The Project Gutenberg EBook of Germaine, by Edmond About

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Title: Germaine

Author: Edmond About

Release Date: April 1, 2006 [EBook #18092]

[Date last updated: April 10, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               GERMAINE

                                  PAR

                             EDMOND ABOUT




                         SOIXANTE-SIXIME MILLE




                                  PARIS
                        LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                     79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

                                   1903





A
MADAME LA PRINCESSE
SOPHIE SCHAHOFFSKOY
NE MODNE
HOMMAGE
DE TRS RESPECTUEUSE AMITI




                              GERMAINE.




                                  I

                    LES TRENNES DE LA DUCHESSE.


Vers le milieu de la rue de l'Universit, entre le numro 51 et le 57,
on voit quatre htels qui peuvent compter parmi les plus beaux de
Paris. Le premier appartient  M. Pozzo di Borgo; le second, au comte
de Mailly; le troisime, au duc de Choiseul; le dernier au baron de
Sangli. C'est celui qui fait l'angle de la rue Bellechasse.

L'htel de Sangli est une habitation de noble apparence. La porte
cochre s'ouvre sur une cour d'honneur soigneusement sable et tapisse
de treilles centenaires. La loge du suisse est  gauche, cache sous un
lierre pais o les moineaux et les portiers babillent  l'unisson. Au
fond de la cour  droite, un large perron, abrit sous une marquise,
conduit au vestibule et au grand escalier. Le rez-de-chausse et le
premier sont occups par le baron tout seul; il jouit sans partage d'un
vaste jardin born par d'autres jardins, peupl de fauvettes, de merles
et d'cureuils qui vont de l'un chez l'autre en pleine libert, comme
s'ils taient habitants d'un bois, et non citoyens de Paris.

Les armes des Sangli, peintes  la cire, se rptent sur tous les murs
du vestibule. C'est un sanglier d'or sur champ de gueules. L'cusson est
support par deux lvriers et surmont d'un tortil de baron avec cette
lgende: SANG LI AU ROY. Une demi-douzaine de lvriers vivants, groups
suivant leur fantaisie, s'agacent au pied de l'escalier, mordillent les
vroniques en fleur dans les vases du Japon, ou s'aplatissent sur le
tapis en allongeant leur tte serpentine. Les valets de pied, assis sur
des banquettes de Beauvais, se croisent solennellement les bras, comme
il convient  des gens de bonne maison.

Le 1er janvier 1853, vers les neuf heures du matin, tous les domestiques
de l'htel tenaient sous le vestibule un congrs tumultueux. L'intendant
du baron, M. Anatole, venait de leur distribuer leurs trennes. Le
matre d'htel avait reu cinq cents francs, le valet de chambre deux
cent cinquante. Le moins favoris de tous, le marmiton, contemplait avec
une tendresse inexprimable deux beaux louis d'or tout neufs. Il y avait
des jaloux dans l'assemble, mais pas un mcontent, et chacun disait en
son langage que c'est plaisir de servir un matre riche et gnreux.

Ces messieurs formaient un groupe assez pittoresque autour d'une des
bouches du calorifre. Les plus matineux avaient dj la grande livre;
les autres portaient encore le gilet  manches, qui est la petite tenue
des domestiques. Le valet de chambre tait tout de noir habill, avec
des chaussons de lisire; le jardinier ressemblait  un villageois
endimanch; le cocher tait en veste de tricot et en chapeau galonn; le
suisse, en baudrier d'or et en sabots. On apercevait a et l, le long
des murs, un fouet, une trille, un bton  cirer, une tte de loup, et
des plumeaux dont je ne sais pas le nombre.

Le matre dormait jusqu' midi, en homme qui a pass la nuit au club:
on avait bien le temps de se mettre  l'ouvrage. Chacun faisait d'avance
emploi de son argent, et les chteaux en Espagne allaient bon train.
Tous les hommes, petits et grands, sont de la famille de Perrette qui
portait un pot au lait.

Avec a et ce que j'ai de ct, disait le matre d'htel, j'arrondirai
ma rente viagre. On a du pain sur la planche, Dieu merci! et l'on ne se
laissera manquer de rien sur ses vieux jours.

--Parbleu! reprit le valet de chambre, vous tes garon; vous n'avez
que vous  penser. Mais, moi, j'ai de la famille. Aussi, je donnerai
mon argent  ce petit jeune homme qui va  la Bourse. Il me tripotera
quelque chose.

--C'est une ide, a, monsieur Ferdinand, repartit le marmiton.
Portez-lui donc mes quarante francs, quand vous irez.

Le valet de chambre rpondit d'un ton protecteur: Est-il jeune!
Qu'est-ce qu'on peut faire  la Bourse avec quarante francs?

--Allons, dit le jeune homme en touffant un soupir, je les mettrai  la
caisse d'pargne!

Le cocher partit d'un gros clat de rire. Il frappa sur son estomac
en criant: Ma caisse d'pargne,  moi, la voici. C'est l que j'ai
toujours plac mes fonds, et je m'en suis bien trouv. Pas vrai, pre
Altroff?

Le pre Altroff, suisse de profession, Alsacien de naissance, grand,
vigoureux, ossu, pansu, large des paules, norme de la tte, et aussi
rubicond qu'un jeune hippopotame, sourit du coin de l'oeil et fit avec
sa langue un petit bruit qui valait un long pome.

Le jardinier, fine fleur de Normand, fit sonner son argent dans sa main,
et rpondit  l'honorable propinant: Allais, marchais! ce qu'on a bu,
on ne l'a plus. Il n'est tel placement qu'une bonne cachette dans un
vieux mur ou dans un arbre creux. Argent bien enfouie, les notaires ne
la mangent point!

L'assemble se rcria sur la navet du bonhomme qui enterrait ses cus
tout vifs, au lieu de les faire travailler. Quinze ou seize exclamations
s'levrent en mme temps. Chacun dit son mot, trahit son secret,
enfourcha son dada, secoua sa marotte. Chacun frappa sur sa poche et
caressa bruyamment les esprances certaines, le bonheur clair et liquide
qu'il avait embours le matin. L'or mlait sa petite voix aigu  ce
concert de passions vulgaires; et le cliquetis des pices de vingt
francs, plus capiteux que la fume du vin ou l'odeur de la poudre,
enivrait ces pauvres cervelles et acclrait le battement de ces coeurs
grossiers.

Au plus fort du tumulte, une petite porte s'ouvrit sur l'escalier, entre
le rez-de-chausse et le premier tage. Une femme, vtue de haillons
noirs, descendit vivement les degrs, traversa le vestibule, ouvrit la
porte vitre et disparut dans la cour.

Ce fut l'affaire d'une minute, et pourtant cette sombre apparition
teignit la joie de tous ces valets en belle humeur. Ils se levrent sur
son passage avec les marques d'un profond respect. Les cris s'arrtrent
dans leur gosier, et l'or ne sonna plus dans leurs poches. La pauvre
femme avait laiss derrire elle comme une trane de silence et de
stupeur.

Le premier qui se remit fut le valet de chambre, un esprit fort.

Sapristi! cria-t-il, j'ai cru voir passer la misre en personne. Voil
mon jour de l'an gt ds le matin. Vous verrez que rien ne me russira
jusqu' la Saint-Sylvestre. Brrr! j'ai froid dans le dos.

--Pauvre femme! dit le matre d'htel. a a eu des mille et des cents,
et puis voil! Qui est-ce qui croirait que c'est une duchesse?

--C'est son gueux de mari qui lui a tout mang.

--Un joueur!

--Un homme sur sa bouche!

--Un coureur qui trotte du matin au soir, avec ses vieilles jambes,  la
suite de tous les cotillons!

--C'est pas lui qui m'intresse: il n'a que ce qu'il mrite.

--Sait-on comment va Mlle Germaine?

--Leur ngresse m'a dit qu'elle tait au plus bas. Elle crache le sang 
plein mouchoir.

--Et pas de tapis dans sa chambre! Cette enfant-l ne gurirait que dans
les pays chauds,  Florence ou en Italie.

--a fera un ange au ciel du bon Dieu.

--C'est ceux qui restent qui sont  plaindre!

--Je ne sais pas comment la duchesse sortira de l. Des comptes 
n'en plus finir chez tous les fournisseurs! Le boulanger parle de leur
refuser crdit.

--Combien ont-ils de loyer l-haut?

--Huit cents. Mais je m'tonne si monsieur  jamais vu la couleur de
leur argent.

--Si j'tais de lui, j'aimerais mieux laisser le petit appartement
vacant que de garder des personnes qui font tache dans l'htel.

--Es-tu bte! Pour qu'on ramasse sur le pav le duc de La Tour
d'Embleuse et sa famille? Ces misres-l, vois-tu, c'est comme les
plaies du faubourg: nous avons tous intrt  les cacher.

--Tiens! dit le marmiton, je m'en moque pas mal! Pourquoi qu'ils ne
travaillent pas? Les ducs sont des hommes comme les autres.

--Garon! reprit gravement le matre d'htel, tu dis des choses
incohrentes. La preuve qu'ils ne sont pas des hommes comme les autres,
c'est que moi, ton suprieur, je ne serai pas seulement baron pendant
une heure de ma vie. D'ailleurs la duchesse est une femme sublime,
et elle fait des choses dont ni toi ni moi ne serions capables.
Mangerais-tu du bouilli pendant un an  tous tes repas?

--Dame! a n'est pas amusant, le bouilli!

--Eh bien! la duchesse met le pot-au-feu tous les deux jours, parce que
son mari n'aime pas la soupe maigre. Monsieur dne d'un bon tapioca au
gras, avec un bifteck ou une paire de ctelettes, et la pauvre sainte
femme avale jusqu'au dernier morceau de gte qui se bouillit dans la
maison. Est-ce beau, cela?

Le marmiton fut touch dans l'me. Mon bon monsieur Tournoy, dit-il
au matre d'htel, c'est des gens bien intressants. Est-ce qu'on ne
pourrait pas leur faire passer quelques douceurs, en s'entendant avec
leur ngresse?

--Ah bien oui! elle est aussi fire qu'eux; elle ne voudrait rien de
nous. Et cependant m'est avis qu'elle ne djeune pas tous les jours.

Cette conversation aurait pu durer longtemps, si M. Anatole n'tait venu
l'interrompre. Il entra juste  point pour couper la parole au chasseur,
qui ouvrait la bouche pour la premire fois. L'assemble se dispersa en
toute hte; chaque orateur emporta ses instruments de travail, et il ne
resta dans la salle des dlibrations qu'un de ces balais gigantesques
qu'on appelle tte de loup.

Cependant Marguerite de Bisson, duchesse de La Tour d'Embleuse,
cheminait  pas presss dans la direction de la rue Jacob. Les passants
qui la frlrent du coude en courant donner ou recevoir des trennes la
trouvrent semblable  ces Irlandaises dsespres qui pitinent sur le
macadam des rues de Londres  la poursuite d'un penny. Fille des ducs
de Bretagne, femme d'un ancien gouverneur du Sngal, la duchesse
tait coiffe d'un chapeau de paille teinte en noir, dont les brides se
tordaient comme des ficelles. Une voilette d'imitation, perce en cinq
ou six endroits, cachait mal son visage et lui donnait une physionomie
trange. Cette belle tte, marque de taches blanches d'ingale
grandeur, semblait dfigure par la petite vrole. Un vieux crpe de
Chine, noirci par les soins du teinturier et roussi par les intempries
de l'air, laissait tomber tristement ses trois pointes, dont la frange
effleurait la neige du trottoir. La robe qui se cachait l-dessous tait
si fatigue que le tissu tait mconnaissable. Il et fallu l'examiner
de bien prs et  la loupe pour reconnatre une moire ancienne dmoire,
lime, coupe dans les plis, effrange par en bas, et dvore par
la boue corrosive du pav de Paris. Les souliers qui supportaient ce
lamentable difice n'avaient plus ni forme ni couleur. Le linge ne se
montrait nulle part, ni au col, ni aux manches. Quelquefois, au passage
d'un ruisseau, la robe se relevait  droite et laissait voir un bas de
laine grise, un simple jupon de futaine noire. Les mains de la duchesse,
rougies par un froid piquant, se cachaient sous son chle. Elle tranait
les pieds en marchant, non par une habitude de nonchalance, mais dans la
peur de perdre ses souliers.

Par un contraste que vous avez pu observer quelquefois, la duchesse
n'tait ni maigre, ni ple, ni enlaidie en aucune faon par la misre.
Elle avait reu de ses anctres une de ces beauts rebelles qui
rsistent  tout, mme  la faim. On a vu des prisonniers qui
engraissaient dans leur cachot jusqu' l'heure de la mort. A l'ge de
quarante-sept ans, Mme de La Tour d'Embleuse conservait de beaux restes
de jeunesse. Ses cheveux taient noirs, et elle avait trente-deux dents
capables de broyer le pain le plus dur. Sa sant tait moins florissante
que sa figure, mais c'est un secret qui restait entre elle et son
mdecin. La duchesse touchait  cette heure dangereuse et quelquefois
mortelle o la femme disparat pour faire place  l'aeule. Plus d'une
fois elle avait t saisie par des suffocations tranges. Elle rvait
souvent que le sang la prenait  la gorge pour l'touffer. Des chaleurs
inexplicables lui montaient au cerveau par bouffes, et elle s'veillait
dans un bain de vapeur animale o elle s'tonnait de ne point mourir. Le
docteur Le Bris, un jeune mdecin et un vieil ami, lui recommandait un
rgime doux, sans fatigues et surtout sans motions. Mais quelle me
stocienne aurait travers sans s'mouvoir de si rudes preuves?

Le duc Csar de La Tour d'Embleuse, fils d'un des migrs les plus
fidles au roi et les plus acharns contre le pays, fut rcompens
magnifiquement des services de son pre. En 1827, Charles X le nomma
gouverneur gnral de nos possessions dans l'Afrique occidentale. Il
tait  peine g de quarante ans. Pendant vingt-huit mois de sjour
dans la colonie, il tint tte aux Maures et  la fivre jaune; puis il
demanda un cong pour venir se marier  Paris. Il tait riche, grce
au milliard d'indemnit; il doubla sa fortune en pousant la belle
Marguerite de Bisson, qui possdait  Saint-Brieuc soixante mille livres
de rente. Le roi signa son contrat le mme jour que les ordonnances, et
le duc se trouva mari et destitu tout d'un coup. Le nouveau pouvoir
l'aurait accueilli volontiers dans la foule des transfuges; on dit mme
que le ministre de Casimir Prier lui fit quelques avances. Il ddaigna
tous les emplois, par fiert d'abord, et autant par une invincible
paresse. Soit qu'il et dpens en trois ans tout ce qu'il avait
d'nergie, soit que la vie facile de Paris le retint par un attrait
irrsistible, son seul travail pendant dix ans fut de promener ses
chevaux au Bois et de montrer ses gants jaunes au foyer de l'Opra.
Paris tait un pays nouveau pour lui, car il avait vcu  la campagne
sous la frule inflexible de son pre, jusqu'au jour o il partit pour
le Sngal. Il gota si tard  tous les plaisirs, qu'il n'eut pas le
temps de se blaser.

Tout lui parut bon, les jouissances de la table, les satisfactions de la
vanit, les motions du jeu, et mme les joies austres de la famille.
Il montrait dans sa maison l'empressement d'un jeune mari, et dans le
monde la fougue d'un fils de famille mancip. Sa femme tait la plus
heureuse de France, mais elle n'tait pas la seule dont il fit le
bonheur. Il pleura de joie  la naissance de sa fille, vers l't de
1835. Dans l'excs de son bonheur, il acheta une maison de campagne
 une danseuse dont il tait fou. Les dners qu'il donnait chez lui
n'avaient point de rivaux, si ce n'est les soupers qu'il donnait chez
sa matresse. Le monde, qui est toujours indulgent pour les hommes,
lui pardonna ce gaspillage de sa vie et de sa fortune. On trouva
qu'il faisait galamment les choses, puisque ses plaisirs du dehors
n'veillaient pas un cho douloureux dans sa maison. En bonne justice,
pouvait-on lui reprocher de rpandre un peu partout le trop-plein de
sa bourse et de son coeur? Aucune femme ne plaignit la duchesse; et,
en effet, elle n'tait pas  plaindre. Il vitait soigneusement de se
compromettre, il ne se montrait en public qu'avec sa femme, et il aurait
mieux aim manquer une partie que de l'envoyer seule au bal.

Cette vie en partie double, et les mnagements dont un galant homme
sait envelopper ses plaisirs, eurent bientt entam son capital. Rien ne
cote plus cher  Paris que l'ombre et la discrtion. Le duc tait trop
grand seigneur pour compter avec personne. Il ne sut jamais rien refuser
 sa femme ni  la femme d'autrui. Ne croyez pas qu'il ignort les
brches normes qu'il faisait  sa fortune; mais il comptait sur le
jeu pour tout rparer. Les hommes  qui le bien est venu en dormant
s'habituent  une confiance illimite dans le destin. M. de La Tour
d'Embleuse tait heureux comme celui qui prend les cartes pour la
premire fois. On estime que ses gains de l'anne 1841 doublrent son
revenu et au del. Mais rien ne dure en ce monde, pas mme le bonheur au
jeu: il en fit bientt l'exprience. La liquidation de 1848, qui mit
 nu tant de misres, lui apprit qu'il tait ruin sans ressource.
Il aperut sous ses pieds un abme sans fond. Un autre aurait perdu
l'esprit; il ne perdit pas mme l'esprance. Il alla droit  sa femme et
lui dit gaiement: Ma chre Marguerite, cette maudite rvolution nous a
tout pris. Nous n'avons pas mille francs  nous.

La duchesse ne s'attendait pas  semblable nouvelle. Elle songea  sa
fille, et pleura amrement.

Ne craignez rien, lui dit-il; c'est un orage qui passe. Comptez sur
moi; je compte sur le hasard. On dit que je suis un homme lger; tant
mieux! je reviendrai sur l'eau.

La pauvre femme essuya ses larmes et lui dit:

Bien, mon ami! Vous travaillerez?

--Moi! Fi donc! J'attendrai la Fortune: c'est une capricieuse; elle
est trop bien avec moi pour me quitter de but en blanc sans esprit de
retour.

Le duc attendit huit ans dans un petit appartement de l'htel de
Sangli, au-dessus des curies. Ses anciens amis, ds qu'ils eurent le
temps de se reconnatre, l'aidrent de leur bourse et de leur crdit. Il
emprunta sans scrupule, en homme qui avait beaucoup prt sans billet.
On lui offrit plusieurs emplois, tous honorables. Une compagnie
industrielle voulut l'adjoindre  son conseil de surveillance, avec une
allocation qui valait un traitement. Il refusa, de peur de droger. Je
veux bien vendre mon temps, dit-il; mais je n'entends pas prter mon
nom. C'est ainsi qu'il descendit un  un tous les chelons de la
misre, dcourageant ses amis, fatiguant ses cranciers, se fermant
toutes les portes, usant son nom qu'il ne voulait pas compromettre, mais
sans jamais prendre au srieux l'habit rp qu'il promenait dans les
rues, et sa chemine sans feu, faute de deux morceaux de bois.

Le 1er janvier 1853, la duchesse portait au mont-de-pit son anneau de
mariage.

Il faut tre bien destitu de tout secours humain pour engager un objet
d'aussi mince valeur qu'un anneau de mariage. Mais la duchesse n'avait
pas un centime  la maison, et l'on ne vit pas sans argent, quoique la
confiance soit le grand ressort du commerce de Paris. On se procure
bien des choses sans les payer, lorsqu'on peut jeter sur le comptoir du
marchand un beau nom et une adresse imposante. Vous pouvez meubler votre
maison, remplir votre cave et monter votre garde-robe sans faire voir
aux fournisseurs la couleur de vos cus. Mais il y a mille dpenses
quotidiennes qui ne se font que la bourse  la main. Un habit se prend
 crdit, mais le raccommodage se paye comptant. Il est quelquefois plus
facile d'acheter une montre que d'acheter un chou. La duchesse avait
chez quelques fournisseurs un restant de crdit qu'elle mnageait avec
un soin religieux; mais quant  l'argent, elle ne savait o le prendre.
Le duc de La Tour d'Embleuse ne possdait plus d'amis: il les avait
dpenss comme le reste de sa fortune. Tel camarade de collge nous aime
jusqu' concurrence de mille francs; tel compagnon de plaisir est homme
 nous prter cent louis; tel voisin charitable reprsente une valeur de
mille cus. Pass un certain chiffre, le prteur est dgag de tous
les devoirs de l'amiti: il n'a rien  se reprocher; il a bien fait les
choses; il ne vous doit plus rien; il a le droit de dtourner les yeux
lorsqu'il vous rencontre et de dfendre sa porte quand vous entrez chez
lui. Les amies de la duchesse s'taient dtaches d'elle l'une aprs
l'autre. L'amiti des femmes est assurment plus chevaleresque que celle
des hommes; mais dans l'un et l'autre sexe on n'a d'affection durable
que pour ses gaux. On prouve un plaisir dlicat  gravir deux ou trois
fois un escalier difficile et  s'asseoir en grande toilette auprs d'un
grabat, mais il est peu d'mes assez hroques pour vivre familirement
avec le malheur d'autrui. Les plus chres amies de la pauvre femme,
celles qui l'appelaient Marguerite, avaient senti leur coeur se
refroidir dans cet appartement sans tapis et sans feu; elles n'y
venaient plus. Lorsqu'on leur parlait de la duchesse, elles faisaient
son loge, elles la plaignaient sincrement, elles disaient: Nous nous
aimons toujours, mais nous ne nous voyons presque jamais. C'est la faute
de son mari!

Dans ce dlaissement lamentable, la duchesse avait eu recours au dernier
ami des malheureux, au crancier qui prte  gros intrt, mais sans
objection et sans reproche. Le mont-de-pit gardait ses bijoux, ses
fourrures, ses dentelles, le meilleur de son linge et de sa garde-robe,
et l'avant-dernier matelas de son lit. Elle avait tout engag sous les
yeux du vieux duc, qui regardait partir une  une toutes les pices
de son mobilier, et leur souhaitait gaiement un bon voyage. Cet
incomprhensible vieillard vivait dans sa maison comme Louis XV dans son
royaume, sans souci de l'avenir, et disant: Aprs moi le dluge! Il se
levait tard, djeunait de bon apptit, passait une heure  sa toilette,
teignait ses cheveux, pltrait ses rides, mettait du rouge, polissait
ses ongles, et promenait ses grces dans Paris jusqu' l'heure du dner.
Il ne s'tonnait point de voir un bon repas sur la table, et il tait
trop discret pour demander  sa femme o elle l'avait trouv. Si la
pitance tait maigre, il en faisait son deuil, et souriait  la mauvaise
fortune comme autrefois  la bonne. Lorsque Germaine commena  tousser,
il la plaisanta agrablement sur cette mauvaise habitude. Il fut
longtemps sans voir qu'elle dprissait. Le jour o il s'en aperut, il
prouva une vive contrarit.

Quand le docteur lui annona que la pauvre enfant ne pouvait tre sauve
que par miracle. Il l'appela mdecin Tant-Pis, et dit en se frottant
les mains: Allons, allons, cela ne sera rien! Il ne savait pas bien
lui-mme s'il prenait ces airs dgags pour rassurer sa famille, ou si
sa lgret naturelle l'empchait de sentir la douleur. Sa femme et sa
fille l'adoraient tel qu'il tait. Il traitait la duchesse avec la mme
galanterie qu'au lendemain du mariage, et il faisait sauter Germaine
sur ses genoux. La duchesse ne le souponna jamais d'tre la cause de
sa ruine; elle voyait en lui, depuis vingt-trois ans, un homme parfait;
elle prenait son indiffrence pour du courage et de la fermet; elle
esprait en lui, malgr tout, et le croyait capable de relever sa maison
par un coup de fortune.

Germaine avait quatre mois  vivre, au sentiment du docteur Le Bris.
Elle devait tomber aux premiers jours du printemps; les lilas blancs
auraient le temps de fleurir sur sa tombe. Elle pressentait sa
destine et jugeait son tat avec une clairvoyance bien rare chez les
phthisiques. Peut-tre mme avait-elle soupon du mal qui minait sa
mre. Elle couchait  ct de la duchesse, et dans ses longues nuits
d'insomnie elle s'effrayait quelquefois du sommeil haletant de sa chre
garde-malade. Quand je serai morte, pensait-elle, maman me suivra de
prs. Nous ne nous quitterons pas pour longtemps. Mais que deviendra mon
pre?

Tous les soucis, toutes les privations, toutes les douleurs physiques et
morales habitaient ce petit coin de l'htel Sangli; et dans Paris o la
misre abonde, il n'y avait peut-tre pas une famille plus compltement
misrable que celle de La Tour d'Embleuse, qui possdait pour dernire
ressource un anneau de mariage.

La duchesse courut d'abord  la succursale du mont-de-pit qui est
situe dans la rue Bonaparte, auprs de l'cole des Beaux-Arts. Elle
trouva la maison ferme: n'tait-ce pas jour de fte? L'ide lui vint
que le commissionnaire de la rue de Cond aurait peut-tre ouvert sa
boutique. Elle remonta le faubourg jusqu' la rue de Cond: porte close.
Alors elle ne sut plus o s'adresser, car les tablissements de ce genre
ne sont pas communs au faubourg Saint-Germain. Cependant, comme il ne
fallait pas que le duc comment l'anne par le jene, elle entra chez
un petit bijoutier du carrefour de l'Odon, et elle vendit sa bague
pour onze francs. Le marchand promit de la garder trois mois  sa
disposition, dans le cas o elle voudrait la racheter.

Elle noua l'argent dans un coin de son mouchoir de poche, et marcha sans
s'arrter jusqu' la rue des Lombards. Elle entra chez un droguiste,
acheta un flacon d'huile de foie de morue pour Germaine, traversa
la halle, choisit une langouste et un perdreau, et revint, crotte
jusqu'aux genoux,  l'htel de Sangli. Il lui restait quarante
centimes.

L'appartement qu'elle occupait alors est une construction lgre,
ajoute il y a quelque trente ans aux communs de l'htel. Les quatre
pices qui le composent sont spares par des cloisons de bois.
L'antichambre s'ouvre d'un ct sur le salon, de l'autre sur un long
couloir qui mne  la chambre du duc. On passe du salon  la chambre de
la duchesse, et de l dans la salle  manger, qui termine l'enfilade et
relie la chambre de la duchesse  celle de son mari.

Mme de La Tour d'Embleuse trouva dans l'antichambre son unique servante,
la vieille Smiramis, qui pleurait silencieusement sur une feuille de
papier.

Qu'est-ce que tu tiens l? lui dit-elle.

--Madame, c'est tout ce que le boulanger a apport. Nous n'aurons plus
de pain si nous ne donnons pas d'argent.

La duchesse prit le mmoire; il se montait  plus de six cents francs:
Ne pleure pas, dit-elle. Voici un peu de monnaie; va chez le boulanger
de la rue du Bac: tu prendras un petit pain viennois pour monsieur, et
pour nous du pain  la livre. Emporte ceci dans ta cuisine, c'est le
djeuner de monsieur. Germaine est-elle veille?

--Oui, madame; le mdecin l'a vue  dix heures. Il est encore dans la
chambre de M. le duc.

Smiramis sortit, et Mme de La Tour d'Embleuse se dirigea vers la
chambre de son mari. Comme elle ouvrait la porte, elle entendit la voix
du duc, claire, joyeuse et brillante comme une fuse:

Cinquante mille francs de rente! disait le vieillard. Je savais bien
que la veine me reviendrait!




                                  II

                        LA DEMANDE EN MARIAGE


Le docteur Charles Le Bris est un des hommes les plus aims de Paris. La
grande ville a ses enfants gts dans tous les arts; je n'en sais pas un
qu'elle choie avec plus de tendresse. Il est n dans une mchante petite
ville de Champagne, mais il a fait ses tudes au collge Henri IV. Un
sien parent, qui exerce la mdecine au pays, l'a destin de bonne heure
 la mdecine. Le jeune homme a suivi les cours, frquent les hpitaux,
concouru pour l'internat, pratiqu sous l'oeil des matres, enlev tous
ses diplmes et gagn certaines mdailles qui font l'ornement de son
cabinet. Sa seule ambition tait de succder  son oncle et de finir
les malades que le bonhomme avait commencs. Mais lorsqu'on le vit
apparatre, arm de ses succs et docteur jusqu'aux dents, les officiers
de sant du lieu, et son oncle qui n'tait pas autre chose, lui
demandrent pourquoi il ne s'tait pas fix  Paris. Il joignait au
talent des formes si sduisantes, et son grand paletot lui allait si
bien, qu'on devina du premier jour que tous les malades seraient pour
lui. Le parent vnrable se trouva beaucoup trop jeune pour songer 
la retraite, et la rivalit de son neveu lui rendit des jambes qu'il
n'avait plus. Bref, le pauvre garon fut si mal reu, et l'on mit tant
de btons dans ses roues, que, de dsespoir, il revint  Paris. Ses
anciens matres l'avaient jug: on lui fit une clientle. Les grands
hommes ont le moyen de n'tre pas jaloux. Grce  leur gnrosit, la
rputation du docteur Le Bris s'est faite en cinq ou six annes. On
l'aime ici comme savant, l comme danseur, et partout comme un charmant
homme de bien. Il ignore les premiers lments du charlatanisme, parle
fort peu de ses succs, et abandonne  ses malades le soin de dire qu'il
les a guris. Son appartement n'est pas un temple. Il loge au quatrime
tage, dans un quartier perdu. Est-ce modestie? est-ce coquetterie? On
ne sait. Les pauvres gens de son quartier ne se plaignent pas d'un
tel voisinage: il les soigne avec tant d'application qu'il oublie
quelquefois sa bourse au chevet de leur lit.

M. Le Bris tait depuis trois ans le mdecin de Mlle de La Tour
d'Embleuse. Il avait suivi les progrs de la maladie sans pouvoir rien
faire pour les arrter. Ce n'tait pas que Germaine ft une de ces
enfants condamnes ds leur naissance, qui portent en elles le germe
d'une mort hrditaire. Sa constitution tait robuste, sa poitrine
large, et sa mre n'avait jamais touss. Un rhume nglig, une chambre
froide, la privation des choses ncessaires  la vie avaient caus tout
le mal. Peu  peu, malgr les soins du docteur, la pauvre fille
avait pli comme une statue de cire; ses forces s'en taient alles;
l'apptit, la gaiet, le souffle, la joie de respirer l'air liquide,
tout lui manquait. Six mois avant le dbut de cette histoire, M. Le
Bris avait runi deux grands mdecins auprs de la malade. Elle pouvait
encore tre sauve: il lui restait un poumon, et la nature se contente 
moins. Mais il fallait l'emmener sans retard en gypte ou en Italie.

Oui, dit le jeune docteur, la seule ordonnance  faire est celle-ci:
une maison de campagne au bord de l'Arno, une vie calme et des rentes.
Mais voyez!

Il dsigna du doigt les rideaux dchirs, les chaises de paille et le
carreau rouge du salon.

Voici qui la condamne  mort!

Au mois de janvier, le dernier poumon tait entam; le sacrifice
s'accomplissait. Le docteur avait report ses soins sur la duchesse. Son
dernier espoir tait d'endormir doucement la fille et de sauver la mre.

Il fit sa visite  Germaine, lui tta le pouls pour la forme, lui offrit
une bote de bonbons, la baisa fraternellement au front, et passa chez
M. de La Tour d'Embleuse.

Le duc tait encore au lit. Sa figure n'tait pas faite et il portait
ses soixante-trois ans.

Eh bien! beau docteur, dit-il en riant aux clats, quelle anne nous
apportez-vous? La Fortune voudra-t-elle enfin de moi? Ah! friponne, si
jamais je te tiens! Vous tes tmoin, docteur, que je l'attends dans mon
lit.

--Monsieur le duc, rpondit le docteur, puisque nous sommes seuls
ensemble, nous pouvons causer de choses srieuses. Je ne vous ai pas
cach l'tat de mademoiselle votre fille.

Le duc fit une petite moue sentimentale et dit: Vraiment, docteur, il
n'y a plus rien  esprer? Pas de fausse modestie: vous tes capable
d'un miracle!

M. Le Bris hocha tristement la tte. Tout ce qui est en mon pouvoir,
reprit-il, est d'adoucir ses derniers jours.

--Pauvre petite! Figurez-vous, cher docteur, qu'elle tousse  me
rveiller toutes les nuits. Elle doit souffrir cruellement, quoiqu'elle
s'en dfende. S'il n'y a plus aucun espoir, sa dernire heure sera une
heure de dlivrance.

--Ce n'est pas tout ce que j'avais  vous dire, et pardonnez-moi si je
commence l'anne par de tristes nouvelles.

Le duc se leva sur son sant: Quoi donc? Vous me faites peur!

--Mme la duchesse m'inquite depuis quelques mois.

--Ah! pour le coup, docteur, vous abusez des mauvais augures. La
duchesse, grce  Dieu, est en bon point, et je voudrais me porter comme
elle.

Le docteur entra dans des dtails qui abattirent l'insouciance et la
lgret du vieillard. Il se vit seul sur la terre, et un frisson le
saisit. Sa voix baissa d'un ton; il s'attacha  la main du docteur comme
un noy  la dernire branche. Mon ami, lui dit-il, sauvez-moi! Je veux
dire, sauvez la duchesse! Je n'ai plus qu'elle au monde. Qu'est-ce que
je deviendrais? C'est un ange, mon ange gardien! Dites-moi ce qu'il faut
faire pour la gurir. J'obirai en esclave.

--Monsieur le duc, il faut  Mme la duchesse une vie calme et facile,
sans motions et surtout sans privations; un rgime doux, des aliments
choisis et varis, une maison confortable, une bonne voiture....

--Et la lune, n'est-ce pas? cria le duc avec impatience. Je vous croyais
plus d'esprit, docteur, et de meilleurs yeux. Voiture! maison! une bonne
nourriture! Allez me les chercher si vous voulez que je les lui donne!

Le docteur rpondit sans se troubler: Je vous les apporte, monsieur le
duc, et vous n'avez qu' prendre.

Les yeux du vieillard s'carquillrent comme ceux d'un chat qui passe 
l'ombre. Parlez donc! cria-t-il. Vous me retournez sur le gril!

--Avant de rien vous dire, monsieur le duc, j'ai besoin de vous rappeler
que je suis depuis trois ans le meilleur ami de votre maison.

--Vous pouvez dire le seul; personne au monde, ne vous dmentira.

--L'honneur de votre nom m'est aussi cher qu' vous, et si....

--C'est bon! c'est bon!

--N'oubliez pas que la vie de Mme la duchesse est en danger; que je
rponds de la sauver, pourvu que vous m'en fournissiez les moyens.

--Que diable! c'est  vous de me les fournir! Vous me parlez depuis une
heure comme le pripatticien du _Mariage forc_. Au fait! docteur, au
fait!

--M'y voici. Avez-vous jamais rencontr dans Paris le comte de
Villanera?

--Les chevaux noirs?

--Prcisment.

--Le plus bel attelage de Paris!

--Don Diego Gomez de Villanera est le dernier rejeton d'une grande
famille napolitaine transplante en Espagne sous le rgne de
Charles-Quint. Sa fortune est la plus grande de toute la Pninsule; s'il
cultivait ses terres et s'il exploitait ses mines, il se ferait deux ou
trois millions de revenu. En attendant, il a quatorze cent mille francs
de rente, un peu moins que le prince Ysoupoff. Il a trente-deux ans, une
jolie figure, une ducation exquise, un caractre honorable....

--Ajoutez: Et Mme Chermidy.

--Puisque vous savez cela, vous m'abrgez le chemin. Le comte, pour des
raisons qui seraient trop longues  dduire, veut quitter Mme Chermidy
et se marier, suivant son rang, dans une des familles les plus illustres
du faubourg. Il recherche si peu la fortune, qu'il assurera  son
beau-pre cinquante mille francs de rente. Le beau-pre qu'il dsire,
c'est vous; il m'a charg de sonder vos dispositions. Si vous dites oui,
il viendra aujourd'hui mme vous demander la main de mademoiselle votre
fille, et le mariage sera fait dans quinze jours.

Pour le coup, le duc sauta  bas du lit et regarda le docteur entre les
deux yeux:

Vous n'tes pas fou? lui dit-il; vous ne vous moquez pas de moi? Vous
ne pouvez pas oublier que je suis le duc de La Tour d'Embleuse et que
j'ai le double de votre ge? est-ce bien vrai ce que vous m'avez dit?

--La vrit toute pure.

--Mais il ne sait donc pas que Germaine est malade?

--Il le sait.

--Mourante?

--Il le sait.

--Condamne?

--Il le sait.

Un nuage passa sur la figure du vieux duc. Il s'assit au coin de la
chemine froide sans s'apercevoir qu'il tait presque nu; il appuya les
coudes sur ses genoux et serra sa tte entre ses mains.

Cela n'est pas naturel, reprit-il. Vous ne m'avez pas tout dit, et M.
de Villanera doit avoir quelque motif secret pour demander la main d'une
morte.

--En effet, rpondit le docteur. Mais veuillez vous remettre au lit.
C'est tout une histoire  raconter.

Le duc revint se pelotonner sous la couverture. Ses dents claquaient de
froid et d'impatience, et il attachait ses petits yeux sur le docteur
avec la curiosit inquite d'un enfant qui regarde ouvrir une boite de
bonbons. M. Le Bris ne le fit pas attendre.

Vous savez, lui dit-il, quelle est la position de Mme Chermidy?

--Veuve consolable d'un mari qu'on n'a jamais vu!

--J'ai rencontr M. Chermidy il y a trois ans, et je vous rponds que sa
femme n'est pas veuve.

--Tant mieux pour lui! Peste! mari de Mme Chermidy! c'est une sincure
qui doit rapporter de beaux appointements!

--Voil comme on fait des jugements tmraires! M. Chermidy est un
honnte homme, et mme un officier de quelque mrite. Je ne crois pas
qu'il soit parti de bien haut;  trente-cinq ans, il tait dans la
marine marchande, capitaine au long cours. Il obtint d'tre embarqu sur
un navire de l'tat, comme enseigne auxiliaire, et, aprs deux ans de
services, le ministre lui signa un brevet d'officier. C'est en 1838
qu'il mit son coeur et son paulette aux pieds d'Honorine Lavenaze. Elle
avait pour tout bien ses dix-huit ans, les grands yeux que vous savez,
un bonnet d'Arlsienne qui la coiffait  ravir et une ambition sans
limites. Elle n'tait pas,  beaucoup prs, aussi belle qu'aujourd'hui.
Je sais de sa propre bouche qu'elle tait sche comme un coup de bton
et noire comme un petit corbeau. Mais elle tait en vue, et partant
souhaite. Elle rgnait au comptoir d'un bureau de tabac, et, depuis
le prfet maritime jusqu'aux lves de deuxime classe, toute
l'aristocratie nautique de Toulon venait fumer et soupirer autour
d'elle. Mais rien ne put faire tourner cette forte tte, ni la vapeur de
l'encens, ni la fume du cigare. Elle s'tait jur d'tre sage jusqu'
ce qu'elle et trouv un mari, et nulle sduction ne la fit dmordre de
sa vertu. Les officiers l'avaient surnomme _Croquet_ pour sa duret;
les bourgeois l'appelaient _Ulloa_, parce qu'elle tait assige par la
marine franaise.

Les pouseurs srieux ne lui manquaient pas; on en trouve abondamment
dans les ports de mer. Au retour des longues traverses, l'officier de
marine a plus d'illusions, plus de navet, plus de jeunesse qu'il n'en
avait le jour du dpart; la premire femme qui se prsente  ses yeux
lui apparat aussi belle et aussi sainte que la France retrouve: c'est
la patrie en robe de soie! Le bonhomme Chermidy, simple comme un loup de
mer, fut prfr pour sa candeur; il croqua cette brebis rcalcitrante 
la barbe de ses rivaux.

Cette bonne fortune, qui aurait pu lui faire des ennemis, ne nuisit en
rien  son avenir. Quoiqu'il vct  l'cart, seul avec sa femme, dans
une bastide isole, il obtint un fort joli commandement sans l'avoir
demand. Depuis cette poque, il n'a vu la France qu' trs-rares
intervalles; toujours en mer, il a fait des conomies pour sa femme,
qui, de son ct, conomisait pour lui. Honorine, embellie par la
toilette, par l'aisance et par l'embonpoint, cette richesse du corps, a
rgn dix ans sur le dpartement du Var. Les seuls vnements qui aient
signal son rgne sont la faillite d'un fournisseur de charbon et la
destitution de deux officiers payeurs. A la suite d'un procs scandaleux
o son nom ne fut pas prononc, elle jugea  propos de se montrer sur
une plus vaste scne, et elle prit l'appartement qu'elle occupe encore
dans la rue du Cirque. Son mari naviguait vers les bancs de Terre-Neuve
tandis qu'elle roulait sur Paris. Vous avez assist  ses dbuts,
monsieur le duc?

--Oui, morbleu! et j'ose dire que peu de femmes ont mieux fait leur
chemin. Ce n'est rien d'tre jolie et d'avoir de l'esprit; le grand art
consiste  se poser en millionnaire, et c'est ainsi qu'on se fait offrir
des millions.

--Elle est arrive ici avec deux ou trois cent mille francs grappills
discrtement dans les bureaux. Elle a fait au Bois une telle poussire,
que vous auriez dit que la reine de Saba venait de dbarquer  Paris. En
moins d'une anne, elle a fait parler de ses chevaux, de ses toilettes
et de son mobilier, sans qu'on pt rien dire de positif sur sa conduite.
Moi qui vous parle, je lui ai donn des soins pendant dix-huit mois
avant d'apercevoir le bout de l'oreille. J'aurais gard longtemps mes
illusions, si le hasard ne m'avait mis en prsence de son mari. Il tomba
chez elle, avec sa malle, un jour que j'y tais en visite. C'tait
dans les premiers jours de 1850, il y a trois ans, ou peu s'en faut.
Le pauvre diable arrivait de Terre-Neuve, avec un pied de hle sur la
figure. Il repartait  la fin du mois pour une station de cinq ans dans
les mers de la Chine, et il trouvait naturel d'embrasser sa femme entre
les deux voyages. La livre de _ses_ gens lui fit cligner les yeux,
et il fut bloui des splendeurs de _son_ mobilier. Mais, lorsqu'il
vit apparatre sa chre Honorine dans une petite toilette du matin qui
reprsentait deux ou trois annes de sa solde, il oublia de tomber dans
ses bras, vira de bord sans dire un mot, et fit porter ses bagages au
chemin de fer de Lyon. C'est ainsi que M. Chermidy m'a fait entrer dans
la confidence de madame. J'en ai bien appris d'autres par le comte de
Villanera.

--Arrivons-nous? demanda le duc.

--Un instant de patience. Mme Chermidy avait distingu don Diego quelque
temps avant l'arrive du mari. Elle tait sa voisine au balcon des
Italiens, loge  loge, et elle sut le regarder avec de tels yeux qu'il
se fit prsenter chez elle. Tous les hommes vous diront que son salon
est un des plus agrables de Paris, quoiqu'on n'y rencontre jamais une
autre femme que la matresse de la maison. Mais elle se multiplie. Le
comte se passionna pour elle, par le mme esprit d'mulation qui avait
perdu le malheureux Chermidy. Il l'aima d'autant plus aveuglment
qu'elle lui laissa tous les honneurs de la guerre et parut cder 
un penchant irrsistible qui la jetait dans ses bras. L'homme le
plus spirituel se laisse prendre  cette amorce, et il n'y a point de
scepticisme qui tienne contre la comdie de l'amour vrai. Don Diego
n'est pas un tourdi sans exprience. S'il avait devin un motif
d'intrt, surpris un mouvement calcul, il se mettait en garde, et tout
tait perdu. Mais la fine mouche poussa l'habilet jusqu' l'hrosme.
Elle puisa toutes les ressources de son budget et employa son dernier
sou  faire croire au comte qu'elle l'aimait pour lui. Elle exposa mme
sa rputation, dont elle avait pris tant de soin, et elle se serait
compromise follement, s'il n'y et mis bon ordre. La comtesse douairire
de Villanera, une sainte femme, belle de vieillesse et de roideur, et
semblable  un portrait de Vlasquez chapp du cadre, eut connaissance
des amours de son fils, et n'y trouva rien  redire. Elle aimait mieux
le voir li  une femme du monde que perdu dans les plaisirs faciles o
l'on se ruine et l'on s'avilit.

La dlicatesse de Mme Chermidy tait si chatouilleuse, que don Diego ne
put jamais lui donner une bagatelle. La premire chose qu'elle accepta
de lui, aprs un an d'intimit, fut une inscription de quarante mille
francs de rente. Elle tait grosse d'un fils qui naquit en novembre
1850. Maintenant, monsieur le duc, nous sommes au coeur de la question.

Mme Chermidy a fait ses couches au village de la Bretche-Saint-Nom,
derrire Saint-Germain. J'tais l. Don Diego, ignorant nos lois et
croyant que tout est permis aux personnes de sa condition, voulait
reconnatre l'enfant. Les ans de la famille Villanera sont marquis
de los Montes de Hierro. Je lui expliquai l'axiome de droit: _Is pater
est_, et je lui prouvai que son fils devait s'appeler Chermidy ou ne
pas s'appeler du tout. Le commandant avait travers Paris au mois de
janvier, juste  point pour sauver les apparences. Nous dlibrions
auprs du lit de l'accouche. Elle s'cria que son mari la tuerait
infailliblement si elle essayait de lui imposer cette paternit lgale.
Le comte ajouta que le marquis de los Montes de Hierro ne consentirait
jamais  signer Chermidy. Bref, je dclarai l'enfant  la mairie sous le
nom de Gomez, n de parents inconnus.

Le jeune pre, heureux et malheureux  la fois, a fait part de cet
vnement  la vnrable comtesse. Elle a voulu voir l'enfant, elle
se l'est fait apporter, et on l'lve auprs d'elle, dans son htel du
faubourg Saint-Honor. Il a deux ans; il vient bien, et il ressemble
dj aux vingt-quatre gnrations des Villanera. Don Diego adore son
fils; il ne se console pas de voir en lui un enfant sans nom, et, qui
pis est, adultrin. Mme Chermidy serait femme  remuer des montagnes
pour assurer  son hritier le nom et la fortune des Villanera. Mais la
plus  plaindre est la pauvre douairire. Elle prvoit que don Diego
ne se mariera pas, de peur de dshriter son fils bien-aim; qu'il
dnaturera sa fortune pour la lui rendre en main propre; qu'il vendra
les terres de la famille, et que de ce beau nom et de ces grands
domaines, il ne restera rien au bout de cinquante ans.

Dans cette extrmit, Mme Chermidy a trouv un trait de gnie. Elle
a dit  don Diego: Mariez-vous. Cherchez une femme dans la premire
noblesse de France, et obtenez que, par l'acte du mariage, elle
reconnaisse votre enfant comme sien. A cette condition, le petit Gomez
sera votre fils lgitime, noble de pre et de mre, hritier de tous vos
biens d'Espagne. Ne songez pas  moi: je m'immole.

Le comte a soumis ce projet  sa mre; elle signera des deux mains. La
noble femme a perdu ses illusions sur Mme Chermidy, qui cote plus
de quatre millions  don Diego, et qui parle de se retirer dans
une chaumire pour pleurer son bonheur en pensant  son fils! M. de
Villanera est dupe de cette fausse rsignation. Il croirait commettre
un crime en abandonnant une hrone de l'amour maternel. Enfin, pour
imposer silence  ses scrupules, Mme Chermidy lui a souffl quatre mots
 l'oreille: Mariez-vous pour quelque temps. Le docteur vous cherchera
une femme parmi ses malades. J'ai pens  Mlle de La Tour d'Embleuse,
et je me suis ouvert  vous, monsieur le duc. Ce mariage, si trange
qu'il paraisse  premire vue, et quoiqu'il vous donne un petit-fils
qui n'est pas de votre sang, assure  Mlle Germaine une fin douce et
une prolongation d'existence; il sauve la vie  Mme la duchesse, et
enfin....

--Il me donne cinquante mille livres de rente, n'est-ce pas? Eh bien,
cher docteur, je vous remercie. Dites  M. de Villanera que je suis
son serviteur. Ma fille est peut-tre  enterrer, mais elle n'est pas 
vendre.

--Monsieur le duc, c'est un march que je vous propose, mais si je le
croyais indigne d'un galant homme, je ne m'en mlerais pas, croyez-le
bien.

--Parbleu! docteur, chacun entend l'honneur  sa manire. Nous
avons l'honneur du soldat, l'honneur du boutiquier, et l'honneur
du gentilhomme, qui ne me permet pas d'tre le grand-pre du petit
Chermidy. Ah! M. de Villanera prtend lgitimer ses btards! C'est du
Louis XIV tout pur; mais nous sommes allis  la famille de Saint-Simon!
Cinquante mille francs de rente! j'en ai eu cent vingt mille, monsieur,
sans avoir jamais rien fait, ni bien, ni mal. Je ne me drangerai pas
des traditions de mes anctres pour en gagner cinquante!

--Veuillez remarquer, monsieur le duc, que la famille de Villanera est
digne de s'allier  la vtre. Le monde n'aura rien  dire.

--Il ne manquerait plus que de m'offrir un gendre roturier! J'avoue
qu'en toute autre circonstance don Diego Gomez de Villanera serait bien
mon fait. Il est n, et j'ai entendu louer sa famille et sa personne.
Mais que diable! je ne veux pas qu'on dise: Mlle de La Tour d'Embleuse
avait un fils de deux ans le jour de son mariage!

--On ne dira rien; on ne saura rien. La reconnaissance sera secrte; et
quand on en parlerait? Ni la loi, ni la socit ne font de diffrence
entre un enfant lgitim et un enfant lgitime.

--Voyez-vous Germaine  Saint-Thomas d'Aquin, devant le matre autel,
sous le pole, avec M. de Villanera  sa droite, Mme Chermidy  sa
gauche, un bambin de deux ans sur les bras, et le croque-mort par
derrire? C'est tout simplement abominable, mon pauvre docteur. N'en
parlons plus. Est-ce bien compliqu ces crmonies de reconnaissance?

--Il n'y a point de crmonie. Une phrase dans l'acte de mariage, et
l'tat de l'enfant est en rgle.

--Cette phrase-l est de trop. N'en parlons plus. Pas un mot  la
duchesse; vous me le promettez?

--Je vous le promets.

--Quoi! vraiment, elle est si mal, cette pauvre duchesse? Mais elle
trotte comme  quinze ans!

--L'tat de Mme la duchesse est srieux.

--Et vous croyez, en bonne foi, qu'on la gurirait avec des rentes?

--Je rpondrais de sa vie, si j'obtenais de vous....

--Vous n'obtiendrez rien du tout. Ah! je suis de la vieille roche, moi!
Et voyez si j'ai du mrite  vous refuser! nous n'avons peut-tre pas
dix louis  la maison. Foi de gentilhomme, si quelqu'un mourait ici, je
ne sais pas o l'on trouverait de quoi l'enterrer. Tant pis! tant pis!
noblesse oblige! Le duc de La Tour d'Embleuse ne prend pas les petits
garons en sevrage; et surtout le petit garon de Mme Chermidy! Je
finirai plutt sur la paille. Docteur, je suis content que vous m'ayez
mis  l'preuve, et je ne vous en veux pas. On ne se connat jamais
bien soi-mme, et je n'tais pas trop sr de la figure que je ferais en
prsence de cinquante mille francs de rente. Vous avez tt le pouls
 mon honneur, et il se porte bien, Dieu merci!... M. de Villanera
offrait-il le capital, ou seulement la rente?

--A votre choix, monsieur le duc.

--Et j'ai choisi la misre,  gu! Mais quand je vous disais que la
Fortune tait une capricieuse! Je la connais de longue date; nous avons
t tantt bien, tantt mal ensemble. La voil qui me fait des avances,
mais nenni! Adieu, cher docteur!

M. Le Bris se leva de sa chaise. Le duc le retint par la main.
Remarquez, lui dit-il, que je fais une chose hroque. Vous n'tes pas
joueur? Connaissez-vous les cartes?

--Je joue le whist.

--Alors, vous n'tes pas joueur. Apprenez, mon ami, que lorsqu'on a une
seule fois laiss passer la veine, elle ne revient jamais. En refusant
vos propositions, je renonce  toute espce d'avenir, je me condamne 
perptuit.

