The Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hant, by Gaston Leroux

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Title: Le fauteuil hant

Author: Gaston Leroux

Release Date: August 12, 2006 [EBook #19035]
[Last updated: April 20, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Gaston Leroux

LE FAUTEUIL HANT

(1909)


Table des matires

    I. La mort d'un hros
   II. Une sance dans la salle du Dictionnaire
  III. La bote qui marche
   IV. Martin Latouche
    V. Exprience n 3
   VI. La chanson qui tue
  VII. Le secret de Toth
 VIII. En France, l'Immortalit diminue
   IX. En France...
    X. Le calvaire
   XI. Terrible apparition
  XII. Le secret de Toth
 XIII. Dans le train
  XIV. Un grand cri dchirant humain
   XV. La cage
  XVI. Par les oreilles
 XVII. Quelques inventions de Dd
XVIII. Le secret du grand Loustalot
  XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette




I. La mort d'un hros


--C'est un vilain moment  passer...

--Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien!...

--A-t-il des enfants?

--Non!... Et il est veuf!

--Tant mieux!

--Et puis, il faut esprer tout de mme qu'il n'en mourra pas!... Mais
dpchons-nous!...

En entendant ces propos funbres, M. Gaspard Lalouette--honnte homme,
marchand de tableaux et d'antiquits, tabli depuis dix ans rue
Laffitte, et qui se promenait ce jour-l quai Voltaire, examinant les
devantures des marchands de vieilles gravures et de bric--brac--leva la
tte...

Dans le mme moment, il tait lgrement bouscul sur l'troit trottoir
par un groupe de trois jeunes gens, coiffs du bret d'tudiant, qui
venait de dboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours
causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.

M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une mchante querelle, garda
pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilit, et
pensa que les jeunes gens couraient assister  quelque duel dont ils
redoutaient tout haut l'issue fatale.

Et il se reprit  considrer attentivement un coffret fleurdelis qui
avait la prtention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-tre contenu
le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrire
lui, une voix dit:

--Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave!

Et une autre rpondit:

--On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde!... Mais, en vrit,
j'aime mieux tre  ma place qu' la sienne. Pourvu que nous n'arrivions
pas en retard!

M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers
l'Institut, en pressant le pas.

Eh quoi! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement
devenus aussi fous que les jeunes gens? (M. Lalouette avait dans les
quarante-cinq ans, environ, l'ge o l'on n'est ni jeune ni vieux...) En
voici deux qui m'ont l'air de courir au mme fcheux rendez-vous que mes
tudiants de tout  l'heure!

L'esprit ainsi proccup, M. Gaspard Lalouette s'tait rapproch du
tournant de la rue Mazarine et peut-tre se serait-il engag dans cette
voie tortueuse si quatre messieurs qu' leur redingote, chapeau haut de
forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des
professeurs, ne s'taient trouvs tout  coup en face de lui, criant et
gesticulant:

--Vous ne me ferez pas croire tout de mme qu'il a fait son testament!

--S'il ne l'a pas fait, il a eu tort!

--On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de prs...

--Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a
mis  la porte!

--Mais au dernier moment, il va peut-tre se raviser?...

--Le prenez-vous pour un lche?

--Tenez... le voil... le voil!

Et les quatre professeurs se prirent  courir, traversant la rue, le
quai, et obliquant, sur leur droite, du ct du pont des Arts.

M. Gaspard Lalouette, sans hsiter, lcha tous ses bric--brac. Il
n'avait plus qu'une curiosit, celle de connatre l'homme qui allait
risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait
encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulirement
hroques.

Il prit au court sous les votes de l'Institut pour rejoindre les
professeurs et se trouva aussitt sur la petite place dont l'unique
monument porte, sur la tte, une petite calotte appele gnralement
coupole. La place tait grouillante de monde. Les quipages s'y
pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la vote
qui conduit dans la premire cour de l'Institut, une foule bruyante
entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine  se dgager de
cette treinte enthousiaste. Et les quatre professeurs taient l qui
criaient: Bravo!...

M. Lalouette mit son chapeau  la main et, s'adressant  l'un de ces
messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer
ce qui se passait.

--Eh! vous le voyez bien!... C'est le capitaine de vaisseau Maxime
d'Aulnay!

--Est-ce qu'il va se battre en duel? interrogea encore, avec la plus
humble politesse, M. Lalouette.

--Mais non!... Il va prononcer son discours de rception  l'Acadmie
franaise! rpondit le professeur agac.

Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva spar des
professeurs par un grand remous de foule. C'taient les amis de Maxime
d'Aulnay qui, aprs lui avoir fait escorte et l'avoir embrass avec
motion, essayaient de pntrer dans la salle des sances publiques. Ce
fut un beau tapage, car leurs cartes d'entre ne leur servirent de rien.
Certains d'entre eux qui avaient pris la sage prcaution de se faire
retenir leurs places par des gens  gages, en furent pour leurs frais,
car ceux qui taient venus pour les autres restrent pour eux-mmes. La
curiosit, plus forte que leur intrt, les cloua  demeure. Cependant,
comme M. Lalouette se trouvait accul entre les griffes pacifiques du
lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalit, un commissionnaire
lui tint ce langage:

--Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs!

M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric--brac et de tableaux qu'il
tait, avait un grand respect pour les lettres.

Lui-mme tait auteur. Il avait publi deux ouvrages qui taient
l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres clbres et
sur les moyens de reconnatre l'authenticit de leurs oeuvres, l'autre
sur l'art de l'encadrement,  la suite de quoi il avait t nomm
officier d'Acadmie; mais jamais il n'tait entr  l'Acadmie, et
surtout jamais l'ide qu'il avait pu se faire d'une sance publique 
l'Acadmie n'avait concord avec tout ce qu'il venait d'entendre et de
voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'et pens qu'il
ft si utile, pour prononcer un discours de rception, d'tre veuf, sans
enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna
ses vingt francs et,  travers mille horions, se vit install tant bien
que mal dans une tribune o tout le monde tait debout, regardant dans
la salle.

C'tait Maxime d'Aulnay qui entrait.

Il entrait un peu ple, flanqu de ses deux parrains, M. le comte de
Bray et le professeur Palaiseaux, plus ples que lui.

Un long frisson secoua l'assemble. Les femmes qui taient nombreuses et
de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de piti. Une
pieuse douairire se signa.

Sur tous les gradins on s'tait lev, car toute cette motion tait
infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.

Arriv  sa place, le rcipiendaire s'tait assis entre ses deux gardes
du corps, puis il releva la tte et promena un regard ferme sur ses
collgues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attriste du
membre de l'illustre assemble charg de le recevoir.

A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte  cette sorte de crmonie
une physionomie froce, prsage de toutes les tortures littraires qu'il
a prpares  l'ombre de son discours. Ce jour-l, il avait la mine
compatissante du confesseur qui vient assister le patient  ses derniers
moments.

M. Lalouette, tout en considrant attentivement le spectacle de cette
tribu habille de feuilles de chne, ne perdait pas un mot de ce qui se
disait autour de lui. On disait:

--Ce pauvre Jehan Mortimar tait beau et jeune, comme lui!

--Et si heureux d'avoir t lu!

--Vous rappelez-vous quand il s'est lev pour prononcer son discours?

--Il semblait rayonner... Il tait plein de vie...

--On aura beau dire, a n'est pas une mort naturelle...

--Non, a n'est pas une mort naturelle...

M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers
son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait l, et il
reconnut que celui  qui il s'adressait n'tait autre que le professeur
qui, tout  l'heure, l'avait renseign dj, d'une faon un peu bourrue.
Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants:

--Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur?

Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux! Il y avait  cela
une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M.
Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement,  cause qu'il
ne lisait pas les journaux, le mystre dans lequel il tait entr en
pntrant, pour vingt francs, sous la vote de l'Institut,
s'paississait  chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit
rien  l'espce de protestation qui s'leva quand une noble dame, que
chacun dnommait: la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui
avait t rserve. On trouvait gnralement qu'elle avait un joli
toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.

Cette dame considra l'assistance avec une froide arrogance, adressa
quelques paroles brves  de jeunes personnes qui l'accompagnaient et
fixa de son face--main M. Maxime d'Aulnay.

--Elle va lui porter malheur! s'cria quelqu'un.

Et la rumeur publique rpta:

--Oui, oui, elle va lui porter malheur!...

M. Lalouette demanda:

--Pourquoi va-t-elle lui porter malheur?

Mais personne ne lui rpondit. Tout ce qu'il put apprendre d' peu prs
certain, c'est que l'homme qui tait l-bas, prt  prononcer un
discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il tait capitaine de vaisseau,
qu'il avait crit un livre intitul: Voyage autour de ma cabine, et
qu'il avait t lu au fauteuil occup nagure par Mgr d'Abbeville. Et
puis le mystre recommena avec des cris, des gestes de fous. Le public,
dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci:

--Comme l'autre!... N'ouvrez pas!... Ah! la lettre!... comme l'autre!...
comme l'autre!... Ne lisez pas!...

M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre 
Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre
semblait avoir mis l'assemble hors d'elle.

Seuls les membres du bureau s'efforaient de garder leur sang-froid,
mais il tait visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrtaire
perptuel, tremblait de toutes ses feuilles de chne.

Quant  Maxime d'Aulnay, il s'tait lev, avait pris des mains de
l'appariteur la lettre et l'avait dcachete. Il souriait  toutes les
clameurs. Et puisque la sance n'tait pas encore ouverte,  cause que
l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les
tribunes, chacun reprit:

--Il sourit!... Il sourit!... L'autre aussi a souri!

Maxime d'Aulnay avait pass la lettre  ses parrains, qui, eux, ne
souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientt dans toutes les
bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en
bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la
lettre: Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour
de sa cabine! Ce texte semblait devoir porter  son comble l'moi de la
salle, quand on entendit la voix glace du prsident annoncer aprs
quelques coups de sonnette, que la sance tait ouverte. Un silence
tragique pesa immdiatement sur l'assistance.

Mais Maxime d'Aulnay tait dj debout, plus que brave, hardi!

Et le voil qui commence de lire son discours.

Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans
bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir; puis,
aprs une brve allusion  un deuil qui est venu frapper rcemment
l'Acadmie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville.

Il parle... il parle...

A ct de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents
cette phrase que M. Lalouette crut,  tort du reste, inspire par la
longueur du discours: Il dure plus longtemps que l'autre!... Il parle
et il semble que l'assistance,  mesure qu'il parle, respire mieux. On
entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se
retrouvaient aprs un gros danger...

Il parle et nul incident imprvu ne vient l'interrompre...

Il arrive  la fin de l'loge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il
s'chauffe quand,  l'occasion des talents de l'minent prlat, il met
quelques ides gnrales sur l'loquence sacre. L'orateur voque le
souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu  Mgr
d'Abbeville les foudres laques pour cause de manque de respect  la
science humaine...

Le geste du nouvel acadmicien prend une ampleur inusite comme pour
frapper, pour fustiger  son tour, cette science, le de l'impit et de
l'orgueil!... Et dans un lan admirable qui, certes! n'a rien
d'acadmique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un
marin de la vieille cole, Maxime d'Aulnay s'crie:

--Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchan
Promthe sur son rocher! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la
foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu!

Le malheureux avait  peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le
vit chanceler, porter d'un geste dsespr la main au visage, puis
s'abattre, telle une masse.

Une clameur d'pouvante monta sous la Coupole... Les acadmiciens se
prcipitrent... On se pencha sur le corps inerte...

Maxime d'Aulnay tait mort!

Et l'on eut toutes les peines du monde  faire vacuer la salle.

Mort comme tait mort deux mois auparavant, en pleine sance de
rception, Jehan Mortimar, le pote des Parfums tragiques, le premier
lu  la succession de Mgr d'Abbeville.

Lui aussi avait reu une lettre de menaces, apporte  l'Institut par un
commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre o il avait lu:

Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense, et lui
aussi, quelques minutes aprs, avait culbut: voici ce qu'apprit enfin,
d'une faon un peu prcise, M. Gaspard Lalouette, en coutant d'une
oreille avide les propos affols que tenait cette foule qui tout 
l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'tre
jete sur les quais dans un dsarroi inexprimable. Il et voulu en
savoir plus long et connatre au moins la raison pour laquelle, Jehan
Mortimar tant mort, on avait tant redout le dcs de Maxime d'Aulnay.
Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si
absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir
demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu  se
venger dans des conditions aussi nouvelles; alors on lui sortit une si
bizarre numration de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et,
comme la nuit tait proche, car on tait en hiver, il se dcida 
rentrer chez lui, traversant le pont des Arts o quelques acadmiciens
attards et leurs invits, profondment mus par la terrible concidence
de ces deux fins sinistres, se htaient vers leurs demeures.

Tout de mme, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparatre dans
l'ombre qui s'paississait dj aux guichets de la place du Carrousel,
se ravisa. Il arrta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des
Arts et qui, avec son allure nerve, semblait encore tout agit par
l'vnement. Il lui demanda:

--Enfin! monsieur! sait-on de quoi il est mort?

--Les mdecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anvrisme.

--Et l'autre, monsieur de quoi tait-il mort?

--Les mdecins ont dit: d'une congestion crbrale!...

Alors une ombre s'avana entre les deux interlocuteurs et dit:

--Tout a, c'est des blagues!... Ils sont morts tous deux parce qu'ils
ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hant!

M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette,
mais elle avait dj disparu...

Il rentra chez lui, pensif...




II. Une sance dans la salle du Dictionnaire


Le lendemain de ce jour nfaste, M. le secrtaire perptuel Hippolyte
Patard pntra sous la vote de l'Institut sur le coup d'une heure. Le
concierge tait sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier  M. le
secrtaire perptuel et lui dit:

--Vous voil bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrtaire
perptuel, personne n'est encore arriv.

M. Hippolyte Patard prit son courrier qui tait assez volumineux, des
mains du concierge, et se disposa  continuer son chemin, sans dire un
mot au digne homme.

Celui-ci s'en tonna.

--Monsieur le secrtaire perptuel a l'air bien proccup.

Du reste, tout le monde est boulevers ici, aprs une pareille histoire!

Mais M. Hippolyte Patard ne se dtourna mme pas.

Le concierge eut le tort d'ajouter:

--Est-ce que monsieur le secrtaire perptuel a lu ce matin l'article de
L'poque sur le Fauteuil hant?

M. Hippolyte Patard avait cette particularit d'tre tantt un petit
vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant,
charmant, que tout le monde  l'Acadmie appelait mon bon ami except
les domestiques bien entendu, bien qu'il ft plein de prvenances pour
eux, leur demandant alors des nouvelles de leur sant; et tantt, M.
Hippolyte Patard tait un petit vieillard tout sec, jaune comme un
citron, nerveux, fcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors
M. Hippolyte Patard: Monsieur le secrtaire perptuel, gros comme le
bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard
aimait tant l'Acadmie qu'il s'tait mis ainsi en deux pour la servir,
l'aimer et la dfendre. Les jours fastes, qui taient ceux des grands
triomphes acadmiques, des belles solennits, des prix de vertu, il les
marquait du Patard rose, et les jours nfastes, qui taient ceux o
quelque affreux plumitif avait os manquer de respect  la divine
institution, il les marquait du Patard citron.

Le concierge, videmment, n'avait pas remarqu, ce jour l,  quelle
couleur de Patard il avait affaire, car il se ft vit la rplique
cinglante de M. le secrtaire perptuel. En entendant parler du Fauteuil
hant, M. Patard s'tait retourn d'un bloc.

--Mlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un
fauteuil hant! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne dsemplit pas
de journalistes! A bon entendeur salut!

Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroy.

Si M. le secrtaire perptuel avait lu l'article sur le Fauteuil hant!
mais il ne lisait plus que cet article-l dans les journaux, depuis des
semaines! Et aprs la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si
prs la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'tait pas
probable, avant longtemps, qu'on se dsintresst dans la presse d'un
sujet aussi passionnant!

Et cependant, quel tait l'esprit sens (M. Hippolyte Patard s'arrta
pour se le demander encore)... quel tait l'esprit sens qui et os
voir, dans ces deux dcs, autre chose qu'une infiniment regrettable
concidence? Jehan Mortimar tait mort d'une congestion crbrale, cela
tait bien naturel.

Et Maxime d'Aulnay, impressionn par la fin tragique de son prdcesseur
et aussi par la solennit de la crmonie, et enfin par les fcheux
pronostics dont quelques mchants garnements de lettres avaient
accompagn son lection, tait mort de la rupture d'un anvrisme. Et
cela n'tait pas moins naturel.

M. Hippolyte Patard, qui traversait la premire cour de l'Institut et se
dirigeait  gauche vers l'escalier qui conduit au secrtariat, frappa le
pav ingal et moussu de la pointe ferre de son parapluie.

Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il  lui-mme, que la rupture
d'un anvrisme? C'est une chose qui peut arriver  tout le monde que de
mourir de la rupture d'un anvrisme, mme en lisant un discours 
l'Acadmie franaise!... Il ajouta:

Il suffit pour cela d'tre acadmicien! Ayant dit, il s'arrta pensif,
sur la premire marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en dfendt, M. le
secrtaire perptuel tait assez superstitieux. Cette ide que, tout
Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anvrisme
l'incita  toucher furtivement de la main droite le bois de son
parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois
protge contre le mauvais sort.

Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrtariat sans
s'y arrter, continua de monter, s'arrta sur le second palier et dit
tout haut:

--Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais
tous les imbciles s'y laissent prendre! ces deux lettres signes des
initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste
d'Eliphas! Et M. le secrtaire perptuel se prit  prononcer tout haut
dans la solennit sonore de l'escalier le nom abhorr de celui qui
semblait avoir par quelque criminel sortilge, dchan la fatalit sur
l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg
de La Nox!

Avec un nom pareil, avoir os se prsenter  l'Acadmie franaise!...
Avoir espr, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se
faisait appeler: Sr qui avait publi un volume parfaitement grotesque
sur la Chirurgie de l'me, avoir espr l'immortel honneur de s'asseoir
dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!...

Oui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui prtend connatre le pass
et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme matre de
l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envoteur!
un ncromancien!

Et a avait voulu tre de l'Acadmie!

M. Hippolyte Patard en touffait.

Tout de mme, depuis que ce mage avait t blackboul comme il le
mritait, deux malheureux qui avaient t lus au fauteuil de Mgr
d'Abbeville taient morts!...

Ah! si M. le secrtaire gnral l'avait lu, l'article sur le Fauteuil
hant! Mais il l'avait mme relu, le matin mme, dans les journaux, et
il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'poque; et,
en effet, il dploya avec une nergie farouche pour son ge, la gazette:
cela tenait deux colonnes, en premire page, et cela rptait toutes les
neries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard taient rebattues, car,
en vrit, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans
une bibliothque, sans qu'il entendt aussitt: Eh bien, et le Fauteuil
hant! L'poque,  propos de la formidable concidence de ces deux
morts si exceptionnellement acadmiques, avait cru devoir rapporter tout
au long la lgende qui s'tait forme autour du fauteuil de Mgr
d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, o l'on s'occupait
beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on tait
persuad que ce fauteuil tait dsormais hant par l'esprit de vengeance
du sr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, aprs
son chec, cet Eliphas avait disparu, L'poque ne pouvait s'empcher de
regretter qu'il et, avant prcisment de disparatre, prononc des
paroles de menaces suivies bien fcheusement d'aussi regrettables dcs
subits. En sortant pour la dernire fois du club des Pneumatiques
(ainsi appel de pneuma, me), qu'il avait fond dans le salon de la
belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du
fauteuil de l'minent prlat: Malheur  ceux qui auront voulu asseoir
avant moi! En fin de compte, L'poque ne paraissait pas rassure du
tout. Elle disait,  l'occasion des lettres reues par les deux dfunts
immdiatement avant leur mort, que l'Acadmie avait peut-tre affaire 
un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire  un fou.

Le journal voulait que l'on retrouvt Eliphas, et c'est tout juste s'il
ne rclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M.
d'Aulnay.

L'article n'tait pas sign, mais M. Hippolyte Patard en voua aux
gmonies l'auteur anonyme aprs l'avoir trait, carrment, d'idiot, puis
ayant pouss le tambour d'une porte, il traversa une premire salle tout
encombre de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture
funraire  la mmoire des acadmiciens dfunts qu'il salua au passage,
puis, une seconde salle, puis arriva en une troisime toute garnie de
tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entoures de fauteuils
symtriquement rangs. Au fond, sur un vaste panneau, se dtachait la
figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.

M. le secrtaire perptuel venait d'entrer dans la salle du
Dictionnaire.

Elle tait encore dserte.

Il referma la portire derrire lui, s'en fut  sa place habituelle, y
dposa son courrier rangea prcieusement dans un coin qu'il lui tait
facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et
dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacr.

Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaa par une petite toque en
velours noir brod, et,  petits pas feutrs, il commena le tour des
tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels
taient les fauteuils. Il y en avait de clbres.

Quand il passait auprs de ceux-l, M. le secrtaire perptuel y
attardait son regard attrist, hochait la tte et murmurait des noms
illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de
Richelieu. Il souleva sa toque.

--Bonjour, grand homme! fit-il.

Et il s'arrta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en
face de lui, un fauteuil.

C'tait un fauteuil comme tous les fauteuils qui taient l, avec ses
quatre pattes et son dossier carr, ni plus ni moins, mais c'tait dans
ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux sances Mgr d'Abbeville, et
nul depuis la mort du prlat ne s'y tait assis.

Pas mme ce pauvre Jehan Mortimar pas mme ce pauvre Maxime d'Aulnay,
qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des
sances prives, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume
des Immortels, il y a vraiment que cette salle-l qui compte, car c'est
l que sont les quarante fauteuils, siges de l'Immortalit.

Donc, M. le secrtaire perptuel contemplait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.

Il dit tout haut:--Le Fauteuil hant!

Et il haussa les paules.

Puis il pronona la phrase fatale, en manire de drision:

--Malheur  ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.

Tout  coup, il s'avana vers le fauteuil jusqu' le toucher.

--Eh bien moi, s'cria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte
Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de
Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hant!

Et, se retournant, il se disposa  s'asseoir...

Mais  moiti courb, il s'arrta dans son geste, se redressa, et dit:

--Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop bte!... On ne doit pas
attacher d'importance  des btises pareilles.

Et M. le secrtaire perptuel regagna sa place aprs avoir touch, en
passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.

Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, tranant derrire
lui M. le directeur M. le chancelier tait un quelconque chancelier
comme on en lit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Acadmie
de ce trimestre-l tait le grand Loustalot, l'un des premiers savants
du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce
n'tait point qu'il n'y vt pas clair, mais il avait de si illustres
distractions, qu'on avait pris le parti,  l'Acadmie, de ne point le
lcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez
lui pour venir  Paris, un petit garon, g d'une dizaine d'annes,
l'accompagnait et venait le dposer dans la loge du concierge de
l'Institut. L, M. le chancelier s'en chargeait.

A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait
autour de lui, et chacun avait soin de le laisser  ses sublimes
cogitations d'o pouvait natre quelque dcouverte nouvelle destine 
transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce
jour-l, les circonstances taient si graves que M. le secrtaire
perptuel n'hsita pas  les lui rappeler et peut-tre  les lui
apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assist  la sance de la
veille; on l'avait envoy chercher d'urgence chez lui et il tait plus
que probable qu'il tait le seul,  cette heure, dans le monde civilis,
 ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le mme sort cruel que
Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.

--Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'cria M. Hippolyte
Patard en levant ses mains au ciel.

--Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande
bonhomie le grand Loustalot.

--Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est
donc  moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante
nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort!

--Dieu ait son me! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la
foi de son enfance.

--Mort comme Jehan Mortimar mort  l'Acadmie en prononant son
discours!...

--Eh bien tant mieux! dclara le savant, le plus srieusement du monde.
Voil une bien belle mort!

Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta:

--C'est pour cela que vous m'avez drang?

M. le secrtaire perptuel et M. le chancelier se regardrent,
consterns, et puis s'aperurent, au regard vague du grand Loustalot,
que l'illustre savant pensait dj  autre chose; ils n'insistrent pas
et le conduisirent  sa place. Ils le firent asseoir lui donnrent du
papier, une plume et un encrier et le quittrent en ayant l'air de se
dire: L, maintenant, il va rester tranquille! Puis, se retirant dans
l'embrasure d'une fentre, M. le secrtaire perptuel et M. le
chancelier aprs avoir jet un coup d'oeil satisfait sur la cour
dserte, se flicitrent du stratagme qu'ils avaient employ pour se
dfaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la
veille au soir qu'aprs avoir dcid d'assister en corps aux obsques de
Maxime d'Aulnay, l'Acadmie ne se runirait qu'une quinzaine de jours
plus tard pour lire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait
de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs
ne lui avaient pas donn deux nouveaux titulaires.

Or, on avait tromp la presse. C'tait le lendemain mme de la mort de
Maxime d'Aulnay, le jour par consquent o nous venons d'accompagner M.
Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'lection devait
avoir lieu. Chaque acadmicien avait t averti par les soins de M. le
secrtaire perptuel, en particulier et cette sance, aussi
exceptionnelle que prive, allait s'ouvrir dans la demi-heure.

M. le chancelier dit  l'oreille de M. Hippolyte Patard:

--Et Martin Latouche? Avez-vous de ses nouvelles?

Disant cela, M. le chancelier considrait M. le secrtaire perptuel
avec une motion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.

--Je n'en sais rien, rpondit vasivement M. Patard.

--Comment!... vous n'en savez rien?...

M. le secrtaire perptuel montra son courrier intact.

--Je n'ai pas encore ouvert mon courrier!

--Mais ouvrez-le donc, malheureux!...

--Vous tes bien press, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une
certaine hsitation.

--Patard, je ne vous comprends pas!...

--Vous tes bien press d'apprendre que peut-tre Martin Latouche, le
seul qui ait os maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant
du reste  ce moment qu'il ne serait pas lu... vous tes bien press
d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul
qui nous reste, renonce maintenant  la succession de Mgr d'Abbeville!

M. le chancelier ouvrit des yeux effars, mais il serra les mains de M.
le secrtaire perptuel:

--Oh! Patard! je vous comprends...

--Tant mieux! monsieur le chancelier! Tant mieux!...

--Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'aprs...

--Vous l'avez dit, monsieur le chancelier; il sera toujours temps pour
nous d'apprendre, quand il sera lu, que Martin Latouche ne se prsente
pas!... Ah! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil
hant!...

M. Patard avait  peine prononc ces deux derniers mots qu'il frissonna.
Il avait dit, lui, le secrtaire perptuel, il avait dit, couramment,
comme une chose naturelle: le Fauteuil hant!... Il y eut un silence
entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes
commenaient  se former, mais, tout  leur pense, M. le secrtaire
perptuel ni le chancelier n'y prenaient garde.

M. le secrtaire perptuel poussa un soupir M. le chancelier fronant le
sourcil, dit:

--Songez donc! Quelle honte si l'Acadmie n'avait plus que trente-neuf
fauteuils!

--J'en mourrais! fit Hippolyte Patard, simplement.

Et il l'et fait comme il le disait.

Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le
nez d'une encre noire qu'il tait all, du bout du doigt, puiser dans
son encrier, croyant plonger dans sa tabatire.

Tout  coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra,
Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Cond, le vieux
camelot du roi.

--Savez-vous comment il s'appelle? s'cria-t-il.

--Qui donc? demanda M. le secrtaire perptuel qui, dans le triste tat
d'esprit o il se trouvait, redoutait  chaque instant un nouveau
malheur.

--Bien, lui! votre Eliphas!

--Comment! notre Eliphas!

--Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de
Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde! M. Borigo!

D'autres acadmiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus
grande animation.

--Oui! Oui! rptaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se
faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo!... Ce sont les
journalistes qui le disent!

--Les journalistes sont donc l! s'exclama M. le secrtaire perptuel.

--Comment! s'ils sont l? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que
nous nous runissons et ils prtendent que Martin Latouche ne se
prsente plus.

M. Patard plit. Il osa dire, dans un souffle:

--Je n'ai reu aucune communication  cet gard...

Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.

--C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin
Latouche... Martin Latouche n'est pas homme  se laisser intimider... Du
reste, nous allons tout de suite procder  son lection...

Il fut interrompu par l'arrive brutale de l'un des deux parrains de
Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.

--Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo? demanda-t-il.

Il vendait de l'huile d'olive!... Et comme il est n au bord de la
Provence, dans la valle du Care, il s'est d'abord fait appeler Jean
Borigo du Care...

A ce moment la porte s'ouvrit  nouveau et M. Raymond de La Beyssire,
le vieil gyptologue qui avait crit des pyramides de volumes sur la
premire pyramide elle-mme, entra.

--C'est sous ce nom-l, Jean Borigo du Care, que je l'ai connu! fit-il
simplement.

Un silence de glace accueillit l'entre de M. Raymond de La Beyssire.
Cet homme tait le seul qui avait vot pour Eliphas. L'Acadmie devait 
cet homme la honte d'avoir accord une voix  la candidature d'un
Eliphas! Mais Raymond de La Beyssire tait un vieil ami de la belle Mme
de Bithynie.

M. le secrtaire perptuel alla vers lui.

--Notre cher collgue, fit-il, pourrait-on nous dire, si,  cette
poque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou
des dents de loup, ou de la graisse de pendu?

Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssire fit celui qui ne les
entendait pas. Il rpondit:

--Non! A cette poque il tait, en gypte, le secrtaire de Manette-bey,
l'illustre continuateur de Champollion, et il dchiffrait les textes
mystrieux qui sont gravs, depuis des millnaires,  Sakkarah, sur les
parois funraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie,
et il cherchait le secret de Toth!

Ayant dit, le vieil gyptologue se dirigea vers sa place.

Or son fauteuil tait occup par un collgue qui n'y prit point garde.
M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssire d'un oeil perfide,
par-dessus ses lunettes, lui dit:

--Eh bien, mon cher collgue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de
Mgr d'Abbeville vous tend les bras!

M. de La Beyssire rpondit sur un ton qui fit se retourner quelques
Immortels.

--Non! Je ne m'assirai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!

--Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire dplaisant

M. le secrtaire perptuel. Pourquoi ne vous assiriez-vous point dans
le fauteuil de Mgr d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez,
vous aussi, au srieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le
Fauteuil hant?

--Je ne prends au srieux aucune baliverne, monsieur le secrtaire
perptuel, mais je ne m'y assirai point parce que cela ne me plat pas,
c'est simple!

Le collgue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssire la lui
cda aussitt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie
aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssire, qui avait
vcu longtemps en gypte, et qui, par ses tudes, avait pu remonter
aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait
au mauvais sort.

--Je n'aurai garde de le nier! dit-il.

Cette dclaration fit dresser l'oreille  tout le monde et comme il s'en
fallait encore d'un quart d'heure que l'on procdt au scrutin, cause de
la runion, ce jour-l, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssire
de vouloir bien s'expliquer.

L'acadmicien constata, d'un coup d'oeil circulaire, que personne ne
souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de factie.

Alors, d'une voix grave, il dit:

--Nous touchons ici au mystre. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne
voit pas est mystre et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne,
pntr ce que l'on voit, est trs en retard sur l'ancienne pour ce que
l'on ne voit pas. Qui a pu pntrer l'ancienne science a pu pntrer ce
qu'on ne voit pas.

On ne voit pas le mauvais sort, mais il existe. Qui nierait la veine
ou la dveine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux
entreprises ou aux choses avec un acharnement clatant. Aujourd'hui on
parle de la veine ou de la dveine comme d'une fatalit contre laquelle
il n'y a rien  faire.

