The Project Gutenberg EBook of Le dangereux jeune homme, by Ren Boylesve

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Title: Le dangereux jeune homme

Author: Ren Boylesve

Release Date: August 1, 2006 [EBook #18962]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DANGEREUX JEUNE HOMME ***




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                      REN BOYLESVE

                 DE L'ACADMIE FRANAISE

                LE DANGEREUX JEUNE HOMME

                         PARIS

                  CALMANN-LVY, DITEURS

                     3, RUE AUBER, 3

              _Il a t tir de cet ouvrage_

    CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUE PAPIER DE HOLLANDE

                    _tous numrots._

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays.

           Copyright, 1921, by CALMANN-LVY.




               LE DANGEREUX JEUNE HOMME

                _A Pierre Villelard._


La soeur ane du jeune Robert ayant pous, au printemps, un grand
industriel de Paris, Robert devait naturellement tre invit a passer le
mois d'aot dans la villa que son nouveau beau-frre possdait 
Folleville-sur-Mer, plage  la mode.

--Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, dit M. Carr de la Tour  sa
femme, que la prsence de ton petit frre  la villa Mondsir n'est pas
dpourvue de srieux inconvnients!...

--Lesquels? demanda la jeune femme, stupfaite.

--Robert  dix-sept ans et demi; il sort du collge: cela n'est rien.
Mais songes-tu qu'il a t lev  Grenoble, que sa famille est trs
vieux jeu...

--Dis donc! sa famille est la mienne. Eh! l!...

--Seulement, toi, tu es femme, et j'ai t prs de toi pour t'apprendre
 ne pas t'effaroucher,  ne pas t'emballer, enfin  connatre les
rgles du _jeu nouveau_...

--Tu crains le danger pour Robert?

--Pas du tout! Je crois Robert dangereux pour nous.

--Je la trouve bonne, par exemple! Un pauvre garon  peine dessal,
comme vous dites, au milieu d'une bande de Parisiens dchans: et c'est
lui qui constitue le danger?

--Tu verras si je me trompe.

       *       *       *       *       *

Et le jeune Robert fit nanmoins le voyage de Grenoble  Folleville,
pour s'installer, ivre de joie,  la villa Mondsir. Il avait t, comme
ses contemporains, fort priv d'agrments, ayant termin ses tudes
pendant la guerre; et il crut, de bonne foi, en arrivant chez son
beau-frre, que la paix du 28 juin le transportait, par un de ces effets
merveilleux dont on ne s'tonne plus aujourd'hui, dans une plante
totalement diffrente de la vieille Terre o il avait appris  vivre
selon des conventions aussi minutieuses que compliques et tyranniques.

Il se trouva soudainement en contact avec une socit qui semblait faite
exprs pour sduire un garon de son ge. L'important tait qu'il ft
vtu comme il faut; sa soeur y veilla, y mit le prix; et tout alla 
souhait.

--Eh bien! disait celle-ci  son mari, tu vois? Robert n'est tonn de
rien; il se met aussi vite que moi au diapason; il se mle  tous les
sports, il connat tous les jeux: le trouves-tu dplac?

--Patience! faisait M. Carr de la Tour; il connat tous les jeux,
c'est bientt dit. Il y a un jeu qu'on joue du matin au soir, et qui ne
s'apprend pas dans l'antichambre, en entrant...

--Lequel donc? et que veux-tu dire? Pourquoi tant de mystre? Et ne
pourrions-nous, si quelque embche est tendue, avertir au moins ce
pauvre Robert?

--Avertir un garon de nos jours!... Mais ils n'en croient que leurs
yeux, ma chre amie! On ne s'instruit qu' ses dpens. Laissons aller
les choses.

       *       *       *       *       *

En attendant, Robert s'en donnait impunment  Folleville.

Il y avait, dans la villa, cinq ou six jeunes filles et des femmes d'une
lgance extrme. De sa vie, peu longue il est vrai, il n'avait vu
d'tres aussi joyeux d'exister et aussi libres; et il y a plaisir pour
un grand gamin  dpasser, dans la conversation, par la hardiesse et le
cynisme, ce qu'on a chuchot, entre garons, dans les cours ingrates
d'un lyce dauphinois.

Jeunes filles, jeunes femmes taient vtues comme des desses,
c'est--dire de rien; elles gardaient les jambes nues  la ville comme
au bain, et, en soire, rduisaient encore leur costume  ce point
qu'elles n'eussent pas os se montrer telles pour se jeter  l'eau. Et
Robert ne paraissait pas le moins du monde mu de voir sa soeur, jeune
marie, plus svrement leve que lui, exhiber ses bras, ses mollets,
son dos et ses flancs avec la mme innocente aisance que, jadis, en
province, elle dcouvrait ses salires.

Du marmot au vieux monsieur, tout le monde,  Mondsir, s'adonnait avec
mthode  la culture physique; tout le monde se confiait au masseur
aveugle comme au pdicure chinois; tout le monde aimait  affirmer qu'il
buvait et mangeait rationnellement; tout le monde jouait au tennis, au
golf, frquentait les courses, tait assidu au Stade de la Palestre,
dansait  qui mieux mieux, montait  cheval, conduisait une auto,
faisait en aroplane des randonnes dlicieuses et qui laissaient sur le
pays entier l'odeur coeurante de l'huile de ricin.

Au casino du lieu, c'tait le dlire. Une bande de ngrillons chapps
du Texas, ayant le diable au corps et, dans les globules du sang, le
gnie du rythme, formait un orchestre de cauchemar, au bruit duquel
trpidaient sur leurs bases les colonnes mmes de l'tablissement.
Enfants, fillettes, femmes et grand'mres, emports par l'irrsistible
puissance de la mesure bien frappe et par le cyclone de l'exemple,
tournoyaient, se trmoussaient, pitinaient, se dsarticulaient,
agglutins deux par deux, comme les feuilles d'or qu'unit jusque dans la
rafale l'humidit des sous-bois.

De tout cela, Robert s'accommodait; et, s'il adoptait la plante et le
jeu nouveaux, il fallait le demander aux lettres adresses par lui en
toute candeur aux vieux parents de Grenoble!

Dj ces bonnes gens avaient crit  leur fille, alarms au possible, et
avaient adress  Robert des sermons auxquels le jeune homme, occup 
jouer, ne comprenait rien, et qu'il ne cherchait mme plus  dchiffrer.

Mais M. Carr de la Tour disait  la soeur de Robert:

--Ne t'ai-je pas avertie? Ton frre, en racontant au loin des choses
pour lui neuves, fournit l'occasion d'interprtations errones et
fcheuses. Il faut tre bon joueur pour bien juger du jeu. Robert fait
ses dbuts... Gare  nous!...

       *       *       *       *       *

Il va de soi que, malgr une franche camaraderie avec toutes les jeunes
filles, Robert en avait distingu une, qui tait devenue son flirt. Il
la trouvait admirable. S'il l'et connue dans les montagnes du Dauphin,
il et conu pour elle une passion romanesque et souhait de l'aimer
ternellement, aprs s'tre attach  elle par les liens indissolubles
du mariage. Mais,  Folleville, il n'avait pas le temps d'en penser si
long. Pris dans un courant qu'il jugeait lui-mme rapide, ds le
lendemain de son arrive il appelait cette jeune fille Gisle, comme
elle-mme le nommait Robert; il marchait avec elle le long des rues, il
nageait cte  cte avec elle, en maillot tout comme elle; et, crivant
 Grenoble, il parlait  ses parents de Gisle, tout court; de telle
sorte que ces bonnes gens, d'un autre monde, se demandaient ou si leur
fils tait fou, ou s'il ne s'tait pas li avec quelque crature de qui
il tait, par ailleurs, inconcevable qu'il les entretnt.

Aussi en crivirent-ils, de plus en plus inquiets,  leur fille qui,
elle, avait dj perdu tout penchant pessimiste et leur rpondait: Mais
soyez donc tranquilles, la sant est excellente: tout va bien.

Cependant Robert s'tait fait,  plusieurs reprises, remettre  sa place
par Gisle,  qui il parlait sans plus de retenue qu'il n'en employait
en chacune de ses actions  Folleville.

--Oh! Robert, lui disait-elle, parlez plutt anglais!

--Pourquoi? faisait Robert, ahuri.

--Parce que, dans cette langue, au moins, vous ne connaissez pas tous
les termes...

Robert commenait  prouver de l'embarras. Mais, comme sa nature
n'tait pas complique et que la fougue de son ge emportait tout le
reste, il laissa sans vergogne s'envoler le reste, et demeura avec sa
fougue.

Nul n'imagine qu' la villa Mondsir quelqu'un pt venir au secours d'un
jeune homme incertain. A Mondsir, on parlait jeux, danses et sports.
Cela remplit trs bien les intervalles du temps pendant lesquels on se
repose de la fatigue des sports. Et celui qui se ft avis, dans la
conversation, d'intercaler un terme d'ordre moral, et t aussi
antdiluvien que les parents de Grenoble.

       *       *       *       *       *

Aussi, l'innocent Robert ne crut-il manquer  aucune rgle de sport, un
soir, aprs avoir dans  perdre haleine, en se prsentant, comme il en
avait le got trs net,  la porte de la chambre o couchait Gisle. Il
avait conserv son smoking.

Il frappa.

On rpondit de l'intrieur, sans mfiance:

--Entrez!

Et il entra.

Il n'eut pas le temps de remarquer si Gisle tait en train de faire sa
toilette ou bien non; ou, plutt, il s'aperut qu'elle n'tait pas
loigne de son pot  eau, car il reut le contenu de celui-ci en plein
visage. Et l'eau dgoulina, et inonda son beau plastron empes et la
soie des noirs revers.

Gisle se tordait de joie  le voir ainsi fait.

--Mais, Gisle, disait Robert, sous son eau, ce n'est pas gentil. Je
croyais que vous m'aimiez!...

--Possible, disait Gisle, mais je n'aimerai certainement pas un
loufoque! Allez, ouste! Vous ne voyez pas que vous mouillez tout chez
moi?

Robert ne comprenait pas plus son ridicule que son erreur:

--Mais, enfin! disait-il. Je vous aime, moi! Et qu'ai-je fait?

--Mon petit, vous avez fait ce qui ne se fait pas.

       *       *       *       *       *

Ah! pensa Robert, jet dehors par un coup de poing conforme aux
prescriptions de la mthode Hbert; il y a donc des choses qui ne se
font pas?...

La scne n'avait pas t sans produire quelque clat, et des portes
s'entr'ouvraient dans le corridor clair. On vit Robert, les cheveux
tremps et lui ruisselant en mches stupides sur les oreilles. On
chuchotait, tout le long du couloir; on pouffait. Le malheureux et
voulu viter plus que tous autres son beau-frre et sa soeur: ce fut
sur eux qu'il tomba. Ils regagnaient, les derniers, leurs chambres. A
cet aspect de lessive, le beau-frre eut tt fait de deviner ce qui
tait advenu  Robert, et, comme sa femme allait s'attendrir, il lui
fit:

--a y est!... J'attendais cela. Je vois que a s'est bien pass.

--Mais, quoi donc?

--Ton frrot vient de prendre sa leon de choses. Il ne suffit pas
d'tre nouveau jeu, il faut connatre les rgles du jeu nouveau.
Maintenant, il les sait!...




               LES TROIS PERSONNES

               _A mile Henriot._


A la Potinire d'une ville d'eaux, entre midi et une heure, trois
messieurs se trouvrent presss, et, comme ils causaient l, ventre 
ventre, ils convinrent d'aller djeuner ensemble.

Ils avaient pass la cinquantaine et modifi leur visage depuis peu,
s'tant rass  la manire des gnrations neuves et ayant rejet vers
l'occiput ce qu'il leur restait de cheveux grisonnants ou gris. Ils
taient nu-tte et en pantalon blanc.

Ils convinrent d'aller djeuner prs de l, sous les arbres de l'auberge
 la mode, entre une verte pelouse de la largeur d'un mouchoir et un
orchestre excellent. Les automobiles passaient, bruissaient,
empestaient; le vent d'est secouait tentes et parasols et rabattait la
nappe sur les assiettes. Les trois messieurs, en lger costume d't,
s'installrent fermement.

De quoi parler, entre quinquagnaires, lorsqu'on mange bien et que le
vacarme des machines, uni d'une faon paradoxale aux langueurs de la
valse-hsitation, stupfie vos penses? De quoi parler, sinon de
souvenirs?

Remembrances gaillardes, aventures de rgiment, de chemin de fer ou de
chasse, l'cume de la mmoire, sont mises en commun tout d'abord; puis,
 mesure que l'intimit nat en dpit du tintamarre, et si la musique,
par hasard perue, vient  vous caresser les nerfs, voil des sources
plus limpides qui jaillissent, et vous prouvez le besoin d'exprimer
enfin quelque chose qui compte.

Tout beau! Au premier geste de confidence, l'un des trois hommes, M. de
Soucelles, leva la main comme un chef d'orchestre qui arrte net ses
musiciens:

--Messieurs, dit-il, nous glisserions trop vite  l'panchement
mensonger qui embellit une aventure dans le temps mme que celle-ci
prend consistance! Interdisons-nous de toucher  aucune affaire o nous
ayons jou un rle avantageux. Il faut  tout prix, si l'on veut bien
dire, limiter son discours. Et que penseriez-vous, pour carter les
vantardises, de raconter exclusivement des msaventures? Chacun de nous,
que diable! connat bien une femme qu'il ait un jour voulu attaquer, ou
qu'il ait attaque, et sans succs, s'tant heurt, comme dit mon fils,
guerrier,  un bec de gaz!...

--Ne reste que l'embarras du choix! dit modestement M. Bernereau.

M. Brionnet, le troisime, se souvint aussitt d'avoir got un amer
plaisir, au moins une fois, prs d'une femme qu'il et aime plus
qu'aucune, mais qui tait prise,  la folie, de son mari.

--Oh! fit M. de Soucelles, s'il s'agit d'une amoureuse lgitime,  vous
l'honneur,  Brionnet: la mienne aimait son amant.

--La mienne aussi, dit M. Bernereau.


                  I

M. Brionnet laissa passer une soixante-chevaux  chappement libre,
dont le bruit, sans proportion avec les capacits du tympan humain,
touffa le Clair de lune de _Werther_; et il allait entamer son
histoire, quand trois automobiles, lances  toute allure, et qui se
voulaient distancer, dchirrent l'atmosphre de leur impertinent
klakson. Ces messieurs attendirent avec la rsignation touchante des
hommes de progrs, qui ont accept une fois pour toutes les
inconvnients de la vie moderne.

Enfin il fut un instant possible d'couter l'orchestre excellent que les
clients de la clbre auberge payaient cher, et alors M. Brionnet
commena:

--Je jure de dire la vrit, toute la vrit, fit-il en levant la main,
comme  la barre, mais je modifie les noms propres et la topographie.

--Ce sera rgle admise; opinrent les deux autres; nous sommes, au moins
en cela, de la vieille cole, et nous observons quelque discrtion en
racontant des histoires de femmes.

--Je vous prviens que c'est une idylle, genre bien pass de mode. Si
elle vous ennuie, interrompez-moi. Admettons que mon hrone
s'appelait... madame des Gaudres. C'est le nom d'une ferme que j'ai
possde en Anjou. Je situe ma pastorale aux environs de Pont-l'vque.
Messieurs, je fus, un des premiers, invit chez cette personne aprs son
mariage avec un de mes camarades de collge. Nous nous traitions de
camarades: Gaudres tait jadis entr en cinquime au lyce Henri IV,
alors que j'y faisais, moi, ma philosophie; c'est vous dire que j'tais
pour lui un ancien.

--Et que, en cette qualit, vous tiez admis  vous chauffer aux rayons
de la lune de miel...

--Des Gaudres, je vous en ai avertis, tait un homme aim.

--Un vaurien, je parie?

Pas mme: un rien du tout. Mis  la porte du lyce, il avait, comme on
dit, achev ses tudes dans une bote  bachot, rue Lhomond,  Paris, o
il ne dcrocha, d'ailleurs, jamais aucun bachot. Il possdait une terre
en Normandie; il tait laid; il n'avait pas l'air plus intelligent qu'il
ne l'tait. Une jeune fille, belle comme une fe, se toqua de lui lors
de la premire visite qu'il fit, une fois de retour en sa province.
Comme il lui racontait, en parfaite bonne foi, ses checs
universitaires, et qu'il ajoutait: Je m'en bats l'oeil, il parat que
la demoiselle avait estim cette singulire expression spirituelle au
possible, et le jeune blackboul irrsistible. Qui ne sait, en effet,
que de beaucoup moins que rien naissent parfois les trs grandes amours?

Le vieux manoir des Gaudres reut bientt l plus ravissante
chtelaine qu'eussent contenue jamais ses murailles leves sous Louis
XIII, s'il vous plat.

--Ah! vous nous avez avertis que vous dfiguriez les lieux; ne trichez
pas, je vous prie!

--Je change les noms et me promne  ma guise sur la carte de France,
entendu. C'est bien dans une gentilhommire dj construite au temps de
Mansard et de Le Ntre que j'arrivai, par une soire d'aot de... de
quelle anne?... H! h! il s'en est bien coul plus de vingt depuis
lors!...

L'heureux mari vint me prendre  une petite gare au moyen d'une
automobile, vhicule encore rare  l'poque, et en compagnie d'un parent
 qui cette merveille appartenait. Je n'avais pas encore l'honneur de
connatre madame des Gaudres. Je l'aperus de la grille du parc, avant
que j'eusse mis pied  terre. Elle se promenait dans l'alle d'un
parterre fleuri formant tapis devant la demeure, et elle tenait une
haute canne  la main;

--Ah! sapristoche! m'criai-je.

--Qu'as-tu? me demanda mon hte.

--Mais, mon vieux, ta femme est une beaut!

J'entends encore mon ancien camarade ricaner, d'un air fat:

--Croyais-tu, me dit-il, que j'avais pous un laideron?

--C'est bien pourtant ce que tu mritais!...

 Je vous ai dit que ce Gaudres tait laid et bte. Rpondez-moi:
croyez-vous que de tels hommes puissent tre aims?

--Heu... heu! fit M. Bernereau, j'en ai connu de ce calibre qui ont t
cocufis royalement. Le mari, entre autres,  qui votre histoire me
faisait penser soudain, et dont j'aurai sans doute  vous entretenir
prochainement.

--N'anticipons pas! s'cria M. de Soucelles. Si vous nous dites que
votre Gaudres fut aim, nous le croyons, du moins provisoirement; le
caprice des femmes est sans bornes, et j'ajouterai que c'est bien
heureux pour la plupart d'entre nous.

--Messieurs, je me vois approchant de cette idale crature dans le
petit parterre... J'entends crier le gravier sous mes semelles. Je sens
l'odeur des buis  laquelle se mlait celle d'oeillets d'Inde
frachement arross, et qui d'ordinaire ne me plat pas du tout. Vous
dirai-je que c'est un mlange qui, tout dtestable qu'il soit demeur
pour ma narine, ne va jamais sans me faire, encore aujourd'hui,
quasiment pmer, par la nostalgie qu'il me communique de ce prcieux
instant...

--Bref, vous tes tomb amoureux de votre madame des Gaudres avant de
lui avoir bais la main!

--Amoureux?... Je ne sais. Il y avait ce sacripant qui me gnait, qui
ricanait toujours, et de qui c'est elle qui tait amoureuse!

--Elle tait amoureuse. Mais le saviez-vous dj en posant le pied dans
le petit parterre?

--Si je le savais! si je le savais!... Laissez-moi parler. Pendant que
j'entendais crier le gravier sous ma botte, pendant que je respirais
l'odeur du buis et des oeillets d'Inde, savez-vous ce qu'elle faisait,
madame des Gaudres?... Oui, oui, elle tournait vers nous son charmant
visage? Oui, elle nous souriait? videmment, messieurs. Elle tournait
son charmant visage vers lui,  lui seul elle souriait! Et ensuite elle
se laissait par moi baiser la main? Elle m'adressait un petit mot
d'accueil? Parbleu! elle savait vivre. Mais, aussitt, elle se jetait,
je dis, messieurs, se jetait  la tte de son poux, et elle
l'embrassait, devant moi, de quelle manire? Cyniquement. J'aurais gifl
ce misrable.

--Elle l'embrassait, voyons! C'tait d'une gentille femme!

--Cyniquement! vous dis-je; je vous dis qu'elle l'embrassait
cyniquement. Ce n'tait pas en gentille femme, c'tait en amante
oublieuse de toute retenue.

--En un mot, vous tiez jaloux!

--Et cet imbcile de mari qui continuait de ricaner!... Je ne sus
d'ailleurs pas me contenir. Je dis:

--Ah! de l'amour! Mais songez que je suis clibataire et que
j'enrage...

Cela fit ricaner de nouveau l'horrible homme aim.

--Et elle?

--Elle ne sourit pas. Elle me regarda avec de beaux yeux de bte qui ne
parle ni ne comprend. Elle avait dans la physionomie quelque chose de
farouche et d'innocent. Elle tait tellement indiffrente  mon malaise,
que je ne pouvais lui en vouloir. Sa beaut, messieurs, tait
tourdissante...

Ce ne fut mme pas elle, matresse de maison, mais lui, le monstre, qui
pensa  me prier de passer dans ma chambre. Et il poussa la
condescendance jusqu' m'accompagner. Oh! il y avait son avantage.
C'tait pour me demander:

--Comment la trouves-tu?

J'tais seul avec lui, dans ma chambre; ma taille valait le double de
la sienne. La civilisation, messieurs, a du bon, puisque je ne l'ai pas
tu.

Deux autos venaient de s'aborder au carrefour voisin avec un court
fracas qui avait mis debout la clientle du restaurant: les musiciens,
distraits, jouaient faux. Il y eut une pause.

--Ce n'est rien, annona quelqu'un.

Grce  l'adresse des chauffeurs, l'aile seulement de l'une des voitures
tait arrache.

Durant ce temps, M. Bernereau, singulirement attentif au rcit de M.
Brionnet, avait rflchi:

--Vous nous racontez, cher ami, que votre ancien camarade des Gaudres
tait disgracieux et peu propre  recevoir l'amour d'une si jolie
personne, mais vous ngligez de nous faire le portrait du sire.
J'aimerais savoir la couleur de son oeil, le dessin de son nez et quel
poil il portait. Votre taille tait, dites-vous, le double de la sienne:
est-ce exact?

--Il faut tenir compte des exagrations ordinaires au narrateur qui
s'chauffe un peu. Les quatre cheveux de ce Gaudres ne m'eussent pas
atteint le menton. Voil comment il convient de rtablir les
proportions.

--Parfait, parfait, dit M. Bernereau.

--En quoi le physique de ce cancre peut-il vous captiver? Il tait laid
et bte, ai-je dit, et cela suffit  mon rcit.

--Permettez. Je tiens  m'assurer que la chaleur que prcisment vous
apportez  votre narration, n'en altre pas la vracit. En outre, les
quelques traits de ce Gaudres--dont je voudrais bien savoir le nom
vritable!--me font souvenir d'un certain... J'ai le nom sur le bout de
la langue... Mais mon homme  moi tait Sganarelle en personne...

--N'essayons pas, observa M. de Soucelles, d'interprter des souvenirs
authentiques comme nous ferions de romans  clef. Quel dsir malsain,
que de vouloir toujours dcouvrir une de nos connaissances dans une
galerie qu'on nous fait visiter!

--Bon, bon. Continuez, Brionnet. N'empche que j'ai connu un certain
cornard qui ressemble  votre des Gaudres jusque par la personne de son
pouse...

--Notez, rpliqua M. Brionnet, que si je n'ai pas achev le croquis du
mari, je n'ai pas souffl mot qui puisse peindre la femme, hormis
l'pithte jolie qui est la banalit mme. Et je vois qu'il faudra
m'en tenir l, car nous devons prvoir l'hypothse d'une curieuse
concidence dans nos souvenirs. Je confesse que j'prouverais un mordant
dpit si je venais  apprendre que madame des Gaudres trompa quelque
jour son imbcile de mari,... attendu que ce ne fut pas avec moi.

--Continuez, pauvre Brionnet.

--Messieurs, je ne me trouvais pas le seul hte au manoir des Gaudres.
En descendant, aprs m'tre habill pour le dner, je rencontrai sur le
perron, pendant qu'une cloche sonnait  toute vole, une respectable
dame, mre de mon ancien camarade, puis une fille de quelque trente
annes  qui l'on en et bien donn quarante: mademoiselle des Gaudres,
et, en outre, le parent qui nous avait amens, depuis la gare, en auto,
et que nous ferons rpondre, si vous le voulez bien, au nom de vicomte
d'Espluchard, parce que ce vocable me vient  l'esprit. Il tait cousin
de madame des Gaudres, la jeune. C'tait un gaillard...

--Diable! s'cria M. Bernereau.

--Bernereau, vous tes insupportable. Vous aurez la parole quand votre
tour sera venu.

--Bon, bon! fit Bernereau, mais pour moi, l'histoire se corse.

--Parbleu! dit Brionnet, vous tenez un cousin un peu costaud, vous
imaginez d'emble une jeune femme perfide, et vous nous voyez dj
berns, le mari... et moi-mme! Cependant vous n'attendez pas de moi le
plat fait divers! Je vous ai annonc une idylle. C'en est une. Elle est,
par dfinition, sans complication ni surprise. Elle a seulement un
tmoin malheureux; c'en est toute la particularit.

--J'aurai la parole, dit Bernereau. Trs curieux, votre dbut, trs
curieux!

--Ce vicomte d'Espluchard, reprit M. Brionnet, ne manqua pas de
m'apparatre sous le jour o le voit pour l'instant Bernereau. Je
n'avais pas, moi, le programme que vous tenez entre les mains et qui
annonce une simple idylle, et je regardai du plus mauvais oeil ce tiers
aux larges paules. La jeune madame des Gaudres  laquelle il faut
bien donner un petit nom: admettons Hlne, allait et venait sur la
pierre grise et moussue de cette terrasse qu'ornaient des graniums et
qu'embaumaient des rsdas. Elle rpandait elle-mme un parfum qui me
parut nouveau. Et, contemplant la grande pelouse o un ruisseau
serpentait, les ormes magnifiques qui l'encerclaient, une statue
rustique et dlabre parmi des roses, j'eus, pendant que la cloche
annonait si joyeusement le dner, un moment de bien-tre dont la
qualit, aprs tout, un peu commune, tait releve de je ne sais quelle
pre saveur.

En prenant place  table, la jeune madame des Gaudres, ou Hlne, qui
n'avait pas prononc une parole, qui paraissait encore timide, regarda
son mari. Oh! je voudrais vous faire entendre, messieurs, tout ce qui
peut tre contenu dans ce regarda son mari. Elle regarda son crtin de
mari d'une faon qu'aucune amoureuse,  ma connaissance, n'employa
jamais pour faire  son amant le plus passionn des aveux. Avez-vous t
aims, messieurs? Cela arrive. Moi-mme, je crois bien l'avoir t une
fois en ma carrire. Ni vous ni moi n'avons t regards comme cela! Ne
protestez pas; il n'est pas possible que nous ayons t regards comme
cela!...

--H l! et pourquoi, s'il vous plat?

--Cela se saurait! Quelque tmoin se ft rencontr qui m'et rapport
cet exceptionnel pisode de votre histoire et de l'Histoire. Quelqu'un
vous l'et dit de moi, si pareille aubaine m'tait advenue.

--Et sous cette oeillade, que faisait le mari?

--Il mangeait son potage, le regard absorb par l'image d'un coq aux
couleurs vives ornant le fond de son assiette de faence. Sa femme le
regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir
personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...

--C'tait peut-tre, dit Bernereau, pour laisser croire  son entourage,
pour vous faire croire  vous, qu'elle l'adorait. Le mange est
classique. Il s'agissait, ce soir-l, d'viter qu'un nouveau venu pt
souponner une intrigue avec le d'Espluchard.

--Ouais! Sachez que madame des Gaudres tait sans hypocrisie avec son
cousin d'Espluchard. Ce fut mme sa libert d'allures avec d'Espluchard
qui nous tira de l'embarras que cre dans un petit groupe la prsence
d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau garon une intimit qui
datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint,
rien de guind. Grce  lui--qui, ma foi, tait un homme agrable--la
glace fut assez vite rompue, et la jeune matresse de maison montra un
enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.

--Ouais! dirais-je  mon tour, fit M. Bernereau.

--C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre ide. Moi, je suis la
belle des Gaudres, et je vous avertis loyalement, duss-je enlever du
piquant  mon rcit, qu'elle ne me mne pas du tout o vous prtendez
aller.

--Je vous arrte, excusez-moi, dit l'entt Bernereau. Vous vous tes
abstenu de nous donner aucun dtail physique sur votre hrone. Je vous
avoue qu'il m'est impossible de m'intresser  une femme sans savoir si
elle est brune ou bien blonde.

--Elle tait brune. Vous voil bien avanc!

--Ah! fit Bernereau.

--Vous croyiez, Bernereau, avoir identifi mon Hlne des Gaudres.
Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par got
fondamental et exclusif, la pche  la ligne?

--Pas personnellement, non.

--Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le got fondamental,
exclusif, de madame des Gaudres,  part celui qu'elle avait pour son
triste mari, tait la pche  la ligne.

--Oh!

--Vous tes dpist. Je continue. Ce got me fut rvl au cours du
premier repas. Il fallait bien que la conversation tombt sur les
passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. L, le
vicomte d'Espluchard dit familirement:

--Les patrons pchent  la ligne, les invits font ce qu'ils peuvent.

 Et madame des Gaudres la vieille mre, et la vieille fille
mademoiselle des Gaudres, jetrent un coup d'oeil attendri sur le
couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir
innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie;
mais je me souvins qu'antrieurement  son mariage, cet animal de des
Gaudres m'avait un jour confi, au milieu d'une conversation sur les
proccupations politiques et sociales, que, quant  lui, il se fichait
de tout, pourvu qu'il pt s'asseoir sur la berge d'une rivire
poissonneuse. Le bandit avait eu la veine non seulement d'pouser une
femme jolie et amoureuse, mais une femme possde du mme trange
fanatisme que lui!

 Vous ne direz pas que c'tait comdie, attitude destine  nous donner
le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable
Hlne pcha  la ligne  ct de son mari, et seule  ct de son mari;
elle pcha  la ligne le matin et l'aprs-midi sans relche. Le couple
tait  la pche quand nous descendions prendre notre premier djeuner,
le matin. Il nous quittait aprs le repas de midi pour aller  la pche.
Il ne se laissait revoir de nous qu' la tombe du jour. Rappelez-vous
que la jeune madame des Gaudres m'tait apparue dans son petit
parterre, une longue canne  la main: c'tait un bambou divis en trois
fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne  pche.

--Et que faisait, s'il vous plat, le vicomte d'Espluchard?

--Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le
vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possdait une
automobile, et son bonheur consistait  faire des randonnes par toute
la rgion. Il m'offrit une place  ct de lui, ds le premier jour.
Parfois il emmenait galamment la vieille mre et sa fille. Ces dames le
bnissaient.

--Ah! dit Bernereau, et le soir, dites-moi un peu, que faisiez-vous au
manoir?

--Le vicomte tait aussi bon musicien qu'homme de sport. La vieille
fille, chose curieuse, jouait du violon de faon remarquable. Tous deux
nous excutaient des sonates.

--Les amoureux, durant ce concert, ne vous gnaient-ils plus?

--Ils ne nous gnaient pas, en effet. Des Gaudres se prtendait sourd 
tout instrument; il sortait; il allait, disait-il, se dgourdir les
jambes dans le parc. Vous pensez: il tait assis depuis le petit matin
sur la berge de la rivire poissonneuse!

--Et sa femme?

--Sa femme l'accompagnait.

--Ah!

--Madame des Gaudres, mre, disait:

--Nous avons connu Hlne jeune fille; elle adorait la musique...

--Et aimait-elle la pche  la ligne? demandai-je.

--Elle n'y avait jamais song, me rpondit en souriant la vieille
dame.

--Ah! ah! fit Bernereau.

--Qu'avez-vous  faire: Ah! et Ah ah!, Bernereau?

--Moi? je marque, simplement.

--Mais, observa M. de Soucelles, quand donc aperceviez-vous la belle
madame des Gaudres de qui vous vous tes dit si entich?

--Hlas! nous ne la voyions gure qu'aux repas, un peu avant, parfois,
et aussi un peu aprs, et puis le dimanche  la messe. Son mari tait
fort pieux.

--Et elle?

--Elle l'tait devenue.

--Ah! ah! ah!

--Bernereau!

--Je marque, mon bon ami, je marque.

--En quoi vous importe ce dtail? Ce n'est pas la premire fois qu'une
femme embrasse en mme temps que l'homme qu'elle aime tout ce que
celui-ci peut aimer!

--Ce n'est pas la premire fois; mais, dans le cas prsent, cela
m'intresse.

--A votre aise, Bernereau! J'en reviens  la question pose par M. de
Soucelles et qui correspond  ce qui, moi, m'intressait le plus dans
l'affaire: effectivement, nous voyions trop peu Hlne des Gaudres.
Mais, soit aux repas, soit ailleurs, quand elle ne regardait pas son
mari, la voir, seulement la voir, tait, je l'avoue, un dlice. Le son
de sa voix aussi m'enchantait; ses formes me remplissaient d'admiration;
et il n'y avait pas jusqu' son regard, mme avili par l'usage qu'elle
en faisait, qui ne me caust un sombre ravissement...

