The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian

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Title: L'ami Fritz

Author: Erckmann-Chatrian

Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ERCKMANN-CHATRIAN

L'AMI FRITZ

(1864)

Table des matires

I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.




I


Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix  Hunebourg, mourut en 1832, son
fils Fritz Kobus, se voyant  la tte d'une belle maison sur la place
des Acacias, d'une bonne ferme dans la valle de Meisenthl, et de pas
mal d'cus placs sur solides hypothques, essuya ses larmes, et se dit
avec l'Ecclsiaste: Vanit des vanits, tout est vanit! Quel avantage
a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une gnration passe et
l'autre vient; le soleil se lve et se couche aujourd'hui comme hier; le
vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont  la
mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que
l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasi de voir, ni
l'oreille d'entendre: on oublie les choses passes, on oubliera celles
qui viennent:--le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien  se
reprocher!

C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.

Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonn la veille, il se dit
encore:

Tu te lveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel
t'apportera ton djeuner, que tu choisiras toi-mme, selon ton got.
Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un
tour aux champs, pour te mettre en apptit.  midi, tu reviendras dner;
aprs le dner, tu vrifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu
feras tes marchs. Le soir, aprs souper, tu iras  la brasserie du
_Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les
premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras
l'homme le plus heureux du monde. Tche d'avoir toujours la tte froide,
le ventre libre et les pieds chauds: c'est le prcepte de la sagesse. Et
surtout, vite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des
actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te
prdire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront
diront: "C'tait un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux
compre!" Que peux-tu dsirer de plus, quand le roi Salomon dclare
lui-mme que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bte
sont un seul et mme accident; que la mort de l'un est la mme mort que
celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le mme souffle!... Puisqu'il
en est ainsi, pensa Kobus, tchons au moins de profiter de notre
souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.

Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la rgle qu'il
s'tait trace d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure
cuisinire de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait
le plus, apprts de la faon qu'il voulait; il eut toujours la
meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et
le meilleur vin du pays; il prit rgulirement ses cinq chopes de
_bockbier_  la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut rgulirement le mme
journal  la mme heure; il fit rgulirement ses parties de _youker_ et
de _rams_, tantt avec l'un, tantt avec l'autre.

Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous
ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas
envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yri-Hans venait
d'tre nomm capitaine de housards,  cause de son courage; que Frantz
Spel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre  moiti prix;
que Ptrus venait d'obtenir une chaire de mtaphysique  Munich; que
Nickel Bischof venait d'tre dcor de l'ordre du Mrite pour ses belles
posies, aussitt il se rjouissait et disait: Voyez comme ces
gaillards-l se donnent de la peine: les uns se font casser bras et
jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour
m'obtenir les choses  bon march; les autres suent sang et eau pour
crire des posies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!

Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait
jusqu'aux oreilles, son large nez s'patait de satisfaction; il poussait
un clat de rire qui n'en finissait plus.

Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modr, Fritz se
portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,
parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un
seul coup. Il tait exempt de tous les soucis de la famille, tant rest
garon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le rjouissait;
c'tait un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon
sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant
des cus.

On ne pouvait tre plus content que Fritz, mais ce n'tait pas tout 
fait sans peine, car je vous laisse  penser les propositions de mariage
innombrables qu'il avait d refuser durant ces quinze ans; je vous
laisse  penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui
avaient voulu se dvouer  son bonheur; toutes les ruses des bonnes
mres de famille qui, de mois en mois et d'anne en anne, avaient
essay de l'attirer dans leur maison, et de le faire se dcider en
faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que
Kobus avait sauv sa libert de cette conspiration universelle.

Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel--le plus grand
arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde--, il y
avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait  vouloir marier Fritz. On
aurait dit que son honneur tait engag dans le succs de l'affaire. Et
le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait
pour l'avoir vu, ds son enfance assis du matin au soir chez le juge de
paix, son respectable pre; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et
crier autour de son berceau; pour avoir saut sur ses vieilles cuisses
maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le _yudisch_[1] de
sa propre bouche; pour s'tre amus dans la cour de la vieille
synagogue, et enfin pour avoir dn tout petit dans la tente de
feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils
d'Isral, au jour de la fte des Tabernacles.

    [Note 1: Patois compos d'allemand et d'hbreu.]

Tous ces souvenirs se mlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz
avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus
grand plaisir que de voir, de prs ou de loin, le profil du vieux
_rebbe_[2], avec son chapeau rp pench sur le derrire de la tte, son
bonnet de coton noir tir sur la nuque, sa vieille capote verte, au
grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez
crochu barbouill de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes
maigres, revtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de
manches  balai, et ses souliers ronds  boucles de cuivre. Oui, cette
bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilge
d'gayer Kobus plus que toute autre  Hunebourg, et du plus loin qu'il
l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant
le geste et la voix du vieux rebbe:

H! h! vieux _posch-isroel_[3], comment a va-t-il? Arrive donc que
je te fasse goter mon kirschenwasser.

    [Note 2: Rabbin.]

    [Note 3: Mauvais juif.]

Quoique David Sichel et plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en et
gure que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un
de l'autre.

Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tte d'un air grotesque,
et psalmodiant:

_Schaude..., schaude..._[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc
toujours le mme fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes
genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi
l'esprit de ton pre: c'tait un vieux braque, qui voulait connatre le
Talmud et les prophtes mieux que moi, et qui se moquait des choses
saintes, comme un vritable paen! S'il n'avait pas t le meilleur
homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements,  son tribunal,
aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mrit d'tre pendu! Toi, tu
lui ressembles, tu es un _pikaures_[5]; aussi je te pardonne, il faut
que je te pardonne.

    [Note 4: Braque.]

    [Note 5: picurien.]

Alors Fritz se mettait  rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre
un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne ddaignait pas. Ils
causaient en _yudisch_ des affaires de la ville, du prix des bls, du
btail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui
avanait d'assez fortes sommes sans intrt. Bref, il aimait le vieux
rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, aprs sa femme Sourl et
ses deux garons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que
Fritz; mais il abusait de son amiti pour vouloir le marier.

 peine taient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de
l'autre--causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux
amis prouvent toujours  se voir,  s'entendre,  s'exprimer
ouvertement sans arrire-pense, ce qu'on ne peut jamais faire avec des
trangers-- peine taient-ils ainsi, et dans un de ces moments o la
conversation sur les affaires du jour s'puise, que la physionomie du
vieux rebbe prenait un caractre rveur, puis s'animait tout  coup d'un
reflet trange, et qu'il s'criait:

Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que
c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette
jeune veuve, elle est aussi trs aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme
je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voil qu'elle se
penche  la fentre et me dit: "H! c'est monsieur le rabbin Sichel; que
j'ai de plaisir  vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,
moi tout surpris, je m'arrte et je lui rponds en souriant: "Comment un
vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,
madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par
bont d'me que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est
bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les
paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Srron et le muguet
des valles, disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.

Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balanant la tte, et
s'criait:

Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manire de
converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?

--Elle est encore mille fois plus belle, rpondait Kobus; seulement
raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...
elle veut se remarier?

--Oui.

--Ah! bon, a fait la vingt-troisime....

--La vingt-troisime que tu refuses de ma propre main, Kobus?

--C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me
marier pour te faire plaisir, mais tu sais.... Alors le vieux rebbe se
fchait.

Oui, disait-il, je sais que tu es un gros goste, un homme qui ne
pense qu' boire et  manger, et qui se fait des ides extraordinaires
de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de
refuser des personnes honntes, les meilleurs partis de Hunebourg, car
tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux
gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,
cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus
temps, maudit _schaude_, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien
bonne de vouloir de toi!

Plus le vieux rabbin se fchait, plus Fritz riait.

C'est cette manire de rire, criait David en se levant et balanant ses
deux mains prs de ses oreilles, c'est cette manire de rire que je ne
peux pas voir: voil ce qui me fche! ne faut-il pas tre fou pour rire
de cette faon?

Et s'arrtant:

Kobus, disait-il en faisant une grimace de dpit, avec ta faon de
rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas tre grave
une fois, une seule fois dans ta vie?

--Allons, _posch-isroel_, disait Fritz  son tour, assieds-toi, vidons
encore un petit verre de ce vieux kirsch.

--Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort
dpit, si je reviens encore une fois chez toi! ta faon de rire est
tellement bte, tellement bte, que a me tourne sur le coeur.

Et la tte roide, il descendait l'escalier en criant: C'est la dernire
fois, Kobus, la dernire fois!

--Bah! disait Fritz, pench sur la rampe et les joues panouies de
plaisir, tu reviendras demain.

--Jamais!...

--Demain, David; tu sais, la bouteille est encore  moiti pleine.

Le vieux rabbin remontait la rue  grands pas, marmottant dans sa barbe
grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans
l'armoire et se disait:

a fait la vingt-troisime! Ah! vieux _posch-isroel_, m'as-tu fait du
bon sang!

Le lendemain ou le surlendemain, David revenait  l'appel de Kobus; ils
se rasseyaient  la mme table, et de ce qui s'tait pass la veille, il
n'en tait plus question.




II


Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'tait lev de grand
matin, pour ouvrir ses fentres sur la place des Acacias, puis il
s'tait recouch dans son lit bien chaud, la couverture autour des
paules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumire rouge 
travers ses paupires, en billant avec une vritable satisfaction. Il
songeait  diffrentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les
yeux pour voir s'il tait bien veill.

Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, o les
nuages s'en vont, o le toit en face, les petites lucarnes miroitantes,
la pointe des arbres, enfin tout vous parat brillant; o l'on se croit
redevenu plus jeune, parce qu'une sve nouvelle court dans vos membres,
et que vous revoyez des choses caches depuis cinq mois: le pot de
fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttires,
les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.

De petits coups de vent tide soulevaient les rideaux de Fritz et les
laissaient retomber; puis, aussitt aprs, le souffle de la montagne,
refroidi par les glaces qui s'coulent lentement  l'ombre des ravines,
remplissait de nouveau la chambre.

On entendait au loin, dans la rue, les commres rire entre elles, en
chassant  grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles,
les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la
cour.

Enfin, c'tait le printemps.

Kobus,  force de rver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un
violon, pntrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous
dire aprs une longue absence: Me voil, c'est moi! le tira de son
sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait  peine pour
mieux entendre.

C'tait le violon du bohmien Isef, qui chantait, accompagn d'un autre
violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derrire ses
rideaux bleus, et disait:

C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le
printemps, avec le beau soleil...--coute, Kobus, les abeilles
bourdonnent autour des premires fleurs, les premires feuilles
murmurent, la premire alouette gazouille dans le ciel bleu, la premire
caille court dans les sillons.--Et je reviens t'embrasser!--Maintenant,
Kobus, les misres de l'hiver sont oublies.--Maintenant, je vais encore
courir de village en village joyeusement, dans la poussire des chemins,
ou sous la pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans
te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut
au printemps.

Tout cela le violon de Isef le disait, et bien d'autres choses encore,
plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de
la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux
Kobus en pleurait d'attendrissement.

Enfin, tout doucement, il carta les rideaux de son lit, pendant que la
musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les
trois bohmiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel
derrire, sous la porte. Il vit Isef, grand, maigre, jaune, dguenill
comme toujours, le menton allong sur le violon avec sentiment, l'archet
frmissant sur les cordes avec amour, les paupires baisses, ses grands
cheveux noirs, laineux--recouverts du large feutre en loques--, tombant
sur ses paules comme la toison d'un mrinos, et ses narines aplaties
sur sa grosse lvre bleutre retrousse.

Il le vit ainsi, l'me perdue dans sa musique; et, prs de lui, Kopel le
bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de
bronze, carquills sur les cordes de la basse, le genou rapic en
avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune
Andrs, ses grands yeux noirs entours de blanc, levs au plafond d'un
air d'extase.

Fritz vit ces choses avec une motion inexprimable.

Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi Isef venait lui faire
de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait.

Bien longtemps avant, un soir de Nol, Kobus se trouvait  la brasserie
du _Grand-Cerf_. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande
salle, pleine de fume grise, autour du grand fourneau de fonte, les
fumeurs se tenaient debout; tantt l'un, tantt l'autre s'cartait un
peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en
silence.

On ne songeait  rien, quand un bohmien entra, les pieds nus dans des
souliers trous; il grelottait, et se mit  jouer d'un air mlancolique.
Fritz trouva sa musique trs belle: c'tait comme un rayon de soleil 
travers les nuages gris de l'hiver.

Mais derrire le bohmien, prs de la porte, se tenait dans l'ombre le
wachtman Foux, avec sa tte de loup  l'afft, les oreilles droites, le
museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du
bohmien n'taient pas en rgle, et que Foux l'attendait  la sortie
pour le conduire au violon.

C'est pourquoi, se sentant indign, il s'avana vers le bohmien, lui
mit un _thaler_ dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous,
lui dit:

Je te retiens pour cette nuit de Nol; arrive!

Ils sortirent donc au milieu de l'tonnement universel, et plus d'un
pensa: Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un
bohmien; c'est un grand original.

Foux, lui, les suivait en frlant les murs. Le bohmien avait peur
d'tre arrt, mais Fritz lui dit:

Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.

Il le conduisit dans sa propre maison, o la table tait dresse pour la
fte du _Christ-Kind_: l'arbre de Nol au milieu, sur la nappe blanche;
et, tout autour, le pt, les _kchlen_ saupoudrs de sucre blanc, le
_kougelhof_ aux raisins de caisse, rangs dans un ordre convenable.
Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur
le fourneau de porcelaine  plaque de marbre.

Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de
ses pieds; je clbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave
garon, et si quelqu'un vient le rclamer... gare!

La servante ayant obi, le pauvre bohmien prit place, tout merveill
de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz
s'cria:

 la naissance de Notre-Seigneur Jsus-Christ, le vritable Dieu des
bons coeurs!

Dans le mme instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le
zigeiner assis  table avec le matre de la maison. Au lieu de parler
haut, il dit seulement:

Je vous souhaite une bonne nuit de Nol, monsieur Kobus.

--C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous?

--Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet
homme, monsieur Kobus?

--Je le connais, et j'en rponds.

--Alors ses papiers sont en rgle? Fritz n'en put entendre davantage,
ses grosses joues plissaient de colre: il se leva, prit rudement le
wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: Cela t'apprendra 
entrer chez un honnte homme, la nuit de Nol!

Puis, il vint se rasseoir, et, comme le bohmien tremblait:

Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en
paix, si tu veux me faire plaisir. Il lui fit boire du vin de Bordeaux;
et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgr la neige, il
dit  Katel de prparer un bon lit  cet homme pour la nuit; de lui
donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le
renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la
poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se
retira; et le bohmien, qui n'tait autre que Isef, tant parti de
bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-mme
l'avait oublie, quand, aux premiers jours du printemps de l'anne
suivante, tant au lit un beau matin, il entendit  la porte de sa
chambre une douce musique: c'tait la pauvre alouette qu'il avait sauve
dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil.

Depuis, tous les ans Isef revenait  la mme poque, tantt seul,
tantt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un
frre.

Donc Kobus revit ce jour-l son vieil ami le bohmien, ainsi que je
viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand
Isef, lanant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit
les bras derrire les rideaux en s'criant: Isef!

Alors le bohmien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents
blanches, et disant:

Tu vois, je ne t'oublie pas... la premire chanson de l'alouette est
pour toi!

--Oui... et c'est pourtant la dixime anne! s'cria Kobus. Ils se
tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et
comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un clat de
rire, et dit: Isef, passe-moi mon pantalon. Le bohmien ayant obi,
il tira de sa poche deux _thalers_. Voici pour vous autres, dit-il 
Kopel et  Andrs; vous pouvez aller dner aux _Trois-Pigeons_, Isef
dne avec moi. Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta:

Est-ce que tu as dj fait ton tour dans les brasseries, Isef?

--Non, Kobus.

--Eh bien! dpche-toi d'y aller; car,  midi juste la table sera mise.
Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le
printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel!
Katel!

--Alors je m'en vais tout de suite, dit Isef.

--Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi. Le bohmien et ses deux
camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille
servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: Eh bien, Katel,
voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends
un peu: commenons par inviter les amis.

Et se penchant  la fentre, il se mit  crier:

Ludwig! Ludwig!

Un bambin passait justement, c'tait Ludwig, le fils du tisserand
Koffel, sa tignasse blonde bouriffe et les pieds nus dans l'eau de
neige. Il s'arrta le nez en l'air.

Monte! lui cria Kobus.

L'enfant se dpcha d'obir et s'arrta sur le seuil, les yeux en
dessous, se grattant la nuque d'un air embarrass.

Avance donc... coute! Tiens, voil d'abord deux _groschen_.

Ludwig prit les deux _groschen_ et les fourra dans la poche de son
pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire:

C'est bon!

Tu vas courir chez Frdric Schoultz, dans la rue du Plat-d'tain, et
chez M. le percepteur Han,  l'htel de _la Cigogne..._ tu m'entends?

Ludwig inclina brusquement la tte.

Tu leur diras que Fritz Kobus les invite  dner pour midi juste.

--Oui, monsieur Kobus.

--Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David,
et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le caf.
Maintenant, dpche-toi!

Le petit descendit l'escalier quatre  quatre; Kobus, de la fentre, le
regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus
les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.

coute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au march
tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de
poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achteras, 
n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de
dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de
ta cuisine. Mais dpche-toi, car je suis sr que le professeur Speck et
tous les autres gourmands de la ville sont dj sur place,  marchander
les morceaux les plus dlicats.




III


Aprs le dpart de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une
chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir
quelques vieilles bouteilles de vin, pour clbrer la fte du printemps.

Sa grosse figure exprimait le contentement intrieur; il revoyait dj
les beaux jours se suivre  la file jusqu'en automne: la fte des
asperges, les parties de quilles au _Panier-Fleuri_, hors de Hunebourg;
les parties de pche avec Christel, son fermier de Meisenthl, la
descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands
ormes en demi-vote de la rive; et puis Christel, l'pervier sur
l'paule, lui disant: Halte! prs de la source aux truites, et tout 
coup dployant son filet en rond, comme une immense toile d'araigne,
sur l'eau dormante, et le retirant tout frtillant de poissons dors. Il
revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le dpart pour la
chasse au bois de htres, prs de Katzenbach; le char--bancs tout plein
de joyeux compres, les hautes gutres de cuir bien boucles aux jambes,
la gibecire au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac  poudre
sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout
cela ple-mle. Les chiens, attachs derrire, jappant, hurlant, se
dmenant; et lui, prs du timon, conduisant la voiture jusqu' la maison
du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller  la cuisine,
faire frire les petits oignons et rafrachir le vin dans les cuveaux.
Puis le retour des chasseurs  la nuit, les uns la gibecire vide, les
autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient
devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du
houblon, les vendanges, et il poussait de petits clats de rire: H!
h! h! a va bien... a va bien!

Enfin il descendit, la main devant sa lumire, le trousseau de clefs
dans sa poche, un panier au bras.

En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien sche,
les murs couverts de salptre brillant comme le cristal, la cave des
Kobus depuis cent cinquante ans, o le grand grand-pre Nicolas avait
fait venir pour la premire fois du _markobrunner_, en 1715, et qui
depuis, grce  Dieu, s'tait augmente d'anne en anne, par la sage
prvoyance des autres Kobus.

Il l'ouvrit, les yeux carquills de plaisir, et se vit en face des deux
lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement
prs des petits fts cercls de fer, rangs sur de grosses poutres le
long des murs; et, les contemplant, il se disait:

Ce _gleiszeller_ est de huit ans, c'est moi-mme qui l'ai achet  la
cte; maintenant il doit avoir assez dpos, il est temps de le mettre
en bouteilles. Dans huit jours, je prviendrai le tonnelier Schweyer, et
nous commencerons ensemble. Et ce _steinberg-_l est de onze ans; il a
fait une maladie, il a fil, mais ce doit tre pass... nous verrons a
bientt. Ah! voici mon _forstheimer_ de l'anne dernire, que j'ai coll
au blanc d'oeuf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui
je ne veux pas me gter la bouche; demain, aprs-demain, il sera temps.

Et, songeant  ces choses, Kobus avanait toujours rveur et grave.

Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa
vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrta pour moucher la
chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oubli les mouchettes;
et, aprs avoir pos le pied sur le lumignon, il s'avana le dos courb,
sous une petite vote taille dans le roc, et, tout au bout de ce boyau,
il ouvrit une seconde porte, ferme d'un norme cadenas; l'ayant
pousse, il se redressa tout joyeux, en s'criant:

Ah! ah! nous y sommes!

Et sa voix retentit sous la haute vote grise.

En mme temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la
lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du
_Coin-Brl_.

Cette cave, la plus saine de Hunebourg, tait en partie creuse dans le
roc, et, pour le surplus, construite d'normes pierres de taille; elle
n'tait pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur
quinze de large; mais elle tait haute, partage en deux par un lattis
solide, et ferme d'une porte galement en lattis. Tout le long
s'tendaient des rayons, et sur ces rayons taient couches des
bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les annes,
depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumire des trois soupiraux, se brisant
dans le lattis, faisait tinceler le fond des bouteilles d'une faon
agrable et pittoresque.

Kobus entra.

Il avait apport un panier d'osier  compartiments carrs, une bouteille
tenant dans chaque case; il posa ce panier  terre, et, la chandelle
haute, il se mit  passer le long des rayons. La vue de tous ces bons
vins, les uns au cachet bleu, les autres  la capsule de plomb,
l'attendrit, et au bout d'un instant il s'cria:

Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de
sagesse et de prvoyance, mis de ct ces bons vins, s'ils revenaient,
je suis sr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et
qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succd dans ce bas monde.
Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-l c'est moi-mme qui
les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin
de me transporter moi-mme dans la vigne et de traiter avec les
vignerons en face de la cuve. Et, pour les soins de la cave, je ne me
suis pas pargn non plus. Aussi, ces vins-l, s'ils sont plus jeunes
que les autres, ne sont pas d'une qualit infrieure; ils vieilliront et
remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les
bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du
meilleur dans les mmes familles.

Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-pre Frantz-Spel, et mon
propre pre Zacharias, pouvaient revenir et goter ces vins, ils
seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnatraient en lui la
mme sagesse et les mmes vertus qu'en eux-mmes. Malheureusement ils ne
peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et
pour tout. C'est triste tout de mme! des gens si prudents, de si bons
vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goter un verre de leur
vin, et se rjouir en louant le Seigneur de ses grces! Enfin, c'est
comme cela; le mme accident nous arrivera tt ou tard, et voil
pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y
sommes!

Aprs ces rflexions mlancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait
boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.

Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne
grand-pre Frantz-Spel estimait plus que tous les autres. Il n'avait
peut-tre pas tout  fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il
y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord
ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et
l-dessus, trois bouteilles de _rudesheim_, que mon pauvre pre aimait
tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait dj dix. Mais
pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi,
du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez,
attendez, que je vous examine a de prs.

Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas,
et, sur les vieilles tiquettes, il lisait: _Markobrunner de
1780.--Affenthl de 1804.--Johannisberg des capucins_, sans date.

Ah! ah! _Johannisberg des capucins_! fit-il en se redressant et
claquant de la langue.

Il leva la bouteille couverte de poussire et la posa dans le panier
avec recueillement.

Je connais a! dit-il.

Et durant plus d'une minute, il se prit  songer aux capucins de
Hunebourg, qui s'taient sauvs en 1792, lors de l'arrive de Custine,
abandonnant leurs caves, que les Franais avaient mises au pillage, et
dont le grand-pre Frantz avait recueilli deux ou trois cents
bouteilles. C'tait un vin jaune d'or, tellement dlicat, qu'en le
buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans
votre bouche.

Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans complter le panier, il
se dit:

En voil bien assez: encore une bouteille de _capucin_, et nous
roulerions sous la table. Il faut user, comme le rptait sans cesse mon
vertueux pre, mais il ne faut pas abuser.

Alors, plaant avec prcaution le panier hors du lattis, il referma
soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la
premire cave. En passant, il complta le panier avec une bouteille de
vieux rhum, qui se trouvait  part, dans une sorte d'armoire enfonce
entre deux piliers de la vote basse; et enfin il remonta, s'arrtant
chaque fois pour cadenasser les portes.

En arrivant prs du vestibule, il entendit dj le remue-mnage des
casseroles et le ptillement du feu dans la cuisine: Katel tait revenue
du march, tout tait en train, cela lui fit plaisir.

Il monta donc, et, s'arrtant dans l'alle, sur le seuil de la cuisine
flamboyante, il s'cria:

Voici les bouteilles!  cette heure, Katel, j'espre que tu vas te
dpasser, que tu nous feras un dner... mais un dner....

--Soyez donc tranquille, monsieur, rpondit la vieille cuisinire, qui
n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais t
mcontent de moi depuis vingt ans?

--Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, trs
bien, et tout  fait bien.

--Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander
davantage.

Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet
arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe
pt de foie gras, pensa que tout irait bien.

C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah!
nous allons rire.

Au lieu d'entrer dans la salle  manger ordinaire, il prit la petite
alle  droite, et devant une haute porte il dposa son panier, mit une
clef dans la serrure et ouvrit: c'tait la chambre de gala des Kobus; on
ne dnait l que dans les grandes circonstances. Les persiennes des
trois hautes fentres au fond taient fermes; le jour gristre laissait
voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une chemine
de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de
percale blanche.

Fritz ouvrit d'abord les fentres et poussa les persiennes pour donner
de l'air.

Cette salle, boise de vieux chne, avait quelque chose de solennel et
de digne; on comprenait au premier coup d'oeil, qu'on devait bien manger
l-dedans de pre en fils.

Fritz retira les voiles des portraits: c'taient les portraits de
Nicolas Kobus, conseiller  la cour de l'lecteur Frdric-Wilhelm, en
l'an de grce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis
XIV, l'habit marron  larges manches releves jusqu'aux coudes, et le
jabot de fines dentelles; sa figure tait large, carre et digne. Un
autre portrait reprsentait Frantz-Spel Kobus, enseigne dans le
rgiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel 
brandebourgs d'argent, l'charpe blanche au bras gauche, les cheveux
poudrs et le tricorne pench sur l'oreille; il avait alors vingt ans au
plus, et paraissait frais comme un bouton d'glantine. Un troisime
portrait reprsentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir
carr; il tenait  la main sa tabatire et portait la perruque  queue
de rat.

Ces trois portraits, de mme grandeur, taient de larges et solides
peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer
grassement les artistes chargs de transmettre leur effigie  la
postrit. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance,
c'est--dire les yeux bleus, le nez pat, le menton rond frapp d'une
fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.

Enfin,  droite, contre le mur, en face de la chemine, tait le
portrait d'une femme, la grand-mre de Kobus, frache, riante, la bouche
entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit
possible de se figurer, les cheveux relevs en forme de navire, et la
robe de velours bleu-de-ciel borde de rose.

D'aprs cette peinture, le grand-pre Frantz-Spel avait d faire bien
des envieux, et l'on s'tonnait que son petit-fils et si peu de got
pour le mariage.

Tous ces portraits, entours de cadres  grosses moulures dores,
produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.

Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure reprsentant
l'Amour emport sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles,
les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnire en bois de rose,
le buffet  larges panneaux sculpts, la table ovale  jambes torses, et
jusqu'au parquet de chne, palm alternativement jaune et noir, tout
annonait la bonne figure que les Kobus faisaient  Hunebourg depuis
cent cinquante ans.

Fritz, aprs avoir ouvert les persiennes, poussa la table  roulettes au
milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires
 doubles battants, pratiques dans les boiseries, et descendant du
plafond jusque sur le parquet. Dans l'une tait le linge de table, aussi
beau qu'il soit possible de le dsirer, sur une infinit de rayons; dans
l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe,
fleuronne, moule et dore: les piles d'assiettes en bas, les services
de toute sorte, les soupires rebondies, les tasses, les sucriers
au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.

Kobus choisit une belle nappe damasse, et l'tendit sur la table
soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et
faisant aux coins de gros noeuds, pour les empcher de balayer le
plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Aprs quoi il
prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la chemine, puis une
autre d'assiettes creuses. Il fit de mme d'un plateau de verres de
cristal, taills  gros diamants, de ces verres lourds o le vin rouge a
les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze.

Enfin il dposa les couverts sur la table, rgulirement, l'un en face
de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en
bonnet d'vque, se plaant tantt  droite, tantt  gauche, pour juger
de la symtrie.

En se livrant  cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de
recueillement inexprimable, ses lvres se serraient, ses sourcils se
fronaient:

C'est cela, se disait-il  voix basse, le grand Frdric Schoultz du
ct des fentres, le dos  la lumire, le percepteur Christian Han en
face de lui, Isef de ce ct, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est
bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je
saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe  Katel d'approcher ou
d'attendre; c'est trs bien. Maintenant les verres:  droite, celui du
bordeaux pour commencer; au milieu, celui du _rudesheim_, et ensuite
celui du _johannisberg des capucins_. Toute chose doit venir en ordre et
selon son temps; l'huilier sur la chemine, le sel et le poivre sur la
table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il
fait dj chaud, nous le mettrons rafrachir dans un baquet sous la
pompe, except le bordeaux qui doit se boire tide; je vais prvenir
Katel.--Et maintenant  mon tour, il faut que je me rase, que je me
change, que je mette ma belle redingote marron.--a va, Kobus, ah! ah!
ah! quelle fte du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil
superbe!--H! le grand Frdric se promne dj sur la place; il n'y a
plus une minute  perdre!

Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire
chauffer le bordeaux et rafrachir les autres vins; il tait radieux et
entra dans sa chambre en chantant tout bas: Tra, ri, ro, l't vient
encore une fois... yo! yo!

La bonne odeur de la soupe aux crevisses remplissait toute la maison,
et la grande Frentzel, la cuisinire du _Boeuf-Rouge_, avertie d'avance,
entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait
tre  la fois dans la cuisine et dans la salle  manger.

La demie sonnait alors  l'glise Saint-Landolphe, et les convives ne
pouvaient tarder  paratre.




IV


Est-il rien de plus agrable en ce bas monde que de s'asseoir, avec
trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans
l'antique salle  manger de ses pres; et l, de s'attacher gravement la
serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux
queues d'crevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant:
Gotez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.

Qu'on est heureux de commencer un pareil dner, les fentres ouvertes
sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.

Et quand vous prenez le grand couteau  manche de corne pour dcouper
des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser
tout du long avec dlicatesse un magnifique brochet  la gele, la
gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous
regardent!

Puis quand vous saisissez derrire votre chaise, dans la cuvette, une
autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le
bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: Qu'est-ce qui va
venir  cette heure?

Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et
de penser: Cela recommencera de la sorte d'anne en anne, jusqu' ce
que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en
paix dans le sein d'Abraham.

Et quand,  la cinquime ou sixime bouteille, les figures s'animent,
quand les uns prouvent tout  coup le besoin de louer le Seigneur, qui
nous comble de ses bndictions, et les autres de clbrer la gloire de
la vieille Allemagne, ses jambons, ses pts et ses nobles vins; quand
Kasper s'attendrit et demande pardon  Michel de lui avoir gard
rancune, sans que Michel s'en soit jamais dout; et que Christian, la
tte penche sur l'paule, rit tout bas en songeant au pre Bischoff,
mort depuis dix ans, et qu'il avait oubli; quand d'autres parlent de
chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrtant de temps en
temps pour clater de rire: c'est alors que la chose devient tout  fait
rjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.

Eh bien! tel tait prcisment l'tat des choses chez Fritz Kobus, vers
une heure de l'aprs-midi: le vieux vin avait produit son effet.

Le grand Frdric Schoultz, ancien secrtaire du pre Kobus, et ancien
sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa
perruque ficele en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes,
son dos plat et son nez pointu, se dmenait d'une faon trange, pour
raconter comment il tait rchapp de la campagne de France, dans
certain village d'Alsace, o il avait fait le mort pendant que deux
paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lvres, carquillait
les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore t
dans la mme position critique: Je ne bougeais pas! Je pensais: Si tu
bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!

Il racontait cet vnement au gros percepteur Han, qui semblait
l'couter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la
cravate lche, ses gros yeux voils de douces larmes, et qui riait en
songeant  la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se
rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait
lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, charge de bagues, sur
la table  ct de son verre.

Isef avait l'air grave, sa figure cuivre exprimait la contemplation
intrieure; il avait rejet ses grands cheveux laineux loin de ses
tempes, et son oeil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des
grandes fentres.

Kobus, lui, riait tellement en coutant le grand Frdric, que son nez
pat couvrait la moiti de sa figure, mais il n'clatait pas, quoique
ses joues releves eussent l'apparence d'un masque de comdie.

Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore 
moiti pleine.

Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.

C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut
s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:

H! David!... Voici David!...  la bonne heure!... il arrive!

Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes dcoupes,
sur les pts effondrs et les bouteilles vides, comprit aussitt  quel
diapason tait monte la fte; il sourit dans sa barbiche.

H! David, il tait temps, s'cria Kobus tout joyeux, encore dix
minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons
depuis une demi-heure.

--Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gmissements de
Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.

--Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons,
prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses
pas goter de ce pt, il est dlicieux!

--Oui, s'cria le grand Frdric, mais c'est _treife_[6], il n'y a pas
moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses
pour nous autres.

    [Note 6: Dclar impur par la loi de Mose.]

--Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de
fois ton pre, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas rpt la mme chose:
c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de pre en fils, comme la
perruque  queue de rat et la culotte de velours  deux boucles. Tout
cela n'empche pas que si ton pre avait moins aim le jambon, les
saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi.
Mais vous autres, _schaude_, vous ne voulez rien entendre, et tantt
l'un, tantt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratires,
par amour du lard.

--Voyez-vous, le vieux _posch-isroel_ qui prtend avoir peur des
indigestions, s'cria Kobus, comme si ce n'tait pas la loi de Mose qui
lui dfende la chose.

--Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne
comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-l doit vous
suffire; elle est trs bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse
tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi
dangereuses que les coups de fourche.

Alors un immense clat de rire s'leva de tous cts, et le grand
Frdric levant le doigt, dit:

David, je te rattraperai plus tard!

Mais il ne savait que rpondre, et le vieux rabbin riait de bon coeur
avec les autres.

La grande Frentzel, de l'auberge du _Boeuf-Rouge_, aprs avoir
dbarrass la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau charg
de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetire
et les liqueurs.

Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Isef. Frdric Schoultz tira
gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz
alla chercher dans l'armoire une bote de cigares.

Mais Katel venait  peine de sortir, et la porte restait encore ouverte,
qu'une petite voix frache et gaie s'criait dans la cuisine:

H! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand
dner! toute la ville en parle.

--Chut! fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les
oreilles s'taient dresses dans la salle, et le gros percepteur Han
dit: Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? H! h! h! ce gueux
de Kobus, voyez-vous a!

--Katel.... Katel! s'cria Kobus en se retournant tout tonn.

La porte de la cuisine se rouvrit.

Est-ce qu'on a oubli quelque chose, monsieur? demanda Katel.

--Non, mais qui donc est dehors?

--C'est la petite Szel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier
de Meisenthl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.

--Ah! c'est la petite Szel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre;
voil plus de cinq mois que je ne l'ai vue.

Katel se retourna: Szel, monsieur demande que tu entres.

--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habille?

--Szel, cria Kobus, arrive donc! Alors une petite fille blonde et
rose, de seize  dix-sept ans, frache comme un bouton d'glantine, les
yeux bleus, le petit nez droit aux narines dlicates, les lvres
gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de
toile bleue, parut sur le seuil, la tte baisse, toute honteuse. Tous
les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme
surpris de la voir.

Que te voil devenue grande, Szel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas
peur, on ne veut pas te manger.

--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas
habille, monsieur Kobus.

--Habille! s'cria Han, est-ce que les jolies filles ne sont pas
toujours assez bien habilles!

Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tte et haussant les
paules:

Han! Han! une enfant... une vritable enfant! Allons, Szel, viens
prendre le caf avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.

--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!

--Bah! bah! Katel, dpche-toi. Lorsque la vieille servante revint avec
une tasse, Szel, rouge jusqu'aux oreilles, tait assise, toute droite
sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.

Eh bien, qu'est-ce qu'on fait  la ferme, Szel? Le pre Christel va
toujours bien?

--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il
m'a charge de bien des compliments pour vous, et la mre aussi.

-- la bonne heure, a me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige
cette anne?

--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que
huit jours pour la fondre.

--Alors les semailles ont t bien couvertes.

--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est dj verte jusqu'au
creux des sillons.

--C'est bien. Mais bois donc, Szel, tu n'aimes peut-tre pas le caf?
Si tu veux un verre de vin?

--Oh non! j'aime bien le caf, monsieur Kobus. Le vieux rebbe regardait
la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-mme son
caf, disant: a, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite
fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Szel, bois un petit
coup, cela te donnera du courage.

--Merci, monsieur David, rpondit la petite  voix basse. Et le vieux
rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses
lvres roses dans la tasse.

Tous regardaient avec un vritable plaisir, cette jolie fille, si douce
et si timide; Isef lui-mme souriait. Il y avait en elle comme un
parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque
chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus
des bls; en la regardant, il vous semblait tre en pleine campagne,
dans la vieille ferme, aprs la fonte des neiges.

Alors, tout reverdit l-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commenc le
jardinage?

--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu frache, mais, depuis
ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de
petits radis. Ah! le pre voudrait bien vous voir; nous avons tous le
temps long aprs vous, nous attendons tous les jours; le pre aurait
bien des choses  vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine
dernire, et le petit vient bien; c'est une gnisse blanche.

--Une gnisse blanche, ah! tant mieux.

--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli
que les autres. Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait
bu son caf, et qu'elle tait tout embarrasse, lui dit:

Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque
tu es si gne avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te
mettra un bon morceau de pt dans ton panier, tu m'entends, tu lui
diras a, et une bouteille de bon vin pour le pre Christel.

--Merci, monsieur Kobus, dit la petite en se levant bien vite. Elle fit
une jolie rvrence pour se sauver.

N'oublie pas de dire l-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus
tard, lui cria Fritz.

--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.

Elle s'chappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux
ptillants de joie, s'cria:

Voil ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientt une
bonne petite femme de mnage, je l'espre.

--Une bonne petite femme de mnage, j'en tais sr, s'cria Kobus en
riant aux clats; le vieux _posch-isroel_ ne peut voir une fille ou un
garon sans songer aussitt  les marier. Ha! ha! ha!

--Eh bien, oui! s'cria le vieux rebbe, la barbiche hrisse, oui, j'ai
dit et je rpte: une bonne petite femme de mnage! Quel mal y a-t-il 
cela? Dans deux ans, cette petite Szel peut tre marie, elle peut mme
avoir un petit poupon rose dans les bras.

--Allons, tais-toi, tu radotes.

--Je radote... c'est toi qui radotes, _picaures_; pour tout le reste,
tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu
es un vritable fou.

--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme
raisonnable. Quelle diable d'ide possde le vieux rebbe, de vouloir
marier tout le monde?

--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu
n'a pas dit ds le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce
que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir
vivre...

Mais alors Fritz se mit tellement  rire, que le vieux rebbe en devint
tout ple d'indignation:

Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais
"ha! ha! ha! h! h! h! hi! hi! hi!" jusqu' la fin des sicles, cela
prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais
raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta
grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'tend sur tes joues comme une
tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce
n'est pas ainsi qu'on raisonne.

En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la
faon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la
salle ne put y tenir, et que Fritz lui-mme dut se serrer l'estomac pour
ne pas clater.

Non, ce n'est pas a, poursuivit David avec une vivacit singulire. Tu
ne penses pas, tu n'as jamais rflchi.

--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, o
serpentaient les larmes; si je ris, c'est  cause de tes ides tranges.
Tu me crois aussi par trop innocent. Voil quinze ans que je vis
tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrang chez moi pour
tre  mon aise; quand je veux me promener, je me promne; quand je veux
m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une
chope, je la prends; si l'ide me passe par la tte d'inviter trois,
quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout
cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en
comble! Franchement, David, c'est trop fort!

--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de mme jusqu' la fin?
Dtrompe-toi, garon, l'ge arrive, et, d'aprs le train que tu mnes,
je prvois que ton gros orteil t'avertira bientt que la plaisanterie a
dur trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!

--J'aurai Katel.

--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forc de prendre
une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu
seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il
sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement
heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la
chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne mnagre et tout
ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener
promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou
de Mme la sous-prfte; il faudrait changer mes habitudes, je ne
pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la
cravate un peu dbraille, il faudrait renoncer  la pipe... ce serait
l'abomination de la dsolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois
que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui
prche  la synagogue. Avant tout, tchons d'tre heureux.

--Tu raisonnes mal, Kobus.

--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but 
tous?

--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on
ne verrait pas tant de misrables; Dieu nous aurait donn les moyens de
remplir notre but, il n'aurait eu qu' le vouloir.... Ainsi, Kobus, il
veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que
les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les
arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des
fruits; chaque tre reoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque
l'homme n'a pas de moyens pour tre heureux, puisque peut-tre en ce
moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant
les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut
pas.

--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

--Il veut que nous mritions le bonheur, et cela fait une grande
diffrence, Kobus; car pour mriter le bonheur, soit dans ce bas monde,
soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le
premier de ces devoirs, c'est de se crer une famille, d'avoir une femme
et des enfants, d'lever d'honntes gens, et de transmettre  d'autres
le dpt de la vie qui nous a t confi.

--Il a de drles d'ides tout de mme, ce vieux rebbe, dit alors
Frdric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait
qu'il pense ce qu'il dit.

--Mes ides ne sont pas drles, rpondit David gravement, elles sont
justes. Si ton pre le boulanger avait raisonn comme toi, s'il avait
voulu se dbarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux
autres, et si le pre Zacharias Kobus avait eu la mme faon de voir,
vous ne seriez pas l, le nez rouge et le ventre  table,  vous
goberger aux dpens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe,
mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces
anciens-l plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses
srieuses ils raisonnaient srieusement, et je vous dis qu'ils se
connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton
pre, le vieux Zacharias, si grave  son tribunal, te rappelles-tu quand
il revenait  la maison, entre onze heures et midi, son grand carton
sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa
figure changeait, comme il se mettait  sourire en lui-mme, on aurait
dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette mme
chambre o nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu
disais mille sottises, comme  l'ordinaire, tait-il heureux le pauvre
homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et
pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute
de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets  chanter l'air des
_Trois houzards_, comme il le chantait pour te rjouir!

--David, s'cria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!

--Non! tous vos plaisirs de garon, tout votre vieux vin que vous buvez
entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de
la misre auprs du bonheur de la famille; c'est l que vous tes
vraiment heureux, parce que vous tes aim; c'est l que vous louez le
Seigneur de ses bndictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je
vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne
m'coutez pas.

En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout mu; le gros percepteur
Han le regardait, les yeux carquills, et Isef, de temps en temps
murmurait des paroles confuses.

Que penses-tu de cela, Isef? dit  la fin Kobus au bohmien.

--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier,
puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la
route.

Fritz tait devenu rveur. Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux
_posch-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens  mon ide, je suis
garon et je resterai garon.

--Toi! s'cria David. Eh bien! coute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait
le prophte, mais, aujourd'hui, je te prdis que tu te marieras.

--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.

--Tu te marieras! s'cria le vieux rebbe, en nasillant d'un air
ironique, tu te marieras!

--Je parierais que non.

--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.

--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne
du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc,
mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....

--Contre quoi?

--Contre rien du tout.

--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont tmoins que j'accepte! Je
boirai ce bon vin qui ne me cotera rien, et, aprs moi, mes deux
garons en boiront aussi, h! h! h!

--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-l ne vous
montera jamais  la tte.

--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.

--Et voici la mienne, rebbe.

Kobus alors, se tournant, demanda:

Est-ce que nous n'irons pas nous rafrachir au _Grand-Cerf_?

--Oui, allons  la brasserie, s'crirent les autres, cela finira bien
notre journe. Dieu de Dieu! quel dner nous venons de faire.

Tous se levrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Han et
le grand Frdric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Isef ensuite,
et le vieux David Sichel tout joyeux derrire. Ils remontrent bras
dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrrent  la brasserie du
_Grand-Cerf_, en face des vieilles halles.




V


Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit
d'un air mlancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait 
lui-mme la morale:

Nous avons bu trop de bire hier soir, se disait-il en se grattant
derrire les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la sant.
J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq
chopes de moins.

Puis levant la voix:

Katel! Katel! s'cria-t-il.

La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant biller, les yeux
rouges et la tignasse bouriffe:

H! h! h! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?

--Oui, c'est cette bire qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...

--Ah! vous dites toujours la mme chose, fit la vieille en riant.

--Qu'est-ce que tu pourrais bien me prparer pour me remettre? reprit
Fritz.

--Voulez-vous du th?

--Du th! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons,  la bonne heure; et
puis, attends....

--Une oreille de veau  la vinaigrette?

--Oui, c'est cela, une oreille  la vinaigrette. Quelle mauvaise ide on
a de prendre tant de bire! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons
plus. Dpche-toi, Katel, j'arrive.

Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart
d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait 
peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra
dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit
du bien. Il mangea son oreille  la vinaigrette, et but un bon coup de
_forstheimer_ par l-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait
pourtant encore la tte un peu lourde, et regardait le beau soleil qui
s'tendait sur les vitres.

Quelle boisson pernicieuse que la bire! dit-il, on aurait d tordre le
cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec
du houblon. C'est une chose contraire  la nature de mler le doux et
l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fume
est cause de tout; si l'on pouvait renoncer  la pipe, on se moquerait
de la chope. Enfin, voil.--Katel!

--Quoi, monsieur?

--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.

--Mais vous reviendrez  midi?

--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentr pour une
heure, tu lveras la table, c'est que j'aurai pouss jusque dans quelque
village aux environs.

Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa
canne  pomme d'ivoire au coin de la chemine, et descendait dans le
vestibule.

Katel tait la nappe en riant et se disait: Demain, sa premire visite,
aprs dner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voil pourtant comme sont les
hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.

Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps
tait magnifique; toutes les fentres s'ouvraient au printemps.

Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les
commres.

--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet, disait-il. Les enfants
dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait
rien voir de plus joyeux. Fritz, aprs tre sorti de la ville par la
vieille porte de Hildebrandt, o les femmes tendaient dj leur linge
et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz
monta sur le talus de l'avance. Les dernires neiges fondaient 
l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin
que pouvaient s'tendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses
d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les alles
de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes
bleues des Vosges conservaient  leur sommet quelques plaques blanches
presque imperceptibles, et par l-dessus s'tendait le ciel immense, o
voguaient de lgers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut
vritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: Si j'tais
l-bas, sur la cte des Gents, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour
tre  ma ferme de Meisenthl; je pourrais causer avec le vieux Christel
de mes affaires, et je verrais les semailles et la gnisse blanche dont
me parlait Szel hier soir.

Comme il regardait ainsi, tout rveur, une bande de ramiers passait bien
haut au-dessus de la cte lointaine, se dirigeant vers la grande fort
de htres.

Fritz, les yeux pleins de lumire, les suivit du regard, jusqu' ce
qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout
aussitt, il rsolut d'aller  Meisenthl.

Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avance, la houe sur
l'paule.

H! pre Bosser! lui cria-t-il.

L'autre leva le nez.

Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prvenir
Katel que je vais  Meisenthl, et que je ne rentrerai pas avant six ou
sept heures.

--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.

--Oui, vous me rendrez service. Bosser s'loigna, et Fritz prit 
gauche le sentier qui descend dans la valle des Ablettes, derrire le
Postthl, et qui remonte en face,  la cte des Gents. Ce sentier tait
dj sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se
croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et
brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la
cte en face, aperut deux ou trois couples de tourterelles des bois,
qui filaient deux  deux le long des roches grises de la Houpe, et se
becquetaient sur les corniches, la queue en ventail. C'tait un plaisir
de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles
n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne
se quittaient pas et tourbillonnaient tantt dans l'ombre des roches,
tantt en pleine lumire, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient
du ciel en frmissant. Il faudrait tre sans coeur pour ne pas aimer ces
jolis oiseaux. Fritz, le dos appuy  sa canne, les regarda longtemps;
il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles
des bois sont trs sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et
s'loignrent. Alors il se remit  marcher tout pensif, et vers onze
heures il tait sur la cte des Gents.

De l, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son glise, sa
fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles
portes dcrpites o pendent le lierre et la mousse, tait comme peinte
en bleu sur la cte en face; toutes les petites fentres et les lucarnes
sur les toits lanaient des clairs. La trompette des hussards, sonnant
le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une gupe. Par la porte
de Hildebrandt s'avanait comme une file de fourmis; Kobus se rappela
que la veille tait morte la sage-femme Lehnel: c'tait son enterrement!

Aprs avoir vu ces choses, il se mit  traverser le plateau d'un bon
pas; et le sentier sablonneux commenait  descendre, lorsque tout 
coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres
toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de
lui, dans le creux du vallon de Meisenthl, tout au pied de la cte.

C'tait une vieille ferme, btie  l'ancienne mode, avec une grande cour
carre entoure d'un petit mur de pierres sches, la fontaine au milieu
de la cour, le guvoir devant l'auge verdtre, les tables et les
curies  droite, les granges et le pigeonnier surmont d'une tourelle
en pointe,  gauche, le corps de logis au milieu. Derrire, se
trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et
les rduits  porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'tait
le grand-pre Nicolas Kobus qui l'avait btie. Mais dix arpents de
prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de
la cte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un
hectare de vignes en plein rapport, donnaient  cette ferme une grande
valeur et de beaux revenus.

Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Szel
faire la lessive  la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par voles
de dix  douze autour du pigeonnier; et le pre Christel, sa grande
_cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble
champtre le rjouissait; il coutait avec une raisonnable satisfaction
la voix du chien Mopsel rsonner avec les coups de battoir dans la
valle silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque
dans la fort de htres en face, o restaient encore quelques plaques de
neige jauntre au pied des arbres.

    [Note 7: Fouet.]

Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'tait la petite Szel,
courbe sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant
 tour de bras, comme une bonne petite mnagre. Chaque fois qu'elle
levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant
dessus, envoyait un clair jusqu'au bout de la cte.

Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, o la
Lauter serpente au milieu des prairies, vit,  la pointe d'un vieux
chne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la
ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitt l'oiseau partit, jetant
un miaulement sauvage dans la valle, et tous les pigeons,  ce cri de
guerre, se replirent comme un ventail dans le colombier.

Alors Kobus, riant en lui-mme, repartit en trottant dans le sentier,
jusqu' ce qu'une petite voix claire se mt  crier:

M. Kobus!... voici M. Kobus! C'tait Szel qui venait de l'apercevoir
et qui s'lanait sous le hangar pour appeler son pre. Il atteignait 
peine le chemin des voitures, au pied de la cte, que le vieux fermier
anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa
camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait  sa
rencontre, la figure panouie, et s'criait d'un ton joyeux: Soyez le
bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand
plaisir en ce jour; nous n'esprions pas vous voir si tt. Que le ciel
soit lou de vous voir dcid pour aujourd'hui.

--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poigne de main au
brave homme; l'ide de venir m'a pris tout  coup, et me voil. H! H!
h! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, pre
Christel.

--Oui, le ciel nous a conserv la sant, monsieur Kobus; c'est le plus
grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit bni! Mais tenez,
voici ma femme que la petite est alle prvenir.

En effet, la bonne mre Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de
taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des
manches de chemise, accourait aussi, la petite Szel derrire elle.

Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme
toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous
faites.

--Oui, mre Orchel. Tout ce que je vois me rjouit. J'ai donn un coup
d'oeil sur les vergers, tout pousse  souhait; et j'ai vu tout  l'heure
le btail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon tat.

--Oui, oui, tout est bien, dit la grosse fermire. On voyait qu'elle
avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Szel paraissait aussi bien
heureuse. Deux garons de labour, en blouse, sortaient alors avec la
charrue attele; ils levrent leur bonnet en criant: Bonjour, monsieur
Kobus!

--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper, dit-il tout joyeux. Il s'tait
approch de la vieille ferme, dont la faade tait couverte d'un lattis,
o grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux;
mais les bourgeons se montraient  peine.  droite de la petite porte
ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar,
qui s'avanait en auvent jusqu' douze pieds du sol, taient entasss
ple-mle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les
chelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande
trouble  pcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient
des bottes de paille, o des niches de pierrots avaient lu domicile.
Le chien Mopsel, un petit chien de berger  poils gris de fer, grosse
moustache et queue tranante, venait se frotter  la jambe de Fritz, qui
lui passait la main sur la tte.

C'est ainsi qu'au milieu des clats de rire et des joyeux propos
qu'inspirait  tous l'arrive de ce bon Kobus, ils entrrent ensemble
dans l'alle, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle
blanchie  la chaux, haute de huit  neuf pieds, et le plafond ray de
poutres brunes. Trois fentres,  vitres octogones, s'ouvraient sur la
valle; une autre petite, derrire, prenait jour sur la cte; le long
des fentres s'tendait une longue table de htre, les jambes en X, avec
un banc de chaque ct; derrire la porte,  gauche, se dressait le
fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six
petits gobelets et la cruche de grs  fleurs bleues; de vieilles images
de saints, enlumines de vermillon et encadres de noir, compltaient
l'ameublement de cette pice.

Monsieur, dit Christel, vous dnerez ici, n'est-ce pas?

--Cela va sans dire.

--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?

--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pte ce matin.

--Alors, asseyons-nous. tes-vous fatigu, monsieur Kobus? Voulez-vous
changer de souliers, mettre mes sabots?

--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en
apercevoir.

--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien  M. Kobus, Szel?

--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis l, et que nous
avons tous du plaisir  le recevoir chez nous.

--Elle a raison, pre Christel. Nous avons assez caus hier, nous deux;
elle m'a racont tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est
une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mre
Orchel nous apprte des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire
en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y
a si longtemps que je n'tais sorti, que cette petite course n'a fait
que me dgourdir les jambes.

--Avec plaisir, monsieur Kobus. Szel, tu peux aider ta mre; nous
reviendrons dans une heure.

Alors Fritz et le pre Christel sortirent, et comme ils reprenaient le
chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond
de la cuisine. La fermire ptrissait dj la pte sur l'vier.

Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.

--Oui, mre Orchel, oui, dans une heure. Et ils sortirent.

Nous avons beaucoup press de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous
fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poir. C'est une boisson
plus rafrachissante que le vin, pendant les moissons.

--Et plus saine que la bire, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la
fortifier, ni de l'tendre d'eau, c'est une boisson naturelle.

Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux 
l'intrieur par une lucarne. Et des pommes de terre, Christel, en
avez-vous distill?

--Non, monsieur, vous savez que l'anne dernire elles n'ont pas donn;
il faut attendre une rcolte abondante, pour que cela vaille la peine.

--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que
l'anne dernire, et de plus belles?

--Ah! a, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans,
il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger,  la
ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espce
magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes
pondeuses.

Ils taient devant la grille de la basse-cour, et des quantits de
poules grandes et petites, des huppes et des pattues, un coq superbe 
l'oeil roux au milieu, se tenaient l dans l'ombre, regardant, coutant
et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le
nombre.

Szel! Szel! cria le fermier.

La petite parut aussitt.

Quoi, mon pre?

--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards
aillent  l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de
l'herbe, et qu'elles iront tout dterrer au jardin.

Szel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit  descendre la prairie,
Fritz derrire lui.  cent pas de la rivire, et comme le terrain
devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:

Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des
osiers et des flches d'eau, il y avait  peine de quoi patre une
vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis  niveler, et maintenant
toute l'eau suit sa pente  la rivire. Que le soleil donne quinze
jours, ce sera sec, et nous smerons l ce que nous voudrons: du trfle,
du sainfoin, de la luzerne; je vous rponds que le fourrage sera bon.

--Voil ce que j'appelle une fameuse ide, dit Fritz.

--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand
nous reviendrons  la ferme, et que nous serons  l'endroit o la
rivire fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez
mieux.

Ils continurent  se promener ainsi autour de la valle jusque vers
midi. Christel exposait  Kobus ses intentions.

Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; l, nous smerons du
bl; aprs le trfle, c'est un bon assolement.

Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le
vieux fermier tait heureux de parler des choses qui l'intressaient le
plus.

La chaleur devenait grande.  force de marcher dans ces terres grasses,
laboures profondment, et qui vous laissaient  chaque pas une motte au
talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos;
et comme ils taient au haut de la cte, en train de reprendre haleine,
cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux
premiers beaux jours, se fit entendre pour la premire fois  ses
oreilles.

coutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de mme
tonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de
hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est
quelque chose de grand!

--Oui, c'est mme trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le
bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des
centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les
fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus,
monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous
mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient  notre aide. On
devrait dfendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours
dfendu de dnicher les moineaux de la ferme; a nous pille beaucoup de
grain, mais a nous en sauve encore plus.

--Oui, reprit Fritz, voil comment tout marche dans ce bas monde: les
insectes dvorent les plantes, les oiseaux dvorent les insectes, et
nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les
choses ont t arranges pour que nous mangions tout: nous avons
trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes,
et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour craser. Cela
prouve que nous sommes les rois de la terre.

--Mais coutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?

--a, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre
l-bas dans la valle, prs de la roche des Tourterelles.

Ils se mirent  redescendre, et, sur le bord de la rivire,  cent pas
de la ferme, l'anabaptiste, s'arrtant de nouveau dit:

Monsieur Kobus, voici l'ide dont je vous parlais tout  l'heure. Voyez
comme la rivire est basse ici; tous les ans,  la fonte des neiges, ou
quand il tombe une grande averse en t, la rivire dborde; elle avance
de cent pas au moins dans ce coin; si vous tiez arriv la semaine
dernire, vous l'auriez vu plein d'cume; maintenant encore la terre est
trs humide.

Eh bien! j'ai pens que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce
tournant, a nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de
terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la cte, car il n'y a
rien de mieux que de mler la terre glaise  la terre de chaux. Ensuite,
en btissant un petit mur bien solide du ct de la rivire, nous
aurions le meilleur rservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la
truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espces de la Lauter.
L'eau entrerait par une cluse grille, et sortirait par une claie bien
serre de l'autre ct: les poissons seraient l dans l'eau vive comme
chez eux, et l'on n'aurait qu' jeter le filet pour en prendre ce qu'on
voudrait.

Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et
ses deux fils viennent pcher toute la sainte journe, et qu'ils
emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus
moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui
aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Szel vous en
porterait avec le beurre, les oeufs et le reste.

--a, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une ide
magnifique. Christel, vous tes un homme rempli de bon sens. Depuis
longtemps j'aurais d penser  ce rservoir, car j'aime beaucoup la
truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout  fait juste!
Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce
soir, je vais  Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des
brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit
faite en rgle. Et, l'affaire termine, nous smerons l-dedans des
truites, des perches, des barbeaux, comme on sme des choux, des raves
et des carottes dans son jardin.

Kobus partit alors d'un grand clat de rire, et le vieil anabaptiste
parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme,
Fritz disait:

Je vais m'tablir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour
surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux.
Il faudra, du ct de la rivire, un mur solide, de bonne chaux et de
bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour
le fond du rservoir, car les poissons d'eau courante veulent du
gravier. Enfin nous tablirons cela pour durer longtemps.

Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Szel se
trouvait sur la porte.

Est-ce que ta mre nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.

--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.

--Bon! nous avons le temps de voir les curies. Il traversa la cour et
ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'table blanchie  la chaux et pave
de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les
vaches  la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la
tte vers la lumire, le pre Christel dit: Ces deux grands boeufs, sur
le devant, sont  l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac
Schmole, en a envie; il est dj venu deux ou trois fois. Les six
autres nous suffiront cette anne pour le labour. Mais voyez ce petit
noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous
n'ayons pas la paire. J'ai dj couru tout le pays pour en trouver un
pareil. Quant aux vaches, ce sont les mmes que l'anne dernire. Roesel
est frache  lait; je veux lui laisser nourrir sa petite gnisse
blanche.

--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons
dner, je me sens une pointe d'apptit.




VI


L'ide du rservoir aux poissons avait enthousiasm Fritz.  peine le
dner termin, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg.
Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de
brouettes, quelques ouvriers de la carrire des Trois-Fontaines et
l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.

On descendit aussitt  la rivire, on examina le terrain. Lang, son
mtre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le pre
Christel, et Kobus planta lui-mme les piquets. Finalement, lorsqu'on se
trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent 
l'oeuvre.

Lang avait cette anne-l sa grande entreprise du pont de pierre sur la
Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les
travaux; mais Fritz, install chez l'anabaptiste, dans la belle chambre
du premier, se chargea de ce soin.

Ses deux fentres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas mme
besoin de se lever, pour voir o l'ouvrage en tait, car de son lit il
dcouvrait d'un coup d'oeil la rivire, le verger en face et la cte
au-dessus. C'tait comme fait exprs pour lui.

Au petit jour, quand le coq lanait son cri dans la valle encore toute
grise, et qu'au loin, bien loin, les chos du Bichelberg lui rpondaient
dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, aprs avoir
lanc deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa
premire note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de
nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient 
frissonner--sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer,
elles aussi, le pre de la lumire et de la vie--, et qu'une sorte de
pleur s'tendait dans le ciel, alors Kobus s'veillait; il avait
entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.

Tout tait encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'alle, le
garon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et
ouvrait la lucarne du fenil, sur l'curie, pour donner le fourrage aux
btes. Les chanes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme
endormis, les sabots allaient et venaient.

Bientt aprs, la mre Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en
coutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles,
cartait ses rideaux et voyait les petites fentres grises se dcouper
en noir sur l'horizon ple.

Quelquefois un nuage, lger comme un cheveau de pourpre, indiquait que
le soleil allait paratre entre les deux ctes en face, dans dix
minutes, un quart d'heure.

Mais dj la ferme tait pleine de bruit: dans la cour, le coq, les
poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la
cuisine, les casseroles tintaient, le feu ptillait, les portes
s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le
hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du
Bichelberg.

Puis, tout  coup tout devenait blanc: c'tait lui... le soleil, qui
venait enfin de paratre. Il tait l, rouge, tincelant comme de l'or.
Fritz, le regardant monter entre les deux ctes, pensait: Dieu est
grand.

Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traner la brouette, il se
disait: a va bien!

Il entendait aussi la petite Szel monter et descendre l'escalier en
trottant comme une perdrix, dposer ses souliers cirs  la porte, et
faire doucement, pour ne pas l'veiller. Il souriait en lui-mme,
surtout quand le chien Mopsel se mettait  aboyer dans la cour, et qu'il
entendait la petite lui crier d'une voix touffe: Chut! chut! Ah! le
gueux, il est capable d'veiller M. Kobus!

C'est tonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle
devine tout ce qui peut me faire plaisir:  force de _damfnoudels_, j'en
avais assez; j'aurais voulu des oeufs  la coque, elle m'en a fait sans
que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des
ctelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens;
cette petite Szel m'tonne!

Et, songeant  ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la
ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et
se mettaient en route.

La petite nappe blanche tait mise au bout de la table, le couvert, la
chopine de vin et la grosse carafe d'eau frache dessus, toute
scintillante de gouttelettes. Les fentres de la salle, ouvertes sur la
valle, laissaient entrer par bouffes les pres parfums des bois.

En ce moment le pre Christel arrivait dj quelquefois de la cte, la
blouse trempe de rose et les souliers chargs de glbe jaune.

Eh bien, monsieur Kobus, s'criait le brave homme, comment a va-t-il
ce matin?

--Mais, trs bien, pre Christel; je me plais de plus en plus ici, je
suis comme un coq en pte, votre petite Szel ne me laisse manquer de
rien.

Si Szel se trouvait l, aussitt elle rougissait et se sauvait bien
vite, et le vieil anabaptiste disait: Vous faites trop d'loges  cette
enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-mme.

--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout  fait une
bonne petite femme de mnage: elle fera la satisfaction de vos vieux
jours, pre Christel.

--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et
pour le ntre!

Ils djeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui
marchaient trs bien et prenaient une belle tournure. Aprs cela, le
fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe
dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fentre, sous le toit,
regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir,
mener le btail  la rivire, piocher le jardin, la mre Orchel semer
des haricots, et Szel entrer dans l'table avec un petit cuveau de
sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin
vers sept heures, et le soir  huit heures aprs le souper.

Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait
fini par prendre got au btail, et c'tait un vritable plaisir pour
lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner 
l'approche de la petite Szel, avec leurs museaux roses ou bleutres, et
se mettre  mugir en choeur comme pour la saluer.

Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi
passer! leur criait Szel en les poussant de sa petite main potele.

Ils ne la quittaient pas de l'oeil, tant ils l'aimaient; et quand,
assise sur son tabouret de bois  trois pieds, elle se mettait  traire,
la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour
lui donner un coup de langue, ce qui la fchait plus qu'on ne peut dire.

Je n'en viendrai jamais  bout, c'est fini!, s'criait-elle.

Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.

Quelquefois, l'aprs-midi, il dtachait la nacelle et descendait
jusqu'aux roches grises de la fort de bouleaux. Il jetait le filet sur
ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours
en ramant pour remonter le courant jusqu' la ferme, il pensait:

Ah! quelle bonne ide nous avons eue de creuser un rservoir; d'un seul
coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en
quinze jours dans la rivire.

Ainsi s'coulait le temps  la ferme, et Kobus s'tonnait de regretter
si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bire du
_Grand-Cerf_, dont il s'tait fait une habitude depuis quinze ans.

Je ne pense pas plus  tout cela, se disait-il parfois le soir, que si
ces choses n'avaient jamais exist. J'aurais du plaisir  voir le vieux
rebbe David, le grand Frdric Schoultz, le percepteur Han, c'est vrai;
je ferais volontiers le soir une partie de _youker_ avec eux, mais je
m'en passe trs bien, il me semble mme que je me porte mieux, que j'ai
les jambes plus dgourdies et meilleur apptit; cela vient du grand air.
Quand je retournerai l-bas, je vais avoir une mine de chanoine,
frache, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse,
ha! ha! ha!

