The Project Gutenberg EBook of Le saucisson  pattes I, by Eugne Chavette

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Title: Le saucisson  pattes I
       Fil--beurre

Author: Eugne Chavette

Release Date: June 19, 2006 [EBook #18623]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SAUCISSON  PATTES I ***




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                            EUGNE CHAVETTE

                                   LE
                           Saucisson  Pattes


                                   I

                              FIL--BEURRE



                                 PARIS

                       C. MARPON ET E. FLAMMARION
                                DITEURS
                     26, RUE RACINE, PRS L'ODON.




                              LE SAUCISSON
                                 PATTES


                                   I




                    EN VENTE CHEZ LES MMES DITEURS


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LES BTISES VRAIES, pour faire suite aux _Petites Comdies du
  vice_ et aux _Petits Drames de la vertu_, 1 vol. illustr
  par Kauffmann (14e mille)                                        5 fr.

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                    F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.




                                   LE
                               SAUCISSON
                                 PATTES

                                  PAR

                            EUGNE CHAVETTE



                                   I

                              FIL--BEURRE



                                 PARIS

                  C. MARPON ET E. FLAMMARION, DITEURS
                      RUE RACINE, 26, PRS L'ODON


                         Tous droits rservs.




                              LE SAUCISSON
                                 PATTES


                            PREMIRE PARTIE

                              FIL--BEURRE




                                   I


Jamais la ville de Chartres n'avait vu une affluence de monde pareille 
celle que renfermaient ses murs le 12 vendmiaire de l'an IX (4 octobre
1800).

Dans toutes les rues qui convergeaient vers la place publique, centre de
la ville, se pressait une foule compacte, htive et bruyamment gaie.

Et si l'on s'touffait ainsi en plein milieu de Chartres, c'tait bien
autre chose encore dans les faubourgs. Les entres de la cit taient
pour ainsi dire barricades, tant taient nombreux les vhicules de
toutes sortes qui avaient amen la masse de gens accourus, non seulement
de la Beauce et du Gtinais, mais encore du fin fond des dpartements
voisins. Les premiers arrivs avaient bien trouv  loger leurs voitures
et chevaux dans les auberges; mais, comme chaque maison de Chartres
et-elle t une htellerie, le nombre en et t encore insuffisant, il
en tait rsult que les auberges une fois archi-pleines, les autres
arrivants avaient d faire stationner leurs voitures, tout atteles,
dans les rues, et la file, s'allongeant toujours, avait dpass les
portes de la ville pour aller obstruer les diverses routes d'un fouillis
de charrettes, tombereaux, nes, chevaux et boeufs; car, pour les huit
diximes, tous ces envahisseurs de Chartres taient gens de campagne.

C'tait au milieu de cet encombrement, qui leur fermait le chemin,
qu'avaient rsolu de passer, quand mme, trois cavaliers retardataires.
Ces cavaliers, dont un prcdait les autres, taient vtus en
cultivateurs aiss; mais,  leur raideur sous ce costume,  leur
prestance  cheval,  leurs visages  longues moustaches et surtout 
certains dtails du harnachement de leurs montures, un observateur et
facilement devin que ces hommes taient plutt gens de guerre que de
paix. Il y avait dans la voix de celui qui marchait en tte, quand il
criait: Place! place! un accent qui trahissait l'habitude du
commandement.

Aussi,  cette sommation de livrer passage, quand le plus rcalcitrant
s'tait retourn et avait vu la mine quelque peu rbarbative des
cavaliers, il comprenait aussitt qu' vouloir rsister il serait le
dindon de la farce et il s'empressait de dgager la voie.

Ce fut ainsi qu' travers voitures et btes, qui lui barraient la route,
le trio finit par pntrer dans la ville.

Lorsqu'il a t dit que toutes les auberges de Chartres taient bondes
d'hommes et de btes, on aurait d en excepter une dont l'enseigne en
tle, se balanant sur sa tringle, portait ces mots:


                              AU BON-REPOS
                                DOUBLET
                 _Aubergiste, loge  pied et  cheval._


Soit  pied, soit  cheval, nul client n'avait franchi le seuil de cette
maison qui, pourtant, tenait ses portes bantes ouvertes au public. Il
semblait que l'tablissement du _Bon-Repos_, ft un lieu maudit, que
mme les plus dsireux de trouver un gte fuyaient avec terreur.

Pendant qu' travers la vitre des fentres du rez-de-chausse on pouvait
constater qu'aucun consommateur n'tait assis devant une des vingt
tables de la grande salle de cette auberge, tous les autres lieux
publics, sans exception, regorgeaient de monde, qui buvant un coup, qui
mangeant un morceau sur le pouce, tous en gens presss, se sachant
n'avoir que bien juste le temps de satisfaire faim ou soif, s'ils ne
voulaient pas, par un retard, manquer le but qui les avait attirs en
ville. Puis ils repartaient pour laisser la place  d'autres qui, tout
aussi htifs, ne faisaient pas longue pause et dcampaient bientt 
leur tour.

Rien n'tait donc plus trangement curieux que cette auberge du
_Bon-Repos_ qui, quand le dernier des cabarets recevait les clients plus
drus que mouches, restait vide et ddaign. Chacun de ces milliers
d'arrivants en ville,  son passage devant la maison, levait les yeux
vers l'enseigne, changeait quelques mots avec son voisin et filait sans
se laisser tenter par la bonne apparence de l'htellerie, qui promettait
vin frais et agrable pitance.

Cependant les trois cavaliers s'taient avancs en ville et, dj,
avaient dpass plusieurs auberges. Soit que, du premier coup d'oeil, il
et compris qu'en ces endroits il n'y avait pas place pour lui et les
siens, soit qu'il et dcid du logis o il quitterait l'trier, celui
qui semblait tre le chef avait poursuivi sa route.

Quand il arriva devant le _Bon-Repos_, il se retourna en selle vers ses
compagnons, et, d'une voix rieuse:

--Pardieu! dit-il, voici un coin o nous ne risquons pas d'tre
touffs.

Et il donna aux autres l'exemple de mettre pied  terre.

Tout aussitt que les passants avaient vu les trois hommes se disposer 
descendre de selle, il s'tait form autour d'eux un groupe de curieux 
la face tonne.

--Est-ce que tu vas entrer l, citoyen? demanda un questionneur avec un
accent qui paraissait signaler un danger.

--Dame! fit gament le chef, il me semble que les portes sont assez
grandes ouvertes pour que je me passe cette fantaisie.

--Mais tu ne sais donc pas quelle est cette maison? insista le
questionneur.

--Une auberge comme l'annonce son enseigne.

--Oui, mais n'as-tu pas lu le nom crit sur cette enseigne? appuya le
curieux.

Le cavalier leva les yeux vers la plaque de tle, lut le nom inscrit,
puis abaissant sur celui qui l'interrogeait un regard qui demandait de
plus amples explications:

--Doublet, dit-il. Eh bien, aprs?

 cette demande, qui attestait une profonde ignorance, il y eut un
murmure de surprise dans le groupe qui s'tait mass plus nombreux.

--Il ne connat pas Doublet! Il n'a jamais entendu parler de ce gueux!
bandit! chenapan! gredin! brigand! se disait-on en entassant les plus
mauvais qualificatifs sur le nomm Doublet.

--Ah ! citoyen, tu n'es donc pas du pays? demanda un autre curieux.

--Non.

--Alors, tu ne sais rien du motif qui fait accourir aujourd'hui tant de
monde  Chartres?

--Rien de rien. J'ai pens que ce devait tre le jour de l'un des deux
grands marchs de l'anne.

--Ah! il est joli le march d'aujourd'hui! fit le curieux en clatant
d'un gros rire, auquel tout le groupe fit chorus.

--Si ce n'est pour un march, ce doit tre alors pour une fte qu'on
accourt en ville, car vous me paraissez tre tous de joyeuse humeur,
reprit le cavalier.

--Oh! oui, une fte, une vraie fte pour le pays chartrain qui est enfin
dlivr, dit une voix.

--Grce au brave Vasseur, ajouta une autre voix.

Et immdiatement tout le groupe hurla:

--Vive Vasseur! vive Vasseur!

Ces cris de reconnaissance une fois calms, le curieux qui, le premier,
avait pris la parole, se mit en devoir d'expliquer au cavalier pourquoi
il ne fallait pas entrer au _Bon-Repos_ et quel genre de fte le pays
chartrain devait  ce brave Vasseur. Il ouvrait la bouche pour dbuter
dans son rcit, quand, tout  coup, une horloge du voisinage tinta deux
coups qui, presque aussitt, furent suivis d'un lointain roulement de
tambours.

Celui qui allait conter tressauta  ce bruit.

--C'est l'heure, s'cria-t-il; pourvu que je puisse tre bien plac. Du
premier au dernier, je veux tout voir.

Et, sans plus se soucier du cavalier, il prit ses jambes  son cou.
Derrire lui, tout le groupe s'lana sur ses traces. Et de droite, de
gauche, sortant des maisons, dvalant des faubourgs, dbouchant des rues
latrales, une foule norme passa  fond de train, se dirigeant vers le
centre de la ville o devait se passer la fte en question.

tait-ce une fte?

Si oui, il faut reconnatre que le principal acteur de cette fte tait
un bien sinistre personnage... car c'tait le bourreau de Chartres qui,
sur la place de la ville, avait  guillotiner _vingt-trois_ personnes,
dont trois femmes.

Ds que le vide se fut fait autour des trois cavaliers qui se
prparaient  entrer au _Bon-Repos_, celui qui semblait commander passa
la bride de sa monture  un de ses hommes en disant:

--Je vais aller les voir faire le saut. Reposez-vous et mangez en
m'attendant... Mais nos chevaux avant tout. Double ration d'avoine, car
ils auront bientt une longue course  fournir.

--Bien, mon lieutenant.

--Chut! chut! fit vivement le chef.

Puis, en riant, il ajouta:

--Si c'est comme cela, Lambert, que tu observes la consigne quand nous
serons arrivs o je vous mne, alors, gare  nos trois peaux!

--Oui, citoyen Rameau, se reprit en appuyant celui qui venait d'tre
nomm Lambert.

--Bien. Rameau, c'est cela. Qu'il demeure donc entendu que je suis le
citoyen Rameau, gros commerant en grains, qui voyage avec ses deux
garons... Donc, jamais d'autre nom que Rameau. Tu as bien compris; toi
aussi, Fichet?

--Oui, mon lieutenant, lcha l'autre qui, pourtant, avait cout de ses
deux oreilles la recommandation faite  son camarade.

Le visage du chef se fit svre et, d'un ton sec:

--Celui qui me donnera encore du lieutenant ne restera pas avec moi.
Ainsi donc, mes braves, si vous aimez les voyages et les distractions,
surveillez bien votre langue...

Il parat que Lambert et Fichet aimaient fort les voyages et les
distractions, car, ensemble et d'une voix empresse, ils rpondirent:

--Oui, citoyen Rameau.

--L-dessus, je vous quitte. Dans une heure, je serai de retour, annona
le prtendu Rameau qui, laissant ses hommes entrer au _Bon-Repos_, prit
la direction de la grande place o, on le sait, allait avoir lieu la
sanglante excution de vingt-trois condamns.

Il devait connatre parfaitement la ville, car, au lieu de prendre les
larges voies qu'avait suivies la foule, il enfila une srie de ruelles
qui, au bout de dix minutes, le conduisirent devant une petite porte 
guichet, perce au bas d'un btiment sombre,  fentres garnies de
barreaux pais, qui n'tait autre que le derrire de la prison d'o les
condamns devaient partir pour l'chafaud.

Au vigoureux coup de poing que donna notre homme sur la porte massive,
le guichet s'ouvrit et un visage apparut  l'troite ouverture pour
reconnatre celui qui demandait  entrer.

--Ah! c'est vous, lieutenant, dit aussitt le guichetier, qui s'empressa
de faire tourner la porte sur ses gonds.

--Sont-ils partis? demanda en entrant celui pour lequel la porte de la
prison,  premire vue, s'ouvrait si facilement.

--Non, pas encore...  cause d'un petit retard au sujet de la Grande
Victoire qui, il n'y a pas une heure, a eu la fantaisie, pour chapper
au couperet, de se dclarer enceinte. Alors, il a fallu faire venir
mdecins et sages-femmes qui, aprs visite, ont sign  la farceuse un
bon pour la guillotine... On va donc se mettre en route et il n'est que
temps, car le public s'impatiente. Entendez-vous d'ici?

En effet, de l'autre ct de la prison, o commenait la masse populaire
faisant la haie jusqu' l'chafaud, retentissaient de bruyants cris
d'impatience.

Le guichetier continua:

--Ils vont partir du petit prau dans lequel ils attendent tout ficels.
Les trois femmes marcheront en tte et, les premires, elles feront la
culbute, car le bourreau sait que l'on doit la politesse aux dames.

Et le gelier se mit  rire de sa plaisanterie du plus fin fond de sa
joie. Pour lui, comme pour la foule, il semblait que cette excution ft
le divertissement d'une journe de liesse.

Il faut avoir lu les journaux de l'poque pour comprendre qu'il n'y a
pas d'exagration  dire que cette terrible excution, qui allait faire
tomber vingt-trois ttes, tait une sorte de fte pour les populations,
celles de la campagne surtout, de la Beauce et du Gtinais. C'tait le
cri de dlivrance pouss par deux dpartements qu'une terreur immense
avait si longtemps tenus paralyss. Ils taient enfin  tout jamais
affranchis de ces bandes de _Chauffeurs_ qui, plus de dix annes durant,
avaient pill impunment ces pays terrifis par leur audace et leur
cruaut.

Bravant les magistrats, que la crainte d'une vengeance faisait reculer,
ne redoutant rien des campagnards abrutis par l'pouvante, sachant que
le gouvernement avait d'autre souci que de lancer ses troupes  leurs
trousses, en un mot, srs de l'impunit, des ramassis d'excrables
sclrats s'taient forms pour le viol, le pillage, l'assassinat et la
torture des victimes, dont ils chauffaient les pieds pour leur faire
avouer la cachette o elles avaient enfoui leurs cus. De tous ces
groupes, le plus nombreux et surtout le plus cruel, avait t connu sous
le nom de _Bande d'Orgres_. Doue d'une puissante organisation, cette
bande avait pour chef un gars de vingt-neuf ans, vritable colosse,
surnomm le _Beau Franois_.

Nombreuse, ayant ses statuts qui punissaient inexorablement de mort la
trahison, comptant partout d'innombrables affilis pour indiquer les
coups et en vendre le produit, possdant ses refuges ignors au milieu
des forts qui couvraient un tiers du pays, la bande d'Orgres, conduite
par le Beau Franois, avait exploit et terrifi la plaine jusqu'au jour
o un homme, un seul homme, avait entrepris sa destruction.

Cet homme tait un simple brigadier de gendarmerie du nom de Vasseur.

Seul, nous le rptons, pendant de longs mois, il s'tait acharn 
cette tche o il avait tout  la fois contre lui ceux qu'il avait jur
de dtruire et ceux qu'il voulait protger, car la peur empchait ces
derniers de parler. Longtemps, sous divers travestissements, il avait
battu la plaine, tudiant les innombrables vagabonds ou marchands
ambulants qui,  des rendez-vous indiqus par le Beau Franois, se
transformaient, la nuit, en Chauffeurs.

Tous ses renseignements pris et son terrain bien tudi, Vasseur alors
aid de sa brigade, avait fait sa premire arrestation et, pour son
dbut, il avait eu la main heureuse, car il avait mis la main sur un
rvlateur dont les aveux lui firent, un  un, cueillir une vingtaine de
coupables qui, pris au trbuchet, parlrent, eux aussi,  qui mieux
mieux.

Alors la terreur prit fin et la raction s'opra. Les autorits
d'Orlans et de Chartres mirent  la disposition de Vasseur toutes les
brigades de gendarmerie et un renfort de hussards. Ds ce moment, ce fut
une chasse  courre, tant bien mene par l'infatigable brigadier,
traquant les bandits dans leurs repaires. Il en bonda si dru les prisons
de Chartres, qu'une pidmie s'y dclarant, faucha un bon tiers de ces
gredins.

Les crimes de la bande taient tellement nombreux que l'instruction du
procs dura dix-huit mois. Quatre-vingt-six accuss avaient t pargns
par l'pidmie. C'est sur ce nombre que le jugement en avait dsign
vingt-trois pour la guillotine.

En rcompense de son nergique conduite, Vasseur avait t promu
lieutenant de gendarmerie.

Nous croyons inutile d'ajouter que c'tait lui qui, travesti en paysan
ais et se faisant appeler, par ses deux hommes, du nom de Rameau,
venait de se prsenter  la prison au moment o les condamns allaient
marcher  l'chafaud.

Le guichetier complta ses renseignements:

--Voulez-vous encore les voir, lieutenant? demanda-t-il. Alors, allez
vous poster sous le porche du grand guichet. Vous pourrez les regarder 
l'aise, car on les y fera arrter une dernire fois, pendant que le
bourreau signera son reu au greffe.

Sans mot dire, Vasseur s'loigna pour gagner l'endroit indiqu. Il tait
 peine en place que, d'une porte basse, au fond de la cour, dboucha le
sinistre convoi. Comme l'avait annonc le gelier, les trois femmes
marchaient en tte.

Si bien dguis que ft le soldat, une des femmes, grande et belle
fille, le reconnut au passage.

--Te voil donc, _cogne_ (gendarme) de malheur! cria-t-elle.

Puis, en montrant ses deux compagnes, elle ajouta avec un ricanement
cynique:

--Tu as pinc les poules, mais tu as laiss s'envoler le coq, imbcile!

 l'apostrophe gouailleuse souffle par une monstrueuse forfanterie  la
Grande Victoire, celle-l mme qui, tout  l'heure, avait tent de se
soustraire  la mort en se prtendant enceinte, les deux autres femmes,
qui marchaient  ses cts, tout aussi fanfaronnes que leur complice,
lchrent un rire moqueur et se mirent  crier:

--Cocorico! cocorico!

--Oui, appuya la Victoire, mauvais chien de _cogne_ (gendarme), tu as
laiss s'envoler le coq.

Par le coq, les mgres, on l'a devin, dsignaient le BEAU FRANOIS,
ce chef de la _bande d'Orgres_, qu'on aurait vainement cherch dans le
groupe des vingt-trois condamns qui allaient s'tendre sur la bascule
de la guillotine.

Le sarcasme devait avoir rveill quelque colre sourde dans le coeur de
l'ex-brigadier, devenu lieutenant, car, aux paroles de la Grande
Victoire, il avait pli et une lueur de colre avait clair son regard.
Nanmoins, il ne rpliqua pas, pris de ce respect que la piti inspire
envers ceux qui vont mourir.

Mais si Vasseur n'avait pas rpondu, la fureur n'en avait pas moins
grond en son coeur, et cette pense lui tait monte au cerveau:

--Je le repincerai, ce Beau Franois, et je jure bien que, cette
fois-l, le coq ne s'envolera plus.

Et il avait grandement raison d'tre furieux, le brave Vasseur, car il
avait dj empoign le fameux chef de la bande d'Orgres...
Malheureusement d'autres l'avaient laiss s'chapper.

Le Beau Franois avait t englob dans un coup de filet avec six de ses
hommes et conduit dans une des prisons de Chartres. Grce  sa ruse de
prendre un faux nom, on tait rest dans l'ignorance de l'importance de
cette capture.

Pendant les dix-huit mois qu'avait dur l'instruction, alors que
l'pidmie, par suite de l'entassement des prisonniers, avait fauch
plus d'un tiers de ces bandits, le chef des Chauffeurs avait su se faire
admettre  l'infirmerie. Une belle nuit, il s'tait vad par un trou
creus par lui dans la muraille, trou si troit que, pour pouvoir se
glisser par cette ouverture, il avait t oblig de retirer sa veste
qu'il avait d abandonner.

Depuis cette vasion, si actives qu'avaient t les poursuites, on
n'avait pu retrouver le Beau Franois, qu'on supposait avoir quitt le
pays.

Sitt leur chef parti, les prisonniers, par nargue, s'taient empresss
de faire connatre aux autorits quel tait l'homme qu'elles avaient eu
sous la main et qui avait pris le large.

De tous, Vasseur tait celui que ce dboire avait le plus pniblement
froiss. Son amour-propre s'tait fait un point d'honneur de ne pas
laisser le gredin jouir longtemps de l'impunit.

On comprendra donc maintenant quel flot de fiel avait remu en lui la
plaisanterie des trois femmes qui ouvraient la marche des condamns, et
combien tait menaante pour le Beau Franois cette promesse que s'tait
faite le soldat en entendant le cocorico du trio femelle:

--Je le repincerai, ce Beau Franois et je jure bien que, cette fois-l,
le coq ne s'envolera plus!

Cependant il avait quitt son poste d'observation sous le grand guichet
et,  pas lents, il avait remont le long de la colonne immobile des
condamns, examinant chaque visage et demeurant impassible aux injures
et aux maldictions dont tous accueillaient au passage celui qui, par
son activit incessante et son opinitre nergie, les avait amens sur
le chemin de l'chafaud.

Tout  fait le dernier de la file se tenait un homme sombre et rsolu,
qui devait tre celui que Vasseur cherchait, car, ds qu'il l'eut
aperu, il marcha vers lui et, d'un ton sec:

--Doublet, approche! commanda-t-il.

Quand le condamn eut fait  sa rencontre quatre ou cinq pas qui le
sparrent de ses compagnons, le soldat lui souffla vivement:

--J'ai en poche l'ordre de surseoir  ton excution et, tu le sais,
l'chafaud une fois abattu, on ne le relvera pas pour toi. Je puis donc
te promettre la vie sauve.

L'homme ne broncha pas  cette offre de salut.

--Veux-tu parler? appuya Vasseur.

--C'est que je ne suis pas grand causeur de ma nature, dit le condamn
d'un ton tranant.

Avec un petit sourire ironique, il ajouta:

--Ensuite, faut vous dire, citoyen, tous les sujets de conversation ne
me plaisent pas.

--Tu es sauv si tu veux rpondre  deux questions.

--Posez-les d'abord, on verra aprs.

--O, dans ton auberge, est situe ta cachette?

La face de Doublet,  cette question, se fit niaise et tonne.

--Ah! bah! lcha-t-il, parat donc qu'il y a une cachette au _Bon
Repos_? Vous m'en donnez la premire nouvelle.

Vasseur comprit que le condamn ne parlerait pas. Toutefois, il insista
en disant:

--Note bien, Doublet, que si je t'ai pos cette question, c'est tout
dans ton intrt, pour te fournir une chance de te sauver; car il est un
moyen bien simple pour moi, si tu ne parles pas, de dcouvrir ta
cachette.

--Quel moyen? fit l'aubergiste narquois.

--Celui de dmolir pierre par pierre ton auberge jusqu'aux fondations.

--Ce sera un malheur pour mon hritier, dit bien tranquillement Doublet.

De tous les _francs_ (affilis) de la bande d'Orgres, l'aubergiste
Doublet avait t le premier. Chez lui se reclaient les plus grosses
prises des Chauffeurs, qu'il allait vendre  Paris. Il tait en quelque
sorte le banquier des bandits. Grce  la notorit de son auberge, il
tait si bien cot  Chartres qu'il s'tait gliss dans le conseil
municipal. Par ses fonctions, il tait  mme, pour les cas pressants,
de fournir  ses complices des papiers de circulation qui leur taient
ncessaires. Gagnant gros avec les Chauffeurs, l'htelier du _Bon-Repos_
aurait d s'en tenir l. Malheureusement, il avait voulu mettre la main
 la pte, et il avait t reconnu dans l'attaque de la ferme de
Millouard.

Rus, calme, gouailleur, Doublet tait un gars, au moral, solidement
tremp. L'chafaud qui l'attendait  cent mtres plus loin ne lui
retirait rien de son sang-froid. La preuve en fut qu'il renoua de
lui-mme son entretien avec Vasseur.

--Vous voulez qu'il y ait une cachette dans ma maison? reprit-il.

--Oui, une cachette o peut se cacher un homme, insista le lieutenant.

--Dix hommes mme, si a vous fait plaisir. Moi, j'ai bon caractre et
je n'aime pas contrarier le monde... Va donc pour la cachette!... Mais
puisque vous avez le moyen de la dcouvrir en renversant la bicoque,
voil donc bien rgle la premire des deux questions que vous deviez
m'adresser.  prsent, passons  la seconde. Pourvu que vous n'inventiez
pas encore des choses qui n'existent point, je serai peut-tre plus
heureux  vous rpondre.

Bien qu'il ft persuad que, sur le second point, il allait encore
chouer, Vasseur reprit:

--Quand le Beau Franois s'est vad de l'infirmerie, le trou par lequel
il a pass tait si troit, que force lui a t de laisser sa veste...
Ce vtement m'a t apport et j'en ai visit les poches.

--Et vous avez trouv sa pipe? fit niaisement le condamn.

--Entre la doublure et l'toffe du collet, j'ai dcouvert un petit
papier sur lequel, inscrits au crayon, se trouvaient une dizaine de mots
inintelligibles pour moi... Peut-tre n'en serait-il pas de mme pour
toi, si je te rptais ces mots.

--Vous savez, on ne peut rpondre de rien  l'avance. Pour affirmer si
c'est un chat ou une chatte faut d'abord voir l'animal... Montrez donc
votre animal, non, je veux dire votre papier, dbita Doublet.

--Oh! dit le lieutenant, c'est inutile. Tu connais ce billet, car il est
crit de ta main.

Doublet devait tre de ceux dont, proverbialement, on dit qu'ils
nieraient la tte sur le billot, car telle tait prcisment sa
situation, et, quand un aveu pouvait sauver sa tte, il finassa encore.

--Ah! vraiment! fit-il, le billet est de mon criture, dites-vous? Elle
est bien mauvaise mon criture, et elle ressemble  celle de vingt
autres qui savent  peine griffonner.

--J'ai compar ce billet avec le livre que tu tenais pour les comptes de
ton auberge, rpliqua le lieutenant.

Doublet fit la moue de l'homme qui cde.

--Aprs tout, dit-il, je l'ai peut-tre crit, votre papier. Si tant
seulement vous m'en disiez le contenu, a me rappellerait peut-tre bien
si c'est de moi qu'il vient.

--Alors coute.

Et lentement, Vasseur rcita de mmoire.

_Coupe et Tranche.--Jhu 24.--S. F. le vieil.--La saute.--Doublet. Le
Marcassin.--Sans sabots on s'enrhume.--Sept et quatre font neuf.--La
fane est tombe._

L'oreille tendue, le regard attentif, l'aubergiste avait cout; mais 
mesure que Vasseur avait parl, sa physionomie tait devenue penaude.

--Et si je vous explique ce grimoire-l, j'ai la vie sauve? demanda-t-il
quand le lieutenant eut fini.

-- l'instant mme; on te ramnera en prison, promit Vasseur croyant
qu'il allait parler.

Mais Doublet secoua tristement la tte et geignit d'une voix pleurarde:

--Faut avouer que je n'ai pas de chance! Dire que quand je ne demande
pas mieux que de vous tre agrable, vous me lchez un tas de balivernes
auxquelles je ne comprends rien... Ah! vrai! je n'ai pas de bonheur!

Le lieutenant ne se laissa pas prendre  ces jrmiades et, d'un ton sec
qui mettait le march en main:

--Oui ou non, veux-tu avouer?

--Je le voudrais, citoyen lieutenant. Sur mon honneur! je le voudrais:
mais c'est impossible, puisque je ne comprends rien  vos
calembredaines.

 ce moment, il s'opra un mouvement dans le groupe des condamns et de
l'escorte dont les soldats resserrrent leurs rangs autour des
Chauffeurs. Le bourreau venait de sortir du greffe o il avait sign le
reu des vingt-trois ttes qu'on lui donnait  couper. On allait partir
pour l'chafaud et le guichetier-chef ouvrait la lourde porte qui
sparait les condamns de la foule dont on entendait les cris
d'impatience.

Vasseur insista donc vivement:

--Tu vois, Doublet, il n'est que temps pour toi de sauver ta vie en
parlant.

--Dsol de vous refuser, citoyen lieutenant, mais je ne vois goutte 
votre satan baragouin, rpondit l'aubergiste d'un ton goguenard.

Et, de lui-mme, il alla rejoindre ses compagnons.

Vasseur crut que trente pas dj faits sur la route de l'chafaud
auraient peut-tre raison de l'obstination de Doublet, et il courut  la
route pour attendre encore l'aubergiste au passage.

La porte n'avait pas encore fini de rouler sur ses gonds quand il
arriva; il fut aperu par la Grande Victoire.

--Tiens! fit-elle de sa voix trivialement railleuse, voici encore le
_cogne_ qui cherche toujours son coq?

--Cocorico! cocorico!

Comme la porte s'tait enfin ouverte devant elles, la foule vit alors
s'avancer, ouvrant la marche, les trois femmes qui, prises d'une
pouvantable gaiet nerveuse, marchaient  la mort en criant:

--Cocorico! cocorico!

Vasseur regarda passer devant lui la foule des Chauffeurs. Quand arriva
le tour de l'aubergiste, il lui cria:

--Doublet, il est encore temps.

Mais l'hte du _Bon-Repos_ secoua la tte et, avec un sourire railleur,
rpliqua:

--Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant,
a vous fera descendre la curiosit du cerveau.

L'aubergiste venait de franchir le seuil de la prison, lorsque Vasseur
lui envoya cette riposte:

--Merci du conseil. Alors j'irai demander ce bain de pieds  Gervaise.

Puis il tourna le dos, remontant la vote vers la cour de la prison.

Aux paroles du lieutenant, Doublet avait tressaut d'une violente
secousse convulsive et il s'tait retourn. Livide, la face convulse,
les yeux hagards, il avait cri quelques mots  celui qui s'loignait.

tait-ce une injure?

tait-ce un consentement  avouer que venait de lui arracher la dernire
phrase du lieutenant?

Toujours fut-il que les cris de la foule empchrent sa voix d'arriver
jusqu' Vasseur dj loin.

Et, pouss par les soldats, Doublet reprit la route de l'chafaud.




                                   II


On doit comprendre maintenant pourquoi, ce jour de l'excution,
l'auberge du _Bon-Repos_, alors que tous les autres cabarets de Chartres
regorgeaient de monde, tait reste dserte. Chacun avait fui ce lieu
que les dbats du procs de la Bande d'Orgres avaient signal comme
ayant t longtemps un repaire de bandits. L'tablissement payait donc
pour sa mauvaise rputation.

Quand la justice, suivant une coutume de l'poque, avait mis sous le
squestre l'auberge dont la vente rpondrait des frais du procs des
Chauffeurs, aucun membre de la famille Doublet, mme au titre de parent
le plus loign, ne s'tait prsent pour protester contre la
confiscation et rclamer ses droits  l'hritage. On se rappelait que,
jadis, sans qu'on st d'o il venait, Doublet tait arriv  Chartres.
Il avait lou la maison en question et y avait fond son auberge du
_Bon-Repos_, qui avait progress jusqu'au jour o il avait t avr que
la prosprit de l'htelier, qui passait pour possder bon nombre de
sacs d'cus, s'alimentait aux sources coupables.

Quand le pot aux roses avait t dcouvert, la curiosit publique, qui
avait transform Doublet en richard, avait prouv une trange
dception. L'aubergiste menait, en apparence, la vie la plus rgulire.
Il n'tait ni joueur ni buveur. On ne lui connaissait aucune relation
qui charmt les ennuis de son clibat, car il avait toujours refus de
se marier. De plus, au dehors de son auberge, on n'avait pu prouver
qu'il se ft livr  une spculation alatoire; bref, dans la vie de
Doublet, l'enqute la plus minutieuse n'avait pu trouver quelque fissure
par laquelle se serait coul son argent.

Et, pourtant, la justice, quand elle avait visit le _Bon-Repos_,
n'avait relev nulles traces de ces cus qu'on disait si nombreux.

On avait boulevers la maison, sond les murs, creus les caves, en
qute d'une cachette o devaient dormir les conomies de l'aubergiste.
La recherche tait demeure strile.

Les fureteurs de la police n'avaient pas voulu avoir le dernier mot. En
se souvenant que Doublet, tout au moins une fois par mois, s'absentait
pendant trois ou quatre jours, ils en avaient conclu que le bonhomme
devait avoir plac son argent  Paris ou  Orlans.

 cette supposition, un malin avait rpliqu:

--Pourquoi si loin? Qui nous dit que le gredin n'avait pas, en quelque
coin ignor du pays, cette cachette que nous avons vainement cherche
dans l'auberge? Quand il partait dans sa carriole en annonant son
dpart pour Paris, le matois devait aller tout droit l o il
enfouissait son trsor.

Et ledit malin ajouta:

--Tenez, j'ai une ide. Attelons le vieux cheval de Doublet  sa
carriole, dans laquelle deux ou trois de nous monteront. Qu'on sorte de
la ville par la porte coutumire  Doublet, et, alors, qu'on laisse la
bride au cou du cheval... je parie que la bte nous conduira tout droit
o tant de fois elle a eu l'habitude d'aller.

La proposition avait t acclame et tout de suite on avait dsign le
trio qui, le lendemain, tenterait l'expdition.

Seulement, ce lendemain, quand les trois lus taient entrs dans
l'curie, ils avaient trouv le cheval tendu mort sur sa litire.

On l'avait empoisonn pendant la nuit.

Lorsque les chercheurs du trsor de Doublet vinrent annoncer
l'empoisonnement du cheval  Vasseur qui, la veille, avait assist  la
confrence o avait t mise l'ide d'utiliser l'instinct de l'animal
en le laissant aller lui-mme  l'endroit du pays qu'avait choisi
l'aubergiste pour y cacher son argent, le lieutenant les tana
vertement.

--C'est bien fait, leur dit-il. Un de vous,  coup sr, aura bavard de
la chose depuis hier. La bande doit avoir encore en ville des affilis
qui ont chapp  ma chasse. Votre bavardage aura t entendu et on
s'est ht, cette nuit, de tuer le cheval.

Pourtant, aprs avoir congdi les autres, Vasseur avait retenu celui
qui, la veille, avait trouv le stratagme du cheval. Cet homme tait un
garon d'une trentaine d'annes,  la figure intelligente, mais long de
cou, long de taille, long de jambes et de bras; bref, un de ces tres
dont on dit qu'ils n'en finissent pas. De plus, il tait aussi maigre
qu'un clou.

--Tu m'as l'air d'un finaud, toi! lui dit le lieutenant.

Un pareil loge de la part de Vasseur, dont toute la contre proclamait
alors le courage et l'nergie, valait son pesant d'or. Le maigre diable,
 ce compliment, se redressa plus raide qu'une perche.

--Que fais-tu? poursuivit le lieutenant.

--Je cherche  ne pas mourir de faim en acceptant tout ce qui se
prsente  faire. Tantt rtameur, tantt postillon, aujourd'hui
moissonneur, demain roulier...  la fin de l'anne, j'ai  peu prs
mang.

Tout cela tait dbit sur un ton d'insouciante bonne humeur.

--Et tu t'appelles? dit Vasseur.

--Barnab Gobin, surnomm Fil--Beurre...  cause de ma maigreur.

Le lieutenant regarda son homme dans les yeux. Il y lut franchise,
loyaut et courage. Alors, lentement, il demanda:

--Barnab, je vais, avant peu, entreprendre une tche pnible et
prilleuse, pour laquelle, en plus de mes soldats, j'ai besoin d'un
homme adroit et brave. Veux-tu tre cet homme?

Et se reprenant:

--Ah! fit Vasseur, je dois, avant tout, t'avertir que l o je te
mnerai, tu auras dix-neuf chances sur vingt d'y laisser tes os.

Le visage de Barnab Gobin,  cet avis menaant, prit une expression de
fermet tenace.

--J'accepte la consquence, dit-il.

Puis, avec une hsitation:

--Est-ce pour tout de suite? demanda-t-il.

--Non, fit le soldat. Te prciser le moment, je ne saurais, mais je puis
t'annoncer quand il arrivera. J'aurai besoin de toi le soir du jour o
seront excuts ceux de la bande d'Orgres que le tribunal condamnera 
mort.

 ce moment, le procs des Chauffeurs n'avait entendu que 212 tmoins.
Il en restait 317  comparoir. C'tait donc un bien long dlai que
Fil--Beurre avait devant lui.

--Oh! oh! dit-il gaiement, j'ai alors grandement le temps de faire mes
adieux  quelqu'un.

--Nous sommes donc amoureux? demanda Vasseur en souriant  la pense
qu'une femme aimt  tel point la maigreur qu'elle et donn son coeur 
Fil--Beurre.

Barnab secoua la tte et d'une voix grave:

--Amoureux? non pas, lieutenant, dit-il, mais dvou... dvou comme le
chien qui s'attache  celui qui, un jour qu'il crevait de faim, lui a
donn la pte... dvou comme tout coeur reconnaissant doit se montrer
pour l'tre bon, innocent et faible qui l'a secouru.

Puis, comme s'il n'en voulait pas dire plus, Barnab coupa net sur ce
point pour demander:

--Et le jour de l'excution, o me faudra-t-il venir vous retrouver?

--Ici mme,  l'auberge du _Bon-Repos_, o tu trouveras un cheval pour
me suivre, dit Vasseur.

Au mot de cheval, la figure de Barnab se fit inquite. Le garon se
gratta la tte en homme qui rechigne devant une obligation pnible.

--Heu! heu! lcha-t-il, la selle n'est pas mon fort... Est-ce que vous
tenez beaucoup  ce que je monte  cheval?

--Dans ton intrt, pour t'viter la fatigue, car la route sera longue.

--Si la route est longue, ce sera une raison pour ne pas surmener vos
montures, n'est-ce pas? mon lieutenant... Mettons qu'elles aillent  un
trot modr; c'est dj bien gentil...

--Va pour le trot modr, concda Vasseur. O veux-tu en venir?

--Alors, regardez-moi m'en aller, et vous vous direz que je n'ai pas
besoin d'enfourcher un cheval quand il ne s'agit que d'un trot modr.

L-dessus, Fil--Beurre ouvrit le compas de ses jambes, dmesurment
longues, et partit d'un tel pas que le lieutenant, tonn d'une pareille
vitesse, murmura:

--Peste! un joli marcheur.

Voil ce qui s'tait pass  l'auberge du _Bon-Repos_ peu aprs
l'arrestation de son propritaire Doublet. Renonant  y trouver une
cachette aux cus, l'autorit avait ferm la maison en attendant un
acqureur dont l'argent servirait  couvrir les frais de justice.

Circonstance tonnante! L'tablissement n'tait pas rest ferm plus de
huit jours. Un individu venu de Paris  Chartres, pour la simple
curiosit, disait-il, d'assister au procs des Chauffeurs, avait vu
l'auberge et, allch par le bas prix auquel on avait d forcment coter
l'tablissement discrdit, avait achet le _Bon-Repos_ avec l'espoir de
relever la maison et d'y tablir plus tard ses fils, deux solides
gaillards qui n'avaient pas tard  venir de Paris le rejoindre 
Chartres.

Le pre Jupart, auquel ses papiers bien en rgle donnaient
cinquante-cinq ans, tait un luron vigoureux qui paraissait presque
aussi jeune que ses fils, dont l'an avait la trentaine.

Par malheur, Jupart avait t du dans son espoir de relever l'auberge.
Il avait compt sans la rprobation publique qui avait continu  voir
en ce lieu un repaire de bandits. Il en tait donc rsult, comme on le
sait, que, le jour de l'excution, le _Bon-Repos_, qui aurait pu
hberger quarante chevaux et rafrachir dans sa grande salle deux cents
buveurs, n'avait vu franchir son seuil que par ces deux cavaliers, du
nom de Lambert et Fichet, venus  la suite du lieutenant Vasseur et qui
n'taient autres que deux gendarmes, dguiss comme leur chef.

C'est  ces deux gendarmes que nous allons revenir aprs que Vasseur,
qui se rendait  l'excution, les eut quitts en leur recommandant bien
de donner double provende aux chevaux qui, le soir, auraient une longue
course  fournir.

Le gendarme Lambert, tirant  la fois derrire lui par la bride son
cheval et celui du lieutenant, fut le premier qui pntra dans la vaste
cour de l'auberge o, sur la droite, s'tendait l'curie, long btiment
 loger un demi-escadron.

Nul tre humain n'apparut au fracas du fer des chevaux cliquetant sur le
pav de la cour.

--Que c'est comme le palais de la Belle-au-Bois-Dormant, lcha Lambert,
qui avait de la littrature, en constatant cette solitude profonde.

Mais l'autre gendarme, Fichet,  dfaut de littrature, avait une
oreille des plus fines et un nez exerc au suprme.

Il tendit donc l'oreille, dressa le nez et riposta:

--Qu'il y a ici, nonobstant, des gens qui bfrent, car j'entends un
bruit d'assiettes et je sens un fumet de fricot.

Comme, des deux, il tait l'homme d'initiative, il passa aussi la bride
de son cheval  Lambert, en disant:

--Bouge pas, vieux. Je vais piquer droit au ragot.

Et, le nez en avant, narines bantes, il se dirigea vers une petite
porte des communs place dans un angle de la cour. Quand il l'eut
pousse, il vit au milieu d'une troite salle destine au personnel de
la maison, trois hommes attabls.

C'taient le nouvel aubergiste Jupart et ses deux fils.

Il tait raisonnable de supposer que le successeur de Doublet, en voyant
sa maison dserte pendant que ses concurrents abondaient de
consommateurs, devait tre occup  s'arracher les cheveux et  maudire
le jour o il avait eu la fatale ide d'acheter la maison maudite.

Il n'en tait rien! absolument rien!

Assis, avec ses garons, devant une table surcharge de mets  rassasier
vingt hommes, Jupart qui, quand Fichet ouvrit la porte, venait de vider
son verre d'un seul trait, tait en train de dire d'une voix qui sonnait
la plus parfaite satisfaction:

--Mille cartouches! pourvu, les camarades, que cette vie dure
longtemps!!!

Au bruit des bottes du gendarme qui faisait son entre dans la salle, il
se retourna, et,  la vue de l'arrivant, il s'cria:

--Tiens! c'est le flandrin de Fichet!

Fichet avait, de lui-mme, une ide trop flatteuse pour tolrer qu'on
plaisantt sur son individu.  cette pithte de flandrin qui lui
tait octroye, il se roidit, l'oeil rond, la moustache hrisse, les
coudes en dehors, et, d'une voix hargneuse, lcha cette rplique:

--Que si vous vous fichez de moi, je vous prouverai bien le contraire!

Mais phrase, ton et pose n'alarmrent nullement l'aubergiste Jupart qui,
tout rieur, lui montra les plats qui couvraient la table en disant:

--Puisque tu fais tant que d'ouvrir le bec, que ce soit au moins pour
manger. Allons prends une chaise et fais comme nous, graine de melon.

Graine de melon! Cette fois, vingt pots de moutarde montrent au nez de
Fichet. Gendarme et aubergiste n'allaient pas tre cousins, quand une
sorte de coup de thtre fit tomber  plat la colre de Fichet.
L'htelier, toujours en riant, venait de porter la main  son abondante
chevelure et, d'un tour de poignet, soulevant cette toison frise qui
n'tait autre qu'une perruque, il offrait au regard de Fichet une tte
aux cheveux grisonnants, coups  l'ordonnance.

--Le brigadier Bondu! s'cria Fichet surpris.

--Oui, et regarde aussi ceux-l, dit l'aubergiste en dsignant ses deux
fils.

Le mot de flandrin dont il avait t salu  son entre, avait fait
que Fichet n'avait eu d'yeux que pour celui qui le baptisait aussi
dsagrablement. Sur l'invitation qui lui tait faite, il tourna son
regard sur les deux autres convives.

--Cachois et Potain! s'exclama-t-il en reconnaissant deux camarades.

Et, avant que Fichet, ahuri, pt demander une explication, Lambert, son
compagnon, qui venait de mettre les chevaux  l'curie, entra dans la
salle.

 la vue de l'arrivant, l'aubergiste, ou, pour mieux dire, le brigadier
Bondu, partit d'un clat de rire et s'cria:

--Dire que, depuis six mois que le _Bon-Repos_ s'est transform en
souricire, les deux premiers qui nous arrivent sont deux gendarmes!

Le brigadier avanait la vrit.

Dans l'esprance de mettre la main sur quelques-uns des Chauffeurs qui
taient parvenus  se soustraire par la fuite aux griffes de la justice,
les autorits de Chartres, sur le conseil du lieutenant Vasseur, avaient
fait de l'auberge une souricire par une fausse vente au soi-disant
Jupart.

Or, comme pas un chat n'avait mis le pied dans l'tablissement, Bondu et
ses hommes, n'ayant  relever aucun visage suspect, seraient morts
d'ennui si, dans la cave bien garnie, et l'amoncellement des provisions
fait par Doublet, ils n'avaient trouv le moyen de tuer le temps 
table... et, dame! ils le tuaient consciencieusement.

--Non, depuis qu'on a empoign Doublet, pas un gredin de ses complices
n'a montr son nez ici, appuya Bondu en terminant le rcit de sa mission
 Fichet et  Lambert qui avaient cout tout en jouant de la fourchette
et du verre.

--Heu! heu! moi, je n'en jurerais pas! lcha Lambert entre deux
bouches.

--Tu crois que quelques chenapans sont entrs ici sans que nous ne les
ayons aperus  temps? Qu'est-ce qui te fait dire cela, gros malin?
demanda le brigadier d'un ton froiss.

--Il en est entr au moins un, insista Lambert.

Et aprs avoir vid son verre, il ajouta:

--Quand ce ne serait que celui qui, pendant la nuit, est venu
empoisonner le cheval de Doublet, dont on devait se servir le lendemain
pour dcouvrir l'endroit o l'aubergiste transportait ses cus, comme
l'avait propos un grand dessch qui se trouvait l.

--a, c'est vrai, avoua le brigadier.

Puis, en homme loyal, il reprit:

--Il faut mme avouer que celui qui a fait le coup tait un rude finaud
qui, mes hommes et moi, nous a jous par-dessous jambe. Aussi, le
lendemain, le lieutenant Vasseur, qui tait furieux, nous a-t-il
rudement lav la tte. J'tais dans mon tort, je n'ai pas desserr les
dents.

Et, en branlant la tte, le brigadier ajouta:

--N'empche que si le lieutenant n'avait pas t tant  la tempte,
j'aurais pu--il est vrai que c'et t de la moutarde aprs dner--lui
faire part de deux dtails que j'avais relevs.

--Quels dtails? demanda Lambert curieux.

--Quand je dis deux dtails, il y a gros  parier que je n'en aurais
avou qu'un seul, le second... car le premier m'avait inspir un si
trange soupon, que le lieutenant m'aurait trait d'idiot si je le lui
en avais fait part.

--Pas possible! C'tait donc bien extraordinaire?

--J'ai eu et j'ai encore la conviction que celui qui a tu le cheval
devait tre un gendarme.

 cet aveu que jusqu' ce jour Bondu avait gard au fin fond de
lui-mme, ses quatre auditeurs clatrent ensemble d'un rire moqueur.

--Ma foi! oui, brigadier, vous avez fort bien fait de n'en souffler mot
au lieutenant. Comme vous l'avez dit, il vous et cru le cerveau pas mal
fl, ricana Lambert.

Malgr cette plaisanterie, que les autres avaient approuve d'un nouveau
rire, le brigadier continua d'un ton convaincu:

--Oui, j'en donnerais ma main  couper, l'homme devait tre un gendarme.
Cette nuit-l, nous avions nos chevaux  l'curie. Ma monture et celle
de Potain sont des btes rtives et farouches. Si celui qui a pntr
dans l'curie n'avait pas t connu de ces animaux, ils n'auraient pas
manqu, surpris par cette visite nocturne, de faire un vacarme des cinq
cents diables qui nous et rveills, eussions-nous dormi comme des
pots. Or, si les chevaux n'ont pas bronch, c'est qu'ils connaissaient
l'individu... c'est que le particulier a d les calmer par une caresse
les deux fois.

--Comment a, les deux fois? releva Lambert tonn.

--Oui, quand il a fait sortir de l'curie la rosse de Doublet et qu'il
l'y a ramene.

--Qu'est-ce que vous nous contez l, brigadier. O allez-vous chercher
votre sortie et votre rentre du cheval de Doublet? L'homme s'est
simplement gliss dans l'curie et il a empoisonn l'animal... C'est
simple comme bonjour  deviner. Pourquoi, diable! avoir de pareilles
imaginations? appuya Lambert.

Mais le brigadier demeura tenace en son dire.

--Je suis certain de ce que j'avance, insista-t-il.

--Oh! oh! certain... au moins vous aurait-il fallu une preuve? avana un
autre couteur.

--Mais justement, je l'ai, cette preuve... Elle est dans le second
dtail dont je vous ai parl.

--Que si vous faisiez la plaisance de la dire, nous aurions la
dlectance de l'couter, proposa Fichet, que le vin de Doublet poussait
 choisir ses termes.

--Quand, le lendemain, le lieutenant Vasseur ordonna de dbarrasser
l'curie du cheval mort, ce fut moi qui me chargeai de ce soin. Alors,
je remarquai que les flancs de la bte avaient t labours  coups
d'peron... les blessures taient fraches.

Il y eut dans l'auditoire, surpris par cette rvlation, un moment de
silence qui fut rompu par cette demande de Fichet, toujours en veine de
belle locution:

--D'o vous conclusionnez, brigadier?

--Que l'inconnu, avant de tuer le cheval, avait d l'utiliser pour se
rendre vers un endroit si loign qu'il lui a fallu, afin d'tre de
retour avant la fin de la nuit, surmener sa monture avec l'peron.

--Quel pouvait tre cet endroit? dit Lambert.

--Je m'en doute, avana le conteur.

--Si vous nous l'insufliez pour notre allgeance? demanda Fichet.

-- coup sr, notre homme devait tre l quand le grand dessch a
propos son moyen de retrouver les cus de Doublet en se servant de son
cheval... Alors, l'inconnu a eu l'ide d'exploiter le moyen pour son
compte; puis, aprs son expdition acheve, il a coup l'herbe sous le
pied des autres en tuant le cheval.

Tout cela tait logique au possible. Aussi l'auditoire peu  peu
s'tait-il laiss convaincre. Un point restait encore  claircir.

--Et vous croyez que cet inconnu devait tre un gendarme? demanda
Lambert.

--Par la tranquillit qu'ont garde, quand il est entr dans l'curie,
mon cheval et celui de Potain, deux btes, je le rpte, qui
s'effarouchent  tout casser, il est vident que notre personnage leur
tait familier... Donc, c'tait un gendarme, conclua le brigadier.

--Mais, fit Lambert, il est alors facile  dcouvrir! Vous n'avez qu'
vous rappeler quels taient ceux des ntres qui se trouvaient l quand
celui que vous appelez le grand efflanqu a propos son ide.

--Oui, fit le brigadier en homme drout, c'est l prcisment o je
perds la carte... Au moment en question, en fait de gendarmes, il n'y
avait avec moi que le lieutenant Vasseur.

Le brigadier achevait sa phrase quand une voix brve, qui sonnait le
commandement, pronona cet ordre:

--Fichet, selle mon cheval!

C'tait le lieutenant Vasseur qui venait d'entrer dans la salle.




                                  III


Vasseur avait trente ans. C'tait un grand et fort beau garon, bien
taill en force, au visage mle. Au moment de notre rcit, dans tout le
pays qu'il avait dlivr des Chauffeurs, il excitait un engouement de
reconnaissance que bien des coeurs de femme auraient t heureux de lui
traduire en un sentiment plus doux.

Pourtant, le beau lieutenant, qui aurait pu se poser si facilement en
Lovelace, semblait tre de glace, car aucune conqute amoureuse n'tait
inscrite  son actif. Les plus empresses  lui faire connatre leurs
bonnes intentions en avaient t pour leurs avances et leurs regards en
coulisse.

--Il est amoureux de la lune, avait-on fini par se dire, pour
s'expliquer cette indiffrence. Faute du possible, on concluait 
l'impossible.

Il est vrai que ceux qui vivaient auprs de lui auraient pu s'tonner de
certaines absences que, de temps  autre et depuis six mois, ils lui
voyaient faire. S'ils ne pointaient pas trop leur curiosit sur ces
disparitions, qui ne dpassaient jamais sept ou huit heures, c'est
qu'ils se disaient que le lieutenant, acharn  la poursuite des
derniers vauriens chapps  sa poigne, s'tait lanc sur la piste de
quelque nouveau gibier  offrir  la justice, chasse  l'homme pour
laquelle il tenait  avoir, d'abord et tout seul, relev la trace.

Nanmoins, en mme temps que ces absences, il avait t impossible de ne
pas constater qu'un changement s'tait opr dans le caractre de
Vasseur. En dehors du service, o il tait d'une rigidit extrme, on
l'avait toujours connu garon de joyeuse humeur.

Subitement, il tait devenu triste.

On avait,  l'origine, attribu cette tristesse au retard mis  le
rcompenser de ses services vraiment exceptionnels. Mais l'paulette de
lieutenant lui tait arrive et son front ne s'tait pas drid. Alors,
 dfaut d'une liaison malheureuse, ou d'une dception d'ambition, ou
d'une maladie, ou d'une cause quelconque connue, qui aurait pu
l'attrister, ses familiers, et surtout ses soldats, ne sachant  quoi
attribuer cette mlancolie sombre, avaient fini par faire chorus avec
ceux qui rptaient:

--Il est amoureux de la lune.

Jamais, peut-tre, Vasseur n'avait montr mine plus abattue que celle
qu'il avait quand, au retour de l'excution, il arriva au _Bon-Repos_
pour commander  Fichet de lui seller son cheval.

--Bigre! il broie du noir, pensa le brigadier Bondu.

--L'excution des Chauffeurs ne l'a pas prcisment pouss  la gaiet,
se dit Lambert.

Cependant, Vasseur avait parcouru la salle d'un regard rapide qui
semblait chercher quelqu'un; puis, s'adressant  Bondu:

--Brigadier, commanda-t-il, j'attends un homme qui ne va pas tarder 
venir... un grand maigre, qui rpond aux noms de Barnab ou de
Fil--Beurre... La consigne n'est pas pour lui.

Le malheureux Fil--Beurre ne payait pas de mine. Or, comme la consigne
donne au brigadier que tout individu  figure suspecte, qui pntrerait
dans l'auberge, ft immdiatement ficel et descendu dans une cave pour
y attendre l'interrogatoire du lieutenant, il tait bon que ladite
consigne ft leve pour Barnab.

Comme il allait sortir pour aller au-devant de son cheval, que lui
amenait Fichet, le lieutenant, aprs une courte rflexion, se tourna
vers Lambert:

-- notre dpart de ce soir, j'aurai besoin d'un cheval frais, tu iras
chez moi chercher Bayard. Que je le trouve m'attendant ici,
commanda-t-il.

--Oui, mon lieutenant, dit Lambert.

Et, en lui-mme, le soldat fit cette rflexion:

--C'est donc bien loin et d'un train d'enfer qu'il va aller, pour avoir
ainsi peur qu' son retour Rolland soit incapable d'entreprendre notre
voyage... une rude bte pourtant!

En effet, Rolland, le cheval qu'allait monter le lieutenant, tait un
animal remarquable par sa force et son ardeur. Pour puiser un pareil
coursier, il aurait fallu exiger de lui presque l'impossible.

--Dans trois heures, rpta le lieutenant, lorsqu'il fut en selle.

Et il sortit de l'auberge  la plus paisible allure de Rolland, suivi
des yeux par Lambert, qui se disait:

--J'ai dans l'ide que tout  l'heure son cheval n'ira plus de ce
train-l.

Le lieutenant traversa Chartres au pas de sa monture. Quand, la porte de
la ville franchie, il se vit en rase campagne, c'est--dire loin des
curieux, il assembla ses rnes en murmurant d'une voix mue:

--Voil quinze grands jours que je ne l'ai vue!

Et, enfonant ses perons dans les flancs de son cheval, il le lana
ventre  terre.

Trois heures aprs, comme il l'avait annonc, le lieutenant tait de
retour au _Bon-Repos_.

Couvert d'cume, essouffl, frmissant de fatigue, Rolland tait presque
fourbu. Ses flancs, qui haletaient douloureusement, taient labours de
coups d'peron.

--L! qu'est-ce que je disais? gronda Lambert en reconduisant le cheval
 l'curie.

Au moment o il passait devant le brigadier Bondu, celui-ci,  la vue
des flancs ensanglants de la bte, eut un petit tressaut de surprise et
se dit:

--Voil, prcisment, comment tait arrang le cheval de Doublet que
nous avons trouv empoisonn dans l'curie.

Mais si Rolland tait en mauvais tat, on ne pouvait soutenir que le
lieutenant, d'o qu'il arrivt, en rapportait la joie. Il tait parti
triste; il reparaissait dsespr. La plus profonde angoisse se lisait
sur son visage abattu et douloureusement contract. Cet homme, il n'y
avait pas  en douter, venait d'prouver une de ces souffrances
terribles qui brisent le coeur.

Devant ses soldats, au prix d'un immense effort moral, il retrouva son
calme.

 peine avait-il mis pied  terre que, prs de lui, se fit entendre une
voix qui disait:

--Me voici, mon lieutenant. Exact au rendez-vous.

C'tait Fil--Beurre qui, aprs les six mois couls depuis sa dernire
entrevue avec Vasseur, arrivait encore un peu plus maigre... un vrai
squelette.

--Alors, tu consens toujours  venir avec moi, mon garon? demanda le
lieutenant.

Fil--Beurre poussa un gros soupir et, d'un ton navr:

--J'ai tant besoin de distractions, lcha-t-il.

Soupir et voix firent que Vasseur le regarda plus attentivement au
visage.

--Oh! oh! dit-il, quel chagrin t'est-il survenu, Barnab? tu es ple
comme un mort et il me semble que la fivre te secoue!

Fil--Beurre parut chercher sa rponse.

--La fivre, non, dit-il enfin, mais l'motion. Vous m'aviez ordonn de
venir vous trouver aprs l'excution des Chauffeurs. Alors, pour tuer le
temps et afin d'tre bien fix sur le moment voulu, la fichue ide m'est
venue d'aller l-bas, sur la place publique... et, dame! vingt-trois 
la file! quand on n'est pas habitu  ce genre de spectacle, a n'est
pas sans vous secouer.

C'tait l une raison trop plausible pour que Vasseur ne l'acceptt pas.
Il entama donc un autre sujet en demandant:

--Tu persistes toujours  refuser le cheval que je t'offre?

--Je suis si maigre, lieutenant! Avec mes os, qui me percent la peau,
j'aurais peur d'tre clou en selle par le coccyx.

--Mais tu finiras par tomber de fatigue.

--En ce cas, je prierai un de vos hommes de prendre mes souliers en
croupe... a me soulagera.

--Allons, puisque tu le veux! consentit le lieutenant qui s'tait pris
de sympathie pour cet tre disgracieux qu'il devinait habile, courageux
et foncirement honnte.

Alors, se retournant vers Lambert et Fichet, qui se tenaient  quelques
pas avec les chevaux en main:

--En selle! commanda-t-il.

Mont sur Bayard, son cheval frais, le lieutenant, suivi de ses deux
hommes et prcd par Fil--Beurre jouant de ses longues jambes, quitta
le _Bon-Repos_  la nuit tombante.

Une heure aprs, en pleine obscurit, sur la route, Fichet fit entendre
ces mots:

--Pardon, lieutenant...

--Hein! fit svrement Vasseur, as-tu oubli que, depuis notre dpart,
je ne suis plus que le citoyen Rameau, gros commerant en grains,
voyageant avec ses garons fariniers?

Et, aprs cette leon, il ajouta:

-- prsent, lche ce que tu avais  dire.

--Que, sans sortir de l'obdience, pourrait-on avoir la souplesse de
demander ous'que nous allerions? demanda Fichet.

--Tiens-tu bien  le savoir?

--J'en aurais l'intendance.

Sans doute que le lieutenant tait au courant du langage de Fichet, car,
sans relever le mot, il rpondit d'une voix qui vibrait de haine:

--Eh bien, mon brave, nous allons chercher la tte du Beau Franois.

Savoir qu'on allait chercher la tte du Beau Franois, c'tait dj
bien; mais la curiosit de Fichet n'tait qu' demi satisfaite, car il
reprit:

--Et, subsquemment  la consquence, pouveriez-vous m'octroyer la
licence que je saverais ous qu'il est le Beau Franois?

--Oh! oh! fit le lieutenant, tu m'en demandes trop, vieux Fichet. Autant
que je puis croire, notre homme doit se trouver en Sarthe, en Mayenne ou
en Maine-et-Loire, c'est--dire du Mans  La Flche ou de Laval  Angers
et Saumur. Tu vois que nous avons devant nous un bon bout de promenade.

--Une promenade plante de coups de fusil! grommela Lambert aprs avoir
entendu cet itinraire qui leur donnait  traverser tout le pays que
venait de dsoler la terrible guerre des chouans.

Fichet, on l'a vu, n'tait pas une de ces intelligences auxquelles on
confie la destine des empires; mais c'tait un intrpide soldat, allant
droit au danger sans barguigner, sabreur de premire force, grand
amateur de plaies et de bosses.

 la rflexion de son camarade, il dbita gravement:

--Que les coups de fusil, c'est la sant des gendarmes.

--Mazette! alors nous allons nous porter comme des charmes dans le
satan pays o nous conduit le chef... s'il est vrai que les coups de
fusil soient la sant du gendarme, riposta moqueusement Lambert.

En effet, pendant six annes conscutives, les pays cits par Vasseur
avaient t le thtre de cette lutte sanglante qu'on a appele: Une
guerre de gants, guerre sans piti ni merci des chouans et des
Vendens contre les troupes de la Rpublique, et qui, depuis quelques
mois seulement, avaient pris fin sous les derniers coups du gnral
Brune.

Mais, derrire les vrais chouans pacifis, qui taient rentrs dans
leurs foyers, le pays tait rest la proie de bandes armes, nombreux
ramassis de vauriens qui, se donnant toujours pour chouans, pillaient
les campagnes, arrtaient les diligences, incendiaient les villages.

Des renseignements guidaient-ils Vasseur? tait-ce plutt qu'un
pressentiment lui disait que le Beau Franois, aprs sa bande dtruite,
avait d aller continuer ses exploits chez les faux chouans? Toujours
est-il que le soldat intrpide avait rsolu d'aller chercher son bandit
au milieu mme des hordes formidables qui le protgeaient.

Prcdant de quelques pas le cheval du lieutenant, Fil--Beurre avait
entendu Vasseur dtaillant  Fichet la marche  suivre. Aussitt, se
portant de ct, il s'tait laiss dpasser par le cheval et quand il
fut au ct du cavalier, il demanda, en observant la consigne:

--Ainsi, citoyen Rameau, nous irons jusqu' Saumur?

--Oui, Barnab; et, le fallt-il pour retrouver mon coquin, nous
redescendrons la rive gauche de la Loire jusqu' Champtoceaux.

--Ah! fit Barnab avec une intonation joyeuse qui surprit Vasseur.

Puis, aprs une courte hsitation, et d'une voix qu'il s'efforait
vainement de rendre indiffrente, il reprit:

--Alors nous passerons par Saint-Florent-le-Vieil?

La main du lieutenant s'abattit aussitt sur l'paule du squelette
ambulant, qu'elle serra entre ces doigts crisps et, en mme temps,
Vasseur articula ces paroles pleines de soupon.

--Malpeste! sais-tu, Barnab, que tu m'as l'air de connatre ce pays-l?

--Sur mon honneur! je vous jure que je n'y ai jamais mis les pieds,
affirma Fil--Beurre, d'un ton de la sincrit duquel il n'y avait pas 
douter.

--Alors, comment se fait-il que tu connaisses, entre Saumur et
Champtoceaux, ce village que tu appelles Saint-Florent-le-V...

Au lieu d'achever le mot, Vasseur s'arrta une seconde, puis,
brusquement, en homme surpris par un souvenir:

--J'y suis! s'cria-t-il.

Il venait de se rappeler le billet trouv dans la doublure de la veste
que le Beau-Franois avait abandonne en sa fuite, ce billet de
l'criture de Doublet et que ce dernier, quand il pouvait sauver sa
tte, avait refus de lui expliquer.

Parmi les notes nigmatiques, ne se trouvait-il pas cette mention: _S.
F. le Vieil_? L'abrviation ne dsignerait-elle pas le village de
Saint-Florent-le-Vieil?

Et, persuad qu'il avait devin juste, Vasseur, sans penser qu'il
rflchissait tout haut, se demanda:

--Quelle anguille sous roche nous attend dans ce village?

Ensuite, comme si la suite pouvait l'clairer, il se rpta de mmoire
les mots suivants de l'crit:

--S. F. le Vieil.--La saute.--Doublet.--Le Marcassin.--Sans sabots on...

Nous l'avons dit, Vasseur, sans s'en douter, rflchissait  mi-voix.
Fil--Beurre, qui marchait  sa botte, n'en avait pas perdu un mot.

--Oh! oh! lcha-t-il soudainement.

Cet clat de voix interrompit les rflexions du lieutenant.

--Qu'as-tu, garon? demanda-t-il.

--Vous venez de prononcer Marcassin... Je ne sais pas si c'est le mien,
mais, moi aussi, je connais un Marcassin... Au fond, je ne le connais
que pour l'avoir vu et entendu une fois, sans que, lui, il ait seulement
aperu le bout de mon nez; car je me tenais tapi, bien immobile dans ma
cache... Ah! oui, Marcassin! en voil un qui est bien nomm! Tout en
poil gris et rude, cet homme; trapu, rbl, l'air froce, des mains
normes et velues! Un terrible athlte, je vous en rponds... Il doit
rudement en dcoudre.

Vasseur avait laiss parler le squelette.

--O donc as-tu rencontr ce Marcassin? demanda-t-il quand Barnab se
tut.

Sans doute que Fil--Beurre s'tait imprudemment laiss all  ses
souvenirs, car,  la question, il eut l'hsitation de celui qui
s'aperoit trop tard de sa faute. Il fit cette rponse vague:

--Dans les environs d'Orlans.

--Prcise l'endroit, appuya Vasseur.

Fil--Beurre garda le silence.

--J'attends, dit le lieutenant d'une voix qui se montait.

Le squelette prit tout  coup son parti et d'un ton plein de repentir:

--Tenez, dit-il, j'aime mieux vous avouer que j'ai  me faire un
reproche  votre gard.

--Lequel, Barnab? demanda Vasseur, dsarm par l'accent mu du jeune
homme.

--J'aurais d vous avouer un gros secret qui m'touffe depuis tantt...
vous savez, quand je suis revenu de l'excution?

--Lorsque tu tais si boulevers d'avoir vu tomber vingt-trois ttes?

Fil--Beurre haussa les paules.

--Oh! aprs tout, c'taient de si cruels coquins, qui avaient tant
commis d'atrocits, que je les ai vus mourir sans grande piti...

Le squelette s'interrompit pour pousser un gros soupir, puis, tout
frmissant, il ajouta:

--Sauf un pourtant!

--Quel tait ce condamn?

--Je vous conterai cela  la couche.

--Mais, mon garon, tu dois comprendre que je ne me soucie pas d'tre vu
en plein jour sur la grand'route. Jusqu' la bonne moiti du voyage, mon
intention est de chevaucher la nuit et, durant le jour, de rester coi en
quelque gte sr. Si donc, comme tu le dis, ton secret t'touffe, tu vas
le garder sur la conscience jusqu'au point du jour, moment de notre
couche... Mieux vaudrait te soulager tout de suite.

Et Vasseur, d'une voix rieuse, insista en disant:

--Allons! lche ton secret.

--Mais, fit Barnab, c'est que ce secret n'est pas le mien. D'autres
oreilles que les vtres ne peuvent l'couter.

--Tu dis cela pour Lambert et Fichet?

--Prcisment.

La curiosit talonnait trop le lieutenant pour qu'il ne lui sacrifit
pas ses hommes. Il se retourna en selle et commanda:

--Fichet,  cent pas en avant, pour clairer la route. Toi, Lambert,
mme distance en arrire pour t'assurer si nous ne sommes pas suivis.

Et quand ils furent seuls:

--L! fit Vasseur,  prsent tu peux parler.

--Le jour o vous m'avez engag pour vous suivre, vous rappelez-vous
qu'aprs vous avoir demand  quelle date il faudrait partir, je me suis
rjoui en apprenant que j'avais tout le temps devant moi pour faire mes
adieux?

--Oui, et il me souvient que, comme je te plaisantais en supposant que
ces adieux s'adresseraient  tes amours, tu m'as parl d'un tre bon,
doux, auquel tu avais vou le dvouement... du chien pour celui qui lui
a donn la pte, alors qu'il crevait de faim... Ce sont l tes
expressions.

Il y eut un accent indicible de reconnaissance dans la voix de
Fil--Beurre quand il rpondit:

--Oui, c'est ainsi que je suis dvou  ma bonne Gervaise.

 ce nom, une convulsion violente fit frissonner le lieutenant des pieds
 la tte. Et tant tait grande son motion qu'il lui fallut se retenir
au pommeau de la selle pour ne pas tomber de cheval lorsqu'il entendit
le squelette ajouter:

--Gervaise qui, il y a deux jours encore habitait le village de Mgin.

Dans l'ombre de la nuit, Fil--Beurre n'avait pu s'apercevoir de la
pleur livide du lieutenant ni de la violente motion produite par le
nom de Gervaise.

Sans se douter de rien, il commena son rcit:

--Comme je vous l'ai dit, j'ai toujours demand mon pain de chaque jour
un peu  tous les mtiers. Cette fois-l, j'avais eu la main heureuse.
Ma maigreur avait t exploite dans une baraque de saltimbanques. De
foire en foire, on m'avait exhib  l'admiration des populations en me
donnant pour un malheureux marin, rest seul sur un radeau en pleine
mer, pendant quarante-six jours, sans autre nourriture que ses larmes.
Par malheur, arriva l'hiver qui interrompit les ftes foraines. Plus de
recettes. Le patron aurait bien voulu me garder jusqu'au retour du
printemps. Mais pour me garder, il et fallu me nourrir. Alors j'aurais
engraiss... et j'aurais perdu de ma valeur.

--Va crever de faim jusqu'au printemps, me dit-il; tu auras ainsi
conserv ton prix et je te reprendrai.

Et il me congdia aprs m'avoir rgl mon compte. Des plus maigres!
Trois cus! Il y ajouta une bonne grosse veste de ratine qui lui tait
devenue trop courte et qui arriva, pour moi, comme mare en carme, vu
qu'elle tait chaude et, ce jour-l, il faisait grand froid.

Il tait environ dix heures du soir; car c'tait aprs avoir eu la
prvenance de me garnir d'un solide souper que le patron m'avait
congdi. J'aurais pu coucher l, mais je me souvins que, le lendemain,
c'tait grand march  Chartres. Peut-tre y trouverais-je  m'employer.
Quinze lieues me sparaient de la ville, mais c'tait un jeu pour mes
longues jambes et la nuit, dont les toiles scintillaient de froid,
tait des plus claires.

Je marchais bon pas, tout chaudement heureux sous ma veste de ratine...
Et trois cus en poche!... Le premier consul n'tait pas mon cousin!

Je venais de dpasser un village dont,  mon passage, l'horloge avait
tint minuit et j'allais longer une meule de foin quand, soudainement,
je vis se dresser devant moi un colosse qui, par cette temprature
glaciale, tait en manches de chemise.

--Donne-moi ta veste, m'ordonna-t-il.

--Moi, dans de pareilles occasions, je ne suis pas causeur et, grce 
mes jambes, j'ai bien mis vite une distance entre moi et l'autre que je
laisse attendant toujours une rponse. Quant  rsister, j'en aurais eu
l'envie qu'elle me serait aussitt passe, rien qu' la vue de la solide
carrure de mon emprunteur de veste.

Sans doute qu'il devina mon projet de lui brler la politesse en
dtalant, car, sans autre phrase, il m'assna sur la tte un coup d'un
gourdin norme, qui me renversa sans connaissance.

Fil--Beurre fut interrompu dans son rcit par le lieutenant, qui
demanda vivement:

--Tu ne saurais reconnatre cet homme?

--Oh! que si! que si! Je n'ai vu mon gaillard qu'une demi-minute, mais
a m'a suffi pour le reluquer... Que jamais je le rencontre et je jure
bien qu'il me rendra compte du coup de gourdin qu'il m'a administr, de
ma veste qu'il m'a vole ainsi que mes pauvres trois cus qui taient
dans ma poche... Que je le trouve face  face, si je ne lui bondis pas
sur le casaquin, c'est que, ce jour-l, j'aurai un ventre qui tranera
par terre.

Malgr tous ses efforts pour la contraindre, une impatiente curiosit se
trahissait dans la voix de Vasseur, quand il demanda:

--Mais, Barnab, je ne vois pas encore apparatre dans ton rcit cette
personne que tu appelles Gervaise?

--Attendez donc, attendez donc... Quand je revins  moi, j'tais tendu
sur des bottes de paille et j'avais la tte entoure de bandes de linge
qui m'aveuglaient.  ce moment, une douce petite voix disait:

--Mais, ma bonne Annette, nous ne pouvons pourtant pas mettre dehors ce
pauvre garon.

--Bah! bah! rpondit l'organe grognon de celle qui venait d'tre nomme
Annette, quand ils ne tuent point, les coups  la tte ne sont pas
dangereux. Aprs qu'il aura dormi jusqu' ce soir, notre grand diable,
avec une bonne soupe dans le ventre, s'en ira trottant comme un cerf.

--Non, il faut le garder quelques jours. Il a besoin de se remettre.
Regarde donc comme il est dlabr, insista la voix jeune et douce.

 ces derniers mots, Annette rpliqua en riant:

--Oh! oh! si, pour le renvoyer, vous attendez qu'il se soit remplum, il
sera encore ici au jugement dernier.

--Rien que deux jours.

--Oui, mais si votre pre arrivait? Vous savez combien de fois il m'a
svrement recommand de ne jamais laisser pntrer personne dans la
maison.

--Papa est parti il y a huit jours, et il s'coule un mois entre chacune
de ses visites.

Aprs son excuse donne, la petite voix revint  l'assaut en disant:

--C'est convenu, n'est-ce pas; nous garderons deux jours notre bless?

--Gervaise! Gervaise! vous me faites commettre une imprudence, pronona
Annette d'un ton qui cdait.

Il y eut un petit cri joyeux de Gervaise triomphante; puis, vivement,
elle reprit:

--Renouvelle-lui son pansement. Moi, je descends pour surveiller la
soupe qui lui rendra ses forces.

Et je l'entendis qui s'loignait.

Alors je crus bon de donner signe de vie. Comme Annette avait fini de me
retirer la bande de toile, je poussai un soupir et j'ouvris les yeux.

--Ah! ah! fit-elle, voil donc que vous revenez  vous, mon beau
merle?... Pardieu, je puis me vanter d'avoir fait ce matin une jolie
trouvaille.

C'tait une brave et digne femme, cette Annette, malgr son air bourru.
Elle m'apprit qu'au point du du jour, en allant chercher son beurre et
son lait  une ferme un peu distante du village, elle m'avait trouv
tendu raide, dpouill,  demi gel, la tte ensanglante. Par bonheur,
le froid, en saisissant ma plaie, avait empch la perte de sang.
Aussitt, elle tait venue pour donner la nouvelle  Gervaise, et les
deux femmes, dans leur premier lan de piti, m'avaient, en runissant
leurs efforts, emport dans la maison qui les abritait.

Aprs avoir achev de me panser, elle reprit:

--Moi, j'tais d'avis de vous renvoyer tout de suite; mais on a obtenu
de ma faiblesse que vous resteriez ici deux jours  vous reposer et 
vous rabibocher un peu le torse. Vous allez commencer par m'avaler une
soupe. Attendez, je reviens.

Trois minutes aprs, elle reparut avec une norme cuelle de soupe
fumante.

--On ne perd pas son temps  vous nourrir! dit-elle en riant, aprs
avoir constat la voracit avec laquelle j'avais engouffr la soupe.

Puis, comme je la remerciais, elle reprit:

--Le meilleur moyen, mon garon, de me prouver votre reconnaissance,
c'est de rester bien tranquillement enferm dans ce commun  fourrages,
sans vous montrer, sans sortir.

Ensuite, avec une intonation qui pesait sur les mots pour bien appeler
mon attention, elle articula lentement:

--Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que a ne se prsentera
pas; mais si, par hasard, quelqu'un arrivait dans la maison, ne bougez
pas plus qu'une souche, car vous feriez avoir bien de la peine  deux
pauvres femmes qui ont eu piti de vous.

L-dessus, elle partit aprs avoir ajout:

--Faites un bon somme, a vous tuera le temps jusqu' l'heure de vous
regarnir la panse.

J'avais l'estomac plein. J'tais mollement tendu dans un creux de
bottes de paille qui me tenaient chaud; j'obis au conseil d'Annette en
m'endormant profondment.

Quand je me rveillai, la nuit tait venue et l'obscurit rgnait dans
mon rduit.

Seulement, au milieu de l'ombre, se dtachait devant moi une raie
lumineuse dont je m'expliquai bien vite la cause. La chambre voisine
tait claire et, par une lzarde de la cloison en pis, filtrait la
lueur que je voyais. La curiosit me poussa  connatre cette Gervaise
dont j'avais seulement entendu la voix. Bien doucement, je m'approchai
de la fente et j'y appliquai un oeil.

Ah! la belle et ravissante jeune fille que j'aperus! Un ange  adorer 
genoux!

Elle tait en train de filer devant une vaste chemine o, pendue  la
crmaillre, chantait une marmite dont, en ce moment, Annette remuait le
contenu avec une cuillre en bois.

--a embaume! disait la vieille servante. Je crois, Gervaise, que votre
protg s'en lchera les babines jusqu'aux oreilles! Ah! si vous l'aviez
vu, ce matin, absorber sa soupe! Ce n'est pas un homme, c'est un puits!

Tout  coup, le roulement d'une voiture se fit entendre au loin.  ce
bruit, les deux femmes se relevrent effares.

--C'est votre pre!... Pourvu qu'il ne dcouvre pas cette grande asperge
de malheur! bgaya Annette avec terreur.

Sans tre grand clerc, je devinai que la grande asperge c'tait moi.

Le roulement de la voiture, qui s'tait rapidement rapproch, cessa
devant la porte.

Sans doute que les deux femmes, afin d'viter une surprise, avaient la
consigne de n'ouvrir  aucun bruit du dehors, car elles restrent
immobiles, attendant que celui qui arrivait et ouvert, du dehors, avec
une clef dont il tait porteur.

Alors entra un homme dont la figure,  la vue de Gervaise, s'claira de
la plus pure joie. La jeune fille se jeta dans ses bras et, pendant deux
grosses minutes, il l'embrassa avec de petits frmissements de
bonheur... Ah! il aimait rudement sa fille, ce bonhomme-l!

Quand Fil--Beurre avait prononc ses derniers mots, sa voix s'tait si
douloureusement altre, que Vasseur lui demanda aussitt:

--Qu'as-tu donc, Barnab?

--C'est que je compare toujours cette scne, toute pleine de tendresse,
avec celle o, pour la seconde fois, j'ai revu cet homme.

--Ah! tu l'as revu?

--Oui, aujourd'hui mme, quand je suis all  l'excution.

--Tu l'as rencontr dans la foule?

--Non! fit le squelette d'un ton navr.

--O donc alors?

--Je l'ai revu sur l'chafaud, se dbattant sous la main du bourreau,
alors que, le dernier de tous, il allait tre excut.

Vasseur eut sans doute besoin de veiller sur son intonation, car il prit
un temps avant de lcher un Ah! vraiment! dont l'accent de surprise,
malgr son effort, sonna des plus faux.

Fil--Beurre avait continu:

--Oui. Quand tous les autres taient morts avec une intrpidit
farouche, lui rsista, criant, pleurant, prononant des paroles
dsespres, une sorte d'appel qui demandait la vie.

Et, aprs une hsitation:

--Je crois mme, reprit le squelette, qu'il prononait votre nom.

--Mon nom? rpta le lieutenant qui, comme prcdemment, simulait
l'tonnement.

--Oui, il parlait de sa vie sauve promise par vous s'il avouait... C'est
l, du moins, ce que j'ai cru comprendre, car sa voix tait en partie
couverte par les cris de la foule qui, furieuse de sa lchet, hurlait:
Mort  Doublet!

--C'tait donc l'aubergiste de Chartres?

--Lui-mme.

Pendant cinq minutes, les deux hommes cheminrent en silence. tait-ce
que chacun d'eux avait besoin de se remettre de son motion? S'il en
tait ainsi du lieutenant, son compagnon n'aurait pu s'en douter, car
Vasseur reprit d'une voix sche et railleuse:

--Alors ta Gervaise tait donc la fille d'un des principaux
Chauffeurs?... Qui sait mme si elle ne faisait pas partie de la bande?

--Oh! lieutenant, ne dites pas cela, s'cria Fil--Beurre avec un
sanglot douloureux.

--Qui me prouvera le contraire?

--coutez la fin de mon rcit, je vous en prie.

--Soit! je le veux bien, dit Vasseur trop vivement pour qu'un autre,
plus observateur ou moins mu que le squelette, n'et pas devin que ce
n'tait point par unique complaisance que le lieutenant allait prter
l'oreille.

Fil--Beurre poursuivit:

--Le pre s'arrta d'embrasser sa fille en entendant dire par Annette,
qui s'apprtait  sortir:

--Je vais mettre le cheval  l'curie, n'est-ce pas, notre matre?

--Non, non, fit-il vivement, je ne coucherai pas au logis ce soir. Je
passais  deux lieues d'ici. Je n'ai pu rsister au dsir de venir
embrasser Gervaise. Le temps de manger un morceau et je repars. Veille
plutt sur la marmite, ma brave Annette.

--Et moi, je vais mettre le couvert, dit Gervaise.

Tout en s'occupant de cette tche, la jeune fille causait avec son pre,
qui se chauffait, assis devant la chemine. Par la crevasse de la
muraille, ses paroles m'arrivaient bien distinctes.

--Quand donc, disait-elle, aurai-je un pre qui ne sera plus toujours
par monts et par vaux?

--Ah! dame! fillette, c'est mon commerce qui veut cela. Les chevaux que
je vends  la Rpublique, pour ses armes, ne sont pas tous parqus dans
une lieue carre. Il me faut aller les acheter  droite,  gauche, 
l'autre bout de la France, au diable.

Puis en se frottant les mains:

--Mais, sois tranquille, mignonne, aux grandes fatigues les gros
profits. Avant peu, mon sac sera assez rond pour que je me repose. Alors
nous irons nous tablir dans un autre pays.

--Pourquoi ne resterions-nous pas dans celui-ci?

--Heu! heu! lcha le pre, qui me sembla un peu troubl par la question.
D'abord, il y a plus beau pays que le Beauce; et puis, ailleurs, nous
n'aurons rien  craindre de ces bandes de gredins qui pillent la
contre. Quand je suis en route je ne vis pas, tant j'ai peur que les
misrables ne s'attaquent  cette maison.

Alors s'adressant  Annette:

--Aussi, ma vieille, dfense absolue d'ouvrir  tout vagabond qui
viendrait te demander l'hospitalit d'une nuit. C'est la manire dont
les espions des misrables procdent pour tudier les lieux avant de les
piller.

--Oh! n'ayez pas peur, notre matre. Aucun d'eux n'est entr et
n'entrera ici, rpliqua la servante.

Et, pour dtourner la conversation de ce sujet, elle s'empressa de
dcrocher la marmite en s'criant:

--L! c'est prt. Vite  table.

Le pre quitta le devant de l'tre en disant:

--Bon! Pendant que tu empliras les assiettes, je vais aller chercher une
botte de foin pour mon cheval.

--Restez donc. J'irai tout  l'heure, proposa Annette, prise de peur 
la pense que, si je dormais, il allait me dcouvrir.

--Non, non, dit-il, fais les portions. Je serai revenu avant que tu aies
fini.

Je l'entendis qui arrivait par le couloir sparant la maison en deux.

En une seconde je fus enseveli sous dix bottes promptement rejetes sur
moi. Je me tins plus immobile qu'un mort, retenant ma respiration.

Annette avait eu tort de s'alarmer, car le danger... si danger il y
avait... tait des plus minimes, puisque le pre venait sans avoir pris
de lumire.

Bientt il entra. En pleine obscurit, il n'avait qu' tendre la main
pour prendre une botte  ttons, puis  s'en aller.

Au lieu de cela, il demeura immobile dans un coin, o je me rappelais
avoir vu, dans la journe, un tonneau d'avoine. En mme temps qu'il
poussait un hem! touff, qui trahissait un effort de sa part, je crus
our un roulement sourd. Ensuite rsonna, bien faiblement pourtant,
comme un bruit de monnaie; puis un autre hem! et un nouveau roulement,
auquel succda un frlement de souliers sur le sol, comme si le pre
s'occupait  faire disparatre une trace. Aprs quoi, il prit la botte
de fourrage la plus proche et s'en alla.

Tout cela n'avait pas dur la dixime partie du temps que j'ai mis 
vous le conter.

Sitt qu'il avait t parti, j'avais replac l'oeil  la lzarde de la
cloison. Je le vis reparatre et se mettre  table en disant:

--Ma botte est dans la voiture. C'est un en-cas. Il m'arrive souvent
d'tre oblig de m'arrter, la nuit, dans de si pauvres endroits que mon
cheval se voit devant un rtelier vide.

Pour moi, la botte de fourrage n'tait qu'un prtexte dont il s'tait
servi afin de venir se livrer  la mystrieuse occupation que j'avais
entendue.

Une demi-heure plus tard, il partit aprs avoir soup.

Quand Annette m'apporta ma part du repas, elle me trouva tendu tout de
mon long.

--Est-ce que vous avez toujours dormi? me demanda-t-elle.

--C'est le bruit de vos pas qui vient de m'veiller.

Je vis ses lvres se remuer.  coup sr, elle se rjouissait du danger
vit, heureuse chance qu'elle devait attribuer  ce que le matre
n'avait pas pris de lumire.

Je dormis toute la nuit, mais la curiosit me fit ouvrir l'oeil au point
du jour.

--Qu'est-il venu faire? me demandais-je, debout devant le tonneau
d'avoine, examinant sur le sol des traces, imparfaitement effaces, qui
prouvaient qu'on l'avait dplac.

 mon tour, je changeai le tonneau de place.

 l'endroit qu'il recouvrait m'apparut, enfoui dans la terre, l'orifice
d'un de ces normes pots de grs dont il est fait usage pour conserver
les salaisons.

Et ce monstrueux pot tait  peu prs plein de beaux louis d'or.

Le pre de Gervaise avait grandement raison quand il avait dit  sa
fille que son sac commenait  s'arrondir, car il y avait dans ce pot
une bien grosse somme. Elle tait fort simple, sa cachette, et mme si
facile  trouver, qu'elle tait introuvable. On aurait boulevers la
maison sans avoir l'ide de changer de place ce tonneau d'avoine.

Je le replaai sur le pot d'or et tout fut dit.

Deux jours aprs, mon crne tait guri et je me sentais valide.
Gervaise me congdia avec une bonne grosse miche de pain et une gentille
pice de quinze sols.

Quand j'arrivai  Chartres, o je n'avais pas mis le pied depuis six
mois, les habitants, tout joyeux, n'y parlaient que de vous, mon
lieutenant. Vous veniez de vous attaquer aux Chauffeurs dont une bonne
partie tait sous les verrous. Le reste allait suivre. Enfin, le pays
tait  la veille d'tre dlivr des brigands dont la frayeur gnrale
avait assur trop longtemps l'impunit.

Aussitt l'envie me vint d'aller bien vite porter ces bonnes nouvelles 
Gervaise et Annette, que la crainte tenait, pour ainsi dire,
prisonnires en leur maisonnette. Je repris donc  la hte la route du
village de Mgin.

Que vous dirai-je? Un minime emploi que je trouvai dans une ferme de
Mgin me permit de rester dans le voisinage des deux femmes, auxquelles
je rendais tous les petits services en mon pouvoir. Ah! les bonnes
heures que j'ai passes prs de Gervaise, qui, le soir, avait entrepris
de m'apprendre  lire!

Deux mois s'coulrent ainsi. Alors, Gervaise devint inquite. Les plus
longues absences de son pre n'avaient jamais dur plus de quatre
semaines. Pas de nouvelles! Qu'tait-il devenu?

Une quinzaine se passa encore, et Gervaise ne vcut plus que dans
l'angoisse.

Quand le pre tait parti, il tenait la direction d'Orlans. Il
s'agissait de retrouver sa piste. Je partis donc pour Orlans o je
m'inquitai dans toutes les auberges du citoyen Grang, le gros
maquignon, voyageant dans sa carriole attele d'un cheval blanc.

 ma grande surprise, partout, dans Orlans o, suivant Gervaise, son
pre avait d aller maintes et maintes fois, le maquignon Grang tait
inconnu.

Aprs Orlans, je visitai Chateldun, dont le pre avait souvent aussi
parl  sa fille. Mme rsultat. Jamais un htelier n'avait reu de
citoyen Grang.

Je continuai ma tourne par Chartres o je repris ma recherche d'auberge
en auberge. Ce fut ainsi que je me prsentai au _Bon-Repos_, le jour o
vous vous y trouviez. L'aubergiste Doublet tait arrt depuis six
semaines et, pour la vingtime fois, on fouillait sa maison  la
recherche de la cachette o ce gueux, qui tait le principal recleur et
le banquier de la bande d'Orgres, pouvait avoir renferm ses cus.  ce
moment, les chercheurs, en se rappelant que Doublet, chaque mois,
faisait une absence de quelques jours, taient d'avis que l'aubergiste
devait aller  Paris porter son argent. L'ide me vint que ce pouvait
tre moins loin et que, peut-tre, tait-ce dans les environs de
Chartres. Ce fut pourquoi je donnai le conseil de s'en rapporter 
l'instinct du cheval en le laissant marcher bride sur cou... Le
lendemain, l'animal tait mort!... C'tait aussi un cheval blanc, comme
celui du maquignon Grang... Hlas! pouvais-je me douter que Doublet et
Grang n'taient qu'un mme individu?

C'est alors que vous m'avez propos d'tre de l'expdition qui vient de
nous mettre en route. Je ne devais pas tre toujours  la charge des
deux femmes. J'acceptai donc d'autant plus volontiers que ce jour de
l'excution, que vous me fixiez pour le dpart, tait, vu les lenteurs
du procs,  une longue date. J'avais l'espoir qu' cette poque le pre
de Gervaise serait de retour.

Je retournai donc prs de la jeune fille...

Cette nouvelle partie du rcit de Fil--Beurre avait t coute par
Vasseur sans mot dire.  ce moment, il interrompit en disant d'une voix
moqueuse:

--Tu as beau t'en dfendre, Barnab, tu tais et tu es amoureux de
Gervaise.

Et dans ces mots, sous la moquerie du lieutenant, perait une sorte
d'aigreur.

Mais Fil--Beurre secoua la tte:

--Non, non, fit-il gravement, n'en croyez rien. Je vous l'ai dit et je
vous le jure, rien que le dvouement du chien!... Est-ce que je ne me
rends pas compte de mon individu ridicule?... Non, non, les belles
filles comme Gervaise ne sont pas pour des grotesques de ma sorte... Et
puis, s'il faut tout vous dire...

Au lieu d'achever sa phrase, Fil--Beurre s'arrta tout net.

--Et puis? rpta vivement Vasseur en le voyant hsiter.

--Et puis, reprit Barnab lentement, je crois bien que Gervaise a un
amoureux.

Il y eut presque une explosion de joie dans la faon dont le lieutenant
s'cria:

--Ah! tu crois qu'elle aime quelqu'un!!!

--Non, non, permettez, je ne dis pas cela. Je n'affirme pas que Gervaise
aime quelqu'un. Je dis qu'elle est aime par quelqu'un... ce qui n'est
pas exactement la mme chose.

--Et tu le connais? appuya Vasseur, dont l'accent, de joyeux, tait
brusquement devenu inquiet.

--Non, mais je pourrais dire comment il vient rendre visite  la jeune
fille.

--Bah! et comment cela?

-- cheval.

Et, en riant, Fil--Beurre ajouta:

--Je vous garantis mme que cet amoureux a le coeur firement pinc.

--Qui te le fait croire?

--L'ardente impatience qu'il met  accourir au village de Mgin.
Plusieurs fois, j'ai dcouvert derrire la maison, o il l'attache, les
pitinements de son cheval et, toujours, sur le sol foul, j'ai aperu
des gouttelettes de sang. J'en ai conclu que la monture tait surmene 
grands coups d'peron.

--Et c'est  ces traces d'un cheval derrire la maison que tu t'es mis
en tte que Gervaise avait un amoureux? ricana Vasseur.

--Oh! oh! fit le squelette, il n'y a pas que cela!

--Quoi donc encore?

-- mesure que le temps s'coulait, sans que son pre revnt, Gervaise
aurait d tre de plus en plus inquite, n'est-ce pas? Eh bien, pas du
tout!  l'angoisse du premier mois avait succd chez la jeune fille une
sorte de calme. Elle parlait souvent encore de son pre, mais sans cette
terrible apprhension du dbut.

--D'o tu as conclu?

--Que le cavalier devait avoir rassur la jeune fille, qu'il lui avait
donn un motif de cette absence prolonge, qu'il lui avait fait
entrevoir un prochain retour et mme qu'il s'tait fait fort de lui
ramener bientt son pre.

Pris d'un frisson au souvenir de ce pre qu'il avait vu dans la journe
se dbattant sur l'chafaud, Fil--Beurre ajouta:

--Lui ramener son pre!  coup sr, cet amoureux devait se leurrer
d'esprance et ignorer la vrit sinistre... Car nul homme ne pouvait
arracher le pre au bourreau.

Muet, ple, frissonnant aussi sur sa selle, le lieutenant se souvenait
de la scne o, sur le chemin de l'chafaud, il avait offert la vie 
Doublet contre des rvlations. Ce rle de l'homme arrachant sa proie au
bourreau, il avait inutilement tent de le jouer.

Pendant quelques minutes, un silence se fit entre les deux hommes,
absorbs en leurs tristes penses.

Puis, d'un ton de piti, le squelette soupira:

--Pauvre garon!

--Est-ce que tu plains Doublet? demanda Vasseur.

--Oh! ce n'est pas  lui que je pense.

-- qui donc?

-- l'amoureux.

D'une voix attendrie, Fil--Beurre continua lentement:

--Oui, pauvre garon! car il a d prouver un rude crve-coeur.

--En apprenant qu'il aimait la fille d'un coquin? avana le lieutenant
d'un ton trop brutal pour tre sincre.

--Non, fit le squelette avec enthousiasme. Gervaise est de ces femmes
inspirant un amour qui rsiste  tout... Le dsespoir dont je parle a un
tout autre motif.

--Dis-le.

--Je songe  l'horrible douleur qu'il a ressentie, le malheureux, si,
hier ou aujourd'hui, il est all pour voir Gervaise, en trouvant la
maison dserte.

Le squelette fit encore quelques pas, puis pronona lentement:

--Je voudrais bien le connatre.

--Pourquoi?

--Pour lui apprendre o il pourrait retrouver Gervaise.

Un cri d'une immense joie s'chappa de la poitrine de Vasseur qui, tout
pantelant de bonheur, s'cria:

--Tu sais o est Gervaise!!!

Et, se penchant sur sa selle, il saisit la tte de Barnab, qu'il se mit
 embrasser frntiquement.

Fil--Beurre n'tait pas encore revenu de la surprise cause par
l'embrassade et les paroles de Vasseur, quand celui-ci se redressa
vivement sur sa selle.

--Chut! chut! fit-il, on vient  nous.

En effet, devant eux, sur la route, s'entendait le trot d'un cheval qui
s'approchait.

 cette poque o, dans bon nombre de dpartements, le peu de sret des
communications exposait les voyageurs  se faire assassiner ou, tout au
moins,  se faire dtrousser, chacun pourvoyait  sa sret en se
munissant d'armes.

Il n'y avait donc rien d'extraordinaire  ce que, tout dguiss en
campagnards qu'ils taient, Vasseur et ses hommes fussent arms. Chacun
avait une carabine accroche  l'aron de sa selle dont les fontes
taient garnies de pistolets. Ce luxe d'armes  feu avait, au dpart,
fait faire la grimace  Fichet qui, grand sabreur devant l'ternel,
aurait vingt fois mieux aim sentir sa lame lui pendre au ct. Bon
tireur pourtant, il n'en mprisait pas moins la poudre et les balles.

--Que les armes  feu, disait-il, c'est de la superfluit incombante,
qu'elle peut rater son homme. Tandis que le sabre, votre mule qu'il a
beau dire non, il faut qu'il l'accepte dans le corps.

Donc, au bruit du cheval, le lieutenant avait mis le pistolet au poing.
Pendant l'attente de celui qui arrivait dans l'ombre, une pense lui
vint.

-- propos, j'y songe! Tu n'es pas arm, mon brave Barnab. Sais-tu
jouer des armes  feu? demanda-t-il.

--Couci, coua?  soixante pas, si je vise mon homme  l'oeil, j'attrape
le sourcil, avoua Barnab.

--Bigre! Alors tu es modeste avec ton couci, coua! dit gaiement
Vasseur.

Puis, tout aussitt il cria:

--Qui vive!

Le bruit du cheval cessa brusquement et, dans l'obscurit, une voix
annona:

--Fichet, pour votre dlectance.

--Bon! fit le lieutenant, que le langage de son soldat trouvait toujours
impassible. Approche, mon brave, et dis-nous ce qui te fait revenir.

--Que le jour il ne va pas tarder  nous claircir. Alors que nous
devrons nous hospitaliser en nous tenant motus jusqu' la nuit
subsquente; j'ai entreperc,  mille pas de cans, une auberge qu'elle
ferait notre commodit, annona Fichet.

Ce qu'il fallait  Vasseur, c'tait quelque refuge modeste, par cela peu
frquent, o il pt faire sa pause du jour sans trop de regards
curieux.

--Ton auberge est-elle vaste? appuya-t-il.

--Un trou qu'il crverait avec plus de quatre voyageurs... Juste de quoi
que nous y logerions.

--Alors, s'il a dj du monde, l'aubergiste va nous refuser sa porte,
faute de place.

--Je n'en ai pas la suspicion.

--Parce que?

--Vu l'occurrence que la cassine elle a la certitude d'tre vide. Tout 
l'heure, quand je la remarquais lointainement, j'en ai vu se retirer
deux hommes  cheval et une voiture couverte qu'ils s'en allaient.

--Voici des voyageurs bien presss d'arriver  leur destination pour
partir ainsi avant le jour, pensa Vasseur.

--Que nous serons l en salubrit, insista Fichet qui,  coup sr,
voulait dire que l'auberge en question leur offrirait toute scurit.

Cet arrt dans la marche avait permis  Lambert, qui chevauchait en
arrire-garde, de rejoindre le groupe.

--Eh bien, vieux, tu n'as pas remarqu que nous soyons suivis? demanda
Vasseur  l'arrivant.

Lambert haussa les paules en homme indcis et, avec une moue, rpondit:

--Je ne saurais dire ni oui ni non.

--Explique-toi.

--C'est--dire que, depuis une heure, sans voir personne sur la route,
je n'ai cess d'entendre un bruit sur ma droite, comme si quelqu'un me
suivait derrire les taillis qui bordent les revers de la chausse.

Sans mot dire, Fil--Beurre avait cout l'un et l'autre rapport des
soldats.  la dernire phrase de Lambert, il souffla vite au lieutenant:

--Ne m'attendez pas. Je vous rejoindrai  l'auberge.

Aussitt, pliant sa longue taille jusqu' ce que ses mains touchassent
terre, il disparut avec l'agilit d'un chat, dans le fourr qu'avait
dsign Lambert.

--Voil un talent que je ne lui connaissais pas encore, pensa le
lieutenant, merveill par cette vritable course  quatre pattes.

Puis il regarda le ciel dont les toiles, en devenant moins
scintillantes, annonaient la prochaine arrive du jour.

--Allons! Fichet, conduis-nous  ton auberge, dit-il.

En mettant pied  terre devant l'auberge, vritable cassine, comme
l'avait annonc Fichet, Vasseur dut frapper longtemps  la porte. Enfin,
au premier tage, par l'entre-billement d'un volet, se fit entendre
l'organe rche d'une femme qui dbita:

--Est-il possible de faire quitter le lit au pauvre monde d'aussi bonne
heure!

Le principal pour le lieutenant tait, d'abord, de se faire ouvrir. Il
parlementa en avanant un mensonge.

--Histoire d'avaler un morceau sur le pouce et nous repartons, ma bonne
citoyenne.

--Bien vrai? fit la femme.

--Juste le temps de dpenser deux cus, promit le lieutenant avec
l'espoir que la cupidit de l'htesse triompherait de son mauvais
vouloir.

La ruse tait bonne. On entendit un pas lourd descendre l'escalier et,
bientt, la porte fut ouverte par une horrible harpie, tenant une
chandelle  la main. Elle accueillit les arrivants par un long
billement, et grogna:

--Que le diable vous emporte, je dormais si bien!

Le premier regard de Vasseur fut pour le costume de cette femme.

--Si elle tait vraiment au lit, elle n'a pas eu le temps de s'habiller
aussi compltement... Donc elle ment, pensa-t-il.

Puis, des vtements, son regard se reporta au visage de la harpie et, en
pensant  ce quart d'heure qu'elle leur accordait, il se dit encore:

--Loin de s'veiller, cette crature tombe de sommeil, et elle a hte
d'aller dormir...  quoi a-t-elle employ sa nuit?

Pendant que les hommes attachaient les chevaux aux anneaux scells dans
la faade de l'auberge, le lieutenant avait pntr dans la
salle-cuisine, en demandant:

--Qu'avez-vous  nous servir, la mre?

--Pas grand'chose. Du pain et un reste de fromage.

--Peste! Il parat que les voyageurs qui ont pass avant nous ont vid
le garde-manger!

--Les voyageurs! rpta la vieille en geignant, voil plus de quinze
jours que je n'ai vu entrer ici un voyageur.

Cette rponse rimait mal avec le rapport de Fichet qui, un quart d'heure
auparavant, avait vu deux cavaliers et une voiture sortir de la maison.

--Ah! il va mal, le commerce, allez, citoyen, continua la sorcire. Pas
de voyageurs. Aussi a-t-on grassement le temps de dormir, comme je le
faisais depuis hier soir.

--Le fait est que nous avons eu de la peine  vous faire ouvrir,
rpliqua Vasseur, laissant la vieille s'enferrer dans son mensonge.

--Ouais! fit-elle aigrement; avec a qu'on ne regarde pas  deux fois
avant d'ouvrir en pleine nuit quand on est une pauvre femme seule  la
maison.

--Vous habitez seule votre auberge?

--Oui. Pas un homme pour me dfendre.

Vasseur tendit le doigt vers le manteau de la chemine, en disant:

--Alors  qui donc appartient ce fusil que je vois accroch l-bas?

La vieille eut un petit mordillement des lvres, puis, sa voix se
faisant doucereuse:

--Mais, dit-elle, c'est le fusil de mon mari, citoyen.

Ce disant, la mgre, dont le visage se fit mfiant, toisa Vasseur des
pieds  la tte d'un regard rapide, qui semblait se demander si ce
costume de campagnard tait bien le vtement habituel de ce voyageur
tant questionneur.

Cependant, le lieutenant avait continu:

-- la propret et au luisant de l'arme, il est facile de reconnatre
qu'elle reoit les soins journaliers de votre mari.

Puis, brusquement:

--Mais, alors, reprit-il, puisque vous avez un mari, vous n'habitez pas
seule ici; pourquoi n'est-il pas descendu nous ouvrir? Vous laisser
sortir du lit  sa place, ce n'est vraiment pas galant de sa part...

--Si je vous ai dit que j'tais seule, c'est parce que, depuis deux
jours, mon homme est parti au Mans pour vendre notre dernire vache...
L'auberge va si mal! rpondit la vieille sans se dmonter.

 ce moment entra Lambert qui, sans plus de mmoire qu'un sansonnet,
demanda:

--Est-ce que nous allons laisser les chevaux dehors, mon lieutenant?

Si promptement qu'elle l'et matrise, Vasseur surprit l'expression de
crainte que le mot lieutenant avait fait passer sur le visage de la
femme.

Aprs la bvue imprudente commise par Lambert, dont la mine penaude
implorait son pardon, le lieutenant comprit que mieux valait laisser
aller les choses. Aussi, feignant de n'avoir pas entendu le mot
malencontreux qui avait donn l'veil  la vieille, il rpondit:

--Sans doute qu'il faut laisser les chevaux dehors. Pour un quart
d'heure que nous avons  rester ici, ne veux-tu pas les mettre 
l'curie?

Mais un changement s'tait subitement opr dans l'humeur de la femme.
D'acaritre qu'elle tait, elle tait devenue tout miel.

--Pour un quart d'heure? rpta-t-elle en souriant. Pourquoi, citoyen,
resteriez-vous si peu de temps? Mon auberge en vaut bien une autre.

--Dame! ma brave femme, fit Vasseur, nous voulons vous laisser reprendre
votre somme que nous avons interrompu.

--Bah! bah! lcha-t-elle gaiement, qu'aurait-il encore dur, mon somme
repris? Tout au plus une heure, car voici le jour qui se lve. Pour tre
sortie du lit un peu plus tt, je n'en mourrai pas. J'en serai quitte
pour me rattraper la nuit prochaine. Restez donc, citoyens. Les clients
ne sont pas assez nombreux pour qu'on les renvoie.

Cet empressement tait suspect  Vasseur qui, pour mieux laisser
s'embourber l'htelire, eut l'air d'hsiter  prolonger son sjour.

--Non, non, reprit-elle promptement, les voyageurs sont trop rares pour
que ceux qu'on tient on les laisse aller... Je ne veux pas que vous
partiez avant ce soir.

Elle venait d'elle-mme au pige que lui tendait le lieutenant qui,
semblant prt  cder, pronona:

--Le fait est que nos chevaux ont besoin de repos.  rester ici jusqu'
ce soir, ils retrouveront des forces pour nous conduire au Mans.

--Ah! vous suivez la route du Mans? dit prcipitamment la harpie dont
l'oeil, au nom du Mans, s'tait rempli d'une expression d'inquitude.

Et, avec empressement, elle s'approcha de Lambert en s'criant:

--Allons, c'est convenu, vous restez jusqu' ce soir... Venez avec moi,
mon bel homme, je vais vous montrer l'curie.

Derrire eux, qui sortaient par une porte ouvrant sur la cour, entra
Fichet arrivant du ct de la route.

--Viens ici, toi, et rponds sans phrase, commanda Vasseur.

--Tout  votre servitude, lcha respectueusement le soldat.

--Tu es bien certain, n'est-ce pas, quand, de loin, tu surveillais cette
auberge, d'en avoir vu sortir deux cavaliers et une voiture de paysan?

--J'en ai l'infaillibilit.

--Bien! fit Vasseur qui, sur ce, congdia son homme en ajoutant: Va
aider Lambert  mettre nos chevaux  l'curie.

Il n'y avait pas  en douter. Au mot de lieutenant, la mgre les
avait vents et, aussitt, elle avait chang ses batteries. Au lieu de
les congdier au plus vite, elle cherchait  les retenir, surtout depuis
qu'elle savait qu'ils se rendaient au Mans.

Pourquoi?

C'tait sans doute pour qu'ils ne pussent rejoindre ces cavaliers et
cette voiture partis avant le jour de l'auberge o, un quart d'heure
plus tard, la vieille jurait n'avoir vu aucun voyageur depuis quinze
jours.

Il n'en fallait pas plus pour activer le zle du lieutenant. Sa mfiance
veille l'aurait fait partir sur-le-champ, si les chevaux n'avaient eu
besoin de repos.

--Mme, en leur laissant deux ou trois heures d'avance, il me sera
facile de rattraper ces cavaliers, retards par la marche plus lente de
la voiture qu'ils escortent, se dit-il.

Alors, un souvenir lui revint:

--Et puis, pensa-t-il encore, ne me faut-il pas attendre le retour de
Fil--Beurre qui doit me rejoindre ici?

Au milieu de ses rflexions, quelque chose avait tir l'oeil du
lieutenant. C'tait ce fusil, tout tincelant de propret, qu'il voyait
accroch au-dessus du manteau de la chemine.

--Examinons-le un peu, se dit-il en marchant  l'arme, qu'il dcrocha.

Un trs court examen lui suffit pour se rendre compte de la valeur du
fusil.

--Arme hors de service, qui claterait en pleine figure de celui qui
tenterait de s'en servir. Si bien nettoy qu'il soit, ce fusil n'a pas
d faire feu depuis des annes, se dit-il.

Et il le replaa sur les crochets en ajoutant:

--Le mari de cette sorcire n'est pas braconnier, sans quoi il aurait
meilleur arme que celle-ci.

Mais Vasseur tait homme qui avait le soupon facile.  la prcdente
rflexion en succda promptement une autre, moins  l'loge du mari
absent.

--Eh! eh! Est-ce que, par hasard, ce fusil, ainsi bien expos aux
regards, ne serait l que pour la frime.

Car le lieutenant tait au courant de bien des ruses. Il avait fait ses
dbuts militaires dans ce mme pays des chouans pour lequel il tait en
route. Il se souvenait des nombreuses fois o les soldats rpublicains,
en pntrant chez les paysans chouans pour y dcouvrir des armes,
n'avaient jamais mis la main que sur des fusils pareils  celui de
l'aubergiste, armes en si mauvais tat,  tel point inoffensives, qu'ils
les laissaient  leurs propritaires. Et pourtant,  la nuit venue,
lorsque le paysan, de si tranquille apparence pendant le jour, avait t
s'embusquer derrire les haies des sentiers, les soldats rpublicains
tombaient sous les balles de fusils qui tonnaient sec et portaient
juste... Donc, chaque chouan, en plus du fusil hors de service qu'il
offrait aux perquisitions, en possdait un second, bien cach en un coin
jusqu' l'heure o il servait  descendre un ennemi.

Ces souvenirs firent que Vasseur, devant le fusil qui lui tait devenu
suspect, se demanda encore:

--N'est-il pas l pour la frime?

Ensuite, sa pense se reportant, de l'arme  celui qui en tait le
propritaire, il se posa cette autre question:

--Cet aubergiste, comme me l'a dit sa femme, est-il bien all au Mans
vendre sa dernire vache?

Cependant, Lambert et Fichet avaient fini de mettre les chevaux 
l'curie. Ils rentrrent accompagns de la vieille qui portait une
moiti d'oie grasse sur un plat.

Souriante, empresse, elle ne rappelait en rien la goule hargneuse
qu'elle s'tait montre une heure auparavant.

--L! fit-elle gaiement,  table, citoyens.

Et elle s'activa  dresser le couvert, allant du buffet  la table, tout
en bavardant.

--Votre apptit satisfait, vous irez faire un bon somme. Aprs avoir
voyag de nuit, vous devez avoir besoin de sommeil. Quand vous vous
rveillerez, votre souper vous attendra. Alors, bien lests, vous vous
remettrez en route... car il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous
restez ici jusqu' ce soir?...

Dcidment, elle tenait  garder ses voyageurs pendant toute la journe.
tait-ce pour laisser le temps de prendre l'avance  ceux que Fichet
avait vus sortir de l'auberge?

Devant cette table servie, o Lambert et Fichet fonctionnaient  pleines
mchoires, le lieutenant eut le souvenir de l'absent:

--Que diable peut faire Barnab? se demanda-t-il, fort inquiet de ne pas
voir revenir Fil--Beurre.

Le jour s'tait fait plein. C'tait une matine d'automne claire, gaye
par le soleil levant, mais refroidie par une de ces brises qui amnent
les premires geles blanches, et qui font clore les portes et fentres.

Nanmoins, peu soucieuse du bien-tre de ses htes, la vieille avait
laiss grande ouverte la porte donnant sur la route.  coup sr, ce
n'tait pas qu'elle et trop chaud, car, plusieurs fois, elle tait
alle sur le seuil de la salle o elle s'tait vigoureusement frott les
mains en disant, pour expliquer son geste:

--a pique, ce matin.

Ce qui fit que Vasseur, dont la dfiance tait en veil, ne tarda pas 
se demander:

--Ne donne-t-elle pas un signal  quelqu'un, post aux environs, pour le
prvenir de notre prsence ici et l'empcher d'entrer?

Et comme la vieille rentrait pour la troisime fois en rptant son: a
pique, ce matin, il lui montra la porte en disant:

--Raison de plus, la mre, pour ne pas laisser cette porte ouverte.

 cette invitation de fermer, la femme eut un mouvement d'hsitation.
Puis, elle marcha avec empressement vers le seuil de la salle.

--C'est pourtant vrai, fit-elle d'un ton rieur.

Elle tendait la main vers la porte pour la fermer quand, devant elle, 
l'entre de la salle, se dressa un grand corps en mme temps qu'une voix
humble marmottait:

--Faites-moi la charit d'un morceau de pain sec, ma bonne dame. Le ciel
vous le rendra avec du miel dessus.

C'tait Fil--Beurre qui se prsentait.




                                   IV


Si quelqu'un pouvait,  bon droit, se poser en meurt-de-faim, c'tait
Fil--Beurre, dont la maigreur aurait attendri mme la statue d'un
avare.

L'chine courbe, l'oeil suppliant, la main tendue, mais sans paratre
apercevoir les trois hommes attabls, il fit les quelques pas qui le
sparaient de la vieille en rptant:

--Faites-moi la charit d'un morceau de pain, ma bonne dame.

Au lieu de rpondre, la mgre le laissa s'avancer, le regardant bien
dans les yeux, semblant guetter de la part du mendiant un geste, un clin
d'oeil, un mot. Elle paraissait voir en celui qui se prsentait un
messager secret dont elle attendait un signal de reconnaissance.

Devant ce silence, Fil--Beurre crut devoir corser son appel, et il
ajouta:

--Je n'ai pas mang depuis deux jours que je suis en route, par le froid
et pieds nus.

Ce disant, il montrait ses pieds sans chaussures.

Tout en djeunant et sans paratre porter la moindre attention  la
scne, le lieutenant n'en avait pas perdu un mot.

--Qu'est-ce que Barnab peut bien avoir fait des normes souliers qu'il
avait encore aux pieds quand il nous a quitts? se demandait-il avec
tonnement.

Mais cet tonnement tourna  la surprise immense lorsqu'il entendit
Fil--Beurre, aprs un affreux accs de toux, dbiter tristement:

--Sans sabots, on s'enrhume.

Une sorte de commotion lectrique secoua le lieutenant  ces mots. La
courte phrase que venait de prononcer le squelette n'tait-elle pas une
de celles crites sur ce billet, trouv dans la veste du Beau Franois,
que Doublet, au pied de l'chafaud, avait refus d'expliquer?

Vasseur se rappelait si bien le contenu de ce billet que sa mmoire
fournit aussitt, instinctivement, l'autre courte phrase, tout aussi
nigmatique, qui faisait suite  la premire.

--Sept et quatre font neuf, se souvint-il.

Cependant l'htelire, aprs les derniers mots de Barnab, ne s'tait
pas encore dcide  l'aumne. Elle secoua la tte d'un air de doute en
disant de sa voix moqueuse:

--Tu! Tu! vous m'en contez, garon! Votre pas mang depuis deux jours,
a n'est pas plus vrai que sept et quatre font neuf.

--Tiens! tiens! pensa Vasseur en entendant la queue de phrase.

Et tout en vidant son verre de l'air le plus indiffrent, il tendit
l'oreille  la vieille femme qui, rechignant  faire la charit, ajouta
schement:

--Vous ne me ferez pas croire que depuis deux jours, vous n'avez rien
trouv  vous mettre sous la dent.

 cette observation Fil--Beurre rpliqua humblement:

--La fane est tombe... sans quoi j'en aurais mang.

La confiance de Vasseur en Barnab tait solide, sans quoi elle aurait
t fortement branle par ce La Fane est tombe, que le squelette
venait de prononcer.

--Encore une phrase du billet. Comment Fil--Beurre peut-il en connatre
ainsi toute la teneur  la file? se demanda le lieutenant.

Ensuite pendant qu'il tait en train de se poser ces questions, il se
rpta celle-ci:

--Qu'a-t-il pu faire de ses souliers?

L'htelire parut enfin s'tre laisse, sinon convaincre, tout au moins
attendrir.

Elle se dirigea vers la huche, en disant:

--Pour un morceau de pain, je n'en mourrai pas. Mieux vaut encore tre
dupe d'un menteur que de repousser un vrai ncessiteux.

En s'apprtant  couper une tranche de la miche, elle s'adressa 
Vasseur:

--Pas vrai, citoyen? fit-elle.

Le lieutenant feignit alors de porter vritablement son attention sur le
mendiant. Aprs un regard qui se promena tout le long du maigre
individu, il rpondit:

--Le fait est, la mre,  juger par l'embonpoint de ce drle, que votre
morceau de pain sera le bienvenu.

--Oh! oui, allez, citoyen, j'ai l'estomac qui me colle au dos! geignit
douloureusement Fil--Beurre.

L'accent de l'affam avait enfin touch la vieille.

-- tant faire, dit-elle en riant, ne faisons pas les choses  demi. Va
te reposer sur la paille dans l'curie, mon garon, je t'y porterai pain
et fromage.

--Autant que sa fte soit complte, dit Vasseur.

Et montrant le plat o restait la carcasse de l'oie:

--Tiens, mon drle, emporte cela aussi. Il y a encore  ronger les os.

Avec l'avidit d'un dvorant, Fil--Beurre se lana vers le plat offert.
Les deux mains tendues, il se courba pour le saisir et comme, dans ce
mouvement, sa bouche se trouvait  la hauteur de l'oreille du
lieutenant, il pronona vite et bas ces trois mots:

--Garde  vous!

Aprs quoi, pressant sur sa poitrine le plat et dvorant dj des yeux
la carcasse de l'oie, il suivit l'htelire qui, depuis les mots de
passe changs, avait hte d'interroger son homme.

--Je vais te montrer un bon coin dans l'curie, o tu dormiras comme un
loir; suis-moi, disait-elle en prcdant le squelette.

Sur le seuil de la porte, Fil--Beurre se retourna vivement et adressa
au lieutenant un regard qui sembla rpter les mots: Garde  vous!

--Parat que nous allerions avoir de la dlectance! murmura Fichet qui
avait entendu l'alerte donne par Fil--Beurre  son chef.

Aprs le plaisir de bien parler, Fichet n'en connaissait pas de plus vif
que celui d'administrer des horions.

En descendant de cheval les trois hommes s'taient pass  la ceinture
leurs pistolets retirs des fontes.

--Pistolets au poing et attendons, commanda le lieutenant, qui comptait
voir bientt revenir Barnab pour complter ses renseignements.

Par prudence, il alla pousser les verrous de la porte qui donnait accs
par la route.

Une dizaine de minutes s'coulrent.

Alors Vasseur, qui tendait l'oreille, crut entendre sur la route une
sorte de susurrement de voix. Une troupe nombreuse de gens, qui avaient
d s'approcher pieds nus de l'auberge, tenait conciliabule au dehors.

Puis, doucement, on frappa  la porte, et, tout aussitt, une voix
prudente souffla:

--Ouvre-nous, la Buchard: les _cognes_ doivent dormir. Nous allons t'en
dbarrasser.

Comme la porte ne s'ouvrait pas, celui qui avait parl, supposant que la
Buchard pouvait souponner une ruse, ajouta cette phrase destine 
teindre toute sa mfiance:

--Sans sabots, on s'enrhume.

 ce moment une autre voix modula, bien bas, un psitt qui fit
retourner Vasseur. C'tait le squelette qui, sur l'autre porte, menant 
la cour, leur faisait signe de venir le rejoindre en silence.

Et quand ils furent prs de lui, il leur souffla:

--J'ai sell les chevaux. Dtalons par la sortie de la cour avant qu'ils
n'aient cern la maison.

Le lieutenant pensa  la mgre qu'ils allaient laisser derrire eux.

--Qu'as-tu fais de la vieille? demanda-t-il en suivant Barnab dans la
cour o les chevaux attendaient.

--Je l'ai billonne et bien ficele. Puis j'ai cherch un endroit o la
ranger... Alors j'ai choisi le puits.

--Bigre! lcha Vasseur en montant  cheval.

--Oh! ne craignez pas. Elle n'a d se rien casser en tombant. Le puits a
ses douze pieds d'eau.

Ensuite, quand il eut vu Fichet et Lambert aussi en selle:

--Je vais ouvrir la porte de la cour, ajouta-t-il. Si les chenapans ont
cern la maison, passez sur le ventre de ceux qui vont nous atteindre.

--Mais toi, tu es  pied! objecta Vasseur qui, en mme temps, s'aperut
que Barnab, depuis un quart d'heure, s'tait complt de deux
accessoires. Non seulement il avait ses souliers aux pieds, mais encore
il tenait  la main un superbe fusil.

--Moi, rpondit le squelette; au passage de votre cheval, je lui
sauterai sur la croupe.

Alors, quand il eut vu les cavaliers en ligne, prts  charger, il
ouvrit brusquement la grande porte.

Une quinzaine d'hommes, qui s'apprtaient  faire l'escalade de ce ct
de la maison, ne purent, surpris par cette sortie, s'opposer  leur
charge.

Mais avant que les fuyards eussent franchi trente toises, une fusillade
salua leur retraite.

--Quelqu'un est-il bless? demanda Vasseur.

Le lieutenant ne put entendre la rponse, car, au mme instant,
Fil--Beurre, qu'il avait en croupe, s'cria derrire lui:

--Tiens, c'est le Buchard mle, le mari de la dame au puits! Attends un
peu, mon doux ami.

Et, derrire Vasseur, retentit le coup de fusil tir par Fil--Beurre
qui, tout aussitt, poussa un juron de mcontentement.

--Tu l'as manqu? demanda le lieutenant sans se retourner.

--J'ai fait preuve de ma maladresse habituelle. Je lui visais l'oeil,
j'ai attrap le sourcil! rpondit Fil--Beurre.

On courut  toutes brides pendant deux heures. Aprs quoi, Barnab
demanda  descendre de croupe.

--La distance entre nous et nos gredins est, maintenant, assez grande
pour modrer notre allure. Laissez-moi donc aller  pied, proposa-t-il.

--Pas le moins du monde, dit vivement Vasseur, et puisque nous sommes si
bien pour faire la causette, conte-moi donc un peu comment tu es arriv
si  propos pour nous tirer du gupier; o tu as appris les phrases de
reconnaissance que tu as changes avec la hideuse htelire; pourquoi
tu n'avais pas tes souliers et, enfin, par quel moyen tu t'es procur ce
fusil que tu as en main... Conte-moi tout cela dans le dos, mon brave
Barnab.

--Oh! bien simplement, allez! dit doucement le squelette.

--Je n'en doute pas, mais conte toujours.

--J'ai trangl un homme.

--Mazette! tu vas bien, toi. Tu noies une femme, tu trangles un homme,
tu en fusilles un autre... Mes compliments, mon garon... Et  quel
propos as-tu trangl cet homme?...

--Mais pour avoir son fusil.

--Diable! tu n'y vas pas de main morte  emprunter un fusil.

--Oh! oh! vous savez? c'est l'occasion qui fait le larron... L'homme au
fusil m'a fourni l'occasion; alors je suis devenu larron... C'est lui
qui m'a tent... Voulez-vous en juger?

--Je ne demande que cela.

--Quand Lambert est venu nous annoncer qu'un espion devait nous suivre,
derrire les taillis du bas ct de la route, vous vous souvenez que je
me suis lanc dans les fourrs?

--Oui, et  quatre pattes encore... Tu me fais mme penser  te
fliciter sur ce talent.

--Il date du temps o j'tais chimpanz chez mon patron le saltimbanque.

--Le mme qui t'exhibait comme un marin rest quarante-six jours en mer,
sur un radeau, sans autre nourriture que ses larmes?

--Comme vous le dites. Mais le patron aimait  varier son affiche.
Alors, de deux jours l'un, je m'introduisais dans la peau d'un immense
singe, mort d'thisie, et je reprsentais le grand chimpanz du roi de
Sude qui l'avait vendu dans un moment de gne.

--Bon! fit Vasseur avec un sourire.  prsent, revenons aux fourrs de
la route o tu t'tais gliss  quatre pattes.

--Lambert avait raison. Nous tions suivis. Quand je pntrai dans le
taillis, un homme passa en courant devant moi, tapi sous le feuillage...
Mais il n'alla pas loin, car,  trois pas de l, un homme se leva
brusquement de terre et lui barra le passage en disant  mi-voix: Sans
sabots, on s'enrhume. Le coureur rpliqua: Sept et quatre font neuf
et, sur ce, l'autre reprit: La fane est tombe. Ces mots de passe
changs, ils se mirent  causer... J'tais si prs d'eux, sous mes
feuilles, que je ne perdais pas un mot de leur dialogue qui tait
intressant au possible... pour vous, surtout, car il n'tait question
que de vous.

--Ah! bah! fit le lieutenant sans s'mouvoir.

--Il parat, depuis que vous avez si malmen la bande d'Orgres, que
ceux des chenapans chapps  votre poigne ont gard contre vous une
dent de belle longueur... Tant que vous tes rest dans Chartres, on
vous piait en attendant le jour o, sorti de la ville, vous vous feriez
pincer au large. Comment a-t-on su, hier soir, que vous alliez vous
rendre au Mans, je l'ignore, mais ce que la conversation de ces deux
hommes m'a appris, c'est que, tout le long de la route, vous tiez, de
distance en distance, pi par des vedettes qui, une  une, prenant le
pas de course, allait prvenir la suivante de votre approche.

--Mais, objecta Vasseur, au lieu de faire courir tant de monde, il tait
bien plus simple de me descendre sur la route d'un coup de fusil.

--Ah! voil! c'est qu'on n'avait pas prvu les deux hommes qui vous
accompagnent.  vous tuer sur la route, on a craint de manquer Fichet ou
Lambert qui, alors, dtalerait et irait jeter l'alarme  Chartres. Alors
le rgiment de hussards qui y tient garnison aurait saut en selle et se
serait mis en chasse et la bande se serait trouve prise entre deux
feux; car elle aurait trouv devant elle la garnison du Mans que, de
Chartres, on aurait avertie avec cette grande machine  longs bras qui
vient d'tre invente par les citoyens Chappe frres.

--Oui, le tlgraphe, dit Vasseur, donnant le nom, alors  peu prs
inconnu, que portait la machine  signaux qui, en effet, datait de
quelques annes.

Puis, revenant  son sujet par une nouvelle objection:

--Mais en admettant que Lambert ou Fichet et chapp  la fusillade qui
m'aurait abattu, il serait all tomber plus loin sous la balle d'une de
ses nombreuses vedettes restes derrire nous.

--Nenni, nenni, lcha Fil--Beurre, derrire nous se faisait la boule de
neige, attendu que chaque vedette, dpasse par nous, se repliait sur la
suivante. Il se formait ainsi un noyau d'hommes qui, avanant toujours,
aurait fini par nous surprendre  l'auberge o, tt ou tard, il aurait
fallu laisser reposer vos montures fatigues. Alors,  trente ou
quarante coquins qu'ils auraient t, rien ne leur serait devenu plus
facile que de vous gorger ainsi que vos deux soldats.

--Plan bien imagin! approuva le lieutenant.

--Si bien imagin mme qu'ils avaient prvu que vous deviez
infailliblement descendre  l'auberge des Buchard, sise  moiti de la
route de Chartres au Mans, et dont la position isole favoriserait votre
dsir de voyager en vous cachant.

--Ils avaient devin juste.

--Heureusement pour nous!

--Pourquoi ton heureusement?

--Parce qu'ils taient si certains de ne pas vous laisser dpasser la
baraque des Buchard, que leur surveillance s'arrtait  l'auberge... De
sorte que maintenant, nous avons le chemin libre devant nous... C'est
donc une avance  garder sur les gueux que nous avons aux trousses...
Nous sommes  cheval, ils vont  pied, mdiocre danger.

-- nos trousses? rpta le lieutenant, erreur de ta part, Barnab. Par
cela mme que nous sommes  cheval, ils ne persisteront pas  nous
poursuivre.

--Voil qui vous trompe. Nous les aurons sur nos talons jusqu'au Mans et
mme plus loin.

Fil--Beurre avait si bien pes sur la phrase que le lieutenant, tonn,
s'cria:

--Qu'en sais-tu?

--On s'instruit toujours  couter, et les deux hommes que j'coutais,
immobile dans le fourr, en ont dgois long... surtout celui qui m'a
prt son fusil.

--Oh! oh! prt, rpta moqueusement Vasseur. Est-ce que tu ne m'as pas
dit l'avoir un peu trangl?

--Je l'ai mme trangl tout  fait. C'est ce qui l'a dcid  me prter
son fusil.

--C'est donc par ton prteur de fusil que tu as appris que nous allons
avoir la bande derrire nous?

--Oui, attendu que nos brigands avaient projet de faire d'une pierre
deux coups... D'abord de vous tuer.

--Et ensuite?

--L'ensuite, c'est qu'ils migrent, les pauvres et intressants
perscuts! La Beauce et le Gtinais leur sont devenus trop malsains.
Alors ils vont chercher fortune dans le Bas-Maine et la Vende o le
chef qu'ils suivent leur a promis qu'ils trouveraient largement  frire.

--Ils suivent un chef, dis-tu?

--Qui, mais de loin, par exemple.

Et, tout  coup, Fil--Beurre se mit  rire.

--D'o vient ta gaiet? demanda le lieutenant.

--C'est que nous aussi nous avons l'air d'tre de la bande, car,
pareillement, nous suivons le chef.

Puis, reprenant le ton srieux, Barnab ajouta:

--Ce chef est un des deux cavaliers, escortant une voiture, qui sont
sortis, avant le jour, de l'auberge des Buchard.

Le squelette fit une pause. Ensuite, lentement, il pronona:

--Et, ce chef, vous le connaissez.

--Comment s'appelle-t-il?

--Le Beau-Franois.

--Tonnerre! jura Vasseur en tressautant si fort sur sa selle qu'il
faillit jeter  bas du cheval Fil--Beurre qui s'appuyait sur ses
paules.

Mais il retrouva aussitt sang-froid et gaiet, car il reprit en riant:

--Toi aussi, Barnab, tu connais le Beau-Franois.

--Moi! fit le squelette gouailleusement, pour connatre le
Beau-Franois, il me faudrait l'avoir vu au moins une fois.

--Tu l'as vu une fois... Tu lui as mme prt quelque chose... Prt, il
est vrai, de la mme manire que l'autre, aujourd'hui t'a prt son
fusil.

--Qu'ai-je pu lui prter? dit le squelette abasourdi.

--Ta veste, mon garon. Ce colosse qui, par une nuit d'hiver, t'a
dpouill aprs t'avoir tourdi d'un coup de gourdin, n'tait autre que
le Beau-Franois qui venait de s'vader de la prison de Chartres par un
trou si troit que, pour y passer, il avait d abandonner sa veste... La
tienne et les trois cus que contenait une de ses poches lui sont
arrivs  bon point.

Ce fut au tour de Barnab de sursauter de surprise.

--Nom d'un gigot! s'cria-t-il.

Mais dans ce grotesque juron, il y avait un accent de haine qui
n'annonait rien de bon pour son emprunteur.

--Ainsi donc, reprit Vasseur, tu prtends, ami Barnab, que le
Beau-Franois est un des deux cavaliers qui nous prcdent en escortant
une voiture?

--C'est ce que j'ai entendu dire  mes deux causeurs.

--Quel est l'autre cavalier? Que contient cette voiture?

--a, je n'en sais rien. Le meilleur moyen serait d'y aller voir.
Cavaliers et voiture sortaient de l'auberge des Buchard comme nous
arrivions. Accordons-leur l'avance du temps que nous sommes rests dans
le coupe-gorge, soit une bonne heure. Cette avance, ils l'ont en grande
partie perdue, car, retards par la voiture, ils n'ont pu aller de ce
train que nous menons depuis notre dpart de l'auberge... M'est donc
avis qu'en forant encore un peu nos chevaux, nous ne tarderons pas 
tomber sur le dos de ces gens-l.

Pour toute rponse, Vasseur donna de l'peron  son cheval et s'cria:

--En avant!

Pendant dix minutes, on courut ventre  terre.

Tout  coup, la voix furieuse de Lambert grina ces mots:

--Mille millions de milliasses de cornes du diable!

Vasseur savait que c'tait le juron de son soldat dans les circonstances
graves. Il arrta donc sa monture et se retourna en demandant:

--Qu'y a-t-il donc, Lambert?

--Il y a que mon cheval refuse le service, annona le soldat.

--Que le mien, il rpugne aussi  fendre l'atmosphre, ajouta Fichet.

Bayard, la bte du lieutenant, tait un cheval hors de pair; mais il
n'en tait pas mme des montures des deux gendarmes. Aprs avoir voyag
toute la nuit, au lieu de la longue journe qu'on s'tait propos de
leur accorder, ces chevaux n'taient rests qu'une heure  l'curie de
l'auberge des Buchard. Et aprs une si courte pause, on venait encore de
leur faire franchir huit lieues.

Ils taient extnus.

Sous peine de les mettre hors d'tat de continuer le voyage, il fallait
faire halte.

 ce dboire, Vasseur fut pris de rage.

--Le Beau-Franois va nous chapper!!! gronda-t-il.

-- l'impossible nul n'est tenu! dbita Fil--Beurre qui, aprs avoir
saut  terre, pitinait sur place pour dgourdir ses longues jambes
raidies par l'inaction sur la croupe de Bayard.

Cela dit, il montra un petit bois qui se voyait  quelque distance de la
route.

--L-bas, conseilla-t-il, nous pouvons, cachs et tranquilles, attendre
trois ou quatre heures.

--Attendre! rpta le lieutenant, oublies-tu donc, Barnab, ces trente
ou quarante bandits qui, comme tu l'as annonc, nous arrivent sur les
talons?

--Oui, mais je fais une rflexion. La Buchard, au fond du puits et son
digne poux, avec la balle que je lui ai loge en tte, ne sont plus l
pour dfendre les caves de l'auberge o,  cette heure, les gredins
doivent s'tre installs. Tant qu'ils trouveront  boire... et il y a
largement  boire, je vous l'affirme, ils ne penseront pas  se remettre
en route. Donc nous pouvons nous reposer sans crainte.

--Soit! accorda le lieutenant.

On gagna le bois o, dans une petite clairire, les chevaux furent
dessells.  peine libres, les btes harasses se couchrent sur le sol.

--Si nous faisions comme les chevaux? proposa Barnab au lieutenant.

Lambert et Fichet n'avaient pas attendu le conseil. tendus sur le sol,
la tte appuye, en guise d'oreiller, sur leur selle, les deux soldats,
fatigus par la prcdente nuit passe  cheval, battaient dj de la
paupire.

Dans les dernires phrases de Fil--Beurre, il en tait une qui avait
frapp Vasseur. Aussi, quand il fut couch prs de Barnab, qui talait
sur le maigre gazon son immense carcasse, s'empressa-t-il de demander:

--Comment as-tu pu savoir que, dans la cave des Buchard, il y a
largement  boire pour les bandits?

--En retirant mes souliers, dit laconiquement l'chalas.

Comme le lieutenant le regardait avec des yeux qui demandaient
l'explication de cette rponse trange, il ajouta:

--Autant que je dbute par le commencement.

Et, sur ce, il poursuivit:

--Quand les deux hommes, que j'coutais dans mon taillis, eurent caus
de leurs petites affaires sur le Beau-Franois et l'gorgement qu'on
vous prparait, celui qui avait arrt l'autre au passage, et qui tait
ce cher Buchard en personne, dit  son compagnon: Pendant que je vais 
la rencontre des camarades qui arrivent, toi, cours  mon auberge. Tu
connais les phrases convenues pour te faire reconnatre de ma femme.
Comme moi, elle s'attendait  voir arriver tout seul le Vasseur maudit.
Elle est capable, en les voyant se prsenter trois, de les prendre pour
de simples voyageurs et de les renvoyer au plus vite, afin de
dbarrasser la place pour la venue de notre ennemi. Dis-lui bien que
c'est Vasseur avec deux autres _cognes_, qui la sauteront par-dessus le
march. Recommande-lui de les retenir jusqu' ce que je revienne avec
les compagnons.

--L'avis  la Buchard tait inutile, interrompit Vasseur, car elle nous
avait dj vents... par la faute de Lambert, qui eut la btise, devant
elle, de m'appeler lieutenant.

--Aprs ces recommandations, reprit le squelette, mon Buchard partit 
la rencontre des chenapans. Il n'tait pas  cent pas et on l'entendait
encore, franchissant les halliers, que l'autre tirait une langue d'une
aune. Il tait si prs de moi que je n'avais eu qu' tendre les bras
pour le cueillir par le cou, ce qui est encore le meilleur moyen
d'empcher quelqu'un de crier... Il n'eut pas mme un couic! Deux ou
trois pitinements et ce fut tout. Je puis mme reconnatre qu'il y a
mis de la complaisance.

--C'est alors qu'il t'a prt son fusil, ricana Vasseur.

--Oui, avec sa poire  poudre et son sac  balles. Alors, je pensai 
aller vous prvenir.  dix pas de la bicoque, une peur me prit. Ne se
pouvait-il pas, en plus des coquins qui allaient venir, que d'autres
sacripants fussent cachs dans l'auberge, attendant le moment favorable
pour vous tomber sur le dos? Je contournai donc la masure et j'escaladai
le mur de la cour. Dans la cave, je dposai mon fusil et retirai mes
chaussures. Ensuite, pieds nus, sans plus de bruit qu'une souris, je
visitai la cassine de fond en comble... Voil comment, lorsque vous me
vtes apparatre sans souliers, je savais que l'auberge tait vide de
gueux et la cave pleine de tonneaux.

Si gaiement qu'il ft cont, le rcit de Fil--Beurre n'en contenait pas
moins un immense service.

--Je te dois la vie, mon brave Barnab, dit le lieutenant tout mu.

--Tu! tu! fit gaiement l'chalas,  quoi bon en parler?... Vous me
rendrez a au premier jour. Nous sommes en compte, voil tout.

Tant dur  la fatigue que ft le lieutenant, il tombait de sommeil.

--Si nous dormions, proposa-t-il avec un billement.

--Dormons, dit Fil--Beurre d'une voix qui exprimait la dconvenue d'un
homme dont la curiosit comptait sur une conversation prolonge pour
amener sur le tapis un sujet qui lui tient au coeur.

La preuve en fut que le squelette avant de s'endormir  ct de Vasseur,
murmura:

--Il ne m'a pas encore appris comment il a connu Gervaise.

Et sa dernire pense fut toute au souvenir de l'embrassade et de
l'exclamation joyeuse du lieutenant lorsqu'il lui avait dit savoir o se
retrouverait Gervaise disparue.

Quand Fil--Beurre s'veilla, Vasseur dormait toujours.  vingt pas de
l, Lambert tait tendu, ronflant  pleins poumons.

Fichet, debout, bouche bante, les deux mains sur ses hanches, pointait
son regard en l'air.

--Est-ce que vous vous faites cuire le nez au soleil, citoyen Fichet?
demanda Barnab qui s'tait approch du gendarme.

--Que je pensais individuellement  vous, rpondit le soldat.

--Et  propos de quoi?

--Quant  la femme que vous averiez intercale ce matin dans un puits.

--Oh! oh! j'tais un peu press; alors je l'ai pose au premier endroit
venu.

--Nonobstant qu'une femme qu'on abrite dans un puits c'est des
agissements avec le beau sexe que la galanterie elle vitupre!... Moi,
que je m'aurais satisfait en lui caressant avec fermet les omoplates.

--Omoplates! rpta Fil--Beurre en le regardant tout bahi. Comment,
vous, citoyen Fichet, dont chacun vante le langage pur, vous employez
si mal ce mot!

--Oui! omoplates!... Que c'est franais, j'en ai l'imaginative, insista
le gendarme d'un ton froiss.

--_Hommo_plates, oui, quand on parle d'un homme... mais quand il s'agit
d'une femme, c'est _femmo_plates.

Fichet tait un garon srieux qui aimait  s'instruire.

--Je n'en avais nulle doutance! confessa-t-il loyalement.

La voix de Vasseur, qui venait de s'veiller et donnait l'ordre de
seller les chevaux, mit fin  cette leon de bon franais octroye 
Fichet par Fil--Beurre.

La sieste avait dur prs de cinq heures. Les chevaux reposs pouvaient,
 prsent, fournir une longue course.

--Reprends-tu ta place en croupe, Barnab? demanda le lieutenant aprs
avoir enfourch Bayard.

--Non, j'aime mieux marcher.

--Mais,  pied, tu ne pourras nous suivre, car nous allons presser nos
btes.

--Activer les chevaux,  quoi bon?

--Oublies-tu donc qu'il s'agit de rejoindre le Beau-Franois, ton
emprunteur de veste, appuya en riant Vasseur, qui croyait, par cette
allusion, raviver la haine de son compagnon.

Mais Fil--Beurre secoua la tte.

--Heu! heu! fit-il. Rejoindre le Beau-Franois, j'en doute. S'il a
toujours march pendant notre repos, il doit,  cette heure, tre entr
au Mans.

--Pour en sortir immdiatement, car le sjour des villes est malsain 
ce drle, dont le signalement a t envoy dans tous les grands
centres... J'ai mme l'ide qu'au lieu d'entrer en ville le
Beau-Franois a d la contourner, avana le lieutenant.

--La contourner? c'est selon, fit Barnab.

--Selon quoi?

--Selon ce que contient la voiture qu'il accompagne. Selon aussi ce
qu'est l'autre cavalier... Peut-tre, d'ici au Mans, trouverons-nous
dans une des auberges de la route quelque indice qui nous renseignera
sur ce qu'est devenu le Beau-Franois.

Tout en parlant, Fil--Beurre tait en train de recharger son fusil, et
il s'acquittait de ce soin avec une attention extrme, choisissant sa
balle dans le sac, examinant le grain de sa poudre. Quand il eut fini,
il mit son fusil en joue pour en tudier le point de mire; puis,
satisfait, il pronona:

--Bonne arme! bonne charge! Avec ce joujou-ci, je connais quelqu'un qui
fera belle besogne.

Sur ce, il se passa le fusil en bandoulire et, en regardant Vasseur:

--L, fit-il,  prsent je pars.

--Comment, tu pars?... mais, avec nous, j'imagine.

--Non, non, je vous quitte ou, pour mieux dire, je pars en avant.
Puisque nous n'avons plus la chance de rejoindre le Beau-Franois avant
le Mans, le mieux est de mnager les chevaux. Pendant que vous irez  la
doucette, moi, en avant, j'clairerai la route, tudiant chaque auberge
de rencontre, en qute de la piste du vilain gibier que nous chassons.

--Alors je ne te rejoindrai qu'au Mans, dit Vasseur, approuvant l'ide
du squelette.

--Au Mans ou sur la route, je ne sais... Mais l o vous me retrouverez
vous attendant, c'est qu'il y aura du neuf.

L-dessus, Barnab dveloppa le compas des longs fuseaux qui lui
servaient de jambes et partit d'un pas allong qui lui eut bientt fait
prendre l'avance sur les cavaliers chevauchant  paisible allure.

Depuis son arrive  la masure des Buchard, qui avait failli se
transformer, pour lui, en un coupe-gorge, les vnements s'taient
succd si rapidement que la pense du lieutenant avait t toute  la
situation prsente. En apercevant de loin Fil--Beurre, qui allait
disparatre dans un pli de la route, un souvenir lui revint au coeur:

--Barnab ne m'a pas encore appris o je retrouverai Gervaise,
murmura-t-il.

Car Vasseur, que son indiffrence pour les avances des belles
Chartraines qui auraient volontiers conjugu avec lui le verbe aimer
avait fait surnommer l'Amant de la Lune, tait amoureux fou de Gervaise.

Comment avait-il connu la jeune fille?

Le brigadier Bondu, en racontant, on s'en souvient,  ses camarades,
l'pisode du cheval de Doublet, trouv mort sur sa litire, avait eu
grandement raison quand il avait avanc que celui qui avait fait le coup
devait tre un gendarme; car, autrement, les autres chevaux, qui taient
chevaux de gendarmes et btes ombrageuses, auraient fait un vacarme du
diable s'ils n'avaient connu celui qui, nuitamment, s'tait gliss dans
l'curie.

Vasseur tait prsent lorsque, sur l'avis de Fil--Beurre, il avait t
projet que, le lendemain, on utiliserait l'instinct du cheval de
Doublet pour savoir o l'aubergiste se rendait deux ou trois jours par
mois.

--Bonne ide, s'tait-il dit, mais il ne faut pas la laisser excuter
par des maladroits qui ne sauraient en tirer suffisamment parti.

Et, sitt la nuit venue, il avait fait sortir le cheval de l'curie et
l'avait enfourch.

O la bte de Doublet allait-elle le conduire? tait-ce au trsor de la
bande, dont l'aubergiste tait le recleur, ou  quelque repaire
abritant encore des Chauffeurs chapps  ses recherches? Dans l'un ou
l'autre cas, la dcouverte lui servirait  nuire aux misrables dont il
avait jur la perte. Le trsor fournirait une indemnit aux victimes. La
capture de ceux dont il aurait surpris le refuge donnerait de la besogne
au bourreau.

--Qui sait, se disait-il, si je ne vais pas tomber sur la cache o,
depuis cinq semaines qu'il s'est vad, se clapit le Beau-Franois, que
Doublet, avant son arrestation, avait si grand intrt  ne pas laisser
reprendre?

Le cheval, abandonn  lui-mme, l'avait conduit loin de Chartres,
devant une maisonnette, un peu  l'cart du village de Mgin. Il tait
dix heures du soir. La lumire, qui filtrait  travers les volets
disjoints, attestait que les habitants de cette demeure n'taient pas
encore couchs.

Aprs avoir attach  distance le cheval, que ceux qu'il comptait
surprendre auraient pu reconnatre, le lieutenant tait venu frapper 
la porte, se donnant pour un voyageur gar, voulant gagner Chartres,
tombant de fatigue et de faim.

Annette n'et pas ouvert, mais Gervaise, que cet appel  sa piti
rendait loquente, avait obtenu de sa servante, pour le voyageur,
hospitalit d'une heure et souper.

Quand Vasseur se remit en route, la vue de cet intrieur paisible, la
conversation de Gervaise et quelques bavardages d'Annette lui avaient
fait tout comprendre.

Dans le coeur gangren de Doublet, un coin tait rest sain o vivait,
immense et pur, l'amour paternel. Le sclrat que,  coup sr, le dsir
d'assurer l'avenir de son enfant avait pouss au crime, tenait Gervaise
loigne de lui, dans la plus complte ignorance de sa vie vritable.
Aug, car tel tait son vrai nom, venait mensuellement passer quelques
jours prs de sa fille, allguant son tat de maquignon qui, toute
l'anne, le tenait par monts et par vaux. Puis, sous le faux nom de
Doublet, il retournait  Chartres, o, brave aubergiste en apparence,
profond sclrat en ralit, il demandait aux plus excrables forfaits
cet or dont il voulait enrichir sa fille.

S'il n'avait t arrt, Doublet, qui se voyait assez d'or, allait
quitter le pays chartrain et entraner son enfant en un autre et
lointain coin de la France o, se disant ex-marchand de chevaux enrichi,
il aurait vcu pour sa fille, sans avoir rien  craindre des complices
qu'il avait abandonns.

--Cette pauvre et douce crature ignore absolument de quel coquin elle
est l'enfant, s'tait dit Vasseur, au bout d'une heure passe prs de
Gervaise.

Et il tait parti sans se sentir le courage de rien souffler qui pt
troubler la vie paisible de la jeune fille, laissant aux vnements qui
allaient se produire la pnible tche d'apprendre  Gervaise quel
horrible et sinistre misrable tait son pre.

Elle tait bien charmante, la jeune fille, charmante surtout de grce,
d'innocence et de bont.

Tout en labourant de l'peron, au retour, son cheval pour l'avoir ramen
 temps  l'curie, Vasseur eut beau songer  ce que prdisait l'avenir,
il ne put se dfendre de penser  Gervaise,  son gracieux visage,  son
doux regard si plein de bont. Bref, dans ce coeur de soldat, qui ne
s'tait encore mu pour aucune femme, se glissa,  la suite de la piti
pour la jeune fille, un sentiment beaucoup plus doux.

Vasseur tait parti gendarme.

Il revint amoureux.

Tant et si bien amoureux que, aprs avoir rattach au rtelier le cheval
de Doublet, il se sentit pris d'pouvante.

Dans quelques heures, l'animal, comme il l'avait fait pour lui, allait
en conduire d'autres  la maisonnette de Gervaise. Pour ceux-l, elle ne
pouvait tre qu'une complice de Doublet, indigne d'aucuns mnagements.
Vasseur prvit l'effroyable coup de foudre prt  fondre sur l'enfant
qu'il revoyait heureuse et souriante.

--Mieux vaut qu'elle ignore  jamais la vrit. Je dois empcher que ces
gens la lui apprennent.

Et il vida dans le seau de l'animal tout un paquet de poison trouv sur
un Chauffeur qu'il avait arrt la veille.

Ds ce moment, il n'avait plus mrit son surnom d'Amant de la Lune, car
il adorait Gervaise.

Vasseur avait d'abord voulu lutter contre sa passion pour la fille d'un
homme que l'chafaud rclamait; mais, bientt, il n'avait pu rsister au
violent dsir de revoir Gervaise.

Doux et timide comme les vrais amoureux, il avait su dsarmer la
svrit du cerbre qui s'appelait Annette. Son prtexte pour entrer
dans la place tait, du reste, des meilleurs. Se donnant pour un
commerant de Chateldun que ses affaires appelaient souvent  Orlans,
il venait,  tous ses passages  Mgin, s'informer si des nouvelles de
ce pre disparu taient enfin parvenues  la jeune fille que, lors de sa
premire visite, il avait trouve si alarme par cette absence
prolonge.

Sur ce thme, il avait beau jeu  entretenir Gervaise, trouvant des
excuses pour expliquer le silence du pre, inventant des motifs qui
devaient retenir au loin le maquignon Aug, affirmant qu'aprs avoir t
entran au diable par ses achats de chevaux, on le verrait bientt
reparatre avec la sacoche garnie. N'avait-il pas promis que ce voyage
serait le dernier et qu' son retour il resterait prs de sa fille? 
tant faire, puisque c'tait sa dernire excursion, il avait tenu  ce
qu'elle ft lucrative. De l son retard.

Et en affirmant ainsi que le pre rentrerait  la maisonnette, Vasseur
tait de bonne foi. Dans le commencement il avait cru Doublet des moins
coupables ou, pour mieux dire, son amour pour Gervaise lui avait, sinon
blanchi l'aubergiste  ses yeux, tout au moins fait trouver digne
d'indulgence.

Par malheur,  mesure que le procs s'tait droul, les charges sur
Doublet s'taient accumules si monstrueuses, que Vasseur avait d
s'avouer que la peine de mort attendait infailliblement l'aubergiste.

Alors il avait song  lui sauver la vie. Le faire descendre de
l'chafaud, c'tait, en somme l'envoyer au bagne... Mais, du bagne, on
s'vade... Et, plus tard, bien loin,  l'tranger, la fille retrouverait
son pre.

C'tait dans ce but que Vasseur avait obtenu l'ordre de surseoir 
l'excution de Doublet, si ce dernier consentait  racheter sa vie par
des rvlations. On le sait, au pied de l'chafaud, l'aubergiste avait
refus de parler et avait rpondu,  celui qui voulait le sauver, la
cynique plaisanterie:

--Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant,
a vous fera descendre la curiosit du cerveau, avait rican le
condamn.

C'en tait fait de l'esprance de Vasseur.

Pris alors d'une de ces rages du dsespoir qui ne font plus peser
l'importance des phrases, il avait rpliqu:

--Merci du conseil, j'irai demander ce bain de pieds  Gervaise.

Et il tait parti sans se rappeler que, sous le sclrat endurci, il y
avait le pre, adorant sa fille d'un immense amour. En voyant son secret
connu, il tait capable de tout pour que son enfant n'apprt pas la
sinistre vrit qui, peut-tre, la ferait le maudire. Alors Doublet
avait voulu parler, mais il tait trop tard: les cris de la foule
avaient couvert son appel au lieutenant et le bourreau avait saisi sa
proie.

Ananti, bris de douleur, Vasseur tait revenu  l'auberge du
_Bon-Repos_ d'o il allait partir pour son expdition  la poursuite du
Beau-Franois.

Il n'avait pu soustraire Doublet  cette mort ignominieuse, et, plus
tard, la fille, si elle apprenait la vrit, se sentirait prise
d'horreur pour celui qui avait livr son pre aux juges.

--Je veux la revoir encore une fois, s'tait dit le pauvre amoureux.

Reculant son dpart de trois heures, Vasseur, on l'a vu, tait parti
pour le village de Mgin.

Le jour tombait quand il atteignit la maisonnette. Un horrible
pressentiment lui broya le coeur  la vue de cette demeure dont les
portes et volets taient hermtiquement clos.

Le logis tait dsert.

Qu'tait devenue Gervaise? Quelle cause avait amen sa disparition?
Avait-elle appris la vrit sinistre?

Elle n'tait plus l, cette gracieuse jeune fille prs de laquelle il
avait pass de si charmantes heures. Il revoyait son dlicieux et
candide sourire et ses doux yeux, quand il la berait de l'esprance que
son pre reparatrait bientt.

Alors il comprit que ce sentiment, qu'il avait cru n'tre qu'un vif
intrt port  une jeune fille menace d'un malheur pouvantable, tait
bel et bien un de ces amours profonds qui suffisent  remplir la vie
d'un homme.

Et comme, pour la dixime fois, aprs avoir fait le tour de la maison,
il revenait devant cette porte ferme, un paysan, qui passait en
regagnant le village, lui demanda:

--Est-ce  Gervaise Aug que tu en as, citoyen?

Vasseur n'osa rpondre affirmativement.

--Je venais pour voir ma parente Annette, dit-il.

--Annette a suivi sa jeune matresse.

--Ah! elles sont parties?

--Oui, hier matin.

--Pour o? pronona l'amoureux avec une voix tremblante.

--L-dessus, je ne saurais te renseigner, citoyen. Ce que je sais, c'est
que Gervaise allait rejoindre son pre.

--Rejoindre son pre! rpta Vasseur avec un frmissement.

--Oui, il parat que le citoyen Aug, qui avait empli son sac, s'est
tabli  l'autre bout de la France. Alors, comme il ne veut plus revenir
en ces pays-ci, il a envoy chercher sa fille.

Le lieutenant avait cout, tout secou par la terreur. Quel autre,
connaissant le secret de Doublet, avait fait disparatre sa fille? Dans
quel but? Gervaise n'avait-elle pas t entrane dans quelque pige
excrable par un de ces complices de Doublet chapps  la justice?

Alors, avec un frisson d'pouvante, il pensa au Beau-Franois, ce
Lovelace de filles publiques.

--Ah! reprit-il, le maquignon Aug a envoy chercher sa fille!... Je
devine par qui... Son dresseur de chevaux, n'est-ce pas? Un grand bel
homme blond?

--Oh! non! pour a, non! rpliqua le paysan en riant; celui-l est bel
homme comme je suis muet, et s'il a jamais dress des animaux, ce ne
doit tre que des ours.

Vasseur avait respir en apprenant qu'il ne s'agissait pas du
Beau-Franois; mais les renseignements donns avaient veill sa
curiosit.

Cependant, le renseigneur avait continu en gouaillant:

--Oui, des ours... auxquels il ressemble, du reste, par l'aspect et la
force. Un poilu de premire force! Pas grand, mais avec des paules
larges de a... et des bras comme ma cuisse... En voil un par qui je ne
voudrais pas, s'il tait en colre, tre ceintur! Il m'aplatirait sur
sa poitrine comme une galette... Ah! et le caractre, donc! Aimable
comme un coup de trique et pas beaucoup plus bavard qu'un poisson. Trois
ou quatre grognements qui veulent dire oui ou non et il est  bout de
conversation.

Sur ce portrait donn par lui, le paysan fut pris d'un rire qu'il
termina en disant:

--Pas de chance, la petite Gervaise.

--Pas de chance en quoi? reprit le lieutenant tonn.

--Dame! il lui tombe du ciel un oncle inconnu et il lui arrive d'un
pareil calibre, ce n'est vraiment pas avoir de chance... Oui, un oncle,
par sa mre, dont elle n'avait jamais entendu parler...

--Et la citoyenne Gervaise l'a suivi sans hsitation?

--Il parat qu'il tait porteur d'une lettre du pre, qui commandait 
sa fille de le suivre...  ce que nous a dit Annette, quand elle est
venue faire ses adieux  ma femme... Elle tait mme bien intrigue de
savoir o l'ours allait les mener, la pauvre vieille; car il n'en
soufflait mot.

C'tait sur ces renseignements qui, loin de le rassurer, lui avaient
inspir une inquitude profonde, que le lieutenant tait revenu au
_Bon-Repos_, d'o, immdiatement, il tait parti pour son expdition en
compagnie de ses deux soldats et de Fil--Beurre.

Et,  cette heure que, suivi de Fichet et Lambert, il chevauchait sur la
route, aprs avoir t quitt par Fil--Beurre, parti en avant pour
clairer le chemin, le lieutenant, tte baisse, se rappelait le pass
en murmurant avec joie:

--Barnab m'a dit qu'il sait o se trouve Gervaise.

Ce pensant, il avait relev la tte.

 distance, sur la route, se dressait une maison devant laquelle il
aperut Fil--Beurre qui, en le quittant, lui avait dit:

--L o vous me trouverez vous attendant sur la route, il y aura du
neuf.

Donc, il y avait du neuf.

--Un temps de galop! commanda-t-il  ses hommes, impatient de connatre
ce neuf.

Quand les cavaliers atteignirent la maison, Fil--Beurre, qui les avait
attendus sans bouger de place, alla tout droit  Fichet et lui demanda
srieusement:

--Vous qui savez tant de choses, citoyen Fichet, sauriez-vous, par
bonheur, accoucher une dame?

Le gendarme, d'abord interloqu par cette question, regarda Barnab en
dogue; mais tant de bonhomie se lisait sur la mine anguleuse de
l'chalas, qu'il rpondit de la meilleure foi du monde:

--La fatalit elle veut que l'accouchement il n'est pas dans ma
constitution.




                                   V


Le lieutenant avait eu grand'peine  retenir son rire en entendant
Barnab adresser une demande aussi trange  son soldat.

--Pourquoi cette question? souffla-t-il  Fil--Beurre, qui s'tait
rapproch.

Ce dernier n'eut pas le temps de rpondre, car, soudainement, sortit de
la maison un petit homme rond comme un muid et  jambes et bras
tellement courts qu'il avait l'air d'un saucisson  pattes, qui se jeta
sur la poitrine de Barnab en glapissant d'une voix joyeuse:

--Un fils! c'est un fils.

Et le Saucisson--Pattes se redressa plus fier qu'un coq sur ses ergots
pour ajouter:

--Un fils... au bout de six mois de mariage... Hein! quelle femme j'ai
l!

--Et dire que si une forte motion n'avait pas fait  votre pouse
devancer le terme habituel, vous auriez eu peut-tre deux fils, avana
Barnab imperturbable.

--Je le crois, dit gravement le mari.

Puis, en branlant la tte:

--Le fait est que ma Locadie a prouv l une forte motion... Prou!
Prou! j'en frmis encore quand j'y pense!

Ensuite, tout prvenant, il alla au-devant des gendarmes descendus de
cheval, en leur dbitant:

--Suivez-moi, citoyens, je vais vous conduire  l'curie.

Les soldats, sur les pas du Saucisson--Pattes, disparaissaient en
emmenant les montures, quand Vasseur demanda curieusement  l'chalas:

--Le Mans n'est tout au plus qu' une lieue. Plutt que de nous laisser
gagner la ville, pour que tu nous aies fait mettre pied  terre ici, tu
as donc dcouvert ce que tu appelles du neuf?

--Tout ce qu'il y a de plus neuf, lcha Barnab.

--De quel genre?... Car je ne pense pas que ledit neuf consiste en cet
accouchement pour lequel tu requrais l'aide de Fichet? continua Vasseur
en riant.

--Eh! eh! vous brlez, dit Barnab.

--Quoi! fit le lieutenant tonn, c'est au sujet de cet accouchement 
six mois?

--Tu, tu, tu...  six mois... mettons-en neuf et nous serons dans le
vrai. Car l'imbcile que vous venez de voir a pous la matresse d'un
autre. Il a eu  la fois la poule et l'oeuf.

Regardant Vasseur en homme qui sait qu'il va porter un coup,
Fil--Beurre continua en tranant la voix:

--Et connaissez-vous l'homme qui a t l'amant de la femme de ce
grotesque?

--Non. Dis!

--C'est le Beau-Franois.

Vasseur regarda tout bahi le squelette et finit par demander:

--Comment sais-tu cela?

Mais, subitement, sans attendre la rponse, il passa d'une question 
une autre en s'criant:

--Que fais-tu donc l, Barnab?

--Vous le voyez, je charge mon fusil.

--Pourtant, tantt, quand tu m'as quitt, tu venais dj de le charger.
Tu as donc fait feu, depuis que nous nous sommes vus?

--Oh! un tout petit coup de fusil de rien du tout... Histoire de rire.

--Et avec qui as-tu ri?

La rponse fut empche par le retour du Saucisson--Pattes, qui
s'avana en disant  voix basse:

--Ma Locadie dort... Aprs une telle secousse, elle a besoin de repos,
la chre me... Je l'ai laisse sous la garde de la bonne dame et de ma
servante...

Il poussa un soupir de satisfaction, qu'il fit suivre de ses mots:

--N'empche qu'elle s'est trouve l bien  propos, la bonne dame, pour
tirer ma Locadie de peine.

Aprs quoi, s'adressant directement  Fil--Beurre:

--Vous savez, ajouta-t-il, qu'elle ne se doute de rien?

Vasseur avait cout sans mot dire, regardant Barnab, dont l'oeil
semblait lui conseiller de laisser parler le Saucisson--Pattes, comme
si les paroles de ce personnage saugrenu devaient tout lui expliquer.

Le lieutenant allait perdre patience quand un nom lui fit soudainement
dresser l'oreille aux divagations du pantin, qui venait de reprendre:

--Non, elle ne se doute de rien, la bonne dame Annette. Elle croit la
jeune fille toujours endormie dans sa chambre.

--Annette! la jeune fille! rpta vivement Vasseur dont, sans qu'il pt
se dire pourquoi, le coeur tait serr.

Sa voix avait attir l'attention du gros homme qui, de Barnab, revint 
lui.

--C'est vrai! fit-il, vous ne savez rien. Je vais alors vous expliquer
la chose. Sachez donc que la bataille venait d'avoir lieu quand Locadie
a t prise des premires douleurs...

Le bonhomme avait le rcit quelque peu hach, car, au lieu de suivre le
courant de sa narration, il s'interrompit pour venir serrer la main de
Fil--Beurre en s'criant:

--Ah!  propos, je ne vous ai pas remerci.

--Expliquez d'abord votre  propos, dit Barnab qui,  son tour,
semblait ne pas comprendre.

-- propos des douleurs de Locadie.

--Bon!... et remerci pourquoi?

--Pour votre coup de fusil. L'explosion lui a caus une peur qui, dans
sa situation, lui est venue bien en aide... Vous savez l'effet d'une
peur subite?

--Oui, a fait passer le hoquet.

--Et les enfants aussi, parat-il; car, au bruit de votre coup de fusil,
Locadie a pouss un norme cri douloureux... et, une seconde aprs,
j'tais pre!!!

Aprs cette interprtation de l'effet d'un coup de fusil, le
Saucisson--Pattes se remit  secouer la main de Fil--Beurre en
rptant:

--Merci! cent fois merci!

Sur quoi, repris  nouveau et plus fort par l'orgueil de la paternit,
il releva firement la tte et accentua d'un ton vainqueur:

--Je dteste me vanter, mais tre pre au bout de six mois de mariage...
Hein! c'est tre assez ador par sa femme!

Vasseur pitinait d'impatience. Il arrta net ce nouveau genre de
lyrisme conjugal en disant d'un ton sec:

--Si vous reveniez  votre rcit, citoyen? Vous tiez en train de parler
d'une dame Annette...

Mais il tait crit dans le livre du destin que la curiosit du
lieutenant ne serait pas encore satisfaite, car apparut une grosse fille
de basse-cour effare, larmoyant, qui hurla:

--Le petit! Qui qu'a pris le petit? J'ai perdu le petit!

Et elle courut au Saucisson--Pattes, qu'elle secoua en beuglant:

--C'est-y vous qui m'avez fait la farce de me cacher le petit?

Un immense frissonnement, qui donnait  sa masse l'apparence d'une
montagne de glatine secoue, branla l'poux de Locadie. Telle tait
l'motion qui lui serrait la gorge, qu'on et dit qu'il soufflait dans
un mirliton cette exclamation dsespre:

--Tu as perdu mon fils, misrable!

Misrable! tait trop. La fille, qui avait bec et ongles, se redressa
sous l'injure, et d'un ton gouailleur:

--Votre fils! oh! votre fils!... Voyez-vous cet amateur de besogne
faite! lcha-t-elle.

Le Saucisson--Pattes n'en crut pas ses oreilles.

--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il  Barnab.

--Qu'elle donnerait son me pour retrouver votre fils, rpondit
srieusement Fil--Beurre.

--Alors j'avais mal entendu, avoua le grotesque.

La servante avait vite rentr sa colre imprudente. Elle reprit son ton
pleurard pour continuer.

--C'tait l'heure de nettoyer la sue aux cochons... J'avais emport le
petit... Alors je l'ai pos je ne sais plus o...

--Pourvu que a ne soit pas dans l'auge aux cochons, avana
Fil--Beurre.

Et, d'une voix lugubre:

--Je les ai vus, vos porcs, continua-t-il; des btes maigres, qui m'ont
paru habitues  rester sur leur faim... Il y a eu grande imprudence 
les tenter...

--Mon fils mang par les cochons! bgaya douloureusement l'poux de
Locadie.

Si Barnab avait lch son atroce plaisanterie, c'tait que, de loin, il
avait vu arriver Fichet.

Le brave gendarme s'approchait, tenant entre ses mains son chapeau,
coiffe en l'air, qu'il portait avec autant de prcautions que s'il et
eu  promener un plat trop plein de sauce.

Et quand il fut prs du lieutenant, il lui montra son chapeau en disant,
d'une voix qui n'entendait pas raillerie:

--Que je serais cupide de connatre le pierrot qu'il a eu l'hilarit
d'infuser un singe dans mon chapeau.

Ce singe n'tait autre que l'enfant perdu! le citoyen Saucisson--Pattes
fils.

Dans son dlire de joie, le pre plongea la tte dans la coiffe de
chapeau pour embrasser son fils, mouvement que Fichet mit sans doute sur
le compte de la voracit, car il ajouta:

--Que je vous prviens qu'il n'est pas cuit.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous abandonnerons
momentanment nos personnages, afin de donner quelques explications
utiles.

En l'anne 1800, poque de notre rcit, les voyages taient longs,
pnibles et trop souvent dangereux. Les moyens de locomotion taient la
diligence, le bateau et le cheval. De tous, le moins fatigant tait le
bateau qui, par rivires, fleuves et canaux, finissait par vous amener 
destination, mais au prix d'une norme perte de temps, car la distance
de la moyenne franchie en vingt-quatre heures n'excdait pas sept
lieues,--espace que la vapeur met aujourd'hui quarante minutes 
parcourir.--Encore le voyage en bateau tait-il soumis aux caprices du
froid ou de la chaleur, qui desschait les cours d'eau ou les obstruait
de glace.

La diligence, sous le rapport de la vitesse, tait prfrable; mais
c'tait le mode le plus coteux et surtout le plus dangereux. Malgr
l'ordre et la tranquillit un peu revenus, les routes taient encore si
peu sres, en certains dpartements, que les diligences ne se mettaient
en voyage que protges par une escorte de cinq soldats qu'on installait
sur le haut de la voiture. De l le nom de patrouille ambulante donne
 ces cinq soldats qui, dans toutes les attaques de voitures publiques,
tombaient frapps par les cinq premires balles.

Il y avait aussi le roulage qui transportait les marchandises. Pour leur
scurit, les rouliers s'attendaient au dpart ou  des rendez-vous,
afin de marcher en compagnie. Eux et leurs chiens, animaux de rude
dfense, faisaient un noyau assez redoutable auquel se joignaient les
pauvres diables que leur bourse plate contraignait  voyager  pied. Un
convoi de roulage se montait quelquefois  trente ou quarante individus,
tous arms. Ce nombre respectable cartait les assaillants qui alors se
contentaient de suivre  la piste. Tout allait bien tant que la troupe
se tenait serre; mais  mesure qu'elle avanait sur la route, elle
finissait par s'grener en des destinations diverses et alors, de tous
ces tronons du convoi rompu, il tait rare qu'un seul parvnt 
destination. Aux portes mmes de Paris o, naturellement, affluaient les
bons coups  faire, les bandes  main arme infestaient la grande
banlieue.

Restait donc le voyage  cheval, qui n'tait pas possible  tout le
monde, aux femmes surtout. Outre que chacun n'tait pas cuyer, le
voyage  cheval astreignait le voyageur  la proccupation constante de
veiller au meilleur tat de sa monture. De l cette ncessit pour lui
de faire halte  l'auberge devant laquelle la nuit le surprenait, pour y
laisser manger et reposer sa bte.

Or, de toutes ces auberges, qui l'attendaient sur la route, il en tait
dont le voyageur ignorait la rputation sinistre. L'homme pntrait de
confiance... et il n'en sortait plus.--Plus tard et bien lentement, la
justice a fini par entrer dans ces repaires de crimes dont le plus
clbre fut celui que le procs fit connatre par son pouvantable
surnom de l'_Auberge-aux-Tueurs_.

 l'poque de ce rcit, nous le rptons, ces lieux maudits jouissaient
encore de la plus complte impunit, principalement dans les parties de
la France qui n'taient pas encore remises tout  fait des rcentes et
horribles secousses de la guerre civile.

Le ministre de la police, que dirigeait Fouch, avait entrepris la
destruction de ces assassins de grand'route, pillards des campagnes et
dtrousseurs de diligences; mais c'tait l une tche ardue et difficile
 laquelle, pour procder  bon escient, il fallait du temps et,
surtout, un espionnage habile et occulte qui, avant d'agir, tudit bien
les localits.

Aussi les autorits des pays ainsi infests par les bandes de malandrins
se gardaient-elles bien de dire que le ministre de la police avait
expdi une dizaine de ses limiers les plus fins qui, semblables  des
furets en chasse, s'taient parpills dans toutes les contres 
surveiller.

Cela dit, nous reviendrons  l'auberge de _la Biche-Blanche_, tenue par
le citoyen Doulan, que sa conformation physique avait fait surnommer, 
dix lieues  la ronde, le Saucisson--Pattes.

Situe  une petite lieue du Mans, l'auberge de la _Biche-Blanche_, par
sa position, tait en pleine prosprit. En plus de la population
ouvrire qui, chaque dcade, venait s'y rgaler d'un certain petit vin
blanc remarquable, la _Biche-Blanche_ tait le lieu de rendez-vous des
rouliers et des conducteurs d'eau, car,  vingt pas de ses
constructions, coulait la Sarthe.

Tous les rouliers sortis du Mans ou venus de plus loin, allaient
s'attendre  la _Biche-Blanche_ et y festoyaient jusqu' ce qu'ils se
fussent runis en assez grand nombre pour former un convoi capable
d'affronter les dangers de la route.

D'un autre ct, les bateliers qui, par la Sarthe et la Mayenne,
gagnaient la Loire, en conduisant jusqu' Nantes les envois des pays
traverss, se seraient fait scrupule de passer devant l'tablissement du
Saucisson--Pattes sans savourer son vin blanc, et comme ce liquide en
valait la peine, ils le savouraient  longue haleine.

Et puis, tous, y faisaient aussi des pintes de bon sang  se gausser du
Saucisson--Pattes dont la stupidit profonde tait une source
intarissable de rire. On se complaisait surtout  lui faire raconter
l'histoire de son mariage, que l'imbcile narrait ainsi:

--J'tais all au Mans pour y faire mes provisions d'andouilles. Dans la
rue, j'ai rencontr Locadie qui pleurait. Aussitt,  sa vue, a m'a
fait pouf dans le coeur et, en mme temps, le ciel, qui tait couvert,
s'est immdiatement clairci... Alors je me suis dit: Tout t'annonce
que cette femme-l fera ton bonheur... J'ai aussitt oubli mes
andouillettes et je suis all  elle.

Malgr moi, une sorte de mlodie persuasive m'tait venue sur les lvres
quand je lui dbitai: Je lis dans vos yeux que ce qui manque  votre
me c'est une me jumelle qui lui dverse ses trsors de tendresse. Je
vous apporte cette me; prenez-la et allons devant l'officier municipal
de la section la plus proche, qui nous passera les liens de l'hymen.
Alors elle a promen tout le long de ma personne un regard de
reconnaissance, puis un sourire a sch ses larmes.

--Mais pourquoi pleurait-elle? ne manquait jamais de s'informer un des
couteurs du rcit.

--Quand je le lui ai demand, elle m'a rpondu: C'tait de joie. Un
pressentiment venait de m'annoncer que j'allais rencontrer l'homme de
mes rves. Alors les larmes de bonheur m'ont jailli si abondantes que,
pour les cacher aux passants, j'ai t oblige de me tourner vers un
mur. Et, de fait, quand je l'ai aborde, elle faisait semblant de lire
une affiche, colle sur la muraille, qui annonait qu' Chartres on
venait de pincer une partie de la bande d'Orgres avec son chef, le
Beau-Franois... mais vous comprenez qu'elle n'en lisait pas un seul
mot, la chre crature.  son pressentiment, qui lui annonait l'homme
de ses rves, joignez mon pouf dans le coeur  sa vue et le ciel qui
s'tait clairci, n'tait-ce pas assez pour nous prouver que nous tions
ns l'un pour l'autre? Dix minutes aprs, l'officier municipal, au nom
de l'amour et de la Rpublique, nous avait enlacs dans les doux liens
du mariage.

Parmi les auditeurs de l'idiot, il s'en trouvait toujours un qui,
sceptique  l'endroit de la sagesse de l'pouse qu'on voyait trop se
presser en sa grossesse, ce qui donnait  supposer que l'aubergiste
n'avait t qu'un enfonceur de portes ouvertes, demandait sans rire:

--Est-ce que vous ne lui aviez pas trouv la taille un peu paisse, 
votre chre crature?

L-dessus, le Saucisson--Pattes se redressait, et, avec une voix grave
qui prchait:

--Dans notre ex-religion, l'criture ne disait-elle pas: Choisis-toi
une compagne aux mamelles puissantes et aux reins solides? Je me suis
donc conform aux ex-textes saints.

Sur cette rponse, le grotesque ne manquait pas d'ajouter:

--C'est ainsi que j'ai ramen du Mans ma Locadie, l'ange qui a
transform mon existence en un torrent de flicit conjugale.

--Elle vous aime  ce point? gouaillait encore le sceptique.

 ce doute, l'poux de Locadie souriait en vainqueur, et, baissant la
voix, rpliquait sur le ton de la confidence:

--Elle m'adore  ce point que, vingt fois dj, elle m'a dit: Mon amour
pour toi est si ardent qu'il me semble que sa chaleur mrit le fruit de
mes entrailles. Je ne serais pas surprise si je te rendais pre avant
terme... Hein! est-ce tre aim cela?

Alors un farceur demandait:

--Et vos andouilles que vous tiez aller chercher au Mans?

--J'avoue les avoir oublies.

--Oh! m'est avis que vous en avez ramen au moins une... et une fameuse
encore! lchait le farceur au nez de l'poux de Locadie, lourde
plaisanterie qui faisait clater de rire tout l'auditoire.

La btise profonde du Saucisson--Pattes tait donc connue au grand loin
et, au lieu de nuire  la _Biche-Blanche_, elle contribuait  sa
prosprit, puisqu'elle offrait aux consommateurs le double avantage de
lamper un excellent picton en se pmant de rire aux conversations
ineptes du cocasse aubergiste.

Que la femme du comique htelier et dj vu le loup avant d'aller au
bois avec son poux, l n'tait pas la question. La vrit tait que
c'tait une commre active, forte en gueule, trs travailleuse. Une fois
introduite au logis, elle mena rondement rouliers et bateliers, ses
clients, qui, avant elle, en prenaient trop  l'aise sous le rapport du
crdit. L'argent entra en caisse et ce n'tait que justice, car on n'et
pas trouv  la ronde plus doux lits, meilleur fricot et aussi bon vin.

Mais de ces cus qui affluaient, l'poux n'en voyait pas lourd, car sa
femme avait accapar la clef de la caisse. Le Saucisson--Pattes, qui
s'y entendait  ravir, continuait, comme par le pass,  faire tous les
achats utiles pour la maison. Quant au payement, les vendeurs devaient
passer  la caisse de la femme qui, il faut le dire, payait rubis sur
l'ongle et sans conteste.

Grande et belle femme, un peu plantureuse, la citoyenne Locadie, qui
avait, pour ainsi dire, happ un mari au vol, avait pass, depuis six
mois qu'elle tait marie, par deux phases distinctes d'humeur.

Elle s'tait marie la larme  l'oeil, ainsi que l'apprenait le rcit de
son poux lorsqu'il disait l'avoir rencontre ruisselante de larmes, le
nez coll sur une affiche. Ds le lendemain de son union, soit qu'elle
et trouv une me  son me, soit qu'elle ft heureuse de se voir aussi
subitement  la tte d'un tablissement florissant, son humeur avait t
joyeuse et mme des plus aimables pour son mari, qu'elle ne pouvait
gure regarder sans rire, mais auquel,  satit, elle prodiguait les
pithtes flatteuses d'ange, de chrubin, de chri et mme celle de mon
beau vainqueur, qui faisait se rengorger l'poux avec de petits
ronronnements de fatuit.

Pendant cette phase d'heureux caractre, le Saucisson--Pattes avait
tent... un peu tard, il faut en convenir... de connatre le pass de
celle qu'il avait cueillie sous l'influence d'un pouf au coeur.

 ces tentatives d'interrogatoire, Locadie exhibait son plus aimable
sourire et demandait:

--Comment, mon bel ange, as-tu trouv le melon que tu as mang ce matin?

--Dlicieux. Je l'ai savour avec un plaisir extrme.

--Et sais-tu de quel potager il venait?

--J'avoue que je ne m'en suis pas inquit.

--Ce qui ne t'a pas empch de le trouver dlicieux, n'est-ce pas, mon
doux chrubin?

--Puisque je te dis l'avoir savour.

--Eh bien, mon beau vainqueur, traite ta Locadie comme le melon de ce
matin. Savoure-la sans t'inquiter de quel potager elle t'est venue.

Elle s'en tenait  cette comparaison, ce qui, en somme, ne pouvait point
passer pour une confidence.

Et, chose plus extraordinaire, le Saucisson--Pattes s'en contentait. Sa
sottise avait trouv l'explication de la rserve de sa femme sur son
pass.

Quand il racontait la scne  ses clients, car le bavard imbcile ne
savait rien cacher  qui voulait lui tirer les vers du nez, il ne
manquait pas d'ajouter en se pavanant:

--Je sais le motif qui fait taire ma belle Locadie sur ce sujet
dlicat.

--Quel motif?

--Son immense amour pour moi.

--Vraiment! s'criait l'auditoire en retenant son rire.

--Oui.  n'en pas douter, Locadie doit tre,--ses manires distingues
la trahissent assez,--une ci-devant princesse que la rvolution a priv
de son titre. Son adoration pour moi veut, pour ne pas m'humilier, me
laisser ignorer qu'elle m'a sacrifi ses illustres aeux... Elle avait
droit  habiter plus tard des palais dors, mais, aprs m'avoir vu, elle
a prfr l'humble toit de la _Biche-Blanche_.

Que pouvait-on rpondre  une aussi paisse btise? On s'en allait
colportant partout, en riant, la cocasserie de l'pouse, ci-devant
princesse, trahie par ses manires distingues... manires qui
rappelaient fort les harengres du march du Mans.

Telle avait t la premire phase de l'humeur de la citoyenne Locadie,
humeur enjoue, sans soucis, qui avait dur deux mois.

 cette poque o les journaux, fort rares dans les villes, taient
chose  peu prs inconnue dans les campagnes, les nouvelles taient
colportes par les voyageurs; ce qui, tout naturellement, faisait que,
dans les auberges, on tait des premiers informs. Il arriva un jour que
des rouliers qui avaient pass  Chartres racontrent qu'il n'tait
bruit, en cette ville, que de l'vasion du Beau-Franois, le chef de la
bande d'Orgres.

Et un de ces rouliers ajouta:

--De sorte que ceux auxquels il peut en vouloir et qui croyaient que le
couperet de la guillotine les tiendrait quittes envers lui, vont avoir
encore  compter avec ce sclrat qui, dit-on, a la dent longue.

Ce fut  dater de cette nouvelle que l'humeur charmante de Locadie se
transforma. Elle devint inquite, nerveuse, acaritre. Sa parole se fit
aigre comme verjus pour son seigneur et matre qui lui rptait 
l'heure:

--Mais qu'as-tu? panche-toi en mon sein.

Et, l-dessus, il dveloppait son norme rotondit qui, vraiment,
offrait large place pour s'pancher.

Comme sa moiti haussait les paules au lieu de se livrer aux
panchements, il ajoutait:

--Dis-moi, sylphe ador, en quoi je puis t'tre utile.

Alors Locadie promenait du haut en bas de la masse de viande qui
reprsentait son poux un regard mprisant qu'elle ramenait sur la face
niaise du poussah et, aprs quelques secondes d'examen, elle rpondait
schement:

--En vrit, un joli polichinelle pour m'tre utile... Un dindon ferait
mieux mon affaire... Tu es trop cruche, mon boulot.

Cruche et dindon froissaient le mari, mais il n'avait pas le temps de
protester, car sa femme lui coupait net la parole en articulant:

--Allons! ferme ton bec... Tu es incapable de tout!

--Oh! non, non, pas incapable de tout, lchait l'poux en attachant un
regard triomphateur sur le ventre de Locadie dvelopp par la
grossesse.

Mais elle appuyait en rptant:

--Incapable de tout, vantard!

Cette insistance de sa femme glissait, comme eau sur marbre, sur la
fatuit du Saucisson--Pattes qui, suivant sa manie d'aller se confier 
tous venants, lorsqu'il racontait la scne  ses clients, trouvait cette
explication de l'humeur atrabilaire de sa moiti:

--C'est le petit qui se remue et donne des coups de pied dans le ventre
de ma Locadie.

Plusieurs fois, pourtant, sous le coup d'une obsession trop forte, la
femme fut sur le point d'avouer l'angoisse qui la torturait; mais
toujours la vue du visage niais de son homme arrta l'aveu sur ses
lvres.

--Non, dcidment, tu es trop cruche! finissait-elle par dire.

Mais tous ces aveux rentrs devaient touffer Locadie, car, la nuit,
dans l'inconscience du sommeil, elle se soulageait par des paroles sans
suite, haches d'une voix qui frmissait d'pouvante. Alors le
Saucisson--Pattes, que son embonpoint condamnait au lit spar, tait
rveill par ces cauchemars de sa femme et, quittant sa couche, venait,
pieds nus, se pencher sur celle de Locadie, pour tcher de dcouvrir la
vrit dans ces divagations d'un sommeil agit par une pense
incessante.

Le peu qu'il comprit, ml au souvenir de ce qui avait t cont, un
jour, sur l'vasion du Beau-Franois, fit donc qu'il se mit  souffler 
ses buveurs:

--Vous savez, motus devant ma Locadie, si vous connaissez du neuf de ce
qui se passe  Chartres. Une femme en tat de grossesse se frappe
facilement. Avec toutes vos histoires de Chauffeurs et de guillotine,
vous finiriez par tre cause que mon pouse mettrait au monde un enfant
sans tte.

On tait tellement habitu  plaisanter le crtin qu'on lui rpliquait:

--Bast! venir au monde sans tte... pourvu qu'on vive, cela ne manque
pas d'agrment. On est exempt des maux de dents et de la migraine.

--Oui, mais cela offrirait un grave inconvnient, ajoutait un autre
loustic.

--Quel inconvnient?

--Faute de tte, il serait impossible au papa de constater si son fils
lui ressemble.

--Il y aurait toujours un moyen d'tablir une ressemblance, avanait un
troisime farceur.

--Comment?

--En guillotinant le papa.

--Vous entendez? C'est une ide qu'on vous donne! criait-on en choeur au
Saucisson--Pattes.

Nanmoins, la consigne fut observe. Locadie, tout en feignant de ne
pas couter, eut beau tendre l'oreille, pas un mot ne fut plus dit sur
ce qui se passait  Chartres.

Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un
voyageur, grand bel homme d'une trentaine d'annes, se prsenta  la
_Biche-Blanche_.

Beau, mais d'une beaut commune, l'arrivant tait un solide gaillard 
l'oeil plein d'audace et d'nergie brutale. La fortune ne devait pas
avoir visit ses poches, car sa mise tait en piteux tat. Une culotte
de grosse toile, des gutres en cuir raill et crevass, et dont bien
des boucles taient remplaces par des ficelles, des souliers uss au
possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau  larges bords
formaient son costume, couvert d'une paisse poussire qui attestait une
longue marche  pied.

C'tait de grand matin, aprs le dpart d'un convoi de rouliers qui
s'taient mis en route  la frache. La vaste salle de l'auberge tait
vide de buveurs. Il ne s'y trouvait que l'poux de Locadie qui, dans un
coin, s'occupait  rcurer ses pots et gobelets d'tain.

Il se retourna au bruit de l'norme gourdin que le voyageur venait de
jeter, avec son chapeau, sur une table.

--Un pot de vin, citoyen, et un morceau  manger, demanda le client
d'une voix rude.

Bien qu'il se crt le plus bel tre de la cration, le
Saucisson--Pattes tait apprciateur du mrite des autres.

--Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il  son premier coup d'oeil sur
l'arrivant.

Il s'empressa de sortir du buffet un norme morceau de jambon et un
croton de pain qu'il posa devant le consommateur.

--Je vais tirer le vin  la cave, annona-t-il; tu l'auras plus frais,
citoyen.

Et il s'loigna en se rptant:

--Un rude gars!

La cave s'ouvrait, par une trappe,  l'autre extrmit de la salle. Pour
y arriver, l'htelier avait  passer devant la porte ouverte de la
cuisine, o, en ce moment, se tenait sa femme crivant ses comptes.

--Je descends  la cave, veille  la salle s'il arrivait du monde,
recommanda l'poux.

--Sois sans crainte, rpondit la voix de Locadie.

Puis, en insistant:

--N'oublie pas que tu dois aller ce matin au Mans pour les provisions du
dner de baptme du bateau neuf la _Juliette_ que son quipage fait ici
tantt.

--Dans une demi-heure, je serai en route, promit l'poux qui fit deux
pas vers la trappe de la cave.

Mais sa femme le rappela:

--Dis-donc, fit-elle, pendant que tu seras au Mans, lis bien toutes les
affiches pour me rapporter des nouvelles.

--Oh! quelles nouvelles peuvent t'importer?

--Mais quand ce ne serait que de savoir s'ils sont arrivs  remettre la
main sur le Beau-Franois.

--Tu t'intresses donc  ce gueux-l?

--Comme on s'intresse  un gredin dont on voudrait que justice ft
faite, rpliqua Locadie d'un ton rieur.

Ce dialogue entre l'aubergiste et sa femme, invisible au voyageur,
s'tait tenu sur le seuil de la cuisine,  voix couverte, mais,
pourtant, assez haute pour que l'tranger pt entendre.

Au premier son de la voix de Locadie, il avait vivement dress la tte;
puis un sourire cruel avait paru sur ses lvres, au voeu exprim par
l'htelire,  propos du Beau-Franois.

--Allons! je tcherai de rapporter des nouvelles de ce chenapan, promit
l'poux qui, cette fois, alla soulever la trappe de la cave.

Il tait  peine disparu dans les profondeurs de l'escalier que le
voyageur fit entendre un petit sifflement trs doux et modul de faon
particulire.

 ce signal, on vit apparatre, dpassant la porte de la cuisine, la
tte de Locadie, dont le visage livide tait contract par l'pouvante.

Elle se tenait immobile sur le seuil de la porte, frmissante, attachant
sur le siffleur ses yeux agrandis par la terreur.

Le voyageur tendit le doigt vers le pied de sa table et, d'une voix
basse, mais accentue du ton d'un commandement brutal et des plus
imprieux, il pronona, comme s'il s'adressait  un chien:

--Ici, la Saute!

Semblable  l'oiseau fascin par le serpent, Locadie, pantelante de
peur, s'avana lentement vers l'homme qui ordonnait de la sorte et qui,
quand elle fut arrive  la table, la regarda avec un mauvais sourire,
en disant d'une voix railleuse:

--Je te remercie, la Saute, du bon souhait que tu viens d'exprimer tout
 l'heure  mon gard.

Avec effort, car sa terrible motion lui serrait la gorge, elle parvint
 bgayer:

--N'en crois rien, Franois, je disais cela pour mon mari, mais...

--Tu as donc pous l'norme magot que je viens de voir? interrompit le
Beau-Franois.

--J'tais seule... Tu venais d'tre pris...

--Et tu me voyais dj raccourci, ricana le bandit. Tu n'es pas longue 
lcher les amis dans la peine, toi?

Sans doute que celle qui portait l'trange sobriquet de la Saute, savait
par exprience, que l'ironie tait une des formes qui cachaient les
colres sourdes du Beau-Franois, car sa voix se fit suppliante pour
rpondre:

--Ne dis pas que je t'avais oubli, non, non, ne dis pas cela! Je te
jure que je ne t'ai jamais oubli.

 cette rponse, le Beau-Franois montra du doigt le ventre de la femme
enceinte et, toujours en gouaillant:

--Parbleu! lcha-t-il, je t'avais laiss un souvenir.

La Saute, si terrifie qu'elle ft, connaissait assez  fond son
ex-amant pour savoir en jouer. Aussi sa voix fut-elle plus raffermie
quand elle ajouta:

--Je t'ai si peu oubli que, ds que j'ai appris ton vasion, j'ai
commenc  mettre de ct pour toi tout le bnfice de l'auberge... Et
il y a dj une grosse somme va!...

L'effet de cette agrable rvlation sur l'ancien amant fut coup par la
voix du Saucisson--Pattes qui revenait gagner l'escalier de la cave.
Sur l'air du Menuet d'Exaudet, le mari chantait cette chanson, dj
vieille de douze annes  Paris, mais qui, au fond de la province,
pouvait encore passer presque pour une nouveaut:

        Guillotin,
        Mdecin
        Politique,
    Imagine un beau matin,
    Que pendre est inhumain
    Et peu patriotique.

        Aussitt
        Il lui faut
        Un supplice
    Qui, sans corde ni poteau,
    Supprime du bourreau,
        L'office.

La voix du chanteur, en se rapprochant, indiquait qu'il venait
d'atteindre le pied de l'escalier.

--Dtale. Tu reviendras quand tu auras loign d'ici ton marsouin,
commanda vivement le Beau-Franois.

--Ce ne sera pas long, promit la Saute.

Et elle rentra dans la cuisine pendant que son mari remontait en
achevant sa chanson:

        Et sa main
        Fait soudain
        La machine
    Qui gentiment occira
    Et que l'on nommera
        Guillotine.

Avec le dernier mot, reparut l'aubergiste portant un pot plein, qu'il
posa sur la table du Beau-Franois, en disant:

--J'ai t un peu longtemps, citoyen, mais je tenais  te tirer cela du
meilleur tonneau.

Et pendant que son client, qui avait grand'soif, buvait  mme le pot,
il le contempla en se rptant encore:

--Un rude gars tout de mme!

 ce moment, du fond de la cuisine, s'leva la voix de Locadie, qui
disait:

--Tu sais, cher ange, que tu dois aller au Mans pour les provisions?

--Et pour te rapporter des nouvelles du Beau-Franois, ajouta le bel
ange.

Ce rappel n'tait plus du got de Locadie. Sa voix rsonna cassante et
imprieuse.

--Pars donc, pie bavarde! disait-elle.

--Le temps d'atteler et je serai en route, rpondit humblement le bel
ange devenu pie.

Dix minutes aprs, le Saucisson--Pattes, qui s'tait hiss pniblement
dans sa carriole, s'en allait au Mans.

Locadie tait revenue  la table de son ancien amant.

--coute bien, ma fille, commena le Beau-Franois.

Mais avant qu'il pt continuer, une voiture basse et couverte, en usage
au pays venden, qui venait en sens inverse de la carriole emportant
l'aubergiste, s'arrta devant la _Biche-Blanche_.

De cette voiture descendit un homme qui, aprs avoir pntr dans la
salle, demanda:

--Une pote de blanc, citoyenne.

 son tour, Locadie dut descendre  la cave.

Pendant cette absence, le nouveau venu, sans mme regarder Franois, car
son regard tait tourn vers la route, pronona  mi-voix, comme s'il
rflchissait:

--Sans sabots, on s'enrhume.

--Sept et quatre font neuf, riposta l'autre.

--La fane est tombe, ajouta l'homme de la voiture qui, alors, se
tournant vers le grand gars demanda:

--Donc, tu es le Beau-Franois?

Si l'ancien chef de la bande d'Orgres tait un magnifique athlte aux
formes superbes, il n'en tait pas de mme du nouveau venu. Et,
pourtant, dans une lutte entre ces deux hommes, il n'aurait pas trop
fallu gager pour le premier. L'autre devait possder la vigueur
formidable de l'ours dont, pour ainsi dire, il avait la structure et
l'aspect.

De petite taille, il se rattrapait de sa hauteur en largeur; car ses
paules taient si dmesurment larges qu'il en paraissait, en quelque
sorte, carr sur sa base.  ses normes bras, dont les biceps
s'accusaient monstrueux sous les manches de sa veste, taient emmanches
des mains gigantesques et velues.

Son visage, au front bas, que recouvrait une paisse crinire,
disparaissait sous une barbe inculte et touffue, qui ne laissait voir
que deux yeux gris, au regard aigu et  l'expression froce.

En voyant le Beau-Franois, on pouvait douter de sa cruaut. Rien qu'
premire vue, l'autre se devinait implacable.

Quand, de sa voix rauque et lente, qui ressemblait  un grognement, il
eut demand:

--Donc, tu es le Beau-Franois?

Ce dernier, s'empressa de dire:

--Et toi, le Marcassin?

--Oui, fit l'homme, et j'ai reu ta lettre.

Alors, s'asseyant devant le chef des Chauffeurs d'Orgres, il s'accouda
sur la table et demanda:

--La vrit sur Doublet?

--Les _parrains_ (dnonciateurs) et _marraines_ ont trop bavard sur son
compte; il aura le cou fauch.

--Quand?

--Il parat que tous les pourvois sont rejets; ce sera donc dans deux
ou trois jours.

Une lueur de rage froide claira l'oeil du Marcassin, qui poursuivit:

--Pourquoi Doublet ne s'est-il pas vad avec toi?

--Parce qu'il tait trop gros. Comme moi, il s'tait fait admettre 
l'infirmerie. Au dernier moment, il n'a pu passer par le trou qui a
facilit ma fuite... trou tellement troit que, pour m'y glisser, j'ai
d abandonner ma veste.

Cela dit, Franois sourit et ajouta:

--Heureusement que j'ai de la mmoire.

Le Marcassin le regarda sans comprendre.

--Ce qui veut dire, reprit le Chauffeur, qu'il ne m'en a pas cuit pour
avoir laiss ma veste. Alors que nous nous promettions de fuir ensemble,
Doublet me parlait des bons coups que nous trouverions encore  faire en
pays des chouans et des Vendens, o nous irions organiser une nouvelle
bande et il me parlait de toi qui nous donnerais un coup de main.

--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-l! Doublet aurait d le
savoir, dbita Marcassin.

Sans s'arrter  cet avis dcourageant, le Beau-Franois continua:

--Seulement, Doublet tait un homme prudent. Il prvit le cas o les
vnements nous spareraient... ce qui est arriv puisqu'il n'a pu fuir.
Alors, par crit, en quelques mots, il me donna tous les renseignements
utiles pour me faire reconnatre par toi... Au besoin, son criture, que
tu connais, me servirait de tmoignage... Or, ce billet tait cach dans
le collet de la veste que j'ai d laisser l-bas... C'est ce qui me fait
me rjouir d'avoir de la mmoire; car, sans elle, je n'aurais pu rien me
rappeler, et, par consquent, ne savoir o aller te trouver pour
excuter la mission que j'avais  accomplir de vive voix.

Et, en rptant de mmoire, le Beau-Franois dbita  voix pose:

Si la mauvaise chance nous spare, m'a dit Doublet, tu iras en Loire,
au village de Saint-Florent-le-Vieil, trouver Marcassin et tu lui diras
qu'il sait ce qu'il sait et que je le prie d'excuter ce que je lui ai
demand pour le cas o je viendrais  mourir.

L-dessus, le Beau-Franois clata d'un gros rire, en s'criant:

--Voici la commission faite, et du diable si j'en comprends un tratre
mot.

tait-ce pour provoquer une explication? En ce cas, le Chauffeur manqua
son but, car le Marcassin demanda:

--Puisque ta commission devait se faire de vive voix, pourquoi m'as-tu
crit au lieu de venir me trouver?

--Eh! eh! ricana Franois, parce que, aprs mon vasion, il faisait trop
malsain pour moi sur les grandes routes, o mon signalement tait donn.
Mieux valait attendre que la surveillance s'endormt, et je suis rest
six mois bien en sret, dans la cachette de l'auberge des Buchard...
Quand j'ai pens que je pouvais mettre le nez dehors, je t'ai crit pour
te donner rendez-vous  la _Biche-Blanche_, o je m'acquitterais de la
commission de Doublet.

En dialoguant ainsi, tous deux ne se rendaient pas compte que Locadie
aurait d tre remonte de la cave. Sans chanter comme son mari et plus
lgre que lui, elle tait revenue, mais elle s'tait arrte sur
l'escalier. Le pot de vin  la main et sa tte ne dpassant pas la
trappe, elle coutait, prte  sortir  la moindre alerte.

--Quel est cet animal attabl maintenant avec Franois que, tout 
l'heure,  son arrive, il semblait ne pas connatre? se demandait-elle.

Et, du Marcassin, sa pense se reportant, haineuse, sur son ex-amant,
elle murmura:

--Oh! toi, si mon homme n'tait pas un tel crtin, comme je te ferais
payer toutes les sues que tu m'as donnes!

 ce moment, le Marcassin fit claquer sa langue sur son palais et
grogna:

--Tonnerre! j'ai soif!

En une seconde, Locadie fut sortie de la trappe et, son pot de vin  la
main, s'avana souriante.

Le Beau-Franois, nous le rptons, absorb qu'il avait t par sa
conversation avec Marcassin, ne s'tait pas aperu de l'absence trop
longue de la femme; mais,  sa vue, une ide de mfiance s'veilla en
lui.

--Encore un autre pot pour moi, la Saute, commanda-t-il.

--Tout de suite, dit-elle.

Et avec un joyeux empressement, elle regagna la trappe.

Elle venait  peine de disparatre sur l'escalier que Franois,
bondissant vers la trappe, la refermait sur elle et, aprs avoir pouss
le verrou, criait  la prisonnire:

--Fais-moi le plaisir, ma fille, d'attendre au frais que je t'appelle.

--Oh! Franois, la mauvaise farce! cria la voix rieuse de la Saute, qui
semblait avoir pris la chose au plaisant.

Mais, avec une colre blanche, entre ses dents serres, elle siffla tout
bas ce mot:

--Imbcile!

Car la cave avait une seconde entre ouvrant sur un cellier, par lequel
on introduisait les futailles.

--L! nous pouvons,  prsent, causer  l'aise, dit en riant le
Beau-Franois quand il fut revenu s'asseoir.

Le Marcassin tait devenu songeur. Il balanait de droite et de gauche,
 la faon de l'ours, son norme tte. Enfin, il prit son pot de vin, le
vida lentement, toujours pensif, puis, quand il l'eut repos sur la
table, il demanda de sa voix rauque:

--Tu connais le _cogne_ Vasseur, qui a fait avoir de la peine  Doublet?

--Je l'ai vu comme je te vois.

 cette rponse, Marcassin poussa un sourd rugissement de joie; ses deux
poings monstrueux se crisprent et il articula avec un accent de
frocit indicible:

--Je lui rglerai son compte.

--Bast! bast! l o nous devons aller, nous ne le retrouverons plus. Au
pays des chouans, le champ nous sera libre,  moi et aux compagnons qui
vont me suivre... car, du fond de ma cachette chez Buchard, j'ai reform
une bande avec ceux des miens qui ont chapp  ce Vasseur maudit...
L-bas, nous oprerons  l'aise.

 cet avenir heureux que se promettait le Beau-Franois, le Marcassin
haussa les paules et rpta encore:

--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-l.

Mais le Beau-Franois n'avait pas le dcouragement facile.

--N'ayant plus Vasseur aux trousses, on saura encore y trouver  frire,
dit-il en riant.

Le Chauffeur chantait si bien d'avance victoire, il voyait tant en beau
ces nouvelles contres qu'il allait exploiter, que le Marcassin, qui
avait pourtant le rire solidement attach, fit entendre une sorte de
gargouillarde railleuse. Puis, tout schement:

--Nigaud! lcha-t-il.

--Parce que? fit Franois prenant la mouche.

--Parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez.

--Et qu'y a-t-il donc plus loin que le bout de mon nez?

--Il y a mieux que Vasseur et ses gendarmes.

--Quoi donc?

--Il y a le ministre de la police Fouch et ses agents... Des gendarmes,
a se reconnat... mais des espions, il faut plus malin que toi pour les
deviner.

Nier au Beau-Franois sa supriorit, c'tait le piquer au vif.

--Un malin comme toi peut-tre? gouailla-t-il d'un ton qui trahissait
une colre naissante.

--Oh! moi, fit tranquillement le Marcassin, je n'y mets pas tant de
prtention... Un individu vient regarder d'un peu trop prs dans ma
marmite; je ne me demande point si c'est un mouchard ou non... je lui
plante mon couteau dans le dos.

Cependant Locadie, autrement la Saute, que le Beau-Franois croyait
avoir claquemure dans la cave dont il ignorait les atres, en tait
sortie par l'issue du cellier et, du ct de la cour, elle tait
rentre, ses chaussures  la main, dans la cuisine.

Immobile, l'oreille tendue, prte  s'enfuir au premier mouvement des
causeurs, elle coutait, prs de la porte de la cuisine sur la salle,
reste ouverte.

En entendant le Marcassin parler de son couteau plant dans le dos de
ceux qui avaient allong vers lui un nez trop curieux, le Beau-Franois,
comme s'il se ft agi d'une bonne farce, avait clat d'un lourd rire
grossier. Quand sa gaiet se fut apaise, il pronona moqueusement:

--a en revient  ce que je disais.

--Qu'est-ce que tu disais?

--Qu'il n'y a pas  s'inquiter de ces mouchards que nous a expdis le
ministre de la police. Tout finauds qu'on les vante, ils sont trop
btes... Tmoin ceux qui sont venus te tendre stupidement le dos.

Le Marcassin ne possdait pas l'assurance de son compagnon, car il
secoua la tte en disant:

--Ceux-l taient des trop presss qui ont voulu faire du zle...
Restent les autres.

--L'exemple a effray les autres.

--Non. Dis plutt qu'il les a rendus prudents; voil tout. Dans les cinq
dpartements o le ministre de la police a sem sa mauvaise graine, les
espions, crois-moi... je le sens... nous prparent lentement un coup de
filet. O sont-ils? Quel mtier apparent exercent-ils? Quelle peau
ont-ils prise? Je l'ignore. Ce roulier que tu rencontres en est
peut-tre un. Ce berger, ce valet de ferme, ce mendiant, que tu vois en
plaine, peuvent tre des mouches... Tiens! qui sait si le matre de
l'auberge o nous sommes n'est pas de ces gens-l?

 cette supposition que le Saucisson--Pattes tait un des habiles
policiers, le Beau-Franois se tordit d'un fou rire qui le fit bgayer:

--Lui! On voit bien que tu n'as pas vu ce monstrueux animal dont la
btise est devenue proverbiale.

La Saute, aux coutes, dut se confesser cette vrit sur son mari.

--Le fait est qu'il est par trop idiot, mon homme, pensa-t-elle. Puis,
cela reconnu, elle ajouta comme corollaire  sa pense que, s'il et t
moins idiot, il ne l'et pas pouse, qu'elle ne le mnerait pas par le
bout du nez, qu'elle n'aurait pas, seule, la clef de la caisse, etc.,
etc.

Cependant, Franois avait poursuivi:

--Non seulement nous n'avons rien  craindre de cet imbcile, mais son
auberge est  nous, car il a pous la Saute, une ancienne de ma bande,
qui a tout intrt  me mnager. Son pass est si charg qu'elle sait
qu' la moindre trahison  mon gard, je lui ferais couper le cou en ma
compagnie.

En entendant ces paroles, Locadie se passa instinctivement une main
autour du cou.

--C'est vrai! s'avoua-t-elle, secoue par un frissonnement de peur.

Tout  sa pense sur les missaires de la police, le Marcassin reprit de
sa voix caverneuse:

--Ils sont invisibles, ces mouchards de malheur! mais ils agissent. La
dcade dernire, il est parti de Nantes une diligence qui portait, en
groups d'argent, la recette de cette ville, qu'on dirigeait sur Paris
par Chteaubriant et Laval. Nos gars, prvenus de l'aubaine, ont t
l'attendre dans les environs de Coss.

--Et ils ont rcolt les cus du gouvernement? interrompit le
Beau-Franois.

Marcassin haussa les paules et en miettant ses mots:

--Ils ont rcolt des balles de plomb qui en ont laiss une dizaine sur
la route, dit-il.

Alors, frappant de son norme poing sur la table, il gronda
furieusement:

--Tous les voyageurs taient des gendarmes dguiss!  six lieues de
l'embuscade, ils avaient fait descendre les vrais voyageurs pour prendre
leurs places... Qui donc avait pu les prvenir de l'endroit prcis de
l'attaque, si ce n'est un de ces damns policiers inconnus qui nous
glissent entre les doigts?

Et le faux chouan rpta son antienne:

--Mauvais depuis la guerre finie, ces pays-l!

Aprs quoi, branlant la tte, et d'un ton plus lugubre encore:

--a finira mal! a finira mal! annona-t-il.

Ensuite, sa frocit s'veillant  cette perspective d'avenir, il grogna
avec une sorte de satisfaction cruelle:

--Oui, mais jusque-l, je connais un marcassin qui aura dcousu pas mal
de gendarmes, mouchards et autres trouble-ftes!

Alors il se leva brusquement de table.

--Adieu! dit-il d'un ton bref.

--Dj! fit le Beau-Franois, abasourdi par cette sparation brusque et
inattendue.

--Je suis venu  ton rendez-vous pour entendre la commission que Doublet
t'avait donne pour moi.  prsent que je la connais, je vais
l'excuter.

--Mais, objecta Franois, je comptais sur toi pour me guider en basse
Loire.

--Impossible! il me faut remonter vers Chartres. Affaire de trois jours,
aprs quoi je reviendrai sur mes pas... Viens avec moi.

-- Chartres! rpta vivement le Chauffeur. Oh! que nenni! la nuque me
dmange trop dans cet endroit-l.

--Alors, attends mon retour, je te reprendrai au passage. Reste ici.
Dans trois jours, tu me verras arriver.

Le Beau-Franois parut d'abord se dcider  demeurer  la
_Biche-Blanche_. Puis, aprs rflexion:

--Non, dit-il, j'aime mieux attendre dans ma cachette de l'auberge de
Buchard... J'ai  lui donner encore des ordres pour le reste de ma
bande, qui doit venir me rejoindre en Loire.

 son tour, il se leva.

--C'est dit, fit-il, je vais retourner avec toi  l'auberge de Buchard
o tu me dposeras jusqu' ton retour.

--Convenu! dit le Marcassin.

Un peu avant ces dernires paroles, Locadie avait vivement quitt son
poste.

--Je n'ai que juste le temps de regagner la cave, se dit-elle.

Aprs avoir consenti, le Marcassin tait devenu songeur.

-- quoi penses-tu? demanda Franois en le voyant fix sur place.

-- un avis que j'ai  te donner, garon, dbita lentement le Marcassin
en regardant le Chauffeur de ses yeux durs. Tu as beau tre grand, bien
fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te reprendrai au
retour, chez Buchard, de t'occuper de ce que je ramnerai dans ma
voiture.

--Es-tu bte de me menacer, railla le Beau-Franois avec un sourire de
bravade.

--Je ne menace pas, je conseille, rpliqua le faux chouan.

Puis, de son pas lourd, il gagna la sortie sur la route en disant:

--En route!

--Laisse-moi au moins le temps de faire mes adieux, riposta le
Chauffeur.

Il alla soulever la trappe de la cave. Tout au bas de l'escalier, assise
sur la dernire marche, se tenait Locadie qui, sitt la trappe ouverte,
geignit de sa voix pleureuse:

--Ah! que c'est vilain, Franois, de me laisser mourir de peur dans ce
trou noir.

--Viens ici, la Saute! commanda l'ex-amant de sa voix brve.

Et quand elle fut remonte dans la salle:

--Tu m'as dit, reprit-il, que tu pensais si bien  moi qu'en apprenant
mon vasion, tu avais commenc  mettre de l'argent de ct pour me
venir en aide, si je m'adressais  toi.

--Je l'ai dit et je le rpte, affirma la Saute avec un sourire sur les
lvres qui, s'il n'tait pas sincre, n'en tait pas moins charmant.

--Eh bien! ma fille, voici l'heure de joindre le geste aux paroles. Va
me chercher cet argent.

Elle devait avoir un pass sinistre, cette chre Locadie, pass qui,
comme l'avait dit le Chauffeur, lui donnait tous droits  la guillotine
s'il lui plaisait  lui, en parlant, qu'elle et le cou coup en sa
compagnie. Elle avait donc pleinement raison de filer doux avec celui
qui pouvait lui procurer un passe-temps aussi dsagrable. De l vint
l'empressement joyeux qu'elle mit  s'crier:

--Je cours le prendre.

Et elle gravit rapidement l'escalier qui conduisait au premier tage.

 ce moment, au dehors, se fit entendre la voix du Marcassin qui disait:

--Arrive donc! Voici, l-bas, sur la route, une voiture qui se dirige de
ce ct. Mieux vaut ne pas l'attendre.

En mme temps reparaissait la Saute qui, ple, tremblante, effare,
redescendit en bgayant:

--Rien! plus rien! mon argent a disparu!

Croyant  une ruse, le Beau-Franois fut pris de rage bleue.

--Ton argent, ou je t'trangle! grina-t-il s'avanant vers elle les
deux mains tendues.

Mais,  mi-chemin, il fut ceintur par le Marcassin qui, avec sa force
extraordinaire, l'entrana en rptant:

--Viens! viens donc! L'autre voiture approche. Il est inutile qu'on nous
voie partir ensemble.

--Au revoir, la Saute! cria la voix menaante de Franois, mont en
voiture.

Comme le chariot recouvert du faux chouan disparaissait au loin, l'autre
voiture s'arrtait devant la _Biche-Blanche_.

C'tait le Saucisson--Pattes qui revenait du march du Mans.

Entre le dpart d'une voiture et l'arrive de l'autre, quelques minutes
s'taient coules qui avaient permis  Locadie de se remettre de la
double motion cause par la disparition de son argent et les menaces du
Beau-Franois.

--Est-ce lui qui m'a vol mon magot? se demanda-t-elle en regardant son
poux qui, avec des Hein! et des Ouf! descendait pniblement sa massive
personne de la carriole.

Quand, enfin, il sentit le sol ferme sous ses pieds, le
Saucisson--Pattes, avec un sourire niais, geignit d'un ton dsol:

--Ah! mon doux ange, si tu savais comme je tombe de soif! J'ai la langue
en bois depuis deux heures.

--Tu n'as donc pas bu au Mans?

 cette question, le gros homme ouvrit des yeux tonns.

--Bu? rpta-t-il, et avec quoi?... puisque tu ne me laisses jamais un
sol... Pas mme pour payer les fournisseurs.

Ensuite, faisant sa bouche en coeur, il lcha de sa voix mignarde:

--Oui, pas un sol. Grosse jalouse!!!... qui crains que j'offre quelques
fleurs aux dames.

Paroles, ton, visage, sourire, tout trahissait une si profonde
stupidit, que Locadie murmura:

--Non, ce n'est pas ce coco-l qui m'a chip mes conomies... La preuve
en plus est qu'il n'a pas mme eu de quoi se payer  boire en ville.

Cependant, le mari s'tait tourn vers sa carriole, ferme de rideaux en
cuir, et avait cri.

--Eh! la Victoire, est-ce que tu dors l dedans?... Allons, descends, ma
fille.

Et il revint  sa femme en disant:

--Je te ramne une nouvelle servante en remplacement de Perptue, qui
nous a quitts si brusquement hier.

Comme sa femme examinait la servante  sa descente de voiture, le
Saucisson--Pattes se rengorgea d'un air fat avec un sourire railleur.

--Tenez! tenez! fit-il, voyez un peu de quelle faon elle la reluque
avec ses yeux inquiets. Ne crains rien. Je l'ai choisie laide au
possible, vilaine jalouse!

--Dame! quand on a un bel homme, on tient  le garder pour soi! modula
gentiment Locadie avec un regard languissamment amoureux.

--Ah!  propos de Perptue! fit tout  coup le mari. Je sais pourquoi
elle a quitt notre service sans crier gare... Il y avait de l'amour
sous jeu... Je l'ai aperue au Mans, comme elle traversait la place.
Elle tait mise! oh! mais mise!... Faut croire qu'elle a eu affaire  un
amant gnreux.

--C'est cette gueuse qui m'a vole, pensa aussitt Locadie.

Laissant la nouvelle servante retirer les provisions de la voiture, le
Saucisson--Pattes tait entr dans l'auberge.

--Ouf! dit-il, je vais lamper avec plaisir un joli pot de vin! Ma langue
se fend de scheresse.

Ce disant, il avait parcouru du regard la grande salle.

--Il n'est donc plus l, le beau gars auquel j'ai servi  boire avant
mon dpart? demanda-t-il  sa femme, entre derrire lui. J'aurais
volontiers trinqu avec ce superbe garon.

Et, faisant la roue, l'norme idiot ajouta d'un ton convaincu:

--Qui se ressemble s'assemble!

Locadie,  cette absurdit, eut un sourire que le mari interprta  sa
faon:

--Oh! fit-il, je sais pourquoi tu ris... et je suis compltement de ton
avis...  choisir entre le beau gars et moi, je me prfrerais de
beaucoup.

--Va donc mettre tes fourneaux en train, tu te gratteras plus tard,
ordonna moqueusement Locadie, en songeant au dner command par les
bateliers qui allaient baptiser leur bateau neuf.

Deux heures plus tard la _Biche-Blanche_ rsonnait des cris et des
chants des cinq hommes de l'quipage du bateau, qu'on voyait de l'autre
faade de l'auberge, amarr au bord de la Sarthe. Construit en amont de
la rivire, ce bateau allait, par la Sarthe et la Mayenne, faire son
premier voyage en Loire, jusqu' Nantes.

Les cinq bateliers taient gens consciencieux qui voulaient, quittes  y
mettre le temps ncessaire, que leur bateau ft srieusement baptis.
Ils y employrent deux jours, pendant lesquels se forma en mme temps, 
la _Biche-Blanche_, un convoi de rouliers qui gagnaient Saint-Malo, par
Laval et Fougres. Ce fut une ripaille monstre qui tint le
Saucisson--Pattes presque perptuellement devant ses casseroles.

 ces intrpides fricoteurs arrivrent, le second jour, se mler deux
rouliers qui, eux, descendaient de Chartres.

--Il va y avoir, aujourd'hui,  Chartres, vingt-trois personnes qui
passeront un fichu quart d'heure, annona un de ces deux derniers
arrivs.

Alors, il conta qu' son passage par la ville, on parlait, pour le
jeudi,  midi, de l'excution des vingt-trois condamns de la bande
d'Orgres.

Sur ce, chacun dit son mot, tant et si haut, que le Saucisson--Pattes,
qui entendait au fond de sa cuisine, abandonna ses fourneaux pour venir
souffler  l'oreille de chacun, d'une voix effraye, sa fameuse
recommandation:

--Mais taisez-vous donc, devant ma femme! Si elle allait me donner un
enfant sans tte!!!

Comme, invitablement, il devait se trouver l un farceur qui, dj,
avait fait poser le grotesque crtin, il ne manquait pas de demander:

--Tu n'as donc pas t  Cormires, citoyen?

--Non... quoi faire?

--En plerinage... Il y a une pierre o vont s'asseoir tous les papas,
aprs avoir donn leur offrande au capucin.

--Et quand on s'est assis?

--On obtient des fils, non seulement exempts des moindres difformits,
mais si solidement btis que, pendant toute leur existence, ils pissent
 plus de six pieds devant eux!

Car ce plerinage, aujourd'hui oubli, existait encore en 1800, poque
de notre rcit. Pendant plus d'un demi-sicle, les pres crdules
allrent s'asseoir sur la pierre pour assurer  leurs rejetons la sant
qui devait s'affirmer par une telle puissance de jet.

Pendant qu'il est question de ce plerinage, autant dire tout de suite
ce qui le discrdita. Une belle nuit, un plaisant sceptique alla, non
pas s'asseoir, mais s'accroupir sur la pierre. Bien que le genre de
dpt qu'il y laissa passe pour porter bonheur, aucun vque n'ayant
voulu venir, en grande pompe, purifier, par ses prires au Trs-Haut, la
pierre profane, elle passa pour avoir perdu toute sa vertu
(_historique_).

On comprend que sur la btise profonde de l'aubergiste de la
_Biche-Blanche_, le plerinage de Cormires devait faire une impression
srieuse.

--Tu en es certain? demanda-t-il au conseilleur.

--J'ai connu Gorget, dont le pre avait t, jadis, s'asseoir. Non
seulement il avait sa tte, mais encore,  soixante ans passs, il
arrosait ses fleurs  plus de huit pieds de distance.

--Huit?... Tu disais d'abord six, citoyen.

--Oui, mais le pre de Gorget tait rest assis plus d'une heure.

--Moi, je resterai assis toute une nuit... Je tiens trop  ce que mon
fils ait une tte.

--Et le reste?

--Oh! le reste! dit ddaigneusement le Saucisson--Pattes avec une moue
tmoignant qu'il faisait bon march de l'autre particularit.

--Alors, citoyen, si tu n'as pas la foi complte, il est inutile d'aller
 Cormires, dbita svrement le conseilleur.

--Va donc pour le reste! s'cria l'aubergiste avec empressement.

Le lendemain, sur les midi, l'auberge tait vide de tous buveurs. Le
convoi de rouliers tait parti  l'aube. Les bateliers taient remonts
 bord et devaient dmarrer dans quelques heures.

Alors le Saucisson--Pattes s'approcha de la Saute, que la menace
d'adieu du Beau-Franois rendait rveuse.

--Sais-tu, poule chrie, ce que tu devrais faire, si tu tais gentille
pour ton ador mignon d'poux?

--Quoi?

--Me permettre d'aller  Cormires.

--Pour?

Le gros homme prit un air mystrieux.

--Je te le dirai plus tard, dit-il.

Accorder la permission, c'tait, en somme pour Locadie, tre
dbarrasse de son abruti pendant deux ou trois jours.

--Va donc  Cormires, accorda-t-elle. Pourquoi ne partirais-tu pas par
le bateau qui va descendre la Sarthe? On te dbarquerait pas loin de ce
village.

--Tiens! c'est une ide!

Et, aussitt, pour prvenir le patron du bateau qu'il monterait  bord
au dpart, le Saucisson--Pattes se dirigea vers la rivire en murmurant
avec un frisson de joie:

--Il aura une tte!!! Et il arrosera une fleur  huit pieds de distance!




                                   VI


Oui, elle tait rveuse, cette bonne Locadie, autrement dite la Saute!
Et elle avait grave motif de rver, car elle croyait encore entendre
retentir la voix furieuse et menaante du Beau-Franois, il y avait
trois jours, quand il tait parti. Un petit frisson lui courait dans le
dos au souvenir de son ex-amant, qu'elle revoyait s'avanant vers elle
pour l'trangler. Sans l'autre, le Marcassin, qui avait entran le
furibond, elle allait y passer!

--Il n'a pas voulu croire que j'ai t vole de mon argent, se
disait-elle.

Et pourtant, c'tait la vrit. Douze cents beaux cus, qu'elle avait
cachs en un creux mnag dans une des pannes de la charpente de toiture
du grenier, lui avaient t drobs.

Par qui?--Avec son mari et elle, le personnel de la maison consistait en
une servante et un valet d'curie.

Pas un instant, Locadie n'avait pu souponner son mari, trop stupide
d'abord et, ensuite, beaucoup trop gn et alourdi par son norme
embonpoint pour avoir pu, avec sa lgret d'hippopotame, se risquer sur
la mince chelle qui conduisait au grenier.

Le valet d'curie, qu'elle avait trouv dj en place  l'auberge, quand
elle y tait venue aprs son mariage, et qui rpondait au nom de
Pancrace, tait un homme d'une quarantaine d'annes, solide et souple,
mais une sorte d'abruti qui, en dehors des chevaux qu'il aimait, n'avait
d'autre got que celui de la pche. Charg d'alimenter la
_Biche-Blanche_ de poissons, Pancrace, mont sur le bateau de l'auberge
et son filet en main, passait sur la Sarthe le temps que lui laissait
les chevaux des voyageurs. Pas buveur, d'une taciturnit remarquable,
d'une patience extraordinaire, Pancrace tait la bte noire du
Saucisson--Pattes qui, par cela mme que le valet ne lui rpondait pas,
tait heureux de faire acte d'autorit avec cet tre aussi inoffensif
que muet.

Donc Pancrace n'tait pas le voleur. Restait encore  accuser la
servante ou, pour mieux dire, l'ancienne servante, la Perptue, celle
que, aprs son dpart de la maison, le Saucisson--Pattes avait
rencontre si bien nippe dans les rues du Mans.

--C'est cette fripouille qui a fait le coup. Ce qu'elle avait sur le dos
a t achet avec mes cus vols, pensait Locadie.

En plus que la servante partie tait jeune, gentille et gracieuse,
qualits qui avaient rendu la matresse hargneuse  son gard pendant
qu'elle avait servi  la _Biche-Blanche_, elle tait devenue, depuis
trois jours que le vol avait t dcouvert, l'objet de la rancune
haineuse de la Saute.

--Son vol a failli me faire tuer par Franois quand il a vu qu'il
fallait se brosser le ventre de mes cus... Oh! que je la rencontre
jamais, la Tarpiaude; elle me paiera la peur que, grce  elle, m'a
donne cette brute furieuse, grinait-elle avec une rage sourde qui
concernait  la fois Perptue et le Beau-Franois.

Et, de fait, cette peur de Locadie durait encore. Le mouvement et le
train qui s'taient faits pendant les trois jours que l'auberge avait
t pleine ne l'avaient pas, par moments, empch de frmir  la pense
que le Beau-Franois avait promis de revenir bientt.

Telles taient donc les mditations sombres de la Saute, reste dans la
grande salle, pendant que son mari tait all demander au patron du
bateau _la Juliette_ de le prendre  son bord pour lui faire descendre
la Sarthe jusqu'aux environs du fameux plerinage de Cormires.

Un bruit sur la route tira Locadie de sa rverie noire et la fit courir
sur le seuil de la porte pour recevoir les voyageurs qu'elle supposait
lui arriver.

--Oh! le Beau-Franois! murmura-t-elle en reculant pouvante.

Elle venait de voir, s'avanant vers l'auberge, cette mme voiture
vendenne dans laquelle, trois jours auparavant, tait parti son
ex-amant.

Cette fois, au lieu de l'ouverture qu'elle laissait sur le devant, la
bche, soigneusement tendue sur ses cerceaux, fermait la voiture de tous
les cts.

Le bidet d'attelage, solide bte qui pourtant ne payait pas de mine,
marchait entre deux cavaliers qui, sur son pas, rglaient celui de leurs
montures.

Ces deux cavaliers taient le Marcassin et le Beau-Franois.

Ils arrivaient, sans se douter qu' leur sortie au point du jour, de la
maison des Buchard, ils avaient t signals par Fichet au lieutenant
Vasseur.

Fidle  sa parole, le Marcassin tait venu reprendre Franois 
l'auberge des Buchard, o le chef-Chauffeur avait attendu son retour de
cette expdition secrte que le faux chouan avait  pousser plus loin
que Chartres.

Vers la fin de la nuit, le Marcassin tait arriv chez les Buchard,
donnant l'ordre qu'on veillt le Chauffeur. Le temps bien juste de
faire manger l'avoine  son bidet, et Marcassin voulait se remettre en
route.

Pendant qu'on rentrait, sans dteler la bte, la voiture dans la cour
pour qu'elle chappt aux yeux de tout curieux que le hasard ferait
passer  cette heure nocturne sur la route, le Beau-Franois avait eu le
temps d'tre sur pied.

Seulement, lui qui s'attendait  voyager en voiture, avait t surpris
quand le Marcassin, en lui montrant deux chevaux attachs derrire la
voiture hermtiquement couverte de sa bche, lui avait dit:

--Nous allons  cheval, compagnon.

Et, sitt les deux hommes en selle, on avait repris le voyage. La route
s'tait poursuivie lentement, presque sans parler, car la conversation
s'tait borne  un change de courtes phrases.

--O arrtons-nous? avait demand le Beau-Franois.

--L o je suis venu te trouver il y a trois jours...  la
_Biche-Blanche_.

Ce lieu faisait l'affaire du Beau-Franois; mais, dans le but de sonder
les projets du faux chouan, il avait object avec surprise:

--Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Mans qui n'est qu' une petite lieue
de la _Biche-Blanche_?

--Parce que, au Mans, o ton signalement doit t'avoir prcd, je ne me
soucie pas d'tre trouv en ta compagnie, avait rpondu schement le
Marcassin.

Si terrible que ft le faux chouan, le Beau-Franois, outre qu'il tait
un vritable hercule, tait trop brave pour reculer devant une lutte.
S'il refoulait la colre que faisait natre en lui le ton de supriorit
que prenait le Marcassin  son gard, c'tait qu'il savait combien ce
sauvage compagnon devait lui tre utile dans les nouveaux pays qu'il
allait exploiter.

Et puis, un autre motif le rendait muet. Depuis le dpart de la maison
des Buchard, sa curiosit lui avait fait vingt fois dj se demander ce
que contenait la voiture si bien ferme. Que pouvait le Marcassin tre
all chercher plus loin que Chartres?

En sa mmoire revenait la recommandation faite par le faux chouan
lorsqu'il lui avait dit: J'ai un avis  te donner, garon. Tu as beau
tre bien grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand
je te prendrai au retour chez les Buchard, de t'occuper de ce que je
ramnerai dans ma voiture.

Le Beau-Franois ddaignait la menace voile sous ces paroles, mais 
quoi bon contenter sa curiosit de vive force, quand, avec un peu de
patience, il devait tout naturellement, et sans le moindre danger,
bientt la satisfaire.

--Il faudra bien que je le sache quand nous arriverons  la
_Biche-Blanche_, finit-il par se dire.

Locadie avait donc tort de s'pouvanter du retour du Beau-Franois,
lorsque, du seuil de son auberge, elle voyait s'avancer voitures et
cavaliers. Momentanment du moins, elle n'avait rien  craindre des
rancunes de son ancien amant, car le beau gars avait autre martel en
tte.

La preuve en fut que l'ex-Chauffeur, quand il eut mis pied  terre et
donn la bride de son cheval  Pancrace, le valet d'curie, accouru pour
prendre les montures, marcha droit  Locadie. En le voyant arriver,
elle recula de quelques pas dans la grande salle pour que Pancrace ne
pt entendre ce que Franois allait lui dire.

--Eh bien, la Saute, as-tu retrouv ton argent? demanda-t-il en souriant
et d'une voix qui n'avait aucune intonation hostile.

Avant que la Saute ft revenue de la surprise cause par ce changement
d'humeur, le Beau-Franois reprit du mme ton bon enfant:

--Allons, ma fille, n'aie plus peur. Je te tiens quitte de ces cus,
mais  la condition que voici...

Il allait continuer quand, soudain, il se retourna au contact d'une main
qui se posait lourdement sur son paule. C'tait celle du Marcassin qui,
tout tranquille, dbita de sa voix rauque:

--Veux-tu me faire un vrai plaisir, mon brave garon?

Puis, immdiatement, avant toute rponse, il s'adressa  la Saute:

--D'abord, toi, la belle, va ouvrir la trappe de la cave, commanda-t-il.

Et quand Locadie eut obi, le Marcassin, en montrant l'ouverture
bante, dit  Franois:

--Pendant dix minutes, va donc chercher dans la cave si j'y suis.

C'tait net, clair, prcis. Le Marcassin avait besoin de se dbarrasser
de la prsence du Beau-Franois pour pouvoir faire sortir de la voiture
son mystrieux contenu. Avec un adversaire tel que l'tait le chef
redoutable de l'ancienne bande d'Orgres, un autre y et regard  deux
fois avant de lcher son audacieuse injonction aux gens d'aller voir
dans la cave s'il y tait. Lui, le faux chouan, s'y prenait carrment,
sans la plus mince hsitation, presque en bonhomme persuad qu'on sera
tout heureux de lui obir.

 cette sorte d'ordre, le Beau-Franois s'tait dress de toute la
hauteur de sa taille gigantesque, la raillerie aux lvres, toisant d'un
regard de mpris cet imprudent qui lui allait tout au plus au menton.

--Au nom de quoi parles-tu ainsi, compre? demanda-t-il en gouaillant.

--Au nom d'une de tes pattes que tu pourrais bien te faire casser, si tu
ne te dcides pas  descendre dans la cave de bonne volont, rpondit
simplement le Marcassin, sans que sa voix montt d'un ton.

--Vas-en chercher encore deux comme toi, lcha le colosse en clatant de
rire.

Mais ce rire ne s'tait pas teint que le Beau-Franois se sentait
enserr comme dans un cercle de fer qui lui plaquait les bras au corps,
et soulev de terre en mme temps que, d'une voix bien calme, le
Marcassin lui disait:

--Gare  tes pattes en tombant, mon garon.

Et, emportant son fardeau au-dessus de la trappe ouverte, le faux chouan
laissa tomber Franois dans le trou bant.

Aprs avoir rabaiss et verrouill la trappe, il se retourna vers la
Saute abasourdie par cette preuve de vigueur extraordinaire:

--Ta cave n'a pas d'autre sortie? demanda-t-il.

Rpondre que oui, c'tait, pour Locadie, donner  souponner au
Marcassin que, trois jours auparavant, lorsqu'elle avait t enferme
aussi dans la cave, elle s'en tait chappe pour venir couter.

--Non, dit-elle sans hsiter.

Le Marcassin n'tait pas de ceux qui s'puisent en mivreries de langage
avec le beau sexe. Il parlait peu, mais il savait se faire comprendre
des dames. La Saute n'eut pas besoin de le faire rpter quand il lui
eut dit:

--Je te prviens, la gueuse, que je te tordrai le cou si tu ouvres la
trappe  Franois sans ma permission.

Sur cette recommandation, il partit, se dirigeant vers la voiture de son
pas lourd et calme, suivi par le regard, presque reconnaissant, de
Locadie qui murmurait:

--Il a du bon, cet ours-l... surtout s'il a la main assez heureuse pour
tuer son homme du coup.

Cette supposition tait d'autant plus admissible que le grand gars,
aprs sa chute dans la cave, n'avait pouss ni cri ni gmissement.

Le Beau-Franois avait eu une excellente raison pour n'avoir ni cri ni
gmi, car il avait t tourdi sur le coup. Mais, bientt, il avait
repris connaissance et, au souvenir de l'affront reu, sa premire
pense avait t de se venger de celui dont la force le faisait son
matre.

--C'est du bien de sa grand'mre, a lui reviendra! avait-il grond
furieusement.

Alors, il avait voulu sortir de la cave, en soulevant la trappe, dont la
rsistance lui avait appris que les verrous taient pousss.

--Si le Marcassin allait filer pendant que je suis enferm! se dit-il,
pris d'un redoublement de rage, en songeant que son ennemi pouvait lui
chapper.

 nouveau, il tenta de soulever la trappe.

Comme il s'puisait en efforts inutiles, un faible bruit se fit entendre
dans l'obscurit de la cave.

--Quelqu'un tait-il descendu ici avant moi? se demanda-t-il en prtant
l'oreille.

Une voix prudente pronona bien bas:

--C'est moi, la Saute. Je viens te dlivrer... Donne-moi la main,
laisse-toi guider.

C'tait, en effet, Locadie. En forte mnageuse de la chvre et du chou,
la digne crature s'tait dit que, par cela mme qu'un dogue a t ross
par un puissant molosse, il n'en est que plus ardent  mordre les autres
chiens moins vigoureux que lui. Donc, elle avait  craindre que, tt ou
tard, le Beau-Franois la rendt responsable d'une dfaite dont elle
avait eu le tort d'tre tmoin. En vertu de ce raisonnement, qui ne
manquait pas de justesse, elle avait pntr dans la cave par la porte
du cellier et, dans l'ombre, elle tait arrive au pied de l'escalier en
haut duquel son ancien amant tentait de soulever la trappe.

Elle savait le colosse difficile  contenter. Il tait homme  ne pas
lui tenir compte de l'avoir dlivr, en arguant qu'elle l'avait fait
bien tard. Aussi s'empressa-t-elle de prvenir cette ingratitude en
ajoutant:

--Il m'a t impossible de venir plus tt. L'ours me surveillait tout en
s'occupant de sa voiture.

--Oh! oh! fit joyeusement le Beau-Franois, qui descendit  la hte
l'escalier pour venir prendre la main de la Saute, qu'il serra fortement
dans la sienne comme s'il craignait de laisser s'enfuir celle qui allait
enfin satisfaire sa curiosit.

--Tu l'as vu s'occuper de sa voiture? rpta-t-il.

--Je l'ai vu, tant et si bien, que je sais ce qu'elle contenait, cette
voiture soigneusement bche, appuya Locadie en riant.

--Quoi donc?

--D'abord une vieille femme,  tournure de servante.

--Que faisait-elle l dedans? Du diable si je me serais dout que
c'tait une vieille femme que le Marcassin cachait si soigneusement.

--Attends donc la suite; la dugne n'tait pas seule. Aprs elle, est
venue une jeune fille.

--Jolie? demanda vivement Franois.

--Jolie, gracieuse, charmante.

Et, en tranant ses mots, la Saute, qui savait faire vibrer une des
cordes sensibles du beau gars, dbita un peu railleusement:

--Oh! oui, jolie! un de ces morceaux de roi qui ne sont pas pour ton
bec.

La piqre fut sensible  l'amour-propre du Beau-Franois qui se posait
en bourreau des coeurs.

--Pas pour mon bec, pas pour mon bec, rpta-t-il avec un rire de
fatuit. Pourtant, si je le voulais bien.

--Alors je te conseille de ne pas vouloir, dbita Locadie avec
intention.

--Parce que? fit Franois schement.

--D'abord parce qu'il y a gros  parier que la fille ne voudrait pas de
toi... et ensuite...

Elle mit une petite pause avant d'achever sa phrase, puis avec
hsitation:

--Et, ensuite... tu devines bien pourquoi?

--Non. Dis.

--Parce que la jeune fille est sous la protection de l'ours et, tu le
sais, il en cuit d'avoir affaire  cet animal froce.

Le tu le sais n'avait l'air de rien, mais il heurta douloureusement la
vanit du Chauffeur qui gronda:

--Sois tranquille. Je me vengerai de lui avant peu.

Il faut rendre justice  la Saute. Elle savait jouer  ravir du
Beau-Franois. En descendant dans la cave, elle s'tait dit:

--Puisque la guillotine ne m'a pas dbarrasse de cette grande brute, il
faut le mettre srieusement aux prises avec le Marcassin qui m'en
dlivrera.

On le voit, elle agissait en consquence.

Sans doute qu'en pensant  sa vengeance, le Beau-Franois avait trouv
le moyen de la rendre plus complte, car il reprit:

--Tu dis que le Marcassin parat tenir  cette jeune fille?

--Comme  la prunelle de ses yeux; il la choie au possible. Pour elle,
l'ours se fait mouton.

--Bien! bien! lcha le Chauffeur en riant.

Jugeant que le Beau-Franois n'tait pas encore assez mont, la Saute
pesa sur la chantrelle en s'criant d'une voix effraye:

--Franois! Franois! je devine ton projet  l'gard de cette jeune
fille. Je t'en supplie, renonces-y. Songe au Marcassin qui te tuerait.

--Ah ! ma fille, tu oublies donc que je suis le Beau-Franois? dbita
le Chauffeur d'une voix vibrant de tout l'orgueil de sa rputation
sinistre.

Certes, il tait bien amorc. La Saute pouvait le lcher contre le
Marcassin. Nanmoins, elle pensa que deux motifs vaudraient mieux qu'un
pour le mettre aux prises avec l'ennemi.

Aussi, d'un ton qui prchait la prudence:

--Je sais bien que tu es brave, dit-elle. N'empche que moi,  ta place,
il est une chose que je prfrerais de beaucoup  la jeune fille.

--Quoi donc?

--Ce que le Marcassin a retir de la voiture aprs que les femmes en ont
t descendues.

--Qu'tait-ce? fit le colosse tonn.

--Un norme pot en grs... un de ces pots o se conservent les
salaisons.

 ce pot de salaisons, que la Saute lui proposait comme compensation,
le Beau-Franois partit d'un franc clat de rire et riposta:

--Non. Grand merci! je n'aime pas la viande sale.

Ensuite, reparlant de la jeune fille:

--Je lui prfre la chair frache.

--Heu! heu! il y a pot et pot, avana gouailleusement la Saute.

--Ce qui veut dire?

--Que le pot du Marcassin,  dfaut de salaison, contient quelque chose
qui est du got de pas mal de monde.

--Quoi donc?

--De l'or. Quand le sauvage le portait, le pied lui a but sur le seuil
de la maison; alors j'ai entendu certain bruissement qui a trahi le
contenu.

--Oh! oh! lcha Franois, devenu subitement moins ddaigneux.

--Et il doit y avoir une jolie somme si le pot est plein, car il est
d'une belle taille, insista Locadie.

Le Chauffeur aimait l'or. Depuis son vasion, le besoin de se cacher
l'avait amen  une profonde dtresse. Tous ses apptits se rveillrent
ardents  la pense de cet or, qui lui permettrait de leur donner
satisfaction.

--O le Marcassin a-t-il dpos son fardeau? demanda-t-il.

--Il l'a laiss dans la chambre o s'est enferme la jeune fille pour y
reposer quelques heures, chambre qui communique avec celle de la vieille
femme qui l'accompagne.

Sans l'obscurit de la cave, la Saute aurait pu voir le sourire de
Franois qui murmura:

--Or et jeune fille, double moyen de me venger du Marcassin.

Si faiblement qu'elles eussent t dites, ces paroles avaient t
entendues par Locadie qui, elle, sans commettre l'imprudence de
rflchir  mi-voix, eut cette joyeuse pense:

--Double moyen de te faire casser les reins, grand butor!... Ouf! je
vais donc en tre dlivre!!!

Tout aussitt, le Chauffeur reprit:

--Lui? Qu'est-il devenu?

--Qui? le Marcassin?

--Oui. A-t-il aussi pris une chambre?

--Je n'en sais rien. J'ai laiss  ma servante le soin de s'occuper de
lui, car j'tais presse de venir te dlivrer... Vrai! j'ignore ce que
l'ours est devenu.

Elle achevait de parler, quand, au-dessus de leurs ttes, sur la trappe,
on entendit un bruit sourd, semblant rsulter d'une forte secousse.

Puis le silence se fit.

--Qu'est-ce? demanda Locadie baissant la voix.

--Conduis-moi plus loin dans la cave, je te le dirai, lui souffla le
Beau-Franois  l'oreille.

En le guidant  travers la cave obscure, la Saute sentit la main du
Chauffeur, qu'elle tenait dans la sienne, secoue par un tressaillement
qui devait agiter tout le corps.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle, quand elle l'eut amen dans un second
caveau.

--Laisse-moi, ma fille, rire  mon aise, rpondit la voix joyeuse du
grand gars.

--Rire de quoi?

--De ce bruit que nous venons d'entendre sur la trappe et dont j'ai
devin la cause.

 mots hachs, car il touffait  contenir son rire, le Chauffeur
parvint  dire:

--C'est notre imbcile de Marcassin qui, pour me garder prisonnier dans
cette cave, dont il ignore l'autre issue, vient de se coucher sur la
trappe.

Et d'une voix qui, soudainement, avait repris le ton du commandement, il
ajouta:

--Conduis-moi vite dehors, la Saute, le temps presse.

Sans doute que les dix pas qu'ils venaient de faire avaient donn 
Franois le temps de combiner son plan, car, lorsque Locadie l'eut
introduit dans le cellier sur lequel dbouchait la cave, il demanda:

--O est l'curie?

--L, en sortant,  gauche dans la cour.

--Je n'y trouverai personne? Nul valet d'curie, n'est-ce pas?

 cette question, le regard de Locadie, passant par l'troite fentre
du cellier, alla chercher sur la Sarthe, qui coulait  vingt pas, de ce
ct de l'auberge.

--Non, rpondit-elle, car je vois l-bas Pancrace, sur son bateau,
jetant ses filets.

Et, en mme temps, ses yeux remontant le cours de la rivire, aperurent
_la Juliette_ s'apprtant au dpart. Sur le pont se voyait le
Saucisson--Pattes causant avec le matre marinier auquel, sans doute,
il demandait son passage jusqu'au plerinage de Cormires. Suivant son
habitude, il est probable que l'norme grotesque devait lcher
quelques-unes de ses stupidits, car, derrire lui, deux bateliers, qui
coutaient son dialogue avec le patron, se tenaient les ctes de rire.

Ainsi tourn dans cette direction, le regard de la Saute fut attir plus
en amont de la rivire par un individu qui arrivait en suivant le
rivage.

C'tait un long personnage, tellement maigre qu' cette distance il se
dessinait comme une perche sur l'horizon.

--Quel est cet efflanqu? se demanda-t-elle en examinant l'arrivant dont
les jambes dmesures arpentaient le chemin avec la vitesse d'un cheval
au petit trot.

Une seconde avait suffi  la Saute pour que son rapide coup d'oeil et
successivement aperu Pancrace, le Saucisson--Pattes et celui qu'elle
traitait d'efflanqu. Il n'y eut donc pas d'intervalle entre sa rponse
sur le valet d'curie et cette nouvelle question du Beau-Franois.

--O sont les chambres des deux femmes?

--En haut. Les deux portes en face de l'escalier.

--Celle de la jeune fille?

-- gauche.

--Ces deux chambres, malgr leur entre spare, communiquent entre
elles, m'as-tu dit?

--Oui, par une porte que la vieille, quand la jeune femme fut entre
dans sa chambre, a referme devant moi en disant: Tchez de reposer un
peu, ma bonne Gervaise.

--Et la voiture qui nous a amens, le Marcassin et moi? continua
Franois qui, tout en interrogeant, chafaudait son plan de vengeance,
car, le regard dans le vide, il ne s'apercevait pas que la Saute lui
tournait le dos.

--Votre voiture est sous le porche, avec son bidet toujours dans les
brancards. Tout en laissant Pancrace conduire vos chevaux  l'curie, le
Marcassin s'est oppos  ce que le bidet ft dtel: il s'est content
de lui mettre sa musette d'avoine.

En rpondant ainsi, Locadie, les yeux toujours tourns vers la fentre,
tait distraite par la vue du grand chalas ambulant qui se rapprochait
de plus en plus.

--Tiens! il a un fusil en bandoulire, se dit-elle en relevant ce dtail
que la distance raccourcie lui permettait maintenant de constater.

L'homme maigre s'tait brusquement arrt et, se faisant de la main une
visire sur les yeux, car il recevait le soleil en pleine figure, il
s'tait mis  examiner les lieux qu'il allait atteindre. Au mouvement de
sa tte, il tait facile de deviner que son attention allait du bateau
_la Juliette_  l'auberge de la _Biche-Blanche_.

Puis, sans doute pour se rendre compte du chemin parcouru, il excuta un
demi-tour sur place et se mit  regarder au loin.

La Saute et peut-tre observ encore longtemps cet individu dcharn,
si, tout  coup, un craquement sec, qui se fit entendre derrire elle,
ne l'et fait brusquement se retourner.

Le bruit tait caus par la dtente d'un long couteau que le
Beau-Franois venait d'ouvrir aprs l'avoir tir de sa poche. Ce
couteau, la Saute le connaissait. Deux fois elle avait vu le Chauffeur,
impitoyable, en frapper ses victimes.

La lueur de la lame qui brillait dans la demi-obscurit du cellier la
fit frissonner. Allait-il la tuer pour qu'elle ne mt pas obstacle  ses
projets?

Elle se trompait. Le Beau-Franois, lui mettant la main sur l'paule,
accentua d'une voix qui sonnait la menace:

--coute-moi bien, la Saute: si tu tiens  ta peau, tu vas rester ici
sans t'occuper de ce qui se passera l-haut dans un instant. Ne sois ni
pour ni contre moi dans ce que je vais tenter; c'est tout ce je demande.
 cette condition, je te jure que si je ne suis pas tu par le
Marcassin, je ne troublerai plus jamais ta vie.

Et le colosse, sortant du cellier, disparut dans la direction des
curies.

L'pouvante de la mort avait t terrible pour la Saute, qu'un violent
tressaillement avait secoue dans tout son tre. Au frisson de peur
succda un lancement aigu qui lui traversa les flancs. Sous l'effet de
l'motion effroyable qu'elle avait prouve, la crise d'une maternit
prochaine venait de se dclarer.

Affole par les douleurs lancinantes qui lui dchiraient les entrailles,
elle oublia la dfense faite par Franois de quitter le cellier, et,
sortant, elle voulut gagner sa chambre. S'accrochant  tout ce qui
pouvait soutenir sa marche, touffant ses cris, elle parvint, au prix de
tortures inoues,  monter l'escalier.

Arrive devant sa chambre, qui s'ouvrait en face de celles des deux
femmes, la force lui manqua, et, pantelante de souffrance, elle
s'affaissa sur le sol prs d'une des deux portes.

--Madame! madame! gmit-elle dsesprment en frappant  cette porte.




                                  VII


Ce voyageur, dont l'extrme maigreur avait tant tonn Locadie, alors
que, par l'troite fentre du cellier, elle l'avait regard arrivant
vers la _Biche-Blanche_, n'tait autre, on a d le deviner, que notre
ancienne connaissance, Barnab Fil--Beurre, marchant en claireur
devant le lieutenant Vasseur et ses deux hommes, qui le suivaient  une
petite demi-heure de distance.

 deux cents toises de l'auberge, comme l'avait remarqu la Saute, le
squelette s'tait arrt, la main en visire sur les yeux, pour tudier
l'aspect extrieur de l'auberge.

--Bonne mine, cette htellerie! se disait-il.  coup sr, le lieutenant
ne voudra pas s'y arrter, car le Mans n'est qu' une petite lieue et
mieux vaut y filer tout droit; mais rien n'empche, pour donner le temps
aux autres de me rejoindre, que je m'y rafrachisse un peu le gosier.

Dans cette intention, il avait voulu se remettre en marche, mais il
avait t retenu sur place par la vue du bateau _la Juliette_, qu'il
s'tait mis  examiner en se disant:

--Sans nos chevaux, ce serait encore l le moyen le moins prilleux pour
nous de voyager... Mais, bast! allez donc parler de cela au lieutenant,
qui aime les aventures  coups de fusil...

Et, en souriant, l'chalas avait achev:

--Ainsi que moi, du reste.

Ensuite, comme son regard passait en revue l'quipage du bateau qui se
trouvait sur le pont, il s'cria avec une sincre admiration:

--Oh! oh! voici un citoyen qui jouit d'une bien magnifique sant! Il
aurait de la graisse  me revendre!  lui tout seul il vaut un
chargement pour le bateau.

Inutile de dire que ces paroles de Fil--Beurre taient motives par la
vue du Saucisson--Pattes qui,  ce moment prcis, quittant le bord,
venait de s'engager sur la planche en pente qui formait passerelle du
rivage au bateau.

--On croirait voir un lphant qui danse sur la corde! pensa le
squelette en clatant de rire au spectacle qui s'offrait  lui.

En effet, la planche, sous le poids extraordinaire qu'elle avait 
supporter, avait flchi. Il tait vident qu'elle allait craquer au plus
petit mouvement du mastodonte qui, les bras tendus en balancier,
n'osait plus avancer ni reculer, et poussait des hurlements dsesprs
qui accusaient son peu de got pour le bain qu'il courait risque de
prendre dans la Sarthe.

 ces cris, un homme qui pchait en aval de la rivire s'tait empress
de pousser son bateau au rivage et d'accourir au secours du gros homme.
En lui tendant une perche de filet en guise de rampe, il parvint 
l'amener sur le plancher des vaches.

Alors, dlivr et librateur avaient march vers l'auberge pendant que
les mariniers qui, au lieu de porter secours, avaient assist en riant 
la scne, rentraient sous le pont du bateau o venait de les appeler une
cloche qui, tintant sur le pont prs d'un tuyau d'o sortait de la
fume, devait tre secoue par le cuisinier de la _Juliette_, convoquant
son monde  dner.

 mi-chemin de l'auberge et de la rivire, le gros homme avait t
abord par une servante accourue  toutes jambes de la maison. Elle
n'avait prononc qu'une courte phrase et aussitt Fil--Beurre avait vu
l'norme bonhomme gesticuler joyeusement et marcher en toute hte vers
la _Biche-Blanche_.

--On vient de lui annoncer un heureux vnement, pensa Barnab.

Quittant son poste d'observation, il se remit en marche. Seulement, au
lieu de suivre le bord de l'eau, il fit un crochet afin de regagner la
grand'route pour s'assurer s'il ne verrait pas poindre au loin le
lieutenant et ses deux hommes.

--J'ai tout le temps d'avaler une pote de vin, se dit l'chalas aprs
avoir constat qu'aussi loin que le regard pouvait s'tendre, la route
tait dserte.

Et il se retourna vers l'auberge dans laquelle il allait pntrer par la
faade donnant sur la route.

Soudainement, il vit sortir du porche de la _Biche-Blanche_ une voiture
basse et bche, attele d'un vigoureux bidet qui partit ventre  terre
dans sa direction. Telle tait la rapidit de sa course que c'tait 
croire l'animal affol par quelque terrible souffrance. Il passa,
hennissant de douleur, devant Fil--Beurre, qui n'eut que le temps de se
jeter sur le bas-ct de la route, pour n'tre pas renvers par les
roues de la voiture, lger vhicule que le cheval, dont les forces
taient dcuples par la furie, entranait avec une si vertigineuse
vitesse, qu'il fut impossible  l'chalas de voir si elle contenait
quelqu'un.

--Arrtez-le! arrtez-le! cria une voix furieuse au moment o la voiture
passait devant lui.

Fil--Beurre tourna la tte.

Un homme, qui venait de s'lancer de l'auberge, accourait de son ct 
la poursuite de la voiture.

--Voici une laide figure que je connais! pensa le squelette en regardant
le coureur venir  lui.

Puis, un souvenir l'clairant:

--C'est le Marcassin, se dit-il.

Et, immdiatement, pris de dsespoir, il se demanda:

--Gervaise est-elle dans cette voiture?

Bien qu'il ft trop tard, le Marcassin arrivait, fou de rage, criant
toujours:

--Arrtez-le! arrtez-le!

--N'importe comment? demanda Fil--Beurre au faux chouan qui allait
l'atteindre.

--N'importe comment! rpondit le Marcassin.

Prompt comme l'clair, l'chalas eut son fusil en main.

La voiture tait dj  plus de quatre-vingts pas, protgeant de son
arrire-train le corps du cheval dont on n'apercevait plus que les
jambes.

Fil--Beurre ajusta et fit feu.

La voiture s'arrta subitement.

La balle avait cass une jambe du cheval.

--Eh! eh! je n'ai pas t trop maladroit, se dit Fil--Beurre en
s'lanant sur les talons du Marcassin, qui avait repris sa course en
hurlant d'une voix qui,  prsent, frmissait d'une joie froce:

--Je vais t'trangler, mon Beau-Franois!

Sur les jambes du chouan, les longues perches du squelette devaient
avoir raison. Fil--Beurre arriva premier  la voiture dont son regard
rapide sonda l'intrieur.

--Vide! s'cria-t-il.

La voiture, en effet, ne contenait personne.

--Vide! rpta le Marcassin qui arrivait  son tour. Je me suis laiss
prendre  une ruse du Beau-Franois.

--Et voici qui devait vous faire courir longtemps aprs votre cheval.

Ce disant, Fil--Beurre montrait, sur la croupe de l'animal, tendu et
frmissant  terre, une mche allume qui, attache sous la croupire,
achevait de se consumer. Aiguillonn par la brlure, le cheval aurait,
sans la balle de Fil--Beurre, entran  fond de train le Marcassin
dans une direction oppose  celle suivie par son ennemi.

Sitt aprs avoir vu la voiture vide, le faux chouan avait repris,
toujours courant, le chemin de l'auberge. Il esprait arriver encore 
temps pour rejoindre le Beau-Franois.

Fil--Beurre s'lana derrire lui.

Le Marcassin entra dans l'auberge, gravit l'escalier, pntra dans les
chambres dsertes. Sa fureur terrible tait devenue concentre.

--Plus de femmes! pronona-t-il de sa voix rauque et brve.

Puis, aprs un regard dans un angle d'une des chambres:

--Et plus d'or! ajouta-t-il.

Cela dit, il quitta les chambres et redescendit dans la grande salle,
toujours suivi par Fil--Beurre, qui se rptait avec une angoisse
indicible:

--Gervaise au pouvoir du Beau-Franois!

Arriv au seuil de l'auberge, le faux chouan se retourna vers l'chalas.

--Ton nom! demanda-t-il.

--Fil--Beurre.

--Jamais le Marcassin n'oublie un service qu'on lui a rendu, dit-il en
faisant allusion au coup de fusil qui avait arrt le cheval en sa
course.

Ensuite, son regard se promena menaant dans la grande salle, semblant
chercher quelqu'un.

--Quant  la complice de Franois, ajouta-t-il, la femme de l'auberge,
qui m'a tromp en me disant que la cave n'avait pas d'autre issue, elle
ne perdra pas pour attendre. Le Marcassin n'oublie ni les services ni
les tromperies. Je n'ai pas le temps de faire justice de la gueuse, mais
je reviendrai pour lui scier le cou.

Et, sur ce, le Marcassin partit au pas de course.

Le squelette l'aurait bien suivi. Mais le lieutenant Vasseur allait
arriver avec ses deux hommes.

--Le Beau-Franois n'a pas fui par eau, se dit-il en voyant par une
fentre, ouvrant sur la Sarthe, le bateau la _Juliette_ toujours sur ses
amarres, et plus bas la barque du pcheur encore attache au rivage.

 ce moment, derrire lui, se fit entendre une voix plaintive qui
geignait:

--L'inquitude me torture si fort les entrailles qu'il me semble que
c'est moi qui vais accoucher!

                   *       *       *       *       *

Pour que Fil--Beurre et reconnu le Marcassin lorsqu'il venait  lui
courant aprs la voiture, o s'tait-il dj rencontr avec lui? Comment
pouvait-il deviner que Gervaise devait tre une des deux femmes
disparues dont, tout  l'heure, avec le Marcassin, il avait visit les
chambres dsertes? Nous remettrons  plus tard d'expliquer ces deux
points.

Il s'tait si brusquement ml au rapide et dramatique incident qui
s'tait produit et le Marcassin l'avait quitt si vite qu'il en tait
encore ahuri. Besoin tait pour lui de retrouver son sang-froid et
d'tudier les faits. En son esprit troubl se dressait, seule et
sinistre, cette pense que Gervaise tait tombe au pouvoir du
Beau-Franois, qui l'avait enleve au Marcassin. Pour arriver  la
dcouverte de ce qui avait d se passer, le brave garon cherchait 
rassembler ses souvenirs.

--Quand le lieutenant, ses hommes et moi nous nous sommes mis  la
poursuite de cette voiture, que la fatigue de nos chevaux nous a
empchs d'atteindre, elle tait escorte de deux cavaliers; nous
savions dj que l'un tait le Beau-Franois.  prsent, moi, je sais
que l'autre tait le Marcassin.

Cela pos, la rflexion amena Barnab  s'adresser cette question:

--Mais que sont devenues leurs montures?

Marcassin tait parti  pied  la poursuite de son ennemi. Pourquoi pas
 cheval? tait-ce donc que le Beau-Franois avait emmen les deux btes
qui, en mme temps qu'elles taient ncessaires  l'enlvement de
Gervaise, mettaient le Marcassin dans l'impossibilit de le rattraper.

--Oui, le Beau-Franois a emmen les chevaux, finit par conclure
Fil--Beurre.

Et c'tait quand il venait d'lucider ce point, que, tout  coup, avait
retenti derrire lui cette voix geigneuse qui dbitait:

--L'inquitude me torture tellement les entrailles que je crois que
c'est moi qui vais accoucher.

 ces mots, Barnab fit volte-face et reconnut le volumineux bonhomme
que, vingt minutes auparavant, il avait aperu, de loin, descendant de
_la Juliette_.

Ayant appris par la servante,  sa sortie du bateau, que sa femme tait
en mal d'enfant, le Saucisson--Pattes, aprs avoir donn  son valet
d'curie Pancrace l'ordre de courir au Mans chercher un mdecin, avait
voulu pntrer dans la chambre o sa femme allait le rendre pre.

Mais la porte lui avait t si obstinment ferme sur le nez, que le
pauvre diable en tait rduit  promener par la maison ses angoisses
conjugales.

Suivant sa manie dplorable de se confier  tous venants, le grotesque,
sans se demander d'o lui tombait ce confident, ds que Fil--Beurre se
fut retourn  sa voix, le regarda d'un air dsol et piailla d'un ton
lamentable:

--Trop tard pour aller m'asseoir sur la pierre!!! Il faut que le
plerinage prcde la naissance!!! Locadie s'est trop presse!!! Elle
aurait attendu quatre jours de plus que je n'en aurais pas t moins
flatt d'tre pre au bout de cinq mois de mariage.

--Quel est cet oison gras? se demanda Barnab, ignorant qu'il ft en
prsence du propritaire de l'auberge de la _Biche-Blanche_.

Avant qu'il pt placer une parole, l'htelier clata en sanglots:

--Oui! beugla-t-il, sans le plerinage, mon fils va natre sans tte!
Avec toutes les histoires de mes clients sur la bande d'Orgres et son
Beau-Franois, ma femme s'est si bien frappe l'imagination que, tout 
l'heure, quand j'tais derrire la porte qu'on a refus de m'ouvrir
j'entendais Locadie qui, au milieu de ses douleurs, rptait ces
mots...

En l'entendant parler de ses clients, Barnab avait devin que son homme
tait l'aubergiste.

--Bon! pensa-t-il, par lui je vais me renseigner.

Mais comme, par ce que disait le Saucisson--Pattes, sa curiosit venait
d'tre veille, il prta l'oreille pour savoir ce que la femme en
couches rptait au milieu de ses douleurs.

--Eh bien, que disait donc la citoyenne, ton pouse? insista-t-il en
voyant l'aubergiste s'arrter.

Si celui-ci ne continuait pas, c'est que la parole lui tait coupe par
l'apparition de Pancrace, son garon d'curie.

--Tu n'es donc pas parti au Mans avec la carriole pour en ramener le
mdecin? demanda-t-il, tonn.

--Impossible, patron, dclara Pancrace.

--Parce que?

--Parce que, pour la carriole, il faut un cheval.

--Et mon vieux Blanc-Blanc?

--Tu peux venir le voir  l'curie, ton Blanc-Blanc, citoyen patron...
On l'a cruellement arrang! Il a le jarret tranch.

Avant que son matre pt s'exclamer, Pancrace continua:

--Et il a t fait de mme aux deux chevaux des voyageurs de tantt. Les
trois pauvres btes estropies sont tendues sur leur litire que a
fait peine  voir.

--Les voyageurs, les chevaux, rpta le Saucisson--Pattes stupfait,
car, parti pour retenir son passage sur _la Juliette_ avant l'arrive de
Marcassin, il tait incapable de comprendre.

Mais une pense triompha de son ahurissement et lui fit tout oublier:

--Sans mdecin, que va devenir ma Locadie? hurla-t-il.

--Oh! fit Pancrace, tu peux tre tranquille pour la citoyenne patronne.
Elle a trouv  propos l'aide d'une des voyageuses.

--Chevaux, voyageurs, voyageuses! nonna l'aubergiste hbt par sa
surprise redouble.

Il tait crit que l'aubergiste, avant toute explication, passerait
d'une motion  une autre.

 ce moment, en haut de l'escalier, parut la servante qui lui cria:

--Tu peux monter, citoyen patron. C'est fini! Un enfant superbe!

Le Saucisson--Pattes sembla prendre son courage  deux mains, et, d'une
voix brise par l'motion, il demanda:

--Il a une tte???

--Viens voir, dit la fille en disparaissant, presse qu'elle tait de
retourner prs de l'accouche.

Mais le coup avait port.  cette rponse, qui ne prcisait rien,
l'aubergiste avait pris une mine dsespre; il hocha lentement la tte
en disant d'un ton mourant:

--Du moment qu'elle n'a pas rpondu franchement, c'est qu'elle n'a pas
os m'avouer l'horrible vrit qu'elle veut me laisser constater par
moi-mme... Pas de joues  caresser de mes lvres de pre!...

Cinq minutes avaient suffi  Fil--Beurre pour juger son homme. Aussi
fut-ce avec un srieux profond qu'il lui fit entrevoir une consolation.

--Mme sans tte, ton enfant aura toujours deux autres joues  offrir 
tes baisers de pre.

--Tu me verses du baume dans l'me! pronona le pauvre pre qui, aprs
un regard de reconnaissance  Barnab, se mit  monter l'escalier
conduisant chez sa femme, pendant que Pancrace sortait par la porte
ouvrant sur la cour.

Ds qu'il fut seul, Fil--Beurre se mit  songer au rapport du garon
d'curie.

 n'en pas douter, c'tait le Beau-Franois qui, d'un coup de couteau,
avait estropi les trois chevaux de l'curie.

Pourquoi?

La seule rponse tait qu'il avait voulu retirer au Marcassin le moyen
de l'atteindre en sa fuite. Mais alors se prsentait un autre pourquoi
mystrieux.  quel propos, quand il y avait pour lui danger norme  ne
pas s'loigner au plus vite, le Chauffeur avait-il ddaign d'employer
les chevaux qui l'auraient emport au loin, lui et la jeune fille qu'il
enlevait?

Car, pour Fil--Beurre, qui ignorait l'existence du pot plein d'or, la
jeune fille tait le seul empchement qui dt embarrasser la fuite du
bandit.

Et, dans ces conditions, il avait mieux aim partir  pied. Il avait
refus le seul moyen de mettre l'espace entre lui et l'implacable ennemi
qu'il allait avoir aux trousses.

Par eau, il n'avait pas eu la possibilit de s'loigner. _La Juliette_
tait encore l et la barque de Pancrace n'avait pas disparu.

Donc le Chauffeur tait bel et bien parti  pied.

Malgr la logique qui l'affirmait, Barnab se rptait que ce n'tait
pas possible. Que la jeune fille l'et suivi ou qu'il l'emportt
vanouie, le Beau-Franois ne pouvait, de gaiet de coeur, s'tre expos
 se laisser aussi facilement rejoindre par le Marcassin.

Enfin un soupon vint  l'esprit de Barnab.

-- moins, se dit-il, que le Beau-Franois, au lieu de fuir, soit rest
prs d'ici, cach en quelque coin, laissant le Marcassin toujours courir
en avant.

Alors, en se rappelant qu'il avait annonc  Vasseur qu'il l'attendrait
sur le point de la route o, avant le Mans, il y aurait du neuf, le
squelette alla se poster sur le seuil de la _Biche-Blanche_.

Dix minutes aprs, comme on l'a vu, arrivaient Vasseur et ses deux
hommes. Il n'tait pas  la gaiet,  propos de Gervaise, ce bon
Fil--Beurre. Nanmoins,  la vue de Fichet, gourm et plus srieux
qu'un ne, il ne put rsister  l'ide de lui demander:

--Vous qui savez tant de choses, ne sauriez-vous pas accoucher une dame?

                   *       *       *       *       *

Aprs avoir mis pied  terre devant la _Biche-Blanche_, on doit se
souvenir que Vasseur avait t tout d'abord abasourdi et par
l'apparition du Saucisson--Pattes hurlant au monde entier qu'il avait
un fils, et par la scne burlesque o ledit fils, perdu par la servante
qui l'avait pos elle ne savait o, pour nettoyer son table, avait t
suppos dvor par les cochons et, finalement, retrouv dans le chapeau
de Fichet, qui l'avait rapport en le prenant pour un singe.

Sur quoi, l'aubergiste s'tait empar de son rejeton, qu'il avait
couvert de ses baisers, en vocifrant d'une voix qui clatait d'une joie
dlirante:

--Il a une tte! il a une tte!

Ce qu'il aurait rpt peut-tre bien longtemps, si Fil--Beurre ne
l'avait arrt en demandant:

--Dis donc, citoyen aubergiste, est-ce que, tant que ton fils aura une
tte, tu laisseras tes voyageurs sans boire ni manger?

Moins de dix minutes aprs, le lieutenant tait attabl avec
Fil--Beurre; tandis qu' l'autre bout de la salle, Lambert et Fichet,
auxquels s'tait joint l'aubergiste, fonctionnaient  pleines mchoires.

Sitt sa premire faim apaise, le lieutenant s'tait ht de rpter
une question que les vnements avaient laisse sans rponse:

--Maintenant, ami Barnab, peux-tu me dire pourquoi, toi qui venais de
charger ton fusil quand, tantt, tu m'as quitt pour partir en
claireur, je t'ai retrouv, tout  l'heure, le rechargeant  nouveau...
 quel propos et sur qui as-tu donc tir pendant notre sparation?

Fil--Beurre sentait qu'il y avait imprudence  rpondre au lieutenant
avant de l'avoir prpar  son rcit.

Il fit donc d'une pierre deux coups en rpliquant:

--Mon coup de fusil se lie  un incident de la nuit dernire, auquel il
me faudrait remonter.

--Alors, remonte.

--C'est bien votre avis?

--Certainement.

--Eh bien, puisque je remonte, voulez-vous m'apprendre pourquoi certain
lieutenant de votre connaissance m'a embrass avec des transports de
joie quand, aprs lui avoir cont comment j'avais connu certaine
demoiselle Gervaise, j'ai ajout que je savais o retrouver cette jeune
fille qui, subitement, avait disparu de sa maison, au village de Mgin?

Ce disant, l'chalas regardait Vasseur avec un sourire si franc et si
dvou, que le lieutenant ne put rsister  cet appel  sa confiance:

--J'adore Gervaise! avoua-t-il.

Et, avec ce besoin, commun  tous les amoureux, de parler de l'objet
aim, Vasseur conta tout. Comment il avait dcouvert Gervaise  l'aide
du cheval de Doublet qu'il avait empoisonn ensuite pour qu'aucun autre
ne pt faire cesser l'ignorance de la jeune fille sur son pre. Par
quelle ruse il s'tait fait admettre dans la maison. Les efforts qu'il
avait tents pour soustraire Doublet  l'chafaud. Enfin, quel avait t
son dsespoir lorsque, venu pour voir une dernire fois Gervaise avant
de se mettre en route  la chasse du Beau-Franois, il avait trouv la
maison inhabite.

--Par un paysan qui passait, j'ai appris que Gervaise avait suivi un
oncle qui tait venu la chercher avec une lettre de son pre... Un
oncle qui avait l'air d'un ours, aimable comme un coup de trique! m'a
dit le paysan qui me renseignait, acheva Vasseur.

--Oh! a, oui, fit Barnab.

--Tu as donc vu cet oncle, toi?

--coutez  votre tour. Moi aussi, deux jours avant vous, j'tais all 
Mgin. L'excution des Chauffeurs d'Orgres, que vous m'aviez indique
pour le moment o j'aurais  vous suivre, tait fixe au surlendemain.
Je voulus donc aller faire mes adieux  celle qui avait t si bonne
pour moi. Suivant mon habitude, je pntrai par le jardin,  travers un
trou de la haie. Le moyen m'avait t indiqu par Annette qui tremblait
toujours qu'en arrivant par la route, je ne me trouvasse nez  nez avec
le pre, le prtendu maquignon Aug, subitement revenu de voyage.

Fil--Beurre s'arrta pour boire, ce qui fit une pause pendant laquelle
on entendit,  l'autre bout de la salle, la voix du Saucisson--Pattes
qui, faisant ses confidences aux soldats de Vasseur, achevait cette
phrase:

--... Par l'effet de la pierre du plerinage, on peut arroser des fleurs
 six pieds de distance.

 quoi Fichet rpondit ddaigneusement en retroussant sa moustache:

--Que mon pre, il ne s'est jamais frictionn les fesses sur une pierre,
ce qui n'empche que moi, si le coeur il t'en dit, citoyen, je
t'emplirai une bouteille  huit pieds, que tu en seras courbatur de la
prcision de mon adresse de coup d'oeil quant au goulot.

--En vrit, tu fais cela?

Parmi ses qualits Fichet avait celle d'tre un carottier fini, qui ne
ratait jamais une aubaine. Aussi rpondit-il:

--Que j'en suis susceptible, identiquement que je te le dis, lorsque
j'ai bu...  ma huitime bouteille quand le vin est une saloperie et 
ma douzime alors que le vin il me congratule le gosier.

Et Fichet ajouta:

--Ton vin, il me congratule le gosier.

Compliment qui, si l'aubergiste tait curieux de le voir prouver son
dire, renvoyait l'preuve aprs la douzime bouteille.

Cependant, de son ct, Fil--Beurre avait repris son rcit:

--Je passais par le commun  fourrages dont je vous ai parl, quand, de
l'autre ct de la cloison, une voix qui m'arriva par la crevasse me
fixa sur place.--Le pre tait-il donc enfin revenu?--Bien doucement je
m'approchai de la lzarde et je regardai. Je vis un homme laid, velu,
carr sur sa base, une sorte d'ours qui tait entrain de dire 
Gervaise:

L-bas,  Saint-Florent-le-Vieil, o je vous conduis, votre pre
viendra vous rejoindre et se fixer aprs une dernire tourne. Pour vous
engager  me suivre, il vous a adress cette lettre que je vous ai
donne  lire. Comme il vous l'crit, je suis votre oncle par votre
mre. Il faut me suivre, mon enfant.

Vasseur interrompit Barnab.

--Doublet avait prvu son sort, dit-il. Cette lettre tait crite
d'avance pour entraner son enfant au loin dans le cas o il serait pris
avant d'avoir pu filer.

--Comme vous le dites, mon lieutenant, continua Fil--Beurre. Pour moi,
qui ne devais savoir la vrit que le surlendemain, en reconnaissant
Doublet sur l'chafaud, cette lettre ne signifiait pas autre chose que
le maquignon Aug, ne voulant pas revenir en Beauce, avait charg son
beau-frre de venir chercher Gervaise.

Il avait une voix bien rauque, ce vilain homme. Il me sembla pourtant
qu'elle s'adoucissait quand il ajouta:

--N'ayez pas trop peur de moi, mon enfant. Je ne suis pas le Marcassin
pour tout le monde.

C'est ainsi que j'appris qu'il se nommait le Marcassin.

Puis il reprit:

--Prparez donc votre dpart.

--Mais, objecta Gervaise, et ma bonne Annette?

--Annette nous accompagnera jusqu'au Mans. Elle est de cette ville: nous
l'y laisserons  notre passage.

J'eus le tort de croire que le dpart n'tait pas si proche. Chaque
matin, Gervaise avait l'habitude de venir soigner les fleurs de son
jardin. Je m'loignai donc en me promettant de revenir le lendemain
faire mes adieux  la jeune fille  son heure de jardinage. Hlas! quand
je me prsentai, il tait trop tard. Gervaise tait partie au point du
jour. Mais dans ma mmoire, deux noms taient rests. Le nom du village
de Saint-Florent-le-Vieil et le nom ou plutt le sobriquet de Marcassin.

--Le reconnatrais-tu, cet oncle? demanda Vasseur.

--Oui, d'autant mieux que je l'ai revu une seconde fois.

--Quand donc?

--Aujourd'hui mme, dans cette auberge.

Fil--Beurre hsita un peu avant de continuer; mais il tait de ceux qui
pensent qu' entasser les mauvaises nouvelles, on ne porte, en somme,
qu'un coup. Il continua donc d'une voix grave:

--C'est  propos du Marcassin que je me suis servi tantt de mon fusil.

--Tu l'as tu? fit vivement Vasseur.

--Non, il s'agissait de sauver Gervaise.

Le lieutenant avait pli  ces mots. Sa voix tremblait quand il demanda:

--Elle courait donc un danger?

--Elle y est tombe, pronona Barnab.

Et, brutalement peut-tre, mais avec la conviction qu'il valait mieux
tout dire  un homme de la trempe du lieutenant, il continua:

--Gervaise est aux mains du Beau-Franois depuis une heure!

 ce moment,  l'autre table, le Saucisson--Pattes tait en train de
dire d'une langue un peu paissie par le vin:

--Ma Locadie tait un bourreau de vertu. Elle m'a vu et, aussitt, elle
a compris qu'elle tait devant son vainqueur. L'amour l'a jete  mes
pieds sans dfiance. Aussi ai-je eu piti d'elle. Je lui ai accord ma
main.

Sous l'motion de colre froide qui lui tait monte au cerveau  la
terrible nouvelle que Gervaise tait au pouvoir du Beau-Franois, le
lieutenant amoureux fut injuste envers Fil--Beurre. Il se leva
brusquement de table en disant:

--Comment! imbcile! voici une heure que tu me fais perdre 
t'couter... heure que j'aurais employe  la poursuite du bandit!

L'chalas secoua la tte et, bien tranquillement, rpondit:

--Le poursuivre?  quoi bon? Nous ferions trop l'affaire du
Beau-Franois qui,  mon avis, loin d'avoir gagn le large, doit tre
aux environs, tapi en quelque cachette d'o il guette notre dpart pour
pouvoir prendre ensuite la route sur laquelle il saura n'tre pas
poursuivi.

Alors,  l'appui de son dire, Fil--Beurre conta les faits auxquels il
avait assist, c'est--dire la mche allume sous la croupire du bidet
de la voiture bche, pour que l'animal, affol par la souffrance,
entrant le Marcassin  sa poursuite dans une direction oppose  celle
que le Chauffeur comptait prendre pour dtaler.

En coutant le rcit des trois chevaux estropis dans l'curie par le
Beau-Franois, le lieutenant s'tonna:

--Pourquoi, au contraire, ne s'en est-il pas servi pour s'enfuir?
demanda-t-il.

--L est le mystre, fit Fil--Beurre. Que Gervaise ne ft pas vanouie,
notre gredin aurait t forc de la lier sur une des montures ou, en cas
d'vanouissement, de l'emporter en travers de sa selle. Il n'aurait pu
aller bien loin ainsi, mais il aurait gagn du terrain. Pour que le
Beau-Franois ait nglig ce premier moyen de prendre du champ, il faut
qu'une raison s'y soit oppose... L est le mystre, je vous le dis
encore.

--En coupant le jarret des chevaux, il aura voulu les empcher de servir
 ceux qui se lanceraient  ses trousses, avana Vasseur.

--Euh! euh! j'en doute, fit le squelette.

Et il rpta en insistant:

--L est le mystre... Il y a, j'en suis certain, une cause, inconnue de
nous, qui a d guider cette conduite trange du Beau-Franois.

--Cause qui, sans doute, tait aussi inconnue au Marcassin, puisque
n'ayant pas, comme toi, le soupon que le Chauffeur ne s'tait pas
loign, il s'est mis en chasse du sacripant.

--Euh! euh! rpta Fil--Beurre.

--Tu ne le crois pas?

--Le Marcassin m'a eu tout l'air d'un finaud, qui n'en est pas  compter
les malices de son sac. Qui sait si, au lieu d'tre au diable, comme
nous le croyons, il n'est pas  l'afft dans le voisinage.

Et Fil--Beurre, qui avait l'habitude de tenir  ses ides, devint
pensif et murmura  mi-voix:

--Quel motif a pu arrter la fuite du Beau-Franois?

Soudainement, il se frappa le front en homme qui se souvient.

--Oh! oh! lcha-t-il en souriant.

--Quoi donc? fit le lieutenant.

--Un fait me revient en mmoire. Quand j'ai suivi le Marcassin lorsqu'il
a visit les chambres dsertes des deux femmes, il a commenc par dire:
Disparues! puis il a regard dans un coin d'une de ces chambres, et il
a ajout: l'or aussi!

Tout satisfait, Fil--Beurre lcha, en se frottant les mains:

--Tiens! tiens! L'or aussi. Est-ce que, par hasard, c'est cela qui a
mis un fil  la patte du Beau-Franois et l'a empch partir  cheval?

Puis, avec tonnement:

--L'or aussi! redit-il lentement; il fallait donc qu'il y en et un
bien gros tas!

De tout ce qui venait d'tre dit, il surgissait pour l'amoureux
lieutenant une inquitude immense.

--Qu'est devenue,  cette heure, ma pauvre Gervaise? soupira-t-il.

Une crainte, qui lui traversa l'esprit, le fit frmir.

--Le Beau-Franois va-t-il l'entraner vers la bande de
Coupe-et-Tranche, ajouta-t-il.

 ce mot trange, Fil--Beurre avait ouvert de grands yeux. Sa
physionomie demandait une explication.

Vasseur, qui le comprit, tira d'une de ses poches un petit papier
graisseux, qu'il se mit  dplier, en disant:

--Voici le billet, crit par Doublet, que j'ai trouv dans le collet de
la veste abandonne par le Beau-Franois la nuit de son vasion. Le pre
de Gervaise s'est btement fait couper le cou en refusant de m'expliquer
le sens de cette lettre dont, aujourd'hui, grce  toi pour la plus
grande partie, j'ai la complte explication. Au pied de l'chafaud,
quand j'en ai parl  Doublet, il n'y avait encore dans ce grimoire que
deux renseignements que je comprenais. Tiens, coute:

Et le lieutenant se mit  lire:

_Coupe-et-Tranche.--Jhu 24.--S.-F.-le-Vieil.--La Saute.--Le
Marcassin.--Sans sabots, on s'enrhume.--Sept et quatre font neuf.--La
fane est tombe._

--C'tait l un memento fait par Doublet pour servir au Beau-Franois
aprs son vasion, reprit le lieutenant aprs sa lecture.

--Oui, dit Barnab. Et ce doit tre par le Chauffeur qui, j'en jurerais
bien, n'a d rien comprendre  la commission, que Doublet a fait
prvenir le Marcassin de venir chercher sa fille.

--Pour moi, ce billet, reprit Vasseur, tait le pot  l'encre, sauf deux
points. D'abord ce nom de Coupe-et-Tranche, que je savais tre le
sobriquet du chef de la plus redoutable bande de faux chouans qui, 
cette heure, ravage la Mayenne, la Sarthe et le Bas-Maine.  coup sr,
Doublet envoyait le Beau-Franois comme une recrue  Coupe-et-Tranche.

Fil--Beurre n'tait pas curieux  demi; il s'empressa de demander:

--Quel est l'autre renseignement que vous aviez aussi compris?

--C'est _Jhu 24_, qui est un mot d'ordre.

--Un mot d'ordre des Chauffeurs?

--Nullement... et ma surprise a t grande en constatant qu'il tait
connu des Chauffeurs... Pour me l'expliquer, il a fallu me rappeler que
Doublet, alors qu'on ne se mfiait pas de lui, tait au mieux avec les
autorits de Chartres qui, bien souvent, venaient, en cachette, faire
les parties fines en son auberge.

--Mais alors, de qui ce _Jhu 24_ est-il le mot d'ordre? insista
Barnab.

--C'est le mot de passe au moyen duquel se font reconnatre entre eux ou
des autorits les policiers que le ministre Fouch a envoys dans nos
dpartements pour y prparer le coup de filet qui nous dbarrassera de
toutes les bandes.

--Des malins, parat-il, ces policiers-l?

--Le dessus du panier. Parmi eux, dit-on, il y en a un qui les enfonce
tous.

Vasseur fut interrompu par le Saucisson--Pattes, qui criait  Fichet:

--Dix, onze, douze, citoyen! tu en es  ta douzime fiole, c'est le
moment de me prouver ton adresse dans un goulot de bouteille  huit
pieds de distance... comme tu l'as prtendu.

 quoi Fichet, qui en tait arriv  ses fins, c'est--dire  boire 
gogo, se redressa plus raide qu'un crin, en disant d'une voix qui ne
badinait pas:

--Prtendu!!! Que tu me ferais la ptulance de dubiter de ma parole!
Prends la chose, imposteur, que je ne tolriserais pas une insultation
de cette vigueur.

Il avait une mine si menaante, que le Saucisson--Pattes effray
s'empressa de dire:

--Je te crois sur parole, citoyen; je te crois si bien que je me fais un
devoir d'avouer que je suis encore merveill de ton adresse  viser un
goulot.

Si l'aubergiste n'amplifia pas ses excuses, c'est qu'il en fut empch
par l'arrive des bateliers de la _Juliette_, qui allait enfin dmarrer.

Avant de partir, ils venaient vider un dernier pot de vin,  l'heureuse
russite de leur voyage.

En pensant  Gervaise, le lieutenant ne tenait plus en place. Malgr
tout ce que lui avait dit Barnab, il voulait se mettre en chasse du
Beau-Franois.

--En route! commanda-t-il  ses hommes.

Si bte qu'il ft, le Saucisson--Pattes tait aubergiste avant tout,
c'est--dire qu'il s'attachait  ses clients et ne lchait pas
facilement une aubaine. Sa voix se fit aussitt bien humble en
s'criant:

--Comment! en route? Est-ce que vous allez tous partir quand voici la
nuit qui arrive... au moment mme o il est d'habitude de se reposer en
un bon lit?

--En route! rpta Vasseur sans s'arrter  ces observations.

--Non, non, vous ne me ferez pas l'injure de mpriser les lits moelleux
de la _Biche-Blanche_, geignit douloureusement l'norme htelier en
s'avanant, les mains jointes, vers le lieutenant.

Et quand il fut prs, bien prs de Vasseur, il lui souffla vite:

--JHU, 24!

 ces mots de reconnaissance, qui lui signalaient un des fameux agents
expdis par le ministre de la police, pas un trait du visage de Vasseur
ne trahit l'immense tonnement qui venait de s'emparer de lui.

L'homme tait l devant lui avec son apparence de polichinelle ridicule,
avec ses gestes stupides. Mais au milieu de cette figure niaise, les
yeux avaient tout  coup brill, intelligents et rsolus.

--Restez! lui souffla encore l'agent.

Et, tout aussitt, retrouvant son allure burlesque et sa voix de
crcelle, il se remit  piailler:

--Je dfie qu'au Mans, o tu vas aller, citoyen, tu trouves meilleurs
lits ni aussi bon vin... Pas vrai! vous autres, les bateliers?

--a, c'est vrai. Ton vin se laisse boire, confessa le patron de _la
Juliette_ qui trinquait avec ses hommes.

Fichet, par reconnaissance pour les bouteilles bues gratis, crut devoir
plaider la cause de l'aubergiste.

--Que son vin il est en comparation avec les femmes. On se complat  le
caresser, dclara-t-il.

--Va donc pour une nuit passe  l'auberge de la _Biche-Blanche_,
accorda Vasseur ayant l'air de cder.

Les quelques mots souffls par l'aubergiste au lieutenant n'avaient pas
t surpris par Fil--Beurre. Il crut que c'tait  son conseil de ne
pas s'loigner que Vasseur se rendait.

-- la bonne heure! il entend raison! se dit-il.

Puis, mentalement, il ajouta:

--J'ai dans l'ide que notre nuit  la _Biche-Blanche_ ne sera pas des
plus tranquilles.

Cependant les bateliers avaient fini de boire.

--Nous partons. On n'attend plus que toi, citoyen aubergiste, annona le
patron de _la Juliette_ en s'adressant au Saucisson--Pattes.

Ce dernier le regarda d'un air btement surpris:

--Pourquoi n'attends-tu plus que moi? demanda-t-il.

--Mais pour monter  bord. As-tu donc oubli que nous devons,  notre
passage, te dposer au plerinage de Cormires?

L'norme bonhomme tressauta en s'criant:

--Tiens! j'ai donc omis de vous annoncer que je ne pars plus... Il est
trop tard, puisque ma femme est accouche et, de plus, ce serait
inutile, attendu que mon fils a une tte...

Et, de sa voix pouvante, s'adressant  Fichet:

--Car j'ai eu peur un instant, le croirais-tu, citoyen? d'avoir un fils
sans tte.

--Que cela, nonobstant, aurait t encore plus mieux que d'avoir une
tte sans fils... Rien qu'une tte!!! objecta Fichet, dont la maxime
tait qu'en ce bas monde, il faut savoir se contenter du mauvais, par
crainte de trouver plus mauvais encore.

En apprenant que l'aubergiste n'tait plus du voyage, le patron avait
chang avec ses hommes un rapide coup d'oeil que surprit Fil--Beurre.

--Alors c'tait bien la peine, tantt, de nous demander  visiter
l'entrepont de la _Juliette_ pour savoir o tu dormiras cette nuit,
gouailla le patron.

Sous l'accent moqueur du chef batelier perait une lgre pointe de
mcontentement qui frappa Barnab.

--Eh! eh! pensa-t-il, on dirait que ce changement de rsolution le
taquine un brin.

--Si une pote de mon meilleur vin peut t'indemniser de ce drangement,
je serai heureux de te l'offrir, pour toi et tes hommes, proposa
humblement l'htelier.

--Allons, va chercher ton meilleur, gros phoque! accorda le patron qui
sembla n'avoir plus de rancune.

Le jour avait baiss de plus en plus. L'obscurit arrivait dans la
salle. L'aubergiste prit sur l'tagre d'un buffet deux chandelles qu'il
alluma. Il en laissa une sur la table des bateliers et, oubliant
d'clairer la table o se tenait Vasseur prs de qui Barnab tait venu
reprendre sa place, il emporta l'autre chandelle. Aprs avoir soulev la
trappe, il descendit dans la cave.

Depuis qu'il avait entendu le _Jhu 24_, Vasseur n'avait cess
d'observer l'aubergiste. En le voyant si niais, si lourd, si saugrenu,
il en tait  se demander si ses oreilles ne l'avaient pas tromp.

Dans la pnombre o le laissait l'absence de lumire, il sentit la main
de Barnab se poser sur son bras.

--coutez donc, lui souffla ce dernier.

Puis, tout aprs:

--Et regardez les bateliers, ajouta-t-il.

En effet, du ct de la Sarthe, se faisait entendre un sifflement doux,
mais prolong qui, aprs une note longue, se coupait d'une plus brve
entre deux pauses. Ce sifflement devait tre un signal  l'adresse des
bateliers, car, aprs un nouveau coup d'oeil chang entre eux, le
patron cria d'une voix impatiente:

--Viendras-tu, lambin?

--Voici! dit le Saucisson--Pattes sortant par la trappe, porteur d'un
norme pot qu'il vint dposer sur la table de l'quipage avec sa
chandelle.

Ainsi clairs par les deux lumires, les bateliers apparaissaient bien
distincts aux regards attentifs du lieutenant et de Barnab.

--L! fit le Saucisson--Pattes en posant le pot, gotez-moi cela et
vous pourrez vous vanter d'avoir lamp du premier numro... Hein! quel
arome?

L'aubergiste ne mentait pas. Le vin avait un tel arome qu'il alla
chatouiller les papilles nasales de Fichet qui,  ct de Lambert, se
tenait  deux pas observant la scne.

Il tendit ses narines bantes et avides au doux parfum, en disant 
mi-voix  son camarade:

--Pour lors, alors, que ce vin serait donc d'une dlectance plus
consquente, que celui dont nous nous averions imbib l'individu.

--Si le coeur t'en dit, approche ton verre, l'ami, proposa le patron,
qui avait entendu.

Fichet ne se le fit pas dire deux fois. Il se retourna vers la table o
il avait dn et prit son verre qu'il avana aussitt en modulant de sa
voix aimable:

--Que c'est pour te complaire.

Au moment o l'offre avait t faite, l'aubergiste avait bauch un
geste brusque, qu'il avait arrt tout  coup, parce que le regard du
patron s'tait tourn vers lui.

Pour Vasseur, qui observait, il tait vident que ce geste interrompu
devait tre un signal  Fichet de ne pas boire.

Le dicton qu'il y a loin de la coupe aux lvres devait tre d'une triste
vrit pour le soldat. Son verre tait dj sous son nez et ses lvres
allaient se poser sur le bord, quand la voix sche et imprieuse de
Vasseur lui cria:

--Fichet, viens.

Il tait franc buveur, le bon Fichet, mais il tait aussi soldat modle.
Au commandement dont l'intonation, du reste, ne lui donnait pas le temps
d'ingurgiter, il posa son verre sur la table et vint tout droit  son
chef.

-- votre bon voyage! souhaita l'aubergiste aux bateliers qui semblaient
vouloir attendre le retour de Fichet, pour trinquer avec lui.

Peut-tre auraient-ils patient si,  ce moment, n'avait recommenc le
sifflement qu'avait remarqu Fil--Beurre. Toutes les mains saisirent
vivement leurs verres.

-- ton prochain fils... et avec deux ttes, riposta le patron
moqueusement.

Alors, tout l'quipage but pendant que, sur le rivage de la Sarthe, le
sifflet renouvelait son appel.

-- bord! commanda le patron qui partit prcipitamment, suivi de ses
hommes.

Le Saucisson--Pattes, sitt le dernier batelier disparu, avait pris le
verre de Fichet et, sans mot dire, il en avait jet le contenu sur le
parquet.

Un grognement de dsespoir sortit du gosier du soldat:

--Que, pour un rien, je lui casserais strictement les _femmoplates_,
murmura-t-il, indign de voir un si bon vin perdu.

Fichet, on le voit, avait de la mmoire... Seulement, il s'embrouillait
dans le fminin et le masculin.

Cependant, l'aubergiste avait gagn le seuil de la porte et, de l, il
regardait le dpart de _la Juliette_. Un peu de jour apparaissait encore
 l'horizon en une troite bande claire sur laquelle _la Juliette_ se
dtachait en noir. Semblables  des ombres, les cinq hommes se voyaient
sur le port occups  dtacher les amarres.

Le sifflement avait cess.

Pendant ce silence, Barnab qui, avec Vasseur, s'tait approch d'une
fentre pour assister au dpart du bateau, souffla au lieutenant:

--C'est drle! il ne me semble plus du tout tre un crtin, ce gros
hippopotame... Oh! mais, plus du tout, du tout.

--Attends un peu, dit Vasseur, qui voulait lui laisser le plaisir de la
surprise.

Cependant, _la Juliette_, dlivre de ses liens, s'tait branle sous
l'effort de deux hommes s'aidant d'une gaffe pour lui faire gagner le
courant.

 ce moment, du bord s'leva la voix du patron qui, en apercevant
l'aubergiste debout sur le seuil de sa maison, lui criait:

--Adieu! boule d'idiot!

Comme s'il recevait un compliment, le Saucisson--Pattes agita
joyeusement son mouchoir en guise de rponse au partant. Mais, en mme
temps, sa voix, qui n'avait plus rien de la crcelle, gronda sourde et
menaante:

--Non, pas adieu, mais au trs prochain revoir, chenapans de malheur!

Alors, rentrant dans la salle, il marcha droit  Vasseur et lui dit:

--Venez, lieutenant.




                                  VIII


Vasseur tait des mieux costums. Rien dans son travestissement
n'indiquait autre chose que ce qu'il prtendait reprsenter,
c'est--dire un campagnard ais.  se dire commerant en grains, il
pouvait tre cru sur l'apparence.

En s'entendant donner son titre de lieutenant, il y eut sur son visage
un tonnement dont l'aubergiste devina la cause, car il dit en riant:

--Oh! je vous connais pour vous avoir dj vu  Chartres sous
l'uniforme... J'avais besoin de me mettre en mmoire les traits de celui
dont, un jour ou l'autre je pourrais avoir  rclamer l'aide... Et,
voyez-vous, quand j'ai dvisag quelqu'un, il est impossible que
j'oublie sa figure.

--Et ceux-l? dit Vasseur en montrant Fichet et Lambert, aussi
travestis.

--Oh! ceux-l! Qui connat le chien de tte, devine la meute... Deux
gendarmes qui, par cela mme qu'ils vous accompagnent, doivent tre deux
loyaux et braves soldats... Ils se seraient dguiss en anges que je les
aurais reconnus.

Et, sans que rien traht qu'il plaisantt:

--Pourtant, reprit-il, peut-tre aurais-je hsit pour Fichet, qu' son
langage choisi j'aurais pu prendre pour un matre d'cole.

--Et moi? fit Barnab en s'avanant.

--Toi, mon garon, tu n'es pas dguis. Les loques qui te couvrent sont
mme tes habits de fte... Seulement, l'intelligence et l'honntet que
je lis sur ton visage ne t'ont pas encore enrichi... Bast! tout arrive 
qui sait attendre.

Tout cela avait t dit d'un ton leste, dgag, rieur, qui tait loin de
rappeler l'accent tranard, aigu et niais du Saucisson--Pattes. Son
allure avait aussi chang. Au lieu du lourd poussah, l'homme, malgr son
embonpoint excessif, tait devenu agile et remuant. Il en tmoignait, du
reste, par la vivacit avec laquelle, tout en parlant, il s'occupait 
fermer les lourds volets qui, en plus d'pais barreaux de fer, fermaient
intrieurement la grande salle de la _Biche-Blanche_.

Sa clture termine il rpta:

--Venez.

--O nous conduis-tu? demanda Vasseur.

--Pincer le Beau-Franois.

--Tu le connais donc? s'cria Barnab surpris.

--Deux fois, il est venu dans mon auberge. Aujourd'hui et il y a trois
jours.

Un souvenir revint  Fil--Beurre.

--Mais, dit-il, pour aujourd'hui, comment le sais-tu? Pendant l'heure
que le brigand est rest ici, toi, tu tais  bord de _la Juliette_.

--Oui, mais j'ai mon lve.

Et le Saucisson--Pattes marcha vers la porte en ajoutant:

--Mon lve que je vais vous prsenter.

Au moment d'ouvrir, il s'arrta en disant:

--Pas de lumire qui nous trahisse. Il faut qu'on nous croie bel et bien
endormis.

Il vint  la table o brlaient les deux chandelles, en souffla une et
porta l'autre sous le manteau de la chemine. Certain alors qu'aucune
lumire ne s'apercevrait du dehors quand il ouvrirait la porte, il y
retourna, en fit tourner le battant et pronona:

--Pancrace!

Aussitt le valet d'curie pntra dans la salle et repoussa la porte.

Si promptement que la porte et t ouverte et referme, cela avait
suffi pour que le lieutenant et Fil--Beurre pussent entendre, sur le
bord de la Sarthe, se rpter le sifflement, mais cette fois plus
strident et surtout plus prcipit, ce qui dnotait l'impatience du
siffleur.

--O est le Beau-Franois? demanda l'aubergiste  brle-pourpoint au
valet.

Celui-ci comprit qu'il tait autoris  parler devant les trangers, en
prsence de qui l'interrogeait son matre. Il rpondit sans hsiter:

--Toujours dans la Saunerie.

Aprs une pause qui laissa encore entendre le sifflement s'accentuant de
plus en plus impatient, Pancrace continua:

--Tenez, coutez comme il s'gosille aprs l'quipage de _la Juliette_.

En prononant ce nom, le valet clata de rire.

--Ah! si vous les voyiez, les gens du bateau! reprit-il. Les brigands
s'en vont  la drive sans pouvoir parvenir  se rapprocher du rivage.

Puis, avec un clat de rire:

--Sapristi! patron, s'cria-t-il, vous leur avez vers une bien jolie
drogue dans leur dernire rasade.

Ces paroles clairrent Fichet sur le vin qu'il avait t sur le point
de boire et que l'aubergiste avait jet sur le parquet.

--Que j'ai la comprhension actuelle de l'inconvenance d'avoir transfus
mon verre, avoua-t-il d'un ton reconnaissant.

Cependant, pour mieux difier Vasseur, l'aubergiste avait continu
l'interrogatoire de Pancrace:

--Tu es bien certain que l'individu que nous entendons siffler dans la
Saunerie est le Beau-Franois?

--Pour a, oui... C'est moi qui ai reu les chevaux lorsqu'il est arriv
avec l'autre, le poilu, pendant que vous tiez sur _la Juliette_. Je les
ai reconnus pour les deux particuliers qui taient dj venus, il y a
trois jours, et dont vous m'avez dit que le gant tait le
Beau-Franois.

Pancrace, aprs cette rponse se remit  rire en disant:

--L'entendez-vous? Hein! l'entendez-vous? En donne-t-il du galoubet,
l'enrag!

En effet, le sifflement du Beau-Franois avait repris de plus belle.
Cela eut pour effet de rveiller l'ardeur du lieutenant qui s'cria:

--Mais,  trop attendre, nous allons laisser fuir ce misrable; il
gagnera _la Juliette_  la nage.

--Oh! fit tranquillement l'aubergiste, je l'en dfie bien; il se
noierait, car il aurait trop lourd  porter.

Sans demander l'explication de cette dernire phrase, Vasseur reprit:

--Alors il gagnera _la Juliette_  l'aide de cette barque que j'ai vue
attache au bord de l'eau.

--J'en ai retir les avirons tout  l'heure, dclara Pancrace.

--Patience, citoyen Vasseur, patience! fit l'aubergiste d'un ton calme.
Soyez bien persuad que le gueux ne peut nous chapper.

Et,  titre de justification du retard, il ajouta cette phrase
nigmatique:

--Il ne faut pas en vouloir aux gens de vouloir faire d'une pierre trois
coups!

--Trois coups, rpta Fil--Beurre tonn.

Mais, au lieu de continuer, l'aubergiste revint  Pancrace pour lui
adresser une question qui arrivait bien trangement:

--Dis donc, fit-il, ma nouvelle servante, la Victoire, elle liche,
n'est-ce pas?

--C'est son pch mignon.

--Et la pauvrette ne ddaignerait pas une rtie au vin chaud, bien
sucr, qu'on lui planterait sous le nez.

--J'en suis certain.

--Alors, il faut tre indulgent pour le got de cette fille. Tout 
l'heure, en disant que c'est pour donner des forces  ma femme, tu
monteras une rtie l-haut, que tu mettras bien  porte de Victoire.

--Une rtie au vin... c'est un peu raide pour une accouche qui a
peut-tre la fivre, objecta Pancrace.

--C'est aussi ce que se dira Victoire, et comme elle ne voudra pas nuire
 sa matresse, elle se dcernera la boisson.

--Il y a gros  parier.

L'aubergiste porta la main  sa poche dont il tira quelque chose qu'il
glissa dans celle du valet, en disant:

--Pour qu'elle trouve meilleur got  sa rgalade, tu lui mettras cela
dans son vin.

--Bon! fit Pancrace en riant, comme aux gens du bateau... ce sera drle!

--Ensuite...

Au lieu de terminer sa phrase, l'aubergiste se pencha  l'oreille du
valet et,  voix basse, lui souffla une longue phrase qu'il termina par
cette question:

--C'est bien compris?

--Tout ce qu'il y a de mieux compris.

--Alors, va, mon bon Pancrace.

Et pendant que le valet entrait dans la cuisine, probablement pour
prparer la rtie au vin, l'aubergiste alla rouvrir la porte donnant sur
la rivire en disant:

--Venez examiner, lieutenant.

La nuit, sans tre trop claire, permettait de voir les objets 
distance. Un peu plus loin, sur la Sarthe, apparaissait la masse sombre
de _la Juliette_ qui, depuis qu'elle avait dmarr, aurait d tre dj
bien loin.

--Pourquoi est-elle encore l? et surtout pourquoi est-elle alle
s'arrter  l'autre rive, au lieu de revenir  celle-ci? demanda
Vasseur.

--Parce que le bateau, descendant  la drive, a t pouss par le
courant de la rivire, qui porte sur la rive gauche.

-- la drive? rpta le lieutenant; mais alors que fait donc
l'quipage?

--Il dort  poings ferms, grce au narcotique contenu dans le vin que
je lui ai offert pour son coup du dpart. Voil donc comment, ainsi que
vous le voyez, toute la largeur de la Sarthe spare le bateau de notre
siffleur enrag.

Pendant qu'ils taient seuls, le lieutenant voulut satisfaire sa
curiosit.

--Tu t'es fait connatre  moi avec le nom de passe, dit-il, mais
j'ignore ton vrai nom.

--Meuzelin!

--Bigre!!! lcha Vasseur avec l'accent de la plus sincre admiration
pour le porteur de ce nom.

Parmi ceux qui taient au fait des agissements du ministre de la
police, et le lieutenant, par ses fonctions, tait de ceux-l, on citait
Meuzelin comme le plus habile et le plus audacieux des policiers de
l'poque. Rien donc de plus justifi que l'exclamation de surprise
louangeuse chappe  Vasseur, en apprenant qu'il se trouvait en
prsence de cette clbrit de la police.

Le compliment que contenait le juron du lieutenant fut compris par
Meuzelin qui, faisant bon march de l'loge, rpliqua gaiement:

--Peut-on se mfier du bonhomme ridicule que je reprsente... du
Saucisson--Pattes, comme on m'appelle, dont la btise est cite  vingt
lieues  la ronde? Je n'ai pas grand mrite, croyez-moi,  rouler tous
ces nafs de province.

Ensuite, redevenant srieux:

--Voici le moment d'agir, dit-il; lieutenant, faites venir vos hommes.

--Arms? demanda Vasseur.

--Jusqu'aux dents, car je crois que nous aurons  batailler.

--Batailler, rpta ddaigneusement le lieutenant. Si vigoureux que soit
le gant que nous allons prendre, nous sommes quatre hommes contre
lui... et mme cinq, en te comptant, Meuzelin.

--Oui, mais il ne faut pas me compter.

--Parce que?

--Parce que, dbita l'aubergiste en tapant sur son ventre monstrueux,
mon rle se borne  tre le gros morceau de lard qui doit attirer le rat
hors de son trou... Vous verrez cela tout  l'heure. Quant  batailler,
comme je vous l'annonce, et dont vous doutez, soyez-en certain... et non
pas contre un seul homme, mais contre vingt ou trente garnements qui
nous tomberont sur les reins...

--Qui te le laisse croire?

--La visite d'une heure que j'ai faite aujourd'hui sur _la Juliette_,
sous prtexte d'y retenir mon passage pour Cormires, m'a donne sujet
d'ouvrir l'oeil.

Et, sans plus d'explications, l'aubergiste rpta:

--Faites venir vos hommes.

Sitt Barnab et les deux soldats arrivs, l'aubergiste ferma
soigneusement sa porte, dont il plaa la clef sous la dalle casse d'un
banc qui avait jadis exist  ct de l'entre.

--En cas de retraite, le premier arriv trouvera la clef en cet endroit,
annona-t-il.

--Pour un seul vaurien  prendre, Meuzelin, tu vois l'avenir bien en
noir, dit Vasseur, persistant dans son ide qu'on n'aurait affaire qu'au
Beau-Franois.

--Je souhaite de me tromper, dit l'aubergiste d'un ton grave en prenant
la tte du groupe qui, sur ses pas, contourna l'auberge pour gagner la
route dont les taillis qui la bordaient faisaient un chemin moins
dcouvert que le rivage de la rivire.

On parvint  un bouquet d'arbres situ  cent toises tout au plus de la
_Biche-Blanche_.

--Voici o vous allez prendre l'afft, annona le policier en pntrant
sous le couvert.

Quarante pas plus loin, sous les arbres, se voyait la Sarthe, et de
l'autre ct de la rivire, apparaissait la _Juliette_, en face de
laquelle allait se dresser l'embuscade.

 peine arrt sous bois, Vasseur demanda:

--O donc est la Saunerie?

--L, sur la lisire du bois, cette bicoque, dit l'aubergiste en
montrant une petite masure tombant en ruines.

--Cernons-la, proposa le lieutenant impatient de tenir le Beau-Franois.

Mais  son oreille la voix de Fil--Beurre murmura:

--Et Gervaise, qu'il doit tenir enferme avec lui? N'est-il pas 
craindre que le misrable, en se voyant pris, ne tue la jeune fille?

--Alors que faire? dit Vasseur pris d'pouvante.

--Me laisser agir, souffla l'aubergiste, qui avait entendu. Ne vous
ai-je pas dit que je serai le morceau de lard qui doit attirer le rat
hors de son trou?

Et se couchant  terre, il ajouta:

--Imitez-moi et attendons.

--Attendons quoi? demanda Fil--Beurre curieux, en s'tendant  ct du
policier.

--Le lever de la lune qui clairera bien en plein le morceau de lard,
rpondit l'aubergiste.

Tout avait t dit  voix basse. Aprs que les cinq hommes se furent
couchs, le silence se fit.

Un quart d'heure se passa.

Tout  coup, Meuzelin dressa vivement la tte et sembla couter. Son
mouvement avait t simultanment imit par Fil--Beurre, qui lui
souffla:

--Avez-vous entendu?

--Oui.

--Un bruit de branches brises! n'est-ce pas? De ce ct, prs de la
Saunerie, vers ce gros arbre dont une norme branche s'tend au-dessus
de la masure, appuya Barnab.

--Grosse branche o, jadis, fut pendu le grand-pre de Pancrace, auquel
appartenait la Saunerie. Le pauvre diable s'tait fait pincer. Dame
Justice l'a accroch au-dessus de sa proprit pour effrayer les
fraudeurs de la gabelle, dit l'aubergiste.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, quelques explications au sujet
de la Saunerie sont ncessaires sur ce qu'on appelait la gabelle et les
faux-sauniers.

Ce nom de gabelle fut d'abord commun  plusieurs taxes. Plus tard, il
fut uniquement appliqu  la _taxe du sel_, dont le monopole constituait
un des plus gros revenus de la monarchie. Autrefois, dit Boullet, qui
nous fournit ces renseignements, le roi avait seul le droit de fabriquer
et de vendre le sel, ainsi que d'en fixer le prix. On tait, en outre,
oblig d'acheter au roi une quantit dtermine de sel, avec dfense de
revendre ce qu'on avait de trop; de l l'impopularit qui, tant qu'elle
dura, s'tait attache  cette taxe inique et vexatoire.

Et il tenait ferme  son monopole, ce bon roi de France, tant et si bien
qu'il faisait pendre tout pauvre diable qui se laissait pincer en
contrebande de sel. C'tait le procd dont usait la monarchie pour
attaquer son monde en concurrence dloyale.

Voil pourquoi le grand-pre de Pancrace, faux-saunier qui tait jadis
tomb entre les mains des gens du roi, avait t accroch  la matresse
branche de l'arbre qui abritait la maisonnette o il cachait son sel de
contrebande.

En 1800, poque du prsent rcit, il y avait dix ans dj que le
monstrueux impt avait t aboli.

Tout en parlant de la mort du grand-pre de Pancrace, le policier
n'avait pas quitt des yeux la branche qui avait jadis servi de potence
 l'infortun faux-saunier. Que voyait-il?

 ce moment, Barnab lui souffla encore:

--Nouveau bruit de branche casse. Dcidment quelqu'un rde autour de
nous sous ce couvert...

--Chut alors! fit l'aubergiste; raison de plus pour vous taire. On
pourrait entendre.

Donnant l'exemple du mutisme et de l'immobilit, il se recoucha  plat
sur le sol. Mais, dans cette position, son regard ne quittait pas la
branche.

--Je m'en doutais! pensa-t-il, en faisant allusion sans doute  ce que
guettaient ses yeux.

Une demi-heure s'coula encore.

Alors les berges de la rivire s'clairrent d'une lueur douce qui
dessina les contours de la _Juliette_ dont le pont apparut dsert.

C'tait la lune qui se levait.

Bien doucement, l'aubergiste se glissa prs de Vasseur.

--Voici la lune; je pars, lui souffla-t-il. Voulez-vous accepter de moi
une consigne?

--Parle.

--Le principal quand j'aurai fait sortir le Beau-Franois de sa tanire,
sera de lui fermer la retraite pour l'empcher d'y rentrer. Aussitt que
vous me verrez apparatre l-bas,  l'angle de l'auberge, commencez 
vous approcher bien doucement de la Saunerie.

Et, en appuyant, il rpta:

--Bien doucement, vous m'entendez... car il est tout prs d'ici d'autres
oreilles au guet.

--Quelles oreilles? demanda le lieutenant tonn.

Meuzelin parut n'avoir pas entendu la question et continua:

--Ne faites feu qu' la dernire extrmit, car je flaire aux environs
une meute que l'explosion nous attirerait.  bientt.

Cela dit, le Saucisson--Pattes, avec une agilit qu'on n'aurait pu
attendre de son obsit, se glissa dans les taillis et disparut.

--Que je prsuppose que nous allerions avoir de l'amusement rcratif et
surabondant, murmura Fichet  son voisin Lambert.

Ensuite, avec un soupir de regret:

--Quelle infortune que je n'aurais pas mon sabre!

Vasseur approuvait pleinement la manoeuvre indique par l'aubergiste.
Une fois qu'il serait sorti de sa tannire, il fallait que le
Beau-Franois n'y pt rentrer, en trouvant derrire lui la retraite
coupe.

Quant  ce danger terrible dont le menaait l'agent, danger que pouvait
attirer un coup de feu, le lieutenant n'y croyait pas beaucoup. Quel
danger pouvait exister autre que celui encouru en empoignant le
Chauffeur? Si vigoureux que ft le bandit, et ft-il mme arm, eux,
n'taient-ils pas quatre hommes pour venir  bout du colosse et le
prendre vivant, car Vasseur le voulait vivant? Son amour-propre exigeait
que le Chauffeur montt, en pleine place de Chartres, sur la guillotine
qui avait excut ses complices.

Les yeux tourns vers l'auberge de la _Biche-Blanche_, dont on
apercevait au loin la faade bien claire par la lune, le lieutenant
guettait l'apparition du Saucisson--Pattes, qui devait donner le signal
d'entourer la Saunerie...

--Crois-tu, en dehors de la capture de Franois,  ce danger dont parle
le policier? demanda-t-il  Fil--Beurre qui se tenait prs de lui.

--J'y crois si bien et j'ai tant pris au srieux la recommandation de
Meuzelin de ne faire feu qu' la dernire extrmit que, pour ne pas
cder  la tentation, j'ai remis mon fusil dsarm en bandoulire.

--Mais quel est, selon toi, ce danger?

--J'ai la doutance qu'en ce moment, dans quelque coin des environs,
peut-tre  vingt ou trente pas de nous, il doit y avoir deux ou trois
douzaines de vauriens en train de rudement endver.

--Ils ont hte de nous attaquer?

--Non, pas du tout... et probablement mme qu'ils ignorent notre
prsence sous bois.

--Alors, pourquoi enragent-ils?

-- cause de l'immobilit de _la Juliette_ qui a t s'arrter de
l'autre ct de la Sarthe quand, au contraire, elle devrait tre sur
notre rive pour les embarquer... Ils ne comprennent rien au silence de
l'quipage que n'a pas fait bouger le sifflet de leur chef le
Beau-Franois.

Vasseur,  ces mots, haussa les paules d'incrdulit.

--O diable vas-tu t'imaginer cette bande qui marche avec le
Beau-Franois? ricana-t-il.

--Qui marche avec lui... non... mais qui l'a rejoint, appuya Barnab
pour faire comprendre la diffrence.

Et,  l'appui de son dire, il continua:

--Avez-vous donc oubli les trente ou quarante mcrants, ce reste de la
bande d'Orgres chapp  votre poigne, que nous avons eu  nos trousses
 la sortie de Chartres? Ces aimables drles, pour qui le sjour en
Beauce est devenu prilleux, n'migrent-ils pas, vous le savez, pour
aller,  la suite de leur ancien chef, chercher fortune en provinces
chouannes et vendennes, que le Beau-Franois n'a pas d manquer de leur
reprsenter comme le vrai pays de cocagne des pillards!

--Soit! accorda Vasseur; mais ces coquins, nous les avons laisss
derrire nous, arrivant  l'auberge des Buchard. L'homme et la femme,
tus par toi, laissaient au pillage des arrivants la cave de leur
cabaret qui, m'as-tu annonc, tait bien garnie... L'ivresse,  ton
dire, devait les retenir.

--Oui, les retenir, mais pas  tout jamais. Or, en route, nous avons
d'abord perdu six heures  laisser reposer nos chevaux fatigus et
ensuite six autres heures se sont coules depuis notre arrive  la
_Biche-Blanche_... Total, douze heures, pendant lesquelles on a le temps
de boire pas mal de vin et de le cuver... Nous avons donc perdu notre
avance.

Au fond, ce que Barnab avanait l tait fort possible. Le lieutenant
fut un peu branl en son incrdulit.

Fil--Beurre reprit:

--Et puis nos gueusards se sont-ils sols? Qui sait si le
Beau-Franois, en partant le matin de chez les Buchard, avec le
Marcassin et la voiture o tait Gervaise, n'avait pas laiss un ordre
pour ses hommes,  leur arrive, de le rejoindre sans retard  la
_Biche-Blanche_, o les attendait un bateau qui les embarquerait?

--Tu pourrais bien avoir raison, avoua le lieutenant  demi convaincu.

Pour arriver  donner une conviction pleine  Vasseur, l'chalas
poursuivit:

--Tout a t bien convenu d'avance, croyez-le. La bande, en arrivant
ici, devait se tenir cache en attendant un signal du Beau-Franois qui
lui annoncerait que l'embarquement pouvait se faire sans danger. Or, ce
danger, le Beau-Franois le flaire  cette heure. S'il ne donne pas le
signal  ses gens qui attendent en leur cachette et s'il ne sort pas
lui-mme de son trou, c'est qu'il est alarm par l'immobilit de _la
Juliette_ et le silence de l'quipage. En voyant le bateau, qu'un coude
du courant colle l-bas en cet endroit o la rive se creuse, notre chef
chauffeur ne peut se douter que si l'embarcation n'est pas manoeuvre,
c'est parce que les bateliers sont endormis par la drogue de Meuzelin.
Dans cette persistance  ne pas rpondre  son sifflet, il a fini par
croire que _la Juliette_ l'avertissait qu'il y a mauvaise anguille sous
roche pour lui.

Sur ce, l'chalas se mit  rire en ajoutant:

--Notre sacripant doit firement pester de ne savoir pas nager.

--Crois-tu qu'il ne le sache pas.

--Dame! c'est vident. Est-ce qu'il n'y aurait pas belle lurette qu'il
aurait d traverser la Sarthe  la nage pour se rendre  bord de _la
Juliette_? Il reste dans sa taupinire, faute d'un moyen quelconque
d'arriver au bateau.

--Et ma pauvre Gervaise est enferme avec lui! soupira tristement
Vasseur.

Fil--Beurre ne lui laissa pas le temps de s'assombrir.

--Elle sera bientt avec nous, reprit-il, Meuzelin ne nous a-t-il pas
promis d'attirer Franois hors de son trou?

--Quelle est son ide?

--Je l'ignore. Mais sitt Franois sorti, nous nous emparerons de la
porte et il ne remettra plus le pied dans la Saunerie.

Cet espoir de retrouver Gervaise irrita l'impatience de Vasseur, qui
murmura:

--Meuzelin tarde bien  agir.

Comme son regard remontait vers l'angle de l'auberge o l'agent devait
apparatre, il rencontra la barque qui servait  Pancrace pour ses
pches sur la Sarthe.

--Franois aurait pu se servir de cette barque pour traverser l'eau,
avana-t-il.

--Oui, fit Barnab, mais vous oubliez que Pancrace a eu la prcaution
d'en retirer les rames.

Puis, revenant  son ide:

--Dcidment, notre Beau-Franois ne sait pas nager, ajouta-t-il
gaiement.

 la pense de Gervaise, qu'il allait bientt revoir, Vasseur s'nervait
dans l'attente.

--Meuzelin ne parat pas! Pourquoi n'attaquerions-nous pas le
Beau-Franois immdiatement? proposa-t-il.

--Non, non, dit vivement le squelette alarm, songez au pril que peut
courir Gervaise entre les mains du bandit exaspr.

Et, en insistant d'un ton de prire pour vaincre la rsistance du
lieutenant, qui s'obstinait en une attaque subite, il continua:

--Fions-nous au policier que vous m'avez annonc comme le malin des
malins. Son plan doit tre bon. Du reste n'avons-nous pas promis de
suivre sa consigne de point en point?

--Soit! attendons, concda enfin Vasseur, faisant cder son amour  la
voix de la raison.

Pendant qu'il obtenait gain de cause, Fil--Beurre aprs un coup d'oeil
sur Fichet et Lambert, voulut avoir son procs entirement gagn.

--Et songeons que cette consigne de Meuzelin nous recommande, pour ne
point attirer sur nous la bande des Chauffeurs qui attend aux environs,
de ne faire feu qu' la dernire extrmit. Au premier coup de pistolet,
les gueusards accourraient sur notre dos.

Cette phrase prparatoire de Fil--Beurre n'avait d'autre but pour lui
que d'amener un conseil.

--Aussi feriez-vous bien, lieutenant, de commander  vos hommes de
remettre  leurs ceintures les pistolets qu'ils ont  la main... Un
doigt, appuy par inadvertance sur la gchette, peut amener le coup de
feu que nous avons  viter.

--Quittez vos armes, commanda Vasseur  ses hommes.

En replaant ses pistolets  sa ceinture, Fichet gronda:

--Que si tant seulement j'aurais Bec-Fin!

--Qui appelles-tu Bec-Fin, citoyen Fichet? demanda Barnab.

--Que c'est mon sabre. Un gendarme qu'a son sabre, il vaut plus mieux,
je t'en fiche l'incertitude, que six gendarmes qu' tant seulement que
des joujoux  poudre, accentua le sabreur avec le ddain qu'il avait
pour les armes  feu.

Un petit cri touff par le lieutenant joyeux fit retourner
Fil--Beurre.

L-bas,  l'angle de l'auberge, venait enfin d'apparatre le policier.
Bien clair par la lune, il arrivait, suivant le rivage dans la
direction de la Saunerie, de son pas lourd et avec son allure grotesque
du Saucisson--Pattes. Le policier tait redevenu l'aubergiste ridicule
qui faisait tant rire.

Il allait jouer le rle, annonc par lui, du morceau de lard devant
faire sortir le rat de son trou.

--Que porte-t-il donc sur son paule? demanda Vasseur empch par la
distance de reconnatre l'objet.

La vue plus perante de Fil--Beurre lui permit de dcouvrir quel tait
le fardeau de l'aubergiste.

--Eh! eh! fit-il en riant, il parat que Meuzelin est de mon avis.

--Quel avis?

--Que le Beau-Franois ne sait pas nager. Alors il lui apporte de quoi
se tirer d'affaire... a va tre drle!  coup sr le rat doit sortir...
Pourvu, pourtant, qu'il n'en cuise pas  l'ami Meuzelin! acheva
Fil--Beurre d'une voix alarme.

Enfin la distance diminue laissa le lieutenant se rendre compte de ce
que l'aubergiste tenait sur son paule.

--Des avirons! dit-il.

--Oui, des avirons, reprit Barnab, et son plan, que je devine, est des
meilleurs. Il arrive vers la barque de Pancrace en homme qui se propose
de jeter le filet au clair de la lune. Le Beau-Franois qui, comme nous,
doit l'avoir vu, va se dire que les avirons lui permettront d'utiliser
la barque pour se rendre  la _Juliette_, et nous allons le voir sortir
de sa cachette.

Mais la voix de l'chalas, d'abord joyeuse, tourna au grave pour
ajouter:

--Seulement, j'en suis toujours pour ce que j'ai dit. J'ai peur qu'il en
cuise  Meuzelin.

Le moment tait venu de se diriger vers la Saunerie pour tre tout prt
 fermer la retraite au Chauffeur si, une fois sorti, il voulait revenir
sur ses pas et rentrer en son repaire.

 pas assourdis, en vitant tout bruit, les quatre hommes s'approchrent
de la bicoque et vinrent se coller sur un des cts de la Saunerie.

Seul, l'chalas, dpassait de la tte l'angle de la faade, observant,
pour les autres, ce qui allait se passer.

--Sort-il? demanda bien bas Vasseur, plac derrire Barnab.

--Pas encore, souffla Fil--Beurre.

Il avait  peine rpondu qu'il leva vivement la tte.

Au-dessus d'eux s'tendait cette grosse branche de l'arbre qui, jadis,
avait servi de potence au faux saunier, le grand-pre de Pancrace. Aprs
avoir, en grande partie, recouvert le toit de la Saunerie, cette branche
faisait brusquement saillie au-dessus de la porte du btiment qu'elle
protgeait de son pais feuillage, impntrable  l'oeil.

--C'est drle, pensa Barnab, il me semble avoir encore entendu l-haut
un craquement.

Mais le moment tait  chose plus presse. Il reprit son poste
d'observation.

--Et bien? demanda le lieutenant.

--a mord! a mord! lui murmura Fil--Beurre.

Le Beau-Franois, en effet, avait aperu l'aubergiste arrivant  la
barque avec ses rames. Il venait d'entre-biller la porte, juste de quoi
passer la tte pour observer le Saucisson--Pattes.

Les quatre compagnons taient aussi immobiles que des statues. Le plus
petit bruit, en donnant l'veil au Beau-Franois, le prvenait du
voisinage de ses ennemis. Alors il rentrait en la cache o il tenait
Gervaise, et la jeune fille avait tout  redouter du premier transport
de rage qui s'emparerait du colosse en se voyant dcouvert.

Cependant l'chalas soufflait toujours  Vasseur, dont la tte lui
touchait l'paule:

--a mord au mieux. Le matre rat se laisse attirer de plus en plus.

C'tait la vrit. Le Beau-Franois s'tait avanc d'un pas. Son plan
tait bien facile  deviner: il allait bondir vers l'aubergiste aussitt
que celui-ci atteindrait la barque. Alors, il l'assommerait sur place et
possesseur des avirons qui lui permettraient d'utiliser l'embarcation,
il traverserait la Sarthe pour se rendre  la _Juliette_ et connatre la
cause de son immobilit.

Comme l'araigne, aprs avoir paru au bord de son trou, guette la mouche
qui va se prendre en sa toile, le Beau-Franois, sur le seuil de la
Saunerie, laissait sa victime arriver.

Il crut enfin le moment favorable.

Pourtant, avant de s'lancer, il interrogea du regard les alentours de
l'abri qu'il allait quitter.

Fil--Beurre n'eut pas le temps de retirer sa tte qui dpassait
l'angle.

 un petit claquement qui se fit entendre, il avana le nez  nouveau.

Le Beau-Franois venait de fermer la porte et, ayant pris son lan, il
courait sur l'aubergiste, se montrant de dos  Barnab.

--En chasse, le rat dcampe! annona le squelette.

Aussitt, les quatre compagnons, quittant leur poste, bondirent sur ses
traces. Le plus urgent pour eux tait d'arriver  temps pour sauver le
Saucisson--Pattes des mains du gant. Une fois le sclrat pris et
garrott, ils reviendraient alors vers Gervaise.

Assourdi par sa course, le Chauffeur ne pouvait entendre les ennemis qui
lui arrivaient sur les talons.

Ceux-ci le virent, tout courant, tirer de sa poche et ouvrir un long
couteau. Il allait frapper l'aubergiste que, probablement, il jetterait
ensuite  l'eau.

--J'avais bien raison de dire qu'il en cuirait  Meuzelin! pensa
Fil--Beurre tout alarm, en cherchant  gagner l'avance qu'avait le
Beau-Franois.

Loin de se tenir sur ses gardes, l'aubergiste semblait ne pas mme se
douter du danger. Aprs avoir mis les avirons dans la barque, il tait
rest sur le rivage, occup  rassembler les plis de son pervier tal
 terre, tournant le dos au Chauffeur qui approchait.

Le Beau-Franois finit par l'atteindre et leva sa main arme du couteau.

--Garde  vous! cria Vasseur, oubliant toute prudence  la vue de l'arme
qui menaait le policier.

Il tait trop tard.

Le bras du Chauffeur s'abattit.

--Imbcile! ricana soudain l'aubergiste au lieu de tomber sous le coup.

La lame, loin de s'enfoncer dans le dos de l'agent, venait de voler en
clats, ne laissant plus que son manche au poing du gant.

Mais le cri d'alarme, jet par Vasseur, avait fait se retourner le
Chauffeur. Il avisa, encore  dix pas, ceux qui allaient fondre sur lui.

Il se vit pris.

Alors, poussant du pied la barque pour lui faire quitter le rivage, il
s'y lana. Mais son intention n'tait pas de s'en servir. Il avait
aperu les armes de ses adversaires et, ignorant qu'ils ne voulaient pas
en faire usage, il eut peur qu'une dcharge l'atteignt en sa fuite. En
consquence, il se dressa  l'avant du bateau et plongea dans la Sarthe.

Le bateau, dcharg de son poids, s'en alla  la drive.

La vue du plongeon de Franois avait abasourdi Barnab.

--Tiens! il sait nager, s'cria-t-il.

Tout  coup, il tressauta de colre. Malgr la consigne, un coup de feu
avait retenti.

Il venait d'tre tir par Fichet qui, mauvais coureur et n'ayant pu
suivre les autres, se trouvait encore  dix toises du groupe.

Seulement, fix sur place, il regardait du ct de la Saunerie.

--Pourquoi as-tu tir malgr la consigne? gronda Vasseur quand il l'eut
rejoint.

--Que la consigne, il me figure, elle avoir t de ne pas tirer sur le
Beau-Franois, objecta le soldat tout placide.

--Eh bien, alors? fit le lieutenant surpris.

--Et bien que j'ai vis un autre particulier.

Ensuite, tout en remettant  sa ceinture un pistolet dcharg, le soldat
poursuivit:

--Que la nature dans sa compatissance quant  moi, elle a oubli de me
gratifier des jambes d'un cerf. Courir, il n'est pas dans mes agrments.
Pour lors, il m'est incomb, tout  l'heure, que je m'ai en all les
quatre fers en l'air. Comme je me recueillais de par terre en mon
altitude, que t'est-ce que j'ai observ?

--Oui. Qu'as-tu vu en te relevant de ta chute? fit Vasseur schement.

Fichet montra du doigt la Saunerie en continuant:

--J'ai observ un homme qu'il dgringolait de la grosse branche qu'elle
se superpose dessus la porte de la maison. Alors, dans la crdulit
qu'il venait  la secouration de Franois, j'ai tir sur lui.

--Et tu l'as atteint?

--Que son chapeau, il a saut de sa tte. Mais je dubite que je l'aurai
touch dans la gravit, car il est pntr dans la Saunerie, et, tout
succinctement, il s'en est excd en emportant une femme dans ses bras.

--Gervaise! s'cria Vasseur avec un accent d'angoisse indicible.

Et, oubliant tout, affol par le dsespoir, il se prcipita vers la
Saunerie, sourd  la voix de Meuzelin, qui lui criait d'une voix
alarme:

-- l'auberge! vite  l'auberge, le coup de feu a tout gt. Gagnons la
_Biche-Blanche_.

Fil--Beurre par amiti, les deux soldats par devoir s'taient lancs
sur les traces du lieutenant.

--Le policier nous donne pourtant un bon conseil, mais, bast! Gervaise
avant tout! pensa Barnab tout en courant derrire Vasseur.

Rest seul sur la berge, le policier promena son regard sur la Sarthe
pour apercevoir la tte du Beau-Franois venant reprendre haleine aprs
son plongeon. Il ne vit que la barque, dj loigne, qui, contenant ses
avirons, s'en allait  la drive.

--Tout  l'heure, il ne fera pas bon ici, pensa-t-il.

Puis, mettant ses mains en entonnoir sur sa bouche, il envoya,  pleins
poumons, un dernier cri d'appel  ceux qui venaient de disparatre dans
la Saunerie.

Aprs avoir un peu attendu, comme il ne les voyait pas reparatre, il
secoua la tte en disant:

--Chacun pour soi!

Sur ce conseil de prudence qu'il se donnait, il reprit le chemin de
l'auberge.

Aprs y tre entr et en avoir soigneusement verrouill la porte, il se
prit  rire.

--N'empche, dit-il, que j'ai bien fait de me cuirasser le dos. Sans
cela, le Beau-Franois me trouait comme une vieille savate.

Malgr le silence qui rgnait au dehors, la fine oreille de Meuzelin dut
surprendre quelque faible bruit lointain et inquitant, car il murmura:

--Voici mes gredins qui entrent en chasse... Satan coup de feu! Comment
secourir ces braves gens?




                                   IX


C'tait bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la
Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un
mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du
faux-saunier, elle n'avait t que le dpt du sel qu'il amenait par
bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans
tout le pays.

Encore ce dpt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne
s'entassait-il qu'en des caves bien sches, sur lesquelles s'levait la
maison qui, jadis, avait t celle du passeur d'un bac, tabli en cet
endroit de la Sarthe, que s'tait fait allouer le grand-pre de
Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du
passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter
qu'une entre habilement cache descendait  ces caves o s'amassait le
sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.

Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprim, la maison, dont le
souvenir de l'excution dtournait tout locataire, tait tombe en
ruines. L'escalier des caves s'tait peu  peu effondr, puis s'tait
combl avec les dbris d'une partie de la bicoque qui s'tait croule.
En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles
qui entouraient celle des deux chambres, reste debout, qu'avait
possdes l'habitation.

C'tait en ce refuge, que protgeait encore une partie de toiture, que
s'tait cach le Beau-Franois, aprs y avoir amen Gervaise.

Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnab et les deux soldats, tous
sourds au cri d'alarme de Meuzelin, se fut prcipit dans la ruine, il
ne fut pas long  constater l'horrible vrit.

--Disparue! s'cria-t-il douloureusement  la vue de la chambre dserte.

Ainsi, pendant qu'ils poursuivaient le Beau-Franois, en comptant
revenir  Gervaise aprs la capture du Chauffeur, quelqu'un s'tait
introduit dans la Saunerie et en avait enlev la jeune fille.

--Et tu dis avoir aperu cet homme? demanda Vasseur s'adressant 
Fichet.

--Oui. Qu'il s'est dchu de cet arbre qu'il dpasse le toit, affirma le
soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l'entre de la
maison.

--Et, une fois saut  terre, aprs avoir essuy ton coup de feu, il est
entr ici d'o il est ressorti aussitt en emportant une femme? continua
Vasseur d'une voix brise.

--Que c'est comme j'ai l'honneur de vous couter, dclara Fichet.

Il n'y avait pas  douter pour l'amoureux. La jeune fille tait encore
perdue pour lui!

Cette rvlation de la lugubre vrit fut suivie d'un moment de silence,
pendant lequel rsonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait
encore:

-- l'auberge! vite  l'auberge!... Le coup de feu a gt tout!

Mais Vasseur, le coeur bris, ne pouvait entendre cet appel, tout
frmissant qu'il tait du sort de Gervaise. Une seule pense s'imposait
 lui: retrouver la jeune fille.

--Il faut rejoindre le ravisseur! s'cria-t-il.

Et, avant qu'on pt le retenir, il s'lana hors de la Saunerie.

Il n'avait encore fait que deux pas quand un coup de feu clata et une
balle, lui rasant le visage vint s'enfoncer dans le mur de la masure.

D'un bond, Barnab rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps
de rsister, il l'emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte
qu'avait t cette retraite, elle avait t salue de deux coups de
carabine, qui, heureusement encore, manqurent leur but.

Devant le danger, qui se rvlait menaant  Vasseur, l'amoureux
redevint subitement soldat.

--Barricadons la porte et dfendons-nous, commanda-t-il.

--Euh! euh! marmotta Barnab, il y aura de l'ouvrage; nous avons  faire
aux gars du Beau-Franois, que le coup de pistolet de Fichet nous a
amens sur le casaquin.

En un clin d'oeil, les quatre compagnons eurent entass, derrire la
porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur
fournissaient les ruines parses dans leur refuge.

Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui
entouraient la Saunerie, une trentaine de mcrants  mine patibulaire.
N'ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se dcidaient  une attaque
ouverte, attaque d'autant plus acharne que, lors de sa sortie, ils
avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d'Orgres, le
lieutenant tait une proie convoite par leur haine froce. Aussi
hurlaient-ils, avec une joie sauvage:

--C'est le Vasseur, avec ses deux _cognes_! Nous les tenons!  mort! 
mort!

Et ils se rapprochaient de la Saunerie.

Aux cris de mort qui menaaient ses compagnons, Fil--Beurre se sentit
jaloux et il grogna:

--Vasseur et ses _cognes_  mort!... Il parat que je ne suis pas de la
fte, moi; alors je vais me faire inviter.

Sans se garer, montrant bien son visage  l'ennemi, il vint  une des
deux troites fentres ajuster un assaillant:

--Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l'homme qu'il avait
vis tomba foudroy par une balle en plein front.

C'tait un beau dbut; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre
Barnab, qui pesta tout chagrin:

--Toujours maladroit! Pas de prcision! Je vise l'oeil et j'attrape le
front!... Je ne serai jamais qu'une mazette!

Mais un succs le consola de son dboire. En tirant  la fentre, il
s'tait montr aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.

--Tu nous le paieras, la grande perche!

--Mort au maigriot!

--Il est si sec qu'il nous servira de bois quand nous chaufferons les
pieds de Vasseur et de ses cognes!

 toutes ces menaces, Barnab, qui rechargeait son fusil, secouait la
tte en souriant et disait, joyeux:

--Ah!  la bonne heure, ils sont gentils. Ils m'invitent  la fte.

Et comme il tenait  les remercier de la politesse, il mit en joue son
fusil recharg et fit feu.

Cette fois, il demeura stupfait du rsultat.

--Ah! fit-il tonn, c'est bien un pur hasard. Juste dans l'oeil!

En mme temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l'autre
fentre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine.
Lambert brisa une jambe.

Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.

--Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j'aurais Bec-Fin,
jura-t-il! sans penser qu' tre ainsi enferm entre quatre murs, son
sabre ne lui et t d'aucune utilit.

 cette dfense, les assaillants ripostrent par une dcharge gnrale.
Sitt aprs avoir fait feu, les assigs s'taient retirs des fentres.
Les balles des Chauffeurs s'incrustrent dans la faade de la Saunerie.
Une seule entra par l'ouverture qu'avait occupe Fil--Beurre.

Mais trois hommes tus et un bless avait un peu calm l'ardeur premire
des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrire
les taillis qui, sauf du ct de la Sarthe, entouraient la masure.
L'assaut menaait de se convertir en blocus.

--Ils ont trouv notre soupe trop chaude, avana Fil--Beurre, tout en
bourrant son arme.

--Nous n'en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous
prparent quelque tour de leur faon.

Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, dsol de n'avoir
pas Bec-Fin ni la possibilit d'en jouer, il lui disait:

--Que, vois-tu, un ne qui serait devant un grain de millet, il ne
serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant  ce qui
dcerne les armes  feu.

Pendant cinq minutes, il y eut rpit de la part des Chauffeurs.

--Est-ce qu'ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnab en caressant
son fusil. J'ai pourtant t poli avec eux.

Comme une rponse  son accusation d'ingratitude, il s'leva, du ct de
la rivire, une voix railleuse et mordante qui disait:

--Ah , les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au
lieu d'en finir avec ces gens-l? Allons, ouste!  la besogne,
fainants?

--Oh! oh! fit Barnab, en voil un qui le prend de bien haut avec nos
drles.

Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalirement le monde, il
avana doucement la tte  la fentre.

Si Fil--Beurre ne connaissait pas la voix, il n'en tait pas de mme
pour la figure de celui qui avait parl, car il eut  peine regard
qu'il tressauta de joie en disant  Vasseur:

--Devinez qui? Le Beau-Franois en personne!

Et il arma son fusil en ajoutant:

--Justement, il est l bien en vue,  porte... Au sortir d'un bain
froid, comme celui qu'il vient de prendre, on a de l'apptit et on n'est
pas fch de se mettre quelque chose dans le corps... Je vais lui offrir
un pruneau.

Vasseur n'eut que le temps de relever le fusil de l'chalas.

--Non, non, dit-il, je veux avoir ce misrable vivant. L'chafaud le
rclame.

Au mme moment, le Beau-Franois disait  ses hommes:

--Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux
cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant,
gardez-le-moi vivant.

--Tiens! tiens! fit Barnab en regardant Vasseur, il parat qu'il y a de
la sympathie entre vous.

Puis, croyant que la recommandation du Beau-Franois aurait fait Vasseur
changer d'avis, il remit le colosse en joue et demanda:

--Faut-il que je le descende?

--Je te le dfends! accentua le lieutenant d'un ton sec.

Il achevait quand, au dehors, la voix imprieuse du Beau-Franois donna
cet ordre trange:

--Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu'on m'enlve cette taule _
la bombe_.

--Ah ! ils possdent donc de l'artillerie? Bigre! ils ont un mnage
bien mont, ces gaillards! lcha Fil--Beurre avec tonnement.

--Non. Attends et tu sauras ce qu'ils appellent _la bombe_, annona
Vasseur.

Ce qu'on nommait ainsi, dans l'argot des Chauffeurs, quand il s'agissait
d'enfoncer une porte, n'tait autre que le vieux moyen du blier.

Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids  soulever, se
rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait  son
vis--vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing.
Sur cette sorte de lien se balanait un tronc d'arbre ou une poutre,
quelquefois une longue chelle, bref, ce que le hasard avait fourni de
lourd  leur entreprise. On avanait alors un des bouts, point sur
l'obstacle  dmolir.  l'autre extrmit se tenaient deux compagnons
chargs de donner le ballant  cette espce de catapulte.

Or, une lourde solive, tombe des ruines de la masure, et qu'une cause
inconnue avait transporte un peu loin de la bicoque, s'tait offerte
aux yeux du Beau-Franois pour lui donner l'ide et le moyen d'attaquer
la porte _ la bombe_.

--Eh! mais, c'est assez ingnieux! approuva Fil--Beurre qui, bien en
recul de la fentre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs
prparatifs.

L-dessus, il paula son arme en demandant  Vasseur:

--Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?

--Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions
qu' bon escient.

Lambert n'tait pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse
dsesprante. Vasseur et Barnab pouvaient seuls rpondre de leur coup.
Ce fut ce qui dicta l'ordre du lieutenant  ses soldats:

--Ds que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous
rechargerez nos armes.

--Voici le jeu qui commence, annona Fil--Beurre toujours en
observation.

En effet, huit hommes, unis deux  deux par le mouchoir, s'avanaient
vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrmit tait braque
vers la porte.

Vasseur vint rejoindre Barnab.

--Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.

--Les deux de tte? demanda l'chalas.

--Non. Les deux premiers du mme rang. Puis, avec les carabines de mes
hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du mme rang. C'est
compris? termina Vasseur en paulant.

--Parbleu! fit Barnab qui mit en joue.

Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d'un ct,
quatre de l'autre, mais avec une hsitation visible. _La bombe_ tait un
excellent moyen d'enfoncer une porte, mais toujours ils l'avaient
employ contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils
s'adressaient  des adversaires srieux qui avaient du sang sous les
ongles. Cela changeait la thse; ils le comprenaient si bien que, n'et
t qu'ils se sentaient surveills par le Beau-Franois, ils auraient
volontiers lch cette corve prilleuse.

--Feu! commanda Vasseur.

Les deux coups partirent.

--Feu! redit le lieutenant, quand Barnab et lui eurent immdiatement
pris les carabines des soldats.

Pas une balle n'avait t perdue.

Tus ou grivement blesss, quatre porteurs venaient de s'affaisser du
mme ct de la poutre qui, prenant son dvers, roula sur leurs corps.

--Vlan! le jeu est fini! lcha joyeusement Fil--Beurre qui, sans
prudence, mit la tte  la fentre, pour mieux voir les survivants de la
_bombe_ qui fuyaient  toutes jambes sans demander leur reste.

Sa tte, ainsi visible, servit de but au Beau-Franois, qui lui envoya
son coup de fusil. Le colosse tait un excellent tireur, mais le sort de
ses hommes lui avait donn une rage bleue qui, parat-il, lui secouait
les nerfs, car la balle destine  Fil--Beurre, alla se perdre dans le
refuge. Vouloir atteindre Barnab, si maigre, c'tait du reste un peu
viser le coupant d'une lame de rasoir.

--Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut siffl  son
oreille.

Mais, immdiatement tout surpris:

--Quelle est cette musique? se demanda-t-il.

En quel endroit que se ft loge la balle, elle avait, en frappant,
produit un son trange.

Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait rsonn, le squelette
s'tait mis  chercher dans les dcombres qui jonchaient le sol, il
poussa un cri d'tonnement qui attira le lieutenant  son ct.

--Qu'as-tu donc, Barnab? demanda-t-il.

--C'est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit
l'chalas.

En mme temps, il montrait du doigt  Vasseur un norme pot de grs qui,
 demi fracass par la balle, laissait chapper de son flanc,
entr'ouvert, un flot de louis d'or.

--Voici la tirelire o, de son vivant, Doublet enfermait ses cus. C'est
le pot de salaisons dont je vous ai parl, que le pre de Gervaise
tenait cach, dans la maison de Mgin, sous un tonneau d'avoine et o,
certain soir, je l'ai entendu verser des louis.

--Trsor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d'enlever
en mme temps qu'il emmenait Gervaise du village de Mgin, avana
Vasseur.

--Ce qui a fait coup double  Franois quand, aujourd'hui, il a pris au
Marcassin sa nice et son or, continua Barnab.

Et il se mit  branler la tte en ajoutant:

--Si le Beau-Franois persiste  rentrer dans son tas de louis, nous ne
sommes pas prs d'en avoir fini avec le matre drle.

Croyant avoir raison de l'obstination de Vasseur, il le regarda en
demandant:

--Laissez-moi donc lui offrir une balle?

--Non! appuya schement Vasseur; je veux que cet homme ait la tte
tranche.

C'tait bel et bien de dire qu'on tenait  ce que le chef des Chauffeurs
et la tte tranche; mais il fallait se trouver, au moins, dans une
situation qui permt de voir, plus tard, cette esprance se raliser.
Pour le moment, la circonstance n'y prtait gure.

En quittant la Saunerie pour aller s'emparer de la barque du
Saucisson--Pattes, le Beau-Franois y avait laiss jeune fille et
trsor qu'il comptait venir reprendre ds qu'il serait matre de
l'embarcation. L'enlvement de Gervaise, opr pendant que le gant,
aprs son plongeon, tait encore sous l'eau, s'tait si brusquement
excut, que lorsqu'il tait revenu sur l'eau pour reprendre son
haleine, il avait vu Vasseur et les siens se prcipiter vers la
Saunerie. Comme, immdiatement, la masure avait t cerne par sa bande,
le Beau-Franois tait en droit de croire que la jeune fille tait
encore enferme avec les quatre compagnons.

Que la jeune fille ft tue par une balle perdue qui pntrerait dans la
cahute, le Chauffeur ne s'en alarmait pas outre mesure. La mort de
Gervaise tait, en somme, un moyen d'tre veng du Marcassin par lequel,
lui, tant fier de sa force, avait t si facilement terrass et jet
dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.

Mais il tenait  son or!

Il voulait le recouvrer.

Aussi Fil--Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:

--Si le Beau-Franois persiste  rentrer dans son tas de louis, nous ne
sommes pas prs d'en avoir fini avec le matre drle.

Il revint  la fentre pour voir ce qu'il tait advenu des assaillants.

--Place nette! s'cria-t-il. O sont-ils passs, ces forcens-l?

--Ils s'avont vapors comme des _ondes_! annona Fichet qui,  l'autre
fentre, faisait le guet.

En effet, nul Chauffeur n'tait visible. Sans les cadavres tendus sur
le sol, c'et t  croire que rien ne s'tait pass. Mais cette
solitude et ce silence n'en taient que plus redoutables. L'ennemi ne
pouvait avoir renonc  la lutte. Il devait, en cet instant, prparer
quelque nouveau mode d'attaque.

--Ils nous prparent une vilaine manigance, avana Barnab.

--Attendons, dit le lieutenant.

Pendant que, chacun  une fentre, Lambert et Fichet veillaient au
grain, Vasseur et l'chalas s'assirent sur un tas de dcombres.

La situation n'tait pas gaie. Tenter une sortie, c'tait vouloir se
faire charper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en
possdaient  eux tous, de quoi abattre un  un tous les gars du
Beau-Franois, s'ils voulaient consentir  servir de cible; mais la
disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n'tait
pas de leur got.

Quant  croire qu'ils taient partis, il ne fallait pas s'arrter 
cette pense. L'or du Beau-Franois tait l pour dfendre d'admettre
cette supposition.

Restaient encore deux longues heures  s'couler avant que le jour
arriv ament sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et,
encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour
s'attaquer  toute une bande.

--J'ai confiance en Meuzelin, pronona Vasseur. Il ne doit pas tre
rest sans chercher un moyen de nous secourir.

--Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent?
rpliqua Barnab. Quel peut bien tre ce tour?

--Je l'ignore. Il doit tendre  nous faire sortir de notre refuge,
avana le lieutenant.

Et il rpta:

--Attendons.

Or,  attendre, la pense travaille. Il arriva donc que l'esprit de
Vasseur, oubliant la situation prsente, se mit  caresser un doux
souvenir, ce qui le conduisit bientt  pousser un gros soupir en
murmurant:

--Qu'est devenue Gervaise?

--J'ai dans l'ide qu'elle est maintenant en des mains amies qui la
protgeront, dit gravement Barnab.

Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux o venait de luire
l'esprance, il continua:

--Oui, j'ai la certitude qu'elle a t reprise par son oncle, le
Marcassin. Il n'est pas prcisment un imbcile, cet ours norme. En
fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait
largement au Beau-Franois. Il n'a pas d courir longtemps aprs le
ravisseur de sa nice. Le gant avait trop peu d'avance sur lui pour
avoir compt lui chapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur
ses pas et,  la vue de la Saunerie, il a vent la mche. Son ennemi
devait tre l!

--Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le
Beau-Franois dans son repaire?

--Pour la mme raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise
que le sclrat et quitt son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que
le colosse, avant de lutter, se venget sur sa prisonnire et, comme
nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette;
il a alors grimp sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le
feuillage de l'norme branche qui surplombe la porte, il est rest 
l'afft,  l'exemple du tigre qui guette, pour s'lancer sur sa proie,
qu'elle passe au-dessous de lui.

--Et pourtant il est rest immobile quand le Beau-Franois est sorti de
la masure, dit le lieutenant.

--Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa
besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous
avait pas aperus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas devin,  la vue
de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen invent pour attirer le
Beau-Franois? Quand nous nous sommes lancs aux trousses du Chauffeur,
il a profit de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant
suffisamment veng de Franois qui allait tomber, croyait-il, en nos
mains, le Marcassin s'est laiss choir de son arbre et il a emport sa
nice.

--Gervaise aux mains de cette brute! pronona le lieutenant avec une
crainte mle de dgot.

--Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l'affection pour la jeune
fille, pronona lentement Barnab.

Et, aprs une pause:

--Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? demanda-t-il.

--Dis.

Fil--Beurre tendit la main vers le tas d'or tomb du pot bris par la
balle.

--Ce trsor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a ddaign de
l'emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nice.

L'entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet,
toujours au guet:

--Qu fichaise ils fichent donc, ces fichus-l! Que mon entendement il
me les rvle qu'ils sont  fouillasser dans les taillis sans tant
seulement qu'on observe le bout de leur nez.

--Peut-tre cueillent-ils des violettes? avana Fil--Beurre.

Soudainement, il se fit immobile, attentif, l'oreille aux coutes, en
homme surpris par un bruit.

Il marcha  Vasseur qui, rest assis  la mme place, semblait, de son
ct, prter une profonde attention  un bruissement suspect.

--Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.

--Oui, depuis un instant.

--Que nous prparent-ils? continua Barnab en tendant encore l'oreille
pour tcher de deviner.

Vasseur aussi demeura attentif.

--J'y suis! fit brusquement l'chalas; ils sont en train d'amasser sur
le toit un tas de matires combustibles auxquelles ils mettront le feu.
Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison.
Bientt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier
brl et un brasier nous tombera sur la tte.

Le lieutenant avait cout Barnab, la face tonne, les yeux grands
ouverts.

--Ah ! fit-il, c'est donc l-haut que tu entends?

--Oui... et vous? demanda l'chalas, surpris  son tour de la question.

Vasseur montra  ses pieds.

--Moi, c'est l! dit-il.

 cette rponse, Barnab se pencha vers la terre qui, sous les
dcombres, formait l'aire de la chambre.

Des coups sourds s'entendaient sous la profondeur du sol et tmoignaient
d'un travail souterrain pour arriver jusqu' eux.

--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout  l'heure
bien de la rjouissance, murmura Fil--Beurre.

Il avait devin juste pour le toit. En s'aidant de l'arbre, les
Chauffeurs avaient entass sur l'abri de la masure tout ce que les
environs leur avaient fourni de bois mort et d'herbes dessches.

Puis ils mirent le feu  l'amas.

Comme l'avait prvu Barnab, le toit fit une courte flambe, et, en
s'effondrant, entrana avec lui la masse enflamme.

Mais, aussitt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secoue
jusqu'aux fondations et ses murailles, aprs avoir vacill sur leur
base, s'croulrent en s'abattant sur les quatre compagnons.




                                   X


Quand la guerre civile avait dtruit et incendi tant de chteaux dans
les pays soulevs, c'tait miracle qu'elle et pargn le charmant
domaine de la Brivire, situ  deux portes de fusil de la rive gauche
de la Loire, non loin de Beauprau, entre le village de Chalonne et
celui de Saint-Florent-le-Vieil.

Le chteau avait bien t pill, mais les constructions taient restes
debout et intactes; de sorte que 'avait t affaire de meubles, envoys
d'Angers et de Nantes, pour la personne qui tait venue habiter le
castel, au bout de longues annes d'abandon coules depuis le dpart de
son dernier matre.

C'est quinze jours aprs les vnements de la Saunerie, prcdemment
raconts, que se passait,  la Brivire, la scne suivante entre deux
jeunes femmes, l'une blonde, ge d'environ dix-huit ans; l'autre brune,
qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beaut
incontestable, quoique d'un genre tout diffrent.

La brune, renverse sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous
un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son
buste, dominait la blonde qui, simplement vtue de laine, tait assise
devant elle sur un tabouret bas.

Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une
confidence, la brune demandait:

--Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?

--Non, madame, dit ingnument la jeune fille.

La dame,  cette rponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait
douter:

--Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas
franche.

La jeune fille secoua ngativement la tte.

--Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un
amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es
gentille? insista la dame.

Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux
visage:

--Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.

Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque
indice qui la trahit, car la belle brune s'cria joyeusement:

--Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...

Alors Gervaise se hasarda  demander:

--Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aim?

Un nuage rapide passa sur le front de la brune.

Elle sembla hsiter; puis, sans prciser si elle parlait du prsent ou
du pass, elle rpondit:

--Oui, Gervaise.

Ces deux mots, elle les avait accentus d'un ton bref, et un clair
avait lui dans ses yeux... tait-ce colre sourde; tait-ce souffrance
secrte? Il et t impossible de deviner lequel de ces deux sentiments
avait rveill la question de la jeune fille.

--Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi  quoi on reconnat qu'on aime,
et je vous dirai si j'aime.

--Quand il n'est pas l, on pense  lui.

Gervaise rougit et d'une voix timide:

--Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.

--Il vient  peine de vous quitter qu'on voudrait le voir revenir,
continua la brune.

--Toujours ainsi! rpta la jeune fille.

La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tte
entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de
sa voix redevenue affectueuse:

--Veux-tu savoir la vrit?

--Oui, madame.

--D'aprs le peu que tu m'as dit, ma pauvrette, ton coeur est pris.

Alors,  brle-pourpoint:

--Que fait-il? demanda-t-elle.

--Il est commerant, je crois.

--Il se nomme?

--Je l'ignore.

--Il habite?

--Je ne sais o.

Cette fois, la dame eut un franc rire.

--Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma
belle, voil un bien heureux homme, puisqu'en restant aussi mystrieux,
il est arriv  se faire aimer... Ah , o et comment l'as-tu connu?

-- Mgin. Une premire fois, le hasard l'avait amen en notre maison...
Ensuite, il est revenu, jusqu'au jour o je ne l'ai plus revu.

Et Gervaise poussa un gros soupir.

--Plus revu? rpta la brune; il t'avait donc oublie?

--Non, c'est moi qui ai brusquement quitt le village.

--Sans avoir pu le prvenir?

--Hlas! fit tristement la jeune fille.

La confidence fut interrompue par un petit coup frapp du dehors  la
porte. C'tait un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, aprs
avoir lourdement esquiss un salut, demanda:

--Madame veut-elle recevoir deux envoys de la commune de Beauprau?

--Qu'ils entrent.

Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit
meuble d'o elle tira un papier.

Les deux hommes apparurent.

--Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de
m'exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta
radiation de la liste des migrs.

Sans mot dire, la dame tendit l'acte.

La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravit
d'un roquet, se redressa en disant:

--Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Mralec, ne Brivire?

Un pli s'tait creus au front de la dame en entendant cette sorte
d'interrogatoire.

--Ce document ne le prouve-t-il pas? rpliqua-t-elle d'un ton sec en
reprenant le papier des mains du questionneur.

Il allait parler  nouveau quand celui qui l'accompagnait le repoussa
sur le second plan en disant:

--En voil assez, Croutot.

Alors, avanant d'un pas, il tendit la main  deux pieds au-dessus du
parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il dbita
respectueusement:

--Dire que je vous ai vue pas plus haute que a, madame la comtesse.

Et, aprs une petite pause:

--Pipart... Avez-vous oubli Pipart? demanda-t-il.

La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu'on voquait, puis
elle s'cria:

--Pipart, avez-vous toujours votre bel apptit d'autrefois?

Le Pipart,  cette question sur son apptit, lcha un bruyant rire qui
lui fit ouvrir une bouche norme meuble de dents larges, solides,
formidables, et rpondit:

--Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis mme, sans me
vanter, dire qu'il a doubl.

--Oh! oh! alors qu'est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte
d'admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d'o elle
avait tir le papier qu'elle venait de prsenter.

Pour s'y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots
 l'oreille de la jeune fille qui, tout aussitt, quitta la chambre en
disant:

--Je vais le prvenir.

Cette interruption dplut au pygme, ce faible roquet rpondant au nom
de Croutot. La moindre contrarit rend les petits chiens hargneux.
Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d'un ton sec et
bref, qui ressemblait  un jappement:

--Pourquoi, citoyenne, n'avoir pas obi aux prescriptions du dcret sur
la rentre des migrs, qui ordonne  tout arrivant de se prsenter
devant les officiers municipaux de la section de sa commune?

--Parce que j'ai espr que les dits municipaux seraient assez galants
pour venir me trouver... Et vous voyez que mon espoir n'a pas t tromp
 propos de votre galanterie, rpliqua la comtesse d'un ton aimable.

 cet loge, Pipart s'inclina en dbitant:

--Trop honor, madame la comtesse.

Mais Croutot ne lchait pas, lui, du madame la comtesse. Aprs une
moue de mpris pour son collgue Pipart, il reprit, toujours rbarbatif:

--Tu sais, citoyenne Mralec, que cette comparution devant les officiers
municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identit
et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n'ont pas t
vendus par la nation.

--Interrogez et je rpondrai, dit madame de Mralec.

Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorit qu'on
reconnaissait.

--Citoyenne, pronona-t-il, plus grave qu'un dindon, tu te dis fille du
ci-devant marquis de Brivire?

Madame de Mralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux
actes qu'elle tendit  Croutot en rpondant:

--Voici mon acte de naissance, dlivr jadis par la paroisse de
Chalonne, et l'extrait mortuaire de mon pre, mort  l'tranger en 1797.

Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il
les remit  la comtesse, qui les prsenta au collgue municipal en
demandant:

--Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?

Celui-ci appela sur ses lvres son plus sduisant sourire et repoussa
les actes en disant:

--D'abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous tes le
portrait frappant de votre pre... et puis, aprs la lecture que vient
de faire de ces papiers mon collgue Croutot, j'aurais l'air de
contrler derrire lui. Je ne lui fais pas cette injure.

Tout radieux de l'importance que lui donnait Pipart, l'avorton reprit:

--Et tu es veuve, citoyenne?

--Veuve du comte de Mralec, qui m'a pouse en Autriche trois mois
avant la mort de mon pre, et qui s'est fait tuer l'an dernier  la
dfense du pont de Constance.

Croutot,  ces dtails, fit une moue ddaigneuse.

--En combattant pour les Russes contre la France! mcha-t-il d'une voix
svre.

Madame de Mralec avait tir de son meuble deux autres papiers qu'elle
apporta en disant:

--Voici mon acte de mariage et un acte de notorit attestant la fin de
M. de Mralec. Si je ne produis pas l'acte de dcs, c'est que le corps
de mon mari n'a pu se retrouver pour la constatation lgale. L'acte de
notorit m'a t dlivr sur le tmoignage de cinq personnes combattant
sur le pont  ct de mon mari, qui l'ont vu, frapp mortellement,
tomber dans l'eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l'acte.

--Trs bien! fit Croutot en redonnant les papiers  la comtesse aprs
une lecture attentive.

Pendant que madame de Mralec allait reporter ces actes  ct des
autres dans le petit meuble, Pipart,  son tour, prit la parole.

--On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous
amenait ici, a t attaque entre Angers et Ingrandes, par des hommes de
la bande Coupe-et-Tranche?

--Hlas! oui, fit la comtesse en frissonnant d'pouvante  ce souvenir.

--La patrouille ambulante n'a-t-elle pas rempli son devoir? demanda
Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchs sur la bche de
la voiture, escortaient chaque diligence.

--Les brigands les ont tus de leurs cinq premires balles.

--Pauvres diables! murmura Pipart.

--Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collgue, l'attaque ne
compte pas que ces cinq victimes.

--Malheureusement, non! dit madame de Mralec, mue et ple. Il se
trouvait dans le coup de la diligence, que je partageais avec elle, une
jeune femme. Les brigands l'ont arrache, sans mot dire, de la voiture,
et, sur le revers de la route, ils l'ont fusille  bout portant.

--Fusille! rpta Pipart; elle a donc tent de se dfendre?

--Elle n'a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit  la
portire en gens renseigns d'avance. Il n'y a pas eu, de leur part, la
moindre hsitation entre elle et moi... et la chose s'est passe comme
je viens de vous la conter... Sitt l'infortune morte, les brigands qui
maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont
laiss la diligence continuer sa route.

--Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence
a t attaque? avana Pipart.

--C'est  supposer, dit la comtesse.

--Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d'abord apprendre
quelle tait cette femme. Une enqute serait probablement arrive  le
dcouvrir.

Dcidment, Croutot ne posait pas  l'homme sensible, car,  ces mots,
il haussa les paules en disant d'un ton railleur:

--Une enqute! comment l'auriez-vous faite votre enqute? En cherchant
quelqu'un qui,  la vue du cadavre, aurait pu rvler quelle tait cette
inconnue... C'tait l, n'est-ce pas, le rsultat probable de l'enqute?

--Sans doute, affirma Pipart.

--Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a t
relev sur la route par des gens d'Ingrandes, il tait dcapit...
Coupe-et-Tranche devait avoir un intrt majeur  ce que la victime ne
ft pas reconnue, puisqu'il a fait disparatre la tte.

Puis, s'adressant  madame de Mralec,  laquelle il affectait de ne pas
donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:

--Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements
prcieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi
dans le coup?

Si pnible qu'il lui ft de parler du drame dont le souvenir la faisait
encore frmir de tous ses membres, madame de Mralec rpondit:

--C'est la vrit. Mais je ne saurais rien rvler qui puisse tre
utile. Elle tait monte en voiture  la Flche, en pleine nuit. Aprs
quelques mots changs sur l'heure  laquelle la diligence la dposerait
le lendemain  Nantes, elle allgua une grande fatigue qui lui donnait
un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit.
Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille
ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant mme qu'elle et
compltement recouvr ses esprits, elle tait arrache de la voiture et
assassine.

Et la comtesse, avec un frisson d'pouvante, balbutia:

--Il m'a sembl qu'un sinistre prsage s'annonait pour moi dans ce
meurtre accompli le jour mme o j'allais rentrer dans mon domaine de
Brivire.

Ces derniers mots rappelrent au petit Croutot un point de sa mission.

-- ce propos, tu as oubli, veuve Mralec, de satisfaire  une des
formalits imposes par le dcret qui rgle la restitution de leurs
biens aux migrs.

--Laquelle?

--Tu avais d'abord  faire reconnatre ton identit par trois tmoins
attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits
d'hritage t'ont rendue lgitime propritaire des biens rclams.

La veuve se tourna vers Pipart.

--Sur trois tmoins, j'en ai dj un. N'est-ce pas, vieil ami?
demanda-t-elle.

--Oh! fit avec empressement Pipart, mon tmoignage vous est tout acquis.

Et, en tendant encore la main, il rpta:

--Ne vous ai-je pas connue quand vous n'tiez pas plus haute que a!

--Bien! appuya Croutot; restent deux tmoignages  produire.

--Le deuxime sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une
des mtairies du domaine. Il ne va pas tarder  venir, car je l'ai fait
demander, fit la comtesse.

--Reste le dernier tmoin  trouver, insista Croutot,  cheval sur la
loi.

Tout en rpondant, madame de Mralec tait revenue  son petit meuble
et, avant de le fermer, elle procdait  un dernier rangement des actes
qu'elle avait produits.

En mme temps qu'elle s'occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux
officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se
trouvait au fond du tiroir.

Elle se leva et ferma le meuble en disant:

--Ce troisime tmoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne
serait-ce pas vous?

--Mais je ne te connais pas, veuve Mralec, fit le roquet qui se
redressa tout insolent.

--Oh! oh! en tes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en
s'avanant vers lui.

Elle allait l'atteindre quand la porte s'ouvrit.

C'tait le vieux mtayer attendu, dont il venait d'tre parl, qui
faisait son entre.

Et ce mtayer n'tait autre que le Marcassin.

En pntrant dans le boudoir de la comtesse, le mtayer, d'un rapide
regard de son oeil gris et dur, avait dvisag les deux officiers
municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui
trahit l'impression produite par cet examen, mais un presque
imperceptible haussement de ses larges paules aurait pu s'interprter
comme un signe de ddain pour ces deux importuns, qui venaient faire
acte d'autorit au chteau.

--Madame la comtesse m'a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix
rauque et lente.

--Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.

Un sourire lui vint aux lvres et elle ajouta:

--Rappelle-moi donc l'trange sobriquet que, m'as-tu dit, tu portes
maintenant.

--Le Marcassin.

--Le fait est qu'il a le poil de cet animal, ricana l'avorton Croutot
qui,  ct du mtayer, ressemblait  un rat maigre prs d'un boeuf.

Le Marcassin, sans doute par respect pour sa matresse, ne souffla mot 
la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser,
fixe et aigu, sur la chtive personne du railleur.

Cependant madame de Mralec avait continu en s'adressant  son mtayer:

--Ces messieurs me sont envoys, Cardeuc, par la municipalit de
Beauprau, dont ils font partie, pour m'enjoindre de me conformer 
toutes les formalits imposes par le dcret qui autorise le retour des
migrs. Une de ces prescriptions m'ordonne de faire reconnatre mon
identit par trois tmoins.

Pipart crut devoir rentrer en scne. Il baissa encore la main  deux
pieds du parquet et rpta sa phrase:

--Je vous ai connue pas plus haute que a. Donc je suis prt  tre un
des trois tmoins.

--Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.

Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son ct, avait
gard son souvenir, la veuve demanda en riant:

--Mangez-vous toujours un gigot de huit livres  vous tout seul comme
jadis, mon cher Pipart?

 cette question, les yeux de l'ogre brillrent de sensualit
gastronomique, ses lvres frmirent et, aprs un claquement de ses
mchoires, comme si elles broyaient os et viande, il rpondit:

--Aujourd'hui, j'en mange deux!

La comtesse se tourna vers le Marcassin:

--Voici mon premier tmoin trouv, fit-elle; veux-tu tre le deuxime,
Cardeuc?

--Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de pre en fils, exploit
la mtairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dpend du chteau de Brivire.
Moi, voici vingt annes que je l'exploite en vertu d'un contrat, que je
puis montrer, qui m'avait t pass par votre pre, Raoul-Yvon-Louis
Jarniel, marquis de Brivire. Je vous ai vue natre et, malgr treize
annes coules depuis votre dpart, alors que vous aviez dix ans, je
vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier
matre, dont vous tes le portrait frappant.

Le Marcassin, cela dbit de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot
en disant:

--Je suis prt  le signer.

--Faut-il donc que ces tmoignages soient donns par crit? demanda la
veuve en s'adressant  Pipart.

--Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.

--Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant
rouvrir le petit meuble o elle avait enferm ses actes.

Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant
la tte, demanda  la veuve:

--Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?

--En quoi faisant?

--En prparant ton papier.

--Pourquoi?

--Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu'il te manque
quelque chose.

--Quoi donc?

--Parbleu! ce troisime tmoin exig par le dcret.

--Mais non, il ne me manque pas, ce troisime tmoin: il est ici.

Par drision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux tonns, en
dbitant d'un ton goguenard:

--Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?

--Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai dj dit que ce
troisime tmoin c'tait vous.

--Oui, appuya schement le nain, mais je t'ai rpondu, citoyenne, que je
ne te connaissais ni d've ni d'Adam.

--C'est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous.
Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafrachisse la mmoire?
proposa madame de Mralec.

Croutot pouffa d'un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un
effet de torse et, tout confiant en lui-mme, lana d'un ton insolent:

--J'attends!

La veuve marcha vers l'avorton et quand elle fut devant lui, les yeux
dans les yeux, elle lui demanda tout bas:

--Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?

--De Julie? rpta Croutot dont la voix parut tout  coup s'trangler
quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par
une singularit quelconque.

--Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.

--Sans doute, affirma Croutot dont cependant l'assurance paraissait
chanceler.

--Eh bien, dit la comtesse, puisqu'il faut une particularit, cette
Julie, qui aimait tant  aller sur l'eau.

Ce renseignement tait bien simple, et, pourtant, son effet fut
foudroyant sur l'officier municipal. Son rire railleur s'teignit
brusquement sur ses lvres devenues blanches et frmissantes. Sa face se
convulsa d'pouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche bante
devant madame de Mralec qui lui souriait le plus gracieusement du
monde.

--N'est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi,  prsent, que
vous serez heureux d'tre mon troisime tmoin? lui souffla alors la
Comtesse.

D'un prompt coup d'oeil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les
vit causant ensemble, loigns dans un coin o, par discrtion, ils
s'taient retirs. Rien ne laissait  supposer qu'ils eussent entendu un
mot.

Le nabot tait de la nature des chats qui, mme de la plus haute chute,
retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d'prouver une bien
violente et fort dsagrable motion, mais il n'en parut rien dans
l'accent  la fois tonn et joyeux avec lequel il s'cria:

--Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, 
prsent, je me rappelle tous ces dtails de votre enfance. Aussi
serai-je tout honor d'tre votre troisime tmoin.

 ces paroles, lances  haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant
leur conversation, s'taient retourns pour venir  la table sur
laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant:

--Vous tes les trois tmoins exigs par le dcret. Veuillez donc me
dresser votre acte de reconnaissance.

Sance tenante, Croutot crivant, ils rdigrent le certificat qui,
attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Mralec, tait bien
fille de dfunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivire et lui
reconnaissait le droit d'entrer en jouissance de ceux des biens
paternels que les vnements politiques avaient laisss libres.




                                   XI


La belle et jeune Clotilde de Brivire, comtesse de Mralec, tait une
des premires rentres en France de l'migration. Aussi, dans le pays,
avait-il t beaucoup parl d'elle avant mme qu'elle ft revenue dans
le chteau de ses pres.

Huit jours avant qu'elle ft son apparition, son retour avait t
annonc partout par son fidle mtayer Cardeuc, dit le Marcassin. Il
avait t dans tous les environs, en tous coins, en toutes chaumires,
colportant la lettre qu'il avait reue de la comtesse lui annonant sa
prochaine arrive, avec tous les dtails et renseignements sur le
voyage,  petites journes qui, du fond de l'Allemagne, la ramnerait au
manoir de Brivire.

Il fallait voir avec quelle joie le mtayer exprimait son bonheur de
revoir bientt la dernire de cette illustre race des Brivire que,
depuis deux cents ans, de pre en fils, la famille des Cardeuc avait
servie.

Et, quand un acqureur de quelque lopin de terre ayant appartenu au
domaine de Brivire, plaidant sa cause en ayant l'air de s'intresser 
celle du Marcassin, lui disait:

--Mais, Cardeuc, tu as achet ta mtairie quand, aprs la confiscation,
elle a t vendue comme bien national. Est-ce qu'il te faudra la rendre?

Alors le Marcassin regardait le questionneur de son oeil sombre et
rpondait d'une voix qui sonnait menaante:

--J'ai achet ma mtairie pour la conserver  la fille de mes matres et
je compte qu'il en sera de mme de tous ceux qui ont acquis des biens du
domaine.

--La peste soit du vieux fanatique! grognaient--mais loin du mtayer
bien entendu--ceux qui, par cela mme qu'ils taient acqureurs, taient
moins que tides de dvouement pour l'ancienne famille seigneuriale.

Hargneux et tremblants, ils maudissaient la satane bambine qui aurait
bien d mourir en migration. Puis ils se disaient qu'aprs treize
annes coules, celle qui tait partie bambine de dix ans allait
revenir femme faite.

Car en 1787, alors que la monarchie semblait devoir durer encore bien
longtemps, le marquis de Brivire avait flair l'avenir et, pendant que
d'autres s'endormaient en une scurit trompeuse, il avait pris ses
prcautions. Sous prtexte d'envoyer son enfant accaparer les bonnes
grces et, partant, la succession d'une tante, vieille fille riche qui
vivait  l'tranger, il l'avait fait passer en Allemagne. Puis, peu 
peu, sans bruit, et un  un, il avait, en disant vouloir runir en
argent une fortune qui revenait  sa fille, vendu tous les immenses
biens provenant de la succession de sa femme. Puis il avait hypothqu
ses biens propres, en se crant une rputation de joueur malheureux.

--Toute la fortune des Brivire s'en va par les cartes, se disait-on en
plaignant le marquis.

De la sorte, il advint, quand l'orage rvolutionnaire emporta trne et
roi, qu'il y avait dj deux ans que le marquis, ayant rejoint sa fille
en Allemagne, vivait  rtelier plein, n'ayant abandonn de ses biens
que ce qu'il n'avait pu emporter, c'est--dire son chteau et quelques
terres qu'au dernier moment il lui avait t impossible d'hypothquer.
Au bout de dix annes de cette existence fortune, alors que Clotilde
atteignit ses vingt ans, l'heureux marquis avait encore eu la chance de
dnicher pour gendre un homme qui se trouvait dans les mmes conditions
que lui, c'est--dire ayant sauv la presque totalit d'une fort grande
fortune.

Trois mois aprs que Clotilde, tait devenue comtesse de Mralec, le
marquis tait mort ne pouvant se douter que son gendre, au lieu de
savourer son oisivet dore, irait btement, deux annes plus tard,
engag dans l'arme de Cond et combattant pour les Russes, se faire
hacher  la dfense du pont de Constance, contre les soldats de Massna
poursuivant l'ennemi qu'il venait de vaincre  Zurich.

De son mariage et de son veuvage, madame de Mralec avait fait part au
mtayer dans la lettre o elle lui annonait son retour prochain,
lettre, on le sait, que le Marcassin avait promene dans tout le pays;
lettre enfin qui, pour s'expliquer sur celui auquel, aprs tant d'annes
d'absence, elle tait adresse, contenait cette phrase:

C'est  toi que j'cris, mon dvou Cardeuc, car de tous ceux qui ont
travers mon enfance, tu es le seul dont le souvenir me soit rest.

Ce qui faisait, derrire Marcassin qui leur avait lu la lettre, dire aux
mauvais plaisants:

--Le fait est qu'avec sa mine d'ours mal lch, il a d lui causer,
quand elle tait bambine, des peurs bleues qui ont contribu  le graver
dans sa mmoire.

Bien des gens qui avaient redout l'arrive de la chtelaine de Brivire
finirent par la souhaiter ardemment, car la premire lettre au mtayer
fut suivie d'une seconde que le Marcassin se remit  aller lire aussi 
la ronde.

Tel jour,  telle heure, par la diligence de Paris  Nantes, Madame de
Mralec prcisait son arrive dans cette seconde lettre, qui se
terminait par une recommandation de la comtesse  son mtayer, de calmer
les alarmes des acqureurs d'une partie de ses biens, attendu que,
revenant riche des deux fortunes de son pre et de son poux, elle tait
dcide  n'inquiter personne.

Ce fut  qui chanterait les louanges de la gnreuse femme rentrant dans
ses foyers. On organisa une dputation charge de traverser la Loire,
pour aller  l'autre rive, sur la route d'Angers  Ingrande, l'attendre
au passage de la diligence.

Dans cette joie gnrale, la note sinistre fut donne par le Marcassin.

--Pourvu que la diligence ne soit pas attaque par les gars de
Coupe-et-Tranche! s'cria-t-il.

Car, sur ce ct du fleuve, le pays tait sous la profonde terreur des
bandits qui pillaient, incendiaient et assassinaient avec l'impunit que
leur assuraient la lche inertie des habitants et le peu de troupes dont
disposaient les autorits.

Aussi la dputation de Brivire fut-elle saisie d'une immense stupeur
d'effroi, quand, de loin, au petit jour, elle vit arriver la diligence
ramenant, tendus sur sa bche, les corps des soldats de la patrouille
ambulante tus par les dtrousseurs. Personne n'osa lever la voix quand
le postillon arrta ses chevaux devant ce groupe qui lui barrait la
route.

Ce lugubre silence fut brusquement rompu par un cri de joie indicible
que poussa le Marcassin en s'lanant vers une portire  laquelle
venait d'apparatre une tte de jeune femme brune, dont la pleur
n'empchait pas d'admirer la beaut exquise.

--Ma bonne matresse! bgayait le mtayer, tout haletant d'un
contentement fou, lorsqu'il ouvrit d'une main fbrile la portire  la
voyageuse.

--Cardeuc! mon dvou Cardeuc! fit la comtesse quand elle eut mis pied 
terre, doublement mue par le drame sanglant de l'attaque et le bonheur
de revoir son fidle serviteur.

Pendant cette reconnaissance, on retirait les malles de la voyageuse de
dessous les cadavres des soldats, et chacun, par le postillon, apprenait
les dtails de la voiture assaillie et de l'assassinat de la malheureuse
femme, dont il avait fallu abandonner le corps sur la route.

--Sinistre prsage pour moi! rpta maintes fois la comtesse attriste
en suivant les siens vers l'embarcation qui allait la transporter de
l'autre ct de la Loire.

Elle tait si belle, si gracieuse, si attrayante de formes, que ceux
chez qui l'motion pnible tait de courte dure oublirent l'aventure
sanglante de la voiture, pour se donner tout  l'admiration pour la
comtesse, marchant devant eux appuye au bras de Cardeuc, heureux d'un
pareil honneur.

Sans l'vnement tragique de la diligence, la rentre de madame de
Mralec sous le toit de ses aeux et t une vritable fte.

Pendant huit jours, la veuve s'occupa de remeubler le chteau en
s'adressant  Nantes et  Angers. Ce fut par les gens qui apportrent
des meubles de cette dernire ville qu'on apprit l'pilogue horrible de
l'affaire de la diligence. On avait relev sur la route le cadavre de la
femme assassine, mais priv de sa tte, que les bandits avaient fait
disparatre.

En mme temps que ces ouvriers d'Angers contaient au chteau de Brivire
l'pouvantable prcaution prise par les brigands pour que la femme ne
ft pas reconnue, ils apportaient aussi une autre nouvelle. Le bruit
courait que des troupes allaient arriver en nombre  Rennes, Laval,
Angers, Ancenis et Nantes. De tous ces points, en convergeant  un
centre commun, s'engagerait, simultanment, une action nergique qui
dbarrasserait la province des bandes qui la ravageaient. On citait mme
le nom du gnral Labor, rcemment arriv  Nantes, qui devait commander
en chef l'expdition.

--Nous serons donc enfin dlivrs de Coupe-et-Tranche et de ses
excrables compagnons, s'cria avec joie le Marcassin quand, en prsence
de madame de Mralec, on annona cet vnement prochain.

Au bout de la semaine, la comtesse tait  peu prs installe. Son
personnel de domestiques laissait fort  dsirer sous le rapport de
l'exprience du service et de la tenue correcte; mais comme la veuve
avait dclar qu'elle voulait faire vivre les gens du pays, force avait
t au Marcassin, charg du recrutement, de choisir parmi les moins
engourdis de la localit.

 la fin, le fidle mtayer avait hasard cette proposition:

--Tout rcemment, j'ai recueilli chez moi ma nice Gervaise. Madame la
comtesse veut-elle l'accepter pour femme de chambre?

--Dites pour dame de compagnie, Cardeuc, avait rpondu la veuve.

Et, le lendemain, Gervaise avait fait son entre au chteau de Brivire.

C'tait le jour mme des dbuts de Gervaise auprs de la comtesse, que
celle-ci avait reu les deux officiers municipaux, Pipart et Croutot,
qui l'avaient dfinitivement mise en rgle avec toutes les exigences du
dcret sur la rentre des migrs.

Elle tait belle et riche, la veuve revenue. Cela devait invitablement
attirer  elle tous ceux qui mditeraient de lui faire,  leur profit,
convoler  de secondes noces. De son ct, Clotilde avait vingt-trois
ans, ge qui n'est pas prcisment celui o on se complat en une
solitude profonde.

De plus, le pays sortait d'une phase lugubre. Pendant de longues annes
de guerre civile, on avait t priv de plaisirs et de distractions
aimables.

En consquence, quand on sut que la Brivire tait habite par une
chtelaine de premire beaut, avenante et gaie, chez laquelle on
trouvait bon accueil et bonne table, ce fut, dans la socit de choix,
en plus des coureurs de dot,  qui se ferait admettre chez la veuve.
Tant et si bien qu' la fin du premier mois, le manoir tait le
rendez-vous de toutes les autorits des environs et de tous ceux qui
savaient se prsenter.

Au milieu de ce tohu-bohu, Gervaise n'tait pas oublie par la comtesse,
pour laquelle elle s'prenait d'une affection sincre. Elle avait ses
heures auprs de madame de Mralec, car toutes les matines la
runissaient  la veuve. Alors c'tait de longues et affectueuses
causeries, o la comtesse se plaisait  faire raconter tout son pass 
la jeune fille.

--Mais, au moins, sais-tu quand reviendra ton pre? lui demandait-elle.

--Je l'ignore. Mon oncle, quand je l'interroge, me dit qu'il doit tre
en Italie, suivant l'arme franaise, qu'il ravitaille de chevaux et de
fourrages, et il m'affirme que nous devons nous attendre  le voir venir
nous surprendre au premier jour.

Et lorsque, pour la dixime fois, Gervaise lui contait son aventure de
la _Biche-Blanche_:

--Et tu dis que cet homme tait un colosse de force? Il a d alors
t'emporter comme une plume, ma pauvre chrie, disait la veuve.

--En arrivant  l'auberge de la _Biche-Blanche_ j'tais brise par les
cahots d'une voiture suspendue dans laquelle je voyageais depuis deux
jours. Mon oncle m'accorda trois heures pour me reposer dans une
chambre. Je m'tais endormie tout habille sur mon lit, quand je fus
rveille en sursaut. On m'avait entoure dans ma couverture et on
m'emportait.

--Alors tu as cri?

--Non. La peur m'avait fait perdre connaissance. Mon vanouissement fut
long car il tait minuit quand je revins  moi. Le clair de lune me
permit de me rendre compte de l'endroit o j'tais. C'tait une salle
dlabre,  demi pleine de dcombres. Un homme dont la haute taille se
dcoupait en silhouette, se tenait devant une fentre, guettant je ne
sais quoi avec une attention extrme.  un mouvement que je fis en
retrouvant ma connaissance, il se tourna vers moi en disant d'une voix
menaante: Entre le magot et toi, ce n'est pas toi qui auras la
prfrence, la fille. Ainsi, ne bouge pas, ne crie point, si tu ne veux
pas que je t'trangle. Puis il se remit  guetter.

--De quel magot parlait-il?

--Je n'en sais rien. Bientt j'entendis le gant pousser une sourde
exclamation de joie qu'il fit suivre de ces mots murmurs: Tiens,
l'imbcile qui m'apporte des avirons! Et alors, s'adressant encore 
moi, il me dit: Si tu tiens  la vie, ne tente pas de t'enfuir pendant
l'absence de deux minutes que je vais faire. Il ouvrit doucement la
porte de notre refuge et avana la tte au dehors. Puis il fit un pas,
ensuite deux, semblant hsiter. Enfin, il s'lana et disparut.
Aussitt, derrire lui, j'entendis les pas prcipits de plusieurs
personnes courant sur sa trace. Au bruit des pas qui s'loignaient
succda un coup sourd comme celui de la chute d'un corps lourd sur le
sol. La porte se rouvrit brusquement pour donner passage  un homme dont
je reconnus la voix, quand il me dit dans la demi-obscurit de la salle:

--N'aie pas peur, ma nice!

C'tait mon oncle, qui m'emporta dans ses bras en courant. Il me dposa
dans un taillis au bord de la Sarthe en disant:

--Ils vont faire ma besogne en tuant ce grand idiot. Nous avons le temps
de respirer.

Au bout de cinq minutes, mon oncle, qui regardait en amont de la
rivire, s'cria joyeusement:

--Oh! oh! voici, venant  nous, un moyen commode de voyager sans laisser
traces.

En effet, une barque munie de ses avirons, sans personne pour la
diriger, drivait au courant de la Sarthe, qui nous l'amenait. Mon oncle
se mit  l'eau pour aller  la nage l'arrter au passage. Quand il l'eut
attire  la rive et qu'il m'eut fait monter, il l'attacha par sa chane
 une souche du rivage.

--Attends-moi, je vais payer une dette, me dit-il.

Et il prit sa course dans la direction de l'auberge de la
_Biche-Blanche_.

 ce point du rcit de Gervaise, la comtesse interrompit en faisant
entendre un rire argentin.

--Drle de moment pour aller payer une dette, dit-elle.

 quoi Gervaise, avec un petit frmissement dans la voix, rpondit en
hsitant:

--J'ignore quelle dette mon oncle avait  payer, mais quand il revint
ses mains taient rouges et il les lava dans la rivire.

Tandis que je regardais pouvante aprs avoir reconnu que ce rouge
tait du sang, il me rassura en me disant:

--Ne va pas t'imaginer les grands diables, mon enfant, et c'est
simplement une mchante chienne que j'ai tue.

Puis, en me voyant hsiter  le croire, il tendit vers moi sa main
gauche que le sang rougissait  nouveau.

--Vois plutt: elle m'a mordue, me dit-il.

Aprs avoir entour sa main de son mouchoir, il entra dans la barque et
prit les rames. Au moment mme o nous dbordions, des coups de feu
retentissaient en amont de la Sarthe,  l'endroit o s'levait cette
btisse dans laquelle le gant m'avait tenue enferme.

C'tait ainsi que, peu  peu, madame de Mralec s'tait initie au pass
de Gervaise. Mais, dans ce pass de la jeune fille, il tait un point
sur lequel la comtesse aimait  revenir. C'tait le chapitre de
l'amoureux que la gentille blonde aimait, de son ct, sans savoir son
nom.

--Voyons, mignonne, il est impossible que tu ne saches pas mme son
petit nom, insistait la comtesse.

--Je n'ai jamais os le lui demander.

--Et comment est-il, ce mystrieux jeune homme?

--Grand, blond, des yeux qui brillent d'nergie, de belles moustaches.

--lgant, de belle allure! appuyait la veuve.

 cette question, Gervaise rpondait par une petite moue.

--Ah! une tournure de lourdaud,  la taille paisse? reprenait la
comtesse.

--Non, non, disait vivement Gervaise, dfendant son amoureux. Au
contraire, il est de taille svelte.

--Alors, explique-moi ta moue, chrie.

--Il a un petit dfaut.

--Ce n'est pas d'tre bossu, j'imagine? s'criait la veuve avec une
terreur feinte.

--Je le trouve un peu raide, un peu gourm dans ses habits. Il a un je
ne sais quoi qui le fait paratre emprunt, dtaillait Gervaise.

--Comme un militaire en bourgeois, avanait la veuve.

Mais cette comparaison n'tait pas  la porte de la jeune fille qui,
dans sa solitude de Mgin, si elle avait vu passer des soldats, ne les
avait aperus jamais que sous l'uniforme.

Aussi, comme elle hsitait  rpondre, madame de Mralec lui demanda:

--Veux-tu t'instruire  ce sujet?

--Oui, madame.

--Eh bien, ma bellote, pas plus tard que ce soir, je reois  dner des
militaires... un gnral et sa suite... Il est probable que quelques-uns
se prsenteront sous l'habit bourgeois. Tu seras  mme de juger s'ils
n'ont pas le mme dfaut que tu reproches  ton amoureux.

Madame de Mralec disait vrai. Le soir mme, elle attendait le gnral
Labor qui, affirmait le bruit public, devait bientt diriger en chef le
mouvement de troupes qui allait, d'un seul coup, anantir les bandes.

De Nantes, o il aurait t trop loin, le gnral Labor tait venu, avec
toute sa suite, s'tablir  Ingrande, point central de l'opration. Ds
le second jour, la rputation de beaut de la comtesse et les loges de
sa fastueuse et aimable hospitalit taient venus  ses oreilles.

Le gnral Labor aimait les jolies femmes et la table. Les occasions lui
taient rares de contenter ces deux gots. Il s'tait empress de
demander la permission de prsenter ses hommages  la comtesse qui avait
rpondu par une invitation  dner.

Le soir donc, le gnral Labor et ses officiers vinrent s'asseoir  la
table o madame de Mralec le recevait pour ainsi dire dans l'intimit,
car rien que trois invits civils, dont l'ogre Pipart, partageaient ce
repas.

Le Marcassin avait obtenu de sa matresse la permission de se mler aux
gens de service, pour pouvoir admirer tout  son aise le brave soldat
qui allait enfin dlivrer le pays du redoutable Coupe-et-Tranche et de
sa bande.

La veuve tait trop jolie pour n'avoir pas le droit d'tre indiscrte.
Elle en abusa vers le milieu du repas.

--Eh bien, gnral, demanda-t-elle avec son plus aimable sourire, quand
entrez-vous en campagne?

Labor en tait  son dixime verre d'un vin gnreux qui lui chauffait
le cerveau. Le regard de la comtesse lui fit chaud au coeur. Sous
l'influence de cette double chaleur, il oublia d'tre prudent.

--J'entrerais demain en campagne, si je le pouvais, rpondit-il.

--Vos troupes ne sont-elles pas encore arrives?

--Pardonnez-moi, comtesse, toutes mes forces sont au grand complet, et,
pour agir, elles guettent mon signal.

--Pourquoi ne le donnez-vous pas?

--Parce que des ordres me prescrivent d'attendre que j'aie t rejoint
par un individu dont les renseignements doivent m'tre indispensables...
J'ai envoy chercher cet homme  l'endroit o il m'avait t dit que je
le trouverais... Il avait disparu!... Et, depuis, il m'a t impossible
de mettre la main dessus.

Et le gnral Labor, s'oubliant un peu, lcha cette phrase:

--Que mille millions de diables patafiolent ce satan Meuzelin!!!

Pour tous les convives, ce nom de Meuzelin tait parfaitement inconnu.
On se regarda  la ronde, s'interrogeant du regard sur le personnage
cit. Il s'ensuivit un silence pendant lequel on entendit le fracas des
mchoires de Pipart qui broyait des os pour prendre patience; car,
l'attention prte par chacun, mangeurs et servants, aux paroles du
gnral, avait un peu arrt le dner.

Le digne officier municipal ne s'tait pas vant en parlant de son
apptit. Il mangeait  l'heure, au jour,  la semaine, au mois, tant
qu'on aurait voulu, s'il ft venu  quelqu'un la fantaisie de faire les
frais de sa voracit. Il tait attaqu de cette maladie, alors  peu
prs inconnue  la science, qui l'appelait _le foie chaud_ et qui,
aujourd'hui, un peu moins inexplique, mais toujours ingurissable, se
nomme _la boulimie_ ou, plus communment: _diabte de faim_. Quelle
qu'en soit la cause, la Boulimie est un mal terrible, heureusement fort
rare. C'est une faim que rien ne peut satisfaire. Plus le malade mange,
plus il a faim, pourrait-on dire, car elle s'accrot en raison des
aliments qu'on lui donne plus nombreux. Aussi, quand la maladie se
prolonge, le malheureux arrive  dvorer des quantits qui suffiraient 
vingt apptits ordinaires. Et toujours la faim est l, inassouvie,
imprieuse, poussant le malade, dans les derniers temps,  ne plus
regarder  la nature des aliments et  se jeter sur tout ce qui peut lui
servir de pture... voire une charogne en putrfaction!

Pipart n'en tait pas encore l, mais il mangeait dj de bien
formidable faon. Ancien tanneur, il possdait une petite fortune, qui
et t insuffisante pour satisfaire son estomac, s'il n'et trouv le
moyen de le contenter, en majeure partie,  la table des autres. C'tait
un pique-assiette, mais non un pique-assiette ordinaire qui djeune chez
l'un et dne chez l'autre. Oh! que non pas! Il avait tudi les heures
diffrentes o ses nombreux amphitryons se mettaient  table.  peine le
bec torch chez l'un, il courait s'attabler chez l'autre. Par ce
procd, Pipart arrivait,  la fin de sa journe,  avoir fait quatre
djeuners, trois goters, deux dners et deux soupers. Restait la nuit;
mais il avait sa fortune qui lui servait  s'offrir des collations entre
chaque somme.

Pour manger gratis, Pipart tait capable de toutes les complaisances, de
toutes les bassesses et des plus monstrueux mensonges. Quand il avait
affirm avoir connu madame de Mralec haute comme a, tait-il
sincre? Peut-tre oui. Peut-tre aussi avait-il flair de fins dners 
venir chez la charmante femme. Elle avait besoin d'un tmoin. Il avait
pour ainsi dire offert sa signature en change de bons fricots futurs.

Quoi qu'il en ft, Pipart tait donc un des rares civils admis au dner
offert par la comtesse au gnral Labor et  ses officiers.

Quand le gnral avait lch son Mille millions de diables!  propos
de ce Meuzelin disparu au moment o il l'attendait pour entamer sa
campagne, un petit silence d'tonnement, on le sait, avait suivi ce
juron par trop militaire. Il fut rompu par Pipart qui, entre deux
bouches, demanda:

--Ce Meuzelin, c'est un de vos collgues, n'est-ce pas, gnral?

Labor avait la tte prs du bonnet et, dans cette tte, taient montes
les chaudes fumes d'un vin copieusement bu. C'tait plus qu'il n'en
fallait pour irriter le gnral en entendant faire de Meuzelin un de ses
collgues.

Il allait donc rabrouer d'importance le maladroit questionneur, quand
son regard furibond, qui allait chercher Pipart, rencontra les deux yeux
de la comtesse qui, curieusement, demanda:

--Oui, au fait, gnral, quel est ce Meuzelin qui vous fait faute pour
votre expdition?

Le vers de tragdie:

    Sur nos pareils, Narque, un bel oeil est bien fort,

pouvait s'appliquer  Labor, qui avait le coeur des plus tendres. Sa
bile s'apaisa devant le regard de la gracieuse Clotilde et il se hta de
rpondre, mais avec un accent de ddain:

--Meuzelin est un de ceux dont on se sert, mais qu'on se garde bien
d'avouer.

Chacun avait entendu avec intrt et surprise la dclaration de Labor.
Nul, de toute l'assistance, n'tait plus attentif aux paroles du gnral
que Marcassin qui, plein d'une admiration anticipe pour le chef qui
allait bientt purger la contre de Coupe-et-Tranche et de ses
malfaiteurs, coutait, bouche bante, dans le coin de la salle, o il
tait ml aux gens de service, chaque phrase du futur librateur du
pays.

--Alors, votre Meuzelin est tout simplement un espion, un agent de
police? appuya madame de Mralec.

--Vous l'avez dit, comtesse.

--Pouah! fit la jolie femme avec un accent de commisration; je vous
plains, mon cher gnral, d'avoir  vous commettre avec de pareilles
espces.

--C'est de toute ncessit. Cet agent, qui dirige une douzaine de
policiers subalternes qu'il a distribus de droite et de gauche, a
tudi le pays  fond depuis deux ans.  n'en pas douter, il a dcouvert
bien des mcrants qui se croient inconnus. Sur ses indications, je suis
 peu prs certain d'agir  coup sr... du moins c'est ce que m'affirme
la dernire dpche du ministre de la police.

--Et quel genre d'homme est-ce, ce phnix de la police? Petit? grand?
bancal? crochu? dbita railleusement madame de Mralec.

--L-dessus, je ne saurais vous renseigner, comtesse, car je ne l'ai
jamais vu. Mais ce que je sais, c'est qu'il passe pour tre le finaud
des finauds.

Et le gnral, aprs cet loge, ajouta d'un ton convaincu:

--J'aurais bien voulu l'avoir sous la main, il y a un mois.

--Mais, fit la veuve, il y a un mois, vos troupes n'taient pas encore
arrives, vous ne pouviez agir et, partant, vous n'aviez pas besoin de
cet homme.

--Oh! ce n'est pas pour cela.

--Pourquoi donc?

--Je suis persuad que Meuzelin aurait fini par deviner le mystre de la
femme assassine dont les bandits ont fait disparatre la tte.

--Ah! oui, ma pauvre compagne de voyage! fit la veuve dont la voix
s'attrista  ce souvenir tragique.

--Car, enfin, poursuivit le gnral, il doit exister un motif pour que
les misrables aient pris cette prcaution qu'ils avaient nglige
jusqu' ce moment.

Il fut interrompu par l'apparition du rti, un magnifique cuissot de
chevreuil, qu'un domestique plaait devant son nez, sur la table.

--Eh! eh! agrable fumet, fit-il en ouvrant bantes  l'arme ses
narines de gourmand.

Car Labor,  ses prdilections pour les belles femmes et le bon vin,
joignait aussi la qualit d'tre un fin mangeur.

Derrire le valet, qui avait servi le chevreuil en arrivait un autre
porteur d'un plat sur lequel s'talait un monstrueux gigot, qu'il vint
poser devant Pipart, dont les yeux s'allumrent, avides et joyeux, 
l'aspect de cette montagne de viande.

--Mon cher Pipart, c'est votre plat, bien  vous et rien qu' vous...
pour vous tout seul, annona la veuve, en riant,  son convive.

--Je vais tcher de me montrer digne des bonts de madame la comtesse,
rpondit l'ogre d'une voix reconnaissante.

Alors, attirant le plat devant lui en guise d'assiette, comme si ce
gigot de dix livres n'et t qu'une simple mauviette, il se mit 
dvorer.

Soudain, dans la cour du chteau, sur laquelle s'clairait la salle 
manger, le pav cliqueta sous les fers d'un cheval arrivant au galop.

 ce bruit, le gnral s'adressa  madame de Mralec:

--Au moment de venir ici, dit-il, j'attendais une rponse  une demande
que j'ai adresse par le tlgraphe  Chartres. J'ai command, si elle
arrivait, que cette rponse me ft apporte ici... Me permettez-vous,
madame, d'aller au-devant de mon messager?

Pour toute rponse, la comtesse se tourna vers un domestique:

--Amenez ce courrier au gnral, commanda-t-elle.

Une minute aprs, l'envoy entra. C'tait un gendarme. Il fit le salut
militaire et tendit une lettre en annonant:

--Venue par dernire heure de jour.

Labor prit la dpche, l'ouvrit vivement, y jeta les yeux et, avec une
crispation nerveuse, froissa le papier, qu'il mit dans sa poche.

Puis, se tournant vers le gendarme:

--Tu diras, de ma part,  ton colonel qu'il ne compte pas sur l'homme
dont il m'avait parl... Remonte  cheval.

Le gendarme s'loignait quand la comtesse appela le Marcassin.

--Cardeuc, dit-elle, avant son dpart, conduis ce brave soldat 
l'office et aie bien soin de lui.

Et, d'un regard, elle sollicita l'assentiment du gnral, qui s'inclina
en signe d'acquiescement.

Aprs le dner, quand on fut dans le salon, la comtesse, plus gracieuse
que jamais, s'approcha du gnral:

--Cette dpche a paru vous contrarier, dit-elle.

Ce disant, elle se tenait devant Labor, le visage si prs du sien que le
parfum de sa chevelure montait aux narines du vieux brave.

--C'est vrai, fit-il en aspirant  plein nez. Je n'ai vraiment pas de
chance.

Madame de Mralec posa sur le bras du gnral sa main exquise de forme.

--Pas de chance! en quoi donc, mon cher gnral? demanda-t-elle d'une
voix qui tinta mlodieusement aux oreilles de Labor, dont les yeux
s'attachaient ardents sur la main qui s'appuyait sur lui.

L'oue! l'odorat! la vue! Labor, sur cinq sens, en avait trois si
agrablement charms qu'il rpondit sans trop rflchir:

-- dfaut de Meuzelin, j'avais demand qu'on m'envoyt de Chartres un
homme qu'on m'avait beaucoup vant... Il parat, m'annonce la dpche,
que, lui aussi, il a disparu.

--C'tait aussi un agent de police?

--Oh! non!... c'est un brave lieutenant de gendarmerie, nomm Vasseur.

Si le gnral n'et t absorb dans la contemplation de la main de la
comtesse, il aurait t grandement tonn en voyant la pleur qui,
subitement, avait envahi le visage de la jolie femme.

Quand le gnral, mettant fin  son extase devant la main de la veuve,
releva les yeux, la comtesse n'avait pu encore compltement matriser le
trouble qu'avait caus le nom de Vasseur.

 la vue de ce visage altr, la fatuit monstrueuse du militaire le
poussa aussitt  une norme bourde qui ncessite quelques explications.

Labor tait, comme on dit, fils de ses oeuvres. Ancien garon boucher
que le recrutement avait, jadis, ramass en un jour d'ivresse, il tait
sergent lorsque la rvolution avait clat. C'tait un risque-tout,
aimant la poudre, brave jusqu' la tmrit. Les guerres de la
Rpublique lui avaient tant fourni l'occasion de prouver son audace
qu'il avait promptement fait son chemin.

Mais, sous l'uniforme de gnral, l'homme tait rest ce qu'il tait au
dbut, c'est--dire une nature brutale, grossire, aux apptits
bassement sensuels, aux instincts vulgaires. Lourd, grand, bel homme aux
chairs fraches, se croyant un Adonis, quand il n'tait qu'un superbe
portefaix, Labor se mirait dans ses plumes. De trop faciles succs de
garnison lui avaient donn une pyramidale suffisance. Ce Don Juan
d'amours faciles en tait arriv  s'imaginer qu' son aspect pas une
femme ne pouvait rester insensible.

Donc,  la vue du trouble de la veuve et en remarquant qu'elle l'avait
peu  peu entran  l'cart de ses invits, la vanit stupide de Labor
s'attribua cette motion et lui fit souffler avec un sourire vainqueur:

--Prenez garde, comtesse, on nous observe.

Phrase, ton, sourire, tout tait si grossirement fat que la comtesse en
demeura interdite, se demandant si le soudard n'avait pas trop bu.

Loin de rien comprendre, Labor se fit encore gloire de cet embarras. Il
le mit sur le compte du trouble de la femme qui se voit devine.
Toujours gonfl de lui-mme, il murmura ce second avis:

--De grce, madame, commandez  votre visage.

Puis, en mignardisant, ce qui lui donnait un peu l'air d'un boeuf qui
jouerait au volant, il ajouta d'un ton cavalirement aimable:

--Vous serez cause, belle dame, que, peut-tre, cette nuit, je vais tre
lche.

Et il se hta d'ajouter avec un air dolent:

--Oui, cette nuit, je tremblerai devant le danger, en pensant que je
puis tre  jamais priv du bonheur de vous revoir.

Soit que madame de Mralec ne voult pas paratre avoir compris
l'inconvenance du lovelace de bas lieu, en se rservant de ne plus le
recevoir, soit qu'elle et remis  plus tard la leon que mritait son
impudente fatuit, elle saisit avec empressement l'occasion qui
s'offrait d'amener la conversation sur une autre pente.

--Vous devez donc, cette nuit, affronter un danger, gnral?
demanda-t-elle.

--Oh! oh, fit Labor se reprenant, je dis un danger sans en tre bien
certain, car les chenapans, dont je vais entreprendre la destruction, ne
doivent avoir de courage que pour attaquer de pauvres diables sans
dfense... Nanmoins, je veux, comme on dit, tter le fer de mon
adversaire. Aussi me suis-je mis d'une expdition qui sera faite cette
nuit... ide de me trouver en face des gredins en question, que je
compte attirer dans un traquenard prpar depuis huit jours.

--Un traquenard? rpta la comtesse d'un ton curieux qui semblait
demander des dtails.

Labor comprit, et, tout souriant du prochain succs de sa ruse, il
continua:

--Sachez donc que, depuis huit jours, j'ai fait propager le bruit que la
recette de Nantes, arrive  Ingrande o elle se grossit de celle de
cette ville, devait partir cette nuit pour Angers.  coup sr, les
bandits vont aller s'embusquer au passage pour happer ce butin, qui
dpasse quatre cent mille francs... Pour eux, malheureusement, le jeu ne
vaudra pas la chandelle, car j'escorterai les voitures avec des forces
chelonnes  distance, qui se concentreront au premier coup de feu...
Les bandits, au lieu d'cus, ne rcolteront que des coups de fusil.

--Qui sait? fit la comtesse avec une moue de doute.

--Vous croyez que le fameux Coupe-et-Tranche n'osera pas s'aventurer en
cette circonstance?

Madame de Mralec se mit  rire.

--Si je ne craignais de vous offenser, gnral, je vous dirais que...
commena-t-elle.

--Que quoi? fit Labor.

--Que votre plan laisse  dsirer... J'ai bien peur que vos cus
n'arrivent jamais  Paris.

--Parce que?

--Vous n'escorterez le convoi que d'Ingrande  Angers, n'est-ce pas?

--Oui, jusqu' l'arrive  Angers.

--Alors, qui vous dit que les dtrousseurs qui, eux aussi, ne doivent
pas tre sans avoir leurs espions, n'iront pas attendre le convoi  sa
sortie d'Angers, l o ils ne courront plus risque de cette rcolte de
coups de fusil que vous leur promettez?

Labor se mit  rire.

--Vous n'avez donc pas compris? demanda-t-il.

--Est-ce qu'il y a un dessous de cartes?

--Naturellement, oui, belle dame.

Madame de Mralec affecta une mine craintive qui la rendait vraiment
charmante, et dbita d'un ton faussement timide:

--Est-ce qu'il faudrait avoir peur d'tre refuse, si on tait tente de
demander quel est ce dessous de cartes?

Labor saisit cette occasion de revenir  ses moutons. Il fit ses yeux
blancs, montra son plus aimable sourire et modula d'une voix
languissante:

--Peut-on vous refuser quelque chose, trop sduisante curieuse? Un dsir
de vous n'est-il pas un ordre pour moi?

La veuve,  son tour, lui renvoya la phrase.

--Prenez garde, gnral, on vous observe.

Le soudard, au lieu de comprendre la raillerie, eut une nouvelle crise
de fatuit lourde et idiote. Il crut avoir ville conquise et le visage
tout illumin de gloriole vaniteuse, il allait encore lcher quelque
monstrueuse sottise, quand la veuve lui envoya sa seconde phrase:

--De grce, gnral; commandez aussi  votre visage!

Ensuite, souriante, elle demanda:

--Et ce dessous de cartes?

--Oh! il est bien simple. Dans les voitures que j'escorterai jusqu'
Angers, il n'y aura pas un sol.

--Alors les fameux quatre cent mille francs n'existent donc pas?

--Si, bel et bien. Seulement, pendant que Coupe-et-Tranche ira les
attendre sur la route d'Ingrande  Angers, ils fileront en tapinois
d'Ingrande  Laval.

--Sans escorte?

-- quoi bon, puisque mon dploiement de forces autour de mes voitures
vides aura attir Coupe-et-Tranche sur une piste o, je vous l'ai dit,
il n'aura, s'il m'attaque, que des balles  recevoir?

La comtesse secoua la tte d'un air mcontent.

--Sans escorte, insista-t-elle; c'est bien imprudent de votre part,
gnral.

--Mais, je vous le rpte, ma charmante, puisque, d'Ingrande  Laval, ma
ruse aura rendu la route libre.

--Oui, mais votre ruse, qui vous assure que Coupe-et-Tranche ne la
connat pas?

--Oh! oh! fit Labor avec un sourire malin, de cela, je le dfie bien...
et pour une excellente raison.

--Quelle raison?

--Que personne n'a pu en bavarder.

Tandis que la veuve secouait encore la tte en signe qu'elle ne croyait
pas  une discrtion aussi complte, le gnral ajouta en pesant sur ses
mots:

--Attendu que, ce secret, vous tes seule  le connatre, car ce n'est
qu'au dernier moment du dpart que je donnerai mes ordres.

La veuve leva vers Labor un regard qui le remerciait de sa confiance et
elle allait y ajouter sans doute quelques paroles, quand, tout  coup,
ses yeux dvirent en mme temps qu'elle demanda:

--Est-ce que tu as  me parler, Cardeuc?

 cette question, le gnral se retourna.

Derrire lui se tenait le fidle mtayer qui rpondit:

--Je venais prendre cong de madame la comtesse avant de retourner  ma
mtairie. Madame n'a rien  m'ordonner?

--Que de bien dormir cette nuit, mon brave Marcassin, dit gaiement la
comtesse.

--Oh! je rponds que je m'en acquitterai  souhait, promit le serviteur
qui semblait tomber de fatigue.

Aprs ces mots, se tournant vers Labor, il lui envoya ce compliment:

--On peut dormir tranquille,  prsent qu'on sait son sommeil protg
par le citoyen gnral.

Aprs un double salut  Labor et  sa matresse, il partit de son pas
lourd et tranant.

Une heure plus tard, la comtesse recevait les adieux de ses invits. En
prenant cong du gnral, elle le regarda tout anxieuse:

--Jusqu' demain, dit-elle; je vais tre bien inquite  votre sujet,
gnral. Je compte sur un mot,  votre retour, qui me rassurera.

--Permettez-vous, au lieu d'crire, que je vienne vous montrer en
personne que je ne suis pas mort? proposa Labor.

--Alors,  demain! dit vivement la veuve. Et, vous savez, pas
d'imprudence de courage cette nuit; conservez-vous  vos amis.

Le gnral se courba sur la blanche et mignonne main qu'on lui donnait 
baiser.

--Elle est folle de moi, pensa-t-il en y appuyant ses lvres.

Quand madame de Mralec entra dans sa chambre  coucher, elle y trouva
Gervaise qui l'attendait.

--Eh bien, ma bellote, tu as vu, ce soir, des militaires en bourgeois.
As-tu reconnu en eux cette tenue un peu raide qui t'a frappe chez ton
amoureux? demanda-t-elle.

--Exactement la mme.

--Alors, mon enfant, tu aimes un soldat.

Congdie avec un baiser, Gervaise aprs l'avoir aide  se mettre au
lit, quitta la comtesse qui annonait avoir grande envie de dormir.

Mais le sommeil ne vint pas, car, plus de deux heures aprs, Madame de
Mralec veillait encore, les yeux fixs dans le vide, pendant que ses
lvres murmuraient avec un frmissement:

--Vasseur! Vasseur!

Puis, tout  coup, la voix haletante, la face contracte:

--S'il en aimait une autre! grondait-elle avec un accent de jalousie
froce.




                                  XII


Le lendemain, sur les deux heures de l'aprs-midi, moment o chaque
jour, le Marcassin venait prendre les ordres de la comtesse, le fidle
mtayer se trouvait dans l'espce de petit salon boudoir, qui prcdait
la chambre  coucher de la belle Clotilde.

Il se tenait debout prs de Gervaise qui, assise prs d'une fentre,
s'occupait d'un travail  l'aiguille.

--Ainsi, petite nice, madame de Mralec n'est pas visible?
demandait-il.

--Non, mon oncle. La comtesse, quand je suis entre aujourd'hui, de bon
matin, dans sa chambre, m'a annonc qu'elle avait pass une nuit
blanche. Le sommeil a d lui venir dans la matine, car elle n'a fait
aucun appel... Je me fais donc un devoir de ne pas troubler son repos, 
moins d'un motif urgent.

En coutant la jeune fille, son oncle avait lev les yeux vers la
fentre qui lui faisait face.

--Alors, fillette, reprit-il, je crois qu'il te va falloir rveiller ta
matresse, car ce motif urgent dont tu parles m'a tout l'air d'arriver
l-bas  cheval.

Ce disant, Cardeuc montrait du doigt la campagne qu'on voyait, par la
fentre, s'tendre  perte de vue, coupe par une route poudreuse qui,
faisant le coude, au loin, derrire un fort bouquet d'arbres, conduisait
du bord de la Loire au chteau de la Brivire.

De derrire le bouquet d'arbres avait dbouch un cavalier dont la
monture arrivait ventre  terre.

--Mais, c'est le gnral! fit Gervaise.

--Et, tu vois, il est press d'arriver. Ce serait donc cruel de le faire
attendre. Va prvenir ta matresse, mon enfant; elle ne pourra t'en
vouloir.

Gervaise entra chez la comtesse, laissant son oncle devant la fentre,
les yeux toujours attachs sur l'arrivant. Ds qu'il fut seul, le
Marcassin fit entendre ce petit hoquet bas et prcipit qui, chez lui,
remplaait le rire fou, et son oeil brilla joyeux.

--Eh! eh! Tu as eu le nez cass, ivrogne bavard! murmura-t-il.

Tandis que le gnral ralentissait l'allure de son cheval en approchant
du chteau, pour dissimuler son empressement  revoir la charmante
veuve, le Marcassin frotta ses normes mains velues en ricanant:

--Viens au pas, viens au galop, tu n'en es pas moins pinc, gros pigeon
amoureux.

Il achevait quand madame de Mralec entra. Gervaise l'avait trouve
habille et prs de quitter sa chambre.

Le mtayer lui montra Labor qui mettait pied  terre dans la cour du
chteau.

--Encore un qui voudrait faire cesser votre veuvage, dit-il avec sa
familiarit de vieux serviteur.

--Oh! crois-tu? fit Clotilde en souriant.

Il la regarda dans les yeux. Peut-tre aurait-il lch quelque grosse
plaisanterie bien sale de campagnard qui a son franc parler, mais la
prsence de Gervaise le retint. Il se contenta de dire:

--C'est en lui promettant du sucre qu'on voit un chien faire le beau!

L-dessus, il se tourna vers Gervaise:

--Si tu veux, fillette, nous allons descendre pour recevoir le gnral?
proposa-t-il.

Bientt Labor faisait son entre dans le boudoir o la comtesse tait
reste seule. Sa nuit blanche avait laiss des traces de fatigue sur le
visage de la veuve. Du premier coup d'oeil, le gnral constata cette
altration et il s'en attribua la cause.

--Elle a pass sa nuit entire  penser  moi, se dit-il.

Mais si la figure de la comtesse tait quelque peu languissante, ce
n'tait rien  ct du visage de Labor. Bien qu'il affectt gracieuse
mine et heureux sourire, il ne portait vraiment pas beau! Ses yeux
teints de jaune attestaient que sa bile avait t violemment secoue.
Un tic nerveux qui agitait lgrement ses lvres et ses gestes saccads
prouvaient une humeur rageuse que, devant la veuve, il s'efforait de
matriser. Il tait clair comme le jour que le caractre du gnral
tait  la tempte violente.

Il et t maladroit, de la part de madame de Mralec, de ne pas s'en
apercevoir. Ce fut donc d'un ton affectueusement dsol qu'elle s'cria:

--Savez-vous, gnral, que votre vue me donne des remords.

--En quoi, comtesse?

-- la lassitude que je vois sur vos traits, j'en suis  maudire ma
curiosit qui, au lieu de vous accorder un repos ncessaire aprs un
nuit de fatigue et de combat, a su vous arracher la promesse que vous
viendriez au plus vite, aujourd'hui, me faire le rcit du succs de
votre expdition nocturne.

Le mot de succs fut le feu aux poudres. Oubliant de se poser plus
longtemps en vraie fleur des pois, il tressauta tout furieux en
s'criant:

--Ah! mille tonnerres! Il est joli, mon succs! J'en crve de rage dans
ma peau.

Et il se mit  se promener dans le boudoir comme une bte fauve en cage,
serrant les poings, faisant sonner ses talons en grondant:

--Que la peste soit de cet ivrogne!

Il fut arrt en sa promenade de forcen par la petite main de Clotilde
qui se posa sur son bras. Bien doucement et son regard doux et mu fix
dans les yeux du furibond, elle le ramena vers son sige, et quand il se
fut rassis, elle demanda d'une voix pleine d'un tendre intrt:

--Ne puis-je tre votre confidente, gnral? Voyons, qu'est-il donc
arriv?

L'aveu partit comme une fuse, tant Labor avait besoin de se soulager en
contant son dboire amer.

--Il est arriv, parbleu! que cet infme pendard de Coupe-et-Tranche a
vol les quatre cent mille francs du gouvernement!

Ce fut  grand'peine que son immense surprise permit  la comtesse de
bgayer:

--Mais, pourtant, votre ruse de faire filer l'argent sur Laval pendant
que vous feigniez de l'escorter sur Angers?

--Ah! oui, parlons-en, de ma ruse, grogna furieusement Labor. Il parat
que les gredins la connaissaient; car, pendant que je ne trouvais
personne sur la route d'Angers, ils mettaient la main sur le magot.

Madame de Mralec leva son doigt rose, et, d'une voix svre:

--Gnral! gnral! fit-elle, vous aurez eu l'indiscrtion de confier
encore  un autre que moi cette ruse que vous ne deviez dvoiler qu'au
dernier moment du dpart.

--Non, non, comtesse; j'ai fait comme je vous l'avais dit, affirma
Labor. Except  vous, je n'en avais ouvert la bouche  personne. C'est
 n'y rien comprendre.

Sur ces derniers mots, Labor, pris d'un nouvel lan de fureur, s'cria:

--Oui, c'est  n'y rien comprendre... pas plus qu' ce billet que j'ai
trouv hier, attendant mon retour au logis.

Peu  peu Labor s'tait calm. Avec son sang-froid revenu, il pouvait 
prsent, tre tout  son sujet.

--Devinez de qui tait ce billet? s'cria-t-il.

--Dites, fit la comtesse.

Le gnral mnagea son effet en faisant une pause; puis, d'une voix qui
appuyait sur le nom:

--De Meuzelin, dclara-t-il, de ce policier dont je vous ai parl hier
en vous disant que je ne savais o le retrouver.

--Il est donc venu vous rejoindre?

--Nullement. Il s'est content de m'crire ce billet qui, si je l'avais
lu  temps, aurait empch Coupe-et-Tranche de faire son coup... Car
j'aurais compris cette partie de la lettre qui concerne les quatre cent
mille francs.

--Il y a donc une partie du billet qui vous est reste incomprhensible?

Le gnral hsita un peu. Enfin, il porta la main  sa poche en disant:

--J'ai sur moi cet crit de Meuzelin. Nous allons le lire ensemble...
Peut-tre m'aiderez-vous  deviner l'nigme.

Tout en cherchant le billet de Meuzelin dans sa poche, le gnral
continua d'un ton de ddain:

--Oui, ce policier aurait cent fois mieux fait de mettre les points sur
les _i_ au lieu de m'crire ses calembredaines vraiment
incomprhensibles... Ah! voici l'crit de notre homme.

Ce disant, il montrait un papier qu'il se mit  dplier en ajoutant:

--Permettez-moi de vous en faire la lecture.

Et il lut aussitt en nonnant un peu:

_Gnral Labor, faites, cette nuit, tout le contraire de ce que vous
avez dcid..._

Labor s'arrta  cette phrase et, s'adressant  madame de Mralec:

--Cela, a se comprend, dit-il. Mais coutez la suite, comtesse. Voici
qui devient inintelligible.

Il reprit la lecture en tranant sur les mots avec le ton moqueur de
quelqu'un qui rpte les btises d'un autre:

_Mfiez-vous en vous rappelant l'histoire d'Hercule aux pieds
d'Omphale._

Sur ce dernier mot, il regarda la veuve en demandant:

--Hein! comprenez-vous quelque chose  ce que chante le drle?

--Continuez, fit Clotilde.

--C'est tout, absolument tout... puis sign Meuzelin. Voyez plutt.

Et Labor tendit le papier  la comtesse qui, aprs l'avoir parcouru des
yeux, le jeta ngligemment sur un guridon plac prs d'elle.

--Hein! rpta le gnral.  quel propos va-t-il chercher Hercule et
Omphale?... Qu'est-ce que ces citoyens-l, je vous le demande?

Le brave Labor n'avait pouss ses classes que jusqu' la lecture et un
peu d'criture. Il en donnait la preuve la plus incontestable.

--Vous ne connaissez pas la mythologie? demanda Clotilde avec un effort
pour ne pas rire qui lui serrait les lvres.

La mythologie! Pour le gnral, ce devait tre une femme, quelque
gourgandine de garnison.  cette question et en voyant la moue que
donnait  la veuve son rire retenu, il crut  la jalousie de la comtesse
s'enqurant de son pass amoureux. En consquence, il se leva d'une
seule pice et, la main gauche sur son coeur, l'autre tendue en avant,
il dbita d'un ton grave:

--Je vous jure, comtesse, que jamais cette crature n'a rgn sur mon
me!

Puis, tout navement:

--Si nous revenions au billet de Meuzelin? proposa-t-il.

Aprs la balourdise que venait de commettre le soudard, Clotilde ne
pouvait plus aborder l'explication franche. Elle prit un biais pour
clairer l'ignorance de Labor.

--Sachez-donc que La Mythologie, une picire de Bordeaux, avait une
fille appele Omphale, aime d'un colonel clbre du nom d'Hercule.
Cette Omphale, abusant de la confiance de son amant, sut si bien s'y
prendre qu'elle lui arracha la liste de tous ceux des officiers de son
rgiment qui avaient de vilaines dents.

Labor avait cout, l'oreille tendue, la bouche ouverte, l'oeil rond,
ces renseignements sur Omphale.

--Oh! la tarpiaude! s'cria-t-il indign.

Aprs quoi, au bout d'une courte rflexion, il reprit avec tonnement:

--Mais je ne vois pas trop quel rapprochement Meuzelin peut faire entre
moi et ce colonel Hercule.

--En citant l'aventure d'Omphale, le policier a voulu vous rappeler tout
le danger qui existe  confier certains secrets  une femme.

Cette fois, Labor ouvrit des yeux dmesurment carquills.

--Une femme, fit-il.  quelle femme pourrais-je aller me confier aussi
btement?

--Dame! cherchez parmi vos nombreuses amies, articula Clotilde en riant.

Le gnral crut encore  la femme aimante dont la jalousie jetait le
plomb de sonde dans sa vie prive.

 nouveau, il remit sa main gauche sur son coeur et avana encore la
main en jurant:

--Je vous donne ma parole que, depuis quinze grands jours, je n'ai parl
 aucune femme... sauf  vous.

--Alors il faut croire que c'est moi dont parle Meuzelin.

En clatant de son rire frais et perl, la veuve continua:

--Selon cet agent, je suis l'Omphale qui a caus votre insuccs de cette
nuit en prvenant Coupe-et-Tranche qui guettait les quatre cent mille
francs... Mfiez-vous de moi, gnral, mfiez-vous de moi!

Bien que ce ft dit en riant, Labor protesta.

--Jamais je ne vous ferai une telle injure, comtesse! dclara-t-il.

--Et vous aurez grand tort, car Meuzelin persistera dans son ide que je
vous trahis.

Le gnral se redressa svre et indign:

--Ce Meuzelin est un imbcile! dclara-t-il tout sec.

--Oubliez-vous qu'il vous est recommand par le ministre de la police,
qui, pour ainsi dire, vous l'impose  titre de conseiller?

C'tait blesser Labor au plus vif de son amour-propre. Il sourit de
mpris en rpliquant:

--Je saurai me passer de ses conseils. Puisque ce croquant, au lieu de
m'crire, ne fait pas acte de prsence, j'agirai de moi-mme. Ds ce
soir, les troupes sortiront de leurs cantonnements.

Tout en parlant, il s'tait avanc vers le guridon o Clotilde avait
pos la lettre de Meuzelin et tendait le bras pour la reprendre.

La comtesse posa vivement sa main sur celle de Labor.

--Non, non, dit-elle, ne prenez pas cet crit; il me semble qu'il vous
porterait malheur! La faon tragique dont il vous est parvenu est d'un
trop mauvais prsage.

Et, secoue par un frisson d'pouvante:

--Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n'a-t-il pas t trouv sur
le cadavre de ce malheureux gendarme Patigneul?... Oui, il vous serait
funeste. Croyez-en l'instinct de mon coeur.

Mais le mot  peine lch, elle rougit, et, bien vite, elle se reprit en
disant:

--Croyez-en la voix... de ma raison.

Dj troubl par le contact de la peau douce et tide de la main de
Clotilde, qui effleurait la sienne, l'ardent soudard, au mot de coeur,
avait redress son torse. La tte rejete en arrire, l'air triomphant,
il allait lcher son cocorico de coq vainqueur, quand la veuve lui coupa
la parole en disant d'une voix suppliante:

--N'abusez pas, mon ami!

Au lieu de reprendre la lettre, il s'loigna du guridon en se disant:

--La belle, dcidment, m'adore  ce point qu'elle n'est plus matresse
de cacher sa passion.

Cependant la veuve avait command  son embarras. D'un ton qui implorait
encore, elle reprit:

--Parlons d'autre chose.

Au hasard, sans rflchir, car, dans son trouble, le sujet de diversion
qu'elle proposait tait lugubre, elle ajouta:

--Parlons de l'assassinat de Patigneul.

--Mais, fit le gnral, Patigneul n'a pas t assassin. Sa mort rsulte
d'un accident. Comme je vous l'ai dit, l'ivrogne avait tant bu  votre
office qu'il ne pouvait plus se tenir  cheval. Il a vid l'trier 
deux cents pas au plus de mon cantonnement. Quand une patrouille a
ramass le corps, un norme trou  la tempe et un gros caillou
ensanglant retir de dessous sa tte expliquaient suffisamment que sa
mort provenait d'une chute de cheval.

--Et c'est avec l'ide qu'en trouvant le corps on trouverait aussi son
billet que Meuzelin a gliss son crit dans la poche de Patigneul,
avana la veuve.

--Oh! ce n'est pas supposable. Il est plutt  croire que Patigneul,
avant sa chute, avait d rencontrer le policier qui l'avait charg de me
remettre son billet.

--S'il se sait attendu par vous, pourquoi Meuzelin, au lieu d'crire, ne
vient-il pas? objecta madame de Mralec.

Le gnral haussa les paules en homme qui n'en peut mais.

--Puisqu'il est dans le pays, vous devriez donner l'ordre de le
chercher, insista Clotilde.

-- cela, il existe une difficult.

--Laquelle?

--En donnant l'ordre, il me faudrait aussi fournir le signalement du
policier... et je n'ai jamais vu cet homme. Je l'aurais l, sous les
yeux, qu'il me serait impossible de dire que c'est lui... Patigneul
aurait pu me renseigner... il est mort trop vite.

Un souvenir revint  madame de Mralec sur le trpas du gendarme.

--N'a-t-il pas, m'avez-vous dit, prononc deux mots en expirant?
demanda-t-elle.

--Oui, il a murmur: Beau-Franois. Voil tout.

--Eh bien, fit Clotilde d'un ton interrogateur, cela ne se
rattacherait-il pas  l'introuvable Meuzelin?

Avant que le gnral pt rpondre, un coup fut frapp  la porte.

C'tait le Marcassin qui se prsentait.

--Gnral, annona-t-il tout troubl, on envoie d'Ingrande vous prvenir
que, dans la matine, une bande a pill une ferme entre Loirire et la
Cornouaille. Le fermier, son fils et une servante ont t chauffs. La
servante a seule survcu  ses tortures.

--La bande de Coupe-et-Tranche? demanda Labor, rouge de colre et  demi
trangl par le juron qu'il avait t contraint de ravaler devant la
comtesse.

--Non, une autre bande, parat-il, rpondit le Marcassin.

Puis en montrant la cour:

--Du reste, gnral, ajouta-t-il, si vous dsirez des renseignements,
c'est chose facile  avoir, car, du cantonnement, on vous a expdi
l'homme mme qui est venu apporter la nouvelle  Ingrande. Il est dans
la cour qui attend.

--Fais-le monter, commanda la veuve  un regard de Labor qui sollicitait
la permission de laisser venir l'homme en question.

Au bout d'une minute, le messager, amen par le Marcassin, fit son
entre.

C'tait un pauvre diable plus long qu'un jour sans pain, plus maigre que
le carme en personne.

--Ton nom? demanda le gnral.

--Barnab Gobin, surnomm Fil--Beurre,  cause de mon embonpoint,
dclara tranquillement l'interrog.




                                  XIII


C'tait bien, en effet, le brave et bon Fil--Beurre. Par quel miracle
avait-il chapp  la catastrophe qui avait ananti la Saunerie?
Qu'taient devenus ses compagnons? Pour le savoir, il faut retourner au
moment o, traqus par le Beau-Franois et ses Chauffeurs dans la
masure, ils s'attendaient  tre attaqus de deux cts  la fois.

En mme temps que Barnab dcouvrait la ruse des assaillants qui
entassaient des combustibles sur le fatage de la bicoque pour leur
faire tomber sur la tte la toiture en feu, Vasseur avait surpris, sous
ses pieds, un bruit de coups sourds qui, en branlant le sol, indiquait
un travail de sape souterrain pour arriver jusqu' eux.

--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout  l'heure
bien de la rjouissance, avait dit l'chalas au lieutenant.

Mais, tout  coup, une ide subite tait venue  Vasseur. D'un signe, il
avait appel  lui Lambert et Fichet et,  eux et  Barnab, il avait
dit vite  voix basse en leur montrant le sol  l'endroit o s'entendait
le bruit:

--Vite, vite, dblayons la place de ces dcombres.  coup sr, le salut
nous arrive par ici. Pourquoi ceux qui travaillent l-dessous, s'ils
sont des Chauffeurs, tiendraient-ils  arriver jusqu'ici quand ils
savent que, tout  l'heure ce toit va nous anantir sous l'incendie?

Alors, donnant l'exemple, Vasseur s'tait mis  la besogne aprs avoir
ajout:

--Ce doit tre Meuzelin.

L'instant n'tait pas aux si et aux mais, ni  discuter la supposition
du lieutenant; il fallait agir, et promptement, car l'ennemi en tait 
apporter l-haut ses dernires brasses d'herbe sche et de bois mort.

En deux minutes, les quatre compagnons eurent rejets dans un coin de la
salle les dcombres entasss  l'endroit dsign. Le bruit de leur
travail tait couvert par celui des Chauffeurs qui, certains de la
russite, ne se gnaient plus, maintenant, dans leurs prparatifs
d'incendie.

--Enfumons ces lapins en leur terrier puisqu'il n'en veulent pas sortir!
criait le Beau-Franois  ses bandits.

 quoi Barnab, tout en travaillant au dblai avec ardeur, secouait la
tte en murmurant:

--Oui, oui, mon bel homme, des lapins tant que tu voudras, mais si ces
lapins-l ne sont pas rtis, il t'en pendra lourd au bout du nez.

--Vois! vois! lui souffla alors Vasseur.

En effet,  une profondeur de prs de trois pieds de gravois enlevs,
apparaissait une trappe qu'un effort, fait en dessous, cherchait 
branler dans sa feuillure gonfle par l'humidit. Ce dernier obstacle
empchait de soulever la trappe sur laquelle ne pesait plus le poids des
dcombres.

Et, sous le bois, on entendit la voix assourdie de Meuzelin qui disait:

--Allons, Pancrace, encore un dernier effort et nous les sauvons.

Il y eut en dessous deux vigoureux hein! de gens qui s'efforcent  une
besogne et la trappe, sortant alors brusquement de son encadrement
gonfl, laissa apparatre les ttes du Saucisson--Pattes et de son
valet d'curie.

--Dtalons! il n'y a pas de temps  perdre, commanda l'aubergiste.

Il avait raison, car en mme temps s'entendait au dehors la voix du
Beau-Franois donnant  ses chenapans l'ordre de mettre le feu aux
broussailles.

Lambert et Fichet passrent les premiers par la trappe qui ouvrait sur
un escalier en ruines. Vint ensuite le tour de Barnab. Il avanait le
pied vers la premire marche quand il s'arrta:

--Tiens, une ide! fit-il. Autant faire la farce complte  ce grand
bltre de Franois.

Et s'adressant  Vasseur qui, sans savoir son intention, voulait le
presser de descendre:

--Nous en avons bien encore pour six ou sept minutes avant
l'effondrement de la toiture, dit-il. Venez m'aider, lieutenant,  jouer
la farce.

Tout en parlant, il marchait vers l'endroit o se trouvait le grand pot
qui, dans ses flancs, bien qu'entams par la balle, renfermait encore la
majeure partie du trsor vol par Franois au Marcassin.

--Emportez la tirelire, lieutenant, dit-il pendant que, dans mon
chapeau, je vais recueillir tous ces jaunets que le trou de la balle 
laisss s'parpiller.

Sourd aux remontrances de Vasseur, qui voulait l'arracher  sa tche,
car on entendait les premiers ptillements de l'incendie, l'chalas se
mit  sa cueillette.

Son affaire faite, quand il se retourna, il vit l'aubergiste qui, le
corps  demi sorti de la trappe faisait rouler dans la salle un petit
tonnelet dont une douve disjointe laissait chapper une trane noire.

C'tait un baril de poudre.

--Une surprise que je mnage  nos aimables coquins, annona-t-il au
squelette.

Puis il disparut par l'ouverture en disant:

--Venez. Nous n'avons pas le temps d'enfiler des perles.

Derrire lui, Barnab s'lana sur l'escalier et laissa retomber la
trappe. Au bas des marches se tenait Pancrace, une lanterne  la main.

--claire-nous la route. File d'un bon pas. Nous te suivons, commanda
l'aubergiste  son valet.

 la lueur incertaine de la lanterne, Vasseur put nanmoins reconnatre
qu'on suivait un long couloir tay de madriers et de solives comme un
boyau de mine.

--O dbouche ce passage? demanda-t-il au Saucisson--Pattes, qui
marchait devant lui.

--Dans une des caves de la _Biche-Blanche_. Il a t creus par le
grand-pre de Pancrace, l'ancien faux-saunier pendu. Il mit trois ans 
achever ce travail souterrain qu'il lui fallait excuter sans veiller
la mfiance de la gabelle. La nuit, il allait jeter la terre enleve
dans la Sarthe. Le sel de contrebande qu'on introduisait dans la maison
du passeur, aujourd'hui appele la Saunerie, venait s'enmagasiner dans
les caves de l'auberge. La gabelle et vu du sel entrer chez le passeur
qu'elle n'aurait pu le retrouver en fouillant chez lui.

Aprs ce renseignement qui expliquait comment il tait arriv au secours
des assassins, Meuzelin continua:

--Quand Pancrace et moi, nous nous escrimions  cogner sous vos pieds,
nous avions peur ou de n'tre pas entendus par vous ou que vous ne
comprissiez point qu'il vous fallait dgager la trappe de la lourde
paisseur des dcombres qui nous empchait de la soulever.

--J'avais mis mon dernier espoir en vous, Meuzelin. Cela m'a rendu
inventif, rpondit le lieutenant.

On fit encore quelques pas, puis Pancrace, qui marchait en tte avec sa
lanterne, la posa sur le sol en disant:

--Nous voici dans les caves de la _Biche-Blanche_!

Ils venaient d'y arriver par une basse et troite porte qui, d'habitude,
tait soigneusement dissimule derrire des tonneaux gerbs.

--Que j'ai la consolation de croire que nous sont plus mieux ici que
dans la posture osque nous trions tout  l'heure, avoua navement
Fichet avec un soupir de satisfaction.

Il achevait quand une effroyable explosion se fit entendre.

--Qu'est-ce cela? fit le lieutenant tonn.

--C'est ma surprise au Beau-Franois. En ce moment, le chenapan vous
croit, tous les quatre, aplatis par les ruines de la Saunerie, qui vient
de sauter, avana le Saucisson--Pattes.

Tout en parlant, il avait mont les marches de l'escalier qui, de la
cave, conduisait  la grande salle de l'auberge. Quand ceux qu'il venait
de sauver y furent entrs derrire lui, il reprit:

-- coup sr, notre stupide colosse va perdre son temps  fouiller les
ruines pour y retrouver vos cadavres.

--Oh! nos cadavres? dites plutt ses jaunets, ricana Fil--Beurre en
faisant bruire les pices d'or entasses dans le fond de son chapeau.

--Qu'il cherche cadavres ou jaunets, nous allons profiter de sa
distraction pour filer  toute vitesse, reprit Meuzelin.

--Vous aussi? demanda Vasseur.

--Moi tout le premier, affirma Meuzelin. Maintenant que j'ai lev le
masque, il ne fait plus bon pour moi en ces lieux, que je vais quitter 
tout jamais.

-- tout jamais! rpta Vasseur; vous allez donc abandonner votre
auberge?

--Mais je n'ai jamais t aubergiste, dit le policier en riant.

Et montrant du doigt Pancrace:

--Voici, continua-t-il, le vrai propritaire de la _Biche-Blanche_. Dans
la diligence qui m'a amen ici, j'ai rencontr ce brave garon qui
revenait de Paris o il apprenait le commerce. Il tait rappel  la
_Biche-Blanche_ par la terrible nouvelle que son pre, attaqu chez lui,
et tortur par les Chauffeurs, tait mort de ses souffrances en laissant
la _Biche-Blanche_ sans matre. Pendant la route, nous causmes.
Pancrace tait tout ardent de vengeance contre les Chauffeurs. Je
m'ouvris  lui sur ma mission de dbarrasser le pays de ces mcrants.
En haine de ceux qui avaient tu son pre, Pancrace, qui revenait homme
au pays d'o il tait parti gamin, ce qui ne lui laissait pas  craindre
d'tre reconnu, consentit  me cder son rle.

Ceci dbit, Meuzelin demanda gaiement:

--Dites-moi,  prsent, si c'est l'auberge qui m'empche de partir.

--Non, fit l'chalas, mais vous tes mari.

Meuzelin se frappa le front en clatant de rire.

--Tiens! j'oubliais que j'ai une femme! s'cria-t-il.

Puis il se gratta l'oreille, cligna de l'oeil et ajouta d'une voix bien
tranquille:

--Seulement, je crois bien qu' cette heure, je suis devenu veuf.

Ton et phrase de l'aubergiste, annonant qu'il croyait bien tre veuf,
taient dj assez tranges pour tonner ceux qui l'entendaient. Ils
furent surpris  plus forte dose quand Meuzelin, aprs avoir t
examiner la porte sur la route, dont la serrure,  demi arrache de ses
vis, tmoignait qu'elle avait t force par une vigoureuse pousse du
dehors, ajouta non moins gaiement:

--Bien dcidment, je suis veuf.

Comme confirmation de ses paroles, un cri de terreur retentit  l'tage
suprieur et, au haut de l'escalier, apparut la servante, la face
pouvante et livide, pantelante de tous ses membres. En trbuchant 
chaque marche, elle descendit l'escalier, vint droit  l'aubergiste et,
d'une voix trangle, bgaya avec peine:

--Ma matresse est morte!... On lui a coup la gorge.

Et, dans sa crainte d'tre accuse du meurtre, la fille continua en
paroles haches par le frmissement qui la secouait des pieds  la tte:

--Je n'ai pas quitt le pied de son lit... seulement, je me suis
endormie aprs avoir bu une rtie au vin sucr que Pancrace avait
apporte pour madame... J'avais pens que ce breuvage, dans l'tat de
fivre o elle tait, pouvait tre nuisible  ma matresse.

Il et sembl que le mari,  cette nouvelle, aurait d se montrer
profondment mu. Pas du tout. L'aubergiste avait tranquillement cout
la servante. Lorsqu'elle et fini de parler, il lui montra la porte en
disant:

--Je veux bien croire, ma fille, que tu n'es ni coupable ni complice du
crime. Mais les gens de justice, que je vais faire venir, ne seront pas
si crdules. Si j'ai un bon conseil  te donner, c'est celui d'avoir 
dcamper d'ici avant qu'ils arrivent.

Affole par la peur d'tre rendue responsable du meurtre, la servante ne
se le fit pas dire deux fois. Elle s'lana vers la porte et disparut.

Barnab, le lieutenant et ses hommes avaient t prsents quand
l'aubergiste, avant le dpart pour la Saunerie, avait donn  Pancrace
l'ordre de monter  sa femme cette rtie au vin, en exprimant l'espoir
que le breuvage, auquel devait tre ml un narcotique, serait bu par la
servante. Donc les quatre hommes devaient arriver  cette conviction,
que si le mari avait endormi la fille, c'tait pour commettre impunment
son crime.

Pour eux, Meuzelin tait le meurtrier.

Lorsqu'il revint au groupe, aprs avoir pouss les verrous de la porte
par laquelle avait fui la servante, le policier lut sur le visage des
quatre hommes la pense qui les tenait.

Il secoua la tte en disant d'une voix grave et le doigt tendu vers la
porte:

--Je n'ai particip  la mort de cette femme, je vous le jure, qu'en
laissant pntrer la vengeance par cette porte dont, exprs, je n'avais
pas pouss les verrous ni ferm la serrure au double tour. Croyez-moi,
la morte tait une misrable crature que l'chafaud rclamait. Quand je
l'ai amene ici, grosse des oeuvres du Beau-Franois, je connaissais
tous les crimes de la vie passe de cette femme, qui avait t d'une
bande de Chauffeurs  l'autre, octroyant ses faveurs aux chefs dont, pas
une fois, elle n'a voulu rprimer les cruauts.

Une question arrivait naturellement aux lvres de ceux devant qui se
justifiait le policier. Ce fut Vasseur qui la pronona.

--Alors, Meuzelin, demanda-t-il, pourquoi l'as-tu pouse puisque tu la
connaissais?

--Justement, parce que je la connaissais, appuya l'agent. Aujourd'hui
que le divorce spare en dix minutes des gens maris de la veille, j'ai
tent l'preuve... et puis,  dfaut du divorce, n'avais-je pas la
guillotine qui, demain, si je l'avais voulu, m'aurait fait veuf.

La voix du policier prit un accent de gaiet sinistre pour continuer:

--Pouvait-elle se mfier du grotesque poux, de l'imbcile
Saucisson--Pattes? Jamais n'aurait pu lui venir le soupon que si je
l'avais amene sous mon toit, c'tait pour surprendre, un  un, les
secrets de tous les crimes auxquels elle avait pris part. Combien de
nuits ai-je passes, guettant, pench sur sa couche, les mots chapps 
son sommeil secou par de terribles cauchemars!

Le policier montra encore la porte et poursuivit:

--Quand, hier soir, j'ai prpar cette entre au chtiment qui allait
venir, j'ai hsit un moment, et ma main s'est tendue vers les verrous
que je n'avais qu' fermer pour lui sauver la vie. Mais toute ma piti
s'est teinte au souvenir que la maudite n'avait jamais eu piti des
autres... mme des siens... mme de sa pauvre soeur Julie, pauvre fille
qu'elle a sacrifie de complicit avec un sclrat du nom de Croutot...
que je trouverai, lui, un jour ou l'autre.

Et d'un accent mu, le policier pronona lentement:

--Une bien triste histoire que celle de Julie! Au premier moment, je
vous la conterai.

Cela dit, Meuzelin se secoua brusquement comme pour se dbarrasser de
son motion et s'cria:

--La Saute est morte, n'en parlons plus. Comme on dit: Morte la bte,
morte le venin!

Ensuite reprenant sa voix gaie:

--Le plus press pour le quart d'heure, dit-il, est de nous loigner du
voisinage du Beau-Franois.

Il clata de rire en ajoutant:

--Nous loigner... mais pas pour longtemps, car je compte bien le
retrouver avant peu.

Tout en parlant, le policier avait ouvert le volet d'une fentre donnant
du ct de la Sarthe, dans la direction de la place o avait exist la
Saunerie.

--Tiens, fit-il, le maladroit nous laisse la route libre.

Les quatre compagnons vinrent le rejoindre  la fentre pour se rendre
compte de l'exclamation.

--Comme pour la servante, expliqua Meuzelin, mon narcotique a cess
d'agir sur les bateliers de la _Juliette_. Peut-tre, mme, est-ce
l'explosion de la Saunerie qui les a rveills. Alors ils ont amen le
bateau  l'autre rive et le Beau-Franois, renonant  ses recherches
dans les ruines, a jug prudent d'embarquer ses sacripants.

En effet, la _Juliette_, se laissant aller au courant de la Sarthe,
s'loignait lentement. Sur son arrire se voyait, au jour naissant, la
haute stature du Beau-Franois qui faisait descendre ses hommes sous le
pont pour qu'on n'et pas soupon d'un chargement aussi suspect.

-- bientt, grande bte! gronda entre ses dents le policier  l'adresse
du Beau-Franois.

Plus n'tait donc besoin de quitter  la hte la _Biche-Blanche_. Malgr
sa corpulence, Meuzelin tait marcheur. Mais il ne pouvait lutter contre
les longues perches de Fil--Beurre.

Pancrace, pour remplacer le bidet du Marcassin estropi par la balle de
Barnab, fut au Mans en acheter un autre qu'on attela  la voiture qui
avait servi au chouan  amener Gervaise jusqu' l'auberge.

Le soir, on se mit en route, Vasseur et ses soldats, remonts en selle,
Meuzelin dans la voiture. Quant  Fil--Beurre, il avait annonc vouloir
faire la route moiti  pied, au montoir du cheval de Vasseur, moiti en
voiture,  ct du policier.

--O allons-nous? demanda le lieutenant au dpart.

--C'est le Beau-Franois votre gibier, n'est-ce pas? interrogea
Meuzelin. Alors nous ferons route jusqu'au bout, car, l, o je vous
mne, il y a gros  parier que nous entendrons parler de votre animal.

--Quel est le but de ton voyage?

--Je vais  Ingrande o j'ai reu l'ordre de rejoindre le gnral Labor,
qui, aussitt les troupes arrives, doit entreprendre une battue du pays
ravag par les bandes.

--En route donc! dit Vasseur.

Pendant ce dbut du voyage, Barnab marcha  ct du lieutenant.

--Saint-Florent-le-Vieil, o, m'as-tu dit, Gervaise est conduite par son
oncle, est-il loin d'Ingrande? demanda Vasseur  l'chalas.

--Juste en face, sur l'autre rive de la Loire, affirma Fil--Beurre.
Quand nous arriverons, Gervaise sera installe chez son oncle depuis
quelques jours, car le Marcassin, qui a dj sur nous une avance de
dix-huit heures, va voyager d'un autre train que celui dont nous menace
la mauvaise rosse de la voiture de Meuzelin.

De fait, ce cheval tait un animal qui et fait ses quatorze lieues en
quinze jours. Dix fois, Vasseur voulut marcher de l'avant et quitter
Meuzelin. Mais, toujours, celui-ci le retint en disant:

--Croyez-moi, lieutenant,  vouloir aller trop vite, vous manquerez le
but. Je vous promets le Beau-Franois... mais  mon heure.

En disant cela, le policier semblait tre si certain de son fait que
Vasseur calmait son impatience.

Si lentement qu'on marche, on finit toujours par arriver. Ce fut ainsi
que le matin du sixime jour, aprs avoir pass la nuit  Angers, car
Meuzelin s'tait toujours, le chemin durant, oppos au voyage nocturne,
on atteignit le village de Monciel, six lieues avant Ingrande.

Tout le village tait sens dessus dessous.

Dans la nuit, la bande du terrible Coupe-et-Tranche avait attaqu la
diligence. En plus du meurtre des soldats de la patrouille ambulante,
les bandits avaient assassin une femme dont les habitants de Monciel
avaient ramass le cadavre sur la route et qu'ils avaient rapport au
village.

Chose horrible! ce cadavre n'avait plus de tte!

Les autorits avaient fait tendre la victime sur une table dans la
salle de l'auberge jusqu' l'arrive de la justice, qu'on avait demande
 la fois d'Angers et d'Ingrande.

En attendant, les villageois, curieux et effrays, faisaient foule
autour du cadavre, se demandant quelle pouvait avoir t cette femme.

--Si nous allions voir? proposa Meuzelin  ses compagnons.

 cette poque, les magistrats, touchs par la panique gnrale,
n'taient pas des plus chauds  aller instrumenter aux champs. Tant
qu'ils avaient  instruire dans les villes, o ils se sentaient en
sret, cela marchait de soi; mais il n'tait plus de mme quand il
tait question de franchir les murs. L'ide de se montrer aux
campagnards, c'est--dire d'appeler sur eux la vengeance des malfaiteurs
qui, un jour ou l'autre, les guetteraient  leur premire sortie de la
ville, les faisait reculer. Pour les maintenir en cette salutaire et
prudente rserve  aller instruire les crimes aux champs, ils avaient 
se citer le sort de quelques-uns de leurs collgues qui, aprs avoir
donn cette rare preuve d'audace, un jour qu'ils avaient t faire une
simple promenade hors la ville, avaient t ramasss au pied d'une haie,
tus par la balle d'un de ces campagnards, tant bonnaces et nafs en
plein jour, mais qui se transformaient en bandits nocturnes.

Donc, pour leur montrer le cadavre de la femme sans tte, les habitants
du village de Monciel avaient envoy prvenir les magistrats d'Ingrande
et d'Angers, mais ils s'attendaient bien  ne pas les voir venir.

Leur surprise fut norme  la vue de Meuzelin, du lieutenant, de
l'chalas et de Fichet, qui se prsentaient aprs avoir laiss Lambert 
l'entre du village,  la garde des chevaux et de la voiture.

--On nous prend pour des gens de justice, souffla Meuzelin  Vasseur.

--Est-ce que nous allons jouer leur rle? demanda le lieutenant.

--Pourquoi pas? Vous le savez, on s'instruit toujours en voyageant, dit
le policier souriant.

Chez Meuzelin, son mtier absorbait si bien l'homme qu'il ne pouvait
laisser passer cette occasion d'exercer son flair et sa sagacit.

Aussitt qu'il eut pntr dans la salle de l'auberge o la foule
entourait la table sur laquelle tait tendu le corps, l'agent ordonna
de sa voix la plus imprieuse:

--Tout le monde dehors, sauf les gens de la maison.

Pendant que les villageois sortaient, l'aubergiste s'approcha de lui et
demanda:

--Est-ce que vous ne gardez pas Fourchu, mon magistrat?

--Qu'est-ce que Fourchu?

--C'est le postillon qui a conduit la diligence pendant le relais
d'Angers  Monciel.

--Alors que Fourchu reste.

La foule sortie, les quatre compagnons demeurrent avec l'aubergiste,
son valet et le postillon Fourchu, un garon trapu,  la mine dcide,
qui portait le bras gauche en charpe, car il avait reu une balle 
l'attaque de la diligence.

--Que pour vous complaire, une femme sans tte elle est en comparaison
avec une arte sans poisson, dclara Fichet  Barnab, aprs avoir
examin le cadavre dcapit.

Muet, froid, recueilli, Meuzelin tourna lentement autour du corps. Un
moment son regard s'arrta sur le cou tranch, dont les chairs haches
accusaient que la dcapitation avait t faite  plusieurs reprises par
une main inexprimente.

--Ni un boucher, ni un quarrisseur, ni un homme d'un mtier qui dpce
la viande n'a coup cette tte, murmura-t-il.

Puis il examina la main du cadavre, main blanche, douce, aux ongles
soigns, main d'une oisive ou d'une femme dont le mtier ne comportait
pas un travail manuel.

Malgr le sang qui les maculait, il tait facile de reconnatre que les
vtements, fort simples pourtant et d'une coupe un peu en retard sur la
mode, taient d'toffe de prix. Les bas taient en soie et les
chaussures, fines, de cuir souple, nullement dformes accusaient que la
morte ne devait pas tre grande marcheuse  pied.

--Mettez le corps  nu, commanda Meuzelin  l'aubergiste et  son valet.

Dpouill de ses vtements, le cadavre apparut beau de formes, aux
chairs jeunes,  la gorge ferme, au ventre ne rvlant pas que la morte
et t mre. Except les horribles blessures rsultant des quatre coups
de fusil qui avaient tu cette femme, le corps ne montrait aucune
cicatrice ni signe qui dt servir  constater plus tard l'identit de la
victime.

--Elle devait avoir de vingt  vingt-cinq ans, dclara Meuzelin, aprs
un dernier regard jet sur le cadavre.

Le lieutenant, Barnab et Fichet assistaient, sans souffler mot, 
l'examen du policier. Au dehors, devant l'auberge, s'entendait le
murmure de la foule changeant ses commentaires en attendant le moment
o elle pourrait rentrer dans la salle.

Sur l'ordre de Meuzelin, l'aubergiste et le domestique cachrent la
nudit du corps en jetant dessus les vtements dont il avait t
dpouill.

Alors Meuzelin se retourna vers le postillon Fourchu.

--C'est toi qui conduisais au moment de l'attaque, entre Angers et ce
village? demanda-t-il.

-- preuve que j'y ai attrap un vilain noyau, dit Fourchu en montrant
son bras bless... Voil comment c'est arriv: Ils taient bien une
trentaine; ils avaient barr la route avec deux grosses cordes tendues
d'un ct  l'autre. Un de mes chevaux s'est abattu; alors ils ont fait
feu sur la patrouille. C'est une des balles qui lui taient destines
qui m'a perc le bras... La chute du cheval avait arrt la voiture.
Quatre gredins sont venus me mettre le pistolet sur le corps pendant
qu'un cinquime me fouillait pour me prendre ma feuille de route...

--Sur laquelle taient inscrits les noms de tes voyageurs?

--Oui, avec leur point de dpart indiqu. Ils en avaient sans doute
besoin pour savoir si je voiturais celle qu'ils voulaient tuer... Ah! a
n'a pas t long, allez! Cinq ou six sont alls droit au coup; ils en
ont arrach une des voyageuses et, avant qu'elle pt dire un mot, pan!
pan! et 'a t fini. Enfin, ils ont dtach leurs cordes et ont relev
mon cheval, puis ils m'ont ordonn de filer sans demander mon reste.

--Ils ne t'ont pas rendu ta feuille de route.

--Non, et j'avoue que je n'ai pas pens  la rclamer.

--Sais-tu o la victime avait pris la voiture?

-- Angers.

--Tu en es certain?

--Quand j'tais  Angers  attendre pour prendre mon service, j'ai vu
arriver la voiture amene par Chatriot. Il n'y avait alors qu'une femme
dans le coup. Pendant que les palefreniers attelaient, j'ai t prendre
un verre avec Chatriot. Quand je suis revenu pour monter en selle, j'ai
vu alors deux femmes dans le coup.

--Sans pouvoir affirmer laquelle des deux tait la premire?

--Ma foi, non, car il faisait noir dans le coup.

--Et des Chauffeurs qui ont attaqu la diligence, as-tu pu en
reconnatre un?

Fourchu se mit  rire  cette question:

--Oh! oh! fit-il, allez donc reconnatre des gredins qui se sont
barbouills le visage de suie ou qui ont la tte enveloppe d'un morceau
de crpe noir.

Meuzelin revint  la femme morte.

--De sorte que tu ne saurais dire quelle tait la femme tue?

--Non, mais c'est facile  savoir. En lui coupant la tte, les brigands
n'ont pas t bien malins. Il n'y a qu' aller  Angers, au bureau de la
diligence, s'informer de la femme monte en voiture cette nuit  quatre
heures du soir.

--Oui, objecta Meuzelin, mais rien ne dit que la victime n'tait pas
l'autre femme, celle qui occupait le coup avant Angers.

--On n'a qu' interroger celle des deux qui vit.

--Tu sais donc qui elle est?

--J'ai assez entendu prononcer son nom par ceux qui, cette nuit,  une
lieue de l'endroit de l'attaque, l'attendaient au passage pour lui faire
escorte  sa descente de voiture... Il parat que c'est une comtesse de
Mralec, qui revenait d'migration. Elle rentrait  son chteau de
Brivire. Ses gens ont pris les bagages et lui ont fait passer la Loire.
Si quelqu'un peut vous donner des renseignements, ce doit tre cette
comtesse, car elle ne doit pas avoir t sans causer avec l'inconnue
pendant la demi-heure qu'elles sont restes en compagnie dans le coup,
entre le dpart d'Angers et l'attaque.

--Bon! fit Meuzelin en casant tous ses renseignements dans sa mmoire.

Puis il jeta un dernier regard sur le cadavre dont la nudit tait
voile sous ses vtements amoncels ple-mle, et se tournant vers
l'htelier:

--Faites rentrer le monde, commanda-t-il.

--Pas avant que nous ne soyons partis, lui dit Vasseur.

--Non, non, nous restons encore, rpondit vivement le policier.

--Qu'espres-tu donc dcouvrir parmi ces villageois qui, en somme, ne
sont que des curieux?

--Qui sait! fit Meuzelin.

Pousss par une curiosit sauvage, les villageois rentrrent en se
bousculant. Bientt ils entourrent la table se repaissant du lugubre
spectacle, guettant d'un regard en dessous ceux qu'ils prenaient pour
des magistrats, et dont ils attendaient quelques paroles qui leur
apprissent le rsultat de l'enqute, ou changeant  voix basse leurs
rflexions.

Meuzelin s'tait gliss derrire ses compagnons. La face paterne, la
bouche niaisement entr'ouverte il regardait la scne d'un oeil
indiffrent et immobile en apparence, mais qui embrassait toute
l'assistance.

--Oh! oh! l'entendit murmurer le lieutenant, qui se tenait devant lui.

--As-tu donc dj dcouvert les assassins? demanda tout bas, en se
retournant, Vasseur, avec un peu de moquerie.

--Non. Mais j'ai dnich un vilain merle.

Et, avec assurance, il pronona:

--Je viens de dcouvrir celui qui a dcapit le cadavre.

Puis, lentement, d'une voix basse qui prchait la prudence, il
poursuivit:

--N'ayez l'air de rien. Gardez-vous que vos visages ou vos regards
donnent l'veil  mon coquin. Celui qui a coup la tte doit tre cet
homme barbu, noir de crasse,  tablier de cuir, qui est  droite de la
chemine.

Aprs cette indication, il ajouta:

-- prsent, nous pouvons quitter la salle.

Derrire Meuzelin, qui se dirigeait vers la porte, Vasseur et les autres
suivirent. Ce fut seulement  cent pas de l'auberge, loin des oreilles
indiscrtes, que le lieutenant demanda:

--Tu plaisantais, n'est-ce pas? en avanant que c'est l'homme au tablier
de cuir qui a tranch la tte de la victime?

--J'en jurerais! affirma srieusement le policier.

--Pourtant, dit Fil--Beurre, rien ne distinguait cet homme de ses
voisins.

--Oh! que si! appuya le policier en souriant.

--Et  quoi as-tu puis cette certitude? reprit le lieutenant, qui,
malgr les loges qui lui avaient t faits de la sagacit de l'agent,
refusait de se laisser convaincre.

-- quoi? rpta Meuzelin,  un dtail bien simple, qui a pu vous
chapper, mais qui devait me frapper.

--Apprends-nous-le.

Le policier regarda le lieutenant et lui posa cette question:

--Quel jour sommes-nous?

--Le cinquime jour de la dcade.

 cette poque, le calendrier rpublicain, on le sait, avait supprim
les semaines pour diviser chaque mois en trois priodes de dix jours
(dcade), dont le dernier, portant le nom de _dcadi_, reprsentait
l'ancien dimanche, le jour du repos.

--Donc le dernier _dcadi_ tait il y a cinq jours, c'est--dire que
voici cinq jours que cet homme s'est remis au travail, insista Meuzelin.

--Sans doute.

--Et vous reconnaissez mon individu pour tre d'un tat  forger:
marchal, forgeron ou serrurier?

--La fume et la poussire de forge qui lui salissent le visage ainsi
que son tablier le prouvent videmment, avana Fil--Beurre.

--Trs bien! fit le policier. Maintenant, passons  une autre question.

Sans rire, il demanda au lieutenant:

--Tous les combien pensez-vous que cet homme change de chemise?

--Toutes et quantes fois qu'il en met une autre, lcha Fichet, prenant
voix au chapitre.

Mais, si profondment vraie que fut cette rponse, elle ne satisfit pas
Meuzelin qui redemanda au lieutenant:

--Rpondez, tous les combien?

--Dame! cet homme doit tre comme tous les ouvriers qui attendent le
dcadi, jour de repos, pour se faire beaux et propres.

--Parfait! approuva l'agent.

Et, aprs une petite pause:

--Alors, reprit-il, si cet homme n'tait pas, hier, d'une noce, d'un
baptme ou d'une fte quelconque, c'est lui qui a coup la tte de la
morte.

--Parce que? demanda Vasseur un peu abasourdi par cette dclaration.

--Parce que aujourd'hui, c'est--dire cinq jours aprs le dcadi, cet
homme porte une chemise blanche. Donc il a t forc de faire
disparatre son linge macul de sang,  moins qu'il n'ait eu hier, je le
rpte, une occasion de se faire beau.

En secouant la tte, Meuzelin ajouta avec un sourire plein d'assurance:

--Encore, en avanant cette supposition d'une fte, je suis intimement
persuad qu'elle est fausse, attendu qu'il se ft dbarbouill. Or, s'il
a du linge blanc et les mains  peu prs propres, il a conserv sur son
visage la crasse d'un travail de cinq jours.

Et pendant que ses compagnons restaient merveills devant lui, le
policier rpta d'un ton convaincu:

--Oui, il a t forc de faire disparatre sa chemise tache de sang.

Le doute avait cess chez Vasseur qui s'cria:

--Alors pourquoi avoir laiss ce misrable libre?

--Oh! soyez bien tranquille, dit Meuzelin en souriant, il ne le restera
pas longtemps. L'arrter sance tenante et t maladroit. Nous donnions
l'veil  ses complices s'il en avait dans la salle. Mieux vaut qu'il
vienne tout seul se placer sous nos mains.

Comme le lieutenant et Barnab restaient bahis sans comprendre sa
dernire phrase, il continua:

--Il y a chez les dix-neuf vingtimes des criminels un mouvement
involontaire qui les pousse  se trahir. Qu'un homme commette un meurtre
et qu'il puisse s'chapper sans avoir t vu; malgr lui il quittera sa
cachette pour venir dix fois rder sur le lieu de son crime, incit par
la peur qui lui cre un besoin irrsistible de savoir ce qu'on dit, qui
on accuse, s'il est souponn. Au lieu de passer muet, il lui faudra
parler, s'informer, questionner jusqu'au moment o il lchera une parole
imprudente... Notre homme au tablier sera de mme. Il nous a pris pour
gens de justice, et, par cela mme que nous n'avons rien dit, il sera
invinciblement pouss par la ncessit de se rassurer lui-mme en nous
questionnant.

Tout en parlant, Meuzelin faisait face  ses compagnons, rangs devant
lui, tournant le dos  l'auberge. Son regard passa par-dessus l'paule
de Vasseur.

--Ne vous retournez pas! dit-il vivement.

Sa recommandation faite, il reprit en riant:

--Hein! que vous disais-je? Voici notre homme qui vient de sortir de
l'auberge; il a abandonn les autres. La peur le met  nos trousses et
il va nous suivre jusqu'au premier coin o il pourra nous interroger
sans tmoins. Je vous en supplie, ne vous retournez pas. Continuons
notre chemin en allant rejoindre Lambert qui garde vos chevaux et ma
voiture. Le coquin va se mettre  notre piste comme un chien qui flaire
une saucisse.

Donnant l'exemple Meuzelin se mit en marche, suivi par ses compagnons,
qui s'taient gards de se retourner. Ds qu'on eut rejoint Lambert 
l'entre du village, le policier se mit  tourner autour des chevaux,
leur soulevant les pieds pour examiner les fers.

Cependant, il avait gliss un regard en dessous.

--Le gredin a fait comme je l'ai dit. Il nous a embot le pas. Il est
l-bas qui nous guette. Nous jouerons de chance si c'est un marchal,
car voici un cheval dont le fer s'est cass.

Alors se relevant avec les gestes dsesprs d'un homme qu'un accident
empche de se remettre en route, il feignit d'apercevoir l'homme au
tablier de cuir.

--Eh! citoyen! cria-t-il en lui faisant signe de venir.

L'homme s'avana lentement, avec hsitation, semblant appeler  lui son
courage.

--Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen? demanda-t-il quand il fut
arriv.

--Le village possde-t-il un marchal?

L'homme montra son tablier de cuir en disant:

--Oui. C'est moi.

--Ta forge est-elle loin?

--La voici, dit le marchal en indiquant du doigt la seconde maison du
village.

--Alors, mon garon, tu vas mettre un fer  ce cheval, et fais vite, car
nous avons hte de partir.

Le marchal marcha vers sa forge suivi par les voyageurs amenant aprs
eux chevaux et voiture.

--Fais vite, fais vite, nous sommes presss, rptait Meuzelin au
marchal qui forgeait son fer en tendant l'oreille.

D'un clin d'oeil, Meuzelin commanda aux siens de ne souffler mot. Ce
silence irrita le besoin qu'prouvait le marchal de parler. Aussi, en
enfonant son premier clou, il dit au policier qui lui tenait le pied du
cheval:

--Tu as trouv le village bien alarm par ce drame sanglant, citoyen
magistrat.

--Que veux-tu, citoyen, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Aujourd'hui on est dans la consternation; hier on sautait aux
crins-crins d'une noce.

--Personne ne s'est mari hier  Monciel, dclara le marchal en
rabattant son second clou.

--Ou on ftait joyeusement un nouveau-n, dit insoucieusement le
policier.

--Le dernier nouveau-n date de trois semaines.

--Enfin, quoi? je veux dire que si aujourd'hui Monciel est en alarme, il
tait peut-tre hier dans la joie. Le corps n'est pas de fer, que
diable! On ne peut pas toujours travailler. Il faut bien se reposer un
brin en se donnant du bon temps. Tel qui travaille aujourd'hui, hier la
passait douce.

--Pas moi alors; car, hier, je n'ai pas quitt ma forge. J'ai ferr onze
chevaux, dit le marchal en remettant tenailles et marteau dans la poche
de son tablier.

Puis, en examinant de l'oeil les pieds des autres chevaux, il demanda:

--Tu n'as plus besoin de moi, citoyen?

--Si, mon garon, fit Meuzelin.

C'tait dbit d'un ton si bon enfant que le marchal s'empressa de
dire:

-- quoi puis-je t'tre utile?

-- me donner un renseignement, articula le policier en lui faisant la
risette.

--Parle, citoyen magistrat.

--Au fond, c'est de peu d'importance.

--N'importe.

--C'est plutt une affaire de curiosit.

--Crois que s'il est en mon pouvoir de la satisfaire, je serai tout
heureux de te procurer cette satisfaction.

--Oh! tu dis cela!

--Prenez-moi au mot.

--Avant que je t'interroge, veux-tu d'abord me faire une toute petite
promesse?

--Laquelle?

--Celle d'tre bien franc.

--Je vous le jure, dit le marchal amadou par tant de bonhomie.

Meuzelin lui posa la main sur l'paule, et toujours souriant, il demanda
de sa voix la plus aimable:

--Alors, mon garon, puisque tu es si bien dispos, dis-moi donc o tu
as cach la tte de la femme que tu as coupe cette nuit?

Le marchal,  ces mots, eut un effroyable tressaillement de tout le
corps. Ple comme la mort, les cheveux dresss sur la tte, les yeux
pleins d'une folie d'pouvante, il agita convulsivement les lvres sans
pouvoir parvenir  prononcer les mots que le saisissement arrtait dans
sa gorge.

Puis l'instinct de la conservation lui vint. Sans se dire que fuir
c'tait se trahir, il se ramassa sur ses jarrets comme la bte fauve qui
va bondir, poussa une sorte de rugissement et s'lana. Mais le cercle
des compagnons s'tait resserr. Il fut, pour ainsi dire au vol, saisi 
chaque poignet par Lambert et Fichet.

Au contact de ces deux mains qui paralysaient sa rsistance, l'homme se
devina perdu.  la surexcitation nerveuse succda la raction d'une
complte prostration qui, anantissant ses forces, le fit vaciller sur
ses jambes. Il se ft affaiss s'il n'et t soutenu par Fichet qui,
croyant  une comdie, le remit sur pied en disant:

--Le quart d'heure il n'est pas  songeasser de nous faire l'imitation
de la jeune vierge qu'elle accouche.

Aprs avoir laiss l'homme s'anantir sous son effroi, Meuzelin rpta
d'une voix sche:

--Dis-moi o tu as cach cette tte de femme que tu as tranche la nuit
dernire?

Encore incapable de parler, le marchal secoua ngativement la tte.

Le policier lui mit le doigt sur le plastron de chemise et poursuivit en
pesant sur les mots:

--... Cette tte dont le sang avait rejailli sur toi, ce qui t'a oblig
de changer de chemise.

Cette phrase galvanisa le marchal qui parvint  bgayer.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

L'agent avana la main et promena circulairement l'ongle de son pouce
sur la nuque du prisonnier en disant:

--Si tu ne parles pas, le couperet de la guillotine te passera l avant
un mois.

Un frissonnement nouveau secoua l'artisan, mais il n'en rpta pas
moins:

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Alors, nous allons oprer une perquisition chez toi.

Et Meuzelin, s'adressant  ses compagnons:

--Faisons entrer voiture et chevaux dans la cour et fermons la maison.
Personne ne viendra nous dranger, commanda-t-il.

Il fut obi au plus vite par le lieutenant et Fil--Beurre, lequel, tout
en verrouillant la porte charretire, murmura:

--Pas de chance tout de mme, le marchal! Pour une pauvre petite fois
qu'il fait un _extra_ de linge, on le lui reproche.

Pendant la fermeture, le prisonnier que l'preuve avait extnu, fit un
pas pour aller s'asseoir sur l'enclume de sa forge.

--Une bonne conscience qu'elle n'a jamais besoin de s'asseoir, lcha
Fichet en le ramenant sur place.

Se sentant surveill, l'homme se tint immobile, muet, le regard vague et
fixe, comme s'il craignait de l'arrter sur un point de l'atelier.

En attendant le retour de Vasseur et de l'chalas, Meuzelin fit ce
qu'avait voulu faire le marchal. Il vint s'asseoir sur la massive
enclume que supportait un norme billot de bois.

 ce moment, l'oeil effray de l'artisan se tourna involontairement vers
la base du billot. Ce regard n'eut que la dure de l'clair, mais il fut
surpris par le policier.

Vasseur et Barnab reparurent.

--Est-ce fait? demanda l'agent.

--Nous sommes tout  fait chez nous, annona le squelette.

Pour adresser sa question aux arrivants, Meuzelin avait tourn la tte
vers eux. Il la ramena si brusquement du ct du prisonnier que celui-ci
n'eut pas le temps de changer la direction de son regard qui, une
seconde fois, tait venu s'attacher au pied du billot de l'enclume.

--Oh! oh! pensa le policier, est-ce que par hasard je suis assis sur la
roche sous laquelle il y a anguille?

--Chut! chut! souffla Barnab dont la fine oreille avait surpris un
bruit de pas dans la rue.

Les pas s'arrtrent devant la maison. Puis on frappa bien doucement 
la petite porte de la forge.

Du poignet de son prisonnier, la main de Fichet se porta vivement  son
gosier.

--Si tu insuffles un mot, dit-il tout bas, en accompagnant sa
recommandation d'un serrement de doigts qui le dispensait de complter
sa phrase...

Bien qu'on ne lui ouvrt pas, celui qui frappait devait savoir que le
marchal avait quelque motif de se tenir clos en son logis; car loin de
s'en tonner, il fit entendre d'une voix prudente:

--C'est nous, Chauvelot et Bourdois.

Et aprs une petite pause:

--Je viens comme c'tait convenu. Ne crains pas qu'on nous voie entrer.
Ils sont encore tous autour de la femme de cette nuit... Ouvre.

 ces paroles qui, jusque-l peu compromettantes, pouvaient le perdre en
se prolongeant, le marchal tait devenu livide et tout pantelant
d'angoisse.

On frappa encore.

Puis une autre voix pronona:

--Inutile de cogner, va! il a dcamp.

--Pas possible! N'avait-il pas t dit que ce serait moi qui, en prenant
un cheval  Angers, irait vendre la chose aux _francs_ (rcleurs) de
Laval ou de Mayenne?

--Oui, mais il y est all lui-mme, ide de nous faire sauter notre
part! Allons, nous sommes vols. Faut nous rsigner, grogna la seconde
voix.

Les deux causeurs s'loignrent.

Malgr lui, un petit soupir de satisfaction chappa au marchal. Ce
qu'ils avaient dit n'tait pas des plus catholiques, mais, en somme, il
n'accusait rien de si grave qu'il ft impossible de l'expliquer. Donc, 
peu prs rassur, il attendit Meuzelin qu'il voyait s'avancer pour lui
rpter sa question.

Seulement, lui aussi, l'agent, avait entendu le dialogue et sa
prodigieuse sagacit y avait puis une inspiration soudaine. Il venait
bien,  la vrit, pour renouveler sa question, mais il y ajouta
quelques mots dont l'effet fut foudroyant sur le misrable quand il
l'entendit lui dire:

--O as-tu mis les boucles d'oreilles que tu as retires des oreilles de
la tte que tu as coupe cette nuit?

Et, en montrant l'enclume, Meuzelin ajouta:

--Sous le billot de ton enclume, n'est-ce pas?

Le marchal eut un soubresaut convulsif: puis, aprs un sourd rauquement
de rage dsespre, il tomba vanoui.

Quand il reprit ses sens, il tait solidement garrott, et Fichet tait
en train de lui verser un broc d'eau dans le cou en disant  son
camarade Lambert:

--Rien n'est plus mieux officiant pour l'vaporation de la connaissance
que l'eau sur la colonne vnrable.

En revenant  lui, le premier regard du marchal se tourna vers
l'enclume. Elle avait t dplace. Une paisse dalle, qui servait
d'assise au billot, apparaissait montrant, au milieu de sa surface un
petit trou carr qui servait de cachette.

Aprs le billot, les yeux alarms de l'artisan cherchrent Meuzelin. Il
lui tait masqu par Vasseur et Barnab qui, devant lui, taient occups
 examiner un objet que leur montrait le policier en disant:

--Au bas mot, elles valent trois mille livres.

Ils se retournrent  la voix de Fichet leur faisant part que le
prisonnier avait repris ses sens.

--Il s'est cicatris de son dlabrement, annona-t-il.

Alors Meuzelin vint au marchal, tenant dans le creux de la main une
paire de boucles d'oreilles qu'il mit sous les yeux de son homme en
demandant:

--Veux-tu maintenant avouer o tu as cach la tte que tu as dpouille
de ces bijoux?

Le gueux sembla hsiter.

L'agent appuya sur la chanterelle en articulant:

-- moins que tu ne tiennes  tre guillotin avant un mois.

--Si je parle, aurai-je la vie sauve? pronona le marchal d'une voix
brve.

--Heu! heu! fit Meuzelin. Elle vaudra cher  racheter ta vie... Il
faudra que tu en contes bien long.

Tout frmissant de la peur que son march ne ft pas accept, le
prisonnier dut trouver bien longue la minute pendant laquelle l'agent le
tint sur le gril en ayant l'air de se consulter.

--Tu diras bien tout et tout? insista-t-il.

--Oui, tout et tout. Car ds que j'aurai commenc, le mieux sera pour
moi de dfiler mon chapelet jusqu'au bout, attendu que si je ne vous
faisais pas pincer toute la bande et le chef, je serais un homme mort...
Ils me tueraient.

--Et ton chef est le Beau-Franois? demanda Meuzelin  tout hasard.

Le prisonnier eut un sourire de mpris.

--Ah! oui, fit-il, ce grand belltre qui, depuis deux jours, est venu
travailler dans le pays avec une trentaine d'hommes? Oh! il n'en a pas
pour longtemps. Coupe-et-Tranche lui apprendra, avant peu,  ne pas
venir rogner la portion des autres.

Alors, revenant  ce qui l'intressait bien plus:

--Si je parle, aurai-je la vie sauve? rpta-t-il.

--Allons! c'est march conclu! dit enfin le policier.

Soit pour prouver son empressement soit qu'il craignt que Meuzelin se
rtractt, le prisonnier se hta de dire:

--La tte est enterre au pied du pommier de ma cour. Je l'ai mise l,
ce matin, un peu avant le jour, mais mon intention tait, la nuit
prochaine, de la brler au feu de ma forge.

L'agent fit signe  Lambert et Fichet de lui dlier les bras et, quand
il le vit libre:

--Viens la dterrer devant nous, commanda-t-il.




                                  XIV


Comme l'avait dit le marchal, au milieu de sa cour s'levait un vieux
pommier dont la tte norme et feuillue ombrageait un banc de pierre
plac  son pied.

Fichet avait pris, dans la forge, une bche que Meuzelin fit donner au
prisonnier en lui disant:

--Mets-toi  l'oeuvre en te gardant bien de toute atteinte qui pourrait
dfigurer le visage.

Le marchal se posa devant une place o nul n'aurait pu souponner le
dpt sinistre, tant l'endroit avait t soigneusement nivel. Aprs
s'tre servi de la bche pour enlever la crote du sol durci par son
pitinement de la nuit, il s'agenouilla et, avec ses mains, se remit 
retirer la terre devenue friable.

--Voil! dit-il bientt en montrant une masse de cheveux noirs qui
venait d'apparatre au fond du trou.

Alors, saisissant la chevelure qu'il tira sans grand effort, il amena au
jour la tte, qu'il posa  bout de bras sur le banc de pierre.

L'assassinat ne datant encore que de quelques heures, la dcomposition
n'avait pas eu le temps d'accomplir son oeuvre sur le visage,  qui la
rigidit de la mort avait conserv son expression dernire... et cette
expression tait hautaine et calme, ne trahissant en rien la terreur
qu'aurait d inspirer  la victime, au moment suprme, la fin tragique
qui la menaait. Si brusque qu'avait t le dnouement, cette femme
avait pu, pourtant, voir venir la mort et elle lui avait bravement fait
face.

--Une jeune et jolie femme, souffla Vasseur en examinant le visage.

--Et aussi une matresse femme, ajouta le policier, dont l'attention
avait t attire par la physionomie altire de la face.

Curieux de dtails, il demanda au marchal:

--Tu tais l quand elle a t assassine?

Celui-ci parut avoir la franchise rcalcitrante; ce qui fit que
Meuzelin, d'un ton qui sentait la menace, lui rafrachit la mmoire:

--N'oublie pas que ta vie vaut cher, dit-il. Si tu veux la racheter, je
t'ai prvenu qu'il ne faudrait pas mnager ta langue.

Il tait bien aventur le cou du marchal,  prsent que la tte tait
dterre. Il y alla donc, comme on dit, bon jeu bon argent.

--J'assistais si bien  l'assassinat, avoua-t-il, que je suis un de ceux
qui avaient t nomms par Coupe-et-Tranche pour la fusiller.

--Coupe-et-Tranche conduisait donc l'attaque?

--Non, mais il l'avait prpare de longue date, et, d'avance, il avait
dsign  son lieutenant les rles que chacun aurait  jouer.

Meuzelin revint  la morte et demanda:

--En se voyant perdue, la voyageuse n'a pas cri, demand grce,
prononc quelques mots?

--Si elle a parl.

--Un appel  piti?

--Du tout. Elle n'a prononc qu'une courte phrase qui tait
incomprhensible pour nous.

--Laquelle?

--Au moment o nous la couchions en joue, elle a dit comme a: C'tait
bien la peine de revenir!

--Ah! fit le policier tout dcontenanc, car il avait espr que cette
phrase, inintelligible pour les autres, s'claircirait pour lui.

Un souvenir lui passa subitement en tte.

--Mais, fit-il vivement, il se trouvait une autre voyageuse dans le
coup--une comtesse de Mralec, m'a-t-on dit. Qu'a-t-elle fait,
qu'a-t-elle dit pendant cette scne de meurtre?

--Elle a fait la diablesse et a hurl: Grce! dans son coup dont elle
ne pouvait sortir, attendu que, de chaque ct, on lui tenait la
portire. Puis, finalement, je crois bien qu'elle s'est vanouie.

--Elle est jolie, cette comtesse? demanda Vasseur.

Le marchal haussa les paules.

--a, je n'en sais rien. Cette nuit, il faisait noir comme dans un four.
Je n'ai pu la voir.

Une objection vint  l'esprit du lieutenant:

--Mais, dit-il, puisqu'il faisait tant obscur, comment a-t-on pu
reconnatre la femme qui devait tre votre victime?

Le marchal recommena son haussement d'paules.

--Tu m'en demandes trop, citoyen. La seule chose que je puisse dire,
c'est qu'on me l'a amene au bout de mon fusil et que j'ai fait feu.

--Et c'est toi qui lui a tranch la tte?

--Dame! les autres ne savaient comment s'y prendre et il fallait
excuter l'ordre de Coupe-et-Tranche. Alors je me suis servi de la
hachette de Chauvelot, un des deux qui sont venus tout  l'heure frapper
 ma porte.

--Les autres t'ont regard faire? continua Vasseur.

--Ils se sont contents de dire: Part  trois! au sujet des boucles
d'oreilles.

Si Meuzelin avait laiss le lieutenant continuer l'interrogatoire,
c'tait qu'il tait occup, avec Fil--Beurre,  enfermer la tte de la
victime dans un panier couvert.

Aprs avoir repouss le couvercle du panier sur le lugubre contenu, il
se retourna en disant:

--Fichet et Lambert, reficelez-moi cet aimable garon, et en route.

--Vous m'emmenez? fit le marchal tellement atterr qu'il se laissa lier
sans rsistance.

Meuzelin se mit  rire.

--Croyais-tu que nous allions te donner la clef des champs? Au fond,
c'est dans ton intrt. Ne nous as-tu pas cont que Coupe-et-Tranche te
ferait tuer au plus petit soupon de trahison? Eh bien, nous allons te
mettre  l'abri de cette mort violente en te cachant dans la prison
d'Angers.

Puis comme, en parlant, il s'tait assur que les deux soldats l'avaient
solidement garrott, il commanda de le porter dans la voiture.

Il fallait rebrousser chemin. C'tait dur pour Vasseur qui n'tait plus
qu' quelques lieues de Gervaise; mais il se rsigna en pensant que
c'tait affaire de quatre ou cinq heures, juste le temps de conduire le
bandit sous les verrous.

--Demain, vous la verrez, lui promit Meuzelin  qui, pendant le voyage
qu'il venait d'accomplir en compagnie, il avait fait confidence de son
amour.

Le lieutenant et ses hommes remontrent en selle, et, aprs que Barnab
eut soigneusement referm la porte de la marchalerie, on se mit en
route. Vasseur marchait en tte, escort par Fil--Beurre jouant de ses
longues jambes. De droite et de gauche, Fichet et Lambert escortaient la
voiture que conduisait Meuzelin assis sur la banquette de devant. Au
fond du vhicule, le prisonnier tait tendu sur la paille,  ct du
panier contenant la tte.

On n'tait pas  plus de cent toises du village de Monciel, que le
marchal, tremblant d'angoisse, prouva le besoin de remonter son moral
qui voyait l'avenir en noir.

--Vous m'avez promis que j'aurais la vie sauve, dit-il au policier dont
le silence l'inquitait.

--Oui, j'ai promis...  condition que tu dirais la vrit.

--Aussi l'ai-je dite entire.

--Heu! heu! en es-tu bien sr? lcha l'agent d'un ton de doute.

En branlant la tte d'un air indiffrent, il continua  mots trans:

--Aprs tout, c'est ton affaire! Du moment que peu t'importe d'avoir le
cou coup, je comprends que tu ne vides pas le fond de ton sac.

Il y eut une crise de dsespoir chez le marchal. Aprs en avoir tant
dit, cela ne comptait pas! Aussi sa voix frmissait-elle de peur quand
il s'cria:

--Mais vous le connaissez, le fond de mon sac!

--Alors ton sac possde un double fond o sont enferms quelques aveux
que tu ne juges pas utile d'en faire sortir.

Cela dit, l'agent prit un ton tout bonhomme, tout amical pour
poursuivre:

--C'et t, pourtant, bien agrable pour toi, pendant qu'on aurait
guillotin tes camarades, de te trouver libre comme l'air, ayant mme en
poche une somme d'argent assez rondelette pour te permettre d'aller
t'tablir au loin... Vois-tu d'ici la vie heureuse que tu aurais mene?

--Vrai! vrai! rpta convulsivement le prisonnier se raccrochant 
l'esprance.

--Absolument comme je te l'affirme, articula l'agent.

Ensuite, brusquement, il demanda:

--Sais-tu comment on m'appelle?

--Non.

--Je me nomme Meuzelin.

 dfaut de sa personne, le nom du policier clbre devait tre connu
dans les bandes, pour lesquelles il sonnait comme la menace d'une
catastrophe suspendue sur elles, car il y eut un effarement complet chez
le prisonnier quand il s'cria:

--Meuzelin! Alors je suis perdu!

--Mais non, imbcile! Parle et je te jure que tout ce que je viens de te
promettre sera tenu.

Il y eut un silence, puis le marchal demanda d'un ton dcid:

--Que voulez-vous savoir?

--Conte-moi, bien en dtail, quelle tait la femme assassine. Dans quel
but on l'a tue. Pourquoi on avait intrt  faire disparatre sa tte.

Et Meuzelin, se renversant sur la lanire en cuir qui servait de dossier
 sa banquette, tendit l'oreille aux aveux de son compagnon de voiture.

Au bout de deux heures, quand Vasseur et Barnab qui, tout en causant,
avaient un peu forc leur marche, ne furent plus qu' quelques portes
de fusil du faubourg d'Angers, ils s'arrtrent pour attendre la
charrette que l'allure lente du cheval poussif, qui la tranait, avait
laisse fort en arrire. Elle apparaissait au loin, toujours escorte
par Fichet et Lambert.

Bien qu'on ne ft pas en service, le lieutenant n'en maugra pas moins 
la vue de ses soldats chevauchant de chaque ct de la voiture.

-- eux deux, ils n'ont pas mme la cervelle d'une linotte. Ils
devraient savoir que leur poste est derrire le vhicule. Ce qui leur
permet de surveiller  la fois les cts et le fond. Posts comme ils le
sont, rien n'empche le prisonnier de s'vader par l'arrire de la
charrette.

--Oh! oh! fit Fil--Beurre; je crois, lieutenant que vous comptez sans
notre ami Meuzelin. Il doit ouvrir un oeil vigilant sur le misrable
qui, de plus, est mieux ficel qu'une andouille.

Barnab achevait quand Vasseur partit d'un franc rire.

--Tu tombes mal  dire que Meuzelin doit ouvrir un oeil! Il m'a plutt
l'air de fermer les deux yeux.

En effet, la distance raccourcie permettait de voir l'agent qui,
renvers sur le dossier de son sige, dormait comme un bienheureux. Sa
tte ballottait de droite et de gauche  chaque cahot de la charrette
que son cheval conduisait, la bride sur le cou, en pleines ornires de
la route.

--Il faut que son sommeil soit diantrement dur pour rsister  un
bercement pareil. Si, comme tu le disais, le prisonnier n'tait garrott
solidement, il l'aurait bel, avec mes deux soldats sur les cts et
Meuzelin dormant,  prendre la poudre d'escampette, dit Vasseur.

Alors, revenant sur leurs pas, le lieutenant et l'chalas furent
au-devant de la voiture.

 la voix du lieutenant qui l'appelait, Meuzelin ouvrit les yeux, se
secoua et se leva de son sige en disant:

--Il parat que j'ai fait mon petit ronron. Je vais marcher un peu, a
me rveillera tout  fait.

Et il mit pied  terre.

En dgageant le devant de la voiture, l'agent avait permis  Vasseur, du
haut de son cheval, de plonger ses regards sous la toile qui bchait la
charrette.

--Sacrebleu! jura-t-il. Votre prisonnier n'est plus l! annona le
lieutenant.

L'agent se hissa sur le marchepied, avana la tte sous la bche et, de
sa voix toujours paisible, rpondit:

--C'est ma foi vrai!

En mme temps, Fil--Beurre avait escalad l'autre marchepied, et,
avanant son long bras dans la voiture, il en retirait un paquet de
cordes en disant:

--Il tait donc bien mal attach?

Cette supposition blessa l'amour-propre de Fichet, qui avait garrott le
marchal au dpart.

--Que je vous fiche mon billet qu'une mre elle n'aurait pas mieux
harnach qui qui lui aurait mang sa fille, articula-t-il d'un ton
froiss.

Cependant Fil--Beurre avait examin les cordes.

--Elles ont t coupes, annona-t-il.

La dcouverte fut un baume pour l'orgueil ulcr de Fichet qui,
s'apaisant, dbita:

--Aussi les bras me tombaient des mains de ce que comment qu'il aurait
pu se dsencombrer des noeuds que je lui avais contracts.

Meuzelin, descendu du marchepied de la voiture, s'tait rapproch de
Vasseur, qui l'observait en silence, s'tonnant qu'un tel finaud se ft
laiss jouer.

Les deux hommes se regardrent dans les yeux. Alors le lieutenant
comprit aussitt et demanda tout bas:

--C'est toi qui l'as fait fuir?

--Oui, dit le policier.

--Pourquoi?

D'un coup d'oeil, l'agent s'assura qu'il ne pouvait tre entendu des
autres, et vivement souffla:

--Il s'agissait de sauver Gervaise.

--Elle court donc un danger? demanda Vasseur en plissant.

Mais au lieu de rpondre, l'agent se tourna vers les autres en s'criant
de la voix d'un homme impatient de les voir s'appesantir sur sa faute:

--Quand nous resterons l  nous bahir! Eh bien, quoi? Notre sclrat
tait pinc. Il a us du droit de tout prisonnier, il a pris la fuite.
Nous n'allons pas coucher ici, j'imagine. Allons, en route pour Angers.

Le lieutenant, tout rveur, restait immobile en selle, semblant se
consulter. Meuzelin, qui s'apprtait  monter en voiture, l'aperut
ainsi mditant; il marcha vivement  lui:

--Lieutenant, dit-il, vous pensez  me quitter.

--Oui, je veux aller  Saint-Florent-le-Vieil, o je sais qu'habite
Gervaise.

--Quoi faire?

--Dfendre Gervaise contre ce danger qui, dis-tu, la menace.

--Oui, mais ce danger, il vous faudrait d'abord le connatre. Vous ne
pouvez l'apprendre que par moi et il m'est impossible de vous en
souffler mot.

La voix de Meuzelin se fit grave, quand il reprit:

--coutez-moi bien, lieutenant. Je vous jure qu' vouloir agir seul, non
seulement vous courrez danger de mort, mais, infailliblement, vous
causerez celle de la jeune fille qui sera sacrifie sans piti comme l'a
t la malheureuse femme de cette nuit.

Vasseur le regarda surpris.

--La mort de cette femme se rattache-t-elle  quelque mystre qui
concerne Gervaise? demanda-t-il.

--Oui, la pauvre enfant se trouve englobe,  son insu, dans une affaire
sinistre, de si complte faon, qu'il lui serait impossible de prouver
son innocence si moi... moi seul, vous m'entendez... je ne viens  son
aide.

Et d'un accent qui, pour ainsi dire, priait:

--Voyons, poursuivit l'agent, laissez-vous convaincre, lieutenant, bien
qu'il me soit impossible de vous en dire plus, car l'oeuvre  laquelle
je me suis vou me ferme la bouche. Ayez confiance en moi. Je vous
rendrai Gervaise.

--Quand? demanda Vasseur branl.

--Cela dpend d'vnements qui vont se produire. Mettons un mois.

--Un mois d'attente! un long mois pendant lequel l'impatience me
torturera dans l'inaction!

--L'inaction! rpta Meuzelin avec un sourire. Oh! que non pas! Je
compte, ce mois durant, vous donner assez d'occupation pour que vous ne
trouviez pas le temps long.

--Alors tu m'associes  tes projets?

--Parbleu! et je vous y mettrai jusqu'au cou.

Et, ensuite, du coin de l'oeil, dsignant Fil--Beurre qui, en les
voyant causer  voix basse, se tenait  l'cart:

--Ainsi que l'ami Barnab si le coeur lui en dit, ajouta le policier.

--Et le coeur lui en dira, sois-en certain. Pour Gervaise, il sera
capable de tout, affirma le lieutenant.

--Eh! eh! ricana le policier, je lui fournirai, s'il en est ainsi, une
bien belle occasion, en cas d'insuccs, de se faire scier entre deux
planches... c'est un passe-temps que se donnent les faux chouans
lorsqu'ils ont fait un prisonnier d'importance.

--Oh! oh! fit moqueusement Vasseur, je ne m'imagine pas Fil--Beurre
devenu un prisonnier d'importance.

Le policier secoua la tte et demanda:

--Croyez-vous que moi, s'ils me tenaient, les bandits me scieraient
entre deux planches?

--Oui, toi qu'ils ne connaissent pas, mais dont ils se rptent le nom
avec effroi, s'ils te tenaient aprs avoir appris ton identit, ta place
serait entre les deux planches.

--Eh bien, c'est justement cette place-l que j'ai l'intention d'offrir
 ce bon Fil--Beurre, dit tout gentiment le policier.

Mais se reprenant aussitt:

--En cas d'insuccs bien entendu, je le rpte, appuya-t-il.

Puis, comme il lisait dans les yeux de Vasseur une sorte d'tonnement de
mpris en l'entendant annoncer son projet de se soustraire au danger en
y exposant un autre, l'agent se hta d'ajouter:

--Soyez tranquille, lieutenant, il y aura du nanan pour tout le monde.
Moi,  ce moment-l, je serai entr dans la peau d'un autre... peau qui,
si elle ne me couvre pas bien, me mnera  cuire  petit feu doux dans
un four... encore un divertissement des bandits.

--Et moi, quelle sera ma part de nanan, suivant le rle que tu me
destines?

--Ou les deux planches, ou le four, ou la pendaison par les pieds...
Songez donc que vous tes Vasseur, le destructeur de leurs amis
d'Orgres! Les citoyens bandits vous serviront en consquence.

Vasseur se mit  rire.

--L, fit le policier,  prsent que vous connaissez le revers de la
mdaille, voulez-vous que nous nous associons pour sauver Gervaise?

Promettre  l'amoureux le salut de la jeune fille, c'tait lui dicter sa
rponse.

--Je te suivrai o tu me conduiras, dclara-t-il.

--Alors, retournons  Angers, dit Meuzelin en se dirigeant vers la
voiture.

Mais,  son troisime pas, il s'arrta pour revenir au lieutenant.

-- propos, demanda-t-il, Barnab sait-il crire?

--Mieux qu'un notaire, affirma Vasseur.

Sur cette rponse, Meuzelin gagna la voiture, et quand il y fut mont,
il cria:

--En route!

En vingt minutes, on atteignit Angers.

C'tait prcisment dans le faubourg par lequel ils faisaient leur
entre que se trouvait la maison de poste o relayait la diligence.
Comme en beaucoup d'endroits, cette maison de poste tait la bote aux
cancans, potins et racontars sur tout ce qui se passait dans la ville ou
 dix lieues  la ronde.

 l'arrive de Meuzelin et des siens, une dizaine de bavards, auxquels
tait ml le matre de poste, proraient sur le tragique vnement de
la nuit prcdente.

--Descendons l, proposa le policier.

 cette poque, o le peu de sret des routes forait les voyageurs 
se runir pour leur dfense commune, il n'y avait rien d'tonnant dans
cette descente  l'auberge de la petite troupe de cinq individus.

Le matre de poste tait des premiers cits parmi les aubergistes les
plus empresss  tenir en rgle leur livre d'inscription des voyageurs.
Son premier soin fut de conduire les arrivants  la salle qui servait de
bureau au service de la diligence, pour prendre, sur son registre, leurs
noms, prnoms et qualit. Cette pice tait encombre de paniers,
caisses ou malles que les diligences avaient apportes  leur dernier
passage ou devaient enlever  leur prochain dpart.

Aubergiste et voyageurs avaient t suivis par le groupe des curieux,
tous impatients que la formalit ft remplie pour pouvoir questionner 
l'aise ces nouveaux venus, qui arrivaient par la route d'Ingrande et
qui, ayant pass sur le lieu du crime, devaient abonder en dtails sur
l'attaque de la diligence.

Donc, le matre de poste-aubergiste, ayant pris un des deux gros
registres placs sur son bureau, procda  l'interrogatoire des frais
dbarqus, dont il inscrivit en mme temps les dclarations.

Ce fut d'abord le citoyen Rameau, gros marchand en grain de Chartres,
voyageant pour achats avec ses trois garons fariniers.

Et,  l'appui de son dire, Vasseur produisit les papiers bien en rgle
que la commune de Chartres, instruite de son expdition secrte  la
poursuite du Beau-Franois, s'tait empresse de lui dlivrer.

Les deux soldats et Barnab se trouvant couverts par la dclaration du
lieutenant, il ne restait plus qu' inscrire Meuzelin.

--Eh! l-bas, citoyen, c'est  ton tour, lui cria l'aubergiste en le
voyant occup  lire les adresses que portaient les caisses et malles
dposes dans le bureau.

Le policier vint  l'appel et dclara se nommer Baptiste Beulard,
marchand de cotonnades, venu dans le pays pour faire ses achats.

Et, pour prouver son identit, Meuzelin montra un passeport des mieux en
rgle, dlivr  Paris.

En crivant son dernier mot, le matre de poste lcha cette phrase:

--Cette fois encore, le commissaire de police en sera pour ses frais de
curiosit.

--Est-ce qu'il guette quelqu'un au passage? demanda Meuzelin qui avait
dress l'oreille.

--Oui, deux hommes qu'on cherche partout.

--Des malfaiteurs?

--Oh! non pas! C'est un agent de police et un lieutenant de gendarmerie
qui ont disparu. On les cherche partout pour les envoyer au gnral
Labor, qui les rclame pour l'aider en sa prochaine expdition.

--Peut-tre que, pour le moment, ces deux hommes ont mieux  faire,
avana le policier en lanant un coup d'oeil  Vasseur.

L'inscription acheve, le champ tait donn aux curieux. Le plus press
se hta de demander:

--Vous venez d'Ingrande? Vous avez d passer  l'endroit de l'attaque?
Que dit-on sur le crime de cette nuit? Sur la femme sans tte? A-t-on
dcouvert quelle est cette femme?

--Mais, fit Meuzelin tonn, il me semble que l'endroit o l'on peut
avoir la chance d'tre renseign sur la victime, c'est ici?

-- Angers? fit le choeur des curieux.

--Non, non, ici mme, on a relay la diligence, appuya Meuzelin.

En regardant le matre de poste dans les yeux, il continua:

--Car on affirme que c'est ici que cette femme a mont en voiture.

Si tranquillement que, pour tout le monde, le matre de poste et
soutenu le regard de l'agent, il dut y avoir, dans ses yeux, quelque
indice qui intrigua Meuzelin, car il reprit en insistant:

--Oui, c'est de ce bureau qu'est partie l'inconnue.

--C'est bien facile  vrifier, dit l'aubergiste en tendant la main sur
le second des registres placs devant lui.

Il se mit  feuilleter en poursuivant:

--S'il en est ainsi, le dpart de la voyageuse doit tre inscrit.

Quand il eut trouv la page, il posa le doigt  la place voulue en
ajoutant:

--Nulle femme n'est monte dans la diligence qui a relay cette nuit.

Meuzelin ne se tint pas pour battu.

--Pourtant, dit-il, le postillon Fourchu, qui a conduit le relai
d'Angers au village de Monciel, a dpos qu' l'arrive  votre maison
de poste, le coup ne contenait qu'une femme, et qu'elles s'y trouvaient
deux au dpart.

--Le postillon Fourchu se sera tromp, articula schement le matre de
poste, que l'insistance de l'agent semblait impatienter.

Mais se ravisant:

--Du reste, reprit-il, que Fourchu prsente sa feuille de route. S'il en
est comme il le prtend, la voyageuse a d y tre inscrite par moi  sa
monte en voiture.

--Malheureusement, cette feuille lui a t enleve par les bandits.

Le matre de poste haussa les paules en disant:

--C'tait le seul moyen de contrle.

--Oh! le seul, non pas! dit vivement le policier. Il en est encore un
autre.

--Quel autre moyen?

--Rien n'est plus facile que de constater l'endroit o la victime a pris
la voiture. On n'a qu' interroger l'autre voyageuse du coup, venant de
Paris, qui, elle, est arrive saine et sauve  bon port. C'est une
comtesse de Mralec, habitant le chteau de Brivire, m'a dit Fourchu.

L'aubergiste se frappa le front en homme tout joyeux de se voir tir
d'embarras.

--Parbleu! s'cria-t-il, vous avez raison!

Alors, dsignant du doigt un coin de la salle o taient entasses une
dizaine de malles et de caisses, il reprit:

--J'ai justement l une occasion d'entrer en rapport avec cette
comtesse.  son dpart de Paris, elle avait tant de bagages qu'il a
fallu en laisser une partie, qu'on devait lui expdier deux heures aprs
par la diligence de Poitiers. En passant ici, cette voiture a dpos
toutes les malles en me chargeant de les faire bifurquer sur Ingrande
par la premire occasion.

Et le matre de poste, s'adressant aux curieux, termina en disant:

--Avant peu, les amis, nous aurons des renseignements prcis, car c'est
moi-mme qui irai porter ces bagages  la comtesse de Mralec, et, par
la mme occasion, je l'interrogerai sur la femme inconnue.

Satisfaits par cette promesse, les curieux se retirrent accompagns par
le matre de poste qui, bavard par excellence, leur fit la conduite
jusqu' la rue o, plus de deux minutes, il resta jouant toujours de la
langue.

Cependant, les compagnons taient rests seuls dans la salle.

--Barnab, as-tu jamais vol? demanda Meuzelin  Fil--Beurre.

Avant que l'chalas pt ajouter un mot au brusque haut-le-corps que lui
avait caus la question, l'agent continua:

--Il y a commencement  tout, mon garon. Dbute donc par voler,  ton
choix, une de ces caisses, que tu iras cacher sous la paille de ma
voiture.

Fil--Beurre allait monter sur ses grands chevaux. Le policier arrta
net son clat d'indignation en ajoutant:

--Je te le demande au nom de Gervaise.

--Oh! alors! fit Barnab.

Et, sans hsiter, il marcha vers les caisses, en prit une de moyenne
grandeur et, sortant par la cour, il se dirigea vers le hangar sous
lequel la voiture tait remise.

Le policier l'avait suivi des yeux.

--Maintenant, se dit-il, je crois tre en mesure de parer aux neries
que va commettre l'idiot qu'on appelle le gnral Labor.

Et, en souriant:

--Tout de mme, pensa-t-il, le traquenard que lui tend Coupe-et-Tranche
est bien imagin... Tout me prouve que, cette fois, le marchal m'a bien
avou la vrit.




                                   XV


Quelles rvlations Meuzelin avait-il tires du marchal pour qu'il et
ainsi laiss fuir le sclrat en rcompense de ses aveux? Quand il se
savait attendu par le gnral Labor, au lieu de se rendre  son devoir,
pourquoi, non seulement y manquait-il, mais encore retenait-il Vasseur
qui, lui aussi, tait rclam par Labor? Avec ses quatre compagnons, le
policier comptait-il arriver  meilleure fin que le gnral avec toutes
ses troupes? Enfin, tait-il sincre quand, pour mieux vaincre la
rsistance du lieutenant, il avait affirm qu'il s'agissait du salut de
Gervaise?

Pour obtenir une rponse  toutes ces questions, nous laisserons
s'couler les trois semaines pendant lesquelles le gnral Labor avait
fait rechercher partout le lieutenant et le policier disparus, et nous
en reviendrons en ce moment o Fil--Beurre venait d'tre amen, par le
Marcassin, en prsence du gnral Labor, dans le boudoir de la comtesse
de Mralec.

Disons d'abord comment il se faisait que Barnab tait arriv  tre
introduit dans le chteau de la Brivire par le Marcassin.

La mtairie exploite par Cardeuc, autrement dit le Marcassin,
tait situe entre le chteau de Brivire et le village de
Saint-Florent-le-Vieil. D'une contenance d'environ soixante arpents,
elle s'tendait jusqu' la Loire, dont tait elle spare par la route
de halage.

Il tait deux heures et, aprs le dner des hommes de la mtairie qui
venait de se terminer, chacun s'tait loign, laissant seul le
Marcassin. Encore assis au haut bout de la table, sa place habituelle
durant les repas, il rflchissait profondment:

--Tout va bien et tout ira mieux encore tant que nous n'aurons affaire
qu' l'ne bt qui s'appelle le gnral Labor, murmurait-il avec ces
petits rauquements brefs qui, chez lui, quivalaient aux saccades d'un
rire.

Il fut tir de ses rflexions par l'entre d'un garon de la ferme, qui
annona:

--Il vient d'arriver un homme qui te demande.

--Quel genre d'homme? demanda le mtayer, dont l'oeil s'emplit de
mfiance.

--Un grand escogriffe, un peu moins gras que le coupant d'une faux. Il
prtend que tu le connais.

--Il n'a pas dit son nom?

--Je ne le lui ai pas demand. Ce qui fait croire que tu dois le
connatre, c'est qu'il te ramne la voiture dans laquelle tu es parti 
ton dernier voyage et que tu as laisse en route.

--Va chercher cet homme, commanda Marcassin. Comme le valet allait
s'loigner, son matre le rappela:

-- propos, dit-il, tous nos gens de la plaine sont-ils rentrs?

--Pas un seul.

--Pourquoi? gronda le mtayer brusquement.

--Le petit gars de Loirire, qu'ils ont expdi et qui est parvenu 
passer, m'a expliqu la chose. Il parat que le retour leur est coup
par des postes de douze ou quinze soldats, chelonns de faon  pouvoir
se secourir, qui surveillent la plaine. Il faut donc que nos hommes
attendent la nuit pour s'parpiller. Alors, un  un, ils franchiront la
ligne.

--Oui, mais le fourgon?

--Il leur faudra l'abandonner dans le bois de Segr, aprs l'avoir vid
de son contenu, qu'on enterrera en attendant l'heure propice pour aller
le chercher.

Ce moyen ne semblait pas tre du got du Marcassin, qui reprit:

--Il faut faire dguerpir ces troupes.

--Pas  main arme, j'imagine.

--Non, mais en les lanant sur une fausse piste. Il rflchit un peu,
puis, en ricanant:

--Une belle occasion de faire d'une pierre deux coups, s'cria-t-il. O
est la bande du Beau-Franois?

En prononant ce nom, le Marcassin fut pris de rage et serra ses normes
poings:

--Sans ces maudites troupes du gouvernement, qui nous empchent de
rgler nos affaires entre nous, comme j'en aurais eu vite fini avec le
Beau-Franois et les siens! articula-t-il avec fureur...

Ensuite, revenant  son ide:

--Il faudrait lui lcher les soldats sur le dos. O se tient-il  cette
heure, le bltre?

-- la ferme de Poncet, entre Loirire et la Cornouaille. Il a obtenu
l'hospitalit de Poncet par la terreur. Le fermier croit avoir affaire 
Coupe-et-Tranche!

--Tonnerre! rugit le mtayer.

Soudain, il s'apaisa en disant:

--Il faut d'abord s'occuper de l'homme qui est l. Cours me le chercher.

Une minute aprs, la maigre silhouette de Fil--Beurre s'encadra dans la
baie de la porte ouverte.

--C'est moi. Est-ce que tu ne me reconnais pas, citoyen? demanda-t-il
avec son plus innocent sourire.

Barnab tait de ces gens qu'il suffit d'avoir vu une seule fois pour ne
les oublier jamais.

--Tu es l'homme qui, il y a environ un mois, pas loin du Mans, 
l'auberge de la _Biche-Blanche_, m'a rendu le service d'abattre d'un
coup de fusil le cheval emport d'une charrette aprs laquelle je
courais... Tu vois que j'ai de la mmoire? dit le mtayer.

--Oh! oh! de la mmoire, a te plat  dire, lcha Barnab en faisant
une moue de doute.

--Tu dis cela parce que je suis parti si vite que j'ai oubli ma
charrette sur la route, rpliqua le Marcassin.

--Aussi je te la ramne. Ton nom de Cardeuc et celui de ton village
tant inscrits dessus, je n'ai eu qu' demander ma route... et me voici.

Le mtayer ne brillait pas par la confiance. Il n'tait pas prcisment
un gobe-mouche.

--Et tu as mis un mois  venir, mon gars? ricana-t-il. Mazette! tu n'es
pas vif. Une tortue n'aurait mis qu'une semaine.

Fil--Beurre, au lieu de relever la gouaillerie, rpliqua d'un ton des
plus srieux:

--Et encore ai-je failli tre plus longtemps.

--Parce que?

--Parce que, pendant trois semaines, je n'ai pu quitter le refuge que
j'avais trouv chez un paysan  douze lieues d'ici. Il parat qu'un
Beau-Franois tenait la campagne avec sa bande... Je ne me souciais pas
d'tre vol.

--Bast? fit Cardeuc, pour une vieille charrette et une mauvaise
bourrique que tu as pu y atteler.

--Une bourrique qui vaut encore ses soixante-cinq livres, appuya
Fil--Beurre.

--On te les remboursera, mon garon.

--Non, ce sera  dduire, dit simplement Barnab.

--Dduire sur quoi? fit le Marcassin surpris.

--Vrai! tu ne sais pas pourquoi?

--Nullement.

Fil--Beurre clata de rire, puis il s'cria railleusement:

--Tu vois bien que tu n'as pas la mmoire dont tu te vantes.

Et aprs une petite pause pour donner  Cardeuc le temps de se souvenir,
il reprit:

--Tu ne te rappelles donc pas avoir oubli autre chose  l'auberge de la
_Biche-Blanche_?

--Non. Quoi donc?

--Certain pot  salaisons dont le contenu n'est pas du lard.

Le Marcassin avait fait son deuil du trsor que lui avait vol le
Beau-Franois. Son tonnement fut norme  la nouvelle que lui donnait
Barnab.

--Et tu me le rapportes! s'cria-t-il sincrement bahi de cet acte de
probit.

--Oui. J'ai suppos qu'il tait  toi lorsque, en le trouvant, je me
suis rappel un dtail. Quand je te suivais au moment o tu visitais la
chambre de je ne sais qui, tu t'es cri: Disparue! puis, aprs avoir
regard dans un coin de la chambre, tu as ajout: Et l'or aussi! D'o il
est rsult que quand j'ai dnich le trsor, je me suis dit qu'il
devait tre  toi.

Et, opinitre  vouloir rendre ses comptes, Barnab reprit:

--Tu vois bien que les soixante-cinq livres du prix du cheval sont 
dduire, puisque je les ai prises sur le tas.

Aprs quoi, se campant devant le Marcassin, il demanda tout triomphant:

-- prsent, dis-moi si j'ai eu raison de rester tapi pendant trois
semaines par peur du Beau-Franois, qui aurait remis la main sur le
magot.

Ensuite, avec un accent de rancune:

--Ah! s'cria-t-il, m'a-t-il flanqu des venettes, ce sacripant-l!...
Si jamais je puis les lui rendre!

Une ide soudaine vint au mtayer.

--Libre  toi, mon gars, dit-il.

--Vrai de vrai?

--Je puis te mettre  mme de faire passer un mauvais quart d'heure 
ton homme.

--Sans courir de danger? Car, vois-tu, la bravoure, ce n'est pas mon
fort.

--D'autres attraperont les coups pour toi.

-- ce prix-l, je m'expose, dclara Barnab. Voyons, que dois-je faire?

--Tu vas d'abord me suivre au chteau de Brivire. Nous causerons chemin
faisant.

Si Cardeuc,  ce moment, ne s'tait retourn pour prendre son chapeau,
il aurait surpris l'clair de joie qui venait d'illuminer le regard de
Fil--Beurre.

Le Marcassin tait un particulier dont la confiance tait difficile 
obtenir; mais pouvait-il la refuser  un tre assez idiot pour lui
rapporter un pot plein d'or qu'il aurait pu garder, car, dans les ides
du mtayer, un aussi honnte homme ne pouvait tre qu'un franc imbcile.

Il commena, avec l'aide de Barnab, par faire entrer la voiture dans la
cour. Puis il conduisit le cheval  l'curie, emporta le pot plein d'or
dans une chambre, dont il ferma la porte, et, aprs en avoir mis la clef
dans sa poche, il dit en se mettant en marche:

-- prsent, mon garon, je vais te conduire au chteau de Brivire o,
si tu fais bien ce que je te commanderai, on taillera pour toi de jolies
croupires au Beau-Franois.

--Ah! c'est que, vois-tu, citoyen, ma rancune contre ce gant ne date
pas d'hier. Elle remonte  certaine nuit o le coquin, qui venait de
s'vader des prisons de Chartres, m'a vol ma veste, aprs m'avoir
assomm prs du village de Mgin.

--Tu connais donc le village de Mgin, toi? dit brusquement Cardeuc,
dont le regard souponneux s'attacha sur Fil--Beurre.

Mais il y allait tout navement, ce bon Barnab, dont la mine niaise
indiquait un bavard confiant qui ne demande qu' conter ses petites
affaires.

--Si je connais le village de Mgin! s'cria-t-il. Je serais bien ingrat
d'avoir oubli son nom, car, si je ne suis pas mort de l'assommade du
Beau-Franois, c'est parce que j'ai t recueilli et soign dans la
maison d'un habitant de Mgin. Quand je dis un habitant, c'est une
erreur, car il n'habitait gure le village, ce maquignon, nomm Aug,
qui tait toujours par les chemins pour son commerce.

Au nom d'Aug, le mtayer n'avait pas bronch, mais son regard avait,
encore une fois, examin en dessous la figure de l'chalas.

--Mais, objecta-t-il, si ce maquignon n'tait jamais  son domicile,
comment as tu t recueilli et soign par lui?

--Oh! non, pas par lui... mais par sa fille, appele Gervaise, et une
vieille bonne qui habitaient la maison.

Et, avec un enthousiasme de reconnaissance, Fil--Beurre s'cria:

--Si tu connaissais Gervaise! si tu savais comme elle est bonne! Demain,
elle me demanderait ma vie que mon dvouement n'hsiterait pas une
minute.

Bien qu'il part fort indiffrent  l'explosion de la gratitude de
l'chalas, Cardeuc en lui-mme, l'entendit avec satisfaction.

--Bon  savoir! pensa-t-il. Par Gervaise, je ferai de ce Jeannot ce
qu'il me plaira.

Cependant Barnab avait continu tout tristement:

--Je l'ai belle  parler de mon dvouement et  l'offrir,  prsent que
je ne sais plus o est Gervaise, car elle a brusquement disparu de ce
village de Mgin, o, j'avais reu d'elle ces bons soins qui m'ont rendu
la sant.

--Bast! bast! fit le Marcassin, tu la retrouveras peut-tre. Il n'y a
que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

Quand le Marcassin avait emport sa nice de la Saunerie, il avait vu le
Beau-Franois poursuivi par quatre hommes qui s'taient lancs sur sa
trace, et il avait cru que le Chauffeur, tomb aux mains de ses ennemis,
tait infailliblement perdu. Il n'avait donc pas d en tre ainsi,
puisque le Beau-Franois,  cette heure, battait la plaine entre Laval
et Angers. Un point restait obscur pour le Marcassin. Il chercha 
l'claircir en ramenant la conversation sur le trsor de Doublet, qu'il
avait t contraint d'abandonner pour pouvoir fuir plus prestement
lorsqu'il avait emport sa nice de la Saunerie.

--Dis donc, fit-il, o as-tu trouv mon magot que tu m'as rapport?

--Bien par hasard, citoyen, va!  l'auberge de la _Biche-Blanche_, aprs
que j'ai eu mang un peu de pain et de fromage, ma bourse s'est trouve
 sec. Quand il s'est agi de me loger gratis pour la nuit, l'aubergiste
m'a flanqu impitoyablement  la porte. J'allais coucher  la belle
toile lorsque non loin de l'auberge j'ai avis une masure en ruines.
C'tait un refuge pour passer une nuit.  peine entr, mon pied heurta
un obstacle qui fit entendre un bruit mtallique... Je me baissai au
clair de la lune, je reconnus le pot plein d'or. Alors je pensai  toi,
que j'avais entendu parler de ton or disparu. Aussitt je me suis dit
que celui qui te l'avait drob allait venir le reprendre dans la ruine
o il l'avait dpos. Sans perdre de temps, j'ai dcamp avec le trsor,
que je suis all enterrer dans un petit bois voisin, aprs en avoir
pralablement retir quelques pices. Avec cet argent, j'ai fait la
lieue qui me sparait du Mans o, en pleine nuit,  l'auberge, j'ai
achet d'un roulier une rosse qu'il parlait de faire abattre.

Un peu avant le jour, je ramenais ma bte  la voiture abandonne sur la
route. Ton nom et ton village taient inscrits sur un des cts de la
charrette. J'y ai cach sous la paille ton pot dterr, et en route pour
venir te le rapporter.

--On n'est pas plus bte! pensa le Marcassin en pensant  cette
restitution qui, sans qu'il y prt garde, le rendait crdule  tout ce
que venait de lui dbiter l'chalas, d'un ton qui n'entendait pas la
moindre malice.

Tout au projet qu'il ruminait, il marchait en se disant:

--Honnte, bavard et stupide, voil un garon qui va joliment me servir
pour amener le gnral  dbarrasser la plaine des postes de soldats qui
cernent les miens afin de les lancer sur le dos du Beau-Franois.

Alors, arrtant sa marche, il dit  Fil--Beurre.

--Faut-il au moins, mon garon, t'apprendre ce que nous allons faire au
chteau de Brivire.

--Que m'importe! Tu m'as promis qu'on taillerait des croupires au
Beau-Franois contre qui j'ai une longue dent. a me suffit.

--Oui, mais pour arriver  ce rsultat, tu as un rle  jouer. T'en
sens-tu capable? As-tu de la mmoire?

--Apprends-moi ce que j'aurai  dire et je ne manquerai pas d'un seul
mot.

--Bon! dit Cardeuc. Sache donc que ton cher ami Franois et ses coquins
sont bien tranquillement tablis dans une ferme dont le propritaire les
cache par terreur. Il faut faire en sorte que les troupes qui battent la
plaine surprennent la bande... Comprends-tu?

--Oui, mais quel sera mon rle?

--Tu seras un paysan, accouru  Ingrande, et que, de l, on a envoy 
Brivire pour annoncer au gnral Labor, qui se trouve au chteau, que
les Chauffeurs viennent d'attaquer la ferme situe entre Loirire et la
Cornouaille...

--C'est donc dans cette ferme que se cache le Beau-Franois?

--Prcisment. Tu ajouteras que le fermier, son fils et une servante ont
t chauffs et que la servante seule a survcu  la torture... N'oublie
rien de ces dtails qui rendront le gnral furieux.

--Alors il expdiera ses troupes?

--Qui pinceront le Beau-Franois, et, tout aussitt, le fusilleront
contre le mur de la ferme.

--Ainsi soit-il! lcha Barnab avec une voix haineuse. Quelle bon
dbarras!

--Oh! oui, bon dbarras! Grce  toi, le pays sera enfin dlivr des
bandits qui le dvastent.

--Dlivr? Pas tout  fait, dit Barnab qui hocha la tte.

--Pourquoi ton Pas tout  fait? demanda le mtayer en le regardant
avec la surprise d'un homme qui ne comprend pas.

--En venant ici, sur la route, j'ai entendu parler d'un certain
Coupe-et-Tranche, avana l'chalas.

Cardeuc clata de rire  cette rponse.

--Tu crois donc  Coupe-et-Tranche? s'cria-t-il. Sache donc, dadais
crdule, que Coupe-et-Tranche n'existe pas; il a t invent par le
Beau-Franois pour avoir le champ libre pendant qu'on s'acharne  la
poursuite d'un tre imaginaire.

--Tiens! tiens! mais ce n'est pas dj si bte, lcha Barnab au moment
o ils entraient dans la cour du chteau.

Cardeuc conduisit le squelette au pied d'un escalier et le quitta en lui
faisant cette recommandation:

--Pendant que je vais t'annoncer, repasse bien ta leon.

--Sois tranquille! promit Fil--Beurre.

Etait-ce bien sa leon qu'il repassait quand, les yeux fixs sur le
mtayer qui s'loignait, il murmura avec un sourire:

--Empaum, le Marcassin!

Puis, en faisant une moue mcontente:

--'a t tout de mme dur de lui rendre tant de beaux louis d'or,
maugra-t-il.

Sur ce, il poussa un norme soupir de rsignation en ajoutant:

--Enfin, c'tait la consigne.

Ensuite il parut s'absorber en une rflexion qui lui fit murmurer:

--Comment diable m'y prendre pour que le gnral Labor lise mon
criture?

Tout cela devait concerner une mission bien prilleuse, car l'chalas se
secoua pour se dbarrasser d'un petit frisson, et il grommela entre ses
dents:

--Joue serr, mon brave Barnab, car ta maigre carcasse,  laquelle tu
tiens, est en jeu  cette heure.

La main du mtayer qui se posait sur son paule le rappela  lui.

--Suis-moi. Le gnral t'attend dans le boudoir de madame la comtesse de
Mralec, annona Cardeuc.

Et, une minute aprs, le squelette se trouvait en prsence de la belle
veuve et du gnral Labor auquel, sur la demande de son nom, il
rpondait:

--Barnab Gobin, surnomm Fil--Beurre,  cause de mon embonpoint.




                                  XVI


Derrire Fil--Beurre, tait entr le Marcassin, qui avait t se placer
dans un coin du boudoir, semblant attendre pour reconduire celui qu'il
avait amen.

La nouvelle, d'abord annonce par le mtayer, avait d'autant plus mis le
gnral en fureur, qu'il ne pouvait la satisfaire par une srie de
jurons, que la prsence de la comtesse lui tranglait dans la gorge.

--Dis-tu bien la vrit? demanda-t-il avec une humeur de dogue quand,
mot pour mot, Barnab eut rpt la leon que le mtayer lui avait
faite.

--Tellement la vrit que si, en ce moment, vous cerniez la ferme, vous
trouveriez les sacripants en train de fter le vin du malheureux
fermier.

La comtesse avait cout le rcit de Fil--Beurre avec les signes de la
plus profonde commisration. Au conseil que donnait Barnab, elle
s'cria vivement:

--Oui, oui, gnral, envoyez immdiatement des troupes qui surprendront
ces misrables.

Mais Labor haussa les paules en disant:

-- quoi bon? Le temps que mettraient mes soldats  se rendre  la
Cornouaille permettrait aux bandits de dguerpir.

--N'avez-vous pas de cavalerie? insista la veuve.

--Oui, mais en ce moment, elle bat l'estrade sur la route de Laval,
surveillant, espace dans la plaine, le retour des brigands qui, cette
nuit, ont enlev les cus du gouvernement. Tout individu suspect qui
sera arrt doit tre immdiatement pass par les armes.

--La capture assure des vingt-cinq ou trente sclrats que vous
cerneriez dans la ferme de la Cornouaille ne vaut-elle pas la chasse au
gibier fort problmatique qu'excute en ce moment votre cavalerie?
articula madame de Mralec, du ton d'une jolie femme froisse d'prouver
un refus.

Labor fut branl en sa rsistance.

--Songez-y donc, comtesse, le plus urgent n'est-il pas de reconqurir le
bien de l'tat? allgua-t-il.

Cette fois la veuve eut un mouvement d'impatience nerveuse.

--Et qui vous dit que les gens que vous allez laisser s'chapper 
Cornouaille ne sont pas les mmes qui ont excut le vol de la nuit
dernire? pronona-t-elle, d'une voix brve et mcontente.

--Croyez-vous? fit Labor hsitant.

Madame de Mralec se leva d'un bond, marcha au gnral, le prit par le
bras et, le conduisant  la table, sur laquelle,  ct du billet de
Meuzelin, que la veuve y avait jet, se trouvaient du papier et des
plumes, elle lui dit de son organe le plus sduisant:

--Mettez-vous l, gnral et, au lieu de perdre le temps  des si et des
mais, crivez un ordre que portera l'ordonnance qui vous a accompagn
ici.

Labor alanguit son oeil en coulisse, exhiba son sourire le plus aimable,
fit sa bouche en coeur et se plaa sur le sige devant la table en
modulant:

--On avait bien raison de dire sous l'ancien rgime: Ce que femme veut,
Dieu le veut.

--Surtout quand ce que veut la femme est pour la meilleure gloire d'un
ami, rpliqua la comtesse dont le regard se fit affectueux.

--Je suis donc votre ami? souffla Labor  l'oreille de la jolie femme
qui, en ce moment, penche vers la table, approchait devant lui, le
papier et la plume.

 cette demande, madame de Mralec ne rpondit pas, mais le hasard fit
que sa chevelure vnt sur les lvres du gnral.

Puis, se redressant, la veuve se tint debout prs de Labor, son doigt
mignon tendu vers le papier en disant:

--crivez, mon cher gnral.

Le mot de cher moustilla le soldat. D'une main htive, il prit la
plume, la trempa dans l'encre et la pointa sur le papier. Mais avant la
premire lettre du premier mot, il s'arrta soudain:

--Eh bien? fit la veuve tonne.

Ce qui immobilisait la main de Labor tait bien naturel. Le gnral
tait un intrpide soldat que sa valeur,  cette poque o l'on montait
vite en grade, avait signal  un avancement mrit; mais, on le sait,
son instruction tait des plus bornes. Il savait lire. Quant  crire,
l'ancien garon boucher s'en tirait de faon burlesque. De grosses
lettres bossues, bancales, crochues, arrivaient  tracer des mots dont
l'orthographe faisait dresser d'horreur les cheveux de qui tait appel
 les lire. Aussi, Labor, chaque fois qu'il avait  crire, s'en
tirait-il en empruntant la main d'un de ses aides de camp.

L, sous les yeux de la comtesse dont il avait entrepris la conqute, le
soldat, si paisse que ft sa vanit, eut conscience qu'il allait tre
ridicule et sa main tait reste inerte.

--Eh bien? rpta la veuve.

--C'est que, cette nuit, je me suis un peu foul le poignet. J'avais
oubli ce mal qui, tout au plus me permettrait de signer mon nom, dit-il
pour excuse.

Puis, sur un ton de prire:

--Si vous criviez pour moi, comtesse?

--Oh! y pensez-vous, gnral! Une criture de femme  vos soldats!
s'cria la veuve.

En montrant le billet de Meuzelin qui tait sur la table, elle continua
railleusement:

--Ce serait donner raison  ceux qui, dj, vous comparent  Hercule aux
pieds d'Omphale.

Devant ce refus, le gnral promena autour du boudoir un regard
dsespr qui finit par s'arrter sur le Marcassin, muet et immobile
dans son coin.

--Sais-tu crire, toi? demanda-t-il.

--Mon gnral, je ne sais que tracer ma croix au bas d'un acte, avoua le
mtayer.

--C'est la vrit, fit la comtesse.

Labor joua la comdie de se serrer le poignet en grommelant:

--Maudite foulure!

Puis, en s'adressant  Fil--Beurre.

--Et toi, scot?

--Dame! gnral, je sais crire sans savoir crire, rpondit Barnab en
garon prudent qui ne veut pas se compromettre.

--Oui ou non, bltre!

--C'est--dire, gnral, que je sais bien crire  mon oncle, qui est
marchand de lapins empaills; mais quant  ce qui est d'crire  des
militaires, je ne peux pas dire, vu que je leur ai jamais crit.

Labor n'tait pas fch de dverser sa mauvaise humeur sur quelqu'un. Il
alla au squelette qu'il se mit  secouer en disant d'un ton furieux:

--Est-ce que tu te fiches de moi avec tes stupidits? Sache qu'un
gnral et un imbcile, a fait deux.

--Deux gnraux? demanda Fil--Beurre avec une navet qui voulait se
renseigner.

D'une violente pousse, Labor l'amena devant la table et, lui montrant
le papier:

--Mets-toi l et cris ce que je vais te dicter, ordonna-t-il avec un
accent qui sonnait la menace.

En se htant d'appuyer sa main sur l'paule de l'chalas, qui tentait de
se relever de sa chaise, il gronda furibond:

--Ou je te fais fusiller.

--Oh? du moment que vous m'en priez, dit Fil--Beurre devenu souple.

Et, sous la dicte du gnral, il crivit l'ordre.

--Bien! fit Labor;  prsent, dcampe de la chaise que je signe.

Tout en regardant la comtesse, qui avait t se rasseoir un peu plus
loin de la table, il ajouta:

--Que je signe... si mon poignet me le permet.

--Allez bien doucement, conseilla madame de Mralec.

Feignant de tenir la plume pniblement, Labor se pencha vers la table
pour signer.

Soudain, il se redressa, la figure empreinte d'une norme surprise, et,
sans mot dire, il promena son regard baubi du papier  la comtesse et 
Barnab.

--Qu'avez-vous donc, gnral? demanda la veuve  la vue de cette
pantomime.

Labor n'tait pas, pour le quart d'heure,  la galanterie. Au lieu de
rpondre  la comtesse, il marcha droit  Barnab et se campa devant lui
les bras croiss...

--Sais-tu que tu t'es fait bien attendre! articula-t-il d'un ton svre:

Tandis que Barnab le regardait bouche bante, la mine stupfaite, en
homme qui tombe des nues, il poursuivit d'une voix qui s'irritait:

--Assez de comdie! Ne joue pas plus longtemps la bte. Pourquoi ne
m'avoir pas dit tout de suite qui tu es?

--Mais je vous l'ai dit, gnral. Barnab Gobin, surnomm
Fil--Beurre. Ne vous en souvient-il plus? ajouta l'chalas.

--Attends! fit Labor.

Il retourna  la table, prit l'ordre crit par le squelette, ainsi que
la lettre qui se trouvait  ct, et, un papier dpli dans chaque main,
il vint les mettre sous le nez de Fil--Beurre en demandant:

--Oserais-tu nier que ces deux crits soient de la mme criture?

--Oh! c'est  s'y mprendre, avoua Barnab en proie  la plus profonde
surprise. C'est vraiment  croire que les deux billets sont de moi... Je
ne...

Labor lui coupa la parole d'un geste de main, et, le front rembruni,
l'oeil irrit:

--Assez, matre Meuzelin! dit-il.

--Gobin, gnral, Barnab Gobin... et non pas Meuzelin, appuya tout
navement l'chalas.

Au nom de Meuzelin, madame de Mralec s'tait leve, surprise, les yeux
sur Barnab.

--Quoi! fit-elle, c'est l ce Meuzelin dont vous m'avez parl, gnral?
en me disant que vous ne le connaissiez pas de vue.

--Oui, Meuzelin, le clbre policier, affirma Labor.

Mais Barnab, ses grands bras en l'air, s'agitait en protestant de
toutes ses forces et en croyant  un fort dtraquement du cerveau du
gnral.

--Voil que je suis policier,  prsent! Qu'est-ce qui lui prend? O
va-t-il chercher ces inventions-l?

Tout en gesticulant, il s'tait rapproch du coin o se tenait le
Marcassin, qu'il prit en tmoignage:

--Hein! beugla-t-il, tu l'entends, citoyen? Parle. Est-ce que je suis un
nomm Meuzelin?

--Dis donc que oui, imbcile! lui souffla vivement le mtayer.

Pour le coup, Barnab en demeura stupfait. Sa face exprimait si bien
l'hbtement de l'homme qui ne comprend rien  ce qu'on exige de lui,
que Cardeuc, pour s'en dbarrasser, le fit pivoter sur ses talons et le
repoussa du ct du gnral. Mais, en lui faisant excuter ce mouvement,
il lui souffla encore:

--Dis oui. Je me charge de tout.

Au mme moment, le gnral, qui avait chang quelques mots  voix basse
avec la comtesse, se retourna en prononant:

--Meuzelin.

--Mon gnral? lcha Fil--Beurre.

Labor clata d'un norme rire.

--Hein! fit-il en raillant, dis-moi donc,  prsent, que tu n'es pas
Meuzelin. Tu viens de te trahir en rpondant  ton nom.

--Dame! mon gnral, a parat tant vous faire plaisir que je m'appelle
Meuzelin, dbita Barnab d'une voix niaise.

Et, en mme temps, il adressait au Marcassin un regard qui, bien
clairement, lui disait que c'tait pour obir  son conseil qu'il
s'embarquait sur cette galre.

--Ah! d'abord, parons au plus press, dit le gnral en se souvenant de
l'ordre  envoyer.

Il vint se remettre devant la table et, bien lentement, comme si son
poignet le faisait vraiment souffrir d'une foulure, il apposa sa
signature au bas de l'ordre.

Il en rsulta un petit silence pendant lequel la comtesse, aprs avoir
examin le visage en franc bent de Fil--Beurre, qui se tenait tout
effarouch au milieu du boudoir, tourna vers son mtayer des yeux
interrogateurs qui lui demandaient s'il tait bien possible que ce
jocrisse, qu'il avait amen, ft le policier clbre dont on vantait
l'audace et l'habilet. Mais cette sorte de question muette chappa 
Cardeuc, tout attentif  surveiller Barnab en caressant les rudes crins
qui lui servaient de barbe.

Sa signature donne, Labor se leva, son papier  la main, en disant:

--Il faut que cet ordre soit port sur l'heure.

Barnab tendit une main empresse.

--Donnez, mon gnral, je m'en charge, s'cria-t-il.

--Oh! que nenni! mon matre, ricana Labor. J'ai eu trop de mal  te
trouver pour te laisser ainsi t'envoler.

Ensuite, s'adressant  la veuve, il lui demanda la permission de porter
lui-mme l'ordre  son cavalier d'ordonnance, auquel il avait quelques
instructions particulires  donner. Sur l'autorisation accorde par
madame de Mralec, il gagna la sortie du boudoir en disant:

--Suis-moi, Meuzelin.

De l'air d'un homme rsign  subir un rle qu'on lui impose,
Fil--Beurre embota le pas  Labor.

La porte s'tait  peine referme sur eux que la veuve demandait
vivement  son mtayer:

--Ce n'est pas Meuzelin?

--Vous avez pourtant, madame la comtesse, vu le gnral le reconnatre,
dit Cardeuc.

--Oui, mais toi?

Avant que le Marcassin pt rpondre, la porte se rouvrit. C'tait
Gervaise qui arrivait, la figure anime, l'oeil plein de joie. Elle
avait  la bouche des paroles que la prsence de son oncle, qu'elle ne
s'attendait pas  trouver dans le boudoir, arrta brusquement sur ses
lvres.

Immdiatement, la veuve devina une confidence  recevoir de la jeune
fille. Elle n'eut pas besoin de congdier Cardeuc, car, profitant de
l'arrive de sa nice, il gagna  son tour la porte en disant de sa voix
gouailleuse:

--Je vais voir ce que le gnral fait de son Meuzelin.

--Mais tu ne m'as pas encore rpondu au sujet de cet homme, insista la
veuve.

Le dvou serviteur avait son parler franc avec la comtesse. Arriv au
seuil du boudoir, il se retourna pour dire:

--Le gnral a tenu obstinment  trouver une fve dans son gteau.
C'est son affaire.

Et il sortit.

Gervaise n'avait pas entendu un mot de ce qui venait d'tre dit. La joie
qui lui faisait doucement battre le coeur l'avait rendue distraite aux
deux phrases changes.

La jolie veuve ne la laissa pas languir.

--Allons, mignonne, dit-elle affectueusement, fais-moi la confidence qui
a l'air de t'touffer.

Gervaise, il faut le croire, touffait vraiment, car tout aussitt, en
rougissant, elle pronona d'une voix heureuse:

--Je l'ai revu, madame la comtesse.

--Revu qui? appuya la veuve en feignant, pour s'amuser, de ne pas
comprendre.

--Vous savez bien... la personne qui... que... commena Gervaise, qui
s'arrta sans oser continuer.

En voyant madame de Mralec ne pas venir au secours de son embarras,
elle prit son courage  deux mains et balbutia:

--Mon amoureux!

--Ah! oui, ton amoureux que tu croyais perdu... Eh bien, que te
disais-je? Que jamais un amoureux ne se perd. Un jour ou l'autre, on le
voit reparatre, dit la comtesse en souriant. O et quand as-tu revu le
tien?

--Tout  l'heure, dans le parc, en longeant le petit mur qui conduit 
la faisanderie.

--Il avait donc franchi la clture?

--Oh! non. Je suivais l'alle quand, tout  coup, j'ai entendu prononcer
mon nom au-dessus de moi. Alors j'ai lev les yeux et j'ai aperu sa
tte qui dpassait le mur.

La comtesse eut un sourire moqueur.

--Ah! , dit-elle, ton amoureux est donc un gant? Si peu lev que
soit le mur en cet endroit, il faut tre d'une jolie taille pour le
dpasser de la tte.

--Il tait  cheval et avait fait avancer sa bte le long de la
muraille.

--Bon! a s'explique. Eh bien, ma gentille, tu dois tre  prsent
renseigne sur ton amoureux, car j'aime  croire que tu lui as demand
son nom et sa profession?

--Non, fit Gervaise.

--Non? Alors qu'avez-vous donc dit pendant l'entrevue?

--Rien, avoua la jeune fille.

--Comment, rien? La joie vous avait-elle paralys la langue? railla
madame de Mralec.

--Nous n'avons pas eu le temps de rien dire.

--Pourquoi?

--Parce qu'il avait  peine prononc mon nom que, de l'autre ct du
mur, s'est leve la voix d'une personne qui, elle, tait  pied.

--Que disait ce trouble-fte? Il criait?

--Nullement. Sa voix tait affectueuse et gaie... et mme ce qu'il a dit
m'a fait plaisir, confessa Gervaise.

--Ah bah! fit la veuve. Peut-on savoir, ma bellote, en quoi les paroles
de ce survenant t'ont fait plaisir?

--En ce qu'elle m'ont donn l'esprance de revoir bientt mon amoureux
tout  mon aise, rpondit bien navement la jeune fille.

--O donc dois-tu le revoir, mon enfant? demanda la veuve un peu
tonne.

--Ici mme, au chteau!

--Chez moi? fit la comtesse dont la surprise se doubla. D'o te vient
cette croyance?...

--Je vous le rpte, de ce qu'a dit la voix.

--Et qu'a-t-elle dit?

--Mon amoureux avait  peine prononc mon nom que voil, tout  coup, la
voix du survenant qui s'crie: Ah! je vous y prends, cher ami, 
enfreindre une consigne qui, pourtant, ne vous demandait que deux jours
de patience. Ne vous ai-je pas promis que, dans deux jours, nous serons
installs au chteau?...

--Installs au chteau, rpta la veuve dont le front s'assombrit. Tu es
bien certaine d'avoir entendu cela?

--Si certaine que je m'aperois que j'ai oubli deux mots de la phrase
qui m'ont mme bien intrigue.

--Quels deux mots?

--La voix a dit: Nous serons installs en matres dans le chteau.

Madame de Mralec se redressa, inquite et pensive, sur son sige, et
rpta:

--En matres?

Au bout d'une minute de silence, le sourire reparut sur ses lvres.

--Et puis, Gervaise? demanda-t-elle.

--C'est tout.

--De sorte, ma chre fille, que tu n'es pas plus renseigne
qu'auparavant sur ton amoureux?

Gervaise secoua la tte de faon joyeuse et pronona:

--Oh! que si! Je sais quelle est sa profession.

--Puisqu'il ne t'a rien dit.

--Oui, mais l'autre a dit pour lui.

Et, tout heureuse de sa dcouverte, la jeune fille continua d'une voix
gaie:

--Quand ils sont partis, il faut croire que mon amoureux s'en allait 
contre-coeur, car l'autre lui a dit pour le consoler: Encore un peu de
patience, mon cher lieutenant. Donc mon amoureux est militaire.

Elle finissait quand le fracas des lourdes bottes de cavalier du gnral
retentit  la porte du boudoir. Seulement, Labor, avant d'entrer, se
soulageait d'une colre furieuse par d'nergiques jurons. Par malheur,
son exaspration ne lui faisait pas bien touffer ses clats de voix,
car on l'entendait rugir:

--Mille millions de tripes du diable! sacr tonnerre de charogne en
putrfaction!

Puis il entra se croyant calm.

--Qu'avez-vous donc, gnral?  vos yeux et  votre teint enflamms, on
croirait presque que vous tes un peu contrari, demanda affectueusement
la veuve.

--J'ai que ce pendard efflanqu, ce maudit dessch de Meuzelin, vient
de me glisser entre les doigts, tonna le gnral. Il m'avait d'abord
suivi d'assez bonne grce; mais pendant que je remettais l'ordre et
donnais des instructions  mon ordonnance, le drle a dtal... et,
dame! il a de longues jambes de cerf maigre qui vous retirent l'envie de
le poursuivre.

Et le gnral, bien navement, ajouta en s'criant, furieux:

--Quand je pense que le ministre de la police l'a attach  ma
personne!!! Ah! il s'y attache bien, l'animal?

Il allait ouvrir l'cluse  ses jurons, quand la chtelaine l'arrta par
un tout sec:

--Gnral!

En mme temps, elle lui indiqua du regard Gervaise qui, depuis la
brusque apparition de Labor, se tenait, muette et immobile, prs du
sige de sa matresse, ne sachant plus comment s'en aller.

Cependant la comtesse disait  Gervaise:

--Ma gentille, tu vas descendre  la cuisine pour avertir que le gnral
reste  dner et qu'on avise en consquence.

Et, s'adressant  Labor:

--N'est-ce pas, gnral?

--Mais, comtesse, vraiment, je crains d'abuser... commena le soldat.

--Ta! ta! ta! fit gracieusement la comtesse qui congdia Gervaise en
ajoutant: Va, ma belle!

Puis, quand la porte se fut referme sur la jeune fille, madame de
Mralec continua:

--Une fois pour toute, cher ami, qu'il soit bien convenu que les
crmonies seront bannies entre nous. Je veux que, chez moi, vous vous
regardiez comme chez vous.

 ces derniers mots, Labor fit ses yeux dsols, posa la main sur son
coeur, aspira tout le vent possible dans sa poitrine et poussa un:
Hlas! de force  faire tourner un moulin et  attendrir un rocher.

Ensuite, faisant ses yeux blancs, la main en pigeon vole, la bouche en
cul-de-poule, il dbita d'une voix qui fltait:

--Pourquoi cette recommandation de me regarder ici comme chez moi,
n'est-elle pas, pour moi, une douce ralit?

Tout aussitt, en voyant les traits de la veuve tourner au svre 
cette dclaration par trop incongrue, il s'empressa d'y joindre le
corollaire:

--Comme poux lgitime, bien entendu.

De svre, le visage de madame de Mralec se fit attendri. Elle secoua
tristement sa tte charmante, et,  son tour, elle soupira:

--Hlas!

--Vous refusez! fit le gnral avec l'accent d'une stupfaction sincre;
car il ne pouvait admettre que femme ft au monde qui refust de
s'appeler madame Labor.

Son bahissement s'attnua quand il entendit madame de Mralec qui, 
peu de chose prs, lui rptait sa phrase:

--Pourquoi ce dsir de votre part ne peut-il tre pour moi une douce
ralit!

--Mais, insista Labor, n'tes-vous pas veuve, c'est--dire libre?

--Oui, fit la comtesse, mais une veuve qui ne peut se remarier. Ne
connaissez-vous donc pas ma position, gnral? J'ai l, dans ce meuble,
un acte de notorit, sign par quatre tmoins qui dclarent que, sous
leurs yeux mon mari, le comte de Mralec, a t mortellement frapp  la
dfense du pont de Constance... mais ce n'est qu'un acte de notorit.
Le cadavre de mon poux, tomb  l'eau, ne s'est pas retrouv. Donc mon
veuvage n'a pu tre tabli par un acte de dcs qui atteste, en toutes
formalits, le dcs du comte. Que demain je veuille me remarier, on
sera en droit, faute de cet acte lgal que je ne saurais produire, de me
demander s'il ne se peut pas que le comte de Mralec soit encore de ce
monde. Et quand je montrerai mon acte de notorit, on m'objectera que
plus d'un mari a profit de ce qu'on le disait mort pour ne pas rentrer
sous le toit conjugal.

Tout en coutant, le gnral faisait mine fort penaude  cette
confidence, qui dmolissait tous ses plans. Le soldat avait ses dfauts,
mais il possdait aussi ses qualits. Il n'tait pas cupide d'argent. La
veuve jouissait d'une fortune immense et il l'aurait accepte avec la
main de la comtesse; mais, en somme, sa nature brutale ne convoitait que
la jolie femme. Aussi madame de Mralec n'avait pas encore achev son
aveu que la fatuit monstrueuse du gnral, qui lui persuadait que la
veuve tait folle de son individu, lui avait dj offert une
consolation.

--Aprs tout, pensa-t-il, elle sera une fort belle matresse qui me
posera devant les autres femmes.

Madame de Mralec, gracieuse, souriante, s'tait approche de lui, et
d'une voix caressante:

--Cela dit, gnral, reprit-elle, je n'en conserve pas moins l'esprance
que vous voudrez bien accepter mon dner de ce soir.

Ce mot de dner fut comme le coup de trompe appelant la meute  la
cure, car, aprs un lger coup frapp  la porte, il fit apparatre un
cadet de haut apptit.

C'tait Pitard, le vorace convive qui, entre deux plats, caressait un
gigot de dix livres, sans que ce supplment lui ft perdre une bouche
de tous les mets du menu offert aux invits. De ce qu'il avait dn la
veille chez la comtesse, Pitard se regardait comme convi  perptuit,
et il arrivait le bec enfarin, les narines encore frmissantes des
parfums de la cuisine o il avait t faire un tour avant de se
prsenter.

--Je venais dposer mes hommages aux pieds de madame la comtesse,
annona-t-il.

--Et vous avez bien choisi l'heure pour les dposer, car, dans vingt
minutes, nous allons nous mettre  table. J'espre, Pitard que vous ne
me ferez pas l'affront de refuser mon modeste dner, dbita la veuve
avec un srieux imperturbable.

Le pique-assiettte s'inclina profondment.

--Ce sera pour obir  madame la comtesse, dclara-t-il d'un ton
mielleux.

--Alors, asseyez-vous l, mon excellent Pitard, et attendons, en
compagnie, l'annonce de mon matre-d'htel, invita la veuve en lui
montrant un sige.

Au lieu de s'asseoir, Pitard hsita et finit par dire:

--C'est que je ne suis pas venu seul.

--Serais-je assez heureuse pour que vous ayez eu la bonne ide de
m'amener un autre convive?

--C'est mon collgue  la commune; vous savez bien, madame, le citoyen
Croutot.

--Ah! oui, ce troisime tmoin qui s'est fait un peu prier pour signer,
il y a un mois, mon constat d'identit, se rappela la comtesse.

Elle parut se consulter, puis elle reprit:

--Eh bien, Pitard, aller chercher le citoyen Croutot.

Le citoyen Croutot devait attendre dans la pice voisine, car, tout
aussitt, il apparut derrire Pitard qui rentrait. Le petit homme,
depuis le jour o il s'tait, pour la premire fois, trouv en prsence
de madame de Mralec, semblait, comme on dit, avoir mis de l'eau dans
son vin. Il avait quitt son air de roquet hargneux et lui qui,  la
dernire entrevue, avait tant affect,  l'gard de la veuve, d'user du
tutoiement rpublicain, s'inclina des plus respectueux en disant d'une
voix humble:

--Je prie madame la comtesse d'agrer mes devoirs.

L'avorton, on le voit, tant raidichon et si important d'habitude,
changeait du tout au tout avec ceux qui lui demandaient,  l'oreille,
des nouvelles de la pauvre Julie qui aimait tant  aller sur l'eau. Ce
secret, parat-il, le rendait plus souple qu'un gant. Autant, son oeil,
autrefois, tait impudent et railleur, autant,  l'heure prsente, il se
montrait sombre et inquiet. Il tait vident que Croutot devait vivre
sous le coup d'une proccupation constante, dont la cause s'tait
produite depuis peu et qui, sans doute, lui avait fait suivre Pitard
chez madame de Mralec.

--Vous tes des ntres  dner, citoyen Croutot? demanda la veuve.

--Impossible, madame la comtesse, je suis attendu chez moi, dit le nain
qui semblait avoir hte de partir.

Lisant alors sur le visage de madame de Mralec qu'elle se demandait,
aprs son refus, pourquoi il s'tait prsent au chteau, il s'empressa
d'ajouter:

--Je venais ici m'acquitter d'une commission de la part de mon frre,
que madame la comtesse a vu, il y a bientt prs d'un mois.

La comtesse paraissait chercher en ses souvenirs. Croutot vint  son
aide en disant:

-- propos de caisses et de malles qu'il est venu vous apporter  la
Brivire.

--Oui, je me rappelle cela, fit la veuve. Ces caisses taient arrives
derrire moi par les messageries suivantes, et elles avaient t
dposes au bureau d'Angers, avec charge pour le matre de poste de les
diriger sur le chteau. Le matre de poste a tenu  excuter lui-mme la
corve.

--C'est mon frre.

--Ah! il est le matre de poste d'Angers. Eh bien, de quelle commission
vous a-t-il charg pour moi? demanda la comtesse avec une sorte
d'hsitation.

--De m'informer si vous avez bien reu le nombre exact de caisses que
vous attendiez.

--Oui, fit la veuve avec un peu d'embarras.

--En tes-vous bien certaine, madame? appuya Croutot.

La comtesse eut un sourire.

--Certaine, dit-elle, pas tout  fait. En partant d'Allemagne, je me
suis fait suivre d'une vraie montagne de bagages. La plupart de ces
caisses sont encore empiles ici sans avoir t ouvertes par moi. Ce
n'est qu' la suite d'une visite srieuse que je pourrais vous rpondre.

Aprs cette explication, que Croutot avait coute en secouant lentement
la tte, madame de Mralec demanda avec une pointe d'inquitude dans la
voix:

--Mais  quel propos cette question?

--Vos bagages taient rangs dans un coin du bureau de poste. Mon frre
les a fait charger sur une voiture sans plus s'occuper d'autre chose, et
il vous a amen ici et livr quinze caisses. De retour  Angers, mon
frre alors a song  une chose  laquelle il aurait d penser tout
d'abord, c'est--dire  consulter son livre d'inscription.

--Et il a vu que j'avais une caisse en trop... que son vrai
propritaire, probablement, lui rclame  cor et  cri, avana la
comtesse en riant.

--Au contraire, articula lentement Croutot.

Le sourire de la veuve disparut aussitt.

--J'ai une caisse en moins? fit-elle vivement.

--Oui, madame, car vous avez reu quinze caisses et le registre en
accuse seize... Donc, il en manque une... Si mon frre a tant tard 
vous avertir, c'est qu'il esprait que cette caisse, adresse par erreur
 un autre, lui serait retourne. C'est en ne voyant rien revenir qu'il
m'a crit pour me charger de la commission de m'informer prs de vous si
l'erreur n'aurait pas t commise ici en comptant les bagages apports.
Mon frre cesserait d'tre inquiet du moment que vous reconnatriez que
rien ne vous manque.

Une caisse de plus ou une caisse de moins, qu'importait au gnral dont
l'estomac faisait rage? tait-ce bien au moment o le dner venait
d'tre annonc qu'il fallait s'occuper de pareilles questions?  la
pense que le potage refroidissait, le gnral lcha deux: Hum! hum!
destins  rappeler la comtesse  choses plus srieuses. Pour lui faire
cho, Pitard fit grincer, l'une contre l'autre, ses robustes mchoires,
avec un fracas plein d'loquence.

Cet appel de ses invits fut compris par la veuve, qui termina avec
Croutot en disant:

--Ce n'est que demain, quand j'aurai tout examin en dtail, que je
pourrai vous faire une rponse certaine.

Et, se remettant  rire:

--En somme, fit-elle, votre frre a grand tort de se mettre martel en
tte... Pour une caisse en moins de chiffons et de falbalas, je ne
mourrai pas!

Croutot la regarda dans les yeux. Il avait aux lvres une phrase que la
prsence du gnral l'empcha de prononcer. Aprs une courte hsitation,
le petit homme s'inclina devant la veuve en disant d'une voix qu'on
aurait pu croire prchant la prudence:

--Mon devoir, madame la comtesse, tait de vous avertir.

Sur ce, aprs un autre salut au gnral, dont les yeux furibonds lui
reprochaient le dner en retard, Croutot partit.

--Enfin, se dit avec satisfaction Labor quand il se vit attabl devant
son assiette de potage  la pure de gibier.

Mais le soldat gourmand avait compt sans l'obsession d'une ide tenace
qui s'tait loge en sa cervelle. Ds la premire cuillere, il resta,
l'oeil fix, la cuillre immobile, se demandant toujours:

--Pourquoi cet animal de Meuzelin s'est-il enfui?

Il avait beau faire, l'obsession le tenait tant et si bien que les
meilleurs plats passaient devant lui sans qu'il en profitt autrement
que par quelques rares bouches sans saveur.

Si quelqu'un pouvait le rappeler au sentiment de la situation prsente,
c'tait  coup sr la matresse de la maison dont il ftait si mal la
cuisine. Mais la comtesse, aide par le silence du gnral, s'tait,
elle aussi, laisse tomber en une mditation profonde. De sa
conversation avec Gervaise un dtail lui tait revenu en mmoire, et
opinitre  vouloir lui trouver une rponse, elle ne cessait de se poser
cette question:

--Que voulait donc dire l'ami de l'amoureux de Gervaise, quand il lui
affirmait que, bientt, ils seraient installs en matres au chteau?

Et ses lvres frmissantes redisaient:

--En matres! en matres!

De sorte que l'excellent Pitard,  qui la distraction des deux convives
laissait le champ libre, s'en donnait  pleines mchoires, vidant les
plats, torchant les assiettes que les domestiques enlevaient pleines de
devant le gnral et la veuve pour les lui apporter, oprant en silence
de peur que le moindre bruit, en tirant les songeurs de leur rverie, ne
les ament, en mangeant,  lui faire tort de leurs parts. Tout
doucettement, sans gloriole ni fausse modestie, l'ogre arriva  se loger
dans la panse le dner prpar pour trois couverts.

Comme, alors qu'il avalait sa dernire bouche, la pendule sonna l'heure
o, chez un paysan du village, on allait s'attabler devant une
plantureuse soupe aux choux, il s'chappa  la sourdine aprs un dernier
regard jet sur la nappe pour bien s'assurer s'il ne laissait rien qu'il
pt se mettre sous la dent.

Il disparaissait quand Labor revint  lui. En mme temps que sa prsence
d'esprit, il retrouva son apptit froce.  la vue de la table nette,
l'affam, sans se rendre compte du temps coul, s'cria tout bourru:

--Vos gens, comtesse, sont bien lambins  nous servir... Est-ce qu'il y
a le feu aux cuisines?

Cette voix sonore tira la comtesse de sa torpeur.

Avant qu'elle pt rpondre, clata, tout  coup, le fracas d'une
sonnerie militaire et, dans la cour, retentit le vacarme de chevaux
nombreux faisant claquer leurs fers sur le pav.

--Qu'est-ce que ce tintamarre? fit le gnral en se levant de sa chaise
pour aller  la fentre.

Mais il rencontra sur son passage un individu qui venait d'entrer.

--Tonnerre! hurla Labor en reconnaissant son homme. C'est donc enfin
toi, Meuzelin de malheur!

Sans s'effaroucher le moindrement de sa colre, Meuzelin, ou plutt
Fil--Beurre, annona:

--Gnral, voici vos hussards qui arrivent de leur expdition.

--Qui a command  ces animaux-l de venir me rejoindre au chteau?
beugla Labor exaspr.

--Moi, dit tranquillement Barnab.




                         FIN DU PREMIER VOLUME



                    F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.






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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