--Acceptez donc, monsieur le duc, et ne dfiez pas la fortune contraire.
Quoi! je vous apporte dans mes mains la sant pour Mme la duchesse,
l'aisance pour vous, une fin douce et tranquille pour la pauvre enfant
qui s'teint dans des privations de toute sorte; je relve votre maison
qui croulait dans la poussire; je vous donne un petit-fils tout fait,
un enfant magnifique qui pourra joindre votre nom  celui de son pre,
et tout cela,  quel prix? Moyennant une phrase de deux lignes insre
dans un acte de mariage; et vous me repoussez comme un marchand de honte
et un donneur de mauvais conseils! Vous aimez mieux condamner votre
fille, votre femme et vous-mme, que de prter votre nom  un enfant
tranger! Vous croiriez commettre un crime de lse-noblesse! Mais ne
savez-vous pas  quel prix la noblesse s'est conserve en France et
partout depuis les croisades? Il faut admettre la raison d'tat.
Combien de noms sauvs par miracle ou par adresse! Combien d'arbres
gnalogiques rajeunis par une greffe plbienne!

--Mais presque tous, cher docteur. Je vous en citerai plus de vingt sans
sortir de la rue. D'ailleurs les Villanera sont plus que bons: on peut
s'allier  ces gens-l. A une condition cependant: c'est que l'affaire
se fasse au grand jour, sans hypocrisie. Ma fille peut reconnatre un
enfant tranger, dans l'intrt de deux grandes maisons de France et
d'Espagne. Si quelqu'un demande pourquoi, on lui rpondra par la raison
d'tat. Et vous sauverez la duchesse?

--J'en rponds.

--Vous sauverez ma fille aussi?

Le docteur hocha lentement la tte. Le vieillard reprit d'une voix
rsigne:

Allons! on ne peut pas avoir tout  la fois. Pauvre enfant! Nous
aurions bien voulu partager notre aisance avec elle! Cinquante mille
francs de rente! Je savais bien que la veine me reviendrait!

La duchesse entra l-dessus, et son mari lui rsuma avec une admiration
enfantine les offres de M. Le Bris. Le docteur s'tait lev pour donner
sa chaise  la pauvre femme qui courait sans repos depuis le matin. Elle
s'accouda sur le lit face  face avec le duc, et elle couta les yeux
ferms tout ce qu'il voulut lui dire. Le vieillard, mobile comme
un homme dont la raison est mal assise, avait oubli ses propres
objections. Il ne voyait plus qu'une chose au monde: cinquante mille
francs de rente. Il poussa l'tourderie jusqu' parler  la duchesse
des dangers qu'elle courait et de sa vie  sauver. Mais cette rvlation
glissa sur son coeur sans l'entamer.

Elle rouvrit les yeux et les tourna tristement vers le docteur. H
bien! lui dit-elle, Germaine est donc condamne sans ressource, puisque
cette femme veut la faire pouser  son amant?

Le docteur essaya de lui persuader que toute esprance n'tait pas
perdue. Elle l'arrta du geste, et lui dit: Ne mentez pas, mon pauvre
ami. Ces gens-l ont mis leur confiance en vous. Ils vous ont demand
une fille assez malade et assez dsespre pour qu'on n'et pas 
craindre de la voir gurir. Si elle vivait par quelque accident, si un
jour elle venait se placer entre eux deux pour rclamer ses droits
et chasser la matresse, M. de Villanera vous reprocherait de l'avoir
tromp. Vous ne vous tes pas expos  cela.

M. Le Bris ne put s'empcher de rougir, car la duchesse disait vrai.
Mais il se tira de ce mauvais pas en faisant l'loge de don Diego. Il
le dpeignit comme un noble coeur, un chevalier d'autrefois gar dans
notre sicle. Croyez, madame, dit-il  la duchesse, que si notre chre
malade peut tre sauve, elle le sera par son mari. Il ne la connat
pas; il ne l'a jamais vue; il en aime une autre, et c'est dans un
espoir bien triste qu'il se dcide  placer une femme lgitime entre
sa matresse et lui. Mais plus il a d'intrt  attendre le jour de
son veuvage, plus il se fera un devoir de le retarder. Non-seulement il
environnera sa femme de tous les soins que son tat rclame, mais il
est nomme  s'tablir garde-malade auprs d'elle et  la veiller nuit
et jour. Je garantis qu'il prendra le mariage au srieux, comme tous
les devoirs de la vie. Il est Espagnol, et incapable de jouer avec les
sacrements; il a un culte pour sa mre et une tendresse passionne pour
son enfant. Soyez sre que, du jour o vous lui accorderez la main
de mademoiselle votre fille, il n'aura plus rien de commun avec Mme
Chermidy. Il emmnera sa femme en Italie; je serai du voyage, vous
aussi, et, s'il plat  Dieu de faire un miracle, nous serons trois pour
l'aider, madame la duchesse.

--Parbleu! ajouta le duc. Tout est possible; tout arrive: qui est-ce
qui m'aurait dit ce matin que j'hriterais de cinquante mille livres de
rente?

A ce mot d'hritage, la duchesse refoula un flot de larmes qui lui
montait aux yeux. Mon ami, reprit-elle, c'est une triste chose quand
les parents hritent de leurs enfants. S'il plat  Dieu de rappeler 
lui ma pauvre Germaine, je bnirai dans les pleurs sa main rigoureuse et
j'attendrai auprs de vous l'instant qui doit nous runir. Mais je veux
que la mmoire de mon cher ange aim soit aussi pure que sa vie. Je
conserve depuis plus de vingt ans un vieux bouquet de fleurs d'oranger,
fltri comme mon bonheur et ma jeunesse: je veux pouvoir l'attacher sur
son cercueil.

--Ta! ta! ta! cria le duc; voil bien les femmes! Vous tes malade,
madame, et ce n'est pas la fleur d'oranger qui vous gurira.

--Quant  moi!... dit-elle. Son regard acheva la phrase, et le duc
lui-mme la comprit.

C'est a! dit-il;  votre aise! mourez tous ensemble! Et qu'est-ce que
je deviendrai, moi?

--Vous deviendrez riche, mon bon pre, dit Germaine en ouvrant la porte
de la salle  manger.

La duchesse se leva comme par ressort et courut  sa fille. Mais
Germaine n'avait pas besoin d'tre soutenue. Elle embrassa sa mre et
s'avana jusqu'au lit d'un pas ferme et rsolu, le pas des martyrs.

Elle tait vtue de blanc, comme Pauline au cinquime acte de
_Polyeucte_. Un ple rayon du soleil de janvier tombait sur son front
et lui faisait une aurole. Sa figure sans couleur tait comme une page
efface, o l'on ne voyait briller que deux grands yeux noirs. Une masse
de cheveux d'or, fins et touffus, s'entassait sur sa tte. Les beaux
cheveux sont la dernire parure des phthisiques; ils la gardent jusqu'
la fin, et on l'enterre avec eux. Ses mains transparentes tombaient le
long du corps avec les plis de la draperie. Telle tait la maigreur
de toute sa personne, qu'elle ressemblait  ces cratures clestes qui
n'ont aucune des beauts ni des imperfections de la femme.

Elle s'assit familirement au bord du lit, passa le bras droit autour
du cou de son pre, tendit sa main gauche  la duchesse et l'attira
doucement auprs d'elle. Puis elle montra la chaise  M. Le Bris, et lui
dit: Mettez-vous l, docteur, pour que la famille soit au complet. Je
ne me repens pas d'avoir cout aux portes. J'avais bien peur de n'tre
plus bonne  grand'chose: votre discussion m'a appris que je pouvais
faire un peu de bien ici-bas. Vous tes tmoins que je ne regrettais
point la vie, et que j'en avais fait mon deuil depuis plus de six mois.
Aussi bien ce monde est une triste demeure pour ceux qui ne peuvent pas
respirer sans souffrir. Mon seul regret tait de lguer  mes parents
un avenir de douleurs et de misres: me voil tranquille  prsent.
J'pouserai le comte de Villanera, et j'adopterai l'enfant de cette
dame. Merci, cher docteur; c'est vous qui nous sauvez. Grce  vous,
l'inconduite de ces gens-l rendra l'aisance  mon excellent pre, et
la vie  la noble femme que voici. Moi, je ne mourrai pas inutile. Il me
restait pour tout bien le souvenir d'une vie pure; un pauvre petit
nom sans tache, comme le voile d'une communiante. Je donne cela  mes
parents. Maman, je vous prie de ne point hocher la tte. On ne dsobit
pas aux malades. N'est-ce pas, docteur?

--Mademoiselle, rpondit-il en lui tendant la main, vous tes une
sainte.

--Oui; l'on m'attend l-haut; ma niche est toute prte. Je prierai Dieu
pour vous, mon digne ami, qui ne priez gure.

En parlant ainsi, sa voix avait je ne sais quoi d'ail, d'arien,
de surnaturel; quelque chose qui rappelait la srnit des cieux. La
duchesse tressaillit en l'coutant: il lui semblait que l'me de sa
fille allait s'envoler comme un oiseau dont on a laiss la cage ouverte.
Elle serra Germaine dans ses bras, et lui dit:

Non, tu ne nous quitteras point! Nous irons tous en Italie, et le
soleil te gurira. M. de Villanera est un homme de coeur.

La malade haussa lgrement les paules, et rpondit: L'homme dont
vous parlez ferait bien mieux de rester  Paris, puisqu'il y trouve son
plaisir, et de me laisser tranquillement payer ma dette. Je sais  quoi
je m'engage en prenant son nom. Que dirait-on, grand Dieu! si je leur
jouais le tour de gurir? Mme Chermidy me ferait expulser de ce monde
par autorit de justice. Docteur, est-ce que je serai force de voir M.
de Villanera?

M. Le Bris rpondit par un petit signe affirmatif. Allons, dit-elle,
je lui ferai bon visage. Quant  l'enfant, je l'embrasserai bien
volontiers: j'ai toujours aim les enfants.

La duchesse regarda le ciel comme un naufrag regarde le rivage: Si
Dieu est juste, dit-elle, il ne nous sparera pas; il nous prendra tous
ensemble.

--Non, chre maman; vous vivrez pour mon pre. Vous, papa, vivez pour
vous-mme!

--Je te le promets, repartit navement le vieillard. Ni la duchesse ni
sa fille ne souponnrent l'gosme monstrueux qui se cachait sous cette
rponse. Elles en furent mues jusqu'aux larmes, et le mdecin fut le
seul qui sourit.

Smiramis vint annoncer que le djeuner de M. le duc tait sur la table:
Adieu, mesdames, dit le docteur; je vais porter de grandes nouvelles
au comte de Villanera. Il est  croire que vous recevrez sa visite
aujourd'hui mme.

--Sitt? demanda la duchesse.

--Nous n'avons pas de temps  perdre, dit Germaine.

--En attendant, reprit le duc, il faut aller au plus press: djeunons.




                                 III

                               LA NOCE.


M. Le Bris avait un coup  la porte. Il se fit conduire chez un grand
confiseur du boulevard, acheta un coffret en bois de violette, le fit
remplir de bonbons, remonta en voiture, et dbarqua bientt  la porte
de Mme Chermidy. La belle Arlsienne tait propritaire de sa maison,
quoiqu'elle n'occupt que le premier tage. Le concierge tait un de ses
domestiques, et l'on sonnait deux coups sur un timbre pour lui annoncer
chaque visite.

Les portes s'ouvrirent d'elles-mmes devant le jeune docteur. Un valet
de pied lui cueillit son paletot sur les paules avec tant d'adresse
qu'il en sentit  peine le vent. Un autre l'introduisit sans l'annoncer
dans la salle  manger. Le comte et Mme Chermidy se mettaient  table.
La matresse de la maison lui tendit les deux joues, et le comte lui
serra cordialement la main.

Le couvert tait mis sans nappe sur une table ovale en chne sculpt. La
salle tait revtue de boiseries anciennes et de peintures modernes:
un clbre banquier de la Chausse-d'Antin, qui maniait la brosse  ses
moments perdus, avait offert  Mme Chermidy quatre grands panneaux de
nature morte. Le plafond tait une copie du _Banquet des dieux_ excute
 la Farnsine. Le tapis venait de Smyrne, et les jardinires de
Macao. Un grand lustre flamand au ventre arrondi, aux bras maigres,
s'accrochait impitoyablement au milieu du plafond, sans respect pour
l'assemble des dieux. Deux dressoirs sculpts par Knecht talaient une
profusion de vaisselle, de cristaux et d'argenterie. Sur la table, les
rchauds taient d'argent, le samovar de vermeil, les assiettes de vieux
Chine, les flacons de Bohme et les verres de Venise. Les manches des
couteaux provenaient d'un service de Saxe command par Louis XV.

Si M. Le Bris avait aim les antithses, il pouvait faire une
comparaison assez intressante entre le mobilier de la femme Chermidy et
celui de Mme de La Tour d'Embleuse. Mais les mdecins de Paris sont des
philosophes imperturbables qui voyagent entre le luxe et la misre,
sans s'tonner de rien, comme ils passent du chaud au froid sans jamais
s'enrhumer.

Mme Chermidy tait emmaillotte dans une douillette de satin blanc. Dans
ce costume, elle ressemblait  une chatte sur un dredon,  un bijou
dans un crin. Vous n'avez rien vu de plus brillant que sa personne,
rien de plus moelleux que son enveloppe. Elle avait trente-trois ans,
un bel ge pour les femmes qui ont su se conserver. La beaut, le plus
prissable de tous les biens d'ici-bas, est celui dont la gestion est
la plus difficile. C'est la nature qui la donne; l'art y ajoute peu de
chose, mais il faut savoir la conserver. Les prodigues qui la gaspillent
et les avares qui n'en font rien arrivent en quelques annes au mme
rsultat; la femme de gnie est celle qui se gouverne avec une sage
conomie. Mme Chermidy, ne sans passions et sans vertus, sobre de
tous plaisirs, toujours calme au fond du cur avec les apparences d'une
vivacit mridionale, avait pris soin de sa beaut comme de sa fortune.
Elle mnageait sa fracheur autant qu'un tnor mnage sa voix. Elle
tait de ces femmes qui disent des folies  tout propos et qui n'en font
qu' bon escient; fort capable de jeter un million par la fentre pour
en faire entrer deux par la porte; mais trop prudente pour casser une
noisette avec les dents. Ses anciens admirateurs de Toulon auraient eu
de la peine  la reconnatre, tant elle avait chang  son avantage.
Sans tre aussi blanche qu'une Flamande, elle avait trouv je ne sais o
certains reflets nacrs. La sant lui montait aux joues en petits nuages
roses; sa bouche mignonne, ronde, paisse, ressemblait  une grosse
cerise que les moineaux ont coupe en la becquetant. Ses yeux
ptillaient dans leurs orbites brunes, comme un feu de sarment dans
l'tre de la chemine. L'insouciance et la bonhomie formaient sur son
visage un masque dlicieux. Ses cheveux, d'un noir bleutre, plants
tout prs des sourcils, se dcoupaient sur un front pur, comme les ailes
d'un corbeau sur la neige de dcembre. Tout en elle tait jeune, frais
et souriant; il et fallu de bons yeux pour remarquer aux deux coins
de cette jolie bouche deux rides imperceptibles, fines comme le cheveu
blond d'un nouveau-n, et qui cachaient une ambition insatiable, une
volont de fer, une persvrance chinoise et une nergie capable de tous
les crimes.

Ses mains taient peut-tre un peu courtes, mais blanches comme
l'ivoire, avec des doigts ronds, onduleux, potels, aiguiss, et bonne
griffe au bout. Son pied tait le pied court des Andalouses, arrondi en
fer  repasser. Elle le montrait tel qu'il tait, et ne faisait pas la
sottise de porter des bottines longues. Tout son petit corps tait court
et rondelet, comme ses pieds et ses mains; la taille un peu paisse, les
bras un peu charnus, les fossettes un peu profondes; trop d'embonpoint,
si vous voulez, mais l'embonpoint mignon d'une caille, la rondeur
savoureuse d'un beau fruit.

Don Diego la couvait des yeux avec une admiration enfantine. Les
amoureux de tout ge ne sont-ils pas des enfants? Suivant les thogonies
antiques, l'Amour est un _baby_ de cinq ans et demi, et cependant
Hsiode assure qu'il est plus vieux que le Temps.

Le comte de Villanera descend en droite ligne de ces Espagnols
chevaleresques jusqu'au ridicule, que le divin Cervantes a raills, non
sans les admirer un peu. Rien en lui ne trahit son origine napolitaine,
et l'on dirait que ses anctres ont emmnag avec armes et bagages dans
la vieille vertu de l'Espagne hroque. C'est un jeune homme srieux,
roide, froid, un peu guind, avec un coeur de feu et une me passionne.
Il parle peu, jamais sans rflchir, et de sa vie il n'a menti. Il
n'aime pas  discuter; partant, il cause mal. Il rit bien rarement, mais
son sourire est plein d'une certaine grce affable qui ne manque pas de
grandeur. La gaiet, j'en conviens, sirait mal  sa figure. Essayez de
vous reprsenter don Quichotte jeune et en habit noir. Au premier coup
d'oeil on ne remarque que ses longues moustaches noires, pointues,
cires, luisantes. Son long nez se recourbe vigoureusement comme le bec
d'un aigle; il a les yeux noirs, les sourcils noirs, les cheveux noirs,
le teint uniforme d'une orange de Portugal. Ses dents seraient belles si
elles taient moins longues, et s'il ne fumait pas. Elles sont revtues
d'un mail un peu jaune, mais si solide qu'on en ferait des meules de
moulin. Le blanc de ses yeux aussi tire un peu sur le jaune; cependant
on ne peut pas nier qu'il n'ait de beaux yeux. Quant  sa bouche, elle
est excellente: on aperoit sous sa moustache deux lvres roses comme
celles d'un enfant. Ses bras et ses jambes, ses mains et ses pieds
sont d'une longueur aristocratique. Il a la taille d'un grenadier et la
tournure d'un prince.

Que si vous demandez pourquoi un homme ainsi bti avait pu tomber
dans les mains de Mme Chermidy, je rpondrai que la dame tait plus
attrayante et plus habile que Dulcine du Toboso. Les gens de la trempe
de don Diego ne sont pas les plus difficiles  prendre, et le lion se
jette au pige plus tourdiment qu'un renard. La simplicit, la droiture
et toutes les qualits gnreuses sont autant de dfauts  notre
cuirasse. Un coeur honnte ne se dfie pas aisment des calculs et des
roueries dont il est incapable, et chacun fait le monde  son image.
Si l'on tait venu dire  M. Villanera que Mme Chermidy l'aimait par
intrt, il aurait hauss les paules. Elle ne lui avait rien demand,
et il lui avait tout offert. En acceptant quatre millions, elle lui
avait fait une grce. Il tait son oblig pour ces quatre millions.

Au demeurant,  voir les regards qu'il lui lanait par intervalles,
il tait facile de deviner que toute la fortune des Villanera pouvait
changer de mains dans l'espace de huit jours. Un chien couch aux pieds
de son matre n'est ni plus attentif, ni plus respectueux qu'il
ne l'tait. On lisait dans ses grands yeux noirs la reconnaissance
passionne que tout galant homme voue  la femme qui l'a choisi;
l'admiration religieuse d'un jeune pre pour celle qui lui a donn
son enfant. On y voyait enfin comme un dsir inassouvi, une humble
soumission de la force au caprice, la crainte des refus, une
sollicitation inquite qui prouvait que Mme Chermidy tait une femme
d'esprit.

Le petit docteur, assis en face du comte, formait avec lui un singulier
contraste. M. Le Bris est ce qu'on appelle en France un gentil garon.
Peut-tre lui manque-t-il un centimtre ou deux pour atteindre  la
taille moyenne, mais il est bien fait et bien pris. Sa figure n'est
point sotte, mais je n'ai jamais remarqu s'il avait le nez fait comme
ceci ou comme cela. Sa physionomie dit bien des choses, son signalement
ne vous apprendrait rien. Il s'habille avec une propret voisine de
l'lgance; ses favoris chtains sont bien taills, et la raie de ses
cheveux se continue derrire la tte. Il n'est pas commun, tant s'en
faut, et pourtant il ne ressort pas du commun. Aucune fille  marier ne
le refuserait pour son physique, mais je serai bien tonn si l'on se
jette  l'eau pour lui. Il prendra du ventre  l'ge de quarante ans.

Je ne connais pas de mdecin mieux fait pour la clientle. Il court
matin et soir, du haut en bas de la socit, et il est  sa place
partout. C'est un Alcibiade bourgeois qui se faonne sans travail aux
murs de tout pays. On l'aime au faubourg Saint-Germain pour sa rserve,
 la Chausse-d'Antin pour son esprit, et rue Vivienne pour sa rondeur.
Les femmes de tout rang ont travaill activement  sa renomme, et
savez-vous pourquoi? C'est qu'auprs d'une malade jeune ou vieille,
laide ou jolie, il tmoigne un empressement aimable, une sorte de
galanterie mitoyenne qui participe du respect et de l'amour. Il ne s'est
jamais expliqu sur la nature de ce sentiment; peut-tre aussi ne se
l'explique-t-il pas bien  lui-mme. Mais toutes les femmes ont pour lui
une compassion bienveillante qui peut le mener assez loin.

Ses anciens camarades d'hpital l'ont surnomm, pour ce motif, _la Clef
des coeurs_. Je sais une maison o on l'appelle, et non sans cause, _le
Tombeau des secrets_. Ses jeunes clients du faubourg Saint-Germain lui
reprochent d'entrer tous les soirs dans les coulisses de l'Acadmie
impriale de musique, et l'appellent _la Mort aux rats_. Mais au foyer
de la danse, sa sagesse l'a fait surnommer _le Nouveau continent_.

H bien, Tombeau des secrets, dit Mme Chermidy avec son petit accent
provenal, avez-vous trouv mon affaire?

--Oui, madame.

--Est-ce la poitrinaire en question?

--Mlle de La Tour d'Embleuse.

--Bon! nous ne nous encanaillons pas. J'avais toujours pris intrt aux
poitrinaires. Des femmes qui toussent! H bien, vous voyez, le ciel me
rcompense.

--Docteur, demanda le comte, avez-vous parl des conditions?

--Oui, cher comte; on acceptera tout.

Mme Chermidy poussa un cri de joie: Affaire bcle! Vive Paris, o l'on
achte les duchesses au comptant!

Le comte frona le sourcil. Le docteur reprit vivement:

Si vous aviez pu venir avec moi, madame, je connais votre coeur: vous
auriez pleur.

--C'est donc bien touchant, une duchesse qui vend sa fille? Un pisode
du march aux esclaves?

--Je dirais plutt un pisode de la vie des martyrs.

--Vous tes gentil pour don Diego!

Le docteur raconta la scne o il avait jou son rle. Le comte fut
mu. Mme Chermidy prit son mouchoir et essuya deux beaux yeux qui n'en
avaient pas besoin.

Je suis bien aise, dit le comte, que cette rsolution vienne d'elle.
Si les parents avaient accept d'eux-mmes, je les aurais peut-tre mal
jugs.

--Pardon. Avant de les juger, il faudrait savoir s'ils avaient ce matin
du pain  la maison.

--Du pain!

--Du pain, sans mtaphore.

--Adieu, dit le comte. Je vais souhaiter la bonne anne  ma mre.
Elle dormait ce matin quand je suis sorti de l'htel. Je lui apprendrai
l'effet de votre dmarche, et je lui demanderai ce qu'il faut faire.
Comment, docteur, il y a des gens qui manquent de pain!

--J'en ai rencontr quelques-uns dans ma vie. Malheureusement je n'avais
pas un million  leur offrir comme aujourd'hui.

Le comte baisa la main de Mme Chermidy et courut  l'htel de sa mre.
La jolie femme resta en tte--tte avec le docteur.

Puisqu'il y a des gens qui manquent de pain, dit-elle, allons, docteur,
une tasse de caf!... Comment pourrai-je bien la voir, cette martyre de
la poitrine? Car enfin il faut que je sache  qui je prte mon enfant.

--Mais, par exemple,  l'glise, le jour du mariage.

--A l'glise! Elle peut donc sortir?

--Sans doute.... en voiture.

--Je la croyais plus avance que cela.

--Vous vouliez donc un mariage _in extremis_?

--Non, mais je veux tre sre. Bont divine! docteur, si elle s'avisait
de gurir!

--La Facult de mdecine serait bien tonne.

--Et don Diego serait bien mari! et je vous tuerais, la Clef des
coeurs!

--Hlas! madame, je ne me sens pas en danger.

--Comment, hlas!

--Pardonnez-moi; c'est le mdecin qui parlait, et non l'ami.

--Une fois marie, vous allez encore la soigner?

--Faut-il la laisser mourir sans secours?

--Dame! pourquoi l'pouse-t-on? Ce n'est pas pour qu'elle soit
ternelle?

Le docteur rprima un mouvement de dgot, et rpondit, du ton le plus
naturel, en homme dont la vertu n'est pas pdante:

Mon Dieu! madame, c'est une habitude prise, et je suis trop vieux pour
me corriger. Nous autres mdecins, nous soignons nos malades comme le
chien de Terre-Neuve repche les noys. Affaire d'instinct. Un chien
sauve aveuglment l'ennemi de son matre. Moi, je soignerai la pauvre
crature comme si nous avions tous intrt  la gurir.

Aprs le dpart du docteur, Mme Chermidy passa dans son cabinet de
toilette et se livra aux mains de sa femme de chambre. Pour la premire
fois depuis longtemps elle se laissa habiller sans y prendre garde:
elle avait bien d'autres soucis! Ce mariage qu'elle avait prpar, cette
combinaison savante dont elle s'applaudissait comme d'un trait de
gnie, pouvait tourner  sa confusion et  sa ruine. Il ne fallait qu'un
caprice de la nature ou la stupide honntet d'un mdecin pour djouer
ses calculs les plus savants et frauder ses plus chres esprances. Elle
se prit  douter de tout, de son amant et de son toile.

Vers trois heures, le dfil des visites commena dans son salon. Elle
dut sourire  toutes les paires de favoris qui s'approchrent de sa
jolie figure et s'extasier sur quarante botes de bonbons qui sortaient
toutes de la mme boutique. Elle maudit de bon coeur les aimables
importunits du jour de l'an, mais elle ne laissa rien percer du souci
qui la rongeait. Tous ceux qui sortirent ensemble de chez elle firent
son loge dans l'escalier.

Elle avait un talent bien prcieux chez une matresse de maison: elle
savait faire causer tout le monde. Elle parlait  chacun de ce qui
l'intressait le plus; elle amenait les gens sur leur terrain. Cette
femme sans ducation, trop paresseuse et trop fivreuse pour garder
un livre  la main, se faisait un fonds de connaissances utiles en
feuilletant tous ses amis. Ils lui en savaient tous le meilleur gr du
monde. Nous sommes ainsi btis; nous remercions intrieurement celui qui
nous force  dbiter notre tirade favorite ou  raconter l'histoire que
nous disons bien. Celui qui nous fait montrer notre esprit n'est
jamais une bte, et lorsqu'on est content de soi, on n'est mcontent de
personne. Les hommes les plus intelligents travaillaient  la rputation
de Mme Chermidy, tantt en lui fournissant des ides, tantt en disant
avec une secrte complaisance:

C'est une femme suprieure, elle m'a compris.

Dans le cours de cette aprs-dne, elle mit la main sur un homoeopathe
en renom, qui soigne les sants les plus illustres de Paris. Elle trouva
moyen de le questionner devant sept ou huit personnes sur le point qui
la proccupait.

Docteur, lui dit-elle, vous qui savez tout, apprenez-moi si l'on gurit
les phthisiques?

L'homoeopathe lui rpondit galamment qu'elle n'aurait jamais rien 
dmler avec cette maladie-l.

Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle. Je m'intresse de tout mon coeur
 une pauvre enfant dont les poumons sont dans un triste tat.

--Envoyez-moi chez elle, madame. Il n'y a pas de gurison impossible 
l'homopathie.

--Vous tes bien bon. Mais son mdecin, un simple allopathe, assure
qu'elle n'a plus qu'un poumon. Encore est-il attaqu.

--On peut le gurir.

--Le poumon, soit. Mais la malade?

--La malade peut vivre avec un seul poumon. Cela s'est vu. Je ne vous
promets pas qu'elle sera capable de gravir le mont Blanc au pas de
course, mais elle vivra tout doucement, pendant plusieurs annes, 
force de mnagements et de globules.

--C'est un avenir, cela! Je n'aurais jamais cru qu'on pt vivre avec un
seul poumon.

--Nous avons des exemples assez nombreux. L'autopsie a dmontr....

--L'autopsie! mais on ne fait l'autopsie que des morts!

--Vous avez raison, madame, et j'ai l'air d'avoir dit une sottise.
Cependant, coutez bien ceci. En Algrie, le btail des Arabes est
gnralement phthisique. Les troupeaux sont mal soigns, ils passent la
nuit dans les champs, et prennent des maladies de poitrine. Nos sujets
musulmans ne vont pas chez le vtrinaire: ils laissent  Mahomet le
soin de gurir leurs vaches et leurs boeufs. Ils en perdent beaucoup par
cette ngligence, mais ils ne perdent pas tout. Les animaux gurissent
quelquefois, sans le secours de l'art et malgr tous les ravages que
la maladie a pu faire dans leur corps. Un de nos confrres de l'arme
d'Afrique a vu tuer dans les abattoirs de Blidah des vaches guries de
la phthisie pulmonaire, et qui vivaient depuis plusieurs annes avec
un seul poumon en trs-mauvais tat. Voil l'autopsie dont je voulais
parler.

--Je comprends, dit Mme Chermidy. Alors, si l'on tuait toutes les
personnes qui vivent dans notre monde, on en trouverait quelques-unes
qui n'ont pas les poumons au complet?

--Et qui ne s'en portent pas beaucoup plus mal. Prcisment, madame.

Une heure plus tard, le cercle s'tait renouvel autour de la chemine
du salon. Mme Chermidy vit entrer un vieil allopathe endurci, qui ne
croyait pas aux miracles, qui mettait volontiers les choses au pis,
et s'tonnait qu'un animal aussi fragile que l'homme pt arriver sans
accident jusqu' la soixantaine.

Docteur, lui dit-elle, vous auriez d arriver un instant plus tt, vous
avez perdu un beau pangyrique de l'homopathie. M. P., qui sort d'ici,
se vantait de nous faire vivre tous sans un seul poumon. Est-ce que vous
l'auriez laiss dire?

Le vieux mdecin haussa les sourcils avec un imperceptible mouvement
d'paule. Madame, reprit-il, le poumon est  la fois le plus dlicat et
le plus indispensable de tous nos organes; il renouvelle la vie  chaque
seconde par un prodige de combustion que Spallanzani et les plus grands
physiologistes n'ont ni expliqu ni dcrit. Sa contexture est d'une
fragilit effrayante; sa fonction l'expose  des dangers sans cesse
renaissants. C'est dans le poumon que notre sang vient se mettre en
contact immdiat avec l'air extrieur. Si l'on songeait que l'air
est presque toujours ou trop froid, ou trop chaud, ou mlang de gaz
dltres, on ne respirerait pas une fois sans faire son testament.
Un philosophe allemand qui a prolong sa vie  force de prudence, le
clbre Kant, lorsqu'il faisait sa promenade hyginique de tous les
jours, avait soin de fermer la bouche et de respirer exclusivement par
les narines, tant il craignait l'action directe de l'atmosphre ambiante
sur ses poumons!

--Mais alors, cher docteur, nous sommes tous condamns  mourir de la
poitrine?

--On en meurt beaucoup, madame, et les homopathes n'y changent rien.

--Mais on gurit aussi! Voyons: je suppose qu'un homme jeune et bien
portant pouse une jeune et belle phthisique. Il l'emporte en Italie,
il se dvoue  la gurir, il l'entoure des soins d'un homme comme vous.
Est-ce qu'on ne pourrait pas en deux ou trois ans....

--Sauver le mari? c'est possible. Encore n'en rpondrais-je pas.

--Le mari! le mari! mais quel danger?

--Danger de contagion, madame. Qui sait si les tubercules qui naissent
dans les poumons d'un phthisique ne rpandent pas dans l'air environnant
des semences de mort? Mais pardon, ce n'est ni le lieu ni le moment
de dvelopper une thorie nouvelle dont je suis l'inventeur et que
je compte soumettre un de ces jours  l'Acadmie de mdecine. Je veux
seulement vous raconter un fait que j'ai observ.

--Parlez, cher docteur: c'est plaisir et profit d'couter un savant tel
que vous.

--Il y a cinq ans, madame, j'ai donn des soins  la femme d'un
tailleur de la rue Richelieu, une pauvre petite crature abominablement
phthisique. Son mari tait un grand Allemand, solide, bien bti et rouge
comme une pomme. Ces gens-l s'adoraient. Ils ont eu, en 1849, un enfant
qui n'a pas vcu. La femme est morte en 1850: j'avais fait tout ce que
j'avais pu pour la sauver. On m'a demand le compte de mes visites, et
j'ai pass deux ans sans retourner dans la maison. Le tailleur m'a
fait chercher l'anne dernire: je l'ai trouv dans son lit, tellement
chang, que je ne voulais pas le reconnatre. Il tait phthisique au
troisime degr. J'avisai une petite boulotte qui pleurait  son chevet.
C'tait sa nouvelle femme: il avait fait la sottise de se remarier.
Le malade mourut, conformment au programme. La veuve a hrit de sa
maladie. Je lui ai fait une visite hier, et quoique le mal ait t pris
 temps, je ne rponds de rien.

Mme Chermidy consigna sa porte  cinq heures et s'enfona dans une
mditation fort mlancolique.

Elle n'avait jamais dsespr de devenir comtesse de Villanera. Toute
femme qui trompe son mari aspire ncessairement au veuvage;  plus forte
raison lorsqu'elle a un amant riche et garon. Elle avait tout lieu de
croire que Chermidy ne serait pas ternel. Du homme qui vit entre le
ciel et l'eau est un malade en danger de mort.

Ses esprances avaient pris un corps depuis la naissance du petit Gomez.
Elle tenait le comte par un lien tout-puissant sur les mes honntes,
l'amour paternel. En mariant M. de Villanera  une mourante, elle
assurait l'avenir de son fils et le sien. Mais  la veille d'accomplir
ce projet triomphant, elle dcouvrait deux dangers qu'elle n'avait
pas prvus. Germaine pouvait gurir. Si elle succombait, elle pouvait
entraner le comte avec elle et lui lguer un germe de mort. Dans le
premier cas, Mme Chermidy perdait tout, jusqu' son enfant. De quel
droit irait-elle rclamer le fils lgitime de don Diego et de Mlle de
La Tour d'Embleuse? D'un autre ct, si le comte devait mourir aprs sa
femme, elle ne se souciait pas de l'pouser. Elle se sentait trop belle
et trop jeune pour jouer le rle de la seconde femme du tailleur.

Heureusement, pensait-elle, rien n'est encore fait. On peut chercher un
autre expdient. Le comte est amoureux, il est pre; j'en ferai tout ce
qu'il me plaira. S'il faut absolument qu'il se marie pour adopter son
fils, nous trouverons une autre malade dont la mort soit plus sre et
dont le mal ne soit pas contagieux. Elle se disait, pour se rassurer,
que le vieil allopathe tait un original capable d'inventer les thories
les plus absurdes. Elle avait entendu soutenir que la pulmonie se
transmettait quelquefois de pre en fils; mais elle trouvait naturel
que Germaine gardt pour elle la maladie et la mort, comme biens
paraphernaux. Ce qui l'inquitait srieusement, c'tait la possibilit
d'une de ces gurisons merveilleuses qui djouent tous les calculs de la
prudence humaine. Elle se mit  har le docteur Le Bris, autant pour ses
scrupules que pour son talent. Elle se promit enfin d'arrter toutes les
dmarches de don Diego, jusqu' ce qu'elle et pris toutes ses srets.

Mais les vnements avaient fait un grand pas dans la journe, et le
comte vint lui apprendre  dix heures du soir que ses plans avaient t
suivis de point en point.

Don Diego, en sortant de table, avait couru chez sa mre. La vieille
comtesse est une femme de la mme toffe que son fils, haute, sche,
osseuse, modele comme une planche, campe majestueusement sur deux
grands pieds, noire  faire peur aux petits enfants, et grimaant un
sourire aristocratique entre deux bandeaux de cheveux gris. Elle couta
le rcit de don Diego avec la condescendance roide et ddaigneuse des
grandes vertus d'autrefois pour les petitesses d'aujourd'hui. De
son ct, le comte ne fit rien pour attnuer ce qu'il y avait de
rprhensible dans les calculs de son mariage. Ces deux personnes
honntes, mais entranes par la force des choses dans un de ces marchs
scabreux qui se signent quelquefois  Paris, n'taient proccupes que
des moyens de faire dignement une chose que leurs anctres n'auraient
pas faite. La douairire n'assaisonna la conversation d'aucun reproche,
mme muet; le temps des remontrances tait pass: il ne s'agissait plus
que d'assurer l'avenir de la maison en sauvant le nom des Villanera.

Lorsque toutes choses furent convenues, la comtesse monta dans son
carrosse et se fit mener  l'htel de Sangli. Les valets de pied du
baron la conduisirent jusqu' l'appartement de la duchesse. Smiramis
lui ouvrit la porte et l'introduisit au salon. M. et Mme de La Tour
d'Embleuse la reurent auprs d'un petit feu flambant, fait de matriaux
tranges: deux planches de la cuisine, une chaise de paille et quelques
champignons de portemanteau. La duchesse avait fait autant de toilette
qu'elle avait pu. Sa robe de velours noir tait bleue  tous les plis.
Le duc portait le ruban de ses ordres sur un habit plus rp que celui
d'un matre d'criture.

L'entrevue fut froide et solennelle. Mme de La Tour d'Embleuse ne
pouvait vouloir aucun bien  des gens qui spculaient sur la mort
prochaine de sa fille. Le duc tait plus  l'aise; il essaya d'tre
charmant. Mais la raideur de la douairire paralysa toutes ses grces,
et il se sentit froid jusque dans le dos. Mme de Villanera, par une
erreur qui se commet souvent aux premires rencontres, enveloppa dans un
mme jugement le duc et la duchesse. Elle les souponna d'empressement,
et elle crut lire en eux une joie sordide. Cependant elle n'oublia pas
les intrts pressants qui l'amenaient, et elle exposa froidement le
motif de sa dmarche. Elle dbattit, en notaire, toutes les conditions
du mariage, et lorsqu'on fut d'accord sur tous les points, elle se leva
de son fauteuil et dit d'une voix mtallique:

Monsieur le duc, madame la duchesse, j'ai l'honneur de vous demander la
main de Mlle Germaine de La Tour d'Embleuse, votre fille, pour le comte
Diego Gomez de Villanera, mon fils.

Le duc rpondit que sa fille tait trs-honore du choix de M. de
Villanera.

On fixa d'un commun accord le jour du mariage, et la duchesse alla
chercher Germaine pour la prsenter  la douairire. La pauvre enfant
pensa mourir de frayeur en comparaissant devant ce grand spectre de
femme. La comtesse la trouva bien, lui parla maternellement, la baisa au
front, et se dit en elle-mme: Pourquoi faut-il qu'elle soit condamne
 mort? c'tait peut-tre la bru qui me convenait.

En rentrant  l'htel, Mme de Villanera trouva don Diego qui jouait avec
l'enfant dans un salon pav de joujoux. Le pre et le fils formaient un
groupe assez plaisant; un tranger en et souri. Le comte maniait
cette frle crature avec une tendresse craintive: il tremblait qu'un
mouvement de ses grands bras ne mit sa progniture en morceaux. Le petit
garon tait fort pour son ge, mais laid, disgracieux et farouche 
l'excs. Depuis un an qu'on l'avait spar de sa nourrice, il n'avait
vu que deux tres humains, son pre et sa grand'mre, et il vivait entre
ces deux colosses comme Gulliver dans l'le des Gants. La douairire
s'tait squestre auprs de lui; elle faisait et recevait fort peu
de visites, de peur qu'une parole imprudente ne traht le secret de la
maison. Les seuls complices de cette ducation clandestine taient cinq
ou six vieux serviteurs blanchis sous la livre, gens d'un autre ge et
d'un autre pays. Vous auriez dit des dbris de l'arme de Gonzalve
ou des naufrags de _l'Invincible Armada_. A l'ombre de cette trange
famille, l'enfant grandissait tristement. Il n'avait pas la compagnie
des petits tres de son ge, et l'on prenait une peine inutile pour lui
apprendre  jouer. On voit des enfants de deux ans qui savent tout dire;
qu'il prononait  grand'peine cinq ou six mots de deux syllabes. Don
Diego l'adorait tel quel: un pre est toujours pre; mais il avait
peur de don Diego. Il disait _maman_  la vieille comtesse, mais il
ne l'embrassait pas souvent sans pleurer. Quant  sa mre, il la
connaissait de vue; il la rencontrait de temps en temps au Bois, dans un
carrefour cart, loin des alles o la foule se promne. Mme Chermidy
laissait son coup  distance et venait  pied jusqu' la voiture du
comte; elle embrassait l'enfant  la drobe, lui donnait des bonbons,
et lui disait avec une tendresse sincre: Mon pauvre chien, tu ne seras
donc jamais  moi! Il n'et pas t prudent de le conduire chez elle,
quand mme la douairire l'aurait permis. Mme Chermidy sauvait les
apparences. Tout Paris souponnait sa position. Mais le monde fait une
grande diffrence entre une femme convaincue et une femme souponne. Il
se trouvait par ci par l quelques mes assez naves pour rpondre de sa
vertu.

Mme de Villanera annona  son fils que la demande tait faite et
agre. Elle fit l'loge de Germaine sans rien dire de la famille; elle
dpeignit la misre o vivaient les La Tour d'Embleuse. Don Diego
avisa aux moyens d'envoyer un prompt secours sans humilier personne.
La comtesse voulait tout simplement ouvrir sa bourse au vieux duc,
bien sre qu'il ne refuserait pas d'y puiser; mais le comte trouva plus
dcent d'acheter immdiatement la corbeille et de glisser dans un des
tiroirs mille louis pour la marie. Cette aumne cache sous les fleurs
servirait  payer les dettes criardes et  nourrir la famille pendant
quinze jours. Aussitt fait que dit. La mre et le fils coururent aux
emplettes. Avant de sortir, Mme de Villanera baisa les joues oranges de
son petit-fils en disant: Va, mon pauvre btard, tu auras un nom pour
tes trennes!

Rien n'est impossible  Paris: la corbeille fut improvise en quelques
heures. Tous les marchands envoyrent dans la soire des toffes, des
dentelles, des cachemires et des bijoux. La comtesse prit soin de tout
ranger elle-mme et de placer les rouleaux d'or dans le tiroir aux
pingles. A dix heures, la corbeille partit pour l'htel de Sangli, et
le comte pour l'htel Chermidy.

Germaine et la duchesse talrent avec une froide curiosit les trsors
qu'on leur envoyait. Mme de La Tour d'Embleuse admirait les parures de
sa fille comme Clytemnestre admira les bandelettes funbres destines
au front d'Iphignie. Germaine rappela  ses parents le chapitre de
Bernardin de Saint-Pierre o Virginie dpense l'argent de sa tante en
menus prsents pour sa famille et ses amis. Que ferons-nous de tout
ceci, dit-elle, nous qui n'avons plus d'amis et plus de famille? Voil
beaucoup de bien perdu. Le duc ouvrit les tiroirs avec un noble ddain,
en homme  qui toutes les splendeurs ont t familires; mais son
indiffrence ne tint pas en prsence de l'or. Ses yeux s'allumrent. Ces
mains aristocratiques, qui s'taient ouvertes si souvent pour donner,
se crisprent avidement comme les serres d'un avare. Il prit plaisir 
ventrer tous les rouleaux,  faire scintiller l'or fauve sous la
lueur d'une lampe fumeuse; il fit tinter  son oreille ces disques
frmissants, qui sonnaient joyeusement les funrailles de Germaine.

La passion est un niveau brutal qui galise tous les hommes. M. le duc
de La Tour d'Embleuse aurait pu faire sa partie  neuf heures du
matin, sous le vestibule de l'htel, dans le concert des domestiques.
Cependant, l'ducation reprit le dessus. Le duc serra l'argent dans le
tiroir et dit avec une froideur bien joue: C'est  Germaine; garde-le
bien, ma fille. Tu nous en prteras un peu pour faire bouillir la
marmite. Nous avons dn sommairement aujourd'hui. Si j'tais riche
comme je le serai dans un mois, je vous mnerais souper au cabaret.
La malade et la mourante devinrent la secrte convoitise du vieillard.
Vous ne sauriez croire avec quel tendre empressement, avec quelle
piti respectueuse Germaine le fora de puiser dans sa caisse, et de la
duchesse lui fit sa toilette pour qu'il s'en allt souper  Paris. Il
rentra vers deux heures du matin. Sa femme et sa fille entendirent un
pas ingal dans le corridor qui longeait leur chambre. Mais ni l'une ni
l'autre n'ouvrit la bouche, et chacune rgla le bruit de sa respiration
pour faire croire  l'autre qu'elle dormait.

Don Diego et Mme Chermidy passrent une soire orageuse. La belle
Arlsienne commena par dbiter  son amant toutes ses objections contre
le mariage. Le comte, qui ne discutait jamais, lui rpondit par deux
raisons sans rplique: L'affaire est faite, et c'est vous qui l'avez
voulu. Elle changea de note, et essaya l'effet des menaces. Elle jura
de rompre avec lui, de le quitter, de reprendre son enfant, de faire
un clat, de mourir. La petite dame tait belle dans son courroux: elle
avait des airs de msange effarouche, auxquels un amoureux ne pouvait
rester insensible. Le comte demanda grce, mais sans rien rabattre de
sa rsolution. Il pliait comme ces bons ressorts d'acier qu'on flchit
 grand effort, et qui se redressent avec la promptitude de l'clair.
Alors elle ouvrit l'cluse de ses larmes; elle puisa l'arsenal de ses
tendresses. Elle fut pendant trois quarts d'heure la plus malheureuse et
la plus aimante des femmes. Vous auriez cru,  l'entendre, qu'elle tait
la victime, et Germaine le bourreau. Don Diego pleura avec elle: les
larmes coulaient sur sa figure mle comme la pluie sur une statue de
bronze. Il fit toutes les lchets que l'amour commande. Il parla de la
future comtesse avec une froideur qui frisait le mpris; il jura sur son
honneur qu'elle ne vivrait pas longtemps. Il offrit  Mme Chermidy de
lui montrer Germaine avant le mariage. Mais sa parole tait donne, et
les Villanera ne reviennent jamais sur ce qu'ils ont dit. Tout ce que
la dame put obtenir, c'est qu'il viendrait la voir jusqu'au jour de la
crmonie, clandestinement,  l'insu de tout le monde, et surtout de sa
mre.

Le lendemain, Mme de Villanera le conduisit  l'htel de Sangli, et le
prsenta  sa nouvelle famille. Visite de crmonie, qui dura un quart
d'heure au plus. Germaine faillit s'vanouir en sa prsence. Elle a dit
plus tard que cette physionomie dure l'avait pouvante, qu'elle avait
cru voir entrer l'homme qui devait la mettre en terre. Quant  lui,
il se sentait mal  l'aise. Cependant il trouva quelques paroles de
politesse et de reconnaissance dont la duchesse fut touche.

Il revint tous les jours, sans sa mre, tandis que les bans se
publiaient. Il apportait un bouquet, suivant la coutume tablie.
Germaine le pria de choisir des fleurs sans parfum. Elle supportait
difficilement les odeurs. Ces entrevues quotidiennes le gnaient
beaucoup et fatiguaient Germaine; mais il fallait se conformer 
l'usage. M. Le Bris craignit un moment que la malade ne succombt
avant le jour fix. Les craintes du docteur gagnrent Mme Chermidy.
Lorsqu'elle vit que Germaine tait bien condamne, elle eut peur de
la voir finir trop tt, et elle s'intressa  sa vie. Quelquefois elle
conduisait le comte jusqu' la rue de Poitiers, et l'attendait dans sa
voiture.

La duchesse avait compris qu'elle ne pouvait marier sa fille dans le
galetas de l'htel de Sangli. Elle loua pour mille francs par mois un
bel appartement meubl dans une maison voisine. Germaine y fut porte
sans accident, par un jour de soleil. C'est l que don Diego vint faire
sa cour; la vieille comtesse y venait aussi souvent que lui, et elle
y restait plus longtemps. Elle ne tarda pas  juger Mme de La Tour
d'Embleuse, et la glace fut bientt rompue. Elle admira les vertus de
cette noble femme, qui avait chemin pendant huit ans sous des portes
basses sans courber la tte une seule fois. De son ct, la duchesse
reconnut dans Mme de Villanera une de ces mes d'lite que le monde
n'apprcie point, parce qu'il s'arrte  l'enveloppe. Le lit de Germaine
servit de trait d'union  ces deux mres. La vieille comtesse disputa
plus d'une fois  Mme de La Tour d'Embleuse les fatigues et les dgots
de l'tat de garde-malade. C'tait  qui se chargerait des soins les
plus pnibles et de ces corves o clate le dvouement du sexe sublime.

Le vieux duc donnait  sa femme un supplment de soucis dont elle se ft
bien passe. L'argent lui avait rendu une troisime jeunesse. Jeunesse
sans excuse, dont les folies froides et refrognes n'intressent plus
personne. Il vivait hors de chez lui, et la sollicitude discrte de la
duchesse n'osait s'enqurir de ses actions. Il cherchait, disait-il,
 se distraire de ses chagrins domestiques. L'or de sa fille
glissait entre ses doigts, et Dieu sait quelles sont les mains qui
le ramassaient! Il avait perdu, en huit annes de misre, ce besoin
d'lgance qui ennoblit jusqu'aux sottises d'un homme bien n. Tous
les plaisirs lui taient bons, et il lui arriva d'apporter au chevet de
Germaine les odeurs nausabondes de l'estaminet. La duchesse tremblait
 l'ide d'abandonner ce vieil enfant  Paris, avec plus d'argent qu'il
n'en faut pour tuer dix hommes. De l'emmener en Italie, il n'y fallait
pas songer. Paris tait le seul endroit o il et connu la vie, et
son coeur tait enchan au bitume des boulevards. La pauvre femme se
sentait tirailler par deux devoirs contraires. Elle aurait voulu se
dchirer en deux, pour adoucir les derniers moments de sa fille et
pour ramener la vieillesse gare de son incorrigible mari. Germaine
assistait de son lit aux combats intrieurs qui bouleversaient la
duchesse. A force de souffrir ensemble, la mre et la fille taient
arrives  s'entendre sans rien dire et  n'avoir qu'une me pour
deux. Un jour, la malade dclara nettement qu'elle ne quitterait pas la
France: Ne suis-je pas bien ici? dit-elle. A quoi bon agiter sur les
grands chemins un flambeau qui va s'teindre?

Mme de Villanera entra l-dessus avec le comte et M. Le Bris. Chre
comtesse, dit Germaine, tenez-vous absolument  m'envoyer en Italie? Je
suis bien mieux ici pour ce que j'ai  faire, et je ne voudrais pas que
ma mre s'loignt de Paris.

--Eh! qu'elle y reste! dit la comtesse avec sa vivacit espagnole.
Nous n'avons pas besoin d'elle, et je vous soignerai, moi, mieux
que personne. Vous tes ma fille, entendez-vous? et nous vous le
prouverons.

Le comte insista sur la ncessit du voyage, et le docteur fit chorus
avec lui. D'ailleurs, ajouta M. Le Bris, Mme la duchesse ne nous serait
pas prcisment utile. Deux malades dans une voiture n'avancent pas les
affaires. Le voyage vous est bon, il fatiguerait Mme la duchesse.

Au fond de l'me, l'honnte garon voulait pargner  la duchesse le
spectacle de l'agonie de sa fille. Il fut convenu que Mme de La Tour
d'Embleuse resterait  Paris. Germaine partirait avec son mari, sa
belle-mre, son fils et le docteur.

M. Le Bris s'tait engag un peu tourdiment  quitter sa clientle.
Ce voyage pouvait lui coter cher, s'il durait longtemps. Le difficile
n'tait pas de trouver un confrre qui prit soin de la duchesse et de
ses autres malades; mais Paris est une ville o les absents ont tort,
et celui qui ne s'y montre pas tous les jours y est bientt oubli. Le
jeune docteur avait pour Germaine une amiti solide, mais l'amiti
ne nous emporte jamais jusqu' l'oubli de nous-mmes: c'est un des
privilges de l'amour.