L'ancienne science avait mesur, aprs des centaines de sicles d'tude,
cette force secrte, et il se peut--je dis il se peut--que celui qui
serait remont jusqu' la source de cette science et appris d'elle 
diriger cette force, c'est--dire  jeter le bon ou le mauvais sort.
Parfaitement.

Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le
Fauteuil.

Au bout d'un instant, M. le chancelier dit:

--Et M. Eliphas de La Nox a-t-il vritablement pntr ce qu'on ne voit
pas?

--Je le crois, rpondit avec fermet M. Raymond de La Beyssire, sans
quoi je n'aurais pas vot pour lui. C'est sa science relle de la
kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.

--La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renatre de nos jours sous
le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant
plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.

Et M. Raymond de La Beyssire regarda  nouveau autour de lui. Mais
personne ne riait plus.

La salle, peu  peu, s'tait remplie. Quelqu'un demanda:

--Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth?

--Toth, rpondit le savant, est l'inventeur de la magie gyptiaque et
son secret est celui de la vie et de la mort.

On entendit la petite flte de M. le secrtaire perptuel:

--Avec un secret pareil, a doit tre bien vexant de ne pas tre lu 
l'Acadmie franaise!

--Monsieur le secrtaire perptuel, dclara avec solennit

M. Raymond de La Beyssire, si M. Borigo ou M. Eliphas--appelez-le comme
vous voulez, cela n'a pas d'importance--si cet homme a surpris, comme il
le prtend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous
prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi,
j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de
bandits arms, qu'en pleine lumire cet homme, les mains nues!

Le vieil gyptologue avait prononc ces derniers mots avec tant de force
et de conviction, qu'ils ne manqurent point de faire sensation.

Mais M. le secrtaire perptuel reprit avec un petit rire sec:

--C'est peut-tre Toth qui lui a appris  se promener dans les salons de
Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il parat qu'il
prsidait les runions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans
une robe qui faisait de la lumire!...

--Chacun, rpondit tranquillement M. Raymond de La Beyssire, chacun a
ses petites manies.

--Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secrtaire perptuel.

--Rien! rpliqua nigmatiquement M. de La Beyssire; seulement, mon cher
secrtaire perptuel, permettez-moi de m'tonner qu'un mage aussi
srieux que M. Borigo du Care trouve, pour le railler, le plus
ftichiste d'entre nous!

--Moi, ftichiste! s'cria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son
collgue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait
rsolu de dvorer d'un coup toute l'gyptologie... O avez-vous pris,
monsieur, que j'tais ftichiste?

--En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde
pas!

--Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois?

--Plus de vingt fois par jour!...

--Vous en avez menti, monsieur!

Aussitt on s'interposa. On entendit des: Allons, messieurs!...
messieurs! et des: Monsieur le secrtaire perptuel, calmez-vous! et
des: Monsieur de La Beyssire, cette querelle est indigne et de vous et
de cette enceinte! Et toute l'illustre assemble tait dans un tat de
fivre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait
ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa
plume dans sa tabatire.

M. Hippolyte Patard s'tait dress sur la pointe des pieds et criait du
haut de la tte, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond:

--Il nous ennuie  la fin celui-l, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme
de Taille--rebours de La Boxe du Bourricot du Care!...

M. Raymond de La Beyssire, devant une plaisanterie aussi furieuse et
aussi dplace dans la bouche d'un secrtaire perptuel, garda tout son
sang-froid.

--Monsieur le secrtaire perptuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma
vie et ce n'est pas  mon ge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier
avant la sance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre
parapluie!...

M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde 
l'empcher de se livrer  des voies de fait sur la personne du vieil
gyptologue. Il criait:

--Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous dfends de parler
de mon parapluie!...

Mais M. de La Beyssire le fit taire en lui montrant, d'un geste
tragique, le Fauteuil hant:

--Puisque vous n'tes pas ftichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous
l'osez!...

L'assemble qui tait en rumeur fut du coup immobilise.

Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil  M. Hippolyte Patard, et
de M. Hippolyte Patard au fauteuil.

M. Hippolyte Patard dclara:

--Je m'assirai si je veux! Je n'ai d'ordres  recevoir de personne!...
D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure
d'ouvrir le scrutin est sonne depuis cinq minutes...

Et il regagna sa place, ayant recouvr soudain une grande dignit.

Il n'arriva point cependant  son pupitre sans que quelques sourires
l'accompagnassent.

Il les vit, et comme chacun prenait un sige pour la sance qui allait
commencer... et que le Fauteuil hant restait vide, il dit, de son petit
air pinc, l'air du Patard citron:

--Les rglements ne s'opposent pas  ce que celui de mes collgues qui
dsire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place.

Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la
conscience de tout le monde par cette explication:

--Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mmoire de Mgr
d'Abbeville.

Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut lu 
l'unanimit.

Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le
consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M.
Martin Latouche.

Servilement, il reut de l'Acadmie la mission exceptionnelle d'aller
annoncer lui-mme  M. Martin Latouche l'heureux vnement.

a ne s'tait jamais vu.

--Qu'est-ce que vous allez lui dire? demanda le chancelier  M.
Hippolyte Patard.

M. le secrtaire perptuel, dont la tte se troublait un peu  la suite
de toutes ces ridicules histoires, rpondit vaguement:

--Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise?... Je lui dirai:

Du courage, mon ami... Et c'est ainsi que ce soir-l, sur le coup de
dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes prcautions
pour n'tre point suivie se glissait sur les trottoirs dserts de la
vieille place Dauphine, et s'arrtait devant une petite maison basse,
dont elle fit rsonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.




III. La bote qui marche


M. Hippolyte Patard ne sortait jamais aprs son dner. Il ne savait pas
ce que c'tait que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il
avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'tait trs
dangereux. Quand il rvait de Paris, la nuit, il apercevait des rues
sombres et tortueuses qu'clairait  et l une lanterne, et que
traversaient des ombres louches,  l'afft des bourgeois, comme au temps
de Louis XV. Or comme M. le secrtaire perptuel continuait d'habiter au
vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe
littraire, qu'aucune situation acadmique n'avaient pu lui faire
quitter M. Hippolyte Patard, cette nuit-l o il se rendit  la
silencieuse place Dauphine par d'antiques rues troites, les quais
dserts, et l'inquitant Pont-Neuf, ne trouva aucune diffrence entre
son imagination et la lugubre ralit.

Aussi avait-il peur.

Avait-il peur des voleurs...

Et des journalistes... surtout.

Il tremblait  l'ide que quelque gazetier le surprt, lui, M. le
secrtaire perptuel, faisant une dmarche nocturne chez le nouvel
acadmicien, Martin Latouche.

Mais il avait prfr, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre
propice  l'clat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard
se drangeait moins, cette nuit-l, pour annoncer officiellement, malgr
tous les usages,  Martin Latouche, qu'il tait lu (vnement, du
reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de
Martin Latouche lui-mme s'il tait vrai qu'il et dclar qu'il ne
s'tait pas reprsent, et qu'il refusait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.

Car telle tait la version des journaux du soir.

Si elle tait exacte, la situation de l'Acadmie franaise devenait
terrible... et ridicule.

M. Hippolyte Patard n'avait pas hsit. Ayant lu l'affreuse nouvelle
aprs son dner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son
parapluie, et il tait descendu dans la rue...

Dans la rue toute noire...

Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de
Martin Latouche dont il avait soulev le marteau.

Le marteau avait frapp, mais la porte ne s'tait pas ouverte...

Et il sembla bien  M. le secrtaire perptuel qu'il avait aperu sur sa
gauche,  la lueur vacillante d'un rverbre, une ombre bizarre,
tonnante, inexplicable.

Certainement, il avait vu comme une bote qui marchait.

C'tait une bote carre qui avait de petites jambes et qui s'tait
enfuie dans la nuit, sans bruit.

Au-dessus de la bote, M. Patard n'avait rien vu, rien distingu. Une
bote qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secrtaire perptuel
frappa du marteau sur la porte, avec frnsie.

Et c'est  peine s'il osa jeter un nouveau coup d'oeil du ct o
s'tait produite cette trange apparition.

Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'clairer dans la porte vtuste
de l'immeuble habit par Martin Latouche. Un jet de lumire vint frapper
en plein, le visage effar de M. le secrtaire perptuel.

--Qui tes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude.

--C'est moi, M. Hippolyte Patard.

--Patard?

--Secrtaire perptuel... Acadmie...

A ce mot Acadmie le judas se referma avec fracas, et M. le secrtaire
perptuel se trouva  nouveau isol sur la silencieuse place.

Puis, tout  coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de
la bote qui marche.

La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du dlgu
extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire,  la
louange de M. Hippolyte Patard, que l'motion  laquelle il tait prt 
succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision
inoue de la bote qui marche, et de la peur des voleurs, que de
l'affront que l'Acadmie franaise tout entire venait de subir dans la
personne de son secrtaire perptuel.

La bote, aussitt apparue, avait redisparu.

Dfaillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues.

Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhausss, 
escaliers, ses faades mornes, troues de fentres immenses, dont les
carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air
les vastes pices abandonnes depuis des annes sans nombre.

Les yeux plors de M. Hippolyte Patard fixrent un moment, par-del les
toits aigus, la vote cleste o glissaient les nues lourdes, et puis
redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui
s'tend devant le Palais de Justice clair par un bref rayon de lune,
la bote qui marche.

A la vrit, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du
ct de l'Horloge.

Et c'tait diabolique!

Le pauvre homme toucha dsesprment, des deux mains, le manche en bois
de son parapluie.

Et soudain, il sursauta.

Quelque chose venait d'clater derrire lui...

Une voix de colre...

C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de
ces voles...

M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force,
incapable de pousser un cri... Une espce de bton, quelque manche 
balai, tournoyait au-dessus de sa tte.

Il ferma les yeux, prt au trpas, offrant sa mort  l'Acadmie.

Et il les rouvrit, tonn d'tre encore en vie. Le manche  balai
toujours tournoyant, au-dessus d'une envole de jupes, s'loignait,
accompagn d'un bruit prcipit de galoches qui claquaient sur les
trottoirs.

Ce balai, ces cris, ces menaces n'taient donc point pour lui; il
respira.

Mais d'o tait sortie cette nouvelle apparition?

M. Patard se retourna. La porte derrire lui tait entrouverte. Il la
poussa et entra dans un corridor qui le conduisit  une cour o s'tait
donn rendez-vous toute la bise d'hiver.

Il tait chez Martin Latouche.

M. le secrtaire perptuel s'tait document. Il savait que Martin
Latouche tait un vieux garon, qui n'aimait au monde que la musique, et
qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas;
cette gouvernante tait fort tyrannique, et elle avait la rputation de
mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui tait dvoue plus qu'on ne
saurait dire et, quand il avait t bien sage, elle le cajolait en
revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce dvouement avec
la rsignation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des
preuves de ce genre et cela ne l'a pas empch d'crire La Nouvelle
Hlose. Martin Latouche, malgr la haine de Babette pour la mlodie et
les instruments  vent, n'en avait pas moins rdig fort correctement,
en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les
plus hautes rcompenses  l'Acadmie franaise.

M. Hippolyte Patard s'arrta dans le couloir,  l'entre de la cour,
persuad qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette.

Il pensait bien qu'elle allait revenir.

C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de
rveiller peut-tre des locataires irascibles, et ne se risquant point
dans la cour, de peur de se rompre le cou.

La patience de M. le secrtaire perptuel devait tre rcompense. Les
galoches claqurent  nouveau, et la porte d'entre fut referme
bruyamment.

Et aussitt une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur.

--Qui est l?

--C'est moi, Hippolyte Patard... Acadmie, secrtaire perptuel... fit
une voix tremblante...  Richelieu!...

--Qu'est-ce que vous voulez?

--M. Martin Latouche...

--Il n'est pas l... mais entrez tout de mme... j'ai quelque chose 
vous dire...

Et M. Hippolyte Patard fut pouss dans une pice dont la porte s'ouvrait
sous la vote.

Le pauvre secrtaire perptuel s'aperut alors,  la lueur d'un quinquet
qui brlait sur une table grossire en bois blanc et qui clairait,
contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer
dans l'office.

La porte avait claqu derrire lui.

Et, devant lui, il voyait un ventre norme recouvert d'un tablier 
carreaux, et deux poings appuys sur deux formidables hanches. L'un de
ces poings tenait toujours le manche  balai.

Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M.
Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait:

--Vous voulez donc le tuer?

Et ceci tait dit avec un accent particulier  l'Aveyron, car Babette
tait de Rodez comme Martin Latouche.

M. Hippolyte Patard ne rpondit pas, mais il tressaillit.

Et la voix reprit:

--Dites, monsieur le Perptuel, vous voulez donc le tuer?

M. le Perptuel secoua nergiquement la tte en signe de dngation.

--Non, finit-il par oser dire... Non, madame, je ne veux pas le tuer,
mais je voudrais bien le voir.

--Eh bien, vous allez le voir, monsieur le Perptuel, parce qu'au fond,
vous avez une bonne tte d'honnte homme qui me revient... vous allez le
voir, car il est ici... Mais auparavant, il faut que je vous parle...
C'est pour a qu'il faut me pardonner, monsieur le Perptuel, d'avoir
fait entrer un homme comme vous dans mon office...

Et la terrible Babette, ayant enfin dpos son manche  balai, fit signe
 M. Hippolyte Patard de la suivre au coin d'une fentre o ils
trouvrent chacun une chaise.

Mais avant que de s'asseoir la Babette alla cacher son quinquet tout
derrire la chemine, de telle sorte que le coin o elle avait entran
M. le Perptuel se trouvait plong dans une nuit opaque. Puis elle
revint, et, tout doucement, ouvrit l'un des volets intrieurs qui
fermaient la fentre. Alors, un pan de fentre apparut avec ses barreaux
de fer; et un peu de la lueur tremblotante du rverbre, abandonn sur
le trottoir d'en face, ayant gliss  travers ces barreaux, la figure de
Babette en fut doucement claire. M. le secrtaire perptuel la regarda
et fut rassur, bien que toutes les prcautions prises par la vieille
servante n'eussent point manqu de l'intriguer, et mme de l'inquiter.
Cette figure, qui devait tre, dans certains moments, bien redoutable 
voir, exprimait, dans cette sombre minute, une douceur apitoye qui
donnait confiance.

--Monsieur le Perptuel, dit la Babette en s'asseyant en face de
l'acadmicien, ne vous tonnez pas de mes manires; je vous mets dans le
noir pour surveiller le vielleux. Mais il ne s'agit pas de a pour le
moment... pour le moment je ne veux vous dire qu'une chose (et la voix
de rogomme se fit entendre jusqu'aux larmes): voulez-vous le tuer?

Ce disant, la Babette avait pris dans ses mains les mains d'Hippolyte
Patard qui ne les retira point, car il commenait d'tre profondment
mu par cet accent dsol qui venait du coeur en passant par l'Aveyron.

--coutez, continua la Babette, je vous le demande, monsieur le
Perptuel, je vous le demande bien sincrement, en votre me et
conscience, comme on dit chez les juges, est-ce que vous croyez que
toutes ces morts-l, c'est naturel? Rpondez-moi, monsieur le Perptuel!

A cette question,  laquelle il ne s'attendait pas, M. le Perptuel
sentit un certain trouble. Mais, au bout d'un instant qui parut bien
solennel  la Babette, il rpondit d'une voix affermie:

--En mon me et conscience, oui... je crois que ces morts sont
naturelles...

Il y eut encore un silence.

--Monsieur le Perptuel, fit la voix grave de Babette, vous n'avez
peut-tre pas assez rflchi...

--Les mdecins, madame, ont dclar...

--Les mdecins se trompent souvent, monsieur... On a vu a, en
justice... songez-y monsieur le Perptuel. coutez: je vais vous dire
une chose... On ne meurt pas comme a, tout d'un coup, au mme endroit,
 deux, en disant quasi les mmes paroles,  quelques semaines de
distance sans que a ait t prpar!

La Babette, dans son langage plus expressif que correct, avait
admirablement rsum la situation. M. le secrtaire perptuel en fut
frapp.

--Qu'est-ce que vous croyez donc? demanda-t-il.

--Je crois que votre Eliphas de La Nox est un vilain sorcier... Il a dit
qu'il se vengerait et il les a empoisonns... Le poison tait peut-tre
dans la lettre... vous ne me croyez pas?... Et a n'est peut-tre pas
a? Mais, monsieur le Perptuel, coutez-moi bien... c'est peut-tre
autre chose!... Je vais vous poser une question: En votre me et
conscience, si, en faisant son compliment, M. Latouche tombait mort
comme les deux autres, croiriez-vous toujours que c'est naturel?

--Non, je ne le croirais pas! rpondit sans hsiter M. Hippolyte Patard.

--En votre me et conscience?

--En mon me et conscience!

--Eh bien, moi, monsieur le Perptuel, je ne veux pas qu'il meure!

--Mais il ne mourra pas, madame!

--C'est ce qu'on a dit pour ce M. d'Aulnay et il est mort!

--Ce n'est pas une raison pour que M. Latouche...

--Possible! En tout cas, moi, je lui ai dfendu de se prsenter  votre
Acadmie...

--Mais il est lu, madame!... Il est lu!...

--Non, puisqu'il ne s'est pas prsent! Ah! c'est ce que j'ai rpondu 
tous les journalistes qui sont venus ici... Il n'y a pas  se ddire.

--Comment! il ne s'est pas prsent! Mais nous avons des lettres de lui.

--a ne compte plus... depuis la dernire qu'il vous a crite hier soir
devant moi, aussitt qu'on a eu appris la mort de ce M. d'Aulnay... Il
l'a crite l, devant moi; on ne dira pas le contraire... Et vous avez
d la recevoir ce matin... Il me l'a lue... Il disait qu'il ne se
prsentait plus  l'Acadmie.

--Je vous jure, madame, que je ne l'ai pas reue! dclara M. Hippolyte
Patard.

Babette attendit avant de rpondre, puis elle se dcida:

--Je vous crois, monsieur le Perptuel.

--La poste, nona M. Patard, fait quelquefois mal son service.

--Non, rpondit avec un soupir Babette, non, monsieur le Perptuel!...
a n'est pas a! vous n'avez pas reu la lettre parce qu'il ne l'a pas
mise  la poste.

Et elle poussa un nouveau soupir--Il avait tant envie d'tre de votre
Acadmie, monsieur le Perptuel!

Et la Babette pleura.

--Oh! a lui portera malheur!... a lui portera malheur!

Dans ses larmes, elle disait encore:

--J'ai des pressentiments... des hantises qui ne trompent pas...
N'est-ce pas, monsieur le Perptuel, que ce ne serait pas naturel s'il
mourait comme les autres... Alors ne faites pas tout pour qu'il meure
comme les autres... ne lui faites pas faire son compliment!...

--a, rpondit tout de suite M. Hippolyte Patard, dont les yeux taient
humides... a, c'est impossible!... Il faut bien que quelqu'un finisse
par prononcer l'loge de Mgr d'Abbeville.

--Moi, a m'est gal, rpliqua Babette. Mais lui, hlas! Il ne pense
qu' a. A faire des compliments de Mgr d'Abbeville...

Il n'est pas mchant pour un sou... Ah! des compliments, il lui en
fera!... C'est pas a qui le retiendra d'tre de votre Acadmie... mais
j'ai des hantises, je vous dis.

Tout  coup la Babette s'tait arrte de pleurer--Chut! fit-elle.

Elle fixait maintenant, d'un air farouche, le trottoir d'en face... M.
le secrtaire perptuel suivit ce regard, et il aperut alors, en plein
sous le rverbre, la bote qui marche; seulement la bote avait
maintenant non seulement des jambes, mais une tte... une extraordinaire
tte chevelue et barbue... qui dpassait  peine l'norme caisse...

--Un joueur d'orgue de Barbarie... murmura M. Hippolyte Patard.

--Un vielleux!... corrigea dans un souffle la Babette, pour qui tous les
joueurs de musique, dans les cours, taient des vielleux... Le voil
revenu, ma parole! Il nous croit peut-tre couchs; bougez plus!

Elle tait tellement mue qu'on entendait battre son coeur...

Elle dit encore entre ses dents:

--On va bien voir ce qu'il va faire!

En face, la bote qui marche ne marchait plus.

Et la tte chevelue, barbue, au-dessus de la bote, regardait, sans
remuer du ct de M. Patard et de la Babette, mais certainement sans les
voir.

Cette tte tait si broussailleuse qu'on n'en pouvait distinguer aucun
trait; mais ses yeux taient vifs et perants.

M. Hippolyte Patard pensa: J'ai vu ces yeux-l quelque part, Et il en
fut plus inquiet. Cependant, il n'avait pas besoin d'vnement nouveau
pour accrotre un trouble qui allait tout seul s'largissant. L'heure
tait si bizarre, si incertaine, si mystrieuse, au fond de cette
vieille cuisine, derrire les barreaux de cette fentre obscure, en face
de cette brave servante qui lui avait retourn le coeur avec ses
questions... (En vrit! En vrit! Il avait rpondu que ces deux morts
taient naturelles!... Et si l'autre aussi, le troisime, allait mourir!
Quelle responsabilit pour M. Hippolyte Patard, et quels remords!) Et le
coeur de M. le Perptuel battait maintenant aussi fort que celui de la
vieille Babette...

Que faisait,  cette heure, sur ce trottoir dsert, la tte chevelue,
barbue, au-dessus de l'orgue de Barbarie? Pourquoi la bote avait-elle
si singulirement march tout  l'heure, paraissant, disparaissant,
revenant aprs avoir t chasse?

(Car certainement, c'tait elle que la vieille Babette avait poursuivie
si ardemment, de toute la vitesse de ses galoches, sur les trottoirs,
jusqu'au fond de la nuit.) Pourquoi la bote tait-elle revenue sous le
rverbre d'en face, avec cette barbe impntrable, et ces petits yeux
papillotants?...

--On va bien voir ce qu'il va faire... avait dit Babette...

...Mais il ne faisait rien que regarder...

--Attendez! souffla la servante... attendez!

Et, avec mille prcautions, elle se dirigea vers la porte de la
cuisine... videmment, elle allait recommencer sa chasse...

Ah! elle tait brave, malgr sa peur!...

M. le secrtaire perptuel avait, un instant, quitt des yeux la bote
immobile sur le trottoir pour suivre les mouvements de Babette; quand il
regarda  nouveau dans la rue, la bote avait disparu.

--Oh! Il est parti, fit-il.

Babette revint prs de la fentre. Elle regarda, elle aussi, dans la
rue...

--Plus rien! gmit-elle. Il me fera mourir de peur!... Si jamais je
tiens sa barbe dans mes doigts crochus!...

--Qu'est-ce qu'il veut?... demanda  tout hasard M. le secrtaire
perptuel.

--Il faut le lui demander, monsieur le Perptuel! il faut le lui
demander!... Mais il ne se laisse pas approcher... Il est plus fuyant
qu'une ombre... et puis, vous savez, moi, je suis de Rodez! et les
vielleux a porte malheur!

--Ah! fit M. le Perptuel en touchant le manche de son parapluie... Et
pourquoi?

Babette, pendant qu'elle se signait, pronona  voix trs basse:

--La Bancal...

--Quoi? La Bancal?

--...La Bancal avait fait venir des vielleux qui jouaient de la musique
dans la rue, pour qu'on ne l'entende pas assassiner ce pauvre M.
Fualds... C'est pourtant bien connu a... monsieur le Perptuel.

--Oui, oui, je sais... en effet, l'affaire Fualds... Mais je ne vois
pas...

--Vous ne voyez pas?... Mais entendez-vous? Entendez-vous?

Et la Babette, penche dans un geste tragique, l'oreille colle au
carreau, semblait entendre des choses qui n'arrivaient point jusqu' M.
Hippolyte Patard, ce qui n'empcha point celui-ci de se lever dans une
grande agitation.

--Vous allez me conduire auprs de M. Martin Latouche, tout de suite,
fit-il en s'efforant de montrer quelque autorit.

Mais la Babette tait retombe sur sa chaise...

--Je suis folle! fit-elle... J'avais cru... mais ce n'est pas possible
des choses pareilles... vous n'avez rien entendu, vous, monsieur le
Perptuel?

--Non, rien du tout...

--Oui... je deviendrai folle avec ce vielleux qui ne nous quitte plus.

--Comment cela? Il ne vous quitte plus.

--Eh! en plein jour dans le moment qu'on s'y attend le moins, on le
trouve dans la cour... Je le chasse... Je le retrouve dans l'escalier...
Dans un coin de porte, n'importe o... Tout lui est bon pour cacher sa
bote  musique... Et la nuit, il rde sous nos fentres...

--Voil, en effet, qui n'est pas naturel, pronona M. le secrtaire
perptuel.

--Vous voyez bien!... Je ne vous le fais pas dire...

--Il y a longtemps qu'il rde par ici?

--Depuis trois mois environ...

--Tant de temps que a?...

--Oh! il est quelquefois des semaines sans reparatre...

Tenez la premire fois que je l'ai vu, c'tait le jour...

Et la Babette s'arrta.

--Eh bien? interrogea Patard, frapp de ce silence subit.

La vieille servante murmura:

--Il y a des choses que je ne dois pas dire... mais, tout de mme,
monsieur le Perptuel, le vielleux nous est venu dans le temps que M.
Latouche s'est prsent  votre Acadmie... mme que je lui ai dit:
c'est pas bon signe! Et c'est justement dans le temps que les autres
sont morts. Et quand on reparle de votre Acadmie, c'est toujours dans
ce temps-l qu'il revient... Non, non, tout a, c'est pas naturel...
Mais je peux rien vous dire...

Et elle secoua la tte avec nergie. M. Patard tait maintenant fort
intrigu. Il se rassit. Babette reprenait, comme se parlant  elle-mme:

--Il y a des fois que je me raisonne... Je me dis que c'est une ide
comme a. Rodez, quand on voyait, de mon temps, un vielleux, on se
signait, et les petits enfants lui jetaient des pierres... et il se
sauvait.

Et elle ajouta, pensive:

--Mais celui-l, il revient toujours.

--Vous disiez que vous ne pouviez rien me dire, insinua M. Patard;
est-ce qu'il s'agit des vielleux?

--Oh! Il n'y a pas que les vielleux...

Mais elle secoua encore la tte, comme pour chasser l'envie qui la
tenaillait de parler. Plus elle secouait la tte, plus M. Patard
dsirait que la vieille Babette parlt.

Il dit, rsolu  frapper un grand coup:

--Aprs tout, ces morts-l... ne sont peut-tre pas si naturelles qu'on
pourrait le croire... Et si vous savez quelque chose, madame, vous serez
plus coupable que nous tous... de tout ce qui pourra arriver.

La Babette joignit les mains comme en prire...

--J'ai jur sur le bon Dieu, fit-elle.

M. Patard se leva tout droit.

--Conduisez-moi, madame, auprs de votre matre.

La Babette sursauta:

--Alors, c'est bien fini? implora-t-elle.

--Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secrtaire
perptuel.

--Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez lu de votre Acadmie...
il en est... et il dira des compliments  votre Mgr d'Abbeville?

--Mais oui, madame.

--Et il fera son compliment... devant tout le monde?

--Certainement.

--Comme les deux autres.

--Comme les deux autres?... Il le faut bien!

Mais ici la voix de M. le secrtaire perptuel n'tait plus rude du
tout... Elle tremblait mme un peu.

--Eh bien, vous tes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec
un grand signe de croix, et elle continua:

--...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai
malgr lui... malgr ce que j'ai jur... Monsieur le Perptuel,
asseyez-vous... je vais tout vous dire.

Et elle se jeta  genoux sur le carreau.

--J'ai jur sur mon salut, et je manque  mon serment... Mais le bon
Dieu qui lit dans mon coeur me pardonnera. Voil exactement ce qui est
arriv...

M. Patard coutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le
volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux tait revenu et
qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose
au-dessus de la tte de M. Patard, vers le premier tage de la maison.
M. Patard tressaillit. Toutefois, il resta assez matre de lui pour ne
point rvler, par quelque mouvement brusque,  la Babette ce qui se
passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son rcit.

A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir.
Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme
 confesse... pour tre plus tt dbarrasse du poids qui pesait sur sa
conscience.

--Il est donc arriv que deux jours aprs que vous n'avez pas voulu de
mon matre  votre Acadmie (car  ce moment-l, vous n'en avez pas
voulu, et vous avez pris  sa place un M. Mortimar comme vous avez pris
aprs le M. d'Aulnay), eh bien, un aprs-midi que je devais m'absenter
et o j'tais reste cependant  ma cuisine, sans que M. Latouche en
sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouv tout seul le chemin
de l'escalier pour monter chez mon matre, et qui s'est enferm avec
lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur
que je ne connaissais pas non plus, est arriv  son tour... et il est
mont comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on
l'aperoive... et je l'ai entendu frapper  la porte de la bibliothque
qui a t ouverte tout de suite, et, maintenant, ils taient trois dans
la bibliothque: M. Latouche et les deux inconnus.

... Une heure, deux heures se sont passes comme a... La bibliothque
est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'tonnait le plus, c'est
que je ne les entendais mme pas marcher... On n'entendait rien de
rien... a m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M.
Latouche ne m'avait point parl de ces visites-l... Je suis monte 
mon tour, et j'ai coll mon oreille  la porte de la bibliothque. On
n'entendait rien... Ma foi, j'ai frapp, on ne m'a pas rpondu... j'ai
ouvert la porte... il n'y avait personne l-dedans... Comme il n'y a
qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la bibliothque,
en dehors de la porte d'entre, je suis alle  cette porte-l; mais
j'tais plus tonne, en y allant, que de tout le reste... car jamais,
jamais je ne suis entre dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais
mon matre n'y a reu personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme;
c'est l qu'il crit, et pour tre sr de n'tre pas drang, quand il
est l-dedans... c'est comme s'il tait dans un tombeau. Souvent, il m'a
cd sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais
jamais il ne m'a cd l-dessus. Il avait fait faire une clef spciale,
et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit
bureau. L-dedans, il faisait son mnage lui-mme. Il me disait: Ce
coin-l est  moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et
nettoyer. Et voil qu'il tait enferm l-dedans avec deux hommes que
je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam...

Alors, j'ai cout... j'ai essay,  travers la porte, de comprendre ce
qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait trs bas et
j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y
avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout  coup, mon
matre, levant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement:
Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!
a, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai
entendu...

J'en tais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux
inconnus se sont jets sur moi... Ne lui faites pas de mal! s'est cri
M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau...
J'en rponds comme de moi-mme! Et il est venu  moi et m'a dit:
Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas
entendu!

Mais tu vas te mettre  genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne
parleras jamais  me qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que
tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs
venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.

Je regardais mon matre. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille.
Lui ordinairement si doux--j'en fais ce que je veux--la colre l'avait
transform. Il en tremblait! Les deux inconnus taient penchs au-dessus
de moi avec des figures de menaces. Je suis tombe  genoux, et j'ai
jur tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un aprs
l'autre, en regardant dans la rue avec prcaution... J'tais redescendue
plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'loigner,
quand j'ai aperu... justement... pour la premire fois... le
vielleux!... Il tait debout, comme tout  l'heure, sous le rverbre...
J'ai fait le signe de la croix... le malheur tait sur la maison.

M. le secrtaire perptuel, tout en coutant de toutes ses oreilles la
vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il
n'avait pas t peu impressionn de le voir faire, au-dessus de sa
bote, des signes mystrieux... enfin, une fois encore, la bote qui
marche s'tait vanouie dans la nuit.

La Babette s'tait releve.

--J'ai fini, rpta-t-elle. Le malheur tait sur la maison.

--Et ces hommes, demanda M. Patard, que le rcit de la gouvernante
inquitait au-del de toute expression... Ces hommes, vous les avez
revus?

--Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perptuel, parce
qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M.
Mortimar.

M. le Perptuel bondit.

--Mortimar... Et l'autre, l'autre?

--L'autre? J'ai vu aussi sa photographie dans les journaux... C'tait M.
d'Aulnay!...

--M. d'Aulnay!... Et vous l'avez revu, celui-l?

--Oui... celui-l... je l'ai revu... Il est revenu ici la veille de sa
mort, monsieur le Perptuel.

--La veille de sa mort... Avant-hier?

--Avant-hier!... Ah! je ne vous ai pas tout dit! Il le faut!...

Et il n'tait pas plus tt arriv, que je retrouvais le vielleux dans la
cour!... Aussitt qu'il m'a eu vue, il s'est sauv comme toujours...
Mais j'ai pens aussitt: Mauvais signe, mauvais signe!... Monsieur le
Perptuel, ma grand-tante me le disait toujours: Babette, mfie-toi des
vielleux!... Et ma grand-tante, qui avait atteint un grand ge,
monsieur le Perptuel, s'y connaissait pour a... Elle habitait juste en
face de La Bancal, dans mon pays natal,  Rodez, la nuit qu'ils ont
assassin le Fualds... et elle a entendu l'air du crime... l'air que
les joueux d'orgue et les vielleux tournaient dans la rue, pendant que
sur la table, La Bancal et Bastide et les autres coupaient la gorge au
pauvre homme... C'tait un air... qui lui est toujours rest dans les
oreilles...  la pauvre vieille, et qu'elle m'a chant autrefois, en
grand secret, tout bas, pour ne compromettre personne... un air... un
air...

Et la Babette s'tait soudain dresse avec des gestes d'automate... Son
visage, clair par la lueur rouge et plotte du rverbre d'en face,
exprimait la plus indicible terreur... Son bras tendu montrait la rue
d'o une ritournelle lente, lointaine, dsesprment mlancolique
venait.

--Cet air-l!... rla-t-elle. Tenez... c'tait cet air-l!




IV. Martin Latouche


Aussitt, on entendit, dans la pice qui se trouvait juste au-dessus de
la cuisine, un grand fracas, un bruit de meubles que l'on renverse,
comme une vraie bataille. Le plafond en tait retentissant.

La Babette hurla:

--On l'assassine!... Au secours!...

Et elle bondit vers l'tre, y saisit un tisonnier et se rua hors de la
cuisine, traversant la vote, escaladant les degrs qui conduisaient au
premier tage.

M. Hippolyte Patard avait murmur:

--Mon Dieu!...

Et il tait rest l, les tempes battantes, ananti par l'effroi, bris
par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle
maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement
son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui
avait toujours empch d'entendre les cris de ceux que l'on gorge... et
qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit,
jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu' son
coeur glac.

Il put croire qu'il allait s'vanouir.

Mais la honte qu'il conut soudain de sa pusillanimit le retint sur le
bord de cet abme obscur o l'me humaine, prise de vertige, se laisse
choir. Il se souvint  temps qu'il tait le secrtaire perptuel de
l'Immortalit, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soire
mouvemente, le sacrifice de sa misrable vie, il se livra  un grand
effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard,
arm,  gauche, d'un parapluie,  droite, d'une paire de pincettes,
devant une porte du premier tage que la Babette branlait  grands
coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite.

--Tu es toujours aussi toque, ma pauvre Babette? fit une voix frle,
mais paisible.

Un homme d'une soixantaine d'annes, d'apparence encore robuste, aux
cheveux grisonnants qui bouclaient,  la belle barbe blanche, encadrant
une figure rose et poupine, aux yeux doux, tait sur le seuil de la
porte, tenant une lampe.

C'tait Martin Latouche.

Aussitt qu'il aperut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son
parapluie, il ne put retenir un sourire:

--Vous, monsieur le secrtaire perptuel! Que se passe-t-il donc?
demanda-t-il en s'inclinant avec respect.

--Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'cria la Babette en
jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil!
Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec a que le vielleux est en
train de tourner l'air du Fualds dans la rue, sous nos fentres...

--Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... rpondit
tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et,
se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secrtaire perptuel, je serais
bien curieux de savoir ce qui me vaut,  cette heure, le grand honneur
de votre visite...

Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la
bibliothque et l'avait dbarrass de sa paire de pincettes. La Babette
avait suivi.

Elle regardait partout.

Tous les meubles taient en ordre... les tables, les casiers occupaient
leur place accoutume...

--Mais enfin, M. le Perptuel et moi, nous n'avons pas rv!
dclara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on
dmnageait...

--Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remu
maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir!

La Babette regarda avec mfiance la porte du petit bureau, cette porte
qui ne s'tait jamais ouverte pour elle, et elle soupira:

--On s'est toujours mfi de moi, ici!

--Va-t'en, Babette!...

--On dit qu'on ne veut plus de l'Acadmie...

--Babette, veux-tu t'en aller!

--Et on en est tout de mme...

--Babette!

--On crit des lettres qu'on ne met pas  la poste...

--Monsieur le secrtaire perptuel, cette vieille servante est
insupportable!...

--On s'enferme  deux tours de clef dans sa bibliothque et on ne vous
ouvre que quand on a  demi dfonc la porte!...

--Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le
matre ici!...

--Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le matre de faire
des btises...

--Babette!... En voil assez!...

--...de recevoir en secret des inconnus...

--Hein?

--...des inconnus de l'Acadmie...

--Babette, il n'y a pas d'inconnus  l'Acadmie!...

--Oh! ceux-l ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!...

La servante n'avait pas plus tt prononc ces derniers mots que ce grand
doux homme de Martin Latouche lui avait saut  la gorge.

--Tais-toi!...

C'tait la premire fois que Martin Latouche se livrait  des voies de
fait sur sa servante.

Il regretta aussitt son geste, et fut particulirement honteux devant
M. Hippolyte Patard et s'excusa:

--Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'motion, qui,
visiblement, l'treignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce
soir le don de m'exasprer. Et il y a des moments o les plus calmes...
Ah! l'enttement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc,
monsieur...

Et Martin Latouche prsenta  M. Patard un fauteuil qui tournait son
dossier  Babette, et lui-mme tourna le dos  Babette. On allait
essayer d'oublier qu'elle tait l, puisqu'elle ne voulait pas s'en
aller.

--Monsieur, fit la Babette tout  coup, aprs ce que vous venez de
faire, je peux m'attendre  tout et vous allez peut-tre me tuer. Mais
j'ai tout dit  M. le Perptuel.

Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa tte tait
entirement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce
visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme,
qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques
secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son moi, il
pronona, d'une voix altre:

--Qu'est-ce que vous avez dit  M. le secrtaire perptuel, Babette?

C'tait la premire fois qu'il disait vous  la vieille gouvernante,
devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la
gravit de la situation.

--J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay taient venus trouver Monsieur
ici, qu'ils s'taient enferms avec Monsieur dans le petit bureau, avant
d'aller mourir en faisant des compliments  l'Acadmie.

--Vous aviez jur de vous taire, Babette.

--Oui, mais je n'ai parl que pour sauver Monsieur... car si je n'y
prenais garde, Monsieur irait mourir l-bas comme les autres.

--Bien, fit la voix casse de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous
avez encore dit  M. le secrtaire perptuel?

--Je lui ai dit ce que j'avais entendu en coutant derrire la porte du
petit bureau.

--Babette! coute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans
l'instant de dire vous  la gouvernante pour la tutoyer  nouveau, ce
qui parut plus grave encore  M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais
demand ce que tu avais entendu derrire la porte... est-ce vrai?...

--C'est vrai! mon matre...

--Tu avais jur de l'oublier, et je ne t'ai pas questionne, parce que je
croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as
entendu... tu vas me dire  moi ce que tu as dit  M. le secrtaire
perptuel.

--C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre
voix qui disait: Non! Non! a n'est pas possible! Il n'aurait pas de
plus grand crime au monde!

Aprs cette dclaration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il
paraissait rflchir. Sa main n'tait plus sur la table, et du reste, on
ne le voyait plus du tout. Il avait recul jusque dans le coin le plus
noir de la pice. Et M. Patard fut encore plus effray par le silence
crasant qui rgnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que
faisait tout  l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On
n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien.

Enfin, Martin Latouche dit:

--Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre!

--Rien, mon matre!...

--Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile.

--Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit  M. le Perptuel, car
je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je
n'en ai pas entendu davantage...

Martin Latouche fit alors,  la grande stupfaction de la servante et de
M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avana vers Babette et
lui tapota la joue:

--Allons! on a voulu te faire peur, vieille bte! Tu es une brave fille,
je l'aime bien, mais j'ai  causer avec M. le secrtaire perptuel; 
demain, Babette.

--A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir.
Elle salua fort crmonieusement M. Patard et s'en alla, fermant
soigneusement la porte de la bibliothque.

Martin Latouche couta son pas descendre l'escalier; puis, revenant  M.
Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin:

--Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien dvou, mais parfois c'est
bien encombrant. Elle a d vous en conter, des histoires!... Elle est un
brin toque, vous savez!... Ces deux morts  l'Acadmie lui ont brouill
la cervelle...

--Il faut l'excuser, rpliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres 
Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout
affols. Mais je suis heureux, mon cher collgue, de voir qu'un si
dplorable vnement, qu'une aussi affreuse concidence...

--Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!...

--Sans tre superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait
profondment mu de tous les cris et de toutes les terreurs de
Babette...

--Monsieur le secrtaire perptuel, j'ai entendu, ici mme,
comme vous l'a racont ma vieille folle de gouvernante,
M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en
toute confidence, qu'il avait t trs frapp du dcs subit de M.
Mortimar aprs les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime
d'Aulnay avait une maladie de coeur...

Quand il a reu, comme M. Mortimar la lettre envoye certainement par
quelque sinistre plaisant, il a d ressentir un coup terrible, malgr sa
bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage...

M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilate se gonfla d'air et il
poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui
ont disparu, un temps anormal, sous les eaux.

--Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous
entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les
histoires de votre Babette, je commenais moi mme  douter de la simple
vrit qui doit cependant crever les yeux  tout homme de bon sens!...

--Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois a d'ici... le
vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fualds... mes rendez-vous avec
MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases
terribles prononces dans mon petit bureau mystrieux...

--C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que
penser...

M. Martin Latouche prit les mains de M. le secrtaire perptuel, dans un
geste de grande confiance et de subite amiti...

--Monsieur le secrtaire perptuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer
dans mon petit bureau mystrieux...

Et il lui sourit. Il continua:

--Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les
confier  vous... qui tes un vieux garon, comme moi... vous me
comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!...

Et Martin Latouche, entranant M. le secrtaire perptuel, arriva  la
petite porte du petit mystrieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef
spciale, une clef qui ne le quittait jamais, dit-il.

--Voil la caverne! fit cet honnte homme en poussant la porte.

C'tait une pice de quelques mtres carrs. La fentre en tait encore
ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil taient renverss,
et des papiers, des objets divers avaient roul partout dans un grand
dsordre. Une lampe sur un piano clairait  peu prs les murs o
taient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M.
Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric--brac, ouvrait de grands
yeux inquiets.

Quant  Martin Latouche, aprs avoir referm la porte  clef, il tait
all  la fentre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi
cette fentre.--Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a
compris que ce soir encore, il n'aurait rien  faire!...

--De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui tait  nouveau
fort peu rassur.

--Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette.

Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds,
puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine,  M. le secrtaire
perptuel, et lui dit,  voix basse:

--Voyez-vous, monsieur le secrtaire perptuel, ici, je suis vraiment
chez moi!... a n'est pas aussi bien rang que dans les autres pices,
mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est l que
je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette
savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma
parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de
mnestrel qui date ni plus ni moins que du XVe sicle... Et mon nabulon!

Et mon psaltrion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secrtaire
perptuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon
archiluth!... Et mon thorbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma
mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille
guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jet
tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah!
elle n'aime pas la musique!...

Et Martin Latouche poussa un soupir  fendre le coeur de M. Hippolyte
Patard...

--Et tout a... continua le vieux mlomane, tout a  cause qu'elle a
t leve dans toute cette sotte histoire de Fualds... Dans notre
jeunesse,  Rodez!... on ne parlait encore que de a! les vielleux qui
tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce
pauvre monsieur!...

La Babette, monsieur le secrtaire perptuel, n'a jamais pu voir un
instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les
imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-l...
Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est
comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de
Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir
dcouvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet
instrument ne se doute pas du trsor qu'il a dans la main... je l'ai
rencontr au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre
heures... Le bonhomme demandait l'aumne... je suis honnte homme... je
lui ai propos cinq cents francs de sa vieille bote... L'affaire a t
conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une
fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout  fait...
je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas t facile 
arranger, c'est la manire dont je pourrais entrer en possession de
l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne
sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalit... elle est
toujours l quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour,
dans l'escalier au moment o nous la croyons partie! Et c'est alors une
chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce
soin c'tait entendu que, la Babette couche, je hisserais l'instrument
avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'tais dj mont
sur une table et j'allais jeter les cordes que voil... quand la table a
bascul... c'est l-dessus que vous tes arrivs tous les deux, croyant
qu'on m'assassinait... ah! vous tiez bien drle, monsieur le secrtaire
perptuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien
drle, mais bien brave tout de mme!...

Et Martin Latouche se mit  rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de
bon coeur, cette fois... rit non seulement de sa propre image voque
par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la bote qui
marche.

Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en
vrit, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments o l'homme
n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il t
ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux!

Ah!... aprs tant d'motions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard
s'attendrit sur le sort de ce vieux garon de Martin Latouche qui
subissait, comme tant d'autres, hlas! la tyrannie de sa vieille
servante...

--Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son
bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps
sur la paille avec mes manies!...

Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies btises, au
commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est
oblige de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!...
Et elle me soigne comme une mre... Mais elle ne peut pas entendre la
musique!...

Martin Latouche, ce disant, passa une main dvote sur ses chers
instruments dont la pauvre me endormie n'attendait que la caresse de
ses doigts pour gmir avec leur matre...

--Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a
que nous  savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand
j'ai russi  envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite
guiterne  laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu
trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non,
non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secrtaire
perptuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon
piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue
tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures
tonitruantes, des marches  tous les abmes!... Ah! c'est un piano
magnifique qui ne drange point Babette quand elle fait sa vaisselle!...

L-dessus, Martin Latouche se prcipita  un piano et se rua sur les
touches, parcourant avec une vritable rage toute l'tendue du clavier
M. Hippolyte Patard s'attendait  la clameur forcene de l'instrument.
Mais, malgr tout le travail que lui faisait subir son matre, il resta
muet. C'tait un piano muet, qui ne rend par consquent aucun son, et
que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans gner
l'oreille des voisins.

Martin Latouche dit, la tte en arrire, les boucles des cheveux au vent
de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes:

--J'en joue quelquefois toute la journe... Et il n'a que moi qui
l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un vritable
orchestre!...

Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit
qu'il pleurait... Alors, M. le secrtaire perptuel s'approcha de
l'amateur de musique.

--Mon ami... fit-il trs doucement...

--Oh! vous tes bon, je sais que vous tes bon!... rpondit Martin
Latouche d'une voix brise... On est heureux d'tre d'une Compagnie o
il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes
petites misres... mon petit mystrieux bureau o il y a de si tnbreux
rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxit
quand j'apprends que ma vieille Babette a cout derrire la porte... je
l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite
guiterne... et je voudrais bien ne me sparer ni de l'une, ni de
l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha 
l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais
silence! Ah! monsieur le secrtaire perptuel, vous tes vieux garon
mais vous n'tes pas collectionneur!... L'me d'un collectionneur est
terrible pour le corps d'un vieux garon!... Oui, oui, heureusement que
Babette est l!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de mme... un
orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-tre servi 
l'affaire Fualds elle-mme!... Est-ce qu'on sait?...

M. Martin Latouche essuya du revers de sa main son front en sueur...

--Alors, dit-il... Il est bien tard!...

Et avec de grandes prcautions, il fit passer M. le secrtaire
perptuel, du petit mystrieux bureau dans la grande bibliothque. L,
la porte prcieuse referme, il dit encore:

--Oui, bien tard!... Comment tes-vous venu si tard, monsieur le
secrtaire perptuel?...

--Le bruit courait que vous refusiez le sige de Mgr d'Abbeville. Les
journaux du soir l'imprimaient.

--C'est des btises! dclara Martin Latouche d'une voix grave et
subitement volontaire... des btises!... Je vais me remettre tout de
suite au triple loge de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar et de Maxime
d'Aulnay...

M. Hippolyte Patard dit:

--Demain, j'enverrai une note aux journaux. Mais dites-moi, cher
collgue...

--Parlez!... qu'y a-t-il?...

--C'est que je suis peut-tre indiscret...

M. Hippolyte Patard semblait en effet trs embarrass...

Il tournait et retournait le manche de son parapluie. Enfin, il se
dcida...

--Vous m'avez fait tant de confidences que je me risque.

D'abord, je puis vous demander--et cela n'est pas indiscret si vous
connaissiez beaucoup MM. Mortimar et d'Aulnay...

Martin Latouche ne rpondit point tout d'abord. Il alla prendre sur la
table la lampe qu'il tint au-dessus de la tte de M. Hippolyte Patard:

--Je vais vous accompagner, dit-il, monsieur le secrtaire perptuel,
jusqu' la porte de la rue,  moins que vous n'ayez crainte de mauvaises
rencontres, auquel cas je vous accompagnerai jusque chez vous... mais le
quartier malgr son air lugubre, est trs tranquille...

--Non! non! mon cher collgue... je vous en prie, ne vous drangez
pas!...

--C'est comme vous voulez! dit Martin Latouche sans insister... Je vous
claire...

Ils taient maintenant sur le palier: le nouvel acadmicien rpondit
alors  la question qui lui avait t pose:

--Oui, oui, certainement... je connaissais beaucoup Jehan Mortimar... et
Maxime d'Aulnay... nous tions de vieux amis... d'anciens camarades...
et quand nous nous sommes trouvs sur le mme rang pour le fauteuil de
Mgr d'Abbeville... nous avons dcid de laisser faire les choses, de ne
point intriguer et nous nous runmes parfois pour causer de la
situation... tantt chez l'un, tantt chez l'autre... L'histoire des
menaces d'Eliphas, aprs l'lection de Mortimar, fut pour nous un sujet
de conversation plutt amusant...

--Cette conversation a pouvant notre Babette... Et c'est l, mon cher
collgue, que je vais peut-tre montrer de l'indiscrtion... De quel
crime parliez-vous donc quand vous disiez: Non! Non! a n'est pas
possible! Il n'aurait pas de plus grand crime au monde?

Martin Latouche fit descendre quelques degrs  M. Hippolyte Patard en
le priant de bien tter l'escalier du talon...

--Eh bien, mais!... rpondit-il encore. (Oh! il n'y a aucune
indiscrtion! Aucune! vous voulez rire!) Eh bien, mais, je vous ai dj
dit que Maxime d'Aulnay, bien qu'il en plaisantt, avait t touch au
fond par les paroles menaantes d'Eliphas qui avait disparu aprs les
avoir prononces... Ce jour-l, Maxime d'Aulnay tout en flicitant
Mortimar de son lection, qui avait eu lieu deux jours auparavant, avait
conseill, toujours en plaisantant, naturellement,  ce pauvre Mortimar
qui songeait dj  son discours de rception, de se tenir sur ses
gardes, car la vengeance du sr le guettait. Celui-ci n'avait-il point
annonc que le fauteuil de Mgr d'Abbeville serait fatal  celui qui
oserait s'y asseoir?... Alors, moi, je ne trouvai rien de
mieux...--attention  cette marche, monsieur le secrtaire perptuel--je
ne trouvai rien de mieux que de renchrir sur cette sorte de
jeu...--prenez garde, l... nous sommes sous la vote--et je
m'criai--tournez  gauche, monsieur le secrtaire perptuel--et je
m'criai avec emphase: Non! Non! a n'est pas possible! Il n'aurait pas
de plus grand crime au monde.--L, nous sommes arrivs...

Les deux hommes taient en effet sous la grande porte...

Martin Latouche tira bruyamment de lourds barreaux de fer, fit tourner
une clef norme, et, tirant la porte  lui, regarda sur la place.

--Tout est tranquille! dit-il, tout le monde dort... voulez-vous que je
vous accompagne, mon cher secrtaire perptuel?

--Non! Non! je suis stupide! Je suis un pauvre homme stupide! Ah! mon
cher collgue, permettez-moi de vous serrer une dernire fois la main...

--Comment! Une dernire fois!... Est-ce que vous croyez que je vais
mourir comme les autres?... Ah! je n'y tiens pas, moi!... Et puis, je
n'ai pas de maladie de coeur!...

--Non! Non!... je suis stupide... il faut esprer que des temps moins
tristes viendront, et que nous pourrons un jour bien rire de tout
cela!... Allons! adieu, mon cher nouveau collgue!... adieu!... Et
encore une fois, toutes mes flicitations...

Le coeur brave et tout  fait rconfort, M. Hippolyte Patard, le
parapluie en arrt, prenait dj le Pont-Neuf, quand Martin Latouche
l'appela:

--Psst!... Encore un mot!... N'oubliez pas que tout cela, c'est mes
petits secrets!...

--Ah! vous ne me connaissez pas!... Il est entendu que je ne vous ai pas
vu ce soir! Bonne nuit, mon cher ami!...




V. Exprience n 3


Le grand jour arriva. Il avait t fix par l'Acadmie le quinzime qui
suivit les obsques solennelles de Maxime d'Aulnay L'illustre Compagnie
n'avait pas voulu que la situation regrettable o l'avait mise la triste
fin des deux prcdents rcipiendaires se prolonget. Elle tenait  en
finir le plus vite possible avec tous les bruits absurdes que les
disciples d'Eliphas de La Nox, les amis de la belle Mme de Bithynie et
de tout le club des Pneumatiques (de pneuma, me) n'avaient cess de
faire courir Quant au sr lui-mme, il semblait avoir disparu de la
surface de la terre. Tous les efforts faits pour le joindre n'avaient
abouti  rien. Les meilleurs reporters lancs sur sa trace taient
revenus bredouilles et cette absence prolonge tait devenue facilement
le principal sujet d'inquitude, car, de toute vidence, le sr se
cachait; et pourquoi se cachait-il?

D'autre part, il est juste de reconnatre tout de suite que les
cervelles gnralement bien portantes, aprs l'moi du premier ou plutt
du second moment, moi qui les avait, elles aussi, fait un peu divaguer
(mais o sont les cervelles qui, mme en bonne sant, par instants, ne
divaguent point?), que ces cervelles, dis-je, la crise passe, avaient
retrouv un parfait quilibre.

Ainsi, le plus tranquille des hommes, depuis son mouvant et mystrieux
entretien avec Martin Latouche, tait M. Hippolyte Patard. Mme il avait
retrouv sa jolie couleur rose.

Mais, quand le grand jour de la rception de Martin Latouche arriva, la
curiosit chez les uns et chez les autres, chez les sages aussi bien que
chez les fous, fut dchane.

La foule qui se rua  l'assaut de la coupole l'emplit d'abord et puis
resta  en battre les approches, dbordant sur les quais et dans les
rues adjacentes, interrompant toute circulation.

A l'intrieur dans la grande salle des sances publiques, tout le monde
tait debout, hommes et femmes s'crasant.

Au fur et  mesure que les minutes s'coulaient (les minutes qui
prcdaient l'ouverture de la sance), le silence, au-dessus de
l'effroyable cohue, se faisait plus pesant, plus terrible.

On avait remarqu que la belle Mme de Bithynie s'tait abstenue de
paratre  la solennit. On en avait tir le plus affreux augure...
Certes, s'il devait arriver quelque chose, elle avait bien fait de ne
pas se montrer, car elle et t mise en pices par une foule sur
laquelle un vent de dmence tait prt  souffler!

A la place que cette dame occupait  la prcdente sance se tenait un
monsieur correct, au ventre bourgeois, dont l'aimable rebondissement
s'adornait d'une belle paisse chane d'or Il tait debout, l'extrmit
des doigts de ses deux mains glisse dans les deux poches de son gilet.
Sa figure n'tait point celle du gnie, mais elle n'tait pas
inintelligente, loin de l. Le front chauve faisait oublier, par
l'absence de tout subterfuge capillaire, qu'il tait bas. Un binocle en
or chevauchait un nez commun. M. Gaspard Lalouette (c'tait lui) n'tait
point myope, mais il ne lui dplaisait pas de laisser penser autour de
lui que sa vue s'tait use aux travaux de lettres,  l'instar des
grands crivains.

Son motion n'tait pas moindre que celle des gens qui l'entouraient et
un petit tic nerveux ne cessait de lui soulever, assez drolatiquement,
l'arcade sourcilire. Il regardait la place o Martin Latouche allait
prononcer son discours.

Une minute! Une minute encore! Et le prsident allait ouvrir la
sance... si... si Martin Latouche arrivait... car il n'tait pas l...
Ses parrains en vain l'attendaient... se tenant  la porte anxieux,
dsols, et retournant vingt fois la tte.

Aurait-il recul au dernier moment?... aurait-il eu peur?...

C'est ce que se demandait M. Hippolyte Patard qui,  cette pense,
reprit toute sa couleur citron...

Ah! quelle existence!... quelle existence pour M. le secrtaire
perptuel!

En voil un--M. le secrtaire perptuel--qui et voulu voir la crmonie
termine... heureusement termine!...

Soudain, M. Hippolyte Patard se leva tout droit, l'oreille tendue vers
une lointaine clameur... Une clameur venue du dehors... qui
approchait... qui courait... une clameur d'enthousiasme, sans doute,
accompagnant Martin Latouche...

--C'est lui! dit M. Hippolyte Patard tout haut.

Mais le bruit fait de cris, de rumeurs et de remous de foules,
grossissait dans des proportions menaantes, et maintenant, il n'tait
rien moins que rassurant.

Mais on tait dans l'impossibilit de comprendre ce qu'ils criaient
dehors!...

Et toute la salle qui aspirait jusqu'alors, par des centaines et des
centaines de bouches, la mme motion, dans un mme souffle, cessa tout
 coup de respirer!

Une tempte sembla entourer la Coupole... La vague populaire battit les
murs, fit claquer des portes... des soldats, des gardes reculrent
jusque dans la salle... Et l'on commena de distinguer, parmi tant de
tumulte, une sorte de grondement particulier. C'tait comme un infini
gmissement lugubre.

M. Hippolyte Patard sentit ses cheveux se dresser sur sa tte.

Et une faon de bte humaine, un paquet monstrueux roula, jupes en
loques, corsage arrach, le tout surmont d'une chevelure de Gorgone que
des poings crisps arrachaient, pendant qu'une bouche, qu'on ne voyait
pas hurlait:

--Monsieur le Perptuel! Monsieur le Perptuel!... Il est mort!... vous
me l'avez tu!...




VI. La chanson qui tue


L'auteur de ce cruel ouvrage renonce  donner une ide de la cohue sans
nom qui suivit ce coup de thtre.

Ainsi, Martin Latouche tait mort! Mort comme les autres!

Non point en prononant son discours de rception sous la Coupole, mais
dans le moment mme o il allait se rendre  l'Acadmie pour le lire,
alors qu'il se disposait, en somme, comme les deux autres,  prendre
possession du fauteuil de Mgr d'Abbeville!

Si l'motion de l'assistance, autour de la vieille Babette, hurlante,
toucha  la folie, celle de la foule, au-dehors, et dans tout Paris
ensuite, ne connut gure de bornes plus raisonnables.

Il faut, pour se la rappeler dans toute son intgrit, relire les
journaux qui parurent le lendemain de cette nouvelle et abominable
catastrophe. Une note de la rdaction du journal L'poque (N.D.L.R.)
fait entrevoir assez exactement l'tat des esprits.

La voici:

La srie continue! Aprs Jehan Mortimar aprs Maxime d'Aulnay, voici
Martin Latouche qui meurt sur le seuil de l'immortalit, et le fauteuil
de Mgr d'Abbeville reste toujours inoccup! La nouvelle de la fin subite
du troisime acadmicien qui tenta de s'asseoir  la place que convoita
le mystrieux Eliphas s'est rpandue hier soir dans Paris avec la
rapidit et la brutalit de la foudre. Et nous ne saurions mieux faire,
en vrit, que d'appeler  notre secours le tonnerre lui-mme, pour
donner une ide de ce qui se passa dans la capitale, pendant les
quelques heures qui suivirent l'incroyable vnement. Certains parurent
frapps comme du feu du ciel, et, ayant perdu l'esprit, se rpandirent
dans les rues, dans les cafs, au thtre, dans les salons, en tenant de
tels propos imbciles, qu'on se demande comment il peut se trouver dans
la ville Lumire,  notre poque, des gens senss pour les couter Ah!
nous ne perdrons point notre temps  rpter ici toutes les btises qui
ont t profres! Et ce M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La
Nox, au fond de sa monstrueuse retraite, doit bien s'amuser Quant 
nous, nous avons fini de rire. Nous proclamons hautement notre opinion
que nous n'avions que laiss pressentir aprs la mort de Maxime
d'Aulnay... Non! non! Toutes ces morts-l ne sont point naturelles! On a
pu ne pas s'tonner de la premire, on a pu hsiter  la seconde, il
serait criminel de douter  la troisime! Mais entendons-nous bien:
quand nous disons que ces morts ne sont point naturelles, nous ne
voulons point faire allusion  quelque puissance occulte qui, en dehors
des lois naturelles connues, aurait frapp! Nous laissons ces balivernes
aux petites dames du club des Pneumatiques, et nous venons
catgoriquement dire  M. le procureur de la Rpublique: Il y a un
assassin l-dessous, trouvez-le! La presse fut  peu prs unanime,
obissant en cela  l'opinion gnrale, qui tait que les trois
acadmiciens avaient t empoisonns,  rclamer l'intervention des
pouvoirs publics; et, bien que les mdecins qui avaient examin le corps
du dfunt eussent dclar que Martin Latouche--en dpit d'une apparence
assez robuste--tait mort d'une vieillesse htive et puise, le Parquet
dut, pour calmer les esprits soulevs, ouvrir une enqute.

La premire personne interroge fut naturellement la vieille Babette
qui, le jour fatal, avait t ramene chez elle vanouie, pendant que
des amis dvous transportaient  son domicile M. Hippolyte Patard dans
un bien fcheux tat. Et voici comment la Babette, qui ne pensait plus
qu' venger son matre, raconta la mort vraiment singulire de ce pauvre
Martin Latouche.

--Depuis quelque temps, mon matre ne vivait plus que du compliment
qu'il devait faire et je l'entendais qui parlait de leur Mgr
d'Abbeville, et aussi du Mortimar et aussi du d'Aulnay comme si
c'taient des bons dieux en sucre. Et souvent, il se mettait devant son
armoire  glace, comme un vrai comdien. A son ge, a faisait piti, et
je n'aurais pas manqu de lui rire au nez, si je n'avais pas t
tracasse par les paroles du sorcier dont ils n'avaient pas voulu pour
leur damne Acadmie. Le sorcier en avait dj tu deux. Je ne pensais
qu' une chose, c'est qu'il allait tuer mon matre comme les autres. a,
je l'avais dit  M. le Perptuel entre les quatre z'yeux. Mais il ne
m'avait pas coute, parce qu'il lui fallait, parat-il, son
acadmicien. Aussi, chaque fois que je voyais mon matre rpter son
compliment, je me jetais  ses pieds, j'embrassais ses genoux, je
pleurais comme une folle, je le suppliais  mains jointes d'envoyer sa
dmission  M. le Perptuel. J'avais des hantises qui ne m'ont pas
trompe. La preuve, c'est que je rencontrais presque tous les jours un
vielleux qui jouait d'un orgue de Barbarie; je suis de Rodez: un
vielleux, a porte malheur depuis l'affaire de ce pauvre.

