The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de la Rvolution, by Jules Michelet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les Femmes de la Rvolution

Author: Jules Michelet

Release Date: July 2, 2006 [EBook #18738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RVOLUTION ***




Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at DP Europe
(http://dp.rastko.net/)









LES FEMMES DE LA RVOLUTION

PAR

J. MICHELET

       *       *       *       *       *

Deuxime dition revue et corrige

PARIS

ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-DITEUR

RUE VOLTAIRE, 4-6

       *       *       *       *       *

1855

L'auteur et l'diteur de cet ouvrage se rservent le droit de le
traduire ou de le faire traduire en toutes les langues.

Paris.--Imp. Simon Raon et comp., rue d'Erfurth, 1.

       *       *       *       *       *

L'espce de galerie ou muse biographique que le lecteur va parcourir se
compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a tracs
dans son _Histoire de la Rvolution_.

Quelques-uns taient incomplets, l'historien n'ayant d, dans cette
histoire gnrale, les esquisser que de profil. Il y a suppl d'aprs
les meilleures sources biographiques.

Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont t
refondus ou considrablement dvelopps.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES




I


I. Aux femmes, aux mres, aux filles

II. Influence des femmes au dix-huitime sicle.--Maternit

III. Hrosme de piti.--Une femme a dtruit la Bastille

IV. L'amour et l'amour de l'ide (89-91)

V. Les femmes du 6 octobre (89)

VI. Les femmes de la fdration (1790)

VII. Les dames jacobines (1790)

VIII. Le Palais-Royal en 90.--mancipation des femmes.--La cave des Jacobins


II


IX. Les salons.--Madame de Stal

X. Les salons.--Madame de Condorcet

XI. Suite.--Madame de Condorcet (94)

XII. Socits de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe

XII. Throigne de Mricourt (89-93)

XIV. Les Vendennes en 90 et 91


III


XV. Madame Roland (91-92)

XVI. Madame Roland (suite)

XVII. Mademoiselle Kralio (madame Robert) (17 juillet 91)

XVIII. Charlotte Corday

XIX. Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95)

XX. Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'nerva la Gironde

XXI. La premire Femme de Danton (92-93)

XXII. La seconde femme de Danton.--L'amour en 93


IV


XXIII. La desse de la Raison (10 novembre 93)

XXIV. Culte des femmes pour Robespierre

XXV. Robespierre chez madame Duplay (91-95)

XXVI. Lucile Desmoulins (avril 94)

XXVII. Excutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles tre excutes?

XXVII. Catherine Thot, Mre de Dieu.--Robespierre messie (juin 94)

XXIX. Les dames Saint-Amaranthe (juin 94)

XXX. Indiffrence  la vie.--Amours rapides des prisons (93-94)

XXXI. Chaque parti prit par les femmes

XXXII. La raction par les femmes dans le demi-sicle qui suit la Rvolution

CONCLUSION

FIN DE LA TABLE.




I

AUX FEMMES, AUX MRES, AUX FILLES.

(1er mars 1854.)


Ce livre parat le jour o l'on ferme les livres, o les vnements
prennent la parole, o recommence la guerre europenne, interrompue
quarante annes.

Et comment liriez-vous? vous regardez l-bas o vont vos fils, vos
frres!--ou plus prs, sur la ligne o vos poux peut-tre iront demain!
Votre me est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous
coutez inquites son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour
la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident.

Grande guerre, en vrit, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour
le temps, et pour le caractre, elle ira grandissant. C'est la guerre de
deux dogmes,  femmes! de deux symboles et de deux fois, la ntre et
celle du pass. Ce caractre dfinitif, obscur encore dans les
ttonnements, les balbutiements de la politique, se rvlera de plus en
plus.

Oui, quelles que soient les formes quivoques et btardes, hsitantes,
sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-n du temps, dont le nom
sonne la mort de tant de cent mille hommes,--la _guerre_,--c'est la
guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale
de l'Occident civilis. Lui-mme, l'ennemi, l'a dit sans dtour du
Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch
dfendant Jsus.

Au moment d'apporter notre existence entire, nos fortunes et nos vies 
cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit
serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son me, dans
sa maison, s'il est sr d'y trouver l'unit qui fait la victoire.

Que serait-ce, dans cette guerre extrieure, si l'homme encore avait la
guerre chez lui, une sourde et nervante guerre de larmes ou de muets
soupirs, de douloureux silences? si la foi du pass, assise  son foyer,
l'enveloppant de rsistances, de ces pleurs caressants qui brisent le
coeur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux
mains...?

Dis-moi donc, femme aime! puisque nous sommes encore  cette table de
famille o je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel,
quelque part qu'il me mne, seras-tu de coeur avec moi?... Tu t'tonnes,
tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta
discorde intrieure. Que feras-tu dans ces extrmits o la lutte
actuelle nous conduira demain?

 cette table o nous sommes deux aujourd'hui et o tu seras seule,
lve et fortifie ton coeur. Mets devant toi l'histoire hroque de nos
mres, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs dvouements suprmes,
leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa
l'autel de l'avenir.

Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associes,
d'union dans la lutte, de communaut dans la mort!... ge o les coeurs
battirent dans une telle unit d'ide, que l'Amour ne se distingua plus
de la Patrie!

Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,--plus
profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-l,
que feras-tu pour moi? Demande  l'histoire de nos mres,  ton coeur, 
la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et
mourir.

Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec
moi... La fortune y sera aussi et la flicit, quoi qu'il arrive, si
toi, uniquement aime, tu me restes entire, et si, unie dans mon effort
et ne faisant qu'un coeur, tu traverses hroque cette crise suprme
d'o va surgir un monde.




II

INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITIME SICLE.--MATERNIT.


Tout le monde a remarqu la fcondit singulire des annes 1768, 1769
et 1770, si riches en enfants de gnie, ces annes qui produisent les
Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de
Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les
Bichat, les Ampre, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences.

Une autre poque, antrieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins
tonnante. C'est celle qui donna la gnration hroque qui fconda de
son sang le premier sillon de la libert, celle qui, de ce sang fcond,
a fait et dou la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et
les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins;
c'est la gnration pure, hroque et sacrifie qui forma les armes
invincibles de la Rpublique, les Klber et tant d'autres.

La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui
surgissent tout  coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul
hasard en ce monde.

Non, la cause naturelle et trs-simple du phnomne, c'est la sve
exubrante dont ce moment dborda.

La premire date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le
commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre
d'_mile_, la vive motion des mres qui veulent allaiter et se serrent
au berceau de leur enfant.

La seconde date est le triomphe des ides du sicle, non-seulement par
la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire prvue de
ses ides dans les lois, par les grands procs de Voltaire, par ses
sublimes dfenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se
recueillirent sous ces motions puissantes, elles couvrent le salut 
venir. Les enfants  cette heure portent tous un signe au front.

Puissantes gnrations sorties des hautes penses d'un amour agrandi,
conues de la flamme du ciel, nes du moment sacr, trop court, o la
femme,  travers la passion, entrevit, adora l'Ide.

Le commencement fut beau. Elles entrrent dans les penses nouvelles par
celle de l'ducation, par les esprances, les voeux de la maternit, par
toutes les questions que l'enfant soulve ds sa naissance en un coeur
de femme, que dis-je? dans un coeur de fille, bien longtemps avant
l'enfant: Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand!
qu'il soit libre!... Sainte libert antique, qui fis les hros, mon fils
vivra-t-il dans ton ombre?... Voil les penses des femmes, et voil
pourquoi dans ces places, dans ces jardins o l'enfant joue sous les
yeux de sa mre ou de sa soeur, vous les voyez rver et lire... Quel est
ce livre que la jeune fille,  votre approche, a si vite cach dans son
sein? Quelque roman? l'_Hlose?_ Non, plutt les _Vies_ de Plutarque,
ou _le Contrat social_.

La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors,
quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles
avaient eu ces moyens au sicle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus
au dix-huitime, et qui les rendit invincibles, fut l'amour
enthousiaste, la rverie solitaire des grandes ides, et la volont
d'_tre mres_, dans toute l'extension et la gravit de ce mot.

Les spirituels commrages de madame Geoffrin, les monologues loquents
de madame de Stal, le charme de la socit d'Auteuil, de madame
Helvtius ou de madame Rcamier, n'auraient pas chang le monde, encore
moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis.

Ce qui, ds le milieu du sicle, changea toute la situation, c'est qu'en
ces premires lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au coeur des
femmes, au sein des mres, se rencontrrent deux tincelles: _humanit,
maternit_.

Et de ces deux tincelles, ne nous en tonnons pas, sortit un flot
brlant d'amour et de fconde passion, une maternit surhumaine.




III

HROSME DE PITI.--UNE FEMME A DTRUIT LA BASTILLE.


La premire apparition des femmes dans la carrire de l'hrosme (hors
de la sphre de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un
lan de piti.

Cela se ft vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand sicle
d'humanit, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance
tonnante dans une oeuvre infiniment dangereuse, difficile et
improbable, une humanit intrpide qui brava le pril, surmonta tout
obstacle et dompta le temps.

Et tout cela, pour un tre qui peut-tre  d'autres poques n'et
intress personne, qui n'avait gure pour lui que d'tre homme et
trs-malheureux!

Nulle lgende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus
sublime que celle de sa libratrice, madame Legros.

Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si
connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'taient
adoucies, celle-ci s'tait endurcie. Chaque anne on aggravait, on
bouchait les fentres, on ajoutait des grilles.

Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imbcile avait enferm
l'homme le plus propre  la dnoncer, un homme ardent et terrible, que
rien ne pouvait dompter, dont la voix branlait les murs, dont l'esprit,
l'audace, taient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait
user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton,
enfin l'horreur de Bictre, o tout autre aurait pri.

Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet
homme, tel quel, chapp deux fois, se livra deux fois lui-mme. Une
fois, de sa retraite, il crit  madame de Pompadour, et elle le fait
reprendre! La seconde fois, il va  Versailles, veut parler au roi,
arrive  son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi!
l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacr!...

Je suis malheureusement oblig de dire que dans cette socit molle,
faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats,
grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien.
Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient  chaudes
larmes.

Il tait sur son fumier  Bictre, mang des poux = la lettre=, log sous
terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adress un mmoire 
je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci
heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle frmit,
elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit  l'instant.

Madame Legros tait une pauvre petite mercire qui vivait de son
travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets,
rptiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette
terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne
voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'tait
pas fou, mais victime d'une ncessit affreuse de ce gouvernement,
oblig de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le
vit, et elle ne ft point dcourage, effraye. Nul hrosme plus
complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persvrer,
l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage
de mpriser les menaces, la sagacit et toutes les saintes ruses, pour
carter, djouer les calomnies des tyrans.

Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opinitret inoue dans
le bien, mettant  poursuivre le droit, la justice, cette pret
singulire du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons gure que dans
nos mauvaises passions.

Tous les malheurs sur la route, et elle ne lche pas prise. Son pre
meurt, sa mre meurt; elle perd son petit commerce; elle est blme de
ses parents, vilainement souponne. On lui demande si elle est la
matresse de ce prisonnier auquel elle s'intresse tant. La matresse de
cette ombre, de ce cadavre dvor par la gale et la vermine!

La tentation des tentations, le sommet, la pointe aigu du Calvaire, ce
sont les plaintes, les injustices, les dfiances de celui pour qui elle
s'use et se sacrifie!

Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vtue, qui s'en va de
porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les htels,
plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.

La police frmit, s'indigne. Madame Legros peut tre enleve d'un moment
 l'autre, enferme, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit.
Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable,
ferme; c'est elle qui le fait trembler.

Par bonheur, on lui mnage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre
de Mesdames. Elle part pour Versailles,  pied, en plein hiver; elle
tait grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court
aprs, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne
pleure beaucoup, mais hlas! que peut-elle faire? Une femme de chambre
contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main
la supplique; un abb de cour, qui se trouve l, la-lui arrache des
mains, lui dit qu'il s'agit d'un enrag, d'un misrable, qu'il ne faut
pas s'en mler.

Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette,  qui l'on en
avait parl. Elle avait la larme  l'oeil. On plaisanta. Tout finit.

Il n'y avait gure en France d'homme meilleur que le roi. On finit par
aller  lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, aprs tout,
charitable) parla trois fois  Louis XVI, qui par trois fois refusa.
Louis XVI tait trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien
lieutenant de police. Il n'tait plus en place, mais ce n'tait pas une
raison pour le dshonorer, le livrer  ses ennemis. Sartines  part, il
faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire
tort, la perdre de rputation.

Le roi tait trs-humain. Il avait supprim les bas cachots du Chtelet,
supprim Vincennes, cr la Force pour y mettre les prisonniers pour
dettes les sparer des voleurs.

Mais la Bastille! la Bastille! c'tait un vieux serviteur que ne pouvait
maltraiter  la lgre la vieille monarchie. C'tait un mystre de
terreur, c'tait, comme dit Tacite--_instrumentum regni_.

Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer _Figaro_, le
lui lurent, il dit seulement, comme objection sans rponse: il faudrait
donc alors que l'on supprimt la Bastille?

Quand la rvolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez
insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la
municipalit parisienne avait ordonn la dmolition de la Bastille, ce
fut pour lui comme un coup  la poitrine: Ah! dit-il, voici qui est
fort!

Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requte qui compromettait
la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui prsentait pour Latude. Des
femmes de haut rang insistrent. Il fit alors consciencieusement une
tude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait gure d'autres
que ceux de la police, ceux des gens intresss  garder la victime en
prison jusqu' la mort. Il rpondit dfinitivement que c'tait un homme
dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la libert _jamais_.

Jamais! tout autre en ft rest l. Eh bien, ce qui ne se fait pas par
le roi se fera malgr le roi. Madame Legros persiste. Elle est
accueillie des Cond, toujours mcontents et grondeurs; accueillie du
jeune duc d'Orlans, de sa sensible pouse, la fille du bon Penthivre;
accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrtaire
perptuel de l'Acadmie des sciences, de Dupaty, de Villette,
quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.

L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chass
Sartines; son ami et successeur Lenoir tait tomb  son tour... La
persvrance sera couronne tout  l'heure. Latude s'obstine  vivre, et
madame Legros s'obstine  dlivrer Latude.

L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire
adorer. Il permet  l'Acadmie de donner le prix de vertu  madame
Legros, de la couronner...  la condition singulire qu'on ne motive pas
la couronne.

Puis, 1784, on arrache  Louis XVI la dlivrance de Latude[1]. Et,
quelques semaines aprs, trange et bizarre ordonnance qui prescrit aux
intendants de n'enfermer plus personne,  la requte des familles, que
_sur raison bien motive_, d'indiquer le _temps prcis_ de la dtention
demande, etc. C'est--dire qu'on dvoilait la profondeur du monstrueux
abme d'arbitraire o l'on avait tenu la France. Elle en savait dj
beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne
vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce
n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la dtruire. C'est elle qui
saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du
_bon plaisir_ qui avait enferm tant de martyrs de la foi ou de la
pense. La faible main d'une pauvre femme isole brisa, en ralit, la
hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles
de fer, en rasa les tours.

[Note 1: Les lettres admirables de Latude sont encore indites, sauf
le peu qu'a cit Delort. Elles ne rfutent que trop la vaine polmique
de 1787.]




IV

L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'IDE (80-91).


Le caractre de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des
religions. Deux religions se posent en face, l'idoltrie dvote et
royaliste, l'idalit rpublicaine. Dans l'une, l'me, irrite par le
sentiment de la piti mme, rejete violemment vers le pass qu'on lui
dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux matriels qu'elle
avait presque oublis. Dans l'autre, l'me se dresse et s'exalte au
culte de l'ide pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que
l'idal, la patrie, la libert.

Les femmes, moins gtes que nous par les habitudes sophistiques et
scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux
religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles,
non-seulement les pures, les irrprochables, mais les moins dignes mme,
suivre un noble lan vers le beau dsintress, prendre la patrie pour
amie de coeur, pour amant le droit ternel.

Les moeurs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers
les plus hautes penses. La patrie, la libert, le bonheur du genre
humain, ont envahi les coeurs des femmes. La vertu des temps romains, si
elle n'est dans les moeurs, est dans l'imagination, dans l'me, dans les
nobles dsirs. Elles regardent autour d'elles o sont les hros de
Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour
leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sincres, prenant les
ides au srieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes.
Toujours elles ont aim la force. Elles comparent l'homme moderne 
l'idal de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-tre
n'a plus contribu que cette comparaison, cette exigence des femmes, 
prcipiter les hommes,  hter le cours rapide de notre rvolution.

Cette socit tait ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une
brlante haleine.

Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables
sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant,
toutes les fois que je me retire du prsent, que je retourne au pass, 
l'histoire de la Rvolution, j'y trouve bien plus de chaleur; la
temprature est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi
depuis ce temps?

Des hommes de ce temps-l m'avaient dit la diffrence, et je n'avais pas
compris.  la longue,  mesure que j'entrais dans le dtail, n'tudiant
pas seulement la mcanique lgislative, mais le mouvement des partis,
non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les
biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des
vieillards.

La diffrence des deux temps se rsume d'un mot: _On aimait_.

L'intrt, l'ambition, les passions ternelles de l'homme, taient en
jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore tait celle de
l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'ide, l'amour de
la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aimrent et le
beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments mls
alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe[2].

[Note 2:  mesure qu'on entrent dans une analyse plus srieuse de
l'histoire de ces temps, on dcouvrira la part souvent secrte, mais
immense, que le coeur a eue dans la destine des hommes d'alors, quel
que ft leur caractre. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker
jusqu' Robespierre. Cette gnration raisonneuse atteste toujours les
ides, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance]

Les femmes rgnent alors par le sentiment, par la passion, par la
supriorit aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant
ni aprs, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huitime sicle, sous
les encyclopdistes, l'esprit a domin dans la socit; plus tard, ce
sera l'action, l'action meurtrire et terrible. En 91, le sentiment
domine, et, par consquent, la femme.

Le coeur de la France bat fort  cette poque. L'motion, depuis
Rousseau, a t croissant. Sentimentale d'abord, rveuse, poque
d'attente inquite, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune
coeur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout coeur
palpite... Puis 90, la Fdration, la fraternit, les larmes... En 91,
la crise, le dbat, la discussion passionne.--Mais partout les femmes,
partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame
priv, le drame social, vont se mlant, s'enchevtrant; les deux fils se
tissent ensemble; hlas! bien souvent, tout  l'heure, ensemble ils
seront tranchs!

Une lgende anglaise circulait, qui avait donn  nos Franaises une
grande mulation. Mistress Macaulay, l'minent historien des Stuarts,
avait inspir au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son
gnie et sa vertu, que, dans une glise mme, il avait consacr sa
statue de marbre comme desse de la Libert.

Peu de femmes de lettres alors qui ne rvent d'tre la Macaulay de la
France. La desse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles
dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront
prononcs aux clubs,  l'Assemble nationale. Elles les suivent, ces
discours, vont les entendre aux tribunes; elles sigent, juges
passionnes, elles soutiennent de leur prsence l'orateur faible ou
timide. Qu'il se relve et regarde... N'est-ce pas l le fin sourire de
madame de Genlis, entre ses sduisantes filles, la princesse et Pamla?
Et cet oeil noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Stal? Comment
faiblirait l'loquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame
Roland?




V

LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89).


Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes
ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royaut elle
mme, l'ont mise aux mains de Paris, c'est--dire de la Rvolution.

L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre
prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes
allemands, sur les uniformes trangers, verts et rouges, que l'on voyait
dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux
jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche
d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps  perdre, disait-on; si l'on
veut prvenir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon,
ils vont l'enlever.

Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les
souffrances, devenues extrmes, avaient cruellement atteint la famille
et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que
son mari n'tait pas assez cout, elle courut au caf de Foy, y dnona
les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux
halles, une jeune fille prit un tambour, battit la gnrale, entrana
toutes les femmes du quartier.

Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le
sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne
Hachette, peut citer cent hrones. Il y en eut une  la Bastille, qui,
plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari
tait soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint  Paris, beaucoup de
femmes taient armes. Les femmes furent  l'avant-garde de notre
Rvolution. Il ne faut pas s'en tonner, elles souffraient davantage.

Les grandes misres sont froces, elles frappent plutt les faibles,
elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes.
Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ingnient, finissent par
trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent,
pour la plupart, renfermes, assises, elles filent, elles cousent;
elles ne sont gure en tat, le jour o tout manque, de chercher leur
vie. Chose douloureuse  penser, la femme, l'tre relatif qui ne peut
vivre qu' deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve
partout la socit, se cre des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien
sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle.
Elle reste au froid logis, dmeubl et dnu, avec des enfants qui
pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu
remarque, la plus dchirante peut-tre au coeur maternel, c'est que
l'enfant est injuste. Habitu  trouver dans la mre une providence
universelle qui suffit  tout, il s'en prend  elle, durement,
cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute  la douleur
une douleur plus poignante.

Voil la mre. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes
cratures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses,
n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que
leur petit mtier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y
suppler: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve
mortes, la voisine s'en aperoit par hasard.

Ces infortunes n'ont pas mme assez d'nergie pour se plaindre, faire
connatre leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent
et remuent, au temps des grandes dtresses, ce sont les fortes, les
moins puises par la misre, pauvres plutt qu'indigentes. Le plus
souvent, les intrpides qui se jettent alors en avant sont des femmes
d'un grand coeur, qui souffrent peu pour elles-mmes, beaucoup pour les
autres; la piti, inerte, passive chez les hommes, plus rsigns aux
maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment trs-actif,
trs-violent, qui devient parfois hroque, et les pousse imprieusement
aux actes les plus hardis.

Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses cratures qui
n'avaient pas mang depuis trente heures. Ce spectacle douloureux
brisait les coeurs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait
en dplorant la duret des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme
courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier
Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante
qui prorait, elle se fait couter; c'tait une femme de trente-six ans,
bien mise, honnte, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille 
Versailles, elle marchera  la tte. On plaisante, elle applique un
soufflet  l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premires,
le sabre  la main, prit un canon  la Ville, se mit  cheval dessus, et
le mena  Versailles, la mche allume.

Parmi les mtiers perdus qui semblaient prir avec l'ancien rgime, se
trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce
genre, et pour les glises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes
sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien,
s'tait tablie bouquetire au quartier du Palais-Royal, sous le nom de
Louison; c'tait une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On
peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci 
Versailles. Elle suivit l'entranement gnral, son bon coeur et son
courage. Les femmes la mirent  la tte, et la firent leur orateur.

Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des
marchandes, des portires, des filles publiques, compatissantes et
charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre
considrable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais
elles dsiraient d'autant plus avoir le roi  Paris. Elles avaient t
le voir quelque temps avant cette poque, je ne sais  quelle occasion;
elles lui avaient parl avec beaucoup de coeur, une familiarit qui fit
rire, mais touchante, et qui rvlait un sens parfait de la situation:
Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon
papa!--Et plus srieusement  la reine: Madame, madame, ouvrez vos
entrailles!... ouvrons-nous! Ne cachons rien, disons bien franchement
ce que nous avons  dire.

Ces femmes des marchs ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la
misre; leur commerce, portant sur les objets ncessaires  la vie, a
moins de variations. Mais elles voient la misre mieux que personne, et
la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'chappent pas,
comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit
davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes
grossires, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un coeur
royal, infini de bont. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du march
d'Amiens, pauvres vendeuses de lgumes, sauver le pre de quatre enfants
qu'on allait guillotiner; c'tait le moment du sacre de Charles X; elles
laissrent leur commerce, leur famille, s'en allrent  Reims, elles
firent pleurer le roi, arrachrent la grce, et, au retour, faisant
entre elles une collecte abondante, elles renvoyrent sauvs, combls,
le pre, la femme et les enfants.

Le 5 octobre,  sept heures, elles entendirent battre la caisse, et
elles ne rsistrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au
corps de garde, et battait la gnrale. C'tait lundi; les halles furent
dsertes, toutes partirent: Nous ramnerons, disent-elles, _le
boulanger, la boulangre_... Et nous aurons l'agrment d'entendre _notre
petite mre_ Mirabeau.

Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg
Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entranaient toutes celles
qu'elles pouvaient rencontrer, menaant celles qui ne viendraient pas de
leur couper les cheveux. D'abord, elles vont  la Ville. On venait d'y
amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces
de moins. La lanterne tait descendue. Quoique l'homme ft coupable, de
son propre aveu, la garde nationale le fit chapper. Elle prsenta la
baonnette aux quatre ou cinq cents femmes dj rassembles. D'autre
part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale.
Les femmes ne s'tonnrent point. Elles chargrent la cavalerie,
l'infanterie,  coups de pierres; on ne put se dcider  tirer sur
elles; elles forcrent l'Htel de Ville, entrrent dans tous les
bureaux. Beaucoup taient assez bien mises, elles avaient pris une robe
blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement  quoi
servait chaque salle, et priaient les reprsentants des districts de
bien recevoir celles qu'elles avaient amenes de force, dont plusieurs
taient enceintes, et malades peut-tre de peur. D'autres femmes,
affames, sauvages, criaient: _Du pain et des armes_! Les hommes taient
des lches, elles voulaient leur montrer ce que c'tait que le
courage... Tous les gens de l'Htel de Ville taient bons  pendre, il
fallait brler leurs critures, leurs paperasses... Et elles allaient le
faire, brler le btiment peut-tre... Un homme les arrta, un homme de
taille trs-haute, en habit noir, d'une figure srieuse et plus triste
que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il tait de la
Ville, disant qu'il tait un tratre... Il rpondit qu'il n'tait pas
tratre, mais huissier de son mtier, l'un des vainqueurs de la
Bastille. C'tait Stanislas Maillard.

Ds le matin, il avait utilement travaill dans le faubourg
Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement
d'Hullin, taient sur la place en armes; les ouvriers, qui dmolissaient
la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard
s'interposa, prvint la collision.  la Ville, il fut assez heureux pour
empcher l'incendie. Les femmes promettaient mme de ne point laisser
entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles armes  la grande
porte.  onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait
sous l'arcade Saint-Jean. Arms de leviers, de marteaux, de haches et de
piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux,
se trouvait un garde franaise, qui le matin avait voulu sonner le
tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, chapp par
miracle; les modrs, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu
sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'o elles avaient
t la corde... Par reprsailles, on prit un homme de la Ville pour le
pendre; c'tait le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14
juillet; des femmes ou des hommes dguiss en femmes, le pendirent
effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il
tomba, tourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.

Ni Bailly ni la Fayette n'taient arrivs. Maillard va trouver
l'aide-major gnral, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout,
c'est que lui, Maillard, mne les femmes  Versailles. Ce voyage donnera
le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait
couter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet
dans la Grve; il parut homme prudent, propre  mener la chose  bien.
Les femmes, qui dj partaient avec les canons de la Ville, le
proclament leur capitaine. Il se met en tte avec huit ou dix tambours;
sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes arms,
et enfin, pour arrire-garde, une compagnie des volontaires de la
Bastille.

Arrivs aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes
voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le
jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que
c'tait la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans
permission, c'tait insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse,
et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le
moindre dgt. Le suisse tira l'pe, courut sur Maillard, qui tira la
sienne... Une portire heureusement frappe  propos d'un bton, le
suisse tombe, un homme lui met la baonnette  la poitrine. Maillard
l'arrte, dsarme froidement les deux hommes, emporte la baonnette et
les pes.

La matine avanait, la faim augmentait.  Chaillot,  Auteuil, 
Svres, il tait bien difficile d'empcher les pauvres affames de voler
des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus 
Svres; il n'y avait rien, mme  acheter; toutes les portes taient
fermes, sauf une, celle d'un malade qui tait rest; Maillard se fit
donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il dsigna sept
hommes, et les chargea d'amener les boulangers de Svres, avec tout ce
qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour
huit mille personnes... On les partagea, et l'on se trana plus loin. La
fatigue dcida la plupart des femmes  jeter leurs armes. Maillard leur
fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi,  l'Assemble,
les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet quipage
guerrier. Les canons furent mis  la queue, et cachs en quelque sorte.
Le sage huissier voulait un _amener sans scandale_, pour dire comme le
palais.  l'entre de Versailles, pour bien constater l'intention
pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.

Les gens de Versailles taient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes!
Les spectateurs trangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette
foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable  la
Rvolution, le Genvois Dumont, qui dnait au palais des
Petites-curies, et regardait d'une fentre, dit lui-mme: Tout ce
peuple ne demandait que du pain.

L'Assemble avait t, ce jour-l, fort orageuse. Le roi, ne voulant
_sanctionner_ ni la Dclaration des droits, ni les arrts du 4 aot,
rpondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur
ensemble, qu'il y _accdait_ nanmoins, en considration des
circonstances alarmantes, et  la condition expresse que le pouvoir
excutif reprendrait toute sa force.

Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de
constitution, aucun droit d'en avoir une. Duport, Grgoire, d'autres
dputs, parlent dans le mme sens. Ption rappelle, accuse l'orgie des
gardes du corps. Un dput, qui lui-mme avait servi parmi eux, demande,
pour leur honneur, qu'on formule la dnonciation, et que les coupables
soient poursuivis. Je dnoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si
l'Assemble dclare que la personne du roi est _la seule_ inviolable.
C'tait dsigner la reine. L'Assemble entire recula: la motion fut
retire; dans un pareil jour, elle et provoqu un meurtre.

Mirabeau lui-mme n'tait pas sans inquitude pour ses tergiversations.
Il s'approche du prsident, et lui dit  demi-voix: Mounier, Paris
marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes
marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au chteau, et donnez-leur
cet avis, il n'y a pas une minute  perdre...--Paris marche? dit
schement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh
bien, tant mieux! nous en serons plus tt rpublique.

L'Assemble dcide qu'on enverra vers le roi, pour demander
l'acceptation pure et simple de la Dclaration des droits.  trois
heures, Target annonce qu'une foule se prsente aux portes sur l'avenue
de Paris.

Tout le monde savait l'vnement. Le roi seul ne le savait pas. Il tait
parti le matin, comme  l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois
de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la gnrale; les
gardes du corps montaient  cheval, sur la place d'armes, et
s'adossaient  la grille; le rgiment de Flandre, au-dessous,  leur
droite, prs de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons;
derrire la grille, les Suisses.

Cependant Maillard arrivait  l'Assemble nationale. Toutes les femmes
voulaient entrer. Il eut la plus grande peine  leur persuader de ne
faire entrer que quinze des leurs. Elles se placrent  la barre, ayant
 leur tte le garde franaise dont on a parl, une femme qui au bout
d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque
huissier, en habit noir dchir, l'pe  la main. Le soldat, avec
ptulance, prit la parole, dit  l'Assemble que le matin, personne ne
trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin,
qu'on avait failli le pendre, qu'il avait d son salut aux dames qui
l'accompagnaient. Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition
des gardes du corps qui ont insult la cocarde... Nous sommes de bons
patriotes; nous avons sur notre route arrach les cocardes noires... Je
vais avoir le plaisir d'en dchirer une sous les yeux de l'Assemble.

 quoi l'autre ajouta gravement: Il faudra bien que tout le monde
prenne la cocarde patriotique. Quelques murmures s'levrent.

Et pourtant nous sommes tous frres! dit la sinistre figure.

Maillard faisait allusion  ce que la municipalit de Paris avait
dclar la veille: Que la cocarde tricolore _ayant t adopte comme
signe de fraternit_, elle tait la seule que dt porter le citoyen.

Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: Du pain! du
pain!--Maillard commena alors  dire l'horrible situation de Paris,
les convois intercepts par les autres villes, ou par les aristocrates.
Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reu deux cents
livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par
semaine.--L'Assemble: Nommez! nommez!--C'tait dans l'Assemble mme
que Grgoire avait parl de ce bruit qui courait; Maillard l'avait
appris en route.

Nommez! Des femmes crirent au hasard: C'est l'archevque de Paris.

Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que
l'abb Grgoire avait parl du fait, et sans doute donnerait des
renseignements.

D'autres membres de l'Assemble essayrent des caresses ou des menaces.
Un dput du clerg, abb ou prlat, vint donner sa main  baiser 
l'une des femmes. Elle se mit en colre, et dit: Je ne suis pas faite
pour baiser la patte d'un chien. Un autre dput, militaire, dcor de
la croix de Saint-Louis, entendant dire  Maillard que le grand obstacle
 la constitution tait le clerg, s'emporta, et lui dit qu'il devrait
subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'pouvanter,
rpondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemble, que sans doute
le clerg ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en
leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint
Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient,
craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait
pri. Il sortit, et se montra un moment.

Maillard, reprenant alors, pria l'Assemble d'inviter les gardes du
corps  faire rparation pour l'injure  la cocarde.--Des dputs
dmentaient... Maillard insista en termes peu mesurs:--Le prsident
Mounier le rappela au respect de l'Assemble, ajoutant maladroitement
que ceux qui voulaient tre citoyens pouvaient l'tre de leur plein
gr... C'tait donner prise  Maillard; il s'en saisit, rpliqua: Il
n'est personne qui ne doive tre fier de ce nom de citoyen. Et, s'il
tait, dans cette auguste Assemble, quelqu'un qui s'en ft dshonneur,
il devrait en tre exclu. L'Assemble frmit, applaudit: Oui, nous
sommes tous citoyens.

 l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des
gardes du corps. Les femmes crirent: Vive le roi! vivent messieurs les
gardes du corps! Maillard, qui se contentait plus difficilement,
insista sur la ncessit de renvoyer le rgiment de Flandre.

Mounier, esprant alors pouvoir les congdier, dit que l'Assemble
n'avait rien nglig pour les subsistances, le roi non plus; qu'on
chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en
paix.--Maillard ne bougeait, disant: Non, cela ne suffit pas.

Un dput proposa alors d'aller reprsenter au roi la position
malheureuse de Paris. L'Assemble le dcrta, et les femmes, se prenant
vivement  cette esprance, sautaient au cou des dputs, embrassaient
le prsident, quoi qu'il ft. Mais o donc est Mirabeau? disaient-elles
encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!

Mounier, bais, entour, touff presque, se mit tristement en route
avec la dputation et une foule de femmes qui s'obstinaient  le suivre.
Nous tions  pied dans la boue, dit-il; il pleuvait  verse. Nous
traversions une foule mal vtue, bruyante, bizarrement arme. Des
gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop.
Ces gardes, voyant Mounier et les dputs, avec l'trange cortge qu'on
leur faisait par honneur, crurent apparemment voir l les chefs de
l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au
travers. Les inviolables chapprent comme ils purent, et se sauvrent
dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec
eux il tait sr d'tre respect!

Deux femmes furent blesses, et mme de coups de sabre, selon quelques
tmoins[3]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures 
huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des hues,
quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des
pierres.

[Note 3: Si le roi dfendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus
tard et trop tard.]

On avait trouv le roi; il tait revenu de Meudon sans se presser.
Mounier, enfin reconnu, fut reu avec douze femmes. Il parla au roi de
la misre de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemble, qui
attendait l'acceptation pure et simple de la Dclaration des droits et
autres articles constitutionnels. Le roi cependant coutait les femmes
avec bont. La jeune Louison Chabry avait t charge de porter la
parole; mais, devant le roi, son motion fut si forte, qu'elle put 
peine dire: Du pain! et elle tomba vanouie. Le roi, fort touch, la
fit secourir, et, lorsqu'au dpart elle voulut lui baiser la main, il
l'embrassa comme un pre.

Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient
sur la place, furieuses, se mirent  dire qu'on l'avait paye; elle eut
beau retourner ses poches, montrer qu'elle tait sans argent; les femmes
lui passaient au cou leurs jarretires pour l'trangler. On l'en tira,
non sans peine. Il fallut qu'elle remontt au chteau, qu'elle obtnt du
roi un ordre crit pour faire venir des bls, pour lever tout obstacle 
l'approvisionnement de Paris.

Aux demandes du prsident, le roi avait dit tranquillement: Revenez
sur les neuf heures. Mounier n'en tait pas moins rest au chteau, 
la porte du conseil, insistant pour une rponse, frappant d'heure en
heure, jusqu' dix du soir. Mais rien ne se dcidait.

Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort
tard (ce qui prouve combien le dpart pour Versailles fut imprvu,
spontan). Il proposa que la reine partt pour Rambouillet, que le roi
restt, rsistt, et, au besoin, combattt; le seul dpart de la reine
et tranquillis le peuple et dispens de combattre. M. Necker voulait
que le roi allt  Paris, qu'il se confit au peuple, c'est--dire qu'il
ft franc, sincre, acceptt la rvolution. Louis XVI, sans rien
rsoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.

Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser  lui-mme un
homme si incertain; le nom du roi tait son arme pour commencer la
guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la
Fayette, entran par la garde nationale, marchait sur Versailles. Il
faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tte des troupes, passera
sans difficult. Mais il tait impossible de le dcider  rien. Il
croyait (et bien  tort) que, lui parti, l'Assemble ferait roi le duc
d'Orlans. Il rpugnait aussi  fuir, il se promenait  grands pas,
rptant de temps en temps: Un roi fugitif! un roi fugitif! La reine
cependant insistant sur le dpart, l'ordre fut donn pour les voitures.
Dj il n'tait plus temps.

Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgr lui,
pour chef, et qui, exalt par la route, s'tait trouv  Versailles plus
ardent que tous les autres, se hasarda  passer derrire les gardes du
corps; l, voyant la grille ferme, il aboyait aprs le factionnaire
plac au dedans, et le menaait de sa baonnette. Un lieutenant des
gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent 
lui donner la chasse. L'homme fuit  toutes jambes, veut gagner une
baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le
cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne
purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs,
le couche en joue, le tire, et l'arrte net; il avait cass le bras qui
tenait le sabre lev.

D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, tait au chteau,
croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait
sur la place, demandait des ordres  la municipalit, qui n'en donnait
pas. Il craignait avec raison que cette foule affame ne se mt  courir
la ville, ne se nourrt elle-mme. Il alla les trouver, demanda ce qu'il
fallait de vivres, sollicita la municipalit, n'en tira qu'un peu de
riz, qui n'tait rien pour tant de monde. Alors il fit chercher
partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple.

