Project Gutenberg's Jean qui grogne et Jean qui rit, by Comtesse de Sgur

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Title: Jean qui grogne et Jean qui rit

Author: Comtesse de Sgur

Illustrator: H. Castelli

Release Date: March 31, 2006 [EBook #18090]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN QUI GROGNE ET JEAN QUI RIT ***




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[Illustration]

                           JEAN QUI GROGNE
                                 ET
                             JEAN QUI RIT

                                 PAR

                       Mme LA COMTESSE DE SGUR
                           NE ROSTOPCHINE

                  OUVRAGE ILLUSTR DE 57 VIGNETTES
                           PAR H. CASTELLI




                                PARIS
                          LIBRAIRIE HACHETTE
                  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

                                 1920



A MA PETITE-FILLE
MARIE-THERSE DE SGUR

_Chre petite, tu as longtemps attendu ton livre; c'est qu'il y avait
bien des frres, des cousins, des cousines, d'un ge plus respectable
que le tien. Mais enfin, voici ton tour._ JEAN QUI RIT _te fera rire, je
l'espre; je ne crains pas que_ JEAN QUI GROGNE _te fasse grogner.

Ta grand'mre qui t'aime bien,_

COMTESSE DE SGUR,
ne ROSTOPCHINE




I

LE DPART


HLNE.

Voil ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus  y
mettre que tes livres.

JEAN.

Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.

La mre prend les livres que lui prsente Jean et lit: _Manuel du
Chrtien; Conseils pratiques aux Enfants_.

HLNE.

Il n'y en a gure, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons.

JEAN.

Maman, quand je serai  Paris, je tcherai de voir le bon prtre qui a
fait ces livres.

HLNE.

Et tu feras bien, mon ami; il doit tre bon, cela se voit dans ses
livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi.

JEAN.

Une fois arriv  Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur.

HLNE.

Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui
te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin?

JEAN.

C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a
d'autres qui sont mme mauvais.

HLNE.

Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras
t chercher ton pain et la fortune  Paris; il ne leur est pas arriv
malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas l
pour te protger?

JEAN.

Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a
des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vrit, a?

HLNE.

Oui, oui, tout le monde la connat, cette vrit. Mais tu ne veux pas
pleurer en partant, tout de mme! Je ne veux pas que tu pleures.

JEAN.

Soyez tranquille, mre; je m'en irai bravement comme mon frre Simon,
qui est parti sans seulement tourner la tte pour nous regarder. Voil
que j'ai bientt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage,
allez. Je ferai comme Simon.

HLNE.

C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garon! Et le cousin
Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin?

JEAN.

Je ne sais pas, maman; je ne l'ai gure vu ces trois derniers jours.

HLNE.

Va donc voir chez sa tante s'il est prt pour partir demain de grand
matin.

Jean partit lestement. Hlne resta  la porte et le regarda marcher:
quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste
de dsespoir, tomba  genoux et s'cria d'une voix entrecoupe par ses
larmes:

Mon enfant, mon petit Jean chri? Lui aussi doit partir, me quitter!
Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon
cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour
ranimer son courage. Je dois paratre insensible  son absence, quand
mon coeur frmit d'inquitude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La
misre m'oblige  l'envoyer  son frre. Dieu de bont, protgez-le!
Marie, mre de misricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!

La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva,
lava ses yeux rougis par les larmes, et s'effora de paratre calme et
tranquille pour le retour de Jean.

Jean avait march lestement jusqu'au dtour du chemin et tant que sa
mre pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il
s'arrta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de
parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le
lendemain de grand matin, il passerait par les mmes endroits, mais pour
ne plus les revoir; et lui aussi pleura.

Pauvre mre! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle
n'a ni inquitude ni chagrin. Ma tranquillit la rassure et soutient
son courage. Ce serait mal et cruel  moi de lui laisser voir combien
je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu,
donnez-moi du courage jusqu' la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets
sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir
prs de maman!

Jean essuya ses yeux, chercha  se distraire par la pense de son frre
qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement  la demeure de sa
tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrta effray et surpris. Il
entendait des cris touffs, des gmissements, des sanglots. Il poussa
vivement la porte; sa tante tait seule et paraissait mcontente,
mais ce n'tait certainement pas elle qui avait pouss les cris et les
gmissements qu'il venait d'entendre.

Te voil, petit Jean? dit-elle; que veux-tu?

JEAN.

Maman m'a envoy savoir si Jeannot tait prt pour demain, ma tante,
et s'il allait venir  la maison ce soir ou demain de grand matin pour
partir ensemble.

LA TANTE.

Je ne peux pas venir  bout de ce garon-l; il est l qui hurle depuis
une heure; il ne veut pas m'obir; je lui ai dit plus de dix fois
d'aller te rejoindre chez ta mre. Il ne bouge pas plus qu'une pierre.
L'entends-tu gmir et pleurer?

JEAN.

O est-il donc, ma tante?

LA TANTE.

Il est dehors, derrire la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et
vois si tu peux l'emmener.

Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus
rien. Il appela:

Jeannot!

Mais Jeannot ne rpondit pas.

Il rentra une seconde fois chez sa tante.

LA TANTE.

Eh bien, l'as-tu dcide  te suivre? Il est calm, car je n'entends plus
rien.

JEAN.

Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regard de tous cts, mais je ne l'ai
pas trouv.

LA TANTE.

Tiens! o s'est-il donc cach?

La tante sortit elle-mme, fit le tour de la maison, appela et, comme
Jean, ne trouva personne.

Se serait-il sauv, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?

Jean frmit un instant  la pense de devoir faire seul un si long
voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait
crit son frre, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule
journe. Mais il se rassura bien vite et rsolut de le trouver, quand il
devrait chercher toute la nuit.

Lui et sa tante continurent leurs recherches sans plus de succs.

Mauvais garon! murmurait-elle. Dtestable enfant!... Si tu pars sans
lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne aprs ton dpart, je ne le
garderai pas, il peut en tre sr.

JEAN.

O le mettriez-vous donc, ma tante?

LA TANTE.

Je le donnerais  ta mre.

JEAN.

Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son
enfant!

LA TANTE.

Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa
mre? Chacun son tour; voil bientt trois ans que je l'ai; il m'a assez
ennuye. Au tour de ta mre, elle s'en fera obir mieux que moi.

Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'ide de
regarder dans une vieille niche  chien, et il vit Jeannot blotti tout
au fond.

Le voil, le voil! s'cria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te
voil trouv.

Jeannot ne bougeait pas.

Attends, je vais l'aider  sortir de sa cachette, dit la tante
enchante de la dcouverte de Jean.

Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu' ce
qu'elle l'et ramen au grand jour.

A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommena ses cris et ses
gmissements.

JEAN.

Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je
crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir,  quoi a
sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et  Paris, nous
allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous
trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainants, des
propres  rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la
moiti du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis
adieu  ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grgoire a donn  maman
une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et
puis Daniel nous a donn un lapin qu'il venait de tuer.

Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de
son cousin en disant:

Je veux bien venir avec toi, moi.

La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit
paquet accroch au bout du bton de voyage.

Va, mon garon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te
ramne les poches bien remplies de pices blanches; tiens, en voil deux
de vingt sous chacune; c'est M. le cur qui me les a donnes pour toi;
c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean.

JEAN.

Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons;
personne pour nous contrarier.

JEANNOT.

Ma tante Hlne ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine!
Est-elle contredisante! et exigeante! et mchante! Je suis bien content
de ne plus l'entendre gronder et crier aprs moi.

JEAN.

coute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est
mchante! Elle crie aprs toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais
aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obissais pas.

JEANNOT.

Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber du
jour: j'avais peur!

JEAN.

Peur! d'aller  cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du
jardin chercher du bois!

JEANNOT.

coute donc! Moi, je n'aime pas  sortir seul  la nuit. C'est plus fort
que moi: j'ai peur!

JEAN.

Et pourquoi pleurais-tu tout  l'heure, puisque tu es content de t'en
aller? Et pourquoi t'tais-tu si bien cach, que c'est pas un pur hasard
si je t'ai trouv?

JEANNOT.

Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce
grand Paris.

JEAN.

Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis
toi-mme que tu tais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en
aller?

JEANNOT.

C'est gal, j'aime mieux tre mal au pays et savoir comment et pourquoi
je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir o je
vais, et avec qui et comment je dois souffrir.

JEAN.

Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir  souffrir?

JEANNOT.

Parce que, quoi qu'on fasse, o qu'on aille, avec qui qu'on vive, on
souffre toujours! Je le sais bien, moi.

JEAN, _riant_.

Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis
plus souvent heureux que malheureux, content que mcontent, et je me
sens du courage pour la route et pour Paris.

JEANNOT.

Je crois bien! tu as une mre, toi! Je n'ai qu'une tante!

JEAN.

Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et que
ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu
grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que
pleurer.

Jeannot ne rpondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus
rien. Ils marchrent en silence et ils arrivrent  la porte d'Hlne;
en l'ouvrant, Jeannot se sentit surmont par une forte odeur de lapin et
de galette.

HLNE.

Te voil enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquitais de ne pas
te voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramnes. Eh bien! eh bien!
quelle figure consterne, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as?
Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.

Jeannot baisse la tte et pleure.

JEAN.

Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il
disait lui-mme tout  l'heure que a ne le chagrinait pas de quitter ma
tante! Alors, pourquoi qu'il pleure?

HLNE.

Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une
galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de a,
et venez tous deux m'aider  prparer le souper; et un fameux souper!

JEANNOT, _soupirant_

Et le dernier que je ferai ici, ma tante!

HLNE.

Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et
des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit
Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure rjouie.... Tiens!
tu as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bte
entre dans l'oeil?

Jean regarda sa mre; ses yeux taient remplis de larmes; il voulut
sourire et parler, mais le sourire tait une grimace, et la voix ne
pouvait sortir du gosier. La mre se pencha vers lui, l'embrassa, se
dtourna et sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand
elle rentra, sa bouche souriait, mais ses yeux avaient pleur; ils
s'arrtrent un instant seulement, avec douleur et inquitude, sur le
visage de son enfant.

Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se
rencontra; tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort
qu'ils faisaient pour la dissimuler, et la ncessit de se donner
mutuellement du courage.

Le bon Dieu est bon, maman; il nous protgera! dit Jean avec motion.
Et quel bonheur que vous m'ayez appris  crire! Je vous crirai toutes
les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre!

HLNE.

Et moi, mon petit Jean, M. le cur m'a promis un timbre-poste tous les
mois.... En attendant, voici notre lapin cuit  point, qui ne demande
qu' tre mang.

Les enfants ne se le firent pas rpter; ils s'assirent sur des
escabeaux; chacun prit un dbris de plat ou de terrine, ouvrit son
couteau et attendit, en passant sa langue sur ses lvres, qu'Hlne et
coup le lapin et et donn  chacun sa part.

Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle
du festin que celui des mchoires qui broyaient leur nourriture, des
couteaux qui glissaient sur les dbris d'assiette, du cidre qui passait
du broc dans le verre unique servant  tour de rle  la mre et aux
enfants.

Aprs le lapin vint la galette; mais les apptits devenaient plus
modrs; la conversation recommena, lente d'abord, puis anime ensuite.

Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernire bouche.

--Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant.

--Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hlne
en souriant.

JEAN.

Ce qui en reste? Comment, mre, il en reste?

HLNE.

Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une
pour chacun de vous.

JEAN.

Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mang, maman?

HLNE.

Si fait, si fait, mon ami! Pas si bte que de ne pas goter un pareil
morceau.

Elle disait vrai, elle en avait rellement got, car elle s'tait servi
la tte et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle
tait la portion du lapin qu'elle avait mange, mais elle l'interrompit.

Assez mang et assez parl mangeaille, mes enfants;  prsent, rangeons
tout et prparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot couchera
avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer notre nuit,
enfants, allons faire une petite prire dans notre chre glise; nous
demanderons au bon Dieu et  notre bonne mre de bnir votre voyage.

JEAN.

Et puis nous irons dire adieu  M. le cur, maman!

HLNE.

Oui, mon ami; c'est une bonne ide que tu as l, et qui me fait
plaisir.

Le jour commenait  baisser, mais ils n'avaient pas loin  aller;
l'glise et le presbytre taient  cent pas. Ils marchrent tous les
trois en silence; la mre se sentait le coeur bris du dpart de son
enfant; Jean s'affligeait de la solitude de sa mre, et Jeannot songeait
avec effroi aux dangers du voyage et au tumulte de Paris.

Ils arrivrent devant l'glise; la porte tait ouverte, Hlne entra
suivie des enfants, et tous trois se mirent  genoux devant l'autel de
la sainte Vierge. Hlne et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas,
en silence, afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et
demandait du pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrive
chez Simon.

Pendant que la mre priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et
une voix enfantine lui dire tout bas:

Assez, maman, assez: j'ai faim.

Hlne se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurit
croissante l'empcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle.

Je ne suis pas ta maman, ma petite, lui dit-elle.

La petite fille recula avec frayeur et se mit  crier:

Maman, maman, au secours!

Jean et Jeannot se levrent fort surpris, presque effrays. Hlne prit
la petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'glise.

HLNE.

O est ta maman, ma chre petite? Je vais te ramener  elle.

LA PETITE FILLE.

Je ne sais pas; elle tait l!

HLNE.

Sais-tu o elle est alle?

LA PETITE FILLE.

Je ne sais pas; elle m'a dit: Attends moi. J'attendais.

HLNE.

Elle est peut-tre chez M. le cur. Allons l'y chercher.

La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M.
le cur, qui interrogea Hlne sur la petite fille qu'elle amenait.

[Illustration: M. le cur interrogea Hlne sur la petite fille qu'elle
amenait.]

HLNE.

Je ne sais pas qui elle est, monsieur le cur. Je viens de la trouver
dans l'glise; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez
vous.

LE CUR.

Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de mme. Comment t'appelle-tu,
ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite.

LA PETITE FILLE.

J'ai faim! Je voudrais manger.

Le cur alla chercher du pain, du raisin et un verre de cidre; la
petite mangea et but avec avidit.

Pendant qu'elle se rassasiait, Hlne expliquait au cur qu'elle tait
venue lui demander une dernire bndiction pour le voyage qu'allaient
entreprendre les enfants.

LE CUR.

Quand donc partent-ils?

HLNE.

Demain matin de bonne heure, monsieur le cur.

LE CUR.

Demain, dj! Je vous bnis de tout mon coeur et du fond du coeur, mes
enfants. N'oubliez pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge de vous
venir en aide dans tous vos embarras, dans vos privations, dans vos
dangers, dans vos peines. Ce sont vos plus srs et vos plus puissants
protecteurs.... Et quant  cette petite, mre Hlne, emmenez-la chez
vous jusqu' ce que sa mre revienne la chercher. Je vous l'enverrai si
elle vient chez moi.

Et vous, mes enfants, continua-t-il en ouvrant un tiroir, voici un
souvenir de moi qui vous sera une protection pendant votre voyage et
pendant votre vie.

Il retira du tiroir deux cordons noirs avec des mdailles de la sainte
Vierge et les passa au cou de Jean et de Jeannot, qui les reurent 
genoux et baisrent la main du bon cur.

La petite fille avait fini de manger; elle recommena  demander sa
maman. Hlne l'emmena aprs avoir pris cong de M. le cur; Jean et
Jeannot la suivirent. Hlne esprait trouver la mre de la petite aux
environs de l'glise, devant laquelle ils devaient passez pour rentrer
chez eux; mais, ni dans l'glise ni  l'entour de l'glise, elle ne vit
personne qui rclamt l'enfant.

La petite pleurait; Hlne soupirait.

Que vais-je faire de cette enfant? pensa-t-elle. Je n'ai pas les moyens
de la garder. Je ne me suis pas spare de mon pauvre petit Jean
pour prendre la charge d'une trangre. Mais je suis bien sotte de
m'inquiter; le bon Dieu me l'a remise entre les mains, le bon Dieu me
donnera de quoi la nourrir, si sa mre ne vient pas la rechercher.

Rassure par cette pense, Hlne ne s'en inquita plus; elle la coucha
au pied de son lit, la couvrit de quelques vieilles hardes; le printemps
tait avanc, on tait au mois de juin; il faisait beau et chaud. Les
petits garons se couchrent; Jeannot s'tablit dans le lit de son
cousin, et Jean s'tendit prs de lui.

C'est notre dernire nuit heureuse, maman, dit Jean en l'embrassant
avant de se coucher.

--Non, mon enfant, pas la dernire; laissons marcher le temps, qui passe
bien vite, et nous nous retrouverons. Dors, mon petit Jean: il faudra se
lever de bonne heure demain.

La petite fille dormait dj, Jeannot s'endormait; Jean fut endormi peu
d'instants aprs; la mre seule veilla, pleura et pria.




II

LA RENCONTRE


Le lendemain au petit jour, Hlne se leva, fit deux petits paquets de
provisions, les enveloppa avec le linge et les vtements des enfants, et
s'occupa de leur djeuner; au lieu du pain sec, qui tait leur djeuner
accoutum, elle y ajouta une tasse de lait chaud. Aussi, quand ils
furent veills, lavs et habills, ce repas splendide dissipa la
tristesse de Jean et les inquitudes de Jeannot. La petite fille dormait
encore.

Le moment de la sparation arriva: Hlne embrassa dix fois, cent fois
son cher petit Jean; elle embrassa Jeannot, les bnit tous deux, et fit
voir  Jean plusieurs pices d'argent qui se trouvaient dans la poche de
sa veste.

Ce sont les braves gens, nos bons amis de Krantr, qui t'ont fait ce
petit magot, pour reconnatre les petits services que tu leur as rendus,
mon petit Jean. M. le cur y a mis aussi sa pice.

Jean voulut remercier, mais les paroles ne sortaient pas de son gosier;
il embrassa sa mre plus troitement encore, sanglota un instant,
s'arracha de ses bras, essuya ses yeux, et se mit en route comme son
frre le sourire sur les lvres, et sans tourner la tte pour jeter un
dernier regard sur sa mre et sur sa demeure.

Je comprends, se dit-il, pourquoi Simon marchait si vite et ne se
retournait pas pour nous regarder et nous sourire. Il pleurait et il
voulait cacher ses larmes  maman. Pauvre mre! elle ne pleure pas; elle
croit que je ne pleure pas non plus, que j'ai du courage, que j'ai le
coeur joyeux, tout comme pour Simon. C'est mieux comme a; le courage
des autres vous en donne: je serais triste et malheureux si je pensais
que maman et du chagrin de mon dpart. Elle croit que je serai heureux
loin d'elle.... Calme, gai mme, c'est possible; mais heureux, non. Sa
tendresse et ses baisers me manqueront trop.

Pendant que Jean marchait au pas acclr, qu'il rflchissait, qu'il
se donnait du courage et qu'il s'loignait rapidement de tout ce que son
coeur aimait et regrettait, Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait,
appelait Jean qui ne l'entendait pas, tremblait de rester en arrire et
se dsolait de quitter une famille qu'il n'aimait pas, une patrie qu'il
ne regrettait pas, pour aller dans une ville qu'il craignait,  cause
de son tendue, prs d'un cousin qu'il connaissait peu et qu'il n'aimait
gure.

[Illustration: Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait.]

Je suis sr que Simon ne va pas vouloir s'occuper de moi, pensa-t-il;
il ne songera qu' Jean, il ne se rendra utile qu' Jean, et moi je
resterai dans un coin, sans que personne veuille bien se charger de me
placer.... Que je suis donc malheureux! Et j'ai toujours t malheureux?
A deux ans je perds papa en Algrie;  dix ans je perds maman. C'est
ma tante qui me prend chez elle, la plus grondeuse, la plus maussade de
toutes mes tantes. Et ne voil-t-il pas,  prsent, qu'elle m'envoie me
perdre  Paris, au lieu de me garder chez elle.

Jean est bien plus heureux, lui; il est toujours gai, toujours content;
tout le monde l'aime; chacun lui dit un mot aimable. Et moi! personne
ne me regarde seulement; et quand par hasard on me parle, c'est pour
m'appeler _pleurard_, _maussade_, _ennuyeux_, et d'autres mots aussi peu
aimables.

Et on veut que je sois gai? Il y a de quoi, vraiment! Ma bourse est
bien garnie! Deux francs que le cur m'a donns! Et Jean qui ne sait
seulement pas son compte, tant il en a! Tout le monde y a mis quelque
chose, a dit ma tante.... Je suis bien malheureux! rien ne me russit!

Tout en rflchissant et en s'affligeant, Jeannot avait ralenti le pas
sans y songer. Quand le souvenir de sa position lui revint, il leva les
yeux, regarda devant, derrire,  droite,  gauche; il ne vit plus
son cousin Jean. La frayeur qu'il ressentit fut si vive que ses jambes
tremblrent sous lui; il fut oblig de s'arrter, et il n'eut mme pas
la force d'appeler.

Aprs quelques instants de cette grande motion, il retrouva l'usage de
ses jambes, et il se mit  courir pour rattraper Jean. La route tait
troite, borde de bois taillis: elle serpentait beaucoup dans le
bois; Jean pouvait donc ne pas tre trs loign sans que Jeannot pt
l'apercevoir. Dans un des tournants du chemin, il vit confusment une
petite chapelle, et il allait la dpasser, toujours courant, soufflant
et suant, lorsqu'il s'entendit appeler.

Il reconnut la voix de Jean, s'arrta joyeux, mais surpris, car il ne le
voyait pas.

Jeannot, rpta la voix de Jean, viens, je suis ici.

[Illustration: Il se mit  courir pour rattraper Jean.]

JEANNOT.

O donc es-tu? Je ne te vois pas.

JEAN.

Dans la chapelle de _Notre-Dame consolatrice_.

--Tiens, dit Jeannot en entrant, que fais-tu donc l?

--Je prie,... rpondit Jean. J'ai pri et je me sens consol. Je sens
comme si Notre-Dame envoyait  maman des consolations et du bonheur....
Je vois des traces de larmes dans tes yeux, pauvre Jeannot; viens prier,
tu seras consol et fortifi comme moi.

JEANNOT.

Pour qui veux-tu que je prie? je n'ai pas de mre.

JEAN.

Prie pour ta tante, qui t'a gard trois ans.

JEANNOT.

Bah! ma tante! ce n'est pas la peine.

JEAN.

Ce n'est pas bien ce que tu dis l, Jeannot. Prie alors pour toi-mme,
si tu ne veux pas prier pour les autres.

JEANNOT.

Pour moi? c'est bien inutile. Je suis malheureux, et, quoi que je fasse,
je serai toujours malheureux. D'ailleurs tout m'est gal.

JEAN.

Tu n'es malheureux que parce que tu veux l'tre. Except que j'ai maman
et que tu as ma tante, nous sommes absolument de mme pour tout. Je me
trouve heureux, et toi tu te plains de tout.

JEANNOT.

Nous ne sommes pas de mme; ainsi tu as je ne sais combien d'argent, et
moi je n'ai que deux francs.

JEAN.

Si ton malheur ne tient qu' a, je vais bien vite te le faire passer,
car je vais partager avec toi.

JEANNOT, _un peu honteux_.

Non, non, je ne dis pas cela; ce n'est pas ce que je te demande ni ce
que je voulais.

JEAN.

Mais, moi, c'est ce que je demande et c'est ce que je veux. Nous faisons
route ensemble; nous arriverons ensemble et nous resterons ensemble: il
est juste que nous profitions ensemble de la bont de nos amis.

Et, sans plus attendre, Jean tira de sa poche la vieille bourse en
cuir toute rapice qu'y avait mise sa mre, s'assit  la porte de la
chapelle, fit asseoir Jeannot prs de lui, vida la bourse dans sa main
et commena le partage.

Un franc pour toi, un franc pour moi.

Il continua ainsi jusqu' ce qu'il et vers dans les mains de Jeannot
la moiti de son trsor, qui montait  huit francs vingt-cinq centimes
pour chacun d'eux.

Jeannot remercia son cousin avec un peu de confusion; il prit l'argent,
le mit dans sa poche.

J'ai deux francs de plus que toi, dit-il.

JEAN.

Comment cela? J'ai partag bien exactement.

JEANNOT.

Parce que j'avais deux francs que m'a donns le cur.

JEAN.

Ah! c'est vrai! Te voil donc plus riche que moi. Tu vois bien que tu
n'es pas si malheureux que tu le disais.

JEANNOT.

Je n'en sais rien. J'ai du guignon. Un voleur viendra peut-tre
m'enlever tout ce que j'ai.

--Tu ne croyais pas tre si bon prophte, dit une grosse voix derrire
les enfants.

Les enfants se retournrent et virent un homme jeune, de grande taille,
aux robustes paules,  la barbe et aux favoris noirs et touffus; il les
examinait attentivement.

Jean sauta sur ses pieds et se trouva en face de l'tranger.

JEAN.

Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez le coeur de dpouiller deux
pauvres garons obligs de quitter leur mre et leur pays pour aller
chercher du pain  Paris, parce que leurs parents n'en ont plus  leur
donner.

L'tranger ne rpondit pas; il continuait  examiner les enfants.

JEAN.

Au reste, monsieur, voici tout ce que j'ai: huit francs vingt-cinq
centimes que nos amis m'ont donns pour mon voyage.

L'tranger prit l'argent de la main de Jean.

L'TRANGER.

Et avec quoi vivras-tu jusqu' ton arrive  Paris?

JEAN.

Le bon Dieu me donnera de quoi, monsieur, comme il a toujours fait.

--Et toi, dit l'tranger en se tournant vers Jeannot, qu'as-tu  me
donner?

JEANNOT, _tombant  genoux et pleurant_.

Je n'ai rien que ce qu'il me faut tout juste pour ne pas mourir de faim,
monsieur. Grce pour mon pauvre argent! Grce, au nom de Dieu!

L'TRANGER.

Pas de grce pour l'ingrat, le lche, l'avide, le jaloux. J'ai tout
entendu. Donne vite.

L'tranger mit sa main dans la poche de Jeannot, et enleva les dix
francs vingt-cinq centimes qui s'y trouvaient. Jeannot se jeta  terre
et pleura.

Monsieur, dit Jean, touch des larmes de son cousin et un peu mu
lui-mme de la perte de sa fortune, ayez piti de lui; rendez-lui son
argent.

L'TRANGER.

Pourquoi le rendrais-je  lui et pas  toi?

JEAN.

Parce que moi j'ai du courage, monsieur; et lui est faible. C'est le bon
Dieu qui nous a faits comme a; ce n'est pas par orgueil que je le dis.

L'TRANGER.

Tu es un bon et brave petit garon, et nous en reparlerons tout 
l'heure. O allez-vous?

JEAN.

A Paris, monsieur.

L'TRANGER.

C'est donc bien dcid? Et comment y arriverez-vous sans argent?

--Oh! monsieur, je n'en suis pas inquiet. De mme que nous avons eu le
malheur de vous rencontrer, de mme nous pouvons rencontrer une bonne
me charitable qui nous viendra en aide.

L'tranger sourit et ne put s'empcher de donner une petite tape amicale
sur la joue frache de Jean.

L'TRANGER.

Ton camarade n'en dit pas autant, ce me semble.

JEAN.

C'est qu'il est terrifi, monsieur. Il a toujours peur, ce pauvre
Jeannot.

L'TRANGER, _avec ironie_.

Ah! il s'appelle Jeannot! Beau nom! Bien port! Et toi, quel est ton
nom?

JEAN.

C'est Jean, monsieur.

L'TRANGER.

Vrai beau nom, celui-l? Et tu me fais l'effet de devoir faire honneur
 tes saints patrons. Allons, Jean et Jeannot, marchons; je vais vous
escorter, de peur d'accident. Tiens, mon brave petit Jean, voici tes
huit francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute vingt francs pour
payer ton voyage. Et toi, pleurard, poltron, voici tes dix francs
vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute la dfense de rien recevoir
de Jean. Si j'apprends que tu as encore accept un partage, tu auras
affaire  moi. Suivez-moi tous deux; je veux vous faire djeuner 
Auray, dont nous ne sommes pas loigns.

JEAN, _les yeux brillants de joie et de reconnaissance_.

Vous avez bien de la bont, monsieur; je suis bien reconnaissant; je ne
sais comment vous remercier, monsieur.

L'TRANGER.

En mangeant de bon apptit le djeuner que je vais te donner, mon petit
Jean.

JEAN.

Tiens! vous dites comme maman: _petit Jean_.

Et les yeux de _petit Jean_ se mouillrent de larmes.




III

LE VOLEUR SE DVOILE


Les enfants suivirent l'tranger, Jean remerciant le bon Dieu et la
sainte Vierge de la rencontre d'un si bon, si riche et si gnreux
voleur, et Jeannot dplorant son guignon et enviant le bonheur de Jean.

Pendant le trajet d'une lieue qui sparait la chapelle de la ville,
l'tranger chercha  faire causer les enfants, Jean surtout lui plaisait
singulirement. Jeannot, mcontent de n'avoir pas eu, comme son cousin,
une gratification du voleur, rpondait  peine et se plaignait de la
fatigue, de la chaleur, de la longueur de la route.

L'TRANGER.

Je ne t'oblige pas  me suivre, pleurnicheur; reste en arrire si tu
veux.

JEANNOT.

Que je reste en arrire pour que les loups me mangent.

L'TRANGER.

Les loups! au mois de juin, en plein soleil!

JEANNOT.

Il n'y a pas de soleil qui tienne! Les loups n'ont pas peur du soleil.
On en a vu deux  Kermadio il n'y a pas dj si longtemps.

L'TRANGER.

Tu as pris des chiens pour des loups!

JEANNOT.

C'est pas moi seul qui les ai vus! C'est bien d'autres! Un loup norme,
noir,  tte grise, qui n'est pas farouche, et qui a regard djeuner
le garde, M. Daniel,  vingt pas de sa maison; et puis une grosse louve
grise qui vous regarde en face, qui vous barre le passage, et qui vous a
la mine d'une bte affame, toute prte  vous dvorer.

L'TRANGER.

C'est la peur qui t'a fait voir tout cela. Toi, Jean, as-tu vu ces
terribles btes?

JEAN.

Pas moi, monsieur, mais Jeannot dit vrai; bien des personnes les ont
vues. Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup et a couru
aprs. L'institutrice de Mademoiselle a vu la louve, qui l'a suivie
longtemps. Et puis Daniel, le garde de Monsieur, a rencontr le loup,
qui a eu peur et qui a travers  la nage le bras de mer de Kermadio.

Aprs quelques instants de silence et de triomphe pour Jeannot,
l'tranger se mit  questionner Jean sur sa mre. L'intrt qu'il
semblait prendre  la conversation enhardit Jean; il lui dit avec
quelque hsitation:

Monsieur, voudriez-vous me rendre service, mais un bien grand service?

L'TRANGER.

Trs volontiers, si c'est possible, mon ami. Mais comment me le
demandes-tu,  moi que tu connais  peine?

[Illustration: Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup.]

JEAN.

Parce que vous avez l'air trs bon, monsieur; et parce que je vois que
vous me portez intrt et que vous serez bien aise d'obliger encore un
pauvre garon que vous avez dj oblig.

L'TRANGER, _souriant_.

Trs bien, mon ami; je crois que tu as devin assez juste. Quel service
me demandes-tu?

JEAN.

Voil, monsieur; c'est de reprendre les vingt francs que vous m'avez
donns, et de les porter  maman; vous lui direz que c'est son petit
Jean qui les lui envoie, et que c'est vous qui me les avez donns.

[Illustration: L'institutrice a vu la louve.]

Et Jean cherchait sa bourse pour retirer la pice d'or.

L'TRANGER.

Attends, mon garon; laisse tes vingt francs dans ta bourse, il n'y
a pas besoin de te presser. Et d'abord, puisque je suis un voleur, ne
crains-tu pas que je te vole ton argent?

JEAN.

Oh non! monsieur! D'abord vous n'tes pas un voleur, puisque vous donnez
au lieu de prendre; et puis, vous seriez un voleur pour tout le monde,
que vous ne le seriez jamais pour moi.

L'TRANGER.

Pourquoi donc?

JEAN.

Parce que vous m'avez fait du bien, monsieur; on s'attache aux gens
auxquels on a fait du bien, et il me semble qu'on n'a plus jamais envie
de leur faire du mal.

L'TRANGER.

coute, mon brave petit Jean; je ferais bien volontiers ta commission,
mais je ne sais pas o trouver ta mre.

JEAN.

A Krantr, monsieur; vous demanderez la veuve Hlne, la mre du petit
Jean; tout le monde vous l'indiquera.

[Illustration: Daniel, le garde, a rencontr le loup.]

L'TRANGER.

Mais, mon ami, je ne sais pas o est Krantr.

JEAN.

Comment, vous ne connaissez pas Krantr? Demandez  Knispre, chacun
connat a.

L'TRANGER.

Je ne sais pas davantage o est Knispre.

JEAN.

Vous ne connaissez pas Knispre, prs d'Auray et de Sainte-Anne?

L'TRANGER.

Je ne connais rien de tout cela.

JEAN.

Ni le sanctuaire de Mme Sainte-Anne?

L'TRANGER.

Ni le sanctuaire.

JEAN.

Ni la fontaine miraculeuse de Mme Sainte-Anne?

L'TRANGER.

Ni la fontaine, ni rien de Mme Sainte-Anne.

JEAN.

Mais vous n'tes donc pas du pays, monsieur?

L'TRANGER.

Non, je ne suis arriv qu'hier soir; je suis descendu  Auray, 
l'htel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a sembl joli,
lorsque je t'ai vu entrer  la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis
plac dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais
si amrement, que j'ai de suite pris intrt  toi; tu as parl haut en
priant, et ce que tu disais a augment cet intrt. Ton cousin est venu;
j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner
une leon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les
grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens
dans le pays pour voir l'glise de Sainte-Anne qui va tre reconstruite.
Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le dtruise.

JEAN.

J'avais donc raison! Vous n'tes pas un voleur! Je l'avais devin bien
vite  votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays,
voulez-vous tout de mme donner  maman les vingt francs que voici.

Jean lui tendit les vingt francs. L'tranger sembla hsiter; mais il les
prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant:

Ils seront fidlement remis; je te le promets.

--Merci, monsieur, rpondit Jean tout joyeux.

Ils continurent leur route: Jean gaiement; l'tranger avec une
satisfaction visible, et tmoignant une grande complaisance pour son
petit protg; Jeannot, triste et ennuy du guignon qui le poursuivait
et le mettait toujours au-dessous de Jean.

Voyez, pensa-t-il, cet tranger, qui ne le connat pas plus qu'il ne me
connat, se prend de got pour lui, et moi il ne m'aime pas; il appelle
Jean mon ami, mon brave garon, et moi, pleurard, pleurnicheur, jaloux!
Il cause avec Jean; il semblerait qu'ils se connaissent depuis des
annes! Et moi, il ne me parle pas, il ne me regarde seulement pas.
C'est tout de mme contrariant; cela m'ennuie  la fin. A Paris, je
tcherai de me sparer de Jean, et de me placer de mon ct.

Ils arrivrent  la ville; il tait dix heures. L'tranger les mena 
l'htel o il tait descendu. Il fit servir un djeuner bien simple,
mais copieux. Ils mangrent du gigot  l'ail, une omelette au lard,
de la salade, et ils burent du cidre. Quand le repas fut termin,
l'tranger se leva.

Jean, dit-il, quand tu seras  Paris, tu viendras me voir; je te
laisserai mon adresse; j'y serai dans huit jours. O logeras-tu?

JEAN.

Je n'en sais rien, monsieur; c'est comme le bon Dieu voudra.

L'TRANGER.

O demeure ton frre Simon?

JEAN.

Rue Saint-Honor, n 263.

L'TRANGER.

C'est bien, je ne l'oublierai pas.... Montre-moi donc ta bourse, que je
voie si ton compte y est.

Jean la lui prsenta sans mfiance.

Jean, dit l'tranger, veux-tu me faire un prsent?

JEAN.

Bien volontiers, monsieur, si j'avais seulement quelque chose  vous
offrir.

L'TRANGER.

Eh bien, donne-moi ta bourse, je te donnerai une des miennes.

JEAN.

Trs volontiers, monsieur, si cela vous fait plaisir: elle n'est
malheureusement pas trs neuve; c'est M. le cur qui l'a donne  maman
pour mon voyage.

L'tranger prit la bourse aprs l'avoir vide.

Attends-moi, dit-il, je vais revenir.

Il ne tarda pas  rentrer, tenant une bourse solide en peau grise avec
un fermoir d'acier; il reprit la monnaie de Jean, la remit dans un des
compartiments de la bourse, mit dans un autre compartiment le papier sur
lequel il avait crit son nom et son adresse, et la donna  Jean, en lui
disant tout bas, de peur que Jeannot ne l'entendt:

Tu trouveras tes vingt francs dans un compartiment spar; n'en dis
rien  Jeannot, je te le dfends.

JEAN.

Je vous obirai, monsieur, pour vous tmoigner ma reconnaissance. Mais
j'aurais prfr que vous les eussiez gards pour pauvre maman.

--Ta maman les aura; soit tranquille.... Chut! ne dis rien.... Adieu,
mon petit Jean; bon voyage.

L'tranger serra la main de Jean et fit un signe d'adieu  Jeannot;
il leur remit encore un petit paquet, et il se spara d'avec ces deux
enfants, dont l'un ne lui plaisait gure, et l'autre lui inspirait un
vif intrt.

Quand ils furent partis, l'tranger se mit  rflchir.

C'est singulier, dit-il, que cet enfant m'inspire un si vif intrt;
sa physionomie ouverte, intelligente, douce, franche et rsolue m'a fait
une impression trs favorable.... Et puis, j'ai des remords de l'avoir
effray au premier abord.... Ce pauvre enfant!... avec quelle candeur
il m'a offert son petit avoir! Tout ce qu'il possdait!... C'tait mal 
moi!... Et l'autre me dplat normment, je suis fch qu'ils voyagent
ensemble. Je les retrouverai  Paris; j'irai voir le frre Simon; je
veux savoir ce qu'il est, celui-l. Et si je le souponne mauvais, je
ne lui laisserai pas mon petit Jean. Il gardera l'autre s'il veut. J'ai
fait un change de bourse qui profitera  Jean; la sienne est dcousue
et dchire partout; c'est gal, je veux la garder; cette aventure me
laissera un bon souvenir.




