte pour faire place  un sentiment
d'admiration nave et silencieuse. Napolon, aprs l'avoir rcompens,
lui fit donner la libert comme  un oiseau qu'on rend aux champs qui
l'ont vu natre[23].

Sa Majest continua donc son chemin, rvant  ce Moscou qui occupait si
fort son imagination, tandis que l'oiseau rendu aux champs qui l'ont vu
natre retournait aux avant-postes: il songeait au rcit fantastique
qu'il allait dbiter  ses camarades, car il n'tait pas homme  leur
raconter les faits tels qu'ils s'taient passs, et  leur dire tout
simplement la vrit. Il demanda  des cosaques qu'il rencontra sur sa
route o tait son rgiment, qui faisait partie du dtachement de
Platow, et le soir mme il arriva  Jankow, o tait le bivouac des
siens, juste au moment o Rostow montait  cheval pour aller avec Iline
faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reut l'ordre de
les suivre.


VIII


La princesse Marie n'tait pas  Moscou,  l'abri de tout danger, comme
le pensait le prince Andr.

Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se rveilla
comme d'une lthargie. Il fit rassembler les miliciens, et crivit au
gnral en chef pour l'informer qu'il tait bien dcid  rester 
Lissy-Gory et  le dfendre jusqu' la dernire extrmit, en lui
laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures ncessaires
pour protger un endroit o serait fait prisonnier ou tu un des plus
anciens gnraux russes! Il annona ensuite solennellement  toute sa
maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant  sa fille,
elle devait, disait-il, emmener le petit prince  Bogoutcharovo, et il
s'occupa immdiatement de son dpart et de celui de Dessalles. La
princesse Marie, srieusement effraye de l'activit fivreuse qui
succdait chez lui  l'apathie des dernires semaines, ne pouvait se
dcider  le laisser seul, et se permit de lui dsobir pour la premire
fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par l  une scne
des plus violentes. Son pre furieux lui reprocha ses torts imaginaires,
l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonn
son existence, de l'avoir brouill avec son fils, d'avoir fait sur son
compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son
cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon,
qu'il ne voulait plus la connatre, et lui dfendait de se montrer
dsormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir
t mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve
irrcusable de la satisfaction cache que causait  son pre sa
rsolution de rester auprs de lui. Le lendemain du dpart de son
petit-fils, le vieux prince revtit sa grande tenue, et se disposa 
aller voir le gnral en chef. Sa calche tant avance, sa fille
l'aperut, tout chamarr de dcorations, s'acheminer vers une alle du
jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticit qu'il avait
arms. Assise  sa fentre, elle prtait une oreille attentive aux
ordres qu'il donnait, lorsque tout  coup quelques hommes, la figure
bouleverse, se mirent  courir du jardin vers la maison; s'lanant
aussitt au dehors, elle allait s'engager dans l'alle, lorsqu'elle vit
venir  elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince
en uniforme, soutenu par eux et laissant traner ses pieds sans force
sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumire qui se
jouaient sur le groupe,  travers l'pais feuillage des tilleuls,
l'empchrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses
traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondment saisie:
l'expression dure et rsolue de sa figure s'tait fondue en une
expression soumise et humble.  la vue de sa fille, il remua ses lvres
impuissantes, et il s'en chappa quelques sons rauques et
inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le dposa
sur le divan qui lui avait tout dernirement encore caus de si folles
terreurs.

Le docteur, qu'on alla chercher  la ville voisine, le veilla toute la
nuit, et dclara que le ct droit avait t frapp de paralysie. Le
sjour  Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la
princesse Marie fit transporter le malade  Bogoutcharovo, et envoya son
neveu  Moscou sous la garde de Dessalles.

Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils,
toujours dans le mme tat. Il n'avait plus sa tte: tendu sans
mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots
inarticuls, et l'on ne pouvait parvenir  deviner s'il se rendait
compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforait
videmment d'exprimer un dsir que personne n'arrivait  comprendre.
tait-ce une fantaisie de malade, ou l'ide d'un cerveau affaibli?
Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On
l'ignorait.

Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et
qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie
tait sre du contraire, et l'inquitude que le vieux prince tmoignait,
quand elle tait en sa prsence, la confirmait dans cette supposition.

Il n'y avait plus  esprer de le gurir, et il tait impossible de le
transporter, car on aurait risqu de le voir mourir pendant le trajet.
La fin, la fin elle-mme ne serait-elle pas prfrable  cet tat? se
disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit,
et, faut-il l'avouer? elle piait ses moindres mouvements, non pour y
dcouvrir un symptme rassurant, mais souvent au contraire pour y
surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui
tait encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler 
elle-mme, c'est que, depuis la maladie de son pre, toutes ses
aspirations intimes, toutes ses esprances, oublies depuis tant
d'annes, s'taient tout  coup rveilles en elle: le rve d'une vie
indpendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la
tyrannie paternelle, la possibilit d'aimer et de jouir enfin du bonheur
conjugal, se reprsentaient constamment  son imagination comme autant
de tentations du dmon. Malgr ses efforts pour les chasser loin d'elle,
elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent  rver et 
combiner le plan de sa nouvelle existence, quand lui ne serait plus
l! Pour repousser la sduction de ces penses, elle avait recours  la
prire: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle
priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emporte par un
autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en
contraste complet avec l'atmosphre morale qui l'avait entoure et
emprisonne jusqu' ce jour. La prire avait t alors son unique
consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicite par les soucis de
la vie matrielle. Il n'tait pas non plus sans danger de demeurer plus
longtemps  Bogoutcharovo; les Franais approchaient, et dj une
proprit voisine venait d'tre dvaste par les maraudeurs.

Le docteur insistait pour que l'on transportt le malade; le marchal de
noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie
 partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la
prsence des troupes franaises  quarante verstes: les villages
avaient dj reu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne
rpondait de rien si elle ne partait immdiatement.

Elle s'y dcida enfin, et fixa son dpart au 15 septembre; les
prparatifs et les ordres  donner l'occuprent toute la journe du 14,
mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se dshabiller,
dans la chambre contigu  celle de son pre. Ne pouvant dormir, elle
s'approcha plus d'une fois de la porte pour couter, et elle l'entendait
souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le
docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu
entrer chez lui, mais la crainte l'en empchait; elle savait par
exprience combien tout signe de terreur tait dsagrable  son pre,
qui se dtournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effar
involontairement fix sur lui; elle savait que son apparition, la nuit,
 une heure inusite, lui causerait une violente irritation!... Et
jamais cependant il ne lui avait inspir autant de compassion. Un
revirement s'tait opr en elle: elle redoutait maintenant de le
perdre, et, en repassant dans sa mmoire les longues annes de leur vie
commune, elle dcouvrait dans chacun de ses actes une preuve de son
affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se
glissait au milieu de son attendrissement rtrospectif, elle la chassait
bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin,
n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, puise, vers
le matin, et ne se rveilla que fort tard.

La nettet de perception qui accompagne habituellement le rveil lui
dmontra clairement alors quelle tait sa proccupation constante, et,
prtant l'oreille et n'entendant derrire la porte que le mme murmure,
elle se dit avec un soupir de fatigue:

C'est donc toujours la mme chose!... Mais qu'est-ce donc que je
dsire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort? s'cria-t-elle avec
dgot  cette pense involontaire. Se levant  la hte, elle s'habilla,
fit sa prire et sortit sur le perron: on mettait les chevaux  la
voiture, et l'on y emballait les derniers effets.

Le temps tait doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.

Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est
possible de le comprendre un peu, il a la tte assez frache. Venez, il
vous demande.

Elle plit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur
battit avec violence; rien qu' l'ide de le voir, de lui parler,
lorsque son me tait remplie de penses coupables, elle prouvait une
joie mle de douleur et d'angoisse.

Allons, rpta le docteur.

Elle le suivit et s'approcha du lit de son pre. Le malade tait couch
sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et
osseuses, couvertes d'un rseau de veines bleutres et noueuses, taient
poses devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit
tir et hagard, les lvres et les sourcils immobiles, il avait la figure
singulirement ride, et son apparence dessche et malingre inspirait
une piti profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la
main; la main gauche de son pre serra aussitt la sienne..., on voyait
qu'il l'attendait. Il rpta ce mouvement, tandis que ses sourcils et
ses lvres se contractaient avec impatience.

Elle le regarda effraye.... Que dsirait-il? Elle se plaa de faon
qu'il pt l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa
aussitt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua
cette fois, des sons inarticuls se firent entendre, et enfin il
pronona quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder
sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de
n'tre pas compris! La difficult presque comique qu'il prouvait 
parler fora la princesse Marie  baisser les yeux pour lui drober la
vue des sanglots qu'elle avait peine  rprimer. Il rpta  diffrentes
reprises les mmes syllabes, mais elle ne parvenait pas  en saisir le
sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait
peur, mais  cette supposition, mise  haute voix, le malade secoua
ngativement la tte.

Il veut dire que c'est son me qui souffre! s'cria la princesse
Marie, et son pre, rpondant  ce cri par un signe affirmatif, lui
serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine  diffrents endroits,
comme s'il cherchait une meilleure place.

--Je pense toujours  toi, dit-il presque distinctement, satisfait
d'avoir t compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa
fille, qui inclina la tte afin de lui cacher ses larmes: Je t'ai
appele toute la nuit, murmura-t-il.

--Si j'avais su, rpondit-elle.... Je craignais de venir.

Il lui serra la main.

Tu ne dormais donc pas?

--Non, rpondit-elle en faisant un signe de tte ngatif. Subissant
malgr elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et
paraissait prouver la mme difficult  exprimer sa pense.

--Ma petite me, murmura-t-il, ou ma petite amie! La princesse Marie ne
put saisir au juste l'expression dont il s'tait servi, mais son regard
lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et
tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. Pourquoi n'es-tu pas venue?

--Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.

--Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!
Et deux larmes brlantes jaillirent de ses yeux.... Appelez Andrioucha!
dit-il tout  coup d'un air gar....

--J'ai reu une lettre de lui, rpondit la princesse Marie.

Il la regarda avec surprise.

O donc est-il?

-- l'arme, mon pre,  Smolensk!

Longtemps il garda le silence, les paupires closes, puis il les releva
et fit un signe affirmatif, comme pour dire  sa fille qu'il avait enfin
retrouv la mmoire, et qu'il se souvenait de tout.

Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont
perdue! Et il sanglota.

S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un lger mouvement
dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il
prononait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie,
de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire.
Une heureuse inspiration claira Tikhone: il avait devin!

Va mettre ta robe blanche, je l'aime....

--C'est cela! dit-il en se tournant vers la princesse Marie.  ces
paroles, elle se prit  pleurer avec une telle violence, que le docteur
l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le
temps de matriser son motion et de terminer ses prparatifs de dpart.
Le vieux prince continua  parler de son fils, de la guerre, de
l'Empereur, et, fronant les sourcils d'un air irrit, il levait de
plus en plus sa voix enroue, lorsque soudain il fut frapp d'un second
et dernier coup de paralysie.

Le temps s'tait clairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur,
mais la princesse Marie, arrte sur le balcon, ne se rendait compte de
rien, ne pensait  rien et n'prouvait qu'une chose, un redoublement de
tendresse pour son pre, elle ne l'avait jamais autant aim qu'en ce
moment-l. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers
l'tang, en passant par l'alle de tilleuls nouvellement plante par son
frre.

Oui, j'ai souhait sa mort, disait-elle tout haut dans son motion.
J'ai dsir voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais  quoi
me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus? Elle fit le tour du
jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir  elle, en
compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait dclar ne pas
vouloir quitter Bogoutcharovo. C'tait le marchal de la noblesse du
district, qui arrivait tout exprs pour reprsenter  la princesse Marie
l'urgence du dpart. Elle l'couta sans l'entendre, l'invita  la suivre
dans la salle  manger, lui proposa de djeuner et le fit asseoir  ct
d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agite et inquite,
s'excusa auprs de son hte et se dirigea vers l'appartement de son
pre; le docteur parut sur le seuil de la porte.

Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez! lui dit-il
avec autorit.

Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord mme de
l'tang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne
sut combien de temps elle y tait reste. Tout  coup, un bruit de pas
qui couraient sur le chemin sabl la tira brusquement de sa rverie:
c'tait Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoye  sa
recherche, et qui s'arrta, effare,  sa vue.

Venez, princesse!... le prince....

--J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le
temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.

--Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait  l'entre, la volont
de Dieu s'est accomplie!... Rsignez-vous!

--Ce n'est pas vrai, laissez-moi! s'cria-t-elle avec une poignante
angoisse.

Le docteur chercha  la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.

Pourquoi m'arrtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifies? se
disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils l?

Elle ouvrit la porte de la chambre de son pre; la lumire y entrait
maintenant  flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une
demi-obscurit; elle prouva une terreur indicible. La vieille bonne et
quelques femmes entouraient le lit; elles reculrent  sa vue, et lui
laissrent voir, en s'cartant, la figure svre mais calme du mort....
Elle resta cloue sur le seuil.

Non, il n'est pas mort, c'est impossible! se dit-elle.

Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funbre, et posa ses
lvres sur la joue de son pre; mais  ce contact elle tressaillit et se
rejeta en arrire: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir
s'vanouit pour faire place  un sentiment d'horreur et de crainte caus
par ce qu'elle voyait devant elle.

Il n'est plus, il n'est plus, et  sa place quelque chose d'horrible,
un mystre effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre
fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba vanouie
dans les bras du docteur qui l'avait suivie.


Les femmes s'acquittrent, en prsence de Tikhone et du docteur, du soin
de laver le corps; elles lui bandrent la mchoire, pour l'empcher, en
se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachrent les pieds,
pour les empcher de s'carter. Ensuite, elles le revtirent de son
uniforme orn de dcorations, et le couchrent sur une petite table.
Tout fut excut selon l'usage, le cercueil se trouva prt le soir comme
par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent
placs autour, on parpilla du genivre sur le plancher, et le lecteur
commena  psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localit, des
trangers mme, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui
frmissent et se cabrent  la vue d'un cheval mort,--car eux aussi
avaient peur,--le marchal de noblesse, le starosta du village, les
femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixs sur le
corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la
main froide et raidie du vieux prince.


IX


Bogoutcharovo n'avait jamais t dans les bonnes grces de son vieux
matre; les paysans de cette terre diffraient de ceux de Lissy-Gory par
leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de
la steppe. Le prince rendait justice  leur assiduit au travail, et les
faisait souvent venir  Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un
tang ou un foss; mais il ne les aimait pas,  cause de leur
sauvagerie.

Le sjour du prince Andr parmi eux, ses rformes, ses hpitaux, ses
coles, la rduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient
fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur matre appelait le
trait saillant de leur caractre, la sauvagerie. Les bruits les plus
tranges trouvaient toujours crance parmi eux: tantt on y racontait
que toute leur population allait tre inscrite dans les rangs des
cosaques, qu'on allait la faire passer  une nouvelle religion; tantt,
revenant sur le serment prt  Paul Ier en 1797, on y parlait de la
libert qu'il leur aurait donne, et que les seigneurs avaient reprise,
ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait
rgner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait
permis et tellement simplifi qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi,
la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'taient-elles allies
dans leur imagination  leurs vagues et confuses notions sur
l'Antchrist, sur la fin du monde et sur la libert sans entraves.

Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages
appartenant  des particuliers et  la couronne, mais les particuliers
vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de
domestiques serfs (dvorovo) et de gens sachant lire et crire, de sorte
que parmi ces paysans les courants mystrieux de la vie nationale et
populaire, dont les sources restent si souvent des mystres pour les
contemporains, prenaient une force et une intensit particulires.
Ainsi, par exemple, une vingtaine d'annes auparavant, les paysans de
Bogoutcharovo, entrans par ceux des districts voisins, avaient migr
en masse, comme un vritable passage d'oiseaux, allant du ct du
Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on,
taient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce
qu'elles possdaient et quittrent leurs foyers en caravanes; les uns se
rachetrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces
malheureux furent svrement punis et envoys en Sibrie, d'autres
prirent de faim et de froid en route, le reste revint  Bogoutcharovo,
et le mouvement se calma peu  peu, de mme qu'il avait commenc sans
cause apparente. Dans ce moment, un courant d'ides analogue continuait
 sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on ft en relations
journalires avec le peuple, il tait facile de constater en 1812 qu'il
tait profondment travaill par ces influences mystrieuses, et
qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence,
qu'une occasion favorable.

Alpatitch, install  Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux
prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la
manire d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs
frres de Lissy-Gory, dont ils n'taient cependant spars que par une
distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les
paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant  la merci des
cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des
relations avec les Franais, dont certaines proclamations circulaient
parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dvous,
qu'un nomm Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de
conduire un convoi de la couronne, racontait  ses amis que les cosaques
dtruisaient les villages dserts par les habitants, mais que les
Franais les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait
apport du bourg voisin la proclamation d'un gnral franais, o il
tait dit qu'il ne serait fait aucun mal  quiconque resterait chez lui,
qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achterait; et  l'appui
de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de
toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats taient faux.

Enfin, et c'tait l le plus important, Alpatitch apprit que, le matin
mme du jour o il avait ordonn au starosta de rclamer des chevaux et
des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les
paysans, assembls en conseil, avaient dcid de ne pas obir  cet
ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de
temps  perdre: le marchal de noblesse, venu tout exprs 
Bogoutcharovo, avait insist sur le dpart immdiat de la princesse
Marie, en disant qu'il ne rpondait plus de sa scurit au del du
lendemain 16 aot, et, malgr sa promesse de revenir assister 
l'enterrement du prince, il en fut empch par suite d'un mouvement
subit des Franais, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille
et ses effets les plus prcieux.

Le starosta Drone, que son dfunt matre appelait Dronouchka,
administrait depuis tantt trente ans la commune de Bogoutcharovo.
C'tait un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois
hommes faits, vivent jusqu' soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans
une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'taient 
trente.

Drone fut appel aux fonctions de starosta bourgmestre peu aprs
l'migration vers les Eaux chaudes,  laquelle il avait pris part
comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une faon,
irrprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus
que leur matre, qui le respectait et l'appelait en plaisantant le
ministre. Jamais Drone n'avait t ni malade ni ivre; jamais non plus,
malgr les travaux les plus pnibles, et les nuits passes quelquefois
sans sommeil, il ne paraissait fatigu, et, bien qu'il ne st ni lire ni
crire, jamais il ne s'tait tromp ni dans ses comptes, ni dans le
nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'normes chariots pour les
vendre  la ville voisine, ni dans la quantit de gerbes de bl que
donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce mme
Drone reut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les
quipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes atteles pour
le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent,
l'excution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la
moindre difficult, car on comptait dans le village 230 mnages, pour la
plupart fort  leur aise. Drone baissa nanmoins les yeux, sans rien
dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch complta, en lui
indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des
charrettes.

Le starosta lui rpondit alors que les chevaux de ces paysans taient en
course. L'intendant en nomma d'autres.

Ceux-l n'en ont plus, ils sont lous  la couronne, rpondit Drone;
quant au reste, ils sont puiss de fatigue, et la mauvaise nourriture
en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en runir un nombre
suffisant, non seulement pour les bagages, mais mme pour les voitures.

Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone tait un
modle de starosta bourgmestre, de son ct Alpatitch tait un rgisseur
hors ligne; il comprit donc aussitt que ces rponses n'exprimaient pas
les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui
subissait l'entranement d'un nouveau courant d'ides. Il n'ignorait pas
non plus que les paysans dtestaient Drone le richard et qu'au fond
celui-ci hsitait entre les deux camps, le propritaire et les paysans;
il en voyait un signe certain dans l'indcision de son regard.
S'approchant avec impatience de son subordonn:

coute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme a! Son Excellence
le prince Andr Nicolavitch m'a ordonn de vous faire tous partir,
afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a mme l-dessus un
ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un tratre.... Tu
entends?

--J'entends, repartit Drone sans lever les yeux.

Alpatitch ne se contenta pas de cette rponse:

Drone, Drone, a ira mal! ajouta-t-il en secouant la tte. Crois-moi,
ne t'entte pas.... Je vois clair en toi, je vois mme, tu le sais, 
trois archines de profondeur sous tes pieds! Alors, tirant sa main de
son gilet, il indiqua le plancher d'un geste thtral. Drone le regarda
de ct avec une certaine motion, mais reporta aussitt ses yeux sur le
plancher. Laisse l ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se
mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient galement
prtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas  l'assemble, tu
entends? Drone se jeta  ses genoux.

Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!

--Je t'ordonne, reprit svrement Alpatitch, de renoncer  ton projet;
je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...

Il savait que son habilet  lever les abeilles, sa connaissance du
moment prcis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt annes, de
service auprs du vieux prince, lui avaient acquis la rputation de
sorcier.

Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrta.

Voyons, que vous a-t-il donc pouss dans la cervelle? Hein? Que vous
tes-vous imagin?

--Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas
raison, je leur ai dit  tous que....

--Boivent-ils? demanda brusquement le rgisseur.

--Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont dfonc une seconde
tonne.

--Eh bien, coute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire
qu'ils ne pensent plus  toutes ces sottises et qu'ils fournissent les
charrettes.

--C'est bien! rpondit Drone.

Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouvern tout ce
monde-l pour ignorer que le meilleur moyen tait encore de ne pas
admettre la possibilit d'une rsistance. Il eut donc l'air de se
contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprta, sans
rien dire,  aller requrir la force publique.

Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemble, runie devant
le cabaret du village, avait dcid de n'en pas livrer et d'envoyer tous
les chevaux dans la fort! Alpatitch donna alors l'ordre de dcharger
les voitures qui avaient amen son bagage de Lissy-Gory, de tenir prts
ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hte pour rendre
compte aux autorits de ce qui se passait.


X


La princesse Marie, retire chez elle aprs l'enterrement de son pre,
n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui
dire,  travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement
au dpart. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le
bourgmestre.) tendue sur son divan, brise par la douleur, elle lui
rpondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter
Bogoutcharovo, et qu'elle demandait  tre laisse en paix.

Couche tout de son long, le visage tourn vers la muraille, elle
passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa
tte, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses penses
flottantes et confuses revenaient constamment aux mmes sujets,  la
mort,  l'irrvocabilit des dcrets de Dieu,  l'iniquit de son me, 
cette iniquit dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son
pre, et qui l'empchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.

Sa chambre, oriente vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil
couchant. Pntrant par les fentres, ils l'clairrent tout  coup,
illuminrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses
penses changrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa
ses cheveux, et s'approcha de la croise, en aspirant instinctivement la
frache brise de cette belle soire.

Tu peux donc  prsent jouir en paix de la beaut du ciel? se dit-elle.
Il n'est plus, personne ne t'en empchera dsormais! Et, se laissant
tomber sur une chaise, elle posa sa tte sur l'appui de la fentre.

Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle
se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire borde de pleureuses,
qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La
princesse Marie se souvint aussitt de son inimiti passe, de la
jalousie qu'elle lui avait inspire, du changement qui s'tait opr en
_lui_ dans ces derniers temps o il n'avait plus souffert la prsence
de la jeune Franaise.... N'tait-ce pas l une preuve vidente de
l'injustice de mes soupons? Est-ce  moi,  moi qui ai souhait sa
mort,  juger mon prochain? pensa-t-elle en se retraant vivement la
pnible situation de sa compagne, traite par elle avec une froideur
marque, dpendante de ses bonts, et oblige de vivre sous un toit
tranger. La piti l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle
lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et
l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les
deux. L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager
avec elle, l'oubli de leurs diffrends devant ce malheur commun, serait
sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et l-haut,
il rendait srement justice  son affection et  sa reconnaissance!
La princesse Marie coutait avec plaisir le son de sa voix, et la
regardait de temps en temps, mais sans prter grande attention  ses
paroles.

Chre princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous
n'ayez pu, et ne puissiez encore songer  vous-mme; aussi mon
dvouement m'oblige-t-il  le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il
parl de votre dpart?

La princesse Marie ne rpondit pas: le vague de ses penses l'empchait
de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. Un dpart?
Pourquoi? Que m'importe  prsent? se disait-elle.

Vous ne savez peut-tre pas, chre Marie, reprit Mlle Bourrienne, que
notre situation est dangereuse, que nous sommes entoures par les
Franais.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrtes, et
Dieu seul sait... La princesse Marie la regarda stupfaite.

Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffrent.... Je ne
m'loignerai pas de lui... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant  moi
je ne veux rien.

--Nous en avons caus, il espre pouvoir nous faire partir demain, mais
 mon avis il vaudrait mieux rester o nous sommes, tomber entre les
mains des soldats ou des paysans rvolts serait affreux! Et Mlle
Bourrienne tira de sa poche une proclamation du gnral Rameau, qui
engageait les habitants  ne pas quitter leurs demeures, et leur
promettait dans ce cas la protection des autorits franaises.

Il serait prfrable, je pense, de nous adresser directement  ce
gnral, car il nous tmoignera tout le respect possible.

La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit
convulsivement.

De qui la tenez-vous? dit-elle.

--On aura probablement su que j'tais Franaise, reprit Mlle Bourrienne
en rougissant.

La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le
cabinet de son frre, et y appela Douniacha.

Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe
qui, et dis  Amalia Karlovna que je veux tre seule! Il faut partir,
partir au plus vite! s'cria-t-elle, pouvante  l'ide de tomber
entre les mains des Franais.

Que dirait le prince Andr si cela arrivait!  l'ide de demander, elle,
la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du gnral Rameau,
et de devenir son oblige, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fiert
rvolte, elle rougissait et plissait de colre tour  tour. Son
imagination lui dpeignait l'humiliation qu'elle aurait  subir: Les
Franais s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de
cette pice, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne
leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par
charit un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute frache
de mon pre, pour voler ses croix et ses dcorations.... Je les
entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai
tmoigner  ma douleur une fausse sympathie. Voil ce que pensait la
princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les
opinions et les sentiments de son frre et de son pre; car n'tait-elle
pas leur reprsentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se
seraient conduits eux-mmes? Comme elle cherchait  se rendre un compte
exact de sa situation, les exigences de la vie, la ncessit, le dsir
mme de vivre, qu'elle croyait  jamais teint en elle par la mort de
son pre, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.

mue, agite, elle appelait et questionnait tour  tour le vieux
Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle
Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Franais.
L'architecte,  moiti endormi, se borna  sourire et  rpondre
vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise
pendant les quinze annes passes au service du vieux prince. La figure
puise et fatigue de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur
profonde; il rpondit, avec une obissance passive,  toutes les
questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin.
Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu' terre,
s'arrta sur le seuil de la porte.

Dronouchka... lui dit-elle, en s'adressant  lui comme  un vieil et
fidle ami, car n'tait-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle tait
encore enfant, lui rapportait son pain d'pice chaque fois qu'il allait
 la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... Dronouchka,
aujourd'hui, aprs le malheur qui... Elle s'arrta suffoque par
l'motion.

Nous marchons tous sous l'gide de Dieu, dit Drone avec un soupir.

--Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai
personne  qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne
puis pas partir?

--Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!

--On m'a assur qu'il y avait du danger  le faire,  cause de l'ennemi,
et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule...
et cependant je tiens  quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou
demain au petit jour.

Drone garda le silence, et lui lana un regard  la drobe.

Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantt  Jakow Alpatitch.

--Pourquoi n'y en a-t-il pas?

--C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont t enlevs par les troupes,
les autres sont morts, c'est une mauvaise anne.... Et ce n'est rien
encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On
reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruin!

--Les paysans sont ruins?... Ils n'ont plus de bl? demanda la
princesse Marie, qui l'coutait avec surprise.

--Il n'y a plus qu' mourir de faim, reprit Drone: quant  des
charrettes, il n'y en a pas.

--Mais pourquoi ne pas m'en avoir prvenue, Dronouchka? Ne peut-on les
secourir? Je ferai mon possible...

Il lui paraissait si trange de se dire qu'au moment o son coeur
dbordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches
vivant cte  cte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres!
Elle savait confusment qu'il y avait toujours du bl en rserve, et que
l'on distribuait parfois ce bl aux paysans; elle savait aussi que ni
son frre ni son pre ne l'auraient refus  leurs serfs, et elle tait
prte  prendre sur elle la responsabilit de cette dcision:

Nous avons ici, n'est-ce pas, du bl appartenant au matre,  mon
frre? poursuivit-elle, dsireuse de connatre le vritable tat des
choses.

--Le bl du matre est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince
avait dfendu de le vendre.

--Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise
au nom de mon frre. Drone soupira pour toute rponse. Donne-le-leur
tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frre, que ce qui est 
nous est  eux. Nous n'pargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.

Drone l'avait regarde sans mot dire.

Au nom de Dieu, relve-moi de mon emploi, notre petite mre,
s'cria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi
honntement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en
supplie!

La princesse Marie, tonne, ne comprenant rien  sa requte, l'assura
que jamais elle n'avait dout de sa fidlit, qu'elle ferait tout son
possible pour lui et les paysans, et le congdia sur cette promesse.


XI


Une heure plus tard, Douniacha vint dire  sa matresse que Drone tait
revenu annoncer que les paysans, rassembls par lui sur l'ordre de la
princesse, attendaient sa venue.

Mais je ne les ai jamais appels! dit la princesse Marie interdite:
j'ai simplement command  Drone de leur distribuer le bl.

--Mais alors, princesse, notre mre, renvoyez-les sans leur parler. Ils
vous trompent, voil tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch
reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas,
au nom du ciel!...

--Ils me trompent, dis-tu?

--J'en suis sre. Suivez mon conseil. Demandez  la vieille bonne, elle
vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur
ide!

--C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.

Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient t
rassembls sur l'ordre de la princesse.

Mais, Drone, je n'ai jamais donn cet ordre: je t'ai pri de faire une
distribution de bl, rien de plus.

Drone soupira sans rpondre.

Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hsitation.

--Non, non, j'irai moi-mme m'expliquer avec eux... Et la princesse
Marie descendit les degrs du perron, malgr les supplications de
Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec
l'architecte: Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du bl en
change de leur consentement  rester ici, et que, moi, je vais partir
et les livrer aux Franais? se disait-elle, chemin faisant. Je leur
annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons l-bas, dans le
bien de Moscou, ainsi que des provisions... car Andr, j'en suis sre,
aurait fait plus encore  ma place!

