Project Gutenberg's Les opinions de M. Jrme Coignard, by Anatole France

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Title: Les opinions de M. Jrme Coignard
       Recueillies par Jacques Tournebroche

Author: Anatole France

Release Date: September 10, 2006 [EBook #19233]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD ***




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ANATOLE FRANCE

LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD RECUEILLIES PAR JACQUES TOURNEBROCHE






L'ABB JRME COIGNARD

_A Octave Mirbeau_.


Je n'ai pas besoin de retracer ici la vie de M. l'abb Jrme Coignard,
professeur d'loquence au collge de Beauvais, bibliothcaire de M. de
Sez, _Sagiensis episcopi bibliothecarius solertissimus_, comme le porte
son pitaphe, plus tard secrtaire au charnier Saint-Innocent, puis
enfin conservateur de cette Astaracienne, la reine des bibliothques,
dont la perte est  jamais dplorable. Il prit assassin, sur la route
de Lyon, par un juif cabbaliste du nom de Mosade (_Juda manu
nefandissima_), laissant plusieurs ouvrages interrompus et le souvenir
de beaux entretiens familiers. Toutes les circonstances de son existence
singulire et de sa fin tragique ont t rapportes par son disciple,
Jacques Mntrier, surnomm _Tournebroche_ parce qu'il tait fils d'un
rtisseur de la rue Saint-Jacques. Ce Tournebroche professait pour celui
qu'il avait l'habitude de nommer son bon matre une admiration vive et
tendre. C'est, disait-il, le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri
sur la terre. Il rdigea avec modestie et fidlit les mmoires de M.
l'abb Coignard, qui revit dans cet ouvrage comme Socrate dans les
_Mmorables_ de Xnophon.

Attentif, exact et bienveillant, il fit un portrait plein de vie et tout
empreint d'une amoureuse fidlit. C'est un ouvrage qui fait songer 
ces portraits d'rasme, peints par Holbein, qu'on voit au Louvre, au
muse de Ble et  Hampton-Court, et dont on ne se lasse point de goter
la finesse. Bref, il nous laissa un chef-d'oeuvre.

On sera surpris, sans doute, qu'il n'ait pas pris soin de le faire
imprimer. Pourtant il pouvait l'diter lui-mme, tant devenu libraire,
rue Saint-Jacques,  l'_Image Sainte-Catherine_, o il succda  M.
Blaizot. Peut-tre, vivant dans les livres, craignit-il d'ajouter
seulement quelques feuillets  cet amas horrible de papier noirci qui
moisit obscurment chez les bouquinistes. Nous partageons ses dgots en
passant sur les quais devant la bote  deux sous o le soleil et la
pluie dvorent lentement des pages crites pour l'immortalit. Comme ces
ttes de mort assez touchantes, que Bossuet envoyait  l'abb de la
Trappe pour le divertissement d'un solitaire, ce sont l des sujets de
rflexions propres  faire concevoir  un homme de lettres la vanit
d'crire. J'ose dire que, pour ma part, entre le Pont-Royal et le
Pont-Neuf, j'ai prouv cette vanit tout entire. Je serais tent de
croire que l'lve de M. l'abb Coignard ne fit point imprimer son
ouvrage parce que, form par un si bon matre, il jugeait sainement de
la gloire littraire, et l'estimait  sa valeur, c'est--dire autant
comme rien. Il la savait incertaine, capricieuse, sujette  toutes les
vicissitudes et dpendant de circonstances en elles-mmes petites et
misrables. Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et mdiocres,
il n'y trouvait point de raison d'esprer que leur postrit devnt tout
 coup savante, quitable et sre. Il augurait seulement que l'avenir,
tranger  nos querelles, nous accorderait son indiffrence  dfaut de
justice. Nous sommes presque assurs que, grands et petits, elle nous
runira dans l'oubli et rpandra sur nous tous l'galit paisible du
silence. Mais, si cette esprance nous trompait par grand hasard, si la
race future gardait quelque mmoire de notre nom ou de nos crits, nous
pouvons prvoir qu'elle ne goterait notre pense que par ce travail
ingnieux de faux sens et de contresens qui seul perptue les ouvrages
du gnie  travers les ges. La longue dure des chefs-d'oeuvre est
assure au prix d'aventures intellectuelles tout  fait pitoyables, dans
lesquelles le coq--l'ne des cuistres prte la main aux calembours
ingnus des mes artistes. Je ne crains pas de dire qu' l'heure qu'il
est, nous n'entendons pas un seul vers de l'_Iliade_ ou de la _Divine
Comdie_ dans le sens qui y tait attach primitivement. Vivre c'est se
transformer, et la vie posthume de nos penses crites n'est pas
affranchie de cette loi: elles ne continueront d'exister qu' la
condition de devenir de plus en plus diffrentes de ce qu'elles taient
en sortant de notre me. Ce qu'on admirera de nous dans l'avenir nous
deviendra tout  fait tranger.

Il est probable que Jacques Tournebroche, dont on connat la simplicit,
ne se posait pas toutes ces questions au sujet du petit livre sorti de
sa main. Ce serait lui faire injure que de penser qu'il avait de
lui-mme une opinion exagre.

Je crois le connatre. J'ai mdit son livre. Tout ce qu'il dit et tout
ce qu'il fait trahit l'exquise modestie de son me. Si pourtant il
n'tait pas sans savoir qu'il avait du talent, il savait aussi que c'est
ce qui se pardonne le moins; on passe aisment aux gens en vue la
bassesse de l'me et la perfidie du coeur; on souffre volontiers qu'ils
soient lches ou mchants, et leur fortune mme ne leur fait pas trop
d'envieux si l'on voit qu'elle est immrite. Les mdiocres sont tout de
suite soulevs et ports par les mdiocrits environnantes qui
s'honorent en eux. La gloire d'un homme ordinaire n'offense personne.
Elle est plutt une secrte flatterie au vulgaire; mais il y a dans le
talent une insolence qui s'expie par les haines sourdes et les calomnies
profondes. Si Jacques Tournebroche renona sciemment au pnible honneur
d'irriter par un loquent crit la foule des sots et des mchants, on ne
peut qu'admirer son bon sens et le tenir pour le digne lve d'un matre
qui connaissait les hommes. Quoi qu'il en soit, le manuscrit de Jacques
Tournebroche, rest indit, fut perdu pendant plus d'un sicle. J'ai eu
l'extraordinaire bonheur de le retrouver chez un brocanteur du boulevard
Montparnasse qui tale derrire les carreaux salis de son choppe des
croix du Lis, des mdailles de Sainte-Hlne et des dcorations de
Juillet, sans se douter qu'il donne ainsi aux gnrations une
mlancolique leon d'apaisement. Ce manuscrit  t publi par mes soins
en 1893, sous ce titre: _La Rtisserie de la Reine Pdauque_ (1 vol.
in-18 Jsus). J'y renvoie le lecteur, qui y trouvera plus de nouveauts
qu'on n'en cherche d'ordinaire dans un vieux livre. Mais ce n'est pas de
cet ouvrage qu'il s'agit ici.

Jacques Tournebroche ne se contenta pas de faire connatre les actions
et les maximes de son matre dans un rcit suivi. Il prit soin encore de
recueillir plusieurs discours et entretiens de M. l'abb Coignard qui
n'avaient point trouv place dans les mmoires (c'est le vrai nom qu'il
convient de donner  _la Rtisserie de la Reine Pdauque_), et il en
forma un petit cahier qui m'est tomb entre les mains avec ses autres
papiers.

C'est ce cahier que je fais imprimer aujourd'hui sous ce titre: _les
Opinions de M. Jrme Coignard_. Le bon et gracieux accueil fait par le
public au prcdent ouvrage de Jacques Tournebroche m'encourage  donner
tout de suite ces dialogues dans lesquels l'ancien bibliothcaire de M.
de Sez se retrouve avec son indulgente sagesse et cette sorte de
scepticisme gnreux o tendent ses considrations sur l'homme, si
mles de mpris et de bienveillance. Je ne saurais prendre la
responsabilit des ides exprimes par ce philosophe sur divers sujets
de politique et de morale; mes devoirs d'diteur m'engagent seulement 
prsenter la pense de mon auteur sous le jour le plus favorable. Sa
libre intelligence foulait aux pieds les croyances vulgaires et ne se
rangeait point sans examen  la commune opinion, hors en ce qui touche
la foi catholique, dans laquelle il fut inbranlable. Pour tout le
reste, il ne craignait point de tenir tte  son sicle. Or, cela seul
le rend digne d'estime. Nous devons de la reconnaissance aux esprits qui
ont combattu les prjugs. Mais il est plus ais de les louer que de les
imiter. Les prjugs se dfont et se reforment sans cesse, avec
l'ternelle mobilit des nues. Il est dans leur nature d'tre augustes
avant de paratre odieux, et les hommes sont rares qui n'ont point la
superstition de leur temps et qui regardent en face ce que le vulgaire
n'ose voir. M. l'abb Coignard fut un homme libre dans une condition
humble, et c'est assez, je crois, pour qu'on le mette bien au-dessus
d'un Bossuet, et de tous ces grands personnages qui brillent  leur rang
dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances.

Mais s'il faut estimer que M. l'abb Coignard vcut libre, affranchi des
communes erreurs et que les spectres de nos passions et de nos craintes
n'eurent point d'empire sur lui, on doit reconnatre encore que cet
esprit excellent eut des vues originales sur la nature et sur la
socit, et que, pour tonner et ravir les hommes par une vaste et belle
construction mentale, il lui manqua seulement l'adresse ou la volont de
jeter  profusion les sophismes comme un ciment dans l'intervalle des
vrits. C'est de cette manire seulement qu'on difie les grands
systmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la
sophistique. L'esprit de systme lui fit dfaut, ou (si l'on veut) l'art
des ordonnances symtriques. Sans quoi il paratrait ce qu'il tait en
effet, c'est--dire le plus sage des moralistes, une sorte de mlange
merveilleux d'picure et de saint Franois d'Assise.

Ce sont l,  mon sens, les deux meilleurs amis que l'humanit
souffrante ait encore rencontrs dans sa marche dsoriente. picure
affranchit les mes des vaines terreurs et les instruisit 
proportionner l'ide de bonheur  leur misrable nature et  leurs
faibles forces. Le bon saint Franois, plus tendre et plus sensuel, les
conduisit  la flicit par le rve intrieur, et voulut qu' son
exemple les mes se rpandissent en joie dans les abmes d'une solitude
enchante. Ils furent bons tous deux, l'un de dtruire les illusions
dcevantes, l'autre de crer les illusions dont on ne s'veille pas.

Mais il ne faut rien exagrer. M. l'abb Coignard n'gala certes ni par
l'action ni mme par la pense le plus audacieux des sages et le plus
ardent des saints. Les vrits qu'il dcouvrait, il ne savait pas s'y
jeter comme dans un gouffre. Il garda en ses explorations les plus
hardies l'attitude d'un promeneur paisible. Il ne s'exceptait pas assez
du mpris universel que lui inspiraient les hommes. Il lui manqua cette
illusion prcieuse qui soutenait Bacon et Descartes, de croire en
eux-mmes aprs n'avoir cru en personne. Il douta de la vrit qu'il
portait en lui, et il rpandit sans solennit les trsors de son
intelligence. Cette confiance lui fit dfaut, commune pourtant  tous
les faiseurs de penses, de se tenir soi-mme pour suprieur aux plus
grands gnies. C'est une faute qui ne se pardonne pas, car la gloire ne
se donne qu' ceux qui la sollicitent. Chez M. l'abb Coignard, c'tait
de plus une faiblesse et une inconsquence. Puisqu'il poussait  ses
dernires limites l'audace philosophique, il n'et pas d se faire
scrupule de se proclamer le premier des hommes. Mais son coeur restait
simple et son me candide, et cette insuffisance d'un esprit qui ne sut
pas se tendre au-dessus de l'univers lui fit un tort irrparable.
Dirai-je pourtant que je l'aime mieux ainsi?

Je ne crains pas d'affirmer que, philosophe et chrtien, M. l'abb
Coignard unit dans un mlange incomparable l'picurisme qui nous garde
de la douleur et la simplicit sainte qui nous mne  la joie.

Il est remarquable que non seulement il accepta l'ide de Dieu telle
qu'elle lui tait fournie par la foi catholique, mais encore qu'il tenta
de la soutenir sur des arguments d'ordre rationnel. Il n'imita jamais
cette habilet pratique des distes de profession qui font  leur usage
un Dieu moral, philanthrope et pudique, avec lequel ils gotent la
satisfaction d'une parfaite entente. Les rapports troits qu'ils
tablissent avec lui donnent  leurs crits beaucoup d'autorit et 
leur personne une grande considration dans le public. Et ce Dieu
gouvernemental, modr, grave, exempt de tout fanatisme et qui a du
monde, les recommande dans les assembles, dans les salons et dans les
acadmies. M. l'abb Coignard ne se reprsentait point un ternel si
profitable. Mais, considrant qu'il est impossible de concevoir
l'univers autrement que sous les catgories de l'intelligence et qu'il
faut tenir le cosmos pour intelligible, mme en vue d'en dmontrer
l'absurdit, il en rapportait la cause  une intelligence qu'il nommait
Dieu, laissant  ce terme son vague infini, et s'en rapportant pour le
surplus  la thologie qui, comme on sait, traite avec une minutieuse
exactitude de l'inconnaissable.