De son ct, don Diego avait  coeur de faire grandement son devoir, et
il voulait emmener Germaine avec son mdecin lgitime. Il demanda  M.
Le Bris ce qu'il gagnait par anne:

Vingt mille francs, dit le docteur. L-dessus, j'en touche cinq ou six
mille.

--Et le reste?

--On me le doit. Nous autres mdecins, nous n'avons pas recours aux
huissiers.

--Feriez-vous le voyage d'Italie pour vingt mille francs par an?

--Mon pauvre comte, ne parlons pas d'annes. Le reste de ses jours doit
se compter par mois, peut-tre par semaines.

--Mettons donc deux mille francs par mois et soyez  nous!

M. Le Bris frappa dans la main du comte. L'intrt se mle  toutes les
affections humaines. Il joue son rle dans la comdie aussi bien que
dans le drame. L'amour et la haine, le crime et la vertu, la vie et la
mort ne s'entre-choquent jamais sans coudoyer un personnage brillant et
sonore qui s'appelle l'argent.

C'est le docteur qui fut charg de remettre  M. le duc de La Tour
d'Embleuse le prix de sa fille. Don Diego n'aurait jamais su donner un
million  un gentilhomme. M. Le Bris, qui connaissait le duc, s'acquitta
facilement de la commission. Il lui porta une inscription de cinquante
mille francs de rente et lui dit:

Monsieur le duc, voici la sant de Mme la duchesse.

--Et la mienne! ajouta le vieillard. Vous nous avez rendu service,
docteur, et je veux vous attacher  ma maison.

Le jeune homme reprit finement:

C'est chose faite, monsieur le duc.

Il les soignait tous pour rien depuis trois ans.

Le matin du mariage on vint essayer la robe de Germaine. Elle se prta
doucement  cette triste plaisanterie. La couturire s'aperut qu'un
point du corsage s'tait dcousu.

Je rparerai cela, dit-elle.

--A quoi bon? rpondit la malade. Je ne l'userai pas.

On lui apporta son voile et sa coiffure. Elle remarqua l'absence des
fleurs d'oranger. C'est bien, dit-elle; je craignais qu'on et oubli
quelque chose.

Ces apprts taient d'une tristesse funbre. Maman, dit Germaine,
vous rappelez-vous ces vers du pote Jasmin, dont vous m'avez lu la
traduction dans la _Revue des Deux Mondes_?

  Tous les chemins devraient fleurir,
  Car belle pouse va sortir;
  Devraient fleurir, devraient grener,
  Car belle pouse va passer!

Comment donc la pice finissait-elle? Je ne me le rappelle plus. Ah! m'y
voici!

  Tous les chemins devraient gmir,
  Car belle morte va sortir;
  Devraient gmir, devraient pleurer,
  Car belle morte va passer.

La duchesse fondit en larmes. Germaine lui demanda pardon de sa lchet.
Attendez, dit-elle, vous me verrez devant l'ennemi! Je dois porter
dignement votre nom. Ne suis-je pas le dernier des La Tour d'Embleuse?

Les tmoins de don Diego furent l'ambassadeur d'Espagne et le secrtaire
de la lgation des Deux-Siciles. Ceux de Germaine taient le baron de
Sangli et le docteur Le Bris. Tout le faubourg fut invit  la messe de
mariage. M. de Villanera connaissait l'lite de Paris, et le vieux duc
n'tait pas fch de ressusciter publiquement en millionnaire. Les trois
quarts des invits furent exacts au rendez-vous; malgr la discrtion de
toutes les parties intresses, le public se doutait de quelque chose.
Dans tous les cas, c'est un spectacle rare et curieux que le mariage
d'une mourante. Minuit sonnant, deux ou trois cents voitures, qui
venaient du bal ou du thtre, ouvrirent leurs portires sur la petite
place de Saint-Thomas-d'Aquin.

La marie descendit le marchepied dans les bras du docteur Le Bris. On
la trouva moins ple qu'on n'avait espr. Elle avait pri sa mre de
lui mettre du rouge pour jouer cette comdie.

Elle s'avana d'un pas ferme jusqu'au prie-Dieu qui lui tait destin.
Son pre lui donnait la main et marchait triomphalement  sa gauche
en lorgnant l'assistance. Le singulier vieillard ne put retenir une
exclamation en apercevant dans la foule un charmant visage  demi voil.
Il s'cria comme sur le boulevard: Jolie femme!

C'tait Mme Chermidy qui venait juger par ses yeux combien la marie
avait encore  vivre.

Aprs la crmonie, une chaise attele de quatre chevaux de poste
emporta les voyageurs vers la barrire Fontainebleau. Mais elle tourna
bride au boulevard extrieur et revint  l'htel de Villanera. Il
fallait prendre le petit Gomez et donner  Germaine quelques heures de
repos. C'est la docteur Le Bris qui coucha la marie.




                                 IV

                          VOYAGE EN ITALIE.


Germaine dormit peu la premire nuit de ses noces. Elle tait couche
dans un grand lit  baldaquin, au milieu d'une chambre inconnue. Une
veilleuse d'albtre pendue au plafond clairait mal les tapisseries.
Mille figures grimaantes se dtachaient de la muraille et semblaient
danser autour du lit. Pour la premire fois depuis vingt ans, la
duchesse, qui ne s'tait jamais loigne de sa fille, lui manquait.
Elle tait remplace par Mme de Villanera, grande ombre attentive, mais
disgracieuse  faire peur. Dans un milieu si peu rassurant, la pauvre
fille n'osait ni veiller ni dormir. Elle fermait les yeux pour ne pas
voir les tapisseries, mais elle les rouvrait aussitt. D'autres images
plus effrayantes se glissaient jusque sous ses paupires. Elle croyait
voir la Mort en personne, comme les imagiers du moyen ge l'ont
reprsente sur les missels. Si je m'endors, pensait-elle, personne
ne viendra me rveiller: ils m'ont mise ici pour mourir. Une grande
pendule de Roule marquait les heures sur la chemine. Les coups secs du
balancier, la rgularit inflexible du mouvement, lui donnrent sur
les nerfs: elle pria la comtesse d'arrter sa pendule. Mais bientt le
silence lui parut plus redoutable que le bruit: elle fit rendre la vie 
l'innocente machine.

Vers le matin, la fatigue fut plus forte que tous les soucis. Germaine
laissa tomber ses paupires appesanties. Elle se rveilla presque
aussitt, et vit avec terreur que ses mains taient croises sur sa
poitrine. Elle savait que c'est dans cette posture qu'on ensevelit les
morts. Elle jeta hors des couvertures ses petits bras dcharns, et se
cramponna au bois de lit comme  la vie. La comtesse s'empara de sa main
droite, la baisa doucement et la garda sur ses genoux. Alors seulement
la malade entra dans son repos et sommeilla jusqu'au jour. Elle rva que
la comtesse se tenait  sa droite avec des ailes blanches et une figure
anglique. Elle voyait  sa gauche une autre femme dont il lui fut
impossible de reconnatre la figure. Tout ce qu'elle en distingua,
c'est un voile de guipure noire, deux grandes ailes de cachemire et des
griffes de diamants. Le comte marchait d'un pas agit; il allait d'une
femme  l'autre, et chacune des deux lui parlait  l'oreille. Enfin le
ciel s'ouvrit; il en descendit un bel enfant joufflu, semblable  ces
petits chrubins qui gardent le tabernacle des glises. Il vola en
souriant vers la malade; elle tendit les bras pour le recevoir, et le
mouvement qu'elle fit la rveilla.

Comme elle ouvrait les yeux, une portire s'carta sans bruit; elle
vit entrer la vieille comtesse en costume de voyage, et le jeune Gomez
trottant  ses cts. L'enfant sourit par instinct  cette belle petite
femme blanche qui avait des cheveux en or, et il fit mine de grimper
sur le lit. Germaine essaya de le prendre, mais elle n'tait pas assez
forte. Mme de Villanera l'enleva comme une plume et le jeta doucement
parmi les oreillers de sa nouvelle mre.

Ma fille, dit-elle avec une motion mal contenue, je vous prsente le
marquis de los Montes de Hierro.

Germaine prit l'enfant par la tte et l'embrassa deux ou trois fois.
Le petit Gomez se laissa faire de bonne grce; je crois mme qu'il
lui rendit un baiser. Elle le regarda longtemps et sentit son coeur
s'mouvoir. Je ne sais quel travail se fit au fond de sa pense; mais,
aprs un effort invisible, elle dit  demi-voix: Mon fils!

La douairire l'embrassa pour cette bonne parole.

Marquis, dit-elle, voici ta petite mre.

L'enfant rpta en souriant: Mre!

Veux-tu, demanda Germaine, que je sois ta mre?

--Oui, dit-il.

--Pauvre petit, ce n'est pas pour longtemps; non!

--Non! fit l'enfant sans comprendre ce qu'il disait.

Ds ce moment le fils et la mre furent deux amis. Le petit Gomez ne
voulut plus sortir de la chambre, et il assista d'autorit  la toilette
de Germaine. Elle le tenait sur ses genoux quand le comte de Villanera
vint souhaiter le bonjour  sa femme et lui baiser la main. Elle prouva
une sorte de honte de se voir ainsi surprise, et elle laissa glisser
l'enfant sur le tapis.

Germaine n'avait encore aim que sa mre et son pre. Elle n'avait pas
t en pension; elle n'avait pas eu d'amies; elle n'avait pas aperu
dans un parloir les grands frres de ses amies. Le gaspillage d'amour et
d'amiti qui se fait dans les pensionnats, et qui use avant le temps le
coeur des jeunes filles, n'avait pas entam les richesses de son me.
Elle aima donc sa belle-mre et son fils en prodigue qui ne craint pas
de se ruiner; elle voua au docteur Le Bris une tendresse fraternelle,
mais il lui semblait impossible d'aimer son mari: cela seul tait
au-dessus de ses forces; il valait mieux y renoncer. Non que le comte
ft un homme dsagrable; une autre que Germaine l'aurait trouv
parfait. De tous ses compagnons de voyage, il fut assurment le plus
patient, le plus attentif et le plus dlicat; un chevalier d'honneur
charg d'escorter une jeune reine n'aurait pas mieux fait son devoir.
C'tait lui qui disposait toutes choses pour la marche et pour le repos,
rglait le pas des chevaux, choisissait les gtes et prparait les
logements. On marchait  petites journes, de manire  faire dix lieues
en deux tapes.

Cette faon de courir pourrait user la patience d'un homme jeune et bien
portant: don Diego ne craignait que d'aller trop vite et de fatiguer
Germaine. Il tait fumeur, je crois vous l'avoir dit. Ds le premier
jour du voyage, il se rduisit  fumer deux cigares par jour, un le
matin avant de partir, l'autre le soir avant de se coucher. Mais un
matin la malade lui dit:

N'avez-vous pas fum? Je le sens  l'odeur de vos habits.

Il laissa ses cigares  la premire auberge, et ne fuma plus.

La malade acceptait tout de son mari sans lui savoir gr de rien. Ne
lui avait-elle pas donn plus qu'il ne pourrait jamais rendre? Elle se
rptait  tout propos que don Diego la soignait par devoir, ou plutt
par acquit de conscience; que l'amiti n'entrait pour rien dans toutes
ses attentions; qu'il jouait froidement le rle d'un bon mari; qu'il
aimait une autre femme; qu'il ne s'appartenait pas; qu'il avait laiss
son coeur en France. Elle songeait enfin que cet homme, si soigneux
de la faire vivre longtemps, l'avait pouse dans l'esprance qu'elle
mourrait bientt, et elle s'indignait de le voir retarder de tous ses
efforts l'vnement qu'il htait de tous ses voeux.

Elle fut aussi dure pour lui qu'elle tait douce pour tout le monde.
Elle occupait le fond de la voiture avec la vieille comtesse. Don
Diego, le docteur et l'enfant tournaient le dos aux chevaux. Si parfois
l'enfant grimpait sur ses genoux, si la douairire, endormie par un
mouvement monotone, laissait tomber sa tte sur cette paule amaigrie,
elle jouait avec l'enfant, elle berait la douairire. Mais il ne
fallait pas mme que son mari lui demandt comment elle se trouvait.

Elle lui rpondit un jour avec une cruaut sanglante: Cela va bien; je
souffre beaucoup. Don Diego regarda le paysage, et pleura sur les roues
de la voiture.

Le voyage dura trois mois, sans changer ni la sant ni l'humeur de
Germaine. Elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle tranait. Elle avait
toujours son mari en grippe, mais elle s'accoutumait  lui. L'Italie
entire passa le long de sa voiture sans qu'elle s'intresst  rien, ni
qu'elle voult se fixer quelque part. Il est vrai qu'en hiver l'Italie
ressemble beaucoup  la France. Il y gle un peu moins, mais il y pleut
beaucoup plus.

Le climat de Nice lui aurait fait grand bien. Don Diego avait dj lou,
sur la promenade des Anglais, une jolie villa peinte en rose, avec un
jardin d'orangers en plein rapport. Mais elle s'ennuya de voir dfiler
au long du jour toute une population de poitrinaires. Les condamns
qu'on exile  Nice se font peur les uns aux autres, et chacun d'eux lit
sa destine dans la pleur de son voisin. Allons  Florence! dit-elle.
Don Diego fit atteler pour Florence.

Elle trouva que la ville avait un air de fte qui semblait narguer son
malheur. La premire fois qu'on la conduisit  la promenade, qu'elle
entendit la musique des rgiments autrichiens, et que les bouquetires
joufflues lancrent des fleurs dans sa voiture, elle reprocha durement
 son mari de l'avoir expose  un contraste si cruel. Restait Pise;
on l'y porta. Elle voulut voir le _Campo santo_ et le chef-d'oeuvre
pouvantable d'Orcagna. Ces peintures funbres, ces tableaux de la Mort,
matresse de la vie, frapprent son imagination. Elle sortit de l plus
morte que vive.

Elle exprima le dsir d'aller jusqu' Rome. Le climat de la grande ville
ne pouvait pas lui faire grand bien, mais elle semblait arrive  ce
point o le mdecin ne refuse plus rien  son malade. Elle vit Rome,
et crut entrer dans une vaste ncropole. Ces rues dsertes, ces palais
vides, ces grandes glises o l'on voit d'espace en espace un fidle
agenouill, prirent  ses yeux une physionomie spulcrale.

Elle partit pour Naples, et ne s'y trouva pas mieux. On l'avait loge 
Sainte-Lucie. Le plus beau golfe de l'univers roulait et droulait ses
eaux bleues devant elle; le Vsuve fumait sous ses fentres; la
place tait bien choisie pour vivre et mourir. Mais elle supportait
impatiemment les bruits de la rue, le cri aigu des cochers, le pas
sonore des patrouilles suisses, et la chanson des pcheurs. Elle maudit
cette ville criarde et remuante o il n'est pas mme permis de souffrir
en paix. On offrit de lui trouver dans le voisinage une retraite plus
tranquille; elle voulut chercher elle-mme, et fit une dbauche de
mouvement qui l'puisa en quelques jours. Le docteur admirait qu'elle
et rsist  tant de fatigues. Il fallait que la nature et construit
son corps avec des matriaux solides, ou qu'une me bien vigoureuse
retardt la ruine de cet difice croulant.

On lui montra Sorrente et Castellamare; on la promena pendant huit jours
de village en village sans la dcider  faire un choix. Un soir, elle
eut la fantaisie de visiter Pompe au clair de lune. C'est une ville
dans mon genre, dit-elle avec un sourire amer. Il est juste que les
dbris se consolent entre eux. Il fallut la traner pendant deux heures
sur le pav ingal de la ville morte. C'est une promenade dlicieuse
pour un esprit qui se porte bien. La journe avait t belle; la nuit
tait presque tide. La lune clairait les objets comme un soleil
d'hiver. Le silence ajoutait au spectacle un charme doux et solennel.
Les ruines de Pompe n'ont pas la grandeur crasante de ces monuments
romains qui inspirrent de si longues phrases  Mme de Stal. C'est le
reste d'une ville de dix mille mes; les difices privs et publics
y ont une petite physionomie provinciale. En entrant dans ces rues
troites, en ouvrant ces maisonnettes, on pntre dans la vie intime de
l'antiquit, on est reu en ami chez un peuple qui n'est plus.

Vous trouvez l dedans un singulier mlange du sentiment artistique qui
distinguait les anciens et du mauvais got qui appartient aux petits
bourgeois de tous les temps. Rien n'est plus plaisant que de dcouvrir
sous la poussire de vingt sicles des jardinets pareils  ceux des
Invalides, avec le jet d'eau microscopique, les petits canards de marbre
et la statuette d'Apollon au milieu. Voil le domaine d'un citoyen
romain qui vivait de ses rentes en l'an 79 de l're chrtienne! La
gaiet champenoise du docteur s'battait doucement au milieu de ces
curieux dbris. Don Diego traduisait  sa femme les rcits interminables
du gardien. Mais l'impatience fbrile de la malade brlait tout le
plaisir du voyage. La pauvre fille ne s'appartenait plus; elle tait
 son mal et  la mort prochaine. Elle ne marchait que pour se sentir
vivre, et ne parlait que pour entendre le bruit de sa voix. Elle allait
en avant, revenait sur ses pas, demandait  revoir ce qu'elle avait vu,
s'arrtait en chemin et s'ingniait  chercher des caprices que personne
ne pt satisfaire. Sur les neuf heures, le froid la prit, et elle
proposa de retourner  l'auberge. Dcidment, dit-elle, je veux mourir
ici; j'y serai tranquille. Mais elle s'avisa que le Vsuve n'avait
peut-tre pas dit son dernier mot, et qu'il pourrait verser une nappe de
feu sur sa tombe. Elle parla de retourner  Paris, et se mit au lit avec
un frisson de mauvais augure.

La douairire soupa auprs d'elle. L'enfant tait couch depuis
longtemps. L'aubergiste de _la Couronne de fer_ invita les hommes 
descendre  la salle  manger: ils y seraient mieux que dans une chambre
de malade, et ils auraient de la compagnie. Le docteur accepta la
proposition, et don Diego le suivit.

La compagnie se rduisait  deux personnes: un gros peintre franais,
gaillard de bonne humeur, et un jeune Anglais rose comme une crevette.
Ils avaient vu rentrer Germaine, et ils avaient devin sans peine de
quel mal elle mourait. Le peintre professait une philosophie gaie, comme
tout homme qui digre bien. Moi, monsieur, disait-il  son voisin, si
jamais je suis pris de la poitrine, ce qui n'est pas probable, je ne me
drangerai pas d'une semelle. On gurit partout, on meurt partout. L'air
de Paris est peut-tre celui qui convient le mieux aux poitrinaires.
On parle du Nil: c'est les aubergistes du Caire qui font courir ce
bruit-l. Sans doute la vapeur du fleuve est bonne  quelque chose; mais
le sable du dsert, on ne le compte donc pas? Il vous entre dans les
poumons, il s'y loge, il s'y amasse, et bonsoir!... Vous me direz:
mourir pour mourir, on a bien le droit de choisir la place. C'est une
ide que je comprends. Avez-vous voyag dans la rgence de Tunis?

--Oui.

--Vous n'avez vu couper le cou  personne?

--Non.

--Eh bien, vous avez perdu. Voil des gens qui tiennent  choisir leur
place! Lorsqu'un Tunisien est condamn  mort, on lui donne jusqu'au
coucher du soleil pour choisir l'endroit o il lui plat d'avoir la tte
coupe. De grand matin, deux bourreaux le prennent bras dessus, bras
dessous, et l'emmnent dans la campagne. Chaque fois qu'ils arrivent
 quelque joli coin de paysage, une fontaine, deux palmiers, les
excuteurs disent au patient: Comment te trouves-tu ici? Il serait
inutile de chercher mieux.--Allons plus loin, dit l'autre; il y a des
mouches. On le promne ainsi jusqu' ce qu'il ait trouv un endroit 
sa convenance, et il se dcide gnralement au coucher du soleil. Il
se met  genoux, les deux voisins tirent leurs couteaux et lui coupent
familirement la tte. Mais il a la consolation de mourir sur un terrain
de son choix.

J'ai connu  Paris une danseuse, fort bien portante du reste, qui tait
frue de la mme ide. Elle s'tait offert un terrain au Pre-Lachaise.
Elle allait le voir de temps en temps, et toujours avec un nouveau
plaisir. Ses six mtres taient situs dans un des plus beaux quartiers
du cimetire; tous monuments bourgeois aux environs, et la vue sur la
grande rue. Mais c'est surtout vous autres Anglais qui donnez dans
ce travers-l. J'en ai rencontr un qui voulait se faire enterrer 
tretat, parce que l'air y est pur, qu'on y voit la mer, et qu'on n'y a
jamais eu le cholra. On m'a parl d'un autre qui achetait des terrains
dans tous les pays o il passait, pour n'tre pas pris au dpourvu.
Malheureusement, il est mort dans la traverse de Liverpool  New-York,
et le capitaine l'a fait jeter  l'eau.

Don Diego et le docteur se seraient bien passs d'entendre ce discours,
et ils allaient prier leur voisin de changer de conversation, quand le
jeune Anglais prit la parole.

Moi, monsieur, dit-il, j'tais malade, il y a deux ans, comme la jeune
dame que nous avons vue passer. Les mdecins de Londres et de Paris
m'avaient sign mon passe-port, et je cherchais un terrain. Je l'ai
choisi aux les Ioniennes, dans la partie mridionale de Corfou. Je m'y
suis install en attendant mon heure, et je m'y suis trouv si bien que
l'heure a pass.

Le docteur prit la parole avec ce sans faon qui rgne dans les tables
d'hte d'Italie: Vous avez t phthisique, monsieur?

--Au troisime degr, si toutefois la Facult ne s'est pas moque de
moi. Il cita les noms des mdecins qui l'avaient trait et condamn.
Il raconta comment il avait fini par se soigner lui-mme, sans remdes
nouveaux,  la campagne, loin du bruit, dans l'attente de la mort, et
sous le ciel de Corfou.

M. Le Bris lui demanda la permission de l'ausculter. Il s'y refusa avec
une terreur comique. On lui avait cont l'histoire du mdecin qui tua
son malade pour savoir comment il avait guri.

Une heure aprs, le comte tait assis au chevet de Germaine. La malade
avait la figure rouge, la parole haletante. Venez ici, dit-elle  son
mari. J'ai  vous parler srieusement. Remarquez-vous que je vais mieux
ce soir? Je suis peut-tre en voie de gurison. Voil votre avenir
compromis. Si j'allais vivre! Je vous ai dj fait perdre trois mois;
personne ne s'y attendait. Nous avons la vie dure dans ma famille: il
faudra me tuer. Vous en auriez le droit, je le sais; vous avez pay pour
cela. Mais laissez-moi encore quelques jours: la lumire est si belle!
Il me semble que l'air devient plus doux  respirer.

Don Diego lui prit la main: elle tait brlante. Germaine, lui dit-il,
je viens de dner avec un jeune Anglais que je vous montrerai demain.
Il tait plus malade que vous,  ce qu'il assure; le ciel de Corfou l'a
guri. Voulez-vous que nous allions  Corfou?

Elle se leva sur son sant, le regarda dans les yeux, et lui dit avec
une motion qui tenait du dlire:

Dis-tu vrai?... Je pourrais vivre?... Je reverrais ma mre? Ah! si
tu me sauvais, toute ma vie serait trop peu pour payer tant de
reconnaissance. Je te servirais en esclave; j'lverais ton fils; j'en
ferais un grand homme!... Malheureuse! ce n'est pas pour cela que tu
m'as choisie. Tu aimes cette femme, tu la regrettes, tu lui cris, tu
aspires au moment de la revoir, et toutes les heures de ma vie sont des
vols que je te fais!

Elle fut au plus mal pendant deux jours, dans cette chambre d'auberge,
et l'on crut qu'elle mourrait sur les ruines de Pompe. Cependant elle
put se lever dans la premire semaine d'avril. On la conduisit  Naples;
on l'embarqua sur un paquebot qui partait pour Malte, et de l un vapeur
du Lloyd autrichien la transporta jusqu'au port de Corfou.




                                  V

                               LE DUC.


M. et Mme de La Tour d'Embleuse avaient dit adieu  leur fille dans la
sacristie de Saint-Thomas d'Aquin. La duchesse avait beaucoup pleur; le
duc avait pris la sparation plus gaiement, pour rassurer sa femme et sa
fille; peut-tre aussi parce qu'il n'avait pas trouv de larmes dans ses
yeux. Au fond du coeur, il ne s'attendait pas  la mort de Germaine. Lui
seul, avec la vieille comtesse de Villanera, croyait au miracle de la
gurison. Ce chevalier servant de la fortune tait fermement convaincu
qu'un bonheur ne vient jamais seul. Tout lui semblait possible, depuis
qu'il avait repris le dessus et que la veine lui tait revenue. Il
commena par prdire le rtablissement de sa femme, et l'vnement lui
donna raison.

La duchesse tait d'une constitution robuste, comme toute sa famille.
Les fatigues, les veilles et les privations avaient eu grande part 
la maladie critique que l'ge lui avait apporte. Ajoutez les angoisses
quotidiennes d'une mre qui attend le dernier soupir de sa fille. Mme de
La Tour d'Embleuse souffrait autant et plus des douleurs de Germaine que
des siennes. Lorsqu'elle fut spare de sa chre malade, elle se remit
peu  peu, et elle partagea moins pniblement des maux qu'elle ne voyait
plus. L'imagination nous fait souffrir aussi bien que les sens, mais un
malheur loign de nos yeux perd quelque chose de sa crudit. Si
nous voyons craser un homme dans la rue, nous prouvons une douleur
physique, comme si la voiture nous avait blesss nous-mmes; le rcit de
cet vnement dans les _Faits divers_ d'un journal nous effleure assez
lgrement. La duchesse ne pouvait tre ni heureuse ni tranquille,
mais du moins elle chappa  l'action directe du danger sur son systme
nerveux. Elle ne fut jamais rassure, mais elle ne vcut pas dans
l'attente du dernier soupir de sa fille. Elle n'ouvrit jamais sans
trembler une lettre d'Italie; mais, dans l'intervalle de chaque
courrier, elle eut des instants de rpit. Aux vives angoisses qui la
torturaient, succda une douleur sourde, que l'accoutumance lui rendit
familire. Elle prouva le triste soulagement d'un malade qui est pass
de l'tat aigu  l'tat chronique.

Un ami du jeune docteur lui donnait ses soins deux ou trois fois
par semaine; mais son vrai mdecin tait toujours M. Le Bris. Il lui
crivait rgulirement, ainsi qu' Mme Chermidy, et, quoiqu'il s'tudit
 ne jamais mentir, les deux correspondances ne se ressemblaient gure.
Il rptait  la pauvre mre que Germaine vivait, que la maladie s'tait
arrte en chemin, et que cette heureuse suspension d'une marche fatale
pouvait faire esprer un miracle. Il ne se vantait pas de la gurir, et
il disait  Mme Chermidy que Dieu seul pouvait ajourner indfiniment
le veuvage de don Diego. La science tait impuissante  sauver la jeune
comtesse de Villanera. Elle vivait encore, et la maladie semblait s'tre
arrte en route, mais comme un voyageur se repose dans une auberge,
pour mieux marcher le lendemain. Germaine tait toujours faible pendant
le jour, fivreuse et agite aux approches de la nuit. Le sommeil lui
refusait ses consolations; l'apptit lui venait par caprices, et elle
repoussait les mets avec dgot ds qu'elle les avait effleurs. Sa
maigreur tait effrayante, et Mme Chermidy aurait eu plaisir  la voir.
Cette peau limpide et transparente accusait chaque saillie osseuse et
chaque pli musculaire; les pommettes des joues semblaient sortir de la
figure. Il fallait, en vrit, que Mme Chermidy ft bien impatiente pour
demander quelque chose de mieux!

Le duc n'en savait pas si long, et il clbrait dj par des
rjouissances varies la gurison de sa fille. Dans l'ge de la sagesse,
ce vieillard, dont on et respect les cheveux blancs s'il n'avait pris
soin de les teindre, rsistait mieux qu'un jeune homme  toutes les
fatigues du plaisir. On devinait aisment qu'il serait plus tt au bout
de ses cus qu'au bout de ses besoins et de ses forces. Les hommes qui
sont entrs tard dans la vie trouvent des rserves extraordinaires pour
leurs dernires annes.

Il avait peu d'argent comptant, tout millionnaire qu'il tait.
Le premier semestre de ses rentes devait choir au 22 juillet; en
attendant, il fallait vivre sur les 20 000 fr. de la corbeille. C'tait
assez pour le mnage et pour les petites dettes, qui attendent moins
patiemment que les grosses. Si la duchesse avait eu la disposition de
cette modeste fortune, elle aurait mis la maison sur un pied honorable;
mais le duc avait toujours tenu l'argent sous sa clef, lorsqu'il y
avait eu de l'argent au logis. Il satisfit peu de cranciers; il refusa
poliment d'acheter des meubles, et garda, en dpit de la duchesse et
de la raison, un appartement de 12 000 francs, o il n'tait presque
jamais. De temps en temps il donnait un louis  Smiramis pour les
dpenses de la cuisine, mais il ne songea pas  demander combien on lui
devait pour ses gages. Il acheta deux ou trois robes magnifiques  la
duchesse, qui manquait du linge le plus ncessaire. Ce qu'il employait
chaque jour  ses dpenses personnelles tait un secret entre son tiroir
et lui.

Ne croyez pas cependant qu'il afficht l'gosme odieux de certains
maris qui jettent l'argent sans compter et veulent connatre  un
centime prs les dbourss de leurs femmes. Il accordait  la duchesse
autant de libert pour les petites dpenses qu'il s'en rservait pour
les grandes. Il tait toujours cet homme poli, prvenant et tendre que
la pauvre femme adorait jusque dans ses fautes. Il s'informait de sa
sant avec une attention presque filiale. Il lui rptait au moins une
fois par jour: Vous tes mon ange gardien. Il lui donnait des noms
si doux que, sans le tmoignage des miroirs, elle aurait pu se croire
 vingt ans. C'est quelque chose, cela; et le plus mauvais mari n'est
mprisable qu' moiti lorsqu'il laisse une douce illusion  sa victime.
Un grand artiste qui a vu notre socit avec les yeux de Balzac, et
qui l'a mieux dessine, M. Gavarni, a mis ce singulier jugement dans la
bouche d'une femme du peuple: Mon homme, un chien fini; mais le roi des
hommes! Traduisez la phrase en style noble, et vous comprendrez l'amour
obstin de la duchesse pour son mari.

Cependant le vieillard descendait rapidement tous les chelons qu'un
homme bien n peut descendre. Lorsque le bruit de sa nouvelle fortune
se fut rpandu dans Paris, il retrouva au Bois un certain nombre
d'anciennes connaissances qui avaient pris l'habitude de dtourner la
tte  sa rencontre. On l'invita dans quelques-uns de ces salons
du faubourg Montmartre, o les hommes les plus lgants et les plus
honorables vont quelquefois porter la bonne compagnie et chercher la
mauvaise. Il retrouva a et l des meubles qu'il avait achets de son
argent; il regarda l'heure  des pendules dont il avait pay la facture.
La rage du jeu, qui sommeillait en lui depuis plusieurs annes, se
rveilla plus ardente qu'autrefois; mais il joua en dupe, autour de ces
tapis suspecte o la police vient de temps en temps balayer les enjeux.
Ce monde dangereux, qui excelle  flatter tous les vices dont il
vit, mnagea une rentre triomphale au duc de La Tour d'Embleuse. On
applaudit en lui cette jeunesse posthume qui sortait de la misre comme
Lazare de son tombeau. On lui prouva qu'il avait vingt ans; il essaya
de se le prouver  lui-mme. Il se remit  souper, au grand dtriment de
son estomac; il but du vin de Champagne, fuma des cigares et casse des
bouteilles. Dans ces sortes de runions, la dignit reste au vestiaire.
Cependant les nouveaux dbarqus de la province, les trangers gars 
Paris ou les fils de famille chapps de tutelle, admirrent les grandes
faons et la tournure aristocratique de ce gentilhomme dchu. Les
hommes le respectaient plus qu'il ne se respectait lui-mme; les femmes
contemplaient en lui une ruine qu'elles avaient faite et qui tenait bon,
malgr tout. Dans un certain recoin de la socit, on fait plus de
cas d'un vtran qui a mang cent vingt mille livres de rente que d'un
soldat qui a perdu deux bras sur le champ de bataille.

Il suivit cette socit sur tous les terrains o elle se transporte.
Il fut assidu aux premires reprsentations des petits thtres; on le
remarqua aux avant-scnes des Folies-Dramatiques. Le respect de son nom,
qui l'avait accompagn dans la premire moiti de sa carrire, parut
l'abandonner sans retour. Il devint en deux mois le vieillard le plus
affich de Paris. Peut-tre aurait-il mis plus de retenue dans sa
conduite si le bruit de ses actions avait pu arriver jusqu' sa famille.
Mais Germaine tait en Italie; la duchesse tait clotre au faubourg;
il n'avait rien  mnager.

Le contraste de son nom et de sa conduite lui fit en peu de temps une
popularit de bas tage dont il se laissa enivrer. On le vit,  la
sortie du spectacle, dans un caf du boulevard du Temple, entour de
figurants au menton bleu et de comdiens infimes qui buvaient du punch
en son honneur, le contemplaient de tous leurs yeux raills, et se
disputaient la gloire de serrer la main  un duc qui n'tait pas fier.
Il tomba plus bas encore, s'il est possible. Dans un temps o les
Porcherons sont bien passs de mode, il franchit les barrires avec sa
compagnie, et s'assit plus d'une fois devant un saladier de vin rouge,
 la table d'un cabaret. Il est bien difficile, au XIXe sicle, de
s'encanailler avec lgance. C'est un tour de force que la cour de Louis
XV a tent avec quelque succs. Deux ou trois grands seigneurs franais
et trangers ont essay de faire revivre ces traditions du _bon_ temps,
mais en pure perte. L'me la plus hautaine croule avec une rapidit
incroyable dans les divertissements malsains et les ftes nausabondes
des faubourgs. Les seules dbauches auxquelles on rsiste quelque temps
sont celles qui cotent fort cher. Le contentement de peu, qui est une
vertu chez les hommes de travail, est le dernier degr de l'abaissement
chez les hommes de plaisir.

Le pauvre duc tait au plus bas quand deux personnes lui tendirent la
main par des motifs bien diffrents. Ses sauveurs furent le baron de
Sangli et Mme Chermidy.

M. de Sangli venait de temps en temps sonner chez les La Tour
d'Embleuse. Il tait leur ancien propritaire, le tmoin du mariage
de Germaine, et l'ami de la famille. Il trouvait toujours la duchesse,
jamais le duc; mais tout Paris lui donnait des nouvelles de son
dplorable ami. Il rsolut de le sauver comme il l'avait log autrefois,
pour l'honneur du faubourg.

Le baron est ce qu'on appelle encore aujourd'hui un parfait gentilhomme.
Il n'est pas beau, et il a quelque peu la physionomie de son nom. Sa
grosse figure colore se cache dans un buisson de barbe rousse. Il est
robuste comme un chasseur, avec une pointe de ventre, et vous ne lui
donneriez pas plus de quarante ans, quoiqu'il en ait cinquante. Les
barons de Sangli datent d'une poque o l'on btissait solidement.
Assez riche pour mener grand train sans rien faire, il se traite en ami,
prend soin de sa personne, et vit pour vivre bien. Son costume et sa
tournure sont galement aristocratiques. On le rencontre le matin
dans des vtements larges, solides, confortables et d'une lgance
coquettement nglige. Le soir, il est irrprochable sans avoir l'air
habill. Il est de ces hommes fort rares dont la tenue ne frappe jamais
les yeux: on dirait que leurs habits ont pouss sur eux et sont le
feuillage naturel de leur personne. Ses redingotes se font  Londres
et ses habits  Paris. Il a soin de son corps, cet autre vtement de
l'homme. Il monte  cheval tous les jours et frquente le jeu de paume;
le soir il est abonn aux deux opras, et il fait le whist  son club.
Beau joueur, bon convive et buveur magnifique; grand connaisseur en
cigares, grand amateur de tableaux, assez bon cavalier pour gagner un
steeple-chase, trop sage pour faire courir et jeter sa fortune dans une
curie d'entranement; indiffrent aux livres nouveaux, insouciant des
choses politiques, prteur facile  ceux qui peuvent rendre, gnreux
 l'occasion pour ceux qui n'ont rien, trs-rond avec les hommes, d'une
politesse cavalire avec les femmes, il est aimable et bon comme tous
les gostes intelligents. Faire le bien sans s'incommoder, c'est encore
de l'gosme.

Le sauvetage du pauvre duc n'tait pas une opration facile. Le baron
n'en serait jamais venu  bout sans un auxiliaire puissant, la vanit.
Elle surnageait encore un peu, dans ce triste naufrage de toutes les
vertus aristocratiques; M. de Sangli le prit par l, comme on arrte un
noy par les cheveux.

Il s'en alla le chercher jusque dans les bouges o il tranait son nom
et sa caste. Il lui frappa rudement sur l'paule et lui dit, avec cette
franchise qui cache si bien la flatterie: Que faites-vous ici, mon
cher duc? Vous n'tes pas  votre place. Tout le monde vous dsire
au faubourg, hommes et femmes; m'entendez-vous bien? Tous les La Tour
d'Embleuse y ont tenu leur rang depuis Charlemagne: je ne vous reconnais
pas le droit de faire banqueroute  vos anctres. Nous avons tous besoin
de vous. Eh, morbleu! si vous vous enterrez ici,  la fleur de l'ge
mr, qui est-ce qui nous donnera des leons d'lgance? qui est-ce qui
nous apprendra la grande vie, l'art de manger proprement une fortune et
l'art de plaire aux femmes, qui va se perdant tous les jours?

Le duc rpondit en grommelant, comme un buveur rveill mal  propos. Il
cuvait en paix sa nouvelle fortune; il ne se souciait pas de reprendre
les habitudes gnantes que le monde impose  ses esclaves; une paresse
invincible l'enchanait aux plaisirs faciles qui n'exigent aucuns frais
de toilette, de dcence ou d'intelligence. Il prtendit qu'il tait
bien, qu'il ne voulait rien de mieux, et que chacun prend son plaisir o
il le trouve.

Venez avec moi, reprit le baron, et je jure de vous faire trouver
des divertissements plus dignes de vous. Ne craignez pas de perdre
au change: on vit bien dans notre monde, et vous le savez mieux que
personne. Vous ne supposez pas que je sois venu ici pour vous ramener
dans votre mnage: je vous aurais envoy un missionnaire. Que diable!
je suis un peu de votre cole. Je ne mprise ni le vin, ni le jeu, ni
l'amour; mais je maintiendrai contre tout le monde et contre vous-mme
qu'un duc de La Tour d'Embleuse ne doit s'enivrer, se ruiner ou se
damner que dans la compagnie de ses pairs!

C'est par des arguments de cette sorte que le vieillard se laissa
convertir. Il revint, non pas  la vertu, la route tait trop longue
pour ses vieilles jambes, mais au vice lgant. M. de Sangli le mena
chez un grand tailleur du boulevard, comme on conduit un rfractaire
chez le capitaine d'habillement. On le fora d'endosser la livre des
gens du monde. Ce singulier malade tait toujours idoltre de sa vieille
personne, mais il conomisait depuis longtemps sur les frais du culte.
Il avait gard l'habitude de se teindre et de se peindre, et il ne
ngligeait aucune des pratiques qui pouvaient lui rendre une apparence
de jeunesse; mais il ne dtestait pas de paratre plus neuf que son
habit. On lui prouva, par quelques mtres de drap fin, qu'un habit
neuf rajeunit la tournure, et il confessa de lui-mme que les tailleurs
n'taient pas gens  mpriser. C'tait un grand pas en avant: un
homme habill est  moiti sauv. Les pres de famille le savent bien:
lorsqu'ils viennent  Paris arracher un enfant prodigue  la mauvaise
compagnie, leur premier soin est de le conduire chez un tailleur.

Le baron se chargea de lancer son lve. Il le fit admettre  son club.
On y dnait bien, et M. de La Tour d'Embleuse ne perdit pas  changer
de cuisine. Avant sa conversion, la nourriture pice des cabarets et
l'usage des boissons frelates irritaient son estomac, rougissaient sa
langue et le condamnaient  une soif inextinguible. Il la trompait en
buvant de plus belle, et le pauvre homme tait dans un cercle vicieux
dont il n'aurait pu sortir que par la mort. La duchesse s'effrayait
quelquefois de son haleine ardente. Elle n'osait lui avouer ses
terreurs, mais elle plaait discrtement auprs de son lit quelque
tisane frache et parfume qu'il laissait perdre. La table d'hte le
rtablit insensiblement, quoiqu'il ne s'y privt de rien. L'appt du jeu
le retint sous la frule de son sauveur. Les abonns du club jouaient le
whist et l'cart avec une certaine hardiesse, mais sans intemprance.
Les plus fortes parties du whist cotaient rarement plus d'un louis
la fiche: c'est une distraction sans danger pour un millionnaire. S'il
aventurait un fort pari autour d'une table d'cart, personne n'avait
le droit de le rappeler  la raison; mais du moins on s'entendit pour
mnager sa bourse. On le connaissait, et l'on s'intressait  lui comme
 un convalescent. Un joueur se comporte comme un sage ou comme un fou,
selon qu'il est pouss ou retenu par ceux qui l'entourent. On le retint,
et d'une main si dlicate, qu'il ne sentit pas la bride.

Les salons les plus honorables lui ouvrirent leurs portes  deux
battants. Toute aristocratie est naturellement franc-maonne; et un duc,
quoi qu'il ait fait, a des droits imprescriptibles  l'indulgence de
ses gaux. Le faubourg Saint-Germain, comme le fils respectueux de No,
couvrit d'un manteau de pourpre les anciens garements du vieillard. Les
hommes le traitrent avec considration; les femmes, avec bienveillance.
Dans quel pays ont-elles manqu d'indulgence pour les mauvais sujets?
On le regarda comme un voyageur qui avait travers des pays inconnus.
Cependant, aucune femme n'osa lui demander ses impressions de voyage. Il
se remit sans embarras au ton de la bonne compagnie, car il unissait 
tous les dfauts de la jeunesse cette flexibilit d'esprit qui en est la
plus belle parure. On trouva en lui un homme digne de son nom et de
sa fortune, et l'on comprit le choix de M. de Villanera, qui l'avait
accept pour beau-pre.

Le baron lui avait promis des plaisirs plus vifs: il tint parole. Il
ne l'enferma pas dans le faubourg comme dans une forteresse; il lui fit
voir un peuple moins collet-mont. Il le conduisit sur la lisire du
grand monde, dans quelques-uns de ces salons dont on mdit sans preuves,
mais non sans raison. Il le prsenta  des veuves dont le mari n'tait
jamais venu  Paris,  des femmes lgitimement maries, mais brouilles
avec leur famille,  des marquises exiles du faubourg  la suite d'une
action d'clat,  des personnes honorables qui menaient grand train sans
fortune connue. Cette socit mitoyenne touche par un ct au monde
et par l'autre au demi-monde. Je ne conseillerai pas  une mre d'y
conduire sa fille, mais bien des fils y vont avec leur pre, et en
sortent comme ils y sont entrs. On n'y trouve pas cette austrit
de moeurs, cette vie patriarcale, ce ton parfait, ce langage digne et
soutenu qui rgne dans les vieux salons du faubourg, mais on y danse
convenablement, on y joue sans tricher, et l'on n'y vole pas les
paletots dans l'antichambre. C'est dans une de ces maisons que le duc
tomba en prsence de Mme Chermidy.

Elle le reconnut au premier coup d'oeil, pour l'avoir vu le jour
du mariage. Elle savait qu'il tait grand-pre de son fils, pre de
Germaine et millionnaire aux dpens de don Diego. Une femme de l'toffe
de Mme Chermidy n'oublie jamais la figure d'un homme  qui elle a donn
un million. Elle n'aurait pas t fche de le connatre de plus prs,
mais elle tait trop fine pour risquer un pas en avant. Le duc lui
pargna les trois quarts du chemin. Ds qu'il sut qui elle tait, il se
prsenta lui-mme, avec une impertinence dont le spectacle et rjoui
toutes les honntes femmes de Paris. Rien ne flatte plus profondment
les femmes vertueuses que de voir traiter sans faon celles qui ne le
sont pas.

Le duc n'avait pas l'intention d'offenser une jolie femme et de renier
en un seul jour la religion de toute sa vie; mais il parlait aux gens
dans leur langage, et il croyait savoir la nationalit de Mme Chermidy.
Il s'assit familirement auprs d'elle et lui dit:

Madame, permettez-moi de vous prsenter un de vos vieux admirateurs,
le duc de La Tour d'Embleuse. J'ai dj eu le plaisir de vous voir 
Saint-Thomas d'Aquin. Nous sommes un peu de la mme famille: allis
par les enfants. Permettez donc qu'en bon parent je vous tende la main
gauche.

Mme Chermidy, qui raisonnait avec la promptitude de l'clair, comprit
au premier mot la position qui lui tait faite. Quelque rponse qu'elle
imagint, le duc avait le dessus. Au lieu d'accepter la main qu'il lui
tendait, elle se leva par un mouvement de douleur et de dignit qui fit
valoir toute la richesse de sa taille, et elle s'avana vers la porte
sans retourner la tte, comme une reine outrage par le dernier de ses
sujets.

Le vieillard fut pris au pige. Il courut  elle, et balbutia quelques
paroles d'excuse. La belle Arlsienne jeta sur lui un regard si
brillant, qu'il crut y voir glisser une larme. Elle lui dit  demi-voix,
avec une motion bien contenue ou bien joue: Monsieur le duc, vous ne
savez pas, vous ne pouvez pas comprendre. Venez demain  deux heures; je
serai seule, nous causerons.

L-dessus elle s'loigna, en femme qui ne veut plus rien entendre, et
cinq minutes plus tard la voiture roulait sur le sable de la cour.

Le pauvre duc avait t prvenu; il savait sa dame par coeur, et M.
Le Bris la lui avait dpeinte sous ses couleurs naturelles. Mais il se
reprocha ce qu'il avait fait, et il vcut jusqu'au lendemain dans un
tonnement qui n'tait pas exempt de remords. On dit cependant qu'un
homme averti en vaut deux.

Il fut exact au rendez-vous, et se trouva face  face avec une femme qui
avait pleur.

Monsieur le duc, lui dit-elle, j'ai fait tout mon possible pour oublier
les paroles cruelles par lesquelles vous m'avez aborde hier soir. Je ne
suis pas encore bien remise, mais cela viendra: n'en parlons plus.

Le duc voulut ritrer ses excuses; il tait dans une admiration
profonde. Mme Chermidy avait employ sa matine  faire une toilette
irrsistible. Assurment elle paraissait encore plus belle que la veille
au bal. Une femme est dans son boudoir comme un tableau dans son
cadre. Elle profita du trouble o ses grces avaient jet M. de La
Tour d'Embleuse, pour l'envelopper dans les plis d'une rhtorique
irrsistible. Elle employa d'abord le respect timide qui convenait 
une femme dans sa position. Elle tmoigna une vnration exagre pour
l'illustre famille o elle avait introduit son fils; elle s'attribua
l'honneur d'avoir choisi les La Tour d'Embleuse entre vingt grandes
maisons du faubourg, et d'avoir relev par la fortune un des plus beaux
noms de l'Europe. Les mouvements moelleux, et la langueur mlancolique
dont cet exorde fut accompagn persuadrent le vieillard beaucoup mieux
que les paroles, et il ne douta presque plus qu'il n'et insult sa
bienfaitrice.

Je comprends, reprit-elle, que vous n'ayez pas grande estime pour
moi. Vous me plaindriez cependant, car vous avez uns belle me, si vous
saviez l'histoire de ma vie.

Elle avait cette pantomime expressive des habitants du midi, qui ajoute
tant de vraisemblance aux plus gros mensonges. Ses yeux, ses mains, son
petit pied remuant, parlaient en mme temps que ses lvres et semblaient
dposer en faveur de sa vracit. Lorsqu'on l'avait entendue une fois,
on tait aussi fermement convaincu que si l'on avait ouvert une enqute
et interrog des tmoins.

Elle raconta sa naissance bourgeoise dans une riche proprit de la
Provence. Ses parents, gros manufacturiers, destinaient  un ngociant
leur fille et leur fortune. Mais l'amour, ce matre inflexible de la vie
humaine, l'avait jete aux bras d'un simple officier. Sa famille
s'tait retire d'elle, jusqu'au moment o les brutalits de M. Chermidy
l'avaient chasse de la maison conjugale Pauvre Chermidy! une femme a
toujours beau jeu contre un mari qui est en Chine!

Une fois veuve, ou  peu prs, elle tait venue  Paris, et elle y
avait vcu modestement jusqu' la mort de son pre. Un hritage plus
considrable qu'on ne l'esprait lui avait permis de tenir un certain
rang. Quelques spculations heureuses avaient accru son capital; elle
tait riche. L'ennui l'avait prise: on supporte mal la solitude  trente
ans. Elle avait aim le comte de Villanera ds la premire vue, sans le
connatre, au balcon des Italiens.

Le duc ne put s'empcher de dire en lui-mme que don Diego tait un
heureux gaillard.

Elle prouva ensuite par des regards o brillait une candeur sans
rplique que M. de Villanera ne lui avait jamais rien donn que son
amour. Non qu'il manqut de gnrosit; mais elle n'tait pas femme 
confondre les affaires de coeur et les affaires d'intrt. Elle avait
pouss le dsintressement jusqu'au sacrifice; elle avait cd
son enfant  la vieille comtesse de Villanera; elle avait fini par
l'abandonner  une autre mre. Elle avait rendu la libert  son amant.
Le comte tait mari; il voyageait pour rtablir la sant de sa jeune
femme, et il n'crivait mme pas  la pauvre dlaisse pour lui donner
des nouvelles du petit Gomez!

Elle finit son discours en laissant tomber ses deux bras vers la terre
avec un abandon plein d'lgance. Enfin, dit-elle, me voici, plus seule
que jamais, dans ce dsoeuvrement du coeur qui m'a dj perdue une fois.
Des consolations, je n'en ai pas; des distractions, j'en trouverais
assez; mais je n'ai pas le coeur au plaisir. Je connais quelques hommes
du monde; ils viennent ici, tous les mardis soir, ressusciter l'esprit
de conversation autour de mon feu. Je n'ose pas inviter M. le duc de La
Tour d'Embleuse  ces runions mlancoliques; je serais trop humilie et
trop malheureuse de son refus.

Certes, la cloche de Mme Chermidy sonnait moins juste que celle du
docteur Le Bris; mais le timbre en tait si doux, que le duc se laissa
tromper comme un enfant. Il plaignit la jolie femme, et promit de venir
de temps en temps lui apporter des nouvelles de son fils.

Le salon de Mme Chermidy tait, en effet, le rendez-vous d'un certain
nombre d'hommes distingus. Elle savait les attirer et les retenir
autour d'elle par un moyen moins hroque que celui de Mme de Warens:
elle s'en faisait aimer  moins de frais. Les uns connaissaient sa
position, les autres croyaient  sa vertu; tous taient persuads que
son coeur tait libre, et que le dernier possesseur, qu'il s'appelt
Villanera ou Chermidy, avait laiss une succession ouverte. Elle usait
du bnfice de sa position pour exploiter tous ses admirateurs au profit
de sa fortune. Artistes, crivains, hommes d'affaires, hommes du monde,
la servaient simultanment dans la mesure de leurs moyens. C'taient
autant d'employs qu'elle payait en esprances. Un agent de change de
ses amis lui faisait pour 20 000 francs de reports tous les mois;
un peintre lui marchandait des tableaux, un spculateur enrichi lui
procurait des terrains. Services gratuits s'il en fut; mais aucun ne
se lassait de lui tre utile, parce qu'aucun ne dsesprait de lui tre
cher. Aux impatients qui la serraient de trop prs, elle montrait sa
maison: une maison de verre. Elle mettait ses moindres actions au grand
jour, pour rassurer la susceptibilit de don Diego; peut-tre aussi pour
opposer une barrire  ceux qui voudraient le prendre trop haut avec sa
vertu.

Le duc profita des grandes entres qui lui taient offertes, et sa
prsence dans le salon de la rue du Cirque ne fut pas inutile  la
rputation de Mme Chermidy. Elle arrta certains bruits qui circulaient
sur le mariage du comte; elle prouva  quelques mes crdules qu'il n'y
avait jamais rien eu entre la petite dame et M. de Villanera. Comment
supposer que Mme Chermidy inviterait le beau-pre de son amant, et qu'il
viendrait chez elle?