La foule rassemble s'agita  sa vue, et se dcouvrit avec respect. Le
crpuscule tait tomb: la princesse Marie marchait les yeux baisss,
s'embarrassant  chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle
s'arrta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles;
leur grand nombre l'intimidait, et l'empchait de les reconnatre....
Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court  son hsitation,
elle trouva dans la conscience de son devoir l'nergie ncessaire:

Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les
yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris
que la guerre vous avait ruins, c'est notre sort  tous; soyez srs que
je ferai tout ce qui dpendra de moi pour vous soulager. Il faut que je
parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous
donne tout!... prenez notre bl.... Qu'il n'y ait pas de misre parmi
vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici,
c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce
que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien prs de Moscou:
l-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logs
et nourris!

La princesse Marie s'arrta, on entendait quelques soupirs dans la
foule:

J'agis au nom de mon dfunt pre, reprit-elle, il a t un bon matre,
vous le savez, et au nom de mon frre et de son fils.

Elle s'arrta de nouveau; personne ne prit la parole.

Le mme malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce
qui est  moi est  vous, dit-elle en terminant; et elle regardait ceux
qui l'entouraient. Leurs yeux taient toujours fixs sur elle, et leurs
physionomies ne lui offraient qu'une seule et mme expression dont elle
ne pouvait se rendre compte. tait-ce de la curiosit, du dvouement, de
la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.

Nous sommes trs reconnaissants de vos bonts, dit enfin une voix...
seulement nous ne toucherons pas au bl du seigneur.

--Pourquoi cela? reprit la princesse Marie. Elle ne reut pas de
rponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son
regard: Pourquoi le refusez-vous? Mme silence. Elle sentit qu'elle se
troublait; enfin, avisant un vieillard appuy sur un bton, elle
s'adressa directement  lui: Pourquoi ne rponds-tu pas? lui dit-elle.
Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous? Mais le
vieillard dtourna brusquement la tte, et, l'inclinant aussi bas que
possible, murmura:

Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du bl? Tu veux que
nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...

--Pars, pars seule, s'crirent  la fois plusieurs voix, et les visages
reprirent la mme expression: ce n'tait plus assurment ni de la
curiosit ni de la reconnaissance, mais bien une rsolution irrite et
opinitre.

--Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie
avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous
promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi
vous ruinera!

Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.

Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de
ton bl, nous le refusons!

La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et
effraye de leur inconcevable enttement, elle baissa la tte  son
tour, sortit  pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.

Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle t ruse, hein?... Pourquoi
veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas
plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son bl, nous n'en avons pas
besoin! criait-on de tous cts, pendant que Drone, qui l'avait suivie,
recevait ses instructions.

Dcide plus que jamais  partir, elle lui ritra l'ordre de lui
fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, o elle
s'absorba dans ses douloureuses penses.


XII


Elle resta longtemps, cette nuit-l, accoude  la fentre. Un bruit
confus de voix montait jusqu' elle du village en rvolte, mais elle ne
songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus  deviner quel pouvait
tre le motif de leur trange conduite. Les tristes proccupations du
moment effaaient de son coeur les amers regrets du pass, et, tout
entire  sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait 
agir par elle-mme,  peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier.
Le vent, qui tait tomb au coucher du soleil, laissait la nuit
s'tendre, tranquille et frache, sur toute la nature. Le bruit des voix
s'teignit peu  peu, le coq chanta, et la pleine lune s'leva doucement
au-dessus des tilleuls du jardin. Les paisses vapeurs de la rose
envelopprent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et
dans l'habitation.

La princesse Marie rvait toujours: elle rvait  ce pass encore si
proche d'elle,  la maladie, aux derniers moments de son pre, en
cartant toutefois de sa pense la scne de sa mort, dont elle ne se
sentait pas la force de se retracer les sinistres dtails,  cette heure
silencieuse et pleine de mystre.

Elle se rappela aussi la nuit qui avait prcd la dernire attaque,
cette nuit o, pressentant la catastrophe prochaine, elle tait reste
fort tard, et malgr lui, auprs du malade. Ne pouvant dormir, elle
tait descendue sur la pointe des pieds, pour couter  travers la porte
qui donnait dans la serre, o son pre couchait cette fois, et elle
l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatigue. Elle
devinait son envie de causer. Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appele?
Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprs de lui, la place
de Tikhone? J'aurais d entrer dans ce moment, car je suis sre de
l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il tait triste, abattu,
et Tikhone ne pouvait le comprendre!... Et la pauvre fille, prononant
tout haut les dernires paroles de tendresse qu'il lui avait adresses
le jour de sa mort, clata en sanglots; cette explosion soulagea son
coeur oppress. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non
pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait
une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage
amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel
elle s'tait penche, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle
avait pu, pour la premire fois, compter les rides profondes: Que
voulait-il dire en m'appelant sa petite me?  quoi pense-t-il 
prsent? se demanda-t-elle, et elle prouva une terreur folle, comme
lorsque ses lvres avaient effleur la joue glace du mort: elle crut le
voir apparatre, tel qu'elle l'avait vu, couch dans son cercueil, la
tte bande, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur
voqu par ce souvenir, envahissaient tout son tre. En vain
essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, dmesurment
ouverts, fixs sur le paysage clair par la lune, et sur les grandes
ombres projetes par ses rayons, s'attendaient  voir surgir tout  coup
la funbre vision. Retenue, enchane  sa place par le silence
solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme
ptrifie.

Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha! rpta-t-elle d'une voix
rauque, avec un effort dsespr... et, s'arrachant brusquement  sa
contemplation, elle s'lana  la rencontre de ses femmes, qui
accouraient, effrayes,  son cri d'appel.


XIII


Le 17 du mois d'aot, Rostow et Iline, accompagns d'un planton et de
Lavrouchka, renvoy, comme on le sait, par Napolon, se mirent en selle
et quittrent leur bivouac de Jankovo, situ  15 verstes de
Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et
dcouvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours,
chacune des deux armes tait  une gale distance de Bogoutcharovo;
l'avant-garde russe et l'avant-garde franaise pouvaient donc s'y
rencontrer d'un moment  l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de
la nourriture de ses hommes, Rostow dsirait-il s'emparer le premier des
vivres qui devaient probablement s'y trouver.

Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de
s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement taient
restes dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient
Lavrouchka sur Napolon, riaient aux clats de ses rcits, et luttaient
entre eux de vitesse, afin d'prouver les mrites de leurs nouvelles
acquisitions.

Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la
grande rue appartnt  l'ancien fianc de sa soeur. En le rejoignant,
Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distanc.

Quant  moi, s'cria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire
honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrire, car cette
franaise (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il tait
mont) est une merveille!... Mettant leurs chevaux au pas, ils
atteignirent la grange, autour de laquelle tait rassemble une foule de
paysans.

Quelques-uns d'entre eux se dcouvrirent en les apercevant; d'autres se
bornrent  les regarder avec curiosit. Deux grands vieux paysans, dont
les visages rids taient orns d'une barbe peu fournie, sortirent  ce
moment du cabaret en titubant, et s'approchrent des officiers, en
chantant  tue-tte.

Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?

--Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.

--La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux
vieux, avec un sourire bat.

--Qui tes-vous? demanda  Rostow un paysan, qui faisait partie du
groupe.

--Nous sommes des Franais! repartit en riant Iline, et voil Napolon
en personne! ajouta-t-il en dsignant Lavrouchka.

--Laissez donc, vous tes des Russes, dit leur interlocuteur.

--tes-vous en grande force, ici? demanda un second.

--Oui, en trs grande force, rpliqua Rostow.... Mais que faites-vous
donc l tous ensembles? est-ce fte aujourd'hui?

--Les vieux se sont runis pour les affaires de la commune. leur
rpondit le paysan en s'loignant.

Dans ce moment, deux femmes et un homme coiff d'un chapeau blanc se
dirigeaient vers eux par la grand'route.

La rose est  moi, gare  qui la touche! s'cria Iline en remarquant
que l'une des deux venait hardiment  lui: c'tait Douniacha.

--Elle sera  nous! rpliqua Lavrouchka, en faisant un signe  Iline.

--Que dsirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.

--La princesse voudrait connatre le nom de votre rgiment et le vtre?

--Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant  moi, je suis votre
trs humble serviteur.

--La cau... au... se... rie, chantait toujours gaiement le paysan ivre,
qui les regardait d'un air abruti. Douniacha tait suivie d'Alpatitch,
qui s'tait dj dcouvert respectueusement:

--Oserais-je dranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son
gilet avec une politesse o se trahissait nanmoins un lger ddain,
provoqu sans doute par la grande jeunesse de l'officier....

--Ma matresse, la fille du gnral en chef prince Nicolas Andrvitch
Bolkonsky, dcd le 15 courant, se trouve dans une situation difficile,
et la faute en est  la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en
dsignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez
elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agrable, je pense,
que de... Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient
comme des taons autour des chevaux.

--Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous,
excuse-nous, disaient-ils en continuant  sourire btement. Rostow ne
put s'empcher de les regarder en souriant comme eux.

-- moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec
dignit.

--Non, il n'y a pas l de quoi s'amuser, rpondit Rostow en avanant de
quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?

--J'ai l'honneur de dclarer  Votre Excellence que ces grossiers
personnages ne veulent pas permettre  leur matresse de quitter la
proprit, et qu'ils la menacent de dteler ses chevaux.... Tout est
emball depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!

--Impossible? s'cria Rostow.

--C'est la pure vrit, Excellence!

Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea,
en questionnant Alpatitch sur les dtails de l'incident, vers la demeure
seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de
leur distribuer le bl de la rserve, et son explication avec Drone,
avaient empir la situation, au point que ce dernier s'tait
dfinitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs  l'intendant,
et refusait de paratre devant lui. Lorsque la princesse avait donn
l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, runis en
foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dtelleraient et qu'ils ne la
laisseraient pas partir, car il tait dfendu, disaient-ils, de quitter
son foyer. Alpatitch avait essay en vain de leur faire entendre
raison. Drone tait invisible, mais Karp avait dclar qu'ils
s'opposeraient au dpart de la princesse, que c'tait agir contre les
ordres reus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le
pass,  la servir et  lui obir.

La princesse Marie s'tait cependant rsolue, en dpit des
reprsentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de
service,  partir cote que cote, et l'on mettait dj les chevaux aux
voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la
grand'route, fit perdre la tte  tout le monde; les prenant pour des
Franais, les gens de l'curie s'enfuirent  toutes jambes, et il
s'leva dans la maison un choeur de lamentations dsespres. Aussi
Rostow fut-il reu en librateur.

