The Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abb Prvost

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Manon Lescaut

Author: Abb Prvost

Release Date: March 14, 2006 [EBook #17983]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com








Abb Prvost
MANON LESCAUT
(1731)

Table des matires

AVIS DE L'AUTEUR
PREMIERE PARTIE
DEUXIEME PARTIE





AVIS DE L'AUTEUR

DES

Mmoires d'un Homme de Qualit


Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mmoires les aventures du
chevalier des Grieux, il m'a sembl que n'y ayant point un rapport
ncessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction  les voir
sparment. Un rcit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps
le fil de ma propre histoire. Tout loign que je suis de prtendre  la
qualit d'crivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit tre
dcharge des circonstances qui la rendraient pesante et embarrasse.
C'est le prcepte d'Horace:

          Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici
          Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat

Il n'est pas mme besoin d'une si grave autorit pour prouver une vrit
si simple; car le bon sens est la premire source de cette rgle.

Si le public a trouv quelque chose d'agrable et d'intressant dans
l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins
satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des
Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai  peindre un
jeune aveugle, qui refuse d'tre heureux, pour se prcipiter
volontairement dans les dernires infortunes; qui, avec toutes les
qualits dont se forme le plus brillant mrite, prfre, par choix, une
vie obscure et vagabonde,  tous les avantages de la fortune et de la
nature; qui prvoit ses malheurs, sans vouloir les viter; qui les sent
et qui en est accabl, sans profiter des remdes qu'on lui offre sans
cesse et qui peuvent  tous moments les finir; enfin un caractre
ambigu, un mlange de vertus et de vices, un contraste perptuel de bons
sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je
prsente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de
cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture
agrable, on y trouvera peu d'vnements qui ne puissent servir 
l'instruction des moeurs; et c'est rendre,  mon avis, un service
considrable au public, que de l'instruire en l'amusant.

On ne peut rflchir sur les prceptes de la morale, sans tre tonn de
les voir tout  la fois estims et ngligs; et l'on se demande la
raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goter des
ides de bien et de perfection, dont il s'loigne dans la pratique. Si
les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent
examiner quelle est la matire la plus commune de leurs conversations,
ou mme de leurs rveries solitaires, il leur sera ais de remarquer
qu'elles tournent presque toujours sur quelques considrations morales.
Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou
avec un ami,  s'entretenir  coeur ouvert des charmes de la vertu, des
douceurs de l'amiti, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de
la nature qui nous en loignent, et des remdes qui peuvent les gurir
Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits
dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc
qu'on tombe si facilement de ces hautes spculations et qu'on se
retrouve sitt au niveau du commun des hommes? Je suis tromp si la
raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de
nos ides et de notre conduite; c'est que, tous les prceptes de la
morale n'tant que des principes vagues et gnraux, il est trs
difficile d'en faire une application particulire au dtail des moeurs
et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les mes bien nes
sentent que la douceur et l'humanit sont des vertus aimables, et sont
portes d'inclination  les pratiquer; mais sont-elles au moment de
l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce rellement
l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit tre la mesure? Ne se
trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficults arrtent. On craint de
devenir dupe en voulant tre bien faisant et libral; de passer pour
faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excder
ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renferms d'une manire
trop obscure dans les notions gnrales d'humanit et de douceur. Dans
cette incertitude, il n'y a que l'exprience ou l'exemple qui puisse
dterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'exprience n'est
point un avantage qu'il, soit libre  tout le monde de se donner; elle
dpend des situations diffrentes o l'on se trouve plac par la
fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de rgle 
quantit de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est prcisment
pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent
tre d'une extrme utilit, du moins lorsqu'ils sont crits par une
personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un
degr de lumire, une instruction qui supple  l'exprience; chaque
aventure est un modle d'aprs lequel on peut se former; il n'y manque
que d'tre ajust aux circonstances o l'on se trouve. L'ouvrage entier
est un trait de morale, rduit agrablement en exercice.

Un lecteur svre s'offensera peut-tre de me voir reprendre la plume, 
mon ge, pour crire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la
rflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle
est fausse, mon erreur sera mon excuse.




PREMIERE PARTIE


Je suis oblig de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie o je
rencontrai pour la premire fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
six mois avant mon dpart pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
quelquefois  divers petits voyages, que j'abrgeais autant qu'il
m'tait possible. Je revenais un jour de Rouen, o elle m'avait pri
d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
succession de quelques terres auxquelles je lui avais laiss des
prtentions du ct de mon grand-pre maternel. Ayant repris mon chemin
par Evreux, o je couchai la premire nuit, j'arrivai le lendemain pour
dner  Pacy, qui en est loign de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
prcipitaient de leurs maisons pour courir en foule  la porte d'une
mauvaise htellerie, devant laquelle taient deux chariots couverts. Les
chevaux, qui taient encore attels et qui paraissaient fumants de
fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
qu'arriver. Je m'arrtai un moment pour m'informer d'o venait le
tumulte; mais je tirai peu d'claircissement d'une populace curieuse,
qui ne faisait nulle attention  mes demandes, et qui s'avanait
toujours vers l'htellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
Enfin, un archer revtu d'une bandoulire, et le mousquet sur l'paule,
ayant paru  la porte, je lui fis signe de la main de venir  moi. Je le
priai de m'apprendre le sujet de ce dsordre. Ce n'est rien, monsieur me
dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
compagnons, jusqu'au Havre-de-Grce, o nous les ferons embarquer pour
l'Amrique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
qui excite la curiosit de ces bons paysans. J'aurais pass aprs cette
explication, si je n'eusse t arrt par les exclamations d'une vieille
femme qui sortait de l'htellerie en joignant les mains, et criant que
c'tait une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, rpondit-elle,
et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La
curiosit me fit descendre de mon cheval, que je laissai,  mon
palefrenier. J'entrai avec peine, en perant la foule, et je vis, en
effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
taient enchanes six par six par le milieu du corps, il y en avait une
dont l'air et la figure taient si peu conformes  sa condition, qu'en
tout autre tat je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
tristesse et la salet de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
peu que sa vue m'inspira du respect et de la piti. Elle tchait
nanmoins de se tourner, autant que sa chane pouvait le permettre, pour
drober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
pour se cacher tait si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
bande taient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
je lui demandai quelques lumires sur le sort de cette belle fille. Il
ne put m'en donner que de fort gnrales. Nous l'avons tire de
l'Hpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant gnral de Police.
Il n'y a pas d'apparence qu'elle y et t renferme pour ses bonnes
actions. Je l'ai interroge plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
 ne me rien rpondre. Mais, quoique je n'aie pas reu ordre de la
mnager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques gards
pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voil un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrce; il l'a suivie
depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
soit son frre ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre o
ce jeune homme tait assis. Il paraissait enseveli dans une rverie
profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il tait
mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme
qui a de la naissance et de l'ducation. Je m'approchai de lui. Il se
leva; et je dcouvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis port
naturellement  lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
dis-je, en m'asseyant prs de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
curiosit que j'ai de connatre cette belle personne, qui ne me parat
point faite pour le triste tat o je la vois? Il me rpondit
honntement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle tait sans se faire
connatre lui-mme, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
demeurer inconnu. Je puis vous dire, nanmoins, ce que ces misrables
n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortun de
tous les hommes. J'ai tout employ,  Paris, pour obtenir sa libert.
Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont t inutiles; j'ai pris
le parti de la suivre, dt-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
avec elle; je passerai en Amrique. Mais ce qui est de la dernire
inhumanit, ces lches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein tait de les
attaquer ouvertement,  quelques lieues de Paris. Je m'tais associ
quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
considrable. Les tratres m'ont laiss seul aux mains et sont partis
avec mon argent. L'impossibilit de russir par la force m'a fait mettre
les armes bas. J'ai propos aux archers de me permettre du moins de les
suivre en leur offrant de les rcompenser. Le dsir du gain les y a fait
consentir. Ils ont voulu tre pays chaque fois qu'ils m'ont accord la
libert de parler  ma matresse. Ma bourse s'est puise en peu de
temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
instant, qu'ayant os m'en approcher malgr leurs menaces, ils ont eu
l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis oblig, pour
satisfaire leur avarice et pour me mettre en tat de continuer la route
 pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu' prsent de
monture.

Quoiqu'il part faire assez tranquillement ce rcit, il laissa tomber
quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
dis-je, de me dcouvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
tre utile  quelque chose, je m'offre volontiers  vous rendre service.
Hlas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour  l'esprance. Il faut
que je me soumette  toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amrique.
J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai crit  un de mes amis
qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grce. Je ne suis
embarrass que pour m'y conduire et pour procurer  cette pauvre
crature, ajouta-t-il en regardant tristement sa matresse, quelque
soulagement sur la route. H bien, lui dis-je, je vais finir votre
embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
fch de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
d'or, sans que les gardes s'en aperussent, car je jugeais bien que,
s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chrement leurs
secours. Il me vint mme  l'esprit de faire march avec eux pour
obtenir au jeune amant la libert de parler continuellement  sa
matresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
en fis la proposition. Il en parut honteux, malgr son effronterie. Ce
n'est pas, monsieur, rpondit-il d'un air embarrass, que nous refusions
de le laisser parler  cette fille, mais il voudrait tre sans cesse
auprs d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
pour l'incommodit. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
empcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
chappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse  ce jeune
homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
pouvoir de vous faire punir. Il m'en cota six louis d'or. La bonne
grce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
remercia, achevrent de me persuader qu'il tait n quelque chose, et
qu'il mritait ma libralit. Je dis quelques mots  sa matresse avant
que de sortir. Elle me rpondit avec une modestie si douce et si
charmante, que je ne pus m'empcher de faire, en sortant, mille
rflexions sur le caractre incomprhensible des femmes.

tant retourn  ma solitude, je ne fus point inform de la suite de
cette aventure. Il se passa prs de deux ans, qui me la firent oublier
tout  fait, jusqu' ce que le hasard me ft renatre l'occasion d'en
apprendre  fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres 
Calais, avec le marquis de..., mon lve. Nous logemes, si je m'en
souviens bien, au Lion d'Or, o quelques raisons nous obligrent de
passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'aprs-midi dans
les rues, je crus apercevoir ce mme jeune homme dont j'avais fait la
rencontre  Pacy Il tait en fort mauvais quipage, et beaucoup plus
ple que je ne l'avais vu la premire fois. Il portait sur le bras un
vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
comme il avait la physionomie trop belle pour n'tre pas reconnu
facilement, je le remis aussitt. Il faut, dis-je au marquis, que nous
abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
lorsqu'il m'eut remis  son tour. Ah! monsieur, s'cria-t-il en me
baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'o il venait. Il me
rpondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grce, o il tait revenu
de l'Amrique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, o je suis log. Je vous
rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
d'apprendre le dtail de son infortune et les circonstances de son
voyage d'Amrique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
laisst manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
d'avoir quelque chose de rserv pour vous. Je veux vous apprendre, non
seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes dsordres et mes
plus honteuses faiblesses. Je suis sr qu'en me condamnant, vous ne
pourrez pas vous empcher de me plaindre.

Je dois avertir ici le lecteur que j'crivis son histoire presque
aussitt aprs l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par consquent,
que rien n'est plus exact et plus fidle que cette narration. Je dis
fidle jusque dans la relation des rflexions et des sentiments que le
jeune aventurier exprimait de la meilleure grce du monde. Voici donc
son rcit, auquel je ne mlerai, jusqu' la fin, rien qui ne soit de
lui.

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes tudes de philosophie  Amiens,
o mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
envoy. Je menais une vie si sage et si rgle, que mes matres me
proposaient pour l'exemple du collge. Non que je fisse des efforts
extraordinaires pour mriter cet loge, mais j'ai l'humeur naturellement
douce et tranquille: je m'appliquais  l'tude par inclination, et l'on
me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
le vice. Ma naissance, le succs de mes tudes et quelques agrments
extrieurs m'avaient fait connatre et estimer de tous les honntes gens
de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
gnrale, que Monsieur l'vque, qui y assistait, me proposa d'entrer
dans l'tat ecclsiastique, o je ne manquerais pas, disait-il, de
m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
parents me destinaient. Ils me faisaient dj porter la croix, avec le
nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me prparais 
retourner chez mon pre, qui m'avait promis de m'envoyer bientt 
l'Acadmie. Mon seul regret, en quittant Amiens, tait d'y laisser un
ami avec lequel j'avais toujours t tendrement uni. Il tait de
quelques annes plus g que moi. Nous avions t levs ensemble, mais
le bien de sa maison tant des plus mdiocres, il tait oblig de
prendre l'tat ecclsiastique, et de demeurer  Amiens aprs moi, pour y
faire les tudes qui conviennent  cette profession. Il avait mille
bonnes qualits. Vous le connatrez par les meilleures dans la suite de
mon histoire, et surtout, par un zle et une gnrosit en amiti qui
surpassent les plus clbres exemples de l'antiquit. Si j'eusse alors
suivi ses conseils, j'aurais toujours t sage et heureux. Si j'avais,
du moins, profit de ses reproches dans le prcipice o mes passions
m'ont entran, j'aurais sauv quelque chose du naufrage de ma fortune
et de ma rputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
rcompenss par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
d'importunits.

J'avais marqu le temps de mon dpart d'Amiens. Hlas! que ne le
marquais-je un jour plus tt! j'aurais port chez mon pre toute mon
innocence. La veille mme de celui que je devais quitter cette ville,
tant  me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vmes
arriver le coche d'Arras, et nous le suivmes jusqu' l'htellerie o
ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
curiosit. Il en sortit quelques femmes, qui se retirrent aussitt.
Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrta seule dans la cour
pendant qu'un homme d'un ge avanc, qui paraissait lui servir de
conducteur s'empressait pour faire tirer son quipage des paniers. Elle
me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pens  la diffrence
des sexes, ni regard une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
enflamm tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le dfaut d'tre
excessivement timide et facile  dconcerter; mais loin d'tre arrt
alors par cette faiblesse, je m'avanai vers la matresse de mon coeur.
Quoiqu'elle ft encore moins ge que moi, elle reut mes politesses
sans paratre embarrasse. Je lui demandai ce qui l'amenait  Amiens et
si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me rpondit
ingnument qu'elle y tait envoye par ses parents pour tre religieuse.
L'amour me rendait dj si clair, depuis un moment qu'il tait dans
mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
dsirs. Je lui parlai d'une manire qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle tait bien plus exprimente que moi. C'tait
malgr elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrter sans doute son
penchant au plaisir qui s'tait dj dclar et qui a caus, dans la
suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
loquence scolastique purent me suggrer Elle n'affecta ni rigueur ni
ddain. Elle me dit, aprs un moment de silence, qu'elle ne prvoyait
que trop qu'elle allait tre malheureuse, mais que c'tait apparemment
la volont du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'viter La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononant ces
paroles, ou plutt, l'ascendant de ma destine qui m'entranait  ma
perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma rponse. Je
l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
la tendresse infinie qu'elle m'inspirait dj, j'emploierais ma vie pour
la dlivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
Je me suis tonn mille fois, en y rflchissant, d'o me venait alors
tant de hardiesse et de facilit  m'exprimer; mais on ne ferait pas une
divinit de l'amour, s'il n'oprait souvent des prodiges. J'ajoutai
mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
trompeur  mon ge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour  la
pouvoir mettre en libert, elle croirait m'tre redevable de quelque
chose de plus cher que la vie. Je lui rptai que j'tais prt  tout
entreprendre, mais, n'ayant point assez d'exprience pour imaginer tout
d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais  cette assurance
gnrale, qui ne pouvait tre d'un grand secours pour elle et pour moi.
Son vieil Argus tant venu nous rejoindre, mes esprances allaient
chouer si elle n'et eu assez d'esprit pour suppler  la strilit du
mien. Je fus surpris,  l'arrive de son conducteur qu'elle m'appelt
son cousin et que, sans paratre dconcerte le moins du monde, elle me
dt que, puisqu'elle tait assez heureuse pour me rencontrer  Amiens,
elle remettait au lendemain son entre dans le couvent, afin de se
procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une htellerie, dont le
matre, qui s'tait tabli  Amiens, aprs avoir t longtemps cocher de
mon pre, tait dvou entirement  mes ordres. Je l'y conduisis
moi-mme, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien  cette scne, me suivait
sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
tait demeur  se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
 ma belle matresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me dfis de lui
par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
plaisir, en arrivant  l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
coeur. Je reconnus bientt que j'tais moins enfant que je ne le
croyais. Mon coeur s'ouvrit  mille sentiments de plaisir dont je
n'avais jamais eu l'ide. Une douce chaleur se rpandit dans toutes mes
veines. J'tais dans une espce de transport, qui m'ta pour quelque
temps, la libert de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
qu'elle n'tait pas moins mue que moi. Elle me confessa qu'elle me
trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
libert. Elle voulut savoir qui j'tais, et cette connaissance augmenta
son affection, parce qu'tant d'une naissance commune, elle se trouva
flatte d'avoir fait la conqute d'un amant tel que moi. Nous nous
entretnmes des moyens d'tre l'un  l'autre. Aprs, quantit de
rflexions, nous ne trouvmes point d'autre voie que celle de la fuite.
Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui tait un homme 
mnager quoiqu'il ne ft qu'un domestique. Nous rglmes que je ferais
prparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
grand matin  l'auberge avant qu'il ft veill; que nous nous
droberions secrtement, et que nous irions droit  Paris, o nous nous
ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante cus, qui taient
le fruit de mes petites pargnes; elle en avait  peu prs le double.
Nous nous imaginmes, comme des enfants sans exprience, que cette somme
ne finirait jamais, et nous ne comptmes pas moins sur le succs de nos
autres mesures.

Aprs avoir soup avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
ressenti, je me retirai pour excuter notre projet. Mes arrangements
furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
lendemain chez mon pre, mon petit quipage tait dj prpar. Je n'eus
donc nulle peine  faire transporter ma malle, et  faire tenir une
chaise prte pour cinq heures du matin, qui taient le temps o les
portes de la ville devaient tre ouvertes; mais je trouvai un obstacle
dont je ne me dfiais point, et qui faillit de rompre entirement mon
dessein.

Tiberge, quoique g seulement de trois ans plus que moi, tait un
garon d'un sens mr et d'une conduite fort rgle. Il m'aimait avec une
tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
Mademoiselle Manon, mon empressement  la conduire, et le soin que
j'avais eu de me dfaire de lui en l'loignant, lui firent natre
quelques soupons de mon amour Il n'avait os revenir  l'auberge, o il
m'avait laiss, de peur de m'offenser par son retour; mais il tait all
m'attendre  mon logis, o je le trouvai en arrivant, quoiqu'il ft dix
heures du soir. Sa prsence me chagrina. Il s'aperut facilement de la
contrainte qu'elle me causait. Je suis sr me dit-il sans dguisement,
que vous mditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois 
votre air. Je lui rpondis assez brusquement que je n'tais pas oblig
de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
m'avez toujours trait en ami, et cette qualit suppose un peu de
confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
dcouvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de rserve avec lui, je lui
fis l'entire confidence de ma passion. Il la reut avec une apparence
de mcontentement qui me fit frmir. Je me repentis surtout de
l'indiscrtion avec laquelle je lui avais dcouvert le dessein de ma
fuite. Il me dit qu'il tait trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me reprsenter d'abord tout
ce qu'il croyait capable de m'en dtourner mais que, si je ne renonais
pas ensuite  cette misrable rsolution, il avertirait des personnes
qui pourraient l'arrter  coup sr Il me tint l-dessus un discours
srieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
menace de me dnoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
plus de sagesse et de raison. J'tais au dsespoir de m'tre trahi si
mal  propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrmement l'esprit
depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
dcouvert que mon dessein devait s'excuter le lendemain, et je rsolus
de le tromper  la faveur d'une quivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
jusqu' prsent que vous tiez mon ami, et j'ai voulu vous prouver par
cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas tromp,
mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise 
former au hasard. Venez me prendre demain  neuf heures, je vous ferai
voir s'il se peut, ma matresse, et vous jugerez si elle mrite que je
fasse cette dmarche pour elle. Il me laissa seul, aprs mille
protestations d'amiti. J'employai la nuit  mettre ordre  mes
affaires, et m'tant rendu  l'htellerie de Mademoiselle Manon vers la
pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle tait  sa fentre,
qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperu, elle vint m'ouvrir
elle-mme. Nous sortmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre quipage
que son linge, dont je me chargeai moi-mme. La chaise tait en tat de
partir; nous nous loignmes aussitt de la ville. Je rapporterai, dans
la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperut que je
l'avais tromp. Son zle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez 
quel excs il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
songeant quelle en atoujours t la rcompense.

Nous nous htmes tellement d'avancer que nous arrivmes  Saint-Denis
avant la nuit. J'avais couru  cheval  ct de la chaise, ce qui ne
nous avait gure permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
mais lorsque nous nous vmes si proche de Paris, c'est--dire presque en
sret, nous prmes le temps de nous rafrachir, n'ayant rien mang
depuis notre dpart d'Amiens. Quelque passionn que je fusse pour Manon,
elle sut me persuader qu'elle ne l'tait pas moins pour moi. Nous tions
si peu rservs dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos htes nous
regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils taient surpris de
voir deux enfants de notre ge, qui paraissaient s'aimer jusqu' la
fureur. Nos projets de mariage furent oublis  Saint-Denis; nous
fraudmes les droits de l'glise, et nous nous trouvmes poux sans y
avoir fait rflexion. Il est sr que, du naturel tendre et constant dont
je suis, j'tais heureux pour toute ma vie, si Manon m'et t fidle.
Plus je la connaissais, plus je dcouvrais en elle de nouvelles qualits
aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beaut formaient une
chane si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur 
n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon dsespoir a pu
faire ma flicit. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
par cette mme constance dont je devais attendre le plus doux de tous
les sorts, et les plus parfaites rcompenses de l'amour.

Nous prmes un appartement meubl  Paris. Ce fut dans la rue V... et,
pour mon malheur auprs de la maison de M. de B..., clbre fermier
gnral. Trois semaines se passrent, pendant lesquelles j'avais t si
rempli de ma passion que j'avais peu song  ma famille et au chagrin
que mon pre avait d ressentir de mon absence. Cependant, comme la
dbauche n'avait nulle part  ma conduite, et que Manon se comportait
aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillit o nous vivions servit 
me faire rappeler peu  peu l'ide de mon devoir. Je rsolus de me
rconcilier, s'il tait possible, avec mon pre. Ma matresse tait si
aimable que je ne doutai point qu'elle ne pt lui plaire, si je trouvais
moyen de lui faire connatre sa sagesse et son mrite: en un mot, je me
flattai d'obtenir de lui la libert de l'pouser ayant t dsabus de
l'esprance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
projet  Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
du devoir celui de la ncessit pouvait y entrer aussi pour quelque
chose, car nos fonds taient extrmement altrs, et je commenais 
revenir de l'opinion qu'ils taient inpuisables. Manon reut froidement
cette proposition. Cependant, les difficults qu'elle y opposa n'tant
prises que de sa tendresse mme et de la crainte de me perdre, si mon
pre n'entrait point dans notre dessein aprs avoir connu le lieu de
notre retraite, je n'eus pas le moindre soupon du coup cruel qu'on se
prparait  me porter.  l'objection de la ncessit, elle rpondit
qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
trouverait, aprs cela, des ressources dans l'affection de quelques
parents  qui elle crirait en province. Elle adoucit son refus par des
caresses si tendres et si passionnes, que moi, qui ne vivais que dans
elle, et qui n'avais pas la moindre dfiance de son coeur, j'applaudis 
toutes ses rponses et  toutes ses rsolutions. Je lui avais laiss la
disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dpense
ordinaire. Je m'aperus, peu aprs, que notre table tait mieux servie,
et qu'elle s'tait donn quelques ajustements d'un prix considrable.
Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester  peine douze ou quinze
pistoles, je lui marquai mon tonnement de cette augmentation apparente
de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'tre sans embarras. Ne vous
ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
l'aimais avec trop de simplicit pour m'alarmer facilement.

Un jour que j'tais sorti l'aprs-midi, et que je l'avais avertie que je
serais dehors plus longtemps qu' l'ordinaire, je fus tonn qu' mon
retour on me ft attendre deux ou trois minutes  la porte. Nous
n'tions servis que par une petite bonne qui tait  peu prs de notre
ge. tant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tard si
longtemps. Elle me rpondit, d'un air embarrass, qu'elle ne m'avait
point entendu frapper Je n'avais frapp qu'une fois; je lui dis: mais,
si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi tes-vous donc venue m'ouvrir?
Cette question la dconcerta si fort, que, n'ayant point assez de
prsence d'esprit pour y rpondre, elle se mit  pleurer en m'assurant
que ce n'tait point sa faute, et que madame lui avait dfendu d'ouvrir
la porte jusqu' ce que M. de B... ft sorti par l'autre escalier qui
rpondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prtexte
d'une affaire, et j'ordonnai  cet enfant de dire  sa matresse que je
retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connatre qu'elle
m'et parl de M. de B...

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
J'entrai dans le premier caf et m'y tant assis prs d'une table,
j'appuyai la tte sur mes deux mains pour y dvelopper ce qui se passait
dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
voulais le considrer comme une illusion, et je fus prt deux ou trois
fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
Il me paraissait si impossible que Manon m'et trahi, que je craignais
de lui faire injure en la souponnant. Je l'adorais, cela tait sr; je
ne lui avais pas donn plus de preuves d'amour que je n'en avais reu
d'elle; pourquoi l'aurais-je accuse d'tre moins sincre et moins
constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
avait que trois heures qu'elle m'avait accabl de ses plus tendres
caresses et qu'elle avait reu les miennes avec transport; je ne
connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il
n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas l
un sujet de me har.

Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
semblaient surpasser nos richesses prsentes. Cela paraissait sentir les
libralits d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
marque pour des ressources qui m'taient inconnues! J'avais peine 
donner  tant d'nigmes un sens aussi favorable que mon coeur le
souhaitait. D'un autre ct, je ne l'avais presque pas perdue de vue
depuis que nous tions  Paris. Occupations, promenades,
divertissements, nous avions toujours t l'un  ct de l'autre; mon
Dieu! un instant de sparation nous aurait trop affligs. Il fallait
nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
d'inquitude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
moment o Manon pt s'tre occupe d'un autre que moi. A la fin, je crus
avoir trouv le dnouement de ce mystre. M. de B..., dis-je en
moi-mme, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
faire tenir quelque argent. Elle en a peut-tre dj reu de lui; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
jeu de me le cacher, pour me surprendre agrablement. Peut-tre m'en
aurait-elle parl si j'tais rentr  l'ordinaire, au lieu de venir ici
m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
parlerai moi-mme.

Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reut fort bien.
J'tais tent d'abord de lui dcouvrir mes conjectures, que je regardais
plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'esprance qu'il
lui arriverait peut-tre de me prvenir en m'apprenant tout ce qui
s'tait pass. On nous servit  souper. Je me mis  table d'un air fort
gai; mais  la lumire de la chandelle qui tait entre elle et moi, je
crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
chre matresse. Cette pense m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
regards s'attachaient sur moi d'une autre faon qu'ils n'avaient
accoutum. Je ne pouvais dmler si c'tait de l'amour ou de la
compassion, quoiqu'il me part que c'tait un sentiment doux et
languissant. Je la regardai avec la mme attention; et peut-tre
n'avait-elle pas moins de peine  juger de la situation de mon coeur par
mes regards. Nous ne pensions ni  parler, ni  manger. Enfin, je vis
tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
m'criai-je, vous pleurez, ma chre Manon; vous tes afflige jusqu'
pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
rpondit que par quelques soupirs qui augmentrent mon inquitude. Je me
levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me dcouvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-mme en
essuyant les siens; j'tais plus mort que vif. Un barbare aurait t
attendri des tmoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
que j'tais ainsi tout occup d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement  la porte.
Manon me donna un baiser et s'chappant de mes bras, elle entra
rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitt sur elle. Je me
figurai qu'tant un peu en dsordre, elle voulait se cacher aux yeux des
trangers qui avaient frapp. J'allai leur ouvrir moi-mme. A peine
avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
pour les laquais de mon pre. Ils ne me firent point de violence; mais
deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisime visita mes
poches, dont il tira un petit couteau qui tait le seul fer que j'eusse
sur moi. Ils me demandrent pardon de la ncessit o ils taient de me
manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
l'ordre de mon pre, et que mon frre an m'attendait en bas dans un
carrosse. J'tais si troubl, que je me laissai conduire sans rsister
et sans rpondre. Mon frre tait effectivement  m'attendre. On me mit
dans le carrosse, auprs de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
nous conduisit  grand train jusqu' Saint-Denis. Mon frre m'embrassa
tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
dont j'avais besoin, pour rver  mon infortune.

J'y trouvai d'abord tant d'obscurit que je ne voyais pas de jour  la
moindre conjecture. J'tais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
le premier qui me vint  l'esprit. Tratre! disais-je, c'est fait de ta
vie si mes soupons se trouvent justes. Cependant je fis rflexion qu'il
ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par consquent,
l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se
rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
comme accable, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donn en se
retirant, me paraissaient bien une nigme; mais je me sentais port 
l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
temps que je me dsesprais de l'accident qui m'arrachait  elle,
j'avais la crdulit de m'imaginer qu'elle tait encore plus  plaindre
que moi. Le rsultat de ma mditation fut de me persuader que j'avais
t aperu dans les rues de Paris par quelques personnes de
connaissance, qui en avaient donn avis  mon pre. Cette pense me
consola. Je comptais d'en tre quitte pour des reproches ou pour
quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorit
paternelle. Je rsolus de les souffrir avec patience, et de promettre
tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
retourner plus promptement  Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
 ma chre Manon.