M. Fualds. a aussi, je l'avais dit  M. le Perptuel, mais a avait
t comme si je chantais.

Alors je m'tais dit: Babette, tu ne quitteras plus ton matre! Et tu
le dfendras jusqu'au dernier moment! Alors, le jour du compliment,
j'avais fait toilette, et je le guettais dans ma cuisine, la porte
ouverte, attendant qu'il passe sous la vote, dcide  l'accompagner 
cette Acadmie de malheur au bout du monde, partout! Je l'attendais
donc, mais il ne venait pas... Il y avait bien un quart d'heure qu'il
aurait d tre pass!... J'tais en train de m'impatienter quand, tout 
coup, qu'est-ce que j'entends?... l'air du crime!... l'air qui avait tu
ce pauvre M. Fualds!... Oui!... le vielleux tait quelque part encore
autour de la maison,  faire chanter sa manivelle!... J'en ai eu une
sueur froide... Il n'y avait pas  dire, a, c'tait une indication!...
On m'aurait rcit aux oreilles la prire des trpasss que je n'en
aurais pas t plus impressionne... Je me dis: vl l'heure de
l'Acadmie qui sonne... l'heure de la mort!... et j'ai ouvert la
fentre pour voir si le vielleux tait dans la rue et le faire taire...
mais il n'y avait personne dans la rue... Je suis sortie de ma
cuisine... Personne sous la vote!... personne dans la cour... et l'air
chantait toujours... Il me venait d'en haut maintenant...

Peut-tre bien que le vielleux tait dans l'escalier... personne dans
l'escalier... au premier tage... rien! Rien que l'air de ce pauvre M.
Fualds qui me poursuivait toujours... et plus j'allais, plus je
l'entendais... J'ai ouvert la porte de la bibliothque... on aurait cru
que la chanson tait derrire les livres!... Mon matre n'tait pas
l!... Il devait tre dans son petit bureau o que je n'entre jamais!...
J'coutais... L'air du crime tait dans le petit bureau!... Ah!...
tait-ce Dieu possible!... J'approchai de la porte en retenant mon coeur
qui clatait... l'appelai: Monsieur! Monsieur!... Il ne m'a pas
rpondu... L'air tournait toujours... derrire la porte de son petit
bureau... Ah! que c'tait triste!... C'tait un air si triste qu'on n'en
respirait plus et que les larmes vous en venaient aux yeux... un air qui
avait l'air de pleurer tous ceux qu'on avait assassins depuis le
commencement du monde!... J'ai appuy mes mains  la porte pour ne pas
tomber. La porte s'est ouverte... Dans le mme moment il y a eu comme un
grand grincement de dclenchement dans la manivelle de la musique de
l'air du crime. a m'a comme dchir le coeur et les oreilles!... Et
puis, j'ai failli tomber dans le petit bureau, tant j'tais tourdie...
Mais ce que j'ai vu m'a remise sur mes pattes plus droite qu'une statue.
Au milieu d'un tas d'instruments que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam,
et qui sont certainement arrivs dans ce petit bureau avec la permission
du diable, mon matre tait pench sur l'orgue du vielleux. Ah! je l'ai
bien reconnu! C'tait l'orgue qui tournait la chanson du crime... mais
le vielleux n'tait pas l!... Mon matre avait encore la main  la
manivelle... Je me suis jete sur lui, et il a cd!... Il est tomb
tout de son long sur le parquet:.. Il a fait floc!... Mon pauvre matre
tait mort... assassin par la chanson qui tue!...

Ce rcit rapproch de ce que racontaient sous le manteau certains
habitus du club des Pneumatiques produisit un effet trange et
l'opinion publique ne fut point satisfaite par les explications trop
naturelles que fournit l'enqute sur un si bizarre vnement.

L'enqute montra le vieux Martin Latouche comme un maniaque qui
s'enlevait le pain de la bouche pour pouvoir enrichir, en secret, sa
collection. On raconta mme qu'il se privait des djeuners qu'il tait
cens prendre dehors, pour en conomiser les quelques sous qu'il
gaspillait ensuite chez les antiquaires et les marchands de vieux
instruments de musique.

C'est ainsi, de toute vidence, que le fameux orgue tait arriv chez
lui, en dpit de la surveillance de Babette; et c'est dans le moment
qu'il en essayait la manivelle, qu'il tait tomb, puis par le rgime
d'abstinence auquel il s'astreignait depuis trop longtemps.

Mais on refusa d'admettre une version qui tait trop simple pour tre
vraie, et les journaux exigrent que la police se mt  la poursuite du
vielleux.

Malheureusement, celui-ci resta aussi introuvable que l'Eliphas
lui-mme. D'o il rsulta, comme on devait s'y attendre, que certains
reporters affirmrent qu'Eliphas et le vielleux ne faisaient
qu'un--qu'un seul et mme assassin.

NUL n'osa trop haut s'lever contre cette opinion, car aprs tout, il
restait la concidence des trois morts, et si chacune, en elle-mme,
paraissait naturelle, il tait bien certain que toutes trois runies
taient faites pour pouvanter.

Enfin, on rclama l'autopsie. C'tait l une triste extrmit  laquelle
il fallut se rsoudre. Malgr toutes les dmarches et toute l'influence
des plus gros bonnets de l'Institut, on rouvrit les cercueils encore
tout frais de Jehan Mortimar et de Maxime d'Aulnay.

Les mdecins lgistes ne trouvrent aucune trace de poison. Le corps de
Jehan Mortimar ne prsenta,  l'examen, rien de particulier. On releva,
cependant, sur le visage de Maxime d'Aulnay, certains stigmates qui, en
toute autre occasion, eussent pass inaperus, et que l'on pouvait
attribuer  la dcomposition normale des chairs. On et dit des brlures
lgres qui auraient laiss une sorte de trace toffe sur le visage. En
y regardant de trs prs, on pouvait distinguer sur la face de Maxime
d'Aulnay affirmrent deux mdecins sur trois (car le troisime n'y
voyait rien du tout), comme un aspect de soleil de sacristie.

Les mdecins lgistes avaient, bien entendu, examin galement le corps
de Martin Latouche, et ils n'avaient relev d'autres traces que celle
d'une hmorragie nasale trs faible, qui s'tait galement rpandue par
la bouche. En somme, il y avait, au bout du nez, et  la commissure de
la bouche, du ct o tait inclin le cadavre, un petit filet de sang
qui s'tait coagul.

En vrit, cette hmorragie avait d tre produite par la chute du corps
sur le parquet, mais, lancs comme taient les esprits, on ne manqua
point encore d'attacher  ces insignifiants stigmates une importance
mystrieuse destine  laisser planer sur le triple dcs une lgende
criminelle qui s'empara dfinitivement de la foule.

Des experts avaient travaill consciencieusement les deux lettres
menaantes qui avaient t remises en pleine Acadmie aux deux premiers
rcipiendaires, et ils avaient dclar que ces lettres n'taient point
de l'criture de M. Eliphas de La Nox, criture dont ils avaient t
pralablement authentiquement munis. Mais il se trouva justement des
gens pour prtendre que les experts s'taient trop souvent tromps en
affirmant qu'une criture tait authentique, pour qu'ils ne se
trompassent point en prtendant qu'elle ne l'tait point.

Enfin, restait l'orgue de Barbarie. Un expert antiquaire, qui faisait
quelquefois commerce de Stradivarius plus ou moins vraisemblables,
demanda  voir l'instrument.

On le lui permit, dans le dessein de calmer les cervelles exaltes qui
imaginaient que cette vieille bote, qui jouait de la musique pendant
que Martin Latouche expirait, ne devait pas tre un orgue ordinaire et
qu'un homme comme l'Eliphas y avait peut-tre cach l'instrument, ou
mieux, le moyen mystrieux de son crime. L'antiquaire examina l'orgue
sur toutes les coutures et joua mme l'air du crime, comme disait
Babette.

--Eh bien, lui demanda-t-on, est-ce l un orgue comme les autres?

--Non, rpondit-il, ce n'est point un orgue comme les autres... c'est
une des pices les plus curieuses et les plus anciennes qui nous soient
venues d'Italie.

--Enfin, y avez-vous dcouvert quelque chose d'anormal?

--Je n'ai rien dcouvert d'anormal.

--Croyez-vous cet orgue complice du crime?

--Je n'en sais rien, rpondit d'une faon bien ambigu l'antiquaire, je
n'tais pas l au moment du grand grincement de dclenchement dans la
manivelle de la musique de l'air du crime.

--Mais vous croyez donc qu'il y a eu crime?

--Euh! Euh!

On essaya en vain de demander  cet homme ce qu'il voulait dire avec son
Euh! Euh!... Il s'en tint : Euh! Euh!

Cet expert, avec son Euh! Euh!, finit de jeter la perturbation dans
les consciences.

Il faisait aussi profession de vendre des tableaux; il habitait rue
Laffitte et s'appelait M. Gaspard Lalouette.




VII. Le secret de Toth


A quelques jours de l,  trois heures quinze de l'aprs-midi, un
voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le
ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle paisse chane d'or,
descendait d'un wagon de seconde classe  La Varenne-Saint-Hilaire.

Aprs s'tre soigneusement envelopp dans les plis de son
manteau-plerine--car on tait au temps des geles--et avoir convers
quelques instants avec l'employ qui recevait les tickets, il prit la
grande avenue centrale qui aboutit  la Marne, traversa le pont qui
conduit  Chennevires et descendit  sa droite sur la rive.

Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait
de laisser derrire lui les dernires villas vides d'habitants depuis
l't et se trouvait dans un espace absolument plat et dsert. Une
grande nappe toute blanche des neiges rcentes s'tendait  ses pieds,
et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes,
paraissait l-dessus comme un grand oiseau noir.

Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres
rendus presque invisibles par le grsil qui les faisait de la couleur du
ciel, fut cependant aperu par notre voyageur qui, aussitt, laissa
chapper, dans l'air sonore, quelques phrases de mchante humeur. Il se
plaignait que l'on ft assez loufoque pour habiter dans un pareil pays
en plein hiver. Cependant, il hta le pas, mais il ne s'entendait pas
marcher, car ses pieds taient revtus de galoches en caoutchouc.

Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.

Il tait environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La
proprit qu'ils abritaient tait enclose de hauts murs. L'entre tait
dfendue par une solide grille en fer.

Aussi loin que le regard s'tendait, on ne voyait point d'autre
habitation que celle-l.

A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna.
Aussitt, deux chiens normes, deux vritables molosses se rurent en
grondant sur l'homme, la gueule cumante. S'il n'y avait pas eu la
grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu  dplorer
un malheur.

L'homme recula, bien qu'il n'et rien alors  craindre de la colre de
ces btes dvorantes.

Une voix terriblement gutturale commanda: Ajax! Achille! A la niche!
Sales btes! Et un gant parut.

Oh! c'tait un gant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de
deux mtres de haut, peut-tre mme deux mtres cinquante, quand le
titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait
lgrement pench en avant, ses lourdes paules courbes, selon une
attitude qui devait lui tre coutumire. La tte tait toute ronde, avec
de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait
le visage; la mchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux
animaux dont les crocs grinaient sur les barreaux. De ses poings
formidables, il accrocha les btes  l'encolure, leur fit lcher prise
et les rejeta vaincues derrire lui.

Le visiteur eut un lger tremblement, oh! un rien! un frisson des
paules! videmment, il ne faisait pas chaud!...

Et il murmura entre ses dents:

--On m'avait bien dit: Prenez garde aux chiens, mais on ne m'avait pas
parl du gant.

Le monstre--nous parlons du gant--avait coll son effarante face de
brute  la griffe:

--Ouzzguia?

Le visiteur devina que ceci voulait dire: Qu'est-ce qu'il y a?... Et
il rpondit en se tenant  une distance respectueuse:

--Je voudrais parler  M. Loustalot.

--Ouzzivlez?

videmment, le visiteur tait d'une bonne intelligence moyenne, car il
comprit encore que ceci signifiait: Qu'est-ce que vous lui voulez?

--Dites-lui que c'est press, que c'est pour l'affaire de l'Acadmie.

Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prte dans la poche de son
manteau. Le gant prit la carte et il s'loigna en grondant dans la
direction d'un perron qui devait donner accs  la principale entre de
l'habitation. Aussitt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles
menaants  la grille, mais cette fois, ils n'aboyrent plus. Ils
considraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux,
semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils taient
spars.

Le visiteur, impressionn, dtourna la tte et fit quelques pas de long
en large.

--Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on
ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.

Il regarda l'heure  sa montre et il continua son monologue, comme s'il
esprait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui
l'empcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure
solitaire.

--Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il parat que je puis
attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reoive...
Il ne se drange pas pendant ses expriences... et quelquefois il vous
oublie... Tout est permis au grand Loustalot.

Ces quelques phrases nous permettront d'apprcier le joyeux tonnement
du voyageur quand il vit soudain venir  lui, non point le gant qui
avait disparu, mais le grand Loustalot lui-mme...

Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle,
tait petit, c'est--dire d'une taille au-dessous de la moyenne.

Nous savons qu'il tait, en dehors de ses travaux, nonchalant et
distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre lgre
et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'taient l des
dtails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, tre connus
du visiteur, car celui-ci, que l'arrive si rapide de M. Loustalot avait
dj fort tonn, marqua, par son attitude, une vritable stupfaction
en apercevant le grand petit savant qui se prcipitait de toute la
vlocit de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces
mots:

--C'est vous, M. Gaspard Lalouette?

--Oui, matre... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard
Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre
mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes
occasions des manteaux  plerine et des chapeaux de feutre mou pour
ressembler autant que possible,  des hros de lettres bien connus,
comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils
Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littrature et il
tait-il ne faut pas l'oublier--officier d'Acadmie.) La petite figure
toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors  la
grille,  peu prs  la mme hauteur que les gueules effrayantes des
deux molosses, et entre ces deux gueules. C'tait un spectacle.

--Alors, c'est vous qui avez expertis l'orgue de Barbarie? demanda le
grand Loustalot, dont les petits yeux,  l'ordinaire si voils, quand
ils taient partis pour quelque scientifique insouponnable rve,
taient soudain devenus vivants, papillotants, perants.

--Oui, matre, c'est moi!

Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glac.

--Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...

Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous
intrieurs qui fermaient la griffe...

Entrez! tait facile  dire... quand on tait l'ami d'Ajax et
d'Achille. Les chiens aussitt la porte ouverte avaient bondi, et le
pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernire heure venue, mais un
clappement de la langue de M. Loustalot avait arrt net les deux
cerbres dans leur lan...

--N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des
agneaux.

En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en lchant
les mains de leur matre.

M. Gaspard Lalouette, hroquement; entra. Loustalot, aussitt, lui fit
les honneurs. Il le prcda, aprs avoir referm la griffe. Les deux
chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur
qu'un faux mouvement n'invitt les btes  quelque jeu irrparable. On
monta les degrs du perron.

La maison de M. Loustalot tait une belle et grande maison des champs,
solide, confortable, construite en brique et pierre meulire. Elle tait
tout entoure, dans le jardin et la cour de petits btiments qui
devaient tre certainement consacrs aux travaux immenses du grand
Loustalot, travaux qui rvolutionnaient la chimie, la physique, la
mdecine, et gnralement toutes les fausses thories places par
l'ignorance routinire des hommes  l'origine de ce que nous appelons,
dans notre orgueil: la science.

Une particularit du grand Loustalot tait qu'il travaillait tout seul.

Son caractre, qui tait, parat-il, assez ombrageux, ne supportait pas
la collaboration.

Et il habitait cette maison toute l'anne, avec son domestique--un
unique domestique--le gant Tobie. Le fait tait bien connu. On ne s'en
tonnait pas. Le gnie a besoin d'isolement.

Derrire Loustalot, Gaspard Lalouette avait pntr dans un troit
vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux tages
suprieurs.

--Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous
serons mieux pour causer.

Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier tage.

Lalouette suivait, naturellement, et derrire Lalouette, venaient les
chiens.

Aprs le premier tage, on se mit  monter au second. L, on s'arrta,
car il n'y avait pas de troisime tage. Le salon du grand Loustalot
tait sous les toits. Il en poussa la porte. C'tait une pice toute
nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un
guridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrrent,
toujours suivis des deux chiens.

--C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les
visiteurs--vous savez qu'il y en a qui ne se gnent point pour faire du
bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long
en large,  tort et  travers--les visiteurs, quand je les fais attendre
dans le grenier, ne me gnent point pendant que je travaille en bas dans
ma cave.

Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous
amne, mais je serais particulirement heureux de vous faire plaisir.
J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...

--Moi, mon cher matre, je ne les lis jamais, mais Mme Lalouette les lit
pour moi. Comme a je ne perds pas de temps et je suis au courant de
tout.

Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du
grand Loustalot prsentait tout  coup un aspect inquitant. Sa petite
personne si remuante,  l'instant mme, s'tait immobilise sur sa
chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, nagure si
papillotants, taient devenus tout  fait fixes, comme les yeux de
quelqu'un qui coute au loin s'il n'entend pas quelque chose.

En mme temps, les deux chiens qui s'taient placs de chaque ct de M.
Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules normes, faisaient
entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens,
raconte-t-on, hurlent  la mort.

Impressionn, effray mme, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas
facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le
Loustalot coutait toujours, loin, loin.

Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidit
automatique d'un jouet  ressort, il se jeta sur les chiens et les
frappa de ses petits poings jusqu' ce qu'on ne les entendt plus.

Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui
parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus dplaisant.

--Alors!... dpchez-vous!... je n'ai pas de temps  perdre!...
parlez!... Cette affaire de l'Acadmie est bien regrettable... ces trois
morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas?
Il faut esprer que a ne va pas continuer!... car enfin, o
irions-nous, o irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul
des probabilits serait tout  fait insuffisant  expliquer une
quatrime mort naturelle... certainement si l'Acadmie franaise, dont
je m'honore de faire partie... si l'Acadmie existait depuis dix mille
annes et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est
fini... Trois, c'est dj bien beau! Il faut tout  fait se rassurer!...
Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous coute!... Alors vous
avez expertis l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu
cela... vous avez dit: Euh! Euh! Au fond, que croyez-vous?

Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:

--C'est trs curieux, cette histoire de la chanson qui tue.

--N'est-ce pas? osa enfin placer M. Gaspard Lalouette qui, dsormais
tout  son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne
le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher matre...
c'est  cause de cela que je suis venu vous trouver...  cause de
cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.

--Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de Mme
Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps  perdre que
vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout  fait ce que c'est que
votre secret de Toth!

--Ah! ce n'est pas le mien, hlas! sans quoi, je serais, parat-il, le
matre de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il
consiste.

--Pardon, monsieur pardon, ne nous garons pas! Est-ce qu'il y a un lien
quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?

--Sans doute, mon cher matre, sans quoi je ne vous en parlerais pas...

--Enfin, o voulez-vous en venir? Quel a t votre but en venant ici?

--De vous demander comme au plus savant, si un tre qui connat le
secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant
des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les
circonstances ont appel, comme expert,  dire mon mot dans cette
lugubre histoire, c'est ceci--ceci pourquoi uniquement je suis venu vous
trouver--Martin Latouche peut-il avoir t assassin? Maxime d'Aulnay
peut-il avoir t assassin? Jehan Mortimar peut-il avoir t assassin?

M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothse qu'Ajax
et Achille rouvrirent leurs pouvantables gueules d'o il s'chappa,
plus lamentable encore que tout  l'heure, le ululement  la mort! En
face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de
quelqu'un qui coute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand
petit Loustalot tait tout ple.

Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement
des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus
affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait t humain.

Mais c'tait sans doute une illusion, car les chiens se turent  la fin
et ce qui aurait pu tre un ululement humain se tut en mme temps.

Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et
aprs avoir fait entendre une petite toux sche:

--Bien sr que non qu'ils n'ont pas t assassins... a n'est pas
possible. N'est-ce pas! a n'est pas possible!... s'exclama M.
Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...

M. Loustalot se grattait alors le bout du nez... Il fit:

--Hum! Hum!

Ses yeux taient repartis, vagues... lointains... M. Lalouette parlait
encore, mais, de toute vidence, M. Loustalot ne l'entendait plus... ne
le voyait mme plus... oubliait mme qu'il tait l...

Et M. Loustalot oublia si bien que M. Lalouette tait l, qu'il s'en
alla, tranquillement, sans un mot d'au revoir ni de politesse 
l'adresse de son hte, et il referma la porte, laissant M. Gaspard
Lalouette avec les deux molosses.

M. Lalouette se dirigea vers la porte, mais il trouva entre elle et lui
Ajax et Achille qui s'opposrent formellement, sans grand discours,  ce
qu'il ft un pas de plus dans cette direction.

Le malheureux, alors, tout  fait ahuri, et ne comprenant rien  sa
situation, appela.

Et puis, il se tut, car sa voix avait le don d'exasprer, semblait-il,
les deux chiens qui montraient des crocs terribles.

Il recula. Il alla  la fentre. Il l'ouvrit. Il se disait: Si je vois
passer le gant, je lui ferai signe, car, certainement, le grand
Loustalot m'a tout  fait oubli ici avec ses chiens. Mais il ne vit
passer personne... Au-dessous de lui, c'tait un vrai dsert de neige,
personne dans la cour, personne dans la campagne... et la nuit allait
venir si rapide, selon sa coutume en cette saison.

Il se retourna, ruisselant de sueur malgr le froid, assailli de mille
tristes pressentiments. Les chiens avaient ferm leurs gueules. Il eut
l'ide audacieuse de les caresser. Les gueules se rouvrirent... Et
soudain, pendant que les gueules ne hurlaient pas encore, une clameur
humaine--oh! bien certainement humaine, follement humaine--,
horriblement, remplit l'espace, et il en eut encore les moelles glaces.
Il se rejeta  la fentre, il vit l'espace... l'espace dsert tout blanc
qui avait vibr de ce cri forcen, mais  son oreille, maintenant, il
n'y avait plus que le double ululement formidable des molosses qui avait
recommenc. Et M. Gaspard Lalouette se laissa tomber sans forces sur une
chaise, les mains aux oreilles...

Alors il n'entendit plus rien, et pour ne plus voir les gueules
ouvertes, il ferma les yeux.

Il les rouvrit au bruit d'une porte que l'on poussait. C'tait M.
Loustalot. Les chiens s'taient tus  nouveau. Tout s'tait tu. Jamais
rien n'avait t plus silencieux que cette maison.

Le grand Loustalot gentiment s'excusa:

--Je vous demande pardon de vous avoir quitt un instant... vous savez,
quand on fait une exprience... Mais vous n'tiez pas seul, ajouta-t-il,
en ricanant drlement... Ajax et Achille vous ont tenu compagnie,  ce
que je vois... Oh! ce sont de vrais chiens d'appartement.

--Cher matre, rpondit, d'une voix un peu altre,
M. Lalouette qui se remettait de son motion en retrouvant un Loustalot
si aimable et si naturel... cher matre... j'ai entendu tout  l'heure
un cri terrible.

--Pas possible! fit Loustalot tonn... ici!

--Ici.

--Mais il n'y a personne que mon vieux Tobie et moi, et je viens de le
quitter.

--C'est, sans doute alors, dans les environs.

--Sans doute... Bah! quelque braconnier de la Marne... quelque querelle
avec un garde... mais, en effet, vous me paraissez tout mu... voyons,
M. Lalouette, ce n'est pas srieux... remettez-vous... attendez, je vais
fermer la fentre... l, nous sommes chez nous... et maintenant, causons
comme des gens raisonnables... Est-ce que vous n'tes pas un peu fou de
venir me demander,  moi, ce que je pense du secret de Toth et de la
chanson qui tue?... Cette affaire de l'Acadmie est extraordinaire, mais
il faut se garder de la rendre plus extraordinaire encore avec toutes
les btises de leur Eliphas, de leur Taillebourg, de leur
je-ne-sais-quoi, comme dit cet excellent M. Patard. A ce qu'il parat
qu'il est malade, ce pauvre Patard?

--Monsieur c'est M. Raymond de La Beyssire qui m'a conseill de me
rendre chez vous.

--Raymond de La Beyssire, un fou!... un ami de la Bithynie... un
Pneumatique. a fait tourner les tables, et on appelle a un savant! Il
doit savoir ce que c'est que le secret de Toth, lui. Qu'est-ce qu'il
vous envoie faire chez moi?

--Eh bien, voil! J'tais all chez lui, parce qu'on parlait beaucoup,
depuis quelques jours, du secret de Toth sans savoir ce que c'tait. Il
faut vous dire que l'Eliphas dont on s'est d'abord moqu apparat
maintenant terrible  tout le monde et qu'on a fait des perquisitions
chez lui, dans son laboratoire de la rue de la Huchette, et qu'on a
dcouvert l, sur les mystres de l'humanit, des formules qui ne sont
point aussi inoffensives qu'on pourrait le croire, car il s'y mle assez
de physique et de chimie, parat-il, pour faire passer  distance, les
gens de vie  trpas!

--Dans ce genre-l, ricana le grand Loustalot... Il y a la formule de la
poudre  canon...

--Oui, mais elle est connue... tandis qu'il y a une formule, parat-il,
qui n'est pas connue de tout le monde et qui est la plus dangereuse de
toutes... c'est ce qu'on appelle le secret de Toth... A ce qu'il parat
que sur tous les murs du laboratoire de la rue de la Huchette cette
formule mystrieuse de Toth est rpte... On a demand--les magistrats
pousss par l'opinion publique et des journalistes et moi-mme--, on a
demand  M. Raymond de La Beyssire, qui est un de nos plus brillants
gyptiaques, ce que c'tait que le secret de Toth.

Il a rpondu textuellement: La lettre du secret de Toth est celle-ci:
Tu mourras si je veux par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles,
car je suis le matre de l'air de la lumire et du son.

--C'tait un type patant que ce vieux Toth! fit le grand Loustalot en
hochant la tte d'un air mi-srieux, mi-goguenard.

--S'il faut en croire M. Raymond de La Beyssire, il faudrait voir en
lui l'inventeur de la magie. C'tait l'Herms des Grecs,  ce qu'il
parat, et il tait neuf fois grand. On a trouv sa formule crite 
Sakkarah, sur les parois des chambres funraires des pyramides des rois
de la Ve et de la VIe dynastie--ce sont les plus anciens textes que nous
connaissions--, et cette formidable formule tait entoure d'autres
formules qui prservaient de la morsure des serpents, de la piqre des
scorpions et, en gnral, de l'attaque de tous les animaux qui
fascinent..

--Mon cher monsieur Lalouette, dclara le grand Loustalot, vous parlez
comme un livre. On a plaisir  vous entendre.

--Je suis dou, mon cher matre, d'une excellente mmoire, mais je n'en
tire aucune vanit. Je suis le plus ignorant des hommes et je viens bien
humblement vous demander ce que vous pensez du secret de Toth... M.
Raymond de La Beyssire ne cache pas que la lettre du fameux secret
inscrite dans le tombeau tait suivie de signes mystrieux comme nos
algbriques et nos chimiques sur lesquels ont pli des gnrations
d'gyptiaques. Et il disait que ces signes qui donnaient la puissance
dont parle Toth avaient t dchiffrs par l'Eliphas de La Nox. Celui-ci
l'affirma  plusieurs reprises et on a retrouv dans ses papiers, lors
de la perquisition rue de la Huchette, un manuscrit intitul: Des forces
du pass  celles de l'avenir qui tendrait  faire croire que l'Eliphas
avait, en effet, pntr la pense redoutable des savants de ce
temps-l. Vous savez naturellement, mon cher matre, que les prtres de
la premire gypte avaient dj dcouvert l'lectricit?

--T'es chouette, Lalouette, ricana Loustalot en se courbant comme un
singe et en se prenant le bout de ses pieds dans l'extrmit de ses
petites mains. Mais continue toujours... tu m'amuses.

M. Gaspard Lalouette fut suffoqu d'une aussi vulgaire familiarit, mais
rflchissant que les hommes de gnie ne sauraient se mouvoir dans le
cadre de politesse fabriqu pour les hommes ordinaires, il continua sans
avoir l'air de s'apercevoir de rien:

--Ce M. Raymond de La Beyssire est trs affirmatif l-dessus. Et il a
mme ajout: Ils pouvaient tre aussi bien au courant des forces
incommensurables de la dmatrialisation de la matire que nous venons
seulement de dcouvrir et mme peut-tre avaient-ils mesur ces
forces-l, ce qui leur permettait bien des choses.

Le grand Loustalot lcha ses petits pieds, se dtendit comme un arc et
se retrouva d'aplomb sous le menton de M. Lalouette, profrant, en se
grattant le bout du nez, ces paroles tranges:

--Tu l'as dit, bouffi!

M. Lalouette ne sourcilla pas; il dit:

--Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher matre.

--Tu parles, Charles!

--Je ne suis pas fch, fit aussitt M. Lalouette, en souriant
aimablement au cher matre, de vous voir prendre les choses sur ce ton.
Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant
d'autres. Car vous savez ce qui est arriv. Aussitt que l'on a connu le
texte du secret de Toth: Tu mourras si je veux par le nez, par les
yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le matre de l'air, de la
lumire et du son, aussitt, il s'est trouv des gens pour tout
expliquer--Ah! oui!

--A l'ide qu'avec le secret de Toth, Eliphas tait le matre du son ils
se sont rappel aussitt les paroles de la Babette, sur la chanson qui
tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit
quelque chose dans le mcanisme de l'orgue, une force qui tue en
chantant et qui tait peut-tre enferme dans une bote qu'on a retire
ensuite de l'orgue.

C'est l-dessus que j'ai demand  visiter l'orgue.

--C'est une affaire qui vous intressait donc bien, monsieur Lalouette?
interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui dmonta tout 
fait ce pauvre M. Lalouette qui n'tait cependant point timide.

--Elle ne m'intressait pas plus que les autres, rpondit-il d'une faon
assez embarrasse... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de
vieilles orgues... et j'ai voulu voir...

--Et qu'est-ce que vous avez vu?

--coutez, matre... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai dcouvert,
 ct de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...

Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube troit qui se
terminait en cne et qui ressemblait  peu prs  une embouchure
d'instrument  vent.

Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.

--C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...

--Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher matre, que cette
embouchure s'embotait merveilleusement sur un trou qui tait  l'orgue
de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre  un orgue de
Barbarie... Je vous demande pardon... mais hant par toutes les btises
que j'avais entendues, je me suis dit: C'est l peut-tre l'embouchure
qui tait destine  conduire dans une certaine direction le son qui
tue.

--Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voil assez! vous
tes aussi bte que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de
cette embouchure?

--Mon cher matre, dclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en
ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un
homme tel que vous me dclare que le secret de Toth...

--Est le secret des imbciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!...
Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.

Mais Lalouette qui avait maintenant la libert de sortir n'en profita
pas.

--Encore un mot, mon cher matre... et vous aurez soulag ma conscience
 un point que vous ne pouvez souponner mais que je me permettrai de
vous expliquer plus tard.

--Qu'est-ce? interrogea aussitt Loustalot en redressant l'oreille et en
s'arrtant sur le palier--voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu
assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'aprs
le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumire,
prtendu que Maxime d'Aulnay avait t tu  coups de rayons.

--A coups de rayons! Dcidment il faut vous enfermer!

--Pourquoi  coups de rayons?

--Oui, on lui aurait envoy dans l'oeil,  l'aide d'un appareil spcial,
des rayons pralablement empoisonns, et il en serait mort. A l'appui de
leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime
d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait,
avant de tomber foudroy, le geste de celui qui veut chasser de son
visage une mouche ou se garantir tout  coup d'un clat lumineux qui le
gne.