--Le cousin sportif, lui,  tout cela, tait indiffrent?

--Vous devinez qu'au cours de nos nombreuses sorties en voiture et de
nos djeuners dans les auberges, je n'allai point sans faire part  mon
compagnon des attraits exercs sur moi par sa cousine. Il me dit:

--Vous tes comme les freluquets qui bourdonnaient autour d'elle avant
son mariage.

--Elle a d tre fort courtise?

--normment!

--Comme vous dites cela! En seriez-vous tonn?

--Moi, me rpondit le vicomte, a m'a toujours paru drle, vous
comprenez, parce que j'ai jou avec elle gamine...

Je suis convaincu que d'Espluchard tait sincre.

--Mais, sapristi! que faisait-il l?

--Il tait cousin. Il faisait l de l'automobile et de la musique comme
il en et fait ailleurs. Il jouait le rle de boute-en-train. Et la
vieille dame le favorisait. Fort bel homme, sduisant, il faisait fi de
la galanterie. J'eusse voulu quelques mois d'intimit avec lui pour tre
autoris  lui dire que la passion de sa cousine me semblait baroque et
tait irritante, mais, il me dit un jour,  propos d'une autre aventure
amoureuse:

--Ces choses-l sont toujours risibles.

Voil quel tait d'Espluchard. Si j'ajoute que mademoiselle des
Gaudres, trente ans passs et plus laide que son frre, tait folle du
personnage, cela ne vous offrira rien d'tonnant ni qui vous puisse
captiver.

--Si fait! s'cria Bernereau, et rien ne peut m'intresser davantage.

--Du diable si je comprends le jeu de Bernereau.

--Qu'importe! Je marque. Allez, toujours.

--Bernereau, observa M. de Soucelles, est un vieux chien de chasse. Il
tient la piste. Laissons-le.

--Le diable m'emporte, reprit M. Brionnet, si j'ai dsign mes gens de
faon qu'on les reconnaisse.

--Ah! si vous les travestissez compltement, c'est malhonnte...
coutez: vous nous jurez, sur l'honneur, que la jeune madame des
Gaudres tait brune?

--Je le jure, et je vois que cela vous chiffonne. Toutefois, je m'en
vais vous conter une alerte qui va vous remplir de joie. Attention!...
Une nuit, messieurs, une nuit d't splendide...

--Oh! oh! ah! ah!... firent les deux auditeurs.

--Une nuit d't splendide, chacun tant remont en ses appartements, je
ne pouvais me rsigner  me coucher, tant le parc tait beau sous la
lune, et tant l'odeur des fleurs du parterre--qui ne rappelait,  cette
heure, je ne sais pourquoi, ni les buis ni les oeillets d'Inde--me
montait au cerveau et soulevait la tempte en mes sens. Lire?
impossible. Rver ne fut jamais mon fait. Nous avions entendu de la
musique toute la soire, et, par extraordinaire, Hlne des Gaudres
tait demeure, au salon afin d'couter le concerto de Beethoven que le
vicomte et la belle-soeur avaient spcialement rpt. Et, au cours de
cette audition, j'avais regard l'admirable Hlne allonge... Enfin
j'tais  ma fentre ouverte. Le silence tait parfait, c'est--dire
rompu par les bruits lgers sans lesquels il n'a gure de got.
J'entendis un poisson dchirer la plane surface du cours d'eau trs
lent. Puis, tout s'assoupit. Beaut, batitude... Un rossignol chanta
dans les grands ormes. De nouveau, le silence. Un rossignol rpondit,
plus lointain. Le vol de velours d'un oiseau de nuit amollit l'air
immobile. Une bouffe de parfums s'leva jusqu' mes narines: rsdas ou
bien hliotropes... C'en tait trop: je fis le geste d'enjamber l'appui
de ma fentre. Elle ouvrait  un mtre du sol. J'allais m'lancer dans
cette nuit enchanteresse. Je suspendis soudain mon mouvement; et voici
pourquoi. J'avais vu une chose remuer. Une forme plus claire que la nuit
avait boug l-bas et elle semblait courir vers l'extrmit de la
pelouse, au del du ruisseau. Mon dos se hrissa. Je rflchis. Suis-je
dupe, me dis-je, des apparences, ou bien le jouet des charmes de la
nuit? Voyons: ce que j'ai aperu a trop de sveltesse pour tre d'une
fille de chambre ou de campagne... Je n'y pus tenir: me voil enjambant
la barre d'appui; et j'entends mes deux pieds  la fois, comme une masse
de plomb, craser les tiges frles et odorantes des rsdas.

Une femme tait dans le parc, traversait en courant une portion de la
pelouse prive de l'ombre des ormes; elle s'y cachait donc,  moins
qu'elle ne foltrt, telle une nymphe. Cette femme, gui pouvait-elle
tre, sinon Hlne des Gaudres?

Hlne des Gaudres foltrait, la nuit, comme une nymphe des fontaines
et des bois? ou bien elle gagnait quelque endroit furtivement? Mais,
furtivement, pourquoi?... Ah! messieurs, j'eus une motion. Sur-le-champ
mon parti tait adopt de savoir ce qu'il en tait, cote que cote.

Mes pieds, lourds en tombant de la fentre, taient devenus lastiques
et sans poids. Je ne m'entendais pas avancer dans les rgions ombreuses,
mais ce que je percevais trs bien, c'tait les battements de mon coeur.
Sottement,  l'tourdie, je me heurtai au ruisseau. Il gazouillait entre
les roseaux qui m'avaient empch de voir son reflet sous la lune. C'est
que, pour le traverser, il n'existait pas trente-six ponts! Je dus
excuter un long dtour afin de franchir une passerelle en me maintenant
 couvert. A peine avais-je touch l'autre rive, que le bruit d'un rire
m'atteignit: une pluie de perles en plein visage. Le rire ne provenait
pas d'une femme loigne de moi; et,  n'en pouvoir douter, c'tait le
rire d'Hlne des Gaudres.

M'avait-elle vu? Se moquait-elle de moi? Ou bien poursuivait-elle,
enivre, son jeu plaisant de desse nocturne?

Je m'arrtai; je demeurai fig comme un bronze. A ce moment, il est
hors de doute, messieurs, que je me suis attendu  voir surgir la
silhouette du vicomte.

--Enfin!...

--Oui, Bernereau, je l'avoue, je me souviens mme parfaitement que je
prononai, et quasi tout haut: Eh bien, c'est un peu raide!...

Tout  coup, je vis,  quatre pas de moi, non point une silhouette,
mais deux. Il est vrai qu'elles taient enlaces de manire si troite
qu'on les pouvait rduire  l'unit. Quant  les identifier, bernique.
Je retenais mon souffle. Ah! que c'tait peine superflue!

Le baiser chang, une voix, la voix du rire de perles, me dit, mais me
dit du ton pos d'un propritaire qui fait sa tourne au potager:

--La belle nuit, monsieur Brionnet!

Et, Hlne des Gaudres suspendue au bras de son mari, nous remontmes
tous les trois, en parlant de petites choses quelconques, jusqu'au
manoir.

Au moment de me quitter, l'homme heureux dit  sa femme:

--Il faudra absolument marier ce garon-l...

Ils ne m'ont pas mari. Je les quittai deux jours aprs. Jamais je n'ai
voulu les revoir.

M. Brionnet croisa les mains sur le bord de la table en regardant
tomber dans sa tasse le caf qu'on lui servait. Et il demeura pensif
tandis que les petites bulles blondes agglomres  la surface du
liquide, se sparant, changeaient de groupe, et fuyaient vers les bords.

A quoi on connut qu'il avait fini.

--Je demande la parole, dit M. Bernereau.

--C'est convenu.

--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je manifeste un si grand dsir
de ne pas laisser se refroidir l'intrt de l'aventure Brionnet, mais
celle-ci est pour ma propre histoire un excitant tout particulier; c'est
elle d'abord qui me l'a fait choisir entre tant d'autres, et j'oserais
presque dire qu'elle lui sert de prambule...

Il alluma son cigare, en tira quelques bouffes, et parla.


                  II

--Messieurs, la difficult que j'prouve en commenant, est de me
conformer  la rgle qui veut que nous donnions  nos personnages des
noms supposs. Je ne suis pas un romancier; je n'ai aucune imagination.
J'aimerais, je l'avoue, conserver a mon hrone ce nom de madame des
Gaudres auquel nous sommes dj accoutums.

--C'est impossible! s'cria Brionnet, c'est inconvenant  l'gard de
mes propres souvenirs. Eh! sais-je de quel opprobre vous allez charger
vos personnages? En outre, c'est tendancieux, car par l vous favorisez
votre thse de l'identit entre ma brune et votre blonde!

--Soit, dit Bernereau. Dire qu'il va me falloir baptiser tout mon monde!
J'ai envie d'appeler ces gens-l Un, Deux, Trois, etc.

--Non, non! cela est disgracieux, cela ne parle pas  l'esprit.

--Je donnerai donc  ma Dulcine le nom d'un hameau o j'ai pris hier un
bol de lait et qui s'appelle les Noullis.

--Va pour madame des Noullis!

--Vous savez, messieurs, que je me suis, comme le vicomte d'Espluchard,
beaucoup occup d'automobile, surtout dans les dbuts de ce sport. Mon
histoire se place un peu plus tard que celle de Brionnet. Pour moi le
sicle avait deux ans. C'tait aprs ce qu'on nomme en termes
d'automobilisme l'anne de Berlin,  savoir lors du grand Circuit de
Vienne, un fameux tournoi international o notre industrie tenait le
premier rang. Je suivais avec un vif intrt les preuves. Nous tions,
sur le chemin de feu l'Autriche-Hongrie, un certain nombre de Franais.
Pendant la toute premire partie du voyage vertigineux, j'avais fait la
connaissance d'une jeune femme tout  fait selon mon got, une
sportive que nulle difficult du raid n'avait prive de son heureuse
humeur. Je n'ai pas rencontr depuis lors une femme anime  ce degr
de l'ivresse du mouvement. Elle ne conduisait pas elle-mme, il est
vrai, car cela n'tait gure encore d'usage chez les dames, mais il lui
suffisait d'tre en voiture pour se dclarer satisfaite. Jolie? Ah!
messieurs,  tel point que, jusque sous les horribles lunettes, elle
vous et sduits, ds le premier abord.

--Grande? fit M. Brionnet.

--Brionnet, vous nous avez cach la taille de madame des Gaudres; je
rserve celle de madame des Noullis. Vous savez dj que cette femme
sduisante tait blonde; elle tait blonde comme les bls. D'instinct,
j'avais t attir vers elle, et cela, ds le premier relais. Je la
perdis au second, mais le troisime jour, durant la traverse de la
Suisse, je reconnus ses cheveux d'or sur le bord de la route. La voiture
qui la portait tait en panne. Les pannes, frquentes  cette poque,
taient l'occasion de maints pisodes romanesques. Je stoppai, et offris
mes services. Par hasard, ils ne se trouvaient pas superflus. On
travailla donc; on causa; puis, comme on se lavait les mains dans l'eau
glace d'un torrent, on se prsenta.

Madame des Noullis avait pour mari un homme ni grand ni petit, ni bien
ni mal. Je regrette de ne vous point offrir un mari aussi affreux que
celui qui exaspra Brionnet... Les Noullis taient accompagns d'un
autre couple, celui-l compos d'un homme videmment beaucoup mieux que
M. des Noullis, et d'une personne nettement disgracieuse,  figure de
chvre; et c'est  cause de ce dtail que je les appellerai, si vous n'y
voyez pas d'inconvnients, monsieur et madame de la Biquerie. Je leur
octroie la particule pour ne pas demeurer en reste sur le prcdent
narrateur.

Je ne m'occupai pas beaucoup de toute cette Biquerie, mais je fis
aussitt la cour  madame des Noullis qui, sur ma foi, ne fut pas
dcourageante.

Une fois remis en marche, nous ne nous perdmes presque pas de vue. Je
voyageais seul avec un mcanicien qui put,  plusieurs reprises, donner
un coup de main  mes nouveaux amis, ces messieurs n'tant point
seconds. Des Noullis tait maladroit et paresseux; la Biquerie, lui,
trs rompu  toutes les exigences de l'automobile, mais ayant oubli
quelques outils indispensables, lors de sa premire tape,  Dijon. Ma
grande surprise fut,  un relais, de trouver madame des Noullis les
mains  la pte, si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une femme
qui a retrouss ses manches sur ses bras charmants, qui a endoss la
salopette ouvrire, et qui, penche sur le capot bant, tripote et
tourne les crous  l'aide de ses petits doigts noircis et poisseux, qui
de plus, au moment o je fais halte, quelques pas derrire sa voiture,
crie  son mari d'un ton rsolu: Allons, ouste! tu n'y entends rien! A
la vrit, elle et la Biquerie taient seuls dignes d'entreprendre un
voyage de cette sorte; eux seuls le paraissaient apprcier. Quand
j'arrivais avec mon mcanicien, madame des Noullis n'acceptait pas
toujours volontiers de se faire suppler dans sa tche, mais elle se
montrait aimable, extrmement. Je passe sur des incidents de route o
vous verriez, entre autres choses, s'accrotre mon intimit avec
l'adorable blonde, mais qui allongeraient inutilement mon rcit.

A Vienne, nous descendmes, les Noullis, les la Biquerie et moi, au
mme htel. On tait au milieu de juillet. Il faisait une chaleur
accablante. Ces messieurs, qui dormaient mal la nuit, se rattrapaient le
jour. Ce n'tait pas que je n'eusse grand besoin de faire comme eux,
mais j'tais agit  l'excs par la prsence, si proche de moi, de
madame des Noullis, et je m'vertuais  dcouvrir le stratagme qui me
permt un rapprochement plus troit encore. Il devenait vident que nous
nous entendions, elle et moi,  merveille. Nous nous entendions si bien,
que j'en vins, un moment,  me demander si la belle n'tait point femme
lgre! ou,--que j'tais donc jeune!--si elle ne me laissait point voir
trop innocemment que j'avais fait sa conqute. Tout marquait que j'tais
tomb au sein d'une famille honnte: de petits hobereaux d'excellente
ducation, l'esprit tourn plutt en arrire qu'en avant. Le mariage des
la Biquerie ne remontait qu' une date rcente, puisqu'ils disaient
faire leur voyage de noces. Couple mal appareill, comme vous l'avez vu,
ils tenaient aux Noullis bien avant leur union, elle tant la soeur
ane de Noullis et lui,--oui, mon cher Brionnet,--le propre cousin de
mon trs gracieux flirt.

--Fichtre! dit Brionnet.

--C'est ainsi, cher ami. Oui, mes figures et les vtres concident de
telle faon que j'en suis mme un peu gn: ne vous ai-je pas averti que
j'allais prendre la suite de vos affaires?...

--Elles taient bonnes, observa M. de Soucelles, et c'est cette
succession qui vous amusait: comment se fait-il, Bernereau, que vous ne
paraissiez pas prcisment triomphant?

--C'est qu' mesure que je vous fais toucher davantage les rapports
entre l'un et l'autre rcit, les objections qu'on peut opposer  leur
concidence exacte se prsentent et s'accumulent dans mon esprit.
Bizarre phnomne: avant de prendre la parole, j'tais sur de nouer mon
pisode au prcdent: je parle  prsent; je donne  Brionnet lui-mme
la croyance que je tiens son propre fil, et voil que je sens que, pour
la moindre effilochure, ma prtention premire est rompue. Mais elle
n'est qu'accessoire dans l'affaire... Je poursuis. Il faisait chaud,
disais-je, et je cherchais mon stratagme... Voici celui que je crus
dlicat et du dernier fin.

Mon agitation m'ayant men, durant les heures torrides, jusqu'au muse
de peinture, j'avais eu la surprise de trouver, dans ce vaste et
magnifique monument, de la fracheur. J'en fis la confidence  madame
des Noullis, ne doutant gure qu'elle ne saist l'occasion  la fois
d'chapper  la fournaise et de passer deux heures en ma compagnie. A ma
stupeur, elle fit exactement comme si elle n'avait pas entendu ma
proposition. Ce n'tait pas une femme si facile! C'tait une provinciale
timore, soumise aux convenances, et qui tmoignait hardiesse et mme
tmrit en prsence des siens, quitte  redevenir petite pensionnaire
ds qu'elle avait hasard le pied hors de ses fortifications naturelles.

Je renonai  la fracheur des pinacothques, et ne gagnai mme pas 
cette abstention cinq minutes de tte--tte avec ma dlicieuse
mijaure. Comment donc employait-elle les lourdes heures de
l'aprs-midi? Car elle prtendait ne pas dormir.

A peine madame des Noullis avait-elle reu le renfort de son mari, de
sa belle-soeur ou de son cousin, elle redevenait avec moi coquette,
mais d'une coquetterie que j'estimais regrettable en tant qu'elle tait,
d'une part, excessive en vrit, et, d'autre part, sans but. Cette femme
n'allait-elle pas, un de ces jours, me demander de m'accompagner au
muse? Je fus autoris  le croire. Comme elle ne s'y dcidait point, ce
fut moi qui lui en osai faire publiquement la proposition. Surprise,
explosion, scandale! La belle-soeur baubie; le mari riant jaune; la
dame elle-mme empourpre, et pudique tout de bon. Le cousin seul
demeurait impassible. Mais, en choeur, les quatre fossiles m'accusrent
de faire montre d'une immoralit babylonienne. Cependant les
aguichements de madame des Noullis  mon endroit dconcertaient le
cynique dbauch que l'on voulait que je fusse. Beaucoup de purilit,
en somme, comme vous voyez; un peu de ridicule aussi; mais, messieurs,
quelle femme!...

La vie presque commune avec la provinciale tribu n'tait pas trs
aise, car si mon idole, tout en m'attirant, me repoussait, elle
aboutissait, par son mange,  rendre des Noullis ombrageux. Un exemple:
j'avais pris le parti, non pas tout dsintress, de me rendre, seul,
au muse, durant les heures trop chaudes. Madame des Noullis ne vint
jamais au muse, cela va de soi; mais elle ne consentit pas une fois 
monter en voiture pour le _Prater_, entre cinq et six, avant que je ne
fusse rentr  l'htel et en tat de faire la classique promenade
viennoise avec la tribu. Tout exprs, je me mettais en retard; je me
faisais attendre. On m'attendait. La tribu enrageait; madame des Noullis
pitinait. J'arrivais, d'un pas lent; j'affrontais allgrement
l'impatience gnrale: n'tais-je pas le monsieur sans qui madame des
Noullis refusait d'aller au _Prater_?

Remarquez que la question de la promenade au _Prater_ s'aggravait du
fait qu'en mon absence une seule voiture et suffi. A cause de moi, deux
voitures taient ncessaires. Et il y avait dispute quotidienne, avant
de monter, touchant la rpartition des personnes, dispute qui se
terminait non moins rgulirement par loger M. des Noullis et sa laide
soeur dans un carrosse, madame des Noullis, son cousin et moi dans un
autre.

La famille me maudissait; mais celle qui consentait  se dire mon
_flirt_ tenait bon; et, comme aucun des trois autres membres ne se ft
priv d'elle, l'on en passait finalement par le caprice de la belle. Le
frre et la soeur dvoraient leur dpit dans leur voiture  deux
chevaux, et m'envoyaient  tous les diables. Vous m'entendez bien. Or,
quand nous nous trouvions tous runis, soit chez un ptissier, soit au
restaurant, de quoi supposez-vous qu'il tait question? Mais du retour
vers la mre patrie avec moi, du retour imminent, d'ailleurs, du long
parcours en automobile, dont on fixait les tapes, soit dans le Tyrol,
soit en Bavire, soit en Alsace-Lorraine, en me consultant bnvolement,
et avec dfrence, sur chaque halte, attendu qu'il semblait inconcevable
que ce retour pt s'effectuer sans mon aide!

Un soir, au Kahlenberg, une colline dominant la ville, o nous allions
dner pour goter un peu d'air, je me trouvai accoud auprs de madame
des Noullis  une balustrade rustique. Des Tziganes jouaient derrire
nous, furieusement,  briser leurs chanterelles. La nuit tait superbe;
la famille quasi carte. Je fis  l'objet de mes amours une solennelle
dclaration. Ah! tait-ce enfin cela qu'il fallait  cette Climne
soumise au formalisme? Elle ne fit pas un mouvement, son visage demeura
sans expression aucune. Alors, prenant la chose en souriant, je simulai
que je frappai  un guichet: Pan, pan! Elle pronona un mot allemand
que nous avions eu l'occasion de lire et d'entendre en maint endroit:
geschlossen, c'est--dire ferm. Je grommelai en m'efforant
d'imiter un public mcontent. A la descente du Kahlenberg, nul souvenir
de l'incident; amnit habituelle  mon gard, et coquetteries
provocantes, comme si de rien n'tait.

Le lendemain,  midi, dans la grande cour du Hofburg o nous nous
tranions, en dsoeuvrs, pour entendre l'aubade que donnait 
l'empereur la musique de la garde, et comme la chaleur s'annonait pire
encore, je dis  madame des Noullis en la regardant d'une manire plus
imprative que suppliante:

--Je vais passer une frache aprs-midi au muse.

Elle adopta un air srieux; puis elle sourit avec une grce inoubliable
qui pouvait tre autant ironie compatissante qu'espce de promesse.

Et j'allai au muse, ce jour-l, en un si parfait espoir de la
rencontrer, que, ne la rencontrant, au bout d'une heure, dans aucune des
salles  temprature exquise, je revins, dpit,  l'htel, par la plus
grande chaleur du jour.

Et je me souviens que, dans l'escalier qui conduisait au deuxime tage
occup par nous, je m'arrtai aux avant-dernires marches afin de
m'ponger le front et de me remettre un peu la figure en ordre, de peur
de paratre ridicule  madame des Noullis si un hasard voulait que je la
rencontrasse avant d'atteindre ma chambre.

Dans l'instant o je posais le pied afin de me livrer  cette opration
d'homme pris, je la vis, elle, tout entire: ses cheveux blonds, sa
nuque, sa taille, et un kimono soyeux sous les plis duquel elle m'tait
dj prcdemment apparue... Et, tout entire, reconnaissable  ne
pouvoir s'y mprendre, je la vis entrer dans une chambre qui n'tait ni
la sienne, ni celle de son mari, ni celle de monsieur, ni celle de
madame de la Biquerie... Rassurez-vous! ce n'tait pas non plus la
mienne.

Je restai l, sidr, mon mouchoir  la main et le front ruisselant. Je
poussai un juron, et puis, tout  coup, bondis jusqu' ma chambre dont
j'eus soin de ne pas fermer la porte, afin de rester attentif au moindre
bruit du corridor. Je me lavai, me changeai, venant  tout instant  ma
porte entr'ouverte, risquant un oeil au dehors, jusqu' la chambre
numro 125,--hundert fnf und zwanzig--dont je me rptais mentalement
le chiffre, en franais et en allemand, je ne sais absolument pas
pourquoi.

J'tais depuis beau temps remis en tat, essuy, lav et habill pour
la promenade au _Prater_, quand,  la suite de nombreuses alertes dans
le corridor, je vis de nouveau madame des Noullis qui regagnait
tranquillement sa chambre. Elle me tournait le dos et ne me vit point.
J'tais tout habill pour la promenade. Je m'apprtai  descendre, ne
tenant pas outre mesure  claircir un mystre probablement banal. Mais,
comme je passais devant la chambre numro 125,--hundert fnf und
zwanzig,--j'en vis sortir... M. de la Biquerie.

Je regardai encore une fois, involontairement, le numro 125,--hundert
fnf und zwanzig,--et je dis au beau cousin:

--Tiens, vous avez chang de chambre?

Il ne me dit ni oui ni non, et poursuivit son pas tranquille et mesur
dans le corridor. Ah! j'eus tout loisir d'aller rflchir dans le hall,
car je m'tais mis en une folle avance sur l'heure de la promenade.

Vous jugez que ma dignit me commandait de battre en retraite et par le
plus court? Messieurs, c'est faire injure  la puissance de sduction de
madame des Noullis. Une heure aprs les petits vnements que j'ai
rapports, consentez  me voir assis, je vous prie, dans une voiture 
deux chevaux, en compagnie des personnages que j'avais vus l'un et
l'autre sortir de la chambre numro 125. Je me niais  moi-mme un dpit
atroce, mais que sa grandeur prcisment rendait apte  attnuer ses
propres ravages.

Vous me voyez donc sur la banquette,  ct de madame des Noullis et
vis--vis de M. de la Biquerie, bons cousins. Nul motif de rien
modifier  nos attitudes respectives. Madame des Noullis me demanda:

--Eh bien, faisait-il frais au muse?

Et elle continua avec moi son habituel et galant mange. J'y rpondis
en badinant, avec une ardeur que fouettait ma fivre. Mais du galant
mange je comprenais dsormais l'abominable malignit.

Toute la question tait pour moi de dcider si je continuerais  me
prter au jeu, ou si j'attendrais une occasion propice  montrer que je
l'avais dcouvert. Entre nous, il est vraisemblable que j'eusse prolong
l'tat d'expectative, moiti pour le plaisir de contempler plus
longtemps de beaux yeux, moiti pour le ragot de constater jusqu' quel
bas usage une femme pouvait domestiquer un quidam. Oui, sans doute,
j'eusse honteusement temporis, si, le soir mme, sous des traits
surprenants, la divinit protectrice des familles ne m'tait apparue.

Nous avions  peine rintgr nos cellules, aprs l'change des bonne
nuit, dans le corridor, que j'entendis frapper  ma porte. Ho! Ho!...

Je me prcipitai. Je vous laisse  deviner qui frappait  ma porte...
Non. Vous ne brlez pas...

C'tait madame de la Biquerie.

Madame de la Biquerie, mue, hsitante  la fois et rsolue, roulant
des yeux, portant la main  son coeur, son mouchoir  ses yeux avant que
la pluie en tombt, enfin plus laide que jamais, venait m'exposer qu'il
n'chappait ni  elle, ni  son cher mari, ni  son frre, que je me
livrais avec la trop charmante des Noullis  un divertissement
dangereux. A croire ma visiteuse, la jeune des Noullis tait une femme
qui avait sem jusqu'ici le bonheur autour d'elle, qui avait choisi son
mari entre cent soupirants, contract par consquent un mariage d'amour,
et donn l'exemple de la plus touchante tendresse. M. des Noullis
souffrait, paraissait-il, de voir sa femme bien-aime se livrer  de
petites excentricits de voyage qui, hlas! taient de nature 
leurrer un tranger ( qui le disiez-vous, ma belle!...). M. des Noullis
n'et pas voulu, par une intervention personnelle, donner de
l'importance  ce qui n'en saurait avoir, aussi la soeur, compatissante
avait-elle pris sur soi de me venir avertir, quitte  se compromettre,
pronona-t-elle srieusement, assure qu'elle tait qu'un galant homme
de ma sorte renoncerait  jeter la perturbation en une famille aussi
exemplairement unie...

Cette dernire expression allait me faire pouffer au nez de madame de
la Biquerie, quand je pensai que rien n'tait plus exact que les termes
employs par elle, attendu que c'tait pour que le contact demeurt plus
intime et parfait entre les membres de sa famille, que madame des
Noullis s'tait servi de moi comme chandelier.

Je reconduisis donc poliment jusqu' ma porte madame de la Biquerie en
lui faisant grces et salamalecs et lui jurant que sa famille
exemplairement unie ne me retrouverait plus sur son chemin.

Et en effet, le lendemain, dans la matine, je quittai Vienne avant
qu'et ouvert l'oeil aucun Biquerie, aucun Noullis.

Vous vouliez une msaventure. La mienne est cuisante.

--Elle ne l'est pas que pour vous! dit M. Brionnet, car elle prouve
que mon Hlne des Gaudres, deux ans aprs mon sjour en son manoir,
avait bel et bien un amant.

--Rien n'est moins certain que cette dernire proposition, dit M.
Bernereau, et malgr de remarquables concidences. Songez que jamais je
n'entendis parler d'une vieille mre, et que la musique ne parut pas un
moment tenir quelque place dans les proccupations de mes Biquerie.
Outre cela, qu'une femme s'lance des bras de son mari en ceux de son
cousin, voil qui ne drange rien aux lois de la nature, mais qu'elle
passe du got minemment sdentaire de la pche,  la frnsie de la
locomotion rapide, quelle entorse  la logique! Les gots ne sont-ils
pas une des rares choses stables du monde? On les apporte en naissant,
on les tient de famille, et on les transmet  ses hritiers.

--Heu...! heu!... fredonna M. de Soucelles.

    L'Amour est enfant de Bohme
    Qui n'a jamais--jamais connu de loi.

--Reste que votre hrone tait blonde, dit M. Brionnet.

--Et la vtre du plus beau brun.

--Je paierais l'addition pour acqurir le droit de restituer  ce
personnage son nom vritable!

--Moi aussi.

--Moi aussi, dit M. de Soucelles, piqu lui-mme. Eh bien! ajouta-t-il,
je propose: la paiera, l'addition, celui qui, par inadvertance, laissera
dcouvrir le vritable nom.

--Levons les masques! s'crie M. Brionnet.

--Je m'y oppose, dclara M. Bernereau, l'usage du pseudonyme est plus
dlicat.

--Il est vrai que nous nous imposons une contrainte ridicule, dit M. de
Soucelles. Nous sommes des barbons, des gens d'un autre ge. Nos fils
riraient bien de nos subtiles cachotteries!

--Il y avait jadis des rideaux  l'alcve, dit M. Bernereau, aujourd'hui
l'on juge plus sain de n'en mettre mme pas au lit.

--Allons! allons! Soucelles, que la vieille discrtion franaise ne vous
porte point jusqu' esquiver un troisime rcit qui nous est d.

--Ah! le mien ne vous fournira pas, vraisemblablement, la lumire
demande, et il y a peu de chances que vous y reconnaissiez aucune de
vos figures. Je vous transporte jusqu' nos jours, ou du moins jusqu'
avant-hier, en pleine guerre; et mon hros est un tout jeune homme,
encore  l'heure qu'il est. Car nous n'avons point, aprs tout, prt le
serment de ne raviver que nos sujets d'amertume personnels...


                  III

--Ce garon, vingt-cinq ans, lieutenant dans l'infanterie, mdaill
militaire...

--Comme votre fils, cher Soucelles?

--C'est un de ses compagnons. Permettez que je lui donne seulement son
prnom,  savoir Stanislas.

Stanislas, en 1916, a t vacu du front de la Somme sur l'hpital
309, formation de l'arrire. Une balle dans la cuisse, et l'paule
droite fracture, il tait soign par une femme de si beaux traits, sous
la coiffe, que plusieurs officiers en avaient eu dj la tte tourne.

Stanislas, objet de soins sans doute particuliers de la part de madame
X...,  cause d'un tat qui longtemps fut grave, conut pour
l'infirmire la plus ordinaire grande passion.

Les camarades, qui tous avaient pris, non sans difficult, leur parti
du rigorisme de la dame, montrent  l'amoureux un bateau qui n'eut
pour rsultat que de lui faire hausser l'paule valide. Ne
s'entendaient-ils pas pour affirmer que le coeur de madame X... tait
capt depuis l'ouverture des hostilits, et par qui? par un pharmacien
que certains avaient vu l, sous un kpi  velours vert, ds le mois
d'aot 1914! Ils citaient tels blesss, aujourd'hui encore en
traitement, et tmoins d'un pisode qui avait failli mal tourner. Et le
potard?, interrogeait Stanislas. Le potard, il avait t,  cette
occasion, expdi vers une formation du front.

On ajoutait ce dtail: madame X... et son pharmacien s'entretenaient
_en latin_! En latin, cela sentait la farce. Stanislas est de ces hommes
d'aujourd'hui qui n'y vont pas de main morte et dissipent vite les
ambiguts.

--Est-ce que c'est vrai, demanda-t-il  madame X..., que vous savez le
latin?

--Pas plus que vous, rpondit-elle schement, et j'ai autre chose 
faire.

En effet, elle tait, pour l'heure,  la tte de vingt-quatre lits.
Mais elle parut choque et bouda Stanislas.

Si la question avait dplu  madame X..., c'est qu'elle se rattachait 
quelque histoire, comme on le prtendait, fcheuse. Stanislas,  peine
debout, et bquillant dans les couloirs, interrogea de-ci, de-l,
personnel et blesss anciens.

Il y avait trace d'un aide-pharmacien en 14 et mme en 15, et nomm
Mourveu. Quant  une affaire avec l'infirmire, les uns en ignoraient,
les autres y opposaient un dmenti catgorique. Certains,  cette
vocation d'un souvenir dj effrit, souriaient.

--Enfin, demandait Stanislas, ce Mourveu tait-il latiniste?

Stanislas, posant cette question, tomba mal. Latiniste? Les personnes
auxquelles il s'adressa ne savaient pas ce que cela signifiait.
Cependant, il fut plus heureux en interrogeant l'officier gestionnaire,
qui, par hasard, tait lettr.

--Latiniste?... oui, je me rappelle en effet que l'aide-pharmacien
Mourveu tait licenci s lettres, un cerveau un peu brl d'ailleurs,
comme l'atteste cette fugue des cours de la Sorbonne  une boutique
d'apothicaire; Mourveu avait la manie des citations, comme un vieux,
vieux monsieur.

