The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome II

Author: Alexandre Dumas

Release Date: May 16, 2006 [EBook #18401]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II ***




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                           ALEXANDRE DUMAS

                                 LA
                             SAN-FELICE

                               TOME II

                           DEUXIME DITION


                                PARIS
               MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
         RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                       A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                  XIX

                          LA CHAMBRE CLAIRE


Il tait deux heures du matin,  peu prs, lorsque le roi et la reine,
quittant l'ambassade d'Angleterre, rentrrent au palais. Le roi,
trs-proccup, nous l'avons dit, de la scne qui venait de se passer,
prit immdiatement le chemin de son appartement, et la reine, qui
l'invitait rarement  entrer dans le sien, ne mit aucun obstacle  cette
retraite prcipite, presse qu'elle paraissait tre, de son ct, de
rentrer chez elle.

Le roi ne s'tait pas dissimul la gravit de la situation; or, dans les
circonstances graves, il y avait un homme qu'il consultait toujours avec
une certaine confiance, parce que rarement il l'avait consult sans en
recevoir un bon conseil; il en rsultait qu'il reconnaissait  cet
homme une supriorit relle sur toute cette tourbe de courtisans qui
l'environnait.

Cet homme, c'tait le cardinal Fabrizio Ruffo, que nous avons montr
 nos lecteurs, assistant l'archevque de Naples, son doyen au sacr
collge, lors du _Te Deum_ qui avait t chant, la veille, dans
l'glise cathdrale de Naples en l'honneur de l'arrive de Nelson.

Ruffo tait au souper donn au vainqueur d'Aboukir par sir William
Hamilton; il avait donc tout vu et tout entendu, et, en sortant, le roi
n'avait eu que ces mots  lui dire:

--Je vous attends cette nuit au palais.

Ruffo s'tait inclin en signe qu'il tait aux ordres de Sa Majest.

En effet, dix minutes  peine aprs que le roi tait rentr chez lui
en prvenant l'huissier de service qu'il attendait le cardinal, on lui
annonait que le cardinal tait l et faisait demander si le bon plaisir
du roi tait de le recevoir.

--Faites-le entrer, cria Ferdinand de manire que le cardinal
l'entendt; je crois bien que mon bon plaisir est de le recevoir!

Le cardinal, invit ainsi  entrer, n'attendit pas l'appel de l'huissier
et rpondit par sa prsence mme  ce pressant appel du roi.

--Eh bien, mon minentissime, que dites-vous de ce qui vient de se
passer? demanda le roi en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe
au cardinal de s'asseoir.

Le cardinal, sachant que la plus grande rvrence dont on puisse user
envers les rois est de leur obir aussitt qu'ils ont ordonn, toute
invitation de leur part tant un ordre, prit une chaise et s'assit.

--Je dis que c'est une affaire trs-grave, rpliqua le cardinal;
heureusement que Sa Majest se l'est attire pour l'honneur de
l'Angleterre et qu'il est de l'honneur de l'Angleterre de la soutenir.

--Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de Nelson? Soyez franc,
cardinal.

--Votre Majest est si bonne pour moi, qu'avec elle je le suis toujours,
franc!

--Dites, alors.

--Comme courage, c'est un lion; comme instinct militaire, c'est un
gnie; mais, comme esprit, c'est heureusement un homme mdiocre.

--Heureusement, dites-vous?

--Oui, sire.

--Et pourquoi heureusement?

--Parce qu'on le mnera o l'on voudra, avec deux leurres.

--Lesquels?

--L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire de lady Hamilton;
l'ambition, c'est la vtre. Sa naissance est vulgaire; son ducation,
nulle. Il a conquis ses grades sans mettre les pieds dans une
antichambre, en laissant un oeil  Calvi, un bras  Tnriffe, la peau
de son front  Aboukir; traitez cet homme-l en grand seigneur, vous le
griserez, et, une fois qu'il sera gris, Votre Majest en fera ce qu'elle
voudra. Est-on sr de lady Hamilton?

--La reine en est sre,  ce qu'elle dit.

--Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose. Par cette femme, vous
aurez tout; elle vous donnera  la fois le mari et l'amant. Tous deux
sont fous d'elle.

--J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.

--Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec l'expression du plus
profond mpris. Votre Majest n'y pense pas.

--Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!

--Et par quoi?

--Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras de moins, son oeil
crev et son front fendu. S'il en cote cela pour tre un hros, j'aime
autant rester ce que je suis.

--Bon! les femmes ont de si singulires ides, et puis lady Hamilton
aime si merveilleusement la reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour,
elle le fera par amiti.

--Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet  la Providence du
soin d'arranger une affaire difficile.

Puis,  Ruffo:

--Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un conseil  me donner dans
cette affaire-l?

--Certainement; le seul mme qui soit raisonnable.

--Lequel? demanda le roi.

--Votre Majest a un trait d'alliance avec son neveu l'empereur
d'Autriche.

--J'en ai avec tout le monde, des traits d'alliance; c'est bien ce qui
m'embarrasse.

--Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain nombre d'hommes  la
prochaine coalition.

--Trente mille.

--Et vous devez combiner vos mouvements avec ceux de l'Autriche et de la
Russie.

--C'est convenu.

--Eh bien, quelles que soient les instances que l'on fera prs de vous,
sire, attendez, pour entrer en campagne, que les Autrichiens et les
Russes y soient entrs eux-mmes.

--Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez, minence, que je ne
vais pas m'amuser  faire la guerre tout seul aux Franais... Mais...

--Achevez, sire.

--Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a dclar la guerre, si
elle me la fait?

--Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir vous affirmer, sire, que
les Franais ne sont pas en mesure de vous la faire.

--Hum! voil qui me tranquillise un peu.

--Maintenant, si Votre Majest me permettait...

--Quoi?

--Un second conseil.

--Je le crois bien!

--Votre Majest ne m'en avait demand qu'un; il est vrai que le second
est la consquence du premier.

--Dites, dites.

--Eh bien,  la place de Votre Majest, j'crirais de ma main  mon
neveu l'empereur, pour savoir de lui, non pas diplomatiquement, mais
confidentiellement,  quelle poque il compte se mettre en campagne, et,
prvenu par lui, je rglerais mes mouvements sur les siens.

--Vous avez raison, mon minentissime, et je vais lui crire  l'instant
mme.

--Avez-vous un homme sr  lui envoyer, sire?

--J'ai mon courrier Ferrari.

--Mais sr, sr, sr?

--Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme trois fois sur, quand il
est si difficile d'en trouver qui le soit une fois.

--Enfin, celui-l?

--Je le crois plus sr que les autres.

--Il a donn  Votre Majest des preuves de sa fidlit?

--Cent.

--O est-il?

--O est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couch dans mes
antichambres, tout bott et tout peronn, pour tre prt  partir au
premier ordre, quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit.

--Il faut crire d'abord, et nous le chercherons aprs.

--crire, c'est facile  dire, minence; o diable vais-je trouver 
cette heure-ci de l'encre, du papier et des plumes?

--L'vangile dit: _Qure et invenies_.

--Je ne sais pas le latin. Votre minence.

--Cherche et tu trouveras.

Le roi alla  son secrtaire, ouvrit tous les tiroirs les uns aprs les
autres, et ne trouva rien de ce qu'il cherchait.

--L'vangile ment, dit-il.

Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.

--Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant un soupir, je
dteste crire.

--Votre Majest est cependant dcide  en prendre la peine cette nuit.

--Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque; il me faudrait
rveiller tout mon monde, et encore... Vous comprenez bien, mon cher
ami, quand le roi n'crit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni de
papier. Oh! je n'aurais qu' faire demander tout cela chez la reine,
elle en a, elle. C'est une criveuse. Mais, si l'on savait que j'ai
crit, on croirait, ce qui est vrai, au reste, que l'tat est en pril.
Le roi a crit... A qui? pourquoi? Ce serait un vnement  remuer
tout le palais.

--Sire, c'est donc  moi de trouver ce que vous cherchez inutilement.

--Et o cela?

Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute aprs, rentra avec du
papier, de l'encre et des plumes.

Le roi le regarda d'un air d'admiration.

--O diable avez-vous pris cela, minence? demanda-t-il.

--Tout simplement chez vos huissiers.

--Comment! malgr ma dfense, ces drles-l avaient du papier, de
l'encre et des plumes?

--Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de ceux qui viennent
solliciter des audiences de Votre Majest.

--Je ne leur en ai jamais vu.

--Parce qu'ils les cachaient dans une armoire. J'ai dcouvert l'armoire,
et voil tout ce qui est ncessaire  Votre Majest.

--Allons, allons, vous tes homme de ressource. Maintenant, mon
minentissime, dit le roi d'un air dolent, est-il bien ncessaire que
cette lettre soit crite de ma main?

--Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.

--Alors, dictez-moi.

--Oh! sire...

--Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai deux heures 
crire une demi-page. Ah! j'espre bien que San-Nicandro est damn,
non-seulement dans le temps, mais encore dans l'ternit, pour avoir
fait de moi un pareil ne.

Le cardinal trempa dans l'encre une plume frachement taille et la
prsenta au roi.

--crivez donc, sire.

--Dictez, cardinal.

--Puisque Votre Majest l'ordonne, dit Ruffo en s'inclinant.

Et il dicta.


Trs-excellent frre, cousin et neveu, alli et confdr,

Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient de se passer hier
soir au palais de l'ambassadeur d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relch
 Naples, au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui donnant une
fte, le citoyen Garat, ministre de la Rpublique, a pris cette occasion
de me dclarer la guerre de la part de son gouvernement.

Faites-moi donc, par le retour du mme courrier que je vous envoie,
trs-excellent frre, cousin et neveu, alli et confdr, savoir
quelles sont vos dispositions pour la prochaine guerre, et surtout
l'poque prcise  laquelle vous comptez vous mettre en campagne, ne
voulant absolument rien faire qu'en mme temps que vous et d'accord avec
vous.

J'attendrai la rponse de Votre Majest pour me rgler en tout point
sur les instructions qu'elle me donnera.

La prsente n'tant  autre fin, je me dis, en lui souhaitant toute
sorte de prosprits, de Votre Majest, le bon frre, cousin et oncle,
alli et confdr.

--Ouf! fit le roi.

Et il leva la tte pour interroger le cardinal.

--Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majest n'a plus qu' signer.

Le roi signa, selon son habitude: _Ferdinand B._

--Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais mis la nuit tout
entire  crire cette lettre. Merci, mon cher cardinal, merci.

--Que cherche Votre Majest? demanda Ruffo, qui voyait que le roi
cherchait autour de lui avec inquitude.

--Une enveloppe.

--Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.

--C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a point appris  faire,
des enveloppes! Il est vrai qu'ayant oubli de m'apprendre  crire, il
avait regard la science des enveloppes comme chose inutile.

--Votre Majest permet-elle? demanda Ruffo.

--Comment, si je la permets! dit le roi en se levant. Asseyez-vous l 
ma place sur mon fauteuil, mon cher cardinal.

Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec une grande
prestesse et une grande habilet, plia et dchira le papier qui devait
recouvrir la lettre royale.

Ferdinand le regardait faire avec admiration.

--Maintenant, dit le cardinal, Votre Majest veut-elle me dire o est
son sceau?

--Je vais vous le donner, je vais vous le donner, ne vous drangez pas,
dit le roi.

La lettre fut cachete, et le roi mit l'adresse.

Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura pensif.

--Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en s'inclinant.

--Je veux, rpondit le roi toujours pensif, que personne ne sache que
j'ai crit cette lettre  mon neveu, ni par qui je l'ai envoye.

--Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majest va me faire assassiner
en sortant du palais.

--Vous, mon cher cardinal, vous n'tes pas quelqu'un pour moi; vous tes
un autre moi-mme.

Ruffo s'inclina.

--Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment n'est pas riche.

--Comment faire, alors? Il faut cependant que vous envoyiez chercher
Ferrari par quelqu'un, sire.

--Justement, je m'oriente.

--Si je savais o il est, dit Ruffo, j'irais
le chercher.

--Pardieu! moi aussi, fit le roi.

--Vous avez dit qu'il tait dans le palais.

--Certainement qu'il y est; seulement, le palais est grand. Attendez,
attendez donc! En vrit, je suis encore plus bte que je ne croyais.

Il ouvrit la porte de sa chambre  coucher et siffla.

Un grand pagneul s'lana du tapis o il tait couch prs du lit de
son matre, posa ses deux pattes sur la poitrine du roi, toute chamarre
de plaques et de cordons, et se mit  lui lcher le visage, occupation 
laquelle le matre paraissait prendre autant de plaisir que le chien.

--C'est Ferrari qui l'a lev, dit le roi; il va me trouver Ferrari tout
de suite.

Puis, changeant de voix et parlant  son chien comme il et parl  un
enfant:

--O est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous allons le chercher.
Taaut! taaut!

Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois ou quatre bonds par
la chambre, humant l'air et jetant des cris joyeux; puis il alla gratter
 la porte d'un corridor secret.

--Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien? dit le roi.

Et, allumant un bougeoir au candlabre, il ouvrit la porte du couloir en
disant:

--Cherche, Jupiter! cherche!

Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le laisser seul, ensuite
par curiosit.

Jupiter s'lana vers l'extrmit du couloir et gratta  une seconde
porte.

--Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter? continua le roi.

Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait ouvert la premire;
elle donnait sur une antichambre vide.

Jupiter alla droit  une porte oppose  celle par laquelle il tait
entr et se dressa contre cette porte.

--Tout beau! dit le roi, tout beau!

Puis, se tournant vers Ruffo:

--Nous brlons, cardinal, dit-il.

Et il ouvrit cette troisime porte.

Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y lana, monta rapidement
une vingtaine de marches, puis se mit  gratter la porte en poussant de
petits cris.

--_Zitto! zitto!_ dit le roi.

Le roi ouvrit cette quatrime porte comme il avait ouvert les trois
autres; seulement, cette fois, il tait arriv au terme de son voyage:
le courrier, tout vtu et tout peronn, dormait sur un lit de camp.

--Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de son chien; et quand
je pense que pas un de mes ministres, mme celui de la police, n'aurait
fait ce que vient de faire mon chien!

Malgr l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le lit de son pre
nourricier Ferrari, le roi lui fit un signe de la main, et il se tint
tranquille derrire lui.

Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de la main, lui toucha
l'paule.

Si lgre qu'eut t la pression, celui-ci se rveilla immdiatement et
se mit sur son sant, regardant autour de lui avec cet oeil effar
de l'homme que l'on veille au milieu de son premier sommeil; mais,
aussitt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de son lit de camp
et se tint debout et les coudes au corps, attendant les ordres de Sa
Majest.

--Peux-tu partir? lui demanda le roi.

--Oui, sire, rpondit Ferrari.

--Peux-tu aller  Vienne sans t'arrter?

--Oui, sire.

--Combien de jours te faut-il pour aller  Vienne?

--Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et six nuits; mais je me
suis aperu que je pouvais aller plus vite et gagner douze heures.

--Et  Vienne, combien de temps te faut-il pour te reposer?

--Le temps qu'il faudra  la personne  laquelle Votre Majest crit
pour me donner une rponse.

--Alors, tu peux tre ici dans douze jours?

--Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et s'il ne m'arrive pas
d'accident.

--Tu vas descendre  l'curie, seller un cheval toi-mme; tu iras le
plus loin possible avec le mme cheval, au risque de le forcer; tu le
laisseras chez un matre de poste quelconque et tu l'y reprendras  ton
retour.

--Oui, sire.

--Tu ne diras  personne o tu vas.

--Non, sire.

--Tu remettras cette lettre  l'empereur lui-mme et point  d'autres.

--Oui, sire.

--Et  qui que ce soit, mme  la reine, tu ne laisseras prendre la
rponse.

--Non, sire.

--As-tu de l'argent?

--Oui, sire.

--Eh bien, pars, alors.

--Je pars, sire.

Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps de glisser la
lettre du roi dans une petite poche de cuir pratique en manire de
portefeuille dans la doublure de sa veste, de mettre sous son bras un
petit paquet contenant un peu de linge et de se coiffer de sa casquette
de courrier; aprs quoi, sans en demander davantage, il s'apprta 
descendre l'escalier.

--Eh bien, tu ne fais pas tes adieux  Jupiter? dit le roi.

--Je n'osais, sire, rpondit Ferrari.

--Voyons, embrassez-vous; n'tes-vous pas deux vieux amis, et tous les
deux  mon service?

L'homme et le chien se jetrent dans les bras l'un de l'autre: tous deux
n'attendaient que la permission du roi.

--Merci, sire, dit le courrier.

Et il essuya une larme en se prcipitant par les degrs pour rattraper
le temps perdu.

--Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous avez l un homme qui se
fera tuer pour vous  la premire occasion, sire!

--Je le crois, dit le roi: aussi, je pense  lui faire du bien.

Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi et le cardinal
n'taient point encore au bas de l'escalier.

Ils rentrrent dans l'appartement du roi par le mme chemin qu'ils
avaient pris pour en sortir, refermant derrire eux les portes qu'ils
avaient laisses ouvertes.

Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre, porteur d'une
lettre de Sa Majest.

--Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule,  trois heures du matin?
Ce doit tre quelque chose de bien important.

--Sire, la reine a vu votre chambre claire, et elle a pens avec
raison que Votre Majest n'tait pas encore couche.

Le roi ouvrit la lettre avec la rpugnance qu'il mettait toujours  lire
les lettres de sa femme.

--Bon! dit-il aux premires lignes, c'est amusant: voil ma partie de
chasse  tous les diables!

--Je n'ose demander  Votre Majest ce que lui annonce cette lettre.

--Oh! demandez, demandez, Votre minence. Elle m'annonce qu'au retour de
la fte et  la suite de nouvelles importantes reues, M. le capitaine
gnral Acton et Sa Majest la reine ont dcid qu'il y aurait conseil
extraordinaire aujourd'hui mardi. Que le bon Dieu bnisse la reine et M.
Acton! Est-ce que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce que je
fais, qu'ils me laissent tranquille.

--Sire, rpliqua Ruffo, pour cette fois, je suis oblig de donner
raison  Sa Majest la reine et  M. le capitaine gnral; un conseil
extraordinaire me parat de toute ncessit, et plus tt il aura lieu,
mieux cela vaudra.

--Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal.

--Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil!

--Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter.

Ruffo s'inclina.

--J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront leur gnie, j'y
apporterai mon dvouement.

--C'est bien. Dites  la reine que je serai demain au conseil  l'heure
qu'elle m'indiquera, c'est--dire  neuf heures. Votre minence entend?

--Oui, sire.

L'huissier se retira.

Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop d'un cheval qui
passait sous la vote du palais.

Le roi saisit la main du cardinal.

--En tout cas, dit-il, voil Ferrari qui part. minence, vous serez
instruit un des premiers, je vous le promets, de ce qu'aura rpondu mon
cher neveu.

--Merci, sire.

--Bonne nuit  Votre minence... Ah! qu'ils se tiennent bien demain au
conseil! je prviens la reine et M. le capitaine gnral que je ne serai
pas de bonne humeur.

--Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera conseil.

Le roi rentra dans sa chambre  coucher et sonna  briser la sonnette.
Le valet de chambre accourut tout effar, croyant que le roi se trouvait
mal.

--Que l'on me dshabille et que l'on me couche! cria le roi d'une voix
de tonnerre; et, une autre fois, vous aurez soin que l'on ferme mes
jalousies, afin que l'on ne voie pas que ma chambre est claire  trois
heures du matin.

Disons maintenant ce qui s'tait pass dans la _chambre obscure_ de
la reine, tandis que ce que nous venons de raconter se passait dans la
_chambre claire_ du roi.




                                  XX

                          LA CHAMBRE OBSCURE


A peine la reine tait-elle rentre chez elle, que le capitaine gnral
Acton s'tait fait annoncer en lui mandant qu'il avait deux nouvelles
importantes  lui communiquer; mais sans doute ce n'tait pas lui que la
reine attendait ou n'tait-il point le seul qu'elle attendit; car elle
rpondit assez durement:

--C'est bien! qu'il entre au salon; aussitt que je serai libre, j'irai
le rejoindre.

Acton tait habitu  ces boutades royales. Depuis longtemps, entre la
reine et lui, il n'y avait plus d'amour; il tait l'amant en titre
comme il tait premier ministre; ce qui n'empchait point qu'il n'y et
d'autres ministres que lui.

Un lien politique rattachait seul l'un  l'autre ces deux anciens
amants. Acton avait besoin, pour rester au pouvoir, de l'influence que
la reine avait prise sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses
sympathies, qu'elle satisfaisait avec une gale passion, avait besoin
du gnie intrigant d'Acton et de sa complaisance infinie, prte  tout
supporter pour elle.

La reine se dpouilla rapidement de toute sa toilette de gala, de
ses fleurs, de ses diamants, de ses pierreries; elle effaa et
fit disparatre le rouge dont les femmes et surtout les princesses
couvraient leurs joues  cette poque, passa un long peignoir blanc,
prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, aprs avoir travers
tout un appartement, elle arriva  une chambre isole, d'un ameublement
svre et communiquant  l'extrieur avec un escalier secret dont la
reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone une autre.

Les fentres de cette chambre restaient constamment fermes pendant le
jour, et pas le moindre rayon de lumire n'y pntrait.

Une lampe de bronze occupait le centre de la table, o elle tait
scelle, et un abat-jour pos sur la lumire tait construit de manire
 concentrer cette lumire dans la circonfrence de la table seulement,
et  laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurit.

C'tait l que l'on entendait les dnonciations. Si les dnonciateurs,
malgr l'ombre qui s'paississait dans les profondeurs de la salle,
craignaient d'tre reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le
visage, ou revtir dans l'antichambre une de ces longues robes de
pnitent qui accompagnent le cadavre au cimetire ou le patient 
l'chafaud: linceuls effrayants qui rendent l'homme pareil  un spectre
et qui, ne laissant de passage qu' la vue, font, des trous pratiqus
 cet effet, deux ouvertures pareilles aux orbites vides d'une tte de
mort.

Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient  cette table ont acquis une
assez triste clbrit pour faire leurs noms immortels; ils se
nommaient Castel-Cicala, ministre des affaires trangres, Guidobaldi,
vice-prsident de la junte d'tat en permanence depuis quatre ans, et
Vanni, procureur fiscal.

La reine, en rcompense de ses bons services, venait de faire ce dernier
marquis.

Mais, cette nuit-l, la table tait dserte, la lampe teinte, la
chambre solitaire; le seul tre vivant ou plutt ayant apparence de
vie qui l'habitt tait une pendule dont le balancement monotone et
le timbre strident troublaient seuls le silence funbre qui semblait
descendre du plafond et peser sur le parquet.

On et dit que les tnbres qui rgnaient ternellement dans cette
chambre en avaient paissi l'air et l'avaient rendu semblable  cette
vapeur qui flotte au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que
l'on changeait non-seulement de temprature, mais encore d'atmosphre,
et que celle-ci, ne se composant plus des lments qui forment l'air
extrieur, devenait plus difficile  respirer.

Le peuple, qui voyait les fentres de cette chambre constamment fermes,
l'avait appele la _chambre obscure;_ et, par les bruits vagues qui s'en
taient chapps comme de toute chose mystrieuse, il avait, avec le
terrible instinct de divination qui le caractrise,  peu prs entrevu
ce qui s'y passait, mais, comme ce n'tait pas lui que menaait cette
funbre obscurit, comme les dcrets qui sortaient de cette chambre
sombre passaient au-dessus de sa tte pour frapper des ttes plus hautes
que la sienne, c'tait lui qui parlait le plus de cette chambre, mais
c'tait lui aussi qui, au bout du compte, la craignait le moins.

Au moment o la reine entra, ple et claire comme lady Macbeth par
le reflet de la bougie qu'elle tenait  la main, dans cette chambre 
l'atmosphre paisse, cette espce d'chappement qui prcde la sonnerie
se fit entendre, et la pendule sonna la demie aprs deux heures.

Ainsi que nous l'avons dit, la chambre tait vide, et, comme si elle se
ft attendue  y trouver quelqu'un, la reine parut s'tonner de cette
solitude. Un instant elle hsita  s'avancer; mais bientt, surmontant
cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu de la pendule, elle
explora les deux angles de la chambre opposs au ct par lequel elle
tait entre, et vint, lente et pensive, s'asseoir  la table.

Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait chez le roi,
tait couverte de dossiers comme le bureau d'un tribunal, et offrait en
triple tout ce qu'il fallait pour crire, papier, encre et plumes.

La reine feuilleta distraitement les papiers; ses yeux les parcouraient
sans les lire, son oreille tendue essayait de saisir le moindre bruit,
son esprit errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant
contenir son impatience, elle se leva, alla  la porte donnant sur
l'escalier secret, y appuya son oreille, et couta.

Aprs quelques moments, elle entendit le grincement d'une clef qui
tournait dans la serrure, et murmura ce mot, qui peignit l'impatience
avec laquelle elle attendait:

--Enfin!

Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier sombre:

--Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.

--Oui, Votre Majest, rpondit une voix d'homme venant du bas de
l'escalier.

--Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa place d'un air sombre et
le sourcil fronc.

--Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse pas du tout, rpondit
celui  qui l'on faisait le reproche de manquer de diligence.

La voix se rapprochait de plus en plus.

--Et pourquoi as-tu manqu de ne pas venir du tout?

--Parce que la besogne a t rude l-bas, dit l'homme apparaissant enfin
 la porte de la chambre.

--Est-elle faite, du moins? demanda la reine.

--Oui, madame, grce  Dieu et  saint Pasquale, mon patron, elle est
faite et bien faite; mais elle a cot cher!

Et, en disant ces mots, le sbire dposait sur un fauteuil un manteau
contenant des objets qui rendirent un son mtallique au contact du
meuble.

La reine le regarda faire avec une expression mle de curiosit et de
dgot.

--Comment, cher? demanda-t-elle.

--Un homme tu et trois blesss, rien que cela.

--C'est bien. On fera une pension  la veuve et l'on donnera des
gratifications aux blesss.

Le sbire s'inclina en signe de remercment.

--Ils taient donc plusieurs? demanda la reine.

--Non, madame, il tait seul; mais c'tait un lion que cet homme; j'ai
t oblig de lui lancer mon couteau  dix pas; sans quoi, j'y passais
comme les autres.

--Mais enfin?

--Enfin, on en est venu  bout.

--Et vous lui avez pris les papiers de force?

--Oh! non, de bonne volont, madame: il tait mort.

--Ah! fit la reine avec un lger frisson. Ainsi, vous avez t oblig de
le tuer?

--Morbleu! plutt deux fois qu'une, et cependant, foi de Simone! cela
m'a fait de la peine; il fallait bien, je vous le jure, que ce ft pour
le service de Votre Majest.

--Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un Franais? Je ne te
croyais pas le coeur si tendre aux soldats de la Rpublique.

--Ce n'tait point un Franais, madame, dit le sbire en secouant la
tte.

--Quelle histoire me contes-tu l?

--Jamais Franais n'a parl le patois napolitain comme le parlait le
pauvre diable.

--Hol! s'cria la reine, j'espre, que tu n'as pas commis quelque
erreur. Je t'avais parfaitement annonc un Franais venant  cheval de
Capoue  Pouzzoles.

--C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles au chteau de la
reine Jeanne?

--Un aide de camp du gnral Championnet.

--Oh! c'est bien  lui que nous avons eu affaire. D'ailleurs, il a eu le
soin de nous dire lui-mme qui il tait.

--Tu lui as donc adress la parole?

--Sans doute, madame. En lui entendant hacher du napolitain comme de la
paille, j'ai eu peur de me tromper et je lui ai demand s'il tait bien
celui que j'tais charg de tuer.

--Imbcile!

--Pas si imbcile, puisqu'il m'a rpondu: Oui.

--Il t'a rpondu: Oui?

--Votre Majest comprend bien qu'il et parfaitement pu me rpondre
autre chose; qu'il tait de Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il
m'et mis dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui prouver le
contraire. Mais non, il n'y a pas t par trente-six chemins. Je suis
celui que vous cherchez. Et pif! paf! voil deux hommes  terre de deux
coups de pistolet; et vli! vlan! voil deux hommes  terre de deux coups
de sabre. Il aura jug indigne de mentir, car c'tait un brave, je vous
en rponds.

La reine frona le sourcil  cet loge de la victime par son assassin.

--Et il est mort?

--Oui, madame, il est mort.

--Et qu'avez-vous fait du cadavre?

--Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, et, comme, en me
compromettant, je compromettais Votre Majest, j'ai laiss  cette
patrouille le soin de ramasser les morts et de faire panser les blesss.

--Alors, on va le reconnatre pour un officier franais!

--A quoi? Voil son manteau, voil ses pistolets, voil son sabre, que
j'ai ramasss sur le champ de bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre
et du pistolet, je vous en rponds! Quant  ses papiers, il n'avait pas
autre chose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est rest
coll.

Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en basane teint de sang;
une espce de chiffon de papier ressemblant  une lettre adhrait en
effet au portefeuille, le sang sch l'y maintenait.

Le sbire les spara l'un de l'autre avec une profonde insouciance et les
jeta tous deux sur la table.

La reine allongea la main; mais sans doute hsitait-elle  toucher ce
portefeuille ensanglant; car, s'arrtant  moiti chemin, elle demanda:

--Et son uniforme, qu'en as-tu fait?

--Voil encore une chose qui a manqu me faire donner au diable:
c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme que sur ma main. Il tait tout
simplement vtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours vert
avec des tresses noires. Comme il avait fait un grand orage, il l'aura
laiss  quelque ami qui lui aura prt sa redingote en change.

--C'est trange! dit la reine; on m'avait cependant bien donn le
signalement; au reste, les papiers contenus dans ce portefeuille
lveront tous nos doutes.

Et, de ses doigts gants dont les extrmits se teignirent de rouge,
elle ouvrit le portefeuille et en tira une lettre portant cette
suscription:

Au citoyen Garat, ambassadeur de la rpublique franaise  Naples.

La reine brisa le cachet aux armes de la Rpublique, ouvrit la lettre,
et, aux premires lignes qu'elle en lut, poussa une exclamation de joie.

Cette joie allait croissant au fur et  mesure qu'elle avanait dans sa
lecture, et, quand elle l'eut acheve:

--Pasquale, tu es un homme prcieux, dit-elle, et je ferai ta fortune.

--Il y a dj bien longtemps que Votre Majest me le promet, rpondit le
sbire.

--Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai parole; en attendant,
tiens, voici un -compte.

Elle prit un morceau de papier sur lequel elle crivit quelques lignes.

--Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq cents pour toi et cinq
cents pour tes hommes.

--Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier pour en faire
scher l'encre avant de le mettre dans sa poche; mais je n'ai pas dit 
Votre Majest tout ce que j'ai  lui dire.

--Et moi, je ne t'ai point demand tout ce que j'ai  te demander; mais,
auparavant, laisse-moi relire cette lettre.

La reine relut la lettre une seconde fois, et,  cette seconde fois, ne
parut pas moins satisfaite qu' la premire.

Puis, cette seconde lecture acheve:

--Voyons, mon fidle Pasquale, qu'avais-tu  me dire?

--J'avais  vous dire, madame, que, du moment o ce jeune homme est
rest depuis onze heures et demie jusqu' une heure du matin dans les
ruines du palais de la reine Jeanne; que, du moment o il y a troqu
son uniforme militaire contre une houppelande bourgeoise, il n'y est pas
rest seul; et sans doute avait-il des lettres de la part de son gnral
pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur franais.

--C'tait justement ce que je pensais en mme temps que tu me le disais,
mon cher Pasquale. Et sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun
soupon?

--Non, pas encore; mais nous allons, je l'espre bien, savoir quelque
chose de nouveau.

--Je t'coute, Pasquale, dit la reine en inondant en quelque sorte le
sbire de la lumire de ses yeux.

--Des huit hommes que j'avais commands pour l'expdition de cette nuit,
j'en ai distrait deux, pensant que c'tait assez de six pour venir 
bout de notre aide de camp; il a failli m'en coter cher de l'avoir pes
 faux poids; mais cela ne fait rien... Eh bien, ces deux hommes, je
les ai placs en embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec
ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou aprs l'homme 
qui j'avais affaire moi-mme, et de tcher de savoir qui ils sont ou du
moins o ils demeurent.

--Eh bien?

--Eh bien, madame, je leur ai donn rendez-vous au pied de la statue du
Gant, et, si Votre Majest le permet, je vais voir s'ils sont  leur
poste.

--Va! et, s'ils y sont, amne-les-moi; je veux les interroger moi-mme.

Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et l'on entendit le bruit
de ses pas dcrotre au fur et  mesure qu'il descendait les marches de
l'escalier.

Reste seule, la reine jeta vaguement un regard sur la table, elle y
vit ce second papier que le sbire avait trait de chiffon, dcoll
du portefeuille o il adhrait et rejet en mme temps que lui sur la
table.

Dans son dsir de lire la lettre du gnral Championnet, et dans sa
satisfaction aprs l'avoir lue, elle l'avait oubli.

C'tait une lettre crite sur un lgant papier; elle tait d'une
criture de femme, mince, fine, aristocratique; aux premiers mots, la
reine reconnut une lettre d'amour.

Elle commenait par ces deux mots: _Caro Nicolino_.

Par malheur pour la curiosit de la reine, le sang avait presque
entirement envahi la page crite; on pouvait seulement distinguer la
date, qui tait le 20 septembre, et lire les regrets ressentis par la
personne qui crivait la lettre de ne pouvoir venir  son rendez-vous
accoutum, oblige qu'elle tait de suivre la reine, qui allait
au-devant de l'amiral Nelson.

Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, une initiale, une _E_.

Pour cette fois, la reine s'y perdait compltement.

Une lettre de femme, une lettre d'amour, une lettre date du 20
septembre, une lettre enfin d'une personne qui s'excusait de manquer son
rendez-vous habituel parce qu'elle tait oblige de suivre la reine, une
pareille lettre ne pouvait tre adresse  l'aide de camp de Championnet
qui, le 20 septembre, c'est--dire trois jours auparavant, tait 
cinquante lieues de Naples.

Il n'y avait qu'une probabilit, et l'esprit intelligent de la reine la
lui prsenta bientt.

Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche de la houppelande
prte  l'envoy du gnral Championnet, par un de ses complices du
palais de la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille
dans la mme poche aprs l'avoir enlev de son uniforme; le sang, en
coulant de la blessure, avait coll la lettre au portefeuille, quoique
cette lettre et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre eux.

La reine se leva alors, alla au fauteuil o Pasquale avait dpos le
manteau, examina ce manteau, et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les
pistolets qu'il renfermait.

Le manteau tait videmment un simple manteau d'ordonnance d'officier de
cavalerie franaise.

Le sabre, comme le manteau, tait d'ordonnance; il avait d appartenir 
l'inconnu; mais il n'en tait pas de mme des pistolets.

Les pistolets, trs-lgants, taient de la manufacture royale de
Naples, monts en vermeil et portaient grave sur un cusson la lettre
_N_.

Un jour se faisait sur cette mystrieuse affaire. Sans aucun doute,
les pistolets appartenaient  ce mme _Nicolino_ auquel la lettre tait
adresse.

La reine mit les pistolets  part avec la lettre, en attendant mieux;
c'tait un commencement d'indice qui pouvait conduire  la vrit.

En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux hommes.

Les renseignements qu'ils apportaient taient de peu de valeur.

Cinq ou six minutes aprs la sortie de l'aide de camp, ils avaient cru
voir une barque monte par trois personnes s'loigner comme si elle
allait  la villa, profitant de la mer qui avait calmi.

Deux de ces personnes ramaient.

Il n'y avait point  s'occuper de cette barque; elle chappait
naturellement  l'investigation des deux sbires, qui ne pouvaient la
suivre sur l'eau.

Mais, presque au mme moment, par compensation, trois autres personnes
apparaissaient  la porte donnant sur la route du Pausilippe, et,
aprs avoir regard si la route tait libre, se hasardaient  sortir
en fermant avec soin cette porte derrire eux; seulement, au lieu de
descendre la route du ct de Mergellina, comme avait fait le jeune aide
de camp ils la remontrent du ct de la villa de Lucullus.

Les deux sbires suivirent les trois inconnus.

Au bout de cent pas,  peu prs, l'un de ces derniers gravit le talus
 droite et se jeta dans un petit sentier o il disparut derrire les
alos et les cactus; celui-l devait tre trs-jeune, autant qu'on avait
pu en juger par la lgret avec laquelle il avait gravi les talus et
par la fracheur de la voix avec laquelle il avait cri  ses deux amis:

--Au revoir!

Les autres avaient gravi le talus  leur tour, mais plus lentement, et
par un sentier qui, en longeant la pente de la montagne et en revenant
sur Naples, devait les conduire au Vomero.

Les sbires s'taient engags derrire eux dans le mme sentier; mais, se
voyant suivis, les deux inconnus s'taient arrts, avaient tir de leur
ceinture, chacun une paire de pistolets, et, s'adressant  ceux qui les
suivaient:

--Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous tes morts!

Comme la menace tait faite d'une voix qui ne laissait pas de doute sur
son excution, les deux sbires, qui n'avaient point ordre de pousser
les choses  leur extrmit, et qui, d'ailleurs, n'taient arms que de
leurs couteaux, se tinrent immobiles et se contentrent de suivre des
yeux les deux inconnus jusqu' ce qu'ils les eussent perdus de vue.

Donc, aucun renseignement  attendre de ces hommes, et le seul fil 
l'aide duquel on pt suivre la conspiration perdue dans le labyrinthe du
palais de la reine Jeanne tait cette lettre d'amour adresse  Nicolino
et ces pistolets achets  la manufacture royale et marqus d'une _N_.

La reine fit signe  Pasquale que lui et ses hommes pouvaient se
retirer; elle jeta dans une armoire le sabre et le manteau, qui, pour
le moment, ne lui taient d'aucune utilit, et rapporta chez elle le
portefeuille, les pistolets et la lettre.

Acton attendait toujours.

Elle dposa dans un tiroir de secrtaire les pistolets et le
portefeuille, ne gardant que la lettre tache de sang, avec laquelle
elle entra au salon.

Acton, en la voyant paratre, se leva et la salua sans manifester la
moindre impatience de sa longue attente.

La reine alla  lui.

--Vous tes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.

--Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception du mot, madame,
rpondit Acton, j'ai du moins quelques connaissances en chimie.

--Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui tache cette lettre
sans en effacer l'criture?

Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.

--Madame, dit-il, pour la terreur et le chtiment de ceux qui le
rpandent, la Providence a voulu que le sang laisst des taches
difficiles entre toutes  faire disparatre. Si l'encre dont cette
lettre est crite est compose, comme les encres ordinaires, d'une
simple teinture et d'un mordant, l'opration sera difficile; car le
chlorure de potassium, en enlevant le sang, attaquera l'encre; si,
au contraire, ce qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate
d'argent ou est compose de charbon animal et de gomme copale, une
solution d'hypochlorite de chaux enlvera la tache sans porter aucune
atteinte  l'encre.

--C'est bien, faites de votre mieux; il est trs-important que je
connaisse le contenu de cette lettre.