En mme temps, il s'adressait au rgiment de Flandre, demandait aux
officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci taient dj presss
par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'taient jetes
parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une
d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas
avoir march dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans
doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'tait la jolie
mademoiselle Throigne de Mricourt, une Ligeoise, vive et emporte,
comme tant de femmes de Lige qui firent les rvolutions du quinzime
sicle et combattirent vaillamment contre Charles le Tmraire.
Piquante, originale, trange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote
rouge, le sabre au ct, parlant  la fois, ple-mle, avec loquence
pourtant, le franais et le ligeois... On riait, mais on cdait...
Imptueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle...

Throigne, ayant envahi ce pauvre rgiment de Flandre, lui tourna la
tte, le gagna, le dsarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses
cartouches aux gardes nationaux de Versailles.

D'Estaing fit dire alors  ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent;
d'autres rpondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne
soient partis les premiers. Ordre aux gardes de dfiler. Il tait huit
heures, la soire fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes
avec des hues. Ils avaient le sabre  la main, ils se font faire place.
Ceux qui taient  la queue, plus embarrasss que les autres, tirent des
coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touchs, l'un  la joue,
les deux autres reoivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades
rpondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs
mousquetons.

D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing,
demandaient des munitions. Il fut lui-mme tonn de leur lan, de
l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: Vrais
martyrs de l'enthousiasme, disait-il plus tard  la reine.

Un lieutenant de Versailles dclara au garde de l'artillerie que, s'il
ne donnait de la poudre, il lui brlerait la cervelle. Il en livra un
tonneau qu'on dfona sur la place, et l'on chargea des canons qu'on
braqua vis--vis la rampe, de manire  prendre en flanc les troupes qui
couvraient encore le chteau, et les gardes du corps qui revenaient sur
la place.

Les gens de Versailles avaient montr la mme fermet de l'autre ct du
chteau. Cinq voitures se prsentaient  la grille pour sortir; c'tait
la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la
garde ferme. Il y aurait danger pour Sa Majest, dit le commandant, 
s'loigner du chteau. Les voitures rentrrent sous escorte. Il n'y
avait plus de passage. Le roi tait prisonnier.

Le mme commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre
en pices, pour avoir tir sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa
l'homme; on se contenta du cheval, qui fut dpec; on commenait  le
rtir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mang
presque cru.

La pluie tombait. La foule s'abritait o elle pouvait; les uns
enfoncrent la grille des Grandes-curies, o tait le rgiment de
Flandre, et s'y mirent ple-mle avec les soldats. D'autres, environ
quatre mille, taient rests dans l'Assemble. Les hommes taient assez
tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet tat
d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait
les faire taire, et il n'en venait  bout qu'en haranguant l'Assemble.

Ce qui n'aidait pas  calmer la foule, c'est que des gardes du corps
vinrent trouver les dragons qui taient aux portes de l'Assemble,
demander s'ils voudraient les aider  prendre les pices qui menaaient
le chteau. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent
chapper.

 huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, o, sans
parler de la Dclaration des droits, il promettait vaguement la libre
circulation des grains. Il est probable qu' ce moment l'ide de fuite
dominait au chteau. Sans rien rpondre  Mounier, qui restait toujours
 la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule
qui attendait.

Une apparition singulire avait ajout  l'effroi de la cour. Un jeune
homme du peuple entre, mal mis, tout dfait... On s'tonne... C'tait le
duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'tait ml  la foule,  ce
nouveau flot de peuple qui tait parti de Paris; il les avait quitts 
moiti chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des
propos horribles, des menaces atroces,  faire dresser les cheveux... En
disant cela, il tait si ple, que tout le monde plit...

Le coeur du roi commenait  faiblir; il sentait la reine en pril. Quoi
qu'il en cott  sa conscience de consacrer l'oeuvre lgislative du
philosophisme, il signa  dix heures du soir la Dclaration des droits.

Mounier put donc enfin partir. Il avait hte de reprendre la prsidence
avant l'arrive de cette grande arme de Paris, dont on ne savait pas
les projets. Il rentre, mais plus d'Assemble; elle avait lev la
sance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demand
qu'on diminut le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva  sa
place, dans le sige du prsident, une grande femme de bonnes manires,
qui tenait la sonnette, et qui descendit  regret. Il donna ordre qu'on
tcht de runir les dputs; en attendant, il annona au peuple que le
foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se
serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres
disaient: Mais, monsieur le prsident, cela sera-t-il bien avantageux?
cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?--D'autres:
Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mang aujourd'hui. Mounier dit
qu'on allt chercher du pain chez les boulangers. De tous cts, les
vivres vinrent. Ils se mirent  manger dans la salle avec grand bruit.

Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: Mais, cher
prsident, pourquoi donc avez-vous dfendu ce vilain _veto_?... Prenez
bien garde  la lanterne! Mounier leur rpondit avec fermet qu'elles
n'taient pas en tat de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il
aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette rponse leur
plut fort; ds lors elles lui tmoignrent beaucoup de respect et
d'amiti.

Mirabeau seul et pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en
souciait pas. Certainement il tait inquiet. Le soir, au dire de
plusieurs tmoins, il s'tait promen parmi le peuple avec un grand
sabre, disant  ceux qu'il rencontrait: Mes enfants, nous sommes pour
vous. Puis, il s'tait all coucher. Dumont le Genvois alla le
chercher, le ramena  l'Assemble. Ds qu'il arriva, il dit de sa voix
tonnante: Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir
troubler nos sances... Monsieur le prsident, faites respecter
l'Assemble! Les femmes crirent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour
passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles.

J'tais dans une galerie (dit Dumont), o une poissarde agissait avec
une autorit suprieure, et dirigeait une centaine de femmes, djeunes
filles surtout, qui,  son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait
familirement des dputs parleur nom, ou bien demandait: Qui est-ce
qui parle l-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de a!... il
s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plutt parler notre petite mre
Mirabeau... Et toutes les autres criaient: Notre petite mre
Mirabeau! Mais il ne voulait point parler.

M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'
minuit pass. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le
suivions de midi jusqu' minuit.

Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Htel de Ville, il s'y
rendit, trouva la foule coule, et se mit  dicter une dpche pour le
roi. La garde nationale, solde et non solde, l'emplissait la Grve; de
rang en rang, on disait qu'il fallait aller  Versailles. La Fayette eut
beau faire et dire, il fut entran.

Le chteau attendait dans la plus grande anxit. On pensait que la
Fayette faisait semblant d'tre forc, mais qu'il profiterait de la
circonstance. On voulut voir encore  onze heures si, la foule tant
disperse, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde
nationale de Versailles veillait, et fermait le passage.

La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec
raison qu'il n'y avait nulle part de sret pour elle si elle se
sparait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs
taient dputs, s'offrirent  elle, pour la dfendre, et lui
demandrent un ordre pour prendre des chevaux de ses curies. Elle les
autorisa, pour le cas, disait-elle, o le roi serait en danger.

La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de
fidlit  la loi et au roi. Il l'avertit de son arrive, et le roi lui
rpondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa
Dclaration des droits.

La Fayette entra seul au chteau, au grand tonnement des gardes et de
tout le monde. Dans l'OEil-de-Boeuf, un homme de cour dit follement:
Voil Cromwell. Et la Fayette trs-bien: Monsieur, Cromwell ne
serait pas entr seul.

Le roi donna  la garde nationale les postes extrieurs du chteau; les
gardes du corps conservrent ceux du dedans. Le dehors mme ne fut pas
entirement confi  la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer
dans le parc, la grille lui fut refuse. Le parc tait occup par des
gardes du corps et autres troupes; jusqu' deux heures du matin, elles
attendaient le roi, au cas qu'il se dcidt enfin  la fuite.  deux
heures seulement, tranquillis par la Fayette, on leur fit dire qu'ils
pouvaient s'en aller  Rambouillet.

 trois heures, l'Assemble avait lev la sance. Le peuple s'tait
dispers, couch, comme il avait pu, dans les glises et ailleurs.
Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, taient
partis pour Paris, peu aprs l'arrive de la Fayette, emportant les
dcrets sur les grains et la Dclaration des droits.

La Fayette eut beaucoup de peine  loger ses gardes nationaux; mouills,
recrus, ils cherchaient  se scher,  manger. Lui-mme enfin, croyant
tout tranquille, alla  l'htel de Noailles, dormit, comme on dort aprs
vingt heures d'efforts et d'agitations.

Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'taient surtout ceux qui, partis le
soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour prcdent. La
premire expdition, o les femmes dominaient; trs-spontane,
trs-nave, pour parler ainsi, dtermine par les besoins, n'avait pas
cot de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre
dans le dsordre mme. Le _crescendo_ naturel qu'on observe toujours
dans de telles agitations ne permettait gure de croire que la seconde
expdition se passt ainsi. Il est vrai qu'elle s'tait faite sous les
yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Nanmoins il y
avait l des hommes dcids  agir sans elle; plusieurs taient de
furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du
matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus
acharns), forcrent les appartements royaux, malgr les gardes du
corps, qui turent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrs.

La reine courut un vrai pril, et n'chappa qu'en fuyant dans la chambre
du roi. Elle fut sauve par la Fayette, qui accourut  temps avec les
gardes franaises.

Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: Le roi  Paris!

La reine fut force d'y paratre. La Fayette s'y prsenta, et,
s'associant  son pril, lui baisa la main. Le peuple, surpris,
attendri, ne vit plus que la femme et la mre, et il applaudit.

Chose curieuse! les politiques, les fortes ttes, ceux particulirement
qui voulaient faire le duc d'Orlans lieutenant gnral, craignaient
extrmement la translation du roi  Paris. Ils croyaient que c'tait
pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tue ou
en fuite) ne l'et pas suivi, les Parisiens se seraient
trs-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout
temps un faible pour ce gros homme qui n'tait nullement mchant, et
qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie bate et paterne,
tout  fait au gr de la foule. On a vu plus haut que les dames de la
halle l'appelaient un _bon papa_; c'tait toute la pense du peuple.

Le roi avait mand l'Assemble au chteau. Il n'y eut pas quarante
dputs qui se rendirent  cet appel. La plupart taient incertains, et
restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur
incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siger au chteau, il
poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de
couvrir d'un langage fier son obissance au peuple, dit que la libert
de l'Assemble serait compromise, si elle dlibrait au palais des rois,
qu'il n'tait pas de sa dignit de quitter le lieu de ses sances,
qu'une dputation suffisait. Le jeune Barnave appuya. Le prsident
Mounier contredit en vain.

Enfin, l'on apprend que le roi consent  partir pour Paris; l'Assemble,
sur la proposition de Mirabeau, dcide que, pour la session actuelle,
elle est insparable du roi.

Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter
Versailles... Adieu, vieille monarchie!

Cent dputs entourent le roi, toute une arme, tout un peuple. Il
s'loigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.

Toute cette foule s'branle, elle s'en va  Paris, devant le roi et
derrire. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent,  pied,  cheval, en
fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affts des canons. On
rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la
ville affame. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de
pain, d'autres des branches de peuplier, dj jaunies par octobre. Elles
taient fort joyeuses, aimables  leur faon, sauf quelques quolibets 
l'adresse de la reine. Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la
boulangre, le petit mitron. Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais
mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes taient encore royalistes,
en grande joie de mettre enfin ce _bon papa_ en bonnes mains; il n'avait
pas beaucoup de tte, il avait manqu de parole; c'tait la faute de sa
femme; mais, une fois  Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas,
qui le conseilleraient mieux.

Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre  la fois. On
esprait, mais le ciel n'tait pas de la partie. Le temps
malheureusement favorisait peu la fte. Il pleuvait  verse, on marchait
lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en
rjouissance, ou pour dcharger leurs armes, tiraient des coups de
fusil.

La voiture royale, escorte, la Fayette  la portire, avanait comme un
cercueil. La reine tait inquite. tait-il sr qu'elle arrivt? Elle
demanda  la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-mme le demanda 
Moreau de Saint-Mry, qui, ayant prsid l'Htel de Ville aux fameux
jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il rpondit ces mots
significatifs: Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais,
une fois  l'Htel de Ville, elle en reviendra.

Voil le roi  Paris, au seul lieu o il devait tre, au coeur mme de
la France. Esprons qu'il en sera digne.

La rvolution du 6 octobre, ncessaire, naturelle et lgitime, s'il en
fut jamais, toute spontane, imprvue, vraiment populaire, appartient
surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont
pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi.

Le 1er octobre, tout fut gt par les dames de Versailles. Le 6, tout
fut rpar par les femmes de Paris.




VI

LES FEMMES  LA FDRATION (1790).


Ainsi finit le meilleur jour de notre vie. Ce mot, que les fdrs
d'un village crivent le soir de cette grande fte nationale  la fin de
leur procs-verbal, j'ai t tent de l'crire moi-mme, lorsqu'on 1847
j'achevai le rcit des fdrations. Rien de semblable ne reviendra pour
moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur
de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes rcits, ces grandes
communions du peuple.

Les fdrations de provinces, de dpartements, de villes et villages,
eurent soin de consigner elles-mmes et de narrer leur histoire. Elles
l'crivaient  leur mre, l'Assemble nationale, fidlement, navement,
dans une forme bien souvent grossire, enfantine; elles disaient comme
elles pouvaient; qui savait crire crivait. On ne trouvait pas toujours
dans les campagnes le scribe habile qui ft digne de consigner ces
choses  la mmoire. La bonne volont supplait... Vritables monuments
de la fraternit naissante, actes informes, mais spontans, inspirs, de
la France, vous resterez  jamais pour tmoigner du coeur de nos pres,
de leurs transports, quand pour la premire fois ils virent la face
trois fois aime de la patrie.

J'ai retrouv tout cela, entier, brlant, comme d'hier, au bout de
soixante annes, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient
lus.  la premire ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une
chose singulire, unique, sur laquelle on ne peut pas se mprendre. Ces
rcits enthousiastes adresss  la patrie (que reprsentait
l'Assemble), ce sont des lettres d'amour.

Rien d'officiel ni de command. Visiblement, le coeur parle. Ce qu'on y
peut trouver d'art, de rhtorique, de dclamation, c'est justement
l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment
exprimer les sentiments les plus sincres, qui emploie les mots des
romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en
moment, une parole arrache du coeur proteste contre cette impuissance
de langage, et fait mesurer la profondeur relle du sentiment... Tout
cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment
se satisfaire soi-mme?... Le dtail matriel les a fort proccups;
nulle criture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des
somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je
les aperus d'abord, brillants et si peu fans, je me rappelai ce que
dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit  crire, embellir, parer les
manuscrits de sa _Julie_... Autres ne furent les penses de nos pres,
leurs soins, leurs inquitudes, lorsque, des objets passagers,
imparfaits, l'amour s'leva en eux  cette beaut ternelle!

Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles
choses connues, tous les signes du pass, les symboles vnrs jadis, ou
plissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les crmonies
du vieux culte, appel pour consacrer ces ftes nouvelles, on sent que
c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses runions, o le peuple de
toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un mme coeur, une
chose plus sacre qu'un autel. Aucun culte spcial ne prte de saintet
 la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu.

Tous les vieux emblmes plissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu
de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le
Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Libert
abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beaut, la
grandeur, le charme ternel de ces ftes: le symbole y est vivant.

Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention
s'croulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu.
Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme
dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves
et touchantes que l'homme apparat ici. Les nobles harmonies de la
famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces ftes
d'un intrt religieux, pathtique.

Partout, le vieillard  la tte du peuple, sigeant  la premire place,
planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne
de fleurs. Dans toutes ces ftes, l'aimable bataillon marche en robe
blanche, ceinture _ la nation_ (cela voulait dire tricolore). Ici,
l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront
des hros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en
Dauphin), une belle fille marchait, tenant  la main une palme, et
cette inscription: _Au meilleur citoyen_!... Beaucoup revinrent bien
rveurs.

Le Dauphin, la srieuse, la vaillante province qui ouvrit la
Rvolution, fit des fdrations nombreuses et de la province entire, et
de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontire, sous le
vent de la Savoie,  deux pas des migrs, labourant prs de leurs
fusils, n'en firent que plus belles ftes. Bataillon d'enfants arms,
bataillon de femmes armes, autre de filles armes.  Maubec, elles
dfilaient en bon ordre, le drapeau en tte, tenant, maniant l'pe nue,
avec cette vivacit gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France.

J'ai dit ailleurs l'hroque initiative des femmes et filles d'Angers.
Elles voulaient partir, suivre la jeune arme d'Anjou, de Bretagne, qui
se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette premire croisade de
la libert, nourrir les combattants, soigner les blesss. Elles juraient
de n'pouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les
vaillants, de n'associer leur vie qu' ceux qui donnaient la leur  la
France.

Elles inspiraient ainsi l'lan ds 88. Et maintenant, dans les
fdrations, de juin, de juillet 90, aprs tant d'obstacles carts,
dans ces ftes de la victoire, nul n'tait plus mu qu'elles. La
famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection
publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces
grandes runions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre coeur
tait cependant encore bien gros du pass... de l'avenir!... mais elles
ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le
voit dans tous les tmoignages crits, plus d'lan, plus d'ardeur que
les hommes mmes, plus d'impatience de prter le serment civique.

On loigne les femmes de la vie publique; on oublie trop que vraiment
elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre
que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant...
Elle est bien plus intresse  s'informer,  prvoir. Dans la vie
solitaire et sdentaire que mnent la plupart des femmes, elles suivent
de leurs rveries inquites les crises de la patrie, les mouvements des
armes... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Algrie,
elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en
Afrique, elle souffre et combat avec eux.

Dans je ne sais quel village, les hommes s'taient runis seuls dans un
vaste btiment, pour faire ensemble une adresse  l'Assemble nationale.
Elles approchent, elles coutent, elles entrent les larmes aux yeux,
elles veulent en tre aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y
joignent de tout leur coeur. Cette profonde union de la famille et de la
patrie pntra toutes les mes d'un sentiment inconnu.

Personne, dans ces grandes ftes, n'tait simple tmoin; tous taient
acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire
jusqu'au nouveau-n; et celui-ci plus qu'un autre.

On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mre
l'offrait, le dposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le
rle passif d'une offrande, il tait actif aussi, il comptait comme
personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mre, il
rclamait sa dignit d'homme et de Franais, il tait dj mis en
possession de la patrie, il entrait dans l'esprance.

Oui, l'enfant, l'avenir, c'tait le principal acteur. La commune
elle-mme, dans une fte du Dauphin, est couronne dans son principal
magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci,
que je vois ici, sous l'oeil attendri de leurs mres, dj arms, pleins
d'lan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize
ans, ils partent: 92 a sonn; ils suivent leurs ans  Jemmapes.
Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras parat si faible, ce sont les
soldats d'Austerlitz... Leur main a port bonheur; ils ont rempli ce
grand augure, ils ont couronn la France!... Aujourd'hui mme, faible et
ple, elle sige sous cette couronne ternelle et impose aux nations.

Grande gnration, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le
premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apports, bnis 
l'autel de la patrie, vous par leurs mres en pleurs, mais rsignes,
hroques, donns par elles  la France... ah! quand on nat ainsi, on
ne peut plus jamais mourir... Vous retes, ce jour-l, le breuvage
d'immortalit. Ceux mme d'entre vous que l'histoire n'a pas nomms, ils
n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de
la grande pense commune qu'ils portrent par toute la terre...

Je ne crois pas qu' aucune poque le coeur de l'homme ait t plus
large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de
partis aient t plus oublies. Dans les villages surtout, il n'y a plus
ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun,
les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu;
les ennemis se rconcilient, les sectes opposes fraternisent, les
croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.

 Saint-Jean-du-Gard, prs d'Alais, le cur et le pasteur s'embrassrent
 l'autel. Les catholiques menrent les protestants  l'glise; le
pasteur sigea  la premire place du choeur. Mmes honneurs rendus par
les protestants au cur, qui, plac chez eux au lieu le plus honorable,
coute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu mme de
leur combat,  la porte des Cvennes, sur les tombes des aeux qui se
turent les uns les autres, sur les bchers encore tides... Dieu,
accus si longtemps, fut enfin justifi... Les coeurs dbordrent; la
prose n'y suffit pas, une ruption potique put soulager seule un
sentiment si profond; le cur fit, entonna un hymne  la Libert; le
maire rpondit par des stances; sa femme, mre de famille respectable,
au moment o elle mena ses enfants  l'autel, rpandit aussi son coeur
dans quelques vers pathtiques.

Ce rle quasi-pontifical d'une femme, d'une digne mre, ne doit pas nous
tonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et
religion.

Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale,
tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait brler l'encens
sur l'autel de la Patrie.

La Rvolution, revenant  la nature, aux heureux et nafs pressentiments
de l'antiquit, n'hsitait point  confier les fonctions les plus
saintes  celle qui, comme joie suprme du coeur, comme me de la
famille, comme perptuit humaine, est elle-mme le vivant autel.




VII

LES DAMES JACOBINES (1790).


Le jour mme du 6 octobre 89, o Louis XVI, en quittant Versailles,
signa l'acte capital de la Rvolution, la Dclaration des droits, il
avait envoy au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, ds lors,
l'ide de fuir sur terre autrichienne pour revenir  main arme. Ce
projet, recommand par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de
Marie-Antoinette, fut reproduit par l'vque de Pamiers, qui le fit
agrer du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter
avec les puissances trangres; ngociations continues par M. de
Fersen, un Sudois trs-personnellement attach  la reine depuis
longues annes, qu'elle fit revenir exprs de Sude et qui lui fut
trs-dvou.

De quelque ct qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du
dedans, du dehors, contre la Rvolution. Si elle ne trouve une force
nergique d'association, elle prit. Ce ne sont pas les innocentes
fdrations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout
autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance
sur l'autorit et ses agents, sur les menes des prtres et des nobles.
Ces socits se forment d'elles-mmes par toute la France.

Je vois dans un acte indit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis
de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se
runissent chez une dame veuve, personne riche et considrable de la
ville; ils prtent dans ses mains le serment civique. On croit voir
Caton et Marcie dans Lucain:

    Junguntur taciti contentique auspice Bruto.

Ils envoient firement l'acte de leur fdration  l'Assemble
nationale, qui recevait en mme temps celui de la grande fdration de
Rouen, o parurent les dputs de soixante villes et d'un demi-million
d'hommes.

Les trois jacobins sont un prtre, aumnier de la conciergerie, et deux
chirurgiens. L'un d'eux a amen son frre, imprimeur du roi  Rouen.
Ajoutez deux enfants, neveu et nice de la dame, et deux femmes,
peut-tre de sa clientle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les
mains de cette Cornlie, qui, seule ensuite, fait serment.

Petite socit, mais complte, ce semble. La dame (veuve d'un ngociant
ou armateur) reprsente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur,
c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacits, les talents,
l'exprience; le prtre, c'est la Rvolution mme; il ne sera pas
longtemps prtre: c'est lui qui crit l'acte, le copie, le notifie 
l'Assemble nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est
le centre. Par lui, cette socit est complte, quoiqu'on n'y voie pas
le personnage qui est la cheville ouvrire de toute socit semblable,
l'avocat, le procureur. Prtre du Palais de Justice, de la Conciergerie,
aumnier de prisonniers, confesseur de supplicis, hier dpendant du
Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel  l'Assemble
nationale, pour l'audace et l'activit, celui-ci vaut trois avocats.

Qu'une dame soit le centre de la petite socit, il ne faut pas s'en
tonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes
fort srieuses, avec toute la ferveur de leurs coeurs de femmes, une
ardeur aveugle, confuse d'affection et d'ides, l'esprit de
proslytisme, toutes les passions du moyen ge au service de la foi
nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait t srieusement prouve;
c'tait une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta
isralite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident
affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Rvolution. Riche
et seule, elle a d tre facilement conduite par ses amis, je le
suppose,  donner des gages au nouveau systme,  y embarquer sa fortune
par l'acquisition des biens nationaux.

Pourquoi cette petite socit fait-elle sa fdration  part? c'est que
Rouen, en gnral, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande
fdration des soixante villes qui s'y runissent, avec ses chefs, MM.
d'Estouteville, d'Herbouville, de Svrac, etc., cette fdration, mle
de noblesse, ne lui parat pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est
faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacr de la prise de la
Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, firement isols chez eux, loin des
profanes et des tides, ftent la sainte journe. Ils ne veulent pas se
confondre; sous des rapports divers, ils sont une lite, comme taient
la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou
d'argent, ou de talent, d'nergie, en concurrence naturelle avec
l'aristocratie de naissance.




VIII

LE PALAIS-ROYAL EN 90--MANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS.


Le droit des femmes  l'galit, leurs titres  l'influence, au pouvoir
politique, furent rclams en 90 par deux hommes fort diffrents: l'un,
parleur loquent, esprit hasard, romanesque; l'autre, le plus grave et
le plus autoris de l'poque. Il faut replacer le lecteur dans le grand
foyer de fermentation o tous deux se faisaient entendre.

Entrons au lieu mme d'o la Rvolution partit le 12 juillet, au
Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. cartons
cette foule agite, ces groupes bruyants, ces nues de femmes voues
aux liberts de la nature. Traversons les troites galeries de bois,
encombres, touffes; par ce passage obscur, o nous descendons quinze
marches, nous voici au milieu du Cirque.

On prche! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette runion, si
mondaine, mle de jolies femmes quivoques?... Au premier coup d'oeil,
on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assemble est
plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'acadmiciens: au
pied de la tribune, je vois M. de Condorcet.

L'orateur, est-ce bien un prtre? De robe, oui; belle figure de quarante
ans environ, parole ardente, sche parfois et violente, nulle onction,
l'air audacieux, un peu chimrique. Prdicateur, pote ou prophte,
n'importe, c'est l'abb Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thcla,
l'une qui ne le quitte point, qui, bon gr, mal gr, le suit au club, 
l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de
bon coeur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des
femmes, qui prche leur mancipation.

Ces vagues aspirations prenaient forme arrte, prcise, dans les doctes
dissertations de l'illustre secrtaire de l'Acadmie des sciences.
Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de
l'_admission des femmes au droit de cit_.  ce titre, l'ami de
Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huitime sicle, peut tre
lgitimement compt parmi les prcurseurs du Socialisme.

Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut,
du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honor. La
brillante association des jacobins de cette poque, qui compte une foule
de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'glise des
anciens moines, et, sous l'glise, dans une sorte de crypte bien
claire, donne asile  une socit fraternelle d'ouvriers auxquels, 
certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les
questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas
seuls: les femmes inquites, les mres de familles, pousses par les
souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec
leurs maris, s'informent de la situation, s'enquirent des maux, des
remdes. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent 
cette heure, viennent seules et discutent seules. Premire et touchante
origine des socits de femmes.

Qui souffrait plus qu'elles de la Rvolution? Qui trouvait plus longs
les mois, les annes? Elles taient, ds cette poque, plus violentes
que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 dcembre 90); il se
plat  mettre en contraste l'nergie de ces femmes du peuple dans leur
souterrain et le bavardage strile de l'assemble jacobine qui s'agitait
au-dessus.




II




IX

LES SALONS.--MADAME DE STAL.


Le gnie de madame de Stal a t successivement domin par deux matres
et deux ides: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu.

Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exerait sur Necker, son pre,
qu'elle aimait perdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une
toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier
genevois ne se ft avanc si loin dans la voie rvolutionnaire. Elle
tait alors pleine d'lan, de confiance; elle croyait fermement au bon
sens du genre humain. Elle n'tait pas encore influence, amoindrie, par
les amants mdiocres qui depuis l'ont entoure. Madame de Stal fut
toujours gouverne par l'amour. Celui qu'elle avait pour son pre
exigeait que Necker ft le premier des hommes; et, en ralit, un
moment, il s'leva trs-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille,
nous n'en faisons aucun doute, il se lana dans l'exprience hardie du
suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un
peuple si peu avanc! mesure toute contraire  son caractre, trs-peu
conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis.

Le pre et la fille, bientt effrays de leur audace, ne tardrent pas 
reculer. Et madame de Stal, entoure de Feuillants, d'anglomanes,
admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout,
devint et resta la personne brillante, loquente, et pourtant, au total,
mdiocre, si l'on ose dire, qui a tant occup la renomme.

Pour nous, nous n'hsitons pas  l'affirmer, sa grande originalit est
dans sa premire poque, sa gloire est dans son amour pour son pre,
dans l'audace qu'elle lui donna.--Sa mdiocrit fut celle de ses
spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans
son salon, domins par elle, n'en ragirent pas moins sur elle dans
l'intimit.

Reprenons, ds les commencements, le pre et la fille.

M. Necker, banquier gnevois, avait pous une demoiselle suisse,
jusque-l gouvernante, dont le seul dfaut fut l'absolue perfection.--La
jeune Necker tait accable de sa mre, dont la roideur contrastait avec
sa nature facile, expansive et mobile. Son pre, qui la consolait,
l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker,
ayant souvent lou le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'pouser.
Cette enfant, dj confidente et presque femme de son pre, en prit les
dfauts ple-mle et les qualits, l'loquence, l'enflure, la
sensibilit, le pathos. Quand Necker publia son fameux _Compte rendu_,
si diversement jug, on lui en montra un jour une loquente apologie,
tout enthousiaste; le coeur y dbordait tellement, que le pre ne put
s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.

Elle aimait son pre comme homme, l'admirait comme crivain, le vnrait
comme idal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'tat. Elle
ne tolrait personne qui ne tnt Necker pour Dieu: folie vertueuse,
nave, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son
triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Htel de Ville,
entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba  la plnitude du
sentiment et s'vanouit de bonheur.

Elle avait de grands besoins de coeur, en proportion de son talent.
Aprs la fuite de son pre et la perte de ses premires esprances,
retombe de Rousseau  Montesquieu, aux prudentes thories
constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu
aimer un hros. Son poux, l'honnte et froid M. de Stal, ambassadeur
de Sude, n'avait rien qui rpondt  son idal. Ne trouvant point de
hros  aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui
tait en elle, et elle entreprit d'en faire un.

Elle trouva un joli homme, rou, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il
y et peu ou beaucoup d'toffe, elle crut qu'elle suffirait, tant
double de son coeur. Elle l'aimait surtout pour les dons hroques
qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car
elle tait une femme), pour son audace, sa fatuit. Il tait fort mal
avec la cour, mal avec bien des salons. C'tait vraiment un grand
seigneur, d'lgance et de bonne grce, mais mal vu des siens, d'une
consistance quivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on
se disait  l'oreille qu'il tait le fruit d'un inceste de Louis XV avec
sa fille. La chose n'tait pas invraisemblable. Lorsque le parti jsuite
fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson,
Machault encore, qui parlait trop des biens du clerg), il fallait
trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs.
Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mre, se dvoua,
autre Judith,  l'oeuvre hroque, sanctifie par le but. Elle tait
extraordinairement violente et passionne, folle de musique, o la
dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son pre, et
le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait rsult,
selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effront, qui
apporta en naissant une aimable sclratesse  troubler toutes les
femmes.

Madame de Stal avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est
qu'elle n'tait pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez
surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualit
mdiocrement attirante. Ses gestes taient plutt nergiques que
gracieux; debout, les mains derrire le dos, devant une chemine, elle
dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui
contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter
un peu qu'elle ft une femme. Avec tout cela, elle n'avait que
vingt-cinq ans, elle avait de trs-beaux bras, un beau cou  la Junon,
de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient
grand effet au buste, et mme relativement faisaient paratre les traits
plus dlicats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui
faisait tout oublier, c'taient ses yeux, des yeux uniques, noirs et
inonds de flammes, rayonnants de gnie, de bont et de toutes les
passions. Son regard tait un monde. On y lisait qu'elle tait bonne et
gnreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui pt l'entendre un
moment sans dire en sortant, malgr lui: Oh! la bonne, la noble,
l'excellente femme!

Retirons le mot de gnie, pourtant; rservons ce mot sacr. Madame de
Stal avait, en ralit, un grand, un immense talent, et dont la source
tait au coeur. La navet profonde, et la grande invention, ces deux
traits saillants du gnie, ne se trouvrent jamais chez elle. Elle
apporta, en naissant, un dsaccord primitif d'lments qui n'allait pas
jusqu'au baroque, comme chez Necker, son pre, mais qui neutralisa une
bonne partie de ses forces, l'empcha de s'lever et la retint dans
l'emphase. Ces Necker taient des Allemands tablis en Suisse. C'taient
des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Stal
avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais pais, peu dlicat.
D'elle  Jean-Jacques, son matre, c'est la diffrence du fer  l'acier.

Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgr son talent, sa
fortune, son noble entourage, madame de Stal avait la faiblesse
d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet  son
bon et excellent coeur, qui l'aurait mise entirement du ct du peuple.
Ses jugements, ses opinions, tenaient fort  ce travers. En tout, elle
avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait
minemment aristocratique, l'Angleterre, rvrant la noblesse anglaise,
ignorant qu'elle est trs-rcente, sachant mal cette histoire dont elle
parlait sans cesse, ne souponnant nullement le mcanisme par lequel
l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la
noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.

Il ne fallait pas moins que le grand rveur, le grand fascinateur du
monde, l'amour, pour faire accroire  cette femme passionne qu'on
pouvait mettre le jeune officier, le rou sans consistance, crature
brillante et lgre,  la tte d'un si grand mouvement. La gigantesque
pe de la Rvolution et pass, comme gage d'amour, d'une femme  un
jeune fat! Cela tait dj assez ridicule. Ce qui l'tait encore plus,
c'est que cette chose hasarde, elle prtendait la faire dans les
limites prudentes d'une politique btarde, d'une libert quasi-anglaise,
d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, 
peu prs fini; de sorte que la folie n'avait pas mme ce qui fait
russir la folie parfois, d'tre hardiment folle.

Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et
madame de Stal taient troitement lis avec Brissot et la Gironde, et
que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour prcipiter la
France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-rvolution.

Tout cela tait un roman. Ce qui est prouv aujourd'hui, c'est qu'au
contraire la Gironde dtestait madame de Stal, c'est que la cour
hassait Narbonne et frmissait de ce projet aventureux de la guerre o
on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au
premier chec, accuse de trahison, elle allait se trouver dans un pril
pouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment,
que la Gironde leur arracherait l'pe,  peine tire, pour la tourner
contre le roi.

Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide,
par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de
l'ambassade de Sude? C'tait supposer que madame de Stal tait
vritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Stal et
d'aprs les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la
voyait si publiquement perdue d'amour pour Narbonne, impatiente de
l'illustrer. La pauvre Corinne, hlas! avait vingt-cinq ans, elle tait
fort imprudente, passionne, gnreuse,  cent lieues de toute ide
d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'ge, et la
passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront
parfaitement cette chose, fcheuse,  coup sr, immorale, mais enfin
relle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle
avait hte d'illustrer le premier dans la croisade rvolutionnaire, et
s'inquitait mdiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste
matre de l'ambassadeur de Sude.

Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les
frontires, vint rendre compte  l'Assemble. Vrai compte de courtisan.
Soit prcipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre
situation militaire, donna des chiffres normes de troupes, des
exagrations de toute espce, qui, plus tard, furent pulvrises par un
mmoire de Dumouriez.

La chute de M. de Narbonne, renvers par les Girondins, rendit tout 
coup madame de Stal zle royaliste. Elle rdigea un plan d'vasion
pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son hros, en
et l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier  des mains si
lgres. Rfugie en Suisse pendant la Terreur, aprs Thermidor,
partisan aveugle de la raction, elle change brusquement en 96, appuie
le Directoire et participe indirectement au coup d'tat qui sauva la
Rpublique.

Bonaparte la hassait, croyant qu'elle avait aid Necker dans ses
derniers ouvrages, fort contraires  sa politique. Il n'a pas trouv de
meilleur moyen de la dnigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne
sais quelle dclaration d'amour; chose infiniment peu probable 
l'poque o elle tait toute livre  Benjamin Constant, qu'elle lana
dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les perscutions ridicules
du matre de l'Europe, l'exil de madame de Stal, la saisie de son
_Allemagne_, et les tranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs
fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux
millions, prts en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander
d'crire pour le roi de Rome.

En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Sude. La terre
lui manquait lorsqu'elle crivit ses _Dix ans d'exil_. Elle avait
pous, en 1810, un jeune officier, malade et bless, M. de Rocca, plus
jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817.

Au total, femme excellente, d'un bon coeur et d'un grand talent, qui,
peut-tre, sans les salons, sans les amitis mdiocres, sans les misres
du monde parleur, du monde scribe, et eu du gnie.




X

LES SALONS.--MADAME DE CONDORCET.


Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de
Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la
Monnaie. L fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un
contemporain appelle le foyer de la Rpublique.

Ce salon europen de l'illustre secrtaire de l'Acadmie des sciences
vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pense
rpublicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva
ses formules. Pour l'initiative et l'ide premire, elle appartenait,
nous l'avons vu, ds 89,  Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville
et les Cordeliers ont pouss le premier cri.

Le dernier des philosophes du grand dix-huitime sicle, celui qui
survivait  tous pour voir leurs thories lances dans le champ des
ralits, tait M. de Condorcet, secrtaire de l'Acadmie des sciences,
le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami
de Turgot. Son salon tait le centre naturel de l'Europe pensante. Toute
nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les trangers
distingus, aprs avoir reu les thories de la France, venaient l en
chercher, en discuter l'application. C'taient l'Amricain Thomas Payne,
l'Anglais Williams, l'cossais Mackintosh, le Genvois Dumont,
l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un
tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y taient confondus. Dans un
coin immuablement tait l'ami assidu, le mdecin Cabanis, maladif et
mlancolique, qui avait transport  cette maison le tendre, le profond
attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.

Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de
madame de Condorcet, que Raphal aurait prise pour type de la
mtaphysique. Elle tait toute lumire; tout semblait s'clairer,
s'purer sous son regard. Elle avait t chanoinesse, et paraissait
moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors
vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'crire
_ses Lettres sur la Sympathie_, livre d'analyse fine et dlicate, o,
sous le voile d'une extrme rserve, on sent nanmoins souvent la
mlancolie d'un jeune coeur auquel quelque chose a manqu[4]. On a
suppos vainement qu'elle et ambitionn les honneurs, la faveur de la
cour, et que son dpit la jeta dans la Rvolution. Rien de plus loin
d'un tel caractre.

