The Project Gutenberg eBook, Une Pupille Genante, by Roger Dombre


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Title: Une Pupille Genante


Author: Roger Dombre



Release Date: June 26, 2006  [eBook #18692]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PUPILLE GENANTE***


Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andre SISSON ne LIGEROT, 1859-
1914), Une pupille gnante (1890), ici dans ldition de 1926




Produit par Daniel FROMONT




Collection Familia


Roger DOMBRE


Une Pupille gnante


PARIS

GAUTIER ET LANGUEREAU, EDITEURS

55, quai des Grands-Augustins, et 18, rue Jacob


1926


Tous droits de traduction dadaptation et de reproduction
rservs pour tous pays.






UNE PUPILLE GENANTE




PREMIERE PARTIE


I


Jacques Simis ouvrit un il, puis lautre, billa, stira
et demanda  son valet de chambre, Lazare, qui venait carter
les persiennes:

 Lazare, quelle heure est-il?

 Monsieur, il est dix heures.

 Quel temps fait-il?

 Ni beau ni laid, Monsieur, et le baromtre est au variable.

 Bien, comme cela tu ne te compromets pas. Y a-t-il des
lettres?

 Pas beaucoup: voici le courrier dailleurs, Monsieur peut
voir.

Et Lazare dposa sur la table de nuit quelques journaux et
quelques enveloppes mdiocrement garnies.

 Tant que cela? fit indolemment le viveur en stirant de
plus belle. Bah!  tout  lheure les affaires srieuses.
Lazare, jai faim.

 Je vais apporter  Monsieur son chocolat.

 Trs cuit surtout. Cette brute de Csarine menvoie
toujours de leau chaude.

 Je vais y veiller, Monsieur.

Et, aprs avoir laiss entrer lentement dans la chambre un
jour attnu par les rideaux de guipure, Lazare sortit.

Simis referma les yeux avec un indicible sentiment de bien-
tre, et dans son cerveau encore engourdi flotta la vision de
la veille.

Ah! la bonne soire quil avait passe au caf de Paris!
Dieu! quon avait ri! Ce diable de Pinsonneau en avait-il
racont des farces de sa vie de garnison! et avait-on assez
raill le clerg, les prtres et les mmeries des clricaux!
et lexcellent Mot quon y avait sabl, sans compter le
Moselle ptillant et le Tockay exquis!

Par exemple les cigares laissaient un peu  dsirer, mais
Simis tait rendu difficile par ceux que lui envoyait son
ami de la Nouvelle-Orlans.

Dcidment ce souper et les rires qui lavaient accompagn
lavaient creus; et ce diable de Lazare qui napportait pas
son djeuner, quel lambin, quelle brute! ctait  lui
casser une canne sur le dos!

En attendant, Simis allait lire son courrier; il se souleva
sur son lit pour se mettre sur son sant non sans esquisser
une grimace de douleur.

 Ces s... rhumatismes! gmit-il.

Cest que celui quon appelait jadis le beau Simis avait
soixante ans, et bien heureux encore tait-il den tre
quitte  si bon march avec les infirmits de cet ge.

Il attira  lui son binocle quil ajusta sur son nez et prit
dans la masse une carte bleute sur laquelle courait une
criture lgante.

 Bon! dit-il avec ennui, une demande dargent; je connais
a, mais cette fois encore je ferai la sourde oreille, car
jai pour principe quil ne faut pas prter aux autres,
surtout  ceux qui, selon toute probabilit, ne peuvent
rendre ce quils ont emprunt. Quest-ce encore? Ah!
Cathellin qui minvite  dner: ma foi, ce ne sera pas
drle, des jeunes maris! Quelle ide aussi lui a pris
dpouser cette veuve?... Quant aux journaux, voyons...
voici le Figaro, lIntransigeant... Tiens, le Quotidien qui
manque  lappel? Ces gredins lauront gard  la cuisine
pour le dguster avant moi, je vais leur laver la tte
dimportance... Par le diable, quest-ce que cette ptre sur
papier daffaires, qui sest glisse sous les gazettes?...
Bien! matre Briant, le notaire de Lo!... quest-ce quil
peut avoir  mapprendre?... Pourvu que cet imbcile de Lo
nait pas commis encore quelque bvue! il na jamais russi
en rien. Et moi qui ai des capitaux dans sa plantation des
Antilles; pas lourds, heureusement; la perte ne serait pas
grande. Diable! quatre pages de thme; il est pistolier,
le notaire! voyons ce quil me veut.

Simis se mit  lire attentivement: le soleil, plot et
terne, joua cependant un instant sous les rideaux aux teintes
douces, arrachant une tincelle dargent aux aciers des
chenets, au bronze dor des candlabres, aux socles des
coupes; baisant au passage le visage rieur dun faune de
marbre.

Simis lpicurien lisait toujours; autour de lui tout
respirait non seulement le bien-tre, mais le luxe absolu
panoui l sans lourdeur, avec got, avec art, selon le
caprice du possesseur goste et raffin.

Lorsque Lazare reparut, portant en quilibre sur sa main le
plateau o fumait le chocolat vanill et onctueux accompagn
de rties toutes chaudes, il faillit reculer  la vue de son
matre: soulev sur sa couche moelleuse, celui-ci, furieux,
montrait le poing au ciel de lit qui nen pouvait mais et
froissait dans ses doigts une lettre lacre. Son visage,
ordinairement rose et empreint dune expression railleuse,
tait devenu jaune, marbr de taches fonces; ses yeux
verdtres flamboyaient; ses cheveux gris se hrissaient de
colre sur le crne lgrement dpouill au sommet du front.

Simis ntait pas beau  voir ainsi, lui qui passait en
gnral pour un homme encore agrable  regarder en dpit de
son ge mr.

En apercevant son valet de chambre, il lapostropha rudement:

 Allons, maraud, tte de buse, animal, on ne veut donc pas
que je djeune ce matin?

 Monsieur avait recommand que son choc...

 Butor! vas-tu raisonner? apporte-moi a et plus vite.

Tout tremblant, Lazare obit.

Lorsque Simis eut aval une gorge du liquide fumant, il
scria avec un redoublement de fureur:

 Triple brute,  prsent tu veux mbouillanter! Ne
pouvais-tu mavertir que le chocolat sortait du feu?
Assassin, va! Jai la peau de la langue enleve; vous
lavez fait exprs; vous voulez ma mort, vous autres idiots.
Tiens!

Et, dun geste violent, Simis envoya rouler la tasse et son
contenu sur le tapis, entre les jambes de linfortun Lazare
qui se mit  hurler de douleur.

Cela fit rire Simis et Lazare se calma; au fond il savait
que les boutades de ce matre exigeant ne duraient pas et
quil fallait les supporter; il y avait tant de petits
profits  ramasser dans cette maison de clibataire riche!
cet t folie de la quitter.

 Tu vas nettoyer le tapis, reprit M. Simis en indiquant la
tache noirtre tale sur la moquette rouge.

 Monsieur me permettra au moins de changer de pantalon?
rpondit piteusement Lazare.

 Va! mais fais vite. Il simagine que sa peau est brle
peut-tre! ces gens sont si douillets! grommela Simis en
sallongeant dans son lit avec batitude.

 Quest-ce que Monsieur va prendre  la place de son
chocolat? demanda Lazare prt  sortir.

 Du th et quon ne me fasse pas attendre.

Dix minutes aprs, Lazare rentrait, la thire sur le
plateau, une ponge dans lautre main pour rparer les
mfaits de son matre.

Tout en djeunant Simis suivait machinalement de lil les
volutions du domestique; puis, soudain, posant la moiti
dune rtie sur le bord de la soucoupe:

 Dis donc, Lazare, sais-tu la tuile qui me tombe dessus?

 Non, Monsieur, rpondit Lazare sans relever la tte.

 Eh bien!... mais coute donc, imbcile, ton tapis est
assez lav.

Le pauvre garon se dressa sur les genoux et demeura bouche
bante, lponge en suspens.

 Il marrive, reprit Simis, que mon neveu des Antilles, M.
Lo, tu sais, est mort.

 Ah!... et Monsieur va hriter sans doute? fit Lazare dont
les grosses lvres slargirent dans un vaste sourire.

 Idiot! ce ne serait pas une tuile. Ma nice sa femme et sa
fille revenaient en France  pleines voiles avec moins
dargent dans leur cassette quil ny en a au fond de cette
tasse lorsque la premire mourut au moment de toucher terre.

 Ae! et la demoiselle alors?

 Voil: lenfant est  ma charge  prsent, cest a qui
est amusant!

 Elle na donc pas de parents plus proches que Monsieur?

 Non, quelques cousins loigns  je ne sais combien de
degrs. Je suis son tuteur et son unique soutien, ainsi que
le dit en termes pompeux le notaire qui mcrit.

Dans sa stupfaction Lazare laissa tomber son torchon et son
ponge.

 Alors voil Monsieur pre de famille?

 Parbleu! et cest ce qui menrage.

 Je savais bien que ce ntait pas le chocolat, pensa
Lazare. Et, reprit-il tout haut, il va y avoir ici une jeune
demoiselle? cest a qui va tre drle!

Et Lazare se tint les ctes pour mieux rire.

 Butor, ne ris donc pas ainsi, tu magaces les nerfs. Ainsi
tu trouves cette ide amusante?

 Dame!

 Mais ce nest quune enfant, une mioche, une galopine enfin
de neuf  dix ans, qui va tre capricieuse, assommante,
pleurnicheuse, tu comprends que je lenvoie  tous les
diables; voil ma bonne petite vie tranquille tout  fait
bouleverse.

Et Simis fit mine de sarracher quelques cheveux gris, ce
qui, vu la position quil gardait dans son lit, lui donnait
lair passablement grotesque.

Lazare se leva sur ses longues jambes, et, le visage soudain
illumin par une pense riante:

 Monsieur oublie que les petites filles, a se met au
couvent.

 Au couvent? brute que tu es! ma nice chez des nonnes?

 La langue ma fourch, Monsieur, je voulais dire  la
pension. Y a des tablissements laques...

 Parbleu! je ny songeais plus! Certainement quil y en a,
Paris en regorge, et des lyces aussi pour les fillettes! O
avais-je donc la tte? scria Simis en se remettant sur
son sant. Tiens, Lazare, tu es un brave garon de me lavoir
rappel, tu auras vingt francs pour remplacer le pantalon qui
a reu le chocolat. Au fait, des pensions laques a ne
manque pas ici. Certes, jy aurais pens plus tard, mais
jtais si troubl! Je suis sauv; le lendemain mme de son
arrive, jy mettrai Gilberte. Ah! quelle bndiction! il
faut que ds aujourdhui je moccupe de cela et cherche une
maison convenable o les jeunes filles soient leves sans
les mmeries des couvents qui les rendent ridicules. Lazare,
vite mes pantoufles, ma robe de chambre, je veux sortir avant
midi; tu diras  Philippe datteler dans une demi-heure.

Rentr en grce, Lazare habilla son matre, puis il alla
conter  la cuisine lvnement qui survenait  la maison et
qui fit ouvrir de grands yeux  Philippe,  Csarine et  Mme
Dutel, la femme de charge.


II


Simis lisait le Quotidien au coin dun magnifique feu de
bois, les pieds sur les chenets, chauss de bonnes
pantoufles, vtu dune splendide robe de chambre fourre, et
tout en fumant un cigare exquis il applaudissait aux inepties
de son journal prfr.


La porte souvrit et Mme Dutel poussa devant elle une
mignonne fillette en scriant dune voix nasillarde:

 Voil lenfant, Monsieur; le voyage sest bien accompli,
mais la petite demoiselle a d avoir un peu froid, car elle
est ple et elle na pas voulu manger en route.

 Cest bien, Madame Dutel,  prsent laissez-nous.

La femme de charge obit et Simis demeura seul avec la
fillette qui le regardait craintivement  travers le nuage de
cheveux dor qui lui couvrait le front.

Elle tait blanche comme un lis dans ses vtements de deuil,
mais elle ne semblait pas intimide en entrant dans cette
maison inconnue, et elle se tenait srieuse, droite comme un
cierge.

 Bonjour, mon oncle, dit-elle en tendant sa petite main
gante  M. Simis et sa voix rsonna claire et mlodieuse
comme un chant.

 Bonjour, Gilberte, rpondit Simis en effleurant de ses
moustaches grises le front pur de la fillette.

Elle le regarda de nouveau, fixement, de ses grands yeux
noirs, un peu sombres et poursuivit:

 Cest vous qui tes mon tuteur?

 Oui, cest moi.

 Quest-ce que cest, un tuteur?

 Celui qui a droit sur vous  la place de votre pre et de
votre mre.

 A la place de papa et de maman?

Lenfant pronona ces mots dun accent intraduisible et ses
prunelles de diamant se voilrent au souvenir des parents qui
ntaient plus.

Elle reprit:

 Vous ne me les remplacerez jamais.

 Je nai pas cette prtention, riposta Simis un peu piqu;
moi je ne vous passerai pas vos caprices, ny comptez pas.
Ils devaient vous gter, vos parents?

 Je ne sais pas, ils me chrissaient comme je les
chrissais, voil tout ce que je peux dire.

Simis eut un sourire ironique au coin de ses lvres minces.

 Est-ce que vous seriez sentimentale par hasard, petite
fille?

 Sentimentale, quest-ce que cest?

 Au fait, vous ne pouvez comprendre cela, mais je vous
gurirai de vos ides ridicules.

 Est-ce donc une ide ridicule que daimer ses parents et de
se souvenir deux sils ne sont plus?

 Non certes, mais je vois une chose, cest quon vous a
laisse raisonner tant que cela vous plaisait.

 Raisonner? mais oui, tant que ce ntait pas impoli. Maman
aimait  savoir ce que je pensais; dailleurs elle mlevait
bien.

 Ah! vous ne vous mnagez pas les compliments, vous croyez-
vous une petite perfection?

 Oh! non, mon oncle, jai bien des dfauts.

 Vraiment? et lesquels?

Lenfant parut embarrasse.

 Etes-vous menteuse?

 Oh! mon oncle, scria Gilberte indigne, je nai jamais
menti de ma vie. Mentir, mais cest affreux!

 Vraiment? fit Simis avec son ternel ricanement, alors
vous ntes pas femme.

 Pas femme?

Lenfant ne comprenait pas.

 Eh! oui, vous ne connaissez donc pas cette parole dun
diplomate arrange plus tard par je ne sais quel homme
desprit: "La parole a t donne  la femme pour dguiser
sa pense".

Gilberte ouvrit tout grands ses yeux sombres.

 Vous ne comprenez pas? Quel ge avez-vous?

 Neuf ans, rpondit Gilberte en redressant sa taille
fluette.

 Vous tes grande pour votre ge. Et si lon vous coupait
les cheveux, que diriez-vous?

Lenfant recula dun pas et ses prunelles flamboyrent.

 Je ne veux pas!

 Ah! vous tes coquette?

 Je ne sais pas, mais maman aimait mes cheveux flottants sur
mes paules, je veux les conserver ainsi.

Simis hocha la tte et tendit la main pour tter la
chevelure souple et dore de la fillette.

 Gardez-les, je ne veux pas vous priver dune si jolie
parure; dailleurs, je ne vous gronderai jamais pour tre
vaniteuse; cest permis aux petites filles.

 Pourquoi?

 Parce que... mais, au fait, vous ntes pas encore  lge
o lon a du plaisir  tre belle. Vous croyez-vous laide?

Gilberte se haussa sur ses petits pieds afin dapercevoir
dans le miroir sa mignonne image.

 On ma souvent dit que je suis jolie, mais je ne sais pas
si cest vrai.

 Aimeriez-vous  tre jolie?

 Oh! oui.

 Eh! eh! ricana le vieillard, vous allez bien, ma nice,
dj femme!

 Y a-t-il du mal  dsirer cela? Jaime tout ce qui est
beau; je serais dsole dtre laide.

 Bon, voil pour la coquetterie. Maintenant, tes-vous
gourmande?

 Je ne ferais pas de bassesses pour un bonbon, rpondit
ddaigneusement Gilberte, seulement...

 Seulement quoi?

 Je naime pas beaucoup la soupe et pas du tout les ufs
brouills et les pinards.

 Vraiment? eh bien! moi, je vous apprendrai  manger de
ces trois choses et vous verrez que, aprs quelques essais,
vous en raffolerez.

Lenfant ne rpondit pas, mais sa petite figure exprima
leffroi.

 Ah! encore une question: tes-vous curieuse?

 Non, mon oncle, maman menseignait  tre discrte.

 Cest bien, nous verrons cela. Et paresseuse?

 Je ne sais pas... peut-tre un peu pour me lever de bonne
heure lhiver.

 Et pour vos tudes?

 Je ne sais pas encore grandchose, mais jaime  apprendre.

 Qutudiez-vous?

 La musique, puis le calcul, la grammaire, la gographie,
lhistoire, langlais et lallemand, le catchisme...

Simis bondit.

 Le catchisme?... Vous le laisserez de ct.

 Pourquoi? maman y tenait beaucoup.

 Oui, votre mre tait une bigote, murmura le vieillard
entre ses dents. Enfin, reprit-il plus haut, je modifierai
votre ducation  mon gr dsormais. Vous pouvez maintenant
aller jouer ou vous reposer comme vous voudrez; Mme Dutel
qui couchera prs de vous va vous conduire  votre chambre.

Il sonna la femme de charge qui emmena Gilberte.

Lappartement destin  la fillette tait agrable, car
Simis aimait le luxe partout autour de lui; rose et blanc
avec de soyeux rideaux au lit et  la fentre, des fleurs
fraches dans des cornets de cristal, un tapis moelleux, un
feu clair dans la chemine, une temprature douce et gale,
des meubles lgants; le regard charm de Gilberte inspecta
les murailles quornaient quelques tableaux reprsentant des
sujets mythologiques ou des membres de la famille Simis.

 Il ny a pas de bon Dieu ici, fit-elle trs grave.

 Oh! ce nest pas de ces choses-l quil faut chercher chez
nous, ma petite demoiselle, rpondit Mme Dutel, bonne femme
au fond, mais absolument nulle et platement soumise aux ides
de son matre.

 Pourquoi?

 Dame, parce que Monsieur ne croit pas  la religion.

 Comment ferai-je ma prire?

 Je ne sais pas; il ne faut toujours pas parler de a 
votre oncle, il se fcherait.

 Pourquoi? demanda de nouveau lenfant.

 Pourquoi? eh! parce que a lui dplat. Est-elle drle,
cette petite, avec ses pourquoi? Je pense bien quelle ne va
pas me questionner comme cela sur tout, grommela tout bas la
vieille femme.

Gilberte soupira et se laissa enlever ses vtements de sortie
sans plus parler.

Le dner sonna; elle se rendit  la salle  manger, un peu
triste et fatigue dune journe de voyage.

Ce soir-l son oncle ne la tourmenta pas, et, voyant quelle
sendormait sur sa chaise, il ordonna quon lemportt pour
la coucher, ce que fit Lazare avec des prcautions presque
maternelles; le brave garon tait le seul peut-tre en
cette trange demeure, qui cont pour lorpheline une piti
sincre.

Gilberte dormit comme dorment les enfants de son ge, dun
sommeil profond et doux, et sa mre, remonte l-haut, dut
laisser tomber une larme sur ce front dange qui allait
perdre sous ce toit impie la divine candeur et la pit nave
qui semblaient jusqu prsent innes en sa petite me.


III


 Non, je naime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant
sa tte blonde avec mlancolie.

 Pourquoi? demanda  son tour Lazare en frottant
nergiquement son argenterie tandis que la petite fille le
regardait faire avec distraction.

 Parce que... parce que... je ne sais pas; il est si
diffrent de mon pauvre papa.

 Il est cependant bon pour vous quelquefois,  sa manire.

 Oui,  sa manire, rpta Gilberte.

 Est-ce quil vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa
peau de chamois.

Gilberte allongea ses lvres roses:

 Non, sauf quand il se met en colre. Papa se fchait
quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et
puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont
tout le contraire de ce que disait maman.

 En fait de religion sans doute?

 Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon
oncle, vous, Lazare?

 Dame, Mamzelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi,
je croyais comme vous;  prsent a a chang. Monsieur ma
dit tant de fois que jtais un imbcile auparavant.

 Ah!

Et Gilberte rva quelques minutes sur ces paroles, son fin
menton blanc dans sa petite main dlicate.

 Est-ce que vous vous plaisez  Paris? reprit Lazare pour
rompre le silence.

 Je suis si peu sortie encore! rpondit lenfant.

 Dame, Mamzelle, vous vous tres enrhume et vous navez pu
beaucoup vous promener. Cest tout de mme une chance, allez,
cette bronchite qui vous tient l; sans elle, vous entriez
en pension tout droit.

 Cest joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rverie; mais
chez mon papa ctait plus beau encore.

 Aux Antilles, nest-ce pas?

 Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumes,
un jardin superbe.

 Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux
Marnes.

 Aux Marnes?

 Oui, une grande proprit que possde Monsieur dans
lIsre. Moi, jaime mieux la ville, parce quil y a les
amis, les cafs o lon va un peu rire avec les camarades
quand on a fini louvrage. Cependant aux Marnes on reoit
quantit dtrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y
mnerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.

 Moi, je ne dois pas mamuser cette anne, Lazare, fit
Gilberte en jetant un regard loquent  ses vtements noirs.

 Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que
vous vous y prtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine
et dgourdie, plus il vous gtera; il est comme a,
Monsieur.

 Maman naimait pas, au contraire, que je me montrasse
ainsi.

 Ah! cest certain quil est plus joli pour une demoiselle
de ntre pas trop garon, mais puisque Monsieur est votre
matre  prsent et que cest son got, faut vous permettre
de petites diableries qui le feront rire.

Gilberte ne rpondit pas et alla chercher sa poupe dlaisse
sur le tapis.

Son oncle tait bien peu apte, hlas!  comprendre cette
nature fine et aimante qui, avec une ducation chrtienne,
ft devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son
expression, faonner  sa manire le caractre et lesprit de
la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et
Dieu sait que cette uvre satanique lui tait facile, car
lenfant tait jeune et son intelligence aimait  fouiller
tous les mystres,  savoir tout ce quelle ignorait.

Nanmoins, Gilberte navait pas fait un grand pas dans le
cur de Simis: il nadmirait encore en elle que sa beaut
qui le flattait; il tait fier quand il la montrait  ses
amis ou, sil sortait avec elle, dentendre murmurer autour
de lui:

"La ravissante fillette!"

Seulement le srieux et la mlancolie de ses neuf ans
lennuyaient.

"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en
pension et quel dbarras. Je ne len retirerai que pour la
marier, et vive la joie! ma tutelle ne maura pas trop pes!"

En attendant, il pesait assez durement sur la vie de lenfant
et se montrait parfois dur jusqu' lexagration.

Un matin,  djeuner, on servit des ufs brouills, la bte
noire de Gilberte!

Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut prsent et
elle leva sur son oncle un regard craintif qui nchappa
point au despotique vieillard.

Il fit signe  Lazare qui obit  regret et il mit lui-mme
sur lassiette de la petite fille une portion assez
considrable du mets dtest.

Lenfant rsista dabord.

 Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simis
avec rudesse, je fais trangler aujourdhui mme votre chien
Nro que vous aimez tant.

Entre son fidle ami et les ufs brouills Gilberte ne
balana point et se mit en devoir dobir, mais son petit
cur se soulevait bien fort et elle pensait:

"Comme il est mchant, mon oncle!"

Pendant ce temps Simis se flicitait in petto, se disant:

"Dcidment je suis fait pour lever et mter les petites
filles indisciplines; mon systme est parfait."

Le repas termin  la grande satisfaction de Gilberte, il
lenvoya shabiller pour sa promenade quotidienne; mais au
bout dun quart dheure Mme Dutel vint prvenir son matre
que lenfant, tout  fait malade, ne pouvait sortir; il
fallut la coucher et la nourrir de th pendant quarante-huit
heures. Comme elle eut un peu de fivre et que Simis,
effray des consquences de sa duret, fit venir le mdecin,
celui-ci dclara que ce ntait quun accident, mais que la
petite fille tait dune constitution dlicate qui exigeait
de grands mnagements.

 Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le
terrible oncle qui aspirait  cet instant de toutes les
puissances de son me.

 En pension? Eh bien! dans lintrt de votre nice, je
vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprs de
vous; vos soins lui sont ncessaires.

 Mais, docteur! scria linfortun tuteur, elle sera bien
mieux soigne chez les dames H... que chez moi qui nai pas
lhabitude des petites filles.

 Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la
conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux
pour vous si les dames H... vous la renvoyaient tout  fait
malade, une semaine aprs son entre chez elles.

 Cest vrai, murmura lgoste, pouvant de cette
perspective.

Et il se dcida  confier Gilberte aux soins de Mme Dutel
encore une quinzaine.

Une aprs-midi, la fillette, gurie, quoique toujours un peu
ple, jouait avec une vieille poupe que, toute fane quelle
tait, elle prfrait aux splendides dames que son oncle,
dans une heure de gnrosit, lui avait donnes; elle tait
seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berait en
silence sa chre Nora.

Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre,
alternant dans une conversation anime; ctait celle de Mme
Dutel et celle de Lazare qui balayait lappartement.

 Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans sarrter de
cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence,
puisque vous avez un rendez-vous  Montmartre.

 Le temps daller et de revenir avant que Monsieur ne
rentre, mon bon Lazare.

 Il nen saura rien, Monsieur; ce nest pas moi qui vous
vendrai, allez, ni la petite.

 Pour a non; la petite nest pas bavarde.

 Cest ma foi vrai; il y a des moments o jai piti de
cette enfant, quand je la vois si seule, abandonne  elle-
mme.

 Sans compter quelle ne sera pas beaucoup plus heureuse
dans cette pension o Monsieur veut lenfermer. Ah! si elle
savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait
tout ce quelle voudrait, de ce vieux mcrant.

 Vous croyez, Madame Dutel?

 Si je le crois, bont du ciel! mais Monsieur disait lui-
mme hier: "Elle mennuie, cette mioche, avec ses grands
yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise
et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne
impertinence, si elle faisait un peu le diable  quatre dans
ma maison, je crois que je laimerais."

 Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, a nest pas dans
le temprament de lenfant; cest doux, cest sage, cest
rsign, mais a ne sait pas se rebeller, et puis a na pas
de ruse, cest franc comme lor; a nira jamais  Monsieur.

Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur
ses petits pieds, dposa Nora sur le tapis et, le cur
battant, se rapprocha de la porte.

"Cest mal ce que je fais, se disait-elle, cest mal
dcouter les conversations des autres, maman me ferait honte
et elle aurait raison, mais je ne peux pas men empcher."

 Pour a oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre
deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce;
un petit garon bien lutin ou alors une petite fillette comme
celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu  Monsieur.

 Ah! Dieu non, quel dmon!

 Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air
endiabl, une voix imprieuse et des colres furibondes, elle
ferait le bonheur de Monsieur.

 Et cependant, Lazare, ce nest pas beau; moi qui vous
parle, jai refus dentrer chez Mme Martelle comme
gouvernante de la petite demoiselle, et malgr un gage
norme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette
enfant.

 Cest sr que les bambins bien levs et gentils comme ceux
que jai vus chez mes matres davant cette maison-ci, cest
bien plus agrable et plus joli; mais avec un homme comme M.
Simis...

 Un fameux original, Lazare!

 Puisquil a ses ides  lui sur lducation, faut bien les
flatter, ses manies; puisquon le sert et quil paie bien,
faut lui plaire; voil pourquoi je dis que cette petite
Gilberte, si elle tait adroite, le mnerait par le bout du
nez.

Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit
fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se
rendre  Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la
pointe des pieds  son petit fauteuil: seulement cette fois
linfortune Nora demeura oublie, le nez sur le tapis, car
lenfant resta immobile, ressassant dans sa tte les paroles
quelle venait de recueillir.

Ainsi son oncle laimerait si elle tait mchante, si elle
lui tenait tte? Comme ctait tonnant! son papa et sa
maman laimaient et la caressaient autrefois, justement quand
elle avait t obissante et sage.

"Alors je serai colre, bruyante et insupportable, se dit la
fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite me
agite; je serai comme cela puisquil le faut pour tre
aime ici.

"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; cest
toujours a de gagn. Quelle chance!"

Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se
reflta en partie dans la glace: elle put voir tout  son
aise ses cheveux dor onds, ses grands yeux brillants, sa
peau blanche et sa bouche rose.

"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle aprs cet
examen, ils le disent tous, mme les passants des rues...
Alors,  prsent il va falloir tre indiscipline et
capricieuse? a va tre trs drle."

Puis, une pense soudaine lui venant  lesprit:

 Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut
se jeter sur son petit lit o elle sendormit dans ses
larmes.

Pauvre me enfantine quon allait fltrir ainsi, do lon
enlevait peu  peu les douces qualits et les sages
rsolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui
prtendait la former et ces serviteurs ignorants et dpourvus
de tact?

Heureusement que Dieu a des grces rserves  ceux quil
expose ainsi aux griffes du dmon, et souvent la lutte des
premires annes prpare lme et la trempe fortement pour
lavenir.


IV


Ce soir-l ctaient des pinards.

Nous savons que Gilberte tait loin den raffoler; mais elle
avait son petit plan tout dress.

Trs perplexe, Lazare, qui avait un faible pour lorpheline,
hsitait  la servir, craignant  la fois de faire de la
peine  lenfant et dattirer sur elle lattention de son
matre.

Mais Gilberte trancha elle-mme la question:

 Merci, Lazare, je nen veux point, dit-elle dun ton
dlibr en regardant son oncle en face, trs bravement.

M. Simis, qui sapprtait  boire, posa son verre sur la
table, sans le porter  ses lvres.

 Vous dites?... fit-il tonn.

Puis, sadressant au valet de chambre:

 Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.

 Je nen veux pas, reprit lenfant.

 Est-ce que, reprit Simis, est-ce que par hasard, petite
fille, cela aussi vous fera mal au cur?

 Je ne peux pas le savoir davance, riposta Gilberte
toujours trs anime, mais je nai pas envie dessayer.

 Vous en goterez pourtant.

 Non, mon oncle.

 Si.

 Non.

Au fond la fillette tremblait un peu et elle tait ple pour
son premier coup dessai, mais elle tait fine et voyait trs
bien que chez son tuteur la surprise tait plus forte que le
courroux.

Nanmoins, Simis, quoique cette petite scne lamust en
ralit, tenta davoir le dessus et servit lui-mme lenfant
rvolte.

Alors, prompte comme lclair, Gilberte saisit son assiette
et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne
pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux
carquills, la bouche ouverte.

 Vous serez prive de dessert, petite sotte, scria M.
Simis feignant une grande colre.

 Quest-ce que a me fait? rpondit Gilberte en dnouant
elle-mme sa serviette, heureuse dchapper  si bon march
aux terribles pinards.

Elle quitta la salle  manger et, en passant, jeta un coup
dil triomphant  Lazare et  son oncle. A travers la porte
referme derrire elle elle put entendre ce dernier scrier
en riant  gorge dploye:

 Mon brave Lazare, je crois, ma parole, quon ma chang ma
pupille. Quel petit dmon! Je ne la connaissais pas sous ce
nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lanc son assiette 
terre? Ca ma rappel mon jeune temps, lorsque je faisais de
mme avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a
dpos sa serviette sans rclamer son dessert! Voil ce que
jappelle montrer du caractre; au moins elle a du sang dans
les veines et ainsi ne ressemble plus  son pre, mon pauvre
neveu, qui ne savait pas rsister en face  qui que ce ft.

"Cest bon, pensa Gilberte en sloignant, Lazare avait
raison, cest comme cela quil faut prendre mon oncle."

Et elle alla conter  Nora ses succs du jour.

Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se
transformer trop promptement, pour amener son oncle peu  peu
 trouver drles ses sottises, elle fit un nouvel acte
dindpendance: en attendant son entre  la pension qui ne
devait plus gure tarder, Gilberte recevait quelques leons
de son oncle, auquel le rle dinstituteur ne plaisait qu
demi.

Ce matin-l il appela sa nice pour sa leon de calcul;
Gilberte arriva boudeuse.

 Le calcul mennuie, dit-elle en sasseyant  califourchon
sur sa chaise.

 Tant pis! rpondit Simis. Asseyez-vous donc
convenablement, Gilberte.

 Je suis trs bien comme cela, rpondit la petite sans
changer dattitude. Je naime pas larithmtique, rpta-t-
elle.

 Ca mest tout  fait gal, riposta Simis.

 A vous, certainement, mon oncle, mais pas  moi. Si nous ne
calculions pas, ce matin?

 Tu es folle.

 Pas plus que bien dautres.

 Ah ! ma nice, scria le vieil athe en se croisant les
bras, est-ce que vous vous moquez de moi?

 Et quand cela serait? Vous avez dit lautre jour  table
quil faut rire de tout et nagir qu sa guise, que cest le
seul moyen de mener une vie agrable.

Cette fois-l Simis neut plus envie de plaisanter; il leva
la main pour frapper lenfant, mais cette main retomba sans
mme avoir effleur sa joue blanche: Gilberte se dressait
devant lui, les yeux flamboyants et la lvre ddaigneuse.

 Vous ne savez donc pas que cest lche  un homme de
toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?

