The Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le cycle patibulaire

Author: Georges Eekhoud

Release Date: March 29, 2006 [EBook #18074]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)










GEORGES EEKHOUD

Le Cycle patibulaire

_Deuxime dition_

PARIS

SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI

_DU MME AUTEUR_

Kees Doorik.
Kermesses.
Les Milices de Saint-Franois.
Nouvelles Kermesses.
La Nouvelle Carthage.
Les Fusills de Malines.
Au Sicle de Shakespeare.
Mes Communions.
Philaster (_tragdie_ de Beaumont et Fletcher).
La Duchesse de Malfi (_tragdie_ de John Webster).

IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Trois exemplaires sur Japon imprial, numrots de 1  3, et douze
exemplaires sur Hollande, numrots de 4  15._




LE CYCLE PATIBULAIRE





LE JARDIN

                  _A Arnold Gaffin_.


Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son
beau  prsent.... Fille, ouvre donc la porte  monsieur... car il a
l'air de ne pas savoir le chemin....

Ah! oui, le jardin!

Il s'enfonait, oblong et assez vaste, derrire la maison sans tage. On
poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le sparait de la
cour et empchait les poules d'y pntrer. Par-dessus la haie vive
mergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetire.
Une gloriette tresse de liserons, de capucines, d'aristoloches et de
pois de senteur, occupait un des angles du fond.

C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop rgulier,  la fois
courtil, jardin et potager, trac au cordeau, propret et symtrique
jusqu' la manie, sem de plantes prolifiques et voyantes, arborant de
gros fruits rubiconds et peu dlicats, fleuri de roses perptuelles, de
dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrs de choux alternant avec
des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent
obstinment mes souvenirs,  chaque printemps, quand il fait trs doux
et que cet air tide vous serre tendrement la gorge et vous donne envie
de pleurer....

Avec ses lgumes violets, ses poiriers taills en pyramides,  la fois
luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud
endimanch, faraud et guind, cachant sous des toffes trop caties et
peu coteuses son grand corps charnu et taill  grands coups.

En fmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru
de toutes faons; me suis-je extasi, pour flatter ton brave homme de
pre, devant les puriles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant
ces petits chemins en spirale et cette statuette en pltre portant sur
la tte un vase de clmatites,--dis, ma bien-aime d'alors, ma
plantureuse idole d'autrefois, ma taure bnigne aux fortes hanches, aux
yeux confiants, aux joues framboises!...

Si ce jardin d'un mauvais got si recherch et si barbare avait quelque
chose de toi, mon fruste animal rose,  la fois vulgaire et apptissant!

Les grandes fleurs rondes s'y panouissaient glorieusement; roses et
girofles embaumaient  outrance; cerises et groseilles y foisonnaient
et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.

Jardin radieux et candide! Comme toi, chre enfant, il clatait d'un
rire sonore, que d'aucuns eussent trouv canaille. Et dans ton corsage
de cotonnade, treignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros
boutons de pivoines au moment de s'ouvrir  l'humidit de la rose
frache. Qui me dfinira ta beaut copieuse et tes charmes si bien
ordonns, jardin lu des sves? Du jour o tu connus le jeu d'amour, mon
aime, tu le jouas avec la conscience que tu apportais  un beau travail
profitable, aux fonctions saines et rmunratrices de la vie rurale.

Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton pre le cabaretier:

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...

Et tu m'y pilotais et m'en montrais les mtamorphoses progressives,  ma
Chair non pareille!

Je m'intressais, avec toi, aux vgtations les plus discrdites.
Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, o fleurissent les
pommes de terre! Temps humide, temps de gsine, temps gros, o la glbe
transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur ftide et
pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui ttent....
C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me
cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,
comme chez une pouliche qui se trmousse, et je me penchai, et ton
visage frla le mien, si  propos, que, bouche  bouche, nous
confondmes longtemps nos souffles, perdus....

Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lvres avaient le got
ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arme un peu terreux et
suret des fleurs ddaignes, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum
de touffeur, d'orage et de sol dtremp....

Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promen autour de toi,
avec des haltes frquentes, aprs avoir fait le tour du jardin! Amour
reposant et sr, viriles dbondes, harmonieuse et pleine rfection des
sens.

Cela devint une habitude.

Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours
secourable et complaisante comme je t'avais laisse la veille....

C'est  peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos
prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans
artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres,
furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus
fivreuse!

Une anne, une pleine anne de totales et copieuses possessions, ma
soeur, ma libre et candide matresse!

Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien
te jurer. Tu t'tais donne comme je t'avais prise, tacitement, aprs
quelques visites, sans prambule apparent, sans que nous ayons parl de
cela.... Je crois mme que nous parlions de bien autre chose: de la
vieille servante du cur, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,
ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins
notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de
passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....
Midi. Les mouches pmes et moribondes battent des ailes au bord de la
vitre. Tu me tends une allumette enflamme pour rallumer ma pipe, tu ris
de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les
presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et
comme tu te recules derrire le comptoir, je te renverse et hume,
cueille et m'approprie les irritantes prmices de ta jeunesse.

Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un
coursier de guerre dresse l'oreille  la fanfare de la charge.... Et ce
jour-l, je revins te voir au crpuscule.... Et comment se fait-il que
rien de ce jour ne me fut indiffrent, que je revois jusqu'au sarrau
bleu de ton polisson de frre, qui rentra ce soir, un peu mch, son
foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me
proposant une partie de billard.... Le brave garon!

D'o vient que je te regrette, ma blonde potele, crme de femme,
frache et moelleuse, ferme et tendre, douce  respirer comme les
simples, sapide comme une mre sauvage mordue  mme les buissons, d'une
saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'toffe
satine des martagons du jardin!

Me faut-il apprcier seulement aujourd'hui ton amour sr et reposant, le
seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni dboire? Dis, faut-il que ce soit
seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me dmolit
point qui m'assouplit et me fortifia mme comme un massage, qui n'eut
rien d'artificiel et de corrodant, se met  fermenter maintenant dans
mon coeur. Ainsi l'anodine et rafrachissante bire blanche du pays
devient capiteuse et tratresse dans les cruchons de grs hermtiquement
clos.

Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis mme pas, fille
incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.
Demeurs seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspr ni moins
balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme
toujours.

C'tait pourtant en mai, amie point comdienne, et le jardin que me
vantait ton pre serait si glorieux cette anne et recommencerait avec
tant d'exubrance et de prodigalit sa carrire dont nous avions suivi
les progrs avec tant de sympathie l'autre t.... Et tu n'avais point
dmrit, tu n'avais point vieilli.

Pas une allusion  la vie nouvelle qui commenait pour moi et aux
consquences de notre sparation.... Nous nous quittions bons camarades,
comme nous nous tions rapprochs....

Les premiers mois de l'absence, je m'chappai, de loin en loin, de la
ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon gosme, de te trouver
toujours rose, rieuse et vaillante.

La dernire fois, c'est d'un air trs simple et avec une pudique rougeur
bien loyale, nullement affecte, que tu te levas  mon entre....
J'interrompais ton tte--tte avec le fils du charron.... Vous tiez
attabls prs de la fentre.... Assis  ma place habituelle, le gars me
tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la
faon dont tes yeux clairs me dsignaient, pour ton fianc, le ferme et
crne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te
mettaient en gaiet autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne
se ft pass entre nous, de croire, mon enfant,  ton innocence, bien
entendu  cette innocence de la chair, dont parlent le catchisme et la
posie suranne--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en
ai jamais dout....

Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le
mle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme
devant. C'tait mal, pervers cela, et sortait de notre honnte commerce
des jours passs. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec
colre, mais sans effarouchement, sans pruderie affecte, tu me regardas
d'un air surpris, d'un air indiffrent, de l'air inconsciemment cruel
dans son affabilit mme d'une personne renseignant un visiteur qui se
trompe d'adresse....

Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde
rjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si
passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y et eu
reproche ou autre explication, toute vellit de renouveau amoureux avec
toi me passa....

Cela fut si simple, si digne, si dpourvu de mise en scne et de posture
que dans le moment je fus conquis  la situation nouvelle sans un
regret, sans un dpit, mme pris de vnration pour l'extraordinaire
fille. Je fus mme de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en
hbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et
le soir, quand ton frre rentra, accompagn du charron membru, je perdis
royalement, au billard, deux tournes de bire blanche, et tu pus
croire,--oh! le complment suave de ma chair!--que je te perdais avec
autant de rsignation et de srnit que le reste de l'enjeu....

Vois, la contagion de ton insouciance et de ton temprament peu
romanesque; l'aprs-midi, je ne songeai pas mme  faire un tour au
jardin, ou  aller _seul m'asseoir_, lgiaquement, sous la
tonnelle.... J'entrevoyais, au del de la cour, les rouges pivoines
enrichies de diamants par la dernire averse et je respirais des
bouffes de terre humide et de fleurs potagres....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

--Tout  l'heure, _baes_, tout  l'heure!...

Mais  prsent, rentr  la ville, ce n'est plus la mme chose. C'en est
fait de mon beau calme, de mon indiffrence, de mon ddain, de mon
renoncement. Veux-tu croire,  succulente fille, amoureuse au ragot
inoubliable, que je souffre  l'ide de ton mariage avec ce rustre aux
treintes victorieuses! Je me le reprsente  l'oeuvre, le gaillard
expditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il tait ici, je lui
chercherais querelle, moi qui l'ai compliment sincrement, moi qui ai
mis et sans arrire-pense, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui
ai promis d'assister  la noce....

Pardonne cette dclaration, la premire, mais depuis, je commence 
croire que je t'ai aime. C'tait donc de la passion pour de vrai, et
non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps  corps que
nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement,
positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres
btises o des gens, sous prtexte qu'ils se voient volontiers de prs,
se lamentent, rvassent, prorent, se rongent le coeur, se boudent, se
jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de
s'accoler, et de se mler....

D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui rveille et
entretient chez nous ces lubies, ces chimres d'enfant gt, ces
recherches de midi  quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh!
ne ris pas trop!--comme des trsors de bonheur, des priodes culminants
de batitude, des paroxysmes de flicit, l'habitude, le passe-temps, le
plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....

Tu ne ressasseras pas le pass, toi, ma placide et simplice compagne des
francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connatras jamais
les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des
enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....

--Un tour de jardin, Monsieur Jules....

Ah! _baes_, je ne hausserais plus les paules et ne ferais plus
le fort, l'homme raisonnable  prsent. Le jardin! Je m'y prcipiterais,
j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire
miraculeux,  la fin d'un mlancolique et fervent plerinage....

Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promne, d'ici, en pense, ce que j'en hume
les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que
j'en croque les fruits rches. Autant ces objets taient passifs,
couchants, effacs, tout  ma dvotion, l-bas, au temps de ma liaison
avec ta fille, digne _baes_, autant  prsent ils me hantent,
m'obsdent, me bourrlent, imprieux, narquois, dsirables.

Pas un dtail que ma mmoire ne me rabche. Les plus futiles sont les
plus acharns. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et
rejette en arrire sa casquette de soie; la couleur saurette de ses
bragues rapices, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses
boucles d'oreille. Une touffe de penses qui expiraient, dans un verre
d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas
trou du pacant, mon rival, lorsque, assis en balanant les jambes, il
a laiss choir son sabot. Et l'air de petite mnagre en perspective, de
petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dgot mais
compatissant et prometteur aussi, dont elle a regard l'orteil du
robuste ouvrier. Les bouffes lourdes qui soufflent du jardin.... Le
clapotis de l'eau dans le bac o elle rince les verres; le glouglou du
robinet.... Leurs yeux d'une btise si affolante, le claquement de
lvres luron du gaillard, sa faon de se caler sur ses hanches et de se
cambrer... et l'ostensible apptence de la fiance, devant ce prochain
coucheur.

Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent,
compactes et pesantes, et se rsolvent en larmes contre les parois de
mon coeur.

Et je rapproche de ces scnes rcentes les choses anciennes, celles de
mon rgne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes
mconnues, minutes si chres  prsent! Riens que je voudrais revivre au
prix du restant de ma vie!

Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs
butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne 
l'amertume.

C'est une assiette de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant
ton lendore de frre et que tu plantes  prsent devant ton _baes_
fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et
le chemin bord de saules, qui me conduisait  ta porte; l'accotement
troit et poudreux, longeant le foss stagnant, et, par del les bls,
l'clair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui
tombe, et la cloche du village qui te fait dire: Dj neuf heures! et
la nuit ferme sans un rverbre, sans une lanterne, quand je sors du
cabaret. Et nos mains et nos lvres qui se concertent une dernire fois
dans l'ombre, aprs que tu as pouss les volets....

Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour
les scander, cet ternel: Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de
ce monde!

O chre bte qui me manque!...

Dire que je sais mme  prsent,  quel moment tu soupirais! Dire que
tout cela est pass, bien pass; que tu ne me seras jamais plus ce que
tu m'as t, que je vieillirai, que je vieillis....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

Ah oui! le Jardin!




PARTIALIT


                  Au dieu de l'Esprit et de la Discipline
                  s'oppose le Dieu de la Nature
                  et de l'Ivresse,  la force purifiante,
                  la force ogiastique, au grand ducateur
                  de l'homme, la grand trouble
                  des mes, l'ardent imitateur des tres.

                               Edouard Schur.

Te le rappelles-tu, chre me, ce dimanche, en Campine, il y a trois
ans....

Nous descendions du tramway  vapeur  Saint-Antoine,--_Sinte-Teunis_,
comme ils disent l-bas, familirement, en clinant presque le bnin
patron. Oui, nous avions us de ce tramway  vapeur qui dessert 
prsent, dans les deux sens, la rfractaire contre  l'orient d'Anvers.

Je nous vois encore quitter la chausse, pour dtourner,  droite,
derrire une ferme, puis nous engager,  travers la bruyre, dans un
sentier sablonneux menant  cet cart de Zoersel, dont le nom seul,
musique de source qui sourd, nous captivait.

Comme nous marchions, allgres, mais taciturnes, non sans nous enliser
dans les ravines, la pense du prosaque vhicule que nous venions
d'abandonner persistait  m'irriter l'esprit. Ainsi le dboire s'attache
au palais. Pense trs latente et pressentiment plutt que sentiment.
Fcheux point de dpart, tout de mme, car,  propos de ce tramway de
malheur, je me remmorai la rcente indignation d'un journal trs
clair contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose
dans ce genre:

Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes?
(Consciencieuses, l'pithte y tait, et juste, quoique le scribe ne
l'et pas fait exprs.) C'est difiant. On s'est imagin que le chemin
de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose
tous les obstacles possibles  la construction de son rseau. Tous les
jours on signale des actes de mauvais gr, qui vont parfois jusqu'au
crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'normes pierres,
et l'on arrache les rails l o on (_la-ou-on! la-on-ou!_) croit
pouvoir le faire sans tre surpris. On drange aussi les aiguilles des
excentriques pour provoquer des draillements; de grands malheurs ont
dj failli arriver.

Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire oeuvre pie, ont
tir un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre
Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si
rvoltant, l'ignorance et la brutalit de nos ruraux, sont attests par
le clrical _Phare de l'Escaut_ qui les dclare dignes de peuplades
sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractristique encore, que
ces mfaits se commettent avec la complicit morale de toute la
population qui y applaudit.

La diatribe ne me revint pas intgralement  l'esprit en cheminant dans
les varennes hantes par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais 
en reconstituer les principales beauts. Je me rptais ces phrases
topiques et les ruminais avec un singulier dlice. Ces voltairiennes
dolances me rendaient encore plus chre l'atmosphre de cette matine
dominicale au coeur du fruste pays.

D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit
d'imaginer le pire opprobre dont la foule rpouve accablerait mes
lus!...

Si je ne te communiquai pas,  mesure qu'elle se dveloppait, cette
mditation en quelque sorte apritive, c'est que je craignais  une
mprise de ta part devant l'indtermin, et peut-tre  une injustice,
devant l'apparente frocit de ma pense. Peut-tre apprhendai-je que,
traduite en paroles, elle ne s'ventt comme un bouquet compliqu et
subtil. Pudeur de la trs intime pense! Peur de la voix qui trahit ce
que la parole dguise. Silence gard non par crainte de trop bien se
comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez....

Que de circonstances entretinrent et rehaussrent ces vagations!

A mi-chemin de l'tape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper
ta lgre toilette de barge, elle suffit pour mettre en liesse la
vgtation altre. L'odeur aromatique et pntrante que cette aspersion
fit sortir des arbres!

Ma ferveur patriale s'en rjouit comme d'une caresse arrache  ce ciel
renferm et  cette plaine exclusive.

Le pays m'assimilait  ses crnes rfractaires. Il me savait pris de
longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d't de la Saint-Mdard
qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons,
mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands
arbres au choc des nues mamelues.

Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque dfaillir de
gratitude au parfum rveill, au parfum vierge des sves. Les essences
pubres, titilles par l'averse, s'efforaient de prcipiter,  forces
d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent  venir. Chaque rideau
d'arbre mettait son arme particulier. Dans ce concert, le parfum des
chnes tait le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les
bouleaux expiraient des senteurs moins cres, moins effrnes. Les pins
religieux et continents, trop tents, trahissaient leurs angoisses par
des bouffes d'encens mystique; tandis que bruyres et genvriers, non
moins effervescents, se livraient aux abeilles perdues.

Comme, par ce temps quivoque, pays et paysans taient corrlatifs! Et
ce ciel verdtre o des quadrilles de nuages s'entranaient pour la
chevauche dcisive ou s'vitaient, avec des feintes de lutteurs qui
tardent  en venir aux mains et qui, avant le corps  corps, amusent et
exacerbent l'anxit du tapis! Et, par moments, cet horizon plomb,
opaque, tout d'une teinte, travers d'obliques clairs et de fallacieux
coups de soleil!...

Autant d'annonciateurs des faces mystrieuses, dlicieusement
nigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques
aux flins et inquitants sourires, aux poses languides aux lents
regards capons!

Et, plus bas, la verdure mouille, en sueur, luisait comme aprs la
rixe, l'amour ou la corve, les roses joues pleines. Et, sourdant du
sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive
qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait
que les broussailles!...

Qui dira jusqu' quel point, mon aime, nos sensations se rapprochrent
durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les
miennes malgr que je rle et que je suffoque encore en les imaginant:

Te sentant menace, environne de dsirs hostiles, j'aurais d t'aimer
mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents
ravisseurs m'incitaient  je ne sais quelle flonie,  quel partage de
mon unique trsor. Je perus des dclarations bourrues bruissant  tes
oreilles, c'tait comme si les plus entreprenants te soufflaient leur
haleine au visage; les froissements des branches devenaient des
attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en prouvais aucune
jalousie. Nous avancions. Sans m'chauffer tu te blottissais contre moi.
A l'entre de cette sente  travers la chnaye, o les feuillages
rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait
accroch au passage des pis et des brindilles de foin, tu t'arrtas net
comme si des bras allaient t'treindre et t'emporter. Je vis ce
mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entranai en avant. Plus loin,
tu frissonnas  l'alerte d'un cureuil grimpant au fate d'un sapin. Je
ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te rsigner. Ce ne fut
plus, jusqu' notre arrive  Zoersel, dans ton coeur comme dans le
mien, qu'un doux et mystrieux serrement, qu'une angoisse trangement
voluptueuse.

Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!

Aprs avoir pass quelques tnements de maisons, au tournant d'un
dernier coin qui nous masquait la perspective, nous dbouchmes dans une
sorte de carrefour, devant le cimetire,  l'heure o finissait la
grand'messe.

Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers,
camps sous un tilleul centenaire pour voir dfiler leurs savoureuses
paroissiennes, avant de se rpandre dans les estaminets....

_C'tait eux_:

Les patauds trs entreprenants, ennemis jurs de la ville et des oeuvres
urbaines, les gaillards exubrants, mais sans aucune urbanit, les
rfractaires que nous signalaient, depuis des heures,  la suite du
cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop
tide et les sves exaltes.

Monts en couleur, les pommettes et les oreilles avives par les
ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sangls dans leurs
bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafale dans le
cou, ou pose de travers en borgnant de la large visire les plus
dgingands de ces farauds; les sarraux bleus empess, fronant 
l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras
croiss; tous cals comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et
luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses
oeillades de sa paroisse.

La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de
poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans
comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds
comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faence, l'air timide et passif,
coudoyaient des brunets muscls et trapus, friss comme des moutons, aux
prunelles ardentes et veloutes. Et dans le tas de ces gaillards de
complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et
grls, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le
non moins fatal innocent, le mystrieux prdestin, ayant pouss  la
pluie et au vent, maltrait ou choy suivant la superstition dominante,
tantt objet de terreur, tantt ftiche bienfaisant, tenu tour  tour
pour un visit de Dieu et pour un possd du diable, battu comme pltre
et lapid pendant l'pizootie ou aprs la grle ou le feu; entretenu et
dorlot  la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau,
plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement
beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rde
autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de
tenter le dmon....

Et pourtant elles ne sont pas filles  se laisser facilement rebuter!

Mannequines dans leurs cottes bouffantes, fires de leur fichu de damas
ou de laine frange, des coiffes ailes ou des bonnets enrubanns
encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes voquent plutt le fruit
mrissant, un peu rche et acidul, que la fleur satine aux fragiles
ptales. Pataudes  l'piderme rsistant, prpares, par les morsures du
soleil et les geles corrodantes, aux non moins pres baisers de leurs
galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubrantes dfient rudes
treintes, accolades intempestives, inopins corps  corps parmi les
foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des
granges.

D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne
les formes de leurs pouseurs. Femelles solides comme les mles, aussi
libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans
prjugs; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de
lui dclarer  brle-sarrau leur lgitime envie et mme d'essayer leur
coucheur avant les noces. Dam! on ne connat pas le divorce au village
et, comme elles disent, on n'achte pas un boeuf pour un taureau!

Lourdes dvotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels
graisseux imprims en caractres d'abcdaires  l'intention de ces
liseuses nonnantes et leurs doigts gourds dfilent machinalement des
chapelets de buis.

Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et
l'immobile carr des regardants. Apparis, nous drglions la
communaut; nous manquions  l'difiante sparation des jupes et des
blouses.

Surpris par notre prsence insolite et presque dvergonde, on nous
dvisagea,  droite et  gauche, d'un air torve et pantois.

Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant,
j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la dlicieuse
angoisse et le charme pervers. Ce monde m'tait plus affectif que
sinistre.

Masss sur le mamelon au pied de l'arbre, affriols au passage de leurs
pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dgageaient un
fluide plus imprieux et plus magntique que les grands chnes de tout 
l'heure?

J'augurai d'emble leur solidarit dans n'importe quelle entreprise, et
un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop dsirable
citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu' toi, ils me passeraient
sur le corps. Mais aprs? En se ddommageant de leur longue continence,
en se dgorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du mme coup leur
haine contre la cit.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je
refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.

Aberration, dtraquement, monstruosit; appelle cela du nom que tu
voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatriques, je ne
t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gr de
te trouver  leur got; misrable que j'tais, la perspective de la
conscration suprme, oui, de la tragique et dernire conscration de ta
beaut, par ces connaisseurs expditifs, au prix de mon sang, au prix de
notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle
perspective de criminelle batitude.... Pardonne-moi la rvlation d'une
faiblesse aussi irrmissible que le vertige!...

Par un trange ddoublement de la conscience ou par la force de
l'habitude et du prjug, mon allure et mes dehors ragissaient de leur
mieux contre le mental abandon de ce que je croyais possder de plus
prcieux au monde. Rien ne transpira de cette prmditation. Ma conduite
continua de dmentir ma pense. Combien emprunt et menteur mon air de
supriorit et de bravade en prsence de tous ces rustauds dtermins,
gaillards du premier mouvement, butts dans leur frnsie charnelle,
qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un
d'eux, prcipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!

J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'tais
presque humili et chagrin de me sentir confondu dans leur gnrale
rprobation des gens de la ville.

Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait  supposer que je ne
parvins pas  leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent
pas dupes de ma crnerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre
 mon abord rsistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent
et sentirent combien troitement je tenais pour eux, combien indlbile
se rvlait notre communion.

Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de
les tenir en respect et de les ptrifier sur place. Tu sais  prsent 
quoi t'en tenir sur l'hroisme de ton chevalier! A la vrit, loin de
mduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs
prunelles,  la fois lubrifies par la luxure et enflammes par une
promesse de carnage, les flattait et les suppliait.

Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se dtourner  ton profit
l'attention des plantureux garons, elles nous tmoignrent peut-tre
des sentiments moins quivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient
une haine sans mlange. Leurs sourires pincs, leurs clins d'oeil
obliques luisardaient comme des braises.

Sois sre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent raliss,
jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis
 leurs Jann ragotants de te possder vivante. Aussi, tu baissas la
tte sous l'anathme de ces prunelles!...

Ce qui m'entranerait dcidment  supposer que les villageois nous
pargnrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu' mon
simulacre de dfi quelques-uns des blousiers rpondirent en me tirant
ironiquement leur casquette. Sois tranquille, avaient-ils l'air
d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, me
rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutt que de nous contrarier, tu
nous prterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre
race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.

A peine les emes-nous dpasss, en leur tournant le dos, qu'ils nous
gratifirent de quelques quolibets souligns par des rires grillards.

Aussi, tu pus croire que je les avais rellement mats....

Seule une terrienne plus effronte que les autres, encourage et pousse
par ses compagnes, se dtacha de la file en courant, nous rejoignit, se
tint en travers de notre route et avisant la brasse de bruyres que tu
avais cueillie, nous dcocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:

--La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne
viennent vous rclamer tout  l'heure les fleurs que vous leur drobez!

Et elle s'en retourna, plus interloque que nous, ce qui n'empcha pas
la galerie de l'accueillir  son retour par des vivats et des effusions
de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifis d'une de ces
normits qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques
grasses hues furent lances sur nos talons par acquit de conscience.

Hors de danger, nous n'changemes pas un mot.

Plutt troubl que gn, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je
m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'piloguer sur
leur licence, que d'avouer ma blmable partialit  leur gard.

--Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas  se plaindre! Les lurons
sont rests platoniques tout de mme! Ils lui devaient un hommage, et
tant pis si l'expression en est un peu crue!

Et, pour rester sincre, j'avouerai qu'il y eut chez moi, aprs
l'inoffensive issue de cette aventure, plus de dconvenue que de
soulagement.

Il recommenait de tomber une tide et intermittente pluie d'orage, d'un
orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de dsir
morne et refoul, de leurre poursuivi et d'amour lud, de forces aux
prises avec l'inertie, se rsumait,  cette heure, dans ces solitudes,
dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui
suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colres, dans les
arbres flagells par l'onde et ne cessant d'expirer leurs sves sans
parvenir  en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout
dans notre accablant silence trahissant une gne rciproque et mettant
entre nous un secret ou plutt une scrtion.

Sans souci des reprsailles annonces par la terrienne, pour te donner
contenance, tu compltais ta moisson d'amthystes fleuries. Que craindre
encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait
guigne et menace l-bas, au tournant du cimetire.

Tacitement nous prmes un autre chemin pour regagner la grand'route
banale et le non moins banal railway.

En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouv, assembls au
carrefour, tes inquitants admirateurs.... Pourquoi prouvais-je le
besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus
nous nous en loignions, plus l'arbre tutlaire et sa niche de rustres
florissants m'obstruaient la mmoire.

Et, durant toute cette journe de pathtique villgiature, tant au
dpart qu'au retour, la nature panthe fut de connivence avec nous, ou
mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion
sourde qui n'clatait pas.

Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre;
et nous aspirions  je ne sais quel redoutable inconnu!

Hlas, pauvres nous, venus dans cette contre vivifiante pour y ragoter
notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anantir, tout ce qui
nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions
plus....

Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre
inavouable malentendu.

Les lments avaient pris un malin plaisir  entretenir, d'heure en
heure, ce germe de dissentiment, en me suggrant ds la descente du
tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.

L'aspect sous lequel s'annona leur contre justifia leur excessive
originalit. Sous peine de discordance, c'tait bien ainsi que devaient
se comporter envers les civiliss les terriens de ce terroir! Ils ne
pouvaient mentir  leur milieu farouche et hallucinant.

L'aprs-midi dclinait lorsque nous nous aventurmes dans la vaste
Bruyre des Vanneaux.

Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque
et nervant, tout le jour, avec des claircies ambigus, des sourires
faux, des rages en dedans. La temprature affectait des accablements et
des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose,
et qui se dissout faute de s'pancher.

Et voil que, tout  coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu
cruel et de ses ternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon,
se dcida  en finir une bonne fois avec sa victime et, dchirant enfin
sa tunique de nuages, vautra la plaine, navre, mit l'horizon  feu et 
sang, consomma son rouge viol.

Alors seulement, chre ange, dbarrass de mon ide fixe, de ma dltre
obsession, je te jetai  la drobe un regard de compassion et de
tendresse, tandis que la bruyre t'claboussait de ses rubis....

Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'tre livre  ta
place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.




HIEP-HIOUP!


La ferme du _Boschhof_ ou Maison Forestire tait situe
entre Wortel et Ippenroy.

Pays dsol mais plein de caractre, comme disent les peintres
d'aujourd'hui: des bruyres couleur de rouille, des sapins d'un vert
noirtre, des gents d'or,  et l un de ces marais glauques et figs,
entours de genvriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares
chnayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air
de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque
toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourment que la
plaine est quite et amortie.

Le contraste s'tend du dcor  la population: au noyau des habitants
primitifs, gens rsigns et laborieux, sont venus s'ajouter,  cause du
voisinage de la frontire hollandaise et du Dpt de mendicit
d'Hoogstraeten, quelques rafals, d'humeur moins chrtienne, vivant de
contrebande, de braconnage et de maraude.

Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de pre en fils, fermiers et
gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille nerlandaise
aujourd'hui teinte, passaient pour les paysans les plus aiss de la
contre.

Jakk Overmaat, le dernier garde, tait un superbe gaillard de
vingt-cinq ans. Solide comme le chne, droit comme le sapin, sain comme
les bruyres! dit-on l-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son
pre et d'un an qui devait hriter des fonctions paternelles rappela
Jakk du sminaire de Malines o, comme la plupart des cadets de
fermiers flamands, il se prparait  devenir cur. Il rapporta du
collge des manires dfrentes, et les livres avaient fait lever dans
son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute me
campinoise.

L'air rserv, plus grave que son ge, il tait une sorte d'oracle pour
sa paroisse. Le caractre ecclsiastique qu'il avait failli revtir
ajoutait  son prestige. Les rfractaires mme vantaient son humanit et
son esprit de justice. S'il tenait  distance les familiers, il ne se
connaissait aucun ennemi et pas une mre qui ne l'et rv pour gendre.

Sa vieille mre  lui aurait bien dsir qu'il se marit, mais le jeune
homme un peu farouche ne se pressait pas, sincrement convaincu de
n'tre jamais plus heureux qu'auprs d'elle.

Tout alla bien jusqu'au jour o l'appoint des irrguliers s'augmenta
d'une pauvresse et de sa fille, exiles d'on ne sait combien de patries
et qui obtinrent de la charit du comte de Thyme, la jouissance--puisque
cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonne, sur la lisire des bois,
de l'autre ct du _Boschhof_.

Comme leurs pareils, ces trangres vivaient de rares aumnes, d'un peu
de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables
consistaient dans la rcolte des champignons et des fanes et dans la
fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un dbit de
liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure  sa
clientle de pieds-poudreux et de claque-dents.