[Note 4: Le touchant petit livre crit avant la Rvolution a t
publi aprs, en 98; il participe des deux poques. Les lettres sont
adresses  Cabanis, le beau-frre de l'aimable auteur, l'ami
inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont acheves
dans ce ple lyse d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimes. Elles
parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles.
Dans une si grande rserve, nanmoins, on ne distingue pas toujours,
parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille
ou des regrets de la veuve. Est-ce  Condorcet, est-ce  Cabanis que
s'adresse ce passage dlicat, mu, qui allait tre loquent, mais elle
s'arrte  temps: Le rparateur et le guide de notre bonheur...]

Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant
d'pouser Condorcet elle lui aurait dclar qu'elle n'avait point le
coeur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu
avec une bont paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la
mme tradition, ils vcurent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au
beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y
avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commena
d'aimer le grand citoyen, l'me tendre et profonde qui couvait, comme
son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espce humaine. Elle le
trouva jeune de l'ternelle jeunesse de cette grande ide, de ce beau
dsir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois aprs la prise
de la Bastille, en avril 90.

Condorcet, g alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en
effet, de ces grands vnements; il commenait une vie nouvelle, la
troisime. Il avait eu celle du mathmaticien avec d'Alembert, la vie
critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'ocan de la
vie politique. Il avait rv le progrs; aujourd'hui il allait le faire,
ou du moins s'y dvouer. Toute sa vie avait offert une remarquable
alliance entre deux facults rarement unies, la ferme raison et la foi
infinie  l'avenir. Ferme contre Voltaire mme, quand il le trouva
injuste, ami des conomistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint
de mme indpendant  l'gard de la Gironde. On lit encore avec
admiration son plaidoyer pour Paris contre le prjug des provinces, qui
fut celui des Girondins.

Ce grand esprit tait toujours prsent, veill, matre de lui-mme. Sa
porte tait toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans
un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle
distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais
il n'a rien oubli. Toute personne spciale qui l'interrogeait le
trouvait plus spcial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes
taient tonnes, effrayes, de voir qu'il savait jusqu' l'histoire de
leurs modes, et trs-haut en remontant, et dans le plus grand dtail. Il
paraissait trs-froid, ne s'panchait jamais. Ses amis ne savaient son
amiti que par l'extrme ardeur qu'il mettait secrtement  leur rendre
des services. C'est un volcan sous la neige, disait d'Alembert. Jeune,
dit-on, il avait aim, et, n'esprant rien, il fut un moment tout prs
du suicide. g alors et bien mr, mais au fond non moins ardent, il
avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions
profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la
vie mme, et qu'on ne peut pas sonder.

Noble poque! et qu'elles furent dignes d'tre aimes, ces femmes,
dignes d'tre confondues par l'homme avec l'idal mme, la patrie et la
vertu!... Qui ne se rappelle encore ce djeuner funbre, o pour la
dernire fois les amis de Camille Desmoulins le prirent d'arrter son
_Vieux Cordelier_, d'ajourner sa demande du _Comit de la clmence_? Sa
Lucile, s'oubliant comme pouse et comme mre, lui jette les bras au
cou: Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destine!

Ainsi elles ont glorieusement consacr le mariage et l'amour, soulevant
le front fatigu de l'homme en prsence de la mort, lui versant la vie
encore, l'introduisant dans l'immortalit...

Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront
regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes hroques et
charmantes. Elles restent associes, en nous, aux plus nobles rves du
coeur, types et regret d'amour ternel!

Il y avait comme une ombre de cette tragique destine dans les traits et
l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du
savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose
de triste, de patient, de rsign. Le haut du visage tait beau. Les
yeux, nobles et doux, pleins d'une idalit srieuse, semblaient
regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste  contenir
toute science semblait un magasin immense, un trsor complet du pass.

L'homme tait, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait 
sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalit,
qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'nervation.
Ajoutez qu'il avait pass sa vie dans le dix-huitime sicle, et qu'il
en portait le poids. Il en avait travers toutes les disputes, les
grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions.
Neveu d'un vque tout jsuite, lev en partie par ses soins, il devait
beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il
tait noble, titr, marquis de Condorcet. Naissance, position,
relations, beaucoup de choses le rattachaient  l'ancien rgime. Sa
maison, son salon, sa femme, prsentaient mme contraste.

Madame de Condorcet, ne Grouchy, d'abord chanoinesse, lve
enthousiaste de Rousseau et de la Rvolution, sortie de sa position
demi-ecclsiastique pour prsider un salon qui tait, le centre des
libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.

La crise de juin 91 devait dcider Condorcet, elle l'appelait  se
prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses prcdents
d'une part, et de l'autre ses ides. Quant aux intrts, ils taient
nuls avec un tel homme. Le seul peut-tre auquel il et t sensible,
c'est que, la Rpublique abaissant toute grandeur de convention et
rehaussant d'autant les supriorits naturelles, sa Sophie se ft
trouve reine.

M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne dsesprait pas de neutraliser
son rpublicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon
march du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille
d'ailleurs avait autrefois protg. On allait jusqu' affirmer, rpandre
dans le public que Condorcet partageait les ides royalistes de Sieys.
On le compromettait ainsi, et en mme temps on lui offrait comme
tentation la perspective d'tre nomm gouverneur du Dauphin.

Ces bruits le dcidrent probablement  se dclarer plus tt qu'il
n'aurait fait peut-tre. Le 1er juillet, il fit annoncer par la
_Bouche-de-fer_ qu'il parlerait au Cercle social sur la Rpublique. Il
attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine rserve. Dans un
discours ingnieux, il rfutait plusieurs des objections banales qu'on
fait  la Rpublique, ajoutant toutefois ces paroles, qui tonnrent
fort: Si pourtant le peuple se rserve d'appeler une Convention pour
prononcer si l'on conserve le trne, si l'hrdit continue pour un
petit nombre d'annes entre deux Conventions, _la royaut, en ce cas,
n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens_... Il
faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur
du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout  savoir
se passer du trne.

Cette apparence d'indcision ne plut pas beaucoup aux rpublicains, et
choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blesss encore, quand on
rpandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, crit d'une main si
grave. Condorcet y fut probablement l'cho et le secrtaire de la jeune
socit qui frquentait son salon. Le pamphlet tait une _Lettre d'un
jeune mcanicien_, qui, pour une somme modique, s'engageait  faire un
excellent roi constitutionnel.

Ce roi, disait-il, s'acquitterait  merveille des fonctions de la
royaut, marcherait aux crmonies, sigerait convenablement, irait  la
messe, et mme, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du
prsident de l'Assemble la liste des ministres que dsignerait la
majorit... Mon roi ne serait pas dangereux pour la libert; et
cependant, en le rparant avec soin, il serait ternel, ce qui est
encore plus beau que d'tre hrditaire. On pourrait mme le dclarer
inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdit.

Chose remarquable. Cet homme mr et grave, qui s'embarquait par une
plaisanterie sur l'ocan de la Rvolution, ne se dissimulait nullement
les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de
l'espce humaine, il en avait moins pour le prsent, ne se faisait nulle
illusion sur la situation, en voyait trs-bien les dangers. Il les
craignait, non pour lui-mme (il donnait volontiers sa vie), mais pour
cette femme adore, pour ce jeune enfant n  peine du moment sacr de
Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'tait secrtement inform du port
par lequel il pourrait, au besoin, faire chapper sa famille, et il
s'tait arrt  celui de Saint-Valery.

Tout fut ajourn, et, de proche en proche, l'vnement arriva. Il arriva
par Condorcet lui-mme; cet homme si prudent devint hardi en pleine
Terreur. Rdacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua
violemment la Constitution de 93, et fut oblig de chercher un asile
contre la proscription.




XI

SUITE.--MADAME DE CONDORCET (94).


L'amour est fort comme la mort.--Et ce sont ces temps de mort qui sont
ses triomphes peut-tre; car la mort verse  l'amour je ne sais quoi
d'cre et de brlant, d'amres et divines saveurs qui ne sont point
d'ici-bas.

En lisant l'audacieux voyage de Louvet  travers toute la France pour
retrouver ce qu'il aimait, en assistant  ces moments o, runis par le
sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans
les bras l'un de l'autre, dfaillants, anantis, qui n'a dit cent fois:
 mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer  ce point
les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!

L'amour a sauv Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans
son hrosme. Il n'a pas t tranger  la mort de Condorcet.

Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodoska;
Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie.

C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver  cette fuite
du proscrit qui lui fit quitter son asile.

Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour
voir la campagne et sduit par le printemps, c'est une trange
explication, invraisemblable et peu srieuse.

Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille.

Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, pouse de l'illustre
proscrit, qui et pu tre son pre, s'tait trouve, au moment de la
proscription et du squestre des biens, dans un complet dnment. Ni
l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa
 deux lves en mdecine, clbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet
fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, prs du
Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la
table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la
maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours,
sans vouloir le reconnatre. Madame de Condorcet logeait  Auteuil, et
chaque jour venait  Paris  pied. Charge d'une soeur malade, de sa
vieille gouvernante, embarrasse d'un jeune enfant, il lui fallait
pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frre du secrtaire de
Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honor, n 352 ( deux pas de
Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus
de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du
moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospra davantage
sous la Terreur; on se htait de fixer sur la toile une ombre de cette
vie si peu sre. L'attrait singulier de puret, de dignit, qui tait en
cette jeune femme, amenait l les violents, les ennemis de son mari. Que
ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est
reste atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois,
quand elle osait, tremblante et le coeur bris, elle se glissait dans
l'ombre jusqu' la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cache sous
les tours de Saint-Sulpice. Frmissant d'tre rencontre, elle montait
d'un pas lger au pauvre rduit du grand homme; l'amour et l'amour
filial donnaient  Condorcet quelques heures de joie, de bonheur.
Inutile de dire ici combien elle cachait les preuves du jour, les
humiliations, les durets, les lgrets barbares, ces supplices d'une
me blesse, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille,
diminuant les haines par sa patience, charmant les colres, peut-tre
retenant le fer suspendu. Mais Condorcet tait trop pntrant pour ne
pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce ple sourire dont elle
dguisait sa mort intrieure. Si mal cach, pouvant  tout moment se
perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait
et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la
Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais hassait de plus en plus
une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.

Qu'avait-il fait pour mriter ce supplice? Nulle des fautes des
Girondins. Loin d'tre fdraliste, il avait, dans un livre ingnieux,
dfendu le droit de Paris, dmontr l'avantage d'une telle capitale,
comme instrument de centralisation. Le nom de la Rpublique, le premier
manifeste rpublicain, avait t crit chez lui et lanc par ses amis,
quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hsitaient encore. Il
avait crit, il est vrai, ce premier projet de constitution,
impraticable, inapplicable, dont on n'et jamais pu mettre la machine en
mouvement, tant elle est charge, surcharge, de garanties, de
barrires, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le
mot terrible de Chabot, que la constitution prfre, celle de 93, n'est
qu'un pige, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne
l'avait pas dit, mais il l'avait dmontr dans une brochure violente.
Chabot, effray de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en
faisant proscrire Condorcet.

Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai,
savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'tait fait donner un poison sr
par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il
voulait, de son asile, continuer la polmique, le duel de la logique
contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la
Raison. Telle tait sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitime sicle,
dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.

Une douce puissance l'arrta, invincible et souveraine, la voix de cette
femme aime, souffrante fleur, laisse l en otage aux violences du
monde, tellement expose par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame
de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion,
de son combat engag, c'est--dire celui de son coeur. Elle lui dit de
laisser l ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait
passer, et de s'tablir hors du temps, de prendre dj possession de son
immortalit, de raliser l'ide qu'il avait nourrie d'crire un
_Tableau des progrs de l'esprit humain_.

Grand fut l'effort. Il y parat  l'absence apparente de passion,  la
froideur austre et triste que l'auteur s'est impose. Bien des choses
sont leves, beaucoup schement indiques[5]. Le temps pressait.
Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit
glac, ne voyant de sa lucarne que le sommet dpouill des arbres du
Luxembourg, dans l'hiver de 93, prcipitait l'pre travail, les jours
sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire  chaque
feuille,  chaque sicle de son histoire: Encore un ge du monde
soustrait  la mort.

[Note 5: Cette scheresse n'est qu'extrieure. On le sent bien en
lisant, dans ses dernires paroles  sa fille, la longue et tendre
recommandation qu'il lui fait d'aimer et mnager les animaux, la
tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige  se servir
mutuellement de nourriture.]

Il avait,  la fin de mars, revcu, sauv, consacr tous les sicles et
tous les ges; la vitalit des sciences, leur puissance d'ternit,
semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la
science? la lutte contre la mort. La vhmente aspiration d'une grande
me immortelle pour communiquer l'immortalit emporta alors le sage
jusqu' lever son voeu  cette forme prophtique: La science aura
vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.

Dfi sublime au rgne de la mort, dont il tait environn. Noble et
touchante vengeance!... Ayant rfugi son me dans le bonheur  venir du
genre humain, dans ses esprances infinies, sauv par le salut futur,
Condorcet, le 6 avril, la dernire ligne acheve, enfona son bonnet de
laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la
bonne madame Vernet. Elle avait devin son projet, et le surveillait; il
n'chappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fidle, son
librateur; dans l'autre, le pote romain qui a crit les hymnes
funbres de la libert mourante[6].

[Note 6:

    Altera jam teritur bellis civilibus tas;
                ...
    Justum et tenacem propositi virum
                ...
    Et euncta terrarum subacta
    Prter atrocem animum Catonis.
]

Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le
charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peupl de gens de lettres,
beau lieu o lui-mme, secrtaire de l'Acadmie des sciences, associ
pour ainsi dire  la royaut de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et
presque des courtisans; tous en fuite ou carts. Restait la maison du
_Petit-Mnage_, on nommait ainsi M. et madame Suard. Vritable miniature
de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et
gentille, taient tous deux gens de lettres, sans faire de livres
pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les
ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame).
Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aims,
influents et considrs jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur
royal.

Ils se tenaient tapis l, sous la terre, attendant que passt l'orage et
se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigu,  mine hve,  barbe
sale, dans son triste dguisement, leur tomba  l'improviste, le joli
petit mnage en fut cruellement drang. Que se passa-t-il? on l'ignore.
Ce qui est sr, c'est que Condorcet ressortit immdiatement par une
porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester
ouverte; il la retrouva ferme. L'gosme connu des Suard ne me parat
pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les
crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne,
ne voulut point les compromettre; il aura demand, reu des aliments:
voil tout.

Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche
l'puisait. Un homme, assis depuis un an, tout  coup marchant sans
repos, ft bientt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe
longue, ses yeux gars, d'entrer, pauvre famlique, dans un cabaret de
Clamart. Il mangea avidement, et, en mme temps, pour soutenir son
coeur, il ouvrit le pote romain. Cet air, ce livre, ces mains
blanches, tout le dnonait. Des paysans qui buvaient l (c'tait le
comit rvolutionnaire de Clamart) virent bientt tout de suite que
c'tait un ennemi de la Rpublique. Ils le tranrent au district. La
difficult tait qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds taient
dchirs. On le hissa sur une misrable haridelle d'un vigneron qui
passait. Ce fut dans cet quipage que cet illustre reprsentant du
dix-huitime sicle fut solennellement conduit  la prison de
Bourg-la-Reine. Il pargna  la Rpublique la honte du parricide, le
crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'et point
exist.




XII

SOCITS DE FEMMES.--OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.


Les Jacobins s'appelant _Amis de la Constitution_, la socit qui se
runissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Socit fraternelle
des patriotes des deux sexes _dfenseurs de la Constitution_. Elle avait
pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, o elle
proteste contre les dcrets de l'Assemble constituante, elle tire son
appel  trois mille. Elle reoit, vers cette poque, un membre illustre,
madame Roland, alors en voyage  Paris.

Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des socits de femmes.
C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les
biographies, etc., qu'on en recueille quelques lgres traces.

Plusieurs de ces socits furent fondes vers 90 et 91 par la brillante
improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega,
dictait une tragdie par jour. Elle tait tort illettre; on a dit mme
qu'elle ne savait ni lire ni crire. Elle tait ne  Montauban (1755)
d'une revendeuse  la toilette et d'un pre marchand, selon les uns,
selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient btarde de
Louis XV. Cette femme infortune, pleine d'ides gnreuses, fut le
martyr, le jouet de sa mobile sensibilit. Elle a fond le droit des
femmes par un mot juste et sublime: Elles ont bien le droit de monter 
la tribune, puisqu'elles ont celui de monter  l'chafaud.

Rvolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand
elle vit le roi captif  Paris. Rpublicaine en juin 91, sous
l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui
redevint favorable quand on lui fit son procs. On raillait son
inconsquence, et, dans sa vhmence mridionale, elle proposait aux
railleurs des duels au pistolet.

Le parti de Lafayette contribua surtout  la perdre en la mettant  la
tte d'une fte contre-rvolutionnaire. On la fit agir, crire dans plus
d'une affaire que sa faible tte ne comprenait pas. Mercier et ses
autres amis lui conseillaient en vain de s'arrter, toujours elle
allait, comptant sur la puret de ses intentions; elle les expliqua au
public dans un trs-noble pamphlet, la _Fiert de l'innocence_. La piti
lui fut mortelle. Quand elle vit le roi  la barre de la Convention,
rpublicaine sincre, elle n'offrit pas moins de le dfendre. L'offre ne
fut pas accepte. Mais, ds lors, elle fut perdue.

Les femmes, dans leurs dvouements publics o elles bravent les partis,
risquent bien plus que les hommes. C'tait un odieux machiavlisme de ce
temps de mettre la main sur celles dont l'hrosme pouvait exciter
l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la
brutalit inflige aisment  un sexe faible. Un jour, saisie dans un
groupe, Olympe est prise par la tte; un brutal tient cette tte serre
sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se droulent... pauvres
cheveux gris, quoiqu'elle n'et que trente-huit ans; le talent et la
passion l'avaient consume. Qui veut la tte d'Olympe pour quinze
sous? criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: Mon ami,
dit-elle, mon ami, j'y mets la pice de trente. On rit, et elle
chappa.

Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal rvolutionnaire, elle
eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mpris. L, la
force lui manqua. Par une triste raction de la nature dont les plus
intrpides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempe de larmes,
elle se remit  tre femme, faible, tremblante,  avoir peur de la mort.
On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du
supplice. Elle voulut, dit-on, l'tre aussi. Un ami lui aurait rendu, en
pleurant, le triste office, dont on prvoyait l'inutilit. Les matrones
et les chirurgiens consults par le tribunal furent assez cruels pour
dire que, s'il y avait grossesse, elle tait trop rcente pour qu'on pt
la constater.

Elle reprit tout son courage devant l'chafaud, et mourut en
recommandant  la patrie sa vengeance et sa mmoire.

       *       *       *       *       *

Les socits de femmes, tout  fait changes en 93, influent alors
puissamment. Celle des _Femmes rvolutionnaires_ a alors pour chef et
meneur une fille loquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la
runion gnrale de l'vch o fut dcide la perte des Girondins, prit
la plus violente initiative et dpassa de beaucoup la fureur des hommes.
Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je
crois, de Chlier, et intimement li avec Jacques Roux, le tribun de la
rue Saint-Martin, dont les prdications rpandaient quelques ides
communistes. Leclerc, Roux et d'autres, aprs la mort de Marat, firent
un journal d'une tendance trs-peu maratiste: _Ombre de Marat_.

Ces hardis novateurs, violemment has de Robespierre et des Jacobins,
rendirent ceux-ci hostiles aux socits de femmes, o leurs nouveauts
taient bien reues.

D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande
partie et toutes fort irrites de la diminution de leur commerce, en
voulaient aux socits de femmes, que, trs-injustement, elles en
rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes
(pauvres ouvrires), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles
envahirent une de ces socits sous les charniers Saint-Eustache et la
mirent en fuite  force de coups.

D'autre part, les rpublicaines trouvaient mauvais que les poissardes
ngligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait,
conformment  la loi. En octobre 93, poque de la mort des Girondins,
habilles en hommes et armes, elles se promenrent aux halles et
injurirent les poissardes. Celles-ci tombrent sur elles, et, de leurs
robustes mains, leur appliqurent, au grand amusement des hommes, une
indcente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea,
mais contre les victimes; elle dfendit aux femmes de s'assembler. Cette
grande question sociale se trouva ainsi trangle par hasard.

Que devint Rose Lacombe? Chose trange! cette femme violente eut, comme
la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanit
qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un
suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un
passe-port, comme actrice, engage au thtre de Dunkerque.

En juin 94, nous la retrouvons assise  la porte des prisons, vendant
aux dtenus du vin, du sucre, du pain d'pice, etc., etc., position
lucrative, qui, par la connivence des geliers, permettait de vendre 
tout prix. On n'et pu reconnatre la fougueuse bacchante de 93. Elle
tait devenue une marchande intresse; du reste, douce et polie.




XIII

THROIGNE DE MRICOURT (89-95).


Il existe un fort bon portrait grav de la belle, vaillante, infortune
Ligeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le
rgiment de Flandre, de briser l'appui de la royaut, qui, au 10 aot,
parmi les premiers combattants, entra au chteau l'pe  la main, et
reut une couronne de la main des vainqueurs.--Malheureusement ce
portrait, dessin  la Salptrire, quand elle fut devenue folle,
rappelle bien faiblement l'hroque beaut qui ravit le coeur de nos
pres et leur fit voir dans une femme l'image mme de la Libert.

La tte ronde et forte (vrai type ligeois), l'oeil noir, un peu gros,
un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la
trace du violent amour dont cette fille vcut et mourut,--amour d'un
homme? non (quoique la chose semble trange  dire pour une telle vie),
l'amour de l'ide, l'amour de la Libert et de la Rvolution.

L'oeil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein
d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si
grande ingratitude!... Du reste, le temps a frapp, non moins que le
malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matriel. Sauf les
cheveux noirs serrs d'un fichu, tout est abandonn, le sein nu,
dernire beaut qui reste, sein conserv de formes pures, fermes et
virginales, comme pour tmoigner que l'infortune, prodigue aux
passions des autres, elle-mme usa peu de la vie.

Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connatre son pays, le
pays wallon, de Tournai jusqu' Lige, connatre surtout Lige, notre
ardente petite France de Meuse, avant-garde jete si loin au milieu des
populations allemandes des Pays-Bas. J'ai cont sa glorieuse histoire au
quinzime sicle, quand, brise tant de fois, jamais vaincue, cette
population hroque d'une ville combattit un empire, quand trois cents
Ligeois, une nuit, forcrent un camp de quarante mille hommes pour tuer
Charles le Tmraire. (_Histoire de France_, t. VI.) Dans nos guerres
de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai,
le ferblantier Meuris, par un dvouement qui rappelle celui de ces trois
cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vende s'y brisa pour le
salut de la France. (_Histoire de la Rvolution_.)

Pour comprendre Throigne, il faudrait connatre encore le sort de la
ville de Lige, ce martyr de la libert au commencement de la
Rvolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prtres, elle
s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son vque, rtabli
par l'Autriche. Rfugis en foule chez nous, les Ligeois brillrent
dans nos armes par leur valeur fougueuse, et marqurent non moins dans
nos clubs par leur colrique loquence. C'taient nos frres ou nos
enfants. La plus touchante fte de la Rvolution est peut-tre celle o
la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives
de Lige, avant de les recevoir dans son sein  l'Htel de Ville.

Throigne tait la fille d'un fermier ais, qui lui avait fait donner
quelque ducation, et elle avait une grande vivacit d'esprit, beaucoup
d'loquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi.
Sduite par un seigneur allemand, abandonne, fort admire en Angleterre
et entoure d'amants, elle leur prfrait  tous un chanteur italien, un
castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se
faisait alors appeler, en mmoire de son pays (la Campine), comtesse de
Campinados. En France, ses passions furent de mme pour des hommes
trangers  l'amour. Elle dclarait dtester l'immoralit de Mirabeau;
elle n'aimait que le sec et froid Sicys, ennemi n des femmes. Elle
distinguait, encore un homme austre, l'un de ceux qui fondrent plus
tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier rpublicain, le
mathmaticien Romme, aussi laid de visage qu'il tait pur et grand de
coeur; il le pera, ce coeur, le jour o il crut la Rpublique morte.
Romme, en 89, arrivait de Russie; il tait gouverneur du jeune prince
Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son lve aux
salons de la Ligeoise, frquents par des hommes comme Sieys et
Ption. C'est dire assez que Throigne, quelle que ft sa position
douteuse, n'tait nullement une fille.

Les jours entiers, elle les passait,  l'Assemble, ne perdait pas un
mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des
royalistes qui rdigeaient les _Actes des aptres_, c'tait de marier
Throigne au dput Populus, qui ne la connaissait mme pas.

Quand Throigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numro
admirable de Camille Desmoulins sur une sance des Cordeliers. Voici
l'extrait que j'en ai fait ailleurs:

L'orateur est interrompu. Un bruit se fait  la porte, un murmure
flatteur, agrable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment!
ce n'est pas moins que mademoiselle Throigne, la belle amazone de
Lige! Voil bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5
octobre. L'enthousiasme est au comble. C'est la reine de Saba, s'crie
Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.

Dj elle a travers toute l'Assemble d'un pas lger de panthre, elle
est monte  la tribune. Sa jolie tte inspire, lanant des clairs,
apparat entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.

Si vous tes vraiment des Salomons, dit Throigne, eh bien, vous le
prouverez, vous btirez le Temple, le temple de la libert, le palais de
l'Assemble nationale... Et vous le btirez sur la place o fut la
Bastille.

Comment! tandis que le pouvoir excutif habite le plus beau palais de
l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir
lgislatif est encore camp sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus,
au Mange... comme la colombe de No, qui n'a point o poser le pied!

Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les
difices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule,
o rside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un
dieu sans autel. Qui reconnatra son culte?

Btissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent
leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Btissons le seul
vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui o fut prononce la
Dclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera
moins une cit que la patrie commune  toutes, le rendez-vous des
tribus, leur Jrusalem!

Quand Lige, crase par les Autrichiens, fut rendue  son tyran
ecclsiastique, en 1791, Throigne ne manqua pas  sa patrie. Mais elle
fut suivie de Paris  Lige, arrte en arrivant, spcialement comme
coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, soeur de
l'empereur Lopold. Mene  Vienne, et relche  la longue, faute de
preuves, elle revint exaspre, surtout contre les agents de la reine
qui l'auraient suivie, livre. Elle crivit son aventure; elle voulait
l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins,
lorsque clata le 10 aot.

Un des hommes qu'elle hassait le plus tait le journaliste Suleau, l'un
des plus furieux agents de la contre-rvolution. Elle lui en voulait,
non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait crible, mais pour
avoir publi,  Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui
crasrent la Rvolution  Lige, le _Tocsin des rois_. Suleau tait
dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses
relations infiniment tendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier
conte que Suleau, dans un danger, lui disait: J'enverrai, au besoin,
toute ma Picardie  votre secours. Suleau, prodigieusement actif, se
multipliait; on le rencontrait souvent dguis. Lafayette, ds 90, dit
qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'htel de l'archevque de
Bordeaux. Dguis cette fois encore, arm, le matin mme du 10 aot, au
moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre
d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi,
Suleau, pris, ds lors tait mort. On l'arrta dans une fausse
patrouille de royalistes, arms d'espingoles, qui faisaient une
reconnaissance autour des Tuileries.

Throigne se promenait avec un garde-franaise sur la terrasse des
Feuillants quand on arrta Suleau. S'il prissait, ce n'tait pas elle
du moins qui pouvait le mettre  mort. Les plaisanteries mmes qu'il
avait lances contre elle auraient d le protger. Au point de vue
chevaleresque, elle devait le dfendre; au point de vue qui dominait
alors, l'imitation farouche des rpublicains de l'antiquit, elle devait
frapper l'ennemi public, quoiqu'il ft son ennemi. Un commissaire, mont
sur un trteau, essayait de calmer la foule; Throigne le renversa, le
remplaa, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale
dfendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser
toute rsistance. Appels un  un, ils furent gorgs par la foule.
Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux
gorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le rcit, on
suppose que la virago (petite et fort dlicate, malgr son ardente
nergie) aurait sabr de sa main cet homme de grande taille, d'une
vigueur et d'une force dcuples par le dsespoir. D'autres disent que
ce fut le garde-franaise qui donnait le bras  Throigne qui porta le
premier coup.

Sa participation au 10 aot, la couronne que lui dcernrent les
Marseillais vainqueurs, avaient resserr ses liens avec les Girondins
amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha
encore plus  eux par leur horreur commune pour les massacres de
Septembre, qu'elle fltrit nergiquement. Ds avril 92, elle avait
violemment rompu avec Robespierre, disant firement dans un caf que,
s'il calomniait sans preuves, elle lui retirait son estime. La chose,
conte le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta
l'amazone dans un amusant accs de fureur. Elle tait dans une tribune,
au milieu des dvotes de Robespierre. Malgr les efforts qu'on faisait
pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrire qui sparait les
tribunes de la salle, pera cette foule ennemie, demanda en vain la
parole; on se boucha les oreilles, craignant d'our quelque blasphme
contre le dieu du temple; Throigne fut chasse sans tre entendue.

Elle tait encore fort populaire, aime, admire de la foule pour son
courage et sa beaut. On imagina un moyen de lui ter ce prestige, de
l'avilir par une des plus lches violences qu'un homme puisse exercer
sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des
Tuileries; ils formrent un groupe autour d'elle, le fermrent tout 
coup sur elle, la saisirent, lui levrent les jupes, et, nue, sous les
rises de la foule, la fouettrent comme un enfant. Ses prires, ses
cris, ses hurlements de dsespoir, ne firent qu'augmenter les rires de
cette foule cynique et cruelle. Lche enfin, l'infortune continua ses
hurlements; tue par cette injure barbare dans sa dignit et dans son
courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette
longue priode de vingt-quatre annes (toute une moiti de sa vie!),
elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'tait un
spectacle  briser le coeur de voir cette femme hroque et charmante,
tombe plus bas que la bte, heurtant ses barreaux, se dchirant
elle-mme et mangeant ses excrments. Les royalistes se sont complu 
voir l une vengeance de Dieu sur celle dont la beaut fatale enivra la
Rvolution dans ses premiers jours.




XIV

LES VENDENNES EN 90 ET 91.


Au moment o les migrs, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos
frontires de l'Est, le 24 et le 25 aot, anniversaire de la
Saint-Barthlmy, clate dans l'Ouest la guerre de la Vende.

Chose trange! ce fut le 25 aot, le jour o le paysan venden attaquait
la Rvolution, que la Rvolution, dans sa partialit gnreuse, jugeait
pour le paysan le long procs des sicles, abolissant les droits fodaux
_sans indemnit_.

 ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique,
les cits qui en sont les portes, Nice, Chambry, Mayence, Lige,
Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes
ambitionnaient de devenir franaises. Et il se trouve un peuple
tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mre, contre le
peuple qui est lui-mme! Ces pauvres gens ignorants, gars, criaient:
Mort  la nation!

Tout est mystre dans cette guerre de Vende. C'est une guerre de
tnbres et d'nigmes, une guerre de fantmes, d'insaisissables esprits.
Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les
enqutes n'apprennent rien. Aprs quelque fait tragique, les
commissaires envoys arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est
paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu
de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le
seigneur? on le trouve  table; il invite les commissaires; ceux-ci se
retirent charms. Les meurtres et les incendies recommencent le
lendemain.

O donc pouvons-nous saisir le fuyant gnie de la guerre civile?

Regardons. Je ne vois rien, sinon l-bas sur la lande, une soeur grise
qui trotte humblement et tte basse.

Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame 
cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fosss,
quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute,
d'tre rencontre.

Sur la route mme chemine, le panier au bras, portant ou des oeufs, ou
des fruits, une honnte paysanne. Elle va vite, et veut arriver  la
ville avant la nuit.

Mais la soeur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, o vont-elles?
Elles vont par trois chemins, elles arrivent au mme lieu. Elles vont,
toutes les trois, frapper  la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame
a l sa petite fille qu'on lve; la paysanne y vient vendre; la bonne
soeur y demande abri pour une seule nuit.

Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prtre? Il
n'y est pas aujourd'hui.--Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il
vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne
les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie 
ces coeurs passionns,  ces langues infatigables, tel secret qu'on veut
faire savoir, tel faux bruit qu'on veut rpandre, tel signal qu'on veut
faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il
remue toute la contre.

Femme et prtre, c'est l tout, la Vende, la guerre civile.

Notez bien que, sans la femme, le prtre n'aurait rien pu.

_Ah! brigandes_, disait un soir un commandant rpublicain, arrivant
dans un village o les femmes seules restaient, lorsque cette guerre
effroyable avait fait prir tant d'hommes, _ce sont les femmes_,
disait-il, _qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la
Rpublique serait dj tablie, et nous serions chez nous
tranquilles_... Allez, vous prirez toutes, nous vous fusillerons
demain. Et, aprs-demain, les brigands viendront eux-mmes nous tuer.
(_Mmoires de madame de Sapinaud_.)

Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en ralit, le vrai mot de
la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier
rpublicain tait un prtre qui avait jet la soutane; il savait
parfaitement que toute l'oeuvre des tnbres s'tait accomplie par
l'intime et profonde entente de la femme et du prtre.

La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'glise et le
confessionnal. Cette sombre armoire de chne, o la femme,  genoux,
parmi les larmes et les prires, reoit, renvoie, plus ardente,
l'tincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.

La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des
habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur
l'oreiller... Le mari dort, fatigu. Mais elle, elle ne dort pas. Elle
se tourne, se retourne; elle parvient  l'veiller. Chaque fois,
profond soupir, parfois un sanglot. Mais qu'as-tu donc cette
nuit?--Hlas! le pauvre Roi au Temple!... Hlas! ils l'ont soufflet,
comme Notre-Seigneur Jsus-Christ!--Et, si l'homme s'endort un moment:
On dit qu'on va vendre l'glise! l'glise et le presbytre!... Ah!
malheur, malheur  celui qui achtera!...

Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-rvolution
avait un prdicateur ardent, zl, infatigable, nullement suspect,
sincre, navement passionn, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une
parole qui ne ft ou ne part un clat du coeur bris... Force immense,
vraiment invincible.  mesure que la Rvolution, provoque par les
rsistances, tait oblige de frapper un coup, elle en recevait un
autre: la raction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la
femme, plus perant que les poignards.

Peu  peu, ce malheur immense commena  se rvler, ce cruel divorce:
la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progrs
rvolutionnaire, que demandait le mari.

Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'poque, a t trop peu
remarqu.

Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus:
un invisible fer tranche le noeud de la famille, met l'homme d'un ct,
la femme de l'autre.

Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du
pass, force des habitudes, soit faiblesse de coeur et piti trop
naturelle pour les victimes de la Rvolution, soit enfin dvotion et
dpendance des prtres, la femme devenait l'avocat de la
contre-rvolution.

C'tait sur le terrain matriel de l'acquisition des biens nationaux que
se posait gnralement la dispute morale entre l'homme et la femme.

Question _matrielle_? On peut dire oui et non.

D'abord, c'tait la question de vie et de mort pour la Rvolution.
L'impt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente
des biens nationaux. Si elle ne ralisait cette vente, elle tait
dsarme, livre  l'invasion. Le salut de la rvolution morale, la
victoire des principes, tenait  la rvolution financire.

Acheter, c'tait un acte civique qui servait trs-directement le salut
du pays. Acte de foi et d'esprance. C'tait dire qu'on s'embarquait
dcidment sur le vaisseau de l'tat en pril, qu'avec lui on voulait
aborder ou prir. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empchait
d'acheter.

Empcher, d'une part, la rentre de l'impt, de l'autre, la vente des
biens nationaux, couper les vivres  la Rvolution, la faire mourir de
faim: voil le plan trs-simple, trs-bien conu, du parti
ecclsiastique.

Le noble amenait l'tranger, et le prtre empchait qu'on ne pt se
dfendre. L'un poignardait la France, l'autre la dsarmait.

Par quoi le prtre arrtait-il le mouvement de la Rvolution? En la
mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par
elle la bourse de chaque mnage aux besoins de l'tat.

Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce
sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficult
contre la machine rvolutionnaire de la presse et des clubs, et
contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre,  organiser la Terreur.

Mais dj en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclsiastique svissait
dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle
que tte basse, courbe d'effroi, brise. Elle ne voyait de toutes parts
qu'enfer et flammes ternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se
damner. On n'obissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait
l'impt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abme, l'horreur des
tourments sans remde, la griffe la plus aigu du Diable, taient pour
l'acqureur des biens nationaux... Comment et-elle os continuer de
manger avec lui? son pain n'tait que cendre. Comment coucher avec un
rprouv? tre sa femme, sa moiti, mme chair, n'tait-ce pas brler
dj, entrer vivante dans la damnation?

Qui peut dire de combien de sortes le mari tait poursuivi, assailli,
tourment, pour qu'il n'achett point! Jamais un gnral habile, un rus
capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place o il
voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient
rien; c'taient des biens maudits, on l'avait dj vu par le sort de tel
acqureur. Jean, qui a achet, n'a-t-il pas t grl tout d'abord,
Jacques inond? Pierre, c'est encore pis, il est tomb du toit. Paul,
c'est son enfant qui est mort. M. le cur l'a trs-bien dit: Ainsi
prirent les premiers-ns d'gypte...

Gnralement le mari ne rpondait rien, tournait le dos, faisait
semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi rpondre  ce flot de
paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacit du sentiment, par
l'loquence nave et pathtique, au moins par les pleurs. Il ne
rpondait point, ou ne rpondait qu'un mot que nous dirons tout 
l'heure. Il n'tait nullement rendu, cependant. Il ne lui tait pas
facile de devenir l'ennemi de la Rvolution, sa bienfaitrice, sa mre,
qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait
homme, le tirait du nant. N'y et-il rien gagn, pouvait-il aisment ne
pas se rjouir de l'affranchissement gnral? Pouvait-il mconnatre ce
triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette
cration immense: tout un monde naissant  la vie!

