The Project Gutenberg EBook of L'abme, by Charles Dickens and Wilkie Collins

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Title: L'abme

Author: Charles Dickens and Wilkie Collins

Translator: Madame Judith de la Comdie Franaise

Release Date: March 27, 2006 [EBook #18059]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Dickens et Wilkie Collins




L'ABME

Roman anglais traduit avec l'autorisation de l'auteur par Madame Judith
de la Comdie Franaise

Nouvelle dition Librairie Hachette et Cie.

1918




Table des matires

OUVERTURE.

PREMIER ACTE.
Le rideau se lve.
La femme de charge entre.
La femme de charge parle.
Nouveaux personnages en scne.
Sortie de Wilding.

DEUXIME ACTE.
Vendale se dclare.
Vendale se dcide.

TROISIME ACTE.
Dans la valle.
Sur la montagne.

QUATRIME ACTE.
L'horloge de sret.
Victoire d'Obenreizer.
Le rideau tombe.




OUVERTURE.

Quel jour du mois et de l'anne? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix
heures du soir sonnant  la grande horloge de St. Paul.

En mme temps toutes les glises de la ville ouvrent leurs gosiers de
bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidrment commenc
de chanter avant la Cathdrale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en
retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se
suivent d'assez prs pour laisser ensemble dans l'air une mme rsonance
longue et plaintive. On dirait que le pre ail qui dvore ses enfants
dcrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de
la Cit.

Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les
autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-l elle retarde
si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps aprs que tout
autre son s'est teint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des
Enfants Trouvs.

Jadis les enfants y taient reus sans enqute. Un tour pratiqu dans la
muraille s'ouvrait et se refermait discrtement. Il n'en est plus ainsi
aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits htes, on
les reoit par faveur des mains de leurs mres. Ces malheureuses mres
doivent renoncer  les revoir,  les rclamer mme, et cela pour jamais!
Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journe
n'a pourtant pas t belle; la boue paissie par les larmes du
brouillard recouvre les rues d'une couche noirtre, et, certes, il faut,
pour viter l'atteinte pntrante, que la dame voile qui se promne de
long en large soit bien et solidement chausse.

Elle marche vitant la place des fiacres; on la voit s'arrter de temps
en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur
quadrangulaire, le visage tourn vers une petite porte drobe.
Au-dessus de sa tte se dploie le ciel pur, clair par cette lune
brillante, les souillures du pav s'tendent sous ses pas, et son esprit
est divis entre des penses bien diffrentes, les unes presque
heureuses, les autres cruelles. Son coeur ne lui parle point le mme
langage que l'exprience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se
succdant aux mmes places dans cette boue noire a fini par y tracer
comme un labyrinthe: ne serait-ce point l l'image de sa vie, des
obstacles que le hasard a dresss devant elle, et du ddale inextricable
o ses fautes l'ont engage?

La porte drobe s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice.

La dame voile se tint d'abord  l'cart, observant de tous ses yeux.
Ayant vu la porte se refermer elle se mit  suivre la jeune femme.

Elles traversrent ainsi deux rues en silence. La dame voile, enfin,
tendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme
s'arrta, tout effraye et se retourna.

--Vous m'avez dj touche hier soir,--s'cria-t-elle,--et, lorsque j'ai
tourn la tte, vous avez refus de me parler. Pourquoi me suivez-vous
comme un fantme?

--Je n'ai pas refus de vous parler,--murmura la dame.--J'ai bien essay
de le faire; mais alors je n'ai pu....

--Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal?

--Jamais.

--Je ne crois pas vous connatre?

--Vous ne me connaissez pas.

--Que puis-je donc, pour vous tre utile?

--Il y a deux guines dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit prsent,
et je vous le dirai.

La jeune femme, qui avait bien le plus honnte visage du monde, rougit
vivement.

--Je suis Sally,--dit-elle.--Dans ce grand tablissement, auquel
j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait
toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne
opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre.

--Hlas!--fit la dame,--je ne songe pas  vous acheter. Je voulais
seulement vous offrir une lgre rcompense.

Avec fermet, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui
prsentait l'offrande.

--S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous
obliger,--dit-elle,--vous vous trompez en pensant que je le ferai pour
de l'argent. Que dsirez-vous?

--Vous tes l'une des gardiennes ou des employes de l'Hospice. Je vous
en ai vue sortir hier et ce soir.

--Je suis Sally, madame; je suis Sally.

--Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis sre que les
enfants s'attachent tout de suite  vous.

--Pauvres chris!... c'est vrai, madame.

La dame releva son voile. Elle n'tait gure moins jeune que Sally.
Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et
dcelait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle tait
ple et fatigue!

--Je suis la malheureuse mre d'un enfant confi  vos
soins,--balbutia-t-elle,--et je veux vous adresser une prire!...

Sally alors, touche de la confiance que la pauvre femme lui avait
montre en cartant son voile, Sally, dont les actions taient toujours
simples et pleines de bont, replaa la voile sur ce visage ple et se
mit  pleurer.

--Vous couterez ma prire,--lui dit la dame,--Vous ne serez point
insensible aux angoisses d'une infortune qui vous supplie?...

--Oh! chre... bien chre...--s'cria la bonne Sally.--Que faut-il vous
dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de prire, au moins.... Nos
prires ne doivent s'lever que vers notre Pre  tous: on n'en adresse
point  une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter
l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu' ce qu'une autre
jeune femme ait t mise au courant de mon service et soit prte  me
remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si
mon Dick... c'est celui que je dois pouser... n'tait malade. J'aiderai
sa mre et sa soeur  le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si
fort.

--Ah! bonne Sally... chre Sally... vous tes pleine d'esprance, et
depuis longtemps l'esprance s'est teinte devant mes yeux. La vie
s'offre  vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respecte et
sans doute une tendre et orgueilleuse mre. Vous tes une femme aimante
et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... coutez, coutez-moi, je
vous en prie.

--Mon Dieu!--s'cria Sally,--que dois-je donc faire? Voyez comme vous
vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que
j'tais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre
que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous tre d'aucun
secours, pauvre femme!... Et vous voudriez  prsent me persuader que
j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous
servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame?

--Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous
demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma prire ne
regarde que le pass, je n'attends de vous que deux mots.

--L,--s'cria Sally,--voil qui va de mal en pire. Si je ne comprenais
pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir....

--Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donns  mon
pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas
davantage; j'ai lu la rgle de la maison. Il a t baptis dans la
chapelle et enregistr dans le grand-livre. C'tait Lundi soir....
Comment l'a-t-on appel?

Elle se mit  genoux devant Sally,-- genoux dans la boue paisse de
cette petite rue dserte et sans issue qui conduisait aux jardins de
l'Hospice; elle se serait roule sur le pav dans la vhmence et la
folie de son dsespoir, si la bonne Sally ne l'et releve.

--Oh! non... non!...--s'cria cette chre fille,--vous me donnez envie
de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie
figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me
demanderez rien de plus que ces deux mots.

--Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose.

--Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous
ne ferez pas tourner cette rvlation contre moi?

--Jamais!... Jamais!...

--Walter Wilding.

La dame jeta sa tte sur le sein de la jeune fille, la tint un moment
embrasse, et murmura une bndiction fervente.

--Embrassez-le pour moi!--fit-elle.

Et elle disparut.

       *       *       *       *       *

Quel jour du mois et de l'anne? Le premier Dimanche d'Octobre 1847.
Quelle heure  Londres? Une heure et demie de l'aprs-midi  la grande
horloge de St. Paul.

Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouvs marche de
conserve avec celle de la Cathdrale. Le service est fini dans la
chapelle et les Enfants Trouvs sont  dner.

Il y a comme toujours beaucoup de monde  ce dner; deux ou trois
directeurs, des familles entires de paroissiens, et quelques curieux.
Un doux soleil d'automne pntre dans la salle. Ces grandes fentres,
ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des
choses qu'Hogarth aimait  reproduire dans ses tableaux.

Le rfectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle
des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosit pour
l'assistance. Des valets d'une propret rare glissent autour des tables
silencieuses. Les curieux vont et viennent  leur guise et font tout bas
entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce numro qui est
l-bas prs de la fentre. C'est que beaucoup de ces physionomies
expansives ont un caractre qui mrite de fixer l'attention. Il y a
parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les htes
du lieu. On les voit s'arrter  une place marque, se pencher, et dire
quelques mots  l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point mdire que
de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout  ceux qui ont un
joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie
de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue.

Une dame voile, que personne n'accompagne, s'avance au milieu de la
foule. On ne peut douter en la voyant qu'elle ne vienne  l'Hospice pour
la premire fois. Sans doute la curiosit ni l'occasion ne l'avaient
jamais amene dans ce triste sjour, et ce spectacle semble la troubler
un peu. Elle fait le tour des tables, sa dmarche est incertaine, et son
attitude tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu'elle ne veut pas
demander, elle arrive au rfectoire des petits garons. Pauvres petits,
ils sont moins recherchs que les filles; point de visiteurs autour
d'eux: les yeux humides de la dame voile plongent dans la salle.

Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait une employe d'un
certain ge, respectable matrone, femme de charge, utile  tout. C'est 
elle que la dame s'adresse.

--Vous avez beaucoup de petits garons ici?--dit-elle.-- quel ge les
fait-on entrer dans le monde?... Se prennent-ils souvent de passion pour
la mer?--Et puis d'une voix touffe:--Savez-vous lequel est Walter
Wilding?

La matrone sentit avec quelle ardeur brlante les yeux de l'trangre
s'attachaient sur les siens,  travers le voile pais. Aussi
baissa-t-elle la tte, n'osant la regarder  son tour.

--Je sais lequel est Walter Wilding,--dit-elle--Mais mon devoir
m'interdit de faire connatre aux visiteurs le nom de nos enfants.

--Ne pouvez-vous seulement me le montrer sans rien me dire?--rpliqua la
dame voile.

Sa main allait en mme temps chercher celle de la femme et la serrait de
toute sa force.

--Je vais passer autour des tables,--dit tout bas la matrone sans avoir
l'air de s'adresser  la visiteuse.--Suivez-moi des yeux. Le petit
garon prs duquel je m'arrterai et  qui je parlerai tout  l'heure,
ne sera pour vous qu'un tranger comme tous les autres; mais celui que
je toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me dites plus rien et
loignez-vous.

La dame voile obit, avana de quelques pas dans la salle, les yeux
fixs sur la matrone.

Celle-ci, d'un air officiel et grave, marche en dehors des tables en
commenant par la gauche. Elle suit la ligne entire, tourne, et revient
 l'intrieur des rangs et, jetant un regard furtif du ct de la dame
voile, s'arrte auprs d'un enfant, se baisse, et lui parle. L'enfant
lve la tte et rpond. Elle l'coute d'un air naturel, en souriant, et
pose en mme temps sa main sur l'paule du petit garon assis  droite.
Tandis qu'elle continue de causer avec l'autre, elle fait  celui-ci
quelques caresses sans lui rien dire; puis elle achve sa tourne le
long des tables sans toucher aucun autre enfant et sort de la salle.

Le dner est fini, la dame voile s'avance  son tour, par le chemin
indiqu, en dehors des tables, en commenant par la gauche. Elle suit la
longue range extrieure, tourne, et revient sur ses pas. Par bonheur
pour elle, d'autres personnes viennent d'entrer par hasard et sans but.
Elle ne se voit plus seule dans la salle; et, moins alarme, elle relve
son voile et, s'arrtant devant le petit garon que la matrone a
touch:--Quel ge avez-vous?--dit-elle.

--Douze ans, madame,--rpond l'enfant tonn, en levant ses beaux grands
yeux vers elle.

--tes-vous heureux et content?

--Oui, madame.

--Pouvez-vous accepter ces bonbons?

--S'il vous plat de me les donner.

Elle se penche pour les lui remettre et touche de son front et de ses
cheveux la figure de l'enfant. Alors, baissant de nouveau son voile,
elle passe.

Elle passe bien vite et s'enfuit sans regarder en arrire.




PREMIER ACTE.




Le rideau se lve.


Au fond d'une cour de la Cit de Londres, dans une petite rue escarpe,
tortueuse, et glissante, qui runissait Tower Street  la rive de la
Tamise, se trouvait la maison de commerce de Wilding et Co., marchands
de vins. L'extrmit de la rue par laquelle on aboutissait  la rivire
(si toutefois on avait le sens olfactif assez endurci contre les
mauvaises odeurs pour tenter une telle aventure) avait reu le nom
d'Escalier du Casse Cou. La cour elle-mme n'tait pas communment
dsigne d'une faon moins pittoresque et moins comique: on l'appelait
le Carrefour des clopps[1].

[Note 1: Sic.]

Bien des annes auparavant, on avait renonc  s'embarquer au pied de
l'Escalier du Casse Cou et les mariniers avaient cess d'y travailler.
La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivire;
deux ou trois tronons de pilotis, un anneau, et une amarre en fier
rouill, voil tout ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il
arrivait pourtant encore de temps  autre qu'une barque charge de
houille vint y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs
surgissaient alors de la vase, dchargeaient le bateau, transportaient
le charbon dans le voisinage; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire
le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse Cou, c'tait le
transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et
dsemplissant les caves, entrant et sortant  grand bruit, chez Wilding
et Co., marchands de vins. Encore ce mouvement n'tait-il pas de tous
les gots, et pendant trois mares sur quatre, la sale eau grise de la
rivire venait solitairement battre de son cume et de sa vase l'amarre
et l'anneau rouill. On et dit que Madame la Tamise, ayant entendu
parler du Doge et de l'Adriatique, voulait, elle aussi, s'unir, au moyen
de cet anneau,  son Doge, le Trs Honorable Lord Maire, le grand
conservateur de sa corruption et de ses souillures.

Vers la droite,  quelque deux cents mtres sur le monticule oppos,
(touchant au bas de l'Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour
des clopps. Il appartenait tout entier  Wilding et Co., ce coin
sordide. Leurs caves taient creuses par-dessous, leur maison s'levait
par-dessus. Cette maison avait t rellement une habitation autrefois;
on voyait encore au-dessus de sa porte un antique auvent sans support,
ce qui tait nagure l'ornement oblig de toute demeure habite par un
bourgeois de Londres. Une longue range de petites fentres troites
perait cette morne faade de briques et la rendait symtriquement
disgracieuse; au-dessus de tout on avait perch certaine coupole, o se
balanait une cloche.

--Monsieur Bintrey,--dit Walter Wilding,--pensez-vous qu'un homme de
vingt-cinq ans qui peut se dire en mettant son chapeau: ce chapeau
couvre la tte du propritaire de cette proprit et le matre des
affaires qui se font dans la maison, pensez-vous que cet homme, sans
tre orgueilleux, n'ait point le droit de se dclarer satisfait de
lui-mme; le pensez-vous?

Ainsi s'exprimait Walter Wilding dans son propre bureau, s'adressant 
son homme de loi, et tout de suite, pour joindre l'action  la parole,
il prit son chapeau, s'en coiffa, et remit ensuite ce meuble o il
l'avait pris. Il fit tout cela sans outrepasser les bornes de la
modestie qui lui tait naturelle, car il tait n modeste.

C'tait un homme  l'air simple et franc, le plus naf des hommes, que
Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence,
tonnante chez un garon de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient
avec grce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le
plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide, jamais il
ne trouvait assez de paroles pour pancher sa gratitude et sa joie quand
il croyait avoir quelque motif d'tre reconnaissant ou joyeux.

Bintrey, au contraire, tait un prudent compagnon, la rserve mme. Ses
yeux pouvaient tre compars  deux petits globules clignotants qui
sortaient de deux grosses paupires au milieu d'une grosse tte chauve.
En ce moment, Wilding le rjouissait fort, il trouvait que le franc
langage du jeune homme et la simplicit de son coeur taient deux choses
bien comiques.

--Oui,--dit-il,--je pense que vous avez le droit d'tre satisfait....
Oui, vraiment.... Ah! ah!

Il y avait sur le bureau, des biscuits, une carafe, et deux verres.

--Aimez-vous le vieux Porto de quarante-cinq ans?--dit Wilding.

--Si je l'aime?--rpta Bintrey,--mais vous m'en avez fait assez
boire....

--C'est du meilleur coin de notre meilleure cave,--s'cria Wilding.

--Eh! oui. Je vous remercie, monsieur... excellent vin!

Puis il se mit  rire de nouveau tout en levant son verre et lui
faisant les doux yeux. Il lui paraissait aussi bien plaisant qu'on pt
se sparer sans regret d'un pareil vin et surtout le faire boire gratis
 personne.

--Maintenant,--reprit Wilding, qui apportait jusque dans la discussion
des affaires une gaiet d'enfant,--je crois que nous avons tout arrang,
Monsieur Bintrey, et le mieux du monde.

--Le mieux du monde,--reprit Bintrey.

--Nous nous sommes assur un associ.

--Oui, nous nous sommes assur un associ!... Oui, vraiment!

--Nous demandons dans les journaux une femme de charge.

--Une femme de charge... nous la demandons dans les journaux.
S'adresser au Carrefour des clopps, Great Tower Street, de dix heures
 midi. Voil l'annonce.

--Les affaires de feu ma pauvre mre sont rgles,--dit Walter.

--Rgles,--fit l'cho.

--Et tous les frais pays.

--Pays,--dit Bintrey avec son gros rire.

Et pourquoi Bintrey riait-il? C'est qu'il pensait qu'il y avait vraiment
au monde des gens assez simples, pour payer des frais sans discuter.

--Feu ma pauvre chre mre,--continua Wilding,--c'est un plaisir pour
moi que de parler d'elle... mais c'est un plaisir qui m'accable... vous
savez combien je l'aimais et combien je lui tais cher. Certes nous
avions l'un pour l'autre le plus grand amour qui puisse exister entre
une mre et son fils; et, depuis le jour o elle m'avait pris sous sa
garde, jamais nous n'avons connu un moment de discussion ou d'humeur.
C'est un bonheur qui n'a dur que treize ans; n'est-ce pas bien court?
Je n'ai vcu que treize ans auprs de ma chre mre et ce n'tait que
depuis huit ans qu'elle m'avait reconnu confidentiellement pour son
fils. Vous connaissez cette triste histoire, Monsieur Bintrey. Qui la
connatrait, si ce n'tait vous?

Wilding se prit  sangloter.

Tandis qu'il essuyait ses larmes, que faisait Bintrey? Il savourait son
Porto  petites gorges qu'il promenait dans sa bouche.

--Je sais l'histoire...--dit-il...--Oui... oui.... Je la sais.

--Ma pauvre mre,--reprit Wilding.--Elle avait t cruellement trompe,
et comme elle en a souffert! Mais ses lvres sont toujours restes
muettes  ce sujet. Par qui a-t-elle t trompe et dans quelles
circonstances ce grand malheur lui est-il arriv, monsieur? Dieu seul le
sait. Ma pauvre chre mre n'a jamais voulu trahir le secret de celui
qui avait trahi sa confiance, jamais....

--Elle avait rsolu de se taire,--interrompit Bintrey promenant de
nouveau cet excellent vin dans son gosier;--elle a d garder le silence.

 quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d'yeux:--Et cela,
beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant
 parler.

--Tes pre et mre honoreras--reprit Wilding qui sanglotait
toujours...--afin de vivre longuement. Quand j'tais aux Enfants
Trouvs, Monsieur Bintrey, je me sentais intrieurement si peu dispos 
souscrire de bon coeur  ce commandement que je croyais bien n'avoir pas
beaucoup de temps  vivre. Cependant je suis arriv bien vite  honorer
ma mre profondment, de toute mon me, et je rvre maintenant sa
mmoire.

--Vous la rvrez?--dit Bintrey.

--Pendant sept heureuses annes,--continua Wilding avec le mme accent
de simple et virile douleur et sans songer  rougir de ses
larmes,--pendant sept ans, mon excellente mre fut ici l'associe de mes
prdcesseurs Pebblesson Neveu. Lorsque j'atteignis ma majorit, elle me
transmit la part dont elle avait hrit dans cette maison, puis elle
racheta pour moi la part de Pebblesson; elle me laissa tout ce qu'elle
possdait, tout, hormis cet anneau de deuil que vous portez au doigt....
Elle n'est plus! Il n'y a pas six mois qu'elle vint un matin au
Carrefour des clopps pour y lire de ses yeux la nouvelle enseigne:
Wilding et Co. Et pourtant elle n'est plus!

--Triste!... fort triste!...--murmura Bintrey,--mais c'est le sort
commun  un moment ou  un autre: ne devons-nous pas tous cesser d'tre?

Ce disant, il le prouva bien en achevant de vider la bouteille de Porto.
Ce Porto de quarante-cinq ans avait aussi cess d'tre. Bintrey poussa
un large soupir.

--Et puisque je l'ai perdue,--reprit Wilding en essuyant ses larmes,--il
ne me reste plus qu' nourrir ternellement son souvenir et mes regrets.
La chre femme! Mon coeur se sentit entran vers elle ds la premire
fois que je la vis; c'tait l'instinct de la nature... je ne pouvais
pourtant la prendre alors que pour une dame trangre. C'tait un
Dimanche, nous finissions de dner l-bas aux Enfants Trouvs.... Ah!
vous savez bien, Monsieur Bintrey, que je ne rougis point d'avoir t
aux Enfants Trouvs. Moi, qui ne me suis jamais connu de pre, je dsire
tre un pre pour tous ceux qui travaillent sous mes ordres.

--Honnte dsir,--fit observer Bintrey.

--C'est pourquoi,--continua Wilding qui s'animait et se noyait mme un
peu dans le flot montant de son loquence,--c'est pourquoi je demande
dans les journaux une excellente femme de charge, pour prendre soin de
la maison d'habitation de Wilding et Co., marchand de vins, Carrefour
des clopps. Je veux rtablir chez moi quelques-uns de nos anciens
usages et les rapports touchants qui existaient autrefois entre le
patron et l'employ. Il me plait de vivre  l'endroit o je gagne mon
argent. Je veux, chaque jour, m'asseoir au haut bout de la table 
laquelle les gens qui me servent viendront s'asseoir; et nous mangerons
ensemble du mme rti, du mme bouilli, et nous boirons la mme bire;
et mes serviteurs dormiront sous le mme toit que Walter Wilding! Et
tous tant que nous sommes.... Je vous demande pardon, Monsieur Bintrey,
voil que mes bourdonnements dans la tte vont me reprendre... je vous
serais oblig si vous me conduisiez  la pompe.

Alarm par l'excessive coloration du visage de son client, Bintrey ne
perdit pas un moment pour l'entraner dans la cour. C'tait chose
facile, car le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux y donnait
accs de plain-pied du ct de la maison d'habitation. L, l'homme
d'affaires, obissant  un signe du malade, se mit  pomper de toutes
ses forces. Wilding se lava la figure et la tte et but de bon coeur;
aprs quoi il dclara se sentir mieux.

--Voyez!--dit Bintrey,--voil ce que c'est que de vous laisser chauffer
par vos bons sentiments!

Ils regagnrent le bureau, et tandis que Wilding s'essuyait, l'homme de
loi le grondait toujours.

--Bon!--dit le jeune homme,--n'ayez pas peur. Je n'ai pas divagu,
n'est-ce pas?

--Pas le moins du monde. Vous avez t parfaitement raisonnable.

--O en tais-je, Monsieur Bintrey?

--Vous en tes rest... mais,  votre place, je ne voudrais pas m'agiter
en reprenant ce sujet quant  prsent....

--J'y veillerai, je serai sur mes gardes,--dit Wilding.-- quel endroit
ce diable de bourdonnement m'a-t-il pris?

--Au rti, au bouilli, et  la bire. Vous disiez: logeant sous le mme
toit, afin que nous puissions tous tant que nous sommes....

--Tous tant que nous sommes!... Ah! c'est cela.... Tous tant que nous
sommes, bourdonnant ensemble....

--L... l...--interrompit Bintrey.--Quand je vous disais que vos bons
sentiments ne sont propres qu' vous exalter,  vous faire du mal....
Voulez-vous encore essayer de la pompe?

--Non! non! c'est inutile. Je vais bien, Monsieur Bintrey. Je reprends
donc: Afin que nous puissions, tous tant que nous sommes, formant une
sorte de famille.... Voyez-vous, je n'ai jamais t accoutum 
l'existence personnelle que tout le monde mne dans son enfance. Plus
tard j'ai t absorb par ma pauvre chre mre. Aprs l'avoir perdue, je
me suis trouv bien plus apte  faire partie d'une association qu'
vivre seul. Je ne suis rien par moi-mme.... Ah! Monsieur Bintrey, faire
mon devoir envers ceux qui dpendent de moi et me les attacher sans
rserve, cette ide revt  mes yeux un charme tout patriarcal et
ravissant! Je ne sais quel effet elle peut produire sur vous....

--Sur moi?--rpliqua Bintrey,--il n'importe gure. Que suis-je en cette
circonstance? Rien. C'est vous qui tes tout, Monsieur Wilding? Par
consquent, l'effet que vos ides peuvent produire sur moi est ce qu'il
y a de plus indiffrent au monde.

--Oh!--s'cria Wilding avec un feu extraordinaire,--mon plan me parait,
 moi, dlicieux....

--En vrit!--interrompit brusquement l'homme d'affaires,--si j'tais 
votre place, je ne voudrais pas m'agi....

--Ne craignez rien,--fit Wilding.--Tenez!--continua-t-il en prenant sur
un meuble un gros livre de musique.--Voici Haendel.

--Haendel,--rpta Bintrey avec un grognement menaant,--qui est cela?

--Haendel!... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le Docteur Arne, Greene,
Mendelssohn, je connais tous les choeurs de ces matres. C'est la
collection de la chapelle des Enfants Trouvs. Les belles antiennes!
Pourquoi ne les apprendrions-nous pas ensemble?

--Ensemble? que veut dire cet ensemble?--s'cria l'homme d'affaires
exaspr,--qui apprendra ces antiennes?

--Qui?... le patron et les employs.

-- la bonne heure! c'est autre chose.

Pendant un moment il avait cru que Wilding allait lui rpondra: l'homme
d'affaires et le client: vous et moi!

--Non, ce n'est pas autre chose,--reprit Wilding,--c'est la mme chose.
La musique doit surtout servir de lien entre nous. Monsieur Bintrey,
nous formerons un choeur dans quelque paisible glise, prs du Carrefour
des clopps, aprs que nous aurons, avec joie, chant ensemble, nous
reviendrons ici dner ensemble avec plaisir. Ce qui me proccupe
maintenant, c'est de mettre ce systme en pratique dans le plus bref
dlai possible, de faon que mon nouvel associ se trouve tabli en
arrivant dans la maison.

--Grand bien vous fasse!--s'cria Bintrey en se levant.--Est-ce que
Laddle sera aussi l'associ de Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le
Docteur Arne, Greene, et Mendelssohn?

--Je l'espre.

--Je souhaite que ces messieurs en soient contents, reprit
Bintrey.--Adieu, monsieur.

Ils se serrrent la main et se sparrent.  peine Bintrey s'tait-il
loign que l'on frappa  la porte. Quelqu'un entra dans le bureau de
Wilding par une porte de communication qui s'ouvrait dans la salle o se
tenaient les commis. C'tait le chef des garons de cave de Wilding et
Co., jadis chef des garons de cave de Pebblesson Neveu, Joey Laddle,
lui-mme, un homme lent et grave, comme architecture humaine un
portefaix. Il tait vtu d'un vtement fronc et d'un tablier  bavette
qui ressemblait  la fois  un paillasson et  la peau d'un rhinocros.

--.... Quant  la mme nourriture et au mme logement, Monsieur Wilding,
mon jeune matre...--dit-il, en entrant, d'un ton bourru.

--Quoi! Joey....

--Eh bien! s'il faut parler pour moi, Monsieur Wilding... et jamais je
n'ai parl ni ne parlerai pour d'autres que pour moi,... je n'ai aucun
besoin, ni d'tre nourri, ni d'tre log. Si cependant vous dsirez me
loger et me nourrir, soit... je puis manger comme tout le monde et je me
soucie moins de l'endroit o je mangerai que de ce qu'on me fera manger,
ne vous en dplaise. Est-ce que tous vos employs vont aussi vivre chez
vous, mon jeune matre? Les deux autres garons de cave, les trois
porteurs, les deux apprentis, les hommes de journe... tout le monde?

--Oui, Joey... et j'espre que nous formerons une famille unie.

--Bon,--dit Joey,--je l'espre pour eux.

--Pour eux?... Dites aussi pour nous.

Joey Laddle secoua la tte.

--Ne comptez pas trop sur moi pour cela, Monsieur Wilding, mon jeune
matre. Ce n'est pas  mon ge, et aprs les circonstances qui ont form
mon caractre, qu'on se prend tout d'un coup  aimer la socit. Lorsque
Pebblesson Neveu me disaient: Joey, tche donc de prendre une figure
plus enjoue, je leur ai souvent rpondu: C'est bon  vous qui tes
accoutums  boire le vin, d'avoir un visage gai. Moi je ne fais que le
respirer par les pores de ma peau. Pris de cette faon, il agit
diffremment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une
bonne salle  manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah! vigoureux
et en portant des toasts aux convives; autre chose de s'en remplir
soi-mme par les pores et par les poumons, au fond d'une cave basse et
noire et dans une atmosphre moisie. Je disais cela  Pebblesson Neveu.
Ah! Monsieur Wilding, mon jeune matre, j'ai t garon de cave toute ma
vie, j'ai appliqu toute mon intelligence au travail, et me voil aussi
abruti qu'un homme peut l'tre. Allez! vous ne trouverez pas plus abruti
que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon gal en humeur noire.
Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous
rpandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de
humer le vin par vos pores quand vous n'en avez pas besoin. Et vous
verrez.

--Je suis dsol de ce que vous me dites, Joey,--rpondit Wilding.--Et
moi qui avais espr que vous runiriez une classe de chant dans cette
maison.

--Moi, monsieur!... Monsieur Wilding, mon jeune matre, vous ne prendrez
pas Joey Laddle  s'occuper d'harmonie! Une machine  avaler, monsieur,
c'est tout ce que je puis tre en dehors de mes caves! L'estomac n'est
pas mauvais. Cependant, je vous remercie, puisque vous pensez que je
vaux la peine que vous voulez prendre en me faisant vivre chez vous.

--Je le veux, Joey.

--N'en parlons plus, monsieur. C'est dit.... Mais, monsieur, n'tes-vous
pas sur le point de prendre le jeune George Vendale comme associ dans
cette maison?

--Oui.

--Un changement de plus. Au moins ne changez pas encore la raison
sociale. Ne faites pas cela. Vous l'avez dj fait une fois. Et je vous
le demande, n'aurait-il pas mieux valu conserver Pebblesson et Co.,
qui avaient toujours eu de la chance? On ne doit point risquer de
changer la chance quand elle est bonne.

--Je ne modifierai point la raison sociale, Joey.

--Je suis content de l'apprendre, Monsieur Wilding, et je vous souhaite
le bonjour. Mais vous auriez certainement mieux fait de conserver
Pebblesson et Co. Vous auriez mieux fait.




La femme de charge entre.


Le lendemain, Walter Wilding tait assis dans la salle  manger, prt 
recevoir les postulantes  ces hautes fonctions de femme de charge qu'il
allait crer dans sa maison. Cette salle tait une pice entirement
boise, parquete de chne, avec un tapis de Smyrne fort us, le meuble
tait en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui avait connu plus
d'une fois le baiser rparateur du vernis sous Pebblesson. Le grand
buffet avait vu bien des dners d'affaires que Pebblesson Neveu ne
marchandait pas  sa clientle, ayant pour principe qu'un bon commerant
ne doit jamais hsiter  donner libralement un oeuf pour recevoir un
boeuf. Trois grands rchauds dormaient sur la grande chemine qu'ils
couvraient presque tout entire en compagnie d'une cave  vins qui
affectait la forme d'un sarcophage, et qui avait, en effet, dans son
temps, enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux clibataire rubicond,
en grande perruque  marteau, dont le portrait tait accroch  la
muraille, au-dessus de ce majestueux buffet; et qu'on pouvait
reconnatre pour Pebblesson (pas le neveu) ne s'tait-il pas avis, lui
aussi, d'aller habiter un sarcophage? Depuis lors ces rchauds taient
demeurs froids, aussi froids que le vieux ngociant lui-mme.

Tout, d'ailleurs, dans ce vieux logis, avait un air de vtust glace.
Les griffons noir et or qui supportaient les candlabres, tenant des
boules noires et des chanes d'or dans leurs gueules, montraient une
mine piteuse qui semblait demander grce pour une attitude si gnante et
qu'ils gardaient depuis si longtemps. On voyait bien qu' leur ge ils
ne se sentaient plus le coeur de jouer  la balle. Ils secouaient leurs
chanes comme pour protester qu'ils avaient bien acquis le droit d'tre
libres. Et, cependant, ils demeuraient enchans  la mme place, devant
les mmes objets qu'ils regardaient avec tant d'ennui, depuis tant
d'annes, et rien ne changeait dans l'antique maison, rien que les
matres!

Justement cette matine d't vit un vnement aussi surprenant que la
dcouverte d'un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel,  force de
regarder d'en haut, dcouvrit le Carrefour des clopps. La lumire et
la chaleur y pntrrent. Un rayon s'en vint jouer sur un portrait de
femme suspendu au-dessus de la chemine et qui composait, avec le
portrait de Pebblesson l'oncle, la seule dcoration de la salle  manger
de Wilding.

Wilding contemplait cette peinture.

--Ma mre  vingt-cinq ans,--se disait-il.

Et ses yeux suivaient avec ravissement ce rayon bni.... Il pensait qu'il
avait accroch l cette toile afin que les visiteurs pussent admirer sa
mre dans tout l'clat de sa jeunesse et de sa beaut. Quant  un autre
portrait qui avait t fait de la morte, alors qu'elle avait cinquante
ans, il l'avait mis dans sa chambre  coucher comme un souvenir avec
lequel il voulait toujours vivre....

--Quoi! c'est vous, Jarvis,--dit-il.

Ces mots s'adressaient  un de ses commis qui venait de passer la tte
par la porte entre-baille.

--Oui,--rpliqua Jarvis,--je voulais seulement vous dire, monsieur,
qu'il va tre dix heures et que plusieurs femmes attendent dans le
bureau.

--Mon Dieu!--s'cria Wilding, qui rougit et qui plit en mme
temps,--sont-elles vraiment plusieurs?... J'aurais mieux fait de les
faire introduire quand il n'y en avait qu'une ou deux. Je les recevrai
donc, chacune  son tour, Jarvis, dans l'ordre de leur arrive.

Ce disant, il se retrancha derrire la table, s'enfona bien dans son
fauteuil, et mit devant lui un grand encrier, puis il donna l'ordre
d'introduire les postulantes.

Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable circonstance  tout
clibataire connu pour tre  son aise. Wilding vit dfiler devant lui
l'espce ordinaire des femmes rpugnantes et l'ordinaire espce des
femmes trop sympathiques. La premire qui se prsenta fut la veuve d'un
boucanier dtermine  s'emparer de lui quand mme; elle treignait son
parapluie sous son bras comme si elle se ft imagine que ce parapluie
tait Walter Wilding lui-mme et qu'elle le tenait dj dans ses serres.
Vinrent ensuite plusieurs de ces vieilles filles qui ont vu de
meilleurs jours et qui arrivent armes de certificats clricaux
attestant que la thologie ne leur est point trangre; puis ce fut le
tour des demoiselles, qui s'offraient  Wilding pour l'pouser sans
faon. Il vint encore des femmes de charge de profession, aux allures
militaires, qui lui firent subir un interrogatoire en rgle sur ses
moeurs et ses habitudes; de languissantes malades pour qui la question
des gages n'tait que secondaire et qui recherchaient surtout le confort
d'un hospice particulier; de sensibles cratures qui clataient en
pleurs ds que Wilding leur adressait une question et auxquelles il dut
faire boire plusieurs verres d'eau sucre pour les apaiser, etc.

Le courage de Wilding allait lui manquer quand une nouvelle venue se
prsenta.

C'tait une femme de cinquante ans environ, bien qu' certains moments
elle part plus jeune, par exemple quand elle souriait. Sa figure avait
une remarquable expression de gaiet placide, qui semblait indiquer une
galit de caractre toujours bien rare. On n'aurait pu dsirer une
attitude meilleure ni mieux soutenue; et il n'tait pas jusqu'au son de
sa voix qui ne ft en parfaite harmonie avec la rserve de ses manires.
Wilding acheva d'tre sduit, lorsqu' la question suivante qu'il lui
fit avec douceur:--Quel nom inscrirai-je, madame?

Elle rpondit:--Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari est mort depuis de
longues annes. Je n'ai pas d'enfants.

Cette voix frappa si agrablement l'oreille de Wilding, tandis qu'il
prenait ses notes, qu'il ne se hta point de les prendre et qu'il pria
Madame Goldstraw de lui rpter son nom. Lorsqu'il releva la tte, le
regard de l'trangre venait de se promener autour de la chambre et
retournait vers lui.

--Vous m'excuserez de vous adresser encore quelques questions?--fit
Wilding.

--Certainement, monsieur, si je ne voulais pas tre interroge, je
n'aurais rien  faire ici.

--Avez-vous dj rempli les fonctions de femme de charge?

--Une fois seulement. J'ai servi une dame qui tait veuve. Je l'ai
servie pendant douze ans. C'tait une pauvre malade qui est morte
rcemment, et c'est pourquoi vous me voyez en deuil.

--Je suis persuad que cette dame a d vous laisser les meilleures
lettres de crdit?--reprit Wilding.

--Je crois qu'il m'est bien permis de dire que ce sont les meilleures
qu'on puisse avoir,--rpliqua-t-elle,--J'ai pens que je vous
pargnerais du temps et de la peine en prenant par crit le nom et
l'adresse des correspondants de cette dame, et je vous les ai apports,
monsieur.

Elle dposa une carte sur la table.

--Madame Goldstraw,--dit Wilding en prenant la carte,--vous me rappelez
trangement.... Vous me rappelez des manires et un son de voix auxquels
j'ai t accoutum jadis.... Oh! j'en suis sr, bien que je ne puisse
dterminer en ce moment ce qui se passe dans mon esprit.... Mais votre
air et votre attitude sont ceux d'une personne.... Je devrais ajouter que
cette personne tait bonne et charmante.

Madame Goldstraw sourit.

--Eh bien! monsieur,--dit-elle,--j'en suis ravie.

--Oui,--reprit Wilding, rptant tout pensif ce qu'il venait de
dire,--oui, charmante et bonne.

En mme temps il jetait un regard  la drobe sur sa future femme de
charge.

--Mais sa grce et sa bont, c'est tout ce que je me rappelle. La
mmoire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un rve 
demi effac. Je ne sais ce que vous pensez  ce sujet, Madame Goldstraw,
mais c'est mon sentiment  moi.

Il est probable que c'tait aussi le sentiment de Madame Goldstraw, car
elle rpondit par un signe d'assentiment. Wilding lui offrit de la
mettre lui-mme en communication immdiate avec le gentleman dont elle
lui avait remis la carte; c'tait un homme d'affaires qui habitait
Doctor's Commons. Madame Goldstraw lui en tmoigna sa reconnaissance, et
comme Doctor's Commons n'tait pas fort loign, Wilding la pria de
repasser au bout de trois heures.

Les renseignements furent excellents. Wilding gagea donc Madame
Goldstraw cette mme aprs-midi. Elle devait entrer le lendemain et
s'installer en qualit de femme de charge au Carrefour des clopps.




La femme de charge parle.


Madame Goldstraw s'installa sans bruit dans la chambre qui lui avait t
assigne; elle n'tait point femme  dranger les domestiques, et, sans
perdre de temps, elle se fit annoncer chez son nouveau matre pour lui
demander ses instructions. Wilding la reut dans la salle  manger,
comme la veille. Ce fut l qu'aprs avoir chang les civilits d'usage,
ils s'assirent tous les deux pour tenir conseil sur les affaires de la
maison.

--En ce qui concerne les repas, monsieur,--dit Madame
Goldstraw,--aurai-je  m'en occuper pour un grand nombre de personnes ou
pour vous seulement?

--Si je puis mettre  excution un vieux projet que j'ai mri,--rpliqua
Wilding,--vous aurez beaucoup de monde  table. Je suis garon, Madame
Goldstraw, et je dsire vivre avec toutes les personnes que j'emploie
comme si elles taient de ma famille. Jusqu' ce que ce projet
s'accomplisse, vous n'aurez  songer qu' moi et  mon nouvel associ;
je ne puis vous renseigner sur ce point quant  ce qui le concerne;
mais, pour moi, je puis bien me donner  vous comme un homme d'habitudes
rgulires et d'un apptit invariable....

--Et les djeuners?--interrompit Madame Goldstraw,--y a-t-il quelque
chose de particulier, monsieur, pour vos djeuners?

Elle s'interrompit elle-mme et laissa sa phrase inacheve. Ses yeux se
dtournaient de son matre et se dirigeaient vers la chemine et vers ce
portrait de femme.... Si Wilding n'et pas tenu dsormais pour certain
que Madame Goldstraw tait une personne exprimente et srieuse, il et
pu croire que ses penses s'garaient un peu depuis le commencement de
cet entretien.

--Je djeune  huit heures,--dit-il;--j'ai une vertu et un vice: jamais
je ne me fatigue de lard grill et je suis extrmement difficile quant 
la fracheur des oeufs.

Le regard de Madame Goldstraw se reporta enfin vers lui, mais  dfaut
de son regard, l'esprit de la femme de charge tait encore partag entre
son matre et le portrait....

--Je prends du th,--continua Wilding,--et peut-tre suis-je un peu
nerveux et enclin  l'impatience lorsque je le prends trop longtemps
aprs qu'il a t fait.... Si mon th....

Ce fut  son tour de s'arrter tout net et de ne point achever sa
phrase. S'il n'avait pas t engag dans la discussion d'un sujet aussi
intressant que celui-l, Madame Goldstraw, en vrit, aurait pu croire
que ses penses,  lui aussi, commenaient  s'garer.

--Si votre th attend, monsieur...,--reprit-elle, renouant poliment le
fil perdu de ce bizarre entretien.

--Si mon th?...--rpta machinalement Wilding; il s'loignait de plus
en plus de son djeuner; ses yeux se fixaient avec une curiosit
croissante sur le visage de sa femme de charge.--Si mon th!... Mon
Dieu, Madame Goldstraw, quels sont donc ces allures et ce son de voix
que j'ai connus et que vous me rappelez? Ce souvenir me frappe
aujourd'hui plus fortement encore que la premire fois que je vous ai
vue. Quel peut-il tre?

--Quel peut-il tre?...--rpta Madame Goldstraw.

Ces derniers mots, elle les avait dits de l'air d'une personne qui
songeait  tout autre chose. Wilding, qui ne cessait point de
l'examiner, remarqua que ses yeux erraient sans cesse du ct de la
chemine. Il les vit se fixer sur le portrait de sa mre. En mme temps
les sourcils de Madame Goldstraw se contractrent lgrement comme si
elle faisait  cet instant un effort de mmoire dont elle avait  peine
conscience.

--Feu ma pauvre chre mre,--lui dit-il,--quand elle avait vingt-cinq
ans.

Madame Goldstraw le remercia d'un geste, pour la peine qu'il venait de
prendre en lui nommant l'original de cette peinture. Son visage aussitt
se rassrna. Elle ajouta poliment que ce portrait tait celui d'une
bien jolie dame.

Wilding ne lui rpondit pas. Il tait dj retomb dans cette perplexit
qui le tourmentait depuis une heure et dont il ne pouvait plus se
dfendre. Encore une fois il tenta de rassembler sa mmoire. O donc
avait-il vu cet air de figure, o donc avait-il entendu ce son de voix
que Madame Goldstraw lui rappelait si exactement?

--Pardonnez-moi,--dit-il,--si je vous fais une nouvelle question, qui
n'a trait ni  mon djeuner ni  moi-mme. Puis-je vous demander si vous
n'avez jamais occup d'autre position que celle de femme de charge?

--Si vraiment,--rpliqua-t-elle,--j'ai dbut dans la vie d'une tout
autre manire. J'ai t gardienne  l'Hospice des Enfants Trouvs.

--J'y suis!--s'cria Wilding en repoussant violemment son fauteuil et en
se levant.--Par le ciel! ce sont les faons de ces excellentes femmes
que les vtres me rappellent si bien!

Madame Goldstraw le regarda d'un air stupfait et plit. Elle se contint
pourtant, baissa les yeux, et se tut.

--Qu'y a-t-il?...--demanda Wilding.--Quelle est votre pense?...

--Monsieur,--balbutia la femme de charge,--dois-je conclure de ce que
vous venez de dire, que vous ayez t aux Enfants Trouvs?

--Certainement!--s'cria-t-il.--Je ne rougis pas de l'avouer.

--Vous avez t aux Enfants?... Sous le nom que vous portez aujourd'hui?

--Sous le nom de Walter Wilding.

--Et la dame?...

Madame Goldstraw s'arrta court, regardant encore le portrait. Ce regard
exprimait maintenant,  ne point s'y mprendre, un vif sentiment
d'alarme.

--Vous voulez parler de ma mre,--dit Wilding.

--Votre mre,--rpta-t-elle d'un air contraint,--votre mre vous a
retir de l'Hospice.... Quel ge aviez-vous alors, monsieur?

--Onze ans et demi, Madame Goldstraw.... Oh! c'est une aventure
romanesque.

Il raconta l'histoire de la dame voile qui lui avait parl  l'Hospice,
pendant le dner des Enfants, et tout ce qui avait suivi cette
rencontre. Il fit ce rcit de ce ton communicatif, avec cet air de
simplicit qu'il employait en toutes choses.

--Ma pauvre chre mre,--continua-t-il,--n'aurait jamais pu me
reconnatre, si elle n'avait su mouvoir par sa douleur une femme de la
maison qui eut piti d'elle. Cette femme lui promit de toucher du doigt
le petit Walter Wilding, en faisant sa ronde dans la salle.... Ce fut
ainsi que je retrouvai ma pauvre chre mre, aprs avoir t spar
d'elle depuis que j'tais au monde. Et, je vous l'ai dit, j'avais alors
plus de onze ans.

Madame Goldstraw coutait avec attention. Sa main, qu'elle avait pose
sur la table, retomba inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda
fixement son nouveau matre, et son visage se couvrit d'une pleur
mortelle.

--Qu'ayez-vous,--s'cria Wilding,--qu'est-ce que cette motion veut
dire?... De grce, savez-vous quelque autre chose du pass?... Avez-vous
t mle  quelque autre incident qu'on ne m'a point fait connatre? Je
me souviens que ma mre m'a parl d'une autre personne de la maison,
envers qui elle avait contract une dette ternelle de reconnaissance.
Lorsqu'elle s'tait spare de moi  ma naissance, une gardienne avait
eu l'humanit de lui apprendre le nom qu'on m'avait donn. Cette
gardienne, c'tait vous.

--Que Dieu me pardonne!--rpta Madame Goldstraw,--c'tait moi.

--Que Dieu vous pardonne!--rpta Wilding pouvant.--Et qu'avez-vous
donc fait de mal en cette occasion?... Expliquez-vous, Madame Goldstraw.

--Je crois,--dit la femme de charge,--que nous ferions mieux d'en
revenir  mes devoirs dans votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle
au sujet de notre entretien, monsieur. Vous djeunez donc  huit
heures?... N'avez-vous pas l'habitude de faire un lunch?...

--Un lunch!--fit Wilding.

Cette terrible rougeur qui avait si fort effray, la veille, Bintrey,
l'homme de loi, reparut sur le visage du jeune ngociant. Wilding porta
la main  sa tte. Visiblement il cherchait  remettre un peu d'ordre
dans ses penses avant que de reprendre la parole.

--Vous me cachez quelque chose,--dit-il brusquement  Madame Goldstraw.

--Je vous en prie, monsieur, faites-moi la grce de me dire si vous
prenez un lunch?--repartit la femme de charge.

--Je ne vous ferai point cette grce, je ne reviendrai pas  notre
sujet, Madame Goldstraw, entendez-vous, je n'y reviendrai pas avant que
vous m'ayez dit pourquoi vous regrettez si peu d'avoir fait du bien  ma
mre en cette circonstance terrible,--s'cria Wilding hors de lui.--Ma
mre m'a parl de vous avec un sentiment de gratitude inpuisable
jusqu' la fin de sa vie, et sachez bien que c'est me rendre un mauvais
service que de vous taire et de ne point me rpondre. Vous m'agitez,
vous m'inquitez, vous allez tre la cause que mes tourdissements vont
revenir.

Il porta encore la main  son front et de rouge qu'il tait son visage
devint violet.

--Il est dur pour moi, monsieur, au moment o j'entre  votre service,
il est bien dur de vous dire une chose qui pourra me coter la perte de
vos bonnes grces et de votre bienveillance,--rpliqua lentement Madame
Goldstraw.--Je vous prie seulement de remarquer, quoi qu'il advienne,
que je ne suis pas libre de ne pas vous obir. C'est vous qui me forcez
 parler quand j'aurais t heureuse de me taire, et je ne romps le
silence que parce qu'il vous alarme. Sachez donc que lorsque j'appris 
la pauvre dame dont le portrait est l le nom sous lequel son enfant
avait t baptis, je manquai  tous mes devoirs. Mon imprudence a eu
des suites fatales. Mais je vous dirai pourtant la vrit. Quelques mois
aprs que j'eus fait connatre  cette dame le nom de son enfant, une
autre dame trangre se prsenta dans la maison, dsirant d'adopter un
de nos petits garons. Elle en avait apport l'autorisation pralable et
rgulire; elle examina un grand nombre d'enfants sans se dcider en
faveur d'aucun; puis, ayant vu par hasard un de nos plus jeunes
babies... un petit garon aussi... confi  mes soins... je vous en
prie, tchez de demeurer matre de vous, monsieur.... Il n'est pas
ncessaire de prendre plus de dtours, en vrit. L'enfant que la dame
trangre emmena avec elle tait celui de la dame dont voici le
portrait.

Wilding se leva en sursaut.

--Impossible!...--s'cria-t-il,--que me racontez-vous l?... Quelle
histoire absurde!... Regardez ce portrait... ne vous l'ai-je pas dj
dit?... C'est le portrait de ma mre!...

--Quand cette malheureuse dame, dont vous me montrez l'image, vint, au
bout de quelques annes, vous retirer de l'Hospice,--reprit Madame
Goldstraw d'une voix ferme,--elle fut victime... et vous aussi,
monsieur... d'une terrible mprise.

Wilding retomba lourdement sur son fauteuil.

--Il me semble que la chambre tourne autour de moi!...--fit-il.--Ma
tte!... ma tte!...

La femme de charge, toute perdue, courut  la fentre qu'elle ouvrit,
puis  la porte pour appeler du secours; mais un torrent de pleurs,
s'chappant  grand bruit des yeux de Wilding, vint heureusement le
soulager. D'un signe, il pria Madame Goldstraw de ne point le quitter.
Elle attendit la fin de cette explosion de larmes. Wilding revint  lui,
leva la tte, et considra sa femme de charge d'un air souponneux et
irrit, avec toute la draison d'un homme faible.

--Mprise!... mprise!...--s'cria-t-il, rptant le dernier mot qu'il
avait dit.--Mprise!...--continua-t-il d'un ton farouche.--Et si vous me
trompiez vous-mme!...

--Malheureusement,--dit-elle,--je ne puis avoir commis une erreur. Je
vous dirai pourquoi ds que vous serez en tat de m'entendre.

--Tout de suite!... tout de suite!...--reprit Wilding.--Ne perdons pas
un moment.

L'air gar avec lequel il lui enjoignait de parler fit comprendre 
Madame Goldstraw qu'il serait d'une gnrosit cruelle et maladroite de
lui laisser un seul moment d'esprance. Il suffisait maintenant d'un mot
pour mettre  jamais un terme  cette illusion qu'il aurait voulu
garder. Ce mot, qui allait l'accabler, elle devait le lui dire.

--Je viens de vous apprendre,--dit-elle,--que l'enfant de la dame dont
vous avez le portrait avait t adopt et emmen par une autre dame
trangre.--Vous me voyez aussi sre de ce fait que je le suis d'tre
ici, auprs de vous en ce moment. Me voici force de vous affliger
encore, monsieur, et cela contre mon gr. Veuillez me suivre maintenant,
vous reporter dans le pass, trois mois aprs l'vnement dont nous
parlons. J'tais alors  l'Hospice de Londres, toute prte  emmener,
suivant les ordres que j'avais reus, quelques enfants  notre
succursale de la campagne. Il y eut ce jour-l, je m'en souviens, une
discussion relative au nom que l'on allait donner  un petit nouveau
venu. Nous donnions en gnral  nos petits anges, des noms que nous
prenions tout simplement au hasard dans l'Almanach des Adresses. Ce
jour-l, l'un des gentlemen directeurs, qui feuilletait le Registre,
trouva que le baby qui venait d'tre adopt, Walter Wilding, avait t
effac, Un nom  prendre, dit-il; donnez-le  celui qui vient d'tre
reu tout  l'heure. C'est le moyen de vous mettre d'accord. On appela
donc ce nouvel enfant Walter Wilding comme l'autre qui nous avait t
retir.... Ce nouvel enfant, c'tait vous.

La tte de Wilding retomba sur sa poitrine.

--C'tait moi!...--murmura-t-il.

--Peu de temps aprs votre entre dans l'institution, monsieur,--reprit
la femme de charge,--je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici me
prter toute votre attention, vous allez voir comment une funeste
mprise a eu lieu naturellement. Onze ans et demi se passrent avant que
celle que, tout  l'heure, vous croyiez avoir t votre mre, ne
retournt  l'Hospice pour y chercher le fils dont elle s'tait spare.
Elle savait qu'il s'appelait Walter Wilding, et rien de plus. La
servante qu'elle mut par sa douleur ne put lui dsigner que le seul
Walter Wilding alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu rtablir
la vrit des choses, j'tais bien loin alors. Aucun indice, aucun
soupon, aucun doute ne put donc alors empcher cette cruelle erreur de
s'accomplir. Oh! je souffre pour vous, monsieur, vous penserez toujours
avec raison que le jour o je suis entre chez vous fut un jour de
malheur, j'y suis venue bien innocemment, je vous le jure. Et pourtant
j'prouve le sentiment d'une mauvaise action que je viens de commettre.
Que n'ai-je pu dissimuler le trouble o la vue de ce portrait et les
confidences que vous m'avez faites m'avaient jete malgr moi! Si
j'avais eu la sagesse de me taire, vous n'auriez jamais eu l'occasion
d'apprendre toutes ces choses douloureuses et, mme  l'heure de votre
mort, tranquille et sans inquitude....

Elle s'arrta, car Wilding redressa brusquement la tte et la regarda.
Son honntet native se soulevait dans son coeur et protestait contre ce
dernier mot de Madame Goldstraw.

--Entendez-vous par l que vous auriez voulu me cacher tout
ceci...--s'cria-t-il,--me le cacher  jamais si vous l'aviez pu?

--Je me flatte de pouvoir toujours dire la vrit quand on me la
demandera,--rpondit Madame Goldstraw.--Certes, il vaut mieux pour moi
et pour ma conscience de n'tre pas charge d'un pareil secret. Mais
cela vaut-il mieux pour vous? De quelle utilit peut-il vous tre,
maintenant, de le connatre, le secret qui vous dchire?

--De quelle utilit?--rpta Wilding.--Mais, grand Dieu, si cette
histoire est vraie!...

--Si elle ne l'tait point, vous l'euss-je raconte,
monsieur?--rpliqua-t-elle.

--Je vous demande pardon,--continua Wilding.--Il faut tre indulgente
pour moi. Je ne puis encore trouver la force d'admettre comme relle
cette terrible dcouverte. Nous nous aimions si tendrement l'un et
l'autre (il montrait le portrait en disant cela). Je sentais si
profondment que j'tais son fils.... Elle est morte dans mes bras,
Madame Goldstraw, morte en me bnissant comme une mre seule peut bnir.
Et c'est aprs tant d'annes qu'on vient me dire: Elle n'tait pas ta
mre!

--Malheureusement,--fit Madame Goldstraw,--elle ne l'tait pas, mais
elle vous aimait....

--Je ne sais ce que je dis!--s'cria-t-il.

Dj l'empire passager qu'il avait pu prendre sur lui-mme quelques
moments auparavant et qui lui avait donn un peu de force
s'vanouissait.

--Ce n'tait pas  ce terrible chagrin que je songeais tout  l'heure.
Non, c'tait tout autre chose qui me traversait l'esprit.... Oui, oui,
vous m'avez surpris et bless, Madame Goldstraw. Votre langage me donne
 supposer que vous regrettez de ne m'avoir point laiss une erreur qui
m'tait si chre. Ne vous laissez pas aller  de telles penses, et
surtout gardez-vous bien de me les dire. C'et t un crime que de
m'pargner la vrit. Je sais que votre intention tait bonne, je le
sais! je ne dsire pas vous affliger, vous avez bon coeur. Mais songez 
la situation o je me trouve. Dans la fausse conviction que j'tais son
fils, elle m'a laiss tout ce qu'elle possdait. Je ne suis pas son
fils. J'ai pris la place, j'ai accept, sans le savoir, la place d'un
autre. Cet autre, il faut que je le trouve. L'espoir de le retrouver est
le seul qui me relve et me fortifie au milieu de ce terrible chagrin
qui me frappe. Vous en devez savoir bien plus que vous ne m'en avez
racont, Madame Goldstraw? Quelle tait cette trangre qui a adopt
l'enfant? Son nom, vous l'avez entendu?

--Je ne l'ai jamais entendu... je ne l'ai jamais revue elle-mme... je
n'ai jamais reu de ses nouvelles....

--Elle n'a donc rien dit lorsqu'elle a emmen l'enfant?... Rappelez vos
souvenirs, elle doit avoir dit quelque chose.

--Une seule, monsieur, une seule qui me revienne. Cette anne-l,
l'hiver avait t trs cruel et beaucoup de nos petits lves avaient
souffert. Lorsqu'elle prit le baby dans ses bras, l'trangre me dit en
riant: Ne soyez pas en peine pour sa sant. Il grandira sous un climat
meilleur que le vtre. Je vais le conduire en Suisse.

--En Suisse?... dans quelle partie de la Suisse?

--Elle ne me l'a pas dit.

--Rien que ce faible indice... rien que ce fil lger pour trouver ma
route...--murmura Wilding,--et un quart de sicle s'est coul depuis ce
jour! Que dois-je faire?

--J'espre que vous ne vous offenserez pas de la franchise de mon
langage, monsieur,--reprit Madame Goldstraw.--En vrit, je ne vois
point pourquoi vous voil si fort incertain de ce que vous avez  faire.
Chercher cet enfant! Qui sait s'il est en vie? Et, monsieur, s'il vit,
il ne connat srement pas l'adversit. L'trangre qui l'a adopte
tait une femme de condition; elle a d prouver au directeur de
l'Hospice qu'elle tait en tat de se charger d'un enfant, sans quoi on
ne lui aurait point permis de le prendre. Si j'tais  votre place,
monsieur, pardonnez-moi de vous parler si librement.... Je me consolerais
en songeant que j'ai aim la pauvre femme qui est l (elle montrait 
son tour le portrait), aussi fortement qu'on aime sa mre et qu'elle a
eu pour moi la mme tendresse que si j'avais t son fils. Tout ce
qu'elle vous a donn, n'est-ce pas en raison de son affection mme? Son
coeur ne s'est jamais dmenti envers vous durant sa vie; le vtre, j'en
suis bien sre, ne se dmentira jamais envers elle. Quel meilleur droit
pouvez-vous avoir  conserver ses prsents?...

--Arrtez!--s'cria Wilding.

Sa probit native lui faisait voir le charitable sophisme que lui
opposait Madame Goldstraw pour le consoler.

--Vous ne comprenez pas,--reprit-il;--c'est parce que je l'ai aime que
mon devoir maintenant est de faire justice  son fils. Un devoir sacr,
Madame Goldstraw. Oh! si ce fils est encore au monde, je le retrouverai.
Je succomberais, d'ailleurs, dans cette terrible preuve, si je n'avais
la ressource et la consolation de m'occuper tout de suite activement de
ce que ma conscience me commande de faire. Il faut que je cause sans
retard avec mon homme de loi. Je veux l'avoir mis  l'oeuvre avant de
m'endormir ce soir.

Il s'approcha d'un tube attach  la muraille, et par ce moyen appela
quelqu'un dans le bureau de l'tage infrieur.

--Veuillez me laisser un moment, Madame Goldstraw,--dit-il,--je serai
plus calme et plus en tat de causer avec vous dans l'aprs-midi! nous
nous plairons ensemble, j'en suis sr, en dpit de ce qui arrive. Oh! ce
n'est pas votre faute.... Donnez-moi la main, Madame Goldstraw. Et
maintenant faites de votre mieux dans la maison....

Comme Madame Goldstraw se dirigeait vers la porte Jarvis parut sur le
seuil.

--Envoyez chercher Monsieur Bintrey,--lui dit Wilding,--j'ai besoin de
le voir sur-le-champ.

Le commis n'tait point venu l seulement pour recevoir un ordre.
Quelqu'un le suivait qu'il avait mission d'introduire; il annona:

--Monsieur Vendale.

Le nouvel associ de Wilding et Co. entra.

--Excusez-moi pour un moment, George Vendale,--dit Wilding,--j'ai encore
un mot  dire  Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher Monsieur
Bintrey.

Jarvis, avant de quitter la chambre, dposa une lettre sur la table.

--De nos correspondants de Neufchtel, monsieur, je
pense,--dit-il.--Cette lettre porte un timbre Suisse.




Nouveaux personnages en scne.


Ces mots: Un timbre Suisse, aprs ce que Madame Goldstraw venait de
lui apprendre, redoublrent l'agitation de Wilding, au point que son
nouvel associ pensa qu'il ne lui tait plus permis de ne point s'en
apercevoir.

--Wilding,--dit-il vivement,--qu'est-il arriv?

Puis il s'interrompit, jetant un regard curieux tout autour de lui,
comme s'il cherchait une cause visible  cette scne extraordinaire.
Wilding lui saisit la main.

--Mon bon George Vendale...--s'cria-t-il avec des yeux suppliants.

En mme temps, il serrait cette main qu'il tenait dans les siennes, non
par forme de politesse ni pour souhaiter la bienvenue  son associ,
mais pour lui donner du secours.

--Mon bon George Vendale,--reprit-il  voix basse,--il m'est arriv tant
de choses que je ne pourrai jamais redevenir moi-mme. Et qu'est-ce que
je dis?... Comment le pourrais-je, puisque je ne suis plus moi?

Le nouvel associ, qui tait un beau jeune homme, du mme ge  peu prs
que Wilding,  la tournure leste,  l'oeil vif et rsolu, leva les
paules.

--Comment cesser d'tre soi-mme?--fit-il.

--Ah! du moins,--repartit Wilding,--je ne suis pas ce que je croyais
tre!

--Pour l'amour du ciel, que croyez-vous donc tre que vous n'tes pas?

Il y avait dans le ton de Vendale un air de compassion et de franchise
qui et pouss  la confiance un homme autrement rserv que ne l'tait
Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait observer qu'il pouvait bien
l'interroger sans indiscrtion, maintenant que leurs affaires taient
communes et qu'ils taient associs, il n'y tint plus.

--L! George, l encore!--soupira-t-il, en s'enfonant dans son
fauteuil.--Associs! Vous me faites souvenir que je n'avais aucun droit
de m'introduire dans les affaires; elles ne m'taient pas destines.
L'intention de ma mre, c'est--dire de la sienne, ne fut jamais que
cela ft  moi; elle voulait certainement que tout ft  lui.

--Voyons, voyons,--fit Vendale, essayant sur Wilding, aprs un court
silence, ce pouvoir que toute nature bien trempe prend toujours sur un
coeur faible, surtout lorsqu'elle a le dsir bien marqu de venir en
aide  sa faiblesse;--soyez raisonnable, mon cher Walter. S'il s'est
fait quelque mal autour de vous et  votre sujet, je suis bien sr que
ce n'est point par votre faute. Ce n'est pas aprs avoir pass trois ans
 vos cts, dans ces bureaux, sous _l'ancien rgime_, que je pourrais
douter de vous. Laissez-moi commencer notre association en vous rendant
un service. Je veux vous rendre  vous-mme. Mais, tout d'abord,
dites-moi, cette lettre se rapporte-t-elle en quoi que ce soit 
l'affaire qui vous agite?

--Oh! oui,--murmura Wilding,--cette lettre!... Cela encore?... Ma
tte!... ma tte!... J'avais oubli cette lettre et cette
concidence... un timbre de Suisse!

--Bon,--reprit Vendale,--je m'aperois que ce pli n'a pas t ouvert. Il
n'est donc pas probable qu'il ait rien de commun avec le trouble o je
vous vois. Cette lettre est-elle  votre adresse ou  la mienne?

-- l'adresse de la maison.

--Si je l'ouvrais et la lisais tout haut pour vous en dbarrasser!...
Elle est tout simplement de notre correspondant de Neufchtel, le
fabricant de vins de Champagne. Tenez, je la lis:

_Cher Monsieur,_

_Nous recevons votre honore du 28 dernier nous annonant votre
association avec M. Vendale, et nous vous prions d'en recevoir nos
sincres flicitations. Permettez-nous de profiter de cette occasion
pour vous recommander d'une faon toute particulire M. Jules
Obenreizer._

--Impossible!--s'cria Vendale.--Impossible!

Wilding releva la tte et tressaillit. Tout l'alarmait depuis le matin.

--Quoi donc?--fit-il.--Qu'est-ce qui est impossible?

--C'est ce nom,--rpliqua Vendale en souriant.--S'appelle-t-on
Obenreizer, je vous le demande?... Je continue....

_Pour vous recommander d'une faon toute particulire M. Jules
Obenreizer, Soho Square, Londres (ct Nord), amplement accrdit
dsormais comme notre agent et qui a eu l'honneur de faire connaissance
avec M. Vendale, en Suisse, son pays natal._

--Lui!--fit Vendale qui s'interrompit encore une fois.--Monsieur
Obenreizer?... Eh! oui vraiment!... O donc avais-je la tte? Je me
souviens  prsent.

Il poursuivit:

_Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa nice..._

--Avec sa...?--dit Vendale.--La nice d'Obenreizer! En effet, je les ai
rencontrs lors de mon dernier voyage en Suisse, et j'ai voyag quelque
temps avec eux, puis je les ai quitts. Je les ai retrouvs encore deux
ans aprs,  mon second voyage, je ne les ai jamais revus depuis. La
nice d'Obenreizer! Eh! oui, c'est possible aprs tout. Continuons:

_M. Obenreizer possde toute notre confiance, et nous ne doutons pas un
instant de l'estime que vous accorderez  son mrite._

--Et cela est dment sign pour la maison: Defresnier et Cie.
Bien... bien... je me charge de voir sous peu Monsieur Obenreizer et
de savoir ce qu'il est. Eh bien! Wilding, voici qui carte toute
conjecture au sujet de ce timbre de Suisse. Maintenant, dites-moi
de quel ennui je peux vous dlivrer. Je le ferai sur mon me.

Le coeur du bon, de l'honnte Wilding dborda de reconnaissance quand il
vit qu'on voulait bien s'employer pour le servir. Il serra de nouveau la
main de son associ et commena son rcit par cette dclaration
solennelle et pathtique qu'il n'tait qu'un imposteur.

Puis, il raconta tout  Vendale.

--C'est sans doute au sujet de tout ce que vous venez de m'apprendre
qu'au moment o je suis entr vous envoyiez chercher Bintrey?--dit
Vendale aprs un court instant de rflexion.

--Ce n'tait pas pour autre chose.

--Il a de l'exprience,--fit Vendale,--et c'est un homme plein de ruse.
Je serai bien aise de connatre son opinion avant de vous donner la
mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding, je n'aime pas 
dissimuler ma pense. Je vous dirai donc tout d'abord et trs simplement
que je ne vois pas cette aventure au mme oeil que vous. Quant  dire un
imposteur, vous, mon cher Wilding, cela est tout bonnement absurde.
Comment peut-on tre coupable d'une faute commise sans le savoir, et
qu'est-ce qu'un imposteur qui n'a point consenti  l'imposture? Et quant
 ce qui regarde votre fortune....

--Ma fortune?--rpta Wilding.

--Vous la devez  cette personne gnreuse qui a cru que vous tiez son
fils et qui vous a forc de croire qu'elle tait votre mre, puisqu'elle
s'est fait connatre  vous sous ce nom. tes-vous sr que le don de ses
biens qu'elle vous a fait n'a pas pour cause le charme des rapports
tablis entre vous et qui ont fait la joie de ses derniers jours. Vous
vous tiez, par degrs, attach  elle, et certes, elle ne s'tait pas
moins fortement attache  vous. C'est donc bien  vous, Walter,  vous,
personnellement, qu'elle a confr, en mourant, tous ces avantages que
vous vous reprochez aujourd'hui sans raison d'avoir accept.

--Point du tout,--s'cria Wilding.--Est ce qu'elle ne me supposait point
sur son coeur un droit naturel que je n'avais pas?

--Ceci,--rpliqua Vendale,--j'en conviens. J'y suis bien forc pour tre
sincre. Mais, pensez-vous que si, durant les derniers six mois, qui ont
prcd sa mort, elle avait fait la dcouverte que vous venez de faire
vous-mme, l'impression de tant d'annes heureuses passes auprs de
vous, la tendresse qu'elle vous avait voue, eussent t tout  coup
effaces?

--Ah!--dit Wilding,--ce que je pense ne changera point la vrit des
choses. Il n'en est pas moins vrai que je suis en possession d'un bien
qui ne m'appartient pas.

--Peut-tre est-il mort, lui...--dit Vendale.

--Mais peut-tre aussi est-il vivant?--s'cria Wilding.--Et s'il vit, ne
l'ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l'ai-je pas assez vol? Ne
lui ai-je pas ravi d'abord tout l'heureux temps dont j'ai joui  sa
place? Ne lui ai-je pas drob le bonheur exquis, ce ravissement cleste
qui m'a rempli l'me, quand cette chre femme m'a dit: Je suis ta
mre? Ne lui ai-je pas pris tous les soins qu'elle m'a prodigus? Ne
l'ai-je pas priv du doux plaisir de faire son devoir envers elle et de
lui rendre son dvouement et sa tendresse?... Ah! sous quels cieux,
George Vendale, sous quels cieux vit-il  prsent, celui envers qui je
suis si coupable?... Que peut-il tre devenu?... O est celui que j'ai
vol?...

--Qui le sait?--murmura George.

--Qui me le dira? Qui me donnera quelque moyen de diriger mes
recherches? Savez-vous bien que ces recherches je dois les commencer
sans perdre un jour. Dsormais je vivrai des intrts de ma part... je
devrais dire de sa part... dans cette maison; le capital, je le placerai
pour lui, il se peut, si je le retrouve, que je sois forc de m'en
remettre  sa gnrosit pour assurer mon avenir... mais je lui rendrai
tout. Je ferai cela, je le ferai aussi vrai que je l'ai aime, honore,
_elle_, de tout mon coeur, de toutes mes forces.

En mme temps, il envoyait un baiser respectueux au portrait suspendu
au-dessus de sa chemine; puis il cacha sa tte dans ses mains et se
tut.

Vendale se leva, vint s'asseoir auprs de lui, et lui mettant
affectueusement la main sur l'paule, lui dit doucement:

--Walter, je vous connaissais avant ce qui vous arrive, comme un parfait
honnte homme,  la conscience pure et au coeur droit. C'est un grand
bonheur et un grand profit pour moi de ctoyer de si prs dans la vie un
compagnon qui vous ressemble et j'en remercie Dieu. Souvenez-vous que je
vous appartiens. Je suis votre main droite, et vous pouvez compter sur
moi jusqu' la mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse que le
sentiment que tout ceci me fait prouver est encore bien confus. Vous
pouvez mme ne le trouver ni dlicat ni quitable. Mais je vous jure que
je me sens bien plus mu pour cette pauvre femme trompe et surtout pour
vous-mme,  qui cette rvlation inattendue vient arracher les joies du
souvenir, que pour cet homme inconnu (si toutefois il est devenu un
homme), priv, sans le savoir, des biens qu'il ignore.... Toutefois vous
avez bien fait d'envoyer qurir Monsieur Bintrey. Son opinion sera sans
doute, en bien des points, semblable  la mienne. Walter, n'agissez pas
avec trop de prcipitation dans une affaire si srieuse; gardons
scrupuleusement ce secret entre nous. L'bruiter  la lgre serait vous
exposer  des rclamations frauduleuses. Oh! les faux tmoignages et les
manoeuvres des intrigants ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding,
j'ai encore  vous rappeler une chose: c'est que lorsque vous m'avez
cd une part dans vos affaires, c'tait pour vous affranchir d'une trop
lourde besogne que votre prsent tat de sant ne vous permettait plus
de remplir. Cette part, je l'ai achete pour travailler, mme  votre
place, Walter, et c'est ce que je ferai.

L-dessus, George Vendale donna lentement l'accolade  son associ,
descendit dans le bureau, et, presque aussitt aprs, sortit pour se
rendre au logis de Jules Obenreizer.

Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le ct nord de la
place, son teint bruni au soleil se colora tout  coup. Cette rougeur
soudaine, Wilding,--s'il tait n observateur ou s'il n'avait pas alors
t si fortement occup de ses propres chagrins,--Wilding aurait pu la
remarquer sur le visage de son associ, un moment auparavant, tandis que
celui-ci lisait  haute voix la lettre date de Neufchtel. Wilding
aurait pu galement observer que Vendale ne lisait pas avec la mme
nettet tous les passages de cette lettre.

Il y avait alors  Soho Square, le district le plus plat de Londres, une
curieuse colonie de montagnards. Des horloges de Suisse, des botes 
musique, des sculptures sur bois, des jouets de Suisse s'talaient  la
porte de magasins Suisses. On ne voyait aux alentours que des Suisses
professeurs d'harmonie, de peinture, et de langues, des commissionnaires
Suisses, des domestiques Suisses placs ou sans places, des
blanchisseuses Suisses. Partout des Suisses considrs et des Suisses
dconsidrs, d'honntes Suisses, de la canaille Suisse; toute cette
Suisse vivante tait attire l par la prsence autour de Soho d'une
foule de restaurants, de cafs et d'htels Suisses o l'on mangeait et
buvait des boissons Suisses. Un temple Suisse s'levait en ce lieu o
l'on clbrait le Dimanche l'office Suisse, et des coles o l'on
envoyait dans la semaine des enfants de Suisses. L'lment Suisse
dbordait, envahissait tout; il n'tait point jusqu'aux tavernes
Anglaises qui n'affichassent  leurs portes des liqueurs Suisses. Et des
querelles de Suisses qui valent bien les querelles d'Allemands,
s'levaient chaque soir  grand bruit dans ces cafs et ces restaurants
Suisses.

Aussi, le nouvel associ de Wilding et Co., lorsqu'il eut tir la
sonnette, au coin d'une porte o l'on lisait cette inscription:

               M. Obenreizer

et que cette porte se fut ouverte, se trouva soudain en pleine Helvtie.
Un pole de blanche faence remplaait la chemine dans la pice o il
fut introduit, et le parquet tait une mosaque forme de bois grossiers
de toutes les couleurs. La chambre tait rustique, froide, et propre. Le
petit carr de tapis plac devant le canap, le dessus en velours de la
chemine avec son norme pendule et ses vases qui contenaient de gros
bouquets de fleurs artificielles contrastaient pourtant un peu avec le
reste de l'ameublement. L'aspect gnral de la chambre tait celui d'une
laiterie transforme en un salon.

Vendale tait l depuis un moment lorsqu'on le toucha au coude. Ce
contact le fit tressaillir, il se retourna vivement, et il vit
Obenreizer qui le salua en trs bon Anglais  peine estropi:

--Comment vous portez-vous? Que je suis content de vous voir!

--Je vous demande pardon,--dit Vendale,--je ne vous avais pas entendu.

--Pas d'excuses,--s'cria le Suisse.--Asseyez-vous, je vous en prie.

Il consentit enfin  lcher les deux bras de son visiteur qu'il avait
jusque-l retenu par les coudes. C'tait sa coutume que d'embrasser
ainsi les coudes des gens qu'il aimait, et il s'assit  son tour, en
disant  Vendale:

--Vous allez bien, j'en suis aise.

En mme temps il lui reprit les coudes.

trange manie.

--Je ne sais,--dit Vendale,--si vous avez dj entendu parler de moi par
votre maison de Neufchtel?

--Oui, oui.

--En mme temps que de Wilding?

--Certainement.

--N'est-il pas singulier que je vienne aujourd'hui vous trouver dans
Londres comme reprsentant de la maison Wilding et Co., et pour vous
prsenter mes respects?

--Pourquoi serait-ce singulier?--repartit Obenreizer.--Que vous
disais-je toujours autrefois, quand nous tions dans les montagnes?
Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit
qu'on ne peut jamais y vivre longtemps, loigns les uns des autres. Il
y a si peu de monde en ce monde qu'on s'y croise et s'y recroise sans
cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous dbarrasser de
ceux qui nous gnent.... Ce n'est pas qu'on puisse jamais dsirer se
dbarrasser de vous.

--J'espre que non, Monsieur Obenreizer.

--Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi: Mister. Je ne me fais
jamais nommer autrement par amour de l'Angleterre. Ah! que ne suis-je
Anglais! Mais, je suis montagnard. Et vous? Bien que descendant d'une
famille distingue, vous avez consenti  vous mettre dans le commerce.
Mais, pardon, est-ce que je m'exprime bien? Les vins! cher monsieur, les
vins! En Angleterre, est-ce un _commerce_ ou une _profession_? Srement,
ce n'est pas un art.

--Monsieur Obenreizer,--reprit Vendale embarrass,--j'tais un jeune
garon bien neuf,  peine majeur, quand j'ai eu pour la premire fois le
plaisir de voyager avec vous, et avec mademoiselle votre nice... qui se
porte bien?

--Trs-bien!

--Nous courmes ensemble quelques petits dangers dans les glaciers. Si,
 cette poque, avec une vanit d'enfant, je vantai quelque peu ma
famille, j'espre ne l'avoir fait qu'autant que cela tait ncessaire
pour me prsenter  vous sous des couleurs plus avantageuses. C'tait
une petitesse et une chose de mauvais got. Mais vous n'ignorez pas le
proverbe Anglais: Vivre et s'instruire.

--Vous attachez bien de l'importance  tout cela,--dit le Suisse.--Que
diable! c'est une bonne famille que la vtre!

Le rire de George Vendale trahit un peu de contrainte.

--J'tais trs attach  mes parents. Cependant, quand nous avons voyag
ensemble, Monsieur Obenreizer, je commenais  jouir de ce que mon pre
et ma mre m'avaient laiss. J'en avais la tte un peu trouble, parce
que j'tais jeune. J'espre donc avoir alors montr plus d'enfantillage
et d'tourderie que d'orgueil.

--Rien que de la franchise, de la franchise de coeur et de langage, et
point d'orgueil,--s'cria Obenreizer.--Vous employez de trop grands mots
contre vous-mme. D'ailleurs, c'est moi qui vous ai amen le premier 
me parler de votre famille. Vous souvient-il de cette soire et de cette
promenade sur le lac o les pics neigeux venaient se rflchir comme
dans un miroir? Partout des roches et des forts de sapins qui me
ramenaient  mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide.
Rappelez-vous que je vous peignis notre misrable cahute, prs d'une
cascade que ma mre montrait aux voyageurs; l'table o je dormais
auprs de la vache; mon frre idiot assis devant la porte et courant aux
passants pour leur demander l'aumne; ma soeur, toujours filant et
balanant son norme goitre; et moi-mme, une pauvre petite crature
affame, battue du matin au soir. J'tais l'unique enfant du second
mariage de mon pre, si toutefois il y avait eu mariage. Aprs cela,
quoi de plus naturel de votre part que de comparer vos souvenirs aux
miens et de me dire: Nous sommes du mme ge, et en ce mme temps o
l'on vous battait, moi j'tais assis dans la voiture de mon pre, sur
les genoux de ma mre chrie, roulant  travers les opulentes rues de
Londres, entour de luxe et de tendresse. Voil quel fut le
commencement de ma vie.

Obenreizer tait un jeune homme aux cheveux noirs, au teint chaud, et
dont la peau basane n'avait jamais brill d'aucune rougeur, mme
fugitive. Les motions qui auraient empourpr la joue d'un autre homme
n'amenaient  la sienne qu'un lger battement  peine visible, comme si
la machine qui fait couler et monter le sang ne mettait en mouvement
dans les veines de ce jeune homme qu'un flot  demi-dessch. Obenreizer
tait fortement construit, bien proportionn, avec de beaux traits. Il
et certainement suffi d'en changer presque imperceptiblement la
disposition pour les amener  une harmonie qui leur manquait; mais il
aurait t aussi bien difficile de dterminer au juste quel changement
il et fallu faire. Tout d'abord on aurait souhait  Obenreizer des
lvres moins paisses, un cou moins massif. Mais ces lvres et ce cou
passaient encore. Ce qu'il y avait de moins agrable dans son visage,
c'taient ses yeux, toujours couverts d'un nuage indfinissable
videmment tendu l, par un effort de sa volont. Son regard demeurait
ainsi impntrable  tout le monde et ce brouillard ternel lui donnait
un air fatigant d'attention qui ne s'adressait pas seulement  la
personne qu'il coutait parler, mais au monde entier,  lui-mme,  ses
propres penses, celles du moment et celles qui allaient natre. C'tait
comme une sorte de vigilance inquite, souponneuse, qu'il exerait en
lui, autour de lui, et qui ne se lassait jamais.

 ce moment de la conversation, Obenreizer tira son voile sur ses yeux.

--Le but de ma visite actuelle,--dit Vendale,--il est vraiment superflu
de vous le dire, c'est de vous assurer de la bonne amiti de Wilding et
Co., et de la solidit de votre crdit sur nous, ainsi que de notre
dsir de pouvoir vous tre utiles. Nous esprons, avant peu, vous offrir
une cordiale hospitalit. Pour le moment les choses ne sont pas tout 
fait en ordre chez nous. Wilding s'occupe  rorganiser la partie
domestique de notre maison; il est, d'ailleurs, empch par quelques
affaires personnelles. Je ne crois pas que vous connaissiez Wilding.

--Je ne le connais pas.

--Il faudra donc faire connaissance. Wilding en sera charm. Je ne crois
pas que vous soyez tabli  Londres depuis bien longtemps, Monsieur
Obenreizer?

--C'est tout rcemment que j'ai install cette agence.

--Mademoiselle votre nice n'est-elle... n'est-elle pas marie?

--Elle n'est pas marie.

George Vendale jeta un regard autour de lui comme pour y dcouvrir
quelque trace de la prsence de la jeune fille.

--Est-ce qu'elle vous a accompagn  Londres?--demanda-t-il.

--Elle est  Londres.

--Quand et o pourrai-je avoir l'honneur de me rappeler  son souvenir?

Obenreizer chassa son nuage et prit de nouveau son visiteur par les
coudes.

--Montons!--lui dit-il.

Un peu effarouch par la soudainet d'une entrevue qu'il avait fortement
souhaite de toute son me, George Vendale suivit Obenreizer dans
l'escalier.

Dans une pice de l'tage suprieur, une jeune fille tait assise auprs
de l'une des trois fentres; il y avait aussi une autre dame plus ge,
le visage tourn vers le pole, bien qu'il ne ft pas allum, car
c'tait la belle saison. La respectable matrone nettoyait des gants. La
jeune fille brodait. Elle avait un luxe inou de superbes cheveux
blonds, gracieusement natts, le front blanc et rond comme les
Suissesses. Son visage tait aussi bien plus rond qu'un visage Anglais
ordinaire. Sa peau tait d'une tonnante puret et l'clat de ses beaux
yeux bleus rappelait le ciel blouissant des pays de montagnes. Bien
qu'elle ft vtue  la mode Anglaise, elle portait encore un certain
corsage, des bas  coins rouges, et des souliers  boucles d'argent qui
venaient de Suisse en droiture. Quant  la vieille dame, les pieds
carts, appuys sur la tringle du pole, elle nettoyait, frottait ses
gants avec une ardeur extraordinaire, et certainement elle n'avait rien,
absolument rien de Britannique. C'tait bien la Suisse elle-mme, la
Suisse vivante, la vieille Suisse: son dos avait la forme et la largeur
d'un gros coussin, ses respectables jambes taient deux montagnes. Elle
portait au cou et sur la poitrine un fichu de velours vert qui retenait
tant bien que mal les richesses de son embonpoint, de grands pendants
d'oreilles en cuivre dor, et sur la tte un voile, en gaze noire,
tendu sur un treillis de fer.

--Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer  sa nice,--vous
rappelez-vous ce gentleman?

--Je crois,--dit-elle en se levant un peu confuse,--je crois que c'est
Monsieur Vendale?

--Je crois, en effet, que c'est lui,--fit Obenreizer d'une voix
dure.--Permettez-moi, Monsieur Vendale, de vous prsenter  Madame Dor.

La vieille dame, qui avait pass un de ses gants dans sa main gauche, se
leva, regarda par-dessus ses larges paules, se laissa retomber sur sa
chaise, et se remit  frotter.

--Madame Dor,--dit Obenreizer en souriant,--est assez bonne pour veiller
ici aux dchirures et aux taches. Madame Dor vient en aide  mon
dsordre et  ma ngligence, c'est elle qui me tient propre et par.

Au mme instant, Madame Dor, ayant lev les yeux, aperut une tache sur
Obenreizer et se mit  le frotter violemment. George Vendale prit place
auprs du mtier  broder de Mademoiselle Marguerite; il jeta un regard
furtif sur la croix d'or qui plongeait dans le corsage de la jeune
fille. Il rendait mentalement  Marguerite l'hommage du plerin,
lorsqu'aprs un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant
l'autel.

Obenreizer s'assit  son tour au milieu de la chambre, les pouces dans
les poches de son gilet; il devenait nuageux, Obenreizer.

--Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait 
l'instant?--commena Vendale:--Que le monde est si petit, si petit, que
les anciennes connaissances s'y retrouvent toujours et qu'on ne peut
s'viter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous
avais vue pour la dernire fois.

--Avez-vous beaucoup voyag depuis quelque temps?--lui demanda
Marguerite.--tes-vous all bien loin?

--Pas trs loin. Je n'ai fait qu'aller chaque anne en Suisse.... J'ai
souhait bien des fois que ce tout petit monde ft encore plus petit,
afin de pouvoir rencontrer plus tt d'anciens compagnons....

La jolie Marguerite rougit et lana un coup d'oeil du ct de Madame
Dor.

--Mais vous nous avez retrouvs  la fin, Monsieur
Vendale,--murmura-t-elle.--Est-ce pour nous quitter de nouveau?

--Je ne le crois pas. La concidence trange qui m'a permis de vous
revoir m'encourage  esprer qu'il n'en sera rien.

--Quelle est cette concidence?

Cette simple phrase, dite avec l'accent du pays et certain ton mu et
curieux, parut bien sduisante  George Vendale. Mais, au mme instant,
il surprit un nouveau regard furtif de Marguerite  l'adresse de Madame
Dor. Ce regard, bien que rapide comme l'clair, l'inquita, et il se mit
 observer la vieille dame.

--Le hasard a voulu,--dit-il, que je devinsse l'associ d'une maison de
commerce de Londres,  laquelle Monsieur Obenreizer a t recommand
aujourd'hui mme par une maison de commerce Suisse, o nous avons des
intrts communs. Ne vous en a-t-il rien dit?

--Ma foi non!--s'cria Obenreizer, rentrant dans la conversation et
cette fois sans son nuage.--Je m'en serais bien gard. Le monde est si
petit, si monotone, qu'il vaut toujours mieux laisser aux gens le
plaisir bien rare d'une surprise. C'est une agrable chose qu'une
surprise sur notre petit bonhomme de chemin. Tout cela est arriv comme
vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale,
qui est d'une famille si distingue et d'une si fire origine, n'a point
ddaign le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous
autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvret. Aprs
tout, c'est flatteur pour le commerce,--reprit Obenreizer avec
chaleur,--les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l'ennoblir.
Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarit, c'est que les gens
de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... nous puissions
nous y adonner et par lui arriver  tout. Voyez-vous, mon cher Vendale,
le pre de Mademoiselle Marguerite, l'an de mes frres du premier lit,
qui aurait plus du double de mon ge s'il vivait, partit de nos
montagnes, en haillons, sans souliers, et il se trouva d'abord bien
heureux d'tre nourri avec les chiens et avec les mules dans une auberge
de la valle. Il y fut garon d'curie, garon de salle, cuisinier. Il
me prit alors et me mit en apprentissage chez un fameux horloger, son
voisin. Sa femme mourut en mettant Mademoiselle Marguerite au monde. Il
ne vcut pas longtemps lui-mme. Marguerite n'tait plus une enfant et
n'tait pas encore une demoiselle. Je reus ses dernires volonts et sa
recommandation au sujet de sa fille: Tout pour Marguerite, me dit-il,
et tant par an pour vous. Vous tes jeune, je vous fais pourtant son
tuteur; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du vtre, si vous
en amassez. Vous savez d'o nous venons tous les deux; nous avons t
l'un et l'autre des paysans obscurs et misrables et vous vous en
souviendrez. Si je m'en souviens!... Tous deux paysans, et il en est
ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd'hui le commerce dans
Soho Square. Paysans!... tous paysans!...

Il clata de rire, tout en treignant les coudes de Vendale.

--Voyez!--s'cria-t-il,--voyez quel avantage et quelle gloire pour le
commerce d'tre rehauss par des gentlemen tels que vous!

--Je n'en juge pas ainsi,--fit Marguerite en rougissant et fuyant le
regard de Vendale avec une expression craintive,--je pense que le
commerce n'est point du tout dshonor par des gens d'obscure origine
comme nous....

--Fi! fi! Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer,--c'est dans
l'aristocratique Angleterre que vous tenez un pareil langage!

--Je n'en ai pas honte,--reprit-elle, un peu plus calme et tout en
retournant son mtier,--je ne suis pas Anglaise, moi. Je me fais gloire
d'tre Suissesse et fille d'un montagnard. Et certes je le dis bien
haut: mon pre tait paysan.

Il y avait dans ces dernires paroles une rsolution si visible d'en
finir avec ce sujet ridicule que Vendale n'eut point le courage de se
dfendre plus longtemps contre les sarcasmes voils d'Obenreizer.

--Je partage votre opinion, mademoiselle,--s'cria-t-il,--et je l'ai
dj dit  Monsieur Obenreizer, tout  l'heure, il pourra vous en rendre
tmoignage.

Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se tut.

Vendale n'avait point cess d'observer Madame Dor. Une chose le frappa
dans l'aspect du large dos de la bonne dame, et il remarqua une
pantomime des plus expressives dans sa faon de nettoyer les gants.
Tandis qu'il causait avec Marguerite, Madame Dor tait demeure
tranquille; mais ds qu'Obenreizer eut commenc son long discours sur
les paysans, elle se mit  se frotter les mains avec une sorte de
dlire; on et dit qu'elle applaudissait l'orateur. Le gant qu'elle
tenait s'levait en l'air, ce gant tournoyait si bien, qu'une fois ou
deux, Vendale en vint  penser qu'il pouvait bien y avoir une
communication tlgraphique dans ce jeu extraordinaire: d'autant que,
tout en paraissant ne faire aucune attention  la vieille suivante,
Obenreizer ne lui tournait jamais le dos.

La faon dont Marguerite avait cart le dplaisant sujet qu'on avait
ramen deux fois devant elle, parut galement  Vendale une chose bien
propre  le faire rflchir. Le ton de la jeune fille, parlant  son
tuteur, trahissait une sourde indignation contre celui-ci, et comme un
mouvement violent de l'me, que la crainte pourtant comprimait encore.
Jamais Obenreizer ne s'approchait de sa pupille; jamais il ne lui
adressait la parole sans faire prcder ce qu'il allait dire d'un
mademoiselle trs crmonieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais de
ses lvres qu'avec un accent d'ironie. L'ide vint  George Vendale que
cet homme tait un moqueur subtil, et cette nouvelle manire d'envisager
Obenreizer lui expliqua tout d'un coup ce qu'il avait toujours trouv
d'indfinissable en ce singulier personnage.

Quelque chose aussi lui disait que Marguerite tait en quelque sorte
prisonnire dans ce logis. Sa volont, du moins, n'tait pas libre, et
bien qu'elle rsistt  ses deux geliers par la seule nergie de son
caractre, certes elle n'tait pas toujours la plus forte.

Cette croyance que la jeune fille tait perscute, captive jusqu' un
certain point peut-tre, n'tait pas faite pour diminuer dans le coeur
de Vendale le charme qui l'attirait vers elle. Vraiment il l'aimait, il
tait perdument amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout  fait
dtermin  saisir l'occasion qui enfin se prsenterait  lui.

Pour le moment, il se borna  dpeindre en quelques mots le plaisir que
Wilding et Co. auraient avant peu  prier Mademoiselle Obenreizer
d'honorer leur maison de sa prsence. C'tait, disait-il, une vieille
maison trs curieuse, bien qu'un peu dpourvue comme toute maison de
clibataire. Du reste, il ne prolongea pas sa visite.

Mais, en redescendant au rez-de-chausse, reconduit par son hte, il
trouva dans le vestibule plusieurs hommes de mauvaise mine et mal
accoutrs, vtus d'ailleurs du costume Suisse qu'Obenreizer repoussa
sans faon devant lui, tout en leur adressant quelques mots dans le
patois du pays.

--Des compatriotes,--dit-il.--de pauvres compatriotes, reconnaissants et
attachs comme des chiens pour un peu de bien que je leur fais. Adieu,
Monsieur Vendale, j'espre que nous nous verrons souvent. Trs
enchant....

Ce qui fut suivi de deux lgres pressions aux coudes de Vendale, et
celui-ci se trouva dans la rue.

Tandis qu'il se dirigeait vers le Carrefour des clopps, Marguerite,
assise devant son mtier, flottait devant lui dans l'air; il revoyait
galement le large dos de Madame Dor et son tlgraphe. Lorsqu'il
arriva, Wilding tait enferm avec Bintrey. Les portes des caves se
trouvaient ouvertes. Vendale alluma une chandelle, descendit, et se mit
 flner  travers les caveaux. La gracieuse image de Marguerite
marchait toujours devant lui, mais cette fois le dos de Madame Dor ne le
poursuivait plus.

Ces votes taient trs spacieuses et trs anciennes et il y avait l
une crypte fort curieuse. C'tait, suivant les uns le vieux rfectoire
d'un monastre, suivant les autres une chapelle. Quelques antiquaires
enthousiastes voulaient mme y voir le reste d'un temple Paen. Mais
aprs tout qu'importait? Que chacun donne l'origine qu'il lui plaira 
ce vieux pilastre en poussire et  cette arcade en ruine, ce sont
toujours des dbris du temps qui les ronge galement et  sa guise.

L'air pais, l'odeur de terre et de muraille moisie, les pas roulant
comme le tonnerre dans les rues qui s'tendaient au-dessus de sa tte,
tout cela cadrait assez bien avec les impressions de Vendale qui,
dcidment, ne pouvait songer qu' Marguerite, assise l-bas, dans la
maison de Soho Square et rsistant  ses deux geliers. Il marcha donc 
travers les caves jusqu'au tournant d'un passage vot. L, il aperut
une lumire semblable  celle qu'il portait  la main.

--Est-ce vous qui tes l, Joey?--demanda-t-il.

--Ne devrais-je pas plutt dire: Est-ce vous, Monsieur George? C'est mon
affaire  moi d'tre ici; ce n'est pas la vtre.

--Allons! ne grondez pas, Joey.

--Je ne gronde pas,--fit le garon de cave,--si quelque chose gronde en
moi, c'est le vin que j'ai respir et pris par les pores, mais ce n'est
pas moi. Oh! si vous restiez dans les caves assez longtemps pour que les
vapeurs vous tourdissent, vous m'en diriez des nouvelles.... Mais quoi!
vous voil donc entr rgulirement dans nos affaires, Monsieur George?

--Rgulirement, j'espre que vous n'y trouvez rien  redire?

--Dieu m'en prserve! Mais le vin que je prends par les pores et qui est
grognon me dit que vous tes trop jeunes. Vous tes trop jeunes tous les
deux.

--C'est un malheur que nous trouverons bien le moyen de rparer quelque
jour, Joey.

--Sans doute, Monsieur George, mais moi, qui trouve le moyen de vieillir
chaque anne, je ne vous verrai point devenir sages.

Et Joey se sentit si content de ce qu'il venait de dire qu'il se mit 
rire aux clats.

--Ce qui est beaucoup moins gai,--reprit-il,--c'est que Monsieur
Wilding, depuis qu'il dirige la maison, en a chang la chance. Remarquez
bien ce que je vous dis. La chance est change. Il s'en apercevra. Ce
n'est pas pour rien que j'ai pass ici dessous toute ma vie. Les
remarques que je fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit
pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au beau, quand le vent va
souffler, quand le ciel et la rivire redeviendront calmes. Et je sais
aussi bien quand la chance est prs de changer.

--Est ce que la vgtation qui crot sur ces murs est pour quelque chose
dans vos observations?--demanda Vendale, en tournant sa lumire vers de
sombres amas d'normes fongus, appendus aux votes, et d'un effet
dsagrable et repoussant.

--Oui, Monsieur George,--rpliqua Joey Laddle, reculant de quelques
pas.--Mais si vous voulez suivre mon conseil, ne touchez pas  ces
vilains champignons.

Vendale avait pris une longue latte des mains de Joey, et s'amusait 
remuer doucement les vgtaux tranges.

--En vrit,--dit-il,--ne pas y toucher! Et pourquoi?

--Pourquoi?... Parce qu'ils naissent des vapeurs du vin, et qu'ils
peuvent tous faire comprendre ce qui entre dans le corps d'un malheureux
garon de cave qui vit ici depuis trente ans; parce que vous feriez
tomber sur vous de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros pts de
moisissure,--rpliqua Joey Laddle, qui se tenait toujours 
l'cart,--mais il y a encore une autre raison, Monsieur George: il y en
a une autre!...

--Laquelle?

-- votre place, Monsieur George, je ne jouerais pas avec cette latte.
Et la raison, je vous la dirai si vous voulez sortir d'ici. Regardez la
couleur de ces champignons, Monsieur George.

--Eh bien?

--Allons! Monsieur George, sortons d'ici.

Il s'loigna avec sa chandelle. Vendale le suivit tenant la sienne.

--Mais achevez donc, Joey,--dit-il.--La couleur de ces champignons?

--C'est celle du sang, Monsieur George.

--En vrit, oui.... Aprs?...

--Eh bien! Monsieur George, on dit....

--Qui... on?

--Comment saurais-je qui?--rpliqua le vieux garon de cave exaspr par
la nature draisonnable de cette question.--Qui?... On... on.... Cela en
dit bien assez. C'est tout le monde. Comment saurais-je qui est cet: On,
si vous, vous ne le savez pas?

--C'est juste, Joey.

--On dit que l'homme qui, par hasard, est frapp  la poitrine dans les
caves d'un de ces champignons qui tombent, est sr de mourir assassin.

Vendale s'arrta en riant, il regarda Joey et leva les paules, mais le
garon de cave tenait ses yeux obstinment fixs sur sa chandelle. Tout
 coup Joey se sentit frapp violemment.

--Qu'est-ce?--cria-t-il.

C'tait la main de son compagnon. Vendale venait de recevoir un norme
amas de ces moisissures sanglantes en pleine poitrine, et
instinctivement l'avait rejet sur Joey. Cette masse, humide venait de
s'abattre sur le sol et y faisait couler une longue mare rouge.

Les deux hommes se regardrent, pendant un moment, avec une muette
pouvante. Mais ils arrivaient au pied de l'escalier des caves, et la
lumire du jour leur apparut.

Vendale leva encore une fois les paules.

--Au diable vos ides superstitieuses, Joey!--dit-il.

Et il monta gaiement les degrs.




Sortie de Wilding.


Le lendemain, d'assez grand matin, Wilding sortit seul, aprs avoir
laiss pour son commis un billet ainsi conu:

_Si M. Vendale me demandait ou si M. Bintrey venait me rendre visite,
dites que je suis all  l'Hospice des Enfants Trouvs._

Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils de Bintrey n'avaient pu
changer les sentiments et la dtermination de Wilding. Retrouver celui
dont il avait usurp le bien et la place tait  prsent l'unique
intrt de sa vie. La premire chose  faire pour cela n'tait-elle
point de se rendre  l'Hospice? C'est l qu'il pouvait rencontrer la
lumire, ou puiser du moins quelques renseignements.

L'aspect de cet difice, qui nagure lui tait agrable, avait chang
pour lui comme le portrait plac dans son appartement et qui, jadis, lui
avait t si cher. Le lien qui le rattachait autrefois  ces lieux qui
avaient abrit sa misrable enfance et o le bonheur tait venu le
surprendre un jour, ce lien dsormais tait rompu. Son coeur se souleva
au milieu d'un flot d'amertume, lorsque,  la porte du parloir, il
exposa la nature de la dmarche qu'il venait faire. Il attendit avec une
grande anxit le Trsorier qu'on tait all qurir et qu'on ne trouvait
point. Enfin ce gentleman arriva. Wilding fit un terrible effort pour
retrouver un peu de calme et parla.

Le Trsorier l'coutait avec une grande attention. Mais son visage ne
promettait rien de plus qu'un peu de complaisance et beaucoup de
politesse.

--Nous sommes forcs d'tre trs circonspects,--rpondit-il 
Wilding,--et nous n'avons point l'habitude de rpondre aux questions du
genre de celles que vous me faites, quand elles nous sont adresses par
des trangers.

--Ne me considrez point comme un tranger,--rpondit simplement
Wilding,--j'ai fait partie de vos lves; je suis un enfant trouv.

Le Trsorier rpondit avec une grande courtoisie que cette circonstance
lui paraissait tout  fait particulire et qu'il aurait mauvaise grce 
rien refuser  un ancien pensionnaire de la maison; Toutefois il pressa
Wilding de lui faire connatre les motifs qui le poussaient  tenter les
recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son histoire. Aprs quoi
le Trsorier se leva, et le conduisant dans la salle o les registres de
l'Institution taient exposs:

--Nos livres sont  votre disposition,--lui dit-il,--mais je crains bien
qu'ils ne puissent vous offrir que de faibles renseignements aprs tant
d'annes.

Ces livres, Wilding les consulta avec une impatience fivreuse; il y
trouva ce qui suit:

_3 Mars 1836.--Adopt et retir de l'Hospice, un enfant mle, du nom de
Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant: Madame Miller,
demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge Wells.--Rpondants: Le Rvrend
John Harker, Groombridge Wells: MM, Giles Jrmie et Giles, banquiers,
Lombard Street._

--Est-ce l tout?--s'cria Wilding.--Monsieur le Trsorier, n'avez-vous
pas eu d'autres communications ultrieures avec Madame Miller?

--Aucune; s'il y avait eu quelque autre chose, nous en trouverions ici
la mention.

--Puis-je prendre copie de cette inscription?

--Sans doute; mais vous tes bien agit, je prendrai cette copie
moi-mme.

--Ma seule chance est de m'informer de la rsidence actuelle de Madame
Miller et de visiter les rpondants.

--C'est votre seule chance,--rpondit le Trsorier;--j'aurais souhait
de pouvoir vous tre plus utile.

Wilding se mit en chasse. La premire tape  faire tait la maison des
banquiers de Lombard Street. Il s'y rendit.

Deux des associs de la maison taient inaccessibles en ce moment. Le
troisime se rcria, opposa mille difficults  la demande que lui
adressait le jeune ngociant, et permit enfin qu'on visitt le registre
marqu  l'initiale M.

Le compte de Madame Miller fut retrouv. Mais deux lignes d'une encre
efface avaient t traces en travers du livre pour biffer la page, et
au bas il y avait cette note:

_Compte clos le 30 Septembre 1837._

C'est ainsi que Wilding vit son premier espoir s'vanouir. Il comprenait
mieux que personne les difficults de la tche qu'il s'tait impose.

--Point d'issue!... point d'issue!...--se disait-il.

Il crivit  son associ pour le prvenir que son absence pouvait se
prolonger de quelques heures, se rendit au chemin de fer, et prit place
dans le train pour la rsidence de Madame Miller  Groombridge Wells.

Des enfants et des mres voyageaient avec lui! Des enfants et des mres
se rencontrrent sur son passage quand il fut dbarqu et qu'il alla de
maison en maison, de boutique en boutique, demander son chemin. Passant
sous un gai soleil, ces mres lui apparaissaient heureuses et fires,
ces enfants plus heureux encore; partout il trouvait de quoi le faire
cruellement ressouvenir de ce monde souriant d'illusions, jadis si
cruellement veill dans son coeur; tout lui rappelait la mmoire de
celle qui n'tait plus, de celle qui s'tait vanouie, le laissant lui,
morose, et sombre comme un miroir d'o la lumire s'est clipse, il
questionna, s'informa de tous cts. Nul ne savait o tait Lime Tree
Lodge.  bout de ressources, il entra dans les bureaux d'une agence de
locations.

--Savez-vous o est Lime Tree Lodge?

L'agent lui montra du doigt de l'autre ct de la rue une maison
d'apparence lugubre, perce d'un nombre inusit de fentres, qui
semblait avoir t jadis une fabrique, et qui tait maintenant un htel.

--Voil o se trouvait Lime Tree Lodge, monsieur,--lui dit cet
homme,--il y a dix ans.

Second espoir vanoui. L encore pas d'issue!... pas d'issue!...

Une dernire chance lui restait; c'tait de trouver le rpondant
clrical M. Harker. Il entra dans la boutique d'un libraire et demanda
si on pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du Rvrend. Le
libraire fit un geste de surprise, frona les sourcils, et demeura muet.
Cependant il prit sur son comptoir un prcieux petit volume, habill
d'une reliure grise et sombre, le tendit au visiteur, ouvert  la
premire page, et Wilding y lut:

                        LE MARTYRE

                            Du

                     RVREND JOHN HARKER

                    dans la Nouvelle-Zlande,
          Racont par un ancien membre de sa Congrgation.

--Je vous demande pardon,--fit Wilding.

Le libraire rpondit seulement par un signe de tte  ses excuses.
Wilding sortit.

Troisime et dernier espoir dtruit. Pas d'issue!... pas d'issue!...

En vrit, il n'y avait plus rien  faire que de s'en retourner 
Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il
contemplait cette note inutile qui avait t le guide de son voyage, la
copie extraite du Registre des Enfants Trouvs. Il fit un geste comme
pour jeter au vent ce papier menteur, mais la rflexion l'en empcha.

--Qui sait,--pensa-t-il,--cette note peut encore servir, je ne m'en
sparerai point tant que je vivrai, et mes excuteurs testamentaires la
trouveront cachete sous le mme pli que mon testament.

Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette ide s'empara
de lui avec force. Ce testament ncessaire, il rsolut de le rdiger
sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant  toutes ses
dmarches perdues, et murmurant:

--Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!...

Ces derniers mots taient de la faon de Bintrey. Dans sa premire
confrence avec Wilding, l'homme d'affaires s'tait cri au bout d'un
moment: Pas d'issue!. Et cent fois, durant l'entretien, secouant la
tte et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation
sans remde, s'tait pris  rpter: Pas d'issue!... pas d'issue!...

--Ma conviction,--ajoutait-il,--c'est qu'il n'y a rien  esprer aprs
tant d'annes; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille
possesseur des biens qu'on vous a lgus.

Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq
ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme
 l'ordinaire. Plus le rus compagnon voyait se dessiner nettement, 
travers la liqueur dore, le chemin qu'il fallait suivre, plus il
persistait  dclarer nergiquement qu'il n'y avait rien  faire, et,
tout en remplissant et vidant son verre, il rptait:

--Pas d'issue!... pas d'issue!...

Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son
testament au plus vite, ne provnt encore de l'excessive dlicatesse de
sa conscience (bien qu'au fond du coeur, il prouvt aussi quelque
soulagement involontaire dans la perspective de lguer son embarras 
autrui, car telle tait son intention). Il poursuivit donc ce nouveau
projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour
faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des
clopps, o il allait les attendre.

Lorsqu'ils furent tous trois runis, les portes bien closes, Bintrey
prit la parole, et s'adressant  Vendale:

--Tout d'abord,--dit-il d'un ton solennel,--avant que notre ami (et mon
client) nous confie ses volonts  venir, je dsire prciser clairement
ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vtre, Monsieur Vendale, si
j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait
d'ailleurs, l'avis de tout homme sens. J'ai conseill  mon client de
garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai caus deux fois
avec madame Goldstraw, une fois en prsence de Monsieur Wilding, l'autre
fois en son absence. Si l'on peut se fier  quelqu'un (ce qui doit
toujours tre l'objet d'un grand SI), je crois que c'est  cette dame.
J'ai reprsent  mon client que nous devons nous garder de donner
l'veil  des rclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons
point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les
escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, coutez-moi. Notre ami
(et mon client) n'entend pas se dpouiller du bien dont il se regarde
comme le dpositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au
profit de celui qu'il en considre comme le matre lgitime. Moi, je ne
peux adopter la mme faon de considrer cet homme-l, qui n'est
peut-tre qu'une ombre, et, si jamais, aprs des annes de recherche
mme, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien tonn; mais
n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce
point, qu'il ne faut pas exposer ce bien  des risques inutiles. J'ai
donc accd au dsir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en
temps, nous ferons paratre dans les journaux une annonce prudemment
rdige, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements
sur cet enfant adopt et pris aux Enfants Trouvs,  se prsenter  mon
bureau. J'ai promis  Monsieur Wilding que cette annonce serait
rgulirement publie. Aprs cela, mon client m'ayant averti que je vous
trouverais ici  cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est
plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur
Wilding. Je suis tout  fait dispos  respecter et  seconder ses
dsirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point
du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti  prendre. Je m'y
prte, je ne les approuve peut-tre point, et, dans tous les cas, je
n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion
professionnelle.

En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant  Wilding qu' Vendale.
Certes il croyait devoir beaucoup de dfrence  son client et il lui en
accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey
ne pouvait croire  une conduite si extravagante,  un dsintressement
si singulier; le donquichottisme du jeune ngociant lui semblait une
chose rjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empcher de le
regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une
curiosit trs vive mle quelquefois d'une forte envie de sourire.

--Tout ce que vous venez de dire est fort clair!--soupira Wilding.--Plt
 Dieu que mes ides fussent aussi limpides que les vtres, Monsieur
Bintrey.

--Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos tourdissements
vont revenir!--s'cria Bintrey pouvant.--Remettez-le, remettez-le....

--Remettez quoi?--fit Vendale.

--L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements,
Monsieur Wilding....

--Non, non, n'ayez pas peur,--rpliqua le jeune ngociant.

--Je vous en prie, ne vous excitez pas!--continua Bintrey....

--Je suis parfaitement calme,--reprit Wilding,--et je vais vous en
donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey,
hsiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvnient  devenir
les excuteurs de mes dernires volonts?

--Aucun inconvnient,--rpondit George Vendale.

--Aucun!--rpta Bintrey, avec un peu moins d'empressement.

--Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et
mon testament trs bref. Peut-tre aurez-vous la complaisance de rdiger
cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune ralise, et
mon bien personnel, sans exception ni rserve,  vous, mes deux
dpositaires et excuteurs testamentaires,  la charge, par vous, de
restituer le tout au vritable Walter Wilding, si vous pouvez le
dcouvrir et tablir son identit dans les deux ans qui suivront ma
mort. Au cas o vous ne le retrouveriez point avant ce dlai expir,
vous remettriez, le dpt  titre de legs et de don  l'Hospice des
Enfants Trouvs.... Eh bien?

--Ce sont l toutes vos instructions?--demanda Bintrey, aprs un assez
long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait os
regarder les autres.

--Toutes.

--Et votre dtermination est bien prise?

--Irrvocablement prise.

--Il ne me reste donc plus qu' rdiger ce testament suivant la
forme,--reprit l'homme d'affaires, en levant les paules,--mais, est-il
ncessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez
pas envie de mourir?

--Monsieur Bintrey,--dit Wilding,--ce n'est ni vous ni moi qui
connaissons le moment o je dois mourir et je serais aise d'avoir
soulag mon esprit de ce pnible sujet.

--Comme il vous plaira,--dit Bintrey,--je redeviens homme de loi. Si un
rendez-vous, dans une semaine,  pareil jour, peut convenir  Monsieur
Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet.

Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, sign
selon les formes, cachet, dpos, attest par les tmoins, resta aux
mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces
coffrets de fer scells et portant sur une plaque le nom du testateur,
qui taient crmonieusement rangs dans son cabinet de consultations,
comme si ce sanctuaire de la lgalit avait t en mme temps un caveau
funraire. Quant  Wilding, l'esprit un peu rassrn, et reprenant
courage, il se mit  ses occupations habituelles.

Son premier soin fut de raliser l'installation patriarcale qu'il avait
rve; il fut aid dans cette besogne par Madame Goldstraw et par
Vendale. Le concours de celui-ci n'tait peut-tre pas aussi
dsintress qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la
maison serait en ordre on pourrait donner  dner  Obenreizer et  sa
nice.

Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adresse
 toute la famille Obenreizer. Si Vendale tait amoureux auparavant, ce
dner mit le comble  sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au
dlire. Cependant il ne put, quoiqu'il ft, obtenir un mot en
particulier de la charmante Marguerite.

Plusieurs fois, dans le courant de la soire, il crut trouver l'occasion
de lui parler  l'oreille. Aussitt, Obenreizer, avec son nuage, se
trouvait l lui pressant les coudes; ou bien c'tait le large dos de
Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumire
vivante, c'est--dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce
n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone,
muette comme les montagnes o elle tait ne et dont elle tait l'image.
Aprs le dner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au
salon, elle regarda la muraille.

Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, dlicieuses quoique
tourmentes, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre,
s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des
vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir
elle chanta dans le salon, Vendale, debout auprs d'elle, tenait les
gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que
n'et-il point fait? Il aurait donn en change jusqu' la dernire
goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin et-il eu
quarante-cinq fois les neuf lustres, et-il cot quarante-cinq fois
quarante-cinq livres la bouteille!

Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retombrent comme
un teignoir immense sur le Carrefour des clopps, il se fit cette
question, pendant la nuit tout entire:

--Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se
douter qu'elle m'a conquis corps et me? Si elle s'en doute, prend-elle
seulement la peine d'y songer? Pauvres coeurs inquiets que nous sommes!
N'est-il pas trange de penser que ces millions d'hommes qui dorment,
momifis depuis tant d'annes, ont t amoureux comme nous autres qui
vivons, qu'ils ont prouv les mmes angoisses, fait les mmes sottises,
et qu'ils ont pourtant trouv le secret d'tre tranquilles aprs tout
cela!

--George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?--demanda Wilding le
lendemain.--Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de
Mademoiselle Marguerite.

--Je ne sais,--dit Vendale,--je n'ai jamais bien pu savoir ce que je
pensais de cet homme-l.

--Il est trs instruit et trs intelligent.

--Trs intelligent, pour sr.

--Bon musicien.

Obenreizer avait fort bien chant la veille.

--Trs bon musicien vraiment,--fit Vendale.

--Et il cause bien.

--Oui,--rptait toujours Vendale,--il cause bien. Savez-vous une chose,
mon cher Wilding? C'est qu'en pensant  lui il me vient l'ide qu'il ne
sait pas se taire.

--Quoi!--dit Wilding,--il n'est pas bavard jusqu' l'importunit?

--Ce n'est pas l ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son
silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence veille tout de
suite, vaguement, injustement peut-tre, je ne sais quelle mfiance.
Tenez, songez  des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez
n'importe lequel de vos amis....

--Ce sera bientt fait,--dit Wilding,--c'est vous que je prends.

--Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais mme pas
prvu,--rpliqua Vendale en riant.--Soit, prenez-moi donc et
rflchissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait
prouver mon intressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a
quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'tant point
cherche ni compose, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle
est le vrai miroir de mon me.

--Je crois que vous dites vrai.

--Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant
il s'explique lui-mme, il s'en tire  son avantage. Mais quand il est
silencieux, il est inquitant. Donc, il se tire mal du silence. En
d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.

--C'est encore vrai,--dit Wilding, en riant  son tour.

Malgr les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding
ne recouvrait que lentement la sant et le calme de l'esprit. Vendale,
pour l'arracher  lui-mme, et peut-tre aussi dans le but de se
procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son
ancien projet de former chez lui une classe de chants.

La classe fut promptement institue, avec l'aide de deux ou trois
personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une faon
supportable. Le choeur fut form, instruit, et conduit par Wilding. Le
nom des Obenreizer vint de lui-mme en cette affaire. C'taient
d'habiles musiciens; il tait donc tout naturel qu'on leur demandt de
se joindre  ces runions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant
consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne
fut plus qu'un mlange de ravissement et d'esclavage.

Dans la petite et vieille glise, btie par Christophe Wreen, sombre et
sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le choeur tait
rassembl et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'tait-ce pas la
voix de Marguerite qui effaait toutes les autres, qui faisait frmir
les vitraux et les murailles, qui frappait les votes et perait les
tnbres des bas-cts comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor,
assise dans un coin du temple, tournait le dos  tout le monde.
Obenreizer aussi chantait.

Mais ces concerts sraphiques du Dimanche taient encore surpasss par
les concerts profanes du Mercredi, tablis dans le Carrefour des
clopps, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi,
Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son
pays les chants des montagnes. Ces chants nafs et sublimes semblaient
dire  Vendale: lve-toi au-dessus du niveau de la commerciale et
rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du
monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mler  la
cime des pics, aux cieux azurs. Aimons-nous auprs du ciel!

En mme temps le joli corsage, les bas  coins rouges, les souliers 
boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et
les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspire....
Vendale en perdait la raison.

Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord
plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur.
Joey avait refus avec fermet de troubler ces flots d'harmonie en y
mlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprme ddain pour ces
distractions frivoles, et il avait envoy promener toute l'affaire.

Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de dcouvrir une
source de vritable plaisir dans un choeur qu'il n'avait pas encore
entendu. Ce jour-l il s'adoucit jusqu' prdire que les garons de
cave, ses subordonns, feraient peut-tre  la longue quelque progrs
dans un art pour lequel ils n'taient point ns. Une antienne d'Haendel,
le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin,  quelque temps de l,
l'apparition inattendue de Jarvis, arm d'une flte, et d'un homme de
journe, tenant un violon, et l'excution par ces deux artistes d'un
morceau fort bien enlev, l'tonna jusqu' le rendre stupide. Mais ce ne
fut pas tout:  ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer
ayant succd, il demeura bouche bante; puis, quittant son sige d'un
air solennel, faisant prcder ce qu'il allait dire d'un salut qui
s'adressait particulirement  Wilding, il s'cria:

--Aprs cela, vous pouvez tous tant que vous tes, aller vous coucher.

Ce fut ainsi que commencrent la connaissance personnelle et les
relations de socit entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La
jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon coeur,
que Joey s'approcha d'elle aprs le concert pour lui dire qu'il esprait
n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura
qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tte d'un air
satisfait.

--Vous ferez renatre ici les temps heureux,
mademoiselle,--dit-il.--C'est une personne comme vous... et pas une
autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.

--Ramener la chance!...--fit-elle dans son charmant Anglais un peu
gauche.--J'ai peur de ne pas vous comprendre.

--Mademoiselle,--dit Joey d'un air confidentiel,--Monsieur Wilding a
chang ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'tait avant qu'il prit
pour associ le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez,
ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette
maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez
peut-tre bien l'apaiser.

Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'apptit de
Joey n'tait plus digne de lui-mme. On chuchota, on sourit. Chacun
disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme
ordinaire, tait produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait 
entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne
pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir.
On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos
arrivrent jusqu' Wilding, qui, dans sa bont accoutume, appela Joey
auprs de lui. Et Joey Laddle, ayant cout avec ravissement, se mit 
rpter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine prcdente,
un si grand succs de gaiet dans l'auditoire: Aprs cela vous pouvez
tous, tant que vous tes, aller vous coucher.

Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque
temps le Carrefour des clopps ne devaient pas avoir une longue dure.
Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que
trop bien depuis longtemps, et dont on vitait de parler comme d'un
sujet pnible. La sant de Wilding tait mauvaise.

Peut-tre Walter Wilding aurait-il support le coup qui l'avait frapp
dans la plus grande affection de sa vie; peut-tre aurait-il triomph du
sentiment qui l'obsdait; peut-tre aurait il ferm l'oeil,  cette voix
qui lui criait sans cesse: Tu tiens dans le monde la place d'un autre
et tu jouis de son bien; peut-tre aurait-il dfi et vaincu l'une de
ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, runis ensemble, ils
taient trop forts. Un homme, hant par deux fantmes, est promptement
terrass. Ces deux spectres,--l'ide de celle qui n'tait point sa mre
et de celui qui tait Wilding, le vrai Walter Wilding;--ces deux
spectres s'asseyaient  sa table avec lui, buvaient dans son verre, et
s'installaient la nuit  son chevet. S'il songeait  l'attachement de sa
mre suppose, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre  la vie,
il se retraait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses
subordonns et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi,
il l'avait vole; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le
droit de les rendre heureux, car ce droit tait celui d'un autre; le
plaisir que cet autre y trouverait, il le lui drobait encore comme le
reste.

Peu  peu, sous cette impression terrible qui lui dchirait le coeur,
son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre.
Il s'avouait bien qu'il n'tait point coupable de l'erreur dont il
recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en mme temps
son impuissance  rparer cette erreur. Les jours, les semaines, les
mois s'coulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux,
personne ne venait chez Bintrey rclamer son nom et son bien. La tte de
Wilding s'garait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois
que toute une heure, tout un jour s'effaait de son esprit, comme si ce
jour n'avait pas brill  l'gal des autres. Il se disait: Qu'ai-je
fait hier? et ne s'en souvenait plus. Sa mmoire se perdait. Une fois
elle lui chappa justement tandis qu'il dirigeait les choeurs et battait
la mesure. Il ne la retrouva que longtemps aprs au milieu de la nuit,
et il se promenait alors dans la cour de sa maison  la clart de la
lune.

--Qu'est-il donc arriv?--demanda-t-il  Vendale.

--Vous n'avez pas t trs bien,--lui rpondit celui-ci.--Voil tout.

Wilding chercha une explication sur le visage de ses employs qui
l'entourrent.

--Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,--lui dirent-ils.

Et il n'en put tirer autre chose.

Un jour, enfin,--et son association avec Vendale ne durait encore que
depuis cinq mois,--il fut forc de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa
femme de charge, devint sa garde-malade.

--Puisque je suis couch et que vous me soignez, Madame Goldstraw,--lui
dit-il,--peut-tre ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle
Sally?

--Ce nom rsonne plus naturellement  mon oreille que tout
autre,--fit-elle.--Et c'est celui que je prfre.

--Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai d
prouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus
 craindre de me le dire maintenant....

--Cela vous est arriv, monsieur.

--Voil l'explication que je cherchais,--murmura-t-il.--Sally, Monsieur
Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas tonnant que
les mmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez!
Puisque vous tes prs de moi, me voil presque revenu aux Enfants
Trouvs pour y mourir.

Il tendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.

--Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.

--C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis
couch, j'prouve le mme calme, le mme repos que jadis, quand j'tais
heureux, au moment o j'allais dormir. En vrit, je m'endors aussi
doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en
souvenez-vous?

Aprs un instant de silence, il se mit  sourire.

--Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,--dit-il.

Sa raison l'abandonnait tout  fait, il se croyait dans le dortoir de
l'Hospice.

Sally, accoutume nagure  se pencher sur les pauvres petits orphelins,
se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:

--Que Dieu vous protge!--murmura-t-elle.

Il rouvrit les yeux.

--Sally,--dit-il,--ne me remuez pas. Je suis trs bien couch, je vous
assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma
mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-mme....

Il perdit connaissance... et il mourut....




DEUXIME ACTE.




Vendale se dclare.


L't et l'automne s'taient couls. On arrivait  la Nol et  l'anne
nouvelle.

Comme deux loyaux excuteurs testamentaires, dtermins  remplir leur
devoir envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu plus d'un
conseil. L'homme de loi avait fait tout d'abord ressortir
l'impossibilit matrielle de suivre aucune marche rgulire. Tout ce
qui pouvait tre fait d'utile et de sens pour dcouvrir le propritaire
lgitime du bien qu'ils avaient entre les mains n'avait-il pas t fait
par Wilding lui-mme? Il rsultait clairement de l'insuccs de ces
diffrentes tentatives que le temps ou la mort n'avaient laiss aucune
trace de l'enfant adopt.  quoi bon continuer  faire des annonces, si
l'on ne voulait point entrer dans certaines particularits explicatives;
et si l'on y entrait, n'tait-on pas sr de voir arriver la moiti des
imposteurs de l'Angleterre?

--Si nous trouvons quelque jour une chance, une occasion,--disait
Bintrey,--nous la saisirons aux cheveux... sinon.... Eh bien,
runissons-nous pour une autre consultation au premier anniversaire de
la mort de Wilding.

Tel fut l'avis de l'homme d'affaires. C'est ainsi que Vendale, bien
qu'anim du plus srieux dsir de remplir le voeu de l'ami qu'il avait
perdu, fut contraint de laisser, pour le moment, dormir cette affaire.

Abandonnant donc les intrts du pass pour songer  ceux de l'avenir,
le jeune homme voyait devant ses yeux cet avenir de plus en plus
incertain. Des mois s'taient couls depuis sa premire visite  Soho
Square, et jusqu'alors le seul langage dont il et pu se servir pour
faire comprendre  Marguerite qu'il l'aimait, avait t celui des yeux,
fortifi quelquefois d'un rapide serrement de mains. Quel tait donc
l'obstacle qui s'opposait  l'avancement de ses esprances? Toujours le
mme. Les occasions se prsentaient en vain, et Vendale avait beau
redoubler d'efforts pour arriver  causer seul  seul un moment avec
Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient par le mme dboire et
le mme accident.  l'instant favorable Obenreizer trouvait le moyen
d'tre l.

Que faire? On tait aux derniers jours de l'anne. Vendale crut avoir,
enfin, rencontr un hasard propice, et il se jura, cette fois, d'en
profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il venait de recevoir un
billet tout cordial d'Obenreizer qui le conviait,  l'occasion du nouvel
an,  un petit dner de famille dans Soho Square.

Nous ne serons que quatre convives, disait la lettre.

--Nous ne serons que deux!--se dit Vendale avec rsolution.

La solennit du jour de l'an chez les Anglais consiste  donner  dner
ou  se rendre aux dners d'autrui, rien de plus. Au del du dtroit,
c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des
prsents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume
trangre, et Vendale n'hsita pas un instant  en faire l'essai. La
seule difficult pour lui fut de dcider quel cadeau il allait faire 
Marguerite. Si ce cadeau tait trop riche, l'orgueil de cette jolie
fille de paysan, qui sentait avec impatience l'ingalit de leur
condition sociale  tous deux, en serait bless. Un prsent qu'un homme
pauvre et aussi bien pu faire que lui, parut  Vendale le seul qui ft
capable de trouver le chemin du coeur de la Suissesse. Il rsista donc
fortement  la tentation que les diamants et les rubis faisaient natre
devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de Gnes,
l'ornement le plus simple qu'il et pu dcouvrir dans la boutique du
joaillier.

Le jour du dner, comme il entrait dans la maison de Soho Square,
Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la
main de la jeune fille.

--C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,--lui
dit-il,--voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait  pareil jour
dans votre pays?

Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'crin et ne
sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle
vit la simplicit de cette offrande, elle devina sans peine l'intention
du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui
disait: Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me
flatter?

Vendale ne l'avait jamais trouve si charmante qu'en ce moment dans son
costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de
velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais
il n'avait admir si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son
teint blouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher
d'un miroir et substituer sa broche de filigrane  celle qu'elle portait
auparavant, que Vendale s'aperut de la prsence des autres personnes
assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession
de ses coudes, et son hte le remercia de l'attention qu'il avait eue
pour Marguerite.

--Un prsent d'une si grande simplicit tmoigne chez celui qui l'a fait
d'un tact bien dlicat!--dit-il d'un air presque imperceptible de
raillerie.

Vendale, en ce moment, s'aperut qu'il y avait un autre invit que
lui-mme  ce repas de famille.

Un seul invit. Obenreizer le lui prsenta comme un compatriote et un
ami. La figure de ce compatriote tait insignifiante et morne; le corps
de cet ami tait gros; son ge: c'tait l'automne de la vie. Dans le
courant de la soire il eut occasion de dvelopper deux talents ou deux
capacits peu ordinaires. Personne ne savait mieux tre muet, personne
ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote
d'Obenreizer.

Madame Dor n'tait point dans l'appartement; on ne manqua pas
d'expliquer son absence. Il parait que les habitudes de la bonne dame
taient si simples qu'elle ne dnait jamais qu'au milieu du jour.

--Elle viendra s'excuser dans la soire,--dit Obenreizer.

Vendale se demanda si l'absence de Madame Dor n'avait pas une autre
raison que la simplicit de son got. Il pensa qu'elle avait pour une
fois interrompu ses occupations domestiques ordinaires, qui consistaient
 nettoyer des gants et qu'elle daignait faire la cuisine. La vrit de
cette supposition se manifesta ds les premiers plats qu'on servit et
qui tmoignaient d'un art culinaire bien suprieur  la cuisine Anglaise
lmentaire et brutale. Le dner fut parfait. Quant aux vins, les gros
yeux toujours roulants du convive muet les clbraient avec loquence,
et les convoitaient, ravis, en extase. Il disait un: Bon! quand la
bouteille arrivait pleine; il soupirait un: Ah! quand on la remportait
vide. Ce fut l toute la somme d'esprit et de gaiet qu'il dpensa
durant le repas.

Le silence est parfois contagieux; accabls par leurs soucis personnels,
Marguerite et Vendale cdaient  ce bel exemple de mutisme. Tout le
poids de la conversation retomba sur Obenreizer qui l'accepta bravement.

Il ouvrit et rpandit son coeur.

--Je suis un tranger clair,--dit-il.

Et le voil chantant les louanges de l'Angleterre!

Et quand tous les autres sujets furent puiss, il revint  cette source
inpuisable, faisant toujours courir ce petit ruisseau avec la main.

--Examinez cette nation Anglaise. Quels hommes grands, et robustes, et
propres! Considrez les villes. Quelle magnificence dans les difices!
Quel ordre et quelle rgularit dans les rues! Admirez leurs lois qui
combinent l'ternel principe de la justice avec cet autre ternel
principe du respect et de l'amour des livres, des shillings, et des
pence? Est-ce qu'en Angleterre, on n'applique point ce produit monnay 
toutes les injures civiles, depuis l'injure faite  l'honneur d'un homme
jusqu' l'injure faite  son nez? Vous avez sduit ma fille, allons! des
pence, des shillings, et des livres! Vous m'avez renvers et donn des
horions sur la face! des livres, des pence, et des shillings. Aprs
cela, je vous le demande, o la prosprit matrielle d'un tel pays
pourrait-elle s'arrter?

Obenreizer plongeant du regard dans l'avenir, chercha vainement 
entrevoir la fin de cette prosprit sans bornes! Son enthousiasme
demanda la permission, suivant la mode Anglaise, de s'exhaler dans un
toast.

--Voil notre modeste dner termin!--s'cria-t-il.--Voil notre frugal
dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme
aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast  ces blanches
falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast  vos vertus patriotiques,
 votre heureux climat,  vos charmantes femmes,  vos foyers,  votre
_Habeas corpus_,  toutes vos institutions,  l'Angleterre!
Heep!... heep!... heep!... hooray!...

 peine Obenreizer avait-il pouss cette dernire note du vivat
Britannique,  peine l'ami muet avait-il savour la dernire goutte
contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frapp
 la porte. Une servante entra, apportant un billet  son matre.
Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert  son compatriote,
avec une expression de contrarit visible. L'esprit engourdi de Vendale
se rveilla tout  coup. Le jeune homme se mit  surveiller son hte.
Avait-il enfin trouv un alli sous la forme de ce billet si mal
accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se prsentait-il
enfin?

--J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de remde,--dit Obenreizer  son
compatriote,--et que nous soyons forcs de sortir.

L'ami muet lui rendit la lettre en levant les paules et se versa une
demi-rasade. Ses gros doigts s'enroulrent avec tendresse autour du
goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement
encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux considraient
Marguerite et Vendale comme  travers un brouillard. Il fit un terrible
effort et une phrase entire sortit tout d'un trait de sa bouche.

--Je crois,--dit-il,--que j'aurais dsir un peu plus de vin.

Aprs quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se
dirigea vers la porte.

--Je suis bless, confus, et au dsespoir de ce qui arrive,--dit
Obenreizer  Vendale.--Un malheur est arriv  l'un de mes compatriotes.
Il est seul; mon ami que voil et moi, nous n'avons pas d'autre
alternative que de nous rendre auprs de lui et de le secourir. Que
puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous dpeindre mon
dsappointement de me voir ainsi priv de l'honneur de votre
compagnie?...

Il s'arrta avec l'esprance visible que Vendale allait prendre son
chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi
l'occasion d'un tte--tte avec Marguerite.

--Je vous en prie,--dit-il,--ne vous dsolez pas si fort. J'attendrai
ici votre retour avec le plus grand plaisir.

Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son mtier 
tapisserie dans l'embrasure de la croise. Les yeux d'Obenreizer se
couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses
lvres. Dire  Vendale qu'il n'esprait point rentrer de bonne heure,
c'et t risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui tait
d'une importance commerciale srieuse. Il accepta donc sa dfaite avec
la meilleure grce possible.

-- la bonne heure!--s'cria-t-il,--que de franchise!... que
d'amiti!... Comme c'est bien Anglais, cela!

Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont
il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui
s'ouvrait sur la pice voisine, revint avec son chapeau et son paletot,
annona qu'il rentrerait aussitt qu'il le pourrait, pressa les coudes
de Vendale, et sortit avec l'ami muet.

Vendale se retourna vers la fentra o Marguerite s'tait assise.

L, comme s'il tait tomb du plafond ou sorti du parquet, l dans son
attitude sempiternelle, le visage tourn vers le pole, se trouvait un
obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva,
regarda par-dessus sa large et plantureuse paule, et retomba comme une
masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui.  nettoyer les gants
d'Obenreizer? Non.  repriser ses bas.

La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se prsentrent 
l'esprit de Vendale. tait-il possible de se dfaire de Madame Dor, et
de la fourrer dans son pole? Le pole ne pourrait la contenir. tait-il
possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante,
mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence,
arriver  la considrer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure
de gaze noire comme un objet qu'on aurait laiss traner dessus par
accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de
Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la croise 
l'ancienne mode, tout prs de Marguerite et de son mtier. La commode
fit un lger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation.
Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile  remuer.

Plus silencieuse et plus contrainte qu' l'ordinaire, Marguerite tait
mue. Ses belles couleurs s'effacrent de ses joues; une nergie
fivreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa
broderie, travaillant avec autant d'activit que si elle travaillait
pour vivre. Vendale n'tait gure moins agit; il sentait combien de
mnagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite 
couter son aveu, et  lui en faire un autre en change. L'amour d'une
jeune fille est chose dlicate, qu'il ne faut point traiter brusquement;
aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un systme d'approches graduelles;
il prit des dtours et couta d'un air soumis la voix qui, tout bas,
l'avertissait d'tre plus circonspect. Adroitement, il ramena la mmoire
de Marguerite vers le pass, vers l'poque de leur premire rencontre
lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les
sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui
n'tait plus. Peu  peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle
sourit, elle couta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait
paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant
les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement  voix
basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre.

Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se
retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait  se dbattre avec les bas
d'Obenreizer, les tenant serrs sous son bras gauche et levant le bras
droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de dlicieux et
indescriptibles moments, o Madame Dor paraissait vraiment tre assise
sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et
respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements
ascensionnels se succdaient, mais plus lentement,  mesure que les
minutes s'coulaient. En mme temps, sur la tte de Madame Dor, la gaze
noire se balanait, tombait en avant, revenait en arrire. Un paquet de
bas s'chappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un
norme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table.
La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son trange, qui
ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une
planche de bois tendre qu'on rabote, s'leva au-dessus des chuchotements
de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'taient
entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille
Suissesse, la meilleure des femmes, dormait.

Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion.
Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers
sa chaise.

--Ne la drangez pas,--murmura-t-il.--J'ai longtemps attendu le moment
de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin.

Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais
ses yeux taient couverts d'un voile et sa main tremblait.

--Nous rappelions, tout  l'heure,--dit Vendale,--cet heureux temps o
nous nous sommes rencontrs et o, pour la premire fois, nous avons
voyag ensemble. Oh! j'ai un aveu  vous faire, Marguerite, je vous ai
cach quelque chose. Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier
voyage, je vous fis part de toutes les impressions que j'avais
rapportes en Angleterre, une seule excepte. Pouvez-vous deviner quelle
tait cette impression qui effaait toutes les autres?

Les yeux de Marguerite demeurrent fixs sur sa broderie, elle dtourna
son visage. De grands signes de trouble commencrent  se manifester sur
son chaste corsage de velours noir, non loin des blanches rgions dont
la broche de filigrane fermait le passage. Elle ne rpondit pas un mot.
Et cependant Vendale insistait sans piti pour obtenir une rponse.

--Cette impression, que je rapportais de Suisse,--dit-il,--quelle
tait-elle?... Ne pouvez-vous la deviner?

Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un faible sourire effleurait
ses lvres.

--L'impression de la beaut des montagnes, je pense,--dit-elle.

--Non... non... une motion bien plus prcieuse que celle-l!...

--De la beaut des lacs, alors?...

--Non, les lacs me sont devenus plus chers parce qu'ils me rappellent
cette motion qu'aucun mot ne peut rendre. J'aime les lacs, mais leur
beaut n'est pas si troitement lie  mon bonheur dans le prsent et 
mes esprances d'avenir. C'est de vous que ce bonheur dpend. Vous seule
pouvez me rendre la vie aimable et belle, Marguerite, par un mot tomb
de vos lvres. Je vous aime!...

Le front de Marguerite se pencha lorsque Vendale lui prit la main. Il
attira la jeune fille vers lui et la regarda. Des larmes s'chappaient
de ses beaux yeux clestes et roulaient doucement sur ses joues polies.

--Oh! Monsieur Vendale,--dit-elle tristement,--il et t bien mieux de
garder votre secret. Avez-vous oubli la distance qui est entre nous? Ce
que vous dites ne peut jamais... jamais tre....

--Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous
creuserez vous-mme, Marguerite, en ne m'aimant point lorsque je vous
aime. Il n'y a pas de plus haut rang que le vtre dans le royaume de la
bont et de la beaut. Dites-moi, Marguerite, dites-moi tout bas ce seul
petit mot que je vous demande et qui m'apprendra si vous voulez tre ma
femme.

Elle soupira.

--Pensez  votre famille,--murmura-t-elle,--et pensez  la mienne!

Vendale l'attira de plus prs sur son coeur.

--Si vous vous laissez arrter par un obstacle comme
celui-l,--dit-il,--savez-vous ce que je croirai, Marguerite?... C'est
que je vous ai offense.

Marguerite tressaillit.

--Oh! ne croyez pas cela!--s'cria-t-elle.

Ces mots n'taient pas encore sortis de ses lvres qu'elle comprit le
sens que Vendale ne pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui avait
chapp malgr elle; une rougeur charmante couvrit son visage; elle fit
un effort pour se dgager de l'embrassement du jeune homme; elle le
regardait d'un air suppliant; elle essaya de parler, mais sa voix expira
sur ses lvres dans un baiser qu'il venait d'y imprimer.

--Laissez-moi,--dit-elle,--laissez-moi me retirer, Monsieur Vendale.

--Appelez-moi George.

Marguerite laissa la tte du jeune homme se reposer sur son sein. Son
coeur enfin s'lanait vers lui.

--George!--murmura-t-elle.

--Dites-moi que vous m'aimez.

Ses bras enlacrent le cou de George, sa bouche toucha la joue brlante
du jeune homme, et elle murmura ces mots dlicieux:

--Je vous aime!

Il y eut un moment de silence, bientt troubl par le bruit de la porte
de la maison qui s'ouvrait et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur
aux oreilles distraites des deux amants, dans le silence de cette soire
d'hiver, et Marguerite se leva en sursaut.

--Laissez-moi partir,--dit-elle,--c'est lui! Elle sortit prcipitamment
de la chambre et toucha, en passant, l'paule de Madame Dor. La bonne
dame s'veilla avec un ronflement terrible, regarda par-dessus son
paule gauche, par-dessus son paule droite, puis sur ses genoux. Elle
n'y dcouvrit ni bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas
d'Obenreizer retentissaient dans l'escalier.

--Mon Dieu!--dit Madame Dor, s'adressant au pole.

Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout  Madame Dor.

--Mon Dieu!--rpta-t-elle,--tandis que cette avalanche s'engloutissait
dans son vaste giron.

La porte s'ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d'oeil, il vit que
Marguerite tait absente.

--Eh! quoi!--s'cria-t-il,--ma nice s'est retire! Ma nice n'est point
reste pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C'est impardonnable,
je vais la ramener.

Vendale l'arrta.

--Ne drangez pas Mademoiselle Obenreizer,--dit-il.--Je vois que vous
tes revenu sans votre ami.

--Il est rest auprs de notre compatriote pour le consoler. Une scne 
dchirer le coeur, Monsieur Vendale. Les pnates au Mont de Pit! Toute
une famille plonge dans les larmes! Nous nous sommes tous embrasss en
silence. Mon ami tait le seul qui ft rest matre de lui!

L-dessus, il envoya chercher du vin.

--Puis-je vous dire un mot en particulier, Monsieur Obenreizer?--lui
demanda Vendale.

--Assurment.

Obenreizer se tourna vers Madame Dor.

--Bonne et chre crature, vous succombez au besoin de repos,--lui
dit-il,--Monsieur Vendale vous excusera.

Madame Dor se mit en route et n'accomplit pas, sans peine, le grand
voyage du pole  son lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas;
Vendale le ramassa et ouvrit la porte  la bonne dame. Elle fit un pas
en avant. Voil encore un bas par terre! Vendale se baissa de nouveau et
Obenreizer intervint avec force excuses, tout en lanant  la vieille
Suissesse certain regard qui acheva de la mettre en dsordre. Cette
fois, tous les bas roulrent ensemble sur le parquet, et, frappe
d'pouvante, Madame Dor s'enfuit, tandis qu'Obenreizer balayait des deux
mains tout le parquet avec fureur.

--Madame Dor!--s'cria-t-il.

--Mon Dieu!

On entendit un sifflement dans l'air et Madame Dor disparut sous une
grle de bas. Obenreizer ne se possdait plus.

--Que devez-vous penser, Monsieur Vendale,--s'cria-t-il,--de ce
dplorable empitement des dtails domestiques dans ma maison? Quant 
moi, j'en rougis vraiment. Ah! nous commenons mal la nouvelle anne:
tout a t de travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi
ce que je puis vous offrir. Ne prouverons-nous point ensemble notre
respect  une de vos grandes institutions Anglaises? Ma foi, mon tude,
 moi, toute mon tude, c'est d'tre un joyeux compagnon. Je vous
propose un grog.

Vendale dclina le grog, avec tout le respect voulu pour cette grande
institution ironiquement clbre par Obenreizer.

--Je dsire vous parler d'une chose qui m'intresse, plus qu'aucune
autre au monde,--reprit-il.--Vous avez pu remarquer, ds les premiers
moments o nous nous sommes rencontrs, l'admiration que m'a inspire
votre charmante nice.

--Vous tes bon, Monsieur Vendale. Au nom de ma nice, je vous remercie.

--Peut-tre avez-vous aussi observ dans ces derniers temps que mon
admiration pour Mademoiselle Obenreizer s'tait change en un sentiment
plus profond... plus tendre?

--L'appellerons-nous le sentiment de l'amiti, Monsieur Vendale?

--Donnez-lui le nom d'amour... et vous serez plus prs de la vrit.

Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le battement trange, 
peine perceptible, qui tait chez lui le plus sr indice d'une prochaine
colre, se fit voir sur ses joues.

--Vous tes le tuteur de Mademoiselle Marguerite,--continua Vendale,--je
vous demande de m'accorder la plus grande des faveurs, la main de votre
nice....

Obenreizer retomba sur sa chaise.

--Monsieur Vendale,--dit-il,--vous me ptrifiez.

--J'attendrai,--fit Vendale,--j'attendrai que vous soyez remis.

--Bon!--murmura Obenreizer,--un mot avant que je revienne  moi! Vous
n'avez rien dit de tout ceci  ma nice.

--J'ai ouvert mon coeur tout entier  Mademoiselle Marguerite, et j'ai
lieu d'esprer....

--Quoi!--s'cria Obenreizer,--vous avez fait une pareille demande  ma
nice sans avoir pris mon consentement.... Vous avez fait cela?

Il frappa violemment sur la table et, pour la premire fois, perdit
toute puissance sur lui-mme.

--Quelle conduite est la vtre!--s'cria-t-il,--et comment, d'homme
d'honneur  homme d'honneur, pourriez-vous la justifier?

--Ma justification est bien simple,--repartit Vendale sans se
troubler;--c'est l une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez
une grande admiration pour les institutions et les habitudes de
l'Angleterre. Je ne puis honntement vous dire que je regrette ce que
j'ai fait. Je me dois seulement  moi-mme de vous assurer que dans
cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de
respect. Ceci tabli, puis-je vous prier de me dire franchement quelle
objection vous levez contre ma demande?

--Quelle objection?--dit Obenreizer, c'est que ma nice et vous n'tes
pas de la mme classe. Il y a ingalit sociale. Ma nice est la fille
d'un paysan, vous tes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup
d'honneur... beaucoup d'honneur,--reprit-il en revenant peu  peu  la
politesse obsquieuse dont il ne s'tait jamais dparti avant ce
jour,--un honneur qui ne mrite pas moins que toute ma reconnaissance;
Mais je vous le dis, l'ingalit est trop manifeste, et, de votre part,
le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous tes une
nation orgueilleuse. J'ai assez vcu dans ce pays pour savoir qu'un
mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une
main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis
vous abandonneraient....

--Un instant,--dit Vendale,--l'interrompant  son tour,--je puis bien
prtendre en savoir autant sur mes compatriotes en gnral, et sur mes
amis en particulier, que vous-mme. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion
a quelque prix pour moi, ma femme mme serait la meilleure explication
de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sr... remarquez que je dis
bien sr... d'offrir  Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle
puisse accepter sans s'exposer  aucune humiliation, entendez-vous bien,
aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle
que celui-l?... Avez-vous  me faire une autre objection qui me soit
personnelle?

Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise.

--Une objection qui vous soit personnelle!--dit-il,--cher monsieur,
cette seule question est bien pnible pour moi.

--Bon!--dit Vendale,--nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous
vous attendez naturellement  me voir justifier devant vos yeux de mes
moyens d'existence, je puis vous expliquer l'tat de ma fortune en trois
mots: j'ai hrit de mes parents vingt mille livres. Pour la moiti de
cette somme, je n'ai qu'un intrt viager qui, si je meurs, sera
rversible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera
partag entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moiti de mon bien
est  ma libre disposition. Je l'ai place dans notre maison de
commerce, que je vois prosprer chaque jour; cependant je ne puis en
valuer aujourd'hui les bnfices  plus de douze cents livres par an.
Joignez  cela ma rente viagre, c'est un total de quinze cents livres.
Avez-vous quelque chose  dire  ce sujet contre moi?

Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument
plus que dire ni que faire.

--Avant que je rponde  votre dernire question,--dit-il,--aprs un
petit examen discret de lui-mme,--je vous demande la permission de
retourner pour un moment auprs de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu
d'un mot que vous m'avez dit tout  l'heure qu'elle rpondait  vos
sentiments.

--C'est vrai,--fit Vendale,--j'ai l'inexprimable bonheur de savoir
qu'elle m'aime.

Obenreizer demeura d'abord silencieux. Le nuage couvrit ses prunelles,
le battement imperceptible agita ses joues.

--Excusez-moi quelques minutes,--dit-il avec sa politesse
crmonieuse,--je voudrais parler  ma nice.

Puis il salua Vendale et quitta la chambre.

Vendale, demeur seul, se mit  rechercher la cause de ce refus
inattendu qu'il rencontrait. Obenreizer l'avait constamment empch
depuis quelques mois de faire sa cour  Marguerite. Maintenant il
s'opposait  un mariage si avantageux pour sa nice, que son esprit
ingnieux mme ne pouvait trouver  l'encontre aucune raison srieuse.
Incomprhensible conduite que celle d'Obenreizer! Qu'est-ce que cela
voulait dire?

Pour se l'expliquer  lui-mme, Vendale descendit au fond des choses; il
se souvint qu'Obenreizer tait un homme de son ge, et que Marguerite
n'tait sa nice qu' demi. Avec la prompte jalousie des amants, il se
demanda s'il n'avait pas en mme temps devant lui un rival  redouter et
un tuteur  conqurir. Cette pense ne fit que traverser son esprit; ce
fut tout. La sensation du baiser de Marguerite qui brlait encore sa
joue lui rappela qu'un mouvement de jalousie mme passagre, tait
maintenant un outrage envers la jeune fille.

En y rflchissant bien, on pouvait croire qu'un motif personnel et d'un
tout autre genre dictait  Obenreizer une conduite si surprenante. La
grce et la beaut de Marguerite taient de prcieux ornements pour ce
petit mnage. Elles donnaient du charme et de l'importance  la maison,
des armes  Obenreizer pour subjuguer ceux dont il avait besoin, une
certaine influence sur laquelle il pouvait toujours compter pour donner
de l'attrait au logis et dont il pouvait user pour son intrieur.
tait-il homme  renoncer  tout cela sans compensation? Une alliance
avec Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages trs srieux.
Mais il y avait  Londres des centaines d'hommes plus puissants, plus
accrdits que George, et peut-tre avait-il plac son ambition et ses
esprances plus haut!

 ce moment mme o cette dernire question traversait l'esprit de
Vendale, Obenreizer reparut pour y rpondre ou pour n'y point rpondre,
ainsi que la suite de ce rcit va le dmontrer.

Il s'tait fait un grand changement dans l'attitude et dans toute la
personne d'Obenreizer; ses manires taient bien moins assures; il y
avait autour de ses lvres tremblantes des signes manifestes d'un
trouble profond et violent. Venait-il de dire quelque chose qui avait
fait entrer le coeur de Marguerite en rvolte? Venait-il de se heurter
contre la volont bien dtermine de la jeune fille? Peut-tre oui,
peut-tre que non. Srement, il avait l'air d'un homme rebut et
dsespr de l'tre.

--J'ai parl  ma nice,--dit-il,--Monsieur Vendale; l'empire que vous
exercez sur sont esprit ne l'a pas entirement aveugle sur les
inconvnients sociaux de ce mariage?...

--Puis-je vous demander,--s'cria Vendale,--si c'est l le seul rsultat
de votre entrevue avec Mademoiselle Marguerite?

Un clair jaillit des yeux d'Obenreizer  travers le nuage.

--Oh! vous tes le matre de la situation,--rpondit-il d'un ton de
soumission ironique,--la volont de ma nice et la mienne avaient
coutume de n'en faire qu'une. Vous tes venu vous placer entre
Mademoiselle Marguerite et moi; sa volont,  prsent, est la vtre.
Dans mon pays, nous savons quand nous sommes battus et nous nous rendons
alors avec grce...  de certaines conditions. Revenons  l'expos de
votre fortune.... Ce que je trouve  objecter contre vous, c'est une
chose renversante et bien audacieuse pour un homme de ma condition
parlant  on homme de la vtre!

--Quelle est cette chose renversante?

--Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma nice. Pour le
moment... avec l'expression la plus vive de ma reconnaissance et de mes
plus profonds respects... je dcline cet honneur.

--Pourquoi?

--Parce que vous n'tes pas assez riche.

Ainsi qu'Obenreizer l'avait prvu, Vendale demeura frapp de surprise.
Il tait muet.

--Votre revenu est de quinze cents livres,--poursuivit Obenreizer.--Dans
ma misrable patrie, je tomberais  genoux devant ces quinze cents
livres, et je m'crierais que c'est une fortune princire. Mais, dans
l'opulente Angleterre, je dis que c'est une modeste indpendance, rien
de plus. Peut-tre serait-elle suffisante pour une femme de votre rang,
qui n'aurait point de prjugs  vaincre; ce n'est pas assez de moiti
pour une femme obscurment ne, pour une trangre qui verrait toute la
socit en armes contre elle. Si ma nice doit jamais vous pouser, il
lui faudra vraiment accomplir les travaux d'Hercule pour arriver 
conqurir son rang dans le monde. Ce n'est peut-tre pas l votre
manire de voir, mais c'est la mienne. Je demande que ces travaux
d'Hercule soient rendus aussi doux que possible  Mademoiselle
Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres,
votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier  la mode?
Un valet de pied pour ouvrir sa porte? Un sommelier pour verser le vin 
sa table? Une voiture, des chevaux, et le reste?... Je vois la rponse
sur votre figure, elle me dit: Non.... Trs bien. Un mot encore et j'ai
fini. Prenez la gnralit des Anglaises, vos compatriotes, d'une
ducation soigne et d'une grce accomplie. N'est-il pas vrai qu' leurs
yeux, la dame qui a maison dans un quartier  la mode, valet de pied
pour ouvrir sa porte, sommelier pour servir  sa table, voiture  la
remise, chevaux  l'curie, n'est-il pas vrai que cette dame a dj
gagn quatre chelons dans l'estime de ses semblables. Cela n'est-il pas
vrai, oui ou non?

--Arrivez au but,--dit Vendale;--vous envisagez tout ceci comme une
question d'argent. Quel est votre prix?

--Le plus bas prix auquel vous puissiez pourvoir votre femme de tous les
avantages que je viens d'numrer et lui faire monter les quatre
chelons dont il s'agit. Doublez votre revenu, Monsieur Vendale; on ne
peut vivre  moins en Angleterre avec la plus stricte conomie. Vous
disiez tout  l'heure que vous espriez beaucoup augmenter la valeur de
votre maison.  l'oeuvre! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon
diable, aprs tout! Le jour o vous me prouverez que votre revenu est
arriv au chiffre de trois mille livres, demandez-moi l main de ma
nice: elle est  vous.

--Avez-vous fait part de cet arrangement  Mademoiselle Obenreizer?--fit
Vendale.

--Certainement, elle a encore un petit reste d'gards pour moi, Monsieur
Vendale. Elle accepte mes conditions. En d'autres termes, elle se soumet
aux vues de son tuteur, qui la gardera sur le chemin du bonheur avec la
supriorit d'exprience qu'il a acquise dans la vie.

Puis il se jeta dans un fauteuil; il tait rentr en pleine possession
de sa joyeuse humeur. Envisageant la situation, cette fois il s'en
croyait bien le matre!

Une franche revendication de ses intrts, une protestation vive et
nette parut  Vendale inutile, au moins, en cet instant. Il n'en pouvait
esprer rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans raison aucune
pour s'y appuyer et pour se dfendre. Ou les objections d'Obenreizer
taient le simple rsultat de sa manire de voir en cette occasion, ou
bien il diffrait le mariage dans l'espoir de le rompre avec le temps.
Dans cette alternative, Vendale jugea que toute rsistance serait vaine.
Il n'y avait pas d'autre remde  ce grand malheur que de se rendre en
mettant les meilleurs procds de son ct.

--Je proteste contre les conditions que vous m'imposez, dit-il.

--Naturellement,--fit Obenreizer;--j'ose dire qu' votre place je
protesterais tout comme vous.

--Et pourtant,--reprit Vendale,--j'accepte votre prix. Va pour trois
mille livres. Dans ce cas, me sera t-il permis de faire deux conditions
 mon tour: d'abord j'espre qu'il me sera permis de voir votre nice.

--Oh! oh! voir ma nice, c'est--dire lui inspirer autant d'impatience
de se marier que vous en ressentez vous-mme.... En supposant que je vous
dise: Non, cela ne vous sera point permis; vous chercheriez peut-tre 
voir Mademoiselle Marguerite sans ma permission.

--Trs rsolument.

--Admirable franchise! voil encore qui est dlicieusement Anglais! Vous
verrez donc Mademoiselle Marguerite...  de certains jours, quand nous
aurons pris rendez-vous ensemble. Votre seconde condition?

--Votre manire de penser relativement  l'insuffisance de mon revenu
m'a caus un grand tonnement,--continua Vendale,--je dsire d'tre
assur contre le retour de cet tonnement et... de sa cause. Vos ides
actuelles sur les qualits dsirables chez le mari de votre nice
peuvent encore se modifier. Vous exigez de moi aujourd'hui un revenu de
trois mille livres. Puis-je tre assur que dans l'avenir,  mesure que
votre exprience de l'Angleterre s'agrandira, vos dsirs ne se monteront
pas plus haut?

--En bon Anglais, vous doutez de ma parole.

--tes-vous rsolu  vous en lier  la mienne, quand je viendrai vous
dire: J'ai doubl mon revenu? Si je ne me trompe, vous m'avez averti
tout  l'heure que je devrais vous en fournir des preuves authentiques.

--Bien jou, Monsieur Vendale! Vous savez allier la vivacit trangre
avec la gravit Anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-vous aussi
accepter ma parole crite?...

Il se leva, s'assit devant un pupitre plac sur une table, crivit
quelques lignes, et prsenta le papier  Vendale avec un profond salut.
L'engagement qu'il venait de prendre tait parfaitement explicite,
sign, dat avec soin.

--tes-vous satisfait de cette garantie?--demanda-t-il.

--Trs satisfait.

--Je suis charm de vous entendre me le dire. Ah! nous venons d'avoir
notre petit assaut. En vrit, nous avons dvelopp prodigieusement
d'adresse des deux cts. Mais voil nos affaires arranges pour le
moment. Je n'ai pas de rancune, vous n'en avez pas davantage. Allons,
Monsieur Vendale, une bonne poigne de mains  l'Anglaise.

Vendale tendit la main, bien qu'un peu tourdi de ce passage subit chez
Obenreizer d'une humeur  une autre.

--Quand puis-je esprer de revoir Mademoiselle Obenreizer?--demanda-t-il
en se levant pour se retirer.

--Faites-moi l'honneur de me rendre visite demain mme,--dit
Obenreizer,--et nous rglerons cela ensemble. Et prenez donc un grog
avant de partir. Non?... bien... bien... nous rserverons le grog pour
le jour o vous aurez vos trois mille livres de revenu et serez prs
d'tre mari.... Ah! quand cela sera-t-il?

--J'ai fait il y a quelques mois un inventaire de ma maison. Si les
esprances que cet inventaire me donne se ralisent, j'aurai doubl mon
revenu....

--Et vous serez, mari?--interrompit Obenreizer....

--Et je serai mari dans un an. Bonsoir!




Vendale se dcide.


Lorsque Vendale entra dans son bureau le lendemain matin, il tait dans
des dispositions toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait plus
insipide sa routine commerciale du Carrefour des clopps:

Marguerite, dsormais, tait intresse dans la maison. Tout le
mouvement qu'y avait produit la mort de Wilding,--son associ ayant
alors d procder  une estimation exacte de la valeur de
l'association,--la balance des registres, le compte des dettes,
l'inventaire de l'anne, tout cela se transformait  prsent aux yeux de
Vendale en une sorte de machine, une roulette indiquant les chances
favorables ou dfavorables  son mariage. Aprs avoir examin les
rsultats que lui prsentait son teneur de livres et vrifi les
additions et les soustractions faites par ses commis, Vendale tourna son
attention vers le dpartement du prochain inventaire, et il envoya aux
caves un messager qui demandait un rapport.

Joey Laddle apparut bientt. Il passa la tte par la porte entrebille
du cabinet; cet empressement donnait  penser que cette matine avait d
voir quelque vnement extraordinaire. Il y avait un commencement de
vivacit dans les mouvements du garon de cave; et quelque chose mme,
qui ressemblait  de la gaiet, se lisait sur son visage.

--Qu'y a-t-il?--demanda Vendale surpris,--quelque mauvaise nouvelle?

--Je dsirerais vous faire observer, mon jeune Monsieur Vendale, que je
ne me suis jamais rig en prophte....

--Qui prtend cela?--fit Vendale.

--Aucun prophte, si j'ai bien compris ce que j'ai entendu dire de cette
profession, n'a jamais vcu sous terre,--continua Joey.--Aucun prophte
n'a jamais pris le vin du matin au soir par les pores, pendant vingt
ans. Lorsque j'ai dit  Monsieur Wilding, mon pauvre jeune dfunt
matre, qu'en changeant le nom de la maison, il en avait chang la
chance, me suis-je alors pos en prophte?... Non.... Et pourtant tout ce
que j'ai dit est-il arriv?... Oui.... Du temps de Pebbleson Neveu,
Monsieur Vendale, on ne sut jamais ce que c'tait qu'une erreur commise
dans une lettre de consignation.... Eh bien, maintenant, en voici une. Je
vous prie seulement de remarquer qu'elle est antrieure  la venue de
Mademoiselle Marguerite dans cette maison; donc, il n'en faut point
conclure que j'ai eu tort d'annoncer que les chansons de la jolie
demoiselle devaient nous ramener la chance...--Lisez ceci, monsieur....
Lisez,--reprit-il en indiquant du doigt un passage du rapport.--C'est
une chose trangre  mon temprament que de dcrier la maison que je
sers. Mais, en vrit, Monsieur George, un devoir imprieux me commande
de vous clairer en ce moment. Lisez.

Vendale lut ce qui suit:

_Note concernant le Champagne Suisse._

_Une irrgularit a t dcouverte dans la dernire consignation reue
del maison Defresnier et Cie._

Vendale s'arrta et consulta son mmorandum.

--Cette affaire date du temps de Wilding,--dit-il.--La rcolte avait t
bonne; il l'avait prise tout entire Le Champagne Suisse a t une bonne
opration, n'est-ce pas, Joey?

--Je ne dis pas qu'elle ait t mauvaise. Le vin aurait pu devenir
malade dans les celliers de nos clients; il aurait pu se gter entre
leurs mains. Mais je ne dis pas que dans les ntres l'affaire ait t
mauvaise. Lisez, monsieur.

Vendale reprit sa lecture.

_Nous trouvons que le nombre des caisses est conforme  la mention qui
est faite sur nos livres. Mais six de ces caisses, qui prsentent,
d'ailleurs, une lgre diffrence dans la marque ont t ouvertes et
contiennent du vin rouge au lieu de Champagne. Nous supposons que la
similitude des marques (malgr les lgres diffrences dont il est
question plus haut) auront caus l'erreur commise  Neufchtel. Cette
erreur ne s'tend pas  plus de six caisses._

--Est-ce tout?--demanda Vendale en jetant la note loin de lui.

Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement le papier qui roulait sur
le parquet.

--Je suis bien aise de vous voir prendre cela si peu  coeur,
monsieur,--dit-il.--Quoi qu'il arrive, ce sera toujours un soulagement
pour vous de penser que vous n'en avez pas t attrist. Souvent une
erreur mne  une autre. Un homme laisse tomber par mgarde un petit
morceau d'corce d'orange sur le pav; un autre homme marche dessus;
voil de la besogne pour l'hpital et un estropi pour la vie. Je suis
aise de voir que vous preniez si lgrement ce que je viens de vous
apprendre. Au temps de Pebblesson et Co., nous n'eussions pas eu de
trve jusqu' la dcouverte de la chose. Loin de moi la pense de
dcrier la maison, jeune Monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous
trouver toujours bien de cette manire d'agir. Et je vous dis cela sans
offense, monsieur, sans offense....

En mme temps, Joey ouvrit la porte tout en jetant autour de lui un
regard de mauvais augure avant de franchir le seuil.

--Eh!--fit-il,--je suis mlancolique et stupide, c'est vrai; mais je
suis un vieux serviteur de Pebblesson Neveu, et je dsire que vous vous
trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui vous ont t donnes
pour d'autre vin... je le dsire....

Demeur seul, Vendale se prit  rire.

--Je ferai aussi bien d'crire de suite, de peur de l'oublier.

Il crivit en ces termes:

_Chers Messieurs,_

_Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqu
une erreur dans la dernire consignation de Champagne expdie par votre
maison  la ntre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous
vous renvoyons. La chose peut aisment se rparer par l'envoi que vous
nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,--si vous
le pouvez,--sinon vous nous crditerez de la valeur de ces caisses sur
la somme de cinq cents livres, rcemment payes  vous par notre
maison._

_Vos dvous serviteurs,_

_Wilding et Co._

Cette lettre expdie, ce sujet s'effaa rapidement de l'esprit de
Vendale. Il avait  penser  d'autres choses plus intressantes sans
doute. Le mme jour, il fit  Obenreizer la visite que celui-ci
attendait. Il fut entendu que plusieurs soires seraient rserves
chaque semaine  ses entrevues avec Marguerite, toujours en prsence
d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un
enttement inflexible. La seule concession qu'il fit  Vendale fut de
lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans
l'exprience acquise, le jeune homme choisit sans hsitation
l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En
apprenant la responsabilit qui allait peser sur elle, Madame Dor se
montra fort agite. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent
quitte et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses
paupires, et puis on se spara.

Le temps passait. Les heureuses soires auprs de Marguerite
s'coulaient trop rapidement. Dix jours aprs qu'il avait crit  la
maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la rponse sur son pupitre
avec les autres lettres apportes par le courrier.

_Chers Messieurs,_

_Nous vous prsentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous
plaignez. En mme temps nous regrettons d'ajouter que les recherches
dont cette erreur a t la cause nous ont amens  une dcouverte
inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour
nous._

_N'ayant plus de Champagne de la dernire rcolte, nous prmes des
arrangements pour crditer votre maison de la valeur des dix caisses que
vous savez. Alors, et pour obir  certaines formes que nous avons
l'habitude d'observer, nous nous sommes renseigns, aussi bien sur les
livres de notre banquier que sur les ntres, et nous avons t surpris
d'acqurir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de
celui dont vous nous parlez ne peut tre arriv en notre maison. Nous
sommes galement persuads qu'aucun versement  notre compte n'a t
fait  la Banque._

_Il n'est pas ncessaire, au point o en sont les choses, de vous
fatiguer par des dtails inutiles. Cet argent aura sans doute t vol
dans le trajet qu'il a d parcourir pour arriver de vos mains dans les
ntres. Certaines particularits relatives  la faon dont la fraude a
t commise, nous amnent  penser que le voleur peut avoir espr se
mettre en mesure de payer  nos banquiers la somme soustraite avant
qu'on ne dcouvrit la soustraction en relevant les comptes de fin
d'anne. Ce relev ne doit tre fait que dans trois mois. Sans la
circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol
dont vous tes les victimes._

_Nous vous faisons part de ce dernier dtail, qui vous dmontrera que
nous n'avons pas affaire  un voleur ordinaire, et nous esprons que
vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons
commencer, en examinant tout d'abord le reu qui doit vous tre arriv
comme manant de notre maison et qui ne peut tre qu'un faux. Ayez la
bont de vous assurer, en premier lieu, si la facture est entirement
manuscrite ou si elle est imprime et numrote. Dans ce dernier cas, on
n'aurait eu  inscrire que le montant de la somme. Ce dtail, futile en
apparence, est, croyez-le, trs important._

_Nous attendons votre rponse avec la plus grande impatience, et
demeurons avec estime et considration vos serviteurs._

_Defresnier et Cie._

Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit quelques instants pour
donner  son esprit le temps de se remettre du coup qui venait de le
frapper. Au moment o il tait pour lui d'une si prcieuse importance de
voir augmenter le produit de sa maison, il perdait cinq cents livres. Ce
fut  Marguerite qu'il pensa, tout en prenant une clef qui ouvrait une
chambre de fer pratique dans la muraille, o les livres et les papiers
de l'association taient conservs. Il tait encore l, cherchant ce
reu maudit, lorsqu'il tressaillit au son d'une voix qui lui parlait.

--Je vous demande pardon.... J'ai peur de vous avoir drang.

C'tait la voix d'Obenreizer.

--Je suis pass chez vous,--reprit le Suisse,--pour savoir si je ne peux
vous tre utile  quelque chose. Des affaires personnelles m'obligent 
me rendre pour quelques jours  Manchester et  Liverpool. Voulez-vous
qu'en mme temps je m'y occupe des vtres? Je suis entirement  votre
disposition, et, je puis tre le voyageur de la maison Wilding et Co....

--Excusez-moi pour quelques minutes,--dit Vendale,--nous causerons tout
 l'heure.

En disant cela, il continuait  fouiller les papiers et  examiner les
registres.

--Vous tes arriv  propos,--dit-il,--les offres de l'amiti me sont
plus prcieuses en ce moment que jamais, car j'ai reu ce matin de
mauvaises nouvelles de Neufchtel.

--De mauvaises nouvelles!--s'cria Obenreizer.

--De Defresnier et Cie.

--De Defresnier?...

--Oui, une somme d'argent que nous leur avons envoye a t vole. Je
suis menac d'une perte de cinq cents livres.

--Qu'est-ce que cela?--dit Obenreizer.

Mais en rentrant dans le bureau, Vendale aperut son buvard qui venait
de tomber par terre, et Obenreizer  genoux qui en ramassait le contenu.

--Combien je suis maladroit,--s'cria le Suisse.--Cette nouvelle que
vous m'avez annonce m'a tellement surpris qu'en reculant....

Il s'intressait si vivement  la runion des diffrents papiers tombs
du buvard qu'il n'acheva point sa phrase.

--Ne prenez pas tant de peine,--dit Vendale,--un commis fera cette
besogne.

--Mauvaise nouvelle!--rpta Obenreizer, qui continuait  ramasser les
enveloppes et les lettres,--mauvaise nouvelle!

--Si vous lisiez la missive que je viens de recevoir,--continua
Vendale,--vous verriez que j'ai bien raison de m'alarmer. Tenez! elle
est l, ouverte sur mon pupitre.

Quant  lui, il continua ses recherches; une minute aprs, il trouvait
le faux reu. C'tait bien le modle imprim et numrot qu'indiquait la
maison Suisse. Vendale prit note du numro et de la date. Aprs avoir
class le reu et ferm la chambre de fer, il eut le loisir de remarquer
Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier,  l'autre bout de la
chambre, dans l'enfoncement de la croise.

--Venez donc auprs du feu. Vous grelottez de froid l-bas, je vais
sonner pour qu'on apporte du charbon.

Obenreizer revint lentement au pupitre.

--Marguerite sera aussi dsole de cette nouvelle que moi-mme,--dit-il
d'un ton amical;--qu'avez-vous l'intention de faire?

--Je suis  la discrtion de Defresnier et Cie,--rpondit
Vendale.--Dans l'ignorance absolue des circonstances qui ont accompagn
le vol, je ne puis que faire ce qu'ils me recommandent. Le reu que je
tenais  l'instant est numrot et imprim. Ils paraissent attacher  ce
dtail une importance particulire. Pourquoi?... Vous qui avez d
acqurir une certaine connaissance de leurs affaires, tandis que vous
tiez dans leur maison, pouvez-vous me le dire?

Obenreizer rflchit.

--Si j'examinais le reu!--dit-il.

--Bon!--s'cria Vendale, frapp par le changement qui venait de s'oprer
sur sa physionomie.--Vous sentez-vous incommod? Encore une fois,
approchez-vous donc du feu. Vous avez l'air d'tre transi.... Oh!
j'espre que vous n'allez, pas tomber malade.

--Je ne sais,--dit Obenreizer.--Peut-tre ai-je pris froid. Votre climat
Anglais aurait bien fait d'pargner l'un de ses admirateurs.... Mais,
faites-moi voir le reu.

Tandis que Vendale rouvrait la chambre de fer, Obenreizer prit une
chaise et s'assit; il tendit ses deux mains au-dessus de la flamme.

--Ce reu!--s'cria-t-il encore avec une vivacit extraordinaire,
lorsque Vendale reparut, tenant un papier  la main.

Le portier, au mme instant, entrait avec une provision de charbon de
terre; son matre lui recommanda de faire un bon feu. L'homme obit avec
un empressement funeste; il fit quelques pas en avant, et tandis qu'il
enlevait le seau plein de charbon, il se prit un pied dans un pli de
tapis. Il trbucha, tout le contenu du seau tomba dans la grille, la
flamme en fut touffe tout net et un norme flot de fume jauntre
remplit la chambre.

--Imbcile!--murmura Obenreizer en lanant sur le malheureux portier un
regard, dont, aprs tant d'annes, celui-ci se souvient encore.

--Voulez-vous venir dans le bureau des commis?--demanda Vendale.--Il y a
un pole.

--Ce n'est pas la peine.

Et il tendait la main. Et sa main tremblait.

Vendale lui donna le reu. L'intrt qu'Obenreizer paraissait prendre 
cette affaire sembla s'teindre aussi subitement que le feu mme, ds
qu'il fut le matre de ce papier. Il ne fit qu'y jeter un coup d'oeil.

--Non,--dit-il,--je n'y comprends rien. Dsol de ne pouvoir vous
clairer.

--J'crirai donc  Neufchtel par le courrier de ce soir,--dit Vendale,
en mettant le reu de ct pour la seconde fois,--il nous faut attendre
et voir ce qui arrivera.

--Par le courrier de ce soir,--rpta Obenreizer.--Voyons! vous aurez la
rponse dans huit ou neuf jours. Je serai de retour auparavant. Si je
puis vous tre utile comme voyageur de commerce, vous me le ferez
savoir. En ce cas, vous m'enverriez des instructions crites. Mes
meilleurs remerciements.... Je suis trs curieux de connatre la rponse
de Defresnier. Qui sait? Ce n'est peut-tre qu'une erreur. Courage, mon
cher ami, courage.

Il n'avait point du tout l'air press quand il tait arriv dans la
maison, et maintenant il saisissait son chapeau en toute hte, il prit
cong de l'air d'un homme qui n'a pas un instant  perdre.

Vendale se mit  marcher en rflchissant dans les chambres.

Sa premire impression sur Obenreizer s'tait bien modifie durant ce
nouvel entretien, et il se demandait s'il n'avait point commis la faute
de le juger trop svrement et trop vite. C'est qu'en vrit la surprise
et les regrets du Suisse, en apprenant la fcheuse nouvelle que la
maison Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un grand caractre de
franchise. On voyait bien que ces regrets taient honntement sentis, et
l'expression qu'Obenreizer leur avait donne tait bien loin de la
simple et banale politesse d'usage. Ayant lui-mme  lutter contre des
soucis personnels, souffrant peut-tre des premires atteintes d'un mal
grave, il n'en avait pas moins eu dans cette circonstance l'air et le
ton d'un homme qui dplore du fond du coeur ce qui arrive de mal  son
ami. Jusque-l, Vendale avait en vain essay souvent de concevoir une
opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et cela pour l'amour de
Marguerite mme. Mais aprs les tmoignages d'intrt qu'Obenreizer
venait de lui donner, il n'hsitait plus  penser qu'il avait t
injuste envers lui; tous les gnreux instincts de sa nature lui
disaient qu'il s'tait arrt trop vite  de certains indices fcheux.

--Qui sait?--se disait-il,--je peux trs bien avoir mal lu sur la
physionomie de cet homme.

Le temps s'coula de nouveau. Les heureuses soires passes avec
Marguerite s'enfuyaient plus promptes. Le dixime jour tait encore une
fois arriv depuis l'envoi de la seconde lettre de Vendale  Neufchtel.
La rponse vint.

_Cher Monsieur,_

_Notre principal associ, M. Defresnier, a t forc de se rendre  Milan
pour des affaires trs urgentes. En son absence et avec son entire
participation et son aveu, je vous cris de nouveau relativement  ces
cinq cents livres disparues._

_Votre dclaration que le faux reu a t fait sur un modle imprim et
numrot nous a caus une surprise et un chagrin inexprimables. 
l'poque o cette fraude a t commise, il n'existait que trois clefs
ouvrant le coffre-fort o nos modles sont renferms. Mon associ avait
une de ces clefs, j'en avais une autre, la troisime tait aux mains
d'une personne qui occupait alors chez nous un poste de confiance; nous
aurions plutt song  nous accuser nous-mmes qu' lever aucun soupon
contre cette personne. Et cependant..._

_Je ne puis aller jusqu' vous dire pour le moment qui est cette
personne; je ne vous le dirai point tant que je verrai l'ombre d'une
chance pour elle de se tirer avec honneur de l'enqute que nous allons
commencer. Pardonnez-moi cette rserve, car le motif en est louable._

_Le genre d'investigations que nous allons poursuivre est fort simple.
Nous ferons comparer notre reu par des experts avec quelques spcimens
d'criture que nous avons en notre possession. Je ne puis vous adresser
ces spcimens pour de certaines raisons que vous approuverez
certainement lorsqu'elles vous seront connues. Je vous prie donc de
m'envoyer le reu  Neufchtel; et je fais suivre cette prire de
quelques mots indispensables pour vous mettre sur vos gardes._

_Si la personne sur laquelle, nous faisons  regret placer nos soupons
est rellement celle qui a commis le faux, nous avons quelque motif de
craindre que de certaines circonstances ne lui aient dj donn l'veil.
La seule preuve contre cette personne est le reu qui est dans vos
mains; elle remuera ciel et terre pour l'obtenir de vous et la dtruire.
Je vous prie donc instamment de ne pas confier cette pice  la poste.
Envoyez-la-moi sans perdre de temps par un messager particulier et ne
choisissez ce messager que parmi les gens qui sont depuis longtemps 
votre service. Il faut aussi que ce soit un homme accoutum aux voyages,
parlant bien le Franais, un homme courageux, et un honnte homme. Vous
devez le connatre assez bien pour ne pas craindre qu'il se laisse aller
en route  aucun tranger cherchant  lier connaissance avec lui. Ne
dtes qu' lui,  lui seul la nature de cette affaire et la tournure
qu'elle va prendre. Je vous engage  suivre l'interprtation littrale
de tous ces avis que je vous donne, convaincu que l'arrive  bon port
du faux reu en dpend._

_Je n'ai plus  ajouter qu'une chose. C'est que votre promptitude  agir
est de la plus haute importance. Il nous manque plusieurs de nos modles
de reus et nous ne pouvons prvoir quelles fraudes seront commises, si
nous ne mettons la main sur le voleur!_

_Votre dvou serviteur,_

_Pour Defresnier et Cie,_

                  _Rolland_

Quel tait donc celui qu'on souponnait?

Vendale pensa qu'il chercherait inutilement  le deviner. Mais qui
pouvait-il bien envoyer  Neufchtel avec le reu? Certes il n'tait pas
difficile de trouver au Carrefour des clopps un homme courageux et
honnte. Mais o tait l'homme accoutum aux voyages, parlant le
Franais, et sur qui l'on pourrait rellement compter pour tenir 
distance tout tranger qui voudrait lier connaissance avec lui pendant
la route? Vendale n'avait rellement qu'un seul compagnon sous la main,
qui runit toutes les conditions dans sa personne. C'tait lui-mme.

Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa maison, un plus grand
sacrifice encore que de quitter Marguerite. Mais aprs tout, il
s'agissait de cinq cents livres et Rolland insistait si positivement sur
l'interprtation _littrale_ des dmarches par lui conseilles, qu'il ne
fallait point hsiter  lui obir. Plus Vendale rflchissait, plus la
ncessit de son dpart lui apparaissait clairement.

--Partons!...--soupira-t-il.

Comme il remettait le reu et la nouvelle lettre sous clef, certaine
association d'ide lui vint qui lui rappela Obenreizer. Il pensa qu'avec
l'aide de celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de deviner quel
pouvait tre le voleur; Obenreizer pouvait le lui faire connatre.

Cette pense avait  peine travers son esprit que la porte s'ouvrit et
qu'Obenreizer entra.

--On m'a dit dans Soho Square qu'on attendait votre retour dans la
soire d'hier,--lui dit Vendale en lui souhaitant la
bienvenue.--Avez-vous fait de bonnes affaires en province?... tes-vous
mieux portant?

--Mille grces,--rpondit Obenreizer,--j'ai fait admirablement mes
affaires.--Je suis bien!... trs bien!... Et maintenant, quelles
nouvelles? Avez-vous des lettres de Suisse?

--Une lettre bien extraordinaire,--dit Vendale,--L'affaire a pris une
tournure nouvelle, et l'on me recommande de Neufchtel le plus profond
secret sur les mesures que nous allons adopter. Ce secret doit tre
gard vis--vis de tout le monde.

--Sans en excepter personne?--demanda Obenreizer.

Et tout en rptant: Personne, il se retira d'un air pensif du ct de
la croise,  l'autre bout de la chambre, regarda pendant un moment dans
la rue; puis tout  coup, revenant  Vendale.

--Srement, ils ont perdu la mmoire,--dit-il,--puisqu'ils ne font pas
mme une exception en ma faveur.

--C'est Rolland qui m'crit,--rpliqua Vendale,--comme vous le dites, il
doit avoir perdu la mmoire. Ce ct de l'affaire m'chappait
compltement. Je souhaitais de vous voir et de vous consulter au moment
mme o vous tes entr. Je suis pourtant li par une dfense formelle,
mais je ne puis croire qu'elle vous concerne. Tout cela est bien
fcheux.

Les yeux d'Obenreizer, couverts de leur nuage, se fixrent sur Vendale.

--Peut-tre est-ce bien plus que fcheux,--dit-il.--Je suis venu ce
matin, non seulement pour avoir des nouvelles, mais pour m'offrir  vous
comme intermdiaire ou comme messager. Le croirez-vous? J'ai reu des
lettres qui m'obligent  me rendre en Suisse sans tarder. J'aurais pu me
charger des pices et documents de cette affaire et les remettre 
Defresnier.

--Vous tes bien l'homme qu'il me fallait,--fit Vendale.--Il n'y a pas
cinq minutes que cherchant autour de moi et ne trouvant personne qui pt
me remplacer dans le voyage, j'avais rsolu de l'entreprendre
moi-mme.... Laissez-moi relire cette lettre.

Il ouvrit la chambre de fer pour y reprendre la lettre. Obenreizer jeta
un coup d'oeil rapide autour de lui pour bien s'assurer qu'ils taient
seuls, le suivit  deux pas de distance, et sembla le mesurer du regard.
Vraiment, Vendale tait plus grand que lui et sans doute plus fort.
Obenreizer recula et s'approcha de la chemine.

Vendale pendant ce temps, lisait pour la troisime fois le dernier
paragraphe de la lettre. Il y avait l un avis trs clair et la dernire
phrase demandait au jeune ngociant de suivre cet avis  la lettre.

D'un ct une grosse somme d'argent en jeu, de l'autre un terrible
soupon  claircir. Vendale comprit que s'il agissait  sa guise et si
quelque vnement arrivait ensuite et djouait toutes les mesures
prises, la faute lui en serait impute, le blme retomberait sur lui
seul. En sa qualit d'homme d'affaires, il n'avait vraiment qu'un parti
 suivre. Il remit la lettre sous clef.

--Quel ennui!--dit-il  Obenreizer.--Il y a sans doute ici de la part de
Rolland un oubli inconcevable et qui me met dans une sotte et fausse
position vis--vis de vous. Que dois-je faire? Il me semble qu'ayant un
si grand intrt dans cette fcheuse aventure dont j'ignore tous les
dtails, je n'ai pas la libert de ne pas obir aux injonctions de mon
correspondant et que je dois au contraire m'y conformer sans rsistance.
Vous me comprendrez certainement. Vous me voyez esclave des ordres que
je reois, et je ne peux assez vous dire combien j'aurais t heureux,
en cette occasion, d'accepter vos services....

--N'en parlons plus,--dit Obenreizer.-- votre place, je n'agirais pas
diffremment. Je ne suis donc point du tout offens de votre conduite,
et je vous remercie pour le compliment que vous me faites.... Bah! nous
serons au moins compagnons de voyage. Vous partez avec moi aujourd'hui
mme.

--Aujourd'hui. Mais il faut, cela va sans dire, que je voie Marguerite.

--Assurment. Voyez-la ce soir. Vous me prendrez au passage et nous nous
rendrons ensemble au chemin de fer. Nous partirons  huit heures par le
train poste.

--Par le train poste,--dit Vendale.

Il tait plus tard que Vendale ne le croyait, lorsqu'il arriva  la
maison de Soho Square. Les affaires suscites par ce dpart prcipit
avaient surgi devant lui par douzaines. Toutes sortes d'obligations
qu'il ne pouvait ngliger le forcrent de se rsigner  cette cruelle
perte d'un temps si court et si prcieux qu'il voulait consacrer 
Marguerite.  sa grande surprise et  son extrme joie, elle tait seule
dans le salon lorsqu'il entra.

--Nous n'avons que peu d'instants  nous, George--dit-elle,--mais grce
 la bont de Madame Dor nous pouvons au moins les passer tous deux
seuls ensemble.

Elle lui jeta les bras autour du cou.

--George,--lui dit-elle tout bas,--avez-vous fait quelque chose qui ait
pu blesser Monsieur Obenreizer?

--Moi!--s'cria Vendale stupfait.

--Taisez-vous,--dit-elle,--il faut que je vous parle bien bas.
Rappelez-vous le petit portrait photographi que vous m'avez donn?
Cette aprs-midi, je ne sais comment il le trouva sur la chemine. Il le
prit, le regarda, et moi, je voyais son visage dans ce miroir.... Ah! je
suis sre que vous l'avez offens. Il est vindicatif, implacable, et
aussi muet qu'une tombe. Ne partez pas avec lui.... George... ne partez
pas!

--Mon cher amour,--rpondit Vendale,--vous vous laissez garer par votre
imagination. Jamais Obenreizer et moi n'avons t meilleurs amis qu'
prsent.

Avant que Marguerite n'et pu rpondre, un pas sonore et le poids d'un
corps majestueux firent trembler le parquet de la pice voisine, et
Madame Dor apparut.

--Obenreizer,--dit-elle.

Puis elle se laissa tomber lourdement sur une chaise,  sa place
ordinaire, devant le pole.

Obenreizer entra avec un sac de courrier qu'il portait en bandoulire.

--tes-vous prt?--demanda-t-il  Vendale--Puis-je porter quelque chose
pour vous?... Eh quoi! n'avez-vous point un sac de voyage? Je viens d'en
acheter un. Regardez. Ici est la poche aux papiers. Elle est  votre
service.

--Je vous remercie,--dit Vendale,--je n'ai qu'un seul papier important,
je suis forc de ne pas m'en dessaisir et il est l, il doit rester l,
jusqu' ce que nous arrivions  Neufchtel.

Vendale, en mme temps, touchait la poche de son habit. Il sentit la
main de Marguerite qui pressait la sienne. La jeune fille examinait
Obenreizer jusqu'au fond de l'me. Mais dj celui-ci s'tait retourn
vers Madame Dor, et prenait cong de la bonne dame.

--Adieu, ma chre Marguerite,--s'cria t-il en revenant vers sa pupille
ple et pouvante.--Allons, Vendale, tes-vous prt, enfin? En route!
En route! mon ami, pour Neufchtel!

Il frappa lgrement Vendale  la poitrine,  la place o tait la poche
qui contenait le reu et sortit le premier.

Le dernier regard de Vendale fut pour Marguerite.

Les derniers mots de la jeune fille furent ceux-ci:

--Ne partez pas!




TROISIME ACTE.




Dans la valle.


On tait alors au milieu du mois de Fvrier, l'hiver tait des plus
rigoureux et les chemins mauvais pour les voyageurs, si mauvais qu'en
arrivant  Strasbourg, Vendale et Obenreizer trouvrent les meilleurs
htels absolument vides. Les quelques personnes qu'ils avaient
rencontres en route et qui se rendaient pour affaires dans l'intrieur
de la Suisse renonaient  leur voyage et revenaient sur leurs pas.

Les chemins de fer qui conduisent aujourd'hui les touristes dans ce beau
pays taient encore en ce temps-l pour la plupart inachevs. Les lignes
exploites, semes d'ornires profondes, taient impraticables, et
partout l'hiver avait interrompu les communications. Partout on
n'entendait qu'histoires de voyageurs arrts en chemin par des
accidents dont on exagrait la gravit, sans doute. Cependant, comme la
voie de Ble restait libre, la rsolution de Vendale de poursuivre sa
route n'en fut nullement trouble.

Quant  la rsolution d'Obenreizer, elle fut la mme que celle de
Vendale.

Il se voyait aux abois, dsespr, perdu, il lui fallait  tout prix
anantir la preuve que Vendale portait avec lui, dt-il pour cela
anantir Vendale lui-mme!

Menac d'une ruine certaine, enferm dans un cercle que l'activit de
Vendale resserrait d'heure en heure autour de lui, Obenreizer hassait
son compagnon avec la frocit d'une bte fauve. De tout temps il avait
nourri de mauvaises penses contre le jeune ngociant. tait-ce la
sourde rancune du paysan contre le gentleman? tait-ce le contraste de
sa nature avec cette nature franche et gnreuse? tait-ce la beaut de
Vendale? tait-ce le bonheur qu'il avait eu de se faire aimer de
Marguerite? taient-ce toutes ces causes runies ensemble? Il le
hassait, il l'avait ha ds qu'il l'avait vu.  prsent, il le
regardait comme celui qui le conduisait  sa perte. Et cette pense
redoublait la fureur de sa haine.

Vendale, au contraire, qui, si souvent, avait lutt contre lui-mme pour
se dfendre de cette instinctive et vague mfiance qu'Obenreizer lui
avait inspire si longtemps, se regardait  prsent comme oblig
d'effacer de son esprit jusqu' la trace de ce sentiment involontaire.
Il se disait qu'Obenreizer tait le tuteur de Marguerite, qu'il vivait
avec lui dsormais dans les termes d'une amiti vritable, que c'tait
lui qui, de son plein gr, avait voulu tre son compagnon de route sans
avoir aucun motif intress  partager les fatigues et les dangers d'un
tel voyage....

 toutes ces raisons, qui plaidaient si fortement en faveur
d'Obenreizer, le hasard vint en ajouter une autre, lorsqu'ils arrivrent
 Ble, aprs un trajet deux fois plus long que de coutume.

Ils avaient fini de dner fort tard, et ils taient seuls dans une
chambre d'auberge. Le Rhin coulait au pied de la maison, profond,
rapide, bruyant, grossi par les neiges. Vendale tait nonchalamment
tendu sur un canap. Obenreizer marchait de long en large, s'arrtait
par moment devant la fentre, regardait, dans les eaux noires, le reflet
tortueux des feux de la ville et peut-tre se disait-il:

--Si je pouvais l'y jeter!

Puis il reprenait sa promenade  travers la chambre, les yeux baisss.

--O le volerai-je, si je le peux?... O le tuerai-je, s'il le faut?...

Et le fleuve roulait, roulait, semblant rpter ces paroles comme un
refrain de mort, dont le bruit devint si distinct aux oreilles du Suisse
qu'il s'arrta brusquement encore une fois, pensant qu'il ferait mieux
de se parler  lui-mme de toute autre chose.

--O le volerai-je, si je le peux?... O le tuerai-je, s'il le faut?...

Obenreizer changea tout  coup de refrain.

--Le Rhin mugit ce soir,--dit-il en songeant,--comme la vieille cascade
de chez nous. Je vous ai dj parl de cette cascade que ma mre
montrait aux voyageurs. Le bruit en changeait selon le temps qu'il
faisait, ainsi que celui de toutes les chutes d'eau et de toutes les
eaux courantes. Lorsque je devins apprenti chez l'horloger, ce murmure,
je me le rappelle, me poursuivait encore et semblait me dire: Qui
es-tu, petit malheureux? Pauvre petit infortun, qui es-tu? D'autres
fois, lorsque le bruit devenait plus sourd et annonait un orage prs
d'clater, je croyais entendre ces mots: Boum! boum! battez-le!
battez-le! C'est ce que criait ma mre quand elle se mettait en colre
contre moi... si tant est qu'elle ft ma mre!...

--Si tant est...--rpliqua Vendale, qui changea brusquement de
posture,--si tant est qu'elle ft votre mre!... Pourquoi dites-vous
cela?

--Que sais-je?--rpta Obenreizer avec un geste d'indiffrence;--que
puis-je vous dire?... ma naissance est si obscure. Par exemple, j'tais
encore trs jeune, un petit enfant, que tout le reste de ma famille,
hommes et femmes, taient presque vieux. Tout est donc possible 
croire....

--Avez-vous jamais dout?...

--Je vous ai dj dit, une fois, que je doutais de mon pre et de ma
mre,--rpliqua le Suisse.--Mais enfin, je suis de ce monde, n'est-il
pas vrai? Je fais partie de la cration, et si je ne suis point issu
d'une bonne famille, qu'importe!

--En vrit, tes-vous bien Suisse?--lui demanda Vendale, qui ne le
quittait plus des yeux.

--Et comment le saurais-je?--fit Obenreizer, en s'arrtant brusquement.

Il jeta par-dessus l'paule un regard indfinissable  son compagnon.

--Si l'on vous demandait: tes-vous Anglais? Comment pourriez-vous
rpondre?... Comment le savez-vous?

--Par ce qui m'a t dit depuis mon enfance.

--Oh! de cette faon, je suis aussi clair sur moi que vous-mme.

--Et puis,--ajouta Vendale, suivant sa pense,--par mes premiers
souvenirs.

--Moi aussi; j'en sais donc autant sur Obenreizer que vous en savez sur
Vendale... si cela s'appelle savoir.

--Vous n'tes donc pas content de ce que vous savez, et tout cela ne
vous sufft point?

--Il faut bien que cela me suffise et que je sois content. Quand on a
dit: il faut, on a tout dit sur notre petite terre. Deux mots bien
courts mais plus forts que tous les raisonnements et que toutes les
phrases!

--Vous tes n dans la mme anne que ce pauvre Wilding, vous tiez du
mme ge,--dit Vendale, en le regardant encore d'un air pensif, tandis
qu'Obenreizer recommenait  marcher dans l'appartement.

--Oui, du mme ge.

Obenreizer tait-il donc celui que Wilding avait cherch? Dans cette
thorie sur l'troitesse du monde, qui revenait sans cesse sur ses
lvres, n'y avait-il pas un sens plus subtil qu'il n'en avait l'air?

Cette lettre de Suisse qui le recommandait  la maison Wilding et Co.,
n'avait-elle suivi de si prs la rvlation de Madame Goldstraw que
parce que l'enfant, victime de l'erreur et de l'injustice, allait
paratre?

Que de profondeurs dans cette vie qui restaient insondables! Quoi de
plus curieux aussi que le hasard ou l'enchanement de sentiments et de
devoirs qui avait tabli entre Obenreizer et Vendale une cordialit
croissante de rapports, une intimit assez grande pour les amener l,
tous deux par cette nuit d'hiver, s'acheminant ensemble au mme lieu, au
mme but.

Les penses de Vendale, veilles sur cet objet, se perdaient dans
l'espace, tandis que ses yeux suivaient toujours Obenreizer qui ne
cessait point sa promenade. Et le fleuve roulait, roulait, et
poursuivait sa psalmodie funbre.

--O le volerai-je, si je le puis?... O le tuerai-je, s'il le faut?...

Le secret de Wilding ne courait aucun danger sur les lvres de Vendale.
Mais celui-ci songeait que c'tait sous le poids mme de ce secret que
Wilding tait mort; il sentait, lui aussi, le poids redoutable dont il
avait hrit. Et cependant le fardeau lui semblait maintenant un peu
moins lourd, et l'obligation de suivre la trace cherche, quelqu'obscure
qu'elle ft, moins pnible. Quoi! ne serait-il pas bien heureux
qu'Obenreizer ft le vritable Walter Wilding.

Eh non! Bien qu' force de raisonnements et de combats, il et  peu
prs vaincu la dfiance que lui inspirait cet homme, il ne pouvait
souhaiter de le voir prendre la place de l'ami qui n'tait plus. Un tel
associ  lui, qui tait si franc, si simple, si dnu d'artifice!... Et
puis, voudrait-il qu'Obenreizer devint riche?... Non. Obenreizer avait
assez de pouvoir dj sur Marguerite sans que la richesse vnt
l'augmenter encore. Voudrait-il que cet homme ft le tuteur de
Marguerite, alors qu'il lui serait prouv qu'il n'tait point son
parent? Non!... non!...

Et cependant ses propres rpugnances, ses propres dsirs ne devaient
point prvaloir et se placer entre lui et la fidlit qu'il devait  un
mort.

Aussitt, comme pour se bien prouver  lui-mme que ces penses, qu'il
regardait comme mauvaises, ne le retiendraient point et que ces
impressions passagres ne sauraient mme le refroidir dans
l'accomplissement d'un devoir sacr, il se mit  rflchir au moyen
d'claircir ses doutes au plus vite. Il suivit, d'un regard plus ouvert
et plus doux, les mouvements de son compagnon dans la chambre. Ne le
croyait-il pas alors occup  mditer tristement sur sa naissance?

Qui lui aurait dit qu'Obenreizer songeait alors  un autre homme, que
cet autre c'tait lui, et qu'il songeait  l'assassiner?

La route de Ble  Neufchtel n'tait point en aussi mauvais tat qu'on
l'avait dit dans la ville. Les dernires geles l'avaient un peu
rtablie. Des guides taient arrivs ce soir-l sur des chevaux et sur
des mules et n'avaient point parl de difficults trop grandes 
surmonter. Beaucoup de patience, et l'on pouvait arriver  grand renfort
de roues et de coups de fouet. Vendale eut bientt conclu le march. Une
voiture devait, le lendemain, venir prendre les voyageurs qui
partiraient avant le jour.

--Fermez-vous votre porte au verrou, la nuit, quand vous
voyagez?--demanda Obenreizer, avant de gagner sa chambre.

--Jamais,--dit le jeune homme en riant,--J'ai le sommeil trop dur.

--Vous avez le sommeil dur,--rpta Obenreizer en le regardant avec
admiration.--Voil un bienfait du ciel.

--Ce n'en serait pas un pour le reste de la maison s'il fallait que
demain matin on m'veillt  grands coups frapps dans la porte.

--Moi aussi, je laisse ma porte ouverte, mais je veux vous donner un bon
conseil, en ma qualit de Suisse qui connat son pays; quand vous
voyagerez chez nous, mettez toujours vos papiers... et votre argent
naturellement... sous votre oreiller.

--Vous faites l un singulier loge de vos compatriotes.

--Mes compatriotes!--fit Obenreizer en lui pressant doucement les
coudes,--ils sont semblables  la majorit des hommes.... Et la majorit
des hommes ne manque jamais de prendre  autrui ce qu'elle peut lui
prendre. Adieu. Demain  quatre heures.

-- quatre heures, bonsoir!

Rest seul, Vendale rapprocha les bches, les couvrit de la cendre
blanche du bois de sapin rpandue dans le foyer, et s'assit, la tte
dans ses mains, pour rassembler ses penses. Mais elles continuaient 
courir dans l'espace et le grondement du fleuve les agitait encore.
Tandis que le jeune homme essayait de rflchir, la disposition au
sommeil, qui le gagnait auparavant, le quitta. Il lui parut qu'il ferait
bien de ne pas se coucher encore, et il demeura prs du feu.

Marguerite, Wilding, Obenreizer, passaient devant ses yeux, avec mille
visions, mille esprances nouvelles.

Tous ces rves prirent possession de son esprit et il ne sentit plus le
besoin du repos. Le sommeil s'loignait de lui. Sa bougie se consuma, la
lumire s'teignit, mais la lueur du feu suffisait  clairer la
chambre. Vendale changea de posture, appuya son bras sur le dos de sa
chaise, son menton sur sa main, et demeura l, mditant toujours.

Il tait assis entre le lit et le foyer. La flamme vacillait, agite par
le vent du fleuve, et l'ombre du jeune homme dmesurment agrandie se
jouait auprs du lit sur la muraille blanche. Cette ombre,  l'air
afflig, semblait se pencher sur la couchette dans une attitude
suppliante. Cependant Vendale se sentit tout mu. Une vision
dsobligeante traversa la chambre, il crut voir l-bas, non plus son
ombre, mais celle de Wilding qui s'agitait. Aussi changea-t-il de place,
l'ombre disparut, et la muraille s'vanouit. Le jeune homme avait fait
reculer sa chaise dans un petit renfoncement prs de la chemine; la
porte se trouvait devant lui. Cette porte se trouvait munie d'un grand
et long loquet de fer.

Tout  coup, il vit ce loquet se soulever doucement, la porte
s'entrouvrir et se refermer comme d'elle-mme, et comme si ce n'tait
que le vent qui l'et fait mouvoir. Cependant le loquet demeurait hors
de l'anneau. La porte se rouvrit lentement, jusqu' ce que l'ouverture
ft assez grande pour donner passage  un homme, aprs quoi le ballant
demeura immobile comme si une main vigoureuse le retenait  l'extrieur,
une forme humaine apparut le visage tourn vers le lit. L'homme se tint
debout sur le seuil, puis,  voix basse, et faisant un pas en avant:

--Vendale!--dit-il.

--Qu'y a-t-il donc?--s'cria Vendale, qui se trouva debout,--Qui est l?

C'tait Obenreizer. Il laissa chapper un cri de surprise, en voyant le
jeune homme venir  lui du ct de la chemine.

--Vous n'tes pas au lit?--fit-il.

Et malgr lui il fit tomber lourdement ses deux mains sur les paules de
Vendale, comme s'il songeait encore  entrer en lutte avec lui.

--Alors c'est qu'il y a quelque malheur.

--Que voulez-vous dire?--fit Vendale en se dgageant vivement.

--D'abord, n'tes-vous point malade?

--Malade?... non.

--Je venais de faire un mauvais rve  propos de vous. Comment se
fait-il que je vous trouve debout et habill?

--Mon cher ami, je pourrais aussi bien vous faire la mme
question,--rpondit Vendale.

--Je vous ai dit que je venais de faire un mauvais rve dont vous tiez
l'objet. J'ai essay, aprs cet assaut, de m'endormir. Impossible. Je
n'ai pu me rsoudre  demeurer dans ma chambre sans m'tre assur qu'il
ne vous tait rien arriv, et pourtant je ne voulais pas, non plus,
entrer dans votre chambre. Pendant quelques instants, j'ai hsit devant
la porte. J'avais peur de vos railleries. C'est chose si facile que de
rire d'un rve que l'on n'a point fait.... O est votre bougie?

--Consume.

--J'en ai une tout entire dans ma chambre; Faut il aller la chercher?

--Mais oui, je le veux bien.

La chambre d'Obenreizer tait voisine de celle de Vendale. Il ne
s'absenta qu'un moment, et revint avec la bougie  la main. Son premier
soin fut de se mettre  genoux devant l'tre et de souffler de tous ses
poumons sur les charbons presque teints. Vendale, qui le regardait, vit
que ses lvres taient blmes.

--Oui,--dit Obenreizer en se relevant,--c'tait un mauvais rve. Vous
devez voir sur mon visage l'impression qu'il m'a laisse.

Ses pieds taient nus, sa chemise de flanelle ouverte sur sa poitrine,
ses manches releves jusqu'au coude. Il n'avait d'autre vtement qu'un
caleon trop juste pour lui. Son corps, serr dans cette gaine, avait un
air de souplesse sauvage. Si ses lvres taient ples, ses yeux
brillaient d'un feu trange.

--S'il y avait eu ici quelque lutte  soutenir avec un voleur, ainsi que
me le disait mon rve,--fit-il,--vous voyez que j'tais tout prt.

--Et mme arm,--dit Vendale, en lui indiquant du doigt sa ceinture.

--Un poignard de voyage que j'emporte toujours en route avec
moi,--rpliqua le Suisse d'un air insouciant en tirant  moiti le
poignard de son fourreau.--Est-ce que vous n'avez pas aussi sur vous de
quoi vous dfendre?

--Rien du tout.

--Pas de pistolets?--demanda Obenreizer en jetant un regard sur la
table, et de l vers le lit, sur l'oreiller.

--Pas de pistolets.

--Vous autres Anglais, vous tes si confiants!... Dsirez-vous dormir?

--Je l'aurais bien dsir, et depuis longtemps, mais je n'ai pu.

--Je ne le pourrais, non plus, aprs ce maudit rve. Mon feu s'est
consum comme votre bougie. Puis-je venir m'installer auprs du vtre?
Deux heures! Il sera si vite quatre heures que ce n'est pas la peine de
se mettre au lit.

--Pour moi,--dit Vendale,--je ne me coucherai pas. Faites-moi compagnie
et soyez le bienvenu.

Aprs tre retourn dans sa chambre pour s'y vtir, Obenreizer reparut
envelopp dans une sorte de caban, et chauss de pantoufles. Les deux
jeunes gens prirent place, de chaque ct du foyer. Vendale avait raviv
le feu. Obenreizer mit sur sa table une bouteille et un verre.

--J'ai bien peur que ce ne soit d'abominable eau-de-vie de
cabaret,--dit-il en versant dans le verre;--je l'ai achete sur la
route, et certes, elle n'a rien de commun avec le cognac du Carrefour
des clopps. Mais votre provision est puise. Tant pis! Une froide
nuit, un pays froid, une froide maison! L'eau-de-vie fait du bien et
ranime. Enfin, celle-ci vaut peut-tre mieux que rien. Gotez-la.

Vendale prit le verre et obit.

--Comment la trouvez-vous?--dit Obenreizer.

--Un arrire-got cre et brutal,--dit-il, en rendant le verre et en
frissonnant.--Elle ne me plat pas.

--Vous avez raison,--fit Obenreizer, ayant l'air de la goter  son tour
et faisant claquer ses lvres.--Quel arrire-got! Brrr.... Elle brle
pourtant.

Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait dans le verre.

Les deux compagnons mirent leurs coudes sur la table, leurs ttes dans
leurs mains, et, ainsi placs, regardrent la flamme. Obenreizer tait
pensif et calme; mais Vendale, aprs plusieurs tressaillements et
soubresauts nerveux, se dressa tout  coup sur ses pieds, regarda autour
de lui d'un air gar, et retomba sur sa chaise, eu proie  une trange
confusion de rves.

Il avait enferm ses papiers dans un portefeuille et le tenait dans la
poche de poitrine de son habit qu'il avait boutonn jusqu'au menton.
Pourquoi, dans cette sorte de lthargie o il tait plong, la pense de
ces papiers le tourmentait-elle? Sors de ton rve, lui disait une voix
intrieure. Il ne le pouvait. Ce rve l'avait transport dans les
steppes de la Russie, et il s'y voyait avec Marguerite; mais en mme
temps, la sensation d'une main qui se promenait sur sa poitrine, et qui
effleurait les contours du portefeuille, cette sensation insupportable
se prsentait nette et claire  son esprit engourdi. Son rve le
conduisit en pleine mer, dans un bateau qui n'avait pas de pont. Il
n'avait pour tout vtement qu'un vieux lambeau de voile, ayant perdu ses
habits. Point d'habits. Et pourtant si, il en avait un, car la main, la
main furtive et rapide, en sondait toutes les poches. La mme voix
intrieure avertissait Vendale de s'arracher  sa torpeur. Impossible en
ce moment. Son rve le changea de lieu encore une fois. Il se vit dans
la vieille cave du Carrefour des clopps. Le lit, ce mme lit qui
meublait la chambre de l'auberge de Ble, avait t transport dans
cette cave o Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami, n'tait point
mort, et Vendale ne s'en trouvait pas surpris. Wilding le secouait par
le bras et lui disait: Regardez cet homme! Ne voyez-vous pas qu'il
s'est lev et qu'il s'approche du lit pour retourner l'oreiller?
Pourquoi retourne t-il cet oreiller, si ce n'est pour y chercher les
papiers que vous portez dans votre poche? veillez-vous. Et pourtant
Vendale dormait toujours et se perdait dans de nouveaux rves.

Attentif et calme, le coude toujours appuy sur la table, son compagnon
lui dit:

--veillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il est quatre heures.

Vendale, en ouvrant les yeux, aperut le visage nuageux d'Obenreizer
pench sur le sien.

--Vous avez eu un sommeil bien lourd,--dit le Suisse,--c'est la fatigue
du voyage et le froid.

--Je suis tout  fait veill maintenant,--s'cria Vendale en sautant
sur ses pieds; mais il sentit que ses jambes flchissaient.--Et vous,
n'avez-vous pas du tout dormi?

--Je me suis assoupi peut-tre; cependant il me semble que je n'ai point
cess de regarder le feu. Allons! bon gr, mal gr, il faut nous lever,
djeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre heures passes!

Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de toute sa force pour
achever de l'veiller, car Vendale retombait dj dans sa somnolence
invincible. Tout en faisant les prparatifs de cette journe de voyage,
tout en djeunant, il semblait dormir encore.  la fin de ce jour, il
n'avait point d'autres impressions de voyage que celles d'un froid
rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de
maussades collines et des bois dserts.  et l, quelques stations o
l'on s'arrtait pour manger ou boire; on entrait dans ces maisons
borgnes; on traversait d'abord l'table pour arriver  la salle destine
aux voyageurs; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se
souvenait de rien, sinon d'avoir vu Obenreizer toujours pensif  ses
cts.

Lorsqu'enfin il secoua cette, lthargie insupportable, Obenreizer
n'tait plus l. La voiture s'tait arrte devant une nouvelle auberge,
auprs d'une file de haquets chargs de tonneaux de vin et trans par
des chevaux harnachs de colliers bleus. Ce convoi semblait venir du
point o se rendaient nos voyageurs. Obenreizer, non plus pensif, mais,
tout au contraire, joyeux et alerte, causait avec les voituriers.
Vendale s'tira longuement, son sang tout  coup circula mieux; le reste
de son engourdissement se dissipa aprs quelques pas qu'il fit au grand
air, sous cette bise fortifiante.... Pendant ce temps-l, la file des
haquets se mit en marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en
passant.

--Quelles sont ces gens?--demanda Vendale.

--Ce sont nos voituriers; ceux de Defresnier et Cie. Ce sont nos
fts! C'est notre vin!

Il se mit  fredonner une chanson et alluma un cigare.

--J'ai t pour vous une triste socit aujourd'hui,--fit Vendale,--je
ne m'explique point ce qui m'est arriv.

--Vous n'avez pas dormi la nuit dernire,--fit Obenreizer,--et sous un
tel froid, quand on a t priv de sommeil, le cerveau se congestionne
aisment. J'ai souvent t tmoin de ce phnomne.... En somme, je crois
que nous aurons fait ce voyage pour rien.

--Comment, pour rien?

--Les gens que nous allons chercher sont  Milan. Vous savez que nous
avons deux maisons, l'une de vins,  Neufchtel, l'autre  Milan, pour
le commerce des soieries. Eh bien, la soie tant, en ce moment, bien
plus demande que les vins, Defresnier a t mand en Italie. Rolland,
son associe, est tomb malade, depuis son dpart, et les mdecins ne lui
permettent de recevoir aucune visite. Vous trouverez  Neufchtel une
lettre qui vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je tiens ces
dtails de notre principal voiturier avec qui vous m'avez vu causer. Il
a t surpris de vous voir, et m'a dit qu'il avait mission de vous
avertir, s'il vous rencontrait. Que voulez-vous faire? Retournons-nous
sur nos pas?

--Point du tout, nous continuons notre route.

--Nous continuons....

--Mais oui,  travers les Alpes jusqu' Milan.

Obenreizer cessa de fumer pour regarder Vendale, il regarda les pierres
du chemin  ses pieds.

--J'ai la responsabilit d'une chose trs srieuse,--dit-il.--Plusieurs
de ces modles de quittances imprimes ont t soustraits dans la caisse
de Defresnier et Cie., ils peuvent servir  un terrible usage. On me
supplie de ne point perdre de temps pour aider la maison  s'assurer du
voleur; rien ne me ferait revenir en arrire.

--Vrai?--s'cria Obenreizer, tant son cigare de sa bouche pour y
dessiner plus aisment un sourire, et, tendant la main  son
compagnon:--Eh bien! rien ne me fera retourner en arrire, moi non plus.
Allons! guide, dpchons!

Ils voyagrent de nuit. Il tait tomb beaucoup de neige; elle tait en
partie glace; ils n'allaient gure plus vite que des pitons. C'taient
sans cesse de nouvelles stations pour laisser reposer les chevaux
puiss qui se dbattaient dans la neige ou dans la boue. Une heure
aprs le lever du jour, on faisait halte  la porte d'une auberge de
Neufchtel, ayant mis vingt-huit heures  parcourir quatre-vingt milles
Anglais environ.

Ds qu'ils se furent lavs et restaurs quelque peu, nos deux voyageurs
se rendirent ensemble  la maison de Defresnier et Cie. L, ils
trouvrent la lettre annonce par le voiturier, renfermant les modles
d'criture qui devaient servir  faire reconnatre le faussaire. La
dtermination de Vendale de pousser en avant sans se reposer tait dj
prise. La seule difficult, maintenant, tait de savoir par quel passage
on pourrait traverser les Alpes.

Il y en a deux, l'un par le Simplon, l'autre par le St. Gothard; et sur
l'un et l'autre, les guides et les conducteurs de mules mettaient des
avis bien diffrents. Les deux passages se trouvent  une trop grande
distance pour que l'on pt penser  les essayer successivement; il
fallait choisir. Les voyageurs, au reste, savaient bien que la neige qui
tombait, pouvait, en quelques heures, changer toutes les conditions
actuelles du voyage, encore que les guides n'eussent point commis
d'erreur  ce sujet. Au demeurant, le Simplon paraissait tre celle des
deux routes qui inspirait le plus de confiance; Vendale se dcida donc
pour le Simplon. Obenreizer n'avait pris que peu de part  la querelle,
il n'avait presque point parl.

On traversa Genve, Lausanne; on suivit les bords du Lman, puis les
valles tortueuses entre les pics, et toute la valle du Rhne. Le bruit
des roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait  celui d'une
grande horloge indiquant les heures. Aucune altration nouvelle du temps
ne vint dranger cette marche pnible; il faisait un froid cruel. La
chane des Alpes se refltait dans un ciel jauntre; les cimes taient
blouissantes, et la neige, couvrant les hautes montagnes et les
collines au bord des lacs et des torrents, ternissait par contraste la
puret des eaux. Les villages sortant de cette vapeur blanche, prenaient
une mine sale et dcolore. Cependant la neige ne tombait plus, il n'y
en avait pas sur la route. Les deux jeunes gens, traversant ce froid
brouillard, cheminaient, les habits et les cheveux couverts de glaons.
Et sans cesse, jour et nuit, la voiture roulait.

L'un d'eux croyait entendre le bruit des roues qui lui disait,  peu
prs comme nagure,  Ble, le murmure du Rhin:

--Le temps de le voler vivant est pass, il faut que je le tue!

Ils arrivrent enfin  la pauvre petite ville de Brieg, au pied du
Simplon. La nuit tait venue, et cependant ils pouvaient encore voir
combien l'oeuvre de l'homme et l'homme lui-mme sont petits en prsence
de ces grandes horreurs et de ces grandes beauts des montagnes. L, il
fallut passer la nuit; ils y trouvrent au moins un bon feu, un dner,
du vin, et les disputes avec les guides recommencrent. Aucune crature
humaine n'avait franchi la passe depuis quatre jours: la neige tait
trop molle pour porter les voitures, elle n'tait pas assez dure pour le
traneau. En outre, le ciel tait gonfl, et cette neige maudite n'tant
point tombe depuis quelque temps, on savait bien qu'il fallait  la fin
qu'elle tombt. Dans ces circonstances, le voyage ne pouvait tre
entrepris qu' dos de mulets ou  pied; mais il fallait alors payer les
guides comme en cas de danger, et cela galement s'ils russissaient 
mener le voyageur au bout du passage, ou, si, chemin faisant ils
jugeaient que le pril tait trop grand et qu'il fallait revenir en
arrire.

Cette fois encore, Obenreizer ne prit aucune part  la discussion. Il
fumait silencieusement au coin du feu, jusqu' ce qu'enfin Vendale et
congdi les disputeurs et lui demandt son avis.

--Bah!--rpondit-il,--je suis fatigu de ces pauvres diables et de leurs
services. Toujours les mmes histoires. Ils ne font point leur commerce
aujourd'hui diffremment qu'ils ne le faisaient quand j'tais petit
garon. Quel besoin avons-nous d'eux, je vous le demande?... Que chacun
de nous prenne un sac et un bton de montagne, et au diable les guides!
Nous les guiderions vraiment bien plutt qu'ils ne nous guideraient.
Nous laisserons ici notre portemanteau, et nous passerons l-haut tout
seuls. N'avons-nous pas dj voyag dans les montagnes ensemble? J'y
suis n et je connais cette passe.... Une passe!... cela fait piti;
c'est une grande route qu'on devrait dire!... Ah! je la connais bien.
Laissons ces pauvres gens essayer leurs finesses commerciales sur
d'autres que nous. Vous voyez bien qu'ils nous suscitent des retards
pour gagner leur argent. Ils n'ont pas d'autre intention.

Vendale fut charm de pouvoir couper court  cette discussion fatigante.
Actif, aventureux, brlant d'avancer et, par consquent, trs accessible
aux suggestions d'Obenreizer, il prta les deux mains  ce beau projet.

Deux heures aprs, ils avaient achet tout ce qui leur tait ncessaire
pour l'expdition du lendemain, ils avaient fait leurs sacs, et ils
dormaient.

Ds le point du jour, ils trouvrent la moiti de la ville runie dans
les petites rues troites de Brieg pour les voir passer. De toutes
parts, des groupes se formaient autour d'eux, les guides chuchotaient et
levaient les yeux au ciel. Personne ne leur souhaita un bon voyage.

Au moment o ils commencrent leur ascension, un rayon de soleil brilla
dans le ciel dont rien ne troublait la limpidit glace, et changea le
clocher de zinc de l'glise en un clocher d'argent.

--C'est d'un bon prsage,--dit Vendale (bien que le soleil dispart 
l'instant mme o il parlait),--Peut-tre que notre exemple encouragera
d'autres voyageurs  tenter le passage.

--Vraiment, non!--dit Obenreizer,--nul ne nous suivra.

Il regarda le ciel au-dessus de sa tte, la valle  ses pieds.

--Nous serons bien seuls,--dit-il,--seuls... plus loin... l-bas!...




Sur la montagne.


La route tait assez belle pour de vigoureux marcheurs; et  mesure que
Vendale et Obenreizer montaient, ils trouvaient l'air plus lger et la
respiration leur devenait plus facile. Mais le ciel prsentait de toutes
parts un aspect morne et effrayant: la nature semblait avoir suspendu
son activit; les oreilles et les yeux des voyageurs taient galement
troubls par la menace et l'attente d'un changement prochain dans l'tat
de l'atmosphre et de la montagne; les indices avant-coureurs de la
tempte se rapprochaient, et un lourd silence s'tendait sur toutes
choses,  mesure que les nuages amoncels, ou que le nuage,--car le ciel
entier ne faisait plus qu'un nuage,--devenait plus sombre.

Bien que le jour en ft obscurci, la perspective n'tait pas absolument
efface. Dans la valle du Rhne, que nos voyageurs laissaient derrire
eux, le fleuve courait  travers mille dtours; cette belle eau limpide
leur montrait alors une teinte plombe d'une tristesse navrante. Au
loin, bien haut au-dessus de la route, ils apercevaient les glaciers et
les avalanches suspendues au-dessus des passages qu'ils allaient
franchir. Sur la route s'ouvraient des prcipices sans fond et
mugissaient des torrents; de tous cts s'levaient les pics
gigantesques, et ce paysage immense que n'gayaient point les jeux de la
lumire, o pas un rayon de soleil ne glissait, se droulait
distinctement devant les yeux des deux jeunes gens dans toute sa sublime
horreur.

Le courage de deux hommes, seuls et sans dfense, pourrait certainement
faiblir un peu, s'ils avaient  se frayer une route pendant plusieurs
milles et plusieurs heures au milieu d'une lgion d'ennemis, silencieux
et immobiles...; des hommes comme eux les regardaient d'un oeil fixe, le
front menaant, la peur ne doit-elle pas les gagner d'une atteinte bien
plus vive, si cette lgion se compose des gants de la nature, si ce
front sinistre est celui des pics et des montagnes, dont les menaces
vont bientt se changer en une redoutable fureur?

Ils montaient. La route tait plus pre et plus escarpe; mais la gaiet
de Vendale devenait plus franche,  mesure qu'il voyait le chemin se
drouler derrire lui; il regardait cet espace conquis et
s'applaudissait de la rsolution qu'il avait prise. Obenreizer
continuait  parler fort peu; il songeait au but poursuivi! Tous deux
agiles, patients, dtermins, avaient bien les qualits ncessaires 
une expdition si aventureuse. Si Obenreizer, le montagnard, voyait dans
le temps quelque prsage de mort, il se gardait bien d'en faire part 
son compagnon.

--Aurons-nous travers la passe ce soir?...--demanda Vendale.

--Non,--rpliqua Obenreizer,--vous voyez combien la neige est plus
paisse ici qu'elle ne l'tait plus bas. Plus nous monterons, plus nous
la trouverons compacte et profonde.... Et puis les jours sont encore si
courts! Si nous pouvons arriver  la hauteur du cinquime Refuge et
coucher cette nuit  l'Hospice, c'est que nous aurons bien march.

--Est-ce qu'il n'y a point de danger que la tempte s'lve dans la
nuit?--demanda Vendale, un peu mu.

--Nous sommes environns de beaucoup de dangers,--dit Obenreizer avec un
air de prudente rserve,--n'avez-vous pas entendu parler du Pont de
Ganther?

--Je l'ai travers une fois.

--En t?

--Oui, dans la saison des voyages.

--Ah! dans la prsente saison, c'est bien diffrent--dit Obenreizer avec
un ricanement trange.--Nous ne sommes pas dans un moment de l'anne o
vous autres gentlemen, qui voyagez pour votre agrment, vous puissiez en
trouver autant que d'habitude. Vous ne connaissez pas grand'chose  ce
que vous voyez.

--Vous tes mon guide,--rpliqua Vendale avec bonne humeur,--je me fie 
vous.

--Oui, je suis votre guide,--dit Obenreizer, d'un air sombre,--et je
veux vous guider au but de votre voyage. Tenez, voici le pont devant
nous.

Ils avaient, tout en causant, fait le tour d'une ravine immense et
dsole. La neige roulait en flots pais sous leurs pieds, la neige
tait suspendue au-dessus de leurs ttes. Obenreizer s'arrta pour
montrer le pont  Vendale, qu'il observait en mme temps avec une
terrible expression de haine.

--Si je vous avais fait passer en avant,--lui dit-il,--si j'avais
nglig de vous avertir, et si vous aviez pouss seulement une
exclamation de surprise, un seul cri, vous auriez branl les masses de
neige qui auraient pu vous blesser en tombant, qui vous auraient
enseveli peut-tre....

--Cela est vrai?--dit Vendale.

--Oh!... trs vrai... mais je suis votre guide et je dois veiller sur
vous. Passons en silence. Une imprudence nous coterait la vie. En
avant!

Il y avait l une prodigieuse agglomration de neige; d'normes fantmes
blancs se balanaient au-dessus du pont, les rochers formaient des
saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient le passage comme 
travers les lourdes nues d'un ciel d'orage. Obenreizer se servait de
son bton avec une adresse extrme, sondant le terrain  mesure qu'il
avanait, regardant sans cesse en l'air, et le dos tendu comme s'il se
garait de la seule ide d'une avalanche. Il marchait avec une grande
lenteur, Vendale le suivait de prs, et ils avaient dj parcouru la
moiti de ce chemin prilleux, quand ils prouvrent une secousse
violente aussitt suivie d'un coup de tonnerre.

Obenreizer se retourna, mit la main sur la bouche de Vendale, et lui
montra le sentier qu'ils venaient de traverser. Il n'y en avait plus de
trace. L'avalanche avait tout recouvert et roulait vers le torrent, au
fond de l'abme.

Leur apparition  l'Auberge isole, situe non loin de ce lieu
redoutable, arracha des exclamations de surprise aux gens de la maison.

--Bon!--s'cria Obenreizer,--nous ne sommes ici que pour nous reposer.

Il secouait en mme temps devant le feu ses habits.

--Monsieur que voici a des raisons puissantes pour traverser la passe au
plus vite. Dites-le-leur donc, Vendale, dites-le-leur vous-mme.

--En effet, j'ai un motif des plus pressants,--fit Vendale.--Il faut que
je traverse la passe.

--Vous entendez, vous tous. Mon ami a un motif des plus pressants, et
nous n'avons besoin ni d'avis ni de secours. Je suis aussi bon guide
qu'aucun de vous, messieurs mes compatriotes. Cela dit, donnez-nous 
boire et  manger.

Ce fut de la mme faon et dans les mmes termes que, le soir, aprs
qu'ayant lutt avec les difficults croissantes du chemin, ils furent
arrivs  leur destination pour la nuit, Obenreizer s'adressa aux gens
de l'Hospice, qui se pressaient autour d'eux devant le foyer, tandis
qu'ils taient leurs chaussures humides.

--Il est trs bien de se parler les uns aux autres franchement comme des
amis,--dit-il.--Monsieur a un motif trs pressant de traverser le
passage.

--Le plus pressant motif,--rpta Vendale en souriant.

--Et il faut qu'il le traverse!--reprit Obenreizer--Nous n'avons besoin
ni d'avis ni de secours. Je suis un enfant des montagnes, et un bon
guide: ne vous tourmentez pas plus longtemps  ce sujet. Donnez-nous 
souper, du vin, et des lits.

Pendant le froid terrible de cette nuit qui commenait, la mme
tranquillit sinistre rgna dans le dsert des montagnes et au ciel. Au
point du jour, pas une lueur de soleil pour rougir ou dorer la neige.
Partout la mme blancheur infinie et mortelle, le mme silence sans
borne, la mme redoutable tristesse.

--Voyageurs!--cria, au travers de la porte, une voix sympathique.

Ds qu'ils furent sur pied, le sac au dos, le bton en main, celui qui
les avait veills leur adressa encore la parole.

--Voyageurs, souvenez-vous! Il y a cinq abris sur la route dangereuse
qui va s'ouvrir devant vous, cinq refuges et une croix de bois noir
indiquant le chemin de l'hospice voisin. Ne vous cartez pas, et si la
tourmente vient, abritez-vous.

--Voil l'industrie de ces pauvres diables qui fait encore des
siennes,--dit Obenreizer  son ami, rpondant d'un geste ddaigneux au
charitable donneur d'avis--Comme ils se cramponnent  leur mtier!...
Vous autres, Anglais, vous soutenez que nous autres Suisses, nous sommes
une nation mercantile. En vrit, vous avez bien l'air d'avoir raison.

Ils avaient partag entre les deux sacs les provisions qu'ils avaient pu
se procurer. Obenreizer portait le vin, Vendale le pain, la viande, le
fromage, et le flacon d'eau-de-vie.

Ils s'vertuaient depuis quelque temps  grimper  travers les roches et
leur blanc linceul, o ils enfonaient jusqu'aux genoux; ils
conservaient cette marche pnible au milieu de la plus effrayante partie
de ce lugubre dsert, lorsque la neige commena de tomber. Tout d'abord
ce ne fut que de lgers flocons qui tombaient doucement et sans relche;
puis elle s'paissit et les tourbillons commencrent.

Le vent s'leva glacial, avec des mugissements prolongs. La route se
poursuivait  travers de sombres galeries de rochers. Devant les
voyageurs s'ouvrait une grotte profonde soutenue par des arcs immenses.
Ils y arrivrent avec peine, la tempte, au mme instant, clata dans sa
furie.

Le bruit du vent, celui du torrent, le tonnerre des avalanches et des
blocs briss par l'orage, les voix formidables qui s'levaient dans
toutes les gorges de cette chane tout entire branle, l'obscurit
plus profonde que celle de la nuit, le sifflement de la neige qui
battait l'ouverture et les parois de la grotte, et qui aveuglait les
deux jeunes gens, ce dchanement de la nature succdant au calme
effrayant de la veille, tout cela tait bien fait pour glacer le sang de
Vendale. Obenreizer, qui marchait de long en large dans la grotte, lui
fit signe de l'aider  dboucler son sac. Ils pouvaient encore se voir
l'un l'autre, mais ils n'auraient pu s'entendre. Vendale obit au dsir
de son ami.

Obenreizer prit la bouteille de vin et remplit le verre. Il fit encore
signe  Vendale de boire pour se rchauffer. Il fit semblant de boire
aprs lui. Tous deux, ils marchrent ensuite cte  cte, sachant bien
qu'avec ce froid redoutable rester en repos tait un danger, et que
s'endormir, ce serait la mort.

La neige s'abattait avec une force croissante dans la galerie par
l'extrmit suprieure de laquelle ils devaient regagner la route, si
jamais ils sortaient de leur refuge. Bientt, elle encombra la vote.
Une heure encore, et elle allait monter assez haut pour intercepter la
lumire extrieure. Heureusement, elle se glaait  mesure qu'elle
tombait; il restait l'esprance de pouvoir marcher  sa surface et
grimper par-dessus cette muraille menaante. D'ailleurs, la violence de
l'orage commenait  cder dans la montagne et faisait place  une
incessante onde de neige. Le vent mugissait encore, mais seulement par
intervalle, et, lorsqu'il cessait, les flocons s'paississaient  vue
d'oeil.

Il y avait environ deux heures que nos voyageurs taient captifs dans
cette terrible prison. Obenreizer, tantt grimpant, tantt rampant, la
tte baisse, le corps touchant la vote, commena de travailler avec
des efforts dsesprs  se frayer un chemin au dehors. Vendale le
suivait comme toujours. Chose trange! il imitait son compagnon, sans
bien savoir ce qu'il faisait. Sa raison semblait le quitter encore une
fois.

La mme lthargie qu' Ble s'emparait de lui peu  peu et matrisait
ses sens.

Combien de temps avait-il suivi Obenreizer hors de la galerie? Combien
d'obstacles avait-il franchis derrire ses pas?... Il s'veilla tout 
coup, avec la conscience qu'Obenreizer s'tait troitement attach  lui
et qu'une lutte dsespre s'engageait entre eux dans la neige.
Obenreizer tirait de sa ceinture ce poignard qui ne le quittait jamais,
il frappa. La lutte s'engagea de nouveau plus dsespre, plus ardente.
Vendale frappa encore une fois, repoussa son adversaire et se retrouva
bientt face  face avec lui... puis terrass, gisant sur la neige.

--J'ai promis de vous conduire au but de votre voyage,--dit
Obenreizer,--j'ai tenu ma promesse. C'est ici que va finir le voyage de
votre vie. Rien ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez glisser
si vous essayez de vous lever.

--Vous tes un misrable!... Que vous ai-je fait?

--Vous tes un tre stupide. J'ai vers un narcotique dans ce que vous
venez de boire.... Stupide, vous l'tes deux fois. Je vous avais dj
vers de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l'essai. Trois
fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et
dans quelques instants, je m'emparerai sur votre cadavre de ces preuves
avec lesquelles vous aviez promis de me perdre.

Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le funeste effet n'en tait
que trop sr. Tandis que son meurtrier lui parlait, il se demandait s'il
tait vrai qu'il ft bless, si c'tait  lui qu'tait ce sang coulant
sur la neige.

--Que vous ai-je fait?--murmura-t-il.--Pourquoi tes-vous devenu ce vil
assassin?

--Ce que vous m'avez fait?... Vous m'auriez perdu si je ne vous avais
empch d'arriver au terme de votre voyage. Votre activit maudite est
venue me ravir le temps sur lequel j'avais compt pour pouvoir restituer
l'argent vol. Ce que vous m'avez fait?... Vous tes venu vous placer
sur ma route, non une fois, non en passant, mais toujours, mais sans
trve. N'ai-je point essay de me dbarrasser de vous autrefois?... Ah!
ah! se dbarrasser de vous, ce n'est pas ais. C'est pourquoi vous allez
mourir ici.

Vendale essaya de rappeler ses penses qui le fuyaient; il voulut
parler, mais en vain. Instinctivement il cherchait le bton ferr qui
s'tait chapp de ses mains, il ne put le saisir. Alors, il essaya de
se relever sans ce secours.... En vain, en vain! Il trbucha et tomba
lourdement au bord d'un abme....

Dfaillant, engourdi, un voile devant les yeux n'entendant plus rien, il
fit pourtant un si terrible effort qu'il se souleva sur ses mains. Il
vit son ennemi, l, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre,
implacable.

--Vous m'appelez assassin,--dit Obenreizer,--ce nom ne me touche gure.
Au moins, vous ne pouvez dire que je n'ai pas jou ma vie contre la
vtre, car je suis environn de prils et peut-tre ne russirai-je pas
 me frayer un chemin  travers les prcipices. La tourmente va de
nouveau clater tout  l'heure, voyez! la neige tourbillonne! Il me faut
ce reu, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui
s'coule emporte ma vie.

--Arrtez!--s'cria Vendale, d'une voix menaante, et essayant encore
une fois de se lever.

Le dernier clair du feu qui s'chappait de son tre se ranimait, il
russit  saisir les mains de son ennemi.

--Arrtez!--cria-t-il.--Loin de moi, assassin!... Que Dieu vienne en
aide  Marguerite!... Jamais heureusement elle ne saura comment je suis
mort.... Loin de moi!... Meurtrier! je veux encore une fois te regarder
au visage.... Ce visage infme me fait ressouvenir d'une chose que je
devais t'apprendre....

Obenreizer, pouvant de le voir dployer tout  coup cette nergie
suprme, et songeant qu'il pouvait encore retrouver en ce moment assez
de force pour le vaincre, lui obit et demeura immobile. Vendale le
regardait d'un oeil teint.

--Non, ce ne sera pas,--dit-il.--Non, mme en mourant, je ne trahirai
point la confiance du mort... coute!... des parents supposs.... Est-ce
que cela ne te rappelle rien?... L'Hospice des Enfants Trouvs.... La
fortune qui est  toi et dont tu n'as pas hrit.... Souviens-toi....
Souviens-toi....

Sa tte s'affaissa sur sa poitrine, il retomba sur le bord du gouffre.

Le voleur s'lana; ses mains actives et enfivres coururent  la
poitrine de sa victime. Vendale fit un effort convulsif pour jeter un
dernier cri:

--Non!

Et, se laissant glisser lui-mme, il roula dans l'abme, roula, roula,
disparut comme un fantme dans un rve de mort.

L'orage mugit de nouveau, puis s'apaisa.

Les voix infernales de la montagne s'teignirent, la lune brilla, la
neige tombait mollement, en silence.

Deux hommes, escorts de deux chiens normes, sortirent de l'Hospice.
Ils regardaient attentivement autour d'eux, puis levaient les mains au
ciel; les chiens se jouaient dans la neige.

--Allons,--dit le premier de ces deux hommes,--nous pouvons avancer
maintenant. Peut-tre trouverons-nous les voyageurs dans l'un des
Refuges.

Chacun d'eux attacha un panier sur son dos, prit dans sa main un bton
ferr, s'enroula autour du bras une corde termine par un noeud coulant
afin de pouvoir s'attacher ensemble, et l'on se mit en marche.

Tout  coup les chiens cessrent leurs gambades, mirent le nez en l'air,
s'agitrent un moment, et se mirent  aboyer de toute leur voix.

Leurs matres s'arrtrent aussi; les chiens tournaient autour d'eux.
Hommes et btes se regardrent avec une gale intelligence.

--Au secours, alors! Au secours!  la dlivrance!...

Mais les deux chiens, au mme instant, leur chapprent, et bondirent
avec d'autres aboiements plus profonds et plus joyeux....
N'annonaient-ils point quelque nouveau venu?...

Les deux hommes demeurrent frapps de stupeur, et sondant au loin la
neige du regard  la clart de la lune:

--Quoi!...--firent-ils,--deux cratures insenses de plus! Par ce temps
qui porte la mort avec lui... deux trangers... il y a une femme!

Les chiens tenaient chacun les plis d'une robe dans leur gueule et ils
tranaient ainsi la voyageuse, qui leur caressait doucement la tte 
tous deux. Elle montait  travers la neige du pas et de l'air d'une
personne accoutume aux montagnes; mais il n'en tait pas de mme du
gros homme qui l'accompagnait. Il tait moulu et marchait en gmissant.

--Chers guides,--dit la jeune femme,--chers amis des voyageurs, je suis
de votre pays. Nous cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin,
travers la passe et qui auraient d arriver le soir  l'Hospice.

--Ils y sont venus, Mademoiselle.

--Que le ciel soit lou!--s'cria-t-elle.--Oh! que le ciel soit bni!

--Malheureusement ils sont repartis aussitt. Et justement nous nous
mettions  leur recherche; mais nous avons t forcs d'attendre que la
tourmente soit apaise.

--Chers guides!--dit la jeune fille,--je vous accompagnerai. Pour
l'amour de Dieu, laissez-moi vous suivre. L'un de ces deux hommes est
mon mari, je l'aime tendrement!... oh! oui tendrement.... Vous le voyez!
je ne suis point abattue, je ne suis pas lasse. Oh! je suis ne paysanne
et je vous montrerai que je sais m'attacher  vos cordes. Je vous fais
le serment d'avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si quelque
malheur est arriv  celui que je cherche, mon amour le dcouvrira.
C'est  genoux que je vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour
l'amour que vos chres mres portaient  ceux dont vous tes les fils,
je vous supplie.

Ces bons et simples compagnons se sentirent mus.

--Aprs tout,--se dirent-ils  voix basse,--elle ne ment point, elle
connat les chemins de la montagne, puisqu'elle est si miraculeusement
arrive jusqu'ici.... Mais,--ajoutrent-ils, en lui montrant son
compagnon,--quant  ce monsieur-l, Mademoiselle....

--Cher Joey,--dit Marguerite en Anglais,--vous resterez dans cette
maison, et vous nous attendrez.

--Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet avis--dit Joey en
regardant les deux guides de travers,--je vous battrais bien pour six
pence et je vous donnerais encore une demi-couronne pour payer le
mdecin. Non, Mademoiselle, je m'attacherai  vos pas, aussi longtemps
que j'aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour vous si je ne
peux pas faire mieux....

Le prochain dclin de la lune commandait imprieusement qu'on ne perdit
point de temps. Les chiens donnaient des signes d'inquitude. Les deux
guides prirent vivement un parti. Ils changrent pour une plus longue
la corde qui les attachait ensemble et l'on forma ainsi une longue
chane. Ils marchaient devant, puis venaient Marguerite et Joey Laddle 
l'arrire-garde. On se mit en route pour les Refuges.

La distance  parcourir tait courte. Entre les cinq Refuges et
l'Hospice, on ne comptait gure qu'une demi-lieue. Mais les sentiers
taient couverts de neige comme d'un gigantesque linceul. La troupe,
cependant, ne fit point fausse route, et l'on arriva promptement  la
galerie o Vendale et Obenreizer s'taient abrits durant l'orage. Leurs
traces avaient disparu, emportes par le tourbillon et la tempte; mais
les chiens, courant en tous sens, semblaient confiants dans leur
admirable instinct. On s'arrta sous la vote que la tourmente avait
frappe avec le plus de fureur, et o l'amas de neige paraissait le plus
profond. L, les chiens s'agitrent et se mirent  tournoyer pour
indiquer que l'on allait manquer le but.

Les guides, sachant que le grand abme se trouvait  droite, inclinrent
vers la gauche; on perdit le chemin. Celui qui marchait en tte fit
halte, cherchant  consulter de loin le poteau indicateur. Tout  coup
l'un des chiens se mit  gratter la neige. Le guide s'avana; la pense
lui vint qu'un malheureux voyageur pouvait bien tre enseveli dans ce
champ de neige.... Mais il vit cette neige souille... et jeta un cri en
dcouvrant une tache rouge.

L'autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses
pattes, tremblant de tous ses membres. Le premier revint sur la trace
sanglante, et tous deux se mirent  courir en hurlant; puis d'un commun
accord, ils s'arrtrent tous les deux sur la margelle du prcipice en
poussant des gmissements prolongs.

--Quelqu'un est couch au fond de ce gouffre,--dit Marguerite.

--Je le crois,--dit le premier guide,--tenez-vous en arrire, vous
autres, et laissez-moi regarder.

L'autre guide alluma deux torches qu'il portait dans son panier. Le
premier en prit une, Marguerite l'autre; ils regardaient de tous leurs
yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la dirigeaient de tous
cts, l'levant en l'air, puis l'abaissant brusquement. La lune,
malheureusement, projetait autour d'eux une clart qui contrariait celle
des torches....

Un long cri perant, jet par Marguerite, interrompit le silence.

--Mon Dieu!... Voyez-vous l-bas, o se dresse cette muraille de
glace... l au bord du torrent. Voyez-vous?... il y a une forme humaine.

--Oui, Mademoiselle, oui....

--L, sur cette glace... l au-dessous des chiens.

Le conducteur, avec une vive expression d'effroi, se rejeta en arrire;
tous se turent.... Marguerite, sans dire un mot, s'tait dtache de la
corde.

--Voyons les paniers,--s'cria-t-elle.--N'avez-vous que ces deux cordes
seulement?

--Pas d'autres,--rpondit le guide;--mais  l'Hospice....

--S'il est encore vivant?... Oh! je vous ai dit que c'tait mon
fianc!... Il serait mort avant votre retour.... Chers guides, amis bnis
des voyageurs, regardez-moi! Voyez mes mains; si elles tremblent,
retenez-moi par la force... si elles sont fermes, aidez-moi  sauver
celui qui est l.

Elle noua l'une des cordes autour de sa taille et de ses bras, et s'en
fit une sorte de ceinture assujettie par des noeuds. Elle souda le bout
de cette premire corde  la seconde, plaa les noeuds sous son pied et
tira; puis elle prsenta son ouvrage aux guides, pour qu'ils pussent
tirer  leur tour.

--Elle est inspire?--se disaient-ils l'un  l'autre.

--Par le Dieu tout-puissant, ayez piti du
bless!--s'cria-t-elle,--vous savez que je suis bien plus lgre que
vous. Donnez-moi l'eau-de-vie et le vin, et faites-moi descendre vers
lui. Quand je serai descendue, vous irez chercher du secours et une
corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez d'en haut... voyez celle
que j'ai attache autour de moi... vous tes srs que je pourrai la lier
solidement  son corps. Vivant ou mort, je le ramnerai ou je mourrai
avec lui. Je l'aime.... Que puis-je vous dire aprs cela?

Les deux hommes se retournrent vers le compagnon de cette fille
trange. Joey s'tait vanoui dans la neige.

--Descendez-moi vers lui,--s'cria Marguerite, en prenant deux petits
bidons, qu'elle avait apports et en les assujettissant autour
d'elle,--ou j'irai seule, duss-je me briser en pices sur les roches.
Je suis une paysanne, je ne connais ni le vertige ni la crainte, et le
pril n'est rien  mes yeux, car je l'aime.... Descendez-moi, par piti!

--Mademoiselle, il doit tre mort ou si prs de l'tre....

--Expirant ou mort, je veux le voir. La tte de mon poux vivante ou
inanime reposera sur mon sein. Descendez moi, ou je descendrai seule.

Ils obirent enfin. Avec toutes les prcautions que leur suggrrent
leur adresse et leur compassion, ils firent glisser la jeune fille du
bord du gouffre.... Elle dirigeait la descente elle-mme le long de la
muraille de glace. Ils lchrent la corde plus bas, encore plus bas,
jusqu' ce que ce cri arrivt  leurs oreilles.

--Assez!...

--Est-ce rellement lui?... Est-il mort?...--crirent-ils  leur tour,
penchs sur l'abme.

--C'est lui. Il ne m'entend point, il est insensible; mais son coeur bat
encore; son coeur bat contre le mien!

--O est-il tomb?

--Sur une pointe de glace.... Htez-vous!... Ah! si je meurs ici, je
serai satisfaite.

L'un des deux hommes s'lana suivi des chiens; l'autre planta les
torches dans la neige, et s'effora de ranimer le pauvre Joey. Quelques
frictions de neige et un peu d'eau-de-vie le firent revenir  lui; mais
il avait le dlire et ne savait plus o il tait.

Le guide, alors, revint au bord du gouffre.

--Courage!--criait-il.--On vient.... Comment tes-vous?... Comment
est-il?

--Son coeur bat toujours contre le mien.... Je le rchauffe dans mes
bras... je n'ai pas peur....

La lune descendit derrire les hautes cimes, et le dsert et l'abme ne
furent plus que tnbres, et le guide jeta encore son cri d'esprance au
fond du gouffre.

--Comment tes-vous?... comment est-il?... On vient....

Et le mme cri passionn monta des profondeurs du glacier o Marguerite
tait ensevelie avec son poux.

--Son coeur bat toujours contre le mien.

Enfin les aboiements des chiens, une lueur lointaine rpandue sur la
neige annoncrent que les secours arrivaient. Vingt hommes, des
lanternes, des torches, une litire, des cordes, des draps, du bois pour
faire un grand feu, tout cela venait  la fois. Les chiens couraient aux
hommes, s'lanaient vers le gouffre, puis revenaient priant, dans leur
langage muet, qu'on ft diligence. Le cri sauveur descendit encore.

--Dieu merci tout est prt!... Comment vous trouvez-vous?... Est-il
mort?...

Le cri dsespr rpondit.

--Nous enfonons dans la glace et nous avons un froid mortel. Son coeur
ne bat plus contre le mien. Ne laissez descendre personne, car le poids
de nos deux corps est assez lourd. Faites seulement glisser la corde.

On alluma le feu. La clart des torches illumina le bord de l'abme, on
y fixa les lanternes, et la corde descendit.

D'en haut on la voyait, la vaillante jeune fille, attacher la corde, de
ses doigts engourdis, au corps de son fianc.

Le cri monta au milieu d'un silence mortel.

--Tirez doucement.

Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre tandis que, lui, il
flottait dj dans l'air.

Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu'on le dposa dans la litire.
Quelques-uns des hommes prirent soin de lui tandis que l'on faisait
redescendre la corde.

Le cri monta une dernire fois au milieu du mme silence de mort.

--Tirez.

Mais lorsqu'ils la saisirent, _elle_, au bord du prcipice, alors ils
firent retentir l'air de leurs cris de joie; ils pleuraient, ils
remerciaient le ciel, ils baisaient ses pieds et sa robe; les chiens la
caressaient, lchaient ses doigts glacs.

Elle s'chappa, courut vers la litire, et, se jetant sur le corps de
son fianc, posa ses deux belles mains sur ce cher coeur qui ne battait
plus.




QUATRIME ACTE.




L'horloge de sret.


L'action se passe maintenant  Neufchtel. C'est l'agrable mois
d'Avril; l'agrable lieu o nous transportons nos lecteurs est l'tude
d'un notaire; l'agrable personne que nous y trouvons, c'est le notaire
lui-mme, beau vieillard au teint vermeil, le premier notaire de
Neufchtel, universellement connu dans le canton, Matre Voigt. Par sa
profession et ses qualits personnelles, Matre Voigt est un citoyen
populaire. Les nombreux services qu'il a rendus, et ses originalits
aussi nombreuses que ses services, ont fait de lui l'un des personnages
les plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa longue redingote
brune et son bonnet noir ont pris rang parmi les institutions du pays;
sa tabatire n'est pas moins renomme, et bien des gens pensent que dans
l'Europe entire il n'y en a pas de plus grande.

Une autre personne est l, dans l'lude, une personne moins agrable que
Matre Voigt. C'est Obenreizer.

Cette tude, quelque peu champtre, ne rappelait en rien le solennel
logis du notaire Anglais. Elle tait situe dans le fond d'une cour,
riante et proprette, et s'ouvrait sur un joli parterre tout rempli de
fleurs. Des chvres broutaient non loin de la porte; la vache paissait
si prs de la maison que l'excellente bte, en avanant seulement d'une
dizaine de pieds, aurait pu venir faire compagnie au clerc. Le cabinet
de Matre Voigt tait petit, clair, et tout verni; les murs taient
recouverts de panneaux de bois; il ressemblait  ces chambres rustiques
qu'on voit dans les boites de jouets d'enfants; la fentre, suivant la
saison, tait orne de roses, d'hlianthes, de roses trmires. Les
abeilles de Matre Voigt bourdonnaient  travers l'tude pendant tout
l't, entrant par une fentre et sortant par l'autre, comme si elles
eussent t tentes de faire leur miel avec le doux caractre de Matre
Voigt. De temps en temps, une grande bote  musique, place sur la
chemine, partait en cadence sur l'ouverture de _Fra Diavolo_, ou bien
chantait des morceaux de _Guillaume Tell_ avec gazouillements joyeux.
Survenait-il quelque client, il fallait bien arrter le ressort; mais
l'harmonieux instrument se remettait  chanter de plus belle, ds que le
client tait parti.

--Courage, courage, mon brave garon,--dit Matre Voigt, en caressant
les genoux d'Obenreizer d'un air paternel:--vous allez commencer une
nouvelle vie, auprs de moi dans mon tude, et cela demain matin.

Obenreizer, en habit de deuil, l'air humble et soumis, mit sur son coeur
une de ses mains qui tenait un mouchoir.

--Ma reconnaissance est l, Monsieur,--dit-il,--mais je ne trouve point
de mots pour vous l'exprimer.

--Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance,--dit Matre Voigt.--Je
dteste de voir un homme perscut. Je vous ai vu souffrir: je vous ai
naturellement tendu la main. Oh! je ne suis pas encore assez vieux pour
ne pas me rappeler mes jeunes annes. Savez-vous bien que c'est votre
pre qui m'a amen mon premier client. Il s'agissait de la moiti d'un
acre de terre qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien  son
fils? J'ai envers lui une dette d'amiti, je m'en acquitte envers
vous.... Voil qui est assez bien dit, je pense,--ajouta Matre Voigt,
enchant de lui-mme.--Permettez-moi de rcompenser mes propres mrites
par une prise de tabac.

Obenreizer laissa tomber son regard sur le plancher comme s'il ne se
sentait pas mme digne de contempler cet honnte vieillard savourant sa
prise.

--Accordez-moi une dernire grce, Monsieur,--dit-il.--N'agissez pas
envers moi par impulsion gnreuse. Jusqu'ici, vous n'avez connu que
vaguement la situation o je me trouve. Eh bien! coutez les raisons qui
s'lvent pour et contre moi, avant de me prendre avec vous dans votre
tude. Je veux que mon droit  votre bienveillance soit reconnu par
votre bon jugement en mme temps que par votre excellent coeur. Ah! je
peux lever la tte devant mes ennemis, je peux me refaire une rputation
sur les ruines de celle que j'avais autrefois et qu'on m'a ravie!...

--Comme il vous plaira,--dit Matre Voigt.--Vous parlez bien, mon fils.
Vous ferez quelque jour un bon avocat.

--Les dtails de ma triste affaire ne sont pas bien
nombreux,--poursuivit Obenreizer,--mes chagrins ont commenc aprs la
mort par accident de mon dernier compagnon de voyage, mon pauvre et cher
ami Monsieur Vendale.

--Monsieur Vendale,--rpta le notaire.--C'est bien cela. J'ai souvent
entendu ce nom depuis deux mois. C'est cet infortun Anglais qui a t
tu dans le Simplon, alors que vous-mme vous avez t bless, ainsi que
le tmoignent les deux cicatrices que vous portez au col et  la joue.

--Bless par mon propre couteau,--dit Obenreizer, en touchant ces
marques sinistres, tmoins parlants de l'horrible lutte.

--Par votre propre couteau, en essayant de sauver votre ami,--affirma le
notaire.--Bien, trs bien.... C'est singulier. J'ai trouv plaisant de
penser que j'ai eu autrefois un client de ce nom de Vendale.

--Le monde est si petit!--fit Obenreizer.

Toutefois, il prit note intrieurement que Matre Voigt avait eu jadis
un client de ce nom.

--Je vous disais donc,--reprit-il,--qu'aprs la mort de mon cher
compagnon de voyage, mes chagrins avaient commenc. Je me rendis 
Milan. Je suis reu avec froideur par Defresnier et Compagnie. Peu de
temps aprs ils me chassent. Pourquoi? On ne m'en donne aucune raison.
Je demande  ces Messieurs s'ils prtendent attaquer mon honneur? Point
de rponse. O sont leurs preuves contre moi? Point de rponse encore.
Ce que j'en dois penser? Cette fois on me rpond! M. Obenreizer est
libre de penser ce que bon lui semble et ce qu'il pensera n'importe
gures  Defresnier et Compagnie. Et voil tout.

--Voil tout,--dit le notaire.

Et il prit une forte prise de tabac.

--Cela suffit-il, Monsieur?

--Non, vraiment,--fit Matre Voigt.--La maison Defresnier et Compagnie
est de cette ville, trs estime, trs respecte. Mais la maison
Defresnier et Compagnie n'a point le droit de dtruire sans raison la
rputation d'un homme. Vous pourriez rpondre  une accusation. Mais que
rpondrez-vous  des gens qui ne disent rien?

--Justement, mon cher matre. Votre quit naturelle vient de dfinir en
un mot la cruelle situation o l'on m'a plac. Et si encore ce malheur
tait le seul!... Mais vous savez quelles en ont t les suites?

--Je le sais, mon pauvre garon,--fit le notaire en remuant la tte d'un
air compatissant,--votre pupille se rvolte contre vous.

--Se rvolte!... c'est un mot bien doux,--reprit Obenreizer.--Ma pupille
s'est leve avec horreur contre moi; elle s'est soustraite  mon
autorit, et s'est rfugie avec Madame Dor chez cet homme de loi
Anglais, Monsieur Bintrey, qui rpond  nos sommations de revenir et de
se soumettre que jamais elle n'en fera rien.

--Et qui crit ensuite,--continua le notaire en soulevant sa large
tabatire pour chercher parmi ses papiers,--qui crit qu'il va venir en
confrer avec moi.

--Il crit cela?--s'cria Obenreizer.--Eh bien Monsieur, n'ai-je pas des
droits lgaux?

--Eh! mon pauvre garon, tout le monde,  l'exception des criminels,
tout le monde a son droit lgal.

--Qui dit que je suis criminel?--dit Obenreizer d'un air farouche.

--Personne ne le dit. Un peu de calme dans vos chagrins, par piti. Si
la maison Defresnier donnait  entendre que vous avez commis quelque
action... oh! nous saurions alors comment nous comporter avec elle.

Tout en parlant, il avait pass la lettre fort brve de Bintrey 
Obenreizer, qui l'avait lue et qui la lui rendit.

--Lorsque cet homme de loi Anglais vous annonce qu'il va venir confrer
avec vous,--s'cria-t-il,--cela veut dire qu'il vient pour repousser mon
autorit sur Marguerite....

--Vous le croyez?

--J'en suis sr, je le connais. Il est opinitre et chicanier.
Dites-moi, Monsieur, si mon autorit est inattaquable jusqu' la
majorit de cette jeune fille?

--Absolument inattaquable.

--Je prtends donc la garder. Je l'obligerai bien  s'y soumettre!...
Mais,--reprit Obenreizer, passant de cet emportement  un grand air de
douceur et de soumission,--je vous devrai encore cette satisfaction,
Monsieur,  vous qui, avec tant de confiance, avez pris sous votre
protection et  votre service un homme si cruellement outrag.

--Tenez-vous l'esprit tranquille,--interrompit Matre Voigt.--Pas un mot
de plus sur ce sujet, et pas de remerciements. Soyez ici demain matin,
avant l'arrive de l'autre clerc, entre sept et huit heures; vous me
trouverez dans cette chambre. Je veux vous initier moi-mme  votre
besogne.... Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J'ai des lettres 
crire; je ne veux pas entendre un mot de plus.

Congdi avec cette brusquerie amicale, et satisfait de l'impression
favorable qu'il avait produite sur l'esprit du vieillard, Obenreizer put
rflchir  son aise. Alors la mmoire lui revint de certaine note qu'il
avait prise mentalement durant cet entretien. Ainsi donc, Matre Voigt
avait eu jadis un client dont le nom tait Vendale.

--Je connais assez bien l'Angleterre  prsent,--se disait-il tout en
faisant courir ses penses devant lui, assis sur un banc devant le
parterre.--Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je n'avais
rencontr personne qui le portt avant....

Il regarda involontairement derrire lui par-dessus son paule.

--Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'loigner de lui,
mme aprs sa mort?... Il m'a confess  ses derniers moments qu'il
avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il
jouissait d'une fortune qui n'tait pas la sienne... que je devais y
songer! Et il me demandait de m'loigner d'un pas, afin qu'il me vt
mieux et que ma figure lui appelt ce souvenir!... Pourquoi ma
figure?... C'est donc moi que cette confession trange intresse!... Oh!
je suis sr de ses paroles; elles n'ont point quitt mon oreille.... Et
si je les rapproche de ce que me disait tout  l'heure ce vieil idiot de
notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi
rparer ma fortune et ternir sa mmoire!... Pourquoi, dans la nuit que
nous avons passe ensemble  Ble, s'est-il appesanti avec tant
d'insistance sur mes premiers souvenirs. Srement il avait un motif
alors!...

Il ne put achever, car les deux plus gros bliers de Matre Voigt
vinrent l'assaillir  coups de tte, comme s'ils voulaient venger la
rflexion irrvrencieuse qu'Obenreizer s'tait permise sur le compte de
leur matre. Il cda devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se
promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la tte penche sur sa
poitrine, en proie  des rflexions profondes.

Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se prsentait 
l'tude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres
et des papiers arrivs de la veille. En quelques mots bien simples,
Matre Voigt le mit au courant de la routine de l'tude et des devoirs
qu'il aurait  remplir. Il tait huit heures moins cinq minutes lorsque
le digne homme se leva, en dclarant  son nouveau clerc que cette
instruction prliminaire tait termine.

--Je vais vous montrer la maison et les communs,--dit-il.--mais il faut
auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorits
municipales, je dois en prendre un grand soin.

Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de
s'instruire. Il allait savoir o son patron serrait ses papiers
particuliers.

--Ne pourrais-je pas vous pargner cette peine Monsieur?--dit-il.--Ne
pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos
indications?

Matre Voigt se mit  rire sous cape. Il referma le portefeuille qui
contenait ces documents prcieux, et le passa  Obenreizer.

--Essayez!--dit-il.--Tous mes papiers importants sont la!...

Et il lui montrait du doigt, au bout de l chambre, une lourde porte de
chne parseme de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille  la
main, et regardant la porte, s'aperut avec surprise que, de l'extrieur
au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poigne, ni verrou,
ni clef, pas mme de serrure.

--C'est qu'il y a une seconde porte  cette chambre,--dit-il.

--Non,--fit Matre Voigt.--Cherchez encore.

--Il y a certainement une fentre.

--Mure, mon ami, mure avec des briques. La seule entre est bien par
cette porte; est-ce que vous y renoncez?--s'cria le notaire
triomphant.--coutez maintenant, mon brave garon, et dites-moi si vous
n'entendez rien  l'intrieur.

Obenreizer couta et recula, tout effray.

--Oh!--dit-il,--je sais de quoi il s'agit. J'ai entendu parler de cela
quand j'tais apprenti chez un horloger. Perrin frres ont donc enfin
termin leur fameuse horloge de sret. Et c'est vous qui l'avez
achete?

--Moi-mme. C'est bien l'horloge de sret. Voil, mon fils, voil une
preuve de plus de ce que les braves gens de ce pays appellent les
enfantillages du Pre Voigt. Eh bien! laissons rire. Il n'en est pas
moins vrai qu'aucun voleur au monde ne mprendra jamais mes clefs. Aucun
pouvoir ici-bas, un blier mme, un tonneau de poudre ne fera jamais
bouger cette porte. Ma petite sentinelle  l'intrieur, ma petite amie
qui fait: Tic, Tic, m'obit quand je lui dis: ouvre. La porte massive
n'obira jamais qu' ce: Tic, Tic; et ce petit Tic, Tic, n'obira jamais
qu' moi... et voil ce qu'a imagin ce vieil enfant de Voigt,  la plus
grande confusion de tous les voleurs de la Chrtient.

--Puis-je voir l'horloge en mouvement?--dit Obenreizer.--Pardonnez ma
curiosit, Monsieur. Vous savez que j'ai pass autrefois pour un assez
bon ouvrier horloger.

--Oui, vous la verrez en mouvement,--dit Matre Voigt.--Quelle heure
est-il?... Huit heures moins une minute. Attention! dans une minute vous
verrez la porte s'ouvrir d'elle-mme.

Une minute aprs, doucement, lentement, sans bruit, et comme pousse par
des mains invisibles, la porte s'ouvrit et laissa voir une chambre
obscure.

Sur trois des cts, des planches garnissaient les murs du haut en bas.
Sur ces planches taient ranges, en bon ordre et par tage, des botes
de bois, ornes de marqueteries Suisses et portant toutes, en lettres de
couleur, des lettres fantastiques, le nom des clients de l'tude. Matre
Voigt alluma un flambeau.

--Vous allez voir l'horloge,--dit-il avec orgueil,--je peux dire que je
possde la premire curiosit de l'Europe... et ce ne sont que des yeux
privilgis  qui je permets de la voir. Or, ce privilge je l'accorde
au fils de votre excellent pre. Oui, oui, vous serez l'un des rares
favoriss qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez l, sur le mur
de droite du ct de la porte.

--Mais c'est une horloge ordinaire!--s'cria Obenreizer.--Non, elle n'a
qu'une seule aiguille.

--Non,--dit Matre Voigt,--ce n'est pas une horloge ordinaire: Non...
non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point o je
la mets moi-mme rgle l'heure  laquelle la porte doit s'ouvrir. Tenez!
L'aiguille marque huit heures: la porte ne s'est-elle pas ouverte  huit
heures sonnant?

--Est-ce qu'elle s'ouvre plus d'une fois par jour?--demanda le jeune
homme.

--Plus d'une fois?--rpta le notaire avec un air de parfait mpris pour
la simplicit de son nouveau clerc--Vous ne connaissez pas mon ami: Tic,
Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui dirai. Tout ce qu'il
demande, ce sont des instructions, et voil que je les lui donne....
Regardez au-dessous du cadran: il y a ici un demi-cercle en acier qui
pntre dans la muraille; l est une aiguille appele le rgulateur, qui
voyage tout autour du cadran, suivant le caprice de mes mains.
Remarquez, je vous prie, ces chiffres qui doivent me guider sur ce
demi-cercle. Le chiffre 1 signifie qu'il faut ouvrir une fois dans les
vingt-quatre heures; le chiffre 2 veut dire: ouvrez deux fois, et ainsi
de suite jusqu' la fin. Tous les matins je place le rgulateur aprs
avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera ma besogne du jour.
Aimeriez-vous  me le voir placer? Quel jour aujourd'hui?... Mercredi.
Bon. C'est la runion des tireurs  la carabine, je n'aurai pas
grand'chose  faire, je suis sr d'une demi-journe de cong. On pourra
bien quitter l'tude aprs trois heures. Serrons d'abord le portefeuille
avec les papiers de la Municipalit. Voil qui est fait! Je crois qu'il
n'est pas ncessaire d'ennuyer Tic Tic, et de lui demander d'ouvrir
avant demain matin,  huit heures. Je fais reculer le rgulateur
jusqu'au numro 1. Je referme la porte; et bien fin qui l'ouvrira avant
huit heures demain matin.

Obenreizer sourit. Il avait dj vu le ct faible de l'invention
prconise par le notaire; il savait comment l'horloge  secret pouvait
trahir la confiance de Matre Voigt et laisser ses papiers  la merci de
son clerc.

--Arrtez! Monsieur,--cria-t-il, au moment o le notaire allait fermer
la porte.--Quelque chose a remu parmi les botes.

Matre Voigt se retourna.

Une seconde sufft  la main agile d'Obenreizer pour faire avancer le
rgulateur du chiffre 1 au chiffre 2.  moins que le notaire, regardant
de nouveau le cercle d'acier, ne s'apert de ce changement, la porte
allait s'ouvrir  huit heures du soir, et personne, Obenreizer except,
n'en saurait rien.

--Je n'ai point vu remuer ces botes,--dit Matre Voigt,--Vos chagrins,
mon fils, vous ont branl les nerfs. Vous avez vu l'ombre projete par
le vacillement de ma bougie. Ou bien encore quelque pauvre petit
coloptre qui se promne au milieu des secrets du vieil homme de loi...
coutez! J'entends votre camarade, l'autre clerc dans l'tude. 
l'ouvrage! Posez aujourd'hui la premire pierre de votre nouvelle
fortune!

Il poussa gaiement Obenreizer hors de la chambre noire; avant d'teindre
sa lumire, il jeta un dernier regard de tendresse sur son horloge,--un
regard qui ne s'arrta pas sur le rgulateur,--et referma la porte de
chne derrire lui.

 trois heures, l'tude tait ferme. Le notaire, ses employs, et ses
serviteurs se rendirent au tir  la carabine. Obenreizer, pour s'excuser
de les accompagner, avait fait entendre qu'il n'tait point d'humeur 
assister  une fte publique. Il sortit, on ne le vit plus; on pensa
qu'il faisait au loin quelque promenade solitaire.

 peine la maison tait-elle close et dserte, qu'une garde-robe
s'ouvrit, une garde-robe reluisante, qui donnait dans le cabinet
reluisant du notaire. Obenreizer en sortit. Il s'approcha d'une croise,
ouvrit les volets, s'assura qu'il pourrait s'vader, sans tre aperu
par le jardin, rentra dans sa chambre, et s'assit dans le fauteuil de
Matre Voigt. Il avait cinq heures  attendre.

Il tua le temps comme il put, lisant les livres et journaux pars sur la
table, tantt rflchissant, tantt marchant de long en large, suivant
sa chre coutume. Le soleil enfin se coucha.

Obenreizer referma les volets avec soin avant d'allumer la bougie. Le
moment approchait; il s'assit, montre en main, guettant la porte de
chne.

 huit heures, doucement, lentement, sans bruit, comme pousse par une
main invisible, la porte s'ouvrit.

Il lut, l'un aprs l'autre, tous les noms inscrits sur les bottes de
bois. Nulle part ce qu'il cherchait!... Il carta la range extrieure
et continua son examen.

L, les boites taient plus vieilles, quelques-unes mme fort
endommages. Les quatre premires portaient leur nom crit en Franais
et en Allemand; le nom de la cinquime tait illisible. Obenreizer la
prit, l'emporta dans l'tude pour l'examiner plus  l'aise.... Miracle!
Sous une couche paisse de taches produites par la poussire et par le
temps, il lut:

               _VENDALE_

La clef tenait par une ficelle  une boite. Il ouvrit, tira quatre
papiers dtachs, les posa sur la table et commena de les parcourir.

Tout  coup, ses yeux anims par une expression d'avidit sauvage se
troublrent. Un cruel dsenchantement, une surprise mortelle se peignit
en mme temps sur son visage blmi. Il mit sa tte dans ses mains pour
rflchir, puis il se dcida, prit copie de ces papiers qu'il venait de
lire, les remit dans la bote, la boite  sa place, dans la chambre
noire, referma la porte de chne, teignit la bougie, et s'esquiva par
la croise.

Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait le mur du jardin, le
notaire, accompagn d'un tranger, s'arrtait devant sa maison, tenant
sa clef dans la main.

--De grce, Monsieur Bintrey,--disait-il,--ne passez pas devant chez moi
sans me faire l'honneur d'y entrer. C'est presque un jour de fte dans
la ville... le jour de notre tir... mais tout le monde sera de retour
avant une heure.... N'est-il pas plaisant que vous vous soyez justement
adress  moi pour demander le chemin de l'htel.... Eh bien, buvons et
mangeons ensemble, avant que vous vous y rendiez.

--Non, pas ce soir,--rpliqua Bintrey,--je vous remercie. Puis-je
esprer de vous rencontrer demain matin vers dix heures?

--Je serai ravi de saisir l'occasion la plus prompte de rparer, avec
votre permission, le mal que vous faites  mon client offens,--repartit
le bon notaire.

--Oui, oui,--fit Bintrey,--votre client offens! C'est bon! Mais un mot
 l'oreille, Monsieur Voigt.

Il parla pendant une seconde  voix basse et continua sa route. Lorsque
la femme de charge du notaire revint  la maison, elle le trouva debout
devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef  la main et la porte
toujours ferme.




Victoire d'Obenreizer.


La scne change encore une fois. Nous sommes au pied du Simplon, du ct
de la Suisse.

Dans l'une des tristes chambres de cette triste auberge de Brietz
taient assis Bintrey et Matre Voigt.

Ils taient un conseil,--suivant les habitudes de leur profession,--un
conseil compos de deux membres. Bintrey fouillait sa bote  dpches;
Matre Voigt regardait sans cesse une porte ferme, peinte en une
certaine couleur brune qui se proposait d'imiter l'acajou.

Cette porte s'ouvrait sur la chambre voisine.

--L'heure n'est-elle pas arrive?... Ne devait-il pas tre ici?...--fit
le notaire,--qui changea la direction de son regard pour examiner une
seconde porte  l'autre bout de la chambre.

Celle-l tait peinte en jaune et se proposait d'imiter le bois de
sapin.

--Il est ici!--rpliqua Bintrey, aprs avoir cout un moment.

La porte jaune fut ouverte par un valet qui introduisit Obenreizer.

Il salua Matre Voigt en entrant, avec une familiarit qui ne causa pas
peu d'embarras au notaire; il salua Bintrey avec une politesse grave et
rserve.

--Pour quelle raison m'a-t-on fait venir de Neufchtel au pied de cette
montagne?--demanda-t-il en prenant le sige que l'homme de loi Anglais
lui indiquait.

--Votre curiosit sera compltement satisfaite avant la fin de notre
entrevue,--rpliqua Bintrey.--Pour le moment, voulez-vous me permettre
un conseil?... Oui. Eh bien! allons tout droit aux affaires. Je suis ici
pour reprsenter votre nice.

--En d'autres termes, vous, homme de loi, vous tes ici pour reprsenter
une infraction  la loi.

--Admirablement engag,--s'cria l'Anglais,--si tous ceux  qui j'ai
affaire taient aussi nets que vous, que ma profession deviendrait
aise! Je suis donc ici pour reprsenter une infraction  la loi. Voil
votre faon  vous d'envisager les choses; mais j'ai aussi la mienne et
je vous dis que je suis ici pour essayer d'un compromis entre votre
nice et vous....

--Pour discuter un compromis,--interrompit Obenreizer,--la prsence des
deux parties est indispensable.... Je ne suis pas l'une de ces deux
parties. La loi me donne le droit de contrler les actions de ma nice
jusqu' sa majorit. Or, elle n'est pas majeure. C'est mon autorit que
je veux.

En ce moment, Matre Voigt essaya de parler. Bintrey, de l'air de
compatissante indulgence qu'on emploie envers les enfants gts, lui
imposa silence.

--Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne vous agitez pas vainement.
Laissez-moi faire.

Et se retournant vers Obenreizer, il s'adressa de nouveau  lui.

--Je ne puis rien trouver qui vous soit comparable,
Monsieur,--dit-il,--rien que le granit. Encore le granit mme s'use-t-il
par l'effet du temps. De grce, dans l'intrt de la paix et du repos,
au nom de votre dignit laissez-vous amollir un peu.... Ah! si vous
vouliez seulement dlguer votre autorit  une personne que je connais,
vous pourriez tre bien sr que cette personne ne perdrait jamais, ni
jour, ni nuit, votre nice de vue....

--Vous perdez votre temps et le mien,--interrompit Obenreizer.--Si ma
nice n'est pas rendue  mon autorit sous huit jours, j'invoquerai la
loi. Si vous rsistez  la loi, je saurai bien l prendre de force.

En mme temps, il se dressait de toute sa taille. Matre Voigt regarda
encore une fois autour de lui, vers la porte brune.

--Ayez piti de cette pauvre jeune fille,--reprit Bintrey avec
insistance.--Rappelez-vous qu'elle a tout rcemment perdu son fianc. Il
est mort d'une mort affreuse.... Rien ne pourra donc vous toucher?

--Rien.

Bintrey se leva  son tour et regarda Matre Voigt.

La main du notaire qui s'appuyait sur la table commena de trembler; ses
yeux demeurrent fixs comme par une sorte de fascination irrsistible
sur la porte brune.

Obenreizer, qui observait tout avec mfiance, suivit la direction de ce
regard.

--Il y a l une personne qui nous coute, s'cria-t-il.

--Il y en a deux,--fit Bintrey.

--Qui sont-elles?

--Vous allez les voir.

Il leva la voix et ne dit qu'un mot, un mot bien commun, qui se trouve
journellement sur les lvres de tout le monde.

--Entrez.

La porte brune s'ouvrit.

Soutenu par Marguerite, ple, le bras droit en charpe, Vendale se
trouva debout devant son meurtrier.

Un fantme sortant de la tombe!

Durant le silence qui suivit, le chant d'un oiseau en cage qui
gazouillait en bas dans la cour, fut le seul bruit qu'on entendit dans
cette chambre.

Matre Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui montrant Obenreizer:

--Regardez-le,--dit-il tout bas.

Cette motion terrible avait paralys le misrable; son visage tait
celui d'un cadavre, et sur sa joue ple un seul point gardait la couleur
de la vie: c'tait cette raie pourpre et sanguinolente, la cicatrice de
la blessure que sa victime lui avait faite au bord du gouffre en se
dbattant contre lui. Sans voix, sans haleine, immobile, stupide, on et
dit que,  l'aspect de Vendale, la mort  laquelle il avait condamn son
ennemi venait de le frapper lui-mme.

--Quelqu'un devrait lui parler,--dit Matre Voigt.--Dois-je le faire?

Mme en ce moment, Bintrey s'opinitra  faire taire l'heureux
possesseur de l'horloge  secret, l'homme de loi Anglais entendant se
rserver entirement la direction de cette affaire. Il fit signe 
Marguerite et  Vendale de sortir.

--Le but de votre apparition soudaine est rempli,--dit-il  ce
dernier.--loignez-vous, quant  prsent. Votre absence aidera sans
doute Monsieur Obenreizer  recouvrer le sens et la voix qu'il a perdus.

Bintrey avait devin juste.

 peine les deux fiancs eurent-ils disparu,  peine la porte brune se
fut-elle referme derrire eux qu'Obenreizer fit entendre un profond
soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber
lourdement.

--Donnez-lui le temps de se remettre,--fit Matre Voigt.

--Point du tout,--dit Bintrey,--je ne sais l'usage qu'il ferait de ce
temps, si je le lui accordais.

--Monsieur,--reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.--Je me dois 
moi-mme... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque
chose  vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous
apprendre ce qui a t fait d'aprs mes avis, sous ma responsabilit
entire. tes-vous en tat de m'couter?

--Je vous coute.

--Rappelez-vous l'poque  laquelle vous vous tes mis en route pour la
Suisse avec Vendale,--commena Bintrey.-- peine vingt-quatre heures
s'taient-elles coules depuis votre dpart que votre nice commettait
une imprudence.... Avec toute votre pntration mme, vous n'auriez pu la
prvoir! Elle suivait son fianc dans ce voyage, sans demander avis ni
permission  qui que ce ft au monde, et sans autre compagnon pour la
protger en route qu'un garon de cave au service de Vendale.

--Pourquoi?--s'cria Obenreizer.--D'o lui tait venu cette pense de
nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide?

--Je vais vous le dire,--rpliqua froidement Bintrey.--Parce qu'elle
souponnait qu'une querelle trs srieuse avait d avoir lieu entre vous
et Vendale et qu'on la lui avait cache; parce qu'elle vous croyait--et
avec raison--capable de servir vos intrts et de satisfaire vos
ressentiments par un crime. Aussitt aprs votre dpart, elle s'adressa
 ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'tait pass
entre vous et son matre. Un accident fort ordinaire arriv  Vendale
dans ses caves avait veill chez cet homme une superstition ridicule;
il tait frapp de l'ide que Monsieur Vendale mourrait de mort
violente. Votre nice lui arracha cette prdiction insense qui porta
ses propres craintes  leur comble. Aussitt Joey Laddle eut conscience
du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-mme  la seule
expiation qu'il pouvait offrir: Si mon matre est en danger, dit-il 
Mademoiselle Marguerite, il est de mon devoir d'aller  son secours, et
encore plus de veiller sur vous. Ils se mirent donc en route tons les
deux.... C'est la premire fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition
a servi  quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a
dcid votre nice  entreprendre ce voyage et l'a conduite  sauver la
vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous?

--Jusqu'ici, je vous comprends.

--La premire connaissance de votre crime,--poursuivit l'Anglais,--me
parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu'il me
reste  vous faire savoir, c'est que son amour et son courage surent
retrouver votre victime. Elle mit toute son nergie  rappeler Monsieur
Vendale  la vie. Tandis qu'il tait mourant, soign par elle  Brietz,
elle m'crivait pour me prier de me rendre auprs de lui. Avant mon
dpart, j'avertis Madame Dor de ce que je venais d'apprendre; je lui dis
que Mademoiselle Obenreizer tait en sret et que je connaissais le
lieu de sa retraite. La bonne dame,  son tour, m'informa qu'une lettre
tait arrive pour votre nice, et qu'elle avait reconnu votre criture.
Je m'en emparai et pris des arrangements pour que toutes celles qui
suivraient me fussent remises. Arriv  Brietz, je trouvai Monsieur
Vendale hors de danger, et je m'employai tout de suite  hter le jour
o je pourrais rgler enfin mes comptes avec vous.... Je savais que
Defresnier et Compagnie s'taient spars de vous sur de certains
soupons; je le savais mieux que personne, car ils n'ont agi que sur des
renseignements particuliers que je leur avais fait passer. Vous ayant
donc dpouill tout d'abord de votre honorabilit menteuse, il me
restait  vous arracher votre autorit sur Mademoiselle Marguerite. Pour
atteindre ce but, je n'ai pas connu de scrupules. C'est en parfaite
sret de conscience que j'ai creus le pige sous vos pas et dans
l'ombre, et, faut-il vous l'avouer, j'ai mme prouv une certaine
satisfaction professionnelle  vous battre avec vos propres armes. Par
mon ordre, on vous a soigneusement cach jusqu' ce jour tout ce qui
s'tait pass depuis deux mois. C'est ma main, invisible mais toujours
active, qui vous a amen ici par degrs. Je ne voyais qu'un seul moyen
de faire tomber d'un seul coup cette assurance diabolique qui, jusqu'
prsent, a fait de vous un homme redoutable. Ce moyen, je l'ai
employ.... Maintenant, il ne nous reste plus qu'une chose  faire
ensemble, une seule, Monsieur Obenreizer.

Ce disant, Bintrey tirait de son sac  dpches deux feuilles de papier
couvertes de caractres presss o l'on reconnaissait le grimoire lgal.

--Voulez-vous rendre la libert  votre nice?--reprit-il.--Vous avez
commis une tentative d'homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les
preuves irrcusables. Si vous subissez une condamnation infamante, vous
savez aussi bien que moi ce qu'il adviendra de votre autorit de tuteur.
Personnellement, j'aurais mieux aim le parti le plus violent pour nous
dbarrasser de vous; mais on a fait valoir  mes yeux mille
considrations auxquelles je ne saurais point rsister. Donc, j'avais
bien raison de vous dire que cette entrevue devait se terminer par un
compromis. Signez cet acte par lequel vous vous engagez  ne plus
prtendre  aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite,  ne vous jamais
montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai  mon tour un
engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire.
Signez!

Obenreizer prit la plume et signa.

Il reut  son tour l'engagement dont lui avait parl Bintrey. Aprs
quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la
chambre. Il demeurait debout regardant Matre Voigt avec un sourire
trange; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux.

--Qu'attendez-vous?--fit Bintrey.

Obenreizer montra du doigt la porte brune.

--Rappelez-les,--dit-il.--J'ai quelque chose  dire en leur prsence
avant de me retirer.

--Ma prsence,  moi, ne suffit-elle pas  vous satisfaire?--riposta
l'Anglais,--je refuse de les rappeler.

Obenreizer se tourna vers Matre Voigt.

--Vous souvenez-vous d'avoir eu jadis un client Anglais du nom de
Vendale?--lui demanda-t-il.

--Eh bien,--rpondit le notaire,--qu'est-ce que ce souvenir a de commun
avec les choses qui nous occupent?

--Matre Voigt, votre horloge de sret vous a trahi.

--Que voulez-vous dire?

--J'ai lu les lettres et certificats contenus dans la bote de votre
client, et j'en ai pris des copies. Ces copies, je les ai sur moi.
Monsieur Bintrey, cela vous paratra-t-il enfin une raison suffisante de
rappeler vos amis?

Durant quelques instants, le notaire regarda de tous cts. Plac entra
Obenreizer et Bintrey, il ne savait auquel entendre, car il tait plong
dans un tonnement qui lui enlevait l'exercice de la raison. Enfin il se
remit, il attira son confrre dans un coin de la chambre et lui dit
quelques mots.

Le visage de Bintrey, aprs avoir rflchi, pendant un moment; comme un
miroir, la surprise peinte sur celui de Matre Voigt, changea subitement
d'expression. Avec l'ardeur d'un jeune homme, il s'lana vers la porte
brune, disparut, et revint aussitt suivi de Vendale et de Marguerite.

--Les voici!--cria-t-il  Obenreizer.-- vous la dernire manche de la
partie. Jouez serr.

--Avant d'abdiquer, comme tuteur, mon autorit sur cette jeune
fille,--dit Obenreizer,--mon devoir me commande de lui rvler un secret
auquel elle est intresse. Je ne rclame point son attention  la
lgre, et je ne lui demande point, ni aux autres personnes prsentes,
d'en croire mon rcit sur parole. J'ai en main des preuves crites. Ce
sont des copies d'originaux dont l'authenticit pourra tre atteste par
Matre Voigt lui-mme. Faites bien entrer cela dans son esprit, et
reportons-nous ensemble  une poque dj bien vieille... au mois de
Fvrier de l'anne 1836.

--Remarquez cette date, Vendale,--s'cria Bintrey.

--Ma premire preuve,--continua Obenreizer, tirant un papier de son
portefeuille,--est la copie d'une lettre crite par une dame Anglaise,
une femme marie...  sa soeur qui est veuve. Je tairai le nom de cette
dame pour le moment. Celui de la personne  laquelle cette lettre est
adresse est Madame Jane Anna Miller,  Groombridge Wells, Angleterre.

Vendale tressaillit, il allait parler,--Bintrey l'arrta comme il avait
tant de fois arrt Matre Voigt depuis une heure.

--Non,--fit l'opinitre Anglais.--Rapportez-vous-en  moi.

--Il est inutile,--reprit Obenreizer,--de vous fatiguer de la premire
moiti de cette lettre et je vais vous en donner la substance en deux
mots. Voici donc quelle tait la situation de la personne qui a crit
ces lignes. Elle avait longtemps habit la Suisse, avec son mari, que sa
sant obligeait d'y vivre. Ils taient alors sur le point de se rendre 
une nouvelle rsidence qu'ils avaient choisie; ils devaient y tre
installs sous huit jours et annonaient  Madame Miller qu'ils
pourraient l'y recevoir dans deux semaines. Ceci dit, l'auteur de la
lettre entre alors dans un dtail domestique trs important. Privs de
la joie d'avoir des enfants, et, n'ayant plus, aprs tant d'annes,
aucune esprance  ce sujet, ils sont seuls, ils sentent le besoin de
mettre un intrt dans leur vie et ils ont rsolu d'adopter un jeune
garon. Je commence ici  lire mot pour mot:

_Voulez-vous nous aider, chre soeur, dans la ralisation de notre
projet? En notre qualit d'Anglais, nous dsirons adopter un enfant
Anglais. Cet enfant, on peut l'aller chercher, je crois,  l'Hospice des
Enfants Trouvs; l'homme d'affaires de mon mari,  Londres, vous
indiquera les moyens  prendre. Je vous laisse la libert du choix aux
seules conditions que je vais vous dire. L'enfant sera g d'un an au
moins et ce sera un garon. Pardonnez-moi la peine que je vais vous
donner, et amenez-nous l'enfant avec les vtres, quand vous viendrez
nous joindre  Neufchtel._

_Encore un mot, qui vous fera connatre les intentions de mon mari en
cette circonstance dlicate. Il veut pargner  l'enfant, qui deviendra
le ntre, toute humiliation dans l'avenir et surtout ne jamais l'exposer
 la perte du respect de soi-mme, qui pourrait rsulter pour lui de la
connaissance de sa vritable origine. Il portera le nom de mon mari et
sera lev dans la croyance qu'il est rellement son fils. L'hritage
que nous laisserons lui sera assur, non seulement d'aprs les lois
Anglaises, mais aussi d'aprs les lois de la Suisse. Nous avons vcu si
longtemps dans ce dernier pays que nous pouvons presque le considrer
comme le ntre. Il y a donc  prendre des prcautions pour prvenir
toute rvlation postrieure qui pourrait tre faite  l'Hospice des
Enfants Trouvs. Or, notre nom est assez rare en Angleterre, et si nous
intervenons et sommes inscrits comme adoptants sur les registres de
l'Hospice, il y aura certainement bien des choses  craindre. Votre nom
 vous, chre, est port en Angleterre par des milliers de personnes de
toute classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir  paratre
seule sur ces registres, le secret serait assur._

_Nous changeons de sjour et nous nous rendons dans une partie de la
Suisse o notre situation et notre manire de vivre sont inconnues; vous
ferez bien, je crois, de prendre une gouvernante nouvelle, lorsque vous
viendrez nous voir. Avec toutes ces prcautions l'enfant passera pour
tre le mien, que j'aurai laiss en Angleterre et qui me sera ramen par
les soins de ma soeur. La seule servante que nous gardions avec nous en
changeant de demeure, est ma femme de chambre, en qui je peux avoir une
confiance sans rserve. Quant aux hommes d'affaires, tant d'Angleterre
que de Suisse, ils savent par tat garder un secret et nous pouvons tre
tranquilles de ce ct-l. Ainsi voil toute notre petite conspiration
dvoile devant vos yeux. Rpondez-moi par le retour du courrier.--Mille
amitis, et dites-moi que vous suivrez de prs votre lettre._

--Persistez-vous  cacher le nom de la personne qui a crit ces
lignes?--demanda Vendale.

--Je le garde pour le bouquet,--rpondit insolemment Obenreizer,--et je
passe  ma seconde preuve. Un simple chiffon de papier, cette fois,
comme vous voyez. C'est une note remise  l'avou Suisse qui a rdig
les documents relatifs  cette affaire. Je viens de le lire. En voici
les termes:

_Adopt  l'Hospice des Enfants Trouvs de Londres, le 3 Mars 1836, un
enfant mle du nom de Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant:
Madame Jane Anna Miller, veuve, agissant en cela pour sa soeur, marie,
domicilie en Suisse._

--Patience!--fit Obenreizer en voyant Vendale qui, malgr les efforts de
Bintrey, se prparait encore  prendre la parole,--je ne cacherai plus
bien longtemps le nom que vous dsirez connatre. Mais, voici encore
deux autres petits chiffons de papier. Voici ma troisime preuve:

_Certificat du Docteur Ganz,  Neufchtel, dat de Juillet 1838._

--Le docteur certifie--vous lirez tout  l'heure--d'abord qu'il a soign
l'enfant adopt dans toutes les maladies du jeune ge--ensuite que,
trois mois avant la date de ce certificat mme, le gentleman adoptant
tait mort; qu' cette date juste, la veuve de ce gentleman, accompagne
de sa femme de chambre, quittait Neufchtel pour s'en retourner en
Angleterre.... Un anneau encore  ajouter  toutes ces chanes,--reprit
Obenreizer, aprs une courte pause,--et mon devoir sera rempli.... La
femme de chambre en question demeura au service de cette dame jusqu' la
mort de celle-ci, il n'y a que peu d'annes. Elle pourrait donc affirmer
l'identit de l'adopt qu'elle a suivi depuis son enfance jusqu' l'ge
viril. Voil son adresse en Angleterre... et ceci. Monsieur Vendale, est
ma quatrime et dernire preuve.

--Pourquoi vous adressez vous  moi?--dit Vendale, tandis qu'Obenreizer
jetait l'adresse crite sur la table.

--Parce que vous tes cet homme! Parce que si ma nice vous pouse, elle
pousera un btard, lev par la charit publique; elle pousera un
imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d'un gentleman
et qui n'est qu'un masque.

--Bravo!--s'cria Bintrey,--admirablement engag, Monsieur Obenreizer;
je n'ajouterai qu'un mot  ce que vous venez de dire!... Votre nice
pouse, grce  vos efforts et  votre heureuse intervention, un homme
qui hrite d'une belle fortune!... George Vendale, comme co-excuteur
testamentaire, souffrez que je me flicite en mme temps que vous. Le
dernier voeu terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous avons
trouv le vritable Walter Wilding... ah! ah! c'est Monsieur Obenreizer
lui-mme qui le dit: Vous tes cet homme!

Ces derniers mots arrivrent sans qu'il les entendit  l'oreille de
Vendale. En ce moment il n'avait conscience que d'une sensation unique
et dlicieuse, il n'coutait qu'une voix, celle de Marguerite qui lui
disait:

--George, je ne vous ai jamais tant aim que je vous aime.




Le rideau tombe.


C'est le premier jour de Mai. On se prpare  des rjouissances sans
exemple au Carrefour des clopps. Les chemines fument, la salle 
manger patriarcale est tapisse de guirlandes de fleurs; Madame
Goldstraw, la respectable femme de charge, est dans le feu du combat.
C'est aujourd'hui que le jeune matre du logis pouse au loin sa belle
fiance,--au loin, bien au loin, en Suisse, dans la petite ville de
Brietz, au pied du Simplon, tout prs de ce gouffre terrible d'o l'ont
retir vivant son courage et son amour.

Les cloches,  Brietz, sonnent  toute vole. Les rues sont pavoises de
drapeaux et retentissent du bruit de la musique et des carabines. Des
tonneaux de vin orns de banderoles laissent couler la prcieuse liqueur
sous une tente qu'on a dresse devant l'auberge, et l'on y prpare un
banquet o tout le monde viendra s'asseoir.

Pourquoi ces cloches? Pourquoi ces bannires? Ces draperies aux
fentres, ces coups de feu, et cet orchestre? Pourquoi la petite ville
est-elle en liesse? Pourquoi le coeur de ces rustiques habitants est-il
en joie?

La nuit dernire, la tempte a mugi; les montagnes sont de nouveau
couvertes de neige; mais le soleil brille, l'air est frais et embaum;
les clochers de zinc des villages dans la valle ressemblent  de
l'argent bruni; la chane des Alpes, aussi loin qu'on peut l'embrasser
du regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu.

Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc de triomphe en feuillage
s'lve en travers de la rue que les nouveaux maris vont suivre en
revenant de l'glise.

On y lit d'un ct cette inscription:

_Honneur et Amour._

De l'autre:

_ Marguerite Vendale._

C'est qu'ils sont fiers de leur jeune et belle compatriote, c'est qu'ils
en sont enthousiastes. Ils veulent la saluer par le nom de son mari, au
sortir de l'glise. C'est une surprise qu'ils lui ont mnage. Aussi
vont-ils la conduire au temple par des rues tortueuses qui passent
derrire les maisons.

Voil sans doute un projet qui n'tait pas difficile  accomplir dans
cette tortueuse ville de Brietz.

Ainsi tout est prt. C'est  pied qu'on se rendra  l'glise, et l'on en
reviendra de mme. Dans la plus belle chambre de l'auberge orne pour la
fte, les fiancs, le notaire de Neufchtel, Monsieur Bintrey, Madame
Dor, et un certain compagnon gros et grand populaire sons le nom de
Monsieur _Zho-Lad-elle_ taient runis.

En vrit Madame Dor tait gante d'une paire de gants qui taient 
elle. Elle ne levait plus les bras au ciel, mais elle les avait jets
tous les deux autour du cou de la marie; le reste de l'assistance
devait se contenter de la vue de son large dos jusqu' la fin.

--Mon amour, ma beaut,--soupirait la bonne dame,--pardonnez-moi d'avoir
jamais pu tre sa chatte.

--Sa chatte, Madame Dor?--rpta Marguerite au comble de l'tonnement.

--Eh! oui, sa chatte, ma mignonne, car j'tais charge de surveiller la
charmante petite souris....

Et cette explication originale de son ancienne soumission  Obenreizer
ne sortit de la bouche de Madame Dor qu'avec un cruel sanglot.

--Madame Dor, vous avez t toujours notre meilleure amie.... George,
dites-le-lui donc, que nous la regardons comme notre amie!

--Srement, ma chrie, que serions-nous devenus sans elle?

--Vous tes tous les deux si gnreux et si bons;--s'cria la vieille
Suissesse repentante.

Puis revenant  son ide:

--C'est gal,--dit-elle,--j'ai t sa chatte!...

--Oui, mais comme la chatte des contes de fes, ma bonne Madame
Dor,--dit Vendale en l'embrassant sur les deux joues.--Vous tes une
femme loyale et franche, et la sympathie que vous aviez pour les deux
pauvres amoureux au supplice a t aussi franche que votre coeur.

--Je ne veux en aucune faon priver Madame Dor de sa part
d'embrassades,--fit Bintrey en tirant sa montre,--et je ne trouve pas
mauvais de vous voir runis tous trois dans un coin comme les Trois
Grces. Je fais simplement la remarque que l'heure est venue et que nous
pourrions nous mettre en marche. Quel est votre sentiment  ce sujet,
Monsieur Laddle?

--Limpide, Monsieur,--rpliqua Joey avec une grimace tout
aimable.--C'est tonnant, Monsieur, comme je me sens limpide dans tout
mon tre, depuis que j'ai vcu quelques semaines sur la terre. Jamais je
n'y avais pass si longtemps et cela m'a fait beaucoup de bien. Par
exemple, je conviens que si, au Carrefour des clopps, je me trouve
quelquefois un peu trop au-dessous de la terre, au sommet du Simplon, je
me trouvais un peu trop au-dessus. J'ai rencontr le milieu ici,
Monsieur.... L, si j'ai jamais pris la vie gaiement depuis que je suis
au monde, c'est bien aujourd'hui. Et je compte le montrer en portant
certain toast  table. Voil mon toast: Que Dieu les bnisse tous les
deux!

--J'appuierai le toast,--fit Bintrey.--Et maintenant, Monsieur Voigt, 
nous deux, comme de vieux amis. Bras dessus, bras dessous, marchons
ensemble.

La foule attendait aux portes, on prit gaiement le chemin de l'glise,
et cet heureux mariage fut accompli.

La crmonie n'tait point encore termine quand on vint du dehors
qurir le notaire.

Il sort, et bientt de retour, il se tient debout, derrire Vendale,
qu'il touche  l'paule.

--Allez  la porte de ct,--dit-il,--et seul. Confiez-moi votre femme
pour un moment.

Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux guides de l'Hospice,
couverts de neige, extnus par une longue route. Ils souhaitrent
toutes sortes de bonheur  Vendale, puis....

Puis chacun d'eux mit sa forte main sur l'paule du jeune homme, et le
premier lui dit:

--La litire est ici, la mme dans laquelle on vous a transport 
l'Hospice, la mme!...

--La litire, ici!--fit Vendale.--Pourquoi?

--Silence.... Pour l'amour de votre femme.... Votre compagnon de ce
jour-l....

--Que lui est-il arriv?

Le guide regarda son camarade comme pour le sommer de lui donner du
courage.

--Il est l,--dit-il.

--Pendant quelques jours,--reprit le guide,--il a vcu au premier
Refuge. Le temps tait alternativement beau et mauvais....

--Eh bien?--fit Vendale.

--Il est arriv  notre Hospice avant-hier, et s'tant rconfort par un
bon sommeil, par terre, devant le feu, envelopp dans son manteau, il se
dtermina  partir avant le jour, pour continuer sa route jusqu'
l'Hospice voisin. Cette partie du chemin lui inspirait de grandes
craintes, il pensait qu'elle serait plus mauvaise le lendemain.

--Achevez....

--Il partit seul. Il avait dj dpass la galerie, lorsqu'une
avalanche, semblable  celle qui tomba derrire vous prs du pont de
Ganther....

--Cette avalanche l'a tu?

--Nous l'avons trouv broy, bris en morceaux... mais, monsieur, pour
l'amour de votre femme... nous l'avons apport ici sur la litire pour
qu'on l'ensevelisse. Il faut que nous montions la rue et pourtant elle
ne doit pas le voir, elle... ce serait une maldiction que de faire
passer la litire sous I'arcade de verdure, avant qu'elle n'y ait
pass... nous allons la dposer sur une pierre au coin de la seconde rue
 droite, et lorsque vous descendrez de l'glise, nous nous placerons
devant. Mais tchez que votre femme ne la voie point et qu'elle ne
tourne pas la tte quand elle sera passe.... Allez! ne perdez point de
temps. Elle pourrait s'inquiter de votre absence.... Allez!

Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux cortge les attendait  la
grande porte de l'glise. Ils descendirent la rue au milieu du carillon
des cloches, des dcharges de mousqueterie, des drapeaux qui
s'agitaient, des instruments de cuivre qui faisaient rage, des
acclamations, des cris, des rires, et des pleurs de toute la ville,
enivre du plaisir de les voir heureux. Toutes les ttes se dcouvraient
sur leur passage, les enfants leur envoyaient des baisers.

--Que la bndiction du Ciel descende sur la jeune fille
courageuse!--s'criait-on de toutes parts.--Voyez! comme elle s'avance
noblement dans sa jeunesse et dans sa beaut, au bras de celui  qui
elle a sauv la vie!

Lorsqu'on arriva au coin de la seconde rue  droite Vendale se pencha 
son oreille et lui parla longuement tout bas. Lorsqu'ils eurent franchi
le coin sinistre, Vendale, pressant le bras de Marguerite sous le sien,
lui dit:

--Pour des raisons que je vous ferai connatre plus tard, ne vous
retournez pas, ma chrie.

Mais lui, il tourna la tte.

Il vit la litire et ses porteurs qui passaient sous l'arc triomphal.

Et il continua de marcher avec Marguerite et tout le cortge de la
noce,--descendant vers la riante valle.

FIN.






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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