La fille tait une grande pice, dgingande, maigrichonne, les cheveux
bouriffs luisant comme du charbon, l'ovale allong du masque trou de
deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaille
par un brasier intrieur. En somme, une femelle peu engageante pour les
terriens honntes, friands de blondines poteles et d'humeur placide.
Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage,
les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les
braconniers qui l'associaient comme recleuse ou comme chienne de garde
 leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoqut
ouvertement, car, aussi dcris qu'ils fussent, ces gueux avaient trop
de vergogne pour tirer vanit de leur aubaine.

Au demeurant, la gaillarde avait bon caractre. Comme ceux de sa gent,
elle n'en voulait qu' l'autorit, au garde-champtre, au gendarme, au
juge, aux riches et  leurs salaris, en gnral  ces heureux qui
dtiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent
de mille faons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-l,
elle les hassait pour toute la chrtient et il n'est pas de mchant
tour qu'elle n'et voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appele
_Hiep-Hioup_!  cause de ses interjections favorites qu'elle
accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientt
elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.

Cette paroissienne devait avoir fatalement maille  partir avec Jakk
Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait
jusque-l aux plus incorrigibles vauriens irritait particulirement la
mtine. Elle n'admettait pas qu'on isolt cette casquette galonne de la
lgion des tourmenteurs du pauvre monde.

Un jour elle tait en train, la cogne au poing, de faire subir aux
bouleaux du domaine confi  la surveillance du garde, un mondage de sa
faon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce ct. Au lieu de fuir,
elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de
rame. Il la tana sans colre, l'engageant  venir demander plutt  la
ferme les bches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le
blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle
lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les
talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cogne: Hiep-Hioup!

Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait
jamais prouvs. Le reste du jour, il l'entendit grincer  son oreille.
Pour la premire fois de sa vie il fut mcontent de lui-mme et se
trouva infrieur  son poste.

Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps aprs, 
l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupe 
dnicher des oeufs de faisan. Il bnit presque cette occasion de se
rconcilier avec lui-mme; sur un ton qui n'admettait pas de rplique,
il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les
oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et
le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien,
laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les crabouilla
sous son sabot, puis, se dgageant de sa poigne, elle dtala  toutes
jambes, non sans lui jeter son: Hiep-Hioup! le plus moqueur.

Jakk la vit s'loigner, ahuri, sans se rsoudre  la conduire chez le
garde-champtre. C'est  peine s'il marmonna une menace de
procs-verbal. Son beau zle et son dsir de revanche taient loin et il
demeurait tout camus, plus dmont que la premire fois, par cette
physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effront et d'agressif
qu'il n'avait jamais connu  une femme. Et ces yeux de braise, et cette
voix grle et rauque lui causrent des insomnies.

Encourage par les deux premiers avantages remports dans sa campagne
contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha
maintenant  se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais
de ruses pour lui cacher ses dlits. Elle rdait de prfrence aux
alentours du _Boschhof_ et oprait pour ainsi dire  la barbe
de Jakk.

Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvr sa srnit et son calme,
et le rsultat piteux de ses dmls avec la maraudeuse, loin de
l'engager  affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se
mesurer une troisime fois avec elle.

Il l'vitait ou dtournait la tte et les regards  son passage. Il leur
arrivait cependant de tomber nez  nez, et Jakk avait alors une mine si
trange, un tel air de matou chaud  la fois penaud et rancunier, il
rpondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessale, que s'il
n'avait pas eu la rputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait
cru sous l'influence du genivre.

--Suis-je bte! se dit  la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le
nigaud!

Et cette dcouverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les
gagne-deniers  qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais
cela ne les empcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner 
tout venant.

Un dimanche,  l'heure de la premire messe, Jakk avisa Hiep-Hioup en
train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le
_Boschhof_.

Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnire avait siffl
la bestiole lance au fond du terrier et l'ayant saisie et loge, sans
trop se hter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le
trouble-fte.

Jakk commena par insinuer rapidement le poing entre l'toffe et la
chair, dnicha le furet et lui tordit le cou. Puis, aprs avoir rejet
loin de lui l'animal et secou ses doigts sanglants cruellement mordus
par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le
garde-champtre de Wortel. Cette excution avait fait l'affaire d'une
seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sr on lui avait
chang son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue
de la stupfaction cause par ces procds expditifs et qu'elle essaya
de ses grimaces habituelles. Menaces, dfis, cabrioles, cris de rage,
regards de basilic ne parvinrent pas  intimider le justicier. Il fallut
qu'elle embott le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton
trs calme qui mit le comble au dpit de sa capture.

L'instinct de la braconnire la servait mal; il lui et suffi, en ce
moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la rsolution du garde,
pour qu'il la relcht de nouveau.

Car elle avait devin plus juste l'autre fois: Jakk aimait Hiep-Hioup.

L'honnte garon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas
les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait
t retourn jusque dans les moelles par les simagres de cette
crature. Mais la chose tait si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se
l'avouer  lui-mme et qu'il se ft tu plutt que de la confesser.
Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mre vaguement inquite
insistait pour qu'il prt femme, il rpondait  ses propos avec une
brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrs autrefois. De l
aussi, des luttes, des remords, et l'nergie inattendue dont, voulant
ragir  toute force, il venait de faire preuve.

Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des
enchantements de Hiep-Hioup tourna  sa confusion et le perdit 
jamais.

Procs-verbal ayant t dress, la picoreuse cite devant le juge de
paix et Jakk appel en tmoignage, celui-ci, revenant sur ses premires
dclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait  tel
point dans ses deux dpositions, qu'il faillit se compromettre lui-mme
et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de
Wortel, accourus pour assister aux dbats, constatrent que le garde
avait eu plutt l'air d'un accus que d'un plaignant.

Afflige d'un casier judiciaire trs fourni, o les rcidives ne se
comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamne au maximum, c'est--dire 
quinze jours d'internement au Dpt d'Hoogstraeten, en dpit des
rtractations de son accusateur.

Avant de les entendre numrer  l'audience, Jakk ignorait le total et
la varit des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de moeurs
et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait
d gurir un brave garon comme lui de son obsession maladive; au
contraire, ces tares ne firent que ragoter son penchant, et la
sentence prononce, il s'en voulut amrement de valoir ces nouveaux
ennuis  cette cavale de retour comme l'avait appele le juge.

Hiep-Hioup prit gament la chose. La prison, elle en avait assez mang
pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakk
l'avait amuse plus que les autres. A prsent elle tait sre de le
tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage
 Hoogstraeten! Non pas qu'elle st le moindre gr  Jakk de ses
sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa
dnonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais
aussi violente que l'amour du garde.

Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irrguliers,
qui avaient fait escorte  leur commre, ne manqurent pas de colporter,
par tout le village, la narration de ces dbats difiants.

Ces lurons, amants honteux et dgots de la ribaude, commenaient 
prsent  tirer vanit de leur conqute. Auparavant ils se l'taient
passe et repasse sans jalousie, sans rivalit; ils se la partageaient
en bons zigs au bord des fosss, comme le reste du butin commun. Du jour
o un garon propre haletait aprs sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce
rebut, ce pis-aller, devenait presque une matresse avouable.

Il en advint que ces pendards commencrent  considrer Jakk comme leur
gal et leur affili. Ayant fait son temps  Hoogstraeten, Hiep-Hioup
encourageait leur insubordination. Et quand Jakk intervenait et les
menaait du juge: Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as
plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est 
elle que tu dois t'en prendre!

Jakk se sentant lui-mme en dfaut, li par ses complaisances
premires, n'avait garde d'insister.

Une fois qu'il avait simplement menac un braconnier de profession,
quatre de ces gueux l'attendirent la nuit,  l'heure de la ronde,
foncrent sur lui avant qu'il et eu le temps de prvenir cette rue, le
battirent comme un chien, le dpouillrent de ses vtements en ne lui
laissant, par ironie, que son kpi galonn aux armes des comtes de
Thyme, et, l'ayant li  un arbre, son fusil charg pass entre ses
entraves, ils le laissrent l,  la merci de la froidure et de la
bruine de dcembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec
les ruraux timors et mfiants qui se rendaient au march de la ville,
avant qu'ils consentissent  le dtacher. Quoiqu'il et reconnu ses
agresseurs sous la suie dont ils s'taient mchurs, au grand tonnement
de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit mme son
possible pour touffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gr de
cette coupable longanimit et quant  ses agresseurs, ils lui rirent au
nez et se vantrent mme en plein cabaret, et devant lui, de cette
excellente farce.

Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir  en
dtacher sa pense. Et des souvenirs de ses livres du sminaire, des
vies de saints lues autrefois au rfectoire achevaient de le troubler.
Il n'tait pas loin de se croire possd du dmon.

Hiep-Hioup s'tait jur de mener au dsespoir ce grand blondin si sage
et si honnte. Bien dcide  n'tre jamais  lui, elle aurait voulu
qu'il se rendt  merci, et pour l'assoter, pour exasprer son dsir
sournois, elle se livrait au premier venu, de prfrence au plus
dbraill, au plus misrable.

Lorsque Jakk la rencontrait, elle tait toujours accroche  l'encolure
d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant
d'un sentier, le batteur en grange  qui elle se cramponnait comme la
flamme  une branche rsineuse, la repoussa d'un poing brutal, en
glouton repu qui demande une trve, ou peut-tre, garon  scrupules, se
montrait-il vex d'tre surpris accol  cette paillarde. Jakk qui
pressait le pas entendit la femme dire au bourru: Ce n'est pas celui-l
qui ferait le dgot! Et de sa voix rauque et stridente, elle hla le
fuyard: Hein, que tu ne dirais pas non! h! toi! la Sainte-Nitouche?

Il passa, stoque, sans plus lui rpondre que les autres fois. Et
pourtant il voyait rouge. Des fumes homicides lui brouillaient
l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou
celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque
toute la population mle du village y eut pass!

Il cachait sa passion comme un mal innommable; il esprait mourir avant
de se dclarer.

A la vrit aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient
les bavards de la paroisse et si les commres et les envieux se
dclaraient suffisamment renseigns par les allures quivoques du jeune
Overmaat, les bonnes mes doutaient encore d'une folie claironne
seulement par Hiep-Hioup et les mcrants de son espce.

Mise au courant par une voisine charitable, la mre Overmaat, la toute
premire, quoique tourmente du changement survenu chez son garon, se
refusait  attribuer ses lubies  une passion dshonorante. Elle se ft
mme fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle
craignait que ces histoires forges par des comptiteurs du garde ne
vinssent aux oreilles de leur seigneur.

Un dimanche de kermesse, Jakk rencontra Hiep-Hioup  la danse dans le
principal cabaret de la paroisse.

Entoure d'un trio de blousiers, garons de charrue ou botteleurs
fortement mchs, la noiraude se prtait aux privauts les plus
expansives. Elle sautait  tour de rle avec l'un de ses compagnons. On
demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de
femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis--vis  la
braconnire, force fut  deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De
plus en plus allums, les trois lurons ne la mnageaient pas: ils la
trituraient comme une pte, la pinaient  la faire glapir,
l'treignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant
l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres
danseurs, se souciant peu de se frotter  ces falots, leur laissaient le
champ libre, faisaient cercle, et s'baudissaient, narquois, grillards,
mais mprisants.

Avisant Jakk dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires 
corser encore leur pantomime et elle-mme redoubla de laisser-aller;
elle gigotait, se pmait, se renversait entre les bras des maroufles,
roulait des yeux hbts; puis, aprs une prostration, se dgageait
brusquement, galvanise, se tortillant comme une pouliche en folie.

chauff par plusieurs gouttes de genivre qu'il avait siffles coup sur
coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakk profita d'une pause,
carta les regardants, marcha dlibrment sur Hiep-Hioup et d'une voix
qui dmentait l'assurance de sa dmarche, il lui demanda la premire
polka.

Dans la salle on se trmoussa; on salua ce scandale par d'ironiques
bravos. Jamais  la kermesse, en prsence des honntes filles du
village, un gars qui se respectait n'aurait engag cette perdue. Et
voil que Jakk Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoit par
plus d'une de ces hritires, s'oubliait, se ravalait  ce point! Pas
une protestation ne s'leva. Mais quel anathme dans ces trpignements
et ces vivats froces de la galerie!

Jakk n'entendait point le toll. Dj, il faisait tourner Hiep-Hioup.
Lui, pantelant, ravi, se croyant lu pour de bon; elle, triomphante,
mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des
honntes gens, l'affront inflig aux filles  marier, enchante surtout
de la chute de ces orgueilleux Overmaat.

Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie,
elle accepta de boire  son verre. Pour la valse suivante elle lui donna
la prfrence sur le plus irrsistible des polissons de tout  l'heure.
Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas ngliger compltement
ces boute-en-train; elle fora Jakk de s'entendre avec eux; ils lui
cdrent leur tour de danse pour quelques verres de bire, pris, en
trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants
n'taient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrang l'hiver
d'avant! Sans rancune? lui dirent les drles en choquant leur verre
contre le sien. Il dvora sa rage et se prta  leurs railleuses
effusions. Enfin, aprs lui avoir inflig ces coeurantes humiliations,
la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la
reconduire.

En route, ds qu'ils se trouvrent assez loin de la salle de bal, il
voulut l'embrasser et la lutiner  son tour. La nuit de juillet dans
laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivres,
aiguillonnait son morne dsir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et,
comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta.

--Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des
crapules!

Il les numrait avec jalousie.

Sa fureur rentre, son humeur refoule rompait les digues. Elle, trs
calme, le dfiait et le matait encore.

--Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils
t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession 
ces rcidivistes! Ah! tu les mprises! Ils ne valent pas moins que moi
pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir 
distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir
toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le
dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne
veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu
bien? Je me rgale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me
dgotes!

Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu' mler le sentiment 
cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui
procurerait un logis plus dcent et pourvoirait  son existence. Elle
serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il
se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine.

On avait d les suivre, on les piait, car lorsqu'il levait la voix,
des rires mal touffs et des chuchotements moqueurs faisaient cho,
dans les taillis,  l'hilarit de la coquine. Un choeur invisible
reprenait le crispant refrain.

Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakk, le coeur serr,
la sve en bullition, voyait ses chances diminuer  chaque pas et cette
occasion tant attendue lui chapper.

Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au
secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppts du bal
dbouchrent des taillis, agripprent le galant et le maintinrent tandis
que la gaupe se relevait. Comme il se dbattait ils le daubrent; il
cumait comme un pileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler,
sans connaissance, au fond d'un foss. Une troupe de paysans
approchaient, sinon ils l'eussent trait comme la premire fois. Ils ne
s'taient mme plus donn la peine de se noircir le visage.

Sorti de son vanouissement et parvenu  se dsembourber, il entendit
les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au
loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait
rougeoyer les lucarnes  travers les arbres. Un instant il songea  les
poursuivre,  les rejoindre dans leur repaire, mais dmoli, maltrait
comme il l'tait, comment recommencer cette lutte ingale? Ils
l'auraient achev.

Il se rsigna donc  rentrer. Au _Boschhof_ aussi il y avait encore de
la lumire. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mre veillait,
assise dans un fauteuil, auprs de l'tre teint, frileuse malgr cette
touffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant
elle ne s'attendait pas  cette apparition atroce. Jakk, sans
casquette, le sarrau dchir, le pantalon presque arrach du corps,
meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du
dshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en prsence du
pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux
de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et
alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.

C'en tait fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui
avait cot; mais  prsent qu'on savait toute son abjection, il se
trouva presque heureux de ne plus rien avoir  cacher.

Sa mre ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune
explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne
parviendraient pas  le sauver.

Il retourna lchement auprs de celle qui avait failli le faire
massacrer mais n'en obtint rien de plus que la premire fois. Il revint
 la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser
flchir, elle redoubla de cruaut.

Pour la mre Overmaat, la dchance de Jakk tait tellement
inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection
lui et t inspire sans le secours d'un malfice.

Inquite non seulement pour la position de son enfant mais encore pour
sa sant, elle se rsigna  faire une dmarche pnible. A l'insu de son
fils elle se rendit, elle, fermire honnte et considre, chez ces
trangres de malheur, chez ces voleuses et ces sorcires, et les
supplia, la mre et la fille, de retirer le sort jet sur son pauvre
garon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de
connivence, feignirent une violente colre d'tre prises pour des
associes du diable, et congdirent la veuve Overmaat en lui
conseillant d'envoyer son fils  Gheel. En sortant de cette masure, le
coeur saignant, persuade de plus en plus des pratiques infernales de
ces femelles, elle rva un instant de les enfumer et de les brler dans
leur taudis.

A quelques mois de l, le malheur redout par la mre arriva. Aprs
plusieurs avertissements et sur les dnonciations rptes des gens du
pays, le comte de Thyme se dcida  donner cong aux Overmaat et 
retirer  Jakk la surveillance de ses domaines. Il leur accordait
jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.

Mais cette viction n'tait plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat
n'avaient pas  craindre de se trouver sur la paille le jour o leur
seigneur leur retirait sa confiance. L'tat de son fils alarmait
autrement la digne femme! Il dprissait de jour en jour, perdait
l'apptit, dgot de toute occupation, toujours plong dans ses
rveries malsaines. Alors la mre qui n'avait que cet enfant, eut
recours  un sacrifice suprme: Eh bien, dit-elle au malade, un moyen
nous reste de te gurir et de dsarmer celle qui te tue lentement....
Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme
o tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'annes, mieux
vaut nous fixer dans un autre pays....

Tu guriras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas mme
forc d'entamer ton hritage. S'il te faut _cette femme_,  toute
force, pouse-la. Elle s'amendera peut-tre; puis on ne les connat
pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakk, et il
faut que tu vives...

Jakk remercia  peine la sainte femme. Dj il volait  la recherche de
Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'couterait! Il la rencontra trlant
par la campagne. Elle reut cette proposition inoue sans broncher. Son
visage blafard exprimait  peine une joie quivoque. Lorsque le pauvre
garon eut cess de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle
clata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son
fameux: Hiep-Hioup!

Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et
clama: H, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!

Les tcherons qui retournaient la terre  quelques mtres de l,
dlaissrent leurs herses et leurs bches et accoururent, affriands:

--Non, vous ne savez pas ce que Jakk Overmaat me propose trs
srieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu' dire oui
pour tre sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la
jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des
braconniers et des rdeurs de frontires!

Et comme les autres interrogeaient Jakk d'un air apitoy, le temps de
rire de sa folie tant pass, pour tous, sauf pour l'implacable
Hiep-Hioup, il hocha la tte, tout piteux, confirmant ce que la
diablesse venait de publier.

--Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh
bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour
pouse, je persiste  ne pas vouloir de lui, pas mme pour mari, pas
mme pendant un jour, dt-il mme crever et me dbarrasser de sa
personne, sur l'heure, aprs la bndiction du cur!

Tous se taisaient consterns, partags entre de l'horreur pour la
mchancet de cette gale et de l'estime pour son dsintressement, ne
sachant au juste quel tait en ce moment le plus fou des deux, de celui
qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce
parti inespr.

Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des
laboureurs interloqus un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une
graine de rfractaire, en manches de chemise, la culotte rapice et mal
soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa 
pleines lvres, puis se retourna vers Jakk:

--Tiens, regarde.... Plutt que d'tre ton pouse!...

En voyant chanceler Jakk, deux des manouvriers le prirent chacun par un
bras et le ramenrent au _Boschhof_. Il s'tait laiss faire comme un
qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui
arrive. On dut le coucher, il tremblait la fivre et dlirait. Sa mre
le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrime soir, comme il
dormait bien, sans crier et sans se dbattre, la pauvre femme, cdant 
la fatigue, s'tait assoupie  son tour dans l'alcve contigu  la
sienne. Il se rveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures,
l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur
d'veiller sa mre, dcrocha son fusil charg, et sortit, presque
dispos, ce qui s'tait pass ne lui laissant pas mme, sous le crne, le
souvenir confus d'un cauchemar.

Cependant,  mesure qu'il s'engageait dans les sapinires, sous
l'influence de cette brise presque froide qui prcde la pointe du jour,
et qui donne tant de lucidit  la mmoire, l'image de Hiep-Hioup se
levait dans le crpuscule de son esprit. Cette image montait et
grossissait comme l-bas  l'horizon, derrire des nues lgres, le
disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son
dsolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours,
pas les motions qui l'avaient jet sur le flanc. Il se rapprochait
cependant des scnes rcentes. Il allait se souvenir de la conversation
avec sa mre, du consentement accord  son mariage, de sa suprme
dmarche auprs de Hiep-Hioup.

Et sa vaillance ressuscite  l'atmosphre guillerette et saine de
l'aube, diminuait,  prsent,  chaque pas.

Un froissement prolong de branches et de broussailles.... Quelque
braconnier sans doute. Il redressa son arme, paula, marcha dans la
direction d'o venait la rumeur.

Deux ombres sortirent d'un fourr et galoprent pour prendre le large.
Dans l'individu mal rhabill qui dtalait  toutes jambes, le garde
reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la
voir, il savait quelle tait la seconde ombre....

Et maintenant il se rappelait tout....

--Halte! rla-t-il.

Quoique le gamin et une forte avance sur sa compagne:

--Dpche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui.

Elle-mme s'exposait, prenait son temps.

Elle se retourna, tordit d'une main, pour la runir en torsade, sa
longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre
main son corsage dgraf. Jakk entrevoyait son sein brun et irritant.

Les yeux humides, mal rveille de la volupt, elle tait cruelle et
dsirable.

Jakk en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa premire balle ne
l'atteindrait plus.

Alors, rassure, capable de dvouement pour le galopin vicieux ramass
au bord d'un champ, mais ternellement mauvaise pour le garde, elle
clata de ce rire que Jakk ne connaissait que trop. Il tira.

Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche.

Hiep!...

Hioup! lui resta dans la gorge.




AUX BORDS DE LA DURME

_A Eugne Demolder_.


Qu'elle fut douce l'accordonie aux bords de la flamande rivire en
cette chaude aprs-midi dominicale!

C'tait au sortir de Hamme, prs du pont, tandis que nous tions affals
sur un banc  la porte de l'auberge.

De la bire? Ah je buvais bien autre chose.

La Durme,  mare basse, argente par le soleil; tellement argente que
la vase mme paraissait lumineuse et mtallique. En aval un chaland
croustilleusement peintur d'ocre et de bleu, virait lentement sur
lui-mme comme pm, en attendant le retour du flot. Plus bas encore
vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de
halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels!
Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traverses de
rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dores de fleurs ou fleuries
d'or comme les prs des tableaux mystiques o vient brouter l'agneau
pascal.

La chausse borde d'arbres est bien propice et ombreuse  souhait, mais
quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la mandreuse rivire
sera plus charmant encore, longer la rivire en coutant tout  l'heure
le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutt en
affectant de les couter, car ce que j'couterai mme lorsque je l'aurai
laiss loin derrire moi,  des distances o auront expir depuis
longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordon
chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivire, aux bords de la
Durme, donnant son chaud sommeil de l'aprs-midi dominicale....

Car cette halte prs du pont, fut le point culminant, la magistrale
aventure de la journe.

Tout voyage, toute villgiature, tout exode de notre pauvre tre en
qute de plaisir ou d'oubli prsente une phase capitale, une priode de
splendeur et de charme absolu, un centre d'motion vers lequel
convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de
nos prgrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas  faire
jaillir une pense et une action fatale? Le plus noble corps
s'immortalise en un seul geste, l'me ne prend qu'une seule fois son
essor jusqu' l'infini et l'amour le plus passionn se rsumera en un
spasme plus tragique que l'clair....

Or, le moment mmorable de cette journe,--non, cet instant majeur de ma
vie,--se prsenta tandis que nous tions assis sur le banc de l'auberge,
au bord de la dormante Durme.

Comment t'oublier misricordieux sourire, rayon d'espoir envoy  mon
coeur bris, dlicieux viatique port  mon agonie, vision de candeur
qui me rendit mon me!

Cela dura quelques mesures d'une accordonie aux bords de la paresseuse
rivire des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique,
qui, tout baiss, nous demanda la permission de nous tricoter quelques
morceaux de son rpertoire. Et dj, rogues, nous lui avions fait signe
de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garons groups
non loin de nous intercdrent pour le musicant navr.

Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge
l'accordon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile,
cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au pote, aux poudreux
plerins des banlieues dominicales, aux rdeurs  l'afft dans les
terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au
friselis des feuilles,  la marche des pieds nus, et aussi aux
trpignes des sabots  la danse, au choc des verres sous les tonnelles,
aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au
cliquetis des couteaux.

Le virtuose, aimant sans doute par l'envie nave qu'ils avaient de
l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.

Ceux-ci, attentifs, s'taient rangs l'un  ct de l'autre, les bras
croiss, comme  l'cole. Je ne sais quel arrt dans l'espiglerie et
dans la turbulence de ces petiots,  l'ge des premiers communiants,
ajouta d'emble une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur
avec laquelle ils l'coutaient, me rendit prcieuse et touchante, au
point de rgler les battements de mon coeur  ses notes saccades, cette
misrable cantilne brutalement rythme, hoquetante, que tordaient et
secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!

tait-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochs en une
batitude commune, qui prtait cette intense vertu  une romance de
bouis-bouis et l'galait aux plus sublimes panchements de Schumann ou
de Wagner?

A cause de la mare basse la Durme argente coulait  rebours, l'Escaut
capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que
le soleil taquin la caressait  rebrousse flots et ces flots me
semblaient faits des larmes, des chaudes et naves larmes de cette
musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie,
lubrifie, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits
paysans.

L'un de ces garonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient
d'un respect mystrieux et magntique, me parut concentrer la beaut et
la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et
un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais aprs
cela le courage de blasphmer la vie et la cration. Ce sourire me fait
croire aux anges. Qui remercier pour la prire et le baume que m'a
transmis le simple pli de ces lvres d'adolescent!

Il s'tait endimanch ce petit paysan, vtu de noir, en manches de
chemise, le col pris dans un carcan empes, mais il tait si dgag, si
souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit
homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes
harmonieuses, et son gilet coup comme celui d'un grand!

A un moment son visage fin et empli d'intelligence mue se tourna vers
nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon
visage le charme bizarre opr par cette musique de consolation.

O mon bien aim petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne
reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutt devin que ces accords me
parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azur, sur
l'manation de ta chaude et printanire prsence!

Cher enfant, dsormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui
imprgnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de
s'panouir, de l'quivoque de ton ge, de la mlancolie de l'enfance que
tourmente la pubert, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la
sve en travail et c'tait aussi en cette musique comme en toi, mon doux
garonnet, la troublante rverie, le repos un peu triste de cette
aprs-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des
premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivire
flamande!

Au bord de la Durme j'ous cette ineffable musique, je respirai ce pur
dictame qui avait pass par l'me ingnue de cet enfant, je le respirai
comme un phmre parfum des framboises aprs une pluie d'orage,
quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me
dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, berc par
cette musique, enivr par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa
nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux
bords de la Durme!

J'voque le mignon garonnet aux grands yeux d'horizon vespral, au
front de pote, aux cheveux un peu bouriffs avec ce pli qu'y font les
doigts clins de la mre....

J'avais le coeur plein de crpuscule et sa vibrante beaut, son ferment
de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant
de funbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonns aux
bivacs passionnels!

Doux enfant, peut-tre ta destine sera-t-elle vulgaire, ta vie affaire
et matrielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, pre et
rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'tape de
Hamme, au plein soleil, par des campagnes dboises! Que deviendras-tu
mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madr, un
ftichiste doubl d'un fourbe, un btail de plus dans la masse des
brutes de la glbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive,
tu ne seras pas responsable de cette dchance; un autre aura pris ta
place ou ton coeur, tu joueras le rle d'un autre. Une heure tu te
surpassas, tu t'rigeas au-dessus de tes semblables. Sois bni, en
attendant, pour cette heure de grce parfaite, cette heure o tu
ralisas ton mystrieux idal, o ton essence sublime m'blouit l'me
comme une transfiguration; o tu te rvlas sous les espces de ce qu'il
y a de plus suave et de plus sduisant dans la vie, ou tu auras vcu
pour l'enchantement de mes derniers regards, pour tre mon salut ds ce
monde, pour m'administrer la dernire grce.

Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et
mme de la maturit, et peu de minutes valent un souvenir et un regret?
Tu me fis pardonner  tant de mprises et de dceptions et grce  toi,
je crois, j'espre, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le
moment de plnire harmonie que je gotai avec la nature, aux bords de
la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras
aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui
t'apprendront ce que reprsente l'amour en la plupart des tres! Tu es
meilleur  prsent que tous ceux que tu affectionneras, que tous,
entends-tu! O je te le jure.

Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleur ce soir, j'ai pu pleurer
enfin, et endormir, en songeant  la Durme, les douleurs longtemps
endures. Ma fiert boudeuse a t vaincue par ta conciliante beaut,
mon cher innocent. Tu m'as dsarm par les soupirs de ton me musicale
qui haletait fraternellement aux grossires bauches de cette musique de
pauvre. Toute mon amertume s'en est alle au cours de l'eau, fondue sous
la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est
tombe dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de
trahison et d'infidlit.... Ta douce image a pris la place de la
dernire apparence, du leurre affectif auquel je m'tais laiss prendre.
C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire  mes
chimres cruelles, car c'est ton charme rdempteur que je me
reprsenterai en ce moment du dpart, au moment de m'endormir....

O doux enfant, aux cheveux chtains, aux grands yeux thrs, aux lvres
rouges buveuses de mlodies, sans que tu t'en doutes j'ai got ton
plus doux baiser, une seconde tu t'es exhal en moi, tu fus la note
suprme de cette accordonie....

J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon
arrire-vie comme une goutte d'une essence trs subtile compose de la
plus vivace floraison des mes d'enfants, les mes des petiots un peu
songeurs, espigles sans malice, friands de musique funambulesque, et
dont la beaut chante et prie, embaume et console les voyageurs
fatigus, les dsespoirs, les amours trahies, en une pmoison du
dimanche ensoleill, l-bas au bord de la Durme.




GENTILLIE

I


Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent
la chasse  Kriel Pintloon dit l'Esprot  cause de sa petite taille et
de son teint mordor.

Lorsque chme son aventureux mtier, Kriel, ordinairement terr dans les
dunes, quitte,  l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour
descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et ranonner les
fermes maillant la plaine. Il prlve la dme sur la huche, le saloir,
le poulailler et mme  en croire les grigous, sur le magot enfoui dans
les mystrieuses cachettes.

Les dprdations de Kriel lui ont alin les terriens assez ports
cependant pour les irrguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent
d'entremetteurs et mme de recleurs. Mais audacieux et bravache, vrai
trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gr. Il mprise trop
le rustre sdentaire et servile pour le mnager et s'en faire un alli
et ne se fie depuis de longues annes, qu' son complice  quatre
pattes, son fidle chien Dapper.

Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le
troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.

Le soleil disparat sous l'horizon. Par couples les douaniers
s'embusquent derrire les haies.

Attention! Un homme vient  passer dans le sentier voisin; la mine d'un
valet de charrue regagnant le chaume o l'attend sa plate de pommes de
terre. Personne ne songerait  souponner ce porte-blaude qui dambule
du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la
complainte de la dernire kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre
que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le fut en personne. Pour la
circonstance il est rbl et gutr de tabac, son bedon n'est qu'un
bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre
d'alcool flamand....

Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel arm d'un court fusil et
Dapper d'un collier  pointes, se glissent comme des ombres dans une
maison isole. L'homme en ressort portant sur les paules une charge
attele comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille
tendus, en dcrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les
chemins creux, au fond des fosss  sec, en vitant avec soin les
claircies de la plaine, les ctes dnudes et les mtairies dont le
chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte
se dessine au loin. Kriel se couche  plat ventre; Dapper tombe en arrt
et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'tait une
fausse alerte. En avant! dj la frontire est franchie, le
contrebandier traverse la prilleuse zone de la premire ligne; encore
une lieue, rien qu'une lieue, et les voil en sret, l'Esprot, son
chien et leur marchandise.