--Il rsistait donc en lui-mme. Non, disait-il en lui, non, tout ceci
est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y
profite, que je le croirais juste encore.

Voil comment les choses se passrent dans presque toute la France. Le
mari rsista, l'homme resta fidle  la Rvolution.

Dans la Vende, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la
Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prtre, troitement unis.

Tout l'effort de la femme tait d'empcher son mari d'acheter des biens
nationaux. Cette terre tant dsire du paysan, si ardemment convoite de
lui, depuis des sicles, au moment o la loi la lui livrait pour ainsi
dire, la femme se jetait devant, l'en cartait au nom de Dieu. Et c'et
t en prsence de ce dsintressement (aveugle, mais honorable) de la
femme que le prtre aurait profit des avantages matriels que lui
offrait la Rvolution? Il et dchu certainement dans l'opinion de ses
paroissiennes, se ft ferm leur confiance, et descendu du haut idal
o leur coeur prvenu aimait  le placer.

On a beaucoup parl de l'influence des prtres sur les femmes, mais pas
assez de celle des femmes sur les prtres.

Notre conviction est qu'elles furent et plus sincrement et plus
violemment fanatiques que les prtres eux-mmes; que leur ardente
sensibilit, leur piti douloureuse pour les victimes, coupables ou non,
de la Rvolution, l'exaltation o les jeta la tragique lgende du roi au
Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot
la profonde raction de la piti et de la nature au coeur des femmes,
fit la force relle de la contre-rvolution. Elles entranrent,
dominrent ceux qui paraissaient les conduire, poussrent leurs
confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.

Le dix-huitime sicle connaissait peu l'me du prtre. Il savait bien
que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'aprs la
vieille tradition des nols et des fabliaux, d'aprs les plaisanteries
de village, que la femme qui gouverne le prtre, c'tait la gouvernante,
celle qui couche sous son toit, la servante-matresse, la darne du
presbytre. En cela, il se trompait.

Nul doute que, si la gouvernante et t la femme du coeur, celle qui
influe profondment, le prtre n'et reu, saisi avec bonheur, les
bienfaits de la Rvolution. Fonctionnaire  traitement fixe et suffisant
pour la famille, il et trouv bientt, dans le progrs naturel du
nouvel ordre de choses, son affranchissement vritable, la facult de
faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en tait pas indigne.
Malheureusement, quel que soit son mrite, elle est gnralement plus
ge que le prtre, ou de figure laide et vulgaire. Ft-elle jeune et
belle, le coeur du prtre ne lui resterait pas. Son coeur, qu'on le
sache bien, n'est pas au presbytre; il est au confessionnal[7]. La
gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pnitente
est sa posie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de coeur, intimes et
profonds.

[Note 7: Cette religion, ne du coeur de la femme (ce fut le charme
de son berceau), va, en sa dcadence, s'absorbant dans la femme. Ses
docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystre du sexe.
Cette anne mme (1849), quelle matire le concile de Paris a-t-il
fouille, approfondie? Une seule, la Conception.--Ne cherchez point le
prtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il
s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme  qui tous
les jours cent femmes viennent raconter leur coeur, leur lit, tous leurs
secrets? Les saints mystres de la nature, qui, vus de face, au jour de
Dieu, de l'oeil austre de la science, agrandiraient l'esprit,
l'affaiblissent et l'nervent quand on les surprend ainsi au demi-jour
des confidences sensuelles. L'agitation fivreuse, les jouissances
commences, plus ou moins ludes, recommences sans cesse, strilisent
l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et
au mdecin). Il peut garder les petites facults d'intrigue et de
mange, mais les grandes facults viriles, surtout l'invention, ne se
dveloppent jamais dans cet tat maladif; elles veulent l'tat sain,
naturel, lgitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis
que le _Sacr-Coeur_, sous son voile d'quivoques, a rendu si ais ce
jeu fatal, le prtre s'y est nerv et n'a plus rien produit; il est
rest eunuque dans les sciences.]

Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.

Sur nos frontires du Nord, dans toutes ces contres de passage o vont
et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idal
de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'paulette est presque
invincible.

Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idal de la femme, de la
paysanne du moins, c'est le prtre.

Le prtre de Bretagne, spcialement, dut plaire et gouverner. Fils de
paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec
elle en rapport de langue et de pense: il est au-dessus d'elle par la
culture, mais pas trop au-dessus. S'il tait plus lettr, plus distingu
qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois,
aident aussi  crer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce
cur, elle a jou avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune
frre  qui elle aime  raconter ses peines, la plus grande peine
surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage,
combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aime d'amour.

Si le mariage est l'union des mes, le vrai mari c'tait le confesseur.
Ce mariage spirituel tait trs-fort, l surtout o il tait pur. Le
prtre tait souvent aim de passion, avec un abandon, un entranement,
une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments clatrent avec une
extrme force, en juin 91, lorsque, le roi tant ramen de Varennes, on
crut  l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que
plusieurs directoires de dpartements prirent sur eux d'incarcrer des
prtres. Ils furent relchs en septembre, lorsque le roi jura la
Constitution. Mais, en novembre, une mesure gnrale fut prise contre
ceux qui refusaient le serment. L'Assemble autorisa les directoires 
loigner les prtres rfractaires de toute commune o il surviendrait
des troubles religieux.

Cette mesure fut motive non-seulement par les violences dont les
prtres constitutionnels taient partout l'objet, mais aussi par une
ncessit politique et financire. Le mot d'ordre que tous ces prtres
avaient reu de leurs suprieurs ecclsiastiques, et qu'ils suivaient
fidlement, c'tait, nous l'avons dit, d'affamer la Rvolution. Ils
rendaient impossible la leve de l'impt. Elle devenait une chose si
dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les
huissiers, les officiers municipaux, taient en danger de mort.
L'Assemble fut oblige de lancer ce dcret du 27 novembre 91, qui
envoyait au chef-lieu les prtres rfractaires, les loignait de leur
commune, de leur centre d'activit, du foyer de fanatisme et de
rbellion o ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la
grande ville, sous l'oeil, sous l'inquite surveillance des socits
patriotiques.

Il est impossible de dire tout ce que ce dcret suscita de clameurs. Les
femmes percrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au clibat du
prtre; elle l'avait trait comme un individu isol, qui peut se
dplacer plus aisment qu'un chef de famille. Le prtre, l'homme de
l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas
essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre?  toutes
ces questions, voil qu'ils rpondaient ngativement, ils s'accusaient
eux-mmes. Au moment o la loi l'enlevait de terre, ce prtre, on
s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles
saignaient, criaient.

Hlas! men si loin, tran au chef-lieu,  douze,  quinze,  vingt
lieues du village!... On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrme
lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir
une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'tait le
bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on
mettait ordre  sa conscience.

Qui peut dire les scnes douloureuses de ces dparts forcs? Tout le
village assembl, les femmes agenouilles pour recevoir encore la
bndiction, noyes de larmes, suffoques de sanglots?... Telle pleurait
jour et nuit. Si le mari s'en tonnait un peu, ce n'tait pas pour
l'exil du cur qu'elle pleurait, c'tait pour telle glise qu'on allait
vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les
ncessits financires de la Rvolution firent dcider enfin la vente
des glises qui n'taient pas indispensables au culte, celles des
couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un vque migr, date de
Salisbury, adresse aux Ursulines de Landerneau, fut intercepte, et
constata de manire authentique que le centre et le foyer de toute
l'intrigue royaliste taient dans ces couvents. Les religieuses ne
ngligrent rien pour donner  leur expulsion un clat dramatique; elles
s'attachrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers
municipaux, forcs eux-mmes d'obir  la loi et responsables de son
excution, n'eussent arrach les grilles de leurs mains.

De telles scnes, racontes, rptes, surcharges d'ornements
pathtiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commenaient 
s'mouvoir presque autant que les femmes. tonnant changement, et bien
rapide! Le paysan, en 88, tait en guerre avec l'glise pour la dme,
toujours tent de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si
vite rconcili avec le prtre? La Rvolution elle-mme, en abolissant
la dme. Par cette mesure plus gnreuse que politique, elle rendit au
prtre son influence sur les campagnes. Si la dme et dur, jamais le
paysan n'et cd  sa femme, n'et pris les armes contre la Rvolution.

Les prtres rfractaires, runis au chef-lieu, connaissaient
parfaitement cet tat des campagnes, la profonde douleur des femmes, la
sombre indignation des hommes. Ils en tirrent un grand espoir, et
entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils
lui crivent, ou lui font crire au printemps de 92, ils l'encouragent 
tenir ferme,  n'avoir pas peur de la Rvolution,  la paralyser par
l'obstacle constitutionnel, le _veto_. On lui prche la rsistance sur
tous les tons, par des arguments varis, et sous des noms de personnes
diverses. Tantt ce sont des lettres d'vques, crites en phrases de
Bossuet: Sire, vous tes le roi trs-chrtien... Rappelez-vous vos
anctres... Qu'aurait fait saint Louis? etc. Tantt, des lettres
crites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gmissantes.
Ces plaintives colombes, arraches de leur nid, demandent au roi la
facult d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi
arrte l'excution des lois relatives  la vente des biens
ecclsiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalit leur offre
une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront
jamais d'autre.

Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des
prtres: Sire, vous tes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous
ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de
la Rvolution. Son esprit est chang, la ferveur lui est revenue; les
sacrements sont frquents. Aux chansons ont succd les cantiques...
Le peuple est avec nous.

Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l'enhardir,
le pousser  sa perte, est celle des prtres rfractaires runis 
Angers (9 fvrier 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la
Vende, elle l'annonce, la prdit audacieusement. On y parle haut et
ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de
paysans. Cette page sanglante semble crite de la main, du poignard de
Bernier, un jeune cur d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la
Vende, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition,
l'exploita dans son intrt.

[Note 8: Ces lettres (conserves aux _Archives nationales_, armoire
de fer, c. 37, pices du procs de Louis XVI) fournissent une
circonstance attnuante en faveur de l'homme incertain, timor, dont
elles durent torturer l'esprit.]

On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le
contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple?
Votre trne ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de
ruines...--Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un
peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera
capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses
autels.

Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le
_va-tout_ du prtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile.
Il n'hsite point  rvler la cause, intime et profonde, de son
dsespoir,  savoir la douleur d'tre spar de celles qu'il dirige:
_On ose rompre ces communications_ que l'glise non-seulement permet,
mais autorise, etc.

Ces prophtes de guerre civile taient srs de leur fait, ils risquaient
peu de se tromper, en prdisant ce qu'ils faisaient eux-mmes. Les
femmes de prtres, gouvernantes de curs et autres, clatrent les
premires, avec une violence plus que conjugale, contre les curs
citoyens.  Saint-Servan, prs Saint-Malo, il y eut comme une meute de
femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un cur qui, la premire,
sonna le tocsin pour courir sus aux prtres qui avaient prt le
serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles
envahissaient l'glise, armes de leurs balais, et battaient le prtre 
l'autel. Des coups plus srs encore taient ports par les religieuses.
Les Ursulines, dans leurs innocentes coles de jeunes filles,
arrangeaient la guerre des chouans. Les _Filles de la sagesse_, dont la
maison mre tait  Saint-Laurent, prs Montaigu, allaient soufflant le
feu; ces bonnes soeurs infirmires, en soignant les malades, inoculaient
la rage.

Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolrance;
laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal 
tout cela?... Oui, mais entrez le soir dans cette glise de village, o
le peuple se prcipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne
frmissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles
paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce _Dies
ir_, hurl avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prire de
meurtre, un appel aux feux ternels?

Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas. Cependant on
voyait dj s'branler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans
s'assemblrent pour empcher de mettre les scells sur un bien
ecclsiastique. Ces bonnes gens,  la vrit, disait-on, n'avaient
d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand
le cur constitutionnel, rentr chez lui, recevait des pierres dans ses
vitres, et que parfois la balle perait ses contrevents.

Ce n'tait pas par de petits ressorts d'intrigues timidement mnags,
indirects, qu'on poussait les masses  la guerre civile. On employait
hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les
enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre  pleins
bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tut.  Apt,
 Avignon, elle se remua, fit des miracles, dclara qu'elle ne voulait
plus rester dans les mains des constitutionnels, et les rfractaires
l'enlevrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en
Provence; la Vierge aimait bien mieux apparatre en Vende, dans les
brumes, les pais fourrs, les haies impntrables. Elle profita des
vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux
diffrents, et toujours prs d'un vieux chne druidique. Son lieu chri
tait ce Saint-Laurent, d'o les Filles de la sagesse colportaient les
miracles, l'appel au sang.

Cette violente et directe prparation de la guerre civile, cette entente
profonde des femmes avec les prtres, des prtres avec le roi, celle du
roi (souponne alors, prouve depuis) avec les ennemis de la France,
dont il appela les armes ds 1791, tout cela, dis-je, eut son effet.
Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la
libert et la royaut, mnager l'ancien culte, se trouvrent cruellement
dmentis par le roi mme et le clerg; ils furent briss, firent place
aux Girondins, qui turent la royaut, aux Montagnards, qui turent le
roi, mais qui, par cela mme, crrent dans la sensibilit populaire et
dans le coeur des femmes la plus redoutable machine de la
contre-rvolution: la lgende de Louis XVI.




III




XV

MADAME ROLAND (91-92).


Pour vouloir la Rpublique, l'inspirer, la faire, ce n'tait pas assez
d'un noble coeur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et
quelle? tre jeune, avoir cette jeunesse d'me, cette chaleur de sang,
cet aveuglement fcond qui voit dj dans le monde ce qui n'est encore
qu'en l'me, et qui, le voyant, le cre... Il fallait avoir la foi.

Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volont et d'ides,
mais d'habitudes et de moeurs rpublicaines; avoir en soi la rpublique
intrieure, la rpublique morale, la seule qui lgitime et fonde la
rpublique politique; je veux dire possder le gouvernement de soi-mme,
sa propre dmocratie, trouver sa libert dans l'obissance au devoir...
Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle me,
vertueuse et forte, et un moment passionn qui la fit sortir
d'elle-mme, la lant dans l'action.

Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi
rvolutionnaire dfaillait en eux, plusieurs des dputs et journalistes
principaux de l'poque allaient prendre force et courage dans une maison
o ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit htel
Britannique de la rue Gungaud, prs le pont Neuf. Cette rue, assez
sombre, qui mne  la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on
sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient
au troisime tage, et l, invariablement, trouvaient deux personnes
travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus rcemment de Lyon. Le
petit salon n'offrait qu'une table o les deux poux crivaient; la
chambre  coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait
prs de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il
semblait le pre de sa femme. C'tait un homme assez grand et maigre,
l'air austre et passionn. Cet homme, qu'on a trop sacrifi  la
gloire de sa femme[9], tait un ardent citoyen qui avait la France dans
le coeur, un de ces vieux Franais de la race des Vauban et des
Boisguilbert, qui, sous la royaut, n'en poursuivaient pas moins, dans
les seules voies ouvertes alors, la sainte ide du bien public.
Inspecteur des manufactures, il avait pass toute sa vie dans les
travaux, les voyages,  rechercher les amliorations dont notre
industrie tait susceptible. Il avait publi plusieurs de ces voyages,
et divers traits ou mmoires, relatifs  certains mtiers. Sa belle et
courageuse femme, sans se rbuter de l'aridit des sujets, copiait,
traduisait, compilait pour lui. L'_Art du tourbier_, l'_Art du fabricant
de laine rase et sche_, le _Dictionnaire des manufactures_, avaient
occup la belle main de madame Roland, absorb ses meilleures annes,
sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant
qu'elle ait eu. troitement associe aux travaux, aux ides de son mari,
elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu' lui prparer
souvent ses aliments elle-mme; une prparation toute spciale tait
ncessaire, l'estomac du vieillard tait dlicat, fatigu par le
travail.

[Note 9: Avant son mariage avec Roland, mademoiselle Phlipon avait
t oblige, par l'inconduite de son pre, de se rfugier dans un
couvent de la rue Neuve-Saint-tienne, qui mne au Jardin des Plantes;
petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de
Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans
sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme
toujours, mais dans une extrme pauvret, avec une sobrit plus que
spartiate, et semblant dj s'exercer aux vertus de la Rpublique.]

Roland rdigeait lui-mme, et n'employait nullement la plume de sa femme
 cette poque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras,
de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience
d'crire, et, si la Rvolution ne ft venue la tirer de sa retraite,
elle et enterr ces dons inutiles, le talent, l'loquence, aussi bien
que la beaut.

Quand les politiques venaient, madame Roland ne se mlait pas
d'elle-mme aux discussions, elle continuait son ouvrage ou crivait des
lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait  elle, elle parlait
alors avec une vivacit, une proprit d'expressions, une force
gracieuse et pntrante, dont on tait tout saisi. L'amour-propre
aurait bien voulu trouver de l'apprt dans ce qu'elle disait; mais il
n'y avait pas moyen; c'tait tout simplement une nature trop parfaite.

Au premier coup d'oeil, on tait tent, de croire qu'on voyait la Julie
de Rousseau[10];  tort, ce n'tait ni la Julie ni la Sophie, c'tait
madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus lgitime encore
peut-tre que celles qui sortirent immdiatement de sa plume. Celle-ci
n'tait pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon,
c'est son nom de fille (j'en suis fch pour ceux qui n'aiment pas les
noms plbiens), eut un graveur pour pre, et elle gravait elle-mme
dans la maison paternelle. Elle procdait du peuple; on le voyait
aisment  un certain clat de sang et de carnation qu'on a beaucoup
moins dans les classes leves; elle avait la main belle, mais non pas
petite, la bouche un peu grande, le menton assez retrouss, la taille
lgante, d'une cambrure marque fortement, une richesse de hanches et
de sein que les dames ont rarement.

[Note 10: Voyez les portraits de Lmontey, Riouffe et tant d'autres;
comme gravure, le bon et naf portrait mis par Champagneux en tte de la
premire dition des Mmoires (an VIII). Elle est prise peu avant le
temps de sa mort,  trente-neuf ans. Elle est forte, et dj un peu
_maman_, si on ose le dire, trs-sereine, ferme et rsolue, avec une
tendance visiblement critique. Ce dernier caractre ne tient pas
seulement  sa polmique rvolutionnaire; mais tels sont en gnral ceux
qui ont lutt, qui ont peu donn au plaisir, qui ont contenu, ajourn la
passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.]

Elle diffrait encore, en un point des hrones de Rousseau, c'est
qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement
amollie par l'inaction, la rverie o languissent les femmes; elle fut
au plus haut degr laborieuse, active, le travail fut pour elle le
gardien de la vertu. Une ide sacre, le _devoir_, plane sur cette belle
vie, de la naissance  la mort; elle se rend ce tmoignage au dernier
moment,  l'heure o l'on ne ment plus: Personne, dit-elle, moins que
moi n'a connu la volupt.--Et ailleurs: J'ai command  mes sens.

Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu
profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de l jusqu'aux
Champs-lyses;--pure  la table de son srieux poux, travaillant
infatigablement pour lui;--pure au berceau de son enfant, qu'elle
s'obstine  allaiter, malgr de vives douleurs;--elle ne l'est pas moins
dans les lettres qu'elle crit  ses amis, aux jeunes hommes qui
l'entouraient d'une amiti passionne[11]; elle les calme et les
console, les lve au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restrent
fidles jusqu' la mort, comme  la vertu elle-mme.

[Note 11: Voyez la belle lettre  Bosc, alors fort troubl d'elle et
triste de la voir transplante prs de Lyon, si loin de Paris: Assise
au coin du feu, aprs une nuit paisible et les soins divers de la
matine, mon ami  son bureau, ma petite  tricoter, et moi causant avec
l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'tre bien
chaudement au sein de ma petite et chre famille, crivant  un ami,
tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur
leur sort, etc.--Doux tableaux d'intrieur, srieux bonheur de la
vertu, montr au jeune homme pour calmer son coeur, l'purer,
l'lever... Demain pourtant le vent de la tempte aura emport ce
nid!...]

L'un d'eux, sans songer au pril, allait en pleine Terreur recevoir
d'elle,  sa prison, les feuilles immortelles o elle a racont sa vie.
Proscrit lui-mme et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que
l'arbre charg de givre, il sauvait ces feuilles sacres; elles le
sauvrent peut-tre, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force
du grand coeur qui les crivit[12].

[Note 12: Ce fut lui aussi, l'honnte et digne Bosc, qui, au dernier
moment, s'levant au-dessus de lui-mme, pour accomplir en elle l'idal
suprme qu'il y avait toujours admir, lui donna le noble conseil de ne
point drober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais
d'accepter l'chafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage
la Rpublique et l'humanit. Il la suit  l'immortalit, pour ce conseil
hroque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son
austre poux, et elle y mne avec elle ce jeune groupe d'aimables,
d'irrprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux,
Bancal des Issarts. Rien ne les sparera.]

Les hommes qui souffrent  voir une vertu trop parfaite ont cherch
inquitement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de
cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice[13], ils ont
imagin qu'au fort du drame o elle devenait acteur,  son moment le
plus viril, parmi les dangers, les horreurs (aprs Septembre
apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame
Roland avait le temps, le coeur d'couter les galanteries et de faire
l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de
l'amant favoris.

[Note 13: Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie  deux
passages des Mmoires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du
tout. Elle parle des passions, dont  peine, avec la vigueur d'un
athlte, elle sauve l'ge mr. Que conclurez-vous de l?--Elle parle
des bonnes raisons qui, vers le 31 mai, la poussaient au dpart. Il
est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes
raisons ne peuvent tre qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.]

Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame
Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-mme, matresse
absolue de ses volonts, de ses actes. N'eut-elle aucune motion? cette
me forte, mais passionne, n'eut-elle pas son orage?... Cette question
est tout autre, et sans hsiter je rpondrai: Oui.

Qu'on me permette d'insister.--Ce fait, peu remarqu encore, n'est point
un dtail indiffrent, purement anecdotique de la vie prive. Il eut sur
madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle
exera ds cette poque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne
voyait  nu les causes particulires qui passionnaient alors cette me,
jusque-l calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans
action au dehors.

Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos
de la Platire, prs de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend,
avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'meut et se
gonfle; le prodigieux vnement semble raliser tous ses rves, tout ce
qu'elle a lu des anciens, imagin, espr; voil qu'elle a une patrie.
La Rvolution s'pand sur la France; Lyon s'veille, et Villefranche,
la campagne, tous les villages. La fdration de 90 appelle  Lyon une
moiti du royaume, toutes les dputations de la garde nationale, de la
Corse  la Lorraine. Ds le matin, madame Roland tait en extase sur
l'admirable quai du Rhne, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette
fraternit nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en crivit le soir
la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans
profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numro, non sign,
fut vendu  soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez
eux, emportrent, sans le savoir, l'me de madame Roland.

Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son dsert, au clos
de la Platire, qui lui parut, plus qu' l'ordinaire encore, strile et
aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari,
elle lisait le _Procs-verbal_, si intressant, _des lecteurs de_ 89,
la rvolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut
justement qu'un de ces lecteurs, M. Bancal des Issarts, ft adress aux
Roland par leurs amis de Lyon, et passt quelques jours chez eux. M.
Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplante 
Clermont, y avait t notaire; il venait de quitter cette position
lucrative pour se livrer tout entier aux tudes de son choix, aux
recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il
avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur
et de sensibilit, un coeur bon et charitable. Il avait eu une ducation
fort religieuse, et, aprs avoir travers une priode philosophique et
politique, la Convention, une longue captivit en Autriche, il est mort
dans de grands sentiments de pit, dans la lecture de la Bible, qu'il
s'essayait  lire en hbreu.

Il fut amen  la Platire par un jeune mdecin, Lanthenas, ami des
Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois,
travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de
Lanthenas, la sensibilit de Bancal des Issarts, la bont austre mais
chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur
attachement  cette femme parfaite qui leur en prsentait l'image, cela
formait tout naturellement un groupe, une harmonie complte. Ils se
convinrent si bien, qu'ils se demandrent s'ils ne pourraient continuer
de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette ide, on ne le sait; mais
elle fut saisie par Roland avec vivacit, soutenue avec chaleur. Les
Roland, en runissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter 
l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu
plus,  quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait
une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens
nationaux, alors  vil prix.

Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnte, que les lettres
o Roland parle de ce projet  Bancal. Cette noble confiance, cette foi
 l'amiti,  la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute
ide: Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu
notre manire franche et ronde: ce n'est point  mon ge qu'on change,
quand on n'a jamais vari... Nous prchons le patriotisme, nous levons
l'me; le docteur fait son mtier; ma femme est l'apothicaire des
malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires, etc.

La grande affaire de Roland, c'tait de catchiser les paysans de la
contre, de leur prcher le nouvel vangile. Marcheur admirable malgr
son ge, parfois, le bton  la main, il s'en allait jusqu' Lyon avec
son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la libert sur tout le
chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile,
un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des
miracles. Habitu  voir l'assiduit dsintresse du jeune Lanthenas
prs de madame Roland, il ne lui venait pas mme  l'esprit que Bancal,
plus g, plus srieux, pt apporter dans sa maison autre chose que la
paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondment, il avait un peu
oubli qu'elle ft une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses
travaux. Laborieuse, sobre, frache et pure, le teint transparent,
l'oeil ferme et limpide, madame Roland tait la plus rassurante image de
la force et de la vertu. Sa grce tait bien d'une femme, mais son mle
esprit, son coeur stoque, taient d'un homme. On dirait plutt, 
regarder ses amis, que, prs d'elle, ce sont eux qui sont femmes;
Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et
le plus femme de tous par le coeur peut-tre, le plus faible, c'est
celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austre Roland, faible d'une
profonde passion de vieillard, suspendu  la vie de l'autre; il n'y
paratra que trop  la mort.

La situation et t, sinon prilleuse, du moins pleine de combats,
d'orages. C'tait Volmar appelant Saint-Preux auprs de Julie, c'tait
la barque en pril aux rochers de Meillerie. Il n'y et pas eu naufrage,
croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.

C'est ce que madame Roland crit  Bancal dans une lettre vertueuse,
mais en mme temps trop nave et trop mue. Cette lettre, adorablement
imprudente, est reste par cela mme un monument inapprciable de la
puret de madame Roland, de son inexprience, de la virginit de coeur
qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu' genoux.

Rien ne m'a jamais plus surpris, touch... Quoi! ce hros fut donc
vraiment une femme? Voil donc un moment (l'unique) o ce grand courage
a flchi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on
voit, le sein bless de Clorinde.

Bancal avait crit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, o il
disait de cette union projete: Elle fera le charme de notre vie, et
nous ne serons pas inutiles  nos semblables. Roland, alors  Lyon,
envoya la lettre  sa femme. Elle tait seule  la campagne; l't avait
t trs-sec, la chaleur tait forte, quoiqu'on ft dj en octobre. Le
tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage
au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Rvolution...
De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu
d'vnements qui devaient bientt bouleverser les coeurs et les
destines; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers
que c'est pour lui que Dieu tonne.

Madame Roland lut  peine, et elle fut inonde de larmes. Elle se mit 
sa table sans savoir ce qu'elle crirait; elle crivit son trouble mme,
ne cacha point qu'elle pleurait. C'tait bien plus qu'un aveu tendre.
Mais, en mme temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son
espoir, se faisait l'effort d'crire: Non, je ne suis point assure de
votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troubl. Je crois
vous voir l'attacher  des moyens que je crois faux,  une esprance que
je dois interdire. Tout le reste est un mlange bien touchant de
vertu, de passion, d'inconsquence; de temps  autre, un accent
mlancolique, et je ne sais quelle sombre prvision du destin: Quand
est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et
que je n'ose rsoudre... Mais pourquoi chercher  pntrer l'avenir que
la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant
dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donn de le pntrer;
nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans
doute: c'est de prparer son bonheur par le sage emploi du
prsent...--Et plus loin: Il ne s'est point coul vingt-quatre heures
dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient
encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prte  nos campagnes,
elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne
m'inspirerait pas plus d'effroi...

Bancal tait sage et honnte. Bien triste, malgr l'hiver, il passa en
Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps
peut-tre que madame Roland ne l'et voulu elle-mme. Telle est
l'inconsquence du coeur, mme le plus vertueux. Ses lettres, lues
attentivement, offrent une fluctuation trange, elle s'loigne, elle se
rapproche; par moments elle se dfie d'elle-mme, et par moments se
rassure.

Qui dira qu'en fvrier, partant pour Paris, o les affaires de la ville
de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrte de se
retrouver au grand centre o Bancal va ncessairement revenir? Mais
c'est justement Paris qui bientt donne  ses ides un tout autre cours.
La passion se transforme, elle se tourne entirement du ct des
affaires publiques. Chose bien intressante et touchante  observer.
Aprs la grande motion de la fdration lyonnaise, ce spectacle
attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'tait trouve faible
et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au
spectacle de Paris, redevient tout gnral, civique et patriotique;
madame Roland se retrouve elle-mme et n'aime plus que la France.

S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauve
d'elle-mme par la Rvolution, par la Rpublique, par le combat et la
mort. Son austre union avec Roland fut confirme par leur participation
commune aux vnements de l'poque. Ce mariage de travail devint un
mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts hroques.
Prserve ainsi, elle arriva, pure et victorieuse,  l'chafaud,  la
gloire.

Elle vint  Paris en fvrier 91,  la veille du moment si grave o
devait s'agiter la question de la Rpublique; elle y apportait deux
forces, la vertu  la fois et la passion. Rserve jusque l dans son
dsert pour les grands vnements, elle arrivait avec une jeunesse
d'esprit, une fracheur d'ides, de sentiments, d'impressions, 
rajeunir les politiques les plus fatigus. Eux, ils taient dj las;
elle, elle naissait de ce jour.

Autre force mystrieuse. Cette personne trs-pure, admirablement garde
par le sort, arrivait pourtant le jour o la femme est bien redoutable,
le jour o le devoir ne suffira plus, le jour o le coeur, longtemps
contenu, s'pandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion
inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le
sentiment personnel s'tant vaincu ou lud, l'me se tournait tout
entire vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant
que l'honneur, se lanait  pleines voiles sur ce nouvel ocan de la
rvolution et de la patrie.

Voil pourquoi, en ce moment, elle tait irrsistible. Tel fut  peu
prs Rousseau, lorsque aprs sa passion malheureuse pour madame
d'Houdelot, retomb sur lui-mme et rentr en lui, il y retrouva un
foyer immense, cette inextinguible flamme o s'embrasa tout le sicle;
le ntre,  cent ans de distance, en sent encore la chaleur.

Rien de plus svre que le premier coup d'oeil de madame Roland sur
Paris. L'Assemble lui fait horreur, ses amis lui font piti. Assise
dans les tribunes de l'Assemble ou des Jacobins, elle perce d'un oeil
pntrant tous les caractres, elle voit  nu les faussets, les
lchets, les bassesses, la comdie des constitutionnels, les
tergiversations, l'indcision des amis de la libert. Elle ne mnage
nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et lger,
ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel elle voit
bien qu'il y a un prtre.  peine fait-elle grce  Ption et
Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs mnagements,
vont peu  son impatience. Jeune, ardente, forte, svre, elle leur
demande compte  tous, ne veut pas entendre parler de dlais,
d'obstacles; elle les somme d'tre hommes et d'agir.

Au triste spectacle de la libert entrevue, espre, dj perdue, selon
elle, elle voudrait retourner  Lyon, elle verse des larmes de sang...
Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous
sommes perdus pour le bonheur ou la libert; mais je doute qu'il y ait
assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile mme, tout horrible
qu'elle soit, avancerait la rgnration de notre caractre et de nos
moeurs...--Il faut tre prt  tout, mme  mourir sans regret.

La gnration dont madame Roland dsespre si aisment avait des dons
admirables, la foi au progrs, le dsir sincre du bonheur des hommes,
l'amour ardent du bien public; elle a tonn le monde par la grandeur
des sacrifices. Cependant, il faut le dire,  cette poque o la
situation ne commandait pas encore avec une force imprieuse, ces
caractres, forms sous l'ancien rgime, ne s'annonaient pas sous un
aspect mle et svre. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du
gnie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgr son
gigantesque talent.

Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient dj immensment
crit, parl, combattu. Que de travaux, de discussions, d'vnements
entasss! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La
vie des hommes importants de l'Assemble, de la presse, avait t si
laborieuse, qu'elle nous semble un problme; deux sances de
l'Assemble, sans repos que les sances des Jacobins et autres clubs,
jusqu' onze heures ou minuit; puis les discours  prparer pour le
lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les sances des
comits, les conciliabules politiques... L'lan immense du premier
moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis  mme de supporter
tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes;
ils taient un peu retombs. Cette gnration n'tait plus entire
d'esprit ni de force; quelque sincres que fussent ses convictions, elle
n'avait pas la jeunesse, la fracheur d'esprit, le premier lan de la
foi.

Le 22 juin, au milieu de l'hsitation universelle des politiques,
madame Roland n'hsita point. Elle crivit, et fit crire en province,
pour qu' rencontre de la faible et ple adresse des Jacobins les
assembles primaires demandassent une convocation gnrale: Pour
dlibrer par _oui_ et par _non_ s'il convient de conserver au
gouvernement la forme monarchique.--Elle prouve trs-bien, le 24, que
toute rgence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI, etc.

Tous ou presque tous reculaient, hsitaient, flottaient encore. Ils
balanaient les considrations d'intrts, d'opportunit, s'attendaient
les uns les autres, se comptaient. Nous n'tions pas douze rpublicains
en 89, dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multipli en 91, grce
au voyage de Varennes, et le nombre tait immense des rpublicains qui
l'taient sans le savoir; il fallait le leur apprendre  eux-mmes.
Ceux-l seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer.
En tte de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le
glaive d'or dans la balance indcise, son courage et l'ide du droit.




XVI

MADAME ROLAND (SUITE).


Madame Roland,  cette poque,  en juger par ses lettres, tait
beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en
propres termes: La chute du trne est arrte dans la destine des
empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle  penser, nous ne
saurions tre rgnrs que par le sang.

Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), o ceux qui demandaient la
rpublique furent fusills sur l'autel, lui parut la mort de la libert.
Elle montra le plus touchant intrt pour Robespierre, que l'on croyait
en pril. Elle alla,  onze heures du soir, rue de Saintonge, au
Marais, o il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il tait rest
chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honor. De l, M. et madame Roland
allrent chez Buzot le prier de dfendre Robespierre  l'Assemble.
Buzot refusa; mais Grgoire, qui tait prsent, s'engagea  le faire.

Ils taient venus  Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant
obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournrent dans leur solitude.
Immdiatement (27 septembre 91), madame Roland crivit  Robespierre une
fort belle lettre,  la fois spartiate et sentimentale, lettre digne,
mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-tre le calcul et
l'intention politique. Elle tait visiblement frappe de l'lasticit
prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'tre brise, se
relevait alors dans toute la France, et du grand rle politique de
l'homme qui se trouvait le centre de la socit. J'y remarque les
passages qui suivent:

Lors mme que j'aurais suivi la marche du Corps lgislatif dans les
papiers publics, j'aurais distingu le petit nombre d'hommes courageux,
fidles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'nergie n'a
cess de... etc. J'aurais vou  ces lus l'attachement et la
reconnaissance.--(Suivent des choses trs-hautes: Faire le bien comme
Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'mes leves qui
seraient capables de grandes choses, disperses sur la surface de la
terre, et commandes par les circonstances, ne peuvent jamais se runir
pour agir de concert...--(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de
la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux,
la scheresse extraordinaire.--Lyon aristocrate.-- la campagne, on
croit Roland aristocrate; on a cri:  la lanterne! etc.)--Vous avez
beaucoup fait, monsieur, pour dmontrer et rpandre ces principes; il
est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce tmoignage,  un ge
o tant d'autres ne savent point quelle carrire leur est rserve... Si
je n'avais considr que ce que je pouvais vous mander, je me serais
abstenue de vous crire; mais sans avoir rien  vous apprendre, j'ai eu
foi  l'intrt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux tres
dont l'me est faite pour vous sentir, et qui aiment  vous exprimer une
estime qu'ils accordent  peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont
vou qu' ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'tre justes et
le bonheur d'tre sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigu,
attrist... etc.

Nous ne voyons pas qu'il ait rpondu  ces avances. Du Girondin au
Jacobin, il y avait diffrence, non fortuite, mais naturelle, inne,
diffrence d'espce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame
Roland, en particulier, par ses qualits brillantes et viriles,
effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir
rapprocher les hommes, et qui, au contraire, cre entre eux les plus
vives antipathies: _avoir un mme dfaut_. Sous l'hrosme de l'une,
sous la persvrance admirable de l'autre, il y avait un dfaut commun,
disons-le, un ridicule. Tous deux, ils crivaient toujours, _ils taient
ns scribes_. Proccups, on le verra, du style autant que des affaires,
ils ont crit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles
crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux
une pense obstine. Vrais fils du dix-huitime sicle, du sicle
minemment littraire et _belltriste_, pour dire comme les Allemands,
ils gardrent ce caractre dans les tragdies d'un autre ge. Madame
Roland, d'un coeur tranquille, crit, soigne, caresse ses admirables
portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses
fentres: La mort de la femme Roland Robespierre, la veille du 9
thermidor, entre la pense de l'assassinat et celle de l'chafaud,
arrondit sa priode, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester
bon crivain.

Comme politiques et gens de lettres, ds cette poque, ils s'aimaient
peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop
parfaite entente de l'unit de vie ncessaire aux grands travailleurs,
pour se rapprocher aisment de cette femme, de cette reine. Prs de
madame Roland, qu'et t la vie d'un ami? ou l'obissance, ou l'orage.

M. et madame Roland ne revinrent  Paris qu'en 92, lorsque la force des
choses, la chute imminente du trne, porta la Gironde aux affaires.
Madame Roland fut, dans les salons dors du ministre de l'intrieur, ce
qu'elle avait t dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait
naturellement en elle de srieux, de fort, de viril, de tendu, y parut
souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle
donnt les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les ptitions
de mots svres qui cartaient les solliciteurs.