Acton s'inclina.

La reine reprit:

--Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous aviez deux nouvelles graves
 me communiquer. J'attends.

--Le gnral Mack est arriv ce soir pendant la fte, et, comme je l'y
avais invit, est descendu chez moi, o je l'ai trouv en rentrant.

--Il est le bienvenu, et je crois que, dcidment, la Providence est
pour nous. Et la seconde nouvelle, monsieur?

--Est non moins importante que la premire, madame. J'ai chang
quelques mots avec l'amiral Nelson, et il est en mesure de faire, 
l'endroit de l'argent, tout ce que Votre Majest dsirera.

--Merci; voil qui complte la srie des bonnes nouvelles.

Caroline alla  la fentre, carta les tentures, jeta un coup d'oeil sur
l'appartement du roi, et, le voyant clair:

--Par bonheur, le roi n'est pas encore couch, dit-elle; je vais lui
crire qu'il y a conseil extraordinaire ce matin et qu'il est de toute
ncessit qu'il y assiste.

--Il avait, je crois me le rappeler, des projets de chasse pour
aujourd'hui, rpliqua le ministre.

--Bon! dit ddaigneusement la reine, il les remettra  un autre jour.

Puis elle prit une plume et crivit la lettre que nous avons vue
parvenir au roi.

Alors, comme Acton, toujours debout, semblait attendre un dernier ordre:

--Bonne nuit, mon cher gnral! lui dit la reine avec un gracieux
sourire. Je suis fche de vous avoir retenu si tard; mais, quand vous
saurez ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps.

Elle tendit la main  Acton; celui-ci la baisa respectueusement, salua
et fit quelques pas pour s'loigner.

--A propos, dit la reine.

Acton se retourna.

--Le roi sera de trs-mauvaise humeur au conseil.

--J'en ai peur, dit Acton en souriant.

--Recommandez  vos collgues de ne pas souffler le mot, de ne rpondre
que quand ils seront interrogs; toute la comdie doit se jouer entre le
roi et moi.

--Et je suis sr, dit Acton, que Votre Majest a choisi le bon rle.

--Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.

Acton s'inclina une seconde fois et sortit.

--Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, si Emma fait ce qu'elle
m'a promis, tout ira bien.




                                  XXI

                        LE MDECIN ET LE PRTRE


Finissons-en avec les vnements de cette nuit si pleine d'vnements,
afin que nous puissions continuer dsormais notre rcit, sans tre forc
de nous arrter ou de revenir en arrire.

Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier chapitre, ils
doivent se rappeler que les conspirateurs, aprs le dpart de Salvato
Palmieri, s'taient spars en deux groupes de trois personnes chacun:
l'un, qui avait remont le Pausilippe; l'autre, qui avait pris la mer
dans une barque.

Le groupe qui avait remont le Pausilippe se composait de Nicolino
Caracciolo, de Velasco et de Schipani.

L'autre, qui tait parti  l'aide d'une barque amarre sous le grand
portique du palais de la reine Jeanne, portique que baigne la mer, et o
elle avait brav la tempte, se composait de Dominique Cirillo, d'Ettore
Caraffa et de Manthonnet.

Ettore Caraffa tait, comme nous l'avons dit, cach  Portici.
Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateur de la pche, avait une
barque  lui. Avec cette barque, aid d'Hector Caraffa, il se rendait
de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs tous deux, ils
faisaient le trajet en deux heures par les temps calmes. Quand il y
avait du vent et que le vent tait bon, ils allaient  la voile, et la
voile leur suffisait.

Cette nuit-l, ils s'en retournaient ainsi que de coutume; seulement,
ils s'en allaient  la rame, le vent tant tomb et la mer ayant calmi;
en passant, ils devaient dposer Cirillo  Mergellina. Cirillo demeurait
 l'extrmit de la rivire de Chiaa: voil pourquoi, au lieu de nager
directement sur Portici, ils avaient t vus par les sbires longeant le
rivage.

Arrivs en face du casino du Roi, aujourd'hui appartenant au prince
Torlonia, ils dposrent Cirillo  terre, choisissant un endroit o la
pente tait facile pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.

Puis ils avaient repris la mer, s'cartant cette fois du rivage et
naviguant pour passer  la pointe du chteau de l'Oeuf.

Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans tre remarqu,
lorsque, aprs avoir fait une centaine de pas, il vit tout  coup un
groupe compos d'une vingtaine de soldats arrts et paraissant discuter
au milieu du chemin; leurs fusils brillaient  la lueur de deux torches.

A cette mme lueur qui se refltait dans leurs armes, ils semblaient
examiner deux hommes couchs en travers de la rue.

Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de ses fonctions.

C'tait, en effet, la patrouille qu'avait entendue venir Pasquale de
Simone, et devant laquelle il avait fui pour ne pas compromettre la
reine.

Comme l'avait prsum le sbire, arrive au lieu du combat, la patrouille
avait trouv couch sur le _lastrico_ un mort et un bless; les deux
autres blesss, celui qui avait reu un coup de sabre  travers la
figure et celui qui avait eu l'paule brise par une balle, avaient eu
la force de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord du jardin
de la San-Felice.

La patrouille avait facilement reconnu que l'un des deux hommes
tait mort, et que, de celui-l, il tait parfaitement inutile de se
proccuper; mais, quoique vanoui, son compagnon respirait encore, et,
celui-l, peut-tre pouvait-on le sauver.

On tait  vingt pas de la fontaine du Lion; un des soldats alla y
prendre de l'eau dans son bonnet et revint vider cette eau sur le visage
du bless, qui, surpris par cette fracheur inattendue, rouvrit les yeux
et revint  lui.

Se voyant entour de soldats, il essaya de se lever, mais inutilement;
il tait compltement paralys, la tte seule pouvait tourner  droite
et  gauche.

--Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu' mourir, ne
pourrait-on pas au moins me porter sur un lit un peu plus doux?

--Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; il faut, quel qu'il
soit, lui accorder ce qu'il demande.

Ils essayrent de le soulever dans leurs bras.

--Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme si j'tais de verre,
_mannaggia la Madonna!_

Ce blasphme, un des plus grands que puisse profrer un Napolitain,
indiquait que le mouvement qu'on venait de lui faire faire avait caus
au bless une vive douleur.

En apercevant ce groupe, la premire pense de Cirillo fut de l'viter;
mais, presque aussitt, il songea que cette patrouille, et les hommes
qu'elle ramassait sur le pav, se trouvaient justement au beau travers
de la route qu'avait d suivre Salvato Palmieri, pour se rendre chez
l'ambassadeur franais, et il lui vint naturellement  l'ide que ce
rassemblement pouvait bien tre caus par quelque catastrophe dans
laquelle le jeune envoy du gnral Championnet avait eu sa part et jou
son rle.

Il s'avana donc rsolument, au moment mme o l'officier commandant la
patrouille menaait d'enfoncer la porte d'une maison situe de l'autre
ct de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la rue, un des
caractres distinctifs de la population napolitaine tant la rpugnance
qu'elle prouve instinctivement  porter secours  son semblable, ft-il
en danger de mort.

Mais,  l'ordre de l'officier, et surtout devant les coups de crosse de
fusil des soldats, la porte finit par s'ouvrir, et Cirillo entendit deux
ou trois voix qui demandaient o l'on pouvait trouver un chirurgien.

Son devoir et sa curiosit le poussaient doublement  s'offrir.

--Je suis mdecin et non chirurgien, dit-il; mais, peu importe, je puis
au besoin faire de la chirurgie.

--Ah! monsieur le docteur, dit le bless que l'on apportait et qui avait
entendu les paroles de Cirillo, j'ai peur que vous n'ayez en moi une
mauvaise pratique.

--Bon! dit Cirillo, la voix ne me parat pas mauvaise, cependant.

--Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le bless, et, ma foi, j'en
use.

Pendant ce temps, on avait tir un matelas du lit, on l'avait pos sur
une table au milieu de la chambre; on y coucha le bless.

--Des coussins, des coussins sous la tte, dit Cirillo; la tte d'un
bless doit toujours tre haute.

--Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous aurai la mme
reconnaissance que si vous russissiez.

--Et qui vous dit que je ne russirai pas?

--Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-l va  fond.

Il fit signe  Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha son oreille vers
la bouche du bless.

--Ce n'est pas que je doute de votre science; mais vous feriez bien, je
crois, comme si cela venait de vous, d'envoyer chercher un prtre.

--Dshabillez cet homme avec les plus grandes prcautions, dit Cirillo.

Puis, s'adressant au matre de la maison, qui, avec sa femme et ses deux
enfants, regardaient curieusement le bless:

--Envoyez un de vos deux bambins  l'glise de
Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don Michelangelo Ciccone.

--Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours--tu as entendu ce que dit
M. le docteur.

--J'y vais, dit l'enfant.

Et il s'lana hors de la maison.

--Il y a une pharmacie  dix pas d'ici, lui cria Cirillo; rveille en
passant le pharmacien et dis-lui que le docteur Cirillo va lui envoyer
une ordonnance. Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende.

--Ah ! quel diable d'intrt avez-vous donc  ce que je vive? demanda
le bless au docteur.

--Moi, mon ami? rpondit Cirillo. Aucun; l'humanit.

--Oh! le drle de mot! dit le sbire avec un ricanement douloureux;
c'est la premire fois que je l'entends prononcer... Ah! _Madonna del
Carmine!_

--Qu'y a-t-il? demanda Cirillo.

--Il y a qu'ils me font mal en me dshabillant.

Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit la culotte, la
veste et la chemise du sbire, de manire  mettre  dcouvert tout son
flanc gauche.

--A la bonne heure! dit le bless, voil un valet de chambre qui s'y
entend. Si vous savez aussi bien recoudre que couper, vous tes un
habile homme, docteur!

Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les fausses ctes:

--Tenez, c'est l, dit-il.

--Je vois bien, dit le docteur.

--Mauvais endroit, n'est-ce pas?

--Lavez-moi cette blessure-l avec de l'eau frache, et le plus
doucement que vous pourrez, dit le docteur  la matresse de la maison.
Avez-vous du linge bien doux?

--Pas trop, dit celle-ci.

--Tenez, voil mon mouchoir; pendant ce temps-l, on ira chez le
pharmacien chercher l'ordonnance que voici.

Et, au crayon, il crivit en effet une potion cordiale calmante,
compose d'eau simple, d'actate d'ammoniaque et de sirop de cdrat.

--Et qui payera? demanda la femme tout en lavant la plaie avec le
mouchoir du docteur.

--Pardieu! moi, dit Cirillo.

Et il mit une pice de monnaie dans l'ordonnance, en disant au second
bambin:

--Cours vite! le reste de la monnaie sera pour toi.

--Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais moine et je passe
ma vie  prier pour vous.

Le docteur, pendant ce temps, avait tir de sa trousse une sonde
d'argent; il s'approcha du bless.

--Ah c! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'tre homme.

--Vous allez sonder ma blessure?

--Il le faut bien, pour savoir  quoi s'en tenir.

--Est-il permis de jurer?

--Oui; seulement, on vous coute et l'on vous regarde. Si vous criez
trop, on dira que vous tes douillet; si vous jurez trop, on dira que
vous tes impie.

--Docteur, vous avez parl d'un cordial. Je ne serais pas fch d'en
prendre une cuillere avant l'opration.

L'enfant rentra tout essouffl, tenant une petite bouteille  la main.

--Mre, dit-il, il y a eu six grains pour moi.

Cirillo lui prit la bouteille des mains.

--Une cuiller, dit-il.

On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle pouvait contenir du
cordial et le fit boire au bless.

--Tiens! dit celui-ci aprs un instant, cela me fait du bien.

--C'est pour cela que je vous le donne.

Puis, aprs quelques secondes:

--Maintenant, dit gravement Cirillo, tes-vous prt?

--Oui, docteur, dit le bless; allez, je tcherai de vous faire honneur.

Le docteur enfona lentement, mais d'une main ferme, la sonde dans la
blessure. Au fur  mesure que l'instrument disparaissait dans la plaie,
le visage du patient se dcomposait; mais il ne poussa pas une plainte.
La souffrance et le courage taient si visibles, qu'au moment o le
docteur retira sa sonde, un murmure d'encouragement sortit de la
bouche des soldats qui assistaient curieusement  ce sombre et mouvant
spectacle.

--Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux de lui-mme.

--C'est plus que je n'attendais du courage d'un homme, mon ami, rpondit
Cirillo en essuyant avec la manche de son habit la sueur de son front.

--Eh bien, donnez-moi  boire, ou je vais me trouver mal, dit le bless
d'une voix teinte.

Cirillo lui donna une seconde cuillere du cordial.

Non-seulement la blessure tait grave; mais, comme l'avait jug le
bless lui-mme, elle tait mortelle.

La pointe du sabre avait pntr entre les fausses ctes, avait touch
l'aorte thoracique et travers le diaphragme; tous les secours de l'art,
en diminuant l'hmorrhagie par la compression, devaient se borner 
prolonger de quelques instants la vie, voil tout.

--Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant autour de lui.

--Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas.

Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et la dchira par petits
morceaux.

--Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme. Vous dchirez mes
chemises, vous!

Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui donna.

--Oh!  ce prix-l, dit l'homme, vous pouvez les dchirer toutes.

--Dites donc, docteur, fit le bless, si vous avez beaucoup de pratiques
comme moi, vous ne devez pas vous enrichir.

Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon; avec l'autre, une
bande.

--Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il au bless.

Celui-ci respira longuement et avec hsitation.

--Oui, dit-il.

--Alors, dit l'officier, vous pouvez rpondre  mes questions?

--A vos questions? Pour quoi faire?

--J'ai mon procs-verbal  rdiger.

--Ah! dit le bless, votre
procs-verbal, je vais vous le dicter en quatre mots. Docteur, une
cuillere de votre affaire.

Le sbire but une cuillere de cordial et reprit:

--Moi, sixime, nous attendions un jeune homme pour l'assassiner; il
a tu l'un de nous, il en a bless trois, et je suis l'un des trois
blesss: voil tout.

On comprend avec quelle attention Cirillo avait cout la dclaration du
mourant; ses soupons taient donc fonds: ce jeune homme que les
sbires attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute c'tait Salvato
Palmieri; d'ailleurs, quel autre que lui pouvait mettre hors de combat
quatre hommes sur six?

--Et quels sont les noms de vos compagnons? demanda l'officier.

Le bless fit une grimace qui ressemblait  un sourire.

--Ah! pour cela, dit-il, vous tes trop curieux, mon bon ami. Si vous
les savez par quelqu'un, ce ne sera point par moi; puis, quand je vous
les dirais, cela ne vous servirait pas  grand'chose.

--Cela me servirait  les faire arrter.

--Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un qui les sait, leurs
noms; libre  vous d'aller les lui demander.

--Et quel est ce quelqu'un?

--Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse? Basso-Porto, au coin de
la rue Catalana.

--Le sbire de la reine! murmurrent  demi-voix les assistants.

--Merci, mon ami, dit l'officier; mon procs-verbal est fait.

Puis, s'adressant  la patrouille:

--Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous perdons notre temps
ici.

Et on entendit le froissement des armes et le bruit mesur des pas qui
s'loignaient.

Cirillo resta debout prs du bless.

--Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont dcamp?

--Oui, rpondit Cirillo, et je comprends que vous n'ayez rien voulu dire
qui compromit vos camarades; mais,  moi, refuserez-vous de me
donner quelques renseignements qui ne compromettent personne et qui
n'intressent que moi?

--Oh!  vous, docteur, je ne demande pas mieux; vous avez eu la bonne
volont de me faire du bien, et vous m'eussiez sauv si j'avais
pu l'tre; seulement, dpchez-vous, je sens que je m'affaiblis;
demandez-moi vite ce que vous dsirez savoir, la langue s'embarbouille;
c'est ce que nous appelons le commencement de la fin.

--Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale de Simone attendait pour
l'assassiner, n'tait-ce pas un jeune officier franais?

--Il parat que oui, quoiqu'il parlt le napolitain comme vous et moi.

--Est-il mort?

--Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je puis vous dire, c'est
que, s'il n'est pas mort, il est au moins bien malade.

--Vous l'avez vu tomber?

--Oui, mais mal vu: j'tais dj  terre, et, dans ce moment-l, je
m'occupais plus de moi que de lui.

--Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos souvenirs: j'ai le plus
grand intrt  savoir ce qu'est devenu ce jeune homme.

--Eh bien, j'ai vu qu'il est tomb contre la porte du jardin au palmier,
et puis alors, comme  travers un nuage, il m'a sembl que la porte du
jardin s'ouvrait et qu'une femme vtue de blanc attirait  elle ce jeune
homme. Aprs cela, il est possible que ce soit une vision, et que ce que
j'ai pris pour une femme vtue de blanc, ce ft l'ange de la mort qui
venait chercher son me.

--Et ensuite, vous n'avez plus rien vu?

--Si fait. J'ai vu le _beccao_ qui s'enfuyait en tenant sa tte entre
ses mains; il tait tout aveugl par le sang.

--Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce que je voulais savoir;
d'ailleurs, il me semble que j'entends...

Cirillo prta l'oreille.

--Oui, le prtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu aussi... Quand cette
sonnette-l vient pour vous, on l'entend de loin!

Il se fit un instant de silence, pendant lequel la sonnette se rapprocha
de plus en plus.

--Ainsi, dit le sbire  Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce pas? il ne
s'agit plus de songer aux choses de ce monde?

--Vous m'avez prouv que vous tiez un homme; je vous parlerai comme
 un homme: vous avez le temps de vous rconcilier avec Dieu, et voil
tout.

--_Amen!_ fit le sbire. Et, maintenant, une dernire cuillere de votre
cordial, afin que j'aie la force d'aller jusqu'au bout; car je me sens
bien bas.

Cirillo fit ce que lui demandait le bless.

--Maintenant, serrez-moi la main bien fort.

Cirillo lui serra la main.

--Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas.

Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant, dj paralyse.

--Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu m'est tmoin que je
voudrais le faire moi-mme, mais que je ne puis.

Cirillo fit le signe de la croix, et le bless, d'une voix qui
s'affaiblissait de plus en plus, pronona les paroles: _Au nom du Pre,
du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il!_

En ce moment, le prtre parut sur la porte, prcd de l'enfant qui
l'tait all chercher; il avait  sa gauche la croix,  sa droite l'eau
bnite, et lui-mme portait le saint viatique.

A sa vue, tout le monde tomba  genoux.

--On m'a appel ici? demanda-t-il.

--Oui, mon pre, dit le moribond; un pauvre pcheur est sur le point de
rendre l'me, si toutefois il en a une, et, dans cette rude opration,
il dsire que vous l'aidiez de vos prires, n'osant vous demander votre
bndiction, dont il se reconnat indigne.

--Ma bndiction est  tous, mon fils, rpondit le prtre, et plus grand
est le pcheur, plus il en a besoin.

Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit, le ciboire entre ses
deux mains et l'oreille prs de la bouche du mourant.

Cirillo n'avait plus rien  faire prs de cet homme, dont il avait,
autant qu'il tait en son pouvoir, adouci matriellement la dernire
heure; le mdecin avait achev son oeuvre, c'tait au prtre de
commencer la sienne; il se glissa hors de la maison, ayant hte de
visiter le lieu de la lutte et de s'assurer que le sbire lui avait dit
la vrit  l'endroit de Salvato Palmieri.

On sait quelles taient les localits. Au palmier balanant sa tte
lgante au-dessus des orangers et des citronniers, Cirillo reconnut la
maison du chevalier San-Felice.

Le sbire avait bien dsign le terrain. Cirillo alla droit  la petite
porte du jardin, par laquelle celui-ci avait vu ou cru voir disparatre
le bless; il s'inclina contre cette porte et crut y reconnatre
effectivement des traces de sang.

Mais cette tache noire tait-elle du sang ou seulement de l'humidit?
Cirillo avait laiss son mouchoir aux mains de la femme qui avait lav
la blessure du sbire; il dtacha sa cravate, en mouilla un bout  la
fontaine du Lion, puis revint en frotter cette portion de bois, qui
paraissait de teinte plus fonce que le reste.

A quelques pas de l, en remontant vers le palais de la reine Jeanne,
une lanterne brlait devant une madone.

Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste de la lanterne.

Il n'y avait pas  s'y tromper, c'tait bien du sang.

--Salvato Palmieri est l, dit-il en tendant le bras vers la maison du
chevalier San-Felice; seulement, est-il mort ou est-il vivant? C'est ce
que je saurai aujourd'hui mme.

Il traversa la place et repassa devant la maison o l'on avait port le
sbire.

Il jeta un coup d'oeil dans l'intrieur.

Le bless venait d'expirer, et don Michelangelo Ciccone priait  son
chevet.

Au moment o Dominique Cirillo rentrait chez lui, trois heures sonnaient
 l'glise de Pie-di-Grotta.




                                 XXII

                          LE CONSEIL D'TAT


Outre les sances qui se tenaient chez la reine, dans cette chambre
obscure o nous avons introduit nos lecteurs, et que l'on et pu 
bon droit prendre pour des sances de l'inquisition, il y avait chaque
semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le lundi, le mercredi,
le jeudi et le vendredi.

Les personnes qui composaient ces conseils d'tat taient:

Le roi, lorsqu'il y tait forc par l'importance des affaires.
La reine, dont nous avons expliqu le droit de prsence.
Le capitaine gnral Jean Acton, prsident du conseil.
Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires trangres, marine,
commerce, et espion dnonciateur et juge dans ses moment perdus.
Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de la guerre, homme
intelligent et comparativement honnte.
Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grce et justice.
Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des cultes et des finances, qui
et t le plus mdiocre de tous les ministres, s'il n'et rencontr au
conseil Saverio Simonetti, encore plus mdiocre que lui.

Dans les grandes occasions, on adjoignait  ces messieurs, le marquis
de la Sambucca, le prince Carini, le duc de San-Nicolo, le marquis
Balthazar Cito, le marquis del Gallo et les gnraux Pignatelli, Colli
et Parisi.

Tout au contraire du roi, qui assistait  l'un de ces conseils sur dix,
la reine y tait fort assidue; il est vrai que souvent elle semblait
simple spectatrice de la discussion, se tenant loigne de la table
et assise dans quelque coin ou quelque embrasure de fentre avec sa
favorite Emma Lyonna, qu'elle avait introduite dans la salle des
sances comme une chose  elle et tant de sa suite oblige, sans plus
d'importance apparente que n'en avait, derrire Ferdinand, Jupiter, son
pagneul favori.

Chacun jouait sa comdie: les ministres avaient l'air de discuter,
Ferdinand avait l'air d'tre attentif, Caroline avait l'air d'tre
distraite, le roi grattait l'occiput de son chien, la reine jouait avec
les cheveux d'Emma, favori et favorite taient couchs, l'un aux pieds
de son matre, l'autre aux genoux de sa matresse. Les ministres,
soit en passant devant eux, soit dans les intervalles des discussions,
faisaient une caresse  Jupiter, un compliment  Emma, et caresse
et compliment taient rcompenss par un sourire du matre ou de la
matresse.

Le capitaine gnral Jean Acton, seul pilote charg de la responsabilit
de ce navire battu par le vent rvolutionnaire qui venait de France, et
engag, en outre, dans les rcifs de cette mer dangereuse des sirnes,
o sombrrent en six sicles huit dominations diffrentes; Acton, le
front pliss, l'oeil sombre, la main frmissante comme s'il et en
effet touch le gouvernail, semblait seul comprendre la gravit de sa
situation et l'approche du danger.

Appuye sur la flotte anglaise,  peu prs sre du concours du Nelson,
forte surtout de sa haine contre la France, la reine tait dcide
non-seulement  affronter le danger, mais encore  aller au-devant de
lui et  le provoquer.

Quant  Ferdinand, c'tait tout le contraire; il avait jusqu'alors, avec
toutes les ressources de sa feinte bonhomie, louvoy, de manire sinon 
satisfaire la France, au moins  ne lui fournir aucun moyen spcieux de
se brouiller avec lui.

Et voil que, grce aux imprudences de Caroline, les vnements avaient
march plus vite que ne l'avait calcul le roi, lequel, au lieu de leur
imprimer un mouvement impulsif, et voulu les laisser se drouler
avec une sage lenteur; voil qu'on avait t, comme nous l'avons vu,
au-devant de Nelson; voil qu'au mpris des traits conclus avec la
France, on avait reu la flotte anglaise dans le port de Naples; voil
qu'on avait donn une fte splendide au vainqueur d'Aboukir; voil que
l'ambassadeur de la Rpublique, lass de tant de mauvaise foi, de tant
de mensonges et de tant d'affronts, sans calculer si de son ct la
France tait prte, avait, au nom de la France, dclar la guerre au
gouvernement des Deux-Siciles; voil enfin que le roi, qui avait,
pour le mardi 27 septembre, ordonn une magnifique chasse, dont trois
fanfares devaient lui donner le signal, avait, comme nous l'avons vu,
par suite de la lettre de la reine, dcommand sa chasse et t oblig
de la convertir en conseil d'tat!

Au reste, ministres et conseillers avaient t prvenus par Acton de la
mauvaise humeur probable de Sa Majest, et invits  se renfermer dans
le silence pythagoricien.

La reine tait arrive la premire au conseil, et, outre les ministres
et les conseillers, elle y avait trouv le cardinal Ruffo; elle lui
avait alors fait demander  quelle circonstance heureuse elle devait
le plaisir de sa prsence; Ruffo avait rpondu qu'il tait l par ordre
exprs du roi; la reine et le cardinal avaient chang, l'une une lgre
inclination de tte, l'autre une profonde rvrence, et l'on avait
silencieusement attendu l'arrive du roi.

A neuf heures un quart, la porte s'tait ouverte  deux battants, et les
huissiers avaient annonc:

--Le roi!

Ferdinand tait entr doublement mcontent et faisant opposition, par
son air maussade et rechign,  l'air joyeux et vainqueur de la reine;
son pagneul Jupiter, avec lequel nous avons dj fait connaissance, ne
le cdant point en intelligence aux coursiers d'Hippolyte, le suivait,
la tte basse et la queue entre les jambes. Quoique la chasse et
t renvoye  un autre jour, le roi, comme pour protester contre la
violence qui lui tait faite, s'tait vtu en chasseur.

C'tait une consolation qu'il s'tait donne et qu'apprcieront ceux-l
seuls qui connaissent son fanatisme pour l'amusement dont on l'avait
priv.

A sa vue, tout le monde se leva, mme la reine.

Ferdinand la regarda de ct, secoua la tte et poussa un soupir, comme
ferait un homme qui se trouve en face de la pierre d'achoppement de tous
ses plaisirs.

Puis, aprs un salut gnral  droite et  gauche, en rponse aux
rvrences des ministres et des conseillers, et un salut personnel et
particulier au cardinal Ruffo:

--Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis vritablement au
dsespoir d'avoir t forc de vous dranger un jour o vous comptiez
peut-tre, comme moi, au lieu de tenir un conseil d'tat, vous occuper
de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma faute, je vous le
jure, si vous prouvez ce dsappointement; mais il parat que nous avons
 dbattre des choses presses et de la plus haute importance, choses
que la reine prtend ne pouvoir tre dbattues que par-devant moi. Sa
Majest va vous raconter l'affaire; vous en jugerez et m'clairerez de
vos avis. Asseyez-vous, messieurs.

Puis, s'asseyant  son tour un peu en arrire des autres et en face de
la reine:

--Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en frappant sur sa cuisse
avec sa main; nous allons bien nous amuser; va!

Le chien vint, en billant, se coucher prs de lui, allongeant ses
pattes et se tenant accroupi  la manire des sphinx.

--Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience que lui inspiraient
toujours les manires de faire et de dire de son mari, si compltement
en opposition avec les siennes, la chose est bien simple, et, s'il tait
en humeur de parler aujourd'hui, le roi nous la dirait en deux mots.

Et, voyant que tout le monde coutait avec la plus grande attention:

--L'ambassadeur franais, le citoyen Garat, ajouta-t-elle, a quitt
Naples cette nuit en nous dclarant la guerre.

--Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous ne l'avons pas
vole, cette dclaration de guerre, et notre bonne amie l'Angleterre
en est arrive  ses fins; reste  voir maintenant comment elle nous
soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton.

--Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au reste, il vient de
montrer  Aboukir ce que peut le gnie runi au courage.

--N'importe, madame, dit le roi, je n'hsite pas  vous le dire
franchement, la guerre avec la France est une lourde affaire.

--Moins lourde cependant, vous en conviendrez, reprit aigrement la
reine, depuis que le citoyen Buonaparte, tout vainqueur de Dego, de
Montenotte, d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confin
en gypte, o il restera jusqu' ce que la France ait construit une
nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce qui lui laissera le temps, je
l'espre, de voir pousser les raves dont le Directoire lui a fourni les
graines pour ensemencer les rives du Nil.

--Oui, rpliqua non moins aigrement le roi; mais,  dfaut du citoyen
Buonaparte,--qui est bien bon de ne s'intituler que le vainqueur
de Dego, de Montenotte, d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait
s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de Castiglione et
de Millesimo,--il reste  la France Massna, le vainqueur de Rivoli;
Bernadotte, le vainqueur du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de Lodi;
Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le vainqueur d'Alkmaer; Moreau,
le vainqueur de Radstadt; ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui
n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet, le vainqueur des
Dunes, que j'oubliais, lequel, je vous le ferai observer en passant,
n'est qu' trente lieues de nous, c'est--dire  trois jours de marche.

La reine haussa les paules avec un sourire de mpris qui s'adressait 
Championnet, dont elle connaissait l'impuissance momentane, et que le
roi prit pour lui.

--Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame, dit-il, c'est tout.
Depuis que les Franais occupent Rome, j'ai demand assez souvent 
quelle distance ils taient de nous pour le savoir.

--Oh! je ne conteste pas vos connaissances en gographie, monsieur,
dit la reine en laissant retomber sa lvre autrichienne jusque sur son
menton.

--Non, je comprends, vous vous contentez de contester mes aptitudes
politiques; mais, quoique San-Nicandro ait travaill de son mieux 
faire de moi un ne, et qu' votre avis il y ait malheureusement russi,
je ferai observer  ces messieurs qui ont l'honneur d'tre mes ministres
que la chose se complique. En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme
en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes  Toulon;
et ils en sont revenus dans un bel tat, de Toulon, nos vaisseaux et nos
hommes! le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne ft encore le vainqueur
de rien, les avait bien arrangs! Il ne s'agit plus de fournir  la
coalition, comme en 1796, quatre rgiments de cavalerie qui ont fait
des prodiges de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empch Cuto d'tre
fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le plus beau de ses yeux; et
notez qu'en 93 et 96, nous tions couverts par toute la largeur de la
haute Italie, occupe par les troupes de votre neveu, qui, soit dit
sans reproche, ne me parat pas press d'entrer en campagne, quoique le
citoyen Buonaparte lui ait diablement rogn les ongles par le trait de
Campo-Formio. C'est que votre neveu Franois est un homme prudent; il ne
lui suffit pas, pour se mettre en campagne, des 60,000 hommes que vous
lui offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet l'empereur de
Russie; il connat les Franais, il s'y est frott et ils l'ont frott.

Et Ferdinand, qui commenait  reprendre un peu de sa belle humeur, se
mit  rire de l'espce de jeu de mots qu'il venait de faire aux dpens
de l'empereur d'Autriche, justifiant cette maxime  la fois si profonde
et si dsesprante de la Rochefoucauld, qu'il y a toujours dans le
malheur d'un ami quelque chose qui nous fait plaisir.

--Je ferai observer au roi, rpondit Caroline, blesse de ce mouvement
d'hilarit qui se manifestait aux dpens de son neveu, que le
gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur
d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui
dclarons la guerre  la France, c'est la France qui nous la dclare, et
mme qui nous l'a dclare; il faut donc voir au plus tt quels sont nos
moyens de soutenir cette guerre.

--Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commenons par toi,
Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. O sont-ils, tes 65,000
hommes?

--O ils sont, sire?

--Oui, montre-les-moi.

--Rien de plus facile, et le capitaine gnral Acton est l pour dire 
Votre Majest si je mens.

Acton fit de la tte un signe affirmatif.

Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices,
non pas d'tre jaloux, il tait trop philosophe pour cela, mais d'tre
envieux. Aussi, le roi prsent, Acton ne donnait-il signe d'existence
que si Ferdinand lui adressait la parole.

--Le capitaine gnral Acton rpondra pour lui, si je lui fais l'honneur
de l'interroger, dit le roi; en attendant, rponds pour toi, Ariola. O
sont tes 65,000 hommes?

--Sire, 22,000 au camp de San-Germano.

Au fur et  mesure qu'Ariola numrait, Ferdinand, avec un mouvement de
tte, comptait sur ses doigts.

--Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine
de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant  Naples que sur les
ctes, enfin 3,000 tant  Bnvent qu' Ponte-Corvo.

--Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en mme
temps qu'Ariola terminait son numration, et j'ai une arme de 65,000
hommes.

--Et tous habills  neuf,  l'autrichienne.

--C'est  dire en blanc?

--Oui, sire, au lieu d'tre habills en vert.

--Ah! mon cher Ariola, s'cria le roi avec une expression de grotesque
mlancolie, vtus de blanc, vtus de vert, ils n'en ficheront pas moins
le camp, va...

--Vous avez une triste ide de vos sujets, monsieur, rpondit la reine.

--Triste ide, madame! Je les crois, au contraire, trs-intelligents,
mes sujets, trop intelligents mme; et voil pourquoi je doute qu'ils se
fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous
dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux
soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brl une
amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-l, il est possible, ne se
sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils
datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment
ont-ils t recruts? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais
attention  rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous
discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence;
mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites;
seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forc
de vous prouver que je m'entends mieux que vous  gouverner, et cela ne
m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine,
que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrls
ni en vertu d'une loi, ni  la suite d'un tirage au sort; non, vous les
avez enlevs de force  leurs villages, arrachs par violence 
leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos
sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille
hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a
d'abord dsign les plus riches; mais les plus riches ont pay ranon et
ne sont point partis. On en a dsign de moins riches alors; mais, comme
les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le
premiers. Enfin, de moins en moins riches, aprs avoir lev trois ou
quatre contributions, dont on s'est bien gard de te parler, mon pauvre
Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arriv 
ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-l, il a bien
fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes reprsente donc une injustice
vivante, une flagrante exaction; aucun motif lgitime ne l'oblige
au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est
enchan par la crainte du chtiment, voil tout! Et vous voulez que
ces gens-l se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des
intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout
cela, un roi qui chasse, qui pche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de
ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dvaster
leurs moissons! Ils seraient bien btes! Si j'tais soldat  mon
service, ds le premier jour, j'aurais dsert, et je me serais
fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour
eux-mmes.

--Je suis forc d'avouer qu'il y a beaucoup de vrit dans ce que vous
dites l, sire, rpondit le ministre de la guerre.

--Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vrit, quand je n'ai pas
de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde
tes 65,000 hommes; les voil rangs en bataille, vtus  neuf, quips
 l'autrichienne, le fusil sur l'paule, le sabre au ct, la giberne au
derrire. Qui mets-tu  leur tte, Ariola? Est-ce toi?

--Sire, rpondit Ariola, je ne puis tre  la fois ministre de la guerre
et gnral en chef.

--Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela.

--Sire!

--Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te
convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola?

--Sire, rpondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je
n'oserais prendre une telle responsabilit.

--Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.

--Ni moi non plus, sire.

--Et toi, Parisi?

--Sire, je suis simple brigadier.

--Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division mme;
mais un plan de campagne  tracer, mais des combinaisons stratgiques 
accomplir, mais un ennemi expriment  combattre et  vaincre, pas un
de vous ne s'en chargera!

--Il est inutile que Votre Majest se proccupe d'un gnral en chef,
dit la reine: ce gnral en chef est trouv.

--Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espre?

--Non, monsieur, soyez tranquille, rpondit la reine. J'ai demand  mon
neveu un homme dont la rputation militaire puisse  la fois imposer 
l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis.

--Et vous le nommez? demanda le roi.

--Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque chose  dire contre lui?

--J'aurais  dire, rpliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les
Franais; mais, comme cette disgrce est arrive  tous les gnraux de
l'empereur, y compris son oncle et votre frre le prince Charles, j'aime
autant Mack qu'un autre.

La reine se mordit les lvres  cette implacable raillerie, qui poussait
le cynisme jusqu' se railler soi-mme  dfaut des autres, et, se
levant:

--Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour gnral en chef de
votre arme? demanda-t-elle.

--Parfaitement, rpondit le roi.

--En ce cas, vous permettez...

Et elle s'avana vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant
pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout  coup un cor de chasse,
embouch par deux lvres puissantes et anim par une vigoureuse haleine,
commena de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle
donnaient les fentres de la chambre du conseil, et cela avec une telle
vigueur, que les vitres en tremblrent et que ministres et conseillers,
ne comprenant rien  cette fanfare inattendue, se regardrent avec
tonnement.

Puis tous les yeux se reportrent sur le roi, comme pour lui demander
l'explication de cette interruption cyngtique.

Mais le roi paraissait aussi tonn que les autres et Jupiter aussi
tonn que le roi.

Ferdinand couta un instant comme s'il doutait de lui-mme.

Puis:

--Que fait donc ce drle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse
est contremande; pourquoi donne-t-il le premier signal?

Le piqueur continuait de sonner avec fureur.

Le roi se leva trs-agit; il tait visible qu'il se livrait en lui-mme
un combat violent.

Il alla  la fentre et l'ouvrit.

--Veux-tu te taire, imbcile! cria-t-il.

Puis, refermant la fentre avec humeur, il revint, toujours suivi de
Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil.

Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage
tait entr en scne sous la protection de la reine; celle-ci, en effet,
pendant que le roi parlait  son piqueur, tait alle ouvrir la porte
de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait
introduit.

Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de
surprise que les autres.




                                 XXIII

                     LE GNRAL BARON CHARLES MACK


Celui qui causait cet tonnement gnral tait un homme de quarante-cinq
 quarante-six ans, grand, blond, ple, portant l'uniforme autrichien,
les insignes de gnral, et, entre autres dcorations, les plaques et
les cordons de Marie-Thrse et de Saint-Janvier.

--Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de prsenter  Votre Majest le
baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer gnral en chef de ses
armes.

--Ah! gnral, dit le roi en regardant avec un certain tonnement
l'ordre de Saint-Janvier, dont le gnral tait dcor et que le roi ne
se rappelait pas lui avoir donn, enchant de faire votre connaissance.

Et il changea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: Attention!

Mack s'inclina profondment, et sans doute allait-il rpondre  ce
compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:

--Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrive
du baron  Naples pour lui donner un signe de la considration que vous
avez pour lui, et, avant qu'il quittt Vienne, je lui ai fait remettre,
par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.

--Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop thtral
pour tre vrai, plein de reconnaissance pour les bonts de Votre
Majest, je suis venu avec la promptitude de l'clair lui dire: Sire,
cette pe est  vous.

Mack tira son pe du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme
Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.