Un jour, Szel ayant eu l'ide de chercher en ville une poitrine de veau
bien grasse, de la farcir de petits oignons hachs et de jaunes d'oeufs,
et d'ajouter  ce dner des beignets d'une sorte particulire,
saupoudrs de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon got,
qu'ayant appris que Szel avait seule prpar ces friandises, il ne put
s'empcher de dire  l'anabaptiste, aprs le repas:

coutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens
et l'esprit. O diable Szel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela
doit tre naturel.

--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns
naissent avec des qualits; et les autres n'en ont pas, malheureusement
pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est trs bon pour aboyer
contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse,
il ne serait plus bon  rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est ne pour
conduire un mnage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme.
On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Szel, il faut s'y prendre de
telle manire." C'est venu tout seul, voil ce que j'appelle une vraie
femme de mnage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant,
elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera
une vraie femme de mnage; elle a reu le don du Seigneur, elle fait ces
choses avec plaisir.

Quand on est forc de porter son chien  la chasse, disait le vieux
garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout
seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "a, c'est un moineau, a une
caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrt devant une motte
de terre comme devant un livre. Mopsel, lui, ne ferait pas la
diffrence. Mais quant  Szel, j'ose dire qu'elle est ne pour tout ce
qui regarde la maison.

--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est
une vritable bndiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout
ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volont;
mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer  propos,
voil quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout
le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.

--C'est possible, monsieur Kobus; vous tes plus fort sur ces articles
que moi.

--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais
savoir comment elle s'y est prise pour les faire.

--Eh! nous n'avons qu' l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous
expliquera cela.--Szel! Szel!

Szel tait justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le
tablier blanc  bavette serr  la taille, agraf sur la nuque, et
remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue  son joli menton
rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras
dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle
mettait d'ardeur  son ouvrage.

C'est ainsi qu'elle entra toute anime, demandant: Quoi donc, mon
pre?

Et Fritz, la voyant frache et souriante, ses grands yeux bleus
carquills d'un air naf, et sa petite bouche entrouverte laissant
apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empcher de faire la
rflexion qu'elle tait apptissante comme une assiette de fraises  la
crme.

Qu'est-ce qu'il y a, mon pre? fit-elle de sa petite voix gaie: vous
m'avez appele?

--Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait
bien en connatre la recette.

Szel devint toute rouge de plaisir. Oh! monsieur Kobus veut rire de
moi.

--Non, Szel, ces beignets sont dlicieux; comment les as-tu faits,
voyons?

--Oh! monsieur Kobus, a n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous
voulez, j'crirai cela... vous pourriez oublier.

--Comment! elle sait crire, pre Christel?

--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil
anabaptiste.

--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
mnagre.... Je n'oserai plus la tutoyer tout  l'heure.... Eh bien,
Szel, c'est convenu, tu criras la recette.

Alors Szel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et
Kobus alluma sa pipe en attendant le caf.

Les travaux du rservoir se terminrent le lendemain de ce jour, vers
cinq heures. Il avait trente mtres de long sur vingt de large, un mur
solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandes au
Klingenthal, il fallait attendre que la maonnerie ft bien sche.

Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'paule; et
Fritz, le mme soir, pendant le souper, dclara qu'il retournerait le
lendemain  Hunebourg. Cette dcision attrista tout le monde.

Vous allez partir au plus beau moment de l'anne, dit l'anabaptiste.
Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les
sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les gents de la cte
seront fleuris, on ne trouvera que des violettes  l'ombre des haies.

--Et, dit la mre Orchel, Szel qui pensait vous servir de petits radis
un de ces jours.

--Que voulez-vous, rpondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de
rester; mais j'ai de l'argent  recevoir, des quittances  donner; j'ai
peut-tre des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je
reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.

--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais
c'est fcheux tout de mme.

--Sans doute, Christel, je le regrette aussi. La petite Szel ne dit
rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-l Kobus, fumant
comme d'habitude sa pipe  sa fentre, avant de se coucher, ne
l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la
vaisselle. Le ciel,  droite vers Hunebourg, tait rouge comme une
braise, tandis que les coteaux en face,  l'autre bout de l'horizon,
passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par
disparatre dans l'abme.

La rivire, au fond de la valle, fourmillait de poussire d'or; et les
saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs
flches aigus, les osiers et les trembles, papillotant  la brise, se
dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau
des marais, quelque martin-pcheur sans doute, jetait de seconde en
seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se
coucha.

Le lendemain,  huit heures, il avait djeun, et debout, le bton  la
main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mre Orchel, il
allait partir.

Mais o donc est Szel, s'cria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce
matin?

--Elle doit tre  l'table ou dans la cour, dit la fermire.

--Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthl sans lui
dire adieu. Orchel entra dans la maison, et quelques instants aprs
Szel paraissait, toute rouge.

H! Szel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je
suis trs content de toi, tu m'as bien trait. Et pour te prouver ma
satisfaction, tiens, voici un _goulden_, dont tu feras ce que tu
voudras.

Mais Szel, au lieu d'tre joyeuse  ce cadeau, parut toute confuse.
Merci, monsieur Kobus, dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant:
Prends donc cela. Szel, tu l'as bien gagn. Elle, dtournant la tte,
se prit  fondre en larmes. Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le
pre Christel; pourquoi pleures-tu?

--Je ne sais pas, mon pre, fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son
ct pensa: Cette petite est fire, elle croit que je la traite comme
une servante, cela lui fait de la peine.

C'est pourquoi, remettant le _goulden_ dans sa poche, il dit:

coute, Szel, je t'achterai moi-mme quelque chose, cela vaudra
mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je
croirais que tu es fche contre moi.

Alors Szel, sa jolie figure cache dans son tablier, et la tte penche
en arrire sur l'paule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut
serre, elle rentra dans l'alle en courant.

Les enfants ont de drles d'ides, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru
que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon coeur.

--Oui, dit Kobus, je suis bien fch de l'avoir chagrine.

--H! s'cria la mre Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette
petite nous fera de grands chagrins.

--Allons, calmez-vous, mre Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux
tre un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les
filles. Et, maintenant, au revoir!

Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la cte;
ils se sparrent prs des roches, et Kobus poursuivit seul sa route
d'un bon pas vers Hunebourg.




VII


Malgr tout le plaisir qu'avait eu Fritz  la ferme, ce n'est pas sans
une vive satisfaction qu'il dcouvrit Hunebourg sur la cte en face.
Autant tout tait humide dans la valle le jour de son dpart, autant
alors tout tait sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'tendait
comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des
Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthl,
les petits jardins des vtrans, entours de haies vives, et les vieux
remparts moussus, produisaient un effet superbe.

Il voyait aussi, derrire les acacias en boule de la petite place, prs
de l'htel de ville, la faade blanche de sa maison; et la distance ne
l'empchait pas de reconnatre que les fentres taient ouvertes pour
donner de l'air.

Tout en marchant, il se reprsentait la brasserie du _Grand-Cerf_, avec
sa cour au fond entoure de platanes; les petites tables au-dessous,
encombres de monde, les chopes dbordant de mousse. Il se revoyait dans
sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrs aux hanches, les
pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:

On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et
ses vieilles habitudes. J'ai pass quinze jours agrables au Meisenthl,
c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouv le
temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David
Sichel et moi; nous allons nous remettre  nos bonnes parties de _youker_
avec Frdric Schoultz, le percepteur Han, Speck et les autres. Voil
ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table,
pour dner ou pour rgler un compte, tout est dans l'ordre naturel.
Partout ailleurs je puis tre assez content, mais jamais aussi calme,
aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.

Au bout d'une demi-heure, tout en rvant de la sorte, il avait parcouru
le sentier de la Finckmath, et passait derrire les fumiers du Postthl
pour entrer en ville.

Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me
dvider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.

Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait
et regardait en passant les portes et les fentres ouvertes dans la
grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc,
les besicles sur son petit nez camard et les yeux carquills; le
tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dvidant ses telles en
rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant
son mtier, lanant sa navette avec un bruit de ferraille interminable;
le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierths,  la porte de
sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonant les douves de ses tonnes 
grands coups de maillet, au fond de sa vote retentissante.

Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumire blanche sur les toits,
cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient
d'un air particulier, comme pour dire: Voil M. Kobus de retour; il
faut que je me dpche de raconter cette nouvelle  ma femme; les
enfants criant en choeur  l'cole: B-A, BA, B-E, BE; et les commres
runies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme
des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant
l'aiguille derrire l'oreille: H! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y
a longtemps qu'on ne vous a vu! tout cela le rjouissait et le
remettait dans son assiette ordinaire.

Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre
une chope  la brasserie du _Grand-Cerf_.

Dans ces agrables penses il tournait au coin de la mairie, et
traversait la place des Acacias, o se promenaient gravement les anciens
capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept
ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des
soldats de bois.

Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en pristyle de
sa maison, que la vieille Katel criait dj dans le vestibule:

Voici M. Kobus!

--Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre  quatre.

--Ah! monsieur Kobus, s'cria la vieille en joignant les mains, quelles
inquitudes vous m'avez donnes!

--Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prvenue, en venant
chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?

--Oui, monsieur, mais c'est gal... d'tre seule  la maison... de faire
la cuisine pour une seule personne....

--Sans doute... sans doute... je comprends a... je me suis drang;
mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voil
revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel,
laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.

--Oui, monsieur, dpchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.

Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'cria: Nous y
voil donc! Il n'tait plus le mme homme. Tout en tirant les rideaux,
en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:

H! h! H! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir
rire encore! Ces boeufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient
rendu mlancolique.

Et le grand Schoultz, le percepteur Han, le vieux rebbe David, la
brasserie du _Grand-Cerf_, la vieille cour de la synagogue, la halle, la
place du march, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des
figures de lanterne magique.

Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit,
son large feutre sur l'oreille, la face panouie, et dit  Katel en
passant:

Je sors, je vais faire un tour en ville.

--Oui, monsieur... mais vous reviendrez?

--Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai  table.
Et il descendit dans la rue en se demandant:

O vais-je aller?  la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons
voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drle, rien
que de penser  lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en
colre; il faut que je lui dise quelque chose pour le fcher, cela me
secouera la rate, et j'en dnerai mieux.

Dans cette agrable perspective, il descendit la rue des Capucins
jusqu' la cour de la synagogue, o l'on entrait par une antique porte
cochre. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par
le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'tait vieux comme
Hunebourg; on ne voyait l-dedans que de grandes ombres grises, de
hautes btisses dcrpites, sillonnes de chneaux rouills; et toute la
Jude pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu' la cime des airs, ses bas
trous, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapices, son linge
filandreux.  tous les soupiraux apparaissaient des ttes branlantes,
des bouches dentes, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit
que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils taient
rchapps de la captivit d'gypte, tant ils paraissaient vieux.

Les eaux grasses des mnages suintaient le long des murs, et, pour dire
la vrit, cela ne sentait pas bon.

 la porte de la cour se trouvait un mendiant chrtien, assis sur ses
deux jambes croises; il avait la barbe longue de trois semaines, toute
grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'tait
un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait _der Frantzoze_.[8]

    [Note 8: Le Franais.]

Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourl, toute
ronde et toute grasse, mais d'une graisse jauntre, les joues entoures
de grosses rides en demi-cercle; son nez tait camard, ses yeux trs
bruns, et sa bouche orne de petites rides en toile, comme un trou.

Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Mose, pour cacher
ses cheveux, afin de ne pas sduire les trangers. Du reste elle avait
bon coeur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le
modle accompli de son sexe.

Fritz mit un _groschen_ dans la sbile du _Frantzoze_; il avait allum
sa pipe, et fumait  grosses bouffes pour traverser le cloaque. En face
du petit escalier, dont chaque marche est creuse comme la pierre d'une
gargouille, il fit halte, se pencha de ct dans une petite fentre
ronde,  ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre
enfume, assis devant une table de vieux chne, les deux coudes sur un
gros bouquin  tranche rouge, et son front rid entre ses mains.

La figure du vieux David, dans cette attitude rflchie, et sous cette
lumire grise, ne manquait pas d'un grand caractre; il y avait dans
l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rveur et
contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les
races orientales.

Il lit le Talmud, se dit Fritz.

Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'criant:

Tu es donc toujours enfonc dans la joie et les prophtes, vieux
_posch-isroel_?

--Ah! c'est toi, _schaude_! fit le vieux rabbin, dont la figure prit
aussitt une expression de joie intrieure, en mme temps que d'ironie
fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus
longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?

--Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit
Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face
d'un vritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dpouilla
son frre....

--Halte! s'cria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne
peuvent aller. Tu es un _picaures_ sans foi ni loi. J'aimerais mieux
soutenir une discussion en rgle contre deux cents prtres, cinquante
vques et le pape lui-mme, que contre toi. Du moins, ces gens sont
forcs d'admettre les textes, de reconnatre qu'Abraham, Jacob, David et
tous les prophtes taient d'honntes gens; mais toi, maudit _schaude_,
tu nies tout, tu rejettes tout, tu dclares que tous nos patriarches
taient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer,
et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est trs
mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses o j'aurais en quelque
sorte honte de me dfendre... envoie-moi plutt le cur.

Alors Fritz partit d'un immense clat de rire, et, s'tant assis, il
s'cria:

Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus rjouissant que je
connaisse. Puisque tu as honte de dfendre Abraham, parlons d'autre
chose.

--Il n'y pas besoin d'tre dfendu, s'cria David, il se dfend assez
lui-mme.

--Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz;
enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite  prendre
un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de trs bon.

Cette proposition drida tout  fait le vieux rabbin, qui n'aimait
rellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva
souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit  la bonne vieille
Sourl, qui ptrissait justement la pte d'un _schaled_.[9]

    [Note 9: Gteau juif.]

Sourl, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est l qui veut
prendre un verre de kirschenwasser.

--Bonjour, monsieur Kobus! s'cria la bonne femme; je ne peux pas venir,
j'ai de la pte jusqu'aux coudes.

Fritz s'tait lev; il regardait dans la petite cuisine toute sombre,
claire par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui ptrissait,
tandis que David lui tirait les clefs de la poche.

Ne vous drangez pas, Sourl, dit-il, ne vous drangez pas.

David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard,
o se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les
apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose  Kobus.
Celui-ci, voyant ce sentiment, s'cria que le kirsch tait dlicieux.

Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en gotant.

--Non, non, David, peut-tre d'aussi bon, mais pas de meilleur.

--En veux-tu encore un verre?

--Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon pre;
je reviendrai. Alors, ils taient rconcilis. Le vieux rebbe reprit en
plissant les yeux avec malice:

Et qu'est-ce que tu as fait l-bas, _schaude_? Je me suis laiss dire
que tu as fais de grosses dpenses, pour creuser un rservoir 
poissons. Est-ce vrai?

--C'est vrai, David.

--Ah! s'cria le vieux rebbe, cela ne m'tonne pas; quand il s'agit de
manger et de boire, tu ne connais plus la dpense.

Et, hochant la tte, il dit sur un ton nasillard: Tu seras toujours le
mme! Fritz souriait. coute, David, fit-il, dans six  sept mois
d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur
le march, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...--car,
vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tte, tu
es de la race des chats, et le poisson te plat....

--Mais, Kobus, Kobus! s'cria David, vas-tu maintenant me faire passer
pour un _picaures_ de ton espce? Sans doute, j'aime mieux un beau
brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne
serais pas un homme si j'avais d'autres ides; mais je n'y pense pas
d'avance, Sourl s'occupe de ces choses.

--Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats
de truites, avec des bouteilles de _forstheimer_,  la fte de
_Simres-Thora_[10], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon
rservoir.

    [Note 10: Fte de rjouissance en mmoire de la promulgation de la
     Loi au peuple juif.]

David sourit. Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne
la prudence, aux autres la sobrit. Tu es prudent; je ne te reproche
pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront,
elles seront les bienvenues.

--Amen! s'cria Fritz. Et tous deux se mirent  rire de bon coeur.
Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.

Tout  coup, il lui dit:

Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouv
une? la vingt-quatrime! Tu dois tre press de gagner ma vigne du
Sonneberg. Je serais curieux de la connatre, la vingt-quatrime.

Avant de rpondre, David Sichel prit un air grave:

Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut
faire son profit. Avant d'tre des nes, disait cette histoire, les nes
taient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tte petite, les
oreilles courtes et du crin  la queue, au lieu d'une touffe de poils.
Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-pre de tous les
nes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit 
lui-mme: "Cette herbe est trop grossire pour moi; ce qu'il me faut,
c'est de la fine fleur, tellement dlicate qu'aucun autre cheval n'en
ait encore got de pareille." Il sortit de ce pturage,  la recherche
de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossires que
celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un
marais, il trouva des flches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le
tour du marais, entra dans un pays aride, toujours  la recherche de sa
fine fleur; mais il ne trouva mme plus de mousse. Il eut faim, il
regarda de tous ct, vit des chardons dans un creux... et les mangea de
bon apptit. Alors ses oreilles poussrent; il eut une touffe de poils 
la queue, il voulut hennir, et se mit  braire; c'tait le premier des
nes!

Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vex sans savoir
pourquoi.

Et s'il n'avait pas mang de chardons? dit-il.

--Alors, il aurait t moins qu'un ne vivant, il aurait t un ne
mort.

--Tout cela ne signifie rien, David.

--Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa
servante pour femme, comme font tous les vieux garons. Crois-moi....

--Va t'en au diable! s'cria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne,
je n'ai pas le temps de te rpondre. David l'accompagna jusque sur le
seuil, riant en lui-mme. Et comme ils se sparaient:

coute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je
t'ai prsentes, tu n'as peut-tre pas eu tort. Mais bientt tu t'en
chercheras une toi-mme.

--_Posch-isroel_, rpondit Kobus, _posch-isroel_! Il haussa les
paules, joignit les mains d'un air de piti, et s'en alla. David,
criait Sourl dans la cuisine, le dner est prt, mets donc la table.
Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plisss d'un air ironique, suivit
Fritz du regard jusque hors la porte cochre; puis il rentra, riant tout
bas de ce qui venait d'arriver.




VIII


Aprs midi, Kobus se rendit  la brasserie du _Grand-Cerf_, et retrouva
l ses vieux camarades, Frdric Schoultz, Han et les autres, en train
de faire leur partie de _youker_, comme tous les jours, de une  deux
heures, depuis le 1er janvier jusqu' la Saint-Sylvestre.

Naturellement ils se mirent tous  crier: H! Kobus.... Voici Kobus!

Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant,
distribuait des poignes de main  droite et  gauche. Il finit par
s'asseoir au bout de la table, en face des fentres. La petite Lotchen,
le tablier blanc en ventail sur sa jupe rouge, vint dposer une chope
devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumire,
pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du
bord, et but avec recueillement, les yeux  demi ferms. Aprs quoi il
dit: Elle est bonne! et se pencha sur l'paule du grand Frdric, pour
voir les cartes qu'il venait de lever.

C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.

Du trfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.

--C'est moi qui donne, faisait Han en ramassant les cartes.

Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait
pas plus alors au vallon de Meisenthl qu'au Grand Turc; il croyait
n'avoir jamais quitt Hunebourg.

 deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers
carrs au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron
et son nez tourn  la friandise. Il se dcouvrit d'un air solennel, et
dit:

J'ai l'honneur d'annoncer  la compagnie que les cigognes sont
arrives.

Aussitt les chos de la brasserie rptrent dans tous les coins: Les
cigognes sont arrives! les cigognes sont arrives!

Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope  moiti vide, pour
aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent
personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_.

Tout au haut de l'glise, une cigogne, debout sur son chasse, ses ailes
noires replies au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux inclin
d'un air mlancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mle
tourbillonnait autour et cherchait  se poser sur la roue, o pendaient
encore quelques brins de paille.

Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau
pench sur la nuque, il s'criait:

Elles arrivent de Jrusalem!... Elles se sont reposes sur les
pyramides d'gypte.... Elles ont travers les mers.

Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commres,
de vieux papas et des enfants, le cou repli, dans une sorte d'extase.
Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: Nous les avons
encore revues une fois.

Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et
leurs attitudes merveilles, pensait: C'est drle... comme il faut peu
de chose pour amuser le monde.

Et la figure mue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.

Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, a te parat donc bien beau?

Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'cria:

Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets
de moquerie? Tu ne sens donc rien?

--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde.

--Et s'il me plat de crier haut! S'il me plat de te dire tes vrits!
S'il me plat...

Heureusement les cigognes, aprs un instant de repos, venaient de se
remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession
des nuages de Hunebourg; et toute la place, transporte d'enthousiasme,
poussait un cri d'admiration.

Les deux oiseaux, comme pour rpondre  ce salut, tout en planant,
faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans
la rue des Capucins, criant: Tra, ri, ro, l't vient encore une fois!
You, you, l't vient encore une fois!

Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu' sept
heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la
protection qu'elles tendent sur les villes o elles nichent; sans
parler d'une foule d'autres services particuliers  Hunebourg, comme
d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lzards, dont les vieux
fosss seraient infests sans elles, et non seulement les fosss, mais
encore les deux rives de la Lauter, o l'on ne verrait que des reptiles,
si ces oiseaux n'taient pas envoys du Ciel pour dtruire la vermine
des champs.

David Sichel tant aussi entr, Fritz, pour se moquer de lui, se mit 
soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les
manger  la Pque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait
caus jadis la grande plaie d'gypte, o l'on voyait des grenouilles en
si grand nombre qu'elles entraient par les fentres, et qu'il vous en
tombait mme par les chemines; de sorte que les Pharaons se trouvrent
d'autre moyen pour se dbarrasser de ce flau, que de chasser les fils
d'Abraham du pays.

Cette explication exaspra tellement le vieux rebbe, qu'il dclara que
Kobus mritait d'tre pendu.

Alors Fritz fut veng de l'apologue de l'ne et des chardons; de douces
larmes coulrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble  ce triomphe,
c'est que le grand Frdric Schoultz, Han et le professeur Speck
s'crirent qu'il fallait rtablir la paix, que deux vieux amis comme
David et Kobus ne pouvaient rester fchs  propos des cigognes.

Ils proposrent  Fritz de rtracter son explication, moyennant quoi
David serait forc de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui
s'embrassrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant:
Que sans le dfaut qu'il avait de rire  tort et  travers, Kobus
serait le meilleur homme du monde.

Je vous laisse  penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute
cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu' minuit, et, mme plus tard il
se rveillait de temps en temps pour rire encore:

On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'
Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnte dans sa croyance! Et le
grand Frdric, quelle bonne tte de cheval! Et Han, comme il glousse
bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!

Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux,
lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'veilla. Il prta l'oreille, et
reconnut que le rmouleur Higuebic tait venu s'tablir, comme tous les
vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les
ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore
sommeil.

 chaque instant, le babillage des commres venait interrompre le
sifflement de la roue; puis c'tait le caniche qui grondait, puis l'ne
qui se mettait  braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix
du repassage; puis autre chose.

Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne
devrait pas dfendre ces choses-l? Le dernier paysan peut dormir  son
aise, et de bons bourgeois sont veills  huit heures, par la
ngligence de l'autorit.

Tout  coup Higuebic se mit  crier d'une voix nasillarde:

Couteaux, ciseaux  repasser!

Alors il n'y tint plus et se leva furieux.

Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant
la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma
maison est  lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon
grand-pre et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!

Ainsi rvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir  la ferme, sans
autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gt. Mais aprs le
djeuner il ne songeait plus  cette misre. L'ide lui vint de mettre
en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetes l'automne
prcdent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revtit d'une
grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de
la cave.

Le pre Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet  la
ceinture, la tarire sous le bras, et sa grosse figure panouie.

Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer
aujourd'hui?

--Oui, pre Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en ft depuis
quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans.

--Bon... et les bouteilles?

--Elles sont rinces et gouttes depuis trois semaines.

--Oh! pour les soins  donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y
entendent de pre en fils; nous n'avons donc plus qu' descendre?

--Oui, descendons. Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit
une anse du panier  bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils
descendirent  la cave. Arrivs au bas, le vieux tonnelier s'cria:
Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah!
monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la
ville. Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: Voici
le _markobrunner_, n'est-ce pas?

--Oui; et celui-l, c'est le _steinberg_.

--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots. Alors se courbant, la
tarire au creux de l'estomac, il pera la tonne de _markobrunner_, et
poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Aprs quoi Kobus lui passa
une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon
de cire bleue et posa le cachet. L'opration se poursuivit de la sorte,
 la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.

H! h! h! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.

--Oui, et buvons un coup, disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet
sur la bonde, ils se rafrachissaient d'un verre de cet excellent vin,
et se remettaient ensuite  l'ouvrage. Toutes les prcdentes fois,
Kobus, aprs deux ou trois verres, se mettait  chanter d'une voix
terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tte, tels
que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois
Hussards_.

Cela rsonne comme dans une cathdrale, faisait-il en riant.

--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez
pas t de notre grande socit chorale de Johannisberg; on n'aurait
entendu que vous.

Il se mettait alors  raconter comme, de son temps il existait une
socit de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que,
dans cette socit, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de
tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre,
et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu
d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des matres
tonneliers distribuaient des prix  ceux qui se distinguaient, et que
lui, Schweyer, avait reu deux grappes et une coupe d'argent,  cause de
sa manire harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois
mesures.

Il disait cela tout mu de ses souvenirs, et Fritz avait peine  ne pas
clater de rire.

Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et clbrait la
cave du grand-duc de Nassau, laquelle, disait-il, possde des vins
prcieux, dont la date se perd dans la nuit des temps.

C'est ainsi que le vieux Schweyer gayait le travail. Ces propos joyeux
n'empchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se
mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et
d'entrain.

Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaiet venait
de se ralentir, soit en lui lanant quelque bon mot, ou bien en le
remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux
tonnelier crut remarquer qu'il tait proccup de penses trangres.

Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, aprs quelques
ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne,
un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans
la cave, ou bien coutant les sifflements de la pierre du rmouleur, les
aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.

Son esprit n'tait pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret,
ne voulut pas interrompre ses rflexions.

Les choses continurent ainsi trois ou quatre jours.

Chaque soir Fritz allait  son ordinaire faire quelques parties de
_youker_ au _Grand-Cerf_. L, ses camarades remarquaient galement une
proccupation trange en lui; il oubliait de jouer  son tour.

Allons donc, Kobus, allons donc, c'est  toi! lui criait le grand
Frdric.

Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.

Je n'ai pas de chance, se disait-il en rentrant.

Comme Schweyer avait de l'ouvrage  la maison, il ne pouvait venir que
deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que
l'affaire tranait en longueur, et mme elle se termina d'une faon
singulire.

En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait  ce
que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui prsenter.
Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du crmonial.

Schweyer en fut indign.

Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de
qualit suprieure, il le trouve trop bon pour moi.

Cette rflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants aprs,
comme il tait baiss, Kobus ayant laiss tomber deux gouttes de cire
sur ses mains, sa colre clata:

Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou!
Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire,
quoique ce ft une offense contre notre sainte religion, et surtout 
l'gard d'un vieillard de mon ge; vous aviez l'air de m'ouvrir en
quelque sorte les portes de la tombe, et c'tait abominable quand on
considre que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse
n'est pas crime; chacun dsire devenir vieux; vous le deviendrez
peut-tre, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignit.
Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.

--Comment, par malice? s'cria Fritz stupfait.

--Oui, par malice; vous riez de tout!... Mme en ce moment, vous avez
envie de rire; mais je ne veux pas tre votre _hans-wurst_[11],
entendez-vous? C'est la dernire fois que je travaille avec un braque de
votre espce.

    [Note 11: Polichinelle allemand.]

Ce disant, Schweyer dtacha son tablier, prit sa tarire, et gravit
l'escalier.

La vritable raison de sa colre, ce n'taient ni le _Miserere_, ni les
gouttes de cire, c'tait l'oubli du _steinberg_.

Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit trs bien le vrai motif
de sa colre, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli
des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire
un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le matre est l,
son devoir est de l'offrir.

O diable ai-je la tte depuis quelque temps? se dit-il. Je suis
toujours  rvasser,  biller,  m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai
des absences; c'est tonnant... il faudra que je me surveille.

Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il
finit de mettre son vin en bouteille lui-mme, et les choses en
restrent l.




IX


Les mardis et les vendredis matin, jours de march, Kobus avait
l'habitude de fumer des pipes  sa fentre, en regardant les mnagres
de Hunebourg aller et venir, d'un air affair, entre les longues ranges
de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de
charrettes alignes sur la place des Acacias. C'taient, en quelque
sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille
attitudes d'acheteurs et de vendeurs dbattant leur prix, criant, se
disputant, le rjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.

Apercevait-il de loin quelque belle pice, aussitt il appelait Katel et
lui disait:

Vois-tu, l-bas, ce chapelet de grives ou de msanges? vois-tu ce grand
livre roux, au troisime banc de la dernire range? Va voir.

Katel sortait; il suivait avec intrt la marche de la discussion; et la
vieille servante revenait-elle avec les msanges, les grives ou le
livre, il se disait: Nous les avons!

Or, un matin, il se trouvait l, tout rveur contre son habitude,
billant dans ses mains et regardant avec indiffrence. Rien n'excitait
son envie; le mouvement, les alles et les venues de tout ce monde lui
paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et
regardant la cte de Gents tout au loin, il se disait: Quel beau coup
de soleil l-bas, sur le Meisenthl.

Mille ides lui passaient par la tte: il entendait mugir le btail, il
voyait la petite Szel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin
 la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'table, Mopsel sur
ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la cte. Ces
souvenirs l'attendrissaient.

Le mur du rservoir doit tre sec maintenant, pensait-il; bientt, il
faudra poser le grillage.

En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces rflexions, Katel
entra:

Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouv dans votre
capote d'hiver.

C'tait un papier; il le prit et l'ouvrit.

Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'motion, la recette des beignets!
Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Dcidment je n'ai
plus la tte  moi!

Et regardant la vieille servante:

C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets dlicieux!
s'cria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donn cette
recette?

--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_.

--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque
chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Szel, la
fille de l'anabaptiste.

--Oh! dit Katel, cela ne m'tonne pas, cette petite est remplie de
bonnes ides.

--Oui, elle est au-dessus de son ge. Tu vas me faire de ces beignets,
Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout
serait manqu.

--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner
cela.

Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit  la
fentre. Alors, tout avait chang sous ses yeux; les figures, les mines,
les discours, les cris des uns et des autres: c'tait comme un coup de
soleil sur la place.

Et rvant encore  la ferme, il se prit  songer que le sjour des
villes n'est vraiment agrable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer
de nourriture quelquefois, car la mme cuisine,  la longue, devient
insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc,
chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au djeuner, que tous
les petits plats de Katel.

Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de
_youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frdric Schoultz et le
gros Han, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois
de l'anne  Meisenthl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et
mes affaires sont ici: c'est fcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes
les satisfactions ensemble.

Ces penses s'enchanaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant
sonn, la vieille servante vint dresser la table. Eh bien! Katel, lui
dit-il en se retournant, et mes beignets?

--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de
plus dlicat.

--Tu les as russis?

--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.

--Puisqu'ils sont russis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je
descends  la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.

Il sortait son trousseau  la main, quand une ide le fit revenir; il
demanda:

Et la recette?

--Je l'ai dans ma poche, monsieur.

--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le
secrtaire; nous serons contents de la retrouver. Et, dployant le
papier, il se mit  le relire.

C'est qu'elle crit joliment bien, fit-il; une criture ronde, comme
moule! Elle est extraordinaire, cette petite Szel, sais-tu?

--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez  la
cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire
rire.

--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.

--Triste! ah bien oui!

--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure
s'patait d'aise, en pensant que la petite tait gaie.

--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir pass sur la place, elle a
tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si
drle....

--Je parie qu'elle s'est aussi moque de moi, s'cria Fritz.

--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frdric Schoultz, je ne dis
pas, mais de vous....

--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moque de Schoultz! Elle le
trouve un peu bte, n'est-ce pas?

--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous
comprenez....

--C'est bon, Katel, c'est bon, dit-il en s'en allant tout joyeux.

Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout
haut en rptant: Cette petite Szel me fait du bon sang.

Quand il revint, la table tait mise et le potage servi. Il dboucha sa
bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction
profonde, se retroussa les manches et dna de bon apptit.

Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son
verre, il dit: Nous allons voir cela. La vieille servante restait prs
de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le
gota d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisime; enfin,
se retournant, il pronona ces paroles avec poids et mesure:

Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de
reconnatre que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et
cependant, coute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te
faire,--mais ceux de la ferme taient meilleurs; ils avaient quelque
chose de plus fin, de plus dlicat, une espce de parfum
particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer
cela; c'tait moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agrable.

--J'ai peut-tre mis trop de cannelle?

--Non, non, c'est bien, c'est trs bien; mais cette petite Szel,
vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la
dinde farcie aux chtaignes.