Simis stupfi se rassit, contenant un immense accs
dhilarit.

"Sur ma foi! elle aurait vingt ans quelle ne parlerait pas
mieux, pensa-t-il. Cette petite commence  mamuser, vraiment;
et puis, elle est trop jolie, il ny a pas moyen de la
gronder."

 Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends
ton ardoise, je raccourcirai la leon si tu es gentille.

Mais, enhardie par son succs, lenfant rsistait encore.

 Mon oncle, je vous le rpte, le calcul mexcde. Vous
dites que la vie est faite pour jouir, quil faut lui
arracher le plus de satisfactions possibles... oui, ce sont
bien vos propres paroles...

Tu as trop de mmoire, enfant.

 On nen a jamais trop, mon oncle.

 Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.

 Oh! oui, apprenez-moi cela! scria Gilberte en
bondissant.

Hlas! elle ne savait pas ce quelle demandait  cet homme
sans foi, dj trop dispos  remplir sa petite me de
sophismes mauvais, de principes antireligieux!

"La petite ruse! se disait Simis en considrant cet
adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si
spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il
faudra dsormais que je veille sur mes paroles, autrement
elle me battra avec mes propres armes."

 Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre
un ton svre, pas tant de raisonnements; crivez: problme
77.

Gilberte saisit la plume  contre-cur, et barbouillant
quelques numros:

 Vous ntes pas logique avec vous-mme, mon oncle, dit-elle
en rptant une phrase quelle avait entendu dire peu
auparavant.

 Dis donc, Gilberte, fit M. Simis en la regardant  travers
son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de
bavarder comme cela au milieu des leons?

 Dabord quirais-je faire en pension?

 Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce quy
font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne
travaillent pas et rcompenses lorsque cest le contraire.

 Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous my
envoyez.

 Pourquoi?

 La pension, cest une vilaine maison sans air ni lumire,
ni soleil, o les jeunes filles se disputent en rcration,
o les grandes font des mchancets aux petites. Jaime mieux
rester ici.

Simis se croisa les bras:

 Vous aimez mieux, cest possible, mais moi pas.

 Cest bien sr, mon oncle, puisque vous ne menfermeriez
l-bas que pour vous dbarrasser de moi. Cependant je ne vous
gne pas beaucoup, vous nenvoyez coucher aussitt aprs
dner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre
mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que
vous ne voulez pas que jentende.

"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simis qui nen
revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle
mamuse."

 Ca vous ennuie de me donner des leons, poursuivit la
fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le
comprends, a nest pas non plus drle den recevoir; mais
qui vous empche de me chercher une institutrice pour vous
remplacer?

"Elle a rponse  tout, se dit le vieillard. Et, de fait,
elle a raison."

 Vous me rptez sans cesse que vous voulez plus tard me
voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute
lacception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me
mettez en cage?

 Cest parbleu vrai.

 Ensuite, je suis jolie...

 Vous tes jolie? Voyez-vous a! scria Simis pouffant
de rire. Dabord qui vous la dit?

 Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte trs
crnement.

 Peut-tre avez-vous mauvais got; une petite fille ne doit
pas savoir si elle est jolie.

 Cependant, mon oncle, le jour de mon arrive chez vous,
vous mavez dit que toute femme doit tre vaniteuse.

 Mais quest-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si
vous en tes l aujourdhui?

 Je ne sais pas, rpondit Gilberte avec indiffrence.

"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant
cela! pensait le vieil athe. Cest quelle est  croquer,
cette petite; cest un vrai bijou et, ma foi! elle a
raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche
et guinde. Enfin, nous rflchirons."

Et pour clore cet entretien qui devait tre une leon de
calcul, Simis raconta une histoire  la fillette, qui
prfrait infiniment cela aux problmes annoncs.


V


 Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!...

 Eh! pas tant que cela.

 Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitt que jai
appris le malheur qui tarrivait sous la forme dune tutelle,
jai laiss ma banque et mes affaires pour venir tapporter
mes compliments de condolance?

 Eh bien! je ne suis pas trop  plaindre, rpondit Simis
en caressant sa barbe grise.

 Est-ce que tu trouves amusant quune petite fille te tombe
ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on ma chang mon
vieil ami Simis. Donc il te plat de remplir le rle de
nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener,
moucher, dorloter la bambine? Je tai mal jug, mon cher,
pardonne-moi.

Voyons, Flix, laisse-moi mexpliquer: cette tutelle ma
dabord on ne peut plus mcontent. Gilberte se montrait
sournoise, srieuse comme une petite nonne...

 Ah! elle se nomme Gilberte?

 Oui, comme sa mre.

 Un joli nom.

 Et qui lui va!

 Lenfant est gentille physiquement?

 Charmante; elle sera ravissante plus tard.

 Blonde, brune?

 Blonde comme de lor avec des yeux foncs, un teint de lis
et de roses.

 Et comme caractre?

 Du lait sucr, les premiers jours, du vinaigre,  prsent.

 A quoi tient de changement?

Je ne sais trop; je ny comprends rien; peut-tre la ruse
a-t-elle tt le terrain, puis sest-elle montre telle
quelle est rellement ds quelle a saisi mes gots. Jai
dabord essay de la mter, croyant la shlague un moyen
infaillible pour dompter les enfants, mais cela na pas
russi; la petite est trop rsolue pour quon la prenne
ainsi.

 Enfin que vas-tu en faire?

 Voil; pour linstant je ne mattends pas  ce quelle me
donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je
laurai faonne daprs mes principes, que jen aurai fait
un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et
non plus fillette, ce me sera une compagnie agrable; elle
me distraira. Je ne me suis pas mari, trouvant plus commode
la vie de garon et parce que je ne me sentais pas de got
pour les obligations que comporte ltat de pre de famille;
mais javoue que,  prsent que je commence  sentir le poids
de lge et des rhumatismes, la socit et les soins dune
jeune fille me seront chose prcieuse.

 Nas-tu pas pens, Simis, que cette petite pourrait te
causer quelque ennui, leve comme elle la t par des
parents clricaux, imbus des principes les plus absurdes?

Simis fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.

 Tu me crois donc bien sot, Flix? Jai dj travaill 
les faire oublier  Gilberte, ces principes; et cest bien
facile, elle na pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six
mois sous ma direction quelle se montrera une petite
voltairienne accomplie, fie-toi  moi.

 Je ne doute nullement de ton habilet, rpondit M. Flix
qui se leva pour prendre cong de son ami.

Demeur seul, Simis rva quelques minutes en regardant
slever dans lair la fume bleue de son londrs, puis Mme
Dutel vint le trouver, ayant  lui demander quelques ordres
relatifs au dner du soir.

 A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de
sloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il
prparer le trousseau de Mlle Gilberte?

 Le trousseau de Mlle Gilberte? rpta Simis tonn.
Pourquoi faire, le prparer?

 Et pour la pension donc? Monsieur oublie quelle y entre
le mois prochain.

 Ah! cest vrai, ma bonne Dutel, jai nglig de vous
prvenir que jai chang dide.

 Lenfant va rester ici?

 Oui, rpliqua la vieillard un peu embarrass, le mdecin la
trouve dlicate et...

 Cest--dire que Monsieur la trouve amusante  prsent
quelle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis;
est-ce que ce matin je nai pas rencontr Nro coiff de
mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que cest agrable
des choses comme a?

Elle a fait cela?... Ah! jaurais voulu voir Nro ainsi
accoutr! scria Simis en se tordant de rire; ah! ah!
ah! la gamine a des inspirations aussi originales?

 Dabord, continua Mme Dutel trs pique, je ne suis pas
entre dans la maison de Monsieur pour y tre bonne denfant,
et...

 Qu cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en.
Je naurai plus besoin de vous, dailleurs, car je vais
donner une institutrice  ma nice.

 Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui
touffait de colre  lide de perdre une si belle place.

 Nullement; mais vous paraissez si afflige de ce que je
garde chez moi lenfant de mon neveu...

 Moi afflige? Dieu garde! Monsieur me connat bien peu:
jadore les petites filles.

 Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez-
vous complaisante avec elle: vous naurez pas lieu de vous
en repentir.

Rassure, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en
sloignant:

"Tu mets a sur le compte de la sant de la gamine, vieille
cervelle dtraque, mais tu trouves  prsent du plaisir 
voir jouer lenfant; a va aller comme a jusqu' la fin de
lt; puis si, pass cette poque, elle te gne ou te
lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prtexte quelconque.
Qui vivra verra."

Puis elle annona  Gilberte la dcision de son oncle; la
fillette ne manifesta aucun tonnement.

 Je le savais, rpondit-elle tranquillement; jai dit  mon
oncle quil me dplairait de vivre au pensionnat.

 Voil quelle le mne dj par le bout du nez!... scria
Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Quest-ce que a
sera alors dans un an ou deux?


VI


Ainsi fut modifie lexistence de Gilberte Mauduit: lenfant
douce, pieuse et soumise devint une petite fille indompte,
incroyante et capricieuse. Mais Simis laimait ainsi.

Elle avait en germe dans sa petite me beaucoup de qualits
exquises: il les touffa; elle avait aussi beaucoup de
dfauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour
cette jeune nature; Simis les dveloppa.

Il avait, nous le savons, un systme  lui pour lducation
des jeunes filles.

"Cest un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis
amuss de voir le vieux Simis transform en pre de famille.

Ce vautour devait arriver promptement  ses fins et extirper
de ce petit cur aimant toute ide religieuse.

 Je te prfre telle que tu es maintenant  ce que tu tes
montre en marrivant, cest--dire guinde et ridicule, lui
disait le vieillard en caressant la joue satine de Gilberte.
Vois-tu, tre si sage et si pose, cest bon pour les petites
de Carcanne. Ces nobles, entichs de dvotion, sont
assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or
cest absurde dtre un ange.

Puis, souriant en voyant Gilberte lui chapper pour esquisser
une gambade:

 De ce ct-l je nai plus rien  craindre avec toi: je
tai faonne  mon got en peu de temps.

 Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes,
les petites de Carcanne, rpondit Gilberte en revenant  son
oncle un peu essouffle par ses exercices gymnastiques.

 Je te laccorde; mais aimerais-tu, toi,  leur ressembler?
Elles ne savent que chanter des cantiques ou rciter des
posies o ciel rime avec fiel.

 Cest vrai; et puis elles se sont scandalises lautre
jour parce que, jouant au croquet, jai manqu mon coup et
cri: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la
chanson que vous mavez apprise, vous savez bien, mon oncle?

Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:


Ctait pendant lhorreur dune profonde nuit,
On et dit que Racine davance let prdit;
Quatre millions de singes, pres, mres et fils,
Savanaient  pas lents, chantant De profundis,
Sur lair du tra la la la...


 Aussi, reprit lenfant, boudeuse  ce ressouvenir, Mlle
Maudrey, leur institutrice, ma ordonn de me taire, comme si
elle avait le droit de me faire des observations. Je ne
laime pas, Mlle Maudrey.

 Tu prfres ta frulen Frida, nest-ce pas? Tu en fais
tout ce que tu veux.

 Oh! Frulen, rpliqua Gilberte, allongeant ses fines
lvres roses dans une moue ddaigneuse, je ne laime pas non
plus.

 Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gter, peut-
tre?

 Ce nest pas cela. Je la trouve trop... trop...

 Eh bien?

 Trop souple avec moi et trop obsquieuse avec vous!
scria la fillette toute rouge dindignation.

 La supporterais-tu mieux si elle timposait ses volonts
avec fermet, Gilberte?

 Qui sait?... murmura lenfant songeuse.

"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne
dont nous parlions tout  lheure, au fond jai de lamiti
pour elles, car elles ont bon cur et ne disent de mal de
personne."

Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement
sain que ne pouvait dnaturer tout  fait le malheureux
Simis.

Aussi, aprs avoir jet sa pointe  ladresse de ses petites
compagnes de jeux, sempressait-elle de tmoigner de leurs
bonnes qualits.

Gilberte grandissait donc entre cet athe intelligent, mais
horriblement dvoy, et une gouvernante qui lui enseignait
fort bien lallemand, langlais, litalien et la gographie,
mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la
vrit et la justice.

Gilberte apprenait vite et retenait ce quelle apprenait;
son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano,
le chant, le dessin, lquitation, etc. Il se chargea de la
philosophie et de lhistoire; aussi fit-il de sa nice une
libre penseuse comme il lavait dsir, dailleurs.

De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi
quau lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les
chevaux de lcurie des Marnes et conduisait four in hand, ce
qui, pour Simis et ses amis, tait le comble de la bonne
ducation; enfin elle dansait  ravir et navait pas sa
pareille dans les sauteries ou les matines quelle pouvait
seulement aborder, aspirant de toute son me au temps o les
grands bals lui seraient ouverts.

Elle nageait comme un poisson, faisant le dsespoir des
jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle tait
dj fort entoure malgr son ge encore enfantin, car ses
saillies originales taient trs gotes et, selon
lexpression des jeunes gens, elle navait pas froid aux
yeux.

Simis jouissait orgueilleusement des prcoces succs de sa
nice, et, afin de mieux sen parer pour ainsi dire, et la
faire admirer, il lui permettait quelquefois de trner en
face de lui dans les dners quil donnait  ses amis, pourvu
quelle allt se coucher au dessert.

Ainsi de bonne heure il dclassait la pauvrette dans une
compagnie de mauvais ton o la religion, le prtre et la
vertu taient dnigrs  qui mieux mieux.

Ces viveurs, oubliant la prsence de lenfant et excits par
les boissons capiteuses, se lanaient souvent dans des rcits
trs risqus, jusqu ce que leur amphytrion scrit en
riant:

"Gazez, mes chers amis, gazez, je vous en prie, il y a ici
de jeunes oreilles pour lesquelles vos paroles ne sont pas
perdues."

Alors Gilberte nen coutait que mieux, ne comprenant rien du
tout, mais trouvant trs drle tout ce qui se disait l.

De jour en jour, et cela se conoit avec une telle ducation,
elle acqurait un aplomb plus grand, et elle dmontait ses
interlocuteurs par ses questions  brle-pourpoint ou ses
rflexions inattendues.

Elle jugeait tout, discutait tout avec un sang-froid
imperturbable. Il fallait quelle st toutes les nouvelles
des salons parisiens; qui avait couru ou fait courir; qui
avait gagn le Grand-Prix; jubilant si elle avait
pronostiqu juste aux dernires courses, car Mlle Mauduit,
cette bambine de treize ans, aimait avec passion les concours
hippiques et tout ce qui concernait le cheval. Puis elle
discutait politique avec lassurance dun vieux gnral et se
rangeait successivement dun parti ou dun autre  mesure que
ceux-ci lui paraissaient plus dignes de son approbation.

Lorsque, aprs le dner, Gilberte avait jou son morceau de
piano, servi le caf et chant quelque leste chansonnette, le
sommeil de son ge la gagnait; alors elle secouait  la
ronde la main des invits de son oncle,  langlaise, cest-
-dire par ce mouvement gracieux qui dtache lavant-bras de
lpaule, et elle allait se coucher en faisant  part soi ses
petites remarques:

"Un tel tait moins bien teint aujourdhui que jeudi
dernier. Le jeune D... posait pour le spleen; X... buvait
trop, cela nuisait  son intelligence; oh! il baissait, il
baissait depuis quelque temps! M. Simis navait pas lair
de sen apercevoir."


Parfois Frulen croyait de son devoir de faire quelques
observations  sa caustique lve.

 Oh! miss Gilberte, lui disait-elle en anglais, la fillette
prfrant cet idiome  celui, plus dur, dOutre-Rhin, young
misses must never speak so boldly as you do; it is shocking!

 Les jeunes demoiselles ne doivent pas parler hardiment
comme je le fais?... Ah! Frulen! scriait la petite
folle, navez-vous donc jamais entendu mon oncle dire que
tout mest permis?

 Ya, miss Gilberte.

 Tout mest permis parce que je suis jolie et spirituelle;
ces Messieurs aussi disent la mme chose.

 Miss Gilberte, you are proud.

 Orgueilleuse? et aprs, nen ai-je pas le droit?

 No.

 Mon oncle veut que je sois fire et capricieuse; il dit
que les imbciles seuls sont humbles.

La gouvernante ne rpliqua plus; elle ne voulait pas
contredire M. Simis et elle redoutait les rponses
embarrassantes de son lve.

Cependant Gilberte ne dpassait gnralement pas les limites
du convenable, et si elle parlait souvent  tort et 
travers, elle gardait une certaine dlicatesse dans ses
paroles, toute vulgarit lui rpugnant.

Cette enfant, trs intelligente, doue dune beaut rare et
dinstincts artistiques, ravissait en effet, non seulement
son oncle, mais les amis de son oncle; or ceux-ci, peu
soucieux de ce quil en pouvait rsulter pour cette petite
nature encore innocente, lui laissaient entendre quelle
tait jolie et spirituelle,  tel point quelle finit par
savoir ce quelle valait et au del, et elle naccepta plus
les compliments quavec cette indiffrence banale des femmes
assures davance de ce quon va leur dire. Quant au vieux
Simis, elle nignorait pas que sa petite main le menait o
elle voulait et quil ntait pas un de ses caprices auquel
il nobt. Il lemmenait dner ou djeuner avec lui dans les
restaurants  la mode et ses fantaisies taient des plus
coteuses, non que lenfant ft gourmande, mais elle aimait 
commander les mets les plus rares, quitte  les laisser
intacts dans son assiette sils ne lui plaisaient plus une
fois servis.

Cest quelle ignorait encore que,  la porte de ces
restaurants tincelants o sont prodigus les vins fins, les
truffes et le gibier exquis, de pauvres affams tendent la
main, souvent en vain, pour obtenir un morceau de pain dur.

Ce ntait pas lgoste Simis que lui et appris.

Aux courses o il ne manquait jamais de lemmener, il lui
permettait de parier.

Pour satisfaire sa passion pour les chevaux il lui avait fait
prsent de deux amours de poneys quelle conduisait tous les
jours attels  un lgant panier; aux Marnes o lon
passait une partie de la belle saison, quatre ou cinq chiens
normes et magnifiques suivaient partout la fillette.

Simis lui avait aussi donn le got de la chasse, mais
Gilberte navait pas encore us beaucoup du petit fusil
anglais quil avait fait faire exprs pour elle; elle tait
surtout ravie de se voir vtue en jeune Diane chasseresse, la
jupe aux genoux, chausse de bottes rouges, la toque pose
cavalirement sur ses cheveux blonds.

Quant au patinage, la petite Mauduit, comme on le disait au
Bois de Boulogne, tait de premire force; elle ressemblait
 un cygne avec son visage ros et sa longue chevelure au
vent, habille de fourrures claires, tandis quelle glissait
avec une grce incomparable, dessinant sur la glace mille
arabesques, de son petit patin dargent.

En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un
crochet.

 Le travail manuel massomme! disait-elle  Frulen Frida
qui gmissait sur cette lacune dans lducation de son lve.

 Bah! scriait alors le vieil oncle, quest-ce que cela
fait? elle naura jamais besoin de raccommoder elle-mme ses
nippes.

Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tte de
linotte pose sur des paules mignonnes, mais dj
charmantes, il ajoutait in petto:

 Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux
masculins et fera le dsespoir de ses pareilles; elle sera
coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la
blase pas trop vite sur la louange.

Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la
trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le
feu, il scriait:

 Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutt quelque
chose, mais ris; tu as lair malade comme cela.

Cest que, sans quil sen doutt, ce petit cheval chapp
pensait quelquefois, ou plutt elle essayait de ressaisir un
peu de la petite Gilberte dautrefois, celle quaimait sa
mre; mais, hlas! ctait chose difficile  prsent.

Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tte folle;
elle revoyait toujours cette scne navrante: le vaisseau
lOhio entrant au Havre son pavillon baiss et voil en signe
de deuil, pendant quelle se tordait de douleur entre les
bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler
avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de
premires, Maa, la ngresse fidle, priait avec quelques
passagers charitables, auprs du corps dune jeune femme que
la mort avait frappe presque subitement.

Gilberte voyait toujours ce tableau.

Maa la ngresse, seul souvenir de ce pass, avait d quitter
lenfant et retourner aux Antilles.

Et la morte avait t enterre au Havre, bien loin, l-bas,
et loncle Simis navait jamais offert  Gilberte de
lemmener visiter cette tombe.


VII


Une aprs-midi dhiver, Gilberte revenait de la promenade
avec Frulen Frida, lorsque celle-ci sarrta devant la
boutique dun ptissier:

 Miss Gilberte, dit-elle, nous navons pas encore lunch,
entrons ici.

 Cest que je suis dgote de tout cela, rpondit Gilberte
en jetant un regard ennuy  la devanture qui talait ses
plus sduisantes friandises.

 Dgote de ces bonnes choses? ne put sempcher de
scrier un garonnet dune dizaine dannes en levant vers
les promeneurs sa figure toute rouge de froid.

Il considrait Gilberte comme un phnomne, et la convoitise
ardente brillait dans ses yeux espigles.

Gilberte se mit  rire.

 Tu aimes les gteaux sans doute, toi, gamin? demanda
lAllemande amuse, elle aussi.

 Que oui. Et il y a longtemps que je nen connais plus le
got.

 Quappelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.

 Des mois et des mois.

 Et pourquoi tes parents ne ten donnent-ils pas, puisque tu
en es friand?

 Du temps que le pre vivait, on en avait tous les dimanches
et mme les jeudis.

 Et  prsent pourquoi est-ce chang?

 Le pre est mort, rpondit gravement lenfant, et la mre
qui sescrime  travailler jour et nuit peut tout juste nous
donner du pain et de la soupe; cest que nous sommes six 
la niche, il faut vivre.

 Cependant un biscuit ou un sucre dorge ne cotent pas
cher.

 Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain
on se nourrit mieux quavec un biscuit.

Gilberte, intresse malgr elle par la mine ouverte du petit
garon, continua dune voix plus douce:

 Et si tu en demandais  ta maman, elle ne te les refuserait
pas.

 Oh! scria-t-il indign, jamais, jamais nous ne lui
demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous
donner le ncessaire; pas mme la petite Marie qui tient
encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est
petit, plus on est gourmand, nest-ce pas?

"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au
brillant magasin tentateur, toute sa gat de gamin de Paris
lui revenant aprs une seconde de srieux.

 Attends-moi l une minute, dit Gilberte, le retenant par sa
blouse use, mais propre.

Et, faisant un signe  Frulen, elle entra chez le ptissier
dont elle dvalisa littralement la boutique.

Elles ressortirent toutes les deux les bras chargs de
paquets blancs ficels de rose.

 Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda
Gilberte au garonnet qui piaffait, en sifflotant sur le
trottoir:

 Chez nous?... fit-il, ouvrant de grands yeux.

 Oui, ce sont des gteaux et des bonbons: il y en a pour
tous, et la petite Marie va tre bien contente.

 Ah!

Et il demeurait stupfi, ne sachant comment exprimer sa
reconnaissance.

 Ce nest pas seulement pour moi que je suis si content,
dit-il enfin; mais a va-ty faire une fte  la maison!...
Y vont tous sauter de joie. Cest que vous ne savez pas,
vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux
enfants pauvres.

En lcoutant, Gilberte eut une ide plus lumineuse encore;
elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au
garonnet.

Celui-ci recula.

 Non, dit-il, pas dargent; la mre ne veut pas. Des
bonbons, a cest diffrent, on peut les accepter parce quon
amuse souvent les enfants avec a; mais de largent cest
une aumne.

"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et
ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de prs."

 Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets
pour tacheter des jouets?

 Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de mme bien.
Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous tes si
bonne, ce serait de procurer de louvrage  ma mre.

 O demeure-t-elle?

 Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingre
pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle
sappelle Mme Charlet.

 Cest bien, jen prendrai note.

De retour  la maison, Gilberte affirma  son oncle quelle
avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs
de batiste; pour le mieux prouver, elle et volontiers mis
en pices son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui
donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler o
il lui plairait.


VIII


Entre sa treizime et sa dix-septime anne trois incidents,
malheureusement trop rapides, amenrent une diversion
salutaire dans la vie dissipe de Gilberte Mauduit.

Mais ils seffacrent trop vite de sa mmoire et, grce  la
funeste influence de Simis, ne lui laissrent aucun souvenir
bienfaisant.

Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, o, sur la
demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villgiature
cette anne-l.

Un matin, M. Simis reut lannonce de larrive dun nouvel
hte; un de ses petits-neveux quil connaissait peu et qui
venait parler avec lui daffaires importantes.

Le jeune homme suivait de prs le tlgramme, et le chtelain
des Marnes neut que le temps denvoyer une auto  la gare.

Gilberte tait absente depuis le matin, ayant voulu faire une
longue chevauche avec Thomas, le vieux piqueur.

Simis navait jamais profess de sympathie bien vive 
lgard des Daltier, ses parents loigns; cependant
Albric, le fils an, celui qui allait arriver, tait le
bienvenu ce jour-l aux Marnes dont les htes se faisaient
rares; ctait une nouveaut, une distraction.

Ds son entre au chteau et aprs avoir remis un peu dordre
 ses vtements dans la chambre qui lui avait t prpare,
le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui
avaient motiv son voyage; la conversation dura jusqu ce
que le premier coup du djeuner runt au salon tous les
convives des Marnes.

Au second appel, Gilberte navait pas encore paru.

 Bah! dit Simis en riant, il est dans les habitudes de ce
petit despote de ne jamais se soucier de lexactitude, mais
aujourdhui nous ne lattendrons pas, car Albric arrive de
voyage et doit avoir besoin de rparer ses forces.

Et, malgr les protestations de son neveu, il entrana la
petite socit  la salle  manger.

Ils en taient aux hutres lorsque, par la porte-fentre
ouverte pour laisser pntrer  la fois lair pur et le
soleil, une grande ombre sallongea sur le sol tandis quun
rire frais se faisait entendre.

Tous levrent la tte et demeurrent stupfaits; Simis,
lui, sourit sans perdre un coup de dent.

Ctait tout simplement Bayadre, la jolie jument alezane de
Mlle Gilberte Mauduit, monte par lespigle fillette qui
faisait ainsi sa rentre au logis; la cravache dans sa
petite main gante, la gat aux lvres et aux yeux, le
chapeau  plume coquettement pos de ct sur ses cheveux
dor en rvolte, lenfant tait ravissante.

 Elle va se tuer! scria quelquun voyant glisser sur le
parquet cir les quatre fers de lanimal.

 Me tuer? pas de danger, rpliqua Gilberte. Bayadre a
lhabitude de ces quipes-l. Je laccoutume  marcher
partout et sur tout.

Puis elle rougit en apercevant fix sur elle le regard de
deux yeux bleus svres au fond desquels luisait comme un
sourire.

Albric Daltier stait lev pour saluer larrivante, et,
jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main  la
gentille amazone.

Mais, avant quil et accompli ce mouvement, dun bond leste
et gracieux elle avait gliss le long de la selle jusqu'
terre.

 Mon oncle, dit-elle un peu confuse  M. Simis, il fallait
me prvenir que vous aviez un nouvel invit et jaurais fait
une entre plus correcte.

 Bah! cela na pas dimportance, fit Simis en buvant son
madre; Albric est ton cousin, au dixime degr je crois,
il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce
que tu nous a prsent Bayadre en te prsentant toi-mme,
nest-ce pas, Albric?

Le jeune Daltier rpondit quelques mots gracieux avec une
nuance de fine raillerie.

Gilberte porta  ses lvres un petit sifflet dargent dont
elle tira un son prolong; bientt parut un groom; il
emmena Bayadre qui commenait  donner des signes
dimpatience et qui allongeait sa tte joyeuse vers la
corbeille de pain.

 Va vite thabiller ou bien il ne restera plus dhutres
pour toi, dit M. Simis  sa nice.

Lorsque Gilberte reparut, elle avait chang sa robe de cheval
contre un ravissant costume bleu et blanc et elle dclara
avoir une faim de loup.

Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit  causer tout
en mangeant, et Albric qui la voyait pour la premire fois
nen revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, 
peine sortie de lenfance, jugeait tout, parlait de tout,
donnait son avis sur tout.

On citait un chanteur clbre.

 Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une
mthode adorable, mais il perd la voix.

Puis une autre:

 Oh! celle-ci, elle est coule, sauf pour lAmrique et la
Russie peut-tre.

Simis poussa le coude de son voisin:

 Elle est tourdissante, nest-ce pas?

 Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour
parler politique et chauffer son lection, enrageait de voir
cette petite fille tenir le d de la conversation.

Un des invits, un tout jeune homme qui, depuis quelques
mois, allait de chteau en chteau dans lespoir de cueillir
une dot et une femme avec, parla des esprances quil avait
dobtenir la main dune jeune fille trs riche et trs bien
leve, mais bossue.

 Oh! fit lenfant terrible,  votre place, Monsieur Ernest,
je npouserais pas.

 Pourquoi cela, Mademoiselle?

 Parce que Uranie Cicelay a beaucoup desprit, beaucoup trop
; elle vous roulerait  plate couture, et malgr la grosse
fortune quelle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.

 Mon Dieu, Mademoiselle, rpondit doucement le jeune homme
qui riait jaune, il y a si peu de caractres qui sympathisent !
si la femme a des gots casaniers, le mari a tant de moyens
de tuer le temps: les amis, le cercle...

 Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour
vous autres hommes!

 Elle a de lesprit jusquau bout des ongles, scria Simis
en enveloppant sa pupille dun regard dadoration.

"Et du fiel jusquau bout de la langue, pensa le chasseur de
dots, exaspr. Quelle petite peste! Si lon ne mangeait si
bien chez son oncle, on fuirait cette maison."

Quant  Albric Daltier, il considrait avec une stupeur
quil ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette
fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement
les rflexions originales.

On apporta le courrier au dessert et Gilberte sen empara
avant son oncle et ouvrit une lettre imprime sur papier
glac chiffr de gris. Elle lut tout haut:

"Monsieur et Madame Querral ont lhonneur de vous faire
part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred
Nanc, etc."

 Eh bien! a, cest stupide! scria Gilberte en froissant
le papier dans sa main.

 Stupide? pourquoi?

 Parce que cest unir misre et pauvret; les Querral
nont rien ou  peu prs, et Alfred Nanc vit de sa petite
place au ministre; avant peu ils seront sur la paille.

 Comme les Marsille, ajouta Simis de sa voix affile comme
une lame.

Gilberte sapprtait  lancer une seconde pigramme
lorsquelle rougit de nouveau en voyant fixs sur elle les
yeux dacier de son cousin, pleins dun indicible ddain.

 Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mle et
harmonieuse, tes-vous dj tellement de notre sicle brutal
que vous estimiez dans un mariage lor avant la vertu et
laffection?

 Mon oncle dit, rpondit lenfant avec moins dassurance
toutefois, mon oncle dit que la pauvret ou tout au moins les
privations et la gne engendrent beaucoup de dsunions.

 Pour les cupides et les frivoles peut-tre, non pour ceux
qui ont lme assez leve pour sappuyer lun sur lautre
dans les moments pnibles et trouver dans leur tendresse
mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-tre ou le
plaisir.

Gilberte comprit la leon et, pour la premire fois de sa
courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et
lironie voile de ces paroles.

 Ta ta ta, cest trs beau de parler damour et deau
frache quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais
la vie est longue, on sen lasse vite, dit Simis qui pelait
un fruit superbe au bout de sa fourchette.

"Oui, quand on ne sappuie pas sur Dieu", pensa Albric.

La conversation prit un autre tour, sans que la verve de
Gilberte sarrtt une minute; il semblait quelle voult
braver ce cousin dont elle devinait le blme.

Ladorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir
certainement, abmait le prochain impitoyablement. Sa bouche
rose blessait avec une cruaut inoue; elle parodiait ceux
qui lui dplaisaient et, du haut de son orgueil serein,
jetait sa mordante pigramme sans se soucier du mal quelle
pouvait faire, sans se soucier mme des compliments que lui
attirait son esprit.

Et ctaient peut-tre justement ceux qui la flattaient le
plus quelle flagellait le plus rudement, inconsciente
cependant de la dgradation de ces amis de son oncle qui
avaient t en cela ses premiers matres.

Dune famille o lamour du prochain tait en honneur presque
 lgal de lamour de Dieu, Albric Daltier se sentait
rempli dune compassion infinie pour cette mignonne cousine
qui ignorait absolument la vertu de charit.

"Si mchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle tre
autrement entre les mains de ce dmon de Simis?"

Certes lenfant demeurait la candeur mme, bien quelle
entendt des choses quelle naurait pas d savoir; on
devinait que le fond de son innocence ntait pas altr.

Elle avait un charme  elle, une riche et brillante nature,
trop brillante peut-tre; qui pouvait dire si, plus tard,
bientt, Simis nallait pas ternir cette divine candeur?

"Oh! pensait encore Albric on devrait enlever les enfants
 ces tuteurs-l, hommes sans foi ni principes; on devrait
couper la langue  ceux qui se permettent de prononcer de
tels discours devant de jeunes oreilles, de mme quon
devrait couper la main de ceux qui crivent le mal."

A la fin du repas que lpicurien Simis aimait  faire
traner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de
temps  autre un coup dil du ct de son grand cousin, se
demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si svres
et quel tait celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de
compliments et navait pas cont de ces anecdotes qui font
rire.