IV

LA CARRIOLE ET KERSA


Jean et Jeannot marchrent quelque temps sans parler:

Dis donc, Jean, dit enfin Jeannot, combien crois-tu qu'il nous faudra
de jours pour arriver  Paris?

JEAN.

Je n'en sais rien; je n'ai pas pens  les compter.

JEANNOT.

Combien ferons-nous de lieues par jour?

JEAN.

Cinq  six, je crois bien.

JEANNOT.

Mais cela ne nous dit pas combien il y a de lieues d'ici  Paris.

JEAN.

Nous aurions d demander au monsieur voleur; il nous l'aurait dit.

JEANNOT.

Il n'en sait pas plus que nous. Ces gens riches, a voyage en voiture;
ils ne savent seulement pas le chemin qu'ils font.

Une carriole attendait tout attele devant une maison que les enfants
allaient dpasser. Un homme sortit de la maison et s'apprta  monter
dans la carriole.

Monsieur, dit Jean en courant  lui et en tant poliment sa casquette,
pouvez-vous nous dire combien nous avons de lieues d'ici  Paris?

L'HOMME.

D'ici  Paris! Mais tu ne vas pas  Paris, mon pauvre garon?

JEAN.

Pardon, monsieur; nous y allons, Jeannot et moi, pour rejoindre Simon
et pour gagner notre vie; et nous voudrions savoir s'il y a bien loin et
combien il nous faudra de jours pour y arriver.

L'HOMME.

Misricorde! Mais vous ne comptez pas y aller  pied?

JEAN.

Pardon, monsieur; il le faut bien; nous n'avons pas les moyens d'y aller
dans une belle carriole comme vous.

L'HOMME.

Mais, petits malheureux, savez-vous qu'il y a d'ici  Paris cent vingt
lieues?

JEAN.

C'est beaucoup! Mais nous y arriverons tout de mme. Bien merci,
monsieur! Pardon de vous avoir drang.

L'HOMME.

Pas de drangement, mon ami.... Mais, j'y pense, je vais  Vannes;
montez dans ma carriole, c'est votre route, et cela vous avancera
toujours de quatre lieues, car vous n'tes gure  plus d'une lieue
d'Auray.

JEAN.

Bien des remerciements, monsieur; ce n'est pas de refus.

L'HOMME.

Alors, montez vite et partons. Je suis press.

Jean grimpa lestement et fit grimper Jeannot, qui n'avait pas dit une
parole. Jean se mit prs du matre de la carriole; Jeannot se plaa
dans le coin le plus recul. Le brave homme, qui recueillait les petits
voyageurs, fouetta son cheval, et on partit au grand trot. Jean tait
enchant; il n'avait jamais roul si vite. Jeannot semblait effray; il
se cramponnait aux barres de la carriole. Le conducteur se retourna et
regarda attentivement Jeannot.

L'HOMME.

Ton camarade est muet, ce me semble?

Jean rit de bon coeur.

JEAN.

Muet! Pour cela non, monsieur; il a la langue bien dlie. Il ne dit
rien, c'est qu'il a peur.

L'HOMME.

Peur de qui, de quoi?

JEAN.

Je n'en sais rien, monsieur; il a toujours peur. Jeannot, rponds donc 
monsieur, qui a la politesse de s'inquiter de toi.

JEANNOT.

Que veux-tu que je dise? Je ne peux pas causer, moi, quand j'ai peur.

JEAN.

L! Quand je disais qu'il a peur.

L'HOMME.

Et de quoi as-tu peur, nigaud?

JEANNOT.

J'ai peur de votre cheval qui court  tout briser, et puis j'ai peur de
vous aussi. Est-ce que je sais qui vous tes?

L'HOMME.

Comment? Polisson, vaurien! J'ai la bont de te ramasser sur la route,
et tu oses me faire entendre que je suis un mauvais garnement, un
voleur, un assassin, peut-tre. Si ce n'tait ton camarade, je te
flanquerais dehors et je te laisserais faire ta route  pied.

JEAN.

Oh! monsieur, pardonnez-lui! Il ne sait ce qu'il dit quand il a peur.
C'est une nature comme a? Il s'effraye de tout, et tout lui dplat.

L'HOMME.

Pas une nature comme la tienne, alors: tu me fais l'effet d'tre un
brave garon.

JEAN.

Dame! monsieur, je suis comme le bon Dieu m'a cr et comme maman m'a
lev. Je n'y ai pas de mrite, assurment. Le pauvre Jeannot, monsieur,
il est un peu en dessous, un peu timide, parce qu'il a perdu sa mre,
qui tait ma tante; c'est a qui l'a aigri.

L'HOMME.

Tant pis pour lui. Je ne veux seulement pas le regarder; son visage
pleurard n'est pas agrable  l'oeil ni doux au coeur. Et quant  ce que
disait ce polisson, qu'il ne savait pas qui j'tais, je m'en vais te le
dire, moi. Je suis un fermier d'auprs de Sainte-Anne? je vais  Vannes
pour acheter des porcs, et je m'appelle Kersac.

JEAN.

Merci, monsieur Kersac; nous sommes heureux de vous avoir rencontr.
C'est une journe de route que vous nous avez pargne.

KERSAC.

Je puis faire mieux que a. Je passe deux heures  Vannes; j'en repars
vers cinq heures pour aller  six lieues plus loin,  Malansac. Je puis
vous mener jusque-l; ce sera encore une journe de sauve. Nous serons
avant huit heures  Malansac, o je couche; pour le coup, mon cheval
aura fait ses douze lieues et bien gagn son avoine.

JEAN, _tout joyeux_.

Merci bien, monsieur. Si nous faisons souvent des rencontres comme celle
d'aujourd'hui, nous ne tarderons pas  arriver  Paris.... Remercie
donc, Jeannot.

KERSAC.

Laisse-le tranquille. Est-ce que j'ai besoin de son remerciement! C'est
pour toi, ce que j'en fais; ce n'est pas pour lui.

Jean eut beau faire des signes  Jeannot, il n'en put obtenir une
parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du mange de Jean et
de son air inquiet: il souriait et s'amusait  exciter les supplications
muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lanant 
Jeannot des regards mcontents. Jean croyait dcouvrir de la colre
dans les yeux menaants de Kersac; il s'effora de la dtourner par des
observations aimables sur la beaut du cheval, qui tait bon, mais pas
beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme
un panier  salade; sur les charmes de la route, qui tait une plaine
aride.

Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour
conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient
terribles, plus ses lvres se contractaient, plus son front se plissait;
ses sourcils se fronaient; sa bouche prenait un aspect presque froce;
sa main, dgage des rnes, se crispait. Enfin, il arrta son cheval et
se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation,
celui de Jeannot la frayeur.

Aprs quelques minutes d'immobilit pendant lesquelles le cheval
reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et
l'inquitude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix
formidable.

Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton
cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet.
Tu t'enttes  ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande 
m'adresser. Je te dis  mon tour que tu vas de suite nous demander
pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons,  genoux dans la carriole,
et un PARDON bien prononc.

Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grce
pour son cousin; mais Kersac, indign de l'obstination de Jeannot, lui
appliqua un lger coup de fouet sur les paules. Jeannot poussa un cri,
Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisime; il se
jeta  genoux et cria _Pardon!_ de toute la force de ses poumons.

A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval
et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garon, ajouta-t-il en
s'adressant  Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce
vaurien a besoin d'avoir les paules un peu caresses par le fouet; tant
que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.

Jean ne rpondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait
que ce dernier n'excitt encore la colre de Kersac. Quant  Jeannot,
il faisait, comme d'habitude, des rflexions douloureuses sur le guignon
qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean.

On arriva ainsi  Vannes. Kersac dtela son cheval; Jean lui offrit de
le mener  l'curie, de lui donner son avoine et de le bouchonner.

KERSAC.

Tu sais bouchonner un cheval, toi?

JEAN.

Je crois bien, monsieur; j'en ai bouchonn plus d'un  l'auberge de
Krantr.

KERSAC.

Trs bien, mon garon; tu me rendras service, car je suis press d'aller
 mes affaires pour les porcs. Attends-moi ici; je serai de retour dans
deux heures. Aprs l'avoine tu feras boire mon cheval.

JEAN.

Oui, oui, monsieur, je sais bien; et du foin aprs avoir bu.

KERSAC.

C'est a! Au revoir.

Jean s'empressa de mener le cheval  l'curie.

Allons, Jeannot, dit-il, viens m'aider; tu bouchonneras d'un ct et
moi de l'autre.

JEANNOT.

Plus souvent que je toucherai au cheval de ce mchant homme. Toi qui es
son favori, tu peux l'aider; mais moi, je n'ai pas de remerciements 
lui faire.

JEAN.

coute, mon Jeannot, avoue que tu as t maussade et qu'il n'a pas tap
fort.

JEANNOT.

Fort ou non, il a tap, et il n'avait pas le droit de me taper.

JEAN.

Voyons, Jeannot; si ce n'est pas pour lui, fais-le pour moi, pour
m'aider.

JEANNOT.

Ma foi non, tu es trop ami avec lui.

JEAN.

Et comment ne serais-je pas ami avec lui, puis-qu'il nous avance de
douze lieues en nous voiturant comme il le fait. C'est bon de sa part,
tout de mme.

JEANNOT.

Qu'est-ce que a lui cote de nous laisser monter dans sa voiture?

JEAN.

Je ne dis pas, mais c'est tout de mme bon  lui, et il y en a beaucoup
qui n'y auraient pas pens.

Jean eut beau dire, Jeannot alla s'tendre dans un coin de l'curie sur
un tas de paille, et il laissa son cousin s'occuper tout seul du cheval
qui les avait mens si bon train, et qui devait leur faire faire six
lieues encore. Quand il eut fini, il alla s'asseoir prs de Jeannot.

JEAN.

Dis donc, Jeannot, est-ce que tu ne te sens pas besoin de manger?

JEANNOT.

Manger et boire aussi.

JEAN.

Si nous entamions nos provisions?

JEANNOT.

Ce ne serait pas moi qui m'y refuserais.

[Illustration: La femme donna une bouteille de cidre  Jean.]

JEAN.

Par quel paquet allons-nous commencer? Celui de maman ou celui de M.
Abel?

JEANNOT.

Comme tu voudras.

JEAN.

Prenons celui de maman. Pauvre maman, elle nous croit bien prs de
Krantr encore, et ce soir nous en serons  quatorze lieues pour le
moins.

Jean dfit le petit paquet que lui avait donn sa mre; il en tira une
cuisse de lapin et un morceau de pain.

La galette sera pour ce soir, dit-il.

Il partagea le lapin avec Jeannot, lui donna une tranche de pain, en
garda une, et ils commencrent leur modeste repas. Mais quand ils eurent
mang, ils eurent soif. Jean se chargea de demander de l'eau. Il entra
dans la salle de l'auberge, y trouva une femme qui mettait le couvert,
ta sa casquette, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir de l'eau
pour lui et son camarade.

LA FEMME.

Pour quoi faire, mon ami?

JEAN.

C'est pour boire, madame. Nous avons mang, et nous voudrions bien avoir
un verre d'eau, s'il vous plat.

LA FEMME.

Je vais vous donner une bouteille de cidre, mon ami; c'est plus sain que
l'eau quand on a beaucoup march.

JEAN.

Merci bien, madame; nous n'avons pas march; c'est M. Kersac qui a bien
voulu nous prendre dans sa carriole; ainsi je vous remercie bien de
votre bont, madame; mais..., mais.... pour dire vrai, nous n'avons pas
les moyens de payer du cidre ds la premire journe de route.

LA FEMME.

Je ne comptais pas te le faire payer, mon ami; et tu l'auras tout de
mme, car tu me parais un bon et honnte garon.

La femme prit sur la table une bouteille de cidre et la donna  Jean
avec un verre. Jean remercia beaucoup et courut faire voir  Jeannot ce
qu'on lui avait donn. Ils se rgalrent de leur mieux et s'tendirent
sur la paille en attendant Kersac. Il revint  l'heure prcise, attela
bien vite, fit monter Jean dans la carriole, et appela Jeannot, qui ne
rpondit pas.

Tant pis pour lui; partons, dit Kersac.

JEAN.

Pas sans Jeannot, monsieur; vous voudrez bien l'attendre; je vais courir
le chercher.

KERSAC.

Ma foi non, je suis press; en route.

Jean sauta  bas de la carriole.

JEAN.

Adieu, monsieur, et bien des remerciements pour toutes vos bonts.

KERSAC.

Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc? Puisque je t'emmne.

JEAN.

Pardon, monsieur, je ne peux pas partir sans Jeannot. Je ne laisserai
pas Jeannot tout seul.

KERSAC.

Ah bah! ne t'inquite donc pas de ce garon; il te rejoindra quelque
part.

JEAN.

Non, monsieur, il aurait trop peur; il en mourrait.

Jean salua Kersac et allait partir pour aller  la recherche de Jeannot,
lorsque Kersac le rappela.

Jean! viens donc! Diable de garon! Je ne partirais pas sans toi, c'est
convenu. Va vite chercher ton protg, je t'attendrai.

--Merci, monsieur, cria Jeannot d'un air joyeux.

Et il partit pour chercher Jeannot, qu'il trouva endormi sur la paille
dans l'curie.

Jeannot, vite, lve-toi; partons, M. Kersac t'attend.

Jeannot se frottait les yeux, dormait encore  moiti. Jean parvint  le
rveiller et  l'entraner dans la cour o attendait Kersac.

Allons donc! cria Kersac. Avance, tranard. Tire-le, Jean; donne-lui
une pousse.

Jeannot, tout  fait rveill par ces cris, monta assez lestement
dans la carriole et s'y tendit pour se rendormir, pendant que Jean
s'tablissait prs de Kersac. Ils partirent au grand trot.




V

L'ACCIDENT


KERSAC.

Tu m'as port bonheur, mon garon; j'ai fait une affaire magnifique avec
mes petits cochons. De la plus belle espce: ils viennent de Kermadio.
J'en ai eu quarante pour deux cent quarante francs!  six francs pice;
ce que j'aurais pay partout ailleurs quatre  cinq cents francs pour le
moins. Si je fais aussi bien  Malansac, j'aurai fait une fire journe.

JEAN.

C'est le bon Dieu qui vous a rcompens, monsieur, de votre charit
envers nous.

KERSAC.

Et c'est pourquoi je dis que tu m'as port bonheur.

JEAN.

Pas moi seul, monsieur, Jeannot est de moiti.

KERSAC.

Hem! hem! tu crois? Il n'a pas une mine  porter bonheur. Regarde-le
donc; il dort comme un loir, et, tout en dormant, il boude et il rage.

Jean se retourna en souriant et trouva, en effet, une mine si irrite et
si maussade  son cousin Jeannot, qu'il ne put s'empcher de rire tout
haut; sa gaiet gagna Kersac, que son march de petits cochons avait
mis de bel humeur, et tous deux rirent si bruyamment que Jeannot se
rveilla. Il regarda autour de lui.

Qu'y a-t-il donc? Pourquoi riez-vous si fort?

On riait trop pour pouvoir lui rpondre, ce que Jeannot trouva mauvais;
il se recoucha, referma les yeux, et les rouvrit de temps en temps pour
leur lancer un regard irrit, qui ne faisait qu'exciter les rires de
Jean et de Kersac.

Le cheval trottait toujours; Kersac remarqua qu'il avait beau poil,
qu'il avait t bien bouchonn, bien soign.

Sais-tu, mon garon, que tu me reviens beaucoup? dit-il  Jean. J'ai
bonne envie de te garder.

JEAN.

Oh! monsieur, c'est impossible!

KERSAC.

Pourquoi donc?

JEAN.

Et Jeannot?

KERSAC.

Tiens, c'est vrai! Ce diable de Jeannot? Je voudrais bien t'en voir
dbarrass.

JEAN.

Il ne m'embarrasse pas, monsieur, au contraire; je sais que je lui suis
utile.

KERSAC.

Il ne peut pas en dire autant pour toi.... coute, Jean, ajouta-t-il
aprs quelques instants de rflexion, veux-tu faire une chose? Ne va pas
 Paris, reste avec moi; je te serai un bon matre; j'aurai soin de ta
mre. Et je ramnerai ton Jeannot chez lui.

JEAN.

Vous tes bien bon, monsieur, je suis trs reconnaissant, mais je ne
peux pas, monsieur.

KERSAC.

Pourquoi a?

JEAN.

Parce que maman m'a fait partir pour m'envoyer  Paris; mon frre Simon
nous attend tous deux, Jeannot et moi. Il faut que j'obisse  maman;
je ne sais pas quelles sont ses raisons pour nous envoyer  Simon;
peut-tre serait-elle mcontente si j'entrais chez vous sans l'avoir
consulte. Et puis, le pauvre Jeannot, que deviendrait-il sans moi?

KERSAC.

Il resterait au pays! Pas plus malheureux que a.

JEAN.

Mais, monsieur, ma tante n'a pas de quoi le nourrir, ni maman non plus.
Il faut qu'il travaille; et chez nous, nous ne trouvons pas d'ouvrage.

KERSAC.

Alors n'en parlons plus. Peut-tre te retrouverai-je plus tard, et sans
Jeannot, pour le coup. Il dort toujours, le paresseux!

Jeannot ne dormait pas, il avait tout entendu; la gnrosit de Jean le
toucha: il se promit de lui venir en aide  l'avenir et de ne plus tre
maussade comme il l'avait t.

La route s'acheva gaiement pour Jean, qui questionnait Kersac sur le
pays qu'ils parcouraient. Celui-ci lui rpondait amicalement et revenait
sans cesse sur son dsir de l'avoir  son service. Jean le remerciait et
rptait son refrain:

Et Jeannot?

Si bien qu'en arrivant  Malansac, Kersac ne pouvait plus souffrir
Jeannot, qui le lui rendait bien.

Pourquoi ce mchant homme veut-il absolument forcer Jean 
m'abandonner? se demandait Jeannot. Il n'est pas possible qu'il tienne
beaucoup  Jean, qu'il ne connat pas; c'est donc pour le plaisir de
me faire du mal, pour me jeter tout seul sur la grande route! Que je
dteste cet homme! Si jamais je le rencontre quand je serai grand et
fort je lui jouerai un tour, un mauvais tour, si je le puis.

Ils arrivrent  Malansac. Jean offrit  Kersac de soigner son cheval
encore cette fois; Kersac accepta.

Il tait prs de huit heures, mais il faisait grand jour encore. Lorsque
Kersac, aid de Jean, eut fini d'arranger son cheval, il lui proposa de
faire une promenade hors de la ville.

J'ai les jambes engourdies d'avoir t assis toute la journe; si tu
veux venir avec moi, nous irons dans la campagne voir les environs; on
dit que le pays est joli.

Jean accepta avec joie; il eut bien envie de dire:

Et Jeannot?

Mais il n'osa pas; il voyait l'antipathie de Kersac pour son cousin.

Ils partirent donc, laissant  l'auberge Jeannot, qui, cherchant  se
rendre utile comme Jean, s'offrit pour faire boire le cheval quand il
aurait mang son avoine. Kersac fut surpris de l'obligeance de Jeannot,
mais il accepta d'aprs un regard et un geste suppliant de Jean.

Au fait, dit-il, nous aurons plus de temps pour nous promener, n'ayant
plus  nous inquiter du cheval.

Et ils se dirigrent hors de la ville. Il faisait un temps magnifique;
le soleil se couchait; la chaleur tait passe; le pays tait joli; ils
marchrent assez longtemps, causant de choses et d'autres; il amusait
et intressait Kersac par mille petits rcits de son enfance et de sa
famille. Plus Jean se faisait connatre  Kersac, plus celui-ci s'y
attachait et dsirait l'attacher  son service.

Il y a si longtemps, dit-il, que je cherche un garon tout jeune 
former, et je le cherche intelligent, serviable, actif comme toi.

JEAN.

Vous vous faites illusion, monsieur; je n'ai pas les qualits que vous
me croyez.

KERSAC.

Si fait, si fait, je m'y connais; j'en ai eu plus de dix  mon service;
je ne me trompe plus maintenant.

Ils retournaient sur leurs pas et reprenaient la grande route de
Malansac, lorsqu'ils entendirent le galop prcipit d'un cheval. Quand
il approcha, Kersac reconnut le sien qui arrivait ventre  terre. Il se
jeta sur la route pour lui couper le chemin, saisit la bride, mais le
cheval tait lanc; Kersac, malgr sa force, ne put l'arrter sur
le coup, et il se trouva jet par terre, tran et en danger d'tre
pitin. Jean, voyant l'imminence du pril, se jeta au-devant du cheval
et se suspendit  ses naseaux, ce qui le fit arrter,  moiti calm,
immdiatement.

Kersac voulut se relever, mais il retomba; il avait un pied foul.

Jean commena par attacher  un arbre l'animal essouffl et tremblant,
et courut  Kersac, qui tait ple et prt  dfaillir. Jean aperut une
fontaine prs de la route; il y courut, trempa son mouchoir dans cette
eau frache et limpide, et revint en courant pour bassiner le front et
les tempes de Kersac. Deux fois encore il retourna  la fontaine; ce
ne fut qu' la troisime fois que Kersac rouvrit les yeux et reprit
connaissance.

Il serra la main de Jean et essaya de se lever; ce fut avec une grande
difficult et aprs plusieurs essais qu'il put y parvenir; il se tint
debout, appuy sur son bton, mais il ne pouvait marcher.

N'essayez pas, n'essayez pas, monsieur, dit Jean; je vais calmer votre
cheval; je l'approcherai tout prs de vous, et si vous pouvez monter
dessus, nous sommes sauvs.

Kersac tait au bord du foss qui bordait la route. Jean dtacha le
cheval, le caressa, le flatta, lui prsenta une poigne d'herbe, et,
pendant que l'animal mangeait, il le fit descendre dans le foss,
l'arrta en face de Kersac, et le maintint par la bride pendant que
Kersac cherchait  le monter. Il n'y parvenait pas, parce qu'il ne
pouvait s'appuyer sur son pied foul.

JEAN.

Couchez-vous en travers sur le cheval, monsieur, et quand vous y serez,
passez votre jambe blesse.

Kersac suivit le conseil de Jean et se trouva solidement plac sur le
dos du cheval. Jean lui fit remonter le foss avec prcaution et le mena
par la bride. Ils arrivrent  _Malansac_  la nuit; le premier objet
que vit Kersac fut Jeannot se tenant  moiti cach derrire la porte de
l'curie.

Viens ici, polisson! lui cria Kersac.

Jeannot aurait bien voulu se sauver; mais par o passer? et que
deviendrait-il ensuite? Il faudrait bien qu'il fint par se retrouver en
face de Kersac. Il prit donc le parti d'obir; il avana jusqu' la tte
du cheval.

KERSAC.

Pourquoi et comment as-tu laiss chapper mon cheval?

JEANNOT, _tremblant_.

Monsieur, ce n'est pas ma faute.

KERSAC.

Ce n'est pas ta faute? Menteur! Rponds: Comment le cheval s'est-il
chapp?

[Illustration: Viens ici, polisson!]

JEANNOT.

Monsieur, je l'ai men boire; il ne voulait pas sortir de l'abreuvoir;
je l'ai tir, puis je l'ai un peu fouett; alors il a saut et ru;
alors j'ai fouett plus fort pour le corriger; alors il s'est cabr;
alors j'ai eu peur qu'il ne casst la longe que je tenais, alors je
l'ai fouett sous le ventre; alors il a cass la longe, comme je le
craignais, et alors il est parti comme un enrag qu'il est.

KERSAC.

Petit gredin! petit drle! Avise-toi de toucher mon cheval du fouet et
je te donnerai une correction dont tu te souviendras longtemps. Si je
n'avais le pied foul, grce  toi, animal, imbcile, je te donnerais
une racle qui te ferait danser jusqu' demain. Va-t'en, et ne te
prsente plus devant moi, oiseau de malheur!

Jeannot ne se le fit pas rpter; il avait hte aussi d'chapper aux
regards courroucs de Kersac, et ne quitta le coin le plus obscur de
l'curie que lorsque son ennemi eut lui-mme disparu.

Jean avait appel du monde pour aider Kersac  descendre du cheval; il
tait grand et fort, on eut de la peine  y arriver et  l'tablir dans
une chambre du rez-de-chausse qui se trouvait heureusement libre.

Quand il y fut install, Jean s'assit sur une chaise.

KERSAC.

Eh bien? que fais-tu, mon ami? Tu ne vas pas rester l, je pense?

JEAN.

Pardon, monsieur;  moins que vous ne me chassiez, je resterai prs de
vous pour vous servir, jusqu' ce que vous soyez en tat de monter en
carriole pour retournez chez vous.

KERSAC.

Mais, mon ami, tu vas t'ennuyer comme un mort. Rester l,  quoi faire?

JEAN.

A vous servir, monsieur. Les gens de l'auberge sont bien assez occups,
ils vous ngligeraient, non par mauvaise volont, mais parce qu'ils ne
pourraient pas faire autrement; et c'est triste d'tre hors de chez soi
sans pouvoir mettre un pied l'un devant l'autre, et personne pour vous
donner ce qui vous manque et pour vous aider  passer le temps.

KERSAC.

Et ton voyage  Paris? et ton frre Simon?

JEAN.

Mon voyage durera quelques jours de plus, monsieur, voil tout. Et mon
frre sait bien que lorsqu'on fait la route  pied, on n'arrive pas 
jour fixe; il nous attend  un mois prs. Et ainsi, monsieur, si je ne
vous suis pas dsagrable, si vous voulez bien accepter mes services, je
serai bien heureux de vous tre utile.

KERSAC.

Quant  m'tre dsagrable, mon ami, tu m'es, au contraire, fort
agrable; j'accepte tes services et je t'en remercie d'avance. Et je
commence par te demander un verre d'eau, car je meurs de soif.

Jean alla chercher de l'eau; on lui donna un cruchon plein et un verre.
Quand Kersac eut bu ses deux verres d'eau, il songea  dner.

KERSAC.

Tu me demanderas quelque chose de lger,  cause de ma chute. Une soupe
aux choux et au lard, et un fricot  l'ail.

Jean allait sortir; Kersac le rappela.

Et toi donc, mon garon, tu n'as pas dn? Demande pour deux; nous
mangerons ensemble.

JEAN.

Merci bien, monsieur; j'ai dn avec Jeannot avant de quitter Vannes.

KERSAC.

Dn? o donc? avec quoi?

JEAN.

Nous avons dn  l'curie, monsieur; nous avions de quoi. Maman nous
avait donn les restes du lapin, qui nous avait dj fait un fameux
souper hier soir. Il nous en reste encore une cuisse, et puis du pain et
de la galette.

KERSAC.

Et tu crois que je vais m'empter de bonnes choses, et que je te
laisserai manger un vieux morceau de lapin et boire de l'eau?

JEAN.

Il n'est pas vieux, monsieur, il est d'hier; et, quant  l'eau, nous
y sommes habitus, Jeannot et moi. Et puis,  Vannes, la bonne dame de
l'htel m'a donn une bouteille de cidre qui tait firement bon.

KERSAC.

Je te dis que ce ne sera pas comme a; tu mangeras avec moi; les
bouches que j'avalerais me resteraient dans le gosier si je me donnais
un bon dner pendant que tu grignoterais des os et du pain dur. Demande
deux couverts,... entends-tu? Deux couverts!

Jean restait immobile; il semblait vouloir parler et ne pas oser.

KERSAC.

Voyons, Jean, as-tu quelque chose qui ne veut pas sortir. Qu'est-ce que
c'est? Parle.

JEAN.

Monsieur.... C'est que je crains....

KERSAC.

N'aie pas peur, je te dis. Parle.... Parle donc!

JEAN, _souriant_.

Puisque vous l'ordonner, monsieur.... Et Jeannot?

--Encore! s'cria Kersac, s'agitant sur sa chaise. Toujours ce pendard
que tu me jettes au nez! Je ne veux pas de ton Jeannot; et je ne veux
pas en entendre parler.

JEAN.

C'est parce qu'il vous a offens, monsieur, que vous ne l'aimez pas.
Mais Notre Seigneur nous pardonne bien quand nous l'offensons, et il
nous aime tout de mme, et il nous fait du bien. Et il nous ordonne de
faire comme lui.

KERSAC.

Ah ! vas-tu me prcher comme notre cur? Ton Jeannot ne me va pas, et
je n'en veux pas.

Jean soupira et sortit lentement.

Kersac le suivit des yeux et resta pensif.

Il a tout de mme raison, cet enfant.... Et de penser que c'est
un garon de quatorze ans qui m'en remontre,  moi qui en ai
trente-cinq!... C'est qu'il a raison,... parfaitement raison.... Mais
comment faire pour revenir sur ce que j'ai dit!... Il se moquerait de
moi.... Et pourtant il a raison. Et c'est une brave garon si jamais
il en fut.... Il faut absolument qu'il vienne chez moi.... Il a dans
la physionomie quelque chose..., je ne sais quoi,... qui fait plaisir 
regarder. Je l'entends qui vient.

Jean arriva en effet; il apportait de quoi mettre le couvert,... un seul
couvert!

Kersac s'en aperut.

KERSAC.

Jean, qu'est-ce que c'est que a?

JEAN.

Quoi donc, monsieur?

KERSAC.

Un seul couvert? Pourquoi un seul?

JEAN.

Parce qu'il n'y a que vous, monsieur, qui n'ayez pas dn.

KERSAC.

Et toi tu n'as pas soup.... Jean, coute-moi et regarde-moi bien en
face. Tu as raison et j'ai tort. Tu m'as fait la leon, et tu as bien
fait, et je t'en remercie. Demande trois couverts et va chercher ton
Jeannot.

Jean le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il s'approcha
tout prs de lui. Son air tonn et joyeux fit sourire Kersac.

KERSAC.

Tu ne vas pas te moquer de moi, d'avoir bien fait?

JEAN.

Me moquer de vous? moi, monsieur? Rire de vous au moment o vous agissez
comme Notre Seigneur? au moment o je vous admire, o je vous aime? Oh!
monsieur!

Jean saisit la main de Kersac et la baisa; Kersac prit la tte de Jean
dans ses mains et le baisa au front.

Va, mon ami, dit-il d'une voix mue, va chercher deux couverts de
plus... et Jeannot, ajouta-t-il avec un soupir.

Jean sortit cette fois en courant et ne fut pas longtemps  revenir avec
les couverts et Jeannot. Ce dernier osait  peine entrer et lever les
yeux.

N'aie pas peur, Jeannot, dit Kersac en riant;  tout pch misricorde.
J'ai eu tort de te confier un cheval un peu vif,  toi qui n'y entends
rien. N'y pensons plus et mangeons bien et gaiement. C'est Jean qui nous
sert, je suis hors de combat, moi.

Jeannot prit courage; Jean tait radieux; il regardait Kersac avec
reconnaissance et affection. Kersac s'en aperut, sourit et fut
satisfait d'avoir bien agi et d'avoir accept, lui homme fait, les
observations d'un enfant. Il en savait bon gr  Jean, qu'il aimait
rellement de plus en plus.

JEAN.

Voici le couvert mis; viens m'aider, Jeannot,  apporter les plats.
Faut-il demander du cidre pour vous, monsieur?

KERSAC.

Certainement, et du bon. Mais pas pour moi seul; pour trois.

Jean et Jeannot sortirent.

JEAN.

Eh bien! Jeannot, pas vrai qu'il est bon, M. Kersac? Tu vas tre gentil
pour lui, j'espre?

JEANNOT.

Je ferai de mon mieux, Jean: mais tu sais que j'ai du malheur et qu'il
ne m'arrive jamais rien de bon.

JEAN.

Laisse donc! du malheur! pas plus que moi? Tu te figures toutes sortes
de choses; puis tu es triste, tu as l'air mcontent et maussade; c'est
a qui repousse, vois-tu!

JEANNOT.

C'est pas ma faute; c'est mon caractre comme a. Je ne peux pas
toujours rire, toujours prendre les choses gaiement, comme tu le fais,
toi. Tu es gai, je suis triste. Tu as confiance en tout le monde, moi je
me dfie. Je ne peux pas faire autrement.

JEAN.

Dfie-toi si tu veux, gmis tout bas, mais sois obligeant et agrable
aux autres.... Portons nos plats; les voici tout prts sur le fourneau.

Jean prit la soupe aux choux et le cidre; Jeannot prit le fricot; Kersac
les attendait avec impatience.

KERSAC.

Enfin! voil notre souper; ne perdons pas de temps; j'ai une faim
d'enrag.

Kersac prouva la vrit de ces paroles en mangeant comme un affam,
Jean et Jeannot lui tinrent compagnie; quand le repas fut termin, il ne
restait plus rien dans les plats, rien dans les carafes. Jean et Jeannot
desservirent la table et reportrent le tout  la cuisine.

Lorsque Jean rentra, il dit  Kersac que Jeannot allait coucher 
l'curie, sur de la paille qu'on allait lui donner.

Et toi, Jean, avant d'aller te coucher, aide-moi  me dvtir et 
gagner mon lit.

Jean l'aida de son mieux, avec beaucoup d'adresse et de soin. Lorsque
Kersac fut couch, Jean s'assit sur une chaise.

KERSAC.

Eh bien! que fais-tu l? Tu ne vas pas te coucher, comme Jeannot?

JEAN.

Je vais coucher prs de vous, monsieur, je dormirai trs bien sur une
chaise.

KERSAC.

Es-tu fou? Passer une nuit sur une chaise? pour une foulure au pied? Va
te coucher, je te dis.

JEAN.

Mais, monsieur, vous ne pouvez pas vous lever ni vous faire entendre.
S'il vous prenait quelque chose la nuit?

KERSAC.

Que veux-tu qu'il me prenne? Je vais dormir jusqu' demain. Bonsoir, et
va-t'en.

Jean ne dit rien, souffla la chandelle et fit semblant de sortir. Mais
il rentra sans faire de bruit, s'tendit sur trois chaises, et ne tarda
pas  s'endormir.




VI

JEAN ESCULAPE


Vers le milieu de la nuit, Jean fut veill par l'agitation
extraordinaire de Kersac qui geignait, se retournait, soufflait comme un
buffle, et qui finit par dire  mi-voix:

Je n'aurais pas d renvoyer Jean; il m'et soulag peut-tre.

--Me voici, monsieur, dit Jean en s'approchant du lit de Kersac.
Qu'avez-vous?

KERSAC.

Comment? toi ici? Depuis quand es-tu l?

JEAN.

Je n'en suis pas sorti, monsieur; j'ai seulement fait semblant. Mais
vous souffrez, monsieur; que puis-je faire pour vous soulager?

KERSAC.

Je souffre horriblement de mon pied foul, mon pauvre Jean. Et que
faire, maintenant, au milieu de la nuit? Tout le monde est couch; il
faut attendre au jour.

JEAN.

En attendant le jour, qui sera long  venir, monsieur, je vais pouvoir
vous soulager, peut-tre. Quand il y avait une foulure dans le village,
c'est  maman qu'on venait, et on tait guri en peu de temps. Vous
allez voir; je vais vous masser le pied foul, comme faisait maman et
comme elle m'a montr  le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez
plus le mal.

Malgr la rsistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remde, Jean
s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurit, il
put employer le massage avec le plus grand succs, car, au bout de
trois quarts d'heure, le pied, dgonfl, n'occasionnait plus aucune
souffrance, et Kersac dormait profondment. Lorsque Jean vit l'heureux
effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec prcaution le pied, presque
entirement dgonfl, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si
bien, qu'il ne s'veilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison.

Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six
heures. Jean sauta  terre et vit Kersac qui le regardait.

KERSAC.

J'avais hte de te voir rveill, mon ami, pour te remercier du bien que
tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as
enlev mon mal!

JEAN.

Cela va-t-il rellement bien, monsieur?

[Illustration: Il employa le massage avec le plus grand succs.]

KERSAC.

Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprs de ce
que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux mdecin?

JEAN.

Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans
quoi l'enflure reviendrait.

KERSAC.

Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta mdecine.

Jean reprit le pied malade et commena  le masser. Au bout d'un quart
d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout  fait
guri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied,
entirement dsenfl, ne fut plus du tout douloureux.

Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hsitation;
mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean
lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait
tourner et l'enflure reparatre. Il alla demander une bande de toile
 la matresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean
banda habilement le pied de Kersac.

JEAN.

A prsent, monsieur, vous pouvez marcher.

KERSAC.

Tu crois? Cela me semble fort.

JEAN.

Essayez, monsieur; vous allez voir.

Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il
s'appuya sur son pied comme avant l'accident.

C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du
tout; du malaise seulement, pas autre chose.

[Illustration: A prsent, Monsieur, vous pouvez marcher.]

Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra  l'curie et, 
sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait
eu la bonne pense de lui donner de l'avoine pour l'occuper agrablement
pendant le pansement.

KERSAC.

Comment! mais c'est trs bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas  te
voir si empress. Continue, mon garon. Jean m'a si bien guri avec
son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de
Sainte-Anne.

Puis, se retournant vers Jean, il continua:

Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garon, de ne pas
t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton ct,
n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, prs de Vannes. Si
jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou
n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amiti pour toi, qu'il te
veut du bien, et qu'il sera trs content de pouvoir te le tmoigner. Je
vais parler  l'aubergiste pour mon march de porcs, et je reviens.

Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise
tait trop chre; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui
restait de petits cochons  vendre  Kermadio. Il revint trouver Jean et
Jeannot.

Voil mon cheval fini de panser, dit-il; djeunons pendant qu'il
achve son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une
demi-heure aprs.

Kersac commanda trois cafs au lait, et il rentra dans sa chambre avec
Jean; tous deux taient srieux.

KERSAC.

Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean?

JEAN.

Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers
comme Jeannot, je pleurerais.

KERSAC.

Pourquoi cela?

JEAN.

Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez t bien
bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est a ce qui
me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.

Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le
front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le caf,
le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir chang d'humeur avec
son cousin; son visage tait souriant, tandis que celui de Jean tait
triste. Ils se mirent  table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le
djeuner fut achev, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais
Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatigut son pied
encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit  causer
avec Kersac.

Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Krantr, vous
ferez donner de nos nouvelles  maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien
plaisir.

KERSAC.

Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai
lui en porter moi-mme.

JEAN.

