The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 8), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 8)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: June 26, 2006 [EBook #18695]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                MMOIRES

                             POUR SERVIR A

                        L'HISTOIRE DE MON TEMPS



                                  PAR

                               M. GUIZOT

                             TOME HUITIME


                                 PARIS
                MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
          RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                        A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.

                                  1864




                            CHAPITRE XXXIV.

                    LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.

                             (1840-1848.)


Le gouvernement libre est le but et le besoin des socits modernes.--La
responsabilit du pouvoir est le principe essentiel du gouvernement
libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, selon les lieux et les
temps, des formes diffrentes.--Exemples: l'Angleterre et la France, les
tats-Unis d'Amrique et la Suisse.--Le gouvernement parlementaire est
l'une des formes du gouvernement libre.--La formation des partis
politiques est l'une des conditions du gouvernement
parlementaire.--Accomplissement de ces conditions par le cabinet du 29
octobre 1840.--Son homognit et son unit.--Les changements survenus
dans sa composition ne les altrent point.--Rapports de ses membres
entre eux.--Ses rapports avec les Chambres.--Formation et action du
parti conservateur.--De la corruption lectorale et parlementaire.--De
l'opposition parlementaire.--Sance du 26 janvier 1844  la Chambre des
dputs.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le roi
Louis-Philippe.--De la maxime: Le roi rgne et ne gouverne
pas.--Caractres du gouvernement parlementaire pendant la dure du
cabinet du 29 octobre 1840.


Un grand bruit s'est fait et se fait encore autour de ces mots, le
gouvernement parlementaire. La question ainsi pose est plus grande que
le bruit qu'elle soulve. Il s'agit de bien autre chose et de bien plus
que de ce qu'on appelle le gouvernement parlementaire. Ce que la France
cherche depuis 1789,  travers toutes les vicissitudes de ses
dispositions et de ses destines, ce que l'Europe appelle de ses voeux
confus mais obstins, c'est le gouvernement libre. La libert politique,
c'est--dire l'intervention et le contrle efficace des peuples dans
leur gouvernement, c'est l le besoin et le travail, bruyant ou latent,
de l'tat social qui, depuis dix-neuf sicles, sous l'influence de la
religion chrtienne et par le cours naturel de la civilisation moderne,
s'est dvelopp chez les nations europennes, et qui prvaut partout o
elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le
gouvernement est-il un gouvernement libre ou en train de le devenir? L
est la question.

La libert politique a, selon les lieux et les temps, des formes et des
mesures trs-diverses. Elle a pourtant des conditions essentielles et
vitales, qui varient aussi selon les lieux et les temps, mais sans
lesquelles les peuples ne croiraient pas la possder et ne la
possderaient rellement pas. La libert politique peut exister, elle a
exist trs-ingalement distribue entre les diverses classes de
citoyens. Elle a exist entoure d'esclaves. Elle n'aurait pas exist,
aux yeux de la Grce et de Rome, sans l'lection temporaire de tous les
pouvoirs publics et sans les luttes rpublicaines de l'_Agora_ et du
_Forum_. C'taient l, dans l'antiquit paenne, les formes et les
conditions ncessaires du gouvernement libre. Chez les peuples modernes
et chrtiens, cet tat des esprits et des faits s'est grandement
modifi: d'une part, les conditions du gouvernement libre sont devenues
plus nombreuses, plus leves et plus compliques; d'autre part, ses
formes ont t plus varies. L'action des assembles reprsentatives, la
libre discussion des affaires publiques au dedans et au dehors de leur
enceinte, la libert lectorale, la libert religieuse, la libert de la
presse, la libert du travail, l'galit civile, l'indpendance
judiciaire, telles sont aujourd'hui les imprieuses conditions du
gouvernement libre. Et en mme temps la diversit des faits sociaux,
intrieurs ou extrieurs, a suscit ou mme impos au gouvernement
libre, dans les divers tats, des formes trs diverses; la rpublique
n'est plus sa seule forme naturelle, ni la seule bonne, ni la seule
possible; il admet, il exige, dans certains cas, celle de la monarchie.

Deux grands tats, l'Angleterre et les tats-Unis d'Amrique, donnent de
nos jours au monde le spectacle de ce fait nouveau dans le monde, le
gouvernement libre tabli et ses conditions accomplies sous des formes
et par des institutions profondment diffrentes. Toutes les liberts
que je viens de nommer, et qui constituent dsormais la libert
politique, existent et se dploient avec une gale nergie dans l'un et
l'autre de ces deux pays. Dans l'un, elles ont entour le berceau et
elles dfendent la vie de la rpublique. Dans l'autre, elles sont nes
et elles prosprent sous l'gide de la monarchie.

Il y a, de temps en temps, des prophtes qui prdisent aux tats-Unis
d'Amrique la ruine de la rpublique sous les coups d'abord de
l'anarchie, puis de la dictature, et  l'Angleterre la chute de la
monarchie constitutionnelle devant le progrs des liberts
dmocratiques. Je ne mconnais pas les prils qui suscitent de telles
prdictions; mais je ne sais pas lire de si loin dans l'avenir, et en
attendant qu'il les justifie ou qu'il les dmente, je vois la monarchie
anglaise et la rpublique amricaine surmontant les plus rudes preuves,
l'une la contagion des rvolutions et la guerre trangre, l'autre les
tentatives de dislocation intrieure et la guerre civile. Je prends donc
confiance dans la salutaire puissance du gouvernement libre sous les
formes les plus diverses, et j'apprends  reconnatre la convenance, je
dis plus, la ncessit de ces formes diverses pour que le gouvernement
libre s'tende et se fonde en s'adaptant  la diversit des lieux, des
situations, des histoires, des ides et des moeurs.

Les petits tats offrent, en ceci, les mmes exemples que les grands. Le
gouvernement libre, avec toutes ses conditions actuelles, existe en
Hollande et en Belgique, comme en Angleterre, sous la forme monarchique,
et il se dveloppe en Suisse,  travers de tristes dviations, sous la
forme rpublicaine. En prsence de ces faits, il n'y a que des esprits
troits et superficiels, ou passionns jusqu' l'aveuglement, qui
puissent mconnatre que la libert politique n'est point inhrente 
une forme exclusive de gouvernement, et que, dans le monde chrtien,
elle est devenue  la fois plus exigeante et plus pure dans ses
aspirations, plus large et plus flexible dans ses applications qu'elle
ne l'tait dans l'antiquit.

Mais si le gouvernement libre admet la varit des formes, il n'en admet
pas la confusion. S'il peut recevoir des organisations diffrentes,
c'est par des moyens diffrents que, dans ses diffrentes organisations,
il atteint son but, qui est toujours le mme: la libert et la dure au
sein de la libert. Or, de toutes les conditions du gouvernement libre,
la premire et la plus imprieuse, c'est que la responsabilit, une
responsabilit vraie et srieuse, s'attache  l'exercice du pouvoir. Si
le pouvoir n'est pas responsable, la libert n'est pas garantie.

C'est surtout en ce qui touche  la responsabilit du pouvoir que la
diversit des formes du gouvernement libre impose l'emploi des moyens
les plus divers. Je consulte l'exprience; j'interroge de nouveau les
deux grands exemples que je viens de citer. Dans la rpublique des
tats-Unis d'Amrique, la responsabilit du pouvoir rside dans
l'lection du prsident, dans la courte dure de sa mission, dans la
complte sparation de son autorit et de celle des corps reprsentatifs
placs  ct de lui. videmment de tels moyens ne sauraient s'appliquer
 la monarchie. La monarchie constitutionnelle d'Angleterre en a trouv
et pratiqu d'autres: elle a pos en principe que le roi ne peut mal
faire, et elle a fait peser sur ses conseillers toute la responsabilit
de son gouvernement. Je n'entre pas dans la discussion et la comparaison
de ces deux diverses formes de gouvernement libre et des divers systmes
de responsabilit qui leur sont propres; je constate des faits. La
monarchie anglaise et la rpublique amricaine sont deux gouvernements
bien rellement libres et qui satisfont  toutes les exigences actuelles
de la libert politique. Dans ces deux gouvernements, c'est par des
moyens trs-diffrents que s'tablit et s'exerce la responsabilit du
pouvoir, cette garantie ncessaire de la libert politique. Quoique
trs-diffrents, ces moyens, mis  l'preuve, se sont montrs galement
efficaces: dans l'un et l'autre de ces deux tats, la responsabilit du
pouvoir est relle et les liberts publiques sont garanties.

Je touche  la question qui fait, parmi nous, tant de bruit. Les
principes et les procds sur lesquels repose, dans la monarchie
anglaise, la responsabilit du pouvoir constituent-ils ce qu'on appelle
le gouvernement parlementaire? Ce gouvernement est-il la consquence
naturelle de la monarchie constitutionnelle et la garantie efficace,
sous cette monarchie, de la libert politique?

Je dteste les assertions vagues et les conclusions prcipites. Avant
d'exprimer, sur les mrites et les dfauts du gouvernement
parlementaire, toute ma pense, j'ai  coeur de le montrer  l'oeuvre
tel que je l'ai vu et compris quand j'ai t appel  le pratiquer.

J'insiste d'abord sur un fait souvent oubli et qu'on ne saurait oublier
sans mconnatre la nature et les exigences du gouvernement libre. Une
des premires liberts qui prennent place dans un tel gouvernement,
c'est celle de ses propres agents, la libre et volontaire action des
hommes qui en exercent les grandes fonctions et en dirigent les
ressorts. Le pouvoir absolu peut ne vouloir, dans ses serviteurs, que
des instruments dociles, capables d'excuter ses volonts qui sont leur
loi. Mais dans un rgime de libert, quand la publicit et la discussion
sont partout, quand la responsabilit accompagne partout le pouvoir, on
ne l'exerce pas bien, on ne le sert pas bien si on n'agit pas selon sa
propre pense et sa propre volont. Ds que l'action porte sur autre
chose que sur des faits matriels et des travaux lgalement prescrits,
le gouvernement libre fait, aux hommes qui y prennent part, l'honneur
d'avoir besoin que leur concours soit libre. En prsence de la libert
nationale, il y a un degr de conviction, et je dirai de passion
personnelle, qui est indispensable aux acteurs dans l'arne politique
pour leur force et leur succs: Ce ne sont pas des agents qu'il me
faut, disait M. Casimir Prier au milieu de son ardente lutte contre
l'meute et l'anarchie, ce sont des complices.

De l proviennent dans les gouvernements libres, monarchiques ou
rpublicains, la ncessit et la formation naturelle des partis
politiques. Qu'elle naisse de la similitude des intrts, ou de celle
des ides, ou de celle des passions, ou de ces divers motifs runis,
l'association libre est, dans de tels gouvernements, la condition de
l'action politique rgulire et efficace. Sans l'influence permanente de
l'association libre, tout esprit d'ensemble et de suite disparatrait
sous les souffles violents et variables de la libert. Telle est, dans
les gouvernements libres, la ncessit des partis politiques, qu'une
fois forms ils s'y maintiennent et s'y perptuent en dpit des
transformations que leur font subir les changements qu'amnent les
sicles dans l'tat de la socit et des esprits. Ns en Angleterre au
XVIIe sicle, au milieu des crises de la libert politique, et appels
tour  tour  la pratiquer, les Whigs et les Torys, bien que
profondment modifis aujourd'hui, se reproduisent sous les noms de
conservateurs et de libraux, et prsident encore aux destines de leur
patrie. Et aux tats-Unis d'Amrique,  travers les secousses violentes
qui les agitent, deux observateurs aussi sagaces qu'indpendants, M.
Auguste Laugel et M. Ernest Duvergier de Hauranne, ont reconnu sans
peine, dans les partis amricains de nos jours, les successeurs des
fdralistes et des dmocrates qui se ralliaient, il y a trois quarts de
sicle, sous les noms de Washington et de Jefferson[1]. Les ncessits
substantielles survivent aux innovations les plus puissantes, et les
socits changent  la fois plus et moins qu'elles n'en ont l'air.

[Note 1: _Les tats-Unis pendant la guerre_ (1861-1865), par
Auguste Laugel, chap. V, pag. 82-101.--_Huit mois en Amrique_,
Par Ernest Duvergier de Hauranne, t. II, pag. 22-27; pag. 488-496.]

Ce n'est pas dans le premier feu des grandes rvolutions librales que
se forment les partis politiques destins  devenir les lments actifs
des gouvernements libres. Ils appartiennent  l'poque d'organisation
des rvolutions accomplies, non  l'poque de bouleversement o elles
s'accomplissent. Ce fut  partir de 1814,  l'avnement pratique et
continu de la libert, que les partis politiques entrrent en scne
parmi nous, comme les acteurs naturels et ncessaires du drame qui
s'ouvrait. Ils s'organisrent et se dvelopprent pendant la
Restauration, quoique toujours embarrasss et souvent dnaturs par
l'lment rvolutionnaire et conspirateur qui jetait le mensonge et le
trouble dans leurs luttes constitutionnelles. La Rvolution de 1830
leva et agrandit le rle des partis politiques comme la force du
gouvernement libre, mais en laissant subsister les prils et les
embarras rvolutionnaires de leur situation. Lorsque le cabinet du 29
octobre 1840 se forma, je ne me rendais pas, des exigences et des effets
naturels du gouvernement libre quant  la formation et  l'action des
partis politiques, un compte aussi complet et aussi net que je le fais
en ce moment; mais je voulais le gouvernement libre, et j'avais, par
instinct autant que par rflexion, un sentiment profond de ses
conditions essentielles en prsence des faits, soit gnraux, soit
personnels, qui caractrisaient notre situation. Je connaissais bien le
roi Louis-Philippe et les deux Chambres associes  son gouvernement. Un
cabinet homogne, compos d'hommes pntrs, quant  la politique
intrieure et extrieure, des mmes ides, et capables, par leur union,
de rallier dans les Chambres une majorit dvoue  ces ides et
d'tablir, entre le roi et cette majorit, un accord vrai et permanent,
c'tait l le premier problme  rsoudre et le premier but  atteindre.
Le cabinet qui se forma avait de quoi satisfaire  cette ncessit
fondamentale. Les ministres de l'intrieur, des finances et de
l'instruction publique, M. Duchtel, M. Humann et M. Villemain, avaient,
sur les conditions de notre gouvernement et sur la politique
conservatrice, librale et pacifique qui convenait  notre patrie, les
mmes convictions que moi. J'avais entre les mains les affaires
trangres. J'tais sr que, dans ces quatre dpartements, les mmes
principes, les mmes tendances, les mmes influences gnrales
prvaudraient. J'avais trop pratiqu le marchal Soult pour ne pas
pressentir les embarras que sa prsence et sa prsidence dans le cabinet
pouvaient entraner; mais dans la crise que la question d'gypte avait
suscite entre la politique de la guerre et celle de la paix,
l'importance de ce grand nom militaire tait plus que jamais
incontestable; et j'avais lieu de penser que le marchal sentait aussi
mon importance, et qu'il compterait soigneusement avec moi. C'tait lui
qui avait contresign ma nomination comme ambassadeur en Angleterre, et
le 6 mars 1840 je lui avais crit de Londres, pour lui exprimer mes
regrets de la chute de son ministre de 1839; il s'tait empress de me
rpondre le 11 mars suivant:

Monsieur l'ambassadeur,

J'attachais trop de prix aux rapports qui s'taient tablis entre vous
et moi dans le poste minent o la confiance du roi vous a appel, pour
que leur cessation ne m'ait pas fait prouver des regrets. Aussi j'ai
t trs-touch de ceux que vous avez eu la bont de me tmoigner par la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 6 de ce mois, et je
mets de l'empressement  vous en remercier.

Je vous remercie aussi d'avoir bien voulu vous charger d'entretenir les
souvenirs que j'ai eu occasion de laisser en Angleterre. J'en suis trop
honor, mme dans l'intrt de notre chre France, pour que je n'attache
pas le plus grand prix  les cultiver, et ce soin ne pouvait tre confi
 de plus dignes mains. Vous le savez, Monsieur, pendant la dernire
priode que j'ai passe aux affaires, ma constante proccupation a t
de resserrer les liens d'amiti qui unissent les deux pays. C'tait,
pour moi, l'acquit d'un devoir envers la France et l'expression de ma
reconnaissance de l'accueil que j'avais reu du peuple anglais. A ce
sujet, vous exprimerez les sentiments qui m'animent toutes les fois que
vous aurez occasion de rappeler cette poque et, depuis, le but que je
m'tais propos.

Je dsire bien que quelquefois vous puissiez disposer de vos moments de
loisir pour me donner de vos nouvelles, ainsi que des succs que, je
n'en doute pas, vous obtiendrez; personne, je vous l'assure avec
sincrit, n'y attache un plus grand prix.

J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur l'ambassadeur, les
assurances de ma haute considration et de mon amiti.

Marchal DUC DE DALMATIE.


Un homme si attentif, de loin et par avance,  rester avec moi en bons
rapports, ne pouvait manquer d'en prendre de prs le mme soin. Dans les
prliminaires de la formation du cabinet du 29 octobre 1840, le marchal
Soult se montra facile; il admit sans la moindre objection toutes mes
propositions politiques et personnelles. M. Teste, comme ministre des
travaux publics, fut le seul choix qui vnt de lui et qu'il rclamt
avec instance: J'ai besoin, disait-il, de quelqu'un qui parle pour moi
et qui discute mon budget. Les trois autres membres du cabinet, M.
Martin du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperr, appartenaient 
la majorit qui, depuis M. Casimir Prier, avait constamment soutenu le
gouvernement, le cabinet de M. Mol comme celui du 11 octobre 1832 et
celui du 12 avril 1839; ils ne manquaient pas de crdit dans les
Chambres, et je ne pouvais redouter, dans le cabinet nouveau, ni leur
dissidence, ni leur prpondrance. Au sein mme du cabinet,
l'homognit politique tait donc assure, et au dehors son efficacit
pour tablir, entre la couronne et les Chambres, l'harmonie
constitutionnelle, pouvait tre lgitimement espre.

Je ne pouvais douter que le roi n'et  coeur de seconder le cabinet
qu'il venait d'appeler. Il avait fait, en se refusant aux tendances
belliqueuses du cabinet prcdent, un acte de puissance royale
parfaitement constitutionnel et lgal en soi, mais dans lequel il avait
besoin d'tre nergiquement soutenu par les nouveaux conseillers qui
approuvaient sa rsolution et qui en acceptaient, devant les Chambres
immdiatement convoques, toute la responsabilit. Dans une situation si
grave pour la royaut, le souvenir des dplaisirs qu'avait causs
nagure au roi la coalition contre M. Mol, et les vellits d'exigence
ou de susceptibilit royale disparaissaient compltement. Le cabinet
pouvait compter sur la libre adhsion et le sincre appui du roi comme
sur sa propre homognit.

Il avait lieu de croire aussi que l'appui des Chambres ne lui manquerait
pas. Comme le pays, comme les divers conseillers de la couronne, comme
le roi lui-mme, elles avaient attach  la question d'gypte une
importance fort exagre, et elles avaient conu, de la force de
Mhmet-Ali, une ide encore plus exagre et plus fausse. Quand les
vnements eurent mis en lumire cette double erreur, la prudence se
rveilla dans les Chambres comme  la cour, partout o avait manqu la
prvoyance. Non-seulement les partisans anciens et prouvs de notre
politique, mais les hommes les plus considrables du tiers-parti, M.
Dupin, M. Passy, M. Dufaure se montrrent disposs  soutenir le cabinet
dans son effort pour tirer le pays et le roi du mauvais pas o ils
taient engags. Avant mme que la session s'ouvrt, il fut ais de
pressentir que les mmes inquitudes, les mmes instincts de
responsabilit pressante qui assuraient au cabinet l'appui du roi lui
donneraient, dans les Chambres, la majorit.

Mais la prudence qui vient aprs le pril est une vertu triste, et
j'avais une autre ambition que celle de tirer mon pays d'un mauvais pas.
Plus j'ai avanc dans la vie publique, dans ses jours d'preuve ou de
succs, plus la fondation du gouvernement libre est devenue ma premire
et constante pense. Non-seulement je le crois le plus juste et le
meilleur; mais quels que soient sa difficult intrinsque et les
obstacles extrieurs qu'il rencontre, je le crois, pour nous et notre
temps,  la fois ncessaire et possible, car il est, d'une part, le but
suprme de nos aspirations intellectuelles, et d'autre part c'est le
seul rgime au sein duquel nous puissions trouver  la fois la scurit
des intrts individuels et l'nergie de la vie sociale, ces deux
puissants besoins des peuples qui ne sont pas tombs en dcadence. Je ne
me dissimulais pas que la France gardait, des derniers incidents
diplomatiques et militaires de la question gyptienne, une impression
amre, et que le cabinet portait en naissant le poids des fautes dont il
tait charg d'arrter les suites. C'tait uniquement dans la complte
publicit et la discussion approfondie des faits, c'est--dire dans la
franche et forte pratique du gouvernement libre, que je voyais, pour
nous, une arme efficace contre le pril de cette situation, et le moyen
de relever la bonne politique  son juste rang, malgr le fardeau
qu'elle avait  soulever.

Les faits justifirent mon esprance: ce fut par l'tendue, la gravit,
l'ardeur, la sincrit des dbats sur la question gyptienne et sur sa
solution par la convention du 13 juillet 1841, que le cabinet du 29
octobre 1840 surmonta les difficults de sa situation  son origine et
prpara son avenir[2]. Mais en mme temps que je reconnaissais, dans ces
premiers rsultats, la salutaire puissance du gouvernement libre, je ne
me dissimulais pas combien ils taient insuffisants et prcaires, et je
sentais mieux chaque jour la ncessit de satisfaire de plus en plus aux
conditions essentielles de ce gouvernement pour en recueillir les
fruits. L'homognit intrieure du cabinet et de ses principaux agents;
l'organisation de la majorit qui le soutenait en un vrai parti
politique uni dans certains principes gnraux et capable de
persvrance et de consquence  travers les questions et les situations
diverses; l'intimit et l'action harmonique de la couronne et des
Chambres par l'entremise et sous la responsabilit du ministre charg
de leurs rapports: c'taient l videmment les premires de ces
conditions, les seules qui pussent assurer au pouvoir, en prsence de la
libert, la considration et la force dont il avait besoin pour suffire
 sa mission. De 1840  1848, le cabinet n'a pas cess de poursuivre ce
triple but.

[Note 2: J'ai retrac dans ces _Mmoires_ (t. VI, pag. 1-16, 37-129, le
caractre, la marche et l'issue de ces dbats.)]

Comme tout ce qui dure un peu, il reut, dans sa composition
personnelle, des modifications successives. La mort, la maladie, la
fatigue, des preuves diverses lui enlevrent quelques-uns de ses
membres, en 1842 M. Humann, en 1844 M. Villemain, deux des plus minents
et des plus fidles compagnons d'armes qu'il m'ait t donn de
rencontrer dans l'arne politique. Aucun esprit de coterie, aucune
intrigue ou faveur de cour ne prsida aux choix rendus ainsi
ncessaires. Appels aux ministres des finances et de l'instruction
publique, M. Lacave-Laplagne et M. de Salvandy avaient fait partie du
cabinet de M. Mol; mais, en dpit des souvenirs de la coalition de
1839, ils avaient hautement adhr  la politique du cabinet du 29
octobre 1840 et lui avaient prt un utile appui. Quand deux de mes plus
intimes et plus constants amis, M. Dumon et M. Hbert, devinrent, l'un
ministre d'abord des travaux publics, puis des finances, l'autre garde
des sceaux, ils avaient donn l'un et l'autre, dans l'administration et
dans les Chambres, des preuves d'un talent rare et d'un dvouement
courageux  la politique d'ordre lgal, de libert constitutionnelle et
de paix. Non-seulement ces variations n'apportrent dans l'homognit
du cabinet aucune altration, elles la maintinrent ou mme
l'affermirent. Elles furent conformes aux inspirations naturelles du
gouvernement libre, et dictes par le seul dessein de le fortifier en le
pratiquant loyalement.

Une question spciale, la prsidence du conseil, aurait pu devenir une
source d'embarras. J'avais videmment dans le gouvernement, auprs du
roi comme dans les Chambres, plus d'influence que le marchal Soult. Les
amis officieux et les adversaires intresss ne manquaient pas  faire
ressortir ce dfaut d'harmonie entre le titre et le fait, et  provoquer
soit les ambitions, soit les mfiances qui en pouvaient natre. Je dois
au marchal cette justice qu'il ne se prta point  ces insinuations
jalouses. Il avait souvent des accs de fantaisie et d'humeur; tantt sa
sant, tantt des susceptibilits spontanes ou prmdites le portaient
 menacer le cabinet de sa retraite prochaine; mais c'tait dans ses
rapports avec le roi plutt qu'avec moi que ces dispositions se
manifestaient, et la rconciliation suivait de prs la boutade. Quant 
moi, j'ai toujours fait, dans le pouvoir comme dans le cours gnral de
la vie, grand cas de la ralit et fort peu de l'apparence; celle-ci n'a
d'importance que lorsqu'elle accrot la force de la ralit en la
manifestant, et dans les grandes affaires les petites vanits crent
bien plus d'embarras qu'elles ne valent de plaisir. J'attendis sans la
moindre impatience que la retraite effective du marchal Soult, amene
par le besoin qu'il sentait du repos et de l'air de ses champs de
Soult-Berg, me ft confrer par le roi, avec l'adhsion de tous mes
collgues, la prsidence officielle du conseil. Ce fut la famille mme
du marchal, sa femme, son fils et sa belle-fille, qui le dterminrent
 cette rsolution; il crivit au roi le 15 septembre 1847:

Sire,

J'tais au service de mon pays il y a soixante-trois ans, quand
l'ancienne monarchie tait encore debout, avant les premires lueurs de
notre rvolution nationale. Soldat de la Rpublique et lieutenant de
l'empereur Napolon, j'ai pris part sans relche  cette lutte immense
pour l'indpendance, la libert et la gloire de la France, et j'tais de
ceux qui l'ont soutenue jusqu'au dernier jour. Votre Majest a daign
croire que mes services pouvaient tre utiles  la lutte nouvelle et non
moins patriotique que Dieu et la France l'ont appele  soutenir pour
l'affermissement de notre ordre constitutionnel. J'en rends grce 
Votre Majest. C'est l'honneur de ma vie que mon nom occupe ainsi une
place dans tous les travaux, guerriers et pacifiques, qui ont assur le
triomphe de notre grande cause. La confiance de Votre Majest me
soutenait dans les derniers services que je m'efforais de rendre. Mon
dvouement  Votre Majest et  la France est tout entier, mais je sens
que mes forces trahissent ce dvouement. Que Votre Majest me permette
de consacrer ce qui m'en reste  me recueillir, arriv au terme de ma
laborieuse carrire. Je vous ai vou, Sire, l'activit de mes dernires
annes; donnez-moi le repos de mes vieux services, et permettez-moi de
dposer au pied du trne de Votre Majest ma dmission de la prsidence
du conseil dont elle avait daign m'investir. Je jouirai de ce repos au
sein de cette scurit gnrale que la forte sagesse de Votre Majest a
faite  la France et  tous ceux qui l'ont servie et qui l'aiment. Ma
reconnaissance pour les bonts de Votre Majest, mes voeux pour sa
prosprit et celle de son auguste famille me suivront dans ce repos
jusqu' mon dernier jour; ils ne cesseront d'galer l'inaltrable
dvouement et le profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'tre,

Sire, de Votre Majest, le trs-humble et trs-obissant serviteur,

Marchal DUC DE DALMATIE.


Deux jours aprs avoir reu cette lettre, le 19 septembre 1847, le roi
me nomma prsident du conseil. J'crivis sur-le-champ au marchal Soult,
pour lui tmoigner combien j'tais touch de l'honneur de lui succder.
Il me rpondit le 25 septembre:

Monsieur le Ministre et cher Prsident,

Vous avez eu la bont de m'crire le 20 de ce mois, au sujet de la
dmission de la prsidence du conseil que j'avais eu l'honneur d'offrir
au roi le 15. Il m'en a beaucoup cot de me sparer d'anciens collgues
que j'honorerai toujours, et qui, dans nos, relations d'affaires,
avaient eu pour moi autant de bienveillance que d'amiti. Mais je n'en
ai pas moins applaudi de tout coeur au digne choix que le roi a fait de
vous pour me remplacer, et je vous en flicite bien sincrement.
J'espre que vous surmonterez, beaucoup mieux que je n'ai pu le faire
depuis deux ans, les difficults qui sont inhrentes  votre nouvelle
position. Personne ne prendra plus de part que moi aux nouveaux succs
que vous ne pouvez manquer d'obtenir. Croyez-y bien, et veuillez ne pas
douter de la sincrit des sentiments de vritable amiti que je vous ai
vous depuis longtemps.

Marchal DUC DE DALMATIE.

_P. S._ La marchale est trs-sensible  votre bon souvenir. Elle vous
prie de faire agrer toutes ses amitis  madame votre mre. Je vous
fais la mme prire.


D'un avis unanime, le cabinet pria le roi de donner au marchal Soult,
au terme d'une carrire glorieusement pleine et dignement close, une
marque clatante d'estime et de reconnaissance. Le Roi accueillit
volontiers ce voeu, et, le 26 septembre 1847, il confra au marchal
Soult le titre de marchal gnral de France. C'tait ce qui avait t
fait en 1660 pour le marchal de Turenne, en 1732 pour le marchal de
Villars, et en 1747 pour le marchal de Saxe. La rcompense alla au
coeur du vieux soldat; il m'crivit le 30 septembre:

Monsieur le Ministre et cher Prsident, en recevant du roi la lettre si
affectueuse que Sa Majest a daign m'crire de Saint-Cloud, sur la
table du conseil, le 26 septembre dernier, j'ai prouv une motion que
je ne puis dcrire,  la vue de l'ampliation de l'ordonnance que le roi
venait de rendre et qui me confre le titre de marchal gnral de
France. Je me suis profondment inclin devant tant de royale bont,
surtout lorsque peut-tre j'avais exalt les services que j'ai pu lui
rendre, ainsi qu' la France, depuis que j'ai eu l'honneur d'tre appel
aux conseils de Sa Majest. Cette grande rcompense, qui auparavant
tait si inespre, couronne si honorablement ma longue carrire
militaire que je ne puis trop remercier le roi de me l'avoir dcerne.
Mais je ne me suis pas dissimul toute la part que vous avez prise  cet
vnement, et je dois vous prier, mon digne ami, de compter sur ma
profonde reconnaissance. Tant que je vivrai, j'en conserverai un
prcieux souvenir, et je m'estimerai heureux si vous me conservez
l'amiti dont vous m'avez dj donn tant de marques. J'ai aussi
l'espoir que vous voudrez bien reporter sur mon fils l'attachement que
vous avez eu pour moi. J'ai l'honneur de vous renouveler, de coeur et
d'me, l'assurance d'une amiti qui ne cessera qu'avec ma vie.

Marchal DUC DE DALMATIE.


Ce n'est pas pour la frivole satisfaction de rappeler des souvenirs qui
me plaisent, que j'entre dans ces dtails et que je cite ces documents
tout personnels. On a reproch au gouvernement parlementaire ses
rivalits ardentes, ses luttes incessantes, ses intrigues mobiles, ses
crises rptes. J'ai trop vcu pour ignorer soit les passions et les
faiblesses humaines, soit les imperfections des meilleures et plus
ncessaires institutions; hommes et choses, tout est plein en ce monde
de mauvais germes, et la libert les met en lumire et mme les
dveloppe; mais elle met en lumire et dveloppe aussi les bons
instincts, les dispositions honorables, les freins lgitimes, les
ncessits salutaires. Et quand la libert est relle, quand elle se
dploie au sein de l'ordre lgal, quand elle dure, les chances de
victoire sont plus grandes pour le bien que pour le mal, et la valeur
politique et morale des rsultats de la lutte est bien suprieure aux
dplaisirs des fatigues qu'elle cote et des mesquins spectacles qui s'y
mlent. Je tiens  montrer, par les faits et les documents authentiques,
que de 1840  1848, quelles qu'aient pu tre, au fond des mes, les
tentations et les vellits obscures qui les traversent quand l'occasion
s'en rencontre, c'est la loyaut et le bon sens qui ont prsid, dans le
cabinet, aux relations des hommes politiques et rgl leur conduite
mutuelle. Aucune intrigue, aucune crise ministrielle n'ont troubl,
durant cette poque, l'intrieur du gouvernement; et l'intrt public,
la bonne gestion des affaires publiques, non les passions ou les
manoeuvres inhrentes, dit-on, au rgime parlementaire, en ont seuls
dtermin les incidents personnels.

A la fin d'octobre 1844, je revenais de Windsor o j'avais accompagn le
roi, et o l'affectueux accueil de la reine Victoria, de son
gouvernement et du peuple anglais avait dpass notre attente. Entre la
France et l'Angleterre, les relations pacifiques et amicales taient
pleinement rtablies; les questions d'gypte, de Tati et du Maroc
taient vides; celle du droit de visite prs de l'tre. Partout, en
Europe, la considration et l'influence du gouvernement du roi taient
en progrs visible. Au dedans, la confiance de la couronne et de la
majorit dans les Chambres tait acquise au cabinet. Cependant son
avenir paraissait orageux et prcaire. Prcisment  cause de sa dure
et de ses succs, il tait en butte  l'humeur passionne de ses
adversaires, et ses partisans se croyaient moins obligs d'tre unis
autour de lui et vigilants  sa dfense. En prsence de cette situation,
le duc de Broglie, avec la sollicitude d'un ami aussi fidle que
dsintress, m'crivit de Coppet, le 30 octobre 1844: La session
prochaine sera rude et difficile. La majorit de la Chambre des dputs
veut bien har vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais
elle s'amuse  ce jeu-l, et toutes les fois qu'ils reviennent  la
charge, ft-ce pour la dixime fois, non-seulement elle les laisse
faire, mais elle s'y prte de trs-bonne grce, comme on va au spectacle
de la Foire. C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre en lui en
laissant, si cela est ncessaire, supporter les consquences; sans quoi
vous y perdrez  la fois votre sant et votre rputation. Tout s'use 
la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de
gouvernement. Il y a quatre ans que vous tes au ministre; vous avez
russi au del de toutes vos esprances; vous n'avez point de rivaux: le
moment est venu pour vous d'tre le matre ou de quitter momentanment
le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps
d'interruption: vous vous remettriez tout  fait, et vous rentreriez
promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvele. Pour
le pays, s'il doit faire encore quelque sottise et manger un peu de
vache enrage, il vaut mieux que ce soit du vivant du roi et lorsque
rien ne le menace que lui-mme. Je ne puis donc trop vous conseiller de
faire, avant l'ouverture de la session, vos conditions  tout le monde,
de les faire svres et de les tenir, le cas chant, sans vous laisser
branler par les sollicitations et les prires. Mettez le march  la
main  vos collgues et  la majorit. Gouvernez votre ministre et la
Chambre des dputs, ou laissez-les se tirer d'affaire. Dans l'un comme
dans l'autre cas la chance est bonne, et la meilleure pour vous serait
une sortie par la grande porte[3].

[Note 3: Cette lettre, dont je ne cite ici qu'une partie, a t prise
dans mes papiers en fvrier 1848, et publie dans la _Revue
rtrospective_ de M. Taschereau, p. 3.]

J'tais aussi frapp que le duc de Broglie des faiblesses et des prils
de ma situation. J'avais de temps en temps un vif sentiment de
l'insuffisance des appuis qui me soutenaient pour le fardeau dont
j'tais charg, et j'aurais plus d'une fois regard comme une bonne
fortune qu'une occasion grave et naturelle se prsentt pour moi de
sortir du pouvoir et de reprendre haleine, en attendant qu'une autre
occasion, grave et naturelle aussi, vnt m'y rappeler. Mais on ne rgle
pas ainsi, selon son propre besoin, les chances de sa destine et les
jours du travail ou du repos; dans un gouvernement libre, l'arne
politique est un champ de bataille dont on ne se retire pas, comme dans
la guerre entre les tats, par la paix aprs la victoire; l'ennemi reste
toujours sur le terrain; la lutte y est toujours flagrante, et des
incidents imprvus peuvent seuls permettre d'heureuses retraites. Aucun
incident de ce genre ne s'offrit  moi vers la fin de l'anne 1844; deux
grandes questions, au contraire, l'abolition du droit de visite et les
mariages espagnols, taient alors en suspens et sous ma main; je les
avais activement engages, et des solutions favorables se laissaient
pressentir. Je suis d'un naturel optimiste: je ne crains pas le combat
et j'espre aisment la victoire. Je n'eus,  cette poque, ni
l'occasion ni l'envie de suivre le conseil du duc de Broglie, quoique
j'en sentisse toute la valeur et que je fusse vivement touch de
l'amiti qui le lui inspirait. Dans le cours de la session de 1845,
quatre mois aprs avoir reu sa lettre[4], je lui crivais: Le fardeau
est bien lourd. Plus je vais, plus je sens le sacrifice que j'ai fait en
ne me retirant pas au premier mauvais vote. J'y aurais gagn du repos et
beaucoup de cet honneur extrieur et superficiel qui a bien son prix.
Mais j'aurais, sans raison suffisante, livr ma cause  de
trs-mauvaises chances, et mon parti  une dsorganisation infaillible.
Quoi qu'il m'en cote, j'ai encore assez de force et, je l'espre, assez
de vertu pour ne pas regretter d'tre rest sur la brche.

[Note 4: Le 18 mars 1845.]

Il y a d'ailleurs, dans la vie publique, une rsignation pnible 
acqurir, mais ncessaire  qui veut s'y engager efficacement et y
laisser trace de son passage: c'est la rsignation  la profonde
imperfection de ce qu'on voit et de ce qu'on fait,  l'imperfection des
hommes comme des choses, de ses propres oeuvres et de ses propres
succs. A la fois acteur et spectateur, pour peu qu'il ait le coeur
droit et l'esprit fier, l'homme public est bien souvent choqu et
attrist du drame dans lequel il joue un rle, des scnes auxquelles il
assiste et des associs qu'il rencontre. Que de fois ce sentiment a d
troubler l'me du chancelier de l'Hpital dans le cours de sa carrire!
Quels dplaisirs, quels mcomptes avec ses allis au milieu de ses
indignations et de ses combats contre ses adversaires! Pourtant il est
rest dans la mle; il a persist dans la lutte,  son grand honneur
comme au grand profit de son pays; car non-seulement il a plac son nom
parmi les plus beaux de notre histoire, il a pos en France les
premires assises de la libert religieuse et de l'ordre lgal. La vie
publique la plus heureuse est pleine de tristesses et la plus glorieuse
de revers. Dieu n'a pas voulu faire aux meilleurs serviteurs des princes
et des peuples un sort plus facile ni plus doux.

Je ne me faisais, sur les faiblesses et les troubles de notre parti dans
le pays et dans les Chambres, pas plus d'illusion que sur les
imperfections intrieures du cabinet: Ce pays-ci est bon, crivais-je
au roi[5]; mais, dans les meilleures parties du pays, il faut que le bon
sens et le courage du gouvernement marchent devant;  cette condition le
bon sens et le courage du public se lvent et suivent. Nous avions bien
souvent  nous rsigner au dfaut de consquence et d'esprit politique
dans la majorit qui nous appuyait; cependant elle s'clairait et
s'affermissait de jour en jour; le parti qui prit alors le nom de parti
conservateur devenait peu  peu un vrai parti politique: Je ne fais pas
chaque jour ce que je veux, disait l'un de ses membres les plus
intelligents, M. Dugas Montbel; mais je fais ce que j'ai voulu ds le
premier jour. Expression fidle de l'esprit d'ensemble et de suite qui
doit prsider  la vie publique des partis comme des individus. Aprs un
dbat dans la Chambre des dputs, M. Duchtel m'crivait[6]: Quelques
dputs m'ont fait remarquer qu'en parlant de la politique conservatrice
vous aviez toujours dit _la politique du cabinet_. On dsirerait que
vous pussiez l'attribuer aussi  la majorit de la Chambre, au parti
conservateur. Il vous sera facile de mettre quelques mots dans ce
sens-l. Je crois que c'est bon. Je m'empressai de satisfaire  ce voeu
trs-bon en effet. Un peu plus tard cette majorit, de plus en plus sre
et fire d'elle-mme, voulut avoir, dans la presse, un organe qui lui
appartnt en propre et qui portt expressment son cachet: elle institua
un journal nouveau qui s'appela _le Conservateur_. C'tait son dsir et
son effort, souvent insuffisants, mais sincres et continus, de se
montrer anime de l'esprit d'un gouvernement libre, et capable de le
soutenir.

[Note 5: Le 24 aot 1841.]

[Note 6: Le 1er mars 1843.]

Nous tions, de notre ct, trs-attentifs  marcher dans la mme voie
et  tablir, entre le gouvernement et les Chambres, une srieuse et
habituelle entente. M. Duchtel rendait sous ce rapport au cabinet, et 
moi en particulier, les plus utiles services: il se tenait et me tenait
avec grand soin au courant de l'tat intrieur et des dispositions
quotidiennes soit des Chambres en gnral, soit de leurs membres. Il
faisait lui-mme et il m'indiquait ce qu'il y avait  faire pour
maintenir l'harmonie avec nos partisans, pour djouer les manoeuvres de
l'opposition, pour prvenir les chocs inutiles et prparer les luttes
invitables. Et dans ces incidents pratiques de la vie parlementaire, il
portait un ferme et clairvoyant esprit de gouvernement. En mars 1843, on
annonait une proposition de loi qui devait tre prsente  la Chambre
par trois dputs pour assurer la libert des votes dans les lections:
il m'crivit en m'en envoyant le texte: Je ne crois pas que nous
devions en combattre la lecture; ce serait en quelque sorte prendre les
moyens de corruption  notre compte. Sir Robert Peel s'est associ 
toutes les mesures contre la vnalit des suffrages. Si, comme je le
pense, c'est aussi votre avis, faites-le dire  Lacave-Laplagne et 
Martin du Nord. En aot 1844, au milieu des graves embarras que nous
suscitaient l'occupation de Tati et la guerre du Maroc, il m'crivait:
Les circonstances sont devenues difficiles, mais ce sont les
difficults qui font valoir l'habilet de ceux qui mnent les affaires;
les situations faciles peuvent aller  tout le monde. J'ai le ferme
espoir que nous nous en tirerons bien. Vous tes assez bon pilote pour
naviguer sain et sauf  travers ces cueils. Il tait absent de Paris
en octobre 1845, au moment o la grande insurrection des Arabes nous
dtermina  renvoyer sur-le-champ en Algrie le marchal Bugeaud et des
renforts considrables[7]: Vous faites trs-bien d'agir vigoureusement
et d'agir vite, m'crivait de Mirambeau M. Duchtel; il vaut mieux
renvoyer Bugeaud  Alger que de le faire venir  Paris, et il est
trs-sage de se faire justice par soi-mme si le Maroc est malveillant
et impuissant. Si cette affaire se termine bien, elle sera trs-bonne
pour la session. Il n'y a rien de plus mauvais que de n'avoir pas
d'affaires. Lorsque, en septembre 1846, le succs des mariages
espagnols eut troubl nos relations avec l'Angleterre et suscit les
violentes attaques de lord Palmerston: On ne pouvait pas s'attendre 
moins de la part du cabinet anglais, m'crivit M. Duchtel[8]; il faut
maintenant compter, pour le calmer, sur le temps et le bon sens. Nous
aurons, pendant quelque temps, une situation difficile et tendue; mais
ces difficults nous aideront dans les Chambres; il n'y a jamais de
sagesse qu' la condition d'un peu de crainte. Et quelques jours
aprs[9], sur le point de revenir de Bordeaux  Paris: Il ne faut pas
trop nous lancer, m'crivait-il, dans les modifications du rgime
commercial. Notre rle n'est pas d'alarmer et de troubler les intrts.
En ce moment ils sont dj un peu agits; il ne me paratrait pas
prudent d'y ajouter d'autres agitations. On dirait que nous payons 
l'Angleterre le prix des mariages espagnols. Je suis d'avis de faire
quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonant trs-haut
que l'on maintient la protection. Le _libre change_ fera plus de bruit
que de besogne.

[Note 7: Voir le tome VII de ces _Mmoires_, pag. 199-223.]

[Note 8: Le 28 septembre 1846.]

[Note 9: Le 1er octobre 1846.]

Cette anne 1846 fut, pour le ministre de l'intrieur comme pour moi,
une poque de grande activit et de forte preuve: en mme temps que se
terminait la ngociation des mariages espagnols, la Chambre des dputs
fut dissoute[10] aprs quatre ans de dure, et renouvele par des
lections gnrales[11]. Pendant qu'on s'y prparait de part et d'autre,
la lutte devient de plus en plus vive, m'crivait M. Duchtel[12];
plusieurs points de l'horizon se rembrunissent depuis quelques jours.
J'espre que cela s'claircira. D'aprs les apparences actuelles, je
m'attends  une bataille d'Eylau, o il y aura beaucoup de morts de part
et d'autre, o le champ de bataille nous restera, mais en nous laissant
encore une rude campagne  soutenir. Si les ntres, comme je l'espre,
se battent bien, je serai content; je dsire d'abord la victoire, et
puis, en second lieu, le combat.

[Note 10: Le 6 juillet 1846.]

[Note 11: Le 1er aot 1846.]

[Note 12: Le 18 juillet 1846.]

Il eut satisfaction dans son double voeu: La bataille est termine,
m'crivit-il[13]; le rsultat dpasse les esprances que nous tions en
droit de concevoir. Il est d'autant plus heureux que la lutte a t plus
acharne et que la violence a t plus grande du ct de l'opposition.
Elle a fait, sous ce rapport, de grands progrs depuis 1842. Ce qui nous
a sauvs, c'est le progrs que le parti conservateur a fait de son ct
pour la discipline et l'nergie. Voici le rsum le plus exact des
lections. Nous avons gagn sur l'opposition quarante-neuf batailles;
mais, parmi les candidats que nous avons appuys, il y en a deux ou
trois un peu douteux. L'opposition nous a battus, pour des candidats de
ses diverses nuances, dans vingt-trois collges. Il y a sur ce nombre
deux ou trois membres qui peuvent, je crois, tre ramens. L'opposition
a fait passer, contre nos candidats, dix candidats conservateurs
auxquels elle a donn la prfrence sur les ntres: ceux-l sont, 
trs-peu d'exceptions prs, bons au fond, mais ils auront besoin d'tre
disciplins. Les pertes de l'opposition, dans ses diverses fractions, se
rsument ainsi: Lgitimistes, dix-sept pertes; six membres nouveaux:
perte nette, onze. Extrme gauche, sept pertes; un membre nouveau: perte
nette, six. Gauche et centre gauche, trente pertes; dix-neuf membres
nouveaux: perte nette, onze. Les doubles lections font que la gauche a
moins de dputs nouveaux qu'elle n'a gagn de collges. C'est donc une
situation trs-bonne. Mais elle impose des devoirs nouveaux et des
difficults au moins aussi grandes que les anciennes. Le roi m'crit une
grande lettre de quatre pages pour me recommander de montrer de la
confiance dans l'avenir. Je suis pour la confiance qui assure et prpare
l'avenir, non pas pour celle qui le gaspille et le compromet. En face
des passions hostiles que nous avons  combattre, il faudrait trs-peu
de fautes pour changer la situation et jeter le pays de l'autre ct. Il
ne faut pas laisser s'accrditer l'ide que tout est possible. Nous
avons rsist d'un ct; nous aurons probablement  rsister de l'autre.
Je sais que vous pensez l-dessus comme moi; aussi je ne vous en dis pas
plus long. Aprs avoir assur le triomphe du parti conservateur, il y va
de notre honneur de ne pas devenir les instruments de sa dfaite.

[Note 13: Le 6 aot 1846.]

Aprs les lections de 1846, comme aprs celles de 1842, comme aprs
toute grande lutte lectorale, les accusations de corruption lectorale
et parlementaire se renouvelrent contre le cabinet. Je n'ai garde de
rentrer aujourd'hui dans l'examen des faits particuliers allgus  ce
sujet, il y a vingt ans, par l'opposition; je n'hsite pas  affirmer
qu'en 1846 comme en 1842[14], les enqutes et les discussions dont ces
faits furent l'objet eurent pour rsultat de prouver qu'ils taient
aussi peu graves que peu nombreux, et qu' travers l'exagration de
quelques paroles et l'inconvenance de quelques dmarches, les lections
s'taient accomplies librement, lgalement, loyalement. Non-seulement
dans les Chambres, mais dans plusieurs runions publiques, je pris soin
de mettre en vidence leur vritable et grand caractre: J'ai t
frapp, dis-je[15], de voir avec quelle insistance, quelle pret, avec
quelle sorte de satisfaction on s'appesantissait sur une multitude de
petites circonstances, de commrages, passez-moi le mot, presque
toujours sans fondement comme sans importance, et qui n'taient propres
 relever la dignit de personne. Il serait facile de rtorquer 
l'opposition les mmes arguments; il serait facile de signaler, dans ses
actes, dans son langage, dans son attitude au milieu des lections, bien
des misres de mme nature. Je n'ai pour mon compte nul got  cela; je
ne l'ai pas fait, et je ne le verrais faire  personne avec plaisir.
L'opposition, je suis le premier  le reconnatre, est un grand parti,
qui a ses misres,  coup sr, et en grand nombre, mais qui repose
pourtant sur des ides, des sentiments, des intrts qui ont leur ct
grand et lgitime. Accordez-nous qu'il en est de mme pour le parti
conservateur. Je ne suis pas, je crois, trop exigeant. Prenons-nous les
uns les autres par nos bons cts. Soyez srs que nos institutions, que
notre pays, que cette Chambre, que tous, vous comme nous, vous grandirez
par cette pratique. Ne cherchez pas dans de petits incidents, dans de
petites causes, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans
les lections dont cette Chambre est sortie. Laissez aux pays qui ne
sont pas libres, laissez aux gouvernements absolus cette explication des
grands rsultats par les petites faiblesses et les petites hontes
humaines. Dans les pays libres, quand de grands rsultats se produisent,
c'est  de grandes causes qu'ils sont dus. Un grand fait s'est manifest
dans les lections qui viennent de s'accomplir: le pays a donn son
adhsion, son adhsion srieuse et libre  la politique qui se
prsentait devant lui. N'attribuez pas ce fait  quelques prtendues
manoeuvres ou misres lectorales; il a son origine dans les vritables
sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'ide qu'il se forme de
sa situation et de la conduite de son gouvernement. Vous croyez qu'il se
trompe: vous tes parfaitement libres de le croire, parfaitement libres
de travailler tous les jours  le lui dmontrer,  faire entrer dans sa
pense, dans ses sentiments une autre politique; c'est votre droit; mais
vous n'avez pas le droit de venir expliquer et qualifier, par de
misrables suppositions, une grande pense du pays qui s'est grandement
et librement manifeste.

[Note 14: Voir le tome VII de ces _Mmoires_, pag. 9-10.]

[Note 15: A la Chambre des dputs, le 31 aot 1846.]

Ce serait un curieux et instructif rapprochement  faire, pourvu que la
complte vrit des faits ft mise  dcouvert, que la comparaison des
lections politiques en Angleterre, aux tats-Unis d'Amrique et en
France de 1814  1848. J'y ai regard attentivement, et je demeure
convaincu que, de ces trois pays libres, le ntre est celui o, malgr
les abus inhrents  tout grand mouvement lectoral, les lections se
sont accomplies,  cette poque, avec le plus d'indpendance personnelle
et de probit. Je ne dis pas cela pour taxer de fausset ou de vnalit
gnrale les lections anglaises et amricaines; je ne doute pas
qu'elles ne soient,  tout prendre, la srieuse et sincre expression du
sentiment public. Les institutions libres ont cette puissance que leur
vertu surmonte les vices mme qu'elle ne supprime pas, et qu'il rsulte
de leur action plus de vrit que de mensonge et plus de bien que de
mal, quoique le mensonge y soit souvent grossier et le mal choquant.

Ce fut sur les bruits de corruption parlementaire encore plus que sur
les accusations de corruption lectorale que se porta,  cette poque,
l'effort de l'opposition. Elle avait  coeur de rendre suspectes
l'indpendance et la dignit de la majorit qui nous soutenait si
fermement. Elle ne parvint pas  branler la juste confiance du parti
conservateur dans sa propre intgrit comme dans celle du cabinet. Aprs
de longs et violents dbats, la Chambre des dputs,  225 voix contre
102, se dclara satisfaite des explications donnes par le gouvernement.
La presse opposante s'acharna contre cet ordre du jour, et _les
satisfaits_ prirent place, dans ses attaques,  ct des
_pritchardistes_. Je ne relverai, de cette lutte, que trois faits qui
prouvent invinciblement que la satisfaction prononce par la Chambre
tait sense et lgitime.

En mme temps qu'elle annonait bruyamment ses accusations, l'opposition
demanda que la discussion n'en ft pas publique. Le ministre repoussa
vivement cette prtention et rclama la plus complte publicit. A peine
exprime, la demande du comit secret parut si trange  la Chambre que
l'opposition y renona. C'est l'honneur du gouvernement libre que, plus
les questions sont compliques et les situations dlicates, plus la
vrit a besoin du grand jour et raison de s'y confier. Le cabinet
tmoigna, dans cette circonstance, que, loin de craindre le grand jour,
il tait le premier, je pourrais dire le seul  le vouloir.

Un abus existait avant et depuis la Rvolution de 1830, non pas avou,
mais pratiqu et tolr sous divers ministres. Certains emplois de
finance et de magistrature administrative taient quelquefois l'objet de
transactions pcuniaires entre les titulaires qui en donnaient leur
dmission et les prtendants qui espraient y tre nomms par le
gouvernement. Non-seulement de nombreux exemples avaient, de 1821 
1847, autoris cette pratique[16]; la question de sa lgalit avait t
porte devant les tribunaux, et  ct d'arrts qui l'avaient rprouve,
plusieurs arrts de cours souveraines, mme un arrt de la cour de
cassation, l'avaient dclare licite et valable[17]. Ce n'tait point
l'ancienne vnalit des charges admise en principe; c'tait une
tolrance abusivement applique  certaines transactions particulires
dont le gouvernement restait toujours libre de ne pas tenir compte. Un
fait de ce genre excita, en 1847, de vives rclamations et devint, dans
la Chambre des dputs, l'occasion d'ardents dbats. Avant ces dbats,
ds que le fait fut attaqu, le cabinet, reconnaissant la lgitimit du
sentiment public  cet gard, proposa au roi et fit prsenter  la
Chambre des dputs[18] par le garde des sceaux, M. Hbert, un projet de
loi qui interdisait formellement toute transaction semblable et la
frappait de peines positives. Au mme moment, et sous l'empire du mme
sentiment, M. Dupin avait dpos, sur le bureau de la Chambre, une
proposition tendant au mme but. En prsence du projet de loi propos
par le gouvernement, ceci n'est pas, dit-il, une question
d'amour-propre ni de priorit; il y a un projet de loi prsent par le
gouvernement, c'est ce projet de loi qui doit avoir la prfrence. S'il
ne me satisfait pas, parce que je ne lui trouverai pas une sanction
pnale assez forte, j'en ferai la matire d'un amendement. C'est dans
ces termes que je me runis  la proposition du gouvernement et que je
retire la mienne[19].

[Note 16: Plusieurs de ces exemples sont rapports dans la _Revue
rtrospective_ de 1848, pag. 312.]

[Note 17: Les dates et les termes de ces arrts sont rapports dans le
_Moniteur_ du 22 janvier 1848, pag. 149.]

[Note 18: Le 20 janvier 1848.]

[Note 19: _Moniteur universel_ du 21 janvier 1848, pag. 136.]

Ni la prsentation du projet de la loi, ni le retrait de la proposition
de M. Dupin, n'arrtrent les attaques dont l'opposition trouvait l une
occasion favorable. C'tait surtout contre moi que ces attaques taient
diriges. J'avais des amis parmi les personnes intresses dans l'acte
qu'on accusait; je n'avais pas ignor leurs dsirs et leurs dmarches.
Le chef de mon cabinet particulier, M. Gnie, s'y tait trouv ml sans
y avoir, directement ni indirectement, le moindre intrt personnel,
uniquement d'aprs mes instructions et parce qu'il tait l'ami de M.
Lacave-Laplagne, alors ministre des finances, auprs de qui ces
dmarches avaient eu lieu. L'opposition se flattait qu'elle me mettrait
dans une situation fausse en m'obligeant  subir la responsabilit
d'incidents auxquels j'avais t tranger, ou  essuyer d'luder toute
responsabilit en rappelant les actes semblables accomplis sous les
ministres prcdents, et en me mettant  couvert derrire ce long
pass. Je me refusai  l'une et  l'autre de ces lchets. Aprs avoir
ramen et rduit la question au fait mme,  un acte de tolrance de
l'autorit en prsence d'une transaction entre particuliers, Il y a eu
cela, dis-je, ni plus ni moins. Je puis le dire sans rien apprendre 
personne dans cette Chambre; le fait a t souvent et depuis longtemps
pratiqu et tolr. D'autres ont dit qu'ils l'avaient compltement
ignor. Libre  eux de tenir ce langage; pour moi, je ne le tiendrai
pas. On semble croire aussi que je rappellerai, avec les noms propres et
les dates, beaucoup de faits analogues pour en couvrir celui dont on
parle. Je ne le ferai point. Je n'entends me prvaloir ni des exemples
d'autrui ni des arrts des cours pour soutenir et justifier le fait en
lui-mme. Je ne me plaindrai jamais de voir se dvelopper les
susceptibilits et les exigences morales de la Chambre et de mon pays.
Je ne regretterai jamais de voir tomber, devant la publicit et
l'lvation progressive de nos sentiments, des usages longtemps
pratiqus et tolrs. Que vient faire maintenant le pouvoir? Il vient
vous demander de vider cette question longtemps douteuse, de mettre fin
 cet abus longtemps tolr, de consacrer, par une loi positive, cette
moralit plus difficile, cette susceptibilit plus leve qui a pass
dans nos moeurs et qui doit passer dans nos lois. Voil ce que nous vous
proposons. Je dsirerais savoir ce qu'on pourrait faire de plus. Le
parti conservateur se mconnatrait et se trahirait lui-mme s'il
n'tait pas le plus vigilant et le plus exigeant de tous dans tout ce
qui tient  la morale publique et prive. Voici seulement ce que je lui
demande. Qu'il se souvienne toujours que les hommes qu'il honore de sa
confiance ont recueilli de nos temps orageux un hritage trs-ml.
C'est notre devoir de travailler et nous travaillons constamment 
purer cet hritage,  en carter tout ce qui porte l'empreinte des
temps de dsordre et de violence, et de l'immoralit que le dsordre et
la violence entranent toujours  leur suite. Si le parti conservateur a
la confiance que c'est l en effet notre volont comme la sienne, notre
travail comme le sien, qu'il n'oublie jamais que l'oeuvre est
trs-difficile, quelquefois trs-amre, et que nous avons besoin de
n'tre pas un instant affaiblis dans cette rude tche. Si le moindre
affaiblissement devait nous venir de lui, je n'hsite pas  dire, pour
mon compte et pour celui de mes amis, que nous ne l'accepterions pas un
instant.

Le parti conservateur comprit et gota mon langage: sur la proposition
d'un habile et austre magistrat, M. de Peyramont, la Chambre vota, 
225 voix contre 146, que se confiant dans la volont exprime par le
gouvernement et dans l'efficacit des mesures qui doivent prvenir le
retour d'un ancien et regrettable abus, elle passait  l'ordre du jour.

Il y a, pour le pouvoir, un sr moyen de se prouver tranger  toute
corruption: c'est de la poursuivre partout o il en aperoit la trace.
Corrompus ou seulement corruptibles, les intresss ne s'y trompent pas;
ils savent parfaitement que le pouvoir qui ne leur accorde pas la faveur
du silence n'est pas plus leur pareil que leur complice; et le public,
malgr sa crdulit mfiante, en est bientt aussi convaincu que les
intresss. Les tristes occasions ne nous manqurent pas de tmoigner, 
cet gard, notre rsolution: des dsordres anciens furent signals dans
quelques branches de l'administration, notamment dans celle de la guerre
et de la marine; ils furent immdiatement poursuivis et rprims. De
graves soupons s'levrent contre un homme de talent, nagure membre du
cabinet et qui en tait sorti pour devenir l'un des prsidents de la
cour de cassation; nous y regardmes avec une attention aussi
scrupuleuse que douloureuse; et ds que nous emes seulement des doutes,
M. Teste fut traduit devant la cour des Pairs qui porta, dans
l'instruction de son procs, autant de fermet que de patience; et de
question en question, de dbat en dbat, l'ancien ministre fut amen 
l'aveu du crime et en subit, ainsi que ses complices, la juste peine.

C'tait l, de la part du cabinet, un de ces actes dont le mrite n'est
senti que tard, et dans lesquels le pouvoir porte le poids du mal au
moment mme o il met  le rprimer le plus de franchise et de courage.
Des incidents dplorables, l'odieux assassinat de la duchesse de
Praslin, des procs scandaleux, des morts violentes se succdrent coup
sur coup, aggravant la tristesse du moment et le trouble de
l'imagination publique; l'air semblait infect de dsordres moraux et de
malheurs imprvus qui venaient en aide aux attaques de parti et aux
imputations mensongres que le cabinet avait  subir; c'tait un de ces
mauvais passages, un de ces coups de vent malsain qui se rencontrent
dans la vie des gouvernements. Il n'y avait, contre ce mal, rien de
direct ni d'efficace  faire; mais j'avais  coeur d'en exprimer
hautement ma pense et d'assigner  cette pnible situation son vrai
caractre; j'en trouvai l'occasion  la fin de la session de 1847, dans
la discussion du budget  la Chambre des pairs. On avait parl de la
corruption lectorale, et aprs avoir dit,  ce sujet, ce que j'avais 
dire, j'ajoutai, sans que rien m'y et provoqu: Je veux parler un
moment d'une autre corruption plus grossire, plus norme, dont on n'a
rien dit ici, mais dont le public s'est depuis quelque temps fort
proccup. Tout homme qui entre un peu avant dans la vie politique doit
s'attendre aux calomnies et aux outrages; mais lorsque des imputations,
quelque violentes, quelque rptes qu'elles soient, n'ont point de
fondement rel, je suis convaincu, parfaitement convaincu que de notre
temps, avec nos institutions, dans nos moeurs, elles se consument,
s'vanouissent et tombent d'elles-mmes. Nous ne sommes pas les premiers
 tre calomnis et injuris indignement; nous n'avons pas cet honneur:
des hommes,  ct desquels nous serions heureux et fiers d'tre nomms
un jour, ont t tout aussi calomnis, tout aussi injuris, et aussi
injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le plus grand
homme des tats-Unis d'Amrique, Washington, a t accus d'avoir vendu
son pays  l'Angleterre; on imprimait de prtendues lettres apportes
comme preuves de cette accusation. Le temps a march: non-seulement les
noms des calomniateurs de Washington sont inconnus aujourd'hui, mais le
fait mme de cette calomnie est presque inconnu; il faut le chercher en
rudit pour le dcouvrir, et le nom de Washington brille de tout son
lgitime clat. Je tiens, sur le pays, le mme langage que sur le
gouvernement. Il n'est pas vrai que notre pays soit corrompu. Il a
travers des temps de grand dsordre; il a vu le rgne de la force,
tantt de la force monarchique, tantt de la force anarchique; il en est
rsult, je le reconnais, un certain affaiblissement des croyances
morales et des sentiments moraux; il y a moins de vigueur et dans la
rprobation et dans l'approbation morale; mais, dans la vie commune du
pays, la pratique est honnte, plus honnte peut-tre qu'elle ne l'a
jamais t. Le dsir, le dsir sincre de la moralit, dans la vie
publique comme dans la vie prive, est un sentiment profond en France.
Pour mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au
milieu (il faut bien appeler les choses par leur nom), au milieu du
dgot amer que j'en ai prouv, je me suis flicit de voir mon pays si
susceptible et si ombrageux; j'ai t bien aise, mme au prix de ces
calomnies et de ces injures, que le dsir de moralit et de puret se
manifestt parmi nous avec tant d'nergie. Ce sentiment portera ses
fruits; il rendra aux principes moraux cette fermet qui leur manque de
nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment nous pouvons y
contribuer d'une manire efficace? Nous croyons trop vite  la
corruption et nous l'oublions trop vite. Nous ne savons pas rendre assez
justice aux honntes gens et nous ne faisons pas assez justice des
malhonntes gens. Je voudrais que nous fussions un peu moins empresss
dans notre crdulit au mal avant de le connatre, et un peu plus
persvrants dans notre rprobation du mal quand nous le connaissons.
Soyons moins souponneux et plus svres. Tenez pour certain que la
moralit publique s'en trouvera bien[20].

[Note 20: _Chambre des pairs_, sance du 2 aot 1847.]

Je parlais ainsi pour ma propre satisfaction et mon propre honneur
plutt que dans l'espoir de dissiper les mauvaises impressions qui
agitaient alors l'esprit public; j'tais loin d'attribuer  mes
observations et  mes conseils une si prompte et si gnrale influence;
mais dans l'arne mme o nous combattions, auprs de mes amis
politiques, mon langage tait bienvenu et efficace; il affermissait leur
courage et les prmunissait contre la contagion des erreurs et des
humeurs vulgaires. Ainsi,  travers de douloureuses preuves, nous nous
formions tous, conseillers du prince et dputs du peuple, aux moeurs
franches et viriles du gouvernement libre; ainsi, par l'union de jour en
jour plus intime du parti conservateur et du cabinet, s'tablissaient,
entre la couronne et les Chambres, cette harmonie et cette action
commune qui font la force du pouvoir et le gage de l'influence efficace
de la libert dans le gouvernement.

Ce progrs des institutions comme des moeurs aurait t bien plus
complet et plus rapide si l'opposition, cet autre acteur naturel et
ncessaire dans le gouvernement libre, avait t dans une situation
aussi simple et aussi nette que celle du cabinet; mais elle tait loin
de possder cet avantage. Le parti conservateur tait homogne, une mme
intention l'animait tout entier: il poursuivait tout entier le mme but
et travaillait  la mme oeuvre; il voulait le succs et la dure du
gouvernement qu'il soutenait. L'opposition, au contraire, contenait dans
son sein des lments, des dsirs, des desseins, des efforts
profondment divers: les partisans des rgimes tombs avant ou en 1830,
des lgitimistes, des bonapartistes, des rpublicains s'y mlaient  de
sincres amis de la nouvelle monarchie constitutionnelle. L'opposition
ne s'appliquait pas seulement et tout entire  faire prvaloir une
politique diffrente de celle du cabinet; elle avait des groupes qui
reprsentaient et cherchaient  relever des tablissements contraires 
celui qui tait debout et lgal. Quand on est oblig de parler, il n'y a
point d'habilet, point de prudence, point d'loquence qui puissent
mettre la vrit sous le voile: les interprtes de ces desseins divers
n'abdiquaient point leur origine ni leur tendance; elles se faisaient
jour  chaque instant; et cette incohrence, cette dissidence des
lments de l'opposition dnaturaient tantt sa physionomie, tantt ses
actes mmes, et la condamnaient, chefs et parti,  de continuels
embarras dont son influence, dans un rgime de publicit et de
discussion continue, avait beaucoup  souffrir.

Je ne rappellerai qu'une seule des circonstances dans lesquelles ce vice
de l'tat intrieur de l'opposition parlementaire et ses rsultats se
manifestrent avec le plus d'vidence et de bruit.

Ds le 7 novembre 1841, le comte de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur 
Vienne, m'informa que M. le duc de Bordeaux se proposait de faire un
voyage en Angleterre. La chute de cheval que le prince fit  Kirchberg
et le grave accident qu'elle amena firent ajourner ce projet. Dans
l'automne de 1842, le baron Edmond de Bussierre, ministre du roi 
Dresde, m'crivit que M. le duc de Bordeaux venait d'annoncer au roi de
Saxe sa prochaine visite; il m'exposa les embarras auxquels cet incident
pourrait donner lieu pour la lgation franaise, et me demanda mes
instructions. Je lui rpondis sur-le-champ[21]: Il est fort loin de la
pense du gouvernement du roi de vouloir exercer, sur les dmarches de
ce jeune prince, une surveillance inquite et exigeante qui ajouterait
encore au malheur de sa position, et qui, sous tous les rapports,
conviendrait peu  la dignit de la France. Mais il y aurait de
l'imprudence  ne pas prvoir le parti que des factions malveillantes
chercheraient  tirer de ces dmarches pour prsenter sous un faux jour
notre situation extrieure, placer les agents du roi auprs des
gouvernements trangers dans une situation dlicate, et susciter, entre
ces gouvernements et le ntre, des complications qui altreraient la
bonne harmonie de leurs rapports. Tel serait le rsultat du sjour
permanent, ou seulement prolong, de M. le duc de Bordeaux dans une
rsidence o serait accrdite une lgation franaise: la prsence
simultane du reprsentant du roi ne nous paratrait, en pareil cas, ni
convenable, ni possible. C'est ce que l'ambassadeur du roi  Vienne eut
ordre, l'anne dernire, de dclarer  M. le prince de Metternich,
lorsque M. le duc de Bordeaux se rendit dans cette capitale peu de temps
aprs son cruel accident. M. le prince de Metternich rpondit que la
question lui apparaissait sous le mme aspect qu' nous; que M. le duc
de Bordeaux, qui avait prouv une rechute, quitterait Vienne ds qu'il
serait en tat de supporter le voyage; et les choses se sont en effet
passes de la sorte. Le cabinet de Dresde ne suivra pas  cet gard une
autre ligne de conduite que le cabinet imprial; la sagesse qui le
distingue et les sentiments bienveillants qu'il nous a toujours
tmoigns ne nous laisseraient aucun doute  cet gard, quand mme M. de
Zeschau ne se serait pas empress de vous donner, sur les intentions de
sa cour, les assurances les plus satisfaisantes. Nous avons donc la
ferme confiance que M. le duc de Bordeaux, aprs avoir pass, auprs de
la famille royale de Saxe, le temps que comportent les convenances d'une
simple visite, quittera Dresde avant que sa prsence ait pu y devenir,
pour la lgation franaise, l'occasion d'un embarras et d'une rsolution
qui seraient, je n'en doute pas, aussi pnibles  la cour de Saxe qu'au
gouvernement du roi.

[Note 21: Le 7 dcembre 1842.]

Notre confiance tait fonde comme notre prvoyance. Le roi de Saxe
tmoigna  M. le duc de Bordeaux tous les sentiments, tous les gards
qui lui taient dus; il lui donna, dans l'intimit de sa famille et de
sa cour, un concert auquel aucun des membres du corps diplomatique ne
parut. Toute dmarche, toute apparence politique furent cartes, et,
aprs avoir pass huit jours  Dresde, M. le duc de Bordeaux en partit
sans que le ministre de France et prouv le moindre embarras, et sans
que nous eussions fait, sur son sjour  la cour de Saxe et sur
l'accueil qu'il y avait reu, aucune observation.

La mme situation et la mme question se reproduisirent, l'anne
suivante,  la cour de Prusse. Le comte de Flahault m'crivit[22] que M.
le duc de Bordeaux, en prenant  Vienne, sous le nom de comte de
Chambord, des passe-ports pour l'Angleterre, les avait fait viser  la
lgation prussienne, et avait manifest l'intention de faire en passant
une visite au roi de Prusse. Mais on rpandait,  Paris comme en
Allemagne, et le comte Bresson me mandait de Berlin que cette visite
aurait un tout autre caractre que celle de Dresde. Le roi de Prusse,
disait-on, avait formellement invit M. le duc de Bordeaux  venir 
Berlin; il devait y arriver au moment d'une grande revue de l'arme
prussienne, pendant le sjour qu'y faisait alors l'empereur Nicolas, et
de faon  donner  sa rencontre avec ces deux souverains une couleur et
une valeur politiques. Le ministre de Prusse  Paris, le comte d'Arnim,
vint me communiquer une dpche de son gouvernement qui, en annonant
l'arrive prochaine de M. le duc de Bordeaux  Berlin, dmentait
expressment ces bruits, et nous assurait que le cabinet prussien
prendrait grand soin que cette visite n'et aucun des caractres ni des
effets qu'on essayait de lui attribuer. Je donnai au comte Bresson, 
Berlin, les mmes instructions que j'avais donnes au baron de Bussierre
 Dresde, avec les mmes gards pour M. le duc de Bordeaux et les mmes
prcautions pour les relations diplomatiques et la dignit du
gouvernement du roi. Le roi de Prusse et son cabinet tinrent
scrupuleusement leur promesse: quand M. le duc de Bordeaux arriva 
Berlin, la grande revue tait passe, l'empereur Nicolas tait parti; le
roi Frdric-Guillaume IV ne reut M. le duc de Bordeaux qu' Potsdam,
dans son palais de Sans-Souci; et pour donner  cette attitude rserve
la confirmation d'un tmoignage intime, l'ami et le confident
particulier du roi de Prusse, le baron de Humboldt, m'crivit[23] au
moment du dpart de M. le duc de Bordeaux pour l'Angleterre:

[Note 22: Le 2 septembre 1843. Il avait remplac, comme ambassadeur du
roi  Vienne, le comte de Sainte-Aulaire, appel  l'ambassade de
Londres.]

[Note 23: Le 28 septembre 1843.]

Je vous parlerai aujourd'hui d'un objet entirement _terrestre_, de ce
qui s'est pass rcemment au sommet d'une colline[24] peu leve
au-dessus du niveau des mers poissonneuses, mais riche en grands
souvenirs et habite par un prince dont la puret des sentiments ne peut
jamais tre mise en doute. Admis  une espce d'intimit dans la famille
royale, j'ai eu occasion de tout voir, de tout juger, selon la couleur
des opinions que vous me connaissez depuis tant d'annes, et d'aprs la
libert d'action qui convient  mon ge et  l'indpendance que l'on
veut m'accorder. J'ai vu journellement le jeune prince (le duc de
Bordeaux) ici,  Potsdam; je l'ai vu aussi pendant deux jours  Berlin,
non chez lui,  son htel, mais dans l'intrieur du muse et dans les
collections d'histoire naturelle qui sont un peu de mes domaines. Il est
de l'intrt d'un parti politique d'exploiter tout  son gr, de
travestir les choses les plus simples et les plus innocentes. On a
commenc par inventer l'insigne mensonge que le duc de Bordeaux avait
t invit  venir  Berlin, et qu'il s'y trouverait aux revues en mme
temps que l'empereur Nicolas. Vous savez, Monsieur, par les explications
donnes par M. le comte d'Arnim, et plus tard par les dpches de notre
ministre des affaires trangres, le baron de Blow, que le prince, 
son passage pour l'cosse, n'a t reu qu'aprs les manoeuvres, par
consquent aprs le dpart de l'empereur de Russie. Vous savez aussi que
rien n'a fait dvier mon roi de la ligne qu'il s'est prescrite, et qui
est inaltrablement fixe par les liens qui unissent les deux cabinets.
Le roi, pendant tout le sjour du jeune prince, a eu deux motifs d'agir:
il a agi d'aprs ce qu'il se devait  lui-mme et d'aprs ce qu'il
croyait conforme aux sentiments levs de votre souverain. Le duc de
Bordeaux a t son hte dans l'intrieur de sa famille,  Sans-Souci; il
a t trait d'aprs le rang qu'il occupe par sa naissance et selon les
usages admis dans une cour dans laquelle on reoit tant de princes
trangers. Il a assist, au _Palais de marbre_, prs Sans-Souci,  un
bal que le roi a donn en l'honneur de deux de ses trs-jeunes nices de
Schwerin et des Pays-Bas. Certes, la politique n'a t pour rien dans
des rapports de politesse et de courtoisie dont je laisse au rdacteur
du journal _la Mode_ le soin de rvler aux croyants les graves et
dangereuses tendances. Le baron de Blow, mon neveu, est rest en dehors
du cercle magique: il n'a vu de ses yeux ni le prince, ni les personnes
qui l'accompagnaient. A Berlin, en prsence du public de la capitale, M.
le duc de Bordeaux n'a pas t l'hte du roi: il a habit, en simple
particulier, un htel de voyageurs, le _British Hotel_; il n'a eu dans
la capitale, pas plus qu' Potsdam, ni chambellan ni aide de camp pour
le conduire; il n'y a pas eu, pour son service, des quipages de la
cour. Je deviens bien minutieux dans mon rcit, mais je vais ajouter ce
qui est bien plus important, Monsieur: je ne crois pas trop m'avancer en
vous disant que la visite aurait t dcline si l'oncle du jeune prince
(M. le duc d'Angoulme) avait cess de vivre, et si le neveu, gagnant
d'importance aux yeux d'un parti, et t considr comme un prtendant.
Le duc de Bordeaux est parti ce matin pour Hambourg; je me suis senti le
besoin de vous adresser ces lignes toutes confidentielles, et dont vous
voudrez bien excuser, je ne saurais en douter, l'ancienne familiarit.
Un motif personnel a dirig ma pense: j'ai cru en mme temps devoir
vous prouver, Monsieur, par la candeur de ma narration, que je suis
immuablement guid par ces principes d'accord et de conciliation que
j'ai professs dans les rapports politiques dont j'ai quelquefois t
charg depuis la mmorable poque de 1830,  la haute satisfaction de
votre auguste souverain. Je fais, et maladroitement peut-tre, de la
diplomatie  Paris; je n'en fais pas en ces lieux: historien de la
colline de Sans-Souci, je vous dis simplement ce que j'ai vu. Mon rcit
sera conforme  ce qui vous est dj parvenu par le comte Bresson, aussi
instruit de la politique de mon roi que noblement enclin  loigner tout
ce qui pourrait donner ombrage. Quant  moi, j'aurai l'avantage d'tre
calomni, comme si j'tais ministre, par la faction dont l'intrt
permanent est de brouiller nos affaires. Je m'y rsigne avec le courage
d'un homme de l'Ornoque.

[Note 24: La colline de Sans-Souci.]

Cette lettre, m'crivait M. Bresson en me l'envoyant, a t lue par le
roi; elle vous est adresse de son aveu.

Je rpondis sur-le-champ  M. de Humboldt[25]:

[Note 25: Le 11 octobre 1843.]

Je vous remercie de votre lettre du 23 septembre. A Berlin comme 
Paris, vous faites de l'excellente diplomatie. Vous voyez le vrai et
vous voulez le bien. Nous n'avons nulle intention d'attrister encore,
par une vigilance tracassire, la destine dj si triste de M. le duc
de Bordeaux. Nous avons, j'ose le dire, fait nos preuves  cet gard.
Rappelez-vous toute l'histoire de l'Europe. Jamais prince exil a-t-il
t aussi peu inquit dans sa retraite? Jamais ses rapports avec ses
partisans ont-ils t tolrs avec autant de libralit et de douceur?
Mais quand on profite de cette douceur mme pour nouer des intrigues qui
dbutent par des mensonges, il faut bien que nous y regardions, et que
les brouillons soient avertis qu'ils ne trouveront chez nous point
d'insouciance et en Europe point d'appui. Votre auguste souverain a
fait,  cet gard, avec une convenance parfaite, tout ce que le mien
pouvait dsirer; et il n'y a point de paroles meilleures que celles que
vous voulez bien m'adresser en me disant que la visite aurait t
dcline si l'oncle du jeune prince avait cess de vivre, et que le
neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, et t regard comme
un prtendant. A de telles paroles, une seule rponse convient, c'est
l'expression d'une entire confiance. Et la confiance des rois entre eux
est, vous le savez, mon cher baron, le meilleur gage de la paix des
peuples et de l'honneur des couronnes.

D'un commun accord, la limite tait ainsi trace: tant que les
dmonstrations n'avaient point de caractre politique, tant que la
qualit de prtendant n'tait pas proclame et exploite, nous avions,
pour la situation de M. le duc de Bordeaux, autant de mnagement
qu'aucune des cours europennes, et nous nous flicitions de n'avoir 
ajouter aucun dplaisir  son infortune, aucune gne  porter dans sa
libert.

Nous pouvions esprer qu' Londres comme  Vienne,  Dresde et Berlin,
cette satisfaction ne nous manquerait pas: les dispositions du
gouvernement anglais taient connues; la reine Victoria venait d'en
donner, par sa visite au chteau d'Eu, le plus clatant tmoignage.
Quand elle apprit que M. le duc de Bordeaux tait sur le point de venir
en Angleterre, elle y attendait M. le duc et madame la duchesse de
Nemours qui lui avaient promis de passer auprs d'elle quelques jours;
elle exprima sur-le-champ son inquitude que la premire de ces deux
visites ne dranget la seconde, et son dsir que M. le duc de Bordeaux
retardt son arrive. Lord Aberdeen alla au-devant de ce que nous
pourrions avoir  lui dire au sujet du voyage annonc:

Il faut que vous sachiez, dit-il au comte de Rohan-Chabot[26], charg
d'affaires  Londres pendant le cong du comte de Sainte-Aulaire, o
j'en suis sur cette question. D'aprs les ordres de la reine, j'avais
fait prvenir le prince de l'arrive prochaine de M. le duc et de madame
la duchesse de Nemours, et qu'il serait _dsagrable_  Sa Majest qu'il
se trouvt  Londres en mme temps qu'eux. Le duc de Lvis m'a fait
rpondre que rien ne pouvait tre plus contraire au dsir ou  la pense
de M. le duc de Bordeaux ou de ceux qui le conseillent, que de susciter,
par un voyage en Angleterre, le moindre embarras, soit  Londres, soit
en France. M. de Lvis m'a fait assurer que le prince tait, quant 
prsent, absolument sans esprances et sans projets.

[Note 26: Lettre du comte de Rohan-Chabot  moi, 31 octobre 1843.]

Il tait sans doute du devoir de ceux qui l'entourent de le rendre
digne, par son ducation, de toute chance plus favorable que la fortune
pourrait lui rserver; mais il n'y en avait, en ce moment, aucune 
prvoir ou  prparer. Dans tout son sjour, le prince prendrait pour
rgle de sa conduite les moindres dsirs exprims par la reine ou par
son conseil. Ceci pos, a continu lord Aberdeen, je vous dirai encore
que la reine dsire ne point voir le prince; et quant  moi je prendrais
la responsabilit de lui conseiller de refuser sa visite si, par un
motif quelconque, vous m'en exprimiez le dsir au nom du gouvernement
franais. La question est entre vos mains, et vous connaissez assez ce
que sont les dispositions de cette cour pour n'prouver aucun scrupule 
nous faire connatre vos voeux.

Maintenant je vous dirai que, livr  moi-mme et si l'on tait
indiffrent  Paris, je voudrais que, s'il le dsire, la reine ret le
jeune prince; il me semble que nous ne pouvons pas faire moins, pour le
petit-fils de Charles X qui revient en Angleterre avec son simple titre
de prince exil, que nous ne nous sommes crus obligs de faire pour un
aventurier comme Espartero. Cette rception serait videmment tout 
fait particulire (_strictly private_); une simple prsentation sans
dner, etc. Mais si vous m'en exprimez le dsir, je le rpte, je
dconseillerai mme cette simple prvenance de notre cour.

Il tait impossible de se montrer  la fois plus amical et plus sincre,
et d'engager plus dignement sa responsabilit et par une promesse et par
un conseil. La promesse et le conseil nous convenaient galement: lord
Aberdeen nous offrait plus que n'avait fait aucune des cours
continentales, et il ne nous conseillait rien qui ne ft d'accord avec
nos dispositions et notre conduite antrieure. Le comte de Rohan-Chabot,
sans engager son gouvernement, tmoigna  lord Aberdeen, avec la mme
franchise, son adhsion personnelle et ne me la laissa pas ignorer. Mais
la situation changea promptement de face; il fut promptement vident
qu'il se passerait  Londres tout autre chose que ce qui s'tait pass 
Berlin; les lgitimistes les plus ardents se mirent, en France,  la
tte du mouvement, et entranrent  leur suite les plus modrs comme
les plus considrables; ils se rendirent en foule  Londres, annonant
partout l'clat qu'ils allaient faire autour de M. le duc de Bordeaux,
de son nom et de son droit. J'crivis sur-le-champ au comte de
Rohan-Chabot[27]: Je parlerai lundi, au conseil, de M. le duc de
Bordeaux. La faction fait ici beaucoup de bruit; je ne crois pas qu'elle
veuille faire autre chose; mais pour du bruit, videmment elle en veut,
et son bruit blesse ici beaucoup les oreilles. Quoique superficielle, 
mon avis, la chose doit tre traite srieusement. Je ne sache pas qu'on
ait jamais vu les chefs d'une faction, les premiers et les derniers,
jeunes et vieux, dputs, gens du monde et journalistes, se donner
ainsi, autour d'un prtendant, un rendez-vous clatant, affich. Il y a
l autre chose que du respect pour le malheur, et le respect est d 
autre chose encore que le malheur. Faites sentir cela dans votre
conversation, sans quitter le terrain sur lequel vous tes plac. Je
lui adressai le surlendemain des instructions positives[28]: J'ai
entretenu le roi et le conseil du sjour de M. le duc de Bordeaux en
Angleterre et de ce que vous en a dit lord Aberdeen. Voici,  coeur
ouvert, ce que nous en pensons. Si M. le duc de Bordeaux tait
simplement un prince exil et malheureux, voyageant sans but ni effet
politique, nous trouverions trs-naturel et convenable qu'on donnt 
son malheur et  son rang toutes les marques de respect. Nous n'en
parlerions pas. Nous n'y regarderions mme pas. Mais les choses ne sont
point telles, bien s'en faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne
le veuille pas, que l'impulsion vienne de lui et de ses conseillers
intimes ou qu'ils la reoivent de ses partisans en France, il est bien
rellement, bien videmment un prtendant qui fait de la politique de
faction ou qui se prpare  en faire. Quoi de plus significatif que ce
rendez-vous gnral autour de lui, de tous les chefs du parti, grands et
petits, jeunes et vieux, dputs, gens du monde et journalistes?
Non-seulement ils se donnent rendez-vous en Angleterre, ils le
proclament; ils en font grand bruit dans leurs journaux; ils exploitent
jour par jour le voyage de M. le duc de Bordeaux et le leur propre. Ils
rptent, ils crient tous les matins: Henri V est notre roi. C'est
bien l un prtendant affich; c'est bien l de l'talage de faction,
destin  entretenir,  fomenter les passions et les esprances du parti
pour prparer ses tentatives. Ce sont l les faits, mon cher Chabot, les
faits rels. Nous ne pouvons pas ne pas les voir, et il est de notre
devoir d'en tenir compte.

[Note 27: Le 4 novembre 1843.]

[Note 28: Le 6 novembre 1843.]

Cela tant, qu'arrivera-t-il si la reine d'Angleterre reoit M. le duc
de Bordeaux, mme _privately_, sans rien de plus qu'une simple visite?

Les lgitimistes s'empareront de cette visite, la dnatureront, la
multiplieront, dans leurs lettres, dans leurs entretiens, dans leurs
journaux. Et malgr toutes les explications, tous les dsaveux du monde,
leur double but sera atteint: au dehors, ils se seront donn des airs
d'influence; au dedans, ils auront flatt et foment les passions et les
esprances de leur parti.

Pour le moment, c'est tout ce qu'ils prtendent et esprent; mais c'est
dj un grand mal.

Si, au contraire, la reine d'Angleterre ne reoit pas du tout M. le duc
de Bordeaux, par ce seul fait tout mal devient impossible; toutes les
menes de la faction, au dedans et au dehors, sont djoues; tout son
bruit est vain; tout son talage d'apparences trompeuses s'vanouit. Et
ce rsultat, excellent en soi et pour nous, sera excellent aussi pour
les relations de nos deux pays: on y verra une preuve clatante de la
cordiale amiti de la reine d'Angleterre pour notre famille royale, de
son gouvernement pour le ntre, de l'Angleterre pour la France. Ce sera
le complment de la visite au chteau d'Eu; nous puiserons dans ces deux
faits la rponse la plus frappante, la plus populaire aux dclamations
et aux mfiances les plus aveugles.

Nous pensons et nous disons donc, mon cher Chabot, qu'il est bon et
dsirable, soit pour nous-mmes, soit pour les rapports des deux trnes,
des deux gouvernements et des deux peuples, que la reine ne reoive pas
du tout M. le duc de Bordeaux. Et puisque lord Aberdeen vous a dit qu'il
s'en remettait sur ce point  notre aveu, nous l'exprimons sans hsiter.
Nous ne craignons pas que lord Aberdeen, ni sir Robert Peel, ni aucun
membre du gouvernement anglais s'y trompent, ni qu'ils nous trouvent
plus rigoureux envers M. le duc de Bordeaux, ou plus proccups des
intrigues de ses partisans, qu'il ne nous convient de l'tre. En fait de
tolrance et de douceur envers les ennemis les plus acharns, comme en
fait de confiance dans les sentiments de notre nation, les preuves du
roi, et de sa famille, et de son gouvernement, sont faites. Mais nous,
conseillers de la couronne, quand lord Aberdeen nous demande de faire
connatre, dans cette circonstance, notre voeu, nous rpondons avec
confiance  ce tmoignage de confiance, certains que le cabinet qui nous
fait cette question ne verra dans notre rponse que ce qui est dans
notre pense: l'intention d'carter tout ce qui entretiendrait chez
quelques hommes des esprances factieuses, dans le pays une sourde
irritation, et de faire en sorte que cet incident tourne au profit des
sentiments de bienveillance cordiale que les deux peuples comme les deux
gouvernements doivent se porter et se prouver en toute occasion.

Quand cette lettre et la demande formelle qu'elle contenait furent
communiques par M. de Rohan-Chabot  lord Aberdeen[29], il ne tmoigna
pas la moindre hsitation, mais quelque regret: Il et prfr l'autre
alternative, m'crivit M. de Chabot, et je crois mme qu'il s'y
attendait. Il trouve, au fond, que vous rclamez beaucoup de lui en
demandant ici ce que vous n'avez exig nulle part ailleurs. Il ne croit
pas votre dcision justifie par les vaines tentatives du parti
lgitimiste pour attirer ici l'attention. Il vous trouve trop inquiet:
Dites de ma part  M. Guizot, m'a-t-il dit, que je ne le reconnais pas
l; c'est de la politique de Metternich. Le duc de Wellington partagea
plus vivement le regret de lord Aberdeen, mais sans hsiter plus que lui
dans la promesse du cabinet. Le sentiment de sir Robert Peel fut tout
autre, et il s'en expliqua sans rserve avec M. de Chabot: Je vous
dirai que _moi_, lui dit-il, j'ai compltement approuv les dernires
lettres de M. Guizot que vous avez laisses entre les mains de lord
Aberdeen et qu'il m'a montres. Je crois que, les circonstances donnes,
M. Guizot ne pouvait mieux faire, et je me suis rendu sur-le-champ 
Windsor pour recommander  la reine de se conformer entirement au voeu
du gouvernement franais. Je lui ai mme demand de ne point laisser
attribuer cette dcision  aucune instigation venant de Paris, mais de
bien tablir que Sa Majest ne suit en cela que sa propre volont et son
sentiment spontan. Mon Dieu, je sais bien quelle devait tre la pense
naturelle du roi; je sais quelle a t celle de M. Guizot: nous l'avons
vu  Eu et depuis. Mais ce voyage de M. le duc de Bordeaux n'est point
une simple tourne d'agrment; ds le premier moment, j'y ai vu une
vritable question, pour nous comme pour vous; j'y ai song srieusement
et j'ai prvu, quant  moi, qu'elle aboutirait ncessairement  la
dcision que nous venons de prendre. Indpendamment du contre-coup sur
Paris, dont M. Guizot parle si bien dans ses lettres, il y aura, ici
mme, des efforts pour faire une cour au jeune prince. Je veux qu'il en
rsulte au contraire un nouveau motif de rapprochement et de confiance
mutuelle entre les deux cours.

[Note 29: Le 8 novembre 1843.]

L'impression de lord Aberdeen ne ralentit point son empressement  vider
la question: Je sors de chez lui, m'crivit le 10 novembre le comte de
Sainte-Aulaire de retour  Londres; il venait de Windsor: Tout est
arrang  l'gard du duc de Bordeaux, m'a-t-il dit; la reine se
conformera exactement au voeu du gouvernement franais. Il lui a suffi
d'en tre avertie.

Il ne me suffisait pas que lord Aberdeen et fait ce qu'il m'avait
promis, j'avais  coeur qu'il ft convaincu que je ne lui avais rien
demand qui ne ft ncessaire, et que je n'eusse galement demand
ailleurs si la situation et t la mme. Je rpondis sur-le-champ  M.
de Sainte-Aulaire: Je ne veux pas que mon courrier parte sans emporter,
pour lord Aberdeen, mon sincre remercment du conseil qu'il a donn 
Windsor sur M. le duc de Bordeaux. Je sais que ce n'tait pas son avis
personnel. Je sais qu'il en rsultera peut-tre pour lui quelques ennuis
de socit. J'aurais vivement dsir les lui pargner. J'y ai bien
pens, et je le prie de m'en croire; il n'y avait pas moyen; l'effet
_ici_ et t dtestable, et il faut bien qu'_ici_ soit toujours ma
premire pense. Le 28 septembre dernier, aprs que M. le duc de
Bordeaux fut parti de Berlin, M. de Humboldt m'crivit par ordre du roi
de Prusse qui lut d'avance sa lettre: Je ne crois pas trop m'avancer en
vous disant que la visite aurait t dcline si l'oncle du jeune prince
avait cess de vivre, et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux
d'un parti, et t regard comme un prtendant. A Londres, M. le duc
de Bordeaux tait bien rellement un prtendant, avec toute l'importance
que son parti pouvait lui donner. Ce fait en Angleterre et son action en
France sur les esprits, voil ce qui m'a dcid. Je tiens  ce que lord
Aberdeen le sache, et sache bien aussi combien je suis sensible  son
excellent procd.

M. le duc de Bordeaux  peine arriv  Londres, notre prvoyance fut
pleinement justifie: le caractre politique de son sjour clata
bruyamment; les journaux du parti, en Angleterre et en France,
retentirent du concours qui se faisait autour de lui et du discours que
lui adressa, le 29 novembre, le duc de Fitz-James, en l'appelant _son
roi_ au nom de trois cents visiteurs franais runis dans la maison
qu'il occupait  Belgrave-Square; des cris de _Vive Henri V_ suivirent
le discours; le prince tint successivement de nombreux levers pour les
nouveaux venus de France. En signalant  lord Aberdeen ces faits, le
comte de Sainte-Aulaire lui demanda si le gouvernement anglais n'avait
aucun moyen de les rprimer: Son langage, m'crivit l'ambassadeur, a
t excellent[30]; il a qualifi les faits de scandale insens et
coupable; il a consult l'avocat de la reine sur les moyens de
rpression autoriss par la loi; mais la rponse qu'il attend ne lui
fournira probablement pas des moyens efficaces. Il verrait, dans
l'intrt des deux gouvernements anglais et franais, des inconvnients
graves  s'carter de ce qui est strictement conforme  la loi et  la
coutume. La moindre irrgularit, tout acte de violence qui pourrait
tre reproch au ministre anglais serait aussitt saisi par ses
adversaires; la cause du duc de Bordeaux deviendrait populaire dans
l'opposition, et on lui crerait un parti anglais. J'ai cru pouvoir
rpondre  lord Aberdeen que vous n'auriez assurment pas la pense de
lui demander rien d'illgal ni d'exorbitant; mais peut-tre, ai-je
ajout, une manifestation fortement improbative de ce que le ministre
anglais ne se reconnat pas le pouvoir d'empcher serait-elle, de sa
part, un acte utile, et comme un apaisement de l'irritation que tout
ceci va sans doute causer en France:--Oh! pour cela, m'a rpondu lord
Aberdeen avec un soulagement visible, je n'y ai pas la moindre
objection, je n'y vois pas le moindre inconvnient; et moi-mme, qui
avais d'abord d'autres sentiments, je m'y porterai aujourd'hui aussi
volontiers que personne.--Il m'a dit encore que le duc de Lvis lui
avait fait annoncer sa visite, que d'abord il l'attendait avec quelque
anxit parce que le langage qu'il avait  tenir pour le jeune prince
lui rpugnait:--mais aujourd'hui, a-t-il ajout, je me sens le coeur
endurci, et j'attends le duc de Lvis de pied ferme. Malheureusement il
ne viendra probablement pas, parce qu'il aura su que la reine ne voulait
pas voir M. le duc de Bordeaux, et que la notification de son arrive 
Londres tait consquemment sans Objet.

[Note 30: Les 30 novembre et 1er dcembre 1843.]

Lord Aberdeen tint sa nouvelle promesse comme il avait tenu la premire;
il adressa  l'ambassadeur de France[31] une note officielle dans
laquelle, aprs avoir reproduit les faits rapports, dit-il, dans les
feuilles publiques sans que ce rapport ait t l'objet d'aucune
contradiction, il qualifiait svrement ces faits, expliquait que la
loi du pays ne donnait au gouvernement aucun moyen de rprimer les
dmonstrations de ce genre, annonait qu'avant de recevoir la note du
comte de Sainte-Aulaire, il avait pris les mesures ncessaires pour
faire bien connatre tout le dplaisir de la reine et les sentiments de
son gouvernement  l'occasion des faits ainsi signals, et finissait en
disant que les assurances qu'il avait reues lui donnaient droit
d'esprer que ces scnes ne se renouvelleraient pas.

[Note 31: Le 9 dcembre 1843.]

Comme lord Aberdeen l'avait prvu, le duc de Lvis ne vint pas le voir;
mais le comte de Bristol se chargea de porter  Belgrave-Square
l'expression des sentiments de la reine et de son gouvernement: Il
comptait, m'crivit M. de Sainte-Aulaire[32], s'acquitter de sa mission
auprs de M. de Chateaubriand qu'il connat de longue date; assez
dsappoint de le trouver parti, il a demand le duc de Lvis, et, aprs
la prface oblige, il lui a dit que ce qui s'tait pass rcemment 
Belgrave-Square avait appel l'attention de la reine et de son
gouvernement, que l'une et l'autre en avaient t pniblement affects
et verraient avec un vif dplaisir que de telles scnes se
renouvelassent. Le duc de Lvis a protest que rien n'tait plus
contraire aux sentiments du comte de Chambord que de dplaire  la reine
d'Angleterre. Pour preuve il a rappel que, sur une indication donne
indirectement par lord Aberdeen, le voyage en Irlande avait t
abandonn et l'arrive  Londres retarde de plusieurs semaines. Quant
au titre de roi donn par le duc de Fitz-James, c'tait en effet une
circonstance regrettable, et le prince en avait t fort contrari. Il
n'avait pu contrister ses amis par une rprimande svre; mais il
dclarait en toute sincrit que son intention n'tait point de prendre
ni d'encourager personne  lui donner un autre titre que celui de comte
de Chambord. Le duc de Lvis a ajout que le projet du prince tait de
quitter Londres lundi prochain, d'aller  Bristol,  Portsmouth, et de
ne s'arrter qu'une couple de jours  Londres, au retour. Lord Aberdeen
m'a mme sembl croire que ce dernier sjour pourrait tre supprim.

[Note 32: Le 8 dcembre 1843.]

Le duc de Bordeaux resta plus longtemps en Angleterre que n'avait paru
l'indiquer le duc de Lvis; mais son sjour ne fut plus qu'une srie de
promenades et de visites dans les diverses parties et les divers
tablissements publics ou particuliers du pays, sans aucun incident
politique et sans aucune observation de la part du gouvernement du roi.

Clos  Londres, l'incident de Belgrave-Square se ranima  Paris. Tant de
mouvement sans autre effet que du bruit, cette dmonstration qui tait
bien plus une bravade qu'un complot, avaient suscit en France, dans les
Chambres comme dans le pays, plus de colre que d'alarme, et remis les
partis en prsence sans rengager entre eux la lutte. Le roi, en ouvrant
la session de 1844, ne fit, dans son discours, aucune allusion, mme
indirecte,  ce qui venait de se passer au-del de la Manche, et le
cabinet, dans les mesures qu'il annona, n'en tint absolument aucun
compte. Mais quand elles eurent  s'occuper de leur adresse en rponse
au discours du trne, les deux Chambres ne gardrent pas le mme
silence. La Chambre des pairs dclara dans la sienne que les pouvoirs
de l'tat, en ddaignant les vaines dmonstrations des factions
vaincues, auraient l'oeil ouvert sur leurs manoeuvres criminelles; et
aprs un court dbat cette phrase fut adopte  une trs-forte majorit.
A la Chambre des dputs, on put croire, au premier moment, que
l'affaire ne serait gure plus vive ni plus longue: la commission nomme
pour la prparation de l'adresse comptait sept membres du parti
conservateur et deux de l'opposition[33]; l'un des premiers, M.
Saint-Marc Girardin, en fut le rdacteur principal; ce furent les deux
membres de l'opposition, M. Ducos et M. Bethmont, et avec eux l'un des
conservateurs, M. Desmousseaux de Givr, qui proposrent  la commission
la phrase relative aux scnes de Belgrave-Square, en ces termes: La
conscience publique fltrit de coupables manoeuvres. M. Hbert fit
remarquer que le mot _manoeuvres_ ne convenait pas, car, dans le langage
lgal, il impliquait l'ide de certains crimes ou dlits spciaux que
personne ne voulait imputer aux visiteurs de Belgrave-Square. Sa
remarque fut admise, et les mots _coupables manifestations_ remplacrent
ceux de _coupables manoeuvres_. Mais aucune objection, aucune
observation ne s'leva contre le mot _fltrit_; et le paragraphe ainsi
rdig fut adopt  l'unanimit dans la commission et prsent, en son
nom,  la Chambre. Ds le dbut de la discussion gnrale, M. Berryer
prit la parole pour justifier sa prsence et celle de ses amis 
Belgrave-Square, sans rien dire d'ailleurs sur aucun des termes de
l'adresse. Son discours, un peu embarrass et froid, laissa la Chambre
aussi peu mue que peu convaincue. Je lui rpondis sans passionner le
dbat et avec l'adhsion presque gnrale de l'assemble, en ramenant la
situation de la monarchie de 1830 et du parti lgitimiste  des termes
simples et  des principes positifs. Tout semblait annoncer que, sur le
paragraphe en question, la lutte ne serait ni ardente ni prolonge, et
que les attaques de l'opposition porteraient bien plus sur la politique
extrieure et intrieure du cabinet que sur l'incident dont,  Paris et
 Londres, les salons et les journaux s'taient si vivement proccups.

[Note 33: MM. Saint-Marc Girardin, Nisard, Bignon, Desmousseaux de
Givr, Franois Delessert, Baumes, Hbert, Bethmont et Ducos.]

Mais, dans l'intervalle de la discussion gnrale de l'adresse  celle
du paragraphe qui contenait la phrase relative aux scnes de
Belgrave-Square, un trouble s'leva dans les esprits: le mot _fltrit_
convenait mal  ces scnes et aux personnes qui s'y taient engages; il
leur attribuait un caractre d'immoralit et de honte qui n'appartenait
point au fait qu'on voulait ainsi qualifier: des devoirs publics avaient
t mconnus, mais l'honneur n'tait point atteint. La fltrissure tait
une de ces expressions excessives et brutales par lesquelles les partis
s'efforcent quelquefois de dcrier leurs adversaires, et qui dpassent
les sentiments mme hostiles qu'ils leur portent. Les lgitimistes
s'indignrent de ce langage de l'adresse comme d'une injure; d'honntes
et quitables conservateurs ressentaient des scrupules: Je vois un
grand branlement sur le dernier paragraphe et pour le mot _fltrir_,
m'crivit M. Duchtel: Bignon est trs-inquiet et hsite beaucoup; il
m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres membres qui repoussaient le
mot. La commission reprit elle-mme la discussion de sa phrase et parut
dispose  la modifier; on parla de mettre _rprouver_ au lieu de
_fltrir_: Je viens de causer avec M. Sauzet, m'crivit M. Duchtel; il
ne croit pas qu'il soit possible de ne pas prendre demain matin un parti
dans la commission, et les choses sont bien avances pour changer de
front. Je crois qu'il faudrait au moins mettre quelque chose de plus
fort que _rprouver_; ces mots, _la conscience publique frappe d'une
rprobation clatante de coupables manifestations_, me paratraient
bons. C'est la conclusion de votre discours de lundi. La phrase est un
peu dclamatoire, mais le fond est plus important que la forme.

Ces rclamations, ces hsitations firent natre dans l'opposition un
espoir qu'elle n'avait pas  l'ouverture du dbat: l'espoir de trouver
l l'occasion d'une attaque srieuse contre le cabinet videmment
embarrass d'avoir  soutenir ou  abandonner un mot ardemment attaqu
par les lgitimistes et repouss par quelques conservateurs, en mme
temps que chaudement adopt, dans la Chambre et hors de la Chambre, par
le gros du parti du gouvernement. C'tait, pour l'opposition de la
gauche dynastique, une mauvaise situation que la ncessit de laisser
tomber, de combattre mme, de concert avec les lgitimistes, ce mot
_fltrir_ que ses reprsentants dans la commission de l'adresse y
avaient accept et introduit eux-mmes. Mais il n'y a point d'embarras
que n'oublient et ne surmontent les passions de parti quand elles
entrevoient une chance inespre de succs; on avait un mot pour point
de dpart de l'attaque, on prit une personne pour point de mire: quand
on vint  la discussion du dernier paragraphe, on ne s'occupa ni du
cabinet tout entier ni de sa politique actuelle; tous les coups furent
dirigs contre moi, et puiss dans un pass lointain que mes adversaires
avaient dj souvent exploit. J'tais  peine mont  la tribune qu'
mes premires paroles on se reporta  trente ans en arrire; ma conduite
pendant les Cent-Jours, mon voyage  Gand, la Chambre de 1815, les lois
d'exception, les malheurs des protestants dans le midi de la France,
tous ces souvenirs, tous ces faits qui, par mes amis ou par moi-mme,
avaient t plus d'une fois, les uns pleinement expliqus, les autres
formellement dmentis, furent ramens sur la scne avec des
emportements, des interruptions, des apostrophes depuis longtemps sans
exemple dans nos assembles politiques. Il y avait videmment, dans
l'opposition, un parti pris ou de me troubler, ou d'touffer ma voix par
un tumulte matriel insurmontable: Si nous ne pouvons pas vaincre M.
Guizot, disait l'un des plus acharns, il faut l'reinter. Des passions
longtemps ennemies entre elles, les passions rvolutionnaires, les
passions bonapartistes et les passions lgitimistes, s'unissaient pour
exhaler ensemble contre moi leurs colres anciennes ou rcentes; et
derrire elles se laissaient entrevoir les esprances de mes principaux
adversaires parlementaires, un peu embarrasss, je dirai volontiers un
peu dgots de la scne  laquelle ils assistaient sans y prendre part,
mais dont ils devaient peut-tre recueillir le fruit. Je fus assez
heureux pour soutenir sans trouble ni lassitude ce brutal assaut: l'un
des secrtaires de la Chambre, M. Dubois, de la Loire-Infrieure, assis
au bureau derrire moi et qui appartenait  l'opposition modre, me dit
 voix basse, avec une motion bienveillante: Reposez-vous, reprenez
haleine.--Quand je dfends mon honneur et mon droit, lui rpondis-je, je
ne suis pas fatigable. Je ne fis aux clameurs aucune concession; je
rappelai les diverses phases de ma vie et de mon service continu dans la
cause du gouvernement libre, pour la dfense tantt de l'ordre, tantt
de la libert; et lorsque, aprs avoir ainsi lutt pendant une heure et
demie, je descendis de la tribune, je me donnai le plaisir de dire: On
peut entasser tant qu'on voudra les colres, les injures, les calomnies;
on ne les lvera jamais au-dessus de mon ddain.

Avant cette explosion factice et calcule, je n'tais pas exempt, en
moi-mme, d'un peu de dplaisir et de malaise; je regrettais ce mot de
_fltrir_, que je ne trouvais ni vrai ni convenable, et j'aurais
volontiers consenti  le voir remplac par quelque autre expression  la
fois svre et moins blessante. Mais plus la querelle s'engageait, plus
il devenait vident que toute modification  l'adresse propose par la
commission serait, pour le gouvernement et le parti conservateur tout
entier, une faiblesse inacceptable. A l'approche du vote, divers
amendements, entre autres la substitution du mot _rprouver_ au mot
_fltrir_, furent prsents; le gnral Jacqueminot, alors commandant
suprieur de la garde nationale de Paris, vint me dire que, si nous
abandonnions le mot _fltrir_, il en demanderait, lui, le maintien. Je
n'avais point d'hsitation, et la mme impression que produisait en moi
la violence des diverses oppositions combines tait ressentie par la
majorit de la Chambre comme par tout le cabinet: ceux de nos amis, qui
avaient d'abord tmoign quelques scrupules, y renoncrent hautement et
votrent tous pour le paragraphe propos. L'adresse fut adopte par 220
voix contre 190, c'est--dire par une majorit homogne, compacte et
contente d'elle-mme dans la lutte qu'elle venait de soutenir contre une
minorit nombreuse, mais incohrente, fortuite et embarrasse des
emportements auxquels elle s'tait livre sans succs. Le cabinet sortit
affermi de cette preuve; et en dehors de la Chambre, dans le public, le
sentiment suscit par la scne dont j'avais t l'objet fut si vif
qu'une runion de personnes trangres  l'assemble, la plupart
inconnues de moi et jeunes spectateurs de nos dbats, fit frapper, en
mmoire de cette scne, une mdaille o j'tais reprsent  la tribune,
rsistant au tumulte, et ses dlgus vinrent me l'offrir avec les
expressions de la plus affectueuse estime.

L'adhsion du roi au cabinet n'tait pas moins ferme que celle de la
Chambre; le lendemain de l'orage suscit contre moi[34], il m'crivit:
Mon cher ministre, vous avez t trop occup pour venir chez moi ce
matin comme vous me l'aviez fait dire hier au soir; mais je veux vous
tmoigner combien j'ai souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui
s'est pass dans la scne d'hier, et combien j'ai admir l'attitude que
vous y avez si noblement maintenue. Esprons qu'une telle scne ne se
renouvellera pas. Ce n'est pas  vous que j'ai besoin de dire que tout
cela ne pourrait qu'ajouter au prix que j'attache  la conservation de
votre ministre et  la confiance que vous m'inspirez.

[Note 34: Le 27 janvier 1844.]

Je retrouve  chaque pas, dans les lettres que je recevais du roi tous
les jours, et souvent deux ou trois fois par jour, les marques de cette
confiance; et je me fais un devoir comme un plaisir d'en citer ici
quelques-unes, car rien ne peut faire mieux connatre la nature de mes
rapports avec ce prince et son vrai caractre, rare mlange de finesse
et d'abandon, d'imptuosit et de calcul, de sentiments naturels et
jeunes conservs au milieu d'une exprience un peu dcourage des cours,
des rvolutions et du monde. Je reproduis ici tout simplement ces
fragments textuels, en indiquant le lieu et la date des lettres
auxquelles je les emprunte.

_Saint-Cloud,_ 5 _novembre_ 1841. Je suis press de vous parler du
sujet sur lequel vous m'avez donn ce matin un si bon conseil que je
mets  profit. Il m'importe non-seulement que vous connaissiez bien ma
pense tout entire, mais que je connaisse la vtre de mme; et c'est
cette connaissance rciproque qui seule peut modifier ou rectifier nos
opinions respectives, et les rapprocher de la vrit, autant que le
permettent nos imperfections humaines.

_Des Tuileries_, 18 _mars_ 1844. Mon cher ministre, il y a aujourd'hui
cinquante et un ans que j'tais  la bataille de Neerwinden. A cette
heure-ci, elle allait bien; une heure plus tard, elle tait compltement
perdue. C'tait plus grave que ceci. Grce  Dieu, nous n'avons 
soutenir que des batailles de paix, et c'est un meilleur mtier  tous
gards, quoique souvent il ne soit pas plus suave.

_Neuilly_, 23 _mai_ 1845. C'est un grand inconvnient, mon cher
ministre, quand nous nous voyons aussi peu. Ici, au milieu des affaires
brlantes, ce n'est pas comme  Eu ou au Val-Richer o elles sont
assoupies; ici nous voyons toujours du monde; chacun nous attaque; et
quel que soit notre soin de ne pas nous engager par nos conversations,
nos tendances percent invitablement, et elles sont commentes en tous
sens. Il importe donc toujours de causer et de nous recorder sur les
affaires avant qu'elles ne deviennent le topique gnral, et d'assimiler
nos tendances autant que nous le pouvons (j'aime  reconnatre que c'est
facile), avant de les laisser dmler, encore moins avant qu'elles nous
aient engags d'une manire quelconque. Je suis sr que c'est aussi
important pour vous que pour moi.

_Chteau d'Eu_, 23 _septembre_ 1845. Mon cher ministre, je vous renvoie
vos lettres avec ma plus complte adhsion  tout ce que vous me dites
et  tout ce que vous avez fait. C'est une habitude que j'aime beaucoup
 conserver. Je suis contrari du retard du marchal Soult, mais je ne
peux pas le combattre. Ce retard, surtout avec ma prsence  St-Cloud,
va nous donner trois semaines de luttes, d'insinuations, de prtentions
et d'intrigues dont je n'attends d'autre rsultat qu'une augmentation de
mcontents par le dsappointement. Je n'aime pas  crire sur ces
matires et sur les personnes; mais comme nous avons, vous et moi, la
sainte habitude de nous regarder en face et de lire clairement nos
penses dans le blanc de nos yeux, il nous est permis de nous dire _take
care_ envers ceux qui ne les ouvrent jamais tout  fait. Ceci pour vous
seul absolument.

_Neuilly_, 16 _mai_ 1846. Quand vous vous rangez  mon avis, il ne peut
plus me rester de doute qu'il ne soit bon.

_Eu_, 21 _aot_ 1847. Il faut que les hommes substituent comme vous, et
peut-tre puis-je dire aussi comme moi, le courage de l'impopularit 
la soif des applaudissements.

Quels que fussent ma dfrence envers le roi et le juste compte que je
tenais de son avis, je ne recherchais pas plus la popularit auprs de
lui qu'ailleurs, et j'avais grand soin de maintenir l'indpendance de ma
pense et de mes actes dans l'application de la politique gnrale que
nous pratiquions d'un commun accord. Je m'tais mis sur le pied de
n'entretenir le roi et le conseil des instructions que je donnais  nos
agents au dehors que dans les cas d'une grande importance et lorsqu'il y
avait une direction nouvelle  leur imprimer. Je dirigeais du reste,
comme je l'entendais, ma correspondance officielle et particulire. La
dlibration entre plusieurs n'est utile que dans les questions
gnrales et en quelque sorte lgislatives; hors de l, dans la
diplomatie comme dans l'administration, le pouvoir excutif, pour tre
efficace et digne, a besoin d'unit et d'indpendance confiante. Chaque
jour toutes les dpches de nos reprsentants  l'tranger taient
envoyes de mon cabinet particulier au roi qui me les renvoyait avec ses
observations; mais il ne prenait d'avance aucune connaissance de mes
propres dpches. Je ne suis pas sr qu'il n'ait pas t quelquefois
impatient de cette indpendance, il ne m'en a jamais donn aucun signe;
et lorsque, dans quelque occasion ou par quelque raison particulire, il
avait le dsir de connatre ce que j'avais crit au dehors, il me le
demandait spcialement, sans lever, sur ma correspondance diplomatique,
aucune prtention plus gnrale. Ainsi je trouve dans ses lettres:

_Saint-Cloud_, 23 _novembre_ 1842. Vous me feriez plaisir de me faire
lire la minute de votre dpche sur les comits prussiens qui a tant
charm M. Bresson.

_Saint-Cloud_, 28 _octobre_ 1843. Je ne perds pas un instant  vous
faire remettre la dpche de Chabot sur la Grce. Vous me feriez plaisir
de me communiquer les instructions que vous lui avez donnes sous la
date du 27 septembre relativement  cette affaire.

Il s'agissait, dans ces instructions, de notre entente avec le cabinet
anglais au sujet de la rvolution constitutionnelle accomplie  Athnes
le 15 septembre 1843.

_Neuilly_, 11 _et_ 12 _juillet_ 1847. Je serai bien aise de lire votre
instruction  Bois-le-Comte ( propos des affaires de la Suisse et du
Sonderbund) que le duc de Broglie a communique  lord Palmerston.
Veuillez me l'envoyer....... Je me hte de vous remettre votre admirable
dpche  Bois-le-Comte; elle est parfaite et j'espre qu'elle pourra
tre publique un jour.

C'est sur cette double base de complte entente quant  la politique
gnrale et d'indpendance personnelle dans la pratique quotidienne de
cette politique que j'ai constamment maintenu mes rapports avec le roi
Louis-Philippe, et qu'il les a toujours accepts.

Rien n'est plus inconciliable avec le devoir et le succs politique d'un
ministre dans le rgime constitutionnel que la situation de favori; elle
fait perdre,  celui qui l'accepte, l'autorit dont il a besoin
vis--vis des pouvoirs divers entre lesquels il est charg d'tablir
l'harmonie et l'action commune. Ce n'tait pas la disposition du roi
Louis-Philippe de donner  aucun de ses ministres ce caractre; mais
j'ai toujours pris grand soin que rien n'altrt ma position  cet
gard; j'ai cart tout ce qui aurait eu l'apparence de satisfaction et
de faveur personnelles. En 1846, au moment de son mariage et de celui de
l'infante sa soeur, la reine d'Espagne m'avait fait l'honneur de vouloir
me confrer la grandesse hrditaire espagnole avec le titre de duc;
j'en parlai au roi en lui exprimant mon dessein et mes motifs de
dcliner cette faveur: Vous avez raison, me dit-il, et il ajouta en
souriant: Voulez-vous que je vous fasse duc en France?--Cela me
plairait mieux, Sire; mais je ne crois pas que cela ft bon, ni pour le
service du roi, ni pour moi-mme;--Vous avez raison aussi, me dit-il,
et il n'en fut plus question. J'crivis sur-le-champ au comte Bresson:
Je ne suis ni un puritain, ni un dmocrate. Je n'ai pas plus de mpris
pour les titres que pour tous les autres signes extrieurs de la
grandeur. Ni mpris, ni apptit. Je ne fais cas et n'ai envie que de
deux choses: de mon vivant, ma force politique; aprs moi, l'honneur de
mon nom. Si je croyais que la grandesse et le duch dussent ajouter
quelque chose, aujourd'hui  ma force, plus tard  mon nom, je les
accepterais avec plaisir. Je crois le contraire. Je crois qu'il y a,
pour moi, aujourd'hui plus de force et un jour plus d'honneur  rester
M. Guizot tout court. Si notre Chambre des pairs tait hrditaire, si
je devais laisser  mes descendants, pour les soutenir dans leur
mdiocrit de mrite ou de fortune, mes titres et mes honneurs dans mon
pays, j'agirais peut-tre autrement. Notre pays tant ce qu'il est, je
persiste et je dis _non_  votre amicale ide. Et en mme temps, comme
je ne veux point affecter un ddain impertinent que je n'ai pas, comme
je serai charm de conserver, pour moi et dans ma famille, quelques
souvenirs de ce grand vnement auquel nous avons pris ensemble tant de
part, sachez que je recevrai avec un vrai plaisir les portraits de la
reine d'Espagne et de l'infante. Et si on veut faire pour moi quelque
chose d'un peu particulier, si on veut y ajouter quelque souvenir bien
clairement espagnol, un vieux tableau, un vieux meuble, j'en serai
charm et reconnaissant. Voil tout ce que j'ai dans l'me  ce sujet,
mon cher ami; faites-en ce que vous voudrez..

M. Bresson me comprit  merveille et fit agrer  Madrid mon refus; les
deux portraits royaux et un charmant petit tableau de Murillo sont les
seuls prsents que les mariages espagnols m'aient attirs.