Nous arrivmes, en peu de temps,  Saint-Denis. Mon frre, surpris de
mon silence, s'imagina que c'tait un effet de ma crainte. Il entreprit
de me consoler en m'assurant que je n'avais rien  redouter de la
svrit de mon pre, pourvu que je fusse dispos  rentrer doucement
dans le devoir et  mriter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
passer la nuit  Saint-Denis, avec la prcaution de faire coucher les
trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
de me voir dans la mme htellerie o je m'tais arrt avec Manon, en
venant d'Amiens  Paris. L'hte et les domestiques me reconnurent, et
devinrent en mme temps la vrit de mon histoire. J'entendis dire 
l'hte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle tait
charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
dommage qu'on les ait spars. Je feignais de ne rien entendre, et je me
laissais voir le moins qu'il m'tait possible. Mon frre avait, 
Saint-Denis, une chaise  deux, dans laquelle nous partmes de grand
matin, et nous arrivmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon pre
avant moi, pour le prvenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
douceur je m'tais laiss conduire, de sorte que j'en fus reu moins
durement que je ne m'y tais attendu. Il se contenta de me faire
quelques reproches gnraux sur la faute que j'avais commise en
m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma matresse, il
me dit que j'avais bien mrit ce qui venait de m'arriver, en me livrant
 une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
qu'il esprait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes ides. Je
remerciai mon pre de la bont qu'il avait de me pardonner, et je lui
promis de prendre une conduite plus soumise et plus rgle. Je
triomphais au fond du coeur, car de la manire dont les choses
s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la libert de me
drober de la maison, mme avant la fin de la nuit.

On se mit  table pour souper; on me railla sur ma conqute d'Amiens, et
sur ma fuite avec cette fidle matresse. Je reus les coups de bonne
grce. J'tais mme charm qu'il me ft permis de m'entretenir de ce qui
m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lchs par mon
pre me firent prter l'oreille avec la dernire attention: il parla de
perfidie et de service intress, rendu par Monsieur B... Je demeurai
interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frre, pour lui demander
s'il ne m'avait pas racont toute l'histoire. Mon frre lui rpondit que
je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
j'eusse besoin de ce remde pour me gurir de ma folie. Je remarquai que
mon pre balanait s'il achverait de s'expliquer Je l'en suppliai si
instamment, qu'il me satisfit, ou plutt, qu'il m'assassina cruellement
par le plus terrible de tous les rcits.

Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicit de croire que
je fusse aim de ma matresse. Je lui dis hardiment que j'en tais si
sr que rien ne pouvait m'en donner la moindre dfiance. Ha! ha! ha!
s'cria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
jolie dupe, et j'aime  te voir dans ces sentiments-l. C'est grand
dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
puisque tu as tant de disposition  faire un mari patient et commode. Il
ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
et ma crdulit. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
mon dpart d'Amiens, Manon m'avait aim environ douze jours: car
ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
sommes au 29 du prsent; il y en a onze que Monsieur B... m'a crit; je
suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
avec ta matresse; ainsi, qui te onze et huit de trente-un jours qu'il
y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
plus ou moins. L-dessus, les clats de rire recommencrent. J'coutais
tout avec un saisissement de coeur auquel j'apprhendais de ne pouvoir
rsister jusqu' la fin de cette triste comdie. Tu sauras donc, reprit
mon pre, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagn le coeur de ta
princesse, car il se moque de moi, de prtendre me persuader que c'est
par un zle dsintress pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
tu es mon fils, et pour se dlivrer de tes importunits, il m'a crit le
lieu de ta demeure et le dsordre o tu vivais, en me faisant entendre
qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
et celle de ta matresse mme que ton frre a trouv le moment de te
prendre sans vert. Flicite-toi maintenant de la dure de ton triomphe.
Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
conserver tes conqutes.

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
mot m'avait perc le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
bouche pour profrer les plaintes les plus tristes et les plus
touchantes. Mon pre, qui m'a toujours aim tendrement, s'employa avec
toute son affection pour me consoler. Je l'coutais, mais sans
l'entendre. Je me jetai  ses genoux, je le conjurai, en joignant les
mains, de me laisser retourner  Paris pour aller poignarder B... Non,
disais-je, il n'a pas gagn le coeur de Manon, il lui a fait violence;
il l'a sduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-tre force
brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menace, le
poignard  la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
pas fait pour me ravir une si charmante matresse!  dieux! dieux!
serait-il possible que Manon m'et trahi, et qu'elle et cess de
m'aimer!

Comme je parlais toujours de retourner promptement  Paris, et que je me
levais mme  tous moments pour cela, mon pre vit bien que, dans le
transport o j'tais, rien ne serait capable de m'arrter il me
conduisit dans une chambre haute, o il laissa deux domestiques avec moi
pour me garder  vue. Je ne me possdais point. J'aurais donn mille
vies pour tre seulement un quart d'heure  Paris. Je compris que,
m'tant dclar si ouvertement, on ne me permettrait pas aisment de
sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fentres, ne
voyant nulle possibilit de m'chapper par cette voie, je m'adressai
doucement  mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, 
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir  mon vasion. Je
les pressai, je les caressai, je les menaai; mais cette tentative fut
encore inutile.

Je perdis alors toute esprance. Je rsolus de mourir, et je me jetai
sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
qu'on m'apporta le lendemain. Mon pre vint me voir l'aprs-midi. Il eut
la bont de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
respect pour ses ordres. Quelques jours se passrent, pendant lesquels
je ne pris rien qu'en sa prsence et pour lui obir. Il continuait
toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
et m'inspirer du mpris pour l'infidle Manon. Il est certain que je ne
l'estimais plus; comment aurais-je estim la plus volage et la plus
perfide de toutes les cratures? Mais son image, ses traits charmants
que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais mme, aprs tant de honte
et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
l'ingrate Manon.

Mon pre tait surpris de me voir toujours si fortement touch. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
trahison ne me la ft mpriser, il s'imagina que ma constance venait
moins de cette passion en particulier que d'un penchant gnral pour les
femmes. Il s'attacha tellement  cette pense que, ne consultant que sa
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
dit-il, j'ai eu dessein, jusqu' prsent, de te faire porter la croix de
Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournes de ce
ct-l. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses l-dessus. Je
lui rpondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
qu'aprs le malheur qui venait de m'arriver je les dtestais toutes
galement. Je t'en chercherai une, reprit mon pre en souriant, qui
ressemblera  Manon, et qui sera plus fidle. Ah! si vous avez quelque
bont pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sr,
mon cher pre, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
si noire et si cruelle lchet. C'est le perfide B... qui nous trompe,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincre, si
vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-mme. Vous tes un enfant,
repartit mon pre. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu' ce point,
aprs ce que je vous ai racont d'elle? C'est elle-mme qui vous a livr
 votre frre. Vous devriez oublier jusqu' son nom, et profiter si vous
tes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'tait un mouvement involontaire qui me
faisait prendre ainsi le parti de mon infidle. Hlas! repris-je, aprs
un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
objet de la plus lche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
versant des larmes de dpit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
Ma crdulit ne leur cotait gure  tromper. Mais je sais bien ce que
j'ai  faire pour me venger. Mon pre voulut savoir quel tait mon
dessein. J'irai  Paris, lui dis-je, je mettrai le feu  la maison de
B..., et je le brlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
fit rire mon pre et ne servit qu' me faire garder plus troitement
dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'taient qu'une
alternative perptuelle de haine et d'amour, d'esprance ou de
dsespoir, selon l'ide sous laquelle Manon s'offrait  mon esprit.
Tantt je ne considrais en elle que la plus aimable de toutes les
filles, et je languissais du dsir de la revoir; tantt je n'y
apercevais qu'une lche et perfide matresse, et je faisais mille
serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
qui servirent  rendre un peu de tranquillit  mon me. Je relus tous
mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un got
infini pour l'tude. Vous verrez de quelle utilit il me fut dans la
suite. Les lumires que je devais  l'amour me firent trouver de la
clart dans quantits d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrime
livre de L'nide; je le destine  voir le jour et je me flatte que le
public en sera satisfait. Hlas! disais-je en le faisant, c'tait un
coeur tel que le mien qu'il fallait  la fidle Didon.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
simple amiti de collge, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
qui sont  peu prs du mme ge. Je le trouvai si chang et si form,
depuis cinq ou six mois que j'avais passs sans le voir, que sa figure
et le ton de son discours m'inspirrent du respect. Il me parla en
conseiller sage, plutt qu'en ami d'cole. Il plaignit l'garement o
j'tais tomb. Il me flicita de ma gurison, qu'il croyait avance;
enfin il m'exhorta  profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanit des plaisirs. Je le regardai avec tonnement. Il
s'en aperut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un srieux
examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupt, mais le
Ciel m'avait donn, en mme temps, du got pour la vertu. Je me suis
servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
n'ai pas tard longtemps  dcouvrir leurs diffrences. Le secours du
Ciel s'est joint  mes rflexions. J'ai conu pour le monde un mpris
auquel il n'y a rien d'gal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empche de courir  la solitude? C'est
uniquement la tendre amiti que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait carter
du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a caus
tant de douleur, que je n'ai pas got, depuis, un seul moment de
satisfaction. Jugez-en par les dmarches qu'elle m'a fait faire. Il me
raconta qu'aprs s'tre aperu que je l'avais tromp et que j'tais
parti avec ma matresse, il tait mont  cheval pour me suivre; mais
qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait t
impossible de me joindre; qu'il tait arriv nanmoins  Saint-Denis une
demi-heure aprs mon dpart; qu'tant bien certain que je me serais
arrt  Paris, il y avait pass six semaines  me chercher inutilement;
qu'il allait dans tous les lieux o il se flattait de pouvoir me
trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma matresse  la Comdie;
qu'elle y tait dans une parure si clatante qu'il s'tait imagin
qu'elle devait cette fortune  un nouvel amant; qu'il avait suivi son
carrosse jusqu' sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle tait entretenue par les libralits de Monsieur B... Je ne
m'arrtai point l, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
apprendre d'elle-mme ce que vous tiez devenu; elle me quitta
brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus oblig de
revenir en province sans aucun autre claircissement. J'y appris votre
aventure et la consternation extrme qu'elle vous a cause; mais je n'ai
pas voulu vous voir, sans tre assur de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon, lui rpondis-je en soupirant. Hlas! vous tes
plus heureux que moi, qui suis condamn  ne la revoir jamais. Il me fit
des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bont de mon caractre et sur
mes inclinations, qu'il me fit natre ds cette premire visite, une
forte envie de renoncer comme lui  tous les plaisirs du sicle pour
entrer dans l'tat ecclsiastique.

Je gotai tellement cette ide que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'vque
d'Amiens, qui m'avait donn le mme conseil, et les prsages heureux
qu'il avait forms en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
La pit se mla aussi dans mes considrations. Je mnerai une vie sage
et chrtienne, disais-je; je m'occuperai de l'tude et de la religion,
qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
Je mpriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
que mon coeur ne dsirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
d'inquitudes que de dsirs. Je formai l-dessus, d'avance, un systme
de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison carte,
avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothque compose de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
et de bon sens, une table propre, mais frugale et modre. J'y joignais
un commerce de lettres avec un ami qui ferait son sjour  Paris, et qui
m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
curiosit que pour me faire un divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prtentions ne
seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
extrmement mes inclinations. Mais,  la fin d'un si sage arrangement,
je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
n'avoir rien  dsirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
tre avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de frquentes visites, dans
le dessein qu'il m'avait inspir, je pris l'occasion d'en faire
l'ouverture  mon pre. Il me dclara que son intention tait de laisser
ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
manire que je voulusse disposer de moi, il ne se rserverait que le
droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
tendaient moins  me dgoter de mon projet, qu' me le faire embrasser
avec connaissance. Le renouvellement de l'anne scolastique approchait.
Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au sminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses tudes de thologie, et moi pour
commencer les miennes. Son mrite, qui tait connu de l'vque du
diocse, lui fit obtenir de ce prlat un bnfice considrable avant
notre dpart.

Mon pre, me croyant tout  fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficult de me laisser partir. Nous arrivmes  Paris. L'habit
ecclsiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abb des
Grieux celle de chevalier. Je m'attachai  l'tude avec tant
d'application, que je fis des progrs extraordinaires en peu de mois.
J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
jour. Ma rputation eut tant d'clat, qu'on me flicitait dj sur les
dignits que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicit,
mon nom fut couch sur la feuille des bnfices. La pit n'tait pas
plus nglige; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
tait charm de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois rpandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
nommait ma conversion. Que les rsolutions humaines soient sujettes 
changer, c'est ce qui ne m'a jamais caus d'tonnement; une passion les
fait natre, une autre passion peut les dtruire; mais quand je pense 
la saintet de celles qui m'avaient conduit  Saint-Sulpice et  la joie
intrieure que le Ciel m'y faisait goter en les excutant, je suis
effray de la facilit avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours clestes sont  tous moments d'une force gale  celle
des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
trouve emport tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
de la moindre rsistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
croyais absolument dlivr des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
j'aurais prfr la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
d'heure de mditation chrtienne,  tous les plaisirs des sens, sans
excepter ceux qui m'auraient t offerts par Manon. Cependant, un
instant malheureux me fit retomber dans le prcipice, et ma chute fut
d'autant plus irrparable que, me trouvant tout d'un coup au mme degr
de profondeur d'o j'tais sorti, les nouveaux dsordres o je tombai me
portrent bien plus loin vers le fond de l'abme.

J'avais pass prs d'un an  Paris, sans m'informer des affaires de
Manon. Il m'en avait d'abord cot beaucoup pour me faire cette
violence; mais les conseils toujours prsents de Tiberge, et mes propres
rflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
s'taient couls si tranquillement que je me croyais sur le point
d'oublier ternellement cette charmante et perfide crature. Le temps
arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'cole de
Thologie. Je fis prier plusieurs personnes de considration de
m'honorer de leur prsence. Mon nom fut ainsi rpandu dans tous les
quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidle. Elle ne
le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abb; mais un reste de
curiosit, ou peut-tre quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
pu dmler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intrt  un
nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
dames. Elle fut prsente  mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
de peine  me remettre.

Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, o elles sont
caches derrire une jalousie. Je retournai  Saint-Sulpice, couvert de
gloire et charg de compliments. Il tait six heures du soir. On vint
m'avertir, un moment aprs mon retour, qu'une dame demandait  me voir
J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
j'y trouvai Manon. C'tait elle, mais plus aimable et plus brillante que
je ne l'avais jamais vue. Elle tait dans sa dix-huitime anne. Ses
charmes surpassaient tout ce qu'on peut dcrire. C'tait un air si fin,
si doux, si engageant, l'air de l'Amour mme. Toute sa figure me parut
un enchantement.

Je demeurai interdit  sa vue, et ne pouvant conjecturer quel tait le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baisss et avec
tremblement, qu'elle s'expliqut. Son embarras fut, pendant quelque
temps, gal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
ton timide, qu'elle confessait que son infidlit mritait ma haine;
mais que, s'il tait vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
elle, il y avait eu, aussi, bien de la duret  laisser passer deux ans
sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore  la voir dans l'tat o elle tait en ma prsence, sans
lui dire une parole. Le dsordre de mon me, en l'coutant, ne saurait
tre exprim.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps  demi tourn, n'osant
l'envisager directement. Je commenai plusieurs fois une rponse, que je
n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'crier
douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me rpta, en
pleurant  chaudes larmes, qu'elle ne prtendait point justifier sa
perfidie. Que prtendez-vous donc? m'criai-je encore. Je prtends
mourir rpondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidle! repris-je en
versant moi-mme des pleurs, que je m'efforai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste  te sacrifier; car
mon coeur n'a jamais cess d'tre  toi.  peine eus-je achev ces
derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
Elle m'accabla de mille caresses passionnes. Elle m'appela par tous les
noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
rpondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
situation tranquille o j'avais t, aux mouvements tumultueux que je
sentais renatre! J'en tais pouvant. Je frmissais, comme il arrive
lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne carte: on se croit
transport dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
secrte, dont on ne se remet qu'aprs avoir considr longtemps tous les
environs.

Nous nous assmes l'un prs de l'autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
m'tais pas attendu  la noire trahison dont vous avez pay mon amour.
Il vous tait bien facile de tromper un coeur dont vous tiez la
souveraine absolue, et qui mettait toute sa flicit  vous plaire et 
vous obir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouv d'aussi tendres
et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait gure de la mme trempe
que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regrett.
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bont qui vous ramne
aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous tes plus
charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidle.

Elle me rpondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
s'engagea  la fidlit par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit  un degr inexprimable. Chre Manon! lui dis-je,
avec un mlange profane d'expressions amoureuses et thologiques, tu es
trop adorable pour une crature. Je me sens le coeur emport par une
dlectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la libert  Saint-Sulpice
est une chimre. Je vais perdre ma fortune et ma rputation pour toi, je
le prvois bien; je lis ma destine dans tes beaux yeux; mais de quelles
pertes ne serai-je pas consol par ton amour! Les faveurs de la fortune
ne me touchent point; la gloire me parat une fume; tous mes projets de
vie ecclsiastique taient de folles imaginations; enfin tous les biens
diffrents de ceux que j'espre avec toi sont des biens mprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
de tes regards.

En lui promettant nanmoins un oubli gnral de ses fautes, je voulus
tre inform de quelle manire elle s'tait laiss sduire par B... Elle
m'apprit que, l'ayant vue  sa fentre, il tait devenu passionn pour
elle; qu'il avait fait sa dclaration en fermier gnral, c'est--dire
en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionn aux
faveurs; qu'elle avait capitul d'abord, mais sans autre dessein que de
tirer de lui quelque somme considrable qui pt servir  nous faire
vivre commodment; qu'il l'avait blouie par de si magnifiques
promesses, qu'elle s'tait laiss branler par degrs; que je devais
juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laiss
voir des tmoignages, la veille de notre sparation; que, malgr
l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
got de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
point, me dit-elle, la dlicatesse de mes sentiments et l'agrment de
mes manires, mais parce qu'au milieu mme des plaisirs qu'il lui
procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidlit. Elle me parla de Tiberge et de la
confusion extrme que sa visite lui avait cause. Un coup d'pe dans le
coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins mu le sang. Je lui tournai le dos,
sans pouvoir soutenir un moment sa prsence. Elle continua de me
raconter par quels moyens elle avait t instruite de mon sjour 
Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
Elle m'assura qu'elle avait t si agite, pendant la dispute, qu'elle
avait eu beaucoup de peine, non seulement  retenir ses larmes, mais ses
gmissements mmes et ses cris, qui avaient t plus d'une fois sur le
point d'clater. Enfin, elle me dit qu'elle tait sortie de ce lieu la
dernire, pour cacher son dsordre, et que, ne suivant que le mouvement
de son coeur et l'imptuosit de ses dsirs, elle tait venue droit au
sminaire, avec la rsolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
dispos  lui pardonner.

O trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'et pas
touch? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifi pour
Manon tous les vchs du monde chrtien. Je lui demandai quel nouvel
ordre elle jugeait  propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
qu'il fallait sur-le-champ sortir du sminaire, et remettre  nous
arranger dans un lieu plus sr. Je consentis  toutes ses volonts sans
rplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
la rue. Je m'chappai un moment aprs, sans tre aperu du portier. Je
montai avec elle. Nous passmes  la friperie. Je repris les galons et
l'pe. Manon fournit aux frais, car j'tais sans un sou; et dans la
crainte que je ne trouvasse de l'obstacle  ma sortie de Saint-Sulpice,
elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment  ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trsor d'ailleurs, tait mdiocre, et elle assez
riche des libralits de B... pour mpriser ce qu'elle me faisait
abandonner. Nous confrmes, chez le fripier mme, sur le parti que nous
allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
faisait de B..., elle rsolut de ne pas garder avec lui le moindre
mnagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont 
lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et prs de soixante
mille francs que j'ai tirs de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donn
nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
crainte  Paris, en prenant une maison commode o nous vivrons
heureusement. Je lui reprsentai que, s'il n'y avait point de pril pour
elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tt ou
tard d'tre reconnu, et qui serais continuellement expos au malheur que
j'avais dj essuy. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret 
quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
de hasards, que je ne mprisasse pour lui plaire; cependant, nous
trouvmes un temprament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'o il nous serait ais d'aller  la
ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choismes
Chaillot, qui n'en est pas loign. Manon retourna sur-le-champ chez
elle. J'allai l'attendre  la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
revint une heure aprs, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
la servait, et quelques malles o ses habits et tout ce qu'elle avait de
prcieux tait renferm.

Nous ne tardmes point  gagner Chaillot. Nous logemes la premire nuit
 l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
moins un appartement commode. Nous en trouvmes, ds le lendemain, un de
notre got.

Mon bonheur me parut d'abord tabli d'une manire inbranlable. Manon
tait la douceur et la complaisance mme. Elle avait pour moi des
attentions si dlicates, que je me crus trop parfaitement ddommag de
toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
d'exprience, nous raisonnmes sur la solidit de notre fortune.
Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'taient
pas une somme qui pt s'tendre autant que le cours d'une longue vie.
Nous n'tions pas disposs d'ailleurs  resserrer trop notre dpense. La
premire vertu de Manon, non plus que la mienne, n'tait pas l'conomie.
Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille cus nous suffiront
chaque anne, si nous continuons de vivre  Chaillot. Nous y mnerons
une vie honnte, mais simple. Notre unique dpense sera pour l'entretien
d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous rglerons. Vous aimez
l'Opra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
changement dans ma famille; mon pre est g, il peut mourir. Je me
trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
craintes.

Cet arrangement n'et pas t la plus folle action de ma vie, si nous
eussions t assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
rsolutions ne durrent gure plus d'un mois. Manon tait passionne
pour le plaisir; je l'tais pour elle. Il nous naissait,  tous moments,
de nouvelles occasions de dpense; et loin de regretter les sommes
qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier  lui
procurer tout ce que je croyais propre  lui plaire. Notre demeure de
Chaillot commena mme  lui devenir  charge. L'hiver approchait; tout
le monde retournait  la ville, et la campagne devenait dserte. Elle me
proposa de reprendre une maison  Paris. Je n'y consentis point; mais,
pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
louer un appartement meubl, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
nous arriverait de quitter trop tard l'assemble o nous allions
plusieurs fois la semaine, car l'incommodit de revenir si tard 
Chaillot tait le prtexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
Nous nous donnmes ainsi deux logements, l'un  la ville, et l'autre 
la campagne. Ce changement mit bientt le dernier dsordre dans nos
affaires, en faisant natre deux aventures qui causrent notre ruine.

Manon avait un frre, qui tait garde du corps. Il se trouva
malheureusement log,  Paris, dans la mme rue que nous. Il reconnut sa
soeur, en la voyant le matin  sa fentre. Il accourut aussitt chez
nous. C'tait un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'tais
sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
pour moi, qui n'tais rien moins que dispos  souffrir une insulte. Je
ne retournai au logis qu'aprs son dpart. La tristesse de Manon me fit
juger qu'il s'tait pass quelque chose d'extraordinaire. Elle me
raconta la scne fcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
brutales de son frre. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
sur-le-champ  la vengeance si elle ne m'et arrt par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
corps rentra dans la chambre o nous tions, sans s'tre fait annoncer.
Je ne l'aurais pas reu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
mais, nous ayant salus d'un air riant, il eut le temps de dire  Manon
qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
crue dans le dsordre, et que cette opinion avait allum sa colre; mais
que, s'tant inform qui j'tais, d'un de nos domestiques, il avait
appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient dsirer
de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
de mes laquais, et quelque chose de bizarre et de choquant, je reus
son compliment avec honntet. Je crus faire plaisir  Manon. Elle
paraissait charme de le voir port  se rconcilier. Nous le retnmes 
dner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
entendus parler de notre retour  Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientt  nous voir avec
tant de plaisir qu'il fit sa maison de la ntre et qu'il se rendit le
matre, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
son frre, et sous prtexte de la libert fraternelle, il se mit sur le
pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
traiter  nos dpens. Il se fit habiller magnifiquement  nos frais. Il
nous engagea mme  payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
cette tyrannie, pour ne pas dplaire  Manon, jusqu' feindre de ne pas
m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
considrables. Il est vrai, qu'tant grand joueur il avait la fidlit
de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
ntre tait trop mdiocre pour fournir longtemps  des dpenses si peu
modres. J'tais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
nous dlivrer de ses importunits, lorsqu'un funeste accident m'pargna
cette peine, en nous en causant une autre qui nous abma sans ressource.

Nous tions demeurs un jour  Paris, pour y coucher comme il nous
arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule  Chaillot dans
ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficult 
l'teindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
dommage; elle me rpondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
cause par la multitude d'trangers qui taient venus au secours,
qu'elle ne pouvait tre assure de rien. Je tremblai pour notre argent,
qui tait renferm dans une petite caisse. Je me rendis promptement 
Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait dj disparu. J'prouvai
alors qu'on peut aimer l'argent sans tre avare. Cette perte me pntra
d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
d'un coup  quels nouveaux malheurs j'allais me trouver expos;
l'indigence tait le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais dj que
trop prouv que, quelque fidle et quelque attache qu'elle me ft dans
la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misre.
Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
la perdrai, m'criai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
tout ce que tu aimes! Cette pense me jeta dans un trouble si affreux,
que je balanai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
prsence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
nulle ressource. Le Ciel me fit natre une ide, qui arrta mon
dsespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
perte  Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
pourrais fournir assez honntement  son entretien pour l'empcher de
sentir la ncessit. J'ai compt, disais-je pour me consoler que vingt
mille cus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
soient couls, et que nul des changements que j'esprais ne soit arriv
dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
mais, ce que je ferais alors, qui m'empche de le faire aujourd'hui?
Combien de personnes vivent  Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
qualits naturelles, et qui doivent nanmoins leur entretien  leurs
talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
rflchissant sur les diffrents tats de la vie, n'a-t-elle pas arrang
les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
sots: cela est clair  qui connat un peu le monde. Or il y a l-dedans
une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misrable. Les
qualits du corps et de l'me sont accordes  ceux-ci, comme des moyens
pour se tirer de l misre et de la pauvret. Les uns prennent part aux
richesses des grands en servant  leurs plaisirs: ils en font des dupes;
d'autres servent  leur instruction: ils tchent d'en faire d'honntes
gens; il est rare,  la vrit, qu'ils y russissent, mais ce n'est pas
l le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
besoins, qui est de vivre aux dpens de ceux qu'ils instruisent, et de
quelque faon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
les petits, que la sottise des riches et des grands.

Ces penses me remirent un peu le coeur et la tte. Je rsolus d'abord
d'aller consulter M. Lescaut, frre de Manon. Il connaissait
parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnatre
que ce n'tait ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
clair revenu. Il me restait  peine vingt pistoles qui s'taient
trouves heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
pour moi un parti  choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
casser la tte de dsespoir. Il me rpondit que se casser la tte tait
la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantit de
gens d'esprit qui s'y voyaient rduits, quand ils ne voulaient pas faire
usage de leurs talents; que c'tait  moi d'examiner de quoi j'tais
capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
mes entreprises.

Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
demanderaient un remde plus prsent, car que voulez-vous que je dise 
Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquitudes quand
vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
et moi. Il me coupa la rponse que cette impertinence mritait, pour
continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille cus 
partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
un seigneur si libral sur le chapitre des plaisirs, qu'il tait sr que
mille cus ne lui coteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
telle que Manon. Je l'arrtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
rpondis-je; je m'tais figur que le motif que vous aviez eu, pour
m'accorder votre amiti, tait un sentiment tout oppos  celui o vous
tes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pens
de mme, et que, sa soeur ayant une fois viol les lois de son sexe,
quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'tait
rconcili avec elle que dans l'esprance de tirer parti de sa mauvaise
conduite. Il me fut ais de juger que jusqu'alors nous avions t ses
dupes. Quelque motion nanmoins que ce discours m'et cause, le besoin
que j'avais de lui m'obligea de rpondre, en riant, que son conseil
tait une dernire ressource qu'il fallait remettre  l'extrmit. Je le
priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reue de la nature,
pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et librale. Je ne
gotai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidle  Manon. Je
lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
 ma situation. Il me dit que le jeu,  la vrit, tait une ressource,
mais que cela demandait d'tre expliqu; qu'entreprendre de jouer
simplement, avec les esprances communes, c'tait le vrai moyen
d'achever ma perte; que de prtendre exercer seul, et sans tre soutenu,
les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
tait un mtier trop dangereux; qu'il y avait une troisime voie, qui
tait celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
que messieurs les Confdrs ne me jugeassent point encore les qualits
propres  la Ligue. Il me promit nanmoins ses bons offices auprs
d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
argent, lorsque je me trouverais press du besoin. L'unique grce que je
lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre  Manon
de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y tais entr; je
me repentis mme de lui avoir confi mon secret. Il n'avait rien fait,
pour moi, que je n'eusse pu obtenir de mme sans cette ouverture, et je
craignais mortellement qu'il ne manqut  la promesse qu'il m'avait
faite de ne rien dcouvrir  Manon. J'avais lieu d'apprhender aussi,
par la dclaration de ses sentiments, qu'il ne formt le dessein de
tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher 
quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis l-dessus mille
rflexions, qui n'aboutirent qu' me tourmenter et  renouveler le
dsespoir o j'avais t le matin. Il me vint plusieurs fois  l'esprit
d'crire  mon pre, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitt que,
malgr toute sa bont, il m'avait resserr six mois dans une troite
prison, pour ma premire faute; j'tais bien sr qu'aprs un clat tel
que l'avait d causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de penses en
produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
je m'tonnai de n'avoir pas eue plus tt, ce fut de recourir  mon ami
Tiberge, dans lequel j'tais bien certain de retrouver toujours le mme
fond de zle et d'amiti. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
d'honneur  la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
personnes dont on connat parfaitement la probit. On sent qu'il n'y a
point de risque  courir. Si elles ne sont pas toujours en tat d'offrir
du secours, on est sr qu'on en obtiendra du moins de la bont et de la
compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
hommes, s'ouvre naturellement en leur prsence, comme une fleur
s'panouit  la lumire du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
influence.

Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'tre souvenu si
 propos de Tiberge, et je rsolus de chercher les moyens de le voir
avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
crire un mot, et lui marquer un lieu propre  notre entretien. Je lui
recommandais le silence et la discrtion, comme un des plus importants
services qu'il pt me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
que l'esprance de le voir m'inspirait effaa les traces du chagrin que
Manon n'aurait pas manqu d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
l'alarmer; et Paris tant le lieu du monde o elle se voyait avec le
plus de plaisir elle ne fut pas fche de m'entendre dire qu'il tait 
propos d'y demeurer jusqu' ce qu'on et rpar  Chaillot quelques
lgers effets de l'incendie. Une heure aprs, je reus la rponse de
Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
courus avec impatience. Je sentais nanmoins quelque honte d'aller
paratre aux yeux d'un ami, dont la seule prsence devait tre un
reproche de mes dsordres, mais l'opinion que j'avais de la bont de son
coeur et l'intrt de Manon soutinrent ma hardiesse.

Je l'avais pri de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y tait
avant moi. Il vint m'embrasser, aussitt qu'il m'eut aperu. Il me tint
serr longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouill de ses
larmes. Je lui dis que je ne me prsentais  lui qu'avec confusion, et
que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
premire chose dont je le conjurais tait de m'apprendre s'il m'tait
encore permis de le regarder comme mon ami, aprs avoir mrit si
justement de perdre son estime et son affection. Il me rpondit, du ton
le plus tendre, que rien n'tait capable de le faire renoncer  cette
qualit; que mes malheurs mmes, et si je lui permettais de le dire, mes
fautes et mes dsordres, avaient redoubl sa tendresse pour moi; mais
que c'tait une tendresse mle de la plus vive douleur, telle qu'on la
sent pour une personne chre, qu'on voit toucher  sa perte sans pouvoir
la secourir.

Nous nous assmes sur un banc. Hlas! lui dis-je, avec un soupir parti
du fond du coeur votre compassion doit tre excessive, mon cher Tiberge;
si vous m'assurez qu'elle est gale  mes peines. J'ai honte de vous les
laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
vous faites pour en tre attendri. Il me demanda, comme une marque
d'amiti, de lui raconter sans dguisement ce qui m'tait arriv depuis
mon dpart de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altrer quelque
chose  la vrit, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
m'inspirait. Je la lui reprsentai comme un de ces coups particuliers du
destin qui s'attache  la ruine d'un misrable, et dont il est aussi
impossible  la vertu de se dfendre qu'il l'a t  la sagesse de les
prvoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
craintes, du dsespoir o j'tais deux heures avant que de le voir et de
celui dans lequel j'allais retomber, si j'tais abandonn par mes amis
aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
le bon Tiberge, que je le vis aussi afflig par la compassion que je
l'tais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
m'embrasser et de m'exhorter  prendre du courage et de la consolation,
mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me sparer de Manon, je
lui fis entendre nettement que c'tait cette sparation mme que je
regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'tais dispos
 souffrir, non seulement le dernier excs de la misre, mais la mort la
plus cruelle, avant que de recevoir un remde plus insupportable que
tous mes maux ensemble.

Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espce de secours suis-je capable
de vous donner si vous vous rvoltez contre toutes mes propositions? Je
n'osais lui dclarer que c'tait de sa bourse que j'avais besoin. Il le
comprit pourtant  la fin, et m'ayant confess qu'il croyait m'entendre,
il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
balance. Ne croyez pas, reprit-il bientt, que ma rverie vienne d'un
refroidissement de zle et d'amiti. Mais  quelle alternative me
rduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
n'est-ce, pas prendre part  votre dsordre, que de vous y faire
persvrer? Cependant, continua-t-il aprs avoir rflchi un moment, je
m'imagine que c'est peut-tre l'tat violent o l'indigence vous jette,
qui ne vous laisse pas assez de libert pour choisir le meilleur parti;
il faut un esprit tranquille pour goter la sagesse et la vrit. Je
trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener  la
vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
vos passions qui vous carte. Je lui accordai sincrement tout ce qu'il
souhaitait, et je le priai de plaindre la malignit de mon sort, qui me
faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
aussitt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avana cent pistoles
sur son billet, car il n'tait rien moins qu'en argent comptant. J'ai
dj dit qu'il n'tait pas riche. Son bnfice valait mille cus, mais,
comme c'tait la premire anne qu'il le possdait, il n'avait encore
rien touch du revenu: c'tait sur les fruits futurs qu'il me faisait
cette avance.

Je sentis tout le prix de sa gnrosit. J'en fus touch, jusqu'au point
de dplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
s'lever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperus du moins, dans
cet instant de lumire, la honte et l'indignit de mes chanes. Mais ce
combat fut lger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait prcipiter
du ciel, et je m'tonnai, en me retrouvant prs d'elle, que j'eusse pu
traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
charmant.

Manon tait une crature d'un caractre extraordinaire. Jamais fille
n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
tre tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'tait du
plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'et jamais voulu
toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en cote. Elle ne
s'informait pas mme quel tait le fonds de nos richesses, pourvu
qu'elle pt passer agrablement la journe, de sorte que, n'tant ni
excessivement livre au jeu ni capable d'tre blouie par le faste des
grandes dpenses, rien n'tait plus facile que de la satisfaire, en lui
faisant natre tous les jours des amusements de son got. Mais c'tait
une chose si ncessaire pour elle, d'tre ainsi occupe par le plaisir
qu'il n'y avait pas le moindre fond  faire, sans cela, sur son humeur
et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimt tendrement, et que je fusse
le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pt lui faire goter
parfaitement les douceurs de l'amour j'tais presque certain que sa
tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
prfr  toute la terre avec une fortune mdiocre; mais je ne doutais
nullement qu'elle ne m'abandonnt pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
me resterait que de la constance et de la fidlit  lui offrir. Je
rsolus donc de rgler si bien ma dpense particulire que je fusse
toujours en tat de fournir aux siennes, et de me priver plutt de mille
choses ncessaires que de la borner mme pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je dcouvris ma peine 
M. Lescaut. Je ne lui avais point cach que j'eusse reu cent pistoles
d'un ami. Il me rpta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
dsesprait point qu'en sacrifiant de bonne grce une centaine de francs
pour traiter ses associs, je ne pusse tre admis,  sa recommandation,
dans la Ligue de l'Industrie. Quelque rpugnance que j'eusse  tromper
je me laissai entraner par une cruelle ncessit.

M. Lescaut me prsenta, le soir mme, comme un de ses parents; il ajouta
que j'tais d'autant mieux dispos  russir que j'avais besoin des plus
grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connatre que ma
misre n'tait pas celle d'un homme de nant, il leur dit que j'tais
dans le dessein de leur donner  souper. L'offre fut accepte. Je les
traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
figure et de mes heureuses dispositions. On prtendit qu'il y avait
beaucoup  esprer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
physionomie qui sentait l'honnte homme, personne ne se dfierait de mes
artifices. Enfin, on rendit grce  M. Lescaut d'avoir procur  l'Ordre
un novice de mon mrite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
pendant quelques jours, les instructions ncessaires. Le principal
thtre de mes exploits devait tre l'htel de Transylvanie, o il y
avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
cartes et de ds dans la galerie. Cette acadmie se tenait au profit de
M. le prince de R..., qui demeurait alors  Clagny, et la plupart de ses
officiers taient de notre socit. Le dirai-je  ma honte? Je profitai
en peu de temps des leons de mon matre. J'acquis surtout beaucoup
d'habilet  faire une volte-face,  filer la carte, et m'aidant fort
bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez lgrement
pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
quantit d'honntes joueurs. Cette adresse extraordinaire hta si fort
les progrs de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
sommes considrables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
mes associs. Je ne craignis plus, alors, de dcouvrir  Manon notre
perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fcheuse
nouvelle, je louai une maison garnie, o nous nous tablmes avec un air
d'opulence et de scurit.

Tiberge n'avait pas manqu, pendant ce temps-l, de me rendre de
frquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommenait sans
cesse  me reprsenter le tort que je faisais  ma conscience,  mon
honneur et  ma fortune. Je recevais ses avis avec amiti, et quoique je
n'eusse pas la moindre disposition  les suivre, je lui savais bon gr
de son zle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
raillais agrablement, dans la prsence mme de Manon, et je l'exhortais
 n'tre pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'vques et d'autres
prtres, qui savent accorder fort bien une matresse avec un bnfice.
Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifies par une si
belle cause. Il prenait patience. Il la poussa mme assez loin; mais
lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je
lui avais restitu ses cent pistoles, mais qu'ayant lou une nouvelle
maison et doubl ma dpense, j'allais me replonger plus que jamais dans
les plaisirs, il changea entirement de ton et de manires. Il se
plaignit de mon endurcissement; il me menaa des chtiments du Ciel, et
il me prdit une partie des malheurs qui ne tardrent gure  m'arriver.
Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent 
l'entretien de vos dsordres vous soient venues par des voies lgitimes.
Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de mme. La
plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont t inutiles;
je ne prvois que trop qu'ils vous seraient bientt importuns. Adieu,
ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'vanouir comme
une ombre! Puissent votre fortune et votre argent prir sans ressource,
et vous rester seul et nu, pour sentir la vanit des biens qui vous ont
follement enivr! C'est alors que vous me trouverez dispos  vous aimer
et  vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et
je dteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se
retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrt par Manon, qui me dit
que c'tait un fou qu'il fallait laisser sortir.

Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je
remarque ainsi les diverses occasions o mon coeur sentit un retour vers
le bien, parce que c'est  ce souvenir que j'ai d ensuite une partie de
ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les
caresses de Manon dissiprent, en un moment, le chagrin que cette scne
m'avait caus. Nous continumes de mener une vie toute compose de
plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre
affection; Vnus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux
et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misres,
puisqu'on y peut goter de si charmantes dlices? Mais, hlas! leur
faible est de passer trop vite. Quelle autre flicit voudrait-on se
proposer si elles taient de nature  durer toujours? Les ntres eurent
le sort commun, c'est--dire de durer peu, et d'tre suivies par des
regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considrables, que je
pensais  placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
pas mes succs, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,
devant lesquels nous nous entretenions souvent sans dfiance. Cette
fille tait jolie; mon valet en tait amoureux. Ils avaient affaire 
des matres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginrent pouvoir tromper
aisment. Ils en conurent le dessein, et ils l'excutrent si
malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un tat dont il ne
nous a jamais t possible de nous relever.

M. Lescaut nous ayant un jour donn  souper, il tait environ minuit
lorsque nous retournmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa
femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils
n'avaient point t vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils
taient sortis aprs avoir fait transporter quelques caisses, suivant
les ordres qu'ils disaient avoir reus de moi. Je pressentis une partie
de la vrit, mais je ne formai point de soupons qui ne fussent
surpasss par ce que j'aperus en entrant dans ma chambre. La serrure de
mon cabinet avait t force, et mon argent enlev, avec tous mes
habits. Dans le temps que je rflchissais, seul, sur cet accident,
Manon vint, tout effraye, m'apprendre qu'on avait fait le mme ravage
dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un
effort extraordinaire de raison qui m'empcha de me livrer aux cris et
aux pleurs. La crainte de communiquer mon dsespoir  Manon me fit
affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que
je me vengerais sur quelque dupe  l'htel de Transylvanie. Cependant,
elle me sembla si sensible  notre malheur que sa tristesse eut bien
plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour
l'empcher d'tre trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les
larmes aux yeux. Je m'efforai en vain de la consoler par mes caresses;
mes propres pleurs trahissaient mon dsespoir et ma consternation. En
effet, nous tions ruins si absolument, qu'il ne nous restait pas une
chemise.

Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me
conseilla d'aller  l'heure mme, chez M. le Lieutenant de Police et M.
le Grand Prvt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand
malheur; car outre que cette dmarche et celles que je fis faire  ces
deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps 
Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence,
une horrible rsolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
envisager tant d'avantages  se mettre  sa solde, que, trouble comme
elle tait par notre disgrce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit
de lui persuader cet honorable march fut conclu avant mon retour, et
l'excution remise au lendemain, aprs que Lescaut aurait prvenu M. de
G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'tait
couche dans son appartement, et elle avait donn ordre  son laquais de
me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser
seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, aprs m'avoir offert
quelques pistoles que j'acceptai. Il tait prs de quatre heures,
lorsque je me mis au lit, et m'y tant encore occup longtemps des
moyens de rtablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me
rveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour
aller m'informer de la sant de Manon; on me dit qu'elle tait sortie,
une heure auparavant, avec son frre, qui l'tait venu prendre dans un
carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me
part mystrieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupons. Je
laissai couler quelques heures, que je passai  lire. Enfin, n'tant
plus le matre de mon inquitude, je me promenai  grands pas dans nos
appartements. J'aperus, dans celui de Manon, une lettre cachete qui
tait sur sa table. L'adresse tait  moi, et l'criture de sa main. Je
l'ouvris avec un frisson mortel; elle tait dans ces termes:

Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il
n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la faon dont je t'aime;
mais ne vois-tu pas, ma pauvre chre me, que, dans l'tat o nous
sommes rduits, c'est une sotte vertu que la fidlit? Crois-tu qu'on
puisse tre bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait
quelque mprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en
croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte l-dessus; mais
laisse-moi, pour quelque temps, le mnagement de notre fortune. Malheur
 qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier
riche et heureux. Mon frre t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et
qu'elle a pleur de la ncessit de te quitter.

Je demeurai, aprs cette lecture, dans un tat qui me serait difficile 
dcrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espce de sentiments
je fus alors agit. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on
n'a rien prouv qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
autres, parce qu'ils n'en ont pas l'ide; et l'on a peine  se les bien
dmler  soi-mme, parce qu'tant seules de leur espce, cela ne se lie
 rien dans la mmoire, et ne peut mme tre rapproch d'aucun sentiment
connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
certain qu'il devait y entrer de la douleur du dpit, de la jalousie et
de la honte. Heureux s'il n'y ft pas entr encore plus d'amour! Elle
m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'criai-je, qu'elle
ft un monstre pour me har? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que
je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il  faire pour elle, aprs
tout ce que je lui ai sacrifi? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate
se croit  couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de
m'aimer! Elle apprhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossiret de
sentiments! et que c'est rpondre mal  ma dlicatesse! Je ne l'ai pas
apprhende, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonant 
ma fortune et aux douceurs de la maison de mon pre; moi qui me suis
retranch jusqu'au ncessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitt, du moins,
sans me dire adieu. C'est  moi qu'il faut demander quelles peines
cruelles on sent  se sparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu
l'esprit pour s'y exposer volontairement.

Mes plaintes furent interrompues par une visite  laquelle je ne
m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en
mettant l'pe  la main, o est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement
l'effraya; il me rpondit que, si c'tait ainsi que je le recevais
lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considrable qu'il
et pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied
chez moi. Je courus  la porte de la chambre, que je fermai
soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des
fables. Il faut dfendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. L! que
vous tes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amne. Je viens
vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous
reconnatrez peut-tre que vous m'avez quelque obligation. Je voulus
tre clairci sur-le-champ.

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misre, et
surtout l'ide d'tre oblige tout d'un coup  la rforme de notre
quipage, l'avait pri de lui procurer la connaissance de M. de G...
M..., qui passait pour un homme gnreux. Il n'eut garde de me dire que
le conseil tait venu de lui, ni qu'il et prpar les voies, avant que
de l'y conduire. Je l'y ai mene ce matin, continua-t-il, et cet honnte
homme a t si charm de son mrite, qu'il l'a, invite d'abord  lui
tenir compagnie  sa maison de campagne, o il est all passer quelques
jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pntr tout d'un coup de quel
avantage cela pouvait tre pour vous, je lui ai fait entendre
adroitement que Manon avait essuy des pertes considrables, et j'ai
tellement piqu sa gnrosit, qu'il a commenc par lui faire un prsent
de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela tait honnte pour le
prsent, mais que l'avenir amnerait  ma soeur de grands besoins;
qu'elle s'tait charge, d'ailleurs, du soin d'un jeune frre, qui nous
tait rest sur les bras aprs la mort de nos pre et mre, et que, s'il
la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce
pauvre enfant qu'elle regardait comme la moiti d'elle-mme. Ce rcit
n'a pas manqu de l'attendrir. Il s'est engag  louer une maison
commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous mme qui tes ce pauvre
petit frre orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je
compte bien, quatre mille huit cents  la fin de chaque anne. Il a
laiss ordre  son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de
chercher une maison, et de la tenir prte pour son retour. Vous reverrez
alors Manon, qui m'a charg de vous embrasser mille fois pour elle, et
de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.

Je m'assis, en rvant  cette bizarre disposition de mon sort. Je me
trouvai dans un partage de sentiments, et par consquent dans une
incertitude si difficile  terminer que je demeurai longtemps sans
rpondre  quantit de questions que Lescaut me faisait l'une sur
l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent
sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon pre, vers Saint-Sulpice
et vers tous les lieux o j'avais vcu dans l'innocence. Par quel
immense espace n'tais-je pas spar de cet heureux tat! Je ne le
voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes
regrets et mes dsirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par
quelle fatalit, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une
passion innocente; comment s'est-il chang, pour moi, en une source de
misres et de dsordres? Qui m'empchait de vivre tranquille et vertueux
avec Manon? Pourquoi ne l'pousais-je point, avant que d'obtenir rien de
son amour? Mon pre, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas
consenti si je l'en eusse press avec des instances lgitimes? Ah! mon
pre l'aurait chrie lui-mme, comme une fille charmante, trop digne
d'tre la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,
avec l'affection de mon pre, avec l'estime des honntes gens, avec les
biens de la fortune et la tranquillit de la vertu. Revers funeste! Quel
est l'infme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai
partager... Mais y a-t-il  balancer si c'est Manon qui l'a rgl, et si
je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'criai-je en
fermant les yeux, comme pour carter de si chagrinantes rflexions, si
vous avez eu dessein de me servir je vous rends grces. Vous auriez pu
prendre une voie plus honnte; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?
Ne pensons donc plus qu' profiter de vos soins et  remplir votre
projet. Lescaut,  qui ma colre, suivie d'un fort long silence, avait
caus de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout diffrent
de celui qu'il avait apprhend sans doute; il n'tait rien moins que
brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se
hta-t-il de me rpondre, c'est un fort bon service que je vous ai
rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne
vous y attendez. Nous concertmes de quelle manire nous pourrions
prvenir les dfiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre
fraternit, en me voyant plus grand et un peu plus g peut-tre qu'il
ne se l'imaginait. Nous ne trouvmes point d'autre moyen, que de prendre
devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que
j'tais dans le dessein d'entrer dans l'tat ecclsiastique, et que
j'allais pour cela tous les jours au collge. Nous rsolmes aussi que
je me mettrais fort mal, la premire fois que je serais admis 
l'honneur de le saluer. Il revint  la ville trois ou quatre jours
aprs; il conduisit lui-mme Manon dans la maison que son intendant
avait eu soin de prparer. Elle fit avertir aussitt Lescaut de son
retour; et celui-ci m'en ayant donn avis, nous nous rendmes tous deux
chez elle. Le vieil amant en tait dj sorti. Malgr la rsignation
avec laquelle je m'tais soumis  ses volonts, je ne pus rprimer le
murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.
La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout  fait sur le chagrin de
son infidlit. Elle, au contraire, paraissait transporte du plaisir de
me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus
m'empcher de laisser chapper les noms de perfide et d'infidle, que
j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma
simplicit; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours
tristement sur elle, et la peine que j'avais  digrer un changement si
contraire  mon humeur et  mes dsirs, elle passa seule dans son
cabinet. Je la suivis un moment aprs. Je l'y trouvai tout en pleurs; je
lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien ais de le voir, me
dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'
te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule
caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reu les miennes avec
la majest du Grand Turc au Srail.

coutez, Manon, lui rpondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher
que j'ai le coeur mortellement afflig. Je ne parle point  prsent des
alarmes o votre fuite imprvue m'a jet, ni de la cruaut que vous avez
eue de m'abandonner sans un mot de consolation, aprs avoir pass la
nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre prsence m'en ferait
bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans
soupirs, et mme sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes 
la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mne dans cette
maison? Laissons ma naissance et mon honneur  part: ce ne sont plus des
raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel
que le mien; mais cet amour mme, ne vous imaginez-vous pas qu'il gmit
de se voir si mal rcompens, ou plutt trait si cruellement par une
ingrate et dure matresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon
Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous
blesse. J'avais espr que vous consentiriez au projet que j'avais fait
pour rtablir un peu notre fortune, et c'tait pour mnager votre
dlicatesse que j'avais commenc  l'excuter sans votre participation;
mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle
ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;
qu'elle avait dj reu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il
lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec
d'autres bijoux, et par dessus cela, la moiti de la pension annuelle
qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de
recevoir ses prsents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
avantages que je lui ai donns sur moi, car je l'ai remis jusqu'
prsent  la ville. Il est vrai qu'il m'a bais plus d'un million de
fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point
trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix  ses
richesses et  son ge.

Sa rsolution me fut beaucoup plus agrable que l'esprance des cinq
mille livres. J'eus lieu de reconnatre que mon coeur n'avait point
encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il tait si satisfait
d'chapper  l'infamie. Mais j'tais n pour les courtes joies et les
longues douleurs. La Fortune ne me dlivrera d'un prcipice que pour me
faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqu  Manon, par mille
caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis
qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent
de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres
d'argent comptant le firent entrer gament dans nos vues. Il fut donc
rgl que nous nous trouverions tous  souper avec M. de G... M..., et
cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scne
agrable en me faisant passer pour un colier, frre de Manon; l'autre,
pour empcher ce vieux libertin de s'manciper trop avec ma matresse,
par le droit qu'il croirait s'tre acquis en payant si libralement
d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait
 la chambre o il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le
suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se
chargea du soin d'avoir exactement un carrosse  la porte.

L'heure du souper tant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
longtemps. Lescaut tait avec sa soeur dans la salle. Le premier
compliment du vieillard fut d'offrir  sa belle un collier des bracelets
et des pendants de perles, qui valaient au moins mille cus. Il lui
compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents
livres, qui faisaient la moiti de la pension. Il assaisonna son prsent
de quantit de douceurs dans le got de la vieille Cour Manon ne put lui
refuser quelques baisers; c'tait autant de droits qu'elle acqurait sur
l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'tais  la porte, o je
prtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertt d'entrer.

Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serr l'argent et les
bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire
la rvrence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,
monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien
loign, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous esprons
qu'un peu d'usage le faonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent
monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit
d'un si bon modle. Le vieil amant parut prendre plaisir  me voir Il me
donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'tais
un joli garon, mais qu'il fallait tre sur mes gardes  Paris, o les
jeunes gens se laissent aller facilement  la dbauche. Lescaut l'assura
que j'tais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
prtre, et que tout mon plaisir tait  faire de petites chapelles. Je
lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
menton avec la main. Je rpondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos
deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon
comme un autre moi-mme. L'entendez-vous? dit-il  Lescaut, il a de
l'esprit. C'est dommage que cet enfant-l n'ait pas un peu plus de
monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les
glises, et je crois bien que j'en trouverai,  Paris, de plus sots que
moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
Toute notre conversation fut  peu prs du mme got, pendant le souper
Manon, qui tait badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gter tout
par ses clats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaait. Lescaut
et Manon tremblaient pendant mon rcit, surtout lorsque je faisais son
portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empcha de s'y reconnatre,
et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier  le trouver fort
risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis tendu
sur cette ridicule scne. Enfin, l'heure du sommeil tant arrive, il
parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirmes, Lescaut et moi; on
le conduisit  sa chambre, et Manon, tant sortie sous prtexte d'un
besoin, nous vint joindre  la porte. Le carrosse, qui nous attendait
trois ou quatre maisons plus bas, s'avana pour nous recevoir. Nous nous
loignmes en un instant du quartier.

Quoiqu' mes propres yeux cette action ft une vritable friponnerie, ce
n'tait pas la plus injuste que je crusse avoir  me reprocher J'avais
plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous
profitmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la
plus lgre de ces deux injustices ft la plus rigoureusement punie.

M. de G... M... ne tarda pas longtemps  s'apercevoir qu'il tait dup.
Je ne sais s'il fit, ds le soir mme, quelques dmarches pour nous
dcouvrir, mais il eut assez de crdit pour n'en pas faire longtemps
d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur
de Paris et sur l'loignement qu'il y avait de notre quartier au sien.
Non seulement il fut inform de notre demeure et de nos affaires
prsentes, mais il apprit aussi qui j'tais, la vie que j'avais mene 
Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui
avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
histoire. Il prit l-dessus la rsolution de nous faire arrter et de
nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffs libertins.
Nous tions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre
chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de
notre argent, ou plutt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait
lever brusquement, ils nous conduisirent  la porte, o nous trouvmes
deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enleve sans
explication, et moi tran dans l'autre  Saint-Lazare. Il faut avoir
prouv de tels revers, pour juger du dsespoir qu'ils peuvent causer.
Nos gardes eurent la duret de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni
de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle tait devenue. Ce
fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une
catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-tre, la
vie.

Ma malheureuse matresse fut donc enleve,  mes yeux, et mene dans une
retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une crature toute
charmante, qui et occup le premier trne du monde, si tous les hommes
eussent eu mes yeux et mon coeur! On ne l'y traita pas barbarement; mais
elle fut resserre dans une troite prison, seule, et condamne 
remplir tous les jours une certaine tche de travail, comme une
condition ncessaire pour obtenir quelque dgotante nourriture. Je
n'appris ce triste dtail que longtemps aprs, lorsque j'eus essuy
moi-mme plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pnitence. Mes gardes ne
m'ayant point averti non plus du lieu o ils avaient ordre de me
conduire, je ne connus mon destin qu' la porte de Saint-Lazare.
J'aurais prfr la mort, dans ce moment,  l'tat o je me crus prt de
tomber. J'avais de terribles ides de cette maison. Ma frayeur augmenta
lorsqu'en entrant les gardes visitrent une seconde fois mes poches,
pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de dfense. Le
suprieur parut  l'instant; il tait prvenu sur mon arrive; il me
salua avec beaucoup de douceur Mon Pre, lui dis-je, point d'indignits.
Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me
rpondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le
suivis sans rsistance. Les archers nous accompagnrent jusqu' la
porte, et le suprieur y tant entr avec moi, leur fit signe de se
retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Pre,
que prtendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il tait charm de me voir
prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler 
m'inspirer le got de la vertu et de la religion, et le mien, de
profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je
voulusse rpondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais
que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne
savez pas, mon Pre, l'unique chose qui est capable de m'en faire
goter! Je le sais, reprit-il; mais j'espre que votre inclination
changera. Sa rponse me fit comprendre qu'il tait instruit de mes
aventures, et peut-tre de mon nom. Je le priai de m'claircir. Il me
dit naturellement qu'on l'avait inform de tout.

Cette connaissance fut le plus rude de tous mes chtiments. Je me mis 
verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux
dsespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me
rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte
de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
abattement sans tre capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre
chose que de mon opprobre. Le souvenir mme de Manon n'ajoutait rien 
ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait
prcd cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon me tait
la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la
force de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes
n'est sensible qu' cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur
vie se passe, et o toutes leurs agitations se rduisent. tez-leur
l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'esprance et la crainte,
ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractre plus noble
peuvent tre remues de mille faons diffrentes; il semble qu'elles
aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des ides et des
sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme
elles ont un sentiment de cette grandeur qui les lve au-dessus du
vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De l vient
qu'elles souffrent si impatiemment le mpris et la rise, et que la
honte est une de leurs plus violentes passions.

J'avais ce triste avantage  Saint-Lazare. Ma tristesse parut si
excessive au suprieur qu'en apprhendant les suites, il crut devoir me
traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou
trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour
de jardin, et son zle s'puisait en exhortations et en avis salutaires.
Je les recevais avec douceur; je lui marquais mme de la reconnaissance.
Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous tes d'un naturel si doux
et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les dsordres
dont on vous accuse. Deux choses m'tonnent: l'une, comment, avec de si
bonnes qualits, vous avez pu vous livrer  l'excs du libertinage; et
l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes
conseils et mes instructions, aprs avoir vcu plusieurs annes dans
l'habitude du dsordre. Si c'est repentir vous tes un exemple signal
des misricordes du Ciel; si c'est bont naturelle, vous avez du moins
un excellent fond de caractre, qui me fait esprer que nous n'aurons
pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener  une vie
honnte et rgle. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je
rsolus de l'augmenter par une conduite qui pt le satisfaire
entirement, persuad que c'tait le plus sr moyen d'abrger ma prison.
Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laiss le choix
de ceux que je voulais lire, je me dterminai pour quelques auteurs
srieux. Je feignis de m'appliquer  l'tude avec le dernier
attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des
preuves du changement qu'il dsirait.

Cependant il n'tait qu'extrieur. Je dois le confesser  ma honte, je
jouai,  Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'tudier,
quand j'tais seul, je ne m'occupais qu' gmir de ma destine; je
maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas
plutt quelque relche du ct de cet accablement o m'avait jet la
confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de
Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais
taient l'unique objet de mes tristes mditations. Je me la figurais
dans les bras de G... M..., car c'tait la pense que j'avais eue
d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui et fait le mme traitement
qu' moi, j'tais persuad qu'il ne m'avait fait loigner que pour la
possder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la
longueur me paraissait ternelle. Je n'avais d'esprance que dans le
succs de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les
discours du suprieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je
me faisais une tude de lui plaire, comme  l'arbitre de ma destine. Il
me fut ais de reconnatre que j'tais parfaitement dans ses bonnes
grces. Je ne doutai plus qu'il ne ft dispos  me rendre service. Je
pris un jour la hardiesse de lui demander si c'tait de lui que mon
largissement dpendait. Il me dit qu'il n'en tait pas absolument le
matre, mais que, sur son tmoignage, il esprait que M. de G... M..., 
la sollicitation duquel M. le Lieutenant gnral de Police m'avait fait
renfermer consentirait  me rendre la libert. Puis-je me flatter
repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai dj essuys, lui
paratront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je
le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il
m'apprit, deux jours aprs, que G... M... avait t si touch du bien
qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait tre dans le
dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait mme marqu
beaucoup d'envie de me connatre plus particulirement, et qu'il se
proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa prsence ne
pt m'tre agrable, je la regardais comme un acheminement prochain  ma
libert.