Les deux ministres de Roland appartiennent  l'histoire plus qu' la
biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi,  propos de
laquelle on a inculp, certes  tort, la loyaut du ministre et de sa
femme.

Roland, ministre rpublicain d'un roi, se sentant chaque jour plus
dplac aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu' la
condition positive qu'un secrtaire, nomm _ad hoc_ expressment,
crirait chaque jour tout au long les dlibrations, les avis, pour
qu'il en restt tmoignage, et qu'en cas de perfidie on pt, dans chaque
mesure, diviser et distinguer, faire la part prcise de responsabilit
qui revenait  chacun.

La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors
adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicit est
l'me d'un tat libre, il publia chaque jour dans un journal, le
_Thermomtre_, tout ce qui pouvait se donner utilement des dcisions du
conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre
franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-tre au
public, si le roi se moquait de lui.

Cette lettre n'tait point confidentielle; elle ne promettait nullement
le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement  la France
autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait
recouru  ce moyen qu'au dfaut du secrtaire et du registre qui eussent
pu tmoigner pour lui.

Elle fut remise par Roland le 10 juin, le mme jour o la cour faisait
jouer contre l'Assemble une nouvelle machine, une ptition menaante,
o l'on disait perfidement, au nom de huit mille prtendus gardes
nationaux, que l'appel des vingt mille fdrs des dpartements tait un
outrage  la garde nationale de Paris.

Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de
la lire tout haut en conseil. Cette pice, vraiment loquente, est la
suprme protestation d'une loyaut rpublicaine, qui pourtant montre
encore au roi la dernire porte de salut. Il y a des paroles dures, de
nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: Non, la patrie n'est
pas un mot; c'est un tre auquel on a fait des sacrifices,  qui l'on
s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a cr par
de grands efforts, qui s'lve au milieu des inquitudes et qu'on aime
autant par ce qu'il cote que par ce qu'on en espre... Suivent de
graves avertissements, de trop vridiques prophties sur les chances
terribles de la rsistance, qui forcera la Rvolution de s'achever dans
le sang.

Cette lettre eut le meilleur succs que pt esprer l'auteur. Elle le
fit renvoyer.

Nous avons not ailleurs les fautes du second ministre de Roland,
l'hsitation pour rester  Paris ou le quitter  l'approche de
l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par
un homme aussi lger que Louvet, la svrit impolitique avec laquelle
on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point
acclr la vente des biens nationaux, d'avoir laiss la France sans
argent dans un tel pril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le
mriter; mais les administrations girondines de dpartements restrent
sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.

Ds septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands prils
pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa
les armes plus cruelles de la calomnie. En dcembre 92, un intrigant,
nomm Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire
saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en tait, et sa
femme. Marat tomba sur l'hameon avec l'pret du requin; quand on jette
au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale
indiffremment. Chabot tait fort lger, gobe-mouche, s'il en fut, avec
de l'esprit, peu de sens, encore moins de dlicatesse; il se dpcha de
croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour 
examiner elle-mme,  se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur
de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable tmoin,
produit par Chabot et Marat, tait un espion qui probablement
travaillait pour tous les partis. On appela, on couta madame Roland,
qui toucha toute l'Assemble par sa grce et sa raison, ses paroles
pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot tait accabl. Marat,
furieux, crivit le soir dans sa feuille que le tout avait t arrang
par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre
ridicules.

Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'loignrent ou se cachrent,
les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne
daignrent dcoucher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni
la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel,
et, pour rester toujours matresse de son sort, elle ne s'endormait pas
sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait
lanc contre Roland un dcret d'arrestation, elle courut aux Tuileries,
dans l'ide hroque (plus que raisonnable) d'craser les accusateurs,
de foudroyer la Montagne de son loquence et de son courage, d'arracher
 l'Assemble la libert de son poux. Elle fut elle-mme arrte dans
la nuit. Il faut lire toute la scne dans ses Mmoires admirables, qu'on
croirait souvent moins crits d'une plume de femme que du poignard de
Caton. Mais tel mot, arrach des entrailles maternelles, telle allusion
touchante  l'irrprochable amiti, font trop sentir, par moments, que
ce grand homme est une femme, que cette me, pour tre si forte, hlas!
n'en tait pas moins tendre.

Elle ne fit rien pour se soustraire  l'arrestation, et vint  son tour
loger  la Conciergerie prs du cachot de la reine, sous ces votes
veuves  peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres.
Elle y vint royalement, hroquement, ayant, comme Vergniaud, jet le
poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait
honorer la Rpublique par son courage au tribunal et la fermet de sa
mort. Ceux qui la virent  la Conciergerie disent qu'elle tait toujours
belle, pleine de charme, jeune  trente-neuf ans; une jeunesse entire
et puissante, un trsor de vie rserv jaillissait de ses beaux yeux.
Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans
l'irrprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'tait
amuse en prison  crire  Robespierre, non pour lui demander rien,
mais pour lui faire la leon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui
ferma la bouche. Le 8, o elle mourut, tait un jour froid de novembre.
La nature dpouille et morne exprimait l'tat des coeurs; la Rvolution
aussi s'enfonait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les
deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du
soir), elle arriva au pied de la Libert colossale, assise prs de
l'chafaud,  la place o est l'oblisque, monta lgrement les degrs,
et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans
reproche:  Libert! que de crimes commis en ton nom!

Elle avait fait la gloire de son parti, de son poux, et n'avait pas peu
contribu  les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans
l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette me
antique, enthousiaste et austre, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut
un moment l'ide de s'empoisonner, elle lui crivit pour s'excuser prs
de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland
n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant
plus profond qu'il le contenait.

Quand on la jugea, elle dit: Roland se tuera. On ne put lui cacher sa
mort. Retir prs de Rouen, chez des dames, amies trs-sres, il se
droba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'loigner. Le vieillard,
par cette saison, n'aurait pas t bien loin. Il trouva une mauvaise
diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'taient que fondrires.
Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anantissement de
toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes;
des gendarmes les poursuivaient. Cela inquita Roland, il ne remit pas
plus loin ce qu'il avait rsolu. Il descendit, quitta la route, suivit
une alle qui tourne pour conduire  un chteau; il s'arrta au pied
d'un chne, tira sa canne  dard et se pera d'outre en outre. On trouva
sur lui son nom, et ce mot: Respectez les restes d'un homme vertueux.
L'avenir ne l'a pas dmenti. Il a emport avec lui l'estime de ses
adversaires, spcialement de Robert Lindet[14].

[Note 14: Nous ne rsistons pas au plaisir de copier le portrait que
Lmontey fait de madame Roland:

J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa
taille et sa chevelure taient d'une beaut remarquable, et son teint
dlicat avait une fracheur et un coloris qui, joints  son air de
rserve et de candeur, la rajeunissaient singulirement. Je ne lui
trouvai point l'lgance aise d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans
ses Mmoires; je ne veux point dire qu'elle et de la gaucherie, parce
que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grce. Je
me souviens que, la premire fois que je la vis, elle ralisa l'ide que
je m'tais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourn tant de
ttes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis,
l'illusion fut encore plus complte. Madame Roland parlait bien, trop
bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprt dans ce
qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'tait simplement une
nature trop parfaite. Esprit, bon sens, proprit d'expressions, raison
piquante, grce nave, tout cela coulait sans tude entre des dents
d'ivoire et des lvres roses; force tait de s'y rsigner. Dans le
cours de la Rvolution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland;
c'tait au commencement du premier ministre de son mari. Elle n'avait
rien perdu de son air de fracheur, d'adolescence et de simplicit; son
mari ressemblait  un quaker dont elle et t la fille, et son enfant
voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu' la
ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplants
dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des
affaires publiques, et je pus reconnatre que ma modration lui
inspirait quelque piti. Son me tait exalte, mais son coeur restait
doux et inoffensif. Quoique les grands dchirements de la monarchie
n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des
symptmes d'anarchie commenaient  poindre, et elle promettait de la
combattre jusqu' la mort. Je me rappelle le ton calme et rsolu dont
elle m'annona qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tte sur
l'chafaud; et j'avoue que l'image de cette tte charmante abandonne au
glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point efface, car
la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutums  ces
effroyables ides. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermet de
madame Roland et l'hrosme de sa mort ne me surprirent point. Tout
tait d'accord et rien n'tait jou dans cette femme clbre; ce ne fut
pas seulement le caractre le plus fort, mais encore le plus vrai de
notre Rvolution; l'histoire ne la ddaignera pas, et d'autres nations
nous l'envieront.]




XVII

MADEMOISELLE KRALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91).


L'acte primitif de la Rpublique, la fameuse ptition du Champ de Mars
pour ne reconnatre _Ni Louis XVI ni aucun autre roi_, cet acte
improvis au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet
91), existe encore aux archives du dpartement de la Seine. Il fut crit
par le cordelier Robert.

Sa femme, madame Robert (mademoiselle Kralio), le dit le soir  madame
Roland. Et l'acte en tmoigne lui-mme. Il est visiblement de l'criture
de Robert, qui l'a sign l'un des premiers.

Robert tait un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de
talent, aucune facilit. Sa femme, au contraire, crivain connu,
journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut
trs-probablement dicter.

Cette pice est fort remarquable. Elle fut trs-rellement improvise.
Les Jacobins y taient contraires. Mme le girondin Brissot, qui voulait
la chute du roi, avait rdig un projet de ptition timide, que les
Cordeliers cartrent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent
arrts le matin, les autres se cachrent pour ne pas l'tre. Il se
trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Frron, Legendre, ne
paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme tait Robert, se
trouvrent l en premire ligne, et  mme de prendre l'initiative.

La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fire (c'est le
portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de
traner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui crit pour
vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul
doute, et le gros Robert crivit.

Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coup, coup, comme
d'une personne haletante. Plusieurs ngligences heureuses, de petits
lans dards (comme la colre d'une femme, ou celle du colibri),
dnoncent assez clairement la main fminine. Mais, messieurs, mais,
reprsentants d'un peuple gnreux et confiant, rappelez-vous, etc.,
etc.

Madame Roland avait t le matin au Champ de Mars pour pressentir le
tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il
n'y aurait rien  faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des
Jacobins envahie par une foule trange qu'on croyait, non sans
vraisemblance, paye par les orlanistes, qui voulaient dtourner  leur
profit le mouvement rpublicain.

Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en tte, qui,
rests au Champ de Mars, au milieu du peuple, crivant pour lui, eurent
rellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les
Jacobins, devaient bientt profiter.

Qu'tait-ce que madame Robert (mademoiselle Kralio)?

Bretonne par son pre, mais ne  Paris en 1758, elle avait alors
trente-trois ans. C'tait une femme de lettres, on pourrait dire une
savante, leve par son pre, membre de l'Acadmie des inscriptions.
Guinement de Kralio, chevalier de Saint-Louis, avait t appel avec
Condillac  l'ducation du prince de Parme. Professeur de tactique 
l'cole militaire, inspecteur d'une cole militaire de province, il
avait eu parmi ses lves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne
suffisant pas  soutenir sa famille, il crivait au _Mercure_, au
_Journal des savants_, et faisait de plus une foule de traductions. La
petite Kralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et
compilait.  dix-huit ans, elle fit un roman (_Adlade_) dont personne
ne s'aperut. Alors, elle mit dix ans  faire un ouvrage srieux, une
longue _Histoire d'lisabeth_, pleine d'tudes et de recherches. Par
malheur ce grand ouvrage ne fut achev qu'en 89; c'tait trop tard; on
faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le pre et la fille se
tournrent aux choses du temps. Mademoiselle Kralio se fit journaliste,
rdigea le _Journal de l'tat et du citoyen_. Le vieux Kralio fut, sous
la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui
ni elle y aient beaucoup profit. Il avait perdu la place qui le faisait
vivre, lorsque sa fille, fort  point, trouva un mari.

Ce mari, trs-oppos au parti de la Fayette, tait le Cordelier Robert,
qui, ds la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins,
avait crit le _Rpublicanisme adapt  la France_. Mademoiselle
Kralio, ne noble, leve dans le monde de l'ancien rgime, se jeta
avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus
brlant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour
o les chefs Cordeliers, arrts ou en fuite, manqurent au dangereux
poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main
de son mari, fit l'acte dcisif.

La chose n'tait pas sans pril. Quoiqu'on ne prvt pas le massacre
que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ
de Mars avait t tmoin, ds le matin, d'une scne fort tragique, d'une
plaisanterie fatale qui aboutit  un acte sanglant. Quelque triste et
honteux que soit le dtail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop
 notre sujet.

Les gentilshommes royalistes taient rieurs. Dans leurs _Actes des
aptres_ et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables
gorges chaudes. Ils s'amusrent spcialement de l'clips des chefs
Cordeliers, des coups de bton que tels d'entre eux reurent de la main
des Fayettistes. Les royalistes de bas tage, ex-laquais, portiers,
perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils
l'osaient, des tours aux rvolutionnaires. Les perruquiers spcialement,
ruins par la Rvolution, taient de furieux royalistes. Agents,
messagers de plaisir, sous l'ancien rgime, tmoins ncessaires du
lever, des plus libres scnes d'alcve, ils taient aussi gnralement
libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille
du 17 juillet, eut une ide qui ne pouvait gure tomber que dans la tte
d'un libertin dsoeuvr; ce fut d'aller s'tablir sous les planches de
l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne
portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par
derrire. Les altires rpublicaines, tribuns en bonnet, orateurs des
clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter l
firement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis
d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul
doute, et t vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y
tait trs-libre, celui mme des plus grandes dames. On voit avec
tonnement, dans les mmoires de Lauzun, ce qu'on osait dire en prsence
de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires
auraient sans nul doute reu avidement ces descriptions effrontes.

Le perruquier, comme celui du _Lutrin_, pour s'enfermer dans ces
tnbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat
invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des
vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, lvent une
planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une
vrille, ils se mettent  percer des trous. Les nuits sont courtes en
juillet, il faisait dj bien clair, et ils travaillaient encore.
L'attente du grand jour veillait beaucoup de gens, la misre aussi,
l'espoir de vendre quelque chose  la foule; une marchande de gteaux ou
de limonade, prenant le devant sur les autres, rdait, dj, en
attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied,
elle a peur, elle s'crie. Il y avait l un apprenti, qui tait venu
studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la
garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant 
l'Htel de Ville, ramne des hommes, des outils, on ouvre les planches,
on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de
dormir. Leur affaire tait mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur
l'autel de la patrie: un officier prit  Brest pour le crime de s'en
tre moqu. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine
envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une
rude population de femmes, armes de battoirs, qui ont eu parfois dans
la Rvolution leurs jours d'meutes et de rvoltes. Ces dames reurent
fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule,
d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reu, pour tenter un
coup, promesse de rentes viagres; le baril d'eau, en passant de bouche
en bouche, devint un baril de poudre; puis, la consquence: Ils
voulaient faire sauter le peuple... La garde ne peut plus les
dfendre, on les arrache, on les gorge; puis, pour terrifier les
aristocrates, on coupe les deux ttes, on les porte dans Paris.  huit
heures et demie ou neuf heures, elles taient au Palais-Royal.

Un moment aprs, l'Assemble, mue, indigne, mais fort habilement
dirige par les royalistes contre la ptition rpublicaine qu'on
prvoyait et redoutait, dclara Que ceux qui, _par crits_ individuels
ou collectifs, porteraient le peuple  rsister, taient criminels de
lse-nation. La ptition se trouvait ainsi identifie  l'assassinat du
matin et tout rassemblement menac comme une runion d'assassins. De
moment en moment, le prsident Charles de Lameth crivait  la
municipalit pour qu'elle dployt le drapeau rouge et lant la garde
nationale contre les ptitionnaires du Champ de Mars.

Le rassemblement, en ralit, tait fort inoffensif. Il comptait plus de
femmes encore que d'hommes, dit un tmoin oculaire. Parmi les
signatures, on en voit, en trs-grand nombre, de femmes et de filles.
Sans doute, ce jour de dimanche, elles taient au bras de leurs pres,
de leurs frres ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont
voulu tmoigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont
plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la porte. N'importe,
elles restaient courageuses et fidles, et plus d'une bientt a tmoign
aussi de son sang.

Le nombre des signatures dut tre vritablement immense. Les feuilles
qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible
que beaucoup ont t perdues. La dernire est cote 50. Ce prodigieux
empressement du peuple  signer un acte si hostile au roi, si svre
pour l'Assemble, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute,
une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette
Assemble souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le
peuple, qu'elle passait au rang d'accuse. Il fallait ds lors,  tout
prix, dissoudre le rassemblement, dchirer la ptition.

Telle fut certainement la pense, je ne dis pas de l'Assemble entire,
qui se laissait conduire, mais la pense des meneurs. Ils prtendirent
avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur
l'Assemble, chose inexacte certainement, et positivement dmentie par
tout ce que les tmoins oculaires vivants encore racontent de l'attitude
du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer
l'expdition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la
moindre action sur la foule. Elle tait devenue immense, mle de mille
lments divers, d'autant moins facile  entraner, d'autant moins
offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers
vnements, s'taient mis en marche, spcialement la banlieue de
l'ouest, Vaugirard, Issy, Svres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils
venaient comme  une fte; mais, une fois au Champ de Mars, ils
n'avaient aucune ide d'aller au del; ils cherchaient plutt, dans ce
jour d'extrme chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres
qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de
la patrie.

Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assemble arrive, vers
quatre heures,  l'Htel de Ville; et en mme temps un bruit venu de la
mme source se rpand  la Grve, dans tout ce qu'il y avait l de garde
solde: Une troupe de cinquante mille brigands se sont posts au Champ
de Mars, ils vont marcher sur l'Assemble.

La municipalit ne rsista plus. Elle dploya le drapeau rouge. Le maire
Bailly, fort ple, descendit  la Grve, et marcha  la tte d'une
colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin.

Voici le rcit indit d'un tmoin, trs-croyable, qui tait garde
national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.

L'aspect que prsentait alors cette place immense nous frappa
d'tonnement. Nous nous attendions  la voir occupe par une populace en
furie; nous n'y trouvmes que la population pacifique des promeneurs du
dimanche, rassemble par groupes, en familles, et compose en grande
majorit de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des
marchands de coco, de pain d'pices et de gteaux de Nanterre, qui
avaient alors la vogue de la nouveaut. Il n'y avait dans cette foule
personne qui ft arm, except quelques gardes nationaux pars de leur
uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes
et n'avaient rien de menaant ni de suspect. La scurit tait si
grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en
faisceaux, et que, pousss par la curiosit, quelques-uns d'entre nous
allrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogs  leur retour, ils
dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une ptition
sur les marches de l'autel de la Patrie.

Cet autel tait une immense construction, haute de cent pieds; elle
s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste
quadrilatre et qui supportaient des trpieds de grandeur colossale. Ces
massifs taient lis entre eux par des escaliers dont la largeur tait
telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De
la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'levait pyramidalement,
par une multitude de degrs, un terre-plein que couronnait l'autel de la
Patrie, ombrag d'un palmier.

Les marches pratiques sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au
sommet, avaient offert des siges  la foule fatigue par une longue
promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous
arrivmes, ce grand monument ressemblait-il  une montagne anime,
forme d'tres humains superposs. Nul de nous ne prvoyait que cet
difice lev pour une fte allait tre chang en un chafaud sanglant.

Ni Bailly, ni Lafayette, n'taient des hommes sanguinaires. Ils
n'avaient donn qu'un ordre gnral d'employer la force _en cas de
rsistance_. Les vnements entranrent tout: la garde nationale solde
(espce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du ct
du Gros-Caillou) quand _on lui dit_ qu' l'autre bout on avait tir sur
le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exalts, un
coup de feu tait parti, qui, derrire le maire, blessa un dragon.

_On dit_, mais qui tait cet _on_? les royalistes, sans nul doute,
peut-tre les perruquiers, qui taient venus en nombre, arms jusqu'aux
dents, pour venger le perruquier tu le matin.

La garde solde n'attendit rien, et, sans vrifier cet _on dit_, elle
avana  la course dans le Champ de Mars, et dchargea toutes ses armes
sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa
femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les
Cordeliers, qui, sous le feu, ramassrent les feuillets pars de la
ptition que nous possdons encore en partie.

Le soir, ils se rfugirent chez madame Roland. Il faut lire le rcit de
celle-ci, qui, par son aigreur, ne tmoigne que trop de l'excessive
timidit de la politique girondine: En revenant des Jacobins chez moi,
 onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. Nous venons, me
dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander
un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire  la
franchise de votre caractre et de votre patriotisme. Mon mari rdigeait
la ptition sur l'autel de la Patrie; j'tais  ses cts; nous
chappons  la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez
des amis connus, o l'on pourrait nous venir chercher.--Je vous sais bon
gr, lui rpliquai-je, d'avoir song  moi dans une aussi triste
circonstance, et je m'honore d'accueillir les perscuts; mais vous
serez mal cachs ici (j'tais  l'htel Britannique, rue Gungaud);
cette maison est frquente, et l'hte est fort partisan de
Lafayette.--Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons 
notre retraite. Je fis dire  la matresse de l'htel qu'une femme de
mes parentes, arrivant  Paris dans ce moment de tumulte, avait laiss
ses bagages  la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la
priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils
furent disposs dans un salon o se tinrent les hommes, et madame Robert
coucha dans le lit de mon mari, auprs du mien, dans ma chambre. Le
lendemain au matin, leve d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus
press que de faire des lettres pour instruire mes amis loigns de ce
qui s'tait pass la veille. M. et madame Robert, que je supposais
devoir tre bien actifs, et avoir des correspondances plus tendues,
comme journalistes, s'habillrent doucement, causrent aprs le djeuner
que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allrent
mme jusqu' appeler par la fentre et faire monter prs d'eux un
passant de leur connaissance.

Je trouvais cette conduite bien inconsquente de la part de gens qui se
cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec
chaleur des vnements de la veille, se vanta d'avoir pass son sabre au
travers du corps d'un garde national; il parlait trs-haut, dans la
pice voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement
que le mien. J'appelai madame Robert: Je vous ai accueillie, madame,
avec l'intrt de la justice et de l'humanit pour d'honntes gens en
danger; mais je ne puis donner asile  toutes vos connaissances: vous
vous exposez  entretenir, comme vous le faites dans une maison telle
que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reois habituellement
des dputs, qui risqueraient d'tre compromis, si on les voyait entrer
ici au moment o s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis
hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter  se retirer. Madame
Robert appela son mari, je ritrai mes observations avec un accent plus
lev, parce que le personnage, plus pais, me semblait avoir besoin
d'une impression forte; on congdia l'homme. J'appris qu'il s'appelait
Vachard, qu'il tait prsident d'une socit dite des Indigents: on
clbra beaucoup ses excellentes qualits et son ardent patriotisme. Je
gmis en moi-mme du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un
individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise
tte, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que
c'tait un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et
qui est aujourd'hui administrateur du dpartement de Paris, o il figure
trs-bien avec ses pareils.

Il tait midi; M. et madame Robert parlrent d'aller chez eux, o tout
devait tre en dsordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils
voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de
bonne heure; ils me rpliqurent qu'ils aimaient mieux revenir, et
s'engagrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois
heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et
beaucoup de rouge; le mari s'tait revtu d'un habit de soie, bleu
cleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles,
tranchaient singulirement. Une longue pe  son ct ajoutait  son
costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens
sont-ils fous? me demandai-je  moi-mme? Et je les regardais parler,
pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert
mangeait  merveille, et sa femme jasait  plaisir. Ils me quittrent
enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux  personne.

De retour  Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux
Jacobins, lui fit d'honntes reproches, ou des plaintes de politesse, de
n'avoir plus eu aucune espce de relation avec nous; sa femme vint me
visiter plusieurs fois, m'inviter, de la manire la plus pressante, 
aller chez elle deux jours de la semaine, o elle tenait assemble, et
o se trouvaient des hommes de mrite de la Lgislature: je m'y rendis
une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la mdiocrit, petit
homme, bon  mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, crivant
agrablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractre. Je
vis des dputs patriotes  la toise, dcents comme Chabot; quelques
femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Socit
fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait
gure, et dans lequel je ne retournai pas.  quelques mois de l, Roland
fut appel au ministre; vingt-quatre heures taient  peine coules
depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: Ah !
voil votre mari en place; les patriotes doivent se servir
rciproquement, j'espre que vous n'oublierez pas le mien.--Je serais,
madame, enchante de vous tre utile; mais j'ignore ce que je pourrais
pour cela, et certainement M. Roland ne ngligera rien pour l'intrt
public, par l'emploi des personnes capables. Quatre jours se passent;
madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore
peu de jours aprs, et toujours grande instance sur la ncessit de
placer son mari, sur ses droits  l'obtenir par son patriotisme.
J'appris  madame Robert que le ministre de l'intrieur n'avait aucune
espce de place  sa nomination, autres que celles de ses bureaux;
qu'elles taient toutes remplies; que, malgr l'utilit dont il pouvait
tre de changer quelques agents, il convenait  l'homme prudent
d'tudier les choses et les personnes avant d'oprer des
renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et
qu'enfin, d'aprs ce qu'elle m'annonait elle-mme, sans doute que son
mari ne voudrait pas d'une place de commis. Vritablement Robert est
fait pour mieux que cela.--Dans ce cas, le ministre de l'intrieur ne
peut vous servir de rien.--Mais il faut qu'il parle  celui des affaires
trangres, et qu'il fasse donner quelque mission  Robert.--Je crois
qu'il est dans l'austrit de M. Roland de ne solliciter personne, et de
ne se point mler du dpartement de ses collgues; mais, comme vous
n'entendez probablement qu'un tmoignage  rendre du civisme de votre
mari, je le dirai au mien.

Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez,  celles de Brissot, et
elle revint, aprs trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du
premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le
verrais.

Il vint dner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y taient:
N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis  certaine dame, fort
pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a prie de vous en
faire souvenir; et son activit est si grande, que je suis bien aise de
pouvoir la calmer  mon gard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle
dsirait.--N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussitt
Brissot.--Justement.--Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le
caractrise, vous devez (en s'adressant  Dumouriez) placer cet
homme-l: c'est un sincre ami de la Rvolution, un chaud patriote; il
n'est point heureux; il faut que le rgne de la libert soit utile 
ceux qui l'aiment.--Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacit
que de gaiet, vous me parlez de ce petit homme  tte noire, aussi
large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me
dshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.--Mais, rpliqua
Brissot, parmi les agents que vous tes dans le cas d'employer, tous
n'ont pas besoin d'une gale capacit.--Eh! connaissez-vous bien Robert?
demanda Dumouriez.--Je connais beaucoup Kralio, le pre de sa femme;
homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui
reproche quelques travers; mais je le crois honnte, ayant un excellent
coeur, pntr d'un vrai civisme, et ayant besoin d'tre employ.--Je
n'emploie pas un fou semblable.--Mais vous avez promis  sa femme.--Sans
doute; une place infrieure de mille cus d'appointement, dont il n'a
pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de
Constantinople!--L'ambassade de Constantinople! s'cria Brissot en
riant; cela n'est pas possible.--Cela est ainsi.--Je n'ai plus rien 
dire.--Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau
jusqu' la rue s'il se reprsente chez moi, et que j'interdis ma porte 
sa femme.

Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en dfaire
absolument, mais sans clat; et je ne pouvais employer qu'une manire
conforme  ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses
lenteurs; je lui dis que je lui avais parl, mais que je ne devais pas
lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui rpandaient de mauvais
bruits sur son compte; que je l'engageais  remonter  la source pour
les dtruire, afin qu'un homme public ne s'expost point aux reproches
des malveillants en employant une personne qu'environnaient des prjugs
dfavorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications
que je l'invitais  donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans
son ingnuit, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une
ambassade, et qu'avec de pareilles prtentions l'on devait finir par ne
rien obtenir. Nous ne la revmes plus; mais son mari fit une brochure
contre Brissot pour le dnoncer comme un distributeur de places et un
faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'tait
ddit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'tre
son commis lorsqu'au 10 aot Danton fut ministre, fut pouss par lui au
corps lectoral et dans la dputation de Paris  la Convention; paya ses
dettes, fit de la dpense, recevait chez lui,  manger, d'Orlans et
mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et dchire sa
femme: tout cela se conoit; il fait son mtier, et gagne son argent.

Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus
grands caractres ont leurs misres et leurs faiblesses, est
matriellement inexact en plus d'un point, en un trs-certainement.
Robert _ne se jeta point aux Cordeliers_  la lin de 92, puisqu'il leur
appartenait ds le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait
avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers 
l'histoire, l'acte originel de la Rpublique.

Robert tait un bon homme, d'un coeur chaleureux. Il parat avoir t
l'un de ceux qui, dans l't de 93 (en aot ou septembre), firent, avec
Garat, quelques tentatives prs de Robespierre pour sauver les
Girondins, ds lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait
sauver.

Un minime accident lui fut trs-fatal. La Convention avait port une loi
trs-svre contre les accaparements. On dnona Robert comme ayant chez
lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce trs-petit baril
tait pour sa consommation. On n'en dblatra pas moins aux Jacobins
contre Robert l'_accapareur_, charm qu'on tait de couler  fond les
vieux Cordeliers.

Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'taient
enrichis. La pauvre femme, aprs la Rvolution, vcut de sa plume, comme
auparavant, crivant pour les libraires force traductions de l'anglais
et de temps en temps des romans: _Amlia et Caroline, ou l'Amour et
l'Amiti_; _Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole_; _Rose et
Albert, ou le Tombeau d'Emma_ (1810). C'est le dernier de ses ouvrages,
et probablement la fin de sa vie.

Tout cela est oubli, mme son _Histoire d'lisabeth_. Mais ce qui ne le
sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la Rpublique le
17 juillet 1791.




XVIII

CHARLOTTE CORDAY.


Le dimanche 7 juillet, on avait battu la gnrale et runi sur l'immense
tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour
Paris, _pour la guerre de Marat_. Il en vint trente. Les belles dames
qui se trouvaient l avec les dputs taient surprises et mal difies
de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait
profondment triste: c'tait mademoiselle Marie-Charlotte Corday
d'Armont, jeune et belle personne, rpublicaine, de famille noble et
pauvre, qui vivait  Caen avec sa tante. Ption, qui l'avait vue
quelquefois, supposa qu'elle avait l sans doute quelque amant dont le
dpart l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: Vous auriez
bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?

Le Girondin blas aprs tant d'vnements ne devinait pas le sentiment
neuf et vierge, la flamme ardente qui possdait ce jeune coeur. Il ne
savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche
d'hommes finis, n'taient que des discours, dans le coeur de
mademoiselle Corday taient la destine, la vie, la mort. Sur cette
prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait
que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la _Patrie
abandonne_.

Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pense qu'il fallait la
main d'une femme.

Mademoiselle Corday se trouvait tre d'une bien grande noblesse; la
trs-proche parente des hrones de Corneille, de Chimne, de Pauline et
de la soeur d'Horace. Elle tait l'arrire-petite nice de l'auteur de
_Cinna_. Le sublime en elle tait la nature.

Dans sa dernire lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui
fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle rpte sans cesse
_La paix, la paix!_

Sublime et raisonneuse, comme son oncle,  la normande, elle lit ce
raisonnement: La Loi est la Paix mme. Qui a tu la Loi au 2 juin? Marat
surtout. Le meurtrier de la Loi tu, la Paix va refleurir. La mort d'un
seul sera la vie de tous.

Telle fut toute sa pense. Pour sa vie,  elle-mme, qu'elle donnait,
elle n'y songea point.

Pense troite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil
d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destines, nettement,
simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau.
Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui
ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'pargner
qu'elle se dcida  frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en
exterminant l'exterminateur. Elle avait un coeur de femme, tendre et
doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de piti.

Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa
mort, on sent son extrme douceur. Rien qui soit moins en rapport avec
le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune
demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'clat doux du pommier
en fleur. Elle parat beaucoup plus jeune que son ge de vingt-cinq ans.
On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mmes qu'elle
crivit  son pre, dans l'orthographe qui reprsente la prononciation
tranante de Normandie: Pardonnais-moi, mon papa...

Dans ce tragique portrait, elle parat infiniment sense, raisonnable,
srieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle lgrement son
sort? point du tout, il n'y a rien l du faux hrosme. Il faut songer
qu'elle tait  une demi-heure de la terrible preuve. N'a-t-elle pas un
peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on
surprend, sur sa lvre un lger mouvement,  peine une petite moue...
Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui
va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles.
On est renvers, de la voir si douce; le coeur chappe, les yeux
s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs.

Le peintre a cr pour les hommes un dsespoir, un regret ternel. Nul
qui puisse la voir sans dire en son coeur: Oh! que je sois n si
tard!... Oh! combien je l'aurais aime!

Elle a les cheveux cendrs du plus doux reflet: bonnet blanc et robe
blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification
visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse.
Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-tre...
Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit
souvent, au dernier moment, s'lever d'tranges doutes.

En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une
chose, qui peut-tre explique toute sa destine: _Elle avait toujours
t seule_.

Oui, c'est l l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans
cet tre charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le _dmon
de la solitude_. D'abord, elle n'eut pas de mre. La sienne mourut de
bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut
point dans ses premires annes ce doux lait de femme que rien ne
supple.

Elle n'eut pas de pre,  vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne,
tte utopique et romanesque, qui crivait contre les abus dont la
noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants.

On peut dire mme qu'elle n'eut pas de frre. Du moins, les deux qu'elle
avait taient, en 92, si parfaitement loigns des opinions de leur
soeur, qu'ils allrent rejoindre l'arme de Cond.

Admise  treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, o l'on
recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule
encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles
religieux qui sembleraient devoir tre les sanctuaires de l'galit
chrtienne, les riches mprisent les pauvres. Nul lieu, plus que
l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre  conserver les traditions de
l'orgueil. Fonde par Mathilde, la femme de Guillaume le Conqurant,
elle domine la ville, et, dans l'effort de ses votes romanes, hausses
et surexhausses, elle porte encore crite l'insolence fodale.

L'me de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dvotion,
dans les douces amitis de clotre. Elle aima surtout deux demoiselles,
nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une socit
fort mondaine des jeunes gens de la noblesse tait admise au parloir du
couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilit dut contribuer 
fortifier le coeur viril de la jeune fille dans l'loignement du monde
et le got de la solitude.

Ses vrais amis taient ses livres. La philosophie du sicle envahissait
les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal ple-mle avec
Rousseau. Sa tte, dit un journaliste, tait une furie de lectures de
toutes sortes.

Elle tait de celles qui peuvent traverser impunment les livres et les
opinions sans que leur puret en soit altre. Elle garda, dans la
science du bien et du mal, un don singulier de virginit morale et comme
d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix
presque enfantine, d'un timbre argentin, o l'on sentait parfaitement
que la personne tait entire, que rien encore n'avait flchi. On
pouvait oublier peut-tre les traits de mademoiselle Corday, mais sa
voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois  Caen, dans une
occasion sans importance, dix ans aprs, avait encore dans l'oreille
cette voix unique, et l'et pu noter.

Cette prolongation d'enfance fut une singularit de Jeanne d'Arc, qui
resta une petite fille et ne fut jamais une femme.

Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday trs-frappante,
impossible  oublier, c'est que cette voix enfantine tait unie  une
beaut srieuse, virile par l'expression, quoique dlicate par les
traits. Ce contraste avait l'effet double et de sduire et d'imposer. On
regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose
intimidait qui n'tait nullement du temps, mais de l'immortalit. Elle y
allait et la voulait. Elle vivait dj entre les hros dans l'lyse de
Plutarque, parmi ceux qui donnrent leur vie pour vivre ternellement.

Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous
l'avons vu, avaient cess d'tre eux-mmes. Elle vit deux fois
Barbaroux[15], comme dput de Provence, pour avoir de lui une lettre
et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille provenale.

[Note 15: Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur
hrone, sans essayer de prouver qu'elle a d tre amoureuse. Celle-ci
probablement, disent-ils, l'aura t de Barbaroux. D'autres, sur un mot
d'une vieille servante, ont imagin un certain Franquelin, jeune homme
sensible et bien tourn, qui aurait eu l'insigne honneur d'tre aim de
mademoiselle Corday et de lui coter des larmes. C'est peu connatre la
nature humaine. De tels actes supposent l'austre virginit du coeur. Si
la prtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour
humain n'avait amolli son coeur.--Le plus absurde de tous, c'est
Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce!
La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repoussrent ses
propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il
va jusqu' supposer que le pauvre homme Ption,  moiti mort, qui
n'avait plus qu'une ide, ses enfants, sa femme, voulait...
(devinez!...) _brler Caen_, pour imputer ensuite ce crime  la
Montagne! Tout le reste est de cette force.]

Elle avait vu aussi Fauchet, l'voque du Calvados; elle l'aimait peu,
l'estimait peu, comme prtre, et comme prtre immoral. Il est inutile de
dire que mademoiselle Corday n'tait en rapport avec aucun prtre, et ne
se confessait jamais.

 la suppression des couvents, trouvant son pre remari, elle s'tait
rfugie  Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est
l qu'elle prit sa rsolution.

La prit-elle sans hsitation? non; elle fut retenue un moment par la
pense de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et
qu'en rcompense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un
jour, surprit dans ses yeux une larme: Je pleure, dit-elle, sur la
France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est sr
de vivre?

Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta
avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait
dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et
laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la
nature.

Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller
saluer son pre encore une fois. Elle le vit  Argentan, et reut sa
bndiction. De l, elle alla  Paris dans une voiture publique, en
compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui
commencrent tout d'abord par tre amoureux d'elle et lui demander sa
main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un
enfant.

Elle arriva  Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la
rue des Vieux-Augustins, n17,  l'htel de la Providence. Elle se
coucha  cinq heures du soir, et, fatigue, dormit jusqu'au lendemain du
sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice tait
fait, son acte accompli en pense; elle n'avait ni trouble ni doute.

Elle tait si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de
prcipiter l'excution. Elle s'occupa tranquillement de remplir
pralablement un devoir d'amiti, qui avait t le prtexte de son
voyage  Paris. Elle avait obtenu  Caen une lettre de Barbaroux pour
son collgue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer
du ministre de l'intrieur des pices utiles  son amie, mademoiselle
Forbin, migre.

Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui tait  la Convention. Elle
rentra chez elle, et passa le jour  lire tranquillement les _Vies_ de
Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le dput, le
trouva  table, avec sa famille, ses filles inquites. Il lui promit
obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'mut en voyant cette
famille qu'elle allait compromettre, et dit  Duperret d'une voix
presque suppliante; Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain
soir. La nuit mme, et peut-tre pendant que Charlotte parlait,
Duperret tait dj proscrit ou du moins bien prs de l'tre. Il ne lui
tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui
ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
ils ne pouvaient gure servir la demoiselle migre.

Elle ne rentra chez elle que pour conduire Duperret, qui
l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal.
Dans ce jardin plein de soleil, gay, d'une foule riante, et parmi les
jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante
sous un couteau, frais moulu,  manche d'bne, qu'elle cacha sous son
fichu.

La voil en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle
et voulu donner une grande solennit  l'excution du jugement qu'elle
avait port sur Marat. Sa premire ide, celle qu'elle conut  Caen,
qu'elle couva, qu'elle apporta  Paris, et t d'une mise en scne
saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars,
par-devant le peuple, par-devant le ciel,  la solennit du 14 juillet,
punir, au jour anniversaire de la dfaite de la royaut, ce roi de
l'anarchie. Elle et accompli  la lettre, en vraie nice de Corneille,
les fameux vers de Cinna:

    Demain, au Capitole, il fait un sacrifice...
    Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux
    Justice au monde entier,  la face des dieux.

La fte tant ajourne, elle adoptait une autre ide, celle de punir
Marat au lieu mme de son crime, au lieu o, brisant la reprsentation
nationale, il avait dict le vote de la Convention, dsign ceux-ci pour
la vie, ceux-l pour la mort. Elle l'aurait frapp au sommet de la
Montagne. Mais Marat tait malade; il n'allait plus  l'Assemble.

Il fallait donc aller chez lui, le chercher  son foyer, y pntrer 
travers la surveillance inquite de ceux qui l'entouraient; il fallait,
chose pnible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule
chose qui lui ait cot, qui lui ait laiss un scrupule et un remords.

Le premier billet qu'elle crivit  Marat resta sans rponse. Elle en
crivit alors un second, o se marque une sorte d'impatience, le progrs
de la passion. Elle va jusqu' dire qu'elle lui rvlera des secrets;
qu'elle est perscute, qu'elle est malheureuse..., ne craignant point
d'abuser de la piti pour tromper celui qu'elle condamnait  mort comme
impitoyable, comme ennemi de l'humanit.

Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit
point le billet.

Le soir du 13 juillet,  sept heures, elle sortit de chez elle, prit une
voiture publique  la place des Victoires, et, traversant le pont neuf,
descendit  la porte de Marat, rue des Cordeliers, n 20 (aujourd'hui
rue de l'cole-de-Mdecine, n 18). C'est la grande et triste maison
avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue.

Marat demeurait  l'tage le plus sombre de cette sombre maison, au
premier tage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun
populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour
l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des preuves, un
monde d'allants et venants. L'intrieur, l'ameublement, prsentaient un
bizarre contraste, fidle image des dissonances qui caractrisaient
Marat et sa destine. Les pices fort obscures qui taient sur la cour,
garnies de vieux meubles, de tables sales o l'on pliait les journaux,
donnaient l'ide d'un triste logement d'ouvrier. Si vous pntriez plus
loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meubl en
damas bleu et blanc, couleurs dlicates et galantes, avec de beaux
rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de
fleurs. C'tait visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne,
attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme vou  ce
mortel travail le lieu du repos. C'tait l le mystre de la vie de
Marat, qui fut plus tard dvoil par sa soeur; il n'tait pas chez lui,
il n'avait pas de _chez lui_ en ce monde. Marat ne faisait point ses
frais (c'est sa soeur Albertine qui parle); une femme divine, touche de
sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et cach chez
elle l'Ami du peuple, lui avait vou sa fortune, immol son repos.

On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage  Catherine
vrard. Dj il l'avait pouse _devant le soleil, devant la nature_.

Cette crature infortune et vieillie avant l'ge se consumait
d'inquitude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux
portes, elle arrtait au seuil tout visage suspect.

Celui de mademoiselle Corday tait loin de l'tre; sa mise dcente de
demoiselle de province prvenait pour elle. Dans ce temps o toute chose
tait extrme, o la tenue des femmes tait ou nglige ou cynique, la
jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant
point de sa beaut, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe
sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins
triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgr
une chaleur de juillet, son sein tait svrement recouvert d'un fichu
de soie qui se renouait solidement derrire la taille. Elle avait une
robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les
dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune
pleur, des joues roses, une voix assure, nul signe d'motion.

Elle franchit d'un pas ferme la premire barrire, ne s'arrtant pas 
la consigne de la portire, qui la rappelait en vain. Elle subit
l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait
entr'ouvert la porte et voulait l'empcher d'entrer. Ce dbat fut
entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine,
arrivrent  lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au
bain, il ordonna imprieusement qu'on la ft entrer.

La pice tait petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale
et d'une planche sur laquelle il crivait, ne laissait passer que la
tte, les paules et le bras droit. Ses cheveux gras, entours d'un
mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres grles, sa
grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet tre ft
un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda
pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda,
les noms surtout des dputs rfugis  Caen; elle les nomma, et il
crivait  mesure. Puis, ayant fini: C'est bon! dans huit jours ils
iront  la guillotine.

Charlotte, ayant dans ces mots trouv un surcrot de force, une raison
pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier
jusqu'au manche au coeur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et
frapp avec une assurance extraordinaire, passa prs de la clavicule,
traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve
de sang.

 moi! ma chre amie! C'est tout ce qu'il put dire; et il expira.




XIX

MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93).


La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et
comme ptrifie, prs de la fentre... L'homme lui lance un coup de
chaise  la tte, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne
bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les
passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort.
Cependant la garde nationale avait empch qu'on ne mt Charlotte en
pices; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait gure  s'en
servir. Immobile, elle regardait d'un oeil terne et froid. Un perruquier
du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle
n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'tonner, et qui
(elle l'a dit elle-mme) la faisait souffrir, c'taient les cris de
Catherine Marat. Elle lui donnait la premire et pnible ide qu'aprs
tout Marat tait homme. Elle avait l'air de se dire: Quoi donc! il
tait aim!

Le commissaire de police arriva bientt,  sept heures trois quarts,
puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les dputs
Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir
le _monstre_. Ils furent bien tonns de trouver entre les soldats, qui
tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui
rpondait  tout avec fermet et simplicit, sans timidit, sans
emphase; elle avouait mme _qu'elle et chapp si elle l'et pu_.
Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux
Franais qu'elle avait crite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle
disait qu'elle _voulait prir_, pour que sa tte, porte dans Paris,
servt de signe de ralliement aux amis des Lois.

Autre contradiction. Elle dit et crivit qu'elle esprait _mourir
inconnue_. Et cependant on trouva sur elle son extrait de baptme et son
passe-port, qui devaient la faire reconnatre.

Les autres objets qu'on lui trouva faisaient connatre parfaitement
toute sa tranquillit d'esprit; c'taient ceux qu'emporte une femme
soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son
argent, elle avait un d et du fil, pour rparer dans la prison le
dsordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans
ses habits.

Le trajet n'tait pas long jusqu' l'Abbaye, deux minutes  peine. Mais
il tait dangereux. La rue tait pleine d'amis de Marat, des Cordeliers
furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livrt l'assassin.
Charlotte avait prvu, accept d'avance tous les genres de mort, except
d'tre dchire. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal.
On atteignit l'Abbaye.

Interroge de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comit de sret
gnrale et par d'autres dputs, elle montra non-seulement de la
fermet, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonfl de son importance,
et se croyant navement digne du martyre, lui dit: N'tait-ce pas vous
qui tiez venue hier chez moi en habit de religieuse?--Le citoyen se
trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa
mort importt au salut de la Rpublique.

Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas...
J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient voeu de pauvret.

Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrogrent, c'tait de ne
trouver rien, ni sur elle, ni dans ses rponses, qui pt faire croire
qu'elle tait envoye par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire
de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier
cach dans son sein, et, profitant lchement de ce qu'elle avait les
mains garrottes, il mettait la main sur elle; il et trouv sans nul
doute ce qui n'y tait pas, le manifeste de la Gironde. Toute lie
qu'elle tait, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arrire avec
tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un
moment ce chaste et hroque sein. Tous furent attendris. On la dlia
pour qu'elle pt se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses
manches et de mettre des gants sous ses chanes.

Transfre, le 16 au matin, de l'Abbaye  la Conciergerie, elle y
crivit le soir une longue lettre  Barbaroux, lettre videmment
calcule pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal)
une parfaite tranquillit d'me. Dans cette lettre, qui ne pouvait
manquer d'tre lue, rpandue dans Paris le lendemain, et qui, malgr sa
forme familire,  la porte d'un manifeste, elle fait croire que les
volontaires de Caen taient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la
droute de Vernon.

Ce qui semblerait indiquer qu'elle tait moins calme qu'elle n'affectait
de l'tre, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et
excuse son acte: la Paix, le dsir de la Paix. La lettre est date: Du
second jour de la prparation de la Paix. Et elle dit vers le milieu:
Puisse la Paix s'tablir aussitt que je le dsire!... Je jouis de la
Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.

Elle crivit  son pre pour lui demander pardon d'avoir dispos de sa
vie, et elle lui cita ce vers:

    Le crime fait la honte, et non pas l'chafaud.

Elle avait crit aussi  un jeune dput, neveu de l'abbesse de Caen,
Doulcet de Pontcoulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday,
sigeait sur la Montagne. Elle le prenait pour dfenseur. Doulcet ne
couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas.

Si j'en crois une note prcieuse, transmise par la famille du peintre
qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet exprs pour
son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle dpensa trente-six
francs dans sa captivit si courte.

Quel serait le systme de l'accusation? les autorits de Paris, dans une
proclamation, attribuaient le crime _aux fdralistes_, et en mme temps
disaient: Que cette furie tait sortie de la maison du ci-devant comte
Dorset. Fouquier-Tinville crivait au Comit de sret: _Qu'il venait
d'tre inform_ qu'elle tait amie de Belzunce, qu'elle avait voulu
venger Belzunce et son parent Biron, rcemment dnonc par Marat, que
Barbaroux l'avait pouss, etc. Roman absurde, dont il n'osa pas mme
parler dans son rquisitoire.

Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle tait
seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son
dvouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la
Conciergerie, le peuple mme des rues (sauf les cris du premier moment),
tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration.
Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son dfenseur officieux,
Chauveau-Lagarde, tous, juges, jurs et spectateurs, _ils avaient l'air
de la prendre pour un juge qui les aurait appels au tribunal
suprme_... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses
paroles; mais nul art n'et peint sa grande me, respirant tout entire
dans sa physionomie... l'effet moral des dbats et de ces choses qu'on
sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.

Il rectifie ensuite ses rponses, habilement dfigures, mutiles,
plies dans le _Moniteur_. Il n'y en a pas qui ne soit frappe au coin
des rpliques qu'on lit dans les dialogues serrs de Corneille.

Qui vous inspira tant de haine?--Je n'avais pas besoin de la haine des
autres, j'avais assez de la mienne.

Cet acte a d vous tre suggr?--On excute mal ce qu'on n'a pas conu
soi-mme.

Que hassiez-vous en lui?--Ses crimes.

Qu'entendez-vous par l?--Les ravages de la France.

Qu'espriez-vous en le tuant?--Rendre la paix  mon pays.

Croyez-vous donc avoir tu tous les Marat?--Celui-l mort, les autres
auront peur, peut-tre.

Depuis quand aviez-vous form ce dessein?--Depuis le 31 mai, o l'on
arrta ici les reprsentants du peuple.

Le prsident, aprs une dposition qui la charge:

Que rpondez-vous  cela?--Rien, sinon que j'ai russi.

Sa vracit ne se dmentit qu'en un point. Elle soutint qu' la revue de
Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur  Paris.

Plusieurs rponses montrrent que ce coeur si rsolu n'tait pourtant
nullement tranger  la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la
dposition que la femme Marat faisait  travers les sanglots; elle se
hta de dire: Oui, c'est moi qui l'ai tu.

Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle
dtourna la vue, et, l'loignant de la main, elle dit d'une voix
entrecoupe: Oui, je le reconnais, je le reconnais...

Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frapp d'en haut, pour ne
pas manquer son coup; autrement elle et pu rencontrer une cte et ne
pas tuer; et il ajouta: Apparemment, vous vous tiez d'avance bien
exerce?...--Oh! le monstre! s'cria-t-elle. Il me prend pour un
assassin!

Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les dbats
furent clos. Ils avaient dur en tout une demi-heure.

Le prsident Montan aurait voulu la sauver. Il changea la question
qu'il devait poser aux jurs, se contentant de demander: L'a-t-elle
fait avec prmditation? et supprimant la seconde moiti de la formule:
avec dessein criminel et contre-rvolutionnaire? Ce qui lui valut 
lui-mme son arrestation quelques jours aprs.

Le prsident pour la sauver, les jurs pour l'humilier, auraient voulu
que le dfenseur la prsentt comme folle. Il la regarda et lut dans ses
yeux; il la servit comme elle voulait l'tre, tablissant la _longue
prmditation_, et que pour toute dfense elle ne voulait pas tre
dfendue. Jeune et mis au-dessus de lui-mme par l'aspect de ce grand
courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si prs l'chafaud):
Ce calme et cette abngation, _sublimes_ sous un rapport...

Aprs la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit,
avec beaucoup de grce, qu'elle le remerciait de cette dfense dlicate
et gnreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. Ces
messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqus; je dois
quelque chose  la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.

Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots
qui sont dessous, elle sourit  ses compagnons de prison qui la
regardaient passer, et s'excusa prs du concierge Richard et de sa
femme, avec qui elle avait promis de djeuner. Elle reut la visite d'un
prtre qui lui offrait son ministre, et l'conduisit poliment:
Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoy.

Elle avait remarqu pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir
ses traits, et la regardait avec un vif intrt. Elle s'tait tourne
vers lui. Elle le fit appeler, aprs le jugement, et lui donna les
derniers moments qui lui restaient avant l'excution. Le peintre, M.
Hauer, tait commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut 
ce titre peut-tre la faveur qu'on lui fit de le laisser prs d'elle,
sans autre tmoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
lui de choses indiffrentes, et aussi de l'vnement du jour, de la
paix morale qu'elle sentait en elle-mme. Elle pria M. Hauer de copier
le portrait en petit, et de l'envoyer  sa famille.

Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement  une petite porte qui
tait derrire elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se
retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne
put se dfendre d'une lgre motion, et dit involontairement: Quoi!
dj! Elle se remit aussitt, et, s'adressant  M. Hauer: Monsieur,
dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris;
je n'ai que ceci  vous offrir, gardez-le en mmoire de moi. En mme
temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs
cheveux blond-cendr, qui s'chappaient de son bonnet, et la remit  M.
Hauer. Les gendarmes et le bourreau taient trs-mus.

Au moment o elle monta sur la charrette, o la foule, anime de deux
fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse
arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau
rouge, la nature sembla s'associer  la passion humaine, un violent
orage clata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle
apparut au pont Neuf et qu'elle avanait lentement par la rue
Saint-Honor. Le soleil revint haut et fort; il n'tait pas sept heures
du soir (19 juillet). Les reflets de l'toffe rouge relevaient d'une
manire trange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.

On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placrent sur
son passage et la regardrent. Paisible image, mais d'autant plus
terrible, de la Nmsis rvolutionnaire, elle troublait les coeurs, les
laissait pleins d'tonnement.

Les observateurs srieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments,
gens de lettres, mdecins, furent frapps d'une chose rare; les
condamns les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des
chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lanaient 
leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule,
une srnit grave et simple; elle arriva  la place dans une majest
singulire, et comme transfigure dans l'aurole du couchant.

Un mdecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment
ple, quand, elle aperut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle
monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment o le
bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrgea,
avanant d'elle-mme au devant de la mort.

Au moment o la tte tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide
au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la
frocit indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure
parcourut la place. On crut voir la tte rougir. Simple effet d'optique
peut-tre: la foule trouble  ce moment avait dans les yeux les rouges
rayons du soleil qui perait les arbres des Champs-lyses.

La commune de Paris et le tribunal donnrent satisfaction au sentiment
public en mettant l'homme en prison.

Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression
gnrale avait t violente d'admiration et de douleur. On peut en juger
par l'audace qu'eut la _Chronique de Paris_, dans cette grande servitude
de la presse, d'imprimer un loge, presque sans restriction, de
Charlotte Corday.

Beaucoup d'hommes restrent frapps au coeur, et n'en sont jamais
revenus. On a vu l'motion du prsident, son effort pour la sauver,
l'motion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus
de lui-mme. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette
anne un portrait de Marat, peut-tre pour s'excuser d'avoir peint
Charlotte Corday. Mais son nom ne parat plus dans aucune exposition. Il
semble n'avoir plus peint depuis cette oeuvre fatale.

L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.

Son exemple, cette calme intrpidit d'une fille charmante, eut un effet
d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupt sombre  la
suivre,  la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam
Lux, envoy  Paris pour demander la runion de Mayence  la France,
imprima une brochure o il demande  mourir pour rejoindre Charlotte
Corday. Cet infortun, venu ici le coeur plein d'enthousiasme, croyant
contempler face  face dans la Rvolution franaise le pur idal de la
rgnration humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement prcoce de
cet idal; il ne comprenait pas les trop cruelles preuves qu'entrane
un tel enfantement. Dans ses penses mlancoliques, quand la libert lui
semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au
tribunal, touchante, admirable d'intrpidit; il la voit majestueuse et
reine sur l'chafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la
mort.

Je croyais bien  son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis
toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pntrant, ces
vives et humides tincelles jaillissant de ces beaux yeux, o parlait
une me tendre autant qu'intrpide!...  souvenir immortel! motions
douces et amres que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en
moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont,
par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de
leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!

Ame pure et sainte, coeur mystique, il adore Charlotte Corday, et il
n'adore point le meurtre.

On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais
tel n'tait point Marat.

Remarquable douceur d'me. Elle contraste fortement avec la violence
d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du
peuple girondin et mme des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un
saint et d'une lgende. Charlotte tait un bien autre souvenir, d'une
tout autre posie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
d'intressant que son malheur.

Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du
poignard.

Andr Chnier crit un hymne  la divinit nouvelle:

     vertu! le poignard, seul espoir de la terre,
    Est ton arme sacre!

Cet hymne, incessamment refait en tout ge et dans tout pays, reparat
au bout de l'Europe dans l'_Hymne au poignard_, de Puschkine.

Le vieux patron des meurtres hroques, Brutus, ple souvenir d'une
lointaine antiquit, se trouve transform dsormais dans une divinit
nouvelle plus puissante et plus sduisante. Le jeune homme qui rve un
grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rve-t-il
maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantme de Brutus?
non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur
sinistre du manteau rouge, dans l'aurole sanglante du soleil de juillet
et dans la pourpre du soir.




XX

LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.--COMMENT S'NERVA LA GIRONDE.


Les motions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et
rechutes n'avaient pas seulement bris le nerf moral; elles avaient
mouss, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit 
tous les autres, celui de la vie; on l'et cru trs-fort dans ces hommes
qui se ruaient au plaisir si aveuglment, c'tait souvent le contraire.
Beaucoup, ennuys, dgots, trs-peu curieux de vivre, prenaient le
plaisir pour suicide. On avait pu l'observer ds le commencement de la
Rvolution.  mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait
malade, tournait  la mort, les hommes qui l'avaient compos ne
songeaient plus qu' jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier,
Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, runi chez le premier
restaurateur du Palais-Royal,  ct des jeux; la brillante coterie ne
fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Lgislative
et de la Convention, tant d'hommes prcipits au cours de la fatalit,
allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce
Palais-Royal, si vivant, tout blouissant de lumire, de luxe et d'or,
de belles femmes qui allaient  vous, vous priaient d'tre heureux, de
vivre, qu'tait-ce, en ralit, sinon la maison de la mort?

Elle tait l, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron,
les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers,
embusqus au coin des marchands de vin, des petits cafs, vous
offraient,  bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille,
ralis sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au
Perron, une autre aux cafs, puis aux jeux du premier tage, le reste au
second. Au comble, on tait  sec; tout s'tait vapor.

Ce n'taient plus ces premiers temps du Palais-Royal, o ses cafs
furent les glises de la Rvolution naissante, o Camille, au caf de
Foy, prcha la croisade. Ce n'tait plus cet ge d'innocence
rvolutionnaire o le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des
_Amis_, et l'association philanthropique du _Cercle de la Vrit_. Les
cafs, les restaurateurs, taient trs-frquentes, mais sombres. Telles
de ces boutiques fameuses allaient devenir funbres. Le restaurateur
Fvrier vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout prs, au caf Corraza, fut
trame la mort de la Gironde.

La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir
exterminateur, voil le Palais-Royal de 93.

Il fallait des jeux, et qu'on pt sur une carte se jouer en une fois,
d'un seul coup se perdre.

Il fallait des filles; non point cette race chtive que nous voyons dans
les rues, propre  confirmer les hommes dans la continence. Les filles
qu'on promenait alors taient choisies, s'il faut le dire, comme on
choisit dans les pturages normands les gigantesques animaux,
florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu,
les paules, les bras nus, en plein hiver, la tte empanache d'normes
bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.
Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au
Palais-Royal quatre blondes colossales, normes, vritables atlas de la
prostitution, qui, plus que nulle autre, ont port le poids de l'orgie
rvolutionnaire. De quel mpris elles voyaient s'agiter aux galeries de
bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les
piquantes oeillades rachetaient peu la maigreur!

Voil les cts visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les
deux valles de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui et mont les
neuf tages du passage Radziwil, vritable tour de Sodome, et trouv
bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous
tnbreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves claires le jour
par des lampes, le tout assaisonn de cette odeur fade de vieille maison
qui,  Versailles mme, au milieu de toutes ses pompes, saisissait
l'odorat ds le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant
aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la flicitait, qu'on lui montrait que
le bon temps tait tout  fait revenu: Oui, dit-elle tristement, mais
ce n'est pas l l'odeur de Versailles.

Voil le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, o
s'tait rfugie une foule d'hommes, les uns contre-rvolutionnaires,
les autres dsormais sans parti, dgots, ennuys, briss par les
vnements, n'ayant plus ni coeur ni ide. Ceux-l taient dtermins 
se crer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps
d'orage. Ils s'enveloppaient l dedans, bien dcids  ne penser plus.
Le peuple mourait de faim et l'arme de froid; que leur importait?
Ennemis de la Rvolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient
l'air de lui dire: Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un
 un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour
faire de nous des hommes, pour rveiller notre coeur, pour nous rendre
gnreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous
t'en dfions.

Nous avons plong ici au plus bas de l'gosme, ouvert la sentine,
regard l'gout... Assez, dtournons la tte.

Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous
nous levons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons
de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de diffrence,
les jeux tant tenus gnralement par des dames quivoques. Les salons
d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout  ct, ceux de
telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste chelle
o l'lvation n'est pas amlioration. Le plus bas peut-tre encore
tait le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin
de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et
pire, celle des croyances et des principes, l'nervation des opinions,
un art fatal pour amollir, dtremper les caractres.

Qu'on se reprsente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jets
dans un monde pareil, o tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et
les amoindrir, leur ter le nerf civique, l'enthousiasme et
l'austrit. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence,
non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir,
mais plutt celle de vaincre, la fixe et forte rsolution de l'emporter
 tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus cette cret dans le sang
qui fait gagner des batailles. Le plaisir aidant la philosophie, ils se
rsignrent. Ds qu'un homme politique se rsigne, il est perdu.

Ces hommes, la plupart trs-jeunes, jusque-l ensevelis dans l'obscurit
des provinces, se voyaient transports tout  coup en pleine lumire, en
prsence d'un luxe tout nouveau pour eux, envelopps des paroles
flatteuses, des caresses du monde lgant. Flatteries, caresses,
d'autant plus puissantes qu'elles taient souvent sincres; on admirait
leur nergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les
femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, 
laquelle nul ne rsiste. Elles agissent par leurs grces, souvent plus
encore par l'intrt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs
qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont rellement  se rassurer
prs de vous. Tel arrivait bien en garde, arm, cuirass, ferme  toute
sduction; la beaut n'y et rien gagn. Mais que faire contre une femme
qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre 
vous?... Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver....
Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle
dmarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le
sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon coeur!

Ces dames taient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de
montrer l'arrire-pense. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs
salons que de bons rpublicains, modrs, honntes. Au second dj, l'on
vous prsentait des Feuillants, des Faytistes. Et pour quelque temps
encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sre de son pouvoir, ayant
acquis le faible coeur, ayant habitu les yeux, les oreilles,  ces
nuances de socits peu rpublicaines, on dmasquait le vrai fonds, les
vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaill. Heureux, si le
pauvre jeune homme, arriv trs-pur  Paris, ne se trouvait pas  son
insu ml aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.

La Gironde tomba ainsi presque entire aux filets de la socit de
Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se
faisait Girondin. Ce parti devenait peu  peu l'asile du royalisme, le
masque protecteur sous lequel la contre-rvolution put se maintenir 
Paris, en prsence de la Rvolution mme. Les hommes d'argent, de
banque, s'taient diviss: les uns Girondins, d'autres Jacobins.
Cependant la transition de leurs premires opinions, trop connues, aux
opinions rpublicaines, leur semblait plus aise du ct de la Gironde.
Les salons d'artistes surtout, de femmes  la mode, taient un terrain
neutre o les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les
hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre
prsentation, finissaient par se lier.

Mais les relations les plus pures, les plus loignes de l'intrigue,
celles du vritable amour, n'en contriburent pas moins  briser le nerf
de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement
tranger  la perte de Vergniaud. Cette proccupation de coeur augmenta
son indcision, son indolence naturelle. On disait que son me semblait
souvent errer ailleurs. Ce n'tait pas sans raison. Cette me, dans le
temps o la patrie l'et rclame tout entire, elle habitait dans une
autre me. Un coeur de femme, faible et charmant, tenait comme enferm
ce coeur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle
Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fascin. Pauvre, il
fut aim, prfr de celle que la foule suivait. La vanit n'y eut point
part, ni les succs de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une
pice obtenait cent cinquante reprsentations.

Cette femme belle et ravissante, pleine de grce morale, touchante par
son talent, par ses vertus d'intrieur, par sa tendre pit filiale,
avait recherch, aim ce paresseux gnie, qui dormait sur les hauteurs;
elle que la foule suivait, elle s'tait carte de tous pour monter 
lui. Vergniaud s'tait laiss aimer; il avait envelopp sa vie dans cet
amour, et il y continuait ses rves. Trop clairvoyant toutefois pour ne
pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abme, o sans doute il
faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'tait
donne  lui, il ne pouvait la protger. Elle appartenait, hlas! au
public; sa pit, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient mene sur
le thtre, expose aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui
voulait plaire  un seul, il lui fallait plaire  tous, partager entre
cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trsor de sa
beaut, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse!
terrible aussi,  faire trembler, en prsence des factions, quand
l'immolation d'une femme pouvait tre,  chaque instant, un jeu cruel
des partis, un barbare amusement.

L tait bien vulnrable le grand orateur. L, craignait celui qui ne
craignait rien. L, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui
garantt son coeur.

Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procs de Louis
XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la
mort, qu'ils dvoilrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper.
Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de
l'humanit. Mademoiselle Candeille elle-mme, descendant sur le thtre,
joua sa propre pice, la _Belle Fermire_. Elle transporta le public
ravi  cent lieues,  mille de tous les vnements, dans un monde doux
et paisible, o l'on avait tout oubli, mme le danger de la patrie.

L'exprience russit. La _Belle Fermire_ eut un succs immense; les
jacobins eux-mmes pargnrent cette femme charmante, qui versait  tous
l'opium d'amour, les eaux du Lth. L'impression n'en fut pas moins peu
favorable  la Gironde. La pice de l'amie de Vergniaud rvlait trop
que son parti tait celui de l'humanit et de la nature plus encore que
de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait
pas l'inflexible austrit dont le temps avait besoin.




XXI

LA PREMIRE FEMME DE DANTON (92-93).


La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et disperse
aujourd'hui, contenait, entre autres choses prcieuses, un fort beau
pltre de la premire femme de Danton, tir, je crois, sur le mort. Le
caractre en tait la bont, le calme et la force. On ne s'tonnait
nullement qu'elle et exerc beaucoup d'empire sur le coeur de son mari,
et laiss tant de regrets.

Comment en et-il t autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et
de sa pauvret, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au
conseil, avocat sans cause, ne possdant gure que des dettes, tait
nourri par son beau-pre, le limonadier du coin du pont Neuf, qui,
dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur
le pav de Paris, sans souci ni inquitude, gagnant peu, ne dsirant
rien. Quand les vivres manquaient absolument au mnage, on s'en allait
pour quelque temps au bois,  Fontenai prs Vincennes, o le beau-pre
avait une petite maison.

Danton, avec une nature riche en lments de vices, n'avait gure de
vices coteux. Il n'tait ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il
est vrai, nanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'tait l'endroit
sensible par o les partis l'attaquaient, cherchaient  acqurir quelque
prise sur lui. Ainsi le parti d'Orlans essaya de l'ensorceler par la
matresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination,
par l'exigence de son temprament orageux, tait fort mobile. Cependant
son besoin d'amour rel et d'attachement le ramenait invariablement
chaque soir au lit conjugal,  la bonne et chre femme de sa jeunesse,
au foyer obscur de l'ancien Danton.

Le malheur de la pauvre femme fut d'tre transporte brusquement, en 92,
au ministre de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des
massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari.
Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie  cause d'elle
que Danton fit, en novembre ou dcembre, une dernire dmarche, pnible,
humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il tait
possible, sur la pente de l'abme qui allait tout dvorer.

L'crasante rapidit d'une telle rvolution qui lui jetait sur le coeur
vnement sur vnement, avait bris madame Danton. La rputation
terrible de son mari, sa forfanterie pouvantable d'avoir fait
Septembre, l'avait tue. Elle tait entre tremblante dans ce fatal
htel du ministre de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire
frappe  mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du
passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et vote
entre le passage et la rue (triste elle-mme) des Cordeliers; c'est
aujourd'hui la rue de l'cole-de-Mdecine.

Le coup tait fort pour Danton. Il arrivait au point fatal o, l'homme
ayant accompli par la concentration de ses puissances l'oeuvre
principale de sa vie, son unit diminue, sa dualit reparat. Le ressort
de la volont tant moins tendu, reviennent avec force la nature et le
coeur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des
choses, arrive en deux ges distincts, diviss par le temps. Mais alors,
nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Rvolution l'avait tu,
avec bien d'autres choses.

C'tait dj ce moment pour Danton. Son oeuvre faite, le salut public en
92, il eut, contre la volont un moment dtendue, l'insurrection de la
nature, qui lui reprit le coeur, le fouilla durement, jusqu' ce que
l'orgueil et la fureur le reprissent  leur tour et le menassent
rugissant  la mort.

Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance,
qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brlante,
du sang de leur coeur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se
refasse, ce coeur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais
que par une femme, et trs-bonne, comme tait madame Danton. Elle tait,
si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant
que belle et douce: la tradition d'Arcis, o elle alla souvent, ajoute
qu'elle tait pieuse, naturellement mlancolique, d'un caractre timide.

Elle avait eu le mrite, dans sa situation aise et calme, de vouloir
courir ce hasard, de reconnatre et suivre ce jeune homme, ce gnie
ignor, sans rputation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi
malgr ses vices, visibles en sa face sombre et bouleverse. Elle
s'tait associe  cette destine obscure, flottante, et qu'on pouvait
dire btie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de coeur, elle avait
saisi au passage cet ange de tnbres et de lumire pour le suivre 
travers l'abme, passer le Pont aigu.... L elle n'eut plus la force,
et glissa dans la main de Dieu.

La femme, c'est la Fortune, a dit l'Orient quelque part. Ce n'tait
pas seulement la femme qui chappait  Danton, c'tait la fortune et son
bon destin; c'tait la jeunesse et la Grce, cette faveur dont le sort
doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien mrit encore. C'taient la
confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on et fait en lui. Une
femme du prophte arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa
premire femme: C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y
croyait.

Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait
promettre  son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la
vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux
enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un conu (on le voit par
les dates) du moment sacr qui suivit la prise de la Bastille; l'autre,
de l'anne 91, du moment o Mirabeau mort et la Constituante teinte
livraient l'avenir  Danton, o l'Assemble nouvelle allait venir et le
nouveau roi de la parole.

Cette mre, entre deux berceaux, gisait malade, soigne par la mre de
Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froiss, bless des choses du
dehors, qu'il laissait  la porte l'armure de l'homme politique et le
masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie
terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait tre
dchir de lui-mme, coup en deux, guillotin du coeur. Il avait
toujours aim cette femme excellente; mais sa lgret, sa fougue,
l'avaient parfois men ailleurs. Et voil qu'elle partait, voil qu'il
s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il
n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'chappait de lui,  mesure que
ses bras contracts serraient davantage.

Le plus dur, c'est qu'il ne lui tait pas mme donn de la voir au moins
jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui
fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait
clater; il lui tait impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La
France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procs.
Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait
quelque mnagement qui rallit le ct droit, et, par lui, le centre, la
masse de la Convention, il lui fallait s'loigner, fuir de Paris, se
faire envoyer en Belgique, sauf  revenir quand le cours des choses et
la destine auraient dli ou tranch le noeud. Mais alors cette femme
malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour
assez de souffle et de force pour vivre jusque-l, malgr la nature, et
garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait prvoir
ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour
trouver la maison vide, les enfants sans mre, et ce corps, si
violemment aim, au fond du cercueil. Danton ne croyait gure  l'me,
et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la
terre, effroyable et dfigur, au bout de sept nuits et sept jours,
qu'il disputa aux vers d'un frntique embrassement.




XXII

LA SECONDE FEMME DE DANTON.--L'AMOUR EN 95.


La chute de la Gironde fut suivie d'un dcouragement immense. Les
vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba
malade. Vergniaud ne daigna mme fuir. Danton chercha dans un second
mariage une sorte d'_alibi_ des affaires politiques.

L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton.

Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier
alors dsert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que
de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui
resterait-il cet amour d'une brillante femme de thtre, dans
l'anantissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-mme passait
dans ses pres lettres, lances contre la Montagne. La fatalit l'avait
dispens d'agir, et il ne le regrettait gure, trouvant doux de mourir
ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si aisment,
voulant croire qu'il tait aim.

Danton, aux mmes moments, s'arrangeait le mme suicide.

Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au
moment o l'affaire publique devient une affaire prive, une question de
vie et de mort, ils disent:  demain les affaires. Ils se renferment
chez eux, se rfugient au foyer,  l'amour,  la nature. La nature est
une bonne mre, elle les reprendra bientt, les absorbera dans son sein.

Danton se mariait en deuil. Sa premire femme, tant aime, venait de
mourir le 10 fvrier. Et il l'avait exhume le 17, pour la voir encore.
Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'perdu, rugissant
de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du
drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa
fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept
jours!)? Ce qui est sr, c'est qu'en ralit elle l'emporta avec lui.

Mourante, elle avait prpar, voulu son second mariage, qui contribua
tant  le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et
voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et
croyait leur donner une mre dans une jeune fille qui n'avait que seize
ans, mais qui tait pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton
et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des motions de
Septembre et de la terrible rputation de son mari, crut sans doute, en
le remariant ainsi, le tirer de la Rvolution, prparer sa conversion,
en faire peut-tre le secret dfenseur de la reine, de l'enfant du
Temple, de tous les perscuts.

Danton avait connu au Parlement le pre de la jeune fille, qui tait
huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place 
la marine. Mais, tout oblige que la famille tait  Danton, elle ne se
montra point facile  ses vues de mariage. La mre, nullement domine
par la terreur de son nom, lui reprocha schement et Septembre, qu'il
n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il et voulu sauver.

Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas
quand on veut gagner son procs, qu'on est amoureux et press: il se
repentit. Il avoua, ce qui tait vrai, que les excs de l'anarchie lui
taient chaque jour plus difficiles  supporter, qu'il se sentait dj
bien las de la Rvolution, etc.

S'il rpugnait tant  la mre, il ne plaisait gure  la fille.
Mademoiselle Louise Gly, dlicate et jolie personne, leve dans cette
famille bourgeoise de vieille roche, d'honntes gens mdiocres, tait
toute dans la tradition de l'ancien rgime. Elle prouvait prs de
Danton de l'tonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet
trange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait
incomprhensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes,
elle n'tait nullement rassure devant ce monstre sublime.

Le monstre tait pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand
tournait contre lui. Ce mystre d'nergie sauvage, cette potique
laideur illumine d'clairs, cette force du puissant mle d'o
jaillissait, un flot vivant d'ides, de paroles ternelles, tout cela
intimidait, peut-tre serrait le coeur de l'enfant.

La famille crut l'arrter court en lui prsentant un obstacle qu'elle
croyait insurmontable, la ncessit de se soumettre aux crmonies
catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot,
ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la
Nature.

Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, obit sans
difficult. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui prsentt, il y
courut, il y jura... Telle tait la tyrannie de son aveugle dsir. La
nature tait complice; elle dployait tout  coup toutes ses nergies
contenues; le printemps, un peu retard, clatait en t brlant;
c'tait l'ruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une
si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement
moral, pesait d'autant plus la puissance d'une temprature ardente,
exigeante, passionne. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de
grands combats quand on lui dit que c'tait d'un prtre rfractaire
qu'il fallait avoir la bndiction. Il aurait pass dans la flamme. Ce
prtre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas
quitte Danton pour un billet achet. Il fallut, dit-on, qu'il
s'agenouillt, simult la confession, profanant dans un seul acte deux
religions  la fois: la ntre et celle du pass.