Sa belle et mle figure rayonnait au milieu des visages
cyniques qui lentouraient; on le sentait au-dessus, bien
au-dessus de ces vieillards blass.

Lorsquon passa au salon et que Gilberte, dj matresse de
maison, eut vers le caf dans les tasses, prise dun caprice
subit, elle tendit la main  son oncle qui offrait des
cigarettes et des cigares aux invits.

 Une pour moi, mon oncle.

 Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit dmon.

 Non, mon oncle. Donnez.

Simis obit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques
bouffes dun tabac turc assez fort.

 Nest-elle pas adorable? glissa Simis  loreille de son
neveu.

Albric ne rpondit pas et demeura grave.

Ce ntait pas ainsi quelles taient leves, les mignonnes
jumelles, ses soeurs chries, quil avait laisses dans la
petite maison de Marseille, mais aussi elles taient
conserves sous lil jaloux de la plus sage et de la plus
tendre des mres.

Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en
quelles mains tait-elle tombe?

Lenfant, cependant, commenait  se trouver mal  laise de
son puril amusement; dj anime par la longueur du repas
et le peu de vin fin quelle avait bu, elle sentit la tte
lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au
moment o les messieurs entamaient une discussion politique
dont nos ministres faisaient les frais.

Albric seul remarqua la pleur de la fillette, et, laissant
ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la
terrasse o linvitaient  la promenade le soleil encore
chaud et la brise encore tide.

Il y trouva Gilberte assise mlancoliquement sur un banc de
bambou, toute blanche et toute languissante.

Il senquit de ses nouvelles avec intrt, sans faire dautre
allusion  la gaminerie quelle avait commise, et lui demanda
la permission de prendre place  ct delle, ce quelle
daigna lui accorder.

Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il ntait pas
dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, laplomb
lui revenant avec les forces, elle questionna  son tour son
grand cousin. Do venait-il? Comment lui tait-il parent?
Comment ne lavait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des
soeurs et des frres?

Et, sur sa rponse affirmative:

 Ah! vous tes heureux, vous! soupira lenfant avec un
accent de regret qui toucha le jeune homme.

Il vit alors que ce petit cur goste avait une peine, et,
adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie quelle menait
chez son oncle.

Ravi de voir aussi attentif ce beau ddaigneux, Gilberte lui
dpeignit avec enthousiasme son existence riante et dore,
ses plaisirs actuels et ceux qui lattendaient dans lavenir.

Il la laissa parler dans linterrompre, puis quand elle eut
fini:

 Ainsi, dit-il, dans ces journes, longues pourtant, il ny
a pas de place pour une heure de srieux, de travail, de
devoir?

 Mon oncle loigne de moi tout ce qui mennuie.

 Parce quil vous gte trop, hlas! sans songer  ce que la
vie peut vous rserver plus tard.

 Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai
un beau mariage.

 Quoi! vous y songez dj?

 Oh! non, seulement je sais que je nai rien  craindre de
lavenir.

 Quen savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter dune
chose pareille? Lavenir ne nous appartient pas, il est 
Dieu.

Gilberte eut un petit rire sardonique.

 Vous croyez en Dieu, vous?

 De toute mon me. Et vous, se peut-il que vous ayez tout 
fait oubli?...

 Oubli quoi?

Albric la regarda un instant en silence, puis il continua:

 Votre mre tait croyante, Gilberte, votre pre tait un
bon chrtien. Votre oncle Simis, tout dvou quil vous est,
hlas! est un athe; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous
pas encore savoir prier?

 Mon oncle affirme que de nos jours on na plus besoin des
principes austres dautrefois; il dit qu prsent la
religion est dmontise, je ne veux pas tre ridicule.

 La religion ne sera jamais dmontise, Gilberte, et ceux
qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier
Dieu, mais cest nier la lumire.

 La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite
moue.

 Ennuyeuse? ah! certainement elle nous dfend labus du
plaisir et astreint notre nature  certaines gnes, voil ce
qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi
combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la
connaissez pas, la vie.

 Je ne la connais pas?

 Vous ne lavez vue que de son ct rose et sduisant, ma
pauvre petite enfant.

 Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu pique
en redressant sa taille menue.

 Vous navez jamais pleur, poursuivit Albric sans
smouvoir de cette protestation.

 Si, jai pleur.

 Quand cela? Il y a longtemps sans doute?

Aux premiers jours de mon entre chez mon oncle, quand je me
suis trouve si seule  Paris, sans papa ni maman, et que
personne ne maimait.

Gilberte pronona ces mots dune voix sombre en jouant
nerveusement avec une brasse de fleurs dont elle avait empli
son petit tablier.

 Eh bien! il y a peu dannes de cela; avez-vous donc le
cur si lger que vos plaisirs successifs en aient enlev
tout le souvenir du pass?

Lenfant ne rpondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.

 De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu
farouche.

 Parce que jai piti de vous.

 Piti?...

Elle eut un petit rire orgueilleux.

 Piti, quand tout le monde me porte envie?

 Tout le monde? souligna Albric. Oh! que vous vous faites
illusion! Jestime que bien des malheureux, moins favoriss
que vous sous le rapport des biens matriels, nchangeraient
pas volontiers leur sort contre le vtre.

Gilberte pensa soudain au petit garon de Paris auquel elle
avait donn des gteaux et qui, malgr sa pauvret,
paraissait heureux de sa destine.

 Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.

 Ce sont ceux qui esprent en lautre vie.

Il reprit aprs une pause:

 Je suis sr que vous ne vous doutez pas des misres qui
couvrent le monde, que vous navez pas une ide de la
vritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la
main et tale ses plaies, mais de celle qui vit dans les
greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement.
Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez
jamais repos vos yeux, mme ici  la campagne o tout est
pour vous nouveau plaisir, sur ces intrieurs misrables,
vrais taudis o les bbs grouillent demi-nus dans la
poussire, se disputant la soupe et les crotes de pain dur
quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil
y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y
amusez, chaque nuit, des dsesprs qui marchent  leau
noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne
savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnes dans la
nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.

Gilberte lcoutait toute ple et frissonnante..

 Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites l?

 Hlas! oui, trop vrai.

Alors, fit-elle toute rvolte, sil y a un Dieu comme vous
lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux
uns, de plomb aux autres? Cest injuste.

 Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au
centuple dans lternit  ceux qui auront souffert ici-bas.
Cest cette pense qui les soutient, dailleurs, car avec les
principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux
qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant
que je pleure, tu manges pendant que je jene, tu dors
pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes
joies; jy ai droit autant que toi."

"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit
aider celui qui ne la pas, sil ne veut que lternit lui
soit lourde."

 Et moi alors? moi qui nai jamais pens  cela? murmura
Gilberte trs trouble.

 On ne vous en disait rien, donc vous pchiez par ignorance;
dautres enfants que vous sont dans le mme cas, hlas!
Mais dsormais vous saurez; vous vous rappellerez mes
paroles toutes les fois que vous jouirez:  la table
luxueuse de votre oncle o vous gaspillez souvent la
nourriture si prcieuse  laffam; dans ces restaurants
lgants o vous aimez  voir les places assiges par les
heureux vivants, o le champagne coule sur le parquet sabl,
o en un seul repas vous dpensez ce qui nourrirait une
famille pauvre pendant un mois.

 Oh! cest vrai, murmura lenfant que ces paroles
atteignaient en plein cur; et ce nest pas seulement cela,
mais au jour de lan on me donne des jouets, des botes de
bonbons dun prix fou; je regarde  peine les uns et je
naime plus les autres.

 Et puis, continua Albric, quand vous ferez une moisson de
ces fleurs coteuses que vous pitinez ensuite, dans ces
serres que je vois dici et qui sont rputes magnifiques,
vous penserez que, lorsque en hiver on brle le bois sans
compter, pour y entretenir une chaleur gale, des milliers de
vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous
danserez joyeuse et fire de votre toilette, dans ces salons
embaums o sont semes  profusion les lumires et les
plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-tre sous la
porte cochre de votre maison, pleure de faim et de froid un
petit enfant quon a battu parce quil est rentr au logis
les mains vides.

 Mais alors, scria Gilberte, pourquoi ny a-t-il pas une
loi pour que tous soient gaux; pour que les uns naient pas
tout largent et les autres rien?

 Ma mignonne, la fortune du plus riche partage entre tous
ne donnerait pas mme vingt sous  chacun. Cest, je vous le
rpte,  celui que le sort a favoris,  galiser la balance;
 ne se considrer que comme un dispensataire des biens que
Dieu lui a confis. Voil pourquoi il ne faut pas traverser
la vie en samusant uniquement sans jamais rflchir ni
songer aux autres.

Gilberte coutait son cousin dans cette attitude de langueur
pensive qui la rendait si sduisante.

Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se
rapprochaient deux en mme temps que lodeur des cigares
trahissait la prsence dimportuns.

 Voici mon oncle et des invits, dit Gilberte en fronant
ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi
encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement
cline en penchant sa jolie tte vers Albric. Voyez, ils
vont du ct des serres; nous, allons  loppos, vers le
bois.

Il obit et se leva.

 Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t-
il.

 Oui, rpondit lenfant rougissante, je suis tout  fait
bien.

Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albric tait
de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.

"Comme elle serait bonne et aimable si lon ne sempressait
de dtruire toutes ses qualits en germe!" pensait le jeune
homme en regardant la petite tte blonde queffleurait un
rayon de soleil dautomne.

Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement
les alles au feuillage rougetre.

 Je mtonne que vous mcoutiez si bien, dit tout  coup
Albric en pressant la petite main serre dans la sienne;
moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la
vrit... un peu rude, un peu amre.

 Cest vrai, rpondit navement Gilberte.

 Je ne fais jamais de compliments  ceux que jestime.

 Alors vous mestimez donc? dit-elle, toute joyeuse.

 Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer
ni protester; cest donc que vous sentez le bien et que vous
avez le cur et le sens droits.

 Si vous tiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je
deviendrais meilleure.

Elle rflchit une minute.

 Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincrit, cest
trs agrable davoir la bride sur le cou; cest trs
agrable que mon oncle soit, comme on dit, lesclave de mes
caprices; seulement...

 Seulement?...

 Eh bien! il me gte trop, et cela me nuit. Il ne me donne
pas non plus le bon exemple et... et quelquefois mme il me
fait honte.

 Comment cela, Gilberte?

 Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quter pour les
infirmes; si vous saviez ce quil leur a rpondu en leur
refusant une aumne!

 Qua-t-il rpondu, Gilberte?

 Eh bien! il a dit: "Jai pour principe de ne jamais
donner. Notre socit est vraiment bien en retard; on
devrait dfendre laccs de la rue aux misrables qui
blessent la vue en talant leur misre."

 Quont rpliqu les dames quteuses?

 Elles ont rpliqu: "Mon Dieu, Monsieur, cest justement
pour cela quil faut leur ouvrir des asiles o ils ne
blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."

L-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru aprs
dans lescalier pour leur donner dix francs qui me restaient
de mon mois, car je le dpense toujours trs promptement, mon
mois.

 Ah! fit simplement Albric en pressant davantage la petite
main de sa compagne.

 Et puis, je naime pas non plus quand mon oncle semballe
en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une
nouvelle guerre; pas difficile, il a pass lge o lon est
enrl sous les armes, et il dit que pendant la dernire
campagne, tant clibataire et soldat par consquent, il
sest beaucoup amus; il avait de largent et des
protections... Moi je trouve que cest trs mal davoir joui
quand les autres souffraient.

 Et ce rpublicain forcen prtend aimer sa patrie! ne put
sempcher de scrier Albric.

 Tous ceux qui viennent  la maison ont  la bouche de
grands mots de libert, de fraternit et dgalit, mais ils
pensent tous  eux dabord,  commencer par cet affreux M.
Bourgue que je dteste et qui, voulant se faire nommer
dput, harangue sottement les populations et les flatte par
devant pour sen moquer ensuite par derrire. Tenez, comme
cela.

Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte
monta sur un banc et contrefit lorateur, ce qui amena un
sourire sur les lvres dAlbric.

Puis ils sassirent tous les deux; ils ntaient las ni lun
ni lautre de leur srieux entretien.

 Comme vous seriez bonne si..., soupira Albric en
contemplant lexquise tte blonde qui se levait vers lui.

 Si jtais leve autrement, nest-ce pas? Comment tre
sage aussi, poursuivit lenfant avec une moue expressive,
comment tre sage quand on est si petite et quon ne dit
jamais plus de prires? Mais tenez,  prsent au moins il y
aura une chose que je pourrai faire: donner tout largent de
ma semaine aux pauvres et aussi les gteaux de mon dessert,
nest-ce pas?

 Le pourrez-vous seulement?

 Puisque je fais mes quatre volonts.

Albric ne rpondit pas: il se disait que le misrable
Simis pourrait bien ici exercer son autorit, lui qui nen
faisait pas usage quand il le fallait.

 Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la
petite fille, savez-vous que votre oncle ma charg de vous
annoncer quelque chose.

 Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncs.
Pourquoi mon oncle ne me lapprend-il pas lui-mme?

 Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.

 Quest-ce donc? fit Gilberte anxieuse.

 Eh bien! votre oncle va se sparer de vous pendant
quelques mois.

 Pourquoi cela?

 Il faut quil parte pour un long voyage.

 O?

 A New-York, o il a des placements importants; selon quil
reste ou quil y aille, ses capitaux seront perdus ou
tripls.

 Alors, quil parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne
memmne-t-il avec lui?

 Cest un voyage trop fatigant pour une fillette de votre
ge, Gilberte, et que feriez-vous l-bas pendant quil serait
tout aux affaires? Dailleurs ne craignez pas, il ne sera
pas seul: mon frre an, qui a en Amrique les mmes
intrts, doit laccompagner.

 Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon
oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Frulen
qui est nulle et qui na aucun empire sur les domestiques.

 M. Simis dsire que vous ne quittiez point Paris. Mais
voil, la pension vous effraie.

 Pour a oui; quon ne men parle pas. Je nen veux  aucun
prix.

 Alors, il ny a dautre moyen que de vous confier  des
amis.

 Lesquels? je ne vois pas...

 Jai cru que vous en aviez beaucoup.

 Oh! de simples connaissances, oui; mais de vritables
amis... cest autre chose.

 Votre oncle a parl, je crois, dune famille Lmo.

 Bien trouv! Mme Lmo me dteste parce que je suis plus
jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme
Lmo est une coquette et Olympe une pimbche.

 Gilberte!

 Est-ce que je fais quelque chose de mal? Jai lhabitude
de dire ce que je pense. Je vous jure que cest vrai.

Elle prit une petite mine srieuse.

 Tenez, je suis sre que vous mapprouveriez si je demandais
 aller chez les de Carcanne.

 Je ne les connais pas.

 Je sais bien, mais ce sont des clricaux; ils ont mme une
pit peu ordinaire.

 Ce serait le cas de vous retremper lme dans un milieu
plus chrtien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir
ces gens-l en haute estime.

 Ca cest sr; seulement il me laissera aller chez eux,
dabord parce quils sont affables et me recevront avec
plaisir, puis parce que jy rencontrerai des enfants de mon
ge.

 Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit sarranger
dans le plus bref dlai.

 Labsence de mon oncle va durer combien de temps?

 Un an au plus.

 Cest affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...

 Pas si affreux que vous le croyez. A votre ge le temps
passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander  votre
oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant
cette anne; vous ne sauriez croire combien cela vous sera
salutaire.

 Je vous le promets; au fond, je prfre ceux-ci  nos
autres amis.

 Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des
histoires par son grand cousin! scria Simis en
apparaissant tout  coup avec ses compagnons de promenade.
Elles ne doivent pas tre bien gaies, ces histoires,
mignonne, car tu es srieuse comme un cierge.

Gilberte bondit de son sige et courut caresser son chien
favori qui arrivait en flairant sa trace.

Simis se glissa vers son neveu:

 Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la
chose?

 Un peu tristement, mais avec soumission.

 Sans trop trpigner?

 Point du tout. Cette sparation lui cote, mais elle
laccepte, puisquelle est ncessaire.

 Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler
cette pilule, que vous la lui ayez enveloppe de confitures.

 Nullement.

 Et que pense-t-elle des arrangements  prendre  son gard?

 Cela, elle vous le dira elle-mme, mon oncle; je la crois,
au fond, trs raisonnable.

 Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car
cest le diable en jupons, mais avouez quelle est
tourdissante, adorable.

 Charmante, en effet, quand elle le veut bien.

Simis rejoignit ses autres invits, et Gilberte, aprs avoir
recouvr pour quelques minutes sa ptulance habituelle,
redevint grave et garda ses lvres muettes. Simis, qui
aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec dlices
le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un
parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nice ne
pouvait souffrir.

Quant  Albric, silencieux comme sa petite complice, il
suivait des yeux cette jolie crature qui marchait un peu
plus loin, lgre comme un faon et en laquelle il venait de
dcouvrir une noble nature, ce qui tait pour lui une
vritable surprise.

De son ct, Gilberte se disait:

"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albric!
Comme il dit simplement ce quil pense et comme cela lui
donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fbris, par
exemple, qui a tant de succs dans le monde, mais qui nest
occup que de la gnalogie de ses chiens de chasse, ou de
lord Firm qui ne pense qu lengraissement de ses terres!
Albric Daltier, lui, est quelquun. On sent que cette
bouche, qui a un sourire  la fois si grave et si doux, na
jamais menti. Quest-ce quil doit penser de moi quil a vue
moqueuse, volontaire, goste, jeter mes allusions ironiques
sur mon prochain? Jai honte quand ses yeux bleus, calmes et
pensifs sarrtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte
Mauduit, qui, dit-on, na peur ni de Dieu ni du diable. Lui
seul ne madmire point, ne me flatte point, et je lai cout
parce quil ma dit la vrit."

Elle soupira, se sentant amoindrie  ses propres yeux, et se
sentant ce soir-l une souffrance inconnue jusqualors, une
inexprimable lassitude lui treindre le cur.

Mais ce ntait encore quune fillette, et, retournant sur
loreiller son joli visage ensommeill, elle sendormit
profondment pour rver de lAmrique et des de Carcanne.


IX


Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit
costume dautomne, mais fort grave, et ce jour-l on ne
lentendit ni chanter ni rire.

A peine  djeuner eut-elle un clair de sa gat mordante
habituelle, en trempant sa lvre rose dans le champagne
mousseux.

Simis, avec son rire satanique et sans gard pour son
clrical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se
remit  philosopher et  tourner en drision toute divinit
et toute religion.

Il savait Albric rfractaire  ses principes anti-chrtiens
et prenait plaisir  assombrir ce beau visage calme et noble.

Albric le rfutait en quatre paroles, mais il ne laissait
pas la discussion monter  ltat de dispute, trop courtois
et trop respectueux comme hte et comme neveu du chtelain
des Marnes, pour manifester son ddain.

Mais, en regardant Gilberte, lenvie lui prenait de
lemporter dans ses bras pour lenlever  ce milieu funeste
o, goutte  goutte, on versait le poison dans son me
innocente.

"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera 
labri. Jaugure bien de son sjour dans une famille
chrtienne, et ensuite... eh bien! ensuite, que Dieu la
garde!"

Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de
Carcanne pour le temps o elle se trouverait sans lui 
Paris, et elle avait fait part de son succs  son cousin.

Simis annona ses projets  ses amis, et naturellement on
nomma les de Carcanne.

Lathe gotait peu leur compagnie pour lui-mme, mais il
tait bien aise de leur confier sa nice, ce qui ne
lempchait pas de dblatrer contre eux.

 M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton pre, sont
incontestablement de bonnes gens, agrables sous certains
rapports; sous dautres ils se montrent fort ridicules;
figurez-vous quils se gardent depuis quinze ans une fidlit
conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une
femme ont assez lun de lautre au bout de trois mois; ceux-
ci sont tels quau premier jour. Philmon et Baucis ntaient
rien auprs deux.

 Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez-
vous deux au moment o vous allez leur demander un service
quils ne vous refuseront pas, bien certainement?

 Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le
vieillard un peu vex de lobservation de lenfant.

Aussi continua-t-il, comme par bravade:

 M. de Carcanne est un utopiste qui lve ridiculement les
enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites
nonnes et des sminaristes en herbe.

 Et Madame? demanda quelquun.

 Madame? il la prte  tout le monde, elle est la femme de
tous, elle rend service  tous et lon sadresse  elle des
quatre coins de lunivers; elle est confite en dvotion et
na certainement jamais lanc un coup dil  son miroir ni
dit un oui pour un non. Or, une femme nest plus une femme si
elle nest coquette et ruse.

 Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albric dune
voix trs ferme, et je nestime une femme quautant quelle
est modeste et sincre.

 Mon neveu, rpondit mielleusement Simis, vous tes un
idaliste, vous; ici nous naimons pas lidal; nous
navons pas la mme manire de voir, cest convenu. Ainsi
vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi jadore le
plaisir et jen use; que voulez-vous? cest ma faon, 
moi, daller en paradis.

 Mais jaime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albric,
seulement jai horreur de la dbauche! La religion que vous
me reprochez de pratiquer ne dfend pas toutes les
distractions; elle est indulgente.

"Et il se croit heureux au milieu du perptuel
tourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant
Simis avec une piti profonde. Combien est plus belle la
part que jai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t-
elle aux cts de cet impie malgr sa noble nature? Oh!
malheur, malheur  qui enseigne  lenfant la science du mal
! que je plains mon oncle sil lentrane quelque jour avec
lui dans la fange o il vit! Moi je suis impuissant, je ne
puis que prier pour eux."

Huit jours aprs, Gilberte, le cur un peu gros en se
sparant du vieillard qui la gtait tant, entrait chez les de
Carcanne.

Les excellentes gens navaient pas accueilli avec beaucoup
dempressement la proposition de Simis, mais leur compassion
et leur bont prenant le dessus, ils y rpondirent
affirmativement et reurent  bras ouverts lorpheline,
petite brebis gare quils nespraient pas beaucoup voir
revenir  des sentiments chrtiens.

Mais ils ne se doutaient pas que lenfant tait encore tout
imbue des sages conseils de son cousin Albric, reparti pour
Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la
fillette.

Gilbert avait bonne mmoire et bonne volont; elle tenait
aussi  contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient
comme leur propre fille.

Frapps de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent
que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans
la maison de son oncle, tait aussi candide au fond que leurs
petits anges aims.

Pendant onze mois, Simis reut de sa nice les lettres les
plus logieuses sur les Carcanne: elle tait chez eux,
aime, gte, choye, elle se portait bien et tait sage.

"Sage? oui,  sa manire! ricanait lathe en lisant ces
ptres; doit-elle leur en faire voir  ces pauvres Carcanne
qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opra ou quon
prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde
de retrouver mon beau lutin qui sennuie fameusement l-bas,
quoiquelle ne sen plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze
ans, il faudra que je songe  la prsenter dans le monde,
parce que, ensuite, lge viendra mempcher de ly conduire;
je ne suis plus un jeune homme, que diable!"

Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, cest que
son beau lutin avait suppli ses amis de lui apprendre ses
prires, ce quils avaient fait avec bonheur.

Et  mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son
enfance apprises jadis sur les genoux de sa mre, ses
souvenirs, trop longtemps touffs, sortaient de leurs
spulcres rouverts.

Avec lardeur dune nophyte, elle voulut assister  tous les
offices de lglise, donner aux pauvres tout lor de sa
petite bourse bien garnie par les soins de Simis; enfin,
voyant Marie, la fille ane de M. de Carcanne, se prparer 
sa premire communion, elle obtint daccomplir elle aussi
cette grande action.

Ctait une belle occasion dont il fallait profiter; le cur
de Saint-Augustin, consult et instruit de la position de
lenfant, ladmit aux catchismes, et Gilberte y montra une
assiduit et une intelligence telles quelle passa un examen
brillant et fut invite  suivre la retraite avec sa petite
amie.

Sa pit tait un peu exalte comme celle des convertis, en
gnral, mais elle tait sincre, et, le grand jour arriv,
Gilberte sagenouilla  la sainte table, souffrant un peu de
ny tre suivie par aucun parent tandis que ses compagnes
taient escortes des leurs, et la vision du pass lui revint
et la fit pleurer en songeant combien elle tait seule sur la
terre.

Le lendemain elle fut confirme, et, six semaines plus tard,
son oncle de retour en France lenlevait  ses amis en
remerciant ceux-ci des soins dvous quils avaient prodigus
 lenfant.

Simis ramena triomphalement sa nice  lhtel de la rue de
Lisbonne, rouvert pour les recevoir; Gilberte ne quitta
point les de Carcanne sans un vritable serrement de cur,
mais elle tait heureuse de retrouver son oncle et
simaginait, pauvre illusionne dans lenthousiasme de sa foi
renouvele, quelle allait convertir le vieil athe  ses
ides chrtiennes.

Les de Carcanne eux-mmes regrettrent la jolie fillette qui
tait reconnaissante de leurs bonts et qui ne leur avait
donn que de la satisfaction pendant plusieurs mois quelle
leur avait t confie. Ils ne devaient plus la revoir
souvent, car, peu aprs, M. de Carcanne fut appel en
Prigord par un hritage inattendu qui lui apportait un beau
domaine o il sinstalla presque dfinitivement avec toute sa
famille.

Pendant quelque temps les jeunes filles entretinrent une
correspondance assez assidue, puis, un beau jour, Simis
dtourna les lettres des petites de Carcanne et Gilberte,
voyant les siennes demeurer sans rponses, sen blessa et ne
donna plus signe de vie  ses amies.


X


Simis prouva du dsappointement en retrouvant Gilberte
grave et pose.

Comme elle tait la franchise mme, elle ne voulut rien
cacher  son tuteur et lui raconta qu'elle tait revenue  la
foi et qu'elle dsirait continuer  accomplir ses devoirs
religieux.

 Vous tes mcontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le
pli de colre s'accuser sur le front du vieillard, et vous me
reprochez ce changement: ne l'imputez pas  mes amis, c'est
moi seule qui l'ai exig, et ce que j'ai fait c'est moi qui
l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je
la veux bien, dit-elle clinement pour apaiser Simis quelle
devinait furieux.

Mais Simis tait habile; il ne manifesta sa rage quen
scriant avec un haussement dpaule significatif:

 Tu es une imbcile et les de Carcanne encore plus. Je te
croyais plus intelligente.

Peine et blesse, Gilberte ne rpliqua point.

En lui-mme lathe se disait:

"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne men inquite gure;
lenfant devait invitablement tomber dans la bigoterie de
ces gens-l; mais jai mon plan et je parie que dici
quelques mois jaurai retrouv ma Gilberte dautrefois, mon
gentil dmon!"

Il avait son plan, en effet, le misrable, et son plan tait
infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne lempcha
point daller  la messe le dimanche ni de faire sa prire
soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile,
se contentant de railler.

Il lui donna pour institutrice une Amricaine absolument
dnue de pit, qui avait pour unique qualit de parler fort
bien langlais; il lui mit entre les mains des livres quil
choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit 
Paris, soit aux Marnes, soit  Nice, soit  Biarritz, bref
dans tous les lieux o il la conduisit, il eut soin de la
lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des
plaisirs entrana et grisa la jeune fille si bien que sa vie
dissipe ne trouva plus de place pour la prire.

Un jour vint o Gilberte avait tout oubli: les souvenirs de
sa premire communion, les recommandations des de Carcanne,
les conseils dAlbric et lexistence de tous les Daltier du
monde.

Simis avait donc bien russi, et, avec son rire de dmon il
se frottait les mains en murmurant:

 Je savais bien que je ressusciterais lancienne Gilberte.
Mort et damnation! Si elle tait reste ce quelle tait il
y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je
ne laurais pas garde; mais  prsent il ny a plus rien 
craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.

Il y avait une chose cependant que Simis navait pu enlever
de lme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers
lesquels la portait sa gnrosit habituelle.

De mme quelle ne pouvait voir un animal bless sans le
soulager  linstant, de mme elle ne pouvait voir un
malheureux souffrir sans y apporter du remde.

Elle, autrefois si hautaine, prenait  prsent en piti les
vagabonds exposs aux rudes caresses du vent ou aux morsures
du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front
mouill toujours courb vers un sol ingrat pour lui arracher
un morceau de pain noir, sans autres jouissances quun rayon
chaud en hiver et un peu dombre en t, sans ftes, sans
plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans
rcompense.

Parfois, dans ses chevauches aux Marnes, Gilberte, arrtant
sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et
des esprances de lanne; il y avait souvent une loquence
tonnante sur les vieilles lvres fltries des paysans et des
paysannes, et une grande leon dans leur rsignation
hroque.

Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, ctait de
voir son oncle, si imbu de principes galitaires, refuser une
pice de monnaie  laffam, lui qui mettait deux francs dans
ses moins bons cigares.

Aussi se moquait-il de sa nice quand il la voyait vider sa
bourse dans les mains du premier vagabond venu.

 Ma mre aimait  me voir donner aux malheureux, elle me
lenseignait lorsque jtais petite, rpondait Gilberte un
peu attriste de ses sarcasmes.

 Ta mre tait une femme desprit et de grande beaut, je ne
le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens
pratique, rpliquait Simis de son ton railleur.

Mais Gilberte nen continuait pas moins  secourir les
misrables, autant quelle pouvait en trouver le temps dans
son existence affaire de mondaine.

 Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se
dpouiller pour autrui? ce quon donne, on ne la plus, donc
autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer
la couverture  soi, comme on dit. Il serait excessif
daffirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses
adonnes aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les
autres sont plus amusantes!

 En gnral pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexe
pour son sexe, en gnral les femmes frivoles et gostes ne
sont pas doues dintelligence transcendante.

 Bah! jestime quune femme nest spirituelle et
intelligente quautant quelle samuse et amuse les autres.

 Cependant... regardez Mme Herms.

 Tu me cites l une exception. Que diras-tu de son mari,
grands dieux, alors? Ce pauvre Herms, un vrai poupard!

 Il est trs bon, rtorqua Gilberte; lhabit ne fait pas le
moine, ni lair la chanson.

 Toi dabord, Gilberte, tu as lesprit de contradiction
jusquau bout des ongles; allons, viens me chanter quelque
chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries  ton
vieux sclrat doncle qui tadore.

L-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez
les de Carcanne le got des couplets doprette lestes ou
grillards, elle entonnait une rveuse ballade quelle disait
avec beaucoup dexpression.

 Trop dme! oh! trop dme! scriait Simis en simulant
un frisson. Trs joli peut-tre, mais trop triste. Brrr! Tu
me ferais pleurer pour la premire fois de ma vie.

Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de la
Mascotte ou de Girofl-Girofla.

Cest ainsi quelle recouvra lhabitude de chanter ce que ne
chante pas une femme qui se respecte.

Cest ainsi que steignirent peu  peu toutes les bonnes
penses, toutes les pieuses rsolutions de Gilberte Mauduit.

Qutait-elle devenue, cette tincelle divine tombe du ciel
dans lme de cette enfant au jour de sa premire communion?

Le souffle empoisonn de lathisme allait-il fltrir tout 
fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de
l-haut allaient-ils len prserver?

A dix-huit ans, Gilberte Mauduit tait une ravissante
crature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux
couleur vieil or et une regard de velours;  lclat
magique, au sourire enchanteur,  la taille svelte et souple.
Simis en tait plus fier que jamais.

A son retour dAmrique, il avait t frapp de son
changement, car il avait laiss une fillette encore maigre et
plotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque
une femme.

Rien de plus dlicieux, en effet, de plus sduisant que ce
visage rveur ou mutin, selon limpression qui lanimait.

Aussi, partout o la conduisait son oncle, recevait-elle un
tribut dadmiration  laquelle, habitue de trop bonne heure,
elle ne prtait plus attention;  Aix-les-Bains,  Bade en
t;  Nice en hiver;  Biarritz o elle passait le mois le
plus chaud de lt et o, au moment o la foule lgante se
donne rendez-vous  la plage, on la regardait nager; blanche
dans leau bleue ou verte, comme si elle ft de marbre.

Elle avait cependant des jours de mlancolie, de lassitude
intense, comme si un ange misricordieux ft venu toucher son
front dune pense plus haute au milieu du tourbillon mondain
dans lequel sgrenaient ses annes de jeunesse.

Aux bains de mer, Gilberte contracta, un t, une de ces
liaisons phmres, mais assez intimes pour laisser un
souvenir au cur: elle stait attache  une famille
espagnole dont les jeunes filles, Mercds, Sixta, Callista,
toutes gentilles et aimantes, menaient  la fois joyeuse
existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles
entranrent Gilberte avec elles  lglise: on y clbrait
un service funbre pour un de leurs parents mort peu
auparavant.

Gilberte navait jamais assist  semblable crmonie depuis
quelle avait perdu sa mre, et  ce moment-l elle tait si
jeune et elle pleurait tant quelle nen avait gard aucune
mmoire. Cette fois-ci elle fut tonne et profondment
impressionne de la beaut de cette fte triste. Au retour,
comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle  San
Sebastian, elle lui dit pour toute rponse, le regard perdu
dans le vague:

 Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que lon menterre
chrtiennement et je veux quon chante le Dies irae  ...

 Est-ce que tu deviens folle? scria Simis en se
retournant brusquement.

Le lendemain, il emmenait Gilberte  Arcachon, avec une
troupe folle de Parisiens rencontrs  Bayonne.

Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de
la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares,
il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce
plainte du Pie Jesu revenait  son oreille, elle murmurait:

 Je ne veux pas, si je meurs, que lon menterre civilement,
je veux que ce soit comme pour ma mre.

Mais le lendemain un plaisir nouveau venait soffrir  elle,
et dans son esprit mobile la romance amoureuse dun opra en
vogue remplaait le Pie Jesu.


DEUXIEME PARTIE


I


On tait aux Marnes, dans la riante proprit que possdait
M. Simis en Dauphin; le chteau, de style tout  fait
moderne, tait une construction plus gracieuse quimposante,
tage au milieu dun parc fleuri; plus loin, sapercevaient
les champs, et les vignes tristement ronges par le
phylloxera.

Gilberte Mauduit navait pas la passion de la campagne, mais
son oncle tenait  y passer une partie de lt, et, ma foi,
le temps finissait toujours par sy couler gament.

Les voisins des Marnes taient nombreux et dagrable
relation; on organisait des jeux de cricket et de lawn-
tennis, des parties en auto,  cheval, en bateau; des
comdies de salon fort bien conduites par la jeunesse qui ne
soffusquait de rien et semparait plus volontiers des
vaudevilles risqus que des pices classiques de lOdon.

A lpoque des chasses, ctait moins divertissant: il
fallait subir les interminables et plantureux dners de
province, que Gilberte, en Parisienne quelle tait,
dclarait assommants.

Un samedi matin que M. Simis, au milieu dune douzaine
damis et amies invits aux Marnes pour plusieurs jours,
dpouillait sa correspondance aprs le djeuner, il eut une
exclamation ironique en lisant une lettre sur le papier de
laquelle stalait une criture masculine, franche et hardie.

Gilberte, lenfant gte, prit sans faon la missive des
mains de son oncle. Quand elle leut parcourue:

 Eh bien! quy a-t-il dtonnant? un hte nous arrive? Ce
nest pas chose rare ici.

 Trs bien, et je suis flatt de ce quil daigne sarrter
aux Marnes en traversant le pays, rpondit le vieillard de
son mme ton sarcastique. Mesdames, poursuivit-il en se
tournant vers la petite socit intrigue par cette scne, je
vous annonce larrive dun neveu  moi, neveu assez loign,
 la mode de Bretagne, il nest en ralit que mon cousin et
se croit oblig, par respect, de mappeler: "mon oncle".
Oh! un jeune homme exemplaire, un saint Louis de Gonzague,
un demi-sminariste qui va  la messe,  confesse et vit
dune vie presque monacale. Avis aux mres de famille qui
cherchent des gendres angliques.

Il y eut quelques petits ricanements. Seule, Gilberte
fronait son fin sourcil brun.

 Pourquoi parler ainsi de mon cousin Albric? dit-elle;
vous allez lui donner lhospitalit, mon oncle, et vous le
raillez davance.

M. Simis ne tint aucun compte de lobservation de sa nice
et continua ses plaisanteries sceptiques.

Une des jeunes filles prsentes, blondine au nez retrouss,
aux yeux hardis sous ses cheveux bouriffs et coups " la
Ninon", demanda tout bas  Mlle Mauduit:

 Est-ce que tu le connais, ton cousin Albric?

 Je ne lai jamais vu quune fois dans mon enfance, et je ne
men souviens mme pas.

 Alors pourquoi le dfends-tu?

 Je naime pas quon dblatre contre les absents.

La blondine haussa les paules.

 Dis donc, reprit-elle, nous allons rire, sil ose, devant
tous, dire son bndicit et ses grces. On nous faisait
faire cela  la pension, mais jai laiss de ct toutes ces
simagres.

Gilberte ne rpondit point et se leva pour donner quelques
ordres relativement  larrive du jeune Daltier.

Le soir de ce jour, le temps tait un peu  lorage; toute
la socit se promenait devant la maison quand la voiture
amenant le voyageur sarrta au bas du perron.

Un homme jeune, grand, dune prestance superbe en descendit.

 Eh bien! mon neveu, dit M. Simis en lui secouant le bras,
et de son accent caustique, vous vous dcidez donc  venir
voir votre vieil athe doncle?

 Il y a longtemps que je laurais fait, mon oncle, mais vous
nignorez pas que je suis le plus laborieux des ingnieurs.

 Tu es en vacances?

 Pour peu de jours; je me suis donn cong afin de
moccuper  Grenoble de lhritage dune vieille amie de ma
mre; elle ne peut voyager et nentend rien aux affaires.

 Tu es donc toujours lange du dvouement, mon pauvre
Albric? dit M. Simis plus gouailleur encore.

Albric releva les yeux et dit tranquillement:

 Il ny a pas dabngation l, mon oncle, jvite une corve
 mon pre, voil tout, dautant plus quil est sous
limpression dun petit accs rhumatismal. Au reste, ce court
voyage ne mest pas dsagrable; jaime  changer de place.

Cela dit, il aperut Gilberte qui lcoutait, secrtement
remue par le son de cette voix chaude et harmonieuse.

 Embrasse donc ta cousine Gilberte Mauduit, cria le
vieillard en riant; cest comme cela quon refait le mieux
connaissance.

Gilberte neut pas la peine de se reculer en fronant ses
jolis sourcils: Albric navana point vers sa joue ses
belles moustaches brunes, il se contenta de tendre sa main
gante  Mlle Mauduit en sinclinant correctement.

Gilberte y posa la sienne une seconde et se sentit
intrieurement reconnaissante de ce que le jeune homme nust
point de lautorisation.

 Il est bien lev au moins, celui-l, pensa-t-elle.

M. Simis prsenta son neveu  ses htes, puis le fit
conduire  lappartement qui lui tait destin.

Le dner fut gai; personne neut  railler in petto ou en
commun le nouveau venu; il ne jugea pas  propos dafficher
ses habitudes pieuses devant cette socit antireligieuse qui
se faisait gloire de son impit.

Aprs le repas, on se promena dans le parc; lorage stait
dissip sans clater sur les Marnes.

Ml au groupe o se trouvait Mlle Mauduit, Albric Daltier
causait tranquillement; on lcoutait, tout tonn de ce que
la parole dun homme "qui ntait pas de son sicle" et
tant de charmes, de profondeur et mme desprit. Albric
Daltier pouvait toucher  tous les sujets et se montrer
captivant sur chacun deux.

Quand la nuit devint trop sombre, lair trop frais, on rentra
au salon; une jeune femme fut prie de chanter, ce quelle
fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette
 la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.

Deux fillettes excutrent ensuite un brillant caprice 
quatre mains, puis Gilberte,  la demande de tous, se leva 
son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de
laccompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une
partition au hasard. Ctait le Petit Duc et elle y choisit
un passage quelle chanta avec une rare perfection.
Assurment, ctait moins libre que la chansonnette dite
prcdemment, nanmoins ces paroles taient dplaces dans
cette jeune bouche.

Quand elle eut dit les couplets deux fois bisss, elle coula
un regard malicieux sur son cousin Albric; celui-ci navait
ni applaudi ni biss; il feuilletait un album de
photographies o les portraits de famille se mlaient sans
vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit
le sige vacant auprs de lui.

 Est-ce que vous naimez pas la musique, mon cousin? dit-
elle.

 Au contraire, beaucoup.

 Et vous ne me flicitez pas? fit-elle un peu railleuse.

 Vous avez une jolie voix, rpondit-il brivement.

Elle demanda, hardie et provocante:

 Est-ce que ma romance vous aurait choqu par hasard?

Cette fois, il leva sur elle ses yeux bleus profonds et
svres:

 Oui, dit-il dun ton net.

Gilberte fit une petite moue et rejoignit ses amis qui
tenaient plus loin une conversation frivole.

Un peu avant onze heures, M. Simis dit  son nouvel hte:

 Mon cher Albric, nous allons regagner tous nos chambres 
coucher; ne ttonne pas sil ny a point de veille ce soir
: nous devons demain nous lever  cinq heures du matin;
apprcie le courage de ces dames; il est entendu que tu en
feras autant. Nous avons projet une partie sous bois. Nous
djeunerons dans une de mes fermes o les domestiques
transporteront tout ce quil faut, et nous ne reviendrons que
pour le dner de sept heures. Le sexe laid est dispens du
smoking. Tu es bon cavalier?

 Assez bon.

 La jument baie sera  ta disposition, les vieux iront en
voiture ainsi que les dames qui ne gotent pas lquitation,
les jeunes seront  cheval. Hein! une jolie caravane! Donc,
 cinq heures sois sur pied.

 Demain, mon oncle? mais cest dimanche.

 Oui, parbleu! puisque nous sommes aujourdhui samedi.

Albric se tourna vers Mlle Mauduit, et, trs froidement:

 A quelle heure la premire messe?

 La premire messe?

 Oui.

Gilberte ouvrit de grands yeux, et lon entendit du ct des
jeunes femmes un bruit de rires touffs.

 Je ne sais pas, rpondit Mlle Mauduit, mais on peut sen
informer.

Elle sonna. Un domestique parut et fut interrog.

 Je crois quil y a un office  huit heures, dit-il, et un
plus long  dix heures.

 Cest bien, reprit Albric Daltier, je dcline donc votre
invitation pour demain, mon oncle; il mest impossible de
manquer la messe, mais ne vous inquitez pas de moi, je
saurai fort bien employer mon temps.

 Satan jsuite! grommela loncle entre ses dents.

 Mais, dit Gilberte qui tait une matresse de maison
accomplie, il y a un moyen de tout arranger. Mon cousin nous
rejoindra bien tout seul: au sortir de lglise il trouvera
Baptiste avec un cheval. Ce ne sera pas difficile de nous
retrouver, il ny a qu suivre la route de Vizille jusquau
premier chemin de gauche; l, mon cousin, on vous apprendra
o est la ferme des Blaies, dailleurs Baptiste vous
renseignera.

 Cest convenu. Ma nice a de lesprit comme un ange,
conclut M. Simis.

Et lon se spara.

"Quel imbcile que ce garon! pensait le chtelain en
remontant chez lui. Il a t lev dans les stupides
principes de lancien rgime par sa bigote de mre. Ah! si
on lavait mis quelques jours sous mon gide, je vous
laurais dgourdi! Cest grand dommage, car ce blanc-bec
ferait sa troue dans la vie, il est intelligent. Mais aussi,
je vous demande un peu, un ingnieur qui va  la messe! non,
cest dsopilant."

"Quel malheur que ce jeune homme ne soit pas dans nos eaux!
se disaient in petto les mres de famille; que cela ferait
un gendre agrable! tandis que les mauvais sujets qui nous
restent sur les bras sont  regarder  deux fois. Un beau-
fils lger et dissipateur est inquitant, mais un beau-fils
sermonneur est ennuyeux."

Une blonde fillette, trs lance malgr ses dix-sept ans,
aidait Gilberte  dtacher ses beaux cheveux soyeux, tout en
lui disant:

 Tu sais, ma chre, ton cousin Daltier a beau tre un
clrical enrag, il a au moins le courage de son opinion,
vertu qui ne court pas les rues  lheure quil est. Et puis,
il est trs sduisant, vraiment.

 Tu le trouves?

 Ma chre, tu ne las pas regard. Bloc de marbre, va! Je
te prie de croire que ces dames et ces demoiselles ne se sont
pas gnes pour le dvisager. Tu comprends, M. lingnieur
est un beau parti; il aurait tous les dons pour lui, sil
tait seulement un brin moins dvot. Il a lair dun prince,
dun roi, bref, dun homme qui sent ou qui voit de grandes
choses que nous ne sentons ni ne voyons, nous. Il est beau
dune beaut mle et forte et non de cette beaut effmine
et bte de ces petits messieurs de la haute gomme qui nous
entourent, des dbauchs, des boulevardiers... Ouf! dire
quil nous faudra choisir un mari l-dedans! Tu sais, ce
nest pas un flatteur que ton cousin tnbreux.

 Au moins il nest pas fade, rpliqua schement Gilberte.

 Oh! non, il nest pas fade, tu as raison. Et puis, tu
sais, ma chre, il a t videmment frapp de ta beaut, mais
il ne la pas laiss voir.

 Cest toi, maintenant, qui es une petite flatteuse, dit
Gilberte en donnant un lger coup dventail sur la joue
satine de la fillette.

 Et son indiffrence sereine ne te blesse pas horriblement?
reprit celle-ci.

Gilberte redressa sa tte orgueilleuse.

 Nullement. Pourquoi en serait-il ainsi?

 Moi, cela me ferait grand mal. Je voudrais avoir son
estime, mais voil, cest impossible, je suis toute ptrie de
vanit et de caprices.

Gilberte ne lcoutait plus, elle songeait:

"Cependant... sa froideur est ma condamnation, et...
autrefois... autrefois... je ne lai pas connu ainsi."

 Vois-tu, poursuivit la blondine en relevant son joli visage
(un vritable Greuze quand lanimation le colorait plus
vivement), vois-tu, moi je mastreindrais bien volontiers 
aller tous les dimanches  la messe pourvu que ce ft au bras
de ce beau cavalier; et jen connais bien dautres qui
feraient mieux encore.

 Mauvaise langue! rpta Gilberte en riant, va donc te
coucher; si tu tardes encore, demain matin, nulle puissance
humaine ne pourra te tirer du lit.

Les jeunes filles se sparrent. Gilberte se dshabilla
lentement avec le secours de sa femme de chambre et se livra
 de profondes mditations tandis que celle-ci peignait et
nattait pour la nuit sa longue chevelure dore, si paisse
que les dents du peigne ny mordaient quavec peine.

Puis elle se coucha sans quun mot de prires vnt  ses
lvres, comme elle le faisait tous les soirs, et elle
sendormit sans que les yeux bleus du sminariste vinssent la
visiter en songe.

Au mme tage, dans une chambre spacieuse et riche, un
vieillard  la bouche railleuse dormait aussi, et il faut
croire que le sommeil du juste nest pas le seul excellent,
car celui de Simis le voltairien tait plein de batitude.


II


On se trouvait en pleins champs  lombre des ormeaux
lorsquon vit venir Albric Daltier.

Il avait vraiment fire mine, ce cavalier arrivant au trop de
son cheval jusqu lendroit o lon avait dtel. Il mit
pied  terre, vint saluer les dames et prit part  la
conversation gnrale.

A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une
longue table rustique qui perdit bientt son aspect plbien
sous le linge damass, largenterie et les cristaux
blouissants; on joncha la nappe de fleurs champtres, on
samusa beaucoup et lon mangea de fort bon apptit le
djeuner exquis apport froid du chteau.

Le champagne ptillait au sortir des seaux de glace et le
soleil piquait  et l un rayon aigu  travers la vote de
feuillage, arrachant une tincelle aux verres taills 
facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient
les oreilles et les mains blanches des dames.

Albric Daltier, quon coutait volontiers parler, prouva par
son esprit trs fin et sa gaiet de bon ton quun jeune homme
qui va  la messe peut tre un agrable causeur.

Gilberte, elle, demeurait srieuse; elle avait pris la
migraine dans sa chevauche matinale et se trouva si fatigue
dans laprs-midi quelle tmoigna le dsir de rentrer au
chteau pendant que les autres achveraient lexcursion.

M. Simis tait fort embarrass: aucune de ces dames ne se
ft sacrifie de bon cur pour accompagner Gilberte; les
serviteurs staient loigns  leur gr aprs avoir djeun
 leur tour et rpar le dsordre caus par ce repas en plein
air.

Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgr ses
ides larges, M. Simis ne pouvait confier sa nice  un
homme sur le srieux duquel on ne pouvait compter.

Tout  coup, tandis quil cherchait vainement du regard un
cavalier respectable, il aperut Albric.

 Du diable si je pensais  cet oiseau-l, fit-il, cest mon
affaire; le sminariste nest certes pas compromettant.
Albric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu
reconduire  la maison ta cousine qui est souffrante?

Albric accepta flegmatiquement la proposition et il aida
Gilberte  se mettre en selle.

Ils firent le trajet en silence, obligs darrter leurs
cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi
ntait-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les
soins de son cousin sans mme avoir la force de le remercier.

Arriv au chteau, Albric sauta de sa selle et dut enlever
de la sienne la pauvre Gilberte hors dtat de marcher. Il la
porta ainsi jusque chez elle o une femme de chambre vint lui
offrir son aide.

Demeur libre, Albric se mit en devoir de visiter le parc en
compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement
autour de lui.

Aux environs de six heures, las de promener sa rverie
silencieuse dans les alles qui commenaient  jaunir, il
rentra. Lorsque ses yeux furent habitus  la demi-obscurit
du petit salon, il saperut quil ny tait pas seul: 
moiti couche sur une causeuse, la tte renverse sur le
dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.

Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage ft
encore trs ple, et ses yeux creuss sous les longs cils qui
ombraient sa joue satine.

Elle avait remplac son amazone par une robe de batiste crue
simplement serre  la taille par un ruban caroubier.

Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure
encore un peu enfantine, et ces traits dlicats dont
lexpression navait rien de banal.

Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mle
poitrine: ce front de jeune fille tait pur comme le front
dun baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites
flottait un demi-sourire candide et juvnile; et dans tout
cet ensemble charmant il y avait quelque chose dimmacul et
de virginal qui faisait du bien  regarder. Cette enfant, si
bizarrement leve par un oncle voltairien, nayant sous les
yeux que de vilains exemples, nentendant que des
conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des
romans  la mode et des journaux dopinion avance, enfin
frquentant une socit presque dissolue, cette jeune fille
stait conserve pure dans cette atmosphre malsaine.

Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albric
dans sa muette tude, et se souleva sur son sige.

 Ah! dit-elle un peu trouble sous le regard magntique de
ces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.

 Vous mattendiez? cest bien aimable  vous. Vous voil
sur pied? Alors cest que vous allez mieux.

 Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ont
chass la migraine.

 Cela vous arrive souvent?

 Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourdhui et
je vous remercie de votre dvouement, mon cousin, poursuivit-
elle en lui tendant sa main encore fivreuse, vous mavez
ramene et je suis cause que vous naurez pas du tout joui de
notre petite fte.

Il leva imperceptiblement les paules.

 Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; jai pass
mon temps dune manire fort agrable  visiter le parc et
les serres qui sont vraiment trs belles et ont beaucoup
gagn depuis quelques annes.

Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de
loccasion qui me procure linsigne bonheur dabord
descorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec
elle quelques instants en tte  tte, etc., etc."

Albric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et
il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. Sil se
ft montr obsquieux et flatteur, Gilberte let pris
immdiatement en aversion et lui et tmoign la froideur
glaciale quelle tmoignait aux autres.

Ils se mirent  causer tous les deux, gravement, comme deux
bons amis; du ct de lune, aucune coquetterie de manires
ni de langage; du ct de lautre, aucune parole qui, de
prs ou de loin, ressemblt  la cour quun cervel net
pas manqu de faire en se trouvant seul avec une jeune fille
jolie et spirituelle.

Ils parlrent de banalits dabord, puis srieusement.

Dailleurs, avec Albric, la conversation ne pouvait tre
longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un
intrt captivant.

Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla
de sa mre, de ses frres et soeurs avec tant damour, il
dpeignit si bien leur douce vie, la paix qui rgnait sur cet
intrieur distingu, beaucoup plus calme et plus simple que
celui de M. Simis, que Gilberte se surprit  lcouter
presque passionnment. Elle tenait ses beaux yeux foncs
fixs sur son cousin avec avidit, et nosant linterrompre
de peur de briser le charme.

A la fin il sarrta et dit avec un sourire:

 Mais je vous entretiens l de choses qui vous intressent
peu, ma cousine.

 Vous vous trompez, rpliqua-t-elle vivement, vous parlez
dune manire admirable, vous parlez comme quelquun qui a du
cur et..., ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas
habitue  cela.

Elle poursuivit, comme avec confusion:

 Jadis, un jour, jai cout comme cela votre parole...,
mais...

 Mais jai prch dans le dsert, nest-ce pas? cest ce
que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses
yeux bleus.

 Non, oh! non, encore une fois vous tes dans lerreur;
jai profit un an de vos conseils, et puis... jai tout
oubli; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que
je suis, cest  vous que je le dois.

 A moi, non, puisque je nai plus eu place dans votre
souvenir pendant sept ou huit annes.

Ils gardrent quelques minutes le silence; il fixait sur
elle son clair regard tandis quelle se disait:

"Certainement que ltourderie de mon ge est une excuse
suffisante, mais comment ai-je pu oublier un tre tel que lui ?
Et cest lui qui revient  moi aprs mon impardonnable
ngligence, pour rallumer en moi ce qui tait teint. Hlas!
pourquoi vient-il si tard?"

Elle rompit le silence et lui dit soudain:

 Je vois que vous aimez infiniment les vtres.

 Comment en pourrait-il tre autrement puisque jen suis
aim et quils sont bons?

 Vous tes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupir
denvie.

Il se mit  rire:

 Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de
navoir ni soeurs ni frres. Mais,  prsent, nen tes-vous
pas bien console? La vie ne pse gure sur vos jeunes
paules, je crois.

 Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.

 Allons donc! Vous tes orpheline, cest vrai, mais quels
sont les enfants privs de leur pre et de leur mre qui
aient t plus favoriss que vous sous bien des rapports?
Vous avez trouv dans votre grand-oncle, qui vous gte
follement, un second pre.

 Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, jai peu connu
mon pre, mais je men fais une autre ide que de mon oncle;
il ne ressemblait pas  celui-ci.

Les yeux bleus dAlbric linterrogeaient, elle reprit tandis
quun lger incarnat colorait son blanc visage:

 Jaime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne le
respecte pas comme je respecterais un pre.

 Vraiment?

 Je le respecte mme trs peu. Je ne sais comment exprimer
cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments  son
gard. Cest un vieillard, mais il nattire ni la vnration
ni lestime, malgr toute la reconnaissance que je puis
ressentir pour lui.

"Tant mieux, pensa Albric, si elle ne laisse pas cette
influence pernicieuse lenvelopper, Dieu soit bni!"

 Ce nest pas seulement de cela que je me plains, reprit
Gilberte, ce ne serait l quune peine lgre. On me fait
lexistence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on
me fait marcher sur un tapis de mousse, on ma vit tout
chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon
entre chez mon oncle, je nai jamais pleur; on cde 
toutes mes volonts et pourtant...

 Eh bien?

 Je nappelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop
difficile. Je me reproche souvent dans mon for intrieur
dtre trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la
flicit prsente...

 Parce que vous vivez dune vie trop factice.

 Peut-tre, dit-elle lentement.

 Parce que vous prfrez les fruits du monde, autrement dit
les fruits de la Mer Morte,  ceux du bonheur calme,
tranquille et... sage. Les fruits de la Mer Morte ne
satisfont que les yeux, non les lvres; admirables  lil,
ils noffrent au dedans quune cendre amre et dcevante.

 Moi, reprit Gilberte en relevant la tte avec passion,
jaime mieux tre heureuse beaucoup et peu de temps que
goter une demi-satisfaction qui dure.

 Vous dites cela maintenant que vous sortez  peine de
ladolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.

Il pronona ces mots avec une gravit qui impressionna la
jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout
ce quil disait ntait-il pas parfaitement juste?

Pour la premire fois de sa vie, Gilberte se sentit du
respect pour un homme et il lui sembla quelle ntait pas
digne de rencontrer son regard loyal et profond.

Lombre gris-ros du crpuscule les enveloppait peu  peu;
ils sentretenaient l depuis longtemps sans sapercevoir que
lheure scoulait et quils ne se lassaient point de leur
causerie.

Certes, il tait des moments o ce jeune homme au ton et aux
manires princires, sans se dpartir de la courtoisie dont
il usait envers toute femme, ft-elle duchesse ou servante,
employait des mots presque durs pour la convaincre, elle,
cette enfant gte du sort, dont loreille dlicate tait
accoutume  la flatterie du monde.

Dautres eussent envi la chance qui chait  Albric de se
trouver en tte  tte avec Mlle Mauduit pendant un laps de
temps assez long pour lui permettre dentreprendre une cour
en rgle. Loin de l, celui-ci prenait avec elle le ton du
matre, et elle acceptait cela, buvant cette parole trange,
comme une bouche brle par une liqueur trop forte aspire 
leau frache et pure.

 Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle aprs une seconde de
rverie, le monde, vu de trop prs, est bien dcevant.

 A qui le dites-vous?

 On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son
bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne
laisse rien aprs elle. Ce qui men a le plus dgote, cest
son hypocrisie: le monde est tellement prostern devant le
veau dor que jy ai vu des exemples qui mont remplie dun
indicible dgot: jy ai vu des jeunes femmes sy conduire
mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce quelles
taient millionnaires; jy ai vu des hommes indignes y tre
considrs parce quils possdaient  la fois une belle
fortune et une haute position.

 Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y
demeurez-vous?

Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.

 Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?

 Cest vrai, murmura Albric avec une sorte de piti
attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez
lathisme  chaque minute de votre vie?

 Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie
moue aux lvres, la religion nest pas le seul remde  ce
mal.

 Si, elle est lunique remde  une vie dvoye, dit-il
simplement; il ny a pas de femme qui, sans Dieu, puisse
demeurer honnte, bonne et... heureuse dans ce monde o vous
vivez.

Elle sentit son cur se serrer  ces paroles et baissa la
tte sans rpondre tandis quil la considrait avec une
indicible compassion.

Il comprenait ce quelle ne savait exprimer et ce quun tre
vulgaire net compris ni devin; il comprenait que ses
meilleures aspirations avaient t refoules, comprimes dans
le milieu fatal o elle avait d slever et dont elle ne
pouvait se plaindre.

 La vie nest jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte,
quand on loccupe en faisant du bien aux autres.

 Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par
saccades; je ne mappartiens pour ainsi dire pas. Cest
pourquoi jai si souvent le dgot de moi-mme et des autres.

"Tenez, mon cousin, jaimerais  lutter, je voudrais
connatre un peu la bataille, sinon la souffrance."

 La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez-
vous contre elle? quelle force?

Elle releva firement la tte:

 Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez.
Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que
je nai pas de religion. Je ne suis ni dvote, ni croyante,
cest vrai, mais je puis vous affirmer que jaurais autant de
courage quune autre.

Albric ne rpondit pas pour ne point la vexer.

 Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il aprs un silence,
il viendra toujours assez tt. Etes-vous donc lasse de votre
douce vie?

 Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est...
nulle et vide.

 Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientt
sans doute, o de srieux devoirs vous incomberont sans vous
enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez
pouse, peut-tre mre.

Elle haussa lgrement les paules.

 Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-tre jamais.

 Je croyais que, entoure, adule comme vous ltes, vous
naviez qu choisir...

 Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colre.
On demande souvent ma main  mon oncle parce quon sait que,
grce  sa gnrosit, je serai riche. Nous ne sommes pas
presss de nous sparer. Jai refus toute demande jusqu'
prsent. Tous me dplaisent.

 Quoi! tous?

 Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empresss
auprs de moi nen veulent qu ma dot. Ils ne valent pas
plus les uns que les autres; il ny a pas un atome de raison
sous leur chevelure soigneusement frise. Vous en avez un
chantillon sous les yeux et vous avez pu juger les htes de
mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais
point trop mauvais visage parce que, le monde tant pav de
ces tres-l, il faudrait senfermer dans une le dserte
pour leur chapper.

 Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?

Gilberte fit une mine ddaigneuse.

 Mes amies? Dabord ce nom ne convient pas aux petites
poupes fades qui mentourent. "Qui a trouv un ami a trouv
un trsor", dit quelque sainte criture. Vous voyez quon se
souvient un peu des grandes maximes, si lon a oubli son
catchisme. Eh bien! je nai jamais pu mettre la main sur le
trsor en question. Je ne connais quune troupe de petites
cerveles qui ne rvent que chiffons, bals, se jalousent
entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne
songent, comme elles lont vu faire  leurs mres, qu
sclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs
confidences, mais ne reoivent pas les miennes.

Elle ajouta avec une nuance de mlancolie:

 Javais une amie, une vraie alors, elle tait bonne, simple
et gnreuse, elle avait des sentiments levs, elle mtait
bien suprieure; celle-l, elle est perdue pour moi et lon
nen fait plus comme elle.

 Vous me paraissez bien prmaturment misanthrope.

 Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas
assez de beaux. Ne me prenez pas pour une ddaigneuse: je ne
me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous
parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis quil faut
prendre les humains tels quils sont puisquil faut vivre
avec eux.

 Eh bien! moi, je ne les vois pas tout  fait au mme point
de vue que vous et je suis plus indulgent quil ne semble.

 Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous
grandissez votre prochain  votre taille. Daprs la peinture
que vous men avez faite, je vois que votre intrieur, votre
entourage est llite des intrieurs de famille.

 Je connais beaucoup de gens dans le mme cas que moi.

Gilberte reprit, timidement, aprs une pause:

 Jaimerais  connatre votre mre et vos soeurs. Je crois
quelles mattireraient infiniment.

Albric Daltier sourit avec finesse:

 Notre vie trs simple vous ennuierait bien vite. Nous
prfrons nos modestes plaisirs  ceux auxquels vous tes
habitue. Nous sommes gens paisibles que le monde nmeut
gure, que son tourbillon nemporte pas.

 Quimporte! il y a dans lexistence dautres jouissances
que le thtre, le bal et les ftes de ce Paris si fou.

Ils continurent  causer ainsi. Gilberte se laissait aller 
se confesser, avec sa vie de mondaine, ses penses,  cur
ouvert,  cet homme quelle ne connaissait que dhier et que
probablement elle ne reverrait pas souvent.

Mais aussi il tait si diffrent des autres! Certes elle
net, pour un empire, dit la centime partie de ce quelle
murmurait l dans lombre du petit salon, aux gandins
quhbergeait le toit hospitalier de M. Simis.

M. Simis! ah! quil aurait ri sil les et couts tous
les deux, et quil et t surpris des thories que
mademoiselle sa nice cachait au fond de son petit cur
bizarre et indisciplin!

Le crpuscule les enveloppait de son ombre rose; ils
conversaient encore, elle allonge dans son fauteuil dont ses
fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands;
lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde
un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle
il se trouve.

Une douce tideur tout embaume rgnait dans la pice un peu
obscure. Gilberte pensa quelle jouissait ainsi beaucoup plus
que si elle et termin sa journe en bruyante compagnie, 
chevaucher dans la poussire des routes.

Anims quils taient dans leur causerie, ils nentendirent
pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement
ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits
talons frappant les dalles, de voix aigus, de rires, de
chansons bauches sur les lvres roses.

Quand les yeux se furent habitus  lobscurit, on fut fort
surpris de trouver en tte  tte la malade et le
sminariste.

Albric se leva prcipitamment et regarda, un peu confus, les
dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considraient
dun air railleur.

Les messieurs, botts, la cravache  la main, lui jetaient
des regards jaloux.

 Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simis, vous allez bien! Je
vous confie ma nice comme au plus raisonnable des jeunes
gens, et voil que je vous trouve en train de lui conter
fleurette.

"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le
caustique vieillard, ta migraine a pass comme par
enchantement."

Albric riposta fort spirituellement  cette sortie plus ou
moins adroite. Quant  Mlle Mauduit, elle frona ses fins
sourcils et rpliqua schement:

 Jai, en effet, soign ma migraine, puis je me suis leve,
il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui sest
promen tout laprs-midi dans le parc, ma trouve l; il
ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que
jaime cent fois mieux que dentendre des fadeurs.

Ceci  ladresse des jolis cavaliers qui, de dpit, mordirent
leur moustache, et qui, ayant absorb pas mal de champagne,
eussent peu t en tat de philosopher, quelque dsir quils
eussent de plaire  Mlle Mauduit.

On oublia lincident pour faire  celle-ci le rcit de la
partie dont elle avait t prive.

Puis, les amazones coururent changer de costume, les
messieurs revtirent dautres habits et lon soupa.

La soire sa passa  faire de la musique, tout le monde tant
trop las pour sortir.

Chaque possesseur dune voix agrable ou dun certain talent
sur le piano ou sur le violon fut mis  contribution.

Gilberte ne quitta pas sa place, elle tait encore fatigue
et se contentait dcouter.

On demanda  Albric sil se sentait de force  dchiffrer la
partie basse dun duo passablement grillard dont chantait
fort gentiment la partie haute une dame des moins collets
monts.

Le jeune homme dchiffrait trs bien, mais il dclina
loffre.

Quelques personnes eurent un sourire malin.

 Peut-tre, mon neveu, dit alors M. Simis, pourriez-vous
nous faire entendre un chant sacr, cantique, hymne dglise,
je ne sais comment vous appelez cela?

Quelques ricanements stouffrent sous les ventails.

 Mais trs volontiers, mon oncle, rpondit le jeune
ingnieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.

Il se leva avec son aisance de grand seigneur, dployant sa
riche taille, et sassit au clavier; il prluda par quelques
accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux
:


Minuit, Chrtiens, cest lheure solennelle.


On sapprtait  rire, on billait davance, le plus poliment
quon pouvait... et voil que tous firent silence, pris
soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton,
mle et sonore, dont les notes avaient un velout et une
expression dlicieuse.

La surprise fut gnrale et de sincres applaudissements
clatrent quand le chanteur termina lhymne chrtienne. Il
reut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa
bouche fire.

Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui
dit avec une pointe de raillerie:

 Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il dplu?