Mack continua:

--Cette pe est  vous et  Sa Majest la reine, et elle ne dormira
tranquille dans son fourreau que quand elle aura renvers cette infme
rpublique franaise, qui est la ngation de l'humanit et la honte de
l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant
formidablement son pe.

Ferdinand, peu port de sa personne aux mouvements dramatiques, ne
put s'empcher, avec son admirable bon sens, d'apprcier tout ce que
l'action du gnral Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son
sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait
inintelligible pour tout homme qui n'tait pas n au pied du Vsuve, ce
seul mot:

--_Ceuza!_

Nous voudrions bien traduire cette espce d'interjection chappe aux
lvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'quivalent
dans la langue franaise. Contentons-nous de dire qu'elle tient  peu
prs le milieu entre fat et imbcile.

Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'pe  la
main, que le roi acceptt son serment, se retourna assez embarrass vers
la reine.

--Je crois, dit Mack  la reine, que Sa Majest m'a fait l'honneur de
m'adresser la parole.

--Sa Majest, rpondit la reine sans se dconcerter, vous a, gnral,
par un seul mot plein d'expression, tmoign sa reconnaissance.

Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son
expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son pe au
fourreau.

--Et maintenant, dit le roi lanc sur cette pente moqueuse qu'il aimait
tant  suivre, j'espre que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses
meilleurs gnraux pour renverser cette infme rpublique franaise, m'a
en mme temps envoy un plan de campagne arrt par le conseil aulique.

Cette demande, faite avec une navet parfaitement joue, tait une
nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant labor les plans de
la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les gnraux autrichiens
et l'archiduc Charles lui-mme avaient t battus.

--Non, sire, rpondit Mack, j'ai demand  Sa Majest l'empereur, mon
auguste matre, carte blanche  ce sujet.

--Et il vous l'a accorde, je l'espre? demanda le roi.

--Oui, sire, il m'a fait cette grce.

--Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher
gnral? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.

--C'est chose faite, rpondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement
satisfait de lui-mme.

--Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand
il trouvait quelqu'un  railler, vous l'entendez, messieurs. Avant
mme que le citoyen Garat nous et dclar la guerre au nom de l'infme
rpublique franaise, l'infme rpublique franaise, grce au gnie de
notre gnral en chef, tait dj battue. Nous sommes vritablement
sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher gnral,
merci.

Mack, tout gonfl du compliment qu'il prenait  la lettre, s'inclina
devant le roi.

--Quel malheur, s'cria celui-ci, que nous n'ayons point l une carte
de nos tats et des tats romains, pour suivre les oprations du gnral
sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet
de la rue Chantereine,  Paris, une grande carte sur laquelle il
dsigne d'avance  ses secrtaires et  ses aides de camp les points sur
lesquels il battra les gnraux autrichiens; le baron nous et dsign
d'avance ceux sur lesquels il battra les gnraux franais. Tu feras
faire pour le ministre de la guerre, et tu mettras  la disposition
du baron Mack, une carte pareille  celle du citoyen Buonaparte, tu
entends, Ariola?

--Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.

--Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.

--Je le crois, rpondit Mack d'un air satisfait.

--O est-elle, gnral? reprit le roi, o est-elle? Je meurs d'envie de
voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.

Mack donna  un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il
avait laiss dans la chambre voisine.

La reine, qui connaissait son auguste poux et qui n'tait point dupe
des compliments affects qu'il faisait  son protg, craignant que
celui-ci ne s'apert qu'il servait de quintaine  l'humeur caustique du
roi, objecta que ce n'tait peut-tre pas le moment de s'occuper de ce
dtail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer
par trois ou quatre gnraux prsents sa science stratgique, s'inclina
en manire de respectueuse insistance, et la reine cda.

L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel taient imprims en
or, d'un ct les armes de l'Autriche, et de l'autre ct le nom et les
titres du gnral Mack.

Celui-ci en tira une grande carte des tats romains avec leurs
frontires, et l'tendit sur la table du conseil.

--Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes
gnraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le
baron. Parlez, baron; on vous coute.

Les officiers se rapprochrent de la table avec une vive curiosit; le
baron Mack possdait, on ne savait pourquoi  cette poque, et on ne l'a
mme jamais su depuis, la rputation de l'un des premiers stratgistes
du monde.

La reine, au contraire, ne voulant point avoir part  ce quelle
regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu 
l'cart.

--Comment! madame, dit le roi, au moment o le baron consent  nous
dire o il battra ces rpublicains que vous dtestez tant, vous vous
loignez!

--Je n'entends rien  la stratgie, monsieur, rpondit aigrement la
reine; et peut-tre, continua-t-elle en dsignant de la main le cardinal
Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.

Et, s'approchant d'une fentre, elle battit de ses doigts contre les
carreaux.

Au mme instant, comme si c'et t un signal donn, une seconde fanfare
retentit; seulement, au lieu de sonner le _lancer_, comme la premire,
elle sonnait la _vue_.

Le roi s'arrta comme si ses pieds eussent pris tout  coup racine
dans la mosaque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se
dcomposa, une expression de colre prit la place du vernis de bonhomie
railleuse rpandue sur elle.

--Ah ! mais, dcidment, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont jur
de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous
chassons le rpublicain.

Puis, s'lanant pour la seconde fois vers la fentre, qu'il ouvrit avec
plus de violence encore que la premire:

--Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais  quoi tient
que je ne descende et que je ne t'trangle de mes propres mains.

--Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vrit, trop d'honneur pour ce
manant.

--Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le
donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Franais. Voyons
votre plan, gnral, voyons-le.

Et il referma la fentre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'esprer
de l'tat d'exaspration o l'avait mis le son du cor, et dont
heureusement l'avait, comme par miracle, tir la flatterie banale du
gnral Mack.

--Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne  ses
lves, nos 60,000 hommes sont diviss en quatre ou cinq points sur
cette ligne qui s'tend de Gaete  Aquila.

--Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en
gnez pas.

--Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont
tablis sur ce chiffre, et Votre Majest aurait 100,000 hommes, que
je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les
renseignements les plus exacts sur le nombre des Franais, ils ont 
peine 10,000 hommes.

--Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voil qui me rassure
tout  fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu
n'taient que deux contre un, quand ils ont t battus par le citoyen
Buonaparte.

--Je n'tais point l, sire, rpondit Mack avec le sourire de la
suffisance.

--C'est vrai, rpondit le roi avec une parfaite simplicit; il n'y avait
l que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.

--Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa
veste de chasse.

--Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais  qui j'ai affaire, et puis
je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tte.

--Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille
hommes  peu prs, est  San-Germano, et que les quarante mille autres
sont camps sur le Tronto,  Sessa,  Tagliacozzo et  Aquila. Dix mille
hommes traversent le Tronto et chassent la garnison franaise d'Ascoli,
dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie milienne.
Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur
Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo  Tivoli pour faire
des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa
et pntrent dans les tats romains par la voie Appienne; six mille
autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la
retraite aux Franais, qui se retirent par Perugia.

--Qui se retirent par Perugia... Le gnral Mack ne nous dit pas
prcisment, comme le citoyen Buonaparte, o il battra l'ennemi; mais il
nous dit par o il se retire.

--Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis o je bats
l'ennemi.

--Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de
plaisir  la guerre qu'il en et pris  la chasse.

--Avec Votre Majest et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de
San-Germano.

--Vous partez de San-Germano avec moi.

--Je marche sur Rome.

--Avec moi toujours.

--Je dbouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.

--Mauvaises routes, gnral! je les connais, j'y ai vers.

--L'ennemi abandonne Rome.

--Vous en tes sur?

--Rome n'est point une place qui puisse tre dfendue.

--Et, quand l'ennemi a abandonn Rome, que fait-il?

--Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.

--Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?

--Non pas; je l'attaque et je le bats.

--Trs-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?

--Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant
devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire  Votre Majest que je le
battrai, c'est comme s'il tait battu.

--Alors, tout va bien! dit le roi.

--Sa Majest a-t-elle quelques objections  faire sur le plan que je lui
ai expos?

--Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous
mettre d'accord.

--Lequel, sire?

--Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de
San-Germano avec moi?

--Oui, sire.

--J'en suis donc, moi, de la guerre?

--Sans doute.

--C'est que vous m'en donnez la premire nouvelle. Et quel grade
m'offrez-vous dans mon arme? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de
vous demander cela?

--Le suprme commandement, sire; je serai heureux et fier d'obir aux
ordres de Votre Majest.

--Le suprme commandement!... Hum!

--Votre Majest refuserait-elle?... On m'avait fait esprer cependant...

--Qui cela?

--Sa Majest la reine.

--Sa Majest la reine est bien bonne; mais Sa Majest la reine, dans la
trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en
cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le
suprme commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a lev
 tre un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai t  l'cole de
Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce
que j'ai lu les _Commentaires_ de Csar? est-ce que j'ai lu le chevalier
Folard, Montecuculli, le marchal de Saxe, comme votre frre le prince
Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour tre
battu dans les rgles? est-ce que j'ai jamais command autre chose que
mes Lipariotes?

--Sire, rpondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de
Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.

--Mon cher gnral, dit le roi, allez conter ces bourdes  un sot, mais
pas  moi qui ne suis qu'une bte.

--Oh! sire! s'cria Mack tonn d'entendre un roi dire si franchement
son opinion sur lui-mme.

Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.

--Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait  dire ne venait
pas tout seul.

Ferdinand parut se dcider.

--Une des premires qualits d'un gnral est d'tre brave, n'est-ce
pas?

--Incontestablement.

--Alors, vous tes brave, vous?

--Sire!

--Vous tes sr d'tre brave, n'est-ce pas?

--Oh!

--Eh bien, moi, je ne suis pas sr de l'tre.

La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec tonnement.
Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi,
sourirent; rien ne les tonnait, venant de cet trange individualit
nomme Ferdinand.

--Aprs cela, continua le roi, peut-tre que je me trompe et que je suis
brave sans m'en douter; nous verrons bien.

Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses gnraux:

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?

Tous firent signe que oui.

--Et tu l'approuves, Ariola?

--Oui, sire, rpondit le ministre de la guerre.

--Tu l'approuves, Pignatelli?

--Oui, sire.

--Et toi, Colli?

--Oui, sire.

--Et toi, Parisi?

--Oui, sire.

Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu  l'cart
comme il avait fait tout le reste de la sance.

--Et vous, Ruffo? demanda-t-il.

Le cardinal garda le silence.

Mack avait salu chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda
avec tonnement cet homme d'glise qui ne se htait point d'approuver
comme les autres.

--Peut-tre, dit la reine, M. le cardinal en avait-il prpar un
meilleur?

--Non, Votre Majest, rpondit le cardinal sans se dconcerter; car
j'ignorais que la guerre ft si insistante, et personne ne m'avait fait
l'honneur de me demander mon avis.

--Si Votre minence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques
observations  faire, je suis prt  les couter.

--Je n'eusse point os exprimer mon opinion sans la permission de Votre
Excellence, rpondit Ruffo avec une extrme courtoisie; mais, puisque
Votre Excellence m'y autorise...

--Oh! faites, faites, minence, dit Mack en riant.

--Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo,
voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a
fait l'honneur d'exposer devant nous...

--Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouv  son tour quelqu'un 
goguenarder.

--Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au
cardinal, par la seule raison que la reine le dtestait.

La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement,
mais ne s'en proccupa point; il connaissait les mauvais sentiments
de la reine  son gard, et ne s'en inquitait que mdiocrement; il
continua donc avec une parfaite tranquillit:

--Votre Excellence, en tendant sa ligne, espre, grce  sa grande
supriorit numrique, dpasser les extrmits de la ligne franaise,
l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux
la confusion, et, comme la retraite leur sera coupe par la Toscane, les
dtruire ou les faire prisonniers.

--Je vous eusse expliqu ma pense, que vous ne l'eussiez pas mieux
comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le
premier jusqu'au dernier, et pas un Franais ne retournera en France
pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle
le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux  proposer?

--Si j'eusse t consult, rpondit le cardinal, j'eusse du moins
propos autre chose.

--Et qu'eussiez-vous propos?

--J'eusse propos de diviser l'arme napolitaine en trois corps
seulement; j'eusse concentr 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni;
j'eusse envoy 12,000 hommes sur la voir milienne pour combattre l'aile
gauche des Franais, 10,000 dans les marais Pontius pour craser leur
aile droite; enfin, j'en eusse envoy 8,000 en Toscane; j'aurais, par un
effort suprme, dans lequel j'eusse mis toute l'nergie dont je me sens
capable, tent d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux
ailes, et de les empcher de se porter mutuellement secours; pendant
ce temps, la lgion toscane, recrute de tout ce que le pays et pu
fournir, et couru la contre pour se rapprocher de nous et nous aider
selon les circonstances. Cela et permis  l'arme napolitaine, jeune
et inexprimente, d'agir par masses, ce qui lui et donn confiance
en elle-mme. Voil, dit Ruffo, ce que j'eusse propos; mais je ne suis
qu'un pauvre homme d'glise, et je m'incline devant l'exprience et le
gnie du gnral Mack.

Et, ce disant, le cardinal, qui s'tait approch de la table pour
indiquer sur la carte les mouvements qu'il et excuts, fit un pas en
arrire en signe qu'il abandonnait la discussion.

Les gnraux se regardrent avec surprise; il tait vident que Ruffo
venait de donner un excellent avis. Mack, en parpillant trop l'arme
napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps 
tre battus sparment, ft-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au
contraire, prsentait un plan compltement  l'abri de ce danger.

Mack se mordit les lvres; il sentait combien le plan qui venait d'tre
dvelopp tait suprieur au sien.

--Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et
moi, entre votre plan et le mien; peut-tre, en effet, ajouta-t-il en
riant, mais du bout des lvres, pour faire une guerre que l'on peut
appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de
Bouillon.

Le roi ne savait pas prcisment ce que c'tait que Pierre l'Ermite et
Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne
voulait pas le mcontenter.

--Que dites-vous l, mon cher gnral! s'cria-t-il; je trouve, pour mon
compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'tait l'avis de ces
messieurs, puisque tous l'ont approuv. Je l'approuve donc de bout en
bout et je n'y veux pas changer une tape seulement. Voil que nous
avons l'arme. Bien. Voil que nous avons le gnral en chef. Bien,
trs-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino,
continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a
fait voir ses hommes, montre-nous tes cus.

--Eh! sire, rpondit celui que le roi interpellait ainsi 
brle-pourpoint, Votre Majest sait bien que les dpenses que l'on vient
de faire pour quiper et habiller l'arme, ont compltement vid les
caisses de l'tat.

--Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu
dire que l'argent tait le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas
d'argent!

--Sire, rpondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que
ne vous ont manqu l'arme et le gnral en chef, et nous avons, en
attendant mieux, un million de livres sterling  votre disposition.

--Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse
facult de faire de l'or?

--Je vais avoir l'honneur de vous le prsenter, sire, dit la reine en
allant  la porte par laquelle alle avait dj introduit le gnral
Mack.

Puis, s'adressant  une personne encore invisible:

--Votre Grce, dit-elle, veut-elle avoir la bont de confirmer au roi ce
que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est--dire que, pour
faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?

Tous les yeux se portrent vers la porte, et Nelson apparut radieux
sur le seuil, tandis que, derrire lui, pareille  un ombre lysenne,
s'effaait la forme lgre d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter
par un premier baiser le dvouement de Nelson et les subsides de
l'Angleterre.




                                 XXIV

                            L'ILE DE MALTE


L'apparition de Nelson en un pareil moment tait significative: c'tait
le mauvais gnie de la France en personne qui venait s'asseoir au
conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les
mensonges et la trahison de Caroline.

Tout le monde connaissait Nelson, except le gnral Mack, arriv dans
la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla  lui, et, lui prenant la
main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur
d'Aboukir:

--Je prsente, dit-elle, le hros de la terre au hros de la mer.

Nelson parut peu flatt du compliment; mais il tait de trop bonne
humeur en ce moment pour se blesser d'un parallle, quoique ce parallle
ft tout  l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se
tournant vers le roi:

--Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer  Votre Majest et
 ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon
gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute
question relative  la guerre avec la France.

Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrott
comme Gulliver  Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune
bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner  la dernire objection
qui se prsentait  son esprit.

--Votre Grce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre
ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on
n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avou franchement qu'il n'y
avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection
que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.

--Et Votre Majest faisait, comme toujours, preuve d'une profonde
sagesse, rpondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M.
Pitt qui me mettent  mme de remdier  cette pnurie.

Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conu en ces termes:

A son arrive  Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autoris 
s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur prs la cour des
Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste alli le roi de Naples dans
toutes les ncessits o pourrait l'entraner une guerre contre la
rpublique franaise.

W. PITT.

Londres, 7 septembre 1798.

Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela prs de
lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel alli de la reine qui
venait d'apparatre.

--Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut,  ce que disait la reine,
mettre  notre disposition...?

--Un million de livres sterling, dit Nelson.

Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un
million de livres sterling. Ruffo devina la question.

--Cinq millions et demi de ducats,  peu prs, rpondit-il.

--Hum! fit le roi.

--Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destin  faire
face aux ncessits du moment.

--Mais, avant que vous ayez avis votre gouvernement de nous expdier
cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expdie, avant, enfin,
qu'elle soit arrive  Naples, un assez long temps peut s'couler. Nous
sommes dans l'quinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois
ou six semaines pour l'aller et le retour d'un btiment; pendant ces six
semaines ou ce mois, les Franais auront tout le temps d'tre  Naples!

Nelson allait rpondre, la reine lui coupa la parole.

--Votre Majest peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les
Franais ne sont point en mesure de lui faire la guerre.

--En attendant, rpliqua Ferdinand, ils nous l'ont dclare.

--Qui nous l'a dclare?

--L'ambassadeur de la Rpublique. Pardieu! on dirait que je vous
apprends une nouvelle.

La reine sourit ddaigneusement.

--Le citoyen Garat s'est trop press, dit-elle; il et attendu encore
quelque temps, ou n'et point fait sa dclaration de guerre, s'il et
connu la situation du gnral Championnet  Rome.

--Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait
l'ambassadeur lui-mme, n'est-ce pas, madame?

--Je le crois.

--Vous avez des correspondances  l'tat-major du gnral rpublicain?

--Je ne me fierais pas  des correspondances avec des trangers, sire.

--Alors, vous tenez vos renseignements du gnral Championnet lui-mme?

--Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la Rpublique et
reue ce matin, s'il ne se ft point tant press de partir hier au soir.

Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de
Simone avait enleve la veille  Salvato Palmieri et lui avait remise
dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.

Le roi y jeta les yeux.

--Cette lettre est en franais, dit-il du ton dont il et dit: Cette
lettre est en hbreu.

Puis, la passant  Ruffo, comme s'il se fiait  lui seul:

--Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.

Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui
suit:

Citoyen ambassadeur,

Arriv  Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de
mon devoir de porter  votre connaissance l'tat dans lequel se trouve
l'arme que je suis appel  commander, afin que, sur les notes prcises
que je vais vous donner, vous puissiez rgler la conduite que vous avez
 tenir vis--vis d'une cour perfide qui, pousse par l'Angleterre,
notre ternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous
dclarer la guerre...

A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardrent en souriant.
Nelson n'entendait ni le franais ni l'italien; mais probablement une
traduction anglaise de cette lettre lui avait t faite  l'avance.

Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.

D'abord, cette arme, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le
papier, n'est, en ralit, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de
chaussures, de vtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas
reu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches 
se distribuer, ce qui nous fait quinze coups  tirer par homme; aucune
place n'est approvisionne mme en poudre, et l'on en a manqu 
Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu
observer la cte...

--Vous entendez, sire, dit la reine.

--Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.

Le cardinal reprit:

Nous n'avons que cinq pices de canon et un parc de quatre bouches
 feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux
bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgs
qui nous enveloppent de tous cts...

La reine changea un nouveau signe avec Mack et Nelson.

Nos forteresses ne sont pas en meilleur tat que nos arsenaux; dans
aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du mme calibre; dans
quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres,
des boulets et pas de canons. Cet tat dsastreux m'explique les
instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y
conformiez.

Repousser par les armes toute agression hostile dirige contre la
rpublique romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain,
mais dans le cas seulement o le roi de Naples excuterait ses projets
d'invasion depuis si longtemps annoncs...

--Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pices de
canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose 
craindre de cette guerre.

--Continuez, minentissime, dit le roi se frottant les mains.

--Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le gnral
franais pense lui-mme de sa position.

Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont  ma disposition,
citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que _je ne pourrais pas
repousser une agression hostile_,  plus forte raison, _porter la guerre
sur le territoire napolitain_...

--Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.

--Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.

Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de
maintenir, autant que le permettra la dignit de la France, la bonne
harmonie entre la Rpublique et la cour des Deux-Siciles, et de calmer
par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains;
tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est--dire avant
le temps qui m'est ncessaire pour organiser l'arme serait prmatur et
avorterait infailliblement.

Mon aide de camp, homme sr, d'un courage prouv, et qui, n dans les
tats du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore
le patois napolitain, est charg de vous remettre cette lettre et de
s'aboucher avec les chefs du parti rpublicain  Naples. Renvoyez-le-moi
le plus vite possible avec une rponse dtaille qui m'expose exactement
votre situation vis--vis de la cour des Deux-Siciles.

Fraternit.

CHAMPIONNET.

18 septembre 1798.

--Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'tes rassur qu' moiti,
voil qui doit vous rassurer tout  fait.

--Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.

--Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti rpublicain, auquel vous
avez eu tant de peine  croire. Eh bien, Votre Majest le voit, ce n'est
pas tout  fait un fantme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que
ce sont les jacobins eux-mmes qui en donnent le conseil.

--Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda
le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec
curiosit.

--Ceci, c'est mon secret, monsieur, rpondit la reine, et vous me
permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coup la parole  Sa
Seigneurie lord Nelson au moment o il allait rpondre  une question
que vous veniez de lui faire.

--Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et
qu'il nous faudrait peut-tre un mois ou six semaines pour recevoir
d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tt possible.

La demande du roi fut transmise  Nelson.

--Sire, rpondit-il, le cas est prvu et vos banquiers, MM. Baker pre
et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de
Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de
livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre
Majest aura seulement besoin, vu le chiffre assez lev de la somme, de
les prvenir  l'avance.

--C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change
 sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela
avec les Baker.

Ruffo souffla quelques mots  l'oreille du roi.

Ferdinand fit un signe de tte.

--Mais ma bonne allie l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du
royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la
connais. Que demande-t-elle, en change de son million de livres
sterling?

--Une chose bien simple, et qui ne porte aucun prjudice  Votre
Majest.

--Laquelle, enfin?

--Elle demande que, quand la flotte de Sa Majest Britannique, qui est
en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Franais, Votre Majest
renonce  faire valoir ses droits sur cette le, afin que Sa Majest
Britannique, qui n'a point de possession dans la Mditerrane autre
que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et
d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.

--Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas,
elle appartient  l'Ordre.

--Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer
Nelson.

--Et, l'Ordre dissous, se hta de dire Ruffo, Malte fait retour  la
couronne des Deux-Siciles, ayant t donn par l'empereur Charles-Quint,
comme hritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui
venaient d'tre chasss de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si
avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Mditerrane,
l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne
serait pas cher.

Peut-tre la discussion allait-elle s'tablir sur ce point lorsqu'une
troisime fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non
moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premires.

Quant  la reine, elle changea avec Mack et Nelson un regard qui
voulait dire: Restez calmes, je sais ce que c'est.

Mais le roi, qui ne le savait pas, courut  la fentre et l'ouvrit avant
que la fanfare ft termine.

Elle sonnait l'_hallali_.

--Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire
ces trois misrables fanfares?

--Elles veulent dire que Votre Majest peut partir quand elle voudra,
rpondit le sonneur; elle sera sre de ne pas faire buisson creux, les
sangliers sont dtourns.

--Dtourns! rpta le roi, les sangliers sont dtourns?

--Oui, sire, une bande de quinze.

--Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'cria le roi en
s'adressant  Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs?
Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!

Puis, revenant au sonneur de cor:

--Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix dsespre, qu'il n'y a
pas de chasse aujourd'hui, malheureux?

La reine s'avana.

--Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur?
demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.

--Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez crit cette
nuit, je l'ai dcommande.

Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre  tmoin que l'ordre
avait t donn devant lui.

--C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pens  la
peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, prsumant que le
conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser
pendant une partie de la journe, j'ai intercept le messager et n'ai
rien chang au premier ordre donn par vous, sinon que j'ai indiqu
votre dpart pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures
qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont dtourns, rien
n'empche donc Votre Majest de partir.

Au fur et  mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait
rayonnante.

--Ah! chre matresse!--on se rappelle que c'tait le nom dont Ferdinand
appelait Caroline dans ses moments d'amiti,--ah! chre matresse! vous
tes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais
encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le
conseil est fini, vous avez votre gnral de terre, vous avez votre
gnral de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur
lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait;
tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne
avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout dispos  faire la guerre:
il parat que, dcidment, j'tais brave... Au revoir, chre matresse!
Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!

--Et Malte, sire? demanda le cardinal.

--Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe
depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un
mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'anne,
au passage des cailles; o l'on ne peut pas avoir de faisans, faute
d'eau; o il ne pousse pas un radis et o l'on est oblig de tout
tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me dbarrassent
des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers!
Jupiter, taaut! Jupiter, taaut!

Et le roi sortit en sifflant une quatrime fanfare.

--Milord, dit la reine  Nelson, vous pouvez crire  votre gouvernement
que la cession de Malte  l'Angleterre ne souffrira aucune difficult de
la part du roi des Deux-Siciles.

Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:

--Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui
avez donns. Le conseil est lev.

Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup
d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack
et de Nelson.




                                  XXV

                        L'INTRIEUR D'UN SAVANT


Il tait neuf heures du matin; l'atmosphre, pure par l'orage de
la nuit, tait d'une limpidit merveilleuse; les barques des pcheurs
sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel
et de la mer, et, de la fentre de la salle  manger, de laquelle il
s'loignait et se rapprochait tour  tour, le chevalier San-Felice et
pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui,  sept
lieues de l, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses
ne l'eussent en ce moment proccup: d'abord, cette opinion qu'a mise
Buffon dans ses _poques de la nature_,--opinion qui lui paraissait
quelque peu hasarde,--que la terre avait t dtache du soleil par
le choc d'une comte; et, en mme temps, une inquitude vague que lui
causait le sommeil prolong de sa femme. C'tait la premire fois,
depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures
du matin, il ne trouvait pas Luisa occupe  prparer la tasse de caf,
le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le djeuner
habituel du savant, djeuner que partageait, avec un apptit tout
juvnile, celle qui l'avait ordonn et servi, mme, avec la double
attention d'une fille respectueuse et d'une tendre pouse.

Aprs son djeuner, c'est--dire vers dix heures du matin, avec
la rgularit qu'il mettait  toute chose, quand une trop forte
proccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier
embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothque,
chemin qu' moins de trop mauvais temps, il faisait toujours  pied,
autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une
recommandation d'hygine que lui avait faite son ami Cirillo, et qui,
s'tendant de Mergellina au palais royal, pouvait quivaloir  un
kilomtre et demi.

C'tait l que demeurait, six mois de l'anne, le prince hrditaire;
les six autres mois, il demeurait  la Favorite ou  Capodimonte;
pendant ces six mois, une de ses voitures tait  la disposition de
San-Felice.

Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement
vers onze heures  sa bibliothque, et trouvait son bibliothcaire
juch sur quelque chelle,  la recherche d'un livre rare ou nouveau.
En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre,
mais le prince s'opposait  ce qu'il se dranget. Une conversation
presque toujours littraire ou scientifique s'tablissait entre le
savant sur son chelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et
midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de
son chelle pour le reconduire jusqu' la porte, tirait sa montre, la
mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'et
facilement entran un travail attachant, parce qu'il tait aim. A deux
heures moins vingt minutes, le chevalier replaait son travail dans son
tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son
gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait  la main jusqu' la porte
de la rue, par cette rvrence qu'avaient  cette poque les hommes
vraiment royalistes pour tout ce qui tenait  la royaut. Parfois, s'il
tait dans ses jours de distraction, il faisait, tte nue, le chemin
du palais  sa maison,  la porte de laquelle il frappait deux coups,
presque toujours au mme moment o sa pendule sonnait deux heures.

Ou Luisa venait lui ouvrir elle-mme, ou elle l'attendait sur le perron.

Le dner tait toujours prt; on se mettait  table; pendant le dner,
Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait
reues, les petits vnements qui taient survenus dans le voisinage.
Le chevalier, de son ct, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les
nouvelles que lui avait donnes le prince, ce qu'il avait pu saisir
de la politique, chose qui le proccupait assez peu et qui intressait
mdiocrement Luisa. Puis, aprs le dner, selon sa disposition, Luisa
se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie
chanson de Santa-Lucia ou quelque mlancolique mlodie de Sicile; ou
bien encore les deux poux faisaient une promenade  pied sur la route
pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu' Bagnoli ou Pouzzoles,
et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote
historique  raconter, quelque observation intressante  faire, sa
vaste rudition lui permettant de ne se rpter jamais et de charmer
toujours.

On rentrait  la nuit; il tait rare alors que quelque ami de
San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vnt pour passer la soire,
l't sous le palmier, o l'on dressait une table, l'hiver au salon. En
hommes, c'tait souvent, lorsqu'il n'tait point  Saint-Ptersbourg
ou  Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des _Horaces_, du _Mariage
secret_, de _l'Italienne  Londres_, du _Directeur dans l'embarras_.
L'illustre maestro se plaisait  faire chanter les morceaux encore
indits de ses opras  Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une
excellente mthode qu'elle lui devait en partie, cette voix frache,
limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au thtre;
c'tait quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit,
grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme
cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et
Gagliani, victimes de la premire raction. C'tait, rarement enfin,
car sa nombreuse clientle lui en laissait peu le temps, c'tait ce bon
docteur Cirillo, avec lequel dj deux ou trois fois nous nous sommes
rencontrs, et que nous allons rencontrer encore. C'tait, presque tous
les soirs, la duchesse Fusco, quand elle tait  Naples. C'tait souvent
une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Stal
comme publiciste et improvisatrice, lonore Fonseca Pimentele, lve de
Mtastase, qui, lorsqu'elle tait encore tout enfant, lui avait promis
un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'tait la femme d'un
savant, confrre de San-Felice: c'tait la signora Baffi, qui, comme
Luisa, n'avait pas la moiti de l'ge de son mari, et qui cependant
l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soires duraient jusqu' onze
heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers,
on prenait des glaces, on mangeait des gteaux. Parfois, si la soire
tait belle, si la mer tait calme, si la lune semait le golfe de
paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la
surface de la mer montaient au ciel des chants dlicieux, des harmonies
adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout
comme la sibylle antique, lonore Pimentele jetait au vent qui faisait
flotter ses longs cheveux noirs, dnous sur une simple tunique 
la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou
d'Alce.

Le lendemain, la mme existence recommenait, avec la mme ponctualit;
rien ne l'avait jamais ni trouble ni drange.

Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant  deux heures du
matin il avait trouve couche et dormant d'un si bon sommeil, comment
se faisait-il que Luisa, toujours leve  sept heures, ne ft pas encore
sortie de sa chambre  neuf heures, et qu' toutes les questions du
chevalier, Giovannina et rpondu:

--Madame dort et a pri qu'on ne la rveillt point.

Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cdant
 son inquitude, se prparait  aller lui-mme frapper  la porte de
Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle  manger,
les yeux un peu fatigus, le teint un peu ple, mais plus ravissante
peut-tre sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.

Il allait  elle avec l'intention de la gronder  la fois et de ce
sommeil si prolong et de l'inquitude qu'il lui avait cause; mais,
lorsqu'il vit le doux sourire de la srnit clairer, comme un rayon
matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire
lui-mme, prendre sa blonde tte entre ses deux mains, la baiser au
front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui,  cette
poque, n'avait rien de surann:

--Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'tait pour se
dguiser en amante de Mars!

Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tte
contre le coeur du chevalier, comme si elle et voulu se rfugier dans
sa poitrine.

--J'ai fait des rves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela
m'a rendue un peu malade.

--Et ces rves terribles, t'ont-ils, en mme temps que le sommeil,
enlev l'apptit?

--J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant  table.

Elle fit un effort pour manger, mais c'tait chose impossible: il lui
semblait avoir la gorge serre par une main de fer.

Son mari la regardait avec tonnement, et elle se sentait rougir
et plir sous ce regard plutt inquiet qu'interrogateur cependant,
lorsqu'on frappa trois coups galement espacs  la porte du jardin.

Quelle que ft la personne qui arrivait, elle tait la bienvenue pour
Luisa; car elle faisait diversion  l'inquitude du chevalier et  son
embarras  elle.

Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.

--O est donc Nina? demanda San-Felice.

--Je ne sais, rpondit Luisa; sortie peut-tre.

--A l'heure du djeuner? quand elle sait sa matresse souffrante?
Impossible, ma chre enfant!

On frappa une seconde fois.

--Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.

--Non pas; c'est  moi d'y aller; tu souffres, tu es fatigue; reste
tranquille, je le veux!

Le chevalier disait quelquefois: _Je le veux_, mais d'une voix si douce,
avec une expression si tendre, que c'tait toujours la prire d'un pre
 sa fille, et jamais l'ordre d'un mari  sa femme.

Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-mme
ouvrir la porte du jardin; mais, inquite  chaque circonstance nouvelle
qui pouvait donner  son mari soupon de ce qui s'tait pass pendant
la nuit, elle courut  la fentre, y passa vivement la tte, et, sans
pouvoir dcouvrir qui c'tait, vit un homme qui paraissait d'un certain
ge dj, et qui, abrit sous un chapeau  larges bords, examinait, avec
une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte
contre laquelle s'tait adoss Salvato, et le seuil sur lequel il tait
tomb.

La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa et pu le reconnatre.

Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur  le
suivre, Luisa comprit que c'tait un ami.

Trs-ple, trs-agite, elle alla reprendre sa place  table.

Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.

Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son ct, elle avait
une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois t le
mdecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui--quoiqu'il ignort
le lien de parent qui l'attachait  Luisa--avec amour et vnration.

En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de
mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.

Hlas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passe presque
tout entire au chevet du bless, elle avait pens au bon docteur, et,
peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois t sur
le point d'envoyer Michele  sa recherche; mais elle n'avait point os
mettre ce dsir  excution. Que penserait Cirillo du mystre qu'elle
faisait  son mari de ce terrible vnement qui s'tait pass sous ses
yeux, et comment apprcierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de
garder sur cet vnement un silence absolu?

Mais il n'en tait pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait
Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le
matin mme qui suivait la nuit o sa prsence avait t si fort dsire
dans la maison.

Cirillo, en entrant, arrta un instant son regard sur Luisa; puis,
cdant  l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table
o le mari et la femme djeunaient, et sur laquelle, selon la coutume
orientale, qui est aussi celle de Naples, cette premire tape de
l'Orient, Luisa lui servit une tasse de caf noir.

--Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il
ne fallait pas moins qu'une visite  neuf heures et demie du matin
pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez.
On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous tes mort
vous-mme!

Cirillo regarda San-Felice avec la mme attention qu'il avait regard
sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystrieuse
d'une nuit agite et inquite, autant il trouvait chez l'autre la nave
srnit de l'insouciance et du bonheur.

--Alors, dit-il  San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir _ce
matin_, mon cher chevalier?

Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marque.

--Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et
soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais
content de vous voir.

--A quel propos? Dites-moi cela.

--A deux propos... Prenez donc votre caf... Ah! pour le caf, par
exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a
fait... La paresseuse s'est leve... A quelle heure? Devinez.

--Fabiano! dit Luisa en rougissant.

--La voyez-vous! elle est honteuse elle-mme!... A neuf heures!

Cirillo remarqua la rougeur de Luisa,  laquelle succda une pleur
mortelle.

Sans savoir encore quels taient les motifs de cette agitation, Cirillo
eut piti de la pauvre femme.

--Vous vouliez me voir  deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?

--D'abord, rpliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapport hier
de la bibliothque du palais les _poques de la nature_, de M. le comte
de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il
est dfendu par la censure: peut-tre--je n'en sais rien--peut-tre
est-ce parce qu'il n'est pas tout  fait d'accord avec la Bible.

--Oh! cela me serait bien gal, rpondit Cirillo en riant, s'il tait
d'accord avec le sens commun.

--Ah! s'cria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la
terre soit un morceau du soleil dtach par le choc d'une comte?

--Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la gnration
des tres vivants s'opre par des molcules organiques et des moules
intrieurs; ce qui est encore une thorie du mme auteur, non moins
absurde,  mon avis, que la premire.

--A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!

--Vous, mon cher ami? Mais vous tes l'homme le plus savant que je
connaisse.

--Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas
dire une pareille normit. Ainsi, c'est bien arrt, n'est-ce pas? je
n'ai pas besoin de m'en proccuper davantage: la terre n'est point un
morceau du soleil.... Ah! voil l'un des deux points claircis, et,
comme c'tait le moins important, je l'ai fait passer le premier; le
second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-l?

Et il lui montra Luisa.

--Ce visage-l est charmant comme toujours, rpondit Cirillo; seulement
un peu fatigu, un peu pli par la peur que madame aura peut-tre eue
cette nuit.

Le docteur appuya sur les derniers mots.

--Quelle peur? demanda San-Felice.

Cirillo regarda Luisa.

--Il n'est rien arriv cette nuit qui vous ait effraye, madame? demanda
Cirillo.

--Bien, non, rien, cher docteur.

Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.

--Alors, rpondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal
dormi, voil tout.

--Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rves, et
cependant, lorsque je suis rentr hier de l'ambassade d'Angleterre, elle
dormait d'un si bon sommeil, que je suis entr dans sa chambre et l'ai
embrasse sans qu'elle se soit rveille.

--Et  quelle heure tes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?

--Mais  deux heures et demie,  peu prs?

--C'est cela, dit Cirillo, tout tait fini.

--Qu'est-ce qui tait fini?

--Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassin cette nuit un homme devant
votre porte...

Luisa devint aussi ple que le peignoir de batiste dont elle tait
vtue.

--Mais, continua Cirillo, comme c'tait  minuit que l'assassinat avait
eu lieu, que madame dormait  cette heure, que vous tes rentr  deux
heures et demie, vous n'en avez rien su?

--Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce
n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et
surtout  Mergellina, qui est  peine claire et o tout monde est
couch  neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi
vous tes venu de si bon matin.

--Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus
de gravit qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'tant pass sous vos
fentres, jet quelque trouble dans la maison.

--Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous
appris?

--J'ai pass devant votre porte au moment mme o il venait d'avoir
lieu. L'homme, en se dfendant,--il parat qu'il tait trs-fort et
trs-brave,--a tu deux sbires et en a bless deux autres.

Luisa dvorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous
ces dtails, qu'on ne l'oublie pas, lui taient inconnus.

--Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins taient
des sbires?

--Sous le commandement de Pasquale de Simone, rpondit Cirillo en
mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.

