The Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthme, by Pierre Loti

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Title: Madame Chrysanthme

Author: Pierre Loti

Release Date: May 9, 2006 [EBook #18358]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Pierre Loti

MADAME CHRYSANTHME

(1887)

Table des matires

A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
AVANT-PROPOS.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LVI.
OEuvres de Pierre Loti





A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU


_Madame la duchesse,_

_Veuillez agrer ce livre comme un hommage de trs respectueuse amiti._

_J'hsitais  vous l'offrir, parce que la donne n'en est pas bien
correcte; mais j'ai veill  ce que l'expression ne ft jamais de
mauvais aloi, et j'espre y tre parvenu._

_C'est le journal d'un t de ma vie, auquel je n'ai rien chang pas
mme les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les
drange toujours beaucoup. Bien que le rle le plus long soit en
apparence  madame Chrysanthme, il est bien certain que les trois
principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays
m'a produit._

_Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en
conviens--reprsentant le grand Yves, une Japonaise et moi, aligns sur
une mme carte d'aprs les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous
avez souri quand je vous ai affirm que cette petite personne, entre
nous deux, si soigneusement peigne, avait t_ une de mes voisines.
_Veuillez recevoir mon livre avec ce mme sourire indulgent, sans y
chercher aucune porte morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez
une potiche drle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,
rapport pour vous de cette tonnante patrie de toutes les
saugrenuits..._

_Avec un grand respect, madame la duchesse,
         votre affectionn,_ Pierre Loti.




AVANT-PROPOS


En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous
un ciel plein d'toiles.

Yves se tenait sur la passerelle auprs de moi, et nous causions du
pays, absolument nouveau pour nous deux, o nous conduisaient cette fois
les hasards de notre destine. C'tait le lendemain que nous devions
atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.

--Moi, disais-je, aussitt arriv, je me marie....

--Ah! fit Yves, de son air dtach, en homme que rien ne surprend plus.

--Oui... avec une petite femme  peau jaune,  cheveux noirs,  yeux de
chat.--Je la choisirai jolie.

--Elle ne sera pas plus haute qu'une poupe.--Tu auras ta chambre chez
nous.--a se passera dans une maison de papier, bien  l'ombre, au
milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous
habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis
de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....

Yves semblait maintenant prendre intrt  ces projets de mnage. Il
m'et d'ailleurs cout avec autant de confiance, si je lui avais
manifest l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines
de ce pays, ou bien d'pouser quelque reine des les et de m'enfermer
avec elle, au milieu d'un lac enchant, dans une maison de jade.

Mais c'tait rellement bien arrt dans ma tte, ce plan d'existence
que je lui exposais l. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en tais
venu peu  peu  imaginer et  dsirer ce mariage.--Et puis surtout,
vivre un peu _ terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les
fleurs, comme cela tait tentant, aprs ces mois de notre existence que
nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des les chaudes et
sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la
Chine et de la mort).

Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire
tait sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre
ciel avaient rapidement chang: la Croix du Sud disparue avec les autres
toiles australes, la Grande-Ourse tait remonte vers le znith et se
tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Dj
l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-l nous reposait, nous
vivifiait dlicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart
d'autrefois, l't, sur les ctes bretonnes....

Et pourtant,  quelle distance nous en tions, de ces ctes familires,
 quelle distance effroyable!...




I


Au petit jour naissant, nous apermes le Japon. Juste  l'heure prvue,
il apparut, encore lointain, en un point prcis de cette mer qui,
pendant tant de jours, avait t l'tendue vide.

Ce ne fut d'abord qu'une srie de petits sommets roses (l'archipel
avanc des Fuka au soleil levant). Mais derrire, tout le long de
l'horizon, on vit bientt comme une lourdeur en l'air, comme un voile
pesant sur les eaux: c'tait cela, le vrai Japon, et peu  peu, dans
cette sorte de grande nue confuse, se dcouprent des silhouettes tout
 fait opaques qui taient les montagnes de Nagasaki.

Nous avions vent debout, une brise frache qui augmentait toujours,
comme si ce pays et souffl de toutes ses forces contre nous pour nous
loigner de lui.

--La mer, les cordages, le navire, taient agits et bruissants.




II


Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'taient
rapproches, rapproches jusqu' nous surplomber de leurs masses
rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.

Et nous entrions maintenant dans une espce de couloir ombreux, entre
deux ranges de trs hautes montagnes, qui se succdaient avec une
bizarrerie symtrique--comme les portants d'un dcor tout en
profondeur, extrmement beau, mais pas assez naturel.--On et dit que ce
Japon s'ouvrait devant nous, en une dchirure enchante, pour nous
laisser pntrer dans son coeur mme.

Au bout de cette baie longue et trange, il devait y avoir Nagasaki
qu'on ne voyait pas encore. Tout tait admirablement vert. La grande
brise du large, brusquement tombe, avait fait place au calme; l'air,
devenu trs chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette
valle, il se faisait une tonnante musique de cigales; elles se
rpondaient d'une rive  l'autre; toutes ces montagnes rsonnaient de
leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une
incessante vibration de cristal. Nous frlions au passage des peuplades
de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, pousses par des
brises imperceptibles; sur l'eau  peine froisse, on ne les entendait
pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
horizontales, retombaient mollement, drapes  mille plis comme des
stores; leurs poupes compliques se relevaient en chteau, comme celles
des nefs du moyen ge. Au milieu du vert intense de ces murailles de
montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.

Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...

Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans
l'encaissement de cette valle, on avait dj une impression de soir;
au-dessous des sommets trs clairs, les bases, toutes les parties plus
touffues avoisinant les eaux, taient dans une pnombre de crpuscule.
Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des
feuillages, taient manoeuvres sans bruit, merveilleusement, par de
petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peigns en bandeaux
de femme.--A mesure qu'on s'enfonait dans le couloir vert, les senteurs
devenaient plus pntrantes et le tintement monotone des cigales
s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la dcoupure
lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espces de gerfauts
qui faisaient: Han! Han! Han! avec un son profond de voix humaine;
leurs cris dtonnaient l tristement, prolongs par l'cho.

Toute cette nature exubrante et frache portait en elle-mme une
tranget japonaise; cela rsidait dans je ne sais quoi de bizarre
qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans
l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres
s'arrangeaient en bouquets, avec la mme grce prcieuse que sur les
plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des
poses exagres,  ct de mamelons aux formes douces, couverts de
pelouses tendres: des lments disparates de paysage se trouvaient
rapprochs, comme dans les sites artificiels.

...Et, en regardant bien, on apercevait  et l, le plus souvent btie
en porte--faux au-dessus d'un abme, quelque vieille petite pagode
mystrieuse,  demi cache dans le fouillis des arbres suspendus cela
surtout jetait ds l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note
lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contre, les Esprits,
les Dieux des bois, les symboles antiques chargs de veiller sur les
campagnes, taient inconnus et incomprhensibles....

Quand Nagasaki parut, ce fut une dception pour nos yeux: au pied des
vertes montagnes surplombantes, c'tait une ville tout  fait
quelconque. En avant, un ple-mle de navires portant tous les pavillons
du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumes noires et, sur les
quais, des usines; en fait de choses banales dj vues partout, rien n'y
manquait.

Il viendra un temps o la terre sera bien ennuyeuse  habiter, quand on
l'aura rendue pareille d'un bout  l'autre, et qu'on ne pourra mme plus
essayer de voyager pour se distraire un peu....

Nous fmes, vers six heures, un mouillage trs bruyant, au milieu d'un
tas de navires qui taient l, et tout aussitt nous fmes envahis.

Envahis par un Japon mercantile, empress, comique, qui nous arrivait 
pleine barque,  pleine jonque, comme une mare montante: des bonshommes
et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,
sans contestations, sans bruit, chacun avec une rvrence si souriante
qu'on n'osait pas se fcher et qu' la fin, par effet rflexe, on
souriait soi-mme, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous
des petits paniers, des petites caisses, des rcipients de toutes les
formes, invents de la manire la plus ingnieuse pour s'emboter, pour
se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'
l'encombrement, jusqu' l'infini; il en sortait des choses inattendues,
inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des
boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites
cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoises sachant
faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscnes;
des soupes et des ragots, dans des cuelles, tout chauds, tout prts 
tre servis par portions  l'quipage;--et des porcelaines, des lgions
de potiches, de thires, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un
tour de main, tout cela, dball, tal par terre avec une prestesse
prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi 
la singe, les mains touchant les pieds, derrire son bibelot--et
toujours souriant, toujours cass en deux par les plus gracieuses
rvrences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,
ressemblant tout  coup  un immense bazar. Et les matelots, trs
amuss, trs en gaiet, pitinant dans les tas, prenant le menton des
marchandes, achetant de tout, semant  plaisir leurs piastres
blanches....

Mais, mon Dieu, que tout ce monde tait laid, mesquin, grotesque! tant
donns mes projets de mariage, j'en devenais trs rveur, trs
dsenchant....

Nous tions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, aprs
les premires agitations qui,  bord, suivent toujours les
mouillages--(embarcations  mettre  la mer; chelles, tangons 
_pousser dehors_)--nous n'avions plus rien  faire qu' regarder. Et
nous nous disions: O sommes-nous vraiment?--Aux tats-Unis?--Dans une
colonie anglaise d'Australie,--ou  la Nouvelle-Zlande??...

Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock o trne une
frgate russe; toute une _concession_ europenne avec des villas sur les
hauteurs, et, sur les quais, des bars amricains  l'usage des matelots.
L-bas, il est vrai, l-bas, derrire et plus loin que ces choses
communes, tout au fond de l'immense valle verte, des milliers et des
milliers de maisonnettes noirtres, un fouillis d'un aspect un peu
trange d'o mergent  et l de plus hautes toitures peintes en rouge
sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste
encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrire quelque
paravent de papier, la petite femme  yeux de chat... que peut-tre...
avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps  perdre) j'aurai
pouse!!... C'est gal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;
les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gt son image;
j'ai peur  prsent qu'elle ne leur ressemble....

A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par
enchantement; ayant en un tour de main referm leurs botes, repli
leurs paravents  coulisses, leurs ventails  ressorts; ayant fait 
chacun de nous la rvrence trs humble, les petits bonshommes et les
petites bonnes femmes s'en allrent.

Et  mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de
l'obscurit bleutre, ce Japon o nous tions redevenait peu  peu, peu
 peu, un pays d'enchantements et de ferie. Les grandes montagnes,
toutes noires  prsent, se ddoublaient par la base dans l'eau immobile
qui nous portait, se refltaient avec leurs dcoupures renverses,
donnant l'illusion de prcipices effroyables au-dessus desquels nous
aurions t suspendus;--et les toiles, renverses aussi, faisaient dans
le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de
phosphore.

Puis tout ce Nagasaki s'illuminait  profusion, se couvrait de lanternes
 l'infini; le moindre faubourg s'clairait, le moindre village; la plus
infime cabane, qui tait juche l-haut dans les arbres et que, dans le
jour, on n'avait mme pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
Bientt il y en eut, des lumires, il y en eut partout; de tous les
cts de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux
brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense,
tage autour de nous en un vertigineux amphithtre. Et en dessous,
tant l'eau tait tranquille, une autre ville, aussi illumine,
descendait au fond de l'abme. La nuit tait tide, pure, dlicieuse;
l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient.
Des sons de guitares, venant des maisons de th ou des mauvais lieux
nocturnes, semblaient, dans l'loignement, tre des musiques suaves. Et
ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits ternels de la
vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard
tant il est ici le fond mme de tous les bruits terrestres,--on
l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
cascade de cristal....




III


Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans
trve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue  ne pas se
voir d'un bout du navire  l'autre. On et dit que les nuages du monde
entier s'taient runis dans la baie de Nagasaki, avaient pris
rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler  leur
aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela
tombait pais. A travers un voile d'eau miette, on apercevait encore
la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles taient perdues dans
les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux
de nuages, qui avaient l'air de se dtacher de la vote obscure, qui
tranaient l-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et
qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent
aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et
toute la surface de la baie, pique de pluie, tourmente par des
tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gmissait, se dmenait
dans une agitation extrme.

Un vilain temps pour mettre pied  terre une premire fois.... Comment
aller chercher pouse, sous ce dluge, dans un pays inconnu!...

Tant pis! Je fais toilette et je dis  Yves,--qui sourit  mon ide de
promenade quand mme:

--Fais-moi accoster un sampan, frre, je te prie.

Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une
espce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait prs de nous
sur la mer, men  la godille par deux enfants jaunes tout nus sous
l'averse.--La chose s'approche; je m'lance dessus; puis, par une petite
trappe en forme de ratire que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse
et m'tends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la
cabine d'un sampan.

J'ai juste la place de mon corps couch, dans ce cercueil flottant--qui
est d'ailleurs d'une propret minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf.
Je suis bien abrit de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me
voil en route pour la ville, naviguant  plat ventre dans cette bote;
berc par une lame, secou mchamment par une autre,  moiti retourn
quelquefois--et, dans l'entrebillement de ma ratire, apercevant de
bas en haut les deux petits personnages  qui j'ai confi mon sort:
enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti,
mais dj muscls comme de vrais hommes en miniature, dj adroits comme
de vieux habitus de la mer.

...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En
effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles
grises du quai, l tout prs. Alors j'merge de mon sarcophage, me
disposant  mettre le pied, pour la premire fois de ma vie, sur le sol
japonais.

Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux,
irritante, insupportable.

A peine suis-je  terre, qu'une dizaine d'tres tranges, difficiles 
dfinir ds l'abord  travers l'onde aveuglante--espces de hrissons
humains tranant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent
sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert
sur ma tte un immense parapluie,  nervures trs rapproches, sur
lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me
sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.

On m'avait prvenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent
l'honneur de ma prfrence; cependant je suis saisi de cette attaque
brusque, de cet accueil du Japon pour une premire visite. (Des _djins_
ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs tranant de
petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant 
l'heure ou  la course, comme chez nous les fiacres.)

Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui trs mouilles,--et
leur tte se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent
un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors,
hrisss  la porc-pic; on les dirait habills avec le toit d'une
chaumire.--ils continuent de sourire, attendant mon choix.

N'ayant l'honneur d'en connatre aucun, j'opte  la lgre pour le djin
au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi
la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il tend un tablier cir,
me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais
quelque chose qui doit signifier ceci: O faut-il vous conduire,
mon bourgeois? A quoi je rponds dans la mme langue: Au
_Jardin-des-Fleurs_, mon ami!

J'ai rpondu cela en trois mots appris par coeur, un peu  la manire
perroquet, tonn que cela pt avoir un sens, tonn d'tre compris,--et
nous partons, lui courant ventre  terre; moi tran par lui,
tressautant sur la route dans son char lger, envelopp de toiles
cires, enferm comme dans une bote;--toujours arross tous deux,
faisant jaillir l'eau et la boue du sol dtremp.

Au _Jardin-des-Fleurs_, ai-je dit comme un habitu, surpris moi-mme
de m'entendre. C'est que je suis moins naf en japonerie qu'on ne
pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la
leon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une
_maison de th_, un lieu de rendez-vous lgant. Une fois l, je
demanderai un certain Kangourou-San, qui est  la fois interprte,
blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir
peut-tre, si mes affaires marchent  souhait, je serai prsent  la
jeune fille que le sort mystrieux me destine.... Cette pense me tient
l'esprit en veil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin
et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....

Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-l, par l'entrebillement de ces
toiles cires, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture!
Un Japon maussade, crott,  demi noy. Tout cela, maisons, btes ou
gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais
vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des crans et des
potiches, m'apparaissant dans la ralit sous un ciel noir, en
parapluie, en sabots, piteux et trouss.

Par instants l'onde tombe si fort que je ferme tout bien juste; je
m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout  fait dans
quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font
couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je
voyage en plein Nagasaki et pour la premire fois de ma vie, je jette un
regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons
dans quelque petite rue triste et noirtre (il y en a comme a un
ddale, des milliers); des cascades dgringolent des toits sur les pavs
luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent
les choses.--Parfois nous croisons une dame, emptre dans sa robe, mal
assure sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se
trousse sous un parapluie de papier peinturlur. Ou bien nous passons
devant une entre de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit,
assis le derrire dans l'eau, me fait la grimace, froce.

Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voil prs d'une heure que nous
courons  toutes jambes et cela ne parat pas finir. Et c'est en plaine;
on ne souponnait pas cela, de la rade, qu'il y et une plaine si
tendue dans ce fond de valle.

Par exemple, il me serait impossible de dire o je suis, dans quelle
direction nous avons couru; je m'abandonne  mon djin et au hasard.

Et quel homme-vapeur, mon djin! J'tais habitu aux coureurs chinois,
mais ce n'tait rien de pareil. Quand j'carte mes toiles cires pour
regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que
j'aperois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, muscles,
dtalant l'une devant l'autre, claboussant tout, et son dos de
hrisson, courb sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit
char, si arros, se doutent-ils qu'il renferme un prtendant en qute
d'une pouse?...

Enfin mon quipage s'arrte, et mon djin, souriant, avec des prcautions
pour ne pas me faire couler de nouvelles rivires dans le cou, abaisse
la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le dluge, il ne pleut
plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par
exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'annes,  l'air vif et
vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'et dit que, peu de jours plus
tard, ce mme djin.... Mais non, je ne veux pas bruiter cela encore; ce
serait risquer de jeter sur Chrysanthme une dconsidration anticipe
et injuste....

Donc, nous venons de nous arrter. C'est  la base mme d'une grande
montagne surplombante; nous avons d dpasser la ville, probablement, et
nous sommes dans la banlieue,  la campagne. Il faut mettre pied 
terre, parat-il, et grimper  prsent par un sentier troit presque 
pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des cltures
de jardin, des palissades en bambou trs leves masquant la vue. La
verte montagne nous crase de toute sa hauteur, et des nues basses,
lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos ttes comme un couvercle
oppressant qui achverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu o
nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de
perspectives, dispose mieux  remarquer tous les dtails de trs petit
bout de Japon intime, boueux et mouill, que nous avons sous les
yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes
qui bordent le chemin me sont trangres;--pourtant, dans la palissade,
il y a des liserons comme les ntres, et je reconnais dans les jardins
des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a
une odeur complique; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute
autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un
mlange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants,
des intrieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien
me croire n'importe o.

Mon djin a remis sous un arbre sa petite voiture, et nous montons
ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge o nos pieds glissent.

--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si
j'ai t compris.

--Oui, oui, fait le djin, c'est l-haut et c'est tout prs.

Le chemin tourne, devient encaiss et sombre. D'un ct, la paroi de la
montagne, toute tapisse de fougres mouilles; de l'autre, une grande
maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est l
que mon djin s'arrte.

Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prtend que
oui, l'air trs sr de son fait. Nous frappons  une grosse porte qui
aussitt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes
femmes apparaissent, drlettes, presque vieillottes; mais ayant conserv
des prtentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche trs
correctes, mains et pieds d'enfant.

A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent  quatre pattes, le nez contre
le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout,
c'est simplement le salut de grande crmonie qui se fait ainsi; je n'en
avais point l'habitude encore. Les voil releves, s'empressant  me
dchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison
nipponne),  essuyer le bas de mon pantalon,  toucher si mes paules ne
sont pas trempes.

Ce qui frappe ds l'abord, dans ces intrieurs japonais, c'est la
propret minutieuse, et la nudit blanche, glaciale.

Sur des nattes irrprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une
souillure, on me fait monter au premier tage, dans une grande pice o
il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composs de
chssis  coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin
disparatre,--et tout un ct de l'appartement s'ouvre en vranda sur la
campagne verte, sur le ciel gris. Comme sige, on m'apporte un carreau
de velours noir, et me voil assis trs bas au milieu de cette pice
vide o il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont
les servantes de la maison et les miennes trs humbles) attendant mes
ordres dans des postures de soumission profonde.

C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces
phrases que j'ai apprises l-bas, pendant notre exil aux Pescadores, 
coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il
parat bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.

Je veux d'abord parler  ce monsieur Kangourou, qui est _interprte,
blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on
le connat, on va sur l'heure me l'aller qurir, et l'ane des
servantes prpare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de
papier.

Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, compose de
choses japonaises raffines.--De mieux en mieux; on se prcipite aux
cuisines pour commander cela.

Enfin je veux qu'on serve du th et du riz  mon djin qui m'attend en
bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupes, je vous
les dirai  mesure, posment, quand j'aurai eu le temps de rassembler
mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquite de ce que va
tre ma fiance de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous
l'tes,-- force de drlerie, de mains dlicates, de pieds en miniature;
mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot
d'tagre, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....

...Je commence  comprendre que je suis arriv dans cette maison  un
moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et
je gne.

Ds l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgr la politesse excessive de
l'accueil--car je me rappelle  prsent, pendant qu'on me dchaussait en
bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tte, puis un bruit
de panneaux que l'on faisait courir trs vite dans leurs glissires;
videmment c'tait pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on
improvisait pour moi l'appartement o je suis,--comme, dans les
mnageries, on fait un compartiment spar  certaines btes pendant la
reprsentation.

Maintenant on m'a laiss seul, tandis que mes ordres s'excutent, et je
tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours
noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.

Derrire les cloisons de papier, des voix fatigues, qui semblent
nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de
femme s'lvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorit de cette maison
nue, dans la mlancolie de ce temps de pluie.

Par la vranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je
le reconnais; cela ressemble  un paysage enchant. Des montagnes
admirablement boises, montant haut dans le ciel toujours sombre, y
cachant les pointes de leurs cimes, et, perch dans les nuages, un
temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette nettet
qui suivent les grandes averses; mais une vote paisse, encore charge
d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois
suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent
immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses
presque fantastiques, est un jardin en miniature--o deux beaux chats
blancs se promnent, s'amusent  se poursuivre dans les alles d'un
labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est
plein d'eau. Le jardin est manir au possible: aucune fleur, mais des
petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taills avec un got
bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingnieusement compos, si
vert, avec des mousses si fraches!...

Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouilles que je domine;
un calme absolu, jusque l-bas dans les fonds du dcor immense. Mais la
voix de femme, derrire le mur de papier, chante toujours avec une
extrme douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves,
un peu lugubres....

Tiens!... cela s'acclre  prsent,--et on dirait mme que l'on danse!

Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les chssis lgers,--par une
fente que j'aperois l-bas.

Oh! le spectacle singulier: videmment de jeunes lgants de Nagasaki en
train de faire la grande fte clandestine! Dans un appartement aussi nu
que le mien, ils sont l une douzaine assis en rond par terre; longues
robes en coton bleu  manches pagodes, longs cheveux gras et plats
surmonts d'un chapeau europen de forme _melon_; figures niaises,
jaunes, puises, exsangues. A terre, une quantit de petits rchauds,
de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites thires, de
petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie
japonaise ressemblant  une dnette d'enfants. Et, au milieu du cercle
de ces dandies, trois femmes trs pares, autant dire trois visions
tranges: robes de couleurs ples et sans nom, brodes de chimres d'or;
grands chignons arrangs avec un art inconnu, piqus d'pingles et de
fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la
guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont
exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues
furtivement par derrire, et je tremble qu'un mouvement ne me montre
leur visage qui sans doute me dsenchantera. La troisime est debout et
danse devant cet aropage d'imbciles, devant ces chapeaux melon et ces
cheveux plats.... Oh! quelle pouvante quand elle se retourne! Elle porte
sur la figure le masque horrible, contract, blme, d'un spectre ou d'un
vampire.... Le masque se dtache et tombe.... Elle est un amour de petite
fe, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, dj coquette, dj
femme,--vtue d'une longue robe de crpon bleu nuit, ombr, avec une
broderie reprsentant des chauves-souris grises, des chauves-souris
noires, des chauves-souris d'or....

Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, lgers, dchausss,
froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon
lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon
coussin de velours noir.

Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent  la file,
avec des sourires et des rvrences. L'une me prsente le rchaud et la
thire; l'autre, des fruits confits dans de dlicieuses petites
assiettes; l'autre encore, des choses indfinissables sur des bijoux de
petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, dposant
 mes pieds toute cette dnette.

A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens
entr en plein dans ce petit monde imagin, artificiel, que je
connaissais dj par les peintures des laques et des porcelaines. C'est
si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes,
avec leurs yeux brids, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et
comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par
la vranda, cette pagode perche dans les nuages;--et cette prciosit
qui est partout, mme dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette
voix mlancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrire
la cloison de papier; c'est ainsi videmment qu'elles devaient chanter,
ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur
papier de riz et fermant  demi leurs petits yeux vagues, au milieu de
fleurs trop grandes. Je l'avais devin, ce Japon-l, bien longtemps
avant d'y venir. Peut-tre pourtant, dans la ralit, me semble-t-il
diminu, plus mivre encore, et plus triste aussi,--sans doute  cause
de ce suaire de nuages noirs,  cause de cette pluie....

En attendant M. Kangourou (qui va arriver, parat-il, qui s'habille),
faisons la dnette.

Dans un bol des plus mignons, orn de cigognes envoles, il y a un
potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs
au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au
vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprvu,
inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup,
de ce rire perptuel, agaant, qui est le rire japonais,--manger  leur
manire, avec de gentilles baguettes et un doigt plein de grce. Je
m'habitue  leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffin,--d'un
raffinement trs  ct du ntre par exemple, que je ne puis gure bien
comprendre  premire vue, mais qui  la longue finira peut-tre par me
plaire.