Cette rserve, qui marque les limites de son intelligence, fut heureuse
si, comme je le crois, elle lui ta la tentation de mordre  quelque
apptissant systme de philosophie et le garda de donner du museau dans
une de ces souricires o les esprits affranchis ont hte de se faire
prendre. A l'aise dans la grande et vieille ratire, il trouva plus
d'une issue pour dcouvrir le monde et observer la nature. Je ne partage
pas ses croyances religieuses et j'estime qu'elles le dcevaient, comme
elles ont du, pour leur bonheur ou leur malheur, tant de sicles
d'hommes. Mais il semble que les vieilles erreurs soient moins fcheuses
que les nouvelles, et que, puisque nous devons nous tromper, le meilleur
est de s'en tenir aux illusions mousses.

Il est certain du moins que M. l'abb Coignard, en admettant les
principes chrtiens et catholiques, ne s'interdit pas d'en tirer des
conclusions trs originales. Sur les racines de l'orthodoxie, son me
luxuriante fleurit singulirement en picurisme et en humilit. Je l'ai
dj dit: il s'effora toujours de chasser ces fantmes de la nuit, ces
vaines terreurs, ou, comme il les appelait, ces diableries gothiques,
qui font de la vie pieuse d'un simple bourgeois une espce de sabbat
mesquin et journalier. Des thologiens l'ont, de nos jours, accus de
porter l'esprance  l'excs, et jusqu'au drglement. Je retrouve ce
reproche sous la plume d'un minent philosophe[1]. Je ne sais si
vraiment M. Coignard se reposait avec une confiance exagre sur la
bont divine. Mais il est certain qu'il concevait la grce dans un sens
large et naturel, et que le monde,  ses yeux, ressemblait moins aux
dserts de la Thbade qu'aux jardins d'picure. Il s'y promenait avec
cette audacieuse ingnuit qui est le trait essentiel de son caractre
et le principe de sa doctrine.

Jamais esprit ne se montra tout ensemble si hardi et si pacifique et ne
trempa ses ddains de plus de douceur. Sa morale unit la libert des
philosophes cyniques  la candeur des premiers moines de la sainte
Portioncule. Il mprisa les hommes avec tendresse. Il tenta de leur
enseigner que, n'ayant d'un peu grand que leur capacit pour la douleur,
ils ne peuvent rien mettre en eux d'utile ni de beau que la piti;
qu'habiles seulement  dsirer et  souffrir, ils doivent se faire des
vertus indulgentes et voluptueuses. Il en vint  considrer l'orgueil
comme la source des plus grands maux et comme le seul vice contre
nature.

Il semble bien, en effet, que les hommes se rendent malheureux par le
sentiment exagr qu'ils ont d'eux et de leurs semblables, et que, s'ils
se faisaient une ide plus humble et plus vraie de la nature humaine,
ils seraient plus doux  autrui et plus doux  eux-mmes. C'est donc sa
bienveillance qui le poussait  humilier ses semblables dans leurs
sentiments, leur savoir, leur philosophie et leurs institutions. Il
avait  coeur de leur montrer que leur imbcile nature n'a rien imagin
ni construit qui vaille la peine d'tre attaqu ni dfendu bien
vivement, et que, s'ils connaissaient la rudesse fragile de leurs plus
grands ouvrages, tels que les lois et les empires, ils s'y battraient
seulement en jouant, et pour le plaisir, comme les enfants qui lvent
des chteaux de sable au bord de la mer.

Aussi ne faut-il ni s'tonner ni se scandaliser de ce qu'il abaisst
toutes ces ides par lesquelles l'homme rige sa gloire et ses honneurs
aux dpens de son repos. La majest des lois n'imposait pas  son me
clairvoyante et il dplorait que des malheureux fussent soumis  tant
d'obligations dont on ne peut, le plus souvent, dcouvrir l'origine et
le sens. Tous les principes lui semblaient galement contestables. Il en
tait venu  croire que les citoyens ne condamnent un si grand nombre de
leurs semblables  l'infamie que pour goter par contraste les joies de
la considration. Cette vue lui faisait prfrer la mauvaise compagnie 
la bonne, sur l'exemple de Celui qui vcut parmi les publicains et les
prostitues. Il y garda la puret du coeur, le don de la sympathie et les
trsors de la misricorde. Je ne parlerai pas ici de ses actions, qui
sont contes dans _la Rtisserie de la reine Pdauque_. Je n'ai pas 
savoir si, comme on l'a dit de madame de Mouchy, il valait mieux que sa
vie. Nos actions ne sont pas tout  fait ntres, elles dpendent moins
de nous que de la fortune. Elles nous sont donnes de toutes mains; nous
ne les mritons pas toujours. Notre insaisissable pense est tout ce que
nous possdons en propre. De l cette vanit des jugements du monde.
Toutefois, je constate avec plaisir que tous les gens d'esprit, sans
exception, ont trouv M. l'abb Coignard aimable et plaisant. Aussi
faudrait-il tre un pharisien pour ne pas voir en lui une belle crature
de Dieu. Cela dit, j'ai hte d'en revenir  ses doctrines qui, seules,
importent ici.

Ce qu'il avait le moins, c'tait le sens de la vnration. La nature le
lui avait refus, et il ne fit rien pour l'acqurir. Il et craint, en
exaltant les uns, d'abaisser les autres, et sa charit universelle
s'tendait galement sur les humbles et sur les superbes. Elle se
portait vers les victimes avec plus de sollicitude, mais les bourreaux
eux-mmes lui semblaient trop misrables pour valoir quelque haine. Il
ne leur souhaitait pas de mal, et les plaignait seulement d'tre
mchants.

Il ne croyait pas que les reprsailles, ou lgales ou spontanes,
fissent autre chose qu'ajouter le mal au mal. Il ne se complaisait ni
dans l'-propos piquant des vengeances prives ni dans la majestueuse
cruaut des lois, et, s'il lui arrivait de sourire quand on rossait les
sergents, c'tait l'effet d'un pur mouvement de la chair et du sang, et
par naturelle bonhomie.

C'est qu'il s'tait form du mal une ide simple et sensible. Il la
rapportait uniquement aux organes de l'homme et  ses sentiments
naturels, sans la compliquer de tous les prjugs qui prennent dans les
codes une consistance artificielle. J'ai dit qu'il n'avait pas form de
systme, tant peu enclin  rsoudre les difficults par les sophismes.
Il est visible qu'une premire difficult l'arrta net dans ses
mditations sur les moyens d'tablir le bonheur ou seulement la paix sur
la terre. Il tait persuad que l'homme est naturellement un trs
mchant animal, et que les socits ne sont abominables que parce qu'il
met son gnie  les former. Il n'attendait par consquent aucun bien
d'un retour  la nature. Je doute qu'il et chang de sentiment s'il
avait assez vcu pour lire l'_mile_. Quand il mourut, Jean-Jacques
n'avait pas encore remu le monde par l'loquence de la sensibilit la
plus vraie unie  la logique la plus fausse. Ce n'tait alors qu'un
petit vagabond, qui, malheureusement pour lui, trouvait d'autres abbs
que M. Jrme Coignard, sur les bancs des promenades dsertes de Lyon.
On peut regretter que M. Coignard, qui connut toute espce de personnes,
n'ait pas rencontr d'aventure le jeune ami de madame de Warens; mais
cela n'et fait qu'une scne amusante, un tableau romantique:
Jean-Jacques aurait peu got la sagesse dsabuse de notre philosophe.
Rien ne ressemble moins  la philosophie de Rousseau que celle de M.
l'abb Coignard. Cette dernire est empreinte d'une bienveillante
ironie. Elle est indulgente et facile. Fonde sur l'infirmit humaine,
elle est solide par la base. A l'autre, manque le doute heureux et le
sourire lger. Comme elle s'assied sur le fondement imaginaire de la
bont originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture
gnante, dont elle ne sent pas elle-mme tout le comique. C'est la
doctrine des hommes qui n'ont jamais ri. Son embarras se trahit par de
la mauvaise humeur. Elle est mal gracieuse. Ce ne serait rien encore;
mais elle ramne l'homme au singe et se fche hors de propos quand elle
voit que le singe n'est pas vertueux. En quoi elle est absurde et
cruelle. On le vit bien quand des hommes d'tat voulurent appliquer le
_Contrat social_  la meilleure des rpubliques.

Robespierre vnrait la mmoire de Rousseau. Il et tenu M. l'abb
Coignard pour un mchant homme. Je n'en ferais pas la remarque, si
Robespierre tait un monstre. Mais c'tait au contraire un homme d'une
haute intelligence et de moeurs intgres. Par malheur, il tait optimiste
et croyait  la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d'tat
de ce temprament font tout le mal possible. Si l'on se mle de conduire
les hommes, il ne faut pas perdre de vue qu'ils sont de mauvais singes.
A cette condition seulement on est un politique humain et bienveillant.
La folie de la Rvolution fut de vouloir instituer la vertu sur la
terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modrs,
gnreux, on est amen fatalement  vouloir les tuer tous. Robespierre
croyait  la vertu: il fit la Terreur. Marat croyait  la justice: il
demandait deux cent mille ttes. M. l'abb Coignard est peut-tre, de
tous les esprits du XVIIIe sicle, celui dont les principes sont le plus
opposs aux principes de la Rvolution. Il n'aurait pas sign une ligne
de la Dclaration des droits de l'homme,  cause de l'excessive et
inique sparation qui y est tablie entre l'homme et le gorille.

J'ai reu la semaine dernire la visite d'un compagnon anarchiste qui
m'honore de son amiti et que j'aime parce que, n'ayant pas encore eu de
part au gouvernement de son pays, il a gard beaucoup d'innocence. Il ne
veut tout faire sauter que parce qu'il croit les hommes naturellement
bons et vertueux. Il pense que, dlivrs de leurs biens, affranchis des
lois, ils dpouilleront leur gosme et leur mchancet. Il a t
conduit  la frocit la plus sauvage par l'optimisme le plus tendre.
Tout son malheur et tout son crime est d'avoir port dans l'tat de
cuisinier o il fut condamn une me lysenne, faite pour l'ge d'or.
C'est un Jean-Jacques trs simple et trs honnte qui ne s'est point
laiss troubler par la vue d'une madame d'Houdetot, ni adoucir par la
gnrosit polie d'un marchal de Luxembourg. Sa puret le laisse  sa
logique et le rend terrible. Il raisonne mieux qu'un ministre, mais il
part d'un principe absurde. Il ne croit pas au pch originel, et
pourtant c'est l un dogme d'une vrit si solide et stable qu'on a pu
btir dessus tout ce qu'on a voulu.

Que n'tiez-vous avec lui dans mon cabinet, monsieur l'abb Coignard,
pour lui faire sentir la fausset de sa doctrine? Vous n'eussiez pas
parl  ce gnreux utopiste des bienfaits de la civilisation et des
intrts de l'tat. Vous saviez que ce sont l des plaisanteries qu'il
est indcent de faire aux malheureux; vous saviez que l'ordre public
n'est que la violence organise et que chacun est juge de l'intrt
qu'il y doit porter. Mais vous lui eussiez fait un tableau vritable et
terrible de cet ordre de nature qu'il veut rtablir; vous lui eussiez
montr dans l'idylle qu'il rve une infinit de tragdies domestiques et
sanglantes et dans sa bienheureuse anarchie le commencement d'une
tyrannie pouvantable.

Cela m'amne  prciser l'attitude que M. l'abb Coignard prenait, au
_Petit-Bacchus_, en face des gouvernements et des peuples. Il ne
respectait ni les assises de la socit ni l'arche de l'empire. Il
tenait pour sujette au doute et objet de disputes la vertu mme de la
sainte Ampoule qui tait de son temps le principe de l'tat, comme
aujourd'hui le suffrage universel. Cette libert, qui et alors
scandalis tous les Franais, ne nous choque plus. Mais ce serait mal
comprendre notre philosophe que d'excuser la vivacit de ses critiques
sur les abus de l'ancien rgime. M. l'abb Coignard ne faisait pas
grande diffrence des gouvernements qu'on nomme absolus  ceux qu'on
nomme gouvernements libres, et nous pouvons supposer que, s'il avait
vcu de nos jours, il aurait gard une forte dose de ce gnreux
mcontentement dont son coeur tait plein.

Comme il remontait aux principes, il et dcouvert sans doute la vanit
des ntres. J'en juge par un de ses propos qui nous a t conserv.
Dans une dmocratie, disait M. l'abb Coignard, le peuple est soumis 
sa volont, ce qui est un dur esclavage. En fait, il est aussi tranger
et contraire  sa propre volont qu'il pouvait l'tre  celle du Prince.
Car la volont commune ne se retrouve que peu ou point dans chaque
personne, qui pourtant en subit la contrainte tout entire. Et
l'universel suffrage n'est qu'un attrape-nigaud, comme la colombe qui
apporta le Saint Chrme dans son bec. Le gouvernement populaire, ainsi
que le monarchique, repose sur des fictions et vit d'expdients. Il
importe seulement que les fictions soient acceptes et les expdients
heureux.