--Croyez-vous donc  toutes ces calomnies? demanda San-Felice.

--Je suis bien forc d'y croire.

Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit  la fentre.

--Voyez-vous, lui dit-il en tendant le doigt, de l'autre ct de la
fontaine du Lion,  la porte de cette maison qui fait l'angle de la
place et de la rue, voyez-vous cette bire expose entre quatre cierges?

--Oui.

--Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blesss.
Celui-l est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.

Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait
sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.

Elle tait debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.

Luisa comprit que les paroles avaient t dites pour elle. Les forces
lui manqurent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.

Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup
d'oeil.

--Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchant que tout cela
se soit pass _in partibus_, c'est--dire sans que vous ni madame
ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu
souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et
de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les mdecins font
toujours des questions fort indiscrtes; comme les dames ont toujours,
 l'endroit de leur sant, certains secrets ou plutt certaines pudeurs
qui ont besoin du tte--tte pour s'pancher, vous allez me permettre
d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout  mon aise.

--Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard
de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la  blanc. Moi, je vais
 ma bibliothque... A propos, vous savez ce qui s'est pass, cette
nuit,  l'htel de l'ambassadeur d'Angleterre?

--Oui,  peu prs du moins.

--Eh bien, cela doit avoir amen de grandes choses; je suis sr que le
prince descendra aujourd'hui plus tt que de coutume, et que dj mme
peut-tre il m'attend. Vous m'avez donn des nouvelles ce matin; eh
bien, moi, peut-tre pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez
par ici... Mais que je suis naf! on ne repasse point par ici, on y
vient quand on s'y perd... Mergellina est le ple nord de Naples, et je
suis au milieu des banquises.

Puis, embrassant sa femme au front:

--Au revoir, mon enfant chri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites
histoires au docteur; songe que ta sant est ma joie, et que ta vie est
ma vie. Au revoir, cher docteur.

Puis, jetant les yeux sur la pendule:

--Dix heures un quart! s'cria-t-il, dix heures un quart!

Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'lana par les
degrs du perron.

Cirillo le regarda s'loigner; mais il n'eut pas mme la patience
d'attendre qu'il ft hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:

--Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de
profonde angoisse.

--Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant  genoux devant Cirillo.

--Mort ou vivant?

--Vivant!

--Dieu soit lou! s'cria Cirillo. Et vous, Luisa...

Il la regarda avec une tendresse mle d'admiration.

--Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.

--Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur,
vous, soyez bnie!

Et ce fut Cirillo qui,  son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le
front.




                                  XXVI

                           LES DEUX BLESSS


Luisa ne comprenait rien  la scne qui venait de se passer. Elle
devinait qu'elle avait sauv la vie d'une personne qui tait chre 
Cirillo, voil tout.

Seulement, voyant le bon docteur plir sous le poids de l'motion qu'il
venait d'prouver, elle lui versa un verre d'eau frache, qu'elle lui
offrit et qu'il but  moiti.

--- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une
minute. O est-il?

--L, dit Luisa en montrant l'extrmit du corridor.

Cirillo fit un mouvement dans la direction indique; Luisa le retint.

--Mais..., dit-elle en hsitant.

--Mais? rpta Cirillo.

--coutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix
caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux paules.

--J'coute, dit en souriant Cirillo; il n'est point  l'agonie, n'est-ce
pas?

--Non, Dieu merci! il est mme, je le crois, aussi bien qu'il peut
l'tre dans sa position; du moins, il tait ainsi quand je l'ai quitt,
il y a deux heures. Voil donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il
tait important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais
pas vous envoyer chercher, parce que vous tes l'ami de mon mari, et
qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout
cela. Je ne voulais pas confier  un mdecin dont je ne fusse pas sre
un secret important, car il y a quelque secret important l-dessous,
n'est-ce pas, mon ami?

--Un secret terrible, Luisa!

--Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.

--Silence! Qui vous a dit cela?

--Le nom mme de l'assassin.

--Vous le saviez?

--Michele, mon frre de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais
laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer
chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre mdecin que vous,
j'ai pri une personne qui se trouvait l par hasard de donner les
premiers soins au bless...

--Cette personne appartient-elle  la science? demanda Cirillo.

--Non; mais elle a prtendu avoir des secrets pour gurir.

--Quelque charlatan, alors.

--Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si trouble, que ma
pauvre tte se perd; mon frre de lait, Michele, celui qu'on appelle
Michele _il Pazzo_, vous le connaissez, je crois?

--Oui, et, par parenthse, je vous dirai mme: dfiez-vous de lui! c'est
un royaliste enrag devant lequel je n'oserais point passer si j'avais
des cheveux taills  la Titus, et si je portais des pantalons au lieu
de porter des culottes: il ne parle que de brler et de pendre les
jacobins.

--Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais
pour quelque chose.

--C'est possible; nos hommes du peuple sont un compos de bon et de
mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte
sur le bon. Vous disiez donc que votre frre de lait Michele...?

--Sous prtexte de me faire dire ma bonne aventure,--je vous jure, mon
ami, que c'est lui qui a eu cette ide et non pas moi,--m'avait amen
une sorcire albanaise. Elle m'avait prdit toute sorte de choses
folles, et elle tait l enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune
homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prtend connatre la
puissance, a arrt le sang et pos le premier appareil.

--Hum! fit Cirillo avec inquitude.

--Quoi?

--Elle n'avait point de raison d'en vouloir au bless, n'est-ce pas?

--Aucune: elle ne le connat pas, et, au contraire, elle a paru prendre
un grand intrt  sa situation.

--Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance
quelconque, elle n'ait employ des herbes vnneuses.

--Bon Dieu! s'cria Luisa en plissant, vous m'y faites penser; mais
non, c'est impossible. Le bless,  part une grande faiblesse, a paru
soulag ds que l'appareil a t pos.

--Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait  lui-mme, ont, en
effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen ge, avant que la
science nous ft venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne,
avec les Averrhos, elles furent les confidentes de la nature, et, si
la mdecine tait moins fire, elle avouerait qu'elle leur doit
quelques-unes de ses meilleures dcouvertes. Seulement, ma chre Luisa,
continua-t-il en revenant  la jeune femme, ces sortes de cratures sont
sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre
sorcire st qu'un autre mdecin qu'elle lui donne des soins. Tchez
donc de l'loigner afin que je voie le bless seul.

--Eh bien, c'est ce que j'avais pens, mon ami, et ce dont je voulais
vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-mme
avez t au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une
chambre voisine; j'loignerai Nanno sous un prtexte quelconque, et,
alors, alors,  cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle
et fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?

--C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres,
rpondit Cirillo. Nous l'aidons, voil tout; et j'espre qu'elle aura
dj fait pour notre cher bless tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne
perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des
soins est pour beaucoup dans la gurison. S'il faut se fier  la nature,
il ne faut pas non plus lui laisser tout  faire.

--Venez donc, alors, dit Luisa.

Elle marcha la premire, le docteur la suivit.

On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la
maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans
la maison voisine.

--Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait
si bien servi l'vnement, voil qui est excellent! Je comprends, je
comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y
a une Providence, mon enfant!

Et, d'un regard lev au ciel, Cirillo remercia cette Providence 
laquelle, en gnral, les mdecins ont si peu de foi.

--Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit cach?...

Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.

--A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa
prsence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vtre,
compromettrait cruellement votre mari d'abord.

--Alors, s'cria joyeusement Luisa, je ne m'tais pas trompe, et j'ai
bien fait de garder mon secret pour moi seule?

--Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous
enlever tout scrupule. Si ce jeune homme tait reconnu et arrt,
non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vtre, celle de
votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que
moi.

--Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait
ce que vous valez. Mais nous sommes  la porte, docteur; voulez-vous
rester dehors et me laisser entrer?

--Faites, dit Cirillo en s'effaant.

Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit
tourner la porte sur ses gonds.

Sans doute les prcautions avaient t prises pour qu'elle s'ouvrt
ainsi sans bruit.

Au grand tonnement de la jeune femme, elle trouva le bless seul avec
Nina, qui, une petite ponge  la main, lui pressait cette petite ponge
sur la poitrine et y faisait couler goutte  goutte, au moyen de cette
pression, le jus des herbes cueillies par la sorcire.

--O est Nanno? o est Michele? demanda Luisa.

--Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle
n'avait plus rien  faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait
beaucoup  faire ailleurs.

--Et Michele?

--Michele a dit qu' la suite des vnements de cette nuit, il y aurait
probablement du bruit au Vieux-March, et, comme il est un des chefs
de son quartier, il a ajout que, s'il y avait du bruit, il voulait en
tre.

--Ainsi, tu es seule?

--Absolument seule, madame.

--Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.

Le docteur entra.

Le malade tait couch sur un lit dont le chevet tait appuy  la
muraille. Il avait la poitrine compltement nue,  l'exception d'une
bande de toile, qui, dispose en croix et passant derrire ses paules,
maintenait l'appareil sur sa blessure. C'tait  l'endroit prcis de
cette blessure que Nina, en passant l'ponge, exprimait le suc des
herbes.

Salvato tait immobile et sans mouvement, tenant ses yeux ferms au
moment o Luisa avait ouvert la porte. En mme temps que la porte,
ses yeux s'taient ouverts, et sa figure avait pris une expression de
bonheur qui avait presque fait disparatre celle de la souffrance.

Invit par la jeune femme  entrer, Cirillo apparut  son tour; le
bless le regarda d'abord avec inquitude. Quel tait cet homme? Un
pre, probablement; un mari, peut-tre.

Tout  coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura
le nom de Cirillo et lui tendit la main.

Puis il retomba sur les oreillers, puis par le lger effort qu'il
venait de faire.

Cirillo, en portant un doigt  sa bouche, lui fit signe de ne parler ni
remuer.

Il s'approcha du bless, leva la bande qui lui serrait la poitrine,
et, maintenant l'appareil, examina avec attention les dbris des herbes
broyes par Michele, gota du bout des lvres la liqueur qui en tait
tire, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de
la fumeterre, du plantain et de l'artmise.

--C'est bien, dit-il  Luisa, sur laquelle s'taient arrts de nouveau
le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remdes de
la sorcire; je n'eusse peut-tre pas ordonn cela, mais je n'eusse rien
ordonn de mieux.

Puis, revenant au bless, il l'examina avec la plus grande attention.

Grce aux herbes astringentes formant l'appareil, grce au suc des
herbes dont on avait constamment baign la blessure, les lvres de la
plaie s'taient rapproches; elles taient roses et du meilleur aspect,
et il tait probable qu'il n'y avait pas eu d'hmorrhagie intrieure, ou
que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait t interrompue
par ce que les chirurgiens nomment le _caillot_, oeuvre admirable de la
nature qui combat pour les tres crs par elle avec une intelligence 
laquelle la science n'atteindra jamais.

Le pouls tait faible mais bon. Restait  savoir dans quel tat tait la
voix. Cirillo commena par appuyer son oreille sur la poitrine du malade
et couter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se
releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses
mouvements.

--Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au bless.

--Faible, mais trs-bien, rpondit-il; je voudrais toujours rester
ainsi.

--Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'esprais. Nanno
a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer,
vous allez pouvoir rpondre  quelques questions, dont vous sentirez
vous-mme l'importance.

--Je comprends, dit le malade.

Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo et remis au
lendemain l'espce d'interrogatoire qu'il allait faire subir  Salvato;
mais la situation tait si grave, qu'il n'avait pas un instant  perdre
pour prendre les mesures qu'elle ncessitait.

--Ds que vous vous sentirez fatigu, arrtez-vous, dit-il au bless,
et, quand Luisa pourra rpondre aux questions que je vous adresserai, je
la prie de vous pargner la peine d'y rpondre vous-mme.

--Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'tait un des noms de ma mre.
Dieu n'a fait qu'un seul et mme nom pour la femme qui m'a donn la vie
et pour celle qui me l'a sauve. Je remercie Dieu.

--Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche
chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul
mot inutile.

Salvato fit un lger mouvement de la tte en signe d'obissance.

--A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moiti  Salvato, moiti 
Luisa,  quelle heure le bless a-t-il repris connaissance?

Luisa se hta de rpondre pour Salvato:

--A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment o l'aube se
levait.

Le bless sourit; c'tait aux premiers rayons de cette aube qu'il avait
entrevu Luisa.

--Qu'avez-vous pens en vous trouvant dans cette chambre et en voyant
prs de vous une personne inconnue?

--Ma premire ide fut que j'tais mort et qu'un ange du Seigneur venait
me chercher pour m'enlever au ciel.

Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrire Cirillo; mais Salvato
allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrta
la jeune femme et la ramena en vue du bless.

--Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui
qu'il se trompait et que vous tes, au contraire, l'ange de la vie.

Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en
comprimer les battements, et, cdant, sans avoir la force de rsister, 
la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du bless.

Les regards des deux beaux jeunes gens se croisrent alors et ne se
dtachrent plus l'un de l'autre.

--Souponnez-vous quels taient vos assassins? demanda Cirillo.

--Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nomms; ce sont
des hommes  la reine.

Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa rpondre pour lui,
Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.

--Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tent de vous assassiner?

--Ils me l'ont dit eux-mmes, fit Salvato: c'tait pour m'enlever les
papiers dont j'tais porteur.

--Ces papiers, o taient-ils?

--Dans la poche de la houppelande que m'avait prte Nicolino.

--Et ces papiers?

--Au moment o je me suis vanoui, j'ai cru sentir qu'on me les
enlevait.

--M'autorisez-vous  visiter votre habit?

Le bless fit un signe de tte; mais Luisa intervint.

--Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien
inutile, les poches sont vides.

Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: Comment le savez-vous?

--Notre premier soin, rpondit Luisa  cette interrogation muette, a t
de chercher, l o il pouvait se trouver, un renseignement qui pt nous
aider  tablir l'identit du bless. S'il et eu une mre ou une soeur
 Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, tait
de les prvenir. Nous n'avons rien trouv, n'est-ce pas, Nina?

--Absolument rien, madame.

--Et quels taient ces papiers qui sont  cette heure entre les mains de
vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?

--Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du gnral Championnet,
recommandant  l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible
la bonne intelligence entre les deux tats, attendu qu'il n'tait point
encore en mesure de faire la guerre.

--Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec
lui?

--Oui, pour lui dire de les calmer.

--Les nommait-il?

--Non.

--Vous en tes sr?

--J'en suis sr.

Fatigu de l'effort qu'il venait de faire pour rpondre jusqu'au bout 
Cirillo, le bless ferma les yeux et plit.

Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'vanouissait.

A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire--tait-il de
reconnaissance ou d'amour?--reparut sur ses lvres.

--Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.

--N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais
savoir. Si ma vie seule et t en jeu, je vous eusse recommand le
silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous
me pardonnez.

Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une
force qui prouvait que son nergie ne l'avait pas abandonn.

--Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est
moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait tre.

--Mais le gnral! dit le bless malgr l'ordre qui lui tait donn de
se taire, il faut qu'il sache  quoi s'en tenir.

--Le gnral, rpondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager
ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous tes
dangereusement, mais non mortellement bless. Il saura que vous tes
hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il
saura que vous avez prs de vous une garde-malade que vous avez prise
pour un ange du ciel avant de savoir que c'tait une simple soeur de
charit; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout bless voudrait tre
 votre place, ne demanderait qu'une chose  son mdecin: c'est de ne
pas le gurir trop vite.

Cirillo se leva, alla  une table o se trouvaient une plume, de
l'encre et du papier, et, tandis qu'il crivait une ordonnance, Salvato
cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en
rougissant.

L'ordonnance crite, Cirillo la remit  Nina, qui sortit aussitt pour
la faire excuter.

Alors, appelant  lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que
le bless ne pt pas l'entendre:

--Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son
frre; ce n'est point assez, comme une mre soignerait son enfant. Que
personne, pas mme San-Felice, ne sache sa prsence ici. La Providence a
choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la prcieuse vie de
l'un de ses lus. Vous en devrez compte  la Providence.

Luisa baissa la tte avec un soupir. Hlas! la recommandation tait
inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le bless, non moins
tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle ft.

--Je reviendrai aprs-demain, continua Cirillo;  moins d'accidents, ne
m'envoyez pas chercher; car, aprs tout ce qui s'est pass cette nuit,
la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien  faire de plus que ce
qui a t fait. Veillez  ce que le bless n'prouve aucune secousse
matrielle ou morale; pour tout le monde et mme pour San-Felice, c'est
vous qui tes souffrante; et c'est vous que je viens voir.

--Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...

--Dans ce cas, je prends tout sur moi, rpondit Cirillo.

Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.

En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.

Aid de la jeune fille, Cirillo plaa des herbes frachement tritures
sur la poitrine du bless, raffermit la bande, lui recommanda le
repos, et,  peu prs rassur sur sa vie, il prit cong de Luisa en lui
promettant de revenir le surlendemain.

Au moment o Nina refermait sur lui la porte de la rue, un _carrozzello_
descendait du Pausilippe.

Cirillo lui fit signe de venir  lui et y monta.

--O faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.

--A Portici, mon ami, et voil une piastre pour ta course, si nous y
sommes dans une heure.

Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.

--_Viva san Gennaro!_ cria le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.

En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, et atteint
le but de sa course; mais, en arrivant  la rue Neuve-de-la-Marine,
il trouva le quai encombr par un immense attroupement qui lui coupa
entirement le passage.




                                 XXVII

                             FRA PACIFICO


Michele ne s'tait pas tromp, il y avait eu du bruit au Vieux-March;
seulement, ce bruit n'avait pas eu tout  fait la cause que lui
assignait dans son esprit le frre de lait de la San-Felice, ou, tout au
moins, cette cause n'avait pas t la seule.

Essayons de raconter ce qui s'tait pass dans ce tumultueux quartier du
vieux Naples: espce de _cour des Miracles_, dont lazzaroni, camorristes
et guappi se disputent la royaut; o Masaniello a improvis sa
rvolution, et d'o sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les
meutes qui ont agit la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du
Vsuve tous les tremblements de terre qui ont branl Resina, Portici et
Torre-del-Greco.

Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-phrem,
situ _salita dei Capuccini_, avaient pu voir sortir, comme d'habitude,
poussant devant lui son ne et descendant la longue rue qui conduit de
la porte du saint difice  la rue de l'_Infrascata_, le frre quteur
charg d'approvisionner la communaut.

Ces deux personnages, bipde et quadrupde, tant destins  jouer
un certain rle dans notre rcit, mritent, le bipde surtout, une
description toute particulire.

Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon
retombant derrire le dos, avait, selon le rglement, les pieds nus dans
des sandales  semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par
deux lanires de cuir jaune, battaient le pav d'un ct et ses talons
de l'autre; la tte rase,  part cette troite couronne de cheveux
destine  reprsenter la couronne d'pines de Notre-Seigneur, et la
taille serre par ce miraculeux cordon de Saint-Franois, qui exerce une
si grande influence sur la vnration que les fidles portent  l'ordre,
et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les
moines de cet ordre font en renonant au monde; c'est--dire le voeu de
pauvret, le voeu de chastet et le voeu d'obissance.

Fra Pacifico, en franais _frre Pacifique_--tel tait le nom du moine
quteur que nous venons de mettre en scne--semblait, en revtant la
robe de Saint-Franois, s'tre impos le nom qui paraissait le plus en
opposition avec son physique et son caractre.

En effet, frre Pacifico tait un homme d'une quarantaine d'annes, haut
de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives,  la
poitrine herculenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et
paisse, le nez droit et fortement dilat, les dents pareilles  une
tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression
terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nmes,
et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces
Samnites que les Romains eurent tant de peine  vaincre, ou de ces
Marses qu'ils ne vainquirent jamais.

Quant  son caractre, c'tait celui qui pousse en gnral les
hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il tait
marin,--frre Pacifique avait commenc par tre marin, et nous dirons
plus tard  quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de
Dieu;--aussi, du temps qu'il tait marin, il tait bien rare que frre
Pacifique, qui se nommait alors Franois Esposito, son pre ayant oubli
de le reconnatre et sa mre n'ayant pas cru devoir se donner la peine
de le nourrir[1]; il tait bien rare, disons-nous, qu'un jour se passt
sans que frre Pacifique en vnt aux mains, soit  bord de son btiment
avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Mle, soit strada dei
Pilieri, soit  Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo
qui prtendait avoir sur la terre les mmes droits que le susdit
Francesco Esposito prtendait avoir sur l'Ocan ou sur la Mditerrane.

[Note 1: On nomme,  Naples, du nom d'_esposito_ ou expos, tout enfant
abandonn par ses parents et confi  l'hospice de l'_Annunziata_, qui
est l'tablissement des enfants trouvs de Naples.]

Francesco Esposito avait, comme matelot  bord de _la Minerve_,
commande par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expdition de
Toulon, en bon alli des royalistes franais qu'il tait, et avait prt
main-forte  ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient
pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, t
rigoureusement puni de cette complicit par l'amiral Caracciolo,
qui n'entendait point que l'entente cordiale ft pousse jusqu'
l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'et guri de sa
haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la
redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes
nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue
et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait
entrer dans des convulsions qui, au moyen ge, eussent ncessit
l'emploi de l'exorcisme.

Au milieu de tout cela, Franois Esposito tait rest excellent
chrtien; il n'et jamais manqu de faire, matin et soir, sa prire.
Il portait sur sa poitrine la mdaille de la Vierge que sa mre y avait
attache avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvs, mais 
laquelle elle s'tait bien garde de faire aucune marque qui pt laisser
au jeune Esposito l'esprance d'tre rclam un jour. Tous les dimanches
o il lui tait permis d'aller  Toulon, il coutait la messe avec une
dvotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne ft point sorti de
l'glise pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille
de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant
d'avoir vu rentrer le prtre  la sacristie; ce qui n'empchait point
que cette opration de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge,
ne s'oprt jamais sans que l'on et  enregistrer, sur la liste
des cicatrices amicales, quelques gratignures plus ou moins larges,
quelques piqres plus ou moins profondes, rsultats de ces duels au
couteau, si frquents dans la classe interlope  laquelle Franois
Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.

On sait comment se termina le sige; ce fut d'une faon fort inattendue.
Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit
les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immdiatement
les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il
n'y avait plus mme  essayer de se dfendre. Caracciolo, matre de sa
frgate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir _la Minerve_
de toile depuis ses basses voiles jusqu' ses cacatois. Franois
Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut
envoy dans les oeuvres hautes de la frgate pour dployer la voile de
perroquet. Il venait, malgr un roulis assez fort, de s'acquitter
de cette manoeuvre  la plus grande satisfaction de son capitaine,
lorsqu'un boulet franais coupa,  un demi-mtre du mt la vergue
sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre
l'quilibre, mais il se retint des deux mains  la voile flottante,
o il demeura suspendu  la force des poignets. La situation tait
prcaire; Franois sentait la voile se dchirer peu  peu: en
s'lanant, il pouvait profiter du moment o le roulis lui permettait de
choir  la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de
se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se dchirt tout
 fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait
quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il
s'arrta au premier parti, c'est--dire  celui qui lui offrait
cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire
passer les mauvaises du ct des bonnes, il fit voeu,  son patron
saint Franois, de dpouiller--s'il en revenait--l'habit de marin, et de
revtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait
 Esposito, malgr sa mauvaise tte, attendu que c'tait un de ses
meilleurs marins, avait fait signe  une chaloupe de s'approcher et de
se tenir prte  secourir Esposito. Celui-ci, prcipit d'une hauteur
de soixante pieds, tomba  trois mtres de la chaloupe, de sorte que,
au moment o il remontait sur l'eau, quelque peu tourdi de sa chute, il
n'eut qu' choisir entre les mains et les avirons tendus vers lui. Il
prfra les mains comme tant plus solides, saisit les premires qu'il
trouva  sa porte, fut hiss hors de l'eau, et rintgr  bord, o
Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la faon dont il
excutait les exercices de voltige; mais Esposito couta les compliments
de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien
s'enqurir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il
avait fait, affirmant qu'il tait certain qu'il lui arriverait malheur
en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, mme par
une circonstance indpendante de sa volont. Caracciolo, qui ne voulait
point avoir  se reprocher la perte de l'me d'un si bon chrtien,
promit  Esposito qu'aussitt son retour  Naples, il lui donnerait
son cong dans toutes les formes, mais  une condition: c'est que,
le lendemain du jour o il aurait prononc ses voeux, et o, par
consquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir  bord de
_la Minerve_ avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc,
le mme saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la
mme chaloupe et les mmes hommes seraient l pour lui prter assistance
 la seconde chute, comme ils avaient fait  la premire. Esposito tait
dans un moment de foi; il rpondit qu'il avait une telle confiance
dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hsitait point  accepter la
condition et  renouveler l'preuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on
lui administrt deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans
son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures.
Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les coutilles,
avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgr le carillon
infernal que faisaient les trois forts franais, tirant  la fois sur
la ville et sur les trois escadres allies, lesquelles se htrent
de sortir du port  la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les
Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.

Malgr les boulets franais qui la poursuivirent en sortant de la rade,
malgr la tempte qui l'accueillit aprs en tre sortie, la frgate _la
Minerve_, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop
d'avaries, et, une fois arriv, fidle  sa promesse, Caracciolo signa
le cong de Franois Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur
sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que
celui-ci promit d'accomplir.

Franois Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, 
la suite de cette mme expdition de Toulon, avait compltement oubli
Esposito, son cong et les conditions auxquelles ce cong avait t
accord, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-Franois, se
trouvant  bord de sa frgate pavoise et tirant des salves d'honneur
pour la fte du prince hrditaire, qui, lui aussi, se nommait Franois,
il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et
bannires, se dtacher du rivage, et, comme si elles taient diriges
par un capitaine expriment, s'avancer en bon ordre vers _la Minerve_,
en chantant de cette voix nasillarde particulire  l'ordre de
Saint-Franois, les litanies des saints. Un instant, il put croire
qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire
battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mt
de misaine au mt d'artimon, sur les bouches des matelots monts dans
les haubans pour voir cet trange spectacle:

--Francesco Esposito! Francesco Esposito!

Caracciolo commena  comprendre ce dont il tait question, et, jetant
les yeux sur la flottille enfroque, il reconnut en effet, dans la
premire barque, c'est--dire dans celle qui avait l'air de conduire et
de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revtu de la robe de
capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux
et chantait  tue-tte les louanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s'arrta par humilit  l'chelle de
bbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de
passer  tribord, et alla attendre le nophyte en haut de l'escalier
d'honneur.

Esposito monta seul, et, arriv sur le dernier degr, il fit le salut
militaire en disant ces seuls mots:

--Me voil, mon amiral, je viens acquitter ma parole.

--C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom
et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oublie; cela fait
honneur  la fois aux capucins de Saint-phrem et  l'quipage de
_la Minerve_; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne
volont, qui, je l'espre, sera aussi agrable  Dieu qu'elle l'est 
moi.

Mais Esposito, secouant la tte:

--Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme
cela.

--Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?

--Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort  notre pauvre
couvent et m'ter,  moi, la chance d'tre canonis aprs ma mort?

--Explique-toi.

--Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins
de Saint-phrem que ce qui va se passer aujourd'hui.

--Je ne comprends pas.

--C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je
vous dis l. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui
peuplent Naples, un seul moine,  quelque rgle qu'il appartienne, qui
soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.

--Ah! pour cela, j'en suis sr, dit Caracciolo en riant.

--Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un
martyr, ou j'en rchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas,
j'assure la suprmatie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la
fortune du couvent.

--Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garon comme
toi s'expose  se noyer, et si je m'oppose  ce que l'exprience
s'accomplisse?

--Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose!
En voyant leur spculation manque, ils croiraient que c'est moi qui ai
demand grce, et ils me fourreraient dans quelque _in pace_.

--Mais tu tiens donc bien  devenir moine?

--Je ne tiens pas  le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et
l'on m'a mme donn des dispenses de trois semaines pour mon noviciat,
afin que le saut prilleux se fasse le jour de Saint-Franois. Vous
comprenez, cela donne plus de solennit  la chose et plus d'mulation
au patron.

--Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas excuter?

--Oh! j'ai fait mes conditions.

--Tu as au moins, je l'espre, demand d'tre suprieur?

--Oh! pas si bte, mon amiral!

--Merci.

--Non; j'ai demand et obtenu la place de frre quteur. Il y a de la
distraction dans l'emploi. Si j'avais t oblig de m'enfermer dans le
couvent avec tous ces imbciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre
Excellence comprend bien. Mais le frre quteur n'a pas le temps
de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la
Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au mle; puis
on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que
personne ne paye.

--Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu
t'gares.

--Au contraire, je suis le droit chemin.

--Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: Le bien d'autrui
tu ne prendras?...

--Est-ce que le cordon de Saint-Franois n'est pas l, mon amiral?
Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la
_roba_ du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on
offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche  baiser  la
marchande, et tout est dit.

--C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilge.

--Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-mme,
Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine
sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais,
enfin, il en faut pour tous les gots, et, si je crois ce que l'on dit
dans le couvent...

--Eh bien?

--Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-Franois, et
surtout les capucins de Saint-phrem, ne font pas maigre tous les jours
o le maigre est ordonn par l'almanach.

--Veux-tu te taire, impie! si tes confrres t'entendaient...

--Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron!
c'est--dire qu'il y a des moments o j'en arrive  croire que c'tait
du temps que je servais dans la marine que j'tais au couvent, et que
c'est depuis mon entre au couvent que je suis marin; mais je m'aperois
qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que
j'en dis; mais voyez sur le quai.

L'amiral regarda dans la direction indique par Esposito, et, en effet,
il vit le mle, le quai, les fentres de la rue del Piliero, encombrs
de spectateurs qui, prvenus de ce qui allait se passer, s'apprtaient
 applaudir au triomphe des capucins de Saint-phrem sur les moines des
autres ordres.

--Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par o tu
veux. Allons, vous autres, cria-t-il, prparez le canot.

Et, comme il vit que l'on allait excuter ses ordres avec cette
promptitude particulire aux manoeuvres de la marine:

--Et toi, demanda-t-il  Esposito, de quel ct comptes-tu faire le
saut?

--Mais du mme ct que je l'ai dj fait:  bbord; cela m'a trop bien
russi. D'ailleurs, c'est le ct du quai. Il ne faut pas voler tous ces
braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.

--Va pour bbord. Le canot  bbord, enfants!

Le canot avec quatre rameurs, le matre et deux hommes de surcharge, se
trouva  la mer au moment o Caracciolo achevait son commandement.

Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner  ce spectacle populaire
toute la solennit dont il tait susceptible, prit son porte-voix et
cria:

--Tout le monde sur les vergues!

Au bruit du sifflet du contre-matre, on vit alors deux cents hommes
s'lancer d'un seul bond, monter dans les agrs comme une troupe de
singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux
plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se
rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.

Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurrent pas indiffrents 
tous ces prparatifs, qui s'excutaient, en manire de prologue du grand
drame qu'ils taient venus voir reprsenter. Ils battirent des mains,
agitrent leurs mouchoirs, et crirent selon qu'ils taient plus ou
moins dvots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: _Vive saint
Franois_, les autres: _Vive Caracciolo!_

Caracciolo, il faut le dire, tait  Naples presque aussi populaire que
saint Franois.

Les douze barques qui avaient amen les capucins formrent alors un
grand hmicycle, s'allongeant de la poupe  la proue de _la Minerve_,
rservant un grand espace vide entre elles et la carne du btiment.

Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant
parfaitement rsolu:

--Cela va toujours? dit-il.

--Plus que jamais, mon amiral! rpondit celui-ci.

--Tu ne veux pas ter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une
chance de plus.

--Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le
voeu du marin.

--Tu n'as pas de recommandations  me faire, dans le cas o les choses
tourneraient mal?

--Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'tre assez bon de faire
dire une messe pour le repos de mon me. Ils m'ont promis d'en dire des
centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un
qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.

--Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.

--Vous me le promettez?

--Foi d'amiral!

--C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire,
s'il vous plat, car je prsume que la chose vous sera indiffrente,
non pas au nom d'Esposito, mais  celui de frre Pacifique. Il y a tant
d'_Esposti_  Naples, que mes messes seraient escroques au passage, et
que le bon Dieu ne s'y reconnatrait pas.

--Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?

--Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner  moi-mme
contre mon ancien caractre.

--N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui
n'a pas encore eu le temps de t'apprcier, ne te reconnaisse pas?

--Alors, mon amiral, saint Franois, dont je vais glorifier le nom, sera
l pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son
cordon que je serai mort.

--Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes
messes.

--Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: Je ferai, rpliqua
le moine, c'est plus sr que si un autre disait: J'ai fait. Et
maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.

Caracciolo vit qu'en effet le moment tait arriv.

--Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de
toutes les parties du btiment, mais encore de tous les points de la
plage.

Puis le contre-matre tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi
d'une modulation prolonge.

Cette modulation n'tait pas encore teinte, que fra Pacifico, sans tre
le moins du monde embarrass par sa robe de moine, s'tait lanc dans
les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une
agilit qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlev
de sa dextrit de matelot, atteignait la grande hune, se glissait 
travers son ouverture, s'lanait vers la petite hune, puis, sans
s'y arrter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et,
enthousiasm par les cris d'encouragement qui partaient de tous cts
 la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux
cacatois, ce qui tait plus qu'il n'avait promis, et, sans hsitation,
sans retard, se contentant de crier: Que saint Franois me soit en
aide! s'lanait dans la mer.

Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour
beaucoup de ceux qu'il avait rassembls, promettait de n'tre que
grotesque, avait pris ce caractre grandiose que revt toujours une
action o la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement
excute par le joueur. Aussi,  ce cri, auquel se mlaient la terreur,
la curiosit et l'admiration, succda le silence de l'angoisse, chacun
attendant la rapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de
Schiller, il ne restt sous les eaux.

Trois secondes, qui parurent trois sicles aux spectateurs, s'coulrent
sans que le moindre bruit troublt ce silence. Puis on vit la vague,
encore agite par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour
laisser apparatre la tte rase du moine, qui,  peine hors de
l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de
reconnaissance:

--Vive saint Franois!

A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup
d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont
les mains taient libres le prirent chacun par un bras et le tirrent
glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques
entonnrent d'une seule voix le _Te Deum laudamus_, tandis que les
matelots de l'quipage poussaient trois hourras et que les spectateurs
du mle, du quai, des fentres applaudissaient avec cette frnsie
qui,  Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui
s'lve  des proportions fantastiques quand une question religieuse
est, par ce triomphe, rsolue en l'honneur de quelque madone en vogue,
ou de quelque saint en renom.




                                XXVIII

                               LA QUTE


Inutile de dire, aprs ce que nous venons de raconter, que les capucins
de Saint-phrem devinrent les moines  la mode et leur couvent le
couvent en renom.

Quant  fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le hros du populaire de
Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connt et
qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un lu.

Aussi la qute se ressentit-elle bientt de la popularit du frre
quteur. Il avait d'abord accompli cette opration comme ses confrres
des autres ordres mendiants, avec une besace  l'paule. Mais, au bout
d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace dborda;
il en prit deux, et la seconde dborda au bout d'une autre heure; si
bien que fra Pacifico dclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un
ne et s'il pouvait tendre ses courses jusqu'au Vieux-March, jusqu'
la Marinella et jusqu' Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent
la charge de son ne de fruits, de lgumes, de poissons, de viandes,
de victuailles de toute espce enfin, et cela, de premier choix et de
qualit suprieure.

La demande fut prise en considration; la communaut se runit, et,
aprs une courte dlibration entre les fortes ttes du couvent,
dlibration o les mrites de fra Pacifico furent pleinement reconnus,
on vota l'ne  l'unanimit. Cinquante francs furent consacrs  l'achat
de l'animal, que fra Pacifico reut l'autorisation de choisir  sa
guise.

La dlibration avait t prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit
point de temps; ds le lendemain lundi, c'est--dire le premier des
trois jours o se tient le march de bestiaux  Naples,--les deux autres
sont le jeudi et le samedi,--fra Pacifico se rendit  la porte Capuana,
lieu du march, et arrta son choix sur un vigoureux _ciuccio_[2] des
Abruzzes.

[Note 2: Nom populaire des nes  Naples.--Inutile de dire que les
imbciles ont le privilge de partager ce nom.]

Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix
n'tait point exagr; mais fra Pacifico dclara  l'nier qu'en vertu
des privilges de son ordre, qui devaient tre bien connus d'un bon
chrtien comme lui, il n'avait qu' poser son cordon sur le dos de
l'ne en disant: _Saint Franois_, et qu' partir de ce moment, l'ne
appartiendrait  saint Franois et, par consquent,  lui, fra Pacifico,
son dlgu, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les
cinquante francs qu'il offrait bnvolement. Le marchand reconnut la
vrit des arguments du moine et la lgitimit des droits de son patron;
seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son ne de
passer au service de saint Franois ne compensait pas les cinquante
francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dgoter fra
Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se
rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fcheux
avantage de runir en lui tous les dfauts de la race  laquelle il
appartenait: tant gourmand, entt, luxurieux, rtif, se roulant  tout
propos, ruant  tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur
son dos, et n'tant bon en somme qu' la reproduction; si bien que, pour
lui donner un nom qui offrit  la premire audition le catalogue de tous
les vices dont le malheureux animal tait dou, il avait, aprs y avoir
rflchi, cru devoir l'appeler _Giacobino_, seul nom dont il ft digne
et qui ft digne de lui.

Inutile de dire que _Giacobino_, traduit en franais, donne pour
rsultante _Jacobin_.

Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme
reparaissait en lui, et il tait pris du besoin de quereller, de jurer,
de frapper, comme au temps o il tait marin. Un ne rtif s'appelant
_Jacobin!_ c'tait tout simplement le salut de son me qu'il rencontrait
au moment o il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les
occasions lgitimes de se mettre en colre ne lui manqueraient plus, et,
quand sa colre aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se
rpandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout
tait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom
caractristique donn  l'animal par son propritaire.

En effet, tout le monde connaissait  Naples la haine que frre
Pacifique portait au seul nom de _jacobin_. En attaquant, en insultant,
en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il
maudissait la secte tout entire, laquelle faisait--si l'on en croyait
les ttes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient
chaque jour augmentant par les rues,--laquelle faisait tous les jours
les progrs les plus inquitants  Naples. Le choix de fra Pacifico
tait donc fix sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on
l'affermissait dans son choix.

Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le
dos de l'ne, et, par ce seul acte, de le confisquer  son profit, il
n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il
consentit donc  recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico,
craignant de ne rien recevoir du tout, et, en change des dix piastres
 l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre
quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit
grains, l'animal devint la proprit du couvent, ou plutt la sienne.

Mais, soit sympathie pour son ancien matre, soit antipathie pour le
nouveau, l'animal parut rsolu  donner, sance tenante,  fra Pacifico,
le prospectus des mauvaises qualits dont le vendeur avait fait
l'numration.

Le cheval, dit la loi napolitaine, doit tre vendu avec sa bride, et
l'ne avec sa longe.