Elle lui rpondit par ces mmes paroles quil avait dites la
veille:

 Vous avez une belle voix.

Seulement elle ajouta, car elle tait sincre:

 Et votre Nol est splendide.

Un instant aprs, quelques jeunes filles allrent, avec
Gilberte, respirer lair frais sous la galerie.

 Sournoise, dit lune delles  Mlle Mauduit, sais-tu que tu
caches bien ton jeu?

 Quel jeu? fit Gilberte franchement tonne.

 Allons! avoue que la migraine ntait quun prtexte pour
te faire escorter, puis dorloter par ce beau tnbreux, ton
cousin Daltier.

 Par exemple! que vous tes sottes!

 Ma chre, ne ten dfends pas, tu nas pas si mauvais got
et lui de mme. Nous avons toutes la tte tourne par lui,
sans compter ces dames. Cest dommage seulement quil soit si
jsuite. En voil un ridicule quil se donne, et de notre
temps!

 Vous tres toutes absolument absurdes. Sachez dabord que
je nai pas jou la comdie que vous mattribuez si
aimablement. Si javais voulu discourir avec le neveu de mon
oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute libert,
tant chez moi. Quon se le tienne pour dit: je naime pas 
voir contrler mes actes.

 Ma chre, ne te fche pas, il ny avait l rien que de trs
naturel et ton cousin vaut la peine...

 Quon me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne mintresse
pas plus quun autre. Je juge seulement quil est
parfaitement libre de vivre  sa guise et de croire ce quil
veut.

Elles sen allrent loreille basse, sauf Odette Vallabrgue,
la blondine coiffe  la "Ninon".

 Ah! M. Daltier test indiffrent? dit-elle en jouant avec
son collier dargent; et bien! pas  moi. Il me semble que
jaimerais un mari comme lui, seulement...

 Il y a donc un seulement?

 Oui, tiens,  toi je puis lavouer, Gilberte, il serait
trop mon matre, il me subjuguerait et cela me gnerait. Je
me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir
le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent lme.

 Tandis que Joanns Fardrin, qui prtend  ta main et que tu
encourages ouvertement, ne sera pas ton matre?

 Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs
de Joanns nont pas la puissance de faire baisser les miens
comme le regard dacier de messire Albric. Il me semble
quavec ce dernier je ne serais plus la mme.

 Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en
embrassant lespigle; tu es la plus amusante de notre
socit et la moins poseuse, ce qui est un point capital.

Tout le reste de la soire, tandis quon riait et causait
bruyamment, Mlle Mauduit, rveuse, se disait, les yeux fixs
sur le jeune ingnieur:

"Je crois quils ont raison, tous: Albric Daltier nest
point fait du mme bois que les autres jeunes gens. Mais
voil, quy a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle
maffirme toujours quil faut se mfier des eaux dormantes et
des dvots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albric fait-il
exception  la rgle? Il est tellement suprieur  tous ces
beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre
le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"

Et, plus rveuse encore, elle ajouta:

"Celui-l mrite dtre aim vraiment. Car sans cela que
serait donc lamour, cette chose chante  travers tous les
sicles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le
riche comme pour le pauvre?"

Le lendemain, plus matinal que les autres invits des Marnes,
Albric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa
libert pour respirer lair pur un peu frais, que lui
refusait la chaude Provence.

Non loin de lui il aperut la ferme propre et plantureuse
dont le voisinage ne dparait ni les jardins ni lhabitation
de Simis.

Un spectacle intressant attira lattention du promeneur: 
lextrmit de la cour, un vieillard tait assis sur un banc,
une cuelle de soupe sur ses genoux; il tait aveugle et
paralys des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient mme
porter  sa bouche la cuiller dtain. Il tait venu demander
un morceau de pain  la ferme: on lui avait donn une soupe
chaude, mais personne ne poussait la charit jusqu' lui
porter aide.

Par bonheur, une lgante amazone qui passait devant la cour
tait entre, descendue de son cheval quelle avait attach
par la bride  un arbre, et, repliant sur son bras gauche la
longue trane de sa robe, elle tait venue au vieillard fort
embarrass et pourtant affam.

Cette jeune femme tournait le dos  lingnieur; il ne
voyait delle quune taille svelte un peu frle, de beaux
cheveux chtain fauve tordus sous le petit feutre orn dune
gaze flottante. La jupe releve de ct laissait apercevoir
deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main
gante dune longue peau souple allait et venait de lcuelle
rustique  la bouche de laveugle avec une adresse parfaite;
lautre, quelle avait libre, tenait le pommeau dune
cravache mignonne.

Tous prs de l, le cheval piaffait doucement.

Quand le frugal repas fut termin, la charmante amazone posa
lcuelle  terre pour que le caniche de laveugle y pt
donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une
pice de cinq francs, et, entrouvrant sans dgot la vareuse
use et souille du malheureux, elle y glissa largent.

Le vieux mendiant se rpandit en bndictions que la jeune
femme interrompit de sa voix cristalline, tout en dtachant
sa monture:

 Une autre fois, il faudra venir  la maison, mon ami, vous
y serez servi, et si je ne my trouve pas dans ce moment, je
donnerai des ordres pour quon soccupe de vous.

Albric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en
mme temps; justement lamazone, en se dtournant, laissa
voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la dlicate
blancheur.

Ctait Mlle Mauduit.

Elle tait bien descendue seule de cheval, mais remonter
ctait une autre affaire; elle allait appeler un garon de
ferme qui sortait dune table, quand Albric savana et
offrit son aide.

Gilberte, qui ne le savait point l, eut un lger froncement
de sourcils: il ne lui plaisait pas dtre vue dans
lexercice de sa charit; cependant elle accepta sa main et
leffleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le
bonjour au jeune homme.

Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui
slana sur la route.

Albric sapprocha du mendiant et joignit son aumne  celle
de sa cousine.

 Cette jeune fille est bien bonne, nest-ce pas? demanda-t-
il  linfirme.

 Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiquelle soit la
nice de M. Simis. Je ne la rencontre jamais sans quelle
madresse une parole encourageante et garnisse mon gousset.
Je naime pas trop  aller du ct du chteau, car M. Simis
nest pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le
pauvre monde.

 Alors, M. Simis nest pas aim dans le pays?

 Gure, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas tre  moi
de le dire, puisque sa nice me secourt, mais je ne puis
mempcher de faire une diffrence entre les deux.

 Elle est bien charitable?

 Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup
de belles dames comme a qui descendraient de cheval pour, de
leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe  un
pauvre vieux qui nest pas propre tous les jours. Que voulez-
vous? quand on na plus ni yeux ni bras, a nest pas
commode de faire sa toilette.

"Que oui, quelle est charitable, la demoiselle!
seulement..."

 Seulement quoi?

Laveugle prit un air embarrass.

 Faut pas vous en fcher, Monsieur, car je devine que vous
vous intressez  elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est
gnreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce
quque chose quont les personnes pieuses. Elle ne sait pas
consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a
dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas
riches, mais qui vous relvent le cur par de bonnes paroles;
aprs leur visite, on na souvent pas beaucoup plus de
quoi, mais on supporte mieux la misre.

 Vous avez raison, mon brave. Ce nest pas la faute de Mlle
Mauduit si le sens chrtien lui manque; comme vous lui devez
de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela
leur fera grand bien.

Quand Albric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne
fit aucune allusion  la petite scne dont il avait t
tmoin, et la jeune fille lui en sut gr: elle avait horreur
des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses
insignifiantes jusqu' son dpart qui eut lieu le lendemain.

En descendant de sa chambre pour faire ses adieux  la petite
socit des Marnes et  son oncle, il rencontra Gilberte dans
le vestibule. Elle sapprocha de lui comme pour lui souhaiter
un bon voyage et lui tendit la main.

 Quoique je ne les connaisse pas, prsentez mes respects 
vos parents et mes amitis  vos soeurs, dit-elle; ce que
vous mavez dit deux tous ma donn lenvie de les
connatre.

 Eh bien! rpondit Albric en pressant ses doigts frles
dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance
avec ma famille; cela ne vous sourirait gure peut-tre tout
de suite, mais souvenez-vous que du jour o vous souffrirez,
o vous aurez besoin dun lieu calme et propice  rassrner
votre me, vous pourriez venir  nous. La maison de mes
parents vous sera toujours ouverte et lon saura vous y
consoler.

 Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement;
mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!

 Ne vous inquitez pas de cela. Au fond, vous tes cent fois
meilleure quon ne le croit.

Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.


III


Autour de la table somptueusement servie sur laquelle
tincelaient largenterie et les cristaux et que dcorait au
centre un surtout de fleurs dlicates, une demi-douzaine
dhommes devisaient et discutaient, pour la plupart
grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins
verres de Bohme aligns devant eux, gravs au chiffre du
matre de la maison et  chaque instant remplis des vins les
plus exquis. Latmosphre tait chaude, les mets savamment
labors, la causerie anime; et cependant sur le front de
ces convives il y avait comme un signe mystrieux, marque
diabolique qui leur enlevait cette majest naturelle  lge
mr.

Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pnible
 entendre, dans cette gat un cho railleur, mtallique;
ils avaient  la lvre un rictus sceptique qui faisait mal 
voir.

De quoi sentretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes
impies, paradoxes bizarres, errons, se croisant par-dessus
cette table brillante, tous ces discours piqus  et l
dune raillerie, dun mot couvert, trs cru sous sa
priphrase, coups de rires cyniques, ou relevs danecdotes
bouffonnes.

Et au milieu de ce groupe de voltairiens  faces dmoniaques,
assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard
inquiet et cauteleux et un dput  la crinire fauve, aux
yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et
sereine.

Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoy au milieu
dune horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit
pouvait avoir la beaut dun ange, elle nen avait point
lme; ses traits taient loin den porter lexpression
sraphique. Elle coutait de toute la puissance de ses jolies
oreilles roses les dissertations des invits de son oncle;
elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies
dents, ma foi!) aux historiettes de got mdiocre quils lui
servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle
ny comprenait absolument rien.

Un observateur plus profond que ceux qui lentouraient et pu
remarquer, cependant, que la fuse joyeuse steignait sur
ses lvres aussi vite quelle y montait, et que ses yeux
foncs, tantt doux comme du velours ou tincelants comme le
diamant, prenaient soudain une expression rveuse, presque
sombre.

Ils avaient aussi, par instants, une lueur mprisante 
ladresse des htes bizarres que recevait son oncle.

Mais quimportait  ceux-ci lopinion dune enfant de vingt
ans? eux, qui ne savaient mme pas sarrter quand une
parole pre et mauvaise ltonnait, ni voiler discrtement le
rcit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux
limpides.

 Il faut que la jeunesse sinstruise, rptait lamphytrion
avec son sourire infernal; nous vivons dans un sicle o
lon ne se nourrit plus didal, de mysticisme; on vit terre
 terre, la matire a remport enfin la victoire sur les sots
prjugs, il faut que jeunesse sinstruise.

Par exemple, si quelquun savisait de lancer une
bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle
Mauduit avait une manire de froncer le sourcil qui coupait
net la parole au narrateur inconvenant.

Le dessert achev, on passa au salon o Gilberte servit le
caf avec sa grce tranquille de tous les jours. Puis, quand
chacun eut vid sa tasse de Svres et essuy sa moustache,
les messieurs allrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut
invits.

Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise
dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut
un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura-
t-elle, mais je le mprise tous!"

Elle sagenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours
et rva un instant, ses prunelles noires fixes sur la flamme
ardente. Puis elle se releva, alla  lune des vastes
fentres bien closes sous les rideaux de soie quelle carta
brusquement et colla son front  la vitre froide.

Au dehors, le ciel tait bleu et clair, piqu dtoiles
luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. Ctait un
temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.

Mais tous ceux qui samusaient ce soir-l, soit dehors,
encapuchonns dans de chaudes fourrures, soit moelleusement
assis au coin de leur chemine bien garnie, songeaient-ils
aux malheureux grelottant sous les minces vtements et dans
les mansardes sans feu?

A vrai dire, Gilberte ny songeait pas non plus.

Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le
piano et sapprtait  jouer une valse en sourdine, quand un
bruit de voix arrivant du vestibule len empcha; on
distinguait le timbre cassant de M. Simis, puis un autre
plus timide et plus doux. Celui du premier rptait les
pithtes les moins flatteuses, mailles de jurons
grossiers.

Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans lantichambre.

 Quy a-t-il donc? fit-elle mcontente, pourquoi tout ce
tapage?

Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons,
hve, maigre, plore, qui demandait du secours pour son
enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au
sixime tage de la maison. Et Lazare avait failli  tous ses
devoirs en appelant son matre occup  savourer un dlicieux
cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gament clair.

Aussi les mots gracieux de: "butor! imbcile! maroufle!"
pleuvaient-ils sur linfortun domestique. Et, tout en
rudoyant celui-ci, M. Simis malmenait fort la pauvre femme
qui, toute tremblante, cherchait  gagner la porte.

M. Simis tait outr. Il faisait bon vraiment lui amener
tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela
maintenant sur son passage, etc.

Gilberte coutait, interdite, cet homme qui venait dtaler
tout  lheure  table de si belles maximes humanitaires, les
ides les plus philanthropiques, les principes les plus
galitaires. Selon lui, la diffrence des castes et des
fortunes tait une injustice criante, une grande lacune 
combler dans lconomie politique; et voil quil menaait
de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait
jug bon dintroduire une malheureuse femme au vestibule?

Gilberte considrait son oncle avec une surprise indigne, et
quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la
porte derrire lui, elle dit  Lazare de sa belle voix
tranquille et douce:

 Dsormais, Lazare, cest toujours moi que vous appellerez
pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en
sadressant  linconnue qui baissait humblement la tte.
Excusez la vivacit de M. Simis, il naime pas quon le
drange quand il a du monde. A lavenir adressez-vous  moi.
Quel est votre nom?

 Maria Pontoux.

 Et vous demeurez dans la mme maison que moi? Et votre
enfant est malade? Cest bien, jirai vous voir demain et je
verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci
pour subvenir au plus press.

Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme
qui sloigna en la bnissant.

Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner
doucement, sans lever la voix, une vieille mlodie un peu
dmode, mais expressive dans sa navet antique.

Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la
musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:

 De grce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air  porter en
terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai;
vos chansonnettes de lautre jour, par exemple.

Gilberte sexcuta dassez mauvaise grce et chanta un
fragment doprette qui, si elle en avait compris le sens,
net point pass par ses lvres.

Elle amusait son oncle et ses invits, ctait ce quil
fallait, elle ny voyait pas plus loin.

Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirrent;
Gilberte un peu lasse tendit son front  Simis comme tous
les soirs; mais, lattirant  lui, le vieillard lui dit:

 Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invits sont
amoureux de toi.

 Je le sais bien, rpondit Gilberte en billant.

 Ah! ah! tu as conscience de ta beaut, jaime cela; au
moins tu nes pas de ces petites niaises ingnues qui nosent
se regarder au miroir.

 Il ny en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.

 Si, mignonne, dans les couvents.

 Aprs tout, fit la jeune fille, samusant  effeuiller les
ptales parfums dun bouquet quelle portait au corsage, ce
nest pas nous qui nous donnons notre beaut; pourquoi en
serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends,
mais fires, cest sot et ridicule.

Simis continuait  regarder sa nice en mchonnant un cigare
teint.

 Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il
enfin.

 Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutt que je puis
faire un beau mariage, cela, oui.

 Quant  a, cest sr, tu pouseras un nabab.

 Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de largent ?
une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; lor
peut faire le bonheur dune sotte, pas le mien.

 Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais
tu seras riche toi-mme.

 Pas tant que a, mon oncle: le petit bien que je tiens de
ma mre ne constitue pas une dot brillante.

 Et comptes-tu pour rien ton vieux mcrant doncle? Tu as
des esprances, ma mignonne, et en attendant de retourner au
nant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis
doubler, tripler mme ta dot insuffisante.

 Mon oncle, vous tes bien bon, mais...

Elle hsita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle
tte blonde:

 Je ne veux pas tre prise pour mon argent.

M. Simis se mit  rire bruyamment.

 Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne
compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant!
Mais, ma chre enfant, nous ne sommes plus au temps des
cours damour, Dieu merci! ctait aussi celui de la
tyrannie. Il ny a plus au monde que les mariages de raison
ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations,
enlvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne ten
dplaise, mignonne, on nadore plus que le veau dor, son
rgne est bien tabli, mets-toi cela dans la tte et apprends
comme les autres  faire la courbette devant lui.

 Et cela rend heureux?

 Si lon sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait
toujours faire si elle est adroite et ruse. Monter toujours,
senrichir le plus possible et jouir  satit de tout ce que
lexistence, qui ne nous est pas donne deux fois, offre de
plus agrable, voil la seule vie sense, parce que tout sera
fini ds que la machine sera dtruite.

 Cest--dire  la mort, mon oncle?

 Oui. Un mauvais moment  passer, je lavoue, mais bast!
pourvu quon ait profit de ce qui vient avant et quon ait
bu  pleines lvres  la coupe des ivresses!

 Et aussi pourvu quon ait rendu heureux les autres, mon
oncle?

M. Simis ricana schement:

 Ma chre, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond,
quoique son origine soit sotte: "Charit bien ordonne
commence par soi-mme."

 Mais, mon oncle, cest la devise des gostes.

 Eh! parbleu! ma nice, il ny a dheureux en ce monde que
ceux qui nont pas de cur. Ceux qui soccupent du bonheur
dautrui avant le leur propre ne sont que des imbciles. Va
te coucher, fillette, et nous te dcouvrirons bien un mari
facile que tu mneras par le bout du nez, et qui soit surtout
plusieurs fois millionnaire.

Cette perspective ne parut pas blouir Gilberte qui se
dirigea vers son appartement dun air soucieux.

Cet appartement tait un joli nid rose quelle avait fait
arranger  son gr et qui encadrait fort savamment sa beaut
de blonde.

Des deux cts de la chemine se voyaient les portraits de
son pre et de sa mre  laquelle elle ressemblait beaucoup.

Gilberte saccouda sur le marbre et examina, dans la glace
qui refltait le feu des bougies, son gracieux visage blanc
et ros, clair de beaux yeux srieux. Ces yeux se
regardrent profondment, comme si elle et voulu lire dans
ses propres prunelles jusqu' son me.

 Mon oncle est dans lerreur, murmura-t-elle toute rveuse,
largent ne fait pas uniquement le bonheur, cela cest dans
tous les livres; avant lui il y a lamour, un sentiment que
je ne connais pas, que je ne saurai peut-tre jamais. Je ne
manque de rien, je mne une vie luxueuse et... il y a en moi
quelque chose qui nest jamais satisfait, qui demande
avidement  tre combl.

"Mon oncle est aussi dans lerreur en affirmant que les
gostes seuls sont heureux: jaurais honte de ne penser
qu moi et je ny trouverais pas de jouissance. Saimer
avant tout napporte quune flicit relative; le cur
humain ne peut se suffire  soi-mme; moi, je ne me suffis
pas."

Elle se dtourna lentement et soupira:

 O trouver ce qui me manque?

Puis elle se mit  dtacher ses beaux cheveux onds et se
coucha sans un mot de prire  Dieu, comme tous les soirs.

Gilberte ne savait pas prier.


IV


Elle avait demand  voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait
couru; ctait celle de ses amies quelle prfrait, quoique
ce ne ft encore quune enfant. Et voil que cette jolie
Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait dune
phtisie galopante.

Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais,  la fin, Odette
la reconnaissait  peine et criait, dsespre, quelle ne
voulait pas mourir. Ctait navrant  voir et  entendre.

Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de lagonie;
ce fut atroce; la moribonde ntait plus reconnaissable; sa
figure tait effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient
lair, et sa pauvre poitrine oppresse cherchait un souffle
qui narrivait plus  ses lvres. Puis, aprs quelques
minutes de convulsions pouvantables, rien ne bougea plus sur
cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence
solennel succda au rle et aux mouvements dsordonns, et le
corps raidi simmobilisa, semblable  une statue de pierre.

Le dsespoir des parents fut dautant plus violent quils
navaient, pour se soutenir, ni la rsignation chrtienne, ni
la pense du revoir dans un monde meilleur.

Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serres
lune contre lautre. Trs impressionne, elle rentra chez
elle toute frmissante, se dbarrassa de ses vtements de
sortie et demeura le reste de la journe  songer
mlancoliquement au coin de son feu.

Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu
par la douleur, cette tte nimbe de cheveux dor, ces yeux
fixes, grands ouverts, quoique sans vie.

Elle se voyait elle-mme tombant un jour dans le grand
silence de lternit comme cet tre jeune et charmant quon
appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convi
dans lexistence  une fte ternelle.

Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprs de la
trpasse; nul ne stait agenouill, nul navait su dire un
mot encourageant  la pauvre mre; et, au souvenir de
leffroyable indiffrence de ces gens qui se disaient des
amis, son cur se sentait triste  mourir.

Elle aussi navait su murmurer aucune parole de consolation
aux infortuns parents, elle navait rien trouv dans son
esprit ordinairement fcond.

Et maintenant elle avait le cur lourd comme du plomb, pauvre
me! La mort lui semblait horrible chose,  elle aussi, qui
ne voyait au del que le nant.

Elle eut envie de faire prier son oncle de dner seul, mais
elle crut de son devoir de ne point labandonner et de
secouer sa mlancolie, et elle se rendit  la salle  manger
quand le repas fut annonc.

Mais  table elle tait aussi ple que la morte  laquelle
elle songeait, et elle touchait  peine aux mets quon lui
prsentait.

 Quas-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simis.

 Non, mon oncle, mais vous savez que jai vu mourir
aujourdhui Odette Vallabrgue et cela me peine profondment.

 Bah! ma chre, sil fallait se proccuper de tous ceux qui
nous quittent, on ny tiendrait pas. Malheureusement nous ny
pouvons rien et le mieux est doublier.

 Puisque nous ny pouvons rien, murmura Gilberte songeuse,
cest donc quil y a une puissance suprieure  laquelle nous
devons nous soumettre bon gr mal gr.

 Mon enfant, cest la nature. La machine humaine se dissout
de mme quelle sest forme, encore plus vite mme, et dans
ce monde tout a une fin.

 Quest-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.

 Je te le dis: la dissolution des molcules formant le tout
quon appelle un corps, machine dont tous les rouages...

Gilberte fit un geste dimpatience.

 Je le sais bien, mais comment concevez-vous quun tre qui
a pens, agi, lutt, aim, ne soit plus en quelques minutes
quune chose inerte, mme repoussante?

 Je le conois, je le conois... cest--dire... que veux-
tu, fillette, cest la loi. Je sais bien que cette ide est
peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles;
cest ainsi pourtant, et le plus sage est de ny point penser
jusqu' lheure o il faudra retourner au nant. Tant pis
pour ceux qui sen vont trop tt! Voil pourquoi je dis:
jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car
lexistence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je
te le rpte souvent, la vie est un thtre, pas autre chose;
cest  lhomme  se montrer bien comdien. Tu me dis que
les Vallabrgue font mal  voir, tant ils se dsolent? cela
se comprend, ils navaient que cette fille. Bah! ils sont
riches, on les plaindra moins; largent nest-il pas le
baume qui gurit toutes les blessures?

Gilberte coutait ces thories dbites sur un ton cynique,
et un flot de tristesse lui noya le cur. Dcidment elle
ntait pas llve accomplie du voltairien Simis. Il avait
bien cultiv cet esprit prcoce, le pauvre athe, mais il
navait pu encore le faonner  son image.

A la fin la mlancolie et le mutisme de sa nice
limpatientrent.

 Est-ce que a te prend souvent? dit-il, gouailleur, en
quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je
supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur sant,
car je naime pas  voir une figure patibulaire  mes cts
lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.

Gilberte tressaillit, mais ne rpondit pas; il avait des
instants o les dfauts grossiers de cet homme ne se
dguisaient plus, et elle se demandait avec une secrte
pouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte
admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose
ressemblant  un cur.

En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de
fivre et se sentait envahie dun froid mortel.

Toute la nuit elle rva de la pauvre morte dont le rle
dagonie la poursuivait jusque dans son sommeil.

Le lendemain, elle pria M. Simis de laccompagner chez les
Vallabrgue.

 Moi, bon Dieu! scria le vieillard en reculant, si je
mets les pieds dans cette maison je serai oblig dentrer
dans la chambre mortuaire; or, je nai pu, de ma vie,
supporter la vue dun mort.

Gilberte ouvrit de grands yeux:

 Quoi! vous, mon oncle?

 Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme cest un
spectacle malsain pour la jeunesse, outre quil est peu
rcratif, je te dfends expressment de retourner l-bas.

 Mais, mon oncle, moi...

 Cest entendu, nen parlons plus. Au reste, voil deux
jours que tu mentretiens de ces agrables choses; je dsire
quil nen soit plus question. Ton amie nest plus, jen suis
fch pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres te la
gat et lapptit, je ne veux pas que tu tombes malade.

Gilberte obit  regret. Elle ne comprenait plus son oncle,
cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui
qui traitait si lgrement de la dissolution de la machine.

Puis, comme  cet ge et sur les natures peu prouves, le
chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit
bientt ses plaisirs, et les succs quelle remporta dans le
monde, de mme que lexistence frivole et dore quelle
menait, effacrent de son cur le souvenir de la journe o
elle avait vu mourir son amie.


V


Un matin que Gilberte entrait  la salle  manger, frache et
souriante dans son nglig de peluche, elle trouva M. Simis
qui dgustait savamment son djeuner. Aprs lui avoir serr
la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite
tasse dargent niell, quand son oncle, qui la regardait en
dessous, dit soudain:

 Combien y a-t-il de tes invits qui ont rpondu?

 Soixante-quatre, mon oncle.

 Trs bien, ce sera une petite fte intime. Sais-tu,
mignonne, pourquoi je la donne, cette fte?

 Mais, mon oncle, je croyais que ctait  loccasion de mon
vingtime anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous
ne cesserez donc jamais de me gter?

 Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutt je permettrai 
un autre de te gter avec moi et cet autre sera ton mari.

 Oh! alors, ce ne sera pas de si tt.

 Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre
soire de samedi est uniquement donne en lhonneur de tes
vingt printemps?

 Pourquoi alors? fit Gilberte inquite en posant sa cuiller
sur la table.

 Nous annoncerons tes fianailles  nos amis ce jour-l.

 Mes fianailles?

Gilberte ouvrit de grands yeux.

 Ne fais pas la sournoise; tu as trs bien que depuis
quinze jours lAustralien Mahoni te fait une cour assidue.

 Il nest pas le seul. Quest-ce que cela prouve?

 Cela prouve, Mademoiselle lingnue, que, pas plus tard que
cette aprs-midi, il va surgir en grande tenue, pour me
demander ta main, et nous la lui accorderons demble.

 Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait
presque.

 Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance?
Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu pouses onze
millions, tu entends: onze millions.

 Mon oncle, ce nest pas srieux?

 On ne peut plus srieux. Je dis bien, onze. Je croyais que
ctait huit seulement, mais jtais dans lerreur.

 Quimporte cela? Je ne veux pas de ce mariage.

 Voyez-vous cela? Elle veut faire la rcalcitrante. Cette
fortune ne te suffit pas?

Gilberte fit un geste dimpatience.

 Ce nest pas de cela quil sagit, mon oncle.

 Voyons donc?

 Srieusement, vous voudriez me donner pour femme  ce...
cet homme?

 Parfaitement. Oh! je sais quil nest pas de premire
jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et
sil nest pas beau, du moins il est bon enfant et cest un
point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras.
Avec un mari vieux, enfin, et peu dou de charmes extrieurs,
ma fille, une femme jeune et jolie a cent manires de se
consoler.

 Mais, mon oncle, cet homme tait  peu prs ivre, si vous
vous souvenez bien, au dner des Mornaze; cest hideux,
cela.

 Pardon,  peu prs ivre, tu vas trop loin; gris seulement,
un peu allum; eh bien! le beau malheur! tu lui feras
passer cette mauvaise habitude.

 Non, mon oncle, je vous le rpte, je npouserai pas cet
homme, il me dplat, pour ne pas dire plus. Je ne puis
laimer.

 Et qui te parle daimer, petite sotte?

 Mais, alors...

 Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour
un freluquet quelconque, ma nice?

 Non, mon oncle, rpondit nettement Gilberte, je nai
dinclination pour personne.

 A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez;
cest dailleurs chose absolument dmode de nos jours.
Quimporte que vous ne chrissiez pas Mahoni, au fond je le
comprends, mais avec sa fortune vous serez la premire femme
de Paris.

 Je ny tiens pas.

 Comment! tu ne serais pas fire de porter le sceptre de la
beaut et de la richesse, car enfin lune fait ressortir
magnifiquement lautre. Tu clipseras toutes tes amies.

 Mon oncle, vous me prchez toujours lgalit.

 Certainement, certainement, ma nice; mais rien ne vous
empche de profiter des biens que le hasard jette entre vos
mains.

 Mon oncle, je vous en prie, conduisez M. Mahoni, ce soir.
Je ne saurai paratre devant lui. Vous lui direz ce que bon
vous semblera.

 Du tout, du tout, vous rpondrez oui. Vous mettrez, aprs
djeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied  ravir.
Dailleurs, il est inutile de vous faire prier; jai
encourag Mahoni et lui ai presque donn ma parole, lui
affirmant que ses voeux seront accepts. Je ne rponds mme
pas de ne pas le voir arriver avec lcrin de fianailles en
poche. Or, tu sais, petite, les diamants quil toffrira ne
seront pas du strass. Il ma insinu gentiment que la
corbeille fera lbahissement de Paris. Eh bien! tu ne
manges pas? ton chocolat refroidit.

 Je nai pas faim, rpondit Gilberte en repoussant la tasse
dargent.

Elle tait toute ple et sa main tremblait sur la table
dbne.

 Mon bon oncle, reprit-elle enfin dune voix douce, je vous
affirme que non seulement je nprouve aucune sympathie pour
votre ami dAustralie, mais il minspire... de laversion,
positivement.

 Je vous ai dj prie de me taire ces grands mots. Je ne
sais o vous prenez ces airs tragiques; vous navez pas t
leve au couvent, cependant. De grce, respectez ma
tranquillit et ne troublez pas mon djeuner. Jexige, vos
entendez, jexige que vous pousiez Mahoni. Je veux votre
bonheur en dpit de vous-mme. Jentends tre obi. Jusqu'
prsent, je vous ai laisse faire vos volonts, aujourdhui
je veux tre cout.

 Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bonts et
je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier
mon existence  celle dun homme que je nestime pas. Vous
vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est l?
Point du tout, et puisque vous ne demandez qu me voir
heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.

Gilberte crut avoir flchi M. Simis. Quels furent son
tonnement et mme son effroi quand elle vit la face du
vieillard, habituellement colore, devenir ple et
contracte, et son poing retomber violemment sur la table
dont les porcelaines sentrechoqurent avec bruit.

 Je ne veux point de rsistance  mes ordres, cria-t-il,
dune voix furieuse. Vous pouserez Mahoni et me ferez grce
de vos simagres. Rflchissez  mes paroles et donnez-moi un
oui dcisif dici quelques heures, sinon vous resterez
enferme chez vous jusqu ce que vous obissiez; si vous
persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de
ma maison.

Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes.
Gilberte tait sur le point de dfaillir, mais elle tait
vaillante et, malgr son chagrin, son parti fut bien vite
pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute
la journe.

A midi elle fit prier son oncle de djeuner sans elle sous
prtexte quelle se sentait souffrante.

"Bouderie denfant gte, pensa le voltairien qui nen
perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas
si bte que de rsister aux sductions de onze millions quand
on est femme. Elle me remerciera un jour."

Laprs-midi lAustralien se fit annoncer: ctait un homme
dj g, de tournure paisse et dune grande vulgarit de
langage.

Il portait des bagues  tous les doigts et des brillants dun
prix fou en boutons de chemise, mais il nen paraissait que
plus laid.

M. Simis fit appeler Gilberte.

Mlle Mauduit fit rpondre quelle ne pouvait se rendre au
salon. Ctait un refus formel.

M. Simis devint jaune et son compagnon stonna.

 Mon cher, lui dit le premier, les jeunes filles sont
parfois fantasques. Nous avons eu ce matin une petite
altercation, ma nice et moi, elle me garde rancune.

 Etait-ce  mon sujet? demanda Mahoni dj effray.

 Pas tout  fait, dit M. Simis avec son aimable sourire. Je
suis dsol de vous avoir drang inutilement. Revenez donc
dans deux jours et je vous promets que votre jolie fiance ne
se fera pas prier pour vous voir. Excusez-la, aujourdhui
elle est un peu nerveuse.

LAustralien se retira lgrement dpit, mais confiant
encore aux belles promesses de son ami.

Le reste de la journe Gilberte eut de formidables battements
de cur: elle sattendait  chaque instant  voir paratre
son oncle furieux, comme elle lavait vu le matin.

Il nen fut rien; M. Simis ne parut pas. Il lui envoya
simplement un billet par lequel il la priait de demeurer dans
sa chambre jusqu' ce quelle devnt raisonnable, la
prvenant que M. Mahoni se prsenterait derechef  la maison
le jeudi suivant.

Elle avait donc le temps de rflchir.