Cette maxime suffit  nous faire croire qu'il et gard de nos jours
cette riante et fire libert dont il embellit son me au temps des
rois. Pourtant il n'et jamais t rvolutionnaire. Il avait trop peu
d'illusions pour cela, et il ne pensait pas que les gouvernements
dussent tre dtruits autrement que par ces forces aveugles et sourdes,
lentes et irrsistibles, qui emportent tout.

Il croyait qu'un mme peuple ne peut tre gouvern que d'une seule faon
dans le mme temps pour cette raison que, les nations tant des corps,
leurs fonctions dpendent de la structure des membres, et de l'tat des
organes, c'est--dire de la terre et du peuple et non des gouvernements
qui sont ajusts  la nation comme des habits au corps d'un homme.

Le malheur, ajoutait-il, est qu'il en va des peuples comme d'Arlequin
et de Gilles  la foire. Leur habit est d'ordinaire ou trop lche ou
trop serr, incommode, ridicule, miteux, couvert de taches, et tout
grouillant de vermine. On y peut remdier en le secouant avec prudence,
et en y portant  et l l'aiguille et au besoin les ciseaux trs
dlicatement, pour n'avoir pas  faire les frais d'un autre aussi
mauvais, mais sans s'obstiner non plus  garder l'ancien aprs que le
corps a chang de forme avec l'ge.

On voit par l que M. l'abb Coignard conciliait l'ordre et le progrs
et qu'il n'tait pas, en somme, un mauvais citoyen. Il n'excitait
personne  la rvolte et souhaitait que les institutions fussent uses
et limes par un frottement continu plutt que renverses et brises 
grands coups. Il faisait observer sans cesse  ses disciples que les
plus pres lois se polissaient merveilleusement par l'usage, et que la
clmence du temps est plus sre que celle des hommes. Quant  voir
refaire d'une fois le corps informe des lois, il ne l'esprait ni ne le
souhaitait, comptant peu sur les bienfaits d'une lgislation soudaine.
Parfois Jacques Tournebroche lui demandait s'il ne craignait pas que sa
philosophie critique, s'exerant sur des institutions ncessaires, et
que lui-mme estimait telles, n'et pour effet inopportun d'branler ce
qu'il faut conserver.

--Pourquoi, lui disait son disciple fidle, pourquoi donc,  le meilleur
des matres, rduire en poussire les fondements du droit, de la
justice, des lois, et gnralement de toutes les magistratures civiles
et militaires, puisque vous reconnaissez qu'il faut un droit, une
justice, une arme, des magistrats et des sergents?

--Mon fils, rpondait M. l'abb Coignard, j'ai toujours observ que les
maux des hommes leur viennent de leurs prjugs, comme les araignes et
les scorpions sortent de l'ombre des caveaux et de l'humidit des
courtils. Il est bon de promener la tte-de-loup et le balai un peu 
l'aveuglette dans tous les coins obscurs. Il est bon mme de donner 
et l quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du
jardin; cela fait peur  la vermine et prpare les ruines ncessaires.

--J'y consens volontiers, rpondait le doux Tournebroche, mais quand
vous aurez dtruit tous les principes,  mon matre, que
subsistera-t-il?

A quoi le matre rpondait:

--Aprs la destruction de tous les faux principes, la socit
subsistera, parce qu'elle est fonde sur la ncessit, dont les lois,
plus vieilles que Saturne, rgneront encore quand Promthe aura dtrn
Jupiter.

Depuis le temps o l'abb Coignard parlait ainsi, Promthe a plusieurs
fois dtrn Jupiter, et les prophties du sage se sont vrifies si
littralement qu'on doute aujourd'hui, tant le nouvel ordre ressemble 
l'ancien, si l'empire n'est point rest  l'antique Jupiter. Plusieurs
mme nient l'avnement du Titan. On ne voit plus, disent-ils, sur sa
poitrine la blessure par o l'aigle de l'injustice lui arrachait le coeur
et qui devait saigner ternellement. Il ne sait rien des douleurs et des
rvoltes de l'exil. Ce n'est pas le dieu ouvrier qui nous tait promis
et que nous attendions, c'est le gras Jupiter de l'ancien et risible
Olympe. Quand donc paratra-t-il, le robuste ami des hommes, l'allumeur
du feu, le Titan encore clou sur son rocher? Un bruit effrayant venu de
la montagne annonce qu'il soulve de dessus le roc inique ses paules
dchires et nous sentons sur nous les flammes de son souffle lointain.

tranger aux affaires, M. Coignard inclinait aux spculations pures et
se rpandait volontiers en ides gnrales. Cette disposition de son
esprit, qui pouvait lui nuire auprs de ses contemporains, donne  ses
rflexions, aprs un sicle et demi, quelque prix et une certaine
utilit. Nous y pouvons apprendre  mieux connatre nos propres moeurs et
 dmler le mal qui s'y trouve.

Les injustices, les sottises et les cruauts ne frappent pas quand elles
sont communes. Nous voyons celles de nos anctres et nous ne voyons pas
les ntres. Or, comme il n'est pas une seule poque, dans le pass, o
l'homme ne nous paraisse absurde, inique, froce, il serait miraculeux
que notre sicle et, par spcial privilge, dpouill toute btise,
toute malice et toute frocit. Les opinions de M. l'abb Coignard nous
aideraient  faire notre examen de conscience, si nous n'tions
semblables  ces idoles dont les yeux ne voient point et les oreilles
n'entendent point. Avec un peu de bonne foi et de dsintressement, nous
reconnatrions bien vite que nos codes sont encore un nid d'injustices,
que nous gardons dans nos moeurs l'hrditaire duret de l'avarice et de
l'orgueil, que nous estimons la seule richesse et n'honorons point le
travail; notre ordre de choses nous apparatrait ce qu'il est en effet,
un ordre prcaire et misrable, que condamne la justice des choses 
dfaut de celle des hommes et dont la ruine est commence; nos riches
nous sembleraient aussi stupides que ces hannetons qui continuent de
manger la feuille de l'arbre, pendant que le petit scarabe, introduit
dans leur corps, leur dvore les entrailles; nous ne nous laisserions
plus endormir par les fausses et plates dclamations de nos gens d'tat;
nous prendrions en piti nos conomistes qui se disputent entre eux sur
le prix des meubles dans la maison qui brle. Les propos de l'abb
Coignard nous font paratre un ddain prophtique de ces grands
principes de la Rvolution et de ces droits de la dmocratie sur
lesquels nous avons tabli pendant cent ans, avec toutes les violences
et toutes les usurpations, une suite incohrente de gouvernements
insurrectionnels, condamnant sans ironie les insurrections. Si nous
commencions  sourire un peu de ces sottises, qui parurent augustes et
furent parfois sanglantes; si nous nous apercevions que les prjugs
modernes ont comme les anciens des effets ou ridicules ou odieux; si
nous nous jugions les uns les autres avec un scepticisme charitable, les
querelles seraient moins vives dans le plus beau pays du monde et M.
l'abb Coignard aurait travaill pour sa part au bien universel.

ANATOLE FRANCE




LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD




I

LES MINISTRES D'TAT


Cette aprs-dne, M. l'abb Jrme Coignard fit visite, comme il avait
accoutum,  M. Blaizot, libraire rue Saint-Jacques,  l'_Image
Sainte-Catherine_. Avisant sur les tablettes les oeuvres de Jean Racine,
il se mit  feuilleter ngligemment un des tomes de cet ouvrage.

--Ce pote, nous dit-il, n'tait pas sans gnie, et s'il avait hauss
son esprit  crire ses tragdies en vers latins, il serait digne de
louange, surtout  l'endroit de son _Athalie_, o il a montr qu'il
entendait assez bien la politique. Corneille n'est, en regard de lui,
qu'un vain dclamateur. Cette tragdie de l'avnement de Joas dcouvre
quelques-uns des ressorts dont le jeu lve et renverse les empires. Et
il faut croire que monsieur Racine avait l'esprit de finesse dont nous
devons faire plus de cas que de toutes les sublimits de la posie et de
l'loquence, qui ne sont en ralit que des artifices de rhteurs,
propres  l'amusement des badauds. Tirer l'homme au sublime est le
propre d'un esprit faible, qui se mprend sur la vritable nature de la
race d'Adam, laquelle est tout entire misrable et digne de piti. Je
me retiens de dire que l'homme est un animal ridicule, par cette seule
considration que Jsus-Christ l'a rachet de son prcieux sang. La
noblesse de l'homme rside uniquement dans ce mystre inconcevable, et
les humains, petits ou grands, ne sont, par eux-mmes, que des btes
froces et dgotantes.

M. Roman entra dans la boutique au moment o mon bon matre prononait
ces dernires paroles.

--Hol! monsieur l'abb, s'cria cet habile homme. Vous oubliez que ces
btes dgotantes et froces sont soumises, tout au moins en Europe, 
une police admirable, et que des tats comme le royaume de France ou la
rpublique de Hollande sont bien loigns de cette barbarie et de cette
rudesse qui vous offensent.

Mon bon matre repoussa dans le rayon le tome de Racine et rpondit  M.
Roman, avec sa grce coutumire:

--Je vous accorde, monsieur, que les actions des hommes d'tat prennent
quelque ordre et quelque clart dans les crits des philosophes qui en
traitent, et j'admire dans votre ouvrage sur la _Monarchie_ la suite et
l'enchanement des ides. Mais souffrez, monsieur, que je fasse honneur
 vous seul des beaux raisonnements que vous prtez aux grands
politiques des temps anciens et des jours prsents. Ils n'avaient pas
l'esprit que vous leur donnez, et ces illustres, qui semblent avoir men
le monde, taient eux-mmes le jouet de la nature et de la fortune. Ils
ne s'levaient pas au-dessus de l'imbcillit humaine, et ce n'tait
enfin que d'clatants misrables.

En entendant impatiemment ce discours, M. Roman avait saisi un vieil
atlas. Il se mit  l'agiter avec un fracas qui se mla au bruit de sa
voix.

--Quel aveuglement! dit-il. Quoi, mconnatre l'action des grands
ministres, des grands citoyens! Ignorez-vous  ce point l'histoire qu'il
ne vous apparaisse pas qu'un Csar, un Richelieu, un Cromwell, ptrit
les peuples comme un potier l'argile? Ne voyez-vous point qu'un tat
marche comme une montre aux mains de l'horloger?

--Je ne le vois point, reprit mon bon matre, et depuis cinquante ans
que j'existe, j'ai observ que ce pays avait plusieurs fois chang de
gouvernement, sans que la condition des personnes y et chang, sinon
par un insensible progrs qui ne dpend point des volonts humaines.
D'o je conclus qu'il est  peu prs indiffrent d'tre gouvern d'une
manire ou d'une autre, et que les ministres ne sont considrables que
par leur habit et leur carrosse.

--Pouvez-vous parler ainsi, rpliqua M. Roman, au lendemain de la mort
d'un ministre d'tat qui eut tant de part aux affaires, et qui, aprs
une longue disgrce, expire dans le moment qu'il ressaisissait le
pouvoir avec les honneurs? Par le bruit qui poursuit son cercueil vous
pouvez juger de l'effet de ses actes. Cet effet dure aprs lui.

--Monsieur, rpondit mon bon matre, ce ministre fut honnte homme,
laborieux, appliqu, et l'on peut dire de lui, comme de monsieur Vauban,
qu'il eut trop de politesse pour en affecter les dehors, car il ne prit
jamais soin de plaire  personne. Je le louerai surtout de s'tre
amlior dans les affaires, au rebours de tant d'autres qui s'y gtent.
Il avait l'me forte et un vif sentiment de la grandeur de son pays. Il
est louable encore d'avoir port tranquillement sur ses larges paules
les haines des colporteurs et des petits marquis. Ses ennemis mmes lui
accordent une secrte estime. Mais qu'a-t-il fait, monsieur, de
considrable, et par quoi vous apparat-il autre chose que le jouet des
vents qui soufflaient autour de lui? Les jsuites qu'il a chasss sont
revenus; la petite guerre de religion qu'il avait allume afin de
divertir le peuple s'est teinte, ne laissant aprs la fte que la
carcasse puante d'un mchant feu d'artifice. Il eut, je vous l'accorde,
le gnie du divertissement ou plutt des diversions. Son parti, qui
n'tait que celui de l'occasion et des expdients, n'avait pas attendu
sa mort pour changer de nom et de chef sans changer de doctrine. Sa
cabale resta fidle  son matre et  elle-mme en continuant d'obir
aux circonstances. Est-ce donc l une oeuvre dont la grandeur tonne?