En consquence de cet axiome de droit, Giacobino avait t non-seulement
vendu, mais livr avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par
la longe et se mit  tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur
ses quatre pieds, et rien ne put le dterminer  prendre le chemin
de l'Infrascata. Aprs quelques efforts qui furent inutiles, et qui
pouvaient porter atteinte  l'influence de saint Franois, fra Pacifico
rsolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps
qu'il tait marin, il avait vu, sur les ctes d'Afrique, les chameliers
conduire leurs chameaux avec une corde passe dans la cloison du nez. Il
tira son couteau de la main droite, pina les narines de Giacobino de la
main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant mme que l'ne, qui ne
pouvait se douter de l'opration  laquelle il allait tre soumis, et
mme song  y mettre opposition, la corde tait passe par l'ouverture,
et Giacobino brid par le nez, au lieu de l'tre par la bouche; l'animal
voulut poursuivre sa rsistance et tira de son ct, mais fra Pacifico
tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard
dsespr  son ancien matre, comme pour lui dire: Tu vois, j'ai fait
ce que j'ai pu, et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-phrem, avec
la mme docilit qu'un chien en laisse.

L, l'ayant enferm dans une espce de cellier qui devait lui servir
d'curie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier
qui tenait le milieu entre le bton de Roland le Furieux et la massue
d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'cora,
lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, arm de ce
caduce d'une nouvelle espce, il rentra dans le cellier et ferma la
porte derrire lui.

Ce qui se passa alors entre Jacobin et frre Pacifique resta un secret
entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frre Pacifique, son
bton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent cte  cte,
comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante
la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglante en diffrents
endroits, tmoignait que cette amiti ne s'tait pas consolide sans
quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance
obstine de la part de fra Pacifico.

Comme celui-ci s'y tait engag, il tendit le cercle de sa course au
Vieux-March, au quai,  Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin
porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits
et de lgumes, que la communaut, abondamment pourvue, put du superflu
faire une vente, et tablir  la porte mme du couvent, trois fois par
semaine, un petit march, o dsormais s'approvisionnrent les mes
dvotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita
dei Capuccini.

Il y avait prs de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que
fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais
Jacobin n'avait plus essay de rompre, lorsque tous deux, comme
c'tait leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et
descendirent cette pente qui a donn son nom  la rue, Jacobin marchant
devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son
bton de laurier  la main.

Ds les premiers pas que le moine et l'ne firent dans la rue de
l'Infrascata, l'homme le plus tranger aux moeurs de Naples et pu
reconnatre la popularit dont ils jouissaient tous deux: l'ne, auprs
des enfants, qui lui apportaient  pleines mains des fanes de carotte et
des feuilles de chou que Jacobin dvorait avec une visible satisfaction
tout en marchant, et fra Pacifico, auprs des femmes, qui lui
demandaient sa bndiction, et des hommes, qui lui demandaient des
numros pour mettre  la loterie.

Il faut dire,  la louange de Jacobin et de frre Pacifique, que, si
Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frre Pacifique ne refusait
rien de ce qui lui tait demand et donnait libralement bndiction et
numros, mais sans plus garantir l'efficacit des unes que la bont
des autres. De temps en temps, une dvote, plus dmonstrative que ses
compagnes, se jetait  genoux devant le moine. Si elle tait jeune et
jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche  baiser, ce qui
lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualit  laquelle
il n'tait point indiffrent. Si elle tait vieille et laide, au
contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle
pouvait tirer et baiser  satit. Mais elle devait s'arrter au cordon,
toute autre faveur lui tant impitoyablement refuse.

Dans les premiers jours de la qute, et quand il en tait  la priode
primitive de la besace, en rcompense de ses bndictions et de ses
numros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei
Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers
qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bonts
que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des lgumes, du pain,
de la viande et mme du poisson, quoique le poisson monte rarement
jusqu'aux hauteurs o sont situes les rues que nous venons de
citer,--et fra Pacifico avait accept. La besace n'tait pas fire; mais
il avait remarqu que toutes les denres offertes par les gens habitant
des maisons loignes des quartiers marchands taient de second choix,
et c'tait surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un ne. Une
fois l'ne achet, fra Pacifico avait pouss jusqu'aux endroits o se
trouvait la fleur de toute chose, et avait compltement ddaign les
productions ou les offrandes des quartiers intermdiaires.

Nous ne voulons pas dire que les marachers du Vieux-March, que les
bouchers du vico Rotto, les pcheurs de la Marinella et les fruitiers
de Santa-Lucia, dont fra Pacifico crmait les plus beaux produits,
n'eussent pas autant aim que le moine comment sa rcolte au sortir du
couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir compltement vides,
arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins  moiti pleins. Plus
d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essay de dissimuler
quelque belle pice qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques;
mais fra Pacifico avait un flair admirable pour dcouvrir toute fraude.
Il allait droit  l'objet qu'on essayait de lui drober, et, si on
ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volont, le cordon de
Saint-Franois faisait son office. Or, pour viter toutes ces petites
chicanes, fra Pacifico en tait arriv  ne plus attendre qu'on lui
donnt: il touchait de son cordon, prenait et tout tait dit. Et les
marchands, qui, du temps de Masaniello, s'taient rvolts pour un impt
que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non
pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dme, que le quteur du
couvent de Saint-phrem prlevait sur tous leurs produits; si bien
que jamais l'ide n'tait venue  aucun de se rvolter contre cette
tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de
mcontentement sur le visage de celui  qui il faisait l'honneur de
s'adresser, il tirait de sa poche une tabatire de corne troite et
profonde comme un tui, offrait une prise au marchand ls dans ses
intrts, et il tait rare que cette faveur particulire ne rament
point le sourire sur les lvres de ce dernier. Si cette attention tait
insuffisante, fra Pacifico, qui, malgr le nom qu'il s'tait impos,
avait t toujours facile  remuer, de bronz qu'il tait, devenait
couleur de cendre; ses yeux lanaient un double clair, son bton de
laurier rsonnait sur le _lastrico_, et,  cette triple dmonstration,
il n'tait jamais arriv que la bonne humeur ne repart pas
immdiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait
pas trop heureux de faire  saint Franois l'hommage de son oie la plus
grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-cte la plus tendre
ou de son poisson le plus luisant.

Ce jour-l, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrter
autrement que pour donner sa bndiction et la manche de sa robe 
baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines
aux joueurs de loterie,  travers ce ddale de petites rues qui s'tend
de la Vicaria  la strada Egiziaca-a-Foriella; arriv l, il prit la
via Grande, le vico Berrettari et dboucha sur la place du Vieux-March
juste derrire la petite glise de la Sainte-Croix, dont les prtres
conservent, non point par vnration, mais pour en faire montre, le
billot blasonn sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tte
tranche par le duc d'Anjou, ce roi au visage basan, qui, dit Villani,
dormait peu et ne riait jamais.

L'glise dpasse, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.

Vritable pays de Cocagne, o le rgne animal et le rgne vgtal
sont confondus, o grognent les cochons, o gloussent les poules, o
nasillent les oies, o chantent les coqs, o glougloutent les dindons,
o cancanent les canards, o roucoulent les pigeons, o, prs du faisan
mordor de Capodimonte, du livre de Persano, des cailles du cap Misne,
des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont tales  terre les
bcasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; o des
montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastques
et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de cleri dominent
des couches de pperones carlates, de tomates cramoisies, au milieu
desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes
du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava
l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son phmre libert.

C'tait au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les
deux jours  pleins paniers.

Le moine leva sa dme accoutume; mais, tout en la levant, il lui
sembla qu'une grande proccupation planait ce jour-l sur la place.
Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas;
les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, 
quelque marchand que fra Pacifico s'adresst, celui-ci ne faisait qu'une
mdiocre attention aux denres, lgumes, volailles, gibiers ou fruits
que le frre quteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers;
or, comme les susdits paniers taient dj aux deux tiers remplis, fra
Pacifico pensa qu'il tait temps de passer  la viande de boucherie,
et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, o tenaient plus
particulirement leur commerce les _macella_ et les _becca_,
c'est--dire les bouchers et les tueurs de chvres et de moutons, ces
deux industries se ctoyant, mais cependant tant spares  Naples.
Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette
incomprhensible indiffrence que lui tmoignait la population. Depuis
son entre au Vieux-March, pas une femme ne lui avait demand sa
bndiction, et pas un homme ne l'avait pri de lui dire d'avance les
numros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie.

Qui pouvait  ce point proccuper la population du vieux Naples?

Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un grand bourdonnement
venait du vico del Mercato, espce de ruelle qui donne, d'un ct, sur
le Vieux-March, de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait 
cette poque vico dei _Sospiri-dell'abisso_[3], nom potique que la
municipalit moderne a cru devoir lui enlever et qui lui venait de
ce que c'tait par l que passaient les condamns  mort, que l'on
suppliciait d'habitude sur le Vieux-March, et qui, en entrant dans
cette ruelle et voyant pour la premire fois l'chafaud, poussaient
presque toujours  cette vue un soupir si profond, qu'il _semblait
sortir de l'abme_.

[Note 3: Ruelle des Soupirs-de-l'abme.]

Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passt par ce mme vico
dei Sospiri, mais encore il comptait prendre un gigot de mouton  un
_beccao_ dont la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue
Sant-Eligio.

Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il s'agissait.

Au reste, ce devait tre quelque chose d'important qui tait arriv;
car,  mesure qu'il approchait de la rue Sant-Eligio, la foule devenait
plus paisse et plus agite; il lui semblait entendre prononcer, d'une
voix sourde et menaante, ces mots _Franais_ et _jacobins_. Cependant,
comme cette foule s'ouvrait devant lui avec son respect accoutum, il
ne tarda point d'arriver  la boutique o il comptait, nous l'avons
dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient constituer pour le
lendemain le rti de la communaut.

La boutique tait encombre d'hommes et de femmes hurlant et gesticulant
comme des possds.

--Hol, _beccao!_ cria le moine.

La matresse de la maison, espce de mgre aux cheveux gris et pars,
reconnut la voix du moine, et, cartant les discuteurs  coups de poing,
d'paule et de coude:

--Venez, mon pre, dit-elle; c'est le bon Dieu qui vous envoie. Il a
grand besoin de vous et du cordon de Saint-Franois, allez, votre pauvre
_beccao!_

Et, donnant Jacobin  garder au garon corcheur, elle entrana fra
Pacifico dans la chambre du fond, o le _beccao_, le visage fendu de la
tempe  la bouche, gisait tout sanglant sur un lit.




                                  XXIX

                                 ASSUNTA


C'tait l'accident arriv au _beccao_ qui causait toute cette
proccupation au Vieux-March, et toute cette rumeur dans la rue
Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abme.

Seulement, comme on le comprend bien, cet accident tait interprt de
cent faons diffrentes.

Le _beccao_, avec sa joue fendue, ses trois dents casses, sa
langue mutile, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands
renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots _giacobini_
et _Francesi_, murmurs par lui, que c'taient les jacobins de Naples,
amis des Franais, qui l'avaient quip ainsi.

Le bruit s'tait, en outre, rpandu qu'un autre ami du _beccao_ avait
t trouv mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient
t blesss, dont l'un si gravement, qu'il tait mort dans la nuit.

Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'tait
le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait
entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attir vers la boutique du
tueur de moutons.

Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuy au
chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux
diffrentes conjectures qui taient mises et particulirement 
celle-ci que le _beccao_ et ses trois camarades avaient t, en
revenant de faire un souper  la taverne de la Schiava, attaqus par
quinze hommes  la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait
et haussait les paules avec un geste plus significatif que si c'et t
un dmenti formel.

--Pourquoi ris-tu et hausses-tu les paules? lui demanda un de ses
camarades nomm Antonio Avella, et que l'on appelait _Pagliucchella_,
par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple  Naples de donner 
chaque homme un surnom tir de son physique ou de son caractre.

--Je ris parce que j'ai envie de rire, rpondit le jeune homme, et je
hausse les paules parce que cela me plat de les hausser. Vous avez
bien le droit de dire des btises, vous; j'ai bien, moi, le droit de
rire de ce que vous dites.

--Pour que tu saches que nous disons des btises, il faut que tu sois
mieux instruit que nous.

--Il n'est pas difficile d'tre mieux instruit que toi, Pagliucchella;
il ne faut que savoir lire.

--Si je n'ai point appris  lire, rpondit celui  qui Michele
reprochait son ignorance,--car le railleur tait notre ami
Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqu. Tu l'as eue, toi, parce que
tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il
ne faut pas pour cela mpriser les camarades.

--Je ne te mprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un
bon et brave garon, et, si j'avais quelque chose  dire, au contraire,
c'est  toi que je le dirais.

Et peut-tre Michele allait donner  Pagliucchella une preuve de la
confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui
faisant part de quelques-uns des dtails qui taient  sa connaissance,
lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son paule et qui pesait
lourdement.

Il se retourna et tressaillit.

--Si tu avais quelque chose  dire, c'est  lui que tu le dirais, fit
au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'paule; mais,
crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je
doute, et que tu dises ce quelque chose  qui que ce soit, c'est alors
que tu mriteras vritablement d'tre appel Michel _le Fou_.

--Pasquale de Simone! murmura Michel.

--Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sr pour
toi, aller rejoindre  l'glise de la Madone-del-Carmine,--o elle
accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouve chez elle ce matin,
absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce
que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.

--Vous avez raison, signor Pasquale, rpondit Michele tout tremblant, et
j'y vais. Seulement, laissez-moi passer.

Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture
par laquelle et pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa 
l'aise, tant la peur le faisait petit.

--Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'loignant  grands pas dans la
direction de l'glise del Carmine, sans regarder derrire lui; par ma
foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux tre tranquille, monseigneur
du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi,
continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont
t attaqus par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui
se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est gal, je n'aime pas les
Franais ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et
les _sorici_[4], et je ne suis pas fch que celui-l les ait un peu
houspills. Deux morts et deux blesss sur six, _viva san Gennaro!_ il
n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts,
celui-l!

[Note 4: Nom que l'on donne,  Naples, aux agents de la police secrte.]

Et il se mit  rire en secouant joyeusement la tte et en dansant seul
un pas de tarentelle au milieu de la rue.

Quoique l'on prtende que le monologue n'est point dans la nature,
Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait
l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le
Fou et continu de glorifier Salvato s'il ne se ft pas trouv, tant il
allongeait le pas, poussant son clat de rire, sur la place del Carmine,
et dansant son pas de tarentelle sous le porche mme de l'glise.

Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et
regarda autour de lui.

L'glise del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot
en passant, est l'glise la plus populaire de Naples, et sa Madone passe
pour tre une des plus miraculeuses. D'o lui vient cette rputation, et
qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la socit?
Est-ce parce qu'elle renferme la dpouille mortelle de ce jeune et
potique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frdric d'Autriche?
Est-ce  cause de son Christ, qui, menac par un boulet de Ren d'Anjou,
baissa la tte sur sa poitrine pour viter le boulet, et dont les
cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois
l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce,
enfin, parce que Masaniello, le hros des lazzaroni, fut assassin dans
son clotre et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est
oublieux, mme de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas
moins vrai que, l'glise del Carmine tant, comme nous l'avons dit, la
plus populaire de Naples, c'est  elle que se font la plupart des voeux,
et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point 
savoir la cause.

Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'glise del Carmine,
toujours encombre de fidles, quelque peine  trouver celle qu'il
cherchait; cependant, il finit par la dcouvrir faisant dvotement sa
prire au pied d'un des autels latraux placs  main gauche en entrant.

Cet autel, tout blouissant de cierges, tait consacr  saint Franois.

Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour,
cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'tre amoureux.
L'meute, qu'il prvoyait et qu'il avait donne  Nina pour raison de
son dpart, n'tait qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant
toutes les autres tait le dsir de voir et d'embrasser Assunta, la
fille de Basso-Tomeo, ce vieux pcheur qui, on se le rappelle, avait,
une nuit, pendant laquelle son bateau tait amarr aux fondations du
palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer
avec la pointe du poignard que son sommeil tait de bon aloi; puis,
enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparatre dans les ruines.

On doit se rappeler encore que cette apparition avait caus un tel
effroi au vieux pcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre
son ancien logement et le nouveau, la rivire de Chiaa, Chiatamone, le
chteau de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le mle, le port, la
strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transport son
domicile  la Marinella.

En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa matresse au bout de
Naples: il l'et suivie au bout du monde.

Le matin du jour auquel nous sommes arrivs, quand il avait trouv la
porte du vieux Basso-Tomeo ferme, au lieu de la trouver ouverte comme
de coutume, il n'avait pas t sans inquitude.

O pouvait tre Assunta, et quelle cause l'avait loigne de la maison?

Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa matresse, si bien aim
qu'il se croie par elle, Michele n'tait point sans avoir prouv
quelques traverses dans ses amours.

Basso-Tomeo, vieux pcheur, plein de la crainte de Dieu, de la
vnration des saints, de l'amour du travail, n'avait point une
considration bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de
fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie.

Les trois frres d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, taient des
enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur
pre  l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele,  chaque
nouveau grief soulev contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un
seul dfenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre
accusateurs: le pre et les trois fils; ce qui constituait contre lui
dans la discussion qu'on avait  son sujet, une formidable majorit.

Par bonheur, le mtier de pcheur est un rude mtier, et Basso-Tomeo
et ses trois fils qui se vantaient de ne pas tre des paresseux comme
Michele, tenant  exercer le leur en conscience, passaient une partie de
la soire  poser leurs filets, une partie de la nuit  attendre que le
poisson s'y engaget, et une partie de la matine  les tirer hors de
l'eau. Il en rsultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses
trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres;
ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les
amours de Michele et d'Assunta.

Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait
dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un mtier
lucratif et honnte, ou lorsqu'il aurait fait un hritage. Michele, par
malheur, prtendait ne connatre aucun mtier lucratif et honnte  la
fois, affirmant que l'une de ces deux pithtes excluait l'autre, ce
qui,  Naples, n'tait point tout  fait un paradoxe; et il en donna
pour preuve  Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerait un mtier
honnte, qui, aid par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par
jour  ce mtier, n'avait, depuis cinquante ans  peu prs qu'il avait,
pour la premire fois, jet ses filets  la mer, pas russi  mettre
cinquante ducats de ct. Il attendait donc l'hritage, parlant d'un
oncle qui n'avait jamais exist, et qui, sur les indications de Marco
Polo, tait parti pour le royaume du Cathay. Si l'hritage ne venait
pas, ce qui, au bout du compte, tait possible, il ne pouvait manquer,
un jour ou l'autre, d'tre colonel, puisque Nanno le lui avait prdit.
Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo,
que la premire partie de la prdiction, ayant gard pour lui celle qui
aboutissait  la potence et n'ayant jug  propos de s'ouvrir  ce sujet
qu' sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien
qui avait prcd la prdiction plus sinistre encore que la sorcire lui
avait faite  elle-mme.

Or, la prsence d'Assunta dans l'glise de la Madone-del-Carmine, sa
prsence  l'autel de saint Franois et l'illumination _a giorno_ de cet
autel, taient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait,
ne s'tait point tromp  l'endroit du mdiocre produit que Basso-Tomeo,
malgr la fatigue qu'il prenait, tirait de son pnible mtier. En effet,
les trois dernires journes avaient t si mauvaises, que le vieux
pcheur avait fait voeu de brler douze cierges  l'autel de saint
Franois, dans l'esprance que le saint, qui tait son patron, lui
accorderait une pche dans le genre de celle que les pcheurs de
l'vangile avaient faite dans le lac de Gnzareth, et avait exig que,
pendant toute la matine, c'est--dire pendant le temps qu'il serait
occup  tirer ses filets, sa fille Assunta appuyt le voeu qu'il avait
fait, de ses plus ferventes prires.

Or, comme le voeu avait t fait la veille, aprs la dernire pche, qui
avait encore t plus mauvaise que les deux prcdentes; que Michele,
ayant consacr toute la soire  Luisa, et toute la nuit au bless,
n'avait pu tre prvenu par Assunta, Michele avait trouv la porte de
la maison ferme, et Assunta agenouille  l'autel de saint Franois, au
lieu de l'attendre  sa porte.

En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si
gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna  son tour, poussa
un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'tait autre chose qu'un
remercment pour sa pntration, lui fit signe de venir s'agenouiller
prs d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui rptt l'invitation, il
ne fit qu'un bond de la place o il tait jusqu'aux degrs de l'autel,
et tomba  genoux sur la mme marche o priait Assunta.

Nous ne voudrions pas affirmer qu' partir de ce moment la prire de
la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele tait absent, et
qu'il ne se mla point  cette prire quelques distractions. Mais la
chose tait peu importante  cette heure, la pche devant tre faite
et les filets tirs. On pouvait bien,  tout prendre, risquer quelques
paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait
droit.

Ce fut l seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre
qualit d'historien, nous avons fait connatre  nos lecteurs, avant que
Michele les connt lui-mme,--et, en change de ces faits, il lui fit,
de son ct, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une
indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu  la
fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait  cette heure, rue
Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abme,  la porte de la boutique
du _beccao_.

Assunta, en vritable fille d've qu'elle tait, sut  peine qu'il y
avait du bruit au Vieux-March, qu'elle voulut connatre les vritables
causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant
couvert d'un certain nuage, elle prit cong de saint Franois, auquel
sa prire tait finie ou bien prs de l'tre; elle fit une rvrence 
l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bnitier de la porte, toucha
du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier
signe de croix, prit, avant mme d'tre sortie de l'glise, le bras de
Michele, et, lgre comme une alouette prte  s'envoler, en chantant
comme elle, elle sortit avec lui de l'glise del Carmine, pleine de
confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son pre et
ses frres n'eussent fait une pche miraculeuse.




                                  XXX

                            LES DEUX FRRES


Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint Franois: son pre
et ses frres avaient fait une pche vraiment miraculeuse.

Au moment o ils avaient commenc de tirer leurs filets, leurs filets
leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroch
quelque rocher; mais, ne sentant point cette rsistance absolue que
prsente une masse enracine au fond de la mer, ils avaient eu la
crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste prsage
pour ceux  qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer  eux le
cadavre de quelque suicid ou de quelque noy par accident.

Mais, au fur et  mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils
sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'taient des
corps vivants et bien vivants qui, malgr eux, cdaient  la traction du
filet.

Bientt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en
jaillissaient, que les captifs, commenant  comprendre leur position,
faisaient des efforts dsesprs pour rompre la trane ou pour sauter
par-dessus.

Gennaro et Gaetano se mirent  la mer, et, tandis que le vieux pcheur
et Luigi, runissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie
indocile, ils passrent derrire les filets, et, quoiqu'ils eussent de
l'eau jusqu'aux paules, parvinrent  la maintenir.

Seulement,  leurs gestes et  leurs exclamations, on pouvait comprendre
que saint Franois avait largement fait les choses.

Ceci se passait dans le golfe vers la moiti  peu prs de la strada
Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un ct sur le quai, de
l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.

Cette maison, que l'on dsignait sous le nom de palais della Torre,
appartenait, en effet, au duc de ce nom.

Comme nous allons raconter un fait entirement historique, nous sommes
forc de donner quelques dtails sur cette maison o le fait s'est pass
et sur ceux qui l'habitaient.

A la fentre du premier tage se tenait un jeune homme de vingt-six 
vingt-huit ans, vtu  la dernire mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu
d'avoir la redingote  carrick ou l'habit aux longues basques et au haut
collet piqu que l'on portait  cette poque, il tait envelopp d'une
lgante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine
avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps
avaient renonc  la poudre, quoique coups court, frisaient en boucles
naturelles; une fine chemise de batiste, orne d'un jabot d'lgante
dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvnile et blanc comme
un cou de femme; ses mains taient blanches, longues et minces, signe
d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et,
distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans
le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dnonciateurs
que fait un pote qui scande des vers.

C'tait un pote, en effet, un pote dans le genre de Sannasar, de
Bertin, de Parny, c'tait don Clemente Filomarino, frre cadet du duc
della Torre, un des jeunes gens les plus lgants de Naples, et qui
disputait la royaut de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux
Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les
exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de
famille, attendu que son frre, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq
ans de plus que lui, avait dclar vouloir mourir garon, afin de
laisser toute sa fortune  son jeune frre, lequel avait reu de son
an l'honorable mission de perptuer la race des ducs de la Torre,
honneur auquel celui-ci paraissait avoir renonc.

Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement
intressant--et il en tait convaincu--pour ses contemporains et mme
pour l'avenir, que celui de procrer des hritiers de son nom et des
soutiens de sa race. Bibliomane acharn, il faisait une collection
de livres rares et de manuscrits prcieux. La bibliothque royale
elle-mme--celle de Naples, bien entendu,--n'avait rien que l'on pt
comparer  sa runion d'Elzvirs, ou, pour parler plus correctement,
d'Elzvirs. En effet, il avait un spcimen  peu prs complet de toutes
les ditions publies par Louis, Isaac et Daniel, c'est--dire par le
pre, le fils et le neveu[5]. Nous disons  peu prs complte, parce que
nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entire, depuis
le premier volume, publi en 1572, auquel est attach le nom d'Elzvirs,
et qui porte pour titre: _Eutropii histori roman, lib X_, jusqu'au
_Pastissier franois_, publi chez Louis et Daniel, et qui porte la
date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette
collection presque unique, o se trouvaient successivement, servant
d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre
une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la devise _Non
solus_; la Minerve et l'olivier, avec l'exergue _Ne extra oleas_; le
fleuron au masque de buffle que les Elzvirs adoptrent en 1629; la
sirne, qui lui succda en 1634; le cul-de-lampe reprsentant la tte
de Mduse; la guirlande de roses trmires, et enfin les deux sceptres
croiss sur un bouclier, qui sont leur dernire marque. En outre, ses
ditions, toutes de choix, taient remarquables par la grandeur et
la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et
dix-huit lignes.

[Note 5: Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent
qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son
neveu.]

Quant  ses autographes, c'tait bien la plus riche collection qui
existt au monde. Elle commenait au sceau de Tancrde de Hauteville,
et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant rgn sur Naples,
jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement rgnants.

Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signal
symptme est de rendre indiffrent  tous les sentiments humains,
n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc
della Torre portait  son jeune frre, don Clemente, rest orphelin 
cinq ans. Ce qui l'avait si profondment attach  cet enfant le jour
mme de sa naissance, c'tait probablement cette ide que, ds ce
jour-l, il tait dcharg de l'obligation de prendre une femme, qui ne
l'et point dtourn entirement, mais qui l'et distrait de sa vocation
de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'numrer les
soins dont l'enfant charg de le dispenser de l'accomplissement de ses
obligations conjugales avait t l'objet de sa part. Dans toutes ces
indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise,
il avait t son seul garde-malade, passant les nuits prs de son lit 
annoter ses catalogues, ou  chercher dans ses livres rares ces
fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identit.
D'enfant, don Clemente tait devenu adolescent; d'adolescent, jeune
homme; de jeune homme, il tait en train de passer homme, sans que cette
profonde et tendre affection de son frre pour lui se ft altre et et
chang de nature. A l'ge de vingt-six ans, don Clemente tait encore
trait par son frre comme un enfant. Il ne montait pas une fois 
cheval, il n'allait pas une fois  la chasse que son frre ne lui crit
par la fentre: Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne
soit mal charg! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!

Lorsque l'amiral Latouche-Trville vint  Naples, don Clemente
Filomarino, comme les autres jeunes gens de son ge, fraternisa avec les
officiers franais, et, pote dou d'une imagination ardente, rvolt
des abus d'un pays livr au triple despotisme du sceptre, du sabre et
du goupillon, il se mla aux rangs des plus chauds patriotes et fut
emprisonn avec eux.

Tout entier  ses recherches d'autographes et  ses tudes de
bibliomane, le duc della Torre avait  peine su le passage de la
flotte franaise, et, en tout cas, n'y avait attach aucune importance.
Philosophe lui-mme, mais ne mlant en aucune faon la politique  sa
philosophie, il ne s'tait point tonn des railleries de son frre
contre le gouvernement, l'arme et les moines. Tout  coup, il apprit
que don Clemente Filomarino avait t arrt et conduit au fort
Saint-Elme.

La foudre tombe  ses pieds ne l'et pas plus tourdi que cette
nouvelle; il fut quelque temps  rassembler ses ides, et courut chez
le rgent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous,  celle de
prfet de police.

Il venait demander ce qu'avait fait son frre.

Son tonnement fut grand lorsqu'on lui eut rpondu que son frre
conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et
que, si ces accusations taient prouves, il y allait de sa tte.

L'chafaud sur lequel avaient pri Vitagliano, Emmanuele de Deo et
Gagliani tait  peine enlev de la place du Chteau; il crut le voir
se dresser de nouveau pour dvorer son frre. Il courut chez les juges,
assigea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il
offrit sa fortune tout entire; il offrit ses autographes, ses Elzvirs;
il s'offrit lui-mme si l'on voulait mettre son frre en libert. Il
supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux
pieds de la reine; tout fut inutile. Le procs suivit son cours; mais,
cette fois, malgr l'influence nfaste de cette sanglante trinit, tous
les accuss furent reconnus innocents et mis en libert.

Ce fut alors que la reine, voyant lui chapper la vengeance lgale,
tablit cette fameuse chambre obscure o nous avons introduit nos
lecteurs, et cra ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et
Guidobaldi taient les juges, et Pasquale de Simone l'excuteur.

Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frre, le duc della
Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer  la compilation de ses
Elzvirs et  la recherche de ses autographes, ne gurirent aucunement
don Clemente Filomarino de ses principes libraux, de ses tendances
philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le
poussrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de
cette impartialit du tribunal, qui, malgr les instances secrtes de la
reine, qui, malgr les instances publiques de ses accusateurs, l'avait
dclar innocent, et l'avait mis en libert, il pensait n'avoir plus
autre chose  craindre, et tait devenu un des habitus les plus assidus
des salons de l'ambassadeur franais, tandis qu'au contraire il s'tait
compltement clips des salons de la cour, dans lesquels son rang lui
donnait entre.

Le duc della Torre, son frre, rassur sur le sort de Clemente, s'tait
remis  la poursuite de ses autographes et de ses Elzvirs, et ne
s'inquitait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme
toujours la prudence, quand il montait  cheval, allait  la chasse, ou
faisait quelque pleine eau dans le golfe.

Or, ce jour-l, tous deux taient satisfaits.

Don Clemente Filomarino avait appris le dpart de l'ambassadeur
franais, ainsi que la dclaration de guerre faite par lui au roi
Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa
nationalit napolitaine, il esprait bien avant un mois voir ses bons
amis les Franais  Naples, et le roi et la reine  tous les diables.

De son ct, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du
libraire Dura, le plus clbre bouquiniste de Naples, qui lui annonait
qu'il avait dcouvert un des deux Elzvirs manquant  sa collection, et
qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre
sa visite  son magasin.

En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait pouss un cri
de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait nou
sa cravate, pass sa houppelande, et, descendant du second tage, occup
tout entier par sa bibliothque, il tait entr au premier, qui lui
servait de logement, ainsi qu' son frre, et avait fait son apparition
dans la chambre, juste au moment o celui-ci venait de rimer les
derniers vers d'un pome comique, dans le genre du _Lutrin_ de Boileau,
et o il attaquait les trois gros pchs, non-seulement des moines de
Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la
gourmandise.

A la seule vue de son frre, don Clemente Filomarino devina qu'il venait
d'arriver  celui-ci un de ces grands vnements bibliomaniques qui le
mettaient hors de lui.

--Oh! mon cher frre, s'cria-t-il, auriez-vous trouv, par hasard, le
Trence de 1661?

--Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouv le Perse
de 1664.

--Mais trouv... ce qui s'appelle trouv, hein? Vous savez bien que,
plus d'une fois dj, vous m'avez dit: J'ai trouv, et que, quand il
s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous
fourrer quelque faux Elzvir, quelque dition avec la sphre, au lieu de
l'dition de l'olivier ou de celle de l'orme.

--Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard
comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'crit, et
Dura ne me ferait point un tour comme celui-l. Il a sa rputation 
conserver. Regarde plutt, voici sa lettre: Monsieur le duc, venez
vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de
1664, avec les deux sceptres croiss sur l'cu; dition magnifique; les
marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.

--Bravo, mon frre! Et vous allez chez Dura, je prsume?

--J'y cours! il va m'en coter soixante ou quatre-vingts ducats au
moins; mais qu'importe! c'est  toi que ma bibliothque reviendra un
jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Trence de 1661,
j'aurai la collection complte; et sais-tu ce que vaut une collection
complte d'Elzvirs? Vingt mille ducats comme un grain!

--Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frre, c'est de ne
vous inquiter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez
pas. J'espre que, comme Clobis et Biton, quoique nous n'ayons pas
les mmes mrites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire
mourir le mme jour et  la mme heure. Aimez-moi, vous, et, tant que
vous m'aimerez, je serai riche.

--Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les
deux paules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais
bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant mme; car, si
tu n'avais t que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je
ne t'eusse embrass qu' mon retour.

--Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Trence.

--Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu
ne feras qu'un bibliomane de troisime ordre, et encore! encore!... Au
revoir, Clemente, au revoir!

Et le duc della Torre s'lana hors de la maison.

Don Clemente revint  la fentre.

Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au
milieu d'un immense concours de pcheurs et de lazzaroni, accourus pour
voir le rsultat de la pche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.




                                 XXXI

                 O GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCNE


Nous l'avons dit au commencement du chapitre prcdent, saint Franois
avait bien fait les choses, et la pche tait vraiment miraculeuse.

On et dit que le saint, si religieusement pri par Assunta et si
gnreusement gratifi par Basso-Tomeo d'une messe et de douze cierges,
avait voulu mettre dans les filets du vieux pcheur et de ses trois fils
un spcimen de tous les poissons du golfe.

Lorsque la trane sortit de la mer et qu'elle apparut sur le rivage
avec sa poche pleine  rompre, on et dit que c'tait non pas la
Mditerrane, mais le Pactole qui dgorgeait toutes ses richesses sur la
plage.

La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles d'acier, la spinola 
la robe d'argent, la trille au corsage rose, le dentiche aux nageoires
lie de vin, le mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on
croirait un tambour de basque tomb  la mer, enfin le poisson
Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs l'empreinte des doigts de
l'aptre, faisaient escorte, et semblaient la cour, les ministres, les
chambellans d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante rotoli, et
qui semblait ce roi de la mer que, dans _la Muette de Portici_, promet
Masaniello  ses compagnons sur un air si charmant.

Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tte  deux mains, ne pouvait en
croire ses yeux et trpignait de joie. Les paniers apports par le
vieillard et ses fils, dans l'espoir d'une pche abondante, une fois
remplis jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de cette magnifique
moisson faite dans la plaine qui se laboure toute seule.

Les enfants se mirent  la recherche de nouveaux rcipients, tandis
que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance, racontait  tout venant qu'il
devait ce miracle  la faveur toute particulire de saint Franois, son
patron,  l'autel duquel il avait fait dire une messe et brler douze
cierges.

Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pcheur et des assistants:
c'tait un miracle qu'aprs les secousses qu'il avait donnes au filet,
il ne l'et pas rompu, et, en s'ouvrant  travers ses mailles une fuite
pour lui-mme, n'et pas ouvert en mme temps un passage  toute la gent
caille qui bondissait autour de lui.

Chacun, au rcit du vieux Basso-Tomeo et  la vue de sa pche, se
signait et criait: _Evviva san Francisco!_ Don Clmente seul, qui, de
sa fentre, dominait toute cette scne, paraissait mettre en doute
l'intervention du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux coup
de filet  une de ces chances heureuses et comme en rencontrent parfois
les pcheurs.

Plac d'ailleurs comme il l'tait, c'est--dire  la fentre du premier
tage de son palais et pouvant plonger du regard jusqu'au coude que fait
le quai de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enferm avec son
poisson au milieu d'un cercle de fliciteurs, ne pouvait pas voir et ne
voyait pas.

Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait point Basso-Tomeo,
c'tait fra Pacifico, arrivant du ct du march avec son ne,
tenant orgueilleusement le milieu du pav comme d'habitude, et devant
infailliblement, s'il suivait la ligne droite, se heurter au monceau de
poissons que venait de tirer de la mer le vieux Basso-Tomeo.

Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement qui lui barrait le
passage, sans savoir la cause de cet attroupement, fra Pacifico, pour le
fendre plus facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le premier
en disant:

--Place! au nom de saint Franois, place!

On comprend facilement que, dans une foule chantant les louanges du
fondateur des ordres mineurs, un nouveau venu, quel qu'il fut, se
prsentant au nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite
par cette mme foule avec d'autant plus de promptitude et de vnration,
que l'on reconnut fra Pacifico et son ne Jacobin, que chacun savait
avoir l'honneur d'tre attachs au service particulier du saint.

Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant ce qu'elle
contenait  son centre, lorsque tout  coup il se trouva face  face
avec le vieux Tomeo et manqua de trbucher contre la montagne de
poissons qui se mouvaient encore dans les dernires convulsions de
l'agonie!

C'tait ce moment qu'attendait don Clemente; car il pouvait prvoir
qu'il allait se passer une lutte curieuse entre le pcheur et le moine;
en effet,  peine Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico tranant derrire
lui Jacobin, que, comprenant  quelle dme exorbitante il allait tre
soumis, il jeta un cri de terreur et plit, tandis qu'au contraire le
visage de fra Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant vers
quelle belle aubaine sa bonne toile le conduisait.

Il avait justement trouv le march au poisson si mal fourni, qu'il
n'avait, quoique le lendemain ft jour maigre, rien jug digne de la
bouche si finement connaisseuse des capucins de Saint-phrem.

--Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour tre entendu d'en bas,
c'est--dire du quai, voil qui devient intressant.

Quelques personnes levrent la tte; mais, ne comprenant pas ce que
voulait dire le jeune homme  la robe de chambre de velours, ils
reportrent presque aussitt leurs regards sur Basso-Tomeo et fra
Pacifico.

Au reste, frre Pacifique ne laissa point longtemps Basso-Tomeo dans les
transes du doute; il prit son cordon, l'tendit sur le thon et pronona
les paroles sacramentelles:

--Au nom de saint Franois!

C'tait ce que prvoyait don Clemente; il clata de rire.

Il tait vident qu'il allait assister au combat de deux des plus
puissants mobiles des actions humaines: la superstition et l'intrt.

Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pche de saint Franois,
dfendrait-il le plus beau morceau de cette pche contre saint Franois
lui-mme, ou, ce qui tait exactement la mme chose, contre son
reprsentant?

D'aprs ce qui allait se passer, don Clemente apprcierait dans la lutte
que Naples allait avoir  soutenir pour la conqute de ses droits, quel
fond les patriotes pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple,
pour lequel ils se dvoueraient au moment du renversement des prjugs,
combattrait en faveur de ces prjugs, ou contre eux.

L'preuve ne fut pas heureuse pour le philosophe.