...Entre tout  coup, comme un papillon de nuit rveill par le plein
jour, comme une phalne rare et surprenante, la danseuse d' ct,
l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute.
Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoise tout de
suite, vient s'appuyer contre moi, avec une clinerie de bb qui sonne
adorablement faux. Elle est mignonne, fine, lgante; elle sent bon.
Drlement peinte, blanche comme du pltre, avec un petit rond rose bien
rgulier au milieu de chaque joue; la bouche carmine et un peu de
dorure soulignant la lvre infrieure. Comme on n'a pas pu blanchir la
nuque,  cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de
la correctitude, arrt l le pltrage blanc en une ligne droite que
l'on dirait coupe au couteau; il en rsulte, derrire son cou, un carr
de peau naturelle, qui est trs jaune....

Un son imprieux de guitare derrire la cloison, un appel videmment!
Crac, elle se sauve, la petite fe, s'en va retrouver les imbciles d'
ct.

Si j'pousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais
comme un enfant  moi confi; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour
un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit mnage cela me ferait!
Vraiment, tant qu' pouser un bibelot, j'aurais peine  trouver
mieux....

Entre de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinire_
ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure  la
fois ruse et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Rvrence
 la japonaise: plongeon brusque, les mains poses  plat sur les
genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le
bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en
aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la
politesse obsquieuse dans cet empire).

--Vous parlez franais, monsieur Kangourou?

--Vi! Missieu!

Nouvelle rvrence.

Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il tait un pantin 
manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne  un
plongeon de la tte,--accompagn toujours du mme bruit sifflant de
salive.

--Une tasse de th, monsieur Kangourou?

Nouveau salut et geste trs prcieux des mains, comme pour dire:
J'oserais  peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin,
pour vous obir...

Il a devin, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:

--Sans doute, rpond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une
huitaine de jours prcisment une famille de Simonosaki, o il y a deux
filles charmantes, doit arriver....

--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur
Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.

Encore une rvrence sifflante, et Kangourou-San, gagn par mon
agitation, se met  passer en revue fivreusement toutes les jeunes
personnes disponibles  Nagasaki:

--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que
je n'aie pas parl deux jours plus tt! Si jolie, si habile  jouer de
la guitare.... C'est un irrparable malheur: elle a t prise avant-hier
par un officier russe....

Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle
Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de
Dcima; une personne d'un grand mrite, mais elle coterait fort cher:
ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la cderaient pas  moins
de cent yen* par mois. Elle est trs instruite, sait couramment
l'criture commerciale et possde, au bout des doigts, plus de deux
mille caractres d'criture savante. Dans un concours de posie, elle
est arrive premire avec un morceau compos _ la louange des petites
fleurs blanches des haies vues  la rose du matin_. Seulement elle
n'est pas trs jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que
l'autre--et un trou lui est rest dans une joue, d'un mal qu'elle avait
eu tant enfant....

*_Un yen vaut 5 francs._

--Oh! non, alors, de grce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes
personnes moins distingues, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles
qui sont l,  ct, en belles robes brodes d'or? Par exemple, la
danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui
chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???

Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a
compris, secouant la tte, presque moqueur, il dit:

--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guchas_*, Missieu,--des _Guchas!_

*_Guchas, chanteuses et danseuses de profession formes au
Conservatoire de Yeddo._

--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guchas?_ qu'est-ce que cela
peut me faire,  moi, qu'elles soient des _Guchas?_--Plus tard, quand
je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-tre
apprcierai-je moi-mme l'normit de ma demande: on dirait vraiment que
j'ai parl d'pouser le diable....

Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout  coup une certaine
mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas song tout
de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va ds demain, ds
ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui
demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de
Diou-djen-dji. C'est une demoiselle trs jolie, d'une quinzaine
d'annes. On l'aurait probablement  dix-huit ou vingt piastres par
mois,  la condition de lui offrir quelques robes de bon got et de la
loger dans une maison agrable et bien situe,--ce qu'un galant homme
comme moi ne peut manquer de faire.

Va pour mademoiselle Jasmin,--et sparons-nous, l'heure presse. M.
Kangourou viendra demain  mon bord me communiquer le rsultat de ses
premires dmarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De
rtribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui
donnerai mon linge  blanchir et je lui procurerai la clientle de mes
camarades de la _Triomphante_.

C'est entendu.

Saluts profonds,--on me rechausse  la porte.

Mon djin, profitant de cet interprte que la chance lui a mis sous la
main, se recommande  moi pour l'avenir: sa station est justement sur le
quai; son numro est 415, crit en chiffres franais sur la lanterne de
sa voiture ( bord, nous avons 415 Le Golec, fusilier, servant de
gauche  l'une de mes pices; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif
est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitus.--A
merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les
servantes, qui m'ont reconduit, tombent  quatre pattes pour le salut
final et restent prosternes sur le seuil--tant que je suis en vue dans
le sentier sombre o les fougres achvent de s'goutter sur ma tte....




IV


Trois jours ont pass. C'est  la tombe de la nuit, dans un appartement
qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au
premier tage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pice
vide dont le plancher sec et lger craque sous nos pas--un peu agacs
l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus
d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi,
tout  coup, je me sens froid au coeur,  l'ide que j'ai choisi et que
je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si
trangre, perche haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.

Quelle ide m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent
l'isolement et la tristesse?... L'attente m'nerve et je m'amuse 
examiner les petits dtails du logis. Les boiseries du plafond sont
compliques et ingnieuses. Sur les chssis de papier blanc qui forment
les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues
bleues,  plumes....

--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.

Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure dj, et la nuit
arrive, et le canot qui devait nous ramener  bord pour dner va partir.
Il faudra souper ce soir  la japonaise, qui sait o. Les gens de ce
pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.

Et je continue d'inspecter les menus dtails drles de ma
maison.--Tiens! au lieu de poignes, comme nous en aurions mis, nous,
pour tirer ces chssis mobiles, ils ont plac des petits trous ovales
ayant la forme d'un bout de doigt, destins videmment  introduire le
pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regard de
prs, ce bronze est curieusement ouvrag: ici, c'est une dame qui
s'vente; ailleurs, dans le trou voisin, est reprsente une branche de
cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le got de ce peuple!
S'appliquer  une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou 
mettre le pouce qui semble n'tre qu'une tache au milieu d'un grand
chssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires
imperceptibles,--et tout cela pour arriver  produire un effet
d'ensemble nul, un effet de nudit complte....

Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du ct o il se penche, ma
vranda donne sur une rue, plutt sur un chemin bord de maisons qui
monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la
montagne, dans les champs de th, les broussailles, les cimetires. Moi,
a m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du ct
oppos; mon autre faade, en vranda aussi, s'ouvre sur un jardin
d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec
tout le vieux Nagasaki japonais tass en fourmilire noirtre  deux
cents mtres sous mes pieds. Ce soir, par un crpuscule terne, un
crpuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros
nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je
ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gte trange; j'y prouve des
impressions de dpaysement extrme et de solitude; rien que la
perspective d'y passer la nuit me serre le coeur....

--Ah! pour le coup, frre, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la
voil!!!

Je regarde par-dessus son paule et j'aperois--vue de dos--une petite
poupe en toilette, que l'on achve d'attifer dans la rue solitaire: un
dernier coup d'oeil maternel aux coques normes de la ceinture, aux plis
de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve;
un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier
rayon mlancolique du couchant l'claire; cinq ou six personnes
l'accompagnent.... Oui, videmment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma
fiance qu'on m'amne!!...

Je me prcipite au rez-de-chausse, qu'habitent la vieille madame Prune,
ma propritaire, et son vieux mari;--ils sont en prires devant l'autel
de leurs anctres.

--Les voil, madame Prune, dis-je en japonais, les voil! Vite le th,
le rchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits
pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous
les accessoires de ma rception!

J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se
dposent  terre; l'escalier crie sous des pieds dchausss.... Nous nous
regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....

Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames,
mergeant l'une aprs l'autre avec des rvrences  ressorts que nous
rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infriorit dans le
genre. Puis des personnes d'un ge intermdiaire,--puis des jeunes tout
 fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le
quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en
politesses rciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te
ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le
rendrai jamais selon ton mrite,--et moi je me cogne le front par terre,
et toi tu piques du nez sur le plancher; les voil toutes  quatre
pattes les unes devant les autres; c'est  qui ne passera pas,  qui ne
s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent  voix basse, la
figure contre le parquet.

Elles s'asseyent pourtant, en un cercle crmonieux et souriant  la
fois, nous deux restant debout les yeux fixs sur l'escalier. Et enfin
merge  son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon
d'bne, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle
Jasmin ma fiance!!...

Ah! mon Dieu, mais je la connaissais dj! Bien avant de venir au Japon,
je l'avais vue, sur tous les ventails, au fond de toutes les tasses 
th--avec son air bbte, son minois bouffi,--ses petits yeux percs 
la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu' la
plus extrme invraisemblance, qui sont ses joues.

Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement
mme que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire
me quitte tout  fait et je me sens au coeur un froid plus profond.
Partager une heure de ma vie avec cette petite crature, jamais!...

Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou
parat derrire elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La
voil  quatre pattes, elle aussi, devant ma propritaire, devant mes
voisines. Yves, le grand Yves, qui n'pouse pas, lui, fait derrire moi
une figure pince, comique, touffant mal son rire,--tandis que pour me
donner le temps de rassembler mes ides j'offre le th, les petites
tasses, les petits pots, les braises....

Cependant mon air du n'a pas chapp aux visiteuses. M. Kangourou
m'interroge anxieux:

--Comment me plat-elle?

Et je rponds  voix basse mais rsolument:

--Non!... celle-l, je n'en veux pas.... Jamais!

Je crois qu'on a presque compris autour de moi,  la ronde. La
consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les
pipes s'teignent. Et me voil faisant des reproches  ce Kangourou:
Pourquoi aussi me l'avoir amene en grande pompe, devant les amies, les
voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montre par hasard,
discrtement, comme j'avais souhait? Quel affront cela va tre 
prsent, pour ces personnes si polies!

Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prtent
l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en attnuant, les choses
navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour
des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que
je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honntet_ (c'est un mot
de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,
de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis
dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne
l'aurais cru,  un vrai mariage.

--Mais qu'est-ce que je lui reproche,  cette petite? demande M.
Kangourou, constern lui-mme.

J'essaie de prsenter la chose d'une manire flatteuse:

--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos
femmes franaises, et moi j'en dsirais une jaune pour changer.--Mais
c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous
assure qu'elle est jaune....

Yves se penche  mon oreille:

--L-bas, dans ce coin, frre, dit-il, contre le dernier panneau,
avez-vous remarqu celle qui est assise?

Ma foi non, je ne l'avais pas remarque, dans mon trouble; tourne 
contre-jour, vtue de sombre, dans la pose nglige de quelqu'un qui
s'efface. Le fait est qu'elle parat beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux
 longs cils, un peu brids, mais qui seraient trouvs bien dans tous
les pays du monde: presque une expression, presque une pense. Une
teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche
lgrement charnue, mais bien modele, avec des coins trs jolis. Moins
jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-tre, dj plus femme.
Elle fait une moue d'ennui, de ddain aussi un peu, comme regrettant
d'tre venue  un spectacle qui languit, qui n'est gure amusant.

--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu fonc,
l-bas?

--L-bas, monsieur?--C'est une personne appele mademoiselle
Chrysanthme. Elle a suivi les autres qui sont l; elle est venue pour
voir.... Elle vous plat? dit-il brusquement, flairant une autre solution
pour son affaire manque.

Alors, oubliant toute sa politesse, tout son crmonial, toute sa
japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en
face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,
qui commence  deviner de quoi il retourne, baisse la tte, confuse,
avec une moue plus accentue mais plus gentille aussi; essaie de
reculer, moiti maussade, moiti souriante.

--a ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien
s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas marie, monsieur!!...

Elle n'est pas marie!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas
propose tout de suite, cet imbcile, au lieu de l'autre... qui me fait
une piti extrme  la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son
piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme
pour un gros chagrin.

--Cela pourra s'arranger, monsieur! rpte encore Kangourou, qui a un
air tout  fait entremetteur de bas tage, tout  fait mauvais drle 
prsent.

Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les
ngociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthme garde les yeux
baisss qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures
desquelles se sont peints tous les degrs de l'tonnement, toutes les
phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,
il nous renvoie, nous deux, sous la vranda--et nous regardons, dans les
profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki
bleutre o l'obscurit vient....

De grands discours en japonais, des rpliques sans fin. M. Kangourou,
qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en franais, a retrouv pour
parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je
m'impatiente; je demande  ce bonhomme, que je prends de moins en moins
au srieux.

--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se dmle, est-ce
que cela va finir?

--Tout  l'heure, Missieu, tout  l'heure.

Et il reprend son air d'conomiste traitant des questions sociales.

Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que
l'obscurit tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir
de songer, assez mlancoliquement,  ce march qui se conclut derrire
moi.

La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.

Il est dix heures quand tout est rgl, fini, quand M. Kangourou vient
me dire:

--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt
piastres par mois,--au mme prix que mademoiselle Jasmin....

Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'tre dcid si vite, de
m'tre li, mme passagrement,  cette petite crature, et d'habiter
avec elle cette case isole....

Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un
piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,
elle a presque un air de penser, celle-ci....

Yves s'tonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de
jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel
mariage; moi non plus, je l'avoue.

--Oh! mais, c'est qu'elle est trs gentille, dit-il, trs gentille,
frre, vous pouvez me croire!

Ces gens, ces moeurs, cette scne, le confondent; il n'en revient pas,
de tout cela: Oh! par exemple!...--et l'ide d'en crire une longue
lettre  sa femme,  Toulven, le divertit beaucoup.

Nous nous donnons la main, Chrysanthme et moi. Yves aussi s'avance pour
toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'pouse, il en est bien
cause;--je ne l'aurais pas remarque sans lui qui m'a affirm qu'elle
tait jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce mnage? Est-ce une
femme ou une poupe?... Dans quelques jours, je le dcouvrirai
peut-tre....

Les familles, ayant allum au bout de btons lgers leurs lanternes
multicolores, se disposent  se retirer, avec force compliments,
politesses, courbettes, rvrences. Quand il s'agit de prendre
l'escalier, elles font  qui ne passera pas, et,  un moment donn, tout
le monde se retrouve  quatre pattes, immobilis, murmurant  demi-voix
des choses polies....

--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procd
qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).

Enfin cela s'coule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de
civilits, de phrases aimables qui s'achvent d'une marche  l'autre, 
voix dcroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'trange
logis vide, o tranent encore sur les nattes les petites tasses  th,
les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.

--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.

A la porte du jardin, mmes saluts, mmes rvrences, puis les deux
bandes de femmes se sparent; leurs lanternes de papier peinturlur, qui
s'loignent, tremblotent et se balancent  l'extrmit des btons
flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une
canne  pche pour prendre  l'hameon dans l'obscurit des oiseaux
nocturnes. Le cortge infortun de mademoiselle Jasmin remonte vers la
montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthme descend par une
vieille petite rue, moiti escalier, moiti sentier de chvre, qui mne
 la ville.

Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est frache, silencieuse,
exquise; l'ternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore
les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont l-bas dans le
lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre bant
au fond duquel est Nagasaki.

Nous descendons nous-mmes, mais sur un versant oppos, par des sentiers
rapides qui conduisent  la mer.

Et, quand je suis rentr  bord, quand cette scne de l-haut me
rapparat en esprit, il me semble m'tre fianc pour rire, chez des
marionnettes....




V


                    10 juillet 1885.

C'est un fait accompli depuis trois jours.

En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,
dans une laide btisse prtentieuse qui est une espce de bureau d'tat
civil, la chose a t signe et contresigne, en lettres tonnantes, sur
un registre, en prsence d'une runion de petits tres ridicules qui
taient jadis des _Samoura_ en robe de soie,--et qui sont des
_policemen_ aujourd'hui, portant veston triqu et casquette  la russe.

Cela s'est pass  la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthme et
sa mre taient arrives de leur ct; moi du mien. Nous avions l'air
d'tre venus l pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes
tremblaient devant ces vilains petits personnages qui,  leurs yeux,
reprsentaient la loi.

Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait crire en franais mes nom,
prnoms et qualits. Et puis on m'a remis un papier de riz trs
extraordinaire, qui tait la permission  moi accorde par les autorits
civiles de l'le de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison situe au
faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appele Chrysanthme;
permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la
dure de mon sjour au Japon.

Le soir, par exemple, dans notre quartier l-haut, c'est redevenu trs
gentil, notre petit mariage: un cortge aux lanternes, un th de gala,
un peu de musique.... Il tait ncessaire, en vrit.

Et maintenant, nous sommes presque de vieux maris; entre nous, les
habitudes se crent tout doucement.

Chrysanthme entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille
avec une certaine recherche, porte des chaussettes  orteil spar, et
joue tout le jour d'une sorte de guitare  long manche qui rend des sons
tristes....




VI


Chez nous, cela ressemble  une image japonaise: rien que des petits
paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des
bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,
un grand Bouddha dor trnant dans un lotus.

La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de
Japon, avant l'arrive, durant les nuits de quart: haut perche, dans un
faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en
panneaux de papier, et se dmonte, quand on veut, comme un jouet
d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux
toit sonore. On a, de notre vranda, une vue  vol d'oiseau trs
vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;
 certaines heures tout cela s'claire  nos pieds comme un dcor de
ferie.




VII


Cette petite Chrysanthme... comme silhouette, tout le monde a vu cela
partout. Quiconque a regard une de ces peintures sur porcelaine ou sur
soie, qui encombrent nos bazars  prsent, sait par coeur cette jolie
coiffure apprte, cette taille toujours penche en avant pour esquisser
quelque nouvelle rvrence gracieuse, cette ceinture noue derrire en
un pouf norme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un
peu au bas des jambes avec petite trane en biais formant queue de
lzard.

Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose
d'assez  part.

D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de prfrence sur
leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve
gure que dans la classe noble ces personnes  grand visage ple peint
en rose tendre, ayant un long cou bte et un air de cigogne. Ce type
distingu (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,
surtout  Nagasaki.

Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,
qui va jusqu' la gentillesse souvent. Toujours les mmes yeux trop
petits, pouvant  peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus
brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,
quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu' la fin de la vie.

Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupes nipponnes!--D'une
joie un peu voulue, il est vrai, un peu tudie et sonnant faux
quelquefois; mais tout de mme on s'y laisse prendre.

Chrysanthme est  part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut
bien se passer dans cette petite tte? Ce que je sais de son langage
m'est encore insuffisant pour le dcouvrir. D'ailleurs, il y a cent 
parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand mme, cela me serait
si gal!...

Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces
insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.




VIII


Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme
religieuse, qui brlent jusqu'au matin devant notre idole dore.

Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on dploie
et que l'on tend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller
de Chrysanthme est un petit chevalet d'acajou embotant bien la nuque,
de faon  ne pas dranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais
tre dfaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais
dnous. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carr
que recouvre une peau de serpent.

Nous dormons sous un vlum de gaze d'un bleu vert trs sombre, d'une
couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des
nuances consacres, et tous les mnages comme il faut,  Nagasaki, ont
un vlum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et
les phalnes viennent danser autour.

       *       *       *       *       *

Tout cela est presque joli  dire; crit, tout cela fait presque
bien.--En ralit, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est
assez pitoyable.

Dans d'autres pays de la terre, en Ocanie dans l'le dlicieuse, 
Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne
disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me dbattais contre
mon impuissance  rendre dans une langue humaine le charme pntrant des
choses.

Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop
vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer
pour moi-mme quelque comdie bien pitre, bien banale, et, quand
j'essaie de prendre au srieux mon mnage, je vois se dresser en
drision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial,  qui
je dois mon bonheur.




IX


                    12 juillet.

Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,-- cinq heures le
soir, aprs le travail du bord.

Il est notre seul visiteur europen;  part quelques changes de
politesses et de tasses de th avec des voisins ou des voisines, nous
vivons trs retirs. A la nuit seulement, par les petites rues  pic,
nous descendons  Nagasaki, portant des lanternes au bout de btonnets,
pour aller nous distraire dans les thtres, les maisons de th ou les
bazars.

Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer
qu'elle est charmante.

Moi, je la trouve exasprante autant que les cigales de mon toit. Et
quand je suis seul dans ce logis,  ct de cette petite personne
pinant les cordes de sa guitare  long manche, en face de ce
merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste 
pleurer....




X


                    13 juillet.

Cette nuit, pendant que nous tions couchs sous ce toit japonais de
Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, dessch par cent
annes de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un
tamtam--au-dessus de nos ttes une vraie Chasse-Galery, dans le silence
de deux heures du matin, passa en galopant:

--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthme.

Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien
diffrente et parle bien loin d'ici Setchan!... mot entendu jadis
ailleurs, mot dit comme cela tout prs de moi par une voix de jeune
femme, dans des circonstances pareilles,  un instant de frayeur
nocturne.--Setchan!... Une de nos premires nuits passes  Stamboul,
sous le toit mystrieux d'Eyoub, quand tout tait danger autour de nous,
un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et
elle aussi, la chre petite Turque, m'avait dit dans sa langue aime:
Setchan! (les souris!)....

Oh! alors, un grand frisson,  ce souvenir, me secoua tout entier: ce
fut comme si je me rveillais en sursaut d'un sommeil de dix annes;--je
regardai avec une espce de haine cette poupe tendue prs de moi, me
demandant ce que je faisais l sur cette couche, et je me levai pris
d'coeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....

J'allai jusque sous la vranda... et je m'arrtai, regardant les
profondeurs de la nuit toile. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un
sommeil qui semblait tide et lger, avec mille bruissements d'insectes
au clair de lune, dans des enchantements de lumire rose. Puis, tournant
la tte, je vis derrire moi l'idole dore devant laquelle veillaient
nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa prsence
semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et
d'incomprhensible;  aucune poque de ma vie passe, je n'avais encore
dormi sous le regard de ce dieu-l....

Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai
 ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hlas! non,
elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop
trange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, tendue
avec une grce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la
nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangs en
grandes coques lustres. Ses bras ambrs, dlicats et jolis, sortaient
jusqu' l'paule de ses manches larges.

Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire, se disait
Chrysanthme. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une clinerie
de petit chat, elle coula vers moi ses yeux brids, me demandant
pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprs
d'elle.




XI


                    14 juillet.

Jour de la fte nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois
en notre honneur et salves d'artillerie.

Hlas! je songe beaucoup, toute la journe,  ce 14 juillet de l'an
dernier, pass dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison
familiale, la porte ferme aux importuns, tandis que la foule en gat
hurlait dehors; j'tais rest jusqu'au soir assis  l'ombre d'une
treille et d'un chvrefeuille, sur un banc o jadis, pendant les ts de
mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de
faire mes devoirs.--Oh! ce temps o je _faisais mes devoirs_... avais-je
assez la tte ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forts
tropicales devines en rve.... A cette poque, aux environs de ce banc
de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines btes
d'araignes noires habitaient, toujours au guet, le nez  leur fentre,
prtes  sauter sur les moucherons tourdis ou le mille-pattes en
promenade. Et un de mes amusements tait de prendre un brin d'herbe, ou
la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,
ces araignes dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, trs
mystifies, croyant avoir affaire  quelque proie,--tandis que je
retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'anne
dernire, m'tant rappel ce temps  jamais envol des thmes et des
versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouv les mmes
araignes (ou du moins les filles des anciennes) postes dans les mmes
trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des
lichens, il m'tait revenu mille souvenirs des premiers ts de ma vie,
souvenirs qui avaient dormi pendant des annes contre ce vieux mur,
l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et
passe, c'est un surprenant mystre que cette constance de la nature 
reproduire toujours de la mme faon ses plus infimes dtails: les mmes
varits particulires de mousses reverdissent pendant des sicles
prcisment aux mmes places, et les mmes petits insectes font chaque
t, aux mmes endroits, les mmes choses....

Je reconnais que cet pisode d'enfance et d'araignes arrive drlement
au milieu de l'histoire de Chrysanthme. Mais l'interruption saugrenue
est absolument dans le got de ce pays-ci; elle se pratique en tout,
dans la causerie, dans la musique, mme dans la peinture; un paysagiste,
par exemple, ayant achev un tableau de montagnes et de rochers,
n'hsitera jamais  tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un
losange, un encadrement quelconque, dans lequel il reprsentera
n'importe quoi d'incohrent et d'inattendu: un bonze jouant de
l'ventail, ou une dame prenant une tasse de th. Rien n'est plus
japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre  propos.

D'ailleurs, si je me suis remis en mmoire tout cela, c'tait pour me
mieux marquer  moi-mme la diffrence entre ce 14 juillet de l'an
dernier, si tranquille, au milieu de choses familires connues depuis
mon entre au monde,--et celui-ci, plus agit, au milieu de choses
tranges.

Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides
nous entranent  toutes jambes, Yves, Chrysanthme et moi,  la file
indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entranent jusqu'
l'autre bout de Nagasaki, et l nous dposent au pied d'un escalier de
gants qui monte tout droit dans la montagne.

C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est
large comme pour donner accs  tout un corps d'arme; il est imposant
et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste
absolument avec les mivreries d'alentour.

Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthme nonchalante, faisant la
fatigue sous son ombrelle de papier o des papillons roses sont peints
sur un fond noir. En nous levant toujours, nous passons sous d'normes
portiques religieux, en granit galement, d'une forme rude et primitive.
En vrit ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules
choses un peu grandioses que ce peuple ait imagines; elles tonnent, on
ne les dirait pas japonaises.

Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces
immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il
n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthme qui jettent
une couleur un peu gaie, un peu clatante.

Nous traversons la premire cour du temple, dans laquelle sont deux
tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand
cheval de jade. Puis, sans nous arrter au sanctuaire, nous tournons 
main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse 
mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en franais:
la _maison de th des Crapauds_.

C'est l que nous conduisait Chrysanthme. Nous prenons place  une
table, sous une tente de toile noire orne de grandes lettres blanches
(aspect funraire),--et deux _mousms_ trs rieuses s'empressent  nous
servir.

_Mousm_ est un mot qui signifie jeune fille ou trs jeune femme. C'est
un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce
mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drle comme elles en
font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonne comme est
la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en franais
qui le vaille.

Un Watteau japonais a d tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est
d'une paysannerie un peu cherche, mais charmante. Elle est  l'ombre,
sous la retombe d'une vote de grands arbres trs feuillus; tout 
ct, dans un lac en miniature, rsident quelques crapauds auxquels elle
a emprunt son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promnent et
chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels
les plus mignons orns de gardnias en fleur. De temps  autre, l'un
d'eux nous fait part d'une rflexion qui lui vient: Couac, avec une
voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds
franais.

Sous la tente de cette maison de th, on est comme  un balcon avanc de
la montagne, surplombant de trs haut la ville gristre et ses faubourgs
enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,
partout accrochs, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois
d'une grande fracheur, ayant les feuillages dlicats et un peu
uniformes des rgions tempres. Puis nous apercevons, sous nos pieds,
la rade profonde, en raccourci et en biais, rtrcie en une effroyable
dchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au
fond, trs bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,
bien petits et comme crass, les navires de guerre, les paquebots et
les jonques, pavoiss aujourd'hui  toutes leurs pointes. Sur le vert
fonc, qui est la nuance dominante des choses, se dtachent clatants
ces milliers de chiffons d'tamine qui sont des emblmes de
nations,--tous dehors, tous dploys en l'honneur de la France
lointaine.

Le plus rpandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc 
boule rouge: il reprsente cet _Empire du Soleil Levant_ o nous sommes.

A part trois ou quatre mousms l-bas, qui s'exercent  tirer de l'arc,
il n'y a gure que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne
alentour est silencieuse.

Chrysanthme, ayant achev sa cigarette et sa tasse de th, dsire se
refaire la main, elle aussi,  cet exercice de l'arc, encore en honneur
parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du
tir, lui choisit ses meilleures flches, emplumes de blanc et de
rouge,--et la voil visant, trs srieuse. Le but est un cercle, trac
au milieu d'un tableau o sont peintes en grisaille des chimres
effrayantes dans des nuages.

Elle est adroite, Chrysanthme, c'est certain, et nous l'admirons, comme
elle l'avait souhait.

Yves, habile d'ordinaire  tous les jeux d'adresse, veut essayer  son
tour et russit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille
mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts  elle,
ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et
sur la corde, pour lui enseigner la bonne manire.... Jamais ils ne
m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupe; ils le sont
tellement mme, que je m'inquiterais, si j'tais moins sr de mon brave
frre, et si d'ailleurs cela ne m'tait absolument gal.

Dans la tranquillit de ce jardin, dans le silence tide de ces
montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout 
coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations
de mtal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus
effroyable: _Boum!_ apport par une bouffe de la brise qui se lve.

--_Nippon Kan!_ nous explique Chrysanthme.

Et elle reprend ses flches, empenneles de vives couleurs. _Nippon
Kan_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui rsonne!--C'est la
cloche monstrueuse d'une bonzerie, situe dans un faubourg au-dessous de
nous.--Eh bien! il est puissant, l'airain japonais! Aprs qu'il a fini
de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un
frmissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable
dans l'air.

Je suis forc de reconnatre que Chrysanthme est gentille, lanant ses
flches, la taille cambre en arrire pour mieux bander son arc; les
manches pagodes releves jusqu'aux paules, laissant nus les bras
gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la
couleur. On entend filer chaque flche avec un bruissement d'aile
d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touch, toujours....

La nuit venue et Chrysanthme remonte  Diou djen-dji, nous traversons,
Yves et moi, la _concession_ europenne, pour rentrer  bord et
reprendre la garde jusqu' demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant
une odeur d'absinthe, tout est pavois et on tire des ptards en
l'honneur de la France. Des files de djins passent, tranant, de toute
la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui
jouent de l'ventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre
Marseillaise partout; des marins anglais la chantent durement du
gosier, sur un mouvement tranant et funbre comme leur God Save. Dans
tous les bars amricains, les pianos mcaniques la jouent aussi pour
attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....

Ah! un dernier souvenir drle, qui me revient de cette soire-l. En
rentrant, nous nous tions fourvoys tous deux dans une rue habite par
une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,
luttant contre une bande de toutes petites mousms, htares de douze ou
quinze ans, qui, comme taille, lui venaient  la ceinture, et le
tiraient par ses manches, voulant le mener  mal. En se dgageant de
leurs mains, il disait Oh! par exemple! au comble de l'tonnement et
de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bbs, et dj si
effrontes.




XII


                    18 juillet.

Ils sont quatre  prsent, quatre officiers de mon bord, maris comme
moi et habitant, un peu moins haut, dans le mme faubourg. C'est mme
une aventure trs commune. Cela s'est fait sans dangers, sans
difficults, sans mystres, par l'entremise du mme Kangourou.

Et naturellement nous recevons toutes ces dames.

D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, marie
au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que
Campanule et ressemble  un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,
celle-ci, marie  X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le
couple amoureux et insparable; les seuls qui vont pleurer peut-tre
quand l'heure du dpart viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur
Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame
Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et
dj femme, importante, ptulante, commre. Dans mon enfance, on me
menait quelquefois au thtre des _Animaux savants_; il y avait l une
certaine madame de Pompadour, un grand premier rle, qui tait une
guenon empanache et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.

Le soir, tout ce monde vient gnralement nous chercher, pour une grande
promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortge. Ma femme, 
moi, plus srieuse, plus triste, plus distingue peut-tre, appartenant,
je crois,  une classe un peu meilleure, s'essaie  jouer  la matresse
de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous
ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs
rvrences articules, tombant  quatre pattes, en trois temps, devant
Chrysanthme, la reine de cans.

On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras
dessus bras dessous,  la queue leu leu, portant toujours, au bout de
btonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est
gentil, parat-il....

Il faut descendre par cette espce de rue, ou plutt de chemin en
dgringolade de chvre, qui mne dans le vieux Nagasaki japonais,--avec
la perspective, hlas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;
remonter toutes les marches, toutes les pentes o l'on glisse, toutes
les pierres o l'on trbuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher
et de dormir.--On descend dans l'obscurit, sous des branches, sous des
feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes
jetant peu de lumire sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,
quand la lune est absente ou voile.

Enfin on arrive en bas, et l brusquement, sans transition, on dbouche
en plein Nagasaki, dans une rue longue et illumine, encombre de monde,
o passent  toutes jambes des djins qui crient, o brillent et
tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et
le mouvement, tout  coup, aprs la paix de notre faubourg silencieux.

Ici, pour le dcorum, il faut se sparer de nos femmes. Elles se
prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles  la
promenade. Et nous suivons par-derrire, avec des airs dtachs. Ainsi
vues de dos, elles sont trs mignonnes, les poupes, avec leurs chignons
si bien faits, leurs pingles d'caille si coquettement mises. Elles
tranent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures
de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tourns en dedans,
ce qui est une chose de mode et d'lgance. A toute minute on entend
leurs clats de rire.

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les
Japonaises, des petites nuques dlicieuses. Et surtout elles sont
drles, ainsi ranges en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:
Nos petits chiens savants, et le fait est qu'il y a beaucoup de cela
dans leur manire.

Il est pareil d'un bout  l'autre, ce grand Nagasaki o brlent tant de
quinquets  ptrole, o papillotent tant de lanternes de couleur, o
passent tant de djins drats. Toujours les mmes rues troites, bordes
des mmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mmes
boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,
aussi lmentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y
brocante, qu'il s'agisse d'taler de fines laques d'or, des potiches
merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des
guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs
bibelots prcieux ou grossiers, jambes nues jusqu' la ceinture,
montrant  peu prs ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le
torse, pudiquement. Et toute sorte de petits mtiers impayables exercs
 la vue du public,  l'aide de procds primitifs, par des artisans 
l'air bonhomme.

Oh! les talages tranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes
dans ces bazars!

Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens 
pied, ou des gens trans dans les petits chars comiques des
hommes-coureurs. Quelques Europens par-ci par-l, chapps des bateaux
de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)
s'essayant  porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter  la
robe nationale un chapeau melon d'o s'chappent les longues mches de
leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des
marchandages, des bibelots,--des rires....

Dans les bazars, nos mousms font chaque soir beaucoup d'achats; comme
aux enfants gts, tout leur fait envie, les jouets, les pingles, les
ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une  l'autre, elles se prsentent
des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,
par exemple, choisit pour Chrysanthme une lanterne ingnieusement
imagine, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un
mcanisme invisible, dansent une ronde perptuelle autour de la flamme.
Chrysanthme, en change, donne  Campanule un ventail magique dont les
peintures reprsentent  volont des papillons voltigeant sur des fleurs
de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des
nuages noirs. Touki offre  Sikou un masque en carton reprsentant la
figure bouffie de Da-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une
longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive  produire
une sorte de gloussement de dindon, tout  fait extraordinaire. Toujours
du bizarre  outrance, du saugrenu macabre; partout des choses 
surprise qui semblent tre les conceptions incomprhensibles de
cervelles tournes  l'envers des ntres....

Dans les maisons de th en renom, o nous finissons nos soires, les
petites servantes  prsent nous saluent  l'arrive avec un air de
connaissance respectueuse, comme une des bandes menant  Nagasaki la
grande vie. L, ce sont des causeries  btons rompus dont le sens
souvent chappe, des quiproquos sans fin  mots tranges--dans des
jardinets clairs aux lanternes, auprs de bassins  poissons rouges o
il y a des petits ponts, des petits lots et des petites tours en ruine.
On nous sert du th, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le got
ne rappelle rien de connu, des boissons tranges  la neige et  la
glace, ayant got de parfums ou de fleurs.

Pour raconter fidlement ces soires-l, il faudrait un langage plus
manir que le ntre; il faudrait aussi un signe graphique invent
exprs, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait
au lecteur le moment de pousser un clat de rire,--un peu forc, mais
cependant frais et gracieux....

Et, la soire finie, il s'agit de s'en retourner l-haut....

Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel
toil ou lourd d'orage, en tranant par la main sa mousm qui s'endort,
pour aller regagner,  mi-montagne, sa maison juche et son lit de
nattes....




XIII


Le plus fin de nous tous a t Louis de S.... Jadis ayant pratiqu le
Japon et s'y tant mari, il se contente aujourd'hui d'tre l'ami de nos
femmes; il en est le _Komodachi taksan taka, l'ami trs haut_ (comme
elles disent  cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu
d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident
intime; il trouble ou raccommode  volont nos mnages et se divertit
beaucoup  nos dpens.

Cet _ami trs haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner
ces petites cratures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec
mon frre Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma
propritaire), il complte cet assemblage disparate que nous sommes.




XIV


M. Sucre et madame Prune*, mon propritaire et sa femme, deux
impayables, chapps de paravent, habitent au-dessous de nous, au
rez-de-chausse. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de
quinze ans, Oyouki, l'amie insparable de Chrysanthme.

*_En japonais: Sato-San et Oum-San._

Confits tous deux en dvotion shintoste; toujours  genoux devant leur
autel familial; toujours occups  dire aux Esprits leurs longues
oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour
d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs
moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faence peinturlure,
des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent trs
bon.

M. Sucre, silencieux, peu visiteur, dessch comme une momie dans sa
robe de coton bleu. crivant beaucoup (ses mmoires, je pense) avec un
pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz
lgrement teintes de gristre.

Madame Prune, empresse, obsquieuse, rapace, les sourcils
rigoureusement rass, les dents soigneusement laques de noir, ainsi
qu'il convient  une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant 
quatre pattes  l'entre de notre logis, pour nous offrir quelque
service.

Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entres intempestives
(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffe de
jeunesse mignarde et de gat drle, comme un vivant clat de rire.
Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moiti bb, moiti jeune
fille. Et de si bonne amiti,  propos d'un rien vous embrassant 
pleine bouche, avec ses grosses lvres ballantes qui mouillent un peu,
mais qui sont bien fraches, bien rouges....




XV


Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brlent devant le
Bouddha dor nous procurent la compagnie de toutes les btes des jardins
d'alentour. Les phalnes, les moustiques, les cigales et d'autres
insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde
est chez nous.

Et c'est drle, quand se prsente quelque sauterelle imprvue, quelque
scarabe sans gne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de
voir de quelle manire Chrysanthme les signale  mon indignation,--en
me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: Hou! la tte
baisse, avec une moue particulire et un regard scandalis. Il y a un
ventail exprs, qui sert  les pousser dehors.




XVI


Ici, je suis forc de reconnatre que, pour qui lit mon histoire, elle
doit traner beaucoup....

A dfaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir
y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de
la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A
dfaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillit reposante de
ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de
Chrysanthme, auquel je commence  trouver quelque charme, faute de
mieux, dans le silence de ces belles soires d't....

Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a t
lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles
lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,
dans les fouillis pais de ces arbres.... Et, du haut de notre vranda,
comme cette ville tait jolie  regarder dormir!...

Mon Dieu, cette petite Chrysanthme, je ne la dteste pas, en
somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dgot
physique ni haine, l'habitude finit par crer une espce de lien malgr
tout....




XVII


Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, ternel, qui sort nuit
et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, 
n'importe quelle heure brlante de la journe,  n'importe quelle heure
frache de la nuit. Au milieu de la rade, ds notre arrive, nous
l'avions entendu qui nous venait  la fois des deux rives, des deux
murailles de vertes montagnes. Il est obsdant, infatigable; il est
comme la manifestation, le bruit mme de la vie spciale  cette rgion
de la terre. Il est la voix de l't dans ces les; il est un chant de
fte inconscient, toujours gal  lui-mme, et ayant constamment l'air
de s'enfler, de s'lever, dans une plus grande exaltation du bonheur de
vivre.

Il est, pour moi, le bruit caractristique de ce pays,--avec le cri de
cette espce de gerfaut qui, lui aussi, avait salu notre entre au
Japon. Au-dessus des valles et des baies profondes, ces oiseaux
planent, en poussant de temps  autre leurs trois: Han! han! han! d'un
timbre triste, comme au comble de l'tonnement pnible, de la
douleur.--Et les montagnes rptent leur cri.




XVIII


Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthme et la
petite Oyouki; je crois mme que, dans mon mnage, leur intimit est ce
qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'o rsultent des
situations imprvues et des choses impayables. Lui, apportant sa
dsinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frle
maisonnette de papier,  ct de ces mousms aux manires prcieuses;
grand garon large,  voix brve et grave, entre deux toutes petites 
voix d'oiseau qui le mnent  leur gr, le font manger avec des
baguettes; lui apprennent le pigeon vole japonais,--et le
trichent,--et se disputent,--et se pment de rire.

Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthme et lui. Mais
j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite pouse
de hasard puisse jamais amener un trouble un peu srieux entre ce
frre et moi.




XIX


Ma famille japonaise, trs nombreuse et se produisant beaucoup;--un
grand lment de distraction pour les officiers du bord qui me visitent
l-haut, surtout pour le _komadachi taksan taka (l'ami d'une extrme
hauteur)_.

Une belle-mre charmante, tout  fait femme du monde; des petites
belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.

J'ai mme, au second degr, un cousin pauvre qui est djin.--On hsitait
 m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la
prsentation, nous avons chang un sourire de connaissance: c'tait
415!

Sur ce pauvre 415, mes amis,  bord, font des gorges chaudes,--un
surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit
Charles N***, dont la belle-mre a t quelque chose comme concierge, ou
peu s'en faut,  la porte d'une pagode.

Moi, qui fais grand cas de l'agilit et de la force, j'apprcie au
contraire ce parent-l.

Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois
que j'ai quelque course presse  faire, je prie madame Prune d'envoyer
en bas,  la station des djins, retenir mon cousin.




XX


J'arrivais  Diou-djen-dji  l'improviste, aujourd'hui, par un midi
brlant. Au pied de notre escalier tranaient les socques de bois de
Chrysanthme et ses sandales de cuir verni.

Chez nous, en haut, tout tait ouvert, avec des stores en bambou
abaisss du ct du soleil;  travers leur tissu clair entraient l'air
chaud et la lumire d'or. Cette fois, c'taient des lotus que
Chrysanthme avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombrent,
ds l'entre, sur ces grands calices roses.

Elle dormait, elle, tendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil
de sieste.

...Quelle forme  part ils ont toujours, ces bouquets arrangs par
Chrysanthme: quelque chose de difficile  dfinir, une sveltesse
japonaise, une grce apprte que nous ne saurions pas leur donner.

...Elle dormait  plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses
pingles d'caille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps
couch. La petite trane de sa tunique prolongeait en queue sa personne
dlicate. Ses bras taient tendus en croix, ses manches dployes comme
des ailes--et sa longue guitare gisait  son ct.

Elle avait un air de fe morte. Ou bien encore elle ressemblait 
quelque grande libellule bleue qui se serait abattue l et qu'on y
aurait cloue.

Madame Prune, qui tait monte derrire moi, toujours empresse,
officieuse, manifesta par gestes des sentiments indigns, en voyant
cette rception insouciante de Chrysanthme  son seigneur et
matre,--et s'avana pour la rveiller.

--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me
plat mieux ainsi!

J'avais laiss mes chaussures en bas, suivant l'usage,  ct des petits
socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout
doucement, pour aller m'asseoir sous la vranda.

Quel dommage que cette petite Chrysanthme ne puisse pas toujours
dormir: elle est trs dcorative, prsente de cette manire,--et puis,
au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-tre, qui sait? si j'avais le
moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tte et dans son
coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de
pousser plus loin l'tude de cette langue japonaise, je l'ai nglige,
tant j'ai senti l'impossibilit de m'y intresser jamais....

Assis sous ma vranda, je regardai  mes pieds les temples et les
cimetires, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baign
de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui
tremblait comme une fivre de l'air. Tout cela tait calme, lumineux et
chaud....

Eh bien, pourtant, pas assez,  mon gr! Qu'y a-t-il donc de chang sur
terre? Les midis brlants d't, ceux que je retrouve dans mes souvenirs
lointains, avaient-encore plus d'clat, encore plus de soleil; le Baal
autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que
tout ceci n'est qu'une copie ple de ce que j'ai connu dans mes
premires annes, une copie  laquelle quelque chose manque. Et
tristement je me demande  moi-mme: la splendeur des ts, est-ce que
vraiment ce n'est que cela,--_n'tait-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une
erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses plir
encore?...

...Derrire moi, une petite musique triste, triste  faire
frissonner,--et grle, grle autant que le chant des cigales,--commena
de se faire en sourdine, puis s'leva, gmissante, comme la plainte
mivre de quelque me japonaise en peine et en angoisse dans l'air
silencieux de midi: Chrysanthme et sa guitare, qui s'veillaient
ensemble....

Et il me plut que cette ide lui ft venue, de me faire de la musique,
me voyant l, au lieu de s'empresser  me dire bonjour. (A aucun moment
je ne me suis impos la contrainte d'avoir l'air un peu pris d'elle;
mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous
sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire
et, de la main, je lui fis signe: Allons, joue encore. Cela m'amuse
d'couter ta petite improvisation trange.--C'est singulier que la
musique de ce peuple rieur puisse tre si plaintive. Mais, dcidment,
celle que fait Chrysanthme mrite d'tre entendue.... O donc a-t-elle
pris cela? Quels indicibles rves,  jamais mystrieux pour moi, passent
dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manire?...

...Tout  coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec,
sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte,
apparat un imbcile en complet de drap gris qui nous fait la rvrence.

--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez  point,
au moment o j'allais presque me monter l'imagination pour des choses
japonaises!...

C'tait une petite note de blanchissage, que M. Kangourou dsirait nous
prsenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose
correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.




XXI


En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous,
on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de
jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers
qui s'en vont vers les cimes  travers les plantations de th, les
buissons de camlias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes
tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetires; depuis des sicles
et des sicles, on monte l des morts.

Mais ces spultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il
semble que, chez ce peuple enfantin et lger, la mort mme ne se prenne
pas srieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des
lotus, ou des bornes funraires avec des inscriptions d'or; elles se
tiennent groupes dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des
terrasses naturelles agrablement situes; on y arrive gnralement par
de longs escaliers de pierre tapisss de mousse, en passant de temps en
temps sous quelqu'un de ces portiques sacrs dont la forme, toujours la
mme, est rude et simple, et qui sont une rduction de ceux des temples.

Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques
qu'elles n'effraient pas, mme la nuit. C'est une rgion de cimetires
abandonns. Les morts qu'on avait cachs l-dessous se sont fondus dans
la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux
petits bouddhas rongs par le lichen, semblent ne plus tre que
l'attestation de sries d'existences antrieures aux ntres et tout 
fait perdues dans le recul mystrieux des temps.




XXII


Les repas de Chrysanthme sont une invraisemblable chose.

Cela commence le matin, au rveil, par deux petits pruneaux verts des
haies, confits dans du vinaigre et rouls dans de la poudre de sucre.
Une tasse de th complte ce djeuner presque traditionnel au Japon, le
mme que l'on mange en bas chez madame Prune, le mme que l'on sert aux
voyageurs dans les htelleries.

Cela se continue dans le courant du jour par deux dnettes trs
drlement ordonnes. De chez madame Prune, o ces choses se cuisinent,
on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques
tasses  couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue
en sauce, un bonbon sal, un piment sucr.... A tout cela, Chrysanthme
gote du bord des lvres,  l'aide de ses petites baguettes, en relevant
le bout de ses doigts avec une grce affecte. A chaque mets elle fait
une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles aprs,
avec horreur.

Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais
ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire
ni au nord, c'est le dessert et la faon de le manger: aprs tant de
petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cercle de cuivre,
une cuve norme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz
cuit  l'eau pure; Chrysanthme en remplit un trs grand bol
(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse
avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette
bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol  ses lvres et
enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au
fond de son gosier.

Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les
dernires miettes tombes sur ces nattes si blanches dont rien ne doit
ternir jamais l'irrprochable nettet. La dnette est termine.




XXIII


                    2 aot.

En bas, dans la ville,  un carrefour, une chanteuse des rues s'tait
installe; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous tions arrts
comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthme et moi.

Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et
chantait, en roulant les yeux d'une manire froce comme un virtuose
excutant des difficults. Elle baissait la tte, se rentrait le menton
dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps;
elle arrivait  se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux
crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'o (ce qui est la
grande manire thtrale, le dernier mot de l'art pour interprtation
des morceaux tragiques).

Yves lui jeta un regard indign:

--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son
tonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un
monstre!...

Et il me regarda, presque pouvant par cette petite, anxieux de savoir
ce que j'en pensais.

D'ailleurs il tait de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves,
parce que je l'avais oblig  sortir coiff de certain chapeau de
paille,  bords trs relevs, qui ne lui plat pas.

--Il te va trs bien, Yves, je t'assure.

--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble  un _nid de pie_, moi je
trouve!

Comme diversion  cette chanteuse et  ce chapeau, voici maintenant un
cortge, qui nous arrive du bout de la rue l-bas, quelque chose comme
un enterrement. Des bonzes marchent en tte, vtus de robes en gaze
noire,--un air de prtres catholiques; le principal personnage du
dfil, le mort, vient par-derrire, assis dans une sorte de petit
palanquin ferm, tout  fait gentil. Suivent une bande de mousms,
cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans
des vases de forme sacre, les lotus artificiels  ptales d'argent qui
sont de rigueur pour les funrailles; puis de belles dames marchent
aprs, minaudires, touffant des envies de rire, sous des parasols o
sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....

Les voici tout prs de nous, il faut nous ranger pour leur faire
place.--Et Chrysanthme tout  coup prend un air de circonstance; Yves
se dcouvre, te son _nid de pie_....

C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais...
cela en avait si peu l'air....

Le cortge va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans
la verte montagne toute peuple de tombes. L, on dposera dans la terre
cet infortun bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et
ses fleurs en papier argent. Enfin!... au moins il sera dans un lieu
agrable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....

On s'en reviendra, moiti riant, moiti pleurnichant.

Demain, on n'y pensera plus.




XXIV


                    4 aot.

La _Triomphante_, qui tait sur rade, presque au pied des collines o ma
maison est perche, entre aujourd'hui au bassin, pour rparer ses flancs
raills pendant le long blocus de Formose.

Et me voici fort loin de chez moi,  prsent; oblig de traverser en
canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthme, car ce bassin est
situ sur la rive oppose  Diou-djen-dji. Il est creus dans une petite
valle, troite et profonde; toute sorte de verdures se penchent
au-dessus, des bambous, des camlias, des arbres quelconques; notre
mture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'tre accroches dans les
branches.

Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne  l'quipage la
facilit de sortir clandestinement  n'importe quelle heure de la nuit,
et nos matelots ont li des relations avec toutes les petites filles des
villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.