Aprs les bons coups l't, musard insouciant, vautr ou couch sur
le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des
dunes, il passe des journes entires  s'tirer les membres, tandis
qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, rclent leurs
lytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par
instants dans le blanc soleil fantme....

Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant
l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'ternise
dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et
rabattent sans trve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, aprs les
parties, la conversation s'engage sur les exploits attribus  l'Esprot,
loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve
intarissable, enchrit encore sur ces hauts faits, et les partenaires
haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses
mmoires.

--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une boue,  peine plus solide
qu'une allge il transporta jusqu' Rouen, pour plus de cinq mille
francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pcheur de Coxyde,
attabl avec l'anonyme fraudeur.

Et comme les autres carquillent les yeux.

--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a
travers la mer de Gravesend  Dunkerque pour frauder des couteaux et
des lainages d'Angleterre.

Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir  btir
sa propre lgende,  entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait
garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de
sa personne.

--On dit Pintloon fils du diable?

Et Kriel d'enchrir: Non, c'est le diable mme! Moi, qui vous parle, je
l'ai souvent rencontr dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait 
Lombardzyde; on lui tendait des piges sur l'estran et en mme temps on
le signalait en pleine contre fertile; on le guettait sur mer et il
oprait  la cte.

Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de
flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grves. Depuis l'poque
des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de
Baekeland, on n'out jamais parler d'un sclrat plus subtil et plus
audacieux.


II

Mme les amoureux, dans leurs tte--tte s'entretiennent du terrible
bandit et les exploits de l'Esprot meuvent les jeunes filles et les
font se rapprocher peureusement du rus coquin qui les narre.

C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnomm Cierge de
Neuvaine par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle  sa
promise Gentillie, une des plus apptissantes filles du village, avec
ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles
comme l'ocan, l'air sage et mme fier. Mais il faut croire que le bon
Sander s'y prend maladroitement, car ses frquentes allusions  l'Esprot
ne semblent pas alarmer la fillette potele.

Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand
cheval flamand, qui charrie le tranoir charg tour  tour de la herse
ou de la charrue, il met pied  terre devant la porte de Gentillie et
entre dans la maison sous prtexte de rallumer sa pipe. Et pour faire
apprcier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans
l'tre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,
sans se dpcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se rcrie pas
plus  cet exploit qu'au rcit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne
tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander
flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songet
seulement  lui tendre les pincettes.

Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi
qu'il soit un bien petit garon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid
aux yeux! Peut-tre le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait
pas  l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mcrant de
pied ferme, ne cesse-t-il de dclarer  Gentillie, et voudrait bien se
mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il tait gendarme, le
brave Sander!

Fils unique, Cierge de Neuvaine possde de la terre au soleil, trois
vaches  l'table, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval
du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut  ce Cierge de
Neuvaine.

A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du
village, en portant, sans flchir les hanches la bannire de sainte
Vronique.

Aussi la mre de Gentillie, femme positive dont la ferme priclite
depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en
inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui cherront
 sa fillette. La commre passe le temps  tourner et  retourner, en
esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le
voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les
lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux paules, et toutes les
merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,
aussitt aprs la rentre des moissons.

Cependant Gentillie garde sa contenance rserve. Ma fille a toujours
t un peu timide! dit la mre Verjans. C'est un agneau de douceur;
vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez l! En
attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a
beau revenir  la charge et lui parler constamment de cette canaille de
Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant
comme un cosaque, lui, le pieux xavrien et l'difiant congrganiste,
Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses
bras contre le dtestable mcrant. Gentillie sursaute  ces explosions,
mais regarde le braillard d'un air singulier, plus ddaigneux
qu'admiratif.

--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans  son futur
gendre, vous avez l'air trop rsolu, trop crne pour que Gentillie prenne
peur  l'ide d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre
vaillance et elle rougirait de paratre si poltronne que ses pareilles
 ct d'un mle de votre espce.

--C'est vrai, la mre! opina le grand garon. Et il se promit de changer
de tactique.

Ce soir,  sa visite habituelle, concurrence faite  la salamandre
lgendaire, il dgoisa, mais sans jactance:

--Les rcoltes rapporteront de l'or cette anne. Je n'aurai pas assez de
mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misrable....

--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!
l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,
car vous tes un honnte garon, mais  votre place je ne descendrais
plus de cheval avant d'arriver  votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne
perdrais pas mon temps  faire des contes  une particulire qui ne veut
pas se marier....

Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche be, comme s'il
venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mre de Gentillie fait
sauter dans le feu la pleine marmite de pommes de terre qu'elle
n'entendait que secouer.

--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sr? clame
la vieille.

--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini
entre Sander et moi.

Suffoqu, l'amoureux ne trouve pas un mot  articuler, et aprs quelques
gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se
retire, les jambes se drobant sous lui, ployant pour la premire fois
sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!

La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrte sa mre par le
bras.

--Inutile, ma mre! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme
que celui-l!

--Ah! vocifre la vieille paysanne, qui voit s'crouler son rve de
fortune. Ah! gmit la commre en sautillant de la chambre  la cour et
de la grange  l'table, tant ses bras et ses jambes lui dmangent. Ah!
c'est ce que nous verrons, ma fille!

Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi
sotte, aussi extravagante, voil qu'elle ne parvient plus  se contenir
et qu'elle se met  la battre  la trpigner,  la traner par terre,
sans que la grande bestiasse se dfende et se rvolte, si bien
qu'elle-mme doit s'arrter, extnue, plus dmolie encore que
l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met  geindre,  se tter,
comme si c'tait sa fille qui l'avait battue.

Le lendemain, elle essaie de gagner la ttue par la douceur:

--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce rprouv, il t'a jet un
sort, raconte-moi tout, veux-tu?

--Non, rpond Gentillie qui n'a plus desserr les dents depuis la
veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystrieux regard
couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche rsolution,
Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....

--O l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.

--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que
le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours l,
devant les yeux. Et sa pense me remplit tout entire.... Et cela
bourdonne dans ma tte comme la si douce musique de l'orgue et j'en
suis toute parfume, comme si je m'tais couche dans les foins.... Oui,
plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le reprsente
aimable, apptissant, plein de ragot....

--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcele, le
Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable mme qui parle par la bouche de
mon innocente enfant!

Et elle s'arrache des mches de cheveux gris, et tombe  genoux, et tord
les bras vers le ciel.

Cependant Gentillie s'entte. Elle parat sourde, aveugle, insensible 
tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,
autant de moyens essays en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait
prise sur son tre ensorcel. Elle rappelle  Sander une maugrabine de
la foire, une de ces bohmiennes acoquines avec l'enfer, qu'un
sacripant de son espce traversait de longues aiguilles  tricoter, sans
que la mtine perdt une goutte de sang, ou pousst un gmissement ou
ft seulement la grimace....

Il revient pourtant  la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer
son chemin le soir, comme elle le lui a conseill. Mais elle ne l'coute
mme pas.

Alors, exaspre, bazine Verjans ne la mnage plus. Elle congdie ses
filles de basse-cour et impose  Gentillie les corves, les gros
ouvrages, les labeurs rebutants.

--Je briserai bien ta mauvaise tte! gronde la fermire aux abois. Tant
pis, si c'est le seul moyen d'en dloger le diable! Tu crveras ou tu te
remettras avec Cierge de Neuvaine.

En vain, elle lui a reprsent que cette rupture avec Sander entrane
leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les
routes. Cette extrmit n'a rien de redoutable pour Gentillie.

Foule comme la dernire des serves, elle peine, laboure, s'extnue
vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait
quelle force surhumaine.

Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie
s'bruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de
rumeur que les dprdations de l'Esprot, quoique la mre Verjans et le
digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop
mres et les filles montes en graine qui avaient envi  Gentillie les
rcoltes prospres, les vaches laitires, la ferme du Dyck-Graaf, le
grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si
crnement l'tendard de sainte Vronique sans plier les reins, glosent
et cancanent, et brodent  l'envi sur le compte de cette puante et s'en
vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.

A les en croire, il ne s'agit pas de simples imaginations ou d'un
califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie
la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.
Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espce.
Jef Maalbank affirme l'avoir pi et suivi un soir, comme le gaillard
sortait de chez sa sorcire, et comme ce Jef le suivait de prs et
allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et
s'vanouit dans une rigole.

Sur les instances de la veuve Verjans, le cur intervient pour rappeler
la malheureuse au devoir et  la raison. La mre demanda mme au sage
pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crdule que ses
ouailles, prtend que sur les mes troubles une bonne parole exerce
plus d'effet que les incantations d'un autre ge. Et pourtant le digne
prtre choue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouv, pour
branler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents vangliques
qui illuminent et rgnrent les consciences.

Quant au grand Sandor, il court et rde dans la campagne, presque aussi
fou que sa triste fiance; mais aussi agit qu'elle est impassible. Il
ne dsespre pas encore de faire revenir Gentillie sur sa dtermination.
En cachette, il voit la mre, car il n'ose plus affronter la physionomie
frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.

Et, en secouant le poing, il a jur de tuer cet excrable Pintloon.

Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute  la clbrit de
l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses mfaits et de
ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la
malheureuse n'entende plus parler de ce damn dont la rputation lui a
tourn la tte,  bout de remdes, la veuve se dcide  squestrer
Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout
ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure
des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle plit, seules ses
pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au
visage le feu de ses forges ternelles.

La captivit de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,
l'oreille colle  la trappe, elle entend causer Sander au pied de
l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.

Sander raconte d'un ton rjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon,
bloqu dans les dunes non loin de Coxyde: Pour lui couper toute
retraite les pcheurs ont brl l'allge avec laquelle l'aventureux
gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop prs. On
a tir des coups de fusil. Un soldat de la ligne a t tu dans
l'escarmouche. Aprs avoir envoy force mitraille au bandit, les
traqueurs ont suivi une trane de sang. Mais aprs une heure d'une
course enrage, ils n'ont ramass que le chien Dapper. Blesse  mort,
la maudite bte, au lieu de se traner sur les pas de son matre,
s'tait lance d'un autre ct, afin de dpister les chasseurs. Grce 
cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pinc. Mais la chasse continue et
il faudra bien qu'il se rende,  moins que le diable, son matre, ne
l'ait emport!

--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.
Et la mort du fidle chien la dcide: L'Esprot est seul  prsent.

Ce mme soir elle attend que tout le monde soit couch, puis elle
enjambe la fentre, tombe sur le fumier, se relve sans s'tre fait de
mal et s'engage dans la campagne.


III

Elle marche  l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose
l'avertit qu'elle arrivera encore  temps. Les battements de son coeur
redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit tre l.

Ses suggestions ne l'ont pas trompe.

Extnu de fatigue, hve, poudreux, ensanglant,  demi vautr, dress
sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardire  porte de la
main, l'Esprot apparat tout  coup  la jeune fille.

C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rv. Brun, crpu, plus basan
qu'un pcheur de la cte, nerveux comme un lynx, efflanqu comme un chat
de gouttire, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix:
le voil, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce
noiraud, ce scheron autrement magnifique que le grand Sander.

En la voyant venir  lui, rsolue, foulant le terrain croulier d'un pied
aussi sr qu'une coureuse de grves, indiffrente aux piqres des pines
noires et des argousiers, dans la clart douteuse du matin, Kriel
Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, paule:

--Hol, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?

--Vivre avec toi! rpond-elle avec simplicit, comme si c'tait chose
convenue depuis longtemps entre eux. C'est bien toi Pintloon?

--Si c'est moi! Et aprs? Les cent florins de la prime t'auraient-ils
allche, par hasard? Dans ce cas tu as compt sans ton homme, ma
mie.... Allons, haut le pied ou je tire!

--Je veux vivre avec toi! rpte Gentillie sans se laisser intimider.

--Ah a, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon!
Tu n'est pas dgote, la gnisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite
au diable.... Assez de balivernes! Allons, dcampe....

Pour toute rponse elle continue de marcher vers lui.

--Par exemple! s'exclame Kriel. En voil une qui a du toupet!

Puis, comme elle le rejoint, aprs l'avoir dvisage un instant: Eh
bien! fait l'irrgulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille,
lui, le gaillard qui ne s'tonne de rien, si c'est l ta diablesse
d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien
que les salauds m'ont tu; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives
peut-tre  propos.... Tu sais marcher  ce que je vois.... On me serre
de prs; les bonnets  poils se vantent dj de me tenir! je crve de
faim...

Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de
prisonnire et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dvorant 
belles dents, il poursuivait sans mme la remercier:

--Ce n'est pas tout. Je vais manquer  mes engagements.... Veux-tu filer
pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens
de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec
lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre ct; d'ailleurs, il
t'instruira en consquence; si j'en rchappe, tu me trouveras chez la
Tonne,  ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils
et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.

Sans rien dire, Gentillie dvala de la butte.

Lui se dirigea d'un autre ct. Lest, redevenu indiffrent, sceptique,
il sifflotait une bourre.

Six jours se passrent. Parvenu encore une fois  dpister ses
traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrire boutique de la Tonne 
Adinkerque. Gentillie tait en retard, mais l'Esprot ne s'inquitait que
de la provision de tabac. L'aurait-elle vol? se disait le
contrebandier.

Le septime jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme
une morte. Elle tranait la jambe et ses vtements de paysanne aise
s'effilochaient  prsent comme ceux d'une bagasse.

Avant de prendre le temps de la dvisager il l'interpella d'un ton
rogue: Ah! c'est toi? L, vrai, ce n'est pas malheureux. Puis,
remarquant sa pleur et le dsordre de son quipement: Ah! ah! que
dis-tu du mtier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement
que la perte n'est pas grande. C'est gal, mauvais dbut, et si tu m'en
crois, nous arrterons les frais...

--Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....

Kriel agrippe et compte rapidement la poigne de numraire, le coule
dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:

--Pourtant ils t'ont trou la peau.... Tu as les jupes passes 
l'amidon rouge....

--Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....

--Et tu as pu leur chapper....

--Au moyen de ceci....

Et elle lui montre un mchant couteau de poche.

Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et mme s'informer encore des
bobos faits  la petite:

--O es-tu blesse?

--A la cuisse. Une simple raflure....

--Et cela ne t'empchera pas de marcher?

--Oh! que non!

--A la bonne heure.... En route, alors!

Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner
l'ombrageux Pintloon.


IV

Elle le suivit toute dguenille, pieds nus, tremblant la fivre,
mettant  le servir,  deviner ses intentions un empressement qui ne se
relchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il
regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses frquents accs
d'humeur, sans tourner  l'avantage du quadrupde la comparaison entre
celui-ci et Gentillie.

Elle lui pargnait les risques et les corves; pour qu'il ne s'expost
pas, c'tait elle qui, en pays dcouvert, allait puiser de l'eau
potable. Elle gueusait pour lui, d'tape en tape, ou se rendait mme en
maraude.

Lorsqu'elle revenait les mains vides, aprs avoir essuy les rebuffades,
les insultes, et mme les brutalits des paysans, ou aprs des dmls
avec les gardes-ctes et les gabelous que ses attitudes louches et
vagabondes commenaient  intriguer, son amant exaspr par les
fringales, en proie  une colre blanche, la battait sans piti. Il la
jetait par terre, la daubait en plein visage.

Elle ne murmurait pas, ne dtournait pas la tte, se laissait dfigurer;
mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixs sur lui avec une
tendresse  toute preuve. Il l'aurait tue qu'elle et trouv cette fin
naturelle et, venant de ses mains bnies, enviable.

C'tait son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait  la belle
toile ou dans une grange mal ferme, elle faisait sentinelle mieux que
ne l'et fait Dapper. Elle en tait arrive  oublier son sexe.
D'ailleurs Pintloon ne lui tmoignait pas plus d'attention qu' une
bte.

Ils vcurent des mois ainsi, souvent spars par les expditions. Jamais
elle ne songea  profiter de la bifurcation de leurs routes pour
s'arracher  cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait
l'me, angoisse, haletante aprs son retour. Il la retrouvait douce,
baisse, aimante, comme il l'avait quitte. Elle accourait et obissait
au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foule
et strapasse comme une bte de somme. A part lui, Pintloon finissait
par se fliciter de cette acquisition.

Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait  elle c'tait pour
la rabrouer.

Cependant, une nuit d'hiver,  Dunkerque, comme ils se retrouvaient
aprs une expdition trs lucrative o elle s'tait particulirement
distingue, et que Pintloon s'tait pay le luxe d'un vrai lit dans une
auberge  peu prs habitable du port, en entendant sa vigilante
complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il cda  un
mouvement de piti, et sans aucune ide de paillardise, il l'appela
auprs de lui, sous les draps.

Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire  une telle
condescendance, elle hsitait; alors il la somma par un juron. Toujours
grce  sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant prs de lui, il
commena par la taquiner, puis s'chauffant, la trouvant plus potele
qu'il ne le croyait, pour la premire fois depuis leur vie commune, il
la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la
flicit de Gentillie qu'elle et voulu agoniser contre sa poitrine.

Le lendemain pourtant, il ne lui tmoigna pas plus d'gards; elle, par
contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prvenante et plus humble
que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait  la fois en
matresse et en bte de somme. Les racles finissaient par des caresses
et, rciproquement, les treintes amoureuses dgnraient en effroyables
tueries.

Mais pour mieux mriter les faveurs du mle, elle endurait les mauvais
traitements du bourreau. C'tait  la fois son souffre-douleur et son
souffre-plaisir.

       *       *       *       *       *

Cependant,  Lampernisse, le grand Sander se reprsentait les formes
dsirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre
paroissienne. Il n'aurait eu qu' choisir. Il avait mme commenc 
exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel
continuait  s'arrter  la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant
pied  terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve
Verjans, et n'avait plus le coeur  de nouvelles poursuites.

       *       *       *       *       *

C'tait le troisime t que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble.
Un soir que la lune clairait l'tendue, un de ces soirs trop clairs,
funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tideur
parfume et chatouilleuse de l'atmosphre avait trait sa compagne avec
une douceur plus continue que d'habitude. Peut-tre son coeur allait-il
enfin se fondre et payer autrement que d'amour matriel le dvouement de
sa compagne? Tout  coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura
avec une certaine sollicitude: Ne bouge plus!... Ils viennent!

Gentillie n'eut que le temps de s'tendre sur le dos parmi les
genvriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son
homme courait se blottir plus loin.

Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des dtonations; elle
reconnut la voix brve et corse du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une
planche qu'on dchire; puis d'autres coups de feu plus grles, mais
nombreux et rpts. Des lueurs blanches dchiraient la nuit bleue. Une
balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperut, dans les
rayons lunaires, Pintloon trbuchant comme un ivrogne et s'appuyant  un
buisson pour recharger son arme.

--Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont
elle devait se rappeler la dtresse mle de rage, et, vaincu, il
s'abattit dans les hoyats.

En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'taient
tenus prudemment  distance, accoururent et l'empoignrent  la fois. Le
grand Sander,  la tte de quatre  cinq gars de Lampernisse, voulut
l'achever  coups de sabots, comme une bte puante, mais Gentillie se
jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrta net,
en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.

A l'aube, on charroya Pintloon, tout bless qu'il tait, par les routes
vicinales dans un de ces tombereaux o les toucheurs alignent les veaux
mens au march. Il s'agissait de le conduire  la prison de Bruges. On
prit  peine le temps de panser sa blessure; puis par l'hmorragie, il
gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille
et, malgr sa faiblesse, quoiqu'il n'et pu seulement lever la main, les
gendarmes l'avaient ligot.

A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si
longtemps terroriss, s'ameutaient sur son passage. Aux tapes, les
badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du
brigand. Grimps sur les roues et l'chelette, ils se penchaient,
riaient  prsent de le voir si chtif, si piteux, si misrable,  la
merci du premier venu. Ils s'enhardissaient  le pincer,  lui arracher
un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en
joie, et ils se vengeaient par ces privauts de toute la chair de poule
qu'il leur avait donne.

A Lampernisse, l'arrestation du pendard dchana une vritable kermesse.
Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.

--_Wel! Wel!_ C'tait donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait
conduit le crne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le
rimeur de l'endroit ajouta  la complainte compose sur les exploits du
Flau de la Westflandre un couplet de circonstance, dans lequel on
associait Gentillie  la gloire du bandit: l'Esprote  son Esprot!
Quelle honte! Quel opprobre!

Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.

Revenu de sa stupeur  la vue de sa misrable amante faite comme une
brleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu
ramener Gentillie  la veuve Verjans, mais les gendarmes s'taient
interposs en exhibant un mandat d'arrestation lanc aussi contre elle;
complice de son dtestable amant.

--Oh! folle, folle Gentillie, comment en tait-elle arrive l?
Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche
Sander Bischbosch qui se rjouissait de la doter de plus de bijoux et
d'atours que n'en possdent les madones les mieux achalandes de la cte
des Flandres.

Gentillie, les mains attaches sur le dos, marchait derrire la
charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme
d'idiote, et, habitue aux coups, elle ne sentait mme pas la crosse du
soldat qui lui labourait de temps en temps les paules. Elle ne
tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander 
boire!

Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla
se rfugier chez la vieille mre de Gentillie et ne se montra pas, comme
si c'tait  lui de rougir et d'avoir honte.

Et les honntes gens blmrent le pauvre garon de s'tre rendu en un
tel moment chez la mre d'une voleuse.


V

Ce Sandor fut encore plus draisonnable en avanant  la veuve Verjans,
compltement ruine  prsent, un peu du bel argent destin  Gentillie,
pour payer l'avocat de cette indigne espce. Le dfenseur plaida
l'inconscience de sa cliente et russit  la faire acquitter aprs trois
mois de dtention prventive.

Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune,
maigre, les yeux cerns et creux. Et,  l'inexprimable scandale de toute
la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crpu, noir
comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait nerve. La digne
progniture de Pintloon, rien que a! Absorbe dans la contemplation de
son petit, elle ne parut mme pas remarquer le hourvari que causait ce
retour.

Elle ne tmoigna aucune joie de son largissement, mais accompagna
machinalement sa mre. Peut-tre et-elle prfr partager le sort de
son homme, condamn aux travaux forcs pour le meurtre du lignard?

Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgr ses
rhumatismes, dans la cour du Palais, aprs l'acquittement, avaient
laiss Gentillie aussi indiffrente que les corrections d'autrefois.

Volontairement elle se confine avec son bb dans cette soupente d'o
elle s'vada, une nuit nfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant
sans ressources, les bonnes gens prtendent qu'elle vague la nuit et
continue le mtier de son abominable amant. Et la rprobation frappe peu
 peu la veuve aussi bien que la fille.

Malgr les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le
riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens.
Encore si ce n'tait que par charit; mais, croirait-on que, ensorcel 
son tour, il veuille encore du bien  cette fille-mre! Et, ce qu'il y a
de plus inconcevable, c'est que la pcore continue de le rebuter.

Impatient par sa froideur, le bonasse Sander se risque  lui dire:

--Ah! Gentillie, tu mriterais bien qu'on brist cette mauvaise tte
pour le mal que tu t'es fait  toi-mme et  ceux qui t'aimaient!

--C'est vrai! rpond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?

Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:

--Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et
raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous
irions vivre ailleurs, loin des mauvaises mes.... Gentillie, reviens 
toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...

Mais elle, de hausser les paules, de courir  son enfant, et
d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus
aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une
exclamation de dgot:

--C'est  ce vilain Esprot que vont ces caresses!

Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui
arracherait les yeux!

Quelques mois aprs, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la
bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes
payes, il ne resta plus  Gentillie que quelques cus.

Sans avoir rien communiqu de ses intentions, elle quitta furtivement le
pays, comme elle y tait rentre, le poupon sur les bras, ne daignant
pas mme se retourner pour voir une dernire fois le chaume sous lequel
elle avait dormi tant de nuits heureuses et o sa mre venait de fermer
les yeux pour de bon.

Elle s'en alla demeurer  la ville aux environs de la prison o tait
enferm Kriel Pintloon.

Elle n'apercevait que les hautes fentres troites comme des meurtrires
et obstrues d'pais barreaux, trouant de leurs lignes noires la
maussade muraille de briques sales.

Lorsqu'elle s'ternisait sur le trottoir, le nez lev, essayant de
flairer derrire laquelle de ces fentres se morfondait son matre, les
sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la
repoussaient brutalement et rpondaient par des charges  ses
informations suppliantes.

Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste,
apprit  la pauvresse que Pintloon avait t transfr de la prison
cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'o il ne
sortirait probablement que vtu de bois de sapin et les pieds en avant.

Sa rsignation imprvue  cette nouvelle ne fut pas la chose la moins
dconcertante de la vie de l'Esprote.

Peut-tre n'y croyait-elle pas?

Quelle que ft son impression, elle continua de vaguer aux environs de
la premire prison de Pintloon sans songer un instant  migrer  sa
suite.

Son btard grandissait et, pour le nourrir et l'lever, ses derniers
cus mangs, elle chercha du travail.

A prsent elle s'employait  rendre des services aux soldats du poste,
aux geliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les
armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le mnage des guichetiers
clibataires.

Elle finit par faire partie du grand difice morose et dsol.

Elle prouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes
qui avaient bless et captur son homme. Sentiment de grossire
admiration pour la force arme et victorieuse. Les jours de fte,
lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peigns,
la peau rose, moustaches cires, le colback irrprochablement bross, le
baudrier blanchi  la craie, elle les dvorait des yeux, fire d'avoir
collabor  ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces
soldats tout-puissants en faveur de son fils,  l'exemple des pauvres
dvots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.

Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expditions,
poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair,
cavalcadant aux cts des paniers  salade, et que leurs hautes
silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail bant et
noir, et que les battues de leurs chevaux rsonnaient dans le prau
derrire les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui
jouait dans la rue, fermait sa porte  double tour et pressait le gamin
contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble
pour son poussin.

D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de
Gentillie, les mchants voyous, pour le rduire _ quia_, lui
jettent  la face ce sobriquet dshonorant: Fils d'assassin!
Fils de voleur! Fils de l'Esprot! la bougresse fonce comme une lionne
sur la bande agressive, dgage, en distribuant force taloches dans le tas,
le gamin cras par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en
fuite  coups de pierre.


VI

Des annes se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand
garon, bien dcoupl, de figure veille, mais de mine rfractaire
comme celle de son auteur.

Choy, gt par sa mre, il a contract des habitudes de paresse et de
dbauche, boudant les mtiers rguliers et rvant bamboches et
escapades.

Les soucis et les tracas de la mre redoublent.

Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garon prend
la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamn, plus
Gentillie se dsintresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspre, moins
quite. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rdeur de
carrefours et batteur de pav, le voyou prcoce et impudent avec le
hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude
travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hbt comme si elle ne
savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pice administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit
officiellement du dcs du contrebandier. Pas plus de larmes qu' la
mort de sa mre. Elle regarde son sacripant de fils,  l'air rogue et
effront, comme pour dire que ce trpas lui est gal  prsent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer
pour le retenir auprs d'elle.

Elle n'a rien  lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle
travaille nuit et jour, nettoie, fait des quartiers, ravaude, repasse;
tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et
jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqus de sa
trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiff et bien chauss.

Elle entretient leur petit mnage comme un nid d'amoureux; et toute
vieille, fourbue, ratatine, courbatue, sa belle fleur de sant et de
femme fltrie par les privations, les brutales aventures et les
quotidiennes dgeles, elle redevient coquette, soigne sa mise, se
nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'pouser le gros
Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions sduisantes,
pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se reprsentait
Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillres 
Lampernisse, dans les tnbres de sa mansarde!

Lass par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le
jeune drle ne se gne pas pour la repousser durement; et comme elle
insiste, peu  peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La premire fois que le vaurien s'oublia  ce point, la pauvre femme se
mit  rire:  prsent la ressemblance avec le pass devient complte!
L'autre Pintloon n'avait-il pas commenc ainsi!

Le gamin prit got  l'exercice. Rentrait-il ivre, aprs une perte au
jeu, il passait son dboire et sa colre sur le dos de la pauvre femme.
Et la rsignation presque extatique de ce misrable corps, renvers et
immobile, la prire de ces yeux, l'imploration sans rancune et mme sans
impatience de cette bouche qu'il achevait d'denter, ne faisaient que le
mettre hors de ses gonds.

Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait  des jeux
plus agrables. Le poil lui venait aux lvres. Et les polissonneries
entre mauvais capons, manquant de ragot, il commenait  pincer les
petites gaupes du quartier.

Un samedi, Gentillie rentrait extnue d'un terrible nettoyage dans une
maison de la rue passante sur laquelle dbouchait leur impasse. Oubliant
les ampoules saignantes  ses pieds, et ses bras ouverts par les
corrodantes lessives  l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu
plus d'argent  son _fiston_ et matre, elle surprit le gaillard, vautr
sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.

Alors, emporte par la colre, aiguillonne par une monstrueuse
jalousie, son instinct maternel s'tant perverti, et devenant une
vritable apptence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand
bahissement des polissons.

Prcoce comme il l'tait, le jeune Pintloon n'eut pas de peine 
comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme tait si
risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour
le jeune drle de provoquer des scnes de jalousie entre les tortillons
des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.

Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prtaient
volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.

Une fois les cyniques questionnaires attachrent la vieille au pied du
lit, et dbraills et dpoitraills, se livrrent, sous ses yeux, aux
bats les plus lestes.

La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien 
l'attache; et les mchants gamins pouffaient tellement que leurs dduits
devenaient un simple simulacre.

Ingnieux, de jour en jour ils raffinrent leurs perscutions.

Mais un soir qu'ils l'avaient taquine plus que de coutume, le gars
revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonne,
comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: H! la
vieille rosse!

Elle ne bougeait plus; elle enfonait sa tte grise dans un paquet de
guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou dfroques uses et
taches par l'enfant.

Ces hardes taient trempes de larmes, attidies de baisers; et
Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.




COMMUNION NOSTALGIQUE

(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)

                  Oui, s'est bien l le procd inconscient
                  qui caractrise mes propres
                  crits: l'amour de ce que l'on fait,
                  cette intensit de sentiment qui frissonne
                  sous des phrases en apparence
                  banales, cette nature de peintre
                  flamand qui fait que tout ce que notre
                  plume touche, prend l'aspect et la
                  couleur d'un tableau....

                    Henri Conscience _ l'auteur de
                          sa biographie 21 juillet 1881_.


S'il n'existe point de mal comparable  la nostalgie, qu'on se
reprsente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette
peine, que ne connatront jamais les inconscients btards et les
papillons cosmopolites, ronge et dvore, comme une consomption morale,
beaucoup d'altires et nobles mes, seuls enfants lgitimes de la
patrie.

Le pote Barthlemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce
Flamand endurci et militant dont la tte majestueuse et inquitante
tenait  la fois du mufle lonin et de la hure du sanglier? En ses
derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore
de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutt il nous
permit de deviner,  travers sa superbe enveloppe physique, le mal
incurable qui devait arrter les battements de son coeur. Son tat
critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de
rapporter avec une pit digne de cette grande mmoire.

Nous tions quatre  cinq artistes, runis chez lui par les hasards de
la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force
paradoxes, draisonnions avec prodigieusement d'esprit.

Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue
barbiche de patriarche, prenait plaisir  ces passes d'armes, lorsque
l'un de nous, assez pris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en
l'accolant  une pithte ddaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi
notre carnage de rputations usurpes.