Aprs un combat intrieur qui ne dura au reste que quelques secondes,
l'intrt fut vaincu par la superstition, et le vieux pcheur, qui avait
paru dispos un instant  dfendre sa proprit en cherchant des yeux si
ses trois fils taient de retour avec les paniers qu'ils taient alls
prendre, fit un pas en arrire, et, dmasquant l'objet en litige, dit
humblement:

--Saint Franois me l'avait donn, saint Franois me le reprend. Vive
saint Franois! Ce poisson est  vous, mon pre.

--Ah! l'imbcile! ne put s'empcher de s'crier don Clemente.

Tous levrent la tte, et les regards de la foule se fixrent sur le
jeune homme  la physionomie railleuse; l'expression des visages de ceux
qui regardaient ne dpassait pas encore l'tonnement, car personne ne
comprenait parfaitement  qui s'adressait l'pithte d'imbcile.

--Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que j'appelle imbcile!
s'cria don Clmente.

--Et pourquoi cela, Excellence?

--Parce que, toi et tes trois fils, qui tes d'honntes gens, de braves
travailleurs, et, de plus, de vigoureux gaillards, vous vous laissez
enlever le prix de votre labeur par un moine fripon, paresseux et
impudent.

Fra Pacifico, qui avait cru que la vnration attache  son habit le
mettait hors de la question, attaqu ainsi en face et  l'improviste,
chose qu'il n'et jamais crue possible, poussa un rugissement de colre
et montra son bton  don Clemente.

--Garde tan bton pour ton ne, moine; il n'y a qu' lui que ton bton
puisse faire peur.

--Oui; mais je vous en prviens, don Cicillo[6], mon ne s'appelle
Jacobin.

[Note 6: Nom que l'on donne  Naples aux muscadins, mirliflores, dandys,
etc.]

--Eh bien, alors, c'est ton ne qui porte le nom de l'homme, et c'est
toi qui as le nom de la bte.

La foule se mit  rire: elle commence toujours, lorsqu'elle coute une
dispute, par tre du parti de celui qui a de l'esprit.

Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don Clemente de ce nom qui
tait pour lui la plus terrible injure.

--Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est un jacobin, mes frres;
le voyez-vous avec ses cheveux coups  la Titus et son pantalon sous sa
robe de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin!

--Jacobin tant que tu voudras, et je me vante d'tre jacobin.

--Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue qu'il est jacobin!

--D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que c'est qu'un jacobin?

--C'est un dmagogue, un sans-culotte, un septembriseur, un rgicide.

--En France, c'est possible; mais,  Naples, coute bien ceci et tche
de ne pas l'oublier: _jacobin_ veut dire un honnte homme qui aime son
pays, qui voudrait le bonheur du peuple, et, par consquent, l'abolition
des prjugs qui l'abrutissent; qui demande l'galit, c'est--dire les
mmes lois pour les petits comme pour les grands; la libert pour tous,
afin que tous les pcheurs puissent jeter galement leurs filets dans
toutes les parties du golfe, et qu'il n'y ait point de rserves mme
pour le roi,  Portici,  Chiatamone et  Mergellina attendu que la mer
est  tout le monde, comme l'air que nous respirons, comme le soleil qui
nous claire; un jacobin, enfin, c'est un homme qui veut la fraternit,
c'est--dire qui regarde tous les hommes comme ses frres, et qui dit:
Il n'est pas juste que les uns se reposent et mendient, tandis que les
autres se fatiguent et travaillent, ne voulant pas qu'un pauvre pcheur
qui a pass la nuit  poser ses filets et la journe  les tirer, quand
il a, une fois par hasard, ce qui lui arrive tous les dix ans, pris un
poisson qui vaut trente ducats...

La foule sembla trouver le prix trop lev et se mit  rire.

--J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino. Eh bien, je le
rpte, un jacobin est un homme qui ne veut pas que, quand un pauvre
pcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il lui soit vol par
un homme,--je me trompe, un moine!--un moine n'est pas un homme; celui
qui mrite le nom d'homme est celui qui rend des services  ses frres,
et non celui qui les vole, celui qui rend des services  la socit et
non celui qui est  sa charge, qui travaille et qui touche honorablement
le prix de son labeur pour nourrir une femme et des enfants, et non
celui qui, la plupart du temps, dtourne la femme des autres et dbauche
ses enfants au profit de la paresse et de l'oisivet. Voil ce que c'est
qu'un jacobin, moine, et, si c'est l ce que c'est qu'un jacobin, oui,
je suis jacobin!

--Vous l'entendez! s'cria le moine exaspr, il insulte l'glise, il
insulte la religion, il insulte saint Franois... C'est un athe!

Plusieurs voix demandrent:

--Qu'est-ce qu'un athe?

--C'est, rpondit fra Pacifico, un homme qui ne croit pas en Dieu, qui
ne croit pas en la Madone, qui ne croit pas en Jsus-Christ, enfin qui
ne croit pas au miracle de saint Janvier.

A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino avait vu les yeux
de la foule s'animer et briller de plus en plus. Il tait vident que,
si la lutte continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre
une foule ignorante et fanatique, le rsultat serait contre lui. A la
dernire accusation, quelques hommes avaient pouss un cri de colre en
lui montrant le poing et en rptant aprs fra Pacifico:

--C'est un jacobin, c'est un athe, c'est un homme qui ne croit pas au
miracle de saint Janvier.

--Enfin, continua le moine, qui avait gard cet argument pour le
dernier, c'est un ami des Franais.

Quelques hommes,  cette dernire invective, ramassrent des pierres.

--Et vous, leur cria don Clemente, vous tes des nes auxquels on ne
mettra jamais de bts assez pesants et auxquels on ne fera jamais porter
de charges assez lourdes.

Et il referma sa fentre.

Mais, au moment o il refermait sa fentre, une voix cria:

--A bas les Franais! Mort aux Franais!

Et cinq ou six pierres brisrent la vitre derrire don Clemente.

Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit une lgre blessure.

Peut-tre, si le jeune homme et eu la prudence de ne point reparatre,
la colre de cette multitude se ft-elle calme par cette vengeance;
mais, furieux  la fois de l'insulte et de la douleur, il s'lana sur
son fusil de chasse charg  balle, rouvrit la fentre, et, le visage
rayonnant de colre et splendide de ddain:

--Qui a jet la pierre? qui m'a atteint l, l, l? dit-il en montrant
sa joue ensanglante.

--Moi, rpondit un homme d'une quarantaine d'annes, court de taille,
mais vigoureusement bti, coiff d'un chapeau de paille, vtu d'une
veste et d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa poitrine
et en faisant jaillir par le geste un flot de farine de sa veste; moi,
Gaetano Mammone.

A peine l'homme  la veste blanche avait-il prononc ces paroles, que
don Clemente Filomarino appuyait son fusil  son paule et lchait le
coup.

L'amorce seule brla.

--Miracle! cria don Pacifico en chargeant son poisson sur son ne, et en
laissant don Clemente aux prises avec la foule; miracle!

Et il descendit du ct de l'Immacolatella, en criant:

--Miracle! miracle!

Deux cents voix crirent aprs lui: Miracle! Mais, au milieu de toutes
ces voix, la mme voix qui s'tait dj fait entendre rpta:

--Mort au jacobin! mort  l'athe! mort  l'ami des Franais!

Et toutes les voix qui avaient cri: Miracle! crirent:

--A mort!  mort!

La guerre tait dclare.

Une partie de la foule s'engouffra dans la grande porte pour venir
attaquer don Clemente par l'intrieur; d'autres appuyrent une chelle 
la fentre et commencrent de l'escalader.

Don Clemente lcha son second coup de fusil au hasard, au milieu de la
foule: un homme tomba.

C'tait, de la part de l'imprudent jeune homme, renoncer  toute
misricorde. Il ne lui restait plus qu' vendre chrement sa vie.

Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier dont la tte parut au
niveau de la fentre; l'homme ouvrit les bras et tomba  la renverse.

Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois s'tait cass par la
violence du coup, il prit de chaque main un pistolet de tir, et les deux
premiers assaillants qui se montrrent, reurent, l'un une balle dans la
tte, l'autre une balle dans la poitrine.

Tous deux tombrent en dehors, et restrent sans mouvement sur le pav.

Les cris de rage redoublrent; de tous les cts du quai, on accourait
pour prter main-forte aux assaillants.

Don Clemente Filomarino entendit en ce moment craquer la porte d'entre
et des pas s'approcher de la chambre.

Il courut  la porte et la ferma  la clef.

C'tait un bien faible rempart contre la mort.

Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets, et son fusil
tait bris; mais il lui restait le canon, arm des batteries, dont il
pouvait se servir comme d'une masse; il lui restait ses pes de duel.

Il les dcrocha de la muraille, les posa derrire lui sur une chaise,
ramassa le canon de son fusil, et rsolut de se dfendre jusqu' la
dernire extrmit.

Un nouvel assaillant parut  la fentre, le fusil s'abattit sur lui;
s'il et atteint la tte, il l'et fendue; mais, par un mouvement
rapide, l'homme sauva son crne et reut le coup de massue sur l'paule.
Il saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux parties saillantes,
sous-garde et batterie. Don Clemente vit que c'tait une lutte 
soutenir, pendant laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna
l'arme au moment o son adversaire s'attendait  la rsistance: le point
d'appui lui manquant, l'homme tomba  la renverse; mais don Clemente
perdait son arme la plus terrible.

Il sauta sur ses pes.

Un craquement terrible se fit entendre; le fer d'une hache passa 
travers le faible battant de la porte de sa chambre.

Au moment o le fer se retirait pour frapper un second coup, le jeune
homme darda son pe par l'ouverture que la hache avait faite, il
entendit un blasphme.

--Touch! dit-il en riant de ce rire sauvage que font entendre, dans les
joies de la vengeance, ceux qui n'ont plus rien  esprer que de mourir
en faisant le plus de mal possible  leurs ennemis.

Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre derrire lui; un
homme venait de sauter du balcon dans la chambre, un poignard  la main.

La fine lame de l'pe se croisa avec le poignard, pareille  un clair;
l'homme poussa un soupir et tomba; le fer lui tait ressorti de six
pouces entre les deux paules.

Un second coup de hache brisa le panneau de la porte. Don Clemente
allait faire face  ses nouveaux adversaires, lorsqu'il vit passer
dans l'air, venant d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des
livres.

Il comprit que ces furieux taient monts au second tage, avaient
bris la porte de l'appartement de son frre, qui peut-tre mme, ne
souponnant aucun danger, l'avait laisse ouverte dans sa hte  se
rendre chez Dura, et que ces papiers, c'taient les autographes, les
livres, les Elzvirs du duc della Torre, que ces misrables, dans leur
ignorance des trsors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fentre.

Bless par une pierre, il avait pouss un cri de rage;  la vue de cette
profanation, il poussa un cri de douleur.

Son frre, son pauvre frre, quel serait son dsespoir lorsqu'il
rentrerait!

Don Clemente oublia son danger, oublia que, quand le duc de la Torre
rentrerait, il aurait probablement une bien autre perte  dplorer que
celle de ses autographes et de ses Elzvirs. Il ne vit que cet abme
ouvert dans sa vie, par son imprudence  lui, au moment o il s'y
attendait le moins, abme dans lequel s'engloutissaient en un instant
trente longues annes de soins incessants et de recherches assidues,
et sa rage en redoubla contre ces brutes  qui la vengeance exerce sur
l'homme ne suffisait pas et qui l'tendaient aux objets inanims, qu'ils
dtruisaient sans en connatre la valeur et par un simple instinct de
destruction.

Il eut un instant l'ide de parlementer avec ses ennemis, de se livrer
 eux et de faire de sa mort la ranon des livres et des manuscrits
prcieux de son frre. Mais,  l'aspect de ces visages o la colre le
disputait  la stupidit, il comprit que ces hommes, certains qu'il ne
pouvait leur chapper, ne transigeraient pas avec lui, mais que, leur
indiquant seulement la valeur des objets qu'il voulait sauver, il
rendrait le salut de ces objets moins probable qu'en le leur laissant
ignorer.

Il rsolut donc de ne rien demander, et, comme sa mort tait certaine,
que rien ne pouvait le sauver, de rendre seulement, par un effort
dsespr, cette mort plus facile et plus prompte.

Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-tre pas plus loin leur
vengeance.

Il restait  don Clemente  examiner sa position avec sang-froid et  en
tirer, au point de vue de la vengeance, le meilleur parti possible.

La fentre paraissait abandonne comme tant d'un abord trop dangereux;
il y courut; trois mille lazzaroni peut-tre encombraient le quai;
par bonheur, pas un n'avait d'armes  feu: il put donc regarder par la
fentre.

Au-dessous de la fentre, ces hommes faisaient un immense amas de bois
qu'ils allaient chercher sur la plage, laquelle,  l'endroit dont nous
parlons, forme un gigantesque chantier o sont runis bois  brler et
bois de construction, tandis que d'autres fourraient, sous cet amas de
bois dispos en bcher, les livres et les papiers que les dvastateurs
continuaient de leur envoyer par la fentre du deuxime tage et qui
taient destins  y mettre le feu.

D'un autre ct, la porte tait prs de cder sous les efforts des
assaillants et surtout sous les coups de hache de l'homme  la veste
blanche.

La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec de la prsence d'esprit
et une main sre, c'tait  peu prs le temps qu'il fallait  don
Clemente pour recharger ses pistolets.

On sait la promptitude avec laquelle se chargent les pistolets de tir,
o la balle presse directement la poudre. Les pistolets taient chargs
et amorcs au moment o la porte cda.

Un flot d'hommes se rpandit dans la chambre; les deux coups partirent
en mme temps comme deux clairs; deux hommes roulrent sur le carreau.

Don Clemente se retourna pour saisir les pes; mais, avant qu'il et
eu le temps d'tendre les mains vers elles, il se trouva littralement
envelopp de couteaux et de poignards.

Il allait tre perc de vingt coups  la fois et s'lanait de toutes
les puissances de son coeur au-devant de cette mort si prompte qui lui
sauvait l'agonie, lorsque l'homme  la hache et  la veste blanche,
faisant tournoyer sa hache au-dessus de sa tte, s'cria:

--Que personne ne le touche! Le sang de cet homme est  moi.

L'ordre arriva  temps pour sauver  don Clemente dix-neuf coups de
couteau sur vingt; mais un vingtime, plus press que les autres, avait
dj frapp au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire l'assassin
pour obir fut donc de reculer d'un pas en laissant le couteau dans la
plaie.

Le bless resta debout, mais oscillant comme un homme qui va tomber.
Gaetano Mammone jeta sa hache, bondit jusqu' lui, l'appuya et le
maintint d'une main  la muraille, de l'autre dchira, sans que don
Clemente et la volont ou la force de s'y opposer, la robe de chambre,
la chemise de batiste du bless, lui mit la poitrine nue, arracha le
couteau rest dans la gorge, et appliqua avidement sa bouche  la plaie,
d'o jaillissait un long filet incarnat.

Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont il ouvre l'artre,
et dont il boit le sang.

Don Clemente sentit que cet homme, ou plutt cette bte fauve lui tirait
violemment la vie du corps; instinctivement il lui appuya les mains
aux paules et essaya de le repousser, comme Anthe essaye de repousser
Hercule qui l'touffe. Mais, ou son adversaire tait trop robuste, ou
don Clemente tait trop affaibli; ses bras se dtendirent lentement. Il
lui sembla que cet homme, aprs son sang, aprs sa vie, tirait  lui son
me; une sueur froide passa sur son front, un frisson mortel courut dans
ses veines  moiti vides; il poussa un long soupir et s'vanouit.

En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire se dtacha d'elle;
sa bouche se tordit dans un sourire d'effroyable volupt.

--La! dit-il, je suis dsaltr; maintenant, vous autres, faites ce que
vous voudrez de ce cadavre.

Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir contre la muraille le
corps de don Clemente, qui, s'affaissant sur lui-mme, tomba inerte sur
le carreau.

Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui vient d'obtenir le joujou
qu'il dsire, le duc della Torre avait reu des mains du libraire Dura,
le Perse de 1664, s'tait bien assur de l'identit de l'dition en
reconnaissant que les livres portaient pour frontispice l'cu avec
les deux sceptres croiss, et n'avait point recul devant le prix de
soixante-deux ducats que lui avait demand le libraire. En effet, que
maintenant il se procure le Trence de 1661, et sa collection d'Elzvirs
sera complte, bonheur auquel trois amateurs seulement, un  Paris, un 
Amsterdam, un  Vienne, pouvaient se vanter d'tre arrivs!

Matre du prcieux volume, le duc ne songea plus qu' remonter dans le
_carrozzello_ qui l'avait amen, et  reprendre le chemin de son palais.
Avec quel bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer son trsor
et lui prouver la supriorit des joies du bibliomane sur celles des
autres hommes! Ah! s'il pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de
si belles qualits, mais  qui manquait celle-l, ce serait un cavalier
complet; tandis que don Clemente tait encore comme la collection
du duc: il avait toutes les qualits hors une; comme lui, l'heureux
bibliomane avait toutes les ditions des Elzvirs pre, fils et neveu,
moins le Trence.

Et, le sourire sur les lvres, le duc revenait, retournant dans sa
pense tous ces _concetti_ o son esprit avait moins de part que son
coeur, regardant son prcieux volume, le serrant entre ses deux mains,
le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le baiser, ce qu'il
et fait bien certainement s'il et t seul, lorsque, en arrivant 
Supportico-Strettela, il commena  distinguer un immense attroupement
qui lui paraissait s'tre form devant son palais. Cependant, sans doute
se trompait-il; que feraient ces hommes devant son palais?

Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire encore que ces
hommes runis  cet endroit. C'taient tous ces livres et ces papiers
qui, pareils  une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fentres
de sa bibliothque! Sans doute, la perspective le trompait; ces fentres
auxquelles de temps en temps apparaissaient des hommes correspondant par
des gestes de colre avec ceux de la rue, ces fentres n'taient point
les siennes.

Mais, au fur et  mesure que le carrozzello avanait, il n'tait plus
permis au duc de douter, et son coeur se serrait d'une invincible
angoisse; quoique plus rapproch  chaque pas,  chaque pas il voyait
moins distinctement. Un nuage s'tendait sur ses yeux, pareil  ceux
que l'on a en songe, et,  voix basse, mais d'une voix de plus en plus
anxieuse, il se disait les yeux fixes, le cou tendu, la tte en avant du
corps:

--Je rve! je rve! je rve!

Mais force lui fut bientt de s'avouer  lui-mme qu'il ne rvait pas,
et que quelque catastrophe inattendue, formidable, s'accomplissait chez
lui et sur lui.

L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino, et chacun des
hommes qui formaient cet attroupement, pris d'une folle frnsie,
hurlait:

--A mort le jacobin!  mort l'athe!  mort l'ami des Franais! au
bcher! au bcher!

Un clair terrible traversa l'esprit du duc; des hommes dbraills, 
moiti nus, sanglants, gesticulaient aux fentres de l'appartement de
son frre. Il sauta  bas du carrozzello, pntra comme un insens dans
cette foule, poussant des cris inarticuls, cartant, avec une force
qu'il ne se connaissait pas lui-mme, des hommes dix fois plus robustes
que lui, et,  mesure qu'il entrait dans cet ocan dont chaque
flot tait un homme, il le sentait plus irrit, plus grondant, plus
passionn.

Enfin, parti de la circonfrence, il arriva au centre, et, arriv l,
jeta un cri.

Il se trouvait en face d'un bcher compos de bois de toute espce, sur
lequel, sanglant, vanoui, mutil, son frre tait couch  moiti nu.
Il n'y avait point  le mconnatre, il n'y avait point  dire: Ce
n'est pas lui. Non, non! c'tait bien lui, don Clemente, l'enfant de
son coeur, le frre de ses entrailles!

Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin de comprendre que
celle-l: c'est que ces tigres qui rugissaient, c'est que ces cannibales
qui hurlaient, c'est que ces dmons qui riaient et chantaient autour de
ce bcher taient les assassins de son frre.

Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son frre mort, il
n'eut pas un seul instant l'ide de lui survivre; la possibilit ne s'en
prsenta mme point  son esprit.

--Ah! misrables! tratres et lches assassins! Ah! bourreaux immondes!
s'cria-t-il, vous ne pourrez pas du moins nous empcher de mourir
ensemble!

Et il se jeta sur le corps de son frre.

Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes au lieu d'une,
et, au lieu d'une victime insensible inerte, aux trois quarts morte,
une victime vivante, sur laquelle on pouvait puiser les tortures en les
prolongeant.

Domitien disait en parlant des chrtiens:

Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils se sentent mourir.

Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne hritier de Domitien.

En une seconde, le duc della Torre fut li sur le corps de son frre aux
poutres du bcher.

Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur ses lvres la pression
d'une bouche amie.

Il reconnut le duc.

Dj noy dans le vague de la mort, il murmura:

--Antonio! Antonio! pardonne-moi!

--Tu l'as dit, don Clemente, rpondit le duc, les dieux nous aiment;
ainsi que Clobis et Biton, nous mourrons ensemble! Je te bnis, frre
de mon coeur! je te bnis, Clemente!

En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries impies, des
blasphmes sanglants de cette multitude, un homme approcha une torche
des papiers et des livres amasss au pied du bcher et auxquels le duc
n'avait donn ni un regard ni un soupir, tandis qu'un autre s'criait:

--De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent trop vite!

Et, en effet, le supplice des deux frres dura trois heures!

Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasi de souffrances,
le peuple se dispersa, chaque homme emportant un lambeau de chair
brle, au bout de son couteau, de son poignard ou de son bton.

Les os restrent au bcher, qui continua de les consumer lentement.

Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa route vers Portici;
c'tait l'agonie de ces deux martyrs qui lui barrait le chemin.

Ainsi prirent le duc della Torre et son frre, don Clemente Filomarino,
les deux premires victimes des fureurs populaires de Naples.

Les armes de la ville au beau ciel sont une _cavale passante_; mais
cette cavale, issue des chevaux de Diomde, s'est bien souvent nourrie
de chair humaine.

Cinquante minutes aprs, le docteur Cirillo tait  Portici et le cocher
avait gagn sa piastre.

Le mme soir, dguis, par le chemin qu'il avait dj suivi pour sortir
une premire fois du royaume de Naples, Hector Caraffa gagnait la
frontire pontificale et se rendait en toute hte  Rome pour annoncer
au gnral Championnet l'accident arriv  son aide de camp, et confrer
avec lui des mesures  prendre en cette grave circonstance.




                                 XXXII

                     UN TABLEAU DE LOPOLD ROBERT


Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers des montagnes; et,
dans l'esprance d'arriver avant lui, nous prendrons, avec la permission
de nos lecteurs, la grande route de Naples  Rome, celle-l mme qu'a
prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph Garat; et, sans nous arrter
au camp de Sessa, o manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand; sans nous
arrter  la tour de Castellone de Gaete, faussement appele le tombeau
de Cicron; sans nous arrter mme  la voiture de notre ambassadeur,
qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement la pente de
Castellone, nous la prcderons  Itri, o Horace, dans son voyage 
Brindes, a soup de la cuisine de Capiton et couch chez Murena.

  _Murena prbente domum, Capitone culinam_.

Aujourd'hui, c'est--dire  l'poque o nous y conduisons nos lecteurs,
la petite ville d'Itri n'est plus l'_urbs Mamurrarum_; elle ne compte
plus au nombre de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes
qui aient atteint la clbrit du fameux jurisconsulte romain ou du
beau-frre de Mcne.

D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine  y faire, pas d'hospitalit  y
demander; il s'agit tout simplement d'une halte de quelques heures chez
le matre charron de la localit, o notre ambassadeur, grce au mauvais
chemin dans lequel il est engag, ne tardera point  nous rejoindre.

La maison de don Antonio della Rota--ainsi nomm,  la fois  cause de
la noblesse de son origine, qu'il prtend remonter aux Espagnols, et
de la grce avec laquelle il fait prendre au frne et  l'orme le plus
rebelle la forme d'une roue,--est situe, dans une prvoyance qui fait
honneur  l'intelligence de son propritaire,  deux pas de la maison de
poste et en face de l'htel _del Riposo d'Orazio_, enseigne qui indique
la prtention--nous parlons pour l'htel--d'tre situ sur l'emplacement
mme de la maison de Murena. Don Antonio della Rota avait pens, avec
beaucoup de sagacit, qu'en se logeant prs de la poste, o taient
forcs de relayer les voyageurs, et en face de l'htel o, attirs
par leurs souvenirs classiques, ils prenaient leurs rafrachissements,
aucune des voitures disloques par ces fameux chemins o Ferdinand
lui-mme se rappelait avoir vers deux fois, ne pouvait chapper  sa
juridiction.

Et, en effet, don Antonio, grce  l'incurie des inspecteurs des grandes
routes de Sa Majest Ferdinand, faisait d'excellentes affaires; nos
lecteurs ne s'tonneront donc point d'entendre, en entrant chez lui, en
signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin national, mls  ceux de
la guitare espagnole.

Au reste, outre la disposition habituelle  la gaiet que donne  tout
industriel la prosprit croissante de sa maison, don Antonio avait,
ce jour-l, un motif particulier d'allgresse: il mariait sa fille
Francesca  son premier ouvrier Peppino, auquel, en se retirant des
affaires, il comptait laisser son tablissement; aussi, traversons
l'alle sombre qui perce la maison d'une faade  l'autre, et jetons un
coup d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons qu'autant la
faade officielle, c'est--dire celle de la rue, est grave, dserte et
silencieuse, autant la faade oppose est joyeuse, brillante et peuple.

Cette partie de la proprit de don Antonio dans laquelle nous
pntrons, se compose d'une terrasse avec balustrade, descendant par un
escalier de six marches dans une cour dont le sol est form d'une espce
de terre glaise, servant,  l'poque de la moisson, d'aire  battre
le bl; cette cour et cette terrasse ne font qu'une immense tonnelle,
couvertes qu'elles sont par des rameaux de vigne partant des arbres
voisins et venant se rattacher  la maison, contre laquelle ils
continuent de grimper en tapissant sa faade blanchie  la chaux,
faade dont leurs verts festons, ainsi que l'ombre qu'ils projettent,
adoucissent par des demi-teintes, mouvantes  chaque souffle du vent, la
teinte trop crue de la muraille, laquelle, grce  cette collaboration
de la nature, s'harmonise admirablement avec les tuiles rouges du toit,
qui se dcoupent en vives artes sur l'azur fonc du ciel; le soleil
jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des premires matines
d'automne, et, pntrant  travers les interstices du feuillage si serr
qu'il soit, marbre de plaques dores les dalles de la terrasse et le sol
battu de la cour.

Au del s'tend le jardin, c'est--dire une plantation de peupliers
irrgulirement sems et se rattachant les uns aux autres par de longs
cordages de vigne auxquels se balancent des grappes de raisin  faire
honneur  la terre promise; ces grappes, d'un pourpre fonc, sont si
nombreuses, que chaque passant se croit le droit d'en dtacher du cep
ce qu'il lui faut pour satisfaire sa gourmandise ou tancher sa soif,
tandis que les grives, les merles et les moineaux francs dtachent
de leur ct les grains des grappes comme les passants les grappes de
l'arbre; quelques poules qui courent  et l dans la plantation sous
l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile, prennent leur part
de la cure, soit en ramassant les graines qui tombent, soit en sautant
jusqu'aux grappes infrieures, auxquelles elles restent parfois pendues
par le bec, tant elles les attaquent avec voracit. Mais qu'importe
ce monde de larrons, de maraudeurs et de parasites  cette luxuriante
nature! il en restera toujours assez pour faire une vendange
suffisant aux besoins de l'anne suivante; la Providence a t tout
particulirement invente pour les mes inactives et les esprits
insoucieux.

Au del du jardin sont les premires rampes de ces montagnes apennines,
lesquelles, dans l'antiquit, abritaient ces rudes pasteurs samnites
qui firent passer les lgions de Posthumus sous le joug, et ces Marses
invincibles que les Romains hsitaient  combattre et recherchaient pour
allis depuis deux mille ans; c'est l que se rfugie et se maintient,
 chaque commotion politique qui secoue la plaine ou les valles, la
sauvage et hostile indpendance des brigands.

Et maintenant que nous avons lev la toile sur le thtre, mettons en
scne les acteurs.

Ils se divisent en trois groupes.

Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non point parce que la raison
leur est venue, mais parce que la jeunesse les a quitts, assis sur la
terrasse, autour d'une table couverte de bouteilles au long cou et au
ventre garni de paille, forment le premier groupe, prsid par matre
Antonio della Rota.

Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle ou plutt
des tarentelles prsides par Peppino et Francesca, c'est--dire par les
deux fiancs qui vont devenir poux, forment le second groupe.

Le troisime enfin se compose des trois musiciens de l'orchestre; un de
ces musiciens racle une guitare, les deux autres battent du tambour
de basque; le racleur de guitare est assis sur la dernire marche de
l'escalier qui relie la terrasse  la cour; les deux autres sont rests
debout  ses cts pour conserver la libert de leurs mouvements et
pouvoir,  certains moments, frapper, en manire de points d'orgue,
leurs tambourins, du coude, de la tte et du genou.

Ces trois groupes ont pour unique spectateur un jeune homme de vingt
 vingt-deux ans, assis, ou plutt accoud, sur un mur  demi croul
appartenant en mitoyennet  la maison de don Antonio et  la maison du
bourrelier Giansimone, son compre et son voisin, de sorte que l'on
ne saurait dire si ce jeune homme est chez le bourrelier ou chez le
charron.

Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et tout indiffrent qu'il
semble, est sans doute un sujet d'inquitude pour don Antonio, pour
Francesca et pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards se
portent sur lui avec une expression qui signifie qu'ils aimeraient
autant cet incommode voisin loin que prs, absent que prsent.

Comme les autres personnages que nous venons de faire passer sous les
yeux de nos lecteurs ne sont que des comparses, ou  peu prs, dans
notre drame, et que ce jeune homme seul y doit jouer un rle d'une
certaine importance, c'est de lui particulirement que nous allons nous
occuper.

Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garon de vingt  vingt-deux ans,
bien dcoupl; il a les cheveux blonds, presque roux, de grands yeux
bleu-faence d'une intelligence remarquable, et, dans certains moments,
d'une frocit inoue; son teint, qui dans sa jeunesse n'a point t
expos aux intempries de l'air, laisse transparatre quelques taches de
rousseur; son nez est droit; ses lvres minces, en se relevant aux deux
coins, dcouvrent deux ranges de dents petites, blanches et aigus
comme celles d'un chacal; ses moustaches et sa barbe naissantes sont
de couleur fauve; enfin, pour achever le portrait de cet trange jeune
homme, moiti paysan, moiti citadin, il y a, dans son allure, dans ses
vtements et jusque dans le chapeau  larges bords plac prs de lui,
quelque chose qui dnonce l'ex-sminariste.

C'est le cadet de trois frres du nom de Pezza; plus faible que ses deux
ans, qui sont valets de charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord
destin  l'glise: la grande ambition d'un paysan de la Terre de
Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou des Calabres est d'avoir un
enfant dans les ordres. En consquence, son pre l'a mis  l'cole 
Itri, et, quand il a su lire et crire, a obtenu pour lui du cur de
l'glise Saint-Sauveur la place de sacristain.

Tout a bien t pour lui jusqu' l'ge de quinze ans, et l'onction
avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air bat dont il balanait
l'encensoir aux processions, l'humilit avec laquelle il secouait la
sonnette en accompagnant le viatique, lui avaient attir toutes les
sympathies des mes dvotes, qui, anticipant sur l'avenir, lui avaient
d'avance donn le titre de fra Michele, auquel il s'tait, de son ct,
habitu  rpondre; mais le passage de l'adolescence  la virilit
produisait probablement sur le jeune _chierico_[7] un changement
physique qui ne tarda point  ragir sur le moral; on le vit se
rapprocher des plaisirs dont il s'tait tenu loign jusque-l; sans
qu'il se mlt aux danseurs, on le vit regarder d'un oeil d'envie
ceux qui avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir sous les
peupliers, un fusil  la main, poursuivant les grives et les merles;
une nuit, on entendit les sons d'une guitare inexprimente sortir de
sa chambre; s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait dans devant
l'arche, il fit, un dimanche, sans trop de gaucherie, son dbut dans la
tarentelle, flotta encore un an entre le dsir pieux de ses parents
et sa vocation mondaine; enfin,  l'heure mme o il atteignait sa
dix-huitime anne, il annona qu'aprs avoir consciencieusement
consult ses gots et ses penchants, il renonait dcidment  l'glise
et rclamait sa place dans la socit et sa part des pompes et des
oeuvres de Satan. C'tait juste le contraire de ce que font les
nophytes qui abjurent le monde et renoncent  Satan,  ses pompes et 
ses oeuvres.

[Note 7: On appelle _chierico_, dans l'Italie mridionale, les gens
d'glise de position infrieure.]

En consquence de ces ides, fra Michele demanda  entrer chez matre
Giansimone comme garon bourrelier, prtendant que sa vritable
vocation, vocation de laquelle il avait dvi en passant par l'glise,
l'entranait irrsistiblement vers la confection des bts de mulet et
des colliers de cheval.

Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui perdait sa plus
chre esprance, celle d'avoir un de ses membres cur, ou tout au moins
capucin ou carme; mais fra Michele manifesta son dsir avec tant de
nettet, qu'il fallut consentir  tout ce qu'il voulait.

Quant  Giansimone, chez lequel le sacristain dsirait transporter son
domicile, il n'y avait, dans ce dsir, rien que de flatteur pour son
amour-propre. Fra Michele n'tait point prcisment le pieux aspirant
au ciel que son nom indiquait; mais ce n'tait pas non plus un mauvais
garon. Dans deux ou trois circonstances seulement, o les torts
n'taient point de son ct, il avait montr les dents et ferm
carrment les poings; en outre, un jour o son adversaire avait tir
un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il avait probablement cru
prendre sans vert, en avait tir un de sa poche et s'en tait escrim
de telle faon, que personne ne lui avait plus propos le mme jeu; en
outre, peu aprs, sournoisement, comme il faisait tout,--ce qui tait
peut-tre une suite de son ducation clricale,--il s'tait form tout
seul  la danse, tait devenu,  ce que l'on assurait, sans que personne
pt cependant en donner la preuve, un des meilleurs tireurs de la
ville, et grattait enfin si doucement et si harmonieusement sa guitare,
quoiqu'on ne lui connt pas de matre, que, lorsqu'il se livrait 
cet exercice, la fentre ouverte, les jeunes filles, pour peu qu'elles
eussent l'oreille musicale, s'arrtaient avec plaisir sous sa fentre.

Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait le privilge
d'arrter les regards du jeune chierico, et c'tait justement celle-l
qui seule, parmi toutes ses compagnes, paraissait insensible  la
guitare de fra Michele.

Cette insensible tait Francesca, la fille de don Antonio.

Aussi, nous qui, en notre qualit d'historien et de romancier, savons
sur Michele Pezza, bien des choses que ses concitoyens eux-mmes
ignorent encore, n'hsiterons-nous point  dire que ce qui avait
principalement dtermin notre hros dans le choix de l'tat de
bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone pour son matre,
c'tait le voisinage de sa maison avec celle de don Antonio, et surtout
la mitoyennet de ce mur  moiti ruin qui,  peu de chose prs, et
surtout pour un gaillard aussi agile que l'tait fra Michele, faisait
des deux jardins un seul enclos, et nous avancerons avec la mme
certitude que, si, au lieu d'tre bourrelier, matre Giansimone et
t tailleur ou serrurier, pourvu qu'il et exerc un tat dans la mme
localit, fra Michele se serait senti, pour la taille des habits ou le
maniement de la lime, une vocation gale  celle qu'il s'tait sentie
pour rembourrer des bts et piquer des colliers.

Le premier  qui le secret que nous venons de divulguer apparut
clairement fut don Antonio: la tnacit avec laquelle le jeune
bourrelier, son ouvrage fini, se tenait  la fentre donnant sur la
terrasse, la cour et le jardin du charron, parut  celui-ci un fait qui
mritait toute son attention; il examina la direction des regards de
son voisin; ces regards, vagues et sans expression en l'absence de
Francesca, devenaient, du moment que celle-ci entrait en scne, d'une
fixit et d'une loquence qui, depuis longtemps, n'avaient plus laiss
de doutes  Francesca, sur le sentiment qu'elle avait inspir, et qui
bientt n'en laissrent plus  son pre.

Il y avait  peu prs six mois que fra Michele tait entr en
apprentissage chez Giansimone, lorsque don Antonio fit cette dcouverte;
la chose ne l'inquitait pas beaucoup  l'endroit de sa fille, qu'il
avait consulte et qui lui avait avou qu'elle n'avait rien contre
Pezza, mais qu'elle aimait Peppino.

Comme cet amour entrait dans les vues de don Antonio, il y applaudit de
tout son coeur; mais, jugeant nanmoins que l'indiffrence de Francesca
n'tait point une assez sre dfense contre les entreprises du
jeune chierico, il rsolut d'y ajouter son loignement; la chose lui
paraissait la plus facile du monde: de charron  bourrelier, il n'y a
que la main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone taient non-seulement
voisins, mais compres, ce qui, dans l'Italie mridionale surtout, est
un grand lien; il alla donc trouver Giansimone, lui exposa la situation
et lui demanda, comme une preuve d'amiti qu'il ne pouvait lui refuser,
de mettre fra Michele  la porte; Giansimone trouva la demande du pre
de sa filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire  la
premire occasion de mcontentement que lui donnerait son apprenti.

Mais ce fut comme un fait exprs; on et dit que fra Michele, comme
Socrate, avait un gnie familier qui le conseillait. A partir de ce
moment, le jeune homme, qui n'tait qu'un bon apprenti, devint un
apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement un reproche  lui
faire, il n'y avait point  le reprendre sur son assiduit: il devait 
son patron huit heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent
huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait point  le reprendre sur
les dfectuosits de son ouvrage: il faisait chaque jour de tels progrs
dans son tat, que la seule observation que Giansimone et pu lui
faire, c'est que les pratiques commenaient  prfrer les pices
confectionnes par l'ouvrier  celles qui l'taient par le matre.
Il n'y avait point  le reprendre sur sa conduite: aussitt sa tche
termine, fra Michele montait  sa chambre, n'en descendait plus que
pour souper, et, le souper fini, il y remontait jusqu'au lendemain
matin. Giansimone pensa bien  l'entreprendre sur son got pour la
guitare et  lui dclarer que les vibrations de cet instrument lui
agaaient horriblement les nerfs; mais, de lui-mme, le jeune homme
cessa d'en jouer ds qu'il s'aperut que celle-l seule pour laquelle il
en jouait ne l'coutait pas.

Tous les huit jours, don Antonio se plaignait  son compre de ce qu'il
n'avait pas encore mis son apprenti  la porte, et,  chaque plainte
de son compre, Giansimone rpondait que ce serait pour la semaine
suivante; mais la semaine suivante s'coulait, et le dimanche retrouvait
fra Michele  sa fentre, plus assidu  chaque dimanche nouveau qu'il ne
l'avait t le dimanche prcdent.