Elle exploita cette nouvelle connaissance aussi habilement que les
anciennes. Il lui importait de savoir au juste l'tat de Germaine et le
compte des jours qui lui restaient  vivre. M. de La Tour d'Embleuse lui
confia un beau matin toutes les lettres du docteur Le Bris.

Cette lecture produisit en elle une telle rvolution, qu'elle serait
tombe malade si elle n'avait pas t plus forte que toutes les
maladies. Elle se vit trahie par le docteur, par le comte et par la
nature. Elle se reprsenta l'avenir le plus odieux que l'imagination
d'une femme puisse concevoir. Une rivale de son choix lui enlevait son
amant et son fils, sans crime, sans intrigue, sans calcul, avec l'appui
de toutes les lois divines et humaines.

Cependant elle reprit courage en pensant que M. Le Bris avait voulu
tromper la duchesse. Elle voulut voir les lettres de Germaine, et elle
compta sur le duc pour satisfaire cette sinistre curiosit.

M. de La Tour d'Embleuse tait en proie  une de ces passions finales
qui achvent le corps et l'me des vieillards. Tous les vices qui le
tiraillaient en sens divers, depuis un demi-sicle, avaient abdiqu au
profit d'un seul amour. Lorsque les ingnieurs runissent en un canal
tous les ruisseaux disperss dans la plaine, ils crent un fleuve assez
puissant pour porter des navires.

Le baron de Sangli, la duchesse et tous ceux qui s'intressaient 
lui taient merveills du changement de ses moeurs. Il vivait aussi
sobrement qu'un jeune ambitieux qui veut arriver par les femmes. Il
tait rare au club, et il n'y jouait plus. Le soin de sa toilette
occupait toutes ses matines. Il avait repris l'habitude du cheval, et
il se promenait au Bois tous les jours de quatre  six. Il dnait avec
sa femme toutes les fois qu'il n'tait pas invit chez Mme Chermidy.
Il allait le soir dans le monde pour la rencontrer; et aussitt qu'elle
avait pris sa sortie du bal, il venait dire bonsoir  sa femme et se
mettre au lit. La peur de compromettre celle qu'il aimait lui rendit les
habitudes de discrtion qui avaient voil les premiers dsordres de sa
vie, et la duchesse le crut hors de danger au moment o il tait perdu
sans remde.

Mme Chermidy, grande artiste en sduction, affectait de le traiter avec
une tendresse filiale. Elle le recevait  toute heure, mme  l'heure de
sa toilette. Elle ne lui refusait ni sa main ni son front  baiser;
elle le choyait doucement, l'coutait avec complaisance, acceptait ses
caresses comme des marques de gnrosit, ne tmoignait aucune crainte,
et ne semblait pas souponner le sentiment brutal qu'elle attisait tous
les jours. Pour le tenir  distance, elle n'employait qu'une seule arme:
l'humilit. Elle tait impitoyablement respectueuse. Elle se laissait
donner tous les noms que l'amour peut inspirer  un homme, mais elle
n'oublia pas une fois de l'appeler monsieur le duc. Le vieil insens
aurait sacrifi toute sa fortune pour que Mme Chermidy lui manqut de
respect.

Il sacrifia d'abord ce qu'un honnte vieillard a de plus cher au monde,
la saintet du nom paternel. Il emprunta  la duchesse les lettres de
Germaine, sous prtexte de les relire, et la noble femme pleura de joie
en confiant un si cher trsor  son mari. Il courut sans perdre de temps
 la rue du Cirque, et il y fut reu  bras ouverts. Ces lettres que la
malade avait griffonnes de sa petite main tremblante, ces lettres o
elle ne manquait pas de mettre quelques baisers pour sa mre dans
un cadre mal dessin au-dessous de la signature; ces lettres que la
duchesse avait mouilles de ses larmes, furent tales, comme un jeu de
cartes, sur une table de salon, entre un vieillard perdu et une femme
perverse.

Mme Chermidy, dguisant sa haine sous un masque de compassion, chercha
avidement quelques symptmes de mort au milieu des protestations de
tendresse, et elle fut mdiocrement satisfaite. L'odeur qui s'exhalait
de cette correspondance n'tait pas celle qui attire les corbeaux  la
suite des armes. C'tait comme le parfum d'une petite fleur chtive qui
languit au souffle de l'hiver, mais qui s'panouirait au soleil si la
brise du midi venait carter les nuages. La cruelle Artsienne trouva
que la main tait encore bien ferme, que l'esprit n'tait pas teint,
que le coeur battait avec une vigueur inquitante. Ce n'est pas tout,
elle se sentit mordre d'un soupon trange. La malade racontait
avec trop de complaisance les soins de son mari. Elle s'accusait
d'ingratitude; elle se reprochait de mal rpondre  ce qu'on faisait
pour elle. Mme Chermidy rugit intrieurement  l'ide que le mari et la
femme finiraient peut-tre par s'attacher l'un  l'autre; que la piti,
la reconnaissance, l'habitude, uniraient ces deux jeunes mes, et qu'un
jour elle verrait s'asseoir entre don Diego et Germaine un convive
qu'elle n'avait pas invit  leurs noces: l'Amour.

Cette profanation des lettres de Germaine eut lieu quelques jours aprs
son arrive  Corfou. Si Mme Chermidy avait pu voir de ses yeux son
innocente ennemie, il est  croire qu'elle aurait conu moins de peur
que de piti. Les fatigues du voyage avaient mis la pauvre enfant
dans un tat dplorable. Mais la matresse de don Diego se forgeait
incessamment des monstres de gurison, et rvait toutes les nuits
qu'elle tait supplante sans ressource. Le jour o ses soupons
seraient changs en certitude, elle se sentait capable de tous les
crimes. En attendant, par esprit de prudence et de vengeance, par
dsoeuvrement de jolie femme sans emploi, par une spculation d'intrt
et de perversit, elle s'amusa  dpouiller M. de La Tour d'Embleuse.
Elle trouva plaisant de lui reprendre le million qu'on lui avait donn,
sauf  le lui rendre aprs la mort de sa fille. C'tait une fiche de
consolation qu'elle s'adjugeait en cas de malheur.

Le difficile n'tait pas de se faire donner une inscription de rentes.
Le duc se mettait tous les jours  ses pieds avec tout ce qu'il
possdait. Il tait d'un sang et d'un caractre  se ruiner sans
le dire, et  vaincre sans sonner la victoire. Un homme bien n ne
compromet pas une femme, l'et-elle dpouill de tout. Mais Mme Chermidy
pensait qu'il serait plus digne d'elle de prendre un million sans rien
donner en change, et tout en gardant sa supriorit sur le donateur.

Un jour que le vieillard dlirait  ses genoux et renouvelait pour la
centime fois l'offre de sa fortune, elle le prit au mot et lui dit:
J'accepte, monsieur le duc.

M. de La Tour d'Embleuse perdit la tte comme un aronaute novice
lorsqu'on vient de couper la corde du ballon, il se crut au septime
ciel. La dame arrta doucement ses transports et lui dit:

Quand vous m'aurez donn un million, croirez-vous m'avoir paye?

Il protesta du contraire; mais ses yeux disaient avec quelque raison
que, du moment o la vertu se met en vente, un million n'est pas un
mauvais prix.

Elle rpondit  la pense de son adversaire: Monsieur le duc, les
femmes parmi lesquelles vous me faites l'injustice de me ranger valent
d'autant plus cher qu'elles sont plus riches. J'ai hrit de quatre
millions; j'en ai bien gagn trois autres, dans les affaires, et ma
fortune est si liquide que je pourrais la raliser sans perte en un
mois. Vous voyez qu'il y a peu de femmes en France qui aient le droit de
se mettre  plus haut prix. Cela vous prouve aussi que j'ai le moyen de
me donner pour rien. Si je vous aime assez, et cela viendra peut-tre,
l'argent ne sera rien entre nous. L'homme  qui je donnerai mon coeur
aura le reste par-dessus le march.

Le duc tombait de haut: il porta rudement contre terre. Il tait
aussi malheureux de garder son million, qu'il avait t content de le
recevoir. Mme Chermidy parut avoir piti de lui. Grand enfant, lui
dit-elle, ne pleurez pas. J'ai commenc par vous dire que j'acceptais.
Mais prenez garde  vous; je vais faire mes conditions.

M. de La Tour d'Embleuse sourit comme un mourant qui voit le ciel
s'ouvrir.

C'est moi qui vous ai enrichi, lui dit-elle. Je vous connaissais de
longue date; au moins, je connaissais votre rputation. Vous avez mang
votre bien avec une grandeur digne des temps hroques. Vous tes le
dernier reprsentant de la vraie noblesse, dans cet ge dgnr. Aussi
tes-vous, sans le savoir, le seul homme de Paris capable d'intresser
srieusement l'esprit des femmes. J'ai toujours regrett que vous
n'eussiez pas une fortune incalculable comme celle de don Diego: vous
auriez t plus grand que Sardanapale. Faute de mieux, je vous ai fait
donner un million: on fait ce qu'on peut. Mais je m'y suis mal prise,
et l'vnement n'a pas rpondu  mes esprances. Vous avez dans votre
tiroir un chiffon de papier qui ne vous sert  rien. Vous toucherez
25000 francs au 22 juin; d'ici l vous allez vgter. Vous ferez des
dettes, et votre revenu n'enrichira que des cranciers. Donnez-moi votre
inscription de rentes; je la ferai vendre par mon agent de change. Je
prendrai le capital pour moi; soyez tranquille; vous ne le reverrez
jamais. En revanche, il faut absolument que vous acceptiez le revenu.
Ce n'est pas cinquante mille francs de rente que vous aurez; c'est
quatre-vingt ou cent mille, peut-tre davantage. Je connais la Bourse 
fond, quoique les femmes n'y entrent pas: je sais qu'on y gagne tout ce
qu'on veut avec quelques millions d'argent comptant. Les placements sur
l'tat sont une admirable invention pour les bourgeois qui veulent
vivre modestement et sans souci. Pour les gens de notre sorte, qui ne
craignent ni le danger ni le travail, vive la spculation! C'est le jeu
sur une grande chelle, et vous tes joueur, n'est-il pas vrai?

--Je l'tais.

--Vous l'tes encore! Nous jouerons ensemble; nous mettrons en commun
nos intrts, nos plaisirs, nos craintes, nos esprances.

--Nous ne ferons plus qu'un!

--A la Bourse, du moins.

--Honorine!

Honorine parut se plonger dans une rflexion profonde. Elle cacha sa
figure dans ses mains. Le duc la prit par les poignets et mit fin 
cette clipse de beaut. Mme Chermidy le regarda jusqu'au fond du coeur,
sourit mlancoliquement et lui dit:

Pardonnez-moi, monsieur le duc, et oubliez ces chteaux en Espagne.
Nous nous garions dans l'avenir comme deux enfants dans les bois.
C'tait un doux rve; mais n'y pensons plus. Il ne m'appartient pas de
vous dpouiller, mme pour vous enrichir. Que dirait-on de moi? Qu'en
penseriez-vous vous-mme? Si Mme la duchesse apprenait ce que nous avons
fait!

Mme Chermidy savait bien que pour rendre une femme odieuse  son mari,
il suffit de prononcer son nom dans certains moments. Le duc rpondit
firement que sa femme n'entendait rien aux affaires et qu'il ne lui
avait jamais permis d'y toucher.

Mais, reprit la tentatrice, vous avez une fille; tout ce que vous
possdez doit lui revenir. Je lui fais tort.

--Mais, rpliqua le duc, ma fille a un fils qui est le vtre. Votre
fortune et la mienne iront ensemble au petit marquis. Ne sommes-nous pas
une mme famille?

--Vous me l'avez dj dit une fois, monsieur le duc; mais ce jour-l
vous m'avez fait moins de plaisir qu'aujourd'hui.

Mme Chermidy encaissa l'inscription de rentes et se garda bien de la
vendre. Cette femme avait l'instinct du solide et se dfiait sagement de
l'instabilit des choses humaines. Le duc fut, ds ce moment, l'associ
de sa belle amie. Il eut le droit de puiser dans sa caisse, et il
trouva chez elle, jusqu' nouvel ordre, autant d'argent qu'il en voulut
prendre. C'est tout ce qu'il put obtenir de cette gnreuse et souriante
vertu. Honorine s'occupa du vieillard avec une tendresse minutieuse;
elle lui fit quitter l'appartement qu'il occupait; elle le transporta
aux Champs-Elyses avec la duchesse, et le mit dans ses meubles; elle
eut soin qu'on ne manqut de rien dans la maison; elle pourvut mme aux
dpenses de la cuisine. Cela fait, elle frotta ses petites mains et
se dit en riant: Je tiens l'ennemi en tat de blocus; et si jamais la
guerre se dclare, je les affame sans piti.




                                  VI

                          LETTRES DE CORFOU.


LE DOCTEUR LE BRIS A MADAME CHERMIDY.


    Corfou, 20 avril 1853


    Chre madame,

    Je ne prvoyais point, le jour o j'ai pris cong de vous,
    que notre correspondance serait si longue. Don Diego ne s'y
    attendait pas non plus. Si j'avais pu le prvenir, je ne sais
    s'il et pris la rsolution hroque de se priver de vos lettres
    et de vivre sans vous crire. Mais tous les hommes sont sujets
     l'erreur, les mdecins surtout. Ne montrez pas cette phrase 
    mes confrres.

    Nous avons fait un sot voyage de Malte  Corfou, sur un btiment
    fort sale, dont la chemine fumait horriblement. Le vent tait
    contre nous; la pluie nous dfendait souvent de monter sur le
    pont, et les vagues pleuvaient jusque dans nos cabines. Le mal
    de mer n'a pargn que l'enfant et la malade; il y a des grces
    d'tat pour ceux qui entrent dans la vie et pour ceux qui vont
    en sortir. Nous avions pour toute socit une famille anglaise,
    de retour des Indes: un colonel au service de la Compagnie et
    ses deux filles, jaunes comme du cuir de Russie. Il n'y a que le
    vin de Bordeaux qui gagne  voyager si loin. Ces demoiselles
    ne nous ont pas honors d'une parole; ce qui les excuse un
    peu, c'est qu'elles ne savaient pas le franais. A la moindre
    claircie, elles montaient sur le pont avec leurs albums pour
    dessiner des paysages semblables  des plum-puddings. Aprs une
    ternelle traverse de cinq jours, le bateau nous a mis  bon
    port; nous n'avons pas mme eu la distraction d'un naufrage. Le
    chemin de la vie est pav de dceptions.

    En attendant que nous ayons trouv un gte  la campagne, nous
    sommes logs dans la capitale de l'le, htel Victoria. Nous
    comptons en sortir  la fin de la semaine, mais je n'ose pas
    affirmer que nous en sortirons tous sur nos jambes. Ma pauvre
    malade est au plus bas; le voyage l'a plus fatigue que si elle
    avait eu le mal de mer. Mme de Villanera ne la quitte pas
    une seconde; don Diego est admirable; moi, je fais tout mon
    possible, c'est--dire fort peu de chose. Il est inutile
    d'essayer un traitement qui ajouterait aux souffrances sans
    profit pour la gurison. Que vous tes heureuse, madame, d'avoir
    une beaut qui se porte si bien!

    Si cette crise n'est pas la dernire, je tenterai de
    l'ammoniaque ou de l'iode. L'iode russit dans certains cas; MM.
    Piorry et Chartroule l'emploient avec succs. Vous seriez bien
    aimable de nous envoyer l'appareil du docteur Chartroule et
    une provision de cigarettes iodes. Tout cela se trouve 
    la pharmacie Dublanc, rue du Temple, auprs du boulevard.
    L'ammoniaque a du bon aussi; mais le seul remde sur lequel on
    puisse compter srieusement, c'est un miracle. Ainsi donc, vivez
    en paix, aimez-nous un peu, et aidez-nous  faire notre devoir
    jusqu'au bout. Le vieux Gil, que la comtesse avait amen pour la
    servir, a pris les fivres en Italie, quoique nous ne soyons
    pas dans la saison des fivres. C'est un malade de plus et un
    serviteur de moins.

    La joie et la sant ont un magnifique reprsentant dans la
    maison: c'est le petit Gomez. Le jour o vous le reverrez, vous
    serez bien heureuse. Il grandit  vue d'oeil, et je crois, Dieu
    me pardonne! qu'il embellit. Il sera moins Villanera qu'on
    ne pensait d'abord. Au fait, ce serait bien le diable s'il ne
    tenait pas un peu de sa mre. Il n'est plus sauvage du tout; il
    se laisse embrasser, il embrasse, il donne du bec contre tous
    les visages avec une imptuosit qui serait inquitante chez une
    petite fille.

    Don Diego est en pourparlers avec un descendant des doges pour
    une maison qui lui conviendrait assez. La campagne est divise
    en une multitude de proprits agrables, ornes de chteaux qui
    s'croulent. J'ai visit quelques jardins; ils sont gnralement
    plus habitables que les maisons attenantes. Il y a de la ferme,
    du chteau et de la chaumire dans ces taudis aristocratiques
    qui gardent un air de grandeur au milieu de leur dlabrement. Si
    nous louons la villa Dandolo, nous n'y serons peut-tre pas mal.
    Il suffira de poser quelques carreaux aux fentres. L'exposition
    est admirable, au midi, sur la mer. Un jardin hriss de belles
    choses. Les voisins sont des nobles; quelques-uns parlent
    franais, dit-on. Mais qui sait si nous aurons le temps de faire
    leur connaissance?

    Je ne regretterai pas le sjour de la ville, quoiqu'on y vive
    assez bien. Elle est jolie et me rappelle Naples en quelques
    endroits. L'esplanade, le palais du lord commissaire et les
    environs forment une ville anglaise. Les Anglais ont construit
    aux frais des Grecs des fortifications gigantesques qui font
    de la place un petit Gibraltar. J'assiste tous les matins aux
    manoeuvres d'un rgiment d'cossais, dont les cornemuses font
    mon bonheur. La ville grecque est ancienne et curieusement
    btie: maisons hautes, petites arcades, et une jolie tte 
    chaque fentre. Le quartier juif est hideux, mais il y aurait
    des perles dans ce fumier pour le crayon de Gavarni. La
    population est grecque, italienne, juive, maltaise, et travaille
    assez activement  devenir anglaise. Nous avons un thtre o
    l'on donne la _Jeanne d'Arc_ du maestro Verdi. J'y suis all un
    soir que la malade avait moins de 120 pulsations  la minute.
    A la fin du premier acte, toute l'assemble se lve
    respectueusement, tandis que l'orchestre joue le _God save
    the Queen!_ C'est un usage tabli dans toutes les possessions
    anglaises. Ne vous tonnez pas qu'on reprsente la mort de
    Jeanne d'Arc devant un public anglais: l'auteur du libretto a
    pris soin de modifier l'histoire. Jeanne d'Arc dfend la France
    contre des ennemis quelconques, des Turcs, des Abyssins ou des
    Champenois. Elle porte une cuirasse en papier d'argent, et elle
    agite un drapeau grand comme un ventail, jusqu'au moment o un
    hraut arrive sur la scne et dit au roi:

    Rotto  'l nemico, e Giovanna  spinta.

    On apporte l'hrone sur des coussins; une charpe tache de
    rouge indique qu'elle est blesse  mort. Elle se relve
    avec peine, chante un air du haut de sa tte, et expire aux
    applaudissements de la salle. Tous les habitants de Corfou sont
    persuads que Jeanne est morte d'une blessure et d'une roulade.

    Le comte m'a laiss aller seul au thtre; et pourtant vous
    savez s'il raffole de Verdi. N'est-ce pas  une reprsentation
    d'_Ernani_ que ses yeux ont rencontr les vtres pour la
    premire fois? Mais le pauvre garon s'immole littralement
     son devoir. Quel mari, madame, pour celle qui sera sa femme
    dfinitive! Les journaux nous ont apport des nouvelles de Chine
    que vous avez d lire avec autant d'intrt que nous. Il parat
    que la nation la plus camarde de la terre a trait lgrement
    deux missionnaires franais, et que _la Naade_ s'est mise en
    route pour punir les coupables. Si _la Naade_ n'a pas chang
    de commandant, nous attendrons avec impatience les nouvelles
    de l'expdition. Chacun pour soi, Dieu pour tous. Je souhaite
    toutes les prosprits imaginables  mes amis, sans toutefois
    demander la mort de personne. Les Chinois sont, dit-on, de
    mauvais artilleurs, quoiqu'ils se vantent d'avoir invent la
    poudre. Cependant il ne faut qu'un boulet clairvoyant pour faire
    bien des heureux.

    Adieu, madame. Si je vous crivais comme je vous aime, ma lettre
    ne finirait pas. Mais, aprs le plaisir de causer avec vous, il
    faut me rendre au devoir qui m'appelle dans la chambre voisine.
    Plaisir, devoir! deux chevaux bien difficiles  atteler
    ensemble. Mais je fais de mon mieux, et si je n'arrive pas 
    concilier toutes choses, c'est qu'un homme n'a pas ses coudes
    franches entre l'enclume et le marteau. Aimez-moi si vous
    pouvez, plaignez-moi si vous voulez, ne me maudissez pas, quoi
    qu'il arrive, et si je vous adressais par le prochain courrier
    une lettre cachete de noir, faites-moi l'honneur de croire
    fermement que je n'ai aucun droit  votre reconnaissance.

    Je baise la plus jolie main de Paris.


    CHARLES LE BRIS,

    D. M. P.


LA COMTESSE DOUAIRIRE DE VILLANERA A MADAME DE LA TOUR D'EMBLEUSE.

    Villa Dandolo, 2 mai 1853.


    Chre duchesse,

    Je n'en peux plus, mais Germaine va mieux. Nous avons tous
    dmnag ce matin, ou plutt c'est moi qui les ai dmnags.
    J'avais les caisses  faire, la malade  envelopper dans du
    coton, le petit  surveiller, la voiture  trouver, et presque
    les chevaux  atteler. Le comte n'est bon  rien: c'est un
    talent de famille. On dit en Espagne: maladresse de Villanera.
    Le petit docteur bourdonnait autour de moi comme la mouche du
    coche; j'ai d le faire asseoir dans un coin. Quand je suis
    presse, je ne peux pas souffrir l'empressement d'autrui: qui
    m'aide me gne. Et cet ne de Gil, qui s'est avis de prendre
    la fivre, quoique ce ne ft pas son jour! Je vais le renvoyer
     Paris pour qu'il gurisse, et je vous prie de m'en chercher un
    autre. J'ai tout fait, tout prvu, tout arrang pour le mieux;
    j'ai trouv le moyen d'tre  la fois dedans et dehors, en
    ville et  la maison. Enfin,  dix heures, fouette cocher!
    Heureusement les routes sont magnifiques: le macadam des
    boulevards. Nous avons roul sur le velours jusqu' notre
    bicoque, et nous y voici. J'ai dball mes gens, ouvert mes
    paquets, fait mes lits, apprt le dner avec un cuisinier
    indigne qui voulait tout poivrer, mme la soupe au lait. Ils
    ont mang, tourn, promen; ils dorment enfin, et je vous cris
    au chevet de Germaine, comme un soldat sur un tambour le soir de
    la bataille.

    La victoire est  nous, foi de vieux capitaine. Notre fille
    gurira, ou elle dira pourquoi. Elle m'a pourtant fait passer
    quinze nuits dsagrables dans cette ville de Corfou. Elle ne
    se dcidait pas  dormir, et j'avais beau la bercer comme un
    enfant. Elle mangeait uniquement pour me faire plaisir; rien
    ne lui disait; et quand on ne mange pas, adieu les forces. Elle
    n'avait plus qu'un souffle de vie qui semblait  chaque instant
    prt  s'envoler, mais je faisais bonne garde! Ayez courage;
    elle a dn ce soir, elle a bu deux doigts de vin de Chypre, et
    elle dort.

    J'avais souvent entendu dire qu'une mre s'attache  ses enfants
    en raison du mal qu'ils lui ont fait; je ne le savais point
    par exprience. Tous les Villanera, de pre en fils, se portent
    comme des arbres. Mais depuis que vous m'avez confi le pauvre
    corps de cette belle me, depuis que je fais le guet autour de
    notre enfant pour dfendre  la mort d'approcher; depuis que
    j'ai appris  souffrir,  respirer,  suffoquer avec elle, je
    sens mon coeur. Je n'tais mre qu' moiti, tant que je n'avais
    pas prouv le contre-coup des douleurs d'autrui. Je vaux mieux,
    je suis meilleure, je monte en grade. C'est par la douleur que
    nous nous rapprochons de la mre de Dieu, ce modle de toutes
    les mres. _Ave Maria, mater dolorosa!_

    Ne crains rien, ma pauvre duchesse; elle vivra. Dieu ne m'aurait
    pas donn ce profond amour pour elle, s'il avait rsolu de
    l'arracher de ce monde. Celui qui gouverne les coeurs mesure la
    violence de nos sentiments  la dure de ce que nous aimons,
    et j'aime notre fille comme si elle devait tre ternellement
     nous. La Providence se joue de l'ambition, de l'avarice et de
    toutes les passions humaines; mais elle respecte les affections
    lgitimes; elle y regarde  deux fois avant de sparer ceux
    qui s'aiment pieusement dans le sein de la famille. Pourquoi
    m'aurait-elle attache si troitement  notre Germaine, si elle
    avait eu le dessein de la tuer dans mes bras? Ce serait un jeu
    cruel et indigne de la bont de Dieu. D'ailleurs, l'intrt de
    notre race est li  la vie de cette enfant. Si nous avions
    le malheur de la perdre, don Diego se msallierait un jour ou
    l'autre. Saint Jacques,  qui nous avons bti deux glises,
    ne permettra jamais qu'un nom comme le ntre soit port en
    ferronnire par Mme Chermidy.

    Je n'espre rien du docteur Le Bris: les savants ne s'entendent
    pas  gurir les malades. Le vritable mdecin, c'est Dieu dans
    le ciel et l'amour sur la terre. Les consultations, les remdes,
    et tout ce qu'on achte  prix d'argent n'augmentent pas la
    somme de nos jours. Voici ce que nous avons imagin pour obtenir
    qu'elle vive. Tous les matins, mon fils, mon petit-fils et moi,
    nous prions Dieu de prendre sur notre vie pour ajouter  celle
    de Germaine. L'enfant joint ses mains avec nous; c'est moi qui
    prononce la prire, et le ciel sera bien sourd s'il ne nous
    entend pas.

    Don Diego aime sa femme: je vous l'avais bien dit. Il l'aime
    d'un amour pur, dgag de toutes les grossirets terrestres.
    S'il l'aimait autrement, dans l'tat o elle est, il me ferait
    horreur. Il a pour elle cette adoration religieuse qu'un bon
    chrtien voue  la sainte de son glise,  la Vierge de sa
    chapelle,  l'image chaste et voile qui rayonne au fond du
    sanctuaire. Nous sommes ainsi faits, nous autres Espagnols.
    Nous savons aimer simplement, hroquement, sans aucun espoir
    mondain, sans autre rcompense que le plaisir de tomber  devant
    une image vnre. Germaine n'est pas autre chose ici-bas: la
    parfaite image des saintes du Paradis. Quand saint Ignace et ses
    glorieux compagnons s'enrlrent sous l'tendard de la mre de
    Dieu, ils donnrent  tous les hommes l'exemple chevaleresque de
    l'amour pur.

    Lorsqu'elle sera gurie, ah! nous verrons. Attendez seulement
    que la pauvre petite vierge ple ait repris les couleurs de la
    jeunesse! Aujourd'hui, son corps n'est qu'une cage de cristal
    transparent avec une me au fond. Mais lorsqu'un sang rgnr
    coulera dans ses veines, quand l'air du ciel rjouira sa
    poitrine, quand les parfums gnreux de la campagne parleront 
    son coeur et feront battre ses tempes; quand le pain et le
    vin, ces prsents de Dieu, auront rpar ses forces; quand une
    vigueur impatiente la fera courir  perte d'haleine sous les
    grands orangers du jardin, alors elle entrera dans une beaut
    nouvelle, et don Diego a des yeux. Il saura faire une diffrence
    entre ses amours d'autrefois et son bonheur prsent. Je n'aurai
    pas besoin de lui montrer combien une beaut noble et chaste,
    rehausse de tout l'clat de la race et de toute la splendeur de
    la vertu, est suprieure aux agrments effronts d'une roue.
    Il est en bon chemin. Depuis tantt quatre mois que nous avons
    quitt Paris, il n'a ni crit ni reu une lettre; l'oubli se
    fait dans son coeur loin de l'indigne qui le perdait. L'absence
    qui fortifie les passions honntes, tue en un rien de temps
    celles qui ne subsistaient que par l'habitude du plaisir.

    Peut-tre aussi notre Germaine se laissera-t-elle gagner  la
    contagion de l'amour. Jusqu' prsent, elle n'aime que moi de
    toute la famille. Je ne parle pas du petit marquis: vous savez
    qu'elle l'a adopt ds le premier jour. Mais elle tmoigne  mon
    pauvre fils une indiffrence qui ressemble bien  la haine. Elle
    ne le maltraite plus comme autrefois, et elle subit ses soins
    avec une sorte de rsignation. Elle souffre sa prsence, elle ne
    s'tonne plus de le voir auprs d'elle, elle s'accoutume  lui.
    Mais il ne faut pas de bien bons yeux pour lire sur son visage
    une sourde impatience, une haine dompte qui se rvolte par
    instants, peut-tre mme le mpris d'une honnte enfant pour un
    homme qui a fait des fautes. Hlas, ma pauvre amie! l'indulgence
    est une vertu de notre ge; les jeunes ne la pratiquent pas.
    Cependant je dois reconnatre que Germaine dissimule avec
    soin ses petits ressentiments. Sa politesse avec don Diego est
    irrprochable. Elle cause avec lui des heures entires sans
    se plaindre de la fatigue; elle l'coute parler; elle rpond
    quelquefois; elle accueille ses tendresses avec une douceur
    froide et rsigne. Un homme moins dlicat ne s'apercevrait pas
    qu'il est ha: mon fils le sait et pardonne. Il me disait hier:
    Il est impossible de dtester ses amis avec plus de charme et
    de bont. Elle est l'ange de l'ingratitude.

    Comment tout cela finira-t-il? Bien, croyez-moi. J'ai confiance
    en Dieu; j'ai foi dans mon fils, et bon espoir pour Germaine.
    Nous la gurirons, mme de son ingratitude, surtout si vous
    venez nous y aider. J'apprends que le duc marche comme un
    grand garon dans le sentier de la vertu, et que les pres le
    proposent en exemple  leurs fils. Si vous pouviez prendre sur
    vous de le quitter pour un mois ou deux, vous seriez reue 
    bras ouverts. Dans le cas o le charmant converti voudrait aussi
    prendre l'air de la campagne, nous avons quelque chose  louer
    dans le voisinage.

    A bientt donc, mon excellente amie, chre soeur de mes
    tendresses et de mes afflictions. Je vous aime de plus en plus,
     mesure que notre fille me devient plus chre. La distance qui
    nous spare ne saurait refroidir une si bonne amiti; nous
    ne nous voyons plus et nous ne nous crivons gure; mais nos
    prires se rencontrent tous les jours au pied du trne de Dieu.

    COMTESSE DE VILLANERA.

    _P.S._ N'oubliez pas mon domestique, et surtout qu'il soit
    jeune. Nos Mathusalems de l'htel Villanera ne s'acclimateraient
    pas ici.


GERMAINE A SA MRE

    Villa Dandolo, 7 mai 1853.


    Ma chre maman,

    Le vieux Gil qui vous remettra cette lettre vous dira comme on
    est bien ici. Ce n'est pas  Corfou qu'il a pris les fivres;
    c'est dans la campagne de Rome. Ainsi donc, n'ayez point de
    souci.

    J'ai t assez malade depuis ma dernire lettre, mais ma seconde
    mre a d vous dire que j'allais beaucoup mieux. M. de Villanera
    vous a peut-tre crit aussi; je ne lui demande pas compte de
    ses actions. Moi, je suis bien assez forte depuis quelque temps
    pour noircir quatre pages de papier, mais croiriez-vous que
    le temps me manque? Je passe ma vie  respirer; c'est une
    occupation bien agrable, qui me prend dix ou douze heures par
    jour.

    Pendant cette crise que j'ai traverse, j'ai beaucoup souffert.
    Je ne me souviens pas d'avoir eu aussi mal  Paris. Croyez que
    bien des gens,  ma place, auraient souhait la mort. Cependant
    je me suis cramponne  la vie avec une obstination incroyable.
    Comme on change! Et d'o vient que je ne vois plus les choses du
    mme oeil?

    C'est sans doute parce qu'il et t trop triste de mourir loin
    de vous, sans que vos chres mains fussent l pour me fermer
    les yeux. Au reste, les soins ne m'ont pas manqu. Si j'avais
    succomb, comme le docteur s'y attendait un peu, vous auriez eu
    une consolation. Le plus triste, lorsqu'on apprend de loin la
    mort de ceux qu'on aime, c'est de penser qu'ils n'ont pas t
    soigns comme il le fallait. Quant  moi, rien ne me manque, et
    tout le monde est bon pour moi, mme M. de Villanera. Vous vous
    direz cela, ma chre maman, s'il m'arrive quelque malheur.

    Peut-tre aussi l'amiti et la compassion de ceux qui
    m'entourent ont-elles contribu un peu  me rattacher  la vie.
    Le jour o j'ai pris cong de vous et de mon pre, j'ai dit
    adieu  tout. Je ne savais pas que j'emmenais avec moi une
    vritable famille. Le docteur est parfait; il me traite comme
    s'il esprait me gurir. Mme de Villanera (la vraie) est une
    autre vous-mme. Le marquis est un excellent petit homme; le
    vieux Gil a t plein d'attention. Je n'ai pas voulu attrister
    tous ces gens-l par le spectacle de mon agonie, et voil
    comment je me suis tire d'affaire. Tant pis pour ceux qui
    comptaient sur ma mort; ils ont bien le temps d'attendre.

    Vous m'avez recommand de vous dcrire notre maison, pour que
    votre pense sache o me trouver lorsqu'il lui plat de me faire
    une visite. M. de Villanera, qui dessine trs-bien pour un grand
    seigneur vous enverra le plan du chteau et du jardin. J'ai pris
    sur moi de lui demander cette grce; il fallait bien que cela
    ft pour vous. En attendant, contentez-vous de savoir que nous
    habitons une ruine des plus pittoresques. De loin, la maison
    ressemble  une vieille glise dmolie sous la Rvolution. Je
    ne voulais pas croire qu'on pt se loger l dedans. On arrive au
    perron par cinq ou six escaliers praticables aux voitures, avec
    un pav ingal et des rampes tant soit peu brches. Tout cela
    tient ensemble par la force de l'habitude, car il y a beau
    temps que le ciment n'y est plus. Les girofles et les plantes
    grimpantes se glissent dans toutes les crevasses, et le chemin
    sent bon comme un jardin. La maison est au milieu des arbres,
     un quart d'heure du village le plus prochain. Je ne sais pas
    encore bien prcisment de combien d'tages elle se compose; les
    chambres ne sont pas toutes les unes sur les autres; on
    dirait que le second a gliss jusqu'au rez-de-chausse dans
    un tremblement de terre. D'un ct, on entre de plain-pied; de
    l'autre, on descend en casse-cou. C'est dans ce tohu-bohu
    qu'il faut chercher votre fille, ma chre maman. Je m'y cherche
    quelquefois moi-mme, et je ne m'y trouve pas toujours.

    Nous avons au moins vingt chambres inutiles et une magnifique
    salle de billard o les hirondelles font leurs nids. J'ai
    fait laisser en paix les nids d'hirondelles. Que suis-je ici
    moi-mme? Un pauvre petit martinet chass par le froid. Ma
    chambre est la mieux close de toute la maison. Elle est grande
    comme la chambre des dputs, et peinte  l'huile du haut en
    bas. J'aime mieux cela que du papier; c'est plus propre, et
    surtout plus frais. M. de Villanera m'a fait apporter de Corfou
    un mobilier tout neuf, de fabrique anglaise. Mon lit, mes
    chaises et mes fauteuils se promnent  l'aise dans cette
    immensit. La bonne comtesse couche dans une pice voisine,
    auprs du petit marquis. Quand je dis qu'elle y couche, c'est
    pour ne pas la mettre en colre. Je la vois  mes cts 
    l'heure o je m'endors, je la retrouve  la mme place en
    ouvrant les yeux; mais il ne fait pas bon lui dire qu'elle a
    pass la nuit hors de son lit. Le docteur est plus loin, au mme
    tage. On l'a install le plus confortablement qu'on a pu. Ceux
    qui soignent les autres ont l'habitude de se soigner eux-mmes.
    M. de Villanera perche je ne sais o, sous le toit. Y a-t-il
    vritablement un toit? Nos domestiques grecs et italiens dorment
    en plein air: c'est la coutume du pays.

    Mes fentres sont exposes au levant et au midi: j'en ai quatre.
    L'air et la lumire ont leurs grandes entres chez moi ds neuf
    heures du matin. On me lve, on m'habille, et l'on ouvre les
    fentres une  une pour que l'air de la mer ne me surprenne pas
    brusquement. Vers dix heures, je descends dans mes jardins.
    J'en ai deux, l'un au nord de la maison, born par un mur plus
    compliqu que la grande muraille de la Chine; l'autre au midi,
    baign par la mer. Le jardin du nord est plant d'oliviers, de
    jujubiers et de nfliers du Japon. L'autre est un norme massif
    d'orangers, de figuiers, de citronniers, d'alos, de nopals et
    de vignes gigantesques qui se fourrent partout, grimpent 
    tous les arbres et escaladent tous les sommets. M. de Villanera
    disait hier que la vigne est la chvre du genre vgtal. C'est
    une belle chose, ma pauvre maman, de courir o l'on veut, et
    d'aller en libert. Je n'ai jamais connu ce bonheur-l. Mais si
    je vis!...

    Je commence  me traner assez gaillardement dans les alles.
    Elles taient impraticables il y a huit jours, car le jardinier
    du comte Dandolo est un romantique pur, pris du beau dsordre
    et des grces chevelues. On a taill les arbres  coups de faux,
    ni plus ni moins que dans une fort vierge. J'ai demand grce
    pour les orangers; car vous saurez que je suis rconcilie avec
    l'odeur des fleurs. Il ne faut pas cependant qu'on en mette dans
    ma chambre; je ne les souffre qu'en plein air. Le parfum que
    les fleurs coupes exhalent dans un appartement monte vers mon
    cerveau comme une odeur de mort, et cela m'attriste. Mais quand
    les plantes fleurissent au soleil, sous la brise de la mer,
    je me rjouis avec elles, je m'associe  leur bonheur, et je
    m'panouis de compagnie. Comme la terre est belle! comme tout ce
    qui vit est heureux! et qu'il serait triste de quitter ce monde
    dlicieux que Dieu a cr pour le plaisir de l'homme! Il y a
    pourtant des gens qui se tuent eux-mmes. Les fous!

    On disait  Paris que je ne verrais pas pousser les feuilles.
    Je ne me serais pas console de mourir sitt, sans avoir vu
    le printemps. Elles ont pouss, ces chres petites feuilles
    d'avril, et je suis encore l pour les voir. Je les touche, je
    les sens, je les broute, et je leur dis: Me voici encore des
    vtres. Peut-tre me sera-t-il donn de voir l't sous vos
    ombrages. Si nous devons tomber ensemble, ah! restez longtemps
    sur ces beaux arbres, attachez-vous solidement  la branche, et
    vivez pour que je vive!

    Y a-t-il rien de plus gai, de plus vivant, de plus divers que
    les pousses nouvelles? Elles sont blanches aux peupliers et aux
    saules, rouges aux grenadiers, blondes comme mes cheveux 
    la cime des chnes verts, violettes au bout des branches du
    citronnier. De quelle couleur seront-elles dans six mois? Ne
    pensons pas  cela. Les oiseaux font leurs nids dans les arbres;
    la mer bleue chatouille doucement le sable de la rive; le soleil
    gnreux tale ses beaux rayons d'or sur mes pauvres mains ples
    et amaigries; je sens couler dans mes poumons un air doux et
    pntrant comme votre voix, ma bonne mre. Je m'imagine, par
    instants, que ce bon soleil, ces arbres en fleur, ces oiseaux
    qui chantent, sont autant d'amis qui demandent grce pour moi et
    qui ne me laisseront pas mourir. Je voudrais avoir des amis
    par toute la terre, intresser la nature entire  mon sort,
    mouvoir les rochers eux-mmes, pour qu'au dernier moment, il
    s'levt des quatre coins du monde une telle plainte et une
    telle prire, que Dieu en ft touch. Il est bon, il est juste;
    je ne lui ai jamais dsobi, je n'ai fait de mal  personne.
    Il ne lui en coterait pas beaucoup de me laisser vivre avec le
    reste, confondue dans la foule des tres qui respirent. Je tiens
    si peu de place! Et je ne suis pas chre  nourrir.

    Par malheur, il y a des gens qui porteraient le deuil de ma
    gurison et qui ne se consoleraient pas de me voir en vie.
    Que faire  cela? Ils sont dans leur droit. J'ai contract une
    dette, je dois la payer si je suis honnte fille.

    Ma chre maman, que pensez-vous de M. de Villanera? Comment le
    juge-t-on  Paris? Est-il possible qu'un homme si simple, si
    patient et si doux soit un mchant homme? J'ai rencontr ses
    yeux il y a quelques jours pour la premire fois; c'est de beaux
    yeux, et l'on s'y tromperait aisment.

    Adieu, ma bonne mre; priez pour moi, et tchez d'obtenir que
    mon pre vienne un jour  l'glise avec vous. S'il faisait cela
    pour sa petite Germaine, la conversion serait complte, et moi,
    je serais peut-tre sauve! Il doit y avoir une prime l-haut
    pour ceux qui ramnent une me  Dieu. Mais qui est-ce qui aura
    du crdit au ciel, si ce n'est vous, chre sainte?

    Je suis avec une tendresse infinie votre fille respectueuse,

    GERMAINE

    _P. S._ Les baisers pour mon pre sont  droite de la signature,
    les vtres sont  gauche.




                                 VII

                        LE NOUVEAU DOMESTIQUE.


Le duc ne montra pas  Mme Chermidy la lettre de la comtesse, mais il
lui fit lire celle de Germaine. Vous voyez, lui dit-il, elle est 
moiti sauve.

Elle s'effora de sourire, et rpondit: Vous tes un homme heureux;
tout vous russit.

--Except l'amour.

--Patience!

--On n'en a gure  mon ge.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on n'a pas de temps  perdre.

--Qu'est-ce que ce vieux Gil qui vous apporte des lettres? un courrier?

--Non; c'est un valet de chambre qui demande un remplaant. Mme de
Villanera prie la duchesse de lui trouver un bon domestique.

--Cela n'est pas facile  Paris.

--Je parlerai  l'intendant de mon ami Sangli.

--Voulez-vous que je vous aide de mon ct? _Le Tas_ a toujours
une demi-douzaine de valets dans sa manche: c'est un vrai bureau de
placement.

--Si _le Tas_ a quelque protg  tablir, je veux bien le prendre. Mais
songez qu'il nous faut un homme sr, un infirmier.

--_Le Tas_ doit avoir des infirmiers; elle a de tout.

_Le Tas_ tait la femme de chambre de Mme Chermidy. On ne la voyait
jamais au salon, mme par surprise; mais les amis les plus intimes de
la maison auraient t flatts de faire sa connaissance. C'tait une
soubrette du poids de 120 kilogrammes, compatriote et tant soit peu
cousine de Mme Chermidy. Elle s'appelait Honorine Lavenaze, comme sa
matresse; aussi avait-on profit de sa difformit pour la surnommer
_le Tas_. Ce phnomne vivant, ce monceau de chiffons tremblotants, ce
pachyderme fminin avait suivi pendant quinze ans Mme Chermidy et sa
fortune. Elle avait t la complice de ses progrs, la confidente de ses
pchs, la recleuse de ses millions. Assise au coin du feu, comme un
monstre familier, elle lisait dans les cartes l'avenir de sa matresse;
elle lui promettait la royaut de Paris, comme une sorcire de
Shakspeare; elle relevait son courage, consolait ses chagrins, lui
arrachait ses cheveux blancs, et la servait avec une dvotion canine.
Elle n'avait rien gagn au service, ni rentes sur l'tat, ni livret de
la caisse d'pargne, et elle ne voulait rien pour elle. Plus vieille de
dix ans que Mme Chermidy et obse jusqu' l'infirmit, elle tait sre
de mourir avant sa matresse et de mourir chez elle: on ne chasse pas
un serviteur qui pourrait emporter nos secrets. Au demeurant, _le Tas_
n'avait ni ambition, ni cupidit, ni vanit personnelle; elle vivait
dans sa belle cousine; elle tait riche, brillante et triomphante dans
la personne de Mme Chermidy. Ces deux femmes, troitement unies par une
amiti de quinze ans, formaient un seul individu. C'tait une tte 
double face, comme le masque des comdiens antiques. D'un ct elle
souriait  l'amour, de l'autre elle grimaait au crime. L'une se
montrait parce qu'elle tait belle, l'autre se cachait parce qu'elle
aurait fait peur.

Mme Chermidy promit au duc de songer  son affaire. Le jour mme, elle
chercha avec _le Tas_ quel domestique on pourrait bien envoyer  Corfou.

La jolie Arlsienne tait bien dcide  arrter en chemin la gurison
de Germaine, mais elle avait trop de prudence pour rien entreprendre
 ses risques et prils. Elle savait qu'un crime est toujours une
maladresse, et sa position tait trop belle pour qu'elle voult la
risquer sur un mauvais coup.

Tu as raison, lui dit _le Tas_; pas de crime, il faut partir de l. Un
crime ne profite jamais  son auteur; il ne sert qu'aux autres. On tue
un riche sur la grande route, et l'on trouve cent sous dans ses poches.
Le reste s'en va aux hritiers.

--Mais ici, c'est moi qui hrite!

--De rien, si l'on nous prend sur le fait. coute-moi. D'abord, elle
peut mourir de sa belle mort. Ensuite, si quelqu'un pousse  la roue, il
faut que nous n'y soyons pour rien.

--Comment faire?

--Intresser quelqu'un  la mort de Germaine. Suppose un malade qui
dirait  ses domestiques: mes enfants, soignez-moi bien: le jour de ma
mort, vous aurez tous mille francs de rente. Crois-tu que cet homme-l
aurait longtemps  vivre? Il se trouverait dans le nombre un gaillard
intelligent qui excuterait  sa faon les ordonnances du mdecin. On
lui donnerait ses mille francs de rente, et les hritiers....

--Hriteraient, j'entends bien. Mais nous n'avons qu'un domestique 
choisir. Si nous allions tomber sur un honnte homme!

--Il y en a donc?

--_Le Tas_, tu calomnies le genre humain. Il y a beaucoup d'hommes qui
ne joueraient pas leur tte pour mille francs de rente.

--Moi, je suis sure que si nous envoyions l-bas un petit bonhomme comme
j'en connais, un pur gamin de Paris, ple comme une pomme verte, gt
par les autres domestiques, jaloux de ceux qu'il sert, envieux du luxe
qu'il voit, vicieux comme les gouts, il aurait compris au bout de
quinze jours l'avenir qui lui est offert.

--Peut-tre. Mais s'il manquait son coup?

--Alors prends un homme d'exprience; trouve un praticien qui ait
l'habitude des choses et qui en fasse son tat.

--Tu penses au pays, ma fille.

--Dame! il y avait de bien jolis sujets  Toulon.

--Veux-tu que j'aille chercher un domestique au bagne?

--Il y en a qui ont fait leur temps.

--O les trouve-t-on?

--Cherche-les. On peut bien se donner de la peine pour trouver un homme
spcial.

Quelques heures aprs cet entretien, Mme Chermidy, belle comme la vertu,
faisait les honneurs de son salon aux plus honntes gens de Paris.

Elle comptait au nombre de ses habitus un vieux garon d'humeur
joyeuse, causeur instruit et spirituel, grand liseur de livres nouveaux,
grand amateur de premires reprsentations grand conteur d'histoires
indites; aussi irrprochable dans ses narrations que chti dans sa
toilette, et fidle aux traditions de la vieille galanterie franaise.
Il tait chef de bureau  la prfecture de police.

Mme Chermidy lui porta elle-mme une tasse de th qu'elle sucra d'un
sourire ineffable. Elle causa longtemps avec lui, le fora d'puiser
son rpertoire et prit le plus vif intrt  tout ce qu'il voulut bien
raconter. Pour la premire fois depuis longtemps, elle fit une injustice
 ses autres fidles et se dpartit de ses habitudes d'impartialit.

L'excellent homme tait aux anges et secouait le tabac de son jabot avec
une satisfaction visible.

Cependant, comme il n'est si bonne compagnie qu'il ne faille quitter,
M. Domet se dirigea discrtement vers la porte  minuit moins quelques
minutes. Il y avait encore une vingtaine de personnes dans le salon.
Mme Chermidy le rappela tout haut, avec la gracieuse effronterie d'une
matresse de maison qui ne pardonne pas aux dserteurs.

Cher monsieur Domet, lui dit-elle, vous avez t trop charmant pour
que je vous rende sitt votre libert. Venez ici,  ct de moi, et
contez-moi encore une de ces histoires que vous contez si bien.

L'excellent homme obit de bonne grce, quoiqu'il et pour principe de
se coucher tt et de se lever matin. Mais il protesta qu'il venait de
vider son sac et, qu' moins d'inventer, il n'avait plus rien  dire.
Quelques amis de la maison firent cercle autour de lui pour le taquiner
un peu et le tenir sur la sellette. On lui fit mille questions plus
indiscrtes les unes que les autres; on lui demanda la vrit sur le
Masque de fer; on le somma de nommer l'auteur vritable des Lettres
de Junius, de s'expliquer sur l'anneau de Gygs, la conspiration des
Poudres, le conseil des Dix, et de montrer  l'assemble un ressort du
gouvernement. Il rpondit  tout gaiement, lestement, avec cette bonne
humeur des vieillards qui est le fruit d'une vie tranquille. Mais il
n'tait pas tout  fait  l'aise, et il se dmenait dans son fauteuil
comme un poisson dans la pole. Mme Chermidy, toujours bonne, vint  son
secours et lui dit: C'est moi qui vous ai livr aux philistins, il est
juste que je vous dlivre. Mais  une condition.

--J'accepte, les yeux ferms, madame.

--On dit que presque tous les crimes qui se commettent sont faits par
des repris de justice, des forats.... librs. Est-ce le mot?

--Oui, madame.

--Eh bien, expliquez-nous ce que c'est qu'un forat libr.

Le gracieux employ ta ses lunettes, les essuya du coin de son mouchoir
et les replaa sur son nez. Tout ce qui restait dans le salon se runit
autour de lui et s'apprta  l'entendre. Le duc de La Tour d'Embleuse
s'adossa au manteau de la chemine, sans se douter qu'il assistait au
meurtre de sa fille. Les gens du monde ont une curiosit friande, et
les petits mystres du crime sont un rgal de haut got pour les esprits
blass.

Mon Dieu! madame, dit le chef de bureau, si c'est une simple dfinition
que vous demandez, je serai couch de bonne heure. Les forats librs
sont les hommes qui ont fini leur temps au bagne. Permettez-moi de vous
baiser la main et de prendre cong.

--Comment! c'est tout?

--Absolument. Et notez que je suis l'homme de France qui connat le
mieux les gens dont vous parlez. Je n'en ai pas vu un seul, mais j'ai
leurs dossiers dans mes cartons; je sais leur pass, leur prsent, leur
profession, leur rsidence, et je pourrais vous les nommer tous par
leurs noms, prnoms, faux noms et sobriquets.

--C'est ainsi que Csar (soit dit sans comparaison) connaissait tous les
soldats de son arme.

--Csar, madame, tait mieux qu'un grand capitaine, c'tait le premier
homme de bureau de son sicle.

--Y avait-il des forats librs sous la rpublique romaine?

--Non, madame, et bientt il n'y en aura plus en France. Nous commenons
 suivre l'exemple des Anglais, qui ont remplac le bagne par la
transportation. La scurit publique y gagnera, et la prosprit de nos
colonies n'y perdra point. Le bagne tait l'cole de tous les vices; les
transports se moralisent par le travail.