--C'en est une admirable en effet, rpondit M. Roman. Et ce ministre
et-il seulement tir l'art du gouvernement des nuages de la
mtaphysique pour le ramener  la ralit des choses, que je l'en
chargerais de louanges. Son parti, dites-vous, fut celui de l'occasion
et des expdients. Mais que faut-il pour exceller dans les affaires
humaines que saisir l'occasion favorable et recourir aux expdients
utiles? C'est ce qu'il fit, ou du moins ce qu'il et fait, si la
mobilit pusillanime de ses amis et l'audace perfide de ses adversaires
lui avaient laiss quelque repos. Mais il s'usa dans le vain ouvrage
d'apaiser ceux-ci et de raffermir les premiers. Le temps et les hommes,
instruments ncessaires, lui firent dfaut pour tablir son bienfaisant
despotisme. Il forma du moins des desseins admirables pour la politique
intrieure. Vous ne devez pas oublier que,  l'extrieur, il dota sa
patrie de vastes et fertiles territoires. Et nous lui devons en cela
d'autant plus de reconnaissance, qu'il fit ces heureuses conqutes seul
et malgr le parlement dont il dpendait.

--Monsieur, rpondit mon bon matre, il montra de l'nergie et de
l'habilet dans les affaires des colonies, mais non beaucoup plus,
peut-tre, qu'un bourgeois n'en dploie pour acheter une terre. Et ce
qui me gte toutes ces affaires maritimes, c'est la conduite que les
Europens ont coutume de tenir avec les peuples de l'Afrique et de
l'Amrique. Les blancs, quand ils sont aux prises avec des hommes jaunes
ou noirs, se voient forcs de les exterminer. L'on ne vient  bout des
sauvages que par une sauvagerie perfectionne. C'est  cette extrmit
qu'aboutissent toutes les entreprises coloniales. Je ne nie pas que les
Espagnols, les Hollandais et les Anglais n'y aient trouv quelque
avantage; mais d'ordinaire on se lance au hasard et tout  fait 
l'aventure dans ces grandes et cruelles expditions. Qu'est-ce que la
sagesse et la volont d'un homme dans des entreprises qui intressent le
commerce, l'agriculture, la navigation, et qui, par consquent,
dpendent d'une immense quantit d'tres minuscules? La part d'un
ministre en de telles affaires est bien petite, et si elle nous parat
notable, c'est parce que notre esprit, tourn  la mythologie, veut
donner un nom et une figure  toutes les forces secrtes de la nature.
Qu'a-t-il invent, votre ministre, en fait de colonies, qui ne ft dj
connu des Phniciens, au temps de Cadmus?

A ces mots, M. Roman laissa tomber son atlas, que le libraire alla
ramasser doucement.

--Monsieur l'abb, dit-il, je dcouvre  regret que vous tes sophiste.
Car il faut l'tre pour offusquer avec Cadmus et les Phniciens les
entreprises coloniales du ministre dfunt. Vous n'avez pu nier que ces
entreprises fussent son ouvrage, et vous avez pitoyablement introduit ce
Cadmus pour nous embrouiller.

--Monsieur, dit l'abb, laissons l Cadmus puisqu'il vous fche. Je veux
dire seulement qu'un ministre a peu de part  ses propres entreprises et
qu'il n'en mrite ni la gloire, ni la honte; je veux dire que, si, dans
la comdie pitoyable de la vie, les princes ont l'air de commander comme
les peuples d'obir, ce n'est qu'un jeu, une vaine apparence, et que
rellement ils sont les uns et les autres conduits par une force
invisible.




II

SAINT ABRAHAM


En cette nuit d't, tandis que les moucherons dansaient autour de la
lanterne du _Petit-Bacchus_, M. l'abb Coignard prenait le frais sous le
porche de Saint-Benot-le-Btourn. Il y mditait,  sa coutume, lorsque
Catherine vint s'asseoir  ct de lui sur le banc de pierre. Mon bon
matre tait enclin  louer Dieu dans ses oeuvres. Il prit plaisir 
contempler cette belle fille, et comme il avait l'esprit riant et orn,
il lui tint des propos agrables. Il la loua d'avoir de l'esprit non
seulement sur la langue, mais encore  la gorge et dans le reste de sa
personne, et de sourire avec ses lvres et ses joues, moins encore
qu'avec toutes les fossettes et tous les jolis plis de sa chair, en
sorte qu'on souffrait impatiemment les voiles qui empchaient qu'on ne
la vt sourire tout entire.

--Puisque enfin, disait-il, il faut pcher sur cette terre, et que nul
ne peut, sans superbe, se croire infaillible, c'est avec vous,
mademoiselle, que je voudrais que la grce divine me ft dfaut de
prfrence, si toutefois tel pouvait tre votre bon plaisir. J'y
rencontrerais deux avantages prcieux,  savoir: premirement, de pcher
avec une joie rare et des dlices singulires; secondement, de trouver
ensuite une excuse dans la puissance de vos charmes, car il est sans
doute crit au livre du Jugement que vos attraits sont irrsistibles.
Cela doit tre considr. L'on voit des imprudents qui forniquent avec
des femmes laides et mal faites. Ces malheureux, en travaillant de la
sorte, risquent fort de perdre leur me; car ils pchent pour pcher, et
leur faute laborieuse est pleine de malice. Tandis qu'une si belle peau
que la vtre, Catherine, est une excuse aux yeux de l'ternel. Vos
charmes allgent merveilleusement la faute, qui devient pardonnable,
tant involontaire. Pour tout vous dire, mademoiselle, je sens que, prs
de vous, la grce divine m'abandonne et fuit  tire-d'aile. Au moment
que je vous parle, ce n'est plus qu'un petit point blanc au-dessus de
ces toits o, dans les gouttires, les chats font l'amour avec des cris
furieux et des plaintes d'enfant, pendant que la lune s'assied
effrontment sur un tuyau de chemine. Tout ce que je vois de votre
personne, Catherine, m'est sensible; et ce que je n'en vois pas m'est
plus sensible encore.

En entendant ces mots, elle baissa le regard sur ses genoux, puis le
coula tout luisant sur M. l'abb Coignard.

Et d'une voix trs douce:

--Puisque vous me voulez du bien monsieur Jrme, dit-elle,
promettez-moi de m'accorder la grce que je vais vous demander, et dont
je vous serai reconnaissante.

Mon bon matre promit. Qui n'en et fait autant  sa place?

Catherine lui dit alors avec vivacit:

--Vous savez, monsieur Jrme, que l'abb La Perruque, vicaire 
Saint-Benot, accuse frre Ange de lui avoir vol son ne, et qu'il en a
fait une plainte  l'official. Or, rien n'est plus faux. Ce bon frre
avait emprunt l'ne pour porter des reliques dans les villages. L'ne
s'est perdu en chemin. Les reliques ont t retrouves. C'est
l'essentiel, comme dit frre Ange. Mais l'abb La Perruque rclame son
ne et ne veut rien entendre. Il fera mettre le petit frre dans les
prisons de l'archevque. Vous seul pouvez flchir sa colre et l'amener
 retirer sa plainte.

--Mais, mademoiselle, dit l'abb Coignard, je n'en ai ni le pouvoir ni
l'envie.

--Oh! reprit Catherine, en se glissant prs de lui et en le regardant
avec une tendresse apprte, l'envie, je serais bien malheureuse si je
ne parvenais pas  vous la donner. Quant au pouvoir, vous l'avez,
monsieur Jrme, vous l'avez. Et rien ne vous sera plus facile que de
sauver le petit frre. Il vous suffira de donner  monsieur La Perruque
huit sermons pour le carme et quatre pour l'avent. Vous faites si bien
les sermons que ce doit tre pour vous un plaisir d'en faire. Composez
ces douze sermons, monsieur Jrme, composez-les tout de suite. J'irai
les chercher moi-mme dans votre choppe de Saint-Innocent. Monsieur La
Perruque, qui se fait une grande ide de votre savoir et de votre
mrite, estime qu'une douzaine de vos sermons vaut un ne. Ds qu'il
aura la douzaine, il retirera sa plainte. Il l'a dit. Qu'est-ce que
douze sermons, monsieur Jrme? Et je vous promets d'crire _amen_ au
bas du dernier. J'ai votre promesse, ajouta-t-elle en lui passant les
bras autour du cou.

--Pour cela, dit rudement M. Coignard en dnouant les jolies mains
agrafes  son paule, je refuse net. Les promesses qu'on fait  une
jolie fille n'engagent que la peau, et ce n'est point pcher que de s'en
ddire. Ne comptez pas sur moi, la belle, pour tirer votre galant barbu
des mains de l'official. Si je faisais un ou deux ou douze sermons, ce
serait contre les mauvais moines qui sont la honte de l'glise et comme
une vermine attache  la robe de saint Pierre. Ce frre Ange est un
fripon; il fait toucher aux bonnes femmes, en guise de reliques, quelque
os de mouton ou de cochon, qu'il a lui-mme rong avec une avidit
dgotante. Il a port, je gage, sur l'ne de monsieur La Perruque une
plume de l'ange Gabriel, un rayon de l'toile des mages et, dans une
petite fiole, un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du
temple de Salomon. Il est ignare, il est menteur et vous l'aimez. Ce
sont l trois raisons pour qu'il me dplaise. Je vous laisse  juger,
mademoiselle, laquelle des trois est la plus forte. Ce peut bien tre la
moins honnte, car enfin j'tais port vers vous tout  l'heure avec une
violence qui n'est point de mon ge ni de mon tat. Mais ne vous y
trompez pas: je ressens trs vivement les outrages que votre greluchon
encapuchonn fait  l'glise de Notre-Seigneur Jsus-Christ, dont je
suis un membre trs indigne. Et l'exemple de ce capucin m'inspire un tel
dgot que je suis possd d'une envie soudaine de mditer quelque bel
endroit de saint Jean Chrysostome, au lieu de frotter mes genoux aux
vtres, mademoiselle, comme je fais depuis un quart d'heure. Car le
dsir du pcheur est prissable et la gloire de Dieu dure ternellement.
Je ne me suis jamais fait une ide exagre du pch de la chair. C'est
une justice qu'on peut me rendre.

Je ne m'effarouche pas,  l'exemple de monsieur Nicodme, pour une si
petite affaire que de prendre du plaisir avec une jolie fille. Mais ce
que je ne puis souffrir, c'est la bassesse de l'me, c'est l'hypocrisie,
c'est le mensonge et cette crasse ignorance, qui font de votre frre
Ange un capucin accompli. Vous prenez dans son commerce, mademoiselle,
une habitude de crapule qui vous ravale bien au-dessous de votre
condition, laquelle est celle de fille galante. J'en sais les hontes et
les misres; mais c'est un tat bien suprieur  celui de capucin. Ce
coquin vous dshonore, comme il dshonore jusqu'aux ruisseaux de la rue
Saint-Jacques, en y trempant les pieds. Songez, mademoiselle,  toutes
les vertus dont vous pourriez encore vous orner, dans votre incertain
mtier, et dont une seule peut-tre vous ouvrirait un jour le paradis,
si vous n'tiez soumise et assujettie  cette bte immonde.

Tout en vous laissant prendre  et l ce qu'il faut bien finalement
qu'on vous laisse quand on s'en va, vous pourriez, Catherine, fleurir en
foi, en esprance et en charit, aimer les pauvres et visiter les
malades; vous pourriez tre aumnire et compatissante, et vous dlecter
chastement  la vue du ciel, des eaux, des bois et des champs; vous
pourriez, le matin, ouvrant votre fentre, louer Dieu en coutant
chanter les oiseaux; vous pourriez, aux jours de plerinage, gravir la
montagne de Saint-Valrien et l, sous le calvaire, pleurer doucement
votre innocence perdue; vous pourriez faire en sorte que Celui qui seul
lit dans les coeurs dise: Catherine est ma crature, et je la reconnais
aux restes d'une belle lumire qui n'est point teinte en elle.

Catherine l'interrompit.

--Mais, l'abb, fit-elle schement, c'est un sermon que vous me dgoisez
l.

--Ne m'en avez-vous point demand une douzaine? rpondit-il.

Elle commenait  se fcher:

--Prenez garde, l'abb. Il dpend de vous que nous soyons amis ou
ennemis. Voulez-vous faire les douze sermons? Rflchissez avant de
rpondre.

--Mademoiselle, dit M. l'abb Coignard, j'ai fait des actions blmables
dans ma vie, mais ce n'tait pas aprs y avoir rflchi.

--Vous ne voulez pas? C'est bien sr? Une fois... deux fois... Vous
refusez?... L'abb, je me vengerai.

Elle bouda quelque temps, muette et rechigne sur le banc. Puis tout 
coup, elle se mit  crier:

--Finissez! monsieur l'abb Coignard. A votre ge, avec cet habit
respectable, me lutiner ainsi, fi! monsieur l'abb, fi! Quelle honte,
monsieur l'abb!

Comme elle glapissait le plus aigrement, l'abb vit mademoiselle Lecoeur,
mercire aux _Trois-Pucelles_, qui passait sous le porche. Elle allait,
 cette heure tardive, se confesser au troisime vicaire de
Saint-Benot, et dtournait la tte en signe de grand dgot.