Ah! quelque vrit gisait donc sous la lgende des entretiens en
latin. Le lieutenant Stanislas tait sans diplmes, mais enfin, il
avait fait ses tudes, et assez rcemment pour que quelques vers latins
lui demeurassent dans la mmoire. Il chercha, trouva les mots par
bribes, juxtaposa, scanda, tablit laborieusement des fragments de
textes, et, un beau jour, tandis que madame X.. le pansait, il jeta
ngligemment:

--_Veneris nec proemia noris_...

La sonorit de ces mots veilla les esprits de l'infirmire, mais il
tait clair que les mots demeuraient pour elle incomprhensibles.

--Vous avez fait vos tudes, vous? dit-elle au bless.

--Oh! pardieu, comme tout le monde...

--Comme tout le monde, non!

Et la pense de l'infirmire sembla se voiler, son visage devint
mlancolique; et elle dit:

--C'est que cette langue est si belle!

--Mais vous ne la savez pas! observa Stanislas.

--Sans doute, mais je l'tudie. Tenez, par exemple, je sais par coeur
le petit volume de monsieur Reinach...

--Connais pas, fit Stanislas.

--_Cornlie ou le latin sans pleurs_...

--Qu'est-ce que c'est que a?--demanda le lieutenant, en riant.

--Ne vous moquez pas: c'est intressant au possible. Et il y a l
dedans des choses d'une posie!... Tenez, pour la lune sur la mer:
_Splendet tremulo sub lumine pontus_. Je sais que a veut dire: la mer
resplendit sous la lumire tremblante...

--Mais, madame X..., vous prononcez le latin  la dernire mode! Vous
avez eu un professeur?

Elle baissa la tte et dit en achevant son pansement:

--Voil pour aujourd'hui. Vous verrez. Je vous apporterai le _Latin
sans pleurs!_

Elle apporta au lieutenant Stanislas un lgant petit volume reli en
maroquin souple et d'un ton de rubis. Il tait culott; madame X... en
faisait usage,  n'en pas douter, et mme elle devait le transporter
avec elle dans son sac  main. Peut-tre le lisait-elle au lit?

Et elle indiqua du doigt au lieutenant les vers virgiliens sur la
lune et d'autres qui lui plaisaient. Tous deux se mirent  bavarder
comme ils ne l'avaient pas fait jusqu'alors. Stanislas se flattait
d'avoir dcouvert le moyen de sduire cette femme, sans doute un peu
singulire et qui avait le got du latin.

--Mais comment, lui demanda-t-il, n'en avez-vous pas fait toujours, du
latin, et ne connaissez-vous encore que le volume de monsieur Reinach?

--Ah!... voil... rpondit-elle.

Et c'tait tout ce qu'on pouvait obtenir de cette nigmatique personne.

Stanislas se moquait du latin; mais madame X... qu'autour de lui on
disait un peu mre, pour trouver quelque chose contre elle,--lui
paraissait,  lui, dsirable, et il tait parvenu, grce au latin, 
l'apprivoiser. Le bruit commenait  se rpandre au 309, que madame X...
avait dnich un second latiniste.

Lorsque le lieutenant alla mieux, elle l'invita  goter chez elle
ainsi que plusieurs de ses camarades.

La maison de madame X... fut estime cocasse. En chaque pice, les
murailles taient ornes de banderoles sur lesquelles une main inexperte
s'tait applique  tracer, en caractres romains, des sentences
empruntes aux grands auteurs de l'antiquit. La plupart des
convalescents n'y virent, il est vrai, que du noir sur du blanc, et
aussi un got excentrique; mais Stanislas, lui, tait intrigu: une
femme aime-t-elle tant le latin pour lui-mme?

Comme on passait  la salle  manger, l'attention du lieutenant fut
aussitt attire par des bocaux de pharmacie portant tous sur la panse,
en latin selon l'usage ancien, l'indication de leur contenu. Il y en
avait qui, surmonts d'abat-jour, taient devenus lampes, aux deux
bouts de la chemine, et il y en avait un, empli de tabac destin aux
poilus. Ces rceptacles de toutes les drogues de la vieille pharmacope
tendaient  faire de la pice une vritable apothicairerie. Cependant,
bien que les bruits qui avaient uni madame X... au pharmacien Mourveu,
fussent vieux de plus d'un an, Stanislas fit la liaison entre cette
collection de faences et la lgende dsobligeante. Il parcourait chaque
paroi de la salle en s'efforant de dchiffrer les inscriptions
abrges: _Axungia Ursini, Extract: Juniperi, Extractfel. Bov, Sapo
Starkii, Unguentum popul, Ceratum R. Galeni,_ etc., etc. Le lieutenant
prononait  haute voix les noms des drogues absorbes par nos aeux et
il en ajoutait de son cru, et de fantaisie gauloise, afin d'amuser la
compagnie.

Mais,  part lui, il recueillait ici la preuve manifeste de relations
littraires ou non, entre l'infirmire de qui il apprciait la superbe
maturit et l'ex-potard de l'hpital 309.

Madame X... n'prouvait aucune gne  exhiber ses bocaux. Elle disait:

--C'est une douce manie  moi: je trouve cela dcoratif, cela m'voque
les vieilles rues de Rouen, les choppes et les bonnes femmes en bonnet
normand venant demander deux sous de sn ou une consultation  propos
de la colique de _miserere_ au savant homme capable de lire ce latin,
car l'apothicaire tait, disait-elle, un docte personnage, probablement
plus fort que le mdecin...

--Et o avez-vous fait cette collection, madame?

--Mais j'ai recueilli tout cela dans le pays mme...

--Et depuis quand, madame?

--Mais depuis la guerre, chaque jour de cong que je prends...

M. de Soucelles en tait l de son rcit, quand il dut l'interrompre,
parce que le vrombissement d'un moteur, dans la rue proche, atteignait
des proportions dcidment incompatibles avec l'mission d'aucun autre
son. Le tonnerre cessa tout  coup; M. de Soucelles reprit alors, et,
par un phnomne naturel, en levant la voix aussi haut que si le
monstre mugissait encore, de sorte qu'il ne s'aperut pas qu'un grand,
jeune et beau garon tait plant derrire lui. Ses auditeurs lui
touchrent chacun le bras:

--Attention! votre fils vous coute...

Et ils souriaient au nouvel arriv.

--Mais, je ne suis pas de trop! s'cria le jeune de Soucelles, puisque
papa vous raconte mon affaire avec la mre Chantepie...

--Chantepie! murmura M. Brionnet.

--Chantepie! murmura M. Bernereau.

--La baronne de Chantepie, si vous voulez, quoi? C'tait son nom  cette
femme... Je ne l'ai pas eue, vous savez! Elle a pous son pharmacien.

MM. Brionnet et Bernereau frapprent en mme temps la table d'un si
vigoureux coup de poing, que la verrerie tomba. Les garons se
prcipitrent.

--Apportez l'addition, dit M. de Soucelles, le pre. Je vois que le
rglement en incombe  moi et que nous avons fini de parler.

--Mais, tout de mme, elle tait brune!... soupira M. Brionnet.

--Blonde, rpliqua M. Bernereau.

--Teinte, dit le jeune homme.

--Comment le savez-vous?

--C'est le potard lui-mme qui l'avait dit, au 309...

--Messieurs, la couleur se modifie, conclut le papa,--comme les gots de
la femme...

--...qui ne sont autres que ceux de l'homme aim d'elle...

--...et cela, si divers que soient les hommes qu'elle peut aimer!...

--...En sorte qu'une seule baronne de Chantepie:--Gaudres, Noullis et
madame X...

--...peut nous faire croire  trois personnes!




               LA PICE FAUSSE

              _A Edmond Jaloux._


Un jour, M. Cantonnier, en fouillant son gousset pour payer un paquet de
cigarettes, amena plusieurs pices de monnaie blanche qu'il tala, d'une
main distraite, sur le comptoir. La buraliste lui dit en souriant comme
 un homme que l'on considre:

--Ce n'est pas monsieur Cantonnier qui va essayer de faire passer une
pice en plomb!

M. Cantonnier n'avait pas la vue bonne; il fit sonner les pices de
monnaie sur le marbre, et reconnut aussitt la pice au son mat. Il
s'excusa, en rougissant comme un tout jeune homme. Non, certes, il
n'tait pas homme  faire passer une pice fausse!

Non seulement il tait riche, et pour avoir fait d'excellentes affaires,
mais il tait entour du respect de sa commune pour n'avoir jamais agi
en toutes choses qu'avec la plus parfaite probit. Non pourtant qu'il
n'et vcu en un temps o cette vertu tait rare; non que les occasions
ne se fussent offertes  lui de dcupler sa fortune,  la fois dans les
terrains et dans les draps! Mais il disait volontiers: Quand ma fille
aurait huit cent mille francs de dot au lieu de deux, et un pre tar:
elle n'en serait pas plus avance.

M. Cantonnier, rentrant chez lui, plaa la pice sur la chemine en
disant: Je me serai laiss glisser une pice fausse, hier, au
chef-lieu; il faut la mettre de ct, comme curiosit...

La bonne l'interrompit aussitt: Que Monsieur me confie a: je l'aurai
bien vite fait passer!

--Mlanie, fit M. Cantonnier, je vous croyais plus honnte fille... J'ai
commis la sottise de me laisser refaire de quarante sous; n'en parlons
plus; mais je dfends  quiconque vit sous mon toit, de jamais frustrer
son prochain, ft-ce de cinquante centimes. Celui qui trompe pour une
petite somme, trompera pour une grosse et pour n'importe quoi.

Madame Cantonnier donna grandement raison  son mari, de qui
l'impeccable intgrit l'avait de tout temps rendue fire, et elle mit
la pice en plomb dans un tiroir du secrtaire, en compagnie de ces
menus objets sans utilit et sans nom que trouvent les hritiers dans
les vieux meubles de famille. Les deux poux s'assirent  table avec
leur fille unique Ccile.

Et la tristesse qui affligeait depuis deux jours la famille, parce
qu'une prsentation avait encore chou, se trouva quelque peu
attnue par la profession de foi clatante et sincrement mue du
scrupuleux papa.

Objet de la plus pure tendresse de ses parents, Ccile venait de
dpasser de cinq ans sa majorit sans se pouvoir marier, malgr sa dot,
et causait par l  papa et  maman grand chagrin, car ni l'un ni
l'autre de ces bonnes gens ne songeait au bonheur goste de conserver
prs de soi la chre enfant, et tous deux savaient que le seul bonheur
possible pour le commun des mortels est d'avoir fait comme tout le
monde.

Pour la premire fois, M. Cantonnier parla de conduire la jeune fille
aux bains de mer. Il pensait, sans toutefois l'exprimer, que l'on trouve
 la rigueur dans ces agglomrations improvises et artificielles ce qui
ne s'offre pas toujours dans le milieu rgional.

--C'est juste, opina madame Cantonnier, et ce ne serait pas une mauvaise
ide; mais pour aller aux Sables ou  La Baule, il me semble
indispensable que Ccile soit habille.

--Qu'appelles-tu habille? demanda le pre.

--J'entends que nous ne pouvons pas dans ces stations, toujours un peu
cosmopolites, avoir l'air d'arriver de Chaussigny-sur-Euze...

M. Cantonnier rflchit. Puisqu'on abordait le chapitre de la toilette,
il avait lui aussi une ide  suggrer.

Elle tait d'un ordre plus dlicat et la formule n'en vint pas aisment
 ses lvres. Il voulait la tourner avec lgance et n'y russit pas:

--Il y a aussi dit-il, la question de la dent...

Oui bien! il y avait la question de la dent. Faute de se dcider  aller
 temps au chef-lieu, on avait laiss, hlas! s'altrer, dans la
bouche de Ccile, la premire molaire,  gauche; et, faute d'un dentiste
comptent ou suffisamment adroit, ladite molaire avait t non pas
soigne mais arrache. Quand Ccile souriait, quand elle parlait mme,
la brche tait visible.

En son for intrieur, M. Cantonnier pensait que cette disgrce physique
tait pour beaucoup dans l'chec de la prsentation dernire, et
peut-tre des prcdentes!... Des disgrces physiques, ta fille en a
bien d'autres! lui soufflait la vrit qui nous parle intrieurement.
Ccile, il le fallait reconnatre, tait peu avantage du ct de la
poitrine, et ses cheveux, secs et pauvres, lui eussent nui franchement
sans le secours des postiches, qui sont tout  fait admis. La vanit
paternelle n'aveuglait pas non plus M. Cantonnier au point qu'il pt
oublier qu'on n'avait russi  enseigner  Ccile aucune vertu
domestique. Elle tait dsordonne, tourdie, indiffrente, ignorait le
prix des denres comme les mille dtails du mnage, comme l'orthographe
et le piano.

M. Cantonnier chassait ces ralits dmoralisantes, tant tout entier,
pour le moment, au voyage de Paris, que rendait ncessaire la question
de la dent et qui devait videmment prcder la saison des bains de
mer. Le chirurgien amricain, consult sur la question, dplora l'tat
de la bouche de Ccile et dit que deux autres extractions taient
indispensables pour une mise en tat. Il expliqua qu'il jetterait un
bridge et que les apparences seraient sauvegardes. La maman s'effara:
Ccile devrait-elle avouer cet appareil  son futur mari? A son mari,
s'il s'en aperoit, Ccile n'aura rien  cacher, dit M. Cantonnier; 
son _futur_, elle peut se dispenser de la dclaration: qui est-ce qui
n'apporte avec soi quelque dfaut? Il en est de plus graves...

Lorsque Ccile eut de l'or plein la bouche et les dents blouissantes,
son papa la priait  tout propos de sourire, et il la contemplait avec
satisfaction.

On se fit aussi habiller, pendant qu'on se trouvait  Paris. Et Ccile
porta des corsages un peu bouffants pour remdier  l'inconvnient du
buste trop peu garni.

Vint ensuite l't, et l'on partit pour La Baule, plage rcemment mise 
la mode.

Nombre de jeunes gens sjournaient  l'htel, avec qui l'on eut tt fait
connaissance. En un clin d'oeil, M. Cantonnier avait jug et mis  part
ceux avec qui une liaison pouvait tre fructueuse. Pour les promenades,
les parties en commun reurent l'approbation du pre de famille; mais il
tait hsitant encore quant au bain. Et il dit confidentiellement  sa
femme:

--Souviens-toi que le docteur, en consentant, d'ailleurs de mauvaise
grce,  la mer, nous a conseill une extrme prudence... Il n'y a que
deux ans et demi, songes-y, que le poumon de ta fille est cicatris...

Et la maman songeait en effet, en frmissant,  cette alerte terrible
qui, quelques annes auparavant, avait secou la famille, alerte que
l'on s'efforait d'oublier, que l'on taisait soigneusement.

--Son poumon! par-dessus le march, dit-elle.

--Chut! fit M. Cantonnier.

Mais, durant qu'il parcourait solitairement les rues de La Baule,
l'attention de M. Cantonnier fut attire, un beau matin, par un talage
d'objets singuliers. Ils taient faits de gazes bleu cleste ou rostre,
affectaient l'apparence de corsets impondrables dont les protubrances,
nettement hmisphriques, taient soutenues par de fines baleines
inapparentes et lgres: seins ariens, gorges de fes. Et parmi les
objets singuliers, sur un pupitre  musique, s'talait un carton portant
en lettres capitales:

                   ANGLIQUE ARMADA

                    _cratrice de_

                   L'INSOUPONNABLE

                   _(Modle dpos)_

Sans barguigner, le pre de Ccile entra, choisit, ne lsina pas sur le
prix, et emporta deux spcimens de l'_Insouponnable_, cr par
Anglique Armada.

--Un pour la ville, l'htel, la promenade, sous le bouffant, dit-il 
sa femme, en rentrant; et  prsent, si tu tiens  faire prendre des
bains  ta fille, tant donn le costume que l'on porte aujourd'hui,
tche qu'elle s'adapte la seconde paire et vous ait l'air d'tre un peu
l!...

--Mais...

--Voulez-vous marier votre fille, madame Cantonnier, oui ou non?




               LA NIAISERIE

           _A Jacques Boulenger._


--Et surtout, Emma, s'il est une chose contre quoi je tienne  te mettre
en garde et que j'ose mme t'interdire d'une manire absolue, c'est de
te laisser lire dans la main. Cette manie de vouloir connatre l'avenir
autrement qu'en le prparant soi-mme par toutes les mesures qui,  mon
avis, forcent la destine, est lche, est imbcile; personnellement, je
la trouve rpugnante: elle me met hors de moi. Sans compter que cette
prtendue science est de la niaiserie. Vois-tu bien, ma petite, le seul
malheur que l'on doive redouter, c'est celui qui est caus par la btise
humaine, par notre propre stupidit.

--Comment se fait-il, Eugne, que tu t'chauffes  ce point-l contre ce
qui n'est, de ton propre aveu, que de la niaiserie?

--Parce qu'il y a des quantits de gens qui prennent cette niaiserie au
srieux, et que cela peut suffire  troubler un cerveau,  bouleverser
une famille!... Suppose qu'une chiromancienne, cartomancienne,
somnambule ou autre toque du mme acabit, t'annonce ta mort
prochaine!...

--Oh! il parat que l'on n'annonce les choses dsagrables que sur
demande expresse...

--Suppose qu'on t'annonce que tu seras bientt veuve!... Dame! la
pythonisse ne sait pas toujours si c'est une chose dsagrable... Eh
bien, a te donnerait des inquitudes, je te fais l'honneur de le
croire, et moi, je ne m'en cache pas, a m'embterait.

--Ce qui prouve, mon bonhomme, que tu y crois tout comme les autres!

Eugne tait un homme corpulent, sanguin, d'un naturel trs bon, mais
d'humeur violente, et, pendant de nombreuses annes, Emma, qui l'aimait
beaucoup, trembla que son mari ne s'apert qu'elle avait transgress
une volont si imprieusement exprime ds les premiers temps du
mariage. Elle s'tait laiss lire dans la main. Elle s'tait laiss lire
dans la main une premire fois, Eugne tant de l'autre ct de la
cloison et n'ayant que la porte du fumoir  ouvrir pour tre tmoin de
l'insubordination! Mais, aprs le dner, quand les pauvres femmes entre
elles n'ont plus rien  dire, allez donc perdre l'occasion d'employer
des minutes trop longues! Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, elle
s'tait laiss lire dans la main, sans que rien de fcheux en ft
survenu; sans qu'Eugne mme, qui,  la vrit, avait d'autres chats 
fouetter, tant  la tte de vastes entreprises, et eu connaissance de
cette pratique devenue de plus en plus  la mode et qu'il continuait
d'abhorrer avec un croissant dgot.

Oh! ce qu'on lisait, d'ordinaire, dans la main d'Emma, tait tellement
innocent!... Une ligne de coeur sans un accroc, une ligne de vie
excellente; la moins bonne de toutes tait la ligne de tte, assez
pauvre, lui dmontrait-on, ce qui ne la flattait pas; on lui comptait
trois enfants sur le bord de la main: elle en avait eu deux, un fils
militaire, une fille rcemment marie, tous deux bien grands aujourd'hui
pour esprer ou redouter un petit frre, mais elle en avait port un
jusqu'au cinquime mois, ce qui pouvait complter le compte; elle ne
prsentait pas le triangle de l'adultre, et il tait vrai qu'elle tait
demeure constamment fidle, du moins quant  l'amour,  son gros cher
Eugne.

Un beau soir,  souper, Eugne tant  Londres, une petite femme
noiraude, aux cheveux crpus, portant un nom de torero, qu'elle
connaissait d'une heure  peine, lui annona sans sourciller que son
mari serait dcd avant l'anne rvolue.

Pan! a y tait. Emma ne prit pas, bien entendu, sur le moment,
l'horoscope au tragique; elle fit bon visage  la gitane; elle sourit
mme en se rptant une des expressions d'Eugne, lorsqu'il fltrissait
l'art des diseurs d'aventure: C'est de la niaiserie. Cependant, seule
dans la voiture qui la ramenait  la maison, songeant que son mari
traversait le lendemain la Manche, elle se sentit glace et ne put
dormir de la nuit.

Eugne fit la traverse sans naufrage, mais trouva  son arrive chez
lui une femme mconnaissable qui lui affirma qu'elle ne le laisserait
pas retourner en Angleterre, comme il semblait en prendre l'habitude, et
qu'elle ne voulait sous aucun prtexte se sparer de lui.

--Dans ce cas-l, tu m'accompagneras, ma bonne! Je viens d'engager toute
ma fortune, une partie de la dot de Juliette et les quatre sous de son
mari, dans une affaire nouvelle, considrable, et qui exige mes soins
personnels: ce n'est pas l'occasion pour moi de commencer  me ngliger!

--Je ne t'accompagnerai pas en Angleterre, et tu n'iras pas! La fortune,
la fortune, je m'en moque: ta sant, mon ami, avant tout. D'ailleurs,
tout le monde me le dit: Votre mari est un homme qui a trop travaill.

--Il fallait me faire cette remarque il y a six semaines, avant que je
donne ma signature... Personne ne m'a jamais laiss supposer qu'on me
trouvait digne de prendre ma retraite... J'ai cinquante-cinq ans, une
sant de fer... Quand me suis-je plaint? Ai-je eu,  ta connaissance,
seulement besoin d'un mdecin?

--Besoin d'un mdecin ou non, tu en verras un! J'ai dj fait avertir le
docteur Le Puy; il vaut mieux prvenir le mal qu'y remdier.

Bon gr mal gr, Eugne dut recevoir la visite du docteur Le Puy qui
l'examina de fond en comble, lui interdit l'alcool, les viandes noires,
le caf, le surmenage intellectuel comme les excs de toute nature, et
l'engagea fort  surveiller de prs sa tension artrielle. D'une telle
fragilit de sa personne et de tant de prcautions indispensables,
Eugne demeura frapp, et il perdit cette insolente assurance et cette
confiance en soi qui avaient fait sa force.

Le rgime du blanc de poulet et de l'eau claire, la privation de sa
tasse de caf et de son petit verre de cognac l'assombrirent, le
diminurent en peu de temps, d'une manire sensible. Tout le monde  la
maison le remarquait; des trangers mme en hasardrent l'observation.
Juliette, tendrement attache  son pre, s'alarma tout  coup et dit 
son mari:

--coute, Gustave, je suis bien tourmente; maman, j'en suis sre, ne
s'aperoit de rien; mais mon pauvre papa file un mauvais coton.

--Je parlerai doucement  ta mre, dit Gustave. Toi, ne va pas te
monter la tte: dans l'tat o tu es, tu en sais les inconvnients...

Gustave dit  sa belle-mre qu'il arrivait une chose trs ennuyeuse, que
Juliette s'tait mise  s'inquiter de la sant de son pre et que, vu
son tat...

Emma, dmoralise, leva les bras au ciel:

--J'allais prcisment recourir  vous, dit-elle, j'hsitais  cause de
l'tat de Juliette, mais puisque de ce ct-l le premier mal est fait,
il faut que nous nous liguions, Juliette, vous et moi, pour soustraire
mon pauvre ami au danger qui le menace;  toute force empchons-le de
faire la traverse...

--La traverse?... quel rapport?...

--Malheureux! dit Emma, vous ne savez pas!... Je ne devrais pas
parler... Mais, au point o nous en sommes, il vaut mieux tout vous
dire: vous ne vous doutez pas d'o je sors, telle que vous me voyez?...
Non! Vous chercheriez pendant quatre ans, vous ne le devineriez pas. Je
sors de chez une femme qui, une loupe  la main, devant la flamme d'une
bougie, voit l'avenir se drouler aussi nettement que les images du
cinma...

Gustave clata de rire.

--Oui, oui, moquez-vous! Sans doute le procd a quelque chose de
disgracieux et de vulgaire, mais lorsque vous aurez appris qu'au travers
de cette lentille et dans la flamme d'une bougie achete par moi chez
Potin, cette femme,  qui je suis aussi inconnue que le loup blanc, a
vu, entendez-vous, a vu point par point ce que m'avait prdit, il y a
deux mois, une Espagnole, ce qui m'avait t confirm par madame Sixte,
que vous connaissez et ne souponnerez pas d'imposture, par le mage
Maxence, par la clbre cartomancienne Slyva...

--Ah a! mais vous passez votre vie chez les sorcires!...

--Je voudrais vous voir, vous, beau sceptique! si le premier venu vous
avait annonc un malheur!... Avant l'anne rvolue, voil les paroles,
entendez-vous bien. Et toutes, et le mage lui-mme, ont employ la mme
expression... Et la femme  la bougie, elle, a vu le geste suprme: le
bras vivement ramen vers la bouche grimaante, puis cart tout  coup,
et la tte piquant de l'avant... le geste de la natation, vous l'avez
reconnu. Pour moi, c'est clair comme le soleil qui luit: la traverse
par un brouillard intense, un abordage, le bateau coup, Eugne fait un
effort pour nager, il se dbat et s'engloutit... C'est horrible, mon
cher Gustave, et voil le destin!

Gustave, se tenant les ctes, revint chez lui tout heureux de pouvoir
tranquilliser sa femme.

--Juliette! dit-il, tout s'explique: ta mre est folle, folle  lier, et
c'est elle qui fiche la venette  ton pauvre papa. Elle consulte les
tireuses de cartes, les ncromanciens, le marc de caf!...

Juliette ne riait pas. Elle dit:

--Eh! bien, eh! bien?...

--Eh! bien, parbleu, ce sont les charlatans qui lui ont mont la tte,
et c'est ton pre qui en subit le contre-coup sans qu'il s'en doute. Par
bonheur il ne s'en doute pas, car si le bruit de ces pratiques venait
jamais jusqu' lui, quelle scne, mes amis!... Jusqu'ici a n'est que
burlesque.

--Mais qu'a-t-on prdit  maman? Tu es l qui parles!... Je ne te
demande pas tes rflexions  toi...

--On lui a prdit des insanits!... Ces gens-l devraient tre
enferms... C'est une opinion que j'ai entendu maintes fois mettre par
ton pre. Ah! il avait joliment raison!

--Des insanits, dis-tu, mais lesquelles?...

--Oh! mon Dieu, il n'y a pas de mystre, tu n'es pas assez bte, toi,
pour prendre ces choses-l au srieux: qu'avant l'anne rvolue, ton
pre...

--Ah! mon Dieu!

--Qu'est-ce qu'il y a?

--On me l'a annonc  moi aussi!... On me l'a lu dans la main... dans
les cartes, dans le marc de caf!...

--A toi aussi!... Mille millions de tonnerres de D...! Que le diable
emporte les femmes!

Et Gustave n'eut que le temps de se prcipiter pour empcher que la tte
de Juliette ne portt contre le parquet. La jeune femme, enceinte de six
mois, tait prise d'une syncope.

Juliette ne se remit de sa syncope que pour retomber dans une angoisse
que ne firent qu'aggraver les panchements confidentiels avec la mre,
touchant l'extraordinaire concidence des prdictions. Joignez la
sombre humeur de Gustave! Joignez la somme des mnagements, des
prcautions, des cachotteries, ncessaires pour pargner au pauvre papa
et le coup que pourrait lui porter l'indisposition de Juliette, et
celui, plus redoutable encore, que lui porterait sans nul doute la cause
de cette indisposition, s'il venait  l'apprendre! Et il fallait, de
surcrot, l'empcher d'aller  Londres!

Les choses se chargrent elles-mmes de mettre obstacle  ce voyage.
Juliette fit une fausse couche la veille mme du jour o devait
s'embarquer son pre; elle fut  deux doigts de la mort et demeura trois
semaines dans un tat dsespr.

Lorsqu'elle se trouva enfin hors de danger, son pre avoua que le voyage
de Londres, manqu, reprsentait pour lui une perte sche de trois cent
quatre-vingt mille francs, le quart de sa fortune: il fournissait la
dmonstration de la catastrophe  qui voulait l'entendre. Toute
exagration admise, il ne resta pas moins inconsolable d'avoir rat une
belle affaire, et, d'autre part, d'avoir subi cet autre dsastre
familial qui--on sait ce que sont ces maudits accidents-l--le privait
peut-tre  jamais d'un petit-fils.

Par une chance relative, du moins ignorait-il toujours le premier motif
d'un si cruel enchevtrement de circonstances. Et l'anne fatidique
courait  son terme. La mre, la fille, le gendre lui-mme, impuissant
devant la passion de crdulit de ces femmes, aspiraient  cette fin
d'anne comme  la leve d'un sige par une horde trangre.

Le 31 dcembre arriva, et passa. Les douze coups de minuit tintrent. La
terre ne trembla pas, et Eugne ronflait paisiblement. Le cap fatal
tait doubl.

Alors ce fut la raction dbride. Au diable les sinistres augures!
fini, ah! bien fini, le cauchemar idiot! Avait-on t assez bte! Ah!
certes, oui, Eugne avait de tout temps eu raison de s'lever contre de
telles inepties!

--Je le confesse, disait Emma, avec bonhomie, je suis une sotte;
d'ailleurs, c'est crit en toutes lettres, on me l'a dit vingt fois, sur
ma ligne de tte...

--Ah! prenez garde, disait son gendre, vous allez me faire croire qu'il
y a quelque chose de srieux dans les lignes de la main!...

Emma invita une dizaine d'amis  venir partager la galette des rois.
Juliette tait rtablie, et il s'agissait de ragaillardir le papa qui
pleurait ses trois cent quatre-vingt mille francs, son petit-fils, sa
sant affadie, les derniers mois couls au milieu d'une loufoquerie
dpassant l'entendement humain, le papa qui, enfin, demeurait tout seul
 ne pas savoir les raisons que tous avaient de changer de visage.

La fte fut en effet brillante. Le papa mangea abondamment et but sec,
ce qu'on ne l'avait laiss faire depuis longtemps. Emma, toute  la
joie, communiquait,  la drobe, son bonheur autour d'elle. Vint le
moment, c'tait invitable, o il lui fallut  tout prix le faire
partager  son cher mari. Franchement, elle ne pouvait plus se taire, il
fallait qu'Eugne connut ses transes pour s'associer  son allgresse,
et d'ailleurs pour qu'il ost recommencer demain  manger,  boire, 
vivre comme il avait fait pendant cinquante-cinq ans, sans inconvnient,
voire  aller  Londres pour ses affaires. Elle fit un signe. Toute la
table, haletante, garda le silence.

--Voil, il faut que je te dise, Eugne, je m'tais laiss lire dans la
main...

Eugne au premier mot, comprenant tout ce qui s'tait pass depuis trois
mois, devint pourpre, et une colre, une colre propre  l'homme, une
colre qui monte soudain du fond profan de la raison virile,
l'trangla. Il porta la main  son faux-col, comme pour faire sauter le
bouton, puis rejeta horizontalement, comme un nageur, son bras inutile,
sa lvre se retroussa aux deux commissures, sur les dents canines, et il
tomba, frapp de congestion.




               OH! NE CHANTE PAS!

           _A Francis de Miomandre._


Lorsque Valentin venait voir sa fiance,--c'est--dire tous les
jours,--il n'tait reu ni comme un tranger ni comme un ami. Ayant t
l'un et l'autre successivement, avant la livraison du solitaire, il se
rendait parfaitement compte de la diffrence. C'est en la qualit
d'tranger qu'il avait t le mieux accueilli. Point de prvenances
qu'on ne manifestt alors au beau jeune homme, nouveau venu chez les
Renaudire; que de sourires et que de grces de la part des parents et
de la jeune fille! et avec quelle satisfaction on prononait son nom en
prsentant aux familiers le baron Bois-Jrme!

Introduit,  l'anciennet, parmi le choeur de ces intimes, Valentin
Bois-Jrme tait demeur l'un quelconque de ceux-ci, trs  l'aise dans
la maison, retenu frquemment  dner, jouant, devisant et dansant avec
la plus grande libert. Mais, ayant demand la main de Lucy Renaudire,
et les accordailles accomplies, du jour au lendemain tout avait chang,
et un protocole, surgi tout  coup, dans une famille d'allures si
aises, rglait dsormais la moindre action, le plus menu geste, comme
si la gerbe envoye par Valentin et place chaque jour sur le piano,
rpandait et insinuait avec son parfum des moeurs nouvelles.

Tout d'abord, madame Renaudire,  un moment donn, faisait transporter
la gerbe, du piano sur un guridon, ensuite ouvrir le piano; et Lucy
tait invite  chanter.

Nul ne se souvenait d'avoir auparavant entendu chanter Lucy. Mais elle
avait dsormais un professeur, fameux, qui venait le matin, et une
rptitrice, l'aprs-midi. Madame Renaudire, de qui on ignorait le
talent, accompagnait.

Les jeux taient interrompus, les gais propos, le badinage, les
puriles folies si agrables jadis, tenus pour dplacs, voire
inconvenants; la conversation prenait, d'elle-mme ou du seul parfum
rpandu par la gerbe, un tour plus chti; il ne semblait tonnant 
personne que l'on s'ennuyt un peu: on traversait un tat transitoire;
on tait visiblement en attente; en attente de quoi? du mariage, cela va
sans dire, mais, immdiatement, en attente du moment o la fiance
chanterait.

Et la fiance chantait.