--Tant pis! Je regrette les forats librs. Cela faisait si bien dans
les romans du cabinet de lecture! Mais enfin, monsieur Domet, qu'est-ce
que ces gens-l? Que font-ils? Que disent-ils? O demeurent-ils? Comment
sont-ils habills? O les trouve-t-on? A quoi peut-on les reconnatre?
Ont-ils encore des lettres dans le dos?

--Quelques-uns; les doyens de l'ordre. La marque a t supprime en
1791, rtablie en 1806, et abolie dfinitivement par la loi du 28 avril
1832. Un forat libr ressemble de tout point  un honnte homme.
Il s'habille comme il veut, et exerce la profession qu'il a apprise.
Malheureusement, ils ont presque tous appris  voler.

--Mais il y a des braves gens dans le nombre?

--Pas beaucoup. Songez  l'ducation du bagne! D'ailleurs il leur est
assez difficile de gagner honntement leur vie.

--Et pourquoi donc?

--On sait leurs antcdents, et les patrons n'aiment pas  les prendre
chez eux. Leurs camarades d'atelier les mprisent. S'ils ont de
l'argent, et qu'ils s'tablissent  leur compte, ils ne trouvent pas
d'ouvriers.

--On les reconnat donc? A quel signe? S'il en venait un ici pour entrer
 mon service, comment saurais-je ce qu'il est?

--Il n'y a pas de danger. Le sjour de Paris leur est interdit, parce
que la surveillance y serait trop difficile. On leur assigne une
rsidence en province, dans une petite ville, et la police locale ne les
quitte pas des yeux.

--Et s'ils venaient  Paris sans votre permission?

--Ils seraient en rupture de ban, et nous les ferions transporter, en
vertu d'un dcret du 8 dcembre 1851.

--Mais alors il n'y a plus personne dans les _tapis francs_!

--Le conseil municipal du dpartement de la Seine a fait dmolir les
maisons dont vous parlez. Il n'y a plus ni tanires pour le gibier, ni
gibier pour les tanires.

--Bont divine! mais nous allons  l'ge d'or! Monsieur Domet, vous
effeuillez mes illusions une  une. Vous me dpotisez la vie!

--Belle dame, la vie ne manquera jamais de posie pour ceux qui ont le
bonheur de vous voir.

Ce compliment fut dcoch avec une telle ampleur de galanterie
bourgeoise, que toute l'assemble applaudit. M. Domet rougit jusqu'au
blanc des yeux et regarda les pointes de ses souliers. Mais Mme Chermidy
le rappela bientt  la question: O sont les forats librs? lui
dit-elle. Y en a-t-il  Vaugirard?

--Non, madame; il n'y en a pas dans le dpartement de la Seine.

--Y en a-t-il  Saint-Germain?

--Non.

--A Compigne?

--Non.

--A Corbeil?

--Oui.

--Combien?

--Vous esprez peut-tre me prendre en dfaut?

--J'y compte.

--Eh bien, il y en a quatre.

--Leurs noms? Allons, Csar!

--Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

--Tiens, c'est un vers.

--Vous avez devin du premier coup le secret de ma mnmotechnie.

--Redites-nous cela: Rabichon....

--Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

--Voil qui est curieux. Maintenant, nous sommes tous aussi savants que
vous. Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux. Et que font-ils, ces
honntes gens-l?

--Les deux premiers sont provisoirement dans une papeterie; le troisime
est jardinier; le quatrime est serrurier en boutique.

--Monsieur Domet, vous tes un grand homme; pardonnez-moi d'avoir dout
de votre rudition.

--Pourvu que vous ne doutiez pas de mon obissance.

M. Domet partit; il tait une heure du matin, et tous les fidles de Mme
Chermidy se levrent l'un aprs l'autre. Ils baisrent religieusement,
comme une patne, cette petite main blanche qui caressait l'espoir d'un
crime. En rpondant  leurs adieux, la jolie femme rptait entre ses
dents le vers mnmotechnique du pauvre M. Domet: Rabichon, Lebrasseur,
Chassepie et Mantoux.

Le duc sortit le dernier. A quoi pensez-vous? lui dit-il; vous tes
proccupe.

--Je pense  Corfou.

--Songez  vos amis de Paris!

--Bonsoir, monsieur le duc. Je crois que _le Tas_ vous a trouv un
domestique. Elle doit aller aux renseignements; nous en reparlerons un
de ces jours.

Le lendemain, _le Tas_ prit le chemin de fer de Corbeil. Elle s'tablit
 l'htel de France et courut la ville jusqu'au dimanche. Elle visita
les papeteries, acheta des fleurs chez tous les jardiniers, et se
promena beaucoup dans les rues. Le dimanche matin, elle perdit la clef
de son sac de voyage. Elle passa chez un petit serrurier de la route
d'Essonne qui soufflait sa forge malgr la loi du repos dominical.
L'enseigne portait ces mots: MANTOUX PEU-DE-CHANCE, _serrurier en tous
genres_. Le matre du logis tait un petit homme de trente  trente-cinq
ans, brun, bien fait, vif et veill. On n'avait pas besoin de le
regarder deux fois pour deviner  quelle religion il appartenait. Il
tait de ceux qui font du samedi leur dimanche. L'amour du gain brillait
dans ses petits yeux noirs, et son nez ressemblait au bec d'un oiseau de
proie. _Le Tas_ le pria de venir  l'htel pour forcer une serrure. Il
s'acquitta de sa besogne en homme expriment. _Le Tas_ le retint auprs
d'elle par les charmes de sa conversation. Elle lui demanda s'il tait
content des affaires; il rpondit en homme dgot de la vie. Rien
ne lui avait russi depuis qu'il tait au monde. Il avait servi comme
groom, et son matre l'avait chass. Il tait entr en apprentissage
chez un mcanicien, et la susceptibilit de quelques clients lui avait
fait un mauvais parti. A vingt ans, il s'tait lanc avec quelques
amis dans une affaire magnifique: un travail de serrurerie o tous les
associs devaient gagner leur fortune. Malgr son zle et son habilet,
il avait chou honteusement, et il avait ram dix ans sans pouvoir se
relever de sa chute. Le nom de _Peu-de-chance_ lui tait rest depuis ce
temps-l. Il tait venu s'tablir  Corbeil, aprs un long sjour
dans le Midi. Les autorits de la ville le connaissaient bien et
s'intressaient  son sort; il recevait de temps en temps la visite de
M. le commissaire de police. Cependant l'ouvrage n'abondait pas chez
lui, et peu de maisons lui taient ouvertes.

_Le Tas_ compatit  ses chagrins et lui demanda pourquoi il n'allait pas
chercher fortune ailleurs.

Il rpondit mlancoliquement qu'il n'avait ni le got ni le moyen de
voyager. Il tait l pour longtemps. O la chvre est attache, il faut
qu'elle broute.

Mme quand il n'y a rien  brouter? dit _le Tas_.

Il inclina la tte pour toute rponse.

_Le Tas_ lui dit: Si je me connais en physionomie, vous tes un brave
homme comme je suis une bonne fille. Pourquoi ne vous remettez-vous pas
en maison, puisque vous avez dj servi? Moi, je suis en condition 
Paris chez une dame seule, qui me traite bien; ou pourrait vous trouver
une place.

--Je vous remercie de tout mon coeur, reprit-il, mais le sjour de Paris
m'est dfendu.

--Par le mdecin?

--Oui; j'ai la poitrine dlicate.

--Justement la place n'est pas  Paris. C'est hors de France, vers la
Turquie, l-bas, dans un pays o l'on gurit les poitrinaires, en les
mettant chauffer au soleil.

--J'aimerais bien cela, si la maison tait bonne. Mais il faut bien des
choses pour passer la frontire: de l'argent, des papiers, et je n'ai
rien de tout a.

--On ne vous laisserait manquer de rien si vous conveniez  madame. Il
faudrait venir la voir une heure ou deux  Paris.

--a, c'est possible. Il ne m'arrivera rien, quand mme je passerais une
journe chez vous.

--Bien sr.

--Si l'affaire se faisait, je voudrais prendre un autre nom sur mon
passe-port. J'en ai assez du mien, il m'a port malheur, et je le
laisserais en France avec mes vieux habits.

--Bah! vous avez raison. C'est ce qui s'appelle faire peau neuve. Je
parlerai de vous  madame, et si tout peut s'arranger, je vous crirai
un mot.

_Le Tas_ revint le soir mme  Paris. Mantoux, dit _Peu-de-chance_, crut
avoir rencontr une fe bienfaisante sous l'enveloppe d'une guenon.
Les songes les plus dors vinrent s'asseoir  son chevet. Il rva qu'il
devenait du mme coup riche et honnte, et que l'Acadmie franaise lui
dcernait un prix de vertu de cinquante mille francs de rente. Il reut
une lettre le lundi soir, rompit son ban et dbarqua le mardi matin
chez Mme Chermidy. Il avait coup sa barbe et ses cheveux, mais _le Tas_
n'eut garde de lui demander pourquoi.

La splendeur de la maison l'blouit; la dignit svre de Mme Chermidy
lui imposa srieusement. La belle sclrate s'tait fait un visage de
procureur imprial. Elle le fit comparatre devant elle, et l'interrogea
sur son pass en femme qu'on ne trompe point. Il mentit comme un
prospectus, et elle eut soin de le croire sur parole. Lorsqu'il eut
fourni tous les renseignements dsirables, elle lui dit:

Mon garon, la place que je veux vous donner est une place de
confiance. Un de mes amis, M. le duc de La Tour d'Embleuse, cherche un
domestique pour sa fille qui se meurt en pays tranger. Il y aura de
bons gages pendant un an ou deux, et 1200 francs de rente viagre aprs
la mort de la jeune dame. Elle est condamne par tous les mdecins de
Paris. Les gages vous seront pays par la famille; quant  la rente,
c'est moi qui en rponds. Comportez-vous en bon serviteur, et attendez
patiemment la fin: vous ne perdrez rien pour attendre.

Mantoux jura sur le Dieu de ses pres qu'il soignerait la jeune dame
comme une soeur, et qu'il la forcerait de vivre cent ans.

C'est bien, reprit Mme Chermidy. Vous nous servirez ce soir, et je vous
prsenterai  M. le duc de La Tour d'Embleuse. Montrez-vous  lui tel
que vous tes, et je rponds qu'il vous prendra.

Elle ajouta en elle-mme: Quoi qu'il arrive, ce coquin verra en moi sa
dupe, et non pas sa complice.

Mantoux servit  table, non sans avoir pris une bonne leon de sa
protectrice _le Tas_. Les convives taient au nombre de quatre; il y
avait autant de domestiques pour changer les assiettes, et le serrurier
n'eut qu' regarder faire. Mme Chermidy s'tait promis de lui donner, 
tout vnement, une leon de toxicologie. Elle ne jugeait pas inutile de
lui enseigner l'emploi des poisons, et elle avait choisi ses convives en
consquence. C'tait un conseiller  la cour, un professeur de mdecine
lgale, et M. de La Tour d'Embleuse.

Elle amena tout doucement le docteur sur le chapitre des poisons. Les
hommes qui professent cette matire dlicate sont gnralement avares de
leur science; mais ils s'oublient quelquefois  table. Tel secret qu'on
a soin de cacher au public peut se raconter en confidence lorsqu'on a
pour auditoire un magistrat, un grand seigneur et une jolie femme
cinq ou six fois millionnaire. Les domestiques ne comptent pas; il est
convenu qu'ils n'ont point d'oreilles.

Malheureusement pour Mme Chermidy, les poisons arrivrent avant le vin
de Champagne. Le docteur fut prudent, badina beaucoup et ne fit pas
d'imprudence. Il se retrancha dans les curiosits archologiques,
raconta que la science des poisons n'tait pas en progrs, que nous
avions gar les recettes de Locuste, de Lucrce Borgia, de Catherine de
Mdicis et de la marquise de Brinvilliers; il s'apitoya en riant sur ces
beaux secrets perdus, pleura le poison foudroyant du jeune Britannicus,
les gants parfums de Jeanne d'Albret, la poudre de succession, et cette
liqueur de mnage qui changeait le vin de Chypre en vin de Syracuse; il
n'oublia pas, chemin faisant, le bouquet fatal d'Adrienne Lecouvreur.
Mme Chermidy remarqua que le jeune serrurier coutait de toutes ses
oreilles. Parlez-nous des poisons modernes, dit-elle au docteur, des
poisons qu'on emploie de nos jours, des poisons en activit de service!

--Hlas! madame, dit-il, nous sommes tombs bien bas. Le difficile n'est
pas de tuer les gens: un coup de pistolet ferait l'affaire. Il s'agit de
les tuer sans laisser de trace. Le poison n'est pas bon  autre chose,
et c'est l son seul avantage sur le pistolet. Malheureusement,  mesure
qu'il s'invente un toxique nouveau, on dcouvre un moyen de constater
sa prsence. Le dmon du bien a les ailes aussi longues que le gnie du
mal. L'arsenic est un bon ouvrier, mais l'appareil de Marsh est l
pour contrler l'ouvrage. La nicotine n'est pas une sotte invention,
la strychnine est un produit recommandable; mais M. le conseiller sait
aussi bien que moi que la strychnine et la nicotine ont trouv leurs
matres; en autres termes, leurs ractifs.

On a adopt le phosphore avec une apparence de raison. On se disait: Le
corps humain contient du phosphore en quantit: si l'analyse chimique en
dcouvre dans le corps de la victime, je rpondrai que c'est la nature
qui l'y a mis. Nous avons battu ces raisonnements  plate couture.
Certes, il n'est pas malais de tuer les gens, mais il est presque
impossible de le faire impunment. Je pourrais vous indiquer le moyen
d'empoisonner vingt-cinq personnes  la fois, dans une chambre close,
sans leur donner aucun breuvage. L'exprience ne cote pas dix sous;
mais l'assassin donnerait sa tte par-dessus le march. Un chimiste de
grand talent vient d'inventer une composition subtile qui a son charme
aussi. En brisant le tube qui la contient, on fait tomber les gens comme
des mouches. Mais on ne persuade  personne qu'ils ont pri de leur
belle mort.

--Docteur, demanda Mme Chermidy, qu'est-ce que l'acide prussique?

--L'acide prussique ou cyanhydrique, madame, est un poison
trs-difficile  fabriquer, impossible  acheter, impossible  conserver
pur, mme dans les vases noirs.

--Et il laisse des traces?

--Magnifiques! Il teint les gens en bleu; et c'est ainsi qu'on a
dcouvert le bleu de Prusse.

--Vous vous moquez de nous, docteur. Vous ne respectez pas ce qu'il y
a de plus sacre au monde: la curiosit d'une femme! On m'a parl d'un
poison d'Afrique ou d'Amrique qui tue les hommes dans une piqre
d'pingle. Est-ce une invention des romanciers?

--Non, c'est une invention des sauvages. On l'emploie au bout des
flches. Joli poison, madame: il ne fait pas languir son homme: la
foudre en miniature! Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'on le
mange impunment. Les sauvages l'emploient dans les sauces et dans les
combats,  la guerre et  la cuisine.

--Vous venez de nous dire son nom, mais je ne me rappelle plus.

--Je ne l'ai pas dit, madame, mais je suis tout prt  vous l'apprendre.
C'est le _curare_. Il se vend en Afrique, dans les montagnes de la Lune.
Le marchand est anthropophage.

Mme Chermidy en fut pour son dner. Le docteur garda soigneusement le
dpt terrible que tout mdecin porte avec lui. Mais le duc fut touch
du recueillement et de l'attention de Mantoux. Il le prit au service de
sa fille.




                                VIII

                            BEAUX JOURS.


Lorsqu'on lit une Histoire de la rvolution franaise, on n'est pas
mdiocrement surpris de rencontrer des mois entiers de paix profonde et
de bonheur sans nuage. Les passions sommeillent, les haines se reposent,
les craintes se rassurent, les partis marchent comme des frres en se
tenant par la main, les ennemis s'embrassent sur la place publique. Ces
beaux jours sont comme des reposoirs prpars d'tape en tape sur une
route sanglante.

On en rencontre de tout pareils dans la vie la plus agite ou la plus
malheureuse. Les rvolutions de l'me et du corps, les passions et les
maladies ne vont pas sans quelques instants de repos. L'homme est un
tre si dbile, qu'il ne peut agir ni souffrir avec continuit. S'il ne
s'arrtait un peu de temps en temps, il serait trop tt au bout de ses
forces.

L't de 1853 fut pour Germaine un de ces moments de rpit qui viennent
si  propos  la faiblesse humaine. Elle le mit  profit; elle se
retrempa dans le bonheur, et elle prit un peu de force pour les preuves
qu'elle avait encore  traverser.

Le climat des les Ioniennes est d'une douceur et d'une galit sans
seconde. L'hiver n'y est pas autre chose que la transition de l'automne
au printemps; les ts y sont d'une srnit fatigante. De temps en
temps un nuage voyageur passe en courant au-dessus des sept les, mais
il ne s'y arrte point. On y demeure jusqu' trois mois dans l'attente
d'une goutte d'eau. Dans ce paradis aride, les indignes ne disent pas:
Ennuyeux comme la pluie; mais: Ennuyeux comme le beau temps.

Le beau temps n'ennuyait pas Germaine; il la gurissait lentement. M. Le
Bris assistait  ce miracle du ciel bleu; il regardait agir la nature,
et suivait avec un intrt passionn l'action lente d'un pouvoir
suprieur au sien. Il tait trop modeste pour s'attribuer l'honneur de
la cure, et il confessait de bonne foi que la seule mdecine infaillible
est celle qui vient d'en haut.

Cependant, pour mriter l'aide du ciel, il s'aidait un peu lui-mme. Il
avait reu de Paris l'iodomtre du docteur Chartroule avec une provision
de cigarettes iodes. Ces cigarettes, composes d'herbes aromatiques et
de plantes calmantes infuses dans une teinture d'iode, introduisant
le mdicament jusque dans les poumons, accoutument les organes les plus
dlicats  la prsence d'un corps tranger, et prparent le malade
 aspirer l'iode pur  travers les tubes de l'appareil. Par malheur,
l'appareil arriva en morceaux, quoiqu'il et t emball par le duc
lui-mme et apport avec des soins infinis par le nouveau domestique. Il
fallut en demander un autre, et cela prit du temps.

Au bout d'un mois de ce traitement anodin, Germaine prouvait dj un
mieux sensible. Elle tait moins faible pendant le jour; elle portait
plus lgrement les fatigues d'une longue promenade; elle revenait moins
souvent  son lit de repos. Son apptit tait plus vif et surtout plus
constant; elle ne repoussait plus les aliments aprs y avoir got. Elle
mangeait, digrait et dormait d'assez bon coeur. La fivre du soir tait
bien calme; les sueurs nocturnes qui inondent tous les phthisiques
diminuaient un peu tous les jours.

Le coeur de la malade ne tarda pas  entrer aussi en convalescence.
Son dsespoir, son humeur farouche et sa haine de ceux qui l'aimaient,
firent place  une mlancolie douce et bienveillante. Elle tait si
heureuse de se sentir renatre, qu'elle aurait voulu remercier le ciel
et la terre.

Les convalescents sont de grands enfants qui s'attachent, de peur de
tomber,  tout ce qui les entoure. Germaine retenait ses amis auprs
d'elle; elle craignait la solitude; elle voulait tre rassure  toute
heure; elle disait  la comtesse: N'est-ce pas, je vais mieux? Elle
ajoutait tout bas: Je ne mourrai pas? La comtesse rpondait en riant:
Si la Mort venait pour vous prendre, je lui montrerais ma figure, et
elle se sauverait bien loin. La comtesse tait fire de sa laideur,
comme les autres femmes de leur beaut. La coquetterie se fourre
partout.

Don Diego attendit patiemment que Germaine revnt  lui. Il tait trop
dlicat et trop fier pour l'importuner de ses prvenances, mais il
se tenait  sa porte, prt  faire le premier pas aussitt qu'elle
l'appellerait du regard. Elle se fit bientt une douce habitude du
spectacle de cette amiti discrte et silencieuse. Le comte avait
dans sa laideur quelque chose d'hroque et de grand que les femmes
apprcient plus que la gentillesse. Il n'tait pas de ceux qui font des
conqutes, mais de ceux qui inspirent des passions. Sa longue figure
basane, ses grandes mains couleur de bronze, ressortaient avec un
certain clat sur son costume de coutil blanc. Ses grands yeux noirs
laissaient chapper des clairs de douceur et de bont; sa voix forte
et mtallique avait par moment des inflexions suaves. Germaine finit par
trouver une ressemblance entre ce grand d'Espagne et un lion apprivois.

Lorsqu'elle se promenait au jardin sous les vieux orangers ou parmi
les tamarix de la plage, appuye sur le bras de la vieille comtesse ou
tranant le petit Gomez  la queue de sa robe, le comte la suivait de
loin, sans affectation, un livre  la main. Il ne prenait pas les airs
penchs d'un amoureux, et il ne confiait point de soupirs  la brise.
Vous auriez dit un pre indulgent qui veut surveiller ses enfants
sans intimider leurs jeux. Son affection pour sa femme se composait de
charit chrtienne, de compassion pour la faiblesse, et de cette joie
amre qu'un homme de coeur trouve dans l'accomplissement des devoirs
difficiles. Peut-tre encore y entrait-il un peu d'orgueil lgitime.
C'est une belle victoire que d'arracher  la mort une proie certaine
et de crer  nouveau un tre que la maladie avait presque dtruit. Les
mdecins connaissent ce plaisir-l. Ils s'attachent de toute leur
amiti  ceux qu'ils ont ramens de l'autre monde; ils ont pour eux la
tendresse du crateur pour sa crature.

L'habitude, qui rapproche tout, avait accoutum Germaine  causer avec
son mari. Lorsqu'on se voit du matin au soir, il n'y a pas de haine qui
tienne: on parle, on rpond, cela n'engage  rien; mais la vie n'est
possible qu' ce prix. Elle l'appelait don Diego; il l'appelait tout
simplement Germaine.

Un jour (c'tait vers le milieu du mois de juin), elle tait tendue au
jardin sur des tapis de Smyrne. Mme de Villanera, assise auprs d'elle,
grenait machinalement un gros chapelet de corail, et le petit Gomez
ramassait des oranges avortes pour en bourrer ses poches. Le comte
passa  dix pas de l, un livre  la main. Germaine se remit sur son
sant et l'invita  prendre une chaise. Il obit sans se faire prier, et
remit le livre dans sa poche.

Que lisiez-vous l? demanda-t-elle.

Il rpondit en rougissant comme un colier pris en faute: Vous allez
rire de moi. C'est du grec.

--Du grec! vous savez lire le grec! comment un homme comme vous a-t-il
pu s'amuser  apprendre le grec?

--Par le plus grand des hasards. Mon prcepteur aurait pu tre un ne
comme tant d'autres; il s'est trouv que c'tait un savant.


--Et vous lisez du grec pour votre plaisir?

--Homre, oui. Je suis au milieu de l'_Odysse_.

Germaine simula un petit billement. J'ai lu cela dans Bitaub,
dit-elle. Il y avait un glaive et un casque sur la couverture.

--Alors, vous seriez bien tonne si je vous lisais Homre dans Homre;
vous ne le reconnatriez plus.

--Bien oblige! je n'aime pas les histoires de batailles.

--Il n'y en a pas dans l'_Odysse_. C'est un roman de moeurs, le premier
qu'on ait crit, et peut-tre le plus beau. Nos auteurs  la mode
n'inventeront rien de plus intressant que l'histoire de ce propritaire
campagnard qui a quitt sa maison pour gagner de l'argent, qui revient
aprs vingt ans d'absence, trouve une arme de faquins installs chez
lui pour courtiser sa femme et manger son bien, et les tue  coups
de flches. Il y a l un drame intressant, mme pour le public des
boulevards. Rien n'y manque, ni le bon serviteur Eume, ni le chevrier
qui trahit son matre, ni les servantes sages, ni les servantes folles
que le jeune Tlmaque est charg de pendre au dnoment. Le seul dfaut
de cette histoire, c'est qu'on nous l'a toujours traduite avec emphase.
On a chang en autant de rois les jeunes rustauds qui assigeaient
Pnlope; on a dguis la ferme en palais, et l'on a mis de l'or
partout. Si j'osais vous traduire seulement une page, vous seriez
merveille de la vrit simple et familire du rcit; vous verriez avec
quelle joie nave le pote parle du vin noir et de la viande succulente;
comme il admire les portes bien jointes et les planches bien rabotes!
Vous verriez surtout comme la nature est dcrite avec exactitude, et
vous retrouveriez dans mon livre la mer, le ciel et le jardin que voici.

--Essayons, dit Germaine. Quand je dormirai, vous le verrez bien.

Le comte obit de bonne grce, et se mit  traduire le premier chant
 livre ouvert. Il droula sous les yeux de Germaine ce beau style
homrique, plus riche, plus bariol et plus tincelant que les brillants
tissus de Beyrouth ou de Damas. Sa traduction tait d'autant plus libre,
qu'il n'entendait pas bien tous les mots; mais il s'entendait avec
le pote. Il coupa quelques longueurs, dveloppa  sa faon certains
passages curieux, et ajouta au texte un commentaire intelligent. Bref,
il intressa son cher auditoire, except le marquis de los Montes de
Hierro, qui criait  tue-tte pour interrompre la lecture. Les enfants
sont comme les oiseaux: lorsqu'on parle devant eux, ils chantent.

Je ne sais pas si les jeunes poux allrent jusqu'au bout de
l'_Odysse_, mais don Diego avait trouv le moyen d'veiller l'intrt
de sa femme, et c'tait beaucoup. Elle prit l'habitude de l'entendre
lire et de se trouver bien dans sa compagnie. Elle ne tarda pas  voir
en lui un esprit suprieur. Il tait trop timide pour parler en son
propre nom, mais le voisinage d'un grand pote lui donnait de la
hardiesse, et ses ides personnelles se faisaient jour sous la
protection des penses d'autrui. Dante, Arioste, Cervantes, Shakspeare,
furent les sublimes entremetteurs qui se chargrent de rapprocher ces
deux mes et de les rendre chres l'une  l'autre. Germaine ne se sentit
nullement humilie de son ignorance et de la supriorit de son mari.
Une femme se rjouit de n'tre rien en comparaison de celui qu'elle
aime.

On adopta l'habitude de vivre ensemble et de se runir au jardin pour
causer et pour lire. Ce qui faisait le charme de ces runions, ce n'est
pas la gaiet; c'est une certaine srnit calme et amicale. Don Diego
ne savait pas rire, et le rire de sa mre ressemblait  une grimace
nerveuse. Le docteur, franc et joyeux comme un Champenois, avait l'air
de faire une fausse note lorsqu'il jetait son grain de sel dans la
conversation. Germaine toussait quelquefois; elle conservait toujours
sur son visage l'expression inquite que donne le voisinage de la mort.
Et cependant ces jours d't sans nuage taient les premiers beaux jours
de sa jeunesse.

Combien de fois, dans cette intimit de la vie de famille, l'esprit du
comte fut-il troubl par le souvenir de Mme Chermidy? Personne n'en a
rien su, et je ne me hasarderais pas  le dire. Il est probable que
la solitude, l'oisivet, la privation des plaisirs vifs, o l'homme se
dpense, enfin la sve du printemps qui monte au front de l'homme comme
 la cime des arbres, lui firent regretter plus d'une fois la noble
rsolution qu'il avait prise. Les trappistes qui tournent le dos au
monde aprs en avoir joui, trouvent au fond du clotre des armes toutes
prtes contre les tentations du pass: c'est le jene, la prire, et
un rgime assez mortifiant pour tuer le vieil homme. Il y a peut-tre
encore plus de mrite  combattre comme don Diego, en soldat dsarm.
M. Le Bris le suivait du coin de l'oeil, comme un malade qu'il faut
prserver des rechutes. Il lui parlait rarement de Paris, jamais de la
rue du Cirque. Il lut dans un journal franais que _la Naade_
s'tait embosse devant Ky-Tcheou, dans la mer du Japon, pour demander
rparation de l'insulte faite  nos missionnaires: il dchira le journal
en petits morceaux, pour qu'il ne ft pas question de M. Chermidy.

Il y a, en Orient, des heures o la brise du midi enivre plus
puissamment les sens de l'homme que le vin de Tinos qu'on boit sous le
nom de malvoisie; le coeur se fond comme une cire; la volont se dtend,
l'esprit faiblit. On s'efforce de penser, les ides nous chappent comme
une eau qui fuit entre les doigts. On va chercher un livre, un doux et
vieil ami; on lit; les yeux s'garent ds les premiers vers; le regard
nage, les paupires s'ouvrent et se ferment sans savoir pourquoi. C'est
dans ces heures de demi-sommeil et de douce quitude que nos coeurs
s'ouvrent d'eux-mmes. Les mles vertus triomphent  bon march quand un
froid piquant nous rougit le nez et nous coupe les oreilles, et que le
vent de dcembre serre les fibres de la chair et de la volont. Mais
quand les jasmins sment leur acre parfum dans le voisinage, quand les
fleurs du laurier-rose nous pleuvent sur la tte, quand les pins secous
par le vent sonnent comme des lyres et que les voiles blanches se
dessinent au loin sur la mer comme des Nrides, alors il faut tre
bien sourd et bien aveugle pour voir et pour entendre autre chose que
l'amour!

Don Diego s'aperut un jour que Germaine avait chang  son avantage.
Ses joues taient plus pleines et mieux nourries; les sillons de ce joli
visage se remplissaient; les plis sinistres commenaient  s'effacer.
Une couleur plus saine, un hle de bon augure colorait son beau front,
et ses cheveux d'or n'taient plus la couronne d'une morte.

Elle venait d'couter une lecture assez longue; la fatigue et le sommeil
l'avaient prise en mme temps; elle avait laiss tomber sa tte en
arrire; et tout le corps s'en tait all dans les bras du fauteuil.
Le comte tait seul avec elle. Il dposa son livre a terre, s'approcha
doucement, se mit  genoux devant la jeune fille et avana les
lvres pour la baiser au front; mais il fut retenu par un instinct de
dlicatesse. Pour la premire fois, il songea avec horreur  la faon
dont il tait devenu le mari de Germaine; il eut honte du march; il
se dit qu'un baiser obtenu par surprise serait quelque chose comme un
crime, et il se dfendit d'aimer sa femme jusqu'au jour o il serait sr
d'en tre aim.

Les htes de la villa Dandolo ne vivaient pas dans une solitude aussi
abstraite qu'on pourrait le supposer. L'isolement ne se rencontre que
dans les grandes villes, o chacun vit pour soi sans s'inquiter des
voisins. A la campagne, les plus indiffrents se rapprochent; on n'y
craint pas un voyage d'une heure; l'homme sait qu'il est n pour la
socit, et cherche la conversation de ses semblables.

Il se passait peu de jours sans que Germaine ret quelque visite. On
vint chez elle d'abord par curiosit, puis par intrt bienveillant,
enfin par amiti. Ce coin de l'le tait habit en toute saison par cinq
ou six familles modestes, qui auraient t pauvres  la ville, et qui
ne manquaient de rien sur leurs terres, parce qu'elles savaient se
contenter de peu. Leurs chteaux tombaient en ruine, et l'on manquait
d'argent pour les rparer; mais on entretenait avec soin, au-dessus
de la porte d'entre, un cusson contemporain des croisades. Les les
Ioniennes sont le faubourg Saint-Germain de l'Orient; vous y retrouvez
les grandes vertus et les petits travers de la noblesse, orgueil,
dignit, pauvret dcente et laborieuse, et une certaine lgance dans
la vie la plus dnue.

Le propritaire de la villa, M. le comte Dandolo, ne serait pas dsavou
par les doges ses anctres. C'est un petit homme vif et intelligent,
veill aux affaires politiques, tiraill entre le parti grec et
l'influence anglaise, mais enclin  l'opposition et toujours prt 
juger svrement les actes du lord haut commissaire. Il suit de prs
les intrigues vieilles et nouvelles qui divisent l'Europe, surveille les
progrs du lopard britannique, discute la question d'Orient, s'inquite
de l'influence des jsuites, et prside les francs-maons de Corfou.
Excellent homme, qui dpense plus d'activit qu'un capitaine au long
cours pour naviguer autour d'un verre d'eau. Son fils Spiro, un beau
jeune homme de trente ans, s'est laiss conqurir aux ides anglaises,
comme toute la gnration nouvelle. Il frquente les officiers et
se montre dans leurs loges au thtre. Les Dandolo pourraient vivre
grandement, s'ils trouvaient  se dfaire de leurs biens; mais, 
Corfou, les habitants sont aussi pauvres que la terre est riche. Chacun
est prt  vendre, personne ne songe  acheter. Le comte et Spiro
parlent lgamment les trois langues du pays, l'anglais, le grec et
l'italien; ils savent le franais par surcrot, et leur amiti fut
prcieuse  Germaine. Spiro s'intressait  la belle malade avec toute
la chaleur d'un coeur inoccup.

Il amenait parfois un digne homme de ses amis, le docteur Delviniotis,
professeur de chimie  la facult de Corfou. M. Delviniotis avait vou
 la malade une amiti d'autant plus vive qu'il avait une fille du mme
ge. Il donnait ses conseils  M. Le Bris, causait en italien avec le
comte et Mme de Villanera, et se dsolait de ne pas savoir le franais
pour faire plus ample connaissance avec Germaine. On le voyait assis
devant elle pendant des heures entires, cherchant une phrase, ou
regardant sans rien dire, avec cette politesse tranquille et muette qui
rgne dans tout l'Orient.

L'homme le plus bruyant de la compagnie tait un vieux Franais tabli
 Corfou depuis 1814, le capitaine Brtignires. Il avait quitt le
service  vingt-quatre ans avec une pension de retraite et une jambe de
bois de chne. Ce grand corps maigre et osseux boitait gaillardement,
buvait sec et riait haut,  la barbe de la vieillesse. Il faisait une
lieue  pied pour venir dner  la villa Dandolo, contait des histoires
militaires, frisait sa moustache, et soutenait que les les Ioniennes
devraient appartenir  la France. C'tait un convive d'autant plus
prcieux que sa gaiet chauffait la maison. Quelquefois, en se versant
rasade, il disait d'un ton sentencieux: Quand on s'estime et quand on
s'aime, on peut boire ensemble tant qu'on veut sans se faire de mal.
Germaine dnait toujours de bon apptit lorsque le capitaine tait l.
Cet aimable boiteux, cramponn si obstinment  la vie, l'blouissait
d'une douce esprance et la forait de croire  l'avenir. M.
Brtignires tutoyait le petit marquis, l'appelait mon gnral, et
le faisait sauter sur son genou. Il baisait galamment les mains de
la malade, et la servait avec la dvotion d'un vieux page ou d'un
troubadour en retraite.

Elle avait un admirateur d'une autre cole dans la personne de M.
Stevens, juge d'instruction  la cour royale de Corfou. Cet honorable
magistrat employait aux soins de son corps un traitement de mille livres
sterling par anne. Vous n'avez jamais vu un homme plus propre, plus
replet, plus nourri, plus luisant, une sant plus calme et mieux gorge.
goste comme tous les vieux garons, srieux comme tous les magistrats,
flegmatique comme tous les Anglais, il cachait sous la rotondit bate
de sa personne une certaine dose de sensibilit. La sant lui paraissait
un bien si prcieux, qu'il et voulu en faire part  tout le monde. Il
avait connu le jeune Anglais de Pompe, et il avait suivi de prs les
phases diverses de sa gurison. Il racontait navement qu'il avait
prouv une sympathie mdiocre pour ce petit tre ple et mourant, mais
qu'il l'avait aim de jour en jour  mesure qu'il le voyait revenir  la
vie. Il tait devenu son ami intime le jour o il avait pu lui serrer la
main sans le faire crier. Ce fut l'histoire de sa liaison avec Germaine.
Il vita de s'attacher  elle tant qu'il la crut condamne  mort; mais
du moment o elle parut s'installer dans ce monde, il lui ouvrit son
coeur  deux battants.

Les plus proches voisins de la maison taient Mme Vitr et son fils. Ils
devinrent en peu de temps ses amis les plus intimes. La baronne de Vitr
tait une Normande rfugie  Corfou avec les dbris de sa fortune.
Comme elle vitait de raconter son histoire, on n'a jamais su quels
vnements l'avaient chasse si loin de son pays. Ce qui sautait  tous
les yeux, c'est qu'elle vivait en femme de bien, et qu'elle levait
admirablement son fils. Elle avait quarante ans et une beaut un peu
commune: on l'aurait prise, en France, pour une fermire du pays de
Caux. Mais elle s'occupait de son mnage, de ses oliviers et de son
cher Gaston avec une activit mthodique et un zle sans embarras qui
trahissaient la race. La grandeur est un don qui se rvle dans toutes
les situations de la vie et sur les thtres les plus divers: elle se
montre aussi bien dans le travail que dans le repos, et elle ne brille
pas plus dans un salon que dans une buanderie ou une basse-cour. Mme
de Vitr, entre ses deux servantes, vtue, comme elles, du costume
national, qui ressemble  l'habit des carmlites, tait aussi imposante
que Pnlope brodant les tuniques du jeune Tlmaque. Gaston de Vitr,
beau comme une jeune fille de vingt ans, menait la vie rude et exerce
d'un gentihomme campagnard. Il travaillait de ses mains, taillait
les arbres, cueillait les oranges, et mondait lui-mme la haie de
grenadiers dont les fruits rouges crevaient au soleil. Le matin, il
courait dans la rose, le fusil sur l'paule, pour tuer des grives ou
des becfigues; le soir, il lisait avec sa mre, qui fut son professeur,
et la forte nourrice de son esprit. Sans souci de l'avenir, ignorant les
choses du monde, et renfermant ses penses dans l'horizon qui bornait
ses regards, il ne souponnait pas d'autres plaisirs qu'une belle
journe de chasse, une lecture de Lamartine, ou une promenade en mer sur
son bateau. Coeur vierge, me toute neuve et blanche comme ces belles
feuilles de papier qui invitent la plume  crire. Lorsque sa mre le
conduisit  la villa Dandolo, il s'aperut, pour la premire fois, qu'il
tait un petit ignorant; il rougit de l'oisivet o il avait vcu, et il
regretta de n'avoir pas appris la mdecine.

Les visites sont toujours longues  la campagne. On a fait tant de
chemin pour se voir, qu'on a de la peine  se quitter. Les Dandolo et
les Vitr, le docteur Delviniotis, le juge et le capitaine passaient
quelquefois des journes entires autour de la belle convalescente. Elle
les retenait avec joie, sans se rendre compte du motif secret qui la
faisait agir. Dj elle commenait  viter les occasions d'tre seule
avec son mari. Autant l'amour dclar fuit les importuns et recherche le
tte--tte, autant l'amour naissant aime la foule et les distractions.
Ds que nous commenons  nous sentir possds par un autre, il nous
semble que les trangers et les indiffrents nous protgent contre notre
faiblesse, et que nous serions sans dfense s'ils n'taient plus l.

Mme de Villanera servait, sans le savoir, ce secret dsir de Germaine.
Elle retenait auprs d'elle Mme de Vitr,  qui elle s'attachait de jour
en jour. Don Diego n'en tait pas venu  ce point o un amant supporte
impatiemment la compagnie des trangers; son affection pour Germaine
tait encore dsintresse, parce qu'elle tait froide et tranquille.
Il recherchait avant tout ce qui pouvait distraire la jeune femme et
la rattacher doucement  l'existence. Peut-tre aussi cet homme timide,
comme tous les hommes vraiment forts, vitait de s'expliquer  lui-mme
le sentiment nouveau qui l'attirait vers elle. Il craignait de se voir
pris entre deux devoirs contraires; il ne pouvait se dissimuler qu'il
tait engag pour la vie avec Mme Chermidy. Il la croyait digne de son
amour, il l'estimait malgr sa faute, comme on estime la femme innocente
ou coupable dont on se sait aim. Si l'on tait venu, preuves en main,
lui apprendre que Mme Chermidy n'tait pas digne de lui, il aurait
prouv un sentiment d'angoisse et non de dlivrance. On ne rompt pas
facilement avec trois annes de bonheur; on ne dit pas en se frottant
les mains: Dieu soit lou! mon fils est l'enfant d'une intrigante!

Le comte prouvait donc un malaise moral, une inquitude sourde qui
contrariait sa passion naissante. Il craignait de lire en lui-mme; il
se tenait devant son coeur comme devant une lettre dont on n'ose rompre
le cachet.

En attendant, les jeunes poux se cherchaient, se rencontraient, se
trouvaient bien ensemble, et remerciaient du fond du coeur ceux qui les
empchaient d'tre seuls. Le cercle d'amis qui venait s'asseoir autour
d'eux abritait leur amour, comme les grands ormes qui entourent les
vergers de Normandie protgent la floraison frileuse des pommiers.

Le salon de rception tait au milieu du jardin; il y pleuvait de
petites oranges. Germaine, assise dans son fauteuil, fumait des
cigarettes iodes; le comte la regardait vivre; Mme de Villanera
jouait avec l'enfant comme une grande vieille faunesse noire avec son
nourrisson basan. Les amis se balanaient dans ces grands fauteuils 
bascule qu'on fait venir d'Amrique. De temps en temps, Mantoux ou un
autre valet de la maison servait du caf, des glaces ou des confitures,
suivant les usages de l'hospitalit orientale. Les htes s'tonnaient
un peu que la matresse de la maison ft seule  fumer dans toute la
compagnie. On fume partout en Orient. Vous jetez votre cigarette  la
porte, mais la matresse du logis vous en offre une autre en vous disant
bonjour. Germaine, soit qu'elle et plus d'indulgence pour le seul
dfaut de son mari, soit qu'elle prit piti de ces pauvres Grecs qui
sans tabac ne sauraient vivre, dcrta un beau jour que la cigarette
serait permise dans toute l'tendue de son empire. Don Diego lui rappela
en souriant ses anciennes rpugnances. Elle rougit un peu, et rpliqua
vivement: J'ai lu dans _Monte-Cristo_ que le tabac turc tait un
parfum, et je sais qu'on n'en fume pas d'autre ici, en vue des rivages
de la Turquie. Il ne s'agit plus de vos affreux cigares, dont la vue
seule me fait mal.

Bientt on vit apparatre dans le jardin et dans la maison les grands
chibouks au fourneau rouge, au bec d'ambre; les narghils de cristal qui
chantent en bouillonnant et qui promnent sur l'herbe verte leur long
tuyau souple comme un serpent. A la fin de juillet, les affreux cigares
s'chapprent timidement de je ne sais quel rceptacle invisible, et ils
trouvrent grce devant Germaine. On reconnut  cette marque qu'elle se
portait beaucoup mieux.

C'est vers cette poque que l'lu de Mme Chermidy, Mantoux, dit
_Peu-de-chance_, prit le parti d'empoisonner sa matresse.

Il y a du bon dans l'homme le plus vicieux, et je dois avouer que
Mantoux avait t pendant deux mois un excellent domestique. Lorsque le
duc, qui ignorait son histoire, lui eut fait donner un passeport au
nom de Mathieu, il enjamba la frontire avec joie et reconnaissance.
Peut-tre songeait-il de bonne foi, comme le valet de Turcaret, 
faire souche d'honntes gens. La douceur de Germaine, le charme qu'elle
exerait sur tous ceux de son entourage, les bons gages qu'elle payait 
ses gens et le peu d'espoir qu'on avait de la sauver inspirrent de bons
sentiments  ce valet de contrebande. Il s'entendait mieux  crocheter
une porte qu' prparer un verre d'eau sucre, mais il s'effora de
ne point paratre novice, et il y russit. Il appartenait  une race
intelligente, propre  tout, habile  tous les mtiers et mme  tous
les arts. Il s'appliqua si bien, fit de tels progrs et apprit le
service en si peu de temps, que ses matres furent contents de lui.

Mme Chermidy lui avait recommand de cacher sa religion et de la renier
au besoin si on l'interrogeait. Elle savait combien les Espagnols de la
vieille roche sont intolrants pour les Isralites. Malheureusement
cet honnte homme remis  neuf ne pouvait pas cacher sa figure. Mme de
Villanera le souponna d'tre  tout le moins un hbreu converti. Or, en
bonne Espagnole, elle faisait peu de diffrence entre les convertis et
les obstins. Elle tait la meilleure femme du monde, et pourtant elle
les et tous envoys au feu ple-mle, sre que les douze aptres en
auraient fait autant.

Mantoux, qui avait transig plus d'une fois avec sa conscience, ne se
fit pas scrupule de renier la religion de ses pres. Il consentit mme
 entendre la messe avec les autres domestiques. Mais, par une de ces
contradictions dont l'homme est plein, il ne se dcida jamais  manger
les mmes viandes que ses camarades. Sans afficher sa rsistance, il se
jeta sur les lgumes, les fruits et les herbages, et se comporta comme
un lgumiste ou un pythagoricien. Il se consolait de ce rgime lorsqu'on
l'envoyait faire une course  la ville. Il courait droit au quartier
juif, fraternisait avec son peuple, parlait ce jargon demi-hbraque
qui sert de lien  la grande nation disperse, et mangeait de la viande
_kaucher_, c'est--dire tue par le sacrificateur, suivant les prceptes
de la loi. C'est une consolation qui avait d lui manquer du temps qu'il
habitait au bagne.

En conversant avec ses coreligionnaires, il apprit bien des choses: il
apprit que Corfou tait un excellent pays, une vritable terre promise
o l'on vivait  bon compte, o l'on tait riche avec douze cents francs
de rente. Il apprit que la justice anglaise tait svre, mais qu'avec
un bon bateau et deux rames on pouvait chapper aux poursuites de la
loi. Il suffisait de mettre le cap sur la Turquie; le continent tait 
quelques milles de l, on le voyait, on le touchait presque! Il apprit
enfin o l'on achetait de l'arsenic au plus juste prix.

Vers les derniers jours de juillet, il entendit affirmer  plusieurs
personnes que la jeune comtesse tait en voie de gurison. Il s'en
assura par ses yeux et s'attendit  la voir rtablie d'un jour 
l'autre. En lui apportant un verre d'eau sucre tous les soirs, il
remarquait, avec M. Le Bris, l'apaisement de la toux et la diminution de
la fivre. Il assista un jour au dballage d'une caisse beaucoup mieux
close que celle qu'il avait apporte de Paris. Il en vit sortir un
charmant appareil de cuivre et de cristal, une petite machine fort
simple, et si apptissante, qu'en la voyant on regrettait de n'tre pas
phthisique. Le docteur s'empressa de la monter sur son pied, et dit, en
la regardant avec tendresse: Voici peut-tre le salut de la comtesse.

Cette parole fut d'autant plus pnible  Mantoux, qu'il venait de jeter
son dvolu sur une petite proprit plante d'arbres, avec maison de
matre, un nid  souhait pour une famille d'honntes gens. L'ide lui
vint de casser cet engin de destruction qui menaait sa fortune  venir.
Mais il s'avisa qu'on le mettrait  la porte, et qu'il perdrait ses
gages avec sa pension. Il se rsigna  n'tre qu'un bon domestique.

Par malheur, ses camarades jasaient hautement sur le rgime vgtal
auquel il s'tait soumis. Mme de Villanera en prit alarme, s'informa de
tout, dcida qu'il tait juif incorrigible, relaps et tout ce qui
s'en suit. Elle lui demanda s'il lui convenait de chercher une place 
Corfou, ou s'il lui plaisait mieux de retourner en France. Il eut beau
gmir, demander grce, et recourir  l'intervention charitable de
la bonne Germaine, Mme de Villanera n'entendait pas raison sur cet
article-l. Tout ce qu'il obtint, c'est qu'il resterait en place jusqu'
l'arrive de son remplaant.

Il avait un mois devant lui: voici comme il en profita. Il acheta
quelques grammes d'acide arsnieux et les cacha dans sa chambre. Il
en prit une pince, la ration de deux hommes environ, et il la fit
dissoudre dans un grand verre d'eau. Il mit le verre  l'office, sur une
planche trs-haute o l'on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une
chaise; et, sans perdre de temps, il jeta quelques gouttes de ce liquide
empoisonn dans l'eau sucre de la malade. Il se promit de recommencer
tous les jours, de tuer lentement sa matresse, et de mriter, en dpit
du petit appareil, les bienfaits de Mme Chermidy.




                                 IX

                     LETTRES DE CHINE ET DE PARIS.


A MONSIEUR MATHIEU MANTOUX, CHEZ M. LE COMTE
DE VILLANERA, VILLA DANDOLO, A CORFOU.

    Sans date.

    Tu ne me connais pas, et je te connais aussi bien que si je
    t'avais invent. Tu es un ancien pensionnaire du gouvernement
     l'cole navale de Toulon; c'est l que je t'ai vu pour la
    premire fois. Je t'ai rencontr depuis  Corbeil; tu n'y
    faisais pas de brillantes affaires, et la police avait les yeux
    sur toi. Tu as eu le bonheur de tomber sur une grosse bte de
    Parisienne qui t'a procur une bonne place, avec l'esprance
    d'une pension. La dame de la rue du Cirque et sa femme de
    chambre te prennent pour un innocent; on dit que tes matres
    t'honorent de leur confiance. Si la malade que tu soignes avait
    pris son passage pour l'autre monde, tu serais riche, considr,
    et tu vivrais en bourgeois dans le pays que tu choisirais.
    Malheureusement, elle ne s'est pas dcide, et tu n'as pas eu
    l'esprit de la pousser dans le bon chemin. Tant pis pour toi; tu
    garderas ton nom de _Peu-de-chance_. Le commissaire de police de
    Corbeil te fait chercher. On est sur ta trace. Si tu ne prends
    pas tes mesures, on saura te trouver l-bas. Je t'y ai bien
    trouv, moi qui t'cris! Es-tu curieux d'aller cueillir du
    poivre  Cayenne? Travaille donc, fainant! la fortune est dans
    tes mains, aussi vrai que je m'appelle.... Mais tu n'as pas
    besoin de savoir mon nom. Je ne suis ni Rabichon, ni Lebrasseur,
    ni Chassepic. Je suis, dans l'esprance que tu sauras comprendre
    tes intrts,


    Ton ami,
    X. Y. Z.


MADAME CHERMIDY AU DOCTEUR LE BRIS.


    Paris, 13 aot 1853.

    La Clef des coeurs, mon charmant ami, voici une grande et
    magnifique nouvelle. Mme de Svign vous la ferait attendre
    pendant deux pages; moi, je vais plus vite en besogne et je vous
    la livre du premier coup. Je suis veuve, mon ami! veuve sans
    appel! veuve en dernier ressort! veuve comme si le notaire y
    avait pass! J'ai reu la nouvelle officielle, l'acte mortuaire,
    les compliments du ministre de la marine, le sabre et les
    paulettes du dfunt, et une pension de 750 francs pour rouler
    carrosse sur mes vieux jours. Veuve! veuve! veuve! il n'y a pas
    un plus joli mot dans la langue franaise. Je me suis habille
    de noir; je me promne  pied dans les rues, et j'ai des
    dmangeaisons d'arrter les passants pour leur apprendre que je
    suis veuve.

    J'ai reconnu dans cette occasion que je n'tais pas une femme
    ordinaire. J'en sais plus d'une qui aurait pleur par faiblesse
    humaine et pour donner une petite satisfaction  ses nerfs; moi,
    j'ai ri comme une folle et je me suis roul sur _le Tas_ qui
    n'en pouvait mais. Il n'y a plus de Chermidy; Chermidy n'est
    plus; pas plus de Chermidy que sur la main; nous avons le droit
    de dire feu Chermidy!

    Vous savez, tombeau des secrets, que je n'avais jamais aim cet
    homme-l. Il ne m'tait de rien. Je portais son nom, j'avais
    support ses bourrades; deux ou trois soufflets qu'il m'a donns
    taient les seuls liens que l'amour et forms entre nous. Le
    seul homme que j'aie aim, mon vritable mari, mon poux devant
    Dieu, ne s'est jamais appel Chermidy. Ma fortune ne vient pas
    de ce matelot; je ne lui dois rien, et je serais bien hypocrite
    de le pleurer. N'avez-vous pas assist  notre dernire
    entrevue? Vous souvient-il de la grimace conjugale qui
    embellissait ses traits? Si vous n'aviez pas t prsent, il
    m'aurait fait un mauvais parti; ces maris marins sont capables
    de tout. Les cartes m'ont souvent prdit que je mourrais de mort
    violente: c'est que les cartes connaissaient M. Chermidy. Il
    m'aurait tordu le cou tt ou tard, et il aurait dans  mon
    enterrement. C'est moi qui ris, qui danse et qui dis des folies:
    je suis dans le cas de lgitime dfense!