Gilberte tint bon, et, malgr la peine que lui causait moins
sa rclusion que la colre de son oncle, elle ne fit point
parvenir  celui-ci le oui attendu.

Le jeudi,  deux heures, on entendit le ronflement dune
superbe automobile admire de tout Paris, qui sarrtait
devant la maison de M. Simis.

Avant que le visiteur ft introduit au salon, le tuteur de
Gilberte entrait chez sa nice.

Elle lattendait. En le voyant elle se leva, trs ple, mais
trs rsolue. Il ne parla point, mais il braqua sur elle son
petit il gris interrogateur.

 Mon oncle, dit-elle nettement, je suis fche de vous faire
de la peine; je nai pas besoin de vous affirmer encore
toute mon obissance et ma tendresse, mais ce que vous me
demandez je ne le puis.

M. Simis la regarda froidement:

 Trve de grands mots, rpliqua-t-il, vous ne voulez pas
devenir Mme Mahoni?

 Non.

Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux
yeux, ni par cette pleur, ni par ces fraches lvres roses
qui se tendaient  lui comme pour implorer un baiser de
rconciliation. Il ne songea qu sa propre dfaite, 
lhumiliation quil allait subir dans le salon o lattendait
le malheureux prtendant.

Sa colre fut terrible, mais froide.

 Je nai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais
maintenant que vous navez pas lombre de cur et cela me
suffit. Oh! pas de scne, je vous en prie, jai les phrases
en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourdhui mme
pour ny plus revenir.

 Mon oncle! supplia Gilberte.

 Je vous chasse.

 O voulez-vous que jaille?

 O vous voudrez. Vous tes assez bien doue pour vous tirer
daffaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous
prfrez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie
que vous aimez.

 Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous
lun sans lautre? Je vous soignerai bien, vous savez comme
je vous aime.

 Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez
veiller sur votre hritage. Croyez-moi, ny comptez pas, je
vais refaire mon testament ce soir mme, et vous serez
dshrite.

Gilberte avait pli sous linsulte. Elle se redressa, et,
sans colre, mais avec une grande dignit:

 Assez, mon oncle, je nai jamais song  hriter de vous;
il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je
vous le souhaite. Je nai jamais une minute pens  ce que
votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de
votre toit, cest bien, je ny resterai pas. Jemporte
nanmoins le souvenir de vos bonts passes que nefface
point votre duret actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux
et ne pensez plus  moi puisque vous me traitez dingrate.

Cest ainsi que se sparrent sans se toucher la main, sans
un mot de regret, ces deux tres qui avaient vcu plus de dix
ans dans la plus grande intimit.

Une fois la porte referme sur M. Simis, Gilberte saffaissa
sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

 Chasse! murmura-t-elle, et je ne sais o aller.

Comme elle ntait pas fille  sterniser sur des regrets
superflus, elle se fit apporter sa malle et commena  y
empiler son trousseau et quelques menus objets.

Elle endossa un costume de voyage simple et lgant, mit dans
sa bourse ses conomies de jeune fille qui se montaient
environ  quinze cents francs plus un peu de menue monnaie,
et suspendit  sa ceinture une lgre sacoche contenant ses
bijoux, assez nombreux dailleurs, puisquelle possdait ceux
de sa mre.

Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit;
elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se
sentait comme sous linfluence dun rve pnible.

 O aller? o aller? se rptait-elle le long du chemin.

Certes, elle ne manquait pas damies. Malheureusement, elle
se voyait oblige de naller frapper  la porte daucune
delles. Son histoire et vite fait le tour de Paris. Et que
dire? Quelle tait chasse de chez son oncle? Elle et
avou son trange position, et de grand cur, si elle et
connu une seule personne capable de la bien conseiller.

Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si
aimables en visites, elle navait pas une confidente, pas une
vritable amie, ainsi quelle lavait confi  Albric
Daltier.

Non, personne, Gilberte tait bien absolument seule et
abandonne dans ce grand Paris, dans lunivers entier, mme.

Elle fuyait dinstinct les rues frquentes; il lui et t
pnible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou
quelque ami de M. Simis, qui se fussent tonns de voir pour
la premire fois Mlle Mauduit parcourir seule  pied les rues
de Paris.

Aprs une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse,
bien lasse.

O se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de
la foule.

Elle descendait la rue Blanche et vit  sa droite lglise de
la Trinit.

"Si jentrais l?" se dit-elle.

Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied 
lglise, il lui semblait malsant de venir sy asseoir ainsi
que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses
saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur,
lhiver, sous les votes sacres.

Eh! mon Dieu! ntait-elle pas vagabonde, elle aussi, la
pauvre Gilberte? Savait-elle seulement o, ce mme soir,
elle reposerait sa tte?

Faisant taire sa dlicatesse ombrageuse, elle franchit le
porche, et, sans prendre deau bnite, sans sagenouiller
pour faire au moins un acte dadoration, elle sassit 
lombre dune nef dserte, gardant l comme ailleurs sa tenue
correcte, avec une nuance de respect instinctif.

Elle ne savait pas offrir sa peine  Dieu, la pauvre enfant,
elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre
et je ne sais  quoi me rsoudre." Seulement Celui qui
lappelait secrtement du fond du tabernacle veillait sur
cette me dvoye par une fausse ducation et qui renfermait
cependant de hautes aspirations.

Il lui envoya une pense soudaine.

 Les Daltier! je ny songeais pas! pourquoi nirai-je
point  eux? Je suis sre quils ne me repousseront pas.

Cette inspiration lui tait souffle par son bon ange ou par
sa mre, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute;
pour son malheur aussi peut-tre.

Il tait tard, nul office navait lieu et lglise demeurait
plonge dans la solitude et lombre mlancoliques qui portent
 la prire.

Mais Gilberte ne savait plus prier depuis quelle avait
oubli lanne bnie de sa premire communion et pass de
nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simis.

Elle rva seulement; quand elle fut repose et que sa
rsolution fut bien arrte, elle quitta lglise comme elle
tait entre, se jeta dans une voiture qui passait  vide et
se fit conduire rue de Lisbonne.

On hissa sa malle  ct du chauffeur et Gilberte jeta un
dernier regard  cette demeure o elle avait vcu insouciante
et heureuse et qui lui montrait encore sa fentre riant sous
le store rose.

A la gare de Lyon, en attendant lheure du train, elle se fit
servir un lger repas au buffet; puis, quand le moment du
dpart fut venu, elle sinstalla dans le coin dun
compartiment de dames.

Elle avait encore lair dune enfant, cette jeune fille jolie
et distingue; un peu triste aussi, et voyageurs et employs
regardaient avec quelque tonnement cette Parisienne de vingt
ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un
parent pour lescorter et lui souhaiter bon voyage.

Malgr son aplomb habituel, Gilberte se sentait gne;
ctait la premire fois quelle se mettait seule en route,
et le trajet devait tre assez long.

Alors, les pieds sur la bouillotte, la tte appuye aux
coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant
de dormir; en ralit, elle pensait et sa pense ntait pas
riante.

Elle narriva  Marseille que le lendemain matin.


VI


Aprs lalgarade trs vive quil avait fait subir  sa nice,
Simis, rouge encore de sa colre, se rendit au cercle o il
joua, perdit et gagna, ce qui le mit en meilleure humeur. Il
couta la conversation que tenaient quelques habitus assez
prs de lui; on parlait de laustralien Mahoni et ce que
lon disait ntait pas  son avantage.

Simis dna au cercle et ne rentra que le soir, un peu penaud
des propos quil venait de recueillir sur celui quil
dsirait tant pour neveu.

"La petite aurait-elle eu plus de flair que moi? se dit-il,
ou bien me suis-je laiss berner comme un imbcile? Bah!...
nous lui trouverons un autre mari, et elle fera la paix avec
son vieux grognon doncle. Je parie quelle na pas pris mes
menaces au srieux et quelle dort maintenant sur ses deux
oreilles dans son nid capitonn."

Il essayait de se le persuader, le pauvre Simis; mais,
avant dentrer chez lui, il alla frapper  la porte de
Gilberte.

"Elle dort, se dit-il, nentendant point de rponse; demain
elle aura tout oubli."

Mais, en dpit de lui-mme, il tait inquiet et, tandis que
Lazare le dshabillait en silence, il nosa linterroger,
apprhendant ce quon pourrait lui apprendre.

Le lendemain il sonna son valet de chambre le plus tard
possible; nanmoins il sveilla de bonne humeur; quand on
est M. Simis et quon a gagn la veille au poker une somme
assez ronde, cela fait oublier bien des soucis.

Cependant, il observa sur la figure de Lazare une gravit
inusite et, ds quil fut habill, il courut  la salle 
manger dans lespoir dy trouver une Gilberte un peu ple, un
peu boudeuse, mais enfin Gilberte.

Il nen fut rien et sur le grande table ovale une seule tasse
attendait devant le chocolat fumant.

Alors le vieillard devenu tout tremblant sen alla 
lappartement de sa nice; il le trouva vide; le lit
navait pas t dfait et le foyer restait froid.

Il frissonna en refermant la porte; cette chambre lui fit
leffet dun tombeau.

"Bon! se dit-il, essayant de se tromper lui-mme, elle veut
me faire peur, la ruse, en se montrant dramatique comme une
jeune premire des Franais, mais je parie quen ce moment
elle djeune de fort bon apptit chez les Arcane ou les
Millagri, ses amis qui rient avec elle du tour quelle me
joue. Mais moi aussi je vais lui en jouer un et je rirai
aussi."

Il eut un petit rire aigu, en effet, et dplia sa serviette
pour prendre son chocolat; mais ce matin-l, par hasard, il
navait pas faim et cette place vide en face de lui
lexasprait.

Depuis un mois environ la dernire institutrice de Gilberte
avait t remercie; Simis navait pas le don de retenir
chez lui les demoiselles de compagnie et les gouvernantes;
et comptant bientt marier sa nice, il navait pas voulu
introduire de nouveau une trangre dans sa maison pour si
peu de temps.

Aussi ny avait-il pour le renseigner que Mme Dutel, la femme
de charge, qui accourut toute mielleuse et hypocritement
dsole  lappel de son matre.

Simis, dun air quil tentait vainement de rendre ngligent,
senquit de lheure o Mademoiselle Mauduit avait quitt sa
demeure.

 Je ne sais pas au juste, Monsieur, mais il faisait nuit et
Mademoiselle a fait charger sa malle sur une voiture pour se
faire conduire  la gare.

 Sa malle? A la gare? Quelle gare?

 Je ne sais pas, Monsieur, cest la concierge qui a assist
au dpart, et Monsieur sait que la brave femme na pas la
mmoire longue.

 Cest bien, allez-vous-en.

Mme Dutel sloigna en feignant dessuyer une larme; mais,
une fois la porte referme, elle murmura:

 Tu ne la retrouveras pas de si tt, vieux fou, et moi je
men rjouis, car je vais tre matresse au logis  prsent.

Sans faire atteler sa voiture, Simis shabilla et, arrtant
une voiture au passage, il se fit conduire successivement 
la gare Saint-Lazare,  la gare du Nord, de lEst, de Lyon o
enfin on le renseigna: en effet, la veille au soir, une
jeune et jolie demoiselle avait pris un billet pour Marseille
et tait partie toute seule par lexpress du soir.

"A Marseille? si disait Simis en remontant en voiture;
que diable irait-elle faire l-bas? Cest une erreur de cet
animal demploy."

Mais tout  coup il se frappa le front:

 Tonnerre! scria-t-il, et les Daltier que joubliais!...
Parbleu! cest chez eux quelle est!

Son mauvais sourire railleur reparut sur ses lvres fltries:

 Ah! pour le coup, cest l quelle va samuser! Autant
entrer au couvent. Je parie ma tte quelle me revient avant
trois jours.

Heureusement quil ne pariait quavec lui-mme, le pauvre
Simis, car il risquait fort de perdre.

En chemin, ses rflexions sassombrirent encore cependant:
les jolies amazones quil rencontrait, allant au bois ou en
revenant, lui rappelaient la fugitive.

 Lingrate! murmurait-il, oubliant que ctait lui qui
lavait chasse de sa maison, lingrate!

Lazare, qui,  midi, lui servit son djeuner, reut plus
dune rebuffade. Simis trouvait mauvais et interminable ce
repas que nassaisonnaient pas les joyeuses saillies de
Gilberte; elle tait si amusante, cette petite; elle ne
restait jamais  court pour rpondre; elle savait si bien
contrefaire les gens ridicules ou poseurs!

Son caf pris, Simis alla fumer son londrs au salon selon
son habitude, mais le salon aussi lui parut vide et glacial
et il eut envie de briser le clavier encore ouvert o
labsente avait si souvent promen ses mains savantes.

Ce dont il ne se souvenait plus, cest que ce jour tait son
jour de rception, et  lheure du five oclock survinrent
des visiteuses auxquelles le malheureux ne put fermer sa
porte, quelque dsir quil en et.

Il songea un instant  prtexter une indisposition, une
migraine de sa nice pour cacher cette absence intempestive,
mais il pensa que tt ou tard on saurait tout et il raconta
quune petite altercation ayant eu lieu entre sa pupille et
lui, elle en avait profit pour aller voir des parents
quelle avait en Provence.

 Votre nice est un caractre, Monsieur Simis, dit
quelquun.

 Bah! quappelez-vous un caractre? Ma nice Gilberte a
toujours aim linaccessible, lextraordinaire; ces jeunes
filles, voyez-vous, a a des ides, des ides!...

On pensa que Mlle Mauduit avait eu en tte quelque fantaisie
pour un freluquet quelconque et que son oncle navait pas
voulu permettre ce mariage.

On en profita pour dblatrer par derrire contre le tuteur
et sa pupille.

Ce fut avec un soupir de soulagement que le vieillard vit ses
visiteurs sloigner.

Demeur seul, il regarda le feu et pensa  lenfant, 
lingrate,  la rvolte.

Il se souvint quun jour, aux Marnes (il y avait six ou sept
ans de cela), il lavait gronde, injustement, cest vrai,
car on lavait induit en erreur, et Gilberte tait partie du
chteau, le mme soir, sen allant  travers la nuit dans la
grande avenue, son petit paquet sous le bras, bien dcide 
quitter son oncle plutt que de subir ses reproches
immrits.

Alors il avait couru  sa poursuite, lui avait presque
adress des excuses et ne lavait ramene  la maison qu
force de caresses.

"Je naurais pas d lui parler dhritage, pensait-il, la
petite est si fire! Cette parole chappe  ma colre la
cingle comme un coup de fouet, elle ne me pardonnera pas
cela. Et puis jai t un peu sot de vouloir la forcer 
pouser Mahoni; aprs tout, ce nest pas un beau type...
Gilberte vaut mieux que cela... Aurait-elle par hasard un
faible pour quelque autre?... Non, parbleu! elle me
laurait dit ou bien je laurais devin. Aimera-t-elle
seulement jamais? Ma pupille est une nigme, tantt feu,
tantt neige. Je crois quelle a des aspirations indfinies
dont je nai pu la gurir; a ne mtonnerait pas si elle
reniait tout ce que je lui ai enseign. Ah! ce nest pas moi
qui changerai!... Si jamais on me voit croire  quelque
chose, cest que jaurais bu du haschich ou que je serai
tomb dans lenfance!"

Simis essaya doccuper sa soire comme il put, il alla au
thtre; on jouait une pice quil connaissait de longue
date et quil trouva insipide.

Il prit sa lorgnette et examina les groupes occupant les
loges et les fauteuils; il se retira dgot de son examen.

Quy avait-il l, en effet,  part quelques personnes de
distinction: des couples interlopes, des cratures stupides
 la tournure de bouchres endimanches, talant leurs
diamants et leurs costumes clatants; des banqueroutiers,
des voleurs, des Juifs, des imbciles; des petits jeunes
gens fats, vulgaires et avachis, incapables de prononcer une
phrase en franais, occups  lorgner impertinemment toute la
salle.

 Qua donc le vieux Simis? se demandait-on au foyer; il a
lair tout chose, on dirait quen une journe il a pris vingt
ans de plus.

Simis, en rentrant, trouva un tlgramme lui annonant que
sa nice tait saine et sauve  Marseille. Un juron lui
chappa; en stendant dans son lit, ce soir-l, il constata
quil avait trouv le temps long.

"Bah! se dit-il, laissons les ingrats de ct et jouissons
encore; au fond, il fait meilleur tre sur la terre que
dessous."

Mais ce vieillard devait avoir le chtiment de sa vie inutile
: aprs avoir got  toutes les ivresses, lennui allait le
surprendre; il avait gch sa jeunesse, il devait mourir
seul, sans un parent, sans un mai sincre pour lui rendre la
mort douce.


VII


Ce soir-l, le salon des Daltier prsentait un gracieux
tableau dintrieur; on y voyait encore suffisamment pour se
passer de lumire, malgr les rideaux de dentelle paisse
abaisss devant les fentres pour garantir du mistral qui
soufflait avec rage.

Sur un divan, Albric, le fils an, causait avec abandon
avec sa mre; un autre jeune homme dune quinzaine dannes,
Henri, racontait une histoire  deux petites filles, ses
nices, car la fille ane de Mme Daltier tait marie et
avait, ce jour-l, laiss ses enfants rue Montgrand. Au
piano, deux jeunes filles de dix-huit  vingt ans jouaient 
quatre mains, tandis que, derrire elles, Gustave, le jumeau
dHenri, battait la mesure  tour de bras, comme sil se ft
agi de diriger un orchestre complet.

La porte souvrit; on crut que ctait un domestique qui
apportait les lampes; ctait Joseph, en effet, mais il
introduisait simplement une visiteuse, annonant:
"Mademoiselle Mauduit." A ce nom, Albric se leva
brusquement, fort tonn. Les pianistes cessrent leur jeu et
Mme Daltier, qui ne connaissait pas larrivante, savana au
devant delle avec un sourire de bienvenue.

 Gilberte? murmurait Albric qui ne pouvait en croire ses
yeux.

La jeune fille fit quelques pas vers Mme Daltier:

 Ma tante, nest-ce pas? dit-elle timidement tandis que
toute cette jeunesse parseme dans le petit salon lobservait
curieusement.

 Votre tante, oui, ma chre enfant, votre tante qui est
charme de faire votre connaissance; et voici vos cousins et
vos cousines, ajouta-t-elle en dsignant ses enfants.
Dailleurs, Albric, plus heureux que nous, a dj eu le
plaisir de vous rencontrer. Asseyez-vous, Gilberte, et dites-
nous par quel hasard vous tes  Marseille, vous que nous
croyions  Paris.

Mais Gilberte nusa point de linvitation; elle resta debout
et, dun geste rapide, releva la gaze soyeuse qui lui voilait
le visage, ce joli visage quAlbric avait eu seul le loisir
de considrer dj. Il remarqua seulement que le teint en
tait beaucoup plus ple et lexpression profondment triste.

Gilberte reprit en levant ses beaux yeux sur lui:

 Mon cousin ma dit, un soir, pendant son rapide passage aux
Marnes: "Le jour o vous souffrirez, o vous aurez besoin
daide, venez nous trouver  Marseille, vous y serez bien
reue." Or, aujourdhui, je me trouve toute seule dans la
vie, toute seule au monde, et je viens.

En disant cela, il y avait comme un sanglot dans sa douce
voix.

 Mais... votre oncle... M. Simis, est-ce que vous lavez
perdu? demanda Mme Daltier en jetant un regard surpris sur
les vtements de Gilberte qui, quoique de moire sombre, ne
parlaient pas de deuil.

 Il est mort pour moi, rpondit Gilberte, puisquil ma
chasse de sa maison.

 Chasse?...

Mme Daltier plongea ses yeux scrutateurs dans les yeux de
Gilberte: elle se demandait, trouble, de quelle faute avait
pu se rendre coupable cette jeune fille pour encourir une
telle disgrce, et si elle, la prudente mre de famille,
avait raison douvrir ses bras  cette fugitive.

Mais ce rapide examen la rassura: il ny avait que du
chagrin sur ce jeune visage et pas de confusion; les
prunelles gardaient leur limpidit avec quelque chose de
mlancolique, dun peu rvolt mme, ce front de vingt ans ne
se courbait pas sous la honte.

 Soyez la bienvenue chez moi, dit Mme Daltier, en prenant la
main de Gilberte quelle fit asseoir  ct delle, et croyez
que nous ferons notre possible pour vous remplacer ce que
vous perdez.

Elle ajouta avec un soupir:

 Comme vous ressemblez  votre mre!

Gilberte releva ses yeux soudain adoucis:

 Vous avez connu ma mre?

Elle poursuivit avec une point damertume:

 Si elle vivait encore, je ne viendrais pas vous importuner
de ma prsence, au moins.

 Ne parlez pas dtre importune, ma chre enfant, nous
aurons grand plaisir  vous possder tout le temps que vous
voudrez. Prfrez-vous causer avec moi ou vous reposer? Vous
avez fait un long voyage, vous tes ple et fatigue...

 Je nai pas besoin de me reposer, dit vivement Gilberte;
je me suis arrte quelques heures au Terminus pour ne point
me prsenter avec la poussire du chemin. Jaime mieux vous
raconter tout de suite ce qui a motiv mon bannissement
immdiat de la maison de mon oncle.

Gilberte avait loreille dlicate; elle dmlait dans
laccent et mme dans laffabilit de Mme Daltier comme un
effort, une contrainte; elle tenait  la rassurer.

Lexcellente femme nignorait pas la bizarre ducation que
lathe Simis avait donne  sa nice; il tait donc tout
simple quelle salarmt secrtement et hsitt  admettre
dans lintimit de ses enfants une jeune fille leve si
diffremment deux-mmes.

 Mes chries, dit-elle aux musiciennes, allez vous occuper
de votre cousine: quon prpare la chambre bleue; veillez 
ce que rien ny manque; emmenez les petites avec vous et vos
frres aussi; ils peuvent vous aider.

Doue dun tact parfait, Mme Daltier jugeait inutile que
toutes ces jeunes oreilles prissent part aux confidences de
la voyageuse. Les enfants obirent, saluant dun sourire au
passage leur nouvelle parente.

Albric se levait de son ct pour laisser sa mre et
Gilberte en tte  tte, mais cette dernire le retint:

 Vous pouvez entendre ce que je vais dire, mon cousin; vous
connaissez mon oncle Simis, et cest grce  vous que jai
pens  la seule famille  laquelle je pouvais demander
asile.

Il se rassit et elle poursuivit, tandis quune motion
contenue faisait trembler sa voix:

 Il y a huit jours, jtais encore bien heureuse et
insouciante dans la vie. En peu dheures cela a chang par le
subit caprice de mon tuteur.

 Quy a-t-il donc eu entre vous? peut-tre le mal nest-il
pas sans remde? Vous avez t sans doute trop prompts tous
les deux? Peut-tre votre oncle regrette-t-il  lheure
quil est une svrit...

Gilberte secoua la tte:

 Non, ma tante, ne croyez pas cela. Il ne me pardonnera
jamais davoir dsobi  ses ordres, de lui avoir rsist
formellement et de prfrer tre  jamais bannie de chez lui
que daccder  son dsir.

 Et quexigeait-il donc que vous ne pussiez satisfaire?

Une faible rougeur monta aux joues de Gilberte.

 Il voulait me faire pouser un homme que jestime pas.

Il y eut un instant de silence: Mme Daltier semblait
soulage dun grand poids. Albric examinait attentivement sa
cousine.

 Et qua donc fait cet homme pour mriter une si forte
antipathie de votre part?

 Ma tante, je ne sais; il me dplat souverainement; il
est vulgaire et jai horreur de la vulgarit; je ne parle
pas dune absolue strilit desprit qui le rend encore plus
insupportable. Bref, puisque je ne laime pas, je ne peux pas
lpouser.

Mme Daltier attira Gilberte  elle et mit un baiser sur ce
joli visage irrit.

Cette enfant avait au moins gard, dans le milieu dvoy o
elle avait vcu, une grande fracheur de sentiments.

Quant  Albric, si Mlle Mauduit let regard cet instant,
elle et vu un sourire sesquisser sous sa moustache brune.

 Et pourquoi votre oncle y tenait-il tant,  ce mariage?

 M. Mahoni possde onze millions, alors!...

Mme Daltier sourit  son tour.

 Et cela ne vous a point tente, Gilberte?

Gilberte se mit  rire dun joli rire cristallin et frais.

 Aucunement, ma tante.

Puis elle rougit, hsita un peu et reprit:

 Mon oncle, qui... qui est lgrement... enfin qui a des
ides trs arrtes et trs bizarres quelquefois, se figure
que largent peut seul faire le bonheur en ce monde et quune
jeune fille arrive  la flicit la plus parfaite en
contractant une union qui lui apporte une grosse fortune,
beaucoup de diamants et une corbeille magnifique.

 Et vous ne pensez pas comme lui?

 Oh! non, la tante, fit Gilberte en levant ses grands yeux
francs sur Mme Daltier. Aussi ai-je rsist  mon oncle,
doucement, poliment, mais avec fermet. Je lai suppli, jai
tent de ladoucir: il ma rpondu par une insulte.

Les yeux dAlbric et de sa mre linterrogeaient:

 Il ma dit, scria Gilberte indigne, il ma dit que je
navais au cur que de lingratitude et que je ne dsirais
rester chez lui que pour...

 Pour?...

 Pour soigner mon hritage. Or, reprit-elle avec feu, je
nen veux point de son argent, je nai jamais song quil
pourrait me lguer sa fortune, et,  prsent, jaimerais
mieux mendier mon pain que de lui demander la moindre chose.
Alors je suis partie de chez lui le jour mme quil men a
chasse. Je ne savais o aller. Jai beaucoup damies, mais,
sans que je puisse dfinir pourquoi, il me rpugnait de me
rfugier chez elles. Certainement elles sont fort gentilles,
cependant nous ne saurions sympathiser ensemble de prs comme
de loin. Cest alors que je me suis souvenue des bonnes
paroles de mon cousin et vous voyez que jen ai profit
puisque je suis venue tout droit  vous.

 Et vous ne pouviez mieux faire, ma chre enfant, dit Mme
Daltier en attirant Gilberte contre elle. Marie et Edme
seront charmes de vous avoir pour compagne; elles vous
aiment dj, jen suis sre, et moi jaurai une fille de
plus.

Ces mots fondirent lme encore un peu ferme de Gilberte.
Jusqu' prsent elle navait pu pleurer; cette fois elle
appuya sa tte sur lpaule de sa tante et pleura amrement.

Toute son nergie tait soudain tombe et elle tait prise
dun tremblement nerveux quelle ne pouvait rprimer.

Mme Daltier pria son fils daller chercher un verre deau
pour Gilberte; celle-ci profita de labsence du jeune homme
pour murmurer  loreille de sa tante:

 Vous tes bonne, oh! vous tes bonne et je vous aimerai
tant! Mais je ne vous imposerai pas longtemps ma prsence,
allez! A prsent que je suis pauvre, je veux travailler, je
ne souffrirai de me voir  la charge de personne. Je
travaillerai.

 Et  quoi, grand Dieu! pauvre enfant?

Ne craignez pas, laissez-moi faire. Quand jaurai recouvr
ma tranquillit desprit, dans quelques jours, jaurai mri
mon plan et je chercherai de loccupation. On peut faire
beaucoup de choses  mon ge et, par bonheur, mon instruction
est bien complte.

"Non, pas complte, pensa Mme Daltier, soigne peut-tre,
complte non. Il y a un point capital qui a t nglig."

 Sais-tu ce que me dit ta cousine? ajouta-t-elle en voyant
rentrer Albric. Eh bien! elle parle dj de partir,  peine
arrive. Elle ne veut pas nous rester longtemps, elle veut
gagner sa vie au dehors.

Elle sattendait  une protestation de la part de son fils,
mais il ne rpondit pas.

Mme Daltier rappela les enfants; Marie et Edme accaparrent
leur cousine et lentourrent de soins et dattentions.

Elles la conduisirent  la chambre qui lui avait t
prpare, simple, mais confortable.

 Cest trop bon pour moi, dit Gilberte  Mme Daltier qui les
avait suivies. Le coin le plus modeste de votre maison met
suffi.

 Nous ne laurions pas souffert, mignonne; dailleurs vous
ne trouverez pas ici le luxe auquel vous tiez habitue 
Paris.

 Eh! que mimporte? Croyez-vous que jy tienne tant que
cela? Je serai si bien ici!

Gilberte demeura seule quelques instants pour changer son
costume de voyage contre un autre plus frais, puis ses
cousines vinrent laider  vider sa malle et  ranger ses
effets, tout en la distrayant par leur gai babil.

Pendant ce temps, Mme Daltier racontait  son mari, qui
rentrait avec son gendre et sa fille ane, comment Mlle
Mauduit allait dsormais partager leur vie de famille.

M. Daltier approuvait toujours les dcisions de sa femme; ce
soir-l, il eut un lger froncement de sourcils.

 Croyez-vous, dit-il, que cette jeune fille, leve si
diffremment de nos enfants, ne puisse tre pour eux un
exemple pernicieux, un sujet... dtonnement, sinon de
scandale? car, enfin, elle doit professer les thories de
son oncle, et...

 Mon ami, voyez-la et vous jugerez. Gilberte ma paru simple
et bonne, doue de trop de tact et dintelligence pour
exposer sa profession de foi devant nos enfants. Si cela
arrivait cependant, contre mes prvisions, il serait toujours
temps de lui faire entendre que nous ne pouvons le subir.

Lorsque Mlle Mauduit vint tendre la main  son oncle, celui-
ci fut conquis tout de suite par sa grce dnue dartifice
et son air triste, et il dissimula ladmiration que lui
inspirait ce beau visage.

Certes, les demoiselles Daltier taient bien jolies avec
leurs yeux rieurs de mridionales, leur teint chaud et leurs
tailles rondes, mais elles natteignaient pas  lexquise
beaut de leur cousine et ne songeaient pas  lenvier.

Gilberte fut prsente  M. et Mme Martelli dont elle avait
dj caress les gentils babies, et lon se mit  table.

Gilberte parla peu et mangea moins encore, non quelle se
sentt gne dans ce milieu cordial, mais elle avait encore
le cur un peu gros.

Cette runion de famille, gaye par les saillies des jeunes
gens, tait rendue intressante par la causerie intelligente
des grandes personnes; l pas un mot ntait prononc qui
pt faire rougir les jeunes oreilles; un accord amical
rgnait entre tous, et les petits garons, suivant lexemple
de leurs ans, tmoignaient une sorte de courtoisie
gracieuse aux dames. Pas une phrase ne sonnait faux, ntait
dplace dans la conversation, et Gilberte se sentit surprise
dy trouver un charme extrme.

Sans le souvenir de sa rcente humiliation, elle et t
presque heureuse.

Le dner termin, M. Martelli lui offrit le bras; on prit le
caf au salon et lon envoya les petits jouer  la salle
dtude.

On pria Gilberte de se mettre au piano, car on la savait
bonne musicienne.

Un instant Albric se demanda avec effroi si elle nallait
point gratifier ses auditeurs dune de ces lestes chansons
quil lavait entendue chanter aux Marnes. Mais Gilberte
dclina linvitation, prtextant sa fatigue, et comme elle
tait fort ple et semblait, en effet,  bout de forces,
Marie et Edme, sur le conseil de leur mre, la conduisirent
 sa chambre pour quelle se coucht.

Gilberte avait grand besoin de repos aprs deux journes
agites et une nuit passe en wagon; elle sendormit
rapidement, mais son sommeil fut pnible et hant de
cauchemars. Le lendemain, elle sveilla avec la fivre et ne
put parvenir  se tenir debout.

Ce malaise dura plusieurs jours, ce qui fit que, le dimanche
suivant, comme elle tait encore faible et incapable de
sortir, nul ne stonna de ne point la voir escorter la
famille Daltier aux offices.

Pendant cette rclusion force, Gilberte fut  mme
dapprcier, dabord lexquise bont de sa tante qui la
soigna avec une sollicitude touchante, puis le dvoment de
ses gentilles cousines qui se privrent de promenades et de
plaisirs pour lui tenir compagnie.

Albric seul demeurait un peu froid; il serrait la main de
Gilberte soir et matin, senqurait avec soin de sa sant,
mais ne semblait pas, comme les autres, prendre  tche de
consoler la pauvre exile.

La sant revint vite  celle-ci; elle retrouva ses fraches
couleurs et sa gat, mais non plus cette gat mordante et
sceptique quelle avait chez M. Simis.


VIII


Il y a plus de six mois que Mlle Mauduit fait pour ainsi dire
partie de la famille Daltier. Ce nest plus la jeune fille
athe, railleuse et frivole qua leve M. Simis.

Gilberte est croyante, Gilberte est presque fervente; le
miracle sest opr doucement, lentement, dans ce milieu
adorablement bon et pur.

Le deuxime dimanche aprs son arrive  Marseille, Gilberte
vit entrer chez elle ses cousines prtes  partir pour la
messe.

 Tu nes pas habille? Nous tavions bien dit que loffice
est  dix heures. Dpche-toi.

 Je sais bien, mais...

Et devant le regard candidement tonn des fillettes,
Gilberte, rouge et confuse, a pris son chapeau, ne voulant
pas tre pour elles un sujet de scandale.