--Ah! a... c'est envoy! Pan! dans l'oeil!

--Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le
nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre
nom, ces fous, mon cher matre, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort
par le nez!

--Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! dclara le grand Loustalot,
pour le pote des Parfums tragiques.

--Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.

--Hortense!

--Riez, mon cher matre, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au
bout. Ces messieurs prtendent que la premire lettre qui fut apporte 
Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est
authentique, tout  fait de l'criture d'Eliphas, tandis que la seconde
n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait
enferm un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez
certainement entendu parler--Poil au nez!

On aurait pu croire que la faon si mprisante avec laquelle le grand
Loustalot croyait devoir rpondre aux questions si srieuses de M.
Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de
l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il
arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand
Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait
pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.

--Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dvorer par mes
chiens.

Mais--hasard miraculeux--les chiens n'taient plus l et le bonheur de
M. Lalouette paraissait  son comble.

--Ah! quel soulagement! s'criait-il, que c'est bon!... que vous tes
bon! que vous tes grand!... quel gnie!

--Vous tes fou! fit Loustalot en se dgageant enfin, furieux, ne
sachant pas ce qui lui arrivait.

--Non! ce sont eux qui sont fous! Rptez-le-moi, mon cher matre, et je
m'en vais.

--videmment! ce sont des tous fous!

--Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.

--Des tous fous! reprit le savant.

Et tous deux rptaient: Des tous fous! Des tous fous!...

Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde.

Enfin, M. Lalouette prit cong. M. Loustalot l'accompagna fort
aimablement jusque dans la cour et l, s'apercevant que la nuit tait
tout  fait tombe, il dit  M. Lalouette:

--Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une
lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne.

Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allume qu'il
brinquebalait  hauteur de ses courts genoux.

--Alors! dit-il.

Et il ouvrit lui-mme et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas
revu le gant Tobie. M. Lalouette se disait:

--Qu'est-ce qui m'a racont que cet homme tait distrait?

Il pense  tout.

Ils marchrent ainsi pendant dix minutes. Ils arrivrent  la rive de la
Marne o M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui
ne dtestait point une certaine emphase dans la conversation, crut
devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et aprs s'tre
excus une fois de plus du grand drangement qu'il avait caus:

--Dcidment, cher matre, notre grand Paris est tomb trs bas. Voici
trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les
expliquer comme vous et moi avec les seules lumires de la raison, Paris
prfre croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance  faire
rougir les dieux.

--Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout
de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette compltement
abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire...

Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-l aussi
disparut, et, tout  coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort,
le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussitt de
l'aboiement dsesprment prolong des molosses.

M. Lalouette, qui s'tait d'abord arrt haletant d'horreur  ce cri
effarant, crut entendre plus prs de lui le hurlement des btes... Il
s'enfuit.




VIII. En France, l'Immortalit diminue


Les trente-neuf! Le sort en tait jet. On disait maintenant:

Les trente-neuf!

Il n'y avait plus que trente-neuf acadmiciens!

Nul ne se prsentait pour faire le quarantime.

Depuis les derniers vnements, plusieurs mois s'taient couls pendant
lesquels aucune candidature n'avait t pose au Fauteuil hant.

L'Acadmie tait dshonore...

...Et quand, par hasard, l'illustre Assemble se voyait dans la
ncessit de dsigner quelques collgues qui devaient, suivant l'usage,
relever l'clat d'une crmonie publique, gnralement funbre, par leur
prsence en uniforme, c'tait tout un drame.

C'tait  qui inventerait une maladie ou dnicherait, au fond d'une
province loigne, quelque parent  l'agonie, pour ne point revtir en
public l'habit  feuilles de chne et suspendre  son ct l'pe 
poigne de nacre.

Ah! les temps taient tristes!

Et l'Immortalit tait bien malade.

On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire.

Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, mme quand les
chansons tuent. L'enqute avait t rapidement close et l'affaire
classe. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure o
l'opinion affole n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un
fauteuil qui portait malheur.

...Et dans lequel aucun homme n'tait assez audacieux pour aller
dsormais s'asseoir...

Ce qui, en effet, tait assez risible.

Ainsi donc:

Toute l'horreur de cette inexplicable et triple tragdie s'effaait
devant ce sourire:

Les trente-neuf!

L'lmmortalit avait diminu d'Un.

Et cela avait suffi pour la rendre  tout jamais ridicule.

Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois  faire partie d'une
Assemble qui runissait sans contredit les plus nobles esprits de
l'poque s'tait sensiblement ralenti.

Oui, mme pour les autres fauteuils--car il y eut sur ces entrefaites
deux ou trois fauteuils  distribuer--, les candidats se firent tirer
l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se
prsenter  un autre fauteuil que celui de Mgr d'Abbeville.

Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils taient
candidats  la dernire minute, et c'tait une chose bien pnible de les
entendre prononcer un loge quelconque alors que ceux de Mgr
d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche
restaient encore  faire.

Ils passaient pour des lches, ni plus ni moins.

Et l'on pouvait prvoir le moment o le recrutement de l'lmmortalit
deviendrait quasi impossible.

En attendant, elle n'tait plus que trente-neuf!

Les trente-neuf!... Si l'Immortalit avait eu des cheveux--mais elle est
gnralement chauve--elle se les serait arrachs...

Il lui restait bien une mche, par-ci, par-l, sur le crne, par
exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable mche que
le dsespoir lui-mme l'aurait prise en piti.

C'tait une mche qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front,
une larme de cheveux.

M. Hippolyte Patard avait bien chang! On ne lui avait connu jusqu'alors
que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopt une
troisime, une troisime qui tait indfinissable par cela mme qu'elle
consistait  n'tre plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur
ngative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques
blmes, desses infernales.

M. le secrtaire perptuel semblait, lui aussi, tant sa mise tait
sinistre, monter de l'enfer o il avait bien cru, en son me et
conscience, qu'il allait descendre.

Aprs la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit,
et on l'entendit, dans son dlire, s'accuser de la triste fin du
malheureux mlomane. Il demandait pardon  Babette, et il ne fallut rien
de moins que la clture de l'instruction, l'affirmation du mdecin, la
visite de ses collgues, pour le rendre  la raison. Ayant recouvr
l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Acadmie n'avait eu
autant besoin de ses services. Il se leva, et hroquement il reprit sa
belle tche.

Mais il ne fut pas longtemps  s'apercevoir que l'Immortalit n'tait
plus pour lui une existence.

Quand il se rendait  l'Institut, il tait oblig de prendre des chemins
dtourns pour n'tre point reconnu et ne devenir point aussitt un
objet de rise.

Les sances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en
soupirs, en gmissements inutiles, et cela n'tait point fait pour hter
l'achvement de ce glorieux ouvrage, quand, tout  coup, un beau jour
que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaisss
dans leur salle prive... Il y eut dans la salle adjacente un grand
bruit de portes ouvertes et fermes, et des pas htifs, et une irruption
forcene d'un Hippolyte Patard qui avait retrouv toute, toute sa
couleur rose.

Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha.

Qu'y avait-il?

M. le secrtaire perptuel tait si mu qu'il ne pouvait plus parler...
Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait  sortir de
sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'tait pas
plus puis qui apporta  Athnes la nouvelle de la dfaite des Perses
et du salut de la cit.

Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'tait pas, comme M. Hippolyte
Patard, Immortel.

On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains,
on lut:

J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laiss libre par la
mort de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de
Martin Latouche.

C'tait sign:

Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de
l'Acadmie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.




IX. En France...


On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire
honte, par son exemple,  la foule stupide.

Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme
s'est conserv  l'Acadmie sous le nom de baiser Lalouette.

Ceux qui taient l regrettrent de ne point se trouver en plus grand
nombre pour se rjouir d'une faon plus complte. Plus on est de fous,
plus on rit.

Ils riaient.

Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept.

Car ils n'taient que sept. En ce temps-l on venait aux sances le
moins possible, car elles n'taient point gaies.

Mais celle-l fut mmorable.

Tous les sept rsolurent immdiatement de rendre visite  ce M.
Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient connatre sans plus
tarder et, par une dmarche aussi en dehors de tous les usages, le lier
dfinitivement au sort acadmique. Ils voulaient l'engager.

On attendit que M. Hippolyte Patard ft un peu remis de son moi, et
tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya qurir deux
voitures.

Ils avaient bien pens se rendre rue Laffitte  pied--cela leur aurait
fait du bien de prendre l'air, et depuis longtemps ils n'avaient point
aussi lgrement respir--, mais ils avaient craint qu'on ne reconnt
sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier--qui n'taient plus
les mmes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle
tous les trois mois--et M. le secrtaire perptuel; et qu'on ne se
livrt  quelque manifestation indcente dont aurait souffert la dignit
acadmique.

Et puis, pour tout dire, ils taient presss de connatre leur nouveau
collgue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne
s'entretenait que de lui. Dans la premire on disait: Qui est donc ce
M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me
semble qu'il a publi quelque chose dernirement. Son nom tait dans les
journaux. Dans la seconde on disait: Avez-vous remarqu qu'il a fait
suivre sa signature de cette formule curieuse: Officier de l'Acadmie?
C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous
appartenait dj. Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive
lorsque la vie est belle.

Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui tait
trop prcieuse pour qu'il la disperst en vains bavardages.

Il ne se demandait point, lui: Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il
publi? Tout cela lui tait indiffrent. M. Lalouette tait M.
Lalouette, c'est--dire: le quarantime, et il lui accordait, sans
discussion, du gnie.

Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'loignrent.

M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32
bis, et, suivi de ses collgues, il pntra rsolument sous la vote.

Ils taient dans une demeure de belle apparence.

Sur la porte de sa loge la concierge demanda  ces messieurs o ils
allaient.

M. le secrtaire perptuel dit:

--M. Lalouette, s'il vous plat?

--Il doit tre dans sa boutique, monsieur.

Les sept se regardrent. Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de
lettres? La brave dame devait se tromper M. le secrtaire perptuel
prcisa:

--Nous dsirons voir M. Lalouette, officier d'Acadmie.

--C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique.
L'entre est dans la rue.

Les sept salurent, assez tonns et profondment dus.

Ils se retrouvrent dans la rue et considrant une boutique d'antiquaire
au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette!

--C'est bien cela, fit M. Patard.

Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric--brac
et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs.

--On vend de tout ici, constata, les lvres pinces, M. le directeur.

M. le chancelier dit:

--a n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: homme de
lettres.

Mais M. le secrtaire perptuel pronona d'une voix rogue:

--Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les dgots.

Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent,
mal  l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le
secrtaire perptuel leur lanait des regards fulgurants.

De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse paisse
chane d'or.

Elle tait d'un certain ge, avait d tre jolie, et d'admirables
cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda  ces messieurs
ce qu'ils dsiraient. M. Patard salua profondment, rpondit qu'ils
dsiraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Acadmie.

M. le secrtaire perptuel, sur le ton d'un caporal  la manoeuvre,
commanda:

--Annoncez l'Acadmie!

Et il fixa ses hommes avec l'intention bien vidente de les flanquer
tous  la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement.

La dame poussa un lger cri, porta la main  sa poitrine qu'elle avait
opulente, sembla se demander si elle allait s'vanouir puis finalement
rentra dans l'ombre.

--C'est sans doute Mme Lalouette, fit M. Patard; elle est trs bien.

Presque immdiatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant,
dont le ventre s'adornait d'une belle grosse paisse chane d'or. Ce
monsieur tait d'une pleur marmorenne. Il s'avana vers les visiteurs
sans pouvoir prononcer une parole.

Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite  son aise.

--C'est vous, monsieur dit-il, qui tes M. Gaspard Lalouette, officier
d'Acadmie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de
Mgr d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur--M. Gaspard Lalouette, qui
n'avait pu surmonter son touffante motion, faisait signe qu'il en
tait ainsi--, s'il en est ainsi, monsieur permettez  M. le directeur
de l'Acadmie,  M. le chancelier,  mes collgues et  moi-mme, M.
Hippolyte Patard, secrtaire perptuel, de vous fliciter. Grce  vous,
il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un
citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, 
la foule stupide.

Et M. le secrtaire perptuel serra solennellement et solidement la main
de M. Gaspard Lalouette.

--Eh bien, rponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs.

M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis
encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne
et honnte figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi.

--Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous
prsenter mon pouse.

A ces mots: mon pouse, M. le directeur et M. le chancelier avaient
commenc d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'oeil terrible de
M. Patard les arrta net et les rendit  la gravit de la situation.

Mme Lalouette avait salu. Elle dit:

--Ces messieurs ont sans doute  causer. Ils seront mieux dans
l'arrire-boutique.

Et elle les fit passer dans la pice du fond.

Cette expression l'arrire-boutique avait fait faire une grimace  M.
Hippolyte Patard lui-mme, mais quand les acadmiciens eurent pntr
dans cette arrire-boutique-l ils furent tout heureux de reconnatre
qu'ils taient dans un vritable petit muse, arrang avec le plus grand
got, et o, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait
admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des
dentelles, des broderies du plus grand prix taient disposs.

--Oh! madame! votre arrire-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard,
quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni mme de plus
prcieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale.

--On se croirait au Louvre! dclara M. le directeur--vous nous comblez!
affirma Mme Lalouette, en se rengorgeant.

Et tout le monde renchrit sur les splendeurs de l'arrire boutique.

M. le chancelier dit:

--Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...

--Il faut bien vivre! rpondit humblement M. Gaspard Lalouette.

--videmment! acquiesa M. le secrtaire perptuel, et je ne connais
point de plus noble mtier que celui qui consiste  distribuer la
beaut!...

--C'est vrai! approuva la Compagnie.

--Quand je parle de mtier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus
grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour
cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est
bien votre droit.

--C'est ce que je dis toujours  mon mari, monsieur, fit entendre Mme
Lalouette, et c'est l l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a
fini par me comprendre et sur le Bottin de l'anne prochaine on ne lira
plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire,
mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur--Madame! s'cria M. Hippolyte
Patard, enchant, madame, vous tes une femme suprieure. Il faudra
mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.

Et il lui baisa la main.

--Oh! srement, rpondit-elle, quand il sera de l'Acadmie.

Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard
jeta un coup d'oeil svre sur tout le monde et, avec autorit, s'empara
d'un sige.

--Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer srieusement.

On obit. Mme Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse paisse
chane d'or. A ct d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrtaire
perptuel avec, dans le regard, cette anxit spciale aux lves un peu
cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du
baccalaurat.

--Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous tes un homme de lettres; cela
veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez
dj publi quelque chose?

Comme on le voit, M. le secrtaire perptuel prenait dj ses
prcautions pour le cas o M. Lalouette n'et rien publi du tout.

--J'ai dj, M. le secrtaire perptuel, rpondit avec assurance le
marchand de tableaux, j'ai, dj, publi deux ouvrages qui sont, j'ose
le dire, fort apprcis des amateurs.

--Trs bien cela! Et leurs titres, s'il vous plat?

--De l'art de l'encadrement.

--Parfait!

--Et un autre sur l'authenticit des signatures de nos peintres les plus
clbres.

--Bravo!

--videmment, ces oeuvres ne sont point rpandues dans le gros public,
mais tous ceux qui frquentent l'Htel des ventes les connaissent.--M.
Lalouette est trop modeste, dclara Mme Lalouette en faisant sonner sa
chane d'or. Nous avons ici une lettre de flicitations d'un personnage
qui a su apprcier mon mari  sa juste valeur. J'ai nomm Monseigneur le
prince de Cond.

--Monseigneur le prince de Cond! s'exclamrent tous les acadmiciens en
se levant comme un seul homme.

--Voici la lettre.

Et Mme Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.

--Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Aprs M. Lalouette, c'est ce que
j'ai de plus cher au monde.

Tous les acadmiciens taient, maintenant, sur la lettre qui tait bien
du prince et des plus logieuses. La joie tait gnrale. M. Hippolyte
Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main  la lui
briser.

--Mon cher collgue, lui dit-il, vous tes un brave!

M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relev le front. Dj il
dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.

Et tout le monde rpta:

--Oui, oui, vous tes un brave.

M. Patard:

--L'Acadmie s'honorera d'avoir un brave dans son sein.

--Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilit feinte, car
il voyait bien que l'affaire tait dans le sac, s'il n'y a vraiment
point trop d'ambition,  un pauvre plumitif comme moi,  briguer un tel
honneur?

--Eh! s'cria M. le directeur qui considrait maintenant M. Lalouette
avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de
Cond!... Cela fera rflchir les imbciles!

M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette
rflexion, mais il y avait une telle allgresse sur le visage de M. le
directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui tre
dsagrable, ce qui, du reste, tait la vrit.

--De fait! Il y en a eu dans toute cette histoire, dit-il.

On l'couta. On tait curieux de savoir comment M. Lalouette envisageait
les malheurs de l'Acadmie. Maintenant on n'avait plus qu'une crainte,
c'est qu'il revnt sur sa rsolution. Il dit:

--Oh! moi, c'est bien simple! Je plains la pauvre humanit qui admet
parfaitement une srie de vingt et une  la noire et qui n'admet point
trois morts naturelles de suite  l'Acadmie!

On applaudit. M. le directeur qui ne connaissait point le jeu de la
roulette se le fit expliquer. On laissa parler M. Lalouette. On
l'tudiait. On tait content de lui; mais ce fut une vritable
admiration quand,  propos d'un incident purement littraire qui s'tait
lev entre M. le chancelier et M. le secrtaire perptuel, M. Lalouette
les dpartagea avec une remarquable autorit.

Voici comment la chose advint.

--Enfin, je vais pouvoir vivre, grce  ce galant homme! s'tait cri
M. Patard, dans son enthousiasme. Ma parole, je n'tais plus que
l'ombre de moi-mme et il m'tait venu de vritables abajoues!

--Oh! monsieur le secrtaire perptuel! rclama M. le chancelier: on dit
de vritables bajoues! Abajoues, le mot n'est pas franais.

C'est alors que M. Lalouette, coupant court aux protestations de M.
Patard, tait intervenu, et il avait dclar tout d'une traite et quasi
sans respirer:

Abajoues, altration du mot bajoues, substantif fminin.

Poches que certains singes chiroptres et rongeurs portent dans
l'paisseur des joues, de chaque ct de la bouche. Les abajoues sont
des rservoirs pour les aliments non consomms immdiatement. Dans les
chauves-souris du genre nyctre elles facilitent le vol en permettant
l'introduction de l'air dans le tissu cellulaire sous-cutan. Par
extension et plaisamment, joues pendantes. Parties latrales du groin du
cochon et de la tte de veau! Il n'y avait rien  rpondre  cela. Ils
eurent tous le bec clos, tout acadmiciens qu'ils taient. Mais
l'admiration gnrale devint presque de l'humiliation et cette
humiliation de la consternation, quand, passant devant une sorte de
table divise en un certain nombre de rainures parallles o glissaient
des boutons mobiles, M. le directeur lui-mme demanda ce que cela tait
et qu'il lui fut rpondu par M. Lalouette que cela tait l'abaque et
qu'enfin M. le directeur demanda ce que c'tait qu'une abaque.

M. Lalouette parut grandir il lana un coup d'oeil glorieux  Mme
Lalouette et dit:

--Monsieur le directeur on dit un abaque. Abaque est un nom masculin qui
vient du grec abax, comptoir, damier buffet. Chez les Grecs, table
place dans le sanctuaire pour recevoir les offrandes. Chez les Romains,
buffet sur lequel on talait la vaisselle de prix. Mathmatiques:
machine  calculer d'origine grecque, employe par les Romains dans
leurs oprations arithmtiques. Les Chinois, les Tartares, les Mongols
en ont us. Les Russes l'ont adopt. En architecture: tablette qui
s'interpose entre le chapiteau d'une colonne et l'architrave. Vitruve,
monsieur le directeur Vitruve se sert du mot plinthe pour dsigner
l'abaque.

En entendant le marchand de tableaux parler de Vitruve, ils baissrent
tous la tte,  l'exception de M. Patard, dont l'oeil flamboyait.
Vitruve, surtout, finit de le conqurir.

--Le fauteuil de Mgr d'Abbeville sera dignement occup, dit-il.

Et on ne parla plus  M. Lalouette qu'avec respect. Enfin, ces
messieurs, un peu gns, et redoutant de commettre encore quelque faute
de franais, prirent cong. Ils firent leurs compliments  M. Lalouette
et baisrent tous la main de son pouse qui leur parut bien imposante.

Mais M. Patard ne s'en alla pas, car M. Gaspard Lalouette lui avait fait
entendre qu'il avait quelque chose de particulier  lui dire. Rests
seuls, M. Lalouette congdia Mme Lalouette.

--Va-t'en, fille, ordonna-t-il.

Celle-ci s'en fut en poussant un soupir et en implorant du regard M.
Patard.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher collgue? demanda M. Patard
un peu inquiet.

--J'ai une confidence  vous faire, monsieur le secrtaire perptuel;
cela restera entre vous et moi, mais il est ncessaire que je ne vous
cache rien... A nous deux, nous pourrons certainement remdier aux
inconvnients de la chose... car, pour le discours, par exemple...

--Quoi?... pour le discours?... Expliquez-vous, mon cher monsieur
Lalouette, je ne vous comprends pas... Ne sauriez-vous pas composer un
discours?

--Oh! si, si, ce n'est pas cela qui me gne!

--Eh bien, alors!

--Eh bien, alors... on le lit...

--Naturellement, c'est beaucoup trop long pour qu'on l'apprenne par
coeur-voil bien ce qui me tracasse, monsieur le secrtaire perptuel...
car je ne sais pas lire.




X. Le calvaire


A ces derniers mots, M. le secrtaire perptuel bondit comme s'il avait
reu un coup de fouet dans les jambes.

--a n'est pas possible! s'cria-t-il.

Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de
lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baisss, lui
montrant une mine plutt triste.

--Ah! a, vous voulez rire, s'exclama M. Patard en tirant la manche de
M. Lalouette.

--Non, non, fit M. Lalouette en secouant la tte comme un enfant
malheureux, je ne ris pas!...

Mais M. le secrtaire perptuel, que semblait gagner une sorte de
dlire, reprit:

--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-l? voyons?...

Rpondez-moi!... Regardez-moi un peu!...

M. Lalouette leva sur M. Patard un regard humble et douloureux, un de
ces regards qui ne trompent pas.

Cette fois, M. le secrtaire perptuel sentit un vritable frisson lui
parcourir le corps de la tte aux pieds: Le candidat  l'Acadmie ne
savait pas lire!

M. Patard eut un oh! qui en disait long sur son tat d'me.

Et puis, il se laissa tomber sur un sige, avec un gros soupir:

--a, c'est embtant! fit-il.

Et il y eut un triste silence entre les deux hommes.

Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier reprendre la parole:

--Je vous l'aurais bien cach, comme aux autres, mais vous, qui tes au
secrtariat perptuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez
certainement l'occasion de me soumettre vos critures (me soumettre vos
critures! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j'ai bien pens
que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu'il
valait mieux s'arranger avec vous de faon  ce que personne n'en sache
rien jamais... jamais!... vous ne rpondez pas?

Est-ce l'affaire du discours qui vous gne? Eh bien, vous ne le ferez
pas trop long et vous me l'apprendrez par coeur... Je ferai tout ce que
vous voudrez... mais dites quelque chose.

M. Hippolyte Patard n'en revenait pas...

Il en restait comme assomm. Il avait vu bien des choses depuis quelques
mois, mais a c'tait le plus fort de tout. Un candidat  l'Acadmie qui
ne savait pas lire!

Enfin, il se dcida  manifester les sentiments contradictoires qui
l'agitaient.

--Mon Dieu, que c'est embtant! Ah! que c'est embtant! Voil enfin un
candidat et il ne sait pas lire! Il fait l'affaire, il fait tout  fait
l'affaire, mais il ne sait pas lire!... Ah! mon Dieu, que c'est
embtant! embtant! embtant! embtant!

Et il alla, furieux,  M. Lalouette.

--Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire?... cela dpasse toute
imagination!

M. Gaspard Lalouette, gravement, rpondit:

--Cela se fait que je n'ai jamais t  l'cole... que mon pre me
faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, ds l'ge de six
ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu'il ne
connaissait pas et dont il n'avait pas besoin pour russir dans ses
affaires. Il se borna  m'apprendre son mtier qui tait, comme le mien,
celui d'antiquaire. Je ne savais point ce que c'tait qu'une lettre,
mais on ne m'aurait pas tromp  dix ans sur la signature d'un tableau
et,  sept, je savais distinguer un point de Cluny d'un point
d'Alenon!... C'est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j'ai pu
dicter des ouvrages qui font l'admiration de Monseigneur le prince de
Cond.

Cette phrase finale tait fort adroite, et elle impressionna vivement M.
le secrtaire perptuel.

Il se leva, marcha rageusement de long en large...

M. Lalouette, qui l'observait du coin de l'oeil, l'entendait mchonner
des mots, ou plutt devinait qu'il mchonnait des: Pas lire! Pas lire!
Il ne sait pas lire! Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint 
M. Gaspard Lalouette.

--Pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait pas me le dire!

--J'ai cru plus honnte et plus habile...

--Tatata!... Je m'en serais bien aperu, mais aprs, et a n'avait plus
la mme importance!... coutez!... Imaginez que vous ne m'avez rien dit:
voulez-vous?... Moi, je ne sais rien! Je suis un peu dur d'oreille, je
n'ai rien entendu!

--Mais c'est comme vous voulez!... Je ne vous ai rien dit, monsieur le
secrtaire perptuel, et vous n'avez rien entendu.

M. Patard respira.

--C'est incroyable! fit-il, jamais on n'aurait pens cela de vous... 
vous voir...  vous entendre...

Nouveau soupir de M. le secrtaire perptuel.

--Et ce qui est tout  fait inou, c'est que vous parlez comme un
savant!... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette...
nous n'tions pas fiers en pntrant dans votre boutique... mais vous
nous avez conquis, littrairement conquis, par votre rudition!... et
voil que vous ne savez pas lire!

--Je croyais, monsieur le secrtaire perptuel, que vous n'en saviez
plus rien!...

--Ah! oui, pardon!... Mais c'est plus fort que moi... je ne vais plus
penser qu' a toute ma vie... un acadmicien qui ne sait pas lire!

--Encore! fit M. Lalouette en souriant.

M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire tait bien
pitoyable.

--C'est tout de mme raide!... dit-il  mi-voix.

M. Lalouette mit timidement cette opinion qu'il faut s'habituer  tout
dans la vie et il ajouta:

--Tout de mme, s'il s'agit d'tre un savant pour tre acadmicien, j'ai
prouv  quelques-uns de ces messieurs que j'en savais plus long qu'eux.

--Mais oui! vous nous avez parl des Grecs et des Romains, et de
l'abajoue, et de l'abaque, et de vitruve. O avez-vous donc appris tout
ce que vous nous avez racont?

--Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secrtaire perptuel.

--Dans le dictionnaire Larousse?

--Dans le dictionnaire Larousse illustr!

--Pourquoi: illustr? s'exclama ce pauvre M. Patard dont l'tonnement
devenait de l'ahurissement.

--A cause des images qui, dans l'ignorance o je suis de la
signification de ces petits signes bizarres appels lettres, me sont
d'un grand secours.

--Et qui est-ce qui vous fait apprendre par coeur le dictionnaire
Larousse?

--Mais Mme Lalouette elle-mme! C'est une rsolution que nous avons
prise tous deux, du jour o j'ai eu l'intention de poser ma candidature
 l'Acadmie.

--A ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d'apprendre
par coeur le dictionnaire de l'Acadmie.

--J'y ai bien pens, acquiesa en riant M. Lalouette, mais vous l'auriez
reconnu.

M. Hippolyte Patard fit:

--Ah! oui!

Et il resta un instant rveur.

Tant d'intelligence, de perspicacit et de courage lui donnrent 
penser. Il connaissait des gens  l'Acadmie qui savaient lire et qui ne
valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette.

Celui-ci l'interrompit dans ses rflexions.

--Je n'en suis encore qu' la lettre A, dit-il, mais je l'aurai bientt
termine.

--Ah! ah! vous en tes encore  A!

--C'est au signe A qu'appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur
le secrtaire perptuel!... grce auxquels j'ai eu l'honneur de vous
conqurir...

--Oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui!

M. Hippolyte Patard se leva; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue,
sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois,
tout l'air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les
passants, les maisons, le ciel, le Sacr-Coeur qui portait tout l-haut
sa croix dans la nue, et par une liaison d'ides assez comprhensible,
il pensa  tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la
montrer La situation n'avait jamais t plus terrible pour un secrtaire
perptuel. Hroquement, il prit sa rsolution. Il se retourna vers
l'homme qui ne savait pas lire:

--A bientt, mon cher collgue, dit-il.

Et il descendit sur le trottoir ouvrant son parapluie, bien qu'il ne
plt point. Mais il n'en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait.
Il s'en alla par les rues, cahin-cana.




XI. Terrible apparition


La porte venait  peine de se refermer sur M. le secrtaire perptuel
que Mme Lalouette se prcipitait vers son mari:

--Eh bien, Gaspard? implora-t-elle.

--Eh bien, a y est. Il m'a dit: A bientt, mon cher collgue.

--Et... Il sait tout?

--Il sait tout!

--a vaut mieux!... Comme a, si un jour on apprend quelque chose... Il
n'y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c'est lui qui
n'aura pas fait le sien!

Ils s'embrassrent. Ils taient radieux.

Mme Lalouette dit:

--Bonjour, monsieur l'Acadmicien!

--C'est bien pour toi... fit Lalouette.

Et c'est vrai que c'tait pour elle qu'il jouait cette trange partie.
Mme Lalouette, qui avait pous M. Lalouette parce qu'il avait crit des
livres, n'avait jamais pardonn  son mari de lui avoir cach qu'il ne
savait pas lire. Quand l'aveu en fut fait, il y eut dans le mnage des
scnes dchirantes. Aprs quoi, Mme Lalouette avait essay d'apprendre 
lire  M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait l comme un
sortilge. L'alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M.
Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, bi bi, b o bo, b u bu. Il
s'y tait pris trop tard; elles ne lui entrrent point dans la tte.
C'tait dommage, car M. Lalouette tait un artiste et il aimait les
belles choses. Mme Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit 
gurir que du jour o M. Lalouette fut nomm officier de l'Acadmie.
Alors, elle lui rendit un peu de son amour.

Mais, bien que les annes se fussent coules et que M. Gaspard
Lalouette affectt de s'intresser par-dessus tout, par l'entremise de
son pouse aux belles-lettres, il y avait toujours entre les deux
conjoints ce secret formidable qui empoisonnait leur existence: M.
Lalouette ne savait pas lire!

Sur ces entrefaites tait arrive cette affaire de l'Acadmie.

Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assist  la mort de
Maxime d'Aulnay. M. Gaspard Lalouette n'tait ni superstitieux ni sot.
Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de coeur
et que le dcs tragique de son prdcesseur devait hanter par-dessus
tout. Il s'tonna de l'motion gnrale et sourit de toutes les
stupidits qui furent rpandues  l'occasion de la vengeance d'un
certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien tonn d'apprendre que
ce double vnement avait  ce point boulevers les esprits qu'aucun
nouveau postulant ne se prsentait  la succession de Mgr d'Abbeville.
Seul Martin Latouche restait qui n'avait pas encore retir sa
candidature. M. Lalouette, un beau jour, s'tait dit: C'est tout de
mme rigolo! Mais s'ils n'en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas
peur,  moi!... c'est a qui paterait Eulalie! Eulalie tait le petit
nom de Mme Gaspard Lalouette. Mais il fut du quand il apprit que
Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d'tre lu au
fauteuil fatal.