Elle ne chantait ni bien ni mal, ce qui est dj trs grave; elle ne
chantait ni par vocation ni en rvlant un got personnel; elle ne
chantait ni pour donner du plaisir, ni pour en prouver elle-mme. Elle
chantait en qualit de jeune fille et de fiance. C'est un acte trs
particulier qui n'tonne personne, qui n'amuse personne, mais que chacun
accepte avec cette extraordinaire rsignation  l'ennui qui caractrise
les gens bien levs. Pas un des habitus qui broncht, pas un qui
hasardt une parole de rbellion, de regret pour le pass, ni mme de
critique. Au fond de leur instinct de fils de famille, tous ces jeunes
gens, dont quelques-uns pourtant avaient le diable au corps, se
soumettaient  ce rite trange et tyrannique. Ils approchaient de la
crmonie du mariage, qui n'est pas drle, mais  laquelle chacun se
fait honneur d'assister; et ils voyaient,  ces soires soustraites aux
foltreries et consacres au chant, un aspect dj des multiples formes
de politesse extrieure auxquelles nul n'et song  se drober, un
premier contrefort de cette montagne de petits et grands actes convenus,
que l'on s'apprtait  gravir sans murmurer et sans penser.

Bien qu'elle n'et t en rien prpare  ce jeu, la charmante Lucy
retrouvait aussi au fond d'elle ces gestes ancestraux de modestie et de
pudeur qui empchent une jeune fille de s'approcher du piano de la mme
faon qu'elle le fait, par exemple, de la table  th, qui la rendent
gauche, hsitante, manire, rougissante, presque agaante,  la fin,
avec sa manie nouvelle de vous dire: Mais, je ne sais rien!... Non,
c'est trop bas... Je vais vous corcher a, mes amis... Mes pauvres yeux
ne distinguent mme pas le texte... ou bien: Cela, d'abord, devrait
tre chant en italien; la traduction lui fait perdre la moiti de sa
valeur..., etc., etc.

--Allons! va, ma fille, disait d'un ton rsolu madame Renaudire.

Et Lucy allait, comme Iphignie au sacrifice. Tout ce qui est chantable
fut chant par la fiance de Valentin Bois-Jrme. Depuis le _J'ai
pardonn_ jusqu' la _Berceuse_ de Jocelyn:

    Cachs dans cet asile o Dieu nous a conduits,
    Unis par le malheur durant de longues nuits,
        Nous reposons tous deux...

Ou bien:

    Endors-toi! et qu'un joyeux songe
    Te parle au moins de mon amour!...

Et Lucy trouvait alors, mais trouvait o? justes dieux! et en quels
lieux secrets? trouvait des attitudes langoureuses; des expressions
d'indicible tristesse qu'au grand jamais aucun tre humain n'et jug
les muscles de son visage capables seulement d'esquisser! Elle tait de
nature si gaie, si simple et si hostile mme  toute affectation!
C'tait  croire qu'elle hritait, momentanment, de toutes les priodes
de fianailles traverses par une ligne indfinie d'aeules, elles
aussi fiances, momentanment cantatrices elles aussi, et momentanment
insupportables et mal  l'aise.

Tout  coup l'on voyait se redresser Lucy, et elle paraissait au
contraire sortir d'un souper de ribaudes:

    O nuit enchanteresse!
    Tout sourit  l'ivresse... etc.

Mais cette attitude satanique de feinte dbauche tait plus stupfiante
encore que les soupirs et les pmoisons.

Le fianc, assis d'une manire correcte, solide gars muscl, emplissant
bien son smoking, applaudissait o il fallait le faire, et ne disait
rien, absolument rien, remarquablement rien.

Bravo! prononait  et l une voix plate; et l'aimable Lucy semblait
retomber de quelque Olympe d'Offenbach et ne savoir plus o mettre le
pied. Mais,  peine termin son morceau,  la manire des artistes
timides ou nerveux qui cherchent  viter les commentaires difficiles,
les compliments extorqus, elle parlait; elle-mme annonait le numro
suivant du programme et le paraphrasait dj avant que l'on et eu
seulement le temps de respirer. Bousculant sa chre maman, elle
chantait:

    Dans un sommeil que berait ton image,
    Je rvais le bonheur, ardent mira-a-a-ge...

--Qu'est-ce que c'est? murmuraient les ignorants.

Et madame Renaudire, l'accompagnatrice, les yeux fixs sur sa musique
comme par des tentacules invisibles, jetait au public en mots rouls
comme une boulette de papier lgre:

--_Aprs un rve_, de Gabriel Faur.

Les regards de l'auditoire voyageaient des lvres vibrantes de Lucy, 
l'image entrevue du rve ou bien  l'heureux fianc en possession
d'une future femme propre  emplir un vaste vaisseau de sons namours,
de trmolos qui font flchir les nerfs, autant qu'elle tait apte 
mimer les dsesprances, le clapotis lacustre, les enchantements
nocturnes, la fureur passionne et la joviale brit.

Valentin ne soufflait mot; impassible, parfois blme, approuvant de la
main, du buste ou du front, un peu pareil  un automate, on n'et su
dire s'il tait mu ou furieux. C'tait un de ces jeunes hommes
d'aujourd'hui, athlte  l'attitude pacifique.

Tout le temps que dura la priode des fianailles, il ne se dpartit pas
de sa rserve. Il voulait pouser Lucy: il devait se soumettre  un
crmonial. Eh bien, la crmonie commenait; voil tout.

       *       *       *       *       *

Enfin le mariage eut lieu. Toutes choses se passrent exactement comme
elles le devaient. Les jeunes poux se retirrent, aprs cinq minutes de
lunch, dans l'appartement qu'on avait install durant les intervalles
entre rptitions et soires. Le premier matin, ils djeunrent, tte 
tte, servis par une femme de chambre qu'ils employaient toute leur
ingniosit  loigner; ils trouvaient tout bon et tout beau; ils
s'amusaient follement  se rapprocher l'un de l'autre, de trs prs,
mme de trop prs, sous des prtextes invraisemblables. L'aprs-midi
passa sans qu'ils s'aperussent que les heures coulaient. Et le repas
du soir leur fut aussi agrable que celui du matin.

Mais, aprs le dner, Paul tant pass dans son bureau afin de choisir,
couper et allumer un cigare, Lucy, machinalement, presque  la manire
d'une somnambule, en vertu, sans doute, d'une habitude dj contracte,
s'assit au piano, et, sans hsitation, sans avertissement, comme sans
partition, et favorise par une excellente mmoire, se mit  entonner 
toute voix le refrain de la _Berceuse_:

    Oh! ne t'veille pas encore,
    Pour qu'un bel ange, de ton rve...

Soudain, Valentin parut, le cigare mordu entre les dents apparentes, les
doigts enfoncs entre les cheveux qu'il tenait ainsi droits et hauts
comme des plumes de corbeau hrisses; il prsentait un masque
effrayant. Et il avait l'air d'un sauvage prt  scalper une crature
vivante.

Il arracha de sa chevelure une de ses mains; il s'extirpa de la bouche
le cigare gnant. Il dposa l'objet enflamm au coin d'un meuble. Et,
tout  coup, il rendit des sons gutturaux et terribles:

--Oh! ne chante pas! ma petite Lucy, ne chante pas! je t'en supplie, ou
je te tords le cou...

Lucy, innocente, s'arrta aussitt, rflchit et dit:

--Mais alors, 'a d t'ennuyer beaucoup, ces soires, mon chri?

Valentin, de sa main propre  briser du fer, empoigna une chaise, une
belle chaise toute neuve, et anglaise, de chez Maple; et, la soulevant,
puis la reposant  terre avec fracas, il la rduisit en un petit monceau
de planchettes et de cuirs mls.

Puis, son humeur apaise par cet acte, il reprit son cigare entre le
pouce et l'index, et, avant mme que de tirer dessus pour le ranimer, il
s'approcha, par une attention gentille, de sa jeune femme et la baisa
tendrement.




               LE MATRE

           _A Abel Bonnard._


Suzon Despoix tait une singulire personne. A vingt-deux ans, fille
encore, attendu son dfaut de dot, et orpheline, elle habitait une
pension de famille, rue du Ranelagh, et gagnait elle-mme sa vie en
donnant des leons de piano, de chant, voire de grammaire franaise et
d'anglais, ce qui suppose une assez grande activit.

Qu'on n'imagine point, pour cela, une Suzon d'humeur chagrine, une
coureuse de cachet gmissante et aspirant  bouleverser l'tat social.
Suzon travaillait douze heures par jour et du peu de temps qui lui
restait elle faisait une rcration en se montrant alors le plus joyeux
et le plus spirituel boute-en-train.

A cause de ce caractre heureux et de son talent de pianiste, on
l'invitait beaucoup. Elle passait presque toutes ses soires en ville;
elle avait,  sa Maison de famille, une autorisation spciale, la vie
pour elle tant subordonne aux relations qu'elle se pouvait faire.

J'ai connu Suzon Despoix; je l'ai rencontre dans plusieurs maisons et
je me porte garant qu'elle tait la plus honnte et,  tous les points
de vue, la plus intressante fille du monde.

Non pas jolie heureusement pour elle, mon Dieu! il fallait avoir devin
en elle une me trs exceptionnelle pour lui accorder toute l'attention
qu'elle mritait. Mais une fois qu'on lui avait pu parler  coeur
ouvert, on tait gagn par un regard qu'elle avait, par un je ne sais
quoi situ aux environs de la narine et de la bouche, qui tait comme la
signature des dieux.

Cette Suzon tait rare, doue  miracle; et pour dire d'elle ce qu'on se
permet trop facilement en faveur de quiconque s'lve d'une semelle
au-dessus de la mdiocrit: c'tait quelqu'un.

Un soir, chez des amis que je ne puis nommer, des gens charmants, cela
va sans dire, j'ai vu la petite Suzon Despoix mise en un embarras et
sortir de cet embarras d'une manire qui me parat digne d'tre
rapporte.

       *       *       *       *       *

Elle avait chant tout d'abord ce _Nol_ de Debussy, si poignant et si
simple, qui fit verser des larmes durant la guerre: _Nous n'avons plus
de maison; l'ennemi nous a tout pris, tout pris_, etc... Sa voix n'avait
rien d'extraordinaire; mais l'intelligence et le coeur, comme toutes les
choses d'ordre moral, sont bien plus puissants que les dons physiques 
subjuguer le monde, et les auditeurs avaient frissonn, l'horreur avait
t voque par la plus expressive image, et une grande piti tait ne
chez chacun pour tous les gens qui souffrent. Il sembla un moment que
pas un des tres qui venaient d'tre secous l ne ft capable dsormais
ni de commettre une injustice, ni de manquer  la gnrosit. Et je me
perdais en considrations, avec un voisin de fauteuil, sur les courants
bienfaisants qui passent ainsi parfois sur l'humanit et, Dieu me
pardonne! semblent de forces  la rendre meilleure.

L-dessus, notre Suzon, aurole de son succs, fut supplie de rester
au piano.

Alors elle joua ce qu'elle possdait le mieux, ou, plus exactement,
quand il s'agit d'une nature de cette sorte, ce qui la possdait
davantage. Elle aimait Chopin comme d'amour; il ne se passait pas de
jour qu'elle ne lui consacrt une heure ou davantage; encore n'osait
elle se risquer  donner de lui qu'un nombre de pages assez rduit.

Elle dbuta par une polonaise qui tonna des musiciens prsents. Puis,
elle excuta la cinquime valse, puis un nocturne dont je ne me rappelle
pas le nombre ordinal, et, enfin en tout cas, le premier, o elle
croyait, disait-elle, reconnatre la voix de l'trange gnie musical
mourant et rsumant en une phrase dsole sa destine incomprhensible.

On fut stupfait. Les gens allaient de l'un  l'autre disant: Avec qui
cette petite a-t-elle tudi? La plupart ne savaient mme pas,
jusque-l, qu'elle et du talent. On s'tait content de constater
qu'elle animait la compagnie.

Quelque malin ayant dit: C'est le jeu d'Un Tel, le bruit se rpandit
qu'elle tait l'lve de ce matre. On demanda  Suzon:

--Le voyez-vous souvent?

--Qui a?

--Mais, Un Tel.

--Un Tel? Connais pas.

Elle ne connaissait pas Un Tel; on avait t dirig sur une mauvaise
piste. On en dcouvrit sur-le-champ une autre. Suzon la rompit
instantanment.

Elle n'osait pas dire, connaissant son monde, qu'elle n'avait pas eu de
matre. A la vrit, elle avait t commence par son pre, homme
compltement inconnu, et, depuis lors, elle interprtait Chopin selon sa
propre fantaisie,  son got, avec passion il est vrai, et seconde
qu'elle tait par un temprament original, toutes choses qui n'ont pas
de valeur aux yeux du public quand elles ne sont point tayes d'une
autorit inconteste, ou rendues croyables par la vertu d'un initiateur
de grand nom. On ajoute peu de foi aux dons spontans; on s'incline
devant le travail, la mmoire; notre manie galitaire ne nous permet de
foi qu'en les choses qui s'apprennent; nous sommes au sicle de l'cole
et non plus  celui des Fes.

Une jeune fille, avec elle assez familire, s'approcha de Suzon Despoix
et lui parla  l'oreille:

--Tu es patante, ma chre! mais, l, sans blague, dis-moi: est-ce qu'on
peut prendre des leons avec _lui_?

--Avec qui? dit innocemment Suzon.

--Allons, ne te fiche pas du monde, ma petite: tu as un professeur... tu
as un ami...

Ce tu as un ami, prononc avec une certaine vivacit, fut entendu. Il
fut rpt. Il courut le salon. Les uns ajoutaient: Chut!... chut!...
c'est un mystre... Et les autres: N'insistons pas, de peur de faire
tort  la petite Despoix; elle a un ami...

Une _tude_, rclame par l'assistance enthousiaste, fut trouble par
les bavardages. Quand la pauvre Suzon dtacha sa dernire note, comme
une perle au reflet mlancolique, il tait avr, tant les imaginations
vont vite, que cette pauvre fille tait la matresse d'un pianiste
tchco-slovaque depuis deux ans  Paris, et seul capable d'approcher 
tel point de l'me de l'incomparable Polonais. Les relations de la
petite Despoix et de cet tranger taient suspectes,  n'en pas douter.
Sans quoi pourquoi ne les et-elle pas avoues?

La matresse de maison, mue, vint  Suzon, lui fit comprendre doucement
le danger couru et la supplia, afin d'viter les fcheuses
interprtations, de confesser le nom de son matre.

--Mais, madame, dit Suzon, je n'en ai pas! J'ai dit la vrit.

--La vrit est souvent peu vraisemblable, ma chre enfant!

Suzon rflchit.

Elle saisissait parfaitement le cas et en prvoyait toutes les
consquences. On lui demandait en somme de mentir. Sa nature, trs
nette, rpugnait  un tel moyen de se tirer d'affaire. Mais son humeur
heureuse fut tente par l'occasion qui lui tait en ralit impose de
raconter une bouffonnerie norme. Alors, elle eut tt fait de prendre
son parti:

--Vous voulez le savoir? dit-elle. Eh bien! voil: mon matre est
Vassili-Vassilivitch.

Un soupir de soulagement s'chappa de l'assistance. Personne ne
connaissait, cela va sans dire, Vassili-Vassilivitch. Mais ds
l'instant qu'on tait inform que Suzon ne tirait pas son talent
d'elle-mme, un matre, quel qu'il ft, tait non seulement agr, mais
illustr d'emble par son lve.

Suzon, devenue grave, semblait penser au fantme Vassili-Vassilivitch:

--Le pauvre! dit-elle, il a t tu dans l'offensive de Broussilov...
Oui, c'tait un Russe...

--Il a t tu! Quel malheur! s'cria-t-on de toute part.

--Oh! Il serait devenu bolchevik, dit Suzon: il avait bien mauvaise
tte...

--Ce n'est pas sr!... Mais, pourquoi ne le nommiez-vous pas,
mademoiselle?

--Parce que je ne peux m'empcher de le voir un couteau entre les dents,
et zigouillant tout,  la ronde...

Et, pour ne pas pouffer de rire, elle mimait, les yeux exorbits, le
poing haut, un terrifiant Vassili-Vassilivitch.

--Allons! allons! mademoiselle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le
pauvre garon devait avoir un fier talent!

--Prenez tout de mme garde, dit une personne prudente, lorsqu'il
s'agira de vous choisir un nouveau matre!...

--J'y pense! dit Suzon, et, pour ma scurit personnelle, je ferais
mieux peut-tre de m'en passer?...

--Hlas! ma belle enfant, on ne fait rien sans risques: pour votre
carrire, prenez-en un! prenez-en un, quel qu'il soit!

Quelqu'un, et non des moindres de la compagnie, opina toutefois qu'au
point o la petite en tait, elle pourrait se passer d'un matre.

Et, de l'un  l'autre, on se consultait. Les opinions se rsumrent
finalement en ce propos:

--Au fait, elle en a eu un. Elle en a eu un excellent.

Grce  une invention mensongre, l'opinion publique, en ses exigences
profondes, tait satisfaite.

Ainsi se termina, heureusement, la soire qui avait failli mal tourner
pour Suzon Despoix. Et celle-ci s'en alla, pauvre comme devant, prendre
son tram 16 pour Passy, mditant en souriant au prix fabuleux qu'il lui
faudrait taxer, la prochaine fois, les leons de son ex-professeur,
Vassili-Vassilivitch.




               LA PARTIE CARRE

              _A Albert Erlande._


Monsieur et madame Bellambre djeunaient tte  tte et ne se disaient
rien.

Un automne magnifique tait visible par la grande baie: des marronniers
roussis, un sycomore ayant conserv sa verdure, et des platanes au
feuillage grisonnant et dor tonifiaient la lumire dbile de Paris. En
sorte que, tout aussi bien du jardin que de la salle  manger et de la
table bouriffe de chrysanthmes, une sorte d'invitation semblait
adresse par les choses  goter ce que la vie offre parfois de
charmant.

Et  cette gracieuse invitation, Monsieur et Madame rpondaient par un
refus catgorique.

Ils niaient le bien-tre matriel qui les pntrait malgr eux comme et
fait un parfum ou la douceur atmosphrique; ils niaient la beaut du
jour. Monsieur tait encombr, paralys, suffoqu par la seule prsence
de Madame, et, exactement de mme, Madame, par la prsence de Monsieur.
Ils grignotaient maussadement leur ctelette en se disant, l'un: Je
suis l, riv  cette femme par les convenances mondaines, pendant
qu'Hlna, ma matresse chrie, perd, elle aussi, de belles heures de sa
vie, et peste, chez elle, parce que je ne peux djeuner en sa
compagnie... et l'autre: Voici, vis--vis de moi, un homme de qui
tout, jusqu'au moindre geste, m'horripile: c'est avec lui que je dois
consumer mes journes et mes nuits, tandis qu'un autre dont tout me
plat, me dsire en vain, m'attend sans cesse et se ronge de ne m'avoir
que furtivement...

Le domestique passait les plats  Madame et  Monsieur, et son
pitinement qui faisait tinter les cristaux dans le silence tait
gnant; et il se disait, lui: Est-il possible d'tre si riche et de se
rendre plus malheureux que le dernier des purotins!...

Enfin, le pitoyable repas achev, Monsieur et Madame tant passs au
fumoir, les portes closes, le mari, qui semblait mrir  part lui un
projet, en exhala le prambule avec la premire bouffe de son cigare.

--Ma chre amie, dit-il, j'ai beaucoup rflchi... Nous nous embtons...

--Royalement! dit Madame.

--Voil un point o nous tombons d'accord. Eh bien! j'ai le bon espoir
d'avoir dcouvert tout un terrain o nous pourrions nous supporter
parfaitement...

--Je suis curieuse de le connatre.

--En voici, en deux traits, le dessin. Nous jouons franc jeu; nous ne
mchons pas les mots? C'est entendu. Notre situation devient critique;
disons hardiment: intolrable. Or, moyennant un peu de bonne volont de
part et d'autre, il nous est possible de l'amliorer, laissez-moi dire;
et plus encore, il nous est possible de la rendre quasi agrable!...
Ah!... vous tes sceptique?... Vous riez?... Allons! n'euss-je abouti
qu' ce rsultat!... Mais j'arrive au fait.

--Dpchez, je vous prie, car le coiffeur m'attend  deux heures.

--Dieu me garde de faire attendre le coiffeur... Voici ce que je vous
dclare, aprs mre dlibration: je ne m'oppose pas  ce que vous
receviez ici monsieur de Jeanroy.

--Ce n'est pas malheureux! Et laissez-moi vous dire que vous y gagnez,
car le choquant et t qu'un homme de votre monde et de votre cercle se
vt refuser libre entre dans votre maison.

--Laissons de ct ce qui est choquant, ce qui ne l'est pas; j'y perds
mon catchisme. Je ne sais plus o un dsordre moral se place, du moment
que le seul et vritable scandale serait qu'un mari et une femme qui
sont l'un  l'autre insupportables, en vinssent  dclarer: nous ne nous
supportons pas!...

--Ce n'est pas moi qui fais les moeurs.

--Mon dessein est cependant de vous convier  leur donner, de complicit
avec moi, un lger coup de pouce.

--Oh! mon ami, je vous avertis: n'attendez pas de moi la plus petite
complaisance qui puisse froisser les usages!

--Reprenons les choses par le commencement: je viens de vous autoriser 
recevoir monsieur de Jeanroy...

--Et je vous ai fait observer que rien ne peut tre plus correct.

--Parfait! Parfait. Je prends acte, ma chre amie. Monsieur de Jeanroy
viendra donc ici quand bon lui plaira, ou vous plaira. Cela ne blesse en
rien les usages. Il s'assoira  notre table, entre vous et moi...

--Monsieur de Jeanroy animera la conversation, qui en a besoin.

--D'accord. Et, si gnante que soit ma prsence, vous causerez
volontiers avec monsieur de Jeanroy qui aura grand plaisir  vous donner
la repartie...

--J'ai la fatuit de le croire. Pourquoi ce ton mystrieux et cet air
d'ourdir un complot? Je ne vois l rien d'anormal.

--Parfait! Parfait. Et l'arrangement, parbleu! sans doute vous suffit.
Vous trouvez, vous, la difficult rsolue?... J'aperois pourtant, moi,
encore un petit point noir... Veuillez m'couter. L, outre monsieur de
Jeanroy et vous,  table, il y a quelqu'un, oh! souvenez-vous-en, de
grce.

--Mais, il y a vous, mon ami.

--Mais oui, il y a moi! moi, qui suis, l, assis, vis--vis de vous-mme
et  ct de ce monsieur...

--Cela ne fait pas de doute. C'est votre droit. C'est votre place.

--Comment donc!... Eh bien, usant de mon droit, assis  ma place,
madame: est-ce que je m'amuse, moi, s'il vous plat?

--Mais... la conversation se trouve ranime, avons-nous dit. Vous tes
un homme bien lev: vous y prenez part!...

--J'y prends part! Eh, mon Dieu, oui. C'est gai!

--Ah! s'il vous faut sauter de l'ennui morne  l'allgresse!... Vous
tes bien ambitieux. Faites venir une troupe!

--Je me contenterais  meilleur march...

--Mon ami, je ne vous comprends pas du tout.

--Mon amie, si je vous ai propos d'inviter chez vous monsieur de
Jeanroy et non pas tel ou tel, c'est parce que j'tais d'avance certain
que ce choix vous serait agrable, vous serait le plus agrable...

--Trs gentil, tout  fait gentil  vous. Mais je ne vois toujours pas
o vous en voulez venir.

--Non?... Vous ne voyez pas?... Ah! que la femme est donc exquise, en
ses actions comme en ses abstinences! Vous ne voyez pas! Il ne vous
vient pas  l'esprit, chre amie, que si je prends l'initiative de
m'imposer, pour vous plaire, la prsence d'un homme que... d'un homme
qui... enfin d'un homme que je n'irais certainement pas choisir pour me
tenir compagnie, si j'tais rduit  la solitude..., il ne vous vient
pas que je puisse, ce faisant, nourrir quelque arrire-pense?

--Il ne me vient, en vrit, rien. Je vous ai jug, dans l'occasion,
galant homme, et dsintress.

--Eh bien, ma bonne, il en faut rabattre. Duss-je me diminuer  vos
yeux, dfinitivement: je ne suis pas dsintress.

--Ah! bah!

--Nullement dsintress... Oh! je vous en fais mille excuses!

--Mais, alors?

--Eh bien?... alors?... Si tant est que j'aie t pour vous galant,
madame, que diable!  vous de m'humilier par votre magnanimit.

--Quoi!... Comment?... Vous auriez l'audace?...

--Mon Dieu: d'attendre de vous tout autant que j'ai fait moi-mme en
votre faveur.

--Vous voulez que j'invite... en retour... Moi?...

--Que vous invitiez qui donc?... Une femme de votre monde...

--Une trangre de qui le mari est au diable!...

--Ah! je ne vous demande pas d'inviter le mari.

--Oh! c'est trop fort!... Je ne vous eusse jamais cru capable d'un
pareil cynisme...

--Soit. Fermons l'entretien; et allez  votre coiffeur. En ce cas,
admettons que nous venons de rompre notre habituel silence en pure
perte.. Nous ne parlerons plus... Mais, entendez-moi bien; nous ne
parlerons plus _du tout_ de ce qui a t dit entre nous: ce qui signifie
que je ne permettrai pas qu'on ouvre la porte de cette maison 
monsieur de Jeanroy.

Dans l'instant prcis que le coiffeur rpandait les ondes de la
chevelure de madame Bellambre, celle-ci combinait un premier dner,
presque intime, o seraient pris, entre autres, non seulement M. de
Jeanroy, mais Hlna Porphyropoulo, une Grecque qu'elle dtestait dans
la mesure o M. Bellambre chrissait cette fort belle personne.

Ce petit dner marcha tout  fait bien. Par un hasard heureux, la
Grecque ne porta pas trop ombrage aux autres femmes, l'une d'elles
l'ayant juge, sans appel, stupide, et l'autre s'escrimant  insinuer
que cette rasta avait jou, durant la guerre, un rle incertain. M. de
Jeanroy, lui, fut pour la Grecque plein d'indulgence sans toutefois en
manifester  l'excs. Mais son opinion tait que ces trangres aux yeux
caressants introduisent dans nos rapports parfois guinds un peu d'aise.

--Voulez-vous venir djeuner avec elle, un de ces jours, tout  fait
entre nous?

Ainsi, et sans anicroche, se trouva ralise la combinaison audacieuse
labore par M. Bellambre aux abois. Il y eut quelques djeuners
ensoleills, dans la riante salle  manger donnant par sa grande baie
vitre sur un radieux automne. La conversation tait trs facilement
gnrale. M. de Jeanroy ayant voyag en Grce o madame Porphyropoulo,
qui tait ne  Constantinople, n'avait jamais t, mais sur quoi elle
avait cru devoir se documenter amplement. Outre cette circonstance,
l'trangre et Jeanroy taient musiciens. Et ils chantaient.

--Comment! Vous tes prix du Conservatoire? dit madame Bellambre  son
tendre ami.

--Et vous ne m'avez jamais dit, cachottire, que vous aviez de la voix?
disait  la belle Grecque M. Bellambre.

On rouvrit le Pleyel  queue, ferm depuis des annes, comme une tombe;
et toute la maison parut s'veiller avec les airs anciens de l'Attique
et du Ploponse qui s'chappaient du gosier de la Grecque sous
l'impulsion du rythme savamment marqu par cet amateur de talent
qu'tait le sduisant Jeanroy.

Il arrivait que la femme de chambre et le matre d'htel demandassent 
Madame:

Est-ce que ce monsieur et cette dame ne djeunent pas aujourd'hui?

Ils ne pouvaient cependant pas djeuner tous les jours.

Mais on les faisait inviter dans les maisons o l'on dnait le soir,
sous le prtexte de la beaut des chants du Ploponse. Et ils avaient
beaucoup de succs. Et ils furent invits l'un et l'autre chez une
grande dame amricaine o ne frquentaient pas les Bellambre, ce qui, au
prochain djeuner de ceux-ci, leur fut prtexte  des aparts dont leurs
htes, en vrit, se montrrent quelque peu jaloux.

La premire fois que Jeanroy se retira en mme temps que madame
Porphyropoulo, on n'y prit pas garde; mais, la seconde, Jeanroy ayant
dit: Madame, puisque vous allez de mon ct, voulez-vous profiter de ma
voiture? on y fit attention.

Deux jours aprs, le duo, au Pleyel, allait si bien, ma foi! si bien--on
ne sait  quoi se mesure le degr de perfection d'un duo--que les
Bellambre, par un dconcertant accord, se trouvrent sans s'tre donn
le mot, ensemble, tous les deux, seuls, dans la pice voisine; Madame,
tendue sur un sofa, et agitant nerveusement sa mule; Monsieur, tapotant
les glaces de la porte-fentre illumine par l'tincelant automne.

Et la musique d'aller son train: et le folklore hellnique de rpandre
ses tranges saveurs dans le salon sans auditoire; et le dialogue
alerte, entre les deux artistes, de succder aux chants passionns. Et,
tout  coup, la voix du domestique, s'adressant  l'trangre:

--La voiture de Madame est avance.

Et la voix cristalline de madame Porphyropoulo:

--Tiens! mais o sont passs nos chers htes?

Sur quoi les Bellambre, sans s'tre davantage donn le mot, se
trouvrent,  pas de loup, gravissant l'escalier, puis posts chacun 
une fentre du premier tage, d'o ils virent M. de Jeanroy et madame
Porphyropoulo montant familirement, comme chez eux, dans la mme
voiture...




               ANALOGIE

          _A E. Grard-Gailly_.


                  I

Au moment o l'on allait se mettre  table, le domestique prsenta  la
matresse de maison un pneumatique.

--Je parie, dit Mathilde Angibault, que c'est cette pauvre Lucie  qui
il est encore arriv une anicroche... Elle traverse une priode de
dveine.

Et, en effet, le tlgramme tait de Lucie Clamoret qui se dcommandait
 la dernire heure en crivant  sa chre Mathilde: Tu ne seras qu'
demi tonne, ma pauvre amie: une tuile! je suis anantie; je
t'expliquerai tout demain  trois heures si tu peux me recevoir.

Alors, on bouleversa l'ordre des places, avant de s'asseoir. Quelqu'un
dit:

--Les Clamoret n'ont donc plus le tlphone?

--Je crois que leur poste est en rparation, dit Mathilde, d'un ton
gnreux. C'est assez dsagrable: ne les accablons pas.

Cependant,  et l, autour de la table, des chuchotements avertissaient
ceux qui taient dans l'ignorance de la nouvelle: a n'allait pas chez
les Clamoret, pas du tout.

Et les commentaires les plus fantaisistes d'aller leur train, avec
discrtion toutefois, car on savait l'intime amiti qui unissait Lucie
Clamoret  Mathilde Angibault.

Mais les chos, attnus, persistrent parmi les groupes, durant la
soire, et on opposait le mnage de ces pauvres Clamoret, qui,
dcidment, jouait de malheur,  celui des Angibault, presque son
insparable, et de qui la prosprit et l'union taient exemplaires.

Mathilde, quoiqu'elle pratiqut avec sa bonne grce habituelle ses
devoirs, et toute souriante et causante qu'elle ft, ne dissimulait pas
tout  fait un souci: elle pensait  sa chre Lucie sur la tte de qui
une nouvelle tuile tait tombe.

Aussi, le lendemain, attendit-elle avec impatience la visite de son
amie.

Lucie arriva  trois heures tapant. A ce moment, on savait qu'Henri
Angibault tait parti, pour son bureau, et les enfants ou sortis ou au
travail avec l'institutrice.

Les deux jeunes femmes s'embrassent, un peu ples, aussi fivreuses
l'une que l'autre; Lucie entrane Mathilde vers un sige de coin, dans
la partie ombreuse de la pice. Le coeur de Mathilde palpite.

--Eh bien! Eh bien! Qu'y a-t-il? demande-t-elle.

Lucie hsite un instant; on dirait que son cou grossit; elle ramasse en
boule toutes les parties du discours qu'elle veut tenir et elle voudrait
 la fois et expectorer le tout d'un seul mouvement et le diluer en
parcelles innombrables, car si un dlestage immdiat est  souhaiter, il
y a aussi quelque satisfaction  narrer par le dtail, et en prenant son
temps, les maux dont nous souffrons.

La boule fait irruption, mais on s'aperoit qu'une fois produite
l'espce de sidration--que celui qui parle prouve presque autant que
celui qui coute--et quelle que soit la violence du choc, tout reste
encore  exprimer.

--Il y a, dit Lucie--mon Dieu, tu savais que nous avions des embarras
d'argent...--Eh bien! il y a que mon mari me trompe, ma chre... qu'il
me trompe effrontment, et cela depuis au moins cinq ans! Il y a qu'il
est ruin aux trois quarts; et qu'en tout cas ma dot personnelle me
parat volatilise...

--C'est impossible! dit Mathilde. Je n'en crois pas un mot.

--Je procde par le commencement, fit avec calme Lucie.

Les mains se quittent, et Mathilde s'assoit, bien, aprs avoir fourrag
autour d'elle les coussins, comme si, dans la pice voisine, Boskoff se
mettait au piano.

--... Depuis au moins cinq ans! reprend Lucie.

--Mais, ma chrie, tu l'aurais su! objecte Mathilde; cela ne se cache
plus: il n'y a pas une matresse de maison qui ne profite du moindre
flirt pour inviter constamment avec nos maris la femme qui semble leur
plaire...

--Je l'aurais su, et de cette faon-l et par vingt bonnes amies, si a
s'tait pass  peu prs convenablement; j'entends: si a s'tait pass
dans notre monde...

--Ah! c'tait avec une...

--Pas tout  fait; mais enfin, avec une thtreuse, ou, si tu prfres:
une de nos charmeuses les plus comme il faut!