En 1847, la recette gnrale de Bordeaux vint  vaquer. Le roi me fit
offrir, par M. Duchtel, de la donner  la personne que je dsignerais
et qui me ferait, dans le revenu de cette charge, une part convenable.
Je priai le roi de n'y pas songer, et il n'en fut rien. Au sein d'un
gouvernement libre et en prsence d'une publicit ombrageuse, pour
servir dignement le prince et le pays, il faut leur tre plus ncessaire
qu'ils ne vous sont utiles, et leur rendre plus de services qu'on n'en
reoit de bienfaits.

Je me permets de croire que mon attitude, dans ces diverses occasions,
ne fut pas trangre au soin continu que prenait le roi de me tmoigner,
dans les dtails personnels et intimes de la vie, une bienveillance
sympathique, seule faveur que je fusse dispos  accepter. En 1841 et
1844, mon fils et ma fille ane furent gravement malades: Je prends,
m'crivait le roi, une part trop vive  vos angoisses pour ne pas
dsirer que, tant qu'elles dureront, vous ne songiez pas  vous loigner
un instant de votre pauvre malade. Je vous prie de ne pas me rpondre et
de m'envoyer seulement un bulletin dtaill de son tat. Et quand la
convalescence fut assure: C'est bien de tout mon coeur que je vous
offre mes flicitations les plus vives; et ce sentiment est bien partag
par la reine, par ma soeur et par tous les miens qui m'ont bien demand
de vous le tmoigner de leur part. J'espre donc que vous pourrez me
venir voir demain, et j'en suis charm de toute manire[35]. Il tait
constamment proccup de ma sant et me la recommandait avec une
sollicitude  la fois intresse, affectueuse et dlicate: Quoique
toujours charm de vous voir, j'exige avant tout que vous ne songiez 
venir ici qu'autant que vous serez bien assur que vous pouvez le faire
sans aucun inconvnient. Nous avons trop besoin de votre sant pour
consentir  ce qui pourrait la compromettre[36].--Je n'ai pas voulu
faire demander de vos nouvelles pour ne pas vous constituer malade aux
yeux de mon antichambre; mais il me tarde de savoir que votre enrouement
n'est pas devenu du rhume[37].--Je suis bien aise que vous quittiez
Passy puisqu'il y a de l'humidit, et qu'avant tout votre sant m'est
trop prcieuse pour vous laisser vous exposer aux rhumes. Il faut
absolument les prvenir cet hiver en vous enfermant rigoureusement au
premier symptme. Ainsi, quelque press que je sois de vous revoir et de
causer avec vous, je vous prie de ne pas venir chez moi avant que les
symptmes aient disparu[38].

[Note 35: Lettres des 20 mars 1841, 3 et 4 avril 1844.]

[Note 36: Lettre du 11 octobre 1843.]

[Note 37: Lettre du 31 janvier 1845.]

[Note 38: Lettre du 29 septembre 1845.]

Il ne laissait passer aucun des dbats o j'avais russi dans les
Chambres sans m'en exprimer sa vive satisfaction; je ne citerai qu'une
seule des lettres qu'il m'crivit en pareil cas, et je citerai celle-l
surtout  cause du billet qui y tait joint. Le 2 mars 1843, en
repoussant une grande attaque de M. de Lamartine contre toute la
politique depuis 1830 et ce qu'on appelait la pense du rgne, je
terminai mon discours par ces paroles: L'honorable M. de Lamartine a
parl de dvouement et de la ncessit du dvouement pour faire de
grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison; il n'y a
rien de beau dans ce monde sans dvouement. Mais il y a place partout
pour le dvouement; la vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et
la hauteur  laquelle on les porte n'en allge nullement le poids. Vous
aimez, dites-vous,  porter vos regards en haut: portez-les donc
au-dessus de vous. tes-vous, depuis douze ans, le point de mire des
balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos
fils sans cesse disperss sur la face du globe pour soutenir partout
l'honneur et les intrts de la France? Voil du vrai, du pratique
dvouement. Souffrez que nous lui rendions hommage, et que nous ne
soyons pas ingrats, mme envers tout un rgne.

Le soir mme de cette sance, je reus du roi cette lettre:

     Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,

disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien
maudit celle qui m'empchait d'aller ce soir vous serrer la main, et
vous dire de grand coeur combien je suis profondment mu et
reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
magnifique discours que vous avez prononc avec tant d'effet et d'clat.
Ce sentiment est vivement partag par tous les miens, dont il m'est bien
doux d'tre l'organe auprs de vous.

A la lettre du roi tait joint ce billet de la reine:

Comme femme et comme mre, je ne puis rsister au dsir de remercier
l'loquent orateur qui, en soutenant d'une manire si admirable les
intrts du roi et de la France, a rendu une justice clatante  tout ce
que j'ai de plus cher au monde.

Je ne m'arrterais pas  rappeler ces souvenirs s'ils ne me servaient 
montrer sous leur vrai jour mes rapports avec le roi Louis-Philippe et
ses dispositions envers moi. J'ai trop assist, dans l'histoire, aux
destines des meilleurs serviteurs des princes pour porter aux amitis
royales une grande confiance; je sais qu'elles sont souvent aussi
superficielles que caressantes, et qu'elles ne rsistent gure aux
preuves srieuses. Mais la perspective des mcomptes possibles sur le
fond du coeur des rois n'enlve pas  leur bienveillance quotidienne
tout son prix, et cette bienveillance a, dans les incidents de la vie et
des affaires publiques, une importance qui n'est pas  ddaigner.

Ce fut prcisment la bienveillance du roi pour le cabinet et leur
intime accord qui ranimrent une question dj plus d'une fois dbattue
dans la Chambre, et lui donnrent une gravit telle qu'elle devint 
cette poque, entre l'opposition et nous, le drapeau le plus apparent de
la lutte. L'opposition accusait le cabinet de manquer, vis--vis du roi,
d'une volont comme d'une pense propre et indpendante, et de n'tre
que l'instrument docile de la pense et de la volont royale. Si elle
nous avait reproch de trop tendre ou de laisser trop prvaloir dans le
gouvernement l'influence de la couronne au dtriment des autres grands
pouvoirs publics, elle n'aurait fait qu'user de son droit, et lever,
entre elle et nous, une question de fait sur le caractre et les
rsultats de notre administration. Je fus le premier  reconnatre ce
droit et  demander que telle ft en effet la question pose. Mais
l'opposition en leva une autre essentiellement diffrente:  la place
d'une question de fait elle mit une question de principe; elle rigea en
maxime constitutionnelle cette phrase fameuse: Le roi rgne et ne
gouverne pas. C'tait mconnatre galement, en droit le vrai principe
de la monarchie constitutionnelle, en fait ses consquences naturelles
et les exemples de son histoire partout o elle s'est fonde: Quoiqu'on
l'ait souvent donn  entendre, dis-je dans le dbat[39], le trne n'est
pas un fauteuil auquel on a mis une clef pour que personne ne puisse s'y
asseoir, et uniquement pour prvenir l'usurpation. Une personne
intelligente et libre, qui a ses ides, ses sentiments, ses dsirs, ses
volonts, sige dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale,
car il y a des devoirs pour tous, galement hauts, galement saints pour
tous; son devoir, dis-je, et sa mission, c'est de ne gouverner que
d'accord avec les autres grands pouvoirs publics institus par la
Charte, avec leur aveu, leur adhsion, leur appui. Le devoir des
conseillers de la couronne, c'est de faire prvaloir auprs d'elle les
mmes ides, les mmes mesures, la mme politique qu'ils veulent et
peuvent faire prvaloir dans les Chambres. Voil le gouvernement
constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le seul lgal, le seul
constitutionnel, mais le seul digne; car il faut que nous ayons pour la
couronne, comme nous demandons  la couronne de l'avoir pour nous, ce
respect de croire qu'elle est porte par un tre intelligent et libre
avec lequel nous traitons, et non par une pure machine inerte, vaine,
faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n'y tait
pas.

[Note 39: A la Chambre des dputs, dans la sance du 29 mai 1846.]

C'est l le principe rationnel de la monarchie constitutionnelle, le
principe sur lequel reposent les deux conditions essentielles et
insparables de cette forme de gouvernement: l'inviolabilit du monarque
et la responsabilit de ses conseillers. Qu'on ne veuille pas de la
monarchie constitutionnelle, qu'on croie la responsabilit du pouvoir et
la juste influence du pays dans son gouvernement mieux assures par les
institutions de la rpublique amricaine, je le comprends, quoique je ne
sois nullement de cet avis: mais que des partisans de la monarchie
constitutionnelle prtendent que la maxime _le roi ne peut mal faire_
signifie _le roi ne peut rien faire_, et que l'inviolabilit royale
entrane la nullit royale, c'est un trange oubli de la dignit comme
de la libert morale de la personne humaine, mme place sur un trne et
entoure de conseillers qui rpondent de ses actes, soit qu'ils les lui
aient inspirs, soit qu'ils les aient accepts de sa volont.

C'est aussi une trange imprvoyance des faits naturels et invitables
qui dcoulent du fond mme des choses. On aura beau dire: _le roi rgne
et ne gouverne pas;_ on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces
paroles la consquence effective que le roi qui rgne ne soit de rien
dans son gouvernement. Quelque limites que soient les attributions de
la royaut, quelque complte que soit la responsabilit de ses
ministres, ils auront toujours  discuter et  traiter avec la personne
royale pour lui faire accepter leurs ides et leurs rsolutions, comme
ils ont  discuter et  traiter avec les Chambres pour y obtenir la
majorit. Et dans toute discussion, dans toute dlibration, l'homme
dont le concours est ncessaire exerce infailliblement, dans la mesure
de son habilet, de son caractre, des circonstances plus ou moins
favorables, une part d'influence. Les faits historiques sont, en ceci,
pleinement d'accord avec les vraisemblances morales: partout o la
monarchie constitutionnelle a exist, la personne du monarque, ses
opinions, ses sentiments, ses volonts n'ont jamais t indiffrents ni
inactifs, et les plus indpendants, les plus exigeants des ministres en
ont toujours tenu grand compte. De nos jours comme dans les temps
anciens, sous les ministres whigs comme sous les torys, dans les
rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume
IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, l'histoire
constitutionnelle de l'Angleterre en offre,  chaque pas,
d'incontestables preuves. Sans nul doute, c'est le principe et le but de
la libert politique de rendre impossible toute domination goste,
c'est--dire tout gouvernement personnel, et de faire en sorte que la
pense et le sentiment comme l'intrt du pays lui-mme prvalent dans
la conduite de ses affaires; mais pour raliser le principe et atteindre
au but, il y a bien des moyens  employer, bien des cueils  viter,
bien des prcautions  prendre: on peut savoir ou ne pas savoir traiter
et agir avec les compagnons obligs de la route; on peut tre offensant
ou servile, trop dur ou trop faible avec le prince qu'on sert comme avec
le parti qu'on dirige. Les questions que soulve cette situation ne sont
que des questions de plus et de moins, d'-propos ou d'inopportunit, de
conduite habile ou inhabile; mais ce sont des questions naturelles et
invitables. La maxime _le roi rgne et ne gouverne pas_ a l'air de les
supprimer en faisant du roi une machine et en oubliant qu'il est une
personne, mais elle prtend et promet plus qu'elle ne peut tenir; elle
peut tre, contre le cabinet en fonction, une arme efficace, mais l'arme
porte plus haut qu'elle ne vise et qu'elle n'a droit de viser; on attire
ainsi la royaut dans l'arne au moment mme o l'on semble vouloir l'en
carter absolument. Si l'opposition nous avait accuss de subordonner
aux ides et aux volonts du roi nos propres ides et nos propres
volonts, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable
et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil
ne pouvait nous tre imput: il y avait accord entre le roi et nous, non
parce que nous cdions complaisamment au roi, mais parce que, le roi et
nous, nous voulions et soutenions la mme politique. Il ne pouvait y
avoir nul doute  cet gard, car, encore ambassadeur  Londres et avant
la formation du cabinet, je m'tais expliqu sur cette politique, au
dedans comme au dehors, et j'avais dit qu'elle serait la mienne[40].

[Note 40: Voir dans ces _Mmoires_, tome V, p. 365-399.]

Non-seulement c'tait l'harmonie de pense et de dessein gnral qui
dterminait, entre le roi et le cabinet, l'harmonie d'action; cette mme
harmonie s'tait tablie entre la couronne, le cabinet et les Chambres:
depuis six ans, au milieu des plus libres dbats, une majorit
permanente avait soutenu notre politique; et deux fois dans le cours de
ces six annes, en 1842 et en 1846, des lections gnrales, aussi
libres que rgulires, avaient maintenu cette majorit. Il n'y avait l
rien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre
sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions
fidlement ce rgime, bien loin de l'altrer.

Comme il est ais de le pressentir, mon attitude et mon langage dans
cette question convenaient au roi Louis-Philippe: il m'en savait gr,
non-seulement parce qu'il y tait personnellement intress, mais 
raison de sa pense gnrale et dsintresse sur la nature et la
pratique du gouvernement constitutionnel. Il tait,  cet gard, dans un
tat d'esprit dont les personnes qui ne l'ont pas vu de prs et 
l'oeuvre peuvent difficilement se faire une juste ide. Nul homme
n'tait plus vraiment libral, dans le sens philosophique et
contemporain de ce mot, plus imbu des sentiments de son temps dans
toutes les questions d'quit et d'humanit universelle. Je trouve dans
une de ses lettres[41] cet lan d'indignation contre l'esclavage: Il y
a une chose dont je ne veux pas diffrer de vous parler: c'est
l'admission scandaleuse des marchands d'esclaves avec leurs victimes 
bord de nos paquebots. Depuis Franois Ier, tout esclave qui touche un
pavillon franais est libre de plein droit, et ce droit a toujours t
exerc noblement et rigoureusement sans jamais admettre aucune
rclamation des matres. Les Anglais ont toujours eu la mme rgle; je
l'ai vu pratiquer  Palerme, par sir John Talbot, sur le _Thunderer_, et
nous avons emmen le ngre esclave de la baronne de San Benedetto sans
aucune rclamation. Je pense que vous ne perdrez pas un instant pour
enjoindre le maintien du privilge du pavillon franais, et que tant
notre marine que nos paquebots recevront des ordres catgoriques sur ce
point. Et dans une autre lettre[42]: La dclaration du bey de Tunis
pour l'abolition de l'esclavage est une circonstance remarquable et
trs-heureuse; il importe de surveiller la manire dont elle sera
prsente. Cet acte et notre trait avec la Chine relatif au libre
exercice de la religion chrtienne mritent et doivent obtenir un grand
retentissement. Quel progrs de civilisation parmi les Mahomtans
eux-mmes! Quelle diffrence entre Tunis d'aujourd'hui et Tunis d'il y a
trente ans, quand j'ai vu  Palerme la procession de quatre cents
esclaves siciliens rachets  Tunis par les pres de la Merci et
l'intervention de lord William Bentinck! C'est cependant notre conqute
d'Alger qui a mis fin aux excrables pirateries barbaresques; c'est elle
qui en a dlivr la chrtient, et c'est elle seule qui a efficacement
tabli la libert et la scurit de la navigation dans la Mditerrane!
Les ides philanthropiques du XVIIIe sicle, les principes de 1789,
l'impulsion premire et le progrs social de la Rvolution franaise
n'avaient point d'adhrent plus sincrement convaincu et plus fidle que
ce prince, indpendamment de tout calcul et de tout intrt personnel.

[Note 41: Du 5 mai 1844.]

[Note 42: Du 15 fvrier 1846.]

Il tait de plus, comme roi et dans son gouvernement, bien rsolu  ne
jamais sortir du cercle constitutionnel, et  toujours accepter, en
dfinitive, la pense et le sentiment du pays manifests aprs les
libres discussions et les preuves lgalement autorises. Nul prince n'a
jamais plus franchement adopt le principe du contrat entre le peuple et
lui, et ne s'est plus fermement tenu pour li, par conscience comme par
prudence,  la foi du serment.

Deux sentiments puissants agissaient en mme temps sur lui. Il tait
prince et Bourbon; il tait n, il avait t lev au sein de l'ancienne
socit franaise,  la cour de ses rois; les maximes et les traditions
de la monarchie de Henri IV et de Louis XIV ne lui taient point
trangres; il les connaissait et les comprenait, non comme une histoire
qu'on a tudie, mais comme on connat et comprend ce qu'on a vu.
Trs-clair sur les vices et les faiblesses de l'ancien rgime, il
savait aussi ce que la longue dure y avait introduit de principes de
gouvernement, et il le jugeait sans animosit comme sans ignorance.
Associ d'autre part, ds sa jeunesse, aux ides et aux vnements de la
Rvolution, il tait sincrement attach  sa cause, mais vivement
frapp aussi de ses garements, de ses fautes, de ses douleurs, de ses
revers, et en grande mfiance des passions et des pratiques
rvolutionnaires qu'il avait vues  l'oeuvre. Tous ces spectacles, tous
ces souvenirs, tant d'impressions et d'observations si diverses
entasses dans le court espace de sa vie l'avaient laiss trs-perplexe
sur l'issue d'une si grande crise sociale et sur le succs de ses
propres efforts pour y mettre fin. Il croyait, en mme temps,  la
ncessit du gouvernement libre et  la difficult de le fonder. Nous
causions seuls un jour dans un petit salon de Neuilly; le roi tait dans
un de ses moments de doute et de dcouragement; moi, dans mon habitude
d'optimisme et d'esprance; nous discutions vivement; il me prit la
main: Tenez, mon cher ministre, me dit-il, je souhaite de tout mon
coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas: un gouvernement
libral en face des traditions absolutistes et de l'esprit
rvolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des conservateurs
libraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous tes les derniers des
Romains. Un autre jour, au milieu de je ne sais plus quel redoublement
d'obstacles et d'embarras, il s'criait en prenant sa tte dans ses
mains: Quelle confusion! Quel gchis! Une machine toujours prs de se
dtraquer! Dans quel triste temps nous avons t destins  vivre!

Ces doutes, ces inquitudes sur l'avenir du gouvernement libre parmi
nous n'empchaient nullement le roi Louis-Philippe de bien comprendre,
dans le prsent, la place qu'il y tenait, et d'y bien jouer son rle, et
rien que son rle. Il n'tait pas seulement dcid  n'en jamais violer
les principes fondamentaux; il en acceptait loyalement chaque jour les
exigences et les convenances. On l'a beaucoup accus de vouloir, en
toute occasion, imposer au cabinet ses volonts. Je rpte que, sur la
politique gnrale du gouvernement et dans la plupart des questions
importantes qui se prsentaient, l'accord entre le roi et le cabinet
tait naturel et volontaire; mais je n'hsite pas  affirmer que,
lorsque le roi et le cabinet diffraient d'avis, soit que le cabinet se
refust aux dsirs du roi, soit que nous lui demandassions quelque chose
qui lui dplaisait, le roi cessait d'insister ou de rsister, et se
rendait aux objections ou aux demandes de ses conseillers responsables.
J'en citerai deux exemples qui sont caractristiques parce qu'ils
touchent  des questions et  des personnes que le roi avait  coeur. En
1843 et 1845, M. Duvergier de Hauranne, membre de l'opposition, proposa
l'introduction du vote public  la place du scrutin secret dans les
dlibrations de la Chambre des dputs: le parti conservateur et le
cabinet lui-mme taient diviss sur le mrite ou l'opportunit de cette
innovation; le roi y tait vivement oppos; M. Duchtel et moi nous
tions favorables. Soit dans les sances du conseil, soit dans nos
entretiens particuliers, la question fut trs-dbattue; le roi tenait
videmment beaucoup  me ramener  son avis; il me rappelait les
dplorables consquences du vote public dans nos assembles
rvolutionnaires: Si le vote avait t secret dans la Convention
nationale, me disait-il avec passion, Louis XVI n'aurait jamais t
condamn. Je combattis ses alarmes; j'insistai sur la diffrence des
temps, sur la ncessit du vote public pour la forte organisation des
partis, et pour faire passer, dans les Chambres mmes, le sentiment de
la responsabilit, cette condition de la conduite srieuse et rflchie
des hommes au sein de la libert. Le roi ne fut pas convaincu; mais il
renona  son insistance, et j'appuyai ouvertement la proposition du
vote public qui fut adopte. En 1845, deux hommes considrables et
fonctionnaires publics, le comte Alexis de Saint-Priest dans la Chambre
des pairs et M. Drouyn de Lhuys dans la Chambre des dputs, entrrent
habituellement dans les rangs de l'opposition; je demandai que leurs
fonctions leur fussent retires. Le roi ne fit, quant  M. Drouyn de
Lhuys, aucune objection; mais il lui en cotait d'loigner M. de
Saint-Priest de la carrire diplomatique qu'il paraissait destin 
parcourir avec clat; appartenant  une famille lgitimiste, il s'tait,
ds 1830, franchement attach  la cause et au service de la nouvelle
monarchie; il avait t l'un des amis particuliers de M. le duc
d'Orlans. Le roi me tmoigna son hsitation et son regret. J'insistai;
je ne pouvais admettre que notre politique ft publiquement attaque 
la tribune franaise par l'un de ses reprsentants  l'tranger. Le roi
retira ses objections, et le comte Alexis de Saint-Priest fut cart de
son poste de ministre  Copenhague. De 1840  1848, je ne sache aucune
question, aucune circonstance importante dans laquelle, en cas de
dissentiment, le roi n'ait pas fini par se rendre au voeu du cabinet.

L'opinion contraire, si communment rpandue, n'est cependant pas une de
ces erreurs gratuites et inexplicables qui circulent et prvalent
quelquefois longtemps dans les pays libres, grce aux attaques dont le
pouvoir est l'objet  la tribune et dans les journaux. Les prtextes
n'ont pas manqu  l'erreur que je signale ici, et le roi Louis-Philippe
les a lui-mme fournis. Il avait sur toutes choses une surabondance
d'ides, d'impressions, de vellits qu'il ne prenait pas soin de
contenir, et, pour ainsi dire, de tamiser assez svrement: ce qui
l'entranait  manifester trop d'avis et de dsirs dans de petites
questions et de petites affaires qui ne mritaient pas son intervention.
L'indiffrence et le silence sont souvent d'utiles et convenables
habilets royales; le roi Louis-Philippe n'en faisait pas assez d'usage.
Il tait de plus si profondment convaincu de la sagesse de sa politique
et de l'importance de son succs pour le bien du pays qu'il lui en
cotait d'en voir attribuer  d'autres le mrite, et qu'il ne pouvait se
rsoudre  n'en pas revendiquer hautement sa part. Ce dsir bien naturel
et l'intarissable fcondit et vivacit de sa conversation lui donnaient
des airs d'ingrence continue et de prpondrance exclusive qui
dpassaient de beaucoup la ralit de ses intentions et des faits; aussi
bien que les convenances constitutionnelles. Je suis convaincu que son
gendre, le roi Lopold, infiniment plus prudent et plus rserv dans son
attitude et son langage, a exerc, dans le gouvernement de la Belgique
au dedans et au dehors, plus d'influence personnelle que le roi
Louis-Philippe dans celui de la France; mais l'un en vitait avec soin
l'apparence, tandis que l'autre se montrait toujours proccup de la
crainte que justice ne ft pas rendue  ses desseins et  ses efforts.

Je ne refuserai pas  la mmoire de ce prince le service et  moi-mme
le plaisir de montrer combien il tait, au fond, modeste et exempt de
prtentions vaniteuses. A l'approche de la session de 1846, nous
prparions le discours que le roi devait prononcer en l'ouvrant;
j'tais, comme  l'ordinaire, charg de cette rdaction. Les
circonstances taient favorables: presque toutes les questions qui
avaient agit et menac de troubler nos relations au dehors, le droit de
visite, Tati, le Maroc, taient rsolues, et toutes nos perspectives
honorablement pacifiques; les visites mutuelles de la reine d'Angleterre
et du roi avaient achev de rassrner l'horizon; il nous parut opportun
que le roi mt en lumire cette situation laborieusement obtenue, et
j'insrai  cet effet, dans le projet de discours, un paragraphe que le
conseil adopta. Le 25 dcembre 1845, avant-veille de l'ouverture de la
session, je reus du roi cette lettre crite  deux heures du matin:

Mon cher ministre, l'attente de la messe de minuit, dont je sors, m'a
donn le temps de relire et d'tudier la porte du paragraphe en
question. Plus je l'ai retourn, plus j'ai trouv que ce n'tait pas 
moi  me donner _ce coup d'encensoir_. Que les Chambres me le donnent,
j'en serai trs-touch; mais d'en prendre l'initiative, pensez-y bien,
mon cher ministre, cela ne me va gure, et vous ne serez pas surpris que
je ne trouve pas cela d'accord avec ma simplicit habituelle, et surtout
avec mes gots. Ainsi, quant  moi, voici comment je ferais le
paragraphe prcdant celui ou ceux sur l'Angleterre:

--Je continue  recevoir de toutes les puissances trangres des
assurances pacifiques et amicales, et tout nous prsage la dure et la
stabilit de la paix dont nous jouissons.

Si cependant vous insistez, ainsi que le conseil, sur la production de
l'ide sans doute trs-flatteuse pour moi, voici le maximum de ce qui
pourrait me paratre possible, et je ne vous cache pas que je ne suis
pas dispos  m'y rsigner. Ce serait d'ajouter cette phrase que je
regrette dj d'avoir rdige:

--Il m'est bien doux de voir s'accrotre de plus en plus les bienfaits
qui en dcoulent, et de pouvoir esprer que le bonheur de les avoir
assurs  la France, au milieu des orages qui nous ont assaillis, se
rattachera  la mmoire de mon rgne.

Mais, encore une fois, je prfre et je demanderai que cette phrase ne
sorte pas de ma bouche.

Le paragraphe fut de nouveau dbattu dans le conseil, et nous emes
grand'peine  en faire conserver le sens en ces termes:

--Je continue  recevoir de toutes les puissances trangres des
assurances pacifiques et amicales. J'espre que la politique qui a
maintenu la paix gnrale,  travers tant d'orages, honorera un jour la
mmoire de mon rgne.

L'histoire des rois n'offre pas beaucoup d'exemples d'une telle absence
d'talage et de charlatanerie.

Tels taient, entre le roi Louis-Philippe et le cabinet du 29 octobre
1840, les rapports et les procds mutuels: ainsi a t compris et
pratiqu,  cette poque, le gouvernement parlementaire. J'ai considr
les grandes conditions de ce rgime: l'homognit politique du cabinet;
son intimit avec le parti qu'il a pour alli politique dans les
Chambres; son travail continu pour rallier ce parti et pour faire
prvaloir, auprs de la couronne comme dans les Chambres, une seule et
mme politique; l'harmonie ainsi librement tablie entre les grands
pouvoirs publics, comme leur plus sr moyen de crdit et de force:
telles sont les lois essentielles du gouvernement parlementaire. Nous y
avons scrupuleusement satisfait. Que ce soit l l'unique forme de
gouvernement libre, je n'ai garde de le penser, et je me suis ht de le
dire; la libert politique a des formes trs-diverses comme des degrs
trs-ingaux; le gouvernement parlementaire ne serait ni naturel, ni
possible dans la rpublique fdrative des tats-Unis d'Amrique, ni
dans les cantons suisses, ni dans tels ou tels autres tats qui
pourraient cependant n'tre pas trangers aux principes et aux progrs
de la libert; les intrts et les sentiments des pays divers peuvent
pntrer et prvaloir par plus d'une voie dans leur gouvernement. Mais
quand, par les convenances de sa situation et par le cours de sa
destine, un grand peuple a t amen  vouloir unir fortement dans son
gouvernement la stabilit du pouvoir au mouvement de la libert; quand
c'est dans la monarchie constitutionnelle qu'il a besoin de trouver le
gouvernement libre, c'est par le rgime parlementaire qu'il a le plus de
chances d'atteindre son but, car ce rgime est le seul qui, sous la
forme monarchique, pose en principe et assure en fait la responsabilit
habituelle du pouvoir, premire et indispensable base de la libert
politique. C'est un rgime difficile  pratiquer et  fonder: les
erreurs publiques, les fautes du pouvoir, des passions aveugles ou
perverses, des vnements prvus ou imprvus peuvent en troubler la
marche ou en suspendre le progrs; dans son travail de formation, le
gouvernement parlementaire est comme une plante de serre trop peu en
rapport avec la temprature extrieure du pays et qui en supporte mal
les rudes chocs. Mais est-ce donc au gouvernement parlementaire seul que
ce dfaut et ce malheur, doivent tre imputs? Toutes les formes de
gouvernement libre n'ont-elles pas leurs mauvaises chances et leurs
mauvais jours? N'ont-elles pas toutes besoin de s'acclimater chez les
peuples qui aspirent  leurs bienfaits? Point d'hypocrisie ni de
rticence: quand on reproche au gouvernement parlementaire ses embarras
et ses checs, c'est trop souvent au gouvernement libre lui-mme qu'on
en veut, et on n'exhale tant d'humeur contre une forme spciale de la
libert politique qu'en haine des difficiles travaux que toute forme de
gouvernement libre impose. Je persiste dans ma double conviction: le
gouvernement libre est le but plus ou moins prochain vers lequel tendent
de nos jours les peuples; et dans la monarchie, le rgime parlementaire
est la consquence naturelle comme l'instrument efficace du gouvernement
libre. Quelles que soient ses lacunes et ses traverses, ce rgime saura
bien prendre ou reprendre, l o il sera ncessaire au triomphe de la
libert politique, la place qui lui appartient.




                              CHAPITRE XLV.

                        LES MARIAGES ESPAGNOLS.

                              (1842-1847.)


Notre politique envers l'Espagne de 1833  1842 et ses deux
principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre politique
dans cette question.--Mission de M. Pageot  Londres, Vienne et
Berlin--Ide du prince de Metternich.--Ide de la cour de Londres pour
le prince Lopold de Coburg.--Mes communications avec le cabinet anglais
 ce sujet.--Chute du rgent Espartero.--Changement d'attitude du
cabinet anglais.--M. Olozaga et la reine Isabelle.--M. Gonzals
Bravo.--M. Bresson, ambassadeur de France  Madrid.--Sir Henri Bulwer,
ministre d'Angleterre  Madrid.--Retour de la reine Christine en
Espagne.--Rforme de la constitution espagnole de 1837.--Le gnral
Narvaez.--Situation des divers prtendants  la main de la reine
Isabelle.--Mort de l'infante doa Carlotta.--Le comte de
Trapani.--Conversation du roi Louis-Philippe avec le comte
Appony.--Abdication de don Carlos.--Ngociation pour le mariage de la
reine Isabelle avec le comte de Trapani.--Nos relations  ce sujet avec
le cabinet anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le
mariage de ses deux filles.--Premire ide du mariage du duc de
Montpensier avec l'infante doa Fernanda.--Entretiens, au chteau d'Eu,
avec lord Aberdeen  ce sujet.--Menes entre Madrid et Lisbonne en
faveur du prince Lopold de Coburg.--Participation de sir Henri
Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions  M.
Bresson.--Chute du gnral Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon mmorandum
du 27 fvrier 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet de sir Robert
Peel et de lord Aberdeen.--Avnement de lord Palmerston au
_Foreign-Office._--Sa dpche du 19 juillet 1846.--Mes Instructions  M.
Bresson.--Rsolution de la reine Christine pour les deux mariages de ses
filles.--Le duc de Cadix et le duc de Montpensier.--Ngociation  ce
sujet.--Conclusion des deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc
d'Aumale en Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son
inefficacit.--Clbration des deux mariages.--Leurs consquences.


J'ai retrac dans ces _Mmoires_[43] notre politique et notre conduite
envers l'Espagne, depuis la mort du roi Ferdinand VII[44] jusqu' la
rgence du gnral Espartero[45]. J'arrive  l'vnement le plus
considrable de mon ministre des affaires trangres, le mariage de la
reine Isabelle II avec son cousin, le duc de Cadix, et celui de sa
soeur, l'infante doa Fernanda, avec le dernier des fils du roi
Louis-Philippe, le duc de Montpensier. Avant d'exposer les ngociations
et les rsolutions dont ces deux mariages furent l'objet, je veux
rappeler quelles avaient t jusque-l nos vues essentielles et
permanentes dans nos rapports avec l'Espagne. Je n'ai garde de croire
que les gouvernements doivent s'attacher  une politique systmatique et
prconue: les affaires des tats sont trop compliques et trop mobiles
pour tre toujours rgles avec prmditation et selon la logique; il y
a pourtant une certaine mesure de consquence et d'unit, dans la pense
et dans les actes, qui est ncessaire  la force comme  la dignit du
pouvoir; il a besoin de ne pas tre et de ne pas paratre imprvoyant,
incertain et dcousu.

[Note 43: Tome IV, pag. 54-118, 145-166, 205-206; t. VI, pag. 297-334.]

[Note 44: 29 septembre 1833.]

[Note 45: 8 mai 1841-29 juillet 1843.]

A la mort de Ferdinand VII, nous n'hsitmes pas  reconnatre sa fille
Isabelle comme hritire de son trne et reine d'Espagne. Nous ne nous
dissimulions pas les graves inconvnients, pour la France, de cette
succession fminine qui pouvait faire passer le trne d'Espagne dans une
maison trangre, rivale ou mme ennemie de l'intrt franais; tout
rcemment la cour des Tuileries avait tent de maintenir en Espagne la
Pragmatique de Philippe V qui, en 1714, avait restreint la succession
des femmes au cas o il n'y aurait, pour le trne, point d'hritiers
mles, soit directs, soit collatraux; mais, aprs une lutte de quarante
ans, sous les rgnes de Charles IV et de Ferdinand VII, le principe de
la succession fminine, qui tait celui de l'ancienne monarchie
espagnole, avait prvalu; les derniers actes de Ferdinand VII et des
Corts l'avaient consacr. Sa fille Isabelle tait reine de droit et de
fait. Elle avait de plus pour elle, dans la nation et  la cour
espagnole, le parti libral et le parti modr, c'est--dire les hommes
qui avaient nagure nergiquement dfendu l'indpendance de l'Espagne,
et qui maintenant aspiraient  y fonder des institutions analogues aux
ntres. Sa cause tait  la fois la cause de l'ancien droit, de l'tat
lgal et du rgime constitutionnel en Espagne. Nous ne nous bornmes pas
 la reconnatre, nous lui prommes notre appui.

Une rserve dans cette politique fut en mme temps indique: nous prmes
soin de ne pas nous engager  intervenir en Espagne par des armes
franaises pour soutenir, sur sa demande, le gouvernement de la reine
Isabelle; nous maintnmes expressment,  cet gard, notre libert et
notre droit d'intervenir, en tout cas, si une telle intervention
convenait aux intrts de la France. Non-seulement nous adoptions, sinon
comme loi absolue, du moins comme rgle gnrale de conduite, le
principe de la non-intervention trangre dans le rgime intrieur des
peuples; nous tions, de plus, convaincus que toute intervention de ce
genre est dangereuse et compromettante, car elle rend le gouvernement
qui intervient responsable, dans une large mesure, de la conduite et de
la destine de celui au profit duquel il intervient. L'exemple de
l'intervention franaise en Espagne sous la Restauration nous tait, 
cet gard, un solennel avertissement; elle avait t momentanment utile
et glorieuse au gouvernement de la Restauration, comme un acte de
hardiesse et de force accompli avec succs; mais elle lui tait bientt
devenue pesante et triste, car, aprs avoir rtabli Ferdinand VII sur le
trne, la royaut franaise s'tait trouve hors d'tat d'exercer sur
son gouvernement aucune action salutaire, et l'influence franaise,
tait devenue en Espagne un objet d'alarme et d'antipathie. C'est  de
telles preuves que se reconnat la sagesse des gouvernements; ils sont
tenus de savoir rsister  la tentation d'un succs passager, pour ne
pas donner bientt un spectacle d'imprvoyance et d'impuissance qui les
affaiblit en les dcriant. Le roi Louis-Philippe possdait  un degr
rare cette difficile sagesse, et je tiens  honneur d'en avoir
promptement senti, auprs de lui, le mrite en mme temps que le
fardeau.

Toute notre conduite envers l'Espagne, de 1833  1842, fut fidle  ce
double caractre de notre politique: nous donnmes au gouvernement de la
reine Isabelle, et au rgime constitutionnel dans son gouvernement,
non-seulement tout l'appui moral, mais tous les secours matriels que
nous pouvions lui accorder sans engager pleinement la France dans les
destines de l'Espagne, et sans rendre le gouvernement franais
responsable des vicissitudes comme des fautes des divers cabinets
espagnols. Nous aidmes ces cabinets  triompher des insurrections
carlistes ou anarchiques dont ils taient assaillis; mais nous nous
refusmes constamment  exercer en Espagne une action militaire directe
et prpotente. Lorsque, en 1840, l'une de ces insurrections contraignit
la reine Christine  abdiquer la rgence et  sortir d'Espagne, nous lui
assurmes en France un affectueux asile, mais nous restmes en relations
pacifiques avec le parti espagnol qui l'avait renverse; et quand le
chef nominal de ce parti, le rgent Espartero, parut devenir un
gouvernement tant soit peu rgulier, le roi Louis-Philippe, malgr son
dplaisir personnel, lui envoya un ambassadeur. J'ai dj dit[47] par
quelle frivole et arrogante prtention le rgent et ses ministres firent
chouer cette dmarche conciliante, et obligrent M. de Salvandy 
rentrer en France sans avoir mme pris possession officielle de son
poste. Il n'tait pas encore arriv  Madrid que dj clatait, contre
le nouveau rgent, la premire de ces insurrections d'abord
monarchiques, bientt radicales, qui, violemment rprimes  Madrid et 
Barcelone, devaient, au bout de dix-huit mois, chasser  son tour
Espartero d'Espagne comme de la rgence, et aboutir ensuite, en moins
d'une anne, au retour en Espagne de la reine Christine et  la
domination du parti Modr.

[Note 46: Tome IV de ces _Mmoires_, pag. 297-334.]

A travers toutes ces secousses et ces alternatives rvolutionnaires, une
question devenait de jour en jour, et par le seul cours du temps, plus
importante et plus pressante. Comment se marierait la reine Isabelle?
Elle n'avait encore que douze ans; mais son mariage futur tait dj en
Espagne, en France, en Europe, l'objet des proccupations de tous les
politiques un peu prvoyants. Nulle part ces proccupations ne pouvaient
tre plus srieuses que pour le cabinet franais. C'est un lieu commun
de dire que, dans notre situation europenne, les bons et intimes
rapports avec l'Espagne importent beaucoup  la France; mais les lieux
communs les plus vrais s'usent un peu  force d'tre rpts, et il faut
de temps en temps remonter  leur source pour les apprcier  toute leur
valeur. Il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Europe pour voir
combien la France est intresse  ce que l'Espagne soit naturellement
dispose  son alliance, et demeure trangre  toute combinaison
europenne hostile  l'intrt franais. Depuis quatre sicles,
l'histoire parle comme la gographie. C'est l'union de l'Espagne, de
l'Allemagne et des Pays-Bas sous le sceptre ou sous l'influence
dominante de Charles-Quint et de Philippe II qui a fait, au XVIe sicle,
les prils et les revers de la France. C'est, au XVIIe sicle, la gloire
de la politique franaise, personnifie dans Richelieu, Mazarin et Louis
XIV, d'avoir bris le cercle ennemi dont la France tait entoure, et
d'avoir enlev l'Espagne  la prpondrance allemande en plaant sur son
trne, selon son voeu, un prince de la maison de Bourbon. C'est  ce
grand fait que, malgr quelques incidents contraires, la France a d,
pendant le XVIIIe sicle, tantt la paix europenne, tantt le concours
actif de l'Espagne dans les luttes o elle a t engage. Et ds les
premires annes du XIXe sicle, c'est pour avoir, par les excs et les
perfidies de son ambition, alin l'Espagne de la France, que l'empereur
Napolon a trouv, au-del des Pyrnes, un pril permanent et l'une des
principales causes de ses revers. videmment, et prcisment  raison
des chances contraires qu'ouvrait l'tablissement en Espagne de la
succession fminine, c'tait pour la France un intrt de premier ordre
de maintenir  Madrid l'oeuvre de Louis XIV; l'intrt dynastique
n'tait en ceci que fort secondaire, il s'agissait essentiellement d'un
intrt franais.

Ds que la question s'leva, le roi Louis-Philippe prouva, par ses
rsolutions et son langage, sa ferme et patriotique prvoyance. La
tentation tait grande, pour lui, d'couter complaisamment l'intrt de
sa propre famille; le voeu dominant en Espagne, dans l'esprit de la
reine Christine comme dans tout le parti modr et dans les rangs de
l'arme espagnole, appelait au trne de Madrid un de ses fils,
spcialement M. le duc d'Aumale. Le roi repoussa constamment cette ide.
C'tait sa rsolution gnrale de ne donner aux jalousies de l'Europe,
surtout de l'Angleterre, aucun motif spcieux. Il avait d'ailleurs peu
de confiance dans l'tat politique de l'Espagne et ne voulait pas avoir
 en rpondre: En vrit, m'crivait-il[48], c'est bien le cas de dire
 ceux qui seraient tents de se quereller aujourd'hui pour la main
d'Isabelle II:--Avant de se disputer le trne d'Espagne, il faut savoir
s'il y aura en Espagne un trne  occuper... Croyez bien, mon cher
ministre[49], que nous ne pouvons jamais trouver en Espagne qu'un seul
motif d'tonnement: ce serait qu'elle ne ft pas en proie successivement
 toute sorte de gchis et de dchirements politiques. Nous devons nous
tenir soigneusement en dehors de tout cela; car, dans ma manire de
voir, il n'y a pour nous d'autre danger que celui d'y tre entrans
comme ceux qui, dans les usines, approchent leurs doigts des cylindres
mouvants qui broient tout ce qui s'y introduit. Il surveillait avec
sollicitude tous les mouvements qui pouvaient le pousser sur cette
pente: Je vois poindre, m'crivait-il[50], une occurrence sur laquelle
vous connaissez bien mon opinion: c'est la ncessit de prvenir une
demande espagnole du duc d'Aumale. L'ide d'un refus est effrayante par
l'effet que ce refus produirait en Espagne, qu'il jetterait
infailliblement dans une hostilit contre la France et contre moi, et
dans des choix analogues pour le mariage. Je sens l'embarras: on ne
refuse que ce qui vous est offert; ou bien on s'expose  s'entendre
dire:--Mais vraiment qui vous a dit qu'on songeait  vous?--Cependant
il faut bien ne pas laisser entraner les Espagnols  faire leur offre,
dans la prsomption qu'une offre nationale de l'Espagne exclt la
possibilit du refus et amnerait, forcerait l'acceptation. Il faut
donc, je crois, instruire nos agents pour carter et faire avorter,
autant qu'ils pourront, toute proposition relative  mon fils. Le
moindre incident sur ce sujet excitait son attention: Je vous renvoie
un numro du _Morning Post_[51], qui contient une prtendue lettre de la
reine Christine  don Carlos qui est une fabrication vidente. En la
lisant, vous ne vous mprendrez pas sur le but de cette fabrication, qui
est de persuader  la crdulit anglaise que je veux donner un de mes
fils pour mari  la reine Isabelle, et que c'est Christine qui ne le
veut pas. _Credat Judaeus_... La difficult de dtruire chez les Anglais
ces illusions, ces dfiances, ces _misconceptions_ de nos intrts,
aprs quarante ans de contact avec eux, aussi bien, j'ose le dire,
qu'aprs mes treize annes de rgne, me cause un grand branlement dans
la confiance que j'avais eue de parvenir  tablir, entre Paris et
Londres, cet accord cordial et sincre qui est  la fois, selon moi,
l'intrt rel des deux pays et le vritable _Alcazar_ de la paix de
l'Europe. Qu'en attendre aprs ce que Bresson dit que lord Cowley a
crit  lord Westmoreland:--Que j'tais convenu avec lui que j'avais
vivement dsir qu'un de mes fils poust la reine d'Espagne, mais qu'il
croyait que je ne le dsirais plus depuis que j'tais assur que la
guerre serait le rsultat de cette alliance.--Et cependant, quand je
lui ai dit, pour la trentime fois, que je n'avais jamais eu le moindre
attrait pour cette alliance et que tous mes fils y taient galement
contraires, lord Cowley m'a rpt, avec une insistance que je vous ai
mme signale: _Your Majesty always said so_ (Votre Majest m'a
toujours parl ainsi)[52].

[Note 47: Le 1er novembre 1841.]

[Note 48: Le 9 aot 1843.]

[Note 49: Le 23 aot 1843.]

[Note 50: Le 20 juin 1842.]

[Note 51: Le 11 aot 1843.]

Ce n'est pas dans des documents officiels, dans des entretiens avec des
diplomates trangers, c'est dans la correspondance intime et
confidentielle du roi Louis-Philippe avec moi que je trouve ces
tmoignages positifs de sa ferme et spontane rsolution de ne pas
rechercher, de ne pas accepter le trne d'Espagne pour l'un de ses fils,
pas plus qu'en 1831 il n'avait accept le trne de Belgique pour M. le
duc de Nemours. Il sacrifiait sans hsiter,  l'intrt gnral d'une
vraie et solide paix europenne, tout intrt d'agrandissement personnel
et de famille; mais il tait en mme temps bien dcid  ne pas
sacrifier l'intrt spcial qu'avait la France  rester avec l'Espagne
dans une intimit naturelle, et le maintien de la maison de Bourbon sur
le trne d'Espagne tait videmment le moyen naturel et prouv
d'atteindre ce rsultat. Je partageais compltement, sur l'un et l'autre
point, le sentiment du roi; et ds que la question du mariage espagnol
apparut, cette double pense devint la rgle de notre conduite. J'en
informai sans dlai nos principaux agents du dehors: Notre politique
est simple, crivis-je au comte de Flahault[52]:  Londres, et
probablement aussi ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes
rgner  Madrid. Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons, dans
l'intrt de la paix gnrale et de l'quilibre europen. Mais, dans le
mme intrt, nous la rendons: nous n'admettons, sur le trne de Madrid,
point de prince tranger  la maison de Bourbon. Elle a bien des maris 
offrir, des princes de Naples, de Lucques, les fils de don Carlos, les
fils de l'infant don Francisco. Nous n'en proposons, nous n'en
interdisons aucun. Celui qui conviendra  l'Espagne nous conviendra,
mais dans le cercle de la maison de Bourbon. C'est pour nous un intrt
franais de premier ordre, et je tiens pour vident que c'est aussi
l'intrt espagnol et l'intrt europen.

[Note 52: Le 27 mars 1842.]

J'avais, quelques mois auparavant[53], tenu au comte de Sainte-Aulaire
le mme langage: Nous ne devons pas vouloir, nous ne voulons pas, sur
le trne d'Espagne un Bourbon franais; mais pour que l'intrt franais
ait sa juste part, il nous faut un Bourbon. Il y en a  Naples, 
Lucques; il y en a de deux sortes en Espagne. Entre ceux-l, nous avons
des prfrences, point de parti arrt; nous nous dciderons quand le
moment viendra, selon la possibilit et l'utilit. C'est le fond de
notre politique, sans arrire-pense, je pourrais dire sans vellit
contraire. Mais je penche  croire que, tout en agissant et parlant en
gnral selon notre but rel, nous ne devons pas proclamer ds  prsent
et tout haut notre dsintressement personnel. On est inquiet  cet
gard; il faut qu'on reste un peu inquiet, et qu'au jour de la dcision
le sacrifice net de toute prtention franaise nous serve contre
d'autres prtentions. Pensez-y et dites-m'en votre avis.

[Note 53: Le 26 octobre 1841.]

Sur ce dernier point, les informations qui me vinrent du dehors et les
incidents imprvus qui, de jour en jour, survenaient en Espagne et
menaaient de faire clater tout  coup toutes les questions,
modifirent ma premire pense. Je sentis la ncessit de prendre sans
plus tarder, sur le mariage de la reine Isabelle, une position bien
dtermine et hautement dclare. Je ne me dissimulais pas les
inconvnients qui pouvaient rsulter d'une telle dclaration, l'embarras
o elle mettrait peut-tre tel ou tel des gouvernements  qui elle
serait adresse, surtout les susceptibilits qu'elle exciterait en
Espagne et dont les partis malveillants pourraient se servir contre
nous. Mais ces considrations cdaient,  mes yeux, devant l'avantage
d'une politique parfaitement nette,  la fois digne et dsintresse de
la part du roi, efficace pour l'intrt franais sans tre
compromettante, et qui nous lierait nous-mmes contre toute tentation,
tout en nous laissant notre libert d'action si on nous en contestait
les bases. Le roi adopta avec empressement mes vues, et j'crivis  M.
de Sainte-Aulaire[54]: Je ne sais ce qui arrivera en Espagne, mais il y
arrivera quelque chose, et tout y peut arriver. Tout y est en trouble,
en dcomposition, en travail. Les carlistes, les christinos, les
espartristes, les rpublicains, tous se remuent et conspirent, ensemble
ou isolment, comme par le pass ou en cherchant des voies nouvelles.
L'usurpation, les transactions, les victoires exclusives ou partages,
les mariages et les protections de toute sorte, on pense  tout, on
espre tout, on se prpare  tout. C'est un chaos d'o il ne sortira
probablement rien de bon, mais qui n'en fermente pas moins et nous
donnera beaucoup d'embarras. Un de ces embarras, le principal peut-tre,
c'est et ce sera toujours les jalousies et les mfiances anglaises. Si
nous nous entendions rellement avec l'Angleterre, si nous agissions
vraiment de concert, ne ft-ce que pour quelque temps et sauf 
reprendre ensuite nos traditions de rivalit, aujourd'hui un peu
puriles, les affaires d'Espagne seraient bientt arranges. Je ne
l'espre gure, et pourtant c'est la voie dans laquelle il faut toujours
marcher, car c'est la seule qui puisse mener au but; si nous n'arrivons
pas, au moins nous resterons dans le bon chemin, et notre propre
situation a chance d'y gagner plutt que d'y perdre. L'adhsion du
cabinet anglais  notre attitude dans la courte ambassade de Salvandy a
t bien tardive, mais non sans valeur; il en reste quelque chose; on
doute maintenant  Madrid de la persistance de lord Aberdeen dans la
politique de lord Palmerston; le parti rvolutionnaire espagnol ne
compte plus, comme il y comptait, sur la protection anglaise; il y a un
commencement de mfiance, d'hsitation, de sparation. Il faut appuyer
en ce sens, lentement, doucement, de faon  ne pas aggraver, au lieu de
les attnuer, les susceptibilits qui font notre embarras; mais appuyer
pourtant, car c'est en dtachant l'Angleterre des rvolutionnaires
espagnols que nous pourrons faire quelque chose en Espagne, pour
l'Espagne et pour nous-mmes.

[Note 54: Le 2 mars 1842.]

J'ai caus de tout ceci, et  fond, avec M. Pageot qui est revenu de
Madrid avec Salvandy, et qui connat  merveille l'Espagne actuelle, les
partis, les hommes, leur situation, leurs projets, et tout ce qu'on en
doit esprer ou craindre. Il est galement bien instruit de tout ce que
nous pensons et voulons ici. Je vous l'envoie. Il vous mettra
parfaitement au courant. Je penche  croire qu'aprs avoir caus avec
lui, vous feriez bien de lui mnager quelque occasion de causer aussi
avec lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de Wellington, les hommes
qu'il importe d'clairer sur l'Espagne et sur nous-mmes. Voyez et
dcidez vous-mme ce qui convient et ce qui se peut. Pageot est homme
d'esprit, de sens, de mesure et de discipline; il ne fera que ce que
vous lui direz.

Quand vous me l'aurez renvoy, j'ai envie de l'envoyer galement 
Vienne et  Berlin pour qu'il y porte les mmes lumires, plus celles
qu'il aura acquises  Londres.

M. de Sainte-Aulaire me rpondit sur-le-champ[55]:

Pageot est arriv avant-hier. Je l'ai cout avec grand intrt. Rien
de plus sage que votre politique, et je m'y attle de grand coeur. Je
viens de voir lord Aberdeen. Je lui ai dit que vous m'aviez envoy une
dpche vivante, et que, s'il dsirait la faire parler, je la lui
livrerais volontiers. Nous sommes convenus que je mnerais M. Pageot
aprs-demain au _Foreign-Office._

[Note 55: Le 7 mars 1842.]

L'entrevue eut lieu en effet le surlendemain, M. de Sainte-Aulaire
prsent, et M. Pageot s'acquitta de sa mission avec autant de mesure que
de franchise. Aprs avoir parl de l'tat gnral de l'Espagne, du
rgent Espartero et des chances, bonnes ou mauvaises, de sa situation,
il aborda la question du mariage de la reine Isabelle: Le roi, dit-il,
ne recherche et ne dsire point la main de cette jeune reine pour l'un
de ses fils. Il n'ignore pas qu'il y a en Espagne un parti puissant qui
voudrait cette union; mais il croit devoir au repos de l'Europe le
sacrifice d'une combinaison qui pourrait tre considre comme
exclusivement avantageuse  la France. Cependant, en faisant sincrement
et sans arrire-pense cette renonciation, il entend aussi, en retour,
que la couronne d'Espagne ne sorte pas de la maison de Bourbon. Il y a
plusieurs branches de cette maison et plusieurs membres dans chaque
branche; l'poux de la reine doit tre choisi parmi eux; le roi n'en
recommande et n'en exclut aucun.--En vrit, dit lord Aberdeen, je ne
comprends pas une pareille dclaration; je ne vois pas en vertu de quel
droit vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit
rester libre de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prtention
exorbitante, j'allais dire contraire  la morale, que de lui imposer tel
ou tel choix.--Ce n'est pas la reine elle-mme, vous le savez bien,
mylord, interrompit M. de Sainte-Aulaire, qui dcidera cette question,
mais bien le gouvernement dpositaire de son autorit, au moment o elle
se rsoudra.--Nous ne faisons, dit M. Pageot, que rendre exclusion pour
exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord Aberdeen; c'est une
affaire purement domestique dont nous ne voulons pas nous mler.--Dans
ce cas, je pourrai dire au gouvernement du roi que, si la reine Isabelle
dsire pouser son cousin le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez
pas.--Ah, je ne dis pas; il s'agirait alors de l'quilibre de l'Europe;
ce serait diffrent.

La discussion s'tablit et se prolongea sur ce thme sans faire un pas,
les interlocuteurs persistant chacun dans sa position et son argument,
de valeur,  coup sr, trs-ingale. M. Pageot eut, quelques jours
aprs, avec sir Robert Peel un entretien qui offrit d'abord le mme
caractre: ils se contestrent mutuellement le droit d'exclusion que
tour  tour chacun d'eux rclamait. Mais peu  peu la question de droit
fit place  la question de conduite et l'argumentation  la politique:
Il ne s'agit pas, dit M. Pageot, d'imposer  la reine Isabelle un
choix: nous ne tenons pas ce langage  l'Espagne; nous venons  vous
dans un esprit de bonne intelligence, et nous vous disons:--Voici quelle
sera,  l'poque d'un vnement qui doit ncessairement se raliser,
l'attitude que nous commandent nos intrts, notre honneur, notre
considration dans le monde. Entendons-nous pour l'ajustement d'une
question qui, si elle reste sans solution jusqu' sa maturit, peut
amener un bouleversement gnral. Vous jouissez  Madrid de la confiance
des hommes qui disposent aujourd'hui des destines de l'Espagne.
Faites-leur comprendre la gravit de la question et la ncessit de la
rsoudre dans un sens qui satisfasse  la fois au bonheur de la reine, 
la tranquillit intrieure de l'Espagne et  la paix de l'Europe.--Ceci,
dit sir Robert Peel, est un autre point de vue. D'abord je dois vous
dclarer que nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
aucun engagement qui aurait pour objet d'exclure la maison de Bourbon du
trne d'Espagne. J'ajouterai que nous n'avons nulle intention de prendre
un tel engagement, et je suis libre de dire que je trouverais fort
simple que, sans intervenir de droit dans une question qu'en dfinitive
l'Espagne doit rester matresse de rsoudre seule, nous fissions
entendre  Madrid un langage de conciliation qui dispost le
gouvernement actuel d'Espagne  chercher une solution propre 
satisfaire tous les intrts. Le lendemain, au lever de la reine
Victoria, M. Pageot changea avec le duc de Wellington quelques mots sur
le mme sujet: Ils ont dtruit dans ce pays-l tous les vieux moyens de
gouvernement et ils ne les ont remplacs par aucun autre, lui dit le duc
avec son bon sens ferme et bref; il faudrait que les deux grandes
puissances, l'Angleterre et la France, se concertassent pour la
pacification de l'Espagne. C'est l mon avis. Avant de quitter Londres,
M. Pageot eut avec lord Aberdeen une seconde entrevue dans laquelle,
laissant de ct l'argument de droit, ils placrent l'un et l'autre la
question sur le terrain o elle tait reste avec sir Robert Peel: en
prenant cong de M. Pageot, lord Aberdeen lui serra cordialement la main
et lui dit: Vous partez, j'espre, satisfait.--Je ne doute pas, reprit
M. Pageot, que le gouvernement du roi ne le soit. Souffrez que je rpte
devant vous les assurances qu'en votre nom je vais lui porter. Vous
m'avez dit:--Nous n'avons pris, avec le gouvernement espagnol actuel,
aucun engagement dont l'objet serait d'exclure la maison de Bourbon du
trne d'Espagne. Nous ne prendrons aucun engagement de cette nature.
Nous sommes disposs  nous efforcer de faire comprendre au gouvernement
espagnol actuel qu'il convient  ses propres intrts de chercher 
rsoudre la question du mariage de la reine Isabelle dans un sens qui
satisfasse aux intrts de tous.--C'est bien l ce que j'ai dit, lui
rpondit lord Aberdeen.

Aprs m'avoir rendu compte de sa mission  Londres, M. Pageot partit
pour Vienne. Le prince de Metternich, toujours un peu press de dployer
sa prvoyance et son influence, lui dit en le voyant: Je sais tout ce
que vous avez dit  Londres; je sais tout ce qu'on vous y a rpondu.
Vous dsirez connatre mon opinion sur le mme sujet; je vous la dirai
franchement. Je pense, comme lord Aberdeen, que vous n'avez pas le droit
de dire  l'Espagne que la reine n'pousera pas tel ou tel prince, ou
qu'elle en pousera tel ou tel autre: ce serait porter atteinte 
l'indpendance d'un tat souverain, et nulle puissance ne possde ce
droit vis--vis d'une autre. Mais en vous niant ce droit, nous vous
reconnaissons celui d'examiner jusqu' quel point il peut vous convenir
de vous opposer  l'accomplissement d'un acte que vous pouvez considrer
comme hostile  vos intrts ou menaant pour votre sret; c'est le
droit de paix et de guerre qui est galement un droit de souverainet,
et que je n'ai pas plus le pouvoir de vous contester que je n'ai celui
de vous reconnatre le droit d'imposer votre volont  l'Espagne. Voil
pour la question de droit. Quant  la question de fait, je vous dirai,
avec la mme franchise, mon opinion. Cette question ne peut se rsoudre
que par une transaction qui ne serait le triomphe d'aucun des deux
principes qui ont lutt depuis la mort de Ferdinand VII, mais qui en
serait la conciliation. Cette transaction est le mariage du fils de don
Carlos avec la reine Isabelle. Mais ici se prsente une autre
difficult:  quelles conditions ce mariage s'effectuera-t-il? Si le
fils de don Carlos devient seulement l'poux de la reine, il unit les
deux personnes, mais il ne runit pas les deux principes. La mme chose
arriverait si la reine Isabelle renonait  la couronne pour devenir
l'pouse du fils de don Carlos. Il faut donc trouver une combinaison qui
confonde et les personnes et les principes. Cette combinaison se
raliserait par l'tablissement d'une co-souverainet dont l'histoire
d'Espagne elle-mme offre l'exemple. Hors de cette combinaison, je ne
vois, je le dclare, point de solution satisfaisante  la grande
difficult si malheureusement cre par le testament de Ferdinand VII.
Cette ide, je la nourris depuis longtemps, mais je ne l'avais pas
encore communique. J'ai pens que le moment tait venu de le faire.
J'ai en consquence rcemment charg le baron de Neumann de la soumettre
au cabinet de Londres. Je vous prie (ajouta le prince de Metternich en
s'adressant  notre ambassadeur le comte de Flahault prsent 
l'entretien) d'en faire galement part  votre gouvernement. Ma dpche
au baron de Neumann est du 31 mars dernier, et j'en attends la rponse
vers le 18 ou le 20 de ce mois.

L'_ide_ de M. de Metternich (c'tait ainsi qu'il l'appelait, ne voulant
pas lui donner le caractre d'une proposition formelle  laquelle il
prvoyait lui-mme peu de chances de succs) rpondait trs-bien  sa
situation en Europe et au tour personnel de son esprit. Il tait
toujours prt  transiger sur les faits, non sur les principes; il
acceptait l'inconsquence pratique, non l'inconsquence rationnelle.
C'tait la marque d'un esprit ferme et d'un caractre prudent. A la
place de ces adjectifs, j'en pourrais mettre de moins flatteurs, car les
qualits et les dfauts se touchent de bien prs; mais j'aime mieux voir
et montrer dans les hommes minents leurs qualits que leurs dfauts.
Dans la libert d'une conversation spculative, M. de Metternich avait
raison: le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle, conclu
aprs l'abdication de son pre et au nom de l'union des droits comme des
personnes, et t,  coup sr, le meilleur moyen de rendre  l'Espagne
la paix intrieure, et de procurer  sa reine la reconnaissance de
toutes les puissances de l'Europe; mais rien n'tait plus difficile et
plus improbable que la conclusion de ce mariage  de tels termes;
l'histoire d'Espagne ne l'autorisait pas plus que la logique; la reine
Isabelle Ire et le roi Ferdinand le Catholique ne se contestaient rien
l'un  l'autre; ils avaient uni les royaumes de Castille et d'Aragon, et
rgn ensemble sur l'Espagne en mettant en commun des droits pareils. De
nos jours, au contraire, les deux droits  concilier en Espagne
provenaient de deux principes opposs, et leurs champions luttaient pour
des systmes de gouvernement essentiellement divers: le rgime
constitutionnel et le pouvoir absolu. Nous avions reconnu et nous
soutenions en Espagne l'un de ces principes; il ne s'opposait point  ce
qu'aprs l'abdication de son pre, le fils de don Carlos, non en
rclamant son propre droit, mais par un acte politique, poust la reine
Isabelle; nous ne mconnaissions point les avantages de cette
combinaison pour la pacification intrieure de l'Espagne et la situation
de son gouvernement en Europe; les fils de don Carlos taient au nombre
des descendants de Philippe V; nous tions prts  les admettre  ce
titre, pourvu qu'ils acceptassent les grands faits accomplis dans
l'Espagne actuelle et que l'Espagne actuelle les acceptt eux-mmes.
Fidle  mes instructions, M. Pageot, sans repousser absolument l'ide
de M. de Metternich, la rduisit et la resserra dans ces limites: Que
ferez-vous, mon prince, lui dit-il, si le mariage du fils de don Carlos
avec la reine Isabelle n'est possible qu' ces conditions?--Le fils de
don Carlos aux meilleures conditions possibles, rpondit M. de
Metternich; mais la politique de l'Autriche sera diffrente selon ces
conditions. Dans notre systme, nous prenons l'initiative; nous allons
partout,  Bourges,  Londres,  Madrid mme. Nous sommes consquents
avec nous-mmes; nous ne proposons pas  don Carlos de renoncer  son
droit, nous l'engageons seulement  l'unir au droit qu'on lui oppose
pour les confondre tous deux. Nous pouvons lui tenir ce langage sans
qu'il nous accuse de l'abandonner; mais, dans votre systme, nous ne
pouvons plus nous mettre en avant; nous ne pouvons que dire  don
Carlos, s'il vient nous consulter:--C'est l votre dernire chance;
acceptez-la; elle ne se reproduira plus.--Dans le premier cas donc, nous
agissons; dans le second, nous tolrons.

La question ainsi nettement pose de part et d'autre, M. Pageot quitta
Vienne et alla  Berlin. Nos ouvertures y furent bien accueillies. Le
ministre des affaires trangres, le baron de Blow, tout en adhrant 
l'ide du prince de Metternich, laissa clairement voir qu'il croyait peu
au succs; qu' ses yeux, le dsintressement du roi Louis-Philippe pour
ses propres fils suffisait  la politique europenne, et que notre
principe, le mariage de la reine Isabelle avec l'un des descendants de
Philippe V, ne rencontrerait  Berlin aucune objection.

Au printemps de 1842, notre position tait donc prise et notre intention
bien connue des cabinets qui prenaient, au mariage de la reine Isabelle,
un srieux intrt. J'acquis, vers la mme poque, la certitude que rien
ne nous pressait encore d'agir en Espagne mme, et de mettre en pratique
 Madrid la politique que nous avions annonce  Londres, Vienne
et Berlin. Lorsque, aux premiers jours de cette mme anne, M. de
Salvandy avait t oblig de partir de Madrid sans avoir pu y
accomplir sa mission, M. Olozaga, alors ministre d'Espagne en
France, avait aussi quitt Paris, n'y laissant, comme nous 
Madrid, qu'un charg d'affaires. Ses relations avec moi, pendant son
court sjour, avaient t faciles, agrables et pleines, en apparence,
de bon vouloir. C'tait un homme d'un esprit remarquablement vif et
brillant avec complaisance, remuant, souple, fertile en expdients et en
mouvements au service de son ambition, sans scrupules comme sans
prjugs, et enchan dans les liens du parti radical espagnol,
quoiqu'il essayt quelquefois de s'en dgager. Il traversa Paris au mois
de septembre 1842, en se rendant en Belgique et en Hollande,  raison ou
sous le prtexte d'une mission commerciale. Il vint me voir  son
passage, et je rendis sur-le-champ compte au roi de notre entretien:
J'ai vu M. Olozaga. Ce n'est point le ministre des affaires trangres
de France qui a vu le ministre d'Espagne, c'est M. Olozaga qui est venu
voir M. Guizot; cela avait t bien dit et entendu d'avance. Je l'ai
trouv, sur les affaires de son pays, trs-raisonnable et
trs-impuissant. Nous avons touch  toutes les questions. Le ministre
Rodil, qui vient de se former, durera-t-il? La reine, qui va avoir douze
ans, aura-t-elle immdiatement un curateur au lieu d'un tuteur, et le
choisira-t-elle elle-mme? Pensera-t-on bientt srieusement  son
mariage? O en sont dj les ides  ce sujet? Sur tous ces points,
voici le rsum de sa conversation. Il n'y a de parti pris sur rien, ni
dans le gouvernement, ni dans le public espagnol. On pourrait diriger
l'opinion du public et la conduite du gouvernement dans tel ou tel sens,
comme on voudrait, comme il conviendrait aux relations et  la politique
extrieure de l'Espagne. Le mariage avec l'un des fils de don Carlos est
le seul auquel l'Espagne actuelle ne puisse, en aucun cas, tre amene;
elle y verrait un don Miguel, la ruine de toutes les institutions
librales, un pril imminent pour tous les intrts et toutes les
personnes qui,  tout prendre, bien ou mal, ont prvalu, prvalent et
prvaudront en Espagne. Le mariage avec le duc de Cadix ne serait pas
facile; on l'a bien gt. Plusieurs autres ides avaient t mises en
avant, mais trs-lgrement; on n'y pense plus. Le public espagnol pense
trs-peu  cette affaire-l. L'influence anglaise est fort diminue;
elle pse  tout le monde; le tte--tte o la France a laiss
l'Espagne avec l'Angleterre n'a point nui  la France, mais il ne faut
pas qu'il dure toujours; c'est vers la France que se tourne aujourd'hui
toute l'Espagne, mais il ne faut pas que la France lui tourne le dos.
Tout cela dlay en paroles un peu obscures, timides, entortilles,
comme d'un homme qui, au fond, n'a pas grand'chose  dire, qui voudrait
pourtant qu'on crt qu'il dit quelque chose, et qui en mme temps craint
d'en dire trop. Je ne vois, dans tout cela, rien qui nous indique
quelque chose  faire, ni qui puisse changer la situation.

Si j'essayais d'entrevoir quelque chose au fond de la pense de M.
Olozaga quant au mariage de la reine Isabelle, je dirais que j'y ai
entrevu le mariage avec l'un des princes napolitains plutt que tout
autre, mais bien indirectement et vaguement.

Les choses ne restrent pas longtemps ainsi stationnaires. En Espagne,
le gouvernement d'Espartero entra dans sa phase de dcadence; les
cabinets divers se succdrent rapidement  Madrid; une insurrection
violente clata  Barcelone; le rgent bombarda la ville qui capitula,
mais qui poursuivit, sous une autre forme, ses griefs et sa rsistance.
Les dputs catalans prsentrent aux Corts une adresse contre les
mesures du rgent, qui rpondit en dissolvant les Corts. A Paris, 
Londres,  Vienne, cette fermentation rvolutionnaire et cet
affaiblissement visible de la rgence militaire au-del des Pyrnes
ramenrent sur la scne europenne les affaires espagnoles et leurs
chances d'avenir. Le 2 mars 1843, dans la discussion des fonds secrets 
la Chambre des dputs, M. de Lamartine attaqua vivement notre politique
envers l'Espagne, l'accusant d'tre incertaine, flottante, inefficace.
Le moment tait venu d'accepter ce dbat dans sa grandeur. J'exposai
toute notre pense et toute notre conduite dans les rapports, au XIXe
sicle, de la France avec l'Espagne. J'tablis que nous avions
constamment et efficacement soutenu l'Espagne dans ses preuves en
respectant scrupuleusement son indpendance. Je refusai de me joindre
aux soupons d'infidlit et d'usurpation qu'on levait contre le rgent
Espartero, et je saisis en mme temps cette occasion de remettre la
reine Christine au rang qui lui tait d: Cette noble princesse,
dis-je, a gouvern l'Espagne avec modration et douceur; c'est sous son
pouvoir que la libert politique a commenc en Espagne. Elle a dploy,
dans une situation bien difficile pour une femme, autant de courage que
de clmence. C'est la nice de notre roi; elle est du sang franais. Et
pourtant, malgr tout cela, nous n'avons pas cru et nous ne croyons pas
qu'il ft du droit et du devoir de la France d'employer la force au-del
des Pyrnes pour la remettre en possession de la rgence et le parti
modr en possession du pouvoir. Nous avons un plus profond respect pour
l'indpendance des nations et pour les dveloppements, mme pour les
carts de leur libert. Nous pensons qu'il est du devoir du gouvernement
franais de n'employer la force que pour mettre la France elle-mme 
'abri des dangers qui menacent ses grands intrts. Il y a un point, il
y a une question dans laquelle nous croyons que les grands intrts de
la France sont srieusement engags: nous respectons profondment
l'indpendance de la nation et de la monarchie espagnoles; mais si la
monarchie espagnole tait renverse, si la souveraine qui rgne
aujourd'hui en Espagne tait dpouille de son trne, si l'Espagne tait
livre  une influence exclusive et prilleuse pour nous, si on tentait
de faire sortir le trne d'Espagne de la glorieuse famille qui y sige
depuis Louis XIV, oh! alors je conseillerais  mon roi et  mon pays d'y
regarder et d'aviser.

Ds qu'il arriva  Madrid, ce discours y fit une impression profonde.
Favorable d'abord: Les hommes clairs du parti modr l'acceptent
comme une garantie pour leurs principes et pour la monarchie, crivait
notre charg d'affaires, le duc de Glcksberg[56]; le journal _El Sol_,
qui puise ses inspirations dans la correspondance de M. Martinez de la
Rosa, le proclame hautement ce matin. Les hommes du gouvernement actuel
y voient des motifs de scurit et une rponse complte aux craintes
qu'ils expriment sans cesse de nos vues de domination exclusive et
absolue. Le ministre des affaires trangres, M. Ferrer, me disait
avant-hier:--C'est un discours magnifique; c'est le rsum de tout ce
que je vous rpte depuis un an; vous avez enfin compris la vritable
politique.--Je n'ai pu m'empcher de trouver cette exclamation un peu
nave[57]. Quelques jours aprs, le mcontentement prit la place de la
satisfaction: On a compris l'allusion que contient le discours de M.
Guizot sur l'affaire du mariage. Dimanche, l'_Espectador_ contenait un
article violent pour repousser notre prtention qu'il considre comme
une atteinte  l'indpendance nationale. Lundi, M. Ferrer venait chez
moi et se plaignait de ce qu'il appelait une intervention dans les
affaires de la seule Espagne..... Depuis leur dfaite dans les lections
pour les Corts, je remarque, parmi les hommes de 1812 et du rgent, une
recrudescence de fureur contre la dclaration de M. Guizot. Cantillo,
l'officier de la secrtairerie d'tat, qui est bon  couter parce qu'il
est l'cho de son oncle, M. Arguelles, me disait:--Nous devrons  M.
Guizot une seconde guerre civile. Vous pouviez tout en Espagne, mme le
mariage du duc d'Aumale; il ne fallait que respecter notre indpendance
et mnager nos susceptibilits. Rien ne ncessitait votre dclaration.
L'Angleterre a prononc l'exclusion du fils de don Carlos, jamais celle
d'un fils de votre roi.--Dans les deux chambres des Corts, surtout
dans le Snat o Espartero comptait plus de partisans, mes paroles
furent directement et violemment attaques. Bientt cependant les
impressions redevinrent plus modres et plus prvoyantes: Je remarque,
crivit M. de Glcksberg, que ni l'_Espectador_, ni M. Ferrer ne
repoussent ouvertement la pense d'un mariage Bourbon. Bien plus:
mercredi soir, M. Ferrer m'a abord chez M. Aston en me disant:--J'ai
bien relu le discours de M. Guizot, et, comme le premier jour, j'en suis
fort satisfait. Au fait, cette allusion au mariage, dont je me
proccupais l'autre jour, est trs-voile; elle est prsente sans
crudit et sans rudesse; elle est bien accompagne. Quand on arrive 
traiter les questions ainsi, on est bien prs de s'entendre. Voyez-vous,
les formes sont beaucoup; si je dois mourir poignard, j'aime mieux que
le manche du poignard soit dor.--Depuis quelque temps, ajoutait le duc
de Glcksberg, le nom du duc d'Aumale est souvent prononc; bien des
esprits se tournent de ce ct  mesure qu'ils se convainquent de la
ncessit de prendre un Bourbon; ils trouvent que, dans cette famille,
nos princes seuls seraient en tat de sauver le pays:--Si vous aviez
voulu, me disait M. Ferrer, nous aurions fini par vous prendre votre duc
d'Aumale, malgr l'Europe.--J'entrevois cela aussi dans la pense de M.
Olozaga. Soyez bien sr, Monsieur, que je ne me laisse entraner par
personne; je n'ai qu'une rponse: c'est que le roi et son gouvernement
ont dclar qu'ils ne le voulaient pas[58].

[Note 56: Je puise ces citations dans la correspondance particulire que
le duc de Glcksberg entretenait, par mon ordre, avec M. Desages,
directeur des affaires politiques dans mon ministre, homme aussi
distingu par l'lvation de son caractre que par son tact diplomatique
et qui avait toute ma confiance.]

[Note 57: Le duc de Glcksberg  M. Desages, 11 mars 1843.]

[Note 58: Le duc de Glcksberg  M. Desages, 11 et 18 mars, 2, 3 et 5
avril 1843.]

Ainsi ranime  Madrid par l'impulsion venue de Paris, la question
reprit en mme temps son cours actif  Londres et  Vienne; de ces
grands centres de la politique europenne, les penses se reportrent
vers l'Espagne; et je me trouvai  la fois en prsence de l'embarras du
cabinet anglais  marcher, mme de loin, avec nous, et du travail du
prince de Metternich pour mettre  flot son ide, sans grand espoir de
l'amener au port.

L'embarras du cabinet anglais ne provenait pas seulement de ses
anciennes traditions de mfiance et de lutte contre l'influence
franaise en Espagne et de ses liens rcents avec le parti radical
espagnol et le rgent Espartero; il rencontrait en Angleterre mme, 
ct du trne, un dsir, un espoir qui compliquait fort, pour lui, la
question du mariage de la reine Isabelle et les ngociations dont elle
tait l'objet. Un cousin du prince Albert, le prince Ferdinand de
Saxe-Coburg, avait pous la reine de Portugal; il avait un jeune frre,
le prince Lopold, qu'on disait intelligent et agrable; l'ide vint en
1841, je ne saurais dire  qui d'abord et par qui, que ce prince
pourrait tre, pour la reine d'Espagne, un mari convenable, et que, dans
le conflit des partis espagnols et des prtendants europens, il
pourrait avoir des chances de succs. A part le plaisir d'orgueil et le
gage d'influence que la cour de Londres devait trouver dans cette union,
on faisait valoir en sa faveur un srieux intrt de l'Angleterre: par
ses rapports et ses liens intimes avec le Portugal que des traits et
des habitudes avaient comme incorpor dans sa politique, elle tait fort
engage dans les affaires de la Pninsule; la msintelligence, les
jalousies, les querelles des cours de Lisbonne et de Madrid taient pour
le cabinet de Londres une source de complications et de charges que la
prsence, sur les deux trnes, de deux princes de la mme maison, et
d'une maison unie  la couronne d'Angleterre, ferait probablement
disparatre. A Londres et  Madrid, cette combinaison prit place dans
les entretiens confidentiels des princes, des ministres et des agents
diplomatiques. Le prince Albert en manifesta  lord Aberdeen un
sentiment favorable. Le rgent Espartero se montrait hautement contraire
au mariage de la reine Isabelle avec tout prince de la maison de
Bourbon, napolitain, lucquois, franais ou espagnol: Il faut 
l'Espagne, disait-il  M. Aston, un petit prince allemand, tranger aux
grandes cours europennes comme aux partis espagnols; et il lui
demandait des renseignements sur les princes de la maison d'Orange, en
tmoignant l'espoir que la perspective de ce grand mariage les
dciderait peut-tre  devenir catholiques. Quoiqu'il ne le dise pas,
disait M. Aston, j'ai pu reconnatre qu'il serait dispos  favoriser le
mariage avec un prince de Coburg. Le duc de Glcksberg crivait en mme
temps  M. Desages que le charg d'affaires de Belgique  Madrid se
remuait sans bruit, mais activement, pour cette combinaison; qu'il lui
en avait parl  lui-mme comme bien prfrable, pour nous,  celle des
fils de don Carlos ou de don Franois de Paule, et que d'autres agents
diplomatiques secondaires taient  l'oeuvre dans le mme but. Enfin on
annonait que le jeune prince Lopold de Coburg, dont les parents
devaient aller passer quelque temps  Lisbonne, viendrait probablement
faire lui-mme une visite  Madrid; et M. Olozaga se montrait proccup
de cette perspective, aux amis de la France avec inquitude,  ses
adversaires avec empressement[59].

[Note 59: Le duc de Glcksberg  M. Desages, 18 mars et 5 avril 1843.]

Dans ce travail naissant pour le mariage Coburg, rien ne nous importait
davantage que de connatre la pense du roi Lopold, le vrai chef de
cette maison si rapidement ascendante et le conseiller intime du mnage
royal de Windsor. J'en parlai au roi Louis-Philippe qui me dit que, sur
ce sujet, ils gardaient, le roi des Belges et lui-mme, une telle
rserve l'un envers l'autre, qu'il ne m'en pouvait rien dire. Le roi
Lopold tait en ce moment  Londres. J'en crivis  M. de
Sainte-Aulaire: Vous me demandez, me rpondit-il[60], ce que je sais du
roi Lopold. Pas grand'chose, et pourtant j'y ai regard de mon mieux.
Il est trs-fin et trs-boutonn sur ce point. Pendant deux heures
d'escrime, il a trs-dextrement par mes bottes sans jamais se
dcouvrir; mais cette rserve mme n'est-elle pas significative? Il m'a
dit qu'il ne fallait pas nous faire illusion sur les Bourbons
d'Espagne, qu'ils seraient toujours hostiles  notre roi, le duc de
Cadix comme les autres. Il m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le
rptait souvent  la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser
toute rancune contre le roi, que dans une question pareille, il fallait
tenir grand compte du sentiment franais, et que c'tait, pour notre
gouvernement, un devoir de ne pas le blesser. Je me suis avanc jusqu'
dire que lord Aberdeen regardait un mariage Coburg comme une fort
mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurment
rien dans le sens de cette politique. J'ai ajout que je n'tais pas
aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout 
fait en dehors de la question. Le roi Lopold m'a rpondu avec vivacit
que je pouvais me rassurer compltement sur ce point, et qu'il n'y avait
ni volont, ni moyen d'agir en Espagne autrement que par la diplomatie
patente. En rsum, mon impression est que le roi Lopold ne veut pas
mcontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre
nous et l'Angleterre, mais qu'aprs tout il est beaucoup plus Coburg que
Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait
possible.

[Note 60: Le 14 juillet 1843.]

L'inertie du cabinet anglais m'en disait encore plus que les rticences
du roi Lopold. Aprs la franche dclaration de notre politique, porte
 Londres par M. Pageot, sir Robert Peel et lord Aberdeen, comme je
viens de le rappeler, nous avaient promis, auprs du gouvernement
espagnol, un concours indirect, lent, voil, mais srieux et pratique.
Ils ne faisaient rien pour acquitter leur promesse: s'ils n'taient pas
favorables, comme j'en suis persuad, au mariage Coburg, ils ne se
souciaient pas non plus de s'y montrer entirement contraires, et
d'entraver les chances de succs qui pouvaient lui venir d'ailleurs. Ils
maintenaient  Madrid, comme reprsentant de l'Angleterre, M. Aston,
disciple de la politique de lord Palmerston, et qui continuait
d'exercer, bien qu'avec rserve, une influence fort peu sympathique  la
ntre. Enfin, le 5 mai 1843, sir Robert Peel, se renfermant dans un
principe gnral et absolu, tint  la Chambre des Communes un langage
qui faisait complte abstraction de la politique franaise et en
sparait celle de l'Angleterre: Exprimant, dit-il, l'opinion bien
arrte du gouvernement anglais, il dclara que, l'Espagne tant
investie de tous les droits et privilges qui appartiennent  un tat
indpendant..., la nation espagnole, parlant par ses organes dment
constitus, avait le droit exclusif et le pouvoir de contracter les
alliances matrimoniales qu'elle jugerait convenables.

Je n'avais garde de contester un principe en soi trs-vrai et lgitime;
mais je ne devais ni ne voulais laisser passer sans observation des
paroles auxquelles le public espagnol et europen ne manquerait pas
d'attribuer un sens et des consquences tout autres que le principe
mme. J'crivis  M. de Sainte-Aulaire: Quelle est la porte de la
dclaration de sir Robert Peel? Dit-elle rellement tout ce qu'elle
parat dire? Signifie-t-elle que, quelle que soit l'alliance
matrimoniale que croiront devoir contracter la reine et la lgislature
de l'Espagne, ft-ce mme un prince franais, le gouvernement anglais
n'y interviendra point et ne se jugera point en droit de s'y opposer? Si
c'est l en effet l'intention de sir Robert Peel, nous n'avons rien 
dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur,
simplifieraient peut-tre beaucoup la situation de l'Espagne et la
ntre.

Mais si sir Robert Peel, en proclamant la complte indpendance de
l'Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant, au
fond,  en exclure les princes franais, et  soutenir que l'Angleterre
aurait droit de s'opposer et s'opposerait en effet  un pareil choix; si
ses paroles ne sont pas en ralit srieuses et efficaces, si sir Robert
n'a voulu, en les prononant, que se donner auprs de l'Espagne le
mrite d'un respect extrieur et apparent pour son indpendance, et
retirer, de la comparaison entre ce langage et le ntre, quelque
avantage  nos dpens, alors vraiment je m'tonne, et plus j'ai de
respect pour sir Robert Peel, pour son caractre et ses paroles, plus je
me crois en droit de m'tonner.

Du premier moment o j'ai touch  cette question du mariage de la
reine d'Espagne, je me suis impos la loi d'apporter dans tout ce que je
ferais, dans tout ce que je dirais  cet gard, la plus entire
franchise. Je connaissais les prventions, les mfiances que je
rencontrerais sur mon chemin. J'ai voulu leur enlever sur-le-champ tout
prtexte. On nous a dclar, non pas officiellement, mais
trs-positivement, et sans que nous eussions rien fait qui provoqut
cette dclaration, on nous a dclar, dis-je, que l'Angleterre, dans les
chances de mariage de la reine Isabelle, donnait l'exclusion  nos
princes. Nous avons rpondu en excluant  notre tour les princes
trangers  la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l'une ni
l'autre dclaration; la ntre a t faite du mme droit que celle de
l'Angleterre, et est fonde sur des motifs de mme nature.

En la portant officieusement  la connaissance des grandes puissances
europennes, et en l'indiquant  notre tribune, j'ai fait acte de
loyaut envers l'Espagne, envers l'Angleterre, envers l'Europe. J'ai
voulu que partout on st d'avance, et bien nettement, quelle serait,
dans cette grande question, la politique de la France.

Je n'ignorais pas que, dans nos rapports avec l'Espagne, un tel langage
n'tait pas sans inconvnient; que la susceptibilit nationale s'en
alarmerait peut-tre, qu'on pourrait abuser des apparences pour
l'exciter contre nous. Si j'avais t, comme le cabinet anglais, en
confiance intime avec le cabinet actuel de Madrid, si j'avais eu sur lui
une grande et habituelle influence, je me serais probablement content
de l'entretenir  voix basse de nos intentions. Mais dans notre
situation actuelle avec le gouvernement espagnol, cette faon de
procder n'tait pas  notre usage, car elle n'aurait pas suffi  lui
donner la conviction que nous avions besoin de lui donner. Je me suis
donc dcid  accepter les inconvnients du langage public, pour remplir
le devoir d'une politique loyale, prvoyante et efficace.

Au fond, et tout homme sens n'a qu' rflchir un moment pour en
demeurer convaincu, nous n'avons port par l nulle atteinte 
l'indpendance de l'Espagne. La nation espagnole, sa reine, son
gouvernement, ses Corts sont parfaitement libres de faire, dans cette
question du mariage, tout ce qui leur conviendra. Mais les tats, comme
les individus, ne sont libres qu' leurs risques et prils, et leur
volont ne saurait enchaner celle de leurs voisins qui,  leur tour
aussi et aussi  leurs risques et prils, sont libres d'agir selon leurs
propres intrts. Dire d'avance et tout haut quelle attitude on prendra,
quelle conduite on tiendra si tel vnement s'accomplit dans un tat
voisin, c'est de l'imprudence si l'on n'est pas bien rsolu  tenir en
effet cette attitude et cette conduite; mais si l'on est bien rsolu,
c'est de la loyaut.

Plus j'y pense, moins je comprends pourquoi l'Angleterre persisterait,
et, pour parler franchement, je dirai pourquoi elle persiste  marcher
en Espagne dans la vieille ornire de rivalit et de lutte contre la
France. C'est mconnatre,  mon avis, les grands changements survenus
dans les rapports des tats et dans leurs influences rciproques; c'est
compromettre le bien aujourd'hui possible pour s'puiser en efforts
inutiles contre des prils imaginaires. Et par exemple, en fait de
mariages pour la reine d'Espagne, il en est un, celui du fils an de
l'infant don Franois de Paule, le duc de Cadix, auquel nous n'avons
aucune objection. Quelles sont celles que lgitimement, raisonnablement,
dans son intrt bien entendu, l'Angleterre y pourrait opposer? Je ne
les dcouvre pas. S'il tait reconnu, avou que, comme nous, elle n'en a
point; si les deux cabinets, sans prtendre entraver l'indpendance de
l'Espagne, laissaient paratre leur bonne intelligence sur cette
combinaison, on peut croire que l'Espagne, trs-librement, par sa propre
raison et volont, en viendrait  l'adopter; et bien des troubles, bien
des prils peut-tre disparatraient de son avenir. Si je prenais l'une
aprs l'autre toutes les grandes questions qui agitent l'Espagne,
j'arriverais, j'en suis convaincu, au mme rsultat; je trouverais que
l'accord de la France et de l'Angleterre y mettrait promptement un
terme, et que ni l'Angleterre, ni la France n'ont rellement, dans
l'tat actuel des faits, aucun intrt vrai et important  demeurer en
dsaccord. Mais que de choses sont parce qu'elles ont t, quoiqu'elles
n'aient plus une raison d'tre! Je reviendrai sur ceci un de ces jours,
mon cher ami, car j'ai fort  coeur de persuader lord Aberdeen et sir
Robert Peel, comme je suis moi-mme persuad. Nous ferions  nos deux
pays beaucoup de bien, et nous pargnerions  l'Espagne beaucoup de mal.
Cela vaut la peine d'y penser.

Les hsitations et l'inertie du cabinet anglais n'taient pas le seul
obstacle que rencontrt, dans la question du mariage espagnol, notre
politique; elle courait aussi le risque d'tre compromise, sinon en
principe, du moins en fait, par le travail du prince de Metternich  la
poursuite de son ide en faveur du fils de don Carlos. Ce travail
devenait actif tout en restant secret. Le prince de Metternich en
entretenait le cabinet de Londres. Il mettait en mouvement les hommes
considrables de l'migration carliste, les pressant de faire tous leurs
efforts pour dterminer don Carlos  abdiquer en faveur de son fils
an, l'infant Charles-Louis, et l'infant lui-mme  tenir une attitude
et un langage adapts  la perspective qu'on voulait lui ouvrir. Il me
fit communiquer par le comte Appony un long mmoire  ce sujet, en me
tmoignant de plus son intention d'envoyer  Bourges, o nous avions
fix la rsidence de don Carlos et de sa famille, un de ses agents
affids pour agir directement et en son nom sur le prince et son fils.
Je lui fis donner, par le comte de Flahault, les assurances et les
facilits dont il pouvait avoir besoin pour cette mission, mais en
ajoutant expressment que nous nous tiendrions tout  fait en dehors de
sa tentative dont nous ne pouvions, il le savait bien, adopter l'ide
fondamentale. J'crivis en mme temps au roi: M. de Metternich
travaillera videmment et travaille dj  nous attirer hors de notre
position, pour nous mettre dans la sienne et  sa suite. Si nous nous
laissions faire, nous perdrions, je pense, le terrain que nous avons
gagn, et nous pourrions nous trouver gravement compromis en Europe et
chez nous. Le mariage du fils de don Carlos avec la reine Isabelle n'est
pas impossible et aurait de rels avantages; mais je le crois peu
probable, et,  coup sr, les inconvnients ne lui manqueraient pas. Je
doute fort que les intrts, les partis, les personnes qui, depuis
trente ans, ont agit l'Espagne, et qui y prvalent depuis dix ans,
trouvent jamais, dans cette combinaison, assez de scurit pour s'y
rallier. Je doute tout autant que les carlistes aient assez de bon sens
pour se conduire de telle sorte que la combinaison aboutisse, et que, si
elle aboutissait, elle se maintnt. Je les trouve bien encrots, bien
disposs, ds qu'ils se croiraient un peu matres,  reprendre toutes
leurs prtentions, toutes leurs maximes absolutistes. D'abord une
extrme rpugnance et mfiance de leurs adversaires, puis une nouvelle
guerre civile pourraient bien tre au bout de cela; et une guerre
civile, mme une simple lutte de partis en Espagne, dans laquelle le
gouvernement espagnol aurait le drapeau absolutiste et fanatique, et
l'opposition le drapeau constitutionnel, une telle lutte serait pour
nous un norme embarras, et pour l'Angleterre un moyen infaillible de
reprendre en Espagne toute son influence et d'entretenir l, contre
nous, un foyer rvolutionnaire trs-incommode. Il nous importe donc
extrmement de ne prendre en aucune manire la responsabilit d'une
combinaison qui entrane de telles chances. Nous avons dclar notre
principe dans la question du mariage, les descendants de Philippe V. Les
fils de don Carlos sont du nombre. Nous ne pouvons ni ne devons les
exclure. Si le cours des choses les amne, si l'Espagne les accepte,
nous devons tre en mesure de les accepter aussi, et de les accepter
convenablement, sans avoir fait,  leur gard, aucun acte de rpulsion
ou seulement de malveillance. Mais l, je crois, doit se borner notre
rle. Nous pouvons recevoir de l'Espagne ce mariage-l; elle ne doit pas
le recevoir de nous.

Pendant que nous tions aux prises avec ces plans et ces embarras
diplomatiques, les vnements se prcipitaient en Espagne et faisaient
prendre,  toutes les questions et  toutes les situations dans les
affaires espagnoles, une face nouvelle. Aprs trois ans  peine d'un
gouvernement tour  tour faible et violent, honnte dans son intention
gnrale envers sa reine et son pays, courageux  l'heure du combat,
quel que ft l'ennemi, mais dnu de toute prvoyance comme de toute
fermet politique, et instrument modr de mauvais desseins qu'il ne
partageait pas, le rgent Espartero tait attaqu, renvers, poursuivi,
chass d'Espagne par tous les partis unis contre lui, par les radicaux
comme par les modrs, par les villes comme par les campagnes, par
l'arme qui avait fait sa fortune comme par les Corts qu'il venait de
convoquer, par M. Olozaga comme par les gnraux Narvaez et Concha; et,
le 29 juillet 1843, il s'embarquait en toute hte  Cadix pour se
rfugier en Angleterre o il recevait de convenables et froids
tmoignages de condolance. Sa chute tait, pour le gouvernement
anglais, un grand dplaisir et un srieux avertissement: J'ai dn hier
auprs de lord Aberdeen, m'crivait M. de Sainte-Aulaire[61]; il est
visiblement fort troubl des affaires d'Espagne. Je le conois, car
c'est un rude chec pour la politique whig que le cabinet tory a eu la
faiblesse de faire sienne. Les dsappointements disposent  la mauvaise
humeur. Cependant, aprs quelques boutades, l'esprit juste et honnte de
lord Aberdeen reprend le dessus. Il m'a parl en commenant des gnraux
_christinos_ partis de France pour l'Espagne avec des passe-ports
franais, puis de sept mille fusils dbarqus par nous sur la cte
d'Espagne. Je lui ai demand s'il voulait srieusement imputer 
l'argent et aux intrigues de la France le soulvement gnral des
Espagnols contre Espartero. Il a reconnu de bonne grce et en propres
termes que cette accusation serait absurde et au niveau, tout au plus,
d'une polmique de journaux.--La vraie cause de la chute du rgent,
ai-je repris, c'est qu'il n'avait pas en lui les conditions d'une
existence durable. Nous les lui aurions souhaites, et alors nous nous
serions, comme vous, compromis pour le soutenir; mais nous n'avons pu
vous suivre dans une route qui conduisait l o vous voil arrivs.
Est-ce nous qui avons eu tort?--Lord Aberdeen a rpondu en rechignant un
peu:--Possible que non.--J'ai rappel encore que, depuis plusieurs mois,
voyant s'approcher des vnements que vous dsiriez sincrement
prvenir, vous m'aviez charg d'offrir votre coopration sincre sur des
bases convenues, et que mes instances n'avaient point t
accueillies.--Puisque vous allez en France, m'a dit lord Aberdeen,
rapportez-nous bien exactement quels sont les intentions et les projets
de votre gouvernement quant  l'Espagne.--Nos vues ont t souvent
proclames, ai-je rpondu; vous ne pouvez les ignorer. Nous voulons une
Espagne indpendante, tranquille et consquemment monarchique. Quant 
nos projets, c'est--dire quant aux moyens d'atteindre le but, une crise
telle que celle-ci n'est pas le moment de les former; il faut laisser
les choses prendre une assiette quelconque; mais quoi qu'il arrive, le
concert de l'Europe me semble le seul moyen d'assurer en Espagne la
dure d'un ordre de choses quelconque.--Je le crois aussi, a rpliqu
lord Aberdeen. Ainsi a fini notre conversation.

[Note 61: Le 27 juillet 1843.]

Je ne tardai pas  recevoir de lord Aberdeen lui-mme la confirmation du
changement que les vnements d'Espagne avaient apport dans les
dispositions du gouvernement anglais. Le 24 juillet 1843, lord Cowley
vint me communiquer une longue dpche, en date du 21, dans laquelle,
aprs quelques observations sur l'appui que les insurgs contre
Espartero avaient, disait-on, trouv en France, lord Aberdeen finissait
par nous proposer, sur les affaires d'Espagne, le concert que nous lui
avions propos deux mois auparavant: On ne peut esprer, disait-il, que
les passions qui ont si longtemps fait rage en Espagne se calment
immdiatement; mais si les gouvernements lis  l'Espagne par leur
position, des intrts communs et d'anciennes alliances, spcialement
les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient
srieusement et consciencieusement pour aider l'Espagne  tablir et 
maintenir un gouvernement stable, on ne peut gure douter qu'en peu de
temps la tranquillit ne ft rendue  ce malheureux pays, et que ses
habitants ne pussent goter, comme les autres tats de l'Europe, les
bienfaits de la prosprit intrieure et du bien-tre domestique. Le
gouvernement de Sa Majest propose donc que les gouvernements anglais et
franais unissent leurs efforts pour arrter le torrent de discordes
civiles qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
prescrivent l'un et l'autre,  leurs agents diplomatiques  Madrid,
d'agir dans un amical et permanent accord pour faire prvaloir les
bienveillants desseins de leurs deux gouvernements  cet gard.

J'acquis en mme temps la certitude que, sur la question spciale du
mariage de la reine Isabelle, lord Aberdeen s'tait expliqu avec le
prince Albert de faon  carter l'ide du prince Lopold de Coburg:
Avec la chute du rgent, lui avait-il dit, les prtentions de ce prince
perdent, je crois, leur meilleur appui. Le rgent avait, dans ces
derniers temps, tourn sa pense vers un prince de la maison d'Orange
comme le mari qui convenait le mieux  la reine. Non par aucune
prfrence pour cette maison, mais pour chapper au reproche d'tre
asservi  l'influence de l'Angleterre: reproche le plus grave que, dans
la lutte souleve contre lui, le rgent ait encouru. Il serait difficile
de faire voir, dans le prince Lopold, autre chose qu'un choix fait dans
l'intrt de l'Angleterre, et sa parent avec la cour de Lisbonne, qui
devrait tre pour lui une recommandation, tournerait contre lui.

Quelques semaines aprs ces dclarations diplomatiques, la visite de la
reine Victoria au chteau d'Eu nous fut un indice encore plus clair des
dispositions du cabinet anglais. Je ne doutai pas que les rcents
vnements d'Espagne n'eussent contribu  dterminer cette dmarche
aussi significative qu'inattendue. La chute d'Espartero tait la chute
de l'influence anglaise et probablement le retour de l'influence
franaise en Espagne. Le gouvernement anglais avait besoin de sonder 
fond nos desseins, de faire envers nous un acte de bon vouloir pour
s'assurer du ntre, et d'apprcier  quel point serait possible le
concert qu'il se dcidait enfin  dsirer, entre lui et nous, sur les
affaires espagnoles. Les conversations de lord Aberdeen avec le roi et
avec moi le satisfirent au-del de son attente, et mme avec quelque
surprise. Non-seulement parce que, dans l'intimit du tte--tte, nous
lui rptmes, le roi et moi, en en dveloppant les motifs, tout ce que
nous lui avions fait dire sur notre rsolution de ne pas aspirer, de
nous refuser mme au mariage d'un fils du roi avec la reine Isabelle,
mais parce qu'il acquit, dans ces entretiens, la conviction que notre
politique, gnrale et spciale, tait sincre et serait aussi constante
que sense. Nous nous quittmes charms de nous tre librement ouverts
l'un  l'autre et pntrs, l'un pour l'autre, d'une affectueuse
confiance. On ne saurait dire  quel point les plus grandes et plus
difficiles affaires des peuples seraient simplifies si les hommes qui
les dirigent se connaissaient assez bien et s'estimaient assez pour
compter sur la vrit de leurs paroles mutuelles et sur la conformit de
leurs actes avec leurs paroles.

Les vnements mirent bientt  l'preuve les rapports intimes qui
venaient de s'tablir entre les deux cabinets et leurs mutuelles
dispositions. Le gouvernement provisoire qui s'tait form contre
Espartero le dclara dchu de la rgence et convoqua immdiatement les
Corts pour faire confirmer par le pays la crise accomplie par
l'insurrection. Les modrs qui, depuis la chute de la reine Christine,
s'taient abstenus de prendre part aux lections, rentrrent dans
l'arne lectorale et, sinon en majorit, du moins en grand nombre, dans
l'arne parlementaire; leurs chefs reconnus, MM. Martinez de la Rosa,
Narvaez, Pidal, Mon, Isturiz, Concha, furent lus. Ils se conduisirent
avec esprit et mesure, laissant aux radicaux qui venaient de renverser
Espartero le premier rang dans la victoire comme dans la lutte, et les
secondant sans chercher  les remplacer. M. Olozaga qui, dans les Corts
prcdentes, avait t l'un des plus ardents ennemis d'Espartero, fut
lu prsident du Congrs. Le premier acte des Corts, ds qu'elles se
runirent, fut de dclarer la reine Isabelle majeure; en avanant ainsi
de onze mois sa majorit constitutionnelle, on coupait court  toute
prtention de l'ancien rgent, et on remettait en vigueur le rgime
monarchique. Ces coups dcisifs accomplis, le cabinet honnte et hardi,
mais peu considrable et peu capable, qui y avait prsid se retira, et
l'minent orateur du parti progressiste, M. Olozaga, quitta la
prsidence du Congrs pour former un cabinet nouveau. Mais autour de ce
cabinet  peine form et jusque dans son sein clatrent presque
aussitt les prtentions rivales, les mfiances mutuelles, les ambitions
et les haines des partis et des personnes; le flot montant portait au
pouvoir les modrs; les Corts nouvelles leur taient de jour en jour
plus favorables; l'un de leurs chefs, M. Pidal, avait t lu prsident
du Congrs en remplacement de M. Olozaga. L'un des membres du nouveau
cabinet, le gnral Serrano, ministre de la guerre, donna sa dmission.
Se sentant ainsi menac, M. Olozaga, sans en dlibrer avec ses
collgues, prit soudainement et  lui seul la rsolution de dissoudre
les Corts, dans l'espoir que des lections nouvelles en amneraient
d'autres plus fidles ou plus dociles au parti radical; et, le 30
novembre 1843, le duc de Glcksberg m'adressa cet trange rcit:

Hier matin, en allant prendre l'ordre, le gnral Narvaez demanda  la
reine, qu'il trouva fort agite, si elle avait accept la dmission du
gnral Serrano. Sa Majest rpondit que non, mais qu'elle avait sign,
et sign de force, un dcret qu'elle regrettait amrement. Le gnral
lui demanda lequel; elle rpondit: Celui de la dissolution des Corts.
Le gnral la pria alors d'expliquer ce qu'elle venait de dire et la
violence dont elle avait t l'objet. Sa Majest lui raconta que la
veille,  neuf heures du soir, M. Olozaga tait entr dans son cabinet
et lui avait prsent un dcret en la priant de le signer. Elle lui
avait demand ce que c'tait; il lui avait rpondu:--La dissolution des
Corts.--Elle s'tait crie:--Je n'ose pas signer cela.--M. Olozaga
avait vivement insist; elle avait vivement persist dans son refus, et
avait fini par se lever pour sortir. M. Olozaga s'tait alors lanc et
avait ferm une porte; elle avait voulu gagner la seconde, il l'avait
immdiatement ferme; elle tait alors revenue  son bureau et s'tait
assise en croisant les bras; il s'tait approch d'elle, lui avait pass
le bras autour de la taille et lui avait dit en souriant:--Oh! Votre
Majest voudra bien signer.--Elle avait rpondu ngativement, et alors
il lui avait pris le bras avec force et, lui mettant une plume dans la
main, il lui avait dit:--Il faut que Votre Majest signe.--Elle avait eu
peur et avait sign.

Le gnral Narvaez sortit de chez Sa Majest fort mu, et, aprs s'tre
entendu avec quelques amis, le prsident du Congrs et plusieurs
vice-prsidents, il retourna  cinq heures chez Sa Majest et l'engagea
 appeler le prsident du Congrs. Elle le fit prvenir; il vint
aussitt, et Sa Majest lui rpta tout ce qu'elle avait dit au gnral
Narvaez. Elle tait encore mue et tremblante. M. Pidal,  qui Sa
Majest demandait conseil, demanda la permission de s'entendre avec les
vice-prsidents, de les amener chez Sa Majest et de ne traiter la
question que devant eux. A huit heures du soir, M. Pidal, prsident, MM.
Alon, Quinto, Mazarredo et Gonzals Bravo, vice-prsidents, taient
chez Sa Majest. M. Ros de Olano, dput et secrtaire de Sa Majest,
avait t amen et attendait dans une voiture. La reine rpta le rcit
qu'elle avait fait au gnral Narvaez, et, reprenant un peu courage,
elle y ajouta de nouveaux dtails. Les prsident et vice-prsidents,
anims d'une indignation qu'augmentait l'tat de terreur dans lequel Sa
Majest tait encore, lui conseillrent d'appeler celui des ministres
qui lui inspirait le plus de confiance; elle dsigna le gnral Serrano;
il vint  l'instant, et, d'accord avec lui, ils engagrent la reine 
signer deux dcrets: la rvocation de la dissolution des Corts, qui
n'avait pas encore t communique au ministre de la justice, et la
destitution de M. Olozaga de la prsidence du conseil et du ministre
d'tat, _pour des raisons dont Sa Majest se rservait la connaissance_.
M. le ministre de la marine arriva sur ces entrefaites; on lui fit part
de ce qui se passait, et, aprs quelques scrupules qui lui taient
inspirs par sa position de collgue de M. Olozaga, il se dcida 
contresigner les deux dcrets. M. Olozaga, ignorant ce qui se passait,
se prsenta en ce moment,  dix heures du soir,  la porte du cabinet;
la reine se mit  trembler et voulut fuir: on chercha  la calmer; mais
elle dclara que, si on le faisait entrer, elle mourrait de peur; et
elle voulut que le gentilhomme de service, M. le duc d'Ossua, lui
annont sa destitution. Il reut cette nouvelle avec un trouble marqu,
sortit des appartements et n'a pas reparu. Les deux dcrets, ou l'un
d'eux au moins, paratront demain dans la Gazette.

Tels sont, Monsieur le ministre, les faits tels qu'ils m'ont t
rapports par l'un des tmoins. J'ai vu ce matin presque toutes les
personnes qui avaient assist  cette scne: leur tmoignage est
unanime. J'ai cru de mon devoir de me rendre galement chez M. Olozaga;
je l'ai trouv trs-calme, ou du moins affectant de l'tre: il m'a dit
que tout ceci n'tait qu'une infme calomnie, invente par des gens dont
le dcret de dissolution devait djouer les intrigues; que, loin de
faire violence  la reine, il avait reu d'elle, ce jour-l mme et en
ce moment-l mme, une preuve particulire de sa bienveillance, et qu'on
n'avait pu lui faire raconter cette fable qu'en abusant de sa faiblesse,
car son attachement pour lui tait connu. Il dit aussi que cette
intrigue, semblable  quelques-unes qu'il avait dj dcouvertes, tait
conduite par le gnral Narvaez, et avait pour but de mettre le pouvoir
entre les mains des modrs. Il parle de rallier les progressistes,
ignorant pour le moment qu'ils expriment hautement leur indignation.
Enfin son langage est menaant: il ne se dfend que par des ngations et
il attaque la marquise de Santa-Cruz. Pourtant tous les tmoignages sont
les mmes: tous ont trouv, dans l'accent de la reine, un caractre de
vrit inimitable. Je ne puis en ce moment que rapporter les faits 
Votre Excellence; le temps seul nous instruira de la vrit.

A ct de ce rapport du duc de Glcksberg, je place le rcit de M.
Olozaga lui-mme, adress de Madrid  l'ambassade d'Angleterre  Paris
et transmis par lord Cowley  son gouvernement. Je suis all, dit M.
Olozaga, chez la reine, le 28 novembre,  quatre heures de l'aprs-midi.
J'avais dans mon portefeuille plusieurs dcrets que je portais  la
signature de Sa Majest. Je lui lus  haute voix celui de la dissolution
des Corts. Cette lecture acheve, la reine me demanda pourquoi je
voulais dissoudre les Corts. Je rpondis  Sa Majest que ce n'tait
qu'une prcaution prise d'avance, et que mon intention tait de ne faire
usage du dcret qu'au cas o la mesure deviendrait ncessaire. La reine
signa alors le dcret, de bonne et franche volont, sans faire aucune
observation, et continua  en signer d'autres. Lorsque Sa Majest eut
fini, elle me remit un papier en me disant:--Donne la croix de Charles
III  mon matre de musique dont voici le nom (M. Valdemora).--L-dessus
je me disposai  prendre cong de la reine; mais elle me retint en me
disant:--Attends, je vais te donner des bonbons pour ton enfant.--En
effet, Sa Majest m'en donna. Voil tout ce qui s'est pass entre la
reine et moi, ni plus, ni moins; et depuis je n'ai pas eu l'honneur de
la revoir. Le lendemain 29, je dis  tout le monde que j'avais la
signature de la reine pour dissoudre les Corts en cas de besoin, et que
je m'en servirais si les modrs essayaient de tenter une raction et
des coups d'tat, pour faire proclamer provisoirement la reine absolue,
afin d'oprer des changements dans la constitution. Comme je n'avais
cach mes desseins  personne, les modrs, lorsqu'ils les connurent,
trouvrent moyen, dans la journe mme, de s'emparer de l'esprit de la
reine, et c'est ainsi qu' quatre heures de l'aprs-midi, vingt-quatre
heures aprs la signature, ils russirent  nouer l'intrigue que tout le
monde connat.

Entre deux rcits si contraires, o tait la vrit? Aujourd'hui mme,
vingt-trois ans aprs l'vnement, des hommes bien instruits et
impartiaux ont des doutes sur la scne du 28 novembre 1843 entre M.
Olozaga et la jeune reine, et souponnent quelque exagration dans les
dtails qui s'en rpandirent le lendemain. Quoi qu'il en soit, deux
faits restent certains: d'abord le dcret de dissolution des Corts
inopinment prsent  la reine,  l'insu du conseil des ministres, et
sign par elle avec hsitation et rpugnance; ensuite le vif sentiment
de surprise et d'indignation suscit par le bruit de ce qui s'tait
pass entre la reine et M. Olozaga, sentiment prouv et manifest
non-seulement par le public et les modrs, mais par beaucoup de
progressistes eux-mmes. Ce fut un jeune journaliste, nagure ardent
radical et connu par ses attaques contre la reine Christine, M. Gonzals
Bravo, qui se chargea de former et de prsider le nouveau cabinet appel
 remplacer et  poursuivre M. Olozaga. La demande de mise en accusation
de ce dernier devant le Snat fut forme dans le Congrs; le gros du
parti progressiste le soutint, et il se dfendit lui-mme, d'abord avec
adresse, bientt avec un emportement ml  la fois de colre et de
crainte. Aprs de violents et longs dbats, la Chambre vota,  101 voix
contre 48, un message pour exprimer  la reine les voeux qu'elle
formait pour son bonheur, et lui dire combien elle ressentait l'acte peu
dlicat dont la reine avait t victime dans la nuit du 28 novembre. A
ce vote, et avant que les poursuites en accusation devant le Snat
eussent commenc, M. Olozaga prit l'alarme, ne parut plus au Congrs et
se retira en Portugal. Sa question personnelle restait en suspens, mais
la question politique entre les partis tait rsolue: les progressistes
taient dcris et vaincus dans la personne de leur chef parlementaire,
comme ils l'avaient t nagure dans la personne du rgent, leur chef
militaire; sous l'empire du sentiment public et par l'entremise hardie
d'un jeune progressiste conquis  la cause de la jeune reine, le pouvoir
passait aux mains du parti modr.

Le cabinet anglais ne se mprit point sur la valeur de ce mouvement
espagnol et ne s'obstina point  en combattre les consquences; il
rappela de Madrid son ministre M. Aston, trop engag dans la cause
d'Espartero, et M. de Sainte-Aulaire m'crivit[62]: J'ai oubli de vous
dire qu'avant de partir de Madrid, M. Aston a reu de l'infante doa
Carlotta[63] la dclaration qu'elle et son mari s'engageaient  quitter
l'Espagne si un de leurs fils pousait la reine. Lord Aberdeen, qui m'a
donn, il y a quelques jours, ce renseignement, ne revient pas
volontiers sur les affaires d'Espagne: non qu'il soit le moins du monde
en dissentiment avec vous, mais le mauvais succs de l'intervention de
son prdcesseur en Espagne lui est  prsent dmontr. Il se reproche
d'avoir trop longtemps march dans la routine. Il vous abandonne
aujourd'hui le premier rle, et vous assistera au besoin, dans une
certaine mesure, mais il se tiendra le plus possible  l'cart.

[Note 62: Le 2 dcembre 1843.]

[Note 63: Soeur de la reine Christine et femme de l'infant don Franois
de Paule.]

Depuis la chute d'Espartero, je pressentais cette situation et je m'y
prparais; nous tions prs de reprendre en Espagne notre place et notre
rle naturels; il nous fallait  Madrid un ambassadeur capable de les
bien comprendre et d'en porter le poids. Ma pense s'tait arrte sur
le comte Bresson, notre ministre  Berlin, et le roi adopta
trs-volontiers ma proposition. C'tait un homme d'un dvouement
prouv, d'un esprit droit, net et ferme, d'un caractre plein de
passion et d'empire; observateur sagace sans subtilit, acteur vigilant
et ardent avec persvrance, quoique sujet  des accs d'abattement et
d'inquitude; digne et fier avec les trangers, disciplin et fidle
avec ses chefs; incessamment proccup du but public qu'il poursuivait,
et capable de beaucoup risquer pour l'atteindre, quoiqu'il ft aussi
trs-proccup de lui-mme et de sa fortune; propre  russir dans les
choses grandes et difficiles, car il en aimait la grandeur, mais sans
rverie ni chimre, et en ne ngligeant aucune occasion, aucun moyen de
faire servir les petites choses  son succs. Ds 1842, je lui avais
fait entrevoir l'ambassade d'Espagne comme le poste auquel je le
destinais, et je l'avais tenu au courant des questions et des incidents
qui s'y rapportaient. Il y fut nomm le 6 novembre 1843, et ne partit
pour Madrid que trois semaines aprs, quand les Corts eurent dclar la
reine Isabelle majeure, et rendu ainsi  l'ambassade de France auprs
d'elle son clat. Il y tombait au milieu de la crise et de l'imbroglio
entre la reine, M. Olozaga, M. Gonzals Bravo, les Corts, les
progressistes, les modrs, et il y trouvait pour instruction ce court
billet de moi[64]: Je ne comprends pas bien; j'attends. C'est de la
vraie comdie espagnole, des coups de thtre, des intrigues croises,
des rticences, des nigmes. On ne fait pas avec cela de la bonne
politique. Vous m'expliquerez tout. Un seul mot aujourd'hui, que vous
vous serez bien dit vous-mme et que je vous dis pour me satisfaire.
N'pousez aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre. Tenez-vous
en dehors et au-dessus de toutes les rivalits. Veillez sur la reine,
soutenez le gouvernement de la reine. Je ne puis vous dire aujourd'hui
que des gnralits, mais il y a des moments o c'est dans les
gnralits qu'il faut se tenir. Vous avez un grand et beau rle 
jouer. Au milieu de cette confusion, vous serez le reprsentant,
l'interprte de la sagesse franaise, de l'amiti franaise. J'espre,
je devrais dire je compte que l'Angleterre se maintiendra  ct de
nous. C'est un thtre bien diffrent de Berlin, de bien autres affaires
et de bien autres hommes. Vous n'y russirez pas moins bien.

[Note 64: Du 3 dcembre 1843.]

La rponse de M. Bresson, sa premire lettre de Madrid, fut
singulirement perplexe et triste[65]: Je suis arriv ici hier,
quelques heures avant votre lettre du 3. Il n'est sorte de tribulations,
d'preuves, d'accidents que nous n'ayons subis. J'ai pass par les plus
cruelles inquitudes pour les tres qui me sont le plus chers. Les
routes sont infestes de brigands, et quelques relais trs-dangereux,
que nous parcourions de nuit, avaient t par mprise laisss sans
escorte. Mon fourgon a t vers, une roue brise; nous l'avons relev 
grand'peine, et Iturbide, excellent courrier de Bayonne attach au
service de l'ambassade, a abandonn sa voiture sur la route pour nous
prter ses roues. Nous avons ainsi gagn Madrid. Je ne veux pas appuyer
sur mes impressions; c'est maintenant que je mesure toute l'tendue du
sacrifice que j'ai fait  vos dsirs; l'existence la plus heureuse et la
plus douce a fait place  la plus pnible,  la plus agite. Je
remplirai mes devoirs sans espoir de succs. La situation a empir
plutt qu'elle ne s'est amliore depuis les rapports excellents que
vous a adresss M. de Glcksberg. Nous n'y voyons encore que des issues
funestes. puis d'anxit et de fatigue, occup de me caser d'une
manire qui restera bien peu confortable, je n'ai pu causer qu'avec
votre aimable charg d'affaires; pour la premire fois, il est presque
entirement dcourag. Je sens la sagesse de vos conseils; je ne veux
pouser aucune passion, aucun nom propre; si l'impartialit peut tre
maintenue, j'y resterai fidle; mais je ne puis rien promettre, rien
garantir que ma bonne foi et mon dvouement. Pour mon bonheur, j'en ai
vu le terme le jour o j'ai quitt Berlin.

[Note 65: Du 8 dcembre 1843.]

Je ne m'inquitai pas beaucoup de cette boutade; sans avoir encore vu M.
Bresson  l'oeuvre dans sa nouvelle situation, je le connaissais assez
pour savoir qu'il tait de ceux qui, en entrant dans une carrire
prilleuse, peuvent tre un moment troubls, tant ils ont soif du
succs, mais qui, une fois engags dans la lutte, s'y portent avec
passion et ne songent plus qu' vaincre. Il avait quelque droit de
s'inquiter en entrevoyant la scne ouverte devant lui, car elle tait
pleine d'agitation, d'obscurit, de piges, de pripties imprvues, et
il tait destin  y vivre au milieu d'orages soudains et de
complications sans cesse renaissantes. C'est le caractre des peuples du
midi, surtout des Espagnols, que le long rgime du pouvoir absolu et
l'absence de la libert politique n'ont point teint en eux l'ardeur des
passions, le got des motions et des aventures, et qu'ils dploient
avec une audacieuse imprvoyance, dans les intrts, les incidents et
les intrigues de leur vie personnelle, la fcondit d'esprit et
l'nergie dont ils n'ont pas appris  trouver dans la vie publique
l'emploi rflchi et la satisfaction mesure. Le gnral Narvaez, le
gnral Serrano, M. Gonzals Bravo, M. Olozaga et presque tous les
hommes importants  Madrid, modrs ou progressistes, taient de cette
trempe et nourris dans ces habitudes. A peine entr en relation avec eux
et en prsence de leurs luttes personnelles, M. Bresson passa de sa
premire motion de tristesse  un tat de fivre qui le rendit presque
malade: La jalousie, l'ambition et la vengeance, m'crivait-il[66],
sont les principaux mobiles des hommes qui figurent ici sur la scne
politique. Je ne fais exception pour aucun parti; har, se satisfaire et
se venger, ils ne voient rien au del. A peine ai-je russi  rapprocher
le gnral Narvaez du ministre Gonzals Bravo, et  faire en sorte
qu'ils se prsentent unis devant la reine Christine prs de revenir,
qu'il faut que je me mette en campagne pour rapprocher le ministre du
gnral Narvaez. Les ministres nourrissent et entretiennent
soigneusement le ressentiment que leur a inspir le mouvement de
malveillance du gnral, et ils ajournent la revanche qu'ils comptent
prendre jusqu' ce qu'ils aient acquis la faveur de la reine-mre et
affermi leur assiette; alors ils essayeront de le supplanter, et dj
mme ils sont, dans ce but, entrs en ngociation avec le gnral Alaix.
Et ils y mettent tant de prudence que le propos m'en est revenu d'une
partie de chasse  Aranjuez, et de la source la plus infaillible. Autre
bvue et non moins lourde: hier leur journal, le _Corresponsal_, en
levant les ministres actuels aux nues, parle avec le plus grand mpris
des modrs, de l'appui desquels ils ne peuvent se passer et sans
l'appui desquels ils ne vivraient pas une heure; il les qualifie
d'hommes pusillanimes, _gastados_, et dont la faiblesse _consumada, el
prestigio enervado, la cobardia excubierta_ sont connues. Est-il
possible de se montrer, dans une situation plus hrisse de prils, plus
mal  propos confiants et plus fatalement hostiles? Je fais arriver  M.
Bravo les paroles suivantes:--Si le ministre ne renonce pas  ses
projets sur le gnral Narvaez, et s'il publie un second article comme
celui d'hier, il ne se passera pas quinze jours avant qu'il ait perdu
tous ses appuis, et j'en serai dsol.--Dj des chefs modrs
trs-impartiaux et trs-bienveillants sont indigns et vont grossir les
rangs des modrs impatients. Quels esprits! et comme ils entendent le
dvouement au trne et au pays! Je vais me mettre  refaire ma toile;
rtabli ou non, je serai  Aranjuez.