Il entra dans le salon o la princesse Marie, terrifie et ahurie,
attendait son arrt. N'ayant mme plus la force de penser, elle put 
peine comprendre au premier moment qui il tait et ce qu'il lui voulait.
Mais  sa physionomie,  sa dmarche, au premier mot qu'elle l'entendit
prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un
compatriote, un homme de sa socit. Fixant sur lui ses yeux lumineux et
profonds, elle prit la parole d'une voix saccade et tremblante
d'motion. Quel trange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer
cette pauvre fille abme de douleur, et abandonne seule, sans
protection,  la merci de grossiers paysans rvolts..., se disait
Rostow, qui ne pouvait s'empcher de donner un coloris romanesque 
cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui
faisait son timide rcit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses
traits et dans leur expression! Lorsqu'elle lui fit part de l'incident
qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son pre, l'motion
fut la plus forte et elle dtourna un moment la tte comme si elle
craignait de laisser croire  Rostow qu'elle cherchait  l'attendrir
outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans
les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitt un regard de
reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier
sa laideur.

Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gr au hasard
qui m'a amen ici, et qui me permet de me mettre  votre entire
disposition. Partez.... Je vous rponds, sur mon honneur, que personne
n'osera vous causer le moindre dsagrment; accordez-moi seulement
l'autorisation de vous escorter... Et, la saluant aussi
respectueusement que si elle avait t une princesse du sang, il se
dirigea vers la porte.

Son respect semblait dire qu'il aurait t heureux de nouer plus ample
connaissance avec elle, mais que sa discrtion l'empchait de profiter
de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.

C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprcia sa conduite.

Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en franais: j'espre
encore n'tre victime que d'un malentendu, et j'espre surtout que vous
ne trouverez pas de coupables! Et elle fondit en larmes: Pardon!
dit-elle avec vivacit.

Rostow fit un geste pour cacher son motion, et sortit aprs lui avoir
adress encore un profond salut.


XIV


Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est
ravissante!... on l'appelle Douniacha, s'cria Iline en apercevant son
ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immdiatement. Il
devina que son chef et son hros n'tait pas d'humeur  plaisanter, car
il en reut un coup d'oeil irrit, et le vit s'loigner rapidement dans
la direction du village.

Je leur en ferai voir,  ces brigands! murmurait Rostow.

Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin  grand'peine:

Quelles sont les mesures que vous avez daign prendre? lui demanda-t-il
humblement.

--Quelles mesures, vieil imbcile? dit le hussard, en le menaant de ses
poings ferms. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se rvoltent, et tu te
bornes  les regarder, tu ne sais mme pas te faire obir! Tu es un
tratre.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai corcher vifs!

L-dessus, comme s'il et craint d'puiser la colre amasse dans son
coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le
sentiment d'une offense immrite, se mit  le suivre, tant bien que
mal; il lui communiquait en marchant ses rflexions sur les paysans
rvolts, il cherchait  lui faire comprendre que, grce  leur
opinitre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en
lutte ouverte avec eux sans le secours de la force arme, et que ds
lors il serait prfrable de la requrir.

Je leur en donnerai de la force arme! Ils verront, ils verront!
rptait Nicolas, sans penser  ce qu'il disait. En proie  une
irritation violente et irrflchie, il marchait rsolument vers la foule
groupe autour de la grange. Bien que Rostow n'et pas de plan
prmdit, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amnerait un
bon rsultat; sa dmarche ferme et hardie, son visage contract par la
colre, firent galement comprendre aux paysans que le moment de rendre
compte de leur conduite tait venu. Pendant l'entretien de Rostow avec
la princesse Marie, un certain dsarroi s'tait dj manifest parmi
eux; plusieurs, que la peur commenait  gagner, assuraient que les
nouveaux venus taient bien rellement des Russes et qu'ils se
fcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui tait de
cet avis, n'hsita pas  l'exprimer  haute voix, mais Karp et ses
adhrents le prirent aussitt  partie.

Pendant combien d'annes n'as-tu pas dvor la commune  belles dents?
s'cria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un
vase plein d'argent, tu le dterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te
faire,  toi, le pillage de nos maisons?

--Nous savons qu'il a t ordonn, criait un autre, de ne pas quitter
son village, et de ne rien emporter, pas mme un grain de bl, et la
voil, elle, qui veut partir!

--C'tait  ton dadais de fils d'tre soldat, mais a t'a fait de la
peine, et c'est mon Vania,  moi, qui a t ras, dit  son tour un
petit vieillard avec violence....

--Il ne nous reste plus qu' mourir!... Oui,  mourir!

--On ne m'a pas encore enlev mes fonctions, rpliqua Drone.

--C'est a, c'est a, tu n'es pas encore renvoy, mais tu t'es repu!

Aussitt que Karp vit venir Rostow, accompagn de Lavrouchka, d'Iline et
d'Alpatitch, il alla  sa rencontre, les doigts passs dans sa ceinture,
et le sourire aux lvres. Drone, au contraire, s'tait dissimul dans
les derniers rangs, et la foule se resserra.

H! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant
droit sur eux.

--Le staroste? Que lui voulez-vous? demanda Karp. Il n'eut pas le temps
d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tte vacilla
sous le coup qui l'avait frapp.

-- bas les bonnets, tratres! cria Rostow d'une voix foudroyante.

--O est le staroste? rpta-t-il.

--Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on
t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les ttes se
dcouvrirent une  une.

--Nous ne nous rvoltons pas, nous obissons aux ordres reus, reprit
Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....

--Nous avons suivi les conseils des anciens.

--Vous osez me rpondre, tas de brigands! s'cria Rostow en saisissant
au collet le grand Karp.

--Hol, mes amis, garrottez-le?

Lavrouchka s'lana sur lui et s'empara de ses mains.

Il faudrait que les ntres, qui sont au bas de la monte, vinssent nous
aider, dit-il.

--C'est inutile, rpondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans,
il en appela deux par leur nom et leur commanda de dtacher leurs
ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obirent en
silence.

--O est le staroste? rptait Rostow.

Drone, le visage ple et les sourcils froncs, se dcida enfin 
paratre.

C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka! s'cria Rostow avec
autorit, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de rsistance. Et en
effet deux autres hommes du groupe s'approchrent, et Drone dnoua
lui-mme sa ceinture pour se faire attacher les mains.

Quant  vous, poursuivit Rostow, coutez-moi tous...: vous allez
retourner chez vous  l'instant, et que je n'entende plus un mot!

--Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voil tout!

--Je vous l'avais bien dit, c'tait contre les ordres, murmurrent
plusieurs paysans  la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.

--Je vous en avais prvenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en
pleine possession de son droit: c'est mal, trs mal  vous, mes enfants!

--Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre ct, lui rpondit-on,
et la foule se spara tranquillement.

Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la
cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les
suivirent:

Cela te va bien, disait l'un d'eux  Karp, je vais te regarder  mon
aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux matres,  quoi songeais-tu?

--Tu es un imbcile, voil tout, un imbcile! rptait le second d'un
air gouailleur.

Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage taient attels, et
les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs matres,
sous la surveillance de Drone, qui avait t relch sur la demande de
la princesse.

Attention  ceci! disait l'un des paysans, un jeune garon, de haute
taille et d'une physionomie avenante,  son camarade qui venait de
recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... Elle vaut
cher... ne va pas la jeter tout btement ou la ficeler sans soin, elle
s'raillera.... Il faut que tout se fasse honntement et bien.... Voil,
comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.

--Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant
sous le poids des armoires de la bibliothque.... Ne me pousse pas!...
Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux
livres!...

--Ma foi, ceux qui les ont crits n'ont pas fln! reprit le jeune
garon en indiquant des dictionnaires couchs en travers.


Rostow, ne voulant pas s'imposer  la princesse Marie, ne retourna pas
chez elle, mais attendit son dpart au village. Lorsque les voitures se
mirent en route, il monta  cheval et l'accompagna  douze verstes de
distance jusqu' Jankovo, qui tait occup par nos troupes. Arriv au
relais, il prit respectueusement cong d'elle, et lui baisa la main.

Vous me remplissez de confusion, lui rpondit-il en rougissant aux
effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de
mme.... Si nous n'avions eu que des paysans  combattre, l'ennemi ne se
serait pas avanc aussi loin dans le pays, ajouta-t-il d'un ton
embarrass, et, passant  un autre sujet: Je suis heureux d'avoir eu
l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi
de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir
dans des circonstances plus favorables!

Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une motion attendrie; elle
sentait qu'il mritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que
serait-elle devenue? N'aurait-elle pas t infailliblement la victime
des paysans rvolts, ou ne serait-elle pas tombe entre les mains des
Franais? Pour la sauver, ne s'tait-il pas expos aux plus grands
dangers, et son me, pleine de noblesse et de bont, n'avait-elle pas su
compatir  sa position et  sa douleur? Ses yeux, si bons, si honntes,
s'taient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parl, et ce souvenir
restait grav dans son coeur. En lui disant adieu, elle prouva  son
tour une motion trange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas
dj. Sans doute elle avait honte de s'avouer  elle-mme qu'elle
s'tait subitement prise d'un homme qui peut-tre ne l'aimerait jamais;
mais elle se consolait  la pense que personne ne le saurait, et qu'il
n'y avait aucun crime  aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait
son premier et son dernier amour. Il a fallu qu'il arrivt 
Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refust
mon frre, se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet
enchanement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce
bonheur,  peine entrevu, pourrait un jour devenir une ralit!

Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses
camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le
taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il
avait eu le talent de dcouvrir une des plus riches hritires de
Russie, il se fcha srieusement; mais au fond du coeur il s'avouait
qu'il ne pouvait dsirer ni faire rien de mieux que d'pouser la
sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de
ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la
douce crature qui le considrait comme son sauveur!... Et, d'un autre
ct, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de
rtablir celle de son pre?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le
serment qu'il lui avait fait? C'tait prcisment ce souvenir qui
l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion  Bogoutcharovo.




CHAPITRE VI

I


Koutouzow, ayant accept le commandement en chef des armes, se souvint
du prince Andr et le manda au quartier gnral.

Ce dernier arriva  Czarevo-Samichtch le jour mme o Koutouzow
passait pour la premire fois les troupes en revue. Il s'arrta dans le
village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prtre, et
attendit Son Altesse, ainsi que tous appelaient aujourd'hui le gnral
en chef. Dans les champs, derrire le village, retentissaient des
fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en
l'honneur du nouveau commandant.  dix pas du prince Andr, deux
domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait
les fonctions de courrier et l'autre celles de matre d'htel,
profitaient du beau temps et de l'absence de leur matre pour prendre le
frais.  ce moment arriva  cheval un lieutenant-colonel de hussards: il
tait de petite taille, brun de teint et portait d'normes moustaches et
d'pais favoris;  la vue du prince Andr il s'arrta, et lui demanda si
c'tait bien l que Son Altesse tait descendue et si on l'attendait
bientt.