    C'est une bonne histoire, allez! que celle de cette mort. On
    n'a jamais vu chinoiserie pareille, et je la mettrai sur
    mon tagre. Tous mes amis sont venus hier m'apporter leurs
    compliments de condolance. Ils s'taient fait des figures de
    deuil; mais je leur ai cont l'vnement, et je les ai gays en
    un tour de main. Nous avons ri, sans dbrider, jusqu' minuit et
    demi.

    Figurez-vous, mon cher docteur, que _la Naade_ s'tait embosse
    devant Ky-Tcheou. Je n'ai jamais pu trouver l'endroit sur la
    carte, et j'en suis au dsespoir. Les gographes d'aujourd'hui
    sont des tres bien incomplets. Ky-Tcheou doit tre au sud de
    la presqu'le de Core, sur la mer du Japon. J'ai bien trouv
    Kin-Tcheou, mais c'est dans la province de Ching-King, sur le
    golfe Leou-Toung, dans la mer Jaune. Mettez-vous  la place
    d'une pauvre veuve, qui ne sait pas sous quelle latitude on l'a
    prive de son mari!

    Quoi qu'il en soit, les magistrats de Ky-Tcheou, ou Kin-Tcheou,
     l'embouchure de la rivire Li-Kiang avaient malmen deux
    missionnaires franais. Le mandarin gouverneur, ou pre de la
    ville, le puissant Gou-Ly, consacrait tous ses loisirs  faire
    des niches aux trangers. Il y a trois factoreries europennes
    dans ce lieu de plaisance. Un Franais qui achte de la soie
    exerait les fonctions d'agent consulaire. Il avait un drapeau
    devant sa porte et les missionnaires logeaient chez lui. Gou-Ly
    fit arrter les deux prtres et les accusa d'avoir prch
    une religion trangre. Ils auraient eu mauvaise grce  s'en
    dfendre, puisqu'ils taient venus prcisment pour cela. Ils
    furent condamns; et le bruit courut qu'on les avait mis  mort.
    C'est dans ces circonstances que l'amiral envoya _la Naade_
    pour voir un peu ce qui se passait. Le commandant fit venir
    Gou-Ly  son bord: vous reprsentez-vous mon mari en tte--tte
    avec ce Chinois? Gou-Ly protesta que les missionnaires se
    portaient bien, mais qu'ils avaient enfreint les lois du pays
    et qu'ils devaient rester six mois en prison. Mon mari demanda 
    les voir; on offrit de les lui montrer  travers les grilles.
    Il se transporta le soir mme aux portes de la prison, avec une
    compagnie de dbarquement. Il vit deux missionnaires en habit
    ecclsiastique, qui gesticulaient  la fentre. Le consul
    franais les reconnut, et tout le monde fut content.

    Mais le lendemain on vint apprendre au consul que les
    missionnaires avaient t parfaitement gorgs huit jours avant
    l'arrive de _la Naade_. On entendit plus de vingt tmoins qui
    certifirent le fait. Mon Chermidy remit son uniforme, dbarqua
    ses hommes, retourna  la prison et enfona les portes, malgr
    les gestes des missionnaires qui lui faisaient de grands bras
    pour le renvoyer au navire. Il trouva dans le cachot deux
    figures de cire, modeles avec une perfection chinoise:
    c'taient les missionnaires qu'on lui avait montrs la veille.

    Mon mari entra dans une belle colre. Il ne souffre pas qu'on le
    trompe: c'est un travers que je lui ai toujours connu. Il revint
     bord et jura son grand juron qu'il bombarderait la ville si
    les meurtriers n'taient pas punis. Le mandarin, tremblant comme
    la feuille, fit sa soumission et condamna les juges  se voir
    scier entre deux planches. Pour le coup, mon mari n'eut rien 
    dire.

    Mais la lgislation du pays permet  tout condamn  mort
    de fournir un remplaant. Il y a des agences spciales qui,
    moyennant cinq ou six mille francs et de belles promesses
    dcident un pauvre diable  se laisser couper en deux. Les
    Chinois de la basse classe, qui grouillent ple-mle avec les
    animaux, ne tiennent pas normment  la vie. Vous comprenez,
    pour ce qu'ils en font! Ils se dcident volontiers  la mener
    courte et bonne lorsqu'on leur offre un millier de piastres 
    manger en trois jours. Mon mari accepta les remplaants, assista
    au supplice, et fit sa paix avec l'ingnieux Gou-Ly. Il poussa
    la clmence jusqu' l'inviter  dner pour le lendemain avec
    les magistrats qui s'taient fait remplacer. C'tait agir en
    bon diplomate; car, enfin, qu'est-ce que la diplomatie? L'art de
    pardonner les injures aussitt qu'on s'en est veng.

    Gou-Ly et ses complices vinrent dner en grande crmonie 
    bord de _la Naade_. Le dessert fut interrompu par un incendie
    magnifique: le navire flambait comme une allumette. On fit jouer
    les pompes en temps utile; l'accident fut mis sur le dos d'un
    aide de cuisine, et l'on fit des excuses au vnrable Gou-Ly.

    Vous trouvez le rcit un peu long? Patience! nous n'avons plus
    longtemps  vivre. Le mandarin voulut lui rendre sa politesse;
    il l'invita pour le lendemain  un de ces banquets o triomphe
    la prodigalit chinoise. Nous sommes de pauvres sires au prix de
    ces originaux-l. On a beaucoup admir ce gentleman qui mangea
     lui seul un dner de cinq cents francs au Caf de Paris: les
    Chinois sont bien d'une autre force! On annona au commandant
    des ragots saupoudrs de perles fines, des nids d'hirondelles
    aux langues de faisan dor, et la clbre omelette aux oeufs de
    paon qu'on fait sur la table en tuant chaque femelle pour lui
    arracher son oeuf. Mon Chermidy, simple comme un aviron, ne
    devina pas que c'tait lui qui payerait la carte. Il se lchait
    les lvres, au dire des rapports officiels, et il se promettait
    d'couter de toutes ses oreilles les comdies qui assaisonnent
    un festin chinois.

    Il descendit  terre avec le consul et quatre hommes d'escorte,
    par une belle pluie battante. Vous pouvez croire qu'il n'avait
    pas oubli son grand uniforme. Une dputation de magistrats
    le reut  l'chelle avec tous les compliments de rigueur.
    Je suppose qu'il ne fut pas mcontent de la harangue. Si les
    Chinois adorent les compliments, les marins ne les dtestent
    pas. On le hissa sur un petit cheval du pays. Je le vois d'ici,
    trottant en pincettes. L'animal (soit dit sans quivoque)
    enfonait dans la boue jusqu'aux genoux; les villes de Chine
    sont paves d'un macadam  deux fins, carrossable et navigable.
    Douze jeunes gens vtus de soie rose marchaient  sa droite et
     sa gauche, une plume de paon  la main. Ils chantaient du haut
    de leur nez les louanges du grand, du puissant, de l'invincible
    Chermidy, et ils agaaient doucement sa monture avec les barbes
    de leurs plumes. Les petits chatouillaient les naseaux, les
    grands caressaient l'intrieur des oreilles, si bien et si
    longtemps que l'animal se cabra. Le cavalier, maladroit comme
    un marin, tomba sur le dos. Les enfants coururent  lui et lui
    demandrent tous  la fois s'il s'tait fait mal, s'il n'avait
    besoin de rien, s'il voulait de l'eau pour se laver, si l'on
    pouvait lui faire respirer quelque chose; et, tout en parlant,
    ils tirrent leurs petits couteaux de leurs poches et lui
    couprent le cou sans bruit, sans scandale, jusqu' ce que la
    tte ft compltement dtache du tronc.

    C'est le consul qui a racont cette histoire. Il n'en aurait
    parl  personne, je le crains bien, sans le secours des quatre
    matelots qui lui sauvrent la vie et le ramenrent  bord. Je
    m'arrte ici; la pice n'est plus intressante ds l'instant o
    le hros est enterr. Vous saurez la suite par les journaux et
    par la lettre ci-jointe que les officiers de _la Naade_ ont
    pris la peine de m'adresser. Je regrette sincrement la mort du
    mandarin Gou-Ly. S'il vivait encore, je lui ferais une pension
    de nids d'hirondelles pour le reste de ses jours. Depuis que mon
    bonheur dpend d'un double veuvage, je me suis toujours promis
    de partager un million entre les mes charitables qui me
    dlivreraient de mes ennemis. Il y avait cinq cent mille francs
    dans mon secrtaire pour ce mandarin qui n'est plus.

    Tombeau des secrets, vous brlerez ma lettre, n'est-il pas vrai?
    Brlez aussi les journaux qui parleront de cette affaire. Il
    ne faut pas que don Diego apprenne que je suis libre tant qu'il
    sera enchan lui-mme. pargnons  nos amis des regrets trop
    cruels. Surtout ne lui dites pas que le noir m'embellit.

    Soignez bien la personne  qui vous vous tes dvou. Quoi qu'il
    arrive, vous aurez le mrite de l'avoir fait vivre au del de
    toute esprance. Si l'on vous avait dit que vous quittiez Paris
    pour sept ou huit mois, mangeriez-vous de si bons becfigues?
    Lorsqu'elle sera gurie ou autre chose vous reviendrez  Paris,
    et nous vous referons une clientle; car je suis sre qu'except
    moi, vos malades ne vous reconnatront plus.

    M. le duc de La Tour d'Embleuse, qui me fait l'honneur de dner
    quelquefois  la maison, m'a prie de vous chercher un autre
    domestique. J'avais pris mes renseignements  la hte sur le
    premier que je vous ai envoy. On me l'a dpeint ces jours
    derniers comme un tre  craindre. Chassez-le donc au plus tt,
    ou gardez-le sous votre responsabilit, jusqu' l'arrive du
    remplaant.

    Adieu, la Clef des coeurs. Mon coeur vous est ouvert depuis
    longtemps, et si vous n'tes pas le meilleur de tous mes amis,
    il n'y a point de ma faute. Conservez-moi mon mari et mon fils,
    et je serai pour la vie,

    Toute  vous, HONORINE.


LES OFFICIERS DE LA NAADE A MADAME CHERMIDY.

    Hong-Kong, 2 avril 1853.


    Madame,

    Les officiers et les lves embarqus  bord de _la Naade_
    remplissent un pnible devoir en venant joindre leurs regrets 
    la douleur bien lgitime que vous causera la perte du commandant
    Chermidy.

    Une odieuse trahison a enlev  la France un de ses officiers
    les plus honorables et les plus expriments:  vous, madame,
    un mari dont chacun pouvait apprcier la bont et la douceur; 
    nous, un chef ou plutt un camarade qui tenait  honneur de nous
    allger du poids du service en se rservant la plus lourde part.

    En vous renvoyant les insignes de son grade qu'il avait conquis
    si laborieusement, notre seul regret, madame, est de ne
    pouvoir y joindre cette toile des braves qu'il mritait depuis
    longtemps par la dure comme par l'importance de ses services,
    et qui l'attendait sans doute au port,  la fin d'une campagne
    que nous achverons sans lui.

    C'est une faible consolation, madame, dans une douleur comme
    la vtre, que le plaisir de la vengeance. Cependant nous sommes
    fiers de pouvoir vous dire que nous avons fait  notre brave
    commandant de glorieuses funrailles. Lorsque M. le consul et
    les quatre matelots qui avaient t les tmoins du crime nous en
    apportrent la nouvelle  bord, le plus ancien des enseignes
    de vaisseau, succdant  l'excellent officier que nous avions
    perdu, fit vacuer les personnes, et les marchandises des
    factoreries europennes, et nous commenmes contre la ville un
    feu soutenu qui la mit en cendres en moins de deux jours. Gou-Ly
    et ses complices se croyaient en sret dans la forteresse. La
    compagnie de dbarquement, sous les ordres de l'un de nous, les
    assigea pendant une semaine avec deux pices de canon qu'on
    avait transportes  terre. Tous nos hommes furent admirables:
    ils vengeaient leur commandant. _La Naade_ n'appareilla, pour
    rallier le pavillon amiral, qu'aprs avoir puni impitoyablement
    le mandarin gouverneur et tous ceux qui s'taient rassembls
    autour de sa personne. A l'heure o nous crivons, madame,
    il n'y a plus de ville appele Ky-Tcheou; il n'y a plus qu'un
    monceau de cendres qu'on peut appeler le tombeau du commandant
    Chermidy.

    Agrez, madame, l'hommage des sentiments de profonde sympathie
    avec lesquels nous avons l'honneur d'tre,

    Vos trs-humbles et trs-dvous serviteurs.

    (Suivent les signatures.)




                                  X

                              LA CRISE.


L'poque la plus heureuse dans la vie d'une jolie fille est l'anne qui
prcde son mariage. Toute femme qui voudra bien rappeler ses souvenirs
reverra avec un sentiment de regret cet hiver bni entre tous o son
choix tait fait, mais ignor du monde. Une foule de prtendants timides
et indcis s'empressaient autour d'elle, se disputaient son bouquet
ou son ventail, et l'enveloppaient d'une atmosphre d'amour qu'elle
respirait avec ivresse. Elle avait distingu dans la foule l'homme  qui
elle voulait se donner; elle ne lui avait rien promis; elle prouvait
une certaine joie  le traiter comme les autres et  lui cacher sa
prfrence. Elle se plaisait  le faire douter du bonheur,  le promener
de l'esprance  la crainte,  l'prouver un peu chaque soir. Mais,
au fond du coeur, elle lui immolait tous ses rivaux, et dposait 
ses pieds tous les hommages qu'elle feignait d'accueillir. Elle se
promettait de payer richement tant de persvrance et de rsignation.
Et surtout elle savourait ce plaisir minemment fminin, de commander 
tous et d'obir  un seul.

Cette priode triomphale avait manqu  la vie de Germaine. L'anne qui
prcda son mariage avait t la plus triste et la plus misrable de
sa pauvre jeunesse. Mais l'anne qui suivit lui apporta quelques
ddommagements. Elle vivait  Corfou dans un cercle d'admirations
passionnes. Tous ceux qui l'approchaient, vieux et jeunes, prouvaient
pour elle un sentiment voisin de l'amour. Elle portait sur son beau
front ce signe de mlancolie qui apprend  tout le monde qu'une femme
n'est pas heureuse. C'est un attrait auquel les hommes ne rsistent
gure. Les plus hardis craignent de s'offrir  celle qui parat ne
manquer de rien; mais la tristesse enhardit les plus timides, et c'est
 qui essayera de les consoler. Les mdecins ne manquaient pas  cette
jeune me afflige. Le jeune Dandolo, un des hommes les plus brillants
des sept les, l'entourait de ses soins, l'blouissait de son esprit,
et lui imposait son amiti superbe avec l'autorit d'un homme qui a
toujours russi. Gaston de Vitr promenait autour d'elle une sollicitude
inquite. Le bel enfant se sentait natre  une vie nouvelle. Il n'avait
rien chang  ses habitudes, ses travaux et ses plaisirs marchaient
du mme pas qu'autrefois; mais lorsqu'il lisait auprs de sa mre, il
voyait luire des soleils entre les pages du livre; il s'arrtait comme
bloui au milieu de sa lecture; il rvait  propos d'un vers qui ne
l'avait jamais frapp. Le baiser du soir qu'il donnait  Mme de Vitr
brlait le front de sa mre. Lorsqu'il priait,  genoux, la tte appuye
contre son lit, il voyait passer entre ses yeux et ses paupires des
images tranges.

Il ne dormait plus tout d'une pice, comme autrefois; son sommeil tait
entrecoup. Il se levait bien avant le jour et courait dans la campagne
avec une impatience fbrile. Son fusil tait plus lger sur son paule;
ses pieds couraient plus lestement dans les herbes dessches. Il
s'aventurait plus loin sur la mer, et ses bras, plus robustes, se
rjouissaient de pousser les avirons; mais quel que ft le but de
sa promenade, un charme invisible le jetait tous les jours dans le
voisinage de Germaine. Il y arrivait par terre et par mer; il se
tournait vers elle comme la boussole vers l'toile, sans avoir
conscience du pouvoir qui l'attirait. On l'accueillait en ami, on avait
du plaisir  le voir et l'on ne s'en cachait pas. Cependant il
tait toujours press de partir, il n'entrait qu'en passant, sa mre
l'attendait; il s'asseyait  peine. Mais le soleil couchant le trouvait
encore auprs de la chre convalescente, et il s'tonnait de voir que
les journes fussent si courtes au mois d'aot.

M. Stevens, homme pesant, corps grave, marquait le pas derrire le
fauteuil de Germaine comme un rgiment d'infanterie; il avait pour elle
ces attentions rflchies et mesures qui font la force des hommes
de cinquante ans. Il lui apportait des bonbons et lui contait des
histoires; il lui prodiguait ces petits soins auxquels une femme n'est
jamais insensible. Germaine ne mprisait pas cette bonne grosse amiti,
paternelle dans la forme, moins paternelle cependant que celle du
docteur Delviniotis. Elle rcompensait aussi d'un doux regard le
capitaine Brtignires, cet excellent homme  qui il ne manquait qu'un
plumet. Elle se rjouissait de le voir courir autour d'elle avec tout le
fracas d'une fantasia arabe. Elle avait une amiti bien tendre pour M.
Le Bris; et le petit docteur, accoutum  faire une cour innocente 
toutes ses malades, ne savait pas au juste ce qu'il prouvait pour
la jeune comtesse de Villanera. Elle changeait  vue d'oeil, et cette
beaut renaissante pouvait emporter en un instant la fragile barrire
qui spare l'amiti de l'amour.

Tous ces sentiments mal dfinis et plus difficiles  nommer qu' dcrire
faisaient la joie de la maison et le bonheur de Germaine. Elle trouvait
une grande diffrence entre son dernier hiver de Paris et son premier
t de Corfou. La villa et le jardin respiraient la gaiet, l'esprance
et l'amour. On entendait des clats de voix et des clats de rire.
Tous les htes rivalisaient d'esprit et de bonne humeur, et Germaine
se sentait renatre  la douce chaleur de tous ces coeurs dvous
qui battaient pour elle. Si elle prit soin d'attiser le feu par une
innocente coquetterie, c'est qu'elle tenait  s'assurer la conqute de
son mari.

Les souvenirs pnibles de son mariage s'taient peu  peu effacs de sa
mmoire. Elle avait oubli la crmonie lugubre de Saint-Thomas d'Aquin,
et elle se regardait comme une fiance qu'on attend pour aller 
l'glise. Elle ne pensait plus  Mme Chermidy; elle n'prouvait pas
ce froid intrieur que donne la crainte d'une rivale. Son mari lui
apparaissait comme un homme nouveau; elle croyait tre une femme
nouvelle, ne d'hier. N'est-ce pas natre une seconde fois que
d'chapper  une mort certaine? Elle faisait remonter sa naissance au
printemps; elle disait en souriant: Je suis une enfant de quatre mois.
La vieille comtesse la confirmait dans cette ide en la prenant dans ses
bras comme une petite fille.

Ce qui aurait pu la rappeler  la ralit, c'est la prsence du marquis.
Il tait difficile d'oublier que cet enfant avait une mre, et que cette
mre pouvait venir un jour ou l'autre rclamer le bonheur qu'on lui
avait pris. Mais Germaine s'tait accoutume  regarder le petit Gomez
comme son fils. L'amour maternel est si bien inn chez les femmes, qu'il
se dveloppe longtemps avant le mariage. On voit des petites filles
de deux ans offrir le sein  leur poupe. Le marquis de los Montes de
Hierro tait le poupe de Germaine. Elle se ngligeait elle-mme pour
s'occuper de son fils. Elle avait fini par le trouver beau; ce qui
prouve qu'elle avait un vrai coeur de mre. Don Diego la regardait avec
complaisance lorsqu'elle serrait dans ses bras ce petit gnome basan.
Il se rjouissait de voir que la grimace hrditaire des Villanera ne
faisait plus peur  sa femme.

Tous les soirs,  neuf heures, les matres et les valets se runissaient
au salon pour prier en commun. La vieille comtesse tait fort attache
 cet usage religieux et aristocratique. Elle lisait les oraisons
elle-mme en latin. Les domestiques grecs s'associaient dvotement 
la prire commune, malgr le schisme qui les spare des chrtiens
d'Occident. Mathieu Mantoux s'agenouillait dans un coin obscur, d'o il
pouvait tout voir sans tre vu, et de l il cherchait  lire les ravages
de l'arsenic sur la figure de Germaine.

Il n'avait pas manqu une seule fois d'empoisonner le verre d'eau qu'il
lui apportait tous les soirs. Il esprait que l'arsenic pris  petites
doses acclrerait le progrs de la maladie, sans laisser de traces
visibles. C'est un prjug rpandu dans les classes ignorantes: on
croit  l'action des poisons lents. Matre Mantoux, justement surnomm
_Peu-de-chance_, ne pouvait pas savoir que le poison tue les gens d'un
seul coup, ou point. Il croyait que les milligrammes d'arsenic ingrs
dans le corps s'additionnaient  la longue pour former des grammes;
il comptait sans le travail infatigable de la nature qui rpare
incessamment tous les dsordres intrieurs. S'il avait pris une
meilleure leon de toxicologie, ou s'il s'tait rappel l'exemple de
Mithridate, il aurait compris que les empoisonnements microscopiques
produisent un tout autre effet que celui qu'il esprait. Mais Mathieu
Mantoux n'avait pas lu l'histoire.

Ce qui l'aurait encore tonn davantage, c'est que l'arsenic, absorb
 petites doses, est un remde contre la phthisie. Il ne la gurit pas
toujours, mais du moins il procure un vrai soulagement au malade. Les
molcules de poison viennent se brler dans les poumons au contact de
l'air extrieur, et produisent une respiration factice. C'est quelque
chose que de respirer  l'aise, et Germaine le sentit bien. L'arsenic
coupe la fivre, ouvre l'apptit, facilite le sommeil, rtablit
l'embonpoint; il ne nuit pas  l'effet des autres remdes; il y aide
quelquefois.

M. Le Bris avait pens souvent  traiter Germaine par cette mthode,
mais un scrupule bien naturel l'avait arrt en route. Il n'tait
pas sr de sauver la malade, et ce diable d'arsenic lui rappelait Mme
Chermidy. Mathieu Mantoux, docteur moins timor, acclra les effets de
l'iode et la gurison de Germaine.

Germaine aspira de l'iode pur depuis le 1er aot jusqu'au 1er septembre.
Le docteur assistait chaque matin  l'inspiration; M. Delviniotis lui
tenait souvent compagnie. Ce mode de traitement n'est pas infaillible,
mais il est doux et facile. Un courant d'air chaud dissout lentement un
centigramme d'iode, et l'apporte sans effort et sans douleur jusque
dans les poumons. L'iode pur n'enivre pas les malades comme la teinture
d'iode; il ne dessche pas la bouche comme l'ther iodhydrique; il ne
provoque pas la toux. Son seul dfaut est de laisser dans la bouche
un petit got de rouille, auquel on se fait aisment. M. Le Bris et M.
Delviniotis accoutumrent doucement Germaine  ce mdicament nouveau.
Dans son impatience de gurir, elle aurait voulu brusquer son mal et
l'emporter de vive force; mais ils ne lui permirent qu'une inspiration
tous les matins, et de trs-courte dure: trois minutes, quatre au plus.
Avec le temps, ils augmentrent la dose, et,  mesure que la gurison
s'avanait, ils donnrent jusqu' deux centigrammes par jour.

La cure marchait avec une rapidit incroyable, grce  la collaboration
discrte de Mathieu Mantoux. Un tranger qui se serait fait prsenter 
la villa Dandolo n'aurait pas devin qu'il y avait une malade. A la fin
du mois d'aot, Germaine tait frache comme une fleur, ronde comme
un fruit. Dans ce beau jardin o la nature avait accumul toutes ses
merveilles, le soleil ne voyait rien de plus brillant que cette jeune
femme toute neuve qui sortait de la maladie comme un bijou de son
crin. Non-seulement les couleurs de la jeunesse refleurissaient sur son
visage, mais la sant mtamorphosait tous les jours les formes amaigries
de son corps. Les douces ondes d'un sang gnreux gonflaient lentement
sa peau rose et transparente; tous les ressorts de la vie, relchs par
trois annes de douleur, se tendaient avec une joie visible.

Les tmoins de cette transfiguration miraculeuse bnissaient la science
comme on bnit Dieu. Mais le plus heureux de tous tait peut-tre le
docteur Le Bris. La gurison de Germaine apparaissait aux autres comme
une esprance,  lui seul comme une certitude. En auscultant sa chre
malade, il vrifiait tous les jours la dcroissance du mal; il voyait la
gurison dans ses effets et dans ses causes; il mesurait comme au
compas le terrain qu'il avait gagn sur la mort. L'auscultation, mthode
admirable que la science moderne doit au gnie d'Hippocrate, permet au
mdecin de lire  livre ouvert dans le corps de son malade. Les ressorts
invisibles qui s'agitent en nous produisent, dans leur marche rgulire,
un bruit aussi constant que le mouvement d'une pendule. L'oreille du
mdecin, lorsqu'elle s'est accoutume  entendre cette harmonie de la
sant, reconnat  des signes certains le plus petit dsordre
intrieur. La maladie se raconte et s'explique elle-mme  l'observateur
intelligent; il assiste aux progrs de la vie ou de la mort comme le
tmoin cach derrire une porte devine les moindres incidents d'un
combat ou d'une querelle. Un son mat dsigne au mdecin les parties du
poumon o l'air ne pntre plus; un rle particulier lui indique ces
cavernes envahissantes qui caractrisent la dernire priode de la
phthisie. M. Le Bris reconnut bientt que les parties impermables 
l'air se circonscrivaient de jour en jour; que le rle s'teignait peu
 peu; que l'air rentrait en chantant dans les cellules vivifies
qui enveloppaient les cavernes cicatrises. Il avait dessin, pour la
vieille comtesse, la carte exacte des ravages que la maladie avait
faits dans la poitrine de la jeune femme. Tous les matins, il traait
au crayon un nouveau contour qui attestait le progrs quotidien de la
gurison. Balzac a suppos un trange malade, dont la vie, figure
par une peau de chagrin, va se rtrcissant chaque jour. Le dessin
du docteur Le Bris se rtrcissait tous les matins, pour le salut de
Germaine.

Le 31 du mois d'aot, M. Le Bris, heureux comme un vainqueur, donna un
coup de pied jusqu' la ville. La campagne tait de son got; mais il ne
ddaignait pas un petit tour sur l'esplanade, au son des fifres et des
cornemuses militaires. En regardant la fume des bateaux  vapeur, il
croyait se rapprocher de Paris. Il dnait volontiers  la table des
officiers anglais; volontiers il se promenait dans les rues marchandes.
Il admirait les soldats tout de blanc habills, avec un chapeau de
paille, des gants jaunes et des souliers vernis,  l'heure o ces braves
gens, suivis de leur petite famille, vont acheter leur tranche de
jambon et leur pain  sandwiches. Il reposait ses yeux sur d'admirables
talages de fruits verts que les marchands entretiennent dans une
propret anglaise. L'un frotte des prunes sur sa manche pour les faire
reluire; l'autre trille avec une brosse  chapeaux le velours rose
des pches. C'est un admirable tohu-bohu de melons gros comme des
citrouilles, de citrons gros comme des melons, de prunes grosses comme
des citrons et de raisins gros comme des prunes. Peut-tre aussi le
jeune docteur lorgnait-il avec une certaine complaisance les jolies
Grecques accoudes sur leurs fentres dans un cadre de cactus en
fleur. Dans ce pays de bonhomie, les petites bourgeoises ne se font
pas scrupule d'envoyer des baisers  l'tranger qui passe, comme les
bouquetires de Florence lui lancent des bouquets dans sa voiture. Si
leur pre les aperoit, il les soufflette rudement, au nom de la morale,
et cela donne un peu de varit au tableau.

Tandis que le docteur vaquait innocemment  ses plaisirs, le comte
Dandolo, le capitaine Brtignires et les Vitr dnaient ensemble chez
M. de Villanera. Germaine mangeait de bon apptit; c'tait Gaston qui
perdait le got du pain. Il dnait des yeux, le pauvre petit homme. Il
n'tait ni au repas, ni  la conversation, mais  Germaine.

Cependant la conversation devint fort intressante au dessert. M.
Dandolo dcrivit  grands traits la politique anglaise dans l'extrme
Orient; montra la grande nation tablie  Hong-Kong,  Macao,  Canton
et partout. Vous verrez, dit-il, ou du moins vos enfants verront les
Anglais matres de la Chine et du Japon.

--Halte-l! interrompit le capitaine Brtignires. Qu'est-ce que nous
donnerons  la France?

--Tout ce qu'elle demandera, c'est--dire rien. La France est un pays
dsintress. Elle passe sa vie  conqurir le monde, mais elle se
ferait un scrupule de rien garder pour elle.

--Entendons-nous, monsieur le comte. La France a toujours manqu
d'gosme. Elle a plus fait pour la civilisation qu'aucun autre pays de
l'Europe, et elle n'a jamais demand son salaire. L'univers est notre
dbiteur; nous le fournissons d'ides depuis trois ou quatre cents ans,
et l'on ne nous a rien donn en change. Quand je pense que nous n'avons
pas seulement les les Ioniennes!

--Vous les avez eues, capitaine, et vous n'avez pas voulu les garder.

--Ah! si j'avais mes deux jambes!

--Qu'est-ce que vous feriez, capitaine? demanda Mme de Villanera.

--Ce que je ferais, madame? mon pays n'a pas d'ambition, j'en aurais
pour lui. Je lui donnerais les les Ioniennes, Malte, les Indes, la
Chine, le Japon, et je ne souffrirais pas de monarchie universelle!

--M. de Brtignires, dit Germaine, ressemble  ce prcepteur dont
l'lve avait drob une figue. Il lui fit un sermon sur la gourmandise,
et mangea la figue  la proraison.

Le capitaine s'arrta court. Il tait rouge jusqu'aux oreilles.
Je crois, dit-il, que je suis all plus loin que ma pense. O en
tions-nous?

--Nous tions partout, dit le comte Dandolo.

--C'est juste, puisque nous parlions de l'Angleterre. Croyez-vous que si
l'histoire de Ky-Tcheou tait arrive  un btiment anglais, on se ft
content de bombarder la ville? Pas si bte! L'Angleterre y aurait gagn
un bon trait de commerce, cent millions d'argent comptant, et cinquante
lieues de pays.

--Vous croyez? demanda M. Dandolo.

--J'en suis sr.

--Eh bien! sur quoi discutons-nous? nous sommes du mme avis.

--Qu'est-ce que l'histoire de Ky-Tcheou? demanda Germaine.

--Vous n'avez pas lu cela, madame?

--Nous ne lisons pas un journal, mon cher comte, except vous.

--Eh bien! Ky-Tcheou est une grosse affaire. Les Chinois ont tu deux
missionnaires et un commandant franais; les Franais ont ras la ville,
si bien que le nom mme n'en est pas rest sur la carte; on se demande
ce qu'il adviendra de tout cela, et je pense qu'il n'en adviendra rien
du tout.

M. du Villanera se mla pour la premire fois  la conversation.
L'histoire dont vous parlez est-elle rcente? demanda-t-il au comte
Dandolo.

--Mais toute frache. Elle est arrive par le dernier paquebot. Vous
n'avez pas entendu parler de _la Naade_? Vous n'avez pas lu la mort du
capitaine Chermidy?

Le comte de Villanera plit; Germaine le regarda fixement pour
surprendre un symptme de joie; la vieille comtesse se leva de table, et
M. Dandolo passa au salon sans avoir cont l'histoire de Ky-Tcheou.

Germaine profita du moment o l'on servait le caf  ses htes pour
entraner M. de Villanera jusqu'au fond du jardin. Le soleil tait
couch depuis deux heures, et la nuit tait chaude comme un jour d't.
Les deux poux s'assirent ensemble sur un banc rustique au bord de la
mer. La lune n'avait pas encore paru sur l'horizon, mais les toiles
filantes sillonnaient le ciel en tous sens, et le flot clairait la
plage de ses lueurs phosphorescentes.

Don Diego tait encore tout bloui de la nouvelle qu'il venait
d'entendre. Il avait reu une secousse violente; mais l'impression avait
t si soudaine, qu'il ne s'en rendait pas compte  lui-mme et qu'il ne
savait pas encore si c'tait plaisir ou peine. Il ressemblait  l'homme
qui vient de tomber d'un toit et qui se tte pour savoir s'il est mort
ou vif. Mille rflexions rapides traversaient confusment son esprit,
comme des torches qui courent dans la nuit sans dissiper les tnbres.
Germaine n'tait ni plus calme ni plus rassise. Elle sentait que sa vie
allait se dcider eu une heure, et que son mdecin n'tait plus M. Le
Bris, mais le comte de Villanera. Cependant, ces deux jeunes tres,
remus jusqu'au fond de l'me par un motion violente, restrent
quelques instants cte  cte dans un profond silence. Un pcheur qui
rasait la rive les prit assurment pour deux amants heureux, absorbs
dans la contemplation de leur bonheur.

Germaine parla la premire. Elle se tourna vers son mari, le prit par
les deux mains et lui dit d'une voix touffe:

Don Diego, le saviez-vous?

Il rpondit: Non, Germaine. Si je l'avais su, je vous l'aurais appris.
Je n'ai pas de secrets pour vous.

--Et que dites-vous de la nouvelle? Vous a-t-elle gn ou soulag?

--Je ne sais que rpondre, et vous me jetez dans un cruel embarras.
Laissez-moi le temps de me remettre et de compter avec moi-mme. Cet
vnement ne peut me faire aucun plaisir, vous le savez bien. Mais si je
vous dis qu'il me gne, vous en conclurez que j'ai pris des engagements
pour cette fatale chance. N'est-ce pas l ce que vous pensez?

--Je ne suis pas bien sr de ce que je pense, don Diego. Mon coeur bat
si fort, qu'il me serait difficile d'entendre autre chose. La seule ide
que je vois clairement, c'est que cette femme est libre. Si elle vous
a promis d'tre bientt veuve, elle a tenu sa parole avant vous.
Elle arrive la premire au rendez-vous que vous lui avez donn, et je
crains....

--Vous craignez?...

--Je crains d'tre dans mon tort, puisque ma vie vous spare de votre
bonheur, et que ma sant vous te jusqu' l'esprance.

--Votre vie et votre sant sont des prsents de Dieu, Germaine. C'est un
miracle du ciel qui vous a conserve; et maintenant que je sais quelle
femme vous tes, je bnis du fond de mon coeur les dcrets de la
Providence.

--Je vous remercie, don Diego, et je vous reconnais  ce langage doux
et religieux. Vous tes trop bon chrtien pour vous rvolter contre un
miracle. Mais ne regrettez-vous rien? Parlez-moi sans mnagements. Je me
porte assez bien pour tout entendre.

--Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne vous avoir pas donn mon
premier amour.

--Que vous tes vraiment bon! Cette femme n'a jamais t digne de vous.
Je ne l'ai jamais vue, mais je la dteste d'instinct, et je la mprise.

--Il ne faut pas la mpriser, Germaine. Je ne l'aime plus, parce que mon
coeur est plein de vous, et qu'il n'y reste point de place pour l'image
d'une autre; mais vous avez tort de la mpriser, je vous le jure.

--Pourquoi voulez-vous que j'aie plus d'indulgence que le monde? Elle
a failli  tous ses devoirs, tromp l'honnte homme qui lui avait donn
son nom. Comment une femme peut-elle trahir son mari?

--Elle est coupable aux yeux du monde; mais il ne m'est pas permis de la
blmer: elle m'aimait.

--Eh! qui ne vous aimerait pas, mon ami? Vous tes si bon! si grand!
si noble! si beau! Ne vous en dfendez pas et ne hochez pas la tte. Je
n'ai pas plus mauvais got qu'une autre, et je sais bien ce que je dis.
Vous ne ressemblez ni  M. Le Bris, ni  Gaston de Vitr, ni  Spiro
Dandolo, ni  tous ceux qui ont du succs auprs des femmes; et pourtant
c'est en vous voyant la premire fois que j'ai compris que l'homme tait
la plus belle crature de Dieu.

--Vous m'aimez donc un peu, Germaine?

--Il y a longtemps, allez! Depuis le jour o vous tes entr  l'htel
de Sangli. C'tait pourtant bien mal, ce que vous veniez faire chez
nous. Quand le docteur avait propos le march  mes parents, j'avais
cru pouser un vilain homme. Je me promettais de vous souffrir avec
patience et de vous quitter sans regrets. Mais lorsque je vous ai trouv
au salon, j'ai t honteuse pour vous, et j'ai regrett qu'un si vilain
calcul ft n dans une tte si noble et si intelligente. Alors je me
suis mise  vous maltraiter: vous comprenez pourquoi? Je serais morte de
dpit si vous aviez devin que je vous aimais. Cela n'tait pas dans nos
conventions. Pendant tout le voyage en Italie, je me suis applique 
vous faire de la peine. Croyez-vous que je me serais conduite avec tant
d'ingratitude si vous m'aviez t indiffrent? Mais j'tais furieuse
de voir que vous ne me traitiez si bien que pour l'acquit de votre
conscience. Et puis, malgr moi, je pensais  l'autre qui vous attendait
 Paris. Et puis, je craignais de prendre une douce habitude d'amour et
de bonheur que la mort serait venue rompre. Et puis j'tais bien malade
et je souffrais cruellement!

Le jour o vous avez pleur par la portire, je vous ai vu, et j'avais
bonne envie de vous demander pardon et de vous sauter au cou; mais la
fiert m'a retenue. Je suis de grande race, mon pauvre ami, et je suis
la premire de mon sang qu'on ait vendue pour de l'argent. Cependant,
j'ai bien failli me trahir le soir de Pompe. Vous en souvenez-vous?
Moi, je n'ai rien oubli, ni vos bonnes paroles, ni mes durets, ni vos
soins si tendres et si patients, ni le mal que je vous ai fait. Je vous
ai servi un calice bien amer, et vous l'avez bu jusqu' la lie. Il est
vrai que je n'ai pas t trop heureuse non plus. Je n'tais pas sre de
vous, je craignais de me tromper sur le sens de vos bonts et de prendre
des marques de piti pour des tmoignages d'amour. Ce qui m'a un peu
rassure, c'est le plaisir que vous aviez  rester avec moi. Quand vous
marchiez dans le jardin autour de mon divan, je vous suivais du coin de
l'oeil, et souvent je feignais de dormir pour vous attirer plus prs. Je
n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que vous tes l; je vous
vois  travers mes paupires. En quelque endroit que vous soyez, je vous
devine, et je serais femme  vous trouver les yeux ferms. Quand vous
tes auprs de moi, mon coeur se dilate et se gonfle si fort que ma
poitrine en est pleine. Quand vous parlez, votre voix bourdonne dans mes
oreilles, et je m'enivre  vous entendre. Chaque fois que ma main touche
la vtre, je me sens mue dans tout mon corps, et j'prouve je ne sais
quel doux frisson  la racine des cheveux. Quand vous vous loignez pour
un instant, quand je ne peux ni vous voir ni vous entendre, il se
fait un grand vide autour de moi et je sens un manque qui m'accable.
Maintenant, don Diego, dites-moi si je vous aime, car vous avez plus
d'exprience que moi, et vous ne pouvez pas vous tromper l-dessus. Je
ne suis qu'une petite ignorante, mais vous devez bien vous rappeler si
c'est ainsi qu'on vous aimait  Paris.

Cette confession nave descendit comme une rose dans le coeur de don
Diego. Il en fut si dlicieusement rafrachi, qu'il oublia non-seulement
les soucis prsents, mais encore les plaisirs passs. Une lumire
nouvelle claira son esprit; il compara d'un seul coup d'oeil ses
anciennes amours, agites et bourbeuses comme un ruisseau d'orage,  la
douce limpidit du bonheur lgitime. C'est l'histoire de tous les
jeunes maris. Le jour o l'on repose sa tte sur l'oreiller conjugal, on
s'aperoit avec une douce surprise qu'on n'avait jamais bien dormi.

Le comte baisa tendrement les deux mains de Germaine, et lui dit:

Oui, tu m'aimes, et personne ne m'a jamais aim comme toi. Tu
m'emportes dans un monde nouveau, plein d'honntes dlices et de
plaisirs sans remords. Je ne sais pas si je t'ai sauv la vie, mais
tu as pay largement ta dette en ouvrant mes yeux aveugles  la sainte
lumire de l'amour. Aimons-nous, Germaine, et lchons la bride  nos
coeurs. Dieu, qui nous a unis par le mariage, se rjouira de compter
dans son vaste sein deux heureux de plus. Oublions la terre entire
pour tre l'un  l'autre; fermons l'oreille  tous les bruits du monde,
qu'ils viennent de Chine ou de Paris. Voici le paradis terrestre;
vivons-y pour nous seuls, en bnissant la main qui nous y a placs.

--Vivons pour nous, dit-elle, et pour ceux qui nous aiment. Je ne serais
pas heureuse si je n'avais pas notre mre et notre enfant avec nous. Ah!
pour eux, je les ai aims effrontment ds les premiers jours. Comme ils
vous ressemblent, mon ami! Quand le petit Gomez vient jouer au jardin,
il me semble que je vois marcher votre sourire dans l'herbe. Je suis
bien heureuse de l'avoir adopt. Cette femme ne me l'enlvera jamais,
n'est-il pas vrai? La loi me l'a donn pour toujours; il est mon
hritier, mon fils unique!

--Non, Germaine, reprit le comte: il est ton fils an.

Germaine tendit les bras vers son mari, lui noua les mains autour du
cou, l'attira vers elle et posa doucement la bouche sur ses lvres.
Mais l'motion de ce premier baiser fut plus forte que la pauvre
convalescente. Ses yeux se voilrent, et tout son corps faiblit.
Lorsqu'elle fut remise de cette secousse, elle regagna la maison au bras
de son mari. Elle s'appuyait sur lui tout entire et marchait  demi
suspendue, comme un enfant qui fait ses premiers pas.

Vous voyez, lui dit-elle, je suis encore bien faible malgr les
apparences. Je me croyais robuste, et voil qu'un rien de bonheur me
jette  bas. Ne me dites pas de trop bonnes paroles, ne me rendez pas
trop heureuse; mnagez-moi jusqu' ce que je sois sauve. Il serait
trop triste de mourir quand la vie commence si bien! Maintenant, je vais
hter ma gurison et me soigner de toutes mes forces. Rentrez au salon;
moi, je cours me cacher dans ma chambre. A demain, mon ami; je vous
aime!

Elle monta chez elle et se jeta sur son lit, tout mue et toute confuse.
Un point lumineux qui brillait dans un coin attira son attention. La
flamme de la veilleuse se refltait dans un petit globe de l'iodomtre.
Elle envoya une bndiction  cet appareil bienfaisant qui lui avait
rendu la vie et qui devait lui rendre la force en quelques jours. L'ide
lui vint de hter sa gurison en prenant une bonne quantit d'iode 
l'insu du docteur. Elle disposa l'appareil, l'approcha de son lit et but
avidement la vapeur violette. Elle se htait avec joie; elle n'prouvait
ni dgot, ni fatigue; elle avalait  longs traits la sant et la
vigueur. Elle tait fire de prouver au docteur qu'il avait eu trop de
prudence; elle se complaisait dans une folie hroque, et risquait sa
vie par amour pour don Diego.

On n'a su ni quelle quantit d'iode elle avait aspire, ni combien de
temps elle avait prolong cette fatale imprudence. Quand la vieille
comtesse se droba du salon pour venir savoir de ses nouvelles, elle
trouva l'appareil bris sur le parquet, et la malade en proie  une
fivre violente. On la soigna comme on put, jusqu' l'arrive de M. Le
Bris, qui revint  cheval vers le milieu de la nuit. Tous les convives
couchrent  la villa Dandolo pour attendre des nouvelles. Le docteur
fut pouvant de l'agitation de Germaine. Il ne savait s'il fallait
l'attribuer  un usage immodr de l'iode ou  quelque motion
dangereuse. Mme de Villanera accusait secrtement le comte Dandolo; don
Diego s'accusait lui-mme.

Le lendemain, M. Le Bris reconnut dans les poumons une inflammation qui
pouvait causer la mort Il appela le docteur Delviniotis et deux de ses
confrres. Les mdecins diffraient sur la cause du mal, mais aucun
n'osa rpondre de le gurir. M. Le Bris avait perdu la tte comme un
capitaine de vaisseau qui trouve un banc de rochers  l'entre du port.
M. Delviniotis, un peu plus calme, quoiqu'il ne pt se dfendre de
pleurer, montra timidement une lueur d'esprance. Peut-tre, dit-il,
avons-nous affaire  une inflammation adhsive qui rejoindra les
cavernes et rparera tous les dsordres causs par la maladie. Le
pauvre petit docteur coutait ce propos en branlant tristement la tte.
Autant valait dire  un architecte: Votre maison n'est pas d'aplomb,
mais il peut survenir un tremblement de terre qui la remette en
quilibre. Tout le monde tait d'accord que la malade entrait dans une
crise, mais M. Delviniotis lui-mme n'osait pas affirmer qu'elle ne se
terminerait point par la mort.

Germaine avait le dlire. Elle ne reconnaissait plus personne. Dans tous
les hommes qui l'approchaient, elle croyait voir don Diego; dans toutes
les femmes, Mme Chermidy. Ses discours confus taient un singulier
mlange de tendresses et d'imprcations. Elle demandait  chaque instant
son fils. On lui apportait le petit marquis; elle le repoussait avec
humeur. Ce n'est pas lui, disait-elle. Amenez-moi mon fils an, le
fils de la femme. Je suis sre qu'elle l'a repris! L'enfant comprenait
vaguement le danger de sa petite mre, quoiqu'il n'et encore aucune
notion de la mort. Il voyait pleurer tout le monde, et il pleurait en
poussant de grands cris.

On vit alors combien la jeune femme tait chre  tous ceux qui
l'entouraient. Pendant huit jours les amis de la maison camprent
autour d'elle, couchant o ils pouvaient, mangeant ce qu'ils trouvaient,
occups de la malade et nullement d'eux-mmes. Les deux mdecins taient
enchans au chevet de Germaine. Le capitaine Brtignires ne pouvait
tenir en place; il arpentait le jardin et la maison; on n'entendait
partout que le pas saccad de sa jambe de bois. M. Stevens abandonna ses
affaires, son tribunal et ses habitudes. Mme de Vitr se fit infirmire
sous les ordres de la comtesse. Les deux Dandolo couraient matin et soir
 la ville pour chercher des mdecins qui ne savaient que dire, et des
mdicaments dont on ne faisait rien. Le peuple des environs tait dans
l'anxit; les nouvelles de Germaine se colportaient matin et soir dans
tous les petits chteaux du voisinage. De tous cts affluaient les
remdes de famille, les panaces secrtes qui se transmettent de pre en
fils.

Don Diego et Gaston de Vitr avaient dans leur douleur une singulire
ressemblance. Vous auriez dit les deux frres de la mourante. L'un et
l'autre vivaient  l'cart, assis sous un arbre ou sur le sable de la
mer, plong dans une stupeur sche et sans larmes. Si le comte avait
eu le loisir d'tre jaloux, il l'aurait t du dsespoir jaloux de
cet enfant. Mais chacun des assistants tait trop occup du danger de
Germaine pour observer la physionomie du voisin. Mme de Vitr seule
jetait de temps en temps un regard d'anxit sur son fils, et bientt
elle courait au lit de Germaine, comme si un instinct secret lui avait
dit que c'tait travailler au salut de Gaston.

La douairire de Villanera tait terrible  voir. Cette grande femme
noire, sale et dcoiffe, laissait pendre ses cheveux sous un bonnet
en guenilles. Elle ne pleurait pas plus que son fils, mais on lisait
un pome de douleur dans ses grands yeux hagards. Elle ne parlait 
personne, elle ne voyait personne, elle permettait  ses htes de se
faire les honneurs de la maison. Tout son tre tait acharn au salut
de Germaine; toute son me luttait contre le danger prsent avec une
volont de fer. Jamais le gnie du bien n'a emprunt une figure plus
farouche et plus terrible. On lisait sur son visage un dvouement
furieux, une amiti crispe, une tendresse exaspre. Ce n'tait ni une
femme ni une garde-malade, mais un dmon femelle qui se colletait avec
la mort.

Mais la figure de Mathieu Mantoux s'panouissait doucement au soleil.
Comme tous les matres se disputaient la besogne des domestiques, ce bon
domestique s'adjugeait les loisirs d'un matre. Il s'informait tous les
matins de la sant de Germaine, uniquement pour savoir s'il n'aurait
pas bientt douze cents francs de rente. Il attribuait la mort de sa
matresse au verre d'eau sucre qu'il lui avait prpar si patiemment
tous les soirs, et il pensait en se frottant les mains que tout vient 
point  qui sait attendre. A midi il faisait son second djeuner. Pour
digrer  l'aise et en propritaire, il se promenait une heure ou deux
autour du petit bien sur lequel il avait jet son dvolu. Il remarquait
que les haies taient mal entretenues, et il se promettait de les
appuyer d'un treillage, dans la crainte des voleurs.

Le 6 septembre, M. Delviniotis lui-mme avait perdu toute esprance.
Mathieu Mantoux le sut, et il crivit une petite lettre A mademoiselle,
mademoiselle _le Tas_, chez Mme Chermidy, rue du Cirque, Paris.

Le mme jour, M. Le Bris crivit  M. de La Tour d'Embleuse:

    Monsieur le duc,

    Je n'ose pas vous appeler auprs d'elle. Quand vous recevrez
    cette lettre, elle ne sera plus. Mnagez Mme la duchesse.




                                  XI

                          LA VEUVE CHERMIDY.


La lettre de Mantoux et la promesse formelle de la mort de Germaine
arrivrent le 12 septembre chez Mme Chermidy.

La belle Arlsienne avait perdu tout espoir et toute patience. On ne lui
crivait point de Corfou; elle tait sans nouvelles de son amant et de
son fils; le docteur, occup de soins plus importants, ne lui avait pas
mme fait compliment de son veuvage. Elle commenait  douter de M. de
Villanera; elle se comparait  Calypso,  Mde,  la blonde Ariane et 
toutes les abandonnes de la fable. Elle s'tonnait quelquefois de voir
que son dpit tournait  l'amour. Elle se surprenait  soupirer sans
tmoins et de la meilleure foi du monde. Le souvenir des trois ans
qu'elle avait passs avec le comte chatouillait trangement la mmoire
de son coeur. Elle se reprochait, entre autres sottises, de lui avoir
tenu la bride trop courte, la drage trop haute; de ne l'avoir point
rassasi de bonheur et tu de tendresse. C'est ma faute, pensait-elle;
je l'ai accoutum  se priver de moi. Si j'avais su le prendre, je
serais devenue la ncessit de sa vie. Je n'aurais qu' faire un signe:
il quitterait sa femme, sa mre et tout.

Elle se demanda souvent si l'absence ne lui faisait pas tort dans
l'esprit de don Diego. Elle mdita ce dicton vulgaire: Loin des yeux,
loin du coeur. Elle songea  s'embarquer pour les les Ioniennes, 
tomber comme une bombe dans la maison de son amant et  le reprendre de
haute lutte. Il suffirait d'un quart d'heure pour ranimer des feux mal
teints et renouer une habitude qui n'tait encore qu'interrompue. Elle
se voyait aux prises avec la vieille comtesse et Germaine; elle les
foudroyait de sa beaut, de son loquence et de sa volont. Elle prenait
son fils dans ses bras, elle fuyait avec lui, et le sourire irrsistible
de l'enfant entranait le pre. Qui sait, se disait-elle, si une scne
bien joue ne tuerait pas la malade? On voit des femmes bien portantes
s'vanouir au spectacle. Un bon drame de ma faon la ferait peut-tre
vanouir pour toujours.

Un sentiment plus humain, et partant moins vraisemblable, lui faisait
regretter l'absence de son fils. Elle l'avait port et mis au monde;
elle tait sa mre aprs tout, et elle regrettait de s'en tre dessaisie
au profit d'une autre. L'amour maternel trouve  se loger partout;
c'est un hte sans prjugs, qui souffre le voisinage des plus mauvaises
passions. Il vit  l'aise dans le coeur le plus dprav et l'me la
plus perdue. Mme Chermidy pleura quelques larmes de bon aloi en pensant
qu'elle avait alin la proprit de son fils et abdiqu le nom de mre.