--Ae!... Aprs tout, pourquoi sommes-nous enrages  passer nos soires
dans ces botes de Montmartre, des Champs-lyses ou des Boulevards? Les
femmes qui y triomphent ne le font que par leurs charmes physiques. Nous
ne parlons que d'eux, et nous les dtaillons comme des chefs-d'oeuvre;
comment nos maris seraient-ils insensibles?

--Dis donc, tu as l'air de trouver tout naturel ce qui m'est arriv?

--Je le trouve tellement naturel que je songe en ce moment  mon propre
sort et me demande s'il est possible qu'Henri n'en ait pas fait
autant...

--Ton mari! Mais, Mathilde, tu es folle! Il t'adore; il n'a jamais connu
d'autre femme que toi; c'est toi qui m'en as fait la confidence; il te
donne un bb chaque anne!

--Oui, oui, prcisment; c'est ce dernier point qui m'invite 
rflchir... Ces priodes critiques, ma bonne amie!... Crois-tu que je
sois assez sotte pour n'avoir jamais song  cela?

--Mais tu n'y as pas song, ma chre Mathilde, parce que tu as bien vu
que ton mari ne cessait jamais de t'aimer.

--Et toi, si ce que tu me racontes est vrai, t'es-tu aperue que le tien
cessait de t'aimer?

--Oh! le mien, c'est bien diffrent: c'est un monstre.

--Comment sais-tu qu'il est un monstre? Parce que tu as--ou tu prtends
avoir--dcouvert le pot aux roses; mais avant, tait-il un monstre?

--Il l'tait, mais moi, une bte.

--C'est exactement ce que je crois avoir t, tout comme toi.

--Mais, toi, saperlipopette, tu ne te fondes sur rien. Moi, j'ai des
faits. Ce sont ces faits que j'ai  te raconter.

--C'est vrai, ma pauvre Lucie. Allons, les faits, raconte-les.

Les faits, mon Dieu, c'tait bien simple. Lucie eut tt fait de les
raconter. Une amie bienveillante s'tait fait un devoir de venir
l'avertir.

--Mon mari a des affaires, n'est-ce pas? qui l'appellent de temps 
autre en province. Il prenait une petite valise; il consultait
l'indicateur; il faisait demander un taxi; tu sais qu'il a toujours eu
horreur qu'on le conduise  la gare; il m'embrassait, et... il avait
l'air de partir!

--Non! non! non! Je ne croirai pas cela!

--C'tait trs bien jou. Il y en avait pour un jour, deux jours,
quelquefois trois. Le misrable revenait tout innocemment, avec sa
petite valise. Le reste du temps: un mari modle. Mais encore, que
savons-nous de ce qu'ils font de leurs aprs-midi, de leurs dners
d'hommes?

--Tu vois bien! s'cria Mathilde; c'est toi-mme qui le dis: nous ne
savons pas! Que fait Henri? Dieu de Dieu! qui me garantit qu'Henri...?

--Mais, ma pauvre amie, ton Henri a ses bureaux au cinquime; il est
ml  ses employs, comme eux en blouse, et il met lui-mme la main 
ses pures; il ne sort que le matin pour aller--toujours avec un
employ--visiter ses chantiers; tu t'es plainte, maintes fois, qu'il te
rentrait tout blanchi par le pltre ou couvert de gravats.

--Je ne suis pas toujours au cinquime!... Les gravats sont peut-tre
quelquefois de la poudre?...

--Tu me ferais rire, tiens, Mathilde, malgr tous mes ennuis!

Mathilde soupire. Mais elle veut savoir encore.

--Les voyages, la petite valise, tout a ne me dit pas comment l'amie
qui t'a avertie a t tmoin...

--C'est trs simple: l'autre jour,  un goter, elle me dit:

--Eh bien! est-ce que votre mari a t heureux  Longchamp?

--A Longchamp! Quand a?

--Ah! pardon, cela suffit: il ne vous a pas parl; c'est qu'il a
perdu... Je suis une indiscrte...

Je ne savais mme pas que mon mari allt jamais aux courses... Je n'ai
pas flanch, heureusement; j'ai feint de prendre gaiement la chose. J'ai
dit:

--Le coquin ne m'a pas avertie. Ce n'est pas tant  cause de la perte,
mais il est plein d'amour-propre: il a d tre vex de s'tre laiss mal
tuyauter...

En attendant, j'tais informe d'un fait capital: c'est que mon mari
tait la veille  Longchamp; or, la veille, il tait parti avec la
petite valise!... Tu parais songeuse, Mathilde;  quoi penses-tu?

--Je pense, dit Mathilde,  un certain jour o le mien n'est pas rentr
djeuner.

--Oh! coute, tu es dcourageante; je ne te raconterai plus rien. Je te
dis mon malheur, qui est rel, considrable, et qui me tue; et tu
t'adonnes  des imaginations gostes et puriles.

--Egostes, peut-tre, mais puriles, qui sait? On verra. Allons, Lucie,
continue. Te voil avertie que ton mari simule un dplacement qu'il
n'accomplit pas, et puis, en somme, c'est tout. Il commet un petit
mensonge, il joue la comdie, probablement parce qu'il a la passion du
jeu, tout simplement, et qu'il ne veut pas que tu t'en tourmentes. Mais
aprs? Rien ne prouve qu'il te trompe; ce qui s'appelle tromper...

--Je vais t'apprendre si rien ne me le prouve! Es-tu assez innocente
pour penser que l'intervention de ma bienveillante amie ait t le fruit
du seul hasard? Allons donc! C'tait bel et bien une manire d'amorcer
une histoire, toute une histoire qu'elle dsirait me raconter par le
menu.

Deux jours aprs sa premire gentillesse relative  l'affaire de
Longchamp, la mme personne vient  moi. C'tait chez madame X...

--Vous tes mlancolique, me dit-elle. Je suppose bien que le Grand
Prix ne vous a pas t fatal au point d'influer sur votre humeur?

Je sens aussitt qu'elle avait prmdit d'insister sur la rencontre de
mon mari au Grand Prix. Je n'tais pas plus mlancolique que de coutume;
mais en commenant par une douce compassion, la dame pntrait dans le
sentier qui lui plaisait. Elle me demanda si je m'intressais aux
courses. Tu sais que je n'y mets pas les pieds.

--Oh! mais alors, c'est toute une partie de la vie qui chappe  la
communaut. Voil qui m'explique bien des petites choses...

--Que voulez-vous dire? J'avoue que je ne vous comprends absolument
pas...

--Je veux dire que si le mari joue, et la femme non, si le mari est
assidu aux preuves sportives et si la femme n'y va seulement pas
montrer ses toilettes, c'est tout un large terrain, de la dimension du
champ de courses, si vous voulez, qui s'tend entre l'homme et la femme,
et d'un bord  l'autre, ds lors,  peine s'aperoivent-ils. Comment
feraient-ils pour s'entendre?...

J'tais vexe.

--Mais, je vous assure, chre madame, que mon mari et moi nous nous
sommes toujours trs bien entendus...

N'empche que j'apprenais, sans avoir l'air d'y prendre garde, que mon
mari tait assidu aux courses. Il ne m'en avait jamais parl. Mon
excellente amie se confond en excuses: elle n'a, certes, voulu insinuer
quoi que ce soit... Il y a  toute rgle des exceptions... etc. Et puis,
elle soupire:

--Ah! vous tes au nombre des privilgies, si vous vous entendez
toujours avec votre mari! Qui d'entre nous en pourrait dire autant?

Et elle glisse  la confidence. Elle me cite un ou deux traits  elle
personnels, assez insignifiants, d'ailleurs; elle m'en cite qui
intressent des connaissances communes...

--Elle ne t'a pas parl de moi, au moins?

--Ma chre Mathilde, je te jure que tu deviens stupide. Laisse-moi
parler: tu ne mrites pas que je tienne compte de tes interruptions. Je
continue: finalement, la dlicieuse femme ajoute:

--Voyez-vous, il n'y en a pas une de nous  qui le malheur ne soit
arriv.

Je ne voulais pas avoir l'air d'une prsomptueuse par trop niaise en
protestant que, pour ma part, j'ignorais que le malheur m'et,
jusqu'ici, frappe. Je dus prendre une certaine mine d'acquiescement.
Et, aussitt, sans plus temporiser, elle me saisit la main, les deux
mains, en me disant, du ton le plus mielleux:

--Pauvre petite!...

a y tait! Je n'avais plus qu' me laisser raconter mon malheur.

--Il ne faut pas avoir d'orgueil et se croire trop exceptionnelle, me
dit-elle; mais, avouez-moi,--je vous consulte  cause de votre
intelligence:--qu'est-ce qui vous a t le plus pnible,  vous? Quand
c'tait avec une femme du monde, ou bien avec une autre?.

--Est-il possible, dit Mathilde, de s'entendre dire des choses
pareilles? Tu ne l'as pas crase sous ton talon, cette vipre-l?

--Tais-toi. J'tais tout oreilles. J'tais prte  supporter n'importe
quoi pour apprendre davantage. Figure-toi ce que c'est: on croit  son
bonheur; on est sr de connatre sa propre vie, que diable! Pas du tout:
vous voil en face de quelqu'un qui la sait, votre vie, et qui va vous
la dtailler page par page...

--Tu le vois bien! C'est toi qui le dis: nous ne connaissons pas notre
vie... Nous sommes l  croire  notre bonheur... Ah! mon Dieu! Ah! mon
Dieu!...

--Mathilde, ne draille pas, je t'en supplie. Il ne s'agit pas de toi.
Rien de tout ceci n'a le moindre rapport avec ton bonheur et ta vie 
toi... Veux-tu ou ne veux-tu pas que je te raconte ce qui me concerne?

--Vas-y! Ce qui te concerne s'applique aussi  bien d'autres...

--Enfin... Je prends, vis--vis de ma vipre, comme tu l'appelles, le
parti de rpondre aussi vasivement que possible. Je lui dis, ma foi, ce
que j'ai toujours pens,  savoir que la chose la plus dsobligeante
pour moi tait de me trouver nez  nez avec une rivale, de l'entendre me
parler, d'tre oblige de lui rpondre.

--Vous tes une sentimentale, me dit-elle: mais les autres, celles qui
ne nous arrachent pas une parole de bienvenue, nous coupent les cordons
de notre sac...

--Que voulez-vous dire par l, madame?

--Dcidment, vous tes encore plus charmante que je ne pensais!
fait-elle: votre sac, ma petite, ce sac que vous tenez  la main et o
se trouvent votre rouge, votre poudre et aussi votre porte-billets...

--Oh! dis-je, btement pique...

Dieu, qu'une femme heureuse peut tre ignorante!

--...Mais, mon mari est jeune, c'est un trs joli garon:  supposer
qu'il lui passe un caprice, je ne suppose pas que cela puisse lui coter
cher...

 C'est ici que tu aurais vu ta vipre se tordre, ma pauvre amie.

--Mais, dit-elle, jeunes ou vieux, beaux, ou laids, c'est la mme
chose, petite oie blanche! L'or est un mtal qui s'amalgame  l'amour
comme  la nacre des dents les plus sduisantes; il y a bien peu de
gamins, mme frais moulus du collge et dnus tout  fait d'argent de
poche comme de savoir-vivre, qui chappent  la rgle.

--Alors, je m'en tiens  ma prfrence, lui dis-je, et qui tait tout 
fait dsintresse: j'aime mieux que certains contacts directs soient
vits.

Tu comprends comme, pas  pas, j'tais informe: maintenant, je savais
que mon mari avait une matresse, en plus de la manie du jeu, et que
l'une et l'autre lui devaient coter cher. Je tremblais, mais j'eus la
force de jouer l'indiffrente. Je lui dis d'un ton gaillard:

--Il est aussi vilain d'tre jaloux que d'tre intress.

Il parat que mon ton devait tre convaincant: je t'assure qu'elle m'a
cru. Elle a paru mme embarrasse, ne sachant trop si elle avait affaire
 une fausse innocente ou  une femme qui se payait sa tte.

Tu sais que c'est souvent notre force,  nous qui ne sommes pas des
roues ni mme des habiles, de dsaronner, chemin faisant, par notre
ingnuit, des femmes qui s'en vont caracolant avec autant de science
que d'audace... C'est ce qui m'est arriv dans la circonstance que je te
rapporte. On m'a laisse en paix, du moins pour ce jour-l. Et je me
suis crue dbarrasse. Navet! Ce n'est pas la vipre qui est revenue
 moi; c'est moi qui, bientt, n'avais plus de cesse que je ne fusse
retourne  elle. Pique, blesse, je me roulais dans mon amour-propre,
c'est trs bien; mais j'tais intrigue autant que confuse; le premier
chapitre d'une histoire m'tait lu  haute voix; il me fallait la suite.
O la prendre? Suivre ou faire suivre mon mari? Quand on n'a pas
l'habitude de ces oprations-l, c'est bien inexcutable. Tout bien
rflchi, le plus simple me parut encore de m'humilier devant la
vipre et de lui laisser entendre que, mon Dieu, j'avais crn un peu
et que, si j'avais des doutes, je ne possdais, du moins, aucune
certitude concernant le sujet dont elle m'avait entretenu.

Ma petite, j'ai fait des bassesses pour obtenir ce qui devait, de toute
vidence, me causer le plus grand mal. J'avais l'occasion de rencontrer
frquemment cette femme; je me suis peu  peu rapproche d'elle. J'ai
fait la bavarde, la femme qui s'en moque: peu s'en est fallu que je ne
lui laisse supposer que si mon mari me trompait, ce n'tait pas lui qui
prenait les devants!... Oui, oui, elle a t, un jour,--je revois encore
l'heure et le lieu,-- presque me demander le nom de mon amant!... O
l'on peut tre prcipite d'un coup, vois-tu bien, c'est
invraisemblable!

C'est qu' mesure qu'elle me voyait moins inexprimente, tant donn
le premier effet que je lui avais produit, elle me croyait plus remplie
de dissimulation et d'astuce. Elle croyait que j'avais jou devant elle
la sainte-nitouche tandis que, peu  peu, je laissais entrevoir un tat
tout  fait oppos; alors, c'est elle qui faillit craindre de paratre
en retard, et elle se mit  parler de toutes choses avec une
dsinvolture, un sans-gne! Ah! ma petite, je te prie de croire qu'il
n'y eut plus, d'elle  moi, aucune rticence, et que je n'eus pas de
peine  dmler ce qu'elle dsirait me dire, quoique,  la vrit, j'aie
eu, je l'avoue, souvent bien du mal  comprendre les sujets qu'elle
traitait et dont les dtails m'taient, pour la plupart, trangers
autant que rpugnants...

--Tu parles, tu parles... observa Mathilde, et tu laisses dans le
brouillard les choses essentielles qu'elle t'a apprises. Tu pourrais me
rendre service en m'ouvrant des horizons...

--Allons, Mathilde, ta manie, encore! Je suis sre que tu m'coutes 
peine et que ta pense va des choses que je te raconte  ce qui pourrait
bien par hasard, un jour, s'appliquer  toi. Ma chrie, tu n'as pas
besoin d'tre informe, toi, de ce qu'il m'a fallu connatre bon gr,
mal gr, pour attraper au vol les quelques dtails qui donnaient  ma
situation la prcision que tu rclames. Des pices  conviction, tu n'as
que faire de les connatre, toi. Je les ai, moi, et cela suffit.
D'ailleurs, je vois,  l'usage que tu es dispose  en faire pour te
monter sottement la tte, qu'il vaut beaucoup mieux que je n'insiste
pas. Je suis informe, moi, c'est l'essentiel. Je connais toute
l'tendue de mon malheur: il n'y avait pas que la femme qui m'a informe
qui ft en mesure de le faire; le premier avou venu, celui auquel je me
suis adresse, connaissait le fin du fin de la chose avant que je lui en
dise les premiers mots. Tout Paris sait ce que j'ignorais; nos amies,
tes amies le savent, et il faut l'extraordinaire isolement de ton
honneur  toi pour que tu en sois encore  apprendre cela...

--Mais ton bonheur galait le mien! c'est pourquoi tu tais ignorante.
Et tu crois que cela me rassure?

--Mon bonheur galait le tien, mais nos conditions de vie avec nos maris
n'taient pas du tout les mmes; c'est pourquoi, si tu t'inquites de
ton sort  propos de ce que je te raconte, tu es injuste envers le
sort. Et puis, laisse-moi te dire, Mathilde, que, loin de compatir  ma
misre relle, tu ne penses qu'aux inconvnients tout  fait chimriques
qui pourraient, par hasard, atteindre ta situation. Ce n'est pas trop
gentil. Ah! je vois qu'on est bien seule!...

--Je te demande pardon, ma pauvre Lucie: mais si! mais si! je compatis;
seulement c'est plus fort que moi: j'ai peine  croire tout ce que tu me
dis de fcheux concernant ton cas, et il me semble que c'est  moi que
tout cela tait d. Tu verras que je m'intresse  toi; je te le
prouverai; je ne te quitterai pas; tu dois avoir tant besoin d'tre
soutenue!

Lucie essuya ses larmes et prit rendez-vous pour le lendemain avec son
amie.


                  II

Des deux femmes qui se sparaient  cette heure-l, l'une jouissant du
bonheur domestique le plus sr, mre de cinq beaux enfants, pouse
idoltre d'un homme excellent, et l'autre, qui sentait sur ses paules
le poids de toute sa maison croule, la plus malheureuse tait la
premire.

Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part trs vive au
dsastre prouv par son amie, plus malheureuse probablement parce
qu'elle tait encore sous le coup de l'inconcevable et dsolante
surprise dont le temps avait dj mouss les pointes pour la patiente
principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a dj pu voir, parce
que, ds les premires nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait
imagin une infortune pareille pour elle-mme.

Mathilde demeura abme, incapable de se livrer  aucune occupation;
elle renona  un th o elle tait prie,  des courses, pourtant
utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit  son petit
bureau, ordonna qu'on ne vnt la dranger sous aucun prtexte; et, comme
elle en avait coutume dans les occasions o il y avait  rflchir, elle
prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis
son enfance, qu'avec une plume et du papier on supple  l'inconvnient
du tumulte des penses, on fait de l'ordre, on met les choses en place.

Une fois arme de sa plume et penche sur le papier, elle inscrivait des
primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagns
de signes de convention, tranges et cabalistiques, par le moyen
desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pense aux yeux d'un
indiscret, et par lesquels, en ralit, elle se dissimulait  elle-mme
l'imprcision de sa pense.

Une croix, deux barres parallles, une croix de saint Andr; les mmes
signes doubls par des parallles, se compliquant de points sems 
l'extrmit des lignes ou au creux des angles; des toiles, des
circonfrences, des carrs, des triangles; un chevauchement de toutes
ces figures; parfois des initiales, un mot abrg, une date, le nom d'un
mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points
de repre entre lesquels la pense fivreuse traait les arabesques les
plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel
autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il tait sorti  telle
heure: pourquoi? Le djeuner en ville qu'il avait prtext tait-il
vrifiable? S'en informer; remarquer si le djeuner se renouvelait ou
non, si un tel qui y assistait lui avait parl de ce repas, si ce
monsieur avait affect de ne pas lui en parler. S'enqurir aussi de la
conduite d'un tel. tait-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne
serait-ce pas, au contraire, un compre complaisant dont Henri pouvait
user? On conoit l'tendue de la divagation et l'importance du supplice!
Quand une feuille de papier tait noircie de signaux, la pauvre femme
oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans
le chemin d'un signe  l'autre; elle restait l devant, les yeux
hagards, et, tout  coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait
la feuille, et la chiffonnait ou la dchirait en minimes morceaux. Et
parce qu'elle n'avait abouti  rien, parce qu'elle n'tait pas arrive 
tablir la moindre probabilit d'un geste douteux de la part de son
mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance 
partir d'un fait et  en dduire les consquences logiques ou les
dveloppements vraisemblables.

L'honnte et irrprochable Henri trouvait, ce soir-l,  l'heure du
dner, sa femme dans un tat inquitant. Jamais il n'avait vu  Mathilde
pareille figure. Que lui tait-il arriv? S'il et eu quelque
disposition  faire comme elle, quel beau jeu pour chafauder le plan
d'un roman dont sa femme et t l'hrone! Mais il ne doutait pas plus
de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-mme, et il voulait
 toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.

--Tu es fou! s'criait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je
prenne ma temprature? Je suis nerveuse, voil, tout. Cela peut arriver
 une femme, surtout  une femme qui a entendu ce que Lucie lui a
racont tantt...

--Qu'est-ce que Lucie t'a racont tantt?

Et Mathilde de reprendre le rcit des malheurs de Lucie, mais de le
reprendre sur un ton acrimonieux, rendu pre par un ressentiment non
dissimul contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tte de son
mari tout comme s'il et t, lui, responsable de tout ce qu'avait
commis le mari de Lucie.

--Tu ne t'indignes pas? s'criait Mathilde,  peine commence son
histoire.

--Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses
et qu'il dsirait que sa femme ne le st pas.

--Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres
choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais
poursuivre toi-mme...

--Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux
courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journe
comme un ours et sans y frquenter le monde des courses qui comprend des
hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spcialistes
aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientle fminine...

--Comment sais-tu a?

--Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles  fond
de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la
nuit de denres afin que les marchands et les mnagres puissent s'y
approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.

--Pourquoi n'en parles-tu jamais?

--Parce que cela ne m'intresse pas particulirement ou, si tu veux,
parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu' prsent prouv un attrait
extrme pour ce genre de conversation.

--Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas trs nets.
Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il
faisait?

--Parce que tu l'aurais aussitt rpt  sa femme et qu'un homme qui
reoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.

--Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!

--Raison de plus pour considrer comme superflu de lui donner plus de
publicit.

--Cependant, si Lucie avait t avertie plus tt, elle ne serait sans
doute pas rduite  la misre aujourd'hui.

--Remarque que je ne sais, personnellement, aucun dtail concernant les
faons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de
lui-mme,  savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que
Lucie n'en ft pas informe. Le reste, je le supposais; tais-je
autoris  dire  Lucie:

--Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises
connaissances?

--Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?

--Mais, certainement.

--Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sre?

--Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.

--Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empche que c'est terrible pour
une femme de penser que son mari est la nuit l-bas.

--Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari
ne peut,  la fois, dormir  ct d'elle et tre l-bas.

--Oui, mais Lucie?

--Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser
comme si j'tais l'auteur de sa msaventure!

--Veux-tu que je te dise le fond de ma pense? Je crois que tous, tant
que vous tes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous
pendre...

--Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est
qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe
petit ou grand, il y a une solidarit que nous oublions trop facilement.
Nous devrions veiller  la conduite de nos amis comme  celle de nos
filles...

--Choisissez au moins vos amis!

--Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis
dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a pous Clamoret alors que nous
avions dj un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas frquenter
son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...

--Tu aurais d deviner ce qu'il tait.

--Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.

--Supposer que je sois incapable de me taire, mme si l'on m'en prie,
c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbcillit...

--Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que
j'avais mes raisons.

--Oh! il est facile de se retrancher derrire des raisons...

--Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des
raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.


                  III

Pour la premire fois, depuis douze annes de vie commune, on entendit
le ton s'lever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en mme temps,
il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempte
contenant en suspens des petits grlons qui cinglent le visage. Les gens
n'en revenaient pas. Le bruit se rpandit  l'office que, sans doute,
Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un
accord tacite, chacun des deux poux cartait le sujet de Lucie; mais
alors c'tait  propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un
sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis,
Mathilde ne pouvait, dcemment, viter d'aller voir son amie
malheureuse. Elle y allait mme de bon coeur, sans penser jamais aux
retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au
contraire, prouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines
 un coeur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme  femme,
inconsciemment, elle exagrait.

Lucie d'abord fut stupfaite: comment! il y avait de la discorde en un
pareil mnage!

--Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y chappe? Dans les mnages, ce
qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent
sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut
que a va bien...

--Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?

--Je ne t'aurais jamais parl si des vnements trop forts ne t'avaient
pas oblige, toi,  me faire tes confidences. Tu te taisais bien, toi
aussi, avant la grande explosion!

--Mais, ma chre petite, moi, je me taisais parce que je n'avais rien 
dire.

--Ah bien! alors, tu peux te flatter d'en avoir eu une chance!

--Mais enfin quoi? ma pauvre Mathilde. Que reproches-tu srieusement 
ton mari?

Mathilde, de la meilleure foi du monde, poussait un soupir, et son
regard semblait offens par la vision d'un pass lourd d'opprobre:

--Henri, vois-tu, passe pour un caractre rserv: il y a en lui de la
sournoiserie. Tu me diras que c'est une tare professionnelle,
l'habitude qu'ont ces hommes qui sont dans les affaires de garder pour
eux toute une importante partie de leur vie; ils ne savent plus o
commencer quand il s'agit de raconter leur histoire... Je me dis parfois
que si j'avais pous un artiste, un homme de lettres, par exemple, eh
bien! comme leurs histoires peuvent tre intressantes pour nous,
peut-tre me les aurait-il racontes...

--Ah! ah! ah! Mathilde, tu me fais rire.

--Pourquoi?

--Parce qu'un artiste, un homme de lettres a mille occasions d'avoir des
histoires qui, tout intressantes qu'elles puissent tre, sont
prcisment de celles qu'on ne raconte pas  sa femme. Ton mari est
architecte; il est dans ses ateliers, dans ses chantiers; videmment, il
ne va pas te raser avec des devis, des procs, des prix de
main-d'oeuvre, ou de bton arm!

--Aussi, je te le rpte, ne me dit-il rien du tout.

--Ce n'est pas forcment de la sournoiserie.

--C'en est, parce que j'ai vu, nombre de fois,  son oeil...

--Qu'est-ce que tu as vu  son oeil?

--Oh! mille et une choses que je connais bien: des traces de fatigue
d'abord...

--Mathilde! Mais ces messieurs ont quelquefois des travaux reintants;
s'ils ne se plaignent pas; si, en rentrant, ils sont tout de mme prts
 endosser leur habit,  sortir avec nous pour dner en ville, aller au
thtre ou recevoir chez eux, a peut tre hroque, sais-tu?

--Oui, dfends-les. a te va bien, ma chrie! Tu as en ce moment un
genre d'hrosme, toi, qui consiste  ne pas vouloir  tout prix que je
sois  plaindre comme toi...

--Mais, ma pauvre Mathilde, je ne fais aucun effort, je n'ai aucun
mrite, je te prie de le croire. Je ne te vois pas  plaindre, quoi que
tu dises...

--Bon, bon!... patience!... Qui vivra verra.

--On dirait que tu cherches des arguments pour me convaincre et que tu
ne les trouves pas. Tu es comme un juge d'instruction en prsence d'un
prsum coupable, et qui, avant de connatre l'individu, penche du ct
de la culpabilit.

Mathilde sourit, malignement et tristement:

--Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.

Et elle penchait!

Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prtextant de ne pas pouvoir
attendre la visite de son amie tant elle tait inquite du sort de la
femme de cet indigne Clamoret et de la marche des vnements concernant
Lucie; vnements rels, ceux-l: examen de la situation de fortune,
commencement de la procdure en divorce, etc. Lucie s'tait rfugie
chez madame Lagraine sa mre: vnement incontestable, encore,
celui-l. Mathilde arrivait, empresse, comme on va chez un malade. Et,
aussitt poses les premires questions, par un brusque dtour nullement
feint, nullement cherch non plus, et presque  propos, tant nous avons
l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde
glissait, comme par une pente naturelle et invitable, glissait  la
propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun
homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour,  la dcouverte
de quelque mfait du malheureux et innocent Henri!

Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller,
heureuse, aprs tout, d'avoir prs d'elle une amie trs sincrement
dvoue, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait
qu'elle-mme avait sem le germe de la manie dont Mathilde tait 
prsent atteinte. Et, aprs avoir rsum en deux ou trois points, les
progrs de sa situation personnelle, elle tait tout oreilles pour la
pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dnichant dans les
recoins de sa cervelle pourtant bien fatigue des motifs propres 
dtruire les sujets d'alarme. Les rles taient renverss: c'tait elle
dsormais, la consolatrice.


                  IV

Lucie tait dsormais la consolatrice, mais Mathilde continuait  se
rendre chaque jour chez Lucie comme  une mission de dvouement. Elle
n'hsitait pas  croire sa prsence et ses soins indispensables  Lucie,
tant la prsence et les soins de Lucie lui taient devenus
indispensables  elle.

Et il tait vrai qu'elle s'alimentait prs de Lucie des motifs de
tourment dont elle avait,  prsent, l'imprieux besoin. Mathilde tait
d'imagination un peu courte; et quand,  part soi, elle se demandait les
mfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent
pour sa frnsie  un casier judicaire d'une blancheur immacule. Elle
avait beau scruter le prsent et le pass, elle ne dcouvrait pas un
fait contre Henri  qui elle ne cessait de faire les scnes les plus
dplorables.

Henri avait support ces preuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de
sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le
tmoignage de sa conscience. Il tait aussi fort intelligent, et il
avait rapidement compris la nature du phnomne qui produisait de tels
soulvements dans son intrieur.

Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous  Lucie Clamoret, et,
 l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit  l'appartement
qu'elle occupait chez sa mre.

--Ma chre amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi,
malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne
prenne part, de tout coeur,  votre malheur; hlas! une part d'autant
plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulire: il
dteint!

Lucie ne put s'empcher de sourire, en lui serrant affectueusement la
main:

--Il dteint! Je ne m'en aperois que trop, dit-elle. Je passe une bonne
partie de mes journes  essayer d'effacer les taches que ma situation
produit sur la vtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de
plus en plus, et Mathilde est toujours l, expose au contact!...

--C'est prcisment, dit Henri, ce que je voudrais viter: Mathilde vous
importune, j'en suis sr, c'est ce qui rsulte de plus clair des visites
qu'elle vous fait...

--Elle est bien gentille, elle a bon coeur: si elle prenait moins part 
mes ennuis, peut-tre ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.

--Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon
mnage  moi est fichu.

--Mais, vous n'avez rien  vous reprocher!

--Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans
les faits. Un fait peut tre dmenti et toute sa trace efface; ce qu'un
cerveau a construit de toutes pices laisse toujours des fondations, un
plan souterrain indestructible.

--Trs bien. Mais comment carter Mathilde?

--Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!

--Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.

--Racontez-lui que le mdecin vous ordonne le repos absolu, vous
interdit de penser  vos affaires... et  celles des autres...

--Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle
recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance
dans les tmoignages, et l'inconvnient pour vous ne sera que plus
grand.

--Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispense, vous,
accable de soucis, de prodiguer vos soins  une malade imaginaire.

--Vous me donnez l'autorisation d'carter Mathilde?

--Si l'autorit existait encore de nos jours  la disposition du mari,
je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.

--Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...


                  V

Lorsque Mathilde se prsenta, l'aprs-midi du mme jour, chez son amie,
elle tait visiblement agite.

--Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.

--Bonjour.

--Ah a! mais qu'as-tu?

--Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reu ce matin la visite de mon
mari?

--Oui, pourquoi pas?

--Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il tait venu chez toi.

--Alors, comment le sais-tu?

Mathilde parut embarrasse.

--Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.

--Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...

--Et tu vois que ce n'est pas inutilement.

--Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-mme qu'il tait venu.

--Voil ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a cach
la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.

--Le motif qu'il avait devait tre bien simple, ma chre Mathilde: ton
mari s'inquite  juste titre de l'agitation o il te voit. Il est venu
m'en faire part. Il tient  la paix de son mnage. Il est dsol. Il
est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon mnage qui est
cause du dsordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus dsireux
de tranquillit qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?

--Il m'a cach la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?

--Ton mari ne m'a mme pas demand le secret quant  la visite qu'il m'a
faite. S'il ne t'a pas parl de sa dmarche, il est bien probable que
c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son djeuner.
Peut-tre n'avez-vous pas parl de moi ce matin; et si vous aviez parl
de moi, tu aurais enfourch ton dada...

--Mon dada! Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de
choses pareilles: tu me vois assez  plaindre, je suppose!

--Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon coeur.

--Ah! ce n'est pas malheureux!

--Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contract complaisamment
l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jug
que c'tait moi qui tais  plaindre. Si c'est toi,  prsent, veux-tu
que nous changions de rle? J'irai te voir  mon tour, quand mon avou
et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le
loisir...

--Je crois comprendre que tu me mets  la porte?...

--Mais non, Mathilde! Je prends au srieux tes malheurs, comme tu le
dsires; et je m'offre  te rendre ce que tu as fait pour moi.

--Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre
pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait trs bon
mnage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai
ta visite.

--C'est entendu, Mathilde,  bientt!

Mathilde, une fois en bas, se considra comme l'pave la plus
lamentable que roult le flot des rues de Paris. Elle avait compltement
oubli les misres de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et
elle se demandait de la meilleure foi du monde: Qu'ai-je fait,
Seigneur, pour me trouver en un pareil dsarroi? Elle promenait des
yeux hagards et, tout  coup, se demandait: Qu'est-ce qui m'est
arriv?

Le soir,  table, elle dit  son mari:

--Sais-tu ce qui m'est arriv aujourd'hui?

--Pas grand'chose, je parie.

--En effet. Cependant, j'ai t jete  la rue par madame Clamoret.

--Si tu l'embtes autant que ceux  qui tu parles d'elle!...

--Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait
sentir jusqu' prsent que je l'embtais comme tu dis si bien. Mais
quelqu'un s'est avis de lui en donner le conseil...

--Non!... Le chenapan!...

--Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce
beau coup. Permets-moi de te fliciter.

Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.

--Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'tais all la
voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le ntre que j'ai
fait cette dmarche: tu te dmoralises auprs de Lucie, ma chre amie;
tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant  ce
qu'il en rsulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je
n'ai  me reprocher ni ma visite  Lucie ni d'avoir pri ton amie de
t'loigner par tous les moyens.

Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand
bahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille
chose n'tait jamais arrive, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre
srieusement trouble chez les Angibault, toute querelle, depuis les
quelques semaines qu'une querelle tait devenue possible, ne donnant son
clat que dans le priv.

--Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix
touffe, en se retirant.

Et, se retirant, elle ne savait plus o aller, parce qu'il ne lui tait
de sa vie, arriv de quitter la table, seule et en de pareilles
conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrta
ds le salon,  la pense que peut-tre on l'y viendrait rejoindre. Elle
se retirait, non pour tre seule, mais pour produire un clat et, en
pareil cas, rien n'est pnible comme d'tre condamne prcisment  la
solitude discrtement muette. Le dsordre de ses ides, d'ailleurs,
tait complet. Comme elle s'chouait, sur un divan, une clart se fit
soudain dans son esprit: Mais Lucie ne m'a traite ainsi que sur
l'ordre de mon mari! Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer
avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait
plus de mari, peut-tre lui restait-il une amie.

La voil aussitt debout, courant  sa chambre, se chapeautant, se
chaussant; et la voil dans la rue hlant un taxi pour se faire conduire
chez Lucie.

Lucie est  table avec madame Lagraine, sa mre. On lui annonce madame
Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable
complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre
Mathilde, et va la trouver au salon.

Scne d'attendrissement. Mathilde se prcipite dans ses bras:

--Je t'en voulais, Lucie, mais je sais  prsent que mon mari seul est
coupable; c'est lui qui a exig que tu te montres aussi dure avec moi.
Lucie, Lucie! flicite-toi: tu vas divorcer, tu vas tre  l'abri des
hommes; ce sont des cannibales!

--Il y a des cannibales parmi eux, Mathilde; mais nous sommes, nous,
parfois bien agaantes...

--Bon! Je suis sre que tu reviens  ton mari depuis que tu ne le vois
plus...

--Je ne reviens pas  mon mari. J'ai encore appris aujourd'hui des
dtails sur sa vie qui sont  faire dresser les cheveux.

--Dis-moi, Lucie, est-ce que, franchement, tu me trouves avec toi si
agaante?

Lucie sourit:

--Mais non, ma pauvre Mathilde: tu es nerveuse, abominablement nerveuse,
depuis quelque temps, et je ne peux ngliger que je suis,
involontairement, la cause de ton tat... Je ne te reproche rien.
Dis-moi seulement: est-ce que tu me permettrais de dner?

--Comment! je t'empche de dner! Ah! je n'en suis plus, moi,  dner ou
 ne pas dner...

--Tu n'as pas dn, toi non plus, Mathilde, avoue-le? Alors viens te
mettre  table avec nous.

--Ma chre maman, dit Lucie en rentrant dans la salle  manger, faisons
place  la plus malheureuse des femmes...

Mathilde ne protesta pas et s'assit.

--Maintenant, raconte, dit-elle  son amie.

Et, plus que d'aliments, Mathilde se nourrit d'entendre raconter un
nouvel pisode de l'existence du mari, bientt divorc. C'tait une
histoire de jeu. Le mari de Lucie n'avait que cette passion: s'il avait
eu des liaisons, c'tait parce que cela faisait pour ainsi dire
l'accessoire invitable du jeu; toute l'enqute le prouvait. Mais le
joueur avait t entran dans une maison mal fame et l'on dcouvrait,
aprs coup, qu'il avait failli tre compromis de la faon la plus
dsobligeante, dans le moment que sa femme, si tranquille, le croyait 
ses affaires, en province. Lucie, songeant rtrospectivement  l'poque
de sa vie o se logeait ce brlant chapitre, en avait le frisson. Et
elle le communiquait autour d'elle.

C'en tait fait. Mathilde tait reprise plus que jamais par l'affaire
Clamoret; elle renouait plus intimement que jamais avec Lucie, malgr
une brouille d'une heure  peine; et, de plus, elle avait enfin un motif
constat de se mfier de son mari: il lui avait cach quelque chose; il
avait souhait la faire rompre avec son amie, sa meilleure amie. Le
mobile premier de ce dsir de rupture disparaissait compltement.
Restait le _caractre louche_ du procd, sans compter l'_inhumanit_ du
rsultat poursuivi.


                  VI

Henri n'eut pas de peine  se donner pour apprendre que sa femme tait
retourne chez Lucie. Cette fois, il se fcha. C'tait la premire fois
qu'il cessait de se matriser. Mathilde, qui criait si fort que les
hommes sont des cannibales, apprit seulement, aprs douze ans de
mariage, ce que c'est qu'un homme en colre.

Et, hante par les rcits de procdure en divorce, qu'elle happait
goulment tous les jours, elle prenait  tmoin toutes les personnes de
la maison, allait jusqu' appeler un domestique pour peu que Monsieur
levt la voix.

Ces procds, tout particulirement, avaient le don d'exasprer
Monsieur. Le moins qu'il pt faire alors, tait de prendre sa femme en
piti; et il la regardait parfois de certaine faon ou bien il lui
lanait de ces mots mprisants et cinglants qui avaient, eux, le don
d'exasprer Madame.

Tous deux, en s'adressant des invectives ou se dchirant de flchettes
empoisonnes, en avaient honte devant les enfants. Et, gns de leur
tenue devant ceux-ci et ne pouvant cependant se contraindre, ils
s'aigrissaient davantage et s'emportaient plus violemment.

Mathilde, contre la volont de son mari, retournait chaque jour chez
Lucie, et elle l'accompagnait parfois chez l'avou.

Me. Vandouge tait un homme agrable et fin, rompu aux faons de la
clientle fminine, parlant peu, devinant bien, trs sceptique en
toutes matires, convaincu seulement,  part lui, que le mariage, les
trois quarts du temps, est mauvais, et que le divorce, dans la mme
proportion, contribue  faire d'autres mariages non meilleurs.
Sceptique, bien entendu, en matire de conciliation, il faisait le
possible et l'impossible pour concilier cependant, mme aprs l'chec de
la tentative de conciliation.

Il ne manquait jamais, par exemple, l'occasion de faire observer 
madame Clamoret que son mari tait le type du joueur et non de l'amant.

Parfois Lucie acquiesait et, rveuse, elle disait:

--Il aimait tant la rgularit!... A cheval sur les conventions avec
cela...

--Justement, disait l'avou: Monsieur votre mari a pratiqu toutes les
rgles du jeu,--c'est pour cela, entre parenthses, qu'il a tant
perdu,--les rgles du jeu qui obligent, aux courses du moins, 
frquenter les femmes qu' mon sentiment il ne recherchait pas.

Lucie, avec son sourire entendu et triste:

--Trs timide avec les femmes, matre Vandouge, trs timide!...

--Mieux que cela, madame: pas amateur, croyez-en mon diagnostic
peut-tre un peu hardi, pas amateur!...

Lucie en rougissait. Et elle confiait  son amie, une fois dehors:

--Il en a de bonnes, l'avou, avec son pas amateur! Pas amateur avec
toutes les femmes, c'est possible; mais je te prie de croire...

--a y est! faisait Mathilde: tu vas le regretter!

--Il ne s'agit pas de cela, ma petite; mais j'aime qu'on ne dise que ce
qui est exact.

--Remarque, disait Mathilde un peu pince, que matre Vandouge dit que
ton mari n'est pas un amateur de femmes; il ne dit nullement qu'il ne
t'ait pas aime... Il y a une nuance.

--Je me demande si cet avou peroit bien la nuance. Si mon mari ne
m'avait pas aime--et aime, ce qui s'appelle aimer--je n'aurais pas eu
en lui tant de confiance...

--Voil ce qu'Henri nomme un raisonnement de femme. Il prtend que
nous sommes dans l'erreur souvent parce que nous concluons comme tu le
fais de ce que notre mari nous aime et mme quelquefois nous aime trop:
quand un homme aime ainsi, c'est qu'il aime l'amour...

--Eh bien! Voil ce que j'appelle, moi, un raisonnement d'homme, un
raisonnement d'homme qui craint d'tre oblig de montrer trop de zle...
Oh! je ne dis pas a pour le tien qui ne t'a pas nglige...

--Qu'est-ce que a prouve, qu'il ne m'ait pas nglige? Peut-tre qu'il
est un homme  n'en pas non plus ngliger d'autres?...

--La vrit est qu'on s'y perd, et qu'en tout cela nous ne savons
rien... Peut-tre que la sagesse est de se dire qu'un tiens vaut mieux
que deux tu l'auras.

--Moi, je te dis que tu le regrettes!

--Qui a?

--Mais ton mari! Tu le regrettes, a saute aux yeux.

--Tu deviens folle...

--Bon, bon! Nous verrons bien. Je lui demanderai son opinion l-dessus,
moi, en particulier,  matre Vandouge.

--Tu ne vas, je pense, te mettre  aller voir cet avou en particulier?

--Pourquoi donc pas? Je connais le chemin!


                  VII

Mathilde tlphona  Me. Vandouge pour lui demander un rendez-vous
particulier. L'avou, persuad qu'il s'agissait d'une entremise amicale
et favorable  une conciliation entre les poux Clamoret, lui accorda le
rendez-vous sur-le-champ.

--Voici ce dont il s'agit, dit Mathilde, aussitt dans le cabinet de
l'avou: j'ai un mnage impossible, compltement impossible.

Me. Vandouge sursauta:

--Comment! vous, madame! Mais on cite votre maison comme une des
rares...

--On ne voit pas  travers les murs, matre Vandouge. Ma maison est
insupportable: les enfants sont tmoins de scnes scandaleuses; les
domestiques tmoigneront...

--Incompatibilit d'humeur? fit l'avou, s'apercevant qu'il fallait
rendre la main.

--Pas prcisment, dit Mathilde: il y a des faits.

--Il y a des faits! s'cria Me. Vandouge ahuri.

--Ce n'est pas sans motif srieux, vous le pensez bien, que je me suis
rsolue  l'extrmit de faire surveiller mon mari...

--Oh!

--Ces manires d'agir ne sont dplaces que lorsqu'elles n'aboutissent
pas. Mais, lorsqu'elles donnent un rsultat?...

--Et il y a eu un rsultat?

--Pas plus tard qu'hier, mon mari tait chez une femme.

--Chez une femme de qui vous connaissez le nom, l'adresse?

--Je les tairai provisoirement...

--Cela va de soi. Mais monsieur votre mari a des clientes?...

--Oh! ce n'tait pas une cliente! Et il n'en est pas  son coup d'essai.

--Sur quoi vous fondez-vous pour l'affirmer?

--Sur ceci. Un homme, dans la douzime anne de son mariage, fait  une
femme une visite clandestine: il y a chance qu'il en ait fait d'autres.

--... Visite  une femme sduisante?

--Trs sduisante.

--Diable! Vous m'tonnez, madame, je l'avoue.

--Je suis tonne, moi, bien davantage.

--Votre tonnement prouve que jusqu'ici, durant douze ans de vie
conjugale, la tenue de votre mari avait t parfaite?

--Avait paru tre parfaite. Mais, que sait-on, matre Vandouge? Vous en
tes averti mieux que personne: que sait-on? Lucie Clamoret aussi
croyait tre heureuse.

--L'affaire se prsente autrement. Tout le monde, sauf madame Clamoret,
savait que dans ce mnage le mari tait joueur.

--Entre nous, l, matre Vandouge, les yeux dans les yeux: vous croyez
que Clamoret n'est que joueur?

--J'en ai la certitude, madame, et qu'il n'a jamais montr de got pour
aucune femme.

--Mais, pour la sienne?

--Ceci est affaire entre elle et lui, et ne me regarde pas. Je constate
seulement une chose, en mes entrevues avec madame votre amie...

--C'est?

--C'est qu'elle aime son mari.

--Mais il l'a mise sur la paille!

--Il a subi des entranements fcheux. Mais la leon, pour lui, a t
bonne. Il est jeune, intelligent, actif, habile aux affaires: il
pourrait remonter les siennes... et celles de sa femme.

Mathilde parut songeuse:

--Il y a une chose qui ne s'est jamais leve entre eux comme une cloison
infranchissable...

--Quoi donc?

--Des paroles. De ces paroles qu'on n'oublie jamais, qui sont plus
importantes qu'amants et matresses, plus importantes que la ruine!...

--Je crois, en effet, savoir qu' ce point de vue, ni l'un ni l'autre ne
se sont jamais dpartis de leur calme.

--Tout est l, dit Mathilde.

--Je le reconnais volontiers, dit l'avou.

--Eh bien! mon cas n'est pas le mme. Quant  moi, je ne puis pas, mais
absolument pas, vivre avec mon mari.

--Vous avez des enfants, madame!

--Mes enfants penseront toute leur vie aux scnes qui ont eu lieu entre
leur pre et moi, et me les reprocheront. Que ces disputes affreuses se
renouvellent, non! matre Vandouge, non! Les enfants comprendront qu'il
tait plus digne que leurs parents prissent le parti de se sparer. Je
suis venue vous prier de vous charger de mes intrts...

--Rflchissez, madame, je vous en prie; la chose est grave:
rflchissez! Veuillez temporiser une huitaine; aprs quoi, si vous y
tenez dcidment, nous recauserons.

--Nous recauserons!


                  VIII

Mathilde, de retour  la maison, ds qu'elle aperut son mari, lui dit:

--J'ai pri _mon avou_ de se charger de mes intrts.

Henri reut la chose en pleine figure, et, comme un boxeur exerc, ne
parut sentir absolument rien. Il accrochait son chapeau  la patre,
dans le vestibule, et dposait sa canne. Il passa  son cabinet de
toilette avant le dner. Puis il vint se mettre  table, trs
tranquillement. Le repas ne fut pas plus gai que de coutume; on changea
des propos indiffrents; mais Mathilde, sous ses paroles, glissait des
sous-entendus qui demandaient  tre appliqus  sa situation. Comme il
s'agissait avec les enfants de projets de location pour les vacances, 
la montagne ou au bord de la mer, elle alla jusqu' dire:

--Si je ne suis pas  ce moment-l prs de ma mre...

Alors Henri se leva, jeta sa serviette, passa  l'antichambre et on
l'entendit tlphoner. Il pronona trs nettement le numro demand:

--a, dit l'un des enfants, c'est le numro du docteur: qui c'est qui
est malade?

--Tu le saurais sans doute, dit la mre, si tu ne faisais pas tant de
bruit.

Mais on distinguait  prsent la voix du papa dans l'antichambre, qui
rptait: Tout de suite, oui, tout de suite, s'il vous plat.

M. Angibault revint s'asseoir et acheva de dner.

--C'est pour toi, demanda Mathilde, que tu as appel le docteur?

--Non, dit Henri.

Alors Mathilde reconnut une de ces faons d'agir de son mari qu'elle
appelait ses manires  froid et qui, depuis des annes, aprs
l'avoir effraye tout d'abord, la faisaient souvent beaucoup rire, parce
qu'elles s'exeraient aux dpens d'autrui. Henri ne disait rien, n'avait
l'air de rien, et, tout d'un trait, s'arrangeait de manire  produire
un coup de thtre.

Le domestique annona le docteur. Monsieur dit:

--Priez-le d'entrer au fumoir.

Et il l'y rejoignit aussitt.

On entendit sa voix sourde, monotone, un peu saccade, deux, trois,
quatre minutes durant. Le docteur avait commenc par la couper d'clats
de rire. Mais toute trace de jovialit disparut. Tout  coup la porte
s'ouvrit sur la salle  manger o la mre et les enfants taient
demeurs.

--Mathilde! jeta la voix d'Henri, veux-tu venir, je te prie?

Mathilde se leva de table, mais, comprenant de quoi il s'agissait, au
lieu de passer au fumoir, se dirigea du ct de sa chambre o elle
s'enferma.

Henri, tenant la porte entre-bille, dit au docteur:

--Vous voyez, docteur: elle se drobe!

La conversation reprit dans le fumoir entre les deux hommes. Elle dura
une bonne demi-heure, Mathilde ne bougea pas. Le docteur s'en alla.

Mais ds lors la situation devint tout  fait srieuse. Mathilde accusa
son mari de la faire passer pour folle, de vouloir la faire squestrer.

--Au moins, disait son mari, si vous voulez un motif de divorce, en
voil un! Les autres vous auraient trop fait dfaut. Quant  moi, je
tiens votre cas comme pathologique et il tait de mon devoir de le faire
constater et de vous procurer un traitement.

Mathilde prit toutes ses amies  tmoin que son mari ne rvait que de se
dbarrasser d'elle; et elle leur demandait srieusement si jamais, dans
sa vie, elle avait offert des traces d'alination mentale.

Une seule se trouva en mesure de lui rpondre; ce fut Lucie, qui lui
dit:

--Mais je n'ai pas attendu l'intervention de ton mari pour te faire
remarquer que tu tais insense, ma petite, oui, insense de vouloir
l'accuser alors que tu n'avais rien  lui reprocher!...

--Je n'avais rien!... je n'avais rien alors, peut-tre; et encore, c'est
 voir... Mais maintenant!...

--Maintenant... c'est toi qui as suscit tous les griefs dont tu te
plains.

Mais Mathilde n'coutait plus. Ainsi qu'il arrive en mainte occasion,
elle oubliait compltement le commencement de l'histoire, o l'on
rencontre les causes premires; elle avait d'ailleurs si peu pris garde
 ce commencement, n'ayant pens qu' son propre cas, au moment o Lucie
lui parlait du sien! et elle tait bute contre le fait dernier en date,
 savoir que son mari voulait qu'elle ft atteinte d'alination mentale.

--Tout a est absurde, disait Lucie; rien dans ton affaire, qui ait le
sens commun.

--Alors, tu te laisserais mettre, sans te rebiffer, toi, dans une maison
de sant?

--Mais ton mari n'a pas envie de te mettre dans une maison de sant! Il
a envie que tu restes, comme tu tais, tranquille et heureuse auprs de
lui...

--Ce n'est plus possible, ma chre! il y a des faits irrmdiables; il y
a les faits.

--Les faits? Mais on passe l'ponge et il n'y parat plus.

--Tu parles comme un livre! Tout cela, c'est des choses qui se disent;
mais, une fois que, pour une cause ou pour une autre, on a ouvert les
yeux, tu ne te doutes pas des spectacles qui s'offrent  la vue et qui
ne s'effacent pas. Je n'ai qu' repasser ma vie  ct de mon mari
depuis douze ans: mais, ma chre, il y a des centaines, il y a des
milliers de points obscurs--ou trop clatants!...--que j'avais ngligs
ou que je n'avais pas os regarder en face. Je me croyais heureuse,
pourquoi? Mais parce que tout le monde disait que je l'tais. A prsent,
je vois; je sais: Henri et moi ne faisions pas du tout bon mnage...

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais si je reprenais mon histoire aux dbuts de notre
mariage, je trouverais dj des taches, des taches grosses comme toi et
moi!...

--Lesquelles?

--Lesquelles? D'abord, sais-tu combien mon mari a eu de liaisons avant
de m'pouser? Le sais-tu?

--Je ne tiens mme pas  le savoir. Qu'importe le nombre? Tu savais bien
que tu n'pousais pas un chrubin!...

--Oui, mais il m'avait avou un certain nombre. Eh bien! au cours des
discussions que nous avons continuellement depuis quelque temps, j'ai
appris de sa propre bouche qu'il m'avait trompe...

--Depuis ton mariage?

--Non, avant. Je veux dire que le chiffre confess par lui n'tait pas
exact. Et j'ai eu des noms, des noms. Veux-tu que je te les cite?

--Dire que voil o aboutissent les querelles conjugales!  dshabiller,
devant nous, de pauvres dames sans doute aujourd'hui grisonnantes,
repenties et vieillissant dans les honneurs! Tu as fait de plus graves
dcouvertes, j'imagine?

--Une anne, il a fait de trs mauvaises affaires; il me l'a cach; il
m'a affirm qu'il en avait fait d'excellentes; il s'est endett pour dix
ans.

--Eh bien! Il a pay ses dettes en faisant des affaires meilleures!

--Il est vrai, car c'tait dans les premiers temps du mariage. Mais
songe un peu au bord de quels prcipices j'ai pu passer sans m'en
douter; quels abmes j'ai pu ctoyer que j'ignore encore...

--Toutes les vies sont plus ou moins accidentes: tu as prs de toi un
gaillard qui te tient fermement par la main, voil ce qu'il y a de
prcieux dans ton cas.

--Mon cas n'est pas si simple! Il y a bien d'autres choses. Croirais-tu
qu'il avait un frre dont il m'a cach l'existence!

--Un mauvais sujet, probablement.

--Non, un trs brave homme, vivant dans une condition modeste...

--Ma petite, je t'arrte l: ceci n'est dj pas si bon pour toi. Ton
mari n'ignorait pas sans doute que tu es sensible aux vanits du
monde...

--Et lui donc!

--Mettons qu'il y ft, lui, aussi sensible que toi; raison de plus pour
que vous demeuriez ensemble.

--Ah bien! grand merci. Si je vivais huit jours de plus avec lui, j'en
ferais des dcouvertes!...

--Allons, Mathilde, tu es d'une purilit enfantine...

--Pourquoi a?

--Pourquoi? D'abord, je te dirai que moi, je suis une femme qui ne peut
pas comprendre le divorce...

--Tu... ne... peux... pas?... Mais qu'est-ce que tu fais depuis six
semaines?

--Eh bien! oui, depuis six semaines, je cause... Je cause avec toi; je
cause avec l'avou; je m'essaie...

--Et... a ne... russit pas?

--a ne russit pas le moins du monde.

--Je te l'avais dit: tu regrettes ton mari!

--Je ne peux pas me passer de lui.

--Eh bien! moi, ma chre Lucie, j'ai l'honneur de t'informer que je me
retire ce soir au domicile de ma mre.

--Mathilde! Mathilde! rflchis! Tu as des enfants... Et pense  mon
histoire.

--Mais c'est ton histoire qui m'a pousse  faire ce que je fais!

--Vois de quelle manire elle se termine: j'avais des griefs
cependant!...

--Tu veux que je n'en aie pas? Eh bien! mon histoire se terminera au
rebours de la tienne. Voil tout.

--Et c'est par analogie que tu as tout le temps raisonn!...

--C'tait peut-tre raisonnement de femme comme dirait monsieur, mon
mari...




               LOQUENCE

           _A Gaston Chrau._


En arrivant chez mon cousin Narcisse pour y passer huit jours, mon grand
tonnement fut d'apprendre que la vieille bonne, Mariette, allait
quitter son matre.

Ce fut elle-mme qui m'annona cette nouvelle pendant qu'elle dbouclait
ma valise.

Comment! Mariette, autant me dire que votre matre fait enlever le toit
de sa maison! Ah! a, ce n'est pas lui qui renonce  vos services; je
suppose?... Alors, ce serait vous, Mariette, qui auriez fait un
hritage?...

--Pardi non! ce n'est pas  mon ge qu'on touche des successions, et
monsieur ne croit pas non plus que j'aie fait fortune chez monsieur
Narcisse!...

--Il est ordonn, le cher Narcisse; oui, c'est connu.

--a n'est pas  moi de prononcer le jugement de Monsieur devant un
proche parent  lui, mais chacun sait que Monsieur est bien regardant...

--J'en conclus que c'est vous qui vous en allez, de votre plein gr,
Mariette?

--Oui, monsieur... C'est--dire que c'est moi qui m'en vais et c'est lui
qui me dit de m'en aller. On n'est d'accord que l-dessus. Pour tout le
reste, monsieur, c'est un enfer que la maison.

--Diable! depuis quinze ans que vous vous accommodiez de la
situation?...

--Dix-huit! monsieur, dix-huit ans sonns  la Saint-Michel.

--Eh bien, saprelotte! Pendant un si long temps, vivre cte  cte en se
chamaillant?...

--a arrive, monsieur. On est lche  dmarrer de l o l'on se
trouve...

--Et moi qui jalousais le mnage de mon cousin!

--Il y a bien des choses, comme a, qui ont l'air d'tre ce qu'elles ne
sont pas.

--Je vous croyais si attache  votre matre!

--Monsieur dit bien. Et c'est les sentiments qui vous nourrissent
souvent plus que le pot-au-feu! Mais, les sentiments, c'est comme les
clibataires:  un certain ge, quand a ne se marie point, a
s'aigrit... Sans dire du mal de lui, monsieur Narcisse est un fieff
goste... Oh! Monsieur s'occupe de sa commune, c'est entendu: il n'y en
a pas un comme lui pour prendre soin de l'lecteur. Mais, quand il a t
lu maire, et qu'il a donn un banquet de quarante couverts, sans
compter le tintouin qui a prcd, eh bien! monsieur, j'ai manqu d'en
mourir de consomption: c'est moi qui avais prpar toute la
boustifaille!... Tout a pour quoi? Et l'honneur! que m'a dit monsieur
Narcisse. Oh! bien,  prsent que a va tre le conseil gnral, c'est
pour le coup que je lui en laisserai tout l'honneur: mes vieux os ne
suffiraient pas  le porter.

Quand j'eus fait avec mon cousin Narcisse le plus succulent des repas,
prpar et servi par la vieille Mariette, bonne  tout faire en la
maison, quand le futur conseiller gnral eut allum sa pipe, au lieu
d'incliner la conversation vers les ambitions politiques, je la laissai
voleter sur la batitude que me causait un si bon dner:

--Ah! vous en avez de la chance, vous autres, en province, de pouvoir
encore manger. Quel cordon bleu tu as l!

--La vieille? fit-il, peuh!... je la remplace dans trois jours. Tiens,
tu assisteras,  cette occasion,  la petite fte.

--Quoi? tu clbres le dpart de Mariette?

--Mon vieux, vois-tu, je suis excd de Mariette. Elle est bougon,
tatillon, qumandeuse, querelleuse et rleuse. Il y a trop longtemps que
a dure; je ne peux plus la supporter... Je sais tout ce que tu me diras
en sa faveur. Tu la vois huit jours, et non pas dix-huit ans!... J'ai
assez d'elle.

--Seras-tu soign par une autre comme tu l'as t par elle? Je me
souviens du temps o tu as eu cette maladie...

--Je me porte bien, dit Narcisse, sur un ton qui coupait toute rplique.
Je me spare de Mariette.

--Bon! bon! Tu es juge de la situation.

Il ajouta, en se radoucissant:

--Mais, attendu qu'il y a dix-huit ans que cette femme est  mon
service, attendu l'importance qu'on accorde dans les petits pays aux
moindres choses qui ont eu un peu de dure,  cette sparation je
mettrai des formes. Je ne veux pas m'exposer  ce que l'on m'accuse
d'ingratitude!...

--Je comprends... Mais il faut vraiment que tu en aies d'elle jusque-l,
pour assumer la charge de lui payer une rente en te privant de services
si prcieux!

Narcisse n'eut pas l'air, lui, de trs bien me comprendre:

--Une rente, une rente, dit-il, l n'est pas la question. Mariette,
d'abord, est une sentimentale. Nous sommes tous des sentimentaux. Je
t'ai parl d'une petite fte; cela signifie que je ne vais pas, parbleu!
jeter cette femme  la porte comme un chien.

--Alors? fis-je, anxieux de ce qu'il allait trouver pour pallier la
difficult.

--Alors... Alors, voil... Je runis aprs-demain mon dput, mon
adjoint et quasiment tout mon conseil municipal,  djeuner. Tu seras
l. Et, si tu trouves que Mariette est bonne cuisinire, tu me diras ce
que tu penses, d'autre part, d'un petit plat de ma faon.

Il y avait l de quoi m'intriguer, d'autant plus que je sentais une
relle animosit entre le matre et la servante. Hors de moi, cela va
sans dire, tout soupon que Narcisse, qui est un galant homme, pt
profiter de la prsence chez lui de quelques autorits locales pour
jouer quelque tour  une respectable vieille femme!

Mais, que me promettait-il donc comme rgal,  ce djeuner impatiemment
attendu?

A ce djeuner rien d'insolite.

Le dput, l'adjoint, les conseillers municipaux furent exactement ce
que je pouvais prsumer d'eux, et le dernier repas confectionn par
Mariette ne comporta pas non plus de surprise: il tait dlicieux.

Mais, au dessert, mon cousin Narcisse se leva.

Il allait parler. Paroles de candidat.

Je m'apprtais  contenir de mon mieux mon air indiffrent, sinon mes
billements.

Il parla. Il tait sans notes, sans papiers d'aucune sorte, et cependant
il se campait--c'tait visible pour tout le monde--pour en dire long.

A l'tonnement gnral, point d'allusions politiques.

A peine un mot flatteur au reprsentant, une ou deux pithtes amnes
aux conseillers, les lecteurs de demain! Non: une harangue prive,
toute familiale, et qui commena  nous gagner par une description, en
vrit fort pittoresque, de la table autour de laquelle se runissent de
sympathiques convives, de la cuisine franaise, des mets anciens et
savoureux dont les Parisiens se dsaccoutument--ceci tait  mon
adresse--enfin du mrite, trop souvent mconnu, de ces femmes, humbles
Vestales, dont la mission est d'entretenir la flamme indispensable, fes
de l'habitation, que l'on voit paratre  peine, dissimules, auroles,
pourrait-on dire, par le nuage odorifrant qui s'lve au-dessus du
potage, du civet de livre ou de la fricasse de poulet...

On souriait. D'agrables images se balanaient aux yeux des convives. On
revoyait et le prsent repas, et d'autres, et de ces mmorables agapes
qui consolent, un moment, de bien des petites misres, et sont des
points de repre dans la vie.

Tout  coup, la voix de Narcisse s'orna d'un trmolo, registre
soudainement tir, et qui, d'emble, suscita l'attendrissement.

Alors, des lvres chevrotantes de Narcisse on entendit des mots de cette
espce: les innocents plaisirs du _home_..., la contagieuse vertu de
la paix chez soi, le chant de la bouillotte au coin de l'tre...,
l'ordre, l'conomie du mnage, etc.. C'tait un tableau d'intrieur
trs joliment bross. Chacun se trouvait flatt dans son got le plus
intime et le plus naturel.

Mais on ne savait pas o l'orateur en voulait venir.

Graduellement, la peinture  la Chardin s'largit et gagna en
profondeur, par le moyen de glacis habilement poss. La peinture se
spiritualisa, pour ainsi dire: une me, un coeur, un esprit
l'illuminrent en dessous. Il fut d'abord question de l'homme qu'un
sort cruel a priv du cercle auguste de la famille; il y eut un
croquis de l'infortun clibataire, lequel nous fmes un moment tents
de croire aussi  plaindre que Robinson dans son le. Ici une pause
mouvante, les esprits demeurant attachs au sort du solitaire
infortun...

Mais un choc, un rebondissement, une claire troue dans la nue: voici
que le clibataire tout  coup tait sauv! Sauv par qui? Non pas par
la Providence! non point par aucune des puissances de ce monde!... Non,
vraiment; mais sauv par ce que les couches profondes de la dmocratie
peuvent contenir de plus honorable, de plus prcieux, de plus humble et
de plus cach...

Mais qui? mais qui donc?... faillmes-nous dire en choeur, devenus
tous bon public.

A cet instant, le futur conseiller gnral sembla, d'un preste mouvement
de la main, vouloir faire surgir Mariette de l'ombre o elle se tenait
tapie derrire une grande bringue de fille destine  lui succder. Sans
doute avait-on un peu pens que ce ft de la maison de notre hte, de
l'hte lui-mme et de son unique bonne qu'il pt tre question, mais la
profusion des images hyperboliques nous brouillait l'entendement. L'on
comprit que c'tait bien Mariette qui motivait cette littrature.

Son matre la nomma le grillon du foyer. Il la nomma la fe des
cuivres, de l'argenterie et des faences. Elle tait, en outre
l'infirmire engage pour tout le temps de la longue guerre qu'est la
vie. Elle tait le gnie qui prside aux piles de lin blanc des
armoires et le bon Cerbre qui,  la porte du logis, oppose un bras
inexorable  toute incursion dirige contre le sacr labeur du matre en
le cerveau de qui s'agitent les destines de la commune!...

Jamais l'honnte Mariette ne s'tait senti projeter  telles altitudes.
Elle coutait, surprise, un peu suffoque, baubie. Mais Narcisse la
toucha davantage en redescendant  de petits faits prcis et vridiques,
extraits de l'histoire du mnage.

Son dvouement ininterrompu pendant un certain nombre d'annes dont la
gradation savamment dcele rendait le chiffre final plus
impressionnant: pendant dix ans! pendant quinze ans!... pendant
dix-huit annes accomplies!--les imaginations frappes taient tentes
d'additionner ces chiffres et d'aboutir  un demi-sicle de
servitude;--sa fidlit, sa probit intgrale, son renoncement 
toute joie comme  tout intrt, toute esprance personnelle, qui
faisaient de cette modeste crature un type accompli d'altruisme, une
sorte de sainte laque,  proposer en exemple non seulement  la
commune, mais  l'arrondissement, mais  la circonscription
dpartementale, voire  la grande Patrie!...

Ah! fichtre, voil qui commena de l'mouvoir  fond, la pauvre vieille,
et nous tous avec elle!

La bonne Mariette avait tir de sa poche son mouchoir; la grande bringue
qui lui succdait pleurait, elle, depuis le commencement du discours;
l'adjoint avait d laisser tomber son lorgnon dont les verres se
mouillaient.