Il avoua en lui-mme que la vengeance de Catherine tait prompte et
sre, car la vertu de mademoiselle Lecoeur, fortifie par l'ge, tait
devenue si vigoureuse qu'elle s'attaquait  toutes les impurets de la
paroisse et transperait sept fois le jour, de la pointe de sa langue,
les pcheurs charnels de la rue Saint-Jacques.

Mais Catherine elle-mme ne savait pas combien sa vengeance tait
complte. Elle avait vu venir sur la place mademoiselle Lecoeur. Elle
n'avait pas vu mon pre qui suivait de prs.

Il venait avec moi chercher sous le porche l'abb pour l'emmener au
_Petit-Bacchus_. Mon pre avait du got pour Catherine. Rien ne le
fchait comme de la voir serre de prs par les galants. Il n'avait pas
d'illusions sur sa conduite; mais, comme il disait, savoir et voir sont
deux choses diffrentes. Or, les cris de Catherine lui taient parvenus
trs clairs aux oreilles. Il tait vif et incapable de se contraindre.
J'eus grand'peur que sa colre n'clatt en propos grossiers et en
menaces brutales. Je le voyais dj tirant sa lardoire, qu'il portait
aux cordons de son tablier, comme une arme honorable, car il mettait sa
gloire dans l'art de rtisseur.

Mes craintes n'taient qu' demi fondes. Une circonstance o Catherine
montrait de la vertu tait pour le surprendre, non pour lui dplaire, et
le contentement l'emporta dans son me sur la colre.

Il aborda mon bon matre assez civilement et lui dit avec une gravit
moqueuse:

--Monsieur Coignard, tous les prtres qui recherchent la socit des
femmes galantes y laissent leur vertu et leur bon renom. Et c'est
justice, alors mme qu'aucun plaisir n'a pay leur dshonneur.

Catherine quitta la place avec un bel air de pudeur offense et mon bon
matre rpondit  mon pre avec une loquence douce et riante:

--Cette maxime, matre Lonard, est excellente; encore ne doit-on pas
l'appliquer sans discernement et la coller en toute occasion comme
l'tiquette  six blancs que le coutelier boiteux met  tous ses
couteaux. Je ne rechercherai pas en quoi j'en ai pu tantt mriter
l'application. Ne suffit-il pas que j'avoue l'avoir mrite?

Il est indcent de s'entretenir de soi-mme, et ce serait faire trop de
violence  ma pudeur que de m'obliger  discourir de ce qui m'est
particulier. J'aime mieux vous opposer, matre Lonard, l'exemple du
vnrable Robert d'Arbrissel, qui, frquentant les filles de joie, y
acquit de grands mrites. On peut citer aussi saint Abraham, anachorte
de Syrie, qui ne craignit point de pntrer dans une maison mal fame.

--Qui est ce saint Abraham? demanda mon pre, dont toutes les ides
taient en droute.

--Asseyons-nous devant votre porte, dit mon bon matre; apportez un pot
de vin; et je vous conterai l'histoire de ce grand saint, telle qu'elle
nous a t enseigne par saint Ephrem lui-mme.

Mon pre fit signe qu'il le voulait bien. Nous prmes place tous trois
sous l'auvent, et mon bon matre parla comme il suit:

--Saint Abraham, dj vieux, vivait seul au dsert, dans une petite
cabane, lorsque son frre mourut, laissant une fille d'une grande
beaut, nomme Marie. Assur que la vie qu'il menait serait excellente
pour sa nice, Abraham fit btir pour elle une cellule proche de la
sienne, d'o il l'instruisait par une petite fentre qu'il avait perce.

Il avait soin qu'elle jent, veillt et chantt des psaumes. Mais un
moine, qu'on croit tre un faux moine, s'tant approch de Marie pendant
que le saint homme Abraham mditait sur les critures, induisit en pch
la jeune fille qui se dit ensuite:

--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte  Dieu, que j'aille dans un
pays o je ne sois connue de personne.

Et quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine nomme
Edesse, o il y avait des jardins dlicieux et de fraches fontaines, et
qui est encore aujourd'hui la plus agrable des villes de Syrie.

Cependant le saint homme Abraham restait plong dans une mditation
profonde. Sa nice tait dj partie depuis plusieurs jours quand,
ouvrant sa petite fentre, il demanda:

--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
bien?

Et ne recevant pas de rponse, il souponna la vrit et s'cria:

--Un loup cruel a enlev ma brebis!

Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; aprs quoi, il apprit
que sa nice menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un
de ses amis d'aller  la ville pour reconnatre exactement ce qu'il en
tait. Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une mauvaise
vie. A cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prter un
habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tte,
afin de n'tre point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
visage, il se rendit dans l'htellerie o on lui avait dit que sa nice
tait loge. Il jetait les yeux de tous cts pour voir s'il ne
l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit 
l'htelier en feignant de sourire:

--Mon matre, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
pas la voir?

L'htelier, qui tait obligeant, la fit appeler, et Marie se prsenta
dans un costume qui, selon la propre expression de saint Ephrem,
suffisait  rvler sa conduite. Le saint homme en fut pntr de
douleur.

Il affecta pourtant la gaiet et commanda un bon repas. Marie tait, ce
jour-l, d'une humeur sombre. A donner le plaisir, on ne le gote pas
toujours; et la vue de ce vieillard, qu'elle ne reconnaissait pas, car
il n'avait point tir son chapeau, ne la tournait nullement  la joie.
L'htelier lui faisait honte d'une si mchante attitude, et si contraire
aux devoirs de sa profession; mais elle dit en soupirant:

--Plt  Dieu que je fusse morte il y a trois ans!

Le saint homme Abraham prit soin de prendre le langage d'un galant
cavalier comme il en avait pris l'habit:

--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes pchs, mais pour
partager ton amour.

Mais quand l'htelier l'eut laiss seul avec Marie, il cessa de feindre
et, levant son chapeau, il dit en pleurant:

--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
qui vous ai tenu lieu de pre?

Il lui prit la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et  la
pnitence. Surtout il eut soin de ne point la dsesprer. Il lui
rptait sans cesse: Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!

Marie avait l'me naturellement douce. Elle consentit  retourner
auprs de lui. Quand le jour se leva, ils partirent. Elle voulait
emporter ses robes et ses bijoux. Mais le saint homme lui fit entendre
qu'il tait plus convenable de les laisser. Il la fit monter sur son
cheval et la ramena aux cellules o ils reprirent tous deux leur vie
passe. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, que la chambre
de Marie ne communiqut point avec le dehors et qu'on n'en pt sortir
sans passer par la chambre qu'il habitait lui-mme, moyennant quoi, avec
la grce de Dieu, il garda sa brebis.

Telle est l'histoire de saint Abraham, dit mon bon matre en prenant sa
tasse de vin.

--Elle est parfaitement belle, dit mon pre, et le malheur de cette
pauvre Marie m'a tir les larmes des yeux.




III

LES MINISTRES D'TAT (SUITE ET FIN)


Ce jour-l, nous fmes bien surpris, mon bon matre et moi, de
rencontrer chez M. Blaizot,  l'_Image Sainte-Catherine_, un petit homme
maigre et jaune qui n'tait pas autre que le clbre libelliste, Jean
Hibou. Nous avions tout lieu de croire qu'il tait  la Bastille, o il
avait accoutum de vivre. Et, si nous n'hsitmes pas  le reconnatre,
c'est qu'il gardait encore sur le visage l'ombre et l'humidit des
cachots. Il feuilletait d'une main frmissante, sous l'oeil inquiet du
libraire, les crits politiques nouvellement venus de Hollande. M.
l'abb Jrme Coignard lui tira son chapeau avec une grce naturelle,
qui et t plus sensible si le chapeau de mon bon matre n'avait pas
t dfonc, la veille au soir, dans une rixe sans consquence, sous la
treille du _Petit-Bacchus_.

M. l'abb Coignard ayant tmoign qu'il avait joie  revoir un si habile
homme:

--Ce ne sera pas pour longtemps, rpondit M. Jean Hibou. Je quitte ce
pays o je ne puis vivre. Je ne saurais respirer plus longtemps l'air
corrompu de cette ville. Dans un mois, je serai tabli en Hollande. Il
est cruel de subir Fleury aprs Dubois, et j'ai trop de vertu pour tre
Franais. Nous sommes gouverns, sur de mauvais principes, par des
imbciles et des coquins. C'est ce que je ne puis souffrir.

--Il est vrai, dit mon bon matre, que les affaires publiques sont mal
conduites et qu'il y a beaucoup de voleurs en place. Les sots et les
mchants se partagent la puissance et si j'cris jamais sur les affaires
du temps j'en ferai un petit livre  la faon de l'_Apokolokyntose_ de
Snque le Philosophe ou de notre _Satire Mnippe_, qui est assez
savoureuse. Cette faon lgre et plaisante convient mieux  la matire
que la roideur morose d'un Tacite ou que la gravit patiente d'un de
Thou. Je ferais de ce libelle des manuscrits qu'on passerait sous le
manteau, et l'on y verrait un mpris philosophique des hommes. Les gens
en place, pour la plupart, en seraient fort irrits; mais quelques-uns,
je crois, goteraient un secret plaisir  s'y voir couverts d'infamie.
J'en juge par ce que j'ous dire  une dame de bonne naissance que je
connus  Sez, du temps que j'y tais bibliothcaire de monsieur
l'vque. Elle tait sur le retour et toute frmissante encore de ses
dbauches effrnes. Car il faut vous dire qu'elle avait t pendant
vingt ans la meilleure haquene de la province de Normandie. Et comme je
l'interrogeais sur le plaisir qu'elle avait le plus vivement ressenti
dans sa vie:

--C'est, me rpondit-elle, celui de me sentir dshonore.

Je reconnus  cette rponse qu'elle avait de la dlicatesse. J'en veux
supposer autant  tel ou tel de nos ministres, et si jamais j'cris
contre ceux-l, ce sera pour les flatter curieusement dans leur vice et
dans leur infamie. Mais pourquoi diffrer l'excution d'un si beau
dessein? Je veux demander tout de suite  monsieur Blaizot un cahier de
papier pour crire le premier chapitre de la nouvelle _Mnippe_.

Il tendait dj le bras vers M. Blaizot tonn. M. Jean Hibou l'arrta
vivement.

--Gardez, monsieur l'abb, lui dit-il, ce beau projet pour la Hollande
et venez avec moi  Amsterdam, o je vous trouverai un emploi chez
quelque limonadier ou baigneur. L, vous serez libre; vous pourrez
crire la nuit votre _Mnippe_ au bout d'une table, tandis qu' l'autre
bout je composerai mes libelles. Ils seront virulents, et qui sait si
par nos efforts nous n'amnerons point un changement dans les affaires
du royaume? Les libellistes ont plus de part qu'on ne croit  la chute
des empires; ils prparent les catastrophes que les peuples mutins
consomment.

Quel triomphe, ajouta-t-il d'une voix qui sifflait entre ses dents
noires, ronges par l'cre humeur de sa bouche, quelle joie si je
parvenais  dtruire un de ces ministres qui m'ont lchement enferm 
la Bastille! Ne voulez-vous pas, monsieur l'abb, vous associer  un si
bel ouvrage?

--Point du tout, rpondit mon bon matre. Je serais bien fch de rien
changer  la forme de l'tat, et si je pensais que mon _Apokolokyntose_
ou _Mnippe_ pt avoir un pareil effet, je ne l'crirais jamais.

--Quoi! s'cria le libelliste du, ne me disiez-vous pas ici, tout 
l'heure, que ce gouvernement tait mauvais?

--Sans doute, dit l'abb. Mais j'imite la sagesse de cette vieil le de
Syracuse qui, au temps o Denys tait le plus excrable  son peuple,
allait tous les jours dans le temple prier les dieux pour la vie du
tyran. Instruit d'une pit si singulire, Denys voulut en connatre les
raisons. Il fit venir la bonne femme et l'interrogea:

--Je ne suis pas jeune, rpondit-elle, j'ai vcu sous beaucoup de
tyrans, et j'ai toujours observ qu' un mauvais succdait un pire. Tu
es le plus dtestable que j'aie encore vu. D'o je conclus que ton
successeur sera, s'il est possible, plus mchant que toi, et je prie les
dieux de nous le donner le plus tard possible.

Cette vieille tait fort sense, et j'estime comme elle, monsieur Jean
Hibou, que les moutons font sagement de se laisser tondre par leur vieux
berger, de peur qu'il n'en vienne un plus jeune qui les tonde de plus
prs.

La bile de M. Jean Hibou, mise en mouvement par ce discours, se rpandit
en paroles amres:

--Quels lches propos! quelles indignes maximes! Oh! monsieur l'abb,
que vous tes peu amateur du bien public et que vous mritez mal la
couronne de chne promise par les potes aux vaillants citoyens! Il vous
fallait natre chez les Tartares, chez les Turcs, esclave d'un Gengiskan
ou d'un Bajazet, plutt qu'en Europe o l'on enseigne les principes du
droit public et de la philosophie. Quoi! vous subissez un mauvais
gouvernement sans l'envie mme d'en changer! De tels sentiments, dans
une rpublique de ma faon, seraient punis, pour le moins, de l'exil et
de la relgation. Oui, monsieur l'abb, dans la constitution que je
mdite et qui sera rgle d'aprs les maximes de l'antiquit,
j'ajouterai un article pour la punition des mauvais citoyens tels que
vous. Et j'dicterai des chtiments contre quiconque, pouvant amliorer
l'tat, ne le ferait pas.