Elle tait sincrement malheureuse. C'est au thtre que le malheur
vrai est un privilge de la vertu. Les distractions ne lui auraient pas
manqu, et elle n'avait qu' choisir; mais elle savait par exprience
que le plaisir ne console de rien. Depuis plus de dix ans, sa vie avait
t bruyante et agite comme une fte; mais c'est la paix de l'me
qui en avait pay tous les frais. Il n'y a rien de plus vide, de plus
inquiet et de plus misrable que l'existence d'une femme qui fait son
chemin dans les plaisirs. L'ambition qui l'avait soutenue depuis son
mariage lui fut dsormais de peu de ressource; c'tait comme un roseau
fl qui plie sous la main du voyageur. Elle tait assez riche pour
ddaigner d'accrotre sa fortune; il y a peu de diffrence entre un
million de revenu et cinq cent mille francs de rente; quelques chevaux
de plus  l'curie, quelques laquais de plus dans la cour, n'ajoutent
presque rien au bonheur du matre. Ce qui l'aurait amuse pendant
quelque temps, c'tait un beau nom  promener dans le monde. Elle songea
plus d'une fois  s'en procurer un par voie lgitime, et elle en trouva
cinquante  choisir: il y a toujours des noms  vendre dans Paris. Mais
elle avait le droit de se montrer difficile: quand on a failli s'appeler
Mme de Villanera! Elle ne se dcida point.

En attendant, elle prit la fantaisie de donner publiquement un
successeur  don Diego. Peut-tre viendrait-il rclamer son bien
lorsqu'il le verrait aux mains d'un autre. Mais elle craignit de fournir
des armes  ses ennemis, Germaine n'tait pas encore sauve; c'tait
jouer gros jeu; il ne fallait pas se fermer la porte du mariage.
D'ailleurs, elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne trouva pas un
homme qui valt un caprice et qui ft digne de succder pour un jour
 M. de Villanera. Les surnumraires qui faisaient leur stage dans son
salon n'ont jamais su combien ils avaient t prs du bonheur.

Elle ne trouva rien de mieux, pour occuper son loisir, que d'achever
la ruine morale du vieux duc. Elle accomplit la tche qu'elle s'tait
trace, avec l'attention minutieuse, le soin patient, la persvrance
infatigable de cette sultane oisive qui, en l'absence du matre, arracha
une  une toutes les plumes d'un vieux perroquet.

Certes elle aurait mieux aim se venger directement de Germaine; mais
Germaine tait loin. Si la duchesse se ft trouve  sa porte, elle
aurait donn la prfrence  la duchesse. Mais la duchesse ne sortait
de sa chambre que pour aller  l'glise: Mme Chermidy ne pouvait la
rencontrer l. On pouvait bien affamer ce mnage ducal, mais l'opration
aurait pris du temps. En retrouvant de l'argent, les La Tour d'Embleuse
avaient relev leur crdit. La belle ennemie de la famille n'avait que
le duc en son pouvoir; elle jura de lui faire perdre la tte, et elle y
russit.

Dans les bains russes, lorsque le patient sort d'une tuve brlante,
lorsque son corps s'est accoutum par degrs  une haute temprature,
que la chaleur a dilat largement tous les pores de sa peau, qu'un sang
prcipit circule dans ses veines, et que sa figure s'panouit toute
rouge comme une pivoine en fleur, on le conduit doucement sous un
robinet d'eau froide; une douche glace lui tombe sur la tte et le
transit jusqu'au fond des os. Mme Chermidy traita le duc par la mme
mthode. Les Russes s'en trouvent bien, dit-on; le pauvre vieillard s'en
trouva mal. Il fut victime de la coquetterie la plus odieuse qui ait
jamais tortur le coeur d'un homme. Mme Chermidy lui persuada qu'elle
l'aimait, _le Tas_ lui en fit le serment, et s'il avait consenti  se
payer de paroles, il aurait t le plus heureux sexagnaire de Paris.
Il passait sa vie rue du Cirque, et il y souffrait le martyre. Il
y dpensait tous les jours autant d'loquence et de passion,
de raisonnement et de prire, de vraie et de fausse logique que
Jean-Jacques Rousseau en a ramass dans _la Nouvelle Hlose_: tous les
soirs on le mettait  la porte avec de bonnes paroles. Il jurait de
ne plus revenir; il employait une longue nuit sans sommeil  maudire
l'auteur de son supplice; et le lendemain il courait chez son bourreau
avec une impatience snile. Toute son intelligence, toute sa volont,
tous ses vices s'taient absorbs et confondus dans cette passion
unique. Il n'tait plus ni mari, ni pre, ni homme, ni gentilhomme: il
tait le _patito_ de Mme Chermidy.

L'exprience russit tellement bien, qu'heureux ou malheureux, le pauvre
homme devait y laisser la vie. Un supplice prolong le tuait lentement;
la grce qu'il demandait l'aurait tu du coup.

Aprs un t de souffrances quotidiennes, ses facults intellectuelles
avaient baiss sensiblement. Il n'avait presque plus de mmoire;
du moins il oubliait tout ce qui ne touchait pas  son amour. Il ne
s'intressait plus  rien; les affaires prives et publiques, sa maison,
sa femme, sa fille, tout lui tait indiffrent et tranger. La duchesse
le soignait comme un enfant lorsqu'il restait par hasard auprs d'elle;
malheureusement il n'tait pas encore assez enfant pour qu'on pt
l'enfermer au logis.

Lorsqu'il reut la lettre du docteur Le Bris, il la parcourut deux ou
trois fois sans la comprendre. Si la duchesse avait t l, il l'aurait
prie de la lire et de l'expliquer. Mais il rompit le cachet sur le
seuil de sa porte, en courant  la rue du Cirque, et il tait trop
press pour rebrousser chemin. A force de relire, il devina qu'il
s'agissait de sa fille. Il haussa les paules et se dit tout en courant:
Ce Le Bris est toujours le mme. Je ne sais pas ce qu'il a contre ma
fille. La preuve qu'elle ne doit pas mourir, c'est qu'elle se porte
bien. Cependant il rflchit que le docteur pouvait bien dire la
vrit. Cette ide lui fit peur: C'est un grand malheur pour nous,
disait-il en courant de plus belle. Je suis un pre inconsolable. Il n'y
a pas de temps  perdre. Je vais l'annoncer  Honorine. Elle me plaindra
bien, car elle a bon coeur. Elle aura piti de moi. Elle essuiera mes
larmes; et, qui sait.... Il souriait d'un air hbt en entrant dans le
salon.

Jamais Mme Chermidy n'avait t si radieuse et si belle. Sa figure tait
un soleil; le triomphe clatait dans ses yeux; son fauteuil luisait
comme un trne, et sa voix sonnait comme une fanfare. Elle se leva pour
le duc: ses pieds ne touchaient pas le tapis, et sa tte superbe de joie
semblait monter jusqu'au lustre. Le vieillard s'arrta tout hbt et
tout pantois en la voyant ainsi transfigure. Il balbutia quelques mots
inintelligibles, et il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.

Mme Chermidy vint s'asseoir auprs de lui.

Bonjour, monsieur le duc, lui cria-t-elle. Bonjour et adieu.

Il plit, et rpta stupidement: Adieu?

--Oui, adieu. Vous ne me demandez pas o je vais?

-Si.

--Eh bien, soyez satisfait; je vais  Corfou.

--A propos, dit-il, je crois bien que ma fille est morte. Le docteur me
l'a crit ce matin. Je suis bien malheureux, Honorine, et vous devriez
avoir piti de moi.

--Ah! vous tes malheureux! et la duchesse aussi est malheureuse! Et la
vieille Villanera doit pleurer des larmes noires sur ses joues basanes!
Mais moi, je ris, je triomphe, j'enterre, j'pouse, je rgne! Elle est
morte! elle a enfin pay sa dette! elle me rend tout ce qu'elle m'avait
pris! je rentre en possession de mon amant et de mon fils! Pourquoi me
regardez-vous avec ces yeux tonns? Est-ce que vous croyez que je vais
me contraindre? C'est bien assez d'avoir aval ma rage pendant huit
mois. Tant pis pour ceux que mon bonheur offusque: ils n'ont qu' fermer
les yeux; moi, j'clate!

Cette joie effronte rendit au vieillard une lueur de raison. Il se leva
ferme sur ses jambes et dit  la veuve: Songez-vous bien  ce que vous
faites? Vous vous rjouissez devant moi de la mort de ma fille!

--Et vous, reprit-elle impudemment, vous vous rjouissiez bien de sa
vie! Qui est-ce qui prenait soin de m'apporter de ses nouvelles? Qui
est-ce qui venait me dire en face: elle va mieux? Qui est-ce qui me
forait de lire ses lettres et celles du docteur Le Bris? Voici tantt
huit mois que vous m'assassinez de sa sant: c'est bien le moins que
vous me donniez un quart d'heure pour me rgaler de sa mort:

--Mais, Honorine, vous tes une femme horrible!

--Je sais ce que je suis. Si votre fille avait vcu, comme j'en ai t
menace, on ne se serait pas cach de moi. On se serait promen tous les
jours au Bois, avec don Diego, avec mon fils, et j'aurais vu cela de ma
voiture! On aurait eu un htel  Paris, et je me serais morfondue devant
la porte! On aurait mis sur ses cartes de visite le nom de Villanera qui
est  moi: je l'ai, parbleu! bien gagn. Et vous ne voulez pas que je
prenne ma revanche!

--Mais vous aimez donc encore M. de Villanera?

--Pauvre duc! vous croyez qu'on oublie du jour au lendemain un homme
comme don Diego! Vous pensez qu'on met au monde un enfant comme mon
fils, qui est n marquis, pour en faire cadeau  une poitrinaire! Vous
admettez que j'aie demand  Dieu pendant trois ans la mort de mon mari,
moi qui ne prie jamais, pour ne rien faire de ma libert! Vous supposez
que Chermidy est all se faire tuer  Ky-Tcheou, par les petits Chinois,
pour que je reste veuve  perptuit!

--Vous allez pouser le comte de Villanera?

--Mais je m'en flatte!

--Et moi?

--Vous, mon brave homme? Allez consoler votre femme; c'est par l que
vous auriez d commencer.

--Qu'est-ce que je vais lui dire?

--Dites-lui tout ce que vous voudrez. Adieu; j'ai mes malles  faire.
Avez-vous besoin d'argent?

Le duc trahit son dgot par un haut-le-corps. Mme Chermidy s'en
aperut.

Est-ce que notre argent vous rpugne, lui dit-elle! A votre aise! vous
n'en aurez plus.

Le vieillard s'en alla sans savoir o, comme un homme ivre. Il erra
jusqu'au soir dans les rues de Paris. Vers dix heures la faim le prit.
Il monta dans une voiture et se fit conduire au club. Il tait si
chang, que M. de Sangli fut le seul qui le reconnut.

Sur quoi diable avez-vous march? lui demanda le baron. Vous avez la
figure  l'envers, et l'on dirait que vous chancelez. Asseyez-vous ici,
et causons.

--Je le veux bien, dit le duc.

--Comment va la duchesse? J'arrive de la campagne et je n'ai pas encore
fait une visite.

--Comment va la duchesse?

--Oui, comment va-t-elle?

--Elle va pleurer.

--Il est fou, pensa le baron.

Le duc ajouta, sans changer de ton: Je crois que Germaine est morte,
et qu'Honorine s'en rjouit. Je trouve cela affreux, et je le lui ai dit
moi-mme.

--Germaine! mon pauvre ami, songez  ce que vous dites! Germaine! Mme de
Villanera est morte?

--Mme de Villanera, c'est Honorine. Elle va se marier avec le comte.
Tenez, j'ai la lettre dans ma poche. Mais que pensez-vous de la conduite
d'Honorine?

Le baron lut d'un coup d'oeil la lettre du docteur. Y a-t-il longtemps
que vous avez appris cela? dit-il au duc.

--Ce matin en allant chez Honorine.

--Et la duchesse sait-elle quelque chose?

--Non; je ne sais pas comment lui apprendre.... Je voulais demander 
Honorine....

--Eh! le diable soit d'Honorine!

--C'est ce que je dis.

On appela le baron pour rentrer au whist. Il rpondit sans se dranger
qu'il tait en affaires, et pria quelqu'un de prendre son jeu. Il
voulait achever la confession; mais le duc l'interrompit en disant d'une
voix creuse: J'ai faim. Je n'ai pas mang d'aujourd'hui.

--Est-il vrai?

--Oui; faites-moi servir  dner. Il faudra aussi que vous me prtiez de
l'argent: je n'en ai plus.

--Comment?

--Je sais bien; j'avais un million. Mais je l'ai donn  Honorine.

Le duc mangea avec l'apptit vorace d'un fou. Aprs dner, ses ides
s'claircirent. C'tait un esprit fatigu plutt que malade. Il raconta
au baron la passion insense qui le possdait depuis six mois; il lui
expliqua comment il s'tait dpouill de tout pour Mme Chermidy.

Le baron tait un excellent homme. Il fut tristement mu d'apprendre que
cette maison qu'il avait vue se relever en quelques mois tait tombe
plus bas que jamais. Il plaignit surtout la duchesse, qui devait
infailliblement succomber  tant de coups. Il prit sur lui de lui
annoncer par degrs la maladie et la mort de Germaine, il imposa ses
soins au vieux duc, et s'appliqua  redresser son entendement affaibli.
Il le rassura sur les suites de sa folle gnrosit: il tait vident
que M. de Villanera ne laisserait point son beau-pre dans le besoin. Il
tudia,  travers les aveux et les rticences du vieillard, le singulier
caractre de Mme Chermidy.

L'autorit d'un esprit sain est toute-puissante sur un cerveau malade.
Aprs deux heures de conversation, M. de La Tour d'Embleuse dbrouilla
le chaos de ses ides, pleura la mort de sa fille, craignit pour la
sant de sa femme, regretta les sottises qu'il avait faites, et estima
la veuve Chermidy  sa juste valeur. M. de Sangli le reconduisit  sa
porte, bien pans, sinon bien guri.

Le lendemain, de bonne heure, le baron fit une visite  la duchesse. Il
arrta sur le seuil de la porte le vieux duc qui voulait sortir, et il
le fora de rentrer avec lui. Il ne le quitta point des yeux pendant
trois jours; il le promena, l'amusa, et parvint  le distraire de
l'unique pense qui l'agitait. Le 16 septembre, il le conduisit lui-mme
 l'htel de l'impitoyable Honorine, et lui prouva, parlant  la
personne de son concierge, qu'elle tait partie avec _le Tas_ pour les
les Ioniennes.

Le duc fut moins mu de cette nouvelle qu'on n'aurait pu s'y attendre.
Il vcut paisiblement enferm chez lui, s'occupa beaucoup de sa femme,
et lui dmontra, avec une dlicatesse extrme, que Germaine n'avait
jamais t gurie et qu'on devait s'attendre  tout. Il s'intressa aux
moindres dtails du mnage, reconnut la ncessit de quelques emplettes,
puisa deux mille francs dans la bourse de son ami Sangli, serra
l'argent dans sa poche, et partit pour Corfou le 20 septembre au matin
sans prendre cong de personne.




                                 XII

                             LA GUERRE.


Le 8 septembre, Germaine, qui tait condamne sans appel, trompa les
craintes de ses mdecins et de ses amis: elle entra en convalescence. La
fivre qui la dvorait tomba en quelques heures, comme ces grands orages
des tropiques qui dracinaient les arbres, culbutaient les maisons,
branlaient les montagnes, et qu'un rayon de soleil arrte au milieu de
leur course.

Cette heureuse rvolution s'accomplit si brusquement, que don Gomez et
la comtesse n'y pouvaient croire. Quoique l'homme s'accoutume plus
vite au bonheur qu' la peine, leurs coeurs restrent quelques jours en
suspens. Ils craignaient d'tre dupes d'une fausse joie; ils n'osaient
pas se fliciter d'un miracle si peu attendu; ils se demandaient si
cette apparence de gurison n'tait pas le suprme effort d'un tre qui
se cramponne  la vie, le dernier clat d'une lampe qui s'teint.

Mais le docteur Le Bris et M. Delviniotis reconnurent  des signes
certains que les maux de ce pauvre petit corps taient bien finis.
L'inflammation avait rpar en huit jours tous les ravages d'une longue
maladie; la crise avait sauv Germaine; le tremblement de terre avait
replac la maison sur sa base.

La jeune femme trouvait tout naturel de vivre et d'tre gurie. Grce
au dlire de la fivre, elle avait pass auprs de la mort sans
l'apercevoir, et la violence du mal lui avait t le sentiment du
danger. Elle s'veilla comme un enfant sur la margelle d'un puits, sans
mesurer la profondeur de l'abme. Lorsqu'on lui annona qu'elle avait
failli mourir et que ses amis avaient dsespr d'elle, elle fut bien
tonne. Elle ne savait pas revenir de si loin. Quand on lui promit
qu'elle vivrait longtemps et qu'elle ne souffrirait plus, elle regarda
tendrement le Christ d'ivoire qui tait suspendu auprs de son lit, et
elle dit avec une gaiet douce et confiante: Le bon Dieu me devait bien
cela; mon purgatoire est fait.

Elle rpara ses forces en peu de temps, et la sant refleurit bientt
ses joues. Vous auriez dit que la nature se htait de la parer pour le
bonheur. Elle rentra en possession de la vie avec la joie imptueuse
d'un prtendant qui remonte d'un seul bond sur le trne de ses pres.
Elle aurait voulu tre partout  la fois, jouir en mme temps de tous
les plaisirs qui lui taient rendus, du mouvement et du repos, de la
solitude et de la compagnie, de la clart blouissante des jours et de
la douce lueur des nuits. Ses petites mains s'attachaient joyeusement
 tout ce qui l'entourait. Elle accablait de ses caresses son mari, sa
belle-mre, son enfant et ses amis. Elle avait besoin d'pancher son
bonheur en mille tendresses. Quelquefois elle pleurait sans raison. Mais
c'taient de douces larmes. Le petit Gomez venait les becqueter au bord
de ses yeux comme un oiseau boit la rose dans le calice d'une fleur.

Tout est plaisir aux convalescents. Les fonctions les plus indiffrentes
de la vie sont une source de jouissances ineffables pour l'homme qui a
failli mourir. Tous ses sens vibrent dlicieusement au moindre contact
du monde extrieur. La chaleur du soleil lui parait plus douce qu'un
manteau d'hermine; la lumire rjouit ses yeux comme une caresse; le
parfum des fleurs l'enivre, les bruits de la nature arrivent  son
oreille comme une suave mlodie, et le pain lui semble bon.

Ceux qui avaient partag les souffrances de Germaine se sentaient
renatre avec elle. Sa convalescence eut bientt rtabli tous les
associs de ses douleurs. Il n'y eut plus autour d'elle que des fronts
sans nuage, et la joie fit battre tous les coeurs  l'unisson. On oublia
tout ce qu'on avait endur de fatigues et d'angoisses; la gaiet fut
reine au logis; le premier beau jour effaa sur tous les visages la
trace des veilles et des larmes. Les htes de la villa Dandolo ne
songeaient pas  rentrer chez eux; ils croyaient tre de la maison. Unis
par le contentement, comme ils l'avaient t par l'inquitude, ils se
tenaient autour de Germaine comme une famille bien assortie autour
d'un enfant ador. Le jour o l'on crivit  la duchesse de La Tour
d'Embleuse pour lui annoncer le salut de sa fille, chacun voulut dire
son mot  l'heureuse mre, et la plume passa de main en main. Cette
lettre arriva  Paris le 22 septembre, deux jours aprs l'clipse du
vieux duc.

Mme Chermidy et son insparable _Tas_ dbarqurent le 24 au soir dans la
ville de Corfou. La veuve du commandant avait fait ses paquets en toute
hte. A peine avait-elle pris le temps de runir cent mille francs
pour le salaire de Mantoux et les dpenses imprvues. _Le Tas_ lui
conseillait d'attendre  Paris des nouvelles plus positives; mais on
croit si volontiers ce qu'on dsire, que Mme Chermidy tenait Germaine
pour enterre. De Trieste  Corfou, elle vcut sur le pont, la lorgnette
 la main: elle voulait tre la premire  signaler la terre. Elle tait
tente d'arrter tous les navires qui passaient au large pour demander
s'ils ne portaient pas de lettres  son adresse. Elle s'informa si l'on
arriverait le matin, car elle ne se sentait pas de force  passer
une nuit dans l'attente, et elle comptait aller tout droit  la villa
Dandolo. Son impatience tait si vidente, que les passagers de premire
classe la dsignaient sous le nom de l'_hritire_. On racontait tout
bas qu'elle allait recueillir  Corfou une succession importante.

La mer fut assez mauvaise pendant deux jours, et tout le monde fut
malade, except l'hritire de Germaine. Elle n'avait pas le temps de
sentir le roulis. Peut-tre mme ses pieds ne touchaient-ils pas le pont
du navire. Elle tait si lgre, qu'elle planait au lieu de marcher.
Lorsqu'elle s'endormit par hasard, elle rvait qu'elle nageait dans
l'air.

Le bateau mouilla dans le port  la nuit close, et il tait plus de neuf
heures lorsque les bagages et les gens descendirent  terre. La vue de
petites lumires parses qui brillaient  et l par la ville produisit
un effet dsagrable sur Mme Chermidy. Lorsqu'on touche au terme d'un
voyage, l'esprance, qui nous avait ports jusque-l sur ses ailes, nous
manque, et nous tombons rudement sur la ralit. Ce qui nous paraissait
le plus certain se voile d'un doute; nous ne comptons plus sur rien, et
nous commenons  nous attendre  tout. Un froid nous saisit, quelle
que soit l'ardeur des passions qui nous animent; nous sommes tents
de mettre toutes choses au pis, nous regrettons d'tre venus, et nous
voudrions retourner en arrire. Cette impression est d'autant plus
pnible, que nous ne sommes plus seuls et que nous arrivons dans un
pays moins connu. Lorsque personne ne nous attend au port, et que
l'embarcation nous jette en proie  ces faquins polyglottes qui
bourdonnent autour des voyageurs, notre premier sentiment est un mlange
de dpit, de dgot et de dcouragement. Mme Chermidy arriva fort
maussade  l'htel de Trafalgar.

Elle esprait y apprendre la mort de Germaine. Elle y apprit, avant
tout, que la langue franaise n'est pas trs-rpandue dans les htels de
Corfou. Mme Chermidy et _le Tas_ ne possdaient entre elles deux qu'une
langue trangre, le provenal, qui leur fit peu d'usage en ce pays.
Force leur fut d'attendre un interprte, et de souper en attendant.
L'interprte arriva quand le matre de l'htel tait couch; il se leva
en grommelant, et trouva mauvais qu'on l'et veill pour des affaires
qui n'taient pas les siennes. Il ne connaissait ni M. ni Mme de
Villanera. Ces gens-l n'taient jamais venus dans l'le, car tous les
voyageurs de distinction descendaient  _Trafalgar Htel_. On ne pouvait
supposer que M. et Mme de Villanera, s'ils taient gens de bien, se
fussent gars ailleurs. L'htel d'Angleterre, l'htel d'Albion, l'htel
Victoria taient des tablissements de dernier ordre, indignes de loger
M. et Mme de Villanera.

L'htelier se coucha sur cette tirade, et l'interprte offrit de courir
 la recherche des renseignements. Il resta absent une partie de la
nuit. _Le Tas_ s'endormit  l'attendre; Mme Chermidy rongea son frein
et s'tonna plus d'une fois qu'une personne qui avait cent mille francs
dans sa cassette ne pt acheter un simple renseignement. Elle veilla le
pauvre _Tas_, qui n'en pouvait mais. _Le Tas_ lui conseilla de dormir au
lieu de se tourner le sang. Tu comprends bien, lui dit-elle, que si la
petite a dmnag dans l'autre monde, on ne s'est pas amus  tendre
la ville en noir. Nous n'aurons de nouvelles qu' la campagne. Tout le
monde doit connatre la villa Dandolo. Couche-toi tranquillement; il
fera jour demain. Qu'est-ce que tu risques? Bien sr que si elle est
morte, elle ne ressuscitera pas dans la nuit.

Mme Chermidy allait suivre le conseil de sa cousine, quand le domestique
de place vint  grand bruit lui annoncer que M. et Mme de Villanera
taient dbarqus dans l'le au mois d'avril avec leur mdecin et toute
leur maison; qu'ils taient tous trs-malades; qu'on les avait conduits
 la villa Dandolo, et qu'ils devaient tre morts depuis longtemps s'ils
n'allaient pas mieux. La veuve impatiente mit le domestique  la porte,
se jeta sur son lit et dormit assez mal.

Le lendemain, elle loua une voiture et se fit conduire  la villa
Dandolo. Le cocher ne sut pas lui dire ce qui l'intressait; et les
paysans qu'elle rencontra sur son passage coutrent ses questions sans
les comprendre. Elle prit toutes les maisons de la route pour la villa
Dandolo, car toutes les maisons se ressemblent un peu dans l'le.
Lorsque son cocher lui indiqua un toit d'ardoises cach dans les arbres,
elle serra son coeur  deux mains. Elle consultait attentivement la
physionomie du pays pour y lire la grande nouvelle qu'elle brlait
d'apprendre. Malheureusement, les jardins, les chemins et les bois
sont des tmoins impassibles de nos plaisirs et de nos peines. S'ils
s'intressent  notre sort, ils le dissimulent bien, car les arbres du
parc ne prennent pas le deuil  la mort de leur matre.

Mme Chermidy gourmandait la lenteur des chevaux. Elle aurait voulu
monter au galop l'escalier qui conduisait  la villa. Elle ne tenait pas
dans la voiture; elle se jetait d'une portire  l'autre, interrogeant
la maison et les champs et cherchant une figure humaine. Enfin elle
sauta  terre, courut  la villa, trouva toutes les portes ouvertes et
ne rencontra personne. Elle revint sur ses pas et parcourut le jardin
du nord; il tait dsert. Une petite porte et un escalier rapide
conduisaient au jardin du midi. Elle se jeta jusqu'en bas et s'aventura
dans les alles.

Elle aperut  l'ombre d'un vieil oranger, du ct de la plage, une
femme vtue de blanc qui se promenait un livre  la main. Elle tait
trop loin pour reconnatre la figure, mais la couleur de la robe lui
donna  penser. On ne s'habille pas de blanc dans une maison en deuil.
Toutes les observations qu'elle avait recueillies depuis cinq minutes
se combattaient dans son esprit. L'abandon presque absolu de la villa
pouvait faire croire  la mort de Germaine. Les portes ouvertes, les
domestiques absents, les matres partis, et pour o? Peut-tre pour
Paris! Mais comment n'en savait-on rien  la ville? Germaine tait-elle
gurie? Impossible, en si peu de temps. tait-elle encore malade? Mais
alors on la soignerait, on ne laisserait pas les portes ouvertes.
Elle hsitait  s'avancer vers la promeneuse blanche, lorsqu'un enfant
enjamba l'alle en courant et s'enfona sous les arbres, comme un lapin
effarouch qui traverse un sentier de fort. Elle reconnut son fils et
reprit de l'audace. Qu'est-ce que je crains? pensa-t-elle. Personne
n'a le droit de me chasser d'ici. Qu'elle vive ou qu'elle meure, je suis
mre et je viens voir mon fils.

Elle marcha droit  l'enfant. Le petit Gomez eut peur lorsqu'il vit
cette femme en deuil; il s'enfuit, en criant, vers sa mre. Mme Chermidy
fit quelques pas  sa poursuite, et s'arrta tout court en prsence de
Germaine.

Germaine tait seule au jardin avec le marquis de los Montes de Hierro.
Tous ses htes venaient de prendre cong d'elle; la comtesse et son fils
reconduisaient Mme de Vitr; le docteur tait parti pour la ville avec
les Dandolo et M. Delviniotis. La maison tait livre aux domestiques,
et ils faisaient leur sieste, suivant l'usage, partout o le sommeil les
avait surpris.

Mme Chermidy reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'elle avait
aperue une seule fois, et qu'elle ne s'attendait plus  revoir en ce
monde. Si dlibre qu'elle ft, et quoique la nature lui et fait don
d'une me bien trempe, elle recula d'un bon pas, comme un soldat qui
voit sauter le pont qu'il allait traverser. Elle n'tait pas femme 
se bercer de chimres; elle jugea sa position et courut tout d'un saut
jusqu'aux dernires consquences. Elle vit sa rivale gurie et bien
gurie, son amant confisqu, son fils aux mains d'une autre et son
avenir perdu. La chute fut d'autant plus rude, que la belle ambitieuse
tombait de plus haut. Aprs avoir entass montagne sur montagne
jusqu'aux portes du ciel, les Titans de la fable ne sentirent pas plus
durement le coup de foudre qui les aplatit.

La haine qu'elle nourrissait pour la jeune comtesse depuis le jour o
elle avait commenc  la craindre s'leva subitement  des proportions
colossales, comme ces arbres de thtre que le machiniste fait jaillir
du sol et voler jusqu'aux frises. La premire ide qui traversa son
esprit fut celle d'un crime. Elle sentit tressaillir dans ses muscles
une force centuple par la rage. Elle se demanda pourquoi elle ne
brisait pas de ses mains l'obstacle chtif qui la sparait du bonheur.
Elle fut un instant la soeur de ces Thyades qui dchiraient en lambeaux
les tigres et les lions vivants. Elle se repentit d'avoir oubli 
l'htel Trafalgar un poignard corse, bijou terrible qu'elle talait
partout sur sa chemine. La lame tait bleue comme un ressort de montre,
longue et pliante comme le buste d'un corset; la poigne tait en bne
incruste d'argent, et la gane en platine niell. Elle courut par la
pense jusqu' cette arme familire; elle la saisit en esprit, elle
la caressa en imagination. Elle songea ensuite  la mer qui battait
mollement la lisire du jardin. Rien n'tait plus facile et plus tentant
que d'y emporter Germaine comme l'aigle emporte un agneau blanc dans son
aire, de l'tendre sous trois pieds d'eau, d'touffer ses cris sous
la vague et de comprimer ses efforts jusqu'au moment o une convulsion
finale ferait une autre comtesse de Villanera.

Heureusement la distance est plus longue entre la pense et l'action
qu'entre le bras et la tte. D'ailleurs le petit Gomez tait l, et
sa prsence sauva peut-tre la vie de Germaine. Plus d'une fois, pour
paralyser une main criminelle, il a suffi du regard limpide d'un enfant.
Les tres les plus pervertis prouvent un respect involontaire devant
cet ge sacr, et plus auguste mme que la vieillesse. La vieillesse est
comme une eau repose qui a laiss tomber au fond toutes les impurets
de la vie; l'enfance est une source chappe de la montagne: on l'agite
sans la troubler, parce qu'elle est pure jusqu'au fond. Les vieillards
ont la science des biens et des maux; l'ignorance des enfants est comme
la neige sans tache de la Jungfrau, que nulle empreinte n'a souille,
pas mme l'empreinte du pied d'un oiseau.

Mme Chermidy conut, caressa, dbattit et repoussa l'ide d'un crime en
fermant son ombrelle et en saluant Germaine, qui ne la connaissait pas.

Germaine l'accueillit avec cette grce panouie et cette ouverture de
coeur qui n'appartient qu'aux heureux du monde. La visite d'une inconnue
n'avait pas lieu de la surprendre. Elle recevait presque tous les jours
quelques bonnes gens du voisinage qui s'taient intresss  sa gurison
et qui venaient se rjouir avec elle de sa sant. La veuve entra en
propos par un bgayement confus qui se ressentait du tumulte de ses
penses.

Madame, lui dit-elle, vous ne devez pas vous attendre.... je ne
m'attendais pas moi-mme.... Si j'avais su.... Madame, j'arrive de
Paris. M. votre pre, le duc de La Tour d'Embleuse, qui m'honore de son
amiti....

--Vous connaissez mon pre, madame? interrompit vivement Germaine; vous
l'avez vu depuis peu?

--Il y a huit jours.

--Permettez donc que je vous embrasse. Mon pauvre pre! Comment va-t-il?
Il nous crit bien rarement. Donnez-moi des nouvelles de ma mre!

Mme Chermidy se mordit la lvre.

Mais vous, madame, reprit-elle sans rpondre, je n'esprais pas vous
trouver si bien portante. La dernire lettre que M. le duc a reue de
Corfou....

--Oui, madame; je m'tais laisse tomber bien bas, mais on n'a pas voulu
de moi en paradis. Asseyez-vous donc auprs de moi. A l'heure qu'il est,
mon pre et ma mre n'ont plus d'inquitude. Oh! je suis bien sauve.
Cela doit se voir, n'est-il pas vrai? Regardez-moi bien.

--Oui, madame. Aprs ce qu'on nous a dit  Paris, c'est un miracle.

--Un miracle de l'amiti et de l'amour, madame. La comtesse ma mre est
si bonne! Mon mari m'aime tant!

--Ah!.. Voil un bel enfant qui joue l-bas. Il est  vous, madame?

Germaine se leva de son banc, regarda la veuve et recula pouvante,
comme si elle avait march sur un serpent. Madame, dit-elle 
l'inconnue, vous tes Mme Chermidy!

Mme Chermidy se leva  son tour et marcha droit  Germaine, comme pour
lui passer sur le corps. Oui, dit-elle, je suis la mre du marquis et
la femme, devant Dieu, de don Diego. A quoi m'avez-vous reconnue?

--Au ton dont vous avez parl de l'enfant.

Cela fut dit avec une telle douceur, que Mme Chermidy fut saisie d'un
sentiment trange. La colre, la surprise et toutes les motions qui
l'touffaient clatrent en un vaste sanglot, et deux grosses larmes
tombrent sur ses joues. Germaine ne savait pas qu'on pleurait de rage.
Elle plaignit son ennemie, et lui dit navement: Pauvre femme!

Les deux larmes schrent instantanment, comme les gouttes de pluie qui
tombent dans un cratre.

Pauvre femme! moi! rpliqua aigrement Mme Chermidy. Eh bien, oui, je
suis  plaindre, parce que j'ai t trompe! parce qu'on a abus de ma
bonne foi! parce que le ciel et la terre ont conspir ensemble pour me
trahir; parce qu'on m'a vol un nom, une fortune, l'homme que j'aime et
le fils que j'ai enfant dans les douleurs et dans les cris!

Germaine fut pouvante de cette explosion de colre. Elle tourna les
yeux vers la maison comme pour appeler du secours.

Madame, dit-elle en tremblant, si c'est pour cela que vous tes venue
chez moi....

--Chez vous! n'allez-vous pas appeler vos gens pour me faire chasser de
chez vous? En vrit, voil qui est merveilleux! c'est moi qui suis chez
vous! Mais vous n'avez rien qui ne vous vienne de moi! Votre mari, votre
enfant, votre fortune et l'air mme que vous respirez, tout vient de
moi, tout m'appartenait, tout est un dpt que je vous ai confi: vous
me devez tout, et vous ne me rembourserez jamais! Vous vgtiez  Paris
sur un mchant grabat; les mdecins vous condamnaient  mort, vous
n'aviez plus trois mois  vivre; on me l'avait promis! Votre pre et
votre mre allaient mourir de faim! Sans moi, la famille de La Tour
d'Embleuse ne serait plus qu'un tas de poussire dans la fosse commune.
Je vous ai tout donn: pre, mre, mari, enfant, et la vie; et vous
osez me dire en face que je suis chez vous! Il faut que vous soyez bien
ingrate!

Il tait difficile de rpondre  cette loquence sauvage. Germaine
croisa ses bras devant sa poitrine et dit: Mon Dieu! madame, j'ai beau
sonder ma conscience, je ne me trouve coupable de rien, que d'avoir
guri. Je n'ai jamais contract d'engagements envers vous, puisque
je vous rencontre pour la premire fois. Il est vrai que sans vous je
serais morte depuis longtemps; mais si vous m'avez sauve, c'est sans
le vouloir: et la preuve, c'est que vous venez me reprocher l'air que je
respire. Est-ce vous qui m'avez donne pour femme au comte de Villanera?
Peut-tre bien. Mais vous m'avez choisie parce que vous me
croyiez condamne sans ressource. Je ne vous dois pour cela aucune
reconnaissance. Maintenant, que puis-je faire pour vous tre utile? Je
suis prte  tout, except  mourir.

--Je ne vous demande rien; je ne veux rien, je n'attends rien.

--Mais alors qu'tes-vous venue faire ici?... Dieu bon! Vous m'avez crue
malade, et vous comptiez me trouver morte!

--J'en avais le droit. Mais j'aurais d prendre des renseignements sur
votre famille: les La Tour d'Embleuse n'ont jamais pay leurs dettes!

A ce propos grossier, Germaine perdit patience.

Madame, dit-elle, vous voyez que je me porte bien. Puisque vous n'tes
venue ici que pour me mettre en terre, votre voyage est termin, rien ne
vous retient plus.

Mme Chermidy s'installa rsolument sur le banc de pierre en disant: Je
ne partirai point sans avoir vu don Diego.

--Don Diego! s'cria la convalescente. Vous ne le verrez pas! Je ne veux
pas qu'il vous voie. coutez-moi attentivement, madame. Je suis encore
bien faible, mais je trouverai la force des lionnes pour dfendre mon
bonheur. Ce n'est pas que je doute de lui: il est bon; il m'aime comme
une soeur; il m'aimera bientt comme une femme. Mais je ne veux pas que
son coeur soit dchir entre le pass et l'avenir. Il serait odieux de
le condamner  choisir entre nous. D'ailleurs, vous voyez bien que son
choix est fait, puisqu'il ne vous crit plus.

--Enfant! Tu n'as pas appris l'amour, au milieu de tes tisanes. Tu ne
sais pas l'empire que nous prenons sur un homme  force de le rendre
heureux! Tu n'as pas vu quels fils d'or, plus fins et plus serrs que
ceux de l'araigne, nous tissons autour de son coeur! Je ne suis pas
venue sans armes pour te dclarer la guerre. J'apporte avec moi le
souvenir de trois annes de passion satisfaite et jamais assouvie. Libre
 toi d'opposer  tout cela tes baisers fraternels et tes caresses de
pensionnaire! Tu crois peut-tre avoir teint le feu que j'ai allum?
Attends que j'aie souffl dessus, et tu verras un bel incendie!

--Vous ne lui parlerez pas! S'il tait assez faible pour consentir 
cette fatale entrevue, sa mre et moi nous saurions l'en empcher.

--Je me soucie bien de sa mre! J'ai des droits sur lui, moi aussi, et
je les ferai valoir.

--Je ne sais pas quels droits peut avoir une femme qui s'est conduite
comme vous, mais je sais que l'glise et la loi m'ont donn le comte de
Villanera le jour o elles m'ont donne  lui.

--coutez: je vous abandonne la libre disposition de tous les biens
que vous possdez. Vivez, soyez heureuse et riche; faites le bonheur de
votre famille, soignez la vieillesse de vos parents, mais laissez-moi
don Diego. Il ne vous est rien encore, vous me l'avez avou vous-mme.
Il n'est pas votre mari, il n'est que votre mdecin, votre infirmier,
l'aide du docteur Le Bris.

--Il est tout pour moi, madame, puisque je l'aime.

--Ah! c'est ainsi! Eh bien, changeons de note. Rendez-moi mon fils! il
est  moi, celui-l. J'espre que vous n'en disconviendrez pas. Quand
je vous l'ai cd, j'ai fait mes conditions. Vous n'avez pas tenu votre
parole; je dgage la mienne.

--Madame, rpondit Germaine, si vous aimiez le petit Gomez, vous ne
songeriez pas  le dpouiller de son nom et de sa fortune.

--Peu m'importe? Je l'aime pour moi, comme toutes les mres. J'aime
mieux avoir un btard  embrasser tous les matins que d'entendre un
marquis vous appeler maman!

--Je sais, rpondit Germaine, que l'enfant tait  vous, mais vous
l'avez donn. Il ne vous est pas plus permis de le rclamer qu' moi de
vous le rendre.

--Je le demanderai aux tribunaux. Je dvoilerai le mystre de sa
naissance. Je ne risque plus rien  prsent: mon mari est mort, il ne me
tuera pas.

--Vous perdrez votre procs.

--Mais je gagnerai un bon scandale. Ah! Mme de Villanera tient 
l'honneur de son nom! On a fait des infamies pour illustrer le nom des
Villanera! Je le prendrai par les oreilles, ce beau nom que l'Italie
dispute  l'Espagne. Je le tranerai de premire instance en appel et
en cassation; je l'imprimerai dans tous les journaux; j'en amuserai
les estaminets de Paris; je les ferai insrer dans les _Petites causes
clbres_; et la vieille comtesse en crvera de rage! Et les avocats
auront beau dire, les juges auront beau faire! Je perdrai mon procs,
mais tous les Villanera futurs seront entachs de Chermidy!

Elle parlait avec tant de chaleur, que son discours attira l'attention
du marquis. Il tait  dix pas de l, gravement occup  planter des
branches dans le sable pour faire un petit jardin. Il quitta son travail
et vint se camper devant Mme Chermidy, le poing sur la hanche. En le
voyant approcher, Germaine dit  la veuve: Madame, il faut que la
passion vous ait rendue bien distraite. Depuis une heure que vous
rclamez cet enfant, vous n'avez pas encore song  l'embrasser?

Le marquis tendit la joue d'assez mauvaise grce. Il dit  sa terrible
mre, dans le patois des enfants de son ge:

Madame, quoi toi dis  maman?

--Marquis, rpondit Germaine, madame veut t'emmener  Paris. Veux-tu
t'en aller avec elle?

Pour toute rponse il se jeta dans les bras de Germaine et lana un
regard en dessous  Mme Chermidy.

Nous l'aimons tous, dit Germaine.

--Vous aussi, madame? C'est habile.

--C'est naturel: il ressemble  son pre.

La veuve dit  son fils; Regarde-moi bien: tu ne me reconnais pas?

--Non.

--Je suis ta mre.

--Non.

--Tu es mon fils. Mon fils!

--C'est pas-t-a-toi; c'est  maman Germaine.

--Tu n'as pas une autre mre?

--Si; j'ai maman Nra. Elle est chez maman Vitr.

--Il parat que tout le monde est sa maman, except moi. Tu ne te
souviens pas de m'avoir vue  Paris?

--Qui a, Paris?

--Je te donnais des bonbons.

--O est-il, tes bonbons?

--Allons, les enfants sont de petits hommes: l'ingratitude leur pousse
avec les dents. Marquis de los Montes de Hierro, coute-moi bien. Toutes
ces mamans-l sont celles qui t'ont lev. Moi, je suis ta vraie mre,
ta seule mre, celle qui t'a fait!

L'enfant ne comprit rien, sinon que la madame le grondait. Il pleura 
chaudes larmes, et Germaine eut de la peine  le consoler. Vous voyez,
madame, dit-elle  la veuve, personne ne vous retient ici, pas mme le
marquis.

--Voici mon ultimatum, rpondit-elle firement. Mais une voix bien
connue lui coupa la parole. C'tait le docteur Le Bris qui arrivait de
Corfou  franc trier. Il avait vu _le Tas_  une fentre de l'htel
Trafalgar, et il apportait au galop cette grosse nouvelle. Le cocher
de Mme Chermidy, qu'il trouva  la porte de la villa, lui fit une belle
peur en lui contant qu'il avait amen une dame. Il parcourut la maison,
veilla du bout du pied tous les dormeurs qui se rencontrrent sur son
chemin, et descendit les escaliers du jardin quatre  quatre.

Le docteur ne pensait pas que Mme Chermidy ft capable d'un crime;
cependant il poussa un soupir de satisfaction en trouvant Germaine comme
il l'avait laisse. Il lui tta le pouls avant tout autre propos, et lui
dit:

Comtesse, vous tes un peu agite, et je crois que la solitude
vous ferait grand bien. Reposez-vous, s'il vous plat, tandis que je
reconduirai madame  sa voiture.

Il dicta cette ordonnance en souriant, mais d'un tel ton d'autorit que
Mme Chermidy accepta son bras sans rplique.

Lorsqu'ils eurent fait ensemble quatre pas, il lui dit: a, ma belle
malade, j'espre que vous n'avez pas l'intention de dfaire mon ouvrage!
Que diable venez-vous chercher dans ce pays-ci?

Elle rpondit navement: Quelle lettre avez-vous donc crite au vieux
duc?

--Ah! j'y suis! En effet, nous avons eu une semaine difficile; mais les
beaux jours sont revenus.

--Plus de ressource, la Clef des coeurs?

--Aucune, ou je meure.

--Qu'est-ce que vous y gagnez?

--Mais la satisfaction du devoir accompli. C'est une belle cure, allez;
les pareilles ne se comptent point par douzaines.

--Mon pauvre ami, on prtend que vous ferez votre chemin; moi, j'ai peur
que vous vgtiez toute la vie. Les gens d'esprit sont quelquefois bien
btes.

--Que voulez-vous! on ne saurait contenter tout le monde. La Fontaine a
dit cela en vers, je ne sais o.

--Qu'est-ce que je vais devenir? Je perds tout.

--Croyez-vous?

--Sans doute.

--Vous comptez donc les millions pour rien? Vous tes femme de
prcaution: vous avez vis au solide.

--Est-ce votre opinion que vous exprimez l?

--La mienne et celle de quelques autres.

--Don Diego en est-il?

--Peut-tre.

--On est bien injuste, allez! Pour un rien, je lui renverrais tout ce
qu'il m'a donn.

--Vous savez bien qu'il ne le reprendrait pas. Adieu, madame.

--Avez-vous toujours ce Mathieu que le duc vous a envoy de Paris?

--Oui; pourquoi?

--Parce que je vous ai dit de vous en dfier.

--Aussi ai-je empch qu'on le mit  la porte.

Mme Chermidy revint prcipitamment  la ville.

Sa retraite ressemblait fort  une droute, et _le Tas_, qui attendait
les nouvelles  la fentre, devina du premier coup d'oeil que le champ
de bataille tait rest aux ennemis. La veuve monta les escaliers
 perte d'haleine, se jeta dans un fauteuil, et dit  sa complice:
Maudite journe!

--Elle a rchapp?

--Elle est gurie.

--L'effronte! As-tu vu le comte?

--Ah bien oui! Elles me le cacheront si bien que je ne le dnicherai
pas. Le Bris m'a presque mise  la porte.

--Si celui-l retrouve sa clientle, j'y perdrai mon nom. Roule, roule,
mon bonhomme, mais prends garde de verser! Et mon petit juif? c'est donc
un imbcile?

--Ou un coquin. Il nous a trompes comme tous les autres.

--A qui se fier, grands dieux! si l'on ne peut plus compter sur un
forat? Aprs a, ils l'ont peut-tre mis  la porte.

--Non; il est encore chez eux.

--Alors, il y a de la ressource. Je lui parlerai. Tu ne vas pas jeter le
manche aprs la cogne?

--Allons donc! Il faut que je voie don Diego.

--On te le trouvera.

--Nous allons louer une bicoque par l.

--Allons. Si jamais tu le tiens entre quatre yeux, tu en feras tout ce
que tu voudras: tu es superbe!

--C'est la colre. J'ai rclam le petit; j'ai parl de procs. Il aura
peur, il viendra.

--S'il vient, tu l'enlves!

--Comme une plume!

--Tu as peut-tre eu tort de parler de procs. Il est trop fier pour
cder  a. Attaquer un Espagnol par les menaces, c'est caresser un loup
 rebrousse poil.

--Si les menaces ne servent de rien, j'ai une autre ide. Je fais mon
testament en faveur du marquis, je rends les millions jusqu'au dernier
sou, et je me tue.

--Voil ton moyen? il est joli! et tu seras bien avance!

--Es-tu bonne! Je me tue sans me faire de mal. Le testament montrera que
je ne tiens pas  l'argent; le couteau prouvera que je ne tiens pas 
la vie, mais je ne ferai mine de me poignarder que lorsqu'il tournera le
bouton de la porte.

_Le Tas_ trouva l'invention excellente, quoiqu'elle ne ft pas
prcisment nouvelle. Bon! dit-elle, c'est un naf, un chevalier: il ne
souffrira pas qu'une femme qu'il a aime se suicide pour ses beaux
yeux. Ces hommes! sont-ils btes! Si j'avais t jolie comme toi, je les
aurais fait marcher!

--En attendant, ma fille, c'est nous qui marcherons, et ds demain.

--Eh bien! oui! En route, mauvaise troupe! Le lendemain, les deux
femmes, escortes d'un domestique de place, se firent mener au sud de
l'le. Elles trouvrent dans le voisinage de la villa Dandolo une jolie
maison  vendre ou  louer, avec le clos attenant. C'tait le petit
chteau que Mme de Villanera avait choisi pour M. de La Tour d'Embleuse
dans le cas o il serait venu passer l't  Corfou. C'tait aussi le
chteau en Espagne du pauvre Mantoux, dit _Peu-de-chance_. La maison fut
loue le 24 septembre, meuble le 25, occupe le 26 au matin. On le fit
savoir  don Diego.

Depuis trois jours, le comte tait au supplice. Germaine lui raconta la
visite qu'elle avait reue. La pauvre enfant ne savait pas comment
il prendrait cette nouvelle, et cependant elle voulut la lui porter
elle-mme. En annonant  don Diego l'arrive de son ancienne matresse,
elle s'assurait en un instant s'il tait bien guri de son amour. Un
homme tonn n'a pas le temps de composer sa physionomie, et la premire
impression qui se trahit sur son visage est la vraie. Germaine jouait
gros jeu en soumettant son mari  une telle preuve. Un clair de
joie dans les yeux du comte l'aurait tue plus srement qu'un coup de
pistolet. Mais les femmes sont ainsi faites, et leur amour hroque
prfre un danger sr  un bonheur incertain.

M. de Villanera tait bien guri, car il apprit ce dbarquement comme
on reoit une fcheuse nouvelle. Son front se voila d'une tristesse qui
n'avait rien d'exagr, parce qu'elle tait sincre. Il ne se montra ni
indign ni scandalis; car la dmarche de Mme Chermidy, impertinente aux
yeux de tous, tait excusable pour lui. Il ne fit pas la grimace d'un
gouverneur de province qui apprend que l'ennemi a opr une descente sur
ses terres; il tmoigna le chagrin des hommes qu'un accident prvu vient
troubler dans leur flicit.

Germaine ne put lui rpter sans un peu de colre les propos insolents
de cette femme et ses prtentions monstrueuses. Le docteur fit chorus
avec elle, et la vieille comtesse regrettait hautement de n'avoir pas
t l pour jeter cette drlesse  la porte ou  la mer: la mer tait
une des portes du jardin. Mais don Diego, au lieu d'pouser la querelle
de toute la maison, s'appliqua  calmer les colres et  panser les
blessures. Il dfendit son ancienne matresse, ou plutt il la plaignit
en galant homme qui n'aime plus, mais qui se flatte d'tre encore aim.
Il remplit ce devoir avec une telle dlicatesse, que Germaine lui en sut
gr, car elle apprcia une fois de plus la droiture et la fermet de son
me. Elle lui permit de donner sa piti  Mme Chermidy, parce qu'elle
tait bien sre de possder tout son amour.

La douairire tait beaucoup moins tolrante. La revendication de
l'enfant et la menace d'un procs scandaleux l'avaient exaspre. Elle
ne parlait de rien moins que de livrer la veuve aux magistrats des
Sept-Iles, et de la faire expulser honteusement comme aventurire. M.
Stevens est notre ami, disait-elle; il ne nous refusera pas ce petit
service. Elle trouvait que la visite de Mme Chermidy  Germaine avait
tous les caractres d'une tentative de meurtre; car enfin la prsence
d'une crature si venimeuse pouvait tuer une convalescente. Le docteur
ne dit pas non.