[Note 66: Le 11 mars 1844.]

Les Espagnols  part, M. Bresson eut affaire, ds ses premiers pas, 
une relation et  un homme d'une tout autre nature. En rappelant M.
Aston de son poste, lord Aberdeen lui avait donn pour successeur, comme
ministre d'Angleterre  Madrid, sir Henri Bulwer, nagure premier
secrtaire de l'ambassade anglaise  Paris, et il tait arriv  Madrid
trois semaines aprs M. Bresson. C'tait un homme de beaucoup d'esprit
et d'un esprit aussi tendu que fin, capable de saisir et de servir les
grandes combinaisons de la politique de son pays, mais plutt en
observateur pntrant qu'en acteur efficace. Il excellait  dmler les
penses, les dispositions, le travail plus ou moins cach des politiques
avec qui il traitait; mais il n'acqurait, l o il rsidait, que peu de
consistance et d'influence; il avait plus d'adresse que d'autorit, plus
d'activit souple que de volont forte, et il mettait un peu
sceptiquement en pratique les instructions de son gouvernement, sans
poursuivre avec ardeur un but dtermin et dont il ft sa propre
affaire. Il tait d'ailleurs, au fond, de l'cole et de la clientle de
lord Palmerston; et lord Aberdeen, en l'envoyant  Madrid, avait plus
song  se mettre un peu  couvert dans le Parlement et les journaux
anglais, qu' se donner un agent sr dans la politique d'entente
cordiale qu'il adoptait envers nous. Les ministres anglais et franais,
crivait-il  lord Cowley[67], se sont trop appliqus  se
contrebalancer et  s'entraver mutuellement; il est temps que cette
espce d'antagonisme cesse, car il a beaucoup nui  l'Espagne et nous a
fort peu servi  nous-mmes. Il est vrai que les deux gouvernements
anglais et franais sont chacun assez puissants pour faire la ruine de
l'Espagne, mais il faut la cordiale coopration de l'Angleterre et de la
France pour assurer sa prosprit. Sir Henri Bulwer tait trs-capable
de tenir lord Aberdeen au courant de l'tat des esprits, des affaires et
des menes de tout genre  Madrid, mais trs-peu propre  s'entendre
rellement avec M. Bresson, et  exercer, de concert avec lui, l'action
commune dont lord Aberdeen proclamait la ncessit. A raison de leur
caractre intime encore plus que de leur situation politique, les
rapports de ces deux hommes, en restant toujours convenables, ne
pouvaient tre sympathiques, ni rpondre  la mission de confiant accord
dont ils taient chargs. Je ne citerai qu'un exemple de leur
disposition mutuelle, exemple significatif bien que frivole. Trois mois
 peine aprs leur arrive et leur tablissement  Madrid, M. Bresson
m'crivait[68]: Il faut que je vous amuse: voici un billet original de
Bulwer tel que je l'ai reu. J'ai pris un papier de mme format, dont
j'ai dchir le bord, sur lequel j'ai vers autant d'encre, et crit au
crayon ce que vous trouverez sur le _verso_[69]. Admirez-vous le tact de
la demande et le bon got de la forme? Je lui ai adress mon billet pli
de mme, aussi peu cachet, et par son domestique. Il y a un bon vieux
proverbe franais auquel il faut avec grande tude se tenir:
_familiarit engendre mpris_. Je vis bien avec lui; mais il n'est pas
lev et ses salons sont mal peupls. Soyez tranquille; il ne vous
viendra pas d'embarras de moi; mais il peut vous en venir de lui. C'est
 moi de russir  les dtourner ou  les diminuer.

[Note 67: Dans une dpche du 12 dcembre 1843, qui me fut communique.]

[Note 68: Le 11 mars 1844.]

[Note 69: Voici le texte du billet, fort tach d'encre en effet, de Sir
Henri Bulwer et celui de la rponse similaire de M. Bresson:


    My dear Bresson,                     Mon cher Bresson,

Your couriers fly in flocks. The      Vos courriers partent en foule,
air is darkened by them. What         comme des flocons de neige. L'air en
tempest does this forbode? Tell       me est obscurci. Quel orage prsage
if there is anything worth saying     ceci? Dites-moi s'il y a quelque
that you can say, in order that I     chose qui vaille la peine d'tre dit
may send my poor solitary messenger   et que vous puissiez me dire, pour
with the information.                 que je charge de cette information
                                      mon pauvre solitaire messager.
    Ever yours,
                                          Tout  vous,

    H. BULWER.                            H. BULWER.


M. Bresson lui rpondit:

Mon cher Bulwer,

J'ai souvent plus de courriers qu'il ne m'en faut, et je les exerce. Je
ne sais aucune nouvelle qui puisse vous intresser, except la prise
d'Alicante. Je n'ai eu  crire depuis longtemps que sur des affaires
qui nous touchent particulirement.

Mille et mille amitis,

BRESSON.]

Je ne fus pas surpris de cette dplaisance mutuelle, ds leur dbut,
entre ces deux hommes officiellement appels au bon accord. J'avais
pressenti la difficult de leurs relations, et je m'tais empress de
mettre M. Bresson sur ses gardes contre ce pril: Soyez toujours bien
avec Bulwer et pour lui, lui avais-je crit[70]; rendez-lui de bons
offices; ne fermez point l'oeil sur ses arrire-penses, ses petites
menes, ses oscillations, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il
n'en paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur
lui. Vous avez vu le bon, trs-bon langage de lord Aberdeen. C'est l
l'essentiel. Prenez cela pour le symptme assur et le vrai diapason des
intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer, combl de
vos bons procds, de vos bons offices, ne puisse, s'il fait des fautes
et subit des checs, s'en prendre qu' lui-mme. L'entente cordiale
n'est pas, je le sais, un fait de facile excution sur tous les points
et tous les jours. C'est pourtant le fait essentiel de la situation
gnrale, et je m'en rapporte  vous pour le maintenir au-dessus des
difficults locales qui psent sur vous.

[Note 70: Le 17 fvrier 1844.]

L'une de ces difficults se manifesta immdiatement. En mme temps que
MM. Bresson et Bulwer arrivaient  Madrid, un cri s'levait partout en
Espagne: La reine Christine! la reine Christine! Ce n'tait pas
seulement le cri du parti modr vainqueur qui redemandait son premier
et puissant chef; c'tait le voeu des honntes Espagnols indigns de
l'attentat imput  M. Olozaga, et presss de revoir la mre  ct de
sa fille, encore enfant quoique mise en possession du pouvoir royal. La
perspective de ce retour prochain de la reine Christine inspirait au
cabinet anglais un vif sentiment de dplaisir et de mfiance. C'tait un
pas de plus dans le dclin de l'influence anglaise en Espagne. On
craignait  Londres non-seulement des ractions personnelles contre les
progressistes vaincus, dont le gouvernement anglais ne cessait pas
d'tre le patron, mais le peu de got de la reine-mre et surtout de ses
plus intimes partisans pour le rgime constitutionnel, et leur penchant
pour les coups d'tat du pouvoir absolu. Comment ne pas redouter enfin
que le mariage de la reine Isabelle avec l'un des fils du roi ne ft tt
ou tard le rsultat du travail de la reine Christine rtablie en
pouvoir, et plus que jamais lie d'une intime amiti avec la famille
royale de France? Sir Robert Peel surtout s'inquitait de son retour 
Madrid, et tmoignait le dsir qu'il ft indfiniment ajourn. Sur ces
entrefaites, une dputation arriva de Madrid pour rappeler
officiellement la reine-mre et la conjurer d'carter tout dlai. M.
Bresson insistait vivement dans le mme sens: Nous ne pouvons,
m'crivait-il, nous passer de la prsence de la reine Christine. Qu'elle
arrive donc, elle sera bien accueillie; elle consolidera le ministre
actuel, ou du moins elle en facilitera la constitution plus dfinitive.
Elle temprera l'ardeur de ses partisans qui ne sentent pas tous
l'avantage de mettre en pratique leurs doctrines gouvernementales par
des hommes qui ne sont pas sortis de leurs rangs. Vous avez bien raison
de la fortifier dans ses ides de conciliation. Peut-tre lui sera-t-il
difficile de les appliquer: il ne manquera pas de gens qui la pousseront
vers la raction; les chefs de l'arme ne demanderaient pas mieux que
d'en finir par un coup de main avec le gouvernement reprsentatif. La
premire mesure  laquelle la reine-mre peut se trouver oblige de
donner son assentiment serait la suspension des Corts, comme
prliminaire de leur dissolution. Je comprends qu'elle y rpugne.
Toutefois, hsiter, ajourner son dpart aurait de graves inconvnients;
l'lan vers elle se ralentirait; plus tard elle serait moins bien venue;
c'est la scne  laquelle la reine sa fille a t expose qui a fait
juger  tous sa prsence indispensable; si elle en juge autrement, on
rvoquera en doute ses sentiments maternels, et l'on en conclura qu'elle
ne consulte plus que ses convenances. La jeune reine dsire ardemment le
retour de sa mre.

J'crivis  M. de Sainte-Aulaire[71]: La sollicitude de lord Aberdeen
sur le retour actuel de la reine Christine  Madrid m'a vivement
proccup. Je suis all la trouver elle-mme. J'ai mis sous ses yeux
toute la situation. Je lui ai fortement inculqu deux ides: l'une,
combien il importe,  sa fille et  elle-mme, que la bonne harmonie
soit maintenue, entre le cabinet anglais et nous sur les affaires
d'Espagne; l'autre, que, pour y russir, il faut viter tout ce qui
donnerait  ces affaires, en particulier  celle du mariage de la jeune
reine, une apparence toute franaise, un air exclusif d'affaire de
famille, et prendre soin que tout cela se traite par des mains et sous
des couleurs espagnoles. Elle a compris, parfaitement compris. Le roi
l'a vue et lui a parl dans le mme sens. Je l'ai revue. Nous avons vu
aussi les dputs qui lui ont t envoys pour presser son retour. Elle
s'est enfin dcide  l'ajourner. Elle va renvoyer  Madrid les deux
messagers; elle rpondra qu'elle dsire vivement se retrouver auprs de
sa fille et au milieu de ses amis, qu'elle ira en Espagne, mais que le
moment actuel ne lui parat pas opportun. Nous n'en sommes pas venus l
sans peine, mon cher ami. Je ne sais si la reine Christine est, pour son
propre compte, bien impatiente de retourner en Espagne; je lui crois
beaucoup moins d'ambition et de got pour le pouvoir qu'on ne lui en
suppose en Angleterre; mais elle est sincrement et vivement proccupe
de la situation de la reine sa fille; elle dsire reprendre la tutelle
de sa seconde fille, l'infante doa Fernanda. Ses amis, tout le parti
modr, convaincus que sa prsence donnera de la force  leur
gouvernement, la pressent de retourner. Le parti progressiste, loin de
s'opposer  son retour, s'y montre, au contraire, favorable; il aime
mieux avoir  traiter avec la reine Christine qu'avec le gnral
Narvaez. Bresson m'crivait en date du 16:--Le retour de la reine
Christine est plutt accueilli avec faveur par la presse de
l'opposition; les populations se porteront avec enthousiasme  sa
rencontre.--C'est  tout cela qu'il faut que la reine Christine
renonce, au risque de mcontenter ses amis et de manquer l'occasion de
l'un de ces triomphes qui plaisent  l'amour-propre des plus sages et
touchent si vivement celui d'une femme. Elle y renonce pourtant; elle
ajourne, elle attendra. Elle fait trs-bien; mais dites, je vous prie,
de ma part,  lord Aberdeen qu'il doit lui en savoir gr.

[Note 71: Le 23 dcembre 1843.]

Lord Aberdeen ne pouvait tre insensible  une bonne conduite et  un
bon procd: Voici ce qu'il m'a rpondu, m'crivit M. de
Sainte-Aulaire[72]:--De trs-puissantes raisons semblent conseiller le
dpart de la reine Christine. Je ne voudrais certes pas accepter la
responsabilit d'un dlai. Si le roi et M. Guizot estiment qu'il importe
de ne pas perdre un jour, qu'ils agissent en consquence; je n'entends y
mettre aucun obstacle et je ne profre pas une parole de blme. Mais je
ne veux pas non plus donner aujourd'hui mon assentiment; pour diffrer
un peu, j'ai d'autres motifs encore que les difficults fort grandes de
la question. Bulwer m'a crit de Madrid le 3 janvier. Je suis inform
qu'il y a reu le 4 la dpche par laquelle je lui demandais son avis
sur l'opportunit du retour de la reine Christine en Espagne: me
prononcer avant d'avoir reu cet avis que j'attends d'heure en heure, ce
serait une inconvenance en suite de laquelle je pourrais me trouver
plac dans une situation fort gauche _(very awkward_).--Lord Aberdeen a
ajout que, d'aprs les quatre lignes crites par Bulwer le 3 janvier,
il ne supposait pas qu'il s'levt de fortes objections contre le voyage
de la reine Christine.

[Note 72: Le 13 janvier 1844.]

Les objections, en effet, ne furent ni graves ni obstines: avant de
quitter Paris, sir Henri Bulwer s'tait entretenu avec la reine
Christine et en avait emport une impression favorable; il tait
d'ailleurs trop clairvoyant pour ne pas reconnatre qu'en prsence des
vnements et du mouvement d'opinion qui la rappelaient en Espagne, son
retour tait invitable. J'envoyai au roi, ds que j'en reus
communication, la dpche dans laquelle il exprimait son avis; le roi me
rpondit sur-le-champ[73]: Au moment o j'allais cacheter le billet que
je venais de vous crire, on m'a averti que la reine Christine tait
chez la reine, et je me suis dcid  lui donner lecture de la dpche
de Bulwer, d'autant plus que je craignais que vous ne pussiez pas le
faire demain matin. L'effet en a t excellent, et, en attendant que je
vous en conte les dtails, je veux vous dire une exclamation faite et
rpte avec un accent de sincrit complte:--Je ne vais pas en
Espagne pour y rester; Dieu m'en garde! J'y vais d'abord pour revoir mes
filles, ce dont je suis plus presse que de tout. Si je puis tre utile
 la reine et  l'Espagne, je resterai le temps qu'il faudra, le moins
possible. Mais je verrai les choses en arrivant, et il est bien possible
que je revienne tout de suite  Paris.

[Note 73: Le 19 janvier 1844.]

Elle partit le 15 fvrier 1844, dans cette judicieuse disposition. Ds
qu'elle eut pass les Pyrnes, son voyage  travers l'Espagne fut une
ovation continue. Quand le jour de la raction arrive, les peuples se
plaisent  croire qu'ils rparent, par leurs acclamations, leurs erreurs
et leurs rigueurs envers d'illustres exils. La jeune reine, l'infante
sa soeur, les ministres, le corps diplomatique attendaient  Aranjuez la
reine-mre: C'est demain qu'elle arrive, m'crivait M. Bresson[74],
nous irons avec la foule  sa rencontre sur la grande route; la
rception officielle n'aura lieu que le lendemain pour le corps
diplomatique. La joie de la jeune reine est touchante; elle ne peut la
contenir: hier, elle a cout trs-srieusement ses ministres pendant
qu'ils lui rendaient compte de leurs dispositions pour son entrevue avec
la reine Christine, et qu'ils la prvenaient qu'une tente serait dresse
prs de la route,  l'endroit o la premire arrive attendrait l'autre.
Quand ils ont t partis, elle a dit  madame de Santa-Cruz: Faites
tout ce que vous voudrez; mais quand j'apercevrai la voiture de maman,
personne ne m'empchera de courir au-devant d'elle; et, sans donner 
la bonne et aimable _camarera mayor_ le temps de se reconnatre, elle
lui a fait faire deux tours de valse, et l'a dpose haletante sur un
sopha. Nous avons eu, ma femme et moi, l'honneur de lui faire notre cour
ce matin; elle nous a reus avec une effusion qui trahissait les
sentiments dont son coeur tait plein; elle m'a demand des nouvelles du
roi son oncle, de la reine sa tante, et elle prtait l'attention la plus
vive aux rponses que je lui faisais. Quand je lui ai dit que l'entrevue
de demain tait un des spectacles les plus touchants qui pussent tre
donns au monde, et un fait qui occupait tous les esprits et serait
reproduit par les pinceaux de tous les peintres, son regard s'est anim,
et sa physionomie a pris un caractre de dignit et de noble orgueil qui
m'a frapp. Sa sant et celle de l'infante sont trs-bonnes en ce
moment, et leur mre aura grand plaisir  les retrouver si fortifies et
si embellies.

[Note 74: Le 24 mars 1844.]

Quatre jours aprs, M. Bresson compltait ainsi son rcit: La reine
Christine est au milieu de nous. Je ne sais si le plaisir de revoir ses
filles compense, pour elle, le chagrin d'avoir quitt sa douce existence
de Paris. Je ne le crois pas: son motion ne m'a pas paru trs-vive;
elle a tendrement embrass ses filles, et bientt aprs elle avait l'air
proccupe. Dans l'audience qu'elle a accorde  ma femme, elle lui a
parl avec effusion de son regret de se sparer du roi, de la reine et
de la famille royale, qui avaient eu pour elle tant de bonts, et
qu'elle aimait si tendrement; elle lui a dit que, quand elle avait revu
l'Espagne, ces moeurs tranges et les attelages de mules, son coeur
s'tait serr; puis elle a ajout: Enfin je suis bien aise d'tre venue
pour _les petites_; car pour le reste...; et les larmes lui sont venues
aux yeux. Je ne me suis pas encore trouv seul avec elle; elle tait
avec ses filles quand je lui ai remis les lettres de la reine et de
Madame Adlade; quand elle a rappel que j'avais contribu au jour que
nous voyions, je n'ai pas pu bien dmler si c'tait un remerciement ou
un reproche. En tout cas, sa joie n'est pas sans mlange, et ce n'est
pas moi qui en suis surpris.

La reine Christine de retour  Madrid, les deux grandes questions dont
la solution attendait sa prsence, la rforme de la constitution
espagnole et le mariage de la reine Isabelle, clatrent aussitt et ont
rempli pendant trois ans l'histoire de l'Espagne et l'histoire de nos
rapports avec elle. Questions d'importance et d'urgence trs-ingales,
mais qui, l'une et l'autre, proccupaient si vivement les esprits qu'il
tait presque galement impossible de ne pas se mettre  l'oeuvre pour
toutes deux. Et, pour aggraver la difficult, une question plus
pressante encore les prcdait: quel parti, quel cabinet, quels
ministres seraient appels  rformer la constitution et  marier la
jeune reine? A qui appartiendrait le pouvoir qui devait dcider de
l'avenir monarchique et constitutionnel de l'Espagne?

Le parti radical tait en possession. Il avait pris l'initiative du
renversement d'Espartero. Sorti de ses rangs, le jeune chef du cabinet,
M. Gonzals Bravo, avait vaillamment soutenu la jeune reine contre M.
Olozaga, et se montrait intelligent et hardi au service de la royaut
releve. Quand,  Aranjuez, il se prsenta pour la premire fois  la
reine Christine, elle l'a fort bien accueilli, m'crivit M. Bresson;
elle a appel la reine sa fille et lui a dit:--Isabelita, souviens-toi
toujours des services que Bravo t'a rendus; tu ne peux t'en souvenir
assez;--et, se tournant vers lui et le tutoyant comme c'est l'usage des
rois et des reines en Espagne: Il faut que tu restes au pouvoir: tu y
es ncessaire longtemps; si tu n'y restes pas par got, restes-y par
dvouement pour la reine et par amiti pour moi. Bravo tait fort
touch de cette entrevue. Il n'a rien cach de sa vie  la reine-mre;
il lui a fait l'aveu de ses antcdents rvolutionnaires, de ses torts
envers elle; il lui en a expliqu les causes; il lui a rvl les
embarras mme de ses relations de famille, et il l'appelait en quelque
sorte  son secours. Cette confiance, il s'en flattait du moins, a t
bien accueillie; il a cru lire, dans le regard de la reine, qu'elle en
apprciait la franchise. Je souhaite de tout mon coeur qu'il ne se
trompe pas, et que de ce ct l'appui ne lui manque jamais. Cependant il
y a, dans l'atmosphre de cette cour renouvele tout  coup, quelque
chose qui ne me semble pas pour lui de bon augure: on dirait qu'il a
cess subitement d'tre en harmonie avec cet entourage de grands
seigneurs et de grandes dames qui sont venus reprendre leurs places prs
de la reine, et qu'il ne remplit plus les conditions de son poste;
chacun rend justice  son talent et  son courage, et, au mme instant,
on cherche  le ramener au niveau de sa naissance et de ses antcdents.
Il a l'envie et l'orgueil  combattre; ce sont deux puissants ennemis.

Ils ne tardrent pas  se mettre  l'oeuvre, et un troisime ennemi,
l'ambition souffrante et altre du parti modr, joignit ses
impatiences  celles de l'envie et de l'orgueil. Pendant six semaines,
M. Gonzals Bravo fut  l'tat d'une place assige, tantt prs d'tre
enleve d'assaut, tantt en ngociation avec les assigeants pour ne se
rendre qu' moiti et  de bonnes conditions. Le gnral Narvaez tait 
la fois le plus press des assaillants et le plus enclin  traiter avec
M. Bravo dont la hardiesse d'esprit et de coeur en face des grands
prils et des grandes aventures avait sa sympathie. Mais les chefs
civils du parti modr, M. Mon entre autres, le plus capable et le plus
judicieux, taient plus exigeants en fait de considration personnelle
et de garanties constitutionnelles; ils n'taient pas disposs 
rformer la constitution et  gouverner sans le concours des Corts et
par des coups d'tat sous le nom d'ordres royaux. La reine Christine
persista d'abord dans sa reconnaissance et ses bonnes dispositions pour
M. Gonzals Bravo; elle avait, quant  la rforme de la constitution
dans l'intrt monarchique, des vues assez arrtes qu'elle lui
communiqua, et qu'il se montra prt  satisfaire. M. Bresson, fidle 
mes instructions, ne prenait parti pour aucune combinaison exclusive, et
gardait sa place entre les hommes importants, tmoignant aux uns et aux
autres son inquitude de leurs dsaccords: Ne soyez pas si inquiet, lui
dit un jour le gnral Narvaez; il y a pour l'Espagne une Providence 
part, et nous nous en tirerons.--Je ne m'tonne pas, lui rpondit M.
Bresson, que vous ayez une Providence pour vous seuls; vous lui donnez
assez  faire pour occuper tout son temps.

Il me tenait exactement au courant de ses inquitudes, de ses efforts,
et je m'empressai de lui venir en aide: Tout ce que vous me dites est
bien grave, lui crivis-je[75], et aussi trange que grave. Nous avons,
le roi et moi, grand'peine  comprendre comment la reine Christine se
laisserait pousser  compliquer et  compromettre une situation simple,
claire, et qui doit, si elle est bien conduite, sagement et sans
impatience, aboutir  un bon rsultat. Maintenir, quant  prsent, un
ministre qui a dj tant fait pour la monarchie; prparer, par ses
mains, les lections; obtenir des Corts modres qui sanctionneront ce
qui aura dj t fait et qui, de concert avec la reine et un cabinet
reconstitu, feront, soit dans les lois, soit dans la constitution mme,
les changements qui pourraient tre encore  faire: voil la marche
naturelle indique par le bon sens, par l'exprience, et que nous nous
attendions  voir suivre. Au lieu de cela, que me faites-vous entrevoir?
Toutes choses remises sur-le-champ en question, en fermentation, la
constitution comme le cabinet! La situation exceptionnelle prolonge
indfiniment et aggrave par je ne sais combien de nouvelles mesures
exceptionnelles! Mon cher comte, ce n'est pas l de la politique; c'est
de la routine de rvolution, et on ne finit pas les rvolutions en
faisant comme elles. Nous sommes donc tristes et inquiets. Faites tout
ce qui dpendra de vous pour qu'on ne s'engage pas dans cette voie.
Parlez au nom du roi, de son gouvernement; qu'on sache bien notre avis;
qu'on sache bien que nous ne nous engagerons point, que nous ne
soutiendrons point contre notre avis, au-del de notre avis. Je n'ai, de
si loin, point de conseil spcial  donner; je ne saurais discuter telle
ou telle mesure, telle ou telle dmarche; mais nous avons, sur
l'ensemble de la situation, sur la direction et le caractre gnral de
la conduite  tenir, une opinion trs-arrte, et nous tenons  ce
qu'elle soit bien connue de la reine Christine, du cabinet, des chefs
importants, militaires ou civils, du parti modr. Nous ne prtendons
nullement les diriger; nous ne ferons rien qui puisse leur nuire; nous
avons le plus grand respect pour leur indpendance et le zle le plus
sincre pour leur cause; mais nous ne prterons notre appui, et nous
n'accepterons notre part de responsabilit devant l'Europe que dans le
sens et dans les limites de ce qui nous parat sens et favorable au
rtablissement d'un gouvernement rgulier. Or rien n'y est plus
contraire que l'esprit de raction, la mobilit dans la situation des
personnes, la prodigalit des mesures exceptionnelles, la prcipitation
dans les innovations qui ne sont pas absolument indispensables et qui
pourraient tre accomplies un peu plus tard par les voies rgulires.
Insistez fortement sur tout cela. Nous voulons agir autant qu'il est en
nous pour que la conduite soit bonne, et tre bien affranchis de toute
responsabilit si elle est mauvaise. J'espre encore qu'elle sera bonne.
Vous savez exercer de l'action, et je crois toujours  l'empire du bon
sens quand il a un bon reprsentant. Pourtant, indpendamment de ce que
vous m'crivez, il m'est venu hier, sur les projets du gnral Narvaez
et sur ses menes contre M. Gonzals Bravo, quelques renseignements qui
m'inquitent fort.

[Note 75: Le 27 avril 1844.]

Quand ma lettre arriva  Madrid, M. Gonzals Bravo tait tomb; il
avait, ainsi que tous ses collgues, donn la veille sa dmission, en
acceptant de bonne grce l'ambassade de Portugal qu'on lui avait offerte
avec un empressement affectueux, et le gnral Narvaez tait en train de
former un cabinet pris en entier dans le parti modr. M. Bresson lut 
la reine Christine ma lettre du 27 avril: Elle ne m'a laiss,
m'crivit-il[76], pntrer aucune impression; je n'ai pas su, en la
quittant, si elle m'avait cout avec indiffrence ou avec conviction;
je ne m'attribue donc nullement l'honneur du changement; je crois plutt
qu'on doit le rapporter  M. Pidal. Quoi qu'il en soit, le soir mme, la
reine Christine demanda au gnral Narvaez si l'arme resterait fidle
soit que le gouvernement entreprt par des dcrets royaux la rforme de
la constitution, soit que l'on convoqut les Corts et qu'on s'en remt
 leur dcision.--Dans l'un et dans l'autre cas, je rponds de l'arme,
dit le gnral.--Alors, reprit la reine, prenons le parti le plus
tempr (_mas templado_); formez votre ministre avec Mon et Mayans.
Narvaez s'inclina, protestant qu'il ne savait qu'obir. Il renona
sur-le-champ  ses vues, et comme il me l'a dit,  ses convictions, et
accepta le programme des modrs. L'tat de sige va tre lev, les
Corts actuelles dissoutes; les lections se feront d'aprs les lois
existantes; aucun dcret organique ne sera rendu; on ne recourra 
aucune mesure exceptionnelle; les modifications projetes  la
constitution seront soumises  la dlibration des Chambres lgalement
lues, lgalement assembles. Avant cinq mois, la session s'ouvrira; la
prsence de MM. Mon et Pidal dans le ministre est  ce prix. Ils
n'entendent pas imiter les ministres de Charles X: Je ne veux pas,
c'est M. Mon qui parle, qu'un jour, aux Tuileries, votre roi, en me
montrant sa nice, puisse me dire: C'est vous qui avez fait chasser
cette enfant de ses tats. Cette enfant est prcoce; elle disait hier,
lorsqu'on lui apprit la composition du ministre: Maman, il faut
maintenant penser  la dmission de ceux-ci.--Pourquoi,
Isabelita?--Parce que Narvaez et Mon ne seront pas longtemps d'accord.

[Note 76: Le 4 mai 1844.]

Quoique singulirement juste et pntrante, la prdiction de la jeune
reine tait un peu prcipite; le nouveau cabinet devait durer quelque
temps, et mme rsoudre, par les voies lgales, la premire des deux
grandes questions qui agitaient l'Espagne, la rforme de la
constitution. Il eut pourtant,  peine form, une crise  subir. Le
marquis de Viluma, ambassadeur d'Espagne  Londres, avait t nomm
ministre des affaires trangres. Je l'avais vu  son passage par Paris
en se rendant  son poste, et sa conversation, sa personne m'avaient
beaucoup plu. C'tait un homme plein d'honneur, de courage, de fidlit
politique, de dignit morale et investi d'une considration mrite. Par
ses opinions gnrales et ses antcdents, il appartenait  la fraction
la plus monarchique du parti modr, presque au parti de la monarchie
pure; et tout en reconnaissant la ncessit du rgime constitutionnel,
il ne l'acceptait qu'avec inquitude, et voulait, en le rattachant aux
anciennes institutions de l'Espagne, y faire  la royaut la plus large
part de pouvoir. En rentrant en Espagne, il se dclara partisan dcid
de la rforme de la constitution par dcret royal. Il avait mdit,
prpar, rdig toutes les mesures, tous les documents que devait
entraner ce grand acte, le manifeste  la nation espagnole, les
considrants et le texte de la nouvelle constitution; elle devait tre
mise immdiatement en vigueur, accompagne d'une amnistie gnrale, et
le 10 octobre 1844, jour de sa majorit effective, la reine Isabelle
devait sanctionner solennellement cet ensemble de mesures, au sein des
Corts lues et runies en vertu de la loi lectorale galement
rforme. Le gnral Narvaez partageait les ides et approuvait le plan
du marquis de Viluma. C'tait aussi, au fond du coeur, le penchant de la
reine Christine. MM. Mon et Pidal voulaient, en fait, toutes les
rformes que proposait M. de Viluma, que dsirait la reine-mre et
qu'avait acceptes M. Gonzals Bravo lui-mme; mais ils croyaient
qu'elles pouvaient tre accomplies par les voies constitutionnelles, et
ils se refusaient au coup d'tat. Bien instruit par M. Bresson de cette
lutte au sein du cabinet, je lui crivis[77]: Je ne connais pas
l'Espagne, et je suis fort port  croire qu'elle ne ressemble  aucun
autre pays. Pourtant il y a des maximes de bon sens qu'aucune diffrence
locale ne peut abolir. Or c'en est une incontestable qu'il ne faut faire
des coups d'tat qu'en prsence d'une ncessit imprieuse, vidente,
palpable, et qu'il ne faut pas faire par des coups d'tat ce qu'on peut
tenter d'accomplir, avec chance de succs, par les voies lgales. J'ai
beau y regarder: la ncessit d'un coup d'tat en Espagne, pour rendre
la constitution plus monarchique, n'est pas vidente; et quand je vois
des hommes senss, des hommes trs-monarchiques et trs-compromis pour
la monarchie convaincus qu'on peut atteindre ce but par les moyens
constitutionnels, je demeure convaincu  mon tour qu'il est sage de les
en croire et de les laisser faire. Les procds de force sont bien
tentants; ils sont prompts; ils font honneur au courage, et pour un
moment ils ralisent toutes les esprances. Mais aprs? Je me mfie des
victoires qui crent autant d'embarras qu'elles en surmontent. Ceux-l
seuls terminent les rvolutions qui renoncent aux procds
rvolutionnaires. Pour gouverner, pour gouverner rellement et
durablement, il faut se rsigner aux luttes incessantes, aux lenteurs
infinies, aux succs incomplets et toujours contests. Il ne faut
plaindre, comme on dit, ni son temps, ni sa peine. Je ne doute pas que
les meilleures Corts espagnoles ne soient trs-difficiles  manier; je
ne doute pas qu'il ne soit trs-difficile de leur faire modifier
raisonnablement la constitution de 1837. Est-ce impossible? S'il n'y a
pas impossibilit absolue, on fait bien, je crois, de le tenter. Avec
les assembles politiques, il faut faire de deux choses l'une: ou les
persuader et agir par elles, ou les mettre videmment dans leur tort
avant d'agir sans elles. Autant donc que je puis avoir un avis, je suis
de l'avis de M. Mon, et je dsire que la reine en Soit.

[Note 77: Le 22 juin 1844.]

En ce qui nous touche, nous, gouvernement franais, c'est bien
certainement notre politique et la position qu'il nous convient de
garder. Tenez-vous-y donc bien. Moi aussi, M. de Viluma m'a plu; je lui
ai trouv l'esprit et le coeur droits et levs, et j'aurais volontiers
grande confiance en lui. Mais j'ai appris  n'en pas trop croire mon
got pour les personnes. Continuez de bons rapports avec M. de Viluma,
s'il se retire; mais soutenez M. Mon.

M. de Viluma se retira. La reine Christine, malgr son penchant,
persista dans sa sagesse. Le gnral Narvaez se rangea, non sans regret,
mais sans hsitation,  la rsolution de la reine Christine. M. Martinez
de la Rosa, toujours considrable et influent dans le parti modr,
quitta l'ambassade de Paris pour devenir  Madrid ministre des affaires
trangres. L'exprience donna raison  M. Mon et  sa persvrance
constitutionnelle. Les lections accomplies selon la loi existante
amenrent des Corts trs-monarchiques qui, aprs de longs et libres
dbats, acceptrent les modifications proposes par le cabinet. La
constitution de 1837 avait t un premier pas hors de la constitution
radicale et incohrente de 1812 pour rentrer dans les conditions du
gouvernement libre et rgulier sous la monarchie. La constitution de
1844, vote par 124 suffrages contre 26, fut un nouveau et grand pas
dans la mme voie. Elle se rapprocha, sur les points essentiels, de la
charte franaise de 1830, avec cette diffrence que, tandis que les
modifications apportes en 1830  notre charte de 1814 avaient t
favorables au progrs de la libert, celles que les Corts espagnoles
accomplirent en 1844 dans la constitution de 1837 eurent pour objet de
relever et de fortifier la royaut.

Le mariage de la reine Isabelle tait une question bien plus complique
et de plus longue haleine que la rforme de la constitution espagnole. A
la fin de 1843, elle n'avait pas fait encore de grands pas. Nous avions
hautement dclar la rsolution du roi Louis-Philippe de se refuser au
mariage de l'un de ses fils avec la reine d'Espagne. Nous avions sond
les dispositions des cours de Londres, de Vienne, de Berlin, de Naples,
de Bruxelles. Une ngociation suivie par le duc de Montebello, alors
ambassadeur du roi  Naples, avait dcid le roi de Naples  reconnatre
la reine Isabelle, et  envoyer  Madrid le prince Carini charg de
profiter, s'il y avait lieu, des chances favorables que notre politique
ouvrait aux deux princes ses frres. L'an de ces princes, le comte
d'Aquila, se refusait formellement  l'union espagnole; mais le plus
jeune, le comte de Trapani, tait disponible. Nous avions eu,  ce
sujet, le roi et moi, de longs entretiens avec la reine Christine avant
son dpart de Paris, et  la fin elle avait paru accepter cette
combinaison. Je suis convaincu qu'elle ne l'acceptait qu'en apparence et
pour gagner du temps; elle esprait toujours triompher de la rsistance
du roi Louis-Philippe, et parvenir au mariage de sa fille avec un prince
franais. Lord Aberdeen, en causant avec M. de Sainte-Aulaire, avait
lui-mme mis en avant l'ide du mariage napolitain, mais sans s'engager
 le seconder activement. Il avait aussi continu  dsavouer l'ide du
mariage Coburg, mais toujours proccup des dsirs de la reine Victoria
et du prince Albert, et peu dcid  les combattre ouvertement. En
septembre 1843, revenant du chteau d'Eu en Angleterre par la Belgique,
il avait trouv le roi Lopold trs-inquiet que le roi Louis-Philippe ne
le souponnt d'intriguer en faveur de son neveu, et trs-empress 
s'en dfendre. Loin de convaincre lord Aberdeen de son indiffrence,
l'anxit du roi Lopold avait accru son embarras  se dclarer
l'adversaire d'une combinaison qui avait peut-tre, dans sa propre cour,
de tels appuis. De son ct, le prince de Metternich se montrait
vivement oppos  tout mariage napolitain, et travaillait toujours,
encore sans succs,  obtenir l'abdication de don Carlos en faveur de
son fils l'infant Charles-Louis et  prparer les chances de ce qu'il
appelait l'union des droits. En Espagne mme enfin, la haine passionne
de l'infante Doa Carlotta pour sa soeur la reine Christine enlevait 
ses deux fils, le duc de Cadix et le duc de Sville, tout espoir
d'pouser la reine Isabelle: J'enrage partout, disait cette princesse,
chez moi,  la promenade, au thtre, partout et toujours; et son
ambition mme ne parvenait pas  contenir sa rage. Partout ainsi les
dispositions des personnes intresses ou influentes taient
incertaines, ou obscures, ou inactives; et la question, partout souleve
et dbattue, restait pourtant en suspens.

L'arrive  Madrid d'abord du comte Bresson et, trois mois aprs, de la
reine Christine, mit fin  cet tat stationnaire quoique agit. M.
Bresson tait parti avec l'instruction de travailler au succs du
mariage napolitain; cette combinaison satisfaisait  notre principe
quant aux descendants de Philippe V; et par l'union des branches
espagnole et italienne de la maison de Bourbon, elle accroissait en
Europe l'influence de la France sans l'engager au-del de l'intrt
national. A peine tabli  Madrid, M. Bresson m'crivit[78]: Si
l'influence de l'Angleterre reste ngative, si son ministre ne se joint
pas  moi pour seconder, pour conseiller le mariage napolitain; si on le
suppose tide, indiffrent, nous aurons bien de la peine  triompher des
rpugnances que je vois natre, se rpandre, se concerter.

[Note 78: Le 24 dcembre 1843.]

Nous n'en triompherons pas surtout si la reine Christine se tient 
distance et ne vient pas, sur les lieux, inspirer et discipliner ses
partisans. La reconnaissance de Naples n'a pas,  beaucoup prs, produit
ici l'effet que j'en attendais. Derrire la reconnaissance, on a
clairement entrevu le dessein du mariage. Alors le parti modr s'est
demand ce qu'un prince de seize ans, envoy par une puissance
secondaire, apporterait  l'Espagne de force morale ou matrielle. M. de
Casa-Irujo s'est montr contraire  ce mariage, sans restriction. M.
Mon, aprs m'avoir fait avertir la veille par M. de Glcksberg, pour que
j'y fusse prpar, qu'il viendrait, au nom de ses amis, faire auprs de
moi une dernire tentative pour obtenir un des fils du roi, m'est arriv
rempli de rcriminations contre l'abandon o la France avait laiss le
parti modr chaque fois que le pouvoir lui tait chu. Dans la
circonstance prsente, il nous voit, pour nous soustraire  quelques
embarras qu'il ne croit pas aussi graves que nous les lui reprsentons,
donnant  l'Espagne un roi qui ne serait qu'une continuation de minorit
et d'anarchie, quand elle pourrait recevoir de nous un prince fort,
nergique, prouv, form par les exemples du roi son pre, et qui
saurait gouverner et subjuguer les factions. J'ai modr les lans de
son imagination; je lui ai fait voir qu'il se mprenait dans son
apprciation des complications qu'attirerait sur la France et sur
l'Espagne l'alliance qu'il rvait; et aprs plusieurs heures de
conversation pendant lesquelles, ne pouvant convaincre sa raison, j'ai
cherch  intresser son ambition et son amour-propre, il m'a paru plus
calme, promettant de ne pas s'opposer, mme de ne pas s'abstenir comme
il le voulait d'abord, et d'empcher ses amis de se monter la tte et de
prendre d'autres engagements, avant d'avoir examin la question sous
toutes ses faces. Mais sa conclusion a t que le mariage napolitain ne
serait possible qu'autant que la reine Christine viendrait en personne
le suggrer, et que la France et l'Angleterre y donneraient ouvertement
leur assentiment. Avant l'arrive de la reine Christine, la question
n'est pas abordable; et aprs son arrive, si l'Angleterre n'est pas
nettement sur notre ligne, il y aura opposition ardente du parti
progressiste et scission dans le parti modr.

Quelques semaines avant l'arrive de la reine Christine  Madrid, un
incident inattendu modifia les situations relatives des divers
prtendants  la main de la reine sa fille. L'infante doa Carlotta
mourut presque subitement d'une rougeole rentre[79]. Par l
disparaissait le principal obstacle que la haine passionne de cette
princesse pour sa soeur suscitait aux chances matrimoniales des ducs de
Cadix et de Sville ses fils. Nous avions, ds le premier moment,
regrett cet obstacle et tmoign pour ces deux princes notre bon
vouloir. J'crivis au comte de Flahault le 16 aot 1843: Quant au choix
entre les descendants de Philippe V, nous n'en faisons nous-mmes aucun.
C'est  l'Espagne de le faire. A tout prendre, le duc de Cadix me parat
le concurrent le plus prs du but. Il est espagnol et il a un parti
espagnol, bon ou mauvais, fort ou faible, mais rel et actif. En
m'annonant la mort de l'infante doa Carlotta, M. Bresson me disait:
Plus on rflchit sur cette mort, plus elle frappe comme un grand
vnement. L'esprit d'intrigue de cette princesse, son activit, son
audace nous prparaient plus d'un embarras dans la question du mariage.
Il est difficile d'tre moins regrette qu'elle ne l'est. Cette branche
de la maison royale n'aura plus d'autre importance que celle qu'il
plaira  la reine Christine de lui octroyer. Je ne voulus laisser ni 
Londres ni  Madrid aucune incertitude sur ma pense et mes dispositions
dans cette circonstance; j'crivis  lord Aberdeen[80]: La combinaison
napolitaine nous convient; vous m'avez toujours dit qu'au point de vue
des intrts anglais elle vous convenait aussi. Mais ne croyez pas que
ce soit l pour vous une combinaison exclusive, ni que nous prtendions
le moins du monde l'imposer  l'Espagne. Un mari choisi parmi les
descendants de Philippe V, c'est l toujours notre seul principe
essentiel; et parmi les combinaisons qui rentrent dans ce principe,
celle du duc de Cadix ne rencontrerait, de notre part, pas la moindre
objection. Elle a des avantages rels; la mort de l'infante sa mre lve
bien des obstacles. Ce que je dsire, ce qui me parat indispensable,
c'est que cette combinaison ne devienne pas une combinaison anglaise
oppose  une autre qui serait la franaise. Non-seulement nous
retomberions par l dans ce dplorable et absurde antagonisme dont nous
travaillons  sortir; mais tenez pour certain que la combinaison Cadix
en deviendrait plus difficile. Il se peut que nous aboutissions  cette
combinaison et qu'elle soit, en dfinitive, la plus naturelle; mais si
elle doit prvaloir, il faut que ce soit comme espagnole, non comme
anglaise. Restons, vous et nous, sur le terrain o nous sommes placs,
dans l'attitude que nous avons prise, et laissons agir les ressorts
espagnols, reine, reine-mre, cabinet, Corts. Le concours de toutes ces
volonts est ncessaire pour arriver  un rsultat, et elles auront bien
assez de peine  se mettre d'accord.

[Note 79: Le 29 janvier 1844.]

[Note 80: Le 12 fvrier 1844.]

Je rpondis en mme temps au comte Bresson [81]: La mort de l'infante
est, en effet, un vrai vnement. J'en tire, sur le mariage, la mme
conclusion que vous. Mnagez toujours la chance des princes ses fils,
sans altrer la position que vous avez prise en arrivant. Le roi croit
qu'au fond la disposition de la reine Christine restera la mme. Elle
part le 15 de ce mois.

[Note 81: Le 5 fvrier 1844.]

Je suis dcide pour mon frre Trapani, dit au gnral Narvaez la
reine Christine en arrivant  Aranjuez. Narvaez, en m'en donnant avis,
m'crivit aussitt M. Bresson, exprimait l'opinion que, si nous avions
eu, lui et moi, raison, il y a trois mois, de temporiser, nous aurions
tort aujourd'hui de ne pas hter la solution,  l'aide de la faveur
populaire que la reine Christine avait tout  coup reconquise:--Vous
serez content, m'a-t-il dit en me prenant la main: la position de la
reine n'est pas ce qu'elle tait  la Granja,  Valence,  Barcelone;
l, elle avait prs d'elle des chefs militaires disposs  la trahir;
maintenant elle a prs d'elle, en moi, un chef militaire qui n'attend
que ses ordres pour les excuter. Tous les regards se portrent ds
lors vers la perspective que la dcision de la reine Christine semblait
ouvrir; toutes les dmarches se dirigrent vers ce but; le prince Carini
et le duc de Rivas, ambassadeurs de Naples  Madrid et de Madrid 
Naples, dployrent leur caractre et leurs instructions: la reine
Christine et la reine sa fille devaient aller  Barcelone; on parla
d'une visite que pourraient leur faire l la reine-mre de Naples et le
comte de Trapani. Il fut aussi question d'un voyage du roi de Naples 
Paris avec son jeune frre, pour le montrer  sa royale famille et le
prparer au trne qui l'attendait. La question paraissait rsolue et la
solution prs de s'accomplir.

L'humeur du prince de Metternich fut extrme: il redoutait
l'agrandissement de la maison royale de Naples qui devait la rendre plus
indpendante en Italie, et plus encore la contagion rvolutionnaire qui,
selon lui, ne pouvait manquer de se rpandre d'Espagne en Italie, et d'y
branler la domination autrichienne. Depuis quelque temps dj, ds
qu'il avait entrevu la chance du mariage napolitain, il avait repris
vivement,  Paris comme  Bourges, son travail en faveur du fils de don
Carlos, se montrant mme dispos  attnuer la rigueur du principe au
nom duquel il soutenait cette combinaison. Le 13 septembre 1843, le roi
Louis-Philippe tait de retour  Saint-Cloud, aprs avoir reu au
chteau d'Eu la visite de la reine d'Angleterre; le comte Appony vint
aussitt lui rendre ses devoirs, et je reproduis ici textuellement la
conversation qui s'engagea entre eux, et dont j'ai gard un exact et
complet souvenir:

_Le comte Appony_. Le roi a eu bien beau temps pendant son sjour au
chteau d'Eu. La reine d'Angleterre a d bien en jouir.

_Le roi_. Oui, elle a paru se plaire beaucoup. Elle a t parfaitement
aimable.

_Le comte Appony_. Le roi a connaissance des dpches du prince de
Metternich, que j'ai communiques  M. Guizot au moment de son dpart
pour Eu.

_Le roi_. Sur quoi?

_Le comte Appony_. Des dpches au baron de Neumann et  moi sur le
mariage de la reine Isabelle avec le fils an de don Carlos.

_Le roi_. Ah, oui! je les ai lues. Vous avez bien raison, mon cher
comte, de dire _le fils de don Carlos_. Bien souvent on dit, nos propres
agents disent quelquefois _le prince des Asturies_. Je l'ai vu dans des
lettres de M. de Flahault et de Philippe de Chabot. Expression
parfaitement fausse. Il n'est point _prince des Asturies_. L'appeler
ainsi, c'est dire que son pre est roi. Il est l'infant Charles-Louis.
C'est de Vienne que ce langage: _prince des Asturies_, est venu.
Vous-mmes pourtant vous n'avez point reconnu don Carlos roi, pas plus
qu'Isabelle reine. Vous avez donc bien raison de dire _le fils de don
Carlos_. Quant au fond, vous savez, mon cher comte, tout le cas que je
fais de l'esprit du prince de Metternich, mon respect pour son grand
jugement, sa grande exprience; mais vraiment, je vous l'ai dj dit, il
a gt l'affaire en voulant que don Carlos ft roi et que son fils
poust, comme roi, la reine Isabelle. Nous avions fait, moi et mon
gouvernement, un tour de force en rendant au fils de don Carlos sa
chance, et en l'acceptant comme l'un des descendants de Philippe V. Il
fallait prendre la balle au bond et s'unir sur-le-champ  nous. Au lieu
de cela, le prince de Metternich a voulu faire bande  part, lever une
autre question, un autre drapeau. Je le rpte: il a manqu l'occasion
et gt l'affaire.

_Le comte Appony_. Mais, Sire, nous ne tenons pas absolument  la
condition que nous avons exprime d'abord; il fallait bien l'exprimer:
c'tait notre principe; aujourd'hui nous accepterions le mariage de
l'infant avec la reine.

_Le roi_. L'affaire est gte. En Espagne, partout, on sait le principe
que tous avez mis en avant; on sait que nous n'avons pas t d'accord du
premier coup; on s'est prvenu, irrit, prpar.

_Le comte Appony_. Le prince de Metternich fera une dmarche  Madrid
pour proposer cette combinaison et dire que la reconnaissance des trois
puissances est  ce prix.

_Le roi_. Prenez-y garde; votre proposition ne fera pas fortune: toute
initiative trangre sera mal venue en Espagne. Je me garderais bien,
moi, d'en prendre aucune. Et l'Autriche n'a pas conserv grand crdit en
Espagne. Vous n'avez content personne. Vous n'avez reconnu ni Charles V
ni la reine Isabelle. Une conduite incertaine ne fortifie pas beaucoup.
Il faut qu'une porte soit ouverte ou ferme.

_Le comte Appony_. La dmarche une fois faite, nous comptons sur
l'adhsion du roi.

_Le roi_. A quel titre prenez-vous cette affaire  votre compte?
Pourquoi don Carlos ne s'adresse-t-il pas  moi? C'est moi surtout que
cela regarde. J'y puis plus que personne. Il est trange qu' Bourges on
me passe sous silence. Quel absurde aveuglement que celui de ces pauvres
princes! Ils n'ont jamais su comprendre ce qui se peut ou non, ni
comment on russit. Mais pourquoi l'Autriche est-elle oppose  un
prince napolitain? Je sais: vous craignez le contact de l'Espagne
rvolutionnaire avec l'Italie. Illusion, mon cher comte, pure illusion.
Pour prvenir la contagion rvolutionnaire, il n'y a qu'une chose
efficace, une chose pressante: c'est de mettre un terme aux rvolutions
en Espagne. Autrefois, quand la mme famille portait les deux couronnes,
Naples n'a jamais rellement influ sur l'Espagne, ni l'Espagne sur
Naples; bien au contraire, les deux pays se mfiaient l'un de l'autre.
Aujourd'hui, quoiqu'il n'y ait, entre les deux pays, aucun rapport
officiel, l'tat rvolutionnaire de l'Espagne retentit bien plus en
Italie que l'Espagne ramene  l'ordre n'agirait sur Naples qui lui
aurait donn un roi. Si un prince napolitain est le meilleur moyen de
rtablir en Espagne un ordre lgal, un gouvernement rgulier, il faut se
hter de le lui donner. Le grand esprit du prince de Metternich doit
comprendre cela. Le mal, c'est que la reine Isabelle n'ait pas t
reconnue tout de suite par tout le monde. Il faut qu'un trne soit
occup. Un trne vide est un trne bris. Certainement les branches
anes, les branches lgitimes, c'est--dire l'ordre lgal de
succession, ont de grands avantages: je le pense autant que personne.
Cela tait vrai en France aussi; mais la branche ane n'occupait plus,
ne pouvait plus occuper le trne. Voil pourquoi j'ai consenti 
l'occuper, pour qu'il y et un trne. J'aime beaucoup la loi salique; je
la regrette infiniment en Espagne; mais j'aime encore mieux la royaut
sans la loi salique que l'anarchie. Voil ce qui fait le droit de la
reine Isabelle et ce qui a fait que je l'ai reconnue, et ce qui rgle ma
politique en Espagne. Quand la ncessit est l, il faut la voir et
l'accepter avec ses consquences, et ne songer qu' ramener l'ordre.

_Le comte Appony_. Le roi pense mal de l'avenir de l'Espagne.

_Le roi_. J'en conviens: j'ai peu d'espoir que l'ordre revienne et se
raffermisse dans ce malheureux pays si dsorganis et si passionn.

_Le comte Appony_. M. Guizot, si je ne me trompe, voit moins en noir que
le roi l'avenir de l'Espagne.

_Le roi_. C'est vrai; il me l'a dit plusieurs fois. Je souhaite fort me
tromper, et que M. Guizot ait raison; mais ce n'est l, entre nous,
qu'une question d'avenir et de conjecture; dans le prsent, nous sommes
parfaitement d'accord sur l'Espagne et sur la conduite  y tenir, moi et
M. Guizot. J'approuve tout ce qu'il a pu vous dire  ce sujet, et je
suis sr qu'il en ferait autant de ce que je vous dis.

Les dmarches du prince de Metternich  Bourges ne furent pas tout 
fait vaines: elles trouvaient en Angleterre, non pas dans le
gouvernement, mais dans la haute socit de Londres, quelque appui: don
Carlos y avait des partisans qui venaient le visiter  Bourges et qui
essayaient de le servir. Il chargea l'un d'eux, lord Ranelagh, de
remettre  lord Aberdeen une lettre ainsi conue[82]:

My Lord,

Ayant t inform de l'intrt que vous me portez, ainsi qu' ma juste
cause, je viens vous tmoigner combien j'en suis reconnaissant. Mylord
Ranelagh, qui mrite ma confiance, connat mes sentiments et tout ce que
je suis dispos  faire pour l'honneur et la tranquillit de l'Espagne,
qui est tout ce que j'ambitionne. Il aura l'honneur de vous rpter tout
ce que je lui ai dit  ce sujet. Je me flatte que vous voudrez bien lui
accorder votre attention, et que l-dessus, et prenant  coeur les
intrts de ma cause, vous voudrez bien faire tout ce qu'il dpendra de
vous pour amener un heureux Rsultat.

[Note 82: Du 7 mars 1844.]

En m'annonant[83] cette dmarche de don Carlos, M. de Sainte-Aulaire me
disait: Lord Ranelagh a vu lord Aberdeen. Il apporte  Londres des
pouvoirs (crits ou non, je ne sais) de don Carlos qui consent 
abdiquer en faveur de son fils. Le mariage avec la reine Isabelle se
faisant, on contesterait peu les titulatures. Bien qu' cet gard aucun
engagement ne soit pris, lord Ranelagh parat n'avoir pas laiss de
doute  lord Aberdeen.

[Note 83: Le 22 mars 1844.]

La rponse de lord Aberdeen  don Carlos fut nette et premptoire:
Votre Altesse Royale, lui dit-il, a t mal informe. Malgr mon grand
respect pour Votre Altesse royale et mes gards pour vos intrts
personnels, je n'ai jamais exprim ni conu aucune opinion favorable 
la cause que Votre Altesse royale a soutenue en Espagne. La succession
au trne m'a toujours paru une question dans laquelle aucune
juridiction, aucun contrle tranger ne pouvait intervenir, et qui
appartenait exclusivement  l'Espagne elle-mme. J'ai promptement
adhr, comme juste,  la dcision prise,  cet gard, par la nation
espagnole. Lord Ranelagh m'a dit les sacrifices que Votre Altesse royale
est dispose  faire pour le bonheur et la tranquillit de l'Espagne.
Quel qu'en soit le rsultat, je me permets d'exprimer humblement le
sentiment que m'inspirent les motifs patriotiques qui ont fait adopter 
Votre Altesse royale cette rsolution.

Lord Aberdeen a demand d'abord, me disait de plus M. de
Sainte-Aulaire, si don Carlos avait fait parler  vous ou au roi. Lord
Ranelagh a dit que non.

Le refus si positif de toute adhsion de lord Aberdeen ne fut
probablement pas tranger au retard de la rsolution que lui avait fait
annoncer don Carlos; il ne se dcida  abdiquer qu'un peu plus tard[84];
et cette fois il s'empressa d'annoncer, en ces termes, au roi
Louis-Philippe l'acte qu'il venait d'accomplir:

[Note 84: Le 18 mai 1845.]

Monsieur mon frre et cousin,

Je m'empresse d'adresser  Votre Majest l'acte de mon abdication  la
couronne d'Espagne, que je viens de faire en faveur de mon bien-aim
fils le prince des Asturies, ainsi que celui de son acceptation, et dont
la teneur suit:

--Lorsque,  la mort de mon bien-aim frre et seigneur le roi
Ferdinand VII, la divine Providence m'appela au trne d'Espagne, me
confiant le salut de la monarchie et la flicit des Espagnols, j'y ai
vu un devoir sacr; et pntr de sentiments d'humanit chrtienne et de
confiance en Dieu, j'ai consacr mon existence  cette pnible tche.
Sur la terre trangre comme dans les camps, dans l'exil comme  la tte
de mes fidles sujets, et jusque dans la solitude de la captivit, la
paix de la monarchie a t mon unique voeu, le but de mon activit et de
ma persvrance. Partout le bien-tre de l'Espagne m'a t cher; j'ai
respect les droits; je n'ai point ambitionn le pouvoir, et partout ma
conscience est reste tranquille.

La voix de cette conscience et le conseil de mes amis m'avertissent
aujourd'hui, aprs tant d'efforts, de tentatives et de souffrances
supportes sans succs pour le bonheur de l'Espagne, que la divine
Providence ne me rserve pas d'accomplir la tche dont elle m'avait
charg, et que le moment est venu de transmettre cette tche  celui que
les dcrets du ciel y appellent, comme ils m'y avaient appel.

En renonant donc aujourd'hui, pour ma personne, aux droits  la
couronne d'Espagne que m'a donns le dcs de mon frre le roi Ferdinand
VII, en transmettant ces droits  mon fils an, Charles-Louis, prince
des Asturies, et en notifiant cette renonciation  la nation espagnole
et  l'Europe, dans les seules voies dont je puisse disposer, j'acquitte
un devoir de conscience, et je me retire passer le reste de mes jours,
loign de toute occupation politique, dans la tranquillit domestique
et le calme d'une conscience pure, en priant Dieu pour le bonheur et la
gloire de ma chre patrie--- Bourges, 18 mai 1845.

_Sign_: Charles.

J'ai pris connaissance, avec une rsignation filiale, de la
dtermination que le roi, mon auguste pre et seigneur, m'a fait
signifier aujourd'hui; et en acceptant les droits et les devoirs que sa
volont me transmet, je me charge d'une tche que je remplirai, Dieu
aidant, avec les mmes sentiments et le mme dvouement pour le salut de
la monarchie et le bonheur de l'Espagne.--Bourges, 18 mai 1845.

_Sign_: Charles-Louis.

Rien,  coup sr, n'tait moins propre qu'un tel document  venir en
aide aux politiques qui dsiraient unir le fils de don Carlos  la reine
Isabelle: les principes du parti carliste taient l aussi crment
maintenus et proclams qu'ils avaient pu l'tre quand ils avaient
soulev en Espagne la guerre civile; don Carlos persistait  se
considrer comme roi et seul roi lgitime d'Espagne; pas plus en 1843
qu'en 1833, il ne tenait compte ni de l'ancien droit espagnol qui
admettait la succession fminine, ni des dernires volonts de son frre
Ferdinand VII qui avait remis ce droit en vigueur, ni des votes rpts
des Corts, ni des revers dont les partisans arms de sa cause n'avaient
pu se relever. Tous les partis actifs en Espagne, les modrs comme les
progressistes, tous les pouvoirs civils ou militaires, nationaux ou
municipaux, taient unanimes  rejeter une combinaison matrimoniale
prsente au nom de telles maximes et avec un tel oubli des faits. La
reine Christine la repoussait avec terreur: Elle m'a dit ces propres
mots, m'crivait M. Bresson[85]:--Je ne crois pas mon beau-frre ni mon
neveu capables d'un crime, mais je crois leur parti capable de tout. Mon
coeur de mre m'avertit que, dans une telle union, il y aurait, pour ma
fille, un danger de tous les instants; elle serait un obstacle qu'on
ferait tt ou tard disparatre. Je serais tourmente des plus affreux
pressentiments; je n'aurais plus un moment de tranquillit. M. Bresson
ajoutait[86]: J'en ai caus avec le duc de Veraguas, descendant de
Christophe Colomb, homme de sens, vritable expression de la Grandesse
rallie et modre, et de ce nombreux parti monarchique inactif qui est
le fond de l'Espagne et qui se tient trop  l'cart. Il regarderait ce
mariage comme le meilleur s'il tait possible; il croit qu'on pourrait
le rendre tel; si le prtendant avait non-seulement abdiqu, mais
reconnu la reine Isabelle, s'il avait fait sa soumission, plac hors de
doute le principe de la lgitimit de la reine, et que son fils et
seulement alors demand sa main,  titre d'infant de la branche ane
collatrale, les choses se prsenteraient sous un autre aspect. C'tait
l ce que, dans sa conversation du 13 septembre 1843 avec le roi
Louis-Philippe, le comte Appony avait paru admettre au nom du prince de
Metternich; mais, en 1845, l'acte d'abdication de don Carlos et le
manifeste de son fils l'infant Charles-Louis exclurent toute ide de
concessions semblables; et je retrouve en 1846, dans une lettre du
marquis de Villafranca, l'un des plus modrs partisans de don Carlos,
au duc de Veraguas[87], les mmes principes, la mme obstination noble
et aveugle. Sir Henri Bulwer portait de cette combinaison le mme
jugement que M. Bresson: Autour de la cour, crivait-il  lord
Aberdeen[88], il y a une coterie qui met en avant le plan d'un mariage
avec le fils de don Carlos; mais ce serait une bien scabreuse affaire.
Cette coterie pense que le trne a besoin d'tre fortifi, et que parmi
les carlistes seuls on trouverait un grand nombre d'hommes influents qui
s'uniraient cordialement,  certaines conditions, pour accrotre
l'autorit royale. Le fait est que tous les soldats de fortune, comme
Narvaez et Concha, et beaucoup d'autres fort disposs peut-tre  aller
trs-loin pour faire de la reine Isabelle un souverain absolu,
s'uniraient comme un seul homme contre le projet de donner  don Carlos
ou  son fils la moindre dose de pouvoir, par cette seule et simple
raison qu'ils lveraient ainsi, contre eux-mmes, une nouvelle troupe
de rivaux. Tenez pour certain, Mylord, qu' moins de bien grands
changements dans l'opinion de ce pays, un tel mariage quivaudrait  une
nouvelle guerre civile et  une nouvelle srie de rvolutions.

[Note 85: Le 11 avril 1844.]

[Note 86: Le 14 avril 1844.]

[Note 87: Du 2 juillet 1846.]

[Note 88: Le 3 janvier 1844.]

Ainsi se resserrait de jour en jour le cercle des prtendants entre
lesquels la reine Isabelle avait  choisir. Nous nous refusions au
mariage franais, et le gouvernement anglais s'y dclarait contraire.
Nous faisions la mme dclaration  l'gard de tout prince tranger aux
descendants de Philippe V, spcialement du prince Lopold de Coburg. Au
dire de tous les bons juges de l'tat des partis en Espagne, le mariage
carliste devenait de plus en plus impossible. Le mariage napolitain ou
un mariage purement espagnol, le comte de Trapani ou l'un des deux fils
de l'infante doa Carlotta, le duc de Cadix ou le duc de Sville, tels
paraissaient donc en 1844, au retour de la reine Christine en Espagne,
les seuls concurrents entre lesquels la question du mariage de la reine
Isabelle ft  dcider.

La ngociation engage en faveur du comte de Trapani fut activement
suivie par le comte Bresson  Madrid et par le duc de Montebello 
Naples; c'tait la mission qu'ils avaient reue et dont le succs devait
tre leur propre succs aussi bien que celui de leur gouvernement. Ils
ne ngligrent rien pour obtenir, l'un du gouvernement espagnol, l'autre
du roi de Naples, les dmarches et les concessions ncessaires pour
atteindre notre but. Mais ils rencontraient, l'un  Naples, l'autre 
Madrid, des hsitations, des lenteurs, des ajournements qui rendaient
vains leurs efforts: le roi de Naples ne voulait prendre aucune
rsolution, aucune initiative sans qu'il lui ft venu de Madrid quelque
ouverture positive et l'assurance du succs; le cabinet espagnol ne
voulait s'engager  rien avant que le roi de Naples et tmoign son
dsir du mariage en dirigeant ouvertement vers ce but la situation,
l'ducation, la vie extrieure et les actes du comte de Trapani: Je
viens enfin d'obtenir du gnral Narvaez qu'il crirait au duc de Rivas
et qu'il toucherait la question du mariage, m'crivait M. Bresson[89];
je sors de chez lui; il m'a lu sa lettre et me l'a remise. Je l'envoie 
Montebello. Elle est trs-bien. Elle dit au duc de Rivas que le moment
d'entrer en ngociation formelle et de prendre des engagements n'est pas
encore venu, et que le gouvernement espagnol doit conserver toute sa
libert et ne consulter que le bonheur de la reine et l'intrt du pays;
mais qu'il n'hsite pas  dclarer que, le jour o Sa Majest aura fait
un choix et le lui aura notifi, il n'omettra, en quelque situation
qu'il se trouve, aucun effort pour qu'elle soit satisfaite, et il ne
doute pas d'y russir. Il ajoute que les dispositions bien connues de la
reine-mre, les relations de famille et la consanguinit laissent peu de
doute que ce choix ne tombe sur le comte de Trapani; qu'il faut donc
songer ds aujourd'hui  le produire,  le faire voyager,  le prparer
au rle qui lui est rserv, et  lui concilier les sentiments de la
nation espagnole; que l'ducation qu'il reoit n'est pas de nature 
produire cet effet, et que, si ce jeune prince ne quitte pas la robe de
jsuite pour le frac militaire, l'Espagne, qui n'entend pas se soumettre
 l'esprit et au rgime du clotre, n'accueillera pas favorablement ses
prtentions  la main de la jeune reine........ Trois semaines
aprs[90], M. Bresson me disait: Hier le gnral Narvaez m'a fait lire
la rponse du duc de Rivas; il dit qu'il a fait usage de la lettre du
gnral, qu'il ne doute pas qu'elle n'ait pour consquence de retirer
des mains des jsuites le comte de Trapani, qu'il en est temps, que le
duc de Montebello le seconde de tous ses efforts, mais que le roi
Ferdinand est encore retenu dans son incertitude du succs par la
crainte exagre de passer un jour pour dupe et de n'avoir produit qu'un
candidat malheureux. Quand le gnral Narvaez a communiqu cette lettre
du duc de Rivas  la reine Christine, elle a fait cette seule
remarque:--Au lieu d'hsiter, si mon frre entendait bien son intrt,
il enverrait Trapani  bord de l'escadre du prince de Joinville.--Je
vous en prie, ajoutait M. Bresson, crivez tout cela  Montebello, et
que le roi Ferdinand entende de sa bouche la vrit sans dguisement.
Vos paroles seront d'un tout autre poids que les miennes. Il nous gte
entirement la position, et bientt, s'il ne retire son frre de son
collge de jsuites, je serai rduit  vous mander qu'il ne lui reste
plus de chances.

[Note 89: Le 14 juillet 1844.]

[Note 90: Les 9 aot et 8 septembre 1844.]

En communiquant au roi ces lettres de M. Bresson, j'ajoutai[91]: Le
mariage espagnol nous donnera bien de l'embarras; personne ne nous aide,
pas mme ceux dont nous voulons faire les affaires. Il n'y a pas moyen
de tout faire tout seuls, et pour tout le monde. Le roi me rpondit
sur-le-champ: J'ai t tellement assig ce matin que ce n'est qu'en ce
moment que je viens de lire la lettre particulire de Bresson. Cette
lecture m'a fait la mme impression qu' vous, et elle m'a suggr
l'ide d'une dmarche sur laquelle j'aurais t bien aise de vous
consulter avant de la faire; mais, ne vous ayant pas vu et n'ayant aucun
doute que vous ne la trouviez convenable et utile, je vais vous en
informer brivement. Si, contre mon attente, vous y aviez des
objections, vous aurez le temps de m'en faire part en me les
communiquant avant sept ou huit heures du soir. Je fais dire au duc de
Serra Capriola de venir chez moi ce soir,  huit heures et demie.
J'aurai dans ma poche une copie en forme d'extrait de la lettre de
Bresson. Je me propose non-seulement de la lui faire lire, mais de la
lui donner en le chargeant de l'envoyer au roi de Naples, et de lui dire
en mme temps que je ne crois pas pouvoir lui donner une plus grande
marque d'amiti, ni une plus grande preuve de l'intrt que je porte 
sa famille qui est la mme que la mienne, que de lui faire connatre
franchement combien je suis contrari de ses hsitations, et combien je
les crois nuisibles  nos intrts communs, particulirement aux siens,
sans que je puisse dcouvrir comment ce qu'on lui demande le
compromettrait plus que le grand acte qu'il a fait quand il a reconnu la
reine Isabelle II. Il faut qu'il ne se dissimule pas qu'en faisant cet
acte il a brl ses vaisseaux avec la partie adverse, et que tous ces
petits mnagements pour elle ne serviront qu' faire manquer le mariage
de son frre, et n'empcheront pas de croire que ce mariage tait le but
qu'il se proposait par la reconnaissance de la reine Isabelle. La lettre
de Bresson et la composition des Corts qui doivent se runir le 10
octobre ne me laissent pas de doute que le mariage de Trapani peut
s'arranger aujourd'hui si le roi de Naples veut parler et agir, et
surtout retirer son frre de chez les jsuites; mais il faut lui dire
que le moment critique est arriv, le moment de russir ou de manquer;
et je me propose de dire nettement  Serra Capriola que, si le roi de
Naples continue  se laisser duper par les intrigues qui s'agitent
autour de lui pour faire avorter un mariage dont nous ne nous sommes
mls que sur ses dsirs trs-vivement exprims; s'il ne se dcide pas 
faire ce sans quoi il est vident qu'il n'y a plus de chances de succs,
nous cesserons, sans doute avec un vif regret, mais pourtant
positivement, de nous occuper du mariage de son frre; nous n'en
parlerons plus, tant  Madrid qu'ailleurs, et nous laisserons le champ
libre  une autre combinaison.

[Note 91: Le 14 septembre 1844.]

J'crivis sur-le-champ  M. Bresson: Voici ce que le roi m'a rpondu
hier soir. Je vous envoie une copie textuelle de son billet dont je veux
envoyer l'original  Montebello. Montrez-le  qui vous jugerez
convenable, si vous jugez qu'il convienne de le montrer  quelqu'un.
J'ai tout  fait approuv ce qu'a fait le roi. Il faut que nous tirions
le roi de Naples de son apathie, ou que nous sachions si dcidment il
n'en veut pas sortir. Il craint deux choses: l'une, d'tre pris pour
dupe; l'autre, de voir son frre Trapani, au sortir du couvent, tourner
comme ont tourn le comte de Lecce, le prince de Capoue, etc. On a
intress son amour-propre royal et sa conscience fraternelle. Son
amour-propre doit se rsigner  quelque risque, et sa conscience peut
prendre, en faisant voyager son frre en Europe, des prcautions qui la
rassurent. Je vous tiendrai au courant de ce qu'amnera cette dernire
dmarche.

Elle n'amena rien de nouveau ni de dcisif; le roi de Naples persista
dans son irrsolution et son inertie. J'incline  croire qu'outre sa
crainte de se brouiller avec les cours de Vienne et de Rome, il doutait
un peu de la sincre et ferme rsistance du roi Louis-Philippe au
mariage de l'un de ses fils avec la reine Isabelle, et il ne voulait pas
s'exposer  n'avoir fait, dans ses rapports avec la cour de Madrid, que
servir de marchepied  son cousin. Ce doute routinier et inintelligent
le trompait singulirement, car il avait prcisment pour effet de
rendre des chances  la combinaison que le roi Ferdinand redoutait:
Savez-vous, m'crivait le comte Bresson[92], ce qui rsulte dj de ces
hsitations du roi de Naples? Les partisans du mariage franais se
raniment, Narvaez lui-mme; il me disait avant-hier:--Ce mariage peut
se traiter, s'accomplir sans que vous vous en mliez; laissez-nous
seulement faire. Soit, je l'admets: l'Espagne aujourd'hui est plutt un
embarras qu'un surcrot de force; mais donnez-moi trois ans avec un des
fils de votre roi, et je la reporterai au rang de puissance du premier
ordre; et alors, mesurez de quelle importance il sera pour la France,
pour vos possessions d'Afrique, de ne faire qu'un avec elle.--Je
n'entre pas, vous le pensez bien, cher ministre, dans la discussion de
ces diverses assertions: je dtourne la pense et je combats les
esprances. Mais ne doutons pas d'une consquence  peu prs invitable
de la conduite quivoque du roi de Naples: aucun autre ministre que
celui prsid par Narvaez n'osera adopter son frre; et les ducs de
Cadix et de Sville n'ayant de partisans nulle part, et les fils de don
Carlos ayant toutes les portes fermes, la question se posera nettement
entre un prince franais et un prince allemand; dans un entranement
d'irritation contre les vues exclusives de ses voisins, dans un
soubresaut d'indpendance, l'Espagne nous laissera de ct et prtendra
choisir, pour elle et pour sa reine, quelque prince homme fait, certain
de l'appui de quelque grande puissance, et qui, par sa personnalit et
par ses alliances, lui apportera de fortes garanties. Elle ne peut
chercher et trouver ce prince qu'en France, en Autriche ou dans le reste
de l'Allemagne. En pareil cas, que comptez-vous faire? Je vous en prie,
rpondez-moi aussi nettement que je vais vous dire ma faon de penser.
Je regarde un prince franais comme une glorieuse et dplorable
extrmit, un prince allemand comme le coup le plus pntrant, le plus
sensible  l'honneur de la France, et  l'orgueil,  l'existence
peut-tre de notre dynastie. Entre un prince franais et un prince
allemand, rduit, adoss  ces termes, je n'hsiterais pas un moment: je
ferais choisir un prince franais. Ici, cher ministre, mes antcdents
me donnent le droit de soumettre respectueusement, au roi et  vous,
quelques observations personnelles. En 1831, quand la question s'est
pose, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours,
je me suis trouv dans une position identique. Je ne rappellerai pas 
Sa Majest cette conversation que je suis venu chercher  toute bride de
Bruxelles, et que j'ai eue avec elle, le marchal Sbastiani en tiers,
le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances taient imminentes,
au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa personne;
j'ai pris sur moi une immense responsabilit: j'ai fait lire M. le duc
de Nemours, et je n'hsite pas  reconnatre que je l'ai fait sans
l'assentiment du roi et de son ministre. C'tait trs-grave pour ma
carrire, pour ma rputation mme; j'ai touch  ma ruine; toute la
confrence de Londres, M. de Talleyrand y compris, lord Palmerston avec
fureur, s'tait ligue contre moi. Le roi et le marchal Sbastiani
m'ont soutenu; ils m'ont ouvert une autre route; ils m'ont port sur un
autre thtre, et je me suis relev  Berlin, non sans peine, du bord de
ce prcipice. Mais, cher ministre, je ne pourrais repasser par ce
chemin, ni courir de pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de
tous, qu'un brlot de duperie ou de tromperie; on m'accuserait avec
raison d'avoir jou deux peuples amis. Expliquons-nous donc secrtement,
entre nous, mais sans dtour; sur quoi puis-je compter? Votre rsolution
est-elle prise? tes-vous prpar  toutes ses suites?

[Note 92: Les 8 et 21 septembre 1844.]

Que le roi de Naples se prononce; que nous sachions  quoi nous en
tenir, et que nous puissions prendre nos mesures en toute connaissance
de cause. Mais si la combinaison napolitaine choue, si, aprs avoir
tent, je l'atteste sur l'honneur, tous les efforts pour la faire
triompher, je me trouve forcment amen, pour pargner  notre roi et 
notre pays une blessure profonde,  faire proclamer un prince franais
pour poux de la reine, accepterez-vous ce choix et en assurerez-vous, 
tout prix, l'accomplissement?

J'espre, cher ministre, que le roi ne pensera pas, que vous ne
penserez pas qu'en vous adressant une question si grave et si prcise,
je m'carte du respect que je dois et veux toujours observer.
L'imminence du danger a pu seule me conduire  mettre de ct tous les
dtours et toutes les circonlocutions d'usage.

Il ajoutait en post-scriptum: Ainsi que vous le dsirez, je me tiens en
bons rapports avec la maison de l'infant don Francisco, quoique persuad
que lui et ses fils ne psent gure dans la balance. J'y ai t reu
dernirement  bras ouverts et avec des insinuations par le duc de
Cadix. J'envoie de temps en temps ma femme chez les infantes qui se sont
prises, pour elle, de tendresse, et dont la gouvernante, madame d'Araa,
est son amie.

Bien loin de me blesser, la franche et hardie question de M. Bresson me
plut et redoubla la confiance que je lui portais dj; je me tins pour
assur que nous avions  Madrid un agent qui, dans un moment critique,
n'hsiterait pas  prendre une grande responsabilit, et ne se
laisserait prvenir ni arrter par aucune intrigue, espagnole ou
diplomatique. Mais l'ardente imagination de M. Bresson allait plus vite
que les vnements; le sjour de l'Espagne lui dplaisait, et dans son
impatience d'en sortir bientt par un succs clatant, il oubliait ce
qu'il m'avait crit peu aprs son arrive  Madrid[93]: Le roi connat
bien l'Espagne; il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder pour se
convaincre combien la politique de non-intervention tait sage et
nationale. Je me croirais coupable du crime de lse-patrie si j'en
conseillais jamais une autre. Il n'y aura jamais rien  gagner, il y
aura toujours  perdre  prendre l'Espagne  sa charge. Quand on n'en a
pas t tmoin, on ne peut se reprsenter un pareil tat social.

[Note 93: Le 17 dcembre 1843.]

Que M. le duc d'Aumale et M. le duc de Montpensier rendent grce  la
haute raison du roi leur pre qui leur enlve toute chance d'un pareil
tablissement! Pauvres princes! je les plaindrais autant que je me
plains moi-mme. C'tait bien srieusement et sincrement que le roi
Louis-Philippe avait rsolu, dans l'intrt de la France, de ne pas
accepter, pour l'un de ses fils, la main de la reine d'Espagne, avec les
consquences franaises, espagnoles et europennes de cette union. Cette
sage et honnte politique nous imposait la loi d'puiser toutes les
combinaisons, toutes les chances possibles pour viter l'hypothse
extrme dans laquelle M. Bresson se plaait et me demandait de me placer
sans dlai, l'absolue ncessit de choisir entre un prince franais et
un prince tranger  la France,  ses intrts en Europe comme  sa race
royale. J'avais, dans mon me, un parti bien pris sur la conduite 
tenir dans cette hypothse; mais le jour n'tait pas venu de rsoudre,
ou seulement de poser une telle question: il y a des choses si
difficiles  faire  propos et dans la juste mesure qu'il ne faut jamais
les dire aux autres, et  peine  soi-mme, tant qu'on n'est pas
absolument appel  les faire. Le jour de l'action oblige a des
lumires imprvues. Nous tions loin d'avoir puis toutes les chances
de succs pour la politique que nous avions adopte, le maintien de
l'alliance franco-espagnole par le maintien, sur le trne d'Espagne, des
descendants de Philippe V. Nous venions au contraire d'ouvrir de
nouvelles perspectives et de nouvelles voies vers ce but. Dans le cours
de l'anne 1844, le mariage de M. le duc d'Aumale avec la princesse
Marie-Caroline, fille du prince de Salerne, avait t ngoci, conclu,
accompli  Naples; et les premires paroles avaient t dites, les
premiers pas avaient t faits vers le mariage futur de M. le duc de
Montpensier avec l'infante doa Fernanda, quand la question du mariage
de la reine Isabelle aurait t rgle. Le premier de ces faits prouvait
que le roi ne tenait pas en rserve, pour le trne d'Espagne, celui des
princes ses fils auquel les Espagnols avaient d'abord pens, et il nous
donnait  Naples, en faveur du comte de Trapani, de nouveaux moyens
d'action. Le second nous assurait le bon vouloir de la reine Christine
pour notre politique en Espagne, et nous mettait en mesure de prvenir
ou de djouer les menes hostiles dont elle pouvait tre l'objet. Je mis
M. Bresson parfaitement au courant des dmarches dj faites ou
prpares et des esprances que nous tions en droit de concevoir pour
la conclusion de notre oeuvre; et sans rpondre directement  la
question qu'il m'avait pose, je lui tmoignai, pour l'avenir comme dans
le prsent, la confiance la plus encourageante[94]: Je ne puis vous
dire quel plaisir et quelle lumire m'apportent vos lettres si
frquentes, si dtailles, si animes. Le roi en jouit et en profite
autant que moi. Continuez. Votre tche est grande et difficile; mais
vous tes au niveau de toutes les tches.

[Note 94: Le 30 octobre 1844.]

La ngociation pour le mariage napolitain fut donc continue par le
comte Bresson  Madrid et par le duc de Montebello  Naples, avec le
mme zle et avec des alternatives tantt de chances d'un succs
prochain, tantt d'obstacles inattendus et d'ajournements indfinis. Le
roi de Naples fit  peu prs toutes les concessions, toutes les avances
qu'on lui demandait: il retira le comte de Trapani de la maison des
jsuites  Rome; le portrait du jeune prince fut envoy  Madrid et
montr  la jeune reine  qui il parut plaire; elle tmoigna plus d'une
fois son dsir de se marier; le prince Carini fut muni de tous les
pouvoirs ncessaires pour faire la demande formelle de la main de la
reine; les instructions dfinitives, les documents officiels furent
expdis de Naples  Madrid et renvoys de Madrid  Naples pour recevoir
quelques modifications; des termes furent indiqus, une poque presque
dtermine pour la dclaration publique du mariage et la communication
aux Corts prescrite par la constitution rforme. Le roi Louis-Philippe
et la reine Marie-Amlie, dans leur correspondance intime avec le roi
Ferdinand  Naples et la reine Christine  Madrid, se flicitaient de
chaque pas en avant, et venaient en aide au travail de nos agents.
Depuis qu'elle avait en perspective le mariage du duc de Montpensier
avec l'infante doa Fernanda, et pourvu que ce mariage ft li  celui
de la reine Isabelle avec le comte de Trapani, la reine Christine
paraissait dcide en faveur de cette combinaison. Le gnral Narvaez se
dclarait de plus en plus rsolu et prt  l'accomplir, quels qu'en
fussent l'impopularit et les obstacles. Mais chaque fois qu'on touchait
 l'acte dcisif, un incident nouveau survenait qui amenait une nouvelle
irrsolution et un nouveau retard. Il semblait qu'il n'y eut plus rien 
faire pour en finir, et pourtant on n'en finissait pas.

Cette inertie finale, aprs tant de dmarches et d'apparences royales et
diplomatiques, devait avoir et avait en effet des causes puissantes, les
unes faciles  reconnatre, les autres soigneusement caches. Le mariage
napolitain tait videmment impopulaire en Espagne; les Espagnols n'y
trouvaient rien de ce qui pouvait les servir ou leur plaire, point de
satisfaction pour leur orgueil, point de force ajoute  leur force,
point de garantie pour leur nouveau rgime constitutionnel. C'tait,
comme me le disait M. Bresson, une combinaison prudente, qui convenait 
la France et qu'on pouvait faire agrer et russir par les hommes
politiques, mais terne, strile, et qui ne parlait ni aux intrts des
partis, ni  l'imagination du peuple  qui elle tait destine. Elle
rencontra une rsistance opinitre, non-seulement dans le camp radical,
mais dans les rangs et jusque dans les rangs levs du parti modr; un
moment elle parut sur le point de s'accomplir; trente-cinq dputs aux
Corts, presque tous amis de MM. Mon et Pidal, rdigrent aussitt une
sorte de protestation ou remontrance qu'ils se proposaient d'adresser 
la reine, et le gouvernement eut grand'peine  empcher cet clat. Cette
impopularit donnait des armes aux diverses oppositions espagnoles et
aux influences trangres; elle troublait beaucoup lord Aberdeen; il
avait approuv et presque suggr lui-mme le mariage napolitain; il se
prtait ainsi  notre principe en faveur des descendants de Philippe V,
et ne voyait, dans son application italienne, aucun inconvnient pour
les intrts anglais; mais il n'avait nul got  lutter srieusement,
pour cette cause, contre le parti radical espagnol, toujours le client
de l'Angleterre, et contre l'opposition dclare du prince de
Metternich; aussi ne nous donnait-il, dans notre travail pour le comte
de Trapani, point d'appui actif ni efficace: Notre position dans cette
question est dlicate, disait-il; nous reconnaissons l'indpendance de
l'Espagne; nous approuvons un descendant de Philippe V, et nous ne
pouvons, en bonne foi, nous opposer  un prince de Naples; mais parmi
les descendants de Philippe V, je prfrerais beaucoup, pour beaucoup de
raisons, un des fils de l'infant don Francisco, et si ce mariage-l
pouvait s'accomplir sans aucun sacrifice de la bonne foi, je le
regarderais comme un coup de matre. Sir Henri Bulwer, dans son
attitude et son langage  Madrid, allait dans cette voie bien plus loin
que son chef: Ds les premiers jours de son arrive, m'crivait M.
Bresson[95], il a un peu divagu avec moi sur la question du mariage; il
a pass en revue tous les candidats; il diminuait les chances du prince
de Naples; il en dcouvrait au fils de don Carlos; il croyait celles du
duc de Cadix ou du duc de Sville assez considrables; il disait du
prince de Coburg qu'il ne voyait pas pourquoi l'Angleterre le
soutiendrait, ni pourquoi la France le repousserait; c'tait,  ses
yeux, un choix indiffrent. Je ne l'ai pas laiss dans le doute sur ce
point. Dans tout le cours de la ngociation, et autant qu'il le pouvait
faire sans se mettre en contradiction patente avec les instructions
loyales bien qu'un peu embarrasses de son chef, sir Henri Bulwer
s'appliqua  faire ressortir l'impopularit du mariage napolitain,  en
dcrier les chances,  en seconder les ajournements; et dans les moments
o il se montrait le plus favorable  cette combinaison, il l'acceptait
de faon  ce que, si elle chouait, ce ne ft pas un chec pour son
gouvernement.

[Note 95: Le 4 janvier 1844.]

Je ne me faisais point d'illusion sur le peu d'appui qui nous venait du
cabinet anglais dans cette affaire, et je ne voulus pas que nos agents 
Londres et  Madrid fussent,  cet gard, moins avertis que moi. Quand
j'appris que le roi de Naples tait all lui-mme  Rome retirer son
frre Trapani du couvent des jsuites, et que c'tait lui qui pressait
pour la conclusion du mariage, j'crivis au comte de Sainte-Aulaire[96]:
Parlez de tout cela  lord Aberdeen avec le degr de dtail et
d'intimit que vous jugerez convenable. Je ne veux pas avoir l'air de
lui rien cacher, et je n'ai rien du tout  lui cacher; nous avons, dans
cette affaire, constamment march dans le mme chemin, toujours d'accord
avec nos premires paroles et fort  dcouvert. Mais entre nous,
l'allure anglaise, sans m'inspirer mfiance, m'a mdiocrement satisfait.
A Madrid, Bulwer a cherch, sur cette question du mariage,  jeter du
trouble dans les esprits,  entr'ouvrir ple-mle toutes les portes, 
mnager toutes les chances. A Londres, si je suis bien inform, la
conversation de lord Aberdeen n'a pas toujours t aussi impartiale, au
profit de la combinaison Trapani, que je pouvais m'y attendre d'aprs
ses premires ouvertures. Son ambassadeur ici, lord Cowley, est le seul
dont le langage ait t,  ce sujet, parfaitement net et consquent; il
m'a toujours dit:--Quand en finissez-vous du mariage Trapani?
finissez-en le plus tt possible; nous n'avons nulle objection  cette
combinaison; elle vide une question dlicate; notre seul grand intrt
est qu'elle soit vide.--Au fond, c'est l, je crois, la vraie pense
du cabinet anglais, et quand la reine Isabelle aura pous le comte de
Trapani, si elle l'pouse, comme je l'espre, on en sera fort aise au
_Foreign-Office_. Mais on veut mnager les susceptibilits de Madrid en
fait d'indpendance, les jalousies du prince de Metternich quant 
l'Italie, les fantaisies matrimoniales de la maison de Coburg; et pour
vivre en paix avec tout cela, on ne nous aide pas, on nous dsavoue et
on nous embarrasse mme un peu de temps en temps, dans une affaire
engage pourtant, au dbut, d'un commun accord, et dont, en dernire
analyse, on dsire comme nous le succs. Voil l'ide que je me forme,
mon cher ami, de ce qui se passe, sur ceci, dans l'esprit de lord
Aberdeen. Si j'ai raison, rglez d'aprs cela votre conversation, en
l'instruisant du point o en est aujourd'hui l'affaire. Priez-le de n'en
rien dire, car rien n'est conclu  Madrid; mais je ne veux pas qu'il
croie que nous lui avons cach notre progrs. Si j'avais trouv, de sa
part, un concours plus complet et plus actif, je le lui aurais fait
suivre jour par jour.

[Note 96: Le 5 avril 1845.]

Le mariage napolitain courait un pril plus grave que les hsitations ou
les embarras de lord Aberdeen; c'tait au coeur mme de la place et
parmi ses dfenseurs apparents que cette combinaison manquait d'un
solide appui. La reine Christine n'en dsirait pas srieusement le
succs. Entre les femmes qui ont rgn et gouvern  travers les plus
violents orages et les plus prilleux cueils de la vie publique et de
la vie prive, la reine Christine est peut-tre la seule qui se soit
trouve lance dans la grande action politique plutt par situation et
ncessit que par ambition et de sa propre volont. Elle avait plus de
got pour le bonheur que pour le pouvoir, et elle tenait plus aux
intrts et aux agrments de la famille qu' l'clat et au travail du
trne. Pourtant, quand les vnements publics l'ont mise  de rudes
preuves, elle n'a manqu ni de courage, ni de sagesse, ni de bon
vouloir intelligent et persvrant. Dans mes relations et mes
conversations avec elle, j'ai toujours t frapp de la justesse de son
esprit, de la modration de ses sentiments, et d'une sagacit
impartiale, mme envers ses ennemis, qui semblait aller jusqu'
l'indiffrence. Son sjour en France et ses rapports intimes avec le roi
Louis-Philippe, la reine sa tante et toute la famille royale l'avaient
remarquablement claire et charme; elle s'y tait convaincue que, dans
l'intrt de la jeune reine et de l'infante ses filles comme de la
nation espagnole, et dans son intrt  elle-mme, l'union avec la
France, son gouvernement et ses princes tait ce qu'il y avait de plus
naturel et de plus dsirable. A ct de cette conviction devenue son
sentiment dominant, s'en tait tablie une autre: la ncessit, pour sa
fille Isabelle et pour l'Espagne, d'un mariage qui leur assurt un alli
puissant, intress  leur prosprit et  leur repos. La France
d'abord, l'Angleterre ensuite, offraient seules  la reine Christine
cette perspective et cette garantie. Le mariage franais avant tout, et
 son dfaut le mariage Coburg, telle fut ds lors sa vraie et constante
pense. Quand l'un et l'autre de ces deux mariages semblaient trop
difficiles  accomplir, la reine Christine se prtait  des combinaisons
et  des tentatives diffrentes, mais uniquement par gard pour de
puissants conseils ou pour ses proches parents, avec doute et froideur,
comme on marche dans une voie dont on ne dsire pas atteindre le terme;
et quand venait le moment de s'engager dfinitivement, la reine
Christine saisissait avec empressement tous les moyens d'ajourner et de
revenir  l'espoir de l'une ou de l'autre des deux grandes alliances
dont l'une avait toute sa faveur, tandis que l'autre lui offrait un
solide appui si la premire lui manquait.

A peine rentre en Espagne, elle reut en audience particulire la
comtesse Bresson: Vous devez trouver tout ceci bien triste, lui
dit-elle avec effusion; ah! Paris, le bon air, la vie facile de Paris!
Je ne me suis jamais si bien porte qu' Paris. Le voyage m'a fatigue:
quand je ne devrais penser qu' me reposer, il faut me remettre en
route; il le faut; la sant de ma fille exige les eaux chaudes de
Barcelone; c'est mon devoir. Le mariage, c'est l la grande affaire!
Comment la rsoudre? Pourvu qu'elle se termine pour le bien! Je suis
bien contente d'avoir votre mari prs de moi pour m'y aider; j'ai tant
de confiance en lui! On avait eu raison de m'assurer  Paris qu'il ne
chercherait qu' nous tre utile. La France me soutiendra[97]. Causant
un jour avec elle, M. Bresson lui dit en riant[98]: Le charg
d'affaires de Belgique,  l'ombre du ministre d'Angleterre, glisse de
temps en temps l'offre de son Coburg, et M. Bulwer lui-mme m'a dit que
le roi Lopold y pensait encore; je lui ai rpondu:--Quand lord
Ponsonby, il y a treize ans, a essay de pousser au trne de Belgique le
duc de Leuchtenberg, j'ai fait lire en quarante-huit heures le duc de
Nemours; je puis assurer le roi Lopold ou tout autre qu'il ne m'en faut
ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc d'Aumale.--Il ne vous
faudrait pas tant de temps, lui rpondit en souriant aussi la reine
Christine, et, si je savais que ce ft le moyen d'arriver  mon but, moi
aussi je pousserais le Coburg. Elle parlait en toute occasion de son
affection pour le roi, la reine, toute la famille royale, des bonts
qu'ils avaient eues pour elle, et de l'agrment qu'elle avait trouv
dans leur socit. M. Mon, dans un entretien intime avec elle, toucha 
la question du mariage du duc de Montpensier avec l'infante: Vous savez
bien, lui dit-elle vivement, que les princes franais ont toutes mes
prfrences, particulirement celui-l qui ressemble le plus peut-tre 
mon oncle; mais ne le dites pas  Bresson: dites-lui, pour punir un peu
mon oncle de ne pas me le donner pour Isabelita, que je veux marier
Luisa avec un Coburg[99]. Elle faisait entrevoir de temps en temps 
ses confidents et  ses amis cette seconde perspective: C'est bien
dommage, dit-elle  M. Gonzals Bravo, que l'Angleterre se soit montre
si malveillante pour nous: ce jeune prince de Coburg est si bien lev,
si agrable de sa personne! il et fait un charmant mari pour ma
fille[100]. Avec M. Bresson lui-mme, elle alla un jour plus loin: elle
imputait au travail des agents anglais le soulvement de l'opinion
contre le comte de Trapani: S'ils s'imaginent par l amliorer les
chances de leur candidat le prince de Coburg, ils se trompent, dit M.
Bresson; notre roi ne permettra jamais, ni  aucun prix, que le trne
d'Espagne sorte de la maison de Bourbon. La reine Christine reprit avec
une vivacit et une humeur marques: Mon oncle doit parler ainsi;
cependant la volont de la reine ma fille y sera pour quelque chose:
Trapani mis de ct, Montpensier refus, il ne reste plus de Bourbon, et
la reine lasse, vous savez qu' cet ge on ne calcule pas, pourra bien
choisir ailleurs[101]. J'eus alors lieu de croire et j'ai acquis depuis
la certitude que, ds la fin de 1843, pendant que la reine Christine
tait encore  Paris et lorsque sir Henri Bulwer, prs de partir pour
son poste de Madrid, tait venu prendre cong d'elle, elle lui avait
tmoign tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre
pour l'Espagne, et son intention de soutenir le prince de Coburg si,
comme elle le craignait, le mariage de sa fille Isabelle avec l'un des
fils du roi Louis-Philippe devenait dcidment impossible. Enfin
quelques paroles de la jeune reine elle-mme, expression vive de ses
impressions personnelles, me prouvrent que l'ide et le nom du prince
de Coburg la proccupaient autant que la reine sa mre; le gnral
Narvaez lui parlait d'un camp de manoeuvres qu'il devait former 
Alcala, prs de Madrid, et o il runirait de vingt  vingt-cinq mille
hommes: Y viendra-t-il des princes franais? lui demanda la jeune
reine.--Madame, nous tcherons d'obtenir cette faveur.--En feras-tu
venir d'autres?--Madame, peut-tre.--Un Coburg, par exemple,
ajouta-t-elle avec malice, et elle attendait que le gnral nommt le
prince napolitain; mais il se tut et elle ne lui en demanda pas
davantage. Elle s'expliqua plus clairement avec lui un autre jour: Si
mon mariage se fait promptement, lui dit-elle, ce sera avec Trapani;
s'il tarde un peu, ce sera avec Coburg; s'il tarde beaucoup, ce sera
avec Montemolin[102].

[Note 97: M. Bresson  moi, 14 avril 1844.]

[Note 98: M. Bresson  moi, 8 janvier et 31 mars 1844.]

[Note 99: M. Bresson  moi, 22 novembre 1844.]

[Note 100: M. Bresson  moi, 31 mars 1844.]

[Note 101: M. Bresson  moi, 7 fvrier 1846.]

[Note 102: M. Bresson  moi, 4 et 11 octobre 1845.]

A ct de ces symptmes incohrents des dispositions royales, venaient
se placer des indications diplomatiques de mme nature: le marquis de
Casa Yrujo, duc de Sotomayor, fut nomm ministre d'Espagne en
Angleterre. Il est, m'crivit M. Bresson [103], l'un des membres du
parti modr qui se rvoltent contre les limites qu'on leur a fixes, et
qui entendent sortir du cercle qu'on leur a trac; il ne vous en fera
pas mystre si,  son passage  Paris, vous le pressez un peu de
questions: il dit, et bien d'autres avec lui, que, si le roi ne donne
pas  l'Espagne un de ses fils, elle prendra, de la main des Anglais, un
Coburg, parce qu'il lui faut,  tout prix, l'appui d'une grande
puissance. Aprs l'arrive du duc de Sotomayor  Londres, M. de
Sainte-Aulaire, sans lui attribuer un langage aussi premptoire,
m'crivit[104] qu'il s'tait montr hostile au mariage napolitain, et
que lord Aberdeen, en avertissant notre ambassadeur, avait ajout: Vous
savez que je suis trs-indiffrent  cette affaire; mais, pour Dieu, ne
vous y engagez pas trop avant sans autres auxiliaires que la reine
Christine et Narvaez. Je crains que vous ne voyiez surgir  l'improviste
des obstacles qui vous embarrasseront beaucoup. Le duc de Sotomayor
rendit  Madrid un compte dtaill de ses entretiens avec lord Aberdeen
et des ouvertures que lui-mme il lui avait faites: Sa lettre, me manda
M. Bresson[105], a excit toute l'attention du conseil: on a dbattu,
sans toutefois arriver  une conclusion, la question de savoir de quel
ct il serait le plus  propos de chercher un appui quand le jour de
cette grande solution serait venu; et M. Mon, qui cependant n'est pas
napolitain, a coup court  la discussion en s'criant
brusquement:--Alors nous romprions avec la France, et ce serait l le
plus grand danger.--Le dbat a fini en simple conversation.

[Note 103: Le 28 septembre 1844.]

[Note 104: Le 8 avril 1845.]

[Note 105: Le 8 mars 1845.]

J'irais au-del de la vrit si je disais que ces fluctuations et ces
agitations intrieures dans le gouvernement espagnol, reine-mre, reine,
ministres et diplomates, m'inspiraient une inquitude srieuse sur la
solution dfinitive de la question. J'avais une double confiance.
J'tais convaincu que, malgr ses embarras d'esprit et de cour, et tout
en maintenant ses rserves de principe comme ses conseils de prudence,
lord Aberdeen, sincre dans son adhsion  notre politique, ne nous
susciterait aucun obstacle, et ne se prterait  aucune combinaison
hostile aux descendants de Philippe V. Je me tenais galement pour
assur que, malgr leurs boutades spontanes ou calcules, la reine
Christine, la jeune reine, le gnral Narvaez, le cabinet et le parti
modr espagnol avaient, pour l'alliance franaise, une prfrence
dcide, et que, pourvu que, de notre ct, nous fussions fidles  la
position que nous avions prise et aux perspectives que nous avions
ouvertes, cette prfrence dterminerait en dfinitive leur conduite et
l'vnement. Tout ce qui s'tait pass, dit ou crit dans le cours des
annes 1844 et 1845 avait tabli en moi cette double conviction.

Ce fut en novembre 1844[106], au plus fort de la ngociation engage
pour le mariage napolitain, que je parlai pour la premire fois  M.
Bresson de la possibilit d'un mariage entre M. le duc de Montpensier et
l'infante doa Luisa Fernanda: Quand la reine Isabelle sera marie et
aura un enfant, lui dis-je, M. le duc de Montpensier sera fort dispos 
pouser l'infante doa Fernanda. Il trouve ce mariage trs-convenable et
trs-bon pour lui; seulement ni le roi ni lui ne veulent d'une politique
dtourne. Ne prenez pas ceci pour une dcision dfinitive et un
engagement diplomatique. Je vous dis la disposition telle qu'elle est,
et elle est bonne, fort amicale envers l'Espagne, fort loyale envers
tout le monde. M. Bresson me rpondit sur-le-champ[107]: J'ai laiss
entrevoir au gnral Narvaez que le mariage de l'infante, conu dans un
sens plus populaire, pourrait venir en aide  celui de la reine, et que
les deux alliances pourraient tre annonces le mme jour. Il a saisi
cette ide avec la vivacit qui le caractrise, et dj il s'engageait,
si Mgr le duc de Montpensier tait offert  l'infante,  seconder cette
union de tous ses efforts; mais tout  coup, par un retour sur
l'engagement qu'il prenait:--Pourquoi, dit-il, ne pas nous le donner
pour la reine? C'est un prince instruit, lev  la plus grande cole,
qui porte l'habit militaire; il serait pour nous un roi vritable. A la
premire nouvelle qu'il nous serait accord, un frmissement de joie
parcourrait toute l'Espagne; tous les coeurs iraient au-devant de lui;
ce mariage se ferait de telle faon qu'il ne porterait aucune
perturbation dans la politique europenne; on n'entreprend plus
lgrement une guerre aujourd'hui, pour une question de dynastie et
contre un pays qui est dans son droit. Si l'Espagne n'est pas formidable
pour l'attaque, elle l'est encore pour la dfense. Nous ne serions pas
un embarras pour vous; ce n'est plus comme au temps de Louis XIV et de
Philippe V, o vous vous vtes obligs de conqurir le trne; le fils de
votre roi viendrait s'y asseoir  travers les populations accourues et
pleines de joie sur son passage. Et alors vous auriez dans l'Espagne une
allie fidle, rendue par vous au repos, dployant ses ressources, amie
de vos amis et ennemie de vos ennemis. Pourquoi donc ne voulez-vous pas
m'couter et me comprendre?

[Note 106: Le 26 novembre 1844.]

[Note 107: Le 30 novembre 1844.]

M. Bresson l'coutait avec grand plaisir et le comprenait  merveille;
mais fidle  ses instructions, il entra avec lui dans une discussion
affectueuse, uniquement appliqu  le ramener vers le but spcial et
nouveau qu'il lui prsentait. Quand le gnral Narvaez parla  la reine
Christine de ce projet de mariage du duc de Montpensier avec l'infante:
_Por l'amor de Dios_, s'cria la reine, _que no deja escapar este
Prncipe_[108]; et elle se rpandit en tmoignages d'affection pour le
roi et la reine, toute livre  la perspective du bonheur qui attendait
sa fille au sein d'une famille si unie et si exemplaire[109]. Le
gnral Narvaez pressa M. Bresson de conclure sur-le-champ un compromis
secret pour ce mariage, et M. Bresson eut quelque peine  faire en sorte
que la forme et la sanction de l'engagement fussent rgles plus tard,
comme nous l'entendrions.

[Note 108: Pour l'amour de Dieu, ne laisse pas chapper ce prince.]

[Note 109: M. Bresson  moi, 5 avril 1845.]

Nous en tions l en septembre 1845 quand la reine Victoria vint au
chteau d'Eu faire au roi Louis-Philippe sa seconde visite. Nous nous
entretnmes  fond, le roi et moi, avec lord Aberdeen, du nouveau pas
que nous avions fait dans la question espagnole, et peu de jours aprs
le dpart de la reine j'crivis  M. Bresson[110]: Je suis plus que
jamais en train de maintenir, dans cette question, la politique que j'ai
exprime  Paris et que vous avez si bien applique  Madrid. Je viens
de m'en expliquer compltement avec lord Aberdeen. Je savais
trs-indirectement, mais certainement, que le gouvernement anglais tait
fort proccup de la crainte que notre conduite ne ft pas, au fond,
d'accord avec nos paroles, et qu'en dclinant le mariage de la reine
d'Espagne avec un fils du roi, nous ne fussions sur le point d'pouser
l'infante pour nous emparer, par un dtour, de ce trne. Ce serait, de
notre part, aussi peu sens que peu honorable. Quand nous avons adopt,
sur cette question, la politique que vous savez, quand nous avons
dclar notre parti pris de ne pas vouloir du trne d'Espagne pour un
fils du roi, et en mme temps de ne pas admettre que ce trne pt sortir
de la maison de Bourbon, nous avons parl et agi srieusement et
loyalement; non pour luder une situation embarrassante, mais pour
satisfaire  l'intrt vrai de la France. Nous suivrons cette politique
soit qu'il s'agisse du mariage de la reine Isabelle ou de celui de
l'infante doa Fernanda, car la question peut se poser sur l'un comme
sur l'autre. Tant qu' dfaut du mariage de la reine et d'enfants issus
d'elle, le trne d'Espagne sera aussi suspendu au mariage de l'infante,
nous nous conduirons pour ce mariage comme pour celui de la reine
elle-mme; nous n'y prtendrons pas pour un fils du roi, et nous
n'admettrons pas qu'aucun autre qu'un prince de la maison de Bourbon y
puisse tre appel. Ni l'une ni l'autre des deux soeurs ne doit porter
dans une autre maison la couronne d'Espagne. Quand la reine Isabelle
sera marie et aura des enfants, le mariage de l'infante aura perdu le
caractre qui nous impose, envers l'un et l'autre, la mme politique; et
ds lors, quelles que soient les chances inconnues d'un avenir lointain,
ce mariage nous convient, et nous ne cachons point notre intention de le
rechercher et de le conclure, s'il convient galement aux premiers
intresss. J'ai dit cela  lord Aberdeen. Le roi le lui a dit et redit.
Il est maintenant bien entendu que telle sera notre conduite. Et elle
est trouve fort sense, naturelle et loyale.

[Note 110: Le 19 septembre 1845.]

Il fut en mme temps bien entendu et reconnu, par lord Aberdeen comme
par nous, qu'en tenant cette conduite nous comptions qu'aucun prince
tranger  la maison de Bourbon ne serait soutenu par le gouvernement
anglais comme prtendant  la main de la reine Isabelle ou de l'infante
sa soeur. Notre scurit  cet gard tait videmment la condition de
notre renonciation  toute prtention pour les fils du roi.

Arrive  ce point, la question semblait, sinon rsolue, du moins
pacifie et en progrs. La perspective du mariage de l'infante doa
Fernanda avec le duc de Montpensier rendait la reine Christine, le
cabinet et le parti modr espagnols plus faciles pour celui de la reine
Isabelle avec tel ou tel des descendants de Philippe V. Le comte de
Trapani ne devenait pas plus populaire en Espagne; le roi de Naples ne
cessait pas d'avoir des doutes sur le succs de son frre et de tenir en
suspens toute dmarche dfinitive; mais l'opposition de plusieurs des
chefs du parti modr s'attnuait, et le gnral Narvaez se montrait
plus que jamais rsolu  surmonter les obstacles que rencontrait cette
combinaison. En mme temps les deux fils de l'infant don Franois de
Paule reparaissaient peu  peu sur la scne comme une solution possible;
c'tait tantt le duc de Cadix, tantt le duc de Sville qui semblaient
retrouver des chances; mais, pour l'un et pour l'autre, l'avenir n'tait
plus ferm; les mauvais souvenirs qui avaient pes sur eux
s'loignaient; les haines de famille s'taient refroidies comme les
cendres de l'infante leur mre. Nous ne touchions pas encore au but;
bien des questions restaient encore  rsoudre et bien des rsolutions 
prendre; la reine Christine s'inquitait de l'incertitude laisse sur
l'poque  laquelle le mariage de M. le duc de Montpensier avec
l'infante pourrait s'accomplir; elle demandait  la reine Marie-Amlie
sa tante quel tait le sens prcis de nos paroles quand nous disions
qu'il fallait que ce mariage cesst d'avoir le caractre politique qu'on
pourrait lui attribuer, et la rponse aussi sincre qu'affectueuse de la
reine ne dissipait pas compltement l'inquitude de sa nice. Le comte
Bresson, de son ct, regardait comme impossible  exprimer formellement
la condition qu'avant le mariage de sa soeur la reine Isabelle et des
enfants, tant la fiert et la dlicatesse espagnoles, royale et
nationale, en seraient blesses. Il y avait encore l des difficults
srieuses; mais dans la situation que nous avions prise et dans la
complte entente qui paraissait tablie entre nous et le cabinet
anglais, il y avait aussi un srieux espoir de les surmonter.

Vers la fin de 1845, aprs les entretiens et les tmoignages de
confiance mutuelle entre le roi, lord Aberdeen et moi au chteau d'Eu,
un singulier concours de faits et d'apparences vint obscurcir et
compliquer gravement cette question. Le comte de Jarnac, en ce moment
charg d'affaires  Londres, m'crivit[111]: J'ai eu occasion de causer
avec l'ambassadeur de Russie; il m'a fait des compliments pour vous et
sur les excellentes dispositions de lord Aberdeen. Parlant de l'Espagne,
il m'a dit:--On voit bien comment finira cette question du mariage de la
reine: elle pousera le jeune prince de Coburg; l'Angleterre sera
contente, vous aussi, et tout le monde avec vous.--Comme bien vous
pensez, cher monsieur Guizot, je n'ai nullement rpondu de l'appui de la
France:--Oh! m'a dit en riant le baron de Brnnow, lord Aberdeen ne veut
pas non plus cette combinaison; mais elle se fera  son insu.--Comme je
ne vois jamais grand intrt  discuter avec M. de Brnnow les sujets de
nos dissentiments possibles avec lord Aberdeen, je me suis born  dire
que, le prince Lopold de Coburg tant  Paris, il n'aurait pas de peine
 s'assurer des dispositions relles de notre cour. Vous jugerez,
d'aprs vos informations gnrales, de la valeur de ces prsomptions
plus ou moins sincres du baron de Brnnow. Dans tous les cas, j'en
dirai un mot  lord Aberdeen  la premire occasion.

[Note 111: Le 2 novembre 1845.]

Le jeune prince Lopold de Coburg tait alors en effet  Paris avec son
pre et sa mre, le duc et la duchesse Ferdinand de Coburg: ils
traversaient la France pour se rendre  Londres et de l  Lisbonne o
ils devaient passer quelques mois auprs de la reine doa Maria et du
roi son mari, frre du prince Lopold. Et en mme temps que ce voyage
s'accomplissait, M. Bresson m'informait qu'il y avait  Madrid un
redoublement de tentatives plus ou moins directes et d'intrigues plus ou
moins obscures qui semblaient natre autour de sir Henri Bulwer, et qui
pntraient jusque dans le palais de la jeune reine pour y cultiver les
chances du prince de Coburg. J'crivis sur-le-champ  M. de Jarnac[112]:

[Note 112: Le 7 novembre 1845.]

En addition ou en commentaire  ce que vous a dit M. de Brnnow sur le
mariage espagnol, je vous envoie tout ce que me mande M. Bresson, en
date des 18 et 29 octobre. Maintenant quel est le sens et le lien de
tous ces faits? Comment sir Henri Bulwer insinue-t-il  M. Donoso Corts
ce que M. de Brnnow vous prdit,  vous, comme certain? Par quel hasard
un M. Buschentall vit-il dans l'intimit de sir Henri Bulwer, et
arrive-t-il de Londres quelques jours avant de s'introduire dans le
palais de la reine Isabelle pour sduire des femmes de chambre, lui mal
parler de sa mre et de son ministre, et lui offrir pour mari un prince
de Coburg qui,  ce mme moment, passe en effet  Paris et  Londres
pour se rendre  Lisbonne, d'o l'on promet qu'il viendra bientt 
Madrid? Et par quel autre hasard le ministre de l'empereur de Russie 
Londres est-il si bien au courant de ce qui intresse les Coburg en
Espagne et si sr de leur succs, et cela au moment mme o l'empereur
son matre arrive  Palerme, chez ce roi de Naples dont le frre est le
concurrent matrimonial du prince de Coburg? Quelle est, sous toutes ces
apparences, la part relle de chacun de ces souverains, princes et
ministres, dans ce travail si vif et si ml pour la main de cette jeune
reine qui a tant d'envie de se marier et si peu de maris  choisir parmi
tant de prtendants? Si vous avez, mon cher Jarnac, une rponse  ces
questions, envoyez-la-moi, je vous prie. Je sais tout ce qu'il peut y
avoir de mensonge dans les apparences et de bizarrerie insignifiante
dans les concidences de faits ou de paroles, et je suis peu dispos 
croire que, mme dans le pays de Figaro, l'intrigue joue un aussi grand
rle qu'elle en a ou qu'elle veut en avoir l'air. Mais convenez qu'il y
a, dans tout ceci, quelque chose d'assez singulier et de quoi exercer
l'esprit des gens qui voient partout des nigmes et des piges.

Laissons l les piges et les nigmes. videmment l'intrigue Coburg est
trs-active  Madrid. Le foyer en est  Lisbonne. La prochaine arrive 
Lisbonne du prince Lopold va donner  l'intrigue un redoublement
d'intensit. Il est parti hier pour Londres avec son pre le duc
Ferdinand. Ils y passeront huit jours et s'embarqueront  Falmouth ou 
Plymouth, sur un btiment que leur donne la reine d'Angleterre. Avant
quinze jours donc, ils seront  Lisbonne. Avant-hier,  Saint-Cloud, au
baptme du duc de Penthivre, j'ai dn  ct du prince Lopold. Il m'a
tenu un langage fort dgot de la Pninsule en gnral, de ses
oscillations rvolutionnaires, de toute prtention politique, et m'a
parl de la vie et du bonheur domestique comme de son seul voeu. Mais la
veille,  Saint-Cloud aussi, il parlait d'un voyage  cheval,
_incognito_, en Espagne et  Madrid. Causez de cela avec lord Aberdeen,
 coeur ouvert, comme vous causez de tout. Pour lui comme pour nous, je
le sais, la position est dlicate; mais quand il s'est agi des chances
de mariage de ses fils  Madrid (et vous savez si elles taient, si
elles seraient encore belles), le roi n'est pas rest neutre ni inerte;
il a positivement dclar qu'il refuserait, qu'il ne voulait pas
compromettre, mme  ce prix, sa politique gnrale et l'quilibre de
l'Europe. Nous avons bien droit d'attendre qu' Londres on ne soit pas
non plus neutre et inerte quand il s'agit d'carter ce que nous ne
pouvons accepter, ce que nous n'accepterons certainement pas. Qu'on ne
laisse donc au prince Lopold de Coburg aucune possibilit de se
prsenter, ni de donner  croire qu'il se prsente sous les couleurs et
avec l'aveu de l'Angleterre. Que tous les barbouillages subalternes
qu'on tente, vous le voyez bien, et qu'on tentera encore  Madrid dans
ce sens, soient frapps d'avance de discrdit et d'impuissance. J'ose
dire qu'on nous doit cela, et que, si nous ne demandons pas un concours
actif pour le candidat qui nous convient, c'est bien le moins qu'on
supprime toute apparence de concours, mme tacite, pour le candidat qui
ne nous convient pas.

Avant mme d'avoir reu ma lettre, M. de Jarnac s'entretint avec lord
Aberdeen et lui rpta les propos de M. de Brnnow en lui demandant si,
de son ct, il n'avait rien vu ni rien appris sur les projets des
princes de Coburg pour un voyage ou un mariage en Espagne: Vous savez,
lui dit lord Aberdeen, que sur cette question nous sommes parfaitement
d'accord. Notre point de dpart, nos principes abstraits ne sont
peut-tre pas les mmes; mais, dans le fait, je veux, comme vous, un
prince de Bourbon sur le trne d'Espagne. C'est l ce que je pense bien
sincrement; c'est ce que je dis, ce que j'cris, ce que je recommande.
Maintenant je ne puis empcher d'autres princes, et des princes de
Coburg surtout, d'avoir aussi leurs principes et leurs vues et d'agir en
consquence.--Nous sommes srs de la sincrit de vos paroles comme de
nous-mmes, lui rpondit M. de Jarnac, et nous savons que nous n'avons 
craindre aujourd'hui ni un malentendu, ni un travail ou un jeu spar,
de part ou d'autre. Mais si le prince Lopold vient  Londres pour aller
ensuite en Espagne, il est essentiel qu'il sache ici quelle est votre
pense sur ses prtentions possibles  la main de la reine Isabelle. Si,
aprs tout ce qui a t dit et convenu entre vous et nous, nos princes
non encore maris allaient parcourir l'Espagne, y recueillir les
suffrages des partisans si nombreux de l'alliance franaise et faire
leur cour  la reine, vous seriez fonds  voir l autre chose qu'une
simple visite de famille. Vous ne laisserez donc pas s'tablir, sous le
patronage apparent de l'Angleterre, une candidature dont le succs vous
parat  vous-mme si peu dsirable.--Mais, reprit lord Aberdeen, les
princes de Coburg ne sont point des princes anglais; je n'ai sur eux
aucune action directe, et, en dfinitive, la reine d'Espagne reste libre
d'en choisir un pour poux, s'il lui plat. M. de Jarnac rappela alors
toutes les raisons, toutes les considrations dont nous nous tions si
souvent entretenus, lord Aberdeen et moi, et qui avaient dtermin notre
accord sur la question espagnole: Lord Aberdeen en a reconnu toute la
valeur, me dit M. de Jarnac, et il m'a demand, en terminant, de lui
donner quelques extraits de votre correspondance qui dfinissent bien
clairement vos vues sur les candidatures que vous repoussez en Espagne.
Vous devinez l'usage qu'il se propose d'en faire, s'il y a lieu. Il
ajoutait en post-scriptum: J'ai revu ce matin lord Aberdeen; il m'a
dit:--Je viens d'tre invit  Windsor, sans doute pour y rencontrer les
princes de Coburg. Que voulez-vous que je leur dise? que voulez-vous que
je dise  la reine?--Je lui ai demand de ne prendre aucune sorte
d'initiative en raison de notre entretien; mais, si on lui parlait d'un
voyage en Espagne, de le dconseiller et de rappeler, dans l'intrt du
jeune prince comme de la politique gnrale, votre dclaration que toute
combinaison qui ferait sortir le trne d'Espagne des descendants de
Philippe V trouverait la France dcidment hostile.