Tudieu! il et fallu voir se redresser notre hte. C'en tait fait de
l'tourdi dnigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises
du pote! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un
tintinabulement de verres  bire, et les dernires syllabes d'une de
ces formidables maldictions thioises mugirent comme un tonnerre
lointain. Un simple clair de chaleur: la foudre n'clata pas. Le large
front irrit de Welaan reprit sa gravit sereine et un peu mlancolique
des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette vellit
de violence, se rendant compte des gards qu'il devait  l'inexprience
de son juvnile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste
reproche o perait comme de la compassion:

--Henri Conscience! Ne blasphmez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez
l'oeuvre de ce gnie, de ce bon gnie de _notre_ Flandre.

Notre intrpide, mais un peu tmraire ami, ne se tint point pour
battu:

--Pardon, mon cher matre. J'ai lu des traductions de ce grand homme.
Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de
vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines.
Ses paysages: des botes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels
fantoches taills dans le mme buis et au mme couteau par les
pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux bats de
keepsakes.

--Ah! les traductions! Voil les consquences de la traduction!
interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une ide de l'oeuvre de
Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre?

Ce disant, il alla vers sa bibliothque et en retira une plaquette aussi
use, aussi jaunie que le paroissien d'une dvote indigente.

_Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma
dmonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que
je reproche aux traducteurs franais de Conscience, en traduisant phrase
par phrase et mot par mot la mdullaire prose flamande. Non, je
transposerai cette nouvelle  votre intention; je vous la raconterai
telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes  l'aide
d'quivalents franais.... L'preuve vous convient-elle?

Tous, sans en excepter le blasphmateur, nous protestmes de notre
curiosit et,  la faon d'un prdicateur s'inspirant d'un texte
vanglique, Welaan consulta les premires pages du livre et commena,
lentement, presque en psalmodiant:

--Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le
conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait
rien au passant non initi. Sous son revtement de plantes grimpantes,
la faade perce de deux fentres glauques offre la physionomie d'une
aeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrire les
dentelles de ses coiffes. La porte-charretire s'ouvre sur l'table o
des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordor; les poules
picorent les restes de la pte du chien de garde; une perche de
pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'vapore
comme une cassolette.

Le bonnet d'une fille de ferme parat au-dessus de la haie et bat des
ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mle au
cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prt  s'enliser
dans le sable. tres et choses font relativement peu de bruit, ne se
mouvent que lentement, comme  regret, et la nuit rduit facilement
cette activit drisoire,  un silence absolu....

Immense, la plaine investit la borde solitaire:

C'est d'abord un courtil plant de pommiers avares, puis des pacages
bourbeux o s'panche un avorton de ruisseau escort de quelques aulnes;
alors seulement commencent les garigues, les sablons tachs de gents
d'or, les nappes de bruyres vineuses, le tout tremp dans une
atmosphre toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dgradent 
l'infini.

Aux premires annes du rgne de Napolon le Grand, de fort grand matin,
il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une
intressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour
un visage si allong.

Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le
rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient trangement avec
la voix chtive de la fileuse:

          _Ric-tic Attaque_
          _Ric-tic Atout_!
          _Hauts les bras_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!
          _Ric-tic! Atout_!...

Rgulirement, en descendant  son tour, la fermire gourmandait sa
servante, une enfant abandonne, une orpheline, et non contente
d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bte de somme, la mgre
s'oubliait jusqu' la molester.

Il advint que le chien aveugle fut trouv mort de vieillesse un matin
dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison  la
ngligence de la pauvre Lena et pour chtier la prtendue coupable, elle
imagina de lui faire remplir l'office de la brute:

--Ah! fainante bourrique! Tu as laiss mourir de faim le pauvre Spits!
Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de
t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin  battre
le beurre!

Pour la premire fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie 
la fin! Devant cette rsistance imprvue, la fermire cume de colre,
s'lance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se
laisse traner sur la dalle, inerte, trop faible pour se dfendre mais
trop fire aussi pour se plaindre, et prte  mourir plutt que de
consentir  cette abjection.

--Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Duss-je t'y pousser
 coups de fouet.

Mais soudain un troisime personnage se prcipite dans la pice et
dgage la victime en empoignant vigoureusement la fermire par le bras.

C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide
blondin de dix-sept ans, tte ronde, physionomie  la fois douce et
volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines o palpite
l'esprance, des lvres dbordant de charit; la chair muscle, les
membres pais et solides; toute sa personne attachante dans sa
gaucherie mme et dans sa saine frustesse.

Il tait en train d'atteler son cheval  la charrue et le bruit de cette
tuerie l'a rejoint dans la cour.

--N'avez-vous pas honte, ma mre! dit-il en s'empressant de relever
Lena. coutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernire
fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette
pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....

Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur
les lvres: Merci, Jan, fait-elle, c'est fini  prsent!

Et, sans ajouter une plainte, elle se rend  l'table, dtache la
gnisse, et la mne, le long du foss, vers le pturage.

A l'endroit o la bruyre inculte rejoint les prairies marcageuses, se
trouve un renflement de terrain plant d'un htre. Lena s'assied au pied
de l'arbre, lche la longe de la bte, et machinalement, ses lvres
rythment le refrain bizarre:

          _Hauts les coeurs_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!

Les heures de la matine s'coulent sans qu'elle s'en inquite. Elle
oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques
aliments.

Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tte  tte,
assis cte  cte sur ce tertre, changeant de naves confidences.

Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleverse des avanies du
matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: Oh
non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mre m'a promis de ne plus te
toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection
rachtera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi....
Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientt,  ct
de toi, au cimetire.... Ah! j'aurais tant de choses  te dire, mais je
ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-mme  ce que je
ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'touffais.... Tiens, ce
matin encore, en te voyant chevele et toute meurtrie, j'aurais voulu
avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe
balsamique qui aurait transform les mauvais traitements de ma mre en
autant de suaves caresses!... Et mme maintenant je voudrais
t'envelopper tout entire comme l'air tide qui tremble autour de
nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour tre heureux:
Presser de temps en temps tes mains, te frler au passage, entendre
seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans
bouger, auprs de toi....

--Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre 
condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas
seulement la scne de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les
champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de sparation....

Quelques heures plus tard, un colonel de l'arme franaise chevauchait
botte  botte avec son aide de camp  travers les landes de Desschel,
lorsque tout  coup il arrta son cheval en donnant des signes de la
plus violente motion. Au milieu du silence vespral, une voix de femme
s'levait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel
venait de reconnatre un refrain que lui-mme entonnait autrefois, en
manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en tampant allgrement
les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exerc jadis 
Westmalle le mtier de marchal ferrant.

En ces temps lointains, la prsence d'une gentille fillette, suivant
avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du
forgeron, et rptant, aprs lui, le refrain martial, achevait de lui
donner du coeur  l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme,
et de chagrin se mit  boire, ngligea son mtier lucratif, mcontenta
la clientle, si bien que la forge priclita et qu'un jour les gens de
justice mirent dehors le pauvre rafal et son enfant. Il se vendit  un
recruteur et rejoignit l'arme du premier consul, aprs avoir remis,
avec l'argent de la prime, sa petite fille  des voisins.

Plusieurs annes s'coulrent. Dj grad, l'paulette  la manche et la
croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour
reprendre son cher dpt, mais ses voisins avaient quitt Westmalle, et
personne ne savait ce qu'ils taient devenus, eux et la fillette confie
 leurs soins.

Longtemps l'infortun pre parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa
Monique dans les bourgades les plus recules, interrogea les passants,
visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurr,
toujours du, sans se laisser dcourager, il reprenait ses recherches 
chaque trve que lui accordait l'infatigable conqurant, son matre.
Pour endormir sa proccupation bourrelante, il se battait comme un lion,
se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines,
et, par une amre ironie du destin, plus son dsespoir augmentait et
plus la vie lui devenait  charge, plus il rencontrait de prosprits et
d'honneurs.

Vous aurez devin que le colonel Van Milghem reconnat sa chre enfant
dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmne
sur le champ sa fille  Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien
que morte.

C'tait une intrigue jusque-l fort banale et fort anodine; trs peu de
chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....

--_La Fille du Rgiment_, en nerlandais!... risqua l'incorrigible
plaisant.

Barthlemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas
l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.

--Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le
conteur. Quelque coeur que vous accordiez  un paysan, encore n'est-ce
l qu'un coeur de rustaud, envelopp d'une membrane trop rude pour que
des peines aussi subtiles que le mal d'amour accdent  ce viscre! Le
rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera
bientt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son
devoir; admettons mme qu'il ait montr plus d'humanit et de chevalerie
que ses pareils, mais pour cette raison mme, nous n'en attendons pas
davantage. Et je trouve trs naturel qu'en fumant et labourant sa terre,
en s'vertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette
et que le pass idyllique plisse devant les soucis du prsent et du
lendemain; en un mot qu' l'ge d'homme, las de son platonisme, la sve
se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus
mont en ton, s'apparie honntement, sans rpugnance et sans phrases, 
une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....

Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout
autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays
d'imaginatifs.

Oui, depuis le dpart de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle
hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut
pas le refrain sans consquence que le roulier sifflote machinalement en
entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de
signification qu' la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il
mchonne la tige par dsoeuvrement et qu'il rejette avec la mme
indiffrence dans l'ornire. Jan Daelmans fut compltement possd par
cet air.

Comme autrefois Lena, il se lve avant les autres pour se trouver seul
dans la grande chambre. Il s'ternise devant le rouet et l'escabeau
abandonns par la ple fileuse. Peut-tre attend-il que le rouet s'anime
aux notes du refrain coutumier?

Mais on marche au-dessus de sa tte dans la soupente. Avant que sa mre
le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il
va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve
o s'abreuvait la gnisse, il atteint le monticule o Lena s'asseyait,
o il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir 
plat ventre sous le htre, et, redress sur ses coudes, il embrasse
longuement des yeux la morne varenne, jusqu' ce qu'il batte des
paupires, et qu'il revoie la _dsire_  travers le brouillard
d'imprieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des
feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage
dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mlodie
bourdonne comme une gupe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots
mmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulve
convulsivement  ces notes marteles.

La crise nerveuse passe, il se relve, fait un effort pour s'loigner,
mais ses pieds restent comme attachs  cette place. Il enfonce alors la
houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton
sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrt, les yeux
interrogeant la grand'route sur laquelle il vit dcrotre la chaise de
poste emportant Lena.

La nuit le trouverait plant  la mme place si une jeune paysanne, sa
soeur, dpche par leur mre, ne venait le surprendre. La gamine s'est
approche de faon  ne pas tre aperue; sournoisement elle se glisse
derrire lui, elle lui frappe l'paule le plus rudement qu'elle peut. Il
sursaute et ne rpond que par la plainte sourde d'un malade touch 
l'endroit endolori.

Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorise  faire la leon au
grand frre, elle lui rabche les dolances qu'elle entend profrer
chaque jour par leur mre:

--Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que
tu mnes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les
nuages qui passent! Depuis trois mois te voil presque aussi fou que
l'tait cette paresseuse pice qui partit avec ce soldat, son soi-disant
pre.... Ah! tu copies fidlement ses lubies,  cette sorcire!...
Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan,  ta place je serais honteux!
Notre mre garde le lit et c'est  peine si tu songes  elle. Veux-tu
donc conduire la ferme  sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille,
et toi, finir  Gheel?

Sans couter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner
le logis, toujours plong dans ses divagations, toujours taciturne....

--Hlas, cette blanche sorcire aux yeux noirs s'est venge de nous sur
le jeune _baes_, gmit la maisonne.

--Ah! que n'ai-je tu la malfaisante pecque! glapit la fermire.

Ils recourent au cur du village pour rappeler le malade  la raison.

A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du htre et lui
reproche son apathie inquitante. Comme Jan ne s'meut pas plus de ce
prche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui
montrant le htre:

--Mais, malheureux garon, tu veux donc que ta mre accomplisse sa
menace et que, pour te gurir, elle abatte cet arbre de malheur!

Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du
prtre:

--Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise
d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la mme cogne
assommerait le htre et le bcheron!

Mais se repentant de cet accs de rvolte, une raction subite
l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se dbonde, se soulage comme
un pnitent au confessionnal:

--Aprs le dpart de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincrement.
Hlas! la plainte du soc retournant la dure me rptait son nom. Dans la
grange mes flaux cadenaient le dsolant refrain de la fileuse. Le
ramage des oiseaux s'ingniait  imiter sa voix....

Et comme le prtre l'engage  quitter ces lieux hants par le souvenir
de la fille ple,  partir pour Malines,  faire une retraite au
sminaire.

--Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me rsignerais  cet exil.... Vous
souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de
huit jours  laquelle me condamnaient les intrts de la ferme? Ah! vous
ne saurez jamais la torture que j'endurais!

Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et
encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable
moment o l'odeur des brlis me surprit, apporte par la brise matinale!
Je dus m'arrter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai perdu,
enivr, oui, littralement saoul. Et plus je humais l'incomparable
arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient,
plus je me sentais dfaillir. M'tant engag dans le premier bois de
sapins, ce fut une autre batitude. Je tombai  genoux comme  l'glise,
je remerciai Dieu  haute voix--j'ai d crier comme un fou--de m'avoir
accord cette grce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge
soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!...
Croirez-vous qu'en dcouvrant la premire touffe de bruyre je sois
tomb dessus comme un affam, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je
l'aie porte  mes lvres. Que dis-je? je l'ai mange avec dlices,
uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mler  mon
sang la plante tant adore!... Et, arriv ici, ne pensez pas que je me
sois rendu directement  la ferme.... Je courus d'abord reconnatre ce
htre et ces buissons de genvriers.... Je leur parlai, je les
treignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire 
des chrtiens comme nous.... Ah! tout cela  cause d'_elle_.... Et c'est
alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon pre;
jamais, jamais, jamais!

A ce passage, Barthlemy Welaan s'arrta et passa la main devant ses
larges orbites comme pour en loigner une mouche importune; mais
oserait-il me garantir, le rude homme, que du mme geste il ne cueillit
pas une larme perlant  la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble
une goutte de rose  la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en
dfendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond
mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuy contre la paroi, le
visage cach dans ses mains, il se dtournait de nous pour sangloter 
son aise. Cette page amoureusement patriale exasprait, intensifiait
toutes les poignantes tendresses, les facults aimantes contenues en nos
mes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.

Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre
motion, radieux  la faon des vagues ensoleilles, il poursuivit, mais
en consultant de moins en moins le texte original, improvisant,
dcrivant de mmoire, avec une exaltation augurale:

--Entretemps, la riche Monique, entirement au bonheur d'avoir retrouv
son pre, recouvrait,  Paris, les forces et la sant. Entreprise par
des matres habiles, la jeune vachre s'tait dgrossie. Bientt elle
put assister aux bals et aux rceptions. Sa robuste beaut flamande,
allie  une grce et  un charme nafs, en firent une des reines de la
cour impriale. Jan Daelmans lui-mme aurait  peine reconnu dans cette
grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, panouie comme une
rose th, sa liliale et dolente amie d'enfance.

Mais, brusquement, la mtamorphose s'arrta et, par gradations
insensibles, ce regain de sant, cette exubrance s'amortirent, cette
turbulence, cette joie de vivre se calmrent, et, ds le second hiver,
son ancien penchant  la rverie reparut, penchant discret, petits airs
penchs que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre  la mode et qui
paraient Lena d'un nouveau montant.

Aux accords de la musique de bal, emporte dans le tourbillon de la
danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure,
s'arrtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle
oubliait de rpondre  son interlocuteur, le regardait sans le voir avec
une trange obstination, et, interpelle, rendue au sentiment du salon
o elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle
semblait se rveiller, sortir d'un rve, choir de quelque ciel.
Elle-mme tait la premire  rire de ses vagations. Mais elle cachait
la nature de ces absences. Peut-tre ne se rendait-elle pas compte des
influences qui l'arrachaient  son milieu et  son nouvel entourage. Ces
retours en arrire furent trs vagues, trs inoffensifs en commenant:

En pleine assemble mondaine surgissait le grand htre ombreux, isol
dans les sablons. Ce n'taient plus les pas cadencs des danseurs et les
soupirs des archets qui faisaient frmir et vibrer le cristal des
girandoles, ce n'tait plus des vtrans en uniformes chamarrs qui se
confondaient en rvrences devant d'blouissantes marchales: la brise
passait dans la lande, parpillant la poudre d'or des gents, et les
bruyres frissonnaient, frileuses et parfumes.

Monique, ou plutt Lena, revoyait-elle le htre et le mamelon, hants
comme ils l'taient depuis son dpart, par la figure pitoyable d'un
jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait
de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment o un glorieux
muscadin en habit bleu barbeau  boutons d'or, cravat de dentelles,
venait l'engager crmonieusement  la danse, la fire demoiselle
s'emparait de ces mains formalistes avec une avidit fivreuse, les
pressait nergiquement dans les siennes, dvisageait avec une
persistance trange le cavalier trs interloqu; puis, due, sans
s'excuser de sa mprise, le repoussait brusquement et se htait de
quitter la fte.

De passagres et anodines qu'elles taient, ces visions devinrent de
plus en plus frquentes et redoublrent d'intensit. Sous cette
obsession, Monique prit en horreur la vie brillante o elle s'tait
jete avec une sorte de frnsie, bouda les cercles aristocratiques,
s'abstint de paratre  l'Opra et  la Comdie-Franaise, et rechercha,
comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A prsent, elle
demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses
appartements o, assise  la fentre, ses yeux suivaient le vol des
nuages chasss vers le Nord. Et ses lvres, s'entr'ouvrant sous l'action
d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche
fileuse d'autrefois.

Peu  peu sa carnation d'opulente rose th se fondit, s'effaa pour
faire place  la pleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de
nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.

Le gnral Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les
dispositions bizarres de son enfant gte, finit par reconnatre la
gravit du mal, et sur l'avis des mdecins, songea  marier sa fille
avec son aide de camp, vaillant et loyal garon qu'il chrissait 
l'gal d'un fils et qui portait depuis longtemps  la fantasque
hritire un amour aussi ardent et aussi inpuisable que sa bravoure.

Consulte, la jeune fille dclara  son pre qu'elle n'prouverait
jamais pour ce soldat d'lite qu'une affection toute fraternelle.
D'ailleurs, elle prtendait ne ressentir aucun malaise; elle ne
convenait pas de la peine sourde et implacable que rvlaient ses ples
couleurs.

Enfin, un jour que son pre plor tait parvenu  l'mouvoir,  force
de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit
son secret d'amour, son dsir imprieux, inluctable, de revoir la
Campine.

Le voyage, dcid sur le champ, ajourn malheureusement par les
vnements politiques, finit par s'accomplir. Il tait grand temps:
l'tat de la malade empirait  vue d'oeil.

Les frontires flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une
berline les conduit  leur nouvelle demeure, un de ces nobles et
superbes htels de la place de Meir dsert par un patricien proscrit
sous la Terreur. Au moment o la voiture s'engage dans l'alle cochre
du palais, Monique jette un grand cri. Le gnral l'interroge avec
anxit:

--Oh! ce n'est rien, mon pre.... Mes yeux ont rencontr ceux d'un
mendiant, post contre une borne, et telle tait l'expression obstine
de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai cri, c'est que
ce pauvre ressemblait  Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en
suis certaine  prsent....

La faiblesse et la fatigue de Monique empchent les voyageurs de
poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal
la tuerait.

Le pre, assis auprs de la malade, pie, l'me ulcre, les ravages de
la consomption sur cet idal visage.

Obstinment, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour
fredonner d'une voix trs douce, presque teinte, le fatidique couplet
du marchal ferrant. Mme pendant son sommeil, les syllabes mortelles
perscutent ses lvres.

--Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chre enfant; tu
m'aimes donc bien peu que tu persistes  te faire du mal.... Ah! si tu
voulais!...

Et, de nouveau, son pre la conjure d'pouser l'aide de camp.

--Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir  personne....
Laisse-moi rester comme je suis ou plutt redevenir ce que j'tais, mon
pre!

Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine,
quelle jouissance pour elle, de parcourir la contre lue, en compagnie
d'un poux digne de son rang et de ses perfections... de visiter  deux
le htre favori, les genvriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne
cesse d'voquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!

--Oh! oui, pre, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que
tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il
la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins
ont-ils prsid aux bats de son enfance? L'infini de la plaine et son
incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones  ce nomade et
capricieux enfant des monts, avide de dplacements et d'aventures....

Elle s'interrompt.

Elle a chang de couleur, son teint s'est subitement aviv, un sourire
extatique s'pand sur ses lvres frmissantes. Elle joint les mains,
lve les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles
sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beaut fait
mal.

Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?

Le gnral prte l'oreille  son tour.

Et de la rue, sous les fentres, monte trs distinctement jusqu' eux le
refrain hallucinant, modul avec un accent de mlancolie et de tendresse
indfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu
trangle.

Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable
poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine
du gnral Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!

Furieux, le vtran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de
gr ou de force, le maraud qui les nargue et les perscute de son
abominable complainte.

Le pauvre hre que la valetaille empoigne et trane non sans le rudoyer
devant le matre, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade
entrevit par la portire de la voiture.

En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable,
l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colre du gnral tombe
brusquement; il recule constern, presque honteux de son humeur:

--Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet tat!... Vous, rduit  ce
point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir song  vos amis! Que ne nous
informiez-vous de votre dnuement? N'tes-vous pas notre crancier pour
la vie?

Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend
bruire des pices d'or.

De l'or  Jan Daelmans! De l'or  ce fru d'amour? Vous n'y songez pas,
gnral! Il dsirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et
dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprme adieu  son amie
d'enfance:

Ah! gnral, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que
ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se trane, le coeur bris,
vers la porte.

Mais cette crispante preuve a vaincu les dernires hsitations de
Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force
surnaturelle, elle se prcipite pour couper la retraite au paysan et
s'affaisse devant lui en s'criant: Reste! Reste!.. avec un accent qui
rvle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il
lui porte.

Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.

Le pre a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore  quoi se
rsoudre.

Alors, entranant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux
soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui
rduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:

--O pre, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'tait ce Jan, lui seul,
toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais....
C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frre, mon doux
protecteur, mon bien-aim! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne
l'aurais retrouv que pour le perdre  jamais! N'est-ce pas que vous ne
voulez pas qu'il parte, mon pre?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la
vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...

Et, se relevant, sans attendre la rponse du pre, Lena se prcipite
perdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur
sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme
jamais n'en changrent les plus violents possds d'amour, se disent
l'accablant infini de leur mutuel dsir.

En les voyant accols, haletants, oppresss, si amoureux qu'ils en
rlent, si jeunes, si beaux, si macis, si ples, tristes pnitents
d'amour, puiss par le plus cruel des jenes, le gnral sent flchir
son orgueil et sa volont. Pauvres tres! Ils sont tellement  bout de
forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras
l'un de l'autre.

C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui
s'goutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent
lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui
restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels  Jan Daelmans.

Aprs quelques minutes de poignant silence, Barthlemy reprit avec plus
d'onction encore:

L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle
passionne symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.

Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui
l'tourdit dans les ftes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente
flicit, et rve de l'unir au Welche. D'abord, l'apptissante et
plantureuse hritire prend got  ces distractions,  ces passe-temps
frivoles,  ces dduits superficiels. Heureuse et fire de ces hommages,
de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence
jusqu'alors laborieuse et guerrire, traverse de prils, pleine de
luttes et d'hrosme, la fille prfre de la Germanie semble renier son
origine et son pass. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants
de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands
tombeurs de Welches, lui remonte aux lvres:

          _Hauts les bras_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!

Elle se rveille. La nostalgie lui treint le coeur: elle se consume en
regrets et en dsirs. Elle halte aprs son simple et rude compagnon
d'enfance; il lui tarde de se rgnrer dans ses viriles treintes, de
n'appartenir qu' lui.

De son ct, l'ami fal rappelle aussi, de toute la force de ses
farouches tendresses, l'inconstante et dsirable crature.

En vain, pour le gurir de cet amour inextinguible, des conseillers
timors et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du
Seigneur et l'arracher aux flicits profanes.

--Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggr ces conseillers, tourne
tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'glise.
Applique-toi cette parole vanglique: Ma Patrie n'est pas de ce
monde!

Mais, efforts striles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la
Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une
langue trangre autour d'elle, la parer d'ornements hybrides,
l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la dfigurer peu  peu,
exiger d'elle le mpris de son ancienne condition,  certaines heures,
de plus en plus frquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses
victoires, et va jusqu' regretter son long martyre.

Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement  Rome, les
conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au
vagabondage et  la mendicit. Et seuls les pauvres gens, les braves
coeurs du peuple, les humbles femmes prendront piti du gueux flamand
qui se consume d'amour pour sa Flandre!

Jusqu'au jour o elle te sera rendue, ta brune Patrie,  mon fal
garon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis o,  ta
vue, la Flandre aussi expose que toi aux sductions et aux convoitises
de l'tranger, la Flandre qui rompit les chanes fleuries de la France
comme tu tins en chec la Rome pontificale, jettera ce cri rdempteur:
O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!

Puisse le Ciel couter alors cette prire et vous runir pour jamais, 
Frre,  Patrie!

Le vieux Welaan pronona ces derniers mots avec une exaltation
prophtique. Chacun de nous dit _amen_,  cette patriale invocation.

Et, comme  Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un
soleil couchant--venait de me communier....




CROIX PROCESSIONNAIRES


Nous roulions pniblement dans les ornires de la route sablonneuse et
apercevions depuis longtemps les crasants corps de logis du
Pnitencier, lorsque mon compagnon me dsigna du bout de son fouet
quelques croix de bois noir groupes au milieu de la bruyre.

--Le cimetire des colons! profra-t-il. Et il ajouta en souriant: Il y
a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de
plus.... C'est beau l'administration.

Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: L seulement le
vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs
douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adopte pour le
deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants!

Combien de dpouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses
ravages de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas
plus que le couperet ne nombre les ttes des guillotins, ces douze
croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque
dcs le fossoyeur dracine la croix du plus ancien des douze derniers
morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....

Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contre incline au
merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils
frapp son imagination. Il prtend que l'humeur nomade et rfractaire
des bougres enfouis s'est communique, par une vertu diabolique, au
signe rdempteur qui devait protger leur guenille corporelle. C'est de
leur propre gr que ces croix s'branleraient une  une pour rder 
travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la
lande fe comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient
dans le prau, ou viraient attels  la meule du moulin. Le paysan leur
a donn ce nom suggestif: Croix Processionnaires.

Moi-mme en les apercevant aux heures ambigus, complices des mirages et
des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de
corbeaux repus, frileusement serrs l'un contre l'autre.

Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une
pidmie de typhus qui faillit dpeupler tout le camp des bagaudes. Dans
l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dpt,
pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de
la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes
garons, expiraient par totales chambres.

L-bas, dans les sablons, les macabres dfricheurs ne faisaient que
fouir et tasser la terre, que planter et dplanter les arbrisseaux de la
croix. Mais ils avaient beau s'vertuer, le flau chmait encore moins
et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes
douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais t  pareille cure!

Le carnage fut mme tel qu'afin de ne pas alarmer les honntes
villageois d'alentour le directeur du Dpt ordonna de ne plus procder
que la nuit  ces inhumations en masse.

Mais en dpit de la prvoyance administrative, les bergers noctambules,
isols dans la plaine, assistrent  des apparitions terrifiantes:

Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, 
courir comme des perdues. Elles allaient tellement vite qu'elles
prenaient  peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses
frachement remues. Elles trbuchaient contre les tertres, battaient
des bras, tombaient pour rebondir aussitt. Et leurs sournois
porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les
rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes,
exaspraient leur panique en les enlaant dans de livides spirales
d'clairs.

Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige,  la veille, les
fileuses rcitent un pater et un ave pour les mes du Purgatoire et les
gars les plus rsolus tirent de fivreuses bouffes de leurs longues
pipes de Hollande.

Cependant depuis que la _mortalit est redevenue normale_, comme disent
les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesure, elles
se remettent  marcher lentement, rsignes....

--Oui, murmurai-je  mon tour, en embrassant d'un regard presque
nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires;
oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che
fanno le letane in questo mondo!_




LE MOULIN-HORLOGE

                  Et le Verbe s'est fait Chair


Je sais un moulin broyant aux infmes le pain de l'expiation.

Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces.
Rien du moulin  toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les
belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin camp sur la butte
ou la digue, regardant crotre les moissons et la mare;--ni du moulin
romantique, du moulin  eau des ballades, trempant ses palettes dans les
cascades folles et s'claboussant avec un grondement de tonnerre bon
enfant;--du moulin montagnard qui rduit gaves et ruisseaux en cume
plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en
prennent allgrement le chemin, un sac sur l'paule; jamais de pimpantes
meunires, affliges d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les
chasse-mulets grillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci,
car de quoi pourraient bien se soucier les patents et inamovibles
canapsas?

Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme
une me, marquant l'heure, exclusive et spciale,  des trappistes
involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs
bras.

Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le
mme tic-tac. C'est de la farine qui s'coule dans ce sablier fatidique.
Horloge et moulin ne font qu'un.

Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas 
l'oublier, et depuis, mon pain ptri de farine peu suspecte a contract
une indlbile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes
heures sonnent au cadran des irrguliers, et comme une pave, je flotte
 la drive....

Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants
maillots de gris terreux et de fauve comme des btes puantes.

N'osant les dtranger, la socit les trange. Ils sont jeunes, copieux,
pleins de vie, mais tars pour le reste de leurs jours. Il n'est
anabaptiste assez efficace qui leur confre une nouvelle virginit
lgale. Il n'existe eau lustrale assez lnitive, eau rgale assez
corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs
turpitudes que leurs rdempteurs deviennent leurs complices!

Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de bl que celui
de leur propre pain!

Depuis ma naissance, j'apprciai bien des appareils, dcouvris nombre
d'engins funbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus
meurtriers que des armes avres, souvent je parcourus des ateliers
ressemblant  des arsenaux ou  des champs de torture, mais nulle part
rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante pure me
dlabre....

Mon guide prjugeait-il mon impression? Il usa de prcautions oratoires,
recourut  d'extrmes mnagements avant de me conduire devant cette
suprme scne d'ilotisme. Le digne homme m'y prpara, comme  la
nouvelle d'une catastrophe. Il parat que tous ceux qui affrontrent la
mme ghenne en sortirent blmes et dfaits. Dans ces conditions
qu'adviendrait-il de moi?

Conformment  l'itinraire, on monte d'abord dans les combles. Le
grenier ne contient, outre la provision de crales, qu'une manire
d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la
pointe s'engage,  travers le plancher, dans le corps de la machine
fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en
trpidation. Il est temps de remplir la trmie lorsque cesse le
ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit
coule, deux servants apathiques, affals sur des sacs, sommeillent ou
baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur
chanter sa berceuse, ne les arrache pas  leur indolence, un coup frapp
contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle
en sursaut  leur office priodique.

C'tait la trmie banale et anodine de tous les moulins, et les deux
faitards chargs de l'alimenter ne risquaient gure de succomber  la
tche.

A notre entre, empresss, mais maussades, ils s'taient mis debout et
en position militaire, par respect.

Je fis la moue, bauchai un imperceptible mouvement d'paules voulant
dire: Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vrit!