Elle nosait pas non plus, le soir,  lheure de la prire
faite en commun, sclipser sans bruit comme une paenne
quelle tait. Elle sagenouillait aussi, et, si elle ne
priait pas, du moins elle ntonnait personne.

Puis, un jour, il lui tomba sous la main le premier volume de
ce bel ouvrage de Bougaud: "Le Christianisme et les temps
prsents". Un sourire incrdule aux lvres, elle louvrit
machinalement au chapitre: "De la vraie nature de Dieu" et
elle lut. Et ces vrits si nettement expliques, et cette
logique impossible  nier, et ce style noble et lev, tout
cela lentrana si loin quelle passa plusieurs heures 
dvorer ces pages, et quand Mme Daltier, inquite de son
absence prolonge, vint la trouver:

 Cest beau, lui dit Gilberte sans relever la tte, cest
beau.

Nosant interrompre cette lecture quelle attribuait  une
grce soudaine den haut, Mme Daltier sassit  ct delle
sans parler.

Quand Gilberte ferma le livre avec un soupir, elle dit  sa
tante:

 Prtez-le-moi, je vous en prie, je serai heureuse de le
terminer.

 Bien volontiers, ma chre enfant, mais ceci est une lecture
nouvelle pour vous et peut-tre peu intressante.

 Au contraire, ma tante.

Et, songeuse, elle ajouta:

 Pourquoi ne ma-t-on jamais mis de ces choses-l entre les
mains? Je ne serais pas ce que je suis. On ma fait lire du
Renan, du Voltaire, du Darwin, du dAlembert, du Henri Heine,
mais jamais de controverse. Laissez-moi achever ce livre-l,
car je sens que la vrit est ici.

Aprs les cinq volumes de Bougaud, ce furent ceux plus
abstraits, mais non moins beaux, de Nicolas. Et un jour vint
o, mue et suppliante, elle dit  sa tante:

 Instruisez-moi; je vois que je suis une ignorante.

Ce fut avec joie que Mme Daltier entreprit lducation
religieuse de sa nice; mais il arriva quelle fut prise 
ce moment dune extinction de voix qui dura plusieurs
semaines.

Elle ne voulut pas se faire remplacer par ses filles: il
fallait une voix plus persuasive, un jugement plus mr pour
achever luvre commence par les livres.

 Albric sera votre professeur de thologie si cela ne vous
ennuie pas, dit-elle  la jeune fille, et il sacquittera
mieux que moi de cette tche, car il est dou dune loquence
peu ordinaire.

Et,  dater de ce jour, aprs les heures consacres  ses
travaux dingnieur, Albric Daltier apprenait  Gilberte
cette sublime doctrine enferme en un tout petit et modeste
livre que tant dhommes ont oubli de notre temps, et
quelle-mme ne connaissait pas.

Aprs linstruction religieuse, ils philosophaient souvent,
car Gilberte tait une intelligence avide et chercheuse,
pouvant plonger  de grandes profondeurs.

A la fin, Albric tait devenu pour elle plus quun matre,
un ami, un guide auquel elle ne craignait jamais de
sadresser pour avoir un conseil, auquel elle disait tout.

Elle navait rien  cacher, et elle lui raconta toute sa vie
passe.

Il frmit en songeant combien et pu tre dvoye cette riche
nature, cette me quil comparait en lui-mme  un diamant
brut quun peu de travail rendrait splendide.

Il reconnut avec une satisfaction dlicieuse que cette
enfant, aussi frache que lor, navait point perdu
lheureuse ignorance de la jeunesse, que le mal avait gliss
sur elle sans la ternir.

On lui avait appris  tout nier, tout fltrir, tout railler:
elle en avait souffert sans sen rendre compte. A prsent, il
lui apprenait au contraire  croire,  bnir et  respecter
les choses bonnes et saintes.

Et elle lcoutait chaque jour avec ravissement, sa tte
pensive appuye sur sa main, ses yeux sur les siens, et elle
sentait quil lui disait la vrit et quil voyait plus loin
et plus haut que tous.

Mentalement elle le comparait  cette foule vicieuse et dore
au milieu de laquelle elle avait vcu adule par devant,
peut-tre dnigre par derrire, et dans laquelle elle
navait jamais rencontr un tre comme celui-ci, profond
causeur et penseur, respectueux dans sa politesse caressante
et fire, modeste dans son mrite; elle sentait que son me
vibrait  lunisson de la sienne tandis quelle coutait sa
voix aux cordes graves, parlant avec chaleur et conviction.

Elle tait devenue douce et soumise avec cet homme, elle qui
traitait jadis tous les autres, tantt avec une dsinvolture
un peu cavalire, tantt comme elle aurait trait des
serviteurs.

Cette fois elle obissait, car il avait le secret de la faire
plier toujours, et elle sentait sous sa douceur une fermet
inbranlable.

Et lui dsirait et appelait tous les jours lheure aime o
il devait sentretenir avec elle. Non, certes, ce ntait pas
une fille superficielle et vide avec laquelle on est bientt
las de causer.

Il aimait  linstruire,  se faire interroger,  plonger
dans cette me dont une vie vapore et une ducation bizarre
navaient pu faner la fleur dinnocence; il aimait 
surprendre lmotion grave et douce qui colorait ce fin
visage et le rayon denthousiasme qui animait ces yeux
caressants.

Ils parlaient de tout ensemble: de la fausset du monde, de
la bont de Dieu, de la beaut de lme, mme de lamour.

Lamour tait pourtant chose inconnue  Gilberte; elle
lavait lu et lavait chant, elle en parlait, mais sans le
comprendre encore.

Elle nommait  son cousin ceux qui lui avaient fait la cour
jadis chez son oncle, ou qui lui avaient jur une tendresse
immuable.

 Je ny ai pas cru, disait-elle, tandis quun sourire
dcouvrait ses dents de nacre, et je les tenais  distance.

 Vraiment, vous najoutiez pas foi  leurs sentiments?

 Oh! non, car je me fais une autre ide de lamour, du
vritable amour, et je sens que ce nest pas cela.

En disant ces mots, elle le regardait bien en face. Non
certes, elle navait rien dans le cur qui pt linquiter,
la chre mignonne, et, pour le moment, elle ne songeait qu
devenir bonne et pieuse comme Marie et Edme.

Hlas! et cependant, sans sen apercevoir, elle y buvait 
cette source fatale, la pauvre enfant; elle sattachait au
jeune ingnieur chaque jour davantage, et dautant plus
profondment que ce sentiment ntait pas clos dun seul
jet, comme un coup de foudre; il avait pris de profondes
racines en elle; elle aimait celui qui lavait rgnre et
qui la regardait au fond de lme en lui expliquant ce que
doit tre la tendresse humaine qui fait passer Dieu avant
tout.

Un jour vint o elle vit clair en elle-mme. Ce jour-l dj
sa position avait chang: son oncle Simis tait mort,
frapp subitement dapoplexie. Il navait pas eu le temps de
la dshriter et, par son testament, lguait tous ses biens 
Mlle Mauduit.

Gilberte souffrit de cette perte; aprs tout, Simis lavait
aime et soigne pendant une partie de son enfance et de son
adolescence, et elle avait espr le ramener quelque jour 
des sentiments plus chrtiens.

Dieu nen avait pas dcid ainsi; il avait puni brusquement
lathe qui avait cru pouvoir se passer de lui toute sa vie
et qui avait failli perdre lme dune enfant en y jetant de
funestes semences.

Lorsque Gilberte entra en possession de sa nouvelle fortune,
M. Daltier lui dit avec un sourire:

 A prsent, mignonne, vous pourrez vous marier
magnifiquement  qui vous conviendra, car vous voil devenue
ce quon appelle de nos jours: un beau parti.

A cette plaisanterie, Gilberte frona le sourcil et rpondit,
vitant les yeux dAlbric qui cherchaient les siens:

 Je ne veux pas me marier encore.

Le mme soir, assise au piano, elle chantait, dune voix
lente, cette nave, mais expressive romance tire de
loprette dOffenbach: "Robinson Cruso":


Sil fallait quaujourdhui
Quelquun mourt pour lui,
A cet instant suprme
Je vous embrasserais
Et puis aussi jirais
Jirais moffrir moi-mme,
Si cest aimer, je laime.


Je sens que sil partait
Mon cur prouverait
Une douleur extrme;
Et je sens quavec lui
Senvolerait aussi
La moiti de moi-mme.
Si cest aimer, je laime.


Quand elle abandonna le piano, elle rougit en voyant fixs
sur elle les yeux tincelants de son cousin.


IX


Elle avait dit cela, Edme, en lair, sans y attacher
dimportance!

Elle avait confi  Gilberte que son frre Albric pouvait
bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie
Egyptienne rencontre  Nice et qui lui faisait les yeux
doux. Et, certes, Albric avait toutes les chances pour tre
accept; il tait beau, riche et si aim! Dans son
enthousiasme fraternel, Edme ne pouvait douter que ce frre
chri et admir ne ft le point de mire de toutes les jeunes
filles et de toutes les mamans en qute dun gendre.

Pauvre Gilberte! Elle navait pas song  cela!
Certainement Albric avait trouv gentille cette petite
trangre aux yeux de charbon, et il dsirait en faire sa
femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que
croyait-elle donc?

Mon Dieu, tout croulait autour delle! Mais alors, et elle?
elle, Gilberte?... A prsent quelle tait riche, quelle
ntait plus une fille sans dot;  prsent que tout son cur
tait plein dAlbric, lhomme chevaleresque aux aspirations
grandes et nobles, elle dcouvrait soudain quelle ntait
rien pour lui.

Mais quel rve avait-elle donc forg dans sa petite cervelle
enflamme?

Elle avait espr, en change de sa tendresse douce et
dlicate, lui donner la sienne immense, ternelle.

Cet Albric quelle avait cru attirer lentement  elle, qui
lavait transforme en la rendant bonne et croyante, il
sloignait soudain, lui retirait sa main et portait  une
autre, une trangre, son affection et les dons exquis que
lui avait dpartis le ciel.

Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa
richesse, dpossde non seulement de son divin songe, mais
de ses chres croyances.

Car ctait au moment o son me souvrait  Dieu,  la
confiance,  lamour, cest  ce moment que Dieu la frappait
rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.

Ainsi elle stait trompe, follement trompe? Ce quelle
avait cru lire dans les yeux bleus dAlbric, ce ntait pas
de la tendresse.

Ce quil y avait au fond des attentions quil lui prodiguait,
ce ntait quune politesse naturelle; ce quelle avait cru
dmler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce
ntait pas une caresse...

Qutait-ce alors?

Il ne lavait jamais aime. Il voulait simplement la
convertir, et nprouvait pour elle quun intrt motiv
simplement par le dsir de gurir son me paenne.

Ah! ctait comme cela?

Mais la religion ntait donc quun mensonge puisquelle
causait de telles dceptions?

Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu
ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte
navait pas la force de supporter cela.

Aussi elle allait relever la tte orgueilleusement, follement
rvolte.

Certes, elle demeurait croyante:  prsent quelle avait
tudi, elle avait reconnu toutes les preuves de lexistence
dun tre suprieur  tout, un Dieu. Cela, il lui tait
impossible de le nier; mais ce Dieu ntait pas bon comme on
laffirmait; Il tait dur, injuste, implacable, et se jouait
de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.

Ah! ctait comme cela? Eh bien! puisquelle ne pouvait
plus tre athe, elle croirait, la logique tant l, mais
elle serait en rbellion ouverte contre ce ciel quelle avait
espr voir souvrir pour elle.

Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non
plus de Lui.

Gilberte se disait tout cela, aprs que sa cousine Edme
leut quitte; elle se disait tout cela, immobile au milieu
du salon, blanche comme un suaire, les dents serres, une
inexprimable rvolte aux lvres et aux yeux.

Albric entra, elle ne le vit pas.

Il sapprocha delle et lui toucha lgrement le bras: elle
tressaillit comme si une vipre let pique.

 Quavez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?

Elle ne rpondit pas et le regarda durement.

 Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous tes ple!
Asseyez-vous, je vais appeler ma mre.

 Nen faites rien, je vous en prie, je ne suis pas
souffrante.

 Alors, quavez-vous?

Elle lenveloppa dun regard trange o se confondaient la
colre, la douleur, presque la haine.

 Quavez-vous? rpta le jeune homme. Si cest du chagrin,
dites-le moi; vous savez que jai plusieurs fois clairci
vos heures noires.

 Vous? scria-t-elle dune voix pre.

 Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier  moi, et nous
prierons ensuite ensemble...

 Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de
rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le
genou. Je hais tout ce qui est l-haut, ajouta-t-elle en
montrant le ciel dun bleu intense. Vous mavez appris 
connatre un Dieu qui nest pas bon et je ne veux pas le
servir, je ne puis pas laimer.

Frapp de stupeur, Albric la considrait douloureusement.

Il ne lavait jamais vue en tel tat.

"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me lavoue-t-
elle pas?"

Elle tait terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit,
mais sa beaut tait celle de lange soulev contre le
Matre.

Elle faisait mal  voir, et cependant on ne pouvait
sempcher de ladmirer.

A la fin il sloigna lentement, disant avec une tranquillit
apparente:

 Je savais bien que vous tiez malade; mais si vous ne
voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer.
Jespre, tout  lheure, vous retrouver plus calme.

Gilberte le regarda sloigner sans un geste pour le retenir.

Et cependant, si,  ce moment, faisant taire son orgueil,
elle lui et murmur tout bas, calme et confiante comme jadis:
 Je suis trs malheureuse!" il laurait si bien
console, il et t si affectueux, si bon! Qui sait mme si
son secret ne se ft point chapp de ses lvres svres pour
rjouir dlicieusement le cur de la pauvre enfant?

Mais non; elle monta  sa chambre et l, senfermant, elle
regarda en face presque avec dfi le crucifix suspendu au-
dessus de son lit, dernier prsent de Mme Daltier:

 Voil donc ce que tu mas envoy parce que je me suis
soumise, parce que jai cru en toi et que je tai aim, aim
plus ardemment encore que celui qui ma gagne  toi? Je me
suis livre  ta misricorde, je tai tout offert, jai
pleur mes fautes et mes erreurs, jai cherch  les expier,
et voil ma rcompense, Dieu incapable! Je ne te demandais
ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la sant, je ne
te demandais que le cur dAlbric, et tu me le voles pour le
donner  une autre!

Froidement elle dcrocha du mur la croix divoire et la serra
dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de
lapis et lenvoya rejoindre le crucifix.

Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota
longuement, la tte dans ses mains. Ces larmes apaisrent ses
nerfs, mais ne noyrent pas sa rvolte.

Avant que la nuit ne tombt, Gilberte sonna sa femme de
chambre, shabilla coquettement et sortit avec elle.

Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux
qui durent stonner de se trouver dans la maison Daltier;
puis un rouleau de romances aussi lestes que celles quon
chantait autrefois chez M. Simis.

Le dner sonna; Gilberte y parut dune manire excentrique,
portant un corsage dcouvert trs bas sur la poitrine.

Dailleurs, ce ntait pas seulement son costume qui
surprenait les yeux, mais lexpression altire, presque
dmoniaque de sa physionomie.

Mme Daltier changea un coup dil avec son mari.

Quant  Albric, il jeta  sa cousine un regard glac.

Mais nul ne releva linconvenance de ce vtement.

Aprs le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents
ni pour parler ni pour manger, on passa comme  lordinaire
au salon.

Edme et Marie sassirent au piano, les hommes prirent leur
journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des
fameux volumes au titre scabreux, quelle se mit  lire
tranquillement.

Leur galop  quatre mains achev, les musiciennes appelrent
Gilberte.

 A ton tour, chrie, dirent-elles, chante-nous Robinson
Cruso, tu sais, la romance que tu dis si bien:


Sil fallait quaujourdhui
Quelquun mourt pour lui...


 Oh! non, pas cela, rpondit la jeune fille dont un sourire
sarcastique plissait la lvre rouge. Jai ici de la musique
plus nouvelle.

Et elle choisit, parmi les feuilles quelle avait achetes
rcemment, quelques couples tirs dune oprette en vogue.

Pendant ce temps, Albric attirait  lui, nonchalamment, le
livre que sa cousine venait dabandonner sur son sige.

Il louvrit au hasard. Ctait un de ces romans  la mode,
dun ralisme brutal, sans style comme sans pudeur.

Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!"
se dit-il avec stupeur.

Au fond, Gilberte nen avait pas lu quatre lignes, sa pense
tant ailleurs pendant quelle tournait les pages, mais
voil, elle voulait braver lunivers entier, et surtout
braver celui qui avait cru la ramener  la saine raison
chrtienne.

Ce quelle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec
ce volume; les paroles en taient dune posie heurte,
violente et passionne.

Tous coutaient avec surprise cette jolie voix de cristal
rpter ces mots presque inconvenants.

Le front de Mme Daltier se couvrit dun nuage: par bonheur
M. Daltier tait sorti aprs le dner; lui, net pas t si
indulgent.

Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de rcidiver;
ses cousines navaient rien compris aux tranges couplets et
se mirent  causer avec elle.

Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et
son rire ne sonnait pas franc.

Mme Daltier sapprocha de son fils:

 Albric, sais-tu ce quelle a, ce soir?

 Je lignore, ma mre, rpondit tristement le jeune homme,
mais  coup sr il sest pass quelque chose, car elle nest
plus la mme.

Un instant Gilberte se trouva prs dAlbric; il lappela,
et sans lever les yeux sur elle:

 Cest vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement en
montrant le volume quelle avait apport.

 Oui, rpondit-elle dune voix nette.

Il posa le livre sur un guridon sans mot dire, mais son
visage exprimait un ddain voisin du dgot.

Puis, apercevant Edme qui samusait  feuilleter les
partitions de sa cousine, il reprit:

 Je vous dfends de laisser traner ici cet ouvrage.

 Vous me dfendez? fit Gilberte avec hauteur.

 Oui.

Et en mme temps il la regarda de telle faon que
limprieuse enfant baissa les yeux.

Il possdait toujours sur elle la mme influence, mais jadis
dun mot il savait la calmer, tandis que maintenant!...

Qutait-il donc arriv encore une fois?

 Cest que, poursuivit-il, mes soeurs nont pas t
habitues  trouver sous leurs mains des crits de ce genre;
jugez quel serait leur tonnement en lisant seulement ce
titre.

 Cest vrai, rpondit Gilberte avec amertume, jaurais au
moins d penser que je suis ici chez vous, non chez moi.

 Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en
sinclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que
les ides de ma famille et les vtres sont diffrentes.

Atteinte au fond du cur, Gilberte ne rpliqua pas; il avait
raison et il la mprisait peut-tre.

Oh! ce regard quil lui avait lanc, elle nen pouvait
supporter mme le souvenir.

Et cependant elle pliait malgr elle; il lui donnait des
ordres et elle obissait en dpit de sa propre volont.

O donc prenait-il ce ton de matre, cette autorit 
laquelle elle ne pouvait rsister?

Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce quelle devait se
permettre ce quelle se permettait l? Est-ce quelle devait
exposer ses jeunes cousines  trouver sous leurs yeux ce
quelles navaient jamais vu encore.

Allait-elle souiller ce foyer ami qui lavait recueillie
alors quelle tait seule et abandonne?

Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait dune
manire trop aigu pour reculer dans le chemin de la
rbellion o elle avait fait le premier pas.

Quand vint lheure de faire la prire en commun, elle se
leva, traversa le salon et sortit; elle lavait dit, elle ne
voulait plus jamais prier.

Quand elle entendit les autres remonter au premier tage pour
se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses
cousines, mais elle oublia de tendre la main  Albric.

Celui-ci en prouva une grande douleur et murmura en la
regardant regagner sa chambre:

 Jesprais lui faire quelque bien; naurais-je t, sans
le vouloir, que linstrument du mal?

Comme elle rentrait chez elle, Gilberte saperut que Mme
Daltier la suivait.

Celle-ci referma la porte derrire elle, sassit sur un
fauteuil bas, et, prenant la main de sa nice, elle lattira
 elle:

 Gilberte, veux-tu me dire ce qui tarrive?

 Rien, ma tante, dit lenfant en dtournant son regard.

 Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelquun ta
fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces
airs rvolts qui font mal  voir. Rponds-moi, quas-tu?

Gilberte avait la poitrine serre, les sanglots lui montaient
 la gorge, mais elle les refoula et rpondit dun ton lger:

 Ma tante, vous tes bien bonne de vous inquiter  mon
sujet; je nai ni peine ni malaise, seulement, vous savez,
je suis un peu fantasque.

 Alors, tu nas rien  mapprendre?

La jeune fille hsita une demi-seconde. Allait-elle se jeter
dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer,
pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses
consolations?

Mais le mauvais ange lui souffla un mot  loreille.

 Rien, ma tante, rpondit-elle encore.

Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nice au
front et quitta la chambre.


X


Cela dura quinze jours pendant lesquels une gne visible pesa
sur la famille Daltier.

Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de
ltat dans lequel ils la voyaient.

Jamais on ne lavait connue ainsi.

En effet, quand, un an auparavant, elle leur tait arrive,
imbue des thories de son oncle, elle les cachait, au moins,
ces thories; elle dominait ses impressions, se montrait
souriante et douce, surtout aimante.

Aujourdhui elle semblait prendre  tche dafficher son
ddain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir 
ses gots mondains dautrefois. Et puis elle avait perdu sa
grce caressante; son ton tait bref, coupant, son regard
empreint de duret; lexpression de son visage dcelait une
amre ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.

Quel vent dorage avait donc pass sur cette jeune me qui
stait ouverte si peu auparavant  la vrit,  la lumire?

Quelle aile de dmon avait donc effleur ce front dange
repentant?

Tous souffraient autour delle.

M . Daltier avait le front soucieux et ne rpondait quavec
contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nice.

Mme Daltier avait tent quelques tendres rprimandes  divers
intervalles auprs de la jeune rvolte; Gilberte les avait
coutes dun air poli, mais nen avait tenu aucun compte.

Elle changeait au physique comme au moral: sa beaut
rayonnait, blouissante, mais elle revtait quelque chose de
presque diabolique.

Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se
jouait dans ce cur ferm devait tre douloureux.

Ce fut le premier dimanche o Mlle Mauduit refusa daller 
la messe.

 Vous ne croyez donc plus  rien? lui demanda son cousin
qui la regardait fixement.

Elle rpondit dun ton morne:

 Je ne crois plus qu labandon de Dieu.

Et, agenouill devant lautel, lme profondment afflige,
Albric murmura:

 Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc
envoye?...

Et de ce jour il se dit quun grand dsespoir avait pass sur
cette me altire; seulement il nen devina point la cause.

Seules Marie et Edme continurent  se montrer aussi
affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce
quelle tait auparavant.

Elle se disait:

"Je ne veux pas faire ombre  leur vie;  elles je cacherai
mes sentiments de rvolte, mes livres mauvais, mes romances
libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte
 leur front."

Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et
railleur, ne voulant pas entraner avec elle ces deux anges
dans son enfer.

Un soir pourtant, elle oublia leur prsence; on tait  la
campagne, groups sous la vranda. Gilberte, assise sur un
sige de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque
et commena  fumer.

Plong dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas;
Mme Daltier demeura cloue dtonnement sur son fauteuil.

Albric sapprocha de sa cousine, et, trs froidement, enleva
de ses lvres roses la fine cigarette.

Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.

 Vous vous feriez mal, dit-il dun ton glac.

Et il revint  sa place.

Marie et Edme riaient en regardant curieusement leur amie;
ce ntait pas dans leur monde que les jeunes filles
prenaient une si bizarre dsinvolture ni ces manires
cavalires.

Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albric fit un
voyage  Paris.

A son retour, il parut troubl, inquiet, et jetait de
frquents regards sur Gilberte comme sil et voulu parler et
ne lost.

Il eut de nombreux entretiens avec son pre et sa mre, reut
une forte correspondance sentant le papier timbr dune lieue
et finalement, un jour, Gilberte fut appele  lun de ces
conciliabules avec son oncle et sa tante. Albric nen fut
point exclu, mais il semblait mal  laise.

Elle arriva, mdiocrement surprise et sattendant  des
rprimandes donnes sous forme de conseils.

Seulement elle se demanda, secrtement irrite, de quel droit
Albric y assistait.

Ce ntait pourtant point de reproches quil sagissait,
quoique Gilberte let, certes, bien mrit.

Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:

 Mon enfant, dit-elle dun ton plus doux encore qu
lordinaire, nous avons  vous faire part dune chose qui
vous sera pnible, trs pnible, mais notre devoir est de
vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.

"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que cest, ils vont me
chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront
des formes."

 Albric vient de terminer un court sjour  Paris, vous le
savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce sjour il a entendu
dtranges bruits courir sur...

 Sur?... fit Gilberte soudain intresse et relevant la
tte.

 Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis dsol de
vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous
dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas
le courage de parler.

 Mais quest-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience;
ce coup, aprs tout, ne peut tre bien terrible; je nai
plus personne  perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume
qui ne put chapper  ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle
plus vivement, cest vrai, vous avez parl de bruits qui
courent, sur qui? sur moi sans doute? On ma calomnie?
Bah! fit-elle avec un clair de superbe orgueil dans ses
yeux foncs, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme
cela mest indiffrent!

 Mais, ma nice, il ne sagit pas de vous, scria M.
Daltier; du moins, votre nom est ml  cette affaire
certainement; seulement on sait que vous tes inconsciente
de...

 De quoi? quai-je commis? Oh! je sais que jai t trs
mal leve, allez, je sais que je ne vaux pas grandchose,
mais on na pas un faute grave, pas mme un acte
compromettant  me reprocher. A dfaut de pit, pour me
prserver, javais au moins lorgueil.

 Ce nest pas cela, murmura le pauvre oncle tout
dcontenanc.

 Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?

Mme Daltier toussa pour sclaircir la voix.

 La... la fortune de M. Simis...

 A t mal acquise? scria Gilberte qui bondit tandis que
sa ple figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas
cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simis pouvait tre un impie
comme vous dites, un disciple acharn de Voltaire, mais il
ntait pas un malhonnte homme.

M. Daltier et son fils changrent un regard; ils nosaient
reprendre la parole.

 Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.

 Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je
ne me suis pas fi aux premiers mots que jai recueillis.
Comme vous, jai cru dabord  la calomnie, aux propos
malveillants, et jtais prt  en demander compte aux
langues indiscrtes, mais on ma plus amplement inform. De
retour ici, jai instruit mes parents de cette affaire; nous
avons fait une enqute srieuse et le rsultat, je suis fch
de lavouer, a t  lavantage des mdisants. La fortune que
vous a lgue M. Simis a une source illgitime. Nous vous
montrerons dailleurs les documents qui le prouvent, car nous
navons voulu vous parler de cela que lorsque lvidence a
t absolue.

Gilberte fit un geste de dngation:

 Je nai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon
oncle tait un... un malhonnte homme? Et largent dont jai
joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une
origine impure? Oh! quelle honte!

Elle courba sa tte humilie et deux larmes roulrent sur ses
joues. Ses lvres crispes eurent un sourire amer.

 Tout, murmura-t-elle, il faut que jaie toutes les
douleurs, mme la honte.

Les Daltier se mprirent sur la cause de ses pleurs.

 Nous aurions d nous taire, commencrent-ils.

Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur
indigne:

 Oh! fit-elle, je ne vous laurais jamais pardonn, au lieu
que je vous remercie maintenant.

 Alors, quallez-vous faire? demanda Mme Daltier qui
attendait anxieusement sa rponse.

 Mais je nai autre chose  faire que de rendre ce bien mal
acquis, et cela sans tarder, jusquau dernier centime.

Un soupir imperceptible  loreille souleva la poitrine
dAlbric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glac
quil fixait sur Gilberte depuis quelle se montrait
mauvaise.

 Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front
sclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune
complte. Au temps o votre oncle tait agent de change, il
na fait tort que de quatre cent mille francs  la famille
X..., or il vous en restera deux cent mille.

 Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec
nergie.

 Mais, ma nice...

 Ma tante, il ny a pas de restriction. Je nuserai pas de
cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse  la pense
que jen ai joui quelque temps.

 Alors, vous allez devenir...

 Pauvre, je le sais. Que mimporte? Largent mest odieux
maintenant, rpliqua firement Gilberte. Si la petite rente
de trois mille francs qui me vient de ma mre ne peut me
suffire, je gagnerai ma vie, voil tout. Jy avais song dj
avant la mort de mon oncle. Ds demain je me mets en campagne
pour trouver une position dinstitutrice ou de demoiselle de
compagnie.

Et, se tournant vers Albric:

 Mon cousin, qui sest occup de cette triste affaire,
voudra bien accomplir les dmarches ncessaires pour que la
famille X... rentre au plus tt en possession de la somme
dont elle a t frustre. Quant au reste de cet argent
maudit, il sera distribu aux pauvres.

 Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albric en
tenant la main  Gilberte.

Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacs et
rpondit avec une certaine hauteur:

 Quattendiez-vous donc de moi pour me fliciter dune
action toute simple? Pensiez-vous donc que je dtiendrais
lhritage de mon oncle mme aprs ce que vous mavez appris?

 Non, ma chre enfant, dit Mme Daltier en lembrassant, nous
navons jamais eu cette ide; seulement vous allez au del
de votre devoir et nous admirons le dtachement avec lequel
vous vous sacrifiez.

"Quant  vous laisser gagner votre vie, comme vous dites,
nous ne le permettrons pas. Vous continuerez  vivre avec
nous, redevenez seulement la Gilberte dil y a un mois et
nous vous chrirons plus encore que par le pass. Cest
convenu, vous ne nous quittez pas?"

Un peu mue, Gilberte dtourna la tte et rpondit cependant
avec fermet:

 Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je
travaillerai

Comme elle levait les yeux sur Albric, il crut quelle
dsirait son avis; aprs une minute de rflexion, il dit:

 Ma cousine a raison, ma mre, et loccupation force lui
sera trs salutaire.

"Cest sr, pensa amrement Mlle Mauduit, il est press de
me voir hors de chez lui. Je ne lui tais quindiffrente, 
prsent je lui inspire de laversion; ce nest pas tonnant;
je me suis montre  lui sous mon plus mauvais jour. Peut-
tre aussi que je le gne... Sil avait devin mon secret?..."

A cette ide, Gilberte plit davantage. Mme Daltier, qui
tait songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune
fille:

 Seulement il ne faudra pas nous quitter avant dtre un peu
plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis
quelque temps, vous tes nerveuse, impressionnable, vous avez
besoin de nos soins.

 Non, rpliqua Gilberte en secouant la tte, je suis bien,
et le plus tt que je partirai sera le mieux.

 Nous vous avons fait de la peine, ma nice, dit M. Daltier;
il est toujours pnible de se trouver tout  coup dpossd
de la fortune.

 Ce nest pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le
rpte, je ne regrette pas largent; seulement il mest dur
de ne plus respecter la mmoire dune personne qui, malgr
son injustice  mon gard, a t la seule  maimer en ce
monde.

 La seule? scria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour
quoi nous comptez-vous donc?

Gilberte soupira sans rpondre; elle regardait Albric qui
baissa les yeux sous ce regard persistant.

Le mme soir, Mme Daltier disait  son mari:

 Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la
dvore. Dailleurs, il nest pas naturel  son ge et avec
ses gots raffins de mpriser autant les biens temporels,
elle surtout qui a t leve dans le luxe et la vie la plus
dlicate. Cela mattriste de voir quelle va tre livre,
jolie et fragile comme elle lest,  une tche pnible et
souvent ingrate.

 Ma chre amie, Albric a parl juste: cette enfant doit
apprendre  lutter avec lexistence; cela lui fera du bien
dtre quelque temps dans une sorte de dpendance. Ensuite je
vous dirai que, pour nos filles mmes, cet loignement sera
salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa
triste science de la vie et les sophismes mauvais jets dans
son me par ce malheureux Simis, peut leur tre fort
nuisible.

 Mon ami, vous tes dans lerreur en ce qui concerne notre
nice; Gilberte nest point aussi instruite que vous croyez
des choses de la vie. Cette enfant nen sait pas long, mais
elle joue  la jeune fille du sicle qui na plus rien 
apprendre ds lge de quinze ans. Quant  son ducation
religieuse, elle est complte  prsent; Gilberte nest plus
une athe, seulement je me demande quelle catastrophe
inconnue de nous est venue apporter le dsespoir l o nous
avions mis la foi et lamour. Cependant peut-tre avez-vous
raison; lloignement de Gilberte sera bon  elle-mme comme
 nous. Mais nous ne pouvons laider  chercher la position
quelle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de
nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler
dans une petite me toute ide incompatible avec ce quon
enseigne  la jeunesse, mais dans un milieu chrtien elle
serait comme un objet disparate. Ce quil lui faut, ce sont
des trangers, par exemple une famille grecque schismatique
assez honorable cependant pour que notre nice nait aucun
risque  y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa
vertu  elle, la gardera; elle sait tenir  distance les
empresss et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et
si sduisante, la pauvre enfant!

 Dieu veuille quelle ne souffre pas de ce changement de
position! soupira M. Daltier, elle a une grande nergie,
mais elle na jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne rpondit pas; elle songeait  Albric quelle
trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et
en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entr dans ma demeure avec cette
enfant?"