Mais tout ceci n'tait rien encore.

Nous ne perdmes tous compltement la tte que lorsque Narcisse, aprs
avoir dcrit le trsor qui tait l, tout prs de nous, sous les
apparences d'une simple femme, nous jeta, dans un hoquet, le cri
dchirant que provoquait, brusque comme l'clair, le coup du destin...
Ah! justes dieux, qu'tait-ce? Eh bien! voil. Le destin avait prononc
comme aux jours de l'antique Hellas... et exigeait que le mortel trop
heureux possesseur d'une si merveilleuse fortune, s'en spart! oui,
s'en spart... s'en spart sans retour! s'en spart, hlas! quand
cela? Non l'an prochain ni dans six mois, non aprs-demain ni demain
mme, non, mais aujourd'hui!...

Aujourd'hui?... Et l'auditoire frmit.

Aujourd'hui, messieurs, mes chers amis, ajouta la voix mourante de
Narcisse; aujourd'hui, dans l'heure qui succdera  la prsente, dans
l'heure qui suivra le dernier repas--apprci par vous--et d aux soins
et, j'oserai dire, au talent de l'tre exceptionnel que je perds et que
je vais regarder s'enfoncer dans les tnbres incertaines et
angoissantes de la nuit...

On et jur que le ciel venait de se dchirer, que Calchas avait
redemand le sacrifice d'Iphignie. Nous tions tous tremblants.

Soudain, d'un grand geste inattendu, Narcisse ouvrit les bras. Il
penchait un peu la tte sur l'paule gauche; il avait l'air du Bon
Pasteur.

Et il n'y eut qu'un mouvement pour prcipiter vers cette treinte
offerte, la malheureuse bonne  tout faire, devenue du coup compltement
stupide. Elle confondit ses larmes avec celles qui coulaient, ma foi,
rellement, des yeux de son matre loquent. Elle roula de mains en
mains, de bras en bras, de pleurs en pleurs.

Le dput dit, en dsignant Narcisse:

Voil un homme qui n'est pas fier, et qui sait rendre justice au pauvre
monde!

On tait si troubl qu'il ne vint  personne, sur l'heure, de demander:
Mais pourquoi quittez-vous Mariette?

Quand Mariette eut  peu prs recouvr ses sens, elle s'en alla  la
cuisine en bredouillant:

Tout de mme, c'tait donc vrai que Monsieur tait si bon!...




               NOUS SOMMES FACHS AVEC HENRIETTE

                     _A Julien Ochs_.


Voici comment nous nous sommes fchs avec Henriette:

Elle tombe  la maison, un beau jour, en s'criant: Ah! ma chre
Marthe! ah! mes bons amis, j'en apprends de belles!...

Et aussitt la voil tout en larmes, et puis secoue par les sanglots
pendant dix bonnes minutes. Ce qu'elle avait appris, nous nous en
doutions: les journaux taient pleins de l'affaire de son mari. Parbleu!
nous savions, nous, depuis longtemps, de quoi il retournait au journal
dirig par tienne Terrestre. Ce n'tait plus seulement sous le manteau
que depuis des mois on se passait les nouvelles, mais il en tait
question jusque dans les couloirs de la Chambre, et le Parquet allait
agir. Pour personne il ne faisait doute que Terrestre ft une pure
fripouille. C'est pour nous en tre aperus,  nos dpens, que nous
avions rompu avec lui avant qu'il poust Henriette, et c'est pour la
mme raison que nous nous tions mis en quatre afin d'empcher ce
mariage; mais Henriette tait toque d'tienne Terrestre; cela rpond 
tout. Elle nous avait toujours gard rancune de notre opposition, et nos
relations avec elle s'taient refroidies, nos entrevues espaces; nous
ne la voyions, bien entendu, que sans son cher mari.

A notre grande surprise, elle ne prend pas la peine de dfendre celui
qu'on accuse de toutes parts, et mme, aprs un temps de pose, aprs des
pleurs nouveaux, des sanglots encore, elle nous jette cet aveu:

--Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mes bons amis, je suis
contente... Oui, je suis contente de ce qui arrive... Il fallait en
finir, lui et moi; a ne pouvait pas durer quinze jours de plus!...

Et, sans reprendre souffle, elle se met  nous en conter sur les
traitements  elle infligs par Terrestre. Nous n'ignorions de lui que
sa vie domestique, car Henriette nous avait toujours laiss entendre
qu'elle tait trs unie  son mari. Elle nous en dit, elle nous en dit!
nous ne le lui demandions certes pas...

Elle en vient  faire allusion  notre mauvaise humeur de jadis, avant
le mariage;  nous prendre les mains,  nous confesser: Mes bons amis,
mes bons amis! c'est vous qui aviez raison, allez!... Et elle rpte:
Enfin, enfin, vous voyez bien que cela ne pouvait pas durer!... Nous
la couvrons de tendresses, Marthe pleure avec son ancienne amie, nous
sommes franchement mus de la situation de la malheureuse. Henriette
ajoute:

--Voil plus de dix-huit mois que je cherche un motif de divorce...
avouable... Je ne tiens pas  faire scandale, vous comprenez... Eh bien,
aprs ce que je viens d'apprendre aujourd'hui, il me semble que cela va
aller comme sur des roulettes... La loi ne peut pas m'obliger  demeurer
la femme d'un malhonnte homme!

L-dessus, nous causons des motifs de divorce. Celui qu'elle prtend
tirer de l'affaire en cours me parat vague, indlicat, peut-tre mme
indcent. Mais elle ne supporte pas une hsitation, elle s'crie:

--J'en trouverai un! Il m'en faut un! Ma dcision l-dessus est
irrvocable. D'ailleurs, en sortant de chez vous, je cours chez mon
avou...

Tmoin d'un dessein si fermement arrt, j'essaie de venir en aide  la
pauvre femme:

--Le meilleur des motifs, Henriette, c'est, en somme, l'adultre
constat...

Elle sourit presque, non sans une pointe de fatuit, et dit:

--a, non!... a, c'est une chose que je ne peux pas lui reprocher. Ah!
si seulement il avait fait a!... Ah! si quelqu'un pouvait me prouver
qu'il a fait a,  celui-l, je lui sauterais au cou: il m'aurait rendu
un fier service!...

       *       *       *       *       *

Ds cette entrevue, nous tions autoriss  dire  Henriette: Eh bien,
ma pauvre amie, embrassez-nous, car nous en avons toutes les preuves,
nous, que votre mari vous a trompe, et qu'il vous trompe, et il ne
tiendra qu' vous de le faire prendre en flagrant dlit quand il vous
plaira. Nous ne lui avons pas dit cela. Ce n'est que bien plus tard, et
quand le courroux de la jeune femme contre son mari se fut affermi, 
nos yeux du moins, car on le sentait dj vraiment tabli chez elle, et
tenace, ce ne fut qu'aprs des jours et des jours d'entretiens coeur 
coeur avec elle, et pendant lesquels nous dmes ressasser ensemble
toutes les vilenies de Terrestre; elle, nous en apprenant de nouvelles
chaque fois; nous, ma foi, lui contant par le menu tout ce qu'elle avait
ignor; enfin, ce ne fut qu'aprs avoir acquis la certitude qu'entre
cette femme et son mari, tous liens taient  jamais briss et
irrparables, que nous lchmes enfin la rvlation qui lui apportait la
dlivrance tant souhaite. Nous fmes cela d'une faon presque joyeuse,
en ayant l'air de chanter victoire.

--Henriette! ma chre Henriette, soyez tranquillise, soyez contente,
nous avons toutes les preuves en main...

--Les preuves de quoi? nous demande-t-elle, effare.

--Mais qu'il vous a trompe, qu'il vous trompe et que vous serez libre
demain!...

Elle s'assied, d'abord; elle semble n'avoir pas trs bien compris; elle
se passe la main sur les yeux; enfin, elle dit:

--Parlez... parlez!... racontez-moi ce que vous savez...

Nous racontons ce que nous savons et qui, d'ailleurs, est de notorit
publique. Nous nommons la personne, nous indiquons les thtres, les
restaurants o Terrestre s'affiche avec sa matresse, nous lui nommons
celle qu'il avait avant la prsente:

--Comment! comment! Henriette, il ne s'est pas trouv quelqu'un pour
vous dnoncer le coupable?...

--Si, si,--dit-elle, haletante,  demi suffoque,--on m'a dit... on m'a
dit... mais, vous allez me trouver trop bte, sans doute, je n'ai jamais
pu croire... Si vous saviez!... Non, j'avais de bonnes raisons de ne pas
croire... Je n'ai jamais cru cette chose...

Et la voil en pleurs, comme le jour o elle avait appris tout le
reste. Mais cette fois, ce fut pis, elle perdit bel et bien
connaissance; nous dmes envoyer chercher un mdecin; nous emes une
peur du diable! Je disais  Marthe:

--Tu comprends, elle a eu de si rudes secousses depuis quinze jours, la
pauvre petite, elle est puise, parbleu!

Marthe me dit:

--Je crois, mon bonhomme, que nous avons tout simplement commis une de
ces gaffes!...

       *       *       *       *       *

Pour la premire fois depuis le commencement de la priode d'alarmes que
traversait Henriette, elle ne vint pas nous voir le lendemain. Nous
faisons prendre des nouvelles par tlphone, la femme de chambre nous
rpond: Madame va bien, madame est sortie. Le jour suivant, mme jeu.
Alors, nous nous tenons cois. Pendant ce temps, la dplorable affaire de
son mari prend des proportions scandaleuses, tous les journaux s'en
occupent, la pauvre femme, avertie maintenant, doit les lire; elle porte
encore le nom de cet homme, peut-tre n'ose-t-elle sortir, nous avons
piti d'elle. Marthe se dcide  l'aller voir. Elle trouve une femme
change, mconnaissable, abme, vieillie de dix ans, une loque: Ma
pauvre amie! ma pauvre amie!...

--Le misrable! s'crie Henriette.

Marthe acquiesce, ayant prsentes  l'esprit les nouvelles des journaux;
elle fait allusion  un dtail de l'affaire, mais Henriette
l'interrompt:

--J'ai les preuves, moi aussi, vous savez, je les tiens... Ah! le
misrable! ah! le chenapan!

Marthe croit naturellement qu'il s'agit de tmoignages accablants 
l'appui de la grave accusation dont on charge Terrestre; le quiproquo
s'engage, ridicule et navrant, parat-il, jusqu' ce qu'enfin Marthe
s'aperoive qu'Henriette ne parle pas de l'affaire, ne se soucie pas de
l'affaire, mais n'est indigne que de la trahison conjugale, et ne gt,
l, dmoralise et prostre, que parce qu'elle tient la preuve que son
mari l'a trompe!

Huit jours durant, 'a t une rage folle contre le misrable.
Henriette n'tait pas irrite contre nous, contrairement  ce que nous
avions pu craindre un moment; elle continuait  s'lever contre son
mari, comme la semaine prcdente, mais pour une raison nouvelle, voil
tout. Tout ce que nous avions pu dire de Terrestre jusqu' prsent, ah!
bien, en vrit, c'tait peu de chose. Ah! l'opinion publique pouvait
s'agiter pour les malversations, chantages et pots-de-vin; il y avait un
fait, un abus exorbitant, un outrage inqualifiable  la charge du nomm
Terrestre: c'est qu'il avait tromp sa femme.

--Avez-vous eu  ce propos, lui demanda Marthe, une explication avec
votre mari?

--Une explication!... Je vais avant tout faire constater le flagrant
dlit, nous causerons aprs.

Je me frottai les mains lorsque Marthe me rapporta son entrevue; il
n'tait pas mauvais qu'Henriette ft pique  ce point, et uniquement
par l'adultre de son mari, puisque c'tait par l qu'elle pourrait tre
dbarrasse de lui. Cependant, Marthe hochait la tte.

       *       *       *       *       *

La constatation du flagrant dlit--- car Terrestre tait encore en
libert--devant avoir lieu le lendemain, nous tlphonons  la pauvre
Henriette, qui doit tre dans tous ses tats: Eh bien, comment a
s'est-il pass? Une voix, un peu sche, nous rpond: Non, non, rien de
fait: j'ai eu une explication!... et la communication est coupe. Huit
jours se passent sans qu'Henriette nous donne signe de vie. Apparemment,
nos soins lui sont dsormais superflus. Marthe lui crit un mot gentil,
complaisant, et elle reoit en rponse le billet suivant:

Ma chre amie, je vous remercie vivement de votre insistance  me
servir. Je croyais vous avoir rpondu par tlphone que j'avais eu une
explication avec tienne. Elle m'a suffi. Elle m'a suffi  me convaincre
que mon pauvre mari tait partout odieusement calomni, et elle m'a
appris  me mfier dsormais des amis bavards, empresss  vous
apprendre ce qu'on ne leur demande pas, bref aussi zls  dtruire les
mnages qu' les empcher de se former. HENRIETTE.




               UNE MAISON COMME IL FAUT

               _A Gilbert de Voisins_.


        LES FEMMES DE CHAMBRE DE MADAME ABLETTE

--Comment! chre amie, vous n'avez plus cette excellente Caroline?... Et
nous qui vous jalousions pour avoir trouv la perle!... Prcisment,
l'autre matin, sur la plage, c'tait  qui ferait le plus grand loge de
votre maison si bien tenue: Madame Ablette a-t-elle de la chance! Elle
a une femme de chambre qu'elle peut garder: complaisante, vive, de bonne
humeur, et habile couturire... Ah! ma chre, il n'y a pas  dire, elle
vous avait arrang une robe en tussor, l'anne dernire,  pareille
poque! Plusieurs personnes s'y sont trompes. Entre nous, elle avait
travaill dans une grande maison de couture?... Parbleu! Je l'aurais
jur! Eh bien, ma belle, cette fille-l valait son poids d'or. Et
d'ailleurs, vous l'avez garde combien?... cinq ans? Cinq ans! Qu'est-ce
que je vous disais? Cette Caroline tait la perle. Elle a voulu se
marier, j'en suis sre?...

--Se marier! Ah! en voil une qui se souciait du sacrement! Savez-vous,
mesdames, ce que j'ai appris de Caroline, un beau matin?... Je vous le
donne en cent...

--Elle vous volait?

--Ma foi, non.

--Elle s'enivrait?

--Pas que je sache.

--... Une espionne, peut-tre, au service de...

--Vous n'y tes pas: elle dcouchait.

--Elle dcouchait!...

--Depuis cinq ans, chaque nuit que Dieu fait!

--De sorte qu'elle a manqu, un jour, son service du matin?

--Point du tout. Ah! vous ne la connaissiez gure, la sournoise! Pas de
danger qu'elle se laisst prendre en dfaut. Elle n'a jamais nglig son
service; et, sans le secours de Georges, mon homme de peine,
j'ignorerais peut-tre encore  l'heure qu'il est le dsordre qu'tait
la vie de cette fille. Vous savez quel homme prcieux tait ce Georges:
d'une fidlit, d'un dvouement!... Mari, pre de cinq enfants, il
venait faire le gros et les extras  la maison, et, pendant dix-sept
ans, m'a pargn la dpense d'un valet de chambre.

--Vous dites: Ce Georges _tait_, ce Georges _venait_. Vous l'avez
donc aussi perdu?

--Attendez, je vous prie, attendez pour ce qui est de Georges. Je vous
disais donc qu'un beau matin, Georges, en frottant le parquet, me
murmure ceci: Je n'en aurais rien dit  Madame, mais, rapport  la
propret, Madame ferait bien de faire passer l'aspiro par la chambre de
Caroline: l'architque y a fait trois pas, pas plus tard qu' ce matin,
pour l'examen du chneau par la tabatire: Madame verra la trace de ses
chaussures dans la poussire. Je monte  la chambre de Caroline. Je
dgringole quatre  quatre chez la concierge, je lui dis:

--Ma femme de chambre dcouche!

Indignation de la concierge:

--Oh! Madame, a, c'est une chose bien impossible!

--Elle dcouche, je le sais...

--Ah! du moment que Madame le sait!...

Et la concierge me raconte qu'avec une ponctualit de fonctionnaire,
votre Caroline, une fois Monsieur, Madame et les enfants couchs, se
fait tirer le cordon et ne connat plus de matres... Nous voyez-vous
malades, ayant besoin d'elle au milieu de la nuit?

--En fait, durant cinq ans, cela ne vous est jamais arriv?

--Je vous trouve bonnes! Mais, outre cet inconvnient, un tel
dvergondage me dgote. Songez, je vous prie, que j'ai un garon qui va
atteindre ses quatorze ans; songez que mon mari, somme toute, n'est pas
 l'abri de la tentation, tout srieux qu'il soit... Et Georges, un
travailleur si ordonn, est-ce qu'elle n'aurait pas pu aussi bien me le
dbaucher? Vous savez comme sont faits les hommes: une femme avec qui
ils n'ont jamais song  mal faire, qu'ils apprennent qu'elle se commet
avec le premier venu, et les voil  ses trousses!... Non, non. Assez de
cette engeance! Avant Caroline, j'avais renvoy d'autres de ces
demoiselles; j'ai trait Caroline comme ses pareilles.

--Et depuis, avez-vous eu la main heureuse?

--Dites que cette trane m'a tout simplement port la guigne.

D'abord, et comme j'avais jur de ne plus loger chez moi qu'une fille
honnte, je me suis adresse  ma tante de Rebecque, qui habite Cambrai.
Cambrai est une ville pieuse, qui a conserv de la dcence; Dieu merci,
il y a encore quelques oasis, en France, o se sont rfugies les
moeurs. Ma tante de Rebecque m'envoie en effet une fille d'une moralit
parfaite: elle n'tait jamais sortie de l'orphelinat que pour aller aux
offices; une bonne travailleuse, point maladroite de ses mains,--je ne
dis pas, cela va de soi, qu'elle ft capable de me tailler un trotteur
comme le faisait Caroline,--enfin qui aurait t trs passable, une fois
dgourdie par l'air de Paris.

Figurez-vous qu'elle s'appelait Gudule. Jamais les enfants ni mon mari
lui-mme n'ont pu l'appeler Gudule sans pouffer. Il est dconcertant de
voir  quel point les meilleurs d'entre nous sont esclaves de certaines
purilits. Jusque pour nos domestiques, il nous faut des noms qui ne
soient pas trop dmods, et un aspect extrieur qui n'offense pas les
yeux. Gudule, je le veux bien, tait lgrement contrefaite et se
coiffait comme une innocente: ils voulaient absolument qu'elle ft
bossue et idiote! Bref, 'a t une ligue entre mon mari et ses enfants
pour faire retourner cette pauvre fille  Cambrai.

--Et d'une!...

--Comme je n'tais pas mcontente du choix qu'avait fait pour moi ma
tante de Rebecque, je m'adresse  elle une seconde fois, en essayant de
lui faire comprendre les motifs un peu futiles qui m'ont oblige  me
priver des services de Gudule. Je lui cris: Ma bonne tante,
procurez-moi une fille de mme moralit-- ceci je tiens par-dessus
tout--mais de mine un peu moins ingrate... Ma tante de Rebecque est la
complaisance mme; sa vie se passe  accomplir de bonnes oeuvres; elle
m'crit, courrier par courrier: Ma chre enfant, c'est la Providence
qui m'a fait mettre la main aujourd'hui sur une sainte femme qui me
semble rpondre exactement  tes dsirs. Pour le courage et
l'abngation, elle est sans pareille, et elle est  l'preuve de toutes
les infortunes, attendu qu'elle vient de subir la pire de toutes, celle
de voir rompre par la perscution la clture de son couvent. C'tait une
bernardine des environs de Bayonne, dont la maison avait la curieuse
spcialit de la confection du linge de femme. Monsieur l'archiprtre de
Saint-Mry, par qui elle m'est recommande, m'avait vant son talent de
piqueuse  la machine avant que ta lettre m'apprt que ma coquette de
nice avait prcisment besoin d'une femme de chambre couturire.
(J'avais insist, dans ma lettre, sur cette dernire qualit...) Quant 
la mine, elle est modeste comme il convient  une religieuse si
frachement scularise; mais je crois la personne apte  n'inspirer ni
rpugnance ni dsirs malsains.

Ma scularise n'tait en effet ni bien ni mal, pas ridicule, malgr le
bonnet qu'elle portait sur ses cheveux courts. Oh! ces cheveux courts
de scularise, croiriez-vous que c'tait la proccupation constante de
cette malheureuse? Elle ne pensait qu' ses cheveux courts, aux trucs
pour les dissimuler, aux lixirs pour en hter la pousse. Elle chipait
de la brillantine  mon fils; elle appliquait, sur son crin noir et dru,
le contenu de tous les flacons de nos tables de toilette, ptes et
parfums, jusqu', mesdames, de la vaseline borique!... Vous tes donc
bien presse de vous marier, ma fille? lui disait mon mari, en
plaisantant, car nous la tenions, malgr tout, encore un peu pour une
religieuse. Il ne croyait pas si bien dire. La scularise n'tait pas 
Paris depuis six semaines qu'elle avait, hardiment, propos le mariage 
trois individus, au matre d'htel de madame Flochs, qui habite le
rez-de-chausse de l'immeuble; au boucher, qui est clibataire; au
facteur des imprims, un joli garon, ma foi, s'il vous plat! J'ai
interrog le brave Georges, mon homme de peine, parce qu'un doute me
venait si les dsirs de ma nouvelle femme de chambre n'taient que de
convoler en justes noces. L'honnte Georges m'a rpondu textuellement:
Aprs que j'y ai eu dit que j'avais femme et enfants, pour tre juste,
elle a fini de m'asticoter, mais jusque-l, je ne l'aurais pas cru d'une
ancienne bonne soeur: ma parole! elle tait en feu...

Que reprocher, aprs tout,  une fille qui n'aspire qu' des ardeurs
lgitimes?

Ardeurs lgitimes ou non, voil un brasier qu'il n'est gure prudent
d'entretenir dans une maison comme il faut. J'ai voulu renvoyer ma
scularise  Cambrai, dont le climat, plus froid, lui et t
favorable; bernique! Elle a prtext, pour rester  Paris, qu'elle
n'oserait jamais reparatre l-bas avec des cheveux demi-longs. Je l'ai
adresse  mon cur, qui a bien voulu en prendre la responsabilit.

--Et votre cur, qu'en a-t-il fait?

--Il l'a marie rapidement, avec un garon qui allait s'tablir en
Indo-Chine. Ce n'tait pas une mauvaise fille; elle a pour monsieur le
cur, qui lui a rendu ce service, une reconnaissance touchante; elle lui
crit tous les mois; dernirement elle lui annonait qu'elle attendait
un bb. Elle ajoutait navement: a commence  ne plus y paratre que
j'ai t religieuse...

--Je vous crois!... si elle est grosse!...

--Oh! ce n'est pas cela qu'elle veut dire; elle est dpourvue de malice;
cela la dmange de faire savoir, mme  monsieur le cur, que ses
cheveux s'allongent!

Avec tout cela, moi, me voil une fois de plus sans femme de chambre.
Par bonheur, j'avais encore, dans ce temps-l, le fidle Georges; vous
n'imaginez pas ce que cet homme tait serviable et industrieux; du
service d'une femme de chambre, il n'y a que deux choses que je n'osais
lui demander: coudre et m'habiller. Je ne ris pas: je crois qu'il l'et
fait.

--Ah a! racontez-nous comment vous avez pu vous sparer de ce Georges.

--Une minute, s'il vous plat! Je n'en ai pas fini avec mes
msaventures. Mon mari m'ayant signifi qu'il s'opposait  tout envoi
des bguinages cambraisiens, je me mets en qute  Paris mme. De quatre
points diffrents on me fait un loge assourdissant d'une certaine
madame Ptard, veuve, cinquante et un ans, munie des plus brillants
certificats; un seul dfaut: elle est un peu chre. Je n'hsite pas;
j'aurais doubl les gages pour avoir la certitude de n'tre plus servie
par une crature. En voyant madame Ptard, je fus bien tranquillise sur
ce chapitre; elle ressemblait beaucoup plus  un gendarme retrait qu'
une femme qui et jamais, mme en sa jeunesse, possd le moindre trait
d'une courtisane. Eh bien, coutez-moi; vous m'en croirez si vous
voulez, mesdames: durant le service de madame Ptard, mon appartement
fut un lieu public, un bouge, le dshonneur de la maison et du quartier.
Oh! celle-ci n'avait pas le dfaut de Caroline; elle ne dcouchait pas,
non! mais tout le domestique mle,  cent mtres  la ronde,--m'affirma
Georges, outr du scandale,--coucha chez moi. J'en eus la confirmation
et le rcit dtaill par la concierge,  qui je dis:

--Madame Ptard reoit quelqu'un la nuit?

--Oh! Madame est certainement dans l'erreur; comment donc que, par le
carreau de la loge, un tranger m'chapperait?

--Je vous dis que madame Ptard reoit, et chaque nuit, et tous les
hommes des environs. Est-ce que la maison, avec ces visites nocturnes,
est en scurit, je vous le demande? Et je le demanderai  la
propritaire!

--Oh! du moment que Madame a dcouvert le pot aux roses, je n'en suis
pas fche, je l'avoue  Madame. On a bien de l'ennui avec les
domestiques qu'on ne veut pas trahir... Mais Madame n'a pas t plus
surprise que moi quand j'ai vu la queue qu'on faisait  la porte pour
une personne de plus de cinquante ans sonns!...

Je demandai  l'incorruptible Georges:

--Dites-moi, Georges, j'espre qu'au milieu de tout cela vous tes
rest calme, vous, au moins?

 A la seule ide de madame Ptard, Georges eut un besoin incoercible de
cracher, et, effectivement, il alla jusqu' l'office. En revenant, son
balai  la main, il me dit:

--Si je devais jamais tant faire que de manquer  ma bourgeoise, a ne
serait pas pour une plus laide qu'elle!

Qui j'ai pris comme femme de chambre, aprs cela? Mesdames, j'tais
folle, enrage; je voulais n'importe qui, pourvu que ce ft un monstre,
un pouvantail. J'ai mis le comble  l'imprudence, parat-il, mais je ne
savais pas, je ne pouvais pas croire; il y a des horreurs, n'est-ce pas,
qui dpassent notre entendement... J'ai pris une ngresse!... une
ngresse plus repoussante que nature! Je ne pensais pas la garder
longtemps, car son visage tait  peu prs intolrable, mais je pensais:
Au moins, pendant cet intrim, nous serons  l'abri des amours!

La ngresse, mesdames? En moins de huit-jours, elle a empaum mon
fidle Georges; elle l'a enlev, littralement enlev; il a fui avec
elle, abandonnant femme, enfants, clientle!...

--Quand nous vous disions, madame Ablette, que Caroline tait une perle!


        LES ANGLAISES DE MADAME ABLETTE

--Si vous avez eu des ennuis avec vos femmes de chambre, chre madame
Ablette, je crois qu'en revanche vos Anglaises vous ont donn
satisfaction. On vous en a connu une, il y a deux ans, qui tait tout 
fait exquise: on l'appelait miss Lanlair, si je ne me trompe... est-elle
en cong?

--Miss Lawler!... pauvre miss Lanlair!...--les enfants l'appelaient
comme cela, en effet...--Ah! vous me rappelez  la fois d'excellents et
de tristes souvenirs!... Mais non, je n'ai plus miss Lanlair, et je
regrette bien qu'elle soit sortie de chez moi. Elle tait bonne pour les
enfants, intelligente, assez instruite mme, et d'une excellente
prononciation. Charles et Marie ont beaucoup appris avec elle; joignez 
cela qu'elle avait-elle avait...  cette poque-l, du moins--une tenue
exemplaire, ce qui, dans une maison comme il faut, est bien la chose la
plus apprciable...

--Allons bon! quelque affaire de sduction encore, je parie?... Oh! ma
pauvre madame Ablette!

--Il faut avouer que je n'ai pas prcisment de chance. Il y a des
maisons o l'on tient moins  la correction que chez moi, et qui sont
plus favorises sous ce rapport.

--Miss Lanlair tait dlicieusement jolie!...

--Mais figurez-vous que je n'ai jamais eu quoi que ce soit  reprocher 
miss Lanlair; mes soupirs viennent des tribulations qui ont t la suite
et la consquence du dpart de cette malheureuse fille... C'est toute
une histoire; il faut que je vous la raconte.

C'est miss Lanlair elle-mme qui a voulu quitter la maison; et nous
nous sommes spares dans les meilleurs termes du monde;  telles
enseignes que c'est moi, c'est moi, hlas! qui lui ai procur une autre
place de gouvernante. Je dis hlas! vous saurez tout  l'heure pourquoi.
Ce n'tait pas qu'elle se dplt chez nous, mais elle trouvait la maison
trop modeste; elle voulait gagner davantage, et surtout, disait-elle,
voyager, connatre du pays. Ces jeunes trangres viennent en France
avec l'ide d'apprendre quelque chose: c'est bien lgitime.

Je me mets donc en quatre pour dcouvrir  celle-ci ce qu'elle
dsirait. Elle ne connaissait absolument personne  Paris. Quant  nous,
la plupart de nos relations sont composes de gens qui font peu
d'embarras; trouver quelqu'un qui consente  payer cher et qui emmne
la gouvernante des enfants en voyage, a n'tait pas si ais. Pour
satisfaire miss Lanlair, il nous fallait un monde tout  fait chic... Je
m'avise d'en parler  mademoiselle Toussaud, l'institutrice franaise de
ma fille, qui donne des leons dans plusieurs grandes familles. Tout ce
qui est arriv par la suite est imputable en somme  mademoiselle
Toussaud, qui, cependant, n'a pch que par innocence. Mademoiselle
Toussaud est une matresse de franais trs capable, distingue, une
personne irrprochable, mais honnte  ce point qu'elle n'a pas la
notion du mal. Mademoiselle Toussaud me dit:

--Mais il y a prcisment la princesse de... mettons de X..., car je ne
peux pas vous donner son nom qui est trop connu, il y a la princesse de
X... qui cherche en ce moment une Anglaise pour remplacer la sienne qui
la quitte  la fin du mois. Des voyages, on en peut faire dans cette
famille-l tant et plus qu'on en dsire, car miss Hewlett, la
gouvernante actuelle, en est harasse et ne veut plus entrer que dans
une famille paisible...

Ici, j'arrte mademoiselle Toussaud:

--Mademoiselle Toussaud: si, par hasard, cette miss Hewlett voulait
permuter avec miss Lawler?

--C'est une chose  voir et qui ne me parat pas impossible, car miss
Hewlett demande avant tout une maison calme et comme il faut.

--Comment! une maison comme il faut? Mais est-ce que par hasard la
maison d'o elle veut sortir?...

A ce seul doute mis par moi, mademoiselle Toussaud me regarde avec
toute la franchise de son honnte et heureuse figure; et fait avec
indignation:

--Oh! la princesse...

Et la voil qui clate d'un fou rire  l'ide que j'aie pu concevoir un
soupon sur la puret de la princesse ou de sa maison. La bonne
mademoiselle Toussaud!

--Mais, lui dis-je, et la princesse, j'espre au moins qu'elle n'est
pas mcontente de miss Hewlett? Vous comprenez, chez ces gens-l, je
n'irai pas m'informer moi-mme; je dois m'en rapporter  vous.

--Mcontente de miss Hewlett, la princesse! Mais, madame, la princesse
adore miss Hewlett, tout le monde d'ailleurs adore miss Hewlett; le
vieux duc, qui ne peut pas supporter qu'on parle une langue trangre
devant lui, est entich d'elle; quant au jeune comte, son lve, si vous
le voyiez avec sa gouvernante, c'est touchant! Elle seule parvient  le
faire travailler:

--Ah! dis-je  mademoiselle Toussaud, puisse-t-elle avoir le mme
ascendant sur ce paresseux de Charles!

Me voil tout  fait gagne  la proposition de mademoiselle Toussaud,
et je me persuade qu'elle fera admirablement l'affaire de notre pauvre
miss Lawler, d'autant plus que cette miss Hewlett semble faire
admirablement la mienne. Point besoin d'crire en Angleterre,
d'attendre, de mourir d'angoisse en se demandant: Qu'est-ce que va
contenir cet envoi de Londres? de payer la traverse, voire une seconde
traverse si l'objet ne convient pas; vous savez, mesdames, en pareil
cas, de quoi il retourne!... Quant aux garanties, mademoiselle Toussaud
voit miss Hewlett depuis trois ans; cela me dispense de toute enqute.
Enfin, pour plus de scurit encore, je demande  la matresse de
franais:

--Et avant d'entrer chez la princesse?...

--Savez-vous, me dit mademoiselle Toussaud, par qui miss Hewlett a t
prsente  la princesse? Par monsignor Pacca, tout simplement!

Devant de pareilles rfrences, n'est-il pas vrai, mesdames, on n'a
qu' s'incliner.

Eh bien, mais, le troc s'est fait avec une facilit surprenante, mon
Anglaise ne rvant que grandeur et agitation, l'autre se dclarant lasse
de tout cela au point de consentir  une importante diminution
d'appointements. On fait faire connaissance aux deux jeunes filles; on
les laisse en rapports une demi-journe entre elles, afin qu'elles
s'instruisent rciproquement des avantages et des inconvnients de leur
charge, et,  la fin de cette mme journe, mon Anglaise est installe
chez la princesse, celle de la princesse chez moi. Aucune interruption
dans les leons aux enfants.