Invit lui-mme  Windsor, M. de Jarnac y retrouva lord Aberdeen qui lui
dit aussitt: J'ai fait et dit tout ce que vous m'avez demand, et je
crois pouvoir vous rpondre qu'il n'est nullement question ici d'appuyer
ou d'encourager aucune prtention du prince Lopold. Il peut toujours
nous chapper; mais soyez sr que, si vous prcipitez le mariage de la
reine Isabelle avec le comte de Trapani  raison de quelque projet que
vous nous prteriez en faveur du prince Lopold, vous seriez
compltement dans l'erreur. Du reste, a-t-il ajout en me quittant, me
disait M. de Jarnac, je vais m'entendre dfinitivement  ce sujet avec
le prince Albert.--De retour de chez le prince, il m'a fait prier de
passer chez lui:--Tout est maintenant rgl comme vous le souhaitez,
m'a-t-il dit; vous pouvez dsormais tenir pour certain qu'il n'y a 
Windsor aucune prtention, aucune vue sur la main de la reine d'Espagne
pour le prince Lopold, et que notre cour, comme notre cabinet,
dconseillera toute pense semblable, ainsi que tout voyage en Espagne,
sauf peut-tre  Gibraltar. Je puis vous rpondre, sur ma parole de
_gentleman_, que vous n'avez rien  craindre de ce ct; le prince
(Albert) comprend parfaitement notre politique commune, et il s'y
ralliera absolument, dans la mme mesure que le cabinet lui-mme[113].

[Note 113: M. de Jarnac  moi, lettres des 2, 5, 10, 11 et 12 novembre
1845.]

J'tais alors et je reste aujourd'hui profondment convaincu de la
parfaite sincrit du prince et du ministre dans leurs intentions et
leurs paroles; mais les princes et les ministres ne savent pas assez
combien ceux qui les entourent sont empresss  servir leurs fantaisies
prsumes, et tout ce que le pouvoir a de peine  prendre pour qu'on
fasse ce qu'il prescrit au lieu de le flatter dans ce qui peut lui
plaire. Tantt avec plus, tantt avec moins de rserve, les menes en
faveur du prince de Coburg continurent en Espagne: Il y a bien quelque
amendement, m'crivait M. Bresson; le secrtaire de la lgation anglaise
 Lisbonne, qui rsidait depuis prs d'un an  Madrid en intimit avec
tous nos adversaires, M. Southern est retourn  son poste; Bulwer
dclare qu'il n'est pas charg d'appuyer les prtentions du prince de
Coburg; il a mme donn lecture,  une personne qui devait le rapporter
 la reine Christine, d'une dpche de lord Aberdeen qui lui prescrivait
de s'en abstenir. Mais depuis l'arrive de ces princes  Lisbonne, les
agents secrets se sont remis  l'oeuvre; M. Gonzals Bravo crit qu'
une rception de la cour il a t assailli d'allusions par ses
collgues; au ministre d'Autriche qui lui disait en lui montrant le
prince Lopold:--Voil le candidat,--il a rpondu:--Il y a des
candidats, et non pas un candidat;--un autre assurait malignement que le
bel uniforme du prince russirait en Espagne: Pour russir en Espagne,
a dit M. Bravo, il faut porter un uniforme espagnol[114]. On persistait
 annoncer le prochain voyage du prince Lopold de Lisbonne  Gibraltar,
de Gibraltar  Cadix et de Cadix... o? Ce jeune prince tait
videmment, pour les adversaires de la politique franaise, une arme et
une chance qu'ils ne voulaient pas abandonner. Et j'apprenais en mme
temps de Londres qu' propos de la question des lois sur les crales le
cabinet de sir Robert Peel tait prs de se dissoudre, que les ministres
avaient donn leur dmission, et que le _Foreign-Office_ allait
probablement repasser des mains de lord Aberdeen dans celles de lord
Palmerston.

Je jugeai que le moment tait venu de donner  notre politique toute sa
porte, et  nos agents des instructions positives sur le cas extrme
qui se laissait entrevoir. J'crivis au comte Bresson[115]: Voyons
sur-le-champ, entre nous, quels seront probablement les embarras de
l'avenir, et prvoyons par quelle attitude, par quel langage il faut,
ds  prsent, nous y prparer.

[Note 114: M. Bresson  moi, les 22 novembre, 1er et 15 dcembre 1845.]

[Note 115: Le 10 dcembre 1845.]

La base de notre politique gnrale envers l'Espagne, spcialement dans
la question des mariages de la reine et de l'infante, c'est le ferme
dessein de prvenir, entre les deux principaux allis de l'Espagne, la
France et l'Angleterre, le retour de cette rivalit active, de ces
luttes acharnes qui ont fait et qui feraient encore tant de mal 
l'Espagne d'abord, et aussi  l'Europe.

Cette politique est dans l'intrt de l'Espagne aussi bien que de la
France.

L'Espagne a maintenant deux intrts suprieurs, dominants, auxquels
tous les autres doivent tre subordonns. Un intrt de politique
intrieure, qui est de fonder son gouvernement et son administration,
d'assurer au dedans sa tranquillit, sa prosprit et sa force. Un
intrt de politique extrieure, qui est, je n'hsite pas  le dire, de
s'unir intimement avec la France, et de reprendre par l son rang en
Europe, en conservant son indpendance et son repos.

Pour le succs de ces deux intrts, la cessation de toute lutte active
et vive entre la France et l'Angleterre,  propos de l'Espagne, est
indispensable.

Notre politique est donc, dans son principe gnral, espagnole aussi
bien que franaise, et conforme  l'intrt suprieur et commun des deux
pays.

Quand donc, dans la question spciale du mariage soit de la reine, soit
de l'infante, nous cartons toute combinaison qui remettrait la France
et l'Angleterre en lutte vive sur le terrain de l'Espagne, loin que
l'Espagne puisse s'en plaindre et s'en choquer, elle doit nous approuver
et nous seconder de tout son pouvoir; car, en cela, nous avons  faire
et nous faisons rellement,  l'intrt suprieur et commun des deux
pays, le sacrifice d'intrts et de penchants qui nous sont trs-chers,
et que nous suivrions bien volontiers si la grande et saine raison
d'tat ne nous le dconseillait pas.

Mais pour que cette politique soit praticable et atteigne son but, il
faut qu'elle soit accepte et pratique des deux cts, par l'Angleterre
comme par la France, avec la mme modration et la mme loyaut.

Si donc, pendant que nous travaillons  carter, pour le mariage soit
de la reine, soit de l'infante, toute combinaison qui ranimerait la
lutte franco-anglaise en Espagne, on n'en faisait pas autant de l'autre
ct, si au contraire on prparait ou on laissait se prparer sans
obstacle une combinaison contraire au principe proclam par nous et
accept par le cabinet anglais (le trne d'Espagne ne doit pas sortir
des descendants de Philippe V), combinaison qui nous contraindrait 
rengager nous-mmes la lutte que nous voulons assoupir, videmment nous
ne saurions accepter, et dcidment nous n'accepterions pas une telle
situation.

Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en Espagne et
autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour amener le
mariage d'un prince de Coburg soit avec la reine, soit avec l'infante.
Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement  ce mariage, mais
il ne travaille pas non plus efficacement  l'empcher; il ne dit pas, 
toute combinaison qui ferait arriver un prince de Coburg au trne
d'Espagne, un _non_ premptoire, comme nous le disons, nous, pour un
prince franais.

Et, de leur ct, la reine Christine et le gouvernement espagnol
veulent se servir de la crainte que nous avons d'un mariage Coburg pour
s'assurer le mariage Montpensier, tout en se mnageant la possibilit du
mariage Coburg pour le cas o le mariage Montpensier viendrait 
manquer.

Nous ne pouvons, mon cher comte, jouer en ceci un rle de dupes. Nous
continuerons  suivre loyalement notre politique, c'est--dire  carter
toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre la France et
l'Angleterre  propos de l'Espagne. Mais si nous nous apercevions que,
de l'autre ct, on n'est pas aussi net et aussi dcid que nous; si par
exemple, soit par l'inertie du gouvernement anglais, soit par le fait de
ses amis en Espagne et autour de l'Espagne, un mariage se prparait,
pour la reine ou pour l'infante, qui mt en pril notre principe--les
descendants de Philippe V--, et si cette combinaison avait, auprs du
gouvernement espagnol, des chances de succs, aussitt nous nous
mettrions en avant sans rserve, et nous demanderions simplement et
hautement la prfrence pour M. le duc de Montpensier.

Voil notre plan de conduite, mon cher comte. Il n'a rien que de
parfaitement consquent et loyal; et en mme temps il est efficace pour
djouer, soit d'avance, soit au moment critique, l'intrigue Coburg ou
toute autre. Je vous en remets avec confiance l'excution. Vous tes
ainsi arm pour le prsent et pour l'avenir. Vous ne ferez, j'en suis
sr, usage de ces diverses armes qu'en cas de ncessit et au moment
opportun. Maintenez notre politique jusqu'au bout, aussi longtemps qu'on
ne nous la rendra pas impossible en faisant prvaloir contre nous une
combinaison contraire  notre principe qu'on a accept. Et si vous vous
trouviez rduit  cette extrmit, arrtez cette combinaison  l'aide du
moyen que je vous mets entre les mains, et rfrez-en sur-le-champ 
nous, en tenant quelques jours les choses en suspens.

M. Bresson accueillit avec joie et comprit trs-bien mes intentions dans
leur vrai sens et leur juste mesure. Je fus, de mon ct, rassur quant
 la dure du ministre anglais; aprs quelques jours de crise strile,
sir Robert Peel et ses collgues avaient retir leurs dmissions et
repris le pouvoir. Mais en Espagne, la situation se compliqua et
s'aggrava singulirement; l'un des descendants de Philippe V, le second
fils de l'infant don Franois de Paule, l'infant don Enrique, duc de
Sville, se livra compltement au parti radical,  ses intrigues comme 
ses maximes; il adressa  la reine, contre le mariage napolitain, une
protestation inconvenante et presque menaante, perdit ainsi, dans le
parti modr comme  la cour, ses chances de succs, et reut du
gouvernement espagnol un ordre d'exil qui le contraignit  se retirer en
France o son attitude envers le roi fut quelque temps quivoque et
embarrasse. Le chef du cabinet, le gnral Narvaez jeta le gouvernement
et lui-mme dans un trouble violent; rien ne semblait manquer  sa
fortune: le parti modr s'tait ralli autour de lui; la reine l'avait
fait duc de Valence; il dominait dans le pays et dans l'arme. Ce
n'tait pas assez pour ses passions; toute contradiction lui tait
devenue insupportable; on le disait engag dans d'immenses spculations
que gnait le bon ordre financier de M. Mon: Pouss par les intrigants
qui l'assigent jusqu' son chevet avant qu'il ferme et aussitt qu'il
ouvre les yeux, m'crivait M. Bresson[116], il nous replonge dans une
crise ministrielle, sans motif rel aucun, avec une majorit refaite au
congrs, avec une presse contenue et un peu intimide, avec des
collgues dvous et honntes gens, sous le vain prtexte que le trne
est en pril et qu'on lui refuse les moyens de le sauver. Hier, au
baise-main pour l'anniversaire de l'infante, il est venu m'annoncer
qu'il tait dcid  donner sa dmission:--Je suis dcourag, dgot,
fatigu, me disait-il; un de ces jours je me brlerai la cervelle. Je
vois le danger et ne puis y remdier. Ne pensez pas que je me trompe;
j'ai un esprit qui y voit aussi clair que celui de Dieu[117].--Si vous
avez eu le loisir d'entendre aux _Italiens_ le bel opra de
_Nabuchodonosor_, c'est la scne du second acte; il n'y manque que le
feu du ciel, et peut-tre ne l'attendrons-nous pas longtemps. La crise
clata bientt en effet; en vain M. Bresson s'employa trs-activement et
russit quelques semaines  la conjurer: Hier, m'crivit-il[118],
Narvaez a forc la jeune reine  accepter sa dmission; ce n'est pas
trop dire. Il a dclar qu' aucun prix il ne continuerait au pouvoir
avec ses collgues; il a pri, protest, pleur, menac de se brler la
cervelle; et aprs avoir conduit la reine chez sa mre o il a renouvel
la mme scne, il est sorti, laissant, sans avoir obtenu leur
consentement, sa dmission entre les mains de leurs Majests. Et trois
jours aprs[119]: Enfin, il est tomb! Cette justice du ciel, que je
vous prdisais quand il pronona au palais ces paroles impies, l'a
frapp; l'orgueil, toujours l'orgueil qui perd l'homme s'galant  Dieu.
Sa chute a t profonde; tout  coup le vide s'est fait autour de lui;
il a tendu le bras, et n'a plus rencontr que ces quelques intrigants
qui soufflaient  son oreille l'adulation, la calomnie, la mfiance et
l'envie. Certes, il l'a bien voulu; il disait  la reine:--Madame, on
conspire partout contre moi, mme  l'ambassade de France, avec M. Mon
qui y est en ce moment.--Oui, l'on y conspirait, mais pour le calmer,
pour l'adoucir, pour le rappeler  la raison, pour rveiller en lui de
nobles instincts, pour l'arracher aux angoisses o il tait tomb. Quand
il me vit sortir, sans lui avoir parl, du bal de M. Weisweiler, et
qu'il disait avec amertume  M. de Vilches qui le rptait 
Glcksberg:--Regardez Bresson; lui aussi, que j'aimais comme mon frre;
cela me brise le coeur;--il tait temps encore; s'il m'et arrt, s'il
m'et demand de lui ramener ses collgues, ils seraient revenus; ils
auraient oubli ses torts, et il serait debout.

[Note 116: Le 21 janvier 1846.]

[Note 117: _Yo tengo un intelecto tan claro como el de Dios_.]

[Note 118: Le 11 fvrier 1846.]

[Note 119: Le 14 fvrier 1846.]

Mais, pour le bien de l'tat, pour le sien mme, pour le sentiment
public, cet exemple tait ncessaire.

Les collgues du gnral Narvaez, ceux-l prcisment avec qui il ne
voulait pas rester, MM. Mon et Pidal, se retirrent comme lui, et
refusrent de rester avec son successeur, le marquis de Miraflores,
honnte homme conciliant, qui forma un cabinet conciliant comme lui,
mais comme lui inefficace et strile, bon seulement pour ajourner les
questions, et qui tomba au bout d'un mois, par la seule impossibilit de
vivre. La situation devenait prilleuse: le gnral Narvaez se releva et
rentra au pouvoir, seul, avec quelques sides ses amis personnels,
accept, comme un homme fort, par les deux reines alarmes, et
promettant de conclure en trois mois le mariage napolitain: Ce que je
n'ai que trop prvu et trop prdit est accompli, m'crivait M.
Bresson[120]: on ne dcrte pas prcisment l'abolition, mais la
suspension du gouvernement reprsentatif; la libert de la presse est
anantie; les Corts sont indfiniment proroges. Je suis rest
entirement tranger  ces actes: je les pressentais, et mes conseils au
duc de Riansars, et  la reine-mre par son intermdiaire, ont eu pour
objet constant de les prvenir. Prs du gnral Narvaez je n'ai tent
aucun effort: depuis qu'il s'est spar de MM. Mon, Martinez de la Rosa
et Pidal, je n'ai eu avec lui aucun entretien d'affaires; je savais
d'avance que tout serait inutile. C'est une situation bien grave;
l'intimidation est trs-grande, et nous n'avons pas  craindre ici ces
mouvements populaires qui vengent les injures et brisent les trnes en
trois jours; mais l'action lente de l'opinion se fera sentir, et si elle
gagne l'arme, Dieu sait o nous irons.

[Note 120: Le 19 mars 1846.]

Je lui rpondis sur-le-champ[121]: Il n'y a point de direction de
dtail pour une telle situation: un mot seulement sur les points fixes
que je vous recommande: 1 le maintien de l'ordre constitutionnel: c'est
notre drapeau. C'est, pour l'Espagne, une ncessit, le seul moyen de
gouvernement, mme brch et mutil. En s'en sparant, on tombe dans le
vide. 2 L'union du parti modr, la prsence au pouvoir des hommes
importants du parti modr. Ce n'est pas trop de tous. Quand ils sont
unis, nous travaillons  maintenir leur union. Quand ils sont brouills,
nous travaillons  leur rconciliation. Et nous ne nous brouillons avec
aucun, majorit ou minorit, ministres ou non-ministres. Je ne sais
comment le gnral Narvaez reviendra dans la bonne voie. Je ne puis
croire qu'il aille jusqu'au bout de la mauvaise. Personne en Espagne ne
va au bout de rien, ce me semble. Tenez-vous toujours en mesure de
reconnatre les bonnes vellits et de les seconder: une bienveillance
constante et toujours prte, sans association de responsabilit.

[Note 121: Le 25 mars 1846.]

M. Bresson n'eut pas de peine  suivre mes instructions; elles
convenaient  son penchant autant qu' sa raison: il avait du got pour
le gnral Narvaez, faisait grand cas de sa vigueur politique, voyait en
lui un sincre ami de l'alliance franco-espagnole, et croyait que, dans
l'avenir comme dans le pass, l'Espagne et sa reine pourraient avoir
plus d'une fois besoin de lui. La vivacit des impressions, la violence
des passions, l'imptuosit des rsolutions, l'incohrence des actions,
ces traits caractristiques des hommes du midi rendent difficiles, parmi
eux, les combinaisons longues, l'nergie patiente et l'esprit de suite
dont le rgime parlementaire a besoin; mais ils n'excluent point la
noblesse des caractres, la gnrosit des sentiments, la supriorit
des esprits et tous ces grands instincts de la nature humaine qui ont
autant de charme que de puissance. M. Bresson les avait rencontrs
souvent dans le gnral Narvaez et se plaisait  y compter toujours. Il
se tint quelque temps  l'cart, vitant les occasions de voir le
prsident du conseil, et ne se rendant mme pas  une entrevue
diplomatique  laquelle sir Henri Bulwer n'eut garde de manquer. Mais
quand le gnral Narvaez lui fit tmoigner par le comte d'Araa sa
surprise et son chagrin d'une telle absence, ajoutant qu'il irait
lui-mme le voir le lendemain s'il pouvait disposer d'un moment, M.
Bresson s'empressa de rpondre  cet appel: Je n'avais pas franchi le
seuil du cabinet du gnral, m'crivit-il[122], que dj il m'avait
serr dans ses bras, et exprim toute la peine que lui avait cause
l'loignement o je m'tais tenu de lui depuis six semaines. Cet accueil
si amical nous dispensait mutuellement de toute explication; cependant
je lui ai dit que, dans ce qui venait de se passer, mon rle avait t
en grande partie forc; qu'il ne devait pas oublier que notre rvolution
de Juillet avait t une protestation contre des mesures analogues 
celles qu'il venait de prendre; mais que, le fait accompli sans nous,
nous n'avions d'autre pense que de l'aider  gagner la grande et
peut-tre prilleuse partie qu'il venait d'engager. Il m'a rpondu avec
une verve, un entranement et une lucidit trs-remarquables, prsentant
les faits qui ont prcd la crise sous un jour spcieux et tout  son
avantage, rendant pleine justice aux qualits, aux talents et aux vertus
de MM. Martinez de la Rosa, Mon et Pidal, protestant du regret profond
qu'il avait prouv  se sparer d'eux, les qualifiant d'hommes minents
et propres chacun  prsider le cabinet; gnreux dans ses sentiments,
noble dans ses expressions, matre de sa pense, dveloppant ses plans,
prvoyant les difficults et y parant; dcid  rendre au pays, aprs
l'avoir organis et disciplin, sa libert et sa constitution; ne
demandant que six mois pour faire lire et convoquer les Corts;
abjurant tout projet de vengeance, tout intrt, toute rancune;
uniquement proccup d'accomplir une oeuvre salutaire qui lui mrite
l'approbation de la reine et la reconnaissance de l'Espagne. Enfin,
c'tait mon Narvaez d'autrefois, tel que je l'ai connu et aim dans les
beaux jours de Barcelone; un vent funeste avait souffl sur lui et
troubl ses esprits; M. Martinez de la Rosa peut vous dire  quel point
il tait, depuis cinq mois, diffrent de lui-mme. Nous le retrouvons
tout entier; ce qu'il y a de grand, de noble dans sa nature reprendra le
dessus; et remis ainsi en quilibre, il est bien suprieur  tous les
autres et bien plus capable de nous mener au Port.

[Note 122: Les 21 et 23 mars 1846.]

L'amiti est facile  l'esprance. M. Bresson s'aperut bientt que les
faits ne rpondaient pas  la sienne: Le gnral Narvaez,
m'crivit-il[123], n'a pas longtemps gard l'quilibre qui paraissait 
peu prs rtabli dans son esprit; quand ses passions sont excites, il
ne se connat plus et ne se gouverne plus. Aux premires marques
d'opposition qu'il a rencontres dans deux de ses collgues, au lieu de
prendre des prcautions et de les combattre avec des armes courtoises,
son langage est devenu violent et il a presque dict des conditions  la
reine. Averti  temps du mauvais effet que produisait au palais cet
oubli des convenances, je l'ai mis sur ses gardes; il n'a pas tenu
compte de mes conseils. Alors la reine Christine, ordinairement si
rserve et si prudente, a laiss clater devant moi ses
sentiments:--C'est Espartero, m'a-t-elle dit; ce sont les mmes
exigences; il veut arriver au mme but.--De son ct, la jeune reine
s'exprimait dans des termes semblables:--Espartero, disait-elle,
gardait du moins avec moi quelques mnagements; celui-ci n'en garde plus
aucun.--Je vis qu'il tait perdu, que toute intervention trop positive
en sa faveur serait inutile et dangereuse, et je me bornai  adoucir sa
chute par quelques bonnes paroles et quelques procds polis. On a eu
envers lui les torts qu'il avait eus envers MM. Martinez de la Rosa et
Mon. Aucun homme considrable n'a consenti  s'unir avec lui. Il s'tait
tu comme homme politique en se sparant des vritables chefs du parti
modr; il ne restait plus que chef militaire pour faire face aux
meutes; le jour o l'on s'est  peu prs convaincu que d'autres
rempliraient aussi bien cet emploi, on l'a laiss choir.

[Note 123: Le 5 avril 1846.]

L'un des chefs civils du parti modr, M. Isturiz, fort avant dans la
confiance de la reine Christine, fut charg de former le nouveau
cabinet. M. Mon hsitait  y entrer; la reine Christine lui semblait
froide: Accepte, lui glissa-t-elle  l'oreille comme il passait prs
d'elle, et ne dis pas que c'est moi qui te l'ai conseill. Elle veut
gouverner, m'crivait M. Bresson[124], et elle gouverne, mais elle n'en
veut pas les apparences; la responsabilit lui dplat. M. Mon accepta,
et M. Pidal avec lui; c'tait le parti modr en possession du pouvoir,
 la cour comme dans les Corts. Qu'en fallait-il conclure et que ferait
le nouveau cabinet quant au mariage de la reine? Personne n'y voyait
clair: Cette question du mariage, disait le marquis de Miraflores,
tuera encore deux ou trois ministres. Ce n'tait pas sur la seule
question du mariage que trois ministres venaient de natre et de mourir
en deux mois; le sort incertain du rgime constitutionnel, et tantt
l'inhabilet  le pratiquer, tantt le danger d'y porter atteinte
avaient aussi grandement contribu  ces crises; les fautes des hommes y
avaient tenu encore plus de place que les difficults des questions.
Quelles qu'en fussent les causes, le trouble tait grand dans le
gouvernement espagnol et l'avenir trs-obscur.

[Note 124: Le 2 mai 1846.]

Quand on marche sur un sol mouvant et dans les tnbres, il faut marquer
bien nettement son but et planter de fermes jalons sur la route. En
prsence de ce qui se passait en Espagne et dans la prvoyance de ce qui
pouvait s'y passer, je rsolus de prendre, vis--vis du gouvernement
anglais,  la fois notre associ et notre embarras dans cette affaire,
la mme attitude dcide et dclare, pour les cas extrmes, que j'avais
prise en Espagne mme, dans mes dernires instructions au comte Bresson,
le 10 dcembre prcdent. J'crivis  M. de Sainte-Aulaire[125]:
Envoyez-moi Jarnac pour trois jours. J'ai besoin de causer avec lui des
affaires d'Espagne. Il vous reportera,  vous et  lord Aberdeen, des
choses qu'il serait trop long d'crire et pour lesquelles rien ne peut
suppler  la conversation. Qu'il ne perde point de temps. Madrid va
vite quand il s'y met, et je ne veux pas tre pris au dpourvu.

[Note 125: Le 17 fvrier 1846.]

M. de Jarnac arriva sur-le-champ. Nous causmes  fond avec lui, le roi
et moi. Je le mis au courant de tous les _imbroglios_, de toutes les
scnes, de toutes les chances de Madrid, et je le renvoyai, le 27
fvrier,  M. de Sainte-Aulaire: Je lui ai dit et il vous redira tout
ce que j'aurais voulu vous dire. Je lui ai remis de plus le _mmorandum_
ci-joint, qui contient le rsum de la situation, et doit tre le thme
de vos conversations et des siennes avec lord Aberdeen. Il importe que
Jarnac rpte  lord Aberdeen le commentaire trs-dvelopp que le roi
et moi nous lui en avons fait  lui-mme. Tout ceci est fort dlicat et
doit tre trs-mnag, mais aussi trs-net, car je tiens galement 
tre loyal et  n'tre point dupe.

_Mmorandum remis le 27 fvrier 1846  M. le comte de Jarnac_.

 Ier.

Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accept
comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d'Espagne,
devient d'une application fort difficile et fort incertaine.

Voici quelle est maintenant la situation des princes descendants de
Philippe V, et prtendant ou pouvant prtendre  la main de la reine
d'Espagne:

Le prince de Lucques est mari.

Le comte de Trapani est fort compromis: 1 Par l'explosion qui a eu
lieu contre lui; 2 Par la chute du gnral Narvaez.

Les fils de l'infant don Franois de Paule sont fort compromis: 1 par
leurs fausses dmarches; 2 par leur intimit avec le parti radical et
l'antipathie du parti modr; 3 par le mauvais vouloir de la reine-mre
et de la jeune reine elle-mme.

Les fils de don Carlos sont, quant  prsent, impossibles: 1 par
l'opposition, hautement proclame, de tous les partis; 2 par leur
exclusion formellement prononce dans la constitution; 3 par leurs
propres dispositions, toujours fort loignes de la conduite qui
pourrait seule leur rendre quelques chances.

La situation actuelle des descendants de Philippe V, dans la question du
mariage de la reine d'Espagne, est donc devenue mauvaise.


 II.

J'aurais beaucoup  dire sur les causes de ce fait. Je ne relverai que
deux points:

1 Nous avons constamment tmoign, pour tous les descendants de
Philippe V sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit
et rpt,  la reine Christine elle-mme que les infants, fils de don
Franois de Paule, nous convenaient trs-bien. Nous avons fait ce qui
tait en notre pouvoir pour rendre possibles les infants fils de don
Carlos. Si nous avons spcialement demand le comte de Trapani, c'est
que son succs nous a paru plus probable que celui de tout autre, 
cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine.

2 Le cabinet anglais ne nous a prt, pour la combinaison Trapani,
aucun concours actif et efficace. Il a gard une neutralit froide; et
son inertie a laiss un libre cours  toutes les hostilits,  toutes
les menes, soit des Espagnols, soit mme des agents anglais infrieurs,
que son concours net et actif aurait contenues.


 III.

Quelles qu'en soient les causes, le fait que les difficults du mariage
de l'un des descendants de Philippe V avec la reine Isabelle se sont
fort aggraves est incontestable.

Et en mme temps un travail trs-actif se poursuit et redouble en ce
moment pour marier le prince Lopold de Coburg, soit  la reine
Isabelle, soit  l'infante doa Fernanda.

La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les
journaux portugais et espagnols le rvlent videmment.

On affirme que le prince Lopold de Coburg, qui doit tre parti le 24
fvrier de Lisbonne pour Cadix, Gibraltar, Alger, Malte et l'Italie,
fera, secrtement ou publiquement, un voyage  Madrid. Beaucoup de
circonstances rendent cette affirmation vraisemblable.


 IV.

Nous avons t et nous voulons tre trs-fidles  la politique que nous
avons adopte et aux engagements que nous avons pris quant au mariage,
soit de la reine Isabelle, soit de l'infante doa Fernanda.

Mais si l'tat actuel des choses se prolonge et se dveloppe, nous
pouvons arriver brusquement  une situation o nous serons:

1 Placs sous l'empire d'une ncessit absolue pour empcher que, par
le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, notre politique reoive
en Espagne un chec que nous n'accepterions pas.

2 Libres, pour l'un comme pour l'autre mariage, de tout engagement.

C'est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de
l'infante, avec le prince Lopold de Coburg ou avec tout autre prince
tranger aux descendants de Philippe V, devenait probable et imminent.

Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d'agir
immdiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine,
soit de l'infante, pour M. le duc de Montpensier.


 V.

Nous dsirons sincrement et vivement que les choses n'en viennent point
 cette extrmit.

Nous ne voyons qu'un moyen de la prvenir. C'est que le cabinet anglais
s'unisse activement  nous:

1 Pour remettre  flot l'un des descendants de Philippe V, n'importe
lequel, le duc de Sville ou le duc de Cadix, aussi bien que le comte de
Trapani, et prparer son mariage avec la reine Isabelle.

2 Pour empcher, en attendant, le mariage de l'infante soit avec le
prince Lopold de Coburg, soit avec tout prince tranger aux descendants
de Philippe V.

Nous croyons que, par l'action commune et bien dcide des deux
cabinets, ce double but peut tre atteint; et nous nous faisons un
devoir de loyaut de prvenir le cabinet anglais que, sans cela, nous
pourrions nous trouver obligs et libres d'agir comme je viens de
l'indiquer.

Ds le surlendemain du retour de M. de Jarnac  Londres[126], M. de
Sainte-Aulaire se rendit au _Foreign-Office_ et communiqua  lord
Aberdeen ce _mmorandum_. M. de Jarnac l'en entretint aussi, en lui
rapportant les commentaires que le roi et moi nous y avions ajouts.
Lord Aberdeen ne manqua certainement pas d'en parler  sir Robert Peel,
et j'acquis plus tard la certitude qu'il en avait galement rendu compte
 la reine Victoria: Le roi Lopold,  qui j'en ai fait la question,
m'crivit le roi Louis-Philippe[127], m'a dit qu'il tait certain que
lord Aberdeen avait communiqu  la reine Victoria le contenu du
_mmorandum_ du 27 fvrier 1846. Le gouvernement anglais fut donc bien
instruit, ds cette poque, de notre pense sur l'tat de la question
des mariages espagnols, et de notre rsolution pour les cas extrmes que
pouvait amener l'avenir.

[Note 126: Le 4 mars 1846.]

[Note 127: Le 28 dcembre 1846.]

Les vnements ne tardrent pas  justifier notre prvoyance et  mettre
notre rsolution  l'preuve. Le 11 avril 1846, je reus une lettre du
comte de Sainte-Aulaire[128], qui me communiquait confidentiellement, de
la part de lord Aberdeen, une longue lettre de sir Henri Bulwer, en date
du 28 mars prcdent, crite par consquent aprs le retour soudain du
gnral Narvaez au pouvoir et les mesures violentes qui l'avaient
accompagn. Ces crises ministrielles rptes, la suspension du rgime
constitutionnel, l'incertitude de toutes les situations et la difficult
de toutes les questions ainsi aggraves, le pril des rsolutions
imminentes du cabinet espagnol, toutes ces circonstances avaient
vivement proccup l'esprit sagace et fcond de sir Henri Bulwer; il les
exposait  lord Aberdeen avec une complaisance inquite, et finissait
par lui dire: En ralit, le compromis auquel ces vnements semblent
conduire est celui-ci: 1 que la reine d'Espagne pouse un Bourbon
troitement alli au roi de France; 2 que la soeur de la reine
d'Espagne pouse un fils du roi de France. L'intimit qui existe
aujourd'hui entre les deux couronnes d'Angleterre et de France et
l'alliance des deux pays peuvent nous faire accepter cet arrangement
comme ne choquant pas, en Angleterre, le sentiment public; mais,  coup
sr, c'est un arrangement qui livre toute la famille royale d'Espagne 
l'alliance franaise. Je ne puis m'empcher de penser que, si ces
affaires-l doivent tre rgles en commun par l'Angleterre et la
France, ce serait un compromis plus quitable de sparer les deux
soeurs, et pendant que nous laisserions la reine d'Espagne ou sa soeur
pouser le duc de Montpensier, d'unir en mariage l'infante ou la reine 
un prince d'une autre maison, soit de la maison d'Autriche dont
l'influence balancerait celle de la France, soit de la maison de
Saxe-Coburg qui est lie  notre famille royale. Nous offririons ainsi 
la monarchie franaise tout ce que, s'il vivait, pourrait prtendre
Louis XIV; nous dlivrerions l'Espagne de conditions qui l'humilient et
feront probablement son malheur; et au lieu d'infliger,  une nation
dont la prosprit nous intresse vivement, soit une rvolution, soit un
souverain qu'elle ne supportera qu'avec haine si elle le supporte, et
qui ne sera maintenu sur le trne que par la force militaire, s'il y est
maintenu, nous placerions, dans cette arne d'aventuriers ambitieux et
jaloux, deux princes clairs et capables qui reprsenteraient, dans ce
pays si longtemps divis par les factions anglaise et franaise,
l'intimit et l'alliance qui rgnent aujourd'hui entre la France et
l'Angleterre, et cet esprit de conciliation et de modration
intelligente qui, au nord des Pyrnes, anime aujourd'hui l'Europe et
fait son bonheur.

[Note 128: Du 10 avril 1846.]

Sir Henri Bulwer disait de plus qu'il n'avait point d'objection  ce
que cette lettre me ft communique, quoique les ides qu'il avait dj
exprimes, et mme celle-ci, pussent m'inspirer des doutes et des
soupons. Je mets de ct, disait-il, toute considration de ce genre;
les juges impartiaux confirmeront ce que je dis des faits prsents dont
je parle sans rserve, et ils condamneront ou sanctionneront mes
prdictions pour l'avenir.

Lord Aberdeen a ajout, m'crivait M. de Sainte-Aulaire, qu'il se
trouvait fort en peine parce qu'en vous communiquant cette lettre il
avait l'air d'en approuver le contenu; or, dans la vrit, les ides qui
y sont mises lui sont tout  fait nouvelles; elles se prsentent pour
la premire fois  son esprit; il ne les a communiques ni  sir Robert
Peel, ni  aucun autre de ses collgues; et sans vouloir les repousser
_a priori_, il est plus loign encore de les admettre sans plus ample
examen. Hier au soir, j'ai trouv joint  l'original de la lettre dont
je vous envoie copie un billet de lord Aberdeen o je lis: Je ne veux
tre aucunement responsable, ni exprimer aucune opinion quant aux ides
spculatives que Bulwer m'a crites, comme il le fait toujours, sans
gne, et je ne doute pas que, fondes ou non, ses impressions ne soient
honntes et sincres.

L'ide de sir Henri Bulwer ne pouvait en aucune faon obtenir notre
adhsion: elle drogeait  notre principe fondamental, car, en mariant
les deux princesses espagnoles  des princes de maisons royales
absolument spares, elle exposait le trne d'Espagne  sortir des
descendants de Philippe V et de la maison de Bourbon; elle transportait
de plus en Espagne, au sein mme de la famille royale espagnole,
prcisment les causes et les germes de l'ancienne rivalit de la France
et de l'Angleterre dans la Pninsule. Elle manquait ainsi doublement le
but de notre politique. Ce n'tait,  vrai dire, qu'une manire de faire
 l'Angleterre sa part, et la grosse part, dans l'hritage de Ferdinand
VII. Je n'eus garde d'entrer, au fond, dans la discussion; j'crivis
simplement  M. de Sainte-Aulaire[129]: Je n'ai pas rpondu  votre
lettre du 10 avril, ni  la lettre de Bulwer, du 26 mars, dont elle
contenait une copie, parce que je n'avais rien  y rpondre. Il n'y
avait l aucune proposition, aucune ouverture. Lord Aberdeen n'avait
rien approuv, n'exprimait absolument aucune opinion. C'taient de pures
spculations de sir Henri Bulwer. Nous avons pris, dans cette affaire du
mariage de la reine d'Espagne, une position trop nette, trop dcide
pour qu'il nous convienne de discuter des spculations. Si nous nous y
montrions disposs, on ne manquerait pas de dire que nous jouons un jeu,
que notre refus du mariage espagnol pour un fils du roi n'est pas
srieux, ni sincre, et que nous saisissons la premire occasion de
ressaisir cette chance, et de faire rentrer le fils du roi dans cette
arne de prtendants o nous avons dclar qu'il n'entrerait pas. Nous
ne voulons pas d'une telle situation. Nous restons fermement et
loyalement dans celle que nous avons prise et dans les dclarations que
nous avons faites. Nous ne ferons et ne dirons rien qui tmoigne le
moindre empressement, la moindre intention de nous en carter et de
courir aprs d'autres combinaisons.

[Note 129: Le 26 mai 1846.]

Lord Aberdeen eut  me faire, quelques semaines plus tard, et avec bien
plus de surprise de sa part comme de la mienne, une communication bien
plus grave: Je vous ai crit le 7 de ce mois, me manda le 21 mai 1846
M. de Sainte-Aulaire, que les chances matrimoniales du prince de Coburg
devenaient meilleures  Madrid. En me donnant cette nouvelle pour vous
tre transmise, lord Aberdeen ajoutait:--N'en accusez pas Bulwer; il
n'a fait et ne fera rien pour favoriser ce mariage.--Sous ce dernier
rapport, lord Aberdeen s'tait tromp; il m'a confi hier, avec un peu
d'embarras, mais avec la scurit que lui donne la conscience de sa
parfaite loyaut, que le ministre espagnol, d'accord avec les reines,
venait d'adresser  Lisbonne, au duc rgnant de Saxe-Coburg, un message
 l'effet de ngocier le mariage du prince Lopold avec la reine
Isabelle. Le message a t concert, ou au moins communiqu au ministre
d'Angleterre, qui a donn son approbation. Quand il s'est imprudemment
engag dans cette affaire, Bulwer n'avait pas reu une lettre du 8 avril
qui lui recommandait d'observer la plus stricte neutralit. Mais sa
conduite n'en est pas moins condamnable, a ajout lord Aberdeen; mes
instructions prcdentes subsistaient dans toute leur force. Je suis
trs-mcontent de cette conduite, et je me dclare prt  faire ce que
M. Guizot jugera convenable pour constater que je n'y suis pour rien, et
que, dans toute cette affaire, mes actes ont t d'accord avec le
langage que je vous ai toujours tenu.

Je fus, comme je devais l'tre, trs-touch de ce langage que lord
Aberdeen tait pleinement en droit de tenir: mais son embarras devait
tre extrme: sir Henri Bulwer n'avait pas simplement donn son
approbation  une dmarche du gouvernement espagnol pour proposer 
Lisbonne le mariage de la reine Isabelle avec le prince Lopold de
Coburg; il avait connu et dirig cette dmarche dans ses dtails et 
chaque pas. Des conversations intimes, d'abord avec le duc de Riansars,
puis avec M. Isturiz lui-mme, l'avaient instruit du dessein de la reine
Christine et de ses plus intimes conseillers; il l'avait non-seulement
accueilli, mais encourag, discutant les moyens d'excution et suggrant
ceux qui lui semblaient le plus efficaces. Il s'tait mme charg de
faire parvenir srement  Lisbonne une lettre adresse par la reine
Christine elle-mme au duc rgnant de Saxe-Coburg, et dont M. Isturiz
lui avait dit le contenu. Il avait pris grand soin que l'initiative et
la couleur extrieure de l'affaire demeurassent espagnoles; il la
secondait activement sans garantir le concours de son gouvernement; il
recommandait surtout le secret le plus absolu envers le gouvernement
franais et ses agents, trouvait bon que M. Isturiz gardt le mme
secret envers ses propres collgues, et se retirait lui-mme de Madrid 
Aranjuez, pour paratre tranger aux relations personnelles, au
mouvement journalier et aux conjectures que ce travail ne pouvait
manquer de susciter. La conclusion en devait tre ce que, six semaines
auparavant, il avait propos  lord Aberdeen, le partage des deux soeurs
entre les deux prtendants, la reine Isabelle pour le prince de Coburg,
l'infante doa Fernanda pour le duc de Montpensier. Il ne parat pas que
sir Henri Bulwer et conu le moindre doute sur le caractre srieux et
dfinitif des ouvertures qu'avait faites aux princes de Coburg la cour
de Madrid, et auxquelles il s'tait empress de prter son appui.

Il donnait de son empressement et du secret gard dans toute l'affaire,
notamment envers l'ambassadeur de France, une seule raison: depuis trois
mois dj, une intrigue avait t ourdie, selon lui, entre M. Bresson,
le prince Carini et le gnral Narvaez, pour conclure le mariage de la
reine avec le duc de Trapani brusquement,  l'improviste, en dehors des
prescriptions constitutionnelles; et un jour prcis, le 15 mai, avait
mme t fix pour ce coup de main: Sans prtendre excuser Bulwer,
m'crivait M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen m'a dit que sa dmarche
tait une revanche. Bresson avait arrang pour le 15 mai le mariage
Trapani en cachette de son camarade; celui-ci a voulu lui rendre la
monnaie de sa pice.

Je rpondis  M. de Sainte-Aulaire[130]: Je ne saurais vous dire  quel
point votre lettre du 21 nous a surpris, le roi et moi. Jarnac
m'crivait de Windsor, le 12 novembre dernier: Lord Aberdeen m'a quitt
hier dans l'aprs-midi, me disant qu'il allait s'entendre dfinitivement
avec le prince Albert sur notre question espagnole. Il m'a fait prier, 
son retour, de passer chez lui: Tout est maintenant rgl, m'a-t-il
dit, absolument comme vous le souhaitez; je puis vous assurer, sur ma
parole de _gentleman_, que vous n'avez rien du tout  craindre de ce
ct.--Le 3 mars dernier, Jarnac m'a crit encore: Lord Aberdeen est,
plus que par le pass, convaincu qu'aucune prtention du prince de
Coburg ne serait encourage, ou mme accepte  Windsor: Le prince
Albert, m'a-t-il dit, ne pourrait plus me parler s'il en tait
autrement.--Vous m'avez crit vous-mme le 5 mars: Il ne peut pas plus
tre question du prince de Coburg que de moi pour pouser la reine
d'Espagne, m'a dit lord Aberdeen: aprs ce qui s'est pass entre le
prince Albert et moi, il est impossible qu'il entre dans une intrigue;
il n'oserait me regarder en face.--Et vous m'apprenez maintenant,
d'aprs ce que vient de vous dire lord Aberdeen, que le ministre
espagnol, d'accord avec les reines, vient d'adresser  Lisbonne, au duc
rgnant de Saxe-Coburg, un message  l'effet de ngocier le mariage du
prince Lopold avec la reine Isabelle, que ce message a t concert, ou
au moins communiqu au ministre d'Angleterre qui a donn son
approbation, etc., etc. Je vous avoue qu'en lisant cela je ne pouvais y
croire. Je ne vous ai pas rpondu sur-le-champ parce que j'ai voulu m'en
entretenir  fond avec le roi et la reine, et y bien penser moi-mme
avant de rien faire et de rien dire. Je dsire que lord Aberdeen sache
pourquoi j'ai tard deux jours  vous exprimer mon sentiment. Il est
faux, absolument faux, que Bresson ait arrang pour le 15 mai le mariage
Trapani, conclu en secret et contre les rgles constitutionnelles; il
n'a jamais t question, pas plus en cachette qu'en public, d'un
arrangement ni d'une date semblable. Je n'en avais jamais entendu parler
avant ce que vous venez de me mander. Rien n'a t fait, rien n'a t
convenu, rien n'a t dit quant au mariage Trapani, au-del de ce que
vous savez comme moi et de ce que lord Aberdeen sait comme vous. Je le
prie de rayer, du compte de Bulwer, cette excuse pour la part qu'il a
prise et l'appui qu'il a prt  l'intrigue que vous m'annoncez.

[Note 130: Le 26 mai 1846.]

J'informai sur-le-champ M. Bresson, par le tlgraphe, du fait que
m'avait loyalement dclar lord Aberdeen, et en lui envoyant la lettre
de M. de Sainte-Aulaire avec ma rponse, j'ajoutai[131]. La surprise du
roi et de la reine a t profonde. Aprs tout ce qui s'est pass depuis
deux ans entre Paris, Madrid et Naples, aprs toutes les dmarches que
nous avons faites, tous les engagements que nous avons contracts, selon
le dsir de la reine Christine et du gouvernement espagnol et de concert
avec eux, serait-il possible que tout  coup, sans nous en dire un mot,
pendant que tout ce qui a t dit et prpar avec nous subsiste
pleinement, la reine Christine et le gouvernement espagnol eussent fait
ailleurs,  Lisbonne, d'autres dmarches, d'autres ouvertures, offert et
prpar un autre mariage? Le procd serait si trange que le roi se
refuse encore  y croire, et suppose que Bulwer a crit  lord Aberdeen
plus et autre chose que ce qu'il y a rellement. Votre lettre du 19 de
ce mois est venue confirmer un peu cette supposition. Vous m'indiquez
une intrigue ourdie  ct du gouvernement espagnol et contre lui, l o
Bulwer annonce une ngociation entame par le gouvernement lui-mme.
J'espre que vous avez raison. Mais, en tout cas, claircissez ceci avec
le cabinet de Madrid et avec la reine Christine elle-mme. Faites-leur
bien pressentir tout ce que le roi et son gouvernement pourraient tre
conduits  penser et  faire si ce que Bulwer a crit  lord Aberdeen
tait vrai. Plus le roi porte  la reine Christine et  sa fille une
sincre affection, plus il serait bless d'un procd semblable et de la
politique que rvlerait ce procd. Et notre politique  nous, envers
l'Espagne, entrerait forcment dans des voies trs-diffrentes de celles
o nous avons march jusqu' prsent, et o nous dsirons marcher
toujours. J'ai peine  me persuader que la reine Christine qui a
l'esprit si juste et si pntrant, et qui m'a paru si bien comprendre
les vrais intrts de la reine sa fille, de l'Espagne et ses propres
intrts  elle-mme, dans l'avenir comme dans le prsent, se jette
ainsi dans toutes les chances, je dirai sans hsiter dans tous les
prils de la situation qu'une telle conduite crerait infailliblement.

[Note 131: Le 27 mai 1846.]

M. Bresson fut un peu moins surpris que nous ne l'avions t, le roi et
moi: depuis quelques jours il observait un redoublement d'activit
cache en faveur du prince Lopold de Coburg: Il me revient de
plusieurs cts, m'crivait-il[132], que les partisans de ce prince
cherchent  accrditer l'opinion que la France fait seulement mine de
rsister, qu'en dfinitive elle se soumettrait et, pour me servir de
leur expression, qu'elle avalerait cette pilule, comme d'autres. Si
cette persuasion s'tablit, ce ne sera certes pas ma faute; mes paroles
sur ce point ne prtent pas  l'quivoque. Il suivait en mme temps les
traces d'une intrigue ourdie, dans des intrts financiers autant que
dans des vues politiques, pour le renversement du ministre,
c'est--dire de MM. Mon et Pidal, invariablement opposs au mariage
Coburg[133]: Bulwer a commis une imprudence, m'crivait-il; il est all
trouver M. Mon, et supposant fort gratuitement que, malade et fatigu,
celui-ci avait le projet de se faire nommer ministre  Londres, il lui a
offert ses bons offices; Mon, qui est pntrant et brusque,
l'interrompit:--Qu'est-ce que ceci? Est-ce que vous tes charg par la
reine ou par Riansars de me faire cette ouverture? Ne peuvent-ils
parler eux-mmes? Suis-je un obstacle  vos projets? Je ne vous
comprends pas. M. Bresson prit soin de signaler  sir Henri Bulwer
lui-mme le pril de ce travail; il l'avait eu un jour  dner chez lui;
il lui crivit le lendemain: Rappelez-vous ce que je vous ai racont
hier. On veut, les uns btement, les autres adroitement, nous pousser,
vous et moi, sur la grande question,  des partis extrmes. Gardons-nous
bien de tomber dans le pige. Nous entranerions nos gouvernements  des
moyens extrmes aussi; ils y sont ncessairement prpars, le cas
chant, et nous le regretterions beaucoup.--J'ai voulu, me disait-il,
le rendre attentif  ses propres dmarches, et lui faire sentir que
j'tais au courant et qu'il ne me prendrait pas par surprise. Des
ministres trangers, celui qui met dans ce travail le plus de suite,
c'est le ministre de Portugal, le baron Renduffe, que j'ai dj eu pour
collgue  Berlin; sa manire de procder est simple, assez adroite et
peu compromettante; il amne la conversation sur le prince de Coburg,
loue son esprit, sa bont, sa tournure; il ne le propose pas, il ne
l'offre  personne; mais si on parle du mariage, il dit:--Mariez votre
reine pour l'Espagne, comme nous avons mari la ntre pour le Portugal;
ne vous inquitez pas des menaces que vous adressent certaines
puissances; quand la chose sera faite, elles auront peut-tre un peu de
mauvaise humeur, et puis elles se rsigneront.--De tout ceci vous
conclurez, et avec raison, mon cher ministre, que le parti Coburg est
maintenant organis, qu'il l'est sous l'inspiration et la direction
indubitables, sinon patentes, du ministre d'Angleterre, et qu'il est
temps d'aviser  nos grands moyens.

[Note 132: Le 17 mai 1846]

[Note 133: Le 24 mai 1846.]

Le lendemain du jour o M. Bresson me donnait toutes ces informations,
ma dpche tlgraphique qui lui annonait le loyal avertissement de
lord Aberdeen lui arriva: Elle est venue ce matin,  cinq heures, me
faire bondir hors de mon lit[134]; elle s'accordait trop bien avec mes
dcouvertes depuis dix ou douze jours pour que l'information transmise
par mon digne collgue de Londres ne me part pas vraisemblable. A neuf
heures, j'tais chez le duc de Riansars. Il m'a positivement ni que le
cabinet et fait ou qu'il et t charg de faire  Lisbonne aucune
dmarche de cette nature. Il me parut un peu moins affirmatif quand je
lui fis observer que, si ce n'tait pas le cabinet prcisment, ce
pouvait tre un de ses membres, M. Isturiz par exemple, ou qui sait? la
cour, ou quelqu'un tenant  la cour. Il a maintenu la ngation, toujours
un peu faiblement sur cette dernire partie de la question. Il m'a
racont en dtail deux conseils tenus par la reine en prsence de la
reine-mre, o la question du mariage de Sa Majest avec le comte de
Trapani avait t pose, et qui avaient eu pour _conclusum_ que, dans
l'tat prsent du pays et des esprits, il tait impossible, et que plus
tard il serait toujours difficile de poursuivre cette ngociation. Il a
ajout que, par suite de cette dlibration, il tait possible que M.
Isturiz et caus avec M. Bulwer pour s'assurer si l'Espagne tait, ou
non, libre de marier sa reine avec le prince que sa reine choisirait, et
que peut-tre on avait pris conseil  Londres dans ce sens, mais qu'il
ne pensait pas qu'on ft all plus loin. Je le priai de m'arranger, pour
deux heures de l'aprs-midi, une entrevue avec la reine-mre, en frac et
sans attirer l'attention. De chez lui, je courus chez M. Mon qui, pour
le compte du cabinet, me rpondit par des dngations tellement
formelles que j'essaierais en vain d'en reproduire toute la force. Il
les corrobora de l'assurance que, lui ministre, je n'tais expos 
aucune surprise, et que je pouvais dormir tranquille. En quatre minutes,
au galop de mes chevaux, je fus rendu chez M. Isturiz. Mmes
dngations, mmes assurances par rapport  la dmarche relate par M.
de Sainte-Aulaire; mais une grande et inutile insistance sur
l'indpendance de l'Espagne, sur le droit de la reine de choisir sans
contrainte le mari qui lui conviendrait; et finalement l'assertion
trs-remarquable, qui lui a chapp et qu'il a voulu en vain rattraper,
que si la reine lui demandait de la marier avec le comte de Trapani, il
se retirerait, ne croyant pas pouvoir tenter une oeuvre aussi
impopulaire et aussi dangereuse, et que si elle lui demandait de la
marier avec le prince de Coburg, il l'entreprendrait, en prvenant
toutefois d'avance les deux grands allis de l'Espagne et en observant
envers eux tous les gards.

[Note 134: Le 25 mai 1846.]

M. Bresson remit alors sous les yeux de M. Isturiz, avec sa verve
puissante, les consquences infaillibles d'une telle rsolution;
embarrass et troubl: Voulez-vous, lui demanda M. Isturiz, que nous
travaillions ensemble pour marier la reine avec le duc de
Montpensier?--Et l'infante, lui dis-je, avec le comte de Trapani?--Oui,
me rpondit-il, l'un et l'autre.--Je n'ai pas pouvoir de vous donner une
rponse; est-ce srieusement que vous m'adressez cette demande?--Je dois
avouer, reprit-il, que je ne suis pas autoris.--Je le laissai sur la
bonne impression de mes paroles, et je montai chez la reine Christine.
Prvenue par le duc de Riansars, elle n'eut pas  jouer l'tonnement;
elle nia simplement, naturellement; il ne serait pas convenable,
dit-elle, que la reine d'Espagne allt mendier la main d'aucun prince;
non-seulement aucune ouverture n'avait t faite  la maison de Coburg,
mais on n'en avait reu d'elle aucune; il n'y aurait ni surprise, ni
manque d'gards, surtout envers le roi son oncle. Pour elle, elle
voulait, autant que possible, se dcharger de cette responsabilit; et
quand la reine sa fille aurait fait connatre sa volont aux ministres,
elle leur laisserait le soin exclusif de la ngociation. Mais elle ne
devait pas me cacher que le moment d'une rsolution approchait, qu'il
n'tait plus possible de diffrer, et que, d'un jour  l'autre, la reine
se prononcerait. Voil, mon cher ministre, o nous en sommes. Il y a un
moyen de mettre un frein  l'impatience des deux reines: c'est
d'arracher  la maison de Coburg un dsistement formel; si elle
maintient ses prtentions, vous rentrez dans le droit que vous avez
tabli, de marier M. le duc de Montpensier avec la reine ou avec
l'infante,  votre loisir, et quand vous jugerez que votre politique
l'exige. Le comte de Trapani peut servir toujours de pis-aller, soit
pour la reine, soit pour l'infante. Le pauvre prince, bien injustement,
n'a pas d'autre rle. J'attends avec grande impatience vos instructions
sur tout ceci.

Quant au prtendu complot tram, selon sir Henri Bulwer, plusieurs mois
auparavant, par M. Bresson, le prince Carini et le gnral Narvaez, pour
marier la reine Isabelle au comte de Trapani le 15 mai,  l'improviste,
inconstitutionnellement et  l'aide d'un rassemblement de troupes autour
de Madrid, les dngations de M. Bresson furent non-seulement absolues,
mais adresses  M. Bulwer lui-mme, qui s'en dfendit en disant qu'il
avait connu ce projet par des personnes qui devaient tre les plus
vridiques et les mieux informes. Non-seulement le prince Carini, mais
les hommes les plus considrables du gouvernement espagnol, MM. Isturiz,
Mon, de Viluma joignirent leurs dngations  celles de M. Bresson. Ils
auraient pu, et M. Bresson lui-mme aurait pu s'en dispenser: depuis
l'poque o le complot suppos avait, disait-on, t conu, le gnral
Narvaez avait repris seul et en matre l'exercice du pouvoir; M. Bresson
avait t compltement tranger  son rtablissement; il l'avait mme
blm et s'tait quelque temps tenu  l'cart. Au bout de quelques
semaines, le gnral Narvaez tait tomb; M. Bresson avait trouv sa
chute naturelle et n'avait rien fait pour le maintenir. C'et t alors
pourtant que le complot, s'il avait exist, aurait d tre accompli, ou
du moins tent: Si je voulais du mariage Trapani par coups d'tat et
violences, crivait, le 15 mai 1846, M. Bresson  M. Dsages, je
n'aurais qu' prter appui  Narvaez dans son impatience d'escalader le
pouvoir. Mais ce serait jouer une partie terrible, et risquer une
rvolution et le trne de la reine. Le complot allgu comme excuse par
sir Henri Bulwer tait aussi invraisemblable qu'imaginaire. La
diplomatie a ses peurs et ses crdulits, frivoles ou simules, et le
pouvoir judiciaire n'est pas le seul qui prenne quelquefois des boutades
et des propos pour des rsolutions et des complots.

Sir Henri Bulwer tait de ceux qui ont trop d'esprit pour ne pas
prouver le besoin d'avoir eu raison, ou du moins de prouver qu'ils ont
eu de bonnes raisons pour ce qu'ils ont fait. Il m'crivit pour
m'expliquer lui-mme sa conduite et ses motifs. Je lui rpondis[135]:
Je vous remercie des explications que vous avez bien voulu me donner
sur ce qui s'est pass nagure entre Madrid, Lisbonne et Londres. Vous
avez, si je ne me trompe, cru trop facilement  ce qui n'tait pas et ne
pouvait pas tre. Et dans cette persuasion mal fonde, vous avez, trop
facilement aussi, prt votre concours ou du moins votre aveu  ce qui,
sans la parfaite loyaut de lord Aberdeen, aurait pu amener entre nos
deux gouvernements de graves embarras. Voil, en toute franchise, ce qui
me parat. Nous avons, depuis cinq ans, travaill et russi en commun,
vous et nous,  carter ou  surmonter ces embarras, en Espagne comme
ailleurs. J'espre que nous y russirons toujours. Pour mon compte, j'y
ferai de mon mieux, car je suis toujours galement convaincu que le bon
accord entre vous et nous, au travers et au-dessus de toutes les
questions spciales, est la seule bonne politique pour vous, pour nous
et pour tout le monde. Je dirais volontiers que c'est aujourd'hui la
seule digne d'un homme d'esprit, et je suis sr que vous tes de mon
Avis.

[Note 135: Le 5 juillet 1846.]

Lord Aberdeen ne se contenta pas de m'avoir inform de ce qui s'tait
tram,  son insu, entre Madrid et Lisbonne; il en tmoigna  sir Henri
Bulwer son formel mcontentement, en lui rappelant la promesse du
gouvernement anglais de ne prendre part  aucune ngociation, aucune
tentative pour le mariage de la reine d'Espagne avec le prince de
Coburg, et en insistant sur les graves consquences qu'aurait pu avoir
la situation fausse et malheureuse dans laquelle il s'tait plac,  cet
gard, contre les instructions qu'il avait reues. Sur l'expression de
ce blme, sir Henri Bulwer offrit  lord Aberdeen sa dmission; mais les
circonstances gnrales devinrent telles que ni le blme, ni la
dmission n'eurent aucune suite. Les faits que je viens de rappeler, cet
imbroglio de complications imprvues, d'assertions contradictoires et de
menes obscures amenrent, entre le roi Louis-Philippe et la reine
Christine, entre M. Bresson et sir Henri Bulwer, entre les deux
diplomates et les ministres espagnols, entre les ministres espagnols
eux-mmes, des plaintes, des rcriminations, des explications, des
controverses qui auraient pu devenir des vnements si un vnement bien
plus grave n'avait rejet tous ces incidents dans l'ombre: le 29 juin
1846, aprs avoir accompli la rforme des lois sur les crales, le
cabinet de sir Robert Peel tomba; les Whigs, sous la prsidence de lord
John Russell, succdrent aux Torys; lord Palmerston prit, au
_Foreign-Office_, la place de lord Aberdeen.

J'crivis le 6 juillet  lord Aberdeen: Il faut donc enfin que je vous
crive pour vous dire adieu. Je n'esprais pas, et pourtant j'attendais.
C'est pour moi un si vif dplaisir, un regret si profond. On ne se
rsigne qu' la dernire extrmit. Vous sortez bien glorieusement. J'ai
appris votre bonne fortune de l'Orgon avec la mme joie que si elle
m'et concern personnellement[136]. Vos succs taient mes succs. Vous
partirez probablement bientt pour Haddo. Moi, je pars dans quelques
jours pour le Val-Richer. Que ne pouvons-nous mettre en commun notre
repos comme nous avons mis en commun notre travail! Je suis sr qu'en
loisir et libert, en nous promenant et en causant sans autre but que
notre plaisir, nous nous conviendrions et nous nous plairions
mutuellement, aussi bien que nous nous sommes mutuellement entendus et
soutenus dans les affaires publiques. Mais on arrange si peu sa vie
comme on le voudrait! on jouit si peu de ses amis! On se rencontre, on
s'entrevoit un moment; puis on se spare, et chacun va de son ct,
emportant des souvenirs doux qui deviennent bientt de tristes regrets.
Je suis pourtant trs-dcid  ce que ceci ne soit pas, entre nous, une
sparation. Je vous crirai; vous m'crirez, n'est-ce pas? Vous
reviendrez en France. Je retournerai en Angleterre. Et puis, qui sait?
J'ai la confiance que, souvent encore, n'importe dans quelle situation,
nous servirons ensemble la bonne et rare politique que nous avons fait
triompher pendant cinq ans. Quoi qu'il arrive, mon cher lord Aberdeen,
il faut que nous nous retrouvions quelque part, et que nous nous
entretenions de toutes choses plus librement, plus intimement encore que
nous ne l'avons jamais fait. Gardez-moi, en attendant, toute votre
amiti; c'est bien le moins que je ne perde rien dans la vie prive.
Pour moi, je vous aime et vous aimerai toujours de tout mon coeur.

[Note 136: Dans les derniers jours de son ministre, il avait mis fin,
par un arrangement quitable,  une question, sur les limites du
territoire de l'Orgon, qui troublait les rapports et pouvait
compromettre la paix entre l'Angleterre et les tats-Unis d'Amrique.]

Mon esprance n'a pas t trompe: aprs sa chute, et aussi aprs la
mienne, j'ai vcu avec lord Aberdeen dans la mme intimit qu'au temps
o nous tions chargs, l'un et l'autre, du rle et des relations de nos
deux pays dans la socit europenne. Nous nous sommes retrouvs
plusieurs fois en France et en Angleterre. J'ai pass quinze jours chez
lui en cosse,  _Haddo-House_, dans les longues et libres conversations
de la famille et de la campagne. Il est mort il y a six ans, et depuis
sa mort j'ai beaucoup pens  lui. Plus je l'ai prouv et connu, plus
il m'a satisfait et attach. C'tait une nature haute et modeste,
indpendante et douce, profonde et fine, originale sans affectation,
sans exagration, sans prtention. Entr jeune, et au milieu de la
grande crise europenne de 1814, dans la vie publique, il avait assist
de bonne heure aux plus grands spectacles de l'ambition, de la puissance
et des destines humaines; il en avait retenu les plus hauts
enseignements, l'esprit de modration et d'quit, le respect du droit,
le got de l'ordre, l'amour de la paix. Cette exprience de sa jeunesse
tait en parfait accord avec les pentes de son esprit et de son
caractre: conservateur par position et par instinct, libral par
justice et bienveillance envers les hommes, vrai et fier Anglais, mais
d'une fiert sans prjugs et sans jalousie, fidle aux traditions de
son pays, mais tranger aux routines des partis ou du peuple, il tait
toujours prt  comprendre les situations, les intrts, les sentiments
des autres, nations ou individus, et  leur faire leur juste part.
C'tait l une politique singulirement neuve et hardie; mais lord
Aberdeen vitait avec soin les apparences de l'innovation et de la
hardiesse; il n'aimait pas le bruit, ne cherchait pas l'clat, et
aspirait au succs du bien, sans grand souci de son propre succs. Il
n'tait ni enclin ni propre aux fortes luttes parlementaires; il avait
trop de scrupules dans la pense et trop peu de facilit puissante dans
la parole; il ne tranchait pas les questions par des rsolutions
promptes et par l'empire de l'loquence; il excellait  les dnouer en
appelant le temps, le bon sens et le sens moral  l'appui de la vrit.
Il aimait la vie publique et les grandes affaires, mais en homme qui met
toutes choses  leur vraie place et  leur juste valeur, et qui sait se
satisfaire et se complaire dans les plus simples comme dans les plus
clatantes. Il avait connu tout le charme, et aussi toutes les douleurs
de la vie domestique; et bien qu'entour d'une nombreuse famille qui le
respectait chrement, et second en toute occasion par son plus jeune
fils Arthur Gordon, devenu son secrtaire et son confident intime, une
empreinte de permanente tristesse tait reste dans sa physionomie grave
et douce. Aux premires rencontres hors du cercle de sa famille, son
abord tait froid et presque svre; mais quand il entr'ouvrait son me,
on y dcouvrait des trsors de sympathie dlicate et d'motion tendre
qui n'excluaient pas le libre jugement d'un observateur difficile et
souvent un peu ironique, non-seulement dans les relations indiffrentes,
mais au sein mme des plus affectueuses. Il aimait les hommes avec un
profond sentiment de leurs vices et de leurs faiblesses comme de leurs
misres, et il respectait la pense, comme la libert humaine, avec
inquitude. Il avait l'esprit remarquablement cultiv et orn;
l'antiquit grecque avait t l'tude favorite de sa jeunesse, et il
tait all la comprendre et l'admirer au milieu de ses ruines. Rentr
dans sa patrie, il tait devenu le patron des recherches rudites sur
les antiquits nationales; et les lettres, les arts, les sciences, dans
leur sphre la plus tendue, furent pour lui, dans tout le cours de sa
vie, l'objet d'un vif intrt. Le grand problme social, plus nettement
pos de notre temps qu'il ne l'avait jamais t, consiste  faire
pntrer la morale et la science dans la politique, et  unir, dans le
gouvernement des peuples, le respect des lois divines au progrs des
lumires humaines. Lord Aberdeen est, de nos jours, l'un des hommes qui
ont le plus franchement accept ce difficile problme, et qui, pour leur
part et dans leur sphre d'action, se sont le plus scrupuleusement
appliqus  le rsoudre. Effort digne de lui, et qui sera l'honneur de
sa mmoire comme il a t le travail de sa vie.

En 1855, le prince Albert exprimait en ces termes  l'vque d'Oxford,
M. Wilberforce, sa pense sur le caractre de lord Aberdeen qu'il avait
observ de bien prs et dans des situations fort diverses: Lord
Aberdeen est l'homme le plus compltement vertueux que je connaisse. Je
crois qu'il a toutes les vertus. Il est trs-courageux. Il est
parfaitement honnte. Il est scrupuleusement vrai. Il est magnifique
dans sa bont. Il est plein d'indulgence et sait bannir de son esprit le
souvenir des torts les plus graves. Il est modeste, jusqu' l'humilit,
dans son opinion de lui-mme. Tout ce qu'on peut dire contre lui, c'est
qu'il manque d'imagination, ou plutt qu'il n'en fait point de cas.

Je me suis permis le mlancolique plaisir d'exprimer ce qu'on n'exprime
jamais que bien imparfaitement quand on garde dans son coeur la mmoire
d'un homme minent et d'un ami rare. Je reviens aux mariages espagnols.
Ds le printemps de 1846, la perspective de la chute possible du cabinet
de sir Robert Peel aggrava fort la question. Amen sans doute par le
mme pressentiment, lord Palmerston vint, au mois d'avril, avec lady
Palmerston, faire un voyage  Paris, et il y passa prs de trois
semaines: J'ai la confiance, crivis-je  M. de Sainte-Aulaire[137],
que lord Aberdeen n'a pas besoin que je lui parle et que je vous parle
de ce sjour. J'ai dn samedi avec lord Palmerston chez la princesse de
Lieven, hier chez le roi; aujourd'hui il dne chez moi. C'est assez.
J'ai refus partout ailleurs. J'ai trop vcu avec lord Palmerston, et
nos rapports personnels ont toujours t trop bons pour que je ne sois
pas, avec lui, compltement poli. Ni moins ni plus. Il retrouve ici
beaucoup d'anciennes connaissances qui le reoivent poliment. Son
langage,  lui, est rserv quant aux affaires d'Angleterre, et
trs-amical, trs-expressif quant  la France. Les journaux et leur
public ne s'occupent pas beaucoup de lui. Les gens d'esprit sourient un
peu de ce voyage si empress, et disent qu'il faut qu'il s'en promette
un bon effet  Londres, car cela ne le grandit pas beaucoup  Paris.
Quand je vis que le sjour de lord Palmerston se prolongeait et faisait
quelque bruit, je jugeai  propos d'en parler moi-mme avec quelque
dtail  lord Aberdeen; je lui crivis[138]: Lord Palmerston repart
aujourd'hui pour Londres. Je veux vous dire ce que je pense de son
sjour ici, de l'impression qu'il y laisse et de celle que probablement
il en remporte. Il est en droit de dire qu'il a t bien reu. On a vu,
dans son voyage, une rparation du pass, un tmoignage clatant du
besoin et du dsir qu'il ressentait de se montrer bien avec la France.
Dj, au mois de dcembre dernier, les incidents de votre crise
ministrielle et l'obstacle qu'avaient oppos au retour de lord
Palmerston les souvenirs de 1840 avaient flatt l'amour-propre de notre
public. Sa venue  Paris, dans le but vident d'effacer ces souvenirs, a
t une nouvelle satisfaction. L'animosit s'est calme. La curiosit et
la courtoisie sont venues  sa place. Lord Palmerston n'a rien nglig
pour cultiver cette disposition. Il est all avec empressement au-devant
du bon accueil. Il a vu tout le monde. Il a rpt  tout le monde qu'il
tait, autant que personne, ami de la paix, de la France, partisan de
l'entente cordiale, et bien dcid  la continuer s'il revenait au
pouvoir. Dans une conversation, la seule,  vrai dire, que j'aie eue
avec lui, il y a cinq jours, j'ai expliqu comment nous avions, vous et
moi, russi depuis cinq ans  rtablir et  maintenir l'entente
cordiale. J'ai rappel les questions trs-dlicates qui se sont
rencontres sur nos pas: le Maroc, l'Espagne, la Grce, Tati, le droit
de visite. Pourquoi les avons-nous heureusement traverses? parce que
nous ne nous sommes jamais laiss entraner  oublier l'intrt
suprieur en prsence de tel ou tel intrt secondaire, parce que nous
avons constamment plac notre politique gnrale de paix et de bonne
intelligence au-dessus de toutes les questions spciales. J'ai tenu  ce
que lord Palmerston vt clairement combien l'intimit de nos deux
cabinets est vraie et profonde, et quelle en est la base. J'ai la
confiance qu'il n'y a eu, dans l'accueil qu'il a reu du gouvernement du
roi, rien de plus que ce que prescrivait la stricte convenance, et rien
qui n'ait confirm, sur nos relations et notre politique, l'impression
que j'ai dsir lui donner.

[Note 137: Le 28 avril 1846.]

[Note 138: Le 7 juin 1846.]

L'opposition l'a beaucoup recherch et ft. Peut-tre en emporte-t-il
l'ide que les Franais sont bien lgers, bien prompts  passer d'une
impression  l'autre, et qu'il n'y a pas grand inconvnient  leur
donner des moments d'humeur puisqu'il est si ais de les en faire
revenir. Il se tromperait, car, sous ces impressions mobiles et
superficielles, le fond des choses subsiste et ne tarde pas 
reparatre. Dj depuis quelques jours, autour de l'opposition et jusque
dans ses rangs, on commence  dire que c'est assez de ftes, et que
probablement lord Palmerston n'est pas lui-mme si chang qu'on doive
changer si compltement, envers lui, de sentiment et d'attitude. Je
crois,  tout prendre, mon cher lord Aberdeen, que, si ce voyage
changeait en Angleterre la situation du voyageur, ce serait un effet
trs-exagr et fond sur l'apparence plutt que sur la ralit des
choses: en France, pour les hommes srieux, lord Palmerston a paru, au
fond, toujours le mme, avec les mmes dispositions de caractre et
d'esprit; et pour le public, mme de l'opposition, l'accueil qu'on lui a
fait ne repose que sur des intrts momentans de parti et sur des
impressions qui, au moindre choc, s'vanouiraient aussi brusquement
qu'elles sont venues, et feraient de nouveau place  des impressions
fort contraires.

Lord Aberdeen me comprit  merveille, et, six semaines plus tard,
lorsqu'il se sentit prs de la chute officielle de son cabinet, sa
sollicitude pour notre politique commune rpondit  la mienne: Je viens
de causer avec lui, m'crivit M. de Sainte-Aulaire[139]; il a vu hier
lord Palmerston et a parcouru avec lui la carte du monde. La France et
ses intrts y tiennent une bonne place. Voici ce qui parat avoir t
dit entre eux sur notre chapitre:

_Lord Aberdeen_. J'ai considr comme un intrt du premier ordre, pour
le monde et pour l'Angleterre, le maintien de l'entente cordiale avec la
France. J'y ai appliqu tous mes soins. Ils ont constamment russi, et
il n'y a aucun des rsultats de mon administration de cinq annes auquel
j'attache plus de prix.

[Note 139: Le 7 juin 1846.]

Assentiment complet de lord Palmerston qui n'a attnu en rien
l'importance attache par son prdcesseur  l'union intime des deux
puissances et qui a protest de son dsir de la continuer.

_Lord Aberdeen_. Si tel est en effet votre dsir, n'oubliez pas un
instant les conditions qu'il vous impose. Ces conditions sont une
attention continuelle  carter les contestations et  mnager les
susceptibilits, un esprit de conciliation et de _forbearance_. Les
points de contact entre les deux pays sont si multiplis, leurs intrts
si enchevtrs les uns dans les autres que chaque quinzaine amne des
questions sur lesquelles il serait parfaitement facile de se brouiller
si l'on n'avait pas pris _a priori_ la rsolution de ne pas se
brouiller.

Ici encore assentiment complet de lord Palmerston, mais avec des
commentaires qui peuvent donner l'inquitude que sa pratique ne soit
gure conforme  sa thorie:--Ces gens-l, a-t-il dit en parlant de
nous, sont essentiellement envahisseurs, agressifs, provoquants; en
toute affaire ils veulent se faire une bonne part aux dpens des autres.
Comment bien vivre avec eux  de telles conditions?

En sortant des gnralits, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, j'ai parl 
lord Aberdeen de l'Espagne qui est aujourd'hui, sinon la seule, du moins
la plus grosse pierre d'achoppement entre nous; lord Palmerston, au dire
de lord Aberdeen, tait non pas seulement mal inform, mais dans une
ignorance complte de l'tat actuel de cette question; c'est hier
seulement qu'il a appris la proposition envoye  Lisbonne au duc de
Coburg par la reine Christine et la dmarche du duc de Sotomayor auprs
de lord Aberdeen. Je me suis tonn que de tels faits fussent rests
ignors d'un homme dans la situation de lord Palmerston; lord Aberdeen
m'a ritr, avec une grande apparence de sincrit, l'affirmation qu'il
en tait ainsi. En rsum, il m'a dit avoir bon espoir que les bons
rapports seraient maintenus: d'abord, parce que lord Palmerston en sent
l'importance; puis, parce qu'il sera surveill de fort prs, et au
besoin contenu par ses collgues:--Lord John Russell, m'a-t-il dit, a
de la sagesse et de la fermet, et lord Grey est passionn pour la paix
et trs-port pour la France.--Quatre semaines plus tard, quand la
chute du cabinet Tory fut accomplie, M. de Sainte-Aulaire
m'crivit[140]: Lord Aberdeen m'a dit:--La seule affaire difficile
entre nous est le mariage de la reine d'Espagne. Je vous rponds, sur ce
point, de lord John Russell; ses opinions sont les miennes; il ira aussi
loin que moi dans les voies de la conciliation. Quant  lord Palmerston,
je lui reparlerai, et j'espre le ramener  mes principes dont il tait
nagure fort loign.--J'ai demand quels taient ceux de lord
Palmerston et ce qu'il voulait faire en Espagne. J'ai compris que sa
politique, quant aux hommes et quant aux choses, tait de s'opposer  ce
que nous voudrions nous-mmes, et de lutter en toute occasion contre
l'influence franaise. Lord Aberdeen condamne fort cet odieux
enfantillage, et se flatte que les dispositions de lord Palmerston sont
meilleures que par le Pass.

[Note 140: Le 2 juillet 1846.]

Je ne sais si l'espoir de lord Aberdeen dans le changement de
dispositions de lord Palmerston tait bien srieux; pour moi, je ne m'y
associai point; je pris sans hsiter ma rsolution dfinitive, et
j'crivis sur-le-champ  M. Bresson[141]:

[Note 141: Le 5 juillet 1846.]

Point de phrases, mon cher comte. Les faits sont pressants et je suis
press, trs-press d'aller chercher au Val-Richer un peu de silence, de
solitude et de libert. Je partirai samedi. Je ferai de l les affaires.
Je vous envoie la rponse de la reine Christine  la lettre du roi sur
les derniers incidents relatifs au mariage, et la rplique du roi qui a
voulu claircir et vider compltement la question. Remettez sur-le-champ
cette rplique en faisant savoir que vous en avez connaissance et copie.
Il n'y a aprs cela, de votre part, plus rien  dire ni  demander  M.
Isturiz. La lettre de la reine Christine est triste, douce, videmment
en reculade. Elle remet en scne, comme prtendants  la main de sa
fille, les deux fils de don Franois de Paule. Elle carte don Enrique
comme ne valant rien, politiquement ni personnellement, et elle
entr'ouvre la porte pour le duc de Cadix, tout en disant qu'il ne plat
pas  sa fille et qu'elle ne voudrait pas la contraindre.

Entrez donc sans hsiter dans la voie que le duc de Riansars nous a
ouverte le 28 juin dernier: _le duc de Cadix pour la reine et le duc de
Montpensier pour l'infante_. En soi, cette solution nous convient
parfaitement; dans l'tat actuel des faits, c'est la plus facile, la
plus prompte et la plus sre. Le roi a bien vu et bien sond l'infant
don Enrique. Moi aussi. Ou nous nous trompons fort, ou il est possd,
gouvern, exploit par les migrs progressistes, Olozaga, Mendizabal,
etc. Ils le feront aller  Londres. Il s'y abouchera avec Espartero,
probablement avec lord Palmerston. C'est toujours le mme parti sous les
mmes patrons, et ces patrons-l entrent aux affaires. Don Enrique est
ou sera  eux. Ne l'cartons pas absolument; ne nous retirons pas cette
carte. Don Enrique est dans notre principe, car il est un des
descendants de Philippe V. S'il finissait par pouser la reine Isabelle,
nous finirions bien aussi par reprendre influence sur lui. Mnageons
donc toujours sa personne et sa situation. Mais videmment le duc de
Cadix est fort prfrable, en soi et pour nous. Poussez donc dcidment
 lui, et placez le duc de Montpensier  ct de lui. Si la reine
Christine le veut, cela se fera. Le veut-elle srieusement, sincrement?
Vous verrez bien. Glcksberg croit qu'il y a bien du jeu, bien de la
feinte dans tout ceci, mme dans la dmarche faite  Lisbonne pour le
mariage Coburg. En poussant au duc de Cadix, prenez soin de la loyaut
de notre attitude envers le comte de Trapani. Il faut que ce soit
l'impossibilit de son succs, reconnue et dclare par la reine
Christine et le cabinet espagnol, qui nous fasse passer  l'une des
autres combinaisons contenues dans notre principe. Plus j'y regarde,
plus je trouve que, tenant compte de toutes les circonstances, il est en
effet impossible, quant  prsent. Il n'y a donc pas  hsiter. Laissez
seulement la figure de Trapani toujours sur la scne, si l'Espagne,
reine et peuple, veut revenir  lui.

Le cabinet Whig est form  l'heure qu'il est. C'est ce qu'il y a de
plus gros dans tout ceci. Lord Aberdeen me fait dire que lord John
Russell pense et se conduira, sur la question d'Espagne, comme il aurait
fait lui-mme; mais que, pour lord Palmerston, il craint beaucoup que ce
ne soit toujours le mme homme, et la mme ardeur  lutter contre nous
et notre influence. Je m'y attends aussi et je me conduirai en
consquence; ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne  lord
Palmerston. Vous tirerez,  coup sr, grand parti de son avnement pour
agir sur la reine Christine et son mari. Ils auraient beau faire; ils
n'auront jamais, dans lord Palmerston, qu'un ennemi, car il ne sera
jamais que le patron du parti progressiste, c'est--dire de leurs
ennemis. J'ai, avec lord Palmerston, cet avantage que s'il survenait,
entre nous et Londres, quelque refroidissement, quelque embarras, ce
serait  lui, et non  moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en
imputerait la faute. Je le lui ai dit  lui-mme, il y a trois mois.

Au dbut de nos nouveaux rapports avec lord Palmerston, les apparences
furent bonnes. M. de Jarnac se trouvait alors charg d'affaires 
Londres pendant le cong de M. de Sainte-Aulaire. Dans sa premire
visite au _Foreign-Office_[142], lord Palmerston se montra dispos 
s'entendre avec nous, comme l'avait fait son prdcesseur. Deux faits
cependant me frapprent dans le compte que me rendit M. de Jarnac de
leur entretien. Lord Palmerston ne lui parla point le premier et
spontanment des affaires d'Espagne; M. de Jarnac fut oblig de prendre,
 cet gard, l'initiative; et lorsqu'il rappela les rsolutions
mutuelles des deux gouvernements quant au mariage de la reine Isabelle,
notamment ce que nous avait promis, tout rcemment encore, lord Aberdeen
sur la candidature du prince Lopold de Coburg: Vous comprendrez, lui
dit lord Palmerston, que je ne puis encore vous parler au nom du
conseil, n'ayant pu encore le saisir de la question. Mais, pour ma part,
je puis vous dire que je ne vois aucun intrt anglais, ni aucun
avantage dans le succs du prince de Coburg. Au contraire, cette
combinaison, comme je l'ai toujours pens, serait considre ici comme
franaise; le prince Lopold n'est point de notre branche des Coburg; il
tient, de beaucoup plus prs  votre famille royale qu' la ntre.
J'aurais mme cru que, pour ce motif, votre gouvernement aurait pu le
prfrer. Du moment qu'il en est autrement, c'est  l'Espagne  peser
srieusement vos objections, et  la reine d'Espagne  arrter son choix
sur un de ses cousins espagnols qui doivent convenir  tout le monde.
J'entrevis,  la fois dans cette rserve et dans ce langage, une
prcaution prise de loin pour luder nos questions et s'tonner de notre
attitude. C'tait une de ces finesses diplomatiques que lord Aberdeen
s'pargnait et m'pargnait.

[Note 142: Le 14 juillet 1846.]

Je rsolus d'carter toute finesse, tout ombrage, et de mettre
sur-le-champ lord Palmerston dans la ncessit d'agir nettement. Il
venait de dire que les deux princes espagnols, fils de l'infant don
Franois de Paule, devaient convenir  tout le monde. J'crivis  M. de
Jarnac[143]: Votre premire conversation avec lord Palmerston me
convient. Allons tout de suite jusqu'au bout. Le mariage de la reine
d'Espagne est aujourd'hui, entre Londres et nous, la seule question qui
soit grosse et qui puisse devenir embarrassante. Coupons court  cet
embarras. Vous avez eu toute raison d'affirmer que les fils de l'infant
don Franois de Paule nous conviennent. Ils sont dans notre principe,
Bourbons, descendants de Philippe V, et de plus princes espagnols,
avantage rel. Nous n'avons et n'avons jamais fait contre eux aucune
objection. Nous ne les avons laisss d'abord de ct que parce que la
reine Christine, la jeune reine et son gouvernement dclaraient qu'ils
n'en voulaient pas. Nous n'avons appuy la candidature du comte de
Trapani que parce que, entre les descendants de Philippe V, il tait
alors le plus possible, presque le seul possible. La reine Christine le
voulait. Cette ide avait valu  la reine d'Espagne la reconnaissance de
la cour de Naples. Maintenant le comte de Trapani parat rencontrer,
dans le sentiment populaire espagnol, beaucoup de rsistance. Les
infants fils de don Carlos, spcialement le comte de Montemolin, sont
dans l'esprit et sur les lvres de bien des gens considrables, en
Espagne et hors d'Espagne; ils apporteraient  la reine d'Espagne la
reconnaissance des cours du Nord; mais les hommes mme les plus
favorables  cette combinaison dclarent qu'elle ne serait possible (et
mme  ce prix ils la regardent comme trs-difficile) qu'autant que le
comte de Montemolin renoncerait  ses prtentions, reconnatrait la
reine Isabelle, reprendrait auprs d'elle son rang d'infant d'Espagne,
et se prsenterait,  ce titre, pour l'pouser. Or le comte de
Montemolin n'a fait et ne parat dispos  rien faire de semblable.
Cette combinaison-l non plus n'est donc, quant  prsent, pas possible.
De Madrid, on nous reparle toujours du duc de Montpensier. On a fait des
ouvertures au prince Lopold de Coburg. Nous cartons l'une et l'autre
ide, comme nous l'avons fait ds le premier moment. Notre politique est
parfaitement franche, constante et consquente. Nous ne voulons ni
placer un prince de France sur le trne d'Espagne, ni y voir monter un
prince tranger  la maison de Bourbon. Ces difficults, ces
impossibilits, successivement manifestes et senties, remettent  flot
les fils de l'infant don Franois de Paule. La reine Christine et le
cabinet de Madrid semblent un peu moins dcids contre eux. Ils
conviennent  l'Angleterre comme  nous. Entrons ensemble, l'Angleterre
et nous, dans cette voie qui se rouvre; ordonnons  nos agents  Madrid
d'agir en commun au profit de cette combinaison. Que la reine d'Espagne
pouse celui des deux infants qu'elle prfrera. Que la reine sa mre et
ses ministres dirigent, comme ils le voudront, son choix sur l'un ou
l'autre. L'un et l'autre seront bien venus  Paris et  Londres. Si le
cabinet anglais approuve et adopte cette politique, nous sommes prts 
agir, de concert avec lui, pour la mettre efficacement en pratique.

[Note 143: Le 20 juillet 1846.]

Le mme jour, au moment mme o j'adressais  M. de Jarnac cette offre
d'entente et de concert actif avec le cabinet anglais pour la
combinaison que, six jours auparavant, lord Palmerston avait lui-mme
propose, il appelait M. de Jarnac au _Foreign-Office_ et lui
communiquait confidentiellement les instructions qu'il donnait  sir
Henri Bulwer sur les affaires espagnoles. Je reproduis ici les
principaux passages de cette dpche en date du 19 juillet 1846, tels
qu'ils furent communiqus,  titre _d'extraits_, par lord Palmerston au
parlement anglais, dans la session suivante.

Deux questions,  ce qu'il semble, attirent, disait-il, surtout en ce
moment l'attention de ceux qui prennent intrt aux affaires d'Espagne.
L'une est le mariage de la reine, l'autre est l'tat politique du pays.

Quant  la premire question, je n'ai maintenant point d'instructions 
vous donner en addition  celles que vous avez reues de mon
prdcesseur. Le gouvernement anglais n'est point prpar  donner aucun
appui actif aux prtentions d'aucun des princes qui sont maintenant
candidats  la main de la reine d'Espagne, et il ne se sent appel 
faire aucune objection  aucun d'entre eux.

Le choix d'un mari pour la reine d'un pays indpendant est videmment
une question dans laquelle les gouvernements des autres pays n'ont aucun
titre  intervenir;  moins qu'il ne soit probable que ce choix pourrait
tomber sur quelque prince appartenant si directement  la famille
rgnante de quelque puissant tat tranger qu'il unirait
vraisemblablement la politique de son pays adoptif  la politique de son
pays natal, d'une faon nuisible  la balance des pouvoirs et dangereuse
pour les intrts des autres tats. Mais il n'y a aucune personne de
cette sorte parmi celles qu'on nomme comme candidats  la main de la
reine d'Espagne; ces candidats sont rduits  trois, savoir: le prince
Lopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don Franois de Paule. Je ne
dis rien du comte de Trapani et du comte de Montemolin, parce qu'il
parat n'y avoir point de chance que le choix tombe sur l'un d'eux.
Entre les trois candidats ci-dessus mentionns, le gouvernement de Sa
Majest n'a qu' exprimer son sincre dsir que le choix tombe sur celui
qui paratra le plus propre  assurer le bonheur de la reine et 
seconder la prosprit de la nation espagnole.

Quant  la seconde des questions ci-dessus mentionnes, l'tat
politique de l'Espagne, je n'ai, pas plus que sur la premire, point
d'instructions spciales  vous donner en ce moment.

Cet tat politique doit tre un sujet de proccupation et de regret
profond pour quiconque veut du bien au peuple espagnol. Aprs une lutte
de trente-quatre ans pour la libert constitutionnelle, l'Espagne se
trouve place sous un systme de gouvernement presque aussi arbitraire
en pratique, quel qu'il puisse tre en thorie, qu'aucun rgime qui ait
jamais exist  aucune poque antrieure de son histoire.

Lgalement, l'Espagne a un parlement; mais toute libert d'lection
pour les membres de ce parlement a t supprime, soit par la force,
soit par d'autres moyens; le parlement n'est pas plus tt runi qu' la
premire manifestation d'une opinion quelconque en dsaccord avec celle
du pouvoir excutif, il est prorog ou dissous. Selon la loi aussi, il y
a libert de la presse; mais, par les actes arbitraires du gouvernement,
cette libert a t rduite  la libert de publier ce qui peut plaire
au pouvoir excutif, et bien peu ou rien de plus.

Il y a, selon la loi, des tribunaux pour juger les personnes accuses
de dlits ou de crimes; mais grand nombre de personnes ont t arrtes,
emprisonnes, bannies, ou quelquefois mme excutes, non-seulement sans
condamnation, mais mme sans procs.... Ce systme de violence et de
pouvoir arbitraire semble avoir,  un certain point, survcu  la chute
de son auteur, et n'avoir pas t entirement abandonn par les hommes
plus modrs qui lui ont succd dans le gouvernement.

Il faut esprer que les ministres actuels de l'Espagne, ou ceux qui
leur succderont, rentreront, sans perdre de temps, dans les voies de la
constitution et de l'obissance  la loi. Un systme de violence
arbitraire, comme celui qui a t pratiqu en Espagne, doit amener une
rsistance dclare, mme lorsque ce systme est appliqu par la forte
main et la ferme volont de l'homme qui l'a organis; mais quand il
n'est plus soutenu par l'nergie de son premier auteur, et quand c'est
un pouvoir plus faible et moins hardi qui essaye de le maintenir, il ne
faut pas beaucoup de sagacit pour prvoir qu'il doit amener une
explosion. Quand les ministres de la couronne mettent  nant les lois
qui pourvoient  la sret du peuple, on ne saurait s'tonner qu' la
fin le peuple cesse de respecter les lois qui pourvoient  la sret de
la couronne.

Ce ne fut certainement pas pour soumettre la nation espagnole  une
crasante tyrannie qu'en 1835 la Grande-Bretagne contracta les
engagements de la Quadruple-Alliance, et donna, d'aprs les stipulations
de ce trait, l'assistance active qui a si matriellement contribu 
expulser d'Espagne don Carlos. Mais le gouvernement de Sa Majest est si
pntr de l'inconvnient d'intervenir, mme par un avis amical, dans
les affaires intrieures des tats indpendants que je m'abstiens de
vous donner pour instruction d'adresser, sur de tels sujets, des
reprsentations quelconques aux ministres espagnols; mais vous vous
garderez de tmoigner, dans quelque occasion que ce soit, des sentiments
diffrents de ceux que je viens de vous exprimer; et quoique vous deviez
prendre soin de ne jamais reproduire ces sentiments de manire 
exciter, accrotre ou encourager le mcontentement public, vous ne devez
cacher,  aucune des personnes qui peuvent porter remde aux maux
actuels de l'Espagne, que ce sont l les opinions du gouvernement
britannique.

C'est, dans les grandes affaires, un art subalterne, quoique souvent
pratiqu par des hommes d'esprit, que l'art qui consiste  dire et  ne
pas dire,  donner des instructions enveloppes dans des paroles qui
semblent les dsavouer, et  se mnager ainsi de fausses ombres pour
voiler, aux yeux du commun des hommes, l'effet qu'on veut produire et le
dessein qu'on poursuit. La dpche de Palmerston avait ce caractre, et
offrait un singulier mlange d'tourderie prsomptueuse, de finesse
prmdite et d'embarras. En en recevant la communication, M. de Jarnac
en avait, sur-le-champ et avec beaucoup de convenance, tmoign son
sentiment; au moment de quitter lord Palmerston: Parlerai-je, lui
dit-il, de notre entretien  mon gouvernement ds aujourd'hui, ou
voulez-vous que nous le reprenions bientt pour voir si votre dpche ne
pourrait pas tre elle-mme un peu rexamine (_reconsidered_)?--Cette
dpche? reprit lord Palmerston; elle a dj t expdie 
Bulwer.--Dj? rpondit M. de Jarnac; eh bien, souffrez que je vous le
dise franchement: je le regrette trs-vivement[144].

[Note 144: M. de Jarnac  moi, 21 juillet 1846.]

L'attentat de Joseph-Henri contre le roi et ma rlection  Lisieux
retardrent quelques jours ma rponse  cette communication. Le 30
juillet 1846, j'crivis  M. de Jarnac: Votre lettre du 21 et la
dpche du 19 de lord Palmerston  Bulwer m'ont surpris, beaucoup
surpris. Non-seulement je ne veux prendre aucune rsolution, mais je ne
veux pas mme arrter mon opinion sur le sens rel de cette dpche
avant de m'tre bien assur qu'en effet elle a bien, au fond et dans
l'intention de l'auteur, celui qu'elle parat avoir  la premire vue et
dans l'impression du lecteur.

Deux choses rsultent, ou du moins paraissent rsulter de cette
dpche.

Sur la question du mariage de la reine Isabelle, lord Palmerston ne
voit que trois candidats: le prince Lopold de Coburg et les deux fils
de l'infant don Franois de Paule. Il les trouve tous les trois
galement convenables, et ne fait  aucun des trois, pas plus  l'un
qu' l'autre, aucune objection.

Quant  l'tat politique actuel de l'Espagne et aux hommes qui la
gouvernent, lord Palmerston les juge trs-svrement et prescrit  sir
Henri Bulwer, non pas de faire paratre  dessein, mais de ne pas
laisser ignorer, dans l'occasion, la svrit de ce jugement.

Sur le premier point, l'attitude et le langage de lord Palmerston sont
une profonde altration, un abandon complet du langage et de l'attitude
de lord Aberdeen.

Quand le roi a dclar qu'il ne chercherait point, je dis plus, qu'il
se refuserait positivement  placer un de ses fils sur le trne
d'Espagne, mais qu'en revanche il demandait que le trne d'Espagne ne
sortt point de la maison de Bourbon et que l'un des descendants de
Philippe V y ft plac, lord Aberdeen, sans adopter en principe toutes
nos ides sur cette question, a accept en fait notre plan de conduite.
Il a t dit et entendu que les deux gouvernements s'emploieraient 
Madrid pour que le choix de la reine se portt sur l'un des descendants
de Philippe V. Lorsque quelque autre candidat, en particulier le prince
Lopold de Coburg, a t mis en avant, lord Aberdeen a travaill,
loyalement travaill  l'carter. Et lorsque tout rcemment Bulwer, 
Madrid, a donn, sinon son concours, du moins son aveu  une dmarche de
la reine Christine auprs du duc de Coburg, lord Aberdeen l'en a si
fortement blm que Bulwer a offert sa dmission.

Certes, mon cher Jarnac, aprs de telles dmarches et de telles
paroles, j'ai bien le droit de dire que l'approbation gale, donne par
lord Palmerston  trois candidats parmi lesquels le prince de Coburg est
plac le premier, est une profonde altration, un abandon complet du
langage et de l'attitude de son prdcesseur.

Quoique la situation des fils du roi et des princes de Coburg ne soit
pas absolument identique, quand le roi a exclu lui-mme ses fils de
toute prtention  la main de la reine d'Espagne, il a d compter, il a
compt en effet, et il a eu droit de compter sur une certaine mesure de
rciprocit. S'il en tait autrement, je ne dis pas que le roi
changerait sa politique; mais,  coup sr, il recouvrerait toute sa
libert. Il n'aurait plus  tenir compte que des intrts de la France
et de l'honneur de sa couronne.

Quant au jugement de lord Palmerston sur le gouvernement espagnol
actuel, et  l'attitude qu'il prescrit  Bulwer envers ce gouvernement,
j'ai deux observations  faire.

Les reproches que fait lord Palmerston au gouvernement espagnol actuel
et  ses chefs n'ont rien qui s'adresse exclusivement  eux, et qui ne
puisse trs-lgitimement tre adress aussi  leurs prdcesseurs. Vous
avez eu raison de demander s'il s'agissait d'Espartero ou de Narvaez.
Les violences, les mesures arbitraires, les coups d'tat, les
infractions  la constitution sont depuis longtemps, en Espagne, le fait
de tous les cabinets et de tous les partis; et si j'tais charg de
faire, sous ce rapport, la comparaison des _progressistes_ et des
_moderados_, je ne crois pas qu'elle tournt au profit des premiers.

Mais je ne veux point faire cette comparaison; je ne crois pas qu'il
soit bon de faire aucune comparaison semblable, ni de reprocher,  l'un
des partis plutt qu' l'autre, des torts qui, pour le moins, leur sont
communs  tous deux. Le malheur de l'Espagne a t que la France et
l'Angleterre y sont devenues les patrons des divers partis, et se sont
laiss engager, ou du moins compromettre dans leurs luttes. Ce qui a t
aussi un malheur pour la France et pour l'Angleterre, en Espagne et mme
hors d'Espagne, car cette association aux rivalits des partis espagnols
est devenue, entre nos deux pays et nos deux gouvernements, une source
de msintelligences et d'embarras qui ont t graves, et qui pourraient
tre encore plus graves. Il importe donc extrmement que Londres et
Paris se tiennent en dehors des partis de Madrid, et que, quel que soit
 Madrid le parti dominant, nos deux cabinets, ne voyant en lui que le
gouvernement espagnol, prennent auprs de lui la mme attitude, exercent
sur lui la mme influence et lui donnent les mmes conseils,
c'est--dire des conseils favorables au maintien et au dveloppement
rgulier de la monarchie constitutionnelle. Nos deux cabinets taient,
depuis quelque temps,  peu prs parvenus  ce rsultat. Si lord
Palmerston, comme sa dpche semble l'indiquer, redevient le censeur
svre des _moderados_ et le patron des _progressistes_, ici encore il y
aura une grande et trs-importante dviation de la politique de son
prdcesseur, dviation dont les consquences seront trs-mauvaises pour
l'Espagne d'abord, et aussi pour la bonne entente entre nos deux pays.

Cette entente existera-t-elle ou non? Ira-t-elle, sous le cabinet
anglais actuel, s'affermissant ou se perdant? C'est l, mon cher Jarnac,
la question que la dpche de lord Palmerston m'oblige, contre mon bien
sincre dsir,  me poser  moi-mme. Je suis profondment convaincu que
l'entente cordiale, l'action commune de nos deux gouvernements est bonne
et importante partout, bonne et importante en Espagne encore plus
qu'ailleurs, car c'est un terrain plus grand et sur lequel les questions
sont plus graves. Je ne me suis point born  exprimer cette conviction;
je l'ai prouve et mise en action, il y a dix jours, en proposant  lord
Palmerston, avant d'avoir aucune connaissance de sa dpche du 19 de ce
mois, le concert et l'action commune entre nous, en faveur des fils de
l'infant don Franois de Paule. Je tiens infiniment  ce concert, 
cette action commune; je ferai beaucoup pour les maintenir. Mais enfin
il peut y avoir aussi pour la France, en Espagne, une politique isole;
et si l'initiative de la politique isole tait prise  Londres, il
faudrait bien qu' Paris j'en adoptasse aussi la pratique.

Dans cette nouvelle situation, j'avais  me proccuper de Madrid encore
plus que de Londres, car si la lutte devait recommencer entre Paris et
Londres, c'tait  Madrid qu'elle devait se livrer et aboutir  la
dfaite ou au succs. Ds que j'eus reu la dpche de lord Palmerston
du 19 juillet, j'crivis  M. Bresson[145]: Je vous communique
sur-le-champ ce que je reois  l'instant de Londres. Je vous crirai
avec dtail ds que je me serai concert avec le roi. Deux seules
rflexions immdiatement: 1 Le Coburg n'est pas si abandonn qu'on veut
le dire; c'est toujours de lui qu'il s'agit et non d'un archiduc
d'Autriche. Celui-ci n'est-il qu'une feinte? La reine Christine et M.
Isturiz poursuivent-ils l'intrigue Coburg sous le voile de leur retour
apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de
poursuivre Cadix et Montpensier. Que ce soit l notre ide fixe. Vous
pouvez, je pense, lier toujours ces deux noms sans engagement formel de
simultanit dans la conclusion dfinitive et en rservant la discussion
des articles. 2 Le parti modr, la reine Christine, M. Isturiz comme
M. Mon, ne peuvent se mprendre sur le sens et la porte politique de la
dpche de lord Palmerston. Quoique le gnral Narvaez y soit seul
personnellement dsign, l'attaque est videmment dirige contre eux
tous, contre tout le gouvernement espagnol depuis 1843. C'est bien le
langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga, Mendizabal,
etc. Faites en sorte que cette situation soit bien comprise. Elle est
assez claire. Nous rentrons dans l'ancienne ornire. Ne faisons pas un
pas sans mettre cette politique dans son tort, mais ne soyons pas ses
Dupes.

[Note 145: Le 24 juillet 1846.]

M. Bresson ne se fit pas prier pour se mettre vivement  l'oeuvre,
quelles que fussent les obscurits et les hsitations qu'il y
rencontrait encore. Il doutait que la reine Christine secondt
efficacement le duc de Cadix, que pourtant elle faisait inviter  venir
de Pampelune o il tait avec son rgiment, passer quelque temps 
Madrid. Elle reparlait avec faveur du comte de Trapani et du gnral
Narvaez, qu'il faudrait, disait-elle, rappeler de son exil pour soutenir
cette candidature si on la reprenait. O en est l'affaire Coburg?
avait demand nagure M. Bresson  M. Isturiz qui avait rpondu: Je ne
pourrais le dire au juste; elle est l; on n'a toujours pas reu de
rponse; et quand M. Bresson avait rapport ce propos  la reine
Christine: Je ne sais pas mme o sont les Coburg, lui avait-elle dit;
il n'y a pas de nouvelles d'eux, except de Bruxelles o ils ont pass
il y a quelques semaines. Elle tmoignait quelquefois un vif dsir
d'aller passer un mois  Paris pour tout concerter, disait-elle, avec
mon oncle et ma tante; nous discuterions ce que nous pourrions faire, et
jusqu' quel point nous pourrions aider Trapani au moyen de Montpensier.
Je m'imagine souvent que le mariage de l'infante, fait en premier lieu,
nous donnerait de grandes facilits.--J'ai quelquefois comme un
soupon, ajoutait M. Bresson, que la reine Christine veut s'chapper
d'Espagne, laisser  d'autres la responsabilit du mariage de sa fille,
soit Trapani, soit Coburg, et n'y revenir qu'aprs une solution
quelconque qui ne pourrait lui tre impute.--Que penseriez-vous d'un
archiduc d'Autriche? demanda un jour M. Isturiz  M. Bresson;--La
question resterait pour nous la mme; ce serait toujours l'expulsion de
la maison de Bourbon;--Alors donc, le duc de Cadix et le duc de
Montpensier, reprit M. Isturiz; vous voulez tout avoir; vous aurez
tout. Dans une rcente entrevue, la reine Christine avait dit  M. Mon:
Tu peux dire  Bresson que le mariage de Fernanda avec Montpensier ne
se fera pas;--Mais, Madame, quelle raison avez-vous de penser ainsi?--Tu
verras; l'Angleterre s'y opposera;--Mais si la France, Madame, ne lui
reconnat pas ce droit d'opposition?--C'est gal; je te prdis qu'il ne
se fera pas; quelques minutes aprs cependant, elle demandait  M.
Bresson pourquoi le roi lui refusait M. le duc de Montpensier pour la
reine quand il n'y avait aucune crainte de guerre  en concevoir[146].

[Note 146: M. Bresson  moi, 17 juillet, 1 et 4 aot 1846.]

La dpche de lord Palmerston, avec sa dclaration d'hostilit contre le
parti modr, vint tomber au milieu de toutes ces incertitudes. M.
Bresson m'crivit[147]: Mon et Riansars seuls dnaient aujourd'hui
avec moi; ils me quittent ensemble  l'instant. Le premier m'a racont
qu'hier soir la reine-mre lui avait dit, avec une anxit remarquable:
Engage donc Bresson  s'entendre avec moi pour faire les deux mariages
Bourbon le plus tt possible. Les Anglais et la rvolution nous
menacent. Et le lendemain[148]: Ou il ne faut plus croire  rien sur
cette terre, ou la reine Christine, soit par peur, par calcul, ou par
affection, nous est entirement revenue. Je la quitte  l'instant. Elle
m'avait fait inviter  aller la voir. C'est la premire fois depuis que
je suis en Espagne; jamais elle n'adresse d'invitation de ce genre; elle
trouve que cela l'engage trop. Elle abandonne la combinaison Trapani;
elle la trouve dangereuse, inexcutable peut-tre dans les conjonctures
prsentes. Elle se rallie franchement  la pense du mariage de la jeune
reine avec le duc de Cadix. Elle y prpare, elle y dispose, elle y rend
favorable l'esprit de sa fille. Elle mnage  l'infant des occasions
frquentes de la voir dans l'intimit,  des dners de famille. Elle
s'aidera de la jeune infante, fort occupe de M. le duc de Montpensier,
et  qui elle a appris que son mariage ne pouvait se faire que si sa
soeur pousait un Bourbon. Enfin elle ne ngligera, elle n'omettra rien
pour assurer le succs, et dj elle peut me donner un espoir fond. Je
vous laisse  penser si je l'ai encourage dans cette voie.

[Note 147: Le 8 aot 1846.]

[Note 148: Le 9 aot 1846.]

Elle ne nous demande qu'une concession: c'est d'associer le mariage de
M. le duc de Montpensier  celui de M. le duc de Cadix, de manire 
fortifier,  relever l'un par l'autre, et  contenir les mcontents, les
opposants, par l'clat du rang de notre prince et par la crainte de la
France qui vient derrire lui. Je n'ai point lev d'objection contre
cet arrangement; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des
conditions prliminaires indispensables  rgler, des claircissements 
donner, des articles de contrat  stipuler, des apports mutuels 
connatre, des questions d'tat, de rsidence, d'esprance, de
succession,  peser et  dcider mrement. Elle en est tombe d'accord.
Je lui ai dit que je vous demanderais un projet de contrat; et comme
elle me rappelait que l'infante avait un vif dsir de voir un portrait
de M. le duc de Montpensier, je lui ai promis de m'adresser  vous pour
le lui procurer,  condition qu'elle me remettrait en change celui de
Son Altesse royale. Aussitt que la jeune reine aura dit _oui_, elle
veut que tout marche vers la conclusion avec une grande clrit et le
plus inviolable secret; elle m'a pri, presque conjur de ne confier
qu'au roi et  vous la conversation que j'avais avec elle. Elle craint
que, l'veil une fois donn, les partis ne se jettent au travers, et
que, par l'intrigue du dedans, par l'opposition de l'Angleterre, ce plan
ne soit, comme les autres, sourdement min ou violemment renvers. A
tout cela elle ne met de restriction que la volont de sa fille, qu'elle
n'entend pas forcer et  laquelle il faudra se soumettre si elle nous
est dcidment contraire; mais en vrit elle avait l'air, elle tait
bien prs de m'en rpondre. Le duc de Cadix arrive probablement
aprs-demain. La grande preuve va donc commencer.

Je persiste  penser qu' travers toutes les incertitudes et toutes les
vicissitudes de sa situation politique et de sa disposition intrieure,
la srieuse intention de la reine Christine avait toujours t de faire
faire  l'une de ses filles,  la reine ou  l'infante, l'un des deux
grands mariages qui s'offraient pour elles, et d'assurer ainsi, 
l'Espagne et  elle-mme, l'appui de la France ou de l'Angleterre. En
son me et pour elle-mme, elle prfrait infiniment le mariage
franais; peut-tre mme, quand elle faisait des avances positives pour
le mariage Coburg, esprait-elle alarmer assez le roi Louis-Philippe
pour en obtenir la solution qu'elle dsirait: Ce sera la faute de mon
oncle, disait-elle souvent; que ne me donne-t-il Montpensier pour la
reine! En tout cas, ce furent l'attitude et la dpche de lord
Palmerston  peine rentr au pouvoir qui surmontrent le peu de got de
la reine Christine pour les fils de sa soeur doa Carlotta, et
dterminrent sa prompte et franche rsolution en faveur des deux
mariages Bourbons. Soit lgret, soit routine dans la vieille politique
anglaise, lord Palmerston avait mal jug de l'tat des partis et des
esprits en Espagne; les modrs taient en possession du gouvernement,
non sous la main de leur audacieux chef militaire et avec la perspective
des coups d'tat; le gnral Narvaez tait exil en France; les chefs
civils du parti, et les plus constitutionnels d'entre eux, formaient le
cabinet; la prochaine convocation des Corts tait rsolue. C'tait dans
cette forte et rgulire situation que la reine Christine, le cabinet et
tout le parti modr en Espagne se voyaient menacs d'tre livrs 
leurs constants et ardents ennemis les progressistes rvolutionnaires.
Ils ne voulurent pas subir cette perspective, et ils se dcidrent enfin
nettement pour l'alliance franaise.

Pendant trois semaines la question fut encore, non pas vraiment
indcise, mais trs-agite. La jeune reine tantt inclinait, tantt
hsitait  se prononcer pour son cousin. Le duc de Cadix avait des
moments de doute et presque de dcouragement sur son succs. Le travail
en faveur du mariage Coburg n'tait pas compltement abandonn. M.
Isturiz avait encore,  ce sujet, des entretiens secrets avec sir Henri
Bulwer. Lord Clarendon, li depuis longtemps avec le prsident du
cabinet espagnol, lui crivit pour l'alarmer sur les consquences du
mariage du duc de Montpensier avec l'infante. Sir Henri Bulwer fomentait
vivement ces alarmes; elles troublaient M. Isturiz dans les moments mme
o il tait le plus dcid  n'en pas tenir compte: Aussitt que la
reine aura prononc _oui_, dit-il un jour  M. Bresson, je vous cris
pour vous appeler prs de moi, et nous faisons l'affaire en un quart
d'heure. Enfin je m'embarque dans votre vaisseau, mais avec la
conviction que nous aurons la guerre.

Aprs avoir gard pendant plus d'un mois un silence absolu sur la
proposition que je lui avais faite le 20 juillet pour l'entente et
l'action commune, de nos deux gouvernements en faveur de celui des fils
de don Franois de Paule que prfreraient la reine Isabelle et
l'Espagne, lord Palmerston me fit communiquer, le 27 aot, une dpche
en date du 22, contenant la substance des nouvelles instructions qu'il
avait nagure adresses  sir Henri Bulwer; elles portaient expressment
qu'aprs un examen attentif de la question, le gouvernement de Sa
Majest la reine d'Angleterre pensait que l'infant don Enrique tait le
seul prince espagnol qui ft propre, par ses qualits personnelles, 
devenir le mari de la reine d'Espagne[149]. Je rpondis sur-le-champ
que nous ne nous croyions point le droit de dsigner ainsi l'un des
infants comme le seul mari convenable de la reine d'Espagne. J'avais
dj dit qu' la reine seule et  son gouvernement il appartenait de
choisir, soit entre tous les descendants de Philippe V, soit
spcialement entre les fils de don Franois de Paule. Je ne pouvais que
rpter le mme langage, et affirmer que celui des deux infants qui
conviendrait  la reine Isabelle et  l'Espagne nous conviendrait aussi.
Je m'tonnai que lord Palmerston crt devoir dsigner, comme le seul
prince espagnol propre  pouser la reine, prcisment celui qui avait
eu, et envers le gouvernement de la reine et envers la reine elle-mme
des torts trs-graves, et qui tait encore, en ce moment, dans un tat
de demi-rbellion. Quand les instructions de lord Palmerston lui furent
communiques par M. Bulwer, M. Isturiz rpondit: Jamais, du
consentement de Leurs Majests, l'infant don Enrique n'pousera ni la
jeune reine ni l'infante,  moins qu'il ne leur soit impos par une
rvolution[150]; et sir Henri Bulwer crivit lui-mme  lord
Palmerston: Je regrette d'tre oblig d'ajouter que toutes les peines
que j'ai prises, pour disposer la cour et le prsident du conseil en
faveur d'un mariage de don Enrique avec la reine, ont t compltement
sans effet[151].

[Note 149: _The only Spanish prince who is fit, by his personal
qualities, to be the Queen's husband_.]

[Note 150: M. Bresson  moi, 14 et 16 aot 1846.]

[Note 151: Le 14 aot 1846. _Parliamentary Papers_ de 1847, pag. 14.]

En ceci encore, lord Palmerston se laissa dominer par une routine plus
opinitre que clairvoyante: en prsentant exclusivement l'infant don
Enrique comme le seul prtendant convenable  la main de la reine
Isabelle, il asservissait la politique de l'Angleterre aux passions et
aux prtentions du parti radical espagnol, mconnaissant ainsi l'tat
des faits en Espagne, et prfrant le concert avec l'ex-rgent Espartero
et ses amis  l'entente cordiale avec le roi Louis-Philippe et le
cabinet franais.

Ds que j'eus reu cette communication, j'crivis  M. de Jarnac[152]:
Lord Palmerston dclare (et je trouve ceci excellent) que, dans
l'opinion du cabinet anglais, ce qui convient le mieux  l'Espagne et 
la reine d'Espagne, c'est le mariage avec un prince espagnol. Mais il
ajoute aussitt que l'infant don Enrique _is the only Spanish prince who
is fit, by his own personal qualities, to be the Queen's husband_. J'ai
copi ces mots: le seul prince qui soit propre, par ses qualits
personnelles,  tre le mari de la reine d'Espagne. Comment
pourrions-nous appuyer et tenir ce langage? Nous avons dit  Madrid, 
Londres, ici, partout, en tout temps, tout  l'heure encore, que si nous
nous croyions obligs de demander que le mari de la reine Isabelle ft
choisi parmi les descendants de Philippe V, nous acceptions du reste
sans hsiter tous les descendants de Philippe V, et que celui d'entre
eux qui conviendrait  l'Espagne et  sa reine nous conviendrait aussi.
Nous avons spcialement rpt sans cesse que les deux infants fils de
don Franois de Paule nous convenaient tout  fait, que c'tait  la
reine Isabelle  prononcer entre eux, et que nous tions prts  trouver
bon son choix, quel qu'il ft. En vrit, lorsque par la ncessit des
choses, par l'empire des intrts de nos deux pays, nous sommes
conduits,  Paris et  Londres,  dsirer que le choix de la reine
d'Espagne se renferme dans des limites dj assez troites, et 
carter, chacun de notre ct, tel ou tel candidat, lorsque, par une
srie d'incidents et de motifs que je ne rappelle pas, les deux fils de
don Franois de Paule restent  peu prs seuls sur la scne, venir
dclarer que l'un des deux est _seul_ propre  devenir le mari de la
reine, c'est pousser trop loin la restriction, l'intervention, la
_dictation_. Nous ne croirions pas pouvoir le faire quand mme nous
n'aurions jamais dit le contraire, et nous le pouvons d'autant moins que
nous avons constamment dit le contraire.

[Note 152: Le 30 aot 1846.]

C'est  cause des qualits personnelles de don Enrique que lord
Palmerston le dclare seul propre  devenir le mari de la reine. Nous
connaissons ces deux princes; nous les avons vus longtemps ici. Nous ne
saurions apprcier avec assez de certitude leurs qualits personnelles
pour faire, sur l'un ou sur l'autre, une telle dclaration. C'est  la
reine d'Espagne,  la reine sa mre,  ses ministres qu'appartient une
apprciation semblable, et eux seuls en possdent les lments.

Je sais qu'on a dit, et lord Palmerston vous rpte dans sa lettre
particulire du 27 que le duc de Cadix dplat  la reine Isabelle. Si
cela est, elle se dcidera en consquence; mais c'est  elle  en
dcider.

Quant  l'infant don Enrique, lorsque ce prince a pass nagure 
Paris, le roi lui a fortement reprsent les inconvnients, pour
lui-mme, de la conduite qu'il avait tenue, de l'attitude qu'il prenait,
et la ncessit pour lui, dans son intrt comme selon son devoir, de
faire acte de soumission et de respect envers la reine, et de rentrer
auprs d'elle,  sa cour, dans la position convenable pour un infant. Le
roi lui a offert, en prsence de M. Martinez de la Rosa, de s'employer
lui-mme pour le faire rentrer en grce  Madrid. J'ai crit  Bresson
pour qu'en effet il parlt et agt dans ce sens. Encore faut-il que
l'infant le demande lui-mme et qu'il se montre, envers la reine
Isabelle, dfrent, respectueux, soumis. Ce n'est pas du sein de la
conspiration et avec le ton de la menace qu'il peut prtendre  sa main.
Ce devoir et cette convenance seraient sentis, j'en suis sr, en
Angleterre plus que partout ailleurs.

J'ai dit tout cela, ou  peu prs,  lord Normanby, qui m'a assur du
reste que si, malgr les avis de Bulwer, la reine Isabelle se dcidait
pour le duc de Cadix, l'Angleterre ne croirait avoir rien  dire.

Comme je venais d'adresser cette lettre  M. de Jarnac, je reus de
Madrid celle-ci, crite par M, Bresson le 28 aot,  deux heures du
matin: Je vous transmets, par le tlgraphe, une grande nouvelle. La
jeune reine a donn son consentement  son mariage avec le duc de Cadix.
Elle a fait appeler ses ministres pour leur signifier sa volont. Ils y
ont acquiesc avec unanimit et sans discussion. Elle les a informs en
mme temps qu'elle donnait sa soeur en mariage  M. le duc de
Montpensier, qu'elle voulait que ces deux mariages se fissent
promptement, et, autant que possible, le mme jour. Le conseil se runit
 onze heures pour consulter les prcdents et arrter une formule
d'actes provisoires qui seront probablement signs dans la journe. Je
suis en mesure pour tout, et au milieu des prils qui nous environnent,
je n'piloguerai pas sur des nuances, tout en rservant les intrts
essentiels et en nous gardant toute latitude possible. M. Mon tait l
prs de moi, il y a une minute, crivant  M. Martinez de la Rosa. Il
est venu me rveiller en sursaut pour m'embrasser. Trs-probablement
demain paratra dans la _Gazette officielle_ le dcret de convocation
des Corts actuelles, dans l'espace de dix ou douze jours.

Les Corts furent en effet convoques pour le 14 septembre suivant.