Mon inquisitorial conducteur surprit ma pense, et avec ce sreux et
frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geliers:

--Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce
prliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de
ce moulin est extrmement particulier, je dirai mme excessivement
particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec
les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez
bien que vos rpulsions probables seront toutes physiques, toutes
nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous
rflchissiez au motif de cette rvolte sensorielle, vous conviendrez
que c'est surtout l'apparat, la mise en scne, et peut-tre le
symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres
affectives.... En y regardant de plus prs, il n'y a pas l de quoi
fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je
vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains
envisagent le rel  travers une lentille grossissante, se montent le
coup, nourrissent de si subtiles dlicatesses, prjugs si morbides, et,
apprhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus
naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un corch!

Pendant ce nouveau prambule, mon introducteur soulevait une trappe et
nous descendions un escalier en colimaon. Arrivs au bas, il s'arrta
encore, la main pose sur le loquet, comme pour m'accorder une dernire
minute de grce.

Puis il poussa brusquement la porte et la battit aprs m'avoir fait
passer devant lui, pour me couper la retraite.

Nous nous trouvions dans une vaste pice carre, relativement basse,
qu'clairait fallacieusement un rang de quatre fentres offusques par
de poudreuses toiles d'araignes,--mais il y flottait encore plus de
brumes que de tnbres. D'abord j'avais carquill les yeux sans rien
voir. Je perus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou
des volants passaient en me frlant de leur haleine, j'entendis rauquer
et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que
cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de
poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, embot dans le
corps du moulin, masqu par un travail de charpenterie, je distinguai
une norme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et  dix rais.
A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante
et articule; j'y dmlai des tronons humains et vivants; tantt un
torse, tantt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitt
aprs des poings convulss, et encore un profil, un galbe, l'attache
d'un col athltique, la rondeur d'un menton, le mplat d'une tempe, et
souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lvres,
l'mail d'une mchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et
ces bauches se prcisrent, les silhouettes prirent corps, les membres
pars se runirent et me reprsentrent une trentaine de garons
robustes, de fire encolure, actionnant, trois  chaque rais, la roue
immense et pesante. Penchs en avant, empoignant les rais comme des bras
de levier et de treuil, pesant de toute leur nergie sur le manche, ils
poussaient, marchaient au pas, balanaient les hanches, la croupe leve,
de l'allure moutonnire et passive d'une bte de somme. Ils rdaient,
rdaient, sempiternellement, sans profrer une parole, mais non sans
rencler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois
et pour qui le carrousel forain reprsente le vestibule de la fourrire
et de l'enclos d'quarrissage.

Uniformment vtus de vestes courtes, dcouvrant la saillie et la
rondeur du rble, leurs ttes glabres et rases coiffes d'un bonnet
rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.

Leurs cheveux soyeux ou crpus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de
leurs mres imprvoyantes, tombrent pitoyablement sous les ciseaux
affects, en cette colonie,  la tonte des ouailles. Et, aussitt,  les
voir bretauds et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands
chemins livrrent ces Samsons  la rancune de notre bourgeoisie
philistine?...

Pour plus de commodit, la plupart ont retrouss leurs manches et quitt
leurs sabots.

Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur
de l'ge, qui meuvent le moulin!

Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours
le mme, lance  haute voix le chiffre des rvolutions excutes par
l'quipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur
des minutes rvolues, le timbre monotone et discord, funbre comme un
glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches gares et
coassent les clarinettes funambulesques.

Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est
une minute  la sinistre horloge.

Et chaque fois qu'il arrive  deux cents, c'est une heure  l'horloge de
la Malchance.

Alors il se tait et s'arrte tout court. Le surveillant rveille les
deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'croule dans la
trmie.

J'ai remarqu qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur
se dtournait de notre ct et que ses partenaires, en virant, nous
dvisageaient  leur tour.

Malgr le clair-obscur, la brume et la poussire, ces yeux m'ajustent et
me pntrent. Il y en a de phosphorescents et de velouts, de mouills
comme une pelouse crpusculaire, d'aigus comme la bise de dcembre. Les
uns clins et raccrocheurs voquent le luminaire des alcves, d'autres
angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans
ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux
les plus ples, les yeux d'azur et de rose paraissent tnbreux et
nocturnes.

A mesure que le nombre des rvolutions augmente, le marqueur clame d'une
voix de moins en moins assure. Et, conjointement, ses compagnons
ralentissent le pas, largissent leurs enjambes, s'arcboutent, se
calent avec plus d'effort, et en s'arrtant sur moi, les prunelles
deviennent de plus en plus appelantes.

Aux derniers tours la roue gmit, s'enlise, ne dmarre qu' peine; les
propulseurs pitinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se
dhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent,
se relchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dgnrent en une
grimace de dtresse.

--Deux cents!... Halte!

Un tour de plus et ils croulaient.

Trente nouveaux colons, dispos et sjourns, qui, adosss aux murs,
badaudaient, bras croiss, en attendant le moment de tourner  la meule,
relvent leurs camarades extnus. Ces remplaants se bousculent avec un
empressement inconcevable. Ils se disputeraient mme les places  la
roue, ils se battraient pour entrer dans la coursire, si le roulement
n'avait t rgl d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les
comptitions.

La corve rapporte  ces bannis les quelques centimes ncessaires pour
se procurer,  la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de
la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers mreaux de plomb,
monnaie fictive des colonies pnitentiaires.

Et voil pourquoi, jamais en notre matriel pays, limiers de trait
jappant de plaisir, frtillant de la queue, prodigues de caresses, au
moment o le maracher brutal ou le garon boulanger sournois les
attelle sous la charrette surcharge, ne tmoignrent impatience plus
fbrile et plus inattendue, que ces fils de chrtiens appels  remplir
cet office bestial.

L'tat lamentable de ceux qu'ils supplent ne les rebute pas. Et mme si
de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler  la machine, 
peine relevs de corve, leurs frres rendus,  bout de forces,
retourneraient avidement  ce supplice rmunrateur.

Remonte aprs chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une
intrpidit nouvelle, les aiguilles fraches voluent sans accroc, les
barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lvent et
retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de
l'horloge rsonne plus franchement.

Mais, peu  peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,
l'impulsion se ralentit, les visages panouis se contractent; je vois
des gouttelettes sourdre  leurs fronts, les muscles se bandent moins
facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites
et les ttes penchent vers les croupes qui les prcdent.

Quelques tours aprs, les corps charnus fument comme des chevaux de
labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur
d'tuve et de chambre sature le mange. Le crissement des dents, le
anhlement des poitrines couvre le ronron flin des meules. La psalmodie
du compteur n'est plus qu'un rle....

Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'coulrent de ces
heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, cartels,
firent-ils place  des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme
des voix sonores et cuivres que fla cette horloge patibulaire!

Et cette procession de physionomies qui me sourirent moiti sardoniques,
moiti filiales, qui m'implorrent en se dirigeant obstinment de mon
ct, qui repassrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes
et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes---
inexauces!

Sans cesse se reformaient d'autres cortges de patients, et les nouveaux
venus rappelaient, sans les rpter, leurs obsdants prdcesseurs.

A chaque relais, je regrettais ceux qui ne dfileraient plus, et
pourtant,  peine les fraches recrues s'taient-elles mises en marche
que je ne vivais plus que par elles et me suspendais  leurs mouvements!

Pupilles dilates o alternrent tant de lumire et tant de nuit!
Regards inconciliables qui dsarmrent et s'attendrirent peu  peu!
Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations
majeures!...

Aux approches du deux centime tour, les meules cessant de broyer le
grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre
avec la rancune de la matire lectrise, cette chaude et copieuse leve
humaine!

Mais le moulin avait beau rduire et fouler ses moulants, la liste en
tait inpuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de
rechange.

Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant 
compter  chaque nouvelle rparation, les deux cents minutes de l'heure
abominable.

Et lorsque la voix du marqueur s'tranglait, que la bue s'paississait
jusqu' me drober les formes de ces patients bien-aims, je souffrais,
m'puisais, me fondais comme eux.

La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de
mes vertbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces
bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs
m'avaient imprgn de leur dtresse, ces lvres jaculatoires
m'enduisaient de leurs tides et poignantes implorations, les effluves
de cette adolescence dchue, me damnaient, me rprouvaient avec elle. A
quelles extrmits m'aurait entran ce vertige? Leur rdempteur
deviendrait leur complice....

Quand mon guide, effray de mon mutisme et de mon inertie, me signifia
que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force,  cette
dissolvante atmosphre, j'tais plus ivre qu'aprs une valse effrne,
j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle
nergie, quelle sve j'avais dilapides, quelle portion de mon tre
avaient neutralise ces patients et s'tait vente  leur approche.

Un immense dgot m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre
temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la libert superflue, et mme la
vie....

Dsormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide
universel.

Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux
rouages de chair pantelante, aux mouvements saccads comme un spasme.
Horloge et moulin ne font qu'un.

Le moulin-horloge marque une heure exclusive  des trappistes
involontaires, les honntes gens diront  la plus abjecte des
peautrailles.

C'est  Merxplas, l-bas, tout au fond de la Campine.... On les a
parqus et numrots, ils sont plus de deux mille....

Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phnomne du
moulin-horloge, mon pain a contract une amertume indlbile, et quoi
que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la
malchance.




LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR

                   _A Monsieur Oscar Wilde,
                   au Pote et au Martyr Paen,
                      tortur au nom de la
                  Justice et de la Vertu Protestantes._


Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire priodique du
Pnitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.

Pour la cinquantime fois, les portes du Dpt s'taient refermes sur
lui.

A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en
fleur et novices, lui donnaient une petite fte au chauffoir,  l'heure
de la rcration, oui une vraie fte d'anniversaire, intime et attendrie
comme des noces d'or.

Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de
cet asile, ce n'est qu'une manire de parler, car beaucoup de
rcidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'crou une srie de
fltrissures juridiques, dpassaient  peine la trentime anne. S'il y
en avait d'aussi avaris et dbiles que des ftards de la haute, par
contre il s'en campait d'autres attestant la salubrit de cette vie de
rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des
mtiers chimriques. Ils l'emportaient mme en nombre dans cette
assemble sur les marmiteux et les valtudinaires, ces vigoureux et
florissants garons de gnie, amis de la sainte paresse ou des
passe-temps inutiles mais ingnieux; goulus ou friands mangeurs de
fruits dfendus, pour la plupart trs respectueux, toutefois, des
faiblesses et des candeurs, incapables de fltrir une fleur, de ravir un
nid ou d'abuser d'un enfant; potes en action, humanit de luxe, ne
prenant conseil que de leur conscience et se rsignant pour l'amour des
beaux gestes et des affirmations catgoriques aux traques, aux
ligottages, aux mises  l'ombre, parfois aux lents supplices.

Toutes les irrgularits voisinaient et fraternisaient cette aprs-midi
dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du chteau fodal. Les
fentres mures jusqu' hauteur de l'ogive y entretenaient  peine une
avare lumire de crypte. Il n'tait que quatre heures et les clairons
des soldats n'avaient pas encore annonc l'approche du dernier convoi
quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre
tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide
arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prt  dfailir.

Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgr le
rougeoiment d'un pole de fonte qui parodiait au milieu des halenes
lourdes, des vaporations de sueur et des nuages d'cre fume, le morose
coucher du soleil sanguinolant derrire les squelettes de la futaie,
parmi les brouillards et les frimas.

A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se ft
habitu  cette atmosphre aussi irritante pour sa gorge que pour ses
yeux, il aurait, peu  peu, dml une trentaine de silhouettes
humaines, uniformment vtues d'une livre dont la couleur
s'assortissait  la gamme fauve et gristre de la saison et du milieu.

Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre
bancs disposs autour du pole. Depuis quelque temps ces anciens
faisaient assaut de cynisme et lanaient, entre deux bouffes ou deux
jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque norme gravelure.
Derrire, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers
venus et les novices, les bjaunes de cette universit de la joie et du
libre vouloir; gamins  l'me purile quoique de chair perverse,
espigles comme des chats et parfois irritables et torves comme des
boule-dogues. Les uns, insidieux et clins, passaient le bras autour du
cou d'un camarade ou, sous prtexte de se rapprocher de leurs matres et
de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son
paule, et des joues  peine duvetes se frlaient et des
chuchottements, des trmoussades, des risettes, aggravaient encore d'un
commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec
trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garons avaient la pipe
aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fume, le tabac embras illuminait
ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grce  laquelle
le profane introduit dans ce repaire lgal, dans cette caverne de
tolrance, aurait t frapp par la beaut navrante de ces yeux, le pli
philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures
dites patibulaires.

Sans doute mme en cette chagrine vespre d'automne il devait faire plus
sain, plus normal au dehors, mais quiconque et eu l'me amertume ou
aveulie par l'existence symtrique et la platitude des gestes de la vie
permise se ft complu quelques instants en cette runion de tempraments
effrns et d'originaux sans vergogne et et savour  part lui et en
cachette les rites de cette franc-maonnerie un peu en dehors, mais si
spontane et si cordiale. Le bourgeois ptri de prjugs et de scrupules
et mme t dconcert sinon converti par la solidarit rgnant dans ce
camp retranch des irrductibles rfractaires. Il et vibr malgr lui 
cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie
codifie, une harmonie corrosive, chromatique  outrance, autrement
mouvante que les orthodoxes unissons psalmodis par la socit, o
tous les lments du choeur soutiennent la mme note d'ordre, quoique
dans diffrents registres, d'octave  octave, ou grle ou austre,
ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse
chez le dbonnaire ilote. En ce lazaret des dmonteurs de la patraque
sociale, cette pactisation des plaies et troubl le plus goste
partisan du rgne des repus et peut-tre et-il peru quelque prsage de
l'amour suprme, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement
comme des lvres!

C'tait donc fte au chauffoir. Avec les mreaux du supplment de
salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les
camarades avaient trinqu l'aprs-midi  la sant du hros, en buvant la
tisane vaguement houblonne, la diurtique cervoise dbite  la
cantine. Puis ils avaient prsent au jubilaire une pipe dcorative,
fleurie comme la casquette d'un tireur au sort, que tous se
disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le
donataire attendri en secouait le culot.

Comme l'assaut des normits, qui avait longtemps diverti la galerie,
commenait  languir: Quel dommage, profra l'un des argoulets assis au
banc d'honneur prs du feu, que Schrabadans soit prcisment en libert,
il nous aurait improvis quelques couplets en l'honneur de Jacques la
Veine!

Et il fredonna, en commenant  biller:

          _Et la neige est si noire_
          _Que les corbeaux sont blancs..._

--Il y a mieux, dit un autre en appliquant familirement la main sur la
bouche du billeur. Employons encore les deux heures qui nous restent
avant le coucher  raconter chacun la msaventure qui nous a brouills
pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....

--Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est
toi qui nous jugeras, toi, la Veine!

Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait t donn par ironie
au fieff traneur de routes. Son histoire tait celle d'un dclass et
d'un rfractaire par principe et par conviction.

Avantag  sa naissance sous tous les rapports matriels, au spectacle
du misrable lot rserv  tant d'tres qui les valaient bien lui et sa
famille, il avait pris en dgot sa situation privilgie et prouv
comme une nostalgie de dchance. Intelligent, aprs avoir appris toutes
choses qui sont dans les livres et pratiqu tour  tour comme avocat,
ingnieur et mdecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme,
de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et,
coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa  doter des
hospices,  rendre des pcheurs propritaires de leurs barques, 
adopter et  choyer des enfants ramasss dans les rues. Naturellement
ses hritiers, qu'il n'aurait frustrs pourtant que d'un superflu
minime, conurent d'pres inquitudes devant ces dispendieuses charits.
Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de
sret, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa collocation
ces dignes consanguins grrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui
resta bientt plus un sou. N'ayant plus aucun intrt  le squestrer et
le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs
le firent relcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se rjouit
presque de l'occasion qu'ils lui mnageaient de descendre, en gal,
auprs de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protger que de son amour.

Depuis, il vagabonda, apostolique, prchant l'amour, la vie libre, la
tolrance, la comprhension. Et il prdisait des temps nouveaux, sans
lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prtres, sans tous ces
obstacles impies, apports  l'expansion naturelle et particulire de
chaque tre.

La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tte,
les enfants lui jetaient des pierres, mme les humbles avec lesquels il
s'humiliait en se faisant plus dnu qu'eux-mmes, doutaient de sa
parole vanglique et souriaient avec compassion; et ce n'tait vraiment
que tout au bas, chez la populace, chez les prtendus vauriens qu'il se
faisait comprendre et qu'il recrutait des proslytes. Ceux-l lui
avaient appris  vivre de peu et souvent de rien,  se loger dans les
fours  briques, sous les arches des ponts, et,  dfaut de tout autre
asile,  leur suite, il chouait au seuil du pnitencier.

Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensrent-ils de la
redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appel  couter et  juger les
autres.

Le premier qui parla tait un forgeron solide et noueux, mais coutur de
noires cicatrices et de traces d'escarres  la faon de ces chnes
imprissables qui ont plusieurs fois tent et affront la foudre:

--Jusqu' l'ge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au srieux leurs
histoires de code et de catchisme, je croyais en la justice divine et
j'observais la loi prtenduement humaine, en toute occasion j'implorais
le bon Dieu, j'esprais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et
parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit trs civique
et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la
patrie.

Insens, en une seconde de plaisir, je crais des parias et des
misrables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais 
d'autres une vie qui serait peut-tre encore plus prcaire que la
mienne. Les bons aptres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que
mon septime garon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les
ans je ne gagnais que le mme salaire: la multiplication des pains
n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chmage et la maladie
s'alliaient pour me punir de mon imprvoyance. Les jours o la faim me
taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait
eu que moi  devoir jener! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et
plus implacables que l'me du mauvais riche, la mnagre extnue de
privations tomba malade, les enfants s'alitrent  leur tour: je me
roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas
entendre leurs gmissements, puis leur rle.... Et en effet bientt il
se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'tais
seul.... Alors je passai mon outil  travers la vitrine d'un changeur et
j'en assommai une sbille ruisselante de pices d'or. Les juges ne
m'infligrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux
pleurrent au rcit de mes preuves. Cela n'empche que lorsque je fus
largi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de
justice.... Les honntes ouvriers, ceux de ma caste, se dtournaient de
moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment
d'honneur, d'aucuns dnoncrent mme ma prtendue tare  celui qui
m'employait et le sommrent de me congdier.... Ce qu'il fit.... Du
travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis
seul, je rde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de
subsister, je vole.... Je me rjouis de la disparition des miens; ils ne
souffrent plus; la mort a dfait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne
deviendront point des prostitues, ni mes fils des soldats!

Un grondement approbateur courut dans l'assemble.

--Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant
les temps meilleurs, les misrables devraient s'abstenir de crer de la
chair  canons et de la viande  lupanars.... A ton tour, h, toi, le
maon?

Celui-ci, un blondin mafflu et rbl, prluda  son rcit par ce
professionnel hochement d'paules de l'homme qui a longtemps charri sur
les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surcharg de mortier.

--Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson  la
bouche, je gchais gament le pltre au village natal, me rjouissant
des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur
des nuages parfums qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je
passai compagnon.... Je me rappelle certaine rfection du clocher. A
califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes
pieds les toits rouges et les chaumes, les drves et les champs. Et je
sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer
autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme
ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisment l-haut! Le
dimanche qui suivit l'achvement de ce travail, avec le pourboire qui
nous avait t octroy par les fabriciens, en compagnie de quelques gars
du mme chantier, je lampai copieusement et mme plus que de coutume, si
bien que par extraordinaire le houblon guilleret et rconfortant
m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions mme nous
retirer moroses et comme oppresss par le calme trop grand de cette
soire de paresse, embarrasss de nos membres oisifs et de notre chair,
et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le
cabaret o nous tions attabls. La donzelle fit la coquette et nous
provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage
pinc, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot
endimanch. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la
route,  l'cart du village, et l, sommation  la belle de choisir l'un
de nous. Elle prtendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne
l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien
elle se donnerait sous nos yeux  son galant, ce qui nous prouverait la
sincrit de ses prfrences, ou bien elle lui donnerait un supplant. A
cette proposition raisonnable, son prtendu coq s'enfuit. Elle cria,
mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mle, tous
lui passrent dessus, moi le premier; puis j'aidai  la maintenir pour
faciliter la besogne aux autres. La belle, instigue plus tard par son
lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais got de se plaindre.
Consquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard,
comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la
vie du trane-les-routes et du batteur de pav!

Hourrah! fit la galerie en se trmoussant, les polissons affriols
claquant des lvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les
reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!

--Oui, ratifia le juge, quoique je dplore la violence, l'abus de la
force, ta faute fut certes vnielle. La femelle vous avait provoqus; en
jouant avec le feu, elle se brla, voil tout! La mijaure eut en somme
mauvaise grce  vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous
en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres
jours!

Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier cart; comment as-tu fait
pour drailler jusqu'ici?

--L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'tais un mlancolique et
administratif garde-barrire, post des heures durant, aux confins de la
ville, et voyant passer et repasser les trains; condamn  l'isolement,
 la vigilance et  l'exactitude. J'tais jeune et j'enviais les
couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pms et
langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en
intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il
y avait des soirs ou j'tais saisi moi-mme par l'accent de dtresse qui
passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours,
ou d'autres fois, de me rler d'amour comme les cerfs qui brament  la
vespre dans les forts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir,
m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons
cuivreux et enfums des mchants ciels d'quinoxe, ma fanfare semblait
prter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus
lamentable. Qui vint  mon secours? Une soubrette trop compatissante qui
rdait souvent par l. Mes yeux bruns et paillets de cristal quand elle
m'eut dvisag quelques fois, lui continurent-ils la sorcellerie de ma
musique? Une nuit sur deux mots changs, elle se rendit dans ma logette
et ses lvres ne se dtachant plus des miennes, remplacrent 
celles-ci la saveur vert-de-grise du cuivre par les baumes et les
framboises des baisers. Et comme je dfaillais, un coup de clairon
m'avertit du passage  niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher
l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa
crabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se
contentrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de
ma captivit, durant laquelle je ne cessai de chrir la cause de mon
malheur, je courus  la recherche de la belle; mais je ne la revis plus
jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne
possdais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque
si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrive de nos
nouveaux compagnons....

Ils sont nombreux encore les rcits: tous accidents, mprises, faux
dparts; malchances et maladresses, impulsions, foucades quipes de
mauvaises ttes, bvues commises par des adolescents, des bayeurs et des
effars, des criminels candides et dbonnaires, coupables sans le
savoir, vicis mais non vicieux, ne comprenant rien au code et  la
morale et voulant vivre ingnuement  leur guise, dans un monde tel
qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs
foltrant dans les rais du soleil et se dbattant l'instant d'aprs dans
les filets des araignes!

Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de
commisration, un remous de solidarit. Il faudrait les voir se
rengorger tous, altrs de prouesses, avec du dfi et de la rvolte
plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils
nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les
pieds trpignent, tandis que le juge absout et flicite le prtendu
pestifr.

--Et toi, l'aristo, comment dbuta ton casier judiciaire?

En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux
mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrire une colonne, et
qui se flatte d'chapper  cette mise sur la sellette. Au surplus,
absorb dans une mditation exclusive, c'est  peine s'il a entendu les
confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arriv il faut
que ses voisins le secouent. Il balbutie effar comme un dormeur qui se
rveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. Eh
bien, soit.... Vous comprendrez peut-tre.... Et sinon, tant pis!

Sa voix rauque s'claircit, son motion tourne en loquence, il s'exalte
 mesure qu'il lve les vannes de son coeur:

--...O moi, je suis l'amoureux maudit, n sous le signe d'Uranie. Si
l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de
dcouragement, de communion et de mconnaissance, de torture et de
volupt, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser,
comment vous reprsenter ce vide offert  l'infini de mes postulations,
ce fiel vers  mes lvres altres? Car moi je n'eus pas ou du moins
longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la
gnralit des hommes!

Enfant, au collge, mes camaraderies contractrent toute la vivacit et
la mlancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudit
frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En
dessinant d'aprs l'antique je gotai les nobles acadmies masculines;
paen je ne dcouvrais pas de vertu sans la revtir des harmonieuses
formes d'un athlte, d'un hros adolescent ou d'un jeune dieu, et
j'accordais voluptueusement les rves et les aspirations de mon me 
l'hymne de la chair gymnique. En mme temps je trouvai coqs et faisans
plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que
lionnes et tigresses!... Comme mes matres inquiets devant mes naves
professions de got me prmunissaient paternellement contre les carts
de ma sincrit, je consentis  taire et  dissimuler mes prdilections
drgles, je tentai mme d'en imposer  mes yeux et  mes autres sens,
je me broyai le coeur et la chair  les persuader de leurs mprises et
de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient
 la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale,
malgr l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgr la tyrannie du
prjug, malgr la presque unanimit des moralistes fulminant l'interdit
contre quiconque blasphme la suprmatie esthtique de la femme, je
m'opinitrai, fanatique et farouche,  n'accepter que le tmoignage de
ma propre conscience. Mon gnie me donnait raison contre toutes les
consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcr dans mes
opinions intimes, sans cesse mis au dfi, fort d'ailleurs de mon
honntet absolue, j'en vins non seulement  mpriser leurs anathmes,
mais encore  m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces
lectures qui taient ma consolation mais souvent aussi un
achoppement,--que des sages, des artistes, des hros, des rois, des
papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient mme par leur exemple
le culte de la beaut mle.

Toutefois j'aurais rsist aux impulsions de mes instincts physiques et
me serais renferm peut-tre jusqu' la mort dans une stoque admiration
pour les parangons de beaut virile, si un jour nfaste et bni, toutes
mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux dsirs ne
s'taient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme
une possession, pour un jeune homme que des fierts et des admirations
communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels
j'excellais, avaient amen sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai
jamais les progrs rapides et les panchements de notre liaison, ses
caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous
promenions, son bras pass sous le mien et ses grands yeux cherchant mes
yeux pour y boire mes intimes penses! Notre communion devint tellement
troite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journe
passe sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine.
Sa prsence m'tait mme devenue indispensable  ce degr que, farouche,
endolori, toujours tenaill par des angoisses et des pressentiments, je
n'osais jamais croire  la stabilit et  la dure de cette conjonction
de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me
sentais atrocement dprim et abattu, comme si je ne devais plus jamais
le revoir! Il tait le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon
corps et la lumire de mon me! Touch par mes attentions, mon
dvouement, ma fidlit, mon exclusif souci de lui tre agrable, ma
vigilance  carter toute pine de son chemin, il me rpondit par une
fraternelle et filiale amiti. Longtemps je me contentai de son
affection plausible et me rsignai en songeant que du moins il n'aimait
d'amour aucune crature terrestre. Mais hlas, il me dtrompa. Depuis
son enfance il s'tait fianc  une gentille et rieuse voisine. Avec la
confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain
mariage!

Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien trou le coeur d'un coup de couteau,
ou, que ne me suis-je tu  ses pieds! Alors seulement, en une scne
terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais  ma sollicitude,
je lui dcouvris les abmes et les vertiges de ma passion pour toute sa
personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient
des marbres, je le conjurai de se donner  moi, de rompre son mariage ou
du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui
demande grce, comme un supplici qui crie misricorde. Je me tranai
sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y
fit. Ah cette femme, ft-elle la plus aimante de son sexe ne pourra
jamais l'adorer au paroxysme o je l'adorais!

Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer  ce point,
sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent
dsesprment, affames, altres comme des mes de damns au fond de la
ghenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres
flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit  la prire, 
l'imploration muette de tout mon tre, qu'il ne se sentit point frmir
tout au moins de piti amoureuse en cette explication suprme qui
m'amputa de tout ce qui m'attachait  la terre! Et qui viendra parler
aprs cela de fluide, de magntisme et de tlpathie!

Il ne se figura jamais ce que j'avais lutt pour ne pas l'effaroucher ou
l'obsder, ce que je m'tais contenu et flagell pour me conduire selon
le gr de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des
vertueux mdisants! Depuis mon enfance je rfrnai mon temprament, je
dguisai ma pense, je donnai le change  ma famille et  mon entourage
sur mes vritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'coeurement
et du dgot que me causait cette comdie, cette perptuelle
dissimulation! Mais c'est seulement le jour o j'aimai pour de bon, que
je sondai toute l'tendue de ma dtresse et de mon dsespoir. Les cinq
annes que durrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'tre
lu, je fus le plus tortur des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de
mes juges tant  ma place eussent rsist  cette projection de leur
tre vers la chair dfendue, eussent repouss loin de leurs lvres la
coupe que la nature offrait  leur soif exceptionnelle, eussent eu la
force d'touffer le cri de dlivrance, de paralyser ce geste de
soulagement, de salut et de secours suprme! Eh bien, tant qu'il fut
auprs de moi, tant que, de loin en loin, nos lvres se rapprochrent en
un baiser que j'eusse voulu perptuer suave et ineffable et tendre
jusqu' la possession complte, je chrissais cette tentation, cette
torture, je prenais got  ce supplice comme  une pouvantable gageure,
je me roidissais firement, presque radieux sous l'implacable
acharnement des conventions et des rgles gnrales. Dsesprment
chaste malgr mes dsirs perdus, je me trouvai lgitime et je n'aurais
pas chang mes postulations contre tous les apptits de ce monde
conforme. Je prfrais  leurs conjugaux embarquements pour Cythre, 
leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire,
mon ascension du volcan sulfureux, mes priples exasprs sur les lacs
asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes
incendies....

Souvent je lui crivis des lettres brlantes que je ne lui envoyai pas,
mais que je conservai pour qu'il les lt seulement aprs ma mort, car
j'estimais alors qu'il est de ces dclarations que les trpasss, les
expiants seuls ont le droit de formuler par del les limites du
tombeau.... Il pourra lire  prsent ces lettres puisque je n'appartiens
dj plus  la mme terre que lui.... Et qui sait? Peut-tre
serviront-elles  l'instruction, voire  l'amusement de son amante, et
n'y attacheront-ils, partags entre la curiosit et le dgot, que la
valeur d'un phnomne pathologique?

A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'ide d'un
vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes
avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit,  chaque phrase il
semblait se porter un coup de poignard:

A peine eut-il fui ma prsence, que je voulus m'lancer  sa poursuite.
Pour le revoir, je lui eusse demand pardon de ma trop exigeante
tendresse; j'eusse abjur et rtract du moins en paroles, ma seule, ma
suprme religion. Je songeai aussi  l'assassiner avec sa matresse,
quitte  me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu' tous les
sacrifices, jusqu' tolrer son bonheur auprs d'une autre crature,
jusqu' survivre  son abandon, jusqu' accepter une existence prive
dsormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus
qu' repatre douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de
notre intimit dfunte. Aussi, au moment o je m'emparais du revolver,
je me reprsentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses
cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette vocation me navra 
tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans
un fauteuil d'o je m'abattis sur le plancher en proie  une crise de
nerfs voisine de l'pilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des
rles exasprs par l'horrible certitude de l'irrparable....

Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Ocans,
j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pcheries borales. Le
plus souvent, vautr au fond de la barque, l'ide fixe me rongeait et au
plus fort des temptes, le fracas des lments et les blasphmes ou les
prires de mes compagnons ne parvenaient  touffer le timbre de la voix
aime, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer  mes oreilles, de
me chanter les serments et les confidences de jadis!

Pour oublier aussi je me mis  boire, j'ivrognai avec la crapule; vain
remde: miroir malfique, l'alcool ne me rflchissait que plus
dsesprment adorables les grces et les perfections de l'absent....

Alors je songeai  satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebute
se ddommagerait en immdiates dbauches. Il me fallait calmer  toute
force ce sang de lave, cette sve leurre et toujours trahie, hlas, 
laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs
de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce
sacrifice de mon tre  un autre tre, de cette immolation perptuelle
de ma conscience et de mon caractre  cet enfant de prdilection, je
sortais rprouv, ivre de terribles revanches, friand de reprsailles
rotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre
nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entire n'avait-elle
pas t un crime contre ma nature  moi?

Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre premire rencontre, je me
rveillai en m'criant avec une rage sardonique: Ah, c'est carnaval! Si
je me dguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes,
puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnatrais peut-tre
plus moi-mme! Ce que je ris  cette pense! Jamais je ne ris autant de
ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaiet fut mme telle que mon
courage et ma rsolution grandirent jusqu' m'entraner vers un acte
tmraire. J'tais dcid  en finir, j'obirai  ma vocation.

Le soir mme j'avisai dans un bal  deux sous, un jeune reint de
barrire de jolie mine, bien dcoupl, vtu de velours fauve. Un de ces
pauvres diables de voyous, dflor depuis longtemps par les promiscuits
des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas
 mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des
parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.

A l'cart, guid par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre
dfendu; je gotai pour la premire fois auprs de ce samaritain d'amour
le cuisant et questionnaire bonheur, la dtresse batifiante des majeurs
naufrages. Au rveil de cette crise je n'tais plus qu'une pave....

Et  prsent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre
haine provient peut-tre d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez
pas me plaindre. Faites-moi grce de votre piti, car je vis le monde
mle en sa puissante splendeur; j'apprciai plus profondment ses
prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe
par les meilleurs des yeux, les yeux pathtiques des Grecs et des
Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah,
la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons
nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne
connatra jamais.

Et qu'importe mme mon amour malheureux, puisque c'est  la profondeur
de la valle des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui,
je m'enorgueillis  prsent de mon supplice, car celui que j'aimais,
jamais il n'aimera, jamais il ne sera aim ainsi, je le jure! Oui, mon
amour fut plus sublime que toutes les passions consacres. Ah, aimer au
sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre
tous!

Il se tut. Sa voix dchirait les coeurs et nervait les coutants ainsi
que des bouffes d'orage tour  tour rafrachissantes et dltres,
humides de vapeur lectrique ou ensoleilles de blafard crpuscule, et 
la fin elle s'tait leve, les cordes tendues  se briser, comme pour
dnoncer au trne du crateur les erreurs de sa providence.

Le silence communiant et apitoy de tous ces transgresseurs se rsolut en
un murmure de compassion, spcieux et discret  l'gal d'une caresse des
branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles
balsamiques aux plumages douillets: on et entendu sourdre des larmes,
et mme se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lvres
altres de baisers. Vaincu par ces ambiances rdemptrices le plus
misrable d'entre ces exceptionnels se dtendit et donna cours  son
motion. Presque hiratique, transfigur, Jacques la Veine, prenant au
srieux son rle d'interprte des consciences lui prodiguait l'onction
de ses paroles: Tu aimas et fus digne d'amour.... En obissant aux
impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au
courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutt
le monde et la fatalit qui ont pes sur ta bonne volont: tu fus loyal,
gnreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plnitude que de
la magie et des sortilges de la bont absolue et de l'esprit sans
malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre
avec cette sublime ardeur.... Donc sois des ntres, demeure sans crainte
au milieu de nous, et peut-tre rencontreras-tu un jour dans nos refuges
cet amour rciproque qui t'aura t refus toute la vie...

Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus,
le seul qui n'eut pas encore parl, s'cria:

--Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolrance
jusqu' frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dgote! Et cependant
je ne suis pas prude... et ce ne sont point les prjugs qui
m'touffent. Il n'est mme point de luxure que je n'aie pratique. J'ai
us et mme abus de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je
disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs
caractres et des plus friandes beauts. J'ai fait profit et litire de
tout ce que respectent les imbciles. Ah! je ne suis pas homme de
sentiment, moi; je ne me forge point des chimres et ne construis point
de romans, comme ce piteux et lamentable fou.

Ce que je voulais, je le ralisais par l'argent; avec l'or tout
puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je
pratiquais l'usure en cachette.... Des dbiteurs rduits  quia se
turent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils
laissaient  leurs veuves et  leurs orphelins. J'aurais fait vendre
jusqu' leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on
devient philosophe, ce que l'on apprend  mpriser les mortels. Jouir,
tout est l. A tout prix, cote que cote. Pour sauver leur mari, leur
frre, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiances, se donnaient 
moi; menacs de faillite et de dshonneur public, des parents
s'affolrent jusqu' me cder leurs fillettes. Je leur mettais le march
 la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jet mon dvolu sur
une proie, je la forais dans ses derniers retranchements. Je jouais
serr, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le
scandale public. Avez-vous vu dans les mnageries les pigeons livrs aux
serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou
mieux, c'est moi qui reprsentais la Faim, le Flau, l'inluctable
Voracit, et je dvorais les timides oiselles; je croquais, je souillais
les vierges plores.... Sans l'indiscrtion d'un employ, sans une
maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais
une nouvelle srie de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que
c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille compar  tout
le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes
profitables expriences du caractre humain... ah, ah, admirez-moi,
dites, ne suis-je pas votre matre  tous? De l'amour, il n'en faut
jamais... de l'amiti encore moins.... Soyez riche, soyez fort; hassez
les hommes et mprisez les femmes.

Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses
poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles
avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de
conqurir le prestige et la popularit des lches et des vils qui
composent la majorit des hommes.

Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'moustillait au
souvenir de ses turpitudes, de la honteuse rprobation qui montait
contre lui, dans cette assemble de sclrats et en cette pouillerie de
malchanceux.

Ceux qui taient assis autour du pole s'taient redresss et reculs
instinctivement; le cercle s'largissait de plus en plus autour du
proreur, comme s'largiraient les mailles d'un filet dans lequel on
tenterait d'emprisonner l'effroi.

Le feu s'tait teint, les pipes ne grsillaient plus; et si on avait pu
discerner les visages, on aurait constat que vieux ou jeunes
accusaient une rpugnance, une aversion, une horreur grandissante.

Cette odeur de gele, cette odeur de bouc et de misreux, ce fleur des
bosquets infests de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir
au point d'avoir enduit les pltres des miasmes et des virus de toutes
les effluences humaines, mais c'est  prsent que ces grouilleux, que
cette noire cuve s'apercevait pour la premire fois de la trop grande
fermentation et aurait voulu s'chapper du pressoir. Pour la premire
fois, et  mesure que le faussaire s'tendait sur son ignominie, ils
avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils
suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infme.

Eux, remplis d'indulgence pour tous les carts, pour les violences
sanguinaires, les troues et les incendies des crimes passionnels
puisant leur origine dans la gnrosit, les fluides affectifs, les
nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se
dclaraient prts  partager les rapprochements illicites comme cette
vierge chrtienne qui, passive, se donna un jour  un dsespr en se
fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se dtournaient
avec horreur de ce lche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine
et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse
omnipotence de l'argent; les malfices et les envotements du mtal
maudit drain et manipul par la bourgeoisie.

Tout  coup il s'arrta de prorer.... Dans l'assemble venait de se
produire un mouvement qui l'difiait enfin sur la vertu de son prche.
La consternation de ces malheureux, criminels ingnus ou motionnels,
devant les frigides sclratesses de ce happe-chair avait-elle dgnr
en panique? Oublieux de leur captivit, ne songeant pas que les gardiens
ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongs qu'ils taient,
ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de
cartes  la cantine, ils se rurent en masse vers la porte qu'ils
branlaient  coups de pied, s'arrachant les ongles  vouloir carter
les battants, comme si l'incendie s'tait allum subitement dans la
salle et que les flammes courussent  leurs trousses. Cette vhmente
lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratre qui
l'emprisonnait?

Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air
respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis
galeuses, ils se retournrent contre l'excrable, rsolus  l'excuter
sur le champ,  l'empcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.

Ce conventicule de fltris et de piloris fut secou comme dans une
trombe de reprsailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.

Mains en avant, ttant les parois, se reconnaissant les uns les autres,
rampant sur les genoux, se tranant sur le ventre, ils s'vertuaient 
le rejoindre et  le dnicher pour le broyer sous leurs talons, le
ptrir sous leurs poings, pour le lacrer  coups de dents et de
griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les
Colins-maillards de la mort.

Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prchait la clmence:
Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais mme pas
celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons  la vie de
personne.... La vie est sacre. N'en privez point le plus misrable....
Le mal n'est que l'apparence; le crime, le rsultat des lois.... Cet
homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son
destin mme le punit.... O ne rgna jamais l'amour svit le pire des
froids et des vides. La glace, les tnbres de son coeur composent son
capital supplice et ne tarderont pas  le supprimer,  l'ensevelir dans
l'oubli...

Le mdiateur exhortait vainement cette meute exaspre et sans doute
et-elle fini par atteindre le misrable, lorsque des clefs
tournaillrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour
s'enqurir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau
du chauffoir  la chambre. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus
sinistre que celles qui temptent dans les ballades de Burger, s'arrta
net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un
sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvrent sur
leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.

On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne rpondit
pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs
lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisrent derrire un
pilier un corps gisant pelotonn ou plutt contract dans une attitude
simiesque. Les porte-clefs s'approchrent de cette masse, reconnurent
l'usurier, le n 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portrent
au dehors. Les autres prisonniers s'effaaient contre la paroi, ne se
souciant pas de toucher  ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace
de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent 
carter les doigts crisps comme ceux d'un chiragre, qu'il avait
appliqus contre ses yeux, ils reculrent devant l'indicible expression
de terreur pandue sur le visage dj violtre, expression ajoutant au
caractre significatif du recroquevillement dsespr du tronc et des
membres. L'pouvante l'avait tu. Ou peut-tre avait-il t foudroy par
le premier clair du remords?




BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!

                  Les passants bien-aims qui ne
                  repassent plus.

                                      G.E.


Aprs une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutt exaspre par
la lecture trop irritante et trop vocative d'un procs de jeunes
violateurs, et surtout par l'obsdante chanson au moyen de laquelle ils
se ralliaient:

_Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
_--Quand de tes doigts soigneux me feras un collier._

et que je m'tais chant au rythme tour  tour prcipit et tranard de
la fivre,--au saut du lit, avide d'air respirable, de srnit, d'un
changement de scne, voulant secouer la hantise de ces rvlations
criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la
banlieue.

Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre
chaude, dans une cloche  plongeur descendue au fond d'un ocan en
bullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout
ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en
essences tropicales, en pices arborescentes! Les lilas puant la vanille
et mme la drogue d'hpital! Et la symphonie furieuse, stridente,
d'oiseaux perdus pressentant le danger....

Ne sachant  quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple,
j'allais pntrer dans un bouquet de frnes. Un craquement, suivi de la
chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.

Aussitt un tre furtif et fringant dbuche du bouquet d'arbres et se
campe, moite, lubrifi, dans l'vaporation opaline de la rose:

La dgaine et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur
d'estrades, d'un dnicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les
cheveux courts et drus avanant sur un front bas, et tirant sur le
pelage de la loutre, un de ces teints basans ragotants comme le pain
de seigle, de grands yeux mordors frangs de longs cils, le regard
veloureux et magntique; le nez busqu aux ailes mobiles, aux narines
frtillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le
menton imberbe et carr, les pommettes saillantes (les zygomes prononcs
diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien
ourles quoique magisters et patrons, sans parler des geliers, les
aient mises  de cuisantes preuves; le corps admirablement dcoupl,
harmonieux, membru, cambr, et que ne dparent pas, au contraire, des
guenilles  la coupe aventurire, troues en maint endroit, moussues,
rousstres, rpes comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de
grimper.

En le considrant de plus prs, je ne constate qu'une seule difformit:
les mains normes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce
pouce dmesurment long que Lombroso attribue aux assassins de
profession.

Lui aussi me dvisage et me scrute longuement:

--Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas
avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'tre
drang, l'air  la fois effront et sournois dans lequel il y avait de
l'hsitation du fauve qui dtaille sa proie avant de l'attaquer.

La confrontation m'intresse et m'irrite.

Nous finissons cependant par dambuler chacun de notre ct, moi,
presque contrari, je l'avoue, d'avoir donn, si mal  propos, l'alarme
 cet avenant polisson.

Rassur quant  mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la
figure d'un espion ou d'un dlateur, il se mit en devoir de reprendre sa
tche prohibe et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement
dsinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte trs
sangle, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant,
mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.

Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rche  laquelle la
raucit prtait l'cre saveur des pommes vertes, une gravelure de
forat, et me tira narquoisement sa casquette.

--Bon! _Manciniste_ par-dessus le march! me dis-je en constatant qu'il
m'avait salu de la main gauche. Une autre prsomption que le
mdecin-lgiste tablirait contre lui! Mais moi-mme ne suis-je pas
gaucher et de plus, ultra-sensible  l'aimant,  l'atmosphre et aux
parfums? Et ne sont-ce point l autant de caractristiques morbides, au
dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.

Lui, aprs cette bravade, se mit  siffloter un refrain appris sans
doute dans l'une ou l'autre colonie pnitentiaire. Concidence trange,
cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de
gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsd durant la
nuit:

_Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
_--Quand de tes doigts saigneux me feras un collier._

Aprs quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me
rapprocher du siffleur.

En regagnant le bosquet o je l'avais rencontr, j'aperus sur un banc,
non loin de l, une femme blonde, d'une quarantaine d'annes, de
physionomie agrable et mme distingue, mise avec une extrme lgance.

Les bestioles criaillant et s'gosillant de plus belle m'avaient averti
dj que le garnement n'avait pas encore renonc  les traquer. Je le
dcouvris,  l'afft au pied des arbres. La survenue et le voisinage de
la dame l'empchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il
piait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il
n'attendait que le dpart de cette gneuse pour oprer le rapt des
tides couves. Et c'est qu'ils ppiaient les oisillons comme si les
doigts du dnicheur les eussent dj palps!

Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'trangleur dans ses
poches, et, le nez en l'air, tout en observant les bats de ses futures
victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mlodie--je
l'aurais jur  prsent--des patibulaires paroles qui ne cessaient de
tournailler dans ma tte, comme d'autres oiseaux affols!

Je stationnais  un endroit d'o je pouvais observer, sans tre aperu,
le mange de l'oiseleur; plutt que de l'interrompre une nouvelle fois,
j'aurais mme donn gros pour le voir  l'oeuvre, et j'tais prt 
maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distingue. Je
la croyais absorbe de plus en plus dans la contemplation de la
seigneuriale pelouse s'talant devant elle entre des marmenteaux deux
fois centenaires, lorsque, regardant de son ct, je constatai qu'elle
aussi s'occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune
braconnier. Et j'en vins, malignement,  entrevoir une mystrieuse et
insolite corrlation entre ces deux tres crs, par la socit sinon
par la nature, pour se repousser avec haine et mpris, placs 
l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'chelle, spars par un
infini de privilges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce
soupon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grce  la
surexcitation de mes nerfs, je me dcouvris une force d'intuition
presque dsesprante.

Sans qu'il et l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons tait bel et
bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au trfond de la
conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute
position sociale. Bientt je fus mme intimement convaincu que c'tait
malgr lui que le luron dbraill excitait l'attention intense de cette
hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phnomne, le
gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud
surfltri, en cette aristocratique et considrable personne. Pourtant le
gaillard n'en tait pas  sa premire aventure galante. Il n'avait pas
mme toujours attendu qu'on lui ft des avances. Il pratiquait tous les
genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe,
elle y aurait certes pass, la bagasse! Ils se seraient assouvis  tour
de rle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait
volontiers  lui, l, en plein jour, qu'elle brlait de se pmer entre
ses bras! Non, malgr sa fatuit de jeune souteneur, il tait loin de
s'attribuer des appas tellement irrsistibles!

Aussi, ne s'arrtait-il pas un instant  l'ide d'interrompre sa chasse
aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre.
Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et
chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux o se mire
la posie hroque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les
battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait  la
drobe un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'tait rien moins que
langoureux et cajoleur.

Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien
attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait
pour battre une flemme? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul oeil 
la faon des chiens errants guetts par la fourrire. Il tira une
pipette de sa poche, se mit  la bourrer en dardant des regards
rancuneux et dpits vers l'importune flneuse, et, haussant les
paules, rsign, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se
laissa tomber avec un soupir de batitude.

Il frotte l'allumette  sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure
voluptueusement d'un cre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se
renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le
flanc, tire et replie les jambes, entrechoque ses souliers culs,
sifflote une dernire fois sa poignante chanson, tire une lente et
finale bouffe de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas tre
incommod par la lumire, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.

Moi, de plus en plus accapar, requis par cette scne, en mme temps que
je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le temprament et
pntrais l'me de la dame. Jusqu' prsent ostensiblement, son
attention se partageait entre le paysage et le jeune rdeur. Lorsqu'il
fut bien endormi, je la vis se lever comme  grand'peine et s'acheminer
lentement vers lui.

Ses dehors gardaient en ce moment mme toute la srnit, toute la
noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des
accomplissements de l'ducation; j'tais fou, j'tais sacrilge, je
blasphmais en lui attribuant un seul instant le moindre got pour ce
dpenaill couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarn,
pour ce dprav et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce
frtillant nourrain des funestes viviers.

Eh bien, en ce moment mme, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de
majest, je dchiffrai en cette femme, la pire, la plus dvergonde des
tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si
pouvantable martyre que je n'eusse pas souhait pareil supplice  une
martre assassine et que loin d'arracher la pcheresse  sa perverse
contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject
bien-aim, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce
larron. La frnsie de ses postulations, la ferveur de son culte, les
rites inous qu'elle se suggrait, auraient pu se traduire par ce
discours:

Je te veux  n'importe quel prix, en payant mme de ma vie, de mon
salut, de tout espoir et de tout rve, le dlire de cette possession!
Aprs toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux
rfractaire, disparatra sans retour! La terre sera couverte d'usines et
peuple de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies
nervantes nous auront tu nos beaux gars d'exception, fils de la
sainte Aventure et du divin Imprvu!

D'ailleurs, les jours de la plante sont compts et l'univers se meurt
de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincrit
jusqu'au scandale!

Si tu savais, mon amant absolu, ma Grce, mon Salut, dont l'ordre, le
code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne
asymtriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me
consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce
que les nostalgies m'ont treint le coeur  le fracasser, et cela
surtout aux heures panthistes, aux poques climatriques o la nature
se dvergonde fatalement, o elle rutile tapageuse et inassouvie comme
une mnade.... O ne te fche pas, puisque tu n'eus jamais de rival,
jamais de prcurseur, puisque je n'ai jamais pch que par l'esprance,
dans l'attente du pitoyable Messie des Possds.

Des nuits,  la fentre, je sanglotais, enviant les explosions de la
tempte. Les nuages se cherchaient comme des lvres, entrechoquaient
leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait
le spasme des clairs! En ces heures tellement lascives que les cratres
teints rentrent en ruption et que les Cordillres volcaniques avivent
leur rouge crte de coq; moi, je parvenais  refluer mes laves, tant je
te souhaitais  l'exclusion de tout autre!

Partons, nous nous aimerons, jusqu' l'aube prochaine, sur un grabat,
le tien,  bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une
soupente de tapis-franc! Je gote les plis et la patine dont les
guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux
pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et
galope, ces haillons sont trop imprgns de toi pour que j'en vite le
frlement et que je rpugne  leur fumet sauvage! Mais, carte pour
cette fois l'insparable et plastique dfroque, car d'autant plus douce
 ton gard que tu as t fltrie et foule,  victime, je veux oindre 
mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et
des camisoles de force que t'infligrent les policiers et la chiourme;
te venger,  force de samaritaines caresses, de leurs infmes et
outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs
attouchements cyniques et glacs, de leurs rudes et crispantes
manipulations; peler aux accidents de ta chair, les tatouages,
hiroglyphes de tes stupres, et les dclarations, plus effrnes encore,
dont te lardrent  coups de couteau, des partenaires exigeants et
jaloux!

O toi l'homme numrot, l'talon des haras striles, l'innocent farci
de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas,
souffre-plaisir, flore des praux, phbe des chambres, ftiche des
chauffoirs, les mornes Othellos t'crivaient-ils, avec leur sang, des
lettres aussi jaculatoires que mon cantique,  Desdmon?

Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de reprsailles,
ton amour rdempteur, ton extrme-onction!

Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un
sacrilge aux yeux des prtres, nous mourrons  la premire alerte,
avant l'arrive des gendarmes et les indiscrtions des juges, et nous
irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de
prjugs que les hommes!

C'est convenu. Tu m'trangleras aprs. Et de tes doigts saigneux me
feras un collier!

O nous perdre dans l'ternit comme un mtore dans les vertiges du
firmament! Mourir l'me inhale par la tienne, mon souffle fondu dans
ton haleine, mon regard, ma lumire agonisant dans l'infini de tes yeux
tragiques! N'avoir rien qui ne soit  toi!... N'tre rien qu' toi!...
Ne plus tre que toi!... Enfer de salut!

Et voil ce que commettrait, ce que forferait l'pouse rassise et
conventionnellement impeccable.

A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je
lus de loin en traits de feu dans les tnbres de sa conscience, je me
portai au secours de la misrable femme; il y allait de sa vie, il
fallait cote que cote leur faire consommer cette union incompatible,
et ma piti tait telle que j'tais prt  lgitimer cette excrable
passion, au besoin  m'en rendre complice.

Je n'tais pas  bout de prodiges:

Lchet! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain,
sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit  mon approche.
Retrouvant ses plus grands airs,  la foi indiffrente et imprieuse, ce
fut elle qui vint  moi et me dit, de sa vraie voix  prsent:

Un bien joli parc, Monsieur, mais infest de mchants gamins qui s'en
prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux
promeneuses!

Et elle passa outre, me laissant foudroy par ce mensonge!

Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'loigna
pour de bon cette fois, se donnant compltement le change, rconcilie
avec sa conscience par cette dlation, ce reniement  la saint Pierre
doubl d'une flonie  la Judas....

Car elle ne se retourna mme pas pour voir le galbeux oiseleur, rveill
en sursaut sous des poignes brutales et familires,--s'effarer,
panteler, gmir, se dbattre, aux prises avec une escouade de policiers
qui le recherchaient depuis la veille et allaient le rintgrer dans la
grande volire de Merxplas.




LE TATOUAGE

                  _A Sander Pierron_.


Une bouffe d'air vici que me fouette au visage l'entrebillement d'une
porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flneur--rdeur
peut-tre--par la pluie de neige fondue, me remet en mmoire une
aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier dj tomb sous les
pioches des quarrisseurs de pittoresques cits.

Explorant le ddale savoureux dnomm Coin du diable, nous tions
tombs, un camarade et moi, au Bummel, le bal illustre de la rgion.

Une salle surchauffe, lectrise de fluide humain, sature
d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.

Des ouvriers endimanchs, nombre d'apprentis de mtiers vagues et
surtout une nue de ces tres rfractaires et asymtriques que
l'engeance qui les traque et les mprise appelle voyous, s'y
trmoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules
et bonnes filles. Par moment dans cette cuve de jeune chair gueuse le
remous ressemblait  une bullition.

Malgr la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre 
la salle de danse rougeoyait un grand pole flamand  l'ardeur duquel,
machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos,
en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
vertige et de chair, l'un d'eux mmorable-- preuve ce rcit--nous
requit aussitt par son galbe hors pair, une tonnante souplesse de
mouvements, une lgance inattendue.

Une jolie tte brunette et souriante aux vifs yeux noirs, lgrement
brids, sur un corps extrmement bien fait. La dgaine dlure, il
porte un complet mastic qui, par hasard,  l'air d'avoir t taill sur
mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrire. Et le
dbraill, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa
trempe, lui sied comme une grce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relche, ivre de ptulance, se rjouissant de
l'lasticit adolescente de ses jambes bien modeles aux muscles mobiles
et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupt, sous la culotte
tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frtillant de la narine et en
claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les lanciers, les
ostendaises, toutes les chorgraphies de l'endroit. Tortillements,
ronds de jarrets, dhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en
arrire de la jambe comme pour dcocher une ruade  chaque volte de
valse, et sa faon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour
de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier
seul, ses rvrences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de
mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit  sa
partenaire; toute cette frnsie, toutes ces scurrilits, bien des
gestes plus oss encore, peuvent tre trs canailles, mais ils nous
semblent  nous et  toute la galerie qui s'en rgale et s'en pourlche
mme les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
privauts on l'accable, en quels frais de sduction les jolies filles se
mettent pour lui?

Mme ses repos sont composs avec un instinctif souci de la ligne et du
modelage.

Trs suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur,
me poussa du coude pour m'en faire apprcier l'harmonieux
enchanement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur
le dos, la tte dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochs, sur
la banquette rgnant le long du mur, mais pour se dtendre, lastique,
comme un fauve repli et pour empoigner d'un bond, avec une treinte
goulue, sa danseuse prfre, pour la happer victorieusement au passage
et accorder aussitt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales
des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, l'me, la figure dominante et magntique de
ce bastringue, et  ct de ce vivant athltique,  qui ses vtements
s'adaptent aussi bien que les muscles  ses os, combien feraient piteuse
mine nos cocods conformes et guinds?

Aussi notre intrt d'artistes pris de beaux modles se concentre sur
ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait
assez spirituellement, plus tard, car ce soir-l il admirait trop pour
plaisanter, il tait emball comme moi, ma parole!

Et vrai, c'est non sans prouver une bizarre contrarit qu'aprs une
dernire danse, nous le vmes gagner la porte avec sa favorite, une
grande noire, aux yeux brillants, aux lvres rouges souriantes et
humides comme une perptuelle closion de roses, une gaillarde aux
insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un
peu la mine capiteuse des cigarires de Sville.

Un sentiment qu'il m'aurait t difficile d'exprimer en ce moment, tant
il tait complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me
revint depuis--et que mon camarade me dclara plus tard, avoir prouv
aussi--m'tait venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici: tout le temps qu'il se prodigua  nos yeux en de si rjouissantes
postures, nous n'attachmes pas un instant  sa personne une ide bien
dtermine de sexe. Il plaisait  toutes les femmes, il les recherchait
mme semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqu de le
savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soire, nous l'avions vu danser  deux ou
trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son ge, et danser ces
fois-l tout aussi crnement, en montrant le mme entrain, la mme bonne
grce, le mme plaisir.

Par la suite nous nous sommes rappels cette grce d'androgynat, cette
grce neutre et ambigu qui se dgageait du gaillard, et nous ne
perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi
pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au
contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime
loquence.

J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur porte aux constatations
runies en ce rcit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait.
Comme nous il y tait probablement venu pour la premire fois; on
ignorait son nom, son mtier, son logis. Ce monde assez farouche et
mfiant d'ordinaire, avait t conquis par sa verve, son exubrance, sa
mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherch en
observant ce personnage agrablement nigmatique,  deviner le mtier
qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drle,
droutaient toutes conjectures. S'il avait appris un mtier manuel
c'tait sans doute en amateur, car son corps souple et cambr, son torse
digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto et
dot son Perse, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces
dformations contracts  la suite des efforts et des actions
musculaires monotones, enclumes et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu' la plus intime des impressions que nous
donna ce joli pauvre diable, au moment o il se retirait avec la belle
noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette crature-l,
 l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague
conviction, contribua sans doute  me rendre, son clipse moins
douloureuse. Aurais-je rv ce fait, ou mon imagination branle par ce
qui se passa aussitt aprs, l'aurait-elle ajout aprs coup aux
vnements qui prcdrent la priptie dont il me reste  parler, mais
au moment o il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me
gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant
jusqu'aux rves trop volatils pour tre fixs mme par la musique, le
parfum ou la prire....

Comme le couple sortait, au risque de rendre  ce bal faubourien la
vulgarit et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu
poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C'tait un gaillard d'une paisse carrure, barbu congestionn. Mais nous
emes  peine le temps de le dvisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment  quel sentiment
de courroux et de rage homicide, cet individu s'tait jet sur le jeune
homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres
eussions pu l'empcher, cette brute, tendue sur notre favori, le
vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les
vtements du corps; le tout en lui hurlant des injures o rauquait, o
rlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitt de notre
consternation, nous nous tions prcipits sur le forcen, et malgr sa
force de dmon, quoiqu'il s'agrippt  sa victime en s'aidant de ses
genoux, de ses griffes et mme de ses crocs, nous parvnmes enfin  lui
faire lcher prise et  le pousser dans un coin o, matris, coll au
mur, il ne cessa de pleurer et de baver  la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
ramassrent l'adolescent tout  l'heure si fringant et si radieux!

L'acharnement de son agresseur avait t tel qu'il n'avait plus que sa
culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conqurante
couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrache, presque en
lambeaux, mettait  nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues
et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait  moiti de
l'orbite.

Des hommes taient alls chercher de l'eau et les femmes approchaient
leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les
premiers qui s'taient ports  son aide reculrent en proie  une
surprise, qui se changea aussitt en stupeur, et dont ils sortirent en
poussant un sourd murmure.

Les rires mprisants s'enflrent en une hue d'anathme.

Repouss en arrire, je jouai des coudes, j'cartai les rangs de badauds
malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce
sducteur.

En le contemplant de plus prs, je m'aperus que la poitrine, le dos et
les bras du jeune gas taient compltement tatous de curieux et
grossiers emblmes, de devises en langues et en argots divers qui le
tigraient de leurs rbus et de leurs hiroglyphes!

Il n'y avait pourtant encore l rien de si rprhensible. Peut-tre
avait-il t marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables
exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de
l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que
l'ingrat et profan et dshonor par ce bariolage barbare la paenne
perfection de sa chair d'phbe.

Un nouveau mouvement dans l'assemble m'arrache au cours de ma
douloureuse contemplation!

Le malheureux a devin ce qui fait rire les uns, hurler les autres,
reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblmes, gravs comme dans l'corce des arbres
et dans les murailles des geles, ressortait en caractres plus grands
la dclaration d'un amour sacrilge accompagne des emblmes d'une
forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrtienne:

_Daniel est  Andr_.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prt 
s'teindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tte, bombe la
poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, dsignant de la
main, le forcen qui sanglote toujours dans un coin: L'Andr en
question, c'est lui-mme! Puis aprs? Je l'aimai car il fit longtemps
trs bon pour moi. Il me protgea et il fit mon ducation. Il s'est
pay. Nous sommes quittes.

Et, rieur  travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent,
subjugus par sa crnerie, il retire de la gueule du pole, le tisonnier
chauff  blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjure, il ne
daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grsiller. L'horrible
torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gmissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse dclaration, ses yeux
stoques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et bless,
contemple si tendrement la jeune femme qui s'tait dtourne de lui,
ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante,
qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux quilibres, se jette 
son cou et dpose sur ses lvres un long baiser de plnire
solidarit.




LA BONNE LEON

                  _A Alfred Vallette_.


La jeune institutrice trs ple de visage  cause d'une me
surillumine, a suspendu sa leon, durant l'accablante aprs-midi
italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants 
Motta-Visconti.

Par les fentres ouvertes auxquelles une brise drisoire enfle de temps
en temps le store mi-baiss comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge,
s'aperoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord
la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers
entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des
lignes de mriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la
lumire crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le bl et le
raisin, et aussi la soie; la denre de luxe, voisinant avec le pain qui
devrait tre  tous, avec ce vin qui devrait aussi rconforter tous les
hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espces! La
soie, qui la connat autrement que dans les magnaneries, 
Motta-Visconti!...