--C'est bien possible, monsieur.

--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets dlicieux;
mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck
appelle "l'idal"; cela veut dire quelque chose de potique, de....

--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les
saucisses de la mre Hfen, que personne ne pouvait russir aussi bien
qu'elle,  cause des trois clous de girofles qui manquaient.

--Non, ce n'est pas mon ide; rien n'y manque, et malgr tout.... Il
allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin
entra: H! c'est toi, David, s'cria-t-il; arrive donc, et tche
d'expliquer  Katel ce qu'il faut entendre par "l'idal".

David,  ces mots, frona le sourcil. Tu veux te moquer de moi? fit-il.

--Non, c'est trs srieux; dis  Katel pourquoi vous regrettiez tous les
carottes et les oignons d'gypte....

--coute, Kobus, s'cria le vieux rebbe, j'arrive, et voil que tu
commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est
pas beau.

--Tu prends tout de travers, _posch-isroel_. Assieds-toi, et, puisque
tu ne veux pas que je parle des oignons d'gypte, qu'il n'en soit plus
question. Mais si tu n'tais pas juif....

--Allons, je vois bien que tu veux me chasser.

--Mais non, je dis seulement que si tu n'tais pas juif, tu pourrais
manger de ces beignets, et que tu serais forc de reconnatre qu'ils
valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous
purger de la lpre, et des autres maladies que vous aviez attrapes chez
les infidles.

--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort! Katel sortit, et
Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:

Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'prouve un vritable chagrin.

--Quel chagrin?

--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goter
ces beignets: quelque chose d'extraordinaire! David s'assit en riant 
son tour.

Tu les a invents, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
inventions pareilles.

--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir
invent ces beignets, mais rendons  Csar ce qui est  Csar: l'honneur
en revient  la petite Szel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?

--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens!
tiens! et tu les trouves si bons?

--Dlicieux, David!

--H! h! h! oui... cette petite est capable de tout... mme de
satisfaire un gourmand de ton espce.

Puis, changeant de ton:

Cette petite Szel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans
trois ou quatre ans; elle connatra la cuisine comme ta vieille Katel;
elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme
d'esprit, lui-mme reconnatra que c'tait le plus grand bonheur qui pt
lui arriver.

--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus,
tu ne dis rien de trop. C'est tonnant que le pre Christel et la mre
Orchel, qui n'ont pas quatre ides dans la tte, aient mis ce joli petit
tre au monde. Sais-tu qu'elle conduit dj tout  la ferme?

--Qu'est-ce que je disais? s'cria David, j'en tais sr! Vois-tu,
Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse,
qu'elle ne cherche pas  rabaisser son mari pour s'lever elle-mme,
tout de suite elle se rend matresse; on est heureux, en quelque sorte,
de lui obir.

En ce moment, je ne sais quelle ide passa par la tte de Fritz; il
observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: Elle fait trs bien
les beignets, mais quant au reste....

--Et moi, s'cria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier
qui l'pousera, et que ce fermier-l deviendra riche et sera trs
heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je
crois m'y connatre; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce
qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien,
cette petite Szel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse
si bien les beignets.

Fritz tait devenu rveur. Tout  coup il demanda: Dis donc,
_posch-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir  midi; ce n'est pas
ton heure.

--Ah! c'est juste; il faut que tu me prtes deux cents florins.

--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moiti srieux et
moiti railleur, d'un seul coup, rebbe?

--D'un seul coup.

--Et pour toi?

--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la
somme, mais c'est pour rendre service  quelqu'un.

-- qui, David?

--Tu connais le pre Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est
demande en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le
vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu
comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....

--Tu seras donc toujours le mme? interrompit Fritz, non content de tes
propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?

--Mais Kobus! mais Kobus! s'cria David d'une voix perante et
pathtique, le nez courb et les yeux tourns en louchant vers le sol,
si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la
vie? Et d'ailleurs le pre Hertzberg est solide, il me remboursera dans
un an ou deux, au plus tard.

--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais coute: tu payeras des
intrts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prter sans
intrt, mais aux autres....

--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces
pauvres enfants soient heureux! le pre me rendra les cinq pour cent.

Kobus ouvrit son secrtaire, compta deux cents florins sur la table,
pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le
papier, l'critoire, la plume, et dit:

Allons, David vrifie le compte.

--C'est inutile, j'ai regard et tu comptes bien.

--Non, non, compte! Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles
dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible.
Maintenant, assieds-toi l, et fais mon billet  cinq pour cent. Et
souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te
mener loin avec ce morceau de papier. David, souriant de bonheur, se
mit  crire. Fritz regardait par-dessus son paule, et, le voyant prs
de marquer les cinq pour cent: Halte! fit-il, vieux _posch-isroel_,
halte!

--Tu en veux six?

--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu
ne comprends rien  la plaisanterie; il faut toujours tre grave avec
toi, comme un ne qu'on trille.

Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri:
Merci, Kobus. Puis il s'en alla.

Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courb
et la main sur sa poche; le voil qui court chez l'autre, comme s'il
s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit
tout bas, une larme dans l'oeil.

Sur cette rflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son
journal.




X


Deux ou trois jours aprs, un soir, au casino, on causait par hasard des
anciens temps. Le gros percepteur Han clbrait les moeurs d'autrefois;
les promenades en traneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa
houppelande double de renard et ses grosses bottes fourres d'agneau,
le bonnet de loutre tir sur les oreilles, et les gants jusqu'aux
coudes, conduisant toute sa famille  la cime du Rothalps, admirer les
bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant  cheval
la promenade, et jetant  la drobe un regard d'amour sur la jolie
couve de jeunes filles, enveloppes de leurs plerines, le petit nez
rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.

Ah! le bon temps, disait-il. Bientt aprs, toute la ville apprenait
que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Mntz, tait fianc
avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et
c'tait au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous
l'oeil mme des parents. D'autres fois on se runissait dans la
Madame-Hte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la
noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquitait pas de savoir si
vous tiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un
abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble,
ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.

    [Note 12: Salle de danse.]

Han vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre
lgante et nave des vieux temps,  laquelle on a substitu le fracas
des grandes ouvertures, et la mlodie sombre des symphonies.

Rien qu' l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller
Baumgarten, en perruque poudre  la frimas et grand habit carr, le
violoncelle appuy contre la jambe et l'archet en querre sur les
cordes, Mlle Sraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candlabres,
les violons penchs tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le
cercle des amis dans l'ombre.

Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-mme, se
balanant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les
yeux au plafond, s'criait:

Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons....
Quels souvenirs tu nous rappelles, Han, quels souvenirs! Tout cela ne
nous fait pas jeunes.

Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tte
pleine des ides de Han:

Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent
recules d'un sicle.

Et regardant les toiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il
pensait:

Tout cela reste en place, tout cela revient aux mmes poques; il n'y a
que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous
les jours, sans qu'on s'en aperoive. De sorte qu' la fin du compte, on
est tout gris, tout ratatin, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde
qui passe l'effet de ces vieilles dfroques, ou de ces respectables
perruques dont parlait Han tout  l'heure. On a beau faire, il faut que
cela nous arrive comme aux autres.

Ainsi rvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'tant couch, ces
ides le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.

Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombrent sur le
vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'tait un petit meuble en
bois de rose,  pieds grles, termins en poire, et qui n'avait que cinq
octaves. Depuis trente ans il restait l; Katel y dposait ses assiettes
avant le dner, et Kobus y jetait ses habits.  force de le voir, il n'y
pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver aprs une longue
absence. Il s'habilla tout rveur; puis, regardant par la fentre, il
vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au march.
S'approchant aussitt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur
ses touches jaunes: un son grle s'chappa du petit meuble, et le bon
Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente annes qui venaient de
s'couler. Il se rappela Mme Kobus, sa mre, une femme jeune encore, 
la figure longue et ple, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix,
assis auprs d'elle, son tricorne au bton de la chaise, coutant, et
lui, Fritz; tout petit, assis  terre avec le cheval de carton, criant:
Hue! hue! pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: Chut!
Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.

Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et
l'antique romance du _Crois_.

Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est
tonnant comme ce vieux clavecin a gard l'accord; il me semble l'avoir
entendu hier.

En se baissant, il se mit  tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le
Sige de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis
les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de
l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en de, rien
au-del!

Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqu de se faire du bon
sang, avec tous ces Lucas aux jarretires roses, et ces Arthurs au
plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'tait tenu les ctes tout
le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.

Han a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
couplets:

_Rosette, Si bien faite, Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!_

Comme c'est simple, comme c'est naturel!

_Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!_

 la bonne heure! voil de la posie; cela dit des choses profondes,
dans un langage naf. Et la musique!

Il se mit  jouer en chantant:

_Rosette, Si bien faite, Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!_

Il ne se lassait pas de rpter la vieille romance, et cela durait bien
depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit  la porte;
quelqu'un frappait.

Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui
qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!

Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla
lui-mme ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite
Szel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son
fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait l derrire la porte.

Eh! c'est toi, Szel! fit-il comme merveill.

--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle
Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pens qu'il
fallait tout de mme faire ma commission avant de partir.

--Quelle commission donc, Szel?

--Mon pre m'envoie vous prvenir que les grilles sont arrives, et
qu'on n'attend que vous pour les mettre.

--Comment! il t'envoie exprs pour cela?

--Oh! j'ai encore  dire au juif Schmole, qu'il doit venir chercher les
boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.

--Ah! les boeufs sont vendus?

--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.

--C'est un bon prix. Mais entre donc, Szel, tu n'as pas besoin de te
gner.

--Oh! je ne me gne pas.

--Si, si... tu te gnes, je le vois bien, sans cela tu serais entre
tout de suite. Tiens, assieds-toi l.

Il lui avanait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de
satisfaction extraordinaire:

Et tout le monde se porte bien l-bas, le pre Christel, la mre
Orchel?

--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents
si vous pouviez venir.

--Je viendrai, Szel; demain ou aprs, bien sr, j'irai vous voir.
Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Szel; il la
regardait en souriant et finit par lui dire:

Je jouais tout  l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as
peut-tre entendu de la cuisine; a t'a bien fait rire, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur Kobus, au contraire, a me rendait toute triste; la belle
musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette
belle musique.

--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te
rjouir.

Il tait heureux de montrer son talent  Szel, et commena _La Reine de
Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin  l'autre, il
marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite
dans le miroir en face, en se pinant les lvres comme il arrive
lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait
devant toute la ville. Szel, elle, ses grands yeux bleus carquills
d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de
lui-mme:

Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!

--Bah! fit-il, a, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque
chose de magnifique, _Le Sige de Prague_; on entend rouler les canons;
coute un peu.

Il se mit alors  jouer _Le Sige de Prague_ avec un enthousiasme
extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans
ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Szel soupirer
tout bas: Oh! que c'est beau! cela lui donnait une ardeur, mais une
ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.

Aprs _Le Sige de Prague_, il joua _La Cenerentola_; aprs _La
Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne
savait plus que jouer, et que Szel disait toujours: Oh! que c'est
beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites! il s'cria:

Oui, c'est beau; mais si je n'tais pas enrhum, je te chanterais
quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Szel! Mais c'est gal, je
vais essayer tout de mme; seulement je suis enrhum, c'est dommage.

Et tout en parlant de la sorte, il se mit  chanter d'une voix aussi
claire qu'un coq qui s'veille au milieu de ses poules:

_Rosette, Si bien faite, Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!_

Il balanait la tte lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et
chaque fois qu'il arrivait  la fin d'un couplet, pendant une demi-heure
il rptait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le
nez en l'air, et en se balanant comme un malheureux:

_Donne-moi ton coeur, Donne-moi ton coeur.... Ou je vas mourir... ou
je vas mourir. Je vas mourir... mourir... mourir!..._

De sorte qu' la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

Szel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se
penchait sans oser le regarder; et Kobus s'tant retourn pour lui
entendre dire: Que c'est beau! que c'est beau! il la vit ainsi
soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baisss.

Alors lui-mme, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperut qu'il
devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi
surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du
clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: Prrouh! prrouh! les
cheveux droits sur la tte.

Au mme instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit,
et, se levant, il se mit  crier: Katel! Katel! d'une voix d'homme qui
se noie.

Katel entra:

Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voil Szel qui t'attend depuis une
heure.

Et comme Szel alors levait sur lui ses grands yeux troubls, il ajouta:

Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... a ne
vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne
saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.

Szel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant:
Bonjour, monsieur Kobus! d'une voix si douce, qu'il ne sut que
rpondre, et resta plus d'une minute comme enracin au milieu de la
salle, regardant vers la porte, tout effar; puis il se prit  dire:

Voil de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette
maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en
vanter... a te va bien  ton ge. Que le diable soit de la musique!
S'il m'arrive encore de jouer seulement _Pre Capucin_, je veux qu'on me
torde le cou!

Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le djeuner, et
sortit faire un tour sur les remparts, pour rflchir  son aise sur les
choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.




XI


On peut s'imaginer les rflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se
promenait derrire la Manutention, la tte penche, la canne sous le
bras, regardant  droite et  gauche, si personne ne venait. Il lui
semblait que chacun allait dcouvrir son tat au premier coup d'oeil.

Un vieux garon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de
dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voil donc d'o venaient
tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rveries depuis trois
semaines! voil pourquoi tu perdais toujours  la brasserie, pourquoi tu
n'avais plus la tte  toi dans la cave, pourquoi tu billais  ta
fentre comme un ne, en regardant le march. Peut-on tre aussi bte 
ton ge?

Encore, si c'tait de la veuve Windling ou de la grande Salom Roedig
que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre
mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux
des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais tre amoureux de la
petite Szel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une vritable
enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu
pourrais tre le pre, c'est trop fort! C'est tout  fait contre nature,
a n'a pas mme le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait,
tu n'oserais plus te montrer au _Grand-Cerf_, au Casino, nulle part.
C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqu
des autres. Ce serait l'abomination de la dsolation; le vieux David
lui-mme, malgr son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait
des apologues! il t'en ferait!

Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache
rien, et que tu te sois aperu de la chose  temps. Il faut touffer
tout cela, draciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu
seras peut-tre un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te
reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dners, tu feras
des tours aux environs dans la voiture de Han. Et justement, avant-hier
il m'engageait, pour la centime fois,  l'accompagner en perception.
C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang,
et dans une quinzaine tout sera fini.

Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs
amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hpital, et
descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner  la maison.

Je vais commencer par crire au pre Christel de poser le grillage, se
dit-il, et de remplir le rservoir lui-mme. Si l'on me rattrape 
retourner au Meisenthl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.

Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Szel tait partie depuis
longtemps. Fritz ouvrit son secrtaire, crivit au pre Christel qu'il
ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage
lui-mme; puis il cacheta la lettre, s'assit  table et dna sans rien
dire.

Aprs le dner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Han, qui
demeurait  _l'Htel de la Cigogne_, en face des halles. Han tait dans
son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lvres; il prparait des
sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres relis en
veau. Son garon Gaysse l'aidait:

H, Kobus! s'cria-t-il, d'o me vient ta visite? Je ne te vois pas
souvent ici.

--Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tourne, rpondit Fritz en
s'asseyant au coin de la table.

--Oui, demain matin,  cinq heures; la voiture est commande. Tiens,
regarde! je viens justement de prparer mon livre  souches et mes sacs.
J'en aurai pour sept ou huit jours.

--Eh bien, je t'accompagne.

--Tu m'accompagnes! s'cria Han d'une voix joyeuse, en frappant de ses
grosses mains carres sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te
dcider une fois, a n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!

Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de
ct, s'bouriffa les cheveux sur sa grosse tte rouge  demi chauve, et
se mit  crier:

 la bonne heure!...  la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon
sang!

--Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.

--Un temps magnifique, s'cria Han, en cartant les rideaux derrire
son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix
ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est
dcid... mais ne va pas te ddire!

--Sois tranquille.

--Ah! ma foi, s'cria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus
grand plaisir.

--Gaysse! Gaysse!

--Monsieur!

--Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrire la porte. Vous
fermerez le bureau, et vous donnerez la clef  la mre Lehr. Nous allons
au _Grand-Cerf_, Kobus?

--Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bire en route.

--Pourquoi pas?  Hackmatt, elle est bonne.

--Alors, tu n'as plus rien  prparer, Han?

--Non, tout est prt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois
chemises et des bas dans ma valise.

--J'aurai la mienne.

--Eh bien, en route! s'cria Han, en prenant son bras. Ils sortirent,
et le gros percepteur se mit  numrer les villages qu'ils auraient 
voir, dans la plaine et dans la montagne: Dans la plaine,  Hackmatt, 
Mittelbronn,  Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches,
bien tablis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous
serons comme des coqs en pte les six premiers jours; pas de difficult
pour la perception, les sommes du roi sont prtes d'avance. Et
seulement,  la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une
espce de dsert, o l'on ne voit que des croix sur la route, et o les
voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne
mourrons pas de faim, tout de mme.

Fritz coutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrrent  la brasserie
du _Grand-Cerf_. L, les choses se passrent comme toujours: on joua, on
but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour
souper.

Kobus, en traversant sa petite alle, entra dans la cuisine, selon son
habitude, pour voir ce que Katel lui prparait. Il vit la vieille
servante assise au coin de l'tre, sur un tabouret de bois, un torchon
sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.

Qu'est-ce que tu fais donc l? dit-il.

--Je graisse vos gros souliers pour aller  la ferme, puisque vous
partez demain ou aprs.

--C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.

--Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le pre Christel,
Szel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!

--Bah! ils se sont passs de moi jusqu' prsent, et j'espre, avec
l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Han dans sa
tourne, pour rgler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle
maintenant, il y a une lettre sur la chemine pour Christel; tu enverras
demain le petit Yri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise
trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.

--C'est bon, monsieur. Kobus entra dans la salle  manger, tout fier de
sa rsolution, et ayant soup d'assez bon apptit, il se coucha, pour
tre prt  partir de grand matin.

Il tait  peine cinq heures, et le soleil commenait  poindre au
milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami
Han, accroupis dans un vieux char  bancs tress d'osier, en forme de
corbeille,  l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la
porte de Hildebrandt, et se mirent  rouler sur la route de Hunebourg 
Michelsberg.

Han avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard 
longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue,
son gilet de velours  carreaux verts et rouges, et son large feutre
noir.

Quelques vieilles le balai  la main, les regardaient passer en disant:
Ils vont ramasser l'argent des villages; a prouve qu'il est temps
d'apprter notre magot; la note des portes et fentres va venir. Quel
gueux que ce Han! Penser que tout le monde doit s'chiner pour lui,
qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!

Puis elles se remettaient  balayer de mauvaise humeur.

Une fois hors de l'avance, Han et Kobus se trouvrent dans les
brouillards de la rivire.

Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.

--Ha! ha! ha! rpondit Han en claquant du fouet, je t'en avais bien
prvenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant,
allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.

--Hue! Foux, hue!

--Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me rchauffera. Il battit le
briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de ct, et se
mit  fumer gravement.

Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre
fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les
broussailles. Han ayant dpos le fouet dans un coin, sous son coude,
fumait aussi tout rveur, comme il arrive au milieu des brouillards, o
l'on ne voit pas les choses clairement.

Le soleil jaune avait de la peine  dissiper ces masses de brume, le
Losser grondait derrire le talus de la route; il tait blanc comme du
lait, et malgr son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands
saules.

Parfois,  l'approche de la voiture, un martin-pcheur jetait son cri
perant et filait; puis, une alouette se mettait  gazouiller quelques
notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent
circonflexe  quelques pieds au-dessus des champs, mais elle
redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le
bourdonnement de la rivire et le frmissement des peupliers.

Kobus prouvait alors un vritable bien-tre; il se rjouissait et se
glorifiait de la rsolution qu'il avait prise d'chapper  Szel par une
fuite hroque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.

Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes
de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement,
n'auraient t que de bonnes cordes, semblables  celles que la
vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux
remercier le Ciel de ta chance; te voil libre encore une fois comme un
oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la
vieillesse, tu pourras clbrer ton dpart de Hunebourg,  la faon des
Hbreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or
et d'argent de l'gypte; ils abandonnrent les choux, les raves et les
oignons de leur mnage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple,
et le vieux Sichel lui-mme serait merveill de ta rare prudence.

Toutes ces penses, et mille autres non moins judicieuses, passaient par
la tte de Fritz; il se croyait hors de tout pril, et respirait l'air
du printemps dans une douce scurit. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute
fatigu de sa prsomption naturelle, avait rsolu de lui faire vrifier
la sagesse de ce proverbe: Cache-toi, fuis, drobe-toi sur les monts et
dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te dcouvre et ma
main est sur toi!

 la Steinbach, prs du grand moulin, ils rencontrrent un baptme qui
se rendaient  l'glise Saint-Blaise: le petit poupon rose sur
l'oreiller blanc, la sage-femme, fire avec son grand bonnet de
dentelle, et les autres gais comme des pinsons-- Hoheim, une paire de
vieux qui clbraient la cinquantaine dans un pr; ils dansaient au
milieu de tout le village; le mntrier, debout sur une tonne soufflait
dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonfles jusqu'aux
oreilles, le nez pourpre et les yeux  fleur de tte; on riait, on
trinquait; le vin, la bire, le kirschenwasser coulaient sur les tables;
chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la
face riante; et les bambins, runis autour d'eux, poussaient des cris de
joie qui montaient jusqu'au ciel.  Frankenthl, une noce montait les
marches de l'glise, le garon d'honneur en tte, la poitrine couverte
d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs,
puis les jeunes maris tout attendris, les vieux papas riant dans leur
barbe grise, les grosses mres panouies de satisfaction.

C'tait merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait  penser
plus qu'on ne peut dire.

Ailleurs, de jeunes garons et de jeunes filles de quinze  seize ans
cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on
voyait  leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs,
c'tait un conscrit que sa fiance accompagnait sur la route, un petit
paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un 
l'autre de s'attendre.--Toujours, toujours cette vieille histoire de
l'amour, sous mille et mille formes diffrentes; on aurait dit que le
diable lui-mme s'en mlait.

C'tait justement cette saison du printemps o les coeurs s'veillent,
o tout renat, o la vie s'embellit, o tout nous invite au bonheur, o
le Ciel fait des promesses innombrables  ceux qui s'aiment! Partout
Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler
Szel, et chaque fois il rougissait, il rvait, il se grattait l'oreille
et soupirait. Il se disait en lui-mme: Que les gens sont btes de se
marier! Plus on voyage et plus on reconnat que les trois quarts des
hommes ont perdu la tte, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux
garons ont seuls conserv le sens commun. Oui, c'est positif... la
sagesse n'est pas  la porte de tout le monde, on doit se fliciter
beaucoup d'tre du petit nombre des lus.

Arrivaient-ils dans un village, tandis que Han s'occupait de sa
perception, qu'il recevait l'argent du roi et dlivrait des quittances,
l'ami Fritz s'ennuyait; ses rveries touchant la petite Szel
augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge
et descendait la grande rue, regardant  droite et  gauche les vieilles
maisons avec leurs poutrelles sculptes, leurs escaliers extrieurs,
leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs
petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrire
tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage
clatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumire
blouissante, les petites ruelles o se promenaient des rgiments de
poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fentres 
vitres hexagones, ternies de poussire grise ou nacres par la lune; les
hirondelles, commenant leur nid de terre  l'angle des fentres, et
filant comme des flches  travers les rues; les enfants, tout blonds,
tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites
cuisines sombres, aux marches concasses, regardant d'un air de
bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout
passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.

Il allait, regardant et regard, songeant toujours  Szel,  sa
collerette,  son petit bonnet,  ses beaux cheveux,  ses bras dodus;
puis au jour o le vieux David l'avait fait asseoir  table entre eux
deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite  ses
beignets, ou bien encore aux petites taches de crme qu'elle avait
certain jour  la ferme; enfin  tout:--il revoyait tout cela sans le
vouloir!

C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait
au bout du village, dans quelque sillon de bl, dans un sentier qui
filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille
chantait l'amour, la perdrix appelait son mle, l'alouette clbrait
dans les nuages le bonheur d'tre mre; derrire, dans les ruelles
lointaines, le coq lanait son cri de triomphe; les tides bouffes de
la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui
doivent fconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout
cela, le soleil splendide, le pre de tous les vivants, avec sa large
barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bnissant tout ce qui
respire! Ah! quelle perscution abominable! Faut-il tre malheureux pour
rencontrer partout, partout la mme ide, la mme pense et les mmes
ennuis! Allez donc vous dbarrasser d'une espce de teigne qui vous suit
partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, 
quoi pourtant les hommes sont exposs!

C'est bien tonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas
libre de penser  ce qui me plat, et d'oublier ce qui ne me convient
pas. Comment! toutes les ides d'ordre, de bon sens et de prvoyance,
sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se
becquettent, des papillons qui se poursuivent, de vritables
enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe 
Szel, je radote en moi-mme, je me trouve malheureux, quand rien ne me
manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz,
c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!

C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de
dents.

Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est
qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller  son oreille: H!
Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... H! h! h! Je
te le dis, Fritz, ton heure est proche!

--Que le diable t'emporte! pensait-il.

Mais, d'autres fois, avec une rsignation douloureuse et mlancolique:

Peut-tre, Fritz, se disait-il en lui-mme, peut-tre qu' tout prendre
les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie.
Des gens mal intentionns, poussant les choses encore plus loin,
pourraient mme soutenir que les vieux garons ne sont pas les sages,
mais au contraire les fous de la cration, et qu'en y regardant de prs,
ils se comportent comme les frelons de la ruche.

Ces ides n'taient que des clairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en
dtournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir
d'autres thories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il
avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une ide pareille
lui traversait la tte, il se htait de rpondre:

Quand notre bonheur ne dpend plus de nous, mais du caprice d'une
femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans
une pareille galre!

Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu
des champs, l'horloge du village, il revenait merveill de la rapidit
du temps.

H, te voil! lui criait le gros percepteur: je suis en train de
terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix
minutes.

La table tait couverte de piles de florins et de thalers, qui
grelottaient  la moindre secousse. Han, courb sur son registre,
faisait son addition. Puis, la face panouie, il laissait tomber les
piles d'cus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et
dposait  terre prs d'une pile d'autres. Enfin, quand tout tait
rgl, les comptes vrifis et les rentres abondantes, il se retournait
tout joyeux, et ne manquait pas de s'crier:

Regarde, voil l'argent des armes du roi! En faut-il de ce gueux
d'argent pour payer les armes de Sa Majest, ses conseillers, et tout
ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les
gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le
pauvre monde? a ne m'a pas l'air d'tre de sitt, Kobus, car les gros
bonnets sont ceux que Sa Majest consulterait d'abord sur l'affaire.

Alors il se prenait le ventre  deux mains pour rire  son aise, et
s'criait:

Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis
en rgle. Que prends-tu?

--Rien, Han, je n'ai envie de rien.

--Bah! cassons une crote pendant qu'on attellera le cheval; un verre de
vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des ides
mlancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et
regarder l'univers par le fond d'une bouteille de _gleiszeller_ ou
d'_umstein._

Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de
l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout tant
termin, les sacs rangs dans la caisse du char  bancs garnie de tle,
il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.

Voil comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'tait pas
toujours gaiement, comme on voit. Son remde ne produisait pas tous les
heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.

Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'tait le soir,
dans ces vieilles auberges de village, silencieuses aprs neuf heures,
o pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couch, c'tait
d'tre seul avec Han aprs souper, sans avoir mme la ressource de
faire sa partie de _youker_, ou de vider des chopes, attendu que les
cartes manquaient, et que la bire tournait au vinaigre. Alors ils se
grisaient ensemble avec du _schnaps_ ou du vin d'Ekersthl. Mais Fritz,
depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulirement triste et
tendre; mme ce petit verjus, qui ferait danser des chvres, lui
tournait les ides  la mlancolie. Il racontait de vieilles histoires:
l'histoire du mariage de son grand-pre Nicklausse, avec sa grand-mre
Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Sraphion Kobus, conseiller
intime de la grande faisanderie de l'lecteur Hans-Peter XVII, lequel
grand-oncle tait tomb subitement amoureux, vers l'ge de soixante-dix
ans, d'une certaine danseuse franaise, venue de l'Opra, et nomme Rosa
Fon Pompon; de sorte que Sraphion l'accompagnait finalement  toutes
les foires et sur tous les thtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.

Fritz s'tendait en long et en large sur ces choses, et Han, qui
dormait aux trois quarts, billait de temps en temps dans sa main, en
disant d'une voix nasillarde: Est-ce possible? est-ce possible? Ou
bien il l'interrompait par un gros clat de rire, sans savoir pourquoi,
en bgayant:

H! h! H! il se passe des choses drles dans ce monde! Va, Kobus, va
toujours, je t'coute. Mais je pensais tout  l'heure  cet animal de
Schoultz, qui s'est laiss tirer les bottes par des paysans, dans une
mare.

Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait
l'heure de dormir.

Une fois dans leur chambre  deux lits, la caisse entre eux, et le
verrou tir, Kobus se rappelait encore de nouveaux dtails sur la
passion malheureuse du grand-oncle Sraphion et le mauvais caractre de
Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait  les raconter, jusqu' ce qu'il
entendt le gros Han ronfler comme une trompette, ce qui le forait de
se finir l'histoire  lui-mme--et c'tait toujours par un mariage.




XII


L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin trs difficile dans la
valle du Rhethal, tandis que Han conduisait avec prudence, et
veillait  ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des
rflexions amres sur la vanit des vanits de la sagesse; il tait fort
triste, et se disait en lui-mme:

 quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la
tte froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans?
Malgr ta grande prudence, un tre faible a troubl ton repos d'un seul
de ses regards.  quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure,
puisque cette folle pense te suit partout, et que tu ne peux l'viter
nulle part?  quoi t'a servi d'amasser, par ta prvoyance judicieuse,
des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le got et l'odorat, non
seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des annes, puisqu'il ne
t'est plus mme permis de boire un verre de vin sans t'exposer  radoter
comme une vieille laveuse, et  raconter des histoires qui te rendraient
la fable de David, de Schoultz, de Han et de tout le pays, si l'on
savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est
refuse!

Et songeant  ces choses, il s'criait en lui-mme, avec le roi Salomon:

J'ai dit en mon coeur: Allons, que je t'prouve maintenant par la joie;
jouis des biens de la terre! Mais voil que c'tait aussi vanit. J'ai
recherch en mon coeur le moyen de me traiter dlicatement, et que mon
coeur cependant suivt la sagesse. Je me suis bti des maisons, je me
suis plant des jardins et des vignes, je me suis creus des rservoirs
et j'y ai sem des poissons dlicieux; je me suis amass des richesses,
je me suis agrandi; et ayant considr tous ces ouvrages, voil que tout
tait vanit! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme  l'insens, pourquoi
donc ai-je t plus sage? Cette petite Szel m'ennuie plus qu'il n'est
possible de le dire, et pourtant mon me se complat en elle! Moi et mon
coeur, nous nous sommes tourns de tous cts, pour examiner et
rechercher la sagesse, et nous n'avons trouv que le mal de la folie, de
l'imbcillit et de l'imprudence. Nous avons trouv cette jeune fille,
dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point
de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas drang le pied, le jour de
son voyage  Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et,
plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses
sont-elles arrives de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz,
pourquoi ne peux-tu te dtacher de ces vanits?

Il suait  grosses gouttes, et rvait dans une dsolation inexprimable.
Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'tait de voir Han tirer la
bouteille de la paille, et de l'entendre dire:

Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces valles!

--Merci, faisait-il, je n'ai pas soif. Car il avait peur de recommencer
l'histoire des amours de tous ses anctres, et surtout de finir par
raconter les siennes.

Comment! tu n'as pas soif? s'criait Han, c'est impossible; voyons!

--Non, non, j'ai l quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la
main sur l'estomac avec une grimace.

--Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons
t nous coucher trop tt, disait le gros percepteur; bois un coup, et
cela te remettra.

--Non, merci.

--Tu ne veux pas? tu as tort. Alors Han levait le coude, et Fritz
voyait son cou se gonfler et se dgonfler d'un air de satisfaction
incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le
bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: a fait du
bien.

--Hue, Foux, hue!

--Quel matrialiste que ce Han, se disait Fritz, il ne pense qu' boire
et  manger!

--Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends
garde! Voil deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu
maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres
qui deviennent gras, c'est dangereux.

--Que le diable t'emporte! pensait Fritz, et parfois l'ide lui passait
par la tte que Han se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il
l'observait du coin de l'oeil, mais il tait si paisible que le doute se
dissipait.

Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la cte, ils atteignirent
un chemin uni, sablonneux, au fond de la valle, et Han, indiquant de
son fouet une centaine de masures dcrpites sur la montagne en face, 
mi-cte, et domines par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit
d'un air mlancolique:

Voil Wildland, le pays dont je t'ai parl  Hunebourg, voici deux
ex-voto suspendus  cet arbre, et l-bas, un autre en forme de chapelle,
dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant 
chaque pas; c'est la misre des misres: pas une route, pas un chemin
vicinal en bon tat, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-l
se font dire des messes aussitt qu'ils peuvent runir quatre sous, et
que le pauvre Han est forc de crier, de taper sur la table, et de
s'poumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me
croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le coeur d'arriver ici
pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre
_kreutzer_ et des meubles de deux _pfenning_.