Enfin, pouss  bout par don Antonio, Giansimone se dtermina 
signifier un beau matin  son apprenti qu'ils devaient se sparer, et
cela le plus tt possible.

Fra Michele se fit rpter deux fois cette signification de cong;
puis, fixant son oeil clair et rsolu sur l'oeil trouble et vague de son
patron:

--Et pourquoi devons-nous nous sparer? lui demanda-t-il.

--Bon! rpliqua le bourrelier en essayant de faire de la dignit, voil
que tu m'interroges? L'apprenti interroge le matre!

--C'est mon droit, rpondit tranquillement fra Michele.

--Ton droit, ton droit!... rpta le bourrelier tonn.

--Sans doute; quand nous avons fait un contrat ensemble...

--Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit Giansimone, je n'ai rien
sign.

--Nous n'en avons pas moins fait un contrat ensemble: pour faire un
contrat, il n'est pas besoin de papier, de plume et d'encre; entre
honntes gens, la parole suffit.

--Entre honntes gens, entre honntes gens!... murmura le bourrelier.

--N'tes-vous pas un honnte homme? demanda froidement fra Michele.

--Si fait, pardieu! rpondit Giansimone.

--Eh bien, alors, si nous sommes d'honntes gens, je le rpte, il y
a contrat entre nous, un contrat qui dit que je dois vous servir comme
apprenti; que vous, de votre ct, vous devez m'apprendre votre tat,
et qu' moins que je ne vous donne des sujets de mcontentement, vous
n'avez pas le droit de me renvoyer de chez vous.

--Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mcontentement? Ah!...

--Vous en ai-je donn?

--Tu m'en donnes  chaque instant.

--Lesquels?

--Lesquels, lesquels!...

--Je vais vous aider  les trouver, s'il y en a. Suis-je un paresseux?

--Je ne puis pas dire cela.

--Suis-je un tapageur?

--Non.

--Suis-je un ivrogne?

--Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau.

--Suis-je un dbauch?

--Il ne te manquerait plus que cela, malheureux!

--Eh bien, n'tant ni un dbauch, ni un ivrogne, ni un tapageur, ni un
paresseux, quels sujets de mcontentement puis-je donc vous donner?

--Il y a incompatibilit d'humeur entre nous.

--Incompatibilit d'humeur entre nous? dit-il. Voil la premire fois
que nous ne sommes pas du mme avis; d'ailleurs, dites-moi mes dfauts
de caractre, je les corrigerai.

--Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entt, j'espre?

--Parce que je ne veux pas m'en aller de chez vous!

--Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller de chez moi?

--Certainement que je ne veux pas.

--Et si je te chasse?

--Si vous me chassez, c'est autre chose.

--Tu t'en iras, alors?

--Oui; mais, comme vous aurez commis envers moi une injustice que
je n'aurai pas mrite, vous m'aurez fait une insulte que je ne vous
pardonnerai pas...

--Eh bien? demande Giansimone.

--Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la voix d'une note, mais en
regardant plus fermement et plus fixement que jamais Giansimone, aussi
vrai que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai.

--Il le ferait comme il le dit, s'cria le bourrelier en faisant un bond
en arrire.

--Vous en tes bien convaincu, n'est-ce pas? rpondit fra Michele.

--Ma foi, oui.

--Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque vous avez eu la chance de
trouver un apprenti qui n'est point dbauch, qui n'est point ivrogne,
qui n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son me et de tout
son coeur; il vaut donc mieux que vous alliez de vous-mme dire  don
Antonio que vous tes trop honnte homme pour chasser de chez vous un
pauvre garon dont vous n'avez qu' vous louer. Est-ce convenu ainsi?

--Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me parat, en effet, le plus
juste.

--Et le plus prudent, ajouta le jeune homme avec une lgre teinte
d'ironie. Ainsi donc, c'est convenu, n'est-ce pas?

--Quand on te dit que oui.

--Votre main?

--La voil.

Fra Michele serra cordialement la main de son patron et se remit 
l'ouvrage, aussi calme que si rien ne se ft pass.




                                XXXIII

                             FRA MICHELE


Le lendemain, qui tait un dimanche, Michele Pezza s'habilla, selon son
habitude, pour aller entendre la messe, devoir auquel il n'avait pas
manqu une seule fois depuis qu'il s'tait refait laque. A l'glise,
il rencontra son pre et sa mre, les salua pieusement, les reconduisit
chez eux la messe dite, leur demanda leur agrment, qu'il obtint,
pour pouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci la lui
accordait; puis, afin de n'avoir rien  se reprocher, il se prsenta
chez don Antonio dans l'intention de demander Francesca en mariage.

Don Antonio tait avec sa fille et son futur gendre, et,  l'entre de
Michele Pezza, son tonnement fut grand. Le compre Giansimone n'avait
point os lui raconter ce qui s'tait pass entre lui et son apprenti;
il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience et qu'il verrait 
le satisfaire dans le courant de la semaine suivante.

A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit si brusquement,
qu'il fut facile au nouvel arrivant de deviner qu'il tait question
d'affaires de famille dont on ne comptait aucunement lui faire part.

Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois personnes qu'il
trouvait runies, et demanda  don Antonio la faveur de lui adresser
quelques paroles en particulier.

Cette faveur lui fut accorde en rechignant; le descendant des
conqurants espagnols se demandait s'il ne courait point quelque danger
 demeurer en tte--tte avec son jeune voisin, dont il tait loin
cependant de souponner le caractre rsolu.

Il fit signe  Francesca et  Peppino de se retirer.

Peppino offrit son bras  Francesca et sortit avec elle en riant au nez
de fra Michele.

Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe de mcontentement,
pas un geste de menace, quoiqu'il lui semblt tre mordu par plus de
vipres que don Rodrigue dans son tonneau.

--Monsieur, dit-il  don Antonio, aussitt que la porte se fut
referme sur le couple heureux qui probablement  cette heure raillait
impitoyablement le pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas,
que j'aime votre fille Francesca?

--Si c'est inutile, rpliqua en goguenardant don Antonio, alors,
pourquoi le dis-tu?

--Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi qui viens vous la
demander en mariage.

Don Antonio clata de rire.

--Je ne vois rien  rire l dedans, monsieur, dit Michele Pezza sans
s'emporter le moins du monde; et, vous parlant srieusement, j'ai le
droit d'tre cout srieusement.

--En effet, quoi de plus srieux? dit le charron en continuant de
railler. M. Michele Pezza fait  don Antonio l'honneur de lui demander
sa fille en mariage!

--Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulirement honneur, 
vous, rpliqua Pezza conservant le mme sang-froid; je crois l'honneur
rciproque, et vous allez me refuser ma demande, je le sais bien.

--Pourquoi t'exposes-tu  un refus, alors?

--Pour mettre ma conscience en repos.

--La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio en clatant de rire.

--Et pourquoi, rpliqua le jeune homme avec le mme sang-froid, pourquoi
Michele Pezza n'aurait-il pas une conscience comme don Antonio? Comme
don Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes pour marcher,
deux yeux pour voir, une langue pour parler, un coeur pour aimer et
har. Pourquoi n'aurait-il pas, comme don Antonio, une conscience pour
lui dire: Ceci est bien, ceci est mal?

Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la part d'un si jeune
homme drouta entirement le charron; cependant, s'attachant au vrai
sens des paroles de Michele Pezza:

--Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui veut dire que, si
je te refuse ma fille, il arrivera quelque malheur.

--Probablement, rpondit Michele Pezza avec le laconisme d'un Spartiate.

--Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le charron.

--Dieu seul et la sorcire Nanno le savent! dit Pezza; mais il arrivera
un malheur, attendu que, moi vivant, Francesca ne sera jamais la femme
d'un autre.

--Tiens, va-t'en! tu es fou.

--Je ne suis pas fou, mais je m'en vais.

--C'est bien heureux! murmura don Antonio.

Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais,  mi-chemin, il
s'arrta.

--Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il, parce que vous comptez
qu'un jour ou l'autre, sur votre demande, votre compre Giansimone me
mettra  la porte de chez lui, comme vous venez de me mettre  la porte
de chez vous.

--Hein? fit don Antonio tonn.

--Dtrompez-vous! nous nous sommes expliqus et je resterai chez lui
tant qu'il me fera plaisir d'y rester.

--Ah! le malheureux! s'cria don Antonio, il m'avait cependant promis...

--Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le droit de me mettre  la
porte de chez vous, et je ne vous en veux pas de m'y mettre, parce que
je suis un tranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce que je
suis son apprenti.

--Eh bien, aprs? dit don Antonio se redressant. Que tu restes ou ne
restes pas chez le compre, peu importe! nous sommes chacun chez nous;
seulement, je te prviens,  mon tour, aprs les menaces que tu viens de
me faire, que, si dsormais je te trouve chez moi, ou te vois, de jour
ou de nuit, rder dans mon bien, comme je connais par toi-mme tes
mauvaises intentions, je te tue comme une bte enrage.

--C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas; maintenant,
rflchissez.

--Oh! c'est tout rflchi.

--Vous me refusez la main de Francesca?

--Plutt deux fois qu'une.

--Mme dans le cas o Peppino y renoncerait?

--Mme dans le cas o Peppino y renoncerait.

--Mme dans le cas o Francesca consentirait  me prendre pour mari?

--Mme dans le cas o Francesca consentirait  te prendre pour mari.

--Et vous me renvoyez sans avoir la charit de me laisser le moindre
espoir?

--Je te renvoie en te disant: Non, non, non.

--Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas les dsesprs, mais ceux
qui les ont pousss au dsespoir.

--Ce sont les gens d'glise qui prtendent cela.

--Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment. Adieu, don Antonio; que
Dieu vous fasse paix!

Et Michele Pezza sortit.

A la porte du charron, il rencontra deux ou trois jeunes gens d'Itri
auxquels il sourit comme d'habitude.

Puis il rentra chez Giansimone.

Il tait impossible, en voyant son visage si calme, de penser, de
souponner mme qu'il ft un de ces dsesprs dont il parlait un
instant auparavant.

Il monta  sa chambre et s'y enferma; seulement, cette fois, il ne
s'approcha point de la fentre; il s'assit sur son lit, appuya ses
deux mains sur ses genoux, laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et de
grosses larmes silencieuses coulrent de ses yeux le long de ses joues.

Il tait depuis deux heures dans cette immobilit, muet et pleurant,
lorsqu'on frappa  sa porte.

Il releva la tte, s'essuya vivement les yeux et couta.

On frappa une seconde fois.

--Qui frappe? demanda-t-il.

--Moi, Gaetano.

C'tait la voix et le nom d'un de ses camarades; Pezza n'avait point
d'amis.

Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir la porte.

--Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il.

--Je voulais te demander si tu ne serais pas dispos  faire, sur la
promenade de la ville, une partie de boules avec les amis? Je sais bien
que ce n'est pas ton habitude; mais j'ai pens qu'aujourd'hui...

--Et pourquoi jouerais-je plutt aujourd'hui aux boules que les autres
jours?

--Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu as plus besoin de
distraction que les autres jours.

--J'ai du chagrin aujourd'hui, moi?

--Je le prsume; on a toujours du chagrin quand on est vritablement
amoureux et qu'on vous refuse la femme que l'on aime.

--Tu sais donc que je suis amoureux?

--Oh! quant  cela, toute la ville le sait.

--Et tu sais que l'on m'a refus celle que j'aimais?

--Certainement, et de bonne source, c'est Peppino qui nous l'a dit.

--Et comment vous a-t-il dit cela?

--Il a dit: Fra Michele est venu demander Francesca en mariage  don
Antonio, et il a emport une veste.

--Il n'a rien ajout?

--Si fait; il a ajout que, si la veste ne te suffisait pas, il se
chargerait de te donner la culotte, ce qui te ferait le vtement
complet.

--Ce sont ses paroles?

--Je n'y change pas une syllabe.

--Tu as raison, dit Michele Pezza aprs un moment de silence, pendant
lequel il s'tait assur que son couteau tait bien dans sa poche, j'ai
besoin de distraction; allons jouer aux boules.

Et il sortit avec Gaetano.

Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide mais calme, qui au
reste tait plutt rgl par Gaetano que par Michele, la grande rue
conduisant  Fondi; puis ils appuyrent  gauche, c'est--dire du ct
de la mer, vers une double alle de platanes qui servait de promenade
aux gens raisonnables d'Itri, et de gymnase aux enfants et aux jeunes
gens. L, vingt groupes divers jouaient  vingt jeux diffrents, mais
particulirement  ce jeu qui consiste  se rapprocher le plus possible
d'une petite boule avec de grosses boules.

Michele et Gaetano tournrent autour de cinq ou six de ces groupes avant
de reconnatre celui o Peppino faisait sa partie; enfin ils aperurent
l'ouvrier charron au milieu du groupe le plus loign de la promenade;
Michele marcha directement  lui.

Peppino, qui, courb vers la terre, discutait sur un coup, en se
redressant, aperut Pezza.

--Tiens, dit-il en tressaillant malgr lui sous la gerbe d'clairs que
lanaient les yeux de son rival, c'est toi, Michele!

--Comme tu vois, Peppino; cela t'tonne?

--Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules.

--C'est vrai, je n'y joue pas.

--Que viens-tu faire ici, alors?

--Je viens chercher la culotte que tu m'as promise.

Peppino tenait dans sa main droite la petite boule qui sert de but aux
joueurs et qui tait de la grosseur d'un boulet de quatre; devinant dans
quelle intention hostile Michele venait  lui, il prit son lan et, de
toute la vigueur de son bras, lui lana le projectile.

Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des mouvements de Peppino, et
qui,  l'altration de sa physionomie, avait devin son intention, se
contenta d'incliner la tte. Le boulet de bois, lanc avec la force
d'une catapulte, passa en sifflant  deux doigts de sa tempe, et alla se
fendre en dix clats contre la muraille.

Pezza ramassa un caillou.

--Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te briser la tte avec
un caillou, et je ne ferais que te rendre ce que tu as voulu me faire;
mais, au lieu de te le mettre au milieu du front, comme fit David au
Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre au milieu de ton
chapeau.

Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de la tte de Peppino
en le traversant de part en part comme et fait une balle de fusil.

--Et, maintenant, continua Pezza fronant les sourcils et serrant les
dents, les braves ne se battent pas de loin avec du bois et des pierres.

Il tira son couteau de sa poche.

--Ils se battent de prs et le fer  la main.

Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient cette scne si
intressante pour eux, parce qu'elle tait dans les moeurs du pays, et
se prsentait rarement avec de tels symptmes d'hostilit:

--Regardez, vous autres, dit-il, et, tmoins que Peppino a t
l'agresseur, soyez en mme temps juges de ce qui va se passer.

Et il s'avana sur Peppino, dont il tait spar par une vingtaine de
pas et qui l'attendait le fer  la main.

--A combien de pouces de fer nous battons-nous? demanda Peppino[8].

[Note 8: Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie
mridionale, on convient  combien de pouces de fer on se battra; un
morceau de lige au travers duquel passe la lame, mesure en ce cas les
diffrentes longueurs.]

--A toute la lame, rpondit Pezza. De cette faon, il n'y aura pas moyen
de tricher.

--Au premier ou au second sang? demanda Peppino.

--A mort! rpondit Pezza.

Ces mots, comme des clairs sinistres, s'taient croiss au milieu d'un
silence spulcral.

Chaque combattant dpouilla sa veste et la roula autour du bras gauche,
pour s'en faire un bouclier; puis Peppino et Michele marchrent l'un
contre l'autre.

Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel se trouvrent
isols les deux adversaires; le mme silence continua, car on comprit
qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

Si jamais deux natures furent opposes, c'taient celles de ces deux
rivaux: l'une tait toute musculaire, l'autre tait toute nerveuse;
l'un devait combattre  la manire du taureau, l'autre,  la manire du
serpent.

Peppino attendit Michele, repli sur lui-mme, la tte dans les
paules, les deux bras en avant, le sang au visage et en injuriant son
adversaire.

Michele s'avana lentement, silencieusement, ple jusqu' la lividit;
ses yeux, bleu verdtre, semblaient avoir la fascination de ceux du boa.

On sentait dans le premier le courage brutal uni  la force musculaire;
on devinait dans le second une puissance de volont invincible et
suprme.

Michele tait visiblement le plus faible et probablement le moins
adroit; mais, chose trange, si les paris eussent t dans les moeurs
des spectateurs, les trois quarts eussent pari pour lui.

Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air, soit dans les plis
des vestes; les deux lames se croisaient comme des dards de vipres qui
jouent.

Tout  coup, la main droite de Peppino se couvrit de sang: du tranchant
de son couteau, Michele lui avait ouvert les quatre doigts.

Ce dernier fit un bond en arrire pour donner le temps  son adversaire
de changer son couteau de main, s'il ne pouvait plus se servir de sa
main droite.

En refusant toute grce pour lui, Michele avait interdit  son
adversaire d'en demander aucune.

Peppino prit son couteau entre ses dents, banda avec son mouchoir sa
main droite blesse, changea sa veste de bras et reprit son couteau de
la main gauche.

Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son adversaire un
avantage que celui-ci avait perdu, il changea donc son couteau de main
comme lui.

Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reu une seconde blessure au
bras gauche.

Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de rage; il commenait
 entrevoir le dessein de son ennemi: Pezza voulait le dsarmer, non le
tuer.

En effet, de sa main droite devenue libre et qui n'avait rien perdu de
sa force, Pezza saisit le poignet gauche de Peppino et l'enveloppa de
ses doigts longs, minces et nerveux, comme d'une tenaille  plusieurs
branches.

Peppino essaya de dgager son poignet de l'treinte qui paralysait son
arme dans sa main et laissait  son ennemi toute libert de lui plonger
dix fois, s'il l'et voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut
inutile, la liane triomphait du chne.

Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de son adversaire avait
ouvert une veine, et, par cette ouverture, le bless perdait  la fois
sa force et son sang; au bout de quelques secondes, ses doigts, nervs
par la pression, se dtendirent et laissrent tomber le couteau.

--Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation qu'il tait
enfin arriv au rsultat qu'il poursuivait.

Et il mit le pied sur le couteau.

Peppino, dsarm, comprit qu'il n'avait plus qu'une ressource: il
s'lana sur son adversaire et l'enveloppa de ses bras nerveux, mais
blesss et sanglants.

Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans lequel on et pu croire
qu'il allait tre touff comme Ante, Pezza, pour indiquer que son
intention n'tait pas de profiter de la situation, mit son couteau entre
ses dents et saisit  son tour son adversaire  bras-le-corps.

Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts, tout ce que
l'adresse peut suggrer de ruses fut employ par les deux lutteurs;
seulement, au grand tonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce
genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons, except Pezza
avec lequel il n'avait jamais lutt, Peppino paraissait tre destin,
comme dans le combat prcdent,  avoir le dessous.

Tout  coup, les deux lutteurs, comme deux chnes frapps de la foudre,
perdirent pied et roulrent sur le sol. Pezza avait runi toutes ses
forces, que rien n'avait diminues, et, d'une secousse terrible 
laquelle Peppino tait loin de s'attendre de la part d'un si chtif
ennemi, il avait dracin son adversaire et tait tomb sur lui.

Avant que les spectateurs fussent revenus de leur tonnement, Peppino
tait couch sur le dos, et Pezza lui tenait le couteau sur la gorge et
le genou sur la poitrine.

Les dents de Pezza grincrent de joie.

--Messieurs, dit-il, tout s'est-il pass loyalement et de franc jeu?

--Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs  l'unanimit.

--La vie de Peppino est-elle bien  moi?

--Elle est  toi.

--Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en faisant sentir au vaincu la
pointe de son couteau.

--Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutt rla Peppino d'une voix
trangle.

--M'aurais-tu tu, si tu m'eusses tenu comme je te tiens?

--Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir.

--Donc, tu conviens que ta vie est  moi?

--J'en conviens.

--Bien  moi?

--Oui.

Pezza se pencha  son oreille, et,  voix basse:

--Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutt je te la prte;
seulement, le jour o tu pouseras Francesca, je te la reprendrai, tu
entends?

--Ah! misrable! s'cria Peppino, tu es le dmon en personne! et ce
n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler, c'est fra Diavolo!

--Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais souviens-toi que ta vie
m'appartient et que, le cas que tu sais chant, je ne te demanderai pas
la permission de te la reprendre.

Et il se releva, essuya le sang de son couteau  la manche de sa
chemise, et, le remettant tranquillement dans sa poche:

--Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino, et personne ne
t'empche plus de reprendre ta partie de boules.

Et il s'loigna lentement, saluant de la tte et de la main ses jeunes
compagnons, qu'il laissait abasourdis et se demandant ce qu'il avait
pu dire  Peppino qui maintint celui-ci immobile et  demi soulev de
terre, dans l'attitude du gladiateur bless.




                                 XXXIV

                            LOQUE ET CHIFFE


On comprend que, malgr la menace de Pezza, Peppino n'en persista pas
moins dans ses projets de mariage avec Francesca; personne n'avait
entendu ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le voyant
renoncer  la main de Francesca, dont on savait Michele Pezza amoureux,
tout le monde l'et devin.

La noce devait avoir lieu entre la moisson et les vendanges, et
l'vnement que nous venons de raconter s'tait pass vers la fin du
mois de mai.

Juin, juillet et aot s'coulrent sans que rien rvlt les intentions
tragiques annonces par Pezza  son rival.

Le 7 septembre, qui tait un dimanche, le cur annona au prne, pour le
23 septembre, le mariage de Francesca et de Peppino.

Les deux fiancs taient  la messe, et Pezza  quelques pas d'eux.
Peppino regarda Pezza au moment o le prtre fit cette annonce, 
laquelle Pezza ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'et
point entendue; seulement, au sortir de l'glise, Pezza s'approcha de
Peppino, et, assez bas pour qu'elles parvinssent  celui-l seul auquel
elles taient adresses, il lui dit ces paroles:

--C'est bien! tu as encore dix-huit jours  vivre.

Peppino tressaillit de telle faon, que Francesca, qui tait  son bras,
se retourna avec inquitude: elle vit Michele Pezza, qui la salua en
s'loignant.

Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino, avait donn  celui-ci
deux coups de couteau, Pezza continuait de saluer Francesca, mais
Francesca ne le saluait plus.

Le dimanche suivant, la publication des bancs qui, comme on sait, se
renouvelle trois fois, fut rpte par le prtre. Au mme endroit que le
dimanche prcdent, Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de la mme
voix menaante et calme tout ensemble, il lui dit:

--Tu as encore dix jours  vivre.

Le dimanche suivant, mme publication, mme menace; seulement,
comme huit jours s'taient couls, ce n'taient plus que deux jours
d'existence qui taient accords par Pezza  Peppino.

Ce 23 septembre tant craint et tant dsir tout  la fois arriva:
c'tait un mercredi. Aprs une nuit d'orage, le jour, comme nous l'avons
dit dans un de nos prcdents chapitres, s'tait lev magnifique, et, le
mariage devant avoir lieu  onze heures du matin, les convis, amis de
don Antonio, amis et amies de Peppino et de Francesca, s'taient runis
 la maison de la fiance, o la noce devait se faire et dont l'hte
principal avait clos sa boutique pour transporter le repas sur la
terrasse et la fte dans la cour et le jardin.

Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de soleil, teints
d'ombre, retentissaient de cris joyeux. Nous avons essay de les peindre
en montrant les vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens
dansant au son des tambours et de la guitare, les musiciens groups,
l'un assis, les autres debout sur les marches de la terrasse, le tout
domin par ce spectateur immobile et sombre accoud sur le mur mitoyen,
tandis que le paysan, couch sur sa charrette charge de paille,
prolonge dans des improvisations sans fin, ce chant lent et criard,
particulier aux contadini des provinces napolitaines, et que poules,
grives, merles et moineaux francs pillent gaiement les treilles courant
de peuplier en peuplier, dans l'enclos qui, sous le nom de jardin,
s'tend de la cour au pied de la montagne.

Et, maintenant que nous avons lev le rideau sur le pass, nos lecteurs
comprennent pourquoi don Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent
de temps en temps avec inquitude ce jeune homme qu'ils n'ont point
le droit de chasser du mur mitoyen sur lequel il est accoud, et de la
douceur du temprament duquel leur rpond, sans pouvoir les rassurer
tout  fait, le compre Giansimone, qui, depuis le jour mmorable o il
a eu maille  partir avec lui, ne lui ayant jamais reparl de quitter la
maison, n'a jamais eu qu' se louer de son caractre.

Onze heures et demie sonnrent, juste au moment o l'une des tarentelles
les plus animes venait de finir.

Le dernier vagissement du timbre tait  peine teint, qu'un bruit bien
connu de don Antonio lui succda: c'tait celui des grelots des chevaux
de poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et les cris de deux
postillons appelant don Antonio d'une voix de basse qui et fait honneur
 un _gran'cartello_ du thtre Saint-Charles.

A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable socit
comprirent que, selon son habitude, le chemin de Castellone  Itri avait
fait des siennes et qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait
parfois avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les voyageurs
rompant, la plupart du temps, les voitures leurs roues ou leurs essieux,
et les voyageurs leurs bras ou leurs jambes du mme coup.

Mais celui qui venait et pour lequel on rclamait les bons soins de don
Antonio, par bonheur ne s'tait rien rompu, et il rclamait le charron
pour sa voiture sans avoir besoin de chirurgien pour lui.

Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit quand,  ces mots
d'un des postillons: Venez vite, don Antonio, c'est pour un voyageur
trs-press, Antonio ayant rpondu: Tant pis pour lui s'il est press,
on ne travaille pas aujourd'hui, on vit,  l'extrmit de l'alle
donnant sur la cour, apparatre ce voyageur en personne, qui demanda:

--Et pourquoi, s'il vous plat, citoyen Antonio, ne travaille-t-on pas
aujourd'hui?

Le digne charron, mal dispos  cause du moment o on le demandait, plus
mal dispos encore par ce titre de citoyen, dont la substitution  son
titre de noblesse lui paraissait blessante, allait rpondre par quelque
brutalit, comme c'tait sa noble habitude, lorsqu'en jetant les yeux
sur le voyageur, il reconnut que c'tait un trop grand personnage pour
le traiter avec son sans faon ordinaire.

Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio au milieu de sa
fte de famille n'tait autre que notre ambassadeur, parti de Naples,
vers le milieu de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux
postillons, tant il tait press de sortir du royaume des Deux-Siciles,
de ralentir leur course  la descente de Castellone, avait bris une des
roues de derrire de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux
qui coupent la grande route et vont se jeter dans le petit fleuve sans
nom qui la ctoie.

Il rsultait de cet accident qu'il avait t forc, si press qu'il
ft d'arriver  la frontire romaine, de faire la dernire demi-lieue
 pied; ce qui donnait un nouveau mrite au calme avec lequel il
avait demand: Et pourquoi, s'il vous plat, citoyen, Antonio, ne
travaille-t-on pas aujourd'hui?

--Excusez-moi, mon gnral, rpondit, en faisant un pas vers le
voyageur, don Antonio, qui,  son costume guerrier, prenait le citoyen
Garat pour un militaire, et qui pensait que, pour courir la poste 
quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire ft gnral, je ne
savais pas avoir l'honneur de parler  un haut personnage comme parat
tre Votre Excellence; car alors j'eusse rpondu, non pas: On ne
travaille point aujourd'hui, mais: On ne travaille que dans une
heure.

--Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? demanda le voyageur
de son ton le plus conciliant et qui annonait que, s'il ne s'agissait
que d'un sacrifice d'argent, il tait prt  le faire.

--Parce que voil la cloche qui sonne, Votre Excellence, et que, ft-ce
pour raccommoder la voiture de Sa Majest le roi Ferdinand, que Dieu
garde, je ne ferai pas attendre M. le cur.

--En effet, dit le voyageur en regardant autour de lui, je crois que je
suis tomb dans une noce.

--Justement, Votre Excellence.

--Et, demanda le voyageur sur le ton d'une bienveillante interrogation,
cette belle fille qui se marie?

--C'est ma fille.

--Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour de ses beaux yeux,
j'attendrai.

--Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur de venir  l'glise avec
nous, peut-tre cela lui fera-t-il paratre le temps moins long; M. le
cur dbitera un trs-beau sermon.

--Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.

--Eh bien, restez; et,  notre retour, vous boirez un verre de vin de
ces vignes-l  la sant de la marie; cela lui portera bonheur, et nous
n'en travaillerons que mieux aprs.

--C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il durer, votre
crmonie?

--Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au plus. Allons, les enfants,
 l'glise!

Chacun s'empressa d'excuter l'ordre donn par don Antonio, qui s'tait
constitu pour toute la journe matre des crmonies, except Peppino,
qui resta en arrire et qui bientt se trouva seul avec Michele Pezza.

--Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avanant vers lui la main ouverte et le
sourire sur les lvres, bien que ce sourire ft peut-tre un peu forc,
il s'agit aujourd'hui d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une
paix sincre.

--Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit de te prparer 
paratre devant Dieu, voil tout.

Puis, se dressant debout sur le mur:

--Fianc de Francesca, lui dit-il solennellement, tu as encore une heure
 vivre!

Et, s'lanant dans le jardin de Giansimone, il disparut derrire le
mur.

Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il tait seul, il fit le
signe de la croix, en disant:

--Seigneur! Seigneur! je remets mon me entre vos mains.

Puis il alla rejoindre sa fiance et son beau-pre, qui taient dj sur
le chemin de l'glise.

--Comme tu es ple! lui dit Francesca.

--Puisses-tu, dans une heure, lui rpondit-il, ne pas tre plus ple
encore que je ne le suis maintenant!

L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction pendant son
heure d'attente, le plaisir de regarder passer les habitants d'Itri
allant  leurs plaisirs ou  leurs affaires, suivit des yeux le cortge
jusqu' ce qu'il l'et vu disparatre  l'angle de la rue qui conduisait
 l'glise.

En reportant son regard du ct oppos avec ce vague de l'homme qui
attend et qui s'ennuie d'attendre, il crut,  son grand tonnement,
apercevoir des uniformes franais  l'extrmit de la rue de Fondi,
c'est--dire faisant route oppose  celle qu'il venait de faire, et
allant, par consquent, de Rome  Naples.

Ces uniformes taient ports par un brigadier et quatre dragons qui
escortaient une voiture de voyage dont la marche, quoique en poste,
tait rgle, non pas sur celle des chevaux qui la tranaient, mais sur
celle des chevaux qui l'escortaient.

Au reste, la curiosit du citoyen Garat allait tre promptement
satisfaite: la voiture et son escorte venaient  lui et ne pouvaient
chapper  son investigation, soit que la voiture se contentt de
changer de chevaux  la poste, soit que les voyageurs qu'elle renfermait
fissent une halte  l'htel, puisque la poste tait la premire maison 
sa droite, et l'htel la maison en face de lui.

Mais il n'eut pas mme besoin d'attendre cette halte; en l'apercevant,
en reconnaissant l'uniforme d'un haut fonctionnaire de la Rpublique,
le brigadier mit son cheval au galop, prcda la voiture de cent ou cent
cinquante pas, et s'arrta devant l'ambassadeur en portant la main  son
casque et en attendant d'tre interrog.

--Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilit ordinaire, je suis
le citoyen Garat, ambassadeur de la Rpublique  Naples, ce qui me donne
le droit de vous demander quelles sont les personnes renfermes dans
cette voiture de voyage que vous escortez.

--Deux vieilles ci-devant en assez mauvais tat, mon ambassadeur,
rpondit le brigadier, et un ci-devant qui, lorsqu'il leur parle, les
appelle princesses.

--Les connaissez-vous par leurs noms?

--L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame Adlade.

--Ah! ah! fit l'ambassadeur.

--Oui, continua le brigadier, il parat qu'elles taient tantes du feu
tyran que l'on a guillotin; au moment de la Rvolution, elles se sont
sauves en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues  Rome;  Rome,
elles ont eu peur quand la Rpublique est venue, comme si la Rpublique
faisait la guerre  ces vieux bonnets de nuit-l! De Rome, elles eussent
bien voulu se sauver comme elles s'taient sauves de Paris et de
Vienne; mais il parat qu'il y avait une troisime soeur, la plus
vieille, une dcrpite que l'on appelait madame Sophie: elle est tombe
malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, ce qui tait bien de leur
part. Au bout du compte, elles ont donc demand un permis de sjour
au gnral Berthier... Mais je vous embte avec tout mon bavardage,
n'est-ce pas?

--Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intresse
beaucoup.

--Soit! Alors, vous n'tes pas difficile  intresser, mon ambassadeur.
Je disais donc qu'une semaine aprs l'arrive du gnral Championnet,
qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade,
la malade tant morte et enterre, les deux autres soeurs ont demand 
quitter Rome et  se rendre  Naples, o elles ont des parents dans
une bonne position,  ce qu'il parat; mais elles avaient peur d'tre
arrtes comme suspectes le long de la route; alors, le gnral
Championnet m'a dit: Brigadier Martin, tu es un homme d'ducation,
tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas
accompagner jusqu'au del des frontires ces deux vieilles cratures,
qui sont des filles de France, aprs tout. Ainsi, brigadier Martin,
toute sorte d'gards, tu entends; ne leur parle qu' la troisime
personne et la main au casque, comme  des suprieurs.--Mais, citoyen
gnral, lui ai-je rpondu, si elles ne sont que deux, comment
pourrai-je parler  la troisime personne? Le gnral s'est mis  rire
de la btise qu'il venait de dire, et il m'a rpondu: Brigadier Martin,
tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami;
seulement, la troisime est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on
l'appelle le comte de Chtillon.--Citoyen gnral, lui ai-je rpondu,
je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?--Il n'y eu a plus en France,
c'est vrai, a-t-il rpliqu  son tour; mais,  l'tranger et en Italie,
il y en a encore quelques-uns par-ci par-l.--Et moi, gnral, dois-je
l'appeler comte ou citoyen, le Chtillon?--Appelle-le comme tu voudras;
mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes
qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu
l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas  consquence et ne fait
de tort  personne, tu peux lui dire _monsieur le comte_ gros comme le
bras. Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru
faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: Voil un garon
bien lev, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami? J'avais
envie de leur rpondre qu'en tout cas j'tais mieux lev qu'elles,
puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient;
mais je me suis content de leur rpondre: C'est bon, c'est bon, je
m'appelle Martin. De sorte que, tout le long de la route, quand elles
ont eu quelque chose  demander, c'est  moi qu'elles se sont adresses:
Martin par-ci, Martin par-l; mais vous comprenez bien, citoyen
ambassadeur, que cela ne tire point  consquence, puisque la plus jeune
des deux a soixante-neuf ans.

--Et jusqu'o Championnet vous a-t-il ordonn de les conduire?

--Jusqu'au del de la frontire, et mme plus loin si elles le
dsiraient.

--C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque
tu as franchi la frontire et que tu es mme venu deux postes au del;
d'ailleurs, il y aurait danger  aller plus loin.

--Pour moi ou pour elles?

--Pour toi.

--Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, a ne fait
rien. Le brigadier Martin connat le danger, il a t plus d'une fois
son camarade de lit.

--Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves rsultats;
tu vas donc signifier  tes deux princesses que ton service prs d'elles
est fini.

--Elles vont jeter les hauts cris, je vous en prviens, citoyen
ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans
leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperues que je n'tais plus
auprs d'elles, et les voil qui me cherchent avec des yeux tout
effars.

En effet, pendant cette conversation ou pendant ce rcit,--car le peu de
paroles qu'avait prononces le citoyen Garat n'avaient t places
dans le discours du brigadier Martin que comme des points
d'interrogation,--la voiture des vieilles princesses s'tait arrte
devant l'htel _del Riposo d'Orazio_, et, les pauvres filles voyant
leur protecteur engag dans une conversation des plus animes avec un
personnage revtu du costume des hauts fonctionnaires rpublicains,
elles avaient eu peur que quelque complot ne se tramt  l'endroit
de leur sret ou que contre-ordre ne ft donn  leur voyage; voil
pourquoi, avec un air d'anxit qui flattait infiniment l'amour-propre
du brigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chef
d'escorte Martin.

Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis que celui-ci, pour
s'pargner un colloque embarrassant, rentrait dans l'alle du charron
et allait s'asseoir sur la terrasse dserte, Martin se rendait  la
portire du carrosse, et, la main au casque, comme l'y avait invit
Championnet, transmettait aux royales voyageuses l'invitation, qu'il
venait de recevoir d'un suprieur, de retourner  Rome.

Comme l'avait fort judicieusement pens le brigadier Martin, cette
notification jeta un grand trouble dans l'esprit des vieilles filles;
elles se consultrent, elles consultrent leur chevalier d'honneur,
et le rsultat de cette double consultation fut que celui-ci irait
s'informer, prs de l'inconnu  l'habit bleu et au panache tricolore,
des motifs qui pouvaient empcher le brigadier Martin et ses quatre
hommes d'aller plus loin.

Le comte de Chtillon descendit de voiture, suivit le chemin qu'il avait
vu prendre au fonctionnaire rpublicain, et, en arrivant  l'autre bout
de l'alle, le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant
des yeux machinalement, et sans le voir peut-tre, un jeune homme qui,
au moment o il tait entr, sautait du mur mitoyen dans le jardin du
charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusil sur
l'paule.

C'tait chose si simple dans ce pays d'indpendance, o tout homme
marche arm et o les cltures ne semblent tre faites que pour exercer
l'agilit des passants, que l'ambassadeur ne parut prter qu'une
mdiocre attention  ce fait, attention d'ailleurs dont il fut aussitt
distrait par l'apparition du comte de Chtillon.

Le comte s'avana vers lui; le citoyen Garat se leva.

Garat, fils d'un mdecin d'Ustaritz, avait reu une ducation
distingue, tait lettr, ayant vcu dans l'intimit des philosophes et
des encyclopdistes, et ayant, par ses diffrents loges de Suger, de M.
de Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix acadmiques.

C'tait un homme du monde, avant tout lgant parleur et ne se servant
du vocabulaire jacobin que dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne
pouvait faire autrement.

En voyant le comte de Chtillon venir  lui, il se leva et fit la moiti
du chemin.

Les deux hommes se salurent avec une courtoisie qui sentait bien plus
son Louis XV que son Directoire.

--Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le comte de Chtillon en
souriant.

--Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; cela me sera toujours un
honneur de rpondre aux questions que vous venez probablement me faire
de la part de Leurs Altesses royales.

--A la bonne heure! dit le comte; au milieu de ces pays sauvages, je
suis heureux de rencontrer un homme civilis. Je venais donc, au nom de
Leurs Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver ce
titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, non point  titre de
reproche, mais comme renseignement essentiel  leur tranquillit, quelle
est la volont ou l'obstacle qui s'oppose  ce qu'elles conservent
jusqu' Naples l'escorte que le gnral Championnet a eu l'obligeance de
leur donner.

Garat sourit.

--Je comprends trs-bien la diffrence qu'il y a entre le mot _obstacle_
et le mot _volont_, monsieur le comte, et je vais vous rpondre de
manire  vous prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volont
en mme temps, cette volont est plutt bienveillante que mauvaise.

--Commenons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant le comte.