Vous-mme? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle
sera contente! Vous demanderez la femme Hlne Dutec, on vous y mnera;
c'est sur la route, une petite maison isole, entoure de lierre. Et
puis, monsieur, voulez-vous dire  maman qu'elle m'crive et qu'elle me
donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.

Il tait temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernire fois; au moment
de se sparer, Kersac dit aux deux cousins:

J'ai une ide: montez dans ma voiture; je vais vous mener  la gare du
chemin de fer, cela vous abrgera votre voyage.

JEAN.

Comment cela, monsieur?

KERSAC.

Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.

Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole:

Voil ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne
affaire de petits cochons  Vannes. Je vais prendre sur mon gain la
petite somme ncessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'
Paris: de cette faon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean,
 te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long
voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est expos 
rencontrer. Un pauvre enfant, a n'a pas de dfense.

Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait,
mais devinant que c'en tait un fort important. Kersac leur expliqua les
temps d'arrt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait viter;
il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de
Krantr et d'Auray, et que leurs bourses taient suffisamment garnies.
Ils arrivrent  la gare; Kersac donna son cheval  garder  un des
garons de l'auberge; il prit des billets de troisime pour Jean et
Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les
payer une seconde fois. Il connaissait les employs; il recommanda Jean
et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la
main  Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne
pas les oublier en route et  leur arrive.

Jean, surpris et occup de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins
au dpart de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en
marche.




VII

VISITE A KRANTR


Pendant que Jean et Jeannot avanaient avec une vitesse dont ils
n'avaient eu jusque-l aucune ide, Kersac roulait vers son domicile
aussi vite que son cheval pouvait le traner; il arriva  Vannes et s'y
arrta deux heures pour rgler la livraison de ses petits cochons; il
en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le
reste le lendemain.

Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu' Kermadio; je ferai affaire pour
le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Krantr pour
voir la mre de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de
ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura t bien employ de toutes
manires.

Kersac fit comme il l'avait dit, malgr l'enflure et la douleur au pied
qui taient un peu revenues et qui gnaient ses mouvements. Il fit des
marchs avantageux  Kermadio; le propritaire tait large en affaires
et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le
chemin de Krantr, et ne tarda pas  y arriver et  trouver la maison
d'Hlne, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'aprs la description
que Jean lui en avait faite.

Voyant au bord de la route, prs d'un bouquet d'arbres, une maisonnette
entoure de lierre, il arrta son cheval et, s'adressant  une jolie
petite fille de cinq  six ans qui jouait devant la maison:

N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hlne Dutec?

La petite fille se releva, le regarda en souriant et rpondit:

Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici?

LA PETITE.

Oui, monsieur, je suis trs contente, je ne pense plus  maman.

KERSAC.

Sais-tu o est la maison du petit Jean?

LA PETITE.

Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean
qui l'a dit.

KERSAC.

Mais c'est donc la femme Hlne Dutec qui demeure ici?

LA PETITE.

Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit
de ton frre?

LA PETITE.

Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frre.

KERSAC.

Diantre de petite fille! on ne comprend rien  ce qu'elle dit. Ce doit
tre la maison de Jean; j'aurai plus tt fait de descendre et d'y voir
moi-mme.

Kersac descendit, alla attacher son cheval  un des arbres qui se
trouvaient prs de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une
porte de derrire qui donnait sur un petit jardin. Il aperut une femme
qui sarclait une planche de choux.

KERSAC.

Ma bonne dame, savez-vous o demeure la femme Hlne Dutec?

La femme se releva vivement.

HLNE.

C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille?

KERSAC.

Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier  mon bon
petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles.

HLNE.

Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur.
Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.

Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait
entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir.

HLNE.

Excusez, monsieur, si je vous reois si mal; je n'ai pas mieux que ce
mchant escabeau  vous offrir.

KERSAC.

J'y suis trs bien, ma bonne dame; j'ai quitt Jean et Jeannot hier
matin  Malansac,  quinze lieues d'ici; ils allaient  merveille.

--Quinze lieues! s'cria Hlne. Comment ont-ils pu faire tant de chemin
dans leur journe? J'ai vu hier un monsieur qui les a quitts  Auray 
dix heures du matin.

KERSAC.

Je les ai un peu aids, pour dire vrai. J'ai une ferme prs de
Sainte-Anne; j'allais  Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole.
De Vannes j'allais  Malansac; cela les a encore avancs de six lieues.
Nous y avons couch; je les ai embarqus en chemin de fer; ils sont
arrivs ce matin vers quatre heures  Paris.

HLNE.

Dj! Arrivs  Paris! Comment c'est-il possible?

KERSAC.

Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hlne.

Ils sont avec Simon  l'heure qu'il est.

Kersac lui raconta tout ce qui s'tait pass entre lui, Jean et Jeannot,
sans rien omettre, rien oublier. Hlne coutait avec avidit et
attendrissement le rcit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean
avec une chaleur, une amiti qui touchrent profondment sa mre et la
firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva  la fin de son rcit
et qu'il expliqua comment il avait pay leurs places en chemin de fer
jusqu' Paris, Hlne n'y tint pas. mue et reconnaissante, elle saisit
la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur.

HLNE.

Que le bon Dieu vous bnisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que
vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot!

KERSAC.

Oh! quant  celui-l, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements 
m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charit que je l'ai trait
comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir  Jean. C'est un brave
enfant que vous avez l, madame Hlne, et j'ai bien envie de vous le
demander.

HLNE.

Pour quoi faire, monsieur?

KERSAC.

Pour le garder chez moi,  ma ferme.

HLNE.

Il est encore bien jeune, monsieur; son frre Simon l'a demand pour un
service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus
fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur.

[Illustration: J'tais bien dsole, Monsieur, quand je me suis vue
cette petite fille sur les bras.]

KERSAC.

S'il ne se plat pas  Paris et qu'il prfre la campagne, vous
m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'ide qu'il a de l'amiti pour
moi et qu'il n'aurait pas de rpugnance  entrer  mon service.

HLNE.

Cela ne m'tonnerait pas, monsieur; et si son frre Simon n'avait pas
compt sur lui et ne lui avait par avance assur une place, je me serais
trouve bien heureuse de le savoir chez vous et si prs de moi.

--Maman Hlne, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait.

KERSAC.

Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parl.

HLNE.

Il ne la connat pour ainsi dire pas, monsieur.

Hlne donna un morceau de pain  l'enfant, et raconta  Kersac sa
rencontre avec la petite fille, la veille du dpart de Jean.

J'tais bien dsole, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille
sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit
Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'
travailler, mais, dans nos pays, il n'y a gure d'ouvrage pour les
enfants. Quand je rentrai chez moi aprs avoir quitt mon petit Jean
et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir  mon secours. La petite
s'veillait, elle demandait  manger; je remis sur le feu le reste du
lait de Jean; il n'avait gure mang, pauvre enfant, quoiqu'il et l'air
rsolu et riant. Je voyais bien de temps  autre une larme qui roulait
sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et
que je n'en versais pas moi-mme.

Hlne cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter.

Voyons, ma bonne dame Hlne, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est
pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide.

HLNE.

En vous envoyant prs de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et
puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en piti; ce
bon monsieur est venu me voir; il m'a apport vingt francs de la part
de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa
bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur.

KERSAC.

Jean m'a racont cette rencontre du prtendu voleur.

HLNE.

Les vingt francs sont venus bien  propos, monsieur; pas pour moi, car
j'ai l'habitude de vivre de peu....

KERSAC, _mu_.

Pauvre femme.

HLNE.

Mais c'tait pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de
quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut esprer que les parents
viendront la rclamer avant que les vingt francs soient mangs.

KERSAC.

Ne vous inquitez pas de la petite fille, ma bonne dame Hlne: j'y
pourvoirai.

HLNE.

Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire....

KERSAC.

Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous
avoir vue, et  prsent je vous connais comme si nous tions de vieux
amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins
de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du
temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de
vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.

Kersac fit un salut amical  Hlne, caressa la pauvre petite fille
abandonne,  laquelle il s'intressait dj, et alla dtacher son
cheval. Il monta dans sa carriole et s'loigna rapidement.

Hlne le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva
les yeux au ciel.

Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous
m'avez envoy un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette
malheureuse enfant!

Et elle se remit  son rouet.




VIII

RUNION DES FRRES


Kersac pressait le pas de son cheval; il tait tard.

Je suis rest trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je
voyais que ma prsence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean
auprs d'elle! Pauvre mre! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant
faire cent vingt lieues  pied, seul, presque sans argent, pour arriver
 Paris, o tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai
la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charit. Et je
donnerai de ses nouvelles .... Imbcile que je suis, s'cria-t-il, j'ai
oubli de demander  Jean son adresse! C'est-il bte! O le trouver
dans ce grand diable de Paris?... La mre doit le savoir; je le lui
demanderai quand je la verrai.

Rassur par cette pense, il songea  ses affaires, et calcula dans sa
tte le gain de sa journe; il tait considrable.

Et Jean et Jeannot? o taient-ils? que faisaient-ils? Ils taient
arrivs vers quatre heures du matin  Paris, reposs et enchants.
Descendus de wagon, ils ne savaient o aller; il faisait encore nuit.
Le chef de train, qui tait bon homme, les retrouva dans la salle des
bagages, o ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda o ils
allaient.

JEAN.

Chez mon frre Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne
nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.

LE CHEF DE TRAIN.

Savez-vous o il demeure?

JEAN.

Oui, monsieur: rue Saint-Honor, n 263.

LE CHEF DE TRAIN.

Eh bien, restez ici jusqu' cinq heures, et vous irez alors chez Simon.
Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici
trois francs que m'a donns M. Kersac pour vous nourrir en route; vous
ne les avez pas dpenss, puisque vous avez vcu de vos provisions et bu
de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes
pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A prsent,
j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi l.

Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup 
regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intressait 
tout. Jeannot billait et soupirait.

JEANNOT.

Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne
trouverons peut-tre pas Simon; alors o irons-nous? que ferons-nous?

JEAN.

Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue
Saint-Honor, n 263.

JEANNOT.

Mais si nous ne le trouvons pas?

JEAN.

Alors nous le chercherons.

JEANNOT.

O le chercherons-nous? A qui le demander?

JEAN.

Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera  le trouver.
D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis l est ingrat pour le bon Dieu.
Vois comme il nous a protgs. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de
l'argent....

JEANNOT.

A toi, pas  moi.

JEAN.

Ce n'est-il pas la mme chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu
en auras. Aprs le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer
cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon
Dieu.

JEANNOT.

Oui, joliment, il m'a donn deux coups de fouet.

JEAN.

Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'tait par bont, encore.

JEANNOT.

Comment, par bont? Tu appelles a bont, toi?

JEAN.

Certainement, puisque c'tait pour te rendre plus gentil; et il y est
arriv, tout de mme. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues
en carriole!

JEANNOT.

Parce que a l'amusait de causer.

JEAN.

Pas du tout, a ne l'amusait pas; c'tait par bont. Puis il nous fait
souper avec lui, djeuner avec lui; il paye notre coucher.

JEANNOT.

Coucher, pas cher! De la paille dans une curie.

JEAN.

Est-ce que nous avons si bien que a chez nous?... Puis il nous paye
notre voyage. Il nous fait arriver  Paris en vingt-quatre heures au
lieu de trente jours. C'est  ne pas y croire!

JEANNOT.

Oui, quant  a, il n'y a rien  dire. C'est vritablement une bonne
chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon?

JEAN.

Allons! voil que tu vas recommencer la mme histoire. Je te l'ai dj
dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.

Jeannot n'avait pas l'air bien rassur, et il recommenait  geindre,
lorsque le chef de train entra.

Vous voil! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis press.

Il sortit prcipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas
des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver spars. Ils arrivrent
 la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train
les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les
mener rue Saint-Honor, n 263. Pour plus de prcaution:

Donnez-moi votre numro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure
aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare  vous!

LE COCHER.

Soyez tranquille, monsieur, je les dbarquerai sans accident, j'espre
bien.... Vous dites....

LE CHEF DE TRAIN

Rue Saint-Honor, n 263.

Le cocher remonta sur son sige.

Adieu, monsieur, et merci, cria Jean au chef de train.

Le fiacre s'branla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec
admiration; tout leur paraissait magnifique malgr l'heure matinale, le
silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrta devant
le n 263 de la rue Saint-Honor, ils croyaient tre partis depuis
quelques minutes seulement.

Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivs, dit le cocher en
ouvrant la portire.

Jean descendit, paya, comme le lui avait recommand le chef de train, et
ils se trouvrent devant une porte ferme, ne sachant comment faire pour
entrer. Frappe  la porte, dit Jeannot.

Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas.

Appelle, dit Jeannot.

--Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!

Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas.

Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'cria Jeannot prt  pleurer.

JEAN.

Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra
bien qu'il s'veille et qu'il nous ouvre.

Aprs avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils
recommencrent  taper et  appeler Simon.

Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme  cheveux gris passa la tte.

Quel diantre de tapage faites-vous donc l, vous autres? a a-t-il
du bon sens d'veiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que
voulez-vous?

JEAN.

Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous
dranger. Nous appelions mon frre Simon qui demeure ici.

LE PORTIER.

Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au
cinquime?

JEAN.

Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons
si vous voulez, monsieur.

LE PORTIER.

A prsent que me voici veill et lev, je n'ai pas besoin que vous
attendiez. Entrez et montez.

Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.

Au fond de la cour, l'escalier  droite, au cinquime, grommela le
portier.

Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.

Jean avait le coeur un peu serr; l'aspect sombre, sale et dlabr de la
cour de la maison lui inspirait une certaine rpugnance. Jeannot tait
constern; tous deux montrent sans parler l'escalier qu'on leur
avait indiqu; ils montaient, montaient toujours. Arrivs au haut de
l'escalier, ils virent trois portes devant eux:  droite,  gauche, en
face.

Frappe donc, dit Jeannot.

JEAN.

O frapper? Comment faire? J'ai peur de fcher quelqu'un si je frappe 
une autre porte qu' celle de Simon.

JEANNOT.

Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommena Jeannot de son
ton larmoyant.

JEAN.

Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!... appela-t-il
 mi-voix.

Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra.

Simon! s'cria Jean.

Et il se jeta  son cou.

SIMON.

C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit lou! J'avais tant besoin de
revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que
je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitt. Maman avait crit que
vous seriez ici dans un mois.

JEAN.

Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyag
comme des princes! En voiture! Je te raconterai a.

Ils entrrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie.
Tout en furetant partout et en regardant Simon se dbarbouiller et
s'habiller, Jean et Jeannot lui donnrent des nouvelles du pays et lui
racontrent toutes leurs aventures.

SIMON, _riant_.

Il parat que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien
que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractre gai, ouvert
et serviable. Tu as toujours t comme a; je me souviens que, dans le
pays, tout le monde t'aimait.

Quand ils eurent bien caus, bien ri, et qu'ils se furent embrasss plus
de dix fois, Jean demanda:

Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder  rien
faire, je pense?

SIMON.

Non, non, sois tranquille, vous tes placs d'avance: toi, Jean, tu
entres comme garon de caf dans la maison o je suis. Et toi, Jeannot,
tu vas entrer de suite chez un picier.

JEANNOT.

Tiens, pourquoi pas garon de caf comme Jean?

SIMON.

Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas
faire le mme travail.

JEANNOT.

Serons-nous dans la mme maison?

SIMON.

Non; toi, Jeannot, tu seras tout prs d'ici, dans la rue de Rivoli, et
prs de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison o nous sommes
en service.

JEAN.

Quel service ferons-nous?

SIMON.

Le service d'un caf; c'est un bon tat, mais fatigant.

JEAN.

En quoi fatigant?

SIMON.

Parce qu'il faut tre actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne
rien briser, ni accrocher, ni rpandre. Tu feras bien l'affaire, toi.

JEANNOT.

Je l'aurais bien faite aussi.

SIMON.

Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer
au bout de huit jours.

Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur.

SIMON.

Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! a ferait bon effet dans un caf.
Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!

Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les paules en
riant.

Toujours le mme! dit-il. Ah ! voici bientt sept heures. Il faut
descendre au caf, Jean; et toi, Jeannot, je vais te prsenter  ton
matre picier; sois bien poli et dride-toi, car l'picier doit tre
gai et farceur par tat.

Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en
donna une  Jean et  Jeannot, et mit la troisime dans sa poche; ils
descendirent les cinq tages et entrrent dans un caf trs propre, trs
joli. Jean et Jeannot restrent bahis devant les glaces, les chaises
de velours, les tables sculptes, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon
alla parler au matre du caf et revint peu de temps aprs avec un
morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin
dans les trois verres.

Djeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la
besogne; il faut tout nettoyer et ranger.




IX

DBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT


Ils mangrent et burent; le djeuner mit Jeannot en belle humeur, et il
se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service
chez l'picier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes aprs il entrait
dans le magasin.

SIMON.

Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garon que vous attendiez; arriv
de ce matin, il est tout prt  se mettre  la besogne.

PONTOIS.

Bien, bien; approche, mon garon, approche. Prends-moi ce bocal de
cornichons, et va le poser prs du comptoir, l-bas.

JEANNOT.

O ce que c'est, m'sieur?

PONTOIS, _riant_.

Bien parl, mon ami. Le franais le plus pur! _O ce que c'est?_ L-bas,
sur le comptoir.

JEANNOT.

O ce que c'est, le comptoir?

PONTOIS.

En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est l, qui crit.

Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir,
butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de
cornichons.

Maladroit! crie Pontois.

--Maladroit! rpte la dame du comptoir.

--Maladroit! s'crient les garons piciers.

--Malheureux! s'crie Simon.

--Pauvre Jeannot! s'crie Jean en courant  lui.

Jeannot s'tait relev, irrit et confus. Il avait eu du bonheur, le
bocal ne s'tait bris que du haut, la moiti des cornichons taient par
terre, mais les garons se prcipitrent pour les ramasser, et il n'y en
eut gure que le quart de perdu.

PONTOIS.

Dis donc, petit drle, pour la premire fois, passe; mais une seconde
fois, tu payes. J'ai promis  Simon que tu aurais dix francs par mois,
nourri, vtu, log, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent
 payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais dbut! a promet de
l'agrment.

SIMON.

Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidit. Il ne fallait pas lui
faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi,
avec mon dbutant.

[Illustration: Maladroit! s'crirent les garons piciers.]

PONTOIS.

Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer?
Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci.

SIMON.

Non, non, Pontois, gardons chacun le ntre; celui-ci est mon frre,
Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment a
va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.

Jeannot ne rpondit pas; il tait mcontent de la diffrence que faisait
Simon entre le frre et le cousin. Pontois le mit de suite  l'ouvrage;
il lui fit porter un paquet d'picerie  l'htel _Meurice_, qui se
trouvait  quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un
des garons.

Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions
et des courses avec les garons qu'on envoyait dans tous les quartiers
de Paris, de sorte qu'il commenait  connatre les rues et aussi les
habitudes du commerce.

Jean faisait de son ct l'apprentissage de garon de caf; son
intelligence, sa gaiet, sa bonne volont, sa prvenance le mirent
promptement dans les bonnes grces des habitus du caf; on aimait  le
faire jaser,  se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros
pourboires, qu'il remettait fidlement  Simon. Celui-ci tait fier du
succs de son frre; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite
chambre, remerciaient Dieu de les avoir runis. Jean tait heureux. Ses
seuls moments de tristesse taient ceux o le souvenir de sa mre venait
le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait
bien vite cette pense, et il retrouvait son courage en regardant son
frre si heureux de sa prsence.

Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le caf.

Une nouvelle pratique, dit la dame du comptoir  Simon, qui se
trouvait prs d'elle.

Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure
lgante, qui examinait le caf, les garons, les habitus. Ses yeux
s'arrtrent sur Simon avec un lger mouvement de surprise. Il s'assit 
une petite table et appela:

Garon!

Un garon s'empressa d'accourir.

Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux tre servi par
Simon.

Le garon s'loigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le
demandait.

SIMON.

Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur?

L'TRANGER.

Oui, Simon, c'est vous que j'ai demand; apportez-moi deux ctelettes
aux pinards et un oeuf frais.

Simon partit et revint un instant aprs, apportant les ctelettes
demandes.

SIMON.

Monsieur me connat donc?

L'TRANGER.

Trs bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hlne Dutec.

SIMON, _surpris_.

Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur.

L'TRANGER.

Rien d'tonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez
jamais vu.

SIMON.

Mais alors... comment ai-je l'honneur d'tre connu de monsieur?

L'TRANGER.

Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Krantr. _(Simon
fait un geste de surprise.)_ J'ai vu la bonne Hlne, et je veux voir
mon petit ami Jean.

SIMON.

Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....

Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais  un
habitu.

L'TRANGER.

Le voil, ma foi, le voil! Sac  papier! comme il est dlur! Joli
garon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amne-le de mon
ct, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bire.

Simon, fort intrigu, donna  Jean l'ordre d'apporter de la bire  la
table n 6.

Jean apporta la bire, la posa sur la table, regarda le monsieur et
poussa un cri.

[Illustration: Je suis un voleur, mais un voleur pour rire.]

Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voil!

A ce cri, les garons se retournrent, la dame du comptoir rpta le cri
de Jean, les habitus se levrent, le plus rsolu courut  la porte pour
la garder; Simon resta stupfait, et Jean saisit la main du voleur, qui
se leva en riant aux clats.

Trs bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs,
je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire,
ajouta-t-il en voyant les garons et les habitus s'avancer vers lui
avec des visages et des poings menaants. J'ai fait le voleur pour
donner de la prudence  ces enfants, qui comptaient leur argent sur la
grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, o est donc le pleurard
que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot?

JEAN.

Chez un picier ici  ct, monsieur, dans la rue de Rivoli.

L'TRANGER.

Un picier! quelle chance! Moi, tout juste, qui dteste les piciers! Eh
bien, Simon, me connais-tu maintenant?

SIMON.

Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a
tout cont, et je suis bien content de vous voir, monsieur.

Les habitus s'taient remis  manger et les garons  servir; tous
riaient plus ou moins de leur mprise. La dame du comptoir comptait son
argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun
dficit. Rassure sur ce point, elle couta avec intrt la conversation
de Jean et de l'tranger.

Comment as-tu fait pour arriver si tt? demanda M. Abel. Vous deviez
tre un mois en route.

JEAN.

Oui, monsieur; mais nous avons rencontr un excellent M. Kersac, fermier
prs de Sainte-Anne; il nous a mens en carriole jusqu' Vannes, puis
jusqu' Malansac, puis il nous a pay nos places au chemin de fer
jusqu' Paris, de sorte que nous y tions avant vous, monsieur.

L'TRANGER, _souriant_.

Et ce brave Kersac avait-il pris got pour Jeannot?

JEAN, _souriant_.

Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continu  se lamenter de son
guignon.

L'TRANGER.

Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est tonnant comme ce
pleurard me dplat.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom  Simon?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas, monsieur.

L'TRANGER.

Comment! je l'avais crit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse.

JEAN.

Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion
d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitt. Mais que je suis donc
content de vous revoir, monsieur! Et o logez-vous donc?

L'TRANGER.

A l'htel _Meurice_,  deux pas d'ici.

JEAN.

Tant mieux! nous nous verrons souvent.

L'TRANGER.

Tous les matins je viendrai djeuner ici.

L'tranger avait fini son repas; il paya, donna  Jean une pice de
vingt sous en guise de pourboire, donna  Simon son nom et son adresse:
M. Abel, htel _Meurice_, et sortit.

Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu' ce qu'il et
aperu la boutique d'un picier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut
Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son
chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air
raide et compass, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux
lgrement plis, et entra chez l'picier. Il resta immobile.

PONTOIS.

Monsieur veut quelque chose?

M. ABEL, _avec un accent anglais trs prononc et trs solennel._

Htel... _Meurice_?

PONTOIS.

Htel _Meurice_, milord? C'est ici prs, milord; suivez les arcades.

M. ABEL, _mme accent._

Htel... _Meurice_?

PONTOIS.

Ici, monsieur! L! tout prs d'ici. La douzime porte.

M. ABEL, _de mme._

Htel... _Meurice_?

PONTOIS.

Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. L, monsieur, l! Vous
voyez bien! l! l! devant vous!

[Illustration: Htel... _Meurice_?]

M. ABEL.

Htel... _Meurice_?

PONTOIS.

Ces diables d'Anglais, c'est bte comme tout! Ils ne comprennent mme
pas le franais! Dis donc, Jeannot, mne-le  son htel _Meurice_; ce
sera plus tt fait.

Jeannot sortit faisant signe  l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit;
aux questions que lui adressa Jeannot il rpondait avec le mme flegme:

Htel..._Meurice_?

Ils y arrivrent promptement; l'Anglais le dpassa, marchant droit
devant lui.

Jeannot courut aprs lui.

JEANNOT.

Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dpass.

M. ABEL.

Htel... _Meurice_?

JEANNOT.

C'est ici votre htel _Meurice_. Vous ne voyez donc pas? Vous tes
en face, en plein! L! sous votre nez!

M. ABEL, _reprenant sa voix naturelle_.

Merci, picier!

En mme temps il lui enfona  deux mains sa casquette sur les yeux; de
sorte qu'il put entrer  l'htel et disparatre avant que sa victime se
ft dptre de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna
 l'picerie, fort en colre d'avoir t jou par un mauvais plaisant.
Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de
lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux
et mal partag.

Quand je pense  Jean, quelle diffrence entre lui et moi! Comme
sa position est agrable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi,
personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, dsagrable et
fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me russit!

[Illustration: Merci, picier!]

Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient
beaucoup  faire dans la journe; c'tait la belle saison, il
faisait chaud: on venait djeuner de bonne heure et prendre des
rafrachissements matin et soir jusqu' une heure assez avance; ensuite
il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent,  minuit Simon n'tait
pas encore couch. Quant  Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait
obtenu qu'on l'envoyt se coucher  dix heures, de sorte que, sans tre
trop fatigu, il n'avait que bien rarement la possibilit d'aller voir
Jeannot.

Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient  la
messe de six heures. Ils avaient propos  Jeannot d'aller le prendre;
il les accompagna  la messe les premiers dimanches; puis il trouva
que c'tait trop matin; il prfrai dormir et aller  la messe de dix
heures, de midi ou mme pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en
moins Simon et Jean.

Au caf, il n'y a pas de dimanche pour les garons; c'est au contraire
le jour o il y a le plus  faire, le plus de monde  servir. Pourtant,
Simon ayant mis pour condition de son entre et de celle de son frre,
qu'ils iraient  l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait
une fois et Simon la fois d'aprs. Cette condition, demande, presque
impose par Simon, avait d'abord surpris et mcontent le matre du
caf; mais, en voyant le service rgulier, consciencieux de Simon,
ensuite de Jean, il prit les deux frres en grande estime, il eut
confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honntes
et srs, il tait bon d'avoir des serviteurs chrtiens.

En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitus et mme aux
allants et aux venants; ils excutaient les ordres qu'on leur donnait,
sans bruit, sans agitation; chacun tait servi comme il l'aimait, comme
il le dsirait: quelquefois les habitus faisaient causer Jean, dont
l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaiet de ceux qui
le questionnaient.




X

SUITE DES DBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL


De tous les habitus, celui que Jean servait et entretenait avec le
plus de plaisir tait M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui
tait servi tout particulirement  cause de sa consommation rgulire
et largement paye.

Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.

Est-il content chez son picier? dit-il.

JEAN.

Pas toujours, monsieur; la semaine dernire il tait en colre contre
un prtendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'tait
pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son matre et les garons
se sont moqus de lui; Jeannot s'est mis en colre, on l'a turlupin,
il s'est fch plus encore; le patron l'a houspill et taquin; Jeannot
leur a dit des sottises; le patron s'est fch tout de bon; il lui a
tir les cheveux et les oreilles, et l'a renvoy d'un coup de pied, avec
du pain sec pour souper.

M. ABEL.

Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui tait ce faux Anglais?

JEAN.

Non, monsieur; personne ne le connat.

M. ABEL.

Bon! il faudra tcher de le retrouver, pourtant.

JEAN.

Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal
 personne; il s'est un peu amus, mais il n'y avait pas de quoi se
fcher.

M. ABEL.

Tu n'en veux donc pas  ce farceur?

JEAN.

Oh! pour a non, monsieur!

M. ABEL.

Allons, tu es un bon garon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme
Jeannot, qui rage pour un rien.

Peu de jours aprs, M. Abel se dirigea encore vers l'picier de Jeannot;
il n'avait pas la mme apparence que les jours prcdents; sur sa
redingote il avait une blouse  ceinture, autour du visage un mouchoir 
carreaux, sur la tte une casquette d'ouvrier et son chapeau  la main.
Il tenait une grande marmite. Il s'arrta devant l'picier, entra et
demanda, avec l'accent auvergnat: Du raichin, ch'il vous plat?

UN GARON.

Pour combien, monsieur?

L'AUVERGNAT.

De quoi remplir la marmite, mon garchon.

[Illustration: Du raichin, ch'il vous plat.]

LE GARON.

Voil, m'sieur; un franc cinquante.

L'AUVERGNAT.

Marchi! Voichi l'argent.

Le garon alla au comptoir et tournait le dos  la porte. Jeannot
billait  l'entre.

L'AUVERGNAT.

Vlan! ch'est pour toi, cha.

Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisin coule sur
la figure, le dos, les paules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps
de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes
il s'tait dbarrass de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il
avait mis son chapeau sur sa tte; il avait roul sa blouse et le reste,
et avait jet le tout dans une alle au tournant de la rue. Il fit
quelques pas encore, retourna du ct de l'picier, s'arrta devant
la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y
voyait.

UN BADAUD.

C'est un mauvais garnement qui a coiff un des garons d'une terrine
de raisin, monsieur; le pauvre garon est dans un tat terrible; tout
poiss et aveugl, les cheveux colls, les habits abms!

--Oh! oh! c'est grave, a! dit M. Abel en entrant.

Les garons, le matre, la dame du comptoir entouraient le malheureux
Jeannot, le dbarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'pongeaient.
Les garons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros
yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intrts et gardait l'entre, afin
que quelque filou ne pt se glisser dans l'picerie.

M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua
ce qui s'tait pass.

MADAME PONTOIS.

Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vtements du pauvre garon
ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour
les remplacer.

[Illustration: Vlan! ch'est pour toi, cha.]

M. ABEL.

En vrit! Ses gages sont donc bien misrables?

MADAME PONTOIS.

Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet ge, a ne
sait rien, a brise tout.

Jeannot ayant t suffisamment arros, dpoiss, essuy et rhabill avec
une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur
son estomac, une chemise qui en et contenu deux comme lui, Jeannot,
disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnatre M. Abel, que sa voix
lui avait dj fait deviner  moiti.

Monsieur le voleur! s'cria-t-il.

[Illustration: Monsieur le voleur! s'cria-t-il.]

L'effet produit par cette exclamation fut exactement le mme que dans le
caf de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garons levrent
les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se rfugia
prs de sa caisse en poussant un cri perant. M. Abel croisa les bras et
resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M.
Abel, mais qui gardait le silence et le regardait  son tour d'un air
moqueur et triomphant.

Les cris de la dame du comptoir attirrent des sergents de ville; ils se
firent ouvrir la porte, s'informrent de la cause des cris de madame. M.
Pontois et les garons expliqurent si bien l'affaire, que les sergents
de ville se mirent en devoir d'arrter le _voleur_. Jeannot se pavanait
dans son triomphe.

M. ABEL.

Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le
voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement
nomm Jeannot?

M. PONTOIS.

Comment, vous connaissez Jeannot?

M. ABEL.

Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hrisson! Je lui ai donn un bon
djeuner  Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette
plaisanterie. J'tais entr pour payer les vtements perdus de Jeannot.
Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet
et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour
Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a d subir. Et  prsent
je me retire.

--Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous
laisser en libert; car, enfin, ce garon qui vous a reconnu pour un
voleur, ne dit rien, et....

M. ABEL.

Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.

M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leon
de prudence qu'il leur avait donne, et l'ignorance o taient ces
enfants de son nom.

Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie
jusqu'au caf Mtis, vous verrez si j'y suis connu.

Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses,
mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au caf. Il y fit son
entre avec cette escorte, mena ses gardiens improviss  Simon, qui,
en le voyant ainsi accompagn, s'lana vers lui pour avoir des
explications.

M. ABEL, _riant_.

Halte-l, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me
prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a cri _au voleur_,
comme mon petit Jean, et je viens  toi pour me disculper.

SIMON.

Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier?
Je le garantis, moi. C'est un de nos habitus, et j'en rponds comme de
moi-mme.

M. ABEL.

Merci, Simon, je me rclamerai de toi dans tous les embarras o je me
mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents
de ville, vous allez accepter un caf.

Et, sans attendre leur rponse:

Trois cafs et un flacon de cognac! cria-t-il.

Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attabl avec
les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de
l'aventure: ils savourrent le caf et le cognac jusqu' la dernire
goutte; ils salurent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et
leurs remerciements, et ils retournrent  leur poste, qu'ils avaient
abandonn pour affaires de service.




XI

LE CONCERT


Un matin, M. Abel trouva Jean plus agit, plus empress que de coutume.

M. ABEL.

Il parat qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir clater
d'un accs de bonheur.

JEAN.

Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'picier de
Jeannot, donne une soire, un concert; il nous a invits, Simon et moi,
et M. Mtis veut bien nous permettre d'y aller.

M. ABEL.

Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?

JEAN.

Je crois bien, monsieur; Simon me prte un habit et un gilet qui lui
sont devenus trop troits, et un pantalon auquel Mme Mtis veut bien
faire un rempli de six pouces pour le mettre  ma taille.

M. ABEL, _riant_.

Mais, mon pauvre garon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon
dans un baquet.

JEAN.

a ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux tre trop  l'aise que trop 
l'troit. Je m'amuserai bien tout de mme. De la musique! Jugez donc!
moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafrachissements! moi qui
n'en ai jamais bu. Et des chauds! des macarons! du vin chaud!

M. ABEL, _souriant_.

coute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau  la
bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire
inviter avec un de mes amis, M. Can?

JEAN.

Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander  Simon. Dis donc,
Simon, peux-tu faire inviter M. Abel  la soire de M. Pontois?

SIMON.

Je suis bien sr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort
honor d'avoir M. Abel.

JEAN.

C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Can.

SIMON.

M. Can?

Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'tonnement de
Simon; mais, reprenant son srieux:

M. ABEL.

Oui, Simon, mon ami Can; cela te parat drle que Can soit ami d'Abel?
C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un
grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.

SIMON.

Bien, monsieur, je donnerai rponse  monsieur demain; elle est facile 
deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.

M. Abel, trs content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean
sur la soire projete, le monde qui y serait, etc.

Le lendemain, Simon annona  M. Abel que M. et Mme Pontois se
trouvaient fort honors d'avoir M. Abel et son ami M. Can, et que, s'il
voulait mettre le comble  ses bonts, ce serait de leur chanter quelque
chose.

Nous verrons, nous verrons, rpondit M. Abel d'un air assez
indiffrent. Peut-tre, si je suis en voix.

Simon fut aussi enchant que Jean de cette demi-promesse, qu'il
communiqua ds le soir mme  M. et  Mme Pontois.

La soire devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures,
l'appartement de l'entresol tait clair, illumin _a giorno_; il se
composait d'une petite entre, d'une salle ou salon avec deux fentres
donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre  coucher o taient
les rafrachissements; deux lampes Carcel clairaient le ct de la
chemine; quatre bougies illuminaient le ct oppos; un quinquet de
chacun des cts restants compltait l'clairage.

Les rafrachissements se composaient d'eau sucre, d'eau rougie, de
bire, de tartines de pain et de beurre, d'chauds, de macarons, de
pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de ptes de rglisse
et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.

Les invits commenaient  arriver. Simon et Jean avaient t des
premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits
de Simon. Et Simon, au contraire, tait ficel dans les siens, achets
depuis longtemps et avant qu'il et pris du corps. Jeannot avait une
veste, un gilet, un pantalon lous pour la soire; mais ils taient
si heureux des plaisirs de cette runion, qu'ils ne songeaient pas 
l'effet que produisaient leurs vtements.

M. Abel arriva et prsenta son ami, M. Can; tous deux taient en
grande tenue de soire, gants paille, cravates blanches, gilets blancs,
vtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques
dames miaulrent quelques romances; quelques messieurs hurlrent
quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient
et ne s'loignaient pas de la table des rafrachissements.

La soire tait fort avance, et Can et Abel n'avaient pas encore
chant.

Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait
fait esprer que vous voudriez bien chanter quelque chose.

M. ABEL, _avec hsitation_.

Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Can m'accompagne
toujours,... et... je dois vous prvenir que nous avons des voix si
puissantes... que... ce ne serait peut-tre pas prudent de tenir les
fentres fermes.... Les vitres pourraient se briser....

--Mais qu' cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fentres.

--Comment? Pourquoi?

L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosit
tait vivement excite. M. Abel s'approcha du piano; M. Can s'assit
pour accompagner. Aprs quelques minutes de prparatifs, de gammes
prludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit
entendre; un cri puissant y rpondit, et alors commena un duo comme
on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlrent d'un commun
accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un
tonnerre d'accords:

Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'gorge! Au
secours! Oh! l! l! Oh! l! l! Tu priras! Tu priras! Gredin!
Assassin! A la garde! A la garde! Oh! l! Oh! l! l!

Des cris du dehors rpondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme
Pontois, perdus, criaient aux chanteurs d'arrter; les cris du dehors
devenaient menaants; M. Pontois courut fermer les fentres; des coups
frapps  la porte d'entre, des ordres imprieux d'ouvrir, les cri
des invits qui demandaient du silence, les hurlements obstins des
chanteurs, mirent en moi tous les habitants de la maison; ils se
joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entre, et lorsque enfin M.
Pontois, effray du tumulte extrieur et craignant une invasion par les
fentres, se dcida  ouvrir la porte d'entre, une avalanche d'hommes,
de femmes, d'enfants se prcipita dans l'appartement; le tumulte, le
dsordre furent  leur comble; Abel et le prtendu Can en profitrent
pour quitter le champ de bataille, et se trouvrent dans la rue riant
aux clats de leurs chants improviss et discordants. En arrivant dans
la rue, ils arrtrent une escouade de sergents de ville qui accouraient
au secours des victimes gorges; ils leur expliqurent la cause de tout
ce bruit.

C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fcheuse, dit un des
sergents de ville.