Tout de mme, il voulut assister  la sance de rception de Martin
Latouche. On n'et pu dire exactement quelle tait alors sa pense. M.
Lalouette avait-il, tout au fond de lui-mme, l'espoir (qu'il ne
pouvait, en honnte homme, s'avouer) que le destin, parfois si baroque,
allait encore faire de ses coups?... On ne saurait, sans tre injuste,
l'affirmer.

Tant est que M. Lalouette assista  la scne o la vieille Babette,
chevele, vint annoncer la mort de son matre.

Tout fort, tout solide que l'on est, il y a des choses qui
impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionn.

C'est  ce moment qu'il commena de s'intresser rellement  la
singulire et mystrieuse figure d'Eliphas. Qu'est-ce que c'tait que ce
bonhomme-l? Il interrogea les gens comptents sur la sorcellerie. Il
interviewa quelques membres influents du club des Pneumatiques. Il vit
M. Raymond de La Beyssire. Il connut le secret de Toth. Et il demanda 
visiter l'orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La
Varenne-Saint-Hilaire et s'il en revint un peu effar de l'trange
rception qui lui avait t faite, il ne doutait plus en revanche de
l'inanit de toutes les formules gyptiaques.

Il n'avait encore rien dit  Mme Lalouette. Il jugea le moment opportun
de lui dvoiler ses projets. Eulalie en fut mduse. Mais c'tait une
forte tte et elle l'approuva avec transport. Seulement, comme elle
tait la prudence mme, elle lui conseilla d'agir  coup sr Ce M.
Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox devait tre quelque part.
Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles.

Quelques mois encore se passrent dans ces recherches.

M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu'Eliphas s'appelait
encore Borigo du Care, en raison de ce qu'il tait originaire de la
valle du Care, il partit pour la Provence et l, tout au bout d'une
valle profonde, derrire un rideau d'oliviers qui abritaient une
modeste maisonnette, il dnicha une bonne vieille qui n'tait ni plus ni
moins que la respectable mre de l'illustre mage. Celle-ci qui ignorait
tout des batailles de la vie ne fit aucune difficult pour lui apprendre
que depuis des mois son fils, fatigu, lui dit-elle, de Paris et des
Parisiens, aprs avoir pass quelques semaines tranquille prs d'elle,
tait parti pour le Canada. Eliphas lui avait crit.

Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n'y avait
plus  douter L'Eliphas s'intressait maintenant autant au fauteuil de
Mgr d'Abbeville qu' sa premire chemise.

M. Lalouette revint triomphant et il lana sa lettre de candidature.

Le seul point sombre de l'aventure tait que M. Gaspard Lalouette,
candidat  l'Acadmie franaise, ne savait point lire. Forts de la
situation qui leur tait faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne
se prsentaient point, M. et Mme Lalouette avaient honntement rsolu de
s'en remettre  M. le secrtaire perptuel. C'tait agir en braves gens.
Or, nous avons vu que M. le secrtaire perptuel avait pass par-dessus
ce lger dtail.

La joie tait donc immense dans le mnage. Ils s'embrassaient. La
boutique, autour d'eux, rayonnait.

--Demain, dit Mme Lalouette, les yeux brillants de plaisir ta
candidature sera dans tous les journaux; a va en faire un tapage!
Monsieur Lalouette, vous tes clbre!...

--Grce  qui, fifille? Grce  toi qui es intelligente et brave! Une
autre femme aurait eu peur! Toi, tu m'as soutenu, tu m'as encourag; tu
m'as dit: va, Gaspard!...--Et puis, nous sommes bien tranquilles,
constata la prudente Mme Gaspard, depuis que nous savons que cette
espce d'Eliphas, que l'on charge  Paris de tous les crimes, est
tranquillement  se promener au Canada.

--Madame Lalouette, je vous avoue qu'aprs la troisime mort, malgr
tout ce qu'avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j'avais
besoin d'tre rassur du ct de l'Eliphas. Si j'avais su qu'il rdait
dans les environs, j'aurais rflchi deux fois avant de lancer ma
candidature. Un sorcier, c'est toujours un homme. Il peut assassiner
comme tout le monde.

--Et mme mieux que tout le monde, dclara, avec un bon sourire, aussi
rassurant que sceptique, l'excellente Mme Lalouette... surtout s'il
commande, comme on le dit, au pass, au prsent et  l'avenir et aux
quatre points cardinaux!...

--Et s'il possde le secret de Toth! surenchrit M. Lalouette, en
clatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume
de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient
btes!...

--C'est tout bnfice pour les autres, monsieur Lalouette.

--Moi, quand j'ai eu vu sa figure dans les illustrs et sa
photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite:

Voil une tte qui n'a jamais assassin personne!

--C'est comme moi!... Sa tte est plutt rassurante; elle est belle et
noble et les yeux sont trs doux...

--Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de
malice dans les yeux.

--Je ne dis pas non. Quand il apprendra qu'il a tu trois personnes, il
rira bien!...

--Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette? Il ne correspond
qu'avec sa mre qui, seule, a son adresse, m'a-t-elle dit. Sa mre, dont
l'existence est ignore mme de la police, ne sait rien de ce qui se
passe  Paris et je n'ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Eliphas
est retir du monde, au fond, tout au fond du Canada.

Mme Lalouette rpta, comme un cho:

Au fond, tout au fond du Canada... Dans leur bonheur, ils s'taient
pris les mains qui taient chaudes de la douce fivre du succs... Tout
 coup, comme ils rptaient en souriant tous les deux: Au fond, tout
au fond du Canada, leurs mains se crisprent, et, de chaudes qu'elles
taient, devinrent glaces.

M. et Mme Gaspard Lalouette venaient d'apercevoir derrire leur vitrine,
arrte sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure...

Cette figure tait  la fois belle et noble et les yeux, trs doux, en
taient spirituels. Un double cri d'horreur s'chappa de la gorge de M.
et Mme Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette
figure-l... cette figure qui les regardait,  travers les vitres... qui
les fascinait... C'tait Eliphas! Eliphas, lui-mme... Eliphas de
Saint-Elme de Taillebourg de La Nox!

L'homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu'une statue. Il tait
lgamment vtu d'un complet jaquette sombre; il avait une canne  la
main; un pardessus beige repli flottait ngligemment sur son bras. Un
noeud de cravate, dit lavallire, agrmentait le plastron de sa chemise;
un chapeau rond, de feutre mou, tait pos sur ses cheveux blonds, qui
bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des
fils de Pallas Athn.

M. et Mme Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se
soutenaient plus. Tout  coup, l'homme bougea. Il s'en fut d'un pas
paisible  la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane.

La porte s'ouvrit; il entra.

Mme Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil.

Quant  M. Gaspard Lalouette, il se jeta carrment  genoux, et il cria:

--Grce!... Grce!...

C'est tout ce qu'il put dire, dans le moment.

--M. Gaspard Lalouette, c'est bien ici? demanda l'homme sans paratre
nullement tonn de l'effet que produisait son apparition.

--Non! non! a n'est pas ici! rpondit spontanment

M. Lalouette, toujours prostern.

Et il mit  son mensonge un tel accent de vrit qu'il s'y ft tromp
lui-mme, tant il tait sincre!

L'homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme
suprme, la porte. Puis, il s'avana jusqu'au milieu du magasin.

--Allons! monsieur Lalouette! relevez-vous! fit-il, et remettez-vous!...
et prsentez-moi  Mme Lalouette. Que diable! Je ne vais pas vous
manger!

Mme Lalouette jeta  la drobe sur le visiteur un rapide et dsespr
regard. Elle eut une seconde l'espoir qu'une affreuse ressemblance les
avait tromps, elle et son mari. Et, domptant sa terreur elle parvint 
dire, la voix chevrotante:

--Monsieur! Il faut nous excuser... vous ressemblez... comme deux
gouttes d'eau...  un de nos parents qui est mort l'an dernier...

Et elle gmit, accable de l'effort...

--J'ai oubli de me prsenter, fit l'homme, de sa voix claire et bien
pose. Je suis M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox.

--Ah! mon Dieu! s'crirent les deux Lalouette en fermant les yeux.

--J'ai appris que M. Lalouette se prsentait au fauteuil de Mgr
d'Abbeville...

Le couple sursauta.

--a n'est pas vrai! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit
a?

Et, dans son me pouvante, il se disait: C'est un vritable sorcier!
Il sait tout! L'homme sans s'mouvoir de toutes ces dngations
continuait:

--J'ai tenu  l'en venir fliciter moi-mme.

--C'tait pas la peine de vous dranger! affirma M. Lalouette. On vous a
menti!

Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la
pice.

--En mme temps, dit-il, je n'aurais pas t fch de dire un petit mot
 M. Hippolyte Patard... O est-il, M. Hippolyte Patard?

M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il
avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'tait pas encore
mort.

--Ne tremblez pas, Eulalie, mon pouse... Nous allons nous expliquer
avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M.
Hippolyte Patard, connais pas!

--Alors, on m'a tromp  l'Acadmie?

--Oui, oui, on vous a tromp  l'Acadmie, dclara M. Lalouette d'une
voix premptoire. On vous a tout  fait tromp. Il n'y a rien de fait!
Ah! Ils auraient t bien contents que je me prsente!... que je
m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et
puis quoi encore?... Moi, a ne me regarde pas! je suis un marchand de
tableaux... moi!... je gagne honntement ma vie, moi!...

Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris 
personne...

--A personne! appuya Mme Lalouette...

--...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est
 vous, M. Eliphas... vous seul en tes digne... Gardez-le, je n'en veux
pas!

--Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air
suprieurement ngligent, et vous pouvez bien le prendre si a vous fait
plaisir!...

M. et Mme Lalouette se regardrent. Ils examinrent le visiteur. Il
paraissait sincre. Il souriait. Mais il se moquait peut-tre encore
d'eux.

--Vous parlez srieusement, monsieur? demanda Mme Lalouette.

--Je parle toujours srieusement, fit Eliphas.

M. Lalouette sursauta.

--Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu
de sang-froid, madame votre mre...

--Vous connaissez ma mre, monsieur?

--Monsieur avant de me prsenter  l'Acadmie...

--Vous vous prsentez donc?

--C'est--dire qu'ayant l'intention de me prsenter, je voulais tre
bien sr que cela ne vous drangerait pas. Je vous ai cherch partout.
Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame
votre mre qui m'a appris que vous tiez au Canada...

--C'est exact! J'en arrive...

--Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, tes-vous arriv du
Canada? demanda Mme Lalouette, qui recommenait  prendre got  la vie.

--Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, mme... j'ai dbarqu au
Havre. Il faut vous dire que je vivais l-bas comme un sauvage et que
j'ai parfaitement ignor toutes les neries qui se sont dbites en mon
absence  propos du fauteuil de Mgr d'Abbeville.

Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et Mme Lalouette dirent:

--Ah! oui...

--J'ai appris les tristes vnements qui ont accompagn les dernires
lections chez un ami qui m'avait offert  djeuner ce matin; j'ai su
que l'on m'avait cherch partout... et j'ai rsolu immdiatement de
tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte
Patard.

--Oui! Oui!

--Je me suis donc rendu cet aprs-midi  l'Acadmie et, en prenant soin
de rester dans l'ombre pour n'tre pas reconnu, j'ai demand au
concierge si M. Patard tait l. Le concierge m'a rpondu qu'il venait
de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge
que la commission pressait... Il me rpliqua que je trouverais
certainement M. le secrtaire perptuel chez M. Gaspard Lalouette, 32
bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature  la succession
de Mgr d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'taient rendus en
voiture pour le fliciter sans retard!... Mais il parat que je me suis
tromp, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin
sourire M. Eliphas de La Nox.

--Monsieur! Il sort d'ici!... dclara M. Lalouette; je ne veux pas vous
tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel
pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai pos
ma candidature  ce fauteuil, persuad qu'un homme comme vous ne saurait
tre un assassin et sr que tous les autres taient des imbciles.

--Bravo! Lalouette! approuva Mme Gaspard. Je te retrouve. Tu parles
comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera
toujours temps de le lui rendre!

Il n'a qu' dire un mot et il est  lui!...

M. Eliphas s'avana vers M. Lalouette et lui prit la main.

--Soyez acadmicien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillit!
en toute sret!... quant  moi, je ne suis, soyez-en persuad, qu'un
pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus
de l'humanit, parce que j'avais beaucoup tudi... et beaucoup
pntr...

La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon chec  l'Acadmie,
m'a ouvert les yeux. Et j'ai rsolu de me chtier de m'abaisser... je me
suis condamn  la retraite... j'ai suivi en cela la rgle de ces
admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux
aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forts du Canada, j'ai
travaill de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je
reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise...

--Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui tait remu
de la plus douce motion de sa vie, car la parole de celui que l'on
avait appel l'Homme de lumire tait des plus captivantes et coulait
comme un miel dans les artres battantes de ceux qui avaient le bonheur
de l'entendre.

--Oui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora Mme
Gaspard qui roulait des yeux blancs.

L'Homme de lumire dit simplement sans fausse honte:

--Je suis marchand de peaux de lapin!

--Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette.

--Marchand de peaux de lapin! soupira Mme Lalouette.

--Marchand de peaux de lapin! rpta l'Homme de lumire en s'inclinant
posment et prt  prendre cong.

Mais M. Lalouette le retint.

--O allez-vous donc comme a, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous
n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir
un petit quelque chose?...

--Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, rpondit
Eliphas.

--Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit Mme
Lalouette.

Et elle roucoula:

--Aprs tout ce qui s'est pass, nous avons bien des choses  nous
dire...

--Je ne suis point curieux, rpondit bonnement Eliphas.

J'en sais assez pour ce que j'ai  faire ici... Aussitt que j'aurai vu
M. le secrtaire perptuel, je prendrai le train de Leipzig o je suis
attendu pour mon commerce de fourrures.

Mme Lalouette alla  la porte et en dfendit bravement le passage.

--Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce
que vous allez lui dire,  M. le secrtaire perptuel?...

--C'est vrai! s'cria Lalouette qui avait compris la nouvelle motion de
sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire,  M. Hippolyte Patard?

--Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassin personne! dclara
l'Homme de lumire.

M. Lalouette plit:

--C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une
dmarche bien inutile, je vous assure!

--Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurs
vous-mmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupons
stupides qui psent sur ma personne...

M. Gaspard Lalouette, la figure tout  fait dcompose, regarda Mme
Lalouette.

--Ah! fille! gmit-il... c'tait un trop beau rve!... Et il se laissa
aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son paule.

Eliphas interrogea Mme Lalouette.

--M. Lalouette, dit-il, parat avoir un grand chagrin... et je ne
comprends rien  ce qu'il veut dire...

--Cela veut dire, pleura  son tour Mme Lalouette, que si l'on apprend
avec certitude que vous tes  Paris, que vous revenez du Canada et que
vous n'tes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Acadmie,
jamais M. Lalouette ne sera acadmicien!

--Et pourquoi cela?

--Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible 
dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher
monsieur Eliphas, pour faire connatre la vrit vraie, qui est votre
innocence dont pas un homme sens ne doute, vous entendez bien! Attendez
donc que mon mari soit lu!...

--Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Acadmie ne sera pas assez
injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement  elle,
dans les mauvais jours...

--Je vous dis qu'elle n'en voudra pas

--Mais si!

--Mais non!...

--Mais si!...

--Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc  M. Eliphas
pourquoi l'Acadmie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en
lire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret
qu'il a fallu confier  M. le secrtaire perptuel... Mais cela restera
 jamais entre nous!...

Alors! parle, Gaspard!

M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de Mme Lalouette et, se penchant
 l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche,
il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M.
Eliphas pouvait l'entendre.

Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit  rire
franchement, lui qui ne riait jamais.

--C'est trop drle! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien!

Soyez tranquilles.

Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de Mme Lalouette,
dclara qu'il tait heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves
gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle
de voir M. Lalouette acadmicien, et, noblement, reprit le chemin de la
rue o il disparut bientt d'un pas paisible et harmonieux.




XII.


Il faut tre poli avec tout le monde surtout  l'Acadmie franaise

Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagr en prdisant  M.
Lalouette que le lendemain il serait clbre.

Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus clbre que lui. Sa
maison ne dsemplit point de journalistes et son image fut reproduite
dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette
accueillit tous ces hommages comme s'ils lui taient dus. Le courage
qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute
modestie. Nous disons bien qu'il semblait montrer car en fait,
maintenant, M. et Mme Lalouette taient tout  fait tranquilliss en ce
qui concernait la vengeance du sr. Et la visite de celui-ci, aprs les
avoir tout d'abord combls d'pouvante, les avait finalement laisss
pleins de scurit et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda
point  se raliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut lu par
l'illustre Assemble  l'unanimit, aucun concurrent n'tant venu lui
disputer la palme du martyre.

Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa gure de
jours sans que l'arrire-boutique du marchand de tableaux ne ret la
visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que
possible, n'tre point reconnu, entrait par la petite porte basse de la
cour, traversait htivement l'arrire-boutique et s'enfermait avec M.
Lalouette dans un petit cabinet o ils ne risquaient point d'tre
drangs. L, ils prparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'tait
point vant en disant qu'il avait une bonne mmoire. Elle tait
excellente. Il saurait son discours par coeur, sans faute.

Mme Lalouette s'y employait elle-mme et faisait rciter  son mari le
chef-d'oeuvre oratoire, jusque dans l'alcve conjugale, au coucher et au
rveil. Elle lui avait appris galement  disposer ses feuillets comme
s'il les lisait et  les ranger, au fur et  mesure, les uns derrire
les autres. Enfin, elle avait marqu le haut des feuillets d'un petit
signe rouge, pour que M. Lalouette ne tnt point devant lui--et devant
tout le monde--son discours, la tte en bas.

La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fivre arriva. Les
journaux avaient des dlgations rue Laffitte en permanence. Aprs la
triple exprience prcdente, il ne faisait point de doute pour beaucoup
que M. Gaspard Lalouette tait vou  une mort prochaine. On voulait
avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et,  dfaut
de M. Lalouette qui, fatigu, parat-il, se reposait et avait rsolu de
ne recevoir personne de la journe, Mme Lalouette devait rpondre 
toutes les questions. La pauvre femme tait, comme on dit, sur les
dents et radieuse. Car en ralit, M. Lalouette se portait comme un
charme.

--Comme un charme! Monsieur le rdacteur... dites-le bien dans vos
journaux... Il se porte comme un charme!

M. Lalouette avait, ce jour-l, prudemment fui sa demeure, car sa gloire
le drangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'tre seul pour
rpter, plusieurs dernires fois, son discours. Ds l'aube, il s'tait
rendu fort habilement, sans tre reconnu, chez un petit-cousin de sa
femme qui tenait un dbit, place de la Bastille. Le tlphone qui tait
au premier tage avait t consign par cet aimable parent et seul M.
Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de rciter 
Mme Lalouette, malgr la distance qui les sparait, les passages les
plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, tait M.
Hippolyte Patard.

Celui-ci vint, comme il tait convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les
six heures du soir  son petit dbit de la place de la Bastille. Tout
semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu
entre les deux collgues, se produisit le petit incident suivant:

--Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous rjouir
Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une sance solennelle d'un aussi
rayonnant clat! Tous les acadmiciens seront l! vous entendez:
tous!... tous veulent marquer, par leur prsence, la particulire estime
dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot
lui-mme qui n'ait annonc qu'il assisterait  la sance, bien qu'on le
voie rarement  ces sortes de crmonies, car le grand homme est fort
occup et il ne s'est drang ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni mme
pour Martin Latouche, dont la rception avait pourtant suscit la plus
extrme curiosit.

--Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitt assez embarrass, M.
Loustalot sera l!...

--Il a pris la peine de me l'crire.

--C'est trs gentil, cela...

--Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuy...

--Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est
sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le
grand Loustalot...

--Comment cela?...

--Dans le temps, je suis all, bien avant de poser ma candidature... je
suis all chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de
Toth et de toutes les balanoires ayant rapport  la mort de Martin
Latouche. Trs catgoriquement, il s'est moqu de moi et l'opinion de ce
grand savant, bien qu'elle et t exprime en des termes d'une
vulgarit qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma rsolution de me
prsenter  l'Acadmie.

--Eh bien, mais! je ne vois pas l de quoi vous mettre martel en tte...

--Attendez, mon cher secrtaire perptuel, attendez!... quand j'ai eu
pos dfinitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles,
n'est-ce pas?

--Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire
preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Acadmie
elle-mme n'avait pas hsit  se dranger la premire, j'ose  peine
vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...

--Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable
vis--vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit  ma
reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...

M. Hippolyte Patard bondit.

--Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?...

--Ma foi non!...

--Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu  toutes nos rgles!...

--Je le sais bien!

--Cela m'tonne d'un homme comme vous!... vous avez insult
l'Acadmie!...

--Oh!... monsieur le secrtaire perptuel... telle n'tait point mon
intention...

--Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite
au grand Loustalot?

--Je vais vous dire, monsieur le secrtaire perptuel... C'est  cause
d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi
du gant Tobie dont la vue n'est point rassurante...

M. Hippolyte Patard poussa un ah! d'ineffable stupfaction.

--Vous!... un homme si brave!...

--C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la
tte, c'est que si je ne m'pouvante point facilement des chimres... je
redoute assez la ralit. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi
j'ai entendu les cris...

--Quels cris?

--D'abord les cris des chiens qui hurlaient  la mort... et puis, 
plusieurs reprises, comme un grand cri dchirant humain!...

--Un grand cri dchirant humain?...

--Le savant m'a dit que ce devait tre l le cri de quelque maraudeur
qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on
l'assassinait... Le pays est dsert... La maison est isole... Tant est
que je n'y suis point retourn...

M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'tait assis  une
table et consultait un indicateur.

--Alors! dit-il.

--O a?

--Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq
minutes... Comme a, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'tes
officiellement reu que demain!...

--Bah! fit Lalouette, a n'est point de refus!... Avec vous, a va!...
vous les connaissez, les chiens?

--Oui, oui... et le gant Tobie aussi.

--Bravo!... Et nous dnerons au petit restaurant de La varenne,  ct
de la gare, en attendant le train qui nous ramnera.

--A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose trs
possible, s'il y pense!...

Ils s'apprtrent  descendre et  courir  la gare de Vincennes qui est
toute proche.

A ce moment, la sonnerie du tlphone retentit  ct d'eux.

--Ce doit tre Mme Lalouette, fit le nouvel acadmicien. Je vais lui
annoncer que nous allons dner  la campagne.

Et il s'en fut  l'appareil d'o il dtacha le rcepteur il couta.

L'appareil tait tout au fond de la pice sous une petite ampoule
lectrique. tait-ce cette lectricit qui produisait un jour
dfavorable, ou ce qu'il entendait qui l'mouvait  ce point, mais M.
Lalouette tait vert. M. Patard, inquiet, demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a?...

M. Lalouette se pencha sur l'appareil:

--Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu rptes cela  M. le
secrtaire perptuel.

--Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, fbrile.

--C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! rpondit Lalouette de plus
en plus vert.

M. Patard, lui, devint jaune et, aprs avoir pouss un cri de
stupfaction, mit htivement l'un des rcepteurs  son oreille.

Les deux hommes coutaient.

Ils coutaient la voix de Mme Lalouette qui leur transmettait le texte
d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.--Mon cher monsieur
Lalouette. Je suis heureux de votre succs et je suis bien certain
qu'avec un homme comme vous, il n'est pas  craindre que quelque
fcheuse motion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous
le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours  Leipzig mais,
depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosit de me documenter sur
cette trange affaire de l'Acadmie. Et maintenant que j'ai rflchi,
j'en suis  me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que
trois acadmiciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil
de Mgr d'Abbeville! Il y avait peut-tre quelque part un intrt rel 
ce qu'ils disparussent!... Et voil ce que je me suis dit: a n'est pas,
aprs tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il
n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces rflexions ne
sauraient vous arrter. Mme s'il y a eu des raisons  la disparition de
MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut trs bien qu'il n'y en
ait aucune pour faire disparatre M. Gaspard Lalouette. Compliments et
mes meilleurs souvenirs  Mme Lalouette.

ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.




XIII. Dans le train


Dans le train qui les conduisait  La Varenne-Saint-Hilaire,
M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette rflchissaient.

Et leurs rflexions devaient tre assez maussades, car ils ne mettaient
aucun empressement  se les communiquer.

La lettre d'Eliphas tait pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas
une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus
d'assassins sur la terre!

Cette phrase leur tait entre dans la tte, comme une vrille  tous les
deux. videmment, celui qu'elle faisait souffrir le plus tait M.
Lalouette, mais M. Patard tait bien malade, il avait naturellement
demand des explications  M. Lalouette qui lui avait narr, par le
menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste,
aucun inconvnient  cette confidence, puisque M. Lalouette tait bien
dfinitivement lu. Mais, s'il ne l'avait pas t--lu--, je crois bien
qu'aprs cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette et tout racont tout de
mme, car en vrit, il en tait maintenant  se demander s'il avait
lieu de se rjouir autant que cela de son lection.

Quant  M. Hippolyte Patard, le dpit qu'il avait conu dans l'instant,
d'avoir t soigneusement cart par le prudent Lalouette d'un incident
aussi considrable que celui de la rapparition d'Eliphas n'avait pas
dur sous le coup des ides particulirement lugubres souleves par la
tranquille hypothse d'Eliphas de La Nox lui-mme: Si ce n'est moi,
c'est peut-tre un autre!...

Est-ce aussi naturel que cela que trois acadmiciens meurent de suite,
avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville? Encore une
phrase qui lui dansait devant les yeux...

Mais c'tait surtout la dernire qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.

S'il y a eu des raisons  la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et
Latouche, il se peut trs bien qu'il n'y en ait aucune pour faire
disparatre M. Gaspard Lalouette... Il se peut!!!... M. Lalouette ne
pouvait avaler ce Il se peut!!!.

Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrtaire perptuel tait de
moins en moins rassurante...

--coutez, Lalouette, fit-il tout  coup, la lettre de cet Eliphas
m'ouvre des horizons plutt sombres... mais en toute conscience,
j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...

--Ah! rpondit Lalouette, la voix lgrement altre, mais vous n'en
tes pas sr?...

--Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sr
de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre...
Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...

--Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa
hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez dj mort?...

Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette o il s'affala
avec un gmissement.

--Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard
consolateur, en posant sa main sur celle du rcipiendaire, mais cela ne
m'empche pas de penser que les dcs des trois autres n'ont peut-tre
pas t si naturels que cela...

--Les trois autres!... frissonna Lalouette.

--Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait rflchir... et vient
assez singulirement rveiller dans mon esprit des souvenirs d'enqute
personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez
ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?

--Je ne leur ai jamais parl de la vie...

--Tant mieux!... soupira M. le secrtaire perptuel, vous me le jurez?
insista-t-il.

--Je vous le jure sur la tte d'Eulalie, mon pouse.

--C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier  leur
sort...

--Vous me rassurez un peu, monsieur le secrtaire perptuel... Mais vous
pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...

--Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma
parole!... La pense de ce sorcier nous avait tous hypnotiss, et, 
cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherch ailleurs
le secret naturel, et criminel peut-tre, de cette pouvantable
nigme... Il y avait peut-tre quelque part un intrt rel  ce qu'ils
disparussent.... rpta M. Patard avec une exaltation tout  fait comme
se parlant  lui-mme: C'est bien cela?... c'est bien cela?...

--Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...

Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout  l'heure et vous m'pouvantez 
nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait
piti  voir Les deux hommes s'treignaient les mains.

--Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais
quelque chose, si je rflchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient
pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la premire lection
pour la succession de Mgr d'Abbeville... Ils ne s'taient jamais vus!...
Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti
en me disant qu'ils taient tous trois d'anciens camarades... Eh bien!
aussitt aprs l'lection, ils se runissent... ils se voient en
cachette... tantt chez l'un, tantt chez l'autre... On a dit que
c'tait pour parler du sorcier... et pour djouer ses menaces, et on l'a
cru et je l'ai cru moi-mme... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir
autre chose  se raconter!... Ils devaient tous avoir  redouter quelque
chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...

--Vous tes sr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...

--Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements...
Savez-vous o ils se sont rencontrs pour la premire fois?...

--Ma foi non!...

--Devinez!

--Comment voulez-vous?...

--Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par
le plus grand hasard... ils se sont rencontrs, allant faire visite,
avant l'lection,  M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien
entendu--et, depuis, il a d leur arriver quelque chose de terrible,
avant leur mystrieuse mort, puisqu'ils se sont donn des rendez-vous
aussi secrets... voil ce que je pense, moi...

--C'est peut-tre vrai... Il leur sera arriv quelque chose qu'on ne
sait pas... mais  moi, monsieur le secrtaire perptuel,  moi, il ne
m'est rien arriv,  moi...

--Non! non! A vous, il ne vous est rien arriv... voil pourquoi je
pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez tre tranquille, mon cher
monsieur Lalouette!... oui... ma foi...  peu prs tranquille... je vous
dis  peu prs... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux
plus prendre aucune responsabilit... aucune.

A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employ cria:

La Varenne-Saint-Hilaire! M. Patard et M. Lalouette sursautrent. Ah!
bien! ils taient loin de La varenne, et ils ne pensaient mme plus  ce
qu'ils taient venus y faire...

Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit  M. Patard:

--Monsieur Patard, vous auriez d me raconter ce que vous venez de me
dire l, lors de votre premire visite  mon magasin...




XIV. Un grand cri dchirant humain


Ils ne trouvrent point de voiture  la gare et il leur fallut prendre
le chemin de Chennevires  la nuit tombante.

Sur le pont de Chennevires avant de descendre sur la rive de la Marne,
chemin qui conduisait, par le plus court,  la demeure isole de M.
Loustalot, M. Lalouette arrta son compagnon.

--Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne
croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?...

--Qu'ils? s'exclama M. le secrtaire perptuel, qui paraissait fort
nerv.

--Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassin les
autres!...

--Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont t assassins, d'abord?
fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux.

--Mais vous!...

--Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!...

--C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secrtaire
perptuel: je veux bien moi, tre de l'Acadmie...

--Vous en tes!...

--C'est vrai! soupira M. Lalouette.

Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette tait poursuivi par une
ide fixe.

--Mais je voudrais tout de mme bien ne pas tre assassin, fit-il.

M. Hippolyte Patard haussa les paules. Cet homme qui ne savait pas
lire, mais qui savait parfaitement qu'en se prsentant  l'Acadmie il
n'avait rien  craindre de tout ce que tous les autres qui ne se
prsentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un hros
et qui n'avait t qu'un malin, commenait  lui tre moins sympathique.
Il rsolut de le rappeler assez rudement au respect de lui-mme:

--Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien
que l'on risque quelque chose!...

Et allez donc! a c'est envoy! pensa M. Hippolyte Patard.
C'est qu'en vrit il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette
tout  fait nausabondes. La situation avait beau apparatre
difficile, mystrieuse, et,  tout prendre, menaante, M. Hippolyte
Patard pensa qu'elle tait encore bien belle pour M. Lalouette qu'elle
faisait acadmicien.

M. Lalouette avait baiss le nez; quand il le releva ce fut pour laisser
tomber dans la fracheur du soir cette phrase qui tait, en toute
sincrit, immonde...

--Est-ce bien ncessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?...

Ils taient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit
enveloppaient dj les deux voyageurs. M. le secrtaire perptuel
regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affale de M.
Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup
d'paule!...

Seulement, au lieu de prcipiter cette chair flasque au sein des eaux,
M. le secrtaire perptuel alla prendre amicalement le bras de M. le
rcipiendaire...

Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard tait le moins criminel
des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement  ce que
coterait  l'illustre Compagnie une quatrime mort!...