Ce disant, Han fouetta Foux, qui se mit  galoper.

Le village tait alors  deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour
d'une gorge profonde et rapide, en fer  cheval.

Le chemin creux o montait la voiture, encombr de sable, de pierres, de
gravier, et creus d'ornires profondes par les lourdes charrettes du
pays, atteles de boeufs et de vaches, tait tellement troit que
l'essieu portait quelquefois des deux cts sur le roc.

Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un
quart d'heure aprs, ils arrivaient au niveau des deux premires
chaumires, vritables baraques, hautes de quinze  vingt pieds, le
pignon sur la valle, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une
femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face
creuse, le cou long, creus d'une sorte de goulot, qui partait de la
mchoire infrieure jusqu' la poitrine, l'oeil fixe et hagard, le nez
pointu, se tenait sur le seuil de la premire hutte, regardant vers la
voiture.

Devant la porte de l'autre cassine, en face, tait assis un enfant de
trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des
paules sur les cuisses; il tait brun de peau, jaune de cheveux, et
regardait d'un air curieux et doux.

Fritz observait ce spectacle trange. La rue fangeuse descendant en
charpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les
lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrs: tout
cela confus, entass dans un troit espace, se dcoupait ple-mle sur
le fond verdoyant des forts de sapins.

La voiture suivit le chemin  travers les fumiers, et un petit
chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens
alors se montrrent aussi sur le seuil de leurs chaumires, vieux et
jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la
chemise dbraille.

 cinquante pas dans le village, apparut l'glise  gauche, bien propre,
bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette
misre; le cimetire, avec ses petites croix, en faisait le tour.

Nous y sommes, dit Han.

La voiture venait de s'arrter dans un creux, au coin d'une maison
peinte en jaune, la plus belle du village, aprs celle de M. le cur.
Elle avait un tage, et cinq fentres sur la faade, trois en haut, deux
en bas. La porte s'ouvrait de ct sous une espce de hangar. Dans ce
hangar taient entasss des fagots, une scie, une hache et des coins;
plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates,
dversant l'eau du toit dans le chemin o stationnait le char  bancs.

Fritz et Han n'eurent qu' enjamber l'chelle de la voiture, pour
mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourn 
la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les
yeux bleu faence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:

H! H! H! monsieur Han, vous arrivez deux jours plus tt que l'anne
dernire.

--C'est vrai, Schnegans, rpondit le gros percepteur; mais je vous ai
fait prvenir. Vous avez, bien sr, ordonn les publications?

--Oui, monsieur Han, le _beutel_[13] est en route depuis ce matin;
coutez... le voil qui tambourine justement sur la place.

    [Note 13: L'appariteur.]

En effet, le roulement d'un tambour fl bourdonnait alors sur la place
du village. Kobus s'tant retourn, vit, prs de la fontaine, un grand
gaillard en blouse, le chapeau  claque sur la nuque, la corne au milieu
du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui
tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une
foule de gens coutaient aux lucarnes d'alentour:

Faisons savoir que M. l'_einnehmer_[14] Han est  l'auberge du
_Cheval-Noir_, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore
pay, et qu'il attendra jusqu' deux heures; aprs quoi, ceux qui ne
seront pas venus, devront aller  Hunebourg dans la quinzaine, s'ils
n'aiment mieux recevoir le _steuerbt_[15].

    [Note 14: Le percepteur.]

    [Note 15: Le porteur de contraintes.]

Sur ce, le _beutel_ remonta la rue, en continuant ses roulements, et
Han ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus
le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvrent en haut une
chambre semblable  celle du bas, seulement plus claire, et garnie de
deux lits en alcve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. 
droite se trouvait une table carre. Deux ou trois chaises de bois dans
l'angle des fentres, un vieux baromtre accroch derrire la porte, et,
tout autour des murs blanchis  la chaux, les portraits de saint Maclof,
de saint Ironimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enlumins,
compltaient l'ameublement de cette salle.

Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y
voil! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.

Il ouvrait ses registres et dvissait son encrier. Kobus, debout devant
une fentre, regardait par-dessus les toits des maisons en face,
l'immense valle bleutre: les prairies au fond, dans la gorge, avant
les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins
entours de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour,
les sombres forts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthl!

Bientt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout
le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au mme
instant, Schnegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux
verres, qu'il dposa sur la table:

Est-ce qu'il faut tous les faire monter  la fois? demanda-t-il.

--Non, l'un aprs l'autre, chacun  l'appel, rpondit Han en emplissant
les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin
d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sr qu'ils ont encore fait du
bien  l'glise.

Et, se penchant sur la rampe, il cria:

Frantz Lar!

Aussitt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur
venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiff d'un
large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait
impassible. Il s'arrta sur le seuil.

Frantz Lar, lui dit Han, vous devez neuf florins d'arrir et quatre
florins de courant.

L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon
jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:

Voil!

--Comment, voil! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize
florins.

--Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa premire communion, il
y a huit jours; a m'a cot beaucoup; j'ai aussi donn quatre florins
pour le manteau neuf de saint Maclof.

--Le manteau neuf de saint Maclof?

--Oui, la commune a achet un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau,
avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.

--Ah! trs bien, fit Han, en regardant Kobus du coin de l'oeil, il
fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez achet un
manteau neuf pour saint Maclof.... Tchez seulement qu'il n'ait pas
besoin d'autre chose l'anne prochaine. Je dis donc:--Reu huit
florins.

Han crivit la quittance et la remit  Lar en disant:

Reste cinq florins  payer dans les trois mois, ou je serai forc de
recourir aux grands moyens.

Le paysan sortit, et Han dit  Fritz:

Voil le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des
autres.

Puis il cria de sa place:

Joseph Besme!

Un contribuable parut, un vieux bcheron qui paya quatre florins sur
douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre,
deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donn pour le
beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frre, une soeur,
un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes
gmissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les
hommes restaient calmes.

Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Han furieux,
s'lanant  la porte, se mit  crier d'une voix de tempte:

Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!

Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Han reprit sa place, et
Kobus,  ct de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En
deux minutes, la moiti de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes
et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapice; tous secs,
maigres, dguenills, de vritables ttes de chevaux: le front troit,
les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air
impassible.

Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espce d'indiffrence
hautaine, leur grand feutre pench sur le dos, les deux poings dans les
poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en querre. Deux
ou trois vieilles, hagardes, l'oeil allum de colre et le mpris sur la
lvre; des jeunes filles ples, les cheveux couleur filasse; d'autres,
petites, le nez retrouss, brunes comme la myrtille sauvage, se
poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la
pointe des pieds pour voir.

Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux rousstres debout sur
sa grosse tte chauve, attendait que tout le monde ft en place,
affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement,
et demanda si quelqu'un voulait encore payer.

Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres
restrent immobiles.

Alors Han, se retournant de nouveau, s'cria:

Je me suis laiss dire que vous avez achet un beau manteau neuf au
patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont
pas de chemise  se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux
saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne ide, viendrait
m'apporter lui-mme l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs
taient dj prts, cela me rjouissait d'avance; mais personne n'est
venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espre que les saints du
calendrier lui rempliront ses caisses!

Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans
votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui
donniez tout votre argent.

Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre
btail et vos lgumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui
mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empcherait
de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres,
si la force publique n'tait pas l?

N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de
se moquer, comme vous, de celui qui paye les armes pour dfendre la
patrie allemande, les ambassadeurs pour reprsenter noblement la vieille
Allemagne, les architectes, les ingnieurs, les ouvriers qui couvrent le
pays de canaux, de routes, de ponts, d'difices de toute sorte qui font
l'honneur et la gloire de notre race; les _steuerbt_, les
fonctionnaires, les gendarmes qui permettent  chacun de conserver ce
qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos
anciens usages et nos droits crits?... N'est-ce pas abominable que de
ne pas songer  le payer,  l'aider comme d'honntes gens, et de porter
tous vos kreutzers  saint Maclof,  Lalla-Roumpfel,  tous ces saints
que personne ne connat ni d've ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot
dans les saintes critures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins
cinquante jours de l'anne, sans compter vos cinquante-deux dimanches?

Croyez-vous donc que cela puisse durer ternellement? ne voyez-vous pas
que c'est contraire au bon sens,  la justice...  tout?

Si vous aviez un peu de coeur, est-ce que vous ne prendriez pas en
considration les services que vous rend notre gracieux souverain, le
pre de ses sujets, celui qui vous met le pain  la bouche? Vous n'avez
donc pas de honte de porter tous vos deniers  saint Maclof, tandis que
moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'tat?

coutez! si le roi n'tait pas si bon, si rempli de patience, depuis
longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les
saints du calendrier vous en rebtiraient d'autres.

Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne
faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos
femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le
dos,  travers le monde, vivre de crotes de pain et d'aumnes? Ce
serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos
terres en friche, et se mettre en tat de remplir leurs obligations
envers le souverain.

Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnemath, de
Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent  Csar ce qui revient 
Csar, et  Dieu ce qui revient  Dieu, selon les divines paroles de
Notre-Seigneur Jsus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrtiens;
ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles ftes,
pour avoir un prtexte de croupir dans la paresse, et de dpenser leur
argent au cabaret. Ils n'achtent pas de manteaux brods d'or; ils
aiment mieux acheter des souliers  leurs enfants, tandis que vous
autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.

Cinquante ftes par an, pour mille personnes, font cinquante mille
journes de travail perdues! Si vous tes pauvres, misrables, si vous
ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire
en revient.

Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus
ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir,
et de trouver des gueux--misrables et nus par leur propre faute--qui
ont encore l'air de vous regarder comme un Antchrist, lorsqu'on leur
demande ce qui est d au souverain dans tous les pays chrtiens, et mme
chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye
des contributions, pour avoir de l'ordre et de la libert dans le
travail; vous seuls, vous donnez tout  saint Maclof, et, Dieu merci,
chacun peut voir en vous regardant, de quelle manire il vous
rcompense!

Maintenant, je vous prviens d'une chose: ceux qui n'auront pas pay
d'ici huit jours, on leur enverra le _steuerbt_. La patience de Sa
Majest est longue, mais elle a des bornes.

J'ai parl:--allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Han vient de
vous dire: le _steuerbt_ arrivera pour sr.

Alors ils se retirrent en masse sans rpondre.

Fritz tait stupfait de l'loquence de son camarade; quand les derniers
contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:

coute, Han, tu viens de parler comme un vritable orateur; mais,
entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.

--Trop dur! s'cria le percepteur, en levant sa grosse tte bouriffe.

--Oui, tu ne comprends rien au sentiment...  la vie du sentiment....

-- la vie du sentiment? fit Han. Ah! a! dis donc, tu veux te moquer
de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas l-dedans comme le vieux
rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...

--Et je te dis, moi, s'cria Kobus, qu'il est injuste de reprocher  ces
paysans de croire  quelque chose, et surtout de leur en faire un crime.
L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et
pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi nave et
leurs pommes de terre, sont peut-tre plus heureux que toi, avec tes
omelettes, tes andouilles et ton bon vin.

--H! H! farceur, dit Han, en lui posant la main sur l'paule, parle
donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vcu ni l'un ni
l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu' prsent, et j'espre que
cela ne nous arrivera pas de sitt. Ah! c'est comme cela que tu veux te
moquer de ton vieux Han. En voil des ides et des thories d'un
nouveau genre!

Tout en discutant, ils se disposaient  descendre, lorsqu'un faible
bruit s'entendit prs de la porte. Ils se retournrent et virent debout,
contre le mur, une jeune fille de seize  dix-sept ans, les yeux
baisss. Elle tait ple et frle; sa robe de toile grise, recouverte de
grosses pices, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds
encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle
lointaine ressemblance remplit aussitt Kobus d'une piti attendrie,
telle qu'il n'en avait jamais prouve: il lui sembla voir la petite
Szel, mais dfaite, malade, tremblante, puise par la grande misre.
Son coeur se fondit, une sorte de froid s'tendit le long de ses joues.

Han, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.

Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont ferms, les
perceptions finies; vous viendrez tous payer  Hunebourg.

--Monsieur le percepteur, rpondit la pauvre enfant aprs un instant de
silence, je viens pour ma grand-mre Ewig. Depuis cinq mois, elle ne
peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon
pre a t pris sous sa _schlitt_[16]  la Kholplatz, l'hiver dernier...
il est mort.... a nous a cot beaucoup pour le repos de son me.

    [Note 16: Traneau.]

Han qui commenait  s'attendrir, regarda Fritz d'un oeil indign. Tu
l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!

Puis, levant la voix: Ce sont des malheurs qui peuvent arriver  tout
le monde, rpondit-il; j'en suis fch, mais quand je me prsente  la
caisse gnrale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou
malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y
en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta
grand-mre doit huit florins; j'ai pay pour elle l'anne dernire, cela
ne peut pas durer toujours.

La pauvre petite tait devenue toute triste, on voyait qu'elle avait
envie de pleurer.

Voyons, reprit Han, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas?
que ta grand-mre n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester
chez vous, je le savais dj.

Alors, sans lever les yeux, elle avana la main doucement et l'ouvrit,
et l'on vit un florin dedans.

Nous avons vendu notre chvre... pour payer quelque chose..., dit-elle
d'une voix brise.

Kobus tourna la tte vers la fentre; son coeur grelottait.

Des -comptes, fit Han, toujours des -comptes! encore, si la chose en
valait la peine.

Cependant, il rouvrit son registre en disant:

Allons, viens!

La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'paule du percepteur
qui crivait, lui dit  voix basse:

Bah! laisse cela.

--Quoi? fit Han en le regardant stupfait.

--Efface tout!

--Comment... efface?

--Oui!

--Reprends ton argent, dit Kobus  l'enfant. Et tout bas,  l'oreille
de Han, il ajouta: C'est moi qui paye!

--Les huit florins?

--Oui.

Han dposa sa plume; il semblait rveur, et, regardant la jeune fille,
il lui dit d'un ton grave:

Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela  ta
grand-mre. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme
srieux, raisonnable, qui fait cela par bon coeur.

La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils taient d'un bleu doux,
comme ceux de Szel, et pleins de larmes. Elle avait dj pos son
florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou
six avec, en disant:

Tiens, mon enfant, tchez de ravoir votre chvre, ou d'en acheter une
autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.

Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Han, devinant sa pense, dit:

Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?

Elle inclina la tte en silence.

C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois
penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant
maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de ct par
semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mre sera
contente.

La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de
reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout
troubl, s'tait approch de la fentre; il vit la pauvre enfant se
mettre  courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des
ailes.

Voil nos affaires termines, reprit Han; maintenant en route!

En se retournant, Kobus le vit qui descendait dj, les registres sous
le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit 
son tour.

H! leur cria Schnegans en bas dans la grande salle, vous ne dnez pas
avant de partir, monsieur le percepteur?

--Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Han.

--Non.

--Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dner  saint Maclof! Chaque
fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme reint durant
quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnegans,
c'est tout ce qu'on vous demande.

L'aubergiste sortit. Han et Fritz, sur la porte, le regardrent tirer
le cheval de l'curie et le mettre  la voiture. Kobus monta. Han rgla
la note, prit les rnes et le fouet, et les voil partis comme ils
taient venus.

Il pouvait tre alors deux heures. Tous les gens du village, devant
leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul et l'ide de
lever son chapeau.

Ils rentrrent dans le chemin creux de la cte. Les ombres
s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la
valle; l'autre ct de la montagne tait blouissant de lumire. Han
paraissait rveur; Fritz penchait la tte, s'abandonnant pour la
premire fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque
temps, faisaient invasion dans son me. Il fermait les yeux, et voyait
passer devant ses paupires rouges, tantt l'image de Szel, tantt
celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, trs attentif 
conduire au milieu des roches et des ornires, ne disait mot.

 cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de
Tiefenbach. Han, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tte
ballottant doucement sur l'paule; il alluma sa grosse pipe et laissa
courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied 
terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarp du
Tannewald. Fritz resta sur le sige; il ne dormait pas, comme le croyait
son camarade, et s'abandonnait  ses rves... jamais il n'avait tant
rv de sa vie.

Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des valles
s'emplissait de tnbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.

Aprs une bonne heure de marche ascendante, o Foux et Han s'arrtaient
de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le
plateau. Il ne restait plus qu' traverser la fort pour dcouvrir
Hunebourg.

Le percepteur, qui malgr son gros ventre avait march vigoureusement,
mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfona sa
large croupe dans le coussin de cuir.

Allons! hop! hop! s'cria-t-il.

Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'et
pas dj fait trois fortes lieues de montagne.

Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des
valles, vous dcouvrez tout  coup la lumire pourpre du soir, 
travers les hauts panaches des bouleaux effils dans le ciel, et que les
mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur
haleine odorante!

La voiture suivait la lisire de la fort; parfois tout tait sombre,
les branches des grands arbres descendaient en vote; parfois un coin de
ciel rouge apparaissait derrire les mille plantes jaillissant des
fourrs; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles dfilaient,
et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des
perces lumineuses, d'un degr plus bas. Bientt les pointes des hautes
herbes se dcouprent sur sa face de bon vivant, une vritable face de
Silne, pourpre et couronne de pampres. Enfin il disparut, et de longs
voiles d'or l'envelopprent dans les abmes. Les teintes grises de la
nuit envahirent le ciel; quelques toiles tremblotaient dj au-dessus
des sombres massifs de la fort, dans les profondeurs de l'infini.

 cette heure, la rverie de Kobus devint plus grande encore et plus
intime; il coutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval
heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer  l'approche de la
voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Han s'aperut qu'une
courroie tait lche; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les
yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier tait
plein de lumire blanche.

Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout  coup des
faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux aprs le travail,
se mirent  chanter ensemble le vieux _lied_:

_Quand je pense  ma bien-aime!_

Le silence de la nuit tait grand, mais il parut grandir encore, et les
forts elles-mmes semblrent prter l'oreille  ces voix graves et
douces, confondues dans un sentiment d'amour.

Ces gens ne devaient pas tre trs loin; on entendait leurs pas sur la
lisire du bois; ils marchaient en cadence.

Han et Kobus avaient entendu cent fois le vieux _lied_; mais alors, il
leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils
l'coutrent dans une sorte de ravissement potique. Mais Fritz
prouvait une bien autre motion que celle de Han: parmi ces voix s'en
trouvait une, douce, haute, pntrante, qui commenait toujours le
couplet et finissait la dernire, comme un soupir du ciel. Il croyait
reconnatre cette voix frache, tendre, amoureuse, et son coeur tout
entier tait dans son oreille.

Au bout d'un instant, Han, qui tenait Foux par la bride, pour
l'empcher de secouer la tte, dit:

Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la
vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....

--Chut! fit Kobus. Le vieux _lied_ recommenait en s'loignant, et la
mme voix s'levait toujours plus haute, plus touchante que les autres;
 la fin, un frmissement de feuillage la couvrit.

C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur
la voiture.

--Mais o sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout ple.

--Prs de la roche des Tourterelles,  vingt minutes au-dessus de ta
ferme, rpondit Han en se rasseyant et fouettant le cheval, qui
repartit.

C'tait la voix de Szel, pensa Kobus, je le savais bien!

Une fois hors du bois, Foux se mit  galoper: il sentait l'curie. Han,
tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la
vieille Allemagne, des vieux _lieds_, des anciens minnesingers. Kobus ne
l'coutait pas, sa pense tait ailleurs; ils avaient dj dpass la
porte de Hildebrandt, les lumires, brillant dans toutes les maisons de
la grande rue, avaient frapp ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la
voiture s'arrta.

Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voil devant ta porte, lui dit
Han.

Il regarda et descendit.

Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.

--Bonne nuit, dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-l, sa
vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en
feu, pour clbrer son retour, mais il n'avait pas faim.

Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dn... j'ai sommeil.

Il alla se coucher.

Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se
nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux _lied_
le soir; il tait bien chang!




XIII


Dieu sait  quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-l; mais il faisait
grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les
persiennes fermes.

C'est toi, Katel? dit-il en se dtirant les bras, qu'est-ce qui se
passe?

--Le pre Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une
demi-heure.

--Ah! le pre Christel est l; eh bien! qu'il entre; entrez donc,
Christel.

--Katel, pousse les volets.

--Eh! bonjour, bonjour, pre Christel, tiens, tiens, c'est vous! fit-il
en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit,
avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.

Il le regardait, la face panouie; Christel tait tout tonn d'un
accueil si enthousiaste.

Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous
apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises
croquantes du cerisier derrire le hangar, que vous avez plant
vous-mme, il y a douze ans.

Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, ranges et
serres avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient
tout autour; elles taient si fraches, si apptissantes et si belles,
qu'il en fut merveill:

Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-l!
s'cria-t-il. Comment! vous avez pens  moi, pre Christel?

--C'est la petite Szel, rpondit le fermier; elle n'avait pas de cesse
et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait:
"Quand vous irez  Hunebourg, mon pre, si les cerises sont mres; vous
savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai
demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'chelle et elle est
alle les cueillir.

Fritz,  chaque parole du pre Christel, sentait comme un baume
rafrachissant s'tendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser
le brave homme, mais il se contint, et s'cria:

Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les gote!

Et Katel les ayant apportes, il les admira d'abord; il lui semblait
voir Szel tendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis
dposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction
intrieure, et mme un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin,
il les gota, les savourant lentement et avalant les noyaux.

Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le march;
c'est encore plein de rose, et a conserve tout son got naturel, toute
sa force et toute sa vie.

Christel le regardait d'un air joyeux. Vous aimez bien les cerises?
fit-il.

--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.

Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant,
il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme
troubles de plaisir.

Ainsi, pre Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous,
la mre Orchel?

--Trs bien, monsieur Kobus.

--Et Szel aussi!

--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Szel parat
seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'ge qui fait
cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rveurs  cet ge.

Fritz se rappelant la scne du clavecin, devint tout rouge et dit en
toussant:

C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dner. Faites
excuse, pre Christel, il faut que je m'habille.

--Ne vous gnez pas, monsieur Kobus, ne vous gnez pas.

Tout en s'habillant, Fritz reprit:

Mais vous n'arrivez pas de Meisenthl seulement pour m'apporter des
cerises?

--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous tes
venu la dernire fois  la ferme, je vous ai montr deux boeufs 
l'engrais. Quelques jours aprs votre dpart, Schmole les a achets;
nous sommes tombs d'accord  trois cent cinquante florins. Il devait
les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de
retard. Mais voil bientt trois semaines qu'il me laisse ces btes 
l'curie. Szel est alle lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et
comme il ne rpondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix.
Il n'a pas ni d'avoir achet les boeufs; mais il a dit que rien n'tait
convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme
le juge n'avait pas d'autre preuve, il a dfr le serment  Schmole,
qui doit le prter aujourd'hui  dix heures, entre les mains du vieux
rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manire de prter serment.

--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et dcrochait son
feutre; voici bientt dix heures, je vous accompagne chez David, et,
aussitt aprs, nous reviendrons dner, vous dnez avec moi?

--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux  l'auberge du _Boeuf-Rouge_.

--Bah! Bah! vous dnerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dner.
J'ai du plaisir  vous voir, Christel. Ils sortirent. Tout en marchant,
Fritz se disait en lui-mme:

N'est-ce pas tonnant! Ce matin, je rvais de Szel, et voil que son
pre m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est
merveilleux, merveilleux!

Et la joie intrieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces
choses le doigt de Dieu.

Quelques instants aprs, ils arrivrent dans la cour de l'antique
synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ tait l, sa sbile de bois sur
les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le pre
Christel pensa qu'il tait gnreux et bon.

_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait
pas, il marchait la tte haute et riante, et s'abandonnait au bonheur
d'avoir prs de lui le pre de la petite Szel: c'tait comme un souffle
du Meisenthl dans ces hautes btisses sombres, un vrai rayon du ciel.

Comme pourtant les hommes ont des ides tranges; ce vieil anabaptiste,
qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnte
paysan, et rien de plus,  cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de
l'esprit, et bien d'autres qualits qu'il n'avait pas reconnues
jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre
Schmole.

Cependant le vieux rebbe David, debout  sa fentre ouverte, attendait
dj Christel, Schmole et le greffier de la justice de paix. La vue de
Kobus lui fit plaisir.

H! te voil, _schaude_, s'cria-t-il de loin; depuis huit jours on ne
te voit plus.

--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrtant  la fentre; je
t'amne Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je rponds comme
de moi-mme; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....

--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez,
entrez, les autres ne peuvent tarder  venir: voici dix heures qui
sonnent.

Le vieux David tait dans sa grande capote brune, luisante aux coudes;
une calotte de velours noir coiffait le derrire de son crne chauve,
quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune,
plisse de petites rides innombrables, avait un caractre rveur, comme
au jour du _Kipour_[17].

    [Note 17: Journe de jene et d'expiation chez les juifs.]

Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.

--Non, c'est inutile. Asseyez-vous. Ils s'assirent. La vieille Sourl
regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: Bonjour,
monsieur Kobus.

--Bonjour, Sourl, bonjour. Vous n'entrez pas?

--Tout  l'heure, fit-elle, je viendrai.

--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi
Christel a raison, et que j'en rpondrais sur ma propre tte.

--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que
Schmole est fin, trs fin, trop fin mme. Mais ne causons pas de ces
choses; j'ai reu la signification depuis trois jours, j'ai rflchi sur
cette affaire, et... tenez, les voici!

Schmole, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux
ardent, la petite blouse serre aux reins par une corde, et la casquette
plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant.
Derrire lui marchait le secrtaire Schwn, le chapeau en tuyau de pole
tout droit sur sa grosse figure bourgeonne, et le registre sous le
bras. Une minute aprs, ils entrrent dans la salle. David leur dit
gravement:

Asseyez-vous, messieurs.

Puis il alla lui-mme rouvrir la porte, que Schwn avait ferme par
mgarde, et dit:

Les prestations de serment doivent tre publiques.

Il prit dans un placard une grosse Bible,  couvercle de bois, les
tranches rouges, et les pages uses par le pouce. Il l'ouvrit sur la
table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors
quelque chose de grave dans toute sa personne, et de mditatif. Les
autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourl entra, et
se tint debout derrire le fauteuil. Un ou deux passants, arrts sur
l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.

Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps
de rflchir, lorsque David, levant la tte et posant la main sur le
livre, dit:

M. le juge de paix Richter a dfr le serment  Isaac Schmole,
marchand de btail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a t convenu
entre Isaac Schmole et Hans Christel, que Schmole viendrait prendre,
dans la huitaine, une paire de boeufs achets par lui le 22 mai dernier,
et que, faute de venir, il payerait  Christel, pour chaque jour de
retard, un florin comme ddommagement de la nourriture des boeufs?"
Est-ce cela?

--C'est cela, dirent Schmole et l'anabaptiste ensemble.

--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmole consent  prter
serment.

--Je suis venu pour a, dit Schmole tranquillement, et je suis prt.

--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant!
Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des
plus sacrs de notre religion, est d'en rappeler l'importance 
Schmole.

Alors, d'une voix grave, il se mit  lire: Tu ne prendras point le nom
de l'ternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux tmoignage!

Puis, plus loin, il lut encore du mme ton solennel:

Quand il sera question de quelque chose o il y ait doute, touchant un
boeuf ou un ne, ou un menu btail, ou un habit, ou toute autre chose,
la cause des deux parties sera porte devant le juge, et le serment de
l'ternel interviendra entre les deux parties.

Schmole, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois,
David lui fit signe de se taire, et dit:

"Tu ne prendras point le nom de l'ternel ton Dieu en vain, tu ne
porteras point de faux tmoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu
que tout le peuple d'Isral entendit parmi les tonnerres et les clairs,
tremblant et se tenant au loin dans le dsert de Sina.

Et voici maintenant ce que l'ternel dit  celui qui viole ses
commandements:

Si tu n'obis pas  la voix de l'ternel ton Dieu, pour prendre garde 
ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tte seront
d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.

L'ternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussire et de la
cendre; l'ternel te frappera, toi et ta postrit, de plaies tranges,
de plaies grandes et de dure, de maladies malignes et de dure.

L'tranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort
bas; il te prtera, et tu ne lui prteras point.

L'ternel enverra sur toi la maldiction et la ruine de toutes les
choses o tu mettras la main et que tu feras, jusqu' ce que tu sois
dtruit. Tes filles et tes fils seront livrs  l'tranger, et tes yeux
le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta
main n'aura aucune force pour les dlivrer.

Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit
et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu
diras: Qui me fera voir le matin?

Et toutes ces maldictions t'arriveront et te poursuivront, et
reposeront sur toi, jusqu' ce que tu sois extermin, parce que tu
n'auras pas obi  la voix de l'ternel ton Dieu, pour garder ses
commandements et ses statuts qu'il t'a donns!

Ce sont ici les paroles de l'ternel! reprit David en levant la tte.

Il regardait Schmole, qui restait les yeux fixs sur la Bible, et
paraissait rver profondment.

Maintenant, Schmole, poursuivit-il, tu vas prter serment sur ce
livre, en prsence de l'ternel qui t'coute; tu vas jurer qu'il n'a
rien t convenu entre Christel et toi, ni pour le dlai, ni pour les
jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces
jours. Mais garde-toi de prendre des dtours dans ton coeur, pour
t'autoriser  jurer, si tu n'es pas sr de la vrit de ton serment;
garde-toi de te dire, par exemple, en toi-mme: "Ce Christel m'a fait
tort, il m'a caus des pertes, il m'a empch de gagner dans telle
circonstance." Ou bien: "Il a fait tort  mon pre,  mes proches, et je
rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les
paroles de notre convention avaient un double sens, il me plat  moi de
les tourner dans le sens qui me convient; elles n'taient pas assez
claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher,
ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette faon
dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient
gaux, comme les deux cts d'une balance." Ou bien encore:
"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entire, plus tard je rparerai le
dommage", ou toute autre pense de ce genre.

Non, tous ces dtours ne trompent point l'oeil de l'ternel; ce n'est
point dans ces penses, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer,
ce n'est pas d'aprs ton propre esprit, qui peut tre entran vers le
mal par l'intrt, qu'il faut prter serment, _ce n'est pas sur ta
pense, c'est sur la mienne qu'il faut te rgler_; et tu ne peux rien
ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement,  ce que je pense.

Donc, moi David Sichel, j'ai cette pense simple et claire:--Schmole
a-t-il promis un florin  Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a
achets, et, pour chaque jour de retard aprs la huitaine, l'a-t-il
promis? S'il ne l'a pas promis  Christel, qu'il pose la main sur le
livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!"
Schmole, approche, tends la main, et jure!

Mais Schmole, levant alors les yeux, dit:

Trente florins ne sont pas une somme pour prter un serment pareil.
Puisque Christel est sr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas
bien--je les payerai, et j'espre que nous resterons bons amis. Plus
tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont rellement trop
chers. Enfin, ce qui est d est d, et jamais Schmole ne prtera
serment pour une somme encore dix fois plus forte,  moins d'tre tout 
fait sr.

Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrmement fin, rpondit:

Et tu feras bien, Schmole; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.

Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua
l'assemble et sortit avec Schmole, qui, sur le seuil, se retourna et
dit d'un ton brusque:

Je viendrai prendre les boeufs demain  huit heures, et je payerai.

--C'est bon, rpondit Christel en inclinant la tte. Quand ils furent
seuls, le vieux rebbe se mit  sourire. Schmole est fin, dit-il, mais
nos vieux talmudistes taient encore plus fins que lui; je savais bien
qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voil pourquoi je ne me suis pas
habill.

--Eh! s'cria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de mme dans
la religion.

--Tais-toi, _picaures_, rpondit David en refermant la porte et
reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des
paens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous
n'avez rien invent, rien dcouvert. Rflchis seulement un peu combien
de fois vous vous tes diviss et combattus depuis ces deux mille ans,
combien de sectes et de religions vous avez formes! Nous, nous sommes
toujours les mmes depuis Mose, nous sommes toujours les fils de
l'ternel, vous tes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre
intrt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misrables,
tout l'univers runi n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.

--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'
prsent, je te croyais un homme modeste en ses penses, mais je vois
maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton me.

--Et pourquoi serais-je modeste? s'cria David en nasillant. Si
l'ternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que
vous?

--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanit m'effraye; je serais
capable de me fcher.

--Fche-toi donc  ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te
gner.

--Non, j'aime mieux t'inviter  prendre le caf chez moi, vers une
heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goter la
bire de mars; cela te convient-il?

--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours  frquenter
la rose.

Kobus allait s'crier: Ah! dcidment, c'est trop fort! mais il
s'arrta et dit avec finesse: C'est moi qui suis la rose!