Dguenills, pour tous vtements la chemise bistre, la culotte roussie
et trs  jour, soutenue par des bretelles dpareilles, pieds nus, les
petiots sommeillent sur leur abcdaire dans de jolies poses replies,
avec des moues, des sourires plein leurs grosses lvres auxquelles
viennent butiner les caresses des rves. Des tignasses boucles ou
broussailleuses et des joues poteles s'appuient sur de petits bras
gourds et gras,--des joues que hle la poussire et que carmine le sang
neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le
bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre,  l'me bonne et passionne, profite de cette
trve pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphre
des misreux en fleur, des enfonons de parias lui inspire des choses
compatissantes et navres, et ce premier ge du serf rural, ces germes
d'humanit taillable et corvable l'induisent en de douloureux
attendrissements, car elle songe  ce qui devrait tre et  ce qui ne
sera pas encore pour tous ces tres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces
garonnets des rves de quitude et de soleil.

Que n'est-elle la fe aux dons magiques pouvant conjurer les destins et
faire pleuvoir sur ces ttes la joie, la srnit, les illusions et les
tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des
prairies les sucs vivifiants pour entretenir et panouir le velout et
la fracheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque
dj ds le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore
qui vont suivre, elle sait l'iniquit et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien dsarmer la misre fatale, assurer toute cette
jolie pousse humaine contre les bcherons et les faneurs industriels,
n'tre que la pauvre potesse apitoye et dolente, qui les aime bien
mais qui n'a rien  leur donner que ses larmes et ses vers de
charit....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son
mouchoir. Elle se prend  scruter l'avenir de ces coliers: Pauvres
fleurs d'pine, rossignols de la chaumire, que seront-ils dans dix ans?
Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de
bourses, galriens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des
prisons. O les reverra-t-elle,  la caserne,  l'hpital,  la morgue,
au bagne,  l'chafaud?...

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'voquer l! Gnralement
les pomes de la bonne institutrice sont des aspirations et des dsirs;
elle essuie les larmes sans songer  fltrir ceux qui les font couler;
elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner
contre les bourreaux!

Aujourd'hui plus cre est son inspiration et son vers revt une sorte de
colre; de l'impatience se mle  son vanglisme. Un trouble anormal
l'envahit! Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mre aux
mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasm tes
divins poles et tes artistes crateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci,
les petiots, que je choie, ceux  qui j'apprends  lire, que je couve de
mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils
encore plus tard? Et quels livres? A quels ducateurs iront-ils? Devenus
adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des
matres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force,
leur sve, leur nergie, leur gnreuse expansion en sordides machines 
gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle
jamais que des ilotes rsigns? Quoi! pas un mle, pas un homme libre,
pas un rvolt, pas un transfuge du travail inique, pas un rdempteur
prouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se
figent et se strotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste
de dlivrance, pas un qui, fatigu de ployer l'chine, se redresse et
frappe  son tour, oui, qui aille jusqu' tuer...

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et
faible femme! Dcidment elle n'crira rien qui vaille aujourd'hui! Et
elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre
de flore enfantine. O candeur,  parfaite insouciance! Comment a-t-elle
pu voquer conjonctures si tnbreuses en prsence de cette aube en
chair....

O c'est mal ce qu'elle allait faire l? Vierge morose, trop imaginative,
pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas
alors pareilles chimres et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle
par l'instinct imprieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature,
la vie lmentaire; elle serait difie, sans phrases et sans
spculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre
passage ici! Que ne pense-t-elle  autre chose? A quoi bon vivre dans
l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure prsente et le moment
immdiat. Pourquoi rver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si
simple de vivre... enfant, amante et mre, et de finir sans avoir rumin
des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la
socit.

Ah! coeur trop tendu, dsarme, dsarme! Il est sacrilge, c'est tenter
l'inconnu que de songer trop obstinment  la misre et  la mort,
devant ces bambins, cette tide couve.... Oh! redoute que par tes
incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des malfices sur ces
ttes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons
providentiels!

Aussi, la voil qui, bonne et mystique, se met  prier en arrtant ses
yeux visionnaires sur l'un des marmots, prcisment le plus gentil de la
classe. Il repose, souriant chrubin aux longs cils d'or; sa menotte
presse d'un geste volontaire la jambette brche au moyen de laquelle
il tailla son crayon, et ses lvres un peu grosses, mais si rouges,
comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un
lutin  qui on voudrait enlever un jouet.

Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si ros, mais aussi le
plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de
subits accs de babil et de turbulence, un brin fantasque et
volontaire, souvent malgr la douceur et la caressante tutelle de
l'institutrice, il dserte l'cole pour aller battre les chemins, trs
loin. Sans doute rve-t-il  prsent de maraudes par les mriers et
d'une ample cueillette de pches et d'abricots. L'institutrice s'est
attache  ce galopin qui aurait l'air d'tre fait de marbre rose si, le
plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et
voil qu'elle songe, non sans mlancolie, aux dix ans du petit qui
sonneront l't prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers,
choisiront pour l'envoyer  Milan, comme apprenti boulanger....
Attendrie elle se rpte le nom du gracieux dormeur, et ce nom mme,
Santo, est une prire, capable d'loigner les suggestions prilleuses et
impies auxquelles elle s'abandonnait tout  l'heure.

Ah, prie la bonne me, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point
l-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des
vilains mtiers! Dfends ta gnreuse plante,  nature, contre le
souffle de l'atelier! Que la fivre urbaine ne fltrisse pas ses joues
et ne leur enlve cet inapprciable velout des pches mrissantes dans
lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!

Et elle songe: Hier encore,  la procession de la Fte-Dieu, c'est lui,
Santo, qui tait joli  croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau
de mouton rejete sur l'paule, avec sa chemisette bleue borde d'or,
ses jambes nues et poteles, ses cheveux boucls, sa croix d'or en guise
de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il
marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique!
Que l'encens embaumait et que les cierges taient blancs! Quelques-uns
taient enrubanns de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous
les flches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette
matine de prires. O les musiques suaves, nervantes tout de mme! Et
les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un
morceau de leur chair anglise et de leur rude cuir de peinard
transform en viande du Seigneur! Et les mres heureuses, un tantinet
jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant
passer, agenouilles, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient
dvotement et avec un peu de fivre ces bambins en les rvant dj
batifis, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui
tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachte les pchs du monde!
Pauvre petit, o seras-tu dans dix ans? A la caserne,  l'hpital? Dans
quelle procession figureras-tu encore,  quel pas plus triste que la
plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrte...

Encore ces vilaines apprhensions. C'est cependant ici le dernier
endroit o devraient lui venir pareilles inquitudes. Est-ce
l'touffante chaleur qui distille ces prsages sinistres? Et dans ces
limbes pourquoi pandre des giries et des pouvantes purgatoriales?
Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'colier endormi: Santo,
qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!

C'est en vain qu'elle voque la paisible procession de la veille pour
chasser le reflux des images vhmentes et funbres. Ses pressentiments
ressemblent au frisson potique des sibylles sur le trpied. Ce qu'elle
prtend revoir et se rappeler se dforme, se travestit en des visions
qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortge
tourne en un dfil houleux et sombre d'une foule qui trpigne sur place
ou qui chasse comme la tourmente.

Devant l'institutrice bahie, surgit un grand garon de vingt ans, les
paules larges, les mains fortes, solide et dcid par la carrure,
imberbe, blond, au teint d'ambre ple et d'oeillet rose avifi aux
pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effars, aux
traits gracieux et solenniss comme par une latente tragdie, un
imperceptible duvet couvrant sa lvre suprieure, les allures--se dit la
voyante--d'un conscrit dpays et ahuri qui viendrait de passer sous les
ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on
toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui
somnambulique regarde derrire lui, du rouge, devant lui, du rouge
encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris
flottant; la casquette de toile blanche  visire plate un peu releve,
 la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu
ple s'ajuste au collet trs chancr de son jersey. Une halte, une
accalmie de la foule volcanique et strpitante, dont il reprsente le
centre, le foyer d'intrt, le campe--est-ce durant une seconde ou
moins?--devant la rimeuse hypnotise. Embarrass de ses mains, les bras
ballants, il profre  voix basse, presque en chuchotant, pour elle
seule: Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce
rvolt, ce rdempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!

Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui
noue la gorge et elle le dvisage, mduse par son imprieuse douceur,
par le sourire mlancolique et de plus en plus ambigu qui affleure  ses
lvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lvres italiennes
apptissantes et copieuses, par la magntique caresse de ses prunelles
d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchrissent encore
sur l'perdue bont de la bouche.

Et la voix susurrante et inflchie joue du coeur de la voyante comme
d'une lyre voile de crpe: Tu me crois un paisible gars, un peu mol,
un peu lendore, musard, baguenaudier, amus d'un rien, cueillant les
jolies filles comme autrefois les abricots et les mres aux espaliers du
prfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois
j'ludais tes pourtant si tides leons,  grande soeur! Tu me crois de
ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pms, en proie  quelque gouge
experte habile  dniaiser les plantureux adolescents!... O chre
songeuse, que tu te blouses!

Et son sourire s'lectrise et s'enfivre, si bien que sa bouche semble
saigner dans son visage blmissant comme une aube de supplice, et il
hoche gravement la tte et c'est--ainsi compare toujours
l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une dlicatesse drisoire
 ct des puissantes paules, ployait, prt  rompre, pareil  une tige
sous une trop lourde corolle:

--coute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon ge et des mtiers
de mon temps.... Je n'aime pas  la manire des autres enfants des
hommes. J'ai rv des dvouements et des communions sans but, sans
utilit, sans justification naturelle, par la seule vertu de la
sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler mme en une
infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui
pleurnichent  la vue d'un oisillon tomb du nid et que la perptuelle
tragdie humaine laisse indiffrentes et rend mme complices, pas
toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui
veut une ternit de mortels, leurre et affole par un clair
d'infini!... J'prouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les
troubleuses et les diversionnelles qui cartent les penses altruistes
et les vouloirs virils, elles ne se dvouent que pour endormir,
amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses
aux pieds desquels elles feignent de s'tendre; elles sont souffleuses
d'gosme, de coupable dsintressement, de dtachement du devoir; pour
les milliards de brutes qu'elles fournissent  la consommation
terrestre, combien ont-elles fait avorter les grces, les vocations, les
gnies, les mes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles
se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies  cette
plante maudite et en piant, avec une joie perverse, l'invasion des
tristesses, des effrois et des dsillusions aux yeux originellement
ravis et au coeur lustral des engendrs! Non, je n'couterai jamais
leurs voix insidieuses.... Je serai rfractaire aux galantes
disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me
salir et me rendre hassable aux mnades et aux louves en rut, je suis
chaste et je mourrai vierge, en m'tant conserv pour l'amour de tous!
Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans
que tu le saches, tu es mille fois plus ma mre que n'importe quelle
gnratrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut
la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu,
dont la chevelure allume les torches des nouveaux zlotes et aux griffes
de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjur les
devoirs et les lois de la multitude!...

--Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus
voir. Tu en as menti. Arrire cette lionne de l'enfer avec son sinistre
meneur. Loin de moi et de Santo.

Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'garent leurs
doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles ptrissent
la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?

Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus ptrir du
pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste  Milan,
reste  ton mtier, reste!

Mais la voil souleve, spare de lui, exile brusquement dans une
grande ville en fte o la cohue chasse sans trve, dans un tourbillon
de tambours, de clairons, de piaffes, d'paulettes, de bannires, de
girandoles, dans un perptuel hosanna de vivats. Une apothose dans le
soir.

Subitement surgit le ple jeune homme  la casquette blanche. Il tire de
dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lvres
rouges plissent, et ses yeux s'aimantent  on ne sait quel vertige et,
cambr dans la pose d'un qui s'est lanc, une jambe leve, d'aplomb sur
l'autre, avec un geste nergique il frappe au coeur de l'apothose. Et
on entend comme le jet d'une eau brusquement libre. Alors, une
panique, des haros, des maldictions! Le tourbillon emporte le
victimaire.... O es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puril
sillage. Pourquoi as-tu laiss choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il
s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve
que tu tenais en laisse!

Aussitt aprs, un sale matin de suie et de bleu dtremp, dans la mme
grande ville qui n'est pas Milan, juste  l'heure o les boulangers
comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing,
de grands hommes  cheval passent au-dessus de la foule carnassire. Un
vilain matin; c'est aussi l'heure o la besogne commence dans les
abattoirs.

Arrire! _Vade rtro_! Encore une fois frmissante et convulse, la
potesse dpose la plume et pour s'arracher  l'obsession abominable,
elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_

O que la voyante voudrait resonger  la procession de la Fte-Dieu, aux
fleurs,  l'encens,  toutes ces blancheurs tides et bates! Mais
implacablement le bnin cortge se transmue, on ne sait pourquoi, en une
cavalcade vhmente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir
l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se
drober  ses vocations et se transfigurer en le grand garon, blond et
rose, doux et farouche, pineuse rose de sombre jeunesse, qui marche
solennel,  pas trs rapprochs, dans le vilain matin de suie et de
brouillard, conduit lui-mme par des gendarmes. Une confusion s'tablit
dans l'esprit de l'hystrique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme,
entre le bambino tenant en laisse l'agneau fris et l'adolescent  la
lionne rouge que mnent ligott des sacrificateurs ricanants. Depuis
longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur
puril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le prcurseur? Alors il lui
faut jouer son rle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrire des
prcurseurs, il y a souvent la dcollation....

Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mivre, et ce grand garon,
robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop
potiques pour tout ce que nos temps plats ont prvu de posie, quoi, le
petit mitron de Milan et le panetier rfractaire, ce sacrificateur aux
bnignes prunelles o l'effroi se cache dans l'azur comme des orages
sous les cmes neigeuses et constelles des _Jungfrau_, ces deux-l ne
font qu'un!...

Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te
bnis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui
sera l'glise triomphante de demain! Car elle doit tre bien odieuse,
bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux phbes,
ingnus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer
les sanglantes reprsailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette
engeance pour que ces yeux de lumire lustrale, ces yeux o rien n'a
menti, o auraient d se mirer les sourires et les enchantements d'un
printemps perptuel, se soient mis  rflchir des couchants rouges, des
aubes plus sanglantes encore! Je te bnis, contre tous; et je voudrais
tre Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dpit de
cette foule ameute sur ton passage. L'autre jour une autre foule te
portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et
plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la
Fte-Dieu!... Ton apostolique beaut exaspre les chiennes dont tu
esquivas les caresses.... Ah! les mres stupides qui t'embrassaient et
te difiaient l'autre fois sur les lvres de leurs poupons et qui,
aujourd'hui forcenes, cumantes, ont arm de cailloux, pour qu'ils te
les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les
lches, les flchisseurs de genoux, les vils iront se repatre de ta
suprme convulsion et chercheront sur tes lvres entr'ouvertes le baiser
de ton me  la Fraternit lointaine!...

O Santo, quelle Hrodiade a demand ta tte! Elle a dans la
courtisane, monstrueuse, l'infme fortune! Qui te pardonnera lorsque
clame et rugit, et glapit, lorsque s'lve le cri de tout l'or menac,
des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser  la
bte dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur
les fiers pavois de la libert et de l'abondance, les beaux gars qu'elle
aurait pu exalter dans une apothose de flicit suprme, elle prfre
les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la
cascadeuse sinistre rclame les rles des meurt-de-faim, les cris des
supplicis de l'industrie et des bagnes militaires, les dtonations des
fusillades fratricides, les explosions des chaudires et des grisous!
Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces
et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs
et lches, nervs par ses voltiges, ils n'ont rien  refuser  la
danseuse immonde! Oui, prends sa tte, socit pourrie, blasphmatrice
de la bont, rgale-toi, gorge-toi de cette jeunesse,  pieuvre dont la
beaut n'existe que pour les ngateurs de la justice et de la lumire! A
la cure! La guillotine est l. Dpchons!...

Un fracas terrible a secou l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumire
livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le
premier clair de l'orage, naturel rsultat de l'accablante journe.
Heureusement elle reprend pied dans le rel. Autour d'elle les enfants
prolongent leur sieste. Et Santo, son prfr? Elle a dj vu autre part
cette tte boucle, ce grand front et ces lvres roses, elle a mme vu
ce poing crisp. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le rgicide, le
supplici! C'est lui-mme....

Elle dfaille et recule, hsitant entre une prire et un cri
d'effroi....

En ce moment le doux blondin s'tire, ouvre de grands yeux saphiriens et
rencontre le regard angoiss de la bonne matresse. Ah le trs cher,
l'aim, le plus aim.... D'un mouvement jubilatoire et cependant
pitoyable de Vierge devinant, ds l'annonciation, les affres au
Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'treint, tandis
que lui, toujours rieur, regarde tonn, ne comprenant rien encore, ne
sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, dj, ce couteau
dans sa main.




LE QUADRILLE DU LANCIER

                  ...in which places I saw and
                  practised such villainy as is abominable
                  to declare.

                     Robert Greene. (Repentance.)

                  Par  force d'avoir purg tous les
                  dgots.

                    Tristan Courbire. (Le Rengat.)


I


A l'impression mtallique et rche du ciel crpusculaire surplombant la
caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement
ajoutrent, comme des gouttes de cuivre fondu.

Les consigns, environ une centaine,  la fois anxieux et affriols,
avertis d'une conjoncture point banale, dgringolrent des chambres
dans la cour.

Soldats mdiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne
s'estimt un troupier modle compar au salaud dont ils allaient faire
justice. Avant de procder  un nettoyage exemplaire, le commandant
avait attendu que le jour ft tomb et que les bons sujets fussent
dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour
excuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette exprience du
caractre humain que possdent les chefs de troupes lui garantissait que
le condamn ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharns et plus
implacables que les arsouilles et les remplaants retenus au quartier.

Ils se placrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face 
vingt pas d'intervalle.

Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agac, le
capitaine souffla quelques mots  l'oreille d'un marchal des logis qui,
avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du btiment que couronnaient
les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers
les combles; ils se reprsentaient la sommation faite l-haut au trs
principal intress, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de
descendre avec sa garde.

Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants
spectacles, leur imagination courait la poste et il s'coula des
minutes, durant lesquelles le commandant brossait  coups de cravache la
chimrique poussire de ses bottes, avant que le protagoniste du drame
promis dboucht avec son escorte.

Un murmure comparable au bruissement des feuilles sches chasses par le
vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prvalut un
de ces silences permettant de surprendre la distillation des penses et
le pantlement des coeurs.

Malgr sa condition fcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le
coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de
taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moul dans
son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la
grande tenue, mais sans le sabre, les perons et le czapska. Il
carquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement expos  la
lumire et quelques brins de paille mls  sa chevelure noire et crpue
donnaient  croire qu'on l'avait surpris dormant tendu sur sa litire.

Quoique libre de ses mouvements, il s'avanait avec la lenteur et la
gaucherie d'une recrue. Il semblait essouffl, et comme il s'arrtait
pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entranrent
par les bras jusqu' dix pas du capitaine.

Dsireux d'viter ces prunelles hostiles et sarcastiques opinitrement
braques vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre
le vol de quelques moineaux qui regagnaient en ppiant leur nid situ
dans les toits mmes sous lesquels on l'avait incarcr, lorsque soudain
il entendit hennir l-bas  l'autre bout de la caserne et s'brouer
l'instant d'aprs en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture
fringante trop longtemps retenue  l'curie, un cheval, son propre
cheval, le joli alezan si bien ajust au cavalier. La noble bte
appelait-elle son matre? L'ide qu'il ne la monterait jamais plus lui
rendit plus cruel encore le sentiment de son dshonneur et, pour la
premire fois depuis son arrestation, il eut peine  refouler ses
larmes....

Cependant, aprs avoir touss, le capitaine dploya une pice
administrative et lut, non sans bafouiller, le procs-verbal du flagrant
dlit.

Les yeux humides toujours tourns vers le fate, les bras ballants, le
patient s'efforait de n'couter que le guilleri des moineaux, le
hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal
de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau
s'vertuer, les priphrases pudibondes et ronflantes du rquisitoire
dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation:
...attentat aux moeurs... dgradation ignominieuse... mise au ban de
l'arme... lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou
le lui dchiraient comme des clats de fifres.

Arriv au bout de sa lecture: Faites votre office! profra d'une voix
plus sourde le commandant en s'adressant au marchal des logis.

Celui-ci, aprs une pause crispante, se dcida enfin  aborder le
condamn et,  gestes prcipits, il lui arracha tout d'une tire les
chevrons et les galons des manches, les torsades des paules, les
brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de
faciliter cette opration infamante, au pralable insignes et ornements
avaient t dcousus puis rattachs lgrement  l'uniforme. Malgr cela
l'oprateur suait  grosses gouttes; plusieurs fois il fut forc de s'y
reprendre; il voyait trouble; sa main lchait prise; press d'en finir
il allait trop vite.

Avant d'entrer au service ce grad avait t valet de mareyeur et, 
chaque broderie qu'il enlevait au misrable, il se souvenait du
sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramene au bout de
son couteau brch. Il n'tait pas jusqu' la pleur livide et surtout
les convulsions du dgrad au contact de son poing qui ne rappelassent 
l'excuteur les bestioles violtres qui se tordaient, corches et
trononnes, sur l'tal.

Le sourire de bravade et de forfanterie que les lvres de l'anathme
taient parvenues  dessiner, au commencement, dgnrait, de stade en
stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'excuteur se dtournait
pour ne plus le rencontrer.

Ce rictus faussement hilare tait d'ailleurs dmenti par l'inpuisable
dtresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.

Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et prcis les larges
bandes oranges faufiles  la culotte. Et  cette suprme avanie,
lorsque le misrable ramena vers l'excuteur ses yeux lamentables, une
fivre brlante les avait subitement schs: ils n'taient plus noys de
larmes mais ils taient injects de sang.

Cette fois le marchal des logis recula et battit en retraite, hant
pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces
prunelles sanguinolentes.

Le capitaine aussi s'tait retir de la scne. Pour les formalits qui
restaient  accomplir il rpondait de la trs bonne volont de ses
hommes. Point n'avait t besoin de les styler.

Les deux rangs se rapprochrent de faon  former un long et troit
couloir depuis l'endroit o se trouvait le condamn jusqu' la grande
porte ouverte  pleins battants.

Le pauvre diable pressentit qu'une autre preuve, un surcrot de torture
lui tait rserv.

A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, aligns 
quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite
porte en avant, on les croirait prts  se fendre comme  la salle
d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille proccupation
agressive. Ils prennent donc leur mission bien au srieux! Ces lvres
pinces, ces regards pieurs, ces ttes carnassires obliquement tendues
vers sa pitre personne! On dirait autant de spadassins ou plutt de
coupe-jarrets apposts sur la grand'route....

Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de
l'endiabl quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la
dgradation du misrable.... En avant deux! Et en cadence!...

Non, ils sont trop de monde  lui en vouloir. Piti, les anciens
copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramne plutt au cachot pour ne
plus jamais l'en extraire; qu'on l'y drobe  la vue de ses semblables,
qu'on l'y laisse mme crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de
son propre mouvement....

Mais les pitauds qui taient alls le dnicher tout  l'heure et qui,
posts derrire lui, n'ont cess de le surveiller, rpriment cette
vellit d'indpendance et, rattrapant le gaillard par les paules, le
font pirouetter sur lui-mme et, d'une double ruade dcoche au bas du
dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnes.

Dzim la! En avant deux!

De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scands
par la musique forcene,  temps et  point voulu, presque avec le
_une_... _deuss_... de l'cole de peloton: repli vers la fesse, le bas
de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins
du ptiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible,  dessein,
et se bornent  esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards
aigris par les punitions et les corves prend un pre dlice  ce jeu
froce. Ils frtillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche
du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,
bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action
unique. Ils sont littralement hors d'eux-mmes. Pas souvent qu'ils
rateraient le pkin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans
employs  des oeuvres d'quit sociale, ils lui dcochent la pennade
juste entre les jumelles. Les plus agiles, aprs l'avoir fouill de la
jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent,
joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les
mieux rabattus, et se rpandent en interjections rauques, en ahanements
de goujat qui bat la semelle pour se rchauffer les arpions. Jamais les
bltres n'apportrent tant de zle et d'mulation  la manoeuvre. Cette
rigolade sera la plus carabine de leur temps de service!

Il y a jusqu'au fracas trangement mat et touff de cette vole de
coups assns  la dfilade qui les a mis en liesse. Un ancien dbardeur
compara ce bruit  celui d'une pile de ballots s'croulant  fond de
cale. A un bcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue
rageusement la fort effeuille. Mais un manutentionnaire trouva mieux
encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le ptrin,
il songeait  la plainte sourde de la pte humaine ce soir  jamais
fameux!...

Inerte, priv de toute pense, durant plusieurs secondes l'homme ricoche
et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat
c'est pour se relever aussitt comme une haridelle sous le fouet du
charretier.

Enfin, il touche  la limite de cette voie de douleurs. Quatre  six
tourmenteurs encore  dpasser et il sera dehors, libre, au large. Mais
le large et la libert l'pouvantent bien autrement que les preuves
qu'il a subies dans ce prau. Cette rue faubourienne, ces terrains
vagues, ces enclos lpreux piqus,  et l, de quelque bec de gaz
palpitant comme une chauve-souris enflamme, cette atmosphre vesprale
ne lui a jamais paru aussi farcie d'embches.

Un horrible imprvu le guette....

Et plutt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il
ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux
haies de tourmenteurs pour rintgrer son cachot de misricorde. Mais,
exasprs par cette inertie, d'ailleurs presss d'en finir, les derniers
partenaires runissent leurs efforts et, le visant  la fois, le
projettent sur le pont-levis au-del de la porte.

Avec un fracas spulcral, les vantaux massifs battirent derrire lui,
tandis qu'une hue prolonge le salua par-dessus les crneaux de la
muraille.


II

Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la vote tnbreuse, pesant
contre la porte, haletant aprs les quatre murs, aprs la clmente
solitude de la gele. Au fond il mit du temps  se rendre nettement
compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se
dcouvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il tait
aveugl et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupires, il ne
cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxi, des hoquets
d'pileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses
ennemis se rpercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que
leurs pieds continuassent de le fouler.

Sa tenue, si glorieuse il y avait  peine cinq minutes,  prsent
dgarnie de ses affiquets et de ses passementeries, dfaite comme une
guenille, troue par places, ne tenant presque plus  son corps,
reprsentait une livre de honte, une caricature de l'uniforme; une de
ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule
de plusieurs gnrations de masques, un paillasson auquel s'taient
racles avec rage les plus boueuses semelles du rgiment.

Et dire que son quipement tait moins avari encore que l'pave humaine
qui le revtait. Impossible de tomber plus bas, d'tre plus abject, plus
odieux que ce rebut de l'arme. Sous l'uniforme il ne comptait plus un
seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roul, grenouill de
bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'tait
cependant vautr dans de dgradantes promiscuits, ne lui pardonnerait
cette turpitude suprme  ct de laquelle les pires infamies devenaient
de bonnes oeuvres. Les plus mauvais drles s'taient cru le droit et
mme le devoir de le jeter  la voirie!

Et son chtiment ne faisait que commencer:

Dsormais le meilleur samaritain se dtournerait de lui. Le lpreux
aurait peur de lui toucher la main. Il tait irrparablement interdit,
hors la loi, hors la socit, hors la famille! Pour lui plus de parents,
plus de soeurs, mme plus de mre!...

A cette pense, la premire qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de
ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve,
mais, tout  coup les dissonnants accords du quadrille racl et souffl
pendant son supplice secourent de nouveau la torpeur cauteleuse de la
banlieue.

Et les discordances, la couleur fauve, la frnsie, la continuelle
flure de cette musique digne du rogomme et des gueules du voyou, ces
cuivres aussi mal embouchs que des escarpes, ce cancan provocateur et
cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des
cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son
dsespoir en un dmesur besoin de reprsailles!

--Quelle btise j'allais commettre! se dit-il, en s'loignant
allgrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honntes
gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus
tort de me faire pincer: voil tout.... La nature se moque bien des
lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour
lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands
chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si
les nuits obscures protgent les liaisons permises, elles ne favorisent
pas moins les amours frauduleuses!...

Il ferait beau voir les animaux domestiques rduire  l'impuissance les
rapaces et les carnassiers.... Imbcile qui me croyais l'exception, le
seul drogateur de mon espce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans  peine, et
pour une peccadille, pour une msaventure, je me serais appliqu 
moi-mme cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde
pargne souvent aux chourineurs effrns.... C'en est fait.... Si
l'ordre et la rgle me condamnent sans rmission, je m'enrle au service
de la fantaisie et du bon plaisir; je passe  l'arme des francs
vauriens et des insoumis....

Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les
turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu
piment....

En voil qui ne disputent point sur les gots ou les couleurs!... Je
sais une franc-maonnerie dans laquelle mon caractre et ma jeunesse me
vaudront une cordiale hospitalit!...

Et tandis qu'il s'tourdissait de sophismes jets ou phrases saccades,
entrecoupes de ricanements, il se suggrait des mystres et des rites
qu'il n'aurait su potiser en termes assez spcieux....

Aux confins du monde rationnel, au del des extrmes tolrances, les
stigmatiss, les incurables de son espce se rfugiaient en des lazarets
clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient
adoucir nos soeurs de toutes les charits!

De trop explicites gazettes lui avaient rvl les moeurs sgoriennes
des colonies pnitentiaires. A ct des chambres de mendiants et de
frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risques et leurs
indcentes brimades taient de virginales nurseries. Les chauffoirs des
dpts de vagabonds perptuaient les priapes des antiques tuves. Et,
comme dans des serres torrides tablies pour la culture la plus force,
on y voyait fleurir des vgtations monstrueuses ressuscites du
paganisme ou importes de l'Orient.

L'atmosphre y rgnait plus suffocante que l'ozone et plus dltre que
la mofette. De livides dsirs crpitaient  fleur de peau comme les feux
follets sur la tourbire. Ici, le feu de l'enfer prvalait contre le feu
du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et
des lacs asphaltides ne se tranaient et se mlaient avec autant
d'effronterie. Et  prsent le dgrad aspirait  cette vie patibulaire
et gotait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du
galrien pour son compagnon de boulet....


III

Il tait tellement obsd par ces mirages nfastes, qu'en passant devant
l'entre du bal o le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux
danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.

La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dvisager le maladroit.
Ses traits dcomposs, ses yeux hagards, l'expression farouche et
incendiaire de sa physionomie les frapprent aussitt; mais ce qui les
estomaqua au point de les dgriser, ce fut l'extraordinaire tat de son
accoutrement. Ce dbraill,  lui seul, constituait un attentat au
dcorum et  l'ordonnance.

--O diable ce paroissien avait-il t s'arranger ainsi?

Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La
rencontre tait vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait
rire!

Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du mme sobriquet que
venaient de lui hurler les chos de la caserne. Cette fois encore, la
rsolution l'abandonna; il demeura lche, baiss, sous l'injure. Et
avant qu'il et repris connaissance, song  repousser ces agresseurs ou
du moins  s'enfuir, d'autres gaillards, attirs  la porte par les
exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se
massaient autour du dgrad et lui coupaient la retraite.

Un mot les mit au courant. Leur mauvais gr se compliquait de cette
hostilit que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les
ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte
l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les
abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge mme o les galants de
barrire faisaient sauter leurs dulcines, avait t dmoli de fond en
comble par la soldatesque en manire de reprsailles et par esprit de
corps,  la suite d'avanies infliges  l'un ou l'autre lancier.

Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs
avait dsert ou reu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute
l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux
sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les
indisposait plutt contre lui et ils se rjouissaient cruellement de
pouvoir justifier leurs prventions  l'gard de l'arme entire 
laquelle avait appartenu l'expuls, et  laquelle ils attribuaient les
mmes dshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins clments pour
le coupable que ses anciens frres d'armes. Dj ils l'entranaient 
l'cart pour le mettre  de nouvelles questions, le coucher longuement
sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les
virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.