Il vint effectivement  Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint
quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour
justifier apparemment ses propres dsordres, qu'il tait permis  la
faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature
exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux mritaient
d'tre punis. Je l'coutai avec un air de soumission dont il parut
satisfait. Je ne m'offensai pas mme de lui entendre lcher quelques
railleries sur ma fraternit avec Lescaut et Manon, et sur les petites
chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais d faire un grand
nombre  Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir  cette
pieuse occupation. Mais il lui chappa, malheureusement pour lui et pour
moi-mme, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort
jolies  l'Hpital. Malgr le frmissement que le nom d'Hpital me
causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer
H oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse 
l'Hpital Gnral, et je souhaite qu'elle en ait tir autant de profit
que vous  Saint-Lazare.

Quand j'aurais eu une prison ternelle, ou la mort mme prsente  mes
yeux, je n'aurais pas t le matre de mon transport,  cette affreuse
nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis
la moiti de mes forces. J'en eus assez nanmoins pour le renverser par
terre, et pour le prendre  la gorge. Je l'tranglais, lorsque le bruit
de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais  peine la
libert de pousser attirrent le suprieur et plusieurs religieux dans
ma chambre. On le dlivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-mme
la force et la respiration.  Dieu! m'criai-je, en poussant mille
soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, aprs une telle
infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de
m'assassiner. On m'arrta. Mon dsespoir, mes cris et mes larmes
passaient toute imagination. Je fis des choses si tonnantes, que tous
les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les
autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait
pendant ce temps-l sa perruque et sa cravate, et dans le dpit d'avoir
t si maltrait, il ordonnait au suprieur de me resserrer plus
troitement que jamais, et de me punir par tous les chtiments qu'on
sait tre propres  Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le suprieur; ce
n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que
nous en usons de cette manire. Il est si doux, d'ailleurs, et si
honnte, que j'ai peine  comprendre qu'il se soit port  cet excs
sans de fortes raisons. Cette rponse acheva de dconcerter M. de G...
M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le suprieur et
moi, et tous ceux qui oseraient lui rsister.

Le suprieur, ayant ordonn  ses religieux de le conduire, demeura seul
avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'o venait ce
dsordre.  mon Pre, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un
enfant, figurez-vous la plus horrible cruaut, imaginez-vous la plus
dtestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G...
M... a eu la lchet de commettre. Oh! il m'a perc le coeur Je n'en
reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant.
Vous tes bon, vous aurez piti de moi. Je lui fis un rcit abrg de la
longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation
florissante de notre fortune avant que nous eussions t dpouills par
nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites  ma
matresse, de la conclusion de leur march, et de la manire dont il
avait t rompu. Je lui reprsentai les choses,  la vrit, du ct le
plus favorable pour nous. Voil, continuai-je, de quelle source est venu
le zle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crdit de me
faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne,
mais, mon Pre, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus
chre moiti de moi-mme, il l'a fait mettre honteusement  l'Hpital,
il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. 
l'Hpital, mon Pre!  Ciel! ma charmante matresse, ma chre reine 
l'Hpital, comme la plus infme de toutes les cratures! O trouverai-je
assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Pre,
me voyant dans cet excs d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manire dont je la
racontais; qu'il avait su,  la vrit, que je vivais dans le dsordre,
mais qu'il s'tait figur que ce qui avait oblig M. de G... M... d'y
prendre intrt, tait quelque liaison d'estime et d'amiti avec ma
famille; qu'il ne s'en tait expliqu  lui-mme que sur ce pied; que ce
que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes
affaires, et qu'il ne doutait point que le rcit qu'il avait dessein
d'en faire  M. le Lieutenant gnral de Police ne pt contribuer  ma
libert. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pens 
donner de mes nouvelles  ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
part  ma captivit. Je satisfis  cette objection par quelques raisons
prises de la douleur que j'avais apprhend de causer  mon pre, et de
la honte que j'en aurais ressentie moi-mme. Enfin il me promit d'aller
de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne ft-ce, ajouta-t-il, que pour
prvenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est
sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considr
pour se faire redouter.

J'attendis le retour du Pre avec toutes les agitations d'un malheureux
qui touche au moment de sa sentence. C'tait pour moi un supplice
inexprimable de me reprsenter Manon  l'Hpital. Outre l'infamie de
cette demeure, j'ignorais de quelle manire elle y tait traite, et le
souvenir de quelques particularits que j'avais entendues de cette
maison d'horreur renouvelait  tous moments mes transports. J'tais
tellement rsolu de la secourir  quelque prix et par quelque moyen que
ce pt tre, que j'aurais mis le feu  Saint-Lazare, s'il m'et t
impossible d'en sortir autrement. Je rflchis donc sur les voies que
j'avais  prendre, s'il arrivait que le Lieutenant gnral de Police
continut de m'y retenir malgr moi. Je mis mon industrie  toutes les
preuves; je parcourus toutes les possibilits. Je ne vis rien qui pt
m'assurer d'une vasion certaine, et je craignis d'tre renferm plus
troitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le
nom de quelques amis, de qui je pouvais esprer du secours; mais quel
moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir form un
plan si adroit qu'il pourrait russir et je remis  l'arranger encore
mieux aprs le retour du Pre suprieur, si l'inutilit de sa dmarche
me le rendait ncessaire. Il ne tarda point  revenir. Je ne vis pas,
sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
J'ai parl, me dit-il,  M. le Lieutenant gnral de Police, mais je lui
ai parl trop tard. M. de G... M... l'est all voir en sortant d'ici, et
l'a si fort prvenu contre vous, qu'il tait sur le point de m'envoyer
de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.

Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de
G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le
satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait
vous tre inutile. Il m'a recommand de vous traiter honntement, et je
vous rponds que vous ne vous plaindrez point de mes manires. Cette
explication du bon suprieur fut assez longue pour me donner le temps de
faire une sage rflexion. Je conus que je m'exposerais  renverser mes
desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma libert. Je lui
tmoignai, au contraire, que dans la ncessit de demeurer c'tait une
douce consolation pour moi d'avoir quelque part  son estime. Je le
priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grce, qui n'tait de
nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup  ma
tranquillit; c'tait de faire avertir un de mes amis, un saint
ecclsiastique qui demeurait  Saint-Sulpice, que j'tais 
Saint-Lazare, et de permettre que je reusse quelquefois sa visite.
Cette faveur me fut accorde sans dlibrer. C'tait mon ami Tiberge
dont il tait question; non que j'esprasse de lui les secours
ncessaires pour ma libert, mais je voulais l'y faire servir comme un
instrument loign, sans qu'il en et mme connaissance. En un mot,
voici mon projet: je voulais crire  Lescaut et le charger, lui et nos
amis communs, du soin de me dlivrer. La premire difficult tait de
lui faire tenir ma lettre; ce devait tre l'office de Tiberge.
Cependant, comme il le connaissait pour le frre de ma matresse, je
craignais qu'il n'et peine  se charger de cette commission. Mon
dessein tait de renfermer ma lettre  Lescaut dans une autre lettre que
je devais adresser  un honnte homme de ma connaissance, en le priant
de rendre promptement la premire  son adresse, et comme il tait
ncessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
voulais lui marquer de venir  Saint-Lazare, et de demander  me voir
sous le nom de mon frre an, qui tait venu exprs  Paris pour
prendre connaissance de mes affaires. Je remettais  convenir avec lui
des moyens qui nous paratraient les plus expditifs et les plus srs.
Le Pre suprieur fit avertir Tiberge du dsir que j'avais de
l'entretenir. Ce fidle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il
ignort mon aventure; il savait que j'tais  Saint-Lazare, et peut-tre
n'avait-il pas t fch de cette disgrce qu'il croyait capable de me
ramener au devoir Il accourut aussitt  ma chambre.

Notre entretien fut plein d'amiti. Il voulut tre inform de mes
dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans rserve, except sur le
dessein de ma fuite. Ce n'est pas  vos yeux, cher ami, lui dis-je, que
je veux paratre ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici
un ami sage et rgl dans ses dsirs, un libertin rveill par les
chtiments du Ciel, en un mot un coeur dgag de l'amour et revenu des
charmes de sa Manon, vous avez jug trop favorablement de moi. Vous me
revoyez tel que vous me laisstes il y a quatre mois: toujours tendre,
et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me
lasse point de chercher mon bonheur.

Il me rpondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on
voyait bien des pcheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice
jusqu' le prfrer hautement  celui de la vertu; mais que c'tait, du
moins,  des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils taient
les dupes de l'apparence; mais que, de reconnatre, comme je le faisais,
que l'objet de mes attachements n'tait propre qu' me rendre coupable
et malheureux, et de continuer  me prcipiter volontairement dans
l'infortune et dans le crime, c'tait une contradiction d'ides et de
conduite qui ne faisait pas honneur  ma raison.

Tiberge, repris-je, qu'il vous est ais de vaincre, lorsqu'on n'oppose
rien  vos armes! Laissez-moi raisonner  mon tour. Pouvez-vous
prtendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de
peines, de traverses et d'inquitudes? Quel nom donnerez-vous  la
prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous,
comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur
pour l'me? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce
bonheur, que vous relevez tant, est donc ml de mille peines, ou pour
parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels
on tend  la flicit. Or si la force de l'imagination fait trouver du
plaisir dans ces maux mmes, parce qu'ils peuvent conduire  un terme
heureux qu'on espre, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
d'insense, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime
Manon; je tends au travers de mille douleurs  vivre heureux et
tranquille auprs d'elle. La voie par o je marche est malheureuse; mais
l'esprance d'arriver  mon terme y rpand toujours de la douceur et je
me croirai trop bien pay, par un moment pass avec elle, de tous les
chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc
gales de votre ct et du mien; ou s'il y a quelque diffrence, elle
est encore  mon avantage, car le bonheur que j'espre est proche, et
l'autre est loign; le mien est de la nature des peines, c'est--dire
sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
certaine que par la foi.

Tiberge parut effray de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
disant, de l'air le plus srieux, que, non seulement ce que je venais de
dire blessait le bon sens, mais que c'tait un malheureux sophisme
d'impit et d'irrligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
de vos peines avec celui qui est propos par la religion, est une ide
des plus libertines et des plus monstrueuses.

J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce
n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
persvrance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouv
que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
 cet gard seulement que j'ai trait les choses d'gales, et je
soutiens encore qu'elles le sont. Rpondrez-vous que le terme de la
vertu est infiniment suprieur  celui de l'amour? Qui refuse d'en
convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de dserteurs de la svre
vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Rpondrez-vous
encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
pas infaillibles et ncessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
croix, et qu'on voit quantit de personnes vertueuses mener une vie
douce et tranquille? Je vous dirai de mme qu'il y a des amours
paisibles et fortunes, et, ce qui fait encore une diffrence qui m'est
extrmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
que la religion veut qu'on s'attende  une pratique triste et
mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zle prt 
se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
point de plus mauvaise mthode pour dgoter un coeur de l'amour, que de
lui en dcrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
l'exercice de la vertu. De la manire dont nous sommes faits, il est
certain que notre flicit consiste dans le plaisir; je dfie qu'on s'en
forme une autre ide; or le coeur n'a pas besoin de se consulter
longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
de l'amour. Il s'aperoit bientt qu'on le trompe lorsqu'on lui en
promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose  se
dfier des promesses les plus solides. Prdicateurs, qui voulez me
ramener  la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement ncessaire,
mais ne me dguisez pas qu'elle est svre et pnible. tablissez bien
que les dlices de l'amour sont passagres, qu'elles sont dfendues,
qu'elles seront suivies par d'ternelles peines, et ce qui fera
peut-tre encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
et charmantes, plus le Ciel sera magnifique  rcompenser un si grand
sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
elles sont ici-bas nos plus parfaites flicits.

Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur  Tiberge. Il convint
qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes penses. La seule
objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour  l'esprance
de cette rmunration dont je me faisais une si grande ide.  cher ami!
lui rpondis-je, c'est ici que je reconnais ma misre et ma faiblesse.
Hlas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
que voici encore un de nos jansnistes. Je ne sais ce que je suis,
rpliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut tre; mais
je n'prouve que trop la vrit de ce qu'ils disent.

Cette conversation servit du moins  renouveler la piti de mon ami. Il
comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignit dans mes
dsordres. Son amiti en fut plus dispose, dans la suite,  me donner
des secours, sans lesquels j'aurais pri infailliblement de misre.
Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
de m'chapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
lettre. Je l'avais prpare, avant qu'il ft venu, et je ne manquai
point de prtextes pour colorer la ncessit o j'tais d'crire. Il eut
la fidlit de la porter exactement, et Lescaut reut, avant la fin du
jour, celle qui tait pour lui.

Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
mon frre. Ma joie fut extrme en l'apercevant dans ma chambre. J'en
fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
soeur depuis le jour qui avait prcd mon emprisonnement, qu'il n'avait
appris son sort et le mien qu' force d'informations et de soins; que,
s'tant prsent deux ou trois fois  l'Hpital, on lui avait refus la
libert de lui parler. Malheureux G... M...! m'criai-je, que tu me le
paieras cher!

Pour ce qui regarde votre dlivrance, continua Lescaut, c'est une
entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passmes hier la
soire, deux de mes amis et moi,  observer toutes les parties
extrieures de cette maison, et nous jugemes que, vos fentres tant
sur une cour entoure de btiments, comme vous nous l'aviez marqu, il y
aurait bien de la difficult  vous tirer de l. Vous tes d'ailleurs au
troisime tage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
chelles. Je ne vois donc nulle ressource du ct du dehors. C'est dans
la maison mme qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
j'ai tout examin, surtout depuis que ma clture est un peu moins
rigoureuse, par l'indulgence du suprieur. La porte de ma chambre ne se
ferme plus avec la clef, j'ai la libert de me promener dans les
galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchs par des
portes paisses, qu'on a soin de tenir fermes la nuit et le jour de
sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, aprs avoir un peu rflchi sur une ide qui me
parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisment, me dit
Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
peu dessein de tuer qu'il n'tait pas mme ncessaire que le pistolet
ft charg. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
vous trouver le soir,  onze heures, vis--vis de la porte de cette
maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espre que je pourrai vous y
rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
dis qu'une entreprise, telle que je la mditais, ne pouvait paratre
raisonnable qu'aprs avoir russi. Je le priai d'abrger sa visite, afin
qu'il trouvt plus de facilit  me revoir le lendemain. Il fut admis
avec aussi peu de peine que la premire fois. Son air tait grave, il
n'y a personne qui ne l'et pris pour un homme d'honneur.

Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma libert, je ne doutai
presque plus du succs de mon projet. Il tait bizarre et hardi; mais de
quoi n'tais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
remarqu, depuis qu'il m'tait permis de sortir de ma chambre et de me
promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
les clefs de toutes les portes au suprieur et qu'il rgnait ensuite un
profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde tait
retir. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
communication, de ma chambre  celle de ce Pre. Ma rsolution tait de
lui prendre ses clefs, en l'pouvantant avec mon pistolet s'il faisait
difficult de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
attendis le temps avec impatience. Le portier vint  l'heure ordinaire,
c'est--dire un peu aprs neuf heures. J'en laissai passer encore une,
pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques taient
endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allume. Je
frappai d'abord doucement  la porte du Pre, pour l'veiller sans
bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
c'tait quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, nanmoins, la prcaution de
demander au travers de la porte, qui c'tait et ce qu'on voulait de lui.
Je fus oblig de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amne
si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tir  l'autre bout oppos
 la porte, je lui dclarai qu'il m'tait impossible de demeurer plus
longtemps  Saint-Lazare; que la nuit tait un temps commode pour sortir
sans tre aperu, et que j'attendais de son amiti qu'il consentirait 
m'ouvrir les portes, ou  me prter ses clefs pour les ouvrir moi-mme.

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps  me
considrer sans me rpondre. Comme je n'en avais pas  perdre, je repris
la parole pour lui dire que j'tais fort touch de toutes ses bonts,
mais que, la libert tant le plus cher de tous les biens, surtout pour
moi  qui on la ravissait injustement, j'tais rsolu de me la procurer
cette nuit mme,  quelque prix que ce ft; et de peur qu'il ne lui prt
envie d'lever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnte raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ter la vie, pour
reconnatre la considration que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
rpondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
cette ncessit; mais je veux tre libre, et j'y suis si rsolu que, si
mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
mon cher fils, reprit-il d'un air ple et effray, que vous ai-je fait?
quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! rpliquai-je avec
impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperus les
clefs qui taient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut oblig de s'y
rsoudre.  mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
rptait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
bruit, mon Pre, rptais-je de mon ct  tout moment. Enfin nous
arrivmes  une espce de barrire, qui est avant la grande porte de la
rue. Je me croyais dj libre, et j'tais derrire le Pre, avec ma
chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lve et met
la tte  sa porte. Le bon Pre le crut apparemment capable de
m'arrter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir  son
secours. C'tait un puissant coquin, qui s'lana sur moi sans balancer
Je ne le marchandai point; je lui lchai le coup au milieu de la
poitrine. Voil de quoi vous tes cause, mon Pre, dis-je assez
firement  mon guide. Mais que cela ne vous empche point d'achever
ajoutai-je en le poussant vers la dernire porte. Il n'osa refuser de
l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai,  quatre pas, Lescaut
qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.

Nous nous loignmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
charg? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette prcaution, sans
laquelle j'tais sans doute  Saint-Lazare pour longtemps. Nous allmes
passer la nuit chez un traiteur o je me remis un peu de la mauvaise
chre que j'avais faite depuis prs de trois mois. Je ne pus nanmoins
m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
dlivrer dis-je  mes trois amis. Je n'ai souhait la libert que dans
cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
emploierai jusqu' ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
prudence, me reprsenta qu'il fallait aller bride en main; que mon
vasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'tait arriv en sortant,
causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant gnral de
Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
je ne voulais pas tre expos  quelque chose de pis que Saint-Lazare,
il tait  propos de me tenir couvert et renferm pendant quelques
jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
s'teindre. Son conseil tait sage, mais il aurait fallu l'tre aussi
pour le suivre. Tant de lenteur et de mnagement ne s'accordait pas avec
ma passion. Toute ma complaisance se rduisit  lui promettre que je
passerais le jour suivant  dormir. Il m'enferma dans sa chambre, o je
demeurai jusqu'au soir.

J'employai une partie de ce temps  former des projets et des expdients
pour secourir Manon. J'tais bien persuad que sa prison tait encore
plus impntrable que n'avait t la mienne. Il n'tait pas question de
force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la desse mme de
l'invention n'aurait pas su par o commencer. J'y vis si peu de jour que
je remis  considrer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
informations sur l'arrangement intrieur de l'Hpital.

Aussitt que la nuit m'eut rendu la libert, je priai Lescaut de
m'accompagner. Nous limes conversation avec un des portiers, qui nous
parut homme de bon sens. Je feignis d'tre un tranger qui avait entendu
parler avec admiration de l'Hpital Gnral, et de l'ordre qui s'y
observe. Je l'interrogeai sur les plus minces dtails, et de
circonstances en circonstances, nous tombmes sur les administrateurs,
dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualits. Les rponses
qu'il me fit sur ce dernier article me firent natre une pense dont je
m'applaudis aussitt, et que je ne tardai point  mettre en oeuvre. Je
lui demandai, comme une chose essentielle  mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
compte certain, mais que, pour M. de T., qui tait un des principaux, il
lui connaissait un fils en ge d'tre mari, qui tait venu plusieurs
fois  l'Hpital avec son pre. Cette assurance me suffisait. Je rompis
presque aussitt notre entretien, et je fis part  Lescaut, en
retournant chez lui, du dessein que j'avais conu. Je m'imagine, lui
dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
dans un certain got de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
son ge. Il ne saurait tre ennemi des femmes, ni ridicule au point de
refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai form le dessein de
l'intresser  la libert de Manon. S'il est honnte homme, et qu'il ait
des sentiments, il nous accordera son secours par gnrosit. S'il n'est
point capable d'tre conduit par ce motif, il fera du moins quelque
chose pour une fille aimable, ne ft-ce que par l'esprance d'avoir part
 ses faveurs. Je ne veux pas diffrer de le voir ajoutai-je, plus
longtemps que jusqu' demain. Je me sens si consol par ce projet, que
j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-mme qu'il y avait de la
vraisemblance dans mes ides, et que nous pouvions esprer quelque chose
par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.

Le matin tant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
possible, dans l'tat d'indigence o j'tais, et je me fis conduire dans
un fiacre  la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
civilits. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour chauffer ses
sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mrite de ma
matresse comme de deux choses qui ne pouvaient tre gales que l'une
par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'et jamais vu Manon, il avait
entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait t
la matresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne ft inform
de la part que j'avais eue  cette aventure, et pour le gagner de plus
en plus, en me faisant un mrite de ma confiance, je lui racontai le
dtail de tout ce qui tait arriv  Manon et  moi. Vous voyez,
monsieur continuai-je, que l'intrt de ma vie et celui de mon coeur
sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
l'autre. Je n'ai point de rserve avec vous, parce que je suis inform
de votre gnrosit, et que la ressemblance de nos ges me fait esprer
qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
sensible  cette marque d'ouverture et de candeur. Sa rponse fut celle
d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amiti
comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
la mriter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crdit mdiocre et mal
assur; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crdit que je ne
l'aurais t d'une pleine assurance de remplir tous mes dsirs. Je
trouvai, dans la modration de ses offres, une marque de franchise dont
je fus charm. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manire
qui le persuada aussi que je n'tais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
embrassmes avec tendresse, et nous devnmes amis, sans autre raison que
la bont de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme
tendre et gnreux  aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combin mes
aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
trouver  mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
cher Monsieur. Si, avec tant de bont et d'amiti, vous me faites revoir
ma chre Manon, je vous suis attach pour toute ma vie. Si vous me
rendez tout  fait cette chre crature, je ne croirai pas tre quitte
en versant tout mon sang pour vous servir.

Nous ne nous sparmes qu'aprs tre convenus du temps et du lieu o
nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
remettre plus loin que l'aprs-midi du mme jour. Je l'attendis dans un
caf, o il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prmes
ensemble le chemin de l'Hpital. Mes genoux taient tremblants en
traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquitudes! Ciel!
conservez-moi assez de vie pour aller jusqu' elle, et disposez aprs
cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grce  vous
demander.

M. de T... parla  quelques concierges de la maison qui s'empressrent
de lui offrir tout ce qui dpendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
fit montrer le quartier o Manon avait sa chambre, et l'on nous y
conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit  ouvrir
sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui tait celui qu'on
avait charg du soin de la servir, de quelle manire elle avait pass le
temps dans cette demeure. Il nous dit que c'tait une douceur anglique;
qu'il n'avait jamais reu d'elle un mot de duret; qu'elle avait vers
continuellement des larmes pendant les six premires semaines aprs son
arrive, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
malheur avec plus de patience, et qu'elle tait occupe  coudre du
matin jusqu'au soir  la rserve de quelques heures qu'elle employait 
la lecture. Je lui demandai encore si elle avait t entretenue
proprement. Il m'assura que le ncessaire, du moins, ne lui avait jamais
manqu.

Nous approchmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis  M.
de T...: Entrez seul et prvenez-la sur ma visite, car j'apprhende
qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis nanmoins leurs
discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
qu'il tait de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intrt  notre
bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
apprendrait de lui ce que j'tais devenu. Il lui promit de m'amener 
ses pieds, aussi tendre, aussi fidle qu'elle pouvait le dsirer Quand?
reprit-elle. Aujourd'hui mme, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
tardera point; il va paratre  l'instant si vous le souhaitez. Elle
comprit que j'tais  la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
prcipitation. Nous nous embrassmes avec cette effusion de tendresse
qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante  de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
rpts languissamment de part et d'autre, formrent, pendant un quart
d'heure, une scne qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
je ne prfrasse une matresse si belle et si passionne. Aussi
mpriserais-je tous les empires du monde, lui rpondis-je, pour
m'assurer le bonheur d'tre aim d'elle.

Tout le teste d'une conversation si dsire ne pouvait manquer d'tre
infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
appris les miennes. Nous pleurmes amrement en nous entretenant de
l'tat o elle tait, et de celui d'o je ne faisais que sortir M. de
T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
pour finir nos misres. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
premire entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilit  nous
en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine  nous faire goter ce
conseil; Manon, surtout, ne pouvait se rsoudre  me laisser partir.
Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
habits et par les mains. Hlas! dans quel lieu me laissez-vous!
disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agrablement,
il ne faut plus l'appeler l'Hpital; c'est Versailles, depuis qu'une
personne qui mrite l'empire de tous les coeurs y est renferme.

Je fis, en sortant, quelques libralits au valet qui la servait, pour
l'engager  lui rendre ses soins avec zle. Ce garon avait l'me moins
basse et moins dure que ses pareils. Il avait t tmoin de notre
entrevue; ce tendre spectacle l'avait touch. Un louis d'or, dont je lui
fis prsent, acheva de me l'attacher. Il me prit  l'cart, en
descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
prendre  votre service, ou me donner une honnte rcompense pour me
ddommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
sera facile de dlivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille  cette
proposition, et quoique je fusse dpourvu de tout, je lui fis des
promesses fort au-dessus de ses dsirs. Je comptais bien qu'il me serait
toujours ais de rcompenser un homme de cette toffe. Sois persuad,
lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
ta fortune est aussi assure que la mienne. Je voulus savoir quels
moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'
celle de la rue, o il faudra que vous soyez prt  la recevoir; Je lui
demandai s'il n'tait point  craindre qu'elle ne ft reconnue en
traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
je fusse ravi de le voir si rsolu, j'appelai M. de T... pour lui
communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
douteux. Il y trouva plus de difficult que moi. Il convint qu'elle
pouvait absolument s'chapper de cette manire; mais, si elle est
reconnue, continua-t-il, si elle est arrte en fuyant, c'est peut-tre
fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez cach aux
recherches. On les redoublerait, autant par rapport  vous qu' elle. Un
homme s'chappe aisment, quand il est seul, mais il est presque
impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
me part ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
espoir si proche de mettre Manon en libert.

Je le dis  M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
et de tmrit  l'amour. J'ajoutai que mon dessein tait, en effet, de
quitter Paris, pour m'arrter, comme j'avais dj fait, dans quelque
village voisin. Nous convnmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
certaine qu'il tait en notre pouvoir, nous rsolmes d'apporter des
habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'tait pas
ais de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
deux vestes lgres l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
reste.

Nous retournmes le matin  l'Hpital. J'avais avec moi, pour Manon, du
linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui
ne laissait rien voir de trop enfl dans mes poches. Nous ne fmes qu'un
moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je
lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il
ne se trouva rien de manque  son ajustement, except la culotte que
j'avais malheureusement oublie. L'oubli de cette pice ncessaire nous
et, sans doute, apprts  rire si l'embarras o il nous mettait et
t moins srieux. J'tais au dsespoir qu'une bagatelle de cette nature
ft capable de nous arrter Cependant, je pris mon parti, qui fut de
sortir moi-mme sans culotte. Je laissai la mienne  Manon. Mon surtout
tait long, et je me mis,  l'aide de quelques pingles, en tat de
passer dcemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
insupportable. Enfin, la nuit tant venue, nous nous rendmes un peu
au-dessous de la porte de l'Hpital, dans un carrosse. Nous n'y fmes
pas longtemps sans voir Manon paratre avec son conducteur. Notre
portire tant ouverte, ils montrent tous deux  l'instant. Je reus ma
chre matresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
cocher me demanda o il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui
dis-je, et mne-moi quelque part o je ne puisse jamais tre spar de
Manon.