O donc tait-il, cet autel consacr par nos Assembles  la religion de
la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Grce? O
tait-il, l'autel de la Rvolution, o le bon Camille, l'ami de Danton,
avait port son nouveau-n, donnant le premier l'exemple aux gnrations
 venir?

Ceux qui connaissent les portraits de Danton, spcialement les esquisses
qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas
comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au
sanglier, type sombre, abaiss, dsolant de sensualit sauvage.

Voil une force nouvelle qui va rgner toute-puissante dans la
sanguinaire poque que nous devons raconter; force molle, force
terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la Rvolution. Sous
l'apparente austrit des moeurs rpublicaines, parmi la terreur et les
tragdies de l'chafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de
93.

On y voit des condamns qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la
rose  la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles mnent l'homme 
la mort, ces roses sanglantes.

Danton, men, tran ainsi, l'avouait avec une navet cynique et
douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de
conspirer. Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse
un homme qui, chaque nuit, s'acharne  l'amour?

Dans des chants mlancoliques qu'on rpte encore, Fabre d'glantine et
d'autres ont laiss la Marseillaise des volupts funbres, chante bien
des fois aux prisons, au tribunal mme, jusqu'au pied de l'chafaud.
L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le frre de la Mort.




IV




XXIII

LA DESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93).


J'ai connu en 1816 mademoiselle Dorothe... qui, dans je ne sais quelle
ville, avait reprsent la Raison aux ftes de 95. C'tait une femme
srieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa
grande taille et sa bonne rputation. Elle n'avait jamais t belle, et,
de plus, elle louchait.

Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement  l'avilir,
recommandent expressment, dans leurs journaux,  ceux qui voudront
faire la fte en d'autres villes, _de choisir pour remplir un rle si
auguste des personnes dont le caractre rende la beaut respectable,
dont la svrit de moeurs et de regards repousse la licence et
remplisse les coeurs de sentiments honntes et purs._ Ce furent
gnralement des demoiselles de familles estimes qui, de gr ou de
force, durent reprsenter la Raison.

La Raison fut reprsente  Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers
magistrats de Paris,  Notre-Dame par une artiste illustre, aime et
estime, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont
obligs (par leur art mme)  une vie laborieuse et srieuse. Ce don
divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des
plaisirs. Le jour o le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes,
comme elles l'eurent dans l'Antiquit, qui s'tonnerait de voir marcher
 la tte des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte
Garcia Viardot?

Trois jours encore avant la fte, on voulait que le symbole qui
reprsenterait la Raison ft une statue. On objecta qu'un simulacre fixe
pourrait rappeler la Vierge _et crer une autre idoltrie_. On prfra
un simulacre mobile, anim et vivant, qui, chang  chaque fte, ne
pourrait devenir un objet de superstition.

C'tait le moment o Chaumette, le clbre procureur de la Commune, se
mettant en opposition avec son collgue Hbert, avait demand que la
tyrannie fantasque des petits comits rvolutionnaires ft surveille,
limite par l'inspection du conseil gnral. Sous cette bannire de
modration et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la
nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chnier les paroles. On
avait, tant bien que mal, en deux jours, bti dans le choeur fort troit
de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des
sages, des pres de la Rvolution. Une montagne portait ce temple; sur
un rocher brlait le flambeau de la Vrit. Les magistrats sigeaient
sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes
filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la fte; elles
taient en robes blanches, couronnes de chne, et non, comme on l'a
dit, de roses.

La Raison, vtue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la
Philosophie, vient s'asseoir sur un sige de simple verdure. Les jeunes
filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en
jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et
l'on chante encore... On attendait... C'tait tout.

Chaste crmonie, triste, sche, ennuyeuse[16].

[Note 16: Est-il ncessaire de dire que ce culte n'tait nullement
le vrai culte de la Rvolution? Elle tait dj vieille et lasse, trop
vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein
brlant, mais des coles raisonneuses du temps de l'Encyclopdie.--Non,
cette face ngative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle
soit, n'tait pas celle que demandaient les coeurs ni la ncessit du
temps. Pour soutenir l'effort des hros et des martyrs, il fallait un
autre Dieu que celui de la gomtrie. Le puissant Dieu de la nature, le
Dieu Pre et Crateur (mconnu du moyen ge, _voy._ Monuments de Didron)
lui-mme n'et pas suffi; ce n'tait pas assez de la rvlation de
Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait  l'me, c'tait le Dieu
de Justice hroque, par lequel la France, prtre arm dans l'Europe,
devait voquer du tombeau les peuples ensevelis.

Pour n'tre pas nomm encore, pour n'tre point ador dans nos temples,
ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos pres dans leur croisade pour
les liberts du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les
ruines amonceles, sur le foyer teint, bris, lorsque le sol fuit sous
nos pieds, en lui reposent inbranlables notre coeur et notre
esprance.]

De Notre-Dame, la Raison alla  la Convention. Elle y entra avec son
innocent cortge de petites filles en blanc:--la Raison, l'humanit,
Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice
qu'il avait prise la veille, s'harmonisait entirement au sentiment de
l'Assemble.

Une fraternit trs-franche clata entre la Commune, la Convention et le
peuple. Le prsident fit asseoir la Raison prs de lui, lui donna, au
nom de l'Assemble, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous
son doux regard, esprrent de meilleurs jours.

Un ple soleil d'aprs-midi (bien rare en brumaire), pntrant dans la
salle obscure, en claircissait un peu les ombres. Les Dantonistes
demandrent que l'Assemble tnt sa parole, qu'elle allt  Notre-Dame,
que, visite par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un
mme lan.

Le temps tait admirable, lumineux, austre et pur, comme sont les beaux
jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur
d'unit qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup
s'associaient de coeur  la fte, croyant de bonne foi y voir la vraie
consommation des temps.

Leur pense est formule d'une manire ingnieuse dans un mot de Clootz:
Le discordant fdralisme des sectes s'vanouit dans l'_unit,
l'indivisibilit_ de la liaison.




XXIV

CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE.


Une chose qui peut tonner, c'est qu'un homme aussi austre d'apparence
que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soigne,
exacte, mais uniforme et mdiocre, d'une simplicit calcule, ait t
tellement aim, recherch des femmes.

 cela, il n'y a qu'une rponse, et c'est tout le secret du culte dont
il fut l'objet: _Il inspirait confiance_.

Les femmes ne hassent nullement les apparences svres et graves.
Victimes si souvent de la lgret des hommes, elles se rapprochent
volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement
que l'homme austre, en gnral, est celui qui gardera le mieux son
coeur pour une personne aime.

Pour elles, le coeur est tout. C'est  tort qu'on croit, dans le monde,
qu'elles ont besoin d'tre amuses. La rhtorique sentimentale de
Robespierre avait beau tre parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire:
Les charmes de la vertu, les douces leons de l'amour maternel, une
sainte et douce intimit, la sensibilit de mon coeur, et autres
phrases pareilles, les femmes taient touches. Ajoutez que, parmi ces
gnralits, il y avait toujours une partie individuelle, plus
sentimentale encore, sur lui-mme ordinairement, sur les travaux de sa
pnible carrire, sur ses souffrances personnelles; tout cela,  chaque
discours, et si rgulirement, qu'on attendait ce passage et tenait les
mouchoirs prts. Puis, l'motion commence, arrivait le morceau connu,
sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de
ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs
de la libert... Mais, arriv l, c'tait trop, le coeur dbondait,
elles ne se contenaient plus et s'chappaient en sanglots.

Robespierre s'aidait fort en cela de sa ple et triste mine, qui
plaidait pour lui d'avance prs des coeurs sensibles. Avec ses lambeaux
du l'_mile_ ou du _Contrat social_, il avait l'air  la tribune d'un
triste btard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient
sans cesse toute l'tendue de la salle, plongeaient aux coins mal
clairs, frquemment se relevaient vers les tribunes des femmes.  cet
effet, il manoeuvrait, avec srieux, dextrit, deux paires de lunettes,
l'une pour voir de prs ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme
pour chercher quelque personne. Chacune se disait: C'est moi.

La vive partialit des femmes clata particulirement lorsque, vers la
fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il dclara aux Jacobins que,
si les intrigants disparaissaient, lui-mme quitterait la vie publique,
fuirait la tribune, ne dsirant rien que de passer ses jours dans les
dlices d'une sainte et douce intimit. De nombreuses voix de femmes
partirent des tribunes: Nous vous suivrons! nous vous suivrons!

Dans cet engouement, il y avait, en cartant les ridicules de la
personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de
coeur celui dont les moeurs taient les plus dignes, la probit la mieux
constate, l'idalit la plus haute, celui qui, avec autant d'habilet
que de courage, se constituant  cette poque le dfenseur des ides
religieuses, osa, en dcembre 92, remercier la Providence du salut de la
Patrie.




XXV

ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95).


Un petit portrait, mdiocre et fade, de Robespierre  dix-sept ans, le
reprsente une rose  la main, peut-tre pour indiquer qu'il tait dj
membre de l'acadmie des _Rosati_ d'Arras. Il tient cette rose sur son
coeur. On lit au bas cette douce lgende: _Tout pour mon amie_.
(Collection Saint-Albin.)

Le jeune homme d'Arras, transplant  Paris, resta-t-il invariablement
fidle  cette puret sentimentale? Nous l'ignorons.  la Constituante,
peut-tre, l'intime amiti des Lameth et autres jeunes nobles de la
gauche, l'en fit quelque peu dvier. Peut-tre, dans les premiers mois
de cette Assemble, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce
lien par un entranement calcul, ne fut-il pas tranger  la corruption
du temps[17]. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son
matre Rousseau, le Rousseau des _Confessions_. Mais de bonne heure il
se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans
l'puration progressive. L'_mile_, le _Vicaire Savoyard_, le _Contrat
Social_, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment
Robespierre. Comme moeurs, il n'est point descendu.

Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91),
prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi;
mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard.

[Note 17: En 90, apparemment, il en tait  Hlose; il avait une
matresse (_voy._ notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en
89, j'hsite  raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste
illustre, vridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait
lui-mme de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le
vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus,
l'ancien htel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant dn
l avec eux, se prparait  retourner chez lui, rue de Saintonge, au
Marais; il s'aperut qu'il avait oubli sa bourse, et emprunta un cu de
six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait
s'arrter chez une fille: Cela vaut mieux, dit-il, que de sduire les
femmes de ses amis.--Si l'on veut croire que Lameth n'a pas invent ce
mot, l'explication la plus probable,  mon sens, c'est que Robespierre,
dbarqu rcemment  Paris et voulant se faire adopter par le parti le
plus avanc, qui, dans la Constituante, tait la jeune noblesse, croyait
utile d'en imiter les moeurs, au moins en paroles. Il y a  parier qu'il
sera retourn tout droit dans son honnte Marais.]

Au retour de son triomphe d'Arras, aprs la Constituante, en octobre 91,
il s'tait log avec sa soeur dans un appartement de la rue
Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants
avaient migr. Charlotte de Robespierre, d'un caractre roide et dur,
avait, ds sa premire jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son
attitude et ses gots taient ceux de l'aristocratie de province; elle
et fort aisment tourn  la grande dame. Robespierre, plus fin et plus
fminin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa
tenue sche, mais soigne, un certain air d'aristocratie parlementaire.
Sa parole tait toujours noble, dans la familiarit mme, ses
prdilections littraires pour les crivains nobles ou tendus, pour
Racine ou pour Rousseau.

Il n'tait point membre de la Lgislative. Il avait refus la place
d'accusateur public, parce que, disait-il, s'tant violemment prononc
contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu rcuser comme ennemi
personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine  surmonter
ses rpugnances pour la peine de mort.  Arras, elles l'avaient dcid 
quitter sa place de juge d'glise.  l'Assemble constituante, il
s'tait dclar contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute
mesure violente de salut public, qui rpugnait trop  son coeur.

Dans cette anne, de septembre 91  septembre 92, Robespierre, hors des
fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste
et de membre des Jacobins, tait moins sur le thtre. Les Girondins y
taient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment
national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins
prirent la thse de la paix, thse essentiellement impopulaire qui leur
fit grand tort. Nul doute qu' cette poque la popularit du grand
dmocrate n'et un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir.
Il avait parl longtemps, infatigablement, trois annes, occup, fatigu
l'attention; il avait eu,  la fin, son triomphe et sa couronne. Il
tait  craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile 
blaser, ne crt l'avoir assez pay, et n'arrtt son regard sur quelque
autre favori.

La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son
thtre pouvait changer et sa mise en scne. Il fallait une machine.
Robespierre ne la chercha pas; elle vint  lui, en quelque sorte. Il
l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose
heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.

La mise en scne est pour beaucoup dans la vie rvolutionnaire. Marat,
d'instinct, l'avait senti. Il et pu, trs-commodment, rester dans son
premier asile, le grenier du boucher Legendre; il prfra les tnbres
de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'o ses
brlantes paroles faisaient chaque matin ruption, comme d'un volcan
inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple.
Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le
jsuite Feller, avait tir grand parti pour sa popularit d'avoir lu
domicile,  cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille.

Robespierre n'et pas imit Feller ni Marat, mais il saisit volontiers
l'occasion d'imiter Rousseau, de raliser en pratique le livre qu'il
imitait sans cesse en parole, de copier l'_mile_ d'aussi prs qu'il le
pourrait.

Il tait malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses
fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa
soeur, lorsque madame Duplay vint faire  Charlotte une scne
pouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son frre.
Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire
d'assez bonne grce. Elle l'tablit chez elle, malgr l'troitesse du
logis, dans une mansarde trs-propre, o elle mit les meilleurs meubles
de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes
chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, taient  l'entour, pour poser
les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports,
mmoires, etc., trs-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et
Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main
passionne de madame Duplay avait suspendu partout les images et
portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tournt,
il ne pouvait viter de se voir lui-mme;  droite,  gauche,
Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.

La plus habile politique, qui et bti la maison spcialement pour cet
usage, n'et pas si bien russi que l'avait fait le hasard. Si ce
n'tait une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et
sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles
verdtres attestaient l'humidit, avec le jardinet sans air qu'elle
possdait au del, tait comme touffe entre les maisons gantes de la
rue Saint-Honor, quartier mixte,  cette poque, de banque et
d'aristocratie. Plus bas, c'taient les htels princiers du faubourg et
la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents
touffs du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'taient les htels des
fermiers gnraux de la place Vendme, btis de la misre du peuple.

Quelles taient les impressions des visiteurs de Robespierre, des
dvots, des plerins, quand, dans ce quartier impie o tout leur
blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison prchait,
parlait. Ds le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar,
le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: C'est ici
l'_incorruptible_.--S'ils montaient, la mansarde les faisait se rcrier
plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que
les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa
moralit parfaite, ses travaux infatigables, une vie donne toute au
peuple. Il n'y avait pas l le thtral, le fantasmagorique du maniaque
Marat, se dmenant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici,
nul caprice, tout rgl, tout honnte, tout srieux. L'attendrissement
venait; on croyait avoir vu, pour la premire fois, en ce monde, la
maison de la vertu.

Notez pourtant avec cela que la maison, bien regarde, n'tait pas une
habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit
salon du bas en avertissait assez. C'tait un clavecin, instrument rare
alors, mme chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner
l'ducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune  son tour, au
couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'tait pas
prcisment menuisier; il tait entrepreneur en menuiserie de btiment.
La maison tait petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez
lui.

Tout ceci avait deux aspects; c'tait le peuple d'une part, et ce
n'tait pas le peuple; c'tait, si l'on veut, le peuple industrieux,
laborieux, pass rcemment, par ses efforts et son travail,  l'tat de
petite bourgeoisie. La transition tait visible. Le pre, bonhomme
ardent et rude, la mre, d'une volont forte et violente, tous deux
pleins d'nergie, de cordialit, taient bien des gens du peuple. La
plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'lan; les autres
s'en cartaient dj, l'ane surtout, que les patriotes appelaient avec
une galanterie respectueuse mademoiselle Cornlia. Celle-ci, dcidment,
tait une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre
faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait  toute chose une
grce de fiert austre, au mnage comme au clavecin; qu'elle aidt sa
mre au hangar, pour laver ou pour prparer le repas de la famille,
c'tait toujours Cornlia.

Robespierre passa l une anne, loin de la tribune, crivain et
journaliste, prparant tout le jour les articles et les discours qu'il
devait le soir dbiter aux Jacobins;--une anne, la seule, en ralit,
qu'il ait vcue en ce monde.

Madame Duplay trouvait trs-doux de le tenir l, l'entourait d'une garde
inquite. On peut en juger par la vivacit avec laquelle elle dit au
Comit du 10 aot, qui cherchait chez elle un lieu sr: Allez-vous-en:
vous allez compromettre Robespierre.

C'tait l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'taient donns  lui. Le
fils lui servait de secrtaire, copiait, recopiait ses discours tant
raturs. Le pre Duplay, le neveu, l'coutaient insatiablement,
dvoraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme
un frre; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion
de drider le ple orateur. Avec une telle hospitalit, nulle maison
n'et t triste. La petite cour, avive par la famille et les ouvriers,
ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table
de sapin o il crivait, s'il levait les yeux entre deux priodes,
voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar  la maison,
mademoiselle Cornlia ou telle de ses aimables soeurs. Combien dut-il
tre fortifi, dans sa pense dmocratique, par une si douce image de la
vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarit, moins la misre et les
vices, compagnons de la misre! Cette vie,  la fois populaire et noble,
o les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux
qui s'y livrent! La beaut que prend le mnage, mme en ses cts les
plus humbles, l'excellence du repas prpar par la main aime!... qui
n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortun
Robespierre, dans la vie sche, sombre, artificielle, que les
circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant
senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.

Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un ddommagement tait
difficile. Un Jacobin dissident fit un jour  Robespierre le reproche
d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon
nourrit Tartufe, reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir
la fraternit de l'poque et le bonheur de l'amiti.

Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay
qu' la condition de payer pension. Sa dlicatesse le voulait ainsi. On
ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-tre mme fallut-il, pour
le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entranement
terrible de sa courte destine, dans l'accablement de chaque jour, il
perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute sr de
ddommager ses amis d'une autre manire. Il n'avait en ralit que son
traitement de dput, qu'il oubliait mme souvent de toucher. La pension
paye  sa soeur, avec quelques dpenses en linge ou habits, et quelques
sous donns sur la route  des petits Savoyards, il ne lui restait
exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouvs sur lui au 9
thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille
francs de pension  madame Duplay.




XXVI

LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).


L'Assemble constituante avait ordonn qu'en chaque commune, dans la
salle municipale o se faisaient les mariages, les dclarations de
naissance et de mort, il y aurait un autel.

Les trois moments pathtiques de la destine humaine se trouvant ainsi
consacrs  l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies
 celles de la Patrie, cet autel ft bientt devenu le seul, et la
municipalit et t le temple.

Le conseil de Mirabeau et t suivi: Vous n'aurez rien fait, si vous
ne _d_-christianisez la Rvolution.

Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, dclarrent qu'ils
ne croyaient pas leurs mariages lgitimes, s'ils n'taient consacrs 
la Commune par le magistrat.

Camille Desmoulins, en 91, se maria  Saint-Sulpice selon le rite
catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son
fils Horace tant n, il le porta lui-mme  l'Htel de Ville, rclama
la loi de l'Assemble constituante. Ce fut le premier exemple du baptme
rpublicain.

Le plus touchant souvenir de toute la Rvolution est celui de son grand
crivain, le bon et loquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte
qui les mena tous deux  la mort (et auquel elle contribua
trs-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un
_Comit de clmence_.

Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favoris de la nature sous le
rapport physique, et, de plus,  peu prs bgue, Camille, par l'attrait
du coeur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile,
jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle
un portrait, unique peut-tre, une prcieuse miniature (collection du
colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains
est-elle passe? Cette chose appartient  la France. Je prie
l'acqureur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre.
Qu'elle soit place au Muse, en attendant le muse rvolutionnaire
qu'on formera tt ou tard.

Lucile tait fille d'un ancien commis des finances, et d'une trs-belle
et excellente femme qu'on prtendait avoir t matresse du ministre des
finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu
leve, comme le nom en tmoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais
surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage,
mu, orageux, fantasque, a le souffle de la _France libre_ (le beau
pamphlet de son mari). Le gnie a pass par l, on le sent, l'amour d'un
homme de gnie[18].

[Note 18: Elle l'aima jusqu' vouloir mourir avec lui.--Et pourtant,
eut-il tout entier, sans rserve, ce coeur si dvou? Qui l'affirmerait?
Elle tait ardemment aime d'un homme bien infrieur (le trop clbre
Frron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est l bien
entame; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu
as trop bu  cette coupe, la Rvolution est en toi. Je crois te sentir
ici dans un noeud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en
dtachas par la mort!]

Nous ne rsistons pas au plaisir de copier la page nave dans laquelle
cette jeune femme de vingt ans conte ses motions dans la nuit du 10
aot:

Le 8 aot, je suis revenue de la campagne; dj tous les esprits
fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais  dner, nous nous
amusmes assez. Aprs le dner, nous fmes chez M. Danton. La mre
pleurait, elle tait on ne peut plus triste; son petit avait l'air
hbt. Danton tait rsolu; moi, je riais comme une folle. Ils
craignaient que l'affaire n'et pas lieu; quoique je n'en fusse pas du
tout sre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais
qu'elle aurait lieu. Mais peut-on rire ainsi? me disait madame Danton.
Hlas! lui dis-je, cela me prsage que je verserai bien des larmes ce
soir.--Il faisait beau; nous fmes quelques tours dans la rue; il y
avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passrent en criant: Vive
la nation! Puis des troupes  cheval, enfin des troupes immenses. La
peur me prit. Je dis  madame Danton.Allons-nous-en. Elle rit de ma
peur; mais,  force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis  sa
mre: Adieu, vous ne tarderez pas  entendre sonner le tocsin. Arrivs
chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva
avec un fusil. O Dieu! je m'enfonai dans l'alcve; je me cachai avec
mes deux mains, et me mis  pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer
tant de faiblesse et dire tout haut  Camille que je ne voulais pas
qu'il se mlt dans tout cela, je guettai le moment o je pouvais lui
parler sans tre entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura
en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il
s'tait expos. Frron avait l'air dtermin  prir. Je suis las de
la vie, disait-il, je ne cherche qu' mourir. Chaque patrouille qui
venait, je croyais les voir pour la dernire fois. J'allai me fourrer
dans le salon, qui tait sans lumire, pour ne point voir tous ces
apprts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir prs d'un lit,
accable, anantie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais
parler, je draisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air
fort empress, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des
Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baigne de larmes,  genoux
sur la fentre, cache dans mon mouchoir, j'coutais le son de cette
fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de
bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet
tait d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que
j'allais m'vanouir. Madame Robert demandait son mari  tout le monde.
S'il prit, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui,
ce point de ralliement! si mon mari prit, je suis femme  le
poignarder... Camille revint  une heure; il s'endormit sur mon
paule... Madame Danton semblait se prparer  la mort de son mari. Le
matin, on tira le canon. Elle coute, plit, se laisse aller, et
s'vanouit...

Qu'allons-nous devenir,  mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de
respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des
hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons tre libres;  Dieu! qu'il
en cote!...

Lucile, qui se montre ici si navement dans sa faiblesse de femme, fut
un hros  la mort.

Il faut la voir  ce moment dcisif o il fut dlibr, entre Desmoulins
et ses amis, s'il ferait le pas dcisif, et probablement mortel, de
rclamer pour les liberts de la presse et de la tribune, touffes par
l'arrestation de son ami Fabre d'glantine, s'il oserait se mettre en
travers du torrent de la Terreur!

Qui ne voyait  ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans
cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Comdie, prs la rue
Dauphine). Au premier, demeurait Frron. Au second, Camille Desmoulins
et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifis, venaient les prier, les
avertir, les arrter, leur montrer l'abme. Un homme, nullement timide,
le gnral Brune, familier de la maison, tait un matin chez eux, et
conseillait la prudence. Camille fit djeuner Brune, et, sans nier qu'il
et raison, tenta de le convertir. _Edamus et bibamus_, dit-il en latin
 Brune, pour n'tre entendu de Lucile; _cras enim moriemur_. Il parla
nanmoins de son dvouement et de sa rsolution d'une manire si
touchante, que Lucile courut l'embrasser. Laissez-le, dit-elle,
laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la
France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.

Frron, l'ami de Camille, l'admirateur passionn de sa femme, venait
d'crire la part qu'il avait eue  la prise de Toulon, et comment il
avait mont aux batteries l'pe  la main. Je croirais trs-volontiers
que Camille dsira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il
n'tait qu'un grand crivain. Il voulut tre un hros.

Le septime numro du _Vieux Cordelier_, si hardi contre les deux
Comits gouvernants, le huitime contre Robespierre (publi en 1836),
perdirent Camille et le firent envelopper dans le procs de Danton.

La vive motion qu'excita le procs, la foule incroyable qui entoura le
Palais de Justice dans une disposition favorable aux accuss, faisaient
croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient  sortir, ils
pourraient entraner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun
n'avait d'armes, et presque aucun de courage.

Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, perdue de
douleur, autour de ce Luxembourg. Camille tait l, coll aux barreaux,
la suivant des yeux, crivant les choses les plus navrantes qui jamais
ont perc le coeur de l'homme. Elle aussi s'apercevait,  cet horrible
moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle
avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du gnral
Dillon, celui de Frron. Frron tait  Paris, et n'osa rien faire pour
eux. Dillon tait au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux
cartes avec le premier venu.

Camille s'tait perdu pour la France et pour Lucile.

Elle aussi se perdit pour lui.

Le premier jour, elle s'tait adresse au coeur de Robespierre. On avait
cru autrefois que Robespierre l'pouserait. Elle rappelait dans sa
lettre qu'il avait t le tmoin de leur mariage, qu'il tait leur
premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler  sa gloire,
ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable,
qui sent sa vie prcieuse: Tu vas nous tuer tous deux; le frapper,
c'est me tuer, moi.

Nulle rponse.

Elle crivit  son admirateur Dillon: On parle de refaire Septembre...
Serait-il d'un homme de coeur de ne pas au moins dfendre ses jours?

Les prisonniers rougirent de cette leon d'une femme, et se rsolurent
d'agir. Il parat toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'aprs
Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait
ameut la foule.

Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes
avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire.
Laflotte l'couta et le fit parler. Laflotte tait rpublicain; mais l,
enferm, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tent. Il ne
dnona pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, hsitant encore
peut-tre. Le matin, il livra son me, en change de sa vie, vendit son
honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on gorgea Danton,
Camille Desmoulins, et, quelques jours aprs, Lucile, et plusieurs
prisonniers du Luxembourg, tous trangers  l'affaire, et qui ne se
connaissaient mme pas.

Le seul des accuss qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins.
Elle parut intrpide, digne de son glorieux nom. Elle dclara qu'elle
avait dit  Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2
Septembre, c'tait pour eux un devoir de dfendre leur vie.

Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il ft, qui n'et le
coeur arrach de cette mort. Ce n'tait pas une femme politique, une
Corday, une Roland; c'tait simplement une femme, une jeune fille,  la
voir, une enfant, pour l'apparence. Hlas! qu'avait-elle fait? voulu
sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain.
Elle mourait pour sa vertu, l'intrpide et charmante femme, pour
l'accomplissement du plus saint devoir.

Sa mre, la belle, la bonne madame Duplessis, pouvante de cette chose
qu'elle n'et jamais pu souponner, crivit  Robespierre, qui ne put ou
n'osa y rpondre. Il avait aim Lucile, dit-on, voulu l'pouser. On et
cru, s'il et rpondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donn une prise
qui l'et fortement compromis.

Tout le monde excra cette prudence. Le sens humain fut soulev. Chaque
homme souffrit et ptit. Une voix fut dans tout un peuple, sans
distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): Oh! ceci,
c'est trop!

Qu'avait-on fait en infligeant cette torture  l'me humaine? on avait
suscit aux ides une cruelle guerre, veill contre elles une
redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilit
sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse
des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes[19].

[Note 19: De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du
matin.

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort;
on n'a point le sentiment de sa captivit: le ciel a eu piti de moi. Il
n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour 
tour, toi, Horace et Durousse, qui tait  la maison; mais notre petit
avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la
douleur de cet accident m'a rveill. Je me suis retrouv dans mon
cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre
tes rponses, car toi et ta mre vous me parliez, je me suis lev au
moins pour te parler et t'crire. Mais, ouvrant mes fentres, la pense
de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me sparent de
toi, ont vaincu toute ma fermet d'me. J'ai fondu en larmes, ou plutt
j'ai sanglot en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile!  ma chre
Lucile, o es-tu? (_Ici on remarque la trace d'une larme_.) Hier au soir
j'ai eu un pareil moment, et mon coeur s'est galement fendu quand j'ai
aperu, dans le jardin, ta mre. Un mouvement machinal m'a jet  genoux
contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa piti, elle
qui gmit, j'en suis bien sr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur
(_ici encore une trace de larmes_),  son mouchoir et  son voile
qu'elle a baiss, ne pouvant tenir  ce spectacle. Quand vous viendrez,
qu'elle s'asseye un peu plus prs avec toi, afin que je vous voie mieux.
Il n'y a pas de danger,  ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien
bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais
une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux
branches qui s'attachent  la tte. Tu demanderais du numro 15: le
marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure,
Lolotte, par mes amours ternelles, envoie-moi ton portrait; que ton
peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop
compassion des autres; qu'il te donne deux sances par jour. Dans
l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fte, un jour d'ivresse et
de ravissement, celui o je recevrai ce portrait. En attendant,
envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon coeur. Ma chre
Lucile! me voil revenu au temps de nos premires amours, o quelqu'un
m'intressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le
citoyen qui t'a port ma lettre fut revenu: Eh bien, vous l'avez vue?
lui dis-je, comme je le disais autrefois  cet abb Landreville, et je
me surprenais  le regarder comme s'il ft rest sur ses habits, sur
toute sa personne, quelque chose de ta prsence, quelque chose de toi.
C'est une me charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je
le verrai,  ce qu'il me parat, deux fois par jour, le matin et le
soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait
t autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai dcouvert une fente dans
mon appartement; j'ai appliqu mon oreille, j'ai entendu gmir; j'ai
hasard quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui
souffrait. Il m'a demand mon nom, je le lui ai dit.  mon Dieu!
s'est-il cri  ce nom, en retombant sur son lit, d'o il s'tait lev;
et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'glantine. Oui, je
suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre rvolution est donc
faite? Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous
envie cette faible consolation, et que, si on venait  nous entendre,
nous ne fussions spars et resserrs plus troitement; car il a une
chambre  feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait
l'tre. Mais, chre amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'tre au
secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir t interrog, sans
recevoir un seul journal! c'est vivre et tre mort tout ensemble; c'est
n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que
l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chre Lucile! ma bien-aime!
bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un
pre, celle d'un fils! Si c'tait Pitt ou Cobourg qui me traitassent si
durement; mais mes collgues! mais Robespierre qui a sign l'ordre de
mon cachot! mais la Rpublique, aprs tout ce que j'ai fait pour elle!
C'est l le prix que je reois de tant de vertus et de sacrifices! En
entrant ici, j'ai vu Hrault-Schelles, Simon, Ferroux, Chaumette,
Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi
qui me suis dvou depuis cinq ans  tant de haine et de prils pour la
Rpublique, moi qui ai conserv ma puret au milieu de la rvolution,
moi qui n'ai de pardon  demander qu' toi seule au monde, ma chre
Lolotte, et  qui tu l'as accord, parce que tu sais que mon coeur,
malgr ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des
hommes qui se disaient mes amis, qui se disent rpublicains, jettent
dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la cigu;
mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il
est plus dur d'tre spar de toi! Le plus grand criminel serait trop
puni s'il tait arrach  une Lucile autrement que par la mort, qui ne
fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle sparation;
mais un coupable n'aurait point t ton poux, et tu ne m'as aim que
parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On
m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal
rvolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette
question: Si j'avais conspir contre la Rpublique. Quelle drision! et
peut-on insulter ainsi au rpublicanisme le plus pur! Je vois le sort
qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma chre Lolotte, mon bon loup; dis
adieu  mon pre. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de
l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te dshonoreront pas.
Tu vois que ma crainte tait fonde, que nos pressentiments furent
toujours vrais. J'ai pous une femme cleste par ses vertus; j'ai t
bon mari, bon fils; j'aurais t bon pre. J'emporte l'estime et les
regrets de tous les vrais rpublicains, de tous les nommes, la vertu et
la libert. Je meurs  trente-quatre ans; mais c'est un phnomne que
j'aie pass, depuis cinq ans, tant de prcipices de la rvolution sans y
tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma tte avec calme sur
l'oreiller de mes crits trop nombreux, mais qui respirent tous la mme
philanthropie, le mme dsir de rendre mes concitoyens heureux et
libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la
puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de
Syracuse: La tyrannie est une belle pitaphe. Mais, console-toi, veuve
dsole! l'pitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est
celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides.  ma chre Lucile!
j'tais n pour faire des vers, pour dfendre les malheureux, pour te
rendre heureuse, pour composer, avec ta mre et mon pre, et quelques
personnes selon notre coeur, un Otati. J'avais rv une rpublique que
tout le monde et adore. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si
froces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans
mes crits contre les collgues qui m'avaient provoqu, effaceraient le
souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime
de ma plaisanterie et de mon amiti pour Danton. Je remercie mes
assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos
collgues sont assez lches pour nous abandonner et pour prter
l'oreille  des calomnies que je ne connais pas, mais,  coup sr, des
plus grossires, je vois que nous mourrons victimes de notre courage 
dnoncer des tratres, de notre amour pour la vrit. Nous pouvons bien
emporter avec nous ce tmoignage, que nous prissons les derniers des
rpublicains. Pardon, chre amie, ma vritable vie, que j'ai perdue du
moment qu'on nous a spars, je m'occupe de ma mmoire. Je devrais bien
plutt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma
poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle
point par tes cris; ils me dchireraient au fond du tombeau: vis pour
mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point
entendre. Que je l'aurais bien aim! Malgr mon supplice, je crois qu'il
y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanit;
et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la libert, Dieu le
rcompensera. Je te reverrai un jour,  Lucile!  Anette! Sensible comme
je l'tais, la mort, qui me dlivre de la vue de tant de crimes,
est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon me, ma
divinit sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a
d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chre Lucile! adieu,
Horace, Anette! adieu, mon pre! Je sens fuir devant moi le rivage de la
vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras croiss te serrent! mes
mains lies t'embrassent, et ma tte spare repose sur toi. Je vais
mourir!]




XXVII

EXCUTIONS DE FEMMES.--LES FEMMES PEUVENT-ELLES TRE EXCUTES.


Ces morts de femmes taient terribles. La plus simple politique et d
supprimer l'chafaud pour les femmes. Cela tuait la Rpublique.

La mort de Charlotte Corday, sublime, intrpide et calme, commena une
religion.

Celle de la Dubarry, tout horripile de peur, pauvre vieille fille de
chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes
ses forces, criait et se faisait traner, rveilla toutes les fibres de
la piti animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou
gras... Tous, au rcit, frissonnrent.

Mais le coup le plus terrible fut l'excution de Lucile. Nulle ne laissa
tant de regret, de fureur, ne fut plus prement venge.

Qu'on sache bien qu'une socit qui ne s'occupe point de l'ducation des
femmes et qui n'en est pas matresse est une socit perdue. La mdecine
_prventive_ est ici d'autant plus ncessaire, que la _curative_ est
rellement impossible. _Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen srieux
de rpression_. La simple prison est dj chose difficile: Quis
custodiet ipsos custodes? Elles corrompent tout, brisent tout; point de
clture assez forte. Mais les montrer  l'chafaud, grand Dieu! Un
gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-mme. La nature,
qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perptuit de
l'espce, a par cela mme mis dans les femmes ce mystre (absurde au
premier coup d'oeil): _Elles sont trs-responsables_, et _elles ne sont
pas punissables_. Dans toute la Rvolution, je les vois violentes,
intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, ds qu'on
les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles
aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent
la justice, en dtruisent toute ide, la font nier et maudire. Jeunes,
on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour,
bonheur, fcondit. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce
qu'elles sont vieilles, c'est--dire qu'elles furent mres, qu'elles
sont restes sacres, et que leurs cheveux gris ressemblent  ceux de
votre mre. Enceintes!... Ah! c'est l que la pauvre justice n'ose plus
dire un seul mot;  elle de se convertir, de s'humilier, de se faire,
s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi
s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle apparat horrible,
impie, l'ennemie de Dieu!

Les femmes rclameront peut-tre contre tout ceci; peut-tre elles
demanderont si ce n'est pas les faire ternellement mineures que leur
refuser l'chafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les
consquences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre
faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais
infirmes, priodiquement malades, nature autant que personnes, filles du
monde sidral, donc, par leurs ingalits, cartes de plusieurs
fonctions rigides des socits politiques. Elles n'y ont pas moins une
influence norme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans
nos rvolutions. Ce sont gnralement les femmes qui les ont fait
avorter; leurs intrigues les ont mines, et leurs morts (souvent
mrites, toujours impolitiques) ont puissamment servi la
contre-rvolution.

Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur temprament,
qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-tre plus
propres que l'homme  l'administration. Leurs habitudes sdentaires et
le soin qu'elles mettent en tout, leur got naturel de satisfaire, de
plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aperoit
ds aujourd'hui dans l'administration des postes. La Rvolution, qui
renouvelait tout, en lanant l'homme dans les carrires actives, et
certainement employ la femme dans les carrires sdentaires. Je vois
une femme parmi les employs du Comit de salut public. (_Archives,
Registres manuscrits des procs-verbaux du Comit_, 5 juin 93, p. 79.)




XXVIII

CATHERINE THOT, MRE DE DIEU.--ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94).