--Eh! eh! dit l'abb en riant, vous ne me donnez pas de la sorte l'envie
d'habiter votre Salente. Ce que vous m'en faites connatre me porte 
croire que l'on y sera fort contraint.

M. Jean Hibou rpondit sentencieusement:

--On n'y sera contraint qu' la vertu.

--Ah! dit l'abb, que la vieille de Syracuse avait raison et qu'il faut
craindre d'avoir monsieur Jean Hibou aprs Dubois et Fleury! Vous me
promettez, monsieur, le gouvernement des violents et des hypocrites, et
c'est pour hter l'effet de vos promesses que vous m'engagez  me faire
limonadier ou baigneur sur un canal d'Amsterdam. Grand merci! Je reste
rue Saint-Jacques o l'on boit du vin frais en frondant les ministres.
Croyez-vous me sduire par le mirage de ce gouvernement des honntes
gens, qui entoure les liberts de telles dfenses, qu'on n'en peut plus
jouir?

--Monsieur l'abb, dit Jean Hibou qui s'chauffait, est-ce de la bonne
foi, que d'attaquer une police de l'tat que j'ai conue  la Bastille
et que vous ne connaissez pas?

--Monsieur, reprit mon bon matre, je me dfie des gouvernements que
l'on conoit dans la cabale et la mutinerie. L'opposition est une trs
mauvaise cole de gouvernement, et les politiques aviss, qui se
poussent par ce moyen aux affaires, ont grand soin de gouverner par des
maximes tout  fait opposes  celles qu'ils professaient auparavant.
Cela s'est vu en Chine et ailleurs. Les mmes ncessits auxquelles
taient soumis leurs prdcesseurs les conduisent. Et ils n'apportent de
nouveau que leur inexprience. C'est une des raisons, monsieur, qui me
fait augurer qu'un gouvernement nouveau sera plus importun que celui
qu'il remplacera sans tre beaucoup diffrent. Ne l'avons-nous pas dj
prouv?

--Ainsi, dit M. Jean Hibou, vous tes pour les abus?

--Vous l'avez dit, rpondit mon bon matre. Les gouvernements sont comme
les vins qui se dpouillent et s'adoucissent avec le temps. Les plus
durs perdent  la longue un peu de leur rudesse. Je crains un empire
dans sa premire verdeur. Je crains l'pre nouveaut d'une rpublique.
Et, puisqu'il faut tre mal gouvern, je prfre des princes et des
ministres chez qui les premires ardeurs sont tombes.

M. Jean Hibou rencogna son chapeau sur son nez et nous dit adieu d'une
voix irrite.

Quand il fut parti, M. Blaizot leva les yeux de dessus ses registres et,
assurant ses bsicles, il dit  mon bon matre:

--Je suis libraire  l'_Image Sainte-Catherine_ depuis bientt quarante
ans et ce m'est une joie toujours nouvelle d'entendre les propos des
savants qui frquentent dans ma boutique. Mais je n'aime pas beaucoup
les discours sur les affaires publiques. On s'y chauffe, on s'y
querelle vainement.

--C'est aussi, dit mon bon matre, qu'en cette matire il n'y a gure de
principes solides.

--Il y en a du moins un, que personne ne s'avisera de contester,
rpondit M. Blaizot, libraire, c'est qu'il faudrait tre mauvais
chrtien et mauvais Franais pour nier la vertu de la sainte Ampoule de
Reims, par l'onction de laquelle nos rois sont institus vicaires de
Jsus-Christ pour le royaume de France. C'est le fondement de la
monarchie qui ne sera jamais branl.




IV

AFFAIRE DU MISSISSIPI


On sait qu'en l'anne 1722, le Parlement de Paris jugea l'affaire du
Mississipi dans laquelle furent impliqus, avec les directeurs de la
Compagnie, un ministre d'tat, secrtaire du roi, et plusieurs
sous-intendants de provinces. La Compagnie tait accuse d'avoir
corrompu les officiers du royaume et du roi, qui l'avaient en ralit
dpouille avec l'avidit ordinaire aux gens en place dans les
gouvernements faibles. Et il est certain qu' cette poque tous les
ressorts du gouvernement taient dtendus ou fausss. A l'une des
audiences de ce procs mmorable, la dame de la Morangre, femme d'un
des directeurs de la Compagnie du Mississipi, fut entendue en la
grand'chambre par messieurs du Parlement. Elle dposa qu'un sieur
Lescot, secrtaire de M. le lieutenant-criminel, l'ayant mande
secrtement au Chtelet, lui fit sentir qu'il ne dpendait que d'elle de
sauver son mari, qui tait bel homme et de bonne mine. Il lui avait
parl  peu prs en ces termes: Madame, ce qui fche les vrais amis du
roi en cette affaire, c'est que les jansnistes n'y sont point
impliqus. Ces jansnistes sont des ennemis de la couronne autant que de
la religion. Donnez-nous, madame, les moyens de perdre l'un d'eux, et
nous reconnatrons ce service d'tat en vous rendant votre mari avec
tous ses biens. Quand madame de la Morangre eut rapport ce discours,
qui n'tait pas fait pour le public, M. le prsident du Parlement fut
bien oblig d'appeler en la grand'chambre le sieur Lescot, qui d'abord
essaya de nier. Mais madame de la Morangre avait de beaux yeux
limpides, dont il ne put soutenir le regard. Il se troubla et fut
confondu. C'tait un grand vilain homme roux, comme Judas Iscariote.

Cette affaire, connue par les gazettes, fit l'entretien de Paris. On en
parla dans les salons, dans les promenades, chez le barbier et chez le
limonadier. Et partout madame de la Morangre inspirait autant de
sympathie que le Lescot donnait de dgot.

La curiosit publique tait vive encore quand j'accompagnai M. l'abb
Jrme Coignard, mon bon matre, chez M. Blaizot qui, comme vous savez,
est libraire, rue Saint-Jacques,  l'_Image Sainte-Catherine_.

Nous trouvmes dans la boutique le secrtaire particulier d'un ministre
d'tat, M. Gentil, qui se cachait le visage dans un livre nouvellement
venu de Hollande, et le clbre M. Roman, qui a trait de la raison
d'tat en divers ouvrages estims. Le vieux M. Blaizot, derrire son
comptoir, lisait la gazette.

M. Jrme Coignard se coula jusqu' lui pour attraper par-dessus ses
paules les nouvelles dont il tait friand. Ce savant homme et d'un si
beau gnie, ne possdait aucune part des biens de ce monde et quand il
avait bu une chopine au _Petit-Bacchus_, il ne lui restait pas un sou
dans sa poche pour acheter les feuilles publiques. Ayant lu sur le dos
de M. Blaizot la dposition de la dame de la Morangre, il s'cria que
cela tait bien, et qu'il lui plaisait de voir l'iniquit crouler du
haut de sa tour sous la faible main d'une femme, comme il en est des
exemples merveilleux rapports dans l'criture.

--Cette dame, ajouta-t-il, bien qu'allie  des publicains que je n'aime
point, est semblable  ces femmes fortes, si vantes au livre des Rois.
Elle plat par un rare mlange de droiture et de finesse et j'applaudis
 sa piquante victoire.

M. Roman l'interrompit:

--Prenez garde, monsieur l'abb, dit-il en tendant le bras, prenez
garde que vous considrez cette affaire sous un aspect individuel et
particulier, sans vous inquiter, comme vous devriez le faire, des
intrts publics qui y sont lis. Il faut voir en tout la raison d'tat
et il est clair que cette raison souveraine exigeait que madame de la
Morangre ne parlt pas ou que ses paroles ne trouvassent pas de
crance.

M. Gentil leva le nez de dessus son livre.

--On a beaucoup exagr, dit-il, l'importance de cet incident.

--Ah! monsieur le secrtaire, reprit M. Roman, nous ne croirons pas
qu'un incident qui vous fera perdre votre place soit sans importance.
Car vous en prirez, monsieur, vous et votre matre. Pour ma part, j'en
suis aux regrets. Mais ce qui me consolerait de la chute des ministres
que le coup atteint, c'est l'impuissance o ils furent de le prvenir.

M. Gentil fit entendre par un petit clignement d'oeil, qu'il entrait, sur
ce point, dans les vues de M. Roman.

Celui-ci poursuivit:

--L'tat est comme le corps humain. Toutes les fonctions qu'il accomplit
ne sont pas nobles. Aussi en est-il qu'il faut cacher, je dis des plus
ncessaires.

--Ah! monsieur, dit l'abb, tait-il donc ncessaire que le Lescot agt
de la sorte avec la pauvre femme d'un prisonnier? C'tait une infamie!

--Oh! dit M. Roman, ce fut une infamie quand on le sut. Avant, ce
n'tait rien. Si vous voulez jouir de ce bienfait d'tre gouverns, qui
seul met les hommes au-dessus des animaux, il faut laisser aux
gouvernants les moyens d'exercer le pouvoir. Et le premier de ces moyens
est le secret. C'est pourquoi le gouvernement populaire, qui est le
moins secret de tous, en est aussi le plus faible. Croyez-vous donc,
monsieur l'abb, qu'on puisse conduire les hommes par la vertu? Ce
serait une grande rverie.

--Je ne le crois pas, rpondit mon bon matre. J'ai observ, dans les
fortunes diverses de ma vie, que les hommes taient de mchantes btes,
qu'on ne parvient  contenir que par force et par ruse. Mais encore y
faut-il mettre quelque mesure, et ne point trop offenser le peu de bons
sentiments qui est ml dans leur me aux mauvais instincts. Car enfin,
monsieur, l'homme, tout lche, bte et cruel qu'il est, fut form 
l'image de Dieu, et il lui reste quelques traits de sa premire figure.
Un gouvernement qui, sortant de la mdiocre et commune honntet,
scandalise les peuples, doit tre dpos.

--Parlez plus bas, monsieur l'abb, dit le secrtaire.

--Le souverain n'a jamais tort, dit M. Roman, et vos maximes, monsieur
l'abb, sont d'un sditieux. Vous mriteriez, vous et vos pareils, de
n'tre plus gouverns du tout.

--Oh! dit mon bon matre, si le gouvernement, comme vous nous le donnez
 entendre, consiste dans la fourbe, la violence, et les exactions de
toutes sortes, il n'y a pas beaucoup  craindre que cette menace soit
suivie d'effet; et nous trouverons longtemps encore des ministres d'tat
et des gouverneurs de provinces pour faire nos affaires. Seulement je
voudrais bien qu'il en vnt d'autres  la place de ceux-ci. Les nouveaux
ne pourraient tre plus mauvais que les anciens, et qui sait si mme ils
ne seraient pas un peu meilleurs?

--Prenez garde, dit M. Roman, prenez garde! Ce qu'il y a d'admirable
dans l'tat, c'est la suite et la continuit et, s'il ne se trouve pas
au monde un tat parfait, c'est,  mon sens, qu'au temps de No, le
dluge jeta du trouble dans la transmission des couronnes. C'est un
dsordre dont nous ne sommes pas encore bien remis aujourd'hui.

--Monsieur, reprit mon bon matre, vous tes plaisant avec vos thories.
L'histoire du monde est pleine de rvolutions; on n'y voit que des
guerres civiles, tumultes, sditions causs par la mchancet des
princes, et je ne sais ce qu'il faut admirer le plus  cette heure de
l'impudence des gouvernants ou de la patience des peuples.

Le secrtaire se plaignit alors que M. l'abb Coignard mconnt les
bienfaits de la royaut et M. Blaizot nous reprsenta qu'il n'tait pas
sant de disputer des affaires publiques dans l'choppe d'un libraire.

Quand nous fmes dehors, je tirai mon bon matre par la manche.

--Monsieur l'abb, lui dis-je, avez-vous donc oubli la vieille de
Syracuse, que vous voulez maintenant changer le tyran?

--Tournebroche, mon fils, me rpondit-il, j'en conviens de bonne grce,
je suis tomb dans la contradiction. Mais cette ambigut que vous
relevez justement dans mes discours n'est pas aussi maligne que celle
nomme antinomie par les philosophes. Charron, dans son livre de _la
Sagesse_, affirme qu'il existe des antinomies qu'on ne peut rsoudre.
Pour ma part,  peine suis-je plong dans la mditation de la nature,
que je vois apparatre  mon esprit une demi-douzaine de ces diablesses
qui se prennent de bec devant moi et font mine de s'entr'arracher les
yeux; et l'on sait bien tout de suite qu'on ne viendra jamais  bout de
rconcilier entre elles ces obstines mgres. Je perds tout espoir de
les mettre d'accord, et c'est leur faute si je n'ai pas fait beaucoup
avancer la mtaphysique. Mais dans le cas prsent, la contradiction,
Tournebroche, mon fils, n'est qu'apparente. Ma raison est toujours avec
la vieille de Syracuse. Je pense aujourd'hui ce que je pensais hier.
Seulement je viens de me laisser emporter par le coeur et de cder  la
passion, comme le vulgaire.