Ce transport, dont je ne fus pas le matre, faillit de m'attirer un
fcheux embarras. Le cocher fit rflexion  mon langage, et lorsque je
lui dis ensuite le nom de la rue o nous voulions tre conduits, il me
rpondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise
affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait
Manon, tait une fille que j'enlevais de l'Hpital, et qu'il n'tait pas
d'humeur  se perdre pour l'amour de moi. La dlicatesse de ce coquin
n'tait qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous tions
trop prs de l'Hpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il
y a un louis d'or  gagner pour toi. Il m'aurait aid, aprs cela, 
brler l'Hpital mme. Nous gagnmes la maison o demeurait Lescaut.
Comme il tait tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de
nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si troitement serre entre mes bras que nous
n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je
sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut
descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau
dml, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
promis un louis, non seulement parce que le prsent tait excessif, mais
par une autre raison bien plus forte, qui tait l'impuissance de le
payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir 
la porte. Je lui dis  l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
Comme il tait d'une humeur brusque, et nullement accoutum  mnager un
fiacre, il me rpondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.
Vingt coups de canne  ce coquin-l! J'eus beau lui reprsenter
doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air
d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci,  qui il tait peut-tre
arriv de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un
mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je
l'avais tromp, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui rptai
inutilement d'arrter. Sa fuite me causa une extrme inquitude. Je ne
doutai point qu'il n'avertt le commissaire. Vous me perdez, dis-je 
Lescaut. Je ne serais pas en sret chez vous; il faut nous loigner
pour le moment. Je prtai le bras  Manon pour marcher et nous sortmes
promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est
quelque chose d'admirable que la manire dont la Providence enchane les
vnements.  peine avions-nous march cinq ou six minutes, qu'un homme,
dont je ne dcouvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait
sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il
excuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lchant un coup de pistolet; il
ira souper ce soir avec les anges. Il se droba aussitt. Lescaut tomba,
sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
secours taient inutiles  un cadavre, et je craignais d'tre arrt par
le guet, qui ne pouvait tarder  paratre. J'enfilai, avec elle et le
valet, la premire petite rue qui croisait. Elle tait si perdue que
j'avais de la peine  la soutenir. Enfin j'aperus un fiacre au bout de
la rue. Nous y montmes, mais lorsque le cocher me demanda o il fallait
nous conduire, je fus embarrass  lui rpondre. Je n'avais point
d'asile assur ni d'ami de confiance  qui j'osasse avoir recours.
J'tais sans argent, n'ayant gure plus d'une demi pistole dans ma
bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommod Manon
qu'elle tait  demi pme prs de moi. J'avais, d'ailleurs,
l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'tais pas encore
sans apprhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins
heureusement de l'auberge de Chaillot, o j'avais pass quelques jours
avec Manon, lorsque nous tions alls dans ce village pour y demeurer.
J'esprai non seulement d'y tre en sret, mais d'y pouvoir vivre
quelque temps sans tre press de payer. Mne-nous  Chaillot, dis-je au
cocher. Il refusa d'y aller si tard,  moins d'une pistole: autre sujet
d'embarras. Enfin nous convnmes de six francs; c'tait toute la somme
qui restait dans ma bourse.

Je consolais Manon, en avanant; mais, au fond, j'avais le dsespoir
dans le coeur. Je me serais donn mille fois la mort, si je n'eusse pas
eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait  la vie. Cette seule
pense me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle
est  moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas l un fantme de bonheur.
Je verrais prir tout l'univers sans y prendre intrt. Pourquoi? Parce
que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment tait vrai;
cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du
monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
partie, pour mpriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour
est plus fort que l'abondance, plus fort que les trsors et les
richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus
dsesprant, pour un amant dlicat, que de se voir ramen par l, malgr
lui,  la grossiret des mes les plus basses.

Il tait onze heures quand nous arrivmes  Chaillot. Nous fmes reus 
l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de
voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutum,  Paris et aux
environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis
servir aussi proprement que si j'eusse t dans la meilleure fortune.
Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en
rien apprendre, tant rsolu de retourner seul  Paris, le lendemain,
pour chercher quelque remde  cette fcheuse espce de maladie.

Elle me parut ple et maigrie, en soupant. Je ne m'en tais point aperu
 l'Hpital, parce que la chambre o je l'avais vue n'tait pas des plus
claires. Je lui demandai si ce n'tait point encore un effet de la
frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frre. Elle m'assura
que, quelque touche qu'elle ft de cet accident, sa pleur ne venait
que d'avoir essuy pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc
extrmement? lui rpondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,
reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,
jamais, rpliqua-t-elle; et cette assurance fut confirme par tant de
caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle
pt jamais les oublier. J'ai toujours t persuad qu'elle tait
sincre; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu' ce
point? Mais elle tait encore plus volage, ou plutt elle n'tait plus
rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-mme, lorsque, ayant devant
les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans
la pauvret et dans le besoin. J'tais  la veille d'en avoir une
dernire preuve qui a surpass toutes les autres, et qui a produit la
plus trange aventure qui soit jamais arrive  un homme de ma naissance
et de ma fortune.

Comme je la connaissais de cette humeur, je me htai le lendemain
d'aller  Paris. La mort de son frre et la ncessit d'avoir du linge
et des habits pour elle et pour moi taient de si bonnes raisons que je
n'eus pas besoin de prtextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,
dis-je  Manon et  mon hte, de prendre un carrosse de louage; mais
c'tait une gasconnade. La ncessit m'obligeant d'aller  pied, je
marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, o j'avais dessein de
m'arrter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de
tranquillit pour m'arranger et prvoir ce que j'allais faire  Paris.

Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
rflexions, qui se rduisirent peu  peu  trois principaux articles.
J'avais besoin d'un secours prsent, pour un nombre infini de ncessits
prsentes. J'avais  chercher quelque voie qui pt, du moins, m'ouvrir
des esprances pour l'avenir et ce qui n'tait pas de moindre
importance, j'avais des informations et des mesures  prendre pour la
sret de Manon et pour la mienne. Aprs m'tre puis en projets et en
combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore  propos d'en
retrancher les deux derniers. Nous n'tions pas mal  couvert, dans une
chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait
temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux prsents.

Il tait donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...
m'avait offert gnreusement la sienne, mais j'avais une extrme
rpugnance  le remettre moi-mme sur cette matire. Quel personnage,
que d'aller exposer sa misre  un tranger et de le prier de nous faire
part de son bien! Il n'y a qu'une me lche qui en soit capable, par une
bassesse qui l'empche d'en sentir l'indignit, ou un chrtien humble,
par un excs de gnrosit qui le rend suprieur  cette honte. Je
n'tais ni un homme lche, ni un bon chrtien; j'aurais donn la moiti
de mon sang pour viter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon
Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il
sera touch de ma misre; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter
ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
plutt que de m'exposer  cette scne fcheuse qui me laissera du
trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer  tout
espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si
loign de m'arrter  ces deux-l, que je verserais plus volontiers la
moiti de mon sang que d'en prendre une, c'est--dire tout mon sang
plutt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,
ajoutai-je, aprs une rflexion d'un moment; je le donnerais plus
volontiers, sans doute, que de me rduire  de basses supplications.
Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de
l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidlit. Qu'ai-je
 mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu' prsent. Elle
me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des
choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour viter
mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour
l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps  me dterminer
aprs ce raisonnement. Je continuai mon chemin, rsolu d'aller d'abord
chez Tiberge, et de l chez M. de T...

En entrant  Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
conduire au Luxembourg, d'o j'envoyai avertir Tiberge que j'tais 
l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris
l'extrmit de mes besoins, sans nul dtour. Il me demanda si les cent
pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un
seul mot de difficult, il me les alla chercher dans le moment, avec cet
air ouvert et ce plaisir  donner qui c'est connu que de l'amour et de
la vritable amiti. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du
succs de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue  si bon march,
c'est--dire sans qu'il m'et querell sur mon impnitence. Mais je me
trompais, en me croyant tout  fait quitte de ses reproches, car
lorsqu'il eut achev de me compter son argent et que je me prparais 
le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'alle. Je ne lui avais
point parl de Manon; il ignorait qu'elle ft en libert; ainsi sa
morale ne tomba que sur la fuite tmraire de Saint-Lazare et sur la
crainte o il tait qu'au lieu de profiter des leons de sagesse que j'y
avais reues, je ne reprisse le train du dsordre. Il me dit qu'tant
all pour me visiter  Saint-Lazare, le lendemain de mon vasion, il
avait t frapp au-del de toute expression en apprenant la manire
dont j'en tais sorti; qu'il avait eu l-dessus un entretien avec le
Suprieur; que ce bon pre n'tait pas encore remis de son effroi; qu'il
avait eu nanmoins la gnrosit de dguiser  M. le Lieutenant gnral
de Police les circonstances de mon dpart, et qu'il avait empch que la
mort du portier ne ft connue au dehors; que je n'avais donc, de ce
ct-l, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre
sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel
donnait  mes affaires; que je devais commencer par crire  mon pre,
et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son
conseil, il tait d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le
sein de ma famille.

J'coutai son discours jusqu' la fin. Il y avait l bien des choses
satisfaisantes. Je fus ravi, premirement, de n'avoir rien  craindre du
ct de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.
En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre
ide de la dlivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais
mme qu'il avait vit de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,
qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur
son sujet. Je rsolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins
d'crire  mon pre, comme il me le conseillait, et de lui tmoigner que
j'tais dispos  rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses
volonts. Mon esprance tait de l'engager  m'envoyer de l'argent, sous
prtexte de faire mes exercices  l'Acadmie, car j'aurais eu peine 
lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner  l'tat
ecclsiastique. Et dans le fond, je n'avais nul loignement pour ce que
je voulais lui promettre. J'tais bien aise, au contraire, de
m'appliquer  quelque chose d'honnte et de raisonnable, autant que ce
dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de
vivre avec ma matresse et de faire en mme temps mes exercices; cela
tait fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces ides que je
promis  Tiberge de faire partir le jour mme, une lettre pour mon pre.
J'entrai effectivement dans un bureau d'criture, en le quittant, et
j'crivis d'une manire si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.

Quoique je fusse en tat de prendre et de payer un fiacre aprs avoir
quitt Tiberge, je me fis un plaisir de marcher firement  pied en
allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma
libert, pour laquelle mon ami m'avait assur qu'il ne me restait rien 
craindre. Cependant il me revint tout d'un coup  l'esprit que ses
assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,
l'affaire de l'Hpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,
dans laquelle j'tais ml, du moins comme tmoin. Ce souvenir m'effraya
si vivement que je me retirai dans la premire alle, d'o je fis
appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de
ma frayeur. Elle me parut risible  moi-mme, lorsqu'il m'eut appris que
je n'avais rien  craindre du ct de l'Hpital, ni de celui de Lescaut.
Il me dit que, dans la pense qu'on pourrait le souponner d'avoir eu
part  l'enlvement de Manon, il tait all le matin  l'Hpital, et
qu'il avait demand  la voir en feignant d'ignorer ce qui tait arriv;
qu'on tait si loign de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'tait
empress, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une
trange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon
et pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'tait content de
rpondre froidement qu'il n'en tait pas surpris, et qu'on fait tout
pour la libert. Il continua de me raconter qu'il tait all de l chez
Lescaut, dans l'esprance de m'y trouver avec ma charmante matresse;
que l'hte de la maison, qui tait un carrossier, lui avait protest
qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'tait pas tonnant que
nous n'eussions point paru chez lui, si c'tait pour Lescaut que nous
devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait
d'tre tu  peu prs dans le mme temps. Sur quoi, il n'avait pas
refus d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de
cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis
de Lescaut, l'tait venu voir et lui avait propos de jouer. Lescaut
avait gagn si rapidement que l'autre s'tait trouv cent cus de moins
en une heure, c'est--dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait
sans un sou, avait pri Lescaut de lui prter la moiti de la somme
qu'il avait perdue; et sur quelques difficults nes  cette occasion,
ils s'taient querells avec une animosit extrme. Lescaut avait refus
de sortir pour mettre l'pe  la main, et l'autre avait jur, en le
quittant, de lui casser la tte: ce qu'il avait excut le soir mme. M.
de T... eut l'honntet d'ajouter qu'il avait t fort inquiet par
rapport  nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
balanai point  lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de
trouver bon qu'il allt souper avec nous.

Comme il ne me restait qu' prendre du linge et des habits pour Manon,
je lui dis que nous pouvions partir  l'heure mme, s'il voulait avoir
la complaisance de s'arrter un moment avec moi chez quelques marchands.
Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
d'intresser sa gnrosit, ou si ce fut par le simple mouvement d'une
belle me, mais ayant consenti  partir aussitt, il me mena chez les
marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs
toffes d'un prix plus considrable que je ne me l'tais propos, et
lorsque je me disposais  les payer il dfendit absolument aux marchands
de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grce que
je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prmes ensemble le chemin
de Chaillot, o j'arrivai avec moins d'inquitude que je n'en tais
parti.

Le chevalier des Grieux ayant employ plus d'une heure  ce rcit, je le
priai de prendre un peu de relche, et de nous tenir compagnie  souper
Notre attention lui fit juger que nous l'avions cout avec plaisir. Il
nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus
intressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous emes fini de
souper il continua dans ces termes.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.




DEUXIEME PARTIE


Ma prsence et les politesses de M. de T... dissiprent tout ce qui
pouvait rester de chagrin  Manon. Oublions nos terreurs passes, ma
chre me, lui dis-je en arrivant, et recommenons  vivre plus heureux
que jamais. Aprs tout, l'amour est un bon matre; la fortune ne saurait
nous causer autant de peines qu'il nous fait goter de plaisirs. Notre
souper fut une vraie scne de joie. J'tais plus fier et plus content,
avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris
avec ses trsors entasss. Il faut compter ses richesses par les moyens
qu'on a de satisfaire ses dsirs. Je n'en avais pas un seul  remplir;
l'avenir mme me causait peu d'embarras. J'tais presque sr que mon
pre ne ferait pas difficult de me donner de quoi vivre honorablement 
Paris, parce qu'tant dans ma vingtime anne, j'entrais en droit
d'exiger ma part du bien de ma mre. Je ne cachai point  Manon que le
fond de mes richesses n'tait que de cent pistoles. C'tait assez pour
attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me
pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du
jeu.

Ainsi, pendant les premires semaines, je ne pensai qu' jouir de ma
situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de mnagement
pour la police, me faisait remettre de jour en jour  renouer avec les
associs de l'htel de T..., je me rduisis  jouer dans quelques
assembles moins dcries, o ma faveur du sort m'pargna l'humiliation
d'avoir recours  l'industrie. J'allais passer  la ville une partie de
l'aprs-midi, et je revenais souper  Chaillot, accompagn fort souvent
de M. de T..., dont l'amiti croissait de jour en jour pour nous. Manon
trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,
avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenes. La
promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement
leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient rgl les bornes,
fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au
bois de Boulogne, et le soir,  mon retour, je retrouvais Manon plus
belle, plus contente, et plus passionne que jamais.

Il s'leva nanmoins quelques nuages, qui semblrent menacer l'difice
de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissips, et l'humeur foltre
de Manon rendit le dnouement si comique, que je trouve encore de la
douceur dans un souvenir qui me reprsente sa tendresse et les agrments
de son esprit.

Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour  l'cart
pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret
d'importance  me communiquer. Je l'encourageai  parler librement.
Aprs quelques dtours, il me fit entendre qu'un seigneur tranger
semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble
de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?
interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour
m'claircir. Ma vivacit l'effraya. Il me rpondit, d'un air inquiet,
que sa pntration n'avait pas t si loin, mais qu'ayant observ,
depuis plusieurs jours, que cet tranger venait assidment au bois de
Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul
dans les contre-alles, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de
rencontrer mademoiselle, il lui tait venu  l'esprit de faire quelque
liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur matre; qu'ils le
traitaient de prince italien, et qu'ils le souponnaient eux-mmes de
quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres
lumires, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, tant alors
sorti du bois, s'tait approch familirement de lui, et lui avait
demand son nom; aprs quoi, comme s'il et devin qu'il tait  notre
service, il l'avait flicit d'appartenir  la plus charmante personne
du monde.

J'attendais impatiemment la suite de ce rcit. Il le finit par des
excuses timides, que je n'attribuai qu' mes imprudentes agitations. Je
le pressai en vain de continuer sans dguisement. Il me protesta qu'il
ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter tant
arriv le jour prcdent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le
rassurai, non seulement par des loges, mais par une honnte rcompense,
et sans lui marquer la moindre dfiance de Manon, je lui recommandai,
d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les dmarches de
l'tranger.

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir
fait supprimer une partie de la vrit. Cependant, aprs quelques
rflexions, je revins de mes alarmes, jusqu' regretter d'avoir donn
cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime  Manon d'tre
aime. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conqute; et
quelle vie allais-je mener si j'tais capable d'ouvrir si facilement
l'entre de mon coeur  la jalousie? Je retournai  Paris le jour
suivant, sans avoir form d'autre dessein que de hter le progrs de ma
fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en tat de quitter
Chaillot au premier sujet d'inquitude. Le soir, je n'appris rien de
nuisible  mon repos. L'tranger avait reparu au bois de Boulogne, et
prenant droit de ce qui s'y tait pass la veille pour se rapprocher de
mon confident, il lui avait parl de son amour, mais dans des termes qui
ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrog sur
mille dtails. Enfin, il avait tent de le mettre dans ses intrts par
des promesses considrables, et tirant une lettre qu'il tenait prte, il
lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre  sa
matresse.

Deux jours se passrent sans aucun autre incident. Le troisime fut plus
orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
pendant sa promenade, s'tait carte un moment de ses compagnes, et que
l'tranger, qui la suivait  peu de distance, s'tant approch d'elle au
signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
avait reue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
exprimer qu'en baisant amoureusement les caractres, parce qu'elle
s'tait aussitt drobe. Mais elle avait paru d'une gaiet
extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle tait rentre
au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonne. Je frmis, sans doute,
 chaque mot. Es-tu bien sr, dis-je tristement  mon valet, que tes
yeux ne t'aient pas tromp? Il prit le Ciel  tmoin de sa bonne foi. Je
ne sais  quoi les tourments de mon coeur m'auraient port si Manon, qui
m'avait entendu rentrer ne ft venue au-devant de moi avec un air
d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
rponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
revenir si tard. Mon silence lui laissant la libert de continuer, elle
me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas pass une journe
entire avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, ds le
lendemain, elle voulait me voir prs d'elle du matin au soir. J'y serai,
n'en doutez pas, lui rpondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
parut en effet d'une vivacit singulire, elle me fit mille peintures
plaisantes de la manire dont elle avait pass le jour. trange fille!
me disais-je  moi-mme; que dois-je attendre de ce prlude? L'aventure
de ntre premire sparation me revint  l'esprit. Cependant je croyais
voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vrit qui
s'accordait avec les apparences.

Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
dfendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
faite au jeu. J'avais regard comme un extrme avantage que l'ide de ne
pas quitter Chaillot le jour suivant ft venue d'elle-mme. C'tait
gagner du temps pour mes dlibrations. Ma prsence loignait toutes
sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
m'obliget de faire clater mes dcouvertes, j'tais dj rsolu de
transporter, le jour d'aprs, mon tablissement  la ville, dans un
quartier o je n'eusse rien  dmler avec les princes. Cet arrangement
me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'tait pas la
douleur d'avoir  trembler pour une nouvelle infidlit.

 mon rveil, Manon me dclara que, pour passer le jour dans notre
appartement, elle ne prtendait pas que j'en eusse l'air plus nglig,
et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommods de ses propres
mains. Je les avais fort beaux. C'tait un amusement qu'elle s'tait
donn plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
avais jamais vu prendre. Je fus oblig, pour la satisfaire, de m'asseoir
devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
mes paules, elle me regardait avec une curiosit avide. Ensuite,
exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
occupa jusqu' l'heure du dner. Le got qu'elle y avait pris m'avait
paru si naturel, et sa gaiet sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
trahison, je fus tent plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me
dcharger d'un fardeau qui commenait  me peser. Mais je me flattais, 
chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
d'avance un dlicieux triomphe.

Nous rentrmes dans son cabinet. Elle se mit  rajuster mes cheveux, et
ma complaisance me faisait cder  toutes ses volonts, lorsqu'on vint
l'avertir que le prince de... demandait  la voir Ce nom m'chauffa
jusqu'au transport. Quoi donc? m'criai-je en la repoussant. Qui? Quel
prince? Elle ne rpondit point  mes questions. Faites-le monter,
dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
plus. Je t'en saurai gr toute ma vie.

L'indignation et la surprise me lirent la langue. Elle rptait ses
instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mpris.
Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
main mes cheveux, qui taient flottants sur mes paules, elle prit de
l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
traner dans cet tat jusqu' la porte du cabinet, et l'ouvrant du
genou, elle offrit  l'tranger, que le bruit semblait avoir arrt au
milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
d'tonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
Dans l'embarras o le jetait cette scne, il ne laissa pas de faire une
profonde rvrence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
Elle lui prsenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
Voici l'homme que j'aime, et que j'ai jur d'aimer toute ma vie. Faites
la comparaison vous-mme. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur
apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous dclare qu'aux yeux de
votre servante trs humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
des cheveux que je tiens.

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment mdite, je
faisais des efforts inutiles pour me dgager, et prenant piti d'un
homme de considration, je me sentais port  rparer ce petit outrage
par mes politesses. Mais, s'tant remis assez facilement, sa rponse,
que je trouvai un peu grossire, me fit perdre cette disposition.
Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forc, j'ouvre en
effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'tais
figur. Il se retira aussitt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion,  lui
faire prendre une meilleure ide du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
chambre de longs clats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
touch, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais
attribuer qu' l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, aprs l'avoir
observe pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
faire une dclaration ouverte, accompagne de son nom et de tous ses
titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-del des
monts, une brillante fortune et des adorations ternelles; qu'elle tait
revenue  Chaillot dans la rsolution de me communiquer cette aventure,
mais qu'ayant conu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
n'avait pu rsister  son imagination; qu'elle avait offert au Prince
italien, par une rponse flatteuse, la libert de la voir chez elle, et
qu'elle s'tait fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
sans m'en avoir fait natre le moindre soupon. Je ne lui dis pas un mot
des lumires qui m'taient venues par une autre voie, et l'ivresse de
l'amour triomphant me fit tout approuver.

J'ai remarqu, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
frapper de ses plus rudes chtiments, le temps o ma fortune me semblait
le mieux tablie. Je me croyais si heureux, avec l'amiti de M. de T...
et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
j'eusse  craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en prparait
un si funeste, qu'il m'a rduit  l'tat o vous m'avez vu  Pacy, et
par degrs  des extrmits si dplorables que vous aurez peine  croire
mon rcit fidle.

Un jour que nous avions M. de T...  souper nous entendmes le bruit
d'un carrosse qui s'arrtait  la porte de l'htellerie. La curiosit
nous fit dsirer de savoir qui pouvait arriver  cette heure. On nous
dit que c'tait le jeune G... M..., c'est--dire le fils de notre plus
cruel ennemi, de ce vieux dbauch qui m'avait mis  Saint-Lazare et
Manon  l'Hpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
Ciel qui me l'amne, dis-je  M. de T..., pour le punir de la lchet de
son pre. Il ne m'chappera pas que nous n'ayons mesur nos pes. M. de
T..., qui le connaissait et qui tait mme de ses meilleurs amis,
s'effora de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
que c'tait un jeune homme trs aimable, et si peu capable d'avoir eu
part  l'action de son pre que je ne le verrais pas moi-mme un moment
sans lui accorder mon estime et sans dsirer la sienne. Aprs avoir
ajout mille choses  son avantage, il me pria de consentir qu'il allt
lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
reste de notre souper. Il prvint l'objection du pril o c'tait
exposer Manon que de dcouvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
connatrait, nous n'aurions point de plus zl dfenseur. Je ne fis
difficult de rien, aprs de telles assurances. M. de T... ne nous
l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous tions.
Il entra d'un air qui nous prvint effectivement en sa faveur. Il
m'embrassa. Nous nous assmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
appartenait, et il mangea d'un apptit qui fit honneur  notre souper
Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus srieuse. Il baissa
les yeux pour nous parler de l'excs o son pre s'tait port contre
nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrge, nous
dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
Si elles taient sincres ds le commencement, elles le devinrent bien
plus dans la suite, car il n'eut pas pass une demi-heure dans cet
entretien, que je m'aperus de l'impression que les charmes de Manon
faisaient sur lui. Ses regards et ses manires s'attendrirent par
degrs. Il ne laissa rien chapper nanmoins dans ses discours, mais,
sans tre aid de la jalousie, j'avais trop d'exprience en amour pour
ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'aprs s'tre
flicit de notre connaissance, et nous avoir demand la permission de
venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.

Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant  la jalousie. J'avais
plus de crdulit que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
crature tait si absolument matresse de mon me que je n'avais pas un
seul petit sentiment qui ne ft de l'estime et de l'amour. Loin de lui
faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'tais ravi de l'effet
de ses charmes, et je m'applaudissais d'tre aim d'une fille que tout
le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas mme  propos de lui
communiquer mes soupons. Nous fmes occups, pendant quelques jours, du
soin de faire ajuster ses habits, et  dlibrer si nous pouvions aller
 la comdie sans apprhender d'tre reconnus. M. de T... revint nous
voir avant la fin de la semaine. Nous le consultmes l-dessus. Il vit
bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir  Manon. Nous rsolmes
d'y aller le mme soir avec lui.

Cependant cette rsolution ne put s'excuter, car m'ayant tir aussitt
en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
suite. G... M... aime votre matresse. Il m'en a fait confidence. Je
suis son intime ami, et dispos en tout  le servir; mais je ne suis pas
moins le vtre. J'ai considr que ses intentions sont injustes et je
les ai condamnes. J'aurais gard son secret s'il n'avait dessein
d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien inform
de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'o, qu'elle aime l'abondance
et les plaisirs, et comme il jouit dj d'un bien considrable, il m'a
dclar qu'il veut la tenter d'abord par un trs gros prsent et par
l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses gales, j'aurais
peut-tre eu beaucoup plus de violence  me faire pour le trahir mais la
justice s'est jointe en votre faveur  l'amiti; d'autant plus qu'ayant
t la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
oblig de prvenir les effets du mal que j'ai caus.

Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractre de Manon
tait tel que G... M... se le figurait, c'est--dire qu'elle ne pouvait
supporter le nom de la pauvret. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
m'abandonner pour un autre. Je suis en tat de ne la laisser manquer de
rien, et je compte que ma fortune va crotre de jour en jour. Je ne
crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
office. M. de T... m'assura que je devais tre sans apprhension de ce
ct-l que G... M... tait capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
l'tait point d'une bassesse; que s'il avait la lchet d'en commettre
une, il serait le premier lui qui parlait,  l'en punir et  rparer par
l le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis oblig de
ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remde fort
incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prvenir, en quittant
Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
vous aurez peine  le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
M... doit tre ici  midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a port 
venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver  tout
moment.

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus
srieux. Comme il me semblait impossible d'viter la visite de G...
M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empcher qu'il ne
s'ouvrt  Manon, je pris le parti de la prvenir moi-mme sur le
dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
propositions qu'il lui ferait, et les recevant  mes yeux, elle aurait
assez de force pour les rejeter. Je dcouvris ma pense  M. de T...,
qui me rpondit que cela tait extrmement dlicat. Je l'avoue, lui
dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'tre sr d'une
matresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
aurait que la grandeur des offres qui pt l'blouir, et je vous ai dit
qu'elle ne connat point l'intrt. Elle aime ses aises, mais elle
m'aime aussi, et, dans la situation o sont mes affaires, je ne saurais
croire qu'elle me prfre le fils d'un homme qui l'a mise  l'Hpital.
En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'tant retir  l'cart
avec Manon, je lui dclarai naturellement tout ce que je venais
d'apprendre.

Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
promit de recevoir les offres de G... M... d'une manire qui lui terait
l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
ajoutai-je en riant, comment te dfaire d'un amant dsagrable ou
incommode. Elle reprit, aprs avoir un peu rv: Il me vient un dessein
admirable, s'cria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
pre, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'couter
accepter ses prsents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
qui nous a conduits droit  l'Hpital. J'eus beau lui reprsenter le
pril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
prendre nos mesures, et elle rpondit  toutes mes objections.
Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglment dans tous les caprices
d'une matresse adore, et je conviendrai que j'eus tort de cder si
facilement. La rsolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.

Nous vmes paratre son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
compliments fort recherchs sur la libert qu'il prenait de venir dner
avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
affaires pour se dispenser de venir dans la mme voiture. Quoiqu'il n'y
et pas un seul de nous qui ne portt la trahison dans le coeur, nous
nous mmes  table avec un air de confiance et d'amiti. G... M...
trouva aisment l'occasion de dclarer ses sentiments  Manon. Je ne dus
pas lui paratre gnant, car je m'absentai exprs pendant quelques
minutes. Je m'aperus,  mon retour qu'on ne l'avait pas dsespr par
un excs de rigueur. Il tait de la meilleure humeur du monde.
J'affectai de le paratre aussi. Il riait intrieurement de ma
simplicit, et moi de la sienne. Pendant tout l'aprs-midi, nous fmes
l'un pour l'autre une scne fort agrable. Je lui mnageai encore, avant
son dpart, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chre.

Aussitt qu'il fut mont en carrosse avec M. de T..., Manon accourut 
moi, les bras ouverts, et m'embrassa en clatant de rire. Elle me rpta
ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
rduisaient  ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
mille livres de rente dont il jouissait dj, sans compter ce qu'il
attendait aprs la mort de son pre. Elle allait tre matresse de son
coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il tait prt 
lui donner un carrosse, un htel meubl, une femme de chambre, trois
laquais et un cuisinier. Voil un fils, dis-je  Manon, bien autrement
gnreux que son pre. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
vous tente-t-elle point? Moi? rpondit-elle, en ajustant  sa pense
deux vers de Racine:

          _Moi! vous me souponnez de cette perfidie?_
          _Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_
          _Qui rappelle toujours l'Hpital  mes yeux?_

          Non, repris-je, en continuant la parodie:

          _J'aurais peine  penser que l'Hpital, Madame,_
          _Ft un trait dont l'Amour l'et grav dans votre me._

Mais c'en est un bien sduisant qu'un htel meubl avec un carrosse et
trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
son coeur tait  moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutt qu'un trait d'amour. Je
lui demandai si elle tait dans le dessein d'accepter l'htel et le
carrosse. Elle me rpondit qu'elle n'en voulait qu' son argent. La
difficult tait d'obtenir l'un sans l'autre. Nous rsolmes d'attendre
l'entire explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
avait promis de lui crire. Elle la reut en effet le lendemain, par un
laquais sans livre, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
parler sans tmoins. Elle lui dit d'attendre sa rponse, et elle vint
m'apporter aussitt sa lettre. Nous l'ouvrmes ensemble. Outre les lieux
communs de tendresse, elle contenait le dtail des promesses de mon
rival. Il ne bornait point sa dpense. Il s'engageait  lui compter dix
mille francs, en prenant possession de l'htel, et  rparer tellement
les diminutions de cette somme, qu'elle l'et toujours devant elle en
argent comptant. Le jour de l'inauguration n'tait pas recul trop loin:
il ne lui en demandait que deux pour les prparatifs, et il lui marquait
le nom de la rue et de l'htel, o il lui promettait de l'attendre
l'aprs-midi du second jour si elle pouvait se drober de mes mains.
C'tait l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
d'inquitude; il paraissait sr de tout le reste, mais il ajoutait que,
si elle prvoyait de la difficult  m'chapper, il trouverait le moyen
de rendre sa fuite aise.