--N'est-ce pas? a n'a pas de bon sens, dirent en choeur Can et Abel.
Aussi nous avons quitt la partie; les salons sont pleins, on y touffe.
C'est  n'y pas tenir.

Les deux amis s'en allrent enchants de leurs succs.

Je dteste les piciers, dit Abel.

CAN.

Pourquoi les dtestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

ABEL.

Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance
et leur sans-gne, leur esprit et leur langage pic, tout cela
m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.

[Illustration: Gredin! Assassin! A la garde!]

CAN.

Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les piciers sont comme les
autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.

ABEL.

C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.

L'ami leva les paules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.




XII

LA LEON DE DANSE


Quelque temps aprs, Jean dit un matin  M. Abel, en lui servant son
djeuner:

Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?

M. ABEL.

Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espce de bal? Chez qui?

JEAN.

Un trs beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a dj fait voir
comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre
l-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser?

M. ABEL, _avec une feinte tristesse_.

Hlas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?

JEAN.

Trs volontiers, monsieur; mais o danserons-nous?

M. ABEL, _avec empressement_.

Ici, entre les tables. Il n'y a personne.

JEAN.

Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.

M. ABEL.

Et quand on nous verrait? Il n'est pas dfendu de danser; quel mal y
a-t-il  danser?

JEAN.

Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de mme un peu
drle de nous voir danser tous les deux.

M. ABEL.

Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui
rpondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons,
commenons.

M. Abel se leva, se plaa au milieu du caf et se mit en position. Jean
se mit en face et commena  sauter ou plutt  ruer, en lanant ses
pieds en avant, en arrire,  droite et  gauche.

Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!...
C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en
arrire,... Trs bien.

M. Abel, qui avait commenc en souriant et avec une gaucherie affecte,
finit par rire et par s'animer de telle faon que les passants
s'attrouprent prs des portes et fentres; les croises taient
obstrues par les ttes colles contre les vitres. Jean vit bientt
qu'il avait affaire  son matre en fait de danse; M. Abel faisait des
entrechats, des pirouettes, des pas mouchets, des pas de Zphyr, des
pas de Basque, que Jean cherchait vainement  imiter.

Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait  se tordre, et
redoublait de vigueur, de souplesse et de lgret. Le public du
dehors applaudissait et riait; ceux de derrire, qui ne voyaient pas,
cherchaient  voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte,
que les sergents de ville arrivrent pour en connatre la cause.

Voyez, sergent, voyez vous-mme. Tenez, tenez, voyez donc comme le
grand est leste; le voil qui a saut par-dessus le petit.... Et le
petit qui s'essaye; le pataud! Le voil par terre! Ah! ah! ah!

Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.

UN SERGENT.

Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames;
passez.

AUTRE SERGENT, _cherchant vainement  dissiper la foule_.

Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront l  faire leurs
gambades, nous ne viendrons pas  bout de la foule. Tiens, vois donc, en
voici qui reviennent, et en voil d'autres qui s'arrtent. Entre dans le
caf, Scipion, et dis-leur de finir leurs volutions.

Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant  M.
Abel en souriant:

Monsieur, bien fch de vous dranger, mais je vous prie de vouloir
bien vous reposer, car la foule s'est amasse, comme vous voyez; elle
gne la circulation, et nous sommes obligs de faire circuler, ce qui
est difficile tant que vous serez en reprsentation.

M. ABEL.

Trs volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud
et soif.

Et s'asseyant  une table:

Garon, deux cafs et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je
rgale.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors.

M. ABEL.

Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de
poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et
revenez avec votre camarade prendre une tasse de caf et un petit verre.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.

M. ABEL.

On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit
verre. Je vous attends.

Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore
amenant son camarade.

Pendant ce temps, Jean avait apport, d'aprs l'ordre de M. Abel, deux
autres tasses et du kirsch.

M. ABEL.

Allons, messieurs, en place; je rgale.

Le second sergent fit une exclamation de surprise.

[Illustration: M. Abel faisait des pas de Basque.]

Comment, monsieur, encore vous?

M. Abel le regarda.

Tiens, c'est vous, sergent!

Et, s'adressant au premier:

Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au
collet comme voleur chez un picier, il y a quelque temps, et je l'ai
rgal d'un caf.

PREMIER SERGENT.

Voleur! voleur! Et tu as laiss aller monsieur?

M. ABEL.

C'est que j'tais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade
est un brave des braves: il ne manquera jamais  son devoir; il
arrterait plutt dix innocents que de relcher un seul coupable!

Les sergents rirent de bon coeur.

Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout
de mme prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas
qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au
poste.

M. ABEL.

Eh bien! le grand malheur! Je rgalerais le poste! Je le griserais! Je
lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant!

DEUXIME SERGENT.

Et la correctionnelle au bout de tout a, monsieur?

Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire.

M. ABEL.

Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais
jusqu'o on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au caf c'est
plus agrable que le poste; et c'est toujours moi qui rgale.

Les sergents remercirent et sortirent.

PREMIER SERGENT.

On voudrait avoir tous les jours affaire  des gens comme cet original!

DEUXIME SERGENT.

Oui, mais quel farceur! Cette ide de nous rgaler. Il est bon garon
tout de mme.

Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert
chez l'picier. D'aprs ce qu'en disait l'picier, ce devait tre lui.

DEUXIME SERGENT.

Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.

PREMIER SERGENT.

Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'picire s'est trouve
mal; les femmes criaient. C'tait une vraie comdie.

DEUXIME SERGENT.

Et assez drle, tout de mme. L'picier tait-il en colre! Et le petit
picier qui pleurait comme un imbcile!

PREMIER SERGENT.

Ah oui! cette espce de Jocrisse qu'on appelle _Jeannot_.

Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire  Jean
une tasse de caf, dans laquelle il avait vers du kirsch. Jean avait
chaud. Le caf et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand
plaisir. Le caf commenait  se remplir; les habitus arrivaient.

M. ABEL.

Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal?

JEAN.

Monsieur, c'est chez des gens trs comme il faut; des marchands de
meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement
dans la rue Saint-Roch.

M. ABEL.

Beau quartier! Belle rue!

JEAN.

Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon  monsieur si
je ne suis pas de son avis quant  la rue. Je ne la trouve pas belle,
moi.

M. ABEL.

C'est que tu n'as pas de got, mon ami; vois donc quels avantages on y
trouve. D'un ct  l'autre de la rue on peut se donner des poignes de
main sans se dranger; le soleil ne vous y gne jamais; dans l't, on
y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les
appartements, que les yeux s'y conservent jusqu' cent ans. Ce sont
des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans
Paris.

Jean le regardait, moiti tonn, moiti souriant.

Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.

M. ABEL, _souriant_.

De toi, mon garon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale
rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle
notre richard qui nous fera danser dimanche?

JEAN.

M. Amde, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-l! Qui
a une dame et deux jolies demoiselles; l'ane surtout est bien bonne,
bien aimable.

M. ABEL.

Comment les connais-tu?

JEAN.

Parce que Simon y va quelquefois le dimanche aprs vpres, ou bien quand
le caf est ferm, et que les Amde ont du monde chez eux. Il m'y a
men; c'est bien beau, monsieur!

M. ABEL.

Quel ge a la demoiselle ane? Et la petite?

JEAN.

L'ane approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize 
dix-sept.

M. ABEL.

L'ane irait bien  Simon.

JEAN.

Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant
quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour
avoir de quoi entrer en mnage; on ne lui donnerait pas Mlle Aime sans
cela.

M. ABEL.

Combien lui faut-il?

JEAN.

Il lui faut bien deux  trois mille francs, monsieur. Mais il a maman 
soutenir; maintenant que nous voil deux  gagner, cela ira plus vite.

M. ABEL.

Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?

JEAN.

Pour a, non, monsieur; je donne tout  Simon qui fait comme il veut. Il
envoie  maman l-dessus.

Il y avait beaucoup de monde au caf. Simon appela Jean pour aider au
service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta
encore quelque temps au caf; il regardait sans voir, et il n'entendait
pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout
pensif, se dirigeant vers les Tuileries, o il acheva d'arranger dans sa
tte l'avenir de Simon.

Il faut qu'il paraisse au bal  son avantage, se dit-il, et mon petit
Jean aussi.




XIII

LES HABITS NEUFS


Le lendemain, quand M. Abel vint djeuner au caf, Jean courut tout
joyeux.

Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive,  Simon et 
moi?

M. ABEL.

Non: comment veux-tu que je le sache?

JEAN.

Hier, dans l'aprs-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous
a demand, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait
pas besoin de nous au caf, c'est l'heure o il y a le moins de monde.
Nous y sommes alls; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous
prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refus....

M. ABEL, _contrari_.

Pourquoi cela? Il devait accepter.

JEAN.

Mais, monsieur, il ne voulait pas dpenser tant d'argent.

M. ABEL, _de mme._

Mais puisqu'on les lui donnait.

JEAN.

Tiens! comment avez-vous devin a? Ce monsieur nous dit qu'il avait
ordre de nous habiller, qu'il tait pay d'avance... et je ne sais quoi
encore.... Simon hsite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de
faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui
c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste,
un peintre, qui est trs bon et trs original; qu'il nous a vus un jour
mal vtus, et qu'il veut que nous soyons bien habills. Et il ajoute que
si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure
pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il
nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes
le jour du bal de M. Amde. Il ne manquera qu'une chose, c'est la
chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit
que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler
la cravate. Ce sera trs bien comme a.

M. ABEL.

Cet imbcile de tailleur! comment n'a-t-il pas pens au linge et aux
bottines!

JEAN.

Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa
faute; il a fait comme on lui a command.

M. ABEL.

Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbcile.

JEAN.

Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intrt  nous sans nous
connatre, et qui fait une si grande charit et avec tant de bont et de
grce!

M. ABEL.

Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne
faut pas la faire  demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits
lgants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton 
carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pens?

JEAN.

Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une
maison comme il faut, o l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et
moi. C'est si prs! Avec a qu'il fera nuit.

M. ABEL.

Et que la rue Saint-Roch n'est dj pas si claire.

M. Abel djeuna vite ce jour-l. Il dit  Jean de servir promptement,
qu'il tait press. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un
quart d'heure aprs, ce dernier tait parti.

Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient
qu'il devait aller au bal de M. Amde.

JEAN.

Pauvre Jeannot, il sera mal habill, tandis que nous, nous serons si
beaux!

SIMON.

Ah bien, il s'amusera tout de mme. Nous pourrions lui prter mes
vieux habits que tu avais  la soire de M. Pontois; ils sont trs bien
encore.

JEAN.

Et ils lui iront bien, comme  moi, puisque nous sommes de la mme
taille.... Si j'allais le lui dire?

SIMON.

Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du
monde encore, et il y en a dj pas mal.

JEAN.

Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un
non.

Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit
qu'on se disputait; et il ne tarda pas  voir que c'tait M. Pontois qui
grondait Jeannot.

M. PONTOIS.

Je te dis que j'en suis sr; ma femme t'a vu prendre une poigne de
dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais.

JEANNOT.

Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre  la montre.

--Menteur! voleur! s'cria M. Pontois.

Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poigne de cheveux, lui
donna des claques et des coups de pied et, l'envoya  l'autre bout de la
chambre.

M. PONTOIS.

C'est la dixime, la centime fois que tu me voles, petit gueux. Que je
t'y prenne encore une fois, et je te mets  la porte comme un voleur.

M. Pontois s'en alla sans avoir aperu Jean, et laissa Jeannot pleurant
et se dsolant.

Jean s'approcha de son cousin.

Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je
viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de
te prter, pour le bal de M. Amde, les habits que j'avais  votre
soire.

Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux.

JEANNOT.

Je veux bien; je n'avais rien  mettre. Je te remercie bien et Simon
aussi. Mais toi-mme, que mettras-tu?

JEAN.

Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrass avec Simon.

JEANNOT.

Tu es bien heureux d'tre avec Simon; tu es tranquille l-bas, et
toujours gai et content. Il n'en est pas de mme pour moi. Je pleure
plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail
par-dessus la tte.

JEAN.

Il ne faut pas croire que nous n'avons rien  faire au caf; je suis sur
pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins.

JEANNOT.

Jolis dimanches! C'est  qui ne m'emmnera pas. Je m'ennuie et je
pleure. a fait un beau dimanche!

JEAN.

Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons
chacun notre tour le dimanche; nous t'emmnerions.

JEANNOT.

Merci! Pour aller  vpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction!

JEAN.

a fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'glise,
chez lui, dans sa maison.

JEANNOT.

J'aime mieux me promener.

JEAN.

Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme a au pays.

JEANNOT.

Au pays, j'tais un sot; mes camarades m'ont form  Paris.

JEAN.

Dform, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu
ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier.

JEANNOT.

Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des mchants
matres comme les miens?

JEAN.

Mchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils taient bons
et qu'ils traitaient trs doucement leurs garons.

JEANNOT.

Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours!

JEAN.

Jeannot, Jeannot, prends garde d'tre ingrat!

JEANNOT.

Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour a que je ne vais
plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu
m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici,
je crois bien que je n'y resterai pas.

JEAN.

O veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien
de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage!

JEANNOT.

Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.

Jean soupira et s'en alla lentement en rptant:

Pauvre Jeannot!

Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la
scne dont il avait t tmoin, alla lui-mme porter les habits promis 
Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il tait
soucieux, et, au premier moment o ils se trouvrent seuls au caf son
frre et lui, il dit  Jean:

Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mcontent.
Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est
malheureux pour Jeannot; il aura de la peine  se replacer. M. Pontois
l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis,
c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met
pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car
c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un
pareil soupon?

JEAN.

Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais  M. Abel? Il est si bon!
Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sr.

SIMON.

Oui.... tu as raison, cela pourrait tre utile  Jeannot. M. Abel
connat tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.

Peu de temps aprs, le tailleur vint leur apporter leurs habits,
auxquels il avait ajout des chemises fines, des cravates blanches et
en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il tait accompagn d'un
cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soires  essayer,
et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean tait dans une joie
folle; Simon contenait la sienne, mais elle tait aussi vive que celle
de son frre. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui
chaussaient admirablement sans gner le pied, des chapeaux qui allaient
on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon
et Jean ne voulurent pas avoir les mains serres. Le tailleur avait
pouss l'attention jusqu' mettre des mouchoirs dans les poches des
habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance;
ils chargrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus
respectueux, pour le bienfaiteur inconnu.

Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience,
lui servit son djeuner.

JEAN.

Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous
seriez bien fch de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet
excellent monsieur Peintre a pens  tout; nous avons tout ce qu'il nous
faut, Simon et moi, tout, jusqu' des mouchoirs blancs et fins pour
nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien.
N'est-il pas d'une bont  faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce
que je vous dis. Quand nous avons mont nos effets dans notre chambre,
nous nous sommes mis  genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de
bnir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleur tous deux
dans les bras l'un de l'autre; pleur de joie, de reconnaissance! Oh
oui! le bon Dieu le bnira, monsieur; ce qu'il a fait l n'est pas
une charit ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne
action que je ne puis pas dfinir, mais qui me va au coeur, qui me
touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la
femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si
bon, si attentif, si gnreux pour deux pauvres garons trangers qu'il
a  peine aperus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il
tre pour sa famille, pour ses enfants?...

Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait.

Aprs un instant de silence, Jean continua:

Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir
lui tmoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait
vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.

M. Abel ne mangeait pas; il avait cout avec un attendrissement visible
l'lan passionn de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitt
des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par
l'expression d'enthousiasme qui clairait son regard. Il tait surpris
du langage devenu presque loquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu
de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne.

Jean ne parlait plus, et M. Abel le regardait encore. Jean, de son ct,
ne pensait plus ni au caf ni  son service; domin tout entier par
sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son
attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection.

Tu es un bon garon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnatre ce
qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la
main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon caf bien chaud.

Jean alla chercher le caf.

Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce
tailleur, le nom de notre gnreux bienfaiteur? je serais si heureux de
pouvoir le remercier!

M. ABEL.

Peut-tre pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir
chez M. Amde; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car
j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire
particulirement bienveillant.

--Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime,
pensa-t-il; je l'aime beaucoup.

La journe se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout
augmentait  mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Mtis leur donna
cong de bonne heure; ils dnrent  la hte et grimprent leurs cinq
tages, lestes et lgers comme des cureuils. Ils se dbarbouillrent et
se peignrent avec soin. Puis commena la grande toilette; linge, habits
furent encore examins, retourns, admirs; Jean embrassait toutes les
pices dont il se revtait. Ils taient convenus de ne se faire voir
l'un  l'autre que lorsque la toilette serait compltement acheve.

As-tu fini? demanda Jean le premier.

SIMON.

Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.

A un signal convenu, les deux frres se retournrent et poussrent une
exclamation joyeuse.

JEAN.

Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur.

SIMON.

Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux.

JEAN.

Comme tes cheveux sont lisss et bien arrangs!

SIMON.

Et quelle jolie tournure tu as!

JEAN.

Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille parat
lgante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je
ne pourrais m'empcher de l'embrasser.

SIMON.

Et moi, je lui serrerais les mains  lui briser les os!

JEAN, _riant_.

Pour a non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce
serait une jolie manire de lui prouver notre reconnaissance!

SIMON, _riant._

C'est une manire de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer
combien je suis heureux et reconnaissant!

JEAN.

Mlle Aime va te trouver joliment beau!

SIMON.

Oui; elle ne m'a jamais vu bien habill; tout juste, a me chiffonnait
de paratre  son bal en habits triqus et uss.

JEAN.

Et grce  notre cher bienfaiteur, nous allons tre superbes.

SIMON.

Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos
chapeaux!

JEAN.

Et nos brodequins! et nos cravates!

SIMON.

Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!...

JEAN.

Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent.

SIMON.

Oui, j'y ai dj pens; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait
nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et
nous essuyer le front. Je l'ai vu faire  M. Abel, l'autre soir, chez M.
Pontois.

JEAN.

Comment fait-on? Tu me feras voir.

SIMON.

Oui, je te prviendrai et tu me regarderas faire.

JEAN.

Tu choisiras le moment o Mlle Aime te regarde.

SIMON.

Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau
mouchoir.




XIV

L'ENLVEMENT DES SABINES


Il tait temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon
et Jean eurent soin de traverser le caf pour se faire voir avec leurs
beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une
exclamation de surprise, et les garons de caf entourrent les deux
frres.

PREMIER GARON.

Eh bien! excusez un peu! On ne se gne pas! Habills comme des princes!

DEUXIME GARON.

Et rien n'y manque, ma foi! De la tte aux pieds tout est neuf, tout est
du premier grand genre.

TROISIME GARON.

Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On
dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur.

QUATRIME GARON.

Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tte
couronne.

Jean tira son mouchoir d'un air triomphant.

PREMIER GARON.

Et le mouchoir! la plus fine toile.

DEUXIME GARON.

Vous n'tes pas gns, mes amis, de vous faire habiller par de pareils
fournisseurs!

TROISIME GARON.

Et combien que a vous cote, tout a? Une anne de gages, pour le
moins?

SIMON.

Bien moins que a! Rien du tout.

PREMIER GARON.

Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes?

JEAN.

Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout
donn.

QUATRIME GARON.

Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas
des Rothschild.

SIMON.

Ils sont mieux que a! Ils sont les amis de ceux qui souffrent.

PREMIER GARON.

Ce n'est pas a qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de
reste pour des vtements comme les vtres.

JEAN.

Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur.

[Illustration: Toutes les industries y taient reprsentes.]

PREMIER GARON.

Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin?

JEAN.

Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous
savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon
Dieu.

PREMIER GARON.

C'est bien a, Jean! C'est bon d'tre reconnaissant; il y a tant
d'ingrats de par le monde!

JEAN.

Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons,
nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons.

SIMON.

Avec tout a, il faut partir, Jean; puisque M. Mtis a eu la bont de
nous donner cong, ce serait bte de ne pas en profiter. Au revoir,
camarades;  demain!

TOUS LES GARONS, _riant et saluant profondment_.

Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent
danser, daignent manger, etc.

SIMON.

Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne
serons les derniers pour rien.

Simon et Jean sortirent pleins de joie.

JEAN.

D'aprs l'effet produit au caf, juge de celui que nous produirons chez
M. Amde. Mlle Aime va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer!

SIMON.

Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas
dsagrable, tant s'en faut.

Ils arrivrent, et ils firent leur entre avec tout le succs dsir;
il y avait dj beaucoup de monde. Le petit commerce tait arriv: les
piciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce
et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna
pour voir les deux frres, qu'un chuchotement gnral du ct des
demoiselles signala  l'attention des messieurs. Simon et Jean salurent
M. et Mme Amde, puis ils s'avancrent vers le groupe des demoiselles,
qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, tmoignant ainsi leur
admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation.

Simon salua et resalua particulirement Mlle Aime, qui fit rvrence
sur rvrence, qui se dtacha du groupe et s'avana vers Simon et Jean.

Vous arrivez bien  propos, monsieur Simon; on va commencer  danser;
les messieurs vont faire leurs invitations.

SIMON.

Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la premire
contredanse?

MADEMOISELLE AIME.

Trs volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur
Yvone.

JEAN.

Trs volontiers, mademoiselle.

Il courut  Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habill;
toutes les demoiselles envirent le bonheur des deux soeurs.

Aime et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille
rousse qui dansait peu en gnral, et qui avait une robe en crpe rose
fane, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe.

--C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe
de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqu au bas de la
pointe, qui la gnait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les
invite.

--C'est plutt parce qu'elles sont bonnes et aimables, dit une
troisime, petite blonde de dix ans.

Les salons se remplissaient; toutes les industries y taient
reprsentes: fumistes, bouchers, serruriers, piciers, fleurs
artificielles, papetiers, modistes, lingres, cordonniers, etc. Les
toilettes taient, les unes simples et jolies, les autres recherches,
fanes, prtentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs,
des toffes fanes, riches, des couleurs clatantes, tranchaient sur des
visages jeunes, frais ou vieux, rids et plus fans que leurs robes
et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses
commencrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux
rafrachissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive
satisfaction l'abondance des gteaux, des sirops, des fruits glacs.
Jean avait bien dit; c'tait, croyait-il, genre haut commerce, grand
genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un
piano. M. Abel arriva  dix heures, comme il l'avait annonc; Simon le
prsenta  M. et  Mme Amde et aux jeunes personnes. Patronn par
un aussi lgant danseur, M. Abel eut le plus grand succs. Ses habits
taient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le mme modle; il
semblait qu'ils fussent de la mme fabrique. Simon recommanda M. Abel
aux soins tout particuliers de Mlle Aime et de Mlle Yvone. Abel dansa
avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aime,  laquelle il
fit un loge loquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aime trouva
que M. Abel tait un homme charmant.

[Illustration: Jeannot l'engagea.]

Et puis si bien habill! Tout semblable  Simon; ce qui indique,
dit-elle  ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon got.

M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amde, qui l'coutaient avec un
intrt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait.
M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa
d'animer la soire.

Mais comment? Personne ne trouvait le moyen.

Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour
que ce soit vraiment amusant.

--Qu'est-ce donc? dirent les danseurs.

M. ABEL.

D'abord, il faut nous runir tous danseurs; personne autre ne doit tre
dans le secret.

--Et nous, et nous? s'crirent les demoiselles.

M. ABEL, _riant_.

Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement
d'hommes.

M. Abel passa dans la salle  ct, suivi de plusieurs jeunes gens.

M. ABEL.

Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'aprs l'excution
de mon divertissement.

--Nous le promettons, nous le jurons, rpondirent les jeunes gens en
tendant leurs mains.

M. ABEL.

C'est bon. Nous allons excuter l'_Enlvement des Sabines_, figure trs
 la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la
contredanse commence; vous faites comme si de rien n'tait; au dernier
chass-crois, je fais _Hop_. Chacun de nous saisit immdiatement une
des danseuses et lui fait faire, de gr ou de force, un tour de valse.
Le dernier arriv  sa place paye un punch aux autres danseurs.

UN DANSEUR.

Mais si la demoiselle ne sait pas valser?

M. ABEL.

Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que
mal, jusqu' ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et
soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie,
qu'on rsiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir
droit au punch, et que le dernier arriv paye le punch.

On rentra au salon; chacun des jeunes gens esprait prendre part au
punch; aucun ne croyait avoir  le payer. Ils firent leurs invitations.
Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les
laides furent engages aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes
les demoiselles dj retenues; il ne restait que la grosse rousse;
Jeannot l'engagea.

Qu'importe, se dit-il, aussitt le signal donn, je prendrai une des
demoiselles minces et lgres; je laisserai ma grosse rousse  celui qui
aura la force de la faire tourner.

On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la
contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient  quelque chose
d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'tonnent et deviennent
srieuses et contraries; le dernier chass-crois allait commencer.
Hop! fait M. Abel. Les danseurs se prcipitent sur les danseuses
qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient dj enleves; les
demoiselles s'effrayent et rsistent; les danseurs insistent; les
demoiselles cherchent  s'chapper, les mres veulent intervenir; la
mle devient gnrale, le tumulte est  son comble; la plupart des
demoiselles comprennent  demi et si rsignent; l'ordre commence  se
rtablir; quelques tours de valse sont termins, un seul couple continue
 se dmener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonne par Jeannot,
personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'tant prsent trop tard
partout, et frmissant  l'ide d'avoir le punch  payer, fut trop
heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire
tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait
 se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il
parvint  l'enlever,  la faire tourner malgr sa rsistance, malgr les
coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant
deux cents livres; l'infortun Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait
sur la tte, et n'en continuait pas moins  tourner, accroch aux plis
de la robe de la grosse rousse, qui, de son ct, criait et vocifrait
mille injures. Hlas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un
mle courage cette grle de coups, eut beau s'puiser en efforts pour
accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea  lcher prise et le
laissa seul, immobile prs d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle
Clorinde chercha secours et protection.

[Illustration: Il parvint  l'enlever,  la faire tourner, malgr sa
rsistance.]

Pendant cette scne, Jean, au milieu de ses rires, dit  M. Abel:

Pauvre Jeannot, il va avoir le punch  payer; quel dommage que le
monsieur Peintre ne soit pas ici!

M. Abel se trouva tout prs de Jeannot au moment o il fut oblig de
lcher sa danseuse. Il mit une pice de vingt francs dans la main de
Jeannot, lui dit tout bas: Pour payer le punch, et disparut. Son nom
commenait  circuler et  exciter l'indignation des mres;  mesure que
le calme se rtablissait, il voyait des regards irrits se porter sur
lui. Il voulut prvenir l'orage et sortit.

Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta
un instant  rflchir sur la soire; pendant qu'il rcapitulait les
vnements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et
de Jeannot.

[Illustration: Il voyait des regards irrits se porter sur lui.]

JEANNOT.

Je suis oblig de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit.
M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire
heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le
malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres,
qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.

JEAN.

Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moiti.

JEANNOT.

Je veux bien; combien cela cotera-t-il?

JEAN.

Dix francs  peu prs, pour tant de monde.

JEANNOT.

Comment faire pour l'avoir?

JEAN.

Veux-tu que je coure au caf, chez nous, pour le demander?

JEANNOT.

Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible;
je suis pauvre, moi.

JEAN.

Sois tranquille, je ferai pour le mieux.

Jean sortit en courant et ne tarda pas  rentrer avec un norme bol de
punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperut que M. Abel tait
prs d'eux, cach par l'obscurit.

JEANNOT.

Eh bien, Jean, combien cote le punch?

JEAN.

Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.

JEANNOT.

Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moiti.

JEAN.

Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.

Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit
quatre francs  Jean, oubliant de le remercier de sa gnrosit;
M. Abel, indign et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son
avidit, avana la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot
sans qu'il le sentt, occup qu'il tait par le punch, et en retira la
pice d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.

Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en
disant:

Je n'ai plus rien  faire ici; j'ai vu la petite Aime; je lui ai fait
de Simon un loge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommenc avec la mre;
j'ai gliss au pre que Simon avait dj trois mille francs de placs...
et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite
est gentille; elle parat bonne, douce, bien leve. Il faut qu'elle
soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin.
Faire payer quatre francs  ce pauvre Jean, quand je lui en avais donn
vingt. Coquin!...

En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel
hta le pas et ne tarda pas  arriver  son htel _Meurice_.




XV

FRIPONNERIE DE JEANNOT


Tous les matins M. Abel quittait l'htel, faisait une promenade  son
atelier tout prs de l, djeunait au caf Mtis, retournait  son
atelier, y restait jusqu' la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis,
dnait en ville et allait  un cercle ou dans le monde; jamais il ne
rentrait plus tard que minuit. Il travaillait  quatre tableaux de
chevalet qui devaient figurer  l'Exposition; l'un devait tre au livret
sous le titre d'_une Soire d'picier_; l'autre, _la Leon de danse_; le
troisime, _les Habits neufs_; le quatrime, _une Contredanse_. Ses amis
admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'tait fini, mais
tous taient en train et assez avancs.

Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mmes figures
principales. Un jeune homme  belle figure, yeux noirs, physionomie
intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance
si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent
frres; dans _les Habits neufs_, le plus jeune tait admirablement
beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la
reconnaissance.

Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Can 
la soire de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la
rputation d'un peintre?

ABEL.

Elle est belle, en effet; elle a surtout le mrite de la ressemblance.

CAN.

Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus
charmantes choses qui auront t faites en peinture.

ABEL.

Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille.

CAN.

Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille
francs!

ABEL.

On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas.
Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire
de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donn cette suite de
bonnes actions que m'a inspires mon bon petit Jean. Excellent enfant!
Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement
rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beaut et le succs.

CAN.

Quarante mille francs ne sont pas  ddaigner.

ABEL.

Que me font quarante mille francs ajouts  tout ce que j'ai dj gagn
et  ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui
ai  peine vingt-huit ans.

CAN.

Tu as raison; mais c'est dommage!

Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter
l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher,
il ne trouva pas la pice d'or que lui avait donne l'inconnu; son
dsespoir fut violent; il avait compt sur ces vingt francs pour acheter
 Simon les habits qu'il lui avait prts et dont il avait besoin. Il
pleura, il se tapa la tte de ses poings, mais ce grand dsespoir ne lui
rendit pas ses vingt francs.

Aprs avoir rflchi sur ce qu'il devait faire, il rsolut d'aller le
lendemain raconter l'affaire  Jean, pour chercher  l'apitoyer et  se
faire rendre les quatre francs de punch qu'il avait pays. Cet espoir le
calma et il s'endormit paisiblement.

Le lendemain de bonne heure, Jeannot profita d'une course que son matre
lui fit faire pour entrer au caf Mtis et pour parler  Jean.

Simon tait avec son frre, ce qui contraria Jeannot: il craignait que
Simon ne se laisst pas prendre comme Jean  ses pleurnicheries et  ses
supplications. Aprs avoir vainement attendu quelques minutes que Simon
le laisst seul avec Jean, il se dcida  parler.

Je suis malheureux, mon bon Jean, commena-t-il; j'ai fait hier une
bien grande perte.

JEAN.

Une perte? toi? Qu'as-tu donc perdu?

JEANNOT.

Je voulais acheter  Simon les habits qu'il m'a prts hier soir, et
j'avais mis dans ma poche une pice de vingt francs pour les payer, et
lorsqu'en rentrant, j'ai voulu la retirer, elle n'y tait plus.

Simon fit un geste comme pour se lever de dessus sa chaise, mais il se
rassit et ne dit rien. C'tait M. Abel qui venait d'entrer et qui lui
faisait signe de se rasseoir et de laisser parler Jean et Jeannot; ils
lui tournaient le dos et ne pouvaient pas le voir.

JEAN.

Vingt francs! tu as perdu vingt francs? Pauvre Jeannot! je te plains de
tout mon coeur.

Ce n'tait pas ce que voulait Jeannot; il esprait mieux que cela du bon
coeur de Jean. Il continua:

JEANNOT.

Et encore, si je n'avais pas t oblig de payer ce punch maudit,
j'aurais pu vous donner, ce mois-ci, la moiti du prix des habits et
achever de les payer le mois qui vient.... Je suis bien malheureux,
Jean!

JEAN.

Mon pauvre Jeannot, je suis bien triste pour toi; mais ne t'afflige pas
tant. Tu sais que Simon est trs bon; je suis bien sr qu'il te prtera
ses habits chaque fois que tu en auras besoin.

JEANNOT.

Mais ce punch que j'ai d payer! Tu sais que c'est huit francs.

JEAN.

Comment, huit francs? J'en ai pay la moiti, ce n'est que quatre
francs.

JEANNOT, _embarrass_.

C'est vrai! Je n'y pensais plus.... Quatre francs, qui sont peu pour
toi, sont beaucoup pour moi. Je gagne si peu!

JEAN.

coute, pauvre Jeannot; si tu as rellement besoin d'argent, Simon me
permettra bien de te donner encore ces quatre francs.

--Jean, je te le dfends, dit M. Abel d'un ton dcid.

Son apparition fit sauter Jeannot; il avait peur de M. Abel, et il
n'aimait pas  le rencontrer.

Je ne veux pas que tu donnes un sou  ce mauvais garnement, continua M.
Abel avec une svrit que Jean ne lui avait jamais vue. Il te trompe;
il ment, il n'a rien perdu; et s'il n'a plus d'argent, tant mieux, il
l'emploie trop mal.

Jeannot avait eu le temps de reprendre courage; il essaya de tenir tte
 M Abel.

JEANNOT.

Pourquoi me dites-vous des injures, monsieur? Je ne vous ai rien fait,
et vous m'accusez sans savoir si ce que je dis est vrai ou non.

M. ABEL.

Je dis que tu mens parce que je sais que tu mens. Je t'empche de
tromper Jean, parce que je sais que tu l'as dj tromp.

JEANNOT.

Non, monsieur, je ne l'ai pas tromp.

M. ABEL.

Silence, menteur! Hier soir, tu as extorqu quatre francs  Jean pour
payer la moiti du punch; et tu venais de recevoir vingt francs pour le
payer.

JEANNOT.

Moi, vingt francs! Jamais, monsieur! Vous voulez tromper Simon et Jean
pour les empcher de me venir en aide. Qui aurait pu me donner vingt
francs? Je ne connaissais personne  ce bal.

M. ABEL.

Mais quelqu'un te connaissait; ce quelqu'un a eu piti de toi et n'a pas
voulu que tu souffrisses de la farce invente par moi; ce quelqu'un t'a
gliss vingt francs dans la main pour payer ton punch et te faire passer
ton chagrin.

JEANNOT.

Non, monsieur, personne n'a eu piti de moi et personne ne m'a rien
donn. D'ailleurs, vous n'tiez pas l dans ce moment, et vous n'avez
rien pu voir, par consquent.

M. ABEL.

Puisque tu m'obliges  parler, je dis que j'tais si bien prs de toi,
que c'est moi qui ai gliss cette pice d'or dans ta main en te disant
tout bas: Pour payer le punch; et si tu n'as plus retrouv ces vingt
francs, c'est que je les avais moi mme retirs de ta poche quand tu as
eu l'indignit de faire payer quatre francs  ce pauvre Jean, auquel tu
as fait accroire que tu n'avais pas assez d'argent. J'tais dans un coin
obscur, au bas de l'escalier, et j'ai tout entendu.

[Illustration: Son apparition fit sauter Jeannot.]

M. Abel se tut. Jeannot tait constern; il tremblait de tous ses
membres. Jean le regardait avec surprise et chagrin. Indign d'une
si basse supercherie, il avait peine  y croire. Simon s'efforait de
matriser sa colre; il aimait tendrement son frre, et il ne pouvait
supporter que l'on se jout de sa bont, de sa gnrosit. Personne ne
parlait.

M. ABEL.

Hors d'ici, vil imposteur! Va-t'en, et ne te trouve plus sur mon
chemin.

[Illustration: Il le mit dehors d'un coup de pied.]

Jeannot hsitait; M. Abel le saisit par l'oreille, le trana jusqu' la
porte, et le mit dehors d'un coup de pied.

Effront coquin! misrable! dit M. Abel en rentrant tout mu et en se
mettant  table.




XVI

M. LE PEINTRE EST DCOUVERT


Cette fois-ci, ce ne fut ni Jean ni Simon qui lui servirent son
djeuner. Simon tait atterr de la hardiesse, de l'effronterie et de
la fourberie de son cousin; Jean en tait fort afflig, et, pour la
premire fois, il pleura. M. Abel regardait les deux frres, Jean
surtout, avec une compassion et un intrt visibles. Quand son djeuner
fut fini et desservi, il appela Simon.

M. ABEL.

Viens, mon pauvre Simon, j'ai quelque chose  te dire.

Simon s'approcha.

Simon, tche de distraire Jean du chagrin que lui donne l'indigne
conduite de Jeannot, et toi-mme, mon brave garon, j'ai une bonne
nouvelle  t'apprendre. Tu plais beaucoup  M. et  Mme Amde, et
beaucoup aussi  Mlle Aime.

SIMON.

Oh! monsieur, c'est impossible! Un pauvre garon comme moi!

M. ABEL.

C'est pourtant vrai. Hier, toute la soire, je me suis occup de toi, et
ce que je te dis est positif. Les parents vous trouvent tous les deux un
peu jeunes pour vous marier tout de suite, mais ils m'ont dit qu'ils te
verraient avec plaisir venir chez eux le plus souvent possible.

SIMON.

Monsieur, je ne puis croire  un pareil bonheur! Moi qui n'ai rien....

M. ABEL, _souriant_.

Quant  la fortune, mon ami, on ne sait pas ce qui peut arriver; tu
peux avoir tes gages augments; tu peux arriver  tre premier garon ou
surveillant, associ mme.

SIMON.

Il faudrait pour cela, monsieur, que je fusse dans la maison depuis dix
ans pour le moins.

M. ABEL.

On ne sait pas,... on ne sait pas les ides qui passent par la tte
d'un matre de caf. M. Mtis n'est plus jeune; il t'aime beaucoup; il
a grande confiance en toi; on aime  avoir un associ intelligent,
honnte.

SIMON.

Mais a ne suffit pas, monsieur; il faut avoir de l'argent, de quoi
faire un cautionnement.

M. ABEL.

Qu' cela ne tienne, mon ami; je suis l pour t'pauler, pour te servir
de caution, et je ne craindrai pas de perdre mon argent.

SIMON.

Oh! monsieur, serait-il possible?