Il en frmit. Ah!  quoi pensait-il donc? A inquiter cet excellent M.
Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il
jura  cet honnte homme, du fond du coeur une reconnaissance
ternelle... Il essaya de rchauffer chez lui une ardeur acadmicienne
qu'il se reprochait assurment d'avoir laiss s'teindre. Il lui
dcrivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivre et
ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le coeur de M. Lalouette en
lui reprsentant, aux premires loges, Mme Lalouette vers qui allaient
tous les hommages, comme  l'pouse glorieuse et rayonnante de l'Homme
du jour!...

Finalement ils s'embrassrent en se congratulant, en se rconfortant, en
se traitant d'enfants qui s'taient laiss assombrir par des ides
noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils
constatrent qu'ils taient arrivs  la griffe du grand Loustalot.

--Attention aux chiens! fit M. Lalouette.

Mais les chiens ne se faisaient pas entendre...

Chose curieuse, la griffe tait ouverte.

M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la prsence
d'trangers.

--O sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas.

De fait, personne ne se drangeait.

--Entrons! fit M. le secrtaire perptuel.

--J'ai peur des chiens! recommena M. Lalouette.

--Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! rpta M. Patard.
Ils ne nous feront aucun mal.

--Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette.

Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence rgnait
dans le jardin, dans la cour et dans la maison.

La porte de la maison tait galement entrouverte. Ils la poussrent. Un
bec de gaz  demi ouvert clairait le vestibule.

--Il y a quelqu'un? s'cria M. Patard, de sa voix de tte.

Mais aucune voix ne lui rpondit.

Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence.

Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule taient fermes.

Et, tout  coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient l, fort
embarrasss, le chapeau  la main, les murs de la maison rsonnrent
d'une clameur affreuse. La nuit retentit dsesprment d'un grand cri
dchirant humain...




XV. La cage


La mche de M. le secrtaire perptuel s'tait dresse toute droite sur
son crne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand tat de
faiblesse.

--Voil le cri! gmit-il, le grand cri dchirant humain...

M. Patard eut encore la force d'mettre une opinion:

--C'est le cri de quelqu'un  qui il est arriv un accident...

Il faudrait voir...

Mais il ne bougeait pas.

--Non! Non! C'est le mme cri... je le connais... c'est un cri, fit 
voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme a... tout le temps...
dans la maison...

M. Hippolyte Patard haussa les paules.

--coutez, dit-il.

--a recommence... grelotta M. Lalouette.

On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de
gmissement lointain et ininterrompu.

--Je vous dis qu'il est arriv un accident... cela vient d'en bas... du
laboratoire... C'est peut-tre Loustalot qui se trouve mal...

Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans
ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux tages suprieurs,
mais, sous cet escalier-l, il y en avait un autre qui descendait au
laboratoire.

M. Patard se pencha au-dessus des degrs. Le gmissement arrivait l
presque distinctement, ml de paroles incomprhensibles mais qui
semblaient devoir exprimer une grande douleur.

--Je vous dis qu'il est arriv un accident  Loustalot.

Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier.

M. Lalouette suivit. Il dit tout haut:

--Aprs tout, nous sommes deux!

Plus ils descendaient, plus ils entendaient gmir et pleurer Enfin,
comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien.

Le laboratoire tait vide.

Ils regardrent partout autour d'eux.

Un ordre parfait rgnait dans cette pice. Tout tait  sa place. Les
cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande chemine
qui servait aux expriences, les instruments de physique sur les tables,
tout cela tait propre et net et mthodiquement rang. Ce n'tait point
l, de toute vidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein
travail.

M. Patard en fut tonn.

Mais ce qui l'tonnait le plus tait, comme je l'ai dit, de ne plus rien
entendre... et de ne rien voir qui l'et mis sur la trace de cette
grande douleur qui leur avait retourn les sangs  tous les deux, M.
Lalouette et lui.

--C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne.

--Non, personne!...

Et tout  coup, le grand cri les secoua  nouveau, leur dchirant le
coeur et les entrailles.

Cela les avait comme soulevs de terre: cela venait mme de sous la
terre.

--On crie dans la terre! murmura M. Lalouette.

Mais M. Patard lui montrait dj du doigt une trappe ouverte dans le
plancher-a vient d'ici... fit-il.

Il y courut...

--C'est quelqu'un qui sera tomb par cette trappe et qui se sera bris
les jambes...

M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les gmissements  nouveau
s'taient tus.

--C'est incroyable! dit M. le secrtaire perptuel... Il y a l une
pice que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le
premier...

Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses
prudemment, autour de lui.

Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, tait clair par des
papillons de gaz. M. Patard descendait avec prcaution. M. Lalouette,
qui regrettait dcidment sa visite au grand Loustalot, arrivait.

Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la mme disposition que dans
la pice de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses
taient dans un grand dsordre, et en plein service, en cours
d'exprience...

M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux...

Ils n'apercevaient toujours personne...

Soudain, comme ils s'taient retourns vers un coin de muraille, ils
reculrent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille tait ouvert
et garni de barreaux. Et derrire ces barreaux, comme une bte fauve
enferme dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents
les fixait en silence...

Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient l comme des statues,
l'homme, derrire ses barreaux dit:

--Etes-vous venus pour me dlivrer?... En ce cas dpchez-vous... car je
les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches...

Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils?

L'homme encore hurla:

--Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des
mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des
mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voil!... je les
entends!... Le gant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont
vous faire manger par les chiens!...

Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout l-haut, sur la
terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!...

Ils tournrent autour d'eux-mmes comme s'ils taient ivres... cherchant
une issue. Et l'autre dans sa cage rptait en secouant les barreaux
comme s'il voulait les arracher:

--Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le
secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les
chiens!...

Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affols
d'pouvante, s'taient rus sur l'escalier qui conduisait  la trappe...

--Pas par l!... hurla l'homme, derrire les barreaux... vous ne les
entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voil!... les voil!...
avec les chiens!...

Ajax et Achille avaient d maintenant pntrer dans la maison... car
celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un
enfer plein de l'aboiement des dmons...

Patard et Lalouette taient retombs au bas de l'escalier, hurlant leur
effroi, comme des insenss et criant: Par o?... par o?... par o?...
tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se
taire...

--Vous allez encore vous faire pincer comme les autres!

Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... coutez!...
Ah! si les chiens s'en mlent, le compte est bon!... Voulez-vous vous
taire!...

Patard et Lalouette, croyant dj voir apparatre les crocs terribles
d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'taient rus 
l'autre extrmit de cette cave, contre les barreaux mmes de la cage o
l'homme tait enferm; et c'taient eux maintenant qui suppliaient le
malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite,
avec des rles... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage...

Mais celui-ci leur avait pris  tous deux ce qui leur restait de
cheveux,  travers les barreaux, et leur secouait la tte affreusement
pour les faire taire:

--Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!...

coutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font
taire!... Le gant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien!
la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance...

Et il les lcha:

--Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table l-bas, une
clef...

Lalouette et Patard tiraient le tiroir en mme temps et le fouillaient
fbrilement de leurs mains tremblantes.

--Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont
enchans... Il faut en profiter...

--Mais la clef!... la clef?... rclamaient les deux malheureux qui
fouillaient en vain dans le tiroir...

--Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite...
cherchez!... Il la met l tous les jours... aprs m'avoir donn 
manger...

--Mais il n'y a pas de clef!...

--Alors, c'est que le gant l'a garde, la brute!... Silence!... Mais ne
remuez donc plus! Ah! les voil! les voil!... ils descendent...
Maintenant le gant fait craquer l'escalier!...

Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... prts  se jeter
sous les meubles,  se cacher dans les armoires...

--Ah! ne perdez donc pas la tte comme a! souffla le prisonnier... ou
nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la chemine, l... oui,
l, bien sr... de chaque ct!...

Bougez pas!... ou je ne rponds plus de rien!... Tout  l'heure il ira
dner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes
pauvres chers messieurs... comme des mouches!




XVI. Par les oreilles


Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'taient dissimuls chacun dans un
coin de la grande chemine du laboratoire souterrain. L, ils taient
dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait
de vie s'tait rfugi dans les oreilles. En vrit, ils ne vivaient
plus que par les oreilles.

Ce fut d'abord le gant Tobie qui, en descendant l'escalier du
laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes.

--Vous avez encore laiss la trappe ouverte, matre, dit-il, vous verrez
que cela vous portera malheur...  la fin!...

On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage,
c'est--dire des barreaux derrire lesquels ils avaient dcouvert
l'homme enferm.

--Dd a d en profiter pour crier comme un sourd... T'as cri, Dd?

--Certainement qu'il a cri... rpondit la voix de fausset de M.
Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'tais au gros chne et que je
mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne,  cette heure,
dans les environs.

--On ne sait jamais... gronda le gant... vous pouvez recevoir des
visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec
elle on est tranquilles... elle est rembourre de crin... on n'entend
rien...

--Si tu n'avais pas laiss la grille du jardin ouverte, vieux fou, et
laiss chapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu' ma
voix... Je n'ai pas pens  la trappe derrire moi...

--Tu as cri, Dd? interrogea le gant.

Mais il n'obtint pas de rponse... L'homme, derrire ses barreaux, ne
bougeait pas plus qu'un mort.

Le gant reprit:

--Les chiens taient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal  les
enchaner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la
maison... Ils taient comme le soir o nous avons trouv ici les trois
messieurs en visite devant la cage  Dd...

C'tait un soir comme celui-l, matre, o les chiens s'taient chapps
et o il a fallu leur courir aprs...

--Ne me parle jamais de ce soir-l, Tobie, fit la voix chevrotante de
Loustalot.

--C'est ce soir-l, continua le gant, que j'ai bien cru que a nous
porterait malheur!... car Dd avait cri!... avait bavard... N'est-ce
pas, Dd, que tu avais bavard?

Pas de rponse...

--Mais c'est  eux, reprit le gant de sa voix grasse et lente, c'est 
eux que a a port malheur... Ils sont morts...

--Oui, ils sont morts...

--Tous les trois...

--Tous les trois... rpta comme un cho sinistre la voix casse du
grand Loustalot.

--a, ricana lugubrement le gant... a a t comme un fait exprs.

Loustalot ne lui rpondit pas, mais quelque chose comme un soupir un
soupir de terreur et d'angoisse passa sur la tte des deux hommes qui
devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, tre occups 
quelque exprience.

--Tu as entendu? demanda Loustalot.

--C'est toi, Dd? fit le gant.

--Oui, c'est moi, rpondit la voix de l'homme aux barreaux.

--Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a.
Dd est peut-tre malade? Il a cri tout  l'heure  se casser la
poitrine... Il a peut-tre faim? As-tu faim, Dd?

--Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voil la formule! Elle
est complte. Vous pouvez me donner  manger maintenant... J'ai bien
gagn mon souper!

--Va lui chercher sa formule, ordonna Loustalot, et donne-lui sa
soupe...

--Regardez d'abord si la formule est bonne, rpliqua Dd... vous m'avez
habitu  ne pas voler mon pain...

Il y eut les pas du gant et puis le bruit d'un morceau de papier
froiss que le prisonnier devait passer  Tobie  travers les
barreaux...

Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait
examiner la formule.

--Oh! a!... a c'est patant! s'exclama-t-il dans un vritable
transport... c'est tout  fait patant, Dd!... Mais tu ne m'avais pas
dit que tu travaillais  a!...

--Je ne travaille qu' a depuis huit jours... nuit et jour... vous
entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, a y est!...

--Oh! a y est!...

Il y eut un grand soupir de Loustalot.

--Quel gnie!... fit-il...

--Il a encore trouv quelque chose? demanda Tobie.

--Oui, oui... Il a encore trouv quelque chose... et ce qu'il a trouv,
il l'a enferm dans une bien belle formule!...

Loustalot et Tobie se parlrent alors  voix basse.

Si l'on avait encore eu la force d'couter dans la chemine, on n'aurait
pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient l...

Loustalot reprit tout haut:

--Mais c'est de la vritable alchimie, a, mon garon!... Ce que tu
viens de trouver l, c'est quelque chose comme la transmutation des
mtaux!... Tu es sr de l'exprience, Dd?

--Je l'ai rpte trois fois avec du chlorure de potassium.

Ah! on ne dira plus que la matire est inaltrable!... c'est tout  fait
autre chose!... Un vritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un
potassium ionis, sans parent aucune avec le premier--Et de mme pour
le chlore? interrogea Loustalot.

--De mme pour le chlore...

--Bigre!...

Loustalot et le gant se reparlrent  voix basse, puis Loustalot
encore:

--Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, Dd?

--Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin.

--Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtempra le
grand Loustalot, a ne peut pas lui faire de mal.

Mais tout  coup, la paix relative de cette cave profonde fut
effroyablement trouble par Dd. Il y eut comme une tempte
souterraine, un dchanement de fureurs, des cris, des lamentations, des
maldictions!... M. Lalouette de son ct, M. Patard du sien, n'eurent
que le temps d'arrter sur les bords de leurs lvres sches la clameur
suprme de leur pouvante... On sentait que l'homme s'tait ru comme un
animal froce derrire les barreaux de sa cage.

--Assassins! hurlait-il... Assassins!... misrables bandits, voleur de
Loustalot!... Gelier immonde, garde-chiourme de mon gnie!... monstre 
qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes
crimes seront punis, tu entends, misrable!... Dieu te chtiera!... Ton
forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les
hommes qui me dlivreront!... Tu ne les tueras pas tous!...

Et je te tranerai comme une charogne infme avec une pique de boucher,
bandit!... Par la peau du cou...

--Assez! fais-le taire, Tobie! rla Loustalot.

On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds.

--Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!...
Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!...

Oui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux gmonies!...
je me tais!...

Et le bruit de la grille de fer recommena sur ses gonds...

Et il n'y eut plus bientt, dans la cave profonde, qu'un gmissement qui
allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort aprs
une grande colre ou qui meurt...




XVII. Quelques inventions de Dd


Aprs ce gmissement il y eut encore quelque remue-mnage dans le
Laboratoire de la cave du fond et puis peu  peu tout bruit s'teignit.

Dans leur coin de chemine, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne
donnaient point signe de vie. Ils taient colls au mur comme s'ils ne
devaient plus s'en dtacher jamais.

Cependant la voix de l'homme, derrire les barreaux de la cage, rsonna:

--Vous pouvez venir... ils sont partis.

Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit:

--Etes-vous morts?

Enfin, dans la pnombre du laboratoire-tombeau, qui n'tait plus clair
maintenant que par un lumignon qui brillait derrire les barreaux de la
cage, chez le prisonnier, dans cette pnombre, disons-nous, apparurent
timidement, au bord de la vaste chemine, deux silhouettes...

Les ttes d'abord se montrrent prudemment, puis les corps... et tout
redevint immobile.

--Oh! vous pouvez avancer, dit la voix de Dd... ils ne reviendront
plus de la nuit... et la trappe est ferme.

Alors les deux silhouettes remurent  nouveau... mais avec des
prcautions extrmes. Elles s'arrtaient  chaque pas. Elles glissaient
fort prcautionneusement... Elles taient debout sur la pointe des
pieds, les mains tendues... et, quand elles se heurtaient  un meuble
et que ce meuble rpondait  ce choc par quelque sonorit, les
silhouettes restaient comme suspendues.

Enfin elles arrivrent  la lumire barre de la grille derrire
laquelle Dd, debout, les attendait.

Et elles s'affalrent extnues, au pied des barreaux. Une voix qui
tait celle de M. Hippolyte Patard dit:

--Ah! mon pauvre monsieur!

Et la voix de M. Lalouette se fit entendre  son tour:

--Nous avons cru qu'ils vous assassinaient.

--Vous tes rests dans la chemine tout de mme? fit l'homme.

C'tait vrai. Ils ne pouvaient le nier Ils expliqurent, en des propos
confus, que leurs jambes leur avaient refus tout service, qu'ils
n'avaient point l'habitude de pareilles motions, qu'ils taient
acadmiciens et nullement prpars  d'aussi horribles tragdies.

--Des acadmiciens! fit l'homme. Un jour il en est descendu trois ici...
trois candidats qui faisaient leur visite et que le bandit a surpris...
Je ne les ai jamais revus... Depuis, j'ai appris, en coutant le bandit
et le gant, qu'ils taient tous morts... Il a d les tuer comme des
mouches!

Toute cette conversation tait prononce  voix trs basse, touffe,
les lvres de tous trois colles aux barreaux.

--Monsieur! implora Gaspard Lalouette, est-ce qu'il y a un moyen de
sortir sans que le bandit nous surprenne?

--Bien sr! fit l'homme... par l'escalier qui donne directement dans la
cour...

M. Hippolyte Patard dit:

--La clef qui ouvre cet escalier et dont vous nous avez parl n'est
point dans le tiroir L'homme dit:

--Je l'ai dans ma poche! Je l'ai prise dans la poche du gant... Je me
suis fait taire pour qu'il vienne dans ma cage.

--Ah! mon pauvre monsieur, reprit Patard.

--Oui! oui! Je suis  plaindre, allez! Ils ont des faons terribles de
me faire taire.

--Alors, vous croyez qu'on peut s'en aller, soupira M. Gaspard
Lalouette, qui s'tonnait que l'autre ne leur et pas encore pass la
clef.

--Reviendrez-vous me chercher? demanda l'homme.

--Nous vous le jurons, dit solennellement M. Lalouette.

--Les autres aussi l'ont jur, et ils ne sont pas revenus.

M. Hippolyte Patard intervint pour l'honneur de l'Acadmie:

--Ils seraient revenus s'ils n'taient pas morts.

--a, c'est vrai... Il les a tus comme des mouches!... Mais vous, il ne
vous tuera pas, parce qu'il ne sait pas que vous tes venus... Mais il
ne faut pas qu'il vous voie...

--Non! non! gmit Lalouette. Il ne faut pas qu'il nous voie...

--Il faut tre malin! recommanda l'homme en dressant devant les deux
visiteurs une petite clef noire.

Et il donna la clef  M. Hippolyte Patard en lui disant qu'elle ouvrait
une porte qui se trouvait derrire la dynamo que l'on apercevait dans un
coin. Cette porte ouvrait sur un escalier qui montait  une petite cour
derrire la maison. L, ils trouveraient une autre porte qui donnait sur
la campagne et dont ils n'auraient qu' tirer les verrous intrieurs. La
clef de cette autre porte restait toujours sur la serrure.

--J'ai remarqu tout cela, fit l'homme, quand le gant me promne.

--Vous sortez donc quelquefois de votre cage? demanda

M. Patard qui frissonnait en face d'un pareil malheur oubliant presque
le sien.

--Oui, mais toujours enchan; une heure par jour  l'air libre, quand
il ne pleut pas.

--Ah! mon pauvre monsieur!

Quant  M. Lalouette, il ne pensait qu' s'en aller. Il tait dj  la
porte de l'escalier. Mais il lui sembla entendre tout l-haut des
grondements, et il recula.

--Les chiens! gmit-il.

--Mais oui, les chiens!... rpta l'homme, hostile... Est-il embtant,
ce gros-l... vous ne sortirez d'ici que quand je vous le dirai,  la
fin! Il faut bien compter une heure avant que Tobie leur porte 
manger... Alors, vous pourrez passer... ils ne prendront pas le temps
d'aboyer... Quand ils mangent, ils ne connaissent plus rien, ni
personne... entendez-vous... quand ils mangent!

L'homme ajouta:

--Quelle vie!... Quelle existence!...

--Une heure encore, soupira Lalouette, qui dcidment maudissait le jour
o il avait eu l'ide de se faire acadmicien.

--Moi, je suis bien ici depuis des annes!... rpliqua l'homme.

Cela sortit de la gorge sur un tel ton farouche que les deux
acadmiciens, l'ancien et le nouveau, eurent honte de leur lchet! M.
Lalouette lui-mme assura:

--Nous vous sauverons!

Sur quoi le prisonnier se mit  pleurer comme un enfant.

Quel spectacle!

Patard et Lalouette le virent seulement alors dans toute sa misre. Ses
vtements taient dchirs, mais ils n'taient point cependant
malpropres. Ces dchirures, ces lambeaux voquaient plutt l'ide d'une
lutte rcente, et les deux visiteurs songrent que le prisonnier tout 
l'heure, s'tait fait taire par le gant.

Mais quel tait donc le sort prodigieux de ce misrable dans sa cage?
Les propos entendus tout  l'heure conduisaient  l'imagination d'un si
abominable crime que M. Patard, qui croyait connatre depuis longtemps
le grand Loustalot, ne pouvait pas, ne voulait pas s'y arrter! Et
cependant, comment expliquer, autrement que par le crime lui-mme, la
prsence de l'homme derrire les barreaux... de l'homme qui passait au
grand Loustalot des formules chimiques pour ne pas mourir de faim?

M. Lalouette, lui, avait compris tout net l'affreuse chose. Il
n'hsitait plus. Il tait certain maintenant que le grand Loustalot
avait enferm un gnie dans une cage et que c'tait ce gnie-l qui
avait fourni  l'illustre savant toutes les inventions qui avaient
rpandu sa gloire sur le monde. Avec son esprit prcis il se
reprsentait la chose avec des contours dfinitifs. Il voyait, d'un ct
de la grille, le grand Loustalot avec un morceau de pain, et, de
l'autre, le gnie prisonnier avec ses inventions. Et l'change se
faisait  travers les barreaux.

Le grand Loustalot devait, comme on pense, bien tenir  conserver pour
lui tout seul un secret aussi formidable. Il devait y tenir certainement
plus qu' la vie de trois acadmiciens... On l'avait bien vu, hlas!...
et il semblait assez logique qu'il dt y tenir encore assez pour lui
sacrifier deux victimes de plus. Quand on est entr dans la voie du
crime, on ne sait jamais quand on s'arrtera.

Et c'est bien  cause de la grande nettet avec laquelle il se
reprsentait tout le drame, que M. Lalouette avait une si grande hte de
quitter ces lieux dangereux et qu'il ne se consolait point de prolonger
de pareilles transes, une heure encore.

Cependant, M. Hippolyte Patard, dont le cerveau horrifi luttait pour
repousser des conclusions que M. Lalouette avait acceptes sans plus
tarder, M. Patard occupait le loisir forc qui lui tait fait  tcher 
dbrouiller la vraie situation du prisonnier.

Les paroles mystrieuses prononces par Martin Latouche et rptes par
Babette lui revenaient  la mmoire pouvante: Ce n'est pas possible,
avait dit Latouche, ce serait le plus grand crime de la terre! Oui,
oui, le plus grand crime de la terre! Hlas! M. Patard ne devait-il pas
lui aussi se rendre  la hideuse vrit!

Le prisonnier derrire ses barreaux, avait laiss tomber sa tte dans
ses deux mains, et il paraissait accabl sous le poids d'une douleur
surhumaine. Au-dessus de lui, le lumignon, accroch assez haut pour
qu'il n'y pt atteindre, clairait les choses d'une faon fantastique et
donnait aux objets pars dans le cachot une forme telle, derrire les
barreaux, qu'on et pu se croire en face du Laboratoire du diable, tout
 fait effrayant, avec les ombres agrandies des cornues et des alambics,
et les monstrueuses panses de ses fourneaux teints.

L'homme gisait comme une loque au milieu de toute cette alchimie.

M. Patard l'appela  plusieurs reprises, sans qu'il et l'air de
l'entendre. Tout l-haut les chiens grondaient toujours et M. Lalouette
n'avait garde d'ouvrir la porte par laquelle il rvait cependant de
filer comme une flche.

C'est alors que la loque--l'homme aux lambeaux--remua un peu et que son
ombre aux yeux hagards fit entendre des paroles terribles.

--La preuve que le secret de Toth existe, c'est qu'ils sont morts.
Voyez-vous! voyez-vous! voyez-vous! Il tait descendu un jour si furieux
que la maison en tremblait. Et moi aussi, je tremblais. Car je me
disais: a y est! Oh! a y est! Il va falloir que j'invente encore
quelque chose! Chaque fois qu'il me demande quelque chose de trs
difficile, il m'pouvante...

Alors, il m'a, comme un petit enfant qui a peur qu'on ne lui donne pas
sa tartine... Quelle misre, n'est-ce pas?... Mais c'est un bandit!

Il y eut des rles sauvages dans la gorge de l'homme.

Et puis:

--Ah! Il m'a bien tenaill, avec son secret de Toth! Moi je n'en avais
jamais entendu parler. Il m'a dit qu'un saltimbanque prtendait qu'on
pouvait tuer avec ce secret-l, par le nez, les yeux, la bouche et les
oreilles... Et il me disait qu' ct de ce saltimbanque qu'il appelait
Eliphas, je n'tais qu'un ne... Il m'a humili devant Tobie!... C'en
tait indcent!... et j'ai bien souffert!... Ah! quelle quinzaine!...
quelle quinzaine nous avons passe!... je me la rappellerai longtemps...
et il ne m'a laiss tranquille que quand je lui eus livr les parfums
tragiques... les rayons assassins... et la chanson qui tue! Il a su s'en
servir  ce que je vois.

L'homme ricana affreusement.

Puis il s'tala de tout son long par terre, tendant les bras et les
jambes avec lassitude.

--Ah! que je suis fatigu! soupira-t-il... Mais il me faut des dtails.
Je voudrais bien savoir si on a vu briller le soleil de sacristie?

M. Hippolyte Patard sursauta. Il se rappela cette dfinition trange et
remarquable qu'un docteur avait faite des stigmates retrouvs sur le
visage de Maxime d'Aulnay. Et il dit dans un souffle:

--Oui, oui, c'est bien cela!... le soleil de sacristie!

--Il y tait, n'est-ce pas?... Il avait clat sur le visage...

C'tait forc!... a, mon cher monsieur! c'est la mort par la lumire!
a ne peut pas faire autrement! a fait comme une explosion!... ou
plutt comme si le visage avait explos!...

Mais l'autre, qu'est-ce qu'il avait?... parce que, vous comprenez, mon
cher monsieur, il me faut des dtails... Oh! je me doutais bien, allez,
que le bandit aurait encore fait des siennes, puisque je l'ai entendu
raconter  Tobie qu'ils taient morts tous les trois. Mais les dtails,
a me manque, dans ma situation. Tantt entre eux, devant moi, ils
parlent... et tantt ils se taisent... Ah! c'est un impitoyable bandit!
Mais l'autre... qu'est-ce qu'il avait? Quels stigmates? Qu'est-ce qu'on
a trouv?

--Mais je crois qu'on n'a rien trouv, rpondit Patard.

--Ah! on n'aura rien trouv avec le parfum plus tragique...

--a ne laisse pas de traces... c'est enfantin!... a se met dans une
lettre... on l'ouvre, on la lit et on le respire!... Bonsoir!... plus
personne!... mais on ne tue pas tout le monde comme a!... on finirait
par se mfier, bien sr... Oui, oui, on finirait par se mfier... Il a
d tuer le troisime avec...

Ici, le grondement des chiens sembla tellement se rapprocher que la
conversation en fut suspendue. On n'entendait plus dans la cave que la
respiration haletante des trois hommes... puis la voix des molosses
s'loigna ou plutt diminua d'intensit.

--On ne leur donnera donc pas  manger, ce soir? murmura Dd.

Patard, dont le coeur battait  se rompre, depuis l'atroce rvlation,
put encore dire:

--Il y en a un, je crois, qui a eu une hmorragie... car on lui a trouv
un peu de sang au bout du nez!

--Parbleu!... Parbleu! Parbleu! grina Dd...--et ses dents faisaient,
l'une contre l'autre, un bruit insupportable.

Parbleu! Celui-l est mort par le son!... Il y a eu fatalement...

Oh! c'est bien cela!... une hmorragie interne de l'oreille et il y a eu
un coulement sanguin par la trompe d'Eustache, coulement qui a gagn
l'arrire-gorge et puis le nez!... Nous y sommes! nous y sommes, ma
parole!

Et l'homme, tout  coup, se redressant avec une agilit de singe, fut
debout. On et dit qu'il sautait aux barreaux et qu'il s'y accrochait,
tel un quadrumane. Patard recula brusquement, redoutant que l'autre ne
lui saist encore ce qui lui restait de cheveux.

--Oh! n'ayez pas peur!... n'ayez pas peur!

L'homme se laissa retomber sur ses pattes et marcha dans son
cachot-laboratoire  grandes enjambes.

Il redressait la taille, il redressait la tte... Quand il passait sous
le lumignon, on apercevait son vaste front.

--Voyez-vous, mon cher monsieur!... Tout cela est bien terrible, mais
tout de mme, on peut tre fier de son invention!... a, c'est
russi!... Ce n'est point de la mort pour rire que j'ai mise
l-dedans... non, non! C'est de la vraie mort que j'ai enferme dans la
lumire et dans le son!... a m'a donn beaucoup de mal!... mais vous
savez, quand on a l'ide, le reste n'est plus rien  faire!... Il s'agit
d'avoir l'ide et ce ne sont point les ides qui me manquent!...
Demandez-le au grand,  l'illustre Loustalot... Ah! la ralisation d'une
ide comme celle-l, avec moi, a ne trane pas!... C'est vraiment
magnifique!

L'homme arrta sa marche, leva l'index et dit:

--Vous savez qu'il existe dans le spectre des rayons ultraviolets? Ces
rayons, qui sont des rayons chimiques, agissent vigoureusement sur la
rtine... On a signal des accidents trs graves avec ces rayons!... oh!
trs graves!... Maintenant, coutez-moi bien... vous connaissez
peut-tre ces sortes de lampes-longs-tubes,  lueur blafarde, verdtre,
et dans lesquelles le mercure volatilis... Ah ! m'coutez-vous? ou ne
m'coutez-vous pas? s'cria l'homme si haut et si fort que Lalouette,
pouvant, se laissa tomber  genoux, suppliant l'trange professeur de
se taire, et que M. Patard gmit:

--Oh! plus bas!... au nom du ciel, plus bas!

Mais cette humiliation d'lve ne dsarma point le matre qui, tout  sa
confrence et  l'orgueil de prner les mrites de son invention devant
cet exceptionnel auditoire, continua d'une voix forte, nette,
dominatrice:

--...Ces lampes dans lesquelles le mercure volatilis produit une
lumire vraiment diabolique... Tenez, je crois bien que j'en ai l...

L'homme chercha, remua des choses... et ne trouva pas.

En haut, les chiens ne se taisaient toujours point. Ils avaient senti
les visiteurs, et c'est ce qui les faisait si insupportables.

Ils ne se tairont, bien sr, qu'avec de la viande dans la gueule,
pensait M. Lalouette, et cette pense qui ne le quittait dcidment pas,
malgr l'loquence du professeur ne le ranimait nullement et le laissait
 genoux, comme si, avant le trpas, il n'avait plus que la force de
demander pardon au Seigneur de la stupide vanit qui l'avait pouss 
briguer un honneur qui est gnralement rserv  des gens qui savent au
moins lire. L'homme continuait son dangereux cours, redressant plus haut
encore le front d'orgueil et scandant ses phrases de grands gestes
tranchants.

--Eh bien, mon ide,  moi, la voil! la voil! Au lieu de me servir
d'un verre pour enveloppe, j'ai pris un tube de quartz, ce qui m'a donn
une production folle de rayons ultraviolets! Et alors! et alors, je l'ai
enferm, ce tube qui contenait du mercure, dans une petite lanterne
sourde, possdant une petite bobine mue par un petit accumulateur!...