Par cet instinct de mre qui ne trompe jamais, elle devinait
que son fils bien-aim souffrait de voir Gilberte sortir  la
fois de sa vie, de sa maison et de son cur.


XI


"Ma chre tante,


"Merci dabord pour votre affectueuse lettre et pour votre
gracieux envoi auquel ont particip mes cousines.

"Certes, les fleurs, les plus admirables mme, ne manquent
pas  Nice, mais celles de Saint-Loup me sont plus prcieuses
que toutes les autres.

"Pour rassurer votre sollicitude, je vous rpte que je ne
suis pas malheureuse ici et que je me porte bien. Mme Mtaxo
sinquite un peu de mon apparence dlicate, mais mes forces
suffisent  ma tche.

"Dailleurs elle est facile, ma tche; les enfants me sont
attachs et se montrent dociles. Je ne croyais pas aimer
autant ces petits tres dont je reois les caresses avec
plaisir. Leur pre me tmoigne toujours la mme bont
affectueuse et en mme temps respectueuse; et parmi les
trangers qui sont reus ici, je rencontre tous les gards
auxquels jai t habitue.

"On samuse  Nice, beaucoup mme, mais vous savez que jai
pris le monde en grippe. Je laisse ma vie couler
machinalement puisquil faut vivre, mais il me semble que
jai quarante ans au moins, tant jai vcu en quelques mois.

"Vous me suppliez, chre tante, de revenir  mes croyances
chrtiennes, comme il y a un an: certes, je crois, je crois
tout ce que vous croyez vous-mme, je ne nie plus que la
misricorde de Dieu, mais cela suffit pour que je ne prie
plus.

"Dieu ma frappe trop fort, je ntais pas encore assez
ancre dans son amour pour recevoir ses coups en le
remerciant et je me suis rebelle.

"Nul nest scandalis de mon indiffrence religieuse, car
ils font partie de lEglise schismatique ainsi que la plupart
des familles que nous voyons.

"Oh! que vous tes heureux, vous tous, de croire  tout ce
que je rpudie, moi!  un Dieu bon et consolateur, 
lamour,  lamiti, au dsintressement.

"Jai pris pour devise cette philosophique parole: " Il
faut rire de tout, de peur dtre oblig den pleurer ". Eh
bien! je nai pas mme le courage de rire.

"Tenez, il me vient souvent lide de mourir jeune; cest
bon de sen aller de ce monde avant davoir vieilli et
davoir pu jeter plus damre raillerie sur toutes choses.
Mon oncle Simis disait: " Il faut arracher tout ce quon
peut de joie  la vie ". Je nai pas mme su faire cela,
aussi...

"Mais je maperois que je ne vous parle que de lugubres
choses; ce nest pas divertissant pour vous, pauvre tante.

"Je soupire aprs les vacances, non pour me reposer, mais
pour vous revoir. Je rve souvent  la petite ville de Saint-
Loup o je vous sais tous runis, et je souffre.

"Pardonnez-moi cette lettre couleur feuille morte, et
faites-moi la surprise dune visite, si cest possible; Nice
nest pas si loign de Marseille.

"Embrassez pour moi mes cousines; je vous tends, comme
autrefois, mon front toujours nuageux.

"Gilberte."


A quelque temps de l, Mme Daltier alla voir sa nice  Nice;
on lui fit les plus grands loges de Gilberte qui tait
vraiment aime chez les Mtaxo et qui brillait
incontestablement dans la petite socit grecque que lon
voyait dans la ville et aux environs.

Cependant Mme Daltier revint soucieuse chez elle. Son mari et
son fils an linterrogrent avec empressement sur Mlle
Mauduit.

Elle rpondit:

 Lenfant ne pourrait certainement aspirer  une position
plus avantageuse; elle est trs choye, largement rtribue,
son travail nest pas fatigant, mais...

 Quoi donc? est-elle devenue plus frivole que par le pass ?

Mme Daltier secoua la tte:

 Ce nest pas cela; au contraire, le plaisir parat lui
peser; elle est triste, fort ple, ses yeux sont creuss et
brillants, elle a beaucoup maigri.

 Le climat ne lui convient peut-tre pas, hasarda Albric.

 Cette petite fille est incomprhensible, murmura M. Daltier;
elle nous cache assurment quelque chose et cela lui fait
mal.

 Ensuite, poursuivit Mme Daltier, je crains pour elle les
assiduits des jeunes gens reus chez les Mtaxo.

 Comment cela? scria Albric trs vivement; mais sil y
a lieu de la troubler, ma mre, il faut quelle nous revienne
au plus vite; nous ne pouvons permettre...

Mme Daltier regarda son fils avec tonnement:

 Nous nen sommes pas encore l, dit-elle, Gilberte ne
saperoit pas mme des attentions dont elle est lobjet,
habitue quelle a toujours t aux flatteries du monde;
seulement il arrive souvent quune jeune femme ayant auprs
delle une jeune fille... subalterne aprs tout, prend
ombrage de ladmiration partage entre deux. Mme Mtaxo aime
certainement beaucoup Gilberte, mais jai surpris une fois un
certain froncement de sourcils quand la pauvre mignonne, sans
le vouloir, accaparait au salon une partie des visiteurs. Si,
quelque jour, Mme Mtaxo manifeste un peu de mcontentement 
ce sujet, Gilberte qui est fire quittera immdiatement sa
maison.

 Elle devrait le faire  prsent.

 Non, mon fils, pas dexagration; il serait maladroit de
troubler la quitude dans laquelle vit ta cousine. Quest-ce
que cela? et  quel beau tableau ny a-t-il pas dombre?

Les vacances arrivrent, mais Gilberte ne les passa pas avec
ses parents et voyagea avec les Mtaxo.

Ceux-ci ne revinrent de Suisse quen octobre.

Depuis quelque temps les lettres de Gilberte se faisaient
plus rares et plus courtes.

Elle ne se plaignait pas, mais depuis leur retour  Nice elle
trouvait un changement marqu dans la manire dtre  son
gard de Mme Mtaxo.

La jeune femme se montrait fantasque avec elle et parfois
imprative.

Gilberte garda le silence, mais sa rsolution fut bientt
prise.

Un jour, lord Harson, un richissime Anglais, donna une fte
de nuit  bord de son yacht de plaisance. Le jeune Daltier y
fut amen par un ami, non quil aimt le monde, mais il
esprait y rencontrer Gilberte, sachant les Mtaxo convis 
cette soire.

Il tait prs de minuit quand Albric aborda le joli bateau
pavois de drapeaux et clair par une masse de lanternes
vnitiennes; le bal tait dans tout son entrain; sur le
pont, les couples enlacs dansaient gracieusement; la
musique de lorchestre couvrait le sourd mugissement de la
mer qui battait de sa vague les flancs noirs du yacht.

Aprs quelques tours de valse, attir plus par la beaut de
cette nuit dautomne que par les enchantements de la danse,
Albric chercha un coin cart et solitaire pour y rver
tranquille.

Il en dcouvrit un  larrire du bateau, spar du reste du
pont par une grande toile  voile; et,  son grand
tonnement, il y trouva assise sur un tas de cbles, appuye
au bastingage, Mlle Mauduit quil pensait absente de la fte.

Elle ntait claire que par la molle lumire tombant des
lanternes blutes suspendues aux mts; ses grands yeux
sombres taient pleins de mlancolie sous son front qui avait
la mate blancheur du marbre.

Albric nosait savancer, de crainte de faire envoler cette
gracieuse apparition.

Mais elle laperut  son tour, et lclat mtallique de ses
prunelles trahit seul son motion.

Comme elle ne faisait pas un mouvement, il vint  elle,
courba sa haute taille et prit sa main froide dans les
siennes.

 Comment tes-vous ici? lui demanda-t-il.

 Parce quon my a amene, rpondit-elle laconiquement.

 Vous ne paraissez pas vous amuser beaucoup?

 Je ne me plais nulle part, murmura-t-elle dune voix
lasse.

Il ne rpondit pas, mais regarda cette tte blonde, pensive,
adorablement triste, qui se penchait comme sous le poids dun
fardeau trop lourd.

La pauvre enfant semblait faible et brise.

Et pourquoi tait-elle l toute seule, tandis quon dansait
non loin et que certainement plus dun galant cavalier la
cherchait en vain?

 Ainsi, reprit Daltier, aprs une minute de silence, vous
regrettez dtre entre dans cette famille que vous aimiez,
dont vous tes aime?

 Jaime toujours les enfants, mais... je suis dcide  les
quitter prochainement.

 Pourquoi cela? que vous a-t-on fait?

 Cette femme ma humilie, dit Gilberte sans dsigner
autrement Mme Mtaxo, et les yeux dilats par la colre. Or,
je ne veux pas tre humilie.

 A quel propos cela?

 Dj depuis quelques semaines je me la sentais hostile.
Enfin elle ma fait entendre que jtais... coquette. Est-ce
ma faute  moi si les gens quelle reoit ont t aimables
pour moi? Pourquoi me forait-elle  laccompagner dans le
monde? Len avais-je prie? Ai-je cherch les compliments?
Ai-je jamais encourag ces empresss plus fatigants
quamusants, certes?

 Bien vrai, vous me laffirmez, vous ne les encouragiez pas?
demanda le jeune homme qui tait comme suspendu  ses
lvres.

Elle se leva toute droite sur le tas de cordages et laissa
tomber ces mots avec hauteur:

 Vous aussi... vous croyez? Pour qui me prenez-vous donc?
pour une de ces stupides coquettes qui... Au fait, cest
juste...

 Mais, Gilberte, je nai aucune pense offensante  votre
gard, ma pauvre enfant. Je sais seulement que la position
que vous avez voulu prendre est souvent fort dlicate et,
et... faite comme vous ltes, vous vous trouverez expose
journellement  ces ennuis-l.

Elle ne comprit pas quil faisait allusion  ses charmes
physiques et se mprit sur le sens de ses paroles.

 Je sais bien, reprit-elle amrement, vous mavez toujours
prise pour une crature artificielle et vaine. Mais que
mimporte votre opinion maintenant?

"Monsieur Daltier, poursuivit-elle, lappelant ainsi comme
pour mieux marquer son ressentiment, vous maviez rendue
bonne, vous aviez fait une chrtienne dune jeune fille
follement imbue de doctrines errones, vous aviez clair ma
raison et mon me... puis, vous avez dun coup de main dfait
tout votre ouvrage, renvers cet chafaudage de bonnes
rsolutions et de grandes penses que vous aviez construit en
moi. Cest votre faute si je suis redevenue plus mauvaise que
je ne lai jamais t, car  prsent je sais quels sont mes
devoirs et je ne veux pas les remplir."

 Ma faute? cest ma faute?... rptait Albric atterr.
Moi?... que vous ai-je fait, que voulez-vous dire?...

Soudain, une ide lui vint, folle sans doute, car lclair
allum dans ses yeux steignit aussitt. Non, ce ne pouvait
pas tre cela!

 Que vous ai-je fait? Mais parlez donc! rpta
douloureusement le jeune homme.

Sans rpondre  cette question, elle scria, tandis quun
mystrieux souffle de colre animait son beau visage:

 Ah! cest une cruelle chose que de vivre quand on voudrait
mourir. Vous mavez enseign quon ne doit pas voler au
Crateur sa propre existence; je ne le ferai peut-tre pas,
mais...

 Que ferez-vous, Gilberte?

 Je vous lai dit, je vais quitter la famille Mtaxo, je
mloignerai de la France; je me suis engage comme
demoiselle de compagnie auprs dune dame trangre qui part
pour le Sngal.

 Pour le Sngal? Mais cest la mort, cela, Gilberte; vous
tes insense ou bien vous voulez railler.

 Je nen ai gure envie, pourtant.

 Savez-vous bien ce quest le climat meurtrier de ce pays?

 Je le sais.

 Et vous vous figurez que votre frle temprament pourra le
supporter?

 Non, et cest pour cela que jy vais.

 Mais que se passe-t-il donc en vous, malheureuse enfant?
scria-t-il avec angoisse.

Elle redressa orgueilleusement sa tte ple avec un geste de
dfi.

 Voil! dit-elle, cest mon secret.

Certes, elle tait bien jolie en ce moment, Mlle Mauduit,
mais elle effrayait presque.

Albric Daltier baissa les yeux pour cacher la flamme qui
sallumait sous sa paupire.

 Vous me faites peur, murmura-t-il. Je vous en supplie,
revenez  vous. Vous souffrez, on vous a froisse, la vie
nouvelle que vous avez choisie vous a heurte cruellement,
vous serez plus heureuse sous notre toit, revenez-nous, vous
redeviendrez bonne. Oh! ne souriez pas ainsi, vous me faites
mal. Laissez-moi demain vous ramener chez ma mre.

 Demain, dit-elle dun air trange, oui, demain je serai 
Marseille.

Il prit cela pour un acquiescement, et, craignant que leur
double absence ne ft remarque, il retourna au bal, la
laissant  son rve.

Il rentra dans le tourbillon joyeux, et la danseuse quil
invita pour la valse quentonnait lorchestre put remarquer
que ce grand jeune homme  la taille superbe avait le front
mouill et la joue ple.

Aprs quelques tours dune danse quil excuta fort  contre-
cur, il rencontra Mme Mtaxo, tincelante dans sa robe
nacarat seme de brillants.

 O donc est votre cousine, Monsieur Albric? demanda-t-
elle gracieusement, je nai pu lapercevoir de toute la
soire.

 Je la quitte  linstant, Madame, rpondit froidement le
jeune homme; elle se repose  labri de la foule.

 Est-elle souffrante?

 Non, Madame, mais profondment triste, et elle ma fait
part de sa rsolution que vous devez connatre.

 Oui, fit Mme Mtaxo, soucieuse, et  ce sujet je vous dirai
toute ma pense; Mlle Mauduit doit tre malade ou tourmente
par un ennui secret. Javoue que jai t un peu vive avec
elle, lautre jour; je le regrette, mais ce nest pas pour
cela quelle quitte ma maison, car, au fond, elle doit sentir
que nous laimons tous. Elle ma dit un jour quelle voudrait
mettre limmensit entre elle et la France.

 Elle a dit cela?

 Oui, Monsieur. Ainsi ne soyons pas tonns quelle ait
saisi avidement loccasion de sexpatrier.

 Ah! elle vous a aussi appris?...

 Quelle part pour le Sngal, oui, certainement, elle ne me
la pas cach. Concevez-vous une pareille ide? Cest
vouloir la mort.

 Lingrate, murmura douloureusement le jeune homme, elle ne
nous a jamais aims!

Mme Mtaxo regarda Albric Daltier dun air trange.

 Peut-tre que si, rpondit-elle, seulement vous navez pas
pu le voir.

Et, sur ces paroles nigmatiques, la jeune femme sloigna,
laissant lingnieur immobile comme ptrifi au milieu du
pont.

 Que veut-elle dire? murmura-t-il en passant sa main sur
son front.

Puis il slana  larrire, toujours solitaire derrire son
rideau de voile goudronne, o il avait laiss sa cousine
linstant dauparavant.

Mais cette place tait vide.

Il fouilla du regard tous les groupes de danseurs, tous les
coins et recoins du yacht, de la dunette  lentrepont, il ne
vit point Mlle Mauduit, par la raison que, en ce moment, elle
voguait vers la terre dans un frle youyou en compagnie de M.
et Mme Mtaxo et de quelques personnes lasses de la fte.

"Je la reverrai  Marseille, se dit-il alors; na-t-elle
pas dit quelle y serait demain? L je la forcerai bien 
mouvrir son cur."

Et, possd dun pressentiment de joie indicible, il alla
saccouder  larrire du yacht,  la place quavait quitte
Gilberte.

Laube se montrait dj; la mer tait froide et tranquille,
couverte dune lueur vague. Au loin les barques de pcheurs
partaient au travail, la voile blanche dploye au vent du
large.

On entendait le pas cadenc des infatigables danseurs qui
frappait le plancher; lodeur des fleurs fltries plus
pntrante encore et celle des parfums que portaient les
femmes se mlaient aux senteurs marines.

La musique envoyait ses notes amollies dans lair demeur
tide sous les tentes; les lumires mouraient dans les
lanternes aux mille couleurs, et non loin,  lhorizon, les
silhouettes denteles des montagnes se dessinaient sur le
ciel dun gris bleutre.

Albric reut de toutes ces choses une impression vague,
faite de posie et de langueur douce.

Ainsi rvant, il atteignit la fin du bal et partit avec la
dernire chaloupe.

Il avait bien envie de rester  Cannes jusquau lendemain,
mais il avait promis  sa mre de rentrer tout de suite 
Marseille et il le fit.

Dailleurs, ctait l quil voulait attendre Gilberte.


XII


Ctait par une furieuse tempte dquinoxe; la mer faisait
rage dans les cinq ports de Marseille et passait jusque par-
dessus les jetes.

Les bateaux de pche ou de plaisance demeuraient amarrs au
quai le plus solidement possible, et les capitaines de
vaisseaux regardaient dun il inquiet les normes cbles qui
retenaient aux anneaux les navires monumentaux que lon
chargeait ou dchargeait au milieu dun tapage assourdissant.

Nul nosait saventurer en mer par ce temps formidable, et
bien tmraire et t le marin qui et os lancer sur la
vague sa plus solide barque.

Le chapeau enfonc sur les yeux, bien serr dans son paletot
pour dfier le mistral, Albric Daltier passait devant la
Bourse pour se rendre quai du Vieux-Port; en traversant la
petite rue qui contourne les premires maisons de la
Canebire, il aperut la forme svelte dune jeune femme en
costume de voyage, qui discutait avec un homme g devant le
bureau du rez-de-chausse portant pour enseigne: "Compagnie
gnrale de navigation, etc."

Cette jeune femme avait la tournure fine et distingue de
Mlle Mauduit.

Lingnieur, au lieu de poursuivre sa route, tourna la petite
rue et sarrta net devant le bureau, et put entendre la voix
claire de Gilberte prononcer ces mots:

 Ainsi je naurai  moccuper de rien? Je vous confie mes
bagages, et demain matin je nai qu prendre possession de
ma cabine sur le Guadiana. Combien de temps mettrons-nous 
toucher Barcelone?

 Oh! oh! cela dpend, car nous voil aux quinoxes et la
mer est mauvaise, surtout dans ce maudit golfe du Lion o les
temptes sont incessantes. Je ne dis pas cela pour vous
effrayer, ma petite dame, ce ne serait pas dans lintrt de
notre Compagnie, mais vous paraissez brave et...

Tandis que lhomme parlait, la voyageuse, touche lgrement
 lpaule, se retournait vivement, prte  foudroyer du
regard le passant assez os pour se permettre cette
familiarit.

Mais elle plit sous son voile de gaze grise.

 Vous?... murmura-t-elle, vous?...

 Que faites-vous ici? dit Albric Daltier.

 Vous le voyez, je prends mes arrangements pour partir.

 Pour?...

 Pour Barcelone o mattend Mme Lliassa que je dois
accompagner au Sngal.

 Ainsi ctait donc srieux?

 On ne peut plus srieux; je ne mens jamais et je ne
plaisante pas non plus.

 Et, si jai bien entendu, le Guadiana part demain?

 Oui, demain matin, il lve lancre.

 Et vous partirez sans nous dire adieu, sans nous serrer la
main. Mais vous nous en voulez donc bien, mon Dieu?

 Jallais, de ce pas, faire mes adieux  votre mre,  mes
cousines..., dit-elle.

Il se rapprocha delle:

 Gilberte, fit-il, pour Dieu laissez-moi vous parler, mais
pas l; cet homme nous coute.

Il lentrana de lautre ct de la rue et, sans faire
attention  la foule bruyante et affaire qui allait et
venait autour de la Bourse:

 Gilberte, reprit-il en suppliant, cessez cette atroce
comdie.

 Je vous ai dj dit que je ne joue pas la comdie, mon
cousin. Je suis on ne peut plus srieuse et nulle puissance
humaine ne mempchera de partir.

Et il y avait une rsolution farouche dans ses yeux sombres.

 Nulle puissance humaine?... (il se pencha tout prs
delle) hormis celle de lamour, Gilberte. Oh! Gilberte, si
je vous disais, moi, que je vous aime, que je vous ai aime
bien avant mme que vous nayez fait attention  moi? que
jai souffert horriblement de votre absence et que si vous
partiez...

Il nacheva pas; nerveusement, Mlle Mauduit se cramponnait 
son bras pour ne pas tomber; elle avait le ciel dans le
cur, mais elle se sentait mourir.

Il la regarda et, lui voyant le visage livide, les yeux fixes
et les lvres blanches, il hla un coup qui passait, aida la
jeune fille  y monter et prit place  ct delle aprs
avoir jet son adresse au cocher.

En voiture, Gilberte ferma les yeux et laissa aller sa tte
sur les coussins, murmurant seulement dune voix
inintelligible:

 Je suis heureuse... Je suis heureuse...

Ce fut un corps presque inerte que le jeune homme ingnieur
retira du coup quand il sarrta, rue Montgrand.

Gilberte ne reconnut ni sa tante ni ses cousines. La pauvre
femme, pouvante, la dshabilla et la coucha elle-mme;
puis elle la veilla en attendant le mdecin.

Gilberte divaguait.

Albric errait aux alentours de sa chambre comme un fantme.

 Comment est-elle? demanda-t-il avidement  lune de ses
soeurs qui en sortait.

 Mal, rpondit tristement la jeune fille.

 Quoi! na-t-elle pas recouvr ses sens?

 Oui, mais elle ne nous reconnat pas et profre toutes
sortes de paroles tranges. Maman nous a renvoyes, Marie et
moi.

Et lenfant se mit  pleurer.

 Si elle allait mourir, rptait-elle, dis donc, Albric, si
elle allait mourir!

Ces paroles sonnrent comme un glas funbre aux oreilles du
jeune homme.

Dieu! mourir? et sans tre en paix avec le ciel?...

Oui, si Dieu allait la punir de tous ses blasphmes, de ses
rvoltes? Si elle ne reprenait pas connaissance, et allait
passer ainsi dans lternit sans confession?

"O mon Dieu! mon Dieu! cria dans son cur Albric en
senfuyant, faites-moi souffrir mille tourments, torturez-moi
en purgatoire pendant des sicles sil le faut, prenez-moi
cette enfant que jadore, que je ne la revoie jamais si vous
le voulez, mais ne perdez pas cette pauvre me que jai voulu
vous donner et  laquelle je me suis attach de toutes les
forces de la mienne!"

Il alla frapper doucement  la porte de la chambre bleue,
lancienne chambre de Gilberte.

 Mre, puis-je entrer?

 Toi? fit Mme Daltier, tonne, en entrouvrant la porte.

 Oui, il faut que je la voie. Oh! mre, je vous en supplie.

 Elle souffre bien. Entre une minute, dit-elle, prenant son
fils en piti.

Gilberte sagitait sur son lit. Ses longs cheveux dnous
encadraient sa blanche figure qui allait de droite  gauche
sur loreiller, avec ce mouvement inconscient des malades que
le dlire possde.

Albric ne peut comprendre les phrases haches, incohrentes
que prononaient ces lvres chries.

Un instant il posa sa main sur le front brlant de la jeune
fille qui sapaisa alors et le regarda fixement:

 Qui tes-vous? dit-elle, venez-vous encore me tourmenter?

Il retira sa main et un sanglot stouffa dans sa gorge.

Mme Daltier leva les yeux avec effroi sur ce fils quelle
navait pas vu pleurer depuis des annes.

 Mre, je laime, dit-il, ne laviez-vous pas devin?

Avant de sloigner, il porta  ses lvres quelques mches de
cette chevelure superbe masse sur loreiller, et fit
mentalement cette prire:

"Mon Dieu, quelle ne meure pas sans vous bnir et sans
obtenir votre pardon. Je me livre  vous, faites-moi souffrir
tout ce quil vous plaira. Je vous ferai tous les sacrifices,
mme, sil le faut, celui de ne jamais lavoir pour femme."

Le docteur arriva; quand il eut termin son examen, il
trouva dehors le jeune Daltier qui linterrogea anxieusement:

 Mon ami, rpondit le vieillard, le cerveau est gravement
atteint, mais la constitution est saine et jeune. Nous la
sauverons, si Dieu le permet. Nest-ce pas, il y a longtemps
que cette enfant souffre?

 Docteur... je lignore, mais cela devait tre; elle tait
si triste depuis bien des mois et elle changeait  vue dil!

 Cest cela; il y a quelque chose.

 Docteur, vous la gurirez?

 Je lespre; dailleurs, elle en si bonnes mains: Mme
Daltier est la meilleure des gardes-malades.

La fivre suivit son cours. Il y eut de terribles heures
dangoisse pendant lesquelles on dsesprait presque de
sauver Gilberte.

Aux moments de dlire, Mme Daltier seule restait auprs de sa
nice.

Elle avait enfin compris le secret de cette pauvre me plus
souffrante que le corps, et cela lui avait donn la clef de
ce mystre fait de rvoltes, de colres, de dsesprances o
elle avait vu plonge la jeune fille.

Elle comprenait comment la chre enfant, toute convertie et
remplie de rsolutions sincres, sentant clore peu  peu
dans son cur un sentiment tout nouveau en elle, avait vu
soudain briss ses dsirs ardents, mais sages. Pour celui
quelle chrissait dans le silence de son me, elle avait cru
ntre quun objet dindiffrence, pour ne pas dire
daversion, et elle en avait terriblement souffert.

Et elle navait pas de mre, pas de sur, pas damie srieuse
 qui confier ce poids trop lourd pour son cur.

De l ses rbellions contre la vie et contre le ciel, ses
dgots amers et son dsespoir, puisquelle ne pouvait plus
sappuyer dsormais sur la main qui lavait soutenue et
guide un an au moins.

Et pendant les interminables heures nocturnes ou celles non
moins douloureuses du jour, Mme Daltier coutait les plaintes
dchirantes qui schappaient de ce cur bris.

Les larmes lui venaient aux yeux, car,  travers son dlire,
lme de Gilberte se dvoilait tout entire, cest--dire
pure, aimante, leve.

Rien navait pu dflorer son innocence naturelle. Ce quelle
avait entendu dans la maison de son oncle Simis, ce quelle
avait lu dans les romans ralistes et antireligieux quon lui
avait mis entre les mains, elle ne lavait pas compris.

Les vaines utopies, les sophismes dangereux, les exemples
mauvais navaient queffleur sa pense et form autour de
son me comme une corce qui tait tombe au premier souffle
pur, pour la laisser candide et frache.

Cette dcouverte fut pour Mme Daltier un immense soulagement.

Un soir, en embrassant son fils qui qutait de longs dtails
sur la malade, elle lui dit en le regardant au fond des yeux:

 Albric, cette enfant est digne de toi.

 Comment cela, ma mre? je ne comprends pas...

 Ecoute, je sais que tu laimes, car tu me las avou;
quant  elle, je ne savais rien; maintenant jai compris son
cur; dans son dlire, elle me la rvl tout entier; sans
quelle le veuille, elle a trahi son secret. Mon fils chri,
ta tendresse est bien partage, crois-moi. Gilberte a une
nature magnifique qui ne demandait quun peu de bonheur et
daffection pour spanouir. Quand la sant et la joie en
auront refait la Gilberte que nous avons connue quelque
temps, avec quelle allgresse je lappellerai ma fille!

Lingnieur lembrassa comme un fou:

 Mre, oh! mre, que vous tes bonne! et quil me tarde de
la revoir!

Le lendemain, pieds nus, le rosaire aux doigts, le jeune
homme escaladait la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et
jetait sous le ciel bleu une fervente action de grces.

Peu  peu le mal sloigna, la fivre sapaisa. Dieu navait
pas fini son uvre dans cette me. Il voulait lui donner la
flicit pour laquelle elle semblait faite et dcharger ses
paules fragiles de la croix pesante.

Un jour vint o Gilberte put embrasser sa tante et la
remercier de ses soins, ainsi que Marie et Edme qui avaient
merveilleusement second leur mre.

Mme Daltier sattachait de jour en jour davantage  celle
quelle considrait dsormais comme son enfant.

M. Daltier,  son tour, se prenait pour sa nice dune
affection dautant plus vive quil lui avait tmoign jadis
plus de froideur; touch des confidences que lui avait
faites sa femme sur la jeune malade, il entrait souvent chez
Gilberte et lui montrait une tendresse paternelle.

 Et lui, voulez-vous le voir? demanda Mme Daltier en
caressant les cheveux dor sombre de la jeune fille.

 Lui? fit-elle en ouvrant plus grands ses yeux agrandis par
la maladie.

 Oui, Albric. Puis-je lui dire que vous lui permettez
dentrer? Il attend ce moment avec tant dimpatience!

Gilberte fit un signe dassentiment, mais sa tristesse lui
tait revenue, une tristesse rsigne qui faisait peine 
voir.

Quand elle vit son cousin se diriger vers son lit, une faible
rougeur colora ses pommettes, elle lui laissa prendre sa
pauvre petite main diaphane qui pendait sur la couverture.

Il la porta lentement  ses lvres, et elle le regarda
tonne.

"Jai donc t bien malade?" pensa-t-elle sans attacher
dautre importance  cette chose.

Mais elle aperut deux larmes dans les yeux bleus dAlbric.

Cest quil se sentait le cur dchir  la vue de ce visage
dalbtre, de ce corps maci, de ces paupires creuses et
cernes, de ces traits tirs, mais toujours charmants sur
lesquels la douleur, morale autant que physique, avait laiss
une trace.

 Albric, embrasse ta petite fiance, dit soudain M. Daltier
derrire son fils, demande-lui si elle le permet.

Gilberte ne comprenait pas et les regardait tous avec une
sorte de farouche interrogation.

 Voulez-vous tre mienne, ma Gilberte aime? dit alors
Albric en se penchant sur son front blanc pour le baiser.

Alors elle comprit.

Ctait donc vrai ce quelle avait entendu l-bas, quand elle
organisait son voyage pour un pays lointain? Elle ne les
avait donc pas rves ces paroles auxquelles elle navait pu
croire?

Alors ctait trop de bonheur.

 Mre, elle se trouve mal! cria soudain le jeune homme en
se relevant avec terreur.

Il avait senti ce front se glacer sous ses lvres; il voyait
ces prunelles se voiler, ce visage se dcomposer.

 Ne crains rien, la joie ne tue pas, rpondit Mme Daltier en
portant secours  la malade.

Ce ne fut quune courte faiblesse et Gilberte rouvrit les
yeux pour jouir avec ivresse de son bonheur.

De ce jour, la convalescence marcha rapidement, et Gilberte
ne regretta pas davoir chang le pont mobile du Guadiana
contre le toit bni des Daltier.


. . . . . . . . . . . . .


On revient dune messe daction de grces  Saint-Charles o
toute la famille, y compris Gilberte, a fait la communion
pour remercier Dieu davoir non seulement guri le corps,
mais encore ramen  lui la brebis gar.

Aprs le djeuner gay par une douce causerie et de joyeux
projets davenir, Gilberte et Albric sentretiennent dans le
petit salon qui a vu les premires joies pures et les
premires dsolations de la jeune fille.

 A quelle poque notre mariage? demande Albric dont le
visage rayonne dune allgresse sans bornes.

 Mais pourquoi pas tout de suite, tout de suite? crie Henri
qui a entendu la question.

Gilberte sourit, puis tout bas et penchant sa tte blonde:

 Mon ami, je ne suis pas encore digne de vous, je voudrais
faire quelque chose pour vous mriter, pour atteindre  votre
hauteur.

 Oh! Gilberte, vous tes meilleure que moi, car vous avez
d lutter, vous, et vous tiez une pauvre brebis jete dans
la gueule du loup, tandis que moi...

 Tandis que vous, vous tes ce que jai connu sur la terre
de plus noble et de plus grand.

 Mais vous ne me rpondez pas, Gilberte, tes-vous donc si
peu presse dtre  moi?

Et ce mot tait  la fois une caresse et un reproche.

 Quand vous voudrez, rpondit doucement la jeune fille.

 Alors bientt, cria de nouveau Henri; quand on a le
bonheur sous la main, il ne faut jamais reculer le moment de
le saisir!


FIN




IMPRIMERIE DU LOIRET.  ORLEANS (FRANCE)





erreurs typographiques corriges silencieusement:

partie 1 chapitre 3: =je ne peux pas men empcher.= remplac
par =je ne peux pas men empcher."=

partie 1 chapitre 4: =elle me battra avec mes propres armes.=
remplac par =elle me battra avec mes propres armes."=

partie 1 chapitre 6: =Fralen= remplac par =Frulen=

partie 1 chapitre 6: =Miss Gilberte, you are prud= remplac
par =Miss Gilberte, you are proud=

partie 1 chapitre 8: =on fuirait cette maison.= remplac par
=on fuirait cette maison."=

partie 2 chapitre 1: =criket= remplac par =cricket=

partie 2 chapitre 3: =piqus  et la dune raillerie=
remplac par =piqus  et l dune raillerie=

partie 2 chapitre 8: =prtez-le moi= remplac par =prtez-le-
moi=

partie 2 chapitre 9: =malaise= remplac par =malaise,=

partie 2 chapitre 10: =je ne vaux pas grand chose= remplac
par =je ne vaux pas grandchose=



















***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PUPILLE GENANTE***


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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://www.gutenberg.org/about/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://www.gutenberg.org/fundraising/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:
http://www.gutenberg.org/fundraising/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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