Le temps tait au fanatisme. L'excs des motions avait bris, humili,
dcourag la raison. Sans parler de la Vende, o l'on ne voyait que
miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en
94. Dans le Lyonnais, une prophtesse avait eu de grands succs; cent
mille mes y prirent, dit-on, le bton de voyage, s'en allant sans
savoir o. En Allemagne, les sectes innombrables des illumins
s'tendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes
classes: le roi de Prusse en tait. Mais nul homme de l'Europe
n'excitait si vivement l'intrt de ces mystiques que l'tonnant
Maximilien. Sa vie, son lvation  la suprme puissance par le fait
seul de la parole, n'tait-elle pas un miracle, et le plus tonnant de
tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le dclaraient un Messie. Tels
voyaient distinctement au ciel la _constellation Robespierre_. Le 2 aot
93, le prsident des Jacobins dsignait, sans le nommer, le _Sauveur qui
allait venir_. Une infinit de personnes avaient ses portraits appendus
chez elles, comme image sainte. Des femmes, des gnraux mmes,
portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la
miniature sacre. Ce qui est plus tonnant, c'est que ceux qui le
voyaient sans cesse et l'approchaient de plus prs, _ses saintes
femmes_, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police),
ne le regardaient pas moins comme un tre d'autre nature. Elles
joignaient les mains, disant: Oui, Robespierre, tu es Dieu.

Du petit htel (dmoli) o se tenait le Comit de sret jusqu'aux
Tuileries, o tait le Comit de salut public, rgnait un corridor
obscur. L venaient les hommes de la police remettre les paquets
cachets. De l de petites filles portaient les lettres ou les paquets
chez la grande dvote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, mre
de l'entrepreneur des Jeux.

Nous avons parl ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre,
marmottant devant deux pltres: Dieu sauve Manuel et Ption! Dieu
sauve Manuel et Ption! Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en
94 elle n'ait tout autant d'heures marmott pour Robespierre.

L'amer Cvenol, Rabaut-Saint-tienne, avait trs-bien indiqu que ces
mmeries ridicules, cet entourage de dvotes, cette patience de
Robespierre  les supporter, c'tait le point vulnrable, le talon
d'Achille, o l'on percerait le hros. Girey-Dupr, dans un nol piquant
et factieux, y frappa, mais en passant. N'tait-ce pas le sujet de
cette comdie de Fabre d'glantine qu'on fit disparatre, et pour
laquelle peut-tre Fabre disparut?

Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion
qu'on pt saisir. Robespierre la donna lui-mme.

Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses
ennemis, contre le Comit de sret, qu'il voulait briser, il furetait
volontiers dans les cartons de ce Comit. Il y trouva, prit, emporta des
papiers relatifs  la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela
rendit curieux. Le Comit s'en procura des doubles, et vit que cette
affaire, si chre  Robespierre, tait une affaire d'illuminisme.

Quel secret motif avait-il de couvrir les _illumins_, d'empcher qu'on
ne donnt suite  leur affaire?

Ces sectes n'ont jamais t indiffrentes aux politiques. Le duc
d'Orlans tait fort ml aux Francs-Maons et aux Templiers, dont il
fut, dit-on, grand matre. Les jansnistes, devenus sous la perscution
une socit secrte, par l'habilet peu commune avec laquelle ils
organisaient la publicit mystrieuse des Nouvelles ecclsiastiques,
avaient mrit l'attention particulire des Jacobins. Le tableau
ingnieux qui rvlait ce mcanisme tait le seul ornement de la
bibliothque des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89  91, demeura rue
de Saintonge au Marais, prs la rue de Touraine,  la porte mme du
sanctuaire o ces nergumnes du jansnisme expirant firent leurs
derniers miracles; le principal miracle tait de crucifier des femmes,
qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente
recrudescence du fanatisme, aprs la Terreur, tait facile  prvoir.
Mais qui en profiterait?

Au chteau de la duchesse prchait un adepte, le chartreux dom Gerle,
collgue de Robespierre  la Constituante, celui qui tonna l'Assemble
en demandant, comme chose simple, qu'elle dclart le catholicisme
religion d'tat. Dom Gerle,  la mme poque, voulait aussi que
l'Assemble proclamt la vrit des prophties d'une folle, la jeune
Suzanne Labrousse. Dom Gerle tait toujours li avec son ancien
collgue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et,
sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il
avait obtenu de lui un certificat de civisme.

Bon rpublicain, le chartreux n'en tait pas moins un prophte. Dans un
grenier du pays latin, l'esprit lui tait souffl par une vieille femme,
idiote, qu'on appelait la Mre de Dieu. Catherine Thot (c'tait son
nom) tait assiste dans ses mystres de deux jeunes et charmantes
femmes, brune et blonde, qu'on appelait la _Chanteuse_ et la _Colombe_.
Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des
magntiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu' quel point un
homme aussi grave que Robespierre pouvait-il tre ml  ces mmeries on
l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils,
blanc, rouge et bleu; elle sigeait sur le premier, son fils dom Gerle
sur le second  gauche; pour qui tait l'autre, le fauteuil d'honneur 
la droite de la Mre de Dieu? n'tait-ce pas pour un fils an, le
_Sauveur qui devait venir_?

Quelque ridicule que la chose pt tre en elle-mme, et quelque intrt
qu'on ait eu  la montrer telle, il y a deux points qui y dcouvrent
l'essai d'une association grossire entre l'illuminisme chrtien, le
mysticisme rvolutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des
prophtes.

Le premier sceau de l'vangile fut l'annonce du Verbe; le second; la
sparation des cultes; le _troisime la Rvolution_; le quatrime, _la
mort des rois_; le cinquime, la runion des peuples; le sixime, le
combat de l'ange exterminateur; le septime, la rsurrection des lus de
la Mre de Dieu, et le bonheur gnral _surveill par les prophtes_.

Au jour de la rsurrection, o sera la Mre de Dieu? Sur son trne,
_entre ses prophtes_, dans le Panthon.

L'espion Snart, qui se fit initier pour les trahir et les arrta,
trouva, dit-il, chez la Mre, une lettre crite en son nom  Robespierre
comme  son premier prophte, au fils de l'tre suprme, au Rdempteur,
au Messie.

Les deux Gascons, Barrre, Vadier, qui firent ensemble l'oeuvre
malicieuse du rapport que les Comits lanaient dans la Convention, y
mirent (comme ingrdients dans la chaudire du Sabbat) des choses tout 
fait trangres; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet,
qu'on avait trouv  Saint-Cloud. Cela donnait un prtexte de parler
dans le rapport du royalisme, de restauration de la royaut.
L'Assemble, dsoriente, ne savait d'abord que croire. Peu  peu, elle
comprit. Sous le dbit sombre et morne de Vadier, elle sentit le
puissant comique de la factie. La plaisanterie dans la bouche d'un
homme qui tient son srieux emporte souvent le fou rire sans qu'on
puisse rsister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la
guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assemble et ri de mme.
On se tordait sur les bancs.

On dcida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoy aux
quarante-quatre mille communes de la Rpublique,  toutes les
administrations, aux armes. Tirage de cent mille peut-tre!

Rien ne contribua plus directement  la chute de Robespierre.




XXIX

LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94).


Cette affaire de la Mre de Dieu se compliqua d'une autre accusation,
bien moins mrite, dont Robespierre fut l'objet.

On supposa gratuitement que l'aptre des Jacobins avait cherch des
proslytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames
qui recevaient des joueurs.

En ralit, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre an
et Robespierre jeune, qui frquentait ces maisons.

Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de
socit, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible
rputation de son frre demandait de mnagements. Dans ses missions, o
son nom lui donnait un rle trs-grand et difficile  jouer, il veillait
trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs mme,
une femme trs-quivoque.

Il avait vivement embrass, par jeunesse et par bon coeur, l'espoir que
son frre pourrait adoucir la Rvolution. Il ne cachait point cet
espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des dlais qui
ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanit, pargna des
communes girondines.  Paris, il eut le courage de sauver plusieurs
personnes, entre autres le directeur de l'conomat du clerg (qui plus
tard fut le beau-pre de Geoffroy-Saint-Hilaire).

Dans la prcipitation de son zle antiterroriste, il lui arriva parfois
de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'taient avancs
sans rserve pour la Rvolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa
royalement silence au reprsentant Bernard de Saintes. Cette scne,
trs-saisissante, donna aux contre-rvolutionnaires du Jura une
confiance illimite. Ils disaient lgrement (un des leurs, Nodier, le
rapporte): Nous avons la protection de MM. de Robespierre.

 Paris, Robespierre jeune frquentait une maison infiniment suspecte du
Palais-Royal, en face du perron mme, au coin de la rue Vivienne,
l'ancien htel Helvtius. Le perron tait, comme on sait, le centre des
agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des
marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux taient tout autour,
hantes des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux
partis,  mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir l, entre les
filles et la roulette. L finirent les Constituants, les Talleyrand, les
Chapelier. L tranrent les Orlanistes. Plusieurs de la Gironde y
vinrent. Robespierre jeune, gt par ses missions princires, aimait
aussi  retrouver l quelques restes de l'ancienne socit.

La maison o il jouait tait tenue par deux dames royalistes, fort
jolies, la fille de dix-sept ans, la mre n'en avait pas quarante.
Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve,  ce qu'elle disait, d'un
garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait mari sa fille dans
une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du
ministre de la Pompadour, que Latude a immortalis.

Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de mystre, laissait, sous les yeux
des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de
royalisme ne nuisait pas  la maison. Les riches restaient royalistes.
Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La
petite Saint-Amaranthe tait fort aime du Jacobin Desfieux, agent du
Comit de sret (quand ce comit tait sous Chabot), ami intime de
Proly et logeant dans la mme chambre, ami de Junius Frey, ce fameux
banquier patriote qui donna sa soeur  Chabot. Tout cela avait apparu au
procs de Desfieux, noy avec Proly, dans le procs des Hbertistes.

Desfieux ayant t excut avec Hbert, le 24 mars, Saint-Just transmit
une note contre la maison qu'il frquentait au Comit de sret, qui, le
31, fit arrter les Saint-Amaranthe et Sartine. (_Archives, Comit de
sret, registre 642, 10 germinal_.)

Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, tait ami de cette
maison; c'est ce qui, sans doute, valut  ces dames de rester en prison
assez longtemps sans jugement. Le Comit de sret, auquel il dut
s'adresser pour leur obtenir des dlais, tait instruit de l'affaire. Il
avait l une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La
chose habilement arrange, Robespierre pouvait apparatre comme patron
des maisons de jeu!

Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le _jeune_. La chose
et perdu tout son prix.

Il fut bientt averti, sans doute par son frre mme, qui fit sa
confession. Il vit l'abme et frmit.

Alla-t-il aux comits? ou les comits lui envoyrent-ils? on ne sait. Ce
qui est sr, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses
terribles se firent entre lui et eux.

Il rflchit que l'affaire tait irrmdiable, que l'effet en serait
augment par sa rsistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des
comits, en retour de cette vaine joie de malignit, un pouvoir nouveau
qui lui servirait peut-tre  frapper les comits, en tout cas,  faire
un pas dcisif dans sa voie de dictature judiciaire.

Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: Nous
faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe, il fit
quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait.

Chacun crut Robespierre li avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute
apparence, il ne connaissait mme pas. L'invraisemblance du roman
n'arrta personne. Que cet homme sombrement austre, si cruellement
agit, acharn  la poursuite de son tragique destin, s'en allt comme
un Barrre, un marquis de la Terreur, s'gayer en une telle maison, chez
des dames ainsi notes, on trouva cela naturel!... La crdulit furieuse
serrait sur ses yeux le bandeau.

Il tait  craindre pourtant que l'quit et le bon sens ne
retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette
chose si simple: Il y a deux Robespierre.

En juin eut lieu  grand bruit, avec un appareil incroyable, le
supplice solennel des prtendus _assassins de Robespierre_, parmi
lesquels on avait plac les Saint-Amaranthe.

Le drame de l'excution, mont avec un soin, un effet extraordinaires,
offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vtement que la
seule Charlotte Corday avait port jusque-l, la sinistre chemise rouge
des parricides et de ceux qui assassinaient les pres du peuple, les
reprsentants. Le cortge mit trois heures pour aller de la Conciergerie
 la place de la Rvolution, et l'excution employa une heure.

De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entires, le
peuple put regarder, compter, connatre, examiner les _assassins de
Robespierre_, savoir toute leur histoire.

Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes.
Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis
l'excution de Louis XVI. Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un
homme! Et que ferait-on de plus _si Robespierre tait roi_?

Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'tait l
surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne digrait pas;--et,
autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entires, la
Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une
tragdie complte sur chaque voiture, les pleurs et les regrets
mutuels, des appels de l'un  l'autre  crever le coeur. Madame de
Saint-Amaranthe, fire et rsolue d'abord, dfaillait  tout instant.

Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'intrt au
comble. Matresse autrefois de Sartine, qui avait pous la jeune
Saint-Amaranthe, elle lui restait fidle. Pour lui, elle s'tait perdue.
Elles taient l ensemble, assises dans la mme charrette, les deux
infortunes, devenues soeurs dans la mort, et mourant dans un mme
amour.

Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que
Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'tait
par jalousie, par rage, qu'il l'avait dnonce.

Que Robespierre et ainsi abandonn les Saint-Amaranthe, qu'on supposait
ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux tonnement.

Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient runies
dans cette affaire. Le Comit de sret, qui avait arrang la chose,
dans son drame atroce, ml de vrai et de faux, avait dpass  la fois
la comdie, la tragdie, cras tous les grands matres. L'immuable et
l'irrprochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique,
montr nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher  la malignit,
qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe
chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au
Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois rles,
et sous ce blme visage de censeur impitoyable!... Shakspeare tait
humili, Molire vaincu; Talma, Garrick, n'taient plus rien  ct.

Mais, quand, en mme temps, on rflchissait au lche gosme qui
lanait en avant les siens et qui les abandonnait!  la prudence infinie
de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-mme, laissant ses
aptres  Judas, avec Marie-Madeleine, pour tre en croix  sa place!...
oh! la fureur du mpris dbordait de toutes les mes!

Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortun Robespierre aujourd'hui
roulait  l'ignominie.

Telle fut l'cre, brlante et rapide impression de la calomnie sur des
mes bien prpares. Il avait, toute sa vie, us d'accusations vagues.
Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de
boue sanglante...

Les colporteurs, au matin, de clameurs pouvantables, hurlant la _sainte
guillotine_, les _cinquante-quatre en manteaux rouges_, les _assassins
de Robespierre_, aboyaient plus haut encore les _Mystres de la Mre de
Dieu_. Une nue de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nes
de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs,
maratistes, hbertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient
par des cris infernaux la publicit monstrueuse du rapport dj imprim
par dcret  prs de cent mille.

On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des
grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre
hardiment les arrtait. Mais le Comit de sret  l'instant les
relchait. Ils n'en taient que plus sauvages, plus furieux  crier. De
l'Assemble aux Jacobins et jusqu' la maison Duplay, en face de
l'Assomption, toute la rue Saint-Honor vibrait de leurs cris: les
vitres en tremblaient. La _grande colre du Pre Duchesne_ semblait
revenue triomphante dans leurs mille gueules effrnes et dans leurs
bouches tordues.




XXX

INDIFFRENCE  LA VIE.--AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94).


La prodigalit de la peine de mort avait produit son effet ordinaire:
une tonnante indiffrence  la vie.

La Terreur gnralement tait une loterie. Elle frappait au hasard,
trs-souvent frappait  ct. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand
sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines,
taient en pure perte. On sentait confusment, instinctivement,
l'inutilit de ce qui se faisait. De l un grand dcouragement, une
rapide et funeste dmoralisation, une sorte de cholra moral.

Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les
uns, dcids  vivre  tout prix, s'tablissent en pleine boue. Les
autres, d'ennui, de nause, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la
fuient plus.

Cela avait commenc  Lyon; les excutions trop frquentes avaient blas
les spectateurs; un d'eux disait en revenant: Que ferai-je pour tre
guillotin? Cinq prisonniers  Paris chappent aux gendarmes; ils
avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au
tribunal: Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire
o sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.

De pareils signes indiquaient trop que dcidment la Terreur s'usait.
Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la
toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus
nergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille
formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait
contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent
jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocit de
la loi rendait quasi-lgitimes les faiblesses de la grce. Elles
disaient hardiment, en consolant le prisonnier: Si je ne suis bonne
aujourd'hui, il sera trop tard demain. Le matin, on rencontrait de
jolis jeunes imberbes menant le cabriolet  bride abattue, c'taient
des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour.
De l, aux prisons. La charit les menait loin. Consolatrices du dehors,
ou prisonnires du dedans, aucune ne disputait. tre enceinte, pour ces
dernires, c'tait une chance de vivre.

Un mot tait rpt sans cesse, employ  tout: La _nature_! suivre la
nature! Livrez-vous  la nature, etc. Le mot _vie_ succda en 95:
Coulons la vie!... Manquer sa vie, etc.

On frmissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en
conomisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait
drober. De respect humain, aucun souvenir. La captivit tait, en ce
sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes
srieuses, se livraient aux folles parades, aux drisions de la mort.
Leur rcration favorite tait la rptition pralable du drame suprme,
l'essai de la dernire toilette et les grces de la guillotine. Ces
lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beaut; on
voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en
croit un royaliste, de grandes dames humanises, sur des chaises mal
assures, hasardaient cette gymnastique. Mme  la sombre Conciergerie,
o l'on ne venait gure que pour mourir, la grille tragique et sacre,
tmoin des prdications viriles de madame Roland, vit souvent, 
certaines heures, des scnes bien moins srieuses; la nuit et la mort
gardaient le secret.

De mme que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on htait les
transactions, l'homme aussi n'tant pas plus sr de durer que le papier,
les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une
mobilit extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, tait
volatilise. Plus de solide, tout fluide, et bientt gaz vanoui.

Lavoisier venait d'tablir et dmontrer la grande ide moderne: solide,
fluide et gazeux, trois formes d'une mme substance.

Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifi[20].

[Note 20: Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur
la chimie, lettre XXXVI), cette observation si juste, qui, dans cette
extrme mobilit de l'tre physique, me garantit la fixit de mon me et
son indpendance: L'tre immatriel, conscient, pensant et sensible,
qui habite la bote d'air condens qu'on appelle homme, est-il un simple
effet de sa structure et de sa disposition intrieure? Beaucoup le
croient ainsi. Mais, si cela tait vrai, l'homme devrait tre identique
avec le boeuf ou autre animal infrieur dont il ne diffre pas, comme
composition et disposition. Plus la chimie me prouve que je suis
matriellement semblable  l'animal, plus elle m'oblige de rapporter 
un principe diffrent mes nergies si varies et tellement suprieures
aux siennes.]




XXXI

CHAQUE PARTI PRIT PAR LES FEMMES.


Si les femmes, ds le commencement, ajoutrent une flamme nouvelle 
l'enthousiasme rvolutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous
l'impulsion d'une sensibilit aveugle, elles contriburent de bonne
heure  la raction, et, lors mme que leur influence tait la plus
respectable, prparrent souvent, la mort des partis.

Lafayette, par le dsintressement de son caractre, l'imitation de
l'Amrique, l'amiti de Jefferson, etc., et t trs-loin. Il fut
arrte surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlacrent,
par celle mme de sa femme, dont l'apparente rsignation, la douleur et
la vertu, agirent puissamment sur son coeur. Il avait chez lui en elle
un puissant avocat de la royaut, puissant par ses larmes muettes. Elle
ne se consolait pas de voir son mari se faire le gelier du Roi. Ne
Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des
Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle
finit par s'enfuir en Auvergne, et dlaissa son mari, qui devint, peu 
peu, le champion de la royaut.

Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont t de mme gravement
compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons numr ailleurs les
courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le gnie de
Vergniaud s'endormir et s'nerver aux sons trop doux de la harpe de
mademoiselle Candeille.

Robespierre, trs-faussement accus pour les lgrets de son frre, le
fut avec raison pour le culte ftichiste dont il se laissa devenir
l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses dvotes. Il
fut vraiment frapp  mort par l'affaire de Catherine Thot.

Si, des rpublicains, nous passons aux royalistes, mme observation. Les
imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec
l'tranger, contriburent, plus qu'aucune autre chose,  prcipiter le
destin de la royaut.

Les Vendennes, de bonne heure, travaillrent  prparer,  lancer la
guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur zle fut aussi l'une des
causes qui la firent chouer. Leur obstination  suivre la grande arme
qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose  la
paralyser. Le plus capable des Vendens, M. de Bonchamps, avait espr
dans le dsespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitt
son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vende
courrait la France, dont les forces tait aux frontires. Cette course
de sanglier voulait une rapidit, un lan terribles, une dcision
vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calcul que dix
ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vendens et se feraient
emmener.

Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses
d'ailleurs, du mme lan qu'elles avaient commenc la lutte civile,
elles voulurent aussi en courir la suprme chance. Elles jurrent
qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles
marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes sdentaires, les
autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient
volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et
guerrire. Et pourquoi la Rvolution, si mal combattue par les hommes,
n'aurait-elle pas t vaincue par les femmes, si Dieu le voulait?

On demandait  la tante d'un de mes amis, jusque-l bonne religieuse, ce
qu'elle esprait en suivant cette grande arme confuse o elle courait
bien des hasards. Elle rpondit martialement: Faire peur  la
Convention.

Bon nombre de Vendennes croyaient que les hommes moins passionns
pourraient bien avoir besoin d'tre soutenus, relevs par leur nergie.
Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner
courage  leurs prtres. Au passage de la Loire, les barques taient peu
nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps  se confesser.
Les prtres les coutaient, assis sur les tertres du rivage. L'opration
fut trouble par quelques voles perdues du canon rpublicain. Un des
confesseurs fuyait... Sa pnitente le rattrape: Eh! mon pre!
l'absolution!--Ah! ma fille, vous l'avez.--Mais elle ne le tint pas
quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.

Tout intrpides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un
grand embarras pour l'arme. Outre cinquante carrosses o elles
s'taient entasses, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou 
cheval,  pied, de toutes faons. Beaucoup tranaient des enfants.
Plusieurs taient grosses. Elles trouvrent bientt les hommes autres
qu'ils n'taient au dpart. Les vertus du Venden tenaient  ses
habitudes; hors de chez lui, il se trouva dmoralis. Sa confiance en
ses chefs, en ses prtres, disparut; il souponnait les premiers de
vouloir fuir, s'embarquer. Pour les prtres, leurs disputes, la fourbe
de l'vque d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs moeurs jusque-l
caches, tout parut cyniquement. L'arme y perdit sa foi. Point de
milieu; dvots hier, tout  coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne
respectaient plus rien.

Les Vendennes payrent cruellement la part qu'elles avaient eue  la
guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, ds la bataille du
Mans quelques trentaines de femmes furent immdiatement fusilles.
Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauves par les soldats, qui,
donnant le bras aux dames tremblantes, les tirrent de la bagarre. On en
cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un
cabriolet  lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens.
Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son librateur;
elle fut juge et prit. Quelques-unes pousrent ceux qui les avaient
sauves; ces mariages tournrent mal; l'implacable amertume revenait
bientt.

Un jeune employ du Mans, nomm Goubin, trouve, le soir de la bataille,
une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant o aller.
Lui-mme, tranger  la ville, ne connaissant nulle maison sre, il la
retira chez lui. Cette infortune, grelottante de froid ou de peur, il
la mit dans son propre lit. Petit commis  six cents francs, il avait un
cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il
dormit sur sa chaise. Fatigu alors, devenant malade, il lui demanda,
obtint de coucher prs d'elle, habill. Inutile de dire qu'il fut ce
qu'il devait tre. Une heureuse occasion permit  la demoiselle de
retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle tait riche, de grande
famille, et (c'est le plus tonnant) qu'elle avait de la mmoire. Elle
fit dire  Goubin qu'elle voulait l'pouser: Non, mademoiselle; je suis
rpublicain; les bleus doivent rester bleus!




XXXII

LA RACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SICLE QUI SUIT LA RVOLUTION.


Plusieurs choses prcipitrent la raction, aprs le 9 thermidor:

La tension excessive du gouvernement rvolutionnaire, la lassitude d'un
ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au
coeur. Immense fut l'lan de la piti, aveugle, irrsistible.

Il ne faut pas s'tonner si les femmes furent les principaux agents de
la raction.

La ngligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes
populaires, le _dbraill_ de l'poque, ont t fltris du nom de
cynisme. En ralit, l'autorit rpublicaine, dans sa svrit
croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme,
l'austrit des moeurs.

La _censure_ morale tait exerce, non-seulement par les magistrats,
mais par les socits populaires. Plus d'une fois des procs d'adultre
furent ports  la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres
dcident que l'homme immoral _est suspect_. Grave et sinistre
dsignation, plus redoute alors qu'aucune peine!

Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles
publiques.

De l les secours aux filles mres, dont on a tant parl. En ralit, si
les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la
plupart des filles publiques. L'enfant dlaiss va aux hpitaux,
c'est--dire qu'il meurt.

Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution)
avaient  peu prs disparu.

Les salons, o les femmes avaient tant brill jusqu'en 92, se ferment
avant 93.

Les femmes se jugeaient annules. Sous ce gouvernement farouche, elles
n'eussent t qu'pouses et mres.

La dtente se lche le 9 thermidor. Un dbordement inou, une furieuse
bacchanale commena ds le jour mme.

Dans la longue promenade qu'on fit faire  Robespierre pour le mener 
l'chafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fentres, loues 
tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient,
taient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait  ces
balcons.  la faveur de cette raction violente de sensibilit publique,
leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle
intolrable. Impudentes, demi-nues, sous prtexte de juillet, la gorge
charge de fleurs, accoudes sur le velours, penches  mi-corps sur la
rue Saint-Honor, avec les hommes derrire, elles criaient d'une voix
aigre:  mort!  la guillotine! Elles reprirent ce jour-l hardiment
les grandes toilettes, et, le soir, elles _souprent_. Personne ne se
contraignait plus.

De Sade sortit de prison le 10 thermidor.

Quand le funbre cortge arriva  l'Assomption, devant la maison Duplay,
les actrices donnrent une scne. Des furies dansaient en rond. Un
enfant tait l  point, avec un seau de sang de boeuf; d'un balai, il
jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.

Le soir, ces mmes bacchantes coururent  Sainte-Plagie, o tait la
mre Duplay, criant qu'elles taient les veuves des victimes de
Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geliers
effrays, tranglrent la vieille femme et la pendirent  la tringle de
ses rideaux.

Paris redevint trs-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest
et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de
joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux
filles publiques. Puis, ouvrirent ces _bals des victimes_, o la luxure
impudente roulait dans l'orgie son faux deuil.

L'_homme sensible_, en gmissant, spculait sur l'assignat et les biens
nationaux. La _bande noire_ pleurait  chaudes larmes les parents
qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices
royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs
cachettes, travaillaient, sans s'pargner,  royaliser la Terreur; elles
enlaaient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur
poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner
la Rpublique. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovre,
s'taient maris noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme
un boeuf saign, redevint tout  coup terrible sous l'aiguillon de la
Contat; cette maligne Suzanne du _Figaro_ de Beaumarchais jeta le lacet
au taureau, et le lana, cornes basses, au travers des Jacobins.

Nous n'avons pas  raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la
Rvolution. Ce sont les commencements de la longue Raction qui dure
depuis un demi-sicle.




CONCLUSION


       *       *       *       *       *

Le dfaut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il
ne donne point les _femmes de la Rvolution_, mais quelques hrones,
quelques femmes plus ou moins clbres. Il dit telles vertus clatantes.
Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus mritants que la
gloire ne les soutint pas.

Ce que les femmes furent en 89,  l'immortelle aurore, ce qu'elles
furent au midi de 90,  l'heure sainte des Fdrations, de quel coeur
elles dressrent l'autel de l'avenir!--au dpart enfin de 92, quand il
fallut se l'arracher, ce coeur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui
pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir
quelque chose, mais combien incompltement!

Pendant les dix annes que cota cette oeuvre historique, nous avions
essay dans notre chaire du Collge de France de reprendre et
d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la
famille.

En 1848 spcialement, nous indiquions l'initiative que la femme tait
appele  prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions  la
Rpublique: Vous ne fonderez pas l'tat sans une rforme morale de la
famille. La famille branle ne se raffermira qu'au foyer du nouvel
autel, fond par la Rvolution.

Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? o est
cet auditoire bienveillant, sympathique?...

Dois-je dire comme le vieux Villon: _O sont les neiges de l'autre an?_

Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la
puissante voix de Quinet, la vote o je vis telle parole prophtique de
Mickiewicz se graver en lettres de feu...

Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est intress dans
l'tat, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs
publics.

L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.

Qui paye l'impt du sang? la mre.

C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus
terrible enjeu.

Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumires sur
un tel intrt, de s'initier compltement aux destines de la Patrie?

       *       *       *       *       *

Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux
anecdotes varies de ces biographies. Regardez srieusement les
premires pages et les dernires.

Dans les premires, que voyez-vous?

La sensibilit, le coeur, la sympathie pour les misres du genre humain,
vous lana en 89 dans la Rvolution. Vous etes piti du monde, et vous
vous levtes  ce point d'immoler la famille mme.

La fin du livre, quelle est-elle?

La sensibilit encore, la piti et l'horreur du sang, l'amour inquiet de
la famille, contriburent plus qu'aucune autre chose  vous jeter dans
la raction.

L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus
par les assassinats que 93 par les chafauds.

L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour
leur salut, vous renites la pense de 92, la dlivrance du monde. Vous
cherchtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque
enfant que je fusse alors, ma mmoire est fidle: jusqu'en 1815,
n'tiez-vous pas toutes en deuil?

Le coeur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir
dira non.--Mais, qu'il vous ait trompes dans la raction de cette
poque, lorsque vous immoltes le monde  la famille pour voir ensuite
dcimer la famille et l'Europe seme des os de vos enfants, rien de plus
sr: le pass vous l'a dit.

       *       *       *       *       *

Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.

Comparez, je vous prie, la vie de vos mres et la vtre, leur vie pleine
et forte, fconde d'oeuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si
vous le pouvez, le nant et l'ennui, la langueur o coulent vos jours.
Quelle a t votre part, votre rle, dans ce misrable demi-sicle de la
raction?

Voulez-vous que je vous dise franchement d'o vient la diffrence?

Elles aimrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.

J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les oeuvres
renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le
vivifient de leur activit, qui voguent avec lui, respirant du grand
souffle dont se gonfle la voile du sicle, et dont le mot est: _En
avant!_

Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse 
vingt ans de sa frivolit, l'homme dangereux qui vous mne  quarante
dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses,
d'agitations sans but, d'ennui strile.

Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que
le foudroyant gnie moderne, dans sa fcondit terrible, multiplie ses
miracles par heure et par minute, vapeur et daguerrotype, chemin de
fer, tlgraphe lectrique (o sera tout  l'heure la conscience du
globe), tous les arts mcaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs
dons infinis, verss  votre insu sur vous (et jusqu' la robe que vous
portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de
la vie, vous enfermer dans le spulcre!

Vous user  sauver la ruine qu'on ne sauvera pas!

Si vous aimez le moyen ge, coulez ce mot prophtique que je traduis
d'un de ses chants, d'une vieille _prose_, comique et sublime:

    Le nouveau emporte le vieux,
    L'ombre est chasse par la clart,
    le jour met en fuite la nuit...
          ...........
     genoux! et dis: Amen!...
    Assez mang d'herbe et de foin...
    Laisse les vieilles choses... Et va!...

       *       *       *       *       *

Filles de la longue paix qui trane depuis 1815, connaissez bien votre
situation.

Voyez-vous l-bas tous ces nuages noirs qui commencent  crever? Et,
sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de
volcans souterrains, ces gmissements de la nature?...

Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de
rves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'crasement.
Elle finit... Je connais votre coeur, remerciez-en Dieu qui lve le
pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.

Ce bien-tre o languissait votre mollesse, il fallait qu'il fint. Pour
ne parler que d'un pril, qui ne voyait venir la barbare rapacit du
Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident
la frocit du Cosaque?

Oubliez, oubliez que vous ftes les filles de la paix. Vous voil tout 
l'heure dans la haute et difficile situation de vos mres aux jours des
grands combats. Comment soutinrent-elles ces preuves? Il est temps pour
vous de le demander.

Elles n'acceptrent pas seulement le sacrifice, elles l'aimrent, elles
allrent au-devant.

La fortune, la ncessit, qui croyaient leur faire peur, et venaient 
elles, les mains pleines de glaives, les trouvrent fortes et
souriantes, sans plainte molle, sans injure  la mort.

Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et l
encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crpes: La
mort!... mais la mort immortelle!

 cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: Et nous aussi,
nous serions fortes!... Viennent l'preuve et le pril! Les grandes
crises nous trouveront toujours prtes. Nous ne serons pas au-dessous.

Au danger? oui, peut-tre; mais aux privations? au changement prolong
de situation, d'habitudes? C'est l le difficile, l'cueil mme de tel
noble coeur!...

Dire adieu  la vie somptueuse, abondante, souffrir, jener, d'accord,
s'il le fallait. Mais se dtacher de ce monde d'inutilits lgantes
qui, dans l'tat de nos moeurs, semblent faire la posie de la femme!...
Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutt mourir!

       *       *       *       *       *

Dans les annes dites _heureuses_ qui amenrent 1848, quand l'horizon
moral s'tait rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'tant
point souleve ni par l'espoir ni par l'preuve, s'affaissait sur
elle-mme, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore,
quelle chance pour un renouvellement.

Entour de cette foule o plusieurs avaient foi, plus qu'un autre
affect des signes effrayants d'une caducit de Bas-Empire, je regardais
avec inquitude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une
brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pntrant
qui fut jamais. Dvou  l'ide? ah! plus d'un l'a prouv!... Mais pour
un grand nombre pourtant l'cueil tait l'excs de la culture, la
curiosit infinie, la mobilit de l'esprit, des amours passagers pour
tel et tel systme, un faible pour les utopies ingnieuses qui
promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant
par cela toute privation inutile, feraient disparatre d'ici la
ncessit du sacrifice et l'occasion du dvouement.

Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?

Telle tait la question que je m'adressais tristement.

Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge
d'enlever le globe!

Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.

Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour.

Qui aime encore? C'est la seconde question que le moraliste devait
s'adresser.

Question dplace? Nullement, dans le monde de glace, d'intrt
croissant, d'gosme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont
nous nous sentons entours.

Qui aime? (La nature me fit cette rponse.) Qui aime? c'est la femme.

D'amour, elle aime un jour. De maternit, pour la vie.

Donc, je m'adressai  la femme,  la mre, pour la grande initiative
sociale[21].

[Note 21: Ainsi, diront les sages, dlaissant le ferme terrain de
l'ide, vous vous plates dans les voies mobiles du sentiment.

 quoi je rpondrais: Peu, trs peu d'ides sont nouvelles. Presque
toutes celles qui clatent en ce sicle, et veulent l'entraner, ont
paru bien des fois, et toujours inutilement L'avnement d'une ide n'est
pas tant la premire apparition de sa formule que sa dfinitive
incubation, quand, reue dans la puissante chaleur de l'amour, elle
clt fconde par la force du coeur.

Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme
telle, elle est aime, embrasse, comme un cher nouveau-n, que
l'humanit reoit dans ses bras.

D'ides et de systmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera?
Plus d'un le peut. Cela tient  l'heure de la crise et  nos
circonstances, trs-diverses selon la diversit des temps et des
nations.

Le grand, le difficile, c'est que l'ide utile, au moment dcisif,
rencontre prpar un foyer de bonne volont morale, de chaleur hroque,
de dvouement, de sacrifice.. O en retrouverai-je l'tincelle
primitive, dans le refroidissement universel? Voil ce que je me disais.

Je m'adressai  l'tincelle indestructible, au foyer qui brlera encore
sur les ruines du monde,  l'immortelle chaleur de l'me maternelle.]

       *       *       *       *       *

Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois
des coups de lumire, des intuitions vraies. Un jour que, pour
l'embarrasser, nous lui faisions cette question: Qu'est-ce que la
femme,  votre avis? il rva quelque temps. Ses doux yeux de biche
gare furent plus sauvages encore qu' l'ordinaire. Enfin, le vieillard
rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: C'est une
initiation.

Mot charmant, mot profond, profondment, dlicatement vrai, en cent
nuances et cent manires.

La femme est l'initiation active, la puissance minemment douce et
patiente qui sait et peut initier.

Elle est elle-mme l'objet de l'initiation. Elle initie  la beaut qui
est elle-mme,  la beaut en ses divers degrs, au degr sublime
surtout.--Et quel? Le sacrifice.

Le sacrifice pnible et dramatique, souvent, choquant par le combat,
l'effort,--dans la mre, il est harmonique, il entre dans son harmonie
mme; c'est sa souveraine beaut.

Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se dchire. En elle, il
sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour
ralis, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint
de donner peu encore.

Elle implore toute chose  suppler son impuissance, invite tout 
douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de l-haut, une toile
de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la
rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumire
sur lequel Batrix fit monter l'me aime de monde en monde tait
brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui
tremble dans un oeil de mre?

Celle-ci, qui appelle toute chose  son secours, a bien plus en elle
pour douer son fils.

Elle a ce qui est elle-mme, sa profonde nature de mre, le _sacrifice
illimit_.

Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent
davantage.

Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle
embrassera tout.

Que te demandons-nous,  femme? Rien que de raliser pour celui que tu
aimes, de mettre dans sa vrit complte, ta nature propre, qui est le
sacrifice.

Cela est simple, cela contient beaucoup.

Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers  ton
grand, ton durable amour.

Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beaut, 
la souveraine beaut de nature qui est en toi, si tu la cherches, et
dont tu dois crer, agrandir l'me aime.

Le sacrifice enfin (l est l'preuve, la gloire aussi et le succs) des
molles tendresses qui couvrent l'gosme.--Le sacrifice qui dit: Non
pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit
grand!

L, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est l justement le but
de l'initiation, c'est l ce que le fils doit prendre de sa mre, c'est
par l qu'il doit la reprsenter: _Aimer et non pour soi, se prfrer le
monde_.

Cette lasticit divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du
coeur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu
du dvouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand ds ce
jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui.

    Nervi, prs Gnes, 20 mars 1854.

FIN.






End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Rvolution, by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RVOLUTION ***

***** This file should be named 18738-8.txt or 18738-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/7/3/18738/

Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at DP Europe
(http://dp.rastko.net/)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