Andr lui rpondit qu'il ne faisait point partie de l'tat-major du
prince, et qu'il n'tait l que depuis quelques minutes. Le hussard
s'adressa alors  l'un des domestiques; le domestique rpondit  sa
question avec cet air ddaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des
commandants en chef en s'adressant  des officiers subalternes.

Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout  l'heure. Que demandez-vous?

Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache  ce ton impertinent,
descendit de cheval, jeta la bride  son planton et s'approcha de
Bolkonsky, qu'il salua.

Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place  ct de lui sur le
banc.

Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau
venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en
grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de
saucisses, ce serait la mer  boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow
a demand  tre compt parmi les Allemands. Esprons que les Russes
auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait o l'on voulait
en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?

--Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, rpliqua le prince
Andr, mais aussi de perdre, grce  elle, tout ce que j'avais de plus
cher, mon pre, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison
et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.

--Ah! vous tes sans doute le prince Bolkonsky.... Charm de faire votre
connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le
nom de Vaska Denissow, dit le hussard, en serrant cordialement la main
au prince Andr, et en le regardant avec un affectueux intrt. Oui, je
l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien l
une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, aprs un court silence,
le fil de ses penses. Tout cela peut tre parfait, mais pas pour celui
qui paye les pots casss.... Ah! vous tes le prince Andr Bolkonsky? je
suis vraiment bien aise de faire votre connaissance, rpta-t-il, en
hochant la tte avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la
main.

Le prince Andr connaissait Denissow par ce que lui en avait dit
Natacha. Cette rminiscence, en rveillant en lui les pnibles penses
qui, dans ces derniers mois, commenaient  s'effacer de son esprit, lui
fit de la peine et du plaisir  la fois. Il avait prouv depuis lors
tant d'autres secousses morales,--l'abandon de Smolensk, sa visite 
Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son pre,--que ses anciens
souvenirs ne revenaient plus aussi souvent  sa mmoire, et il sentit
qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensit. Pour Denissow aussi,
le nom de Bolkonsky voquait un pass lointain et potique, la soire
o, aprs le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir
comment, fait une dclaration  cette fillette de quinze ans. Il sourit
en songeant  son roman et  son amour, et reprit aussitt le thme qui
seul l'intressait et le passionnait aujourd'hui: c'tait un plan de
campagne que, durant la retraite, il avait compos, tant de service aux
avant-postes. Il l'avait prsent  Barclay de Tolly, et comptait le
soumettre galement  Koutouzow. Son plan tait fond sur les
considrations suivantes: la ligne d'opration des Franais tant
beaucoup trop tendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour
les empcher d'avancer, rompre leurs communications. Ils ne peuvent
soutenir une aussi grande ligne d'oprations, se disait-il, c'est
impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de
l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir 
bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!

Denissow s'tait lev pour mieux exposer son projet avec sa vivacit
accoutume, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui
partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient
avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un
bruit de chevaux se fit au mme moment entendre  l'entre du village.

C'est lui! s'cria un cosaque qui se tenait  l'entre de la maison.

Bolkonsky et Denissow se levrent et se dirigrent vers la porte o se
trouvait une escouade de soldats: c'tait la garde d'honneur, et ils
aperurent  l'autre bout de la rue Koutouzow mont sur un petit cheval
bai, s'avanant vers eux suivi d'un nombreux cortge de gnraux.
Barclay de Tolly, galement  cheval, marchait  ct de lui, et une
foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de
camp de Koutouzow s'lancrent en avant, le dpassrent et entrrent les
premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait
avec impatience son cheval fatigu, qui s'tait mis  aller l'amble sous
son poids, et il saluait  droite et  gauche en portant la main  sa
casquette blanche, borde de rouge et sans visire. S'arrtant devant la
garde d'honneur, compose de beaux grenadiers, dcors et chevronns
pour la plupart, qui lui prsentrent aussitt les armes, il garda un
instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une
expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les
officiers et les gnraux qui l'entouraient, il haussa lgrement les
paules.

Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'tonnement, que c'est
avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir,
messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant
le prince Andr et Denissow.

--Hourra! hourra! criait-on derrire lui.

Koutouzow s'tait singulirement paissi et alourdi depuis la dernire
fois que le prince Andr l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice
et l'expression ennuye de sa physionomie taient toujours les mmes.
Une troite courroie passe en sautoir laissait pendre un fouet sur sa
capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de
soulagement, comme un homme heureux de se reposer aprs s'tre donn en
spectacle. Puis il retira de l'trier son pied gauche, en se renversant
pesamment en arrire, et, fronant les sourcils, il le ramena avec peine
sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gmissant dans les
bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur
ses pieds, il jeta de son oeil  moiti ferm un regard autour de lui,
aperut le prince Andr, sans toutefois le reconnatre, et fit en se
balanant quelques pas en avant. Arriv au perron de la maison, il toisa
de nouveau le prince Andr, et, comme il arrive souvent aux vieillards,
il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette
figure qui l'avait frapp tout d'abord.

Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens! dit-il avec
effort, en montant pniblement les marches, qui craquaient sous son
poids. Dboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui
dit:

--Et ton pre?

--J'ai reu hier la nouvelle de sa mort, rpondit brivement le prince
Andr.

Koutouzow le regarda d'un air surpris et effray, se dcouvrit et se
signa:

Que la paix soit avec lui! Que la volont de Dieu s'accomplisse sur
nous tous!

Un profond soupir s'chappa de sa poitrine: Je l'aimais, je l'estimais,
reprit-il aprs un moment de silence, et je prends une part sincre  ta
douleur!

Il embrassa le prince Andr et le tint longtemps serr contre sa grosse
poitrine. Andr remarqua que les lvres gonfles de Koutouzow
tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes.

Viens, viens chez moi, nous causerons, dit-il, et il essayait de se
lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi
hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta rsolument les
marches du perron et s'avana vers lui, en dpit des observations des
aides de camp. Koutouzow, toujours appuy sur ses deux mains, le
regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui dclara
qu'il avait  communiquer  Son Altesse une affaire de haute importance,
pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre
d'un air de mauvaise humeur, et rpta nonchalamment: Pour le bien de
la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que a peut tre?... Parle! Denissow
rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un trange contraste
avec son paisse moustache et son visage avin et vieilli. Il n'en
entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but
tait de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il
connaissait la localit sur le bout du doigt, car il l'habitait; la
chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient
ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baisss,
regardait  terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour
de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce ct  quelque chose de
dsagrable. En effet, un gnral en sortit bientt avec un gros
portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui.

Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow.
Vous tes prt?

--Oui, Altesse, rpondit le gnral.

Koutouzow hocha mlancoliquement la tte, comme s'il voulait dire qu'il
tait impossible  un seul homme de suffire  tout, et continua 
couter le hussard.

Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que
je romprai les lignes de communication de Napolon!

Koutouzow l'interrompit:

Kirylle Andrvitch, de l'intendance, est-il ton parent?

--C'est mon oncle, rpliqua Denissow.

--Nous tions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, trs bien, mon ami,
reste ici  l'tat-major!... Demain nous reparlerons de cela. Le
saluant d'un signe de tte, il se dtourna, et tendit la main vers les
papiers que lui apportait Konovnitzine.

Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un
gnral de service: il y a des plans  revoir et des papiers  signer.

Un aide de camp parut au mme moment sur le seuil de la maison, et
annona que l'appartement tait prt pour recevoir le commandant en
chef. Celui-ci frona le sourcil  cet avis, car il ne voulait y entrer
qu'aprs avoir expdi toute sa besogne.

Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en
va pas, ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr.

Pendant que le gnral de service faisait son rapport, le frou-frou
d'une robe de soie arriva jusqu' eux par la porte entre-bille de la
maison. Le prince Andr regarda et aperut une femme, jeune, jolie,
habille de rose, et coiffe d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un
plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince Andr
que c'tait la matresse du logis, la femme du prtre, dont le mari
avait dj reu Son Altesse avec la croix  la main, et qui tenait  lui
souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel.

Elle est trs jolie, ajouta l'aide de camp avec un sourire.

Koutouzow, que ces derniers mots avaient frapp, se retourna. Le rapport
du gnral de service avait pour objet principal de critiquer la
position prise  Czarevo-Samichtch, et Koutouzow lui prtait la mme
attention distraite qu'il avait prte  Denissow, et sept ans
auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la
bataille d'Austerlitz. Il n'coutait que parce qu'il avait des oreilles,
et qu'elles entendaient malgr lui et malgr le petit morceau de cble
de vaisseau[26] qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste
qu'il n'tait surpris ni intress par rien, qu'il savait d'avance ce
qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au
bout, comme on subit un _Te Deum_ d'action de grces. Denissow lui avait
dit des choses senses et sages, le gnral de service lui en disait
d'autres encore plus senses et encore plus sages, mais Koutouzow
ddaignait le savoir et l'intelligence: ce n'tait pas l,  son avis,
ce qui trancherait le noeud de la situation, c'tait quelque chose
d'autre, compltement en dehors de ces deux qualits. Le prince Andr
suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord
l'ennui, puis la curiosit veille par le frou-frou de la robe, et
enfin le dsir d'observer les convenances. Il tait vident que, s'il
tmoignait du ddain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est
qu'il tait vieux et qu'il avait l'exprience de la vie. Il ne prit
qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le gnral de
service prsenta  sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une
indemnit pour les dgts commis par les soldats,  la suite des
plaintes d'un propritaire dont ils avaient saccag l'avoine encore
verte. Koutouzow serra les lvres et secoua la tte.

Au feu, au feu! s'cria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette
toutes ces balivernes dans le pole! Qu'on coupe le bl, qu'on brle le
bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est
en mon pouvoir ni de l'empcher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on
fend le bois, les copeaux volent...  la guerre comme  la guerre!

Il parcourut encore une fois le rapport:

Oh! dit-il, cette minutie allemande!


II


C'est tout, n'est-ce pas? ajouta-t-il aprs avoir sign le dernier
papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout
pliss, il se dirigea vers la porte de la maison.