Ce sjour, cette libert trop grande m'inquitent pour mon pauvre
Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tte.

D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthme.

C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-l ne me soit pas venu
plutt  moi, puisque j'ai tant fait que de l'pouser....




XXV


Je continue, malgr la distance plus grande, d'aller chaque jour 
Diou-djen-dji. La nuit tombe, quand les quatre mnages amis du mien
sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante
hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dgringolant aux
lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.

Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements
semblables, mmes stations devant les talages baroques, mmes boissons
sucres servies dans les mmes jardinets. Mais notre bande est souvent
trs augmente; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous
confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et
enfin des amies, des petites invites de dix ou douze ans quelquefois,
fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousms ont dsir se
montrer polies.

Oh! l'tonnante petite compagnie que nous tranons  notre suite, dans
les maisons de th, le soir! Les impayables minois, les piquets de
fleurs drlement plants sur des ttes enfantines et comiques!--On
dirait d'un vrai pensionnat de mousms en rcration de nuit sous notre
surveillance.

Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez
nous,--Chrysanthme poussant de gros soupirs d'enfant fatigu,
s'arrtant  chaque marche, s'appuyant  nos bras.

Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de
Chrysanthme, puis redescend encore une fois, par le versant qui mne
aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner
la _Triomphante_.

Nous,  l'aide d'une sorte d'anneau  secret, nous ouvrons la porte de
notre jardin, o les pots de fleurs de madame Prune, aligns dans
l'obscurit, rpandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons
ce jardin, au clair de lune ou des toiles, et nous montons chez nous.

S'il est trs tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en
rentrant tous nos panneaux de bois tirs et ferms par les soins de M.
Sucre (prcaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une
vraie chambre europenne.

Il y a, dans cette maison ainsi calfeutre, une trange odeur mle 
celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune,
qui est monte du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque
une ftidit de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, dispos pour notre
coucher, descend du plafond avec un air de vlum mystrieux. Le Bouddha
dor sourit toujours devant ses veilleuses qui brlent; quelque phalne
habitue du logis, qui dormait dans le jour colle  notre plafond,
tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes
grles. Et sur le mur, plaque, les pattes en toile, sommeille quelque
grosse araigne des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le
soir.--Hou! fait Chrysanthme, indigne, en me la dsignant du bout de
son doigt.--Vite, l'ventail consacr aux btes, pour la chasser
dehors....

Autour de nous rgne un silence qui serre presque le coeur, aprs tous
ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousms qui viennent
de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi.




XXVI


Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on
ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons
japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la
mmoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits
nous arrivent les uns aprs les autres, par sries, plus ou moins
touffs, plus ou moins lointains.

Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent trs mal,
grincent, font tapage dans leurs rainures uses.

Les ntres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il
faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissires, pour
clore compltement l'espce de halle ouverte que nous habitons. En
gnral, c'est Chrysanthme qui se charge de ce soin de mnagre,
peinant beaucoup, se pinant les doigts souvent, et trs malhabile avec
ses mains trop petites qui n'ont jamais travaill de leur vie.

Aprs, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grce, elle laisse
tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue,
qui a les mmes manches pagodes, la mme forme, moins la trane, et
qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur
assortie.

La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les pingles,
qui sont dpiques et couchent prs de nous dans une bote en laque.

Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de
s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent
tre subies.

Chrysanthme, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine bote carre,
en bois rouge, qui contient un petit pot  tabac, un petit fourneau de
porcelaine avec des charbons toujours allums,--et enfin un petit vase
en bambou pour dposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la bote
 fumer de madame Prune, et ailleurs, les botes  fumer de tous les
Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les
mmes choses disposes de la mme faon,--et partout, au milieu des
appartements pauvres ou riches, tranent par terre.)

Le mot pipe est bien trivial et surtout bien gros pour dsigner ce
mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un rcipient
microscopique, on met une seule pince de tabac blond, hach plus menu
que des fils de soie.

Deux bouffes, trois au plus; cela dure  peine quelques secondes, et la
pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau trs
fort contre le rebord de la bote  fumer, pour faire tomber cette
cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout,
dans chaque maison,  n'importe quelle heure de la nuit ou du jour,
drle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits
caractristiques de la vie humaine....

--_Anata, nomimas!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthme.

Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaante, elle prsente  mes
lvres, avec une rvrence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser,
par courtoisie; mais c'est cre, dtestable....

Maintenant, avant de m'tendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais
rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du ct du sentier dsert,
l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse
passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attards ou
d'autres phalnes tourdies.

Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand
violon sec; les bruissements les plus lgers y grandissent, s'y
dfigurent, y deviennent inquitants. Sous la vranda, deux petites
harpes oliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de
lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors,
jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande
musique ternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend,
comme un galop de sorcire, passer la bataille  mort des chats, des
rats et des hiboux....

...Plus tard, aux dernires heures de la nuit, Chrysanthme ira fermer
sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain
vent plus frais qui monte jusqu' nous, de la mer et de la rade
profonde, avec l'extrme matin.

Auparavant elle se sera bien leve trois fois au moins, pour fumer:
ayant bill  la manire des chattes, s'tant tire, ayant contourn
dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains
gracieuses, elle se redresse rsolument, pousse des plaintes de rveil
trs enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze,
remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffes de la chose cre
et dplaisante.

Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la bote, pour secouer la cendre.
Dans la sonorit nocturne, cela fait un bruit terrible--qui rveille
madame Prune, c'tait fatal. Et voil madame Prune prise d'une envie de
fumer, elle aussi, absolument suggestionne;--alors,  ce bruit d'en
haut, rpond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout  fait
pareil, exasprant et invitable comme un cho.




XXVII


Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les
panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de
quelque petit marchand de fruits, parcourant ds l'aube notre haut
faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort,  cette fte
de la lumire revenue.

Surtout, il y a la longue prire de madame Prune qui, d'en bas, nous
arrive  travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule,
rgulire et berante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts
d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela
se psalmodie abondamment; de temps  autre, quand les esprits lasss
n'coutent plus, cela s'accompagne de battements de mains trs secs--ou
bien des sons grles de certain claquebois qui se compose de deux
disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prire;
c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le blement d'une
vieille bique en dlire....

_Aprs s'tre lav les mains et les pieds, disent les saints livres, on
invoquera le grand Dieu Ama-Trace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance
de l'empire Japonais; on invoquera les mnes de tous les dfunts
empereurs qui drivent de lui; les mnes ensuite de tous ses anctres
personnels, jusqu'aux gnrations les plus recules; les Esprits de
l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les
Esprits spulcraux du pays des racines, etc., etc._

Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, 
Ama-Trace-Omi-Kami, roi de puissance. Protgez sans cesse votre peuple
qui est prt  se sacrifier  la patrie. Accordez-moi de devenir trs
sainte comme vous tes et faites-moi la grce de chasser de mon esprit
les ides obscures. Je suis lche et pcheresse: expulsez mes lchets
et mes pchs comme le vent du nord emporte la poussire dans la mer.
Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des salets dans
la rivire de Kamo.--Faites-moi la grce de devenir la plus riche femme
du monde.--Je crois en votre lumire qui se rpandra sur la terre et
l'claircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grce de
conserver la sant de ma famille,--et surtout la mienne,  moi, qui, 
Ama-Trace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-mme, etc., etc.

Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste
interminable des anctres.

De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout
cela, vite  perdre haleine, sans en rien omettre.

Et c'est bien trange  entendre;  la fin, on ne dirait plus un chant
humain; c'est comme une srie de formules magiques qui s'chapperaient,
se dvideraient d'un rouleau inpuisable, pour prendre leur vol dans
l'air. Par son tranget mme et par sa persistance d'incantation, cela
arrive  produire, dans ma tte encore endormie, une sorte d'impression
religieuse.

Et chaque jour je m'veille au bruit de cette litanie shintoste qui
vibre au-dessous de moi dans la sonorit exquise des matins
d't,--tandis que nos veilleuses s'teignent devant le Bouddha
souriant, tandis que l'ternel soleil,  peine lev, envoie dj, par
les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent
notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues
flches d'or.

C'est  ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre  quatre jusqu'
la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rose,--et regagner mon
navire.

Hlas! Autrefois c'tait le chant du muezzin qui me rveillait, les
matins sombres d'hiver, l-bas dans le grand Stamboul enseveli....

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XXVIII


Chrysanthme a apport peu de bagage avec elle, sachant bien que notre
mariage ne durera pas.

Elle a plac ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches
fermes qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement
(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas dmontable).
Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les
tagres, les compartiments intrieurs, en bois finement menuis, sont
disposs d'une manire trop cherche, trop ingnieuse, qui veille des
craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dpose l
les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires
pourraient bien, d'elles-mmes, vous les escamoter.

Parmi les affaires de Chrysanthme, ce qui m'amuse  regarder, c'est la
bote consacre aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de
fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image colorie d'une
usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art
exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthme la prfre  d'autres
mignonnes botes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possde.

--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousm: de
l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, trs mince,
taill en longues bandes troites; de bizarres enveloppes, o l'on
introduit ce papier (aprs l'avoir repli sur lui-mme une trentaine de
fois), et qui sont ornes de paysages, de poissons, de crabes ou
d'oiseaux.

Sur des lettres anciennes, qui sont l,  elle adresses, je sais
reconnatre les deux caractres qui signifient son nom: Kikou-San
(Chrysanthme madame). Et quand je l'interroge, elle me rpond en
japonais, avec un air de femme srieuse:

--Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.

Oh! ces amies de Chrysanthme, quels minois elles ont! Il y a leurs
portraits, dans cette mme bote; leurs photographies, colles sur des
_cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de
Nagasaki: des petites personnes qui taient faites pour figurer
gentiment dans des paysages d'ventail et qui se sont efforces d'avoir
un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tte en leur
disant: Ne bougeons plus.

Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les
rponses que leur fait ma mousm....




XXIX


                    10 aot.

Ce soir, grande pluie; nuit paisse et noire. Vers dix heures, revenant
d'une de ces maisons de th  la mode que nous frquentons beaucoup,
nous arrivons, Yves, Chrysanthme et moi,  certain angle familier de la
grand'rue,  certain tournant o il faut quitter les lumires et le
bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers
 pic qui montent chez nous,  Diou-djen-dji.

L, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une
lanterne, chez une vieille marchande nomme madame Trs-Propre*, dont
nous sommes les pratiques assidues.--C'est inou la consommation que
nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures
reprsentent invariablement des papillons de nuit ou des
chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantits
normes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte
sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs
habituelles; madame Trs-Propre sait cela et nglige les lanternes
vertes ou bleues. Mais il est toujours trs difficile d'en dcrocher
une,-- cause des btonnets par o on les tient, des ficelles par o on
les attache, qui s'enchevtrent ensemble. Par des gestes outrs, madame
Trs Propre exprime combien elle est dsole d'abuser ainsi de nos
honorables moments: oh! si cela ne dpendait que d'elle-mme!... mais
voil, ces choses emmles n'ont aucune considration pour la dignit
des personnes. Avec mille singeries, elle croit mme devoir leur faire
des menaces et leur montrer le poing,  ces ficelles indbrouillables
qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous
connaissons ce mange par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille
dame, nous aussi. Chrysanthme, qui s'endort, est prise d'une srie de
petits billements de chat, qu'elle ne se donne mme pas la peine de
dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue
trs longue  l'ide de cette cte si raide qu'il va falloir cette nuit
remonter sous une pluie battante.

*_En japonais O S-San._

Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,
grimper chaque soir jusqu' ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce
logis de l-haut?...

L'onde redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins
rapides, criant gare, claboussant les pitons, projetant, en tranes
dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des
mousms et des vieilles dames, trousses, crottes, rieuses tout de mme
sous leurs parapluies de papier, changeant des rvrences et faisant
claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un
tapotement de sabots et d'un grsillement de pluie.

Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrte voyant
notre dtresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller
dposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra  notre
secours, avec tout ce qui est ncessaire  notre triste situation.

Enfin voici notre lanterne dcroche, allume, paye. En face, il y a
une autre boutique  laquelle nous nous arrtons aussi chaque soir;
c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons
toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Trs
smillante cette ptissire, et en frais de coquetterie avec nous; elle
forme vignette de paravent derrire ses piles de gteaux agrmentes de
petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et,  cause
des gouttires qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre
son talage de bonbons blancs ou roses, arrangs trs artistement sur
des branches de cyprs fines et fraches.

*_En japonais: Tki-San._

Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparat dj, cet
excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau
ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux
parapluies, emprunts  un marchand de porcelaine qui est aussi notre
parent loign. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se
servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont
drles: en papier naturellement,  plissures cires et gommes, avec
l'invitable vol de cigognes sem en guirlande tout autour.

Chrysanthme, billant de plus en plus  sa manire chatte et devenue
cline pour se faire traner, essaie de prendre mon bras:

--Mousm, pour ce soir, si tu demandais plutt ce service  Yves-San; je
suis sr que cela nous arrangerait tous les trois.

La voil donc, elle toute petite, pendue  ce trs grand, et ils
grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous claire, et
dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.

De chaque ct du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de
tout cet orage dgringolant de la montagne. La route nous parat longue
cette nuit, difficile, glissante; les sries de marches, interminables.
Des jardins, des maisons, chafauds les uns par-dessus les autres; des
terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurit, se secouent sur nos
ttes.

On dirait que Nagasaki monte en mme temps que nous,--mais l-bas, trs
loin, dans une sorte de bue qui semble lumineuse sous le noir du ciel;
il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,
de rires.

Cette pluie d't n'a pas rafrachi l'air encore. A cause de la chaleur
orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restes
ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes
toujours allumes devant les Bouddhas familiers et les autels
d'anctres;--mais tous les bons Nippons dj couchs. Sous les
traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperoit, tendus par
ranges, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou
s'ventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bbs nippons aussi, 
ct de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en
indienne bleu fonc et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.

Il y a de rares maisons o l'on s'amuse encore: de loin en loin,
par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque
danse incomprhensiblement rythme dont la gat est triste.

Voici certain puits entour de bambous, auprs duquel nous avons
l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthme.
Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le
bien reconnatre: c'est qu'il marque pour nous la moiti de la route.

Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurit et silence
profonds. Tous nos panneaux ont t ferms par les soins de M. Sucre et
de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.

Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre
encore, pour aller rder le long de la mer, en qute d'un sampan de
louage. Non, il ne retournera pas  bord ce soir; nous allons le faire
coucher chez nous. Sa petite chambre a t prvue, du reste, dans les
conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de
suite,--bien qu'il refuse, par discrtion. Entrons, dchaussons-nous,
secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombe,
et montons dans notre appartement.

Devant le Bouddha, les petites lampes brlent; au milieu de la chambre,
la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la premire impression est
bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystre,  cause
de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,
il fait toujours bon rentrer chez soi....

Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthme, trs en train 
l'ide que son grand ami va coucher prs d'elle, y met toutes ses
forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissires
trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une
chambre  part, un compartiment dans la grande bote o nous
logeons.--Je les avais crus compltement blancs, ces panneaux: eh bien,
non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en
grisaille dans ces poses invitables que l'art japonais a consacres:
l'une qui porte la tte altire et lve une jambe avec noblesse, l'autre
qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au
bout d'un mois de Japon!...

Voil donc Yves couch et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est
venu ce soir plus vite qu' moi-mme: c'est que j'ai cru remarquer des
regards trs longs, de Chrysanthme  lui, de lui  Chrysanthme.

Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une
crainte me vient  prsent d'avoir jet un certain trouble dans sa tte.
De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait
mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave  ma confiance en
lui....

On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;
des senteurs de terre mouille nous arrivent des jardins et de la
montagne. Je m'ennuie dsesprment dans ce gte ce soir; le bruit de la
petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthme
s'accroupit devant sa bote  fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans
le plus mauvais sens du mot.

Je la prendrais en haine, ma mousm, si elle entranait mon pauvre Yves
 une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-tre plus....




XXX


                    12 aot.

Les poux Y*** et Sikou-San ont divorc hier.--Le mnage Charles N*** et
Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficults avec ces petits
bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,
insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser
de leur maison, en intimidant leur propritaire (sous l'amabilit
obsquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui
venons d'Europe); les voil donc obligs d'accepter l'hospitalit de
leur belle-mre, situation bien pnible.--Et puis Charles N*** se croit
tromp. Il n'y a pas d'illusion  se faire du reste: ces partis, que
nous a procurs M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on
peut dire, des petites personnes ayant dj eu dans leur vie un lger
roman, ou mme deux. Alors, il est bien naturel de se mfier un peu....

Le mnage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.

Le mien conserve plus de dignit, non moins d'ennui. L'ide de divorcer
m'est bien venue; mais je ne vois gure de raison valable pour faire cet
affront  Chrysanthme, et puis une chose surtout m'a arrt: j'ai eu
des difficults, moi aussi, avec les autorits civiles.

Avant-hier, M. Sucre trs mu, madame Prune en pmoison, mademoiselle
Oyouki tout en larmes sont monts chez moi comme un ouragan. Les agents
de la police nipponne taient venus leur faire de grosses menaces, pour
loger ainsi, en dehors de la concession europenne, un Franais
morganatiquement mari  une Japonaise,--et la terreur les prenait
d'tre poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me
priaient de partir.

Le lendemain donc, accompagn de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_
qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'tat civil,
dans le but d'y faire une scne affreuse.

Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent compltement;
quand on est trs en colre, il faut se contenter d'employer le
_tutoiement d'infriorit_ et la _conjugaison familire_ qui est 
l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de
tous les petits fonctionnaires ahuris, je dbute en ces termes.

--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel
pourboire faut-il t'offrir, runion de petits tres plus vils que les
portefaix des rues?

Grand scandale muet, consternation silencieuse, rvrences estomaques.

--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable
personne; on ne demande pas mieux, mme Seulement, pour me soumettre aux
lois du pays, j'aurais d venir ici dclarer mon nom et celui de la
jeune personne que... avec laquelle....

--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprs, troupe
mprisable, il n'y a pas trois semaines!

Alors je prends moi-mme le registre de l'tat civil: en feuilletant, je
retrouve la page, ma signature et,  ct, le petit grimoire qu'a
dessin Chrysanthme:

--Tiens, assemble d'imbciles, regarde!

Survient un trs haut chef--petit vieux grotesque en redingote
noire--qui de son bureau coutait la scne:

--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux
officiers franais?

Je conte plus poliment mon cas  ce personnage qui se confond en
promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent  quatre
pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans
rendre les saluts.

M. Sucre et madame Prune peuvent tre tranquilles, on ne les inquitera
plus.




XXXI


                    23 aot.

Le sjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'loignement o nous
sommes de la ville, me servent de prtexte depuis deux ou trois jours
pour ne plus aller  Diou-djen-dji voir Chrysanthme.

On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Ds l'aube, une lgion de
petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dner dans des
paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux franais;
mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et
d'empress qui fait songer  des rats. Ils se faufilent d'abord sans
bruit, s'insinuent, et bientt on en trouve partout, sous la quille, 
fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, rparent.

Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplomb par des rochers et
des fouillis de verdure.

Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus trange et plus
jolie qui nous arrive: celle des scarabes et des papillons.

Des papillons extravagants, comme sur les ventails. Il y en a de tout
noirs, qui se jettent contre nous par tourderie, si lgers qu'on dirait
de grandes ailes tremblotantes, attaches ensemble, sans corps.

Yves les regarde, tonn:

--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout 
l'heure, un si grand... qu'il m'a pouvant; j'ai cru que c'tait... une
chauve-souris qui avait affaire  moi.

Un timonier, qui en a attrap un trs singulier, l'emporte,
prcieusement, pour le mettre  scher dans son livre de signaux, comme
on fait pour les fleurs.

Un autre matelot qui passe, portant son maigre rti au four dans une
gamelle, le regarde d'un oeil drle:

--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!




XXXII


                    24 aot.

Cinq jours bientt que j'ai abandonn ma maison nette et Chrysanthme.

Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer
ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour
_caler les mts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les
dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout
s'agite et se tord au-dessus de nos ttes; sur les parois des montagnes
surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un
air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits
sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de
bambou, de la terre.

Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempte dtonne; il
semble que son effort soit exagr et sa musique trop grande.

Vers le soir, les grosses nues sombres roulent si vite que les averses
sont courtes, tout de suite gouttes, tout de suite finies.--Alors je
tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les
verdures mouilles:--il y a des petits sentiers qui y mnent, entre des
buissons de camlias et de bambous.

...Pour laisser passer une onde, je me rfugie dans la cour d'un trs
vieux temple, qui est  mi-cte, abandonn au milieu d'un bois d'arbres
sculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de
granit, en passant sous de trs tranges portiques, aussi rongs que les
Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la
lumire y est voile, verdtre; il y tombe une pluie torrentielle, mle
de feuilles et de mousses arraches. Des vieux monstres en granit, de
tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces
d'une frocit souriante; leurs figures expriment des mystres sans nom,
qui font frissonner, au milieu de cette musique gmissante du vent, sous
cette obscurit des nuages et des branches.

Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes
qui ont conu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit
partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins
solitaires.

Une heure plus tard, au crpuscule de cette journe de typhon, toujours
dans cette mme montagne, le hasard me conduit sous des arbres
ressemblant  des chnes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les
touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couches, rebrousses en
tous sens.... L, je retrouve trs nettement tout d'un coup ma premire
impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en
Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans,  l'un des mois de mars de ma
petite enfance.

Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes
yeux ont vu dans la campagne,--et les annes rapides ont pass sur ce
souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consum....

J'y reviens beaucoup trop souvent  mon enfance; j'en rabche en vrit.
Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en
ce temps-l; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais
avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;
c'taient comme des images rveilles, des rappels d'existences
antrieures; ou bien c'taient comme des pressentiments d'existences 
venir, d'incarnations futures dans des pays de rve; et puis des
attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me
rservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh
bien, j'ai grandi et n'ai rien trouv sur ma route, de toutes ces choses
vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rtrci et obscurci peu 
peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacs, les horizons d'en
avant se sont lentement referms et remplis de tnbres grises. Il sera
bientt l'heure de m'en retourner dans l'ternelle poussire, et je m'en
irai sans avoir compris le pourquoi mystrieux de tous ces mirages de
mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles
patries jamais retrouves, de je ne sais quels tres dsirs ardemment
et jamais embrasss....




XXXIII


M. Sucre, avec mille grces, du bout de son fin pinceau tremp dans
l'encre de Chine, a trac sur une jolie feuille de papier de riz deux
cigognes charmantes et me les a offertes de la manire la plus aimable,
comme un souvenir de lui. Elles sont l, dans ma chambre de bord, et,
ds que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traant  main
leve avec une si lgante aisance.

Le godet dans lequel M. Sucre dlaie son encre est en lui-mme un vrai
bijou. Taill dans un bloc de jade, il reprsente un petit lac avec un
rebord fouill en manire de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une
petite maman crapaud, galement en jade, qui s'avance comme pour se
baigner dans le petit lac o M. Sucre entretient quelques gouttelettes
d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants
crapauds galement en jade, l'un perch sur sa tte, les trois autres
foltrant sous son ventre.

M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il
excelle vraiment  reprsenter des groupes, des duos, si l'on peut
s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don
d'interprter ce sujet d'une manire aussi rapide et aussi galante:
d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les
plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau,
tenu d'une main trs joliment pose,--et a y est, et d'un russi
toujours!

M. Kangourou raconte, sans y trouver  redire d'ailleurs, qu'autrefois
ce talent a rendu de grands services  M. Sucre. C'est que madame Prune,
parat il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait 
prsent, en voyant une vieille dame si dvote, si bien pose, ayant des
sourcils rass si correctement...--enfin madame Prune, parat-il,
recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient
toujours isolment,--et cela donnait  penser.... Or, quand madame Prune
tait occupe avec une visite, si un nouvel arrivant se prsentait, son
ingnieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,
le retenir, s'offrait aussitt  lui peindre quelques cigognes, dans des
attitudes varies....

Voil comment,  Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain ge
possdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de
genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.




XXXIV


                    Dimanche 25 aot.

Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa
prison creuse entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de
manoeuvre, puis nous mouillons sur rade,  notre ancienne place, au pied
des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un
nuage; il a cette limpidit particulire aux ciels que les typhons ont
balays, transparence excessive, permettant de distinguer dans les
lointains d'infimes dtails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le
grand souffle terrible avait emport jusqu'aux plus lgres brumes
errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, aprs ces
pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une
splendeur printanire, se sont rafrachies--comme s'avivent d'un clat
mouill les tons d'une peinture frachement lave. Les sampans et les
jonques, qui depuis trois jours s'taient tenus blottis, s'en vont vers
le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la
migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.

A huit heures,  la nuit, la manoeuvre tant termine, je m'embarque
avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entrane cette fois et veut me
ramener dans mon logis.

A terre, une bonne odeur de foin mouill. Un clair de lune admirable,
dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit 
Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthme, que j'ai presque un remords, sans
qu'il y paraisse, d'avoir abandonne si longtemps.

En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, l-haut
perche. Elle est tout ouverte, trs claire, et on y joue de la
guitare. Voici mme que j'aperois la tte d'or de mon Bouddha, entre
les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis
Chrysanthme apparat aussi, sous la vranda, en silhouette trs
nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches
retombantes, accoude comme pour nous attendre.

Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manire un peu hsitante,
mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace  pleins
bras.