Simon resta les mains jointes devant M. Abel, ne sachant comment le
remercier, n'osant pas se laisser aller  toute sa reconnaissance et 
son bonheur. Le caf tait encore vide,  cause de l'heure matinale; la
dame du comptoir mme n'tait pas encore descendue; M. Abel, d'ailleurs,
mangeait dans un cabinet rserv aux privilgis.

Jean avait cout et tout entendu; il regardait M. Abel avec une
expression toute particulire. Tout  coup il s'avana vers lui, tombant
 ses genoux, les lui baisa avec ardeur et s'cria:

C'est vous, c'est vous qui tes monsieur le Peintre; c'est vous qui
tes notre bienfaiteur, le coeur d'or qu'aimait le mien. Je vous devine.
J'en suis sr, c'est vous; oui, c'est vous! Oh! laissez-moi baiser vos
mains et vos genoux, vous dire que je vous aime, combien je vous aime,
combien je vous respecte, avec quelle tendresse je songe  vous, avec
quel bonheur je vous retrouve. Cher, cher monsieur Abel, dites-moi
votre vrai nom, que je le grave dans mon coeur, dans mon esprit. Cher
bienfaiteur! Simon sera heureux par vous! Que le bon Dieu vous bnisse!
Que le bon Dieu vous protge! Que le bon Dieu vous rcompense!

Et le pauvre Jean clata en sanglots.

M. Abel, fort mu lui-mme, le releva, le serra dans ses bras, baisa son
front, ses joues baignes de larmes, et tendit la main  Simon, qui la
serra dans les siennes, et, cdant  un attrait irrsistible, la baisa
en s'inclinant profondment.

M. ABEL.

Allons, je suis dcouvert! Pas moyen de rsister  la pntration de mon
bon petit Jean. Cher enfant, et toi, mon bon Simon, vous m'avez
donn plus de bonheur que je ne pourrai jamais vous en rendre, en
me dcouvrant les trsors de deux belles mes bien chrtiennes, bien
honntes. Depuis plus d'un an que je vous connais, j'ai pass quelques
heures bien heureuses, dont je conserverai le souvenir. J'ai toujours
vcu seul; orphelin ds mon enfance, lev ou plutt tyrannis par une
tante mchante, sans foi et sans coeur; sachant par exprience combien
les coeurs dvou sont rares, ayant fait moi-mme ma fortune avec le
talent de peintre que le bon Dieu m'a donn, j'ai prouv  ma premire
rencontre avec toi, Jean, une impression qui ne s'est pas efface; tu
tais bon, reconnaissant, affectionn, je dsirais te revoir; j'avais,
d'ailleurs,  expier la frayeur et la peine que je t'avais causes en te
dpouillant. Ta joie en me revoyant m'a touch, m'a attir; Simon, que
j'ai reconnu de suite  sa ressemblance avec toi, m'a paru digne d'tre
ton frre; je me suis de plus en plus attach  vous, j'ai voulu vous
faire du bien sans me dcouvrir; votre reconnaissance  propos des
habits neufs m'a extrmement touch et a augment mon amiti pour vous.
Je n'ai pas de parents; je n'ai ni femme ni enfants; je suis seul dans
ce monde; je puis donc, sans faire de tort  personne, me donner le
plaisir de vous faire du bien. Mais... voici du monde qui arrive;
lve-toi, mon petit Jean, mon cher enfant. Nous nous voyons tous les
jours.... Simon, tu me tiendras au courant de _tes affaires_, ajouta
M. Abel en souriant et en lui serrant la main. Et si on te parle de ta
fortune, sache que tu as dj trois mille francs placs en obligations
de chemin de l'Est.

SIMON.

Oh! monsieur!

M. ABEL.

Chut! il y a du monde.... A demain, mes enfants. Adieu, mon petit Jean;
c'est bien toi qui as un coeur d'or.... Silence! A demain, de bonne
heure.

M. Abel sortit, presque aussi heureux que ses deux protgs.

Quand la journe fut finie, Simon et Jean montrent chez eux pour crire
 leur mre, mais non sans s'tre bien embrasss et flicits. Ils
prirent ensemble le bon Dieu; ils le remercirent et lui demandrent de
bnir leur bienfaiteur, et de lui faire rencontrer un coeur qui l'aimt
pour qu'il ft bien heureux. Puis ils se mirent  crire chacun de son
ct.




XVII

SECONDE VISITE A KRANTR


Depuis plus de deux ans qu'Hlne Dutec s'tait spare de son enfant,
elle avait reu bien rgulirement des nouvelles, tantt de Jean, tantt
de Simon. Elle se rjouissait de les voir heureux, et elle recevait
trs souvent des sommes d'argent qui dpassaient ses esprances. C'tait
tantt Jean, tantt Simon qui lui envoyaient vingt francs, quelquefois
mme quarante francs. L'aisance, le bien-tre rgnaient dans son petit
mnage. Le bon Kersac y tait toujours pour quelque chose; il se passait
rarement une quinzaine sans qu'il vnt lui faire une visite; chaque fois
il apportait _de quoi se contenter_, disait-il.

Car, ma bonne dame Hlne, tel que vous me voyez, je suis diablement
goste; ainsi, l'autre jour, je vous ai apport une couple de chaises;
aujourd'hui ne voil-t-il pas qu'il me faut un fauteuil; j'en ai
apport un dans la carriole.... Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas,
ajouta-t-il, de ce que je me soigne comme une petite-matresse. Je
deviens douillet en prenant des annes; mais vous tes bonne et vous
n'en penserez pas plus mal de moi, n'est-ce pas?

HLNE.

Mal? que je pense mal de vous? Comme si je ne voyais pas pourquoi vous
apportez tout cela? Cette table, c'est pour vous, n'est-ce pas?

KERSAC.

Certainement! Je dteste manger sur le pouce.

HLNE.

Et l'armoire? c'est pour vous encore?

KERSAC.

L'armoire, c'est pour serrer les petites provisions que je vous apporte
et que je viens manger chez vous; je n'aime pas les choses qui tranent:
a me taquine, a me gne.

HLNE.

Et le lit de la petite?

KERSAC.

Le lit est pour savoir ma protge bien couche. Je n'aime pas  voir un
lit bris, malpropre.

HLNE.

Et le linge? et la vaisselle? et le bois? et tant d'autres choses?

KERSAC.

Le linge, c'est pour avoir de quoi m'essuyer quand j'arrive chez vous
tout en transpiration. La vaisselle, c'est pour manger dedans; le bois,
c'est pour mettre une bche au feu sans me gner quand j'arrive transi
de froid. Enfin, coutez donc, je suis comme a, moi. J'aime mes aises.
Ce ne serait pas bien  vous de prendre mauvaise opinion de moi parce
que je suis un peu..., un peu..., allons, il faut s'excuter et lcher
le mot, un peu _goste_.

Hlne sourit.

Que le bon Dieu nous donne  tous des gostes de votre faon, monsieur
Kersac.

KERSAC.

Et quelles nouvelles des enfants?

HLNE.

Trs bonnes, merci bien. Jean me parle de vous dans toutes ses lettres;
il dit toujours, en me parlant de ce bon M. Abel qui le fit penser 
vous, qu'il est bon comme vous, obligeant et gai comme vous, et que,
comme vous, il ne peut souffrir le pauvre Jeannot.

KERSAC.

Ha! ha! ha! C'est bon, a! Eh bien, cela me donne bonne opinion de ce M.
Abel. Ce Jeannot me dplat plus que je ne puis le dire. Je parie qu'il
finira par filouter et par se faire pincer.

HLNE.

Oh! monsieur Kersac. Ne dites pas a. Ce serait terrible! Pensez donc!
l'enfant de ma soeur!

KERSAC.

Oui, mais le pre tait un gueux, un gredin! Excusez, ma bonne dame
Hlne, je ne voulais pas vous peiner; seulement, pour vous dire mon
impression, ce garon est jaloux de Jean; il est envieux, ingrat,
paresseux; il n'aime personne. Pas comme notre petit Jean! Celui-l
est tout l'oppos. Mais, ajouta-t-il en se levant, j'oublie que j'ai
quelques provisions dans ma carriole; si nous dnions! J'ai l'estomac
creux, il me semble que j'avalerais un pain de six livres.

[Illustration: Chaque fois il apportait de quoi se contenter,
disait-il.]

Kersac et Hlne sortirent et allrent sous le hangar, o taient le
cheval et la carriole. Kersac donna  boire au cheval, qui finissait son
avoine, lui arrangea sa litire; Hlne lui apporta une botte de foin;
aprs quoi Kersac se mit  dcharger la carriole de ses provisions.
Hlne reut un bon gigot tout cuit, trois livres de beurre, un kilo
de sucre, un kilo de caf tout brl et moulu, un kilo de chandelle, un
gros fromage, une bouteille d'huile  manger et une autre de vinaigre,
un paquet d'piceries de toutes sortes; et enfin il retira un paquet
qu'il semblait vouloir cacher.

Ceci, dit-il, ce n'est pas pour vous, ma bonne dame Hlne, c'est pour
moi.

HLNE.

Ah! qu'est-ce que c'est, sans indiscrtion?

KERSAC.

Voil! C'est qu'il faut encore m'accuser d'un vilain dfaut, et ce n'est
pas agrable. Et pourtant il faut que je m'excute, car tout de mme
quand vous verriez la chose, vous devineriez bien mon dfaut. Tel que
vous me voyez, Hlne, je suis un peu coquet; j'aime  tre bien tenu,
bien peign, bien attach. Et chez vous il n'y a pas de glace. Cela
m'ennuie, parce qu'en arrivant, voyez-vous, le vent, la sueur, la
poussire, tout a vous bouriffe, vous drange; avec ma glace, je
verrai de suite si je suis prsentable. Vous n'tes pas fche, n'est-ce
pas?

Hlne ne rpondit qu'en lui serrant les mains dans les siennes; sa
bouche resta muette, mais ses yeux exprimrent sa reconnaissance; elle
rentra et se mit  ranger les provisions dans l'armoire que lui avait
value l'_gosime_ de Kersac.

KERSAC.

Un clou, s'il vous plat, Hlne, pour attacher la glace. O faut-il
l'accrocher?

HLNE.

Elle sera bien partout o vous la mettrez, monsieur Kersac. Voici un
clou.

En prenant le clou, Kersac s'aperut qu'elle avait les yeux pleins de
larmes.

KERSAC.

Pourquoi pleurez-vous, Hlne?... Pourquoi?... Je veux que vous me le
disiez.

HLNE, _souriant_.

Je pleure sur votre _gosme_; je remercie le bon Dieu de vous avoir
donn un si beau dfaut, et je le prie de vous en rcompenser dans ce
monde et dans l'autre.

KERSAC.

Oh! dans ce monde, je n'y tiens gure; dans l'autre, je ne dis pas; et,
 mon tour, je prie le bon Dieu de vous y retrouver avec mon petit Jean
aprs ma mort.

HLNE.

Merci, monsieur Kersac; c'est la meilleure prire que vous puissiez
faire pour moi.

KERSAC.

C'est qu'il y a longtemps que je vous connais.

HLNE.

Il y a plus de deux ans.

KERSAC.

Et la petite, o est-elle donc?

HLNE.

Elle n'est pas encore revenue de l'cole; elle va venir dner avec nous
tout  l'heure.

KERSAC.

Elle est gentille, cette petite, je l'aime bien.

HLNE.

Elle vous aime bien aussi. Rien que d'entendre parler de vous, ses yeux
brillent, sa bouche sourit.

KERSAC.

Qui entend-elle parler de moi? personne ne me connat ici.

HLNE.

Et moi donc? Est-ce que je puis oublier notre bienfaiteur et le
protecteur de mon petit Jean? Tout ce qui est ici vous rappelle  notre
souvenir, tout vient de votre charit, de votre bont.

KERSAC.

Vous pouvez bien ajouter: et de mon amiti. Je me suis attach  votre
petit Jean, que j'en suis quelquefois tonn. De Jean cet attachement a
pass  vous; et a me fait plaisir de venir vous voir et de vous aider
un peu avec ce que j'ai de trop.

HLNE.

Je ne suis pas une ingrate, monsieur Kersac, croyez-le bien.

KERSAC.

Je le sais bien; je le vois bien; et a repose le coeur, voyez-vous,
quand on n'a personne  aimer dans ce monde: je veux dire des cratures
humaines, car on a toujours le bon Dieu  aimer. Je dis donc que a
repose le coeur quand on voit une bonne et honnte femme qui vous
remercie du peu qu'on a fait pour elle, qui en est reconnaissante comme
si c'tait une belle et grande chose, et qui prie pour vous, qui pense 
vous, qui vous aime. C'est une grande rcompense, ma bonne Hlne, trop
grande pour ce que je vaux. Et que vous crit Jean dans sa dernire
lettre? ajouta-t-il aprs quelques instants.

HLNE.

Ils m'crivent tous deux, monsieur Kersac. M. Abel a t bien bon pour
eux; en voil encore un qui est un vrai coeur d'or, comme dit mon petit
Jean.

Et Hlne raconta  Kersac tout ce que M. Abel avait fait et promis, et
comment il avait assur  Simon un excellent mariage.

KERSAC.

Peste! il n'y va pas de main morte, ce bon Abel! Plaise  Dieu qu'il
n'ait pas son Can. Il va falloir que vous alliez  la noce d'ici  un
an ou deux.

HLNE.

Moi, monsieur! A une noce  Paris! Qu'y ferai-je, mon Dieu! et quelle
figure y apporterais-je?

KERSAC.

Il faudra bien que vous y alliez. La mre doit tre prsente de par la
loi.

HLNE.

La mre, mais pas la belle-mre, monsieur.

KERSAC.

Comment, la belle-mre?

HLNE.

Oui, monsieur; je n'ai d'enfant que mon petit Jean. Quand j'ai pous
mon mari, Simon avait dj prs de neuf ans.

KERSAC.

En voil-t-il une belle dcouverte! Quel ge avez-vous donc?

HLNE.

J'ai trente-trois ans, monsieur. Jean a seize ans et demi: je me suis
marie  dix-sept ans.

KERSAC.

C'est donc a que je me disais toujours: Cette femme est diantrement
bien conserve! Qui croirait qu'elle a un grand garon de vingt-quatre
ans! Ah! mais ce que vous me dites l me fait plaisir; voici pourquoi.
Je suis garon, vous savez. J'ai besoin d'une femme  la ferme, une
femme qui fasse marcher le mnage, qui fasse la cuisine, qui fasse enfin
ce que fait une fermire. J'ai eu du malheur jusqu'ici. Je ne peux
pas tomber sur une femme honnte, active, intelligente, qui prenne mes
intrts, qui sache mener une ferme. J'avais bien pens  vous, mais je
me disais: Elle a un grand garon de vingt-quatre ans; elle a pour
le moins quarante et un  quarante-deux ans. C'est trop g pour
commencer. Et voil que vous en avez trente-trois! Mais c'est superbe!
Tiens! c'est le bon Dieu qui exauce votre prire; vous lui demandez de
me donner du bonheur! Suis-je donc heureux! Je ne vais plus avoir  me
mfier,  surveiller,  gronder. Tout ira comme sur des roulettes; quand
je serai malade vous me soignerez; quand je serai absent, vous prendrez
la direction de tout.

--Mais, monsieur, dit Hlne en riant, vous arrangez tout a sans savoir
si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si
je sais traire une vache, lever des volailles. Une femme de ferme doit
savoir tout cela  fond.

Kersac s'arrta constern.

C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite,
ajouta-t-il avec vivacit, voyant qu'elle hsitait.

HLNE.

Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaill 
la ferme depuis que je me souviens de moi-mme; je n'ai quitt qu' la
mort de mon pre et de mon mari.

KERSAC.

Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si
vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre
service, vous n'hsiterez pas, j'en suis sr. Quand faut-il vous envoyer
une charrette pour dmnager?

HLNE.

Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pens
juste, en tant si sr de mon consentement; tout ce que je pourrai
faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de
m'offrir les moyens de vous tmoigner ma reconnaissance.

KERSAC.

La semaine prochaine alors; nous sommes  jeudi aujourd'hui; lundi
prochain vous dmnagez.

HLNE.

Je serai prte, monsieur.

KERSAC.

Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages;
il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en
pourriez dpenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous
voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas
que vous en preniez trop.

HLNE.

Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous?

KERSAC.

Marie viendra avec vous.

HLNE.

Ce sera peut-tre un embarras pour vous, monsieur?

KERSAC.

Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je
l'adopterai et je la marierai  mon petit Jean. J'ai dj fait mon plan,
allez. Vous savez, je suis goste. J'arrange ma vie pour moi-mme.

HLNE.

Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et
bon d'tre goste au point o vous l'tes!

KERSAC.

Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des
amis.

HLNE.

Bien dvous et bien reconnaissants, monsieur.

KERSAC, _souriant_.

Toujours! Les amis sont toujours dvous et reconnaissants; sans cela
ce ne sont plus des amis.... Et le dner que nous oublions! Marie
va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose  mettre dans mon pauvre
estomac, je la mange  la croque au sel.

Hlne remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de
quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les
oeufs furent battus et prts  mettre sur le feu, Kersac lui offrit de
tenir la pole pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientt fait,
et, au moment o Hlne versait l'omelette dans une assiette, la petite
Marie arriva rouge et joyeuse.

Elle courut  Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit
ses baisers en disant:

J'ai t bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi tes-vous
rest si longtemps sans venir?

KERSAC.

Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans
ces moments-l, hommes et chevaux ont bien  faire.

MARIE.

Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas?

KERSAC.

Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se
reposent, je vais voir de tous cts si chacun est  son affaire, si
l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier lev et le dernier
couch.

MARIE.

Mais c'est trs fatigant, cela!

KERSAC.

Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut
se fatiguer pour faire son devoir.

MARIE.

Et si l'on ne veut pas se fatiguer?

KERSAC.

Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lche et un mchant, parce
qu'on offense le bon Dieu; on mcontente les hommes et on est puni dans
ce monde et dans l'autre monde.

MARIE.

Comment est-on puni?

KERSAC.

Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous;
on ne gagne plus rien et on devient misrable; et, dans l'autre monde,
le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est trs mchant et qui vous
rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.

[Illustration: Le diable qui est trs mchant et qui vous rend
malheureux.]

MARIE.

Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tchez de
vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il
ne vous envoie pas  ce mchant diable.

KERSAC.

Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.

HLNE.

Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour
contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.

KERSAC.

Comment donc! certainement! coute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer
le bon Dieu.

MARIE.

Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas
l'aimer comme ceux que je connais.

KERSAC.

Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a cre, qui
te donne tout ce que tu as.

MARIE.

Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas
comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je
vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.

KERSAC.

Dites donc, Hlne, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne
soit plus forte que moi. Je suis  bout de raisonnements. Faites-lui
comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.

HLNE.

Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir  ton secours quand ta bonne
t'a abandonne; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le
bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde
et te protge jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse
toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.

MARIE.

C'est vrai, mre, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je
vous le promets.

KERSAC, _riant_.

Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empcher d'tre jaloux?

MARIE.

Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai
toujours. (Elle l'embrasse et lui dit  l'oreille: plus que tout le
monde,... vous comprenez?) Et puis c'est vilain d'tre jaloux; et vous
ne ferez jamais rien de vilain.

Le dner tait prt; ils se mirent  table. Kersac rit longtemps de
la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de
faire sept lieues et qui est encore  jeun  une heure de l'aprs-midi.
Marie dvorait; le gigot tait cuit  point, l'omelette tait
excellente, la salade tait bien assaisonne, le beurre tait frais,
le pain tait tendre, les convives taient heureux; Kersac tait
particulirement enchant de s'tre assur une femme sre et
intelligente  sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une
socit et une distraction agrables.

Quand Marie sut qu'elle allait demeurer  la ferme de Kersac, elle ne se
possda plus de joie.

Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite,
rptait-elle avec instance.

HLNE.

C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses
que je dois, de faire mes adieux  M. le cur,  ma soeur Marine, de
ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac,
j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous
m'avez donn, monsieur Kersac.

KERSAC.

Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hlne; je vous enverrai ma
plus grande charrette.

HLNE.

Merci, monsieur, je laisserai la maison  ma soeur, qui n'aura plus de
loyer  payer de cette faon.

Kersac avait fini de dner; il se leva pour aller atteler son cheval;
Hlne l'accompagna et il partit en rptant:

A lundi!




XVIII

M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN


Hlne attendit au soir pour crire  son petit Jean et lui annoncer
l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Aprs avoir racont ce
que nous venons de lire, elle ajouta: Tu vois, mon enfant, que je ne
vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et
je n'abuserai pas de sa trop grande bont. Il prend la petite Marie  sa
charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi,
pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai
reu plus de huit cents francs depuis ton dpart, mon petit Jean; c'est
trop pour vous, chers enfants; il faut songer  votre avenir. Pour moi,
j'ai pay toutes les petites dettes qu'on ne me rclamait pas, mais que
je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre pre. J'ai
fini de payer le mdecin il y a trois jours avec les soixante francs de
gratification que vous aviez reus et que vous m'avez envoys tout d'un
bloc. Quant  ma vie, elle ne me cote pour ainsi dire rien, grce aux
bonts de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions
pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que
le bon Dieu le bnisse et le rcompense de ce qu'il fait pour moi. Je
pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est l
qu'il faudra m'crire.

Lorsque Simon et Jean reurent cette lettre, ils furent plus heureux
encore que ne l'tait leur mre; ils bnirent le bon Kersac, et Jean lui
crivit le soir mme une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.

Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman,
c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reus et des
soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle
parler? En as-tu reu une de M. Mtis?

SIMON.

Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour
nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller
souvent le soir chez M. Amde; mais, quant  donner de l'argent, ce
n'est pas son habitude.

JEAN.

Et les huit cents francs? Avons-nous envoy tant que a?

SIMON.

Non, certainement non. Mais c'est facile  voir: j'ai tout crit 
mesure.

Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt
francs.

SIMON.

C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans
huit cents francs, puisque j'en reois quatre cents et toi deux cents?
Et nous avons  payer notre entretien, notre blanchissage, les vtements
et les chaussures.... Je n'y comprends rien!

JEAN.

Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit tre
lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bont qui dpasse tout ce qu'il
a fait; y penser, envoyer comme si c'tait de notre part et par petites
sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je
l'aime, que je le bnis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour
lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis mme le lui dire comme je
le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains....
Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.

SIMON.

Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que
tu ne l'as fait jusqu'ici.

JEAN.

Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!

Le lendemain, lorsque Jean servit le djeuner de M. Abel, celui-ci lui
trouva un air tout embarrass.

Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et
riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrarit?

JEAN.

Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gne.

M. ABEL.

Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la
gne?

JEAN.

Ce n'est pas prcisment le bonheur qui me gne, monsieur, c'est d'tre
oblig de le garder pour moi.

M. ABEL.

Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?

JEAN.

Vous permettez, monsieur?

M. ABEL, _riant_.

Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous
nous disons tous nos secrets.

JEAN.

Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous
regarde.

M. Abel le regarda avec surprise.

JEAN.

Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez cach; et,
ce qui me gne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'prouve pour
vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez
soign pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire
l'tonn; vous lui avez envoy, comme venant de Simon et de moi, depuis
plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs....
Tout se dcouvre, vous voyez bien, monsieur, tout, except les
sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligs et qui ne
savent comment les exprimer.

[Illustration: Simon regarda sur son livre.]

M. Abel sourit et tendit la main  Jean, qui la couvrit de baisers, et
qui reprit toute sa gaiet et son entrain quand M. Abel l'eut assur
qu'il comprenait ses sentiments.

Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien;
et je suis trs content de ce que j'y vois.

JEAN.

Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.

M. ABEL.

Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine
tout.... Mais j'ai  le parler, Jean; voil Simon qui va bientt se
marier: il n'est plus seul dj, puisqu'il va presque tous les soirs
chez Mlle Aime. Je crois bien que le pre va faire le mariage au
printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon mari et
tabli chez son beau-pre, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux
pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient
 te mener  mal, et tu n'aurais peut-tre pas la force de rsister;
tu perdrais tes habitudes chrtiennes, tes bons sentiments: ce qui me
causerait un vif chagrin.

JEAN.

Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous pargner cette inquitude?
Quant au chagrin, j'espre, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous
en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous
obirai en tout.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Voil donc mon ide. Je te retirerai d'ici
et je te placerai comme domestique chez des amis trs chrtiens, trs
bons; le mari et la femme sont trs pieux, leurs enfants sont bien
levs et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique
riche, et c'est l que je voudrais te faire entrez; tu serais second
domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas
la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire
le pauvre petit garon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est
couch depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne
se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est rellement touchant et
attachant.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.

M. Abel se mit  rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean
et se leva de table.

M. ABEL.

Je vais m'occuper de toi; je te donnerai rponse dfinitive demain.

Jean courut raconter  Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon
partagea la satisfaction de son frre.

Puisque je dois quitter le caf, dit-il, je suis content que tu en
sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.

Il finissait  peine de parler, que Jeannot entra dans le caf et alla
droit  Simon.

Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort dcid.

SIMON.

Lequel? Que veux-tu?

JEANNOT.

Je te demande de me chercher une place. Je quitte dcidment l'picerie;
je veux me mettre en maison.

SIMON.

Je connais peu de monde, et toute ma journe est occupe  servir les
allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.

JEANNOT.

Demande  M. Mtis de me prendre.

SIMON.

M. Mtis cherche ses garons lui-mme; il n'aime pas qu'on s'en mle.

JEANNOT.

Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.

Simon ne rpondit pas.

JEANNOT.

Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.

SIMON.

C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne
te connais plus, tu ne viens plus nous voir.

[Illustration: Jeannot se retira lentement.]

JEANNOT.

C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?

SIMON.

C'est possible, et, d'aprs la manire dont tu parles de ton bourgeois,
il n'aurait pas tort.

JEANNOT.

Qu'est-ce qu'il t'a dit?

SIMON.

Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.

JEANNOT.

Je veux le savoir et tu me le diras.

SIMON.

Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.

JEANNOT.

Prends garde  toi! Je pourrais te faire du mal.

SIMON.

Fais ce que tu voudras et va-t'en.

JEANNOT.

Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le
passage  toi et  ton Jean, je ne vous manquerai pas.

SIMON, _vivement_.

Mchant drle! Avise-toi de toucher  Jean, et je te ferai empoigner par
la police.

JEANNOT.

Je ne la crains pas, ta police. Une dernire fois je te demande, veux-tu
me recommander pour une place de domestique.

SIMON, _avec force_.

Non, non; je t'ai dj dit non, et je te rpte non, et va-t'en.

Jeannot se retira lentement en menaant du poing.

JEAN.

Mon bon Simon, pardonne-lui; il tait hors de lui; je suis sr qu'il
regrette dj de t'avoir parl si rudement.

SIMON.

Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise
conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parl de lui
dernirement, et, d'aprs ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.

JEAN.

Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-tre qu'en le mettant dans une
bonne maison bien pieuse et bien honnte, il redeviendrait bon.

SIMON.

Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme
un garon honnte et rang.

Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.




XIX

M. ABEL PLACE JEANNOT


Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; ds qu'il
l'aperut, il courut  lui.

JEAN.

J'ai  vous parler, monsieur, d'une chose trs importante; mais n'en
dites rien, c'est un secret.

M. ABEL.

Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce
que tu voudras.

JEAN.

Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous
chercher votre djeuner.

--Ce bon garon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la
reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car
je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien 
l'me.

Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit 
point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.

JEAN.

L! mangez! monsieur! Pendant que vous djeunerez, je vais vous
raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un trs grand
service.

M. ABEL.

Parle, mon ami; je t'coute.

Jean lui raconta ce qui s'tait pass la veille, et finit par lui
demander instamment de placer Jeannot.

M. ABEL.

Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est trs mal conduit avec Simon,
et qu'il ne mrite pas du tout mon intrt ni le tien.

JEAN.

Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que
ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui
approche.

M. ABEL.

C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garon que je ne
voudrais pas pour moi-mme?

JEAN.

Oh! monsieur, vous avez t pour Simon et pour moi si bon, si bon, que
si je ne craignais de vous fcher, je dirais (ce que je pense, au reste)
qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez mchant pour
Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez piti de lui,
pardonnez-lui, sauvez-le.

M. ABEL.

coute, mon enfant, pour toi, par amiti pour toi, je ferai ce que tu me
demandes, mais....

JEAN, _en joignant les mains._

Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que
vous dit mon coeur.

M. ABEL, _souriant_.

Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le
placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme 
un ami que tu ne veux pas tromper; rponds seulement aux questions que
je vais te faire. Le crois-tu honnte?

JEAN, _hsitant et baissant les yeux._

Non, monsieur.

M. ABEL, _souriant_.

Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?

JEAN, _de mme_.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de deux! Le crois-tu religieux?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Quatre! Le crois-tu sincre, loyal?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu bon camarade, d'un caractre agrable?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu propre, rang, intelligent?

JEAN.

Non, monsieur.

M. Abel se mit  rire de si bon coeur, que Jean lui-mme ne put
s'empcher de rire avec lui. Quand l'accs de gaiet fut calm, M. Abel
reprit:

Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?...
Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole....
Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre  son
service une garon voleur, menteur, irrligieux, paresseux, grognon,
maussade, dsobligeant, sale, dsordonn, bte, et je ne sais quoi
encore? Sac  papier! quelle tche tu me donnes! Quel service absurde tu
me demandes! C'est bte comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!

M. Abel se remit  rire de plus belle. Jean commena  s'inquiter; il
sentait l'absurdit de sa demande; il craignit d'avoir abus de la bont
de M. Abel.

Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en
voulez pas! Je sens que je vous ai demand une chose impossible; mais ce
pauvre Jeannot me fait une telle piti! Plus il est mauvais, et plus je
le plains.

M. ABEL.

Et tu as raison, mon enfant; le mchant est rellement  plaindre. Ne
crains pas de m'avoir mcontent; je comprends trs bien ta pense....
Et qui sait? peut-tre pourrai-je le ramener, lui faire du bien.

JEAN.

Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bnira!

M. ABEL, _riant_.

Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes
maintenant.... A propos, ton affaire,  toi, est arrange; tu entreras
chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le
pauvre petit garon bien malade dont je t'ai parl, un vrai petit saint,
celui-l. Demande  Simon s'il dsire que tu y entres. Il est ton frre
an, le chef de ta famille; c'est lui qui doit dcider de ton sort. Et,
 prsent que nos affaires intimes sont termines, je vais aller faire
les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah!
ah!

Et, aprs avoir serr la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il
s'chappa riant encore.

Jean raconta  son frre ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et
ce qu'il avait arrang pour lui-mme, Jean, sauf l'avis de Simon.

SIMON.

Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit  M. Abel, il n'y a pas
d'inconvnient  ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de
force. Et quant  toi, frre, je voudrais bien que tu puisses attendre
que l'poque de mon mariage ft dcide, et que M. Mtis ait le temps de
nous trouver deux bons remplaants.

JEAN.

Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux prs de toi que je
ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble,
et plus je serai satisfait.

Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous
continuerons  appeler Can. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de
son ami.

CAN.

Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un
clat de rire.

ABEL.

Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au caf, j'ai ri en route, je ris
encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que,
cdant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engag,...
oui, engag,  placer comme domestique un garon voleur, menteur, sale,
paresseux, maussade, insolent, etc., etc.

CAN, _riant_.

Toutes les qualits runies,  ce que je vois; et ce domestique voleur,
menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?

ABEL.

Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.

CAN.

Et  qui destines-tu ce trsor?

ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides  tenir ma parole.

CAN.

Trs volontiers! De mme que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne
vois rien de plus original que de s'intresser  un Jeannot.

ABEL.

Bon! Je vais me mettre  la besogne; et, tout en me regardant peindre,
tu tcheras de trouver une ide, et une bonne. Dpche-toi, pour que je
l'apporte demain  mon petit Jean.

CAN.

Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui
fera notre affaire.

Le lendemain, Abel arriva au caf avec empressement.

Jean, dit-il, vite mon djeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.

Jean s'empressa d'apporter le djeuner et resta debout en face de
M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlt. Il n'attendit pas
longtemps.

M. ABEL.

Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.

JEAN.

Dj, monsieur!

Et ses yeux brillrent comme des escarboucles.

JEAN.

Dj! que vous tes bon!

Abel le regarda et sourit.

M. ABEL.

Bien, bien, je comprends, c'est une trs bonne place; des gens fort
riches, qui payent bien, qui ne sont pas mchants; Jeannot sera bien
nourri, bien habill, bien pay. Tu vois qu'il sera bien.

JEAN.

Mais, monsieur,... sera-t-il bien trait?

M. ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien, cela dpendra de lui.

JEAN.

Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?

M. ABEL.

Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutt au village.

JEAN.

Mais alors, monsieur, Jeannot y sera trs mal?

M. ABEL.

Jeannot y sera trs bien. Jeannot est un mauvais drle, voleur, menteur,
etc.; et une maison honnte et tranquille ne lui irait pas; il n'y
resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une
excellente maison, avec de bons matres, bien charitables, qui savent
que tous les hommes sont frres et qui les traitent comme des frres. Tu
seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modle. Et,
 propos de ta position, que t'a dit Simon?

JEAN.

Il dsire, monsieur, que je donne  M. Mtis le temps de me remplacer.

M. ABEL.

Trs bien; rien de plus juste. Je veux parler  M. Mtis; le
trouverai-je chez lui en sortant d'ici?

JEAN.

Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.

M. Abel acheva son djeuner et monta chez le matre du caf. Il en
descendit au bout d'un quart d'heure.

M. ABEL.

Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs
matres; habille-toi proprement.

JEAN.

Oui, monsieur, je serai prt.

Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur
une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant
srieux et immobile, il s'approcha de lui.

SIMON.

Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!

JEAN.

M. Abel doit me mener demain chez mes futurs matres, Simon, et je ne
serai plus avec toi.

SIMON.

Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai mari; mon
nouveau commerce me laissera plus de libert.

Jean lui serra la main, tcha de reprendre sa gaiet, et finit par y
russir.

M. Abel avait t chez l'picier en sortant du caf. Il trouva Jeannot
seul dans la boutique, suant du sucre candi.

[Illustration: M. Abel sortit, laissant M. Pontois stupfait.]

M. ABEL.

Viens ici, drle! D'aprs les sollicitations de Jean, je t'ai trouv
une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mrites. Tu
iras demain  midi rue de _Penthivre_, 28; tu monteras au premier, tu
demanderas M. Boissec, le matre d'htel de M. le comte de Fufires,
et tu lui diras que tu viens de la part de M. Can. On t'expliquera le
reste l-bas.

JEANNOT.

Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.

M. ABEL.

C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi,
c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.

JEANNOT, _humblement_.

Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur
croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de
monsieur....

M. ABEL, _vivement_.

Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!

Jeannot s'empressa de sortir.

Misrable! ingrat! dit Abel se parlant  lui-mme. Au moment o Jean
lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser
de calomnie!... Si ce n'tait ma promesse  Jean, j'irais dfaire ce
qu'a fait Can. Le gueux! le gredin!

Pontois entra; il reconnut M. Abel, _le chanteur_.

PONTOIS, _avec insolence_.

C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous?

M. ABEL, _schement_.

Je veux vous parler, monsieur l'picier, au sujet du garon que vous
appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas  vous; je vous en
dbarrasse. Envoyez-le demain l o je lui ai dit d'aller. Il _faut_
qu'il y aille; entendez-vous? _il le faut_. Il vous devra une indemnit
pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.

Il jeta sur le comptoir une pice de vingt francs et sortit, laissant
Pontois stupfait.

Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle
hauteur!... Et comme il a jet cette pice d'or! comme on ferait d'un
sou.... Il me dbarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drle, et il me
paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?

Il ramassa la pice d'or, la mit dans son gousset, appela un garon et
remonta dans son entresol.




XX

JEAN CHEZ LE PETIT ROGER


M. Abel vint djeuner au caf; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce
sourire tait triste: il le regarda, mais ses yeux taient humides.

M. ABEL.

Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton
frre. Mais tu restes prs de lui, tu le verras souvent; et puis, il
et bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-mme, tant mari,
aura pris le commerce de son beau-pre.

JEAN.

C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais...
j'aime Simon! Il est mon frre... et il a t si bon pour moi! Je le
verrai, mais ce ne sera pas la mme chose, monsieur. Et vous! Je vous
verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas rgulirement
comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier
toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer  mon aise.

M. ABEL.

Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien?

JEAN.

Si je vous aime! si je vous aime! comme un pre, comme un bienfaiteur.

Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son djeuner en silence. Il se
leva, chercha Simon des yeux.

Amne-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose  lui dire.

Jean l'amena tout de suite.

Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amde; j'ai obtenu de lui que ton
mariage aurait lieu vers le Carme, et qu'en attendant tu entrerais chez
lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reoit
chez lui ds demain. M. Mtis consent  ce brusque dpart.... Je te
renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens
avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan.

JEAN.

Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquite; c'est ce
que je vous disais au caf, monsieur.

M. ABEL.

Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de
mme pour tous, partout et toujours. On se spare sans cesse de ceux
qu'on aime.

Tout en marchant et causant, ils arrivrent devant un bel htel de
l'avenue Gabrielle.

M. ABEL.

Voil ta maison, mon ami; montons, je te prsenterai  tes matres.

M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un
second, o se tenait la matresse de la maison. Elle tait  son bureau;
elle crivait.

Vous voil, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme
est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous
connaissons.... Vous avez l'air effray, mon pauvre garon; M. Abel a d
vous dire pourtant que nous chercherions  vous rendre heureux.

JEAN.

M. Abel m'a dit, madame, que vous tiez bien bonne, que vous tiez tous
bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui tait
un petit saint.

Mme de Grignan tendit la main  Abel.

Merci, mon ami, d'avoir parl ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien
envie de vous connatre, Jean; M. Abel lui a parl de vous.

JEAN.

Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir.

MADAME DE GRIGNAN.

Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux
quand il vous voit!

Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une
chambre o tait Roger, couch dans son lit; son pauvre petit visage
tait ple et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et
les os. Il avait de la peine  tourner sa tte sur son oreiller, tant il
tait affaibli par la souffrance.

Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce
visage souffrant.

Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous tes bon de
venir me voir!

ABEL.

Comment te trouves-tu, mon enfant?

ROGER.

Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre
pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.

Jean, tonn, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger
l'aperut, le regarda attentivement.

ROGER.