La femme du prtre, rouge d'motion, saisit  la hte le plat sur
lequel taient le pain et le sel, et, faisant une profonde rvrence,
s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et
la remercia.

La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!

Tirant de son gousset quelques pices d'or qu'il dposa sur le plateau:

Te trouves-tu bien ici? lui demanda-t-il en entrant dans la chambre
qui lui tait prpare, et en prcdant la matresse du logis toute
souriante.

L'aide de camp engagea le prince Andr  djeuner avec lui; une
demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. Andr le trouva tendu
dans un fauteuil, l'uniforme dboutonn, lisant un roman franais, _les
Chevaliers du Cygne_, de Mme de Genlis.

Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau  papier entre
les pages du livre et en le mettant de ct. C'est bien triste, bien
triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second
pre!

Le prince Andr lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son
pre, et lui dpeignit l'tat dans lequel il avait trouv Lissy-Gory.

 quoi nous ont-ils amens! dit soudain Koutouzow d'une voix mue, en
songeant  la situation de son pays; mais le moment viendra...
reprit-il avec colre, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui
l'mouvait, il ajouta: Je t'ai fait venir pour te garder auprs de moi.

--Je remercie Votre Altesse, rpondit le prince Andr, mais je ne vaux
plus rien pour le service dans les tats-majors.

Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le
regarda d'un air interrogateur.

Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens  mon rgiment; je me
suis attach aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection
pour moi et j'aurais du chagrin  m'en sparer. Si je refuse l'honneur
de rester auprs de votre personne, croyez bien que...

Une expression bienveillante, spirituelle et lgrement railleuse passa
en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en
disant:

Je le regrette, tu m'aurais t utile, mais tu as raison! Ce n'est pas
ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou
prtendus tels, servaient comme toi dans les rgiments, a vaudrait
beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite  Austerlitz.... Je te
vois encore avec le drapeau , la main!

 ces paroles une fugitive rougeur, cause par la joie, illumina la
figure du prince; Koutouzow l'attira  lui, l'embrassa, et Andr put
voir que ses yeux taient de nouveau humides. Il savait que le vieillard
avait la larme facile, et que la mort de son pre le portait
naturellement  lui tmoigner une sympathie et un intrt tout
particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir
extrme.

Suis ton chemin,  la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de
l'honneur!... Tu m'aurais t bien utile  Bucharest, reprit-il aprs un
moment de silence: je n'avais personne  envoyer.... Oui, ils m'ont
accabl de reproches l-bas, et pour la guerre et pour la paix... et
pourtant tout a t fait  son heure, car tout vient  point  qui sait
attendre. L-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici....
Oh! les conseillers! Si on les avait couts, nous n'aurions pas conclu
la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait
perdu, s'il n'tait mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut
les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener 
bonne fin une campagne, voil le difficile. Pour en arriver l, il ne
suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir,
c'est patience et longueur de temps. Kamensky a envoy des soldats
pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la
patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux
Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la
tte et en se frappant la poitrine, les Franais aussi en tteront,
crois-en ma parole!

--Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince Andr.

--Sans doute il le faudra, si tous le dsirent, mais, je te le rpte,
rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience;
ceux-l arriveront  tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette
oreille, voil le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre!
Que faire?... que faire, je te le demande?... rpta-t-il, comme s'il
attendait une rponse, et ses yeux brillaient et s'clairaient d'une
expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce
qu'il y a  faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher,
abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon
ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je
ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un
pre! Si tu as besoin de quelque chose, viens  moi. Adieu, mon ami! Et
il l'embrassa.

Le prince Andr n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que
Koutouzow, harass de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans
son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des _Chevaliers du
Cygne_.

Chose trange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince Andr une
action calmante; il retourna  son rgiment, rassur sur la marche
gnrale des affaires et confiant en celui qui les avait en main.
L'absence de tout intrt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus,
en fait de passions, que l'exprience, rsultat des passions, et chez
qui l'intelligence, destine  grouper les faits et  en tirer les
conclusions, tait remplace par une contemplation philosophique des
vnements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il
serait  la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra
rien, mais il coutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au
bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible.
Il admet quelque chose de plus puissant que sa volont, la marche
invitable des faits qui se droulent devant lui; il les voit, il en
saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la
part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgr le
roman de Mme de Genlis et ses dictons franais, on sent battre en lui un
coeur russe; sa voix a trembl lorsqu'il a dit:  quoi nous ont-ils
amens? et lorsqu'il les a menacs de leur faire manger du cheval!
C'tait ce sentiment patriotique, ressenti par chacun  un degr plus ou
moins grand, qui avait puissamment contribu  faire nommer Koutouzow
gnral en chef, malgr la violente opposition de la camarilla; et une
approbation unanime et nationale avait confirm ce choix d'une faon
clatante.


III


Aprs le dpart de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa
vie journalire, il rentra compltement dans ses habitudes, et
l'entranement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu
du silence qui succdait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus
l'air de croire  la ralit du danger qui menaait la Russie, et de
penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais taient les
premiers prts  tous les sacrifices. Un seul tmoignage de l'exaltation
gnrale produite par la prsence de l'Empereur se manifesta cependant
aussitt aprs: ce fut la mise  excution de la demande d'hommes et
d'argent, qui, en revtant une forme lgale et officielle, devint par
suite invitable.

L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus srieux: ils
envisagrent au contraire leur situation avec une lgret croissante,
ainsi qu'il arrive souvent  la veille d'une catastrophe. Il s'lve
alors dans l'me, en effet, deux voix galement puissantes: l'une prche
sagement la ncessit de se rendre bien compte du danger imminent et des
moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est
trop pnible d'y songer, puisqu'il n'est pas donn  l'homme d'viter
l'invitable, et qu'il est ds lors plus simple d'oublier le danger et
de vivre gaiement jusqu'au moment o il arrive. Dans l'isolement, c'est
la premire des voix qu'on coute, tandis que les masses obissent  la
seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on
ne s'tait tant amus  Moscou que cette anne-l.

On lisait et l'on discutait les dernires affiches de Rostoptchine,
comme on discutait les bouts-rims de Vassili Lvovitch Pouschkine.
L'en-tte de ces affiches reprsentait le cabaret d'un certain barbier,
nomm Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville,
qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur
Moscou, s'tait camp d'un air colre sur le seuil de sa boutique, et
avait tenu  la foule un discours plein d'injures contre les Franais.
Dans ce discours, admir par les uns et critiqu par les autres au club
Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Franais se
nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les
ferait crever, que le stchi[28] les toufferait; qu'il n'y avait parmi
eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air
d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que
Rostoptchine avait renvoy de Moscou tous les trangers, sous prtexte
qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napolon, et
l'on citait  cette occasion les bons mots du gnral gouverneur 
l'adresse des expulss. Rentrez en vous-mmes, entrez dans la barque et
n'en faites pas une barque  Caron[29]. On disait encore que tous les
tribunaux avaient t transports hors de la ville, et l'on ajoutait 
cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait
seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte
Rostoptchine. On disait enfin que le rgiment promis par Mamonow
coterait  ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dpenserait
davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans
ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait  la tte
de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.

Vous n'pargnez personne, disait Julie Droubetzko  Schinchine, en
ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un
petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soire
d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... Besoukhow est
ridicule, poursuivit-elle en franais, mais il est si bon, si
aimable!... Quel plaisir trouvez-vous  tre si caustique?

-- l'amende! s'cria un jeune homme habill en milicien, que Julie
appelait son chevalier et qui l'accompagnait  Nijni. Dans sa coterie,
comme dans beaucoup d'autres, on s'tait donn le mot pour ne plus
parler franais, et, chaque fois qu'on manquait  cet engagement, on
payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.

Vous payerez double! dit un littrateur russe, car vous venez de faire
un gallicisme.

--J'ai pch et je paye, dit Julie, pour avoir employ le mot
caustique; quant aux gallicismes, je n'en rponds pas, je n'ai ni
assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et
prendre comme lui des leons de russe. Ah! mais le voil, dit-elle.
Quand on parle du soleil,--et elle allait citer le proverbe en franais,
lorsque, s'arrtant court, elle se mit  rire et le traduisit en
russe:--Vous ne m'attraperez plus!...--Nous parlions de vous,
continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre
rgiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow,
ajouta-t-elle avec cette facilit de mensonge particulire aux femmes du
monde.

--De grce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en
s'asseyant  ses cts, si vous saviez comme il m'ennuie!

--Vous le commanderez en personne, bien certainement?--poursuivit Julie
en lanant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y rpondit
pas: la prsence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient
toujours un terme aux moqueries dont il tait l'objet.

--Oh non!--dit-il en clatant de rire  la question de Julie, et en
avanant son gros corps:--Les Franais auraient trop beau jeu, et puis
je craindrais de ne pouvoir me hisser  cheval!

Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille
Rostow.

Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout  fait dranges?
Le comte est un imbcile: les Razoumovsky lui ont propos d'acheter la
maison et le bien de Moscou, et l'affaire trane en longueur parce qu'il
en demande un prix trop lev.

--Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va tre conclue,
quoique ce soit,  l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des
maisons.

--Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?

--Mais alors pourquoi partez-vous?

--Moi? voil qui est trange.... Je pars parce que tout le monde s'en
va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!

--Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra
liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre
sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais
partis pour la campagne.

--Nathalie s'est compltement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie
en s'adressant  Pierre avec un malicieux sourire.

--Ils attendent leur fils cadet, qui est entr au service comme cosaque,
et qui a t envoy  Bilaa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans
mon rgiment.... Le comte serait parti malgr cela, mais la comtesse n'y
consent pas avant d'avoir revu son fils.

--Je les ai rencontrs, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie
est fort embellie et de trs bonne humeur, reprit Julie.... Elle a
chant une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines
personnes!

--Qu'est-ce qui s'efface? demanda Pierre, dpit.

Julie sourit.

Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se
rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.

--Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.

--Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connat l'histoire;
je vous admire, ma parole d'honneur!

-- l'amende!  l'amende! s'cria le milicien.

--Bien! bien! repartit Julie impatiente, on ne peut donc plus causer 
prsent... mais vous le savez, comte, vous le savez....

--Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrit.

--Et moi, je me rappelle fort bien que vous tiez au mieux avec Natacha,
tandis que ma prfre a toujours t Vra, cette chre Vra!

--Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assum
le rle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les
ai vus.

--Qui s'excuse s'accuse,--rpondit Julie en souriant et en jouant avec
la charpie, mais elle changea aussitt de sujet, afin d'avoir le dernier
mot:--Devinez qui j'ai rencontr hier soir.... La pauvre Marie
Bolkonsky! Elle a perdu son pre, le saviez-vous?

--Non, vraiment, mais o demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!

--Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans
les environs, et qu'elle y emmne son neveu.

--Comment est-elle?

--Trs afflige! Mais devineriez-vous qui l'a sauve? c'est tout un
roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entoure, on allait la tuer aprs
avoir bless ses gens, lorsqu'il s'est jet dans la mle et l'a tire
d'affaire!

--C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette
dbandade gnrale est invente  plaisir pour marier les vieilles
filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.

--Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu
amoureuse du jeune homme.

--Vite, vite, une amende! s'cria de nouveau le milicien.

--Mais comment aurais-je pu, s'il vous plat, dire cela en russe?


IV


En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernires
petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir
dfendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le
bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des
marchands  ne pas s'loigner, car, disait-il, ce sont toutes ces
fausses nouvelles qui causent la panique, et je rponds sur ma vie que
le sclrat n'entrera pas  Moscou! Cette dclaration fit clairement
comprendre  Pierre, pour la premire fois, que les Franais y
viendraient assurment. La seconde affiche disait que notre quartier
gnral tait  Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi,
et que ceux qui dsiraient s'armer trouveraient  l'arsenal un grand
choix de fusils et de sabres  prix rduits. Cette dernire
proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que
l'on prtait  Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit,  part
lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgr l'effroi qu'il
lui inspirait, s'approchait  pas de gant: Que faire? se demandait-il
pour la centime fois.... Entrer au service et rejoindre l'arme, ou
bien attendre sur place? Il tendit la main et prit un jeu de cartes
sur la table: Faisons une patience! Si elle russit, cela voudra
dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire? se demandait-il en mlant les
cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il
n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'ane des
trois princesses, la seule qui demeurt chez lui, depuis le mariage des
cadettes, se fit entendre derrire la porte.

Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience russit,
se dit-il, je partirai pour l'arme!

--Mille excuses, mon cousin, de vous dranger  cette heure; mais il
faut prendre une dcision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se
soulve, il se prpare quelque chose d'effroyable... pourquoi
restons-nous?

--Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller  merveille!
rpondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopt avec elle,
afin d'viter l'embarras que lui causait toujours son rle de
bienfaiteur.

--Comment,  merveille? O voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus
tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a racont les exploits de nos
troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et
n'coute personne... tmoin ma femme de chambre qui devient insolente!
On nous battra bientt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus
sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Franais vont
arriver  coup sr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon
cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tt 
Saint-Ptersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au
pouvoir de Bonaparte!

--Mais quelles folies, ma cousine! O prenez-vous vos nouvelles: au
contraire....

--Je ne m'inclinerai pas, je vous le rpte, devant votre Bonaparte; les
autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez
pas vous occuper de moi....

--Mais comment donc! je vais prparer votre dpart.

La princesse, irrite de n'avoir personne  qui s'en prendre, s'assit
sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.

Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y
a pas de danger.... Lisez plutt! Et il lui montra l'affiche.

Le comte crit que l'ennemi n'entrera pas  Moscou, il en rpond sur sa
vie!

--Oh! votre comte! s'cria la vieille demoiselle avec colre, c'est un
hypocrite, un misrable, c'est lui qui pousse le peuple  l'meute.
N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et
gloire  celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le
fourrerait au violon? Est-ce assez bte? Et voil le rsultat de ses
belles paroles! Varvara Ivanovna a failli tre tue par le peuple pour
avoir parl franais dans la rue.

--N'y a-t-il pas l un peu d'exagration? Il me semble que vous prenez
les choses trop  coeur, dit Pierre, qui continuait  taler ses
cartes.

La patience russit, et cependant il ne rejoignit pas l'arme, et resta
 Moscou, qui se dpeuplait tous les jours,  attendre, dans une
indcision pleine  la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable
catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain mme.
L'intendant en chef vint annoncer  Pierre que l'argent demand pour
quiper le rgiment ne pourrait tre fourni qu'au moyen de la vente d'un
de ses biens, et lui reprsenta que cette fantaisie le mnerait  sa
ruine.

Vendez-le, rpondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une
parole donne!

La ville tait dserte. Julie tait partie, ainsi que la princesse
Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls taient
encore l, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'ide, pour se
distraire, d'aller dans un village des environs,  Vorontzovo, pour y
examiner un norme arostat construit sous la direction de Leppich, par
ordre de Sa Majest, et destin  servir contre l'ennemi, pour aider 
sa dfaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulirement
recommand l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en
ces termes:

Aussitt que Leppich sera prt, composez-lui pour sa nacelle un
quipage d'hommes srs et intelligents et dpchez un courrier au
gnral Koutouzow pour l'en prvenir. Je l'en ai dj avis.
Recommandez, je vous prie,  Leppich de faire bien attention  l'endroit
o il descendra la premire fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et
tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine
ses mouvements avec le gnral en chef.

En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des
excutions: il s'arrta et descendit de son droschki. On venait de
passer par les verges un cuisinier franais, accus d'espionnage. Le
bourreau dtachait du gibet le condamn, un gros homme  favoris roux,
en bas gros-bleu et en habit vert, qui gmissait piteusement. Son
compagnon d'infortune, maigre et ple, attendait son tour;  en juger
par leurs physionomies, ils taient bien rellement Franais. Pierre,
terrifi et aussi ple qu'eux, se fraya un chemin  travers la cohue de
bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de
tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le
spectacle qu'on leur offrait. Ses questions ritres et pleines d'une
curiosit anxieuse n'obtinrent aucune rponse.

Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les paules et essaya,
mais en vain, de se montrer stoque, en passant les manches de son
habit: ses lvres tremblrent convulsivement, il clata en sanglots, et
pleura avec colre de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes 
temprament sanguin. La foule, silencieuse jusque-l, se mit aussitt 
crier, comme pour touffer le sentiment de piti qui s'veillait en
elle.

C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.

--Eh! dis donc, moussiou, on voit que la sauce russe est trop forte
pour un palais franais, elle t'agace les dents, hein? dit un employ
de chancellerie tout rid; et il regardait autour de lui pour voir
l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent  rire; les autres, les
yeux rivs sur le bourreau qui dshabillait l'autre patient, suivaient
ses mouvements avec terreur.

Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncrent, et, se
dtournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles
inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet
d'tre agit par des soubresauts convulsifs et de pousser des
exclamations touffes.

O vas-tu? s'cria-t-il tout  coup, s'adressant  son cocher.

--Vous m'avez ordonn de vous mener chez le gnral gouverneur?

--Imbcile, idiot! vocifra Pierre: je t'ai dit d'aller  la maison!...
Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui mme, ajouta-t-il entre
ses dents.

Cette excution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une
telle impression, qu'il s'tait dcid  quitter immdiatement Moscou.

Revenu chez lui, il ordonna  son cocher d'envoyer sur l'heure ses
chevaux de selle  Mojask, o se trouvait l'arme; pour leur donner de
l'avance, il remit son dpart au lendemain.

Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soire. En arrivant, quelques heures
plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille
avait t livre: on racontait qu' Perkhoukow mme la terre tremblait
du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel ct
tait reste la victoire (c'tait le combat de Schevardino). Pierre
arriva  Mojask au point du jour.

Toutes les maisons taient occupes par les troupes; dans la cour de
l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient,
mais de chambres, point: elles taient toutes pleines d'officiers, et
les troupes ne cessaient de dfiler. De tous cts on ne voyait que
fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et
bouches  feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il
s'loignait de Moscou, plus il pntrait dans cet ocan de troupes, plus
il se sentait envahi par une agitation inquite et par cette
satisfaction intime qu'il avait prouve pendant le sjour de l'Empereur
 Moscou, lorsqu'il s'tait agi de se dcider  un sacrifice! Il
sentait,  ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur,
le confort de la vie, les richesses, la vie elle-mme, tait bien peu de
chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une faon assez vague,
il est vrai, et qu'il n'essayait mme pas d'analyser. Sans se demander
ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-mme lui faisait
prouver une jouissance indicible.

FIN DU DEUXIME VOLUME

NOTES:

[1] Sila, force: jeu de mots. (_Note du traducteur._)
[2] Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dner. (_Note du
traducteur._)
[3] Une sagne vaut 2 mtres 10 mil. (_Note du traducteur._)
[4] Sorte de petit gobelet en mtal pour boire l'eau-de-vie. (_Note du
traducteur_.)
[5] 1 archine vaut 71 centimtres. (_Note du traducteur._)
[6] Gens faisant partie de la domesticit. (_Note du traducteur._)
[7] Espce ce guitare  trois cordes. (_Note du traducteur._)
[8] Voiture trs basse  quatre roues, forme de deux banquettes en long
que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos  dos. Ces
voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (_Note du
traducteur._)
[9] Attelage russe  trois chevaux, (_Note du traducteur._)
[10] Pice de bois cintre, fixe au-dessus du brancard dans les
attelages russes. (_Note du traducteur._)
[11] Pte de fruits.
[12] Nom d'une ronde russe. (_Note du traducteur._)
[13] En franais dans l'original. (_Note du traducteur._)
[14] Roman de Karamzine. (_Idem._)
[15] Domestique de la cour, employ dans les
thtres impriaux. (_Note du traducteur._)
[16] Vtement oriental. _Note du Traducteur._)
[17] Usage superstitieux, destin en Russie  porter bonheur au voyage.
(_Note du traducteur._)
[18] Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (_Note du traducteur._)
[19] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
[20] Geste populaire usit en Russie pour conjurer le mauvais oeil.
(_Note du traducteur._)
[21] Nom appliqu,  cette poque, aux proclamations du comte
Rostopchine. (_Note du traducteur._)
[22] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
[23] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
[24] Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (_Note du traducteur._)
[25] Commissaire de police du district. (_Note du traducteur._)
[26] Remde usit en Russie contre les maux de dents. (_Note du
traducteur._)
[27] Graines de sarrazin grilles (_Note du correcteur._)
[28] Potage au chou (_Note du correcteur._)
[29] En franais dans le texte, (_Note du traducteur._)






End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Lon Tolsto

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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