Et alors, et alors! La force mortelle de ces rayons sur l'oeil est
incomparable... Un rayon, un seul, de ma lanterne sourde que je fais
agir comme je veux, grce  un diaphragme qui me permet d'intercepter la
lumire  volont--un rayon, un seul, suffit. La rtine reoit un coup
terrible qui amne la mort instantanment par traumatisme! mais il
fallait le trouver... Il fallait songer  la possibilit de cette mort
par inhibition, c'est--dire par le brusque arrt du coeur telle cette
mort galement par inhibition--phnomne, messieurs, dcouvert par moi
d'abord, par Brown-Squard ensuite--, telle cette mort, dis-je, par
inhibition qui survient, par exemple,  la suite d'un coup port par le
revers de la main sur le larynx!...

--Voil! voil! Ah! j'tais fier, bien fier de ma petite lanterne
sourde!... Mais il me l'a prise et je ne l'ai plus jamais revue...

--Non, jamais! Ah! c'est une terrible petite lanterne qui tue les gens
comme des mouches!... Aussi vrai que je suis le professeur Dd.

Les deux auditeurs du professeur Dd recommandrent in petto leur me 
Dieu, car dcidment, avec les chiens et la petite lanterne sourde,
c'tait bien le diable si maintenant ils en rchappaient. Mais le
professeur Dd n'avait encore rien dit de la deuxime invention qui,
parat-il, lui avait donn plus de joie que toutes celles qui l'avaient
prcde. Il n'avait encore rien dit de ce qu'il appelait son cher petit
perce-oreille... Cette lacune fut comble en quelques phrases et
l'pouvante fut accomplie... La hideuse horreur de la mort prochaine et
sre sembla glacer pour toujours M. le secrtaire perptuel et le nouvel
acadmicien.

--Tout cela! Tout cela! proclama donc le professeur Dd, c'est de la
crotte de bique  ct de mon cher petit perce-oreille. C'est une
petite bote qui n'est pas plus haute que a!... Elle peut se fourrer
partout!... dans un accordon, si on est malin et que l'on sache s'y
prendre... dans un orgue de Barbarie... dans tout ce qui chante... dans
tout ce qui fait une fausse note.

Le professeur Dd leva l'index encore.

--Qu'y a-t-il, monsieur de plus dsagrable pour une oreille tant soit
peu musicienne, qu'une fausse note? Je vous le demande, mais ne me
rpondez pas! Il n'y a rien! rien! rien! Avec mon cher petit
perce-oreille, grce au plus heureux dispositif lectrique permettant
des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus pntrantes--oui,
monsieur, ma parole!--que les ondes hertziennes--avec, dis-je, mon cher
petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les mninges, je fais
subir au cerveau qui s'attend normalement  une note normale un choc tel
que l'auditeur tombe mort, frapp comme d'un coup de couteau
ondulatoire, si j'ose dire, au moment mme o l'onde arme de la fausse
note pntre furtive et rapide dans le limaon. Ah! vrai! qu'est-ce que
vous dites de a?... Hein?... vous ne dites rien de a!... Non! rien du
tout!... moi non plus! Il n'y a rien  dire... Tout cela tue les gens
comme des mouches!... Ah! c'est au fond bien ennuyeux... car je resterai
ici toute ma vie n'ayant vu passer que des gens qui seraient venus me
dlivrer s'ils n'taient pas morts... Mais,  leur place, je sais bien
ce que je ferais dans une aussi grave circonstance...

--Quoi?... Quoi?... rlrent les deux malheureux.

--Je porterais des lunettes bleues et je me mettrais du coton dans les
oreilles.

--Oui! oui! oui! des lunettes bleues et du coton!... rptrent les deux
hommes, et ils tendaient les mains comme des mendiants.

--Je n'en ai pas sur moi!... fit gravement le professeur Dd...

Et tout  coup il s'cria:

--Attention! Attention! coutez! des pas!... C'est peut-tre lui, la
petite terrible lanterne sourde d'une main, et le cher petit
perce-oreille de l'autre... Ah! Ah!... Pas un sou!... je ne donnerais
pas un sou de votre existence terrestre  tous les deux, ma parole!...
Non!... Non!... C'est encore un coup rat!... une dlivrance rate!...
vous ferez comme les autres!... Vous ne reviendrez jamais!... jamais!...

En effet, des pas descendaient... On marchait maintenant juste au-dessus
de leurs ttes. Les pas allaient vers la trappe...

Patard et Lalouette s'taient relevs, avaient fui vers la porte du
petit escalier, redresss par une suprme nergie, une dernire volont
de vivre. La voix de l'autre les poursuivait: Jamais!... je ne les
reverrai plus... Ils ne reviendront plus jamais! Et ils eurent la
perception nette qu'on soulevait la trappe au-dessus de leur tte... Ils
se dtournrent instinctivement, rentrant la tte dans les paules,
fermant les yeux, se bouchant les oreilles.

Et c'tait trop horrible... Ils prfraient dcidment risquer la mort
par les chiens... Ils ouvrirent la porte et grimprent, escaladrent
l'escalier, ne pensant qu' ne pas tre rejoints par le rayon qui
assassine ou la chanson qui tue... ne pensant mme plus aux chiens.

Or, les chiens n'aboyaient plus.

Les chiens devaient manger, tre occups  dvorer Patard et Lalouette
virent la porte indique par Dd, la clef sur la serrure...

Et ils ne firent qu'un bond jusque-l.

...Et puis, ce fut la fuite perdue dans les champs... les champs 
travers lesquels ils coururent, comme des fous, au hasard, tout droit
devant eux, dans le noir... tombant, se relevant, bondissant plus loin
quand ils taient atteints par un rayon de lune!... un rayon qui venait
peut-tre, aprs tout, de la lanterne sourde!...

Enfin, ils arrivrent  une route; la voiture d'un laitier passait...
Ils parlementrent, se glissrent dans la charrette, extnus,
mourants... et ils se firent conduire  la gare, cachant leur
personnalit, disant qu'ils taient gars et qu'ils avaient eu peur de
deux gros chiens qui les poursuivaient.

Juste  ce moment, on entendit aboyer affreusement les molosses, tout au
loin, au fond de la nuit... On devait les avoir lchs... on devait
rechercher les visiteurs inconnus qui avaient laiss derrire eux la
porte ouverte... Le gant Tobie devait organiser une battue en rgle...

Mais la voiture partit  grande allure... M. Hippolyte Patard et M.
Lalouette respirrent enfin... Ils se crurent sauvs... Le grand
Loustalot ne saurait jamais, n'est-ce pas? jusqu'au moment du
chtiment... quels taient ces hommes qui avaient surpris son secret.




XVIII. Le secret du grand Loustalot


La rue Laffitte tait noire de monde. A toutes les fentres, des groupes
de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quittt le domicile
conjugal pour se rendre  l'Acadmie franaise, o il devait prononcer
son discours. C'tait une fte et une gloire pour le quartier. Un
marchand de tableaux, un bibelotier acadmicien, cela ne s'tait encore
jamais vu, et les circonstances hroques au milieu desquelles se
droulait un pareil vnement avaient, comme on le pense bien, fortement
contribu  mettre toutes les cervelles  l'envers. Les journalistes
avaient envahi les trottoirs et exhibaient  chaque instant leurs
coupe-files, pour n'tre point gns dans leur reportage par
l'exceptionnel service d'ordre que le prfet de police avait t dans la
ncessit d'organiser Beaucoup de ceux qui taient l avaient form le
projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de
l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste,
qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus
sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pense de tous gisait la
crainte de la nouvelle de la mort  laquelle il fallait bien s'attendre.

Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne
faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui
s'coulaient.

Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le
nouvel acadmicien tait, depuis neuf heures du matin,  l'Acadmie,
enferm avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire.

Ah! les malheureux avaient pass une nuit terrible, et c'est dans un
triste tat qu'ils taient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette
qui tenait un petit dbit place de la Bastille.

L, Mme Lalouette les avait fort mystrieusement rejoints.

On lui avait naturellement tout racont, et il s'en tait suivi une
consultation qui avait dur plusieurs heures.

M. Lalouette voulait qu'on allt tout de suite trouver la police, mais
M. Patard le toucha par son loquence et ses larmes et il fut entendu
que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre,
autant que possible, ft vit et que l'Acadmie ne s'en trouvt point
dshonore. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre  M. Lalouette
que, depuis qu'il tait acadmicien, il avait des devoirs qui
n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il tait responsable,
pour sa part, telle la vestale antique, de l'clat de cette flamme
immortelle qui brle sur l'autel de l'Institut.

A quoi M. et Mme Lalouette crurent devoir rpondre que cette fonction
glorieuse leur paraissait maintenant accompagne de trop de prils pour
qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secrtaire perptuel rpliqua
qu'il tait trop tard pour revenir en arrire et que lorsqu'on tait
Immortel, c'tait jusqu' la mort.

--C'est bien ce qui me chagrine! avait rpondu encore M. Lalouette.

En fin de compte, comme ils taient srs que le grand Loustalot ignorait
qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur paratre
plutt rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point
la cause de la mort des trois prcdents rcipiendaires. Mme Lalouette
fit bien encore quelques rflexions mais elle tait toute chaude de
l'enthousiasme populaire qui assigeait sa maison et il lui et t
douloureux de renoncer si tt  la gloire. Il fut rsolu que, ds la
premire heure, ces messieurs, pour n'tre point drangs, iraient
s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamne
 tous, et par consquent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton
et des lunettes bleues.

Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette,
ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le
nez, attendaient.

Quelques minutes seulement les sparaient du moment o la mmoire de M.
Lalouette allait trouver l'occasion  jamais illustre de s'exercer pour
le triomphe des lettres.

Au-dehors, une rumeur impatiente montait.

--C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et rsolument il
ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son
nouveau collgue.

Mais la porte fut brutalement pousse, puis referme...

Les deux hommes reculrent en poussant un cri d'effroi.

Le grand Loustalot tait devant eux.

--Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix lgrement tremblante, le sourcil
fronc... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le
secrtaire perptuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!...
Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu
l'honneur de vous voir... Enchant!

Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait
cependant de reconqurir un peu de sang-froid, car la minute tait des
plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait
obstinment une main derrire son dos.

Et le plus affreux tait qu'il ne fallait avoir l'air de rien.

Car,  n'en pas douter, le grand Loustalot souponnait quelque chose.

M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux sche et rpondit, en
ne perdant pas un seul des mouvements du savant.

--Oui, M. Lalouette et moi, nous avons dcouvert que nous avions la vue
un peu fatigue.

M. Loustalot fit un pas en avant.

Les deux autres en firent deux en arrire.

--O avez-vous dcouvert cela? demanda lugubrement le savant. Ne
serait-ce justement point chez moi, hier soir?

M. Lalouette eut comme un tourdissement, mais M. Patard, de toutes ses
pauvres forces, protesta... affirmant que le grand Loustalot tait le
plus distrait des hommes et qu'il ne savait au juste ce qu'il disait,
car, hier soir ni M. Lalouette ni lui n'avaient quitt Paris.

Le grand Loustalot ricana encore, sa main toujours cache derrire son
dos.

Et, tout  coup, son bras se dtendit en avant, pour la plus grande
terreur de ces messieurs qui, d'une main, assujettirent brusquement
leurs lunettes, et, de l'autre, le coton dans leurs oreilles, croyant
voir apparatre la petite terrible lanterne sourde ou le cher petit
perce-oreille.

Mais la main du grand Loustalot montrait un parapluie.

--Mon parapluie! s'cria M. le secrtaire perptuel.

--Je ne vous l'ai pas fait dire! gronda sourdement le savant... votre
parapluie, monsieur le secrtaire perptuel, que vous avez oubli dans
le train qui vous ramenait de La varenne!... Un employ fidle qui vous
connat et qui me connat et qui nous a vus quelquefois voyager
ensemble... me l'a remis... Ah! ah! monsieur le secrtaire perptuel!

Le grand Loustalot s'exaltait de plus en plus en agitant le parapluie
que M. Hippolyte Patard essayait en vain de saisir  la vole.

--Ah! ah!... vous trouvez que je suis distrait... mais le serai-je
jamais autant que vous qui oubliez le parapluie le plus aim du
monde?... Le parapluie de M. le secrtaire perptuel!... Ah! je l'ai
soign en vrit... comme s'il avait t mon parapluie  moi!...

Et le savant lana le parapluie  toute vole  travers la pice.
L'objet fit plusieurs tours sur lui-mme et alla se briser contre la
figure impassible d'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Devant ce sacrilge, M. Patard avait commenc un cri.

Mais la figure de Loustalot tait devenue si effrayante que ce cri
n'avait pu s'achever... Il resta  l'tat de puissance--ou
d'impuissance--dans la gorge de M. le secrtaire perptuel.

Ah! la fulgurante figure de dmon! M. Loustalot barrait toujours le
passage de la porte et agitait les bras comme un vrai Mphisto de
thtre qui veut faire croire qu'il a des ailes.

Pour un vrai savant, c'tait inou, et tout le monde l'et cru toqu.

M. Patard et M. Lalouette pensrent que c'tait le diable.

Comme il avanait toujours, ils reculrent encore.

--Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un clat qui
les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu
que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'tais pas l...
comme des gens mal levs ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu
vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger
comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle Dd.
Vous l'avez vu, Dd? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas
d'imbciles!

Loustalot cumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur 
grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques!

--Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les
retiraient pas.) vous avez d aussi vous mettre du coton dans les
oreilles!... Tout le bataclan!...

Toute la folie de Dd!... Et qu'il me fait mes inventions pour un
morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?...

Et la lumire qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la
folie, toute la folie de Dd!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous
dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher
fou!

Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une faon si
dsespre que les deux autres en eurent comme un choc au coeur. Et
cet immense misrable qui, il y a une seconde  peine, leur paraissait
le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout  coup, infiniment
pitoyable. Oh! ils taient bien tonns de le voir pleurer ainsi, mais
ils ne s'approchrent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs
lunettes. Loustalot, rlant, gmissait:

--Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs...
mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou
dangereux, trs dangereusement fou... Les autorits ne m'ont permis de
le conserver chez moi que comme un prisonnier...--Un jour, on a retir
de ses mains une petite fille qu'il avait presque trangle afin de
reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que
cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me
le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous
n'avez qu' parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs
d'enfants!

Et il pleura!... Il pleura!...

M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroys
par cette rvlation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sincrit de
ce dsespoir leur expliquaient le singulier et douloureux mystre de
l'homme  travers les barreaux.

Mais les trois morts?...

M. Patard posa une main timide sur l'paule du grand Loustalot dont les
larmes ne tarissaient pas...

--Nous ne dirons rien! dclara M. le secrtaire perptuel, mais avant
nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien
dire... et qui sont morts.

Loustalot se leva, tendit les bras comme s'il voulait treindre toute
la douleur du monde.

--Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie
pas t plus pouvant que vous?... Le destin semblait se faire mon
complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien!
Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

Et il alla  Lalouette.

--Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne sant?

Avant que M. Lalouette n'ait pu rpondre, la salle tait envahie par ses
collgues impatients qui venaient chercher M. le secrtaire perptuel et
son hros.

La cour les salles, les couloirs de l'Institut taient pleins du plus
ardent tumulte.

Malgr le coton qu'il avait enfonc dans ses oreilles,
M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme,
aprs la confidence dernire de Loustalot, il pouvait passer 
l'Immortalit, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter
jusqu' l'entre de la salle des sances publiques.

L, il fut arrt un instant par l'encombrement et se trouva nez  nez
avec Loustalot lui-mme. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir
prendre une suprme prcaution, et, pench  l'oreille du savant, il lui
dit:

--Vous m'avez demand si j'ai une bonne sant?... Merci, elle est
excellente... je crois fermement  tout ce que vous nous avez racont,
mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris
mes prcautions... j'ai crit moi mme un rcit de tout ce que nous
avons vu et entendu chez vous, rcit qui sera divulgu aussitt aprs ma
mort.

Loustalot considra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il rpondit
avec simplicit:

--a n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!...




XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette


M. Gaspard Lalouette ne pouvait plus dcemment reculer.

Dj on l'avait aperu dans la salle. Des bravos assourdissants
salurent son entre. La vue de Mme Lalouette, au premier rang, rendit
au rcipiendaire un peu de son courage, mais, en vrit, M. Loustalot
venait de lui porter un coup terrible. Il en chancelait encore. Comment
cet homme savait-il que lui, Lalouette, ne savait pas lire? Le secret en
avait t cependant prcieusement gard. Ce n'tait point Patard qui
pouvait avoir parl! Et Eliphas avait montr trop de joie de voir 
l'Acadmie un monsieur qui ne savait pas lire pour compromettre sa
vengeance par une indiscrtion. Eulalie tait le tombeau des secrets.
Alors? Comment? Comment? Il croyait tenir Loustalot et c'tait
Loustalot qui, au dernier moment, lui prouvait son impuissance.

Mais Loustalot, aprs tout, n'avait peut-tre point mis dans sa rplique
d'intention mauvaise. N'tait-il point un malheureux dsespr pre et
un illustre savant  plaindre? videmment. Alors, qu'est-ce que M.
Lalouette avait  craindre?

--Surtout avec des lunettes bleues et du coton dans les oreilles!

Lalouette se redressa devant les hommages qui l'accueillaient, qui
suivaient chacun de ses pas. Il voulut paratre fier comme un gnral
romain au triomphe et aussi comme Artaban. Et il y russit. Cela,
surtout, grce  ses lunettes bleues qui cachaient un reste d'inquitude
dans le regard.

Il vit,  ct de lui, trs tranquille et trs triste, le grand
Loustalot qui semblait  mille lieues de la runion. Il fut, du coup,
rassur, ma foi, tout  fait. Et, la parole lui ayant t donne, il
commena son discours, trs posment, en tournant, le coude arrondi, les
pages, comme s'il lisait, bien entendu. Toute sa bonne mmoire tait
l... si bonne... si bonne... qu'il dbitait son compliment en
songeant  autre chose.

Il songeait: mais enfin, comment le grand Loustalot sait-il que je ne
sais pas lire?

Et tout  coup, se frappant brusquement le front, il s'cria, au milieu
de son discours:

--J'y suis!

A ce geste inattendu,  ce cri inexplicable, toute la salle rpondit par
une clameur. D'un unique mouvement d'indicible angoisse, elle se
souleva, penche sur l'homme... s'attendant  le voir pirouetter comme
les autres.

Mais aprs avoir touss librement pour se dgager la gorge, M. Gaspard
Lalouette dclara:

--Ce n'est rien!... Messieurs, je continue!... Je disais donc... je
disais donc: ah! je disais donc que ce pauvre Martin Latouche, enlev si
prmaturment...

Ah! qu'il tait beau et calme, le pre Lalouette! et sr de lui,
maintenant! Oh! tout  fait sr!... Il parlait de la mort des autres
avec la tranquillit de l'homme qui ne doit jamais mourir... On
l'applaudit  faire clater les vitres! C'tait du dlire. Les femmes
surtout taient folles! Elles arrachaient leurs gants  force de taper
dans leurs petites mains, elles cassaient des ventails, elles avaient
de petits cris aigus d'enthousiasme, d'enchantement et de
satisfaction--c'tait extraordinaire, pour une rception acadmique--,
Mme Lalouette tait soutenue par deux amies dvoues et l'on pouvait
contempler sur son visage rafrachi deux vrais ruisseaux de larmes
heureuses qui ne tarissaient point.

Donc M. Lalouette parlait bien.

Il avait trouv le mot de l'nigme et rien ne l'arrtait plus dans son
discours. Il faisait des effets de voix, de bras et de torse.

Voici pourquoi il avait cri: J'y suis! J'y suis parce que le fameux
jour o j'tais all tout seul  La Varenne-Saint-Hilaire et o je
m'tais enfui de chez Loustalot comme si je m'tais chapp de
Charenton... ce jour-l, j'arrivai juste  la gare pour sauter dans le
train qui me ramenait  Paris. Dans le compartiment, il y avait une dame
qui poussa des cris de paon. C'tait un compartiment ferm ne donnant
point sur un couloir; je vis qu'elle croyait que j'allais l'assassiner.
Plus je voulais la calmer et plus elle criait. A la station suivante
elle appela le chef de train qui me reprocha d'tre mont dans le
compartiment des dames seules. Et il me montra une pancarte en
m'annonant qu'il allait dresser procs-verbal, et que j'aurais un beau
procs.

Heureusement j'avais dans ma poche mon livret militaire grce auquel
j'ai pu prouver que je ne savais pas lire! Et voil... cet employ doit
tre le mme que celui qui a trouv le parapluie de M. Patard et qui l'a
remis  Loustalot. Aux questions de Loustalot sur mon signalement,
l'employ certainement a rpondu que M. le secrtaire perptuel
voyageait avec l'homme qui ne savait pas lire!

--Messieurs... Mgr d'Abbeville tait comme moi un enfant du peuple.

A cet endroit du discours un nouveau garon de salle de l'Institut--car
les anciens n'eussent point os une pareille dmarche qui rappelait des
prcdents fcheux--traversa l'enceinte sur la pointe des pieds, une
lettre  la main.

Quand le public vit cette lettre, une nouvelle intense motion s'empara
de tous... On crut que cette lettre tait encore destine au
rcipiendaire... et aussitt il y eut des cris...

--Non!... Non!... Pas de lettres!... N'ouvrez pas!... Qu'il ne l'ouvre
pas!

Et un cri dchirant. C'tait Mme Lalouette qui se trouvait mal.

M. Lalouette avait tourn la tte du ct du garon de salle et il avait
vu la lettre... Il avait compris... Le parfum plus tragique le guettait
peut-tre... Enfin, il avait entendu le dsespoir de Mme Lalouette...

Alors, il se dressa sur la pointe des pieds et il se fit plus grand
qu'il n'avait jamais t et, dominant rellement, au moins de toute sa
force morale cette assemble effare, montrant d'un doigt qui ne
tremblait pas la lettre fatale:

--Ah! non! pas avec moi, fit-il... a ne russira pas!... Moi je ne sais
pas lire!...

Ce fut une explosion d'allgresse folle! Ah! au moins, celui-l tait
spirituel. Brave et spirituel: Il ne savait pas lire!

Le mot tait adorable. Et le triomphe de Lalouette fut complet. Des
collgues vinrent lui secouer les mains avec une nergie farouche, et la
sance s'acheva dans un transport d'enthousiasme merveilleux...

Le triomphe fut d'autant plus complet qu'en fin de compte M. Gaspard
Lalouette ne mourut pas et que l'homme qui ne sait pas lire put
dfinitivement s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville sans avoir
t empoisonn d'aucune sorte.

La lettre n'tait point  l'adresse de M. Lalouette.

Mme Lalouette revint  elle pour retrouver un mari bien vivant qui lui
parut le plus beau des hommes.

Sur le tard, ils eurent un enfant du sexe masculin qu'ils appelrent
Acadmus.

Quant au grand Loustalot, il prouva, peu de temps aprs les vnements
qui nous ont occups, une grande douleur il perdit son fils. Dd
mourut.

M. Hippolyte Patard et M. Lalouette furent invits  l'enterrement qui
eut lieu le soir, presque secrtement.

Au cimetire, M. Lalouette fut fort intrigu par la prsence d'un
mystrieux personnage qui, derrire les tombes, se glissait non loin du
grand Loustalot. Quand l'illustre savant tomba  genoux, l'inconnu
s'approcha et se pencha sur lui comme s'il voulait couter interroger
cette douleur La figure de l'homme tait invisible tant elle tait
enveloppe du chapeau et du manteau. Tout le temps de la crmonie,
M. Lalouette se demanda: Qui donc est celui-ci? Car il lui semblait
bien que l'allure gnrale ne lui tait pas trangre.

Enfin l'homme se perdit dans la nuit.

M. le secrtaire perptuel et M. Lalouette revinrent de compagnie. Dans
le train, o M. Lalouette faillit encore monter dans le compartiment des
dames seules, croyant monter dans celui des fumeurs, les deux
acadmiciens causrent.

--Ce pauvre Loustalot semble avoir bien du chagrin, disait M. Hippolyte
Patard.

--Oui, oui, bien du chagrin, rpondit, en hochant la tte, M. Lalouette.

Deux ans plus tard, M. Gaspard Lalouette, se rendant  l'Acadmie,
traversait le pont des Arts au bras de M. Hippolyte Patard. Soudain il
suspendit sa marche:

--Voyez, dit-il, devant vous... l'homme au manteau...

--Eh bien? demanda, tout tonn, M. le secrtaire perptuel.

--Vous ne reconnaissez pas cette silhouette?...

--Ma foi non!...

--C'est qu'elle ne vous a pas frapp comme moi, monsieur le secrtaire
perptuel... Cet homme n'a pas lch le grand Loustalot d'un pas le soir
de la crmonie, au cimetire... et je crus bien ne pas me tromper en
affirmant que j'avais dj vu cette silhouette-l quelque part...

A ce moment, l'homme au manteau se retourna:

--M. Eliphas de La Nox! s'cria M. Lalouette.

C'tait bien le mage. Il s'avana vers les deux Immortels et serra la
main de M. Lalouette.

--Vous ici! s'exclama celui-ci, et vous ne nous avez pas fait une petite
visite? Mme Lalouette aurait t si heureuse de vous serrer la main!
Faites-nous donc le plaisir de venir dner, sans crmonie, l'un de ces
soirs,  la maison.

Et se tournant vers M. Patard:

--Mon cher secrtaire perptuel, je vous prsente M. Eliphas de
Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, dont la lettre nous a si fort
tracasss dans un temps. Et,  part a! que devenez-vous, mon cher
monsieur de La Nox?...

--Mais je vends toujours mes peaux de lapin, mon cher acadmicien,
rpondit avec un sourire celui qui avait t l'Homme de lumire.

--Et vous ne regrettez point l'Acadmie? demanda bravement M. Lalouette.

--Non, puisque vous y tes! rpliqua doucement Eliphas.

M. Lalouette prit ces paroles pour un compliment et remercia.

M. le secrtaire perptuel toussa.

M. Lalouette dit:

--A propos!... Figurez-vous qu'en vous apercevant, et sans vous avoir
encore reconnu, je disais  M. le secrtaire perptuel: C'est drle,
mais il me semble bien avoir vu cette silhouette  l'enterrement du fils
du grand Loustalot...--J'y tais, fit Eliphas.

--Vous connaissiez le grand Loustalot? demanda M. Patard, qui n'avait
encore rien dit.

--Point personnellement, rpondit sur un ton tout  coup si grave M.
Eliphas de La Nox que ses deux interlocuteurs en furent comme gns...
Non, je ne le connaissais pas personnellement, mais j'ai eu l'occasion
de m'occuper de lui  la suite d'une enqute que j'ai cru devoir faire
pour ma satisfaction personnelle, relativement  certains faits qui ont
occup l'opinion publique dans un temps o l'on mourait beaucoup 
l'Acadmie, monsieur le secrtaire perptuel...

En entendant cela, M. le secrtaire perptuel souhaita que le pont des
Arts s'entrouvrt pour mettre fin  une conversation qui lui rappelait
les heures les plus nfastes de son honnte et triste vie. Il balbutia
htivement:

--Oui, je me rappelle galement vous avoir vu au cimetire... Le grand
Loustalot avait bien du chagrin de la mort de son fils...

M. Lalouette ajouta aussitt:

--Son chagrin n'a point diminu. Nous ne l'avons plus revu  l'Acadmie
depuis ce deuil cruel et il nous laisse, seuls, travailler au
Dictionnaire... Ah! le pauvre homme a t bien frapp!...

--Si frapp... si frapp, rpliqua soudain l'Homme de lumire, en
penchant sa noble et mystrieuse figure sur les deux acadmiciens
frmissants... si frapp que, depuis la mort de Dd, il n'a plus rien
invent du tout!

Sur quoi, ayant prononc la terrible phrase, M. Eliphas de Saint-Elme de
Taillebourg de La Nox, tournant le dos  l'Institut, disparut au bout du
pont des Arts...

...Cependant que, appuys maintenant l'un sur l'autre, comme pour se
soutenir mutuellement, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette
dirigeaient hroquement leurs pas chancelants vers le seuil de
l'Immortalit.

Tant qu'ils furent dehors, ils ne prononcrent point un mot, mais
aussitt qu'ils furent enferms dans le cabinet de M. le secrtaire
perptuel, M. Gaspard Lalouette retrouva soudain ses forces pour
dclarer que sa conscience, dfinitivement claircie par les paroles
tragiques de M. Eliphas de La Nox, ne lui permettait point de conserver
plus longtemps un silence coupable. C'est en vain que M. Patard, des
larmes dans la voix, essayait de le faire taire et plaidait encore le
doute dont il voulait faire bnficier l'abominable Loustalot, pour
l'honneur de l'Acadmie; M. Lalouette ne voulait plus rien entendre.

--Non! Non! s'cria-t-il, c'est Martin Latouche qui avait raison! C'est
lui qui a entrevu la vrit: il n'y a pas eu de plus grand crime sur la
terre!

--Si! rpliqua M. le secrtaire perptuel, clatant  son tour si! Il y
en a eu un plus grand!

--Et lequel, monsieur?

--Celui de faire entrer  l'Acadmie quelqu'un qui ne sait pas lire! Ce
crime, c'est moi qui l'ai commis!

Et il ajouta, tremblant d'une fureur sainte:

--Dnonce-moi donc si tu l'oses!

C'tait la premire fois que, depuis l'ge de neuf ans, o il avait eu
le malheur de perdre sa mre, M. Hippolyte Patard usait, dans le
discours, du tutoiement.

Cette familiarit menaante, au lieu de calmer la discussion, ne fit que
l'exasprer davantage et les deux Immortels taient dresss l'un contre
l'autre, comme deux coqs de bataille, quand un coup, frapp  la porte,
les rappela au sentiment des convenances. M. Lalouette se laissa tomber
dans un fauteuil, au coin du feu, et M. Patard alla ouvrir. C'tait le
concierge qui apportait un pli assez volumineux qu'on lui avait fort
recommand et qu'il devait remettre entre les mains mmes de M. le
secrtaire perptuel. Le concierge s'en alla et M. Patard prit
connaissance du message. D'abord il lut, sur l'enveloppe, ces mots: A
M. le secrtaire perptuel, pour tre ouvert en sance prive de
l'Acadmie franaise.

M. Patard reconnut l'criture et tressaillit.

--Qu'y a-t-il? demanda Lalouette.

Mais, trs agit, M. le secrtaire perptuel ne rpondit pas.

Le message dans les mains, il errait dans la pice comme s'il ne savait
plus ce qu'il faisait. Tout  coup, il se dcida, fit sauter les cachets
et dploya un assez volumineux cahier, en tte duquel il lut: Ceci est
ma confession.

M. Lalouette le regardait lire, ne comprenant rien au prodigieux moi
qui s'emparait de M. Patard, au fur et  mesure que celui-ci tournait
les pages du mystrieux dossier. La figure de l'honorable acadmicien
perdait peu  peu cette belle couleur jaune par laquelle elle avait
accoutum de traduire les motions funestes de ce coeur dvou  la plus
glorieuse des institutions. M. Patard tait maintenant plus ple que le
marbre qui devait, un jour, par-del le trpas, commmorer ses traits
immortels, sur le seuil de la salle du Dictionnaire.

Et M. Lalouette vit soudain M. Patard qui jetait, d'un geste dlibr,
tout le dossier au feu.

Aprs quoi, le dit Patard, ayant assist, immobile,  son petit
incendie, se dirigea vers son complice et lui tendit la main:

--Sans rancune, monsieur Lalouette, lui dit-il, nous ne nous disputerons
plus. C'est vous qui aviez raison. Le grand Loustalot tait surtout un
grand misrable. Oublions-le. Il est mort. Il a pay sa dette, lui! mais
vous, mon cher Gaspard, quand paierez-vous la vtre? a n'est pourtant
pas bien difficile  apprendre: b a: ba, b e: be, b i: bi, b o: bo, b u:
bu!






End of the Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hant, by Gaston Leroux

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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