Nous touchions au terme. Dans l'attente du rsultat que m'annonait M.
Bresson, j'avais appel momentanment  Paris le duc de Glcksberg et M.
de Jarnac pour recevoir d'eux, sur Madrid et sur Londres, toutes les
informations que permet la libert de la conversation, et pour leur
donner mes instructions prcises sur les questions qui, au dernier
moment, pouvaient encore s'lever et exiger une solution immdiate. La
plus dlicate tait celle de la complte simultanit des deux mariages.
La reine Christine et le cabinet espagnol y tenaient absolument.
C'tait, pour eux, le seul moyen de donner immdiatement et du premier
coup, au mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix, le caractre
et la valeur politiques qui pouvaient seuls, dans les Corts et dans le
public espagnol, en assurer le succs. Nous n'avions aucune objection
srieuse  faire  leur voeu, ni aucun scrupule  le satisfaire: par mon
_Mmorandum_ du 27 fvrier prcdent, communiqu le 4 mars  lord
Aberdeen, nous avions formellement dclar au gouvernement anglais que
si le mariage, soit de la reine, soit de l'infante, avec le prince
Lopold de Coburg ou avec tout autre prince tranger aux descendants de
Philippe V, devenait probable et imminent, nous serions, dans ce cas,
affranchis de tout engagement et libres d'agir immdiatement pour parer
le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour
M. le duc de Montpensier. La dmarche faite par M. Isturiz et la reine
Christine elle-mme, de concert avec sir Henri Bulwer, auprs du duc de
Coburg, et la dpche par laquelle lord Palmerston, en rentrant au
pouvoir, avait mis le prince Lopold de Coburg au premier rang des trois
candidats  la main de la reine d'Espagne contre lesquels le
gouvernement anglais n'levait aucune objection: ces deux actes nous
plaaient videmment dans la situation prvue le 27 fvrier prcdent,
et nous donnaient plein droit de conclure simultanment les deux
mariages. Mais tant d'oscillations avaient eu lieu, tant de brouillards
s'taient levs dans le cours de cette ngociation que nous pouvions
craindre qu'au dernier moment une circonstance imprvue, un embarras
soudain ne survnt et ne dt modifier notre conduite. Nous avions donc 
coeur de conserver, dans cette hypothse et envers le gouvernement
espagnol, notre libert. En renvoyant le duc de Glcksberg  Madrid, je
lui prescrivis de recommander expressment  M. Bresson cette dernire
prcaution, et de lui donner en mme temps la certitude que ma confiance
en lui tait entire, et qu'en tout cas il serait fermement soutenu.

Le jour mme o,  deux heures du matin, il m'avait annonc le
consentement de la reine Isabelle au double mariage, M. Bresson
m'crivit[153]: Je n'tais pas ce matin au bout de mes peines; il m'a
fallu me dbattre toute la journe avec la reine-mre, M. Isturiz et M.
Pidal pour faire maintenir, dans la rdaction de l'acte que nous devions
signer, les mots _autant que faire se pourra_, qui constituent notre
libert d'action. J'ai d m'avancer jusqu' annoncer que je ne signerais
pas si cette concession ne m'tait pas faite. La reine-mre entendait
que la clbration des deux mariages se fit le 20 du mois prochain, et
que monseigneur le duc de Montpensier ft ici pour cette poque. J'ai
dmontr que c'tait de toute impossibilit, et j'ai dclar que
_dclaration_ et _clbration_ devaient tre suspendues jusqu'aprs la
discussion, la signature et la ratification des articles du contrat.
C'est l notre garantie. Malgr toutes ces prcautions, le conseil avait
introduit, dans le dcret de convocation des Corts qui paratra demain,
avec la notification du mariage de la reine, celle du mariage de
l'infante. J'ai protest et signifi que, si cela s'accomplissait,
j'annulerais demain authentiquement tout ce qui aurait t fait. Au 20
septembre, la reine-mre substitue maintenant le 10 octobre.

[Note 153: Le 28 aot 1846.]

Ces bases convenues, l'acte d'engagement fut ainsi rdig:

En la rsidence royale de Madrid, le 28 du mois d'aot de l'an de grce
1846:

Entre Son Excellence don Xavier de Isturiz, etc., etc., muni des
pleins-pouvoirs de Sa Majest Catholique, et Son Excellence le comte de
Bresson, ambassadeur de France, muni des pleins-pouvoirs du Roi son
auguste souverain.

Le mariage de Sa Majest la Reine d'Espagne et de Son Altesse Royale
Monseigneur le duc de Cadix ayant t, aujourd'hui mme, convenu et
sign.

Il est stipul, convenu et arrt par le prsent acte que, de leur
propre consentement et du consentement dj ventuellement accord de
leurs augustes parents, il y aura mariage entre Son Altesse Royale
l'Infante doa Maria-Luisa-Fernanda de Bourbon et Son Altesse Royale
Monseigneur le prince Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orlans, duc de
Montpensier, fils pun de Sa Majest le Roi des Franais.

La discussion des capitulations matrimoniales, des articles du contrat
et des questions d'intrt qui s'y rattachent est rserve.

Et lorsque les actes dfinitifs auront t dment rgls et approuvs
par les hautes parties contractantes, la forme et l'poque de la
dclaration de ce mariage et sa clbration seront dtermines de
manire  les associer, _autant que faire se pourra_,  la dclaration
et  la clbration du mariage de Sa Majest Catholique avec Son Altesse
Royale le duc de Cadix, en la rsidence royale de Madrid _et en
personnes_.

En foi de quoi les plnipotentiaires ci-dessus nomms ont sign le
prsent acte en double original, et l'ont scell de leurs armes.

J'crivis sur-le-champ  M. de Jarnac[154]: Je vous ai fait envoyer les
deux dpches tlgraphiques qui venaient de m'annoncer la rsolution de
la reine d'Espagne et de son gouvernement sur l'un et l'autre mariage.
La question s'est dnoue tout  coup. Si on s'en tonne, dites
exactement les choses comme elles sont. Vous vous rappelez le
_Memorandum_ en cinq paragraphes que je vous remis le 27 fvrier dernier
dans votre petite course  Paris, et que M. de Sainte-Aulaire mit
textuellement, le 4 mars, sous les yeux de lord Aberdeen. Reportez-vous
 cette pice. Vous vous rappelez aussi qu'au mois de mai dernier nous
remes, de Londres comme de Madrid, l'avis certain que le ministre
espagnol, d'accord avec les reines, venait d'adresser  Lisbonne, au duc
rgnant de Coburg, un message  l'effet de ngocier le mariage du prince
Lopold avec la reine Isabelle: message communiqu au ministre
d'Angleterre  Madrid qui avait donn son approbation. Lord Aberdeen, 
la vrit, par une lettre particulire du 28 mai qui me fut communique,
blma M. Bulwer de la part qu'il avait prise dans cette dmarche, et ce
blme tait assez vif pour que M. Bulwer crt devoir offrir sa
dmission. Mais lord Aberdeen sortit des affaires, et le 20 juillet
dernier lord Palmerston vous communiqua une dpche du 19 qu'il venait
d'adresser  M. Bulwer, et qui tablissait formellement que les
candidats  la main de la reine d'Espagne taient rduits  trois,
savoir: le prince Lopold de Saxe-Coburg et les deux fils de don
Franois de Paule, et qu' aucun d'entre eux le gouvernement anglais ne
se sentait appel  faire aucune objection.

[Note 154: Le 1er septembre 1846.]

Ainsi le prince Lopold de Coburg, demand par le ministre espagnol,
tait en mme temps accept, comme candidat  la main de la reine
Isabelle, par le ministre anglais qui n'y faisait aucune objection, et
le plaait mme en premire ligne entre les trois candidats.

A coup sr, c'tait bien l videmment cette chance probable et
imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Lopold de
Coburg qui nous avions toujours considre et annonce comme nous
rendant la pleine libert d'agir immdiatement pour parer le coup en
demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante, pour M. le duc
de Montpensier.

Nous tions d'autant plus libres que lord Palmerston ne rpondait rien
aux ouvertures que nous lui faisions dans un autre sens. Le 20 juillet,
avant d'avoir aucune connaissance de sa dpche du 19  M. Bulwer, je
vous avais charg de l'inviter  agir en commun avec nous  Madrid pour
dcider la reine d'Espagne et ses ministres  choisir un mari entre les
fils de don Franois de Paule. Le 30 juillet, je vous ai charg aussi de
lui faire connatre toutes mes objections  sa dpche du 19,
l'altration profonde qu'elle apportait dans la situation, et les
consquences que cette altration pourrait avoir. C'est seulement le 28
aot que j'ai reu, par la communication que m'a faite lord Normanby,
une rponse de lord Palmerston  mes diverses communications.

J'aurais manqu  tous mes devoirs si, dans une telle situation et
pendant un si long temps, j'tais rest inactif. J'ai fait ce que
j'avais annonc le 27 fvrier dernier. En prsence de la candidature,
rclame  Madrid et accepte  Londres, du prince Lopold de Coburg 
la main de la reine Isabelle, j'ai donn  M. Bresson l'ordre de faire
tous ses efforts pour dcider le mariage de la reine avec l'un des fils
de don Franois de Paule, spcialement avec le duc de Cadix prsent en
Espagne, et celui de l'infante avec M. le duc de Montpensier. La reine,
sa mre et ses ministres viennent d'accepter cette double union.

Voil les faits, mon cher Jarnac. Rappelez-les  lord Palmerston en lui
faisant connatre la rsolution qui vient d'tre prise  Madrid, et dont
il est peut-tre dj inform. Je n'ai rien  dire quant au fond mme de
cette rsolution. Des deux mariages auxquels elle se rapporte, l'un est
une question politique que la reine d'Espagne et son gouvernement ont
droit de rsoudre selon la constitution du pays; l'autre est une affaire
de famille qui n'appartient qu' la reine-mre,  ses deux filles et 
nous.

L'humeur de lord Palmerston fut trs-vive, non pas plus vive que je ne
m'y attendais. Ce qui me frappa surtout dans son langage, et ce qui
m'importait le plus  ce moment, ce fut son espoir d'tre encore  temps
pour empcher la conclusion dfinitive du mariage de M. le duc de
Montpensier avec l'infante, et son dessein de faire tout ce qui serait
en son pouvoir pour y russir: C'est l, dit-il  M. de Jarnac, l'acte
le plus patent d'ambition et d'agrandissement politique que l'Europe ait
vu depuis l'Empire. J'espre que l'on rflchira  Paris avant de
conclure. Il est impossible que les rapports des deux cours et des deux
gouvernements n'en soient pas compltement altrs[155]. Les paroles et
l'attitude de sir Henri Bulwer  Madrid rpondirent  celles de son
chef: Il a dit hier  M. Donoso-Corts, m'crivit M. Bresson, ces mots
chapps sans doute  un premier dpit et qu'il regrettera
bientt:--Nous n'avons rien  dire sur le mariage de la reine; mais je
vous dclare solennellement que nous regardons celui de l'infante comme
un acte d'hostilit, et que mon gouvernement n'pargnera rien pour
amener en Espagne un bouleversement complet.--M. Donoso-Corts ne s'est
pas cru autoris  me rapporter cette trange et imprudente dclaration
avant d'avoir demand  M. Isturiz et au duc de Riansars s'il devait le
faire. L'un et l'autre l'y ont fort engag. Il doit aller dire  M.
Bulwer que, sans que les relations personnelles en soient atteintes,
toute relation politique cesse entre eux,  partir de ce jour. Je dois
vous faire observer que M. Donoso-Corts est considr, par les membres
du corps diplomatique, comme un intermdiaire confidentiel entre la
reine-mre et eux[156]. Les actions, ou, pour parler plus exactement,
les tentatives suivirent de prs les paroles; sir Henri Bulwer se mit 
l'oeuvre pour alarmer et paralyser le cabinet espagnol: tantt il lui
adressait, coup sur coup, des notes dures ou tristes; tantt il
expdiait aux vaisseaux anglais en station dans les parages de Cadix ou
de Gibraltar des courriers qui semblaient leur apporter des ordres de
blocus ou d'hostilit, et rpandaient ainsi, dans les populations
voisines de leur route ou des ctes, une curiosit pleine de trouble; il
essaya d'inquiter, sur les consquences du mariage de M. le duc de
Montpensier avec l'infante, le duc de Cadix lui-mme; il exprimait
partout, et jusque dans la tribune diplomatique des Corts, le voeu que
ce mariage ft au moins retard de quelques mois et plus mrement
dlibr. Encourage par ces dmonstrations du ministre d'Angleterre, la
presse progressiste travaillait  agiter le pays; une protestation
inconvenante de l'infant don Enrique fut publie et rpandue, sans autre
effet que de nuire  son auteur. Enfin, le 23 septembre, sir Henri
Bulwer prsenta au cabinet espagnol une longue note de lord Palmerston
qui, au nom de l'quilibre europen, de l'indpendance de l'Espagne et
des services que lui avait rendus l'Angleterre, protestait contre le
mariage de l'infante et tmoignait l'espoir que le gouvernement espagnol
n'irait pas jusqu'au bout de cette voie.

[Note 155: M. de Jarnac  moi, 9, 11 et 12 septembre 1846.]

[Note 156: M. Bresson  moi, 24 aot 1846.]

Il y avait peu de tact  mettre ainsi les Espagnols au pied du mur; en
pareil cas, la dignit et le courage ne leur manquent jamais. M. Isturiz
rpondit catgoriquement que le mariage de l'infante avec M. le duc de
Montpensier tait un acte accompli, qu'il avait t dcid par la libre
et spontane volont de la reine, de la reine-mre, de l'infante, et
avec l'assentiment unanime du cabinet, que les Corts venaient d'y
donner leur entire adhsion, que l'indpendance de l'Espagne n'en
recevrait pas la moindre atteinte, et qu'il esprait que ses relations
avec le gouvernement britannique n'en souffriraient pas davantage. Il
tait pleinement en droit de tenir ce langage: le snat et le congrs
des dputs, aprs des dbats o l'opposition s'tait manifeste sans
gne comme avec convenance, avaient adopt, l'un  l'unanimit, l'autre
 159 voix contre une, de loyales adresses de flicitation  la reine
sur l'un et l'autre mariage[157]. Le pays tait tranquille. Le comte de
Montemolin, qui s'tait nagure vad de Bourges, avait dbarqu en
Angleterre et se trouvait  Londres o l'infant don Enrique, disait-on,
venait aussi d'arriver de Belgique. Le fameux chef carliste Cabrera y
tait galement attendu, et M. de Jarnac, dans une visite au
_Foreign-Office_, y avait aperu l'ex-rgent Espartero qu'on essaya
vainement de lui cacher. Tout ce mouvement des mcontents au dehors,
toutes ces chances de trouble au dedans n'excitaient en Espagne aucune
proccupation; les esprits taient attirs et occups ailleurs; le
sentiment public se montrait hautement favorable  la rsolution royale
constitutionnellement accepte. Le corps diplomatique fut admis 
prsenter ses flicitations  la jeune reine et  la reine-mre; sir
Henri Bulwer s'y rendit avec ses collgues: Il a parl si bas, dit la
jeune reine, que je n'ai rien compris  ce qu'il m'a dit; il n'avait
probablement rien d'agrable  me dire; et lorsque, en flicitant la
reine Christine sur le mariage de la reine sa fille, M. Bulwer ajouta:
Quant  l'autre.....--L'autre, dit la reine Christine en
l'interrompant, nous avons dcid de le clbrer le mme jour; et la
conversation en resta l.

[Note 157: Les 18 et 19 septembre 1846.]

Le 4 septembre, j'avais crit par le tlgraphe  M. Bresson: Le roi
approuve que le mariage de monseigneur le duc de Montpensier avec
l'infante soit clbr le mme jour que celui de la reine avec
monseigneur le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public le fait que vous
avez sign, avec M. Isturiz, un engagement pour le mariage de l'infante
avec le duc de Montpensier. Trois jours auparavant, aprs avoir crit 
M. de Jarnac et avant d'avoir rien reu de Londres, j'avais fait prier
l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, de venir me voir, et je lui
avais annonc le double mariage. Il s'attendait un peu au premier;
c'tait un chec  peu prs escompt; non pas au second. Il m'en
tmoigna, avec convenance et douceur, son vif regret, son vif chagrin:
Cela fera chez nous un bien mauvais effet, non-seulement dans notre
gouvernement, mais dans notre public. On y verra une manire indirecte
d'assurer le trne d'Espagne  un fils du roi. Nous ne serons pas la
seule puissance  avoir de l'humeur; d'autres en auront aussi, et
voudront profiter de la ntre pour nous loigner de vous et nous
rapprocher d'elles. Dieu sait ce qui peut s'en suivre. Je rpondis
trs-amicalement, mais trs-nettement. J'tablis notre droit d'agir
comme nous avions agi, comme nous avions annonc que nous agirions; et
avec notre droit, la ncessit vidente, urgente, o nous avions t
placs, par ce qui se passait  Madrid et  Londres, d'agir comme nous
avions agi. Je me montrai trs-confiant dans l'avenir, dans le bon sens
et l'quit du gouvernement et du public anglais: On verra bien que
nous n'entendons point nous approprier l'Espagne, ni faire tort l aux
droits et aux intrts lgitimes de personne. La reine d'Espagne aura
des enfants. M. le duc de Montpensier et l'infante vivront en France.
Nous n'avons fait que mettre hors de tout pril le principe de notre
politique:--Le trne d'Espagne ne doit pas sortir de la maison de
Bourbon.--Je l'avais proclam, je l'ai pratiqu. C'tait notre droit et
mon devoir.

Toutes choses dfinitivement conclues  Madrid, M. le duc de Montpensier
et, avec lui, M. le duc d'Aumale partirent de Paris, le 28 septembre, et
entrrent en Espagne avec leur suite le 2 octobre. On avait rpandu sur
leur voyage toute sorte de bruits: ils rencontreraient, disait-on, des
manifestations fcheuses, peut-tre mme des actes hostiles; M. Bresson
dmentait fermement ces prdictions sinistres; le gouvernement espagnol,
tout en se montrant plein de confiance, avait pris des mesures
vigilantes. Elles se trouvrent compltement inutiles: sur toute la
route, dans les campagnes comme dans les villes, les deux princes furent
accueillis avec un empressement bienveillant; ils taient un vnement,
la solution paisible d'une question nationale, une fte, une esprance;
leur bonne grce, leur tournure militaire, leurs manires simples et
ouvertes plaisaient  cette population vive et avide d'motions, quoique
peu dmonstrative: Je suis all hier, 6 octobre, m'crivit M. Bresson,
au-devant de Leurs Altesses royales jusqu' San-Agustin,  quarante
kilomtres environ de Madrid. A une demi-lieue des portes de la
capitale, nous avons trouv des chevaux et des voitures de la cour; on
laissait au choix des princes le mode de leur entre; ils ont dcid de
monter  cheval. Le temps tait magnifique; nous avons successivement
rencontr le corrgidor et la municipalit de Madrid, le
capitaine-gnral, le gouverneur de la place et leur tat-major, le
ministre de la guerre et un grand nombre de gnraux parmi lesquels on
remarquait la prsence des gnraux Concha, Cordova, Ros de Olano,
appartenant  l'opposition, et l'absence du gnral Narvaez revenu
depuis quelques jours  Madrid, mais qu'une question de rang et
d'tiquette entre le ministre de la guerre et lui avait retenu chez lui,
et qui m'en a exprim ses regrets. C'est en tte de ce cortge, ayant 
leur droite le ministre de la guerre et  leur gauche le
capitaine-gnral, que les princes sont entrs  Madrid par la porte de
Bilbao o aboutit la route de France. Je m'tais attach  leurs pas; la
tte de mon cheval tait entre les croupes des leurs. Toute la
population remplissait les rues, tait suspendue aux fentres; ces
balcons, qui garnissent toutes les maisons, mettent en quelque sorte
leurs habitants en dehors et animent singulirement l'aspect des
solennits publiques. Partout, sur leur passage, les princes ont t
l'objet de tmoignages de respect et de sympathie; les hommes se
dcouvraient; les femmes agitaient leurs mouchoirs. Les acclamations ne
sont pas dans les habitudes de la population de Madrid; depuis que je
rside au milieu d'elle, je n'en ai vu aucun exemple; mais je n'avais
pas vu non plus un empressement aussi vif, un assentiment aussi gnral
que celui dont j'ai t tmoin hier. Nous avons successivement parcouru
les rues de Funcarral et de la Montera, travers la _Puerta del sol_,
suivi les rues Mayor, Ahumada, et nous sommes arrivs  la porte du
palais. Dans le trajet, Leurs Altesses royales s'taient plusieurs fois
retournes vers moi pour m'exprimer leur satisfaction d'un accueil
auquel elles n'taient pas prpares par les bruits malveillants et
sinistres qui avaient t rpandus. Il est certain que pas un
dissentiment ne s'est trahi, pas un cri hostile ne s'est fait entendre.
Au pied du grand escalier du chteau, les princes ont trouv les
diverses charges et les chefs de service de la maison royale, plusieurs
grands d'Espagne, et au premier repos l'infant don Francisco de Paula et
le duc de Cadix qu'ils ont affectueusement embrasss. Ils se sont ainsi
dirigs vers la chambre de la reine o Sa Majest les attendait avec ses
augustes mre et soeur. Aprs leur avoir bais la main, ils les ont
suivies dans les appartements d'habitation, et sont rests avec elles
pendant une demi-heure. Le contentement brillait dans les traits de
Leurs Majests et de Leurs Altesses royales. Aprs la prsentation de la
suite des princes et de tous les personnages et dames de la cour qui
taient prsents, les princes ont t amens  l'ambassade du roi par
les voitures de Sa Majest. Le repos qui leur a t accord n'a pas t
long; il tait cinq heures, et  six heures et demie Leurs Altesses
royales taient invites  dner en frac au palais, avec toute leur
suite. Elles s'y sont rendues dans les voitures de l'ambassadeur. Jamais
je n'ai vu autant de gaiet et de cordialit rpandues dans cet
intrieur royal; chacun tait frapp de l'air de bonheur de la reine
Christine; la jeune reine tait aussi plus expressive que de coutume, la
jeune infante ravie, et les infants et les infantes don Franois de
Paule trs-naturels et bienveillants. A neuf heures et demie, les
princes sont revenus chercher un repos dont ils avaient grand besoin 
l'ambassade du roi qui tait pavoise, illumine et entoure d'une foule
nombreuse. Enfin, cher ministre, la journe a t excellente, complte;
je pourrais m'tendre en descriptions potiques et je resterais dans la
vrit; mais je fuis tout ce qui pourrait ressembler  de l'exagration.
Je ne saurais vous numrer toutes les flicitations qui nous ont t
adresses, dans la chambre de la reine, par les grands, les dames du
palais et les principaux personnages de l'tat.

Le 10 octobre au soir, le mariage de la reine d'abord, puis celui de
l'infante, furent clbrs dans l'intrieur du palais par le patriarche
des Indes, archevque de Grenade; et le lendemain 11, selon l'usage
espagnol, la mme crmonie s'accomplit avec grande pompe dans l'glise
de Notre-Dame d'Atocha, en prsence de toute la population de Madrid,
accourue sur le passage du cortge royal et dans l'glise. Dix jours se
passrent en ftes intrieures ou publiques, en visites dans Madrid ou
aux environs, et le 22 octobre, le duc et la duchesse de Montpensier,
que le duc d'Aumale avait prcds la veille, quittrent Madrid pour
rentrer lentement en France: Je reste tout seul, m'crivit M.
Bresson[158]; monseigneur le duc et madame la duchesse de Montpensier
sont partis ce matin; la sparation des reines et de l'infante, au bas
du grand escalier du palais, a touch tous ceux qui en ont t tmoins;
c'tait une douleur vraie, jeune, expansive chez ces deux soeurs dont
l'enfance s'tait coule au milieu de tant de vicissitudes et
d'preuves, et qui, pour la premire fois, voyaient les apprts d'un
voyage qu'elles ne faisaient pas en commun. M. le duc de Montpensier,
par des soins affectueux, par des attentions dlicates, cherchait 
donner un autre cours  ces pnibles motions, et quand je l'ai revu 
une demi-lieue de Madrid, o j'tais all l'attendre, dj les traits de
l'infante avaient repris du calme et les larmes tarissaient dans ses
yeux. Le voyage s'accomplit  travers l'Espagne et la France avec le
succs le plus populaire; et, aprs s'tre arrts  Burgos,  Bayonne,
 Pau et  Bordeaux, le duc et la duchesse de Montpensier arrivrent le
4 novembre  Saint-Cloud, o le roi, la reine et toute la famille royale
les attendaient. J'crivis le 7 novembre  M. Bresson: Le succs de la
personne est aussi complet que le succs de l'vnement. Tout le monde
trouve madame la duchesse de Montpensier charmante. Je dis tout le monde
dans la famille royale, dans le conseil, dans le public, encore peu
nombreux, qui a eu l'honneur de la voir. Charmante de visage et de
manires, simple et digne, un peu de timidit et point d'embarras. Vous
n'avez nul besoin de descriptions; c'est la premire impression qui vous
intresse. Jamais il n'y en a eu de plus favorable. Je voudrais que
toute l'Espagne vt et entendt,  commencer par M. Isturiz et M. Mon
qui ont pris  l'vnement une si grande part. Ils seraient contents.

[Note 158: Le 22 octobre 1846.]

Je m'arrte. J'ai retrac avec scrupule le cours et l'issue de cette
longue et dlicate ngociation, accomplie sous le vent si variable
d'intrts et d'incidents si divers. Je n'ai garde de reproduire ici
l'histoire des dbats dont les mariages espagnols accomplis furent
l'objet  Paris et  Londres, entre les deux gouvernements, les deux
tribunes et les deux publics. Cette histoire, avec tous ses dtails,
graves ou frivoles, est consigne dans les journaux franais et anglais
du temps, dans les discours prononcs au sein des deux parlements, dans
les documents publis par les deux cabinets, dans les crits polmiques
o les questions que soulevait l'vnement furent, des deux parts,
vivement discutes. La discussion porta essentiellement sur la conduite
et les incidents diplomatiques de la ngociation, et sur les
consquences du trait d'Utrecht quant aux relations et aux droits, en
France et en Espagne, des deux nouvelles branches de la maison de
Bourbon et de leurs descendants. J'ai la confiance que plus les
vnements s'loigneront et seront impartialement considrs, plus il
sera vident que, dans tout leur cours, la politique franaise a t
modre, prudente, franche, consquente et scrupuleusement loyale. Je ne
veux plus rappeler ici que deux petits faits survenus l'un  Madrid,
l'autre  Paris, au moment mme du double mariage espagnol et du plus
vif dissentiment entre les cabinets franais et anglais  ce sujet.

Le 7 octobre, lendemain du jour o les deux princes franais taient
arrivs  Madrid, M. Bresson m'crivit: Avant-hier,  six heures du
soir, M. Bulwer est revenu d'Aranjuez, o il s'tait retir, pour
envoyer  M. Isturiz une protestation contre les consquences du mariage
de M. le duc de Montpensier, l'Angleterre se rservant, si la succession
espagnole arrivait  l'infante ou  sa descendance, d'agir comme le lui
conseilleraient son honneur et ses intrts. Hier il s'est prsent vers
une heure, un peu avant l'entre des princes, chez M. le prsident du
conseil, et lui a demand, comme matire de forme et acquit de
conscience, si sa protestation de la veille n'avait pas eu pour effet de
faire renoncer au mariage. Ayant reu une rponse ngative, il a annonc
qu'il allait en informer son gouvernement, et se retirer de nouveau 
Aranjuez, et plus tard  Tolde, si la cour visitait la rsidence
royale. Deux jours aprs, le 9 octobre, les deux princes franais
reurent le corps diplomatique; comme on s'y attendait, sir Henri Bulwer
ne s'y rendit point, ni personne de sa lgation; mais il crivit  M.
Bresson:

Mon cher ami,

Vous pouvez tre sr que, dans toutes autres circonstances, ce n'est
pas seulement moi (qui ai des motifs personnels de respect et de
reconnaissance envers le roi des Franais et son auguste famille) qui me
serais empress de prsenter mes hommages aux illustres princes qui sont
arrivs ici; toute ma lgation aurait eu le mme dsir. Mais l'occasion
de l'arrive de Leurs Altesses royales, et la conduite que des
instructions formelles m'ont oblig de tenir, selon mes prvisions ds
le commencement de la question du mariage entre le duc de Montpensier et
l'infante, me privent maintenant de l'honneur que j'aurais souhait,
sans changer les sentiments qui seront toujours auprs de mon coeur, et
dont je vous prie de transmettre l'expression respectueuse  vos
illustres htes, tout en acceptant, pour vous-mme, celle de ma sincre
amiti.

M. Bresson lui rpondit sur-le-champ:

Mon cher ami,

Les princes ont parfaitement compris votre absence de la rception
diplomatique, et ils ne s'en sont ni formaliss, ni proccups. Je leur
ai donn lecture de votre lettre; les sentiments qu'elle exprime leur
sont trs-prcieux et trs-agrables. Ils m'ont charg de vous le
mander. Vous avez personnellement laiss trop de bons souvenirs en
France, vous tes trop apprci par le roi et son auguste famille, pour
que nous ne soyons pas certains de trouver en vous de la rciprocit.
Nous croyons que votre gouvernement s'exagre les consquences du
mariage de monseigneur le duc de Montpensier; nous croyons que bientt
les nuages qui se sont levs entre nous se dissiperont; mais nous
respectons ces convictions, et nous esprons qu'elles se modifieront
dans un sens qui nous permette de rentrer dans la plnitude de nos
bonnes et anciennes relations. Pour moi, mon cher ami, le vieil et
sincre attachement que je vous porte ne se modifiera pas.

Sir Henri Bulwer s'empressa de lui rpondre:

Mon cher ami,

Je vous remercie sincrement de votre aimable lettre, et je suis
vivement sensible  ce que Leurs Altesses royales ont eu l'extrme
obligeance de vous prier de me communiquer. Ma position ici est fort
pnible et dsagrable, et je vous trouve fort aimable en voulant me
faire croire que la difficult disparatra. Que Dieu le veuille!

A Paris et de la part de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, le
regret fut le mme et sa manifestation plus officielle; il m'crivit le
9 novembre 1846:

Monsieur le Ministre,

J'ai reu, il y a quelques jours, de l'introducteur des ambassadeurs,
l'avis que Son Altesse royale la duchesse de Montpensier recevrait le
corps diplomatique aux Tuileries samedi dernier, le 7 de ce mois.

En accusant rception de cet avis; je tmoignai le regret que des
circonstances m'empchassent de saisir cette occasion de prsenter mes
respects  Son Altesse royale.

Ma premire impression avait t ncessairement de rpondre avec
empressement  l'invitation de Son Altesse royale, pour marquer le
respect que je dois galement  tous les membres de la famille royale de
France. Mais la position particulire que le gouvernement de Sa Majest
a cru de son devoir de prendre, par rapport au mariage dont cette
crmonie semblait tre une clbration directe et immdiate, m'obligea
 examiner s'il me serait possible, comme reprsentant de ma souveraine,
de sparer le tribut volontaire de mon profond respect personnel envers
Son Altesse royale en qualit de princesse franaise et envers son
illustre poux, de ce qui ne pourrait manquer de paratre aux yeux de
tout le monde, en ce moment, une dmonstration directe de flicitation
au sujet de cet vnement mme.

Il me semble que ma prsence, dans une occasion qui aurait un pareil
caractre, s'accorderait difficilement avec la ligne de conduite
dcidment suivie par le gouvernement de Sa Majest, avec le langage
qu'il avait t de mon devoir de tenir en consquence  Votre
Excellence, et avec la protestation nergique que j'avais reu l'ordre
de prsenter  Votre Excellence contre les consquences politiques que
cet vnement pourrait faire natre.

La dernire preuve de cette manire de voir de la part du gouvernement
de Sa Majest, que je viens d'avoir l'honneur de prsenter  Votre
Excellence, doit tre, en ce moment mme, entre les mains du roi des
Franais. Aussi espr-je que, si je n'ai point assist  ce qu'on peut
regarder comme une crmonie de congratulation, mon absence, dans un
pareil instant, ne sera point interprte comme un manquement de ma part
 ce que je devrai toujours  Sa Majest et  toute sa royale famille.

Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous faire observer que LL.
AA. RR. le prince de Joinville et le duc de Montpensier s'tant trouvs
absents  l'poque de mon arrive  Paris, je n'ai point eu encore
l'honneur d'tre prsent  Leurs Altesses royales. Je viens donc prier
Votre Excellence d'exposer, dans un moment opportun, mon esprance que
les princes ainsi que S. A. R. madame la duchesse de Montpensier
voudront bien me procurer, dans quelque prochaine circonstance,
l'honneur de leur prsenter mes respects.

Je fis immdiatement ce que lord Normanby dsirait, et le _Moniteur_ du
surlendemain 11 novembre 1846 contint ce paragraphe: Hier, Son Exc. M.
le marquis de Normanby, ambassadeur de S. M. la reine de la
Grande-Bretagne, a t reu successivement, au palais des Tuileries, par
LL. AA. RR. monseigneur le prince de Joinville, monseigneur le duc et
madame la duchesse de Montpensier, auxquels il n'avait pas encore t
prsent.

Quelques semaines plus tard, les dplaisirs d'un incident personnel
vinrent se joindre, pour lord Normanby,  celui de sa situation
politique. L'une des dpches o il avait rendu compte  lord Palmerston
de ses entretiens avec moi sur le double mariage espagnol, et ce que je
dis de ce compte rendu dans l'un de mes discours  la Chambre des
dputs, amenrent, de notre part  l'un et  l'autre, des
rcriminations et des contradictions qui rendirent nos rapports
personnels difficiles. Je maintins ce que j'avais dit. Lord Palmerston
soutint son ambassadeur. Le diffrend fut bientt public. Une invitation
qui me vint,  ce moment mme, de l'ambassade d'Angleterre, par une
mprise que lord Normanby, qui savait mal le franais, appela _le
mpris_ de son secrtaire, ajouta  l'embarras de la situation le
dsagrment des manifestations et des propos de salon. Nous ne pouvions
plus gure nous voir et nous parler. Lord Normanby alla trouver
l'ambassadeur d'Autriche, le comte Appony, lui dit qu'il tait dcid 
prendre, envers moi, l'initiative d'une dmarche de conciliation, et le
pria d'intervenir pour mettre un terme  ce diffrend et rtablir, quant
aux affaires, ses relations avec moi. Le comte Appony me fit part de
cette dmarche et des regrets que lui avait exprims lord Normanby quant
 l'invitation dplace dont on avait tant parl. Je me montrai prt 
accepter la satisfaction ainsi offerte, et  dclarer de mon ct que,
dans mon discours[159]  la Chambre des dputs, je n'avais point eu
l'intention d'inculper la bonne foi ni la sincrit et la vracit de
l'ambassadeur. Ces prliminaires convenus, nous nous rencontrmes, lord
Normanby et moi,  une heure convenue aussi; chez l'ambassadeur
d'Autriche; nous nous tendmes mutuellement la main, et nos relations
diplomatiques reprirent leur cours naturel.

[Note 159: Du 5 fvrier 1847; _Recueil de mes discours politiques_, t.
V, page 370.]

Voltaire rapporte qu' la bataille de Fontenoy, quand le rgiment des
gardes franaises se rencontra sur le champ de bataille avec la colonne
anglaise que commandait le duc de Cumberland, lord Charles Hay,
capitaine aux gardes anglaises, s'avana en criant: Messieurs des
gardes franaises, tirez! A quoi le comte d'Auteroche, lieutenant aux
gardes franaises, rpondit: Messieurs les Anglais, nous ne tirons
jamais les premiers; tirez vous-mmes[160]. Dans toutes les luttes
humaines, en diplomatie comme  la guerre, la courtoisie est noble et
charmante, et en 1846 les deux diplomates anglais,  Madrid et  Paris,
faisaient acte de courtoisie dans le langage qu'ils tenaient pour leur
propre compte et dans leur soin de rester personnellement en bons termes
avec nous, au moment mme o politiquement ils nous combattaient avec
ardeur. Mais, ou je me trompe fort, ou leur attitude exprimait autre
chose encore que de la courtoisie: ils avaient dans l'me, peut-tre
sans se l'avouer, le sentiment que les apprhensions de leur
gouvernement sur le mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infante
taient excessives et ses paroles trop agressives; il n'y avait pas lieu
de tant s'alarmer, ni convenance  faire tant de bruit. D'autant plus
qu'aucun acte hostile, aucune mesure comminatoire n'accompagna ce bruit
et ces alarmes. La situation, quoique si vive, resta inerte et strile;
non-seulement lord Normanby et sir Henri Bulwer, mais le cabinet anglais
lui-mme se montrrent presss d'y mettre un terme. Ils eurent raison de
se conduire ainsi; tout ce qui s'est pass depuis 1846 a donn tort 
leurs inquitudes et  leurs colres; aucune des consquences que lord
Palmerston et ses agents avaient annonces d'avance dans le mariage
espagnol ne s'est ralise. L'indpendance de l'Espagne est reste
entire; elle n'a t en proie ni  la guerre civile, ni  l'ambition de
ses voisins. La tempte rvolutionnaire qui,  Paris et  Naples, a
emport la maison de Bourbon, ne l'a pas atteinte en Espagne; les
descendants de Philippe V sont rests en possession du trne qui leur
tait contest; le duc et la duchesse de Montpensier, qui auraient
continu de vivre en paix  Paris, auprs du roi Louis-Philippe, s'il
avait continu de rgner, vivent en paix  Sville, auprs de la reine
d'Espagne qui a des enfants. Les princes de la maison d'Orlans, jets
par la tempte hors de leur patrie, ont trouv en Espagne, auprs de sa
reine et de son gouvernement, l'accueil sympathique que leur nom leur
donnait droit d'esprer, sans que les rapports de l'Espagne avec les
nouveaux gouvernements de la France, Rpublique et Empire, aient eu  en
souffrir. L'Espagne subit encore bien des preuves et bien des
tristesses; mais elles tiennent toutes  l'tat intrieur du pays
lui-mme, nullement aux deux mariages que sa reine et son infante ont
contracts il y a vingt ans. Les politiques se trompent aussi souvent
sur les maux qu'ils redoutent, que sur les succs qu'ils se promettent,
et le temps a pour eux des enseignements dont une plus juste
apprciation des faits et des hommes au milieu desquels ils agissaient
leur et pargn le dplaisir.

[Note 160: _Sicle de Louis XIV_, page 135, dit. Beuchot.]




                             CHAPITRE XLVI.

                      L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX.

                              (1846-1848.)


Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux poques.--Quelle
est la part de Pie IX lui-mme dans sa destine?--Mes instructions  M.
Rossi pour le conclave de 1846.--Amnistie de Pie IX  son avnement.--Le
cardinal Gizzi, secrtaire d'Etat.--Pie IX rformateur.--Ses premires
conversations avec M. Rossi.--Inexprience et faiblesse politique de la
cour de Rome.--La question romaine et la question italienne.--Le
cardinal Ferretti, secrtaire d'tat.--Occupation de Ferrare par les
Autrichiens.--Rformes accomplies  Rome.--Le parti libral romain
modr et laque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la fte anniversaire
de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre que m'adresse M. J.
Mazzini sur le parti modr en Italie.--Dpche du prince de Metternich
sur le mme sujet.--Complication des questions romaines et des questions
italiennes.--Notre politique en Italie.--Lettre du prince de Joinville 
cet gard.--Ma rponse.--Mes instructions  nos agents en
Italie.--Installation de la _consulta_ d'tat  Rome.--L'esprit
rformateur, l'esprit national et l'esprit rvolutionnaire en
Italie.--Nos prparatifs pour une expdition destine  protger le
pape, en janvier 1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1810 et
rvolution du 24 fvrier 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie
IX.--Ministre et assassinat de M. Rossi.--Un abme entre le pape
rformateur et le pape rvolutionnaire.--Quelle est la part des peuples
dans l'insuccs des gouvernements?--Louis XVI et Pie IX.--Lettre de M.
Rossi  moi aprs fvrier 1848.


En 1846, l'avnement du pape Pie IX et les dbuts de son rgne
suscitrent  Rome, dans toute l'Italie, en France, partout en Europe,
un vif enthousiasme. Ses premires paroles, ses premiers actes ouvraient
l'avenir romain et catholique  toutes les esprances. A chaque pas du
nouveau pontife dans sa voie nouvelle, chaque fois qu'il paraissait en
public, la foule accourait et l'accueillait avec les plus expansifs
tmoignages de satisfaction et de reconnaissance: _Coraggio,
Santo-Padre!_ s'criait tout un peuple. Et aux acclamations populaires
romaines se joignirent bientt les acclamations parlementaires
europennes: _Courage, Saint-Pre!_ dit aussi M. Thiers  la tribune
franaise[161].

[Note 161: Chambre des dputs, sance du 4 fvrier 1847.]

Entre 1846 et 1866, quel contraste! Quels mcomptes, quelles preuves,
quelles perspectives, depuis 1848, pour ce pontife tant clbr la
veille! Il a dj t chass une fois de Rome; le sera-t-il de nouveau?
S'il reste  Rome,  quel titre et dans quelle situation? Sera-t-il,
comme on l'avait espr, le conciliateur de la papaut avec la socit
moderne, ou le dernier dpositaire aux mains duquel priront le double
caractre et le double pouvoir de la papaut? Quelles questions et
quelles chances  la place de tant et de quelles esprances!

Qu'a fait Pie IX pour que sa situation ait subi cette transformation
lamentable? Quelle est sa part,  lui-mme, dans sa douloureuse
destine?

Il y a deux poques dans cette tragique histoire, et, entre ces deux
poques, un abme.

L'esprit, je ne dirai pas de rforme, mais de modration et de
conciliation, avait prsid  l'lection de Pie IX. Le sentiment
dominant dans le conclave avait t qu'il fallait  la fois dtendre et
animer la politique trop roide et trop inerte de Grgoire XVI, et donner
aux voeux publics quelque esprance. Il y avait aussi quelque dsir de
faire acte d'indpendance romaine et italienne: ni un moine, ni un
tranger, disait-on. Ces dispositions dterminrent la rapidit de
l'lection; le conclave ne dura que trois jours: Tout le monde nous
flicite comme d'un choix conforme  nos vues, m'crivit M. Rossi[162].
J'ai en effet bon espoir. Ma premire entrevue avec le pape a t on ne
peut plus cordiale et plus touchante. Elle a frapp le public qui en
tait tmoin. videmment le Saint-Pre la dsirait et l'attendait. Je
lui ai dit, en me retirant, que j'esprais avoir bientt l'honneur de
lui prsenter mes lettres d'ambassadeur. Il m'a rpondu avec effusion:
Je les accueillerai avec la plus vive satisfaction.

[Note 162: Le 17 juin 1846.]

Je dois ajouter pourtant que je ne le connais pas personnellement,
puisqu'il n'habitait pas Rome; mais on m'en dit beaucoup de bien. Il est
trs-pieux; mais, laque jusqu' trente ans, son ducation a t faite
par des prtres. Il appartient  une cole thologique bien connue 
Rome, et qui runit  beaucoup de pit des ides leves et des
sentiments de tolrance. Il est fort aim dans les Lgations et renomm
par sa charit. Il a un frre qui se trouva fort compromis dans les
affaires de 1831. _Non ignara mali_, etc. Il n'a pas encore nomm ses
ministres. Nous verrons.

Ce premier jugement de M. Rossi sur le nouvel lu nous donna confiance.
Au moment o le conclave allait se runir, je lui avais crit[163]: Je
ne me creuserai pas l'esprit  vous parler avec dtail et  vous donner
des instructions prcises sur ce que vous savez mieux que moi. Faites
tout ce que vous croirez ncessaire. Usez de tous les moyens que vous
croirez utiles. Notre but, notre intrt, notre politique vous sont
parfaitement connus. Qu'on nous donne un pape indpendant, croyant et
intelligent. De la nationalit italienne, de la foi catholique, un
esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre sens, voil ce qu'il
nous faut. J'espre que cela peut se trouver. Je suis sr que c'est l
ce que vous chercherez. Nous n'avons jusqu' prsent, quant aux noms
propres, aucun prjug ni aucune prfrence. Ce sera  vous de diriger,
s'il y a lieu de s'en servir, notre droit d'exclusion, comme tout le
reste: tenez-moi bien au courant de toutes choses, et le plus
promptement que vous pourrez.

[Note 163: Le 8 juin 1846.]

Le premier acte de Pie IX, l'amnistie proclame le 16 juillet 1846,
rpondit au sentiment public; elle tait large, sincre et pleine
d'motion. J'crivis  M. Rossi[164]: L'impression que cet acte a
produite partout, et particulirement en France, est excellente.
Non-seulement on loue le pontife qui a su accomplir du premier coup un
si grand bien; mais on pressent, dans cette mesure et dans la faon dont
elle a t prise, le caractre gnral de tout un gouvernement et de
tout un rgne.

[Note 164: Le 5 aot 1846.]

C'est au pape lui-mme qu'on en reporte tout le mrite et l'honneur. On
veut y voir le prlude et le gage d'autres actes qui, sur d'autres
matires, feront aussi  l'opinion sa juste part, sans affaiblir
l'autorit. Et les hommes senss et bien intentionns ressentent une
joie profonde en voyant qu'un pouvoir, qui a si longtemps march  la
tte de la civilisation chrtienne, se montre dispos  accomplir encore
cette mission auguste, et  consacrer, en l'purant et le modrant, ce
qu'il y a de raisonnable et de lgitime dans l'tat et le progrs des
socits modernes. Le cardinal Gizzi, tenu pour un homme clair, fut
nomm secrtaire d'tat  la place du cardinal Lambruschini: Il est 
son poste, m'crivit M. Rossi[165], il m'a paru trs-bien, un esprit
froid et pratique. On m'assure cependant qu'on l'a dj effray. C'est
par la peur qu'on voudrait arrter le pape et son ministre. On aurait
dit au Saint-Pre qu'il tait regard comme le chef des libraux, que
les intrts du saint-sige et de la religion s'en trouveraient
compromis. On assure que le pape et le ministre, le ministre surtout,
sont branls. Je n'ai rien vu, chez le pape, qui pt me le faire
pressentir; le langage de Gizzi, je le reconnais, pouvait galement
exprimer la prudence ou la peur. Quoi qu'il en soit, votre dpche du 5
est arrive trs  propos. Elle est excellente. Aprs l'excitation
produite par l'amnistie, se rejeter de l'autre ct, ce serait provoquer
les troubles les plus violents. Esprons que le bon sens l'emportera.

[Note 165: Le 18 aot 1846.]

Le 25 aot 1846, la fte de saint Louis fut clbre  Rome, dans
l'glise franaise, avec un concours extraordinaire de cardinaux. Dans
l'aprs-midi, le pape y vint, selon l'usage, et fut remarquablement
gracieux pour l'ambassadeur. M. Rossi alla le lendemain l'en remercier:
Je suis d'autant plus aise de vous voir, lui dit le pape, que j'ai une
faveur  vous demander. J'ai  coeur de satisfaire, autant que je le
puis, aux besoins de mes peuples dont la principale richesse consiste
dans les produits agricoles. J'espre que vous voudrez bien m'y aider en
priant votre gouvernement d'accorder aux navires pontificaux chargs de
bl le traitement des nations amies.--Je compris, m'crivit M. Rossi,
qu'il y avait l un _quiproquo_ provenant de son peu de connaissance de
nos lois. Je rpondis que Sa Saintet me trouverait toujours
trs-empress de me conformer  ses dsirs, mais qu'avant d'crire je
lui demandais la permission de mettre au clair l'tat actuel des choses
et de le lui faire connatre. Il me remercia et ajouta en souriant qu'il
savait, par mes crits, qu'en me parlant de ces matires dans un sens
favorable  la libert des changes, il ne mettrait pas l'ambassadeur en
opposition avec l'conomiste. Il me dit alors que le but constant de ses
efforts tait le dveloppement du bien-tre et de la prosprit de ses
tats, et en m'indiquant quelques-unes de ses ides comme pour en avoir
mon avis, il ajouta:--C'est l ce que je puis et dois faire. Un pape ne
doit pas se jeter dans les utopies. Croiriez-vous qu'il y a des gens qui
parlent mme d'une ligue italienne dont le pape serait le chef? Comme si
la chose tait possible! Comme si les grandes puissances taient
disposes  le permettre! Ce sont l des chimres.--Aussi, rpondis-je,
Votre Saintet a autre chose  faire que de s'en occuper. Elle a trac
de sa main la route qu'elle doit suivre, et qui aboutira aux meilleurs
rsultats; mettre fin aux abus qui, je le crains, sont nombreux, et
introduire partout la rgularit et l'ordre, c'est l, ce me semble, la
pense du Saint-Pre.--Vous avez raison, c'est l ma rsolution bien
arrte; il faut, avant tout, rtablir nos finances; mais j'ai besoin
d'un peu de temps.--Nul n'attend de Votre Saintet des mesures
prcipites; l'essentiel est qu'on sache qu'elle s'en occupe activement.
La confiance du public lui est entirement acquise; il attendra avec
reconnaissance et respect; tous mes renseignements me le prouvent.--Je
suis bien aise de ce que vous me dites. Tenez: les Suisses ne plaisent
pas et cotent cher; mais puis-je les licencier  l'instant mme?--Pour
cela aussi, il faut du temps; on ne peut pas se priver d'une force avant
d'avoir organis celle qui doit la remplacer.--C'est cela mme et je
m'en occuperai; dans ce moment, c'est sur nos finances que se fixe mon
attention.--Je le conois, et les lments de prosprit que recle son
pays sont tels que Votre Saintet ne manquera pas le but. Mais puisque
Votre Saintet veut bien m'honorer de cet entretien, je prendrai la
libert de lui rappeler ce qu'Elle sait mieux que moi, que le produit
des impts, des mmes impts, s'accrot d'une manire surprenante par le
retour de la confiance et de l'activit publique. La confiance
redeviendra active lorsqu'on verra que Votre Saintet fait une guerre
incessante aux abus, et qu'Elle veut rformer  la fois l'administration
proprement dite et l'administration de la justice.--Oh! tenez pour
certain que, ds qu'un abus me sera prouv, je ferai un exemple.--Deux
ou trois exemples corrigeront des centaines d'employs.--Pour la justice
aussi, je crois que vous avez raison, et qu'il y a bien des
complications et des longueurs dans notre procdure criminelle.--Il mit
alors en avant quelques ides; mais comme elles ne me paraissaient pas
assez mries, et que la discussion en aurait t longue et dlicate, je
prfrai ne pas l'aborder dans ce moment, et je me rejetai dans les
gnralits en lui disant que le Saint-Pre ne manquerait pas
d'occasions d'appliquer son ardent amour du bien; ne voulant pourtant
pas laisser finir l'entretien sans toucher un mot des affaires
spirituelles, je lui dis qu'encourag par la bont du Saint-Pre, je
voulais lui rendre confiance pour confiance. Voici mon apologue. Je lui
racontai que le nouveau ministre de Prusse, M. d'Usedom, avec qui je
suis trs-bien, m'tant all voir  Frascati, nous avions beaucoup parl
de Sa Saintet et des actes du nouveau pontificat, et qu'aprs avoir
applaudi  tout le bien que le Saint-Pre avait dj accompli dans
l'ordre temporel, mon interlocuteur m'avait demand ce que je prjugeais
de sa direction dans les affaires spirituelles. A quoi, dis-je au pape,
j'ai rpondu en riant:--Votre Excellence, qui vient du pays de la
philosophie, sait mieux que moi que la raison humaine est une, et que
lorsqu'elle est sage et prudente sur un ordre d'ides, il n'y a pas
motif de croire qu'elle sera imprudente et folle sur un autre. Quant 
moi, je suis convaincu que les gouvernements n'auront qu' se louer de
la direction que Pie IX donnera aux affaires de l'glise.--Je vous
remercie, Monsieur l'ambassadeur, m'a dit le pape; vous m'avez rendu
justice; je ne cherche que l'harmonie et la paix. Seulement vous savez
qu'il est des limites que nous ne pouvons pas franchir.--C'est
prcisment ce que j'ai fait remarquer au ministre de Prusse. Pour nous,
lui ai-je dit, qui sommes catholiques, nous sommes certains de ne jamais
rien demander qui puisse blesser la conscience du pape; quant  vous
autres hrtiques, ai-je ajout en souriant, le cas pourrait tre
diffrent.--Le pape s'est mis  rire et m'a demand avec empressement
ce que M. d'Usedom m'avait rpondu:--Il m'a rpondu, de la meilleure
grce du monde, qu'eux aussi ils connaissaient ce qu'ils devaient
respecter dans leurs ngociations avec Rome, et qu'on pouvait tre sans
inquitude  cet gard.--Dans ce cas, ai-je dit, soyez certain que vous
trouverez ici l'accueil que vous pouvez dsirer.--Le pape m'a remerci
de nouveau de la confiance que j'avais cherch  inspirer, et m'a rpt
que mes prvisions ne seraient pas dmenties. Je lui demandai alors une
faveur pour un prtre franais, ce qu'il m'accorda avec le plus gracieux
empressement, et l'entretien se termina.

Dans cet entretien spontan, le pape avait touch  tout, aux affaires
temporelles du saint-sige et aux spirituelles,  la chance de sa
prsidence d'une ligue italienne et  ses relations avec les puissances
trangres,  sa garde suisse et  une garde civique, aux finances et au
commerce, aux abus administratifs et aux rformes judiciaires. Le
surlendemain, le cardinal Gizzi communiqua  M. Rossi une circulaire
qu'il venait d'adresser aux gouverneurs des provinces pour la fondation
d'une cole consacre  l'ducation des jeunes gens pauvres et pour les
progrs de l'instruction populaire. videmment l'esprit de Pie IX tait
en mouvement sur tous les sujets, abordait toutes les questions,
entr'ouvrait toutes les voies de rforme, tantt avec une confiance
nave, tantt avec une inquitude un peu officielle; et en mme temps
qu'il se montrait ainsi en sympathie avec les dsirs de son temps et de
son peuple, il tmoignait, pour le gouvernement franais et son
reprsentant  Rome, une disposition communicative qui attestait la
sincrit de ses penchants rformateurs.

Mais entre l'intention et l'action, la distance est grande et la route
difficile; le pape ne tarda pas  rencontrer les obstacles et M. Rossi 
dplorer les hsitations: La lutte recommence, m'crivait-il ds le 28
juin 1846, entre la vieille et la jeune Italie; le parti des vieux
accuse les jeunes de perdre le pays par leurs faiblesses... Trop de
lenteur de la part du gouvernement irrite les uns, encourage les autres,
et rend la situation dlicate. Je l'ai dit crment au pape. Il parat
l'avoir compris; mais l'ide d'agir sans dplaire  personne est une
chimre dont il aura quelque peine  se dfaire..... Les intentions et
les vues sont toujours excellentes; je voudrais tre certain que les
connaissances positives et le courage ne feront pas dfaut... Ce qu'il
se propose de faire est bien et sera suffisant si c'est fait promptement
et nettement; mais on ne sait pas mme ici faire valoir le bien qu'on
fait; on aime  le faire, pour ainsi dire, en cachette, et on en perd
ainsi le principal effet, l'effet d'opinion. Le cardinal Gizzi ne peut
se dbarrasser, dans ses actes, de ces formes surannes qui sont
ridicules aujourd'hui; c'est par une circulaire de quatre pages, fort
embrouille, qu'il a supprim deux mauvais tribunaux..... On touche 
tout; on se dcide _in petto_; on persvre dans ses rsolutions; mais
on n'agit pas. Ce n'est pas l'idal du gouvernement, c'est le
gouvernement  l'tat d'ide... La popularit du pape est presque
entire; je crains seulement qu'il n'en abuse, croyant pouvoir s'y
endormir comme sur un lit de roses..... Le pays attend, mais avec une
impatience rsolue. La fte donne au pape le jour de l'an s'est passe
avec un ordre parfait, mais parfait au point qu'il ressemble dj  une
organisation..... En attendant, le mouvement des esprits s'accrot  vue
d'oeil; les crits, les journaux se multiplient; les runions, les
assembles aussi, et elles s'organisent. La lgalit est respecte, mais
le sang commence  circuler rapidement dans ce corps qui tait, il y a
un an, calme et froid comme un mort..... Le peuple et ses meneurs ont
l'habilet et l'-propos qui manquent au gouvernement..... Le parti
modr et libral d'un ct et le parti radical de l'autre s'organisent;
et en prsence d'un gouvernement qui ne sait rien organiser ni rien
conclure, les deux partis font cause commune. Ils se seraient spars et
le parti radical n'aurait t qu'une tentative impuissante si le
gouvernement, par des mesures franches et promptes, avait su rallier le
premier et en faire un parti de conservateurs zls et satisfaits. Il y
a eu bien du temps perdu, et ce qui aurait suffi il y a quelques mois ne
suffirait plus aujourd'hui. Mais, aprs tout, on serait encore  temps
si le pape parvenait enfin  s'aider d'un gouvernement actif, loyal,
intelligent, nergique. Le cardinal Gizzi se retire, et on ne sait pas
encore d'une manire certaine quel sera son successeur. On dit que le
cardinal Ferretti, qu'on attend d'un jour  l'autre, fait des
objections[166].

[Note 166: M. Rossi  moi, les 28 juin et 18 dcembre 1846, 8 et 18
janvier, 8 fvrier, 8, 18 et 20 avril, 3 et 26 juin, 8 et 13 juillet
1847.]

Deux choses manquaient  la cour de Rome pour qu'un tel gouvernement s'y
formt aussi promptement et aussi compltement qu'il l'aurait fallu:
l'exprience et la hardiesse. Au contraire de son ancienne et puissante
histoire, cette cour, depuis la fin du XVIIe et pendant le XVIIIe
sicle, s'tait montre plus proccupe de vivre que d'agir, et plus
habile  luder les prils ou les ncessits de sa situation qu' y
satisfaire. Presque uniquement applique  se tenir en dehors du grand
courant de la civilisation europenne, elle tait devenue routinire et
timide. Un moment, au milieu des temptes et sous les coups de la
rvolution franaise, elle avait retrouv, grce  la vertu de Pie VI et
de Pie VII et  l'habilet digne du cardinal Consalvi, quelques traits
de son intelligente grandeur; le Concordat de 1801 et la rsistance
invincible du pape dtrn au despote tout-puissant qu'il avait sacr
taient de grands faits et de grands exemples; mais au sein de la
scurit trompeuse que lui inspira la Restauration europenne et
franaise, la cour de Rome retomba dans son ornire tantt de raction,
tantt d'inaction; parce qu'elle n'tait plus aux prises avec le torrent
rvolutionnaire, elle oublia qu'elle tait en prsence de l'esprit de
libert et de progrs qui, en dpit de la Sainte-Alliance, des congrs
et des conspirations ou des rvolutions avortes, prvalait de plus en
plus en Europe. La prpondrance laque, la publicit gnrale, la
discussion continue, l'activit industrielle, commerciale,
intellectuelle, internationale, tout ce rgime aussi puissant que
nouveau, Rome l'ignorait autant qu'elle le redoutait; elle n'avait
appris ni  vivre en contact avec lui, ni  traiter avec lui, ni mme 
le bien comprendre et  lui parler une langue analogue au nouveau tour
des esprits et propre  agir sur eux; elle restait stationnaire et
trangre au public moderne dans ses phrases encore plus que dans ses
principes. C'tait de cet tat d'isolement et d'inertie que Pie IX
entreprenait de faire sortir la papaut.

Encore s'il n'avait eu  se proccuper que des affaires et des questions
romaines, temporelles ou spirituelles! Quoique dj bien grandes, les
difficults ne dpassaient pas son pouvoir. Mais on reconnut bientt et
le pape reconnut bientt lui-mme qu'il tait en prsence d'intrts et
de problmes bien plus vastes et bien au-del de sa porte; il fut
bientt vident que ce n'tait pas seulement du rgime intrieur des
tats romains, mais du sort territorial et politique de l'Italie tout
entire qu'il s'agissait. La domination autrichienne pesait encore sur
tous les tats italiens, partout l'appui du parti stationnaire et de
plus en plus antipathique au sentiment public. L'ide de l'unit
nationale, monarchique ou rpublicaine apparaissait et montait sur
l'horizon. A peine entr dans la carrire des rformes romaines, Pie IX
vit s'ouvrir devant lui la perspective des guerres et des rvolutions
italiennes.

C'tait l sans doute, pour lui, un grand sujet d'inquitude, mais aussi
un puissant motif de vider promptement, dans ses propres tats, les
questions de rforme, et de se mettre ainsi, aprs avoir donn
l'exemple, en mesure de marquer lui-mme la limite. J'crivis  M.
Rossi[167]: Dites trs-nettement, et partout o besoin sera, ce que
nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie comme ailleurs. Nous
sommes des conservateurs dcids. C'est la mission premire et naturelle
des gouvernements. Nous sommes des conservateurs d'autant plus dcids
que nous succdons, chez nous,  une srie de rvolutions, et que nous
nous sentons plus spcialement chargs de rtablir chez nous l'ordre, la
dure, le respect des lois, des pouvoirs, des principes, des traditions,
de tout ce qui assure la vie rgulire et longue des socits. Mais en
mme temps que nous sommes des conservateurs dcids, nous sommes
dcids aussi  tre des conservateurs senss et intelligents. Or nous
croyons que c'est, pour les gouvernements les plus conservateurs, une
ncessit et un devoir de reconnatre et d'accomplir sans hsiter les
changements que provoquent les besoins sociaux ns du nouvel tat des
faits et des esprits, et qui ne sauraient tre refuss sans amener,
entre la socit et son gouvernement, et au sein de la socit
elle-mme, d'abord un profond malaise, puis une lutte continue, et tt
ou tard une explosion trs-prilleuse. Le gouvernement pontifical, en
apportant dans sa conduite la prudence ncessaire, prendra soin aussi,
nous en sommes convaincus, d'entretenir et de mettre  profit cette
premire impression publique si vive et si favorable qu'ont excite ses
premiers actes. Les voeux d'une population qui a longtemps souffert
sont,  beaucoup d'gards, chimriques, et il serait impossible de les
satisfaire; mais il faut aussi prvoir que, si les amliorations
relles, efficaces, graduelles, ne commenaient pas avec certitude,
l'opinion publique se lasserait, et, de confiante qu'elle est
aujourd'hui, deviendrait ombrageuse et exigeante, en proportion de ce
qu'elle regarderait comme des mcomptes. Reconnatre, d'un oeil
pntrant, la limite qui spare, en fait de changements et de progrs,
le ncessaire du chimrique, le praticable de l'impossible, le salutaire
du prilleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au
public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au del, voil ce
que font et  quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de
gouvernement, ceux en qui se rencontrent, comme le disait M.
Royer-Collard sur le tombeau de Casimir Prier, ces instincts sublimes
qui sont la portion divine de l'art de gouverner. C'est videmment
l'oeuvre qu'entreprend le pape, et j'espre qu'il y russira, car il me
parat dou de ces instincts que la Providence ne donne qu' ceux
qu'elle charge d'une telle mission. Il peut compter sur tout notre
appui. Nous ferons tout ce qui dpendra de nous, tout ce qu'il dsirera
de nous pour le seconder dans sa tche.

[Note 167: Le 7 mai 1847, et le 10 septembre 1846.]

L'arrive  Rome du cardinal Ferretti, le nouveau secrtaire d'tat
appel  remplacer le cardinal Gizzi et ami particulier du pape, tait,
pour la politique plus complte et plus active que nous recommandions,
une circonstance favorable: Ce n'est pas un grand esprit, m'crivit M.
Rossi[168] mais il a du courage et du dvouement; il pourrait tre pour
Pie IX une sorte de Casimir Prier. Il nous coutera, je crois; il me
l'a dit avec effusion, et il n'est pas homme  simuler; il a le dfaut
contraire. D'ailleurs le pape disait l'autre soir  un de mes amis
qu'aprs tout c'tait sur la France qu'il devait s'appuyer, et qu'il
n'avait qu' se louer du gouvernement du roi et de son
ambassadeur:--Cependant, ajoutait-il en souriant, j'aurais un service 
leur demander et je crains qu'on ne me trouve indiscret; je ne voudrais
pas non plus un refus.--Il lui dit alors qu'il avait besoin de quelques
milliers de fusils pour sa garde civique; qu' la vrit il pourrait les
avoir soit de Naples et de Turin, soit de l'Autriche, mais qu'il ne s'en
souciait pas, que cela donnerait lieu  des commentaires fort divers et
fort absurdes, qu'il viterait tout cela en les tirant de France.--Et
puis, disait-il, comme je ne suis pas en fonds, je suis convaincu que le
gouvernement franais me donnerait un petit dlai pour le paiement.--Il
le pria de me sonder  cet gard. Je rpondis qu' la vrit je ne
connaissais rien  cette nature d'affaires, mais que le pape pouvait
tre certain de deux choses: l'une, que l'ambassadeur, sur la demande du
Saint-Pre, crirait avec empressement et avec zle; l'autre, qu' moins
d'une impossibilit  moi inconnue, le gouvernement du roi serait
heureux de pouvoir seconder les vues du pape. Il s'agit, je prsume, de
sept ou huit mille fusils, et, pour le paiement, de quelques mois de
dlai. Je crois que, si la chose est possible, cela serait dcisif pour
nous ici. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, vous voyez tout.
Je ne sais si le pape m'en parlera demain.

[Note 168: M. Rossi  moi, le 20 juillet 1847.]

M. Rossi vit en effet le pape le lendemain, et l'audience tombait au
milieu de nouvelles graves. Trs-proccup du mouvement italien, le
prince de Metternich avait dit au nonce du pape  Vienne que l'Autriche
n'interviendrait pas sans tre appele, mais que d'autres pourraient
intervenir; que ds lors elle devait prendre des prcautions pour la
dfense de ses intrts en Italie; que le moins qu'elle pourrait faire
serait d'envoyer un corps de vingt-cinq mille hommes  sa frontire,
vers les tats pontificaux. Ces troupes en effet, tout ou partie[169],
sont dj  leurs postes. Piccarolo, Occhiobello, Polesella et autres
petits bourgs en sont encombrs. La garnison de la citadelle de Ferrare
a t renforce au point que le commandant autrichien a dclar au
gouvernement pontifical qu'il n'avait pas de place pour loger toutes ses
troupes dans le fort; et, par ce motif ou sous ce prtexte, il a demand
 pouvoir caserner mille hommes dans la ville avec vingt-neuf officiers.
Ici on tait  chercher (sans le trouver!) un exemplaire de la
convention passe, dit-on, dans le temps, au sujet de Ferrare, avec
l'Autriche. Je crois qu'on crit aujourd'hui au lgat de Ferrare de
vrifier, lui, si la demande est conforme aux stipulations, et, si elle
ne l'est pas, de protester. Il est vident que si les Autrichiens
s'tablissent dans la ville, ce fait sera regard, non-seulement dans
les tats du pape, mais dans toute l'Italie, comme une invasion. Quel en
sera l'effet dans l'tat des esprits? Sera-ce l'abattement ou
l'irritation? C'est une apprciation difficile. Quant aux tats du pape,
si le reste de l'Italie ne bouge pas, des troubles partiels me
paraissent plus  craindre qu'une insurrection gnrale: il faudrait, je
crois, pour cela, l'initiative  Rome, et cette initiative, le pape, par
son autorit morale, peut encore la prvenir.

[Note 169: M. Rossi  moi, le 20 juillet 1847.]

Je l'ai vu hier matin. Il ne connaissait pas encore la demande du
commandant autrichien de Ferrare; du moins il ne m'en a pas parl, bien
que l'entretien ft intime. En me parlant des coupables folies des
opposants  ses rformes:--Je leur ai fait sentir, me disait-il,
combien ils s'aveuglent: s'ils amnent les Autrichiens, il faudra bien
que les Franais arrivent. Nous entrerons en _confrence_. L'Angleterre
aussi voudra y mettre son mot, et nous serons obligs de faire, sous la
frule (_la sforza_) de l'Europe, plus de changements et de rformes que
nous n'en ferions agissant spontanment et avec dignit.--Je lui dis
sans dtours qu'il fallait justifier ce raisonnement par des faits
immdiats et dcisifs, qu'il n'y avait pas une heure  perdre, que son
gouvernement s'tait abandonn, que l'anarchie pouvait clater sanglante
d'un instant  l'autre, que sans doute l'influence morale du pape
lui-mme tait encore grande, mais qu'il ne fallait abuser de rien;
qu'il fallait sur-le-champ, d'un ct nommer et convoquer les dlgus
des provinces, de l'autre fonder un vritable ministre; que dsormais
il me paraissait impossible de ne pas y introduire au moins deux
laques; que cela ne changeait rien  l'essence du gouvernement
pontifical, de mme que, dans certains pays, on trouve tout simple
qu'une femme soit impratrice ou reine, bien que personne ne voult y
accepter une femme pour ministre de la guerre ou des finances. J'ajoutai
qu'au surplus je ne pouvais que lui rpter que nous n'avions point de
mesures  lui dicter, qu' sa haute sagesse seule il appartenait de
dcider, que seulement je le suppliais de ne pas perdre un temps dont
chaque minute tait prcieuse pour la dignit, l'honneur, l'avenir du
saint-sige, et je lui fis connatre votre dernire dpche.--M. Guizot
sera un peu inquiet, me dit le pape.--Il ne l'tait pas encore,
Saint-Pre; ce qui prouve  Votre Saintet que je ne me suis pas press
d'alarmer mon gouvernement. Mais je dois, avant tout, ne pas trahir la
confiance dont le roi m'honore, et je ne puis induire mon gouvernement
en erreur; je ne cache pas  Votre Saintet que j'ai d lui faire
connatre, avec une scrupuleuse exactitude, l'tat des choses.

Le pape fut trs-touch de la dpche, des sentiments du roi, des
conseils bienveillants de son gouvernement; il m'en parla avec effusion.
Il me remercia de tout ce que je lui avais dit; il m'assura, avec plus
d'nergie et de rsolution dans ses paroles que je ne lui en connaissais
jusqu'ici, qu'il y avait en effet des choses qu'il fallait faire
sur-le-champ, entre autres les deux que j'avais indiques; que rien ne
s'opposait  l'introduction de deux laques dans le ministre, qu'il y
avait mme des prcdents, dont un dans sa propre famille. Il entra dans
d'autres dtails pratiques sans intrt pour vous, mais qui prouvaient
qu'il comprenait les ncessits du moment et les enseignements que le
roi et son gouvernement avaient donns au monde entier.

Il me parla ensuite des sept ou huit mille fusils, d'un calibre lger,
dont il a besoin pour sa garde civique, et il me demanda de vous en
crire confidentiellement, inofficiellement, pour savoir si vous seriez
dispos  faire avec lui un petit bout de convention pour cette
fourniture. Il tient beaucoup  la faire avec nous; le refus lui serait
un vif chagrin; veuillez me rpondre quelque chose d'ostensible.

Enfin, en me parlant du complot contre-rvolutionnaire dont toute la
ville est proccupe, et dont elle est persuade au point que ceux qui
en doutent passent pour des imbcilles ou pour des complices, le pape me
dit qu'il tait peu enclin  croire  de telles machinations, mais
qu'aprs tout il tait ncessaire que la vrit ft connue, et qu'il
avait, le matin mme, donn l'ordre de commencer une enqute
judiciaire.--Et cela, lui dis-je, mettra fin  des arrestations et
perquisitions arbitraires qui dshonorent un gouvernement et sont une
preuve d'anarchie; aujourd'hui on arrte, demain on peut massacrer.--Il
en convint, et  cette occasion je lui fis sentir la ncessit de rgler
immdiatement l'action de la garde civique, et de la soumettre, en tout
et pour tout,  l'autorit civile. Il me remercia et me dit qu'on s'en
occupait activement. Bref, il me parut que le cardinal Ferretti lui
avait dj infus un peu de vigueur.

Mais hier soir, de six heures  minuit, une scne,  la vrit plus
ridicule encore que fcheuse, se passait prs de _Santo Andrea delle
Fratte_. On crut apercevoir un certain Minardi, espion fameux de la
police grgorienne, et qu'on tient pour l'un des principaux agents du
terrible complot qui monte toutes les ttes. On se met  lui donner la
chasse sur les toits, de maison en maison. Enfin on se persuade qu'il
s'est rfugi dans un petit oratoire, dans un lieu saint: on court, on
s'assemble, on le veut  tout prix. On tait l  vocifrer depuis
plusieurs heures; mais nul n'osait violer l'enceinte du lieu sacr. A
dix heures, je voulus voir de mes yeux et entendre de mes oreilles ce
qui en tait; j'y fus  pied, confondu dans la foule: c'tait une farce.
Quelques centaines de personnes, dont les deux tiers des femmes, de
paisibles passants, des prtres, des curieux comme moi. Si le
gouvernement avait envoy tout bonnement une centaine de gardes
civiques, au petit pas, l'arme au bras, avec un magistrat en tte,
disant tout simplement: Retirez-vous, Messieurs, dans dix minutes la
place aurait t vacue et le rassemblement dissip. Au lieu de cela,
on l'a laiss criailler des heures entires, et enfin on a voulu lui
persuader que l'homme n'y tait pas.--Il y est; nous l'avons vu; s'il
n'y est pas, ouvrez donc la porte de l'oratoire.--Le gouverneur ayant
chou, on invente d'envoyer le pre Ventura sermonner ce peuple. J'y
tais. C'tait une comdie qu'on ne peut voir qu' Rome. Premier sermon
dans l'glise de Saint-Andr. On accourt, on coute, on
applaudit.--Vive Jsus-Christ! Vive le pape! Vive le peuple romain!
Vive le pre Ventura! Mais il nous faut l'homme.--Arrive le permis du
cardinal-vicaire pour l'entre de la force publique dans le lieu
d'asile. Arrivent enfin (c'tait onze heures) des troupes et une
voiture. Il est entendu que le pre Ventura prendra l'homme dans son
carrosse et le mnera en prison; le peuple se contentera de le voir et
de le siffler. On pntre dans l'asile; le peuple haletant attend la
sortie. Tout  coup on voit le pre Ventura grimp sur je ne sais quoi,
prorant, gesticulant, et je saisis ces paroles:--Je vous assure qu'il
n'y est pas.--Oui, il y est.--Mais s'il y tait, je vous l'ai dit, je
l'aurais pris par le bras, mis en voiture avec moi pour le remettre  la
justice, et vous l'auriez respect.--Oui, oui, mais il y est.--Quoi?
vous oubliez que je suis prtre _(sacerdote)_? un prtre voudrait-il
vous tromper et mentir?--Ah! ah! le coquin se sera sauv par
derrire.--Ventura reprend la parole.--Vive le pre Ventura!--Eh bien!
mes enfants, allons-nous-en et accompagnez-moi chez moi.--Ainsi fut
fait et bonsoir. Voil ce peuple devant lequel ce gouvernement s'est
abandonn. J'ai voulu vous ennuyer de ce dtail parce qu'il me parat
caractristique, et que je tiens  ce que vous connaissiez le fond des
choses.

En attendant, le dcouragement tait hier au Quirinal. Un intime du
cardinal Ferretti tait chez moi ce matin,  huit heures. Je l'ai
remont et lui ai fait sentir qu'il tait honteux de s'abandonner de la
sorte, que c'tait se perdre dans des embarras qui taient  peine des
difficults, qu'il n'y a pas un de nous qui, matre ici des affaires
pendant quinze jours, ne rendt au pape un tat parfaitement rgl. Il
est all remonter le cardinal, et nous sommes convenus que, s'il ne me
faisait pas dire d'aller moi-mme chez le secrtaire d'tat, c'tait
preuve qu'il avait russi, qu'on agissait et que tout allait bien. Il
est quatre heures. Je n'ai pas reu d'avis. J'en conclus qu'on agit, et
je fais partir ma lettre.

On agit en effet. A travers ces faiblesses et ces gaucheries, malgr
tant d'hsitation et d'inexprience, les sincres intentions du pape, le
courage du cardinal Ferretti, les conseils donns par M. Rossi avec
autant de mesure que de franchise, l'appui persvrant du gouvernement
franais portaient leurs fruits. Nous envoymes au pape, aux conditions
qui lui convenaient, les fusils qu'il dsirait. La garde civique fut
organise. Un dcret organisa galement le conseil des ministres, rgla
les attributions des divers dpartements, leur action spciale et leur
dlibration commune. Le budget romain de 1846 fut publi. Un autre
dcret rendit  la ville de Rome une organisation municipale efficace.
La presse, sans tre affranchie de la censure, obtint plus de libert
pratique et quelques garanties contre l'arbitraire administratif et
secret. Les amliorations de l'ordre matriel ou purement moral se
joignaient  ces progrs de l'ordre politique. Les chemins de fer
taient dcrts. Les tarifs de douane libralement modifis.
L'Universit de Bologne tait restaure et enrichie de nouveaux cours.
Des salles d'asile _(asili infantili_) s'ouvraient dans les principales
villes. On pressait le travail des commissions charges d'examiner les
questions et de redresser les abus de l'ordre judiciaire. De toutes les
rformes mdites  Rome, me disait  Paris M. Lasagni, grand
jurisconsulte, romain de naissance, et l'un des magistrats les plus
minents de notre cour de cassation, c'taient l les plus importantes
et les plus praticables, les plus urgentes et les moins compromettantes.
Enfin un _motu proprio_ du pape ordonna qu'une assemble de notables
appels des provinces, et choisis pour la premire fois par le pape, sur
une triple prsentation des provinces mmes, se runirait  Rome le 15
novembre, s'occuperait de l'accomplissement dfinitif des rformes
commences ou prpares, et donnerait son avis sur les grandes affaires
temporelles de l'tat.

Dans tout ce mouvement progressif et rformateur, l'influence des
libraux modrs et laques tait de plus en plus active et
prpondrante: Je leur ai toujours conseill et je leur conseille
toujours, m'crivait M. Rossi[170], de ne pas se sparer du gouvernement
et de ne pas se mler avec les radicaux. Jusqu'ici ils ont jou la
partie avec un calme, une adresse, une clairvoyance admirables. Ils
savent bien, eux, ce qu'ils veulent, et ils savent aussi le dissimuler,
convaincus que les embarras et les difficults iront croissant, et que
le pape  la fin sera oblig de chercher capacit et force l o ces
mrites sont rellement. Le pape n'a rien  craindre; mais les prlats!
N'est-ce pas curieux de voir comment la vieille habilet sacerdotale a
fini par passer du clerg dans les laques? Mais le premier a perdu ce
que les seconds ont gagn: c'est un matre qui n'a pas seulement
communiqu sa science; il l'a donne.

[Note 170: Les 30 juillet et 8 aot 1847.]

Quelques jours avant de donner aux libraux laques romains cet loge,
M. Rossi les avait vus  l'preuve dans une circonstance dlicate, et
leur conduite avait justifi son esprance. Dans ma dpche du 28 juin
dernier, m'crivait-il le 18 juillet 1847, j'avais l'honneur de faire
observer  Votre Excellence que, s'il y avait un jour difficile  passer
ici, c'tait le 17 juillet, jour anniversaire de l'amnistie proclame
par le pape  son avnement. Il se prparait de grandes ftes; le pape
les avait autorises. Mais ds le 14 juillet, des bruits sinistres
commencrent  se rpandre, et l'alarme devint bientt gnrale. Les uns
affirmaient que les rtrogrades avaient organis un complot qui devait
clater d'une manire sanglante au milieu de la fte. On dsignait les
conspirateurs; on affichait partout leurs noms; on les accusait d'avoir
sduit une partie des troupes pontificales, d'avoir arm de stylets un
grand nombre d'hommes, dont plusieurs arrivs, disait-on, de la Romagne,
et de vouloir provoquer un tumulte pour faire alors main basse sur les
libraux.

D'autres au contraire accusaient les chefs du parti progressiste
d'avoir organis la fte dans un but rvolutionnaire, et de vouloir, ce
jour-l, soulever les masses contre les amis de l'ordre et le
gouvernement tabli.

A coup sr, Votre Excellence n'attend pas que je lui dise au juste ce
qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces accusations rciproques. Elle
connat trop les mensonges, soit stupides, soit calculs, des partis.

Ce qui est vrai, c'est qu'il y a, dans les deux camps, des ttes
exaltes, et quelques hommes sans principes et capables de tout.

Il est galement vrai que l'inertie du gouvernement encourageait les
rtrogrades et exasprait les progressistes. Ceux-ci du moins ne
cachaient pas leurs sentiments; ils en faisaient part tous les jours au
public par des imprims clandestins que la police ne savait pas arrter
et que le public dvorait.

Enfin il est certain que l'alarme tait gnrale et profonde. Dans cet
tat de choses, dans cet branlement des esprits, il aurait suffi, le
jour de la fte, d'un cri imprudent ou perfide, d'un accident
quelconque, pour faire clater, mme sans projet et sans complot, un
grand dsordre et peut-tre de grands malheurs.

Le moment tait,  mes yeux, dcisif, non-seulement pour le prsent,
mais pour l'avenir. La fte avait t permise par le pape lui-mme. Le
peuple le savait. La secrtairerie d'tat, qui est ici tout le
gouvernement, tait dans l'interrgne ministriel; le cardinal Gizzi
s'tait retir et son successeur, le cardinal Ferretti, n'avait pas
encore pris possession. La police s'tait annule. La force publique,
comme il arrive toujours quand le pouvoir s'abandonne, flottait
incertaine et se demandait o tait, pour elle, le chemin du devoir. Les
hommes modrs et influents, les conservateurs pouvaient seuls
intervenir utilement et prvenir un dsordre. C'tait le moment de voir
s'ils taient intelligents, fermes, rsolus, ou s'ils voulaient, comme
dans d'autres pays, se borner, les bras croiss,  de vaines
lamentations, et livrer leur pays aux factions. Ils ont agi; ils ont agi
spontanment, promptement, habilement. La haute noblesse romaine s'est,
dans cette circonstance dlicate, montre active et capable. Je me plais
 citer Rospigliosi, Rignano, Aldobrandini, Borghese, Piombino, etc.,
etc.

Il fallait que le pape suspendt la fte sans se dpopulariser. Le duc
de Rignano rdigea  la hte une ptition disant que la garde civique,
rcemment institue et ayant le dsir d'y assister, suppliait Sa
Saintet de retarder la fte jusqu' ce que cette garde pt tre
organise. La ptition fut couverte sur-le-champ de signatures
nombreuses et des noms les plus respectables.

Il fallait, pour prvenir un choc, persuader aussi les chefs des divers
partis populaires. Ces messieurs les ont franchement abords, et  la
vrit, non sans efforts, ils les ont tous ramens. Tous ont sign. Le
soir mme, le duc de Rignano prsenta la ptition au pape, et lui amena
en mme temps un des chefs populaires les plus habiles et les plus
influents. Le pape adhra, et le matin suivant fut publie la
notification pour le renvoi de la fte.

Ce n'tait pas tout. A tort ou  raison, on craignait pour le soir mme
des dsordres, des attaques personnelles. Comme je le disais, on avait
affich la liste des prtendus conspirateurs rtrogrades, ce qui
devenait en quelque sorte une liste de proscription. On signalait ces
malheureux  la fureur populaire. On pouvait craindre aussi que la queue
du parti progressiste ne ft pas aussi persuade que les chefs, et
qu'irrite de la suspension de la fte, elle ne se livrt  quelques
excs. Dans l'tat des choses, il faut bien le reconnatre, il n'y avait
de ressource que dans la garde civique. Le soir mme, on est parvenu 
en mettre provisoirement sur pied une partie. Chaque quartier _(rione)_
a eu ses postes et son corps de garde improviss. Les seigneurs romains
ont prt des locaux dans leurs vastes palais. Les gardes ont rpondu 
l'appel avec empressement; et pour quiconque connat cette population,
sa goguenardise, son esprit mordant et sarcastique, il est vident
qu'elle se croyait menace d'un danger prochain, par cela seul qu'elle a
pris fort au srieux et accueilli avec reconnaissance et respect une
garde improvise, sans instruction, sans uniforme, qui, dans toute autre
circonstance, aurait t le sujet d'innombrables pigrammes. Parmi les
commandants de bataillon se trouvent, entre autres, le prince Corsini,
malgr ses quatre-vingts ans qu'il porte, il est vrai, admirablement, le
prince de Piombino, le plus riche seigneur de Rome, le prince
Aldobrandini, le prince Doria, D. Carlo Torlonia, etc., etc. Le pape a
nomm hier le duc de Rignano chef de l'tat-major gnral. C'est aussi
un excellent choix.

Nous devons, il faut le dire,  cette mesure improvise la parfaite
tranquillit de ces derniers jours. La journe du 17 s'est passe sans
la moindre tentative de dsordre.

Mais toute mdaille a son revers. Par une consquence facile  prvoir
de tous les faits que je viens d'indiquer, toute la police s'est
trouve, ces jours-ci, concentre de fait dans les douze corps de garde.
C'est l qu'arrivaient les dnonciations et les plaintes; c'est l qu'on
accourait pour faire du zle. De l quelques arrestations, je crois,
fort  la lgre, non-seulement d'hommes accuss de vol, mais de
suspects politiques, des visites domiciliaires, des saisies de papiers.
Ce matin encore, le capitaine Muzzarelli, un des douze qu'on avait
signals au peuple comme auteurs d'un complot contre-rvolutionnaire,
ayant eu l'imprudence de se montrer au public, la garde civique l'a
arrt. Elle a bien fait dans le cas particulier; c'tait le seul moyen
de le sauver.

Ces faits n'ont pas, j'en conviens, une grande gravit: les personnes
arrtes sont bientt relches, les chefs de la garde civique sont tous
des hommes respectables, et leur autorit n'est nullement mconnue; le
peuple lui-mme entend facilement raison et ne s'obstine pas dans ses
erreurs. Toujours est-il qu'il y a eu un dplacement de pouvoir, que ce
qui ne doit tre qu'auxiliaire est devenu principal; et de l  devenir
pouvoir dirigeant, il n'y aurait pas loin si le fait se prolongeait.

On avait rendu suspects au peuple, comme solds par la
contre-rvolution, les carabiniers et les grenadiers des troupes
pontificales. Hier, il y a eu explication et rconciliation entre eux et
les chefs populaires. C'est trs-bien; mais si on commenait rellement
 descendre la pente, cela pourrait vouloir dire que les troupes
marcheraient au besoin avec la rvolution.

J'espre encore que ce dernier mot est trop gros pour la situation et
que nous ne serons pas forcs de nous en servir.

Cependant j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem._ Je me rendis
 la secrtairerie d'tat. Je trouvai le sous-secrtaire d'tat, Mgr
Corboli, assez mu. Je lui dis sans dtour que je ne voulais pas revenir
sur le pass, ni rechercher s'il n'et pas t facile de prvenir ce qui
arrivait; qu'alors on avait devant soi des mois, qu'on n'avait plus
aujourd'hui que des jours, des heures peut-tre; que la rvolution tait
commence, qu'il ne s'agissait plus de la prvenir, mais de la
gouverner, de la circonscrire, de l'arrter; que, si l'on y apportait
les mmes lenteurs, de bnigne qu'elle tait, elle s'envenimerait
bientt; qu'ils devaient se persuader qu'en fait de rvolution nous en
savions plus qu'eux, et qu'ils devaient croire  des experts qui sont en
mme temps leurs amis sincres et dsintresss; qu'il fallait
absolument faire, sans le moindre dlai, deux choses: raliser les
promesses et fonder un gouvernement rel et solide, en d'autres termes
apaiser l'opinion qui n'est pas encore pervertie, et rprimer toute
tentative de dsordre.--Le parti conservateur existe, dis-je; il s'est
montr actif, intelligent, dvou.--- Corboli convint pleinement dans
ces ides, et il m'indiqua, comme la mesure la plus urgente et la plus
dcisive, l'appel des dlgus des provinces.--Soit, dis-je; je crois
la mesure fort bonne si elle est bien conduite, s'il y a en mme temps
un gouvernement actif et qui sache rallier autour de lui les forces du
pays. Mais, encore une fois, la perte d'un jour peut tre un mal
irrparable.

Quelques minutes aprs, le nouveau secrtaire d'tat, le cardinal
Ferretti, s'installait au Quirinal. Je l'ai vu ce matin. J'ai t fort
content de lui. Il s'est montr pntr de l'urgence de la situation; et
en reprenant les deux points que j'avais signals  Mgr Corboli, il m'a
dit, quant au premier, qu'il esprait pouvoir publier demain la liste
des dlgus choisis, et indiquer l'poque de la convocation. Ce sera,
j'en conviens, un grand pas pour calmer les esprits. Quant au second
point, il m'a dit qu'il avait dtermin Grassellini[171]  se retirer,
et nomm Mgr Morandi pro-gouverneur de Rome. C'est aussi une bonne
mesure; mais, seule, elle serait insuffisante. En attendant, il est
juste de reconnatre qu'on ne pouvait pas faire plus en quelques
Heures.

[Note 171: Gouverneur de Rome sous Grgoire XVI.]

Je me flicitai et je flicitai M. Rossi des progrs qu'il me signalait
ainsi comme dj accomplis ou qu'il me faisait entrevoir: C'est avec
une satisfaction trs-relle, lui dis-je[172], que nous voyons le
gouvernement de Sa Saintet adopter une ligne de conduite claire et
dcide qui, par cela mme qu'elle ne laisse aucun doute sur ses
intentions et qu'elle doit satisfaire les amis des rformes modres,
lui donnera la force ncessaire pour triompher des entranements comme
des rsistances des partis extrmes. Les derniers vnements dont vous
me rendez compte ont rvl  Rome, non-seulement l'existence, mais
l'ascendant pratique d'une opinion  la fois sagement librale et
fermement conservatrice, telle que, dans d'autres pays, une longue
exprience et de cruelles agitations ont  peine suffi  la former. En
continuant  s'appuyer sur cette opinion, le saint-sige surmontera,
nous l'esprons, les difficults graves et nombreuses qu'il est destin
 rencontrer dans son oeuvre progressive de rformes rgulires et
habilement mesures.

[Note 172: Le 28 juillet 1847.]

Mais au milieu de ma satisfaction et de mon esprance, je ne me
dissimulais pas les obstacles que devaient susciter  l'oeuvre ainsi
entreprise, prcisment la formation et les premiers succs de ce parti
modr qui pouvait seul l'accomplir. Il prenait la place et djouait les
desseins des deux partis extrmes qui, dans Rome et dans toute l'Italie,
se disputaient l'empire et l'avenir, le parti stationnaire et le parti
rvolutionnaire, rsolus, l'un  maintenir opinitrement le pass et le
prsent italiens, l'autre  changer compltement, n'importe  quel prix,
l'tat territorial et politique de l'Italie. Deux incidents me
rvlrent, dans toute sa gravit, la double lutte imminente que les
faits gnraux me faisaient pressentir.

Le 18 janvier 1848, je lus dans le _National_ une longue lettre que
m'adressait de Londres, par la voie de ce journal, le plus clbre
reprsentant des rvolutionnaires rpublicains italiens, M. Joseph
Mazzini. Lettre sincre et loquente, pleine de sentiments levs
qu'videmment l'auteur croyait tous lgitimes et moraux, quoique, au
fond et serrs de prs, la plupart ne le fussent point; crite
d'ailleurs avec une grande convenance envers moi, et dans le droit d'une
polmique srieuse. Je n'ai garde d'entrer dans la discussion de la
politique qu'exprimait cette lettre avec une passion franche, quoique
avec plus d'une rticence. J'en reproduis le sens et le rsum dans les
termes mmes de l'auteur: Il n'existe pas de parti modr en Italie, me
disait M. Mazzini; les quelques hommes que vous avez encourags,
soutenus, rallis, et que vous voudriez aujourd'hui riger en parti, ne
sont que des individus pars, diviss entre eux, et dpasss depuis
longtemps par les nobles et bons instincts populaires. Il existe en
Italie une foule d'hommes prts  mourir pour l'unit du peuple italien;
il n'en existe pas un seul qui soit prt  se sacrifier pour les
thories de M. Balbo ou de M. Orioli. Ainsi, non-seulement
l'indpendance des tats italiens envers l'tranger, mais l'unit de
l'tat italien rige en droit suprme et unique, au-dessus et au mpris
de tout autre droit, et poursuivie  tout prix par la rvolution et la
guerre, telle tait l'ide exclusive proclame par M. Mazzini; et la
rpublique italienne une et indivisible apparaissait comme le but
dfinitif de cette ide, au nom de laquelle tout parti modr en Italie
tait ni et rejet comme une faiblesse et une chimre.

Six semaines avant que cette lettre part dans le _National_, le comte
Appony tait venu me communiquer,  propos des affaires d'Italie, une
lettre particulire[173] du prince de Metternich, dont il me laissa
copie et dont je reproduis textuellement les passages essentiels et
caractristiques.

[Note 173: En date du 31 octobre 1847.]

M. Guizot vous a dit, crivait le chancelier d'Autriche  son
ambassadeur:--M. le prince de Metternich ne croit pas encore au succs
du juste milieu. Je crois, moi,  ce succs; je dfends cette politique,
je travaille pour ce triomphe. Le prince se prononce au contraire pour
la rsistance absolue, pour le _statu quo_.

Cela n'est pas tonnant; il est n dans cette cole, il a toujours
march  la tte de ce systme. Je crois que continuer  marcher dans
cette voie est maintenant impossible; on ne saurait plus russir dans
celle de la rpression.--

Je ne crois pas en effet au succs du juste milieu dans la phase dans
laquelle se trouvent les situations romaine et toscane. Je n'hsite pas
 tablir en thse que, si le rgime du juste milieu peut tre le
produit d'une rvolution, ce n'est pas dans les premires priodes qu'il
peut se faire jour. L'tat de l'glise et la Toscane sont-ils en train
de se rformer, ou avancent-ils sur la pente de la rvolution? La
question et toute la question, pour moi, est l.

Je sens que, pour asseoir mon opinion sur la situation, il me faut
dfinir, d'une manire prcise, ce qui,  mes yeux, a la valeur d'une
rvolution. Je regarde comme tant en rvolution tout tat dans lequel
le pouvoir a, de fait, pass d'entre les mains de l'autorit lgale dans
celles d'un autre pouvoir, et je ne mets pas en doute que ce dplacement
n'ait eu lieu dans les tats romain et toscan. Les deux autorits
lgales pourront-elles se ressaisir du pouvoir? Ceci est une autre
question que j'abandonne  la dcision du sort. Habitu  me placer de
prfrence en face des mauvaises chances et  accepter comme bienvenus
les vnements favorables, c'est sur le danger que je fixe mes regards,
et c'est ds lors galement  lui que s'applique mon raisonnement.

Le rgime du juste milieu ne peut, selon ma pleine conviction, point se
faire jour  l'entre d'une rvolution. A la sortie, il aura la valeur
d'un compromis, soit entre les partis, soit entre l'autorit alors
existante et les partis effrays de la situation. La position change
quand les expriences sont faites; alors l'inertie, cet lment qui
exerce un si grand pouvoir sur les masses, rentre dans son droit; la
lassitude fait appel  la raison publique; les intrts nouveaux
veulent, de leur ct, sauvegarder leurs conqutes, et le compromis
acquiert la valeur d'un bienfait.

Si je ne connaissais d'avance le prononc de M. Guizot, je lui
demanderais s'il admet que les produits de la rvolution de juillet
eussent pu,  l'aide d'efforts quelconques, se frayer une voie pratique
entre 1789 et 1793. Je vais mme plus loin. Napolon aurait-il, lors de
son arrive au pouvoir, pu gouverner la France dans les voies du juste
milieu? Quelles que soient les diffrences entre les positions
italiennes et celles dans lesquelles s'est trouve la France dans les
diverses phases qu'elle a parcourues, je n'admets pas, en 1847, le
triomphe du juste milieu dans les tats du centre de l'Italie. Je ne
l'admets pas davantage que je ne saurais reconnatre, dans le cri de:
Vive Pie IX! et dans celui de: Vive Lopold II!, l'expression de
sentiments religieux et monarchiques, ni mme une tendance vers le
maintien de l'ordre public.

M. Guizot croit que je suis pour la rsistance absolue et le _statu
quo_.

La rsistance est un fait soumis  des conditions. La rsistance
politique peut tre ou active ou passive. Active, elle place la force
matrielle sur la premire ligne de l'action; passive, cette force
trouve sa place dans la rserve. M. Guizot a fait mention de la ligne de
conduite que nous avons suivie dans les circonstances dans lesquelles se
sont trouves quelques parties de l'Italie en 1820 et 1821. Il peut me
suffire de rapprocher cette manire de procder, alors et en 1831, de
celle que nous observons en face des vnements du jour, pour prouver
que le mot _absolu_ n'est, pour le moins, point applicable au mode de
notre rsistance. Nous faisons, en rgle commune, une diffrence entre
l'action que rclame le mouvement qui porte le caractre d'une _rvolte_
et celle qui est applicable  une _rvolution_. Les _rvoltes_ ont un
corps avec lequel il est possible d'engager une lutte. Les
_rvolutions_, par contre, ont beaucoup de commun avec les spectres, et
nous savons, pour rgler notre conduite, attendre que les spectres se
revtent d'un corps.

Il ne me reste plus qu'un mot  vous dire.

M. Guizot vous a parl de l'cole dans laquelle j'aurais t lev, et
je comprends qu'il accorde  cette cole de l'influence sur le systme 
la tte duquel j'ai toujours march. Ce n'est sans doute pas sur ce fait
que M. Guizot se trompe; c'est sur l'cole qu'il est dans l'erreur.

L'cole dans laquelle j'ai t lev est celle de la rvolution. J'ai
pass les premires annes de la rvolution en France, et je me suis
trouv plac sous la conduite directe d'un gouverneur qui, en 1792, a
jou le rle de prsident _d'un comit de dix_ nomm par les Marseillais
pour faire et surveiller la journe du 10 aot, et lequel, en 1793, a
t l'un des juges au tribunal rvolutionnaire prs duquel un moine
dfroqu, Euloge Schneider, a rempli les fonctions d'accusateur public.
Ma jeunesse s'est ainsi passe au milieu de la rvolution, et le reste
de ma vie s'est coul en luttes avec les rvolutions. Telle a t
l'cole  laquelle j'ai t lev, et elle ressemble bien peu  celle de
laquelle (avec un grand fond de vraisemblance) M. Guizot me croit sans
doute sorti. La marche de mon esprit, j'ai le droit de le dire, s'est
forme d'elle-mme et sous l'influence des vnements auxquels, depuis
l'anne 1794, j'ai t appel  prendre une part active; elle a t le
produit d'une grande indpendance d'esprit et du calme qui forme la base
de mon caractre.

Je rsume cet expos succinct, que M. Guizot trouvera empreint d'une
indubitable franchise, par l'expression de ma conviction que si, entre
sa pense et la mienne, il y a de la diffrence, il faut en chercher la
cause dans l'influence qu'exercent, sur les hommes d'tat les plus
indpendants de caractre, la situation des pays qu'ils reprsentent et
les conditions sous lesquelles ces pays et leurs individualits sont
placs.

Au fond, ces deux lettres ne m'apprenaient rien que je ne susse: ds
l'avnement de Pie IX, il m'avait t vident que le parti libral
modr, qui se formait autour du pape rformateur, aurait pour
adversaires le parti stationnaire et le parti rvolutionnaire ardents,
l'un et l'autre,  nier sa force et  entraver son succs. Le langage du
prince de Metternich et de M. Mazzini ne faisait que dclarer cette
double hostilit et lui prter l'appui de noms minents. Des deux parts
les actes correspondirent aux paroles: mais entre ceux du parti
stationnaire et ceux du parti rvolutionnaire, la diffrence fut grande;
l'attitude du gouvernement autrichien, tte et bras du parti
stationnaire, fut essentiellement dfensive: au premier moment, il se
laissa aller  un peu de prcipitation et d'talage; l'occupation de
Ferrare[174] eut ce caractre; mais, avec sa pntration accoutume, M.
de Metternich reconnut bientt qu'il tait en prsence, non d'une
rvolte passagre, mais d'une rvolution naissante: Il se peut, me dit
de sa part le comte Appony, que nous ayons t un peu brusques; il faut
prendre garde d'irriter quand on ne veut qu'imposer. La conduite du
cabinet de Vienne devint prudente et patiente: sur la vive protestation
du pape, que nous appuymes  Vienne, sans bruit, mais avec insistance,
l'occupation de Ferrare cessa[175], et les choses y rentrrent dans le
_statu quo_ antrieur. Aux termes d'un trait spcial et sur la demande
expresse du duc de Modne menac par une meute, quelques soldats
autrichiens entrrent  Modne, en trs-petit nombre et videmment hors
d'tat comme sans dessein de rien tenter au del. Mme dans les mesures
de prcaution qu'il prenait pour la sret de ses propres tats, le
gouvernement autrichien se montrait rserv et soigneux de ne pas
alarmer l'indpendance de ses voisins. Il importait de le confirmer dans
cette disposition modre, je pourrais dire modeste; j'crivis  M.
Rossi[176]: Ou l'Autriche dsire ou elle ne dsire pas un prtexte pour
une leve de boucliers; si elle le dsire, il faut bien se garder de le
lui fournir; si elle ne le dsire pas, il faut l'entretenir dans sa
bonne disposition en traitant avec elle comme avec un pouvoir qui ne
demande pas mieux que de laisser ses voisins tranquilles chez eux si on
ne trouble pas sa tranquillit chez lui. Ne ngligez rien pour contenir
Rome dans cette politique, la seule efficace pour le succs aussi bien
que la plus sre. L'Italie a dj perdu plus d'une fois ses affaires en
plaant ses esprances dans une conflagration europenne. Elle les
perdrait encore. Qu'elle s'tablisse au contraire sur le terrain de
l'ordre europen, des droits des gouvernements indpendants, du respect
des traits. Ainsi seulement elle aura chance de faire russir ce
qu'elle peut faire aujourd'hui; et le succs de ce qu'elle peut faire
aujourd'hui est l'unique moyen de prparer le succs de ce qu'elle
pourra faire un jour, je ne sais quoi, je ne sais comment, je ne sais
quand, mais certainement pas aujourd'hui.

[Note 174: Le 16 aot 1847.]

[Note 175: Le 23 dcembre 1847.]

[Note 176: Le 26 aot 1847.]

C'est vous dire combien il importe de contenir ces affaires-ci dans les
limites d'une question _romaine_, et d'empcher qu'on n'en fasse une
question _italienne_. J'en sais toute la difficult. Vos dpches
expliquent parfaitement l'existence simultane des deux questions et
leur connexit. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon sens,
toute votre persvrance, toute votre patience, toute votre influence 
faire comprendre au parti national italien qu'il est de sa politique, de
sa ncessit actuelle, de se prsenter et d'agir fractionnairement,
comme romain, toscan, napolitain, etc., et de ne point poser une
question gnrale qui deviendrait invitablement une question
rvolutionnaire..

Loin d'viter cet cueil, le parti rvolutionnaire s'y jeta  corps
perdu; il souleva, je devrais dire il tala toutes les questions dont
l'Italie pouvait tre l'objet: non-seulement la question de
l'indpendance italienne, c'est--dire l'expulsion de l'Autriche de tout
le sol italien, mais aussi la question de la libert politique dans tous
les tats italiens; non-seulement la question de la libert politique
dans tous les tats italiens, mais la question de l'unit politique
comme de l'unit territoriale de l'Italie, c'est--dire la chute des
divers tats italiens et de leurs princes, pour faire de toute l'Italie
un seul tat sous un seul gouvernement. Et derrire l'unit politique de
l'Italie apparaissait l'unit rpublicaine, vrai but et secret travail,
dirai-je de la tte ou de la queue du parti? Ses acclamations 
l'honneur tantt du pape Pie IX, tantt du grand-duc Lopold II, tantt
du roi Charles-Albert, cachaient mal son espoir de trouver, dans ces
princes et dans leurs concessions, autant de degrs pour monter tt ou
tard au sommet de ses esprances. Plus ou moins clairement souleves
toutes  la fois, ces questions taient trs-diversement accueillies par
le grand public italien; l'expulsion de l'Autriche et la complte
indpendance de l'Italie taient, sauf quelques intrts de cour et de
courtisans, le voeu unanime de la Pninsule. Bien moins gnral, le
dsir de la libert et du progrs politique tait pourtant rpandu et
rel, surtout dans les classes moyennes et dans les esprits cultivs.
L'abolition des divers tats italiens et leur absorption dans un seul et
unique tat taient, pour de savants politiques, une combinaison qui
leur semblait ncessaire contre l'tranger, pour tel ou tel prince ou
ministre un lan d'ambition audacieuse, et cette perspective suscitait,
dans une partie des masses populaires, un sentiment d'orgueil national,
dans d'autres une rpulsion instinctive et de loyaux ou patriotiques
regrets. Enfin Rome enleve  la papaut pour devenir, comme tant
d'autres villes, la capitale d'un prince comme tant d'autres princes,
c'tait l'glise catholique bouleverse dans sa constitution historique
et jete dans le plus tnbreux avenir. Et pas une de ces questions
n'tait de celles qui se peuvent rsoudre par la libert et la
discussion au sein de la paix; elles taient toutes des questions de
guerre et de rvolution.

Au milieu de cette fermentation de jour en jour plus gnrale et plus
ardente, le pape, malgr sa popularit persistante, ressentait de vives
alarmes. Il voyait avancer et monter vers lui, tantt la domination
trangre, tantt l'exigence populaire. Qui le soutiendrait contre l'un
et l'autre ennemi? Qui le dfendrait de l'un et l'autre pril? Il ne
pouvait ni ne voulait accepter la protection de l'Autriche. Pouvait-il
compter sur celle de la France? Le cardinal Ferretti tmoignait un jour
 M. Rossi sa sollicitude  cet gard: Quand,  la fin de la
conversation, je lui ai dit, m'crivait M. Rossi[177], que, le cas
chant, vous ne manqueriez pas  vos amis, il s'est jet  mon cou et
m'a vivement embrass en me disant: Merci, cher ambassadeur; en tout et
toujours, confiance pour confiance, je vous le promets. Quelques jours
aprs, le pape, donnant audience  M. Rossi, lui parla de notre escadre
qui stationnait dans les eaux de Naples, sous le commandement du prince
de Joinville: Ce serait, m'a-t-il dit[178], un service  me rendre, que
de la faire paratre, de temps  autre, sur les ctes de mes tats.

[Note 177: Le 30 juillet 1847.]

[Note 178: Le 10 aot 1847.]

M. le prince de Joinville avait pressenti ce voeu: Il m'a envoy hier
de Naples un aspirant, m'crivit M. Rossi[179], avec une lettre dans
laquelle il me demande 1 si, dans l'tat des choses en Italie, je pense
que la prsence de l'escadre  Naples ait ou n'ait pas d'inconvnient;
2 s'ils peuvent nous tre de quelque utilit en paraissant sur le
littoral des tats romains. J'ai rpondu ce matin  Son Altesse royale
par la lettre dont je vous envoie copie:

[Note 179: Le 30 juillet 1847.]

Monseigneur,

A l'agitation de ces derniers jours a succd dans ce pays une sorte de
tranquillit. L'honneur en revient au parti modr qui a su se montrer,
s'organiser, s'armer, tant bien que mal, avec toute l'nergie, la
promptitude et l'ensemble que n'avait pas le gouvernement. Celui-ci,
grce  cette manifestation et  cet appui, commence maintenant 
reprendre les rnes; et il lui serait facile de se placer au milieu d'un
parti conservateur nombreux, clair, dvou, s'il savait enfin suivre
les conseils d'ordre et de progrs que nous ne cessons de lui donner
depuis un an. La tranquillit est  ce prix. J'espre qu'il le fera. J'y
fais et y ferai tous mes efforts. Le nouveau secrtaire d'tat est actif
et nergique. Il a dj pris de bonnes mesures; mais le plus essentiel
reste  faire.

L'arme autrichienne, aux frontires des tats pontificaux, a t
renforce; la garnison autrichienne de Ferrare aussi. Dans cette
situation, mon opinion personnelle est que la prsence d'une escadre
franaise sur les ctes de l'Italie mridionale est d'un excellent
effet. Peu importe le lieu du mouillage entre la Spezzia et Naples,
pourvu qu'on sache qu'elle est dans ces parages et que nous pourrions
l'appeler dans quelques heures. Cela seul contient les partis extrmes
qui n'ignorent pas que la politique du gouvernement du roi est une
politique d'ordre et de progrs  la fois. Cela encourage le parti
modr, rassure le gouvernement pontifical contre toute sorte de dangers
rels ou supposs et nous donne une attitude qui me parat tout  fait
d'accord avec nos intrts et notre dignit.

J'entreprenais, prcisment  cette poque, de faire cesser, par la voie
de la ngociation, l'occupation autrichienne de Ferrare. J'avais
l'espoir d'y russir et j'y russis en effet. Il importait fort que rien
ne vnt aggraver la difficult de ce succs ncessaire  l'indpendance
des tats italiens et au maintien de la paix. Quand la ngociation fut
prs de son terme, l'ordre fut envoy  M. le prince de Joinville de
reprendre, avec notre escadre, sa station sur la cte occidentale
d'Italie et dans le voisinage de l'tat romain. Mais dans cet
intervalle, le parti rvolutionnaire avait poursuivi son oeuvre; parce
que nous agissions sans bruit, il nous avait accuss de ne rien faire,
d'abandonner la cause de l'indpendance et du progrs en Italie, de nous
lier mme avec l'Autriche en rcompense de son silence sur les mariages
espagnols, et de n'avoir fait rester notre escadre devant Naples que
pour protger l'absolutisme contre les tentatives librales. Facile 
intimider et  dcourager, le parti libral modr avait trop cout ces
calomnies, et tmoign lui-mme non-seulement de l'humeur, mais des
doutes sur la fermet de notre appui. Lord Palmerston s'tait empress
de mettre  profit ces dispositions et de se donner, par le langage de
ses agents et l'apparition d'une escadre anglaise, l'attitude de
protecteur de la libert italienne. Arriv devant Livourne,  bord du
_Titan_, M. le prince de Joinville rendit compte au ministre de la
marine de ce nouvel tat des faits et des esprits; il paraissait croire
lui-mme que, depuis l'vnement de Ferrare, nous tions rests
silencieux et inactifs, et il demanda de nouvelles instructions en
indiquant les mesures qui lui semblaient ncessaires pour sortir d'une
situation dont la prolongation rendait, selon lui, le sjour de
l'escadre franaise sur la cte d'Italie plus embarrassant qu'efficace.

J'avais  coeur de dtruire, dans l'esprit de ce prince capable et
rsolu, l'impression de regret et de blme que lui avait donne une
connaissance incomplte et inexacte de nos actes rcents en Italie. Je
lui crivis sur-le-champ[180]:

[Note 180: Le 7 novembre 1847.]

Monseigneur,

Le duc de Montebello m'a communiqu vos lettres des 25 et 28 octobre.
Je remercie Votre Altesse royale de sa franchise. C'est ainsi seulement
qu'on peut savoir la vrit; et comme Votre Altesse royale a besoin de
la savoir autant que moi, je me permettrai d'user avec elle de la mme
franchise.

Je mets sous les yeux de Votre Altesse royale quelques unes des
nombreuses dpches et lettres particulires que, depuis le commencement
des affaires d'Italie, j'ai adresses aux agents du roi  Rome,
Florence, Naples, Turin, Vienne et ailleurs. Ces dpches ont t,
officiellement ou officieusement, communiques aux gouvernements
intresss. Elles rsument et caractrisent notre politique.

Vous le voyez, Monseigneur, nous ne sommes point rests inactifs. Nous
n'avons point gard le silence. Nous ne nous sommes point unis aux
souverains absolus. Nous ne nous sommes point lis secrtement avec
l'Autriche. Nous avons hautement, toujours et partout, conseill et
soutenu les rformes modres, le progrs intelligent et rgulier, la
politique vraiment librale et pratique qui s'attache au seul bien
possible et aux seuls moyens efficaces pour raliser le seul bien
possible.

Que cette politique n'ait pas aujourd'hui, en Italie, la faveur
populaire, je ne m'en tonne point Les Italiens voudraient tout autre
chose. Ils voudraient que la France mt  leur disposition ses armes,
ses trsors, son gouvernement, pour faire ce qu'ils ne peuvent pas faire
eux-mmes, ce qu'ils ne tenteraient pas srieusement, pour chasser les
Autrichiens d'Italie et tablir, en Italie, sous telle ou telle forme,
l'unit nationale et le gouvernement reprsentatif.

Tenez pour certain, Monseigneur, que c'est l ce qui est au fond de
tous les esprits italiens, des senss comme des fous, de ceux qui ne le
disent pas comme de ceux qui le disent, de ceux qui le croient
impossible comme de ceux qui le croient possible. C'est l ce qui
dtermine en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut, mais
les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie ou de
colre.

Ce voeu gnral des Italiens est-il bon ou mauvais en soi, possible 
raliser un jour ou  jamais impossible? Je n'examine pas cela. Je ne
fais ni de la philosophie, ni de l'histoire, ni de la prophtie. Je fais
de la politique pratique et actuelle. Dans ces limites, je dis
trs-positivement que nous ne devons pas, que nous ne pouvons pas
entreprendre, pour le compte de l'Italie, ce que, trs-sagement et
trs-moralement  mon avis, nous n'avons pas voulu entreprendre pour le
compte de la France, c'est--dire le remaniement territorial et
politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour alli
l'esprit de guerre et de rvolution.

L'indpendance des tats et des souverains italiens  l'gard de toute
puissance trangre, le libre et tranquille accomplissement, dans chaque
tat italien, des rformes que le souverain et le pays jugeront, de
concert, ncessaires et praticables, voil toute notre politique en
Italie, la seule qui convienne  la France, la seule bonne, je n'hsite
pas  le dire, pour l'Italie elle-mme, malgr l'humeur qu'elle ressent
de ce que nous ne nous mettons pas  son service pour en sortir.

Cette politique, Monseigneur, je me suis appliqu, je m'applique  la
faire prvaloir par les moyens rguliers et efficaces, en traitant de
gouvernement  gouvernement, sans rpandre chaque matin devant le
public, pour son amusement et pour la satisfaction de ma vanit, mes
dmarches, mes ides, mes raisons, mes esprances. Je cherche le succs
et non pas le bruit. Quand je me suis ml de l'affaire de Ferrare, je
me suis bien gard d'aller, ds le premier moment, crier sur les toits
le plein droit du pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir
aux Italiens, mais j'aurais fort gt l'affaire mme. J'ai travaill,
sans bruit et poliment,  convaincre l'Autriche qu'il fallait finir
cette affaire, s'en entendre avec le pape, rentrer dans le _statu quo_,
et empcher que l'tincelle de Ferrare n'allumt l'incendie de l'Italie.
Je ne dsespre pas d'y russir; et si j'y russis, ce sera parce que
j'aurai trait la question par les bons procds, de gouvernement 
gouvernement, et en me tenant bien en dehors des clameurs des journaux.

Je ne m'inquite pas, Monseigneur, de la bouffe de popularit que
l'Angleterre promne en ce moment en Italie, popularit vaine et
vaniteuse. L'Angleterre donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et
les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus, et
il faudra bien qu'ils s'en aperoivent eux-mmes.

Monseigneur, l'exprience m'a appris que la bonne politique n'tait pas
populaire en commenant, longtemps peut-tre, et qu'elle le devenait un
peu plus chaque jour,  mesure que la lumire se faisait sur les choses
et dans l'esprit des hommes. Je sais supporter l'impopularit qui
passera et attendre la popularit qui durera. Je comprends l'humeur des
Italiens et je leur pardonne de tout mon coeur. Il y a de grandes
tristesses dans leur destine. Mais soyez sr que nous faisons, de la
seule manire possible, les seules bonnes affaires aujourd'hui possibles
pour eux; que c'est, pour nous, la seule bonne politique, et que, si
nous russissons malgr eux, ils nous en devront beaucoup de
reconnaissance, et qu'ils finiront par s'en douter.

Pardon de ce volume, Monseigneur, mais je tenais  rpondre pleinement
 votre pense. Je prie Votre Altesse royale d'agrer, etc.

Huit jours plus tard, au moment o le prince de Joinville recevait ma
lettre, la _Consulta_ des dlgus des provinces se runissait  Rome,
et cinq semaines aprs les Autrichiens vacuaient la ville de Ferrare.
La politique pacifiquement rformatrice obtenait ainsi un double succs:
le pape rentrait dans la pleine indpendance de ses tats, et une
assemble de notables laques venait, pour la premire fois, prendre
part  son gouvernement.

Lundi dernier, 15 de ce mois, m'crivit M. Rossi[181], a eu lieu
l'installation solennelle de la _Consulta_ d'tat. Ce jour, impatiemment
attendu, a t signal par plusieurs circonstances remarquables. Le
public avait prpar  la _Consulta_ une rception solennelle. Les
princes romains s'taient entendus pour mettre  la disposition de
chacun des dputs une de leurs voitures d'apparat et leurs gens de
livre. C'est dans ces quipages que les membres de la _Consulte_
devaient se rendre au Quirinal, o ils allaient recevoir la bndiction
du pape, au Vatican, lieu dsign de leurs sances. Des citoyens
appartenant  chacune des lgations ou dlgations reprsentes se
proposaient d'escorter la voiture de leur dput en portant devant lui
la bannire de leur ville natale. Le but de ces dispositions, destines
 donner  la _Consulte d'tat_ l'importance et les caractres
extrieurs d'un corps souverain, n'chappait point au gouvernement qui
cependant, aprs avoir fait subir quelques modifications au programme de
la fte, se dcida, non-seulement  l'autoriser, mais  le rendre
officiel, en lui donnant la forme d'une notification faite par le
snateur de Rome. Dans la journe du dimanche, le secrtaire d'tat fut
inform qu'on avait l'intention,  l'exemple de ce qui s'tait fait, je
crois,  Florence, de faire paratre,  la suite du cortge, des
dputations et des bannires de tous les tats, non-seulement d'Italie,
mais d'Europe. Craignant, non sans quelque raison, que cette
dmonstration ne donnt lieu  quelques dsordres, il russit  s'y
opposer. Je reus,  une heure avance de la soire, une lettre
trs-presse du cardinal Ferretti qui me priait d'employer mon influence
pour empcher nos nationaux de prendre part  aucune dmarche de ce
genre; ce qui me fut d'autant plus ais que les Franais tablis  Rome
ne montraient, je dois rendre justice  leur bon sens, aucun
empressement de donner suite  ce singulier projet. Il fut moins facile
d'y dterminer les sujets, et mme, dit-on, les reprsentants de
quelques autres puissances appartenant  l'Italie. Il fallut que, le
lendemain, le cardinal Ferretti intervnt lui-mme sur le lieu o le
cortge se prparait, dans le voisinage du Quirinal, et ft enfermer
dans un corps de garde plusieurs bannires qu'on avait dj apportes.

[Note 181: Le 18 novembre 1847.]

A neuf heures, les dputs furent reus par le pape qui leur tint le
discours dont Votre Excellence trouvera l'analyse dans le _Diario di
Roma_. Ceux qui y ont assist s'accordent  dire que le Saint-Pre
paraissait trs-anim en le prononant, et qu'il insista trs-fortement
sur les deux points capitaux, le rle purement consultatif de la
nouvelle assemble et la ferme rsolution de son gouvernement de
rsister aux perturbateurs. On dit mme qu'il pronona le mot
d'_ingratitude_ qui n'est pas reproduit dans le texte imprim.

Il est  remarquer d'ailleurs que ni ce mot, ni aucune des autres
paroles svres que le pape fit entendre n'taient directement adresss
aux dputs, comme il a eu soin de l'assurer lui-mme. Peut-tre, dans
sa pense, taient-elles destines  tomber sur quelques personnes qui
accompagnaient les dputs, et qui sont connues pour la vivacit de
leurs opinions.

Aussitt aprs le discours termin, les dputs se sparrent pour
monter chacun dans la voiture qui lui tait destine. Ils traversrent
ainsi toute la ville, ne cessant pas, pendant un trajet de plus de deux
heures, de rencontrer une foule immense. Soit que la nouvelle du
discours du pape, promptement rpandue, et troubl l'esprit public,
soit que l'enthousiasme le plus ardent finisse par se lasser de tant de
dmonstrations successives, peu de cris se firent entendre sur leur
passage. Arrivs  Saint-Pierre, ils entendirent la messe et entrrent
sur-le-champ en sance.