Alors tous trois ne purent s'empcher de rire. Christel et Fritz
sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: Est-il fin ce
rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient  propos
pour vous rjouir. C'est un brave homme. Tout se passant comme il avait
t convenu: Christel et Kobus dnrent ensemble, David vint au dessert
prendre le caf, puis ils se rendirent  la brasserie du _Grand-Cerf_.
Fritz tait dans un tat de jubilation extraordinaire, non seulement
parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le pre de Szel, mais
encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tte, sans
parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas
monde comme  travers un rayon de soleil: sa face charnue tait pourpre,
et ses grosses lvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel
enthousiasme clata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent,
 la porte du _Grand-Cerf_.

Le voil! le voil! criait-on de tous les cts, la chope haute, voici
Kobus!

Et lui, riant, rptait:

Oui, le voil! ha! ha! ha!

Il entrait dans les bancs et donnait des poignes de main  tous ses
vieux camarades.

Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait
partout:

Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?

Et le vieux Krautheimer se dsolait, car toutes ses pratiques trouvaient
la bire mauvaise.

Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir
le pre Christel  sa droite. David alla regarder Frdric Schoultz, le
gros Han, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de
_rams_  deux kreutzers la marque.

On se mit  boire de cette fameuse bire de mars, qui vous monte au nez
comme le vin de Champagne. En face,  la brasserie des _Deux-Clefs_, les
hussards de Frdric-Wilhelm buvaient de la bire en cruchons, les
bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un ct
de la rue  l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien
avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans
leurs familles, chose toujours dangereuse.

 chaque instant le pre Christel disait:

Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais
dj tre depuis deux heures  la ferme.

--Bah! s'cria Fritz en lui posant la main sur l'paule, ceci n'arrive
pas tous les jours, pre Christel; il faut bien de temps en temps
s'gayer et se dgourdir l'esprit. Allons, encore une chope!

Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: Cela
fera la sixime! Pourvu que je ne verse pas en route!

Puis il disait: Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si
je rentre  moiti gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet tat!

--Bah! bah! le grand air dissipe tout, pre Christel, et puis vous
n'aurez qu' dire: "M. Kobus l'a voulu!" Szel prendra votre dfense.

--a, c'est vrai, s'criait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce
que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!

Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une
autre, ainsi de suite.

Or, sur le coup de trois heures,  l'glise Saint-Sylvestre, et comme on
ne pensait  rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du
_Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats
parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres
enfants en foule; c'tait un roulement de pas sur le pav, qui
s'entendait au loin.

Tout le monde se penchait aux fentres et sortait des maisons pour voir.
Les soldats remontaient la rue de la Forge, du ct de l'hpital, et
devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_.

Aussitt les parties furent abandonnes; on se dressa sur les bancs:
Han, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les
assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait  voix
basse: C'est un duel! c'est un duel!

Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient;
c'tait une civire pour sortir le fumier des curies de la caserne de
cavalerie; le soldat couch dessus, les jambes pendant entre les bras du
brancard, la tte de ct sur sa veste roule, tait extrmement ple;
il avait les yeux ferms, les lvres entrouvertes et le devant de la
chemise plein de sang. Derrire venaient les tmoins, un vieux hussard 
sourcils jauntres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses
joues brunes; il portait le sabre du bless sous le bras, le baudrier
jet sur l'paule, et semblait tout  fait calme. L'autre, plus jeune et
tout blond, tait comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux
sous-officiers, se retournant  chaque pas, comme indigns de voir tout
ce monde.

Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au
vieux qui portait le sabre: Rappel! eh! Rappel! C'tait sans doute
leur matre d'armes; mais il ne rpondit pas et ne tourna mme pas la
tte.

Au passage des deux derniers, Frdric Schoultz, en sa qualit d'ancien
sergent de la landwehr, s'cria du haut de sa chaise:

H! camarades... camarades! Un d'eux s'arrta. Qu'est-ce qui se passe
donc, camarade?

--a, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grdel, la
cuisinire du _Boeuf-Rouge_.

--Ah!

--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop
tard.

--Et le coup a port?

-- deux lignes au-dessous du tton droit. Schoultz allongea la lvre;
il semblait tout fier de recevoir une rponse. On coutait, penchs
autour d'eux. Un vilain coup, fit-il, j'ai vu a dans la campagne de
France. Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de
l'hpital, porta la main  son oreille et dit: Faites excuse! Alors il
rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur
l'assistance, se rassit en disant: Quand on est soldat, il faut tirer
le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment  coups de
poing. Il avait l'air de dire: Voil ce que j'ai fait cent fois! Et
plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables
et pacifiques, murmuraient entre eux: Est-il possible que des hommes se
tuent pour une cuisinire! C'est tout  fait contre nature. Cette Grdel
mritait d'tre chasse de la ville,  cause des passions funestes
qu'elle excite entre les hussards.

Fritz ne disait rien, il semblait mditatif, et ses yeux brillaient d'un
clat singulier. Mais le vieux rebbe,  son tour, s'tant mis  dire:
Voil comment des tres crs par Dieu se massacrent pour des choses de
rien! Tout  coup il s'emporta d'une faon trange.

Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'cria-t-il d'une voix
retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspir, dans tous les temps et dans
tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes penses?
N'est-il pas le souffle de l'ternel lui-mme, le principe de la vie, de
l'enthousiasme, du courage et du dvouement? Il t'appartient bien de
profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre
humain. te l'amour  l'homme, que lui reste-t-il? l'gosme, l'avarice,
l'ivrognerie, l'ennui et les plus misrables instincts; que fera-t-il de
grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu' se remplir la
panse!

Tous les assistants s'taient retourns bahis de son emportement; Han
le regardait de ses gros yeux par-dessus l'paule de Schoultz, qui
lui-mme se tordait le cou pour voir si c'tait bien Kobus qui parlait,
car il ne pouvait en croire ses oreilles.

Mais Fritz ne faisait nulle attention  ces choses.

Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand
Homrus, le pote des potes, nous montre les hros de la Grce qui s'en
vont par centaines sur leurs petits bateaux pour rclamer une belle
femme qui s'est sauve de chez eux, traversent les mers et s'exterminent
pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait
invent cela? Crois-tu que ce n'tait pas la vrit qu'il disait? Et
s'il est le plus grand des potes, n'est-ce pas parce qu'il a clbr la
plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et
si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, _Le Cantique des
cantiques_, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble,
plus grand, plus profond que tout le reste dans le coeur de l'homme?
Quand il dit dans ce _Cantique des cantiques_: "Ma bien aime, tu es
belle comme la vote des toiles, agrable comme Jrusalem, redoutable
comme des armes qui marchent, leurs enseignes dployes." Est-ce qu'il
ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux
que l'amour? Et tous vos prophtes n'ont-ils pas dit la mme chose? Et
depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares?
n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espce
sauvage un chevalier?

Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble
qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus
l'amour vritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi,
David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est
la seule chose qui change le coeur de l'homme, la seule qui l'lve et
qui mrite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont
bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer  son amour,
sans s'en reconnatre lui-mme indigne.

--H! s'cria Han  l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi?
Tu n'as jamais t amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle
des couleurs.

Fritz,  cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Han d'un
oeil terne, ayant l'air de vouloir lui rpondre, et bredouilla quelques
mots confus en avalant sa chope.

Plusieurs alors se mirent  rire. Aussitt Kobus, relevant sa grosse
tte, dont les cheveux s'bouriffaient comme s'ils eussent t vivants,
s'cria d'un air trange:

C'est vrai, je n'ai jamais t amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur
de l'tre, je me serais fait massacrer plutt que de renoncer  mon
amoureuse, ou j'aurais extermin l'autre.

--Oh! oh! fit Han d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh!
Kobus, tu n'aurais pas t si froce.

--Pas si froce! dit-il les deux mains carquilles. Nous sommes deux
vieux amis, n'est-ce pas, Han? Eh bien! si j'tais amoureux, et si tu
me paraissais seulement convoiter par la pense celle que j'aurais
choisie... je t'tranglerais!

En disant cela, ses yeux taient rouges, il n'avait pas l'air de
plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.

Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et
le pays  la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand
mme elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune:
le moindre blme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.

--Alors, dit Han, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous
les hussards de Frdric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait
la chance de mourir si ton amoureuse tait jolie.

Les sourcils de Fritz tressaillirent. C'est possible, fit-il en se
rasseyant, car il s'tait dress. Moi je serais fier, je serais glorieux
de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?

--Tout  fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre
religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'tais
amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais t capable de me
battre  coups de faux pour l'avoir. Grce au Ciel, il n'a pas fallu
rpandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien  me reprocher.

Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il
venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de
l'oeil, et semblait vouloir lire au fond de son me. Quelques instants
aprs, le pre Christel s'tant cri pour la vingtime fois:

Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Szel
doivent tre inquites.

Il lui rpondit enfin:

Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire  la voiture.

C'tait un prtexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva
donc, disant:

Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de
l'auberge tout seul.

--Non, je vous accompagne. Ils sortirent du banc et traversrent la
place. Le vieux David partit presque aussitt qu'eux. Fritz, ayant mis
le pre Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-l, au
moment de se coucher, Sourl, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles
confuses, cela lui parut trange.

Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas
depuis le souper,  quoi penses-tu?

--C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la
barbiche, je rve  ces paroles du prophte: "J'ai t jaloux pour Hva
d'une grande jalousie!" et  celles-ci: "En ces temps arriveront des
choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"

--Pourvu que ce soit  nous qu'il ait song en disant cela, rpliqua
Sourl.

--_Amen_, fit le vieux rebbe; tout vient  point  qui sait attendre.
Dormons en paix!




XIV


Kobus aurait d se repentir le lendemain, de ses discours inconsidrs 
la brasserie du _Grand-Cerf_; il aurait d mme en tre dsol, car, peu
de jours avant, s'tant aperu que le vin lui dliait la langue, et
qu'il trahissait les penses secrtes de son me, il s'tait dit: La
vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses
ppins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.

Voil ce qu'il s'tait dit; mais le coeur de l'homme est entre les mains
de l'ternel, il en fait ce qu'il lui plat: il le tourne au nord, il le
tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'veillant, ne songea mme
point  ce qui s'tait pass  la brasserie.

Sa premire pense fut que Szel tait agrable en sa personne; il se
mit  la contempler en lui-mme, croyant entendre sa voix et voir son
sourire.

Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir
secourue,  cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il
se rappela aussi le chant de Szel au milieu des faneuses et des
faucheurs; et cette voix douce, qui s'levait comme un soupir dans la
nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.

Tout ce qui s'tait accompli depuis le premier jour du printemps lui
revint en mmoire comme un rve: il revit Szel paratre au milieu de
ses amis Han, Schoultz, David et Isef, simple et modeste, les yeux
baisss, pour embellir la dernire heure du festin; il la revit  la
ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la
famille, et, plus tard, assise auprs de lui, toute timide et
tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un
ton nasillard le vieil air:

_Rosette, Si bien faite, Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!_

Et songeant  ces choses avec attendrissement, son plus grand dsir
tait de revoir Szel.

Je vais aller au Meisenthl, se disait-il; oui, je partirai aprs le
djeuner... il faut absolument que je la revoie!

Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David  sa femme: En ces
temps arriveront des choses extraordinaires!

Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi
la grande finesse du vieux rabbin.

Tout en mettant ses bas, l'ide revint  Fritz, que le pre Christel lui
avait dit la veille que Szel irait  la fte de Bischem, aider sa
grand-mre  faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit
au bout d'un instant:

Szel doit tre dj partie; la fte de Bischem, qui tombe le jour de
la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.

Cela le rendit tout mditatif.

Katel vint servir le djeuner; il mangea d'assez bon apptit, et,
aussitt aprs, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour
sur la place, o se promenaient d'habitude le gros Han et le grand
Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et
Fritz en fut contrari, car il avait rsolu de les emmener avec lui, le
lendemain,  la fte de Bischem.

Si j'y vais tout seul, pensait-il, aprs ce que j'ai dit hier  la
brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si
malins, et surtout les vieilles, qui s'inquitent tant de ce qui ne les
regarde pas! Il faut que j'emmne deux ou trois camarades, alors ce sera
une partie de plaisir pour manger du pt de veau et boire du petit vin
blanc, une simple distraction  la monotonie de l'existence.

Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce
que Han et Schoultz taient devenus; mais il ne les vit pas dans les
rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors,  faire une partie
de quilles au _Panier-Fleuri_, chez le pre Baumgarten, au bord du
Losser.

Sur cette pense, Fritz s'avana jusque prs de la porte de Hildebrandt,
et, regardant du ct du bouchon, qui se trouve  une demi-porte de
canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrire les
grands saules.

Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se
mit en route, en suivant le sentier de la rivire. Au bout d'un quart
d'heure, il entendait dj les grands clats de rire de Han, et la voix
forte de Schoultz criant: Deux! pas de chance!...

Et, se penchant sur le feuillage, il dcouvrit devant la
maisonnette--dont la grande toiture descendait sur le verger  deux ou
trois pieds du sol, tandis que la faade blanche tait tapisse d'un
magnifique cep de vigne--il dcouvrit ses deux camarades en manches de
chemise, leurs habits jets sur les haies, et deux autres, le secrtaire
de la mairie, Hitzig, sa perruque pose sur sa canne fiche en terre, et
le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au
bout du treillage d'osier qui longe le pignon.

Le gros Han se tenait solidement tabli, la boule sous le nez, la face
pourpre, les yeux  fleur de tte, les lvres serres et ses trois
cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et
le vieux secrtaire regardaient  demi courbs, abaissant l'paule et se
balanant, les mains croises sur le dos; le petit Spel Baumgarten,
plus loin,  l'autre bout, redressait les quilles.

Enfin Han, aprs avoir bien calcul, laissa descendre son gros bras en
demi-cercle, et la boule partit en dcrivant une courbe imposante.

Aussitt de grands cris s'levrent: Cinq! et Schoultz se baissa pour
ramasser une boule, tandis que le secrtaire prenait Han par le bras et
lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui
dmontrer une faute qu'il avait commise. Mais Han ne l'coutait pas et
regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc,
sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.

Cette petite scne champtre rjouit Fritz.

Les voil dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la
chose avec finesse, cela marchera tout seul.

Il s'avana donc.

Le grand Frdric Schoultz, maigre, dcharn, aprs avoir bien balanc
sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un livre qui dboule
dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'criait: _Der
Koenig_! _der Koenig_![18] lorsque Fritz, arrt derrire lui, partit
d'un clat de rire, en disant:

Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tte.

    [Note 18: La matresse quille.]

Tous les autres se retournant alors, s'crirent:

Kobus!  la bonne heure...  la bonne heure... on le voit donc une fois
par ici!

--Kobus, dit Han, tu vas entrer dans la partie; nous avons command une
bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!

--H! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de
force, mais c'est gal, j'essayerai de vous battre tout de mme.

--Bon! s'cria Schoultz, ma partie tait en train; j'en ai quinze, on te
les donne! Cela te convient-il?

--Soit, dit Kobus, en tant sa capote et ramassant une boule; je suis
curieux de savoir si je n'ai pas oubli depuis l'anne dernire.

--Pre Baumgarten! criait le professeur Speck, pre Baumgarten!
L'aubergiste parut.

Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la
friture avance?

--Oui, monsieur Speck.

--Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.

Baumgarten, le dos courb comme un furet, rentra chez lui en trottinant;
et dans le mme instant Fritz lanait sa boule avec tant de force,
qu'elle tombait comme une bombe de l'autre ct du jeu, dans le verger
de la poste aux chevaux.

Je vous laisse  penser la joie des autres; ils se balanaient sur leurs
bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Han dut ouvrir
plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas touffer.

Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout
croustillants et scintillants de graisse, comme la rose matinale sur
l'herbe, et rpandant une odeur dlicieuse.

Fritz avait perdu la partie; Han, lui frappant sur l'paule, s'cria
tout joyeux:

Tu es fort, Kobus, tu es trs fort! Prends seulement garde, une autre
fois, de ne pas dfoncer le ciel, du ct de Landau.

Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table
moisie. On se mit  l'oeuvre. Tout en riant, chacun se dpchait de
prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'tain allaient et
venaient comme la navette d'un tisserand; les mchoires galopaient,
l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animes, sur le
grand plat fleuronn, sur les gobelets mouls  facettes et sur la haute
bouteille jaune, o ptillait le vin blanc du pays.

Prs de la table, sur sa queue en panache tait assis Mlac, un petit
chien-loup appartenant au _Panier-Fleuri_, blanc comme la neige, le nez
noir comme une chtaigne brle, l'oreille droite et l'oeil luisant.
Tantt l'un, tantt l'autre, lui jetait une bouche de pain ou une queue
de poisson, qu'il happait au vol.

C'tait un joli coup d'oeil.

Ma foi, dit Fritz, je suis content d'tre venu ce matin, je m'ennuyais,
je ne savais que faire; d'aller toujours  la brasserie, c'est
terriblement monotone.

--H! s'cria Han, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est
pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon
sang; tu t'es joliment moqu du monde, hier, avec tes citations du
_Cantique des cantiques_. Ha! ha! ha!

--Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous
connaissons cet homme grave: quand il est srieux, il faut rire, et
quand il rit, il faut se dfier.

Fritz se mit  rire de bon coeur. Ah! vous avez donc vent la mche,
fit-il, moi qui croyais....

--Kobus, interrompit Han, nous te connaissons depuis longtemps, ce
n'est pas  nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en
revenir  ce que tu disais tout  l'heure, il est malheureusement vrai
que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit
tant d'hommes gras avant l'ge, des tres asthmatiques, boursoufls et
poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines,
cela vient de la bire de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de
partout ailleurs; car la bire contient trop d'eau, elle rend l'estomac
paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les
membres.

--C'est trs vrai, monsieur Han, dit alors le professeur Speck, mieux
vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bire;
elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins  la
gravelle: l'eau dpose des graviers dans la vessie, chacun sait cela;
et, d'un autre ct, la graisse rsulte galement de l'eau. L'homme qui
ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre trs longtemps, et
la maigreur n'est pas aussi difficile  porter que l'obsit.

--Certainement, monsieur Speck, certainement, rpondit Han, quand on
veut engraisser le btail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on
lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce
qu'il faut  l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos
articulations en bon tat, de sorte qu'on ne ressemble pas  ces
charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort
dsagrable. Nos anciens, dous d'une grande prvoyance, pour viter cet
inconvnient, avaient le jeu de quilles, les mts de cocagne, les
courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la
danse, la chasse et la pche; maintenant, les jeux de cartes de toute
sorte ont prvalu, voil pourquoi l'espce dgnre.

--Oui, c'est dplorable, s'cria Fritz en vidant son gobelet,
dplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons
bourgeois allaient aux ftes de villages avec leurs femmes et leurs
enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un vnement quand on
sort de la ville. Aux ftes de village, on chantait, on dansait, on
tirait  la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent
ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les
infirmits de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces ftes soient
abandonnes!

--Ah! cela, s'cria Han, trs fort sur les vieilles moeurs, cela,
Kobus, rsulte de l'extension des voies de communication. Autrefois,
quand les routes taient rares, quand il n'existait pas de chemins
vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour
offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les
autres leurs trilles et leurs brosses, les autres leurs toffes de
toutes sortes. Vous n'aviez pas  votre porte l'picier, le
quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille,
telle fte pour faire les provisions du mnage. Aussi les ftes taient
plus riches et plus belles, les marchands tant srs de vendre,
arrivaient de fort loin. C'tait le bon temps des foires de Francfort,
de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Lige et de Gand, dans les
Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est
perptuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout
pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais ct; nous pouvons
regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blmer les
progrs naturels du commerce.

--Tout cela n'empche pas que nous sommes des nes de croupir au mme
endroit, rpliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de
bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les faons. S'il
fallait aller  Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que
c'est un peu loin; mais quand on a tout prs de soi des ftes agrables,
et tout  fait dans les vieilles moeurs, il me semble qu'on ferait bien
d'y aller.

--O cela? s'cria Han.

--Mais  Hartzwiller,  Rorbach,  Klingenthal. Et tenez, sans aller si
loin, je me rappelle que mon pre me conduisait tous les ans  la fte
de Bischem, et qu'on servait l des pts dlicieux... dlicieux!

Il se baisait le bout des doigts; Han le regardait comme merveill.

Et qu'on y mangeait des crevisses grosses comme le poing,
poursuivit-il, des crevisses beaucoup meilleures que celles du Losser,
et qu'on y buvait du petit vin blanc trs... trs passable; ce n'tait
pas du _johannisberg_, ni du _steinberg_, sans doute, mais cela vous
rjouissait le coeur tout de mme!

--Eh! s'cria Han, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis
longtemps; nous aurions t l! Parbleu, tu as raison, tout  fait
raison.

--Que voulez-vous, je n'y ai pas pens!

--Et quand arrive cette fte? demanda Schoultz.

--Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.

--Mais, s'cria Han, c'est demain!

--Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons,
tes-vous dcids, nous irons  Bischem?

--Cela va sans dire! cela va sans dire! s'crirent Han et Schoultz.

--Et ces messieurs? Speck et Hitzig s'excusrent sur leurs fonctions.
Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.

Oui, j'ai toujours gard le meilleur souvenir des crevisses, du pt et
du petit vin blanc de Bischem.

--Il nous faut une voiture? fit observer Han.

--C'est bon, c'est bon, rpondit Kobus en payant la note, je me charge
de tout.

Quelques instants aprs, ces bons vivants taient en route pour
Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue clbrer les
pts de village, les _kougelhof_ et les _kchlen_, qu'ils disaient leur
rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre
de sa grand-mre; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire
ressusciter, en buvant du petit vin  la fte de Bischem.

C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer
Szel, sans donner l'veil  personne.




XV


On peut se figurer si Kobus tait content. Des ides de magnificence et
de grandeur se dbattaient alors dans sa tte; il voulait voir Szel, et
se montrer  elle dans une splendeur inaccoutume; il voulait en quelque
sorte l'blouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper
d'admiration.

Dans un temps ordinaire, il aurait lou la voiture et la vieille rosse
d'un Baptiste Krmer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut
indigne de Kobus. Immdiatement aprs le dner, il prit sa canne
derrire la porte et se rendit  la poste aux chevaux, sur la route de
Kaiserslautern, chez matre Johann Fnen, lequel avait dix chaises de
poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses curies.

Fnen tait un homme de soixante ans, propritaire des grandes prairies
qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses
moeurs; gros, court, revtu d'une souquenille de toile, coiff d'un
large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute
grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnes de grosses rides
circulaires.

C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire triller des chevaux
dans la cour de la poste.

Fnen, le reconnaissant de loin, vint  sa rencontre jusqu' la porte
cochre, et, levant son chapeau, le salua disant:

H! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et
l'honneur de votre visite?

--Monsieur Fnen, rpondit Fritz en souriant, j'ai rsolu de faire une
partie de plaisir  la fte de Bischem, avec mes amis Han et Schoultz.
Toutes les voitures de la ville sont en route,  cause de la rentre des
foins; il n'y a pas moyen de trouver un char  bancs. Ma foi, me suis-je
dit, allons voir M. Fnen, et prenons une voiture de poste; vingt ou
trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut
s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voil mon caractre.

Le matre de poste trouva ce raisonnement trs juste. Monsieur Kobus,
dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'tais jeune,
j'aimais  rouler rondement et  mon aise; maintenant je suis vieux,
mais j'ai toujours les mmes ides: ces ides sont bonnes, quand on a le
moyen de les avoir comme vous et moi. Il conduisit Fritz sous son
hangar. L se trouvaient des calches  la nouvelle mode de Paris,
lgres comme des plumes, ornes d'cussons, et si belles, si
gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles
remarquables par leur lgance. Kobus les trouva fort jolies; et malgr
cela, un got naturel pour la somptuosit cossue lui fit choisir une
grande berline rembourre de soie intrieurement, un peu lourde, il est
vrai, mais que Fnen lui dit tre la voiture des personnages de
distinction. Il la choisit donc, et alors le matre de poste
l'introduisit dans ses vastes curies. Sous un plafond blanchi  la
chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze
piliers en coeur de chne, taient rangs sur deux lignes, et spars
l'un de l'autre par des barrires, soixante chevaux, gris, noirs, bruns,
pommels, la croupe ronde et luisante, la queue noue en flot, le jarret
solide, la tte haute; les uns hennissant et pitinant, les autres
tirant le fourrage du rtelier, d'autres se tournant  demi pour voir.
La lumire, arrivant du fond par deux hautes fentres, clairait cette
curie de longues tranes d'or. Les grandes ombres des piliers
s'allongeaient sur le pav, propre comme un parquet, sonore comme un
roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et mme de
grand.

Les garons d'curie trillaient et bouchonnaient: un postillon, en
petite veste bleue brode d'argent, son chapeau de toile cire sur la
nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir
en estafette.

Le pre Fnen et Fritz passrent lentement derrire les chevaux.

Il vous en faut deux, dit le matre de poste, choisissez.

Kobus, aprs avoir pass son inspection, choisit deux vigoureux roussins
gris pommels, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le
bureau avec M. Fnen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie
verte  glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait
avoir la voiture  sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant
pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur
Napolon Ier.

Cela fait, entendu, arrt, le pre Fnen le reconduisit jusque hors la
cour; ils se serrrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route
vers la ville.

Tout en marchant, il se figurait la surprise de Szel, du vieux Christel
et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et
sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement trange,
surtout en songeant  l'admiration de la petite Szel.

Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg,
tout rveur, le vieux rebbe David, revtu de sa belle capote marron, et
Sourl, coiffe de son magnifique bonnet de tulle  larges rubans
jaunes, attirrent ses regards dans le petit sentier qui longe les
jardins au pied des glacis. C'tait leur habitude de faire un tour hors
de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus
bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait  sa
femme:

Sourl, quand je vois cette verdure, ces bls qui se balancent, et
cette rivire qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble
encore te promener comme  vingt ans, et je loue le Seigneur de ses
grces.

Alors la bonne vieille tait heureuse, car David parlait sincrement et
sans flatterie.

Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut 
l'entre des chemins couverts, il lui cria:

Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!

Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voult se moquer de son
discours  la brasserie du _Grand-Cerf_, poursuivit son chemin en
hochant la tte.

Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis press.

Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:

Sauve-toi, je te rattraperai tout de mme.

Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fentres
fussent ouvertes, il faisait trs chaud, et ce n'est pas sans un
vritable bonheur qu'il se dbarrassa de sa capote.

Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il
tout joyeux, en tirant les clefs du secrtaire. Il faut que Szel soit
merveille, il faut que j'efface les plus beaux garons de Bischem, et
qu'elle rve de moi. Dieu du ciel, viens  mon aide, que j'blouisse
tout le monde!

Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond
jusqu'au parquet. Mme Kobus la mre, et la grand-mre Nicklausse avaient
eu l'amour du beau linge, comme le pre et le grand-pre avaient eu
l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'aprs cela, quelle quantit de
nappes damasses, de serviettes  filets rouges, de mouchoirs, de
chemises et de pices de toile se trouvaient entasss l-dedans; c'tait
incroyable. La vieille Katel passait la moiti de son temps  plier et
dplier tout cela pour renouveler l'air;  le saupoudrer de rsda, de
lavande et de mille autres odeurs, pour en carter les mites. On voyait
mme tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pcheurs au plumage
vert et or, et tout desschs: ces oiseaux ont la rputation d'carter
les insectes.

L'une des armoires tait pleine d'antiques dfroques, de tricornes 
cocarde, de perruques, d'habits de peluche  boutons d'argent larges
comme des cymbales, de cannes  pomme d'or et d'ivoire, de botes 
poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-pre
Nicklausse, rien n'tait chang; ces braves gens auraient pu revenir et
se rhabiller au got du dernier sicle, sans s'apercevoir de leur long
sommeil.

Dans l'autre compartiment se trouvaient les vtements de Fritz. Tous les
ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le
tailleur Herculs Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits,
mais c'tait une satisfaction pour lui de se dire: Je serais  la mode
comme le gros Han si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille
capote; chacun son got.

Fritz se mit donc  contempler tout cela dans un grand ravissement.
L'ide lui vint que Szel pourrait avoir le got du beau linge, comme la
mre et la grand-mre Kobus; qu'alors elle augmenterait les trsors du
mnage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en
extase matin et soir devant ces armoires.

Cette ide l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car
l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons mnages.

Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le
plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits.
Voil le difficile.

Aprs avoir longtemps regard, Kobus, fort embarrass, s'cria:

Katel! Katel!

La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.

Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Han
et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux  la fte de
Bischem; ils m'ont tant pri, que j'ai fini par accepter. Mais  cette
fte arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un
tas de gens glorieux, mis  la dernire mode de France, et qui nous
regardent par-dessus l'paule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller?
Je ne connais rien  ces choses-l, moi, ce n'est pas mon affaire.

Les petits yeux de Katel se plissrent; elle tait heureuse de voir
qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et dposant
son tricot sur la table, elle dit:

Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera
pas la premire fois que j'aurai donn des conseils pour se bien vtir
selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre pre, avait
coutume de m'appeler quand il allait en visite de crmonie; c'est moi
qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque
encore ceci ou cela." Et c'tait toujours juste; chacun devait
reconnatre en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus
n'avait pas son pareil.

--Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela,
quoique les modes soient bien changes depuis.

--Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, rpondit Katel en
approchant l'chelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous
allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte
plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre
pre; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque
poudre  la franaise; c'tait magnifique! Mais aujourd'hui les gens
comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que
les vieilles modes reviennent tt ou tard, pour faire la diffrence; on
ne s'y reconnat plus!

Katel tait alors sur l'chelle, et choisissait une chemise avec soin.
Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une
chemise et un mouchoir sur ses mains tendues d'un air de vnration; et
les dposant sur la table, elle dit:

Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des
chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, taient les
chemises et les mouchoirs de grande crmonie de M. le juge de paix.
Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot 
six ranges de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait
jamais vues  Hunebourg; regardez ces oiseaux  longues queues et ces
feuilles brodes dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel
travail!

Fritz, qui ne s'tait jamais plus occup de choses semblables que des
habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les
contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains
croises sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:

Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela!
disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?

--Oui c'est beau! rpondait Kobus, songeant  l'effet qu'il allait
produire sur la petite Szel avec ce superbe jabot tal sur l'estomac,
et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de
personnes soient capables d'apprcier un tel ouvrage?

--Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes;
quand elles auraient gard les oies jusqu' cinquante ans, toutes savent
ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une
chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbcile du monde,
aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il
manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.

Fritz partit d'un clat de rire:

Ha! ha! ha! tu as de drles d'ides, Katel, fit-il; mais c'est gal, je
crois que tu n'as pas tout  fait tort. Maintenant il nous faudrait des
bas.

--Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple,
moelleux! Mme Kobus elle-mme, les a tricots avec des aiguilles aussi
fines que des cheveux: c'tait un grand travail. Maintenant on fait tout
au mtier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des
pantalons.

Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux,
s'cria:

--Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous
avons des habits un peu passables, je commence  croire que les
Prussiens auront tort de se moquer de nous.

--Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos
Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui
se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous
sommes d'autres gens! nous savons o reposer notre tte le soir, et ce
n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi o trouver
une bouteille de bon vin, quand il nous plat d'en boire une. Nous
sommes des gens connus, tablis; quand on parle de M. Kobus, on sait que
sa ferme est  Meisenthl, son bois de htres  Michelsberg....

--Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers
prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en
les voyant....

--Ne croyez donc pas les filles si btes, interrompit Katel, qui tirait
alors de l'armoire plusieurs habits, et les talait sur la commode; les
filles savent aussi faire la diffrence d'un oiseau qui passe dans le
ciel, et d'un autre qui tourne  la broche; le plus grand nombre aiment
 se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne
valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il
n'en manque pas.

Fritz se mit  contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il
dit: Cette capote  collet de velours noir me donne dans l'oeil, Katel.

--Que pensez-vous, monsieur? s'cria la vieille en joignant les mains,
une capote pour aller avec une chemise  jabot!

--Et pourquoi pas? l'toffe en est magnifique.

--Vous voulez tre habill, monsieur?

--Sans doute.

--Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais t mis.
Regardez! Elle dcouvrait les boutons dors, encore garnis de leur
papier de soie:

Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau;
c'est simple, bien dcoup, c'est aussi lger pour la saison, et puis le
bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit
vous irait tout  fait bien.

--Voyons, dit Kobus. Il mit l'habit. C'est magnifique.... Regardez-vous
un peu.

--Et derrire, Katel?

--Derrire, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune
homme.

Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. Est-ce vrai?

--C'est tout  fait sr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont
vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est tonnant.

Elle lui passait la main sur le dos: Pas un pli! Kobus, pirouettant
alors sur les talons, s'cria: Je prends cet habit. Maintenant un
gilet, l tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de
celui-ci, mais plus de rouge. Katel ne put s'empcher de rire:

Vous tes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge
depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel,
mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les
Prussiens auraient raison.

--Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-mme de sa premire
ide.

--Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brode, votre beau
pantalon noisette. Tenez, regardez vous-mme. Elle disposait tout 
l'angle de la commode:

Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien
ensemble; vous serez lger, vous pourrez danser, si cela vous plat,
vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut
qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!

Elle se prit  rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:

C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....

--Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut
encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout  fait beau;
toutes les filles tomberont amoureuses de vous.

--Oh! s'cria Fritz, tu veux rire?

--Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, a m'a chang les ides,
h! h! h! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc,
monsieur, si vous alliez trouver  cette fte une jolie fille qui vous
plaise bien, et que finalement... h! h! h!

Elle riait de sa bouche dente en le regardant, et lui, tout rouge, ne
savait que rpondre. Et toi, fit-il  la fin, que dirais-tu?

--Je serais contente.

--Mais tu ne serais plus la matresse  la maison.

--Eh! mon Dieu, la matresse de tout faire, de tout surveiller, de tout
conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une
jeune matresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je
serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.

--Alors, tu ne serais pas fche, l, srieusement!

--Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus
roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai
soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonns....

--Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz--intrieurement
satisfait de ce dsir, qui s'accordait si bien avec le sien--; je ne
t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.

--Oh! vous n'y regardez pas de prs.

--Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre
pour demain.

Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate  coins
brods, son pantalon noisette et sa chemise  jabot. Puis, regardant
Katel qui attendait.

C'est tout? fit-il.

--Oui, monsieur.

--Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.

--Et moi, prparer le souper. Il dcrocha sa grosse pipe d'cume de la
muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la
cuisine.




XVI


Le lendemain, ds huit heures et demie, le grand Schoultz, tout
fringant, vtu de nankin des pieds  la tte, la petite canne de baleine
 la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrment plante
sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus
quatre  quatre. Han, en petite redingote verte, gilet de velours noir
 fleurs jaunes tout charg de breloques, et coiff d'un magnifique
castor blanc  longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette
sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins  chaque pas. Ils
semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute  trouver leur ami Kobus
en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.

Eh bien, Katel, s'cria Schoultz, regardant dans la cuisine
entrouverte. Eh bien! est-il prt?

--Entrez, messieurs, entrez, dit la vieille servante en souriant.

Ils traversrent l'alle et restrent stupfaits sur le seuil de la
grande salle; Fritz tait l, devant la glace, vtu comme un mirliflore:
il avait la taille cambre dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue
et comme dessine en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose,
frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et
les gants beurre frais boutonns avec soin sous des manchettes  trois
rangs de dentelles. Enfin c'tait un vritable Cupidon qui lance des
flches.

Oh! oh! oh! s'cria Han, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...

Et sa voix se renflait, de plus en plus bahie.

Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains
appuyes sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:

a, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes
domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.

Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il
pensait  la petite Szel, demanda:

Vous trouvez donc que cela me va bien?

--C'est--dire, s'cria Han, que tu nous crases, que tu nous anantis!
Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.

--H! fit Kobus en riant, c'est  cause des Prussiens.

--Comment!  cause des Prussiens?

--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont  la
fte de Bischem; des gens glorieux, mis  la dernire mode, et qui nous
regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.

--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Han.

--Et moi, s'cria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de
landwehr, cela m'aurait mieux pos qu'une camisole de nankin; on aurait
vu notre esprit national... un reprsentant de l'arme.

--Bah! tu n'es pas mal comme cela, dit Fritz. Ils se regardaient tous
les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun  part soi;
de sorte que Han s'cria:

Toute rflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prvenus, nous
serions mieux; mais cela ne nous empchera pas de faire assez bonne
figure.

Schoultz ajouta:

Moi, voyez-vous, je suis en nglig; je vais  Bischem sans prtention,
pour voir, pour m'amuser....

--Et nous donc? dit Han.

--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est
toujours plus simple, plus naturel  la fte que des jabots et des
dentelles.

Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de
_forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits.

Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait t
fait avec art par Katel, et trouvait que tout tait bien.

Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder  venir.

Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit
judicieusement:

Tout serait trs bien; mais d'arriver l-bas, habill comme vous tes,
sur un vieux char  bancs et des bottes de paille, vous reconnatrez que
ce n'est pas trs distingu; cela jure, c'est mme un peu vulgaire.

--Eh! s'cria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on
irait en blouse sur un ne. On sait bien que des gentilshommes
campagnards n'ont pas toujours leur quipage sous la main. Ils se
rendent  la fte en passant; est-ce qu'on se gne pour aller rire?

Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure
approcher  la pendule, prtait de temps en temps l'oreille. Tout  coup
il dit:

Voici la voiture!

Les deux autres coutrent, et n'entendirent, au bout de quelques
secondes, qu'un roulement lointain, accompagn de grands coups de fouet.

Ce n'est pas cela, dit Han; c'est une voiture de poste qui roule sur
la grande route.

Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture
dboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des
ptards sur la place des Acacias, avec le pitinement des chevaux et le
frmissement du pav.

Alors tous trois se levrent, et, se penchant  la fentre, ils virent
la berline que Fritz avait loue, s'approchant au trot, et le vieux
postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tresse autour des
oreilles, son gilet blanc, sa veste brode d'argent, sa culotte de daim
et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en
l'air en claquant du fouet  tour de bras.

En route! s'cria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient
bahis; ils ne pouvaient croire que la berline ft pour eux, et
seulement lorsqu'elle s'arrta devant la porte, Han partit d'un immense
clat de rire, et se mit  crier.

 la bonne heure,  la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha!
ha! ha! la bonne farce!

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer,
les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval,
disant:

 la minute, monsieur Kobus, vous voyez,  la minute.

--Oui, c'est bon, Zimmer, rpondit Fritz en ouvrant la berline. Allons,
montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!

--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu' tourner le bouton, cela
descend tout seul.

Ils montrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit
la capote. Il tait  droite, Han  gauche, Schoultz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des
fentres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue
des Acacias, elles suivent la grande route; c'tait quelque chose de
nouveau d'en voir une sur la place.

Je vous laisse  penser la satisfaction de Schoultz et de Han.

Ah! s'cria Schoultz en se ttant les poches, ma pipe est reste sur la
table.

--Nous avons des cigares, dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils
allumrent aussitt, et qu'ils se mirent  fumer, renverss sur leur
sige, les jambes croises, le nez en l'air et le bras arrondi derrire
la tte.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu' la porte de
Hildebrandt.

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rnes, et les chevaux
repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son
cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au dtour de la rue.
C'est ainsi qu'ils traversrent Hunebourg d'un bout  l'autre; le pav
rsonnait au loin, les fentres se remplissaient de figures bahies, et
eux, nonchalamment renverss comme de grands seigneurs, ils fumaient
sans tourner la tte, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur
vie que rouler en chaise de poste.

Enfin, au frmissement du pav succda le bruit moins fort de la route;
ils passrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor
en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes aprs, ils filaient comme le
vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue
flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne;
les peupliers, les champs, les prs, les buissons, tout courait le long
de la route.

Fritz, la face panouie et les yeux au ciel, rvait  Szel. Il la
voyait d'avance, et, rien qu' cette pense, ses yeux se remplissaient
de larmes.

Va-t-elle tre tonne de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de
quelque chose? Non, mais bientt elle saura tout.... Il faut que tout se
sache!

Le gros Han fumait gravement, et Schoultz avait pos sa casquette
derrire lui, dans les plis du manteau, pour carter ses longs cheveux
grisonnants, o passait la brise.

Moi, disait Han, voil comment je comprends les voyages! Ne me parlez
pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers  salade qui vous
reintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre
chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze
jours pour m'habituer  ce genre de voitures.

--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.

Fritz rvait.

Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il  Zimmer.

--Pour deux heures, monsieur. Alors il pensait: Pourvu qu'elle soit
l-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravis?

Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant aprs, la confiance lui
revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

Elle est l, pensait-il, j'en suis sr. C'est impossible autrement.

Et tandis que Han et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils
s'tendaient, riant en eux-mmes, et laissant filer la fume tout
doucement de leurs lvres, pour mieux la savourer, lui se dressait 
chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux
n'allaient pas assez vite.

Deux ou trois villages passrent en une heure, puis deux autres encore,
et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela
tout de suite que Bischem tait sur l'autre versant de la cte. Le temps
de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancrent sur le
plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'cria:

Voici Bischem!

En effet, ils dcouvrirent presque au mme instant l'antique bourgade
autour de la valle en face; sa grande rue tortueuse, ses faades
dcrpites sillonnes de poutrelles sculptes, ses galeries de planches,
ses escaliers extrieurs, ses portes cochres, o sont cloues des
chouettes dplumes, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux,
rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armlders, des
Sudois, des rpublicains; tout cela bti, brl, rebti vingt fois de
sicle en sicle: une maison  droite du temps de Hoche, une autre 
gauche du temps de Mlas, une autre plus loin du temps de Barberousse.

Et les grands tricornes, les bavolets  deux pices, les gilets rouges,
les corsets  bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les
chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui
n'en finissaient plus: voil ce qu'ils virent, tandis que la berline
descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en
querre, sonnait une fanfare  rveiller les morts.

Han et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration
universelle. Ils virent au dtour d'une rue, sur la place des
Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Htte en planches de sapin,
les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa
comme l'clair. Plus loin, ils aperurent la vieille glise Saint-Ulrich
et ses deux hautes tours carres, surmontes de la calotte d'ardoises,
avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les
cloches sonnaient  pleine vole, c'tait la fin de l'office; la foule
descendait les marches du pristyle, regardant bahie: tout cela
disparut aussi d'un bond.

Fritz, lui, n'avait qu'une ide: O est-elle?

 chaque maison il se penchait, comme si la petite Szel et d paratre
 la mme seconde. Sur chaque balcon,  chaque escalier,  chaque
fentre, devant chaque porte, qu'elle ft ronde ou carre, entoure d'un
cep de vigne ou toute nue, il arrtait un regard, pensant: Si elle
tait l!

Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une
alle, derrire une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il
aurait reconnu un ruban de Szel au vol. Mais il ne la vit nulle part,
et finalement la berline dboucha sur la place des Vieilles-Boucheries,
en face du _Mouton-d'Or_.

Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est l que
s'arrtait son pre vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte
cochre ouverte sur la cour au pav concass, la galerie de bois aux
piliers massifs, les douze fentres  persiennes vertes, la petite porte
vote et ses marches uses.

Quelques minutes plus tt, cette vue aurait veill mille souvenirs
attendrissants dans son me, mais en ce moment il craignait de ne pas
voir la petite Szel, et cela le dsolait.

L'auberge devait tre encombre de monde; car  peine la voiture
eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchrent
aux fentres, des figures prussiennes  casquettes plates et grosses
moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux taient attachs aux anneaux
de la porte; leurs matres regardaient de l'alle.

Ds que la berline se fut arrte, le vieil aubergiste Loerich, grand,
calme et digne, sa tte blanche coiffe du bonnet de coton, vint abattre
le marchepied d'un air solennel, et dit:

Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...

Alors Fritz s'cria:

Comment, pre Loerich, vous ne me reconnaissez pas?

Et le vieillard se mit  le regarder, tout surpris.

Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous
ressemblez  votre pre! pardonnez-moi, j'aurais d vous reconnatre.

Fritz descendit en riant, et rpondit:

Pre Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous
prsente mon feld-marchal Schoultz, et mon premier ministre Han; nous
voyageons incognito.

Ceux des fentres ne purent s'empcher de sourire, surtout les
Prussiens, ce qui vexa Schoultz.

Feld-marchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres;
j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec
calme.

Han tait de trop bonne humeur pour se fcher.

 quelle heure le dner? demanda-t-il.

-- midi, monsieur. Ils entrrent dans le vestibule, pendant que Zimmer
dtelait ses chevaux et les conduisait  l'curie. Le vestibule
s'ouvrait au fond sur un jardin;  gauche tait la cuisine: on entendait
le tic-tac du tournebroche, le ptillement du feu, l'agitation des
casseroles. Les servantes traversaient l'alle en courant, portant l'une
des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave
avec un panier de vin.

Il nous faut une chambre, dit Fritz  l'aubergiste, je voudrais celle
de Hoche.

--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont
retenue.

--Eh bien, donnez-nous la voisine. Le pre Loerich les prcda dans le
grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du gnral
Hoche, voulut savoir ce que c'tait. La voici, monsieur, dit
l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est l que les
gnraux rpublicains ont tenu conseil le 23 dcembre 1793, trois jours
avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche tait l. Il
montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale,  droite.
Vous l'avez vu?

--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les
Franais campaient autour du village, les gnraux ne dormaient ni jour
ni nuit. Mon pre me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!"
Les gnraux franais, avec leur charpe tricolore autour des reins,
leurs grands chapeaux  cornes en travers de la tte, et leurs sabres
tranants, se promenaient dans cette chambre.

 chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient
prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais
bien voulu le connatre, et je me glissai contre le mur, regardant, le
nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la
maison.

Alors mon pre, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout
ple, et me dit  l'oreille: "Il est prs de toi!" Je me retournai donc,
et je vis Hoche debout devant le pole, les mains derrire le dos et la
tte penche en avant. Il n'avait l'air de rien auprs des autres
gnraux, avec son habit bleu  large collet rabattu et ses bottes 
perons de fer.

Il me semble encore le voir, c'tait un homme de taille moyenne, brun,
la figure assez longue; ses grands cheveux, partags sur le front, lui
pendaient sur les joues; il rvait au milieu de ce vacarme, rien ne
pouvait le distraire. Cette nuit mme,  onze heures, les Franais
partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni
dans les environs. Cinq ou six jours aprs, le bruit se rpandit que la
bataille avait eu lieu, et que les Impriaux taient en droute. C'est
peut-tre l que Hoche a rumin son coup.

Le pre Loerich racontait cela simplement, et les autres coutaient
merveills. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur
demandant s'ils voulaient tre servis chez eux; mais ils prfrrent
manger  la table d'hte.

Ils redescendirent donc.

La grande salle tait pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs
valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre  Landau;
des officiers prussiens se promenaient deux  deux, de long en large;
quelques marchands forains mangeaient dans une pice voisine; des
bourgeois taient assis  la grande table, dj couverte de sa nappe, de
ses carafes tincelantes et de ses assiettes bien alignes.

 chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils
jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien
entraient.

Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dner.
Il regardait d'un air ennuy la magnifique tapisserie bleu indigo et
jaune d'ocre, reprsentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell
visant la pomme sur la tte de son fils, puis repoussant du pied, dans
le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours  Szel.

Han et Schoultz trouvaient le vin bon.

En ce moment un chant s'leva dehors, et presque aussitt les vitres
furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui
la suivait.

Tout le monde se mit aux fentres.

C'taient des paysans qui partaient pour l'Amrique. Leurs voitures
taient charges de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de
chaises, de commodes. De grandes toiles, tendues sur des cerceaux,
couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des
bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes dcrpites, les cheveux
blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six
rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement.
Derrire arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les
reins courbs, la tte nue, appuys sur des btons. Ils chantaient en
coeur:

_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_

Et les vieux rpondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]!

    [Note 19: L'Amrique! l'Amrique!]

Les officiers prussiens se disaient entre eux: On devrait arrter ces
gens-l!

Han, entendant ces propos, ne put s'empcher de rpondre d'un ton
ironique:

Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur
tordre le cou!

Les officiers prussiens le regardrent d'un oeil louche; mais il n'avait
pas peur, et Schoultz lui-mme relevait le front d'un air digne.

Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour
s'informer de quelque chose  la cuisine. Au bout d'un quart d'heure,
Han et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en tonnrent beaucoup,
d'autant plus qu'on apportait les soupires, et que tout le monde
prenait place  table.

Fritz s'tait souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrire
Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son pre
avait l'habitude de s'arrter  leur porte, pour charger un sac de
pruneaux secs en retournant  Hunebourg. Et, songeant que Szel pouvait
tre chez eux, il tait descendu sans rien dire dans le jardin du
_Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite alle des Houx, qui longe le
village.

Il courait dans cette alle comme un livre, tant la fureur de revoir
Szel le possdait. C'est lui qui se serait tonn, trois mois avant,
s'il avait pu se voir en cet tat!

Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes
par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies,
jusqu'auprs de la cour, et l, fort heureusement, il dcouvrit entre le
grand fumier carr et la faade dcrpite tapisse de lierre, la voiture
du pre Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction.

Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la
reverrai, cote que cote; il faudrait rester ici trois jours, que cela
me serait bien gal!

Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout  coup
Mopsel s'lana de l'alle, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils
retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de
s'chapper dans la ruelle, le dos courb derrire les haies, comme un
voleur; car, malgr sa joie, il prouvait une sorte de honte  faire de
pareilles dmarches: il en tait heureux et tout confus  la fois.

Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de
Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est gal, tout va bien; tu
peux te vanter d'avoir de la chance.

Il prit les mmes dtours qu'il avait faits en venant, pour retourner au
_Mouton-d'Or_. On tait au second service quand il entra dans la salle.
Han et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.

O diable es-tu donc all? lui demanda Han.

--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon pre, dit-il en
s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est
mort depuis deux ans.

Il se mit ensuite  manger de bon apptit; et comme on venait de servir
une superbe anguille  la moutarde, le gros Han ne jugea pas  propos
de faire d'autres questions.

Pendant tout le dner, Fritz, la face panouie, ne fit que se dire en
lui-mme: Elle est ici!

Ses gros yeux  fleur de tte se plissaient parfois d'un air tendre,
puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rve en regardant
un moucheron tourbillonner au soleil.

Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans mme s'en apercevoir.

Dehors le temps tait superbe; la grande rue bourdonnait au loin de
chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'clats de
rire; les gens en habit de fte, le chapeau garni de fleurs et les
bonnets blouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers
la place des Deux-Boucs. Et tantt l'un, tantt l'autre des convives se
levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mler  la
foule.

 deux heures, Han, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers
prussiens restaient seuls  table, en face du dessert et des bouteilles
vides.

En ce moment, Fritz fut veill de son rve par les sons clatants de la
trompette et du cor, annonant que la danse tait en train.

Szel est peut-tre dj l-bas? pensa-t-il.

Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'cria d'une
voix retentissante:

Pre Loerich! pre Loerich!

Le vieil aubergiste parut.

Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:

Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui
ptille et que M. le juge de paix Kobus aimait!

--Oui, nous en avons encore, rpondit l'aubergiste du mme ton joyeux.

--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des
yeux. Ce vin-l me plaisait, je ne serais pas fch de le faire goter 
mes amis.

Le pre Loerich sortit, et quelques instants aprs il rentrait, tenant
sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonne et ficele de
fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois
verres minces, tincelants, en forme de cornet, sur un plateau.

Han et Schoultz comprirent alors quel tait ce petit vin et se
regardrent l'un l'autre en souriant.

H! h! H! fit Han, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il
appelle cela du petit vin!

Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta:

Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la premire fois que nous en
buvons; mais l-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des
bouteilles avec le sabre.

En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches
grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.

Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres
furent remplis de la rose cleste.  la sant de l'ami Fritz! s'cria
Schoultz en levant son verre. Et la rose cleste fila d'un trait dans
son long cou de cigogne.

Han et Fritz avaient imit son geste; trois fois de suite ils firent le
mme mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.

Les Prussiens se levrent alors d'un air digne et sortirent.

Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:

Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une faon indigne; je
voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dpass la petite
forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu l-bas autre
chose que du vin blanc d'Alsace?

--Bah! laisse donc, s'cria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il
faut se gner? Je reprsente ici l'arme bavaroise, et tout ce que je
puis te dire, c'est que si nous avions trouv du vin de Champagne en
route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher 
moi d'tre tomb dans un pays strile? N'est-ce pas la faute du
feld-marchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour
engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y
penser, j'en frmis encore: durant deux tapes nous n'avons trouv que
des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient  coups
de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de vritables
sauvages: je te rponds qu'il tait plus agrable d'avaler de bon vin en
Champagne, que de se battre contre ces enrags montagnards de la chane
des Vosges!

--Allons, calme-toi, dit Han en riant, nous sommes de ton avis, quoique
des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laiss leurs os en
Champagne.

--Qui sait? nous buvons peut-tre en ce moment la quintessence d'un
caporal _schlague_!, s'cria Fritz.

Tous trois se prirent  rire comme des bienheureux; heureux; ils taient
 moiti gris.

Ha! ha! ha! maintenant  la danse, dit Kobus en se levant.

-- la danse! rptrent les autres. Ils vidrent leurs verres debout
et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde
se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses
grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: Je
dfie la Prusse, s'criait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je dfie tous
les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-marchal! Et
Han, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux
pleins de douces larmes, bgayait: Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel,
modre ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'arme
de Frdric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre,
respectons la concorde de notre vieille Allemagne.

--Non! non! je les dfie tous, s'criait Schoultz; qu'ils se prsentent;
on verra ce que vaut un ancien sergent de l'arme bavaroise: Vive la
patrie allemande!

Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant
passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Szel, tait dans
un tat de batitude inexprimable. Toutes les jeunes filles sont  la
_Madame-Htte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fte: Szel
est l!

Cette pense l'levait au septime ciel; il se dlectait en lui-mme et
saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des
Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il
reconnut aux dernires notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami
Isef, alors il prouva l'enivrement de la joie, et, tranant ses
camarades, il se mit  crier:

C'est la troupe de Isef!... C'est la troupe de Isef!... Maintenant il
faut reconnatre que le Seigneur Dieu nous favorise!

Lorsqu'ils arrivrent  la porte de la Htte, le _hopser_ finissait, les
gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient
pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement
dans la baraque sonore.

Ils entrrent, et les estrades tapisses de jeunes filles, de vieux
papas, de grands-mres, les guirlandes de chne, de htre et de mousse,
suspendues autour des piliers, s'offrirent  leurs regards.

L'animation tait grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses.
Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Isef au milieu de
l'orchestre olivtre, ne se possdait plus d'enthousiasme, et les deux
mains en l'air, agitant son feutre, il criait:

Isef! Isef!

Tandis que la foule se dressait  droite et  gauche, et se penchait
pour voir quel bon vivant tait capable de pousser des cris pareils.
Mais quand on vit Han, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la
face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive
aprs boire, un immense clat de rire retentit dans la baraque, car
chacun pensait: Voil des gaillards qui se portent bien et qui viennent
de bien dner.

Cependant Isef avait tourn la tte, et reconnaissant de loin Kobus, il
tendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans
l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz
montait; ils s'embrassrent  mi-chemin, et tout le monde fut
merveill.

Qui diable cela peut-il tre? disait-on. Un homme si magnifique qui se
laisse embrasser par le bohmien...

Et Bockel, Andrs, tout l'orchestre pench sur la rampe, applaudissait 
ce spectacle.

Enfin Isef, se redressant, leva son archet et dit:

coutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un
_treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il  cela?

--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.

--Alors, dit Isef, je vais donc jouer une valse, la valse de Isef
Almni, compose en rvant  celui qui l'a secouru un jour de grande
dtresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu' ce
moment, except Bockel, Andrs et les arbres du Tannewald; choisis-toi
donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Han et Schoultz,
choisissez galement les vtres: personne que vous ne dansera la valse
d'Almni.

Fritz s'tant retourn sur les marches de l'estrade, promena ses regards
autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Szel.
Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des
rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et
rougissant lorsqu'il arrtait la vue sur elles; car c'est un grand
honneur d'tre choisie par un si bel homme, surtout pour danser le
_treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas
se redresser comme les hussards de Frdric-Wilhelm  la parade,
effaant leurs paules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait
pas cette brillante fleur de jeunesse panouie sous ses regards; ce
qu'il cherchait c'tait une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite
fleur bleue des souvenirs d'amour.

Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la dcouvrit
au loin, cache derrire une guirlande de chne tombant du pilier 
droite de la porte. Szel,  demi efface derrire cette guirlande,
inclinait la tte sous les grosses feuilles vertes, et regardait
timidement,  la fois craintive et dsireuse d'tre vue.

Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur
ses paules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge
naissante; un petit corset de velours,  bretelles blanches, dessinait
sa taille gracieuse; et prs d'elle se tenait, droite comme un I, la
grand-mre Annah, ses cheveux gris fourrs sous le bguin noir, et les
bras pendants. Ces gens n'taient pas venus pour danser, ils taient
venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.

Les joues de Fritz s'animrent; il descendit de l'estrade et traversa la
hutte au milieu de l'attention gnrale. Szel, le voyant venir, devint
toute ple et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le
regarder. Il monta quatre marches, carta la guirlande, et lui prit la
main en disant tout bas:

Szel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?

Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rve, de ple qu'elle
tait, devint toute rouge:

Oh! oui, monsieur Kobus! fit-elle en regardant la grand-mre.

La vieille inclina la tte au bout d'une seconde, et dit: C'est bien...
tu peux danser. Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir 
Bischem dans le temps, avec son pre.

Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de
paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de
la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire
reculer le monde. Han et Schoultz se promenaient encore,  la recherche
de leurs danseuses; Isef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrs, son violon sous le
bras, se tenaient  ses cts; ils devaient seuls l'accompagner.

La petite Szel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des
regards furtifs, pleins de ravissement intrieur et de trouble; chacun
admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrire elle
jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair borde de velours, ses petits
souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant
autour de ses bras d'une blancheur blouissante; ses lvres roses, son
menton arrondi, son cou flexible et gracieux.

Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil svre, cherchant quelque
chose  reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant
la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grce nave;
mais deux ou trois vieilles, les yeux plisss, souriaient dans leurs
rides et disaient sans se gner: Il a bien choisi!

Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il
aurait voulu dire aussi quelque galanterie  Szel; mais rien ne lui
venait  l'esprit: il tait trop heureux.

Enfin Han tira du troisime banc  gauche une femme haute de six pieds,
noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perants,
laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait
ce genre de femmes; c'tait la fille du bourgmestre. Han semblait tout
glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la
grande fille, qui le dpassait de la moiti de la tte, avait l'air de
le conduire.

Au mme instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus
beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui
sauta brusquement au coude, comme pour l'empcher de s'chapper.

Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle,
comme cela se fait d'habitude.  peine avaient-ils achev le premier
tour, que Isef s'cria:

Kobus, y es-tu?

Pour toute rponse, Fritz prit Szel  la taille du bras gauche, et lui
tenant la main en l'air,  l'ancienne mode galante du XVIIIe sicle, il
l'enleva comme une plume. Isef commena sa valse par trois coups
d'archet. On comprit aussitt que ce serait quelque chose d'trange; la
valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur
la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les
insectes descendent, et que le chantre de la nuit prlude par trois
notes: la premire grave, la seconde tendre, et la troisime si pleine
d'enthousiasme qu'au loin le silence s'tablit pour entendre.

Ainsi dbuta Isef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des
leons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la
main, et les yeux ferms, perdu dans les ravissements clestes. Et
s'animant ensuite, comme le grand matre aux ailes frmissantes, qui
laisse tomber chaque soir, autour du nid o repose sa bien-aime, plus
de notes mlodieuses que la rose ne laisse tomber de perles sur l'herbe
des vallons, sa valse commena rapide, folle, tincelante: les esprits
de l'air se mirent en route, entranant Fritz et Szel, Han et la fille
du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin.
Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrs
marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris
d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne
connat que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent rgner sur la
terre!

Et maintenant, reprsentez-vous les cercles amoureux de la valse qui
s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et
s'arrondissent en ventail; Fritz, qui tient la petite Szel dans ses
bras, qui lui lve la main avec grce, qui la regarde enivr,
tourbillonnant tantt comme le vent et tantt se balanant en cadence,
souriant, rvant, la contemplant encore, puis s'lanant avec une
nouvelle ardeur; tandis qu' son tour, les reins cambrs, ses deux
longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tte
rejete en arrire, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds
effleurent  peine le sol.

Le gros Han, les deux mains sur les paules de sa grande danseuse, tout
en galopant, se balanant et frappant du talon, la contemplait de bas en
haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez,
tourbillonnait comme une girouette.

Schoultz,  demi courb, ses grandes jambes plies, tenait sa petite
rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption
avec une rgularit merveilleuse, comme une bobine dans son dvidoir; il
arrivait si juste  la mesure, que tout le monde en tait ravi.

Mais c'est Fritz et la petite Szel qui faisaient l'admiration
universelle,  cause de leur grce et de leur air bienheureux. Ils
n'taient plus sur la terre, ils se beraient dans le ciel; cette
musique qui chantait, qui riait, qui clbrait le bonheur,
l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir t faite pour eux: toute la
salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mmes. On les
trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la
Madame Htte; on aurait dit que tout allait clater; mais le bonheur
d'entendre la valse forait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment
o Han, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille
du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter
deux fois en criant d'une voix retentissante: _You_! et qu'il retomba
d'aplomb aprs ce tour de force; et qu'au mme instant Schoultz levant
sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la
tte de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un
vritable possd, il se mit  crier: _You! you! you! you! you! you!_
ce n'est qu' ce moment que l'admiration clata par des trpignements et
des cris qui firent trembler la baraque.

Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de
cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec
satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le
chant du rossignol aprs un coup de vent dans les bois.

Alors Schoultz et Han n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long
des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'paule de sa danseuse,
l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.

Szel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trpignements de la
foule ne leur avaient rien fait; et quand Isef, lui-mme puis, jeta
de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrtrent juste en face
du pre Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer
dans la salle, et qui les regardaient comme merveills.

H! c'est vous, pre Christel, s'cria Fritz tout joyeux; vous le
voyez, Szel et moi nous dansons ensemble.

--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, rpondit le
fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connat
donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.

--Pre Christel, Szel est un papillon, une vritable petite fe; elle a
des ailes!

Szel se tenait  son bras, les yeux baisss, les joues rouges; et le
pre Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:

Mais, Szel, qui donc t'a montr la danse? Cela m'tonne!

--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois
tours dans la cuisine pour nous amuser.

Alors les gens penchs autour d'eux se mirent  rire, et l'autre
anabaptiste s'cria:

Christel,  quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin
d'apprendre  valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?
Ha! ha! ha!

Fritz, sachant que Szel n'avait jamais dans qu'avec lui, sentait comme
de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se
contenant:

Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fte. C'est
maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, pre
Christel; Han et Schoultz sont aussi l-bas, nous allons danser
jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.

--a, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgr tout
le plaisir que j'aurais  rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut
que je parte... et je venais justement chercher Szel.

--Chercher Szel?

--Oui, monsieur Kobus.

--Et pourquoi?

--Parce que l'ouvrage presse  la maison; nous sommes au temps des
rcoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est dj
beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en
fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton pre et ta mre!" Et
de venir voir sa mre deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop.
Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernire,  Hunebourg,
vous m'avez tellement rjoui, que je ne suis rentr que vers dix heures.
Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes;
elle serait inquite.

Fritz tait tout dconcert. Ne sachant que rpondre, il prit Christel
par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Szel; l'autre
anabaptiste les suivait.

Pre Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille,
vous n'avez pas tout  fait tort en ce qui vous concerne; mais  quoi
bon emmener Szel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de
prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!

--H, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'cria le fermier
en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre pre,
monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas
laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis
la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les
foins? Et puis, nous avons une affaire de famille  terminer, une
affaire trs srieuse.

En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement
la tte.

Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez
rellement tort; n'est-ce pas, Szel?

Szel ne rpondit pas; elle regardait  terre, et l'on voyait bien
qu'elle aurait voulu rester.

Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'veil 
tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout  coup il s'cria
d'un ton assez joyeux:

Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au
moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.

--Oh! quant  cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais
de suite avec Szel embrasser la grand-mre, et, dans un quart d'heure,
notre voiture s'arrtera devant l'auberge.

--Bon, allez! Fritz serra doucement la main de Szel, qui paraissait
bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
Madame Htte. Han et Schoultz, aprs avoir reconduit leurs danseuses,
taient monts sur l'estrade; il les rejoignit: Tu vas charger Andrs
de diriger ton orchestre, dit-il  Isef, et tu viendras prendre
quelques verres de bon vin avec nous. Le bohmien ne demandait pas
mieux. Andrs s'tant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras
dessus bras dessous.  l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un
dessert dans la grande salle alors dserte, et le pre Loerich descendit
 la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit  rafrachir
dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa prs des
fentres, et presque aussitt le char  bancs de l'anabaptiste parut au
bout de la rue. Christel tait assis devant, et Szel derrire sur une
botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte,
qu'on rapporte toujours de la fte. Fritz, voyant Szel, se dpcha de
casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment o la voiture
s'arrtait, il se dressa devant la fentre, et laissa partir le bouchon
comme un ptard, en s'criant:

 la plus gentille danseuse du _treieleins_!

On peut se figurer si la petite Szel fut heureuse; c'tait comme un
coup de pistolet qu'on lche  la noce. Christel riait de bon coeur et
pensait: Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en
tonner un jour de fte!

Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:

a, ce doit tre du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce
vin de France qui tourne la tte  ces hommes batailleurs, et les porte
 faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?

--Non, pre Christel, non; asseyez-vous, rpondit Fritz. Tiens, Szel,
voici ta chaise  ct de moi. Prends un de ces verres.