Et je le revois sans dplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque
oubli l'existence, que je m'tonne de retrouver encore mien.
Chrysanthme a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour
une fte, elle a largi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allum nos
lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle esprait
bien que nous allions enfin revenir et, ses prparatifs termins, pour
occuper ses heures d'attente, elle tudiait un duo de guitare avec
Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!

--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,
entreprendre une traverse si longue, en sampan sur la rade....

Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il
faudrait tre difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce
soir.

Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande
promenade dans Nagasaki; nous emmnerons Oyouki-San, deux cousines de
Chrysanthme qui se trouvent l, et d'autres petites voisines encore si
cela leur fait plaisir; nous achterons les jouets les plus drles; nous
mangerons toute espce de gteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme
nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons
 point! Justement il y a plerinage de nuit au grand temple de la
_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades maris
viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et
Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux,
pauvre Chrysanthme, pauvre Oyouki-San, le coeur trs gros, restaient au
logis, parce que nous n'tions pas l et parce que madame Prune, aprs
son dner, avait t prise de pmoisons et de vapeurs....

Vite, la toilette des mousms. Chrysanthme est dj prte. Oyouki
change de robe  la hte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger
le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doubl
de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon
d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de btonnets; M. Sucre
remercie pour sa fille, remercie  n'en plus finir, nous reconduit,
tombe  quatre pattes sur sa porte--, et nous nous loignons assez
gaiement, dans la nuit transparente et douce.

En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fte. Les
rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur,
capricieux, lent, ingal,--mais s'coule tout entire dans la mme
direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais
cependant lger, o dominent le rire et les formules polies que l'on
change  voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je
n'en avais tant vu, ni de si barioles, ni de si compliques, de si
extraordinaires.

Nous suivons, comme en drive dans ce flot humain, comme entrans par
lui. Il y a des bandes de femmes de tous les ges, en toilette pare;
surtout des mousms innombrables ayant dans les cheveux des piquets de
fleurs ou,  la manire d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois
chiffonns, petits yeux brids de chat naissant, joues rondelettes et
plottes ballant un peu aux abords des lvres entrouvertes. Gentilles
quand mme, ces petites Nipponnes,  force d'enfantillage et de sourire.
Du ct des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajouts pour plus de
pompe  la longue robe nationale et compltant bien ces laideurs gaies
de singes savants. Ils tiennent  la main des branches, des arbustes
entiers quelquefois, d'o pendent, mles au feuillage, les plus
bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou
d'oiseaux.

A mesure que nous avanons dans la direction de ce temple, les rues
deviennent plus encombres, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le
long des maisons, des talages sans fin sur des trteaux: des bonbons de
toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des
masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines
charrettes; le plus rpandu est celui qui reprsente le museau blme et
rus, contract en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les
dents pointues du renard blanc consacr au dieu du riz. Il y a d'autres
figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides,
grimaantes, convulsionnes, ayant de vrais cheveux et de vrais poils.
Des gens quelconques, des enfants mme, achtent ces pouvantails et se
les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de
musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si
trange, mais d'normes, ce soir: deux mtres de long pour le moins; le
bruit qu'elles font ne ressemble plus  rien de connu; on croirait
entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour
faire peur.

Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible,
 nous, de pntrer les _dessous_ pleins de mystre que les choses
peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire o finit la plaisanterie et o
la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures,
tout ce que la tradition et l'atavisme ont entass dans les cervelles
japonaises, provient d'origines profondment tnbreuses pour nous; mme
les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manire
superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils
de ces gens-l_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur
gat et de leur rire, qui sont au rebours des ntres....

Chrysanthme avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines,
marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre
la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.

Tout le long des rues qui mnent  ce temple, les gens riches ont expos
dans leur maison des sries de vases et de bouquets. La forme _hangar_,
qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espce de devanture
foraine et d'estrade, sont trs favorables  ces exhibitions de choses
dlicates: on a laiss tout ouvert et l'on a tendu,  l'intrieur, des
voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies
gnralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a
correctement align les objets exposs, que mettent en pleine lumire
des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des
feuillages seulement, les uns frles et rares, introuvables,--les autres
choisis comme  dessein parmi les plus communs, mais arrangs avec un
art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingu: de vulgaires
feuilles de salade, de grands choux monts, prenant des poses
artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases
sont en bronze, mais le dessin en est vari  l'infini, avec la
fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqus et de tourments;
d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une
simplicit si cherche que, pour nos yeux, c'est comme une rvlation
d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la
forme....

A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos
camarades maris de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les
Touki-San, et les Campanule!--Saluts, rvrences entre mousms;
manifestations rciproques de la joie de se revoir; puis, formant une
bande compacte et entrans par la foule qui augmente encore, nous
continuons de nous acheminer vers le temple.

Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur
des hauteurs) et,  mesure que nous montons,  la ferie des lanternes
et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleutre,
vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux
tranquilles pleines de rayons de lune, s'levant en mme temps que nous
dans l'air. Lentement, pas  pas si l'on peut dire, cela surgit
alentour, enveloppant d'un grand dcor diaphane tous ces premiers plans
o papillotent des lumires rouges et des banderoles de toutes couleurs.

Nous approchons sans doute, car voici les normes granits religieux, les
escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant
des sries de marches, ports presque par le flot des fidles qui monte
avec nous.

La cour du temple,--nous sommes arrivs.

C'est le dernier et le plus tonnant tableau de la ferie de ce
soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques
clairs par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les
cryptomrias sacrs, tendent comme un dme leurs branches noires.

Nous voil assis tous, avec nos mousms, sous le tendelet enguirland de
fleurs d'une des nombreuses petites maisons de th que l'on a
improvises dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des
grands escaliers par o la foule continue d'affluer; nous sommes aux
pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pice dans le ciel de la
nuit avec une massive rigidit de colosse; aux pieds aussi d'un monstre
qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace
mchante et son rire.

Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses crasantes du
premier plan, dans le dcor invraisemblable de cette fte; ils se
dcoupent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague
et cendr l-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrire eux,
Nagasaki se droule,  vol d'oiseau, trs faiblement dessin dans de
l'obscurit transparente avec des myriades de petits feux de couleurs;
puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'toiles leurs
dentelures exagres:--bleutre sur bleutre, diaphane sur diaphane. Et
un coin de la rade apparat aussi, trs haut, trs indcis, trs ple,
ayant l'air d'un lac mont dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'
un reflet de lumire lunaire qui les fait resplendir comme une nappe
argente.

Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal.
Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de
gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousms  petits
yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si frache et dont les
beaux chignons luisent, piqus de fleurs en argent. Et des hommes trs
laids promnent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en
forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.

Derrire nous, le temple, tout illumin, tout ouvert; les bonzes assis
en thories immobiles, dans le sanctuaire tincelant d'or qu'habitent
les divinits, les chimres et les symboles. La foule, avec son
bourdonnement monotone de rires et de prires, se presse autour, lanant
 pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le mtal monnay
roule  terre, dans l'enceinte rserve aux prtres o les nattes
blanches disparaissent compltement sous les pices de toutes les
grandeurs, amonceles comme aprs un dluge d'argent et de bronze.

Nous sommes l, nous, trs dpayss dans cette fte, regardant, riant
puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une
langue insuffisamment apprise, que ce soir, troubls par je ne sais
quoi, nous n'entendons mme plus. Il fait trs chaud sous notre
tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des
tasses, de petits sorbets drles ressemblant  du givre parfum, ou bien
ayant un got de fleurs dans de la neige. Nos mousms se sont fait
servir,  pleins bols, des haricots au sucre mls  de la grle,-- de
vrais grlons comme on en ramasserait aprs une giboule de mars.

Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal,
avec une sonorit qui semble puissante, mais cependant pnible et comme
touffe dans de l'eau. Partout tintent des crcelles, bruissent
durement des claquebois. Nous avons l'impression d'tre enlevs nous
aussi dans l'immense lan de cette gat incomprhensible,  laquelle se
mle, dans une proportion que nous ne savons mme pas apprcier, quelque
chose de mystique, je ne sais quoi de puril et de macabre en mme
temps. Une sorte d'horreur religieuse est rpandue par ces idoles, que
nous devinons derrire nous dans le temple, par ces prires confusment
entendues;--surtout par ces ttes de renard blanc, en bois laqu,
cachant, de temps  autre, les visages humains qui passent,--par tous
ces affreux masques blmes....

Dans les jardins et les dpendances de ce temple se sont installs
d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, barioles de
lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme
des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos
mousms ont achev leurs dvotions et jet leurs offrandes.

Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scne, tendu 
plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de
grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles
parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides;
remontent de nouveau d'une pousse brusque, comme mues par un ressort,
changent de costume, changent de figure, se dmnent dans une frnsie
continuelle. A un moment donn, il en parat jusqu' trois, quatre  la
fois: ce sont les quatre membres de l'homme couch, ses deux jambes en
l'air et ses deux bras, habills chacun d'une robe, coiffs d'une
perruque et surmonts d'un masque. Des scnes, des batailles  grands
coups de sabre se passent entre ces fantmes.

Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque
fois qu'elle reparat avec sa tte plate au rire de cadavre, les lampes
se baissent; la musique  l'orchestre devient une sorte de gmissement
de fltes trs sinistre, avec un trmolo de claquebois qui fait songer 
des os entrechoqus.--videmment elle joue dans la pice un trs vilain
rle, cette personne; elle doit tre une vieille goule malfaisante et
affame. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours
projete avec une nettet voulue sur un cran blanc; par un procd qui
ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une
ombre vritable, est celle d'un loup.--A un moment donn, la vieille se
retourne, prsente de ct son nez camus pour accepter un bol de riz
qu'on lui offre; alors, sur l'cran, on voit le profil du loup
s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses
dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gmit,
tremblote--puis clate en cris funbres comme un concert de hiboux;
c'est qu' prsent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi,
remue ses mchoires, grignote une autre ombre... trs reconnaissable: un
bras de petit enfant.

Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bte rare
en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente
et endormie, qui semble un _essai_ antdiluvien, rest par oubli dans
les eaux intrieures de ces archipels.

Aprs, l'lphant savant, dont nos mousms ont peur; puis les
quilibristes, la mnagerie....

Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, 
Diou-djen-dji.

D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a
dj habite une nuit. Puis nous nous couchons nous-mmes, aprs les
prparatifs de rigueur, la petite pipe fume, et le _pan! pan! pan!
pan!_ sur le rebord de la bote.

Mais voici qu'en dormant Yves se dmne, se trmousse, envoie des coups
de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.

Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rve de la
vieille femme  ombre de loup.--L'tonnement se peint sur la figure de
Chrysanthme, qui s'est dresse sur son coude pour couter....

Tout  coup, un trait de lumire; elle a compris ce qui le tourmente:

--_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle.

Et, pour mieux me faire saisir de quelle bte elle veut parler, elle me
pince au bras, trs fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en
imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se
sentirait piqu....

--Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile,
Chrysanthme!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris,
je t'assure....

C'est fait si drlement et si vite, avec une moue si russie, que je
n'ai, dans le fond, nulle ide de me fcher,--cependant j'en porterai
demain une marque bleue, c'est bien certain.

Voyons, il faut nous lever pour prter secours  Yves, qui ne peut pas
continuer  tambouriner de cette manire. Allons regarder, avec une
lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.

Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui,
tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assembls et
bourdonnants. Chrysanthme indigne en brle plusieurs  la flamme de sa
lanterne, m'en montre d'autres: Hou! partout poss, sur le papier
blanc du mur.

Lui dort toujours, aprs la fatigue de la journe, mais d'un sommeil
agit, cela se comprend. Et Chrysanthme le secoue, pour l'emmener
auprs de nous, sous notre moustiquaire bleue.

Il se laisse faire, aprs quelques crmonies, se lve, comme un grand
enfant mal veill, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien 
redire, en somme,  ce couchage  trois: c'est si peu un lit, ce que
nous partagerons l, et nous y dormirons tout habills, comme toujours,
suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les
dames les plus recommandables ne s'tendent pas ainsi, sans penser 
mal, auprs de messieurs quelconques?

Seulement j'ai plac le petit chevalet  nuque de Chrysanthme au centre
de la tente de gaze, entre nos deux oreillers  nous, pour observer,
pour voir.

Elle alors, trs digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur
d'tiquette que j'aurais commise par mgarde, l'enlve et met  la place
mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les sparant.
C'est plus correct, en effet. Oh! c'est dcidment trs bien--, et
Chrysanthme est une personne de beaucoup de tenue....

...En rentrant  bord le lendemain matin, au clair soleil de sept
heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rose, avec une bande
de petites mousms de six ou huit ans, absolument comiques, qui se
rendent  l'cole.

Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit
sonore. La montagne sent bon. Fracheur de l'air, fracheur de la
lumire, fracheur enfantine de ces petites filles en longues robes et
en beaux chignons apprts. Fracheur de ces fleurs et de ces herbes sur
lesquelles nous marchons et qui sont semes de gouttelettes d'eau....
Comme c'est ternellement joli, mme au Japon, les matins de la campagne
et les matins de la vie humaine....

D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a
d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite
pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air
singe?...




XXXV


Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mre, est un des sites les
plus mlancoliques, sans contredit, qu'il m'ait t donn de rencontrer
dans mes courses par le monde.

Oh! les heures lentes, les heures nervantes et grises, passes  dire
des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des
confitures poivres, sous la vranda qui reoit de ce jardinet une
lumire affaiblie! En pleine ville, encaiss entre des murs, ce parc de
quatre mtres carrs, avec des petits lacs, des petites montagnes, des
petits rochers; et une teinte de vtust verdtre, une moisissure barbue
recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.

Cependant un incontestable sentiment de la nature a prsid  cette
rduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien poss.
Les cdres nains, pas plus hauts que des choux, tendent sur les valles
leurs branches noueuses avec des attitudes de gants fatigus par les
sicles,--et leur air _grand arbre_ droute la vue, fausse la
perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperoit, dans un
certain recul, ce paysage relativement clair, on en vient presque  se
demander s'il est factice ou si, plutt, on n'est pas soi-mme le jouet
de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne
aperue avec des yeux drangs, plus au point,--ou bien regarde par le
mauvais bout d'une lorgnette.

Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intrieur de ma belle-mre
rvle  lui seul une personne raffine: nudit complte;  peine deux
ou trois petits paravents poss  et l,--une thire, un vase o
trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni
vernis, mais ajoures avec une capricieuse mignardise, trs finement
menuises, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de
frquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la
charpente sont varis avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont
des formes gomtriques d'une prcision parfaite; les autres se tordent
artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacs de lianes. Il y
a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits
placards, dissimuls de la manire la plus ingnieuse et la plus
inattendue sous l'uniformit immacule des panneaux de papier blanc.

Je souris en moi-mme au souvenir de certains salons dits _japonais_
encombrs de bibelots et tendus de grossires broderies d'or sur satin
d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur
conseille,  ces personnes, de venir regarder comment sont ici les
maisons des gens de got,--de venir visiter les solitudes blanches des
palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici,
pour les enfermer, bien tiquets, dans une sorte d'appartement
mystrieux, souterrain, grill en fer, qu'on appelle _godoun_. En de
rares occasions seulement, pour faire honneur  quelque visiteur de
distinction, on ouvre ce lieu impntrable.--Une propret minutieuse,
excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicit apparente
extrme dans l'ensemble, et une incroyable prciosit dans les dtails
infiniment petits: telle est la manire japonaise de comprendre le luxe
intrieur.

Ma belle-mre me parat vraiment une femme fort bien. N'taient les
sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la
visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de
Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes
de charmes; d'assez belles allures.--Son pass m'intrigue et cependant,
vu ma qualit de gendre, la biensance m'empche de pousser trop loin
mes questions.

D'aucuns prtendent que c'est une ancienne gucha jadis renomme 
Yeddo, puis dchue de la faveur du public lgant, pour avoir eu
l'tourderie de devenir mre. Cela expliquerait bien le talent de sa
fille sur la guitare elle lui aurait inculqu elle-mme le doigt et la
manire du Conservatoire.

Depuis Chrysanthme (l'ane et la premire cause de cette dchance),
ma belle-mre, nature expansive bien que distingue, est retombe sept
fois encore dans la mme erreur: deux petites belles-soeurs cadettes,
mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits
beaux-frres puns, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.

*_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._

**_En japonais: Tsouki-San._

Quatre ans, ce petit Bambou; un bb jaune, tout rond avec de beaux yeux
brillants; clin et joyeux, endormi tout de suite ds qu'il a fini de
rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le
plus....




XXXVI


                    Mardi 27 aot.

Nous avons pass la journe  errer dans des quartiers poussireux et
sombres, cherchant des choses antiques chez des bric--brac, Yves,
Chrysanthme, Oyouki et moi, trans par quatre djins acclrs.

Vers le coucher du soleil, Chrysanthme, qui m'en nuie davantage depuis
ce matin et qui s'en est sans doute aperue, fait une moue trs longue,
se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher
chez madame Renoncule, sa mre.

J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousm!
Oyouki prviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous
passerons la soire  courir  notre fantaisie, Yves et moi, sans
traner aucune mousm  nos trousses, et, aprs, nous rentrerons nous
coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper
l-haut.

Nous essayons d'abord d'aller dner tous deux dans quelque maison de th
lgante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les
appartements de papier, tous les compartiments  trucs et  glissires,
tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises
mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en
partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.

C'est qu'aujourd'hui est le troisime et dernier jour de ce grand
plerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le dbut
avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse.

A la maison de th des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi
bonde, mais o nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter
un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin 
poissons rouges, et c'est l qu'on nous sert, dans la fracheur agrable
du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.

Aprs dner, nous suivons les fidles et nous remontons au temple.

L-haut, mme ferie, mmes masques, mme musique. Comme avant-hier,
nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits
sorbets drles, parfums aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et
l'absence de cette bande de mousms, aux minois familiers, qui taient
comme un trait d'union entre ce peuple en fte et nous-mmes, nous
spare, nous isole davantage de toute cette dbauche d'trangets au
milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours
l-bas l'immense dcor bleutre: Nagasaki clair par la lune, avec la
nappe argente des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans
le vide. Et derrire nous, le grand temple ouvert o les bonzes
officient au bruit des grelots sacrs et des claquebois,--pareils  de
petites marionnettes, vus d'o nous sommes,--les uns accroupis en rang
comme de tranquilles momies, les autres excutant des marches rythmes
devant ce fond tout en or o se tiennent les dieux. Nous ne rions pas,
ce soir, et nous parlons peu, plus frapps que la premire nuit; nous
regardons seulement, cherchant  comprendre....

Tout  coup, Yves se retournant, dit:

--Frre!... votre mousm!!...

En effet, elle est l derrire lui, Chrysanthme, presque par terre,
cache entre les pattes d'une grosse bte en granit moiti tigre, moiti
chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.

--Comme un petit chat, elle m'a tir avec ses ongles, par mon bas de
pantalon, dit Yves trs saisi,--oh! mais tout  fait comme un petit
chat!

Elle se tient courbe, prosterne en rvrence trs humble; elle sourit
timidement dans la crainte d'tre mal reue, et la tte de mon petit
beau-frre Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne.
Elle l'a apport avec elle,  califourchon sur ses reins, ce petit
_mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et
les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous
deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur quipe.

*_Mousko signifie petit garon. C'est le masculin de mousm. On dit mme
en gnral mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._

Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au
contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve mme trs gentil de la
part de Chrysanthme cette faon d'tre revenue et cette ide d'avoir
apport Bambou-San  la fte, bien que ce soit assez _peuple_,  vrai
dire, de se l'tre attach sur le dos, comme font les pauvresses
nipponnes pour leurs petits....

Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces
haricots  la grle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le
beau petit _mousko_ et qu'il mange,  sa discrtion, des bonbons et du
sucre.

La soire finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller,
Chrysanthme replace son petit Bambou  cheval sur son dos et se met en
marche, toute flchie en avant sous ce poids, toute courbe, tranant
pniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les
dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans
l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien l-dedans qui me
dplaise; je trouve mme que Chrysanthme, dans son affection pour
Bambou-San, est simple et attachante.

On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits
enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des
joujoux comiques, les rendre joyeux au dbut de la vie; une vraie
spcialit aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne
l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime
dans ce pays: les bbs et la manire dont on sait les comprendre....

En route, nous rencontrons les amis maris de la _Triomphante_ qui
plaisantent  mes dpens, trs surpris de me voir avec ce _mousko_,
demandant:

--C'est dj votre fils?

Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu  Chrysanthme, au
tournant de la rue qui conduit chez sa mre. Elle sourit, indcise, se
dit gurie et demande  retourner l-haut dans notre maison.--Cela
n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais
mauvaise grce  refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_  sa maman,
puis nous commencerons,  la lueur de quelque nouvelle lanterne achete
chez madame Trs-Propre, l'ascension pnible.

Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui
prtend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela
n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout  fait inadmissible!...

Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fte, ce
mousko.... Voyons, nous allons envoyer prvenir madame Renoncule, pour
qu'elle ne s'inquite pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne
tout  l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de
nous,  tour de rle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant
que durera la grimpade noire....

Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en tranant une
mousm par la main, voici que, pour surcrot, je porte un mousko sur mon
dos.... Quelle ironique destine!

Chez nous, comme je l'avais prvu, tout est clos, verrouill; on ne nous
attend pas, et il faut faire tapage  la porte. Chrysanthme se met de
toute sa force  hler.

--_Ho! Oum-San..an..an..an!_ (En franais: Oh! madame
Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-l  sa petite voix; son appel
tranant, dans la sonorit obscure de minuit, a un accent si tranger,
si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et
extrme exil....

Enfin madame Prune apparat pour nous ouvrir, mal veille, trs mue,
coiffe de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel
foltrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec
une grce peure, la longue tige de sa lanterne  fleurs, elle nous
dvisage l'un aprs l'autre pour vrifier nos identits--et elle n'en
revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....




XXXVII


D'abord c'tait la guitare de Chrysanthme que j'coutais volontiers; 
prsent, c'est son chant que je commence  aimer aussi.

Rien de la manire thtrale ni de la grosse voix contrefaite des
virtuoses; au contraire, ses notes, toujours trs hautes, sont douces,
frles et plaintives.

Souvent elle enseigne  Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a
compose ou qui lui revient en tte. Alors elles m'tonnent toutes deux,
cherchant sur leurs guitares accordes des accompagnements en parties et
se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste  leur
oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes,
tranges, toujours tristes.

Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'cris, sous la
vranda, devant le panorama superbe. J'cris par terre, assis sur une
natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orn de sauterelles en
relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil  celui de mon
propritaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins
sculpts sur le rebord. Et j'cris mes mmoires, en somme,--tout  fait
comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble,
et cela m'est bien dsagrable....

Mes mmoires... qui ne se composent que de dtails saugrenus; de
minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.

Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre  mon horizon
monotone; toute une intrigue parat vouloir se nouer au milieu de ce
petit monde de mousms et de cigales: Chrysanthme amoureuse d'Yves;
Yves de Chrysanthme; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait
mme l matire  un gros drame fratricide, si nous tions dans un autre
pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce
milieu qui attnue, rapetisse, drolatise, il n'en rsultera rien du
tout.




XXXVIII


Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journe qui est comique entre
tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-l, les gens
sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun
assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe o, sans
le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques,
voire mme sur les portes, pour plus de facilit  causer entre voisins
d'un ct de la rue  l'autre. On reoit dans cette situation; sans
hsiter on sort de sa cuve, tenant  la main sa petite serviette
invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se prsente et
lui donner la rplique enjoue.

Cependant elles ne gagnent pas, les mousms (ni les vieilles dames), 
se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dpourvue de sa longue robe
et de sa large ceinture aux coques apprtes, n'est plus qu'un tre
minuscule et jaune, aux jambes torses,  la gorge grle et piriforme;
n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est all
compltement avec le costume.

Il y a une heure  la fois joyeuse et mlancolique: c'est un peu plus
tard au crpuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans
lequel montent les dcoupures des montagnes et des hautes pagodes.
C'est l'heure o, en bas, dans le ddale des petites rues gristres,
les lampes sacres commencent  briller, au fond des maisons
toujours ouvertes, devant les autels d'anctres et les Bouddhas
familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille
dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel
d'or clair. A ce moment-l passe sur ce Japon rieur une impression de
sombre, d'trange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi
d'indicible, qui est triste. Et la gat, alors, la seule gat qui
reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites
mousms, qui se rpand comme un flot dans les rues pleines d'ombre,
sortant des ateliers et des coles. Sur la nuance fonce de toutes ces
constructions de bois, paraissent plus clatantes les petites robes
bleues ou rouges, drlement bigarres, drlement trousses, et les beaux
noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqus
dans ces chignons de bbs.

Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches
pagodes, les toutes petites mousms de dix ans, de cinq ans, ou mme de
moins encore, ayant dj de hautes coiffures et d'imposantes coques de
cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupes impayables qui, 
cette heure crpusculaire, gambadent, en robes trs longues, soufflant
dans des trompettes de cristal ou courant  toutes jambes pour lancer
des cerfs-volants inous.... Tout ce petit monde nippon, baroque par
naissance et appel  le devenir encore plus en prenant des annes,
dbute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres;
ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre
pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de
vampires....

Et chaque soir, dans les petites rues sombres, dborde cette gat
frache, enfantine, mais fantasque  l'excs.--On n'imagine pas tout ce
qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au
vent....