Qui est ce jeune homme? il a l'air bon.

ABEL.

C'est mon ami Jean dont je t'ai parl, mon petit Roger; il est en effet
trs bon.

ROGER.

Est-ce qu'il aime le bon Dieu?

ABEL.

Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon.

ROGER.

C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus prs.

Jean s'approcha et se mit  genoux prs du lit du pauvre petit malade.

ROGER.

Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que
vous tes un enfant du bon Dieu comme moi.

Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait  genoux
prs du lit et le regardait.

ROGER.

Est-ce pour moi que vous tes triste, Jean? Je ne suis pas malheureux.
Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je
souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai prs du bon Dieu, prs de
la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et
toi aussi, Jean. Je t'aime dj un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu!
je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre!
Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!

Sa tte retomba sur l'oreiller; des gmissements contenus s'chappaient
de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de
Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la
sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient
respirer du vinaigre.

Quand la crise fut calme, Roger parut inquiet.

Maman, dit-il d'une voix teinte, je crains de m'tre plaint trop
vivement; croyez-vous que j'aie offens le bon Dieu?

MADAME DE GRIGNAN.

Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accept avec la rsignation
d'un bon petit chrtien. Sois bien tranquille; repose-toi.

Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait  son cou.

ROGER.

Je suis bien fatigu, maman; dites  Jean de revenir demain; il me
soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour
moi.... Mon bon monsieur Abel, restez prs de moi pour laisser maman
se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime
tant  vous entendre causer!

ABEL.

Je resterai prs de toi, mon enfant. Chre madame, voulez-vous prsenter
mon ami Jean  Barcuss, votre matre d'htel. Je le remets entre vos
mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne
que tu auras  faire. A demain, au caf, pour la dernire fois.

Avant de sortir, Jean baisa la petite main dcharne du pauvre enfant
qui l'avait si profondment impressionn et attendri. Roger lui sourit,
mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger.

Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en
larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler.

Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de
Grignan.

JEAN.

Oh! madame, c'est une maison de bndiction pour moi.

Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se
levant:

Venez, Jean, je vais vous mener  notre bon Barcuss; un bien excellent
tre celui-l.

Elle appela Barcuss et lui prsenta Jean.

MADAME DE GRIGNAN.

Mettez ce bon garon un peu au courant de la vie qu'il mnera chez
nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleur prs du lit de notre
pauvre petit enfant, et il a pri prs de lui.

Barcuss serra la main de Jean et l'emmena.

M. Abel m'a beaucoup et souvent parl de vous, Jean. Que savez-vous
faire?

JEAN.

Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais t que dans un caf.

BARCUSS, _souriant_.

Eh! c'est dj quelque chose! Et, en tout cas, vous tes modeste, ce qui
est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire.

JEAN.

Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je
vous obirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que
vous m'aurez command.

BARCUSS.

Bien, mon ami, trs bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement  la
messe?

JEAN.

Au caf, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin;
et puis, Simon et moi, nous allions  vpres chacun  notre tour.

BARCUSS.

Et faites-vous vos prires matin et soir?

JEAN.

Oh! monsieur! Comment les aurais-je manques! Simon et moi, nous les
faisions toujours ensemble, cte  cte. Et puis Simon me bnissait au
nom de maman, et je l'embrassais. C'tait toujours le commencement et la
fin de nos journes.

BARCUSS.

Qui est Simon?

JEAN.

C'est mon frre an, monsieur! Un bien bon frre! Et M. Abel a t si
bon pour lui! C'est lui qui a arrang son mariage, qui lui a fait une
fortune.

BARCUSS.

Vous aimez M. Abel?

JEAN.

Si je l'aime, monsieur!

Et les yeux de Jean tincelrent.

JEAN.

Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui!
Et le jour o je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera
le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses
bonts pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait
pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous,
monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amiti pour moi? Oui, monsieur; moi,
pauvre garon, qui ne suis bon  rien, qui ne puis et ne pourrai jamais
rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bont de
m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je
pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le
coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut;
et puis, je n'ose pas.

Barcuss tait de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque
Jean fut parti, Barcuss alla raconter  Mme de Grignan toutes les
paroles que lui avait dites le protg de M. Abel; elle en fut touche
et les redit  son tour  Abel.

ABEL.

En vous le donnant, chre dame, je savais le trsor que je vous livrais;
si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait
eu. Ce sont de ces mes d'lite qu'on garde soigneusement quand Dieu les
met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.

MADAME DU GRIGNAN.

Ils s'entendent dj comme de vieux amis. Barcuss est enchant; il vous
attend au passage pour vous remercier.

En effet, lorsque M. Abel partit  la fin de la journe pour rentrer
chez lui, Barcuss le guettait au passage.

Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez
fait  notre maison. Ce Jean me parat tre un vrai trsor. Et comme il
vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et
de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacit dans sa
reconnaissance! Pauvre garon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire
comme il le voudrait!

[Illustration: Elle appela Barcuss et lui prsenta Jean.]

ABEL.

Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donn et de
l'avoir remis  votre garde; avec vous, modle des Basques, il achvera
de devenir un saint, et un serviteur _comme on n'en voit gure, comme on
n'en voit pas_.

Abel partit en riant.

Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas _Jean qui rit_; il
quitte son frre, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera
plus de mme, comme il le disait trs justement.... Et moi aussi,
je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de djeuner. C'est
singulier comme j'aime ce brave garon; je m'y suis attach petit 
petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gard pour moi.... Mais
non; mon excellente amie me l'a demand pour Roger; un regret mme
serait goste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!...
A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr....
Vraie bndiction du bon Dieu!... Et les parents la mritent.

Le matin, lorsque Abel arriva au caf, il trouva Simon et Jean qui
l'attendaient; ils s'empressrent de le servir pour la dernire fois.
Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent
bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamn  mort; soit
qu'il regardt M. Abel, soit qu'il considrt Simon, il tait galement
afflig. Abel avait l'air grave, presque triste.

Le djeuner ne fut pas long.

Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi,
Simon, je serai un de tes tmoins pour ton mariage; je te donne d'avance
mon prsent de noces, il t'aidera  faire la corbeille d'Aime.

Il lui mit un portefeuille dans la main.

Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant
les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui mme.
Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car
c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.

Il lui serra les mains; Jean y rpondit en baisant celles de M. Abel,
qui salua du geste et du sourire et sortit.




XXI

SPARATION DES DEUX FRRES


Simon et Jean montrent pour la dernire fois dans leur chambre.
Ils firent chacun leur modeste et trs petit paquet. Simon ouvrit le
portefeuille que lui avait donn M. Abel; il y trouva pour deux mille
francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille
francs, plus l'anneau de mariage et la mdaille que Simon devait, selon
l'usage, donner  sa femme.

Est-il possible! Quelle bont! quelle gnrosit! s'cria Simon.

JEAN.

Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.

SIMON.

Certainement, mon ami: tu m'aideras  m'arranger. Ce ne sera pas long,
je pense.

--Non, mais nous serons rests ensemble le plus longtemps possible.

Les deux frres firent leurs adieux  M. Mtis, qui leur donna  chacun
une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent cong de leurs
camarades, qui les voyaient partir avec regret.

En arrivant chez M. Amde, ils furent reus avec une grande joie.

Seulement, mon ami, lui dit Mme Amde, vous auriez d nous prvenir
pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez achet, et
j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant
servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli
mobilier. Les tapissiers y ont travaill depuis le jour naissant;
rideaux, alcves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos
meubles sont charmants; ils sont trs bien. La future chambre d'Aime
est mme trop lgante; je ne lui fais pas d'autre reproche.

Simon tait stupfait; la surprise l'avait empch d'interrompre sa
future belle-mre.

SIMON.

Mes meubles! La chambre d'Aime! dit-il enfin. Mais je n'ai rien
achet. Je ne sais ce que cela veut dire.

JEAN.

Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit,  moi, que c'est
M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans _tes_ deux
chambres. Je suis content pour toi et pour Aime.

Ils montrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean
trouvrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les
meubles taient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la
chambre de Simon il y avait une petite bibliothque avec une vingtaine
de volumes relis, bien choisis et tous intressants et utiles.

MADAME AMDE.

On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aime, puisque c'est
elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant  la malle de vos
effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pens que vous aimeriez
mieux ranger vos affaires vous-mme.

SIMON.

Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans
le paquet que j'ai apport.

JEAN.

Encore M. Abel, notre chre providence!

Jean courut  la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits,
de chaussures, de tout ce qui pouvait tre ncessaire  Simon dans sa
condition de petit commerant ais, mais travaillant encore.

Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.

C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur
montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a
donn; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais  ma mre tout ce que je
gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces
pour Aime, ma mre: achetez ce que vous croirez lui tre utile et
agrable.

M. et Mme Amde taient enchants; il leur importait peu de qui
venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitt. Ils se
htrent de descendre pour faire part  Aime des gnrosits de M.
Abel. Les yeux de Mme Amde brillaient de bonheur.

MADAME AMDE.

Avec un pareil protecteur, Aime, tu n'auras pas besoin de t'inquiter
de l'avenir de tes enfants.

AIME.

J'espre bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours 
la gnrosit de son bienfaiteur aprs tout ce qu'il lui a donn.

MADAME AMDE.

Je ne dis pas que tu demandes jamais rien  M. Abel; je veux dire
seulement que sa gnrosit prvoit tout et pense  tout.

Aime n'tait pas contente de l'explication de sa mre; mais elle ne dit
rien. C'tait sa mre!

Simon et Jean, rests seuls, s'embrassrent tendrement et longuement;
tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait,
mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance.

Rangeons tes effets, dit Jean aprs quelques instants de silence; et
puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hlas!
mon bon et cher frre, c'est l le chagrin; chacun chez soi: nous ne
serons plus ensemble. Toujours, toujours spars  l'avenir!

--Mais pas spars de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux annes que
nous avons passes ensemble si troitement unis, sont de beaux moments
de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir.
Je n'ai jamais t si heureux que dans notre pauvre chambrette du
cinquime, o nous manquions de tout et o nous avions tout ce qui fait
le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle.
Nous les avons toujours, ces deux lments de bonheur. Nous nous verrons
moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un
 l'autre. Et  prsent mettons-nous  l'ouvrage.

Jean embrassa encore une fois Simon et commena avec lui  tout placer
dans la commode et dans l'armoire, et  accrocher les habits aux
porte-manteaux.

Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite
statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira
deux jolis livres, les _vangiles_ et l'_Imitation_; ensuite une petite
bote contenant une belle montre d'homme avec sa chane d'or.

JEAN.

Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un
homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est
impossible!

La malle tait vide. Simon se trouvait mont de tout pour des annes;
jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait t
oubli.

Il commenait  se faire tard; il tait temps que Jean se rendit
chez ses nouveaux matres. Les deux frres s'embrassrent  plusieurs
reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu trouble par des
larmes qui remplissaient ses yeux, malgr ses efforts; et Simon, partag
entre le regret de quitter son frre et le bonheur de sa situation
actuelle et  venir.

[Illustration: C'est trop, dit-il. C'est trop bon.]

Les frres se sparrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra
dans le magasin, o il trouva Aime, qu'il n'avait pas encore vue,
 laquelle il avait tant de choses  dire, et dont la sympathie et
l'affection dissiprent promptement le nuage de tristesse que lui avait
laiss le dpart de Jean.

Celui-ci marchait vite et cherchait  se distraire; en passant devant
l'picerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait.

JEAN.

Ah! o vas-tu si prcipitamment, Jeannot?

JEANNOT.

Je vais entrer chez M. le comte de Pufires; une fameuse place, va;
des gens trs riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer;
habill comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien  faire, et
puis des profits.

JEAN.

Quels profits peux-tu avoir?

JEANNOT.

M. Boissec, l'intendant, me les a expliqus; je les aurai si je me
conduis bien. Je te dirai a quand j'y serai et que je saurai bien au
juste ce que c'est. Et toi, o vas-tu si bien habill?

JEAN.

J'entre aussi, moi, dans une maison o m'a plac notre cher bienfaiteur
M. Abel.

JEANNOT.

Et quel genre de maison est-ce?

JEAN.

Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garon de dix ans bien
malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si rsigns et
si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon!

JEANNOT, _d'un air moqueur_.

Ce sera amusant! un joli prsent que t'a fait ton _cher_ bienfaiteur!

JEAN.

Oui, c'est un beau prsent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir
trouv digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends
plus cela, toi!

JEANNOT.

Laisse-moi donc avec ta piti! Tes _pauvre Jeannot_! m'ennuient  la
fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbcile, je
m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai.

JEAN.

Et aprs?

JEANNOT.

Aprs? Eh bien,... aprs,... je recommencerai.

JEAN.

Et aprs?

JEANNOT.

Aprs,... aprs,... Je continuerai.

JEAN.

Et aprs?

JEANNOT.

Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton aprs.

JEAN.

C'est qu'aprs tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y
aura encore un aprs et un toujours!

Jeannot lana  Jean un regard de colre et de mpris, et passa de
l'autre ct de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue
Castiglione, Jeannot tourna  droite, Jean continua tout droit et dit un
dernier adieu au _pauvre Jeannot_, qui se croyait trs heureux et qui ne
daigna ni rpondre ni tourner la tte.

Quel dommage qu'il ait quitt le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!

Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reut.

Ah! te voil donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous,
et nous allons nous mettre  l'ouvrage tout de suite; M. Abel dne ici;
tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je prparerai le
dessert et le vin.

JEAN.

Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il pass une bonne nuit?

BARCUSS.

Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il
souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le pre et
la mre sont sur les dents.

Un coup de sonnette se fit entendre.

BARCUSS.

Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je
l'abandonne.

Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan.

C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous tiez
arriv; mon pauvre Roger vous demande; il dsire beaucoup vous voir; lui
qui ne demande jamais rien et qui semble de rien dsirer, il a demand
qu'on vous envoyt chez lui aussitt que vous seriez arriv. Allez-y,
mon ami!

--Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prvenir M. Barcuss?

--Oui, Jean, allez; c'est trs bien  vous d'tre dfrent pour M.
Barcuss.

Jean revint un instant aprs et il entra dans la chambre de Roger.

Le bruit lger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il
ouvrit les yeux; un demi-sourire et une lgre rougeur vinrent animer
son visage. Il fit signe  Jean d'approcher et lui tendit la main.
Jean la prit doucement, y appuya ses lvres, et regarda le visage si
souffrant, si contract du pauvre enfant.

Roger examinait Jean de son ct; il sourit lgrement.

Tu as piti de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas
malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le
bon Jsus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux,
tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre
monde.... Je mourrai bientt, et je serai bien, bien heureux avec le bon
Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai l-haut.

Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa
faiblesse tait grande et sa souffrance aigu. Jean voulut se relever,
mais Roger sourit lgrement sans ouvrir les yeux et retint la main
qu'il tenait.

Prions, dit-il trs bas.

JEAN.

Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la sant.

ROGER.

Non!... Prions pour que sa volont soit faite, et qu'il fasse de
moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, a.... Je suis content
aujourd'hui, reprit-il aprs un assez long silence. Papa et maman
pourront se reposer pendant que tu es prs de moi, Jean.... Et je suis
tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup,
Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime
pour cela, et je suis content quand tu es l, prs de mon lit.... Et
puis, j'aime  voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont
toujours l'air d'aimer.

Roger s'arrta; son visage se contracta.

Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre,
je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte
Vierge! Aidez-moi! Ayez piti de moi! Oh! Dieu!

Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de
la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le
mdecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrrent
et renvoyrent Jean  Barcuss. M. Abel arriva peu de temps aprs.
Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire
rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit  genoux
devant lui pour donner un coup de brosse  ses bottes, et, dans cette
position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse
et de dvouement.

M. ABEL.

Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de
ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait
croire que je suis rellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux tre
ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh
bien, Barcuss, o avez-vous log mon petit Jean?

BARCUSS.

Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre prs de la mienne.

Jean regarda M. Abel d'un air surpris en rptant: Ma malle? Ma malle?

M. ABEL.

Mais oui, ta malle, nigaud! O voulais-tu qu'on la mt, si ce n'est dans
ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a dmnag, sa malle a t
porte dans sa nouvelle chambre. Il en est de mme pour toi.

Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et
un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: Ne
me trahis pas, tais-toi.

BARCUSS.

Je vais voir si madame est dans le salon.

--Monsieur! dit Jean ds qu'ils furent seuls.

M. ABEL.

Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqu me trahir.... Crois-tu donc que
ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon
ami, mon confident! ajouta-t-il en riant.

A table, Jean vit pour la premire fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune
personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille tait si unie,
si bonne, que Jean se sentit tout de suite  son aise comme s'il en
faisait partie. Pour la premire fois il eut l'occasion d'apprcier
l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il
ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet
excita le rire bienveillant des cinq convives.




XXII

JEAN SE FORME


Les camarades de Jean taient tous de braves et honntes serviteurs.
Barcuss tait aim et respect de ses camarades et de tous ceux qui
avaient des relations intimes avec ses matres. Il se chargea d'achever
l'ducation nglige de Jean. Il lui donna les habitudes rgulires
qu'il n'avait pas eues jusque-l.

Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de
Jean. Il le demandait souvent et lui tmoignait de l'amiti; la vue
de ses souffrances, supportes avec tant de douceur, de patience, de
courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible
de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa
constante bont dvelopprent aussi l'esprit et les ides de Jean. Il
comprit mieux sa position vis--vis de ses matres; il leur tmoigna
plus de respect, de dfrence.

Peu  peu les restes de dehors villageois et nafs disparurent. En
prenant de l'exprience et de l'ge, Jean fut plus matre de ses
sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit 
contenir ce que l'ingalit des conditions pouvait rendre ridicule ou
inconvenant vis--vis de ses matres et des trangers; il ne baisa plus
les mains de M. Abel; il ne se mit plus  genoux; il le regarda moins
affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'tait la mme
ardeur, le mme dvouement, la mme tendresse. Jean se sentait heureux,
entour de bons camarades, au service de matres excellents; il trouvait
autour de lui amiti, bont, soins; enfin, la vraie fraternit, qui est
la charit du chrtien. Bien loin de lui refuser des permissions pour
aller voir Simon, on faisait natre les occasions de runion pour les
deux frres. Barcuss prfrait faire le travail de deux pour donner
 Jean une soire ou un aprs-midi. Il n'tait jamais refus quand il
dsirait aller  l'glise, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou
voir quelque chose d'intressant, ou faire une visite de pauvres.

S'il tait souffrant, ses camarades le soignaient comme un frre; les
matres veillaient  ce qu'il ne manqut de rien; M. Abel venait alors
savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable.
La seule peine de Jean tait l'tat toujours alarmant et douloureux du
bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincre affection.

Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez prs du bon
Dieu, lui disait-il souvent.

--Pour toi comme je prierais pour mon frre, rpondait Roger de sa voix
dfaillante.

Les nouvelles d'Hlne taient excellentes; elle se plaisait beaucoup
dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle tait
gnralement aime et estime. Kersac etait plus un frre qu'un matre
pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des loges.
La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la
journe chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien;
elle commenait dj  se rendre un peu utile  la ferme. Quand
Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour
lui-mme, Marie en tait fire et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et
se rjouissait de la pense de l'adopter.

Un jour il reut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de
venir assister  son mariage, qui avait t retard jusqu'aprs Pques
 cause d'une maladie de Mme Amde, commence peu de jours avant le
Carme. Simon demandait aussi  Kersac de vouloir bien lui servir de
tmoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que
par sa vie exemplaire et son esprit charmant.

Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi
solennelle; ils dploraient tous les deux que leur mre ne pt venir,
et Jean demandait  Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant
d'tre tmoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour
raconter  Kersac une foule de choses et de dtails intressants.

Tenez, Hlne, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.

Hlne la lut avec un vif intrt.

Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?

--J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison
soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois
ou quatre jours. Je vais crire pour savoir le jour du mariage et
l'htel o je pourrai descendre pour tre prs d'eux. Nous voici au
printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agrable
de toutes manires. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit
Jean; je tcherai de vous le ramener, si c'est possible.

Hlne devint rouge de joie.

Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.

KERSAC.

Et pourquoi ne le pourrais-je pas?

HLNE.

C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gnant
quand un domestique s'absente.

KERSAC.

Ce ne doit pas tre  Paris comme chez nous; ils ont un tas de
domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperoit seulement pas
quand l'un d'eux manque.

HLNE.

Je crois, monsieur, que cela dpend des maisons: chez Mme de Grignan,
o est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une
vraie maison de Dieu, comme l'crit toujours Jean.

KERSAC.

C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici prs de trois ans que
vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hlne; il est bien juste qu'on
vous le donne pour quelques jours.

Hlne le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac
lui faisait esprer.

Il reut, deux jours aprs, une rponse  sa lettre; le mariage tait
pour le 1^er mai, et on tait aux derniers jours d'avril. Pas de temps 
perdre; Hlne se hta de lui prparer ses plus beaux habits, son linge
le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans
sa bourse; elle crut tre prodigue en lui mettant cent francs.

Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien
pingl, et, lorsque Kersac fut prs du dpart, elle lui remit son
paquet et la bourse.

KERSAC, _riant_.

Merci, ma bonne Hlne. Avez-vous t gnreuse? Combien m'avez-vous
donn pour m'amuser?

HLNE.

Plus que vous n'en dpenserez, monsieur. Cent francs!

KERSAC, _riant plus fort_.

Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller
et venir si je ramne mon brave petit Jean. HLNE.

Eh bien, monsieur, votre dpense ne sera pas grand'chose. Vous allez
tre nourri l-bas! Quand on va  la noce, on mange et on boit pour huit
jours!

--Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas
arriver l pour tomber en dfaillance comme un mendiant. Et mon prsent
de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garon qui est
presque  vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hlne; Kersac
est plus gnreux que a. Donnez-moi la clef et venez voir ce que
j'emporte.

Hlne le suivit en lui recommandant l'conomie.

Prenez garde de vous laisser trop aller  votre gnrosit, monsieur.
Ces trois jours vont vous coter plus cher que six mois ici chez vous.

KERSAC, _riant_.

C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis conome, vous le
savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas  tre chiche.

HLNE, _souriant_.

conome, conome, except quand il s'agit de donner, monsieur.

KERSAC.

Ah mais! quant  a, Hlne, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que
celui qui a, donne  celui qui n'a pas.

Kersac se trouvait devant la caisse o taient ses papiers et son
argent. Et, au grand effroi d'Hlne, il en tira encore cinq cent
francs. HLNE.

Misricorde! monsieur! Vous n'allez pas dpenser tout ce que vous
emportez?

KERSAC.

J'espre que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas
risquer de se trouver  court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un
accident, une maladie!

HLNE.

Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protgera; il ne vous arrivera rien du
tout, et vous nous reviendrez en bonne sant, j'espre bien.

KERSAC.

Je l'espre bien aussi, ma bonne Hlne. Et,  prsent, adieu, au
revoir; et prparez un lit pour votre garon. Et embrassez pour moi ma
petite Marie, qui est  l'cole.

Kersac embrassa Hlne sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta
dans sa carriole avec le garon de ferme qui devait la ramener, et
s'loigna gaiement.

Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean! s'cria-t-elle quand il
fut parti.

Elle tait pleine d'espoir, malgr ce qu'elle en avait dit  Kersac, et
ne perdit pas une minute pour prparer un lit  Jean, dans un cabinet
qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.




XXIII

KERSAC A PARIS


Kersac arriva  Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui
avait recommand Jean, qui lui avait donn l'adresse d'un htel de la
rue Saint-Honor, tout prs de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au
sixime, djeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complte,
revtit sa belle redingote, et, d'aprs les indications d'une fille de
service, se rendit chez Jean,  l'htel de Mme de Grignan. Il tait huit
heures quand il arriva.

Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.

KERSAC.

Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon
petit Jean?

LE CONCIERGE.

Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.

Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je
n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-l.

Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.

LE CONCIERGE.

Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prvenir Jean que vous le
demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?

KERSAC.

Kersac, son ami Kersac.

LE CONCIERGE.

Suivez-moi, s'il vous plat, monsieur.

KERSAC.

Trs volontiers, mon ami.

Kersac le suivit pas  pas; arriv  l'escalier, il s'arrta.

KERSAC, _regardant de tous cts_.

Mais... par o faut-il monter?

LE CONCIERGE.

Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.

KERSAC.

Sur cette belle toffe qu'on a mise l tout du long?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.

KERSAC.

Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gne pas.... Et il marche
l-dessus tous les jours?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.

KERSAC.

Si a a du bon sens de faire marcher sur de belles toffes comme a!
Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. C'est doux comme du
velours. a ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines
excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!

[Illustration: Kersac le suivit pas  pas.]

Kersac se dcida pourtant  poser un pied, puis l'autre, sur le
beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle toffe,
regardait  chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes
couvertes de poussire. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et
alla prvenir Barcuss.

Jean va tre bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer  M. Kersac;
il est ici  ct, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M.
Kersac, qui vient d'arriver.

JEAN.

M. Kersac! Quel bonheur! O est-il?

A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que
la tte de Kersac apparut.

Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'cria Jean en courant  lui.

--Jean! mon brave garon! rpondit Kersac en le serrant dans ses bras et
en l'embrassant de tout son coeur.

--Cher monsieur Kersac, rpta Jean, que vous tes bon d'tre venu, de
vous tre drang, d'avoir quitt votre ferme! Que je suis donc heureux
de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme
je suis content de la savoir chez vous! Elle doit tre si heureuse avec
vous!

KERSAC.

Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te
voil grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vrit.... Beau
garon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel
ge donc?

JEAN.

Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.

KERSAC.

C'est a; c'est bien a! J'ai trente-huit ans, moi!

--Jean, tu devrais proposer  M. Kersac de prendre quelque chose, dit
Barcuss qui avait regard et cout en souriant.

[Illustration: Kersac passe la main sur le tapis.]

KERSAC.

Bien merci, monsieur! Vous tes bien honnte! J'ai mang, en arrivant,
une fameuse miche de pain et une assiette de fromage! Mais votre pain
de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. a ne tient pas au corps.
On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.

Barcuss se mit  rire et demanda  Kersac de l'attendre un instant. Il
alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.

BARCUSS.

Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin  M. Kersac,
l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?

M. DE GRIGNAN.

Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.

BARCUSS.

Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit cong  Jean, pour
qu'il soit libre de promener son ami?

M. DE GRIGNAN.

Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en
souffrirez.

BARCUSS.

Oh! monsieur, je ne suis pas embarrass pour l'ouvrage; le concierge
me donnera un coup de main. Et a fait plaisir d'obliger un bon garon
comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.

M. DE GRIGNAN.

A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?

BARCUSS.

D'un brave homme tout  fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit
pouces pour le moins, avec des paules, des bras et des poings 
assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air
d'un bon homme tout  fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je
lui propose de rester ici?

M. DE GRIGNAN.

Trs volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que
pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette faon Jean
le verra tout  son aise, et vous ne vous reinterez pas de travail.

BARCUSS.

Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.

Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans
l'antichambre, o il trouva Kersac et Jean causant avec animation.

BARCUSS.

Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous
avons le logement et la table  vous offrir.

Jean sauta de dessus sa chaise.

Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bont, je le vois
bien; c'est vous qui l'avez demand  monsieur.

KERSAC.

Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, a; on dit qu' Paris chacun a
son coin; je ne veux dplacer ni gner personne: j'aime mieux retourner
 l'htel.

JEAN.

Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon
M. Barcuss l'a demand!

[Illustration: Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.]

BARCUSS.

Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de
logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?

KERSAC, _lui tapant dans la main_.

C'est dit. Tope l, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je
voudrais bien connatre les matres de Jean. J'aime bien les braves
gens.

BARCUSS.

Vous les verrez tantt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre
mettons-nous ton ami?

JEAN.

Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien
mieux.

KERSAC.

J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit o tu m'as
si bien soign, Jean,  l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu
voulais me faire aimer? A propos, o est-il cet animal de Jeannot?

JEAN.

Il est bien plac,  ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.

KERSAC.

Pourquoi a?

JEAN.

Parce que..., parce qu'il a des ides qui ne sont pas les miennes et des
gots que je n'ai pas.

Barcuss interrompit la conversation pour les engager  aller djeuner.
Jean, qui avait bon apptit, ne se le fit pas rpter; il emmena Kersac
pour le prsenter au cuisinier et aux autres domestiques.

Kersac djeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas djeun une
premire. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.

KERSAC.

Sac  papier! mon garon, comme tu es log! Et tous ces effets sont 
toi?

JEAN.

Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge,
ces excellents livres, tout a m'a t donn par le meilleur des hommes,
le plus charmant et en mme temps le plus charitable; vous devinez que
c'est de M. Abel que je parle.

KERSAC.

Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?

JEAN.

Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a t et
comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons
conseils! Et comme il a la bont de m'aimer! C'est a qui me touche
le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choy,
veuille bien aimer un pauvre domestique, un garon comme moi!

KERSAC.

J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que
tu en parles avec tant d'amiti.

JEAN.

C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on
est seul, loin de sa famille.

KERSAC.

A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne  aimer! Aussi
je veux m'en faire une; a me pse trop de vivre seul.

JEAN.

Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?

KERSAC.

Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que a. Comme fait Simon.

JEAN.

Mais Simon est jeune, et vous ne l'tes plus.

KERSAC.

Je le sais bien! Aussi n'pouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans,
comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon ge  peu prs.

JEAN.

Et o la trouverez-vous?

KERSAC.

Elle est toute trouve, pardi! Ta mre!

JEAN, _surpris d'abord et riant ensuite_.

Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose
comme trente-trois  trente-quatre ans.

KERSAC.

Et moi, j'en ai bien trente-huit  trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai
besoin de quelqu'un de confiance prs de moi pour gouverner ma ferme; et
puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de
rang, d'conome, qui me retienne quand je veux faire de la dpense.
Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui
viennent  la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela
dans ta mre; elle parat plus jeune que son ge, mais cela ne fait
rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mre. Cela te
dplat-il, mon ami?

JEAN.

Comment cela me dplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur,
un grand et trs grand bonheur. Pauvre maman, qui a t si malheureuse!
Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave,
excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous
serez donc mon pre! Ah! ah! ah! c'est drle tout de mme!

KERSAC.

Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole 
Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'tais si
bien attach  toi dans cette journe de carriole, que j'ai t voir ta
mre pour toi, que je l'ai soigne pour toi, et que l'ide d'en faire ma
femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un
sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reu, il y a environ trois
mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d've ni d'Adam, qui
a sign: _Un ami_, et qui me dit:

Si vous voulez tre heureux, monsieur Kersac, et si vous tes le brave,
l'excellent homme que je crois, pousez la mre de votre jeune ami Jean.
Vous n'aurez pas  vous en repentir.

Cette lettre m'a dcide; j'ai pense  ton avenir, au mien, et je me suis
dit: Hlne sera ma femme et Jean sera mon fils.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai rellement trop de
bonheur d'avoir rencontr deux hommes aussi excellents que vous et M.
Abel.

KERSAC.

Ah ! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien
que de t'en entendre parler.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A prsent, monsieur, je
vais aller  mon ouvrage, pour ne pas tout laisser  faire  ce bon M.
Barcuss, qui s'chine pour me donner du bon temps.

KERSAC.

Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te
regarde dj comme mon fils. Mais n'en parle  personne qu' Simon; on
rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une vole de
coups de poing qui gterait la noce.

JEAN.

Permettez-moi, monsieur, de le dire  M. Abel; j'ai l'habitude de lui
parler de tout ce qui m'intresse.

KERSAC.

Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-mme si je le voyais.




XXIV

KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE


Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et
avec une telle force que Jean demanda merci; il touffait; tous deux
descendirent en riant, Jean se mit  dcrotter et cirer les chaussures;
Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant
d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel.

Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se
retourna.

KERSAC.

Tiens! qui est-ce qui vient nous dranger?

Jean se retourna  son tour, jeta brosse et soulier, et s'avana
prcipitamment vers M. Abel.

JEAN.

Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez
l; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce....

M. ABEL.

Qu'il pouse ta mre, parbleu! c'est clair.

JEAN, _tonn_.

Comment avez-vous devin?

M. ABEL.

Tu sais que je devine tout ce qui te concerne.

JEAN.

C'est vrai, a, monsieur! Nous nous entendons si bien!

Kersac tait rest la bouche ouverte, les yeux carquills, tenant une
brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avana
vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses
mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la
force d'un charretier herculen. M. Abel, qui ne lui cdait en rien sous
ce rapport, serra  son tour, jusqu' ce que Kersac et jet une espce
de cri de douleur.

KERSAC.

Sac  papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous tes de cette
trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc,
Jean, tu ne m'avais pas dit cela?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serr les mains
bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos
mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant.

M. ABEL, _riant aussi_.

C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais cir mes bottes.

[Illustration: Tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de
l'autre.]

KERSAC.

Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pens! C'est que nous
venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez.

--Je comprends, dit Abel en adressant  Jean un sourire affectueux. Et
puisque j'ai les mains noires comme les vtres, je vais vous aider 
dpcher votre ouvrage; nous allons dcrotter tout cela, comme trois
bons amis.

M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin
de Suzanne, et se mit  brosser et  cirer comme un vrai dcrotteur.
Kersac le regardait avec un tonnement qui faisait rire M. Abel, dj
enchant du nouveau rle qu'il s'tait adjug.

Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre  la cuisine pour
se savonner les mains; ils y allrent tous les trois; le cuisinier,
accoutum aux excentricits de M. Abel, lui prsenta une terrine d'eau
tide et un morceau de savon, sans demander d'o provenait ce cirage sur
les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavrent dans un seau.

Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entr
en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean,
sais-tu comment il va? Il tait bien souffrant hier soir.

JEAN.

Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrive de
M. Kersac m'a tout boulevers. J'tais si content de le revoir!

M. ABEL.

Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dner; prviens
Barcuss.

JEAN.

Oui, monsieur. Au revoir, monsieur.

M. ABEL.

Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous
sommes ensemble tmoins de Simon?

KERSAC.

Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi.

M. ABEL.

Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un
honnte cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui
l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main
 Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poigne de main...
et sans nous briser les os, ajouta-t-il en riant.

Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement,  l'ide de
M. Abel.

Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre.

--Et moi je lche, dit Kersac en reculant d'un pas.

Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas 
revenir et dit  Jean en passant:

Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui
amener notre ami Kersac dont je lui ai parl. Au revoir, mes amis. Jean,
dis  Simon qu'il vienne me voir  l'htel _Meurice_; nous avons bien
des choses  rgler pour la noce, et pas de temps  perdre; c'est pour
aprs-demain. Tchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons
les heures, les moyens de transport, etc.

M. Abel sortit.

JEAN.

Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le
pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant;
vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a
si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si
patient! un vrai petit ange.

KERSAC.

Je t'attends, mon ami, je t'attends.

Lorsque Jean entra chez Roger, sa mre tait prs de lui. Celui-ci
tourna la tte avec effort.

Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne
l'ennuie pas trop.

JEAN.

Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire
connaissance avec vous; il vous aime sans vous connatre.

ROGER.

Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien
fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne
fais rien pour personne.

JEAN.

Rien! vous appelez _rien_ de prier pour nous tous comme vous le faites,
cher monsieur Roger?

ROGER.

Quand je serai prs du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai
mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux
ce jour-l!

Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait.
Ensuite il dit  Jean:

Mon bon Jean, amne-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-tre mal
d'tre si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis
un peu mieux.

Jean sortit et alla demander  Kersac de monter. Pour arriver chez
Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrta, frapp
d'tonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dors, les divers
meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en
bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela tait pour lui les contes
des _Mille et une Nuits_, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son
admiration, s'arrta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger,
il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionn par l'aspect
de cette chambre; le demi-jour, mnag  dessein, pour ne pas fatiguer
les yeux du petit malade, le silence qui y rgnait, l'attitude accable
mais rsigne de Mme de Grignan, assise prs du lit de son fils,
l'enfant lui-mme, d'une maigreur et d'une pleur effrayantes, les
mains jointes, le visage lgrement anim par un doux sourire, tout
cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect,
d'attendrissement, que, sans penser  ce qui faisait, il se laissa
tomber  genoux prs du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et
touch, voulut prendre de sa petite main dcharne celle de Kersac, mais
il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit
bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaa
ensuite sur sa tte, comme pour avoir une bndiction.

Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer:

Pauvre dame! dit-il. Pauvre mre!

--Mais heureuse de le voir souffrir si saintement, rpondit Mme de
Grignan.

Kersac se releva.

ROGER.

Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous
aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.

Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac:

Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le
bon Dieu m'envoie, et je sais que bientt le bon Dieu me prendra avec
lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus  mes
souffrances.

Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put
articuler une parole; il se borna  regarder la mre et l'enfant avec
une respectueuse motion. Enfin, oubliant la beaut des meubles, il
s'assit dans un fauteuil habituellement occup par M. de Grignan, et
garda dans sa main la main de Roger.

Roger pressa lgrement, bien lgrement (car la force lui manquait) la
grosse main de Kersac; Jean se tenait prs d'eux; il regardait tantt
Roger, tantt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son
regard, il et fait un cinquime tableau de cette scne touchante, dont
l'me, le hros, tait un enfant de dix ans, bien prs de la mort.

Le silence, l'immobilit, amenrent chez Roger un calme, un bien-tre
qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle
dgagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe
 ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis
elle fit de la main un signe amical  Kersac, qui sortit avec Jean.

Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une
parole; arriv dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses
yeux du revers de sa main.

KERSAC.

Je ne me souviens pas d'avoir t motionn comme je l'ai t chez ce
pauvre enfant. Je me suis senti remu jusqu'au fond de l'me! Ce petit
tre souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre
mre qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout a si calme et
sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passs l.
J'y serais rest des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.

Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha  le distraire en lui
racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des
aventures de caf, puis le concert et le bal, gays par M. Abel. Kersac
riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour djeuner.




XXV

KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT


Kersac s'merveilla du bon et copieux djeuner qu'on leur servit, et
ses convives s'merveillrent de son apptit infatigable; sa dernire
bouche fut avale avec le mme empressement que la premire. Aprs le
repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec
plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les
Champs-lyses, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit
voir en passant l'htel _Meurice_, o demeurait son cher M. Abel, puis
l'picerie o avait t Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honor, le
caf o lui-mme tait rest prs de trois ans et Simon sept ans. Ils
arrivrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrtait  chaque
pas pour admirer les boutiques, les voitures, les btiments; tout tait
pour lui nouveau et merveilleux.