V

LES OEUFS DE PQUES


Mon pre tait rtisseur dans la rue Saint-Jacques, vis--vis de
Saint-Benot-le-Btourn. Je ne vous dirai pas qu'il aimt le carme; ce
sentiment n'et point t naturel chez un rtisseur. Mais il en
observait les jenes et abstinences en bon chrtien qu'il tait. Faute
d'argent pour acheter des dispenses  l'archevch, il soupait de
merluche aux jours maigres, avec sa femme, son fils, son chien et ses
htes ordinaires, dont le plus assidu tait mon bon matre, M. l'abb
Jrme Coignard. Ma sainte mre n'et point souffert que Miraut, notre
gardien, ronget un os le vendredi saint. Ce jour-l, elle ne mlait ni
chair ni graisse  la pte du pauvre animal. En vain, M. l'abb
Coignard lui reprsentait-il que c'tait l mal faire et qu'en bonne
justice Miraut, qui n'avait point de part aux sacrs mystres de la
rdemption, n'en devait point souffrir dans sa pitance.

--Ma bonne femme, disait ce grand homme, il est convenable que nous
mangions de la merluche comme membres de l'glise; mais il y a quelque
superstition, impit, tmrit, voire sacrilge,  associer, comme vous
le faites, un chien  des macrations infiniment prcieuses par
l'intrt que Dieu lui-mme y prend, et qui seraient sans cela
mprisables et ridicules. C'est un abus que votre simplicit rend
innocent, mais qui serait criminel chez un docteur ou seulement chez un
chrtien d'un esprit judicieux. Une telle pratique, ma bonne dame, va
droit  la plus pouvantable des hrsies. Elle ne tend pas  moins qu'
soutenir que Jsus-Christ est mort pour les chiens comme pour les fils
d'Adam. Et rien n'est plus contraire aux critures.

--Il se peut, rpondait ma mre. Mais, si Miraut faisait gras le
vendredi saint, je m'imaginerais qu'il est juif et je le prendrais en
horreur. Est-ce l faire un pch, monsieur l'abb?

Et mon bon matre reprenait avec douceur, en buvant un coup de vin:

--Ah! chre crature, sans dcider ici si vous pchez ou si vous ne
pchez pas, je vous dis en vrit que vous n'avez point de malice et que
je croirais  votre salut ternel plutt qu' celui de cinq ou six
vques et cardinaux de ma connaissance, qui pourtant ont crit de beaux
traits de droit canon.

Miraut avalait en reniflant sa pte et mon pre s'en allait avec M.
l'abb Coignard faire un tour au _Petit-Bacchus_.

C'est ainsi qu' la rtisserie de _la Reine Pdauque_, nous passions le
saint temps du carme. Mais ds le matin de Pques, quand les cloches de
Saint-Benot-le-Btourn annonaient la joie de la Rsurrection, mon
pre embrochait poulets, canards et pigeons par douzaines, et Miraut, au
coin de la chemine flambante, respirait la bonne odeur de la graisse en
remuant la queue avec une allgresse pensive et grave. Vieux, fatigu,
presque aveugle, il gotait encore les joies de cette vie dont il
acceptait les maux avec une rsignation qui les lui rendait moins
cruels. C'tait un sage, et je ne suis pas surpris que ma mre associt
 ses oeuvres pies une crature si raisonnable.

Aprs avoir entendu la grand'messe, nous dnions dans la boutique bien
odorante. Mon pre apportait  ce repas une joie religieuse. Il avait
communment pour convives quelques clercs de procureur et mon bon
matre, M. l'abb Coignard. A Pques de l'an de grce 1725, il m'en
souvient, mon bon matre nous amena M. Nicolas Cerise qu'il avait tir
d'une soupente de la rue des Maons o ce savant homme crivait tout le
jour et toute la nuit, pour les diteurs de Hollande, des nouvelles de
la rpublique des lettres. Sur la table une montagne d'oeufs rouges
s'levait dans un panier de fil de fer. Et, quand l'abb Coignard eut
dit le _Benedicite_, ces oeufs fournirent la matire de l'entretien.

--On lit dans lius Lampridus, dit M. Nicolas Cerise, qu'une poule
appartenant au pre d'Alexandre Svre pondit un oeuf rouge le jour de la
naissance de cet enfant destin  l'empire.

--Ce Lampride, qui n'avait pas beaucoup d'esprit, rpondit mon bon
matre, devait laisser ce conte aux bonnes femmes qui le rpandaient.
Vous avez trop de jugement, monsieur, pour faire sortir de cette fable
absurde la coutume chrtienne de servir des oeufs rouges le jour de
Pques.

--Je ne crois pas, en effet, rpliqua M. Nicolas Cerise, que cet usage
vienne de l'oeuf d'Alexandre Svre. La seule conclusion que je veuille
tirer du fait rapport par Lampridus, c'est qu'un oeuf rouge prsageait
chez les paens le pouvoir suprme. Au reste, ajouta-t-il, il fallait
que cet oeuf et t rougi de quelque manire, car les poules ne pondent
pas d'oeufs rouges.

--Pardonnez-moi, dit ma mre qui, debout, prs de la chemine,
garnissait les plats, j'ai vu, dans mon enfance, une poule noire qui
donnait des oeufs tirant sur le brun; c'est pourquoi je croirais
volontiers qu'il y a des poules dont les oeufs sont rouges ou d'une
couleur approchant le rouge, telle, par exemple, que la couleur de la
brique.

--Cela est bien possible, dit mon bon matre, et la nature est beaucoup
plus diverse et varie dans ses productions que nous ne le croyons
communment. Il y a, dans la gnration des animaux des bizarreries de
toute sorte, et l'on voit dans les cabinets d'histoire naturelle des
monstres plus tranges qu'un oeuf rouge.

--C'est ainsi, reprit M. Nicolas Cerise, qu'on garde dans le cabinet du
roi un veau  cinq pattes et un enfant  deux ttes.

--J'ai vu mieux encore  Auneau, prs Chartres, dit ma mre en posant
sur la table une douzaine d'aunes de saucisses aux choux dont la fume
agrable montait aux solives du plancher. J'ai vu, messieurs, un enfant
nouveau-n avec des pattes d'oie et une tte de serpent. La sage-femme
qui le reut en eut tant d'horreur qu'elle le jeta au feu.

--Prenez garde, s'cria M l'abb Jrme Coignard, prenez garde que
l'homme nat de la femme pour servir Dieu et qu'il est inconcevable
qu'on le puisse servir avec une tte de serpent, et qu'en consquence il
n'y a pas d'enfants de cette sorte, et que votre sage-femme rvait ou
qu'elle s'est moque de vous.

--Monsieur l'abb, dit M. Nicolas Cerise avec un petit sourire, vous
avez vu comme moi, dans le cabinet du roi, un ftus  quatre jambes et
deux sexes conserv dans un bocal rempli d'esprit-de-vin et, dans un
autre bocal, un enfant sans tte avec un oeil au-dessus du nombril. Ces
monstres pouvaient-ils mieux servir Dieu que l'enfant  tte de serpent
dont parle notre htesse? Et que dire de ceux qui ont deux ttes, en
sorte qu'on ne sait s'ils ont aussi deux mes? Avouez, monsieur l'abb,
que la nature, en s'amusant  ces jeux cruels, embarrasse quelque peu
les thologiens.

Mon bon matre ouvrait dj la bouche pour rpondre, et sans doute il
et dtruit tout  fait l'objection de M. Nicolas Cerise, mais ma mre,
que rien n'arrtait quand elle avait envie de parler, le devana en
disant trs haut que l'enfant d'Auneau n'tait pas une crature humaine
et que c'tait le diable qui l'avait fait  une boulangre.

--Et la preuve, ajouta-t-elle, c'est que personne ne songea  le
baptiser et qu'on l'enterra dans une serviette au fond du courtil. Si
'avait t une crature humaine, on l'aurait mise en terre sainte.
Quand le diable fait un enfant  une femme, il le fait en forme
d'animal.

--Ma bonne femme, lui rpondit M. l'abb Coignard, il est merveilleux
qu'une villageoise en sache sur le diable plus long qu'un docteur en
thologie et j'admire que vous vous en rapportiez  la matrone d'Auneau
sur le point de savoir si tel fruit d'une femme appartient ou non 
l'humanit rachete par le sang de Dieu. Croyez-m'en: ces diableries ne
sont que de sales imaginations dont vous devez nettoyer votre esprit. On
ne lit point dans les Pres que le diable fasse des enfants aux filles.
Toutes ces histoires de fornications sataniques sont des rveries
dgotantes, et c'est une honte que des jsuites et des dominicains en
aient fait des traits.

--Vous parlez bien, l'abb, dit M. Nicolas Cerise, en piquant une
saucisse dans le plat. Mais vous ne rpondez point  ce que je disais,
que les enfants qui naissent sans tte ne sont pas bien appropris aux
fins de l'homme, qui sont, dit l'glise, de connatre, de servir et
d'aimer Dieu, et qu'en cela, comme dans la quantit des germes qui se
perdent, la nature n'est pas,  vrai dire, suffisamment thologique et
chrtienne. J'ajouterai qu'elle n'est gure religieuse dans aucun de ses
actes et qu'elle semble ignorer son Dieu. Voil ce qui m'effraye,
l'abb.

--Oh! s'cria mon pre, en agitant au bout de sa fourchette un pilon de
la volaille qu'il dcoupait, oh! que voil des discours tnbreux,
maussades et mal appropris  la fte que nous clbrons aujourd'hui.
Aussi bien est-ce la faute de ma femme, qui nous sert un enfant  tte
de serpent, comme si ce plat tait agrable  d'honntes convives.
Faut-il que de mes beaux oeufs rouges soient sorties tant d'histoires
diaboliques!

--Ah! notre hte, dit M. l'abb Coignard, il est vrai que de l'oeuf
sortent toutes choses. Sur cette ide les paens ont imagin des fables
trs philosophiques. Mais que d'oeufs aussi chrtiens sous leur pourpre
antique, que ceux que nous venons de manger, s'chappe une telle vole
d'impits sauvages, c'est ce dont je demeure confondu.

M. Nicolas Cerise regarda mon bon matre d'un oeil clignotant et lui dit
avec un rire mince:

--Monsieur l'abb Coignard, ces oeufs, dont les coquilles teintes de
betterave jonchent le plancher sous nos pieds, ne sont point, dans leur
essence, aussi chrtiens et catholiques qu'il vous plat de le croire.
Les oeufs de Pques sont, au contraire, d'origine paenne et rappellent,
au moment de l'quinoxe de printemps, l'closion mystrieuse de la vie.
C'est un vieux symbole qui s'est conserv dans la religion chrtienne.

--On peut soutenir tout aussi raisonnablement, dit mon bon matre, que
c'est un symbole de la rsurrection du Christ. Pour moi, qui n'ai nul
got  charger la religion de subtilits symboliques, je croirais
volontiers que la joie de manger des oeufs, dont on a t priv durant le
carme, est la seule cause qui les fait paratre en ce jour sur les
tables avec honneur et vtus de la pourpre royale. Mais il n'importe, et
ce ne sont l que des bagatelles dont s'amusent les esprits rudits et
les bibliothcaires. Ce qu'il y a de considrable dans vos propos,
monsieur Nicolas Cerise, c'est que vous opposez la nature  la religion
et que vous les voulez faire ennemies l'une de l'autre. Impit,
monsieur Nicolas Cerise, si horrible que ce bonhomme de rtisseur
lui-mme en a frmi sans la comprendre! Mais je n'en suis point troubl,
et de tels arguments ne peuvent sduire une minute un esprit qui sait se
diriger.

En effet, vous avez procd, monsieur Nicolas Cerise, par cette voie
rationnelle et scientifique, qui n'est qu'une troite, courte et sale
impasse, au fond de laquelle on se casse le nez inglorieusement. Vous
avez raisonn  la manire d'un apothicaire mditatif, qui croit
connatre la nature parce qu'il en flaire quelques apparences. Et vous
avez jug que la gnration naturelle, qui produit des monstres, n'est
pas dans le secret de Dieu qui cre des hommes pour clbrer sa gloire:
_Pulcher hymnus Dei homo immortalis_. Vous tiez bien gnreux de ne
point parler aussi des nouveau-ns qui meurent sitt le jour, des fous,
des imbciles et de toutes personnes qui ne vous semblent point, selon
l'expression de Lactance, un bel hymne de Dieu, _pulcher hymnus Dei_.
Mais qu'en savez-vous et qu'en savons-nous, monsieur Nicolas Cerise?
Vous me prenez pour un de vos lecteurs d'Amsterdam ou de la Haye, de
vouloir me faire entendre que l'inintelligible nature est une objection
 notre trs sainte foi chrtienne. La nature, monsieur, n'est  nos
yeux qu'une suite d'images incohrentes auxquelles il nous est
impossible de trouver une signification, et je vous accorde que, selon
elle, et en la suivant  la piste, je ne puis discerner dans l'enfant
qui nat ni le chrtien, ni l'homme, ni seulement l'individu, et que la
chair est un hiroglyphe parfaitement indchiffrable. Mais cela n'est
rien et nous ne voyons que l'envers de la tapisserie. Ne nous y
attachons pas, et sachons que, de ce ct, nous ne pouvons rien
connatre. Tournons-nous tout entiers vers l'intelligible qui est l'me
humaine unie  Dieu.