Ce seront l,  mon sens, ajoutait, dans une lettre particulire, M.
Rossi, les funrailles du pouvoir politique temporel du clerg  Rome.
L'tiquette restera plus ou moins, mais le contenu du vase sera autre;
il y aura encore des cardinaux, des prlats employs dans le
gouvernement romain, mais le pouvoir sera ailleurs. L'essentiel pour
nous, c'est qu'il n'y ait pas de rvolution proprement dite, de
rvolution sur la place publique. Je persiste  esprer qu'il n'y en
aura pas. Mme ceux qui nous ont trouvs trop rservs ont compris que
la voie pacifique tait la voie la plus sre. Aussi revient-on peu  peu
 nous, prcisment  cause de la rserve digne et srieuse que nous y
avons mise. Le pape, qu'il ait ou non exactement mesur le chemin qu'il
a parcouru, est parfaitement tranquille. Il a dit  une personne de ma
connaissance que le public avait t induit en erreur, que le
gouvernement pontifical n'avait qu' se louer du gouvernement franais,
que nous nous tions parfaitement conduits  son gard, que nous avions
fait tout ce que nous pouvions faire. Mais les souverains, a-t-il
ajout, aiment peu Pie IX. Ils craignent que je n'amne des rvolutions.
Ils se trompent. Ils ne connaissent pas ce pays-ci.

Quelque satisfait qu'il ft de la runion et des dispositions de la
_Consulta d'tat_, M. Rossi ne se faisait point d'illusion sur ce qui
restait  faire et sur les obstacles  surmonter pour que la rforme
entreprise par Pie IX dans le gouvernement romain ft efficace et
prvnt les rvolutions: Je vis hier le cardinal Ferretti,
m'crivit-il[182]:--Avouez, m'a-t-il dit, que cette fois nous avons
bien conduit notre affaire.--J'en conviens, et je vous en flicite.--Et
le discours du pape, qu'en dites-vous?--Que le pape se ft lev contre
les utopies, qu'il se ft montr rsolu  repousser les perturbateurs,
de quelque part qu'ils viennent, rien de mieux; mais le discours parat
impliquer l'ide de la conservation absolue du gouvernement temporel
dans les mains du clerg, ne laissant aux laques d'autre rle que celui
de donneurs d'avis. C'est trop peu. Cela tait peut-tre possible il y a
un an; les ttes n'taient pas montes; les esprances taient modestes;
le reste de l'Italie n'tait pas encore rveill. Aujourd'hui c'est
autre chose. Il n'y a plus d'illusion possible. Votre situation est
nettement dessine. Les radicaux frappent  votre porte. Il faut leur
tenir tte. Vous seuls, clerg, vous ne le pouvez pas; il vous faut le
concours des laques, de tout ce qu'il y a, parmi eux, de sens, de
puissant, de modr. Pour les rallier, il faut les satisfaire. La garde
civique et la _Consulta_ sont des moyens, ce n'est pas le but. Refuser
toute part dans l'administration proprement dite  des hommes qu'on
vient de rendre plus forts serait un contre-sens. Il y a plus d'un an
que je le dis et que je le rpte: si vous ne vous fortifiez pas en
appelant des laques aux fonctions qui ne touchent en rien aux choses de
la religion et de l'glise, tout deviendra impossible pour vous et tout
deviendra possible aux radicaux. Vous jetteriez la _Consulta_ dans leurs
bras.--Vous avez raison, dit le cardinal; je m'en suis dj aperu; on a
peur des radicaux.--Dites _peur_ et _besoin_. Les timides redoutent la
faiblesse du gouvernement; les ambitieux cherchent un levier contre le
boulevard clrical. Un cabinet mixte et bien compos rassurerait les
timides et satisferait les ambitieux. Par la portion laque du
ministre, vous pourrez agir sur la _Consulta_ et vous y faire une bonne
et forte majorit qui agira  son tour sur l'opinion publique.--C'est
juste, et le pape l'a compris. Je vous le dis, mais dans le plus profond
secret; il paratra bientt un autre _motu proprio_ selon vos ides; il
portera que le secrtaire d'tat sera toujours un cardinal ou un prlat.
Vous ne dsapprouvez pas?--Non, certes, les affaires trangres  Rome
sont trop souvent des matires ecclsiastiques ou mixtes.--Mais pour
l'intrieur, les finances, la guerre, et il sera dit que les ministres
pourront tre soit ecclsiastiques soit laques.--A la bonne heure,
pourvu qu'en fait vous appeliez tout de suite deux ou trois laques dans
le cabinet. Agissez par la _Consulta_, mon cher cardinal; je vous y
aiderai de mon ct, autant que cela se peut du dehors.--Bravo!
aidez-nous, et j'espre que tout ira bien.--Oui, si vous savez d'un ct
vous fortifier, et de l'autre regarder en face les radicaux. Tout est
l. Que peut craindre le pape en marchant d'un pas ferme dans la voie de
l'ordre et du progrs rgulier? En tout cas, l'Europe serait pour lui:
avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas; que le pape ne
se trompe pas sur ses vritables Amis.

[Note 182: Les 18 novembre et 12 dcembre 1847.]

Le lendemain mme de cet entretien avec le secrtaire d'tat, M. Rossi
vit le pape: Je lui tins, m'crivit-il[183], _mutatis mutandis_, le
discours que j'avais tenu  Ferretti. Je m'attachai surtout  lui faire
bien saisir la situation. J'insistai  plusieurs reprises sur la
ncessit, sur l'urgence d'accrotre ses forces de gouvernement et de
dominer l'opinion par l'introduction de l'lment laque dans certaines
parties de l'administration suprieure. Je lui montrai que c'tait l un
fil conducteur indispensable entre lui et la _Consulta_. Son got n'y
est pas; il en reconnat cependant la ncessit.--C'est vrai, me
dit-il, ces Messieurs se mfient d'une administration tout
ecclsiastique.--Non-seulement ils s'en mfient, Saint-Pre; ils s'en
irritent. Pour les affaires purement temporelles, on ne peut plus faire
du clerg et des laques deux castes; il faut dsormais mler et
transiger.--Vous me l'avez toujours dit. Que voulez-vous? Le premier
_motu proprio_ sur le conseil des ministres me fut remis quand j'tais
souffrant. Je laissai faire. Il n'est pas bon. Je l'ai repris en
sous-oeuvre. Le nouveau paratra bientt. Les dpartements seront mieux
spars. Les ministres seront de vrais ministres. Je dirai que la guerre
pourra appartenir  un laque ou  un ecclsiastique.--Ce sera quelque
chose; mais que Votre Saintet me permette de le dire, ce n'est pas
assez; il faudrait encore deux portefeuilles au moins ouverts aux
laques: l'intrieur, les finances, la police, les travaux publics, que
sais-je? ceux que Votre Saintet voudra.--Je comprends; je verrai, j'y
ferai de mon mieux. Je suis moi-mme fort novice, fort peu expert dans
ces matires.

[Note 183: Le 14 dcembre 1847.]

Quelques semaines aprs, M. Rossi eut une nouvelle audience du pape: Je
l'avais dj tellement press, m'crivit-il[184], sur les affaires de ce
pays-ci, et en particulier sur l'introduction de quelques laques dans
le conseil des ministres, que j'tais dcid hier  le laisser
tranquille. Il entra lui-mme en matire. Il avait dcid, par le
nouveau _motu proprio_ dont il m'avait parl (du 30 dcembre 1847), que
le dpartement de la guerre pourrait tre confi  un laque, et il l'a
donn en effet au gnral Gabrielli; il avait prescrit de plus que, sur
les vingt-quatre auditeurs attachs au conseil des ministres, il y
aurait toujours douze laques: _Ebbene, signor conte_, me dit-il avec un
gracieux sourire et une aimable coquetterie d'expression, _l'elemento 
introdotto._--Il faut vous dire que je m'tais souvent servi de ce
gallicisme, _l'elemento laco_. Vous devinez ma rponse. Mais le
compliment fut accompagn d'une respectueuse insistance pour
l'introduction de deux autres laques. Nous examinmes  fond la
situation, et non-seulement le pape convint que c'tait l le seul moyen
d'isoler les agitateurs et de leur ter influence et suite, mais que si,
malgr cela, le malheur voulait qu'ils tentassent quelque dsordre, un
pouvoir laque pouvait seul le rprimer efficacement et sans se mettre
en lutte avec l'opinion publique.--Vous avez raison, me dit le pape; ce
rle de svrit ne convient plus aux ecclsiastiques; il paratrait
odieux.--C'est clair, rpliquai-je; mais un seul homme ne suffit pas;
seul, il se dcourage et le poids de la responsabilit lui est trop
lourd. Au pape et au clerg la puissance morale; au prince et  ses
allis laques la force matrielle. J'espre encore que la premire
suffira; mais elle suffira surtout si on sait bien qu'au besoin la
seconde ne manquerait pas. Il faut au moins trois ministres laques:
_Tres_, dis-je en riant, _faciunt capitulum_.

[Note 184: Le 18 janvier 1848.]

J'eus le plaisir de trouver le pape tout  fait dans nos ides. Les
autres fois, il tait convaincu; mais je sentais qu'il n'tait pas
persuad, que ses rpugnances de prtre subsistaient. S'il persvre
dans ses nouvelles rsolutions, tout peut encore tre sauv ici. C'est
ce que je lui dis lorsqu'il me demanda s'il tait encore temps:--Que
Votre Saintet, lui dis-je, considre la situation. Son tat est au
centre de l'Italie. Si l'ordre y est maintenu, il pourrait y avoir, au
pis-aller, une question napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de
question italienne. S'il y avait bouleversement ici, la clef de la vote
serait brise; ce serait le chaos. L'exemple de Rome, qui retient
aujourd'hui, prcipiterait alors toutes choses. D'ici peut sortir un
grand bien, mais aussi, je dois le dire, un mal incalculable. Votre
Saintet a rveill l'Italie. C'est une gloire, mais  la condition de
ne pas tenter l'impossible. Quoi! l'Italie peut se rorganiser sans que
personne, mme les plus malveillants, aient un mot  lui dire; et on
voudrait tout compromettre, tout perdre par la sotte prtention de
raliser aujourd'hui ce qui, aujourd'hui, n'est videmment qu'un rve!
Sera-ce toujours un rve? Je n'en sais rien. Je laisse l'avenir  Dieu
et  nos successeurs. Le proverbe franais est juste:  chaque jour
suffit sa peine.

Nous nous trouvmes parfaitement d'accord; et, je le rpte, je trouvai
chez le pape une nettet de vues et une spontanit d'adhsion qui me
charmrent et me donnent bon espoir.

M. Rossi mettait ainsi en pratique, aussi fermement que sensment, la
politique que le gouvernement du roi avait adopte envers l'Italie comme
pour la France elle-mme. Le respect du droit public europen, le
respect de l'indpendance des divers tats et de leur rgime intrieur,
des rformes et non des rvolutions, le progrs social et libral au
sein de la paix, telle tait cette politique. Quelques mois avant les
dernires nouvelles qu' l'ouverture de l'anne 1848 m'en donnait M.
Rossi, je l'avais rsume dans une courte circulaire adresse[185] aux
reprsentants du roi prs les divers tats europens, et ainsi conue:

[Note 185: Le 17 septembre 1847.]

Monsieur,

Une fermentation grave clate et se propage en Italie. Il importe que
les vues qui dirigent dans cette circonstance la politique du
gouvernement du roi vous soient bien connues et rglent votre attitude
et votre langage.

Le maintien de la paix et le respect des traits sont toujours les
bases de cette politique. Nous regardons ces bases comme galement
essentielles au bonheur des peuples et  la scurit des gouvernements,
aux intrts moraux et aux intrts matriels des socits, aux progrs
de la civilisation et  la stabilit de l'ordre europen. Nous nous
sommes conduits d'aprs ces principes dans les affaires de notre propre
pays. Nous y serons fidles dans les questions qui touchent  des pays
trangers.

L'indpendance des tats et de leurs gouvernements a, pour nous, la
mme importance et est l'objet d'un gal respect. C'est la base
fondamentale du droit international que chaque tat rgle, par lui-mme
et comme il l'entend, ses lois et ses affaires intrieures. Ce droit est
la garantie de l'existence des tats faibles, de l'quilibre et de la
paix entre les grands tats. En le respectant nous-mmes, nous sommes
fonds  demander qu'il soit respect de tous.

Pour la valeur intrinsque comme pour le succs durable des rformes
ncessaires dans l'intrieur des tats, il importe, aujourd'hui plus que
jamais, qu'elles s'accomplissent rgulirement, progressivement, de
concert entre les gouvernements et les peuples, par leur action commune
et mesure, non par l'explosion d'une force unique et drgle. C'est en
ce sens que seront toujours dirigs, soit auprs des gouvernements, soit
auprs des peuples, nos conseils et nos efforts.

Ce qui s'est pass jusqu'ici dans les tats romains prouve que, l
aussi, les principes que je viens de rappeler sont reconnus et mis en
pratique. C'est en se pressant autour de son souverain, en vitant toute
prcipitation dsordonne, tout mouvement tumultueux que la population
romaine travaille  s'assurer les rformes dont elle a besoin. Les
hommes considrables et clairs, qui vivent au sein de cette
population, s'appliquent  la diriger vers son but par les voies de
l'ordre et par l'action du gouvernement. Le pape, de son ct, dans la
grande oeuvre de rforme qu'il a entreprise, dploie un profond
sentiment de sa dignit comme chef de l'glise catholique, de ses droits
comme souverain, et se montre galement dcid  les maintenir au dedans
comme au dehors de ses tats. Nous avons la confiance qu'il rencontrera,
auprs de tous les gouvernements europens, le respect et l'appui qui
lui sont dus; et le gouvernement du roi, pour son compte, s'empressera,
en toute occasion, de le seconder selon le mode et dans la mesure qui
s'accorderont avec les convenances dont le pape lui-mme est le meilleur
juge.

Les exemples si augustes du pape, la conduite si intelligente de ses
sujets exerceront sans doute en Italie, sur les princes et sur les
peuples, une salutaire influence, et contribueront puissamment 
maintenir, dans les limites du droit incontestable et du succs
possible, le mouvement qui s'y manifeste. C'est le seul moyen d'en
assurer les bons rsultats et de prvenir de grands malheurs et d'amres
dceptions. La politique du gouvernement du roi agira constamment et
partout dans ce mme dessein.

Vous pouvez donner  M..... communication de cette dpche.

Trois mois aprs sa date, quand la session des Chambres s'ouvrit 
Paris[186], les vnements avaient, en Italie, suivi rapidement leur
cours. En Toscane, en Pimont, dans le royaume de Naples comme  Rome,
l'esprit de rforme s'tait dvelopp, dj fcond en rsultats
salutaires, gages d'un avenir laborieux, mais sens et progressif. Plus
ou moins inquiets de l'oeuvre difficile  laquelle ils taient appels,
les gouvernements italiens en reconnaissaient la ncessit et s'y
prtaient, non-seulement par des concessions aux voeux publics, mais en
mettant  la tte de l'administration des hommes clairs et sincrement
rformateurs. Aucune intervention trangre n'tait venue troubler ce
travail intrieur des tats italiens; leur indpendance tait respecte;
l'Autriche elle-mme assistait  cette grande preuve, pleine d'alarme
et se prparant  la dfense, mais vitant toute agression et ne voulant
pas prendre l'initiative de la lutte. Elle avait motif de se mfier et
de se prparer; c'tait videmment contre elle et sa domination sur le
sol italien que fermentait toute l'Italie; en Pimont les manifestations
populaires, en Sicile l'insurrection en armes proclamaient la haine et
rclamaient l'expulsion de l'tranger; toutes les esprances qui, de
prs ou de loin, pouvaient se rattacher  celle-l se manifestaient
confusment et demandaient aussi leurs satisfactions. L'esprit national
grandissait derrire l'esprit rformateur. L'esprit rvolutionnaire
grondait derrire l'esprit national.

[Note 186: Le 28 dcembre 1847.]

Il fallait pourvoir aux chances de cette situation complique et
obscure. Il fallait dployer hautement le caractre de notre politique
et lui assurer des moyens d'action. C'tait videmment  Rome qu'tait
le foyer des vnements et des prils italiens. C'tait en prenant
position  Rome que nous pouvions soutenir l'influence  la fois
rformatrice et anti-rvolutionnaire de Pie IX, en garantissant sa
scurit et la paix de l'glise catholique. Sur ma proposition, le roi
et son conseil rsolurent que, si le pape menac, soit du dehors, soit
au dedans, rclamait notre appui, nous le lui donnerions efficacement.
Des rgiments furent dsigns, un commandant fut choisi pour cette
expdition ventuelle. 2,500 hommes furent tenus disponibles  Toulon,
et 2,500  Port-Vendres, prts  s'embarquer, au premier signal, pour
Civita-Vecchia. J'eus avec le gnral Aupick, officier aussi intelligent
que brave, deux longs entretiens qui me donnrent l'assurance qu'il
comprenait bien notre pense et saurait y conformer sa conduite. Le 27
janvier 1848, toutes ces mesures taient prises et annonces  M. Rossi
qui tait autoris, s'il le jugeait utile et convenable,  les annoncer
au gouvernement romain.

Le 23 fvrier suivant, le cabinet du 29 octobre 1840 n'existait plus, et
le lendemain 24 la monarchie de 1830 tait tombe.

La catastrophe ne fut pas moins grave  Rome qu' Paris. Elle ouvrit
l'abme qui coupe le rgne de Pie IX en deux poques voues, l'une aux
rformes et aux progrs, l'autre aux rvolutions et aux problmes.

Je tiens pour certain, par les faits publics comme par les actes et les
documents que je viens de rappeler, que, de 1846  1848, le pape Pie IX
entreprit gnreusement et srieusement, bien qu'avec timidit,
inexprience et incohrence, de rsoudre la question pose devant lui et
 la porte de son pouvoir, la rforme des abus et des vices du
gouvernement des tats romains. Pleine de scrupules et de doutes, mais
aussi d'quit et de sympathie humaine, l'me de Pie IX s'adonna  cette
oeuvre; il la croyait bonne aussi bien que ncessaire, et il en
souhaitait le succs, non sans inquitude, mais avec sincrit.

Je tiens galement pour certain que, de 1846  1848, malgr ses lenteurs
et ses lacunes, le travail rformateur de Pie IX fut efficace. Dans
toutes les parties de l'ordre civil, d'importantes amliorations furent
introduites, des institutions vivantes furent cres. Dans les provinces
et dans les villes, le rgime municipal reprit quelque chose de son
ancienne libert. La population fut appele  prendre part elle-mme au
soin de ses intrts et au maintien de l'ordre public. Les rapports de
la socit civile avec la socit ecclsiastique furent modifis; les
laques entrrent dans le gouvernement; un grand conseil d'tat, auquel
le principe de l'lection n'tait pas tranger, se runit autour du pape
et de ses ministres. Le pouvoir pontifical acceptait de plus en plus
l'influence du parti libral modr qui le soutenait en le rglant.
Contest et incomplet, le progrs tait rel; ce qu'on faisait chaque
jour tait un pas vers ce qui manquait.

Devant l'ouragan de 1848, tout ce travail cessa, toute cette oeuvre
tomba. La question de la rforme du gouvernement civil des tats romains
disparut devant les terribles questions gnrales qui clatrent  la
fois. Question extrieure, l'expulsion des Autrichiens. Questions
intrieures, l'unit ou la confdration italienne, la monarchie
constitutionnelle ou la rpublique. Questions religieuses, l'abolition
du pouvoir temporel de la papaut; Rome capitale, non plus de l'glise
catholique, mais de l'Italie; la transformation des rapports de l'glise
avec l'tat. Pour toute l'Italie, au dehors la guerre, au dedans la
rvolution.

Je n'ai garde d'entrer dans cette tragique histoire. Je ne juge pas
l'tat prsent de l'Italie. Je ne sonde pas son avenir. Je le crois
charg de tnbres et d'orages dans les tnbres; mais je ne prtends
pas plus  le deviner qu' le gouverner. J'avais  coeur de retracer ce
que furent et ce que firent, de 1846  1848, dans les affaires romaines
et italiennes, le pape Pie IX et le gouvernement du roi Louis-Philippe.
Je ne veux plus que mettre ces faits en regard de ceux qui les ont
remplacs depuis 1848 jusqu' ce jour, et faire entrevoir ce que rvle
le contraste qui clate entre les deux poques.

La rvolution de Fvrier changea de fond en comble la position du pape
Pie IX en Italie et dans ses propres tats. Il y perdit  la fois
l'encouragement et les prudents conseils, le point d'appui et le point
d'arrt que lui donnait le gouvernement franais dans le travail de
rforme et de progrs qu'il avait entrepris. Il fut livr, avec son
inexprience politique et ses seules forces, au torrent des vnements
qui l'assaillaient de toutes parts, et  la lutte que le parti
stationnaire et le parti rvolutionnaire engageaient autour de lui.
Italien de coeur, mais pacifique par devoir, entran par son peuple,
l'un des premiers parmi les princes italiens, dans la guerre 
l'Autriche, Pie IX tenta loyalement de l'arrter en en extirpant la
cause; le 3 mai 1848, il crivit  l'empereur d'Autriche: Qu'il ne soit
pas dsagrable  Votre Majest que nous fassions appel  sa pit et 
sa religion, l'exhortant avec une affection paternelle  retirer ses
armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconqurir  l'empire l'esprit des
Lombards et des Vnitiens, trane  sa suite un funeste cortge de
malheurs qu'Elle-mme dteste certainement. Qu'il ne soit point
dsagrable  la gnreuse nation allemande que nous l'invitions 
dposer les armes et  convertir en utiles relations d'amical voisinage
une domination qui ne serait ni noble, ni heureuse puisqu'elle ne
reposerait que sur le fer. Et huit jours aprs, le cardinal Antonelli
crivait  M. Farini, charg d'affaires de la cour de Rome au camp du
roi Charles-Albert: Vous pensez que Sa Saintet pourrait aujourd'hui
trs-opportunment interposer sa mdiation comme prince de paix, dans le
sens de l'tablissement de la nationalit italienne. Aujourd'hui Sa
Saintet m'a autoris  vous donner communication, sous la rserve du
plus grand secret, d'une lettre que, ces jours passs, elle a crite, en
ce sens,  S. M. l'empereur d'Autriche. Vous pourrez voir que cette
pense n'a point chapp  la sagesse de Sa Saintet, et  l'amour
qu'elle nourrit pour l'Italie. Si elle voyait les esprits disposs  des
accommodements de paix raisonnables, dans le but d'assurer la
nationalit italienne, vous pouvez penser si elle serait dispose  s'y
employer efficacement, au prix mme de quelque ennui personnel que ce
ft.

Il s'agit bientt pour Pie IX de tout autre chose que d'ennuis
personnels; bientt la guerre et l'insurrection envahirent Rome et toute
l'Italie. Pour leur chapper, pour tenter encore un effort en faveur de
l'indpendance et de la pacification italienne, le pape appela M. Rossi
 son aide. M. Rossi paya de sa vie son courageux dvouement[187];
l'assassinat du plus minent des libraux italiens inaugura la
rpublique romaine. Le pape dtrn s'enfuit  Gate. Fidle aux
traditions et  l'honneur de la France, le gouvernement franais, encore
rpublicain, bientt imprial, reprit le chef de l'glise catholique
sous sa protection et le ramena dans Rome. Pie IX y retrouva le parti
stationnaire et le parti rvolutionnaire, l'un vainqueur alarm et
irrit, l'autre vaincu obstin et reprenant dans l'esprit national
italien son point d'appui. L'ambition pimontaise se mit  l'oeuvre pour
exploiter les fautes de l'un et les passions de l'autre. La France prta
sa force et sa gloire  l'ambition pimontaise et  l'unit italienne en
mme temps qu' la scurit du pape dans Rome, mais en annonant qu'elle
ne se chargeait pas de l'y garantir toujours. Je ne discute pas la
politique. Je ne raconte pas l'histoire. Je retrace la situation telle
que les vnements l'ont faite. Qu'a fait, dans cette situation, Pie IX
lui-mme? Quel a t, sous la pression des exigences et des prils
qu'elle lui imposait, le fait saillant, le trait caractristique de son
attitude dans cette seconde poque de son rgne?

[Note 187: Le 15 novembre 1848.]

On ne lui demandait plus de corriger les vices du gouvernement des tats
romains et de seconder l'indpendance de l'Italie. On le sommait de
renoncer  tout pouvoir temporel, dans Rome comme dans le reste de ses
tats, c'est--dire de sacrifier  l'unit italienne la constitution et
l'histoire de l'glise catholique. A cela, Pie IX a rpondu qu'il ne le
pouvait pas. Il avait accept la situation et la mission de pape
rformateur. Il a repouss celle de pape rvolutionnaire. L en est
maintenant, pour lui, la question.

C'est, pour un peuple, dans les grandes crises d'innovation, une bonne
fortune rare de se trouver en prsence d'un prince sympathique et
honnte, touch du voeu et du bien public, et proccup de son devoir au
moins autant que de son pouvoir. Ce ne sont point l, bien s'en faut,
les seules qualits ncessaires pour le gouvernement des nations;
l'esprit suprieur et la volont forte y ont quelquefois suffi; la bont
et l'honntet seules, jamais. Ainsi en dcident les vices et les
passions des hommes. Mais quand il arrive que les qualits morales, les
bonnes intentions et la sincrit des princes ne suffisent pas, il faut
que les peuples, et surtout ceux qui veulent tre libres, ne se fassent
pas illusion: c'est en eux-mmes surtout que le mal rside; c'est 
leurs propres erreurs,  leurs propres fautes,  leurs mauvaises ou
aveugles passions, bien plus qu' l'insuffisance et aux faiblesses de
leurs princes, qu'ils doivent s'en prendre de l'insuccs de leurs
efforts et des revers de leur destine. Avec un prince bienveillant,
modr et sincre, un peuple intelligent, sens et persvrant finit
toujours par exercer sur ses affaires une influence efficace, et par
obtenir la satisfaction de ses voeux lgitimes. Deux fois, de notre
temps, cette bonne chance s'est rencontre et a t manque. Le roi
Louis XVI et le pape Pie IX ont t sans doute, en fait de lumires et
d'nergie politiques, des souverains bien ingaux  leur difficile
situation; mais ils ont t en mme temps d'honntes et bienveillants
souverains, trangers  l'gosme et aux enttements de l'orgueil royal.
Si, par leur intelligence et leur action politique, les peuples qui
aspiraient  tre libres, et mme souverains, avaient suffi, de leur
ct,  leur part dans la tche du gouvernement,  coup sr les
vnements auraient pris un autre tour, et le but essentiel de l'lan
national aurait t atteint plus srement et  bien moins grand et moins
triste prix.

Je sais que, dans le patriotique espoir d'atteindre un grand but et
d'accomplir un grand bien, des hommes minents et sincres se sont
lancs et se lanceront plus d'une fois encore dans les orages et les
tnbres des rvolutions poursuivies par la violence anarchique ou
guerrire. Je les comprends, et, s'ils sont dsintresss, je les
honore; mais je ne les approuve et ne les admire point. Pour mon compte,
plus j'ai avanc dans la vie publique et touch au sort des peuples,
plus j'ai t rsolu  ne pas charger mon me de la responsabilit et
mon nom du souvenir de cet amas imprvu de maux, de crimes, de fautes,
de douleurs, de folies et de hontes que les emportements et les guerres
rvolutionnaires attirent infailliblement, non-seulement sur la
gnration qui les subit, mais sur plusieurs de celles qui les suivent.
C'est un rude compte  dresser que celui des rvolutions et des guerres,
et elles ont grand besoin de russir dans ce qu'elles ont de lgitime et
de salutaire pour avoir droit de demander qu'on ne leur reproche pas ce
qu'elles ont cot. A mon sens, elles n'ont valu jusqu'ici  l'Italie
qu'un bienfait, seul incontestable et qui sera, je l'espre, dfinitif:
l'expulsion de l'tranger et l'indpendance du sol italien. C'est un
grand bienfait. Trop grand peut-tre, tel du moins qu'il s'est accompli,
pour tre accueilli de bonne grce et avec toute la reconnaissance qui
lui est due. Il y a des succs que, pour en tre assur et fier, un
peuple a besoin de se devoir  lui-mme, et en en conqurant la gloire
aussi bien qu'en en recueillant le fruit. Je crains que l'Italie n'ait
entrepris une oeuvre au-dessus de sa force naturelle et durable, et
qu'en la poursuivant elle n'ait port atteinte  des droits et  des
intrts trs-vivaces et dignes de plus de respect. Ses exigences et ses
coups envers la Papaut et l'glise catholique jettent un pais nuage et
un pril immense sur son avenir. Je lui souhaite sincrement de les
dissiper et de justifier, par un sage emploi de sa fortune nouvelle, les
faveurs qu'elle a reues... dirai-je de Dieu ou des hommes? Le temps en
dcidera.

Je n'ai plus que quelques mots  ajouter sur un fait qui m'est
personnel.

Aprs la chute de la monarchie de 1830 et dans ma retraite en
Angleterre, je ne reus de M. Rossi aucune lettre, aucune nouvelle. Je
m'tonnai silencieusement et tristement. Il n'tait pas de ceux de qui
j'attendais la peur et l'oubli. Plus de neuf ans aprs, je reus du
prince Albert de Broglie, que la rvolution de 1848 avait trouv premier
secrtaire de l'ambassade de France  Rome, la lettre suivante en date
du 30 novembre 1857:

Cher Monsieur Guizot,

Vous rappelez-vous la surprise trs-lgitime que vous avez prouve il
y a dix ans, en ne recevant, aprs le dsastre de 1848, rien de
l'ambassade de Rome, ni secrtaire ni ambassadeur, ni pour le roi ni
pour vous? Vous rappelez-vous aussi que je vous dis un peu plus tard que
nous avions remis, M. Rossi et moi, des lettres  la duchesse de
Dalberg, alors  Rome, en la priant de vous les faire parvenir par
l'entremise de sa fille lady Granville, et qu'information faite, la
duchesse convint qu'elle avait reu la commission, en disant qu'elle ne
savait ce qui l'avait empche de s'en acquitter?

Voici aujourd'hui lady Granville qui me renvoie ces mmes lettres
retrouves, aprs dix ans, dans des comptes qu'elle n'avait pas ouverts.
Notre excs de prcaution nous a jou ce tour. Il est certain que ces
papiers taient bien cachs. J'ai pens que la lettre crite par M.
Rossi dans ces tristes circonstances avait la valeur d'un autographe que
vous seriez bien aise de possder. Je vous envoie donc celle-ci, et je
garde, ou plutt je brle la mienne.

M. Rossi m'crivait le 6 avril 1848:

Cher ami, je ne viens pas vous dire avec quel vif et tendre intrt je
pensais  vous et aux vtres, en apprenant la priptie qui a clat sur
la France comme un coup de foudre. Notre vieille amiti vous l'a dj
dit. Vous n'tes pas de ceux qui ont besoin de paroles pour comprendre
un sentiment et du courage d'autrui pour soutenir un revers. On me dit
que vos filles sont auprs de vous; mais je ne sais o se trouvent votre
fils Guillaume et madame votre mre. Quel spectacle lui tait encore
rserv! Mais, je le sais, elle est la femme forte par excellence.
Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de tous. J'y tiens plus que
jamais.

Je voudrais aussi que vous pussiez porter jusqu'au roi,  la reine et 
toute la famille royale l'hommage de mon respect et de tous les
sentiments qu'ils me connaissent. Ma gratitude ne se mesure pas  la
puissance et  la prosprit des personnes qui y ont droit.

Je ne vous parle pas de la France; nous n'en recevons ici les nouvelles
que fort tard et, je crois, fort mal.

L'Italie est profondment agite. C'est la question nationale qui
l'emporte et domine toutes les autres. L'lan est gnral, irrsistible.
Les gouvernements italiens qui ne le seconderaient pas y priraient.
Mais on se tromperait si on croyait que l'Italie est communiste et
radicale. Les radicaux n'y exercent une influence que parce qu'ils ont
eu l'adresse de se mettre  la tte du parti national et de cacher toute
autre vue. Par eux-mmes, ils ne sont encore ni nombreux ni accepts du
pays. Ils le deviendraient probablement si le parti national, qui est le
pays tout entier, rencontrait une longue et vigoureuse rsistance, et
s'il tait entran par dsespoir  des mesures violentes. Si l'Autriche
faisait demain, pour la Lombardie et la Vntie, ce que le roi de Prusse
a fait pour le duch de Posen, je crois que la Pninsule pourrait tre
conserve  la cause de la monarchie et de la libert rgulire. La
rpublique proclame  Venise n'est pas une imitation de Paris, mais une
rminiscence vnitienne. C'est, comme le fait de Sicile, une boutade de
l'esprit municipal, qui est fort affaibli en Italie, mais est loin d'y
tre teint. Si la paix leur arrivait promptement, il donnerait aux
Italiens pas mal d'embarras et de querelles. Si la guerre se prolonge,
la fusion s'oprera, surtout dans les camps, au feu du radicalisme et
dans son creuset.

Je reste provisoirement  Rome; mon fils Aldran, qui a quitt
immdiatement la sous-prfecture d'Orange, est  Marseille avec ma
femme. Je vais les appeler  Rome. Grand Dieu! serions-nous donc menacs
de devenir un grand canton de Vaud, ou bien pis, un Saint-Domingue?

La tardive dcouverte de cette lettre me fut un vrai soulagement; elle
me dlivra du triste mcompte qui s'attachait, pour moi,  la mmoire de
M. Rossi. Mmoire glorieuse, au double titre de la vie et de la mort. Il
avait l'me noble comme l'esprit grand, et il a eu cette rare destine
de dployer l'lvation de son me comme la supriorit de son esprit
sur les thtres et sous les coups du sort les plus divers,  Bologne, 
Genve,  Paris,  Rome, dans la mauvaise et dans la haute fortune,
dfendant partout ce qui tait  ses yeux, avec raison selon moi, le
droit et l'intrt de la vrit, de la justice, de la libert. Tantt
les proscriptions, tantt l'appel et l'appui d'amis puissants l'ont fait
changer de patrie; il n'a jamais chang de foi ni de cause. Et partout
o il a vcu, il a grandi; nulle part autant qu' son dernier jour et 
sa dernire heure, quand il a brav et trouv la mort au service de la
papaut penchant vers l'abme. Il et probablement souri lui-mme si,
quinze ou vingt ans auparavant, on lui et dit qu'il mourrait premier
ministre du pouvoir pontifical, et charg de le soutenir en le
rformant; l ne le portaient pas les tendances et les vraisemblances de
sa pense et de sa vie; mais il avait t trop prouv et trop ballott
par la tempte pour avoir la prtention de la surmonter, et il se
laissait aller aux vnements avec une sorte d'impartialit de
spectateur, se contentant de suffire, en tout cas,  son devoir et  son
honneur. C'tait une nature  la fois ardente et indolente, chaude au
dedans, froide au dehors, capable d'enthousiasme sans illusion et de
dvouement sans passion. Il tait en mme temps trs-sociable et
trs-rserv, prudent avec dignit et suprieur dans l'art de plaire
sans fausse et faible complaisance. Habile  exploiter les forces d'une
intelligence admirablement prompte et juste, plus fconde qu'originale,
toujours ouverte sans tre mobile, constante dans les ides et souple
dans les affaires, il excellait  saisir le point o pouvaient se
rencontrer les esprits et les partis modrs quoique divers, et  leur
persuader de s'y runir. C'tait l'oeuvre qu'il tentait encore une fois,
et dans les circonstances les plus grandes comme les plus difficiles,
quand le poignard des assassins vint le frapper sur l'escalier mme de
l'assemble devant laquelle il allait exposer ses patriotiques desseins.
On dit qu' quatre-vingt-deux ans, en apprenant la mort du marchal de
Berwick emport, devant Philipsbourg, par un boulet de canon, le
marchal de Villars s'cria: J'avais toujours bien dit que cet homme-l
tait plus heureux que moi. La mort de M. Rossi peut inspirer la mme
envie, et il tait digne du mme bonheur.




                              CHAPITRE XLVII.

                       La Suisse et le Sonderbund.

                               (1840-1848.)


Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement
historique.--Napolon Ier et l'acte de mdiation de 1803.--Le congrs de
Vienne et le pacte fdral de 1815.--Les rvolutions cantonnales de
1830.--En 1832, la rvision du pacte fdral choue.--Ma situation
personnelle envers la Suisse.--Lutte des conservateurs et des radicaux
suisses.--Abolition des couvents et confiscation de leurs biens dans le
canton d'Argovie.--Appel des jsuites pour l'instruction publique dans
le canton de Lucerne.--Premire expdition des corps francs contre
Lucerne.--Hsitation et inertie de la Dite helvtique.--Notre attitude
diplomatique envers la Suisse.--Seconde expdition des corps francs
contre le canton de Lucerne.--Installation des jsuites 
Lucerne.--Rvolutions radicales dans les cantons de Vaud et de
Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'bersol.--Formation du Sonderbund,
ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte, ambassadeur de France
en Suisse.--Ses conversations avec M. Ochsenbein, prsident de la
Dite.--Rvolution radicale dans le canton de Genve.--Nos relations
avec les cours de Vienne, de Berlin et de Ptersbourg sur les affaires
de Suisse.--Mon insistance pour que nous nous entendions aussi avec
l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur  Londres.--Ses
conversations avec lord Palmerston.--Ngociations sur un projet de note
identique et de mdiation  prsenter par les cinq puissances  la Dite
helvtique et au Sonderbund.--La guerre civile clate en Suisse.--M.
Peel charg d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Dfaite du
Sonderbund.--Prsentation tardive de la note identique des cinq
puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de
Colloredo et le gnral Radowitz  Paris.--Notre attitude envers
eux.--Rsum de nos vues et de nos actes envers la Suisse  cette
poque.


Toutes les fois qu'il tait question de la Suisse, et avant mme que ses
affaires nous fussent devenues un grave embarras, le roi Louis-Philippe
ne m'en parlait jamais qu'avec un mlange de vraie bienveillance et de
vraie inquitude: Beau pays, me disait-il, et bon peuple! vaillant,
laborieux, conome; un fond de traditions et d'habitudes fortes et
honntes. Mais ils sont bien malades; l'esprit radical les travaille;
ils ne se contentent pas d'tre libres et tranquilles; ils ont des
ambitions de grand tat, des fantaisies systmatiques de nouveau
gouvernement. Dans mes jours de mauvaise fortune, j'ai trouv chez eux
la meilleure hospitalit: tout en en jouissant, je voyais, bien 
regret, fermenter parmi eux des ides, des passions, des projets de
rvolution analogue  la ntre, et qui ne pouvaient manquer d'attirer
sur eux, d'abord la guerre civile, puis la guerre trangre. Et le pire,
c'est qu'une fois lancs dans les crises rvolutionnaires, les Suisses
sont trop divers et ne sont pas assez forts pour en sortir par eux-mmes
et pour refaire  eux seuls leur organisation d'tat et leur
gouvernement; il faut que le rtablissement de l'ordre intrieur leur
vienne du dehors. Triste remde que l'intervention trangre, mme
quand, pour le moment, elle sauve; le fardeau devient bientt
insupportable pour le sauveur comme pour le sauv; les peuples n'aiment
pas longtemps leur sauveur, pas plus que Martine n'aime le voisin qui
vient la protger contre le bton de Sganarelle. Gardons-nous
d'intervenir, mon cher ministre, en Suisse comme en Espagne; empchons
que d'autres n'interviennent; c'est dj un assez grand service; que
chaque peuple fasse lui-mme ses affaires et porte son fardeau en usant
de son droit.

Depuis l'ouverture du XIXe sicle, les faits ont donn raison, en
Suisse,  la pense du roi Louis-Philippe. Sduits par l'exemple et
emports dans la tempte de la rvolution franaise, les Suisses ont
voulu avoir aussi la rpublique une et indivisible; l'unit de l'tat et
du pouvoir rpublicain est devenue la passion du parti radical. C'tait
mconnatre trangement la gographie et l'histoire. Entre ces petites
populations, diverses de race, de langue, d'habitudes et d'intrts
quotidiens, spares par leurs montagnes, leurs glaces et leurs lacs,
l'indpendance commune et dfensive contre l'ambition de leurs voisins
tait le seul principe naturel d'union, et la confdration le seul
rgime naturel et efficace pour la garantie de l'indpendance. Les
Suisses avaient d  ce rgime leurs victoires vers l'orient sur
l'Autriche, vers l'occident sur la Bourgogne, et, aprs ces victoires,
leur importance au milieu des rivalits de leurs grands voisins. La
confdration des cantons avait survcu mme aux dissensions intrieures
et aux guerres religieuses du XVIe sicle. Le rgime unitaire ne peut
s'tablir et ne s'est tabli nulle part que par le triomphe d'une force
trs-suprieure, venue du dehors ou ne au dedans, qui dompte et soumet
les forces rivales. Malgr leur ingalit, aucun des cantons suisses ne
possdait, au-dessus de ses confdrs, une telle force et ne pouvait
accomplir une telle oeuvre; la confdration tait ncessaire pour
repousser les conqurants extrieurs, et nul conqurant intrieur
n'tait possible. La rpublique une et indivisible tait, en Suisse, un
plagiat politique, une manie rvolutionnaire, suscite par le dsir et
le besoin de rformer les abus de l'ancien rgime, mais aussi contraire
 la nature des faits qu' l'indpendance des cantons, et dont, au bout
de quatre ans, la Suisse, aprs en avoir reu tous les maux de la guerre
civile et de la guerre trangre, avait grande hte de sortir.

Mais il est plus ais de faire l'anarchie que d'en sortir, et si les
vieux gouvernements tus par les rvolutions ne peuvent ressusciter, les
rvolutions ont grand'peine  enfanter les gouvernements nouveaux dont
les socits ne peuvent se passer. Et cet enfantement n'est nulle part
plus difficile que dans les petits tats, o les passions et les
intrts locaux et individuels tiennent plus de place et exercent plus
d'influence. Pour se pacifier et se reconstituer aprs son essai de la
rpublique une et indivisible, la Suisse eut besoin d'une sagesse et
d'une force trangre. Napolon, alors premier consul, les lui apporta;
il dit aux Suisses: Vous vous tes disputs trois ans sans vous
entendre. Si l'on vous abandonne plus longtemps  vous-mmes, vous vous
tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve
d'ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que
par l'intervention amicale de la France. Il est vrai que j'avais pris le
parti de ne me mler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos
diffrents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre,
et quelquefois abuser de mon nom selon leurs intrts et leurs passions.
Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous
tes en proie; je reviens sur ma rsolution. Je serai le mdiateur de
vos diffrends; mais ma rsolution sera efficace, telle qu'il convient
au grand peuple au nom duquel je parle[188].

[Note 188: M. Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. IV, p.
239.]

Napolon disait vrai, et il agit comme il avait parl: Sign le 20
fvrier 1803, et bel exemple d'une politique sense, honnte et ferme,
l'acte de mdiation fut efficace. Il constitua la Confdration
helvtique en rtablissant l'indpendance des cantons et de leurs
gouvernements intrieurs. Il rforma les grands vices de l'ancien rgime
et consacra les bons rsultats de la crise rvolutionnaire en
affranchissant les populations sujettes qui formrent des cantons
indpendants, et en abolissant les privilges de classes, de religions
ou de personnes. La Suisse a d  l'acte de mdiation douze annes
d'ordre et de progrs.

A la chute de Napolon, elle retomba dans le trouble intrieur et
l'avenir prcaire. Compromise et dsole par les guerres de ses grands
voisins, son plus pressant intrt tait d'tre mise  l'abri de ce
pril; la paix sur son territoire tait, pour elle, l'indispensable
condition de l'indpendance. Elle ne pouvait se l'assurer par elle-mme
ni apporter avec scurit, dans sa constitution territoriale et
fdrale, les changements qu'appelait le nouvel tat de l'Europe. Elle
reut de la puissance europenne alors dominante, le Congrs de Vienne,
la garantie de sa neutralit, l'accession de trois nouveaux cantons  la
Confdration helvtique, l'apaisement de quelques-unes de ses
difficults intrieures; et le pacte fdral de 1815, ainsi consacr par
l'Europe, prit la place de l'acte de mdiation de 1803. Le 27 mai 1815,
la dite extraordinaire runie  Zurich exprima officiellement la
gratitude ternelle de la nation suisse envers les hautes puissances qui
lui rendent, avec une dmarcation plus favorable, d'anciennes frontires
importantes, runissent trois nouveaux cantons  son alliance, et
promettent solennellement de reconnatre et garantir la neutralit
perptuelle que l'intrt gnral de l'Europe rclame en faveur du corps
helvtique. Elle tmoigne les mmes sentiments de reconnaissance, pour
la bienveillance soutenue avec laquelle les augustes souverains se sont
occups de la conciliation des diffrends qui s'taient levs entre les
cantons[189].

[Note 189: _Actes du Congrs de Vienne_, page 228.]

La rvolution de 1830 en France ramena en Suisse une fermentation plus
contenue que n'avait t celle de 1798, mais de mme nature. A la suite
de la restauration europenne de 1815, le vieil esprit aristocratique,
reprenant dans plusieurs cantons une part de son empire, avait exploit
 son profit le pacte fdral et rveill, par ses prtentions et ses
abus, son adversaire naturel, l'esprit d'abord libral, bientt radical.
La rpublique une et indivisible ne reparut point; mais plusieurs
rvolutions cantonnales s'accomplirent, empreintes d'un vif caractre
dmocratique, et le dsir d'une rforme dans le pacte fdral se
pronona hautement. Donner  l'opinion gnrale du pays plus
d'efficacit et  son pouvoir central plus de force dans les affaires de
sa comptence, tout en maintenant le rgime de la confdration et
l'indpendance des cantons dans leurs affaires intrieures, tel tait le
but avou et lgitime de la rforme rclame. Prpar de 1831  1833 par
une commission qui runissait les hommes les plus clairs de la Suisse,
et discut dans deux dites extraordinaires, ce travail, dont M. Rossi
fut le rapporteur, n'aboutt  aucun rsultat: la Suisse ne sut pas
accomplir par elle-mme les innovations dont elle sentait le besoin, et,
devant cet chec de l'esprit rformateur et lgal, l'esprit radical et
rvolutionnaire rentra dans l'arne, ardent  faire triompher le rgime
unitaire, sans oser pourtant substituer de nouveau la rpublique une et
indivisible  la confdration.

Aucune intervention trangre n'avait gn la Suisse dans ses mouvements
intrieurs et son travail de rforme. Ds 1830 et  plusieurs reprises,
le gouvernement franais avait dclar que sur ses frontires, en Suisse
comme en Belgique et en Pimont, il n'admettrait de la part des autres
puissances aucune intervention sans intervenir lui-mme, au risque des
consquences. A la faveur de cette dclaration, les rvolutions dans le
gouvernement de plusieurs cantons suisses et les dlibrations des
dites helvtiques pour la rvision du pacte fdral s'taient
accomplies sans que, du dehors, aucun obstacle vnt les entraver. Mais,
en mme temps, le gouvernement franais avait exprim  la Suisse ses
doutes sur l'opportunit immdiate de cette rvision, et il avait
fortement insist sur la ncessit de ne porter aucune atteinte aux
bases essentielles du pacte fdral, principe et condition de la
neutralit que l'Europe avait garantie  la Suisse. Les divers cabinets
franais de 1830  1840, le gnral Sbastiani, le duc de Broglie,
l'amiral de Rigny, M. Thiers, dans leurs instructions diplomatiques,
avaient tenu le mme langage et adress  la Suisse les mmes conseils.
La Suisse ne les avait pas toujours accueillis avec justice et
convenance: la susceptibilit fire en fait d'indpendance nationale est
naturelle et respectable chez les petits peuples comme chez les grands;
mais ni chez les petits ni chez les grands, elle n'autorise 
mconnatre le droit public et l'amiti vraie. Les rfugis politiques
italiens, polonais, belges, franais, qui avaient chou chez eux dans
leurs entreprises d'insurrection ou de conspiration, abondaient en
Suisse, et poursuivaient de l, comme d'un asile inviolable, leurs
desseins rvolutionnaires. Excit et fortifi par eux, le parti radical
suisse devenait de plus en plus agressif; le parti modr se montrait
embarrass et timide. Plus d'une fois les attaques et les menaces des
uns, l'hsitation et la faiblesse des autres altrrent et furent sur le
point de compromettre gravement les relations de la Suisse avec ses
voisins, mme avec la France. On s'tonnerait aujourd'hui, on sourirait
peut-tre si je rappelais ici quelques traits des violences d'attitude
et de langage dont le gouvernement franais fut l'objet en Suisse 
cette poque; mais,  travers ces querelles et ces embarras de
voisinage, la politique franaise envers la Suisse resta toujours la
mme, amicale autant que sincre dans ses conseils, et attentive 
respecter elle-mme comme  maintenir en Europe la neutralit et
l'indpendance de la Confdration.

Ds mon entre au ministre des affaires trangres, j'eus un vif
sentiment des devoirs et des difficults de cette situation: elle tait
peut-tre plus dlicate pour moi que pour tout autre: j'avais t lev
en Suisse; j'en avais emport d'affectueux souvenirs; j'y conservais des
amis personnels; je portais  la Suisse, aprs les annes de jeunesse et
d'tude que j'y avais passes, la mme bienveillance que le roi
Louis-Philippe aprs l'hospitalit qu'il y avait reue. Je suivais avec
sollicitude les agitations de son tat intrieur. En 1844, notre
ambassadeur auprs de la Confdration, le comte de Pontois m'crivait
qu'un changement favorable s'oprait, dans certains cantons, au profit
des principes conservateurs: Je m'en flicite, lui rpondis-je[190];
j'hsite pourtant  le faire sans rserve; car je ne saurais oublier ce
qu'il y a de mobile dans la politique des cantons suisses, et parfois de
soudain dans les revirements qui en signalent l'instabilit, selon qu'au
milieu de la lutte continuelle des partis, le pouvoir ou l'influence
revient  telles ou telles ides et  tels ou tels hommes. Les
nombreuses ractions de ce genre que nous avons vues depuis quinze ans
sont de nature  conseiller beaucoup de rserve  cet gard.

[Note 190: Le 17 juillet 1844.]

Des vnements rcents justifiaient mon inquitude. A peu d'intervalle
l'un de l'autre, deux mouvements rvolutionnaires, l'un d'absolutisme,
l'autre de radicalisme, clatrent en Suisse, l'un dans le canton du
Valais, l'autre dans celui d'Argovie. Dans le Valais, le parti
catholique, matre du pouvoir aprs un court accs de guerre civile,
ordonna la rvision de la constitution cantonnale et dcrta: que la
religion catholique romaine aurait seule un culte, et que le culte
protestant ne serait plus tolr, mme en chambre close. Trois ans
auparavant, le canton d'Argovie avait aussi rvis et modifi sa
constitution: mcontents du rsultat, les catholiques, nombreux
quoiqu'en minorit dans ce canton, essayrent de rsister; leur
insurrection fut aisment rprime, et aussitt, sans se soucier de
l'article 12 du pacte fdral[191], le grand conseil d'Argovie dcrta
l'abolition de tous les couvents du canton et la confiscation de leurs
biens: Ces moines sont si adroits, dit  notre ambassadeur l'un des
principaux radicaux argoviens, qu'en justice on n'aurait pu rien prouver
contre eux. Plusieurs des couvents d'Argovie taient fort riches; la
valeur des biens du couvent de Muri s'levait, dit-on,  sept millions
de francs.

[Note 191: Cet article porte: L'existence des couvents et chapitres et
la conservation de leurs proprits, en tant qu'elle dpend des
gouvernements des cantons, sont garanties. Ces biens sont sujets aux
impts et contributions publiques, comme toute autre proprit
particulire.]

Appel  rgler, en prsence de ces faits, l'attitude et le langage de
notre ambassadeur en Suisse, je n'avais aucun embarras  exprimer mon
sentiment sur les violences fanatiques des catholiques valaisans;
j'crivis  M. de Pontois[192]: Je regrette infiniment les ides
d'intolrance qui ont prvalu dans la rvision de la constitution du
Valais; l'opinion publique les rprouverait partout; et quant au Valais
en particulier, leur application ne saurait tre propre qu' y crer un
nouveau genre de discorde. Les institutions ne sont bonnes qu' la
condition de garantir tous les droits et tous les intrts. Je souhaite
bien sincrement que la tranquillit se raffermisse de plus en plus dans
le Valais; mais quelque affaibli que soit maintenant le parti radical,
il me serait difficile de ne pas redouter tt ou tard de fcheuses
ractions si l'on persvre dans les voies o l'on est entr. Envers le
canton d'Argovie et son abolition des couvents en confisquant leurs
biens, notre situation n'tait pas si simple. Quand des mesures de cette
sorte ont reu leur excution, quand le temps les a confirmes et
soustraites  toute raction directe en en dispersant les rsultats au
sein de la socit civile, c'est pour les gouvernements un devoir comme
une ncessit de les accepter  titre de faits accomplis et de les
mettre hors de toute contestation. Mais quand on considre de tels actes
de loin,  cette lumire tranquille que le temps rpand sur les faits et
fait pntrer dans les mes, il est impossible de ne pas y voir de
graves atteintes portes  la libert et  la proprit, dans les accs
du despotisme rvolutionnaire. Que la libert de runion et
d'association aboutisse  des associations charitables, ou religieuses,
ou industrielles, ou savantes; que la proprit soit aux mains
d'associations ou d'individus, et qu'elle leur ait t acquise par
eux-mmes ou transmise par la libre volont d'autrui; que ces diverses
manifestations de la libert et ces diverses formes de la proprit
puissent tre, de la part de l'tat, l'objet de certaines conditions ou
garanties spciales; elles n'en conservent pas moins leur originaire et
grand caractre; les principes naturels et les droits essentiels de la
libert et de la proprit n'en restent pas moins engags dans leur
cause; l'abolition des associations religieuses et la confiscation de
leurs biens n'en sont pas moins des violations flagrantes de ces
principes et de ces droits. Quand le tremblement de terre a renvers une
ville, on reconnat les vices de son ancien tat; on la rebtit plus
saine et plus belle; mais on n'rige pas le tremblement de terre en
architecte public; on ne cherche pas dans ses coups destructeurs les
lois de la construction et de l'existence des cits.

[Note 192: Le 30 septembre 1844.]

Mme quand elles sont contestes et violes, ces vrits lmentaires ne
s'teignent pas compltement dans l'me des hommes: telle tait en
Suisse, mme au milieu de la fermentation rvolutionnaire, la perplexit
des esprits sur ces graves questions de proprit et de libert, que,
lorsque sept cantons catholiques rclamrent devant la Dite fdrale
contre l'abolition et la spoliation des couvents ordonne par le canton
d'Argovie, cette assemble hsita longtemps, soit  condamner, soit 
approuver la mesure. On essaya de ngocier avec le canton radical qui
mettait la Dite dans ce triste embarras, et le grand conseil d'Argovie
lui-mme, tout  la fois opinitre et embarrass, consentit au
rtablissement de trois couvents de femmes, en maintenant l'abolition
des couvents d'hommes et la confiscation de leurs biens. C'tait trop
peu pour panser la blessure qu'avaient reue le pacte fdral et la
Confdration: les modrs de la Suisse n'taient pas assez fermes pour
protger efficacement le droit, ni les radicaux d'Argovie assez oss
pour proclamer et pratiquer sans rserve le principe de leurs violences:
la Dite ne sut que laisser tomber la question en laissant subsister le
mal; les animosits religieuses se joignirent aux rivalits politiques,
et les catholiques se virent en Suisse aux prises avec les protestants,
comme les conservateurs avec les radicaux.

Une nouvelle question, sinon plus grave, du moins plus vive que celle
des couvents, vint tendre et passionner encore plus la lutte: le grand
conseil de Lucerne rsolut d'appeler les jsuites et de leur confier,
dans le canton, l'instruction publique. En principe, il pouvait et
devait se croire en droit de prendre une telle mesure; la libert
d'enseignement tait l'une de celles que rclamait partout en Europe le
parti radical; les partisans des jsuites pouvaient l'invoquer aussi
bien que leurs adversaires, et, dans un canton catholique, leur appel 
ce titre n'avait rien d'trange; toutes les questions relatives 
l'instruction publique taient essentiellement et avaient toujours t
considres comme appartenant  l'administration cantonnale. Les faits
taient en Suisse,  cet gard, en accord avec les principes: dans les
cantons du Valais et de Fribourg, les jsuites avaient des
tablissements d'ducation formellement reconnus et accepts. Dans le
canton de Zurich, le parti radical venait d'exercer, en sens contraire,
le mme droit; il avait appel  la chaire d'histoire et de doctrine
chrtienne le professeur Strauss, clbre par son hostilit contre
l'histoire vanglique et le dogme chrtien. Le scandale fut grand dans
le canton; un mouvement populaire clata, et le docteur Strauss ne put
venir professer effectivement  Zurich; mais, nomm  vie, il n'en resta
pas moins en possession de sa chaire et, sous des noms moins compromis
que le sien, ses ides envahirent l'enseignement public zurichois, sans
que le droit de le rgler ainsi fut contest au gouvernement cantonnal.
Les sentiments et les actes divers qui prvalaient dans les divers
cantons se provoquaient mutuellement; l'abolition et la confiscation des
couvents dans le canton d'Argovie avaient puissamment contribu 
dterminer l'appel des jsuites  Lucerne; mme dans ce dernier canton,
les jsuites ne manquaient pas d'adversaires qui, sous le nom de corps
francs, se soulevrent vers la fin de 1844 contre le gouvernement local.
Ils furent aisment et promptement rprims: la foi et la cause
catholiques taient en immense majorit dans ce canton. Leur victoire
suscita, dans les cantons protestants, chez les hommes passionns une
violente irritation, chez les prudents une grande inquitude. Un
mouvement rvolutionnaire clata dans le canton de Vaud et mit le
gouvernement de ce canton entre les mains des radicaux: ils ne se
contentrent pas de dominer sur leur propre territoire; ils rsolurent
d'aller soutenir la cause radicale l mme o elle tait en minorit et
venait d'tre vaincue: en mars et en avril 1845, de nouveaux et nombreux
corps francs se formrent dans les cantons de Vaud, de Berne, d'Argovie,
de Soleure, et se portrent en armes contre le canton de Lucerne qui
s'tait mis en nergique dfense. Ceux-l aussi furent dfaits et
disperss; plusieurs de leurs chefs demeurrent prisonniers, et, dans
l'orgueilleuse joie de sa victoire, le gouvernement de Lucerne ordonna
l'excution effective de la mesure qui avait suscit la guerre civile:
les jsuites prirent possession,  Lucerne, de l'tablissement qui leur
tait confi.

Nous n'tions pas rests spectateurs indiffrents de tels troubles chez
un peuple ami et sur notre frontire. Ds que j'appris l'insurrection
des premiers corps francs dans le canton mme de Lucerne, j'en tmoignai
au comte de Pontois mon inquitude[193]: Le gouvernement de Lucerne a
triomph et avec lui la cause de l'ordre; nous avons t heureux de
l'apprendre. Mais il est fcheux que l'appel des jsuites ait t la
cause ou l'occasion des vnements qui ont troubl la paix de ce canton.
Au point de vue gnral de la Suisse, j'avais pressenti le danger d'une
telle mesure: elle ne pouvait paratre qu'une sorte de dfi jet par
l'opinion catholique et conservatrice  l'opinion protestante et
radicale. L'incendie heureusement teint  Lucerne aurait pu, s'il
s'tait prolong, embraser toute la Suisse en donnant carrire  des
interventions opposes, ainsi qu'a d le faire craindre l'attitude de
Berne et des autres cantons radicaux; une guerre civile risquait ainsi
d'clater au sein de la Confdration, et d'attirer, sur son existence
mme, d'incalculables prils. Six semaines plus tard, les chances de
guerre civile taient devenues des faits; j'crivis sur-le-champ  M. de
Pontois[194]: Ce qui se passe en Suisse ajoute chaque jour aux
inquitudes qu'inspirait dj la situation critique de ce pays. La
rvolution qui vient de triompher  Lausanne, et devant laquelle le
gouvernement lgal a t forc d'abdiquer, a surtout cela de fcheux
qu'elle a t accomplie par l'intervention oppressive des corps francs.
On crit de Genve que le parti radical en prpare une semblable dans
cette ville par les mmes moyens, et que, de tous cts, des bandes
organises sans l'aveu des gouvernements sont prtes  seconder les
violences du parti qui prtend imposer sa volont aux grands conseils
des cantons et  la Dite elle-mme. Un tel tat de choses ne saurait
tre tolr, car il ne tend  rien moins qu' la destruction du pacte
fdral et au renversement de la souverainet cantonnale, pour
substituer  son action lgitime et rgulire l'action dsordonne de la
force brutale, le despotisme des masses  la libert, l'anarchie et les
horreurs de la guerre civile au rgne paisible des institutions
protectrices de l'ordre social. Je ne parle pas, Monsieur le comte, de
tout ce qu'une pareille situation aurait d'irrgulier et d'alarmant au
point de vue europen, ni par consquent des devoirs qu'elle imposerait
aux puissances intresses  la conservation de la tranquillit de la
Confdration suisse. Leur attention est dj veille sur la situation
de ce pays et par la gravit des prils qui le menacent. Il n'est,  cet
gard, point de remde plus pressant, point de mesure plus
imprieusement urgente que la suppression des corps francs et l'adoption
de moyens nergiques pour en prvenir le renouvellement. C'est donc avec
les plus vives instances, c'est avec le profond sentiment de la grandeur
du mal, c'est au nom des plus chers intrts de la Suisse que nous
adjurons le Directoire fdral, la dite, tous les hommes influents qui
veulent le bien de leur patrie, de ne pas perdre de temps pour
travailler  extirper de son sein cette cause funeste de dissolution et
de ruine. Vous tes autoris  donner lecture de cette dpche  M. le
prsident du Directoire fdral, et mme  lui en laisser copie.

[Note 193: Les 26 dcembre 1844 et 3 mars 1845.]

[Note 194: Les 19 fvrier et 3 mars 1845.]

C'tait l,  coup sr, un langage aussi affectueux que sincre. J'avais
 coeur d'veiller en Suisse un vif sentiment du droit et du devoir
fdral, du mal et du pril national. La diplomatie est souvent sche et
froide, au risque d'tre vaine: elle parle souvent pour avoir parl
plutt que pour agir, et elle est plus proccupe de satisfaire aux
convenances de la situation qu'elle veut garder que de poursuivre
rellement le succs de la cause qu'elle soutient. Je ne fais nul cas de
cette routine superficielle et strile: il y a des temps pour attendre
et des temps pour agir; quand c'est le temps d'attendre, il faut
attendre patiemment; quand c'est le temps d'agir, il faut agir
efficacement; et, quand on a l'honneur de reprsenter un grand
gouvernement et un grand peuple, rien ne simplifie et ne fortifie autant
la politique que de l'exprimer et de la pratiquer, non par manire
d'acquit et pour l'apparence, mais srieusement et pour l'effet. Je ne
me dissimulais pas que la franchise de mes avertissements pourrait
fournir aux radicaux suisses des prtextes pour prtendre que nous
portions atteinte  l'indpendance de leur patrie et pour alarmer,  ce
titre, la susceptibilit nationale; ils n'eurent garde en effet d'y
manquer, au sein de la dite comme dans leurs appels quotidiens 
l'motion populaire. Mais j'aimais mieux subir cet inconvnient que ne
pas tenter un effort srieux pour prter,  la bonne cause en Suisse, un
appui srieux aussi et conforme  l'intrt comme aux maximes de la
politique franaise.

En mme temps que je signalais  la Suisse les prils o la poussaient
les radicaux, je n'tais pas moins attentif  ceux que soulevaient les
passions catholiques. J'appelai sur ce point la sollicitude de la cour
de Rome. La question y avait dj t porte, et le pape avait rpondu
comme on devait s'y attendre: Que me demande-t-on? Le canton de Lucerne
est dans son droit quand il appelle les jsuites pour des tablissements
d'instruction publique; c'est le voeu de la grande majorit de sa
population. Ils ont dj t appels et ils sont tablis dans d'autres
cantons. S'il y a une lutte religieuse  soutenir et des prils 
courir, ils y sont prts et c'est leur devoir de ne pas s'y soustraire.
Je ne puis interdire  une congrgation catholique de se rendre, pour
remplir sa mission naturelle, l o une population catholique l'appelle,
et dans un pays o jusqu'ici elle a t admise. Le pape aussi tait
dans son droit en tenant ce langage; mais,  ct du droit et en le
maintenant, la cour de Rome avait coutume de tenir aussi compte de la
prudence; j'crivis  M. Rossi[195]: Je ne suis pas content de ce qui
me revient de Lucerne. On s'y chauffe. Le mauvais accueil, presque les
mauvais traitements que les Lucernois en voyage reoivent dans les
cantons de Berne, Argovie, Soleure, etc., raniment l'irritation. L'ide
court  Lucerne d'installer soudainement les jsuites, pour qu'
l'ouverture prochaine de la dite, ce soit un fait accompli. Le
provincial de Fribourg est venu examiner les btiments destins  ses
pres, pour faire commencer les rparations. La dite sera grosse et
tout y tient  un fil. Que le canton de Genve lche pied, il y aura
majorit contre les jsuites. Le sort de Loyola en Suisse dpend en ce
moment de Calvin. Il est impossible que Rome ne trouve pas l de quoi
penser.

[Note 195: Le 6 juin 1845.]

Ds que j'appris que l'ide qui courait  Lucerne avait en effet t
mise en pratique et que les jsuites venaient d'y tre installs,
j'crivis au comte de Pontois[196]: Le gouvernement du roi a appris
avec un profond sentiment de regret et d'inquitude un vnement qui,
dans l'tat actuel de l'opinion et des partis en Suisse, peut avoir de
si dangereuses consquences pour la tranquillit de la confdration.
Les prcautions militaires que les magistrats de Lucerne ont cru devoir
adopter pour assurer l'excution de cette mesure prouvent assez qu'ils
ne s'en dissimulaient ni la gravit ni le pril; et ds lors on prouve
un pnible tonnement en les voyant affronter et provoquer en quelque
sorte, sans ncessit, des complications comme celles qu'il n'est que
trop naturel de prvoir aprs ce qui s'est pass et en prsence de ce
qui existe. Personne assurment ne respecte plus que nous le principe et
les droits de la souverainet cantonnale; toutefois nous croyons, nous
avons toujours cru qu' ct de ces droits il y a, pour chaque canton,
des devoirs non moins sacrs et non moins vidents; nous croyons
qu'essentiellement intress au maintien de la paix gnrale et au
bien-tre de la commune patrie, chaque canton doit viter tout ce qui
serait de nature  la prcipiter dans des voies de perturbation et de
guerre civile, dt-il en coter quelque chose  des sentiments, mme 
des droits dont, en pareil cas, un patriotisme gnreux autant
qu'clair n'hsite pas  faire le sacrifice  l'intrt de la
confdration tout entire. En rsum, Monsieur le comte, nous regardons
comme aussi dangereuse qu'intempestive la rsolution en vertu de
laquelle le gouvernement de Lucerne a donn suite  son dcret d'appel
des jsuites. Nous aurions vivement dsir qu'il ft possible de la
prvenir; nous avons tent, dans ce but, tout ce qui dpendait de nous.
Nous souhaitons sincrement que les pressentiments trop lgitimes que
fait natre un tel vnement ne se ralisent point; mais nous pouvons du
moins nous rendre le tmoignage que nous n'avons pas t les derniers 
signaler le danger, et qu'il n'a pas dpendu de nous qu'il ft conjur.

[Note 196: Le 9 juillet 1845.]

Les consquences suivirent de prs l'acte. En janvier 1846, une
rvolution clata dans le canton de Berne et, malgr la rsistance
non-seulement des conservateurs, mais de quelques chefs radicaux plus
modrs que leur cortge, elle mit le pouvoir aux mains des plus
ardents. Au mois d'octobre suivant, le mme vnement s'accomplit dans
le canton de Genve, plus violemment encore dans les procds et les
effets. L'esprit rvolutionnaire et unitaire tait en agression hardie
dans la plupart des cantons. Un crime odieux vint souiller son progrs
et porter au comble l'irritation comme les alarmes de ses adversaires:
le chef rustique, honnte et respect du peuple catholique dans le
canton de Lucerne, M. Jacob Leu d'Ebersol, fut tratreusement assassin
dans son lit. Au souffle de l'indignation populaire et devant la guerre
civile en perspective, le parti menac rsolut de se mettre en dfense
et de s'organiser: sous le nom de _Sonderbund_ (alliance particulire),
les sept cantons essentiellement catholiques, Lucerne, Uri, Schwytz,
Unterwalden, Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confdration
particulire, s'engageant  se dfendre mutuellement aussitt que l'un
d'entre eux serait attaqu dans son territoire ou dans ses droits de
souverainet, conformment au pacte fdral du 7 aot 1815 et aux
anciennes alliances. Quoique toujours considres comme exceptionnelles
et regrettables, ces sortes d'alliances formes dans un but spcial
entre certains cantons, au sein de la confdration gnrale, n'taient
pas sans exemple, et sans exemple rcent, dans l'histoire de la Suisse:
ds 1832, les cantons o prvalait l'esprit d'innovation s'taient unis
par un concordat de garantie mutuelle, et les sept cantons opposs
avaient institu  Sarnen, dans le canton d'Unterwalden, une confrence
charge de veiller  leurs intrts et  leur action commune. En
prsence de ces associations particulires, la Dite helvtique,
ordinaire ou extraordinaire, avait grand'peine  vider les questions
portes devant elle et  maintenir l'ombre de l'autorit centrale et de
la paix publique;  mesure que les vnements et les forces mutuelles
des partis se dveloppaient, les radicaux dominaient de plus en plus
dans la dite, surmontaient les hsitations ou les scrupules des
modrs, et acquraient ainsi l'ascendant comme la situation d'un
gouvernement national et lgal aux prises avec une minorit sditieuse.
Au printemps de 1847, les choses en taient venues  ce point, et le
chef du parti radical dans le canton de Berne, nagure chef des corps
francs battus par Lucerne, M. Ochsenbein tait lu prsident de la dite
prs de se runir. L'esprit qu'il devait porter dans le gouvernement se
manifesta sans rserve dans ses relations diplomatiques comme dans ses
actes publics: M. de Boislecomte, qui avait succd, comme ambassadeur
de France en Suisse,  M. de Pontois, eut de lui, le 4 juin, une
premire audience; aprs les dmonstrations officielles, une longue
conversation s'engagea entre nous, m'crivit-il[197]; et au thme sur
lequel M. Ochsenbein l'tablit, je pus reconnatre l'assurance
qu'avaient prise les radicaux.--Nous n'avons en Suisse, me dit-il,
qu'une affaire, mais il faut qu'elle ait sa fin. La grande majorit des
habitants veut la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jsuites
de toute la Suisse. Il faut que cette volont de la majorit soit
satisfaite.--Mais c'est la guerre civile, lui dis-je.--On doit prfrer
un mal moindre que la prsence des jsuites en Suisse.--Vous parlez bien
tranquillement de la guerre civile.--Que voulez-vous? Une fois engage,
il faut que la question soit vide; il faut que le pacte fdral soit
observ.--Mais le pacte fdral ne prononce pas l'expulsion des
jsuites; il me semble, au contraire, qu'il garantit l'existence des
couvents, au nombre desquels tait alors l'tablissement des jsuites
dans le Valais.--Le pacte dit que la dite doit pourvoir  la sret de
la Suisse: les jsuites compromettent cette sret; la majorit
prononcera leur expulsion.--Probablement la minorit n'obira pas, et
elle opposera une rsistance qu'elle aussi elle appellera lgale,
puisqu'elle soutiendra que la majorit attaque son indpendance. Vous
entreprenez une rude tche. Vous allez retrouver les descendants des
premiers Suisses; ils vous combattront comme leurs anctres ont combattu
leurs oppresseurs dont vous prenez en ce moment le rle. Vous allez
combattre les convictions politiques et religieuses les plus profondes.
Et avec quoi?--Moi aussi, j'ai vu des convictions sincres et profondes;
j'ai vu dans les corps francs des pres de famille qui avaient tout
quitt et allaient se faire tuer pour une ide. Au reste, il n'y aura
peut-tre pas de guerre du tout; il est fort possible qu'une fois se
voyant condamns par la majorit, ils se soumettent. S'ils ne le font
pas, il faudra bien que la guerre dcide.

[Note 197: Le 4 juin 1847.]

Il perait, dans les paroles de M. Ochsenbein, un dsir vident d'une
revanche contre les Lucernois vainqueurs des corps francs, et je
reconnaissais avec surprise combien il avait peu de sentiment de la
valeur morale de son action qui reste encore,  ses yeux, _juste sans
tre lgale_, et dont il parle presque sans aucun embarras. Je lui
exprimai vivement le profond sentiment d'affliction et de rpugnance
avec lequel je le voyais accepter si rsolument le parti de la guerre
civile.--Ne sommes-nous pas en guerre? me dit-il; eh bien! il vaut
mieux en finir une bonne fois: que les armes prononcent et nous donnent
enfin la paix.--Qui vous empcherait d'avoir la paix en Suisse ds ce
moment? Laissez chacun vivre comme il lui plat; respectez
l'indpendance de chaque canton et vous aurez la paix.--Cette paix n'est
pas possible: quand nous aurons dtruit le Sonderbund et expuls les
jsuites, alors il y aura en Suisse une paix vritable.--Tenez, monsieur
Ochsenbein, voulez-vous que je vous dise ce qui m'effraye quand vous
parlez? C'est que ce n'est pas vous qui parlez. Je vous l'assure:
j'aurais confiance en M. Funk, en vous, en tout ce qui est gouvernement;
mais vous tes pouss par d'autres, vous servez d'instrument  des
projets et d'interprte  des sentiments qui ne sont pas les vtres. Que
voulez-vous que nous pensions quand nous considrons ce que veulent ceux
qui vous poussent? Ils veulent l'unit de la Suisse et substituer une
grande rpublique unitaire  la Suisse des traits,  la Suisse
fdrale,  laquelle seule l'Europe a confr le bienfait de la
neutralit.--Nous avons le droit de rformer notre pacte comme bon nous
semble.--Ceci n'est pas le pacte, c'est le trait, et c'est l ce qui
m'effraye. Avec l'ascendant que vous laissez prendre  votre club de
l'_Ours_, on ne peut plus compter sur rien. Ne les voil-t-il pas
maintenant qui ont trouv une thorie toute nouvelle? Ils voient qu'ils
auront, dans la dite, douze voix pour le principe contre le Sonderbund,
mais qu'ils ne les auront pas pour l'excution du principe par la
guerre; eh bien! ils soutiennent que, ds que le principe est prononc,
l'excution appartient au _vorort_; et aprs avoir hautement proclam le
rgne de la majorit, ils se passeront d'elle du moment o elle se
refusera  servir leurs projets. Ils vous pressent en ce moment
d'adopter leur nouveau principe.--Je savais que, lundi dernier, ce
principe avait t en effet pos dans le club de l'_Ours_, et accept
par M. Ochsenbein. Je m'arrtai un instant pour lui laisser le temps de
rpondre.--Ils vous pressent, lui dis-je, ils vous forceront.--Les
choses n'en viendront pas l, reprit-il; le peuple forait le dernier
gouvernement parce qu'il voyait que ce gouvernement avait une conduite
double, comme il l'a eue dans l'affaire des corps francs. Avec nous, il
n'y a pas de contrainte  craindre: le peuple a confiance; il sait que
nous sommes de bonne foi et dvous  sa cause; aussi les voies lgales
nous suffisent. Mais nous reconnatrons pour voie lgale tout ce que
dcidera la majorit. Ds lors, il ne peut y avoir proprement en Suisse
de guerre civile, car, si vous la prenez dans le systme fdral, la
guerre de la minorit contre la majorit n'est qu'une rbellion, et,
dans le systme cantonnal, il n'y a que des guerres d'tat.

Il tait impossible de mettre plus compltement de ct les droits de la
minorit, l'indpendance intrieure des cantons, le pacte fdral, les
conditions morales de la neutralit garantie  la Suisse par l'Europe,
la libert d'association, la libert d'enseignement; on portait  toutes
ces liberts la plus rude atteinte, au seul nom de la volont et de la
force de la majorit, mme dans les questions d'ducation religieuse qui
appartiennent essentiellement aux droits de la conscience et de la
famille.

En prsence d'un tel langage et de telles rsolutions, la sollicitude
des grandes puissances intresses  la tranquillit de la Suisse et
garantes de sa neutralit tait grande. Je viens de dire dans quelle
mesure j'avais, ds le premier moment, exprim aux deux partis qui
divisaient la confdration notre sentiment et nos conseils; quand je
vis approcher la seconde attaque des corps francs levs dans les cantons
radicaux contre le canton de Lucerne, je voulus m'assurer de la
disposition des autres cabinets et leur faire connatre en mme temps la
ntre. Comme prince et protecteur extrieur du canton de Neuchtel, le
roi de Prusse tait le plus directement engag dans la question;
j'crivis au marquis de Dalmatie, alors notre ministre  Berlin[198]:
Si la guerre civile commence rvolutionnairement en Suisse, nous ne
devons, je crois, rien faire, ni mme nous montrer disposs  rien faire
avant que le mal se soit fait rudement sentir aux Suisses. Toute action
extrieure qui devancerait le sentiment profond du mal et le dsir
srieux du remde nuirait au lieu de servir. En aucun cas, aucune
intervention matrielle isole de l'une des puissances ne saurait tre
admise; et, quant  une intervention matrielle collective des
puissances, deux choses sont dsirables: l'une, qu'on puisse toujours
l'viter, car elle serait trs-embarrassante; l'autre, que si elle doit
jamais avoir lieu, elle n'ait lieu que par une ncessit vidente, sur
le voeu, je dirai mme sur la provocation d'une partie de la Suisse
recourant  la mdiation de l'Europe pour chapper  la guerre civile et
 l'anarchie. Nous n'avons donc, quant  prsent, qu' attendre; mais en
attendant, nous avons besoin, je crois, de nous bien entendre sur cette
situation et sur les diverses ventualits possibles; car il ne faut pas
que, si la ncessit de quelque action ou de quelque manifestation
commune arrive, nous soyons pris au dpourvu. Parlez de ceci
confidentiellement au baron de Blow. Je n'ai pour mon compte aucune
ide arrte, aucun plan  proposer; mais je dsirerais savoir ce que
pense, des chances de cet avenir suisse, le cabinet de Berlin.

[Note 198: Le 23 mars 1845.]

J'adressai aux cabinets de Vienne et de Ptersbourg la mme question
avec les mmes observations pralables, et j'envoyai au comte de
Sainte-Aulaire copie de ma lettre au marquis de Dalmatie, en le
chargeant de la communiquer  lord Aberdeen.

Le prince de Metternich ne se borna pas  accueillir avec empressement
l'ide de l'entente  tablir entre les puissances garantes de la
neutralit helvtique; il ne se contenta mme pas de poser en principe
que si la dite, en empitant sur les droits lgitimes et de
souverainet des cantons, donnait le signal d'une guerre civile et de
religion, les puissances rempliraient un vritable devoir de conscience
envers elles-mmes et d'amiti envers la Suisse en tchant, par des
dclarations franches, uniformes et faites en temps utile, de prvenir
d'aussi graves malheurs; il nous proposa immdiatement l'adoption et le
texte de cette dernire mesure: Si M. Guizot, crivit-il au comte
Appony[199], vous demandait de connatre le canevas sur lequel, d'aprs
notre opinion, de pareilles dclarations devraient tre rdiges, vous
lui rpondriez que le formulaire suivant:

[Note 199: Le 20 mai 1845.]

Les cinq puissances regarderaient l'anantissement du pacte de 1815,
soit que cet anantissement et lieu d'une manire patente, soit qu'il
s'effectut  l'gide d'un arrt de la Dite, outrepassant videmment
les attributions que le pacte assigne  l'autorit fdrale, comme un
fait annulant les garanties que les actes du congrs de Vienne ont
accordes  la Suisse;--et cela, sans prjuger les mesures ultrieures
que l'intrt du maintien de l'ordre et de la paix en Europe pourrait
forcer les puissances de prendre: que ce formulaire, dis-je, nous
paratrait suffire aux exigences du cas.

De pareilles dclarations, tant toutes conues sur le mme modle,
serviraient  constater de nouveau, aux yeux des Suisses, l'accord qui
rgne entre les puissances pour ce qui regarde les affaires de leur
patrie. Elles leur feraient connatre les consquences immdiates, et
pressentir celles ultrieures, plus srieuses encore, que pourrait avoir
pour eux l'abandon des principes sur lesquels leur position politique en
Europe est fonde.

C'tait videmment aller plus vite et plus loin que je ne le croyais
opportun et que je ne l'avais indiqu; la dclaration immdiatement
propose par M. de Metternich annonait d'avance l'intervention si la
Suisse ne se rendait pas immdiatement  nos reprsentations. J'crivis
 M. Eugne Prier[200], en ce moment charg d'affaires  Vienne,
pendant un cong de M. de Flahault: Il n'y a lieu, je pense, quant 
prsent,  aucune action,  aucune manifestation collective et
_unitaire_, si je puis ainsi parler, des grandes puissances envers la
Suisse. Ce qui leur importe, c'est de se concerter sur tout ce qui peut
arriver en Suisse, de manire  se former une rsolution commune et 
faire tenir par leurs reprsentants en Suisse une attitude prompte,
identique et simultane. Si des faits nouveaux et plus graves
provoquaient les puissances  plus d'action et  une autre forme
d'action, elles seraient l pour y pourvoir. Je me demande si, dans un
systme d'entente ainsi dfini et limit, nous aurions, au moment actuel
et tout d'abord, quelque initiative  prendre, quelque dmarche  faire
envers la Suisse. J'en doute. La dite ordinaire va se runir en
juillet. Les questions qui agitent la Suisse y reparatront et y
amneront Dieu sait quoi, qui amnera peut-tre, pour les puissances, la
ncessit de quelque manifestation, de quelque dmarche concerte. Le
prince de Metternich est, j'en suis sr, aussi dcid que moi  mnager
extrmement la susceptibilit des Suisses en fait d'indpendance et de
dignit nationale; elle leur est commune  tous, aux catholiques comme
aux protestants, aux conservateurs comme aux radicaux, et toute
influence qui blesse en eux ce sentiment se perd  l'instant, et nuit au
lieu de servir. Pour qu'une action extrieure soit utile et efficace, il
faut qu'elle soit videmment ncessaire, provoque par les faits, et
invoque, sinon  haute voix, du moins au fond du coeur, par tous les
hommes modrs. Sous cette rserve, je reconnais que cette ncessit
peut se prsenter bientt, et que, si elle se prsente, il n'y faudra
pas manquer.

[Note 200: Le 22 mai 1845.]

Comme nous en tions l, lord Cowley vint me communiquer une dpche de
lord Aberdeen qui semblait adhrer  la proposition que lui avait fait
faire, comme  nous, le prince de Metternich. J'crivis sur-le-champ 
M. de Sainte-Aulaire[201]: J'ai  faire quelques observations qui, je
l'espre, frapperont un peu lord Aberdeen. Le rsultat de cette
proposition, si nous la convertissions en une dmarche concerte,
simultane et actuelle des cinq puissances, serait, je pense: 1 _En
principe_, de nous attribuer,  nous, puissances trangres, le droit
d'interprter le pacte fdral, en dclarant nous-mmes que la question
des jsuites n'est point du tout une question fdrale, et que la dite
n'a nul droit de s'en occuper, ce qui me parat excessif; 2 _En fait_,
de blesser, dans tous les Suisses, conservateurs ou radicaux, le
sentiment de l'indpendance nationale, et d'amener, dans la dite
prochaine, un rsultat contraire  celui que nous dsirons. Il n'a
manqu, vous le savez, dans la dernire dite, que la voix de Genve,
pour former une majorit contre les jsuites et le Sonderbund:
c'est--dire, comme je l'crivais il y a trois jours  Rossi, que le
sort de Loyola en Suisse dpend en ce moment de la sagesse de Calvin.
Convenez que la sagesse de Calvin est bien  mnager. Dites tout cela,
je vous prie,  lord Aberdeen, et demandez-lui s'il ne croit pas 
propos de se tenir un peu sur la rserve.

[Note 201: Le 9 juin 1845.]

La rponse de lord Aberdeen ne se fit pas attendre: Lord Cowley a mal
compris ses instructions, me rpondit sur-le-champ M. de
Sainte-Aulaire[202], s'il y a vu l'intention de s'engager, avec le
prince de Metternich, dans une campagne en faveur des jsuites. Rien de
plus contraire  la pense de lord Aberdeen. Il a adhr aux bases de
l'entente que le prince de Metternich a formules en trois articles, et
que vous avez vous-mme approuves; il n'a pas entendu aller plus loin.
Et mme, dans les conversations qu'il a eues avec le comte de
Dietrichstein[203], il a signal explicitement la question des jsuites
comme ne devant tre touche qu'avec une extrme rserve. Pour sa part,
il verrait avec un extrme regret que la dite expulst les jsuites;
mais il n'est pas prpar  dclarer _a priori_ que cet acte serait le
renversement du pacte fdral. Probablement lord Cowley aura caus avec
le comte Appony aprs avoir reu sa dpche, et ils l'auront interprte
en commun dans le sens autrichien. Mais lord Aberdeen m'a promis de lui
crire pour le contenir dans de justes bornes. En attendant, tenez pour
certain qu'on ne vous poussera pas, d'ici, plus loin que vous ne voulez
aller.

[Note 202: Le 11 juin 1845.]

[Note 203: Alors ambassadeur d'Autriche  Londres.]

Quand les vnements eurent march en Suisse selon leur pente, quand les
rvolutions radicales de Berne et de Genve firent pressentir comme
trs-probable et prochaine la formation, dans la dite, d'une majorit
dcide  accomplir par la guerre civile l'expulsion des jsuites et la
dissolution du Sonderbund, le prince de Metternich fit un pas de plus;
il nous proposa[204] de donner  nos reprsentants en Suisse l'ordre de
ne plus rsider  Berne mme, auprs du nouveau Directoire fdral, et
de dclarer en mme temps, par des notes spares mais identiques, que
les puissances, constamment disposes  entretenir avec la Confdration
helvtique les relations les plus franches d'amiti et de voisinage, ne
sauraient cependant vouer ces sentiments qu'au gouvernement central de
la confdration qui asseoira sa marche sur la base sur laquelle cette
mme autorit est fonde, c'est--dire sur le pacte qui, en 1815, a
constitu la Suisse en corps politique et de Nation.

[Note 204: Par des dpches des 11 et 16 octobre 1846, que le comte
Appony me communiqua le 25 octobre.]

Au moment mme o le prince de Metternich nous adressait ces
propositions, et avant de les avoir reues, j'crivais au comte de
Flahault pour lui faire connatre avec prcision nos propres vues, en le
chargeant de les communiquer  M. de Metternich: Depuis longtemps, lui
disais-je[205], je pense mal de l'tat et de l'avenir de la Suisse,
comme de l'tat et de l'avenir de toute socit livre aux ides et aux
passions radicales. De plus, je ne vois pas dans la Suisse elle-mme un
principe de raction suffisant pour que cette socit, par sa propre
force, rebrousse chemin, et porte  son mal un remde efficace. Il y a
sans nul doute, en Suisse, un grand nombre d'hommes senss, honntes,
clairs, qui voient ce mal, le dplorent, et voudraient le combattre.
Mais ont-ils le degr de prvoyance et d'nergie ncessaire pour une
telle lutte? Et quand mme ils l'auraient, trouveraient-ils autour
d'eux, parviendraient-ils  se crer eux-mmes les moyens de concert et
d'action commune dont ils auraient besoin pour ressaisir et exercer le
pouvoir sur une population que les ides et les passions radicales
tiennent en fermentation et en dissolution permanente? J'en doute
beaucoup.

[Note 205: Le 22 octobre 1846.]

Si la Suisse n'est pas en tat de se sauver et de se rorganiser
elle-mme, l'Europe peut-elle et doit-elle s'en charger? L'intervention
trangre accomplira-t-elle en Suisse l'oeuvre  laquelle ne suffisent
pas la sagesse et l'action du pays lui-mme?

Je mets de ct, pour un moment, les difficults extrieures et
europennes d'une telle intervention. Je ne considre que les
difficults intrieures et suisses. Elles sont immenses.

M. de Metternich, j'en suis sr, le pense comme moi: la pacification
durable de la Suisse, sa reconstitution en un tat rgulier et
tranquille au milieu de l'Europe, ne peut tre le rsultat du triomphe
d'un parti sur l'autre, ni d'un ascendant factice et momentan donn par
la force trangre, soit aux radicaux sur les catholiques, soit aux
catholiques sur les radicaux. Ce ne peut tre qu'une oeuvre de
transaction entre les prtentions extrmes. Par consquent il y faudra
toujours, et ncessairement, l'assentiment, l'appui, la bonne volont
des hommes honntes et senss, des conservateurs pars dans toute la
Suisse, de cette masse intermdiaire modre qui n'est peut-tre ni
assez prvoyante, ni assez nergique, ni assez forte pour sauver et
reconstituer elle-mme son pays, mais sans l'adhsion et le concours de
laquelle l'Europe elle-mme, avec toute sa force, ne pourrait sauver et
reconstituer la Suisse.

Or, c'est le caractre des socits dmocratiques, mme dans leurs
meilleurs lments, qu'elles ne reconnaissent leur mal qu'aprs en avoir
beaucoup souffert, et n'acceptent le remde qu' la dernire extrmit
et lorsqu'il le faut absolument, sous peine de prir. A bien plus forte
raison, lorsque le remde doit venir du dehors et que les hommes ont 
reconnatre  la fois leurs fautes et leur impuissance.

Il n'y a pas moyen de douter que l'intervention trangre n'excite en
Suisse la plus forte rpulsion. Le sentiment de l'indpendance nationale
y est gnral et nergique. Le mot est puissant, mme sur les Suisses
qui dtestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
eux. Pour que l'intervention trangre y ft supporte, il faudrait que
la ncessit en ft vidente, absolue. Elle ne deviendra telle que
lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront, en Suisse,
non pas seulement une perspective entrevue, une crainte sentie par
quelques-uns, mais des faits rels, matriels, pesant depuis quelque
temps sur tous. Un cri s'lvera peut-tre alors de toutes parts pour
invoquer la gurison. Mais si l'intervention se montrait auparavant, le
cri qui s'lverait serait celui de la rsistance. Beaucoup d'honntes
gens et de conservateurs le pousseraient comme les radicaux, les uns par
un sincre sentiment de nationalit, les autres par pusillanimit et
contagion. Et les difficults de l'intervention en seraient infiniment
aggraves, avec infiniment moins de chances de succs pour le travail de
rorganisation qui en serait le but.

Je vais plus loin: je suppose ces difficults prliminaires surmontes,
la ncessit de l'intervention vidente et admise. Je suppose l'Europe
d'accord en prsence de la Suisse rsigne, comme le malade se rsigne
devant une opration trs-douloureuse. La rsistance des hommes ainsi
carte, que d'obstacles encore et quels graves obstacles dans les
choses mmes, dans l'tat intrieur et profond de cette socit 
reconstituer! Les haines religieuses ressuscites au sein des jalousies
cantonnales toujours aussi vives; les thories et les passions
novatrices aux prises avec les traditions et les sentiments historiques;
les prtentions despotiques de l'esprit rvolutionnaire et unitaire en
prsence des plus intraitables habitudes d'indpendance locale; la
destruction des influences qui taient les moyens moraux des anciens
gouvernements et l'absence de moyens matriels pour les gouvernements
nouveaux: voil avec quels lments l'Europe serait oblige de traiter
pour accomplir en Suisse son oeuvre de pacification et de reconstruction
politique!

Car je pars toujours de cette base, admise, j'en suis sr, par M. de
Metternich autant que par moi, qu'il s'agit uniquement de pacifier et de
reconstituer la Suisse, qu'aucune ide de conqute et de dmembrement ne
vient  l'esprit de personne, qu'aucune puissance ne peut chercher l ni
recevoir de l aucun accroissement de territoire, aucun avantage
particulier.

videmment, en prsence de tels obstacles, avec de si mauvais
instruments d'action et des chances si incertaines de succs, la sagesse
europenne doit dire: Mon Dieu, loignez de moi ce calice! Et si le
calice doit jamais nous tre impos, si quelque jour, pour la scurit
des tats voisins, pour faire cesser en Europe un intolrable scandale,
nous devons tre rduits  la ncessit d'intervenir en Suisse et de
nous mler de sa rorganisation, il faut surtout, il faut absolument,
dans l'intrt mme de l'entreprise, que cette ncessit soit vidente,
pressante, que notre action soit rclame, et que, bien loin de
rechercher ou seulement d'accepter volontiers l'intervention, nous ayons
fait, au vu et au su de tout le monde, tout ce qui aura t en notre
pouvoir pour en pargner  la Suisse la douleur et  l'Europe le
fardeau.

Si je croyais qu'aujourd'hui une intervention diplomatique fortement
prononce, des manifestations explicites et comminatoires pussent
arrter en Suisse l'anarchie croissante, prvenir la guerre civile
imminente, et faire natre dans ce pays le premier mouvement de raction
ncessaire  son salut, je m'empresserais de les conseiller et d'y
concourir. Mais j'avoue que je ne l'espre pas: le mal me parat trop
gnral et trop profond pour pouvoir tre rprim dans son cours par des
paroles, mme trs-sages et trs-puissantes; je crains beaucoup qu'aucun
remde efficace n'y puisse tre apport du dehors avant qu'au dedans
d'amres souffrances n'aient mis les Suisses en disposition d'en sentir
et d'en accepter la ncessit. Il y a, dans les maladies des socits
comme dans celles des individus, des jours marqus pour la gurison,
pour l'emploi de tel ou tel moyen de gurison; si l'on se trompe sur ces
jours opportuns, si on emploie des remdes dont l'heure n'est pas venue,
non-seulement on use ces remdes sans fruit, mais on exaspre le mal au
lieu de le gurir. Tel serait aujourd'hui en Suisse, si je ne me trompe,
l'effet de menaces diplomatiques positives et publiques: elles ne
suffiraient pas pour arrter l'esprit rvolutionnaire; et, dans leur
insuffisance, ou bien elles demeureraient tout  fait vaines, ou bien
elles nous forceraient  l'emploi immdiat et prmatur de
l'intervention matrielle.

Quant  l'intervention matrielle mme, le prince de Metternich
paraissait adopter mon avis, car dans sa dpche du 11 octobre 1846 o
il nous proposait une prompte intervention diplomatique, il n'indiquait,
comme causes irrsistibles de l'intervention matrielle, que la
prolongation indfinie de la guerre civile et d'un tat de complte
anarchie en Suisse, ou bien la dfaite totale du parti conservateur et
l'tablissement violent d'un gouvernement radical unitaire. Mais quand
l'accession du canton de Saint-Gall aux cantons radicaux eut rendu
certaine la formation, dans la Dite helvtique, d'une majorit dcide
ou entrane aux mesures extrmes, quand cette dite fut prs de se
runir et d'ordonner les prparatifs de la guerre civile, M. de
Metternich devint plus press et plus pressant; il nous proposa[206] de
dclarer que les puissances ne souffriraient pas que la souverainet
cantonnale ft violente, et que l'tat de paix matrielle dont la
Suisse jouissait encore ft troubl par une prise d'armes, de quelque
ct qu'elle et lieu. Il demandait que les puissances donnassent 
leurs reprsentants en Suisse l'ordre ventuel de prsenter  la dite,
dans ces termes, des notes identiques, au moment o les dlibrations
sur la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jsuites seraient
mises  l'ordre du jour, et avant qu'un _conclusum_ de la dite leur et
donn le sceau d'une apparente lgalit. Il tait, disait-il, convaincu
qu'une telle dclaration des puissances arrterait la dite et que tout
finirait l.

L'tat de la Suisse n'tait pas,  cette poque, la seule ni la plus
srieuse proccupation du cabinet de Vienne.

[Note 206: Par une dpche que le comte Appony vint me communiquer le 15
juin 1847.]

La question italienne s'levait, pour lui, au-dessus de toutes les
autres. Non-seulement l'influence, mais, dans un avenir plus ou moins
prochain, les possessions autrichiennes en Italie taient menaces. Pour
avoir, du ct des Apennins, la pense et les mains libres, M. de
Metternich avait besoin que le poids de la lutte contre les radicaux des
Alpes ne tombt pas sur lui seul, et que les autres puissances, la
France surtout, fussent assez engages et embarrasses dans les affaires
de Suisse pour ne pas porter sur celles d'Italie toute leur attention.
C'tait l, au fond, le vrai motif de l'insistance inquite et
impatiente du prince de Metternich pour notre prompte et compromettante
intervention: L'Italie absorbe la politique de l'Autriche, m'crivait
avec sagacit M. de Boislecomte.

Nous ne nous prtmes point  ce dsir; nous nous refusmes  la
dclaration immdiate, collective et menaante que M. de Metternich nous
demandait d'adresser  la Suisse[207]: Nous n'avons pas, crivis-je 
M. de Flahault, la mme confiance que lui dans le succs de cette
dmarche; nous croyons bien plutt que la dite, domine par le parti
radical et par les susceptibilits froisses de l'amour-propre national,
passerait outre  l'excution de ses rsolutions. Les puissances se
trouveraient irrvocablement et immdiatement entranes  une
intervention arme. Nous avons, ds le mois d'octobre dernier, signal
les prils et cart l'ide d'une telle politique. Si les maux de la
guerre civile et de l'anarchie avaient pes sur la Suisse, si une
douloureuse exprience avait clair, dans le parti radical mme,
beaucoup d'esprits maintenant gars, et rendu en mme temps de la force
au parti modr maintenant dcourag, si la voix publique s'levait au
sein de la Suisse pour s'adresser  l'Europe comme seule capable d'y
rtablir l'ordre et la paix, alors seulement l'action directe des
puissances pourrait tre efficace et salutaire. Le gouvernement du roi
persiste aujourd'hui dans la conviction qui l'animait au mois d'octobre
dernier, et rien de ce qui est nagure arriv en Suisse ne lui parat
encore de nature  l'en faire changer.

[Note 207: Le 25 juin 1847.]

Mais en persistant dans notre attitude expectante, je pensai qu'elle ne
devait pas tre inerte ni silencieuse, et que le moment tait venu d'en
marquer avec prcision le caractre et les motifs. La Dite helvtique
tait sur le point de se runir; le canton de Zurich, qui jusque-l
s'tait montr favorable aux modrs, venait d'incliner vers les
radicaux, et vers l'excution immdiate, par la force, des rsolutions
que pourrait voter la dite pour la dissolution du Sonderbund et
l'expulsion des jsuites. Par deux dpches, l'une confidentielle,
l'autre destine  devenir publique, j'adressai le 2 juillet 1847,  M.
de Boislecomte, les instructions suivantes:

J'ai approuv, dans leur ensemble, votre attitude et votre langage dans
vos rapports avec M. Ochsenbein, lorsqu'il a t appel  la prsidence
du _vorort_ et de la dite. Le vote rcent des instructions donnes  la
dputation charge de reprsenter le canton de Zurich dans la dite qui
va s'assembler est un fait grave. Il est fort  regretter que le grand
conseil de Zurich n'ait pas adopt dans sa teneur le projet de M.
Furrer, qui tendait  ce que cette dputation ne ft autorise qu'
prendre _ad referendum_ toute proposition de passer  l'excution
immdiate, et par la force, des rsolutions que la dite aurait votes
pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jsuites. La
situation que l'on se flattait de matriser jusqu' un certain point, 
l'aide de Zurich, est ainsi devenue, par le fait de Zurich mme, plus
dlicate encore qu'elle ne l'tait nagure.

J'ai lu avec une grande attention le compte que vous me rendez des
ides officieusement changes entre vous et vos collgues sur les
moyens de pacifier la Suisse, notamment ce qui se rapporte  la
possibilit d'une mdiation des grandes puissances,  l'aide de laquelle
on apporterait, dans la constitution fdrale de ce pays, les
modifications indiques par l'exprience. Je suis loin de penser que
cette ide d'une offre de mdiation europenne soit sans valeur et doive
tre absolument repousse; mais je crois que, si elle tait mise
immdiatement en pratique, elle n'chapperait pas  la plupart des
inconvnients et des consquences d'une intervention proprement dite, et
qu'elle risquerait d'engager les mdiateurs dans un ddale de
complications peut-tre inextricables. Selon M. de Metternich, le
meilleur moyen de prvenir la guerre civile en Suisse serait que les
puissances dclarassent  la confdration qu'elles ne souffriront pas
que la souverainet cantonnale soit violente, et que l'tat de paix
matrielle dont la Suisse jouit encore en ce moment soit troubl par une
prise d'armes, de quelque ct qu'elle ait lieu. Nous ne saurions
partager l'espoir qu'une telle dclaration prvnt la guerre civile; et
si elle ne la prvenait pas, elle entranerait ncessairement et
immdiatement l'intervention arme, avec toutes ses consquences. Nous
n'admettons point d'intervention, ni de dmarche qui y conduise
ncessairement, aussi longtemps que les ventualits indiques dans ma
lettre au comte de Flahault, du 22 octobre 1846, ne se seront pas
ralises; mais nous nous faisons ds aujourd'hui un devoir de donner 
la Suisse tous les conseils et tous les avertissements propres 
contenir les passions qui sont prs d'y clater. Je vous transmets, dans
cette vue, une autre dpche, dont je vous laisse le soin de faire,
selon l'opportunit, l'usage qui vous paratra convenable.

Ma seconde dpche, qui s'adressait surtout  la Suisse elle-mme, tait
ainsi conue:

Monsieur le comte,

La situation de la Suisse devient de plus en plus alarmante. La dite
qui va s'ouvrir peut se trouver entrane  des rsolutions dont les
consquences possibles et presque invitables inquitent profondment
les amis sincres de la Suisse, les amis clairs de l'ordre et de la
paix en Suisse. Le gouvernement du roi croirait manquer  un devoir
sacr si, dans de telles conjonctures, il ne faisait pas entendre  un
peuple ami, menac d'une perturbation dangereuse, des conseils dicts
par une longue exprience des mouvements politiques et par un
attachement vrai aux intrts bien entendus de la confdration.

L'esprit de parti s'est efforc de dnaturer nos intentions et de jeter
du doute sur les motifs qui inspirent notre langage. Vous n'avez rien
nglig pour dissiper ces erreurs. Moi-mme je m'en suis expliqu
nagure publiquement[208], avec une franchise qui devrait convaincre
tout esprit accessible  la vrit. On persiste nanmoins, soit
aveuglement, soit dessein prmdit,  prendre ou  donner le change sur
notre politique et nos vues. On prtend que ne pas reconnatre  la
dite fdrale le droit d'imposer  la minorit des cantons la volont
de la majorit, c'est porter atteinte au principe de l'indpendance des
peuples. [Note 208: A la Chambre des dputs, dans la sance du 24 juin
1847. _Recueil de mes discours politiques de 1819  1848_ (t. V, p.
468).]

Pour faire sentir toute la fausset de cette assertion, il suffit de
rappeler qu'aux termes de son pacte constitutionnel, aussi bien qu'en
vertu de toute son histoire, la Suisse n'est pas un tat unitaire, mais
bien une confdration d'tats qui, en dlguant  une dite gnrale
certains pouvoirs reconnus ncessaires dans l'intrt commun, se sont
rserv, surtout par rapport  leur rgime intrieur, les droits
essentiels de la souverainet. Telle est la Suisse que les traits ont
reconnue, et c'est en raison de cette organisation de la Suisse que les
traits ont t conclus. Si la dite, cdant  de funestes excitations,
voulait attenter aux droits qui sont la base et du pacte fdral et des
traits; si, sous prtexte de veiller  la sret de la confdration,
elle prtendait prescrire ou interdire aux gouvernements cantonnaux
toute mesure qu'il lui plairait de considrer comme pouvant affecter un
jour cette sret, videmment une interprtation aussi exorbitante du
pacte ne serait autre chose qu'un premier pas vers la destruction de
l'existence individuelle des cantons, c'est--dire vers l'abolition du
pacte mme, et par consquent vers l'annulation des traits conclus en
raison du pacte. En protestant contre une pareille entreprise, les
puissances allies de la Suisse, loin d'attenter  l'indpendance des
tats dont la confdration se compose, donneraient un clatant
tmoignage du respect que cette indpendance leur inspire, et de leur
fidlit aux traits qui l'ont consacre.

Et ces considrations, parfaitement lgitimes dans l'hypothse d'une
rsolution prise avec une apparente rgularit par la majorit de la
dite, deviendraient encore bien plus fortes et plus puissantes si
c'tait au nom d'une minorit, ou par des moyens irrguliers et
violents, tels qu'un nouvel armement de corps francs, qu'on essayait de
violer l'indpendance cantonnale.

Le gouvernement du roi agit donc selon le droit aussi bien que selon
une sage politique, en s'efforant, par des reprsentations aussi
amicales que pressantes, de prvenir une lutte dplorable entre des
tats libres auxquels il porte une gale affection, et en dclarant
qu'il se rserve une pleine libert d'examen et d'apprciation quant 
l'attitude qu'il aurait  prendre et  la conduite qu'il aurait  tenir
dans le cas o cette lutte viendrait  clater. Nous n'empitons par l
en aucune faon sur l'indpendance et l'autonomie de la Suisse; nous ne
fournissons aucun prtexte spcieux aux reproches d'ingrence illgitime
et de prpotence trangre. Sans doute toute nation a le droit de
modifier sa constitution intrieure; mais abolir en Suisse les bases
constitutives de la confdration, les abolir malgr la rsistance d'un
ou de plusieurs des cantons confdrs, ce ne serait pas l'acte d'un
peuple modifiant librement ses institutions; ce serait l'asservissement
d'tats indpendants, contraints de passer sous le joug d'allis plus
puissants; ce serait la runion force de plusieurs tats en un seul.
Certes les gouvernements qui jusqu' prsent ont trait avec la Suisse
comme avec une confdration d'tats distincts et indpendants seraient
autoriss, par tous les principes de droit public,  ne pas reconnatre
ce nouvel ordre de choses avant d'en avoir mrement pes, dans leur
propre intrt, la lgitimit et la convenance.

Il est d'ailleurs, Monsieur le comte, une autre considration
essentielle que la Suisse ne devrait jamais perdre de vue dans ses
rapports avec les puissances trangres. L'Europe, en lui accordant par
le trait de Vienne, avec une extension considrable de territoire, le
prcieux privilge de la neutralit, et en liant la jouissance de ces
avantages  l'existence d'un systme fdratif, a voulu surtout assurer
la tranquillit d'un pays dont la paix intrieure est, pour elle, un
intrt de premier ordre. La position de la Suisse est telle qu'elle ne
peut tre livre  l'anarchie ou  des troubles prolongs sans que
plusieurs des principaux tats du continent n'en ressentent le dangereux
contre-coup. Si la Suisse se plaait en dehors des conditions qu'elle a
acceptes; si elle devenait, pour ses voisins, un foyer d'agitations et
de propagande rvolutionnaire qui compromt leur repos, ils seraient
certainement en droit de se croire dlis eux-mmes de leurs
engagements.

Je vous laisse juge, Monsieur le comte, de l'usage que vous pourrez
avoir  faire de la prsente dpche, inspire par le seul et profond
dsir que le bonheur intrieur de la Suisse et sa situation en Europe
n'aient pas  subir de dangereuses preuves ni de funestes altrations.

Indpendamment des considrations gnrales qui m'y dterminaient, une
circonstance personnelle m'avait fait vivement sentir combien ces
instructions taient ncessaires et urgentes. Un mois  peine aprs son
installation comme notre ambassadeur en Suisse, M. de Boislecomte
m'avait crit[209]: Il me semble qu' Paris nous tions partis de la
conviction qu'il ne pouvait rien se passer en Suisse tant que les neiges
occuperaient le sol. Nous n'avions pas compt sur le dsoeuvrement des
gens durant cette saison et sur la plus grande frquentation des
cabarets: deux prparations merveilleuses  ces chauffoures par
lesquelles on commence ici les guerres civiles, ou l'on fait les
Rvolutions.

[Note 209: Le 6 janvier 1847.]

Il y a de plus: d'un ct, la violente tentation des radicaux de saisir
quelque occasion qui les rende matres du tiers de la Suisse qui leur
manque; de l'autre, les dispositions du Sonderbund, o l'on commence 
trouver tout  fait intolrable une situation qui ruine les populations
par un tat permanent de guerre et qui les exaspre au-del de toute
expression par l'attente, chaque matin, d'une attaque qui vienne les
surprendre.

Entre deux partis ainsi poss, il est certain qu'on peut recevoir, 
chaque instant, la nouvelle ou la menace de quelque vnement.

Il me semblerait donc trs-utile que, ds ce moment, vous rglassiez,
d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec notre ministre de la
guerre, l'action ventuelle d'une intervention.

Lorsque vous le ferez, je rclamerai, avant toutes choses, une
disposition: que le commandant du corps qui oprera et restera ensuite
soit mis sous la direction absolue de l'ambassade, et que cela lui soit
nonc dans les termes les plus clairs, de manire  ne laisser ni
incertitude ni hsitation possible. Une fois en Suisse, il ne peut y
avoir, pour tout ce qui est franais, qu'une seule direction; tout le
reste nous jette dans l'anarchie, et nous venons la combattre, non la
faire. En 1824, j'tais  Madrid simple charg d'affaires; je n'avais
que vingt-sept ans, et le lieutenant-gnral Digeon, qui commandait 
40,000 hommes, avait ordre de suivre en tout mes directions pour rester,
partir, se mouvoir, occuper ou vacuer une place.

Je pars de la base que l'intervention est toute convenue en cas d'une
guerre civile. Je vous propose ensuite le parti que je crois le plus
efficace pour l'viter; car, quelque ncessaire que les sentiments de
simple humanit la puissent rendre, quelque bien qu'elle soit conduite,
elle est sujette  de bien grands inconvnients. Il est fort dsirable
que tout cela ne trane pas trop en longueur; car, en attendant, je me
trouve suivre de fait, si ce n'est de principe et de consentement, le
mouvement des trois cours du Nord, ce qui peut vous crer d'autres
embarras.

Ainsi notre propre ambassadeur en Suisse tait lui-mme entran sur la
pente de l'intervention arme, la regardait comme toute convenue en cas
de guerre civile, et se proccupait surtout de bien assurer le rle
prpondrant qu'il aurait  y jouer. Lorsque, quelques mois auparavant,
j'avais propos au roi de confier  M. de Boislecomte cette ambassade,
un double motif m'avait dtermin: je le savais catholique srieux et
sincre en mme temps que diplomate clair; et, comme ministre de
France  La Haye, il s'tait conduit avec habilet et mesure dans un
pays et auprs d'un gouvernement essentiellement protestants. Je le
prsumais trs-propre  sa nouvelle mission. Je ne savais pas  quel
point il avait l'imagination vive et prompte, ni quel empire les
convictions et les penchants religieux pouvaient exercer sur son
jugement. Ds que sa lettre m'eut rvl sa disposition, je lui
crivis[210]: Je n'ai que le temps de vous rpter, par la poste, la
dpche tlgraphique que je viens de vous adresser par Strasbourg.
Venez sur-le-champ  Paris, et, en laissant M. de Reinhardt charg
d'affaires, donnez-lui pour instructions de rester dans un complet
_statu quo_. Je ne veux arrter mon avis ni prendre aucun parti avant
d'avoir caus  fond avec vous. Sur ces seules paroles il comprit mon
inquitude et sa cause, et, mme avant de partir, il se hta de
s'expliquer pour me rassurer[211]: Lorsque je vous cris, je vous
expose avec le plus complet abandon toutes mes impressions, sans
craindre de les laisser aller tout leur cours; si l'expression en est
trop forte, vous me reprenez et je n'en vois que mieux la nuance que
vous voulez que j'observe; mais je suis bien loin, dans mon langage avec
d'autres, de rien admettre de cet abandon; je me suis toujours renferm
ici dans des expressions solennelles et obscures qui disaient beaucoup
moins  l'oreille qu' l'imagination. Chacun comprenait ce que je
voulais; mais je ne vous engageais qu' l'ventualit d'une dmarche
grave quelconque et qui pouvait, selon votre convenance, tre aussi bien
satisfaite par une note, ou mme par le silence, que par une
dmonstration militaire. Je vous arriverai presque en mme temps que ma
lettre. Je compte passer par Lucerne. Il me semble assez juste, aprs
avoir donn cinq jours  Berne et vingt-cinq  Zurich, d'en donner deux
 la troisime ville fdrale, et, aprs avoir caus un mois avec des
radicaux, de causer deux jours avec des conservateurs et des
catholiques.

[Note 210: Le 10 janvier 1847.]

[Note 211: Les 13 et 24 janvier 1847.]

Ds qu'il arriva  Paris, je m'entretins  fond avec lui; je lui remis
fortement sous les yeux le principe fondamental de notre politique:
l'ajournement de toute ide d'intervention trangre en Suisse jusqu'au
moment o les souffrances et les impuissances de la guerre civile et de
l'anarchie en auraient fait sentir  la Suisse elle-mme l'opportunit.
J'insistai de plus sur l'importance qu'il y avait pour la question mme,
et spcialement pour nous,  nous concerter avec le cabinet anglais
aussi bien qu'avec les trois cours du continent, et  le faire entrer
dans notre commun effort de mdiation pacifique. J'avais commenc ce
travail d'entente avec lord Aberdeen, et, bien qu'il ft devenu plus
difficile, j'tais rsolu  le continuer avec lord Palmerston. M. de
Metternich mit un moment en question la ncessit d'inviter l'Angleterre
 se joindre aux dmarches des puissances continentales envers la
Suisse; il aurait bien mieux aim que la France se trouvt seule, dans
cette affaire, en prsence des trois cours du Nord, esprant qu'il lui
serait ainsi plus facile de nous entraner dans sa politique. Mais
j'cartai formellement cette insinuation: Je crois, crivis-je  M. de
Flahault[212], que non-seulement il convient, mais qu'il importe de
s'entendre aussi avec l'Angleterre dans cette dlicate circonstance, et
de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a t fait
prcdemment, son examen et ses rsolutions sur tous les points. Le roi
tint  M. de Boislecomte le mme langage que moi, et je le renvoyai 
son poste, bien pntr de nos intentions et bien dcid  s'y
conformer, car, en mme temps qu'il tait susceptible de proccupation
et d'entranement dans son propre sens, c'tait un agent scrupuleusement
fidle, loyal et disciplin.

[Note 212: Le 5 juillet 1847.]

M. de Sainte-Aulaire, souffrant et fatigu, avait demand et obtenu sa
retraite de toute activit diplomatique. Le duc de Broglie lui avait
succd dans l'ambassade de Londres. Il tait bien instruit des affaires
de la Suisse, et lui portait, comme moi, la sollicitude la plus
bienveillante. Arriv  Londres, le 1er juillet 1847, il eut, ds le 4,
une longue entrevue avec lord Palmerston, et la question suisse fut la
premire dont il l'entretint: Je lui ai lu, m'crivit-il[213] votre
dpche du 30  Boislecomte, et aussi la dpche adresse le 25 juin 
Flahault. Il a fort attentivement cout ces deux pices, et voici  peu
prs le dialogue qui s'est tabli entre nous.

[Note 213: Le 25 janvier 1847.]

_Le duc de Broglie_. Que vous semble de tout ceci?--_Lord Palmerston_.
Cela me parat fort sage.--Mais seriez-vous dispos  vous associer 
nous dans le langage que nous voulons adresser  la dite?--Analysons un
peu la question. De quoi peut-on menacer la Dite helvtique? (Et
l-dessus il a parcouru rapidement l'acte du congrs de Vienne.) On ne
peut la menacer que d'une seule chose, de lui retirer la garantie de
neutralit; et cela dans un seul cas, celui o la division de la Suisse
en vingt-deux cantons disparatrait pour faire place  une rpublique
unitaire. Ce cas n'existe encore que dans les apprhensions de M. de
Metternich, et cette menace n'est pas de nature  effrayer beaucoup des
gens qui se promettraient de bouleverser toute l'Europe. Que
faire?--Mais vous voyez que M. de Metternich entend les menacer de tout
autre chose, et que ses propositions conduisent tout droit  une
intervention arme; c'est cette ncessit que nous cherchons  viter;
nous n'en admettons la pense que dans un avenir lointain, et sous
l'empire de circonstances qui peut-tre ne se prsenteront jamais: par
exemple, si la Suisse devenait pour ses voisins un foyer d'insurrection,
une sorte de citadelle du sein de laquelle sortiraient tour  tour une
jeune France, une jeune Italie, une jeune Allemagne, venant attaquer 
main arme les contres limitrophes; ou bien encore dans le cas o la
guerre civile aurait longtemps ravag ce malheureux pays, et o tous les
gens senss, tous les amis de l'humanit, toutes les populations nous
appelleraient au secours. Mais notre volont n'est ici qu'une volont
individuelle; si M. de Metternich persiste dans ses rsolutions, s'il
menace, et si, la dite ne tenant aucun compte de ses menaces, il fait
entrer une arme autrichienne dans le Tessin, si la Sardaigne en fait
autant dans le Valais, si Bade et le Wurtemberg en font autant dans les
cantons de Bade et de Schaffouse, nous serons bien obligs d'agir de
notre ct. Encore un coup, c'est pour prvenir un tel vnement que
nous dsirons, s'il se peut, le concours de l'Angleterre. Voyez,
rflchissez-y.

Lord Palmerston a rflchi quelques instants; puis il a repris en
s'interrompant de phrase en phrase:

--Essayons de nous rendre compte de l'tat des choses et de ce qui va
arriver. O en est-on?--La dite se runit le 6 de ce mois; douze
cantons voteront l'expulsion des jsuites et la dissolution de la ligue
catholique. Il est douteux que la mme majorit se runisse sur les
moyens d'excution; mais le directoire fdral ayant  sa tte le chef
des corps francs, il est  craindre qu'appuy sur une dcision de la
dite quant au principe, il ne prenne sur lui de passer outre 
l'excution, soit en organisant des corps de volontaires qui envahiront
les cantons catholiques, soit en employant les milices fdrales qui se
montreraient bien disposes. Les cantons catholiques rsisteront, et la
guerre civile commencera.--Ne pourriez-vous pas dterminer le pape 
retirer les jsuites de la Suisse?--Ce serait l'objet d'une ngociation
lente, difficile, et probablement sans dnouement. Vous voyez d'ailleurs
qu'il n'y a pas un instant  perdre.--M. de Metternich ne pourrait-il
pas dterminer les cantons catholiques  dissoudre leur ligue? elle est
interdite par le pacte fdral.--M. de Metternich ne le leur demandera
pas; il le leur demanderait vainement; le Sonderbund n'est point un
pacte crit, un trait d'alliance; c'est un concert de fait contre une
attaque imminente; la ligue existe parce que le canton de Lucerne a t
attaqu par les corps francs sans tre dfendu par le gouvernement
fdral; parce que, l'anne dernire, il en a t de mme du canton de
Fribourg; parce que les arrts de la dite relativement aux corps
francs sont rests de simples feuilles de papier; parce que le chef des
corps francs est le chef du directoire fdral. Demander aux cantons
catholiques de poser les armes, ce serait leur demander de se rendre 
discrtion. D'ailleurs, le temps presse; il s'agit de ce qu'on fera
demain.--Mais que faire? a redemand lord Palmerston.--Ce qu'il faut
avant tout, c'est de dterminer M. de Metternich, et avec lui la
Sardaigne, les petites puissances allemandes, et, selon toute apparence,
la Prusse et la Russie qui n'ont que des paroles et non des soldats 
envoyer ici,  les dtourner, dis-je, de prendre vis--vis de la dite
une attitude menaante; c'est de faire adopter  M. de Metternich un
langage mesur et une conduite qui ne compromette pas l'avenir. Nous le
pouvons probablement si nous lui donnons l'esprance de runir toute
l'Europe, y compris la France et l'Angleterre, dans une dmarche
identique; si nous concertons un langage commun, il sacrifiera  cet
avantage ses vellits belliqueuses; mais si l'Angleterre se tient 
l'cart, il persistera, il ne trouvera plus assez de profit 
subordonner son langage au ntre, et il aura raison  certains gards;
devant toute l'Europe runie, la dite hsitera; devant l'Europe
divise, elle se sentira en pleine confiance. Voyez, en effet, ce qui va
arriver si chacun suit sa pente naturelle: les puissances allemandes et
italiennes menaceront; la France tiendra un langage svre, sans tre
directement comminatoire; l'Angleterre se croisera les bras. Ds lors,
les radicaux suisses penseront et diront que tout ceci n'est qu'une
vaine fantasmagorie, qu'ils ont pour eux l'Angleterre, que dans l'tat
prsent des esprits en France, le gouvernement franais a les mains
lies, que les puissances allemandes ne pourront excuter leurs menaces
en prsence de l'Angleterre hostile et de la France mcontente. Rien
n'arrtera les radicaux suisses. Si, au contraire, nous nous prsentons
 M. de Metternich avec l'intention commune de tenir le langage indiqu
dans la dpche adresse par M. Guizot  M. de Flahault, il reviendra
probablement aux sentiments qu'il professait lui-mme, il y a six mois;
puis, si toutes les puissances, sans exception, tiennent le mme langage
 la dite, elle y regardera  deux fois avant de passer outre, surtout
si ce langage lui est tenu par l'Angleterre, sur qui elle compte en ce
moment. Encore un coup, pensez-y.