XXXIX


Toujours des vtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthme, ce
qui est ici un signe de distinction relle. Tandis que ses amies,
Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des toffes
barioles, se plantent dans le chignon des pompons clatants, elle
s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache  la taille de
larges ceintures noires broches de nuances discrtes, et ne met jamais
rien dans ses cheveux que des pingles d'caille blonde. Si elle tait
de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc
brod sur sa robe, appos comme une estampille, avec, au milieu, un
dessin quelconque,--une feuille d'arbre en gnral: et ce seraient l
ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour
avoir la tenue d'une femme trs comme il faut.

(Au Japon, les belles robes claires, nuances en nuages, brodes de
chimres d'argent ou d'or, sont rserves pour les grandes dames dans
leur intrieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le
thtre, pour les danseuses, pour les filles.)

Comme toutes les Japonaises, Chrysanthme serre une quantit de choses
dans l'intrieur de ses longues manches, o des poches sont dissimules.

Elle y met des lettres, des notes quelconques crites sur des feuilles
fines en pte de riz, des prires-amulettes rdiges par des bonzes, et
surtout une grande quantit de carrs en papier soyeux qu'elle emploie
aux usages les plus imprvus: essuyer une tasse  th, tenir la tige
mouille d'une fleur, ou moucher son petit nez drle quand l'occasion
s'en prsente. (Aprs l'opration, elle froisse tout de suite le morceau
qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fentre avec
horreur...)

Les personnes les plus huppes se mouchent de cette manire au Japon.




XL


                    2 septembre.

Le hasard nous a procure une amiti singulire et rare, celle des chefs
bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ o l'on clbrait, le mois
dernier, un si tonnant plerinage.

Les abords de ce lieu sont aussi solitaires  prsent qu'ils taient
peupls les soirs de cette fte; et, en plein jour, on est surpris de la
vtust morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient
sembl vivre. Personne dans ces escaliers de granit uss par le temps;
personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussire a terni
les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours
dsertes tages sur le flanc de la montagne, plusieurs portes
solennelles, et des marches et des marches, en s'levant toujours
au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une rgion sacre
remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les
murailles, du lichen et des paritaires; la teinte grise des choses trs
vieilles, rpandue partout comme une couche de cendre.

Dans un premier temple latral, trne un Bouddha gant assis dans son
lotus,--idole dore de quinze  vingt mtres de haut, monte sur un
norme socle de bronze.

Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses
traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un 
droite, l'autre  gauche, enferms comme des btes fauves, chacun dans
une cage grille de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing lev pour
frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont cribls de
boulettes en papier mch, qu'on leur a lances  travers les barreaux
et qui se sont colles sur leurs membres monstrueux comme une lpre
blanche, une manire qu'ont les fidles de leur faire parvenir, pour les
apaiser, des prires crites sur feuillets dlicats par des bonzes
pieux. On passe entre ces pouvantails et on pntre dans la dernire
cour. L'habitation de nos amis est  main droite, la grande salle de la
pagode est en face.

Dans cette cour dalle, des lampadaires de bronze, hauts comme des
tourelles. Des cycas sculaires, aux fraches touffes de plumes vertes,
dont les tiges multiples sont disposes avec une symtrie lourde, comme
des branches de massifs candlabres. Le temple, entirement ouvert sur
tout sa faade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors attnus
qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus recule se
tiennent les idoles assises, dont on aperoit vaguement, du dehors, les
poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels,
chargs de merveilleux vases de mtal, d'o s'lancent des gerbes
sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent ds l'entre l'odeur suave
des baguettes de parfum que les prtres brlent constamment devant les
dieux.

Chez nos amis les bonzes,-- main droite en arrivant,--il est toujours
compliqu de se faire introduire.

Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des
cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chanes de fer; au
moindre souffle de brise, il se balance en grinant. On passe dessous;
on entre dans une premire salle haute, immense,  peine claire, o
brillent, dans les coins, des idoles dores, des cloches, des choses
religieuses incomprhensibles.

Des espces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu
accueillants, pour demander ce que l'on veut.

--_Matsou-San!! Donata-San!!_ rptent-ils, trs tonns, quand on leur
a expliqu auprs de qui l'on veut tre introduit. Oh! non, il n'y a pas
moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation.
_Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des
gnuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prires! en
profondes prires!)

On insiste, on parle plus fort; on se dchausse comme des gens bien
rsolus  entrer quand mme.

A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de l-bas, des
profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vtus de gaze noire, et
leur tte est rase. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils
vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond
de leur mystrieuse rsidence,  travers des sries d'appartements vides
tapisss de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se
succdent ne sont spares les unes des autres que par des stores en
bambou d'une finesse exquise, relevs au moyen de glands et de torsades
en soie rouge.

Toute la construction intrieure est du mme bois couleur beurre frais,
menuis avec une extrme prcision, sans le moindre ornement, sans la
moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi
aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudit
voulue, un petit escabeau prcieux, incrust merveilleusement, supporte
un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques
esquisses de matre jetes vaguement  l'encre de Chine, sur des bandes
de papier gris trs correctement coupes, mais qu'aucune baguette
n'encadre; rien de plus; pas de siges, pas de coussins, pas de meubles.
C'est le comble de la simplicit cherche, de l'lgance faite avec du
nant, de la propret immacule et invraisemblable.

Et tandis qu'on est l, cheminant  la suite de ces bonzes, dans ces
enfilades de salles dsertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de
bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion,
l'encombrement.

L'endroit o s'arrte cette promenade silencieuse de gens dchausss,
l'endroit o l'on s'assied, bien au frais dans la pnombre, est une
vranda intrieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond
d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplomb
de partout par l'crasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une
demi-clart de rve. Et cela joue quand mme le grand ravin sauvage; on
y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des
les. Les arbres, rendus nains par ce procd japonais que nous ne
connaissons pas, ont de toutes petites feuilles  leurs branches
noueuses et caduques. Une teinte gnrale de vieillesse verdtre
harmonise cet ensemble, qui est assurment centenaire.

Des familles de poissons rouges circulent l dans l'eau frache, et des
petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de
granit qui sont d'une nuance pareille  leur carapace grise.

Il y a mme des libellules bleues qui se risquent  descendre, on ne
sait d'o, et se posent avec de lgers tremblements d'ailes sur les
nnuphars en miniature.

Nos amis bonzes, malgr une certaine onction ecclsiastique, rient
volontiers, d'un rire trs bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne
s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs franaises.

Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite
cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais rudit, j'essaie
des temps de verbe  effet: des _dsidratifs_, des _concessifs_, des
_hypothtiques en ba_. Tout en devisant, ils expdient les affaires de
l'glise, des ordres d'offices, cachets de sceaux compliqus, pour des
pagodes infrieures situes alentour; ou bien des petites prires
curatives, traces au pinceau, pour tre manges en boulettes par des
malades loigns. De leurs mains blanches et poteles, ils jouent de
l'ventail comme des femmes, et, quand nous avons got  diffrents
breuvages indignes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir
un flacon de _Bndictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprcient ces
liqueurs, composes par des collgues d'Occident.

A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne ddaignent
pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez
plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrs, _la
Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance mme, ils
laissent traner leurs doigts sur les images quand elles reprsentent
des dames.

Ils ont, dans leur grand temple, des crmonies religieuses trs belles,
et nous y sommes maintenant convis. Au bruit du gong, ils font devant
les idoles des entres rituelles,  vingt ou trente officiants en
costume de gala, avec des gnuflexions, des battements de mains, des
alles et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille
mystique....

Eh bien! le sanctuaire a beau tre sombre, immense; les idoles,
superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu' un semblant
de grandeur. Une mesquinerie irrmdiable, une envie de rire est au fond
de tout.

Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et o nous
retrouvons des connaissances ma belle-mre quelquefois, ou une
cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase.
Petites mousms trs mignonnes, vieilles dames trs singesques, entrant
avec leur bote  fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs
petits cris, leurs rvrences; caquetant, se complimentant, sautillant,
ayant toutes les peines du monde  tenir leur srieux.




XLI


                    3 septembre.

Chrysanthme est venue aujourd'hui pour la premire fois me voir  bord,
chaperonne par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur,
mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air trs pos, trs comme il
faut.

Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trne, et devant lui un
plateau de laque o mon matelot fidle rassemble les menues pices
d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a
l'esprit tourn au mysticisme, s'est crue l devant un autel vritable;
le plus gravement du monde, elle a adress au dieu une courte prire;
puis, tirant son porte-monnaie (qui tait, suivant l'usage, derrire son
dos, attach  sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe),
elle a dpos dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la
rvrence.

Maintien trs digne durant toute la visite. Mais au moment du dpart,
Chrysanthme, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a
demand avec une persistance dguise trs particulire. Et Yves, que
j'ai fait venir, s'est montr bien doux pour elle,--tellement que j'en
ai conu cette fois un peu de srieux ennui; je me suis demand si ce
dnouement assez pitoyable, vaguement redout jusqu'ici, n'allait pas
bientt se produire....




XLII


                    4 septembre.

J'ai rencontr aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousm tout
 fait exquise, dlicieusement costume, frache sur le fond sombre des
ruines.

C'tait tout au bout de Nagasaki, dans la partie trs ancienne de la
ville. Il y a dans cette rgion des arbres centenaires, des vieux
temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon,  hautes
toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines
de silence o l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier dsert est
travers par un torrent troit au lit profond, sur lequel sont jets des
petits ponts courbes aux balustres de granit rongs par le lichen.
Toutes les choses qui sont l s'arrangent et grimacent bizarrement comme
dans les plus antiques peintures nipponnes.

Je passais  l'heure brlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce
n'est dans les bonzeries, par des fentres ouvertes, quelques rares
prtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous
leurs tendelets en gaze bleu-nuit.

Tout  coup, cette petite mousm m'apparut, un peu au-dessus de moi, au
sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapisss de mousses grises;
en pleine lumire, en plein soleil, se dtachant  la manire des fes
blouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle
retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes,
pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tte trange, son
ombrelle ronde  mille plissures, claire par transparence, faisait une
grande aurole bleue et rouge borde de noir; et un laurier rose charg
de fleurs, pouss entre les pierres de ce pont, s'talait  ct d'elle,
baign lui aussi de soleil. Derrire cette jeune fille et ce laurier
fleuri, tout tait repoussoir obscur.

Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches
formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousms et qu'on
m'a appris  connatre: _Nuages, arrtez-vous, pour la regarder passer_.
Et il en valait la peine, en effet, de s'arrter pour cette prcieuse
petite personne, d'une japonerie si idale.

Cependant, il n'et pas fallu s'arrter trop longtemps et se laisser
prendre; c'et t encore un leurre. Poupe comme les autres videmment,
poupe d'tagre et rien de plus. En la regardant, je me disais mme que
Chrysanthme, apparaissant  cette mme place, avec cette robe, cet
clairage et ce nimbe de soleil, et produit un effet aussi charmant.

Car elle est gentille, Chrysanthme, ce n'est plus contestable.... Hier
au soir, je me rappelle, je l'ai admire. C'tait la nuit; nous
revenions, avec l'escorte des petits mnages pareils au ntre, de la
tourne habituelle dans les maisons de th et les bazars. Tandis que les
autres mousms marchaient en se donnant la main, pares de pompons
d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant
avec des jouets, elle, soi-disant fatigue, suivait  demi tendue dans
une voiture de djin. Nous avions mis  ses cts de gros bouquets en
gerbes, destins  remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et
des lotus  longue tige, les derniers de la saison, qui dj sentaient
l'automne.--Et c'tait joli, cette Japonaise dans son petit char,
nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, claire en couleurs
changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de
mon arrive au Japon, si on me l'et montre en me disant: Ta mousm
sera celle qui passe, j'en aurais t charm sans aucun doute.--Dans la
ralit, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthme,
toujours elle, rien qu'elle, la petite crature pour rire, mivre de
formes et de penses, que l'agence Kangourou m'a fournie....




XLIII


Dans notre logis, l'eau pour boire, pour prparer le th et faire les
petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine
blanche--ornes de peintures reprsentant des poissons bleus qu'un
courant rapide entrane au milieu d'algues affoles. Et ces cuves
rsident, pour plus de fracheur, en plein vent, sur le toit de madame
Prune,  un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras,
du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats
altrs du voisinage; pendant les belles nuits d't, ce coin de toit,
o sont nos cuves peinturlures, devient pour eux un lieu de rendez-vous
charmant, au clair de lune, aprs les entreprises galantes ou les
longues rveries solitaires au fate des murs.

J'avais cru devoir en avertir Yves la premire fois qu'il voulut boire
de cette eau-l.

--Oh! rpondit-il, tonn, des chats vous dites! est-ce que c'est sale,
a?

Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthme et moi; nous
trouvons que les chats ne sont pas des btes  babines malpropres, et il
nous est indiffrent de boire aprs eux.

Pour Yves, Chrysanthme non plus, a n'est pas sale, et il boit
volontiers dans sa petite tasse aprs elle, la classant, sous le rapport
des babines, dans la catgorie des chats.

Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de
notre mnage: jamais d'eau l-dedans, le soir, quand nous rentrons de la
promenade, aprs cette monte qui nous a donn soif et aprs ces gaufres
de madame L'Heure que nous avons manges en manire de passe-temps tout
le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou
mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dd*, aient la
prvoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous
rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voil obligs de
vaquer  ce soin nous-mmes.

*_Dd-San signifie en franais: mademoiselle Jeune fille; c'est un
nom trs rpandu._

Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermes, se rechausser et
descendre dans le jardin puiser de l'eau.

Et, comme Chrysanthme mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au
milieu de l'obscurit et des musiques d'insectes, je me vois forc
d'aller au puits avec elle.

Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumire; cherchons donc dans
la collection de ces lanternes achetes chez madame Trs-Propre, qui
s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en
papier: pas une dont la bougie ne soit consume,--je m'y attendais!
Allons, il s'agit de prendre rsolument la premire venue et de planter
une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au
fond:--Chrysanthme y met toute sa force;--la bougie se fend, clate; la
mousm se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scne
invitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre
coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du
toit nous font l-haut leur plus moqueuse musique....

Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que
j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien....




XLIV


                    11 septembre.

Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai
rien crit. Je crois que peu  peu je me fais  mon intrieur japonais,
aux trangets de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois
semaines, les lettres d'Europe, gares je ne sais o, n'arrivent
plus, et cela contribue, comme toujours,  jeter un lger voile d'oubli
sur les choses passes.

Donc, chaque soir, je monte au logis fidlement, tantt par les belles
nuits pleines d'toiles, tantt sous les ondes d'orage. Et chaque
matin, quand la prire chante de madame Prune prend son vol dans l'air
sonore, je m'veille et je redescends vers la mer, par ces sentiers o
l'herbe est pleine de rose frache.

La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de
ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on
s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de th avec les
marchands; puis on fouille soi-mme dans des armoires, dans des coffres,
o sont entasses des vieilleries bien extravagantes. Les marchs, trs
discuts, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme
de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux
autres....

J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperois bien; mais
comment faire?--En dcrivant les choses de ce pays-ci, on est tent de
l'employer dix fois par ligne. Petit, mivre, mignard,--le Japon
physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-l....

Et ce que j'achte s'amoncelle l-haut, dans ma maisonnette de bois et
de papier;--elle tait bien plus japonaise pourtant, dans sa nudit
premire, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conue. Il y a
maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du
plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des
desses autant que dans une pagode.

Il y a mme un petit autel shintoste, devant lequel madame Prune n'a pu
se tenir de tomber en prires et de chanter, avec son tremblement de
vieille chvre:

Lavez-moi trs blanchement de mes pchs,  Ama-Trace-Omi-Kami, comme
on lave des choses impures dans la rivire de Kamo...

Pauvre Ama-Trace-Omi-Kami, laver les impurets de madame Prune! Quelle
besogne longue et ingrate!!

Chrysanthme, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se
coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des
mains devant la plus grande de nos idoles dores. Mais son sourire, qui
revient aprs, semble une moquerie d'enfant  l'adresse du Bouddha, ds
que la prire est finie. Je sais aussi qu'elle vnre ses _Ottoks_ (les
Esprits de ses anctres), dont l'autel assez somptueux est chez madame
Renoncule sa mre. Elle leur demande des bndictions, la fortune, la
sagesse....

Qui pourrait dmler quelles sont ses ides sur les dieux et sur la
mort? A-t-elle une me? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un
tnbreux chaos de thogonies vieilles comme le monde, conserves par
respect pour les choses trs anciennes, et d'ides plus rcentes sur le
bienheureux nant final, apportes de l'Inde  l'poque de notre moyen
ge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mmes s'y
perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greff d'enfantillage et
de lgret d'oiseau, dans la tte d'une mousm qui s'endort?...

Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attach  elle (il est bien
difficile que le lien ne se resserre pas,  la longue).--Ceci d'abord:

Madame Prune, un jour, tait alle nous chercher une relique de sa
galante jeunesse, un peigne en caille blonde d'une transparence rare;
un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de
cheveux,  peine enfonc, les dents toutes dehors, comme en quilibre.
L'ayant retir d'une jolie bote en laque, elle l'levait, du bout des
doigts,  la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel
au travers--le beau ciel d't--comme on fait pour vrifier l'eau des
pierres prcieuses.

--Voil, me disait-elle, la pice de prix que tu devrais offrir  ta
femme.

Et ma mousm, trs captive, admirait combien la substance de ce peigne
tait limpide, combien la forme en tait gracieuse.

Ce qui me plaisait le plus,  moi, c'tait la bote en laque. Sur le
couvercle, une tonnante peinture, or sur or, reprsentait une vue,
prise de trs prs,  la surface d'un champ de riz, par un jour de grand
vent: un fouillis d'pis et d'herbages couchs et tordus par quelque
rafale terrible;  et l, entre les tiges tourmentes, on apercevait la
terre boueuse de la rizire; il y avait mme des petites flaques
d'eau--qui taient des parties de laque transparente dans lesquelles
d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des ftus dans un
liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il et fallu un microscope
pour bien voir, se cramponnaient  des roseaux, avec des airs
d'pouvante,--et le tableau tout entier n'tait pas grand comme une main
de femme.

Quant au peigne de madame Prune, en lui-mme il ne me disait rien, je
l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant
et bien cher. Alors Chrysanthme, tristement, rpondit:

--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chre Madame....

Et en mme temps elle poussa un gros soupir, assez russi, qui
signifiait:

--Il ne m'aime dj pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.

Tout de suite, j'ai fait l'emplette dsire.

Plus tard, quand Chrysanthme sera devenue une vieille guenon comme
madame Prune, avec des dents noires et de la dvotion, son tour arrivera
de brocanter la chose-- quelque belle d'une gnration  venir....

...Une autre fois, j'avais pris mal de tte, au soleil, et j'tais
tendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les
yeux troubls, je voyais tourner, comme en une ronde, la vranda
ouverte, le grand ciel lumineux du soir o planaient des cerfs-volants
tranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement  ce bruit
cadenc des cigales qui remplissait l'air.

Elle, accroupie prs de moi, essayait de me gurir par un procd
japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les
tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un
mouvement de vrille. Elle tait devenue toute rouge  ce travail
fatigant qui me causait un rel bien-tre, quelque chose comme une
griserie douce d'opium.

Ensuite, inquite, pensant que j'allais peut-tre avoir la fivre, elle
voulut me faire manger, roule en boulette entre ses doigts, une
efficace prire, crite sur papier de riz, qu'elle conservait
prcieusement dans la doublure d'une de ses manches....

Eh bien, j'ai aval cette prire sans rire, pour ne pas la blesser, pour
ne pas branler sa petite croyance drle....




XLV


Nous sommes alls aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma
mousm et moi, afin de poser en groupe.

Nous enverrons cela en France.--Yves sourit dj en songeant 
l'tonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthme
entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en
matire d'explication:

--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voil tout!

Au Japon, il y a des photographes dans le genre des ntres; seulement ce
sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura
l'honneur aujourd'hui, opre au fond de la banlieue, dans ce quartier
antique de grands arbres et de pagodes sombres o j'avais rencontr
l'autre jour une mousm si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs
langues, plaque sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de
la verte montagne travers par des ponts courbes en granit sculaire et
bord de bambous lgers ou de lauriers-roses en fleurs.

Cela tonne et cela droute, un photographe nich l, dans tout ce Japon
d'autrefois.

Prcisment on fait queue  sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y
a toute une file de chars  djin qui stationnent, attendant des clients
qu'ils ont amens et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et
tatous, peigns correctement en bandeaux et en chignon, font la
causette, fument des petites pipes, ou rafrachissent dans l'eau du
torrent leurs jambes musculeuses.

La cour d'entre est une irrprochable japonerie, avec des lanternes et
des arbres nains. Mais l'atelier o l'on pose pourrait tre aussi bien 
Paris ou  Pontoise: mmes chaises en vieux chne, mmes poufs
dfrachis, colonnes en pltre et rochers en carton.

Les personnes que l'on _opre_ en ce moment sont deux dames de qualit
(la mre et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en
carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premires grandes dames
de ce pays que j'aie vues de si prs, un groupe bien trange: longues
figures de la classe noble, atones, anmiques, bleutres  force de
poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur.
Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose mme  nous,
malgr la diffrence profonde des races et des notions acquises.

Elles toisent Chrysanthme avec un assez visible ddain, bien que sa
toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me
rassasier de regarder ces deux cratures; elles me captivent comme des
choses jamais vues et incomprhensibles. Leurs corps frles, poss avec
une grce exotique, sont noys dans des toffes rigides et des ceintures
bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatigues. Elles me
font penser, je ne sais pourquoi,  de grands insectes rares; sur leurs
vtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure
sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystre de leurs tout
petits yeux, tirs, brids, retrousss, pouvant  peine s'ouvrir; le
mystre de leur expression qui semble indiquer des penses intrieures
d'une saugrenuit vague et froide, un monde d'ides absolument ferm
pour nous.--Et je songe, en les dvisageant: comme nous sommes loin de
ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...

Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivs avant
nous, bien pomponns dans leurs vtements de toile blanche, bien frais,
bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des
airs niais sur des fts de colonnes.

Notre tour vient enfin; Chrysanthme s'arrange avec lenteur, d'une
manire trs cherche, tournant le plus possible les pointes de ses
pieds en dedans,  la faon lgante.

Et, sur le clich qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite
famille bien ridicule, aligne devant un photographe de foire.




XLVI


                    13 septembre.

Yves est libre ce soir trois heures plus tt que moi,--ce qui arrive de
temps en temps, d'aprs la faon dont notre service de _quarts_ est
organis. Ces jours-l, il descend  terre le premier et s'en va
m'attendre  Diou-djen-dji.

Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers
verts de la montagne: il marche d'un pas trs alerte, courant presque;
comme il parat press d'aller retrouver cette petite Chrysanthme!

Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu
de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intrieur
suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthme,
Oyouki, mademoiselle Dd la servante, s'empressant  lui essuyer le
dos--avec des petites serviettes bleues peinturlures de cigognes et de
sujets drolatiques....

--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud,
pour s'tre mis dans un tat pareil?

Il me raconte que, prs de chez nous,--un peu plus haut dans la
montagne,--il a dcouvert un tir au sabre et qu'il y a livr assaut
jusqu' nuit close--contre des Japonais qui tiraient  deux mains, en
bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son
escrime franaise, il les a battus  plate couture. Alors on lui a fait
de grands saluts, de grands honneurs,--et apport une quantit de bonnes
petites choses trs froides  boire. Tout cela runi l'a fait transpirer
beaucoup....

--Ah! trs bien. Mais je ne m'expliquais pas....

Il est ravi de sa soire; il ira tous les jours s'amuser  les battre;
il pense mme faire des lves.

Une fois l'asschement de son dos termin, les voil tous ensemble, les
trois mousms et lui jouant au pigeon vole nippon.--En vrit, je ne
pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les
rapports.

Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinment
vers dix heures. (Ils s'garaient dans nos parages, sous les bosquets
noirs, et sont monts, voyant de la lumire chez nous.)

Leur intention est d'aller finir leur soire  la maison de th des
Crapauds, et ils veulent nous entraner avec eux pour prendre des
sorbets l-bas.--C'est au moins  une heure d'ici, cette maison de th,
de l'autre ct de la ville,  mi-montagne, dans les jardins de la
grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent  leur ide quand mme,
prtendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir,
de la terrasse du temple, une vue trs jolie.

--Trs jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous....
Enfin, soit, partons, suivons-les.

Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant
chez madame Trs-Propre, qui nous choisit, pour cette expdition
tardive, des lanternes normes et toutes rondes, de gros ballons rouges
orns de mduses, d'algues et de requins verts.

Il est prs de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les
quartiers du centre, les bons Nippons ferment dj leurs petites
choppes, teignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois,
poussent leurs chssis de papier.

Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos
depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit trs noire. Nous crions
 nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent  toutes
jambes, en poussant de petits hurlements, comme des btes joyeuses,
emballes par gat. Dans l'obscurit, nous allons un train de tempte,
 la file indienne tous les cinq, cahots furieusement sur les vieilles
dalles disjointes, que nos ballons rouges clairent mal en s'agitant
toujours  l'extrmit de leurs tiges en bambou. De temps  autre,
quelques Nippons, coiffs de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fentre
pour regarder quels sont ces cervels qui se promnent si vite et si
tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en
passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses btes en pierre
assises aux portes des pagodes....

Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins
avec nos petits chars, nous commenons  monter les escaliers de gants,
compltement dserts cette nuit.

Chrysanthme, qui fait toujours un peu la petite fille fatigue,
l'enfant gte et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi,
s'appuyant sur nos bras.

Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte
pour s'amuser les marches interminables:

--_Hitts'! F'tts'! Mits'! Yts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle
en s'levant par une srie de petits bonds lgers.

--_Itsts'! Mots! Nants'! Yts'! Kokonts'!_ (cinq! six! sept! huit!
neuf!...)

Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre
ces nombres encore plus drles.

Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette
est fine, gracieuse et d'une extrme tranget; dans la nuit o nous
sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.

Vraiment, on dirait des petites fes, Chrysanthme Jonquille, ce soir;
les moindres Japonaises,  certains moments, prennent de ces airs-l, 
force de bizarrerie lgante et d'ingnieux arrangement.

L'escalier de granit, vide, immense, uniformment gris sous le ciel
nocturne, parat fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur
par-derrire, quand on se retourne,--en profondeur, en dgringolade
vertigineuse. Sur les degrs de cette pente s'allongent, s'allongent
dmesures, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il
nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de
chaque marche, ont sur toute leur tendue des plissures rgulires
d'ventail. Les portiques se dressent isolment, s'tagent les uns
au-dessus des autres;--leurs formes tonnantes sont  la fois d'une
simplicit extrme et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une
nettet dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les
objets trs grands  la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se
relvent, aux extrmits, en deux cornes inquitantes, tendues vers la
vote lointaine et bleutre o scintillent les toiles; ils ont l'air de
vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base
profonde entend dans la terre d'alentour remplie de spulcres et de
morts.

Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de
cette monte colossale; nous cheminons, clairs moiti par la lune ple
qui est en haut, moiti par les lanternes rouges qui sont dans nos mains
et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.

Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; mme les bruits
d'insectes se taisent  mesure que nous nous levons. Une sorte de
recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu  peu, en mme
temps qu'une plus grande fracheur se rpand dans l'air et nous saisit.

En haut, dans la cour sacre, o rsident le cheval de jade et les
tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimids en entrant. Il y
fait plus sombre,  cause des murs. Et notre arrive semble dranger je
ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et
les symboles visibles qui sont l, chimres et monstres, clairs aux
reflets bleus de la lune.

Nous tournons  gauche, et nous pntrons dans les jardins en terrasse,
pour nous rendre  cette maison de th des Crapauds qui est notre but
cette nuit: nous la trouvons ferme,--je m'y attendais,--ferme et
noire,  une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous
ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus
clines, toutes les mousms de service que nous connaissons bien,
mesdemoiselles Transparente, toile, Rose-matinale et
Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les
haricots  la grle!...

Devant la maisonnette du tir  l'arc, nos mousms font un saut de ct,
trs effrayes, annonant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet,
quelqu'un est l tendu. Nous examinons timidement la situation  la
lueur de nos ballons rouges--tenus  toute longueur de tige par peur de
ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du
14 juillet, choisissait de si belles flches pour Chrysanthme, et il
dort, ce bonhomme, le chignon un peu dfait, mais d'un bon sommeil qu'il
serait cruel de troubler.

Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et
puis nous rentrerons chez nous.

La rade, cette nuit, est une grande dchirure, sombre et sinistre, o
les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse bante, qui semble
ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle
brillent, tout petits, comme une runion de vers luisants dans une
fosse, les feux des navires.




XLVII


...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brlant
toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....
Chrysanthme me rveille brusquement et je la regarde: elle est
dresse sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;
muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un
s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre
est-ce donc?--Cela me fait peur,  moi aussi. J'ai l'impression rapide
de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isol, dans ce pays
dont je n'ai pas pu approfondir encore les tres et les mystres. Il
faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure l cloue,  demi
morte de frayeur, elle _qui sait_....

C'est dehors, parat-il; cela arrive par les jardins; de sa main
tremblante, elle indique que cela va monter par la vranda, par le toit
de madame Prune...--En effet, on entend de lgers bruits... qui
s'approchent.

J'essaie de lui dire:

--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)

--Non! fait-elle, toujours terrifie et inquitante.

--_Bakmono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai dj pris
l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.

--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)

--Les voleurs! Ah! tant mieux; je prfre de beaucoup cela, par exemple,
 une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout 
l'heure au sursaut de mon rveil; des voleurs, c'est--dire des
bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des
figures assez drolatiques. Je n'ai mme plus peur du tout,  prsent que
je suis fix, et nous allons tout de suite vrifier la chose,--car il
est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y
promne....

J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une
grande tendue calme, sereine, exquise, claire en plein par la lune
brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien
charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave 
respirer.

Chrysanthme,  moiti cache derrire mon paule, coute, tremblante,
avance la tte pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux
dilats de chatte effraye.... Non, rien, rien qui bouge....  et l
quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup
d'oeil, mais qui sont projetes par des pans de murs, des branches
d'arbres, et gardent une immobilit absolue trs rassurante. Tout semble
d'une tranquillit fige et demeure silencieux, dans ce vague que la
lune met sur les choses.

Rien;--rien nulle part. C'taient messieurs les chats, tout simplement,
ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manire si
extraordinaire, la nuit chez nous....

Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons
une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de cach dans des
coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthme,
faisons une ronde gnrale du logis.

Nous voil donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les
retraites intimes de cette maison, qui,  en juger par ses bases, doit
tre bien antique, malgr ses cloisons lgres en papier frais; des
renfoncements tout noirs, des petits caveaux vots de poutres
vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vtust et la
moisissure; des dessous trs mystrieux o s'est amoncele la poussire
des sicles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout
cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.

A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos
propritaires.--C'est Chrysanthme qui m'entrane par la main, et je me
laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleutre,
clairs par les veilleuses qui brlent devant l'autel de leurs
anctres.

--Tiens! Ils sont aligns dans un ordre qui pourrait prter  jaser, par
exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, trs gentille dans sa pose de
sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son
rtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au
grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et
puis, M. Sucre, momifi pour l'instant.--Et enfin  son ct, dernire
de la range, leur bonne, mademoiselle Dd!!!...

La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait
des personnes noyes dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet
autel arm d'tranges symboles shintostes donnent un faux air religieux
 ce tableau de famille.

Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutt couche
 ct de ses matresses, cette jeune servante? Chez nous l-haut, quand
nous offrons l'hospitalit  Yves, nous avons soin de nous placer, sous
notre moustiquaire, d'une faon bien plus correcte....

Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine
apprhension. C'est une soupente basse et mystrieuse, contre la porte
de laquelle est colle, comme chose perdue, une trs vieille image de
pit: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon--tte-de-cheval_, assis dans
des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de
spectres.

Nous ouvrons, et Chrysanthme se rejette en arrire, poussant un cri
affreux.--J'aurais cru que les voleurs taient l, si je n'avais vu
passer sur elle, et disparatre, une petite chose gristre, rapide,
furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une tagre, et,
qui, dans son effarement, lui avait saut  la figure....




XLVIII


                    14 septembre.

Yves a perdu  la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet
pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journe, suivis de
Chrysanthme, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en
chercher un autre.

C'est trs difficile  trouver dans Nagasaki, trs difficile surtout 
expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacre, courbe
avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons
enfls des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie
de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir trs bien saisi, on nous
trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins o nous
devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons
plein d'espoir, courant  une mystification nouvelle; nos djins
essouffls en perdent la tte.

On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,
de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,
les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix
de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est
toujours de plus en plus inou ce qu'on nous propose tellement qu' la
fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,
qui avait pris un air trs fin, un air de parfaite comptence, s'en va
fouiller dans son arrire-boutique--et nous rapporte une sirne 
vapeur, provenant d'un paquebot naufrag.

Aprs dner, l'vnement considrable de la soire est une averse de
dluge qui nous surprend au sortir des maisons de th, au retour de
notre promenade lgante. Justement nous tions en troupe nombreuse,
ayant avec nous plusieurs mousms invites, et, ds que cela commence 
tomber du ciel sans prambule, comme d'un arrosoir renvers, il en
rsulte une immdiate dbandade. Elles se sauvent, les mousms, avec des
petits cris d'oiseau, se rfugient dans des portes, chez des marchandes,
sous des capotes de djins.

Puis bientt, quand les boutiques se sont fermes en hte, quand la rue
est vide, inonde, presque noire; les lanternes de papier, dtrempes,
piteuses, teintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqu contre
un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de
mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure  cause de sa belle robe
mouille. Et cette ville me parat tout  coup d'une tristesse lugubre,
au bruit de la pluie qui tombe toujours, claboussant tout, au bruit des
gouttires qui font, dans l'obscurit, des petits murmures plaintifs de
ruisseaux.

Trs vite finie, l'onde. Alors les mousms sortent de leurs trous,
comme des souris, se cherchent, se hlent, et leurs petites voix ont ces
intonations tranantes, mlancoliques, singulires, qu'elles prennent
chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.

--Oh, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!

--Oh, madame Jonqui-i-i-i-ile!!

Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les
prolongent indfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la
sonorit qu'a prise l'air humide aprs cette grande pluie d't.

Enfin les voil toutes retrouves, runies, ces petites personnes  yeux
brids, dpourvues de cervelle,--et nous remontons  Diou-djen-dji, trs
mouills tous.

Pour la troisime fois Yves couche  nos cts, sous notre tente bleue.

Un grand tapage se fait au-dessous de nous, pass minuit; ce sont nos
propritaires qui reviennent d'un plerinage  un temple lointain de la
desse de la Grce. (Bien que shintoste, madame Prune vnre cette
divinit qui, dit-on, fut bienveillante  sa jeunesse.) Tout aussitt,
nous voyons monter, comme une fuse, mademoiselle Oyouki, apportant sur
un dlicieux petit plateau des bonbons bnis, achets l-bas aux portes
de ce temple  notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant
que la vertu en soit vente.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous
absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant
beaucoup.

Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le
plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre  l'une des
mains de notre idole dore, pour tre plus sr de voir toute la nuit
l'heure qu'il est  la lumire de la sainte veilleuse. Il se lve de
grand matin, demandant: J'ai t sage?--et s'habille en hte, proccup
par l'appel et par le service.

Dehors, il doit dj faire jour; par ces petits trous, que le temps a
percs dans nos panneaux de bois, des jets de clart matinale entrent
chez nous; dans l'air de notre chambre, o nous conservons de la nuit
enferme, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout  l'heure, quand
le soleil se lvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle
couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientt madame
Prune commencera son chant mystique.

Cependant Chrysanthme, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne
et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier
sombre.--Il me semble mme entendre qu'en se quittant, ils
s'embrassent.... Au Japon c'est sans consquence je le sais bien; cela se
fait beaucoup, c'est trs reu; n'importe o, dans des maisons o l'on
entre pour la premire fois, on embrasse trs bien des mousms
quelconques sans que personne y trouve  redire.--Mais c'est gal, Yves
est vis--vis de Chrysanthme dans une situation particulire, et il
devrait mieux le comprendre. Je m'inquite des heures qu'ils ont souvent
passes au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui mme je vais,
non pas les pier, mais parler  Yves bien franchement, pour en avoir le
coeur net....

En bas, tout  coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sches:
c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitt
sa prire clate, s'lance, en fausset nasillard, suraigu comme part la
sonnerie irritante et inexorable d'un rveille-matin quand l'heure est
venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lche et qui
se droule....

..._La plus riche femme du monde.... Trs blanchement de mes impurets,
 Ama-Trace-Omi-Kami, dans la rivire de Kamo..._

Et ce chevrotement trange, plus du tout humain, gare et change mes
ides, qui taient presque claires  cet instant de rveil....




XLIX


                    15 septembre.

Le vent est au dpart. Depuis hier il est vaguement question de nous
envoyer en Chine, dans le golfe de Pkin: une de ces rumeurs qui
circulent on ne sait comment de l'avant  l'arrire des navires, deux ou
trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.
Comment va tre le dernier acte de ma petite comdie japonaise, le
dnouement, la sparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma
mousm ou chez moi, un peu de serrement de coeur  l'instant de cette
fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux
d'Yves  Chrysanthme, comment seront-ils? Ce point surtout me
proccupe....

Rien de bien prcis encore, mais il est certain que, d'une faon ou
d'une autre, notre sjour au Japon est prs de finir.--C'est peut-tre
ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les
choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive 
Diou-djen-dji, aprs une journe de service. Le soleil trs bas, prt 
s'teindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands
rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposes en
gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont l cinq ou six
petites poupes, mes voisines, s'amusant  danser au son de la guitare
de Chrysanthme.... Et je trouve un vrai charme ce soir  penser que ce
logis, cette femme qui mne la danse, tout cela est mien. J'ai t
injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent
en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un
changement brusque et trange; je perois et je comprends mieux tout 
coup cette infinit de gentilles petites choses au milieu desquelles je
vis, la grce frle et trs cherche des formes, la bizarrerie des
dessins, le choix raffin des couleurs.

Je m'tends sur mes nattes si blanches; Chrysanthme, empresse,
m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousms souriantes,
ayant encore en tte leur rythme interrompu de tout  l'heure, circulent
autour de moi,  pas cadencs.

Leurs irrprochables chaussettes,  orteil spar, ne font pas de bruit;
on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'toffes. Je les
trouve toutes agrables  regarder; cet air poupe qu'elles ont me plat
 prsent, et je crois dcouvrir ce qui le leur donne: non pas seulement
ces figures rondes, inexpressives,  sourcils trs loigns des yeux;
mais surtout cet excs d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si
grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'paules; leurs
personnes dlicates sont perdues dans ces vtements larges, qui flottent
comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient
d'eux-mmes jusqu' terre,  ce qu'il semble, s'ils n'taient retenus, 
mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une
manire de comprendre le costume bien diffrente de la ntre, qui vise 
mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....

Et puis, comme j'admire ces fleurs arranges dans nos vases par
Chrysanthme, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs
sacres, d'un rose tendre et vein, d'un rose laiteux de porcelaine, qui
ressemblent  de trs larges nnuphars lorsqu'elles sont panouies et,
lorsqu'elles sont en bouton seulement,  de longues tulipes ples. Leur
parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute  cette autre indfinissable
odeur de mousms, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout
dans l'air. Fleurs attardes en septembre, qui, en cette saison, se font
trs rares, cotent trs cher et s'lancent sur des tiges plus hautes;
Chrysanthme leur a laiss leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert
triste d'algue marine, et les a mles  des roseaux frles.--Je les
regarde et je songe avec quelque ironie  ces gros paquets ronds en
forme de chou-fleur, que font nos bouquetires en France, avec entourage
de dentelle ou de papier blanc....

...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,
change, s'oublie.... Voici que je me fais trs bien  ce Japon mignard
maintenant; je me rapetisse et je me manire; je sens mes penses se
rtrcir et mes gots incliner vers les choses mignonnes, qui font
sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingnieux, aux
pupitres de poupe pour crire, aux bols en miniature pour faire la
dnette;  la monotonie immacule de ces nattes,  la simplicit si
finement travaille de ces boiseries blanches. Je perds mme mes
prjugs d'Occident; toutes mes ides ce soir flottent et s'en vont; en
traversant le jardin, j'ai salu courtoisement M. Sucre, qui arrosait
ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble
une vieille dame bien recommandable, ayant eu un pass trs
admissible....

Nous ne nous promnerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout
simplement tendu o je suis et d'couter le _chamcen_ de ma mousm.

Jusqu' prsent j'avais toujours crit sa guitare pour viter ces termes
exotiques dont on m'a reproch l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le
mot _mandoline_ ne dsignent bien cet instrument mince avec un si long
manche, dont les notes hautes sont plus mivres que la voix des
sauterelles;-- partir de maintenant, j'crirai _chamcen_.

Et j'appellerai ma mousm _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux
que celui de _Chrysanthme_,--qui en traduit exactement le sens, mais
n'en conserve pas la bizarre euphonie.

Donc, je dis  Kihou, ma femme:

--Joue, joue pour moi; je resterai l toute la soire, et je
t'couterai.

tonne de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque 
la lvre un plissement amer de triomphe et de ddain, elle s'assied dans
la pose des images, relve ses longues manches de couleur sombre,--et
commence. Les premires notes hsitantes bruissent en sourdine, mles
aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans
le crpuscule chaud et dor. D'abord elle joue avec lenteur des choses
confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait
attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives,
regrettant leur danse arrte. Elle est distraite, elle-mme, maussade,
comme qui s'excute par devoir.

Puis peu  peu, peu  peu, cela s'anime, et les mousms coutent. Cela
devient rapide, avec un tremblement de fivre, et son regard n'a plus du
tout l'insignifiance des poupes. Cela se change en bruit de vent, en
rires affreux de masques, en plaintes dchirantes, en pleurs,--et ses
prunelles dilates fixent en dedans d'elle-mme des japoneries
indicibles.

Je l'coute, tendu, les yeux  demi ferms, regardant entre mes cils,
qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de trs haut
un norme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez
mlancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passe et de
tous les autres lieux de la terre. A cette tombe de nuit, je me sens
presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce
faubourg;--et cela ne m'tait jamais arriv encore....




L


                    16 septembre.

...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville
aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre
haut faubourg.

En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir
au sabre,--qui est  deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant
presque  notre jardin frais.

Ferm, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis  la porte nous
explique, avec des rvrences extrmes, qu'il est trop tard, les
amateurs sont partis, il faudra revenir demain.

La soire est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans
but le sentier qui continue de s'lever et de se perdre dans les rgions
solitaires de la montagne, vers les cimes.

Une heure durant nous marchons,--promenade imprvue,--et nous voil trs
haut, dominant des perspectives infinies aux dernires lueurs du jour;
nous voil dans un site isol et triste, au milieu de ces petits
cimetires bouddhiques dont la campagne est partout seme.

Nous croisons quelques travailleurs attards, qui reviennent des champs
portant des gerbes de th sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces
paysans; demi-nus, ou bien habills de robes longues en coton bleu; ils
nous font en passant de grandes rvrences.

Pas d'arbres, dans cette rgion haute. Des champs de th alternant avec
des tombes: vieilles statuettes en granit qui reprsentent Bouddha dans
son lotus, ou vieilles bornes funraires sur lesquelles brillent des
restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des
rochers autour de nous et des broussailles.

Plus personne ne passe et la lumire baisse. Faisons halte un moment et
ensuite il sera temps de redescendre.

Mais, prs de l'endroit o nous sommes, une caisse en bois blanc munie
de poignes, une sorte de chaise  porteurs est pose sur la terre
remue de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites
baguettes de parfum qui brlent encore; videmment quelqu'un a d tre,
ce soir mme, enterr l-dessous.

Je ne me le reprsente pas, ce personnage; les Japonais sont si
grotesques pendant la vie, qu'on a peine  se les figurer dans le calme
et la majest d'aprs.... C'est gal, loignons-nous de ce mort, nous
pourrions le rveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons
nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il
n'y a plus rien, en dedans, que poussire. Et l, encore clairs tous
deux  ces hauteurs, tandis que les valles, les bases de la terre sont
dj perdues dans l'ombre, causons.

Je voudrais parler  Yves de Chrysanthme; c'est un peu dans ce but que
je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le
blesser et pour n'tre pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici
et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassrnent dj
beaucoup, me font prendre en ddaigneuse piti mes soupons et leur
cause....

Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de dpart, pour la Chine ou
pour la France, qui peut nous arriver d'un moment  l'autre. Il va
falloir quitter bientt cette vie facile et presque amusante, ce
faubourg nippon o le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au
milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-mme, je le
comprends bien: car, pour lui, c'est la premire fois que pareil
intermde vient couper sa carrire rude. Jadis, dans les grades
infrieurs, il n'allait presque jamais  terre, en pays exotique, pas
plus que les golands du large; tandis que de tout temps j'ai t gt,
moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute
sorte de contres dont le souvenir me trouble encore.

Et je me risque  lui dire, pour voir:

--Tu auras peut-tre plus de chagrin que moi, de la quitter, cette
petite Chrysanthme?...

Un silence entre nous deux.

Aprs quoi je vais plus loin, brlant mes vaisseaux:

--Tu sais, aprs tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai
pas pouse, elle n'est pas ma femme, en somme....

Trs surpris, il me regarde:

--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voil justement,
c'est qu'elle est votre femme....

Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis
absolument fix maintenant, par son intonation, par son bon sourire de
franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:
Voil justement, c'est qu'elle est votre femme.... Si elle ne l'tait
pas, oh! il n'oserait rpondre de ce qui pourrait arriver,--malgr le
remords qu'il en aurait au fond de lui-mme, n'tant plus garon, ni
libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considre comme ma
femme, et alors c'est sacr. Je crois en sa parole de la manire la plus
complte, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie,  retrouver mon
brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez
l'influence rapetissante des milieux pour le souponner et m'en faire un
pareil souci mesquin?...

N'en parlons seulement plus, de cette poupe....

Nous restons l trs tard,  causer d'autre chose, tout en regardant,
sous nos pieds, des valles, des montagnes, des profondeurs immenses qui
s'assombrissent et s'teignent. Trs haut posts, dans le grand air pur,
il nous semble dj tre partis de ce Japon mignard, dj dgags des
petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par
lesquels il commenait  nous tenir.

Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent  se
ressembler; ils perdent le cachet imprim sur eux par les hommes, les
peuples; par les atomes qui grouillent en bas.

Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou
comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses
auxquelles on est enclin  penser dans l'obscurit: de revenants,
d'mes, d'avenir, d'au del, de nant....

Cette petite Chrysanthme, nous l'avions tout  fait oublie!

Quand nous arrivons  Diou-djen-dji, par une nuit d'toiles, c'est la
musique de son _chamcen_, entendue de loin, qui nous rappelle son
existence: elle tudie quelque nocturne  deux voix avec mademoiselle
Oyouki, son lve.

Je me sens de trs bonne humeur ce soir, dlivr de mes soupons
absurdes sur mon pauvre Yves, trs dispos  jouir sans arrire-pense
de mes derniers jours de Japon et  m'en amuser le plus possible.

tendons-nous sur les nattes fraches et coutons le duo trange de ces
mousms: une sorte de mlope lente et lugubre, qui commence sur deux ou
trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend  chaque couplet,
d'une manire presque insensible, jusqu' devenir trs grave. Le chant
conserve tout le temps sa tranante lenteur; mais l'accompagnement qui
s'enfle peu  peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin,
quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des
notes basses et rauques, les mains de Chrysanthme, crispes sur les
cordes vibrantes, s'agitent frntiquement. Elles baissent la tte
toutes deux, avancent la lvre infrieure, pour faire sortir avec effort
ces tonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-l que leurs
petits yeux brids s'ouvrent, semblent rvler quelque chose comme une
me, sous ces enveloppes de marionnette.

Mais une me qui, plus que jamais, me parat tre d'une espce
diffrente de la mienne; je sens mes penses aussi loin des leurs que
des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rveries d'un singe; je
sens, entre elles et moi, le gouffre mystrieux, effroyable....

Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un
instant celle que ces mousms nous faisaient.

C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un
bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au
balcon de la vranda pour mieux l'entendre.

Un _matsouri_, une fte, un cortge qui passe--dans le quartier des
dames galantes, affirment nos mousms, avec un plissement ddaigneux
des lvres.--Mais il a l'air trs chaste, le quartier de ces dames,
ainsi vu  vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et  la lueur
vague des toiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant
jusqu' nous du fond de cet abme; il nous arrive un peu touff,
confus, magique, charmant....

...Cela s'loigne et cela se tait....

Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et
reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de
grillons et de cigales les accompagne en trmolo,--toujours ce trmolo
immense qui se fait doucement et ternellement sur toute la terre
japonaise.




LI


                    17 septembre.

Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain
pour la Chine, pour Tchfou (un lieu affreux situ dans le golfe de
Pkin). C'est Yves qui vient me rveiller dans ma chambre de bord, pour
me l'apprendre.

--Il faut absolument que je me _dbrouille_ pour aller  terre ce soir,
dit-il, pendant que j'achve de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce
ne serait que pour vous aider  faire votre dmnagement l-haut....

Et il regarde par mon sabord, levant la tte vers les cimes vertes, dans
la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore,
qu'un repli de montagne nous cache.

C'est trs gentil de sa part, ce dsir de m'aider dans mon dmnagement
l-haut; mais je crois aussi qu'il tient  faire ses adieux  ses
petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.

Il se dbrouille en effet et obtient, sans que je m'en mle, la
permission pour ce soir cinq heures, aprs l'exercice et la manoeuvre.

Quant  moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.

Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte 
Diou-djen-dji.

Les sentiers sont solitaires; les plantes, accables de chaleur.

Cependant voici madame Jonquille, qui se promne,  cette heure
lumineuse des sauterelles, abritant sa dlicate personne et son fin
minois sous un immense parasol en papier, tout rond,  nervures trs
rapproches et  grands bariolages fantasques.

Elle me reconnat de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant
de moi.

Je lui annonce notre dpart--, et une grosse moue contracte sa figure
enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce
qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accs de rire, un
peu nerveux sans doute, mais inattendu, dconcertant,--sec et
cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une
dgringolade de petites perles fausses.

Ah! bien, par exemple, voil un mariage qui sera rompu sans
douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui
tourne le dos pour continuer ma route.

L-haut, Chrysanthme dort, tendue sur le plancher; la maison est
compltement ouverte et une tide brise de montagne passe au travers.