Vous tes plaisant, monsieur Nicolas Cerise, avec la nature et la
gnration. Vous me faites l'effet d'un bourgeois qui croirait avoir
surpris les secrets du roi, parce qu'il a vu les peintures qui dcorent
la salle du conseil. De mme que les secrets sont dans les discours du
souverain et des ministres, la destine de l'homme est dans la pense,
qui procde  la fois de la crature et du crateur. Le reste n'est
qu'amusement et niaiseries propres  divertir les badauds, dont on voit
beaucoup dans les Acadmies. Ne me parlez pas de la nature, si ce n'est
de ce qu'on en voit au _Petit-Bacchus_, dans la personne de Catherine la
dentellire, qui est ronde et bien forme.

Et vous, mon hte, ajouta M. l'abb Coignard, donnez-moi  boire, car
j'ai la ppie par la faute de monsieur Nicolas Cerise, qui croit que la
nature est athe. Et, par tous les diables, elle l'est et le doit tre
en quelque manire, monsieur Nicolas Cerise; et si toutefois elle narre
la gloire de Dieu, c'est sans connaissance, car il n'est point de
connaissance si ce n'est dans l'esprit de l'homme, qui seul procde du
fini et de l'infini. A boire!

Mon pre versa un rouge-bord  mon bon matre, M. l'abb Coignard, et 
M. Nicolas Cerise, et il les obligea  trinquer, ce qu'ils firent de bon
coeur, car ils taient honntes gens.




VI

LE NOUVEAU MINISTRE


M. Shippen, qui exerait  Greenwich l'tat de serrurier, dnait chaque
jour, durant son passage  Paris,  la rtisserie de _la Reine
Pdauque_, en compagnie de son hte et de M. l'abb Jrme Coignard, mon
bon matre. Ce jour-l, au dessert, ayant, selon sa coutume, demand une
bouteille de vin, allum sa pipe et tir de sa poche la _Gazette de
Londres_, il se mit  fumer,  boire et  lire avec tranquillit. Puis,
repliant sa gazette et posant sa pipe sur le bord de la table:

--Messieurs, dit-il, le ministre est renvers.

--Oh! dit mon bon matre, ce n'est pas une affaire de consquence.

--Pardonnez-moi, rpondit M. Shippen, c'est une affaire de consquence,
car le prcdent ministre tant tory, le nouveau sera whig, et
d'ailleurs tout ce qui se fait en Angleterre est considrable.

--Monsieur, rpondit mon bon matre, nous avons vu en France des
changements plus grands que celui-l. Nous avons vu les quatre charges
de secrtaire d'tat remplaces par six ou sept conseils de dix membres
chacun et messieurs les secrtaires d'tat coups en dix morceaux, puis
rtablis dans leur forme premire. A chacun de ces changements les uns
juraient que tout tait perdu, les autres que tout tait sauv. Et l'on
en fit des chansons. Pour ma part je prends peu d'intrt  ce qui se
fait dans le cabinet du prince, observant que le train de la vie n'en
est pas chang, qu'aprs les rformes les hommes sont, comme devant,
gostes, avares, lches et cruels, tour  tour stupides et furieux, et
qu'il s'y trouve toujours un nombre  peu prs gal de nouveau-ns, de
maris, de cocus et de pendus, en quoi se manifeste le bel ordre de la
socit. Cet ordre est stable, monsieur, et rien ne saurait le troubler,
car il est fond sur la misre et l'imbcillit humaine, et ce sont l
des assises qui ne manqueront jamais. Tout l'difice en acquiert une
solidit qui dfie l'effort des plus mauvais princes et de cette foule
ignare de magistrats, dont ils sont assists.

Mon pre, qui, la lardoire  la main, coutait ce discours, y fit avec
une fermet dfrente cet amendement, qu'il peut se trouver de bons
ministres et qu'il se rappelait notamment l'un d'eux, rcemment dcd,
comme l'auteur d'une ordonnance trs sage protgeant les rtisseurs
contre l'ambition dvorante des bouchers et des ptissiers.

--Il se peut, monsieur Tournebroche, reprit mon bon matre, et c'est une
affaire  examiner avec les ptissiers. Mais ce qu'il importe de
considrer, c'est que les empires subsistent, non par la sagesse de
quelques secrtaires d'tat, mais par le besoin de plusieurs millions
d'hommes qui, pour vivre, travaillent  toutes sortes d'arts bas et
ignobles, tels que l'industrie, le commerce, l'agriculture, la guerre et
la navigation. Ces misres prives forment ce qu'on appelle la grandeur
des peuples, et le prince ni les ministres n'y ont point de part.

--Vous vous trompez, monsieur, dit l'Anglais, les ministres y ont une
part en faisant des lois dont une seule peut enrichir ou ruiner la
nation.

--Oh! pour cela, rpondit l'abb, c'est une chance  courir. Comme les
affaires d'un tat sont d'une tendue que l'esprit d'un homme n'embrasse
point, il faut pardonner aux ministres d'y travailler aveuglment, ne
garder aucun ressentiment du mal ou du bien qu'ils ont fait, et
concevoir qu'ils agissaient comme  Colin-Maillard. Au reste, ce mal et
ce bien nous sembleraient petits  les estimer sans superstition, et je
doute, monsieur, qu'une loi ou ordonnance puisse avoir l'effet que vous
dites. J'en juge par les filles de joie, qui sont  elles seules, en une
anne, l'objet de plus d'dits qu'il ne s'en rend dans un sicle pour
tous les autres corps du royaume et qui n'en exercent pas moins leur
ngoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles. Elles se
rient des candides noirceurs qu'un magistrat du nom de Nicodme mdite 
leur endroit, et se moquent du maire de Baiselance[2], qui a form pour
leur ruine, avec plusieurs fiscaux et procureurs, une ligue impuissante.
Je puis vous dire que Catherine la dentellire ignore jusqu'au nom de ce
Baiselance et qu'elle l'ignorera jusqu' sa fin, qui sera chrtienne, du
moins je l'espre. Et j'en induis que toutes les lois, dont un ministre
gonfle son portefeuille, sont de vaines paperasses qui ne peuvent ni
nous faire vivre, ni nous empcher de vivre.

--Monsieur Coignard, dit le serrurier de Greenwich, on voit bien par la
bassesse de votre langage, que vous tes faonn  la servitude. Vous
parleriez autrement des ministres et des lois si vous aviez le bonheur
de jouir, comme moi, d'un gouvernement libre.

--Monsieur Shippen, dit l'abb, la libert vraie est celle d'une me
affranchie des vanits de ce monde. Quant aux liberts publiques, je
m'en moque comme d'une guigne. Ce sont l des illusions dont on amuse la
vanit des ignorants.

--Vous me confirmez, dit M. Shippen, dans cette ide que les Franais
sont des singes.

--Permettez! s'cria mon pre en agitant sa lardoire, il se trouve aussi
parmi eux des lions.

--Il n'y manque donc que des citoyens, reprit M. Shippen. Tout le monde,
dans le jardin des Tuileries, y dispute des affaires publiques, sans
qu'il sorte jamais de ces querelles une ide raisonnable. Votre peuple
n'est qu'une mnagerie turbulente.

--Monsieur, dit mon bon matre, il est vrai que les socits humaines,
quand elles atteignent un degr de politesse, deviennent des manires de
mnageries, et que le progrs des moeurs est de vivre en cage, au lieu
d'errer misrablement dans les bois. Et cet tat est commun  tous les
pays d'Europe.

--Monsieur, dit le serrurier de Greenwich, l'Angleterre n'est pas une
mnagerie, car elle a un Parlement, dont ses ministres dpendent.

--Monsieur, dit l'abb, il se pourra faire qu'un jour la France ait
aussi des ministres soumis  un Parlement. Mieux encore. Le temps
apporte beaucoup de changements aux constitutions des empires, et l'on
peut imaginer que la France adopte, dans un sicle ou deux, le
gouvernement populaire. Mais, monsieur, les secrtaires d'tat, qui sont
peu de chose aujourd'hui, ne seront plus rien alors. Car au lieu de
dpendre du monarque, dont ils tiennent la puissance et la dure, ils
seront soumis  l'opinion du peuple et participeront de son instabilit.
Il est  remarquer que les ministres n'exercent le pouvoir avec quelque
force que dans les monarchies absolues, comme il se voit par les
exemples de Joseph, fils de Jacob, ministre de Pharaon, et d'Aman,
ministre d'Assurus, qui eurent une grande part au gouvernement, le
premier en gypte et le second chez les Persans. Il fallut l'occasion
d'une royaut forte et d'un roi faible pour armer en France le bras d'un
Richelieu. Dans l'tat populaire les ministres deviendront si dbiles
que leur mchancet mme et leur sottise ne causeront plus de mal.

Ils ne recevront des tats gnraux qu'une autorit incertaine et
prcaire; ne pouvant se permettre de longs espoir ni de vastes penses,
ils useront en expdients misrables leur phmre existence. Ils
jauniront dans le triste effort de lire sur les cinq cents visages d'une
assemble des ordres pour agir. Cherchant en vain leur propre pense
dans la pense d'une foule d'hommes ignorants et diviss, ils languiront
en une impuissance inquite. Ils se dshabitueront de rien prparer ni
de rien prvoir, et ne s'tudieront plus qu' l'intrigue et au mensonge.
Ils tomberont de si bas que leur chute ne leur fera point de mal, et
leurs noms, charbonns sur les murs par les petits grimauds d'cole,
feront rire les bourgeois.

A ce discours, M. Shippen haussa les paules.

--C'est possible, dit-il; et je vois assez bien les Franais dans cet
tat.

--Oh! dit mon bon matre, en cet tat le monde ira son train. Il faudra
manger. C'est la grande ncessit qui engendre toutes les autres.

M. Shippen dit en secouant sa pipe:

--En attendant, on nous promet un ministre qui favorisera les
agriculteurs, mais qui ruinera le commerce si on le laisse faire. C'est
 moi d'y prendre garde, puisque je suis serrurier  Greenwich.
J'assemblerai les serruriers et je les haranguerai.

Il mit sa pipe dans sa poche et sortit sans nous donner le bonsoir.




VII

LE NOUVEAU MINISTRE

(SUITE ET FIN)


Aprs le souper, comme la soire tait belle, M. l'abb Jrme Coignard
fit quelques pas dans la rue Saint-Jacques o s'allumaient les
lanternes, et j'eus l'honneur de l'accompagner. Il s'arrta sous le
porche de Saint-Benot-le-Btourn, et, me montrant de sa belle main
grasse, faite pour les dmonstrations scolastiques aussi bien que pour
les caresses dlicates, l'un des bancs de pierre rangs des deux cts
sous des statues trs gothiques accompagnes de barbouillages obscnes:

--Tournebroche, mon fils, me dit-il, si vous m'en croyez, nous prendrons
le frais un moment sur ces vieilles pierres luisantes, o tant de gueux
sont venus, avant nous, reposer leurs misres. Il se peut que deux ou
trois de ces innombrables malheureux y aient chang entre eux des
propos excellents. Nous risquerons d'y attraper des puces. Mais tant,
mon fils, dans l'ge des amours, vous croirez que ce sont celles de
Jeannette la vielleuse ou de Catherine la dentellire, qui ont coutume
d'y amener leurs galants  la brune, et leur piqre vous sera douce.
C'est une illusion permise  votre jeunesse. Pour moi, qui ai pass
l'ge des charmantes erreurs, je me dirai qu'il ne faut pas trop
accorder aux dlicatesses de la chair et que le philosophe ne doit pas
s'inquiter des puces, qui sont, comme le reste de l'univers, un grand
mystre de Dieu.

Ce disant, il s'assit en prenant soin de ne point dranger un petit
Savoyard et sa marmotte qui dormaient leur sommeil innocent sur le vieux
banc de pierre. Je pris place  son ct. L'entretien qui avait rempli
le dner de midi me revenant  l'esprit:

--Monsieur l'abb, demandai-je  ce bon matre, vous parliez tantt des
ministres. Ceux du roi n'imposaient  votre esprit ni par leur habit et
leur carrosse, ni par leur gnie, et vous les jugiez avec la libert
d'une me que rien n'tonne. Puis, considrant le sort de ces officiers
dans l'tat populaire (s'il venait jamais  s'tablir), vous nous les
reprsentiez misrables  l'excs, et moins dignes de louanges que de
piti. Seriez-vous contraire aux gouvernements libres, renouvels des
rpubliques de l'antiquit?

--Mon fils, rpondit mon bon matre, je suis de moi-mme enclin  