Jean monta rapidement les deux tages de Simon: Kersac le suivit plus
modrment. Simon venait de finir son djeuner-dner et se prparait 
descendre au magasin.

Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'cria Jean en entrant chez
son frre.

SIMON.

Monsieur Kersac! Que vous tes bon, monsieur, de faire ce grand voyage
pour moi!

KERSAC.

Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mre.

JEAN.

Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantt; et il sera
mon pre! C'est drle, a, n'est-ce pas?

SIMON.

Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?

KERSAC.

Trs vrai, mon ami;  mon retour.

SIMON.

Quel bonheur pour notre pauvre mre! Cher monsieur Kersac!

Simon embrassa Kersac, qui le serra  l'touffer, comme il avait fait
pour Jean.

SIMON.

Et quel dommage que ma mre n'ait pu venir avec vous!

KERSAC.

C'tait impossible, mon ami! Toi pousant une fille de haute vole, une
Parisienne, ta mre se serait trouve embarrasse, dplace avec tout ce
beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille
de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mre se prsentt comme fille de
ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une trs grande
rpugnance, probablement  cause de tout cela. Moi-mme, je ne m'y suis
rellement dcid qu'en partant. J'ai vu que a me faisait quelque chose
de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attache,
et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre.

SIMON.

Ma mre ne le sait donc pas, comme a?

KERSAC.

Elle n'en sait pas le premier mot.

SIMON.

Et si elle allait refuser?

KERSAC, _tonn_.

Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pens
 cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien
chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour
moi. Jamais je ne trouverais  remplacer cette femme-l. Quelle diable
d'ide tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillit
jusqu' mon retour l-bas.

SIMON, _souriant_.

Rassurez-vous, mon cher _pre_! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi
refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et
qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre
_pre_  Jean et  moi.

KERSAC.

C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon,  quand ta
noce?

SIMON.

Aprs-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez
M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.

JEAN.

Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous  l'htel _Meurice_ avant
neuf heures; pass neuf heures, on ne le trouve plus.

SIMON.

Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?

JEAN.

Oui, oui, j'ai prvenu M. Barcuss.

KERSAC.

Aprs-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver 
Sainte-Anne le matin de bonne heure.

JEAN.

Dj, monsieur!

KERSAC.

Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se
rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.

Ils causrent quelque temps. Kersac demanda  voir Mlle Aime. Simon le
prsenta  Monsieur,  Mme Amde et  Aime. Kersac secoua la main du
pre  lui disloquer l'paule, serra la main de la mre  lui engourdir
les doigts. Quant  Mlle Aime, quand elle voulut lui donner la main.

[Illustration: Kersac secoua la main du pre  lui disloquer l'paule.]

KERSAC.

Du tout, du tout! Dans mon pays, les tmoins embrassent la marie.

Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aime et l'embrassa sur
les deux joues avant qu'elle et eu le temps de se reconnatre. Effraye
pourtant, elle appela Simon  son secours.

Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant  terre. Il n'y
a pas de mal. Je suis tmoin. Aprs-demain la noce. A quelle heure? O
se runit-on?

M. AMDE.

C'est  neuf heures prcises, monsieur; le mariage  la mairie d'abord,
puis  l'glise  neuf heures et demie. Ensuite on djeune chez nous,
et puis on ira passer la journe  Saint-Cloud; et l c'est M. Abel qui
donne  dner et qui se charge du reste de la soire.

--Trs bien, dit Kersac; nous serons exacts.

Kersac ne resta pas longtemps chez les Amde; il dit qu'il avait des
emplettes  faire, et il partit avec Jean.

KERSAC.

Dis donc, Jean, ces Amde me gnent; je ne me sentais pas  mon aise
avec eux.

JEAN.

Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est
la mme chose pour moi. Je suis toujours un peu gn chez eux. Tandis
que je me sens si bien  l'aise avec vous et avec M. Abel! a gte tout
d'tre gn.

KERSAC.

Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amde, c'est Parisien,
commerant parisien; a se moque des bonnes gens comme moi, un
campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. a ne se dit
pas, mais a se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera
finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amen ta mre.
La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de
faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, a m'aurait fait
souffrir; j'en aurais t tout dmont!

JEAN.

Vous avez fait pour le mieux, monsieur. O allons-nous maintenant?

KERSAC.

Je voudrais acheter mon prsent de noces pour Mme Simon, et puis mon
prsent de noces pour ta mre; car... Simon a beau m'avoir troubl
l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi
comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas
 la voir en service chez moi; elle vaut mieux que a.

Jean demanda  Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait
acheter.

Un bijou pour la jeune marie, rpondit-il, et un chle pour la vieille
marie, ajouta-t-il en riant.

Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du caf Mtis, lorsqu'ils
se rencontrrent nez  nez avec Jeannot. La surprise fut grande des
deux cts. Aprs le premier change du bonjours, Jeannot les invita 
prendre un caf et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui
fit signe d'accepter, et, une fois attabls au caf, il poussa Jeannot 
boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise lgante.

Tu es vtu comme un grand seigneur, Jeannot!

--Oh! dit Jeannot d'un air dgag et ddaigneux, ces vieilles nippes
sont bonnes pour traner le matin, mais le soir on se fait plus beau que
a.

KERSAC.

Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es l?

JEANNOT.

Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi....

KERSAC.

Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur,  ce qu'il parat.

JEANNOT.

Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne
me tutoie plus.

KERSAC.

Et qu'est-ce qui vaut  monsieur Jeannot sa haute position?

JEANNOT.

Peuh! Je ne suis pas bte, vous savez.

KERSAC.

Non, je ne savais pas.

JEANNOT.

Je dis donc que je ne suis pas bte; j'ai eu l'habilet de me faire
bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des
services.

[Illustration: Tu es vtu comme un grand seigneur.]

KERSAC. Quels services as-tu pu rendre  un aussi grand personnage?

JEANNOT.

Je l'ai servi avec zle; je l'ai flatt, j'ai fait pour lui des affaires
dans lesquelles il ne voulait pas paratre.

JEAN.

Des affaires! Quel genre d'affaires?

JEANNOT.

Des affaires d'argent, des mmoires  payer, des vins  acheter, des
commandes  faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.

JEAN.

Comment peuvent-elles rapporter?

JEANNOT.

Es-tu naf! Tu ne comprends pas? En payant un mmoire de cent francs,
je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets
trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui
a tout port au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M.
Boissec porte au matre le mmoire avec la somme entire, et il empoche
les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et
comme la maison est riche, qu'on y dpense plus de cent mille francs par
an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.

Jean tait indign et il allait se rcrier, mais Kersac le poussa du
coude et continua  faire boire et parler Jeannot.

KERSAC.

Ce n'est pas bte, en effet, ce que tu fais l. Mais je ne vois pas l
dedans quel bnfice tu y trouves, toi?

JEANNOT.

Au commencement, pas grand'chose; une pice de cinq francs, de dix
francs, par-ci, par-l. Mais quand je me suis habitu aux affaires, j'ai
fait les miennes aussi.

KERSAC.

Comment a?

JEANNOT.

Voil! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs
mmoires; avec l'picier, outre le prix, il y a le poids; et, alors,
au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je dclarais
toujours le quart  M. Boissec et je gardais le reste.

KERSAC.

Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-mme? Il doit
se mfier de toi?

JEANNOT.

Il ne voulait pas paratre dans les affaires pour ne pas tre pris. En
cas de dcouverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme
un voleur, et le matre est content: il croit M. Boissec un trsor de
probit.

KERSAC.

Et toi, donc? Tu te trouves sur le pav. JEANNOT.

Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me
recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit
de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant  se mfier de moi, je
ne sais pas s'il s'en mfie, mais il n'en tmoigne rien, toujours; il
n'oserait pas.

KERSAC.

Quel mal pourrais-tu lui faire?

JEANNOT.

Quel mal? Le dnoncer aux matres en faisant l'indign, et en dclarant
que je suis honnte homme, que je suis attach aux matres, et que je ne
peux plus souffrir de les voir tromps par un voleur. Ou bien un autre
moyen, c'est d'crire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garon
(moi) de se trouver oblig, par la misre,  aider  ces friponneries
qui le rvoltent.

Jean ne pouvait plus se contenir.

JEAN.

Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides  faire est infme; c'est un
vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de
cette maison, quitte Paris o tu as de mauvaises connaissances, retourne
au pays; notre bon M. Kersac aura piti de toi, il te trouvera de
l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans
cette maison de voleurs.

JEANNOT.

Mon garon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux
tre dans une maison riche, et elles sont toutes de mme; les matres
ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne
s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au caf, au bal ou au
thtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre,
 la cuisine,  l'curie, c'est tout la mme chose. Je vis heureux, je
m'amuse, je fais bonne chre, de l'argent  profusion, j'en dpense et
j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais
maigre, tu restes  la maison, tu vas  la messe, tu mnes une vie de
capucin. a ne me va pas; toi, je ne t'en empche pas si tu prfres un
capucin  un bon garon qui boit, qui danse, qui fait la vie.

JEAN.

Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRS, comme je te le disais un
jour, et que....

JEANNOT.

Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRS; je ne veux
pas que tu me cornes aux oreilles ton APRS, qui me revient dj assez
souvent....

JEAN.

Et qui gte ta vie, pauvre Jeannot.

JEANNOT.

Parbleu non! car j'envoie promener ton _aprs_ et toi-mme avec. Tiens,
je n'aime pas  te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles
qui me troublent ma journe, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en
aie. Garon, la note.

Le garon apporta la note; on avait consomm pour cinq francs de caf,
eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une
pice de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses
compagnons.

Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.

Quelle canaille! dit Kersac.

--Malheureux Jeannot! dit Jean.

KERSAC.

Ai-je eu de la peine  me tenir pendant que ce gredin nous dfilait son
chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se dcouvrir
tout  fait, je lui aurais bris la mchoire d'un coup de poing ds la
premire tirade.

JEAN.

Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charit de M. Abel, j'aurais
trouv de bonnes paroles qui auraient peut-tre touch le coeur de ce
pauvre garon.

KERSAC.

Ah! ouiche! Un gueux comme a! Rien n'y fera; c'est un tre sans coeur,
rien ne le touchera. Je le disais bien  ta mre, il finira par se faire
coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne
 la correctionnelle. Mais te voil tout triste, mon enfant. Cela ne
t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras  bien
choisir.




XXVI

EMPLETTES DE KERSAC


Kersac et Jean entrrent chez un bijoutier, brave homme heureusement,
qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modrment de la
bonhomie de Kersac et de l'ignorance o taient les deux acheteurs de
la valeur des bijoux. Aprs bien des hsitations, ils finirent par
fixer leur choix sur une chane d'or qu'ils payrent cent dix francs. Le
bijoutier, voyant que Kersac mettait la chane sans tui dans sa poche,
eut la loyaut de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait
avec sa bote; et,  la grande joie de Kersac, il plaa la chane
dans un joli tui de velours bleu doubl de satin blanc. Kersac paya,
remercia et demanda o il trouverait un chle; le bijoutier lui indiqua
le magnifique magasin du Louvre.

Kersac et Jean se dirigrent du ct du Louvre. Kersac avait eu la
prcaution de mettre la chane dans la poche de son gilet, de crainte
des voleurs. Quand ils entrrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en
croire ses yeux; l'tendue, la magnificence du local, la profusion des
marchandises de toute espce, l'blouirent et le fixrent sur le seuil
de la porte. Ce ne fut qu'aprs les demandes ritres des commis: Que
dsirent ces messieurs? que Kersac put articuler:

Un chle, monsieur.

UN COMMIS.

Quelle espce de chle monsieur demande-t-il?

KERSAC.

Une belle espce, monsieur.

LE COMMIS, _souriant_.

Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou
franais?

KERSAC, _vivement_.

Franais, monsieur, franais; je n'ai pas de got pour les Anglais, et,
s'il faut tout dire, pour aucun pays tranger; ce qui est franais me va
mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.

Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant prs d'un quart d'heure
avant d'arriver au quartier des chles.

Voil, monsieur, dit-il enfin. Brind! des chaises  ces messieurs.

Brind s'empressa d'apporter deux chaises; elles taient de velours;
Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaa sur le petit
bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitu au
velours et  la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de
prcaution.

On apporta les chles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait
toujours  un autre et il ne se dcidait pour aucun; le commis, voyant
l'admiration nave de Kersac et de Jean, leur demanda enfin  quel usage
ils destinaient ce chle.

KERSAC.

Parbleu! c'est pour le porter.

LE COMMIS.

Mais pour qui, monsieur?

KERSAC.

Pas pour moi, toujours.

LE COMMIS.

Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame?

KERSAC.

Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup
 Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme.

LE COMMIS, _souriant_.

Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mrite de la dame;
je demandais  quelle classe de la socit elle appartenait, pour vous
prsenter quelque chose de convenable.

KERSAC.

Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma
mnagre pour le moment.

LE COMMIS.

Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon march, comme de
raison.

KERSAC.

Mais pas du tout; je veux du beau, moi.

LE COMMIS.

Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon march.

KERSAC.

Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme
sera ma femme, monsieur; et c'est un chle de noces que je vous demande.

LE COMMIS.

Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur.
Du moment que c'est pour madame!... Brind, le paquet chles franais.
belle qualit.

Kersac tait content; le commis lui dploya des chles longs, des chles
carrs, des chles de toutes les couleurs.

En voil un bien beau, monsieur, dit Jean en dsignant un chle rouge
vif.

KERSAC.

Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai,
moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mre n'est pas de la premire
jeunesse.

LE COMMIS.

Et celui-ci, monsieur? (_Montrant un fond vert._)

KERSAC.

Joli, trs joli! Mais... vert,... a passe. Les fonds noirs sont
plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix,
monsieur?

[Illustration: En voil un bien beau, monsieur.]

LE COMMIS.

Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.

KERSAC.

Ah! il est beau!... Rien  dire. Je ne sais pas si on marchande chez
vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le chle; et
faites-moi voir les robes de laine.

LE COMMIS.

Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer  la galerie n
91, je vais vous faire voir des toffes de laine.

KERSAC.

Et mon chle?

LE COMMIS.

Il vous suit, monsieur.

Kersac et Jean se remirent  parcourir d'innombrables galeries; ils
arrivrent enfin  celle des toffes de laine. L le choix fut difficile
encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'toffe, la
disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se dcider pour
un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna
l'aunage qu'il voulut.

Plutt trop que pas assez, avait dit Kersac.

Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui
proposa de lui envover le paquet.

KERSAC.

Pourquoi a, me l'envoyer?

LE COMMIS.

Si monsieur est  pied, a le chargera trop.

KERSAC.

a! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous
me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La
bonne farce!

Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de mme
les allants et venants, qui avaient t tmoins du colloque.

Kersac et Jean rentrrent aprs avoir fait le tour par la rue de
Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue
Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser,  cause des chevaux qu'on y
voyait. Ds que Jean eut install Kersac dans sa chambre, il s'empressa
d'aller demander de l'ouvrage  Barcuss.

BARCUSS.

Non, non, mon bon garon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu
n'as pas besoin de t'inquiter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu
peux, et du mieux que tu peux toute l'anne; prends ta petite vacance;
elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complte; ta
principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer
chez lui le temps qui te reste.

JEAN.

Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que
vous voulez bien m'accorder, pour faire voir  M. Kersac les belles
choses de Paris.

BARCUSS.

O le mneras-tu?

JEAN.

A Notre-Dame d'abord; puis  Notre-Dame des Victoires, au bois de
Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit
qu'il nous mnerait aussi voir ses tableaux  l'Exposition; et puis,
nous nous promnerons un peu partout.

BARCUSS.

C'est trs bien, mon ami; ton choix est excellent.

JEAN.

Monsieur, je reviendrai pour servir le dner.

BARCUSS.

Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dner; il y a quatre
couverts. Je servirai bien tout seul.

JEAN.

Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne
pas me faire meilleur que je ne suis, que je dsire bien voir M. Abel;
j'ai  lui parler.

BARCUSS.

Ah! c'est diffrent. Je compte sur toi, alors.

Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le mme
tat; aprs avoir dormi prs d'une heure, il s'tait trouv mieux, mais
plusieurs crises violentes avaient dtruit l'effet salutaire de ce bon
sommeil.

Il sourit  Jean quand il le vit entrer. Son pre avait remplac pour le
moment Mme de Grignan.

Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M.
Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu
lui demander de venir chez moi?

[Illustration: Les commis riaient aussi.]

--Tout de suite, monsieur, rpondit Jean en baisant doucement la main
que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.

Jean sortit.

Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous
demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir  son
papa, M. le comte de Grignan.

KERSAC.

J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais  lui tout justement.

Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas t les
yeux de dessus la porte, sourit et dit:

Papa, voici M. Kersac.

Kersac s'avana vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.

Vous me faites bien de l'honneur, lui dit Kersac.

M. DE GRIGNAN.

Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui tait pas arriv
depuis deux mois, rpondit M. de Grignan.

ROGER.

Monsieur Kersac, venez prs de moi, je vous en prie.

Kersac s'approcha.

ROGER.

Asseyez-vous comme ce matin.

Kersac se remit dans le fauteuil inoccup et prit la main de l'enfant.

C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez
la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de
tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la mme chose
quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?

KERSAC.

C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur
Roger, et a chasse le mal.

ROGER.

Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise
allait venir; peut-tre la ferez-vous passer.

KERSAC.

Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais l sans
en bouger!

Roger pressa lgrement la main ou plutt un doigt de Kersac, lui jeta
un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigus. Quelques instants
aprs, il dormait.

Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un
quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de
Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel
comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis
il tira un crayon et un album de sa poche et se mit  dessiner. Il avait
fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi prs d'une demi-heure.
Il se rveilla doucement, sans secousse, aperut Abel.

Mon bon ami, embrassez-moi, lui dit-il.

Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers
Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine dcharne.

Je ne vous oublierai pas prs du bon Dieu.

M. DE GRIGNAN, _avec effusion_.

Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis rellement reconnaissant. Vous
avez fait avorter une crise qui se prparait. Je crois, en vrit, que
votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.

Le mdecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de
monde prs du malade et ne voulut y laisser que le pre et la mre; les
autres sortirent. Jean profita de la prsence de M. Abel pour raconter
ce qu'ils avaient appris de Jeannot.

Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions,
sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison o il est; il s'y
perdra.

M. ABEL.

Il est dj perdu, mon enfant; et il tait en bon train avant d'y
entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat?

JEAN.

Si ses matres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons
camarades!

ABEL.

Les matres ne valent gure mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et
malheureusement les enrichis sont presque tous de mme; ils ne songent
qu' tre bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches,
non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et
le faire aimer. Ils payeront bien cher leur ngligence, et ils auront
une terrible punition pour avoir si mal us de leurs richesses et pour
avoir nglig la moralit de leurs serviteurs. Quant au malheureux
Jeannot, je ne puis rien pour lui.

M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il
lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie
Jean et Kersac. Jean eut un petit accs d'enfantillage d'autrefois:
il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres,
reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants;
puis il lui prit la main et lui dit amicalement:

Assez, mon cher enfant; tu as oubli notre vieille convention: de
parler peu et modrment quand ton coeur est plein, et de me laisser
voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et
dvou.

JEAN.

C'est vrai, monsieur, je me suis laiss aller; j'ai oubli que j'avais
dix-sept ans.

M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable
sourire qui lui gagnait tous les coeurs.

Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi,  l'htel
_Meurice_, dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, o il alla
attendre l'avis du mdecin sur l'tat de Roger.




XXVII

LA NOCE


Le lendemain,  huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour
recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangrent toute la journe du
lendemain.

Tu n'as  l'occuper de rien, Simon; une berline sera  ta porte pour
Monsieur, Mme Amde et ta future; c'est moi qui mne M. Kersac. Il
y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Aprs la
crmonie, nous djeunons chez M. Amde;  quatre heures, toute la noce
se runit  la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets,
dner, plaisirs, danse, retour, personne n'a  s'occuper de rien. Simon,
voici les prsents qu'il est d'usage de faire  sa femme,  sa soeur et
 son frre. Toi, Jean, voici les prsents que tu feras  Simon et  ta
belle-soeur.

JEAN.

Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir?

M. ABEL.

Certainement, mes enfants; regardez.

Les prsents de Simon  sa femme et  sa belle-soeur taient de fort
jolies montres avec leurs chanes. A Jean il donna une bote. En
l'ouvrant, les deux frres poussrent un cri de joie; c'taient deux
grandes miniatures  l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel
N...; l'une reprsentait Simon, l'autre M. Abel lui-mme. Pour le coup,
Jean n'y tint pas; aprs avoir pouss son cri de joie, il se prcipita
vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement.

Aprs le premier moment de joie, Jean courut aux prsents qu'il devait
donner; celui de Simon tait le portrait frappant de Jean; celui d'Aime
tait un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir.

Jean ne se possdait pas de joie; avoir chez lui,  lui appartenant,
les portraits des deux tres qu'il aimait le plus au monde, et ces
portraits, faits par une main si chre, taient pour lui le beau idal;
il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre
satisfaction s'effaait devant celle-l. Il fallut pourtant se retirer
et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son djeuner tait
dj passe.

Au revoir, mes amis; demain, chez la marie. Toi, Jean, je te verrai
encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dnerai comme d'habitude.

Il leur donna des poignes de main et sortit en chantonnant. Les trois
amis descendirent aussi, emportant leurs trsors. Il fut convenu qu'ils
iraient tout de suite porter leurs prsents  Aime. Ils la trouvrent
faisant, avec sa mre, les apprts du djeuner du lendemain. Simon
offrit le premier ses prsents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aime
ni Simon ne s'attendaient  ce dernier cadeau; Kersac fut combl de
remerciements et de compliments sur son bon got. Mme Amde essaya
l'effet de la chane au cou et au corsage d'Aime. Kersac et Jean se
retirrent peu d'instants aprs; ils firent une tourne immense qui
inspira  Kersac une grande admiration pour les beauts de Paris.

Sais-tu, dit-il  Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est
qu'on doit tre bien aise d'en tre parti. Il y a du monde partout et on
est seul partout. Chacun pour soi et Dieu pour tous, dit le proverbe;
c'est plus vrai  Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez
absents, je ne trouve plus rien  Paris.... Je serais bien fch d'y
vivre!... Nous voici arrivs chez nous, ou plutt chez M. le comte de
Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude.

--Et nous ne djeunerons qu'aprs les matres, dit Jean. Pourrez-vous
attendre encore une demi-heure environ?

KERSAC, _riant_.

Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que
de fois il m'est arriv de ne rien prendre avant la fin du jour!

La journe se passa  peu prs comme la prcdente, entre le service des
repas, les visites au petit Roger et les grandes tournes dans Paris. Le
lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans
les effets donns par M. Abel, un habillement complet pour la noce.
Kersac avait une redingote toute neuve, le reste trs convenable. Avant
de partir pour la noce, ils demandrent  se montrer  Roger, qui les
vit avec joie arriver dans leur grande tenue.

JEAN.

Monsieur Roger, je viens vous demander de penser  mon frre Simon, et
de prier pour son bonheur.

--Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu
que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves
gens et de bons chrtiens.

ROGER.

Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai  vous
et  Jean. Le bon Dieu vous bnira; je voudrais que vous fussiez bien
heureux.

Kersac et Jean baisrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se
retirrent.

Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque
aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur  tous les trois un
souvenir de moi, un des livres que j'aime.

La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre
d'excuter le dsir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec
angoisse; il sentait arriver une crise.

Kersac et Jean furent les premiers arrivs chez Simon. Les tmoins
d'Aime et les filles de noces les suivirent de prs; M. Abel arriva
exactement, mais au dernier moment. Les autres invits devaient se
trouver  la mairie ou  l'glise.

Une berline attele de deux chevaux attendait la marie et ses parents;
ils y montrent avec joie et avec orgueil.

La voiture de Simon tait un joli coup attel d'un fort joli cheval;
Jean s'y plaa prs de Simon; tous deux mettaient la tte aux glaces
ouvertes pour tre vus dans cet lgant quipage. Celui de M. Abel
attirait tous les regards: coup du faiseur le plus  la mode, cheval de
grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna
autour, admirant et caressant le cheval.

Belle bte! disait-il. Le bel animal!

--Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons tre en
retard.

KERSAC.

En retard avec cette bte-l? Je gage qu'elle devancerait les quipages
les mieux attels!

M. ABEL.

C'est possible! Mais montez toujours;  Paris, un trotteur ne se dploie
pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrtent 
chaque pas.

Kersac monta  regret:  chaque instant il mettait la tte hors de la
portire pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour
rpter:

Belle bte! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller,
cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!

M. Abel riait, mais il et prfr moins d'admiration pour son cheval et
une tenue plus calme. On ne tarda pas  arriver; la noce descendait de
voiture. Le maire, prvenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel;
il vint  sa rencontre, et commena immdiatement la lecture des actes.
Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualits des
tmoins, arriva  M. Abel-Charles N..., officier de la Lgion d'honneur,
grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de
Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc.

Faire partie d'une noce assiste par un pareil tmoin tait un honneur
rare, un bonheur sans gal. Quand on eut fini  la mairie, on retourna
aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les
voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du
cheval.

Belle robe! commena-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail
bien dvelopp!

M. ABEL.

Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons
en retard. Notre entre  l'glise serait manque; songez donc que je
donne le bras  Mme Amde.

Kersac monta, mais ne dtacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entre
fut belle et majestueuse; la marie tait jolie; le mari tait beau;
les parents taient bien conservs; les tmoins taient resplendissants.
M. Abel et ses dcorations attiraient tous les regards.

[Illustration: Chacun se rengorgea quand le maire lut les noms.]

La crmonie ne fut pas trop longue;  la sacristie, on se complimenta,
on s'embrassa; M. Abel eut  subir les loges les plus exalts, les
plus crus; un autre en et t embarrass; M. Abel riait de tout, avait
rponse  tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, tait mal 
l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en
famille, il et voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha  se couler
hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage;
enfin il passa et disparut.

Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les
recherches dans l'intrieur de l'glise, ni les appels ritrs au
dehors ne le ramenrent prs de M. Abel.

Les maris taient partis; les invits se pressaient d'arriver chez les
Amde pour prendre leur part du djeuner; M. Abel, accompagn de Jean,
continuait  chercher sa voiture et Kersac.

M. ABEL.

Il sera parti sans nous attendre.

JEAN.

Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas
consenti.

M. ABEL.

Je ne sais que croire, en vrit; le plus clair de l'affaire, c'est que
nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons  pied,
malgr notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.

Au moment o ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand
trot: Kersac tait sur le sige, prs du cocher.

M. ABEL.

O diantre avez-vous t? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien?

JULIEN.

Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir  temps pour prendre
monsieur.

KERSAC.

Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que
vous faisiez vos saluts et vos compliments....

--Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.

KERSAC.

Je dis donc pendant que vous faisiez vos rvrences et qu'on
s'embrassait l-bas, moi qui avais fait ds hier tous les compliments
que je pouvais faire, je me suis chapp pour examiner  fond votre
belle bte. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire
trotter: j'en mourais d'envie.

--Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, l o elle pourrait
trotter bien  l'aise?

--Monsieur n'a qu' sortir, me dit vtre cocher, et ne pas me
trouver, je serais en faute; il est bon matre: j'ai regret quand je le
mcontente.

--Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de
l. En en une demi-heure on va loin avec une bte comme la vtre.

Le cocher tait visiblement flatt; il voyait que sa bte tait passe
en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y
tenant pas, je montai sur le sige et nous voil partis. Nous prmes
par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument
filait que c'tait un plaisir. Arrivs aux Champs-lyses, je lui
lchai les rnes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes
trouvs au haut de l'avenue; votre cocher commenait  s'inquiter;
je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en
tais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrass assez longtemps  la
sacristie, car nous n'avons pas t dix minutes  faire la course. Et
 prsent que je connais la bte, je vous dis que vous ne savez pas le
trsor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans
les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son lan, de gner ses
allures, de la faire attendre aux portes. Si j'tais  votre place, je
la soignerais autrement que a.... Sapristi! quel meurtre!

M. ABEL, _riant_.

Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soigne  l'avenir,
je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut
qu'elle subisse sa corve. Nous voici arrivs; je ne serais pas fch de
djeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.

--Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim!

--Et moi donc! rpta Jean intrieurement.

Ils entrrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air
contrari.

[Illustration: M. Abel et ses dcorations attiraient tous les regards.]

M. ABEL.

Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous
que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bte soit bien
soigne; que votre frre ne la quitte pas et la mne doucement; qu'elle
ne souffre pas.

LE COCHER.

Quant  a, monsieur peut tre tranquille; mais c'est une vraie piti ce
que monsieur fait l.

M. ABEL.

La bte ne s'en portera que mieux, je vous en rponds.

Et M. Abel entra chez les Amde.




XXVIII

ABEL, CAN ET SETH


Le djeuner se passa bien; un silence complet rgna au commencement;
quelques paroles furent prononces aprs le troisime plat; au
cinquime, la conversation devint gnrale et bruyante; on servit le
champagne aprs le huitime plat, et chacun proposa un toast.

M. Abel, le premier, porta un toast aux maris; Simon rpondit en
portant un toast qui fut acclam  l'unanimit:

A M. Abel N..., mon trs aim et trs honor bienfaiteur!

--A notre excellent ami Kersac! dit Jean.

--A la mre absente! riposta Kersac.

Chacun continua ainsi. Les fortes ttes, bien rsistantes au vin,
vidaient leur verre  chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme
M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lvres.
Kersac, se rservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit
qu'une gorge  chaque toast; mais les gorges devenaient de plus en
plus fortes; les dernires ne laissrent que peu de gouttes dans le
verre.

Le djeuner tait excellent; la gaiet tait grande; on resta longtemps
 table. A deux heures on s'aperut qu'il tait tard; chacun partit pour
faire ses affaires ou sa toilette, qui devait tre simple afin de ne pas
tre gnante  la campagne. On se donna rendez-vous  la gare  quatre
heures. M. Abel, Jean et Kersac montrent un instant chez Simon; ils
trouvrent Mme Amde et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement,
et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ta son bel habit
de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider.

Adieu, Jean et Kersac; au revoir;  quatre heures  la gare, dit M.
Abel en descendant.

JEAN.

Au revoir, monsieur; nous serons exacts.

Ils sortirent ensemble et marchrent ensemble.

O allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagn par ses
deux amis.

JEAN.

A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un
coup de main  M. Barcuss.

M. ABEL.

J'y vais aussi, moi; c'est drle que nous ayons eu la mme pense.
Seulement je vais entrer chez moi,  l'htel _Meurice_, pour changer
d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.

[Illustration: On servit le champagne aprs le huitime plat.]

Kersac et Jean continurent sans M. Abel et ne tardrent pas  arriver.

Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut trs content de voir
Jean et lui demanda quelques dtails sur la noce. Il sourit au rcit de
la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques
dtails sur les toilettes, sur le djeuner et sur ce qu'on ferait plus
tard.

Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentr avec toi?

JEAN.

Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles.

ROGER.

Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de
venir me voir avant son dpart; je ne voudrais pas qu'il quittt Paris
sans me voir.

JEAN.

Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur
Roger, il vous admire trop pour cela.

ROGER.

Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela,
Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voil tout.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obisse
en a.

ROGER.

Pourquoi donc? Pourquoi?

JEAN.

Parce que a ne dpend pas de lui, monsieur Roger. De mme qu'on n'aime
pas au commandement, on ne peut pas s'empcher d'admirer ce qui est
admirable.

ROGER.

Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal a! Maman, je suis fatigu:
expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que
je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui
m'aide  souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigu;
parlez pour moi, maman.

MADAME DE GRIGNAN.

Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer  Jean ce que
tu me demandes.

ROGER.

Et  M. Kersac aussi!

MADAME DE GRIGNAN.

Oui, oui;  M. Kersac aussi!

--Merci, maman.

Et Roger, fatigu, ferma les yeux. Il ne tarda pas  les rouvrir; il
souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait
le crucifix et la sainte Vierge qui taient en face de son lit. Jean,
habitu aux soins  lui donner dans ses moments de crises douloureuses,
lui frotta doucement, tantt le dos, tantt les jambes; Mme de Grignan
lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer
de l'eau camphre. La crise se calma, mais il ne put s'tendre dans son
lit: il resta la tte sur ses genoux et les jambes plies sous lui.

Jean resta jusqu'au moment du dpart; il baisa les petites mains de
son pauvre petit matre, et le quitta sans que Roger et eu la force de
relever la tte ni de dire une parole.

Jean trouva Kersac endormi; il le rveilla, et tous deux se mirent en
route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivs encore que les
maris et leurs parents, et avant eux tait venu un valet de chambre de
M. Abel, charg des billets, des compartiments rservs et de tout ce
qui pouvait tre demand par les invits de la noce.

Le valet de chambre remit  Kersac et  Jean les billets de leurs
places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employs
les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde
tait plac; il ne restait plus de compartiments rservs. Kersac et
Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui
spars de la noce.

M. ABEL.

Ne vous en inquitez pas; j'aperois deux de mes amis, et nous trois a
fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.

M. Abel alla chercher ses amis Can et Seth: c'taient leurs noms de
guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais
noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent
encore et vivront longtemps; il pourrait leur tre dsagrable de voir
leurs noms livrs au public.

M. ABEL.

Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami
Jean.... Monsieur Kersac, je vous prsente mes amis Can et Seth. Nous
ferons route ensemble. Je suis autoris par M. Amde  les inviter pour
tre des ntres et faire partie de la noce.

--Tout l'Ancien Testament runi, dit Kersac en riant de son bon rire
franc. Monsieur Can, vous n'allez pas nous traiter en frres, n'est-ce
pas?

CAN.

Si fait, si fait. Mais en Can rgnr, en Can du Nouveau Testament.

Ils taient monts dans un compartiment vide, et on allait fermer
les portires, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pince, mijaure,
lgante, portant une cage de trois mtres d'envergure et de neuf mtres
de tour, s'lana dans le wagon, cherchant une place. Il en restait
trois, mais pas ensemble.

Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empcher de fumer.

--Il faut la faire partir, dit Can.

M. ABEL.

Comment? de quelle manire?

CAN.

Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.

Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre;
les wagons s'branlrent.

La grosse petite dame s'tait  peine case en face de Can, que
celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un lger cri. Un
deuxime bond plus prononc lui fit prendre une expression d'effroi qui
devint de la terreur quand elle vit Abel d'un ct et Seth de l'autre
chercher  retenir et  calmer Can.

[Illustration: Une petite grosse dame s'lana dans le wagon.]

ABEL.

L, l, mon ami! L! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te
fait pas de mal. L, l!

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs?

ABEL.

Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!...
L, l, Can! L. Sois bon garon.... Il est fou, madame; et il devient
fou furieux quand il voit un visage qui lui dplat.... Voyons! Seth,
tiens-le; il va nous chapper.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! il va me faire du mal.

ABEL.

J'espre que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais,
dans ses accs, il a une force herculenne. Quatre hommes vigoureux en
viennent difficilement  bout.

LA PETITE DAME.

Et que fait-il alors?

ABEL.

Il est terrible quand il parvient  s'chapper; il met tout en
pices.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'chappe.

SETH.

Je ne peux pas. Il est plus fort que moi.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu, mon Dieu, au secours!

Kersac, qui n'tait pas dans la confidence, s'lana sur Can; il le
maintint si vigoureusement, que celui-ci clata de rire. Kersac, debout
devant la petite dame, pitinait sa robe, sa cage, crasait son chapeau
avec ses reins, qui avaient  peine la place de se mouvoir; plus Kersac
serrait Can, plus celui-ci riait et cherchait  se dgager de cet
tau. La cage de la grosse petite dame tait en pices; sa robe tait
en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tte; ses faux cheveux,
nattes, crpons, chignon tombaient sur son visage, sur ses paules,
sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dgote de leur wagon,
s'cria:

Lchez, Kersac, lchez; l'accs est fini; quand il rit, il n'y a plus
de danger.

[Illustration: Kersac crasait avec ses reins le chapeau de la dame.]

Kersac lcha, et, repouss par Can, il retomba sur la petite dame,
qu'il crasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il
essaya, deux fois il retomba.

Au secours! j'touffe! s'cria la dame.

M. Abel eut piti d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida
la petite dame  s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu  peine le
temps de remettre en place nattes, chignon et crpons, et de rattacher
sa robe avec quelques pingles, que le convoi arrta; la dame ouvrit
la portire et se prcipita hors du wagon; le dsordre de sa toilette
attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants aprs, un
employ ouvrit la portire.

Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait  cette dame qui vient de quitter
le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqu la mettre en pices.
Avez-vous rellement un fou parmi vous?

CAN.

Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens,
qui crie, qui croit qu'on va la massacrer.

L'EMPLOY.

Cela me parat louche, tout de mme; sa robe est terriblement fripe;
son chapeau est bien dform; sa cage est toute dmantibule.

CAN, _riant_.

Pas de mal, employ! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez.
Voulez-vous un cigare? Et un fameux.

Il prsenta une couple de cigares  l'employ, qui hsita, hocha la
tte, finit par accepter, et referma le wagon en disant:

Quelque farce! Et une socit de farceurs! Cela se voit de reste.

Le train repartit; Abel, Can et Seth rirent aux clats; Can et Seth
allumrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur
expliquant la scne qui avait t invente et joue par Can et Abel.




XXIX

LE MARTEAU MAGIQUE


Le voyage ne fut pas long; ils descendirent  Saint-Cloud; c'tait la
fte de la ville; on se promena partout; on joua  toutes sortes de
jeux; on regarda des tours de force, des veaux  cinq pieds, des moutons
 deux ttes, des gants de quatre ans qui semblaient tre des hommes de
trente avec barbe et moustaches; enfin, un ne qui avait la tte o les
autres ont la queue.

Cette dernire merveille se voyait dans une tente o taient d'autres
btes curieuses; l'ne tait seul dans une stalle, spar par une toile
des autres animaux; il n'avait t annonc qu' la suite d'un entretien
mystrieux entre M. Abel et le propritaire des animaux.

Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un  un,
messieurs, mesdames. Entrez.

Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas  en
sortir, riant aux clats.

PLUSIEURS VOIX.

Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'ne a la tte o les autres
ont la queue?

KERSAC.

Trs vrai, et a vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au
brave propritaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!

La gaiet de Kersac excita la curiosit de toute la noce et de toutes
les personnes prsentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient
riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement
considrable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous
riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien
tirer de personne, et, pour savoir ce qui en tait, ils durent entrer 
leur tour. Ils entrrent... sans payer, en qualit de gendarmes; et
ils virent un ne dans une curie, tourn de la tte  la queue,
c'est--dire la queue attache au rtelier et la tte tourne vers les
spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou svir;
M. Abel s'interposa et dit que c tait lui qui avait invent ce
divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'tablissement,
que celui-ci fut autoris  continuer la mystification; elle lui
rapporta plus d'argent que le reste de la mnagerie.

En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils
virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme
 la figure blme,  la mine reinte, une femme au visage fltri,
exprimant la souffrance, et un petit garon d'une maigreur excessive,
et dont les joues hves annonaient la misre. L'aspect de cette famille
frappa pniblement M. Abel; aprs les avoir observs pendant quelque
temps, il alla derrire la toile et causa quelques instants avec
l'homme. Il revint, eut une confrence avec ses amis Can et Seth;
tous trois passrent ensuite derrire la baraque; la famille reinte
disparut pour faire place, une demi-heure aprs,  trois sauvages
 longues barbes et au teint cuivr; l'un d'eux fit un roulement de
tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du
tambour:

Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU
MAGIQUE qui change les sous en pices d'argent, et les pices d'argent
en pices d'or.

La foule ne tarda pas  se rassembler prs de cette baraque.

On fait une seule exprience gratuite, messieurs, mesdames; aprs quoi
on devra donner  la personne qui fera la qute. La reprsentation va
commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour
en avoir vingt?

Une main s'allongea et donna un sou.

Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pt le voir, le
posa sur un billot et s'loigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant
marteau  la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le
fit voir  la foule; le sou s'tait mtamorphos en une pice de vingt
sous.

La foule applaudit; le propritaire du sou reut sa pice d'un franc;
une foule d'autres mains prsentrent d'autres sous; le mme sauvage les
recevait et les rendait. Souvent l'opration manquait; les propritaires
attraps murmuraient.

UN SAUVAGE.

Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les
buveurs, les mchants; il lit dans les coeurs et donne  chacun selon
ses mrites.

Les sous des enfants se trouvaient toujours mtamorphoss en pices de
vingt sous; une ou deux fois mme, le marteau magique changea le sou en
une pice de deux francs.

LE SAUVAGE.

Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pices de vingt sous
pour en faire des pices de vingt francs aprs le premier tour de qute,
messieurs. Ceux qui ne donneront pas  la qute n'auront pas droit  la
mtamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront rcompenss.

La femme du magicien fit le tour de l'assemble; chacun donna; plusieurs
donnrent de petites pices blanches. Depuis quelques instants, Jeannot
s'tait ml  la foule et attirait les regards du principal sauvage. A
la deuxime reprise, il s'avana et donna une pice de vingt sous pour
en avoir une de vingt francs.

LE SAUVAGE.

Donnez, monsieur; vous allez tre satisfait.

[Illustration: Une femme au visage fltri.]

Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!

Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reut... un sou.

Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donn vingt sous.

LE SAUVAGE.

Recommencez, monsieur, le marteau s'est tromp. Dame! il se trompe
quelquefois. Allons, marteau, recommence; rcompense ou punis.

Jeannot donna une seconde pice de vingt sous.

Le marteau frappa; Jeannot reut... un sou.

Vous me volez! s'cria Jeannot en colre.

LE SAUVAGE.

Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien
dans les poches. Une troisime preuve, monsieur; essayez, vous n'aurez
pas perdu pour attendre.

Jeannot tendit en grommelant une troisime pice de vingt sous. Le
marteau frappa. Le sauvage fit voir une pice enveloppe d'un papier.

LE SAUVAGE.

Voil, monsieur! Ce doit tre du bon! La pice est cache, et il y a
quelque chose d'crit sur le papier.

Le sauvage lut:

A Jeannot.

Il ouvrit le papier et lut tout haut:

_Voleur_! Un sou, dit-il; toujours de mme. C'est un marteau
magique, messieurs, mesdames; il rcompense et punit.

Jeannot restait bahi et furieux; la foule rptait: _Voleur! Voleur!_
La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.

Aprs le marteau magique, les trois sauvages chantrent des tyroliennes
et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la
sbile se remplissait; aprs les chansons vinrent les escamotages,
des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annona que la
reprsentation tait finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittrent
l'estrade, se dshabillrent, se dbarbouillrent dans la baraque et
redevinrent Can, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le
produit des collectes, qui se monta  plus de cinquante francs; ces
pauvres gens tmoignrent une grande reconnaissance aux trois amis,
qu'ils remercirent les larmes aux yeux.

M. Abel et ses amis cherchrent  rejoindre leur socit qu'ils avaient
perdue; ils ne tardrent pas  la retrouver; Jean avait t inquiet un
instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que
sans doute il tait all au salon de cent couverts pour hter le dner.
Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel
invita la socit  venir prendre le repas du soir; la proposition fut
accueillie avec joie; le djeuner tait loin, et on se proposait de
faire honneur au dner.

[Illustration: Venez voir l'effet du marteau magique.]

Les convives se placrent; le dner commena dans le mme religieux
silence que le djeuner. De mme que le matin, on se mit en train aprs
les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rti;
le dner tait exquis, les vins taient de premier cru; on chanta;
quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Can et Seth une des
chansonnettes en trio qu'ils avaient chantes sur les trteaux
du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogs,
applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de
l'attrape faite  Jeannot. Aprs le repas, qui dura de sept heures 
neuf, les violons se firent entendre, les danses commencrent. Quand on
fut bien en train:

A nous deux, petit Jean, comme au caf Mtis, s'cria M. Abel. La leon
de danse.

Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au caf Mtis, et
commencrent la danse qui avait tant amus les badauds de la rue, et
qui fit son mme effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le
monde riait, applaudissait.

La soire se prolongea ainsi gaiement jusqu' une heure du matin;
on trouva  la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les
convives, et chacun rentra chez soi.

Avant de se sparer, M. Abel dit  Jean et  Kersac qu'il irait djeuner
le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mnerait  l'exposition
des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'tait
encore que pour les artistes.




XXX

L'EXPOSITION


Kersac et Jean taient fatigus; ils dormirent tard le lendemain;
lorsque le petit Roger fit dire  Jean de venir chez lui, Kersac dormait
encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre prs
du pauvre malade, qui le reut avec son doux et aimable sourire.

ROGER.

Tu es rentr hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amus?

JEAN.

Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empche pas que j'ai souvent pens 
vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'chapper et venir passer une
heure ou deux avec vous.

ROGER.

Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.

Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Can et Seth et l'crasement
de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir.
Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la msaventure de
Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pice d'or.
Il raconta le dner, la leon de danse, le bal et tout ce qui pouvait
amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre
enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du
regard; dans les moments o il souffrait trop, il lui faisait signe de
s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite
prs de Kersac qui s'veillait, et qui fut trs honteux quand il sut
qu'il tait dix heures.

KERSAC.

Je n'ai pas l'habitude de ces veilles, de ces fatigues extraordinaires
et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la
ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai
heureusement demain matin, et ds mon arrive j'arrangerai mon affaire
avec ta mre; le plus tt sera le mieux. Je lui avais promis de
t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous?

JEAN.

J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre
petit M. Roger dans l'tat o il est. Je ne suis pas grand'chose, mais
il me demande souvent, et je russis  le distraire un peu.

M'a-t-il fait rpter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est
fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne
journe que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait
mal  moi de le quitter dans ce moment.

KERSAC.

Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garon. M. Abel va
arriver bientt pour nous mener aux tableaux. Nous djeunerons avant de
partir, j'espre bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.

M. Abel arriva, leur dit de se tenir prts pour une heure; ils furent
exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture.

KERSAC.

Vous avez encore l une jolie bte, monsieur, mais elle ne vaut pas
celle d'hier. J'en ai rv, de l'autre. Si j'avais une bte qui
lui ressemblt, je passerais des heures  la faire trotter. Quelle
trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.

M. Abel l'coutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme
de Kersac pour sa jument.

Quand ils entrrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena
d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens.
Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention.
Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestrent par
des exclamations que M. Abel chercha vainement  arrter.

JEAN.

Voil Simon! Me voil, moi! Et nous voil dansant! Ah! ah! ah! Vous
voil, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais
bien, tout de mme! Nous voil, Simon et moi, avec nos habits neufs!
C'est a! c'est bien a! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voil Simon et
Aime: c'est comme ils taient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est
beau! que c'est donc joli! que vous tes heureux de faire de si belles
choses!

Jean ne voyait pas la foule qui s'tait rassemble autour d'eux; on
chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de
vains efforts pour arracher Jean  son enthousiasme; il ne voyait que
ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrari, presque
impatient, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait
d'artistes, les avait cerns, il fallait rester l. Lorsqu'il se
retourna pour chercher une issue, toutes les ttes se dcouvrirent; M.
Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilit accoutumes.
La foule commena  s'mouvoir,  s'agiter. Quelques vivats se firent
entendre.

Messieurs, de grce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage.
Jean, viens, mon ami.

--Jean, il s'appelle Jean, chuchotrent quelques voix.

Jean sortit enfin de son extase.

Oh! monsieur! commena-t-il.

M. ABEL.

Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.

Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se
retourna, ta son chapeau:

Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en
prie, ajouta-t-il avec dignit, mais avec grce.

La foule, toujours chapeau bas, obit  cette injonction; on le laissa
s'loigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut  la
porte, des vivats et des applaudissements clatrent; M. Abel prcipita
le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre clater
l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractre
honorable si universellement aim, respect et admir.

Quand ils furent en voiture:

M. ABEL.

Jolie scne que tu m'as amene avec ton enthousiasme et tes
exclamations!

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur. J'tais hors de moi! Je ne savais ce que je
disais. Pourquoi m'avez-vous arrach de l, monsieur? J'y serais rest
deux heures!

M. ABEL.

Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmen. Tu as entendu
leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les
empereurs romains. C'et t joli! Tous les journaux en auraient parl:
je n'aurais plus su o me montrer.

Jean tait honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite
tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue.




XXXI

MORT DU PETIT ROGER


Kersac devait partir le soir mme; il profita du temps qui lui restait
pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dner, ils taient
rendus de fatigue.

Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris,
emporter une bndiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur.
Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du dpart qui approche.
Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.

Jean revint avant mme que le petit paquet ft fini. Roger voulait, de
son ct, voir Kersac avant son dpart.

Quand ils entrrent dans sa chambre, Kersac fut frapp de l'altration
des traits de l'enfant; la pleur du visage, la difficult de la
respiration annonaient une aggravation srieuse dans son tat.

Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupe;
venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous....
Adieu,... adieu.... Bientt... je serai... prs du bon Dieu.... Je suis
heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me rcompensera!

Kersac s'agenouilla prs du lit.

Cher petit ange du bon Dieu, bnissez-moi une dernire-fois, dit-il en
posant sur sa tte la petite main de Roger crispe par la souffrance.

--Que le bon Dieu... vous bnisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!

Le pauvre petit recommena une crise; Mme de Grignan pria Kersac de
sortir; Jean demanda  Mme de Grignan s'il pouvait lui tre utile; sur
sa rponse ngative, il accompagna Kersac.

Le dner de l'office fut triste; chacun s'attendait  la fin prochaine
du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous taient
attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de
table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son
obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient
contribu  lui rendre agrable son sjour chez eux. Il chargea Barcuss
de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et
partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M.
Abel; fatigu de sa journe de la veille, il tait chez lui en robe de
chambre.

M. ABEL.

Te voil, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon
ami?

JEAN.

Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien prs
de sa fin; son visage est si altr, sa voix si affaiblie depuis sa
dernire crise! Je suis venu vous prvenir, monsieur.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le
croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquite, et j'aime trop cette
excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.

M. Abel sonna. Un valet de chambre entra.

M. ABEL.

Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste.

BAPTISTE.

Monsieur veut-il que je dise  Julien d'atteler?

M. ABEL.

Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la premire venue.

Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait.

Jean, aide-moi  passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient.

--La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant.

M. ABEL.

Viens, Jean, je t'emmne. Dpchons-nous.

Dix minutes plus tard ils taient  l'htel de M. de Grignan.

Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant
prcipitamment.

--Mal, monsieur, trs mal, rpondit le concierge. Le docteur sort
d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le cur de la
Madeleine.

Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte
de Roger tait ouverte; l'enfant tait inond de sueur; ses yeux
entr'ouverts, son regard voil par les approches de la mort, sa bouche
contracte par les souffrances de l'agonie, ses mains crispes et
agites de mouvements convulsifs, annonaient une fin prochaine. M. et
Mme de Grignan,  genoux prs du lit, contemplaient avec une douloureuse
rsignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter
contre la douleur,  genoux prs de sa mre, sanglotait, le visage cach
dans ses mains. Abel se mit entre la mre et la fille, pria avec eux et
commena  rciter les prires des agonisants; un lger sourire parut
sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, aprs quelques
efforts, il articula faiblement:

Abel.... Merci!

M. et Mme de Grignan compltrent le remerciement de l'enfant par un
regard plein de reconnaissance. Le cur entra, s'approcha du mourant, se
hta de lui donner une dernire fois la bndiction, lui administra le
sacrement de l'extrme-onction, et se joignit  M. Abel pour rciter la
prire des agonisants.

Au moment o il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: _Partez,
me chrtienne!_ un lger tressaillement agita les membres de l'enfant;
puis survint l'immobilit complte, et la respiration, dj si
difficile, s'arrta. Le cur se pencha sur l'enfant, bnit ce corps sans
vie, et se releva en rcitant le _Laudate Dominum_. M. de Grignan voulut
emmener sa femme; elle se dgagea doucement de ses bras, appuya sa joue
sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa
ensuite emmener par son mari.

Suzanne restait  genoux, sanglotant prs du corps de son frre, dont
elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant
oublie dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha
 la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le
bonheur dont jouissait certainement son frre, et la vie cruelle qu'il
avait mene depuis si longtemps.

Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'tait mon frre,
mon ami, malgr sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a
encourage, aide, console!... Et  prsent!...

Suzanne recommena  sangloter avec une violence qui effraya M. Abel.
Il l'arracha d'auprs du lit de Roger, et, malgr sa rsistance, il
l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible
aux tmoignages d'affection qu'il lui donnait.

Ma chre enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que
vous avez perdu, mais je puis tre pour vous un ami, un frre, un
confident mme, si vous voulez rpondre  l'amiti que je vous offre, et
payer par la confiance le dvouement le plus absolu.

Le chagrin de Suzanne prit une apparence plus douce aprs cette promesse
de M. Abel; ses larmes furent moins amres; sa tendresse pour ses
parents aurait son complment dans l'affection d'un ami dont l'ge se
rapprochait du sien. Elle demanda instamment  M. Abel de la laisser
retourner prs de son frre.

Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prire me fera du
bien; Roger a dj pri pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que
vous. Laissez-moi le remercier.

Abel la ramena prs du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses
petites mains dj glaces; en face d'elle priait Abel. Une heure se
passa ainsi; M. Abel demanda  Suzanne de prendre quelque repos, elle
rpondit par un signe de tte ngatif.

Je vous en prie, Suzanne, dit-il doucement.

Suzanne se leva et le suivit sans rsistance dans le salon.

M. ABEL.

Suzanne, promettez-moi d'aller vous tendre sur votre lit. Vous tes
ple comme une morte et vous semblez extnue de fatigue. Ma chre
Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais
besoin de vos soins et de votre tendresse.

SUZANNE.

Je vous obirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils
vous aiment tant! Votre prsence leur sera une grande consolation.

M. ABEL.

J'irai, Suzanne. Fiez-vous  mon amiti pour les consoler de mon mieux.

M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan.
Il le trouva luttant contre le dsir exprim par sa femme de retourner
prs de l'enfant pour l'ensevelir.

Laissez-la suivre son dsir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux l
que partout ailleurs. Laissez la mre rendre les derniers devoirs  son
enfant.

M. de Grignan ne s'opposa plus aux prires de sa femme, qui sortit
prcipitamment aprs avoir adress  Abel un regard loquent.




XXXII

DEUX MARIAGES


La famille resta plonge dans une profonde douleur, mais jamais un
murmure ne fut prononc; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la
promesse qu'il avait faite  Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus
dvou, le frre le plus attentif. Les mois, les annes se passrent
ainsi. La rputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux
avaient fait fureur. Il avait reu le titre de _baron_ aprs
l'exposition o il avait eu un si brillant succs. Il continuait sa vie
simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle
de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps 
ses amis de Grignan. Suzanne tait arrive  l'ge o une jeune, jolie,
riche et charmante hritire est demande par tous ceux qui cherchent
une fortune et un nom. Ces demandes taient loyalement soumises 
Suzanne, qui les refusait toutes sans examen.

Chre Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mre me dit que vous avez
refus le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en
souriant.

SUZANNE.

Je n'pouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas,
et qui me demande pour la fortune que je dois avoir.

ABEL.

Mais, chre enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien
des fois.

SUZANNE.

Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle lgrement de tout ce
qui me plat, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage
 pouser un homme sans religion?

ABEL, _vivement_.

Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si
dangereux conseil.

SUZANNE.

Alors ne me proposez plus personne, jusqu' ce que....

ABEL.

Achevez, Suzanne; jusqu' ce que...?

SUZANNE, _souriant._

Jusqu' ce que vous m'avez trouv un homme qui vous ressemble.

ABEL, _aprs un instant de silence et trs mu_.

Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais
votre franchise, votre sincrit. Dites-moi le fond de votre pense. Que
voulez-vous dire par l?

SUZANNE, _souriant_.

Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication  maman; elle
vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.

Et Suzanne disparut en courant.

MADAME DE GRIGNAN.

Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous tes tout
interdit.

ABEL.

Il y a de quoi, chre madame. Si vous saviez ce que vient de me dire
Suzanne!

Et Abel rpta mot pour mot sa conversation avec Suzanne.

MADAME DE GRIGNAN.

Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle.

ABEL, _vivement mu_.

Madame! chre madame! Comprenez-vous bien toute la porte de vos
paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander
Suzanne, vous me la donneriez?

MADAME DE GRIGNAN.

Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un
vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions,
mon mari et moi.

ABEL.

Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus
profond de mon coeur, serait exauc? Suzanne serait ma femme? de votre
consentement? du sien?

[Illustration: Suzanne rentrait souriante.]

MADAME DE GRIGNAN.

Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frre de mon
cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans
les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernire parole a
t votre nom.

Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se
donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de
son coeur.

ABEL.

Ne puis-je voir Suzanne, chre madame?

MADAME DE GRIGNAN.

C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.

Deux minutes aprs, Suzanne rentrait, souriante mais lgrement
embarrasse.

Suzanne! dit Abel en allant  elle et lui baisant les mains, Dieu me
rcompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service.

SUZANNE.

Et moi, mon ami? C'est  notre cher petit Roger que je dois ce bonheur,
que j'ai si souvent demand au bon Dieu, et que vous me refusiez
toujours.

ABEL.

Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas?
J'ai beau avoir t chamarr de dcorations, avoir t fait baron, je ne
croyais pas pouvoir prtendre  la jeune et charmante hritire demande
par les plus grands noms de France. Mon intimit avec vos parents, leurs
bonts pour moi, et jusqu' la grande amiti et prfrence que vous me
tmoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par
consquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce
silence forc!

SUZANNE, _souriant_.

A prsent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait
souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui tes mon confident
intime, vous savez), je n'aurais jamais os dire ce que je vous ai
dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas
fch.

A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron
de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement
approuv, mais extrmement applaudi; la rputation et la clbrit
d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mre envia
le bonheur de Mme de Grignan.

Trois ans avant cet vnement, Kersac revenait joyeusement  sa ferme de
Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hlne, qu'il trouva dans
la cuisine, occupe des soins du mnage.

Hlne, Hlne, s'cria Kersac, me voici! Et bien content d'tre
revenu.

HLNE.

Et Jean?

KERSAC.

Jean va trs bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai a.
Et moi, je viens vous demander une chose.

HLNE.

Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volont de
vous obir en tout.

KERSAC.

Oh! il ne s'agit pas d'obir, il s'agit de vouloir.

HLNE.

C'est pour moi la mme chose; je veux tout ce que vous voulez.

KERSAC.

C'est-il bien vrai, a? Alors! sac  papier!... j'ai peur. Parole, j'ai
peur!

HLNE.

Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...?

KERSAC.

Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garon, cet enfant! j'en suis
fou;... mais il ne s'agit pas de a; il s'agit de vous.

HLNE.

Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur!

KERSAC.

Hlne, Hlne, vous ne devinez pas?

Et comme Hlne le regardait avec de grands yeux tonns, Kersac la
saisit dans ses bras, manqua l'touffer, et dit enfin:

Je veux que vous soyez ma femme!

Puis il la lcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se
trouvait derrire elle.

La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir
blesse srieusement.

Animal que je suis! s'cria-t-il. Hlne, ma pauvre Hlne! vous tes
blesse? souffrez-vous?

HLNE.

Je ne suis pas blesse, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si
tonne, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous
voulez dire.

[Illustration: Kersac la saisit dans ses bras et manqua l'touffer.]

KERSAC.

Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile  comprendre. Vous tes une
brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une
ferme. Je suis garon, je m'ennuie d'tre garon, et je veux vous
pouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous
dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien
content; vous me payerez de tout ce que vous prtendez me devoir. Si
vous dites non, vous tes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez
du chagrin en rcompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hlne,
rpondez, au lieu de me regarder d'un air effar, comme si je venais
vous gorger.

HLNE.

Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette ide?

KERSAC.

Il ne s'agit pas de a. Oui ou non?

HLNE.

Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel
j'accepte ce nouveau bienfait?

KERSAC.

A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il caus du tourment!

Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier _grce_
 Hlne, il courut annoncer  ses gens la nouvelle surprenante de son
mariage.

KERSAC.

Eh bien, vous n'tes pas surpris, vous autres?

--Pour a non, monsieur! lui rpondit-on en souriant. Chacun le dsirait
et l'esprait depuis longtemps. Hlne mrite bien le bonheur que lui
envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.

Une fois la chose convenue, annonce, Kersac se hta de la terminer.
Quinze jours aprs il tait mari, et, sauf qu'Hlne fut Mme Kersac
et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de
Sainte-Anne continua  marcher comme par le pass.

[Illustration: Elle alla tomber sur un banc.]

Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de
l'arrive de Kersac, Hlne vint le prvenir qu'un homme et un cheval
venaient de lui arriver.

KERSAC.

Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien achet, moi!

Il alla voir;  peine eut-il jet un coup d'oeil sur le cheval, qu'il
poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel.
Le palefrenier lui expliqua que c'tait un cadeau de M. Abel de N..., et
lui prsenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui
suit:

    Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient
    pas  la bte que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez
    vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage
    personnel; c'est  la campagne qu'elle dploiera tous ses
    moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tt possible, j'en
    ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami.

    ABEL N....

KERSAC.

Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit
Jean. Quel bonheur d'avoir cette bte! Personne n'y touchera que moi!
Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafrachir.

Kersac confia  Hlne le soin de bien faire boire et manger le
palefrenier. Il mena lui-mme sa belle jument  l'curie, lui fit une
litire excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de
la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante
francs dans la main. C'tait beaucoup pour tous les deux. Ils se
sparrent avec force poignes de main.

[Illustration: Eh bien, vous n'tes pas surpris, vous autres?]

Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les
jours il faisait natre l'occasion de l'atteler  une voiture lgre, et
il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais
de la regarder _fendre l'air_ et faire l'admiration de tous ceux qu'il
rencontrait. Il emmena Hlne une fois, mais elle demanda grce pour
l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur.

Ils reurent la visite de Jean peu de temps aprs la mort du petit
Roger; M. et Mme de Grignan taient alls faire un voyage en Suisse et
dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de
son chagrin. Ils y russirent en partie, mais Suzanne continua 
parler sans cesse avec M. Abel de son frre Roger; et pour tous deux ce
souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant
lequel ils n'emmenrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficult,
par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur
absence  Elven.




XXXIII

TROISIME MARIAGE


Trois ans aprs, quand Abel tait dj devenu tout  fait de la famille
par son mariage avec Suzanne, Jean lui annona que Kersac et Hlne
taient dans une grande affliction. Le propritaire de la ferme que
cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre
tait  vendre, et on tait en pourparlers avec quelqu'un qui voulait
l'exploiter lui-mme.

Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore
faite; peut-tre ne se fera-t-elle pas.

En effet, peu de jours aprs, Jean apprit par M. Abel que la ferme tait
vendue  quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer
tant que vivrait le fermier.

Jean fut si surpris de cet -propos, qu'Abel ne put s'empcher de rire.

Monsieur, dit Jean, est-ce que _M. le Voleur_ et _M. le Peintre_ n'y
seraient pas pour quelque chose?

ABEL, _riant_.

C'est possible; je sais que _M. le Peintre_ cherchait une terre 
acheter en Bretagne.

JEAN.

Oh! monsieur, quel bonheur! votre bont ne se lasse jamais!

C'tait rellement M. Abel qui avait achet la ferme de Sainte-Anne pour
y btir un chteau et s'y crer une rsidence d't. Cette acquisition
fit le bonheur de Kersac et d'Hlne; de Jean, qui se trouvait prs de
sa mre sept ou huit mois de l'anne, et sans compter la famille qui
habitait le chteau.

Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui
n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hlne, accomplit son
projet d'autrefois; il annona qu'il adopterait Marie; il restait la
seconde partie du projet, la marier  Jean. Ce dernier avait vingt-sept
ans; il avait continu son service dans l'htel de Grignan, sauf un
lger changement, c'est qu'il avait pass au service particulier de son
bienfaiteur, de son matre bien-aim, M. Abel. On pouvait, en parlant
d'eux, dire avec vrit: _Tel matre, tel valet_. L'un tait le beau
idal du matre, l'autre le beau idal du serviteur.

Quand l'adoption de Marie fut annonce, M. Abel, qui s'entendait avec
Kersac pour faire russir ce mariage, trouva un jour que Jean tait
devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation.

JEAN.

Que voulez-vous, monsieur? En avanant en ge, on devient plus sage et
plus srieux.

M. ABEL, _souriant_.

Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans  peine; ce n'est pas encore
l'extrme vieillesse.

JEAN.

Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours.

M. ABEL.

coute, Jean, quand je me suis mari, j'avais trente-quatre ans et je
n'tais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante
et un ans.

JEAN, _tristement_.

Je le sais bien, monsieur.

M. ABEL.

Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais
pas de secret pour moi, voil que tu en as un, et depuis plusieurs mois
dj.

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une
chose qui me rend triste malgr moi.

M. ABEL.

Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon
amiti pour toi.

JEAN.

Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bont, qui ne se sont
jamais dmenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie
un attrait qui me ferait vraiment dsirer de l'pouser. Et il m'est
impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-pre
et ma mre voudraient nous garder prs d'eux. Et si je vous quittais,
monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si goste, que je
n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un
autre ct, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon me qui
s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle
c'tait la mme chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant  moi. Je
lui ai dit ce qui m'arrtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus,
elle de rester fille, et moi de rester garon; je me console par la
pense de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour
monsieur et pour madame.

Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour
arranger quelque chose et disparut.

M. Abel resta triste et pensif.

Heureux! Pauvre garon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et
celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter a. Il sera mari
avant un mois d'ici.

M. Abel sonna. Baptiste entra.

Baptiste, allez  la ferme et dites  Kersac de venir me parler.

Kersac s'empressa d'arriver.

J'ai une affaire  traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre
appui et je vous offre le mien.

Ils s'enfermrent pour traiter leur affaire sans tre drangs: une
demi-heure aprs, Kersac se retirait en se frottant les mains.

Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui
communiquer une affaire importante.

Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur?

--Mais, oui; Kersac parat press.

Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul.

Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est
une sotte; je vais vous mettre tous deux  la raison.

Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra tranant aprs lui Marie tout
en larmes.

Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de
cela.

JEAN.

Marie, Marie, tu m'avais promis d'tre raisonnable.

MARIE.

J'essaye, Jean, je ne peux pas.

KERSAC.

Vous tes fous tous les deux! Et voil comment je vous rends la raison.

Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean.

Je te la donne, dit-il  Jean. Je te le donne, dit-il  Marie. D'ici un
mois, de gr ou de force, vous serez maris. Tu resteras prs de M.
Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le
suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir 
mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient  toi comme le fer
tient  l'aimant.

Kersac ne leur donna pas le temps de rpondre; il sortit en refermant la
porte sur lui. Quand il rentra une heure aprs, il trouva Jean _rendu 
la raison_; Marie lui avait dmontr que son mariage ne nuisait en rien
 son service prs de son bienfaiteur, et mme que M. Abel n'en
serait que mieux servi. Il parat que ces arguments avaient t bien
persuasifs, car ils terminrent la confrence par une discussion sur le
jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser:

Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la rflexion, tu me
laisserais l pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.

Jean frmit devant cet assassinat prvu et prmdit, et il consentit au
plus bref dlai, qui tait de quinze jours. C'est ainsi que le sort de
Jean fut fix.

M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un
peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout o il
irait.

Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez  vous
quitter, je serais rellement malheureux; Marie elle-mme me serait 
charge. Pensez donc, monsieur! treize annes passes avec vous et prs
de vous, sans vous avoir jamais quitt! Comment voulez-vous que je vive
loin de vous?

M. ABEL.

Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accept celui que
j'ai fait en te rendant ta libert; ta prsence me sera d'autant plus
agrable qu'elle sera tout  fait volontaire de ta part. Et je t'avoue
que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non
pas comme un matre, mais comme un pre. Depuis bien des annes je te
regarde comme mon enfant. Il me semble, comme  toi, que tu fais partie
de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi
maintenant de hter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont 
ma charge, puisque c'est moi qui _l'oblige_  te marier.

Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut
superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de rjouissances,
mais pas un instant Jean n'oublia son service prs de son cher matre.
A son lever,  son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le
premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel.

Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se dtachent
sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne
et Abel les lvent ensemble; Suzanne s'occupe particulirement de ses
filles; Abel dirige l'ducation des deux garons; l'un d'eux annonce un
talent presque gal  celui de son pre. Jean, mari depuis six ans,
a dj trois enfants. Ils vivent  la ferme avec leur mre. Kersac et
Hlne mnent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve
sa vigueur et sa belle sant; Hlne parat dix ans de moins que son
ge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie
comme la mre; les fils sont bruns comme le pre.

Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grce et
leur beaut clatante; leur bont, leur esprit et leur charme galent
leurs avantages physiques; le fils an a treize ans; le second en a
onze. Les filles ont neuf et sept ans.

M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un
mcontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie
qui rgne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange
protecteur.

La belle jument de Kersac vit encore et continue  exciter l'admiration
de son matre; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus
parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous;
mais il a d en cder huit  M. Abel et  quelques-uns de ses amis
qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le
payement, mais M. Abel l'a forc  accepter trois mille francs pour
chaque poulain qu'il lui enlevait.




XXXIV

ET JEANNOT?


Et Jeannot?...........................

Hlas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse
de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernire
conversation au caf avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon
et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade  force de boisson
et d'excs. Ses matres s'en dbarrassrent, comme font les matres
insouciants, en l'envoyant  l'hpital. Pendant sa maladie, M. Boissec
dut faire ses affaires lui-mme. Il dcouvrit ainsi les friponneries
de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des
mauvais conseils qu'il lui avait donns, il s'emporta contre lui, gmit
sur les sommes considrables que Jeannot lui avait soustraites, et
rsolut de l'en punir svrement.

A l'hpital, Jeannot, comparant son abandon  la position si heureuse
de Jean, fit quelques rflexions qui auraient port de bons fruits si
Jeannot avait eu plus de foi et de courage.

[Illustration: Boissec le reut avec des menaces.]

Mais quand il sortit de l'hpital, et qu'il se trana, ple et faible,
chez ses matres, Boissec le reut avec des injures et des menaces.

JEANNOT.

Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait
vous-mme?

[Illustration: Ils tranrent Jeannot jusque dans la rue.]

M. BOISSEC.

Moi et toi, ce n'est pas la mme chose, coquin. J'tais le matre, tu
tais mon subordonn. C'est moi qui t'avais form....

JEANNOT.

Et  quoi m'avez-vous form, monsieur? A voler mon matre, comme vous!
A ne croire  rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que
voulez-vous donc de moi? Si j'avais t honnte, je vous aurais dnonc
 M. le comte! Est-ce a que vous regrettez? Est-ce a que vous voulez?
Prenez garde de me pousser  bout!

M. BOISSEC.

Serpent! vipre! tu oses menacer ton bienfaiteur?

JEANNOT.

Vous, mon bienfaiteur! Vous tes mon corrupteur, mon mauvais gnie, mon
ennemi le plus cruel, le plus acharn!

M. BOISSEC.

Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste!
Flix! par ici. Mettez  la porte ce drle, ce voleur; jetez-lui ses
effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds  l'htel.

Auguste et Flix n'eurent pas de peine  excuter l'ordre de
l'intendant, de l'homme de confiance de monsieur. Ils tranrent Jeannot
jusque dans la rue, et lui jetrent ses effets, comme l'avait ordonn M.
Boissec. Oblig de cder  la force, il ramassa ses effets pars et se
trouva heureux de retrouver une bourse bien garnie dans la poche d'un
de ses gilets; il prit un fiacre et se logea dans un htel. En attendant
une place qui n'arriva pas, il mangea tout son argent, vendit ses
effets, se trouva sans ressources, se runit  une bande de vagabonds,
se fit arrter et mettre en prison; il en sortit plus corrompu qu'il n'y
tait entr, fut arrt pour vol simple une premire fois, et condamn
 un an de prison; une seconde fois pour vol avec effraction et menaces,
il fut condamn  dix ans de galres; il est au bagne maintenant; on
parle de le transporter  Cayenne,  cause de son indocilit et de
son humeur intraitable. Il est probable qu'il fera partie du prochain
transport de galriens.

Et Simon?

Simon vit heureux et content; il est bon mari, bon pre, bon fils et
toujours bon chrtien.

Son beau-pre l'ennuie quelquefois pour des affaires de commerce. Il
trouve Simon trop dlicat, trop consciencieux. Simon assure qu'il n'est
qu'honnte et qu'il ne fera aucune affaire qui ne soit parfaitement
loyale et honorable. Dans le magasin, les pratiques aiment mieux
avoir affaire au gendre qu'au beau-pre. Ce dernier, s'tant retir du
commerce et ayant cd les affaires  ses enfants, voit avec surprise
l'agrandissement du commerce de Simon. Celui-ci a dj acquis une
fortune suffisante pour vivre agrablement. Il va quelquefois 
Sainte-Anne, o il trouve runis tous ses anciens amis et son frre
Jean, qu'il aime toujours tendrement.

Au milieu de cette prosprit il a eu deux peines assez vives; d'abord
il n'a pas d'enfants. Ensuite, Aime, mal conseille par sa mre, menait
une vie trop dissipe, faisait trop de dpenses de toilette, de
vanit; elle se rvoltait contre Simon, le traitait de svre, d'avare,
d'exagr. Enfin, il n'y avait pas accord parfait dans ce mnage. M.
Abel, qu'il voyait quelquefois  Paris, lui conseillait la douceur, la
patience et la fermet.

[Illustration: Il fera partie du prochain transport de galriens.]

Ne cde jamais pour ce qui est mal ou qui mne au mal, mon ami; pour
le reste, laisse faire le plus que tu pourras. Avec les annes, Aime
deviendra raisonnable; elle comprendra alors et approuvera ta conduite,
elle t'en aimera et t'en respectera davantage.

Simon attendait, soupirait, esprait. Enfin, le bon Dieu lui vint
en aide. Aime eut la petite vrole, qui la dfigura; le monde et la
toilette ne lui offrirent plus aucun attrait; son me s'embellit par
suite du changement de son visage; elle devint ce que Simon dsirait
qu'elle ft; il l'aima laide bien plus qu'il ne l'avait anne jolie.
Aime, de son ct, comprit alors les qualits et les vertus de
son mari; et quand ils allaient passer quelques jours  la ferme de
Sainte-Anne, elle s'entendait parfaitement avec tous les membres de
l'excellente famille qui l'habitait. Simon serait donc parfaitement
heureux s'il avait des enfants. Mais, hlas! il n'en a pas encore et il
n'en aura sans doute jamais, car la jolie Aime a.... Calculez vous-mme
son ge. Je prfre ne pas vous le dire.

Et le PETIT _Jean_?... Il avait quatorze ans quand il vous est apparu
pour la premire fois.

Et Abel?... Il avait vingt-sept ans!

Et Kersac?... Il en avait trente-cinq!!!




TABLE DES MATIRES

  I. Le dpart
  II. La rencontre
  III. Le voleur se dvoile
  IV. La carriole et Kersac
  V. L'accident
  VI. Jean Esculape
  VII. Visite  Krantr
  VIII. Runion des frres
  IX. Dbuts de M. Abel et de Jeannot
  X. Suite des dbuts de Jeannot et de M. Abel
  XI. Le concert
  XII. La leon de danse
  XIII. Les habits neufs
  XIV. L'enlvement des Sabines
  XV. Friponnerie de Jeannot
  XVI. M. le Peintre est dcouvert
  XVII. Seconde visite  Krantr
  XVIII. M. Abel cherche  placer Jean
  XIX. M. Abel place Jeannot
  XX. Jean chez le petit Roger
  XXI. Sparation des deux frres
  XXII. Jean se forme
  XXIII. Kersac  Paris
  XXIV. Kersac et M. Abel font connaissance
  XXV. Kersac voit Simon, rencontre Jeannot
  XXVI. Emplettes de Kersac
  XXVII. La noce
  XXVIII. Abel, Can et Seth
  XXIX. Le marteau magique
  XXX. L'Exposition
  XXXI. Mort du petit Roger
  XXXII. Deux mariages
  XXXIII. Troisime mariage
  XXXIV. Et Jeannot?


__________________________________
991-20.--Corbeil Imprimerie Crt.







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Comtesse de Sgur

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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