G... M... tait plus fin que son pre; il voulait tenir sa proie avant
que de compter ses espces. Nous dlibrmes sur la conduite que Manon
avait  tenir Je fis encore des efforts pour lui ter cette entreprise
de la tte et je lui en reprsentai tous les dangers. Rien ne fut
capable d'branler sa rsolution.

Elle fit une courte rponse  G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
trouverait pas de difficult  se rendre  Paris le jour marqu, et
qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous rglmes ensuite que je
partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
village, de l'autre ct de Paris, et que je transporterais avec moi
notre petit quipage; que le lendemain aprs-midi, qui tait le temps de
son assignation, elle se rendrait de bonne heure  Paris; qu'aprs avoir
reu les prsents de G... M..., elle le prierait instamment de la
conduire  la Comdie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
qu'elle voulait mener avec elle. C'tait toujours le mme qui l'avait
dlivre de l'Hpital, et qui nous tait infiniment attach. Je devais
me trouver avec un fiacre,  l'entre de la rue Saint-Andr-des-Arcs, et
l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurit  la
porte de la Comdie. Manon me promettait d'inventer des prtextes pour
sortir un instant de sa loge, et de l'employer  descendre pour me
rejoindre. L'excution du reste tait facile. Nous aurions regagn mon
fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
Saint-Antoine, qui tait le chemin de notre nouvelle demeure.

Ce dessein, tout extravagant qu'il tait, nous parut assez bien arrang.
Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence  s'imaginer que,
quand il et russi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
pu nous mettre  couvert des suites. Cependant, nous nous exposmes avec
la plus tmraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidle? Elle se
plaignit tendrement de ma dfiance, et elle me renouvela tous ses
serments.

Son compte tait d'arriver  Paris sur les trois heures. Je partis aprs
elle. J'allais me morfondre, le reste de l'aprs-midi, dans le caf de
Fr, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu' la nuit. J'en sortis
alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, 
l'entre de la rue Saint-Andr-des-Arcs; ensuite je gagnai  pied la
porte de la Comdie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui
devait tre  m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu
dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants.
Enfin, sept heures tant sonnes, sans que j'eusse rien aperu qui et
rapport  nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si
je dcouvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y taient ni
l'un ni l'autre. Je retournai  la porte, o je passai encore un quart
d'heure, transport d'impatience et d'inquitude. N'ayant rien vu
paratre, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrter  la moindre
rsolution. Le cocher, m'ayant aperu, vint quelques pas au-devant de
moi pour me dire, d'un air mystrieux, qu'une jolie demoiselle
m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demand,
 des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais
revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point  m'attendre.
Je me figurai aussitt que c'tait Manon. J'approchai; mais je vis un
joli petit visage, qui n'tait pas le sien. C'tait une trangre, qui
me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler  M. le
chevalier des Grieux. Je lui dis que c'tait mon nom. J'ai une lettre 
vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amne, et
par quel rapport j'ai l'avantage de connatre votre nom. Je la priai de
me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me
suivre, et elle me conseilla de demander une chambre  part. De qui
vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit  la lecture.

Je reconnus la main de Manon. Voici  peu prs ce qu'elle me marquait:
G... M... l'avait reue avec une politesse et une magnificence au-del
de toutes ses ides. Il l'avait comble de prsents; il lui faisait
envisager un sort de reine. Elle m'assurait nanmoins qu'elle ne
m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire
consentir G... M...  la mener ce soir  la Comdie, elle remettait  un
autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la
peine qu'elle prvoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait
trouv le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui
serait la porteuse de son billet. Sign, votre fidle amante, MANON
LESCAUT.

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans
cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colre et la
douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier ternellement mon
ingrate et parjure matresse. Je jetai les yeux sur la fille qui tait
devant moi: elle tait extrmement jolie, et j'aurais souhait qu'elle
l'et t assez pour me rendre parjure et infidle  mon tour. Mais je
n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint
de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inpuisable de charmes que
la nature avait prodigus  la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en
cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien
qu'elle vous faisait faire une dmarche inutile. Retournez  elle, et
dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en
jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je
renonce en mme temps  toutes les femmes, qui ne sauraient tre aussi
aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lches et d'aussi
mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer
sans prtendre davantage  Manon, et la jalousie mortelle qui me
dchirait le coeur se dguisant en une morne et sombre tranquillit, je
me crus d'autant plus proche de ma gurison que je ne sentais nul de ces
mouvements violents dont j'avais t agit dans les mmes occasions.
Hlas! j'tais la dupe de l'amour autant que je croyais l'tre de G...
M... et de Manon.

Cette fille qui m'avait apport la lettre, me voyant prt  descendre
l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportt  M. de
G... M... et  la dame qui tait avec lui. Je rentrai dans la chambre 
cette question, et par un changement incroyable  ceux qui n'ont jamais
senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la
tranquillit o je croyais tre, dans un transport terrible de fureur.
Va, lui dis-je, rapporte au tratre G... M... et  sa perfide matresse
le dsespoir o ta maudite lettre m'a jet, mais apprends-leur qu'ils
n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma
propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un ct, et
ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amres commencrent 
couler de mes yeux. L'accs de rage que je venais de sentir se changea
dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des
gmissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'criai-je
en parlant  la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie
pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et
le dsespoir, contre l'envie de se donner la mort  soi-mme, aprs
avoir tu deux perfides qui ne mritent pas de vivre. Oui, approche,
continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et
incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix  mon coeur,
viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume  l'tre d'une
autre que de mon infidle. Tu es jolie, je pourrais peut-tre t'aimer 
mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et
qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, tait
extraordinairement surprise d'une si trange scne. Elle s'approcha
nanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'cartai aussitt,
en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es
une femme, tu es d'un sexe que je dteste et que je ne puis plus
souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque
trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une rvrence,
sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de
s'arrter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, 
quel dessein tu as t envoye ici. Comment as-tu dcouvert mon nom et
le lieu o tu pouvais me trouver?

Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il
l'avait envoy chercher  cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui
l'avait avertie, elle tait alle dans une grande maison, o elle
l'avait trouv qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils
l'avaient charge tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait
apporte, aprs lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse
au bout de la rue Saint-Andr. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien
dit de plus. Elle me rpondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait
esprer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompe, lui
dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompe. Tu es une femme, il te faut un
homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
ici que tu le peux trouver Retourne, retourne  M. de G... M... Il a
tout ce qu'il faut pour tre aim des belles; il a des htels meubls et
des quipages  donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la
constance  offrir les femmes mprisent ma misre et font leur jouet de
ma simplicit.

J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les
passions qui m'agitaient tour  tour cdaient ou emportaient le dessus.
Cependant,  force de me tourmenter mes transports diminurent assez
pour faire place  quelques rflexions. Je comparai cette dernire
infortune  celles que j'avais dj essuyes dans le mme genre, et je
ne trouvai pas qu'il y et plus  dsesprer que dans les premires. Je
connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais d
prvoir? Pourquoi ne pas m'employer plutt  chercher du remde? Il
tait encore temps. Je devais du moins n'y pas pargner mes soins, si je
ne voulais avoir  me reprocher d'avoir contribu, par ma ngligence, 
mes propres peines. Je me mis l-dessus  considrer tous les moyens qui
pouvaient m'ouvrir un chemin  l'esprance.

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'tait
un parti dsespr, qui n'tait propre qu' me perdre et qui n'avait pas
la moindre apparence de succs. Mais il me semblait que si j'eusse pu me
procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagn infailliblement
quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits
sensibles! J'tais si sr d'tre aim d'elle! Cette bizarrerie mme de
m'avoir envoy une jolie fille pour me consoler, j'aurais pari qu'elle
venait de son invention, et que c'tait un effet de sa compassion pour
mes peines. Je rsolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi
quantit de voies que j'examinai l'une aprs l'autre, je m'arrtai 
celle-ci. M. de T... avait commenc  me rendre service avec trop
d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincrit et de son
zle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager 
faire appeler G... M..., sous le prtexte d'une affaire importante. Il
ne me fallait qu'une demi-heure pour parler  Manon. Mon dessein tait
de me faire introduire dans sa chambre mme, et je crus que cela me
serait ais dans l'absence de G... M... Cette rsolution m'ayant rendu
plus tranquille, je payai libralement la jeune fille, qui tait encore
avec moi, et pour lui ter l'envie de retourner chez ceux qui me
l'avaient envoye, je pris son adresse, en lui faisant esprer que
j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me
fis conduire  grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y
trouver J'avais eu, l-dessus, de l'inquitude en chemin. Un mot le mit
au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut
si tonn d'apprendre que G... M... avait pu sduire Manon, qu'ignorant
que j'avais eu part moi-mme  mon malheur il m'offrit gnreusement de
rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs pes  la
dlivrance de ma matresse. Je lui fis comprendre que cet clat pouvait
tre pernicieux  Manon et  moi. Rservons notre sang, lui dis-je, pour
l'extrmit. Je mdite une voie plus douce et dont je n'espre pas moins
de succs. Il s'engagea, sans exception,  faire tout ce que je
demanderais de lui; et lui ayant rpt qu'il ne s'agissait que de faire
avertir G... M... qu'il avait  lui parler et de le tenir dehors une
heure ou deux, il partit aussitt avec moi pour me satisfaire.

Nous cherchmes de quel expdient il pourrait se servir pour l'arrter
si longtemps. Je lui conseillai de lui crire d'abord un billet simple,
dat d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitt,
pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de dlai.
J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai
sans peine dans la maison, n'y tant connu que de Manon et de Marcel,
qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-l avec G...
M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle
vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de
perdre le vtre au jeu, et que vous avez jou beaucoup plus sur votre
parole, avec le mme malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener 
son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour excuter mon dessein.

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans
un cabaret, o il crivit promptement sa lettre.

J'allai me placer  quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver
le porteur du message, et G... M... sortir  pied, un moment aprs,
suivi d'un laquais. Lui ayant laiss le temps de s'loigner de la rue,
je m'avanai  la porte de mon infidle, et malgr toute ma colre, je
frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut
Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je
n'eusse rien  craindre des autres domestiques, je lui demandais tout
bas s'il pouvait me conduire dans la chambre o tait Manon, sans que je
fusse aperu. Il me dit que cela tait ais en montant doucement par le
grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tche
d'empcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pntrai
sans obstacle jusqu' l'appartement.

Manon tait occupe  lire. Ce fut l que j'eus lieu d'admirer le
caractre de cette trange fille. Loin d'tre effraye et de paratre
timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques lgres de
surprise dont on n'est pas le matre  la vue d'une personne qu'on croit
loigne. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser
avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous tes hardi! Qui vous
aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dgageai de ses bras, et
loin de rpondre  ses caresses, je la repoussai avec ddain, et je fis
deux ou trois pas en arrire pour m'loigner d'elle. Ce mouvement ne
laissa pas de la dconcerter. Elle demeura dans la situation o elle
tait et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'tais,
dans le fond, si charm de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de
colre, j'avais  peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.
Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je
le rappelais vivement  ma mmoire, pour exciter mon dpit, et je
tchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de
l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua
mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa
crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
infidle et parjure Manon! par o commencerai-je  me plaindre? Je vous
vois ple et tremblante, et je suis encore si sensible  vos moindres
peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,
Manon, je vous le dis, j'ai le coeur perc de la douleur de votre
trahison. Ce sont l des coups qu'on ne porte point  un amant, quand on
n'a pas rsolu sa mort. Voici la troisime fois, Manon, je les ai bien
comptes; il est impossible que cela s'oublie. C'est  vous de
considrer,  l'heure mme, quel parti vous voulez prendre, car mon
triste coeur n'est plus  l'preuve d'un si cruel traitement. Je sens
qu'il succombe et qu'il est prt  se fendre de douleur. Je n'en puis
plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai  peine la force de
parler et de me soutenir.

Elle ne me rpondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa
tomber  genoux et elle appuya sa tte sur les miens, en cachant son
visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'tais-je point agit! Ah!
Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
larmes, lorsque vous avez caus ma mort. Vous affectez une tristesse que
vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma
prsence, qui a toujours t importune  vos plaisirs. Ouvrez les yeux,
voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait
mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
fille ingrate et sans foi, o sont vos promesses et vos serments? Amante
mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me
jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une
infidle se rit de vous, aprs vous avoir attest si saintement? C'est
donc le panure qui est rcompens! Le dsespoir et l'abandon sont pour
la constance et la fidlit.

Ces paroles furent accompagnes d'une rflexion si amre, que j'en
laissai chapper malgr moi quelques larmes. Manon s'en aperut au
changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je
sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant
de douleur et d'motion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'tre,
ou si j'ai eu la pense de le devenir! Ce discours me parut si dpourvu
de sens et de bonne foi, que je ne pus me dfendre d'un vif mouvement de
colre. Horrible dissimulation! m'criai-je. Je vois mieux que jamais
que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est  prsent que je
connais ton misrable caractre. Adieu, lche crature, continuai-je en
me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir dsormais le
moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-mme si je
t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,
aime-le, dteste-moi, renonce  l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout
m'est gal.

Elle fut si pouvante de ce transport, que, demeurant  genoux prs de
la chaise d'o je m'tais lev, elle me regardait en tremblant et sans
oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la
tte, et tenant les yeux fixs sur elle. Mais il aurait fallu que
j'eusse perdu tous sentiments d'humanit pour m'endurcir contre tant de
charmes. J'tais si loign d'avoir cette force barbare que, passant
tout d'un coup  l'extrmit oppose, je retournai vers elle, ou plutt,
je m'y prcipitai sans rflexion. Je la pris entre mes bras, je lui
donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.
Je confessai que j'tais un brutal, et que je ne mritais pas le bonheur
d'tre aim d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'tant mis 
genoux  mon tour, je la conjurai de m'couter en cet tat. L, tout ce
qu'un amant soumis et passionn peut imaginer de plus respectueux et de
plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui
demandai en grce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber
ses bras sur mon cou, en disant que c'tait elle-mme qui avait besoin
de ma bont pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et
qu'elle commenait  craindre avec raison que je gotasse point ce
qu'elle avait  me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitt,
ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que
vous avez fait. Ce n'est point  moi d'exiger des raisons de votre
conduite; trop content, trop heureux, si ma chre Manon ne m'te point
la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en rflchissant sur
l'tat de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites  votre gr
mes joies et mes douleurs, aprs vous avoir satisfaite par mes
humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point
permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de
vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour
que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?

Elle fut quelque temps  mditer sa rponse: Mon Chevalier, me dit-elle,
en reprenant un air tranquille, si vous vous tiez d'abord expliqu si
nettement, vous vous seriez pargn bien du trouble et  moi une scne
bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je
l'aurais gurie en m'offrant  vous suivre sur-le-champ au bout du
monde. Mais je me suis figur que c'tait la lettre que je vous ai
crite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons
envoye qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu
regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant
qu'elle tait alle vous trouver de ma part, comme ne dclaration que
je renonais  vous pour m'attacher  G... M... C'est cette pense qui
m'a jete tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente
que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'taient
pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon
juge, aprs que je vous aurai expliqu la vrit du fait.

Elle m'apprit alors tout ce qui lui tait arriv depuis qu'elle avait
trouv G... M..., qui l'attendait dans le lieu o nous tions. Il
l'avait reue effectivement comme la premire princesse du monde. Il lui
avait montr tous les appartements, qui taient d'un got et d'une
propret admirables. Il lui avait compt dix mille livres dans son
cabinet, et il y avait ajout quelques bijoux, parmi lesquels taient le
collier et les bracelets de perles qu'elle avait dj eus de son pre.
Il l'avait mene de l dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, o
elle avait trouv une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
regarder dsormais comme leur matresse. Enfin, il lui avait fait voir
le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses prsents; aprs quoi,
il lui avait propos une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous
avoue, continua-t-elle, que j'ai t frappe de cette magnificence. J'ai
fait rflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de
tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les
bijoux, que c'tait une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
que nous pourrions vivre agrablement aux dpens de G... M... Au lieu de
lui proposer la Comdie, je me suis mis dans la tte de le sonder sur
votre sujet, pour pressentir quelles facilits nous aurions  nous voir
en supposant l'excution de mon systme. Je l'ai trouv d'un caractre
fort traitable. Il m'a demand ce que je pensais de vous, et si je
n'avais pas eu quelque regret  vous quitter. Je lui ai dit que vous
tiez si aimable et que vous en aviez toujours us si honntement avec
moi, qu'il n'tait pas naturel que je pusse vous har. Il a confess que
vous aviez du mrite, et qu'il s'tait senti port  dsirer votre
amiti. Il a voulu savoir de quelle manire je croyais que vous
prendriez mon dpart, surtout lorsque vous viendriez  savoir que
j'tais entre ses mains. Je lui ai rpondu que la date de notre amour
tait dj si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu,
que vous n'tiez pas d'ailleurs fort  votre aise, et que vous ne
regarderiez peut-tre pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle
vous dchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajout
qu'tant tout  fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je
n'avais pas fait difficult de vous dire que je venais  Paris pour
quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y tant venu
vous-mme, vous n'aviez pas paru extrmement inquiet, lorsque je vous
avais quitt. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il ft d'humeur  bien
vivre avec moi, je serais le premier  lui offrir mes services et mes
civilits. Je l'ai assur que, du caractre dont je vous connaissais, je
ne doutais point que vous n'y rpondissiez honntement, surtout, lui
ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui taient fort
dranges depuis que vous tiez mal avec votre famille. Il m'a
interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui
dpendraient de lui, et que, si vous vouliez mme vous embarquer dans un
autre amour il vous procurerait une jolie matresse, qu'il avait quitte
pour s'attacher  moi. J'ai applaudi  son ide, ajouta-t-elle, pour
prvenir plus parfaitement tous ses soupons, et me confirmant de plus
en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le
moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarm
lorsque vous me verriez manquer  notre assignation. C'est dans cette
vue que je lui ai propos de vous envoyer cette nouvelle matresse ds
le soir mme, afin d'avoir une occasion de vous crire; j'tais oblige
d'avoir recours  cette adresse, parce que je ne pouvais esprer qu'il
me laisst libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appel son
laquais, et lui ayant demand s'il pourrait retrouver sur-le-champ son
ancienne matresse, il l'a envoy de ct et d'autre pour la chercher.
Il s'imaginait que c'tait  Chaillot qu'il fallait qu'elle allt vous
trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis
de vous rejoindre  la Comdie, ou que, si quelque raison m'empchait
d'y aller vous vous tiez engag  m'attendre dans un carrosse au bout
de la rue Saint-Andr; qu'il valait mieux, par consquent, vous envoyer
l votre nouvelle amante, ne ft-ce que pour vous empcher de vous y
morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il tait 
propos de vous crire un mot pour vous avertir de cet change, que vous
auriez peine  comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai t
oblige d'crire en sa prsence, et je me suis bien garde de
m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voil, ajouta Manon, de
quelle manire les choses se sont passes. Je ne vous dguise rien, ni
de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai
trouve jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous
caust de la peine, c'tait sincrement que je souhaitais qu'elle pt
servir  vous dsennuyer quelques moments, car la fidlit que je
souhaite de vous est celle du coeur. J'aurais t ravie de pouvoir vous
envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire
de ce que j'avais  vous faire savoir. Elle conclut enfin son rcit, en
m'apprenant l'embarras o G... M... s'tait trouv en recevant le billet
de M. de T... Il a balanc, me dit-elle, s'il devait me quitter et il
m'a assur que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je
ne vous vois point ici sans inquitude, et que j'ai marqu de la
surprise  votre arrive.

J'coutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurment
quantit de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
infidlit tait si clair qu'elle n'avait pas mme eu le soin de me le
dguiser. Elle ne pouvait esprer que G... M... la laisst, toute la
nuit, comme une vestale. C'tait donc avec lui qu'elle comptait de la
passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considrai que j'tais
cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donne
d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la
complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglment dans le plan tmraire
de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de gnie qui m'est
particulier je fus touch de l'ingnuit de son rcit, et de cette
manire bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux
circonstances dont j'tais le plus offens. Elle pche sans malice,
disais-je en moi-mme; elle est lgre et imprudente, mais elle est
droite et sincre. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les
yeux sur toutes ses fautes. J'tais trop satisfait de l'esprance de
l'enlever le soir mme  mon rival. Je lui dis nanmoins: Et la nuit,
avec qui l'auriez-vous passe? Cette question, que je lui fis
tristement, l'embarrassa. Elle ne me rpondit que par des mais et des si
interrompus. J'eus piti de sa peine, et rompant ce discours, je lui
dclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivt 
l'heure mme. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc
pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout
ce que vous avez fait jusqu' prsent? Quoi! nous n'emporterons pas mme
les dix mille francs? rpliqua-t-elle. Il me les a donns. Ils sont 
moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu' nous
loigner promptement, car quoiqu'il y et  peine une demi-heure que
j'tais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle
me fit de si pressantes instances pour me faire consentir  ne pas
sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose
aprs avoir tant obtenu d'elle.

Dans le temps que nous nous prparions au dpart, j'entendis frapper 
la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne ft G... M..., et
dans le trouble o cette pense me jeta, je dis  Manon que c'tait un
homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'tais pas assez revenu
de mes transports pour me modrer  sa vue. Marcel finit ma peine en
m'apportant un billet qu'il avait reu pour moi  la porte. Il tait de
M. de T... Il me marquait que, G... M... tant all lui chercher de
l'argent  sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer
une pense fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me
venger plus agrablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
couchant, cette nuit mme, dans le lit qu'il esprait d'occuper avec ma
matresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer
de trois ou quatre hommes qui eussent assez de rsolution pour l'arrter
dans la rue, et de fidlit pour le garder  vue jusqu'au lendemain;
que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins,
par des raisons qu'il tenait prtes pour son retour. Je montrai ce
billet  Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'tais servi pour
m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T...
lui parurent admirables. Nous en rmes  notre aise pendant quelques
moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernire comme d'un badinage,
je fus surpris qu'elle insistt srieusement  me la proposer comme une
chose dont l'ide la ravissait. En vain lui demandai-je o elle voulait
que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres  arrter G... M...
et  le garder fidlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter
puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour rponse 
mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je
n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli
que ce projet. Vous aurez son couvert  souper me rptait-elle, vous
coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlverez sa
matresse et son argent. Vous serez bien veng du pre et du fils.

Je cdai  ses instances, malgr les mouvements secrets de mon coeur qui
semblaient me prsager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le
dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut
m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrter G... M... Je
n'en trouvai qu'un au logis, mais c'tait un homme entreprenant, qui
n'eut pas plus tt su de quoi il tait question qu'il m'assura du
succs. Il me demanda seulement dix pistoles, pour rcompenser trois
soldats aux gardes, qu'il prit la rsolution d'employer en se mettant 
leur tte. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en
moins d'un quart d'heure. Je l'attendais  sa maison, et lorsqu'il fut
de retour avec ses associs, je le conduisis moi-mme au coin d'une rue
par laquelle G... M... devait ncessairement rentrer dans celle de
Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si
troitement jusqu' sept heures du matin, que je pusse tre assur qu'il
ne lui chapperait pas. Il me dit que son dessein tait de le conduire 
sa chambre et de l'obliger  se dshabiller ou mme  se coucher dans
son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit  boire
et  jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment o je vis paratre G...
M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit
obscur pour tre tmoin d'une scne si extraordinaire. Le garde du corps
l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en
voulait ni  sa vie ni  son argent, mais que, s'il faisait la moindre
difficult de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui
brler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et
craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de rsistance. Je
le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitt chez Manon, et
pour ter tout soupon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne
fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui tait survenu
des affaires qui le retenaient malgr lui, et qu'il m'avait pri de
venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais
comme une grande faveur auprs d'une si belle dame. Elle seconda fort
adroitement mon dessein. Nous nous mmes  table. Nous y prmes un air
grave, pendant que les laquais demeurrent  nous servir. Enfin, les
ayant congdis, nous passmes une des plus charmantes soires de notre
vie. J'ordonnai en secret  Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir
de se trouver le lendemain  la porte, avant six heures du matin. Je
feignis de quitter Manon vers minuit; mais tant rentr doucement, par
le secours de Marcel, je me prparai  occuper le lit de G... M...,
comme j'avais rempli sa place  table. Pendant ce temps-l, notre
mauvais gnie travaillait  nous perdre. Nous tions dans le dlire du
plaisir et le glaive tait suspendu sur nos ttes. Le fil qui le
soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
circonstances de notre ruine, il faut en claircir la cause.

G... M... tait suivi d'un laquais, lorsqu'il avait t arrt par le
garde du corps. Ce garon, effray de l'aventure de son matre, retourna
en fuyant sur ses pas, et la premire dmarche qu'il fit, pour le
secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait
d'arriver. Une si fcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer
beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacit tait extrme pour son
ge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait
l'aprs-midi, s'il s'tait querell avec quelqu'un, s'il avait pris part
au dml d'un autre, s'il s'tait trouv dans quelque maison suspecte.
Celui-ci, qui croyait son matre dans le dernier danger et qui
s'imaginait ne devoir plus rien mnager pour lui procurer du secours,
dcouvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dpense
qu'il avait faite pour elle, la manire dont il avait pass l'aprs-midi
dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le
malheur de son retour. C'en fut assez pour faire souponner au vieillard
que l'affaire de son fils tait une querelle d'amour. Quoiqu'il ft au
moins dix heures et demie du soin il ne balana point  se rendre
aussitt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des
ordres particuliers  toutes les escouades du guet, et lui en ayant
demand une pour se faire accompagner; il courut lui-mme vers la rue o
son fils avait t arrt. Il visita tous les endroits de la ville o il
esprait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu dcouvrir ses traces, il
se fit conduire enfin  la maison de sa matresse, o il se figura qu'il
pouvait tre retourn.

J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre
tant ferme, je n'entendis point frapper  celle de la rue; mais il
entra suivi de deux archers, et s'tant inform inutilement de ce
qu'tait devenu son fils, il lui prit envie de voir sa matresse, pour
tirer d'elle quelque lumire. Il monte  l'appartement, toujours
accompagn de ses archers. Nous tions prts  nous mettre au lit. Il
ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue.  Dieu! c'est le
vieux G... M..., dis-je  Manon. Je saute sur mon pe; elle tait
malheureusement embarrasse dans mon ceinturon. Les archers, qui virent
mon mouvement, s'approchrent aussitt pour me la saisir. Un homme en
chemise est sans rsistance. Ils m'trent tous les moyens de me
dfendre.

G... M..., quoique troubl par ce spectacle, ne tarda point  me
reconnatre. Il remit encore plus aisment Manon. Est-ce une illusion?
nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon
Lescaut? J'tais si enrag de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
de rponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses penses dans
sa tte, et comme si elles eussent allum tout d'un coup sa colre, il
s'cria en s'adressant  moi: Ah! malheureux, je suis sr que tu as tu
mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux sclrat, lui
rpondis-je avec fiert, si j'avais eu  tuer quelqu'un de ta famille,
c'est par toi que j'aurais commenc. Tenez-le bien, dit-il aux archers.
Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre
demain, s'il ne m'apprend tout  l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras
pendre? repris-je. Infme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au
gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le
tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arriv  ton fils, et si tu
m'irrites davantage, je le ferai trangler avant qu'il soit demain, et
je te promets le mme sort aprs lui.

Je commis une imprudence en lui confessant que je savais o tait son
fils; mais l'excs de ma colre me fit faire cette indiscrtion. Il
appela aussitt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient  la
porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la
maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez
o est mon fils et vous le ferez trangler, dites-vous? Comptez que nous
y mettrons bon ordre. Je sentis aussitt la faute que j'avais commise.
Il s'approcha de Manon, qui tait assise sur le lit en pleurant; il lui
dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le
pre et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux
monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarits avec elle.
Garde-toi de la toucher! m'criai-je, il n'y aurait rien de sacr qui te
pt sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos
habits.

Je ne sais quels taient alors ses desseins sur nous. Peut-tre
eussions-nous obtenu la libert en lui apprenant o tait son fils. Je
mditais, en m'habillant, si ce n'tait pas le meilleur parti. Mais,
s'il tait dans cette disposition en quittant notre chambre, elle tait
bien change lorsqu'il y revint. Il tait all interroger les
domestiques de Manon, que les archers avaient arrts. Il ne put rien
apprendre de ceux qu'elle avait reus de son fils, mais, lorsqu'il sut
que Marcel nous avait servis auparavant, il rsolut de le faire parler
en l'intimidant par des menaces.

C'tait un garon fidle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce
qu'il avait fait  l'Hpital, pour dlivrer Manon, joint  la terreur
que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible
qu'il s'imagina qu'on allait le conduire  la potence ou sur la roue. Il
promit de dcouvrir tout ce qui tait venu  sa connaissance, si l'on
voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada l-dessus qu'il y avait
quelque chose, dans nos affaires, de plus srieux et de plus criminel
qu'il n'avait eu lieu jusque-l de se le figurer. Il offrit  Marcel,
non seulement la vie, mais des rcompenses pour sa confession. Ce
malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous
n'avions pas fait difficult de nous entretenir devant lui, parce qu'il
devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait
entirement les changements que nous y avions faits  Paris; mais il
avait t inform, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du
rle qu'il y devait jouer. Il lui dclara donc que notre vue tait de
duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait dj reu, dix
mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
hritiers de la maison de G... M...