Tout va donc au mieux; miss Hewlett nous parat trs bien... Autant
qu'on peut juger sur le dehors, bien entendu, car elle ne parle pas
plus le franais que mon mari ni moi ne parlons l'anglais, et, d'autre
part, j'apprends par mademoiselle Toussaud que miss Lanlair, pour ses
dbuts, est emmene par la princesse au Caire! La princesse s'est toque
d'elle, parat-il, l'a couverte de cadeaux ds la premire quinzaine,
lui a fait accepter une fourrure, une fourrure, mesdames!... Inutile de
s'informer si notre miss est satisfaite! Du Caire, d'ailleurs, miss
Lawler crit, une fois, aux enfants, et elle demeure en correspondance
avec miss Hewlett. Jusqu'ici, je puis le dire, c'est un plaisir d'avoir
une Anglaise, n'est-il pas vrai? et c'est un plaisir d'en changer.

Miss Hewlett,  la maison, se remplumait  vue d'oeil. En entrant chez
nous, elle tait vraiment, comme elle l'avouait elle-mme, un peu
flapie--car si elle ignorait le franais, elle savait, comme tous les
trangers, les mots qu'il ne faut pas employer.--Elle reprenait des
couleurs, de l'entrain, moins jolie que miss Lawler assurment, mais, de
beaut, vous l'avouerez, nous n'avions que faire. Elle plaisait aux
enfants, savait les prendre; sur Charles, notamment, elle eut vite
l'influence qu'elle avait exerce sur le jeune comte; elle l'amusait
normment, disait-il; c'est un miracle qu'elle accomplissait: elle
avait raison de la paresse de mon fils.

Pour ce qui est de l'anglais, nos petites affaires se poursuivirent
ainsi, sans anicroche, pendant plus d'une anne. Un beau jour, on
m'annonce la visite d'une dame dont le nom ne me rappelle absolument
rien. J'hsite  recevoir, je fais indiquer mon jour; la personne
insiste avec une si extraordinaire tnacit que je vais moi-mme jusqu'
l'antichambre, pour voir un peu  qui j'ai affaire. C'tait, ma foi, une
femme des plus distingues. Elle m'expose en deux mots le but de sa
visite: ma fille scandalise les lves du cours de piano par l'usage
perptuel de certains termes et par la connaissance prmature de
certaines... particularits qu'ignorent gnralement les jeunes filles
bien leves! Oui, c'est  moi, mesdames,  ma face, qu'on a tenu ce
langage! Mon premier mouvement est de m'indigner, de nier la possibilit
de la chose, comme bien vous pensez. On me rplique par des arguments
tels que je prie la personne de m'excuser; je m'habille et je cours chez
la matresse de piano. Chez la matresse de piano, on achve de me
confondre. J'interroge ma fille par tous les moyens; j'emploie la
svrit, j'emploie la douceur:

--Enfin, mon enfant, aurais-tu rapport des propos sans en comprendre
le sens? Tiens-tu, des domestiques, quelques termes qui ne soient usits
ni dans le langage de ton pre, ni dans le mien? S'il est chapp  ton
frre, devant toi, des expressions douteuses, dis-le-moi!... Je n'ai
pas, je suppose,  incriminer miss Hewlett?...

--Oh! miss Hewlett!... fait ma fille, exactement sur le mme ton que
mademoiselle Toussaud m'avait fait un jour: Oh! la princesse!...

Le fait est que nous avions tous l'habitude de considrer miss Hewlett,
grce au prestige de son ancienne place et  son flegme britannique,
comme un exemplaire de correction tel que tout ce qui ft venu d'elle
et t tenu par les enfants pour le plus parfait modle du bon ton.
Bref, de mon enqute, je retire la conviction que, quels qu'aient pu
tre les propos, ma fille est totalement ignorante de leur
signification. A onze ans, la pauvre chre petite!... Et j'en suis
quitte pour changer de cours de piano, parti plus sage,  ce qu'il me
semble, que celui qui et consist  provoquer enqute sur enqute pour
obtenir justice. Quand il s'agit d'une enfant qui, dans quelques annes,
sera une jeune fille, le moins de bruit possible est ce qui convient le
mieux. Je n'ai parl de la chose  qui que ce soit.

Mais ne voil-t-il pas qu'au nouveau cours de piano la mme observation
m'est adresse? et, coup sur coup, que mon fils,  son institution
Saint-Grgoire, subit une punition exemplaire pour un motif analogue!...
Entre nous, les choses, du ct de mon fils, ont t pousses un peu
loin; mais ceci est un autre pisode. Enfin, voici ce qui m'ouvre les
yeux, hlas, trois fois, hlas, un an et demi trop tard!

Depuis longtemps dj, j'avais entendu mademoiselle Toussaud pousser
des clats de rire pendant la leon de franais; mais cette excellente
fille est si gaie de nature, que l'ide ne m'tait mme pas venue de
m'enqurir des causes de son hilarit. A l'issue d'une leon, toutefois,
mademoiselle Toussaud elle-mme me prend  part et me dit:

--Cette petite Marie est trop drle; elle maille ses devoirs franais
de termes forgs je ne sais comment; mais une inquitude me vient;
tirez-moi d'embarras, madame: ces termes ne sont-ils pas un peu
_shocking_?

 Je me prcipite sur les cahiers et m'vertue  dchiffrer les termes
dj raturs par la main candide de mademoiselle Toussaud. Mesdames, je
ne vous dirai pas ce que j'ai lu: c'tait quelque chose d'inou,
d'inconcevable, d'ahurissant! C'tait si fort que je comprends qu' la
rigueur la candeur de mademoiselle Toussaud ait pu ne provoquer au choc
qu'un rire de surprise. Moi-mme, je ne saisissais pas le fin du fin de
ce vocabulaire. Je mets les cahiers raturs sous les yeux de mon mari:
j'ai cru que le pauvre homme allait avoir une attaque!...

La procdure pour atteindre la source d'une telle turpitude a t ds
lors extrmement simple. Elle n'avait pas t  notre disposition au
cours de piano alors qu'on n'osait mme pas nous rpter les
expressions reproches  ma fille. Mais devant un mot crit par elle,
ratur par sa matresse de franais, rtabli au net, nous n'avons eu que
la peine de l'indiquer du doigt et de demander  l'enfant: Qui t'a
appris ce mot-l? La chre petite a rpondu sans hsitation: Miss
Hewlett.

Ah! par exemple, ceci tait un peu fort!

Je fais appeler sur-le-champ l'Anglaise:

--Miss Hewlett, vous connaissez ce mot-l?... Et celui-ci?...

--_Yes!_... Elle n'a pas rougi, mesdames; elle ne s'est pas mue une
seconde. Oui, certainement; elle connat ce mot-l, et celui-ci; on
et jur qu'elle s'attendait  ce que nous lui en fissions compliment!
Vous le savez! vous le savez!... Mais, malheureuse, il est impossible
que vous en compreniez la porte; vous n'oseriez pas enseigner cela 
des enfants! A quelle occasion, o, en quelle circonstance ont-ils
appris ces mots par vous?... Rpondez! Elle ne se trouble point; elle
ne fait point de difficult pour rpondre; elle tire de son corsage une
lettre o je reconnais aussitt l'criture de miss Lawler, et elle me
fait entendre, tant mal que bien, qu'elle donne  lire aux enfants des
textes d'critures cursives. On leur recommandait, en effet, de
s'exercer  lire des spcimens divers de mains anglaises. Et elle nous
tend la lettre de miss Lawler.

Mon mari s'en saisit, comme d'une pice  conviction prcieuse; il la
parcourt: des mots, malheureusement franais, qui attirent son regard,
lui confirment amplement que les lettres de notre ancienne Anglaise
contiennent tout ce qui fait l'objet du dbat. Il met la pice dans son
portefeuille et l'emporte  son bureau pour la donner  traduire;
l'employ qui lui remet la version franaise dit  son patron: On en
entend de raides dans les caf'conc' et les petits thtres, par le temps
qui court; mais des comme a, non, tout de mme pas.

Dans cette lettre, mesdames, miss Lanlair ne faisait que raconter avec
une franchise et une simplicit puriles sa vie chez la princesse. Je ne
vous narrerai pas, aujourd'hui, quelle tait sa vie chez la princesse...
Qu'il vous suffise de vous rappeler les cadeaux du dbut, la
fourrure!... Elle usait, dans le dtail des pripties, et non sans une
pointe de pdantisme, des termes que le vieux duc, sans doute, et le
jeune comte aussi, et des jeunes gens du meilleur monde lui apprenaient
en jouant de son ingnuit... et du reste! Et la vie de mon ex-Anglaise
chez la princesse, mon Anglaise actuelle l'y avait mene, identiquement,
pendant trois ans!...

--Pauvre, pauvre madame Ablette!...

--Avant de prier miss Hewlett de quitter ma maison, j'ai essay de lui
faire honte pour avoir inflig  mes enfants, sous mon toit, une
ducation monstrueuse. Elle bredouillait je ne sais quelles excuses en
sa langue. Je demande  mon fils Charles qui se trouvait l: Qu'est-ce
qu'elle dit donc? Charles me rpond: Elle dit qu'elle croyait que a
ne faisait pas matire... c'est--dire que a ne faisait rien.




               L'INTRANSIGEANT

          _A Jacques des Gachons_.


                  I

Madame Varennes accompagnait son fils  la gare du Nord,  la suite d'un
sjour de trois mois  l'hpital et d'un assez long cong de
convalescence accord au jeune capitaine. Il avait encore ses yeux, ses
membres. Il repartait cependant moins alerte que les fois prcdentes,
non qu'on ne pt constater chez lui, comme on dit, un moral excellent;
mais il semblait que l'homme et t atteint, durant presque un semestre
vcu  Paris, d'une autre blessure secrte qui chappait  tout le monde
(mais qu'une mre souponnait).

Elle la souponnait sans savoir en aucune manire de quelle nature elle
pouvait tre, car Franois tait sur toutes choses et particulirement
sur lui-mme d'une discrtion de tombeau. Il se dclarait satisfait
aujourd'hui d'aller retrouver les camarades--ceux qui restaient,
hlas!--On savait que ni l'ide de la terrible guerre ni l'apprhension
des vides qu'il allait constater  son arrive au secteur n'taient
propres  troubler une me comme la sienne. Et son me paraissait
altre. La pauvre maman qui avait, elle, toutes les angoisses
auxquelles le coeur de ces jeunes guerriers chappe ou qu'il touffe,
tait doublement attriste du dpart.

Aux guichets, les hommes,  la queue leu leu, se prsentaient sans
empressement mais avec cette stoque rsignation qui fait frmir celui
qui la comprend. Des officiers, de simples poilus, mdaills,
chevronns, gonfls de vtements de dessous, et leurs femmes, leurs
enfants, leurs mres, leurs matresses aussi, formaient une foule dense,
non bruyante ni fivreuse, ni enthousiaste, ni accable, larmoyante
pourtant ici et l, gouailleuse aussi par endroits, une foule qui ne
semblait pas tre de la mme race que celle des premiers dparts, dj
anciens, une foule vieillie d'un sicle ou de dix sicles en trois ans
et demi, une foule pntre par la sagesse virile, une foule grave o
chaque coeur battait  se rompre sans qu'aucun signe en traht l'moi,
une foule qui a puis tous les modes de courage, qui est au-dessus des
adversits, une foule qui embote le pas  l'ambulante et invisible
statue du Destin, une foule auguste, presque en permanence depuis des
annes dans ces deux gares de l'Est et du Nord dont elle rend chaque
pierre  jamais sacre.

Madame Varennes tait arrive l avec son fils, beaucoup trop tt. Tous
deux allaient, venaient, puis demeuraient immobiles et silencieux. Le
capitaine cherchait  reconnatre des visages parmi ceux des
permissionnaires, mais sa mre ne regardait que le visage du capitaine.

Elle ne put manquer d'en voir un autre, cependant, qui se distinguait de
tous par son immobilit, sa solitude, son expression douloureuse et
aussi par son originale beaut. C'tait celui d'une trs jeune femme
aux cheveux blonds, simplement mise, mais non sans got. Depuis dix
minutes madame Varennes la voyait au mme endroit, debout, l-bas,
contre le bureau d'enregistrement des bagages. Et  quelque moment que
la vieille mre regardt la jeune femme, elle rencontrait ce regard
auquel la douleur communiquait une singulire puissance. Ds le premier
contact, elle avait failli faire part de sa remarque  son fils, mais
une ide de mre l'en avait aussitt empche. Immdiatement elle avait
pens que cette jeune femme si belle et si triste tait l pour son
fils. La persistance du regard dirig non pas sur elle, en vrit, mais
sur son fils, la confirmait dans son intuition premire, et une seule
chose la droutait, c'tait que son fils, mme  la drobe, ne
regardait pas la jeune femme.

Il ne la regardait pas, la mre en tait sre, car elle le surveillait
habilement. Et s'il l'et regarde, ne ft-ce que le quart d'une
seconde, est-ce que l'autre, l-bas, n'et pas eu un instant de dtente
en son attitude dsespre? Ds lors la mre commena de s'inquiter.
Si je n'tais pas l, se disait-elle, ils seraient dans les bras l'un
de l'autre... Elle savait son Franois d'une correction svre; qu'il
ft capable de quitter sa mre pour approcher seulement de sa matresse,
non, elle ne le croyait pas, bien que ce ne ft certes pas elle qui lui
et inculqu des principes aussi rigoureux: elle tait bien trop
indulgente et bonne! Mais qu'il ne ft  la malheureuse mme pas un
signe gentil,--un sourire que la vieille maman  ct n'est pas oblige
d'apercevoir, que diable!--non, c'tait d'un garon trop bien lev. Son
pre, jadis, avait autrement de liberts en ses manires; mais elle se
souvenait aussi du grand-pre qui, pour tout ce qui concernait la
soumission aux usages, tait dconcertant. Elle prtexta, tout  coup,
le dsir d'aller acheter un magazine au kiosque de journaux. Ce fut
elle, la mre, qui s'chappa! Mais le capitaine, sans la quitter d'une
semelle, fut  son ct lorsqu'elle chercha de la monnaie pour payer la
publication dont elle n'avait aucun besoin, et il lui en offrit
galamment.

Alors elle lui dit:

--Franois, il y a l-bas une petite dame, jolie, ma foi,  qui tu ne
parais pas dplaire...

Elle vit sa joue, dont les mois de repos avaient ramen la peau  une
blancheur de fille, se couvrir d'une rougeur qui lui rappela le temps de
l'adolescence et des timidits de ce garon. Elle avait dit: l-bas
sans faire aucun signe, et l'oeil du capitaine s'tait port
instantanment l-bas, exactement l-bas--oh! le temps inapprciable
d'un clair.--Le capitaine savait donc o se trouvait la jeune femme; et
puis, se ressaisissant aussitt, il avait rpondu simplement:

--Des btises, maman.

Et il avait recommenc de faire les cent pas avec sa mre.

L'heure du dpart approchait. Madame Varennes mlait au drame de son
propre coeur le drame qu'elle imaginait et suivait l-bas derrire ces
deux yeux bleus humides, aux sourcils contracts et dont l'expression
tragique tait inoubliable. Le capitaine se plaa brusquement devant sa
mre et l'embrassa avec tendresse, aprs s'tre dcouvert:

--Allons, maman, du courage, adieu!

--Mon enfant! mon cher enfant!...

Puis il s'loigna vite. Elle l'accompagna du regard au milieu de la
cohue, et elle vit la jeune femme, contre le bureau d'enregistrement des
bagages, qui portait tout son corps gracieux en avant, un bras au-devant
de son corps, un mouchoir  la main. Et elle vit que tout ce don dernier
de soi et ce grand geste dsol taient perdus. Le capitaine ne se
retourna pas. Alors ses larmes, qu'elle avait contenues jusque-l,
jaillirent tout  coup; elle aussi tira son mouchoir, et, dans son
panchement, elle ne savait plus si sa douleur tait uniquement
personnelle ou si elle pleurait aussi la douleur de cette enfant
charmante, l-bas, qui aimait son fils.

Quand elle eut fini de s'ponger les yeux, la jeune femme avait disparu.


                  II

Quelques mois plus tard, madame Varennes, essayant une paire de gants
dans un magasin, rue Daunou, fut servie par une personne qu'elle n'avait
pas coutume de voir, et lui demanda:

--Vous tes nouvelle, mademoiselle?

--Oui, madame, je vendais auparavant dans le voisinage, mais j'ai t
malade et j'ai perdu ma place.

--Vous tes encore plotte, mon enfant. Il faut se surveiller  votre
ge: prenez donc des gouttes...

Et elle indiqua  sa vendeuse un remde qu'elle croyait excellent contre
l'anmie, les suites de grippe, etc. Pourquoi s'attendrissait-elle sur
le sort de cette jeune fille de magasin qui lui chaussait les doigts, un
 un, avec une adresse et une douceur d'ailleurs remarquables? Etait-ce
 cause de ses qualits simplement? Elle n'et pu le dire. Elle lui
trouvait une ressemblance avec quelqu'un qu'elle devait connatre et ne
reconnaissait pas. Et elle s'tonna elle-mme de l'obstination qu'elle
mit, mme une fois dehors,  se demander o elle avait vu auparavant
cette vendeuse un peu ple et de figure peu commune.

Cette ide alla jusqu' la taquiner si bien, qu'elle retourna rue Daunou
sous le prtexte qu'un de ses gants tait dcousu. Elle tait agite ce
jour-l, il est vrai, la tte mme  l'envers, car son fils tait sur la
Somme; elle avait manqu, deux courriers de suite, des nouvelles
ordinaires; et elle confiait un peu  tout venant son inquitude. Une
jeune fille se prsenta  elle pour la servir: elle fit signe qu'elle
attendait celle  qui elle avait eu affaire prcdemment.

--Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-elle aussitt qu'elle l'eut 
sa disposition?

--Mademoiselle Jeanne, madame.

--- Eh bien, mademoiselle Jeanne, comment va votre petite sant?... Vous
avez l'air joliment requinque!... Vous savez que ce n'est pas pour des
gants que je suis venue, quelque-chose en vous, m'intresse...

--Vous tes bien bonne, madame: oh! pour ce qui est de moi, quand le
moral va, tout va!

--A qui le dites-vous! C'est moi,  mon tour, tenez, qui ne vaux pas
cher aujourd'hui... Quand on a son fils unique sur la Somme et qu'on est
depuis dix jours sans un mot...

Mademoiselle Jeanne, discrte, lui chaussait doucement les doigts 
petites caresses rptes sur la peau de chamois. Elle prenait la figure
de circonstance: on entend de ces plaintes-l, de la part des clientes,
tous les jours. Mais elle regarda la vieille dame plus attentivement:

--Sur la Somme?... dit-elle.

--Oui, oui. Il est capitaine... Prs de dix jours, mademoiselle... Ah!
c'est  mourir, vous savez...

Et sa main maternelle tremblait entre les doigts dlicats de
mademoiselle Jeanne.

Et les doigts de mademoiselle Jeanne se mirent tout  coup  s'mouvoir
galement. Elle venait de reconnatre la mre de son amant ador, la
vieille dame  cause de qui, lui si aimant, si tendre, il avait t
impitoyable pour elle  la gare;  cause de qui, aprs des adieux
perdus dans leur chambre, il lui avait interdit de venir lui faire un
suprme adieu;  cause de qui, lui qui depuis dix mois ne semblait vivre
que pour elle, en partant pour le front, il ne l'avait mme pas
regarde!... Un sentiment de rancune et un sentiment de commisration se
heurtaient en elle, puis venait s'y joindre celui de sa situation
trange vis--vis de cette femme  cheveux blancs, enfin celui de sa
situation de vendeuse. Or, elle avait, elle, des lettres du capitaine,
des lettres o, l'incident de la gare oubli, l'amant revenait  la plus
folle tendresse. Laisser souffrir une pauvre maman quand on tient l,
sur sa poitrine, de quoi la rassrner!... Tout cela produisait un chaos
dans son beau regard de blonde. Madame Varennes leva tout  coup les
yeux sur elle et fit:

--Ah!

Ce fut tout. Elle n'ajouta pas un mot. Elle venait,  son tour, de
reconnatre le visage angoiss qu'elle avait vu  la gare du Nord.

Mademoiselle Jeanne rougit, mais ne cessa pas d'accomplir sa fonction.
Elle enveloppa la paire de gants, la remit  sa cliente et accompagna
celle-ci  la porte. L, quelque chose de plus puissant, qu'elle-mme
lui fit dire:

--Vous aurez des nouvelles en rentrant, madame!

Madame Varennes tremblait de tous ses membres:

--Les vtres datent de quand?... les vtres?

--Les dernires? d'aujourd'hui  midi, madame. Bonnes, trs bonnes.

La vendeuse reut un bonjour, mademoiselle comme il ne lui en avait
jamais t adress de sa vie. Dans le taxi qui l'emportait chez elle,
madame Varennes rflchit au caractre insolite du cas, et se demanda si
dans son bonjour, mademoiselle et dans son sourire  la blonde jeune
femme, toutes les convenances n'avaient pas t transgresses. Elle se
demanda cela surtout plus tard, lorsqu'elle tint elle-mme sa lettre du
capitaine et les nouvelles bonnes, trs bonnes. Elle se le demanda
quelques semaines aprs, lorsqu'elle eut besoin d'une paire de gants. Ne
voil-t-il pas qu'elle hsitait  aller au magasin de la rue Daunou?

Elle hsita quelques jours et s'aperut que son hsitation venait non
pas tant de la crainte de se trouver en contact avec la matresse de son
fils, que d'un dsir immodr qu'elle prouvait au contraire d'approcher
d'elle. Cependant elle se refusa  dcider qu'elle irait rue Daunou;
elle alla d'abord faire une visite dans le quartier; elle alla  la
Pharmacie anglaise, rue de la Paix. Si elle prit la rue Daunou? mais
c'est que la rue Daunou la ramenait tout naturellement  son mtro. Et
puis, paf! elle ouvrit, comme par habitude, la porte du magasin.

On savait qu'elle dsirait tre servie par mademoiselle Jeanne; on la
laissa s'asseoir en attendant que mademoiselle Jeanne ft libre.
Mademoiselle Jeanne vint  elle, aussitt libre, et atteignit le carton
contenant les gants comme d'habitude, madame?

Comme d'habitude, madame Varennes se laissa ganter. Elle ne s'informa
point de la sant de mademoiselle Jeanne qui, cependant, cette fois,
semblait laisser  dsirer.

Les deux femmes ne disaient rien. Peut-tre coutaient-elles leurs
coeurs battre...

Au moment o mademoiselle Jeanne, triste et ple, allait envelopper les
gants, madame Varennes, la regardant, eut une inquitude soudaine:

--Vous n'avez pas de mauvaises nouvelles, au moins?

--Hlas! madame, dit mademoiselle Jeanne, je n'en ai pas!

--Mais si! Mais si! J'en ai, moi, fit la mre; j'en ai rgulirement.
Elles sont bonnes, trs bonnes...

Les joues de la jolie vendeuse se colorrent un peu:

--De vous voir, dit-elle, a m'avait dj remise et surtout de vous voir
prendre comme  l'ordinaire des gants chamois... Oui, oh! ds l'instant
que les choses ne vont pas bien pour nous, nous voyons tout en noir,
n'est-ce pas?

--Pauvre petite! Tranquillisez-vous...

--Oh! pour moi, madame, c'est fini. Je sais ce que c'est: j'ai fait la
gaffe... Oui, oui... Pensez... Je ne cachais rien, moi; je n'ai pas de
secrets. Je racontais tout... Alors voil, j'ai tout racont...

--Tout?... Mais quoi donc, ma pauvre enfant?

--Tout: mais a; vous, moi,  cette porte de magasin: les nouvelles que
je vous ai dites pour vous tranquilliser... Songez qu'il y avait eu dj
le fait de la gare qui n'avait pas pass facilement... Alors a, 'a t
le comble: je ne reois plus rien, rien...

Elles taient sur le pas de la porte. Mademoiselle Jeanne avait les
larmes aux yeux. On la rappelait dans le magasin. Madame Varennes ne put
que lui jeter un banal bonjour, mademoiselle et, une fois sur le
trottoir, eut conscience qu'elle entretenait des relations tout  fait
incorrectes et dont, en effet, elle ne pourrait pas du tout parler  son
fils.


                  III

Elle contint, durant un assez long temps, l'lan naturel de son coeur.
Elle commit mme une petite infidlit au magasin de la rue Daunou.

Mais les vnements de la guerre la foudroyrent. Un triste jour vint o
elle commanda son deuil, tout entier, y compris les gants, dans une
maison spciale.

Cependant, comme elle tranait dans Paris sa dtresse, une aprs-midi,
elle ne put se retenir d'entrer dans son magasin habituel.

Mademoiselle Jeanne ne fut pas surprise de la voir sous le crpe.
D'elle-mme elle atteignit le carton des affreux gants noirs et elle fit
essayer  sa cliente le Sude funbre. Ni l'une ni l'autre des deux
femmes ne prononaient un mot. Pensaient-elles  l'inconvenance d'une
parole dont l'ombre du hros chri se ft offense?... Les doigts
tremblants de l'amoureuse caressaient doucement les doigts tremblants de
la mre. Mais tout  coup ceux-ci firent sentir  ceux-l une pression
si tendre et si prolonge que l'essayage en fut suspendu...




               LES JEUNES FILLES AU JARDIN

                    _A Colette Yver_.


Marthe, Lucile et Marie escaladrent les premires le petit sentier en
pente raide qui se dtachait de la route pour pntrer de biais dans la
fameuse alle des cyprs de la villa Mazzarin. Heureuse et gaie, faisant
la folle, Marie lcha soudain ses deux amies et revint sur ses pas, voir
comment sa mre et son fianc se tiraient d'affaire dans le sentier:
mais, au bras de Robert, qui donc n'et franchi des abmes! Madame de
Salanque se laissait presque porter par son futur gendre, grommelant un
peu contre les fantaisies incorrigibles de sa fille, mais heureuse, au
fond, de penser que sa chre enfant serait bientt la femme d'un garon
si robuste et si beau, si bon aussi, car il semblait, en vrit, qu'il
et tout pour lui, ce Robert. Marie, du haut du sentier, le regardait
avec admiration, et quand elle le remercia d'avoir si gentiment hiss la
pauvre maman essouffle, il y avait dans son sourire et dans le ton
qu'elle employa, un bonheur sain, un panouissement naturel et sans
rticence. On la trouvait gnralement plus jolie quand elle tait prs
de son bel athlte parce qu'il semblait lui communiquer de son parfait
quilibre, de sa force tranquille,--de sa srnit, ajoutaient avec
malice, et en jouant sur le mot, ses deux amies, Marthe et Lucile, qui
taient peut-tre un peu jalouses... Car ce beau Robert n'tait point un
serin, c'tait tout simplement un homme de sport, et qui n'allait pas,
bien entendu, comme ces jeunes filles, s'extasier, s'affoler dans
l'alle de cyprs de la villa Mazzarin, y voir le dme de Cologne, les
Boboli, la villa d'Este; non, Robert, d'un seul coup d'oeil, avait, de
cette alle, mesur la longueur et le degr d'inclinaison, et il
dplorait que, si bien plante, elle ne pt,  cause de sa pente
excessive et de son troitesse, permettre le passage des autos.

--Je fais le pari de monter cela avec ma cinquante-chevaux, si l'on veut
me raser une range d'arbres,  droite ou  gauche!...

A l seule ide de voir abattre de tels arbres, les trois jeunes filles
et madame de Salanque elle-mme poussrent un cri d'horreur.

Robert les heurtait ainsi, parfois, sans le vouloir.

Ils se trouvrent tout au bas des jardins qui s'chelonnaient en
terrasses,  l'italienne. Un plan inclin, pav de petits oeufs,
s'offrait  leur vue, coup,  plusieurs reprises, par des marches, et
semblant aboutir  une grotte rustique, sous un cdre majestueux, fier,
un peu thtral, tendant le bras comme l'Apollon du Belvdre. Ce joli
chemin tait bord d'iris en fleurs; le parfum des girofles
l'embaumait; des bois d'orangers profonds, odorants et muets, attiraient
 droite et  gauche; une fort de bambous chuchotaient mystrieusement
 la brise. Marie, toujours la plus sensible, s'extasiait.

Le miracle de ces jardins, c'est de nous soulever peu  peu, par une
habile gradation d'attraits, au-dessus du plan ordinaire de la vie, et
de nous offrir, en surprise, de ces paysages soudainement largis o
nous puisons l'illusion d'un agrandissement de nous-mmes, d'une
enivrante dilatation de notre coeur, de notre esprit, de tous nos sens.

Les trois jeunes filles merveilles couraient en avant, s'accoudaient
au vieux mur bas, garni d'une housse de lierre; leurs ttes gracieuses
se dcoupaient sur le pur horizon; puis on les voyait revenir, un doigt
sur la bouche, faisant signe  madame de Salanque et  Robert de parler
bas pour demeurer plus longtemps seuls dans un endroit si beau. Elles
s'parpillaient dans les parterres de girofles, sous les bois de
citronniers, derrire les arceaux de bancias fleuris; elles se
penchaient  la margelle de citernes hors d'usage, et paisibles  vous
donner le frisson... Elles revenaient tout mues retrouver madame de
Salanque et le fianc de Marie qui s'obstinait  ne pas mettre de
sourdine  sa voix pour exposer  sa future belle-mre les pripties de
la dernire course de _cruisers_ de Monaco  laquelle il avait pris
part.

--De grce! mon cher Robert, dit Marie, un peu fche, vous nous
raconterez vos exploits plus tard, et ailleurs; mais ici, voyons,
taisez-vous au moins cinq minutes!...

En effet, l'heure tait particulirement dlicieuse en cet endroit
privilgi; le jour baissait; la cime dentele de la grande muraille des
cyprs s'aiguisait finement sur le ciel du couchant; contre le fond
assombri des verdures, quelques dbris de marbres, une Flore, une
Pomone, un Perse, prenaient une vie recueillie, secrte et saisissante;
les buis exhalaient leur odeur pre et forte, et de tous les toits
visibles de la ville, qu'on dominait, les fumes des repas du soir
montaient en spirales lgres dans l'air parfaitement immobile; une
clochette tinta  un couvent du voisinage, et tout le long faubourg aux
toits roses sembla secouer ses campaniles; puis, un moment, tout se tut.
Sur la crte du petit mur  la housse de lierre, un chat avanait, une 
une, et sans aucun bruit, ses pattes de velours.

A ce moment, parut, tout au bout de l'alle centrale, un grand jeune
homme qui venait en pressant le pas; il tenait son chapeau  la main,
il n'tait ni beau ni laid; ces dames ne l'avaient jamais vu; il tait
envoy vers elles parce qu'on les avait aperues de la villa et qu'on
les croyait gares. Il expliqua cela rapidement, puis, comme il y avait
un moment d'embarras, il dit une parole quelconque, mais par hasard
heureuse, et qui tomba dans l'esprit tout prpar des jeunes filles,
comme une cuillere d'encens sur la braise:

--L'heure est si belle!... dit-il.

--Oh! monsieur! s'cria Marie, la premire, en joignant les mains.

Et toutes trois se grouprent autour de ce jeune homme comme si elles le
connaissaient de longtemps; pour lui, elles dirent adieu sans regret 
la vue, aux parfums,  l'heure si belle. Avec celui qui avait eu la
chance d'apparatre au moment favorable et de flatter d'un mot leurs
mes dj charmes, elles montrent vers la villa Mazzarin, sans un
regard en arrire.

Le beau Robert marchait flegmatiquement  leur suite, poursuivant sans
doute en pense sa course de _cruisers_, aveugle au petit drame presque
inapparent qui venait de se jouer sous ses yeux. Madame de Salanque,
qui avait surpris le mouvement spontan et inquitant de sa fille, en
reprenant le bras de son futur gendre lui dit:

--Vos bateaux, vos bateaux, Robert, c'est trs gentil, et vous les
conduisez  merveille... Mais, au fait, dites-moi: savez-vous conduire
l'imagination d'une femme?...

       *       *       *       *       *




TABLE

LE DANGEREUX JEUNE HOMME
LES TROIS PERSONNES
LA PICE FAUSSE
LA NIAISERIE
OH! NE CHANTE PAS!
LE MATRE
LA PARTIE CARRE
ANALOGIE
LOQUENCE
NOUS SOMMES FACHS AVEC HENRIETTE
UNE MAISON COMME IL FAUT:
   LES FEMMES DE CHAMBRE DE MADAME ABLETTE
   LES ANGLAISES DE MADAME ABLETTE
L'INTRANSIGEANT
LES JEUNES FILLES AU JARDIN

       *       *       *       *       *

DU MME AUTEUR

CONTES

LES BAINS DE BADE                               1 vol.
LE BONHEUR A CINQ SOUS                          1--
LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC                   1--
LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS   1--
NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES                1--

ROMANS

LE MDECIN DES DAMES DE NANS                   1 vol.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS                         1--
LE PARFUM DES LES BORROMES                    1--
MADEMOISELLE CLOQUE                             1--
LA BECQUE                                      1--
L'ENFANT A LA BALUSTRADE                        1--
LE BEL AVENIR                                   1--
MON AMOUR                                       1--
LE MEILLEUR AMI                                 1--
LA JEUNE FILLE BIEN LEVE                      1--
MADELEINE JEUNE FEMME                           1--

1005-20.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--1-21.






End of Project Gutenberg's Le dangereux jeune homme, by Ren Boylesve

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defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