Lord Palmerston s'est tu quelques instants.

--Que dois-je dire  mon gouvernement? ai-je repris aprs ce silence.

--Vous voyez, m'a-t-il dit avec quelque hsitation, combien toute ide
qui mne  l'intervention, de prs ou de loin, est odieuse  ce pays-ci.
Jugez vous-mme, par ce qui s'est pass relativement au Portugal, de
l'accueil que recevrait, dans le parlement et dans toute l'Angleterre,
une dmarche du gouvernement anglais dont le but serait d'engager plus
ou moins notre nation dans des affaires, dans des vnements qui nous
sont aussi trangers que les affaires et les vnements de la Suisse.

--Dois-je entendre par l que vous vous refusez  toute espce de
concours?

--Pas absolument; mais il faudrait que le langage adress  la dite ft
amical, bien gnral, bien exempt de toute signification comminatoire.

--Il faut pourtant qu'il signifie quelque chose: point de menaces,  la
bonne heure; quelque mnagement dans le blme, soit encore; mais enfin,
si l'on parle, il faut que ce soit pour tre entendu; il faut que le
rsultat soit, pour la dite suisse, une inquitude indfinie, mais
srieuse et relle, que la voix ait l'air prophtique, que l'avenir soit
menaant si le langage actuel ne l'est pas.

Lord Palmerston s'est encore tu quelques instants.

--Mylord, lui ai-je dit en finissant, suis-je autoris  dire  mon
gouvernement que, dans le cas o il vous communiquerait les instructions
qu'il donnera  notre ambassadeur en Suisse, vous les prendriez en
srieuse considration, et que vous examineriez jusqu' quel point il
vous serait possible d'y conformer vos propres instructions?

--Oh oui, trs-certainement.

Quatre jours aprs, pour sonder dfinitivement les intentions de lord
Palmerston, le duc de Broglie lui demanda et en reut immdiatement un
second rendez-vous: J'en sors en ce moment, m'crivit-il[214], et voici
le rsultat  peu prs inespr de notre entrevue.

[Note 214: Le 7 juillet 1847.]

Je lui ai lu d'abord vos dernires instructions du 2 de ce mois  M. de
Boislecomte. Il les a fort attentivement coutes, et m'a fait relire
les passages les plus importants. Ds que j'ai cess de lire, il a pris
lui-mme la parole, et m'a dit que ces instructions lui paraissaient
parfaitement sages et qu'il n'y voyait rien  reprendre. Sur la question
que je lui ai faite relativement  celles que nous dsirions de lui, il
m'a dit qu'avant de rpondre dfinitivement, il fallait qu'il en parlt
 ses collgues; qu'il s'en tait dj entretenu avec lord Lansdowne et
M. Labouchre, qui voyaient les choses comme lui, mais qu'il tait
ncessaire d'en parler aux autres; que, quant  lui, il ne voyait point
d'objection  donner,  sa lgation en Suisse, des instructions
analogues; il m'a mme fait, de vive voix, une analyse assez fidle de
la pice qu'il venait d'entendre, afin de me prouver qu'il l'avait bien
comprise; il m'a indiqu dans quel sens ses instructions seraient
rdiges. Le ton en sera certainement assez adouci:--Vous pouvez,
m'a-t-il dit, parler plus haut que nous; le voisinage vous en donne le
droit; mais nous pouvons cependant dire  peu prs la mme
chose.--Comme il semblait dsirer une copie de la pice que je lui
avais communique, j'ai pris sur moi de la lui promettre; nous en serons
d'autant plus srs que la marche des ides sera la mme si le ton est un
peu pli; ce qui me parat important, c'est que l'attitude de la
lgation anglaise change; qu'au lieu de faire bande  part, elle vienne
se ranger sous le drapeau gnral; la diffrence de langage sera
fcheuse toujours, mais moins que le silence.

J'tais trs-convaincu que la diffrence de langage entre le cabinet
anglais et nous serait grande; mais son refus de se joindre  nous et
t, en Suisse, d'un bien plus mauvais effet, et la diffrence de
langage entre nous et l'Angleterre nous fortifiait auprs des cabinets
du continent au lieu de nous affaiblir. J'entrai donc avec empressement,
bien qu'avec doute du succs, dans la voie de l'entente  cinq, et, le 4
novembre 1847, j'annonai aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et
Ptersbourg que je leur communiquerais incessamment un projet de note
identique  adresser par les cinq puissances  la Suisse. Le duc de
Broglie avait eu grande raison de dire  lord Palmerston que le temps
pressait; toutes les tentatives de conciliation offertes par les cantons
catholiques aux radicaux furent repousses; parvenus, de rvolution en
rvolution,  la majorit dans la dite, les radicaux taient rsolus 
imposer, par la force, leur volont  la minorit; et ce mme jour, 4
novembre, la dite dcrta l'excution par les armes de sa dcision du
20 juillet prcdent pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion
des jsuites de toute la Suisse. J'envoyai immdiatement  Londres,
Vienne, Berlin et Ptersbourg[215] mon projet de note identique ainsi
conu:

[Note 215: Les 7 et 8 novembre 1847.]

Le soussign a reu de son gouvernement l'ordre de faire  M. le
prsident de la Dite helvtique et  M. le prsident du conseil de
guerre du Sonderbund la communication suivante.

Tant qu'il a t possible d'esprer que les dissensions qui divisaient
la Suisse s'arrteraient devant la redoutable perspective de la guerre
civile, et qu'une transaction quitable, manant des parties
elles-mmes, viendrait rtablir l'harmonie fdrale entre les vingt-deux
cantons, le gouvernement du roi s'est abstenu de toute dmarche qui pt
avoir un caractre quelconque d'ingrence dans les affaires de la
confdration. Il a vit avec soin tout ce qui et pu, en excitant hors
de saison des susceptibilits nationales qu'il a toujours  coeur de
mnager, contrarier la rconciliation spontane qu'il appelait de tous
ses voeux; et il s'est born  des conseils,  des avertissements que
lui commandaient  la fois et sa vieille amiti pour la Suisse et ses
devoirs comme partie contractante aux traits qui ont constitu l'ordre
europen dont la confdration est un des lments essentiels.

Ces avertissements, ces conseils ont chou; toutes les tentatives
conciliantes d'origine exclusivement suisse ont t galement sans
rsultat; la guerre civile est dclare; une partie de la confdration
a pris les armes contre l'autre; douze cantons et deux demi-cantons sont
d'un ct; sept sont de l'autre; deux cantons ont dclar leur volont
de rester neutres. La confdration,  vrai dire, n'existe plus que de
nom. Dans cet tat de choses, le gouvernement du roi a compris que de
nouveaux devoirs lui taient imposs. Les puissances signataires des
traits ne peuvent en effet demeurer indiffrentes  la destruction
imminente d'une oeuvre aussi troitement lie  leurs propres intrts.

Ces puissances ne se sont pas bornes, en 1815,  reconnatre la
Confdration helvtique; elles ont encore activement travaill et
efficacement concouru  sa formation. Le projet de pacte a t prpar 
Zurich, de concert avec leurs dlgus; il a t achev  Vienne de
concert avec une commission du congrs. La dite a dclar depuis, dans
un document officiel, que, sans l'appui que l'Europe lui avait prt,
elle n'aurait jamais pu surmonter les obstacles qu'elle rencontrait dans
la division des esprits et l'opposition des intrts. Plusieurs cantons,
notamment ceux de Schwytz et d'Unterwalden, inquiets sur le maintien de
leur souverainet cantonnale et sur la protection de leur foi
religieuse, se refusaient  entrer dans la confdration. C'est sur la
parole des grandes puissances et  leur invitation pressante que ces
cantons ont cd.

Il y a plus: pour donner  la Suisse une vritable frontire
dfinitive, pour tablir entre les cantons une contigut qui n'existait
pas, les grandes puissances lui ont concd gratuitement des territoires
considrables. C'est ainsi que le district de Versoix a t dtach de
la France pour tablir la contigut entre le canton de Genve et celui
de Vaud, et que, par le trait de Turin, les communes de Savoie qui
bordent le lac Lman, entre le Valais et le territoire de Genve, ont
t runies  cette dernire rpublique. D'autres concessions du mme
genre ont encore eu lieu.

Enfin les grandes puissances ont garanti  la Confdration helvtique
un tat de neutralit perptuelle, et plac ainsi  l'abri de toute
agression son indpendance et son intgrit territoriale. Elles ont t
dtermines  ces actes de bienveillance par l'esprance d'assurer la
tranquillit de l'Europe en plaant, entre plusieurs des monarchies
militaires du continent, un tat pacifique par destination. C'est ce qui
se trouve positivement exprim dans le rapport fait au congrs de Vienne
le 16 janvier 1815, et insr au dixime protocole des actes de ce
congrs.

En prsence de pareils prcdents, ces puissances ont le droit vident
d'examiner si la confdration dont elles ont entendu favoriser la
formation et la dure par tant et de telles concessions existe encore,
et si les conditions auxquelles elles ont attach ces concessions sont
toujours remplies. Il est malheureusement impossible de se dissimuler
que la guerre dplorable qui clate aujourd'hui a port une atteinte
grave  toutes les conditions d'existence de la Suisse; et si les
puissances ne considraient que la rigueur du droit, elles pourraient,
ds  prsent, regarder la confdration comme dissoute, et se dclarer
elles-mmes dlies des engagements qu'elles ont contracts envers elle.

Nanmoins, comme les principes et les intrts qui ont prsid en 1815
 la constitution de la Suisse sont encore dans toute leur force, le
gouvernement du roi, de concert avec les cabinets d'Autriche, de
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, a rsolu de tenter un dernier
effort pour arrter l'effusion du sang et empcher la dissolution
violente de la confdration. Deux questions principales divisent
aujourd'hui la Suisse: l'une est religieuse, l'autre politique. La
question religieuse est toute catholique: le gouvernement du roi, se
ralliant  une ouverture faite dans les derniers temps en Suisse mme,
invite les parties belligrantes  la dfrer, d'un commun accord, 
l'arbitrage du pape. Quant  la question politique, c'est--dire,  tout
ce qui touche aux rapports des vingt-deux cantons souverains avec la
confdration, les cinq grandes puissances offrent leur mdiation.

Si cette proposition tait accepte, les hostilits seraient
immdiatement suspendues; on tablirait, sur un point voisin du thtre
des vnements, un centre de runion et de dlibration en commun sur
les affaires de Suisse o les cinq puissances seraient reprsentes. Les
vingt-deux cantons seraient invits  envoyer des dlgus  cette
confrence dans laquelle on examinerait de concert: 1 les moyens de
conciliation dans la crise actuelle; 2 les modifications  apporter
dans l'organisation de la confdration pour que cette crise ne puisse
pas recommencer.

Le gouvernement du roi, toujours pntr de la plus vive affection pour
la Suisse, fait ici appel  tous les cantons; il les engage tous  faire
leurs efforts pour faire accueillir par les parties belligrantes cette
dmarche suprme qui peut mettre un terme  la guerre, en sauvant
l'indpendance et l'unit de la Suisse, et en lui conservant tous les
avantages dont l'Europe a voulu les doter. Si ses reprsentations
n'taient pas coutes, si une lutte sanglante, qui rvolte  la fois la
politique et l'humanit, continuait malgr ses efforts, il se verrait
contraint de ne plus consulter que ses devoirs comme membre de la grande
famille europenne et les intrts de la France elle-mme, et il
aviserait.

Les cabinets de Berlin et de Vienne adhrrent immdiatement  ce
projet[216]: le premier, avec une complte approbation des principes et
du langage; le prince de Metternich, avec des expressions de regret
qu'on n'allt pas plus loin et en annonant qu'il proposerait  mon
projet quelques modifications, mais en en acceptant pleinement le fond
et le caractre. La rponse du cabinet de Saint-Ptersbourg ne pouvait
arriver que plus tard; mais l'Autriche et la Prusse rpondaient de son
assentiment, et le duc de Broglie m'crivait de Londres[217]: J'ai
communiqu avant-hier votre dpche  M. de Brunnow; il l'a trouve fort
bonne:--C'est, m'a-t-il dit, une position bien prise; il faut menacer un
peu si vous voulez tre cout.--Du reste, il tient que sa cour fera ce
que fera l'Autriche, ni plus, ni moins, ni autrement. Il parlera dans
notre sens.

[Note 216: Le marquis de Dalmatie  moi, 10 novembre 1847; le comte de
Flahault  moi, 11 novembre 1847.]

[Note 217: Le 9 novembre 1847.]

Il n'en fut pas de mme  Londres. Avant mme d'avoir reu mon projet de
note identique et sur l'annonce de ce qu'il serait probablement, lord
Palmerston, dans un long entretien avec le duc de Broglie, avait lev
toute sorte d'objections, de difficults, de moyens dilatoires que le
duc de Broglie avait combattus pied  pied, en plaant,  chaque pas, la
question sous son vrai et grand jour: J'ai trouv, m'crivit-il [218],
lord Palmerston trs-rcalcitrant, trs-dcid au dbut; je crois
l'avoir laiss perplexe et dans une grande anxit. J'ai fini en lui
disant:--Si nous avions les intentions que vos journaux nous supposent,
nous aurions une belle occasion de prendre notre revanche de votre
trait du 15 juillet 1840, et de nous mettre ici quatre contre un. Mais
nous n'avons pas de telles intentions; et quant  moi, je pense que
toute sparation entre la France et l'Angleterre est un si grand mal
pour les deux pays, et en dfinitive un si grand danger pour la paix du
monde, que je ne voudrais pas avoir nglig le moindre effort pour le
conjurer.

[Note 218: Le 6 novembre 1847.]

Trois jours plus tard, l'affaire fit un pas de plus: J'ai reu votre
lettre du 7 et le projet de note identique, m'crivit le duc de
Broglie[219]; lord Palmerston est  Windsor et n'en revient que demain.
Je le lui envoie par un messager. Je n'ai point encore de ses nouvelles,
et quelle que soit votre juste impatience, je ne crois pas qu'il faille
se montrer press. Il faut le laisser devant la perspective d'un
engagement  quatre, conclu sans lui et par sa faute. C'est l ce qui
peut le dcider. Voici maintenant o en est l'affaire. Lord Palmerston a
eu, sur ce sujet, un entretien avec lord John Russell, le jour mme de
mon entrevue. Le fond de la proposition leur convient assez; ils sont
effrays des radicaux. Ils souponnent nanmoins un pige dans cette
proposition. Cela a pour but, disent-ils, ou de leur faire perdre le
terrain intermdiaire sur lequel le gouvernement anglais est plac, et
de le faire passer  la queue, derrire nous, dans le camp du
Sonderbund, ou de nous laisser toute libert d'intervenir en Suisse;
sous prtexte qu'ils ont tout refus. Bref, on fera un contre-projet de
note, et on me le communiquera pour vous le transmettre.

[Note 219: Le 9 novembre 1847.]

Neuf jours aprs seulement, le 18 novembre, lord Normanby vint me
communiquer, de la part du cabinet anglais, un contre-projet de note
identique ainsi conu:

Le soussign, charg d'affaires, etc., etc., a reu l'ordre de son
gouvernement de faire au directoire de la dite suisse et au prsident
du conseil de guerre du Sonderbund la communication suivante.

Le gouvernement britannique, anim du plus vif dsir de voir toutes les
parties de l'Europe continuer  jouir des bienfaits de la paix, inspir
par les sentiments les plus sincres d'amiti pour la nation suisse, et
fidle aux engagements que la Grande-Bretagne, comme l'une des
puissances signataires du trait de Vienne de 1815, a contracts envers
la confdration suisse, a vu avec le plus profond regret le
commencement de la guerre civile entre les cantons qui composent cette
confdration. Dsirant faire ses efforts et employer ses bons offices
dans le but d'aplanir les diffrends qui ont t la source de ces
hostilits, il s'est mis en communication,  ce sujet, avec les
gouvernements d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie; et trouvant
ces gouvernements anims des mmes sentiments et mus par les mmes
motifs, il a rsolu, de concert avec ses allis, de faire une offre
collective de la mdiation des cinq puissances, dans le but de rtablir
la paix et la concorde entre les cantons dont se compose la
confdration suisse. Le soussign est en consquence charg d'offrir la
mdiation de la Grande-Bretagne pour cet objet, et conjointement avec
celle des quatre autres puissances.

Si, comme l'espre le gouvernement britannique, cette offre est
accepte, une suspension immdiate des hostilits aura lieu entre les
parties belligrantes, et continuera jusqu' la conclusion dfinitive
des ngociations qui s'en suivront.

Dans ce cas, il sera en outre ncessaire d'tablir immdiatement une
confrence compose d'un reprsentant de chacune des cinq puissances,
ainsi que d'un reprsentant de la dite et d'un reprsentant du
Sonderbund. Cette confrence se runira  Londres.

La base sur laquelle on propose d'oprer une rconciliation entre la
dite et le Sonderbund consiste  faire disparatre les griefs que met
en avant chacune des parties.

Ces griefs paraissent tre, d'une part l'tablissement des jsuites en
Suisse et la formation de la ligue spare du Sonderbund; de l'autre
part, la crainte des agressions des corps francs et le dessein attribu
 la dite de dtruire ou de violer la souverainet spare des
diffrents cantons.

Voici donc les conditions que le gouvernement britannique proposerait
pour le rtablissement de la paix en Suisse:

D'abord les jsuites seraient retirs du territoire de la
confdration, moyennant une juste et suffisante indemnit pour toutes
les proprits en terres et maisons qu'ils auraient  abandonner.

En second lieu, la dite renoncerait  toutes intentions hostiles 
l'gard des sept cantons et les garantirait d'agression de la part des
corps francs. Elle confirmerait en outre les dclarations qu'elle a
souvent faites de sa dtermination de respecter le principe de la
souverainet spare des cantons confdrs, qui forme la base du pacte
fdral.

Troisimement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors
formellement et rellement leur ligue spare.

Quatrimement et enfin, les deux parties licencieraient leurs forces
respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique.

Le soussign est charg d'exprimer le vif espoir du gouvernement
britannique que cette quitable proposition sera accueillie avec
empressement par les deux parties belligrantes; il est charg en outre
de demander, de la dite et du Sonderbund, une prompte rponse.

C'tait l,  coup sr, une offre de mdiation peu impartiale et
probablement vaine. Elle tranchait, contre les cantons catholiques, la
principale question, en posant d'abord l'entire expulsion des jsuites
comme base de la mdiation; et la note tait prcde d'un long expos
des motifs qui non-seulement faisait  l'une des parties belligrantes
cette concession capitale, mais la justifiait en principe, sans tenir
compte, sans faire seulement mention de l'indpendance des cantons dans
leur gouvernement intrieur, ni de la libert d'association religieuse,
ni de la libert d'enseignement, ni du pacte fdral, ni des droits de
la minorit en prsence de la majorit. Le duc de Broglie,  qui lord
Palmerston donna connaissance de son projet au moment mme o il
chargeait lord Normanby de me le communiquer, fut si frapp,  la
premire lecture, de la diffrence des deux notes qu'il indiqua
sur-le-champ  lord Palmerston plusieurs modifications qui lui
paraissaient indispensables, notamment dans le paragraphe relatif aux
jsuites. En me rendant compte[220] de son entretien avec lord
Palmerston  ce sujet, il terminait ainsi sa dpche: En rsum, nous
sommes, je crois, placs dans ce dilemme: ou l'action  cinq, par voie
de persuasion exclusivement, toute menace disparaissant momentanment,
sauf  renatre si la mdiation choue; ou l'action  quatre, par voie
de menace exclusivement, toute persuasion tant de pure forme. Lequel
des deux partis sera le plus efficace? Je n'oserais le dire; cela dpend
de bien des hommes et de bien des vnements. J'attendrai vos
instructions.

[Note 220: Le 16 novembre 1847.]

Je soumis immdiatement au roi, dans son conseil, toutes ces pices et
les questions qu'elles soulevaient, et ds le lendemain[221], d'un avis
unanime, je rpondis au duc de Broglie:

[Note 221: Le 19 novembre 1847.]

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire avant
hier 16 de ce mois, et lord Normanby m'a donn communication de la
dpche, en date du mme jour, par laquelle lord Palmerston explique les
sentiments du cabinet de Londres sur notre proposition de mdiation dans
les affaires suisses, ainsi que du contre-projet rdig par le principal
secrtaire d'tat de S. M. Britannique pour la note identique  adresser
par les puissances mdiatrices aux parties belligrantes. Dsirant
sincrement le concours du gouvernement anglais  notre proposition de
mdiation, pour assurer la prompte et entire efficacit de cette
dmarche d'humanit et de paix, le gouvernement du roi pense comme vous,
monsieur le duc, que le nouveau projet que lord Palmerston vient de nous
faire communiquer doit tre pris en considration. Il regarde en mme
temps comme trs-justes et importantes les observations que vous avez
dj prsentes  lord Palmerston sur quelques parties de ce projet. Les
puissances mdiatrices ne sauraient videmment intervenir auprs du
saint-sige pour obtenir le rappel des jsuites sans avoir la certitude
que les cantons du Sonderbund consentent  cette dmarche et se
soumettront  la dcision du pape, comme ils en ont du reste dj
manifest l'intention. Il nous parat galement vident que l'engagement
gnral des douze cantons qu'ils ne veulent attenter, ni en droit, ni en
fait,  la souverainet cantonnale, ne saurait suffire pour dissiper les
inquitudes des cantons du Sonderbund et leur donner les garanties dont
ils ont besoin; il sera ncessaire de dclarer explicitement que,
conformment au droit actuellement existant, aucune modification ne
saurait tre introduite dans le pacte fdral sans le consentement
formel et unanime de toutes les parties intresses, c'est--dire des
vingt-deux cantons formant la confdration helvtique. Je vois avec
plaisir, par votre dpche, que, sur ces deux points, lord Palmerston
s'est montr dispos  admettre vos observations.

Les motifs qui vous font penser qu'il ne convient pas d'attacher, au
refus de notre mdiation par l'une ou l'autre des parties belligrantes
suisses, la menace d'une intervention, me paraissent fonds; mais il
doit tre bien entendu que cette question reste compltement en dehors
de la mdiation, et que tous les droits qui peuvent appartenir  chacune
des puissances mdiatrices, en raison de ses intrts et des
circonstances, demeurent entiers et rservs.

Quant au sige des confrences, le gouvernement du roi ne fera, pour
son compte, aucune objection  ce que, selon le voeu du gouvernement
britannique, il soit tabli  Londres; mais je ne saurais prsumer
quelles seront,  ce sujet, les dispositions des autres cours
continentales. Le gouvernement du roi, uniquement proccup du dsir de
placer les confrences dans un lieu rapproch des vnements et des
puissances qui y sont le plus directement intresses, a propos une
ville du grand-duch de Bade, et cette proposition a t agre  Berlin
et  Vienne. M. le baron d'Arnim est venu me dire hier que son
gouvernement dsirerait que les confrences fussent tablies 
Neufchtel. C'est l un point qui pourra tre rgl ultrieurement et
sur lequel le gouvernement du roi, compltement tranger  toute pense
personnelle, acceptera sans difficult ce qui conviendra aux cours
engages avec lui dans l'oeuvre de cette mdiation dont le succs
importe tant au rtablissement de la paix en Suisse,  la scurit de
l'ordre et  la satisfaction du sentiment moral en Europe.

Je vous invite, monsieur le duc,  entretenir dans ce sens lord
Palmerston, et  presser de toutes vos instances une prompte conclusion.
La ncessit de runir, sur un nouveau projet de note identique, l'avis
et l'adhsion des autres cours du continent entranera dj un fcheux
retard.

Le duc de Broglie ne perdit pas une minute pour excuter ces
instructions. Il m'crivit le 20 novembre 1847: J'ai reu dans la nuit
du 19 au 20 votre lettre du 18. Ce matin, de bonne heure, j'ai crit 
lord Palmerston pour lui demander un rendez-vous. Il m'a reu  midi. Je
lui ai expos sur-le-champ les intentions du gouvernement du roi:--Bien
qu'il existe, lui ai-je dit, quelques diffrences dans le point de vue
sous lequel le gouvernement britannique d'une part et le gouvernement
franais de l'autre envisagent les affaires de Suisse, bien que le
gouvernement britannique se montre moins svre que nous  l'gard de la
dite helvtique, il ne nous parat pas que cette diffrence puisse
faire obstacle  l'accord des deux gouvernements, puisqu'ils arrivent,
en dfinitive,  des conclusions  peu prs identiques. Une mdiation,
l'arbitrage du saint-sige dans la question des jsuites, le maintien de
la souverainet cantonnale, des garanties contre les corps francs,
telles sont, pour le gouvernement britannique comme pour le gouvernement
franais, les conditions de la pacification de la Suisse. Cela tant,
l'action commune est possible, et il ne reste plus qu' s'entendre
clairement sur la nature et les limites de ces conditions.

J'ai rappel alors  lord Palmerston ce que j'avais eu l'honneur de lui
faire observer dans notre dernier entretien, en ce qui concerne les deux
premires bases de pacification indiques dans le projet de note qu'il
nous a communiqu.

--Il doit tre bien entendu, lui ai-je dit, que le rappel des jsuites
ne peut tre lgitimement impos aux cantons du Sonderbund que par le
saint-sige. S'il l'tait par la dite, la souverainet de ces cantons
ne serait pas respecte; les mdiateurs n'auraient, non plus, aucun
droit de l'exiger. Mais il est juste et naturel que ce soient les
cantons catholiques qui provoquent cette dcision, et non pas les
cantons protestants; le saint-sige prononcera dans l'intrt de la
religion et de la paix.--En consquence, j'ai propos, pour prvenir
toute incertitude, de substituer au paragraphe correspondant de la note
de lord Palmerston la rdaction suivante:

--Que les sept cantons du Sonderbund s'adresseront au saint-sige pour
lui demander s'il ne convient pas, dans l'intrt de la paix et de la
religion, d'interdire  l'ordre des jsuites tout tablissement sur le
territoire de la confdration helvtique.

Lord Palmerston n'y a trouv aucune difficult, en rservant toutefois
le consentement de S. M. Britannique et du cabinet.

Il doit tre bien entendu, lui ai-je dit, que la premire de toutes les
garanties contre toute atteinte  venir  la souverainet des cantons
doit tre l'engagement pris par la dite d'observer le pacte fdral et
de n'y rien changer sans le consentement de tous les confdrs. Le
pacte fdral est un trait entre vingt-deux tats souverains,
indpendants l'un de l'autre au moment o ils l'ont sign, engags l'un
envers l'autre dans les limites du pacte; il ne peut dpendre d'aucune
des parties contractantes de changer unilatralement la condition des
autres. En consquence, j'ai propos de substituer au troisime
paragraphe correspondant du projet de note anglais la rdaction
suivante:

--Que la dite, confirmant ses dclarations prcdentes, prendra
l'engagement: 1 de ne porter aucune atteinte  l'indpendance ni  la
souverainet des cantons, telle qu'elle est garantie par le pacte
fdral; 2 d'accorder,  l'avenir, une protection efficace aux cantons
qui seraient menacs par une invasion de corps francs; 3 et de
n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte fdral, aucun article nouveau
sans l'assentiment de tous les membres de la confdration.

Lord Palmerston n'y a vu non plus aucune difficult, toujours sous la
mme rserve.

Enfin, ai-je ajout, dans la dpche communique  mon gouvernement par
lord Normanby, il se rencontre des rflexions auxquelles nous adhrons
pleinement. Le gouvernement britannique tablit _qu'en cas de refus de
la mdiation, soit par l'une, soit par l'autre des parties
belligrantes, soit par toutes deux, ce refus ne doit tre considr par
aucune des cinq puissances comme un motif d'intervention arme dans les
affaires de la Suisse_. Rien de plus juste et de plus naturel; mais il
doit tre en mme temps bien entendu que _chacune des cinq puissances
demeure  cet gard dans ses droits actuels, et conserve entirement sa
libert d'action_.

Lord Palmerston a trouv l'observation parfaitement fonde.

Ds lors, ai-je repris, mon gouvernement ne voit, en ce qui le concerne
personnellement, aucun obstacle  l'accord entre les cinq puissances tel
qu'il est propos par le gouvernement britannique. Il accepte la
dsignation de Londres comme sige de la confrence, et il emploiera
tous ses efforts pour faire partager son sentiment aux cours de Berlin,
de Vienne et de Ptersbourg; il espre y russir sans pouvoir en
rpondre; il est nanmoins prvenu que M. le prince de Metternich, tout
en adhrant  la proposition du gouvernement franais, a annonc qu'il
demanderait des modifications  la rdaction de la note franaise. Ce
n'est qu'aprs avoir reu les observations de M. le prince de Metternich
et les avoir peses avec toute l'attention qu'elles mritent, que la
rdaction de la note, qui doit devenir commune entre les cinq
puissances, pourra tre dfinitivement arrte.

D'ici l cependant, mon gouvernement pense qu'il ne serait pas
impossible, en se fondant sur l'esprance lgitime d'un accord complet
entre les cinq puissances, de tenter une dmarche prliminaire dans le
but d'arrter l'effusion du sang. Il pense qu'on pourrait prvenir les
parties belligrantes que la mdiation des cinq puissances va leur tre
offerte, et leur demander de suspendre en attendant les hostilits. Il
espre que les ministres des trois cours continentales prendraient sur
eux de donner leur adhsion  cette dmarche.

Lord Palmerston m'a fait observer que le succs de cette dmarche
auprs des douze cantons, qui forment la majorit dans la dite,
dpendrait de la presque certitude qu'on pourrait leur donner du succs
de la mdiation dans l'affaire des jsuites:--Sans cela, m'a-t-il dit,
ils ne renonceront point  leurs avantages, et ne laisseront point 
leurs adversaires le temps et les moyens d'organiser leur dfense.--Nous
avons cherch alors comment on pourrait leur donner cette presque
certitude en respectant les conditions mmes de la mdiation telles
qu'elles sont poses dans la note du gouvernement britannique et
expliques dans la prsente dpche. Il nous a paru que les cinq
puissances, par l'entremise de leurs ministres  Paris, pourraient faire
une dmarche spontane auprs du saint-sige pour prvenir le pape Pie
IX de la demande qui lui sera probablement adresse, et qu'en donnant
simultanment connaissance aux parties belligrantes de cette dmarche
et de la mdiation projete, on obtiendrait probablement le but dsir.
En effet, si, sur le fondement de cette dmarche, le Sonderbund consent
 la suspension d'armes, il aura implicitement consenti  s'en rapporter
 la dcision du saint-sige dans l'affaire des jsuites, et les douze
cantons auront  peu prs la certitude d'obtenir, sans coup frir, ce
qu'ils poursuivent au prix de leur sang et de celui de leurs confdrs.
La moiti de l'oeuvre de mdiation sera  peu prs faite.

Restait  prparer la rdaction de la note prliminaire. Lord
Palmerston a bien voulu me confier ce travail; mais l'heure du courrier
ne me permettant pas de m'y livrer aujourd'hui, je ferai en sorte de
l'avoir termin demain, et si lord Palmerston en est satisfait, je vous
l'expdierai par un courrier extraordinaire.

Afin d'viter tout malentendu dans une affaire si pressante, si
complique, et o cependant, attendu l'loignement des cinq cours
mdiatrices, tant de choses restent encore en suspens, je donnerai
lecture de la prsente dpche  lord Palmerston, et s'il y consent, je
lui en laisserai copie.

_Sept heures du soir_. Je sors de chez lord Palmerston. Il n'a fait
aucune objection  la teneur de cette dpche, et il a gard la copie.

L'adhsion du cabinet anglais aux modifications proposes par le duc de
Broglie dans le contre-projet de note identique de lord Palmerston
arrivait  propos pour attnuer le mouvement de mfiance et de colre
qu'avait suscit ce projet dans les cabinets de Vienne et de Berlin:
J'ai vu M. de Canitz peu aprs la rception du travail de lord
Palmerston, m'crivait le marquis de Dalmatie[222], et je l'ai trouv
sous l'impression que ces propositions taient compltement
insuffisantes, n'offrant aucune espce de garanties, si ce n'est mme
drisoires. Il m'a lu ce qu'il tait occup  crire  M. de Radowitz,
parti la veille au soir pour Vienne; il lui communique cette impression.

[Note 222: Le 22 novembre 1847.]

Il attend, non-seulement avec la plus grande impatience mais avec
anxit, votre rponse  lord Palmerston. Le cabinet de Berlin, qui
nagure encore tait tellement rapproch de l'Angleterre, en est bien
loin aujourd'hui. On dit tout haut maintenant que lord Palmerston est le
reprsentant du principe rvolutionnaire, et que toute la cause du
principe conservateur est remise aux mains du gouvernement du roi.

A Vienne l'humeur tait encore plus forte. Le prince de Metternich
regardait de plus en plus les affaires de Suisse comme intimement lies
aux affaires d'Italie, et mettait chaque jour plus d'importance  la
rpression des radicaux au pied des Alpes pour tre en mesure de
rsister au mouvement qui clatait sur toute la ligne des Apennins. Les
communications que m'apportait de sa part le comte Appony prouvaient que
mon attitude et mon langage ne lui suffisaient gure, et qu'il tait
plutt rsign que satisfait.

Cependant, la situation tait si pressante et notre concours si
indispensable aux cabinets de Vienne et de Berlin, que je ne dsesprai
pas de leur faire accepter le nouveau projet de note identique tel que
l'avait fait modifier le duc de Broglie, quoiqu'il ft bien moins net et
moins efficace que notre premire proposition. Ds que j'eus reu ses
dpches des 20 et 22 novembre, je me mis  l'oeuvre, et le 24 au soir
je lui crivis: J'ai rendu compte au roi en son conseil des
modifications que, conformment  mes instructions du 19 de ce mois,
vous avez proposes au projet de note prsent le 16 par le gouvernement
britannique, et qui ont t admises par lord Palmerston. J'ai en mme
temps inform le roi et son conseil des difficults que rencontrait
l'adoption d'une note prliminaire qui avait d'abord paru pouvoir tre
immdiatement adresse par les cinq puissances aux parties belligrantes
pour les engager  une suspension d'armes, en attendant que les bases de
la mdiation fussent dfinitivement arrtes. Frapp de ces difficults,
et dsirant ne point perdre de temps dans l'oeuvre de pacification qu'il
poursuit, le gouvernement du roi a rsolu d'carter cette ide d'une
dmarche prliminaire, et de presser l'adoption du projet dfinitif de
note identique modifi ainsi qu'il a t convenu le 20 entre vous et
lord Palmerston. Le roi m'a en consquence autoris  m'entendre,  ce
sujet, avec les reprsentants  Paris des cours d'Autriche, de Prusse et
de Russie, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que, moyennant les
modifications ci-dessus rappeles, le projet de note identique,
contenant l'offre et les bases de la mdiation des cinq puissances en
Suisse, a t adopt par M. l'ambassadeur d'Autriche et M. le ministre
de Prusse qui se sont engags, ds que ce projet aurait reu
l'approbation dfinitive du gouvernement britannique,  le transmettre,
comme nous, aux reprsentants de leurs cours auprs de la Confdration
helvtique, afin que ceux-ci eussent  le remettre, simultanment avec
l'ambassadeur de France et le charg d'affaires d'Angleterre, au
prsident de la dite et au prsident du conseil de guerre du
Sonderbund.

M. le charg d'affaires de Russie n'ayant encore reu aucune
instruction de sa cour sur cette affaire, n'a pu s'engager  faire
immdiatement la mme dmarche; mais il a exprim son approbation de la
rsolution adopte par ses collgues, et il pense que sa cour adhrera 
la marche suivie par les cours de Vienne et de Berlin.

Je vous renvoie donc, M. le duc, le projet modifi de note identique
maintenant revtu de l'adhsion des reprsentants des cours d'Autriche
et de Prusse comme de la ntre, et qui recevra trs-probablement bientt
celle de la cour de Russie. Je vous invite  presser le gouvernement
britannique, qui a prsent ce projet et accept les modifications
proposes par vous, de le revtir de sa sanction dfinitive, et de
prendre les mesures ncessaires pour que le reprsentant de Sa Majest
Britannique en Suisse, de concert avec les reprsentants des autres
cours mdiatrices, adresse sans retard cette note au prsident de la
dite et au prsident du conseil de guerre du Sonderbund. Le
gouvernement du roi espre que cette dmarche unanime et amicale des
cinq puissances amnera le terme de la guerre civile qui dsole la
Suisse et proccupe justement l'Europe.

Ce ne fut pas sans surprise que le duc de Broglie rencontra  Londres de
nouvelles objections  ce projet, nagure si attentivement dbattu et si
formellement accept: Je tenais l'affaire pour termine,
m'crivit-il[223], quand je me suis prsent ce matin chez lord
Palmerston. Je le lui ai dit. Je lui ai donn lecture de votre lettre,
et lui ai remis entre les mains le projet de note modifie qui
l'accompagnait.

[Note 223: Le 26 novembre 1847.]

Il l'a relu d'un bout  l'autre. Arriv au paragraphe premier des bases
de mdiation et lisant la rdaction substitue  la sienne, il a dclar
que le principe de l'expulsion des jsuites ne lui paraissait pas assez
formellement stipul. Je me suis born  lui rappeler que cette
rdaction avait t approuve par lui, remise entre ses mains par crit,
que j'avais rendu compte de notre entretien dans une dpche o cette
rdaction se trouvait insre _in extenso_, qu'il avait reconnu la
parfaite exactitude de ce compte rendu, et que la copie de la dpche
tait entre ses mains. J'ai ajout que dans cette rdaction tait tout
le noeud de la question de mdiation: si la dmarche auprs du pape
n'tait pas faite par les cantons du Sonderbund eux-mmes, les
mdiateurs ne feraient autre chose que de se runir aux douze cantons de
la dite pour exiger des sept cantons du Sonderbund une soumission
entire, absolue, sans conditions ni limites; ce serait, de la part de
l'Europe, intervenir non pour prvenir, mais pour consacrer la violation
du pacte fdral et l'oppression de la minorit par la majorit; nous
allions jusqu' l'extrme limite en pesant rellement sur la minorit,
sous couleur de lui mnager un recours au saint-sige: aller plus loin
serait impossible.

Lord Palmerston s'est dfendu sur le premier point en disant qu'il
n'avait pas compris que la rdaction propose dt tre substitue  la
sienne, qu'il l'avait comprise comme une explication que nous donnions 
notre pense. J'ai regrett qu'il n'et pas assez attentivement cout
la lecture de la dpche que je lui avais remise, en affirmant qu'elle
ne pouvait laisser sur ce point le moindre doute.

Il a insist ensuite sur le peu de chance d'tre cout des vainqueurs
si on ne leur donnait pas l'assurance complte de l'expulsion des
jsuites. J'ai rpliqu qu' la vrit la chance d'tre cout n'tait
pas trs-grande si les douze cantons taient compltement vainqueurs;
mais que le refus viendrait alors, non point des conditions de la
mdiation, mais de la violence des passions populaires suisses; que
l'essentiel, en tentant cette dmarche, c'tait de maintenir le principe
de la souverainet cantonnale, et qu'il valait beaucoup mieux ne rien
faire que de l'abandonner.

Lord Palmerston m'a dit alors que nous faisions beaucoup pour ce
principe, beaucoup pour les sept cantons en dclarant que le pacte ne
pourrait tre modifi qu' l'unanimit.--Vous ne faites rien, ai-je
rpondu, si vous consacrez la violation du pacte dans le cas actuel.
Qu'ont besoin les radicaux de changer le pacte s'ils peuvent, dans
chaque occasion, le violer avec l'assentiment et le concours de
l'Europe?

Pendant prs de trois heures, la discussion continua sur ce terrain
entre les deux interlocuteurs. Lord Palmerston indiqua deux ou trois
modifications  la rdaction du paragraphe en question. Le duc de
Broglie les repoussa toutes, et maintint la rdaction primitive comme
adopte et irrformable. Lord Palmerston se rabattit alors  demander
que, dans le quatrime paragraphe des bases de mdiation, on ajoutt
quelques mots qui indiquassent que, tout en posant la question du rappel
des jsuites comme elle tait pose dans le premier paragraphe, les cinq
puissances espraient que le pape accueillerait la demande qui lui
serait adresse: Cela m'a paru sans inconvnient, me disait le duc de
Broglie, et, aprs avoir cherch une rdaction qui rpondt  la pense
de lord Palmerston, nous nous sommes arrts  insrer dans le quatrime
paragraphe cette phrase que: ds que la question des jsuites serait
compltement rsolue, ainsi qu'il est indiqu au paragraphe premier, les
deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient
leur attitude ordinaire et pacifique.--L'addition me semble tout  fait
exempte de reproches;  tel point mme qu'il faut tre bien au fait de
la discussion qui l'a produite pour comprendre qu'on y puisse attacher
la moindre importance.

J'ai quitt lord Palmerston en lui disant que j'allais expdier mon
courrier avec son consentement et l'assurance qu'il allait adresser ses
ordres  M. Peel, son charg d'affaires en Suisse. Il me l'a donne.

Le duc de Broglie n'tait pas au bout. Il m'crivit le lendemain[224]:
Hier soir, deux heures aprs l'expdition de mon courrier, on m'a remis
un billet de lord Palmerston, accompagn d'une lettre officielle. Je ne
rpondrai point au billet. Je rponds  la lettre officielle, dont je
joins ici copie avec ma rponse.

[Note 224: Le 27 novembre 1847.]

_Lord Palmerston  M. le duc de Broglie_.

Foreign-Office, 26 novembre 1847.

Monsieur le duc,

Au sujet de la confrence que j'ai eu l'honneur d'avoir ce matin avec
Votre Excellence sur les affaires de Suisse, et pour prvenir tout
malentendu futur, je crois devoir dire que si, pour assurer le concours
unanime des cinq puissances dans l'offre d'une mdiation amicale entre
les parties belligrantes en Suisse, le gouvernement de Sa Majest
Britannique a consenti aux modifications que Votre Excellence a
proposes dans le projet de note identique  prsenter  la dite et au
Sonderbund, le gouvernement de Sa Majest n'a agi ainsi que dans la
claire et positive ide que l'entier loignement des jsuites de toutes
les parties du territoire de la confdration est la base ncessaire de
l'arrangement  proposer aux deux parties belligrantes pour la
pacification de la Suisse.

La rponse du duc de Broglie tait courte et catgorique:

_Le duc de Broglie  lord Palmerston_,

Londres, 27 novembre 1847.

Mylord,

Je concevrais difficilement que la rdaction substitue par mon
gouvernement au paragraphe premier du contre-projet britannique pt
devenir, entre nous, l'occasion d'un malentendu. Je me suis efforc de
vous expliquer  plusieurs reprises, tant de vive voix que par crit, le
sens et la porte de cette rdaction. Je ne puis que me rfrer  ces
explications, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.

Que signifiaient, de la part du cabinet anglais, cette incertitude,
cette mobilit de rsolution et de langage? tait-ce seulement
l'embarras inhrent  une situation fausse? Lord Palmerston voulait  la
fois rester en Suisse l'ami particulier des radicaux, et ne pas rester
isol en Europe en se sparant des quatre grandes puissances qui
voulaient leur rsister. Y avait-il, dans ses hsitations et ses
procrastinations, un dsir plus ou moins prmdit de traner en
longueur et de laisser aux radicaux suisses le temps d'accomplir leur
oeuvre de guerre civile avant que la mdiation europenne vnt les gner
dans leur attaque? Sur le thtre mme des vnements, des faits se
passaient, des paroles chappaient qui autorisaient cette conjecture. Le
gouvernement anglais avait pour charg d'affaires en Suisse M. Peel,
fils an de sir Robert Peel et maintenant hritier de ce glorieux nom.
Il tait jeune, imptueux et, tout en obissant  ses instructions,
enclin dans son langage  des mouvements d'indpendance et
d'inconsquence gnreuse. Il vivait  la fois en intimit avec M.
Ochsenbein et en bons rapports avec M. de Boislecomte. Ds le 7 novembre
1847, au moment mme o la Dite helvtique engageait la guerre civile,
ce dernier m'crivit: M. Peel m'a dit combien sa position, sous un
ministre qui appartenait  un autre parti que son pre, lui imposait de
rserve, et combien il aurait de plaisir  tre plus expansif avec moi;
ce que, sous lord Aberdeen par exemple, il et fait, mme en ayant les
mmes instructions. J'tais entr chez lui en lui disant que je ne
pouvais rsister au plaisir de lui exprimer l'espoir que nos deux
gouvernements se missent enfin d'accord sur les affaires suisses, et je
lui avais confi, d'aprs la dpche de Votre Excellence, ce qui m'en
donnait l'espoir.--Je le dsire autant qu'on peut dsirer quelque chose
au monde, me dit M. Peel, et je ne suis pas sans espoir; la dernire
expdition de lord Palmerston tait videmment crite dans un esprit de
rapprochement vers vous, et de mon ct, depuis les propositions faites
par les sept cantons, j'insiste chaque fois  crire que maintenant tout
le droit est pass de leur ct, et qu'il n'y a plus d'autre parti 
prendre honorablement que celui de les soutenir.--Je dis alors  M. Peel
notre projet de mdiation:--Malheureusement, me dit M. Peel, les
meneurs de la dite ne l'accepteront pas; il n'y a que quatre jours
qu'ils ont refus la mdiation de l'Angleterre. J'ai en vain dit  M.
Ochsenbein que, si les petits cantons faisaient un appel  la France et
 l'Autriche, il tait  croire que les deux puissances interviendraient
 main arme, et je lui ai laiss suffisamment  entendre que nous n'y
mettrions pas d'obstacle. Il s'est emport; il a dit que tout cela tait
l'ouvrage de M. de Metternich qui nous avait changs; il a parl de ses
cent mille soldats, qu'ils ne reculeraient pas devant la France et
l'Autriche, qu'ils pourraient prir et la Suisse cesser d'tre une
nation, mais que cela valait mieux que de courber la tte, et que, s'ils
taient victorieux, ils ne s'arrteraient pas en Suisse et se
rpandraient sur l'Italie et sur l'Allemagne. A quoi je rpondis que ce
pouvaient tre l ses sentiments privs, mais que ce n'taient pas ceux
du pays. C'est en sortant de cette conversation que M. Ochsenbein a t
se concerter avec MM. Druey, Munzinger et Furrer, et qu'ils ont rsolu
de prcipiter le mouvement et de prononcer l'arrt d'excution, ce qui a
t excut le soir mme. Ils sont lancs et maintenant ils ne
s'arrteront pas, mme devant votre intervention arme.

Pendant qu'on discutait encore  Londres le sens et les bases de la
mdiation, les radicaux suisses prcipitrent en effet leurs mouvements:
ils avaient mis sur pied des forces considrables: 52,000 hommes d'arme
active et 30,000 de rserve, avec 172 pices d'artillerie[225]; un chef
expriment, le gnral Dufour, les commandait: il n'appartenait pas au
parti radical; mais la dite une fois engage dans la lutte, la plupart
des modrs, qui avaient d'ailleurs peu de got pour les jsuites et le
Sonderbund, croyaient de leur devoir de la soutenir: elle reprsentait,
 leurs yeux, la confdration et l'tat. Ds les premiers coups, le
succs se dclara plus prompt et plus facile que ne l'avaient espr les
plus confiants; le canton de Fribourg fut occup et la ville capitula
sans rsistance. Mais Lucerne tenait bon; sa population et celle des
petits cantons se montraient fort rsolues  se battre: La Suisse
entire, m'crivait M. de Boislecomte[226], est dans une attente pleine
de passion et d'anxit, les yeux tourns vers Lucerne. M. Peel a dit
hier  l'ambassade qu'il avait envoy quelqu'un  Lucerne. Il parat
trs-embarrass depuis quelques jours. Son langage est redevenu comme
aux premiers temps. On pensait qu'il avait envoy  Lucerne, non pas 
la ville, mais au quartier gnral de l'arme, pour prvenir le gnral
Dufour et lui conseiller de presser les choses. J'apprends par
Neufchtel que, le 21, un courrier anglais a travers la ville, se
rendant  Berne. M. Peel, auquel je communique  peu prs tout ce que je
reois et ce que je fais, s'est bien gard d'en rien dire  l'ambassade,
et c'est  la suite de la rception de ce courrier qu'il a fait, au
quartier du gnral Dufour, l'envoi dont il a parl  mon attach, M. de
Massignac. Il faut qu'il y ait quelque chose de faux au fond de toute la
situation prise par la cour de Londres pour qu'un caractre vrai et
gnreux, comme celui de M. Peel, ne puisse cependant inspirer 
personne de scurit.

[Note 225: Baumgartner, _die Schweitz von 1830 bis 1850_, t. IV, page
7.]

[Note 226: Le 24 novembre 1847.]

Ce fut la conviction gnrale, accepte depuis comme un fait certain par
les historiens suisses les mieux informs, qu'au moment mme o la note
identique tait enfin sortie de toutes ses transformations et prs
d'tre expdie en Suisse, lord Palmerston avait donn  M. Peel l'ordre
d'en prvenir le gnral Dufour, et de l'engager  presser la conqute
de Lucerne, pour qu' l'arrive de la note les cinq puissances qui
l'avaient signe, y compris l'Angleterre, trouvassent la guerre termine
et leur mdiation sans objet. Le chapelain de la lgation anglaise en
Suisse avait t, disait-on, charg de cette mission.

M. de Boislecomte mit avec raison du prix  s'assurer de la ralit du
fait; il donna, dans ce but, ses instructions au jeune attach qu'il
avait laiss  Berne, et le 29 novembre 1847, M. de Massignac lui
crivit: L'affaire de la mission du chapelain de la lgation
d'Angleterre est claircie. Ce matin, je fus chez le ministre
d'Espagne[227]. Aprs avoir caus avec lui de la lettre que j'ai eu
l'honneur de vous adresser ce matin, et  laquelle il donne son entire
approbation quant  l'exactitude:--Je voudrais bien savoir, lui dis-je,
si vraiment Temperly a t, de la part de Peel, dire au gnral Dufour
de presser l'attaque contre Lucerne.--Qui est-ce qui en doute? me
rpondit-il; pour moi, j'en suis sr, je le tiens de bonne source, et
j'en mets ma main au feu, me rpta-t-il  plusieurs reprises.--Je le
crois, ajoutai-je, mais j'aurais quelque intrt  le faire avouer 
Peel lui-mme, et devant quelqu'un, vous, par exemple.

[Note 227: M. de Zayas.]

L'occasion s'en est prsente ds ce matin. Nous parlions avec Zayas et
Peel des affaires suisses et de la manire dont les diffrents cabinets
les jugeaient. --Aucun cabinet de l'Europe, except celui de
l'Angleterre, n'a compris les affaires de Suisse, a dit M. Peel, et lord
Palmerston a cess de les comprendre lorsqu'il a approuv la note
identique.--Avouez au moins, lui dis-je, qu'il a fait une belle fin, et
que vous nous avez jou un tour en pressant les vnements. Il se tut;
j'ajoutai: --Pourquoi faire le mystrieux? Aprs une partie, on peut
bien dire le jeu qu'on a jou.--Eh bien, c'est vrai! dit-il alors, j'ai
fait dire au gnral Dufour d'en finir vite. Je regardai M. de Zayas
pour constater ces paroles. Son regard me cherchait aussi. Cependant,
Monsieur l'ambassadeur, je n'ai pas voulu vous apprendre cet aveu
lgrement, et ce soir, j'ai demand  M. de Zayas s'il considrait
l'aveu comme complet:--Je ne sais pas ce que vous voudriez de plus, me
rpondit-il,  moins que vous ne vouliez une dclaration crite. Quand
je vous disais ce matin que j'en mettrais ma main au feu!

Ce fut seulement le 28 novembre 1847 que je pus adresser  M. de
Boislecomte une dpche dfinitive et positive: Le concert que nous
travaillons  tablir entre les puissances est enfin ralis. Vous
trouverez ci-joint le texte de la note identique qui doit tre remise
aux parties belligrantes en Suisse pour leur offrir la mdiation des
cinq cours. Vous voudrez bien, aprs en avoir fait dresser deux
expditions et les avoir revtues de votre signature, les adresser au
prsident de la dite et au prsident du conseil de guerre du
Sonderbund. M. Peel recevra des instructions conformes  celles que je
vous donne. M. le comte Appony et M. le baron d'Arnim crivent dans le
mme sens  M. de Kaisersfeldt et  M. de Sidow. La dpche de M.
d'Appony est annexe  cette expdition, et je vous recommande de la
faire parvenir, sans perdre un moment,  M. de Kaisersfeldt. Quant 
celle de M. d'Arnim, elle est envoye directement  M. de Sidow. M. de
Kissleff ne s'tant pas trouv en mesure de donner des directions
analogues  M. de Krudener, bien que les intentions de son gouvernement
ne soient pas douteuses, la communication de la Russie ne pourra avoir
lieu que plus tard. Mais il importe que celles de la France, de
l'Autriche et de la Prusse soient, autant que possible, simultanes, et
je vous prie de vous concerter  cet effet avec vos collgues en vitant
d'ailleurs tout ce qui entranerait de nouveaux dlais.

La note identique ainsi transmise tait exactement conforme au texte
enfin convenu entre le duc de Broglie et lord Palmerston, dans leurs
derniers entretiens.

Quand cette dpche arriva[228]  M. de Boislecomte qui, d'aprs mes
instructions, s'tait tabli  Bale, Lucerne avait succomb aprs une
vive, bien que courte rsistance; mais la lutte subsistait encore dans
le canton du Valais; M. de Boislecomte expdia sur-le-champ la note
identique au prsident de la dite  Berne et au dernier reprsentant du
Sonderbund vaincu. Il crivit en mme temps  M. Peel pour l'en
informer. En me rendant compte de ces derniers incidents et de l'tat
des esprits en Suisse, il ajouta: C'est avec regret que je dois vous
parler de M. Peel. Il parat que, depuis mon dpart de Berne, il tait
retourn  ses anciennes amitis, et qu'il se disposait  prendre
possession de la situation comme s'il avait jusqu'au bout et sans
distraction soutenu les radicaux. Il avait fait une visite de
flicitation  M. Ochsenbein, et il venait de l'inviter, avec d'autres
vainqueurs,  un grand dner quand il a reu ma lettre qui lui indiquait
l'entente conclue et la remise que je faisais immdiatement de la note
concerte. Il a aussitt dcommand son dner, et M. de Massignac tant
all le voir, il lui a dit:--Je ne comprends pas lord Palmerston, et si
je pouvais montrer ses dpches, on ne le comprendrait pas plus que moi.
Je ne veux pas remettre la note qu'on m'enverra. Je donnerai ma
dmission plutt que de le faire. Le puis-je donc quand je viens de
faire une visite  Ochsenbein dans un sens tout oppos? Vous comprenez
bien que je ne me suis pas li avec des gens comme les radicaux par
amiti pour eux; mais la guerre est finie, et l'on me fait jouer dans
tout cela un rle qui me blesse beaucoup.

[Note 228: Le 30 novembre au matin 1847.]

Lord Palmerston voulut sans doute pargner  son jeune agent l'embarras
que celui-ci repoussait, car il ne le chargea point de remettre la note
identique. L'ambassadeur d'Angleterre  Constantinople, sir Stratford
Canning, tait alors  Londres, prs d'en repartir pour retourner  son
poste; ce fut  lui que lord Palmerston donna ses instructions sur
l'attitude que le cabinet anglais voulait prendre dans le nouvel tat
des affaires suisses; sir Stratford se mit en route par Paris et Berne.
J'eus avec lui,  son passage, un entretien plus libre de ma part que de
la sienne; je connaissais la ferme loyaut de son caractre, et je fus
peu surpris de le trouver un peu embarrass de la politique dont il
tait charg de conduire le dnouement. J'crivis le 3 dcembre 1847, au
duc de Broglie: Sir Stratford Canning est toujours ici, attendant
toujours une dpche de Londres. La note anglaise ne sera probablement
pas remise. Mais il suffit, pour que la position soit prise, qu'un seul
ait parl au nom des cinq.

Aprs le tour qu'avaient pris les vnements, il n'y avait plus en
effet, pour nous en Suisse, qu'une question de position et d'avenir. Le
voisinage donnait  nos rapports avec ce pays bien plus d'importance
qu'ils n'en pouvaient avoir pour l'Angleterre. L'Autriche et la Prusse
taient  cet gard dans une situation semblable  la ntre; et on
tait,  Vienne et  Berlin, si srieusement proccup des affaires
suisses que, lorsque la crise clata, bien loin de les considrer comme
termines, ces deux cabinets virent, dans la dfaite du Sonderbund, le
commencement d'une nouvelle phase qui appelait, de leur part, une gale
sollicitude et probablement de nouvelles dmarches. Deux hommes
considrables, le comte de Colloredo pour l'Autriche et le gnral de
Radowitz pour la Prusse, vinrent  Paris avec une mission authentique,
quoique non officielle: Ils y sont envoys, m'crivit le marquis de
Dalmatie[229], pour porter et pour se faire donner des termes prcis.
D'abord, pour s'assurer de la stabilit de votre cabinet; ensuite, pour
savoir jusqu' quel point on peut compter sur vous, jusqu'o vous voulez
et vous pouvez aller, quelles peuvent tre les exigences parlementaires,
quelle influence peut exercer l'Angleterre.

[Note 229: Le 19 dcembre 1847.]

On ne veut pas vous embarrasser; on ne veut pas nuire au cabinet; mais
on ne veut pas non plus s'engager plus avant avec nous sans savoir
positivement  quoi s'en tenir sur notre compte. Les instructions du
comte de Colloredo sont prcises et catgoriques; on me l'a dit, et une
observation que j'ai faite me l'a confirm. M. de Canitz m'a communiqu
 deux reprises, avant et aprs l'arrive du comte de Colloredo 
Berlin, une portion des instructions qu'il prpare pour le gnral
Radowitz. J'ai remarqu entre ces deux fragments une diffrence de
nuance, d'abord dans le ton qui est plus dcid et plus incisif dans le
second. Il renferme un passage sur les rvolutions qui ont eu lieu dans
divers cantons, et qui ont donn la majorit au radicalisme dans la
dite; et il pose la question de savoir si l'on ne pourrait pas trouver
un moyen de les prvenir. C'est aller bien loin; c'est passer de la
question fdrale et internationale  la question cantonnale et
intrieure; c'est dpasser les bornes de l'intervention que les
puissances sont fondes, en droit public,  exercer en Suisse. Aprs
m'avoir lu ce passage, M. de Canitz m'a dit que c'tait l une addition
qu'il s'tait permis d'apporter aux instructions donnes par le prince
de Metternich. J'en ai tir la conclusion qu'il faut que ces
instructions, patentes ou secrtes, aillent dj assez loin pour que la
cour de Prusse ait fait ce pas qui peut,  la vrit, tre aussi bien
dsapprouv qu'approuv  Vienne, mais qui indique toujours que le comte
de Colloredo a apport avec lui quelque chose qui a enhardi la cour de
Prusse  le faire. Ajoutez-y ce qui est venu de Saint-Ptersbourg o
l'on s'est prononc plus nergiquement encore dans le mme
sens:--L'empereur Nicolas, m'a dit M. de Canitz, ne veut se mler de
l'affaire suisse qu'autant qu'il aura la certitude que les autres cours
y apportent des intentions srieuses, et qu'elles ne s'arrteront pas en
chemin. Autrement, il prfre y rester tranger. Ce n'est que par
complaisance qu'il a consenti  s'associer aux premires
dmarches.--Une autre personne me disait que l'empereur ne comprenait
pas la confrence dont on parle sur les affaires de Suisse si elle
n'avait pas 60,000 hommes derrire elle.

L'empereur Nicolas avait alors pour reprsentant  Berlin le baron
Pierre de Meyendorff, aussi distingu par l'lvation et la finesse de
son esprit que par la droiture de son caractre, l'un de ces politiques
vraiment europens qui, tout en servant fidlement les vues et les
intrts de leur gouvernement, savent comprendre les institutions et les
intrts des autres tats, tiennent grand compte de ce qu'exige ou de ce
que comporte le bon ordre gnral des socits civilises, et ne perdent
jamais de vue la raison et l'quit. Il me disait hier, m'crivit le
marquis de Dalmatie[230]:--Un seul motif peut vous dcider 
l'intervention; c'est de voir l'Autriche intervenir; si elle entre en
Suisse, vous ne pouvez pas l'y laisser entrer seule.--Je sais, ajoutait
notre ambassadeur, qu'il en tait question hier avec le comte de
Colloredo lui-mme, d'une manire qui m'a donn lieu de croire qu'il
apportait dj cette ide de Vienne; il a annonc que quatre nouveaux
rgiments taient dirigs sur la frontire de Suisse. On jettera les
hauts cris en France; mais vous ne pourrez vous dispenser de faire
entrer les troupes franaises  Genve et dans le canton de Vaud, ne
ft-ce que pour observer les Autrichiens, comme on l'a fait jadis 
Ancne. Vous donneriez aux Chambres les explications que vous voudriez:
on y est prpar d'avance. Je ne vous donne pas ce plan comme arrt;
mais on y songe comme  une extrmit  laquelle on pourra tre rduit
aprs avoir puis les autres moyens, et que l'on envisage dj.

[Note 230: Les 10 et 19 dcembre 1847.]

Telles furent en effet les perspectives que m'entrouvrirent loyalement
les deux envoys allemands, hommes de sens et d'honneur l'un et l'autre,
et chargs d'exprimer une politique qui, loin de se dissimuler,
s'talait avec un certain faste de principes et d'exemples, dans
l'espoir qu'en intimidant la Suisse et en entranant la France, ou bien
l'Autriche serait dispense d'agir, ou bien elle n'aurait pas  agir
seule. Je rpondis  ces ouvertures avec une gale franchise. Nous
convnmes que nous nous retrouverions dans quelques semaines, quand on
pourrait voir un peu plus clair dans l'avenir, pour nous concerter sur
les mesures que nous pourrions avoir  prendre ensemble, dans l'intrt
du droit public europen. Nous tions pour notre compte bien dcids,
d'une part,  n'intervenir en Suisse que si une longue, oppressive et
douloureuse anarchie en faisait gnralement sentir la ncessit;
d'autre part,  ne pas souffrir qu'aucune autre puissance y intervnt
sans y prendre nous-mmes une forte et sre position. Je m'tais
entretenu avec le marchal Bugeaud de ce qu'il y aurait  faire en
pareil cas. Nous n'aurions fait, en agissant ainsi, que poursuivre la
politique que nous avions annonce et pratique depuis l'origine de la
question suisse, et le roi Louis-Philippe tait, comme le cabinet,
rsolu  y persister.

Que serait-il arriv si des vnements bien autrement grands et
puissants n'taient venus rejeter bien loin dans l'ombre les dissensions
des cantons suisses? Nul ne le saurait dire. Quoi qu'on en puisse
conjecturer, en prsence du succs des radicaux suisses, de la
fermentation italienne et des ardents dbats qui, dans nos Chambres,
menaaient l'existence du cabinet franais, le prince de Metternich
n'agit point, et ne nous mit point dans la ncessit d'agir. Quand le
cabinet du 29 octobre 1840 et la monarchie de 1830 furent tombs,
personne ne pensa plus  la Suisse; c'tait l'Europe qui tait en
question.

Prs de vingt ans se sont couls; on y pense encore moins aujourd'hui;
qui se souvient et se soucie de M. Ochsenbein et du Sonderbund?
L'histoire a des intermdes pendant lesquels les vnements et les
personnages qui viennent d'occuper la scne en sortent et disparaissent
pour un temps: pour le temps des gnrations voisines de celle qui a vu
et fait elle-mme ces vnements. L'histoire d'avant-hier est la moins
connue, on peut dire la plus oublie du public d'aujourd'hui: ce n'est
plus l, pour les petits-fils des acteurs, le champ de l'activit
personnelle, et le jour de la curiosit dsintresse n'est pas encore
venu. Il faut beaucoup d'annes, des sicles peut-tre pour que
l'histoire d'une poque rcente s'empare de nouveau de la pense et de
l'intrt des hommes. C'est en vue de ce retour que les acteurs et les
spectateurs de la veille peuvent et doivent parler de leur propre temps;
ils dposent des noms et des faits dans des tombeaux qu'on se plaira un
jour  rouvrir. C'est pour cet avenir que je retrace avec dtail les
mariages espagnols et les ngociations assez vaines dont le Sonderbund
fut l'objet: je tiens  ce que les curieux, quand ils viendront,
trouvent ce qu'ils chercheront et soient en mesure de bien connatre
pour bien juger. Je n'ai garde de prtendre  faire moi-mme et
aujourd'hui leur jugement; je leur en transmets les matriaux, avec la
libre et sincre expression du mien. Dans notre conduite au sujet des
affaires suisses de 1840  1848, je fis deux fautes, l'une de mon fait,
l'autre amene par le fait d'autrui. Je me trompai sur la convenance de
M. de Boislecomte pour la mission que je lui connais; il tait homme
d'exprience et de devoir, capable, courageux et fidle, mais trop
prvenu pour le parti catholique et trop enclin  en esprer le succs.
Entran par sa croyance et son dsir, il se trompa sur les forces
relatives des deux partis, et compta trop sur l'nergie morale comme sur
la puissance matrielle des cantons catholiques. Ses apprciations et
ses prvisions nous jetrent dans la mme erreur. Notre politique
reposait sur la double ide qu'en droit la cause du Sonderbund tait
bonne et qu'en fait sa rsistance serait forte et longue. Nous avions
raison quant au droit: le pacte fdral, l'indpendance des cantons dans
leur rgime intrieur, la libert d'association religieuse, la libert
d'enseignement, le respect et les garanties dus par la majorit  la
minorit, tous les principes de gouvernement libre et d'ordre europen
taient en faveur du Sonderbund; nous leur prtions hautement notre
appui moral; mais nous regardions l'intervention matrielle  leur
profit comme une dernire et fcheuse extrmit que nous ne voulions
accepter que lorsque, dans la pense de l'Europe et dans le sentiment de
la Suisse mme, les maux de la guerre civile et de l'anarchie l'auraient
rendue ncessaire. Cette extrmit n'arriva point; la brivet de la
lutte et la facilit de la victoire firent paratre nos alarmes
excessives et rendirent le mal moins grand que nous ne l'avions prdit.
Si nous avions mieux connu les faits et mieux pressenti les chances,
nous aurions tenu le mme langage et donn les mmes conseils; mais nous
aurions gard l'attitude de spectateurs moins inquiets et plus patients.




                              CHAPITRE XLVIII.

  LES RFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTRE DU 29 OCTOBRE 1840.

                                (1840-1848).


Ma disposition personnelle en terminant ces _Mmoires_.--Pense
dominante et constante du ministre du 29 octobre 1840.--La
prpondrance des classes moyennes; ses motifs et son caractre.--Le
parti conservateur.--Le but des rformes lectorale et parlementaire
tait de changer cette politique.--Diversit des lments de
l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition
rpublicaine.--Diversit des lments de l'opposition monarchique;--de
l'opposition rpublicaine.--De 1840  1847, la question des rformes
reste dans l'arne parlementaire.--Divers dbats  ce sujet.--La
question passe dans le champ de l'agitation extrieure.--Les banquets de
1847.--Leur caractre.--Attitudes diverses de l'opposition monarchique
et de l'opposition rpublicaine.--Ascendant croissant de l'opposition
rpublicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma
conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi
Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet  Paris.--Ouverture de la
session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Rsolution et langage du
gouvernement sur la question des rformes.--L'opposition se dcide 
assister au nouveau banquet propos.--Le gouvernement se dcide 
l'interdire.--Question de lgalit leve  ce sujet.--Compromis entre
des reprsentants du cabinet et des reprsentants de l'opposition pour
faire dcider cette question par les tribunaux.--Luttes intrieures
entre les divers lments de l'opposition.--Les meneurs rvolutionnaires
de l'opposition rpublicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement
populaire.--Manifeste publi dans ce but.--Changement de scne.--Le
gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y renonce
et propose  la Chambre des dputs l'accusation du ministre.--Journes
des 21 et 22 fvrier.--Le 23 fvrier, manifestations rformistes dans
une partie de la garde nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M.
Duchtel, puis avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce  la
Chambre.--motion de la majorit.--Rapports entre le roi et le
cabinet.--Persistance des menes de l'opposition rpublicaine
rvolutionnaire.--Mesures de rsistance prpares par le
gouvernement.--Tragique incident, dans la soire du 23 fvrier, devant
le ministre des affaires trangres.--Ses effets.--Nomination du
marchal Bugeaud au commandement de la garde nationale et des troupes;
dernier acte du ministre.--Ma dernire visite au roi
Louis-Philippe.--Mon impression sur ses sentiments et ses dispositions
intrieures dans cette crise.


Je touche aux derniers jours et  la dernire crise de la lutte des
systmes et des partis politiques qui, de 1830  1848, se sont dploys,
parmi nous, dans les Chambres, dans la presse, dans les lections, dans
les conversations, dans toutes les manifestations et sous toutes les
formes de la pense, de la volont, de l'imagination et de l'ambition
publiques. C'est sur la question des rformes  apporter dans notre
rgime lectoral et parlementaire que cette crise suprme a clat. En
retraant, dans ces _Mmoires_, les principaux vnements qui ont rempli
ces dix-huit annes et la part que j'y ai prise, je me suis propos d'en
carter toute polmique rtrospective et de prsenter constamment les
faits dans tout leur jour, et les hommes, adversaires ou amis, sous leur
meilleur jour. En agissant ainsi, j'ai obi  mon penchant plutt que je
n'ai excut un dessein: la longue et laborieuse exprience de la vie
politique m'a enseign, non pas le doute, mais l'quit. Je dis
l'quit, non pas la modration, mot banal, ni l'indulgence, mot
impertinent, qui n'exprimeraient pas ma pense. Dans les temps de
profonde fermentation sociale et morale, quand les nations et les mes
sont violemment agites, il y a, dans les opinions et les conduites les
plus diverses, plus de sincrit et de dsintressement qu'on ne croit;
la part de l'erreur est immense, infiniment plus grande que celle des
mauvais desseins; la vrit se brise en fragments pars, et chacun des
acteurs politiques en saisit quelqu'un, comme dit Corneille,

    Suivant l'occasion ou la ncessit,
    Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre ct[231].

[Note 231: _Sertorius_, acte III, scne 2.]

Les esprits en effet s'emportent alors en tous sens, attirs par les
lueurs qui brillent et les perspectives qui s'ouvrent dans un ciel
obscur et orageux, et la conscience suit l'esprit dans ses emportements.
J'ai vcu longtemps, comme l'un des acteurs, dans cette mle des ides
et des hommes; j'en suis sorti depuis longtemps; et aujourd'hui,
spectateur tranquille du pass comme du prsent, je reste aussi
fermement attach que jadis aux convictions qui ont dirig ma conduite,
mais peu surpris que des hommes d'un esprit minent et d'un coeur
honnte aient obi  des convictions diffrentes. La crise suprme que
j'ai en ce moment  retracer est, de tous les vnements de ce pass,
celui qui me rend le plus difficiles cette vue sereine et cette juste
apprciation des faits et des hommes; le dnouement en a t si grave et
si douloureux que toute mon me s'meut et se soulve  ces souvenirs.
Je veux pourtant et j'espre,  cette dernire heure, rester fidle  la
disposition que, jusqu'ici, j'ai garde sans effort en crivant ces
_Mmoires_. Aujourd'hui, tous les partis, je pourrais dire tous les
hommes qui, n'importe en quel sens et dans quelle mesure, ont pris part
 la rvolution de fvrier, sont, comme moi, des vaincus. Nul d'entre
eux,  coup sur, ne se doutait de l'abme o la diversit de nos ides
et de nos efforts devait sitt nous jeter tous.

Je voudrais marquer avec prcision le point o nous en tions tous et
quelle tait la vraie disposition de tous les partis  l'approche de la
catastrophe qui nous a fait subir,  tous, de tels coups et de tels
mcomptes.

Le cabinet et ses amis politiques avaient une pense et un dessein bien
dtermins. Ils aspiraient  clore en France l're des rvolutions en
fondant le gouvernement libre qu'en 1789 la France s'tait promis comme
la consquence et la garantie politique de la rvolution sociale qu'elle
accomplissait. Nous regardions la politique qui,  travers des incidents
passagers, avait prvalu en France depuis le ministre de M. Casimir
Prier, comme la seule efficace et sre pour atteindre ce but. Cette
politique tait rellement  la fois librale et anti-rvolutionnaire.

Anti-rvolutionnaire, au dehors comme au dedans, car elle voulait au
dehors le maintien de la paix europenne, au dedans celui de la
monarchie constitutionnelle. Librale, car elle acceptait et respectait
pleinement les conditions essentielles du gouvernement libre,
l'intervention dcisive du pays dans ses affaires, la discussion
constante et vivante, dans le public comme dans les Chambres, des ides
et des actes du pouvoir. En fait, de 1830  1848, ce double but a t
atteint. Au dehors, la paix a t maintenue, et je pense aujourd'hui
comme il y a vingt ans, que ni l'influence ni la considration de la
France en Europe n'y avaient rien perdu. Au dedans, de 1830  1848, la
libert politique a t grande et forte; de 1840  1848 spcialement,
elle s'est dploye sans qu'aucune nouvelle limite lgale lui ait t
impose. Si je disais sans rserve ma pense, je dirais que,
non-seulement les spectateurs impartiaux, mais la plupart des anciens
adversaires de notre politique reconnaissent aujourd'hui, dans leur
pense intime, la vrit de ce double fait.

La politique que nous soutenions et pratiquions ainsi avait son
principal point d'appui dans l'influence prpondrante des classes
moyennes: influence reconnue et accepte dans l'intrt gnral du pays,
et soumise  toutes les preuves,  toutes les influences de la libert
gnrale. Je ne discute pas ici le systme; j'exprime le fait, et je
n'en attnue ni l'importance, ni le caractre. Les classes moyennes,
sans aucun privilge ni limite dans l'ordre civil, et incessamment
ouvertes, dans l'ordre politique, au mouvement ascendant de la nation
toute entire, taient,  nos yeux, les meilleurs organes et les
meilleurs gardiens des principes de 1789, de l'ordre social comme du
gouvernement constitutionnel, de la libert comme de l'ordre, des
liberts civiles comme de la libert politique, du progrs comme de la
stabilit.

A la suite de plusieurs lections gnrales dont la libert et la
lgalit ne sauraient tre srieusement contestes, et sous le coup de
graves dbats incessamment rpts, l'influence prpondrante des
classes moyennes avait amen, dans les Chambres et dans le pays, la
formation d'une majorit qui approuvait la politique dont je viens de
rappeler les caractres, voulait son maintien et la soutenait  travers
les difficults et les preuves, intrieures ou extrieures, que lui
imposaient les vnements. Cette majorit s'tait successivement
renouvele, recrute, affermie, exerce  la vie publique, et de jour en
jour plus intimement unie au gouvernement comme le gouvernement  elle.
Selon la pente naturelle du gouvernement reprsentatif et libre, elle
tait devenue le parti conservateur de la politique anti-rvolutionnaire
et librale dont elle avait, depuis 1831, voulu et second le succs.

Le gouvernement parlementaire, forme pratique du gouvernement libre sous
la monarchie constitutionnelle; l'influence prpondrante des classes
moyennes, garantie efficace de la monarchie constitutionnelle et des
liberts politiques sous cette forme de gouvernement; le parti
conservateur, reprsentant naturel de l'influence des classes moyennes
et instrument ncessaire du gouvernement parlementaire: tels taient,
dans notre profonde conviction, les moyens d'action et les conditions de
dure de la politique librale et anti-rvolutionnaire que nous avions 
coeur de pratiquer et de maintenir.

C'tait cette politique, telle que nous la concevions et pratiquions
avec le concours harmonique de la couronne, des Chambres et des
lecteurs, que l'opposition voulait changer, et c'tait pour la changer
qu'elle rclamait les rformes lectorale et parlementaire. Ces rformes
taient moins un but qu'un moyen: provoques par l'tat intrieur du
parlement bien plus que par le besoin et l'appel du pays, elles devaient
avoir pour rsultat de dfaire, dans la Chambre des dputs, la majorit
qui y prvalait et le parti conservateur qu'elle avait form, soit en en
expulsant, par l'extension des incompatibilits, une partie des
fonctionnaires publics qui y sigeaient, soit en y appelant, par
l'extension du droit de suffrage, des lments nouveaux et d'un effet
inconnu. Nous n'avions, en principe et dans une certaine mesure, point
d'objection absolue et permanente  de telles rformes; l'extension du
droit de suffrage et l'incompatibilit de certaines fonctions avec la
mission de dput pouvaient et devaient tre les consquences naturelles
et lgitimes du mouvement ascendant de la socit et de l'exercice
prolong de la libert politique. Mais dans le prsent, ces innovations
n'taient, selon nous, ni ncessaires, ni opportunes. Point ncessaires,
car depuis trente ans les vnements avaient prouv que, par les
institutions et les lois actuelles, la libert et la force ne manquaient
point  l'intervention du pays dans ses affaires. Point opportunes, car
elles devaient apporter de nouvelles preuves et de nouvelles
difficults dans ce qui tait,  nos yeux, le plus actuel et le plus
pressant intrt du pays, la pratique et l'affermissement du
gouvernement libre encore si nouveau lui-mme parmi nous. L taient 
la fois la cause et la limite de notre rsistance aux innovations
immdiates qu'on demandait.

L'opposition, je l'ai dj dit, n'avait pas, comme le cabinet et le
parti conservateur, l'avantage d'tre toute entire anime d'un mme
sentiment et de se conduire dans un mme dessein; elle contenait des
lments profondment divers dans leurs principes comme dans leurs buts;
et chaque fois qu'une grande question d'institutions politiques tait
souleve, ces diversits se rvlaient dans leur vrit et leur gravit.
Elles apparurent clairement, quels que fussent les mnagements et les
rticences, ds que les rformes lectorale et parlementaire furent 
l'ordre du jour. Depuis 1840, et c'tait l l'un de nos progrs, les
insurrections et les conspirations pour le renversement de la monarchie
de 1830 avaient cess; de temps en temps, les tentatives d'assassinat du
roi se renouvelaient, comme d'odieuses et sournoises protestations
contre le rgime tabli; hors de ces crimes personnels, les partis
renfermaient dans l'arne parlementaire leurs luttes et leurs
esprances; mais l mme ils avaient soin qu'on ne se mprt pas sur
leur vraie pense et le vrai sens de leurs efforts; nous tions en
prsence d'une opposition qui se dclarait loyalement monarchique et
dynastique, et d'une opposition qui, sous un voile transparent, se
laissait voir, s'avouait mme rpublicaine. En dehors des Chambres et du
corps lectoral, ces deux oppositions avaient, l'une et l'autre, leur
public et leur arme, trs-divers et diviss comme les deux
tats-majors, mais activement unis contre le cabinet, le parti
conservateur et sa politique.

Homogne dans son intention gnrale, l'opposition monarchique et
dynastique ne l'tait point dans ces dispositions plus instinctives que
volontaires qui sont comme le fond des mes et qui les gouvernent
presque  leur insu. Elle comptait dans ses rangs des hommes qui, depuis
1830, avaient plusieurs fois approuv, soutenu, pratiqu eux-mmes la
politique dont le cabinet du 29 octobre 1840 se portait l'hritier. Avec
eux sigeaient et votaient des hommes qui avaient constamment blm et
combattu cette politique, soit qu'elle ft entre les mains de M. Casimir
Prier, de M. Thiers, de M. Mol, ou dans les miennes. Dans les
premiers, soit lvation d'esprit et lumires acquises par l'exprience,
soit modration et prudence de caractre, l'esprit de gouvernement avait
pris place  ct du got des institutions libres; ils en comprenaient
les conditions et voulaient, au fond, le succs de la politique
conservatrice. Ils nous reprochaient de pousser trop loin cette
politique, de la proclamer trop haut, de ne pas faire aux gots
populaires et  l'imagination nationale assez de concessions, d'en faire
trop aux trangers. Les seconds, tout en souhaitant le maintien de la
monarchie de 1830, taient encore profondment imbus des maximes et des
traditions trs-peu monarchiques de 1791, les mnageaient
respectueusement ds qu'ils les rencontraient, et accusaient le
gouvernement du roi d'avoir fauss la rvolution de 1830 en trompant ses
esprances de monarchie rpublicaine. Personnellement, les premiers
taient, parmi nos adversaires, les plus clairs et les plus habiles;
comme parti, les seconds taient les plus puissants et les plus
redoutables, car ils taient ceux qui trouvaient, dans les instincts
involontairement rvolutionnaires d'une portion considrable du pays, le
plus de sympathie et d'appui.

L'opposition rpublicaine n'tait ni moins homogne dans son principe,
ni plus homogne dans sa composition que l'opposition monarchique. Elle
comptait des rpublicains systmatiques qui rpudiaient les folies
dmagogiques comme les crimes de notre rvolution, et prenaient, dans
les tats-Unis d'Amrique, les exemples de leur rpublique. Auprs d'eux
marchaient des rpublicains fanatiques, admirateurs immobiles de la
rpublique une et indivisible de 1793, asservis aux traditions de la
Convention nationale, et qui persistaient  clbrer les odieux et
aveugles tyrans de cette poque comme les sauveurs et les plus grands
hommes de la France. A la suite de ces deux groupes venaient toute sorte
d'audacieux et ingnieux rveurs qui aspiraient, non-seulement 
rformer le gouvernement, mais  transformer la socit elle-mme, son
organisation civile et domestique aussi bien que ses institutions
politiques, des socialistes, des communistes, des aptres de thories
conomiques, les unes despotiques, les autres anarchiques, tous ardents
 lancer dans un avenir inconnu les passions avec les esprances
populaires. Quelque divers que fussent ces lments du parti, ils se
ralliaient tous sous un mme drapeau et dans un mme effort vers un mme
but, le suffrage universel et la rpublique.

Malgr leurs mnagements mutuels d'attitude et de langage, ces deux
oppositions ne prtendaient pas dissimuler leur profonde diversit;
elles entendaient se servir d'instrument l'une  l'autre, et, dans leur
alliance, poursuivre chacune son propre but: l'une, le maintien de la
monarchie constitutionnelle en la rformant un peu au gr de l'autre;
celle-ci, le triomphe de la rpublique en prparant,  la faveur des
rformes, la rvolution qui devait l'amener. Mais de 1840  1847, elles
continrent l'une et l'autre, dans l'arne parlementaire, leur travail 
la fois concentrique et distinct. Dans ce travail, les deux rformes
indiques, l'une pour diminuer dans la Chambre des dputs le nombre des
fonctionnaires, l'autre pour accrotre le nombre des lecteurs,
marchrent d'un pas ingal; la premire seule attira d'abord
l'attention. En abaissant le cens lectoral de 300  200 francs, la loi
du 19 avril 1831 avait, sur ce point, satisfait au sentiment de
l'opposition elle-mme; et au moment o il demandait un abaissement plus
considrable, un dput trs-attentif  mnager la faveur populaire, M.
Mauguin disait: Quand mme vous n'abaisseriez le cens qu' 200 francs,
vous auriez une Chambre qui reprsenterait l'opinion de la France, et
elle serait le pays le plus libre du monde[232]. De 1831  1839, les
ptitions en faveur de la rforme lectorale furent rares et cartes
sans grand dbat; videmment la question ne proccupait point le pays.
Celle de la rforme parlementaire obtint de bonne heure un peu plus de
faveur: ds 1831, des propositions furent faites pour diminuer dans la
Chambre le nombre des fonctionnaires; mais le moyen propos fut
indirect, grossier et subalterne; on demanda que les fonctionnaires lus
fussent, pendant la dure des sessions lgislatives, privs de tout ou
partie du traitement attach  leurs fonctions. De 1831  1839, la
rforme parlementaire reparut onze fois sous cette forme. Elle fut, en
1839, l'objet d'un srieux examen et d'un remarquable rapport de M. de
Rmusat, au nom d'une commission o sigeaient MM. de Tocqueville, de
Sade et Odilon Barrot, et qui en proposa unanimement le rejet. Mais, en
cartant le moyen, la commission ne repoussa point le but, et sans se
prononcer dfinitivement, le rapporteur laissa clairement entrevoir
qu'il tait, ainsi que ses amis, favorable  l'extension des
incompatibilits parlementaires.

[Note 232: Chambre des dputs, sance du 11 avril 1831; _Moniteur_ de
1831, p. 780.]

De 1840  1847, les deux questions devinrent plus srieuses, mais sans
vive insistance au dbut, et encore ingalement. Le cabinet form le 1er
mars 1840 sous la prsidence de M. Thiers les carta de son programme,
et ce fut sous cette rserve positivement exprime que je restai, 
cette poque, ambassadeur  Londres[233]. Sur la rforme lectorale,
dit M. Thiers en ouvrant le dbat qui devait dcider de l'existence de
son cabinet, la difficult sera grande dans l'avenir; je ne le mconnais
pas; elle ne l'est pas aujourd'hui. Pourquoi? Y a-t-il, parmi les
adversaires de la rforme lectorale, quelqu'un qui, devant le corps
lectoral, devant la Chambre, et j'ajouterai devant la charte, ait dit:
_Jamais?_ Personne. La charte, et j'eus l'honneur d'tre prsent  la
confrence o cet article de la charte a t discut, la charte a exclu
le cens lectoral du nombre des articles qui la composent. Pourquoi?
Parce qu'on a compris que l'abaissement du cens devait tre l'ouvrage du
temps et du progrs des esprits, lorsque la population plus claire
serait digne de concourir en plus grand nombre aux affaires de l'tat.
Personne, devant le corps lectoral, devant la Chambre, n'a dit:
_Jamais_. A ct de cela, mme parmi les partisans de la rforme, y
a-t-il des orateurs qui aient dit: _Aujourd'hui?_ Aucun. Tous, j'entends
dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
appartenait  l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au temps
prsent[234].

[Note 233: Voir dans ces _Mmoires,_ t. V, p. 17-23.]

[Note 234: Chambre des dputs, sance du 24 mars 1840; _Moniteur,_ page
554.]

Quelques mois auparavant, en traitant de la rforme parlementaire, M. de
Rmusat avait tenu le mme langage: Les questions qui touchent en
quelque chose au systme lectoral ne peuvent tre traites, avait-il
dit, qu'en vue d'une lection prochaine. Les innovations en ce genre,
quelque mesures qu'elles soient, annoncent, prjugent, amnent une
dissolution. Il serait possible d'ailleurs que l'examen de la question
spciale de l'admission des fonctionnaires dans la Chambre et pour
effet d'atteindre moralement la situation parlementaire que d'honorables
collgues doivent tout ensemble  leur mrite,  la loi et  leur pays.
Ce sont l des motifs puissants pour ajourner un examen dfinitif, pour
laisser le temps aux opinions de s'clairer, aux prjugs de s'vanouir,
pour lguer enfin aux sessions futures une question qu'il suffira
d'avoir leve dans celle-ci[235].

[Note 235: Chambre des dputs, sance du 20 juillet 1839; _Moniteur_
pages 1471-1474.]

Quand le ministre du 1er mars 1840 fut tomb et entr dans
l'opposition, il devint plus press et plus pressant: personne ne
pouvait s'en tonner; il avait renvoy les deux questions  l'avenir, et
l'avenir arrivait rapidement. Quand le ministre du 29 octobre 1840 lui
eut succd, du 20 fvrier 1841 au 8 avril 1847, la rforme
parlementaire et la rforme lectorale furent proposes et discutes
dans la Chambre des dputs, la premire sept fois, et la seconde trois
fois. Je n'ai garde de reproduire ici les dbats dont elles furent
l'objet; ils sont crits partout; le cabinet les repoussa constamment,
point au nom d'aucun principe gnral ni d'aucune rsolution permanente,
mais comme inutiles et inopportunes dans l'intrt du gouvernement libre
que nous travaillions  fonder. Sur la rforme lectorale en
particulier, je dveloppai deux fois avec soin les conditions sociales
et politiques qui, dans le prsent, me dcidaient  la combattre[236].
L'opposition monarchique et l'opposition rpublicaine restrent, l'une
et l'autre, dans leur opinion et leur situation bien connues.
L'opposition monarchique attaqua, avec un redoublement d'ardeur, notre
politique gnrale, intrieure ou extrieure, comme contraire aux
sentiments du pays, et elle rclama les deux rformes comme le moyen 
la fois efficace et lgal de la changer. L'opposition rpublicaine porta
la question plus loin et dans un autre avenir: elle affirma le suffrage
universel comme la seule base lgitime du droit lectoral: Son jour
viendra, dit M. Garnier-Pags[237]. C'tait montrer la rpublique en
perspective, et pour arriver  la rpublique, une rvolution. A l'aspect
de telles ides et de telles chances, la Chambre des dputs repoussa
constamment les deux propositions. Elles furent mme,  la dernire
tentative de 1847, cartes  de plus fortes majorits qu'elles n'en
avaient rencontr auparavant.

Ce n'tait cependant pas l un symptme exact des dispositions et du
mouvement des esprits dans la Chambre des dputs elle-mme: les deux
rformes venaient d'tre proposes immdiatement aprs les lections
gnrales de 1846, moment peu opportun, de l'aveu rcent de l'opposition
elle-mme, pour de telles innovations; cette circonstance ne fut pas
trangre  l'accroissement de la dernire majorit qui les rejeta. Le
gros du parti conservateur continuait de les repousser comme inutiles,
prmatures, et propres uniquement  affaiblir la monarchie
constitutionnelle au profit de ses ennemis dclars; mais les lections
avaient amen dans la Chambre quelques membres nouveaux qui, pour
russir dans leur candidature, s'taient prsents  la fois comme
conservateurs et comme rformateurs, et qui gardaient dans l'assemble
cette attitude complexe et flottante: quoique peu nombreux, ce petit
groupe, qui se donnait le nom de conservateurs progressistes, tait
remuant et bruyant. Non pas la conviction, mais la lassitude, et avec la
lassitude quelque inquitude gagnaient, dans les rangs de la majorit,
quelques esprits modrs et prudents: il n'y avait, disaient-ils, point
de bonnes raisons pour rclamer ces innovations; mais il n'y en avait
pas non plus de bien imprieuses pour les refuser encore longtemps. On
pressentait que, par le cours rgulier des ides et des faits, elles ne
tarderaient pas beaucoup  obtenir, dans la Chambre et dans une certaine
mesure, la majorit.

[Note 236: Les 15 fvrier 1842 et 26 mars 1847; _Recueil de mes Discours
politiques_, t. III, page 554; t. V, p. 380.]

[Note 237: Dans la sance du 26 mars 1847.]

Mais l'impatience et l'imprvoyance, ces deux fatales maladies de tant
d'acteurs politiques, gagnrent les deux oppositions qui, dans des
desseins trs-divers, attaquaient de concert le cabinet et le parti
conservateur. L'opposition monarchique ne se rsigna pas  attendre
encore, de la lutte des pouvoirs constitutionnels, une victoire
paisible. L'opposition rpublicaine jugea le moment favorable pour
porter la lutte dans les rgions d'o elle se promettait de tirer la
force qui lui manquait dans les Chambres. D'un commun accord, les deux
oppositions rsolurent d'appeler  leur aide l'agitation extrieure; la
question passa de l'arne parlementaire dans le champ des passions
populaires; aux dbats de la tribune succdrent les banquets.

De la fin de la session de 1847  l'ouverture de celle de 1848, ils
tinrent la France dans un tat de fivre continue: fivre factice et
trompeuse en ce sens qu'elle n'tait pas le rsultat naturel et spontan
des voeux et des besoins rels du pays; vraie et srieuse en ce sens que
les partis politiques qui en avaient pris l'initiative trouvrent, dans
une portion des classes moyennes et du peuple, une prompte et vive
adhsion  leur provocation. Commencs le 9 juillet 1847 par celui du
_Chteau-Rouge_  Paris, les banquets se renouvelrent pendant six mois
dans la plupart des dpartements,  Colmar, Strasbourg, Saint-Quentin,
Lille, Avesnes, Cosne, Chlons, Mcon, Lyon, Montpellier, Rouen, etc.,
avec des circonstances et sous des physionomies  la fois pareilles et
diverses, o clataient le profond dsaccord des provocateurs en mme
temps que l'unit et l'entranement de la provocation. Dans les uns,
d'un consentement pralable entre les reprsentants des divers partis,
le nom du roi et tout tmoignage d'adhsion au gouvernement de 1830
furent passs sous un complet silence; dans d'autres, l'opposition
monarchique rclama un _toast_ en l'honneur du roi; mais l'opposition
rpublicaine s'y refusa, et l'opposition monarchique se relira du
banquet pour aller obtenir ailleurs le _toast_ royal qu'elle dsirait,
et devant lequel une partie de l'opposition rpublicaine se retirait 
son tour. Dans plusieurs villes, les rvolutionnaires asservis aux
souvenirs de la Convention nationale firent clater sans rserve leur
admiration pour ses plus tyranniques et sanguinaires chefs, Danton,
Robespierre, Saint-Just. Ailleurs ce furent les Girondins et les lans
de la politique oratoire ou potique qui obtinrent les honneurs de
l'apothose. A l'occasion des premiers banquets, les radicaux exclusifs
avaient blm l'alliance de l'opposition rpublicaine avec l'opposition
monarchique et avaient refus de s'y associer; mais ils s'aperurent
bientt que le vent qu'on avait dchan soufflait dans leurs propres
voiles, et ils reprirent, dans quelques-uns des banquets suivants,
non-seulement leur place mais une influence prpondrante, en ouvrant 
leur tour les perspectives des rformes sociales les plus sympathiques
aux passions populaires. Les rpublicains modrs firent quelques
efforts pour se distinguer de ces compromettants associs; plusieurs des
principaux chefs de l'opposition monarchique refusrent de prendre part
aux banquets. Mais  travers toutes ces diversits, toutes ces
prcautions de conduite et de parole, dans cet incohrent et transparent
chaos, le caractre de l'vnement fut partout le mme et de plus en
plus vident: laquelle des oppositions ainsi entres en scne serait
l'instrument et la dupe de l'autre? Telle fut la question clairement
pose et presque aussitt rsolue que pose. Je lis dans l'_Histoire de
la Rvolution de 1848_, par M. Garnier-Pags, cet honnte et clairvoyant
rcit; l'opposition monarchique et l'opposition rpublicaine venaient de
conclure leur alliance pour le banquet du _Chteau-Rouge:_ Sortis de
chez M. Odilon Barrot, les membres radicaux de la runion marchrent
quelque temps ensemble. Arrivs sur le boulevard,  la hauteur du
ministre des affaires trangres, ils allaient se sparer:--Ma foi, dit
en ce moment M. Pagnerre, je n'esprais pas, pour nos propositions, un
succs aussi prompt et aussi complet. Ces messieurs voient-ils bien o
cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le vois pas
clairement; mais ce n'est pas  nous radicaux de nous en effrayer.--Vous
voyez cet arbre, reprit alors M. Garnier-Pags; eh bien, gravez sur son
corce le souvenir de ce jour; ce que nous venons de dcider, c'est une
rvolution[238]. M. Garnier-Pags ne prvoyait pas que la rpublique de
1848, aussi bien que la monarchie de 1830, prirait  son tour, et bien
vite, dans cette rvolution.

[Note 238: _Histoire de la Rvolution de 1848_, par Garnier-Pags, t.
IV, page 102.]

Charms de voir la lutte ainsi transporte dans leur domaine, tous les
journaux de toutes les oppositions soutinrent, commentrent, fomentrent
ardemment les banquets. Avec les mmes dissidences, les mmes petits
combats intrieurs qui se manifestaient entre leurs patrons, mais aussi
avec une violence bien plus ouverte et un ascendant bien plus dclar de
l'lment rvolutionnaire sur l'lment monarchique. En prsence de
cette fermentation ainsi aggrave, nous nous demandmes s'il ne fallait
pas interdire compltement les banquets; le premier avait eu lieu sans
obstacle; l'opposition pouvait se prvaloir de l'exemple de quelques
banquets prcdents spontanment runis, dans d'autres circonstances,
sous le drapeau conservateur. Nous rsolmes de laisser  la libert de
runion son cours et d'attendre, pour combattre le mal, qu'il ft devenu
assez vident et assez pressant pour que le sentiment du public
tranquille rclamt l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menac. Ce
sentiment ne tarda pas  s'veiller au sein du parti conservateur; mais,
 ct de celui-l, un autre sentiment parut, moins favorable  la
rsistance. M. de Morny vint me voir un jour et me parla de la situation
avec quelque inquitude, mme avec quelque hsitation dans ses propres
vues: Prenez-y garde, me dit-il; je ne dis pas que ce mouvement soit
bon, mais il est rel; il faut lui donner quelque satisfaction. Dans
quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession  faire.
Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire; si vous ne vous y
prtez pas, on hsitera, on se divisera. M. de Morny avait jusque-l,
et dans des occasions dlicates, fermement soutenu le cabinet; je le
savais homme d'esprit et de courage; j'allai droit, avec lui, au fond
des choses: Vous me connaissez assez, lui dis-je, pour ne pas supposer
qu' les considrer en elles-mmes, j'attache aux rformes dont on parle
une importance capitale; quelques lecteurs de plus dans les collges et
quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient pas
l'tat. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation du cabinet;
il dure depuis bien longtemps; les assigeants sont impatients; et parmi
nos amis assigs avec nous, quelques-uns sont las et voudraient bien un
peu de repos. S'il ne s'agissait que de cela, ce serait facile 
arranger. Mais ne vous y trompez pas; l'affaire n'est plus dans la
Chambre; on l'en a fait sortir; elle a pass dans ce monde du dehors,
illimit, obscur, bouillonnant, que les brouillons et les badauds
appellent le peuple. C'est l qu'elle se dbat en ce moment, par les
banquets et les journaux. L, ce ne sont plus les rformistes, ce sont
les rvolutionnaires qui dominent et font les vnements.--Je le sais
bien, reprit M. de Morny, et c'est  cause de cela que je suis inquiet;
si ce mouvement continue, si on va o il pousse, nous arriverons je ne
sais o,  quelque catastrophe; il faut l'arrter  tout prix, et on ne
le peut que par quelque concession.--Retirez donc la question, lui
dis-je, des mains qui la tiennent aujourd'hui; qu'elle rentre dans la
Chambre; que la majorit fasse un pas dans le sens des concessions
indiques; si petite qu'elle soit, je vous rponds qu'elle sera
comprise, et que vous aurez un nouveau cabinet qui fera ce que vous
croyez ncessaire. La physionomie de M. de Morny devint soucieuse:
C'est ais  dire, reprit-il; mais ce sera l bien autre chose que la
retraite du cabinet; ce sera la dfaite, la dsorganisation plus ou
moins profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait ce
qui en rsulterait? et qui voudra se faire l'instrument d'un tel coup?
videmment l'ide de sortir de son camp, et de se sparer, pour un
avenir si incertain, des amis avec lesquels il avait jusque-l combattu,
lui dplaisait fort: Je vous comprends, lui dis-je; mais  coup sr
vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me chargerai de cette
oeuvre. Qu'une majorit nouvelle en dcide; si la question rentre dans
la Chambre, c'est au groupe rformiste qu'il appartient de la vider.

Je m'arrte ici un moment pour dire quelques mots d'un reproche qu'on
m'a souvent adress, et qui n'est pas dnu de vrit, quoiqu'il manque
compltement de justice. Je ne me proccupais, a-t-on dit, que des
questions et des luttes parlementaires, point des intrts et des
aspirations populaires; mes penses et mes efforts se renfermaient dans
les Chambres et me faisaient oublier le pays; je faisais tout pour les
dsirs et la prpondrance des classes moyennes, rien pour la
satisfaction et le progrs du peuple. Je repousse ces mots, _tout_ d'une
part et _rien_ de l'autre; je rsumerai tout  l'heure, en terminant ces
_Mmoires_, les mesures prises et les innovations accomplies par le
gouvernement de 1830, au profit de toutes les classes, dans les
campagnes comme dans les villes, pour le bien-tre moral et matriel du
peuple; les esprits tant soit peu quitables reconnatront que ni la
sympathie, ni les succs efficaces en ce sens n'ont manqu  cette
laborieuse poque. Mais je conviens que la fondation de la libert
politique a t ma premire pense. J'tais et je demeure convaincu que
les principes et les actes de 1789 ont apport, dans la socit civile,
les rformes essentielles; la rvolution sociale est accomplie; les
droits de la libert et de l'galit civile sont conquis; mais, aprs
cette grande oeuvre, la conqute de la libert politique est reste
incomplte et prcaire. C'est surtout vers cette libert-l, vers
l'exercice des droits qui la prouvent et l'affermissement des
institutions qui la garantissent qu'ont t dirigs les efforts auxquels
j'ai eu l'honneur de prendre quelque part. Mais cette cause est celle de
la nation tout entire aussi bien que de telle ou de telle classe de
citoyens; la libert politique est aussi ncessaire aux petits qu'aux
grands, aux pauvres qu'aux riches, aux ouvriers qu'aux bourgeois; sans
la libert politique, la scurit et la dignit manquent galement aux
liberts civiles. Dans l'tat actuel de notre socit, quand je me suis
surtout proccup de la fondation du gouvernement libre, j'ai voulu et
cru servir le premier intrt du peuple, de son bonheur et de ses
progrs.

J'ajoute que, lorsqu'il s'agit de donner satisfaction aux voeux
populaires, il y a un danger et un tort que les hommes d'honneur et de
sens doivent avoir  coeur d'viter: c'est le tort et le danger de
promettre plus qu'on ne peut tenir et de dire plus qu'on ne fait. Ce
genre de charlatanisme m'a toujours t particulirement antipathique;
il tourne bientt au dtriment du pouvoir qui s'en sert et du peuple qui
s'y confie.

Je reviens aux banquets de 1847 et  la situation qu'ils faisaient au
gouvernement et au pays.

Ils portaient le trouble et l'inquitude autour du roi et  la cour,
aussi bien que dans les Chambres et dans le public. Les gens de cour, je
ne veux pas dire les courtisans, car ils ne le sont pas tous, l aussi
il y a souvent plus de sincrit et de dsintressement qu'on ne pense,
les gens de cour, dis-je, sont, dans la politique, des spectateurs
trs-intresss, trs-proccups de ce qui se fait ou se passe, et
pourtant trs-oisifs; ils assistent de trs-prs aux vnements grands
ou petits, et ils n'y exercent aucune influence publique et dont ils
aient  rpondre; ce sont des acteurs qui ne vivent que dans les
coulisses. Situation fausse qui excite vivement la tentation de se
mler, d'influer, et qui ne donne que des moyens indirects et cachs de
la satisfaire. Dans les monarchies absolues, la cour est le chemin et le
thtre de la puissance; dans les gouvernements libres, elle devient,
pour les vrais et srieux acteurs politiques, tantt un embarras
fatigant, tantt un appui compromettant; mais elle n'est pas sans
importance, soit comme embarras, soit comme appui. Je ne manquais pas, 
la cour du roi Louis-Philippe, de partisans et d'amis sincrement
attachs  notre politique; mais j'y trouvais aussi des dsapprobateurs,
des mcontents, des adversaires plus ou moins dclars; et plus, dans le
pays et dans les Chambres, la situation devenait grave, plus,  la cour,
les inquitudes des uns et les esprances des autres devenaient vives et
s'efforaient de ne pas tre vaines. Dans la famille royale elle-mme,
les ides n'taient pas unanimes; le roi Louis-Philippe y rgnait et
gouvernait bien seul, en matre aussi bien qu'en pre; mais il dcidait
des actions plus qu'il ne dominait les esprits; ceux des princes ses
fils qui ne pensaient pas tout  fait comme lui se soumettaient, mais
avec indpendance; et mme contenues, les dispositions des princes ne
laissent pas de percer et de peser sur la politique qui n'a pas leur
assentiment. Je ne me dissimulais pas les inconvnients et les prils de
ces dissidences domestiques au milieu de la grande lutte publique que
nous soutenions; je trouvais quelquefois au roi l'air soucieux et
abattu. Avant de nous engager et de l'engager lui-mme dans les
difficiles preuves de la session qui approchait, je voulus sonder sa
disposition et le mettre parfaitement  l'aise sur celle du cabinet:
Que le roi, lui dis-je un jour, ait la bont d'y penser srieusement;
la situation est grave et peut provoquer des rsolutions graves; on a
russi  donner  cette question de la rforme lectorale et
parlementaire une importance qu'en soi elle n'a pas, mais qui, dans
l'tat des esprits, est devenue relle; il n'est pas impossible que le
roi soit oblig de faire  cet gard quelque concession.--Que me
dites-vous l? s'cria-t-il avec un mouvement de vive impatience;
voulez-vous, vous aussi, m'abandonner, moi et la politique que nous
avons soutenue ensemble?--Non, Sire; personne n'est plus convaincu que
moi de la bont de cette politique, et plus dcid  lui rester fidle;
mais le roi le sait par sa propre exprience; il y a, dans le
gouvernement constitutionnel, des moments difficiles, des dsagrments 
subir, des dfils  passer. C'est sur le roi lui-mme, je le reconnais,
non sur ses ministres, que psent les situations de ce genre; les
ministres qui n'y conviennent pas peuvent et doivent se retirer; le roi
reste et doit rester. Si la question qui agite en ce moment le pays
plaait le roi dans une ncessit semblable, il y aurait pour lui plus
de dplaisir que de danger; il trouverait dans les rangs de l'opposition
des conseillers qui lui sont sincrement attachs, et qui accompliraient
probablement ces rformes dans une mesure conciliable avec la sret de
la monarchie. Et si cette mesure tait dpasse, si les nouveaux
conseillers du roi ne contenaient pas le mouvement aprs l'avoir
satisfait, si la politique d'ordre et de paix tait srieusement
compromise, le roi ne tarderait pas  retrouver, pour la relever,
l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait o peut me mener la
pente o l'on veut que je me place? On est prs de tomber quand on
commence  descendre; avec votre cabinet, je suis  l'abri des mauvais
premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le cabinet est bien
attaqu; il l'est non-seulement dans la Chambre, dans le public ardent
et bruyant; il l'est quelquefois auprs du roi lui-mme, dans sa cour,
plus haut encore peut-tre.--C'est vrai, et je m'en dsole; ils ont mme
inquit et troubl un moment mon excellente reine; mais soyez
tranquille, je l'ai bien raffermie; elle tient  vous autant que
moi.--J'en suis bien heureux, Sire, et bien reconnaissant; mais tout
cela fait pour le cabinet une situation bien tendue; s'il doit en
rsulter une crise ministrielle, il vaut mieux, infiniment mieux que la
question soit rsolue avant la runion des Chambres et leurs dbats.
Aujourd'hui le roi peut changer son cabinet par prudence; la lutte une
fois engage, il ne le changerait que par ncessit.--C'est prcisment
l ma raison pour vous garder aujourd'hui, s'cria le roi; vous savez
bien, mon cher ministre, que je suis parfaitement rsolu  ne pas sortir
du rgime constitutionnel et  en accepter les ncessits, mme
dplaisantes; mais aujourd'hui il n'y a point de ncessit
constitutionnelle; vous avez toujours eu la majorit;  qui cderais-je
en changeant aujourd'hui mes ministres? Ce ne serait pas aux Chambres,
ni au voeu clair et rgulier du pays; ce serait  des manifestations
sans autre autorit que le got de ceux qui s'y livrent, et  un bruit
au fond duquel il y a videmment de mauvais desseins. Non, mon cher
ministre, si le rgime constitutionnel veut que je me spare de vous,
j'obirai  mon devoir constitutionnel; mais je ne ferai pas ce
sacrifice d'avance et par complaisance pour des ides que je n'approuve
pas. Restez avec moi, dfendez jusqu'au bout la politique que tous deux
nous croyons bonne; si on nous oblige  en sortir, que ceux qui nous y
obligeront en aient seuls la responsabilit.--Je n'hsite pas, Sire;
j'ai cru de mon devoir d'appeler toute l'attention du roi sur la gravit
de la situation; le cabinet aimerait mille fois mieux se retirer que de
compromettre le roi; mais il ne l'abandonnera point.

Il n'y a dans cet entretien pas une ide, pas un mouvement, je pourrais
dire pas une parole qui ne soient rests gravs dans ma mmoire, et que
je ne reproduise avec une scrupuleuse fidlit.

Au moment o, dans de telles circonstances et de telles dispositions, la
session allait s'ouvrir, les oppositions rsolurent de clore ce qu'on
appelait ds lors la _campagne des banquets_ par un nouveau et solennel
banquet runi  Paris pour pousser jusqu'au bout, en prsence des
Chambres, les mmes manifestations et les mmes attaques; tous les
dputs qui avaient pris part  quelqu'un des banquets prcdents y
devaient tre invits.

Le cabinet posa nettement dans le discours de la couronne les faits et
les questions: Au milieu de l'agitation que fomentent des passions
ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, dit le roi:
c'est que nous possdons dans la monarchie constitutionnelle, dans
l'union des grands pouvoirs de l'tat, les moyens assurs de surmonter
tous ces obstacles et de satisfaire  tous les intrts moraux et
matriels de notre chre patrie. Maintenons fermement, selon la charte,
l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons fidlement, selon
la charte, les liberts publiques et tous leurs dveloppements: nous
transmettrons intact aux gnrations qui viendront aprs nous le dpt
qui nous est confi, et elles nous bniront d'avoir fond et dfendu
l'difice  l'abri duquel elles vivront heureuses et libres.

Je ne retrouve pas sans une motion profondment douloureuse ces trop
confiantes paroles. Ma confiance tait grande, en effet, quoique mon
inquitude ft vive. Ce fut l  cette poque, et je suis persuad
qu'ils ne m'en dsavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes
qui, dans les rangs de l'opposition comme dans les ntres, voulaient
sincrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait en
possession. Nous avons trop et trop tt compt sur le bon sens et la
prvoyance politique que rpand la longue pratique de la libert; nous
avons cru le rgime constitutionnel plus fort qu'il ne l'tait
rellement; nous avons trop exig de ses lments divers, royaut,
chambres, partis, bourgeoisie, peuple; nous n'avons pas assez mnag
leur caractre et leur inexprience. Il en est des nations comme des
individus: les leons de la vie virile sont plus lentes et cotent plus
cher que ne l'imaginent les prsomptueuses esprances de la jeunesse.

J'ai dj rappel dans ces _Mmoires_,  mesure que les questions se
sont prsentes, les dbats qui s'levrent,  l'ouverture de cette
session, sur les principaux faits de notre politique extrieure et
intrieure, les affaires de Suisse et d'Italie, le gouvernement de
l'Algrie, les accusations de corruption lectorale et parlementaire,
etc. Je n'y reviens pas. Trois faits nouveaux et dcisifs, la rsolution
dfinitive du cabinet quant aux rformes demandes, sa conduite 
l'occasion du nouveau banquet projet  Paris, et sa chute terminrent,
dans l'arne constitutionnelle du moins, cette courte et tragique lutte.
Ce sont les seuls faits qui me restent  retracer et  caractriser.

Le dernier paragraphe de l'adresse propose par la commission de la
Chambre des dputs, en rponse au discours du trne, contenait cette
phrase: Les agitations que soulvent des passions ennemies ou des
entranements aveugles tomberont devant la raison publique claire par
nos libres discussions, et par la manifestation de toutes les opinions
lgitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l'union des grands
pouvoirs de l'tat surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire
 tous les intrts moraux et matriels du pays. Aprs d'ardents
dbats, la Chambre avait vot  une forte majorit[239] la premire
partie de cette phrase, jusqu' ces mots inclusivement: La raison
publique claire par nos libres discussions. Un membre, du petit
groupe rformiste qui s'tait spar du parti conservateur, M.
Sallandrouze, proposa de substituer  la dernire partie un amendement
ainsi conu: Au milieu des manifestations diverses, votre gouvernement
saura reconnatre les voeux rels et lgitimes du pays. Il prendra, nous
l'esprons, l'initiative des rformes sages et modres que rclame
l'opinion publique, et parmi lesquelles il faut placer d'abord la
rforme parlementaire. Dans une grande monarchie constitutionnelle,
l'union des grands pouvoirs de l'tat permet de suivre sans danger une
politique de progrs et de satisfaire  tous les intrts moraux et
matriels du pays.

[Note 239: Le 11 fvrier 1848  223 voix contre 18. La plus grande
Partie de l'opposition s'tait abstenue.]

Invit  m'expliquer sur l'amendement, je fis plus: je jugeai que le
moment tait venu d'exprimer hautement la pense gnrale du cabinet et
l'intention de sa conduite, actuelle et future, dans la question si
ardemment poursuivie. Nous n'avions, je l'ai dj dit, point de
rpulsion permanente pour les rformes proposes; mais nous ne pensions
pas qu'au milieu de la fermentation hostile au gouvernement tout entier
qu'on avait suscite en leur nom, elles fussent opportunes, ni qu'il
convnt  un cabinet conservateur de les accueillir quand la grande
majorit du parti conservateur les repoussait. Nous tions bien rsolus,
d'un ct,  sortir du pouvoir ds que la moindre majorit en faveur de
ces concessions apparatrait dans la Chambre; de l'autre,  ne pas nous
faire les instruments de la dfaite et de la dsorganisation de
l'ancienne majorit si elle persistait dans la politique gnrale que
nous avions soutenue ensemble. Dans l'tat des choses, le sort de cette
politique dpendait du sort du parti qui lui avait prt foi et force.
La fidlit aux ides et aux amis est l'une des conditions vitales du
gouvernement libre; mais elle n'entrane point l'immobilit du
gouvernement lui-mme: quand les ides et les alliances changent, les
personnes aussi doivent changer. Ce fut en vertu de ces maximes et pour
les mettre en pratique que je pris la parole: Si je ne me trompe,
dis-je, ce qui importe et ce qui convient  tout le monde dans la
Chambre, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurit dans la
situation et dans les paroles. Je viens donc, sans que ce dbat se
prolonge davantage, dire ce que le ministre croit pouvoir dire et faire
aujourd'hui dans la question dont il s'agit.

Aprs ce qui s'est pass nagure dans le pays, en prsence de ce qui se
passe en Europe, toute innovation du genre de celle qu'on vous indique,
et qui aboutirait ncessairement  la dissolution de la Chambre, serait,
 notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors une grande imprudence.
Et la politique conservatrice, nous en sommes convaincus, en serait, au
dedans, comme au dehors, gravement compromise.


Aujourd'hui donc, pour des mesures de ce genre, le ministre croirait
manquer  tous ses devoirs en s'y prtant.

Le ministre croirait galement manquer  ses devoirs s'il prenait
aujourd'hui,  cette tribune et pour l'avenir, un engagement. En
pareille matire, Messieurs, promettre c'est plus que faire; car en
promettant on dtruit ce qui est et on ne le remplace pas. Un
gouvernement sens peut et doit quelquefois faire des rformes, il ne
les proclame pas d'avance; quand il en croit le moment venu, il agit;
jusque-l, il se tait. Je pourrais dire plus: je pourrais dire, en
m'autorisant des plus illustres exemples, que jusque-l il combat;
plusieurs des grandes rformes qui ont t opres en Angleterre l'ont
t par des hommes qui les avaient combattues jusqu'au moment o ils ont
cru devoir les accomplir.

En mme temps que je dis cela, le ministre ne mconnat pas l'tat des
esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le mconnat pas et
il eu tient compte. Il reconnat que ces questions doivent tre
examines  fond et vides dans le cours de cette lgislature.

Ce que vous me demandez en ce moment, dans votre pense, c'est ce que
fera le ministre le jour o viendra dfinitivement cette question, dans
le cours de cette lgislature; vous me demandez quel parti il prendra,
quelle conduite il tiendra. Voil votre question; voici ma rponse.

Le maintien de l'unit du parti conservateur, le maintien de la
politique conservatrice et de sa force, voil ce qui sera l'ide fixe et
la rgle de conduite du cabinet. Le cabinet regarde l'unit et la force
du parti conservateur comme la garantie de tout ce qui est cher et
important au pays. Il fera de sincres efforts pour maintenir, pour
rtablir, si vous voulez, sur cette question, l'unit du parti
conservateur, pour que ce soit le parti conservateur lui-mme, et tout
entier, qui en adopte et en donne au pays la solution. Si une telle
transaction dans le sein du parti conservateur est possible, si les
efforts du cabinet dans ce sens peuvent russir, la transaction aura
lieu. Si cela n'est pas possible, si, sur ces questions, le parti
conservateur ne peut parvenir  se mettre d'accord et  maintenir la
force de la politique conservatrice, le cabinet laissera  d'autres la
triste tche de prsider  la dsorganisation du parti conservateur et 
la ruine de sa politique.

Voil quelle sera notre rgle de conduite. Je repousse l'amendement.

La majorit me comprit et m'approuva. Aprs un court dbat, l'amendement
de M. Sallandrouze fut rejet par 222 voix contre 189, et l'adresse
entire fut vote, telle que l'avait propose la commission.

La situation tait nettement dtermine. Dans le prsent, le cabinet
repoussait les propositions de rforme lectorale et parlementaire. Les
deux questions devaient tre vides dans le cours de la lgislature et
avant des lections nouvelles. Dans cet intervalle, le cabinet
essayerait de ramener, sur ces questions, l'unit dans le parti
conservateur, et de faire en sorte qu'il accomplt lui-mme les rformes
en maintenant d'ailleurs la politique conservatrice. S'il n'tait pas
possible d'atteindre ce but en rtablissant cet accord, le cabinet se
retirerait, et d'autres hommes, soutenus par une autre majorit,
viendraient pratiquer une autre politique. On ne pouvait satisfaire plus
compltement aux principes et aux conditions du gouvernement libre sous
la monarchie constitutionnelle.

Mais c'tait prcisment la monarchie constitutionnelle elle-mme qui
tait en question, et ses adversaires dclars marchaient d'un pas
press  sa ruine. Ds l'ouverture de la session, le journal qui passait
pour l'organe de l'opposition rpublicaine, le _National_ avait proclam
que le roi Louis-Philippe tait le vritable auteur responsable de la
politique de rsistance  tout progrs. Il ajoutait qu'il n'y avait rien
non plus  attendre de la Chambre des dputs: Prolonger l'erreur de la
France en lui promettant une modification ministrielle dsormais
impossible serait, de la part de l'opposition, une faute inexcusable.
L'important aujourd'hui est de bien faire comprendre au pays que la
minorit parlementaire est impuissante  rsoudre les difficults de la
situation et qu'il doit se sauver lui-mme[240]. En mme temps,
l'organe de l'opposition radicale la plus ardente, le journal _la
Rforme_ annonait  ses amis que ses ressources taient puises, et
que, la rpublique tant ajourne  la mort du roi Louis-Philippe, la
_Rforme_ ne vivrait plus que jusqu'au lendemain du banquet, afin de
mourir dans un triomphe de la dmocratie[241]. Au dire de tout le
parti, il y avait urgence  agir. Il tait impossible de faire plus
ouvertement et plus immdiatement appel  une rvolution.