Aprs cette dcouverte, le vieillard emport remonta brusquement dans
notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, o il n'eut pas de
peine  trouver la somme et les bijoux. Il revint  nous avec un visage
enflamm, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il
nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de prs,  Manon, le
collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il
avec un sourire moqueur. Ce n'tait pas la premire fois que vous les
eussiez vus. Les mmes, sur ma foi. Ils taient de votre got, ma belle;
je me le persuade aisment. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont
bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons.
Mon coeur crevait de rage  ce discours insultant. J'aurais donn, pour
tre libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donn! Enfin, je
me fis violence pour lui dire, avec une modration qui n'tait qu'un
raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries.
De quoi est-il question? Voyons, que prtendez-vous faire de nous? Il
est question, monsieur le chevalier, me rpondit-il, d'aller de ce pas
au Chtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos
affaires, et j'espre que vous me ferez la grce,  la fin, de
m'apprendre o est mon fils.

Je compris, sans beaucoup de rflexions, que c'tait une chose d'une
terrible consquence pour nous d'tre une fois renferms au Chtelet.
J'en prvis, en tremblant, tous les dangers. Malgr toute ma fiert, je
reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon
plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
le priai, d'un ton honnte, de m'couter un moment. Je me rends justice,
monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
grandes fautes, et que vous en tes assez bless pour vous plaindre.
Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
que souffre un malheureux jeune homme  qui l'on enlve tout ce qu'il
aime, vous me trouverez peut-tre pardonnable d'avoir cherch le plaisir
d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de
supplice pour me forcer de vous dcouvrir o est Monsieur votre fils. Il
est en sret. Mon dessein n'a pas t de lui nuire ni de vous offenser.
Je suis prt  vous nommer le lieu o il passe tranquillement la nuit,
si vous me faites la grce de nous accorder la libert. Ce vieux tigre,
loin d'tre touch de ma prire, me tourna le dos en riant. Il lcha
seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre
dessein jusqu' l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas
assassin. Conduisez-les au Petit-Chtelet, dit-il aux archers, et
prenez garde que le Chevalier ne vous chappe. C'est un rus, qui s'est
dj sauv de Saint-Lazare.

Il sortit, et me laissa dans l'tat que vous pouvez vous imaginer. 
ciel! m'criai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui
viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me
traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me rduit au dernier
dsespoir. Les archers nous prirent de ne pas les faire attendre plus
longtemps. Ils avaient un carrosse  la porte. Je tendis la main  Manon
pour descendre. Venez, ma chre reine, lui dis-je, venez vous soumettre
 toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-tre au Ciel de nous
rendre quelque jour plus heureux.

Nous partmes dans le mme carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne
lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de
l'arrive de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me
dit mille tendresses en se reprochant d'tre la cause de mon malheur. Je
l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne
cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis  plaindre,
continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je
prfrerai toujours le Chtelet  Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma
chre me, que mon coeur s'intresse. Quel sort pour une crature si
charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas ns l'un et
l'autre, avec des qualits conformes  notre misre? Nous avons reu de
l'esprit, du got, des sentiments. Hlas! quel triste usage en
faisons-nous, tandis que tant d'mes basses et dignes de notre sort
jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces rflexions me
pntraient de douleur; mais ce n'tait rien en comparaison de celles
qui regardaient l'avenir car je schais de crainte pour Manon. Elle
avait dj t  l'Hpital, et, quand elle en ft sortie par la bonne
porte, je savais que les rechutes en ce genre taient d'une consquence
extrmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs;
j'apprhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du
moins, de mon amour qui tait presque le seul sentiment que j'osasse
exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincrement; m'aimerez-vous toujours?
Elle me rpondit qu'elle tait bien malheureuse que j'en pusse douter.
H bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos
ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du
Chtelet; et tout mon sang ne sera utile  rien si je ne vous en tire
pas aussitt que je serai libre.

Nous arrivmes  la prison. On nous mit chacun dans un lieu spar. Ce
coup me fut moins rude, parce que je l'avais prvu. Je recommandai Manon
au concierge, en lui apprenant que j'tais un homme de quelque
distinction, et lui promettant une rcompense considrable. J'embrassai
ma chre matresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas
s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au
monde. Je n'tais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je
payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension
d'avance pour elle et pour moi.

Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
meuble, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai
aussitt des moyens de hter ma libert. Il tait clair qu'il n'y avait
rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant mme que le
dessein de notre vol ft prouv par la dposition de Marcel, je savais
fort bien qu'on ne punit point les simples volonts. Je rsolus d'crire
promptement  mon pre, pour le prier de venir en personne  Paris.
J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'tre au Chtelet qu'
Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect d 
l'autorit paternelle, l'ge et l'exprience avaient diminu beaucoup ma
timidit. J'crivis donc, et l'on ne fit pas difficult, au Chtelet, de
laisser sortir ma lettre; mais c'tait une peine que j'aurais pu
m'pargner si j'avais su que mon pre devait arriver le lendemain 
Paris. Il avait reu celle que je lui avais crite huit jours
auparavant. Il en avait ressenti une joie extrme; mais, de quelque
esprance que je l'eusse flatt au sujet de ma conversion, il n'avait
pas cru devoir s'arrter tout  fait  mes promesses.

Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses
yeux, et de rgler sa conduite sur la sincrit de mon repentir. Il
arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa premire visite fut celle
qu'il rendit  Tiberge,  qui je l'avais pri d'adresser sa rponse. Il
ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition prsente; il en
apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'tais
chapp de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des
dispositions que je lui avais marques pour le bien, dans notre dernire
entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entirement dgag de Manon, mais
qu'il tait surpris, nanmoins, que je ne lui eusse pas donn de mes
nouvelles depuis huit jours. Mon pre n'tait pas dupe; il comprit qu'il
y avait quelque chose qui chappait  la pntration de Tiberge, dans le
silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour dcouvrir
mes traces que, deux jours aprs son arrive, il apprit que j'tais au
Chtelet.

Avant que de recevoir sa visite,  laquelle j'tais fort loign de
m'attendre sitt, je reus celle de M. le Lieutenant gnral de Police,
ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il
me fit quelques reproches, mais ils n'taient ni durs ni dsobligeants.
Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que
j'avais manqu de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G...
M...; qu' la vrit il tait ais de remarquer qu'il y avait, dans mon
affaire, plus d'imprudence et de lgret que de malice; mais que
c'tait nanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet  son
tribunal, et qu'il avait espr que je fusse devenu plus sage, aprs
avoir pris deux ou trois mois de leons  Saint-Lazare. Charm d'avoir
affaire  un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manire si
respectueuse et si modre, qu'il parut extrmement satisfait de mes
rponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
qu'il se sentait dispos  me rendre service, en faveur de ma naissance
et de ma jeunesse. Je me hasardai  lui recommander Manon, et  lui
faire l'loge de sa douceur et de son bon naturel. Il me rpondit, en
riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la reprsentait
comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que
je lui dis mille choses passionnes pour la dfense de la pauvre
matresse, et je ne pus m'empcher de rpandre quelques larmes. Il
ordonna qu'on me reconduist  ma chambre. Amour, Amour! s'cria ce
grave magistrat en me voyant sortir ne te rconcilieras-tu jamais avec
la sagesse?

J'tais  m'entretenir tristement de mes ides, et  rflchir sur la
conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant gnral de Police,
lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'tait mon pre.
Quoique je dusse tre  demi prpar  cette vue, puisque je m'y
attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en tre frapp
si vivement que je me serais prcipit au fond de la terre, si elle
s'tait entr'ouverte  mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les
marques d'une extrme confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi
eussions encore ouvert la bouche.

Comme je demeurais debout, les yeux baisss et la tte dcouverte:
Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grce au
scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai dcouvert le
lieu de votre demeure.

C'est l'avantage d'un mrite tel que le vtre de ne pouvoir demeurer
cach. Vous allez  la renomme par un chemin infaillible. J'espre que
le terme en sera bientt la Grve, et que vous aurez, effectivement, la
gloire d'y tre expos  l'admiration de tout le monde.

Je ne rpondis rien. Il continua: Qu'un pre est malheureux, lorsque,
aprs avoir aim tendrement un fils et n'avoir rien pargn pour en
faire un honnte homme, il n'y trouve,  la fin, qu'un fripon qui le
dshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et
le chagrin diminue; mais quel remde contre un mal qui augmente tous les
jours, tel que les dsordres d'un fils vicieux qui a perdu tous
sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez
cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le
prendrait-on pas pour le plus honnte homme de sa race?

Quoique je fusse oblig de reconnatre que je mritais une partie de ces
outrages, il me parut nanmoins que c'tait les porter  l'excs. Je
crus qu'il m'tait permis d'expliquer naturellement ma pense. Je vous
assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie o vous me voyez devant
vous n'est nullement affecte; c'est la situation naturelle d'un fils
bien n, qui respecte infiniment son pre, et surtout un pre irrit. Je
ne prtends pas non plus passer pour l'homme le plus rgl de notre
race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y
mettre un peu plus de bont et de ne pas me traiter comme le plus infme
de tous les hommes. Je ne mrite pas des noms si durs. C'est l'amour
vous le savez, qui a caus toutes mes fautes. Fatale passion! Hlas!
n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est
la source du mien, n'ait jamais ressenti les mmes ardeurs? L'amour m'a
rendu trop tendre, trop passionn, trop fidle et, peut-tre, trop
complaisant pour les dsirs d'une matresse toute charmante; voil mes
crimes. En voyez-vous l quelqu'un qui vous dshonore? Allons, mon cher
pre, ajoutai-je tendrement, un peu de piti pour un fils qui a toujours
t plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renonc,
comme vous pensez,  l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus 
plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques
larmes en finissant ces paroles.

Un coeur de pre est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y rgne, pour
ainsi parler, avec complaisance, et elle en rgle elle-mme tous les
ressorts. Le mien, qui tait avec cela homme d'esprit et de got, fut si
touch du tour que j'avais donn  mes excuses qu'il ne fut pas le
matre de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me
dit-il, viens m'embrasser; tu me fais piti. Je l'embrassai; il me serra
d'une manire qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais
quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?
Explique-moi toutes tes affaires sans dguisement. Comme il n'y avait
rien, aprs tout, dans le gros de ma conduite, qui pt me dshonorer
absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un
certain monde, et qu'une matresse ne passe point pour une infamie dans
le sicle o nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse  s'attirer la
fortune du jeu, je fis sincrement  mon pre le dtail de la vie que
j'avais mene.  chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin
de joindre des exemples clbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec
une matresse, lui disais-je, sans tre li par les crmonies du
mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.
de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidlit qu'il n'a
jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honntes gens de France se
font honneur d'en avoir. J'ai us de quelque supercherie au jeu: M. le
marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le
prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers
du mme Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux
G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'tais pas sans
modles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner
moi-mme, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de
sorte que je priai mon pre de pardonner cette faiblesse aux deux
violentes passions qui m'avaient agit, la vengeance et l'amour. Il me
demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts
moyens d'obtenir ma libert, et d'une manire qui pt lui faire viter
l'clat. Je lui appris les sentiments de bont que le Lieutenant gnral
de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficults, lui
dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je
crois qu'il serait  propos que vous prissiez la peine de les voir. Il
me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut
point un dfaut de hardiesse, mais un effet de la crainte o j'tais de
le rvolter par cette proposition, et de lui faire natre quelque
dessein funeste  elle et  moi. Je suis encore  savoir si cette
crainte n'a pas caus mes plus grandes infortunes en m'empchant de
tenir les dispositions de mon pre, et de faire des efforts pour lui en
inspirer de favorables  ma malheureuse matresse. J'aurais peut-tre
excit encore une fois sa piti. Je l'aurais mis en garde contre les
impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que
sais-je? Ma mauvaise destine l'aurait peut-tre emport sur tous mes
efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruaut de mes
ennemis,  accuser de mon malheur.

En me quittant, mon pre alla faire une visite  M. de G... M... Il le
trouva avec son fils,  qui le garde du corps avait honntement rendu la
libert. Je n'ai jamais su les particularits de leur conversation, mais
il ne m'a t que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils
allrent ensemble, je dis les deux pres, chez M. le Lieutenant gnral
de Police, auquel ils demandrent deux grces: l'une, de me faire sortir
sur-le-champ du Chtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses
jours, ou de l'envoyer en Amrique. On commenait, dans le mme temps, 
embarquer quantit de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le
Lieutenant gnral de Police leur donna sa parole de faire partir Manon
par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon pre vinrent aussitt
m'apporter ensemble la nouvelle de ma libert. M. de G... M... me fit un
compliment civil sur le pass, et m'ayant flicit sur le bonheur que
j'avais d'avoir un tel pre, il m'exhorta  profiter dsormais de ses
leons et de ses exemples. Mon pre m'ordonna de lui faire des excuses
de l'injure prtendue que j'avais faite  sa famille, et de le remercier
de s'tre employ avec lui pour mon largissement. Nous sortmes
ensemble, sans avoir dit un mot de ma matresse. Je n'osai mme parler
d'elle aux guichetiers en leur prsence. Hlas! mes tristes
recommandations eussent t bien inutiles! L'ordre cruel tait venu en
mme temps que celui de ma dlivrance. Cette fille infortune fut
conduite, une heure aprs,  l'Hpital, pour y tre associe  quelques
malheureuses qui taient condamnes  subir le mme sort. Mon pre
m'ayant oblig de le suivre  la maison o il avait pris sa demeure, il
tait presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me
drober de ses yeux pour retourner au Chtelet. Je n'avais dessein que
de faire tenir quelques rafrachissements  Manon, et de la recommander
au concierge, car je ne me promettais pas que la libert de la voir me
ft accorde. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de
rflchir aux moyens de la dlivrer.

Je demandai  parler au concierge. Il avait t content de ma libralit
et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition  me rendre
service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait
beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point
ce langage. Nous nous entretnmes quelques moments sans nous entendre. 
la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la
donna, telle que j'ai dj eu horreur de vous la dire, et que j'ai
encore de la rpter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus
subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si
douloureuse, qu' l'instant que je perdis la connaissance, je me crus
dlivr de la vie pour toujours. Il me resta mme quelque chose de cette
pense lorsque je revins  moi. Je tournai mes regards vers toutes les
parties de la chambre et sur moi-mme, pour m'assurer si je portais
encore la malheureuse qualit d'homme vivant. Il est certain qu'en ne
suivant que le mouvement naturel qui fait chercher  se dlivrer de ses
peines, rien ne pouvait me paratre plus doux que la mort, dans ce
moment de dsespoir et de consternation. La religion mme ne pouvait me
faire envisager rien de plus insupportable, aprs la vie, que les
convulsions cruelles dont j'tais tourment. Cependant, par un miracle
propre  l'amour, je retrouvai bientt assez de force pour remercier le
Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'et t
utile qu' moi. Manon avait besoin de ma vie pour la dlivrer pour la
secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans mnagement.

Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du
meilleur de mes amis. Je reus ses services avec une vive
reconnaissance. Hlas! lui dis-je, vous tes donc touch de mes peines?
Tout le monde m'abandonne. Mon pre mme est sans doute un de mes plus
cruels perscuteurs. Personne n'a piti de moi. Vous seul, dans le
sjour de la duret et de la barbarie, vous marquez de la compassion
pour le plus misrable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne
point paratre dans la rue sans tre un peu remis du trouble o j'tais.
Laissez, laissez, rpondis-je en sortant; je vous reverrai plus tt que
vous ne pensez. Prparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais
travailler  le mriter. En effet, mes premires rsolutions n'allaient
 rien moins qu' me dfaire des deux G... M... et du Lieutenant gnral
de Police, et fondre ensuite  main arme sur l'Hpital, avec tous ceux
que je pourrais engager dans ma querelle. Mon pre lui-mme et  peine
t respect, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le
concierge ne m'avait pas cach que lui et G... M... taient les auteurs
de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que
l'air eut un peu rafrachi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place
peu  peu  des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis et
t d'une faible utilit pour Manon, et elle m'et expos sans doute 
me voir ter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu
recours  un lche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir 
la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour
travailler d'abord  la dlivrance de Manon, remettant tout le reste
aprs le succs de cette importante entreprise. Il me restait peu
d'argent. C'tait, nanmoins, un fondement ncessaire, par lequel il
fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse
attendre: M. de T..., mon pre et Tiberge. Il y avait peu d'apparence
d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer
l'autre par mes importunits. Mais ce n'est point dans le dsespoir
qu'on garde des mnagements. J'allai sur-le-champ au Sminaire de
Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler
Tiberge. Ses premires paroles me firent comprendre qu'il ignorait
encore mes dernires aventures. Cette ide me fit changer le dessein que
j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en gnral, du
plaisir que j'avais eu de revoir mon pre, et je le priai ensuite de me
prter quelque argent, sous prtexte de payer, avant mon dpart de
Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me
prsenta aussitt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il tait trop gnreux pour
l'accepter.

Je tournai de l chez M. de T... Je n'eus point de rserve avec lui. Je
lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait dj
jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre
l'aventure du jeune G... M...; il m'couta nanmoins, et il me plaignit
beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
dlivrer Manon, il me rpondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,
qu' moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer 
l'esprance, qu'il avait pass exprs  l'Hpital, depuis qu'elle y
tait renferme, qu'il n'avait pu obtenir lui-mme la libert de la
voir; que les ordres du Lieutenant gnral de Police taient de la
dernire rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande
o elle devait entrer tait destine  partir le surlendemain du jour o
nous tions. J'tais si constern de son discours qu'il et pu parler
une heure sans que j'eusse pens  l'interrompre. Il continua de me dire
qu'il ne m'tait point all voir au Chtelet, pour se donner plus de
facilit  me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,
depuis quelques heures que j'en tais sorti, il avait eu le chagrin
d'ignorer o je m'tais retir, et qu'il avait souhait de me voir
promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse
esprer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,
auquel il me priait de cacher ternellement qu'il et part: c'tait de
choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de
Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point
que je lui parlasse de mon indigence. Voil cent pistoles, me dit-il, en
me prsentant une bourse, qui pourront vous tre de quelque usage. Vous
me les remettrez, lorsque la fortune aura rtabli vos affaires. Il
ajouta que, si le soin de sa rputation lui et permis d'entreprendre
lui-mme la dlivrance de ma matresse, il m'et offert son bras et son
pe.

Cette excessive gnrosit me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour
lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacit que mon affliction me
laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien  esprer par la
voie des intercessions, auprs du Lieutenant gnral de Police. Il me
dit qu'il y avait pens, mais qu'il croyait cette ressource inutile,
parce qu'une grce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et
qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un
intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se
flatter de quelque chose de ce ct-l, ce ne pouvait tre qu'en faisant
changer de sentiment  M. de G... M... et  mon pre, et en les
engageant  prier eux-mmes M. le Lieutenant gnral de Police de
rvoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner
le jeune G... M..., quoiqu'il le crt un peu refroidi  son gard par
quelques soupons qu'il avait conus de lui  l'occasion de notre
affaire, et il m'exhorta  ne rien omettre, de mon ct, pour flchir
l'esprit de mon pre.

Ce n'tait pas une lgre entreprise pour moi, je ne dis pas seulement
par la difficult que je devais naturellement trouver  le vaincre, mais
par une autre raison qui me faisait mme redouter ses approches: je
m'tais drob de son logement contre ses ordres, et j'tais fort rsolu
de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destine de
Manon. J'apprhendais avec sujet qu'il ne me ft retenir malgr moi, et
qu'il ne me reconduist de mme en province. Mon frre an avait us
autrefois de cette mthode. Il est vrai que j'tais devenu plus g,
mais l'ge tait une faible raison contre la force. Cependant je trouvai
une voie qui me sauvait du danger; c'tait de le faire appeler dans un
endroit public, et de m'annoncer  lui sous un autre nom. Je pris
aussitt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au
Luxembourg, d'o j'envoyai avertir mon pre qu'un gentilhomme de ses
serviteurs tait  l'attendre. Je craignais qu'il n'et quelque peine 
venir parce que la nuit approchait. Il parut nanmoins peu aprs, suivi
de son laquais. Je le priai de prendre une alle o nous puissions tre
seuls. Nous fmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait
bien, sans doute, que tant de prparations ne s'taient pas faites sans
un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la mditais.

Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous tes
un bon pre. Vous m'avez combl de grces et vous m'avez pardonn un
nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il tmoin que j'ai pour
vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
Mais il me semble... que votre rigueur... H bien! ma rigueur?
interrompit mon pre, qui trouvait sans doute que je parlais lentement
pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre
rigueur est extrme, dans le traitement que vous avez fait  la
malheureuse Manon. Vous vous en tes rapport  M. de G... M... Sa haine
vous l'a reprsente sous les plus noires couleurs. Vous vous tes form
d'elle une affreuse ide. Cependant, c'est la plus douce et la plus
aimable crature qui ft jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous
inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sr qu'elle
est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez
pris parti pour elle; vous auriez dtest les noirs artifices de G...
M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hlas! j'en suis sr
Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laiss attendrir. Il
m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
m'aurait pas permis de finir sitt. Il voulut savoir  quoi j'avais
dessein d'en venir par un discours si passionn.  vous demander la vie,
rpondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois
pour l'Amrique. Non, non, me dit-il d'un ton svre; j'aime mieux te
voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus
loin! m'criai-je en l'arrtant par le bras; tez-la-moi, cette vie
odieuse et insupportable, car dans le dsespoir o vous me jetez, la
mort sera une faveur pour moi. C'est un prsent digne de la main d'un
pre.

Je ne te donnerai que ce que tu mrites, rpliqua-t-il. Je connais bien
des pres qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour tre eux-mmes
tes bourreaux, mais c'est ma bont excessive qui t'a perdu.

Je me jetai  ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en
les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez
que je suis votre fils... Hlas! souvenez-vous de ma mre. Vous l'aimiez
si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'et arrache de vos bras?
Vous l'auriez dfendue jusqu' la mort. Les autres n'ont-ils pas un
coeur comme vous? Peut-on tre barbare, aprs avoir une fois prouv ce
que c'est que la tendresse et la douleur?

Ne me parle pas davantage de ta mre, reprit-il d'une voix irrite; ce
souvenir chauffe mon indignation. Tes dsordres la feraient mourir de
douleur si elle et assez vcu pour les voir. Finissons cet entretien,
ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de rsolution.
Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec
lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur tait
inflexible. Je m'loignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui
prt envie de m'arrter de ses propres mains. N'augmentez pas mon
dsespoir, lui dis-je, en me forant de vous dsobir. Il est impossible
que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, aprs la duret
avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un ternel adieu. Ma
mort, que vous apprendrez bientt, ajoutai-je tristement, vous fera
peut-tre reprendre pour moi des sentiments de pre. Comme je me
tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'cria-t-il
avec une vive colre. Va, cours  ta perte. Adieu, fils ingrat et
rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, pre barbare et
dnatur.

Je sortis aussitt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un
furieux jusqu' la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux
et les mains pour invoquer toutes les puissances clestes.  Ciel!
disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de
secours  attendre que de vous. M. de T... n'tait point encore retourn
chez lui, mais il revint aprs que je l'y eus attendu quelques moments.
Sa ngociation n'avait pas russi mieux que la mienne. Il me le dit d'un
visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrit que son pre
contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le
solliciter en notre faveur. Il s'en tait dfendu par la crainte qu'il
avait lui-mme de ce vieillard vindicatif, qui s'tait dj fort emport
contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en
avait trac le plan; j'y rduisis toutes mes esprances. Elles sont bien
incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour
moi est celle de prir du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le
priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'
m'associer des camarades  qui je pusse communiquer une tincelle de mon
courage et de ma rsolution.

Le premier qui s'offrit  mon esprit, fut le mme garde du corps que
j'avais employ pour arrter G... M... J'avais dessein aussi d'aller
passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,
pendant l'aprs-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.
Il eut de la joie de me voir sorti du Chtelet. Il m'offrit
affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me
rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
difficults, mais il fut assez gnreux pour entreprendre de les
surmonter. Nous employmes une partie de la nuit  raisonner sur mon
dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'tait servi
dans la dernire occasion, comme de trois braves  l'preuve. M. de T...
m'avait inform exactement du nombre des archers qui devaient conduire
Manon; ils n'taient que six. Cinq hommes hardis et rsolus suffisaient
pour donner l'pouvante  ces misrables, qui ne sont point capables de
se dfendre honorablement lorsqu'ils peuvent viter le pril du combat
par une lchet. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps
me conseilla de ne rien pargner pour assurer le succs de notre
attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et
chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces
prparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui
n'oseraient paratre dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du
rgiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais
reues de M. de T... Elles furent employes, le lendemain, jusqu'au
dernier sol. Les trois soldats passrent en revue devant moi. Je les
animai par de grandes promesses, et pour leur ter toute dfiance, je
commenai par leur faire prsent,  chacun, de dix pistoles. Le jour de
l'excution tant venu, j'en envoyai un de grand matin  l'Hpital, pour
s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers
partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette prcaution
que par un excs d'inquitude et de prvoyance, il se trouva qu'elle
avait t absolument ncessaire. J'avais compt sur quelques fausses
informations qu'on m'avait donnes de leur route, et, m'tant persuad
que c'tait  La Rochelle que cette dplorable troupe devait tre
embarque, j'aurais perdu mes peines  l'attendre sur le chemin
d'Orlans. Cependant, je fus inform, par le rapport du soldat aux
gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'tait du
Havre-de-Grce qu'elle devait partir pour l'Amrique.

Nous nous rendmes aussitt  la Porte Saint-Honor, observant de
marcher par des rues diffrentes. Nous nous runmes au bout du
faubourg. Nos chevaux taient frais. Nous ne tardmes point  dcouvrir
les six gardes et les deux misrables voitures que vous vtes  Pacy, il
y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ter la force et la
connaissance.  fortune, m'criai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,
du moins, l mort ou la victoire. Nous tnmes conseil un moment sur la
manire dont nous ferions notre attaque. Les archers n'taient gure
plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en
passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin
tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les
surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pense et
je fus le premier  piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejet
impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir
vers eux, ne doutrent point que ce ne ft pour les attaquer. Ils se
mirent en dfense, en prparant leurs baonnettes et leurs fusils d'un
air assez rsolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du
corps et moi, ta tout d'un coup le courage  nos trois lches
compagnons. Ils s'arrtrent comme de concert, et, s'tant dit entre eux
quelques mots que je n'entendis point, ils tournrent la tte de leurs
chevaux, pour reprendre le chemin de Paris  bride abattue. Dieux! me
dit le garde du corps, qui paraissait aussi perdu que moi de cette
infme dsertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais
perdu la voix, de fureur et d'tonnement. Je m'arrtai, incertain si ma
premire vengeance ne devait pas s'employer  la poursuite et au
chtiment des lches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je
jetais les yeux, de l'autre ct, sur les archers. S'il m'et t
possible de me partager, j'aurais fondu tout  la fois sur ces deux
objets de ma rage; je les dvorais tous ensemble. Le garde du corps, qui
jugeait de mon incertitude par le mouvement gar de mes yeux, me pria
d'couter son conseil. N'tant que deux, me dit-il, il y aurait de la
folie  attaquer six hommes aussi bien arms que nous et qui paraissent
nous attendre de pied ferme. Il faut retourner  Paris et tcher de
russir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient
faire de grandes journes avec deux pesantes voitures; nous les
rejoindrons demain sans peine.

Je fis un moment de rflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous
cts que des sujets de dsespoir, je pris une rsolution vritablement
dsespre. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin
d'attaquer les archers, je rsolus d'aller avec soumission, les prier de
me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au
Havre-de-Grce et passer ensuite au-del des mers avec elle. Tout le
monde me perscute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus
de fond  faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,
ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste
plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux  toute esprance.
Puisse le Ciel rcompenser votre gnrosit! Adieu, je vais aider mon
mauvais sort  consommer ma ruine, en y courant moi-mme volontairement.
Il fit inutilement ses efforts pour m'engager  retourner  Paris. Je le
priai de me laisser suivre mes rsolutions et de me quitter
sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que
notre dessein tait de les attaquer.

J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si constern qu'ils ne
durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient
nanmoins en dfense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les
abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
grces. Je les priai de continuer leur chemin sans dfiance et je leur
appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultrent
ensemble de quelle manire ils devaient recevoir cette ouverture. Le
chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me rpondit que les
ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives taient d'une
extrme rigueur; que je lui paraissais nanmoins si joli homme que lui
et ses compagnons se relcheraient un peu de leur devoir; mais que je
devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en cott quelque chose. Il me
restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi
consistait le fond de ma bourse. H bien! me dit l'archer nous en
userons gnreusement. Il ne vous cotera qu'un cu par heure pour
entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix
courant de Paris. Je ne leur avais pas parl de Manon en particulier
parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
s'imaginrent d'abord que ce n'tait qu'une fantaisie de jeune homme qui
me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces cratures; mais
lorsqu'ils crurent s'tre aperus que j'tais amoureux, ils augmentrent
tellement le tribut, que ma bourse se trouva puise en partant de
Mantes, o nous avions couch, le jour que nous arrivmes  Pacy.