Le comte essaya de calmer sa mre. Ne craignez rien, dit-il, elle ne
fera pas de procs. Elle n'est pas dnature au point de compromettre
son fils en mme temps que nous. La colre l'garait sans doute. Il nous
est facile de parler sagement,  nous qui sommes heureux. Elle doit tre
indigne contre moi et me regarder comme un grand coupable, car je l'ai
abandonne sans avoir aucun tort  lui reprocher; je ne lui ai pas crit
une lettre dans l'espace de huit mois, et j'ai donn toute mon me 
une autre. Elle m'en voudrait bien davantage si elle savait que les
meilleurs jours de ma vie sont ceux que j'ai passs loin d'elle,
auprs de ma Germaine; si je lui disais que mon coeur est plein d'amour
jusqu'aux bords, comme ces coupes qu'une goutte de plus ferait dborder.
Laissez-moi la congdier avec de bonnes paroles. Pourquoi n'irais-je pas
lui ouvrir mon coeur et lui montrer qu'il n'y reste plus de place pour
elle? Il ne faut qu'une heure de douceur et de fermet pour changer cet
amour aigri en amiti pure et durable. Elle ne songera plus  faire un
clat; elle restera digne de nous rencontrer sans embarras dans le monde
et de faire chercher quelquefois des nouvelles de son fils. Il y a
bien peu de femmes qui ne soient exposes  coudoyer dans un salon une
ancienne matresse de leur mari. Cependant on ne s'arrache pas les
yeux; le prsent et le pass vivent en bonne harmonie, une fois que la
frontire qui les spare est bien trace. Considrez, de plus, que notre
situation n'est pas celle de tout le monde. Quoi que nous puissions
faire; quoi que cette malheureuse femme fasse elle-mme, elle sera
toujours, aux yeux de Dieu, la mre de notre enfant. Elle n'aurait t
que sa nourrice, nous nous ferions un devoir de l'assurer contre la
misre. Ne refusons pas une dmarche innocente et prudente qui peut la
sauver du dsespoir et du crime.

Don Diego parlait de si bonne foi, que Germaine lui tendit la main et
lui dit: Mon ami, j'ai dclar  cette femme qu'elle ne vous reverrait
pas; mais si je vous avais entendu parler avec tant de raison et
d'exprience, je serais alle vous chercher moi-mme pour vous conduire
 elle. Prenez la voiture sans perdre de temps, courez lui donner son
cong, et pardonnez-lui le mal qu'elle m'a fait comme je lui pardonne.

--Tout beau! reprit Mme de Villanera. S'il montait en voiture, je
dtellerais les chevaux de ma main. Don Diego, vous ne m'avez pas
consulte quand vous avez pris une matresse; vous ne m'avez pas coute
quand je vous ai dit que vous tiez tomb sur une coquine; mais puisque
vous me consultez aujourd'hui, vous m'couterez jusqu'au bout. C'est
moi qui vous ai mari. Je vous ai laiss faire, dans l'intrt de notre
race, un trait qui serait odieux chez des bourgeois; mais la grandeur
des intrts et le principe  sauver excusent bien des choses. Dieu a
permis qu'une affaire si mal entame tournt  bien: le ciel en soit
lou! Mais il ne sera pas dit que de mon vivant vous soyez sorti de
chez votre femme sainte et lgitime pour entrer chez votre ancienne
matresse. Je sais bien que vous ne l'aimez plus, mais vous ne la
mprisez pas assez pour que je vous tienne guri. Cette Chermidy vous
a eu trois ans dans ses griffes; je ne vous exposerai pas  y retomber.
Vous avez beau hocher la tte. La chair est faible, mon fils; je le
sais par votre exprience,  dfaut de la mienne. Je connais les
hommes, quoiqu'on ne m'ait jamais fait la cour. Mais quand on assiste au
spectacle depuis cinquante ans, on sait un peu le secret de la comdie.
Retenez bien ceci: le meilleur des hommes ne vaut rien. Le meilleur,
c'est vous, si vous voulez; je vous l'accorde. Vous tes guri de votre
amour; mais ces amours parasites sont de la famille de l'acacia. On
arrache l'arbre, on brle les racines; et les rejetons sortent par
milliers. Qui m'assure que la vue de cette femme ne vous fera pas perdre
la tte? Vous n'avez pas le cerveau si solide qu'il faille vous exposer
 pareille secousse. Qui a bu boira; et vous avez tant bu qu'on vous a
cru noy. Ah! si vous tiez mari depuis trois ou quatre ans; si vous
viviez comme vous vivrez bientt, avec l'aide de Dieu; si le marquis
avait un frre ou une soeur, je vous lcherais peut-tre la bride. Mais
supposez que votre folie vous reprenne, j'aurais fait un beau mtier en
vous mariant  l'ange que voici! C'est pourquoi, mon cher comte, vous
n'irez pas chez Mme Chermidy, mme pour lui donner son cong, ou, s'il
vous plat d'y aller malgr moi, vous ne retrouverez ici ni votre mre
ni votre femme!

Don Diego se le tint pour dit, mais il fut mal  l'aise pendant les
trois jours suivants. M. Le Bris avait chang de malade: il soignait le
cerveau de son ami. Il essaya de draciner les illusions obstines
que le comte gardait sur sa matresse. Il cassa impitoyablement les
coquilles de toutes couleurs que le pauvre gentilhomme s'tait laiss
appliquer sur les yeux. Il lui raconta par le menu tout ce qu'il savait
sur le pass de la dame; il la lui montra ambitieuse, cupide, roue,
enfin ce qu'elle tait. On m'appelle le tombeau des secrets, pensait
le docteur en dvidant son cheveau de mdisances, mais la justice a le
droit d'ouvrir les tombeaux. Il vit que don Diego doutait encore: il
lui fit lire la dernire lettre qu'il avait reue de Mme Chermidy. Le
comte fut saisi d'horreur en y trouvant une provocation  l'assassinat,
flanque de cinq cent mille francs de rcompense.

M. de La Tour d'Embleuse arriva l-dessus, et l'on vit une preuve
vivante de la sclratesse de Mme Chermidy. Le vieillard avait voyag
sans accident, grce  cet instinct de la conservation qui nous est
commun avec les btes; mais son esprit avait gren toutes ses ides
sur le chemin, comme un collier dont le fil est rompu. Il sut trouver
la villa Dandolo, et tomba au milieu de la famille tonne, sans plus
d'motion que s'il sortait de sa chambre  coucher. Germaine lui sauta
au cou et l'accabla de tendresses; il se laissa caresser comme un chien
qui joue avec un enfant.

Que vous tes bon! lui dit-elle. Vous m'avez sue en danger et vous tes
accouru!

Il rpondit: Tiens! c'est vrai. Tu n'es donc pas morte? Comment as-tu
fait ton compte? J'en suis bien content; c'est--dire pas trop: Honorine
est furieuse contre toi. Elle n'est pas ici, Honorine? Elle tait venue
pour pouser Villanera. Pourvu qu'elle me pardonne!

Personne ne put lui arracher un mot sur la sant de la duchesse; mais il
parla d'Honorine tant qu'on voulut. Il raconta tout le bonheur et tout
le chagrin qu'elle lui avait donns. Tous ses discours roulaient sur
elle; toutes ses questions tendaient vers elle; il voulait la voir
 tout prix; il dpensa l'astuce d'une tribu indienne pour dcouvrir
l'adresse d'Honorine.

L'arrive inattendue de ce restant de vieillard fut une srieuse douleur
pour Germaine et un cruel enseignement pour don Diego. Mme de
Villanera, qui n'avait jamais eu de sympathie pour le duc, s'intressait
mdiocrement  la ruine de son intelligence, mais elle triomphait
d'avoir sous la main une victime de Mme Chermidy. Elle s'tablit
assidment auprs de M. de La Tour d'Embleuse; elle lui arrachait tous
les secrets de sa misre et de sa dcadence; elle jouait  tour de
bras de cet instrument fl dont la musique tait douce  ses oreilles
maternelles.

Le duc radotait dans la maison depuis quelques heures, lorsque Mme
Chermidy fit savoir  don Diego qu'elle tait sa voisine et qu'elle
l'attendait. Le comte montra la lettre  M. Le Bris:

Que rpondriez-vous  ma place? lui demanda-t-il en haussant les
paules.

--J'offrirais de l'argent. Elle est venue ici pour prendre votre nom,
votre personne et votre fortune. Quand elle a vu que la comtesse n'tait
pas morte, elle a fait son deuil du nom et elle s'est rabattue sur le
reste. Lorsqu'elle verra que votre personne se passe aisment de la
sienne, elle se contentera de l'argent.

--Ce procs, ce scandale dont elle semblait nous menacer?

--Offrez-lui de l'argent.

--Mais son fils!

--De l'argent, vous dis-je! Par exemple, il en faudra beaucoup. On donne
deux sous au pauvre qui mendie en blouse, dix  celui qui mendie en
veste, cent  celui qui mendie en habit noir: calculez ce qu'il convient
d'offrir  ceux qui mendient en voiture  quatre chevaux.

--Voulez-vous aller voir ce qu'elle demande?

--Parbleu! vous m'avez pris au mois: nous ne comptons pas les visites.

Le docteur se fit mener chez Mme Chermidy. Lorsqu'il entra, elle
tait en scne. Assise languissamment dans un grand fauteuil, les
bras pendants, les cheveux dnous, elle laissait errer ses yeux
mlancoliques, et

    Rveuse, regardait vaguement quelque part.

Bonjour, madame, dit le docteur. Vous pouvez vous mettre  votre aise;
c'est moi.

Elle se leva en sursaut, courut  lui, et lui dit:

C'est vous, mon ami! Vous m'avez fait de la peine l'autre jour. Est-ce
ainsi que vous deviez m'accueillir aprs une si longue absence?

--Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Je ne suis pas venu en ami, mais
en ambassadeur.

--Je ne le verrai donc pas, lui?

--Non; mais si vous tes curieuse de voir quelqu'un, je puis vous
montrer le duc de La Tour d'Embleuse.

--Il est ici?

--De ce matin. Un joli ouvrage que vous avez fait, sans le signer!

--Je ne suis pas responsable de tous les vieux fous qui perdent la tte
pour moi.

--Ni des millions qu'ils perdent chez vous? D'accord.

--En bonne foi, la Clef des coeurs, vous croyez que je suis une femme
d'argent?

--Massif! Combien voulez-vous pour retourner  Paris et rester
tranquille?

--Rien.

--On payera votre passage, quand il coterait un million.

--Nous sommes deux; j'ai amen _le Tas_.

--On doublerait peut-tre la somme.

--Qu'est-ce qu'on y gagnerait? Si je suis ce que vous supposez, je peux
prendre l'argent aujourd'hui et faire un clat demain. Mais je vaux
mieux que vous tous.

--Bien oblig!

--Tenez, bel ambassadeur, portez ceci au roi votre matre, et dites-lui
que s'il a des commissions pour l'autre monde, il peut me les envoyer ce
soir.

--Comment! tout de suite aux grands moyens?

--Oui, mon ami. Ceci est mon testament et l'acte de ma dernire volont.
Le paquet n'est pas cachet; vous pouvez lire.

--Au fait! ici ou l-bas!

Il lut:

Ceci est mon testament et l'acte de ma dernire volont.

A la veille de quitter volontairement une vie que l'abandon de M. le
comte de Villanera m'a rendue odieuse....

--Mchante! dit le docteur, en interrompant sa lecture.

--C'est la vrit pure.

--tez cette phrase-l. D'abord elle est mal crite.

--Les femmes n'crivent bien que les lettres. Elles n'ont pas la
spcialit des testaments.

--Alors, je poursuis:

Moi, Honorine Lavenaze, veuve Chermidy, saine de corps et d'esprit, je
lgue tous mes biens meubles et immeubles  Gomez, marquis de los Montes
de Hierro, fils unique du comte de Villanera, mon ancien amant. C'est
sign.

--Et demain matin, a sera diablement paraf, allez!

--Je parie que non.

--Vous me dfiez de mourir?

--Oui, certes.

--Et pourquoi ne me tuerais-je pas, s'il vous plat?

--Parce que cela ferait trop de plaisir  trois ou quatre honntes gens
de ma connaissance. Adieu, madame.

La porte ne fut pas plutt referme sur le docteur, que _le Tas_ sortit
d'une chambre voisine en compagnie de Mantoux.




                                XIII

                             LE COUTEAU.


Mathieu Mantoux ne pouvait se consoler de la gurison de Germaine. Il
accusait le droguiste de lui avoir vendu de l'arsenic frelat et du
poison de mauvais aloi. Dans sa douleur, il ngligeait son service et
s'garait en rvant autour de la villa. Le but de ses promenades tait
toujours ce joli petit domaine dont il avait t seigneur en esprance.
A force de le contempler, il le connaissait dans ses moindres dtails,
comme s'il y avait t lev ds l'ge le plus tendre. Il savait combien
la maison avait de fentres, et il n'tait pas un arbre dans le jardin
qui ne lui rappelt quelque souvenir. Il avait franchi la clture plus
d'une fois; ce qui n'tait pas difficile. Ce paradis terrestre tait
ferm d'une haie de cactus et d'alos, formidable dfense si l'on prend
soin de l'entretenir; mais trois ou quatre alos avaient fleuri au mois
d'aot, et la fleur tue la plante. Ainsi la barrire infranchissable
tait tombe en quelques endroits, et la livre fluette de Mantoux se
faufilait sans accroc dans l'enceinte prohibe.

Le 26 septembre, vers quatre heures du soir, ce coquin mlancolique
rvait  son malheur en longeant la clture. Il se rappelait avec
une douceur amre ses premires entrevues avec _le Tas_ et l'accueil
obligeant de Mme Chermidy. Lorsqu'il comparait sa situation prsente 
celle qu'il avait rve, il se trouvait le plus malheureux des hommes;
car on croit avoir perdu ce qu'on a manqu de gagner. L'apparition d'une
masse norme qui se mouvait pesamment dans le jardin rompit le cours de
ses ides. Il se frotta les yeux et se demanda un instant s'il voyait
_le Tas_ ou son ombre: mais les ombres n'ont pas tant de corps. _Le Tas_
l'aperut et lui fit signe d'accourir. Elle songeait justement au moyen
de le rencontrer.

H bien! lui dit-elle, vous voil, bel infirmier? Vous avez bien soign
votre matresse; elle est gurie!

Il rpondit avec un gros soupir: Peu de chance!

--Nous sommes seuls, reprit _le Tas_, personne ne peut nous entendre, et
il n'y a pas de temps  perdre. Es-tu content de voir que ta matresse
se porte bien?

--Certainement, mademoiselle. Pourtant votre dame m'avait promis autre
chose.

--Qu'est-ce qu'elle t'avait promis?

--Que madame passerait bientt, et que j'aurais douze cents francs de
rente.

--Tu aurais mieux aim a, pas vrai?

--Dame! j'aurais t propritaire, et me voil chez les autres pour le
reste de mes jours.

--Et l'ide ne t'est pas venue de donner un coup de main  la maladie?

Mantoux la regarda entre les yeux avec un trouble vident. Il ne
savait pas s'il avait affaire  un juge ou  un complice. Elle le tira
d'embarras en ajoutant: Je te connais; je t'ai vu  Toulon. Quand je
t'ai dnich  Corbeil, je savais ton histoire.

--Mais alors vous en tes! Vous aviez votre ide en m'envoyant ici?

--Bien sr. S'il n'y avait pas eu de l'ouvrage  faire, j'aurais t
chercher un honnte homme. Il y en a assez, Dieu merci! Il y en a mme
trop!

--Voil donc le pourquoi des douze cents francs de rente?

--Parbleu!

--Je parie que c'est vous qui m'avez crit la lettre anonyme!

--Qui serait-ce donc?

--Mais quel intrt aviez-vous?

--Quel intrt? Ta matresse a vol son mari  la mienne. Comprends-tu
maintenant?

--Je commence.

--Il fallait commencer plutt, imbcile!

--Je n'ai pas compris, c'est vrai. Pourtant j'ai travaill.

--Avec quoi?

--J'ai achet de l'arsenic; elle en a pris un peu tous les soirs.

--Ta parole?

--Sur mon honneur!

--Tu n'en auras pas mis assez.

--J'avais peur d'tre pris. a se retrouve dans les corps morts.

--Lche!

--Tiens! on ne se fait pas couper le cou pour douze cents francs de
rente.

--Madame t'aurait donn tout ce que tu aurais voulu.

--Il fallait me le dire. Maintenant il est trop tard.

--Il n'est jamais trop tard. Viens parler  madame.

C'est dans une chambre contigu au salon que Mantoux attendit le dpart
de M. Le Bris. Quelques paroles de la conversation traversrent la
porte et vinrent  ses oreilles. Cependant, il ne comprenait encore qu'
moiti le march qu'on voulait faire avec lui. Il aborda Mme Chermidy
avec une mfiance respectueuse. La veuve ne jugea pas  propos d'entrer
en explication avec lui tant qu'elle n'aurait pas reu une rponse de
don Diego. Elle tait fort agite, et elle arpentait le salon dans tous
les sens. Elle coutait _le Tas_ sans l'entendre, et regardait le forat
sans le voir. La courtoisie du comte de Villanera lui tait assez
connue pour qu'elle vit dans son absence et son silence des symptmes
effrayants.

Il ne m'aime donc plus! disait-elle. Passe encore pour l'indiffrence;
je saurais bien rchauffer sa froideur! Mais il faut qu'on m'ait noircie
 ses yeux, qu'on lui ait tout cont, qu'il me mprise! Sans cela, il ne
m'aurait jamais traite ainsi. M'offrir de l'argent par l'intermdiaire
de cet odieux Le Bris! Et en quels termes, grands dieux! S'il me voit
des mmes yeux que son ambassadeur, s'il ne m'estime plus, j'aurai
beau faire: il ne reviendra jamais. Veuf ou non, il est perdu pour moi.
Alors!  quoi bon...? pure vengeance? Eh bien, soit: je me vengerai!
Mais attendons. S'il n'accourt pas ici lorsqu'il aura lu mon message,
c'est que tout est perdu!

--Madame, interrompit Mantoux, il faut que j'aille servir mon dner, et
si madame a quelque chose  me commander....

--Va servir ton dner, lui dit-elle. Tu es  moi. coute bien tout ce
qu'ils diront, pour me le rpter.

--Oui, madame.

--Un instant! Peut-tre M. de Villanera viendra-t-il ici dans la soire.
En ce cas, je n'ai pas besoin de toi. Cependant, promne-toi dans nos
environs demain matin. S'il ne devait pas me faire de visite.... mais
c'est impossible! tu accourrais ici ds qu'il serait couch. L'heure n'y
fait rien. _Le Tas_ dormira peut-tre; sonne toujours, je t'ouvrirai la
porte.

--C'est inutile, madame; on a t serrurier, et j'ai encore mes outils.

--Bien; je t'attendrai. Mais je suis sre que le comte viendra.

Mantoux servit  table; mais il eut beau tendre ses deux oreilles  la
conversation, le nom de Mme Chermidy ne fut pas mme prononc. On dnait
en famille, avec un seul tranger, M. Stevens. La vieille comtesse lui
demanda si la loi anglaise permettait aux magistrats d'expulser les
vagabonds sans autre forme de procs. M. Stevens rpondit que la
lgislation de son pays protgeait la libert individuelle jusque dans
ses abus. Le docteur reprit en souriant:

Voil qui va bien; et _quid_ quant aux aventurires?

--On les traite un peu plus svrement.

--Mais quand elles ont cinq ou six millions de capital?

--Si vous en connaissez beaucoup de cette espce, docteur, envoyez-les
toutes en Angleterre. On leur ouvrira la porte  deux battants; on les
couronnera de roses et elles pouseront des lords.

Mme de Villanera fit la moue, et l'on parla d'autre chose.

Durant tout le repas, le vieux duc tint ses yeux attachs sur la
figure de Mantoux. Cette cervelle impotente, ce vieillard perclus de la
mmoire, sut reconnatre un homme qu'il avait vu une seule fois chez Mme
Chermidy. Il le prit  part aprs le dessert et l'emmena mystrieusement
dans sa chambre:

O est-elle? lui dit-il. Tu la connais, toi; tu sais o elle est
cache, car on me la cache!

--Monsieur le duc, reprit-il, je ne sais pas de qui....

--Je te parle d'Honorine! Tu sais bien, Honorine, la dame de la rue du
Cirque?

--Mme Chermidy?

--Ah! tu vois que tu la connais. Je suis sr que tu l'as vue. Ma fille
aussi l'a vue! le docteur aussi! tout le monde, enfin, except moi!...
Va me la chercher, je ferai ta fortune.

Mantoux rpondit:

Je peux jurer  monsieur le duc que je ne sais pas o est Mme Chermidy.

--Dis-le-moi donc, nigaud! je n'en parlerai  personne: cela restera
entre nous deux. Il ajouta d'un ton de menace: Si tu ne me la montres
pas ce soir, je te ferai couper la tte.

Le forat tressaillit, comme si ce vieillard pouvait lire dans sa
conscience. Mais le duc avait dj chang de note: il pleurait.

Mon enfant, disait-il, je n'ai pas de secret pour toi. Il faut que je
te fasse part du malheur qui nous menace. Honorine veut se tuer cette
nuit, elle l'a dit au docteur; elle a envoy son testament  mon gendre.
Ils prtendent qu'elle n'en fera rien et qu'elle a voulu nous faire
peur; mais je la connais mieux qu'eux tous. Elle se tuera certainement.
Pourquoi ne se tuerait-elle pas? Elle m'a bien tu, moi qui te parle!
As-tu remarqu ce grand couteau qui tait sur sa chemine  Paris? Elle
me l'a enfonc dans le coeur un jour, je m'en souviens bien. C'est
avec ce couteau-l qu'elle se frappera cette nuit, si je n'arrive pas 
temps. Veux-tu me conduire chez elle.

Mantoux protesta qu'il ne savait point l'adresse de la dame, mais il ne
parvint pas  persuader le vieil insens. Jusqu' dix heures du soir,
M. de La Tour d'Embleuse le suivit partout, au jardin,  l'office, 
la cuisine, avec la patience d'un sauvage. Tu auras beau faire, lui
disait-il; il faudra bien que tu ailles chez elle, et je t'y suivrai!

On se couche de bonne heure aux les Ioniennes. A minuit toute la maison
dormait, except le duc et Mantoux. Le forat descendit  pas de loup
sans faire craquer l'escalier disjoint qui conduisait  sa chambre. En
traversant le jardin du nord, il crut voir glisser une ombre entre les
oliviers. Il se jeta dans la campagne et marcha le long des cltures,
par des sentiers dtourns, vers la proprit qu'il connaissait si bien.
L'ombre acharne le suivit de loin jusqu' la haie de l'enclos. Il
se demanda si la peur n'avait pas troubl sa vue et s'il n'tait pas
victime d'une hallucination; il prit son courage  deux mains, revint
sur ses pas et chercha l'ennemi: la route tait dserte, et l'apparition
s'tait perdue dans la nuit.

Une obscurit profonde enveloppait la petite maison. La seule fentre
claire tait celle de Mme Chermidy, au rez-de-chausse: Mantoux
comprit qu'il tait attendu. Il droula un trousseau de fausses clefs
qu'il avait envelopp dans des linges pour touffer le bruit du fer,
mais il n'eut pas le temps de crocheter la porte: Mme Chermidy la lui
ouvrit. Parlez bas, dit-elle. _Le Tas_ vient de s'endormir.

Les deux complices entrrent dans la chambre, et le premier objet qui
frappa les yeux de Mantoux fut le poignard dont le duc lui avait parl.

H bien! demanda la veuve; M. de Villanera est couch!

--Oui, madame.

L'infme! Qu'est-ce qu'ils ont dit  dner?

--Il n'ont pas parl de madame.

--Pas un mot?

--Non; mais, aprs le dner, M. le duc m'a demand l'adresse de madame.
Je l'ai trouv bien baiss.

--Il n'a pas dit autre chose?

--Des btises. Que madame voulait se tuer, qu'elle avait crit son
testament.

--J'ai dit; j'ai crit; pour forcer le comte  venir me voir. Et il est
couch?

--Oh! bien certainement, madame. La chambre de monsieur est tout prs
des ntres, dans le petit escalier. Monsieur a teint sa bougie  onze
heures.

--coute: s'ils avaient dit du mal de moi  table, il faudrait me
le rpter sans crainte; je ne m'en fcherais pas, j'en serais mme
heureuse.

--Ils n'ont pas ouvert la bouche sur madame.

--Ah! je leur annonce que je vais me tuer ce soir, et ils ne prennent
pas seulement la peine de dire que c'est bien fait!

--Ils ne se sont pas plus occups de madame que si madame n'tait pas au
monde.

--C'est bien; je leur rappellerai que je suis vivante. _Le Tas_ m'a dit
que tu avais donn de l'arsenic  la comtesse?

--Oui, madame; a n'a pas pris.

--Si tu lui donnais un coup de couteau, a prendrait peut-tre.

--Oh! madame! un coup de couteau! c'est bien les affaires.

--Quelle diffrence y a-t-il?

--D'abord, madame, la comtesse tait malade, et la maladie a bon dos.
Tuer une personne qui se porte bien! il y a plus d'ouvrage.

--On te payera suivant l'ouvrage.

--Et si je suis pris!


--Trouve un bateau, gagne la Turquie: la justice ne te poursuivra pas
jusque-l.

--J'avais dans l'ide de rester ici. Je voulais acheter un bien.

--La terre est pour rien chez les Turcs.

--C'est gal. a vaut cinquante mille francs, ce que madame demande.

--Cinquante mille?

--Ah a, j'espre que madame ne va pas marchander!

--Soit. March conclu.

--Et argent comptant?

--Comptant.

--Avez-vous de quoi? Car enfin, si vous ne me payez pas la somme, je
n'irai pas vous la rclamer  Paris.

--J'ai cent mille francs dans mon secrtaire.

--Je demande cinq minutes de rflexion.

--Rflchis.

Mantoux se tourna vers la chemine, prit machinalement le poignard
corse de Mme Chermidy, essaya la pointe sur le bout de son doigt, et fit
ployer la lame sur le plancher. Mme Chermidy ne regardait mme pas: elle
attendait le rsultat de sa dlibration.

J'ai mon affaire, dit-il. J'aimerais mieux rester ici que de m'en aller
en Turquie, parce que nos gens sont mieux traits  Corfou; parce que
j'ai appris un peu d'italien, et que je n'apprendrai pas le turc;
enfin, parce que le jardin et la maison que vous avez lous sont  ma
convenance.

--Comment diable veux-tu...?

--J'ai trouv le moyen. Au lieu de donner le coup de couteau  madame,
je vous le donne,  vous. D'abord, je touche cent mille francs et non
plus cinquante mille. Ensuite, personne ne s'avisera de m'accuser ou de
me poursuivre, puisque vous avez fait votre testament pour vous suicider
cette nuit. On vous trouvera dans votre lit, perce de votre couteau, et
l'on verra que vous tes de parole. Enfin, soit dit sans vous offenser,
j'aime mieux tuer une coquine comme vous qu'une honnte femme comme ma
matresse, qui m'a toujours bien trait. C'est un premier pas que je
vais essayer dans le bon chemin, et j'espre que le Dieu d'Abraham et de
Jacob me saura gr d'avoir fait sa besogne.




                                 XIV

                             LA JUSTICE.


L'ombre qui avait suivi Mantoux depuis la villa Dandolo jusqu'au jardin
de Mme Chermidy tait le duc de La Tour d'Embleuse.

Un instinct aussi infaillible que le raisonnement apprit  l'insens que
Mathieu tait attendu chez la belle Arlsienne. Il guetta son dpart;
il attendit l'heure au fond d'un corridor obscur de la villa. Lorsqu'il
entendit le forat ouvrir la porte de sa chambre, il sut touffer sa
voix et comprimer le rire nerveux qui secouait son vieux corps depuis la
tte jusqu'aux pieds. Pour descendre l'escalier  la suite de son guide,
il prit soin d'ter ses chaussures, et il fit tout le chemin pieds nus,
dans les cailloux et dans les herbes coupantes, dans les buissons qui
ensanglantaient chacun de ses pas. Il ne s'aperut ni de la longueur
de la route, ni des dtours interminables, ni de la fatigue, ni de la
douleur. L'empire d'une ide fixe le rendait insensible  tout; il
ne craignait rien au monde que de perdre son conducteur ou d'en tre
aperu. Lorsque Mantoux doublait le pas, le duc courait derrire lui
comme s'il avait eu des ailes; quand le forat retournait la tte, le
duc se couchait sur le ventre, rampait dans les fosss ou se glissait
sous une haie pineuse de cactus ou de grenadiers.

Il s'arrta enfin  la lisire de l'enclos. Une voix secrte lui dit
que la seule fentre qui brillait au rez-de-chausse de la maison tait
celle de Mme Chermidy. Il vit son guide s'arrter  la porte. Une
femme vint ouvrir, et ce vieux coeur bondit d'une joie dsordonne en
reconnaissant la crature qui l'attirait.

Elle n'tait donc pas morte! Il pourrait la voir, lui parler, et
peut-tre la rattacher  la vie! Son premier mouvement fut de s'lancer
sur elle, mais il se retint et se blottit. Il tait sr qu'elle ne se
tuerait pas en prsence du domestique. Il se promit d'attendre qu'elle
ft seule pour tomber chez elle, la surprendre, l'tonner, et lui
arracher le poignard de la main.

Il garda son afft durant une grande heure, sans s'apercevoir de la
longueur du temps. Il aimait Mme Chermidy comme il n'avait aim ni
sa femme ni sa fille. Il sentait germer dans son cerveau des ides
de dvouement, d'abngation, de petits soins dsintresss, d'humble
esclavage. Cet amour absolu, irrflchi, sans mesure et sans
restriction, n'tait pas un sentiment nouveau pour lui: c'est ainsi
que depuis soixante ans il s'aimait lui-mme. Son gosme avait chang
d'objet sans changer de caractre. Il aurait immol le monde entier au
caprice de Mme Chermidy, comme autrefois  son propre intrt ou  son
plaisir.

Depuis le jour o l'ingrate l'avait quitt, il n'avait pas vcu.
Son coeur ne pouvait plus battre qu'auprs d'elle; ses poumons ne
respiraient que dans l'air qu'elle avait respir. Il s'en allait 
travers le monde comme un corps inerte lanc dans le vide.

Quelquefois une lueur de raison se glissait dans son esprit. Il se
disait: Je suis un vieux fou. Pourquoi me suis-je avis de lui parler
d'amour? En vrit l'amour sied bien  un barbon de mon ge! Qu'elle
m'accorde un peu d'amiti, j'aurai tout ce que je mrite. Qu'elle me
souffre dans sa maison comme un pre, je trouverai dans un coin de
mon coeur des sentiments paternels. Elle est malheureuse, elle pleure
l'abandon de Villanera; je la consolerai par de bonnes paroles.
L'esprance de la voir bientt lui donnait la fivre. Ses yeux fatigus
par l'insomnie le piquaient douloureusement, mais il esprait pleurer
lorsqu'il tomberait aux pieds d'Honorine. Dans les grandes douleurs
de la vie, nos yeux se dsaltrent avec des larmes. M. de La Tour
d'Embleuse, assis dans un coin du jardin, en face de la maison,
ressemblait  l'animal qui a couru trois jours dans le dsert  la
poursuite d'une eau frache, et qui s'arrte sur son dernier bond,
devant la source convoite, l'oeil allum, la langue pendante.

Le dernier flambeau s'teignit dans la chambre, et la fentre qu'il
couvait du regard se confondit avec toutes les autres dans l'obscurit.
Mais la maison, invisible pour un indiffrent, ne l'tait pas pour M.
de La Tour d'Embleuse, et la fentre o tendait sa dernire convoitise
brillait comme un soleil  ses yeux illumins. Il vit Mantoux sortir
de la maison et s'enfuir  travers champs, d'une course perdue, sans
retourner la tte en arrire. Alors il sortit de sa cachette et s'avana
 pas de loup jusqu' la fentre bien-aime, dont ses yeux fixes et
hagards n'avaient pas encore dmordu. Il ne s'avisa mme pas d'aller
voir si la porte tait ferme, tant cette fentre le possdait! Il
s'accouda sur le bord, il palpa les chssis et les carreaux; il appuya
sa figure contre une vitre, y colla son nez et sa bouche, et rafrachit
au contact du verre ses lvres embrases.

Une nuit profonde rgnait au dedans comme au dehors, mais les sens
malades du vieux fou croyaient voir Mme Chermidy  genoux au pied de son
lit, plongeant sa tte dans ses mains, et ouvrant  la prire ses belles
lvres roses. Pour attirer son attention vers lui, il frappa doucement
 la fentre: personne ne rpondit. Alors il crut la voir endormie;
car les hallucinations les plus contradictoires se succdaient dans son
esprit. Il rflchit longuement au moyen d'arriver jusqu' elle sans
l'veiller en sursaut et sans lui faire peur. Pour atteindre son but,
il se sentait capable de tout, mme de dmolir un pan de mur sans autres
outils que ses dix doigts. En caressant la fentre, il sentit que les
vitraux taient enferms dans un chssis de plomb. Il entreprit de
dchausser un carreau avec ses ongles. Il se mit  la besogne et s'y
escrima de si bon coeur, qu'il finit par en venir  bout. Ses ongles se
retournaient quelquefois sur le plomb, ou se cassaient sur le verre; ses
doigts hachs par vingt petites entailles saignaient tous  la fois; il
n'en tenait compte, et s'il s'arrtait de temps en temps, c'tait
pour lcher son sang, tendre l'oreille, pier les bruits du dedans et
s'assurer qu'Honorine dormait toujours.

Lorsque le carreau fut dchauss aux trois quarts, il le tira doucement
par le bas, l'branla  petits coups, s'arrtant chaque fois que le
verre craquait un peu ou qu'une secousse trop vive faisait rsonner
toute la fentre. Enfin sa patience fut rcompense: la feuille
transparente lui resta dans les mains. Il la dposa sans bruit sur le
sable de l'alle, fit une gambade en appuyant l'index sur ses lvres, et
revint humer l'air de la chambre par l'ouverture qu'il avait faite. Il
en gonflait sa poitrine avec une volupt avide: c'tait la premire fois
qu'il respirait depuis dix jours.

Il allongea sa main dans la chambre, tta la fentre  l'intrieur,
trouva l'espagnolette et la saisit. Les carreaux taient petits,
l'ouverture troite, le chssis lui coupait le bras et gnait ses
mouvements; cependant la fentre cda en criant sur ses gonds. Le
duc s'effraya de ce bruit et pensa que tout tait perdu. Il s'enfuit
jusqu'au fond du jardin et grimpa dans un arbre, les yeux fixs sur la
maison, l'oreille ouverte  tous les bruits. Il couta longtemps, et
n'entendit pas autre chose que la plainte douce et mlancolique des
crapauds qui chantaient au bord du chemin. Il redescendit de son
observatoire et marcha des pieds et des mains jusqu' la fentre, tantt
baissant la tte pour n'tre pas vu, tantt la levant pour voir et
pour entendre. Il revint  la place d'o la peur l'avait chass, et il
s'assura qu'Honorine dormait toujours.

La croise s'ouvrit toute grande et ne cria plus. L'air de la nuit
entra dans la maison sans veiller la belle dormeuse. Le duc enjamba la
fentre et se coula subtilement dans la chambre. La joie et la peur le
faisaient trembler comme un arbre secou par le vent. Il chancelait
sur sa base, sans oser se retenir aux meubles voisins. La chambre tait
encombre d'objets de toute sorte, de malles ouvertes et fermes, et
mme de meubles renverss. Le duc se gouverna  travers ce dsordre avec
des prcautions infinies. Il marchait  ttons, effleurant chaque chose
sans la toucher, et promenant dans l'ombre ses doigts meurtris. A chaque
pas qu'il faisait, il murmurait  voix basse: Honorine! tes-vous l?
m'entendez-vous? C'est moi, votre vieil ami; le plus malheureux, le plus
respectueux de vos amis. N'ayez pas peur; ne craignez rien, pas mme
que je vous fasse des reproches. J'tais fou  Paris, mais le voyage m'a
chang. C'est un pre qui vient vous consoler. Ne vous tuez pas: j'en
mourrais!

Il s'arrta, se tut et prta l'oreille. Il n'entendit que les battements
de son coeur. La peur le prit; il s'assit un instant sur le plancher
pour calmer son motion et apaiser le bouillonnement de ses veines.

Honorine! cria-t-il en se relevant, tes-vous morte? Ce fut la mort
en personne qui lui rpondit. Il trbucha contre un meuble et ses mains
nagrent dans une mare de sang.

Il tomba sur ses genoux, appuya ses bras sur le lit, et resta jusqu'au
jour dans la mme posture. Il ne se demanda point comment ce malheur
avait pu arriver. Il n'prouva ni surprise ni regret; le sang afflua au
cerveau, et tout fut dit. Sa tte n'tait plus qu'une cage ouverte d'o
la raison s'tait envole. Il passa les dernires heures de la nuit,
accoud sur un cadavre, qui se refroidit graduellement jusqu'au matin.

Lorsque _le Tas_ vint voir si sa belle cousine tait veille, elle
entendit  travers la porte un cri aigre et discordant comme le chant
du geai. Elle vit un vieillard ensanglant qui remuait la tte en
tout sens, comme pour la jeter loin de son corps. Le duc de la Tour
d'Embleuse criait: Aca! aca! aca! C'est tout ce qui lui restait du
don de la parole, le plus beau privilge de l'homme. Sa figure grimaait
horriblement, ses yeux s'ouvraient et se fermaient par ressorts; ses
jambes taient paralyses, son corps clou sur le fauteuil, ses mains
mortes.

_Le Tas_ n'avait jamais connu qu'un sentiment humain: elle adorait sa
matresse. C'est le sort des parents pauvres de s'attacher furieusement
 leur famille, soit pour l'aimer, soit pour la har. La monstrueuse
fille se jeta sur le corps de sa matresse avec un cri dont on ne
trouverait d'exemple que dans le dsert. Elle la pleura comme les
tigresses doivent pleurer leurs petits. Elle arracha le couteau d'une
grande et profonde blessure qui ne saignait plus; elle emporta dans ses
bras ce beau corps inanim; elle le couvrit de caresses folles. Si les
mes pouvaient se partager en deux, elle et ressuscit  ses frais sa
chre Honorine. La rage succda bientt  la douleur. _Le Tas_ ne douta
pas un instant que le duc ne ft l'assassin. Elle rejeta le cadavre sur
le lit et courut de toute sa masse sur M. de la Tour d'Embleuse. Elle
le battit  tour de bras, lui mordit les mains, et chercha ses yeux pour
les arracher. Mais le duc tait insensible au mal physique. Il rpondit
 toutes ces violences par ce cri uniforme qui devait tre dsormais son
seul langage. Les animaux ont des sons diffrents pour exprimer la joie
ou la douleur; mais l'homme atteint de folie paralytique gt au dernier
degr de l'chelle des tres. _Le Tas_ se lassa de le battre avant qu'il
se doutt qu'il tait battu.

Cependant Germaine, belle et souriante comme le matin, veillait sa
mre et son mari, assistait  la toilette de son fils, et descendait
au jardin pour respirer l'air embaum de l'automne. M. Le Bris et M.
Stevens ne tardrent pas  les rejoindre. La brise de la mer caressait
doucement les feuilles luisantes de rose. Les belles oranges et les
cdrats normes se balanaient au bout des ramilles vertes; les jujubes
rides et les pistaches sonores tombaient ple-mle au pied des arbres;
les olives tachaient de noir le feuillage clairet des oliviers; les
lourdes grappes de raisin jaune pendaient le long des treilles au milieu
des pampres rougis par les premiers froids; les figues de la seconde
rcolte distillaient le miel  grosses gouttes, et quelques grenades
oublies riaient au milieu du feuillage, comme ces nymphes joufflues
de Virgile qui se cachent pour se montrer. La saison des fleurs
tait passe, mais les beaux fruits jaunes et rouges sont les fleurs
savoureuses de l'automne, et les yeux se rjouissent de les regarder.

Toute la famille tait runie autour du petit Gomez qui lutinait une
tortue familire. M. de La Tour d'Embleuse manquait seul au rendez-vous
matinal. Ses fentres taient encore fermes, et l'on respectait son
sommeil. Mathieu Mantoux, qui redoublait de zle depuis que le docteur
l'avait maintenu en place, lavait activement son linge au bord d'un
petit ruisseau qui courait  la mer.

Le domestique de M. Stevens vint en toute hte appeler son matre. Un
crime avait t commis dans le voisinage; tout le canton tait en moi,
et l'on courait au juge comme au feu. M. Stevens, en prenant cong de
ses amis, demanda au messager quelques dtails sur l'vnement.

Je ne sais rien, rpondit l'homme. C'est, dit-on, une Franaise qu'on a
trouve morte dans son lit.

--Tout prs d'ici? interrompit le docteur.

--A un quart de lieue.

--Ne dit-on pas que c'est une nouvelle dbarque!

--Je le crois; mais sa servante ne parle que le franais, et l'on n'a
pas pu comprendre....

--Vous avez vu la servante? Une grosse femme?

--norme.

--Voil qui va bien, dit M. Le Bris. Cher monsieur Stevens, on sonne le
djeuner, et, si vous m'en croyez, vous viendrez vous mettre  table. La
morte se porte bien, je vous le garantis.

M. Stevens, homme grave, ne comprit pas la plaisanterie. Le docteur
ajouta: La loi anglaise punit-elle les gens qui promettent de se
suicider et qui ne tiennent pas leur parole?

--Non; mais elle punit le suicide lorsqu'il est prouv.

--Allons, je n'ai pas de bonheur avec la loi anglaise.

M. Stevens reprit: Srieusement, docteur, avez-vous quelque motif de
croire  une fausse alerte?

--Je vous donne mon billet que la dame en question n'a pas reu une
gratignure. Je la connais de reste, et elle est trop amoureuse de sa
peau blanche pour y faire des trous.

--Mais si elle a t assassine!

--N'en croyez rien, mon excellent ami. Vous connaissez-vous en oiseaux
de volire?

--Pas trop.

--Alors vous ne savez pas quelle diffrence il y a entre les msanges 
tte bleue et les msanges  tte noire?

--Non.

--Les msanges  tte bleue sont de jolies petites btes qui se laissent
tuer sans rsistance; les msanges  tte noire sont celles qui tuent
les autres. Eh bien! la dame en question est une msange  tte noire.
Allons djeuner.

--Je ne comprends pas, dit M. Stevens. Pourquoi me ferait-on appeler?

--Juge trs-subtil, si l'on vous fait chercher ici, ce n'est pas pour
avoir le plaisir de causer avec vous. C'est pour attirer une autre
personne qui ne se drangera pas. Qu'en dites-vous, cher comte?

--Il a raison, dit la douairire.

Le comte ne rpondait pas. Il tait plus mu qu'il ne voulait le
paratre. Germaine lui tendit la main et lui dit: Allez avec M.
Stevens, mon ami; et esprons que le docteur aura dit vrai.

--Parbleu! dit M. Le Bris, j'y vais aussi; je me mets de la partie,
quoiqu'on ne m'ait pas invit. Mais, si la dame n'est pas morte sans
rmission, je jure sur mon bonnet de docteur que le comte ne lui dira
pas un mot.

M. Stevens, le comte et le docteur montrent en voiture. Dix minutes
aprs, ils s'arrtaient devant la maison de Mme Chermidy. Du plus loin
qu'ils l'aperurent, le docteur changea d'avis et pensa qu'un malheur
tait arriv. Une foule compacte assigeait l'enclos, et les Maltais
de la police, accourus  la nouvelle du crime, ne suffisaient pas 
contenir la curiosit publique.

Diable! dit M. Le Bris, est-ce que la petite dame se serait tue pour
nous faire pice? Je ne la croyais pas si forte que cela.

M. de Villanera mangeait sa moustache sans rien dire. Il avait aim
Mme Chermidy pendant trois ans, et il s'tait cru sincrement aim.
Son coeur se dchirait  l'ide qu'elle avait pu se tuer pour lui. Les
souvenirs du pass se rvoltaient contre toutes les affirmations du
docteur et plaidaient victorieusement la cause d'Honorine.

La foule ouvrit un passage  M. Stevens et  ses compagnons. Ils
arrivrent, sous la conduite des agents de police,  la chambre
mortuaire. Mme Chermidy tait sur son lit, dans la toilette qu'elle
portait la veille. Sa jolie tte grimaait horriblement. Ses lvres
entr'ouvertes laissaient voir deux ranges de petites dents, serres par
la dernire convulsion de l'agonie. Ses yeux, qu'une main pieuse n'avait
pas ferms  temps, semblaient regarder la mort avec pouvante. Le
poignard tait au milieu de la chambre,  la place o _le Tas_ l'avait
jet. Le sang avait jailli sur les vtements, sur les draps, sur les
meubles et partout. Une large mare fige devant la chemine annonait
que la malheureuse s'tait frappe l. Une trane d'un rouge sombre
montrait qu'elle avait eu la force de marcher jusqu' son lit.

La femme de chambre, qui avait appel la justice et ameut le voisinage,
ne criait plus. On aurait dit qu'elle avait dpens sa fureur en
puisant ses forces. Accroupie dans un coin de la chambre, les yeux
attachs sur le cadavre de sa matresse, elle regardait aller et venir
les hommes de loi. L'arrive du comte et du docteur Le Bris ne l'veilla
point de sa torpeur.

M. Stevens, suivi de son greffier qui l'avait devanc sur le thtre du
crime, releva l'tat des lieux et dicta la description du cadavre
avec l'impassibilit de la justice. Le docteur fut pri de concourir
 l'enqute. Il commena par dclarer tout ce qu'il savait, exposa
sommairement les causes qui avaient pu pousser Mme Chermidy  se donner
la mort, raconta la conversation qu'il avait eue avec elle, et rcita le
testament qu'il avait port lui-mme  M. de Villanera. Les dclarations
de la morte, l'endroit o son corps avait t trouv, l'arme qui l'avait
frappe et qui lui appartenait, les portes de la maison fermes, enfin
le voisinage de la femme de chambre qui n'avait entendu aucun bruit,
toutes les circonstances connues confirmaient l'ide d'un suicide.

Ce mot, prononc  demi-voix, produisit sur _le Tas_ l'effet d'une
commotion lectrique. Elle se leva en sursaut, courut au docteur, le
regarda en face et s'cria: Suicide! C'est vous qui avez parl de
suicide? Vous savez bien qu'elle n'tait pas femme  se suicider! Pauvre
ange! Elle avait la vie si belle! Elle se portait si bien! Elle aurait
vcu cent ans si vous ne l'aviez pas assassine. D'ailleurs, est-ce que
le vieux n'est pas l? o l'a-t-on mis? Allez le voir, ou dites qu'on
l'apporte: vous le verrez tout couvert de son sang! Elle aperut le
comte de Villanera qui s'tait jet dans un fauteuil et qui pleurait
sans rien dire. Vous voil donc! lui dit-elle. Il fallait venir plus
tt! Ah! monsieur le comte! vous payez drlement vos dettes d'amour! On
vous en donnera, du bonheur!

Tandis que le juge et le docteur entraient dans la pice voisine, o une
douloureuse surprise les attendait, _le Tas_ entrana le comte auprs
du lit, le fora de regarder son ancienne matresse et d'entendre une
oraison funbre qui lui fit dresser les cheveux sur la tte. Voyez!
voyez! criait-elle au milieu des sanglots; voil ces beaux yeux qui vous
souriaient si tendrement, cette jolie bouche qui vous a donn de si bons
baisers, ces grands cheveux noirs que vous vouliez dnouer vous-mme:
car vous faisiez mon ouvrage! Vous rappelez-vous la premire fois que
vous tes venu rue du Cirque? Quand ils ont tous t sortis, vous vous
tes mis  genoux pour baiser cette main-l! Brr! Qu'elle est froide! Et
le jour de ses couches, vous en souvenez-vous? Qui est-ce qui pleurait?
Qui est-ce qui riait? Qui est-ce qui lui jurait fidlit jusqu' la
mort? Embrassez-la donc un peu, chevalier fidle!

Le comte, immobile, roide et plus froid que le cadavre qu'il regardait
en face, expia en une minute trois ans de bonheur illgitime.

On apporta le duc de La Tour d'Embleuse, qui payait, et bien cher, une
vie d'gosme et d'ingratitude.

Le sang dont il tait couvert, sa prsence chez Mme Chermidy, le carreau
qui manquait  la fentre, les corchures de ses mains et surtout la
perte de sa raison firent croire un instant qu'il tait l'assassin. Le
docteur examina la blessure de Mme Chermidy, et reconnut que le
poignard avait travers le coeur de part en part. La mort avait d tre
instantane: il tait donc impossible que la victime se ft trane
elle-mme jusqu' son lit. M. Stevens, en dnant la veille avec le duc,
avait pu remarquer l'affaiblissement de ses facults mentales. M. Le
Bris lui expliqua en quelques mots comment la monomanie homicide avait
pu germer en une nuit dans ce cerveau drang. S'il tait vrai qu'il
et commis le crime, la justice n'avait rien  faire contre un fou. La
nature l'avait condamn  une mort prochaine, aprs quelques mois d'une
existence pire que la mort.

Mais, en examinant de plus prs le cadavre de Mme Chermidy, on trouva
dans sa main crispe quelques cheveux plus courts et plus rudes que ceux
d'une femme, et d'une couleur plus naturelle que ceux du vieux duc. Le
greffier, en relevant un meuble renvers, ramassa un bouton de livre
aux armes des Villanera. Enfin, le tiroir o Mme Chermidy avait serr
pour cent mille francs de valeurs, se trouva vide. Il fallait donc
chercher un autre assassin que M. de La Tour d'Embleuse. On interrogea
_le Tas_, mais on n'en put tirer aucune lumire. Elle se frappa le front
et dit: Que j'tais bte! c'est lui. Le misrable! je le ferais bien
corcher vif; mais  quoi bon? Il parlerait. Enterrez ma matresse;
jetez-moi aux ordures. Quant  lui, qu'il aille au diable!

La justice se transporta le jour mme  la villa Dandolo. Mathieu
Mantoux venait de coudre un bouton  sa veste de panne rouge. On
remarqua que le bouton tait neuf, et que ses cheveux ressemblaient 
l'chantillon trouv chez Mme Chermidy. En se voyant arrter, il s'cria
par une vieille habitude: Peu de chance! M. Stevens le fit conduire au
chteau Guilfort,  l'ouest de la ville, sur le bord de la mer. Il fut
assez heureux pour s'vader pendant la nuit; mais il tomba dans un de
ces grands filets que les pcheurs tendent le soir pour les relever au
matin.




                                 XV

                             CONCLUSION.


Si vous avez vu la mer dans la saison des quinoxes, lorsque les vagues
jaunes montent en cumant jusqu'au sommet de la jete, que les galets
s'entre-choquent avec fracas sur la rive, que le vent hurle dans le ciel
noir et que le flot roule, au travers des varechs dracins, les paves
informes et le dbris des naufrages, retournez la voir en t: vous ne
la reconnatrez plus. Les galets luisants sont rangs cte  cte au
bord de la plage; la mer s'tend comme une nappe bleue sous l'azur riant
du ciel; les grands boeufs couchs sur la falaise tendent nonchalamment
leurs naseaux  la brise sale; on voit filer au loin les voiles
blanches, et, sur la jete, les Parisiennes ouvrent leurs ombrelles
roses.

Le comte et la comtesse de Villanera, aprs un long voyage dont Paris
n'a jamais su l'histoire, sont rentrs, il y a trois mois, dans leur
htel du faubourg Saint-Honor. La comtesse douairire qui tait partie
avec eux, et la duchesse de La Tour d'Embleuse qui les avait rejoints 
la mort du vieux duc, se partagent sans jalousie le gouvernement d'une
grande maison et l'ducation d'un bel enfant. C'est une fille de deux
ans: elle ressemble  sa mre. Elle est donc plus belle que son an,
feu le marquis de los Montes de Hierro.

Le docteur Le Bris est encore le mdecin et le meilleur ami de la
maison. M. de La Tour d'Embleuse et le petit Gomez sont morts dans
ses bras, l'un  Corfou, l'autre  Rome, o il avait pris la fivre
typhode.

Le petit marquis avait, dit-on, une fortune personnelle de six ou sept
millions, provenant des libralits d'une parente loigne. A la mort de
l'enfant, la famille a vendu tous ses biens pour en dpenser le prix en
bonnes oeuvres.

Une chapelle s'lve au sud de l'le de Corfou, sur l'emplacement de la
villa Dandolo. Elle est desservie par un jeune prtre d'une sagesse et
d'une tristesse exemplaires, M. Gaston de Vitr.


FIN.

TABLE.


  I.    Les trennes de la duchesse.
  II.   La demande en mariage.
  III.  La noce.
  IV.   Voyage en Italie.
  V.    Le duc.
  VI.   Lettres de Corfou.
  VII.  Le nouveau domestique.
  VIII. Beaux jours.
  IX.   Lettres de Chine et de Paris.
  X.    La crise.
  XI.   La veuve Chermidy.
  XII.  La guerre.
  XIII. Le couteau.
  XIV.  La justice.
  XV.   Conclusion.

FIN DE LA TABLE


1263 02.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--12-02.






End of the Project Gutenberg EBook of Germaine, by Edmond About

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GERMAINE ***

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the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