Prcisment nous devions donner un th ce soir, et, d'aprs mes
indications, il y a dj des fleurs partout. Encore des lotus dans nos
vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je
pense.--On a d les commander chez ces fleuristes spciaux qui demeurent
l-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coter trs
cher.

A petits coups lgers d'ventail, je rveille cette mousm surprise, et
je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais
produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites
mains, ses paupires alourdies, puis me regarde et baisse la tte:
quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.

C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur.

La nouvelle court la maison.

Mademoiselle Oyouki monte quatre  quatre, ayant une demi-larme de bb
dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lvres rouges, qui
font toujours un rond mouill sur ma joue;--puis, vite, tire de sa
grande manche un carr de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs,
mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la
rue sur le parasol d'un passant.

Madame Prune apparat ensuite, agite, dfaite, prenant successivement
toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle
a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi,
jusqu' gner mes mouvements quand je me retourne??...

C'est inou ce qu'il me reste  faire, ce dernier jour, de courses en
djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.

Pourtant, avant qu'on drange mon appartement, je veux prendre le temps
de le dessiner... comme jadis,  Stamboul.... Il semble vraiment que tout
ce que je fais ici soit l'amre drision de ce que j'avais fait
l-bas....

Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne,  ce logis; c'est
seulement parce qu'il est gentil et trange; le dessin en sera curieux 
conserver.

Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis
par terre, appuy sur mon pupitre  sauterelles en relief,--tandis que,
derrire moi, les trois femmes, bien prs, bien prs, suivent les
mouvements de mon crayon avec une attention tonne. Jamais elles
n'avaient vu dessiner d'aprs nature, l'art japonais tant tout de
convention, et ma manire les ravit. Peut-tre n'ai-je pas la sret ni
la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes
cigognes, mais je possde quelques notions de perspective qui lui
manquent; et puis on m'a enseign  rendre les choses comme je les vois,
sans leur donner des attitudes ingnieusement outres et grimaantes;
alors ces trois Japonaises sont merveilles de l'air _rel_ de mon
croquis.

En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les
objets,  mesure que leur forme et leur ombre s'bauchent en noir sur
mon papier. Chrysanthme me regarde avec une nuance nouvelle d'intrt:

--_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littralement: Toi premier! ce qui
signifie: Tu es tout  fait un personnage de premier brin!)

Mademoiselle Oyouki surenchrit encore sur cette apprciation et s'crie
dans un lan d'enthousiasme:

--_Anata bakari!_ (Toi seul! c'est--dire: Il n'y a que toi au monde;
tous les autres, auprs de toi, ne sont que ngligeable fretin.)

Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas
moins; ses poses alanguies, sa main qui  tout instant frle la mienne,
me confirment mme dans cette ide, que son air constern de tout 
l'heure m'avait fait concevoir: videmment l'ensemble de ma personne
parle  son imagination, reste romanesque aprs l'ge!--je m'en irai
avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...

Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis
gure. J'ai mis tout  sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je
ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _franais_, qui ne va pas.
Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux
russi en faussant la perspective,  la japonaise, et en exagrant
jusqu' l'impossible les lignes dj bizarres des choses. Et puis il
manque  ce logis dessin son air frle et sa sonorit de violon sec.

Dans les traits de crayon qui reprsentent les boiseries, il n'y a pas
la prcision minutieuse avec laquelle elles sont ouvrages, ni leur
antiquit extrme, ni leur propret parfaite, ni les vibrations de
cigales qu'elles semblent avoir emmagasines pendant des centaines
d'ts dans leurs fibres dessches. Il n'y a pas non plus l'impression
qu'on prouve ici, d'tre dans un faubourg bien lointain, perch  une
grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drle de toutes
les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure
intraduisible et insaisissable.

...Nos invitations tant faites, nous donnerons ce soir notre th quand
mme. Un th d'adieu, alors, pour lequel nous dploierons le plus de
pompe possible. Cela rentre dans ma manire, du reste, de clore mes
existences exotiques par une fte; dans des pays divers, j'ai dj fait
ainsi.

Nous aurons nos habitues, plus ma belle-mre, mes parentes, et enfin
toutes les mousms du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie,
nous n'admettrons cette fois aucun ami europen,--pas mme celui _d'une
inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans
un coin, derrire des fleurs et des objets d'art.

Au dernier crpuscule, aux premires toiles, ces dames arrivent, avec
des rvrences adorables. Et bientt notre maisonnette est pleine de
petites femmes accroupies, dont les yeux brids sourient vaguement; on
voit luire comme de l'bne poli tous les beaux chignons aux coques
soignes; les corps frles se perdent dans les plis des vtements trop
larges, qui billent tous, comme prts  tomber, sur les petits dos
fuyants, et dcouvrent des nuques exquises.

Chrysanthme un peu mlancolique, ma belle-mre Renoncule avec mille
grces, s'empressent au milieu de ces groupes, o les pipes en miniature
s'allument. On entend bientt un murmure de rires discrets, qui
n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique trs gentil, et puis
commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les
rebords finement laqus des botes  fumer. A la ronde, sur des plateaux
dont les formes sont spirituellement varies, circulent des fruits
confits aux pices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine
transparente, grandes comme des moitis d'oeuf, et l'on offre aux dames
quelques gouttes d'un th sans sucre, contenu dans des bouillottes de
poupe;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de
servir chaud, dans d'lgantes burettes  long col de hron).

Diffrentes mousms excutent,  tour de rle, des improvisations sur le
_chamcen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un
sautillement continuel, comme des cigales en dlire.

Madame Prune, ne pouvant plus faire mystre des sentiments trop
longtemps refouls qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie
d'accepter quantit de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une
petite desse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrsistible
magot d'ivoire;--je la suis en frmissant dans des recoins obscurs, o
elle m'attire pour me faire en tte  tte ces cadeaux....

Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guchas en
vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Puret, Orange et Printemps, que j'ai
loues quatre piastres par tte,--un prix excessif en ce pays.

Ces trois guchas sont bien les mmes petites cratures que j'avais
entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrive,  travers les
cloisons frles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup
japonis depuis cette poque, elles me semblent aujourd'hui trs
diminues, bien moins tranges, plus du tout mystrieuses. Je les traite
un peu en baladines  mes ordres, et l'ide qui m'tait venue d'pouser
l'une d'elles me fait hausser les paules  prsent,--comme jadis  M.
Kangourou.

La chaleur excessive cause par les mousms qui respirent et par les
lampes qui brlent, dveloppe le parfum des lotus; il remplit l'air
devenu trs lourd, et on sent aussi l'huile de camlias que les dames
mettent  profusion pour faire luire leur chevelure.

Mademoiselle Orange, la gucha enfant, la toute petite et la toute
mignonne, dont le rebord des lvres est dor au pinceau, excute des pas
dlicieux, avec des perruques et de faux visages trs extraordinaires en
bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des
objets de prix, signs par des artistes connus. Elle a de longues robes
somptueuses, tailles  la mode ancienne; les tranes en sont garnies
par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du
costume ce je ne sais quoi d'apprt et de pas naturel qui convient.

Maintenant des souffles de brise tide passent d'une vranda  l'autre,
 travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les
lotus, puiss de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous
les vases, et sment sur les invites leur pollen, leurs larges ptales
roses pareils  des cassons de globes d'opale....

La pice  effet rserve pour la fin est un trio de _chamcen_, long et
monotone, que les guchas excutent en _pizzicato_ rapide, sur les
cordes les plus hautes, pinces trs court. On dirait la quintessence
mme,--puis la paraphrase, l'exaspration, si l'on peut dire,--de cet
ternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux
toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base mme des bruits
japonais....

Dix heures et demie. Le programme est rempli et la rception termine.
Un dernier _pan! pan! pan!_ gnral et les petites pipes rentrent dans
leurs tuis guillochs, se rattachent aux ceintures; les mousms
s'agitent pour partir.

On allume, au bout de btonnets, une quantit de lanternes rouges,
grises ou bleues, et, aprs des rvrences sans fin, les invites se
dispersent dans l'obscurit des sentiers et des arbres.

Nous descendons nous-mmes en ville, Yves, Chrysanthme, Oyouki et moi,
pour reconduire ma belle-mre, mes belles-soeurs et ma jeune tante,
madame Nnuphar.

C'est que nous dsirons aussi faire une dernire promenade ensemble dans
les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets  la
maison de th des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une
lanterne chez madame Trs-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu
chez madame L'Heure.

Je cherche  m'impressionner,  m'motionner sur ce dpart, et j'y
russis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes
qui l'habitent, il manque dcidment je ne sais quoi d'essentiel: on
s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.

Au retour, quand je suis l, avec Yves et ces deux mousms, remontant
une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute
jamais, un peu de mlancolie se glisse peut-tre dans cette dernire
promenade.

Mais c'est la mlancolie insparable des choses qui vont finir sans
retour possible.

D'ailleurs, il y a cet t calme et splendide qui finit lui aussi pour
nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord
chinois. Et je commence  les compter, hlas, les ts de jeunesse que
je puis esprer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que
l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans
l'abme noir et sans fond o s'entassent les choses passes....

A minuit, nous sommes rentrs au logis, et mon dmnagement commence,
tandis que,  bord, l'_ami d'une lgendaire hauteur_ a la bont de faire
le quart  ma place.

Un dmnagement nocturne, rapide, furtif,-- la manire des _dorobo_
(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousms,
quelques teinture de langue nipponne.

Messieurs les emballeurs, sur ma prire, ont envoy dans la soire
plusieurs petites caisses ravissantes,  compartiments,  doubles fonds,
et plusieurs sacs en papier (en indchirable papier japonais) qui se
ferment d'eux-mmes et s'attachent au moyen de liens, galement en
papier, disposs  l'avance d'une manire ingnieuse; tout ce qu'il y a
de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites
choses pratiques ce peuple est sans rival.

C'est plaisir que d'emballer l-dedans; et tout le monde s'y met, Yves,
Chrysanthme, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes
de la rception qui brlent encore, chacun travaille  empaqueter,
rouler, ficeler,--trs vite, car il est dj tard.

Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empcher de mler  sa
besogne quelques clats de son rire enfantin.

Madame Prune, plore, renonce  se contenir: pauvre dame, je regrette
vraiment beaucoup....

Chrysanthme est distraite et silencieuse....

Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de
chimres, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte
aussi, lis en gerbe rose.

Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, loues depuis le coucher
du soleil, qui attendent  la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.

Nuit toile, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis
des trois dames contristes qui nous reconduisent; par des pentes
extrmes, dangereuses dans cette obscurit, nous descendons vers la
mer....

Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs
jambes musculeuses: ces petites voitures charges descendraient bien
toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se
lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus prcieux.
Chrysanthme marche  ct de moi et m'exprime, d'une manire douce et
gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert
de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis
de passer cette dernire nuit sous notre toit:

--coute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage,
me dire adieu; je ne retournerai chez ma mre que le soir; tu me
trouveras encore l-haut.

Et je le lui promets.

Elles s'arrtent  certain tournant d'o l'on dcouvre  vol d'oiseau
toute la rade: les eaux noires, endormies, refltant d'innombrables feux
lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de
poisson, vues d'o nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites
choses qui servent  _aller ailleurs_,  aller trs loin et  oublier.

Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est dj
avance, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas
srs,  cette heure indue.

Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds
 terre,--de faire ses grands adieux aux mousms ses amies.

Or, je suis trs curieux de cette sparation d'Yves et de Chrysanthme;
j'coute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se
passe de la manire la plus simple et la plus tranquille; rien de ce
dchirement qui sera invitable entre madame Prune et moi; chez ma
mousm, je remarque mme un dtachement, une dsinvolture qui me
confondent; vraiment, je ne comprends plus.

Et je songe en moi-mme, tout en continuant de descendre vers la mer:
Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'tait donc pas pour Yves....
Pour qui, alors?... Puis cette petite phrase me repasse en tte:

Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai
chez ma mre que le soir; tu me trouveras encore l-haut...

Ce Japon est bien dlicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et
cette Chrysanthme tait trs mignonne tout  l'heure, me reconduisant
en silence dans ce chemin....

Il est deux heures environ quand nous arrivons  la _Triomphante_, dans
un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses,  couler bas. L'_ami
trs haut_ me remet le service que je dois garder jusqu' quatre heures,
et les matelots de quart, mal veills, font la chane, dans
l'obscurit, pour monter  bord tout ce fragile bagage....




LII


                    18 septembre.

J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon
sommeil perdu de la nuit.

Mais voici que, ds huit heures, trois personnages de mine singulire,
conduits par M. Kangourou, se prsentent  la porte de ma cabine avec
force rvrences. Ils portent de longues robes chamarres de dessins
sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages
anmiques des personnes adonnes trop exclusivement aux beaux-arts, et,
sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont
poss de ct, d'une manire fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent
des cartons chargs d'esquisses; dans leurs mains, des botes
d'aquarelle, des crayons, et, lis en faisceau, de fins stylets dont on
voit briller les pointes aigus.

Du premier coup d'oeil, mme dans l'effarement de mon rveil, j'embrasse
l'ensemble de leurs personnes et je devine  quels htes j'ai affaire:

--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!

Ce sont les spcialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais
mands depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont
venus, je les recevrai.

A la suite de mes frquentations avec des tres primitifs, en Ocanie et
ailleurs, j'ai pris le got dplorable des tatouages; aussi ai-je dsir
emporter comme curiosit, comme bibelot, un spcimen du travail des
tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans gale.

Dans leurs albums, tals sur ma table, je fais mon choix. Il y a l des
dessins bien tranges appropris aux diffrentes parties de l'individu
humain: des emblmes pour bras et pour jambes, des branches de roses
pour paule, et de grosses figures grimaantes pour milieu de dos. Il y
a mme,--afin de satisfaire au got de quelques clients, matelots des
marines trangres,--des trophes d'armes, des pavillons d'Amrique et
de France entrelacs, un _God Save_ au milieu d'toiles,--et des femmes
de Grvin calques dans le _Journal amusant_!

Mes prfrences sont pour une chimre bleue et rose fort singulire,
longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine,
du ct oppos au coeur.

Une heure et demie d'agacement et de souffrance.  tendu sur ma
couchette, livr aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir
leurs milliers d'imperceptibles piqres. Quand par hasard un peu de sang
coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se
prcipite pour l'tancher avec ses lvres,--et je ne proteste pas,
sachant que c'est la manire japonaise, la manire usite par les
mdecins pour les plaies des hommes ou des btes.

Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre
s'excute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une
manire pose et automatique.

Enfin l'oeuvre est termine,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air
de satisfaction pour mieux voir, dclarent que ce sera charmant.

Bien vite je m'habille pour aller  terre,--profiter de mes dernires
heures de Japon.

Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre
qui tombent avec une certaine mlancolie sur les feuilles commenant 
jaunir, qui sont clairs et brlants aprs des matines dj fraches.
Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon
haut faubourg, par des sentiers vides, o il n'y a que de la lumire et
du silence.

J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche  pas de loup,
avec des prcautions extrmes, par peur de madame Prune.

Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches,  ct des petits socques
et des petites sandales qui tranent toujours dans ce vestibule, il y a
tout un bagage prt  partir, que je reconnais du premier coup d'oeil:
de gentilles robes sombres, qui me sont familires, plies avec soin et
enveloppes dans des serviettes bleues noues aux quatre bouts.--Je
crois mme que j'prouve une impression furtive de tristesse en voyant
sortir de l'un de ces paquets un coin de la bote consacre aux lettres
et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite
maintenant en compagnie de divers minois de mousms.--Une sorte de
mandoline  long manche, prte  partir aussi, est pose sur le tout
dans une gaine de soie bigarre.--Cela ressemble au dmnagement de
quelque gitane--ou plutt cela me rappelle certaine gravure d'un livre
de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout  fait le mme
attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chant tout l't,
portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.

Pauvre petit bagage!...

Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrte, entendant chanter
l-haut chez moi.

C'est bien la voix de Chrysanthme, et la chanson est gaie! J'en suis
drout, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de
venir.

Il s'y mle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des
tintements argentins trs purs, comme si on lanait fortement des pices
de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante
exagre toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que
pendant les silences nocturnes; mais c'est gal, je suis intrigu de
savoir ce que ma mousm peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle
s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou  pile ou face?...

Rien de tout cela! Je crois que j'ai devin,--et je monte encore plus
doucement  quatre pattes, avec des prcautions de Peau-Rouge, pour me
donner le dernier plaisir de la surprendre.

Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre compltement
vide, balaye, blanche, o entrent le clair soleil, et le vent tide,
et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le
dos  la porte; elle est habille pour la rue, prte  se rendre chez sa
mre, ayant  ct d'elle son parasol rose.

Par terre, tales, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos
conventions, je lui ai donnes hier au soir. Avec la comptence et la
dextrit d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette
sur le plancher et, arme d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter
vigoureusement  son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite
romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute  mesure....

Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le
dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai
t naf de me laisser presque prendre  quelques mots assez russis
qu'elle avait prononcs hier au soir en cheminant  mon ct,-- une
petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux
heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus
pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est
jamais pass dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur.

Quand je l'ai assez regarde, je l'appelle:

--H! Chrysanthme!

Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir t vue
pendant ce travail.

Elle a bien tort, pourtant, d'tre si trouble,--car je suis ravi au
contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu
de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en
plaisanterie comme il avait commenc.

--Une bonne ide que tu as eue l, dis-je, une prcaution qu'il faudrait
toujours prendre, dans ton pays o tant de gens malintentionns sont
habiles  imiter les monnaies. Dpche-toi de finir avant que je m'en
aille, et s'il s'en est gliss de fausses dans le nombre, je te les
remplacerai bien volontiers.

Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du
reste; elle a pour cela trop de politesse hrditaire et acquise, trop
de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied ddaigneux,--gant
toujours de chaussettes immacules avec tui spcial pour le premier
orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces
piastres blanches.

--Nous avons lou un grand sampan ferm, dit-elle pour changer la
conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille,
Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire....
Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.

--Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses  faire en
ville, vois-tu, et l'ordre nous a t donn de rentrer tous  bord 
trois heures, pour l'appel gnral du dpart. Et puis j'aime mieux me
sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine
sieste; je craindrais d'tre attir encore dans des petits coins, de
provoquer quelque scne dchirante au moment de la sparation....

Chrysanthme baisse la tte, ne dit plus rien, et, voyant que dcidment
je m'en vais, se lve pour me reconduire.

Sans parler, sans faire de bruit, elle derrire moi, nous descendons
l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil o les arbustes
nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison,
plongs dans une somnolence chaude.

A la porte de sortie, je m'arrte pour les derniers adieux: la petite
moue de tristesse a reparu, plus accentue que jamais, sur la figure de
Chrysanthme; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me
sentirais offens s'il en tait autrement.

Allons, petite mousm, sparons-nous bons amis; embrassons-nous mme, si
tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-tre pas trs
bien russi, mais tu as donn ce que tu pouvais, ta petite personne, tes
rvrences et ta petite musique; somme toute, tu as t assez mignonne,
dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-tre penserai-je  toi
quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel t, ces
jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....

Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et
reste dans cette position de salut suprme tant que je suis visible,
dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.

En m'loignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la
regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de rpondre comme
il convient  sa belle rvrence finale....




LIII


Ds mon entre en ville, au tournant de la grand' rues je fais la
rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Prcisment j'avais besoin
d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un
adoucissement pour moi,  l'heure du dpart, de faire ainsi mes
dernires courses en compagnie d'un membre de ma famille.

N'ayant pas l'habitude de circuler  ces heures de sieste, je n'avais
pas encore vu les rues de cette ville aussi accables de soleil, aussi
dsertes, dans ce silence et cet clat mornes qui rappellent les pays
chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, orns
par places de lgers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi
de mystrieux: dragons, emblmes, figures symboliques. Le ciel claire
trop; la lumire est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait
paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgr ses dessus en papier neuf
et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propret
si blanche, sont noirtres au-dehors, ronges, disjointes,
_grimaantes_.--A bien regarder mme, elle est partout, la grimace, dans
les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires
innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace
cruelle, louche, forcene;--elle est mme dans les constructions, dans
les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes,
dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des dbris
encore dangereux de vieilles btes malfaisantes.

Et cette inquitante intensit de physionomie qu'ont les choses
contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains,
avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperoit
au passage, exerant avec patience des mtiers minutieux dans la
pnombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant
avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement
obscnes, ces tonnantes merveilles d'tagre qui font tant apprcier,
par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres
inconscients, jetant  main leve, sur fond de laque, sur fond de
porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle
par une hrdit millnaire; peintres automates, traant des cigognes
pareilles  celles de M. Sucre, ou d'invitables petits rochers, ou
d'ternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs,  la trs
insignifiante figure sans yeux, possde au bout des doigts le dernier
mot de ce genre dcoratif, lger et spirituellement saugrenu, qui tend 
nous envahir en France,  notre poque de dcadente imitation, et
devient dj chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets
d'art_  bon march.

Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus
d'attache, plus de gte et que mon esprit est dj un peu ailleurs,--je
ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement
qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit,
vieillot,  bout de sang et  bout de sve; j'ai conscience de son
antiquit antdiluvienne; de sa momification de tant de sicles--qui va
bientt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact
des nouveauts d'occident.

L'heure passe; peu  peu les siestes s'achvent partout; les ruelles
tranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariols.
Le dfil des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le dfil
des longues robes de magot surmontes de chapeaux melons ou canotiers.
Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, pre
ici comme dans nos cits d'ouvriers,--et plus mesquine.

A l'instant du dpart, je ne puis trouver en moi-mme qu'un sourire de
moquerie lgre pour le grouillement de ce petit peuple  rvrences,
laborieux, industrieux, avide au gain, entach de mivrerie
constitutionnelle, de pacotille hrditaire et d'incurable singerie....

Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le
meilleur et le plus dsintress de ma famille japonaise. Quand nos
courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, trs
sensible  mon dpart, il veut me reconduire jusqu' la _Triomphante_
pour veiller sur mes dernires emplettes, dans le sampan qui m'emporte,
et monter tout cela lui-mme dans ma chambre de bord.

C'est  lui, la seule poigne de main que je donne vraiment de bon
coeur, sans un arrire-sourire, en quittant ce Japon.

Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de
dvouement et moins de laideur chez les tres simples, adonns  des
mtiers physiques.

Appareillage  cinq heures du soir.

Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousms sont l,
enfermes dans les troites cabines, et leurs figures nous regardent par
les toutes petites fentres, se cachant un peu derrire des ventails, 
cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse,
nous voir encore une fois.

Il y a d'autres sampans aussi, o des Japonaises inconnues assistent 
notre dpart. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols
orns de grandes lettres noires et bariols de nuages aux couleurs
clatantes.




LIV


Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes
s'effacent. Le pays des ombrelles rondes  mille plissures se referme
peu  peu derrire nous.

Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses
trop ingnieuses et trop petites.

Les montagnes boises, les caps charmants s'loignent.--Et tout ce Japon
finit en rochers pittoresques, en lots bizarres sur lesquels des arbres
s'arrangent en bouquets,--d'une manire un peu prcieuse peut-tre, mais
tout  fait jolie....




LV


Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune,
je regarde par hasard les lotus rapports de Diou-djen-dji; ils avaient
rsist pendant deux ou trois jours;  prsent ils sont finis,
pitoyables, semant sur mon tapis leurs ptales roses.

Moi qui ai conserv tant de fleurs fanes, tombes en poussire, que
j'avais prises,  et l, au moment des dparts, dans diffrents lieux
du monde; moi qui en ai tant conserv que cela tourne  l'herbier,  la
collection incohrente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens
point  ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de
mon t  Nagasaki.

Je les prends  la main, avec quelques gards toutefois, et j'ouvre mon
sabord.

Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espce de
crpuscule terne et morne descend, jauntre sur cette mer Jaune.--On
sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....

Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'tendue indfinie,--en leur
faisant mes excuses de leur donner une spulture si triste et si grande,
 eux qui taient Japonais....




LVI


O Ama-Trace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage,
dans les eaux de la rivire de Kamo....





OEuvres de Pierre Loti


1879 Aziyad

1880 Rarahu

1881 Le roman d'un spahi

1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch

1883 Mon frre Yves

1884 Les trois dames de la Kasbah

1886 Pcheur d'Islande

1887 Madame Chrysanthme

1887 Propos d'exil

1889 Japoneries d'automne

1890 Au Maroc

1890 Le roman d'un enfant

1891 Le livre de la piti et de la mort

1892 Fantme d'Orient

1893 L'exile

1893 Le matelot

1894 Le dsert. Jrusalem

1894 La Galile

1897 Ramuntcho

1898 Judith Renaudin

1899 Reflets de la sombre route

1902 Les derniers jours de Pkin

1903 L'Inde sans les Anglais

1904 Vers Ispahan

1905 La troisime jeunesse de Mme Prune

1906 Les dsenchantes

1909 La mort de Philae

1910 Le chteau de la Belle au Bois dormant

1912 Un plerin d'Angkor

1913 La Turquie agonisante

1916 La hyne enrage

1917 Quelques aspects du vertige mondial

1918 L'horreur allemande

1919 Prime jeunesse

1920 La mort de notre chre France en Orient

1921 Suprmes visions d'Orient

1923 Un jeune officier pauvre, posthume.

1924 Lettres  Juliette Adam, posthume.

1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol






End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthme, by Pierre Loti

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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