Vous dirai-je quel fut le dplorable sujet de mes entretiens avec Manon
pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque
j'eus obtenu des gardes la libert d'approcher de son chariot? Ah! les
expressions ne rendent jamais qu' demi les sentiments du coeur. Mais
figurez-vous ma pauvre matresse enchane par le milieu du corps,
assise sur quelques poignes de paille, la tte appuye languissamment
sur un ct de la voiture, le visage ple et mouill d'un ruisseau de
larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupires,
quoiqu'elle et continuellement les yeux ferms. Elle n'avait pas mme
eu la curiosit de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
gardes, qui craignaient d'tre attaqus. Son linge tait sale et
drang, ses mains dlicates exposes  l'injure de l'air; enfin, tout
ce compos charmant, cette figure capable de ramener l'univers 
l'idoltrie, paraissait dans un dsordre et un abattement inexprimables.
J'employai quelque temps  la considrer en allant  cheval  ct du
chariot. J'tais si peu  moi-mme que je fus sur le point, plusieurs
fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations
frquentes m'attirrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je
remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se prcipiter
hors de la voiture pour venir  moi; mais, tant retenue par sa chane,
elle retomba dans sa premire attitude. Je priai les archers d'arrter
un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
cheval pour m'asseoir auprs d'elle. Elle tait si languissante et si
affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni
remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-l de mes pleurs,
et, ne pouvant profrer moi-mme une seule parole, nous tions l'un et
l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu
d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous emes
retrouv la libert de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte
et la douleur eussent altr les organes de sa voix; le son en tait
faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oublie, et de
la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir
du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque
je l'eus assure que rien n'tait capable de me sparer d'elle et que
j'tais dispos  la suivre jusqu' l'extrmit du monde pour prendre
soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher
insparablement ma misrable destine  la sienne, cette pauvre fille se
livra  des sentiments si tendres et si douloureux, que j'apprhendai
quelque chose pour sa vie d'une si violente motion. Tous les mouvements
de son me semblaient se runir dans ses yeux. Elle les tenait fixs sur
moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
quelques mots qu'elle commenait. Il lui en chappait nanmoins
quelques-uns. C'taient des marques d'admiration sur mon amour, de
tendres plaintes de son excs, des doutes qu'elle pt tre assez
heureuse pour m'avoir inspir une passion si parfaite, des instances
pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un
bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais esprer avec
elle.

En dpit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma flicit dans
ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais
perdu,  la vrit, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'tais
matre du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,
vivre en Amrique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'tais
sr d'y tre heureux en y vivant avec ma matresse? Tout l'univers
n'est-il pas la patrie de deux amants fidles? Ne trouvent-ils pas l'un
dans l'autre, pre, mre, parents, amis, richesses et flicit? Si
quelque chose me causait de l'inquitude, c'tait la crainte de voir
Manon expose aux besoins de l'indigence. Je me supposais dj, avec
elle, dans une rgion inculte et habite par des sauvages. Je suis bien
sr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...
et mon pre. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les
relations qu'on en fait sont fidles, ils suivent les lois de la nature.
Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possdent G... M...,
ni les ides fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon
pre. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec
autant de simplicit qu'eux. J'tais donc tranquille de ce ct-l. Mais
je ne me formais point des ides romanesques par rapport aux besoins
communs de la vie. J'avais prouv trop souvent qu'il y a des ncessits
insupportables, surtout pour une fille dlicate qui est accoutume  une
vie commode et abondante. J'tais au dsespoir d'avoir puis
inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait ft encore
sur le point de m'tre ravi par la friponnerie des archers. Je concevais
qu'avec une petite somme j'aurais pu esprer non seulement de me
soutenir quelque temps contre la misre en Amrique, o l'argent tait
rare, mais d'y former mme quelque entreprise pour un tablissement
durable. Cette considration me fit natre la pense d'crire  Tiberge,
que j'avais toujours trouv si prompt  m'offrir les secours de
l'amiti. J'crivis, ds la premire ville o nous passmes. Je ne lui
apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je
prvoyais que je me trouverais au Havre-de-Grce, o je lui confessais
que j'tais all conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.
Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le matre de la poste.
Vous voyez bien que c'est la dernire fois que j'importune votre
affection et que, ma malheureuse matresse m'tant enleve pour
toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui
adoucissent son sort et mes mortels regrets.

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent dcouvert la
violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
moindres faveurs, ils me rduisirent bientt  la dernire indigence.
L'amour d'ailleurs, ne me permettait gure de mnager ma bourse. Je
m'oubliais du matin au soir prs de Manon, et ce n'tait plus par heure
que le temps m'tait mesur, c'tait par la longueur entire des jours.
Enfin, ma bourse tant tout  fait vide, je me trouvai expos aux
caprices et  la brutalit de six misrables, qui me traitaient avec une
hauteur insupportable. Vous en ftes tmoin  Pacy. Votre rencontre fut
un heureux moment de relche, qui me fut accord par la fortune. Votre
piti,  la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprs de
votre coeur gnreux. Le secours, que vous m'accordtes libralement,
servit  me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
avec plus de fidlit que je ne l'esprais.

Nous arrivmes au Havre. J'allai d'abord  la poste. Tiberge n'avait
point encore eu le temps de me rpondre. Je m'informai exactement quel
jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux
jours aprs, et par une trange disposition de mon mauvais sort, il se
trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous reprsenter mon dsespoir Quoi!
m'criai-je, dans le malheur mme, il faudra toujours que je sois
distingu par des excs! Manon rpondit: Hlas! une vie si malheureuse
mrite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher
Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misres! Irons-nous
les traner dans un pays inconnu, o nous devons nous attendre, sans
doute,  d'horribles extrmits, puisqu'on a voulu m'en faire un
supplice? Mourons, me rpta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et
va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,
non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'tre
malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle
tait accable de ses maux. Je m'efforai de prendre un air plus
tranquille, pour lui ter ces funestes penses de mort et de dsespoir.
Je rsolus de tenir la mme conduite  l'avenir; et j'ai prouv, dans
la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage  une femme
que l'intrpidit d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'esprance de recevoir du secours de Tiberge, je
vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint  ce qui me restait
encore de vos libralits, me composa la petite somme de dix-sept
pistoles. J'en employai sept  l'achat de quelques soulagements
ncessaires  Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le
fondement de notre fortune et de nos esprances en Amrique. Je n'eus
point de peine  me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors
des jeunes gens qui fussent disposs  se joindre volontairement  la
colonie. Le passage et la nourriture me furent accords gratis. La poste
de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour
Tiberge. Elle tait touchante et capable de l'attendrir sans doute, au
dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une rsolution qui ne pouvait
venir que d'un fond infini de tendresse et de gnrosit pour un ami
malheureux.

Nous mmes  la voile. Le vent ne cessa point de nous tre favorable.
J'obtins du capitaine un lieu  part pour Manon et pour moi. Il eut la
bont de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misrables
associs. Je l'avais pris en particulier ds le premier jour, et, pour
m'attirer de lui quelque considration, je lui avais dcouvert une
partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un
mensonge honteux en lui disant que j'tais mari  Manon. Il feignit de
le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en remes des marques
pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir
honntement, et les gards qu'il eut pour nous servirent  nous faire
respecter des compagnons de notre misre. J'avais une attention
continuelle  ne pas laisser souffrir la moindre incommodit  Manon.
Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de
l'trange extrmit o je m'tais rduit pour elle, la rendait si tendre
et si passionne, si attentive aussi  mes plus lgers besoins, que
c'tait, entre elle et moi, une perptuelle mulation de services et
d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous
avancions vers l'Amrique, plus je sentais mon coeur s'largir et
devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des
ncessits absolues de la vie, j'aurais remerci la fortune d'avoir
donn un tour si favorable  nos malheurs.

Aprs une navigation de deux mois, nous abordmes enfin au rivage
dsir. Le pays ne nous offrit rien d'agrable  la premire vue.
C'taient des campagnes striles et inhabites, o l'on voyait  peine
quelques roseaux et quelques arbres dpouills par le vent. Nulle trace
d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques
pices de notre artillerie, nous ne fmes pas longtemps sans apercevoir
une troupe de citoyens du Nouvel Orlans, qui s'approchrent de nous
avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas dcouvert la ville.
Elle est cache, de ce ct-l, par une petite colline. Nous fmes reus
comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient
pour nous faire mille questions sur l'tat de la France et sur les
diffrentes provinces o ils taient ns. Ils nous embrassaient comme
leurs frres et comme de chers compagnons qui venaient partager leur
misre et leur solitude. Nous prmes le chemin de la ville avec eux,
mais nous fmes surpris de dcouvrir, en avanant, que ce qu'on nous
avait vant jusqu'alors comme une bonne ville, n'tait qu'un assemblage
de quelques pauvres cabanes. Elles taient habites par cinq ou six
cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distingue
par sa hauteur et par sa situation. Elle est dfendue par quelques
ouvrages de terre, autour desquels rgne un large foss.

Nous fmes d'abord prsents  lui. Il s'entretint longtemps en secret
avec le capitaine, et, revenant ensuite  nous, il considra, l'une
aprs l'autre, toutes les filles qui taient arrives par le vaisseau.
Elles taient au nombre de trente, car nous en avions trouv au Havre
une autre bande, qui s'tait jointe  la ntre. Le Gouverneur, les ayant
longtemps examines, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
languissaient dans l'attente d'une pouse. Il donna les plus jolies aux
principaux et le reste fut tir au sort. Il n'avait point encore parl 
Manon, mais, lorsqu'il eut ordonn aux autres de se retirer il nous fit
demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous
tes maris et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes
d'esprit et de mrite. Je n'entre point dans les raisons qui ont caus
votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre
que votre figure me le promet, je n'pargnerai rien pour adoucir votre
sort, et vous contribuerez vous-mme  me faire trouver quelque agrment
dans ce lieu sauvage et dsert. Je lui rpondis de la manire que je
crus la plus propre  confirmer l'ide qu'il avait de nous. Il donna
quelques ordres pour nous faire prparer un logement dans la ville, et
il nous retint  souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,
pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en
public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut gnrale, et,
malgr notre tristesse, nous nous efformes, Manon et moi, de
contribuer  la rendre agrable.

Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait prpar. Nous
trouvmes une misrable cabane, compose de planches et de boue, qui
consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier
au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques
commodits ncessaires  la vie. Manon parut effraye  la vue d'une si
triste demeure. C'tait pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que
pour elle-mme. Elle s'assit, lorsque nous fmes seuls, et elle se mit 
pleurer amrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle
m'eut fait entendre que c'tait moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle
ne considrait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais 
souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et mme assez de joie
pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possde
tout ce que je dsire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me
suis-je jamais propos? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne
la trouve pas si dsespre. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a
marqu de la considration; il ne permettra pas que nous manquions du
ncessaire. Pour ce qui regarde la pauvret de notre cabane et la
grossiret de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de
personnes ici qui paraissent mieux loges et mieux meubles que nous. Et
puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu
transformes tout en or.

Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me rpondit-elle,
car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vtre, il est impossible
aussi d'tre aim plus tendrement que vous l'tes. Je me rends justice,
continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mrit ce prodigieux
attachement que vous avez pour moi. Je vous ai caus des chagrins, que
vous n'avez pu me pardonner sans une bont extrme. J'ai t lgre et
volage, et mme en vous aimant perdument, comme j'ai toujours fait, je
n'tais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis
change. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
dpart de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
J'ai cess de les sentir aussitt que vous avez commenc  les partager.
Je n'ai pleur que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me
console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne
cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en
admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui
n'en tait pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,
ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moiti des peines qu'elle
vous a causes.

Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le pronona firent sur moi
une impression si tonnante, que je crus sentir une espce de division
dans mon me. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chre Manon. Je
n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton
affection; je ne suis point accoutum  ces excs de joie.  Dieu!
m'criai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assur du coeur de
Manon. Il est tel que je l'ai souhait pour tre heureux; je ne puis
plus cesser de l'tre  prsent. Voil ma flicit bien tablie. Elle
l'est, reprit-elle, si vous la faites dpendre de moi, et je sais o je
puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
charmantes ides, qui changrent ma cabane en un palais digne du premier
roi du monde. L'Amrique me parut un lieu de dlices aprs cela. C'est
au Nouvel Orlans qu'il faut venir, disais-je souvent  Manon, quand on
veut goter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans
intrt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent
chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouv des
trsors bien plus estimables.

Nous cultivmes soigneusement l'amiti du Gouverneur. Il eut la bont,
quelques semaines aprs notre arrive, de me donner un petit emploi qui
vint  vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne ft pas bien distingu, je
l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en tat de vivre sans
tre  charge  personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour
Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'tais rgl dans ma conduite;
Manon ne l'tait pas moins. Nous ne laissions point chapper l'occasion
de rendre service et de faire du bien  nos voisins. Cette disposition
officieuse et la douceur de nos manires nous attirrent la confiance et
l'affection de toute la colonie. Nous fmes en peu de temps si
considrs, que nous passions pour les premires personnes de la ville
aprs le Gouverneur.

L'innocence de nos occupations, et la tranquillit o nous tions
continuellement, servirent  nous faire rappeler insensiblement des
ides de religion. Manon n'avait jamais t une fille impie. Je n'tais
pas non plus de ces libertins outrs, qui font gloire d'ajouter
l'irrligion  la dpravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient
caus tous nos dsordres. L'exprience commenait  nous tenir lieu
d'ge; elle fit sur nous le mme effet que les annes. Nos
conversations, qui taient toujours rflchies, nous mirent
insensiblement dans le got d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
proposai ce changement  Manon. Je connaissais les principes de son
coeur. Elle tait droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualit
qui dispose toujours  la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
une chose  notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
Ciel. Nous avons l'me trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et
l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
avoir vcu en France, o il nous tait galement impossible de cesser de
nous aimer et de nous satisfaire par une voie lgitime; mais en
Amrique, o nous ne dpendons que de nous-mmes, o nous n'avons plus 
mnager les lois arbitraires du rang et de la biensance, o l'on nous
croit mme maris, qui empche que nous ne le soyons bientt
effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prt  vous
en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
pntrait de joie. Croiriez-vous, me rpondit-elle, que j'y ai pens
mille fois, depuis que nous sommes en Amrique? La crainte de vous
dplaire m'a fait renfermer ce dsir dans mon coeur. Je n'ai point la
prsomption d'aspirer  la qualit de votre pouse. Ah! Manon,
rpliquai-je, tu serais bientt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
natre avec une couronne. Ne balanons plus. Nous n'avons nul obstacle 
redouter. J'en veux parler ds aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
que nous l'avons tromp jusqu' ce jour. Laissons craindre aux amants
vulgaires, ajoutai-je, les chanes indissolubles du mariage. Ils ne les
craindraient pas s'ils taient srs, comme nous, de porter toujours
celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, aprs cette
rsolution.

Je suis persuad qu'il n'y a point d'honnte homme au monde qui n'et
approuv mes vues dans les circonstances o j'tais, c'est--dire
asservi fatalement  une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
par des remords que je ne devais point touffer. Mais se trouvera-t-il
quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gmis de la rigueur
du Ciel  rejeter un dessein que je n'avais form que pour lui plaire?
Hlas! que dis-je,  le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
souffert avec patience tandis que je marchais aveuglment dans la route
du vice, et ses plus rudes chtiments m'taient rservs lorsque je
commenais  retourner  la vertu. Je crains de manquer de force pour
achever le rcit du plus funeste vnement qui ft jamais.

J'allai chez le Gouverneur comme j'en tais convenu avec Manon, pour le
prier de consentir  la crmonie de notre mariage. Je me serais bien
gard d'en parler,  lui ni  personne, si j'eusse pu me promettre que
son aumnier, qui tait alors le seul prtre de la ville, m'et rendu ce
service sans sa participation; mais, n'osant esprer qu'il voult
s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
Gouverneur avait un neveu, nomm Synnelet, qui lui tait extrmement
cher. C'tait un homme de trente ans, brave, mais emport et violent. Il
n'tait point mari. La beaut de Manon l'avait touch ds le jour de
notre arrive; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflamm sa passion, qu'il
se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il tait persuad,
avec son oncle et toute la ville; que j'tais rellement mari, il
s'tait rendu matre de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
clater et son zle s'tait mme dclar pour moi, dans plusieurs
occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obliget de lui faire
un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficult de
m'expliquer en sa prsence. Le Gouverneur m'couta avec sa bont
ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister  la crmonie que je
mditais, il eut la gnrosit de s'engager  faire toute la dpense de
la fte. Je me retirai fort content.

Une heure aprs, je vis entrer l'aumnier chez moi. Je m'imaginai qu'il
venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, aprs
m'avoir salu froidement, il me dclara, en deux mots, que M. le
Gouverneur me dfendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumnier? Il me rpondit que
je n'ignorais pas que M. le Gouverneur tait le matre; que Manon ayant
t envoye de France pour la colonie, c'tait  lui  disposer d'elle;
qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait marie,
mais, qu'ayant appris de moi-mme qu'elle ne l'tait point, il jugeait 
propos de la donner  M. Synnelet, qui en tait amoureux. Ma vivacit
l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai firement  l'aumnier de sortir
de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma matresse, comme
ils voudraient l'appeler.

Je fis part aussitt  Manon du funeste message que je venais de
recevoir. Nous jugemes que Synnelet avait sduit l'esprit de son oncle
depuis mon retour et que c'tait l'effet de quelque dessein mdit
depuis longtemps. Ils taient les plus forts. Nous nous trouvions dans
le Nouvel Orlans comme au milieu de la mer c'est--dire spars du
reste du monde par des espaces immenses. O fuir? dans un pays inconnu,
dsert, ou habit par des btes froces, et par des sauvages aussi
barbares qu'elles? J'tais estim dans la ville, mais je ne pouvais
esprer d'mouvoir assez le peuple en ma faveur pour en esprer un
secours proportionn au mal. Il et fallu de l'argent; j'tais pauvre.
D'ailleurs, le succs d'une motion populaire tait incertain, et si la
fortune nous et manqu, notre malheur serait devenu sans remde. Je
roulais toutes ces penses dans ma tte. J'en communiquais une partie 
Manon. J'en formais de nouvelles sans couter sa rponse. Je prenais un
parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
rpondais tout haut  mes penses; enfin j'tais dans une agitation que
je ne saurais comparer  rien parce qu'il n'y en eut jamais d'gale.
Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
grandeur du pril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-mme, cette
tendre fille n'osait pas mme ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
craintes. Aprs une infinit de rflexions, je m'arrtai  la rsolution
d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
considrations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
affection. Manon voulut s'opposer  ma sortie. Elle me disait, les
larmes aux yeux: Vous allez  la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
pour la persuader de la ncessit o j'tais de sortir et de celle qu'il
y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'tait sur
elle-mme que devaient tomber toute la colre du Ciel et la rage de nos
ennemis.

Je me rendis au fort. Le Gouverneur tait avec son aumnier Je
m'abaissai, pour le toucher,  des soumissions qui m'auraient fait
mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
un coeur qui n'est pas celui d'un tigre froce et cruel. Ce barbare ne
fit  mes plaintes que deux rponses, qu'il rpta cent fois: Manon, me
dit-il, dpendait de lui; il avait donn sa parole  son neveu. J'tais
rsolu de me modrer jusqu' l'extrmit. Je me contentai de lui dire
que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort,  laquelle je
consentirais plutt qu' la perte de ma matresse.

Je fus trop persuad, en sortant, que je n'avais rien  esprer de cet
opinitre vieillard, qui se serait damn mille fois pour son neveu.
Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu' la fin un
air de modration, rsolu, si l'on en venait aux excs d'injustice, de
donner  l'Amrique une des plus sanglantes et des plus horribles scnes
que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en mditant
sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hter ma ruine, me fit
rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes penses.
J'ai dit qu'il tait brave; il vint  moi. Ne me cherchez-vous pas? me
dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prvu
qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
plus heureux. Je lui rpondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
ma mort qui pt finir nos diffrends. Nous nous cartmes d'une centaine
de pas hors de la ville. Nos pes se croisrent; je le blessai et je le
dsarmai presque en mme temps. Il fut si enrag de son malheur qu'il
refusa de me demander la vie et de renoncer  Manon. J'avais peut-tre
le droit de lui ter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
gnreux ne se dment jamais. Je lui jetai son pe. Recommenons, lui
dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
inexprimable. Je dois confesser que je n'tais pas fort dans les armes,
n'ayant eu que trois mois de salle  Paris. L'amour conduisait mon pe.
Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba 
mes pieds sans mouvement.

Malgr la joie que donne la victoire aprs un combat mortel, je
rflchis aussitt sur les consquences de cette mort. Il n'y avait,
pour moi, ni grce ni dlai de supplice  esprer. Connaissant, comme je
faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'tais certain que ma
mort ne serait pas diffre d'une heure aprs la connaissance de la
sienne. Quelque pressante que ft cette crainte, elle n'tait pas la
plus forte cause de mon inquitude. Manon, l'intrt de Manon, son pril
et la ncessit de la perdre, me troublaient jusqu' rpandre de
l'obscurit sur mes yeux et  m'empcher de reconnatre le lieu o
j'tais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
le seul remde de mes peines. Cependant, ce fut cette pense mme qui me
fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
une rsolution. Quoi! je veux mourir, m'criai-je, pour finir mes
peines? Il y en a donc que j'apprhende plus que la perte de ce que
j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrmits pour secourir
ma matresse, et remettons  mourir aprs les avoir souffertes
inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
trouvai Manon  demi morte de frayeur et d'inquitude. Ma prsence la
ranima. Je ne pouvais lui dguiser le terrible accident qui venait de
m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au rcit de la
mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure 
lui faire retrouver le sentiment..

J'tais  demi mort moi-mme. Je ne voyais pas le moindre jour  sa
sret, ni  la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
eut repris un peu de force. Hlas! qu'allons-nous faire? Il faut
ncessairement que je m'loigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y tre heureuse; et moi je vais,
loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
des btes froces. Elle se leva malgr sa faiblesse; elle me prit la
main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir t trouv par
hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous loigner. Mais, chre
Manon! repris-je tout perdu, dites-moi donc o nous pouvons aller.
Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tchiez de
vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tte au
Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur  partir.
Il fallut la suivre. J'eus encore assez de prsence d'esprit, en
sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
poches. Nous dmes  nos domestiques, qui taient dans la chambre
voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
coutume tous les jours, et nous nous loignmes de la ville, plus
promptement que la dlicatesse de Manon ne semblait le permettre.

Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrsolution sur le lieu de notre
retraite, je ne laissais pas d'avoir deux esprances, sans lesquelles
j'aurais prfr la mort  l'incertitude de ce qui pouvait arriver 
Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis prs de dix
mois que j'tais en Amrique, pour ne pas ignorer de quelle manire on
apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
courir  une mort certaine. J'avais mme appris quelques mots de leur
langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
une autre du ct des Anglais qui ont, comme nous, des tablissements
dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'tais effray de
l'loignement. Nous avions  traverser, jusqu' leurs colonies, de
striles campagnes de plusieurs journes de largeur, et quelques
montagnes si hautes et si escarpes que le chemin en paraissait
difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
flattais, nanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
ressources: des sauvages pour aider  nous conduire, et des Anglais pour
nous recevoir dans leurs habitations.

Nous marchmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c'est--dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s'arrter plus tt. Accable enfin de lassitude, elle me
confessa qu'il lui tait impossible d'avancer davantage. Il tait dj
nuit. Nous nous assmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
trouver un arbre pour nous mettre  couvert. Son premier soin fut de
changer le linge de ma blessure, qu'elle avait panse elle-mme avant
notre dpart. Je m'opposai en vain  ses volonts. J'aurais achev de
l'accabler mortellement, si je lui eusse refus la satisfaction de me
croire  mon aise et sans danger, avant que de penser  sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments  ses dsirs. Je
reus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
son tour! Je me dpouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
terre moins dure en les tendant sous elle. Je la fis consentir, malgr
elle,  me voir employer  son usage tout ce que je pus imaginer de
moins incommode. J'chauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entire  veiller prs d'elle,
et  prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible.  Dieu!
que mes voeux taient vifs et sincres! et par quel rigoureux jugement
aviez-vous rsolu de ne les pas exaucer!

Pardonnez, si j'achve en peu de mots un rcit qui me tue. Je vous
raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destine
 le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mmoire, mon
me semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.

Nous avions pass tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chre matresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperus ds le point du jour,
en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les chauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
faible, qu'elle se croyait  sa dernire heure. Je ne pris d'abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
rpondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
frquents, son silence  mes interrogations, le serrement de ses mains,
dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
connatre que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
que je vous dcrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
dernires expressions. Je la perdis; je reus d'elle des marques d'amour
au moment mme qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
apprendre de ce fatal et dplorable vnement.

Mon me ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie tran, depuis, une vie
languissante et misrable. Je renonce volontairement  la mener jamais
plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attache sur le visage
et sur les mains de ma chre Manon. Mon dessein tait d'y mourir; mais
je fis rflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
expos, aprs mon trpas,  devenir la pture des btes sauvages. Je
formai la rsolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
J'tais dj si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jene et
la douleur m'avaient caus, que j'eus besoin de quantit d'efforts pour
me tenir debout. Je fus oblig de recourir aux liqueurs que j'avais
apportes. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
triste office que j'allais excuter. Il ne m'tait pas difficile
d'ouvrir la terre, dans le lieu o je me trouvais. C'tait une campagne
couverte de sable. Je rompis mon pe, pour m'en servir  creuser, mais
j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
J'y plaai l'idole de mon coeur aprs avoir pris soin de l'envelopper de
tous mes habits, pour empcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
cet tat qu'aprs l'avoir embrasse mille fois, avec toute l'ardeur du
plus parfait amour. Je m'assis encore prs d'elle. Je la considrai
longtemps. Je ne pouvais me rsoudre  fermer la fosse. Enfin, mes
forces recommenant  s'affaiblir et craignant d'en manquer tout  fait
avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
de la terre ce qu'elle avait port de plus parfait et de plus aimable.
Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourn vers le sable, et
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
paratra difficile  croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
lugubre ministre, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
de ma bouche. La consternation profonde o j'tais et le dessein
dtermin de mourir avaient coup le cours  toutes les expressions du
dsespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
posture o j'tais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
de sentiment qui me restait.

Aprs ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
si peu d'importance, qu'elle ne mrite pas la peine que vous voulez bien
prendre  l'couter. Le corps de Synnelet ayant t rapport  la ville
et ses plaies visites avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
n'tait pas mort, mais qu'il n'avait pas mme reu de blessure
dangereuse. Il apprit  son oncle de quelle manire les choses s'taient
passes entre nous, et sa gnrosit le porta sur-le-champ  publier les
effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
fit souponner d'avoir pris le parti de la fuite. Il tait trop tard
pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
employs  me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
fosse de Manon, et ceux qui me dcouvrirent en cet tat, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutrent point que je n'eusse
t vol et assassin. Ils me portrent  la ville. Le mouvement du
transport rveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
yeux et en gmissant de me retrouver parmi les vivants, firent connatre
que j'tais encore en tat de recevoir du secours. On m'en donna de trop
heureux. Je ne laissai pas d'tre renferm dans une troite prison. Mon
procs fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
m'tre dfait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgr les
transports de douleur o ce rcit le jeta, eut la gnrosit de
solliciter ma grce. Il l'obtint. J'tais si faible qu'on fut oblig de
me transporter de la prison dans mon lit, o je fus retenu pendant trois
mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps  rejeter
tous les remdes. Mais le Ciel, aprs m'avoir puni avec tant de rigueur
avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses chtiments. Il
m'claira de ses lumires, qui me firent rappeler des ides dignes de ma
naissance et de mon ducation. La tranquillit ayant commenc de
renatre un peu dans mon me, ce changement fut suivi de prs par ma
gurison. Je me livrai entirement aux inspirations de l'honneur, et je
continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
France qui vont, une fois chaque anne, dans cette partie de l'Amrique.
J'tais rsolu de retourner dans ma patrie pour y rparer, par une vie
sage et rgle, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
faire transporter le corps de ma chre matresse dans un lieu honorable.

Ce fut environ six semaines aprs mon rtablissement que, me promenant
seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
de commerce amenaient au Nouvel Orlans. J'tais attentif au
dbarquement de l'quipage. Je fus frapp d'une surprise extrme en
reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avanaient vers la ville. Ce
fidle ami me remit de loin, malgr les changements que la tristesse
avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
avait t le dsir de me voir et de m'engager  retourner en France;
qu'ayant reu la lettre que je lui avais crite du Havre, il s'y tait
rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon dpart et qu'il
serait parti sur le champ pour me suivre, s'il et trouv un vaisseau
prt  faire voile; qu'il en avait cherch pendant plusieurs mois dans
divers ports et qu'en ayant enfin rencontr un,  Saint-Malo, qui levait
l'ancre pour la Martinique, il s'y tait embarqu, dans l'esprance de
se procurer de l un passage facile au Nouvel Orlans; que, le vaisseau
malouin ayant t pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
dans une de leurs les, il s'tait chapp par adresse; et qu'aprs
diverses courses, il avait trouv l'occasion du petit btiment qui
venait d'arriver pour se rendre heureusement prs de moi.

Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si gnreux et
si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le matre de tout ce
que je possdais. Je lui appris tout ce qui m'tait arriv depuis mon
dpart de France, et pour lui causer une joie  laquelle il ne
s'attendait pas, je lui dclarai que les semences de vertu qu'il avait
jetes autrefois dans mon coeur commenaient  produire des fruits dont
il allait tre satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
ddommageait de toutes les fatigues de son voyage.

Nous avons pass deux mois ensemble au Nouvel Orlans, pour attendre
l'arrive des vaisseaux de France, et nous tant enfin mis en mer nous
prmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grce. J'crivis  ma
famille en arrivant. J'ai appris, par la rponse de mon frre an, la
triste nouvelle de la mort de mon pre,  laquelle je tremble, avec trop
de raison, que mes garements n'aient contribu. Le vent tant favorable
pour Calais, je me suis embarqu aussitt, dans le dessein de me rendre
 quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, o
mon frre m'crit qu'il doit attendre mon arrive.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.






End of the Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abb Prvost

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT ***

***** This file should be named 17983-8.txt or 17983-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17983/

Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