-- la sant de ma danseuse! Tous les amis frapprent sur la table en
criant: _Das soll glden_[20]! Et, levant le coude, ils claqurent de
la langue, comme une bande de grives  la cueillette des myrtilles.
Szel, elle, trempait ses lvres roses dans la mousse, ses deux grands
yeux levs sur Kobus, et disait tout bas: Oh! que c'est bon! ce n'est
pas du vin, c'est bien meilleur! Elle tait rouge comme une framboise,
et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. Hum! hum!
faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais. Il aurait
donn tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois
le _treieleins_.

    [Note 20: Ceci doit compter.]

Comme les ides d'un homme changent en trois mois!

Christel, assis en face de la fentre, son grand chapeau sur la nuque,
la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux,
regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant  ses
rcoltes, il disait:

Oui... oui... c'est un bon vin!

Il ne faisait pas attention  Kobus et  Szel, qui se souriaient l'un
l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais
Isef les contemplait d'un air rveur.

Schoultz remplit de nouveau les verres en s'criant:

On a beau dire, ces Franais ont de bonnes choses chez eux! Quel
dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient
pas sur la rive droite du Rhin!

--Schoultz, dit Han gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe
que si ces pays taient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce
serait bien une autre extermination que pour leur Libert et leur
galit: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de
solide, et ces Franais, qui parlent sans cesse de grands principes,
d'ides sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que
les Anglais veulent toujours protger le genre humain, et qu'ils ont
l'air de ne pas s'inquiter de leur sucre, de leur poivre, de leur
coton, les Franais, eux, ont toujours rectifi une ligne; tantt elle
penche trop  droite, tantt trop  gauche: ils appellent cela leurs
limites naturelles.

Quant aux gras pturages, aux vignobles, aux prs, aux forts qui se
trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils
tiennent seulement  leurs ides de justice et de gomtrie. Dieu nous
prserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le
Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientt de ce
ct-l! Achetons-leur plutt quelques bouteilles de bon vin, et
conservons notre quilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillit,
elle a donc invent l'quilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons
pas de voeux tmraires!

Ainsi s'exprima Han avec loquence, et Schoultz, vidant son verre
brusquement, lui rpondit:

Tu parles comme un tre pacifique, et moi comme un guerrier: chacun
selon son got et sa profession.

Il frona le sourcil en dcoiffant une seconde bouteille de vin.

Christel, Isef, Fritz et Szel ne faisaient nulle attention  ces
discours.

Quel temps magnifique! s'criait Christel comme se parlant  lui-mme;
voici bientt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir
de la rose en abondance; c'est une vritable bndiction du Ciel.

Isef remplissait les verres.

Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu
d'aussi beau temps pour la rentre des foins. Et cette anne-l le vin
fut aussi trs bon, c'tait un vin tendre; il y eut pleine rcolte et
pleines vendanges.

--Tu t'es bien amuse, Szel? demandait Fritz.

--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant
amuse qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!

Elle regardait Fritz, dont les yeux taient troubles. Allons, encore un
verre, disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la
faisait frissonner des pieds  la tte. Aimes-tu le _treieleins_,
Szel?

--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je
pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique tait
belle!

--Tu l'entends, Isef, murmurait Fritz.

--Oui, oui, rpondait le bohmien tout bas, je l'entends, Kobus, a me
fait plaisir... je suis content!

Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'me, et Kobus se trouvait
tellement heureux qu'il ne savait que dire.

Cependant les trois bouteilles taient vides; Fritz, se tournant vers
l'aubergiste, lui dit: Pre Loerich, encore deux autres!

Mais alors Christel se rveillant, s'cria:

Monsieur Kobus, monsieur Kobus,  quoi pensez-vous donc? Je serais
capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est
temps de se mettre en route.

--Puisque vous le voulez, pre Christel, ce sera pour une autre fois. Ce
vin-l ne vous plat donc pas?

--Au contraire, monsieur Kobus, il me plat beaucoup, mais sa douceur
est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, h! h! h!

--Allons, Szel, nous partons! Szel se leva tout mue, et Fritz la
retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son
tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.

Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.

--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Szel, c'est
pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous
boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plat.

--Oh! mon Dieu... o voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher!
faisait-elle.

--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il;
tu verras que nous en boirons!

Et le pre Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-mme:

Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison
de rpandre ses bndictions sur des gens pareils: c'est comme la rose
du ciel, chacun en a sa part.

Enfin tout le monde sortit, Fritz en tte, le bras de Szel sous le
sien, disant:

Il faut bien que je reconduise ma danseuse.

En bas, prs de la voiture, il prit Szel sous les bras en s'criant:
Hop! Szel! Et la plaa comme une plume sur la paille, qu'il se mit 
relever autour d'elle.

Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soires sont fraches.
Puis, sans attendre de rponse, il alla droit  Christel et lui serra la
main vigoureusement: Bon voyage, pre Christel, dit-il, bon voyage!

--Amusez-vous bien, messieurs, rpondit le vieux fermier en s'asseyant
prs du timon.

Szel tait devenue toute ple; Fritz lui prit la main, et, le doigt
lev:

Nous boirons encore du bon petit vin blanc! dit-il, ce qui la fit
sourire.

Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop.
Han et Schoultz taient rentrs dans l'auberge. Fritz et Isef, debout
sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas
des yeux; elle allait disparatre au dtour de la grande rue, quand
Szel tourna vivement la tte.

Alors Kobus entourant Isef de ses deux bras, se mit  l'embrasser les
larmes aux yeux.

Oui... oui, faisait le bohmien d'une voix douce et profonde, c'est bon
d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah!
Fritz... c'est encore autre chose!

Kobus comprit que Isef avait tout devin! Il aurait voulu rpandre des
larmes; mais, tout  coup, il se mit  sauter en criant:

Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route
pour la Madame Htte! Ah! le beau soleil!

Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochre, la figure
pourpre; Kobus, lui remit deux florins:

Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang!
Nous partirons aprs souper, vers neuf heures.

--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prte. Nous irons comme un
clair.

Puis, les regardant s'loigner bras dessus bras dessous, le vieux
postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de
_l'Ours-Noir_, en face.




XVII


Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il
avait rv toute la nuit de Szel et se proposait d'aller passer six
semaines au Meisenthl, pour la voir  son aise.

Que Han, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront,
pensait-il, moi, je vais tranquillement l-bas; il faut que je voie la
petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien!  la grce de
Dieu: ce qui doit arriver arrive!

En djeunant il se reprsentait d'avance le sentier du Postthl, la
roche des Tourterelles, la cte des Gents, la ferme; puis l'tonnement
de Christel, la joie de Szel, et tout cela le rjouissait. Il aurait
voulu chanter comme Salomon: Te voil, ma belle amie, ma parfaite; tes
yeux sont comme ceux des colombes! Enfin il se coiffa de son feutre et
prit son bton, plein d'ardeur.

Mais comme il sortait prvenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le
lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mre Orchel au bas de l'escalier;
elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue
sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite  la
chaleur.

Je vous laisse  penser sa surprise, lui qui partait justement pour la
ferme.

Comment, c'est vous, mre Orchel? s'cria-t-il; qu'est-ce qui vous
amne de si grand matin?

Katel s'avanait en mme temps sur le seuil de la cuisine, et disait:

Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez march vite! vous tes
tout en nage.

--C'est vrai, Katel, rpondit la bonne femme en reprenant haleine, je me
suis dpche.

Et se tournant vers Fritz:

J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parl hier  la fte de
Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande
affaire; Christel ne veut rien dcider sans vous.

--Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a
seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le forait de
retourner au Meisenthl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demand
davantage.

--Voil pourquoi je viens, monsieur Kobus.

--Eh bien! entrez, asseyez-vous, mre Orchel, dit-il en rouvrant la
porte, vous djeunerez ensuite.

--Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai djeun avant de partir.

Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en
mettant son gros bonnet rond qui pendait  son coude; elle fourra ses
cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux.
Fritz la regardait tout intrigu; il finit par s'asseoir en face d'elle
en disant:

Christel et Szel sont bien arrivs hier soir?

--Trs bien, monsieur Kobus, trs bien;  huit heures, ils taient  la
maison.

Enfin, ayant tout arrang, elle commena, les mains jointes et la tte
penche, comme une commre qui raconte quelque chose  sa voisine:

Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin 
Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian
Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-Dbora Rupert, la propre soeur
de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-mre de Christel, du ct
des femmes. De sorte que nous sommes cousins.

--C'est trs bien, fit Kobus, se demandant o tout cela devait les
mener.

--Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a racont
que vous l'avez vu hier  Bischem. C'est un homme de bien, il a de
bonnes terres du ct de Biewerkirch, et un garon qui s'appelle Jacob,
un brave garon, monsieur Kobus, rang, soigneux, et qui maintenant
approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur
son compte.

Fritz tait devenu fort grave: O diable veut-elle en venir avec son
Jacob? se dit-il tout inquiet.

--Szel, reprit la fermire, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est
en octobre, aprs les vendanges, qu'elle est venue au monde; a fait
qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon ge pour se
marier.

Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et
je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le coeur.

Mais la grosse fermire, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et
continua tranquillement:

Je me suis aussi marie  dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas
empche de bien me porter, Dieu merci!

Pelsly, connaissant nos biens, avait pens depuis la Saint-Michel 
Szel pour son garon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est
venu lui-mme, comme pour acheter notre petit boeuf. Il a pass la
journe de la Saint-Jean chez nous; il a bien regard Szel, il a vu
qu'elle n'avait pas de dfauts, qu'elle n'tait ni bossue, ni boiteuse,
ni contrefaite d'aucune manire; qu'elle s'entendait  toute sorte
d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.

Alors il a dit  Christel de venir  la fte de Bischem, et Christel a
vu hier le garon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bti,
laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Szel.
Pelsly a donc demand hier Szel en mariage pour son fils.

Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses
esprances, ses rves d'amour, tout s'envolait; la tte lui tournait. Il
tait comme une chandelle des prs, dont un coup de vent disperse le
duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, dsole, avec son pauvre
lumignon.

La mre Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir
de sa poche, et baissant la tte, se moucha; puis elle reprit:

Nous avons caus de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau
mariage pour Szel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M.
Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si
grands services, que nous serions de vritables ingrats, si nous
terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller
moi-mme  Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de
loin  rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite aprs le djeuner,
et tu seras encore de retour avant onze heures, pour prparer le dner
de nos gens." Voil ce que m'a dit Christel. Nous esprons tous les deux
que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garon;
Christel veut le faire venir exprs pour vous l'amener. Et si vous tes
content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez
aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.

Ces mots de noce, de mariage, de garon, bourdonnaient aux
oreilles de Fritz.

Orchel, aprs avoir fini son histoire, tonne de ne recevoir aucune
rponse, lui demanda:

Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?

--De quoi? fit-il.

--De ce mariage.

Alors il passa lentement la main sur son front, o brillaient des
gouttes de sueur, et la mre Orchel, surprise de sa pleur, lui dit:

Vous avez quelque chose, monsieur Kobus?

--Non, ce n'est rien, fit-il en se levant.

L'ide qu'un autre allait pouser Szel lui dchirait le coeur. Il
voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette
secousse tait trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il tendait
la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher
tout de son long.

C'est alors que la mre Orchel fit entendre des cris:

Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez piti de
nous!

Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effare, et qu'elle vit ce pauvre
Fritz tendu l, ple comme un mort, c'est elle qui leva les mains au
ciel, criant:

Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre matre! Comment cela s'est-il fait,
Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet tat!

--Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous tions tranquillement 
causer de Szel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et
il est tomb!

--Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!

Et les deux pauvres femmes, criant, gmissant et se dsolant, le
soulevrent, l'une par les paules, l'autre par les pieds, et le
dposrent sur son lit.

Voil pourtant  quelles extrmits peut nous porter l'amour! Un homme
si raisonnable, un homme qui s'tait si bien arrang pour tre
tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui
s'tait pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien
 craindre ni du ciel ni de la terre... voil o le regard d'une simple
enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait rduit!
Qu'on dise encore aprs cela que l'amour est la plus douce, la plus
agrable des passions.

Mais on pourrait faire des rflexions judicieuses sur ce chapitre
jusqu' la fin des sicles; c'est pourquoi, plutt que de commencer,
j'aime mieux laisser chacun tirer de l les conclusions qui lui plairont
davantage.

Orchel et Katel se dsolaient donc et ne savaient plus o donner de la
tte. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle
tait.

Orchel, dit-elle en dfaisant la cravate de son matre, descendez tout
de suite sur la place des Acacias; vous verrez,  droite de l'glise,
une ruelle, et,  gauche de la ruelle, une range de palissades vertes
sur un petit mur. C'est l que demeure le docteur Kipert; il doit tre
en train de tailler ses oeillets et ses rosiers, comme tous les jours.
Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend.

--C'est bien, fit la grosse fermire en ouvrant la porte; elle sortit,
et Katel, aprs avoir t les souliers de Fritz, courut dans la cuisine
faire chauffer de l'eau; car, pour tous les remdes, il est bon d'avoir
de l'eau chaude.

Tandis qu'elle se livrait  ce soin, et que le feu se remettait 
ptiller sur l'tre, Orchel revint:

Le voici, mademoiselle Katel! dit-elle, tout essouffle.

Et presque aussitt, le docteur, un petit homme maigre en tricot de
laine verte, la culotte de nankin tire par les bretelles dans la raie
du dos, les cinq ou six mches de ses cheveux gris tombant en touffes
autour de son front rouge, parut dans l'alle, sans rien dire, et entra
tout de suite dans la chambre.

Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le
pouls, les yeux fixs au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en
arrt devant une caille, et au bout d'une minute il dit: Ce n'est rien,
le coeur galope, mais le pouls est gal... ce n'est pas dangereux.... Il
lui faut une potion calmante, voil tout.

Seulement alors la vieille servante se mit  sangloter dans son tablier.
Kipert se retournant, demanda:

Qu'est-il donc arriv? mademoiselle Katel.

--Rien, fit la grosse fermire; nous causions tranquillement quand il
est tomb.

Le vieux mdecin, regardant de nouveau Kobus, dit:

Il n'a rien... une motion... une ide! Allons... du calme... ne le
drangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire prparer la potion
moi-mme chez Harwich.

Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz
ouvrit les yeux.

C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque
chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?

Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.

Votre matre a des chagrins, dit-il  Katel tout bas. Dans le mme
instant Kobus murmurait: Le rebbe!... le vieux rebbe!

--Vous voulez voir le vieux David?

Il inclina la tte.

Allons, c'est bon! le danger est pass, dit Kipert en souriant. Il
arrive des choses drles dans ce monde. Et, sans s'arrter davantage,
il sortit.

Katel,  l'une des fentres, criait dj: Yri! Yri! Et le petit Yri
Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouill dans la rue.

Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout
de suite.

L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrta criant:

Le voici!

Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la
nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la
chemise ouverte, tenant sa cravate  la main, et courant aussi vite que
ses vieilles jambes pouvaient aller.

On savait dj dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on
se figure l'motion de David  cette nouvelle; il ne s'tait pas donn
le temps de boutonner ses habits, et venait dans une dsolation
inexprimable.

Puisque ce n'est rien, dit la mre Orchel, je peux m'en aller.... Je
reviendrai demain ou aprs, savoir la rponse de M. Kobus.

--Oui, vous pouvez partir, lui rpondit Katel en la reconduisant.

La fermire descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux
rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'alle, se mit 
bredouiller tout bas: Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il
est malade... il est tomb, Kobus!

On entendait les battements de son coeur.

Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande aprs vous.

Alors il entra tout ple, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant
le cou et regardant de loin, d'un air tellement effray que cela faisait
de la peine  voir. Kobus! Kobus! fit-il tout bas d'une voix douce,
comme lorsqu'on parle  un petit enfant.

Fritz ouvrit les yeux.

Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la mme voix
tremblante; il est arriv quelque chose?

Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitt
ce qu'il voulait dire:

Tu veux me parler seul? fit-il.

--Oui, murmura Kobus.

Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda:

Tu as quelque chose... tu es malade?...

Fritz, sans rpondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils
s'embrassrent:

Je suis bien malheureux! dit-il.

--Toi malheureux?

--Oui, le plus malheureux des hommes.

--Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me dchires
le coeur! Que t'est-il donc arriv?

--Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqu... j'ai
souvent ri de toi... je n'ai pas eu les gards que je devais au plus
vieil ami de mon pre.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas?

--Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'cria le vieux rebbe prt  fondre en
larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du
plaisir... tu ne m'as jamais chagrin... au contraire... au contraire....
a me rjouissait de te voir rire... dis-moi seulement....

--Tu me promets de ne pas te moquer de moi?

--Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais coeur, de me moquer des
chagrins vritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!

Alors Fritz clata:

C'tait ma seule joie, David; je ne pensais plus qu' elle... et voil
qu'on la donne  un autre!

--Qui donc... qui donc?

--Szel, fit-il en sanglotant.

--La petite Szel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes?

--Oui!

--Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux carquills
d'admiration, c'est la petite Szel, il aime la petite Szel!...
Tiens... tiens... tiens... j'aurais d m'en douter!... Mais je ne vois
pas de mal  cela, Kobus... cette petite est trs gentille.... C'est ce
qu'il te faut... tu seras heureux, trs heureux avec elle....

--Ils veulent la donner  un autre! interrompit Fritz dsespr.

-- qui?

-- un anabaptiste.

--Qui est-ce qui t'a dit cela?

--La mre Orchel... tout  l'heure... elle est venue exprs...

Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela
tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouv mal....
Bon, c'est clair... c'est tout naturel.

Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre,
les mains sur le dos.

Puis, s'arrtant au pied du lit:

Mais si tu l'aimes, s'cria-t-il, Szel doit le savoir... tu n'as pas
manqu de le lui dire.

--Je n'ai pas os.

--Tu n'as pas os!... C'est gal, elle le sait. Cette petite est pleine
d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit tre contente de te
plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu
reprsentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite
doit tre flatte, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un
monsieur de la ville a jet les yeux sur elle, un beau garon, frais,
bien nourri, riant, et mme majestueux, quand il a sa redingote noire,
et ses chanes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus
que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne
connat pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis
donc, as-tu seulement demand si elle consent  prendre l'autre?

--Je n'y ai pas pens; j'avais comme une meule qui me tournait dans la
tte.

--H! s'cria David en haussant les paules avec une grimace bizarre, la
tte penche et les mains jointes d'un air de piti profonde, comment,
tu n'y as pas pens! Et tu te dsoles, et tu tombes le nez  terre, tu
cries, tu pleures! Voil... voil bien les amoureux! Attends, attends,
si la mre Orchel est encore l, tu vas voir!

Il ouvrit la porte en criant dans l'alle: Katel, est-ce que la mre
Orchel est l?

--Non, monsieur David.

Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa dsolation.

David, fit-il, tu me rends la vie.

--Allons, _schaude_, dit le vieux rebbe, lve-toi, remets tes souliers
et laisse-moi faire. Nous allons ensemble l-bas, demander Szel en
mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?

--Ah! pour aller demander Szel, s'cria Fritz, je marcherais jusqu'au
bout du monde!

--H! h! h! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se
contractrent, et dont les petits yeux se plissaient, h! h! h! quelle
peur tu m'as faite!... J'ai pourtant travers la ville comme cela; c'est
encore bien heureux que je n'aie pas oubli de mettre ma culotte.

Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte.
Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout ple
d'inquitude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bton, en
disant d'une voix mue:

Maintenant, David, je suis prt; que le Seigneur nous soit en aide!

--_Amen_! rpondit le vieux rebbe.

Ils sortirent.

Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant
passer, elle ne dit rien, s'tonnant et se rjouissant de ces vnements
tranges. Il traversrent la ville, perdus dans leurs rflexions, sans
s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois
dehors, le grand air rtablit Fritz, et, tout en descendant le sentier
du Postthl, il se mit  raconter les choses qui s'taient accomplies
depuis trois mois: la manire dont il s'tait aperu de son amour pour
Szel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris
un voyage avec Han; mais que cette ide le suivait partout, qu'il ne
pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et,
finalement, comment il s'tait abandonn lui-mme  la grce de Dieu.

David, la tte penche, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise,
et, de temps en temps, clignant des yeux:

H! h! h! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais
bien, on ne peut rsister! Vous tiez donc  faire de la musique, et tu
chantais, _Rosette, si bien faite..._ Et puis?

Fritz poursuivait son histoire.

C'est bien a... c'est bien a, reprenait le vieux David, h! h! h!
a te perscutait... c'tait plus fort que toi. Oui... oui... je me
figure tout cela comme si j'y tais. Alors donc,  la brasserie du
_Grand-Cerf_, tu dfiais le monde et tu clbrais l'amour.... Va, va
toujours, j'aime  t'entendre parler de cela.

Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il
ne s'interrompait de temps en temps que pour s'crier:

--Crois-tu srieusement qu'elle m'aime, David?

--Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux plisss.

--En es-tu bien sr?

--H! h! h! a va sans dire.... Mais alors donc,  Bischem, vous avez
eu le bonheur de danser le _treieleins_ ensemble. Tu devais tre bien
heureux, Kobus?

--Oh! s'criait Fritz.

Et tout l'enthousiasme du _treieleins_ lui remontait  la tte. Jamais
le vieux Sichel n'avait t plus content; il aurait cout Kobus
raconter la mme chose durant un sicle, sans se fatiguer; et, parfois,
il remplissait les silences par quelque rflexion tire de la Bible,
comme: Je t'ai rveill sous un pommier, l o ta mre t'a enfant, l
o t'a enfant celle qui t'a donn le jour. Ou bien: Beaucoup d'eau ne
pourrait pas teindre cet amour-l, et les fleuves mmes ne le
pourraient pas noyer. Ou bien encore: Tu m'as ravi le coeur par l'un
de tes yeux; tu m'as ravi le coeur par un des grains de ton collier.

Fritz trouvait ces rflexions trs belles. Pour la troisime fois, il
rentrait dans de nouveaux dtails, lorsque le rebbe, s'arrtant au coin
du bois, prs de la roche des Tourterelles,  dix minutes de la ferme,
lui dit:

Voici le Meisenthl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant,
je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.

--Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus.

--Oui, c'est une affaire dlicate; je serai sans doute forc de
parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-tre fait des
promesses  l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici,
je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparatre
au coin du hangar; je lverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela
veut dire.

Fritz, malgr sa grande impatience, dut reconnatre que ces raisons
taient bonnes. Il fit donc halte sur la lisire du bois, et David
descendit, en trottinant comme un vieux livre dans les bruyres, la
tte penche et le bton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.

Il pouvait tre alors une heure; le soleil, dans toute sa force,
chauffait le Meisenthl, et brillait sur la rivire  perte de vue. Pas
un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'levait son cri monotone;
les oiseaux dormaient la tte sous l'aile, et, seulement de loin en
loin, les boeufs de Christel, couchs  l'ombre du pignon, les genoux
ploys sous le ventre, tendaient un mugissement solennel dans la valle
silencieuse.

On peut s'imaginer les rflexions de Fritz, aprs le dpart du vieux
rebbe. Il le suivit des yeux jusque prs de la ferme. Au-del des
bruyres, David prit le sentier sablonneux qui tourne  l'ombre des
pommiers, au pied de la cte. Kobus ne voyait plus que son chapeau
s'avancer derrire le talus; puis il le vit longer les tables, et au
mme instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les
jappements d'un bb de Nuremberg. David alors se pencha, le bton
devant lui, et Mopsel, bouriff, redoubla ses cris. Enfin, le vieux
rebbe disparut  l'angle de la ferme.

C'est alors que le temps parut long  Fritz, au milieu de ce grand
silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se
suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un clair dans la
basse-cour; il crut que c'tait le mouchoir de David et tressaillit;
mais c'tait la petite fentre de la cuisine qui venait de tourner au
soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors;
quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut
s'allonger de nouveau.

Kobus se forgeait mille ides; il croyait voir Christel et Orchel
refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces penses se
pressaient tellement, qu'il en perdait la tte.

Enfin, David reparut au coin de l'table; il n'agitait rien, et Fritz,
le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un
instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au
coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'tait, et,
finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitt Kobus partit, ses
jambes galopaient toutes seules: c'tait un vritable cerf. En moins de
cinq minutes il fut prs de la ferme; David, les joues plisses de rides
innombrables et les yeux ptillants, le reut par un sourire:

H! h! h! fit-il tout bas, a va bien... a va bien.... On
t'accepte... attends donc... coute!

Fritz ne l'coutait plus; il courait  la porte, et le rebbe le suivait
tout rjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffs du
chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient
les boeufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le
rteau sur l'paule, regardaient. Ces gens tournrent la tte et dirent:

Bonjour, monsieur Kobus!

Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'alle comme effar,
puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les
mains et riait dans sa barbiche.

On venait de dner; les grandes cuelles de faence rouge, les
fourchettes d'tain, et les cruches de grs taient encore sur la table.
Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait bahi; la
mre Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte
de la cuisine, la bouche bante; et la petite Szel, assise dans le
vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille
horloge, qui battait sa cadence ternelle, Szel, en manches de chemise,
et petit corset de toile bleue, tait l, sa douce figure cache dans
son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
soleil, et ses bras replis.

Fritz,  cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est
le pre Christel qui commena:

Monsieur Kobus! s'cria-t-il d'un accent de stupfaction profonde, ce
que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Szel
et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez
vous-mme, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.

--Pre Christel, rpondit alors Fritz avec une sorte d'loquence, si
vous ne m'accordez pas la main de Szel, ou si Szel ne m'aime pas, je
ne puis plus vivre; je n'ai jamais aim que Szel et je ne veux jamais
aimer qu'elle. Si Szel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le
plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre
heureuse.

Christel et Orchel se regardrent comme confondus, et Szel se mit 
sangloter; si c'tait de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle
pleurait comme une Madeleine.

Pre Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....

--Mais, monsieur Kobus, s'cria le vieux fermier d'une voix forte et les
bras tendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en
mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que
d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie,
monsieur Kobus, rflchissez... rflchissez bien  ce que nous sommes
et  ce que vous tes.... Rflchissez que vous tes d'un autre rang que
nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que
vous tes d'une famille distingue depuis longtemps non seulement par la
fortune, mais encore par l'estime que vos anctres et vous-mme avez
mrite. Rflchissez  tout cela... que vous n'ayez pas  vous repentir
plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que
vous tes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous,
monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction;
rflchissez donc pour nous tous ensemble!

--Voil un honnte homme! pensa le vieux rebbe.

Et Fritz dit avec attendrissement:

Si Szel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la
fortune, le rang, la considration du monde, tout n'est plus rien pour
moi! J'ai rflchi, et je ne demande que l'amour de Szel.

--Eh bien! donc, s'cria Christel, que la volont du Seigneur
s'accomplisse. Szel, tu viens de l'entendre, rponds toi-mme. Quant 
nous, que pouvons-nous dsirer de plus pour ton bonheur? Szel, aimes-tu
M. Kobus?

Mais Szel ne rpondait pas, elle sanglotait plus fort.

Cependant,  la fin, Fritz s'tant cri d'une voix tremblante:

Szel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de rpondre?

Tout  coup, se levant comme une dsespre, elle vint se jeter dans ses
bras en s'criant:

Oh! si, je vous aime!

Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur, et que de
grosses larmes coulaient sur ses joues.

Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai  la main,
regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour
des fentres,  cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses,
les yeux carquills, se penchant pour voir et pour entendre.

Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:

C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!

Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout  coup
Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de
Szel, et se mit  valser avec elle, en criant:

You! houpsa, Szel! You! you! you! you! you!

Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent  rire, et la petite Szel,
souriant  travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de
Kobus.

La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces
magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du
printemps.

Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol,
la figure pourpre et les yeux carquills, s'taient enhardies jusqu'
venir croiser leurs bras au bord d'une fentre, regardant et riant de
bon coeur. Derrire elles, tous les autres se penchaient l'oreille
tendue.

Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier,
reparut apportant une bouteille et des verres:

Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoye par Szel, il y a
trois mois, dit-elle  Fritz; je la gardais pour la fte de Christel;
mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.

On entendit au mme instant le fouet claquer dehors, et Zaphri, le
garon de ferme, s'crier: En route!

Les fentres se dgarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les
verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:

Eh bien! Christel,  quand les noces?

Ces paroles rendirent Szel et Fritz attentifs.

H! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier  sa femme.

--Quand M. Kobus voudra, rpondit la grosse mre en s'asseyant.

-- votre sant, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'aprs la
rentre des foins...

Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:

coutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut
encore mieux. Je reprsente le pre de Kobus, dont j'ai t le meilleur
ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours,
juste le temps des publications.  quoi bon faire languir ces braves
enfants?  quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses,
Kobus?

--Comme Szel voudra, je voudrai, dit-il en la regardant.

Elle, baissant les yeux, pencha la tte contre l'paule de Fritz sans
rpondre.

Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.

--Oui, rpondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez
demain  Hunebourg, dresser le contrat.

Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:

J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de
plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous,
Christel, comme le serviteur d'Abraham, lazar, chez Laban: cette
affaire est procde de l'ternel.

--Bnissons la volont de l'ternel, rpondirent Christel et Orchel
d'une seule voix.

Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le
lendemain  Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours aprs.




XVIII


Or, le bruit de ces vnements se rpandit le soir mme  Hunebourg, et
toute la ville en fut tonne; chacun se disait: Comment se fait-il que
M. Kobus, cet homme riche, cet homme considrable, pouse une simple
fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze
ans, a refus tant de beaux partis?

On s'arrtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle
trange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et
jusqu'au fond des cours; l'tonnement ne finissait pas.

C'est ainsi que Schoultz, Han, Speck et les autres amis de Fritz
apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, runis  la
brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: Que
c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition
infrieure  la ntre, que de l rsultent les ennuis et les jalousies
de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit
pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien
portant que les vieux garons.

Oui, s'criait Schoultz, indign de n'avoir pas t prvenu par Kobus,
maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa
coquille, et tcher de retirer ses cornes  l'intrieur. Voil comme
l'ge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple
fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y
a que les vieux militaires qui rsistent! C'est ainsi que nous verrons
le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en
paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.

Han regardait sous la table, tout rveur, et vidait les cendres de sa
grosse pipe entre ses genoux. Mais comme  force de parler, on avait
fini par reprendre haleine, il dit  son tour:

Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me
fourrer la tte dans un fagot d'pines que de me mettre cette corde au
cou. Malgr cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit
avouer que sa petite Szel tait bien digne d'accomplir un tel miracle;
pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule
personne qui lui soit comparable, et mme suprieure, car elle a plus de
dignit dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une
femme superbe, avec laquelle j'ai dans le _treieleins_.

Alors Schoultz s'cria que ni Szel, ni la fille du bourgmestre
n'taient dignes de dnouer les cordons des souliers de la petite femme
rousse qu'il avait choisie; et la discussion, s'animant de plus en
plus, continua de la sorte jusqu' minuit, moment o le wachtman vint
prvenir ces messieurs que la confrence tait close provisoirement.

Le mme jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le
tabellion Mntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Szel,
elle, n'avait rien  mettre en mnage que les charmes de la jeunesse et
de l'amour, le vieux David, se penchant derrire le notaire, lui dit:

Mettez que le rebbe David Sichel donne  Szel, en dot, les trois
arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du
pays. Mettez cela, Mntz.

Fritz, s'tant redress tout surpris, car ces trois arpents lui
appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:

Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage,  la
fin du dner, il y a trois mois, dans cette chambre!

Alors Fritz se rappela leur pari:

C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont 
David, il me les a gagns; mais puisqu'il les donne  Szel, je les
accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en rserve la jouissance;
je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu' l'ge avanc de son
grand-pre Mathusalem, c'est indispensable  mon bonheur. Et mettez
aussi, Mntz, que Szel apporte en dot la ferme de Meisenthl, que je
lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs
enfants, cela leur fera plus de plaisir.

C'est ainsi que fut crit le contrat de mariage.

Et quant au reste, quant  l'arrive de Isef Almni, de Bockel et
d'Andrs, accourant de quinze lieues, faire de la musique  la noce de
leur ami Kobus; quant au festin, ordonn par la vieille Katel, selon
toutes les rgles de son art, avec le concours de la cuisinire du
_Boeuf-Rouge_; quant  la grce nave de Szel,  la joie de Fritz,  la
dignit de Han et de Schoultz, ses garons d'honneur,  la belle
allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe
David ouvrit lui-mme avec Szel au milieu des applaudissements
universels; quant  l'enthousiasme de Isef, jouant du violon d'une
faon tellement extraordinaire que la moiti de Hunebourg se tint sur la
place des Acacias pour l'entendre, jusqu' deux heures du matin, quant 
tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la premire.

Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours aprs son
mariage, Fritz runit tous ses amis  dner, dans la mme salle o Szel
tait venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il
dclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: qu'en
dehors de l'amour tout n'est que vanit; qu'il n'existe rien de
comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis
sur terre!

Et David Sichel, alors tout mu, pronona cette belle sentence, qu'il
avait lue dans un livre hbraque, et qu'il trouvait sublime,
quoiqu'elle ne ft pas du Vieux Testament:

Mes bien-aims, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les
autres, connat Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connat pas Dieu,
car Dieu est amour!






End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