--L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, il y a dclaration
de guerre entre le royaume des Deux-Siciles et la rpublique franaise;
il en rsulte qu'une escorte compose de cinq ennemis serait plutt,
vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu'une
protection. Quant  la volont, qui est la mienne, et que vous voyez
maintenant ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de ne point
exposer les illustres voyageuses  subir des insultes et leur escorte 
tre assassine. A demande catgorique, ai-je rpondu catgoriquement,
monsieur le comte?

--Si catgoriquement, monsieur, que je serais heureux que vous
consentissiez  rpter  Leurs Altesses royales, ce que vous venez de
me faire l'honneur de me dire.

--Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, mais un sentiment de
dlicatesse que vous apprcieriez, j'en suis sr, s'il vous tait
connu, me prive,  mon grand regret, de l'honneur de leur prsenter mes
hommages.

--Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment secret?

--Aucun, monsieur; je crains seulement que ma prsence ne leur soit
dsagrable.

--Impossible.

--Je sais  qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; vous tes le comte
de Chtillon, chevalier d'honneur de Leurs Altesses royales, et c'est un
avantage que j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.

--Vous tes, je puis le certifier, monsieur, un homme du monde et de
parfaite courtoisie.

--Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai t choisi par la Convention
pour avoir le fatal honneur de lire au roi Louis XVI sa sentence de
mort.

Le comte de Chtillon fit un bond en arrire, comme s'il se ft trouv
tout  coup en face d'un serpent.

--Mais, alors, vous tes le conventionnel Garat? s'cria-t-il.

--Lui-mme, monsieur le comte; vous voyez, si mon nom fait cet effet
sur vous qui n'tiez point parent, que je sache, du roi Louis XVI, quel
effet il produirait sur ces pauvres princesses, qui taient ses tantes.
Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin sourire, qu'elles
n'aimaient gure leur neveu de son vivant; mais, aujourd'hui, je sais
qu'elles l'adorent; la mort est comme la nuit: elle porte conseil.

M. le comte de Chtillon salua et alla reporter le rsultat de la
conversation qu'il venait d'avoir  mesdames Victoire et Adlade.




                                  XXXV

                              FRA DIAVOLO


Les deux vieilles princesses qu'avait t charg de protger le
brigadier Martin, et prs desquelles retournait le comte de Chtillon,
tout effar d'avoir vu en face, non-seulement un rgicide, mais encore
celui-l mme qui avait lu  Louis XVI son arrt de mort, les deux
vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout  fait de
nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu
familiariss avec nos oeuvres; ils les ont vues apparatre, plus jeunes
de trente ans, dans notre livre de _Joseph Balsamo_, non-seulement sous
les noms par lesquels nous venons de les dsigner, mais encore sous
le sobriquet moins potique de _Loque_ et de _Chiffe_, que dans sa
familiarit paternelle, leur donnait le roi Louis XV.

Nous avons vu que la troisime, la princesse Sophie, que son royal
gniteur, pour ne point dpareiller la trilogie de ses filles, avait
baptise du nom harmonieux de _Graille_, tait morte  Rome, et, par sa
maladie, avait retard le dpart de ses deux soeurs, et que, de cette
faon, le hasard avait fait que leur passage  Itry avait concid avec
celui de l'ambassadeur franais dans la mme ville.

La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respect madame
Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, t de moeurs
irrprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime
expiatoire, les mauvaises langues s'taient rabattues sur madame
Adlade; celle-ci, en effet, passait pour avoir t l'hrone d'une
aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le hros tait son
propre pre. Quoique Louis XV ne ft point un patriarche et que je
doute, si Dieu et brl la moderne Sodome, qu'il l'et fait prvenir
comme Loth par un de ses anges d'abandonner  temps la ville maudite,
cette aventure, non point dans ses dtails, mais dans le fond, passait
pour avoir eu son antcdent dans la famille du Chananen Loth, qui, on
s'en souvient, devint, par un oubli dplorable des liens de famille, le
pre de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame
Adlade avait t de moiti moins fcond, et il en tait rsult
seulement un enfant du sexe masculin, n  Colorno, dans le grand-duch
de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des
cavaliers les plus lgants, mais en mme temps un des cerveaux les plus
vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Stal, qui,  la retraite
de son pre, M. de Necker, avait perdu la prsidence du conseil, mais
qui avait gard une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791,
ministre de la guerre, et, se trompant, sinon  la valeur morale et
intellectuelle de ce beau cavalier, avait tent de lui introduire un peu
de son gnie dans la tte et un peu de son coeur dans la poitrine;
elle choua; il et fallu un gant pour dominer la situation, et M.
de Narbonne tait un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la
situation l'crasa.

Dcrt d'accusation le 10 aot, il passa le dtroit et alla rejoindre
 Londres les princes migrs, mais sans jamais tirer l'pe contre la
France. Fils impuissant  la sauver, il eut le mrite du moins de ne
point chercher  la perdre.

Lorsque les trois vieilles princesses dcidrent de quitter Versailles,
ce fut M. de Narbonne qui fut charg de tous les prparatifs de leur
fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours
de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononc  ce sujet et eut pour
texte: _De la libert d'migration_.

Nous avons vu, dans le rcit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses
avaient successivement habit Vienne et Rome, et comment, reculant
devant la Rpublique, qui, aprs avoir envahi le nord, envahissait le
midi de l'Italie, elles avaient dcid d'aller trouver les parents _en
bonne position_ qu'elles avaient dans le royaume de Naples.

Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder 
se trouver en mauvaise position, taient le roi Ferdinand et la reine
Caroline.

Comme l'avait prsum le brigadier Martin, la nouvelle que le comte
de Chtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'ide
de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier
d'honneur, qui cependant, pour mnager les nerfs des deux pauvres
filles, leur avait cach le voisinage du terrible conventionnel,
n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles taient au plus
violent de leur dsespoir, lorsqu'un domestique de l'htel frappa
respectueusement  la porte et avertit M. le comte de Chtillon qu'un
jeune homme, arriv depuis la veille, demandait la faveur de lui dire
quelques mots.

Le comte de Chtillon sortit et rentra presque aussitt, annonant 
Mesdames que le jeune homme en question tait un soldat de l'arme de
Cond, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adresse 
Leurs Altesses royales, mais plus particulirement  madame Adlade.

Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord
le titre de soldat de l'arme de Cond, ensuite la recommandation de M.
le comte de Narbonne.

On fit entrer le porteur de la lettre.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, blond de barbe
et de cheveux, agrable de visage, frais et rose comme une femme;
il tait proprement vtu sans tre vtu lgamment; sa manire de se
prsenter, quoique n'tant pas exempte d'une certaine roideur contracte
sous l'uniforme, annonait une bonne naissance et une certaine habitude
du monde.

Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de
Chtillon lui dsigna de la main madame Adlade; il fit trois pas
dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre  la vieille
princesse.

--Lisez, Chtillon, lisez, dit madame Adlade; je ne sais pas ce que
j'ai fait de mes lunettes.

Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se
relever.

M. de Chtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses:

--Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le
comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement  Vos Altesses
M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses
compagnons dans l'arme de Cond, et qui lui est recommand  lui-mme
par M. le chevalier de Verngues; il ajoute, en mettant ses fidles
hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais 
se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme.

Madame Victoire laissa la parole  sa soeur et se contenta d'approuver
de la tte.

--Ainsi, monsieur, dit madame Adlade, vous tes noble?

--Madame, rpondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous
la prtention d'tre nobles; mais, comme je veux commencer  me faire
connatre  Votre Altesse royale par ma sincrit, je lui rpondrai que
je suis tout simplement d'une ancienne famille de _caporali_; un de
nos anctres a, sous ce titre de _caporale_, command un district de la
Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre
les Gnois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de
noblesse, dans le sens o l'entend Votre Altesse royale; les cinq
autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna,
n'ont aucun droit au livre d'or.

--Mais savez-vous, monsieur de Chtillon, dit madame Victoire, que ce
jeune homme s'exprime fort bien?

--Cela ne m'tonne point, dit madame Adlade; vous devez bien
comprendre, ma chre, que M. de Narbonne ne nous et point recommand
des espces.

Puis, se tournant vers de Cesare:

--Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les
armes de M. le prince de Cond?

--Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe,
M. Colonna et M. Guidone, nous tions avec Son Altesse royale 
Weissembourg,  Haguenau,  Bentheim, o M. de Bocchechiampe et moi
fmes blesss. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince
fut forc de licencier son arme, et nous nous trouvmes en Angleterre,
sans fortune et sans position; ce fut l que M. le chevalier de
Verngues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma  M.
le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas dshonneur  la cause
que nous avions embrasse. Ne sachant que devenir, nous demandmes  M.
le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, o, nous dit-il,
le roi se prparait  la guerre, et o, grce  nos tats de services,
nous ne pouvions pas manquer d'tre employs. Nous ne connaissions, par
malheur, personne  Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficult
en nous disant que, sinon  Naples, du moins  Rome, nous rencontrerions
Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner
la lettre que je viens de remettre  M. le comte de Chtillon.

--Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que
nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis
cette lettre plus tt?

--Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre 
Vos Altesses royales  Rome; mais, d'abord, vous tiez au lit de mort de
madame la princesse Sophie, et, tout  votre douleur, vous n'eussiez pas
eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'tions pas sans tre
observs par la police rpublicaine; nous avons craint de compromettre
Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons
mnages et nous avons vcu dessus en attendant un moment plus favorable
de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu
la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que
vous vous tes dcides  partir pour Naples; nous nous sommes tenus au
courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre
dpart, nous sommes venus vous attendre ici, o nous sommes arrivs
hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le
carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au
contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre ft donn 
votre escorte de retourner  Rome. Nous venons offrir  Vos Altessses
royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur
service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la prfrence.

Le jeune homme pronona ces dernires paroles avec beaucoup de dignit,
et le salut dont il les accompagna tait si plein de courtoisie, que la
vieille princesse, se retournant vers M. de Chtillon, lui dit:

--Avouez, Chtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer
avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'tait cependant que
caporal.

--Pardon, Votre Altesse, rpliqua de Cesare en souriant de la mprise,
c'est un de mes anctres, madame, qui tait _caporale_, c'est--dire
commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'tre, ainsi que M.
de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'arme de monseigneur le
prince de Cond.

--Esprons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte,
votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins
dans une voie oppose.

Puis, se retournant vers le comte:

--Eh bien, Chtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange 
merveille; au moment o notre escorte nous manque, la Providence, comme
l'a trs-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit dj que
vous vous appeliez, mon bon ami?

--De Cesare, Votre Altesse.

--La Providence, comme l'a trs-bien dit M. de Cesare, nous en envoie
une autre; mon avis,  moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma
soeur?

--Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir dlivres de
ces jacobins de Franais, dont les plumets tricolores me donnaient des
attaques de nerfs.

--Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage
de s'adresser toujours  moi pour demander les ordres de Mon Altesse
royale; et dire que j'tais oblige de lui faire les blanches dents et
de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou.

Puis, se retournant vers Cesare:

--Monsieur, dit-elle, vous pouvez me prsenter vos compagnons; j'ai
hte, en vrit, de faire leur connaissance.

--Peut-tre vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent
le dpart du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de
Chtillon.

--Et pourquoi cela, comte?

--Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses
royales en venant prendre cong d'elles.

--En venant prendre cong de nous?... Pour mon compte, j'espre bien que
le drle n'aura pas l'impudence de se reprsenter devant moi. Prenez
dix louis, Chtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses
hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient
rendu un service sans en tre pays.

--Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le
brigadier accepte.

--Qu'il accepte quoi?

--Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.

--Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra
bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc
que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous
donnerait une srnade?

--Ce serait le devoir de la population, madame, rpondit en souriant le
jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de possder dans ses
murs; mais elle l'ignore,  ce que je suppose du moins, et cette musique
est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'glise; la fille
du charron qui demeure en face de cet htel se marie, et, comme il y a
un rival, on prsume que la journe ne se passera point sans tragdie;
nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous
mettre au courant des nouvelles de la localit.

--Bien, bien, dit madame Adlade, nous n'avons rien  faire avec
ces gens-l. Prsentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare,
prsentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est
acquise. Et vous, Chtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier
Martin, et, s'il demande  nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi
sommes indisposes.

Le comte de Chtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour excuter
les ordres qu'ils venaient de recevoir.

De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'tait tout simple:
les jeunes gens, dans leur empressement  savoir ce que dcideraient
Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.

Ils n'eurent donc qu' passer par la porte que venait de leur ouvrir
leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant 
la dvotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle
n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur
les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point
de mme de madame Adlade: elle passa une vritable revue.

De Cesare lui prsenta ses compagnons: tous taient Corses; nous savons
dj le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco
Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se
nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga.

Nous demandons pardon  nos lecteurs de tous ces dtails; mais,
l'inexorable histoire nous forant d'introduire un grand nombre de
personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre rcit, nous
appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acqurir une
certaine importance.

Nous le rptons, c'est une immense pope que celle que nous crivons,
et,  l'exemple d'Homre, le roi des potes piques, nous sommes forc
de faire le dnombrement de nos soldats.

Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de
l'_Iliade_, il nomma les uns aprs les autres ses six compagnons 
madame Adlade; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse
de Bocchechiampe l'avait frappe, et ce fut particulirement  lui
qu'elle s'adressa.

--M. de Cesare m'a annonc que vous tiez gentilhomme, lui dit-elle.

--Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout
au plus.

--Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur?

--Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir  une caste trop
jalouse de ses droits, justement par cela mme qu'ils sont mconnus
aujourd'hui, pour que j'empite sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je
pourrais faire mes preuves de deux cents ans et tre chevalier de Malte,
s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais trs-embarrass de
faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.

--Vous monterez cependant dans le ntre, monsieur, dit la vieille
princesse en se redressant.

--C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune
homme en s'inclinant, que je me vanterai d'tre gentilhomme.

--Tu entends, ma soeur, tu entends, s'cria madame Adlade; mais c'est
fort joli, ce qu'il dit l. Enfin, nous voil donc avec des gens de
notre bord!

Et la vieille princesse respira plus librement.

En ce moment, M. de Chtillon rentra.

--Eh bien, Chtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame
Adlade.

--Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait
faire cette offre par un autre que moi, il aurait coup les oreilles 
cet autre.

--Et  vous?

--A moi, il a bien voulu me faire grce; il a mme accept ce que je lui
ai offert.

--Et que lui avez-vous offert?

--Une poigne de main.

--Une poigne de main, Chtillon! vous avez offert une poigne de main
 un jacobin! Pourquoi n'tes-vous pas rentr avec un bonnet rouge,
pendant que vous y tiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix
louis, un comte de Chtillon qui donne une poigne de main  un jacobin!
En vrit, je ne comprends plus rien  la socit telle qu'ils l'ont
faite.

--Ou plutt telle qu'ils l'ont dfaite, dit madame Victoire en lisant
ses heures.

--Dfaite, vous avez bien raison, ma soeur, dfaite, c'est le mot;
seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je
doute. En attendant, Chtillon, donnez vos ordres; nous partons  quatre
heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous
hasarder  voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dnerez avec
nous.

Et, avec un geste qui avait conserv plus de commandement que de
dignit, la vieille princesse congdia ses sept dfenseurs sans avoir
le moins du monde remarqu ce qu'il y avait de blessant dans le choix
qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux,  l'exclusion des autres,
pour dner  sa table et  celle de sa soeur.

Bocchechiampe demanda pardon par un signe  ses compagnons de la faveur
qui lui tait faite; ils lui rpondirent par une poigne de main.

Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue tait
celle qui prcdait le cortge nuptial de Francesca et de Peppino; le
cortge tait nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare,
on s'attendait gnralement  quelque catastrophe suscite par Michele
Pezza; aussi,  leur entre sur la terrasse, les regards des deux poux
se portrent-ils tout d'abord sur le mur  demi croul o, depuis le
matin, s'tait tenu celui qui causait leur inquitude.

Le mur tait solitaire.

Au reste, aucun objet ne revtait cette teinte sombre qui, aux yeux
du prtendu roi de la cration, semble toujours devoir annoncer
sa disparition de ce monde. Il tait midi; le soleil dans toute sa
splendeur, tamisait ses rayons  travers la treille qui formait un dais
de verdure au-dessus de la tte des convives; les merles sifflaient,
les grives chantaient, les moineaux francs ppiaient, et les carafes,
pleines de vin, refltaient, au milieu de leurs rubis liquides, une
paillette d'or.

Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il
voyait la vie partout.

Il est si bon de vivre quand on vient d'pouser la femme que l'on aime,
et que l'on est enfin arriv au jour attendu depuis deux ans!

Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernire menace, dont il tait
ple encore.

Quant  don Antonio, moins proccup que Peppino, il avait retrouv, 
la porte, la voiture brise, et, sur la terrasse, le propritaire de la
voiture.

Il alla  lui en se grattant l'oreille.

Le travail faisait tache dans un pareil jour.

--Ainsi, demanda-t-il  l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre
purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence
tient absolument  continuer sa route aujourd'hui?

--Absolument, rpondit le citoyen Garat. Je suis attendu  Rome pour
affaire de la plus haute importance, et j'ai dj perdu,  l'accident
qui m'est arriv aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre
heures.

--Allons, allons, un honnte homme n'a que sa parole; j'ai dit que,
quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de
vin  l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et
travaillons.

On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna 
l'tranger le verre d'honneur, orn d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour
tenir sa parole, but  l'heureuse union de Francesca et de Peppino;
les jeunes filles crirent: Vive Peppino! les jeunes garons: Vive
Francesca! et tambours et guitares firent clater leur tarentelle la
plus joyeuse.

--Allons, allons, dit matre della Rota  Peppino, il ne s'agit point
ici de faire les yeux doux  notre amoureuse, mais de se mettre 
la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garon, et 
l'ouvrage!

Peppino ne se fit point rpter deux fois la premire partie de
l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de
reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur.

Mais, au moment o, abaissant les yeux vers elle avec cette
indfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va
enfin tre satisfait, il approchait ses lvres de celles de Francesca,
la dtonation d'une arme  feu retentit, et le sifflement d'une balle se
fit entendre, suivi d'un bruit mat.

--Oh! oh! dit l'ambassadeur, voil une balle qui m'a bien l'air d'tre 
mon adresse.

--Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de
Francesca, elle est  la mienne.

Et il rendit par la bouche une gorge de sang.

Francesca jeta un cri et tomba  genoux devant le corps de son mari.

Tous les yeux se tournrent vers le point d'o le coup tait parti: une
lgre fume blanchtre montait,  cent pas peut-tre,  travers les
peupliers.

On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des lans rapides,
gravissait la montagne un fusil  la main.

--Fra Michele! s'crirent les assistants, fra Michele!

Le fugitif s'arrta sur une espce de plate-forme, et, avec un geste de
menace:

--Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il;  partir de ce moment, je
m'appelle fra Diavolo.

C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptme
du meurtre l'emporta sur celui de la rdemption.

Pendant ce temps, le bless avait rendu le dernier soupir.




                                 XXXVI

                       LE PALAIS CORSINI A ROME


Pendant que nous sommes sur la route de Rome, prcdons notre
ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons prcd chez le charron
don Antonio.

Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient
d'tre successivement occup par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la
Rpublique, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat
de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24
septembre, entre onze heures et midi, s'arrtant de temps en temps prs
de grandes tables sur lesquelles taient tendus un plan de Rome  la
fois antique et moderne, un plan des tats romains rduits par le trait
de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranse; d'autres
tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et
moderne, parmi lesquels on distinguait ple-mle, un Tite-Live, un
Polybe, un Montecuculli, les _Commentaires_ de Csar, un Tacite, un
Virgile, un Horace, un Juvnal, un Machiavel, une collection presque
complte enfin de livres classiques se rapportant  l'histoire de Rome
ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de
l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, 
ct de feuilles blanches attendant leur tour d'tre noircies et qui
indiquaient que l'hte passager de ce palais se reposait des fatigues de
la guerre, sinon par les tudes du savant, du moins par les loisirs de
l'rudit.

Ces deux hommes,  trois ans prs, taient du mme ge, c'est--dire que
l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois.

Le plus g des deux tait en mme temps le plus petit; il portait
encore la poudre de 89, avait conserv la queue et brillait par un
certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute  l'extrme propret
de ses vtements,  la finesse et  la blancheur de son linge; son oeil
noir tait vif, dtermin, plein de rsolution et d'audace; sa barbe
tait faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches
ni favoris; son costume tait celui des gnraux rpublicains du
Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets taient dposs sur
une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude
d'crire, pour qu'en allongeant la main il pt les atteindre.

Celui-l, c'tait l'homme dont nous avons dj entretenu longuement nos
lecteurs: Jean-tienne Championnet, commandant en chef l'arme de Rome.

L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux,
accusait, par la fracheur de son teint, une origine septentrionale; il
avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumire; le nez moyen, les lvres
minces et ce menton fortement accentu qui est le signe dominant des
races fauves, c'est--dire des races conqurantes; un grand sentiment de
calme et de placidit tait rpandu sur toute sa personne et devait en
faire au feu non-seulement un soldat intrpide, mais encore un gnral
plein de toutes les ressources que donne un vritable sang-froid. Il
tait de famille irlandaise, mais n en France; il avait servi d'abord
dans le corps irlandais de Dillon, s'tait distingu  Jemmapes, avait
t nomm colonel aprs la bataille, avait battu le duc d'York dans
diffrentes rencontres, travers en 1795 le Wahal sur la glace, s'tait
empar de la flotte hollandaise  la tte de son infanterie, avait t
nomm gnral de division, et enfin venait d'tre envoy  Rome, o il
commandait une division sous Championnet.

Celui-l, c'tait Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis marchal de
France et qui mourut duc de Tarente.

Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regards causant, taient
deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils
eussent t deux philosophes, deux archologues, deux historiens.

Ce fut le propre de la rvolution franaise--et cela se comprend,
puisque toutes les classes de la socit concoururent  former
l'arme,--d'introduire, prs des Cartaux, des Rossignol et des Luckner,
les Miollis, les Championnet, les Sgur, c'est--dire, prs de l'lment
matriel et brutal, l'lment immatriel et lettr.

--Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet  son lieutenant, plus
j'tudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulirement
celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand
lgislateur, de ce grand pote, de ce grand philosophe, de ce grand
politique qu'on appelle Csar, et dont les _Commentaires_ doivent tre
le catchisme de tout homme qui aspire  commander une arme, plus je
suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent compltement
 l'endroit de l'lment que reprsentait Csar  Rome. Lucain a eu beau
faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient t
faits, Csar, mon ami, c'tait l'humanit; Caton n'tait que le droit.

--Et Brutus et Cassius, qu'taient-ils? demanda Macdonald avec le
sourire de l'homme mal convaincu.

--Brutus et Cassius,--je vais vous faire sauter au plafond, car je
vais toucher, je le sais,  l'objet de votre culte,--Brutus et Cassius
taient deux rpublicains de collge, l'un de bonne, l'autre de mauvaise
foi; des espces de laurats de l'cole d'Athnes, des plagiaires
d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin
que leur stylet, des cerveaux troits qui n'ont pas su comprendre
l'assimilation du monde que rvait Csar; et j'ajouterai, que, nous
autres rpublicains intelligents, c'est Csar que nous devons glorifier
et ses meurtriers que nous devons maudire.

--C'est un paradoxe qui peut tre soutenu, mon cher gnral; mais, pour
le faire adopter comme une vrit, il ne faudrait pas moins que votre
esprit et votre loquence.

--Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au muse
du Capitole; ce n'tait pas sans raison que je vous disais: Macdonald,
regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tte de Csar.
Vous les rappelez-vous?

--Certainement.

--Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprim avec ces cheveux
qui viennent jusqu'aux sourcils, caractre du vrai type romain, au
reste; comparez ces sourcils, pais et contracts crasant un oeil
sombre, avec le front large et ouvert de Csar, avec ses yeux d'aigle.

--Ou de faucon, _occhi griffagni_, a dit Dante.

--_Nigris et vegetis oculis_, a dit Sutone, et, si vous voulez bien,
je m'en rapporterai  Sutone, _ses yeux noirs et pleins de vie_;
contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel ct tait
l'intelligence. On reprochait  Csar d'avoir ouvert le Snat  des
snateurs qui n'en savaient pas mme le chemin: c'tait l son gnie
et en mme temps le gnie de Rome. Athnes, et par Athnes j'entends
la Grce, Athnes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au
dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile:
la civilisation orientale, l'gypte, la Syrie, la Grce, tout y a pass;
la barbarie occidentale, l'Ibrie, la Gaule, l'Armorique mme, tout
y passera. Le monde smitique, reprsent par Carthage, et la Jude
rsistent  Rome: Carthage est anantie, les Juifs sont disperss. Le
monde entier rgnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome;
aprs les Auguste, les Tibre, les Caligula, les Claude, les Nron,
c'est--dire aprs les Csars romains viennent les Flaviens, qui ne sont
dj qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis
Septime, Caracalla, Hliogabale, Alexandre Svre, qui sont Africains et
Syriens; il n'y a pas jusqu' l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin
qui ne viennent, aprs les Aurlien et les Probus, ces durs paysans de
l'Illyrie, s'asseoir sur le trne qui s'croulera sous le Hun Augustule,
lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que
lui fera Odoacre, roi des Hrules. Tout s'est croul autour de Rome,
Rome seule est encore debout. _Capitoli immobile saxum_.

--Ne croyez-vous pas que ce soit  ce mlange de races que les Italiens
doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur
caractre? demanda Macdonald.

--Ah! vous voil comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond
par la surface. Parce que les lazzaroni sont lches et paresseux,--et
peut-tre encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,--faut-il
en augurer que tous les Napolitains sont lches et paresseux? Voyez ces
deux spcimens que Naples nous a envoys, Salvato Palmieri et Ettore
Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos lgions, deux plus puissantes
personnalits? La diffrence qui existe entre les Italiens et nous,
mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette diffrence ne soit  notre
dsavantage, c'est que, fidles  nos habitudes d'hommes liges, nous
mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en gnral, que pour
les ides. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche
aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un hritage de nos
pres les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la dification
chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire
ni une Jeanne d'Arc ni une Agns Sorel; ils n'ont pas, comme nous,
la rverie enthousiaste du monde fodal, parce qu'ils n'ont ni un
Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un
gnie svre, tranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est
devenue une science; les condottieri italiens sont nos matres en fait
de stratgie. Qu'taient nos capitaines du moyen ge, nos chevaliers de
Crcy, de Poitiers et d'Azincourt, prs des Sforza, des Malatesta, des
Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des
Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquit, Csar, est un Italien,
et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns aprs les autres,
comme Csar Borgia voulait manger l'Italie feuille  feuille, ce petit
Bonaparte, que l'on croit enferm en gypte, mais qui en sortira
d'une faon ou de l'autre, dt-il emprunter les ailes de Ddale ou
l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il
n'y a qu' voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout  la fois
du Csar, du Dante et du Machiavel.

--Vous avouerez au moins, mon cher gnral, si enthousiaste que vous
soyez d'eux, qu'il y a une grande diffrence entre les Romains des
Gracques ou mme ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.

--Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain
antique, c'tait l'action militaire ou politique: conqurir le monde
d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouvern  son tour, ne
pouvant plus agir, il rve. Tenez, depuis trois semaines que je suis
ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans
ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces
hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus
de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui
marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop
matre du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir
des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher  Bergame; ils ont
des trous  leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non
par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du
temps de Lucrce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle
du temps de Catilina et de Nron, qui serait dshonore de tenir une
aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicron ou crever les yeux
d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient
recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois
de la vente de leurs votes au champ de Mars,  qui Caton, Csar, Auguste
faisaient distribuer le bl  boisseaux, pour qui Pompe btissait des
forums et des bains, qui avaient un prfet de l'annone charg de les
nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit
plus, se mettent  faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non,
vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-l travaillent. Le peuple roi
n'tait-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger
de ce mme peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie
noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de frocit, si vous
voulez, mais non de faiblesse, car son couteau rpondrait pour lui. Son
couteau ne le quitte pas plus que l'pe ne quittait le lgionnaire;
c'est son glaive  lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.

--Nous en savons quelque chose. De cette fentre qui donne sur le
jardin, nous pouvons reconnatre la place o ils ont assassin Duphot,
et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle o ils ont assassin
Basseville... Eh! mais que vois-je donc l-bas? fit Macdonald en
s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste
qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.

--Quel Garat?

--L'ambassadeur de la Rpublique  Naples.

--Impossible!

--Lui-mme, gnral.

Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat  son tour,
et, jugeant aussitt l'importance de l'vnement, courut  la porte du
salon, transform par lui en bibliothque et en cabinet de travail.

Au moment o il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernire
marche de l'escalier et apparaissait sur le palier.

Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint.

--Vous tes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit;
restez, mon cher gnral.

Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait
de Naples.

Les compliments furent courts: Championnet et Garat changrent une
poigne de main; Macdonald fut prsent, et Garat commena son rcit.

Ce rcit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous
nos yeux: de l'arrive de Nelson, des ftes qui lui avaient t donnes
et de la dclaration que l'ambassadeur s'tait cru oblig de faire pour
sauvegarder la dignit de la Rpublique.

Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arriv  sa
voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forc de
s'arrter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontr les
vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empche d'aller plus
loin; comment il avait assist au meurtre du gendre de don Antonio par
un jeune homme appel fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait t
chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunit de son
crime, et comment enfin il avait dmont le brigadier Martin, qu'il
avait laiss  Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait
une autre  Fondi, avec laquelle il venait d'arriver  Rome, sans autre
accident qu'un retard de six heures.

Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon
toute probabilit, dans la journe du lendemain.

Championnet avait laiss l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans
l'interrompre, esprant toujours entendre un mot sur son envoy; mais,
le citoyen Garat ayant termin son rcit sans prononcer le nom de
Salvato Palmieri, Championnet commena  craindre que l'ambassadeur
ne ft dj parti de Naples quand son aide de camp y tait arriv, et
qu'ils ne se fussent, par consquent, croiss en route.

Le gnral en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu
arriver  Salvato aprs le dpart de l'ambassadeur, allait lui adresser
une srie de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans
l'antichambre attira son attention; au mme instant, la porte s'ouvrit
et le soldat de planton annona qu'un homme vtu en paysan voulait
absolument parler au gnral.

Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement
accentue s'cria:

--C'est moi, mon gnral, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des
nouvelles de Salvato.

--Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria  son tour Championnet.
J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez!
vous tes deux fois le bienvenu.

Le comte de Ruvo se prcipita dans la salle et sauta au cou du gnral.

--Ah! mon gnral, mon cher gnral! s'cria-t-il, que je suis content
de vous revoir!

--Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous
de lui?

--Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait tre mort
et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son vanouissement,
ils lui ont vol la lettre que vous lui aviez donne pour le citoyen
Garat.

--Vous lui aviez donn une lettre pour moi? demanda Garat.

Hector se retourna.

--Ah! c'est vous, monsieur, qui tes l'ambassadeur de la Rpublique?
demanda-t-il  Garat.

Garat s'inclina.

--Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet.

--Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur.

--Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point en mesure de nous battre,
je vous l'crivais; je vous disais dans ma lettre que nous manquions de
tout, d'hommes, d'argent, de pain, de vtements, de munitions. Je vous
priais de faire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps
encore la paix entre le royaume des Deux-Siciles et la Rpublique; il
parat que mon messager est arriv trop tard, que vous tiez dj parti,
qu'il a t bless, que sais-je, moi? Racontez-nous tout cela, Hector.
Si ma lettre est tombe entre leurs mains, c'est en vrit un grand
malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait que mon cher
Salvato mourt de ses blessures; car vous m'avez dit qu'il tait bless,
n'est-ce pas, qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose comme
cela enfin?

--Et ils y ont russi aux trois quarts! Il avait t pi, suivi; on
l'attendait au sortir du palais de la reine Jeanne,  Mergellina, six
hommes! Vous comprenez bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne s'est
pas laiss gorger comme un poulet: il en a tu deux et bless deux
autres; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois, Pasquale de
Simone, le tueur de la reine, lui a lanc son couteau, le couteau lui
est entr jusqu'au manche dans la poitrine.

--Et o, comment est-il tomb?

--Oh! tranquillisez-vous, mon gnral, il y a des gaillards qui ont de
la chance, il est tomb dans les bras de la plus jolie femme de Naples,
qui l'a cach  tous les yeux,  commencer par ceux de son mari.

--Et la blessure? la blessure? s'cria le gnral. Vous savez, Hector,
que j'aime Salvato comme mon fils.

--La blessure est grave, trs-grave, mais n'est pas mortelle;
d'ailleurs, c'est le premier mdecin de Naples, un des ntres, qui le
soigne et qui en rpond. Oh! il a t magnifique, notre Salvato; il ne
vous a jamais racont son histoire, un roman et un roman terrible, mon
cher gnral; comme le Macduff de Shakspeare, il a t tir vivant des
flancs d'une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutt un soir
au bivac, pour vous faire passer le temps; mais il s'agit d'autre chose
maintenant: les gorgements contre les ntres ont commenc  Naples;
Cirillo a t retard de deux heures sur le quai en venant m'annoncer la
nouvelle que je vous apporte, et par quoi? par un bcher qui obstruait
le passage et o les lazzaroni brlaient vivants les deux frres della
Torre.

--Quels misrables! s'cria Championnet.

--Imaginez-vous, mon gnral, un pote et un bibliomane, je vous demande
un peu ce que ces gens-l pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre,
d'un grand conseil qui aurait t tenu au palais: je sais cela par
Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la San-Clemente, une des dames
d'honneur de la reine; la guerre contre la Rpublique y a t dcide,
l'Autriche fournit le gnral.

--Le connaissez-vous?

--C'est le baron Charles Mack.

--Ce n'est pas une rputation bien effrayante.

--Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que l'Angleterre s'en mle
et fournit l'argent; ils ont 60,000 hommes prts  marcher sur Rome dans
huit jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voil tout.

--La peste! c'est bien assez, ce me semble, rpondit Championnet.

Puis, se tournant vers l'ambassadeur:

--Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un instant  perdre; par
bonheur, j'ai reu hier deux millions de cartouches; nous n'avons pas
de canons, mais, avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille
baonnettes au bout, nous prendrons les canons des Napolitains.

--Je croyais que Salvato nous avait dit que vous n'aviez que neuf mille
hommes.

--Oui, mais je compte sur trois mille hommes de renfort. tes-vous
fatigu, Hector?

--Jamais, mon gnral.

--Alors, vous tes prt  partir pour Milan?

--Quand j'aurai djeun et chang d'habits, car je meurs de faim, et,
vous le voyez, je suis couvert de boue; je suis venu par Isoletta,
Agnani, Frosinone, des chemins pouvantables, tout dtremps par
l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent pas me laisser
entrer dans l'tat o je suis.

Championnet tira une sonnette particulire; son valet de chambre entra.

--Un djeuner, un bain et des habits pour le citoyen Hector Caraffa; que
tout cela soit prt, le bain dans dix minutes, les habits dans vingt, le
djeuner dans une demi-heure.

--Mon gnral, dit le valet de chambre, aucun de vos habits n'ira au
citoyen Caraffa, il a la tte de plus que vous.

--Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la et prenez-y
du linge et des habits pour le comte de Ruvo; il est  peu prs de ma
taille, et puis, c'est ici le cas de le dire,  la guerre comme  la
guerre!

--A Milan, vous trouverez Joubert; c'est  vous que je parle, Hector,
coutez-moi, reprit Championnet.

--Je ne perds pas un mot, mon gnral.

--A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz qu'il s'arrange
comme il voudra, mais qu'il me faut trois mille hommes, ou que Rome
est perdue; qu'il les donne  Kellermann, s'il peut; c'est un excellent
gnral de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous manque surtout;
vous les ramnerez, Hector, et vous les dirigerez sur Civita-Castellana;
c'est l probablement que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin de
vous recommander la diligence.

--Mon gnral, ce n'est point  un homme qui vient de faire soixante et
dix lieues de montagnes en quarante-huit heures qu'il faut recommander
cela.

--Vous avez raison.

--D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen Caraffa jusqu' Milan;
ma chaise de poste ne peut manquer d'arriver demain.

--Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, mon cher ambassadeur;
vous prendrez la mienne, dit Championnet. Dans les circonstances o nous
sommes, il n'y a pas une minute  perdre. Macdonald, crivez, je vous
prie, en mon nom,  tous les chefs de corps qui tiennent Terracine,
Piperno, Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata,
de ne faire aucune rsistance, et, aussitt qu'ils sauront que l'ennemi
a pass la frontire, de se replier, en vitant tout engagement, sur
Civita-Castellana.

--Comment! s'cria Garat, vous abandonnerez Rome aux Napolitains sans
essayer de la dfendre?

--Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup de fusil; mais,
soyez tranquille, ce ne sera point pour longtemps.

--Mon cher gnral, vous en savez plus que moi sur ce point.

--Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce qu'en dit Machiavel.

--Et qu'en dit Machiavel?

--Il faut que je vous apprenne cela,  vous, un diplomate qui devrait
savoir par coeur Machiavel? Eh bien, il dit... coutez, Hector; coutez
cela, Macdonald... Il dit: Tout le secret de la guerre consiste en
deux choses:  faire tout ce que l'ennemi ne peut souponner, et  lui
laisser faire tout ce qu'on avait prvu qu'il ferait; en suivant le
premier de ces prceptes, vous rendrez inutiles ses plans de dfense;
en observant le second, vous djouerez ses plans d'attaque. Lisez
Machiavel, c'est un grand homme, mon cher Garat, et, quand vous l'aurez
lu...

--Eh bien, quand je l'aurai lu?

--Relisez-le.

La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.

--Tenez, mon cher Hector, voil Scipion qui vient vous dire que votre
bain est prt. Pendant que Macdonald crira ses lettres, je dirai 
Garat tout ce qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses
agents font ici; aprs quoi, nous nous mettrons  table, et nous boirons
du vin de la cave de Sa Saintet  notre prochaine et heureuse entre 
Naples.


FIN DU TOME DEUXIME




                  TABLE

     XIX.--La chambre claire.
      XX.--La chambre obscure.
     XXI.--Le mdecin et le prtre.
    XXII.--Le conseil d'tat.
   XXIII.--Le gnral baron Charles Mack.
    XXIV.--L'le de Malte.
     XXV.--L'intrieur d'un savant.
    XXVI.--Les deux blesss.
   XXVII.--Fra Pacifico.
  XXVIII.--La qute.
    XXIX.--Assunta.
     XXX.--Les deux frres.
    XXXI.--O Gaetano Mammone entre en scne.
   XXXII.--Un tableau de Lopold Robert.
  XXXIII.--Fra Michele.
   XXXIV.--Loque et chiffe.
    XXXV.--Fra Diavolo.
   XXXVI.--Le palais Corsini  Rome.


FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIME


___________________________________
POISSY.--TYP. ET STR. DE A. BOURET.






End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas

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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