[Note 240: _National_ du 31 dcembre 1847.]

[Note 241: _Histoire de la Rvolution de 1848_, par M. Garnier-Pags, t.
IV, p. 210.]

Le lendemain du vote de l'adresse[242], l'opposition monarchique et
l'opposition rpublicaine se runirent pour dlibrer sur la conduite
qu'elles avaient  tenir. Les opinions furent diverses, mais
trs-ingalement partages: quelques-uns proposrent que l'opposition
parlementaire tout entire donnt sa dmission; c'tait transporter
devant les collges lectoraux la question perdue dans la Chambre, et se
soustraire  la responsabilit des vnements obscurs que pouvait amener
la campagne des banquets. La grande majorit des assistants repoussa
cette ide; ils ne voulaient pas, en rentrant ainsi dans une arne
lgale, avoir l'air de dsavouer la fermentation extrieure qu'ils
avaient provoque et en perdre tout le fruit. La runion dcida que le
nouveau banquet propos  Paris aurait lieu, que les membres de
l'opposition y assisteraient, et qu'une commission, compose des dputs
de Paris, de trois membres de chaque fraction du ct gauche, des
dlgus du Comit central et de quelques rdacteurs en chef des
journaux, serait charge d'en prparer l'excution.

[Note 242: 13 fvrier 1848.]

En prsence de cette rsolution, que ferait le cabinet? Le ministre de
l'intrieur, M. Duchtel, avait rpondu d'avance  cette question: ds
le 18 janvier, dans la discussion de l'adresse  la Chambre des pairs,
il avait dclar que le gouvernement se tenait pour investi du droit
d'interdire les banquets et autres runions publiques quand il croyait
que l'ordre public en serait compromis; il usait ou n'usait pas de ce
droit selon que les circonstances lui semblaient ou non l'exiger; il
avait laiss nagure plusieurs banquets suivre leur cours, par
mnagement pour l'esprit de libert, et parce qu'il avait jug
ncessaire, pour clairer la conscience publique, que le caractre et
l'effet de ces runions se fussent pleinement manifests. Il pensait que
maintenant la lumire tait faite, et c'tait par son ordre que le
prfet de police, M. Gabriel Delessert, avait rcemment interdit le
banquet rformiste propos dans le 12e arrondissement. Dans la
discussion de l'adresse  la Chambre des dputs, M. Duchtel et, avec
lui, le garde des sceaux, M. Hbert, maintinrent la mme doctrine: ils
rappelrent les lois de 1790, de 1791, les arrts consulaires de l'an
VIII et de l'an IX qui avaient rgl le pouvoir du prfet de police, et
la pratique constante de l'administration, aprs comme avant 1830, en
1831, en 1833, 1835, 1840, sous les cabinets divers, sous celui de M.
Casimir Prier, du duc de Broglie, de M. Thiers comme sous le ntre.
L'opposition parlementaire contesta ardemment la lgislation et la
pratique; elle soutint qu'en soi, et surtout depuis la rvolution de
1830, le droit de runion tait un droit public, antrieur et suprieur
 toute police, dont les abus devaient tre punis, comme l'abus de tout
autre droit, mais qui ne pouvait, en aucun cas, tre l'objet d'aucune
mesure prventive. Ce fut sur ce terrain que s'tablit le dbat, et que
le droit du gouvernement  interdire le nouveau banquet projet dans
Paris fut passionnment ni par l'opposition.

Il y avait videmment l une question de lgalit que ni les dbats de
la tribune ni les actes de l'administration ne pouvaient rsoudre. M.
Duvergier de Hauranne l'avait lui-mme reconnu d'avance, car, dans la
discussion du dernier paragraphe de l'adresse, en contestant
trs-vivement le droit du ministre  interdire les banquets: Il s'agit
l, avait-il dit, d'un subterfuge dont les tribunaux ne peuvent manquer
de faire justice[243]. Il tait urgent de faire vider cette question
par les tribunaux, car les rpublicains ardents pressaient les dmarches
et les vnements; le _National_ annona le 17 fvrier que le banquet
aurait lieu le dimanche 20, et il en dsigna le local; le lendemain 18,
son assertion fut dsavoue par la commission du banquet qui le fixa au
mardi 22, en disant que le local n'tait pas encore dtermin; le
_National_ tmoigna son humeur, se plaignant surtout qu'on renont au
dimanche, dont il se promettait sans doute un plus grand concours
populaire. De jour en jour, d'heure en heure, la diversit d'intention
et d'effort entre l'opposition monarchique et l'opposition rpublicaine
se marquait plus clairement: les chefs de l'opposition monarchique
commenaient  s'inquiter; ils engagrent des pourparlers avec
quelques-uns des amis du cabinet, et, le 19 fvrier 1848, il en rsulta,
sur la situation et la question pendantes, un engagement d'honneur qui
fut rdig en ces termes:

[Note 243: Chambre des dputs, sance du 7 fvrier 1848.]

_Procs-verbal._

Dans le but d'loigner une collision qui pourrait, en troublant l'ordre
public, compromettre nos institutions et nos liberts, et d'viter
rciproquement, au gouvernement et au parti de l'opposition, un ridicule
ou un danger, MM. Duvergier de Hauranne, Lon de Malleville et Berger,
Vitet et de Morny se sont runis en s'engageant  user de leur influence
pour faire adopter, chacun par leur parti, les rsolutions et les
arrangements qu'ils auront jug utile et prudent de prendre dans les
circonstances actuelles.

Le but de cette entrevue ainsi dtermin, la situation relative des
partis a t expose ainsi qu'il suit:

Le ministre, dans la discussion de l'adresse, a dclar qu'il croyait
avoir le droit d'interdire les banquets en vertu des lois et rglements
gnraux de police, qu'il ne croyait donc pas ncessaire d'apporter aux
Chambres une loi nouvelle, se trouvant suffisamment arm  cet effet;
mais que la question de lgalit se viderait ailleurs.

Or, quel est le moyen loyal et logique d'arriver  cette solution?
videmment aucun, si le gouvernement ne s'y prte pas jusqu' un certain
point. Il faut d'abord qu'un banquet soit annonc, que l'autorit en
soit avertie, le local dsign, les prparatifs disposs. Supposant
alors que le gouvernement, se croyant fort de son droit, fasse envahir
la salle et s'oppose par la force  l'entre des convives, qu'en peut-il
rsulter? deux alternatives:

Ou bien les dputs et leur suite tenteront de forcer l'entre; et
indpendamment de la gravit d'un pareil acte et de ses consquences, ce
fait constituera un acte de rbellion. La question sera donc dnature
et la lgalit demeurera incertaine.

Ou bien les dputs et leur suite prfreront ne pas amener une
collision et s'en retourneront paisiblement. Alors il n'y aura ni dlit,
ni contravention, rien  verbaliser, rien  juger, et la question
restera encore en suspens, comme un germe de fermentation entre les
partis.

Ni le gouvernement, ni l'opposition n'ont  gagner  aucune de ces deux
solutions.

Les cinq membres ont reconnu la vrit de ce premier expos de la
question. Ils sont tombs d'accord que le seul moyen d'arriver  une
solution qui mt un terme  cette situation si tendue tait que le
gouvernement consentt  laisser la contravention arriver au point o
elle pt tre lgalement constate, afin qu' la suite d'une
condamnation prononce, par dfaut, par un juge de paix, on pt, par
appel, soumettre la question lgale  la juridiction claire de la cour
de cassation.

Les conventions suivantes ont donc t arrtes de bonne foi entre les
cinq membres, comme gens loyaux et honntes, anims d'une intention sage
et patriotique.

Les dputs de l'opposition feront tout ce qui leur sera humainement
possible pour que l'ordre ne soit pas troubl. Ils entreront
paisiblement dans la salle du banquet, malgr l'avertissement du
commissaire de police qui, plac  la porte, les prviendra, ds leur
entre, qu'ils violent un arrt du prfet de police. Ils recommanderont
aux convives de ne pas insulter ni huer le commissaire de police (ce
point intressant autant la dignit de la runion que celle de l'agent
de l'autorit). Ils prendront place. Aussitt qu'ils seront assis, le
commissaire de police constatera la contravention, et verbalisera contre
M. Boissel ou tout autre, en dclarant  la runion qu'elle ait  se
sparer, sans quoi lui, commissaire, serait oblig d'employer la force
pour l'y contraindre.

A cette injonction, M. Barrot rpondra par une allocution brve dans
laquelle il maintiendra le droit de runion; il protestera contre cet
abus d'autorit de la part du gouvernement; il constatera qu'il n'a
voulu que faire juger judiciairement la question, et il engagera la
runion  se sparer avec calme, tout en dclarant ne cder qu' la
force. Il fera comprendre  l'Assemble que toute rbellion ou insulte
envers un officier public dnaturerait compltement la question et
manquerait le but que l'opposition a voulu atteindre. Il est loyalement
convenu qu'il ne fera pas de discours contre le gouvernement et la
majorit, qu'enfin il ne donnera pas  la runion l'air d'un banquet
accompli malgr le gouvernement.

Aussitt dit, les dputs donneront l'exemple en se retirant eux-mmes,
et ils dclareront en sortant, afin que le public du dehors ne se
mprenne pas et ne s'irrite pas, qu'ils en sont venus  leurs fins, et
qu'ils ont pris la seule voie pour arriver  un jugement.

Les membres prennent loyalement, de part et d'autre, l'engagement
d'agir sur les journaux organes de leurs partis, _Dbats, Conservateur,
Constitutionnel, Sicle, National_, de faon qu'aucun article
provocateur ou railleur ne puisse envenimer les esprits, dnaturer les
faits ci-dessus dtaills, et en faire une arme contre le gouvernement
ou l'opposition. La polmique  ce sujet restera dans l'esprit qui a
donn lieu  la prsente convention. L'attitude de l'opposition sera
traite comme une dmarche digne et modre; le gouvernement ne sera pas
accus de faiblesse, de reculade, et la mesure dans laquelle il aura us
de son autorit sera considre comme le dsir sincre de tenir
l'engagement pris dans la discussion, celui d'arriver  une solution
judiciaire.

Le commissaire ayant verbalis contre M. Boissel ou tout autre,
l'autorisation de la Chambre sera rciproquement accorde sans
difficult, sans discours.

Les dputs de l'opposition prennent l'engagement de ne patronner,
prsider, encourager, par leurs discours ou leur prsence, aucun banquet
 Paris ou ailleurs, dfendu par la municipalit, jusqu'au jugement de
la cour de cassation, et de ne pas attaquer le gouvernement sur les
moyens qu'il croirait devoir prendre pour empcher qu'il ne s'en
organise d'autres.

Enfin, sans pouvoir prciser tous les dtails, l'esprit de cette note,
compris avec la bonne foi et l'intelligence qui appartiennent  des
hommes aussi haut placs et aussi respectables que les cinq membres qui
se sont runis, prsidera, avant et aprs le banquet,  toute leur
participation et leur immixtion dans les actes qui en seront la
prparation et la consquence.

Paris, ce 19 fvrier 1848.

Ds le lendemain 20 fvrier, M. Duchtel porta au conseil du roi
l'arrangement ainsi conclu avec les reprsentants de l'opposition pour
arriver, sans trouble ni violence et par la voie judiciaire,  la
solution de la question de lgalit sur laquelle portait le dbat. Aprs
un srieux examen, la proposition fut adopte par le conseil, dans la
confiance que la conduite convenue serait, des deux parts,
scrupuleusement tenue. Non-seulement le roi approuva l'arrangement; mais
dans l'intrieur de la famille royale et au sein du parti conservateur,
on s'en montra satisfait. M. Dupin, en l'apprenant quelques heures aprs
le conseil, en flicita vivement le garde des sceaux, et lui dit
spontanment qu'il irait lui-mme, comme procureur gnral, porter la
parole et soutenir le droit du gouvernement devant la cour de cassation
si elle tait appele  se prononcer. Les magistrats gardaient la
rserve convenable; mais tout indiquait que leur opinion sur la question
de lgalit tait d'accord avec la conduite du gouvernement; il y avait
lieu d'esprer que la crise aurait une issue tranquille; les plus
modrs de l'opposition rpublicaine paraissaient eux-mmes s'y
rsigner.

Mais il en tait tout autrement dans le gros et le foyer du parti: la
solution lgale et tranquille de la question lui enlevait toute chance
de ce succs que, tant de fois avant 1840, il avait en vain demand aux
conspirations et aux insurrections, et que le mouvement confusment
rformateur et rvolutionnaire des banquets lui avait fait esprer. Les
vrais meneurs rpublicains ne se soumirent point  la situation que
faisait  l'opposition toute entire l'arrangement convenu entre MM.
Duvergier de Hauranne, Lon de Malleville, Berger, Vitet et de Morny, et
accept par le cabinet; n'osant pas le repousser ouvertement, ils
rsolurent de le rendre vain en transportant ailleurs que dans le
banquet mme la fermentation rvolutionnaire et les chances qu'ils s'en
promettaient. Le 21 fvrier, lendemain de l'acceptation, par le
gouvernement, du programme arrt de concert avec l'opposition, les
organes du parti rpublicain, le _National_, la _Rforme_ et la
_Dmocratie pacifique,_ et ces journaux-l seulement, publirent une
pice ainsi conue:

Voici la lettre que les dputs de l'opposition ont adresse  la
commission du banquet du 12e arrondissement, en rponse  l'invitation
collective qu'ils ont reue:

A Messieurs les prsident et membres de la commission du banquet du 12e
arrondissement:


     Paris, 18 fvrier 1848.

     Messieurs,

     Nous avons reu l'invitation que vous nous avez fait l'honneur de
     nous adresser pour le banquet du 12e arrondissement de Paris.

     Le droit de runion politique sans autorisation pralable ayant
     t ni par le ministre dans la discussion de l'adresse, nous
     voyons dans ce banquet le moyen de maintenir un droit
     constitutionnel contre les prtentions de l'arbitraire, et de le
     faire consacrer dfinitivement.

     Nous regardons ds lors comme un devoir imprieux de nous joindre
      la manifestation lgale et pacifique que vous prparez, et
     d'accepter votre invitation.


Suivaient les signatures de 92 dputs des diverses oppositions. A quoi
le _National_ ajoutait: Nous donnons la liste des dputs qui ont sign
la lettre d'acceptation. Mardi matin, nous complterons la liste des
adhrents  la manifestation du 12e arrondissement de Paris; nous
donnerons galement la liste des absents et de ceux qui n'ont pas cru
devoir s'associer  leurs collgues.

Aprs cette note, et sparment, venait le programme intitul:

_Manifestation rformiste_.

La commission gnrale charge d'organiser le banquet du 12e
arrondissement croit devoir rappeler que la manifestation fixe  mardi
prochain a pour objet l'exercice lgal et pacifique d'un droit
constitutionnel, le droit de runion politique sans lequel le
gouvernement reprsentatif ne serait qu'une drision.

Le ministre ayant dclar et soutenu  la tribune que la pratique de
ce droit tait soumise au bon plaisir de la police, les dputs de
l'opposition, des pairs de France, d'anciens dputs, des membres du
conseil gnral, des magistrats, des officiers, sous-officiers et
soldats de la garde nationale, des membres du comit central des
lecteurs de l'opposition, des rdacteurs des journaux de Paris ont
accept l'invitation qui leur tait faite de prendre part  la
manifestation, afin de protester, en vertu de la loi, contre une
prtention illgale et arbitraire.

Comme il est naturel de prvoir que cette manifestation publique peut
attirer un concours considrable de citoyens, comme on doit prsumer
aussi que les gardes nationaux de Paris, fidles  leur devise:
_Libert, Ordre public_, voudront en cette circonstance accomplir ce
double devoir, qu'ils voudront dfendre la libert en se joignant  la
manifestation, protger l'ordre et empcher toute collision par leur
prsence; que, dans la prvision d'une runion nombreuse de gardes
nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des
dispositions qui loignent toute cause de trouble et de tumulte.

La commission a pens que la manifestation devait avoir lieu dans le
quartier de la capitale o la largeur des rues et des places permet  la
population de s'agglomrer sans qu'il en rsulte d'encombrement.

A cet effet, les dputs, les pairs de France et les autres personnes
invites au banquet s'assembleront mardi prochain,  onze heures, au
lieu ordinaire des runions de l'opposition parlementaire, place de la
Madeleine, n 2.

Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont
pris de se runir devant l'glise de la Madeleine, et de former deux
haies parallles entre lesquelles se placeront les invits.

Le cortge aura en tte des officiers suprieurs de la garde nationale
qui se prsenteront pour se joindre  la manifestation.

Immdiatement aprs les invits et les convives, se placera un rang
d'officiers de la garde nationale.

Derrire ceux-ci, les gardes nationaux forms en colonnes, suivant le
numro des lgions.

Entre la troisime et la quatrime colonnes, les jeunes gens des
coles, sous la conduite de commissaires dsigns par eux.

Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans
l'ordre dsign plus haut.

Le cortge partira  onze heures et demie et se dirigera, par la place
de la Concorde et les Champs-lyses, vers le lieu du banquet.

La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus
efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus imposante qu'elle
vitera mme toute espce de conflit, invite les citoyens  ne pousser
aucun cri,  ne porter ni drapeau, ni signe extrieur; elle invite les
gardes nationaux qui prendront part  la manifestation  se prsenter
sans armes. Il s'agit ici d'une protestation lgale et pacifique, qui
doit tre surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et
tranquille des citoyens.

La commission espre que, dans cette occasion, tout homme prsent se
conduira comme un fonctionnaire charg de faire respecter l'ordre; elle
se confie  la prsence des gardes nationaux; elle se confie aux
sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec
la libert, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits,
elle n'a besoin que d'une dmonstration paisible, comme il convient 
une nation intelligente, claire, qui a la conscience de l'autorit
irrsistible de sa force morale, et qui est assure de faire prvaloir
ses voeux lgitimes par l'expression lgale et calme de son opinion.

A coup sr les bonnes paroles et les sages recommandations ne manquaient
pas dans cette pice; peut-tre mme,  force d'tre rptes,
laissaient-elles percer un secret sentiment de leur urgence et quelque
doute de leur efficacit. Mais il n'y a point de paroles qui puissent
changer la nature et l'effet des actes; le programme ainsi publi avait
videmment pour but et pour rsultat de dplacer compltement la
question pose et le thtre de l'vnement attendu. Il ne s'agissait
plus d'arriver  une solution judiciaire, mais de faire clater un
mouvement populaire; ce n'tait plus dans la salle du banquet, mais dans
les rues que la question tait pose, et l'vnement ne dpendait plus
de l'attitude des dputs prsents au banquet, mais de celle de la foule
runie pour les y conduire. Et dans l'tat des faits et des partis, ce
n'tait pas l seulement une foule runie pour manifester son opinion et
son voeu; il y avait, dans l'appel spcial aux gardes nationaux invits
 venir sous ce titre, sinon en armes, du moins en uniforme et  leur
rang dans leurs lgions, une grave atteinte aux lois sur le rgime de
cette arme civile. Pour quiconque ne s'arrtait pas aux paroles et aux
apparences, ce vaste rassemblement n'tait,  vrai dire, qu'un coup
audacieux des meneurs rpublicains rvolutionnaires pour runir et
taler leurs forces dans une circonstance favorable et avec des chances
imprvues. Aucun gouvernement srieux ne pouvait se mprendre sur le
caractre d'un tel fait, ni accepter indolemment une situation pleine de
pril, non-seulement pour l'ordre public, mais pour l'ensemble de nos
institutions et la monarchie constitutionnelle elle-mme.

Le cabinet n'hsita pas un moment. Inform, le 20 fvrier au soir, du
manifeste qui devait tre publi le lendemain, M. Duchtel en donna
sur-le-champ connaissance  MM. Vitet et de Morny, qui la veille avaient
rgl, avec MM. Duvergier de Hauranne, Lon de Malleville et Berger,
l'attitude rciproque du gouvernement et de l'opposition dans l'affaire
du banquet. Les deux commissaires conservateurs ne voulaient pas croire
 l'authenticit de cette pice, tant elle leur paraissait en dsaccord
avec les procds convenus et les paroles donnes; ils allrent en
demander l'explication aux commissaires de l'opposition. Ceux-ci se
montrrent troubls et affligs; ils dsavourent dans la conversation
le programme annonc, et offrirent de faire insrer dans l'un de leurs
journaux une note destine  l'attnuer en le commentant; mais ils
n'osrent en promettre le dsaveu public. Le pouvoir, qui depuis six
mois glissait, de jour en jour, hors des mains de l'opposition
monarchique, lui avait enfin compltement chapp, et le parti
rpublicain rvolutionnaire, matre de la situation, entranait  sa
suite ses tristes et timides allis.

Le lundi 21 fvrier,  dix heures du matin, le cabinet se runit au
ministre de l'intrieur pour prendre, dans ces nouvelles circonstances,
des mesures dfinitives: Que pensez-vous  prsent du banquet? dit M.
de Salvandy  M. Hbert qui entrait dans le salon.--J'en pense, et plus
que jamais, ce que j'en ai toujours pens, rpondit le garde des sceaux;
qu'il ne doit pas se faire, et qu'il y a lieu de l'interdire.--En ce
cas, reprit M. de Salvandy, nous sommes tous du mme avis. La
rsolution fut en effet unanime: le cabinet dcida qu'il maintiendrait
ce qu'il avait accord, et offrirait toujours  l'opposition l'preuve
convenue pour arriver  une solution judiciaire; mais qu'il interdirait,
et qu'au besoin il rprimerait toute manifestation contraire aux lois et
dangereuse pour l'ordre public. La dcision fut immdiatement excute.
Un arrt du prfet de police interdit formellement le banquet annonc;
un ordre du jour du commandant suprieur de la garde nationale de Paris
rappela aux gardes nationaux les lois qui ne leur permettaient pas de se
rassembler,  ce titre, sans l'ordre de leurs chefs immdiats et la
rquisition de l'autorit civile; et pour que le public connt bien
l'tat de la question et les motifs de la conduite du gouvernement, M.
Gabriel Delessert publia, en mme temps que son arrt d'interdiction du
banquet, une proclamation ainsi conue:


     Habitants de Paris!

     Une inquitude qui nuit au travail et aux affaires rgne depuis
     quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations
     qui se prparent. Le gouvernement, dtermin par des motifs d'ordre
     public qui ne sont que trop justifis, et usant d'un droit que les
     lois lui donnent et qui a t constamment exerc sans contestation,
     a interdit le banquet du 12e arrondissement. Nanmoins, comme il a
     dclar, devant la

     Chambre des dputs, que cette question tait de nature  recevoir
     une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force  la
     runion projete, il a pris la rsolution de laisser constater la
     contravention en permettant l'entre des convives dans la salle du
     banquet, esprant que ces convives auraient la sagesse de se
     retirer  la premire sommation, afin de ne pas convertir une
     simple contravention en un acte de rbellion. C'tait le seul moyen
     de faire juger la question devant l'autorit suprme de la cour de
     cassation.

     Le gouvernement persiste dans cette dtermination; mais le
     manifeste publi ce matin par les journaux de l'opposition annonce
     un autre but, d'autres intentions; il lve un gouvernement  ct
     du vritable gouvernement du pays, de celui qui est institu par la
     Charte et qui s'appuie sur la majorit des Chambres; il appelle une
     manifestation publique, dangereuse pour le repos de la cit; il
     convoque, en violation de la loi du 22 mars 1831, les gardes
     nationaux qu'il dispose  l'avance, en haie rgulire, par numro
     de lgion, les officiers en tte. Ici aucun doute n'est possible de
     bonne foi; les lois les plus claires, les mieux tablies sont
     violes. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le
     fondement et la garantie de l'ordre public.

     J'invite tous les bons citoyens  se conformer  ces lois,  ne se
     joindre  aucun rassemblement, de crainte de donner lieu  des
     troubles regrettables. Je fais cet appel  leur patriotisme et 
     leur raison, au nom de nos institutions, du repos public et des
     intrts les plus chers de la cit.

     Paris, le 21 fvrier 1848, Le pair de France, prfet de police,

     G. DELESSERT.


Le mme jour, dans la sance de la Chambre des dputs, les rsolutions
du gouvernement furent vivement attaques: M. Duchtel les justifia et
les maintint avec autant de mesure dans les termes que de fermet au
fond; au nom de l'opposition monarchique, M. Odilon Barrot continua de
les combattre, non sans quelque inquitude et en laissant, dit-il, de
ct quelques expressions plus ou moins convenables d'un acte que je
n'avoue ni ne dsavoue, quoiqu'il me soit tranger; et comme ces
paroles excitaient dans la Chambre un certain mouvement: J'avoue
trs-hautement, reprit-il, l'intention de cet acte; j'en dsavoue les
expressions[244].

[Note 244: Chambre des dputs, sance du 21 fvrier 1848; _Moniteur,_
page 481.]

Les journaux du soir annoncrent qu'aprs la sance, l'opposition
s'tait runie chez M. Odilon Barrot, et que ne voulant prendre ni
directement ni indirectement la responsabilit des consquences qui
pouvaient rsulter des nouvelles mesures adoptes aujourd'hui par le
gouvernement, elle renonait  se rendre au banquet.

Elle adjure, ajoutait-on, les bons citoyens de s'abstenir de tout
rassemblement et de toute manifestation qui pourraient servir de
prtexte  des actes de violence.

En mme temps l'opposition toute entire comprend que les nouvelles
rsolutions du ministre lui imposent de nouveaux et graves devoirs
qu'elle saura remplir.

Le lendemain 22 fvrier, non pas l'opposition toute entire, mais
cinquante-deux de ses membres firent connatre quels taient les
nouveaux et graves devoirs qu'ils se proposaient de remplir; ils
dposrent, sur le bureau de la Chambre des dputs, une proposition
pour la mise en accusation du ministre,  raison de sa politique,
extrieure et intrieure, dans tout le cours de son administration.

De tous les actes de l'opposition dans cette ardente lutte, celui-l est
le seul qui m'ait caus quelque surprise. Ni la profonde diversit de
ses ides et des ntres, soit sur la politique gnrale, soit sur les
faits spciaux, ni l'pret et, selon moi, l'injustice de ses attaques
ne m'avaient tonn: je n'y avais vu que le cours naturel du
gouvernement reprsentatif et la rude guerre des partis. Mais qu'une
politique pratique pendant huit ans au sein de la plus entire libert
publique, prouve par les discussions les plus vives  la tribune et
dans la presse, sanctionne par l'adhsion d'une majorit constante, par
plusieurs lections gnrales et par l'accord des grands pouvoirs de
l'tat, pure ainsi de toute tentative, de toute apparence
inconstitutionnelle ou illgale, qu'une telle politique, dis-je, ft
qualifie de trahison, de contre-rvolution, de tyrannie, et devnt tout
 coup l'objet d'une accusation judiciaire, ce fait dpassait ma
prvoyance. Quelques annes plus tard, aprs les orages de la Rpublique
et dans le calme de l'Empire, je demandai  un membre de l'ancienne
opposition, qui avait t compltement tranger  cet acte, quel motif
avait pu y porter ses amis: Que voulez-vous? me dit-il; ils venaient de
faire avorter le banquet en dclarant qu'ils n'iraient pas; il fallait
bien qu'ils fissent quelque chose pour compenser et racheter un peu ce
refus.

J'admis l'explication. Aux plus tragiques poques de notre Rvolution,
que d'actes dplorables n'ont t dtermins que par de tels embarras de
situation personnelle, sans aucun plus grand ni plus lgitime motif!

Le 22 fvrier fut une journe d'agitation plus que d'action. De part et
d'autre, surtout dans les rangs un peu levs de l'opposition comme au
sein du pouvoir, on s'observait, on s'attendait. Le gouvernement voulait
viter toute apparence de provocation et rester dans son attitude
lgalement dfensive. L'opposition tait dans une crise de
dsorganisation; la retraite de l'opposition monarchique avait en mme
temps irrit et embarrass le parti rpublicain; ses socits secrtes,
ses troupes populaires bouillonnaient de colre et d'impatience; mais,
dans son tat-major, quelques-uns hsitaient, les uns par crainte de la
responsabilit, les autres par doute du succs. Le 21 fvrier, vers le
soir, quand l'interdiction du banquet eut t partout dclare, M.
Duchtel, pour en assurer l'efficacit, et sur la proposition du prfet
de police, avait ordonn l'arrestation des principaux meneurs
rpublicains.

Vingt-deux mandats avaient t prpars; mais un peu plus tard, dans la
soire, la nouvelle arriva au ministre de l'intrieur qu'au bureau mme
de la _Rforme_, on avait rsolu de renoncer au banquet, et le prsident
de la commission du banquet, M. Boissel, vint lui-mme en informer M.
Duchtel. La nouvelle tait, non pas fausse, mais exagre; quand on
avait appris, au bureau de la _Rforme_, que l'opposition parlementaire
ne voulait plus du banquet, la colre avait t au comble; les plus
ardents des assistants avaient dclar qu'ils ne se soumettraient point
 cette rsolution qu'ils qualifiaient de lchet, et que, si le banquet
n'avait pas lieu, la manifestation populaire annonce n'en suivrait pas
moins son cours et n'en serait que plus dcisive. Il y avait discorde
dans le camp, et les passions rvolutionnaires s'chauffaient de plus en
plus dans leur travail et dans leur espoir. Pour mettre la discorde 
profit et ne fournir aux passions aucun prtexte, l'excution des
mandats d'arrt fut suspendue, et lorsque le lendemain, en prsence de
troubles srieux, l'ordre fut donn d'y procder, on n'arrta que cinq
des meneurs rvolutionnaires, et des moins considrables; avertis ou
inquiets, les autres s'taient cachs. Dans la nuit du 21 au 22, M.
Gabriel Delessert et les deux gnraux commandants de la garde nationale
et des troupes dans Paris, le gnral Jacqueminot et le gnral Tiburce
Sbastiani, instruits de l'ajournement du banquet, vinrent engager le
ministre de l'intrieur  contremander le grand dploiement de forces
qui avait t prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers de la
ville, selon le systme de mesures dfensives institu par le marchal
Grard. La mesure rclame tait trop presse pour attendre la runion
du conseil; M. Duchtel envoya le gnral Jacqueminot prendre l'avis du
roi. Le roi rpondit que non-seulement il approuvait cette proposition,
mais que la mme pense lui tait venue, et qu'il se disposait  la
communiquer au ministre de l'intrieur. Le contre-ordre fut donc donn
dans le seul but d'viter tout talage prmatur et toute dmonstration
provoquante; les troupes furent en mme temps consignes dans leurs
quartiers, prtes  marcher.

Roi, ministres, gnraux et agents suprieurs du pouvoir, nous tions
tous encore, comme dans la semaine prcdente, sous l'empire de cette
ide que le banquet tait la grande affaire du moment, et que, puisqu'il
tait dsorganis et ajourn, le plus mauvais dfil tait pass.
Quoique nous eussions t dtermins  l'interdiction du banquet par le
programme de manifestation extrieure et hostile que le parti
rpublicain y avait joint, nous n'tions pas assez proccups de la
gravit de ce nouveau fait et du changement qu'il avait apport dans la
situation. Loin d'avoir ralenti le mouvement en se retirant de la scne,
l'opposition monarchique l'avait  la fois irrit et dgag de toute
entrave. Dans l'opposition rpublicaine elle-mme, toute autorit, toute
discipline avaient disparu: parmi les chefs apparents, les uns
hsitaient; les autres, entrans ou enivrs eux-mmes, chauffaient de
plus en plus la foule en lui prtant l'clat de leur nom et de leur
parole; le pouvoir avait pass tout entier aux conspirateurs et aux
fanatiques rvolutionnaires, rsolus  tout tenter et  saisir toutes
les chances pour dcider de l'vnement selon leur passion. Quelques
personnes, parmi lesquelles je remarquai surtout le baron de
Chabaud-Latour, alors colonel du gnie, nagure officier d'ordonnance de
M. le duc d'Orlans et devenu l'un des aides de camp du jeune prince son
fils, vinrent me voir, et appelrent avec instance, sur le pril de
cette situation, toute ma sollicitude. Leurs renseignements n'avaient
rien de bien nouveau ni de bien prcis; j'en parlai  mes collgues, qui
ne mconnaissaient point le danger de l'attaque inconnue qu'on prparait
et la ncessit de la vigilance; mais nous avions pour rprimer
l'insurrection, si elle clatait, des forces au moins gales  celles
qui avaient suffi  rprimer les diverses insurrections tentes de 1830
 1840, et nous tions bien dcids  les dployer ds que nous y
serions provoqus[245].

[Note 245: Je joins ici le tableau des forces runies  ce moment, dans
Paris, ses forts et sa banlieue, tel que me le fournit le ministre de la
guerre, le gnral Trzel, le plus consciencieux comme le plus courageux
des hommes.


                                                   hommes.   chevaux.
    43 bataillons d'infanterie,  500 hommes       21,500    23,500
    2 bataillons de garde municipale                2,000
    20 escadrons de cavalerie, 3e et 8e dragons,
    13e chasseurs, 2e et 6e cuirassiers             2,000     2,000
    1 rgiment  5 escadrons de garde municipale
     cheval                                          600       600
    1 compagnie de gendarmes  cheval                 200       150

    _A reporter_                                   26,300     2,750

                                                   hommes.    chevaux.
    _Report_                                       26,300     2,750

    13 batteries du 5e rgiment d'artillerie dont
    quatre montes,  l'Ecole-Militaire; le
    reste  Vincennes                               3,000     2,400
    14 batteries du 6e rgiment  Vincennes
    3 compagnies de sapeurs des 1er et 3e rgiments   450        20
    4 compagnies de sous-officiers vtrans           400
    5 compagnies de sapeurs-pompiers                  500
    1 compagnie d'ouvriers d'administration           150
    1 escadron du train des quipages                 200       200

    En tout                                        31,000     5,370]


Le roi tait content et confiant: en quelques paroles brves, il me
tmoigna, et  M. Duchtel, sa reconnaissance de notre attitude et sa
satisfaction du rsultat dj acquis, l'abandon du banquet. Avec le
ministre des travaux publics, M. Jayr, il fut plus expansif; en entrant
aux Tuileries, le mardi matin 22 fvrier, M. Jayr y trouva le marchal
Soult qui venait rpter au roi les tmoignages de son dvouement et se
mettre  sa disposition: le marchal promptement remerci et reparti,
le roi vint  moi, le visage rayonnant (je reproduis les termes de M.
Jayr):--Eh bien! vous venez me fliciter; c'est qu'en effet l'affaire
tourne  merveille. Que je vous sais gr, mes chers ministres, de la
manire dont elle a t conduite! Vous savez qu'ils ont renonc au
banquet. Ils ont vu, un peu tard il est vrai, que c'tait jouer gros
jeu. Quand je pense que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cdt! Mais
ceci va rconforter la majorit. M. Jayr trouvait la situation encore
grave: En venant au chteau, dit-il au roi, j'ai vu un courant continu
d'hommes en blouse se dirigeant par les deux quais vers la place de la
Concorde; les faubourgs envoyaient l leur avant-garde. Nous aurons,
sinon une grande bataille, du moins une forte sdition. Il faut s'y
tenir prts.--Sans doute, reprit le roi, Paris est mu; comment ne le
serait-il pas? Mais cette motion se calmera d'elle-mme. Aprs le
_lche-pied_ de la nuit dernire, il est impossible que le dsordre
prenne des proportions srieuses. Du reste, vous savez que les mesures
sont prises.

Sur plusieurs points et sous plusieurs formes, le dsordre ne laissa pas
d'tre grave dans cette journe; des rassemblements se formrent autour
de la Madeleine; les chaises, les baraques, le mobilier du corps de
garde de l'alle Marigny furent briss, entasss et incendis aux
Champs-lyses; d'autres corps de garde furent attaqus; des barricades
s'levrent dans divers quartiers; des bandes erraient a et l;
quelques-unes s'arrtrent devant le ministre des affaires trangres
et la chancellerie, poussant des cris menaants et tentant des
violences; l'une d'elles se porta sur la Chambre des dputs; quelques
hommes pntrrent mme dans la salle, d'o ils furent expulss 
l'instant. La rpression fut partout efficace et douce; les troupes ne
firent nul usage de leurs armes;  leur aspect et sur leurs sommations
la foule se dispersait, mais pour se reformer bientt ou se porter
ailleurs. La lutte n'tait pas dfinitivement engage; mais la
fermentation tait profonde, rpandue et obstine. Dans la soire, le
roi tmoigna les mmes dispositions confiantes. M. Duchtel trouva la
reine alarme. Toutes les mesures furent prises, tous les ordres donns,
toutes les troupes prtes, pour que le lendemain la sdition, si elle
s'aggravait, ft promptement et fortement rprime.

La nuit du 22 au 23 fvrier se passa dans le mme trouble, sans
incidents graves: des bandes continurent d'errer, quelquefois
aggressives et pillardes; des prisonniers furent amens  la prfecture
de police. Ds le matin du 23, des rassemblements plus considrables se
formrent dans le faubourg Saint-Antoine; beaucoup d'ouvriers oisifs
parcouraient les rues; beaucoup de passants s'arrtaient; beaucoup
d'habitants se tenaient devant leurs portes, la plupart en curieux
indiffrents ou inquiets, attendant des vnements que tous
pressentaient, ceux qui les redoutaient comme ceux qui se disposaient 
y prendre part.

Vers dix heures le mouvement s'aggrava, en changeant de caractre et
d'acteurs. Les meneurs rpublicains avaient compris que, mises en
premire ligne, leurs troupes accoutumes et connues servaient mal leur
cause; ils pressrent leurs allis momentans, les rformistes de la
garde nationale, d'entrer eux-mmes en scne sous un drapeau moins
suspect. Plusieurs dtachements des 7e, 3e, 2e et 10e lgions se mirent
en marche, les uns dans le faubourg Saint-Antoine, les autres vers la
place du Palais-Royal, d'autres vers le bureau du _National_, rue
Lepelletier; d'autres dans le quartier des coles des faubourgs
Saint-Germain et Saint-Jacques, criant partout: _Vive la rforme!_ et
entrant en relations amicales avec les rassemblements populaires qu'ils
rencontraient. Dans l'ensemble de la garde nationale, ces dtachements
ne formaient qu'une faible minorit; mais leur hardiesse, la nature de
leur cri, le bruit qu'ils faisaient et la faveur qu'ils trouvaient dans
les rues intimidaient ou embarrassaient les gardes nationaux, beaucoup
plus nombreux, qui ne voulaient ni rvolution ni rformes arraches par
l'meute aux pouvoirs lgaux, mais qui hsitaient  entrer en lutte avec
l'uniforme de leurs corps et le voeu en apparence modr de leurs
camarades. L'un de nos plus dvous amis, M. Franois Delessert, vint
tmoigner  M. Duchtel son inquitude en lui disant que, dans les
meilleures compagnies de la 3e lgion, notamment dans celle que
commandait son fils, la plupart des conservateurs ne se rendaient pas 
l'appel. D'un ct taient la passion et le mouvement, de l'autre la
tristesse et l'inertie.

J'tais  la Chambre des dputs avec la plupart des membres du cabinet;
M. Duchtel seul y manquait. On annonait des interpellations sur les
incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchtel me
demandait: en y venant, il avait pass par les Tuileries; je montai dans
sa voiture et nous retournmes ensemble au palais. Je reproduis son
rcit de l'entretien qu'il venait en hte m'en rapporter: Le roi, me
dit-il, me demanda aussitt o nous en tions. Je lui rpondis que
l'affaire tait plus srieuse que la veille et l'horizon plus charg,
mais qu'avec de l'nergie dans la rsistance on s'en tirerait. Il me
rpondit que c'tait aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait,
de tous cts, le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet,
mais qu'il ne voulait pas s'y prter.--Le roi sait bien, lui dis-je,
que, pour ma part, je ne tiens pas  garder le pouvoir, et que je ne
ferais pas un grand sacrifice en y renonant; mais les concessions
arraches par la violence  tous les pouvoirs lgaux ne sont pas un
moyen de salut; une premire dfaite en amnerait bientt une nouvelle;
il n'y a pas eu loin, dans la Rvolution, du 20 juin au 10 aot, et
aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-l; les
vnements vont  la vapeur, comme les voyageurs.

Je n'avais pas, en ce moment, ajouta M. Duchtel, l'ide que le
changement du cabinet ft entr dans l'esprit du roi. Y avait-il dj
song srieusement, ou bien la rsolution de se soumettre  une
concession qui lui cotait beaucoup lui vint-elle soudainement, sous la
pression d'une motion vive? Je ne pourrais trancher la question; mais
j'incline  croire qu'il se dcida brusquement, emport par cette espce
de trouble que produit le passage d'une scurit complte  l'apparition
subite d'un grand pril.--Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il
faut tenir bon; mais causez un moment avec la reine; elle est
trs-effraye. Je dsire que vous lui parliez. Il l'appela.

La grande me de la reine Marie-Amlie, toujours hroque au jour de
l'preuve, tait aussi passionne que noble, et elle pouvait quelquefois
s'alarmer vivement d'avance sur la situation de son mari et de ses
enfants. Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchtel, suivie
du duc de Montpensier. Elle tait trs-agite et sous l'empire d'une
vive excitation.-- M. Duchtel, me dit-elle, je connais le dvouement
de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne
restera pas un instant de plus au pouvoir.--Madame, lui rpondis-je, un
peu mu de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collgues,
est prt  se dvouer pour le roi jusqu' la dernire goutte de son
sang; mais il n'a pas la prtention de s'imposer au roi malgr lui. Le
roi est le matre de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le
juge convenable pour les intrts de sa couronne.--Ne dis pas des choses
pareilles, ma chre amie, dit le roi; si M. Guizot le savait!...--Je ne
demande pas mieux qu'il le sache, rpliqua la reine; je le lui dirai 
lui-mme; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me
comprendra.--J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il
me serait impossible de ne pas communiquer  M. Guizot tout ce que je
venais d'entendre; c'tait un lment important de la situation; je ne
pouvais lui en drober la connaissance, ni comme collgue ni comme ami.
Le roi tait devenu sombre et soucieux.--Il y aurait peut-tre lieu, me
dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil.--Je crois, lui
rpondis-je, qu'il y aurait peut-tre des inconvnients  une
convocation subite du conseil; la Chambre est assemble et ne peut pas
rester sans ministres. Le roi ferait mieux, ce me semble, de causer
d'abord avec M. Guizot.--Vous avez raison, me dit-il; allez trouver M.
Guizot sans perdre un instant; et amenez-le moi.

En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causmes,  coeur ouvert,
M. Duchtel et moi, de la situation, et, sans la moindre discussion,
nous fmes tous deux du mme sentiment sur la conduite que nous avions 
tenir. En ce qui nous concernait, nous tions et nous devions nous
montrer dcids  maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions
pratique et que nous persistions  croire la seule bonne; mais si, dans
l'intrt de sa couronne dont il tait juge, le roi croyait devoir
changer le ministre, il ne nous convenait d'opposer ni rsistance, ni
plainte. Dans l'tat gnral du pays, et  plus forte raison dans la
crise du jour, ce n'tait pas trop, c'tait  peine assez, on le voyait
bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'tat pour faire prvaloir
leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord
cessait, n'importe de quel ct, la dfense serait trop faible pour
l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorit des
Chambres, et la majorit des Chambres n'tait ni assez forte, ni assez
lie, ni assez exprimente pour se passer de l'appui du roi. Si nous
prtendions, en ce moment, imposer au roi chancelant le maintien du
cabinet branl, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une
rsistance nergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas
les mesures qu'elle exigerait, et nous ne russirions mme pas 
prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persvrerait
pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'tait, pour nous-mmes, la
seule conduite sense et digne, et envers la royaut notre devoir
imprieux de la laisser choisir librement dans son hsitation, sans
aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait 
se prononcer.

Nous entrmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La
reine, M. le duc de Nemours et M. le duc de Montpensier y taient
runis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravit des
circonstances, parla beaucoup de son dsir, qui tait trs-sincre, de
garder le ministre, du regret qu'il prouvait  tre oblig de se
sparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer:--Tu ne peux pas
dire cela, mon ami, dit la reine; tu te dois  la France; tu ne
t'appartiens pas.--C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que
les ministres; je ne puis pas donner ma dmission. Ce prambule
couvrait videmment une rsolution arrte; pour ceux qui connaissaient
les allures de l'esprit du roi, le doute n'tait pas possible. Je
l'avais cout en silence; je pris la parole: C'est  Votre Majest,
dis-je,  prononcer: le cabinet est prt, ou  dfendre jusqu'au bout le
roi et la politique conservatrice qui est la ntre, ou  accepter sans
plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au
pouvoir. Il n'y a point d'illusion  se faire, Sire; une telle question
est rsolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est pose.
Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec
chance de succs, a besoin de l'appui dcid du roi. Ds qu'on saurait
dans le public, comme cela serait invitable, que le roi hsite, le
cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'tat d'accomplir sa
tche.--Le roi, sur ces paroles, laissa de ct toute hsitation, toute
prcaution de langage, et considrant la question comme
tranche:--C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me
spare de vous; mais la ncessit et le salut de la monarchie exigent ce
sacrifice. Ma volont cde; je vais perdre beaucoup de terrain; il me
faudra du temps pour le regagner. La reine et le duc de Montpensier
ajoutrent des paroles dans le mme sens. Le duc de Montpensier me dit
qu'il fallait que sa conviction ft bien profonde pour qu'elle
l'emportt sur la reconnaissance qu'il me devait. Aprs ces tmoignages
d'estime et de regret, le roi dit qu'il songeait  M. Mol et nous
demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions  faire et nous ne fmes
aucune objection. Je vais donc le faire appeler, reprit le roi. Puis
il nous fit ses adieux, ainsi que la famille royale, en nous embrassant
avec larmes: Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine; vous le
soutiendrez.--Nous ne ferons que de la rsistance au petit pied et sur
le second plan, me dit le duc de Nemours; mais sur ce terrain, nous
comptons retrouver votre appui. Le roi tait triste et troubl; la
gravit de la rsolution qu'il venait de prendre semblait grandir  ses
yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel
coup en recevrait sa considration. Nous sortmes du cabinet; M.
Duchtel tait le dernier prs de la porte; le roi lui tendit la main
une dernire fois: Vous tes plus heureux que moi, vous autres, lui
dit-il; et il pronona  voix basse quelques mots que j'entendis
imparfaitement, et o se rvlait  quel point sa rsolution lui tait
amre.

Nous retournmes sur-le-champ  la Chambre des dputs; on nous y
attendait dans une agitation immobile; il tait encore question
d'interpellations, de ptitions. Je montai  la tribune: Je crois,
dis-je, qu'il ne serait ni conforme  l'intrt public, ni  propos pour
la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable dbat. Le roi
vient de faire appeler M. le comte Mol pour le charger de former un
nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera charg des affaires, il
maintiendra ou rtablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa
conscience, comme il l'a fait jusqu' prsent.

M. Odilon Barrot demanda aussitt la parole. Il eut quelque peine  la
prendre au milieu du tumulte qui s'leva dans la Chambre; il voulait
parler de la fixation de l'ordre du jour pour la sance du lendemain,
sance dans laquelle la proposition d'accusation du ministre devait
tre renvoye  l'examen des bureaux: J'avais cru, dit-il, que la
consquence naturelle, invitable mme, de la rserve que M. le
prsident du conseil montrait sur les interpellations qui lui taient
adresses,  raison de la gravit des circonstances et de la situation
spciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la consquence naturelle,
invitable, tait l'ajournement de l'ordre du jour indiqu, c'est--dire
l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai dpose hier
sur le bureau. Je suis,  cet gard, parfaitement subordonn aux
convenances de la Chambre et du ministre lui-mme.

M. Dupin prit vivement la parole: Le premier besoin de la cit, dit-il,
est le rtablissement de la paix publique, la cessation des troubles,
pour assurer la libre et rgulire action de tous les grands pouvoirs de
l'tat. Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit
de dlibrer, de dcider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux
armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, et qu'ils
n'ont qu' attendre l'excution de la loi et les mesures qui seront
juges ncessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette
situation, devons-nous introduire ici des dlibrations irritantes, des
dlibrations d'accusation qui, quelle que ft la solution, iraient
certainement contre le but que vous devez vous proposer, l'apaisement
des esprits et le rtablissement de l'ordre? Je crois qu'il faut adhrer
 la demande d'ajournement que j'appuie de toutes mes forces.

Nous ne pouvions souffrir que l'accusation propose contre nous restt
ainsi en suspens ds que, par la chute du cabinet, l'opposition aurait
atteint son but. Je me levai immdiatement: Je disais tout  l'heure
que, tant que le cabinet aurait l'honneur d'tre charg des affaires, il
maintiendrait ou rtablirait l'ordre et ferait respecter les lois. Le
cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison  ce qu'aucun des
travaux de la Chambre soit interrompu,  ce qu'aucune des questions
leves dans cette Chambre ne reoive pas sa solution. La couronne
exerce sa prrogative. La prrogative de la couronne doit tre
respecte; mais le cabinet est prt  rpondre  toutes les questions, 
entrer dans tous les dbats. C'est  la Chambre  dcider ce qui lui
convient.

M. Dupin, qui voulait sincrement que le trouble public cesst, et dont
l'quit comme le bon sens taient choqus de l'accusation propose
contre le ministre, persista dans sa demande d'ajournement: Je
conois, dit-il, le langage et l'attitude de M. le prsident du conseil.
C'est un langage digne; c'est le langage qui convient  la situation
qu'on aurait voulu lui faire par l'accusation mme. Mais en mme temps
que le ministre ne s'oppose pas  ce que la Chambre se saisisse de
telle ou telle question, la Chambre a aussi le droit de dcider
l'opportunit d'une question. Eh bien, dans la situation o le ministre
continue  tre charg provisoirement d'une difficile mission, 
laquelle vous pourrez, je l'espre, efficacement concourir, l'apaisement
et la conciliation des esprits, pendant ce temps on va s'occuper 
mettre les ministres en accusation! On les obligerait  s'occuper de
leur propre dfense! Cela est impossible. Malgr vous, Messieurs les
ministres, malgr la majorit, je demande l'ajournement.

La majorit partageait le sentiment que j'avais exprim, et me vint
fermement en aide. Par l'organe de M. de Peyramont, elle demanda que la
proposition d'accusation contre le ministre ft maintenue  l'ordre du
jour, et la sance ne fut leve qu'aprs cette rsolution.

A l'annonce de la chute du cabinet, l'motion, je devrais dire
l'irritation, avait t profonde dans la majorit; elle y voyait sa
propre chute et celle de la politique qu'elle soutenait courageusement
depuis dix-sept ans. Plus clairvoyants encore et plus expriments dans
les crises rvolutionnaires, quelques-uns de ses membres pressentirent
immdiatement dans celle-ci bien plus que la chute du cabinet: un de mes
amis particuliers, M. Muret de Bord, qui s'tait vivement prononc dans
ces dernires circonstances, tait assis  ct de l'ancien et habile
directeur gnral de l'enregistrement et des domaines, M. Calmon, qui,
en entendant ma dclaration, lui dit en lui frappant sur l'paule:
Citoyen Muret de Bord, dites  la citoyenne Muret de Bord de prparer
ses paquets; la Rpublique ne vous aimera pas. Dans l'opposition mme,
les esprits levs taient soucieux: Je dsirais vivement la chute du
cabinet, dit  M. Duchtel M. Jules de Lasteyrie; mais j'aurais mieux
aim vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte. Au
mme instant, M. de Rmusat, ami et camarade de collge de M. Dumon,
vint s'asseoir prs de lui au banc des ministres: Je sais, lui dit-il,
que ta sortie du ministre ne te contrarie pas beaucoup; je puis donc
venir causer avec toi. Si j'entre dans le nouveau ministre, j'espre
que nous causerons souvent ensemble, et que nous pourrons nous
entendre.--Je ne demande pas mieux, lui rpondit M. Dumon; pourvu que la
Chambre ne soit pas dissoute et que les rformes ne soient pas
excessives, je ne ferai aucune opposition.--C'et t bien facile,
reprit M. de Rmusat, si nous tions arrivs par un mouvement de
Chambre; mais qui peut mesurer les consquences d'un mouvement dans la
rue?

A quatre heures et demie, le cabinet se runit aux Tuileries. De
plusieurs cts, le bruit de l'irritation de la majorit parlementaire
tait arriv au roi; il en tait visiblement troubl. Il essaya
d'allger un peu, pour lui-mme, la rsolution qu'il venait de prendre
en donnant  entendre que j'avais, ainsi que M. Duchtel, partag son
avis. Je rtablis, en termes positifs, ce que je lui avais dit dans
notre premire entrevue. Nous tions dcids et prts, lui redis-je, 
soutenir jusqu'au bout la politique d'ordre et de rsistance lgale que
nous trouvons la seule bonne; mais le roi s'tait montr dispos 
penser qu'il devait changer son ministre. Poser une telle question,
dans un tel moment, c'tait la rsoudre. Le roi n'insista pas. MM.
Hbert, de Salvandy et Jayr exprimrent nettement leur dsapprobation de
sa rsolution. Nous sortmes des Tuileries pour ne plus nous occuper, en
attendant la formation d'un nouveau cabinet, que de dfendre partout
l'ordre toujours violemment attaqu. La nouvelle de la chute du
ministre n'avait point fait cesser la lutte; elle continuait sans que
nulle part l'insurrection triompht ou cdt. L'vnement tombait de
plus en plus entre les mains des rpublicains fanatiques rsolus  le
pousser jusqu' une rvolution. Nous allions d'heure en heure, M.
Duchtel et moi, rendre compte au roi de l'tat des choses. Vers six
heures, il nous tmoigna le dsir de donner le commandement gnral dans
Paris au marchal Bugeaud. Nous fmes sur-le-champ, auprs des gnraux
Jacqueminot et Tiburce Sbastiani, une dmarche pour les en prvenir;
puis, le roi prfra attendre l'avis du cabinet qu'il travaillait 
former. Il n'avanait gure dans son travail; M. Mol discutait,
ngociait, cherchait des allis efficaces. Vers huit heures, M. Jayr,
qui avait quelques signatures de travaux publics  demander au roi,
retourna aux Tuileries; il le trouva seul, agit et taciturne. En lui
soumettant son travail administratif, M. Jayr lui reprsenta la
ncessit de reconstituer promptement le pouvoir politique et le
commandement militaire, l'un et l'autre branls et flottants au milieu
d'une crise aussi obstine que violente. Le roi signait et l'coutait en
silence; puis tout  coup: Et quand je pense, dit-il, que cette
rsolution a t prise et excute en un quart d'heure! M. Jayr se
retira sans autre rponse.

Personne n'ignore l'vnement (je ne dcide pas s'il faut dire fortuit
ou criminel) qui clata  neuf heures du soir, sur le boulevard, devant
l'htel des affaires trangres. Une bande d'insurgs, arms de piques,
de pistolets, de btons, portant des signes de luttes rcentes, et
partis d'abord de la place de la Bastille, s'tait avance le long des
boulevards, grossie dans sa route par des passants et des curieux; aprs
plusieurs stations et plusieurs dmonstrations bruyantes, entre autres
devant le bureau du _National_, elle arrivait prs du ministre des
affaires trangres, plus d'une fois menac depuis le commencement de
l'insurrection. Un bataillon d'infanterie de ligne en couvrait les
approches. Au milieu de la pression dsordonne qu'exerait la foule et
de la rsistance immobile que lui opposait la troupe, un coup de feu
partit; selon les uns, des rangs de la troupe mme et par un accident du
fusil d'un soldat; selon les autres, le coup fut tir du sein de la
foule, sur la troupe, et par un des insurgs. Quoi qu'il en soit, la
troupe, se croyant attaque, fit feu; beaucoup de personnes tombrent,
les unes frappes  mort, les autres blesses, d'autres renverses et
foules aux pieds. Un dsordre immense, ml d'effroi et de colre,
clata sur le thtre et tout  l'entour de l'vnement; la passion a de
soudains et puissants instincts au service de sa cause; quelques-uns des
insurgs relevrent des cadavres, seize, dit-on, les placrent sur un
chariot qui se trouvait l, et ce cortge funbre se promena jusqu' une
heure du matin, sur les boulevards, devant les bureaux du _National_ et
de la _Rforme_, dans tout le centre de la ville, au milieu des cris:
Vengeance! aux armes! aux barricades! provoquant partout un nouvel et
plus ardent lan d'insurrection et de lutte. La nuit se passa 
exploiter ainsi ce malheur ou ce crime, pour transformer l'meute en
rvolution.

J'tais au ministre de l'intrieur quand la nouvelle de ce fatal
incident y arriva. Plusieurs de mes collgues et de nos amis y taient
runis. De leur avis unanime, je me rendis sur le champ aux Tuileries,
avec M. Dumon, pour insister auprs du roi sur l'urgence de la
nomination du marchal Bugeaud au commandement de toutes les forces
militaires. Il en reconnut la ncessit; mais il ne savait pas encore
quel cabinet il parviendrait  former. Je le quittai sans qu'il et rien
dcid. Entre minuit et une heure, il m'envoya chercher, et me dit qu'
la fin de la soire, M. Mol tait venu lui annoncer qu'il n'avait pu
russir  former un cabinet: Je fais appeler M. Thiers, ajouta-t-il;
mais, en attendant, la lutte devient de plus en plus grave; il y faut
sur-le-champ un chef militaire, d'une capacit et d'une autorit
prouves, et qui puisse porter le fardeau jusqu' l'installation du
nouveau ministre. Je vous demande la nomination immdiate du marchal
Bugeaud au commandement de la garde nationale et de l'arme. M. Thiers
ne voudrait peut-tre pas le nommer lui-mme; mais il l'acceptera, je
n'en doute pas, s'il le trouve nomm et install. C'est au nom du salut
de la monarchie que je fais cet appel au dvouement de mes anciens
ministres.--Le roi sait, lui dis-je, que nous sommes tout prts 
accomplir son dsir.--Il envoya chercher M. Duchtel et le gnral
Trzel dont la signature tait ncessaire pour cette nomination. Ils
arrivrent et donnrent sur-le-champ au roi leur assentiment et leur
concours. Le marchal Bugeaud arriva aussi. Le duc de Nemours, le duc de
Montpensier et M. de Montolivet taient prsents. Les deux ordonnances
signes, le duc de Nemours, M. Duchtel et moi, nous accompagnmes le
marchal Bugeaud pour l'installer  l'tat-major. Il s'arrta sur la
place du Carrousel pour visiter les troupes qui y taient runies. Nous
lui demandmes ce qu'il pensait de la journe du lendemain: Il est un
peu tard, nous dit-il; mais je n'ai jamais t battu et je ne
commencerai pas demain. Qu'on me laisse faire et tirer le canon, il y
aura du sang rpandu; mais demain soir la force sera du ct de la loi,
et les factieux auront reu leur compte.

Ce fut l le dernier acte du cabinet et ma dernire entrevue avec le
marchal Bugeaud. Je ne retournai aux Tuileries, le lendemain 24
fvrier, vers huit heures du matin, que pour prendre dfinitivement
cong du roi, que je ne revis plus qu' Claremont. Ce qu'on a dit de
prtendus conseils qu'il m'aurait demands et que je lui aurais donns,
 ce moment, sur ses rapports avec son nouveau cabinet et les
concessions qu'il devait lui faire, est dnu de tout fondement. Il se
borna  m'annoncer que MM. Thiers et Odilon Barrot avaient accept le
ministre, et moi  lui tmoigner ma satisfaction qu'au moins la crise
ministrielle ft termine. Depuis cette dernire heure du cabinet du 29
octobre 1840 jusqu' la dernire heure de la monarchie de 1830, j'ai t
absolument tranger  tout ce qui s'est dit, fait et pass.

Dix-neuf ans se sont couls, et aujourd'hui comme il y a dix-neuf ans,
je ne puis penser sans une motion douloureuse  l'tat d'me o j'ai vu
le roi Louis-Philippe pendant cette crise si tragiquement termine.
Jamais prince n'a t plus sincrement convaincu que la politique qu'il
avait adopte tait la meilleure, la seule bonne pour son pays et pour
le rgime qu'il avait t appel  fonder dans son pays. Rest, comme
dans sa jeunesse, libral et patriote de 1789,  ses yeux cette
politique consacrait et mettait en pratique les principes de 1789, en
mettant fin aux entranements et aux aveuglements rvolutionnaires qui,
tantt sous la forme de l'anarchie, tantt sous celle du despotisme, les
avaient fausss et compromis. Il la regardait comme aussi essentielle
pour l'influence et la grandeur de la France en Europe que pour sa
prosprit et ses progrs  l'intrieur. Il l'avait pratique de concert
avec les grands pouvoirs constitutionnels, sous le feu des liberts
publiques, en usant de ses droits constitutionnels, mais sans jamais
croire ni vouloir les dpasser. Il avait courageusement sacrifi, au
maintien de cette politique, un bien qui lui tait cher et doux, les
dmonstrations empresses et le bruit flatteur de la popularit. Et
aprs dix-sept annes de ces efforts et de ce sacrifice, il se voyait
mconnu, mal compris, non-seulement attaqu par les factions ennemies,
mais harass, dlaiss par une portion de ces classes moyennes qui
taient son principal point d'appui. Aux bruyantes agitations dans la
garde nationale se joignaient les dissentiments respectueux, mais rels,
dans la famille royale. Sous l'atteinte de ces faits runis, le roi
tait profondment triste et perplexe, rsign aux dplaisirs et aux
difficults qu'il prvoyait, dcid  n'y opposer que ses moyens lgaux
de concession ou de rsistance, mais accessible  ces troubles
momentans,  ces rsolutions soudaines qui surgissent dans les mes
fatigues des longues luttes et dgotes des perspectives obscures. Ni
la persvrance ni l'esprance n'taient pourtant teintes dans l'me du
roi Louis-Philippe: soit par nature, soit par son exprience des
vicissitudes et des ractions qui se succdent dans les rvolutions, il
tait de ceux qui pensent que, pour retrouver de bonnes chances et une
bonne veine, il suffit de savoir survivre et attendre. En 1848, sa
lassitude tait extrme; il flchissait sous son fardeau, et, pour le
porter plus loin, il avait besoin de reprendre haleine; mais je suis
convaincu qu'au milieu de ses mcomptes et de son dcouragement, il
tait loin de dsesprer de son propre avenir, et que, tout en acceptant
les lois du rgime constitutionnel, il se promettait d'y reprendre
l'influence qu'il croyait ncessaire pour faire lgalement prvaloir la
politique qu'il croyait indispensable au bien de son pays et au salut de
son trne. Les hommes ne lui en ont pas laiss le temps; Dieu ne lui en
a pas accord la faveur.




                             CHAPITRE XLIX.

                                RSUM.


Deux choses dterminent le caractre des gouvernements et les sentiments
d'estime ou de blme, de sympathie ou de rpulsion qui leur sont dus: le
sort, bon ou mauvais, qu'ils ont fait aux gnrations qui ont vcu sous
leur empire; le bien ou le mal qu'ils ont lgu aux gnrations qui les
ont suivis.

Je n'ai pas racont le rgne du roi Louis-Philippe; j'ai pris, dans ce
rgne, les vnements et les actes considrables auxquels j'ai t ml,
et je me suis appliqu  les faire bien connatre et apprcier en les
retraant avec dtail et prcision. Ce n'est pas toute l'histoire de
cette poque; mais c'est assez, je pense, pour que je sois en mesure et
en droit d'en rsumer les principaux rsultats. Quelle influence a
exerce, pendant sa dure, sur le sort et l'tat de la France, le
gouvernement qu'elle a possd de 1830  1848? Qu'est-il rest et que
reste-t-il  la France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement?
Je ne ferai  ces questions que les rponses les plus simples et les
plus brves; je ne veux que recueillir des faits avrs, sans discussion
ni commentaire.

Je regarde d'abord  la politique gnrale, et je cherche quels
rsultats a obtenus pour ses contemporains, quelles traditions a
laisses  ses successeurs le gouvernement de 1830. Ce gouvernement a eu
l'honneur de natre d'une rvolution accomplie pour la dfense des lois
et des liberts violes. Il a eu le malheur de natre d'une rvolution,
et d'une rvolution accomplie aux dpens du principe essentiel de la
monarchie, et avec le concours de partis et de passions qui dpassaient
de beaucoup son but. Entreprise au nom des droits de la monarchie
constitutionnelle, la rvolution de 1830 a ouvert la porte aux
tentatives rpublicaines et aux perspectives indfinies de l'imagination
humaine, honntes ou perverses. Le gouvernement de 1830 a courageusement
fait le dpart entre ces ides et ces forces diverses dployes autour
de son berceau; il a accept comme sa source et sa rgle: 1 les droits
de l'indpendance nationale; 2 le respect des lois, des droits et des
liberts publiques; 3 les principes et la pratique du rgime
constitutionnel. Point d'intervention ni d'immixtion trangre dans les
affaires et les rsolutions intrieures de la France. Point de lois
d'exception ni de suspension des liberts publiques. Les pouvoirs
constitutionnels en plein exercice et toujours appels  dbattre et 
rgler ensemble les affaires du pays.

Le gouvernement de 1830 ne s'est pas born  mettre ces principes en
pratique  l'intrieur et pour la France elle-mme; ils ont prsid 
ses relations avec les autres tats, spcialement avec les tats assez
voisins de la France pour que leur situation et leur destine importent
 la sienne. Il a dclar qu'en Belgique, en Suisse, en Pimont, en
Espagne, il ne souffrirait aucune intervention trangre sans y
intervenir aussi, dans l'intrt franais. En reconnaissant le droit de
ces peuples  modifier leurs institutions, il a efficacement protg,
tout autour de la France, l'indpendance nationale de ses voisins et
l'tablissement ou les progrs du rgime constitutionnel. A coup sr, ce
n'tait pas l une politique facile  faire accepter de la plupart des
grandes puissances europennes, au sortir d'un temps plein de guerres de
conqute et d'interventions trangres. Pourtant le gouvernement de 1830
y a russi, et c'est au nom de la paix europenne qu'il a russi. Le
congrs de Vienne avait fond la paix europenne sur la domination
gnrale des grandes puissances et le rgime stationnaire des tats. Le
gouvernement de 1830 a maintenu la paix europenne en en brisant les
pesantes conditions. Il a concili les bienfaits de la paix avec
l'indpendance des peuples et les progrs de la libert.

Les politiques clairvoyants de l'Europe ne se sont pas mpris sur les
rsultats de cette conduite du gouvernement de 1830 pour la grandeur de
la France. Le 24 fvrier 1848, au moment mme de la chute imprvue de ce
gouvernement, le chancelier de l'empire russe, le comte de Nesselrode,
crivait  l'ambassadeur de Russie  Londres: La France aura gagn  la
paix plus que ne lui aurait donn la guerre. Elle se verra entoure de
tous cts par un rempart d'tats constitutionnels, organiss sur le
modle franais, vivant de son esprit, agissant sous son influence.

L'influence du gouvernement de 1830 a survcu mme  sa ruine. Au
dehors, c'est en maintenant sa politique extrieure que la Rpublique
qui lui a succd s'est fait reconnatre et accepter de l'Europe. Au
dedans, sous le coup de cette disparition soudaine de tous les pouvoirs
organiss et dans cette explosion soudaine de toutes les ambitions
humaines, que serait devenue la socit franaise si, depuis trente ans,
elle n'avait t accoutume et forme, par le spectacle et la pratique
de son gouvernement, au respect du droit et de la libert? C'est par les
traditions et les habitudes du gouvernement libre qu'elle venait de
renverser que la rvolution de 1848 a t dfendue contre sa propre
pente. Qui pourrait dire quels coups elle aurait ports  l'ordre social
et  la paix europenne, si l'esprit lgal et pacifique du rgime dchu
n'avait encore plan au-dessus de ses ruines?

Je descends de la politique gnrale aux actes spciaux du gouvernement
de 1830 dans l'administration intrieure du pays, et je constate, par la
simple numration des faits et des chiffres, quelles ont t ses
oeuvres, leur impulsion et leurs rsultats.

Pour rendre ce tableau des principaux actes du gouvernement de 1830
clair et concluant, je range ces actes sous trois chefs qui comprennent
les diverses mesures lgislatives et administratives, incontestablement
bien qu'ingalement importantes, accomplies  cette poque:

Lgislation politique et sociale;

Administration des finances;

Travaux publics.

L'un de mes plus fidles et plus clairs amis, M. Moulin, jadis dput
du dpartement du Puy-de-Dme, a bien voulu se charger de vrifier
l'exactitude de ces documents, et venir ainsi en aide  la mmoire de la
politique conservatrice et librale aprs l'avoir fermement soutenue
quand elle tait en action.


I

Lgislation politique et sociale.

Je comprends sous ce chef: 1 les lois d'organisation et de garantie
pour la force publique, pour les liberts publiques, pour l'ordre
public; 2 les lois de rforme et d'amlioration sociale.

1 _Lois d'organisation et de garantie politique._

1830. 12 _septembre_. Loi qui soumet  la rlection les dputs promus
 des fonctions publiques.

10 _dcembre_. Loi sur la police des afficheurs et crieurs publics.

1831. 4 _mars_. Loi sur la composition des cours d'assises et sur la
majorit ncessaire pour les dcisions rendues par le jury contre
l'accus.

1831. 21 _mars_. Loi qui fixe, pour le jugement des conflits entre
l'autorit administrative et les tribunaux, un dlai d'un mois, pass
lequel le conflit peut tre considr comme non avenu.

21 _mars_. Loi sur la formation et l'organisation des conseils
municipaux par la voie de l'lection.

22 _mars_. Loi sur l'organisation de la garde nationale sdentaire et
mobile, par l'lection directe des sous-officiers et l'lection
indirecte des officiers suprieurs.

19 _avril_. Loi sur les lections lgislatives qui abaisse le cens
lectoral de 300  200 fr. et le cens d'ligibilit de 1,000  500 fr.

1832. 22 _mars_. Loi sur le recrutement militaire et la formation de
l'arme.

1833. 24 _avril_. Loi sur le rgime lgislatif dans les colonies.

24 _avril_. Loi sur l'exercice des droits civils et politiques dans les
colonies.

22 _juin_. Loi sur l'organisation des conseils gnraux de dpartement
et des conseils d'arrondissement, par la voie de l'lection, avec
adjonction des capacits portes sur la seconde liste du jury aux
possesseurs du cens lectoral politique, et fixation d'un _minimum_ pour
le nombre des lecteurs.

7 _juillet_. Loi sur l'expropriation pour cause d'utilit publique. Elle
tablit par quel mode lgal l'utilit publique est dclare, et elle
soumet au jury l'estimation et le rglement des indemnits. Cette loi a
t modifie et complte par une autre loi du 3 mai 1841.

1834. 16 _fvrier_. Loi sur les crieurs publics d'crits.

10 _avril_. Loi sur les associations.

1834. 20 _avril_. Loi sur l'organisation du conseil gnral et des
conseils d'arrondissement du dpartement de la Seine et du conseil
municipal de la ville de Paris, par la voie de l'lection.

19 _mai_. Loi sur l'tat des officiers.

1835. 9 _septembre_. Loi sur les crimes, dlits et contraventions commis
par la voie de la presse et autres moyens de publication.

9 _septembre_. Loi sur les cours d'assises.

9 _septembre_. Loi portant modification des articles 341, 345, 346, 347
et 352 du Code d'instruction criminelle, et de l'art. 17 du Code pnal.

1837. 1er _avril_. Loi qui dtermine l'autorit des arrts de la Cour de
cassation aprs deux pourvois.

18 _juillet_. Loi sur l'administration communale et les attributions des
conseils municipaux.

1838. 10 _mai_. Loi sur les attributions des conseils gnraux de
dpartement et des conseils d'arrondissement.

1839. 3 _aot_. Loi qui fixe le cadre de l'tat-major de l'arme de
terre.

1841. 17 _juin_. Loi d'organisation de l'tat-major de l'arme navale.

1842. 30 _aot_. Loi sur la rgence du royaume.


2 _Lois de rforme et d'amlioration sociale._

1831. 8 _fvrier_. Loi qui admet le culte isralite au nombre des cultes
reconnus par l'tat et met le traitement de ses ministres  la charge du
trsor public.

4 _mars_. Loi pour la rpression de la traite des ngres.

1832. 17 _avril_. Loi apportant divers adoucissements  la contrainte
par corps.

1832. 28. _avril_. Loi apportant de nombreuses et importantes rformes
dans la lgislation pnale; entre autres l'admission des circonstances
attnuantes et l'abolition de onze cas de peine de mort.

1833. 28 _juin_. Loi organique de l'instruction primaire, lmentaire et
suprieure.

1835. 25 _mai_. Loi relative  l'administration des biens ruraux des
communes, hospices et autres tablissements publics.

5 _juin_. Loi qui confre aux caisses d'pargne la qualit de personnes
civiles pouvant recevoir des dons et legs; une seconde loi du 31 _mars_
1837 chargea la caisse des dpts et consignations de recevoir et
d'administrer les fonds que les caisses d'pargne seraient admises 
placer au trsor.

1836. 21 _mai_. Loi qui supprime et prohibe les loteries.

21 _mai_. Loi organique sur la construction et l'administration des
chemins vicinaux.

1837. 4 _juillet_. Loi sur les poids et mesures, qui consacre le systme
mtrique comme obligatoire.

1838. 11 _avril_. Loi qui lve la comptence des tribunaux civils de
premire instance.

25 _mai_. Loi qui lve la comptence des juges de paix.

28 _mai_. Loi sur les faillites et banqueroutes apportant de graves
rformes dans le Code de commerce.

20. _juin_. Loi sur les alins et sur les tablissements consacrs au
traitement de l'alination mentale.

1840. 8 _mars_. Loi sur l'organisation et l'extension de la comptence
des tribunaux de commerce.

6 _juin_. Loi apportant diverses modifications au rgime de la pche
fluviale.

1841. 22 _mars_. Loi sur le rgime et les conditions du travail des
enfants employs dans les manufactures.

2 _juin_. Loi apportant de graves modifications au code de procdure
civile sur la vente judiciaire des biens immeubles.

14 _juin._ Loi qui modifie le code de commerce sur la responsabilit des
propritaires de navires de commerce.

25 _juin_. Loi sur la vente en dtail des marchandises aux enchres, ou
 cri public.

25 _juin_. Loi sur la transmission des offices rglant la forme et les
droits d'enregistrement des traits.

1843. 18 _juin_. Loi sur les commissaires-priseurs.

1844. 3 _mai_. Loi sur la chasse.

5 _juillet_. Loi sur les brevets d'invention.

3 _aot_. Loi qui accorde,  la veuve et aux enfants des auteurs
d'ouvrages reprsents sur un thtre, le droit garanti par le dcret du
5 fvrier 1810  la veuve et aux enfants des auteurs d'crits imprims.

1845. 29 _avril_ (et 11 _juillet_ 1847). Loi sur le rgime des
irrigations.

21 _juin_. Loi qui supprime les droits de vacation des juges de paix et
augmente leur traitement.

22 _juin_. Loi qui fixe le _maximum_ et le _minimum_ des versements dans
les caisses d'pargne.

15 _juillet_. Loi sur la police des chemins de fer.

18 _juillet_. Loi qui apporte rglement et adoucissement dans le rgime
de l'esclavage aux colonies.

9 _aot_ 1847. Une nouvelle loi ajoute aux mesures favorables de la loi
prcdente, et institue des cours criminelles charges de connatre des
crimes commis envers et par des esclaves.

1846. 3 _juillet_. Loi qui modifie le rgime de postes en supprimant le
dcime rural et en rduisant la taxe sur les envois de fonds.


Il suffit de parcourir cette simple nomenclature lgislative pour
reconnatre qu'il n'est aucune des grandes questions d'intrt national
ou social, dont notre temps est avec raison proccup, qui n'ait t,
pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une srieuse attention et d'une
fconde activit.

Dans l'ordre politique, il a efficacement organis et rgl la force
publique, le mode de sa formation, ses divers lments, l'tat de ses
officiers, la composition de ses tats-majors[246]; et notre arme de
terre et de mer ainsi constitue a glorieusement suffi jusqu'ici 
toutes les missions,  toutes les preuves auxquelles elle a t
appele, aux campagnes de Crime et d'Italie comme  la conqute de
l'Algrie.

[Note 246: Par les lois des 22 mars 1831, 22 mars 1832, 19 mai 1834, 9
aot 1839 et 17 juin 1841.]

Le gouvernement de 1830 n'a pas donn moins de soin  la vie intrieure
de la France qu' sa force au dehors: le principe lectif, gage
ncessaire d'influence et de contrle pour toute socit, grande ou
petite, a t introduit dans l'administration des dpartements et des
communes, y compris celle de la ville de Paris[247]; et en mme temps
que la libert devenait ainsi un droit actif sur tous les points du
territoire comme au centre de l'tat, la loi du 28 juin 1833 sur
l'instruction primaire, la loi du 21 mai 1836 sur les chemins vicinaux
et les deux lois du 11 juin 1842 et du 15 juillet 1845, l'une sur la
constitution du rseau gnral, l'autre sur la police des chemins de
fer, imprimaient partout, dans les campagnes comme dans les villes, un
mouvement permanent de progrs moral et matriel.

[Note 247: Par les lois des 21 mars 1831, 22 juin 1833, 20 avril 1834,
18 juillet 1837 et 10 mai 1838.]

Dans l'ordre civil, nos divers codes ont reu d'importantes rformes,
toutes diriges vers l'efficacit pratique et l'adoucissement des lois,
la simplification des affaires, la garantie de la proprit et des
droits privs dans leurs rapports avec l'tat[248].

[Note 248: Par les lois des 4 et 21 mars 1831, 7 juillet 1833, 7 avril
1837, 17 et 28 avril 1832, 25 mai 1835, 11 avril, 25 et 28 mai 1838, 8
mars 1840, 2, 14 et 25 juin 1841, 18 juin 1843, 3 mai, 5 juillet et 3
aot 1844, 28 avril, 21 et 22 juin 1845.]

L'ordre moral n'a pas t plus nglig que l'ordre politique et l'ordre
civil: les caisses d'pargne, le travail des enfants dans les
manufactures, le sort des alins et les tablissements consacrs 
cette triste misre humaine, l'tat des prisons, l'abolition de la
traite des ngres, le rgime de nos colonies, la condition des esclaves,
leurs rapports avec les matres, la prparation de l'abolition de
l'esclavage, l'abolition des loteries et des jeux, toutes les questions
o sont engags soit l'tat actuel, soit les longues esprances de
l'humanit dans les diverses conditions sociales[249], ont t abordes,
tudies, dbattues, quelques-unes rsolues, toutes mises en tat de
travail et de progrs.

[Note 249: Par les lois des 24 juin 1833, 4 mars 1831, 5 juin 1835, 21
mai 1836, 20 juin 1838, 22 mars 1841, 3 aot 1844, 18 juillet 1845 Et 9
aot 1847.]

Je n'ai fait entrer, dans ce tableau de l'activit lgislative du
gouvernement de 1830, que les lois adoptes, promulgues et mises en
vigueur pendant sa dure. Je n'ai voulu inscrire au compte dfinitif de
ce gouvernement que des faits accomplis et des rsultats acquis. Je dois
cependant  sa mmoire quelque mention des travaux qu'il avait prpars
et livrs aux preuves du rgime constitutionnel dans les sessions
voisines de sa chute. L'instruction primaire et la situation des
instituteurs, l'instruction secondaire et la libert d'enseignement,
l'enseignement du droit et celui de la pharmacie, l'exercice de la
mdecine, la rforme des prisons et l'tablissement du rgime
pnitentiaire, les socits de secours mutuels, les caisses de retraite
pour la vieillesse, la rforme du systme hypothcaire, la navigation
intrieure, le reboisement des montagnes, tous ces intrts de l'ordre
moral, social, matriel, taient l'objet de nombreux projets de loi
prsents aux Chambres, que leurs commissions tudiaient, et qu'elles
taient prs de discuter quand la rvolution du 24 fvrier renversa les
Chambres et la monarchie constitutionnelle elle-mme. A ces tmoignages
de l'activit lgislative je devrais joindre ceux de l'activit
administrative et les nombreuses mesures d'amlioration et de progrs
accomplies par ordonnances royales dans les services publics. Je n'en
citerai que deux, trs-diverses quant  leur objet et  leur date, mais
empreintes, chacune  son tour, de l'une des deux ides qui ont
simultanment prsid au gouvernement de 1830. Le 27 aot 1830, une
ordonnance du roi rendit au barreau franais ses anciennes franchises en
reconnaissant  tout avocat inscrit au tableau le droit de concourir,
_par lection directe_,  la nomination des membres du conseil et du
btonnier de l'ordre, ainsi que le droit de plaider devant toutes les
cours et tous les tribunaux du royaume sans avoir besoin d'aucune
autorisation. Le 31 mai 1838, une ordonnance du roi rgla le rgime de
la comptabilit publique, d'une faon gnrale et destine  maintenir
un ordre svre dans cette branche de l'administration. Soit qu'il agt
de concert avec les Chambres ou par la Couronne seule, le Gouvernement
avait pour gale rgle de conduite le soin de l'ordre et le respect de
la libert.

Je passe de la lgislation politique et sociale, de 1830  1848, 
l'administration des finances durant la mme poque, et j'en constate
pareillement les rsultats en prenant pour point de comparaison, d'aprs
les comptes gnraux et dfinitifs de cette administration, les deux
exercices de 1829 et de 1847, les derniers qui aient compltement
appartenu, le premier au gouvernement de la Restauration, le second au
gouvernement de 1830.


II

Administration des finances.

1 _Revenus ordinaires._

    En 1829, les revenus ordinaires ont
    t de                                 993,396,000 fr.

    En 1847, ils ont t de              1,342,809,354

    L'accroissement des revenus ordinaires
    de 1829  1847 a donc t de           349,413,354

    Savoir:

    1 Sur les contributions directes de    94,000,560 fr.

    2 Sur les contributions indirectes de 243,317,400

    3 Produits divers de toute nature.     12,095,394.


Aucun impt nouveau n'a t cr durant cette poque. J'indiquerai tout
 l'heure les augmentations qu'ont reues quelques-uns des impts dj
tablis.

L'accroissement du revenu public est provenu:

--Sur les contributions directes: 1 de l'addition faite en 1832 au
principal de la contribution personnelle et mobilire et de la taxe des
portes et fentres, qui a ajout environ 11 millions aux ressources de
l'tat et 5 millions  celles des dpartements; 2 de l'application de
la loi des finances de 1835 qui soumit  l'impt les btiments
nouvellement construits et en dchargea les btiments dmolis; 3 du
dveloppement des centimes additionnels dpartementaux.

--Sur les contributions indirectes, l'accroissement du produit a t
presque uniquement le rsultat du progrs continu de l'aisance gnrale
et de la richesse nationale. Quelques lvations de tarifs ont influ,
dans une certaine mesure, sur la plus-value des produits de
l'enregistrement; mais cette plus-value a t beaucoup plus que
compense par des dgrvements considrables, savoir: 1 par une
rduction de 30 millions opre en 1830 sur l'impt des boissons; 2 par
une rduction de 12,792,000 fr. sur le revenu des douanes, rduction
amene par les abaissements de tarifs de 1830  1836; 3 par une
rduction d'un million sur le produit des postes.

--Sur les produits divers de toute nature, l'accroissement de 12,095,000
fr. a eu lieu malgr la rduction de 18,000,000 amene par l'abolition
de la loterie et des jeux, et malgr la suppression de la rtribution
universitaire qui avait produit, en 1844, 1,982,000 fr.

Ces rductions runies, toutes opres par les plus justes motifs, ont
impos au Trsor un sacrifice annuel de 63,000,000.

Si donc le revenu public ordinaire avait t peru en 1847 sur les mmes
bases qu'en 1829, il aurait reu un accroissement bien plus considrable
que celui qu'il a effectivement atteint et que je viens de rappeler.


2 _Dpenses ordinaires._


    En 1829, les dpenses ordinaires ont
    t de                            1,014,914,000 fr.

    En 1847, elles ont t de         1,452,226,564



    De 1829  1847 l'accroissement des
    dpenses ordinaires a donc t de   437,312,564 fr.


Les causes de cet accroissement ont t:

1 Les dpenses occasionnes par la conqute et l'occupation de
l'Algrie. Ces dpenses ont toujours t comprises dans les dpenses
ordinaires de l'tat. De 1830 au 31 dcembre 1847, elles se sont leves
 plus d'un milliard. Dans les derniers exercices de 1830, elles
grevaient le budget annuel des dpenses ordinaires de plus de 100
millions.

2 Les armements, les approvisionnements militaires et l'extension des
cadres de l'arme ncessits par les circonstances politiques, d'abord
au dbut du gouvernement de 1830, ensuite en 1840; les inondations et la
crise de la chert alimentaire en 1846 et 1847.

3 Le dveloppement naturel et ncessaire, quoique modr et lent, des
divers services publics. J'en consigne ici les dtails les plus
importants.


_Ministre de la Justice et des Cultes._

    Le budget de la justice qui tait en
    1829 de                                19,588,000 fr.

    s'est lev en 1847                   27,457,724

Cette augmentation de 7,869,724 fr. est provenue: 1 de l'amlioration
des traitements de la magistrature, principalement dans les degrs
infrieurs; 2 de la suppression des vacations des juges de paix
remplaces par une addition  leur traitement fixe; 3 de
l'accroissement des frais de justice criminelle.

    Le budget des cultes tait en 1829 de  35,481,000 fr.

    Il s'est lev en 1847                39,367,395

La construction ou la restauration d'difices diocsains, les
subventions accordes pour la construction ou la restauration d'difices
paroissiaux, la cration des succursales et des vicariats, l'rection
d'un certain nombre de cures inamovibles, les amliorations apportes
dans les traitements des desservants catholiques et des pasteurs
protestants, les traitements des ministres isralites et autres frais de
culte inscrits pour la premire fois au budget sous le gouvernement de
1830, ont dtermin cette augmentation de 3,886,395 fr.

_Ministre de l'Instruction publique._


    Le budget de ce ministre tait en
    1829 de                                  7,292,000 fr.

    Il s'est lev en 1847                 19,269,438


L'augmentation de 11,787,438 fr. a eu pour causes: 1 le rtablissement
de la cinquime classe de l'Institut (Acadmie des sciences morales et
politiques); 2 la cration de nouvelles facults dans les dpartements
et de nouvelles chaires dans les facults existantes, au Collge de
France et au Musum d'histoire naturelle; 3 le dveloppement des coles
de pharmacie rattaches pour la premire fois au budget de l'instruction
publique; 4 le rtablissement de l'cole normale suprieure; 5
l'institution de quatorze nouveaux collges royaux et l'augmentation des
encouragements accords aux tudes et aux travaux scientifiques et
historiques; 6 enfin et surtout la grande extension du service de
l'instruction primaire organise par la loi du 28 juin 1833. Je
n'insiste pas sur les rsultats de cette loi; ils sont trop positivement
constats et trop universellement reconnus pour qu'il me convienne de
m'y arrter. Je ne signalerai qu'un fait. En 1832, avant la loi du 28
juin 1833, il y avait en France 42,092 coles primaires, communales ou
prives, et dans ces coles 1,935,624 lves, garons ou filles. Au 1er
janvier 1848, sous l'influence de la loi du 28 juin 1833, le nombre des
coles primaires s'tait lev  63,028, et celui des lves 
3,530,135. Ainsi, dans l'espace de quatorze ans, l'instruction primaire
avait acquis 20,936 coles et 1,594,511 lves de plus.

_Ministre de l'Intrieur._

    Ce budget tait en 1829 de             53,370,000 fr.

    Il s'est lev en 1847               142,465,747

L'augmentation de 89,096,747 fr., dont il faut dduire 66,000,000 de
dpenses dpartementales, est due aux notables amliorations morales et
matrielles apportes dans le rgime des prisons, au dveloppement des
lignes tlgraphiques,  la conservation des monuments historiques, aux
subventions alloues aux ponts  page des chemins vicinaux, aux
nouvelles allocations accordes aux tablissements de bienfaisance et
aux beaux-arts, aux dpenses de la garde nationale, etc., etc.

_Ministre de l'Agriculture et du Commerce._

    Ce budget tait en 1829 de             10,177,000 fr.

    Il s'est lev en 1847                14,015,000

Cette augmentation d'environ 4 millions a t applique aux
encouragements  l'agriculture, aux pches maritimes, au Conservatoire
des arts et mtiers, aux tablissements thermaux et sanitaires, aux
secours pour inondations et au dveloppement des haras.

_Ministre des Travaux publics._

    Ce budget tait en 1829 de              33,397,000 fr.

    Il s'est lev en 1847                 69,474,765


Cette forte augmentation a eu pour cause les nombreux travaux publics
entrepris et excuts sur le budget ordinaire de l'tat, l'ouverture des
lacunes et les rectifications des routes royales, l'amlioration de la
navigation intrieure, la construction ou l'agrandissement des ports
maritimes, les rparations et les constructions de monuments publics et,
par une consquence ncessaire, le dveloppement des cadres du personnel
des ponts et chausses et des mines.

Pour l'achvement du seul port de Cherbourg, le gouvernement de 1830 a
dpens, de 1830  1848, 49,123,695 fr., somme trs-suprieure  celles
qu'ont dpenses pour ce grand travail les divers gouvernements qui y
ont concouru depuis son origine jusqu' son achvement (1783-1867).

_Ministre de la Guerre._

    Ce budget tait en 1829 de           214,367,000 fr.

    Il s'est lev en 1847              349,310,950

Les dpenses de l'Algrie figurent dans cette augmentation pour plus de
104 millions. Un accroissement d'effectif de 17  18,000 hommes sur
l'effectif de 1829, une amlioration de solde et d'entretien pour les
soldats et les grades infrieurs, l'extension des coles rgimentaires
et les changements dans la proportion des armes ont dtermin le surplus
de l'augmentation.

_Ministre de la Marine._

    Ce budget tait en 1829 de             72,935,000 fr.

    Il s'est lev en 1847               133,732,030

Les trois principales causes qui ont amen cette augmentation de 60
millions ont t: 1 la cration de services qui n'existaient pas au
budget du dpartement de la marine en 1829, tels que l'infanterie de
marine, la gendarmerie maritime et les gardes maritimes; 2 les
amliorations introduites, comme pour l'arme de terre, dans la
condition, la nourriture et la solde des officiers, sous-officiers,
soldats, matelots et ouvriers; 3 le dveloppement de nos forces
navales, soit par les armements, soit par les travaux maritimes;
dveloppement rendu ncessaire par la conqute de l'Algrie, par le
progrs du commerce extrieur, par nos nouveaux tablissements
lointains, et par le rle de plus en plus important que la marine est
appele  jouer pour l'extension et la protection de l'activit et des
intrts nationaux dans toutes les parties du monde.

Je rsume, d'aprs ces faits et ces chiffres, les rsultats de
l'administration des revenus et des dpenses ordinaires, de 1830  1848:

1 Aucune cration d'impts nouveaux. Nulle autre augmentation des
impts existants en 1830 que l'addition de 16,000,000 au principal de la
contribution personnelle et mobilire et de la taxe des portes et
fentres, quelques lvations de tarifs dans les droits d'enregistrement
et les centimes additionnels vots par les conseils gnraux.

2 Rduction de 63,000,000 d'impts divers, savoir:

    30 millions sur l'impt des boissons.
    12 millions sur les douanes.
    1  million sur les droits de poste.
    18 millions pour l'abolition de la loterie et des jeux.
    2  millions par l'abolition de la rtribution universitaire.

    Total 63 millions.

3 Malgr ces rductions de taxes diverses, l'augmentation progressive
des produits des contributions indirectes, augmentation amene par la
seule puissance de la prosprit publique et du travail national, a
apport dans les revenus ordinaires de l'tat, de 1829  1847, un
accroissement d'environ 244 millions.

4 Ainsi, rduits d'une part et accrus de l'autre, les revenus
ordinaires ont suffi, de 1838  1848: 1  l'acquittement de toutes les
dpenses ordinaires de l'tat, y compris celles qu'ont entranes la
conqute et l'occupation de l'Algrie et les armements extraordinaires
ncessits en 1830 et en 1840 par les circonstances politiques; 2  de
nombreuses et importantes amliorations apportes dans tous les services
publics, de l'ordre moral comme de l'ordre matriel, de la guerre comme
de la paix, et au profit de toutes les classes de citoyens.

Ce rsultat est incontestable aujourd'hui. Tous les comptes du
gouvernement de 1830 ont t l'objet de rglements lgislatifs, et le
dficit du dernier exercice (1847) n'a laiss, pour toute la dure de ce
gouvernement, qu'un dcouvert de 13,762,000 fr.

Je dois reconnatre que, dans les premires annes de son existence,
pour subvenir aux frais insparables de toute rvolution, le
gouvernement de 1830 a eu recours  des ressources extraordinaires: il a
alin des bois de l'tat; il a annul des rentes rachetes par
l'amortissement, et il a fait appel au crdit jusqu' concurrence de
290,000,000 fr. Mais,  partir de 1833, non-seulement ses ressources
ordinaires lui ont suffi; elles ont de plus fourni, aux travaux publics
extraordinaires qu'il a entrepris et accomplis, des voies et moyens
trs-considrables. C'est le grand fait qui me reste  constater.


III

TRAVAUX PUBLICS.


Je persiste, pour ce rsum des travaux publics de 1830  1848, dans
l'ordre que j'ai adopt pour le rsum de l'administration gnrale des
finances. J'indique d'abord la somme et la nature des fonds qui ont t
affects  cet emploi.

Ces fonds ont t puiss  des sources diverses:

1 Dans les ressources ordinaires des budgets. De 1830  1847, dans tous
les budgets ordinaires, des crdits ont t ouverts pour des travaux
publics extraordinaires. Ces crdits sont pars dans les budgets de
l'intrieur, des travaux publics, de la guerre et de la marine. Ils se
sont levs  328,135,000 fr.

2 Les rserves de l'amortissement, ou budget extraordinaire cr par la
loi du 17 mai 1837, ont t la seconde source ouverte 
l'accomplissement des travaux publics extraordinaires. Sous le
gouvernement de 1830, l'amortissement de la dette publique a constamment
fonctionn; mais les fonds que le crdit public avait ports et
soutenait au-dessus du pair, le 5, le 4 1/2 et le 4 p. % ne pouvaient
continuer  tre amortis sans imposer au Trsor une perte considrable.
La dotation et les rentes rachetes appartenant  chacun de ces fonds
n'taient donc plus employes en achats nouveaux, et constituaient un
fonds provisoirement disponible auquel on donna le nom de _rserves de
l'amortissement_. Ce fut ce fonds que la loi du 17 mai 1837 affecta aux
travaux publics extraordinaires. Il leur a fourni 225,624,000 fr. Il
faut remarquer que ces 225,624,000 fr. avaient t produits par les
revenus ordinaires de l'tat, et ne peuvent tre rangs parmi les
ressources extraordinaires.

3 Les emprunts soit en rentes, soit en dette flottante, ont t la
troisime des ressources affectes aux travaux publics extraordinaires.
J'en indique la date et le montant.

1 La loi du 27 juin 1833 autorisa l'mission de 5 millions de rentes 5
p. %, en prononant l'annulation d'une mme quantit de rentes sur
celles qui avaient t rachetes par l'amortissement. Cette mission a
produit 93,852,000 fr.

2 La loi du 25 juin 1841 autorisa une mission de rentes 3 p. %, qui
s'leva  12,810,245 fr. de rente et qui a produit 450,000,000 fr.

3 La loi du 11 juin 1842, qui tablit le rseau gnral de nos chemins
de fer, ordonna que les dpenses des travaux qui devaient rester  la
charge de l'tat seraient provisoirement supportes par la dette
flottante. Au 31 dcembre 1847, les avances s'levaient  441,000,000 fr.

Le 10 novembre 1847, un emprunt en rentes 3 p. % (9,966,777 fr. de
rentes), autoris par une loi du 11 aot prcdent, avec affectation aux
travaux publics extraordinaires, produisit 250,000,000 qui devaient
rduire d'autant le chiffre de la dette flottante. Cette somme ne
pourrait, sans un double emploi vident, tre comprise parmi les
ressources extraordinaires cres pour les grands travaux publics. Sur
ces 250,000,000, une somme de 82,000,000 dj verss se trouvait, le 24
fvrier 1848, dans l'encaisse du Trsor, et les versements qui restaient
 effectuer (168,000,000) ont t reus par le gouvernement de la
Rpublique.

Au moment de sa chute, le gouvernement de 1830 possdait, pour faire
face  sa dette flottante de 441,000,000 fr.:


     1 Les ressources provenant des travaux excuts  l'aide de cette
     dette flottante, savoir les remboursements ds:


    Par la compagnie du chemin de fer du Nord.         93,592,000 fr.

    Par la compagnie du chemin de fer de Lyon.         42,000,000 fr.

    Par la compagnie du chemin de fer de
    Tours  Nantes, environ.                            6,000,000 fr.

    Par diverses compagnies pour prts.                56,268,000 fr.

    Pour le prix des terrains de l'ancien
    htel des affaires trangres, environ.             7,000,000 fr.

                                            Total.    204,860,000 fr.


Les comptes successifs de l'administration des finances depuis 1848
constatent que ces ressources ont t ralises.

2 A ces recouvrements qui devaient dcharger d'autant la dette
flottante de 441 millions, il faut ajouter les rserves de
l'amortissement restes sans emploi, grce  l'lvation constante du 5,
du 4 1/2 et du 4 p. % au-dessus du pair, rserves que la loi du 11 juin
1843 avait affectes  l'extinction des dcouverts du budget. Le 31
dcembre 1847, ces rserves s'levaient  80 millions, et le dcouvert
du budget n'tait plus alors, comme cela a t constat, que de
13,762,000 fr. Les rserves de l'amortissement allaient donc devenir
disponibles, du moins en grande partie, et elles auraient pu tre
affectes  la rduction de la dette flottante jusqu' concurrence de
leur disponibilit.

Enfin,  la date du 31 dcembre 1847, l'amortissement du 3 p. %, qui
n'avait pas t suspendu un seul jour, avait rachet 17,603,712 fr. de
rentes; et si on liquide  cette poque l'administration financire du
gouvernement de 1830, ces rentes rachetes avec ses revenus ordinaires
font incontestablement partie de son actif.


J'arrive  la conclusion qui dcoule de ces faits et de ces chiffres
scrupuleusement recueillis.

De 1830  1847, le gouvernement de cette poque a excut pour
1,538,000,000 de grands travaux publics. Pour accomplir cette oeuvre, il
n'a eu recours aux moyens de crdit, ou, en d'autres termes, il n'a
grev l'avenir que jusqu' concurrence de 984,000,000, mme en y
comprenant les 441,000,000 de dette flottante, quoiqu'il ait laiss,
dans son actif, des ressources suffisantes pour les couvrir. Si donc,
dans les premires annes de son existence, le gouvernement de 1830 a d
recourir  des ressources extraordinaires pour payer une partie des
dpenses de son tablissement, il a, pour ainsi dire, restitu ces
dpenses en payant sur ses ressources ordinaires une partie
(554,000,000) des grands travaux publics que les gouvernements ont
toujours pays avec des ressources extraordinaires.

Comment ont t employs les crdits que je viens d'indiquer? Quels
grands travaux publics extraordinaires ont t accomplis de 1830  1848?
C'est le dernier fait que je tiens  mettre en lumire.

Le gouvernement de 1830 a continu d'abord les oeuvres commences par
ses prdcesseurs. Les nombreuses lacunes que prsentaient les anciennes
routes royales ont t acheves. Les pentes qui les rendaient
dangereuses ou impraticables ont t rectifies. Les canaux entrepris
par la Restauration ont t compltement excuts, et les grands ports
maritimes encore inachevs nergiquement continus. D'anciennes et
clbres cathdrales ont t restaures. Les monuments entrepris par
l'ancienne monarchie ou par l'Empire, les glises de Sainte-Genevive et
de la Madeleine, la Sainte-Chapelle, l'arc de triomphe de l'toile, le
Musum d'histoire naturelle, l'cole des beaux-arts, les palais
lgislatifs ou ont t termins ou agrandis ou embellis. Les besoins
nouveaux ont reu aussi leur satisfaction; une nouvelle cole normale
suprieure a t offerte  l'enseignement public grandement et
libralement dvelopp. Les maisons centrales de dtention ont t
appropries  un meilleur rgime pnitentiaire. Les hospices des alins
et des sourds-muets ont t mis en tat de mieux rpondre  leur
destination. De nouvelles routes ont t ouvertes pour pacifier et
enrichir les contres qu'avait dsoles la guerre civile. Les voies
navigables  l'intrieur du pays ont t perfectionnes. Deux grands
canaux, celui de la Marne au Rhin et le canal latral  la Garonne, ont
t ouverts. Le rseau tlgraphique a t tendu. Le matriel de la
guerre et de la marine a t complt et amlior  grands frais. Paris
et Lyon ont t fortifis.

Je trouve dans un crit publi en 1848, peu de mois aprs la rvolution
de fvrier[250], par M. Lacave-Laplagne, mon collgue comme ministre des
finances de 1842  1847, un tableau des fonds affects, sur les
ressources ordinaires et extraordinaires des budgets, aux travaux
publics extraordinaires, notamment  ceux que je viens de rappeler. Ce
tableau, dress en 1848, a pu tre complt par des renseignements plus
rcents qu'il serait trop long d'expliquer ici. J'en tire cependant
quelques chiffres, qui donnent une ide approximativement juste de
l'importance des principaux travaux ainsi accomplis. De 1830  1847
inclusivement, il a t dpens sur les ressources ordinaires des
budgets:

[Note 250: _Observations sur l'administration des finances pendant le
gouvernement de Juillet, et sur ses rsultats_, par M. Lacave-Laplagne;
Paris, 1848. Cet ouvrage et quatre autres crits publis de 1848  1864,
savoir: 1 _Histoire financire du gouvernement de Juillet, _par M. L.
Vitet, 1848; 2 _De l'quilibre des budgets sous la monarchie de _1830,
par M. S. Dumon, ancien ministre des finances (1849); 3 _Le roi
Louis-Philippe; liste civile_: par M. le comte de Montalivet (1851); 4
_Rien! Dix-huit annes de gouvernement parlementaire, _par M. le comte
de Montalivet (1864); contiennent, sur l'administration politique et
financire du gouvernement de 1830 et sur ses rsultats, des
renseignements aussi vridiques que circonstancis.]


    Pour les canaux.                             35,773,000 fr.
    Pour les routes royales, ponts, etc.         14,708,000
    Pour les routes dpartementales.              3,996,000
    Pour les monuments publics de divers genres. 46,388,000


La somme totale des fonds affects, sur les ressources ordinaires des
budgets, aux travaux publics extraordinaires, s'lve, selon ce tableau,
 328,125,000 fr.;

Et ce chiffre est conforme  celui que j'ai dj indiqu.

La somme totale des fonds appliqus, sur les ressources extraordinaires
portes dans des budgets spciaux,  des emplois de mme nature,
s'lve, selon le tableau de M. Lacave-Laplagne,  1,136,280,000 fr.

Ce qui fait, en tout, pour les travaux publics extraordinaires excuts
de 1830  1848, une somme totale de 1,461,415,000 fr.

Les renseignements plus complets que j'ai recueillis portent ce total,
comme je l'ai dit d'abord,  la somme de 1,538,000,000
fr.

Le plus considrable de ces travaux a t sans contredit l'tablissement
des chemins de fer. Non-seulement c'est sous le gouvernement de 1830 que
cette grande oeuvre a pris son premier lan; c'est de lui qu'elle a reu
la forte impulsion et les lois fondamentales qui ont prsid  ses
dveloppements et dtermin son succs. De 1833  1847, je trouve, dans
le tableau chronologique des travaux lgislatifs de cette poque,
trente-cinq lois proposes, discutes et promulgues pour l'tude et
l'excution des chemins de fer successivement entrepris dans toute
l'tendue de la France[251]. Et,  l'origine comme au terme de cette
lgislation, se placent deux grandes lois: l'une 9 _aot_ 1847.--Loi sur
l'achvement du chemin de fer de Paris  Valenciennes.

    [Note 251: En voici le tableau:

    27 _juin_ 1833.--Loi pour des tudes sur les chemins de fer.

    9 _juillet_ 1836.--Loi d'tablissement du chemin de fer de Paris 
    Versailles.

    Chemin de fer de Montpellier  Cette.

    6 _mai_ 1838.--Chemin de fer de Strasbourg  Ble.

    26 _juillet_ 1839.--Chemin de fer de Lille  Dunkerque.

    1er _aot_ 1839.--Chemin de fer de Paris  Versailles.

    --de Paris  Orlans.

    --de Paris au Havre et  Dieppe.

    15 _juillet_ 1840.--Loi qui modifie quelques-unes des lois
    prcdentes.

    13 _juin_ 1841.--Chemin de fer de Bordeaux  la Teste.

    11 _juin_ 1842.--Prolongement du chemin de fer de Paris  Rouen
    jusqu'au Havre.--Loi pour l'tablissement d'un systme gnral de
    chemins de fer en France.

    28 _juillet_ 1843.--Chemin de fer d'Avignon  Marseille.

    7 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Montpellier  Nmes.

    26 _juillet_ 1844.--Chemin de fer de Paris  la frontire d'Espagne
    (entre Tours et Bordeaux).

    --De Paris  la Mditerrane par Lyon (entre Paris et Dijon, Chlons
    et Lyon).

    --De Paris sur l'Ocan (par Tours et Nantes).

    26 _juillet_ 1844.--De Paris sur l'ouest de la France (par Chartres,
    Laval et Rennes).

    --De Paris sur l'Angleterre et la frontire de Belgique (par Calais,
    Dunkerque et Boulogne).

    --D'Orlans  Vierzon et de Vierzon  Bourges.

    --De Paris sur le centre de la France  (du 11 juin 1842) qui a
    pos les bases du rseau gnral des chemins de fer et qu'on a
    justement appele leur charte; l'autre (du 15 juillet 1845) qui a
    rgl la police des chemins de fer et fond ainsi le rgime
    permanent de ce grand et nouveau systme de communication. Cette
    dernire loi, prsente et soutenue par M. Dumon, alors ministre des
    travaux publics, n'a pas cess d'tre en vigueur.

    Au 31 dcembre 1847, il y avait 2,059 kilomtres de chemins de fer
    en pleine exploitation, et 2,144 kilomtres de chemins de fer en
    construction.

    Chteauroux et Limoges, par Bourges sur Clermont.

    2 _aot_ 1844.--De Paris sur la frontire d'Allemagne, par Nancy et
    Strasbourg.

    5 _aot_ 1844.--De Paris  Sceaux.

    5 _juillet_ 1845.--De Lille  la frontire de Belgique.

    15 _juillet_ 1845.--Loi sur la police des chemins de fer.

    16 _juillet_ 1845.--Loi complmentaire sur le chemin de fer de Paris
     Lyon et de Lyon  Avignon.

    19 _juillet_ 1845.--Loi complmentaire des chemins de fer de Tours 
    Nantes et de Paris  Strasbourg.--Embranchement sur Reims et
    Metz--sur Dieppe et Fcamp--de Rouen au Havre--d'Aix sur Marseille
    et Avignon.

    21 _juin_ 1846.--Chemin de fer de Dijon sur Mulhouse avec
    embranchements.

    --Dveloppements du rseau de l'Ouest.

    --De Bordeaux  Cette.

    3 _juillet_ 1846.--D'Orlans  Vierzon et de Nmes  Montpellier
    (loi complmentaire).]

--Loi sur des modifications aux conditions de concession du chemin de
fer de Paris  Lyon.

--Loi sur le classement du chemin de fer de Montereau  Troyes.

Je n'ajoute rien  ces faits. Ils contiennent une claire et concluante
rponse aux deux questions que j'ai poses en tte de ce rsum: Quelle
influence a exerce, pendant sa dure, sur l'tat et le sort de la
France, le gouvernement de 1830? Qu'est-il rest et que reste-t-il  la
France de l'influence et des oeuvres de ce gouvernement? videmment
l'ordre politique et l'ordre civil, l'ordre moral et l'ordre matriel,
les droits de la libert et ceux de la scurit publique, les progrs de
la prosprit et du bien-tre dans toutes les classes de la nation ont
t, pour le gouvernement de 1830, l'objet d'une constante proccupation
et d'une honnte et efficace action. Il a compris sa mission et
poursuivi son but, srieusement, simplement, sans charlatanerie, sans
fantaisie, et le bien de ses oeuvres a survcu au malheur de sa chute.
Il a eu les caractres essentiels et il atteignait de jour en jour les
rsultats essentiels d'un gouvernement lgal et libre. Ce fut son
travail. Ce sera son honneur.


FIN DU HUITIME ET DERNIER VOLUME.



                           TABLE DES MATIRES

                            DU TOME HUITIME.


CHAPITRE XLIV.

LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.

(1840-1848.)

     Le gouvernement libre est le but et le besoin des socits
     modernes.--La responsabilit du pouvoir est le principe essentiel
     du gouvernement libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir,
     selon les lieux et les temps, des formes diffrentes.--Exemples:
     l'Angleterre et la France, les tats-Unis d'Amrique et la
     Suisse.--Le gouvernement parlementaire est l'une des formes du
     gouvernement libre.--La formation des partis politiques est l'une
     des conditions du gouvernement parlementaire.--Accomplissement de
     ces conditions par le cabinet du 29 octobre 1840.--Son homognit
     et son unit.--Les changements survenus dans sa composition ne les
     altrent point.--Rapports de ses membres entre eux.--Ses rapports
     avec les Chambres.--Formation et action du parti conservateur.--De
     la corruption lectorale et parlementaire.--De l'opposition
     parlementaire.--Sance du 26 janvier 1844  la Chambre des
     dputs.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le
     roi Louis-Philippe.--De la maxime: Le roi rgne et ne gouverne
     pas.--Caractres du gouvernement parlementaire pendant la dure du
     cabinet du 29 octobre 1840.

CHAPITRE XLV.

LES MARIAGES ESPAGNOLS.

(1842-1847.)

     Notre politique envers l'Espagne de 1833  1842 et ses deux
     principes.--Question du mariage de la reine Isabelle.--Notre
     politique dans cette question.--Mission de M. Pageot  Londres,
     Vienne et Berlin.--Ide du prince de Metternich.--Ide de la cour
     de Londres pour le prince Lopold de Coburg.--Mes communications
     avec le cabinet anglais  ce sujet.--Chute du rgent
     Espartero.--Changement d'attitude du cabinet anglais.--M. Olozaga
     et la reine Isabelle.--M. Gonzals Bravo.--M. Bresson, ambassadeur
     de France  Madrid.--Sir Henri Bulwer, ministre d'Angleterre 
     Madrid.--Retour de la reine Christine en Espagne.--Rforme de la
     constitution espagnole de 1837.--Le gnral Narvaez.--Situation des
     divers prtendants  la main de la reine Isabelle.--Mort de
     l'infante doa Carlotta.--Le comte de Trapani.--Conversation du roi
     Louis-Philippe avec le comte Appony.--Abdication de don
     Carlos.--Ngociation pour le mariage de la reine Isabelle avec le
     comte de Trapani.--Nos relations  ce sujet avec le cabinet
     anglais.--Vrai sentiment de la reine Christine pour le mariage de
     ses deux filles.--Premire ide du mariage du duc de Montpensier
     avec l'infante doa Fernanda.--Entretiens, au chteau d'Eu, avec
     lord Aberdeen  ce sujet.--Menes entre Madrid et Lisbonne en
     faveur du prince Lopold de Coburg.--Participation de sir Henri
     Bulwer.--Avertissement loyal de lord Aberdeen.--Mes instructions 
     M. Bresson.--Chute du gnral Narvaez.--Cabinet Miraflores.--Mon
     mmorandum du 27 fvrier 1846.--Cabinet Isturiz.--Chute du cabinet
     de sir Robert Peel et de lord Aberdeen.--Avnement de lord
     Palmerston au _Foreign-Office_.--Sa dpche du 19 juillet
     1846.--Mes instructions  M. Bresson.--Rsolution de la reine
     Christine pour les deux mariages de ses filles.--Le duc de Cadix et
     le duc de Montpensier.--Ngociation  ce sujet.--Conclusion des
     deux mariages.--Le duc de Montpensier et le duc d'Aumale en
     Espagne.--Opposition du cabinet anglais.--Son
     inefficacit.--Clbration des deux mariages.--Leurs consquences.

CHAPITRE XLVI.

L'ITALIE ET LE PAPE PIE IX.

(1846-1848.)

     Pie IX en 1846 et en 1866.--Contraste entre ces deux
     poques.--Quelle est la part de Pie IX lui-mme dans sa
     destine?--Mes instructions  M. Rossi pour le conclave de
     1846.--Amnistie de Pie IX  son avnement--Le cardinal Gizzi,
     secrtaire d'tat.--Pie IX rformateur.--Ses premires
     conversations avec M. Rossi.--Inexprience et faiblesse politique
     de la cour de Rome.--La question romaine et la question
     italienne.--Le cardinal Ferretti, secrtaire d'tat.--Occupation de
     Ferrare par les Autrichiens.--Rformes accomplies  Rome.--Le parti
     libral romain modr et laque.--Sa bonne attitude en 1847 pour la
     fte anniversaire de l'amnistie.--Garde civique romaine.--Lettre
     que m'adresse M. J. Mazzini sur le parti modr en Italie.--Dpche
     du prince de Metternich sur le mme sujet.--Complication des
     questions romaines et des questions italiennes.--Notre politique en
     Italie.--Lettre du prince de Joinville  cet gard.--Ma
     rponse.--Mes instructions  nos agents en Italie.--Installation de
     la _consulta_ d'tat  Rome.--L'esprit rformateur, l'esprit
     national et l'esprit rvolutionnaire en Italie.--Nos prparatifs
     pour une expdition destine  protger le pape, en janvier
     1848.--Chute du cabinet du 29 octobre 1840 et rvolution du 24
     fvrier 1848.--Crise radicale dans la situation de Pie
     IX.--Ministre et assassinat de M. Rossi.--Un abme entre le pape
     rformateur et le pape rvolutionnaire.--Quelle est la part des
     peuples dans l'insuccs des gouvernements?--Louis XVI et Pie
     IX.--Lettre de M. Rossi  moi aprs la rvolution du 24 fvrier
     1848.

CHAPITRE XLVII.

LA SUISSE ET LE SONDERBUND.

(1840-1848.)

     Sentiments du roi Louis-Philippe sur la Suisse.--Leur fondement
     historique.--Napolon Ier et l'acte de mdiation de 1803.--Le
     congrs de Vienne et le pacte fdral de 1815.--Les rvolutions
     cantonnales de 1830.--En 1832, la rvision du pacte fdral
     choue.--Ma situation personnelle envers la Suisse.--Lutte des
     conservateurs et des radicaux suisses.--Abolition des couvents et
     confiscation de leurs biens dans le canton d'Argovie.--Appel des
     jsuites pour l'instruction publique dans le canton de
     Lucerne.--Premire expdition des corps francs contre
     Lucerne.--Hsitation et inertie de la Dite helvtique.--Notre
     attitude diplomatique envers la Suisse.--Seconde expdition des
     corps francs contre le canton de Lucerne.--Installation des
     jsuites  Lucerne.--Rvolutions radicales dans les cantons de Vaud
     et de Berne.--Assassinat de M. Jacob Leu, d'bersol.--Formation du
     Sonderbund, ligue des cantons catholiques.--M. de Boislecomte,
     ambassadeur de France en Suisse.--Ses conversations avec M.
     Ochsenbein, prsident de la Dite.--Rvolution radicale dans le
     canton de Genve.--Nos relations avec les cours de Vienne, de
     Berlin et de Ptersbourg sur les affaires de Suisse.--Mon
     insistance pour que nous nous entendions aussi avec
     l'Angleterre.--Le duc de Broglie ambassadeur  Londres.--Ses
     conversations avec lord Palmerston.--Ngociations sur un projet de
     note identique et de mdiation  prsenter par les cinq puissances
      la Dite helvtique et au Sonderbund.--La guerre civile clate en
     Suisse.--M. Peel charg d'affaires d'Angleterre en Suisse.--Dfaite
     du Sonderbund.--Prsentation tardive de la note identique des cinq
     puissances.--Vues des cours de Vienne et de Berlin.--Le comte de
     Colloredo et le gnral Radowitz  Paris.--Notre attitude envers
     eux.--Rsum de nos vues et de nos actes envers la Suisse  cette
     poque.

CHAPITRE XLVIII.

LES RFORMES POLITIQUES ET LA CHUTE DU MINISTRE DU 29 OCTOBRE 1840.

(1840-1848.)

     Ma disposition personnelle en terminant ces _Mmoires_.--Pense
     dominante et constante du ministre du 29 octobre 1840.--La
     prpondrance des classes moyennes; ses motifs et son
     caractre.--Le parti conservateur.--Le but des rformes lectorale
     et parlementaire tait de changer cette politique.--Diversit des
     lments de l'opposition.--L'opposition monarchique et l'opposition
     rpublicaine.--Diversit des lments de l'opposition
     monarchique;--de l'opposition rpublicaine.--De 1840  1847, la
     question des rformes reste dans l'arne parlementaire.--Divers
     dbats  ce sujet.--La question passe dans le champ de l'agitation
     extrieure.--Les banquets de 1847.--Leur caractre.--Attitudes
     diverses de l'opposition monarchique et de l'opposition
     rpublicaine.--Ascendant croissant de l'opposition
     rpublicaine.--Attitude du gouvernement envers les banquets.--Ma
     conversation avec M. de Morny.--Ma conversation avec le roi
     Louis-Philippe.--Projet d'un nouveau banquet  Paris.--Ouverture de
     la session de 1848.--Discussion de l'adresse.--Rsolution et
     langage du gouvernement sur la question des rformes.--L'opposition
     se dcide  assister au nouveau banquet propos.--Le gouvernement
     se dcide  l'interdire.--Question de lgalit leve  ce
     sujet.--Compromis entre des reprsentants du cabinet et des
     reprsentants de l'opposition pour faire dcider cette question par
     les tribunaux.--Luttes intrieures entre les divers lments de
     l'opposition.--Les meneurs rvolutionnaires de l'opposition
     rpublicaine ajoutent au banquet un plan de mouvement
     populaire.--Manifeste publi dans ce but.--Changement de scne.--Le
     gouvernement interdit le banquet.--L'opposition parlementaire y
     renonce et propose  la Chambre des dputs l'accusation du
     ministre.--Journes des 21 et 22 fvrier.--Le 23 fvrier,
     manifestations rformistes dans une partie de la garde
     nationale.--Conversation du roi, d'abord avec M. Duchtel, puis
     avec moi.--Chute du cabinet.--Je l'annonce  la Chambre.--motion
     de la majorit.--Rapports entre le roi et le cabinet.--Persistance
     des menes de l'opposition rpublicaine rvolutionnaire.--Mesures
     de rsistance prpares par le gouvernement.--Tragique incident,
     dans la soire du 23 fvrier, devant le ministre des affaires
     trangres.--Ses effets.--Nomination du marchal Bugeaud au
     commandement de la garde nationale et des troupes; dernier acte du
     ministre.--Ma dernire visite au roi Louis-Philippe.--Mon
     impression sur ses sentiments et ses dispositions intrieures dans
     cette crise.

CHAPITRE XLIX

RSUM.

FIN DE LA TABLE DU TOME HUITIME ET DERNIER.



________________________________________
PARIS.--IMPRIM CHEZ JULES BONAVENTURE.
55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.









End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de
mon temps (Tome 8), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