Un des principaux marlous s'interposa:

--Ne salissons pas nos mains  ce bougre: accordons lui plutt
l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour
et voyons s'il se montrera coq ou chapon!

Exultant  ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder,
le sujet  l'intrieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne
demandaient pas mieux que d'accorder une revanche  ce joueur par trop
grec, par contre le patron de l'tablissement, soucieux d'viter de
ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant
d'autoriser ce sport passablement dcollet, mais comme il dpendait
exclusivement de cette clientle excentrique et qu'en somme en irritant
ces dtestables coucheurs il courrait plus de pril qu'en s'alinant la
rousse et les pandores, il finit par se rendre  leurs injonctions
comminatoires. En consquence on ferma les portes, on bcla les
fentres pour empcher les indiscrtions; on suspendit les danses.
Quelqu'un imposait mme silence aux gagistes, mais la majorit insista
au contraire pour que le divertissement ft assaisonn de musique. Leur
avis prvalut, et les croque-notes furent invits  mener le plus de
boucan possible afin de donner le change aux mouchards du dehors.
Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-tre du gingembre au
refroidi!

--Attention! clama le boute-en-train qui venait d'mettre cette
hypothse profonde,--l'honneur est aux doyennes du srail. Allez-y,
chacune, de votre boniment! Mais, jusqu' nouvel ordre, bas les pattes!

Pour tenter la conversion du rengat on n'accordait  chaque prcheuse
que la dure d'une figure de quadrille.

Au signal l'orchestre entama avec rage le pantalon de la danse
fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnire dente, une
pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de
guenon amoureuse et lui dbita des ordures camardes.

La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des hues.

Aprs cette maugrabine, aux premires mesures de l't s'amena une
colporteuse presque aussi mre, qui entretint l'indulgente hilarit des
comparses mais n'obtint aucun autre succs.

Pour la poule cette vtrane du trottoir cda le terrain  une
harengre un peu moins marque, plus propre aussi, dont, au milieu de
fort profondes tnbres, un permissionnaire ivre se ft peut-tre
rassasi, quitte  l'triper ensuite.

Celle-ci fit place  une commre rondelette, vraiment accorte, un
morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le
mijaur ne rpondit pas plus  ses avances qu' celles des trois
prcdentes gorgones.

Les assistants commenant  le trouver difficile, se remirent 
l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.

Il ne se laissa pas dmonter par leurs reproches et opposa la mme
froideur, le mme ddain aux paroissiennes qui dfilrent aprs cette
favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou
gamines dlures, sirnes serpentines ou boulottes douillettes, vampires
dcharns ou goules ventrues, aucune ne parvint  lui tisonner le
temprament.

La toute dernire, celle que les juges du tournoi tenaient en rserve:
un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un
collgien prcoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de
rsultat que la kyrielle qui l'avait prcde.

Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un
toll, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.

--Eh bien, s'il en est ainsi!--hurla le chef de la bande,  toutes ces
femmes horriblement mortifies,--il y passera de force! A la cure les
mtines!

--A la bonne heure! se dit le dgrad. Mieux vaut subir leurs violences
que leurs fadaises!

Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient  la fois dans l'arne,
il leur dcocha un regard tellement frigide, tellement rbarbatif,
qu'elles tombrent en arrt, mates par sa superbe, confondues par
l'normit de son aversion.

Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique:
le moment tait venu de s'amuser  cette exprience tout autant, mme
mieux que les factieux rcidivistes.

Bientt, avec l'aide du mauvais gnie, le lancier dchu serait peut-tre
le seul  se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les
candides repris de justice ne se doutaient gure de ce qui les
attendait, du tour abominable que ce cachottier tait rsolu  leur
jouer.

On le vit se dpartir de son attitude rpulsive, de sa contenance
hargneuse. Allait-il s'humaniser  la fin? Ses traits se dtendirent; il
se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croiss sur la
poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant
 des oeillades. O voulait-il en venir? Il songeait tout simplement 
prolonger l'preuve,  gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les
promenant par des alternatives de confiance et de dception, jusqu' la
minute fatidique o sa conspiration claterait  tous les yeux. Rien
n'avertit les matriels Philistins et leurs roues Dalilas de la
catastrophe que leur prparait ce mchant Samson, pas mme le sourire
faux et sybillin effleurant furtivement ses lvres.

Oui, il joua tellement bien la comdie que les femelles s'y laissrent
prendre et rentrrent momentanment leurs griffes, malgr les
objurgations des mles avides de carnage et presss d'en finir. Voil
qu'elles se reprirent  le supplier en choeur,  lui chuchoter de
tendres et humbles dclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues
reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles
s'enhardirent jusqu' l'embrasser,  l'treindre dans leurs bras,  le
presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait
calme, souriant, nigmatique, sans se prononcer encore, en cette
crispante posture d'un belltre que sa fatuit empche de dsigner son
lue,--les mieux tournes abandonnrent jupes et corsages, recoururent 
des attitudes savantes,  des pratiques jusqu' prsent souveraines et
irrsistibles.

Lui continuait de les berner en secret....

Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevrent la besogne de ceux
qui l'avaient dgrad et le dbarrassrent pice par pice de son
uniforme dpareill. Loin de leur opposer la moindre rsistance, il
semblait encourager ces privauts, si bien qu'elles finirent par le
rduire au costume sommaire du conscrit examin par le conseil de
revision.

A l'poque o il passa cette visite, vritable parangon de beaut mle
et adolescente, ses formes nerveuses et muscles avaient arrach des
jurons approbateurs aux grognards chargs de jauger et de trier la
viande  canons. Mais aujourd'hui, une influence mystrieuse, un pouvoir
occulte trangement suggestif tait intervenu pour enchrir encore sur
ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une
splendeur surhumaine.

Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurrent elles quelques
moments blouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre,
muettes, retenant mme leur haleine, sentant leurs jambes se drober
sous elles, sur le point de tomber  genoux....

Puis le dsir l'emportant sur la dvotion, leur nostalgie charnelle
s'invtrant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le
voulant  la fois, toutes rsolues  s'en emparer cote que cote,  en
prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacrer et se disputer
les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les
bribes de son reste de tenue.


IV

Les hommes de l'assemble, presque tous jeunes et athltiques gaillards
de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rdeurs de
barrire, s'taient gosills  flatter et  stimuler leurs compagnes.
Fivreux, trpignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des
exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des
jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils
semblaient des villageois intresss dans un combat de coqs, avec cette
diffrence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq
rcalcitrant.

Peu jaloux, mme partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas
mieux que de cder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines  ce
joli bent. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que
plus de prestige.

A la longue, cependant, les marauds s'chauffaient  la place de cet
homme de bois et ils refoulaient  grand'peine leur envie de s'lancer
sur les tentatrices et de les venger de sa frigidit par un tribut
surabondant. Et en mme temps qu'ils se trmoussaient d'ardeur et
rlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprcation assez
norme pour en agonir le piteux damoiseau.

L'preuve se prolongea. D'insinuantes et de clines qu'elles s'taient
montres jusqu' prsent, les femelles se firent agressives et malignes;
une rancoeur, une cret acheva d'encanailler leurs grces banales et
leurs appas publics.

Le dpit les enlaidissait  tel point que l'attention angoisse et
tendue, la solidarit fougueuse et vengeresse de la galerie se
relchrent.

Graduellement les drles en vinrent  partager la rpugnance que ces
maritornes grimaantes et gorgiases, l'cume aux lvres, rauques de
lubricit, inspiraient  cet adonis.

Oui, peu  peu, et en leur for intrieur, ils dsavouaient leurs
violentes complices.

Comment en arrivrent-ils  se rappeler avec un regret attendri, avec
presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions ngliges,
tant de polissonneries commises en manire de rcrations  l'poque de
leurs baignades d'apprentis lchs par les fabriques?

Leurs flopes gagnaient  pas acclrs les rives du canal de batelage.
Par les crpuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux
stagnantes et ravageaient les lots d'algues et de ftides nnufars;
puis, mettant de spculatives lenteurs  se rhabiller, prenant plaisir 
se voir au naturel, leurs bats licencieux, leurs jeux outrs sur les
berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers
gavs de fritures et de matelotes.

La nudit de ces vauriens, leur carnation spciale persistait  trahir
les efforts et les attitudes du mtier, le jeu de l'outil, les tics et
les manoeuvres professionnels; leurs membres s'taient faonns  la
gymnastique artisane; leur chair, imprgne des poussires et des sues
du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragot
topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des
haillons dpouills. Ce dshabillage vicieux se tonalisait avec la
rgion usinire. Il marquait l'heure ambigu de cette pleine eau
clandestine, abrge et dramatise par l'apparition des bonnets  poil.
Garons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides
effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paluden, la
douloureuse et toujours convalescente beaut de cette nature suburbaine.

Leur dgaine efflanque et blafarde, leurs muscles macis par places,
remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs
vertbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggrait
mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses
espigleries. De furieux corps  corps aboutissaient  des
rapprochements douillets et frileux,  des tendresses dtournes....

Oui, comment en arrivrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement
mousss,  se remmorer  prsent les tideurs veloutes et les
insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu
subtiles retrouvrent-elles l'odeur spciale de ces soirs glauques o
la campagne fausse s'lectrise comme une chambre de fivreux? Mais qui
expliquera jamais le dynamisme de nos tres? Et la complaisance du fer
que la rouille dvore.... Et la limaille s'accrochant  l'aimant?...

Au surplus, depuis longtemps appts de force musculaire, friands
d'exploits intrpides, de rixes bien rouges et de dfis tmraires,
capables d'envier  un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste
plutt que ses quipes galantes, capables aussi de sacrifier une
matresse  un fal compagnon,  mesure que leur attention se dtachait
des sirnes cheveles et glapissantes, ils se prirent  admirer le
courage et l'impassibilit du patient et  mesure aussi que s'invtrait
leur rpulsion pour leurs amantes de tout  l'heure, ils se sentirent
non seulement indisposs de moins en moins contre cet original, mais
trouvrent son temprament fort plausible, se prirent mme  son gard
d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas  dgnrer en une
affective indulgence. Ce mystrieux retour d'affinits s'accusa de
minute en minute. Jamais ces forcens n'avaient rencontr ce genre de
force, cette bravoure-l, ce mpris des pires ignominies, cette
assurance, cette radieuse crnerie, cette dsinvolture de jeune dieu
suprieur  toutes les lois et  tous les pactes du commun des
cratures.

Et le calme cleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance
fline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphmatoire
dgot de la femme dans ce corps viril d'une cambrure pique, d'un moule
ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait  la fin un
penchant qu'ils n'avaient jamais dcouvert sous leurs rugueuses
carcasses et dml dans la houle et l'effervescence de leurs
postulations.

C'tait plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, mme plus qu'en
acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils apprciaient la suprieure
plastique de ce mcrant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils
l'aimaient d'une ambigu tendresse, ils taient prts  embrasser sa
cause.

Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs
reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrles;
leurs pieds cessrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs
poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis
vers lui comme des casse-tte; l'angoisse serra leur gorge, son fluide
leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur
chair ptit dans sa chair, leurs corps s'incorporrent au sien....

Dtourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels,
dplacer le sige de leurs affections, fomenter l'rotisme le plus
subversif: c'tait donc l ce qu'avait tram l'infme. Le malfice
oprait au del de ses plus vindicatives esprances:

Il s'tait produit en ces natures plantureuses et massives un de ces
rprhensibles et vhments transports qui fanatisaient les paens  la
vue des tortures superbement endures par les martyrs et qui dictent
aujourd'hui une imprieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant
d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....

Le perturbateur avait suggestionn de tout son fluide ces faubouriens
intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et  prsent, en
retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir
l'espace et l'envelopper, lui-mme, des pires baisers et des plus
secrtes caresses. Une expression de jouissance sublime s'pandait sur
son visage. On aurait cru assister  l'apothose d'un confesseur de la
foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie
troublerait  jamais les sources amatives de ceux qui en avaient t les
tmoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux reprsailles de
leurs femelles devenaient ses premiers nophytes, ses disciples
passionns et vengeurs!

La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succd tout  l'heure
en lui  ses remords et  son dsespoir, faisait place  son tour  une
sensation de batitude infinie, d'perdue flicit, de triomphe suprme.
Il tait fier de lui-mme, rconcili avec sa faute au point d'en tirer
gloire: sa conscience lgitimait et exaltait ses erreurs....

Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'teignaient l'une aprs
l'autre, les voix rudes des mles se taisaient. Envahis par l'angoisse
ambiante, les musiciens renonaient  torturer leurs cuivres bossus et
leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus  prsent que
les sinistres glapissements des louves aboyant  la lune par une nuit de
gel, ou de faux ricanements d'hynes tenues en respect par une
comminatoire effigie tombale....

Quelque temps, trop occupes de leur victime, elles ne remarqurent pas
le silence rprobateur dans lequel se renfermait la chambre si
tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la
possession magntique s'tablissant de plus en plus troitement entre
les regardants et la victime, le fluide qu'ils changeaient devenant de
plus en plus intense, ce calme et cette immobilit autour d'elles leur
causrent une vague inquitude, puis elles furent intrigues par l'air
extatique dont leur proie les narguait, puis, elles dcouvrirent la
crise inoue qui s'tait produite dans les sens de leurs souteneurs.

Damnation! Non content de se drober  leurs avances et  leurs
pratiques, l'aberr passionnel leur volait, leur arrachait les
tendresses de ces bons mles. S'il dfaillait, s'il se pmait ainsi,
c'tait enivr par le bouquet de leur abominable tendresse.

Dsormais elles, les coucheuses et les nourricires fidles,
n'existeraient plus pour ces ruffians dbrids!

Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.

Alors, avant de se retourner contre les lcheurs, elles voulurent en
finir avec l'androgyne qui les avait dbauchs. Avec une recrudescence
de rage, elles se mirent  le griffer,  le mordre,  lui tirer les
cheveux. Quelques-unes le percrent de leurs pingles, de leurs broches,
le dchiquetrent  coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient
de le mutiler, mais les jeunes les en empchrent, ne dsesprant pas
encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir 
petits coups. A dfaut de sve, elles se gorgeraient de sang. Lui,
cependant, continuait de rire aux dmons. Son exaltation le rendait
disvulnrable ou plutt,  mesure qu'elles le criblaient de blessures,
il lui semblait que ses idoltres y promenaient des lvres balsamiques
et on n'aurait su s'il se dbattait dans les affres du trpas ou dans un
spasme de flicit divine.

Ses complices demeuraient stupfaits, clous sur place, partags entre
l'envie de le dlivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi,
les prtres sacrifient dans la messe le rdempteur qu'ils adorent.

L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il
perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter 
son secours. Il et t aussi difficile de parvenir jusqu' lui que de
retirer un ftu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils
l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes
ces harpies sur le corps du seul bien-aim.

Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de
s'arrter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas puis en
ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vid jusqu'au trfond
la coupe des volupts majeures? Il tendit vers eux des mains
conjuratrices pleines d'onction et de charit. Avant de les fermer pour
toujours, par-dessus l'enchevtrement et les replis des mnades, il
laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces
possds. O ce qu'il y avait de dlicieusement flon, d'ineffablement
sacrilge, d'amoureusement sinistre dans ces mmorables yeux d'archange
dchu!...

Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la
dvotion qui manait de ces ensorcels, pour s'en griser comme d'un vin
eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrme efficace entre tous,
n'esprant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-mme sentit
s'pancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de dsirs et de
nostalgies, tout ce qu'il distillait de sves, et l'essentiel de son
tre aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.




LE SUICIDE PAR AMOUR

                  A Georges Khnopff.


Il tait arriv  Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des trs rares
fois qu'il et accept  dner,--car il se trouvait mal  la seule ide
des prsentations, des amabilits de commande et des visages oiseux,--de
se rencontrer avec un gentleman anglais nomm sir Lawrence-Frank
Whittow.

Le visage nbuleux et nigmatique de cet tranger avait requis son
attention au mme titre que le piquait tout objet rare, mdaille antique
ou musique exhume. Sans deviner la nature de la hantise ou de la
possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait
en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui
se sont replis sur eux-mmes et qui se consument aux passions qu'ils
n'ont pu communiquer comme le feu purificateur  une lite de mortels.

Aux yeux du monde extrieur sir Lawrence reprsentait l'un des trois ou
quatre contemporains  qui l'on pt appliquer cette pithte puits de
savoir et qui eussent t, au moyen-ge, autant de docteurs Faust.

Une srie de formidables dcouvertes dans le domaine des sciences
naturelles l'avaient aurol de gloire et presque de terreur. Il
s'attachait  cet homme ple et fluet, au parler sourd et grave, quelque
chose du prestige qui revtait les sorciers et les thaumaturges, et
quelque merveilleuses et mme bouleversantes que fussent ses
dcouvertes, les milieux savants attendaient de son gnie des conqutes
plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collgue en savait
plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.

N'et-il mme pas t nimb de prestige que sa physionomie et cart
les familiers et les indiscrets. Ag de trente ans, par moments son
visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.

Pour dfinir l'impression que lui avait cause le masque caractristique
du baronnet, Marcel n'avait pas trouv mieux que de comparer ce masque 
un ciel caniculaire pendant une de ces journes de chaos mtorologiques
o des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleills.

Sir Lawrence avait des cheveux trs noirs, la barbiche et la moustache
peu garnies, des lvres minces et lgrement sardoniques, mais,
remarquables avant tout autre dtail de sa physionomie, des yeux
extraordinairement bleus, des yeux lucides et imprieux de magntiseur,
avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les
Napolitains constatent chez les _jettatori_.

Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec
le clbre tranger, que tout le personnage lui semblait clair par une
lumire intrieure, trangement lunaire et sidrale, comme des ides qui
se mettraient  luire, comme un fluide psychique, se rvlant au sens
visuel, et Marcel ajoutait qu' certains jours critiques et motionnels
cette concentration de rayons moraux tait telle en sir Lawrence que les
objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en
crpuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami,
c'tait alors comme si le soleil se couchait en cet homme.

A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de
frquentes visites. On plaisanta mme, pour autant qu'on ost plaisanter
le savant anglais, l'amiti subite de ces deux taciturnes. D'abord il
fut surtout question entre eux des lois et des phnomnes de la
physique. Des expriences tablies et contrles, ils se lancrent dans
les champs de l'hypothse, des inductions et des probabilits.

Sir Lawrence tait,  ce qu'il dclara lui-mme  Gentrix, un
_positiviste mystique_, c'est--dire qu'il croyait au merveilleux, tout
en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou
irralisable. Et c'tait, prtendait-il, uniquement  cause de notre vie
matrielle, niaise, outrageusement vnale et cupide, gaspille en des
intrts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possds
autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus,
c'tait pour nous punir de notre indignit.

Prcisment  cause de sa foi en la toute-puissance de l'me humaine,
pourvu que cette me ft dgage des ignominies qui l'obscurcissent et
l'touffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs
et les charlatans, bien plus redoutables et plus nfastes que les
sceptiques et les voltairiens ricanant  propos de tout.

Ceci donnera une ide des convictions audacieuses du savant: il estimait
possible la gnration spontane et prdisait qu'un jour la puissance
cratrice de l'homme ne connatrait point de limites et que nos
descendants possderaient toutes les forces dont les esprits
superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.

Les premiers temps Marcel Gentrix prouva quelque malaise devant la
scheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank.
Il comparait son ami  un astronome qui ne serait que mathmaticien et
pas un tantinet pote.

Malgr les progrs de leur liaison, Marcel s'tonnait aussi de trouver
sir Lawrence hermtiquement ferm sur tout ce qui touchait au sentiment,
au ct amatif de son individu. Avait-il aim? Ce n'tait pourtant point
le travail et les proccupations du savant qui lui modelaient un masque
souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui rpandaient, 
d'autres instants, sur ce mme visage la douceur navrante et la radieuse
dtresse d'un jeune martyr.

Cet homme suprieur par l'intelligence devait tre immense aussi par la
bont. Gentrix le devinait singulirement affectueux, mais chaque fois
qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais dtournait
aussitt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive
d'un regard dpouill de toute sympathie.

Comme de juste la curiosit de Marcel s'accroissait en raison mme de
l'impntrabilit de son compagnon.

A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix
se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait
tre de celles qui eussent perdu, ruin, ananti tout individu moins
solidement tremp.

Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la
banlieue, o bon marcheur, l'Anglais entranait frquemment son
camarade.

Le temps et la saison favorisaient ces courses  travers les paysages de
transition entre la campagne et la ville:

La nature tait prise du premier frisson de la fivre automnale. Les
feuillages se dgradaient en colorations sublimes de regret et de
nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour  son dclin. Prs et
bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de
dfroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plbe 
laquelle avait insult depuis le printemps l'clat parvenu de la
vgtation trop verte. L'poque et le milieu s'harmonisaient et, pour me
servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se
promenaient dans un paysage d'quinoxe et par une temprature
faubourienne.

Ces mots furent prononcs  certaine heure crpusculaire, o la navrance
ambiante avait exerc une impression assez inattendue sur sir Lawrence.
A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant dlaissait ses
discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme  la
contemplation des scnes et des personnages qui les entouraient.

Une musique de foire s'levait dans le lointain, au bout de la vaste
plaine, croise de quelques fosss stagnants et d'aunaies gibbeuses, o
des moutons  toison violace par le couchant cuivreux paissaient une
herbe boueuse et jaunissante.

Oui, une musique de foire s'levait canaille et toute mridionale,
l-bas, tout l-bas, derrire ces palissades mal goudronnes que
dpassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des
architectures de carton-pte dcoupant sur la lourde et poignante
mlancolie de la vespre flamande la silhouette des principaux monuments
de Venise.

Et, pour ajouter  la brutalit de l'anachronisme, sous l'horizon gris
et pourpr, aux farouches clats mtalliques, ces fantmes, ces larves
de palais et de temples orientaux se draprent dans une lumire
lectrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de
gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crpuscule
brabanon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait  la fois
quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du
midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi
du mirage. En coutant ces srnades, on aurait eu  la fois envie de
rire et de pleurer.

Les deux amis s'taient arrts au bord du talus dvalant vers la plaine
o, non loin, paissaient les moutons et, trs loin, carnavalait une
kermesse vnitienne....

Sir Lawrence prit Marcel par le bras:

--O pote aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathtique, savoure
l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton
village  bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la
contre grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu
goteras bientt le charme de cette mauvaise rencontre. Il rsultera je
ne sais quel magntisme et quelle lectricit de cette collision des
natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se
donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente.
Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrmes
sont faits pour se toucher. Un prsage m'avertit que tu en feras bientt
une exprience dcisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux
terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpges
et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la
mlancolie extatique, la solennit du premier plan.... Respecte cette
invention saugrenue et applique-toi  en dgager le symbole.... Ce
caprice forain te rsume toute notre vie o les chimres souvent
funambulesques s'efforcent d'touffer et d'anantir les imprieuses et
pesantes ralits....

Tu t'tonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime
et je suis pote. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleur et
chant, pleur du sang et chant des sanglots, ainsi que pleure, saigne,
chante et ricane cette nuit vnitienne dans la lthargie de ton dolent
pays.... Puis,  force de m'tre leurr de fantasmagories, d'avoir trop
magnifi et exalt les pauvres tres prosaques, souvent indignes, que
mon coeur lisait pour ses ftiches adors, je n'ai plus aim que le
rve; c'est--dire qu' prsent mon imagination cre de toute pice ce
que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je
parle tant au propre qu'au figur. Le savant excute la fantaisie du
pote. Oui, je cre ce que j'aime et il ne dpendra que de toi de
m'imiter....

La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus
insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des
toisons blanches au sein du brouillard.

Et sa pleur voquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il
resplendissait comme si Dieu se levait en lui:

--coute-moi bien. L'heure se prte  mes confidences et ce crispant
dcor de la plaine atrabilaire lutine par des pitres exotiques
correspond mme assez providentiellement  l'exprience que nous
entreprendrons tout  l'heure.

J'ai surpris le secret de ta mlancolie. Tu souffres de l'insupportable
antinomie entre le voeu de ton tre et celui de la masse qui nous
rgente; mais tu souffres plus encore peut-tre d'un immense besoin
d'ternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te
dire ton rle phmre.

Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le dpart, alors que
tu es, avec moi, le seul tre qui la sente, qui l'admire et qui l'aime
d'une perdue affection panthiste, comme elle devrait tre sentie,
admire et adore de tous. Tu te dsoles  cause de notre vie passagre,
pauvre pote.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides
semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines
pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils
t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilge et
d'impit. O vivre, largement vivre,  vivre toute la vie! Vivre en
communion totale avec la nature!

Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils
lisaient comme moi dans ton coeur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout
grand savant qu'ils m'ont proclam ils m'enfermeraient s'ils se
doutaient seulement de ma capitale dcouverte; de celle que je vais
te rvler....

Ton hyperesthsie te rapproche de l'tat que la crdulit attribuait
aux dieux. Oui, ton tat est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle
qui nous permet de nous unir  tout ce qui compose nos dlices.

Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les
moralistes et les symtriques austres. En les prenant au mot, qu'y
aurait-il l de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas
l'au-del qui commence? Pour employer une expression de mon mtier de
savant, la folie n'est-elle pas l'clipse, l'vasion de l'me tellement
impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas mme pris le temps
d'teindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit
 la pense!

Ah! j'ai pntr ton tre indiffrent, ta monstruosit sublime. Exulte,
je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour o tu voudras,
l'oubli.... J'avais tudi la plupart des fluides, mais il fallait un
sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les runit tous, ce
fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec
l'ternit et l'infini....

Sans que tu t'en doutais j'ai observ et tudi les progrs de ta
prcieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opration
qui couronnera mes dcouvertes et qui t'apportera le baume, la volupt,
le soulagement. En un clair  la fois plus suave et plus atroce que le
spasme, toi, la bont et l'amour mme, tu vas pouvoir runir les
tronons de ton idal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une
apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet
de ta vie mentale, dans la magnificence et la frnsie de ton
imagination. Tiens, regarde!

Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul
visible, mergeant de la bue paludenne o se noyaient depuis longtemps
les formes houleuses de son troupeau.

Il faisait extraordinairement tide et doux, un peu humide, comme si le
dernier sourire de l't s'humectait de discrtes larmes. L'air se
tendait de filandres chatouilleurs.

C'tait le temps propice aux confidences, aux rconciliations et aussi
aux adieux.

Il y avait dans cette poignante tideur septembrale comme l'onguent, les
charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur aprs
les oprations suprmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire,
Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphre, cette lumire,
cette temprature d'hpital psychique.

Aux blements des ouailles que le brouillard semblait multiplier,
rpondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la
peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la
blancheur fantmale de cette ville en effigie.

Marcel, obissant  sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord
indiffrents, ses yeux se remplirent d'extase.

Sublime vision! Elle incarnait les prfrences, les voeux et les dsirs
du pote. Un jour Marcel avait souhait ce costume de velours mordor;
une autre fois il enviait  un manoeuvre maon le port crne et
avantageux de sa mchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait
aim en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinait ses
fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout
ce qui lui avait treint doucement le coeur en prcipitant les
battements, se concentrait en ce jeune gars.

Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontre qu'une
seule et mmorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent
possdait ces yeux divins sous la caresse desquels le pote et affront
les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient
encore l'incarnat; un corps nerveux model comme par une gageure de
l'amour et de la force, et dont le velours des vtements flattait au
lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs
vigoureux.

clair dans une dernire flambe de soleil rouge, son isolement,
l'immensit du dcor, la moquerie mme des profanations lointaines lui
prtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affol et rlant
d'idoltrie, il ralisait le plus bel tre humain, l'idal de notre
enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un crateur qui et clair le
corps d'Antinos par l'me de Parsifal.

Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses
regards et son souffle cleste, mais au moment de l'aborder, il
s'aperut que les dtails de ce dlicieux ensemble de perfections
plastiques se dsagrgeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait
plus,  deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le
dvisageait d'un air  la fois cajoleur et effront.

Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'cria d'un ton
dchirant: Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantme!
Il m'et t un dlice sans pareil de m'vanouir et de me dissiper en
lui!

Le baronnet lui prit la main:

--Il ne s'est pas vanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de
le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre
substance, c'est toi-mme. En un instant tu prenais ta revanche de la
nature cratrice; tu revtais la forme seyant  ton esprit. Eh bien, tu
te retrouveras  cette image par la puissance de l'amour, chaque fois
que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras  voir que
ses qualits et que tu l'isoleras de ses dfauts. Et tu ne seras jamais
plus accompli, plus irrprochable que le jour o tu parviendras 
dcouvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mrite cach, une
vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.

En te reprsentant avec obstination quelques traits louables de ton
ennemi, ne ft-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procur, peu  peu
l'tre hassable que tu voquais acquerra la beaut dont tu pares tes
visions prfres. Il se transfigurera, il revtira des formes plus
sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dgot de la
vie. Il te sduira, ptri dans le marbre des statues grecques, dans la
chair des phbes favoris des Csars et des Sages; il surgira dans les
effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes
plus intimes souvenirs; lui-mme possdera la voix pathtique de tes
obsessions musicales, la couleur de ses vtements sera puise  la
palette de tes peintres aims, mieux, emprunte aux haillons des libres
voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera
reproduira le ciel de tes prfrences; ses allures et ses gestes
s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu
respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes
rencontres les plus dlectables. Il est possible qu'une flamme
meurtrire persiste  briller dans son regard. Encore un effort,
obstine-toi, appelle  toi toute la force du pardon. Et  ces
incantations toutes puissantes, je te le jure, s'teindra peu  peu
cette lueur incendiaire pour faire place  la rose touchante des
meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton
ennemi froce transform en cette crature idale, en ce prodige de
beaut et de bont, un indicible bien-tre au coeur t'avertira de mourir
au plus vite, par crainte de survivre  ce miracle,  ce triomphe de la
charit, et alors,  trs cher rveur, il suffira  tes lvres de
s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton me y sera
noye!

Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'taient enfoncs dans
les tnbres, laissant le champ libre aux mauvais garons, rdeurs ou
marlous, et, l-bas, la cit artificielle continuait  clater en
barcarolles, en ptards et en illuminations crues, toute blanche aux
confins de la vaste plaine ambigu et complice. Un peu de lune grimaait
dans le ciel.

Et plus que tout  l'heure cette dtresse de la plaine diffame et cette
gat de la ville postiche distillaient une nervante ironie.

Peu  peu cependant, la cit de pacotille sembla se concilier la
campagne bourrue. Un rapprochement s'tablissait.

--Les ennemis s'embrassent! pronona sir Lawrence d'une voix dont
l'accent le fit frissonner lui-mme.

Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperut que
celui-ci, devenu trs ple, faisait le geste d'treindre quelqu'un au
passage; puis il le vit dfaillir et choir dans la rose.

Marcel venait d'expirer avec un sourire de batitude, un sourire plus
triste que le dernier baiser de la lumire lectrique  cette campagne
borgne.

FIN




TABLE

Le Jardin
Partialit
Hiep-Hioup!
Aux Bords de la Durme
Gentillie
Communion Nostalgique
Croix Processionnaires
Le Moulin-Horloge
Le Tribunal au Chauffoir
Blanchelive... Blanchelivette!
Le Tatouage
La Bonne Leon
Le Quadrille du Lancier
Le Suicide par Amour.




ACHEV D'IMPRIMER
le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize
PAR
L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
POUR LE
MERCVRE
DE
FRANCE






End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***

***** This file should be named 18074-8.txt or 18074-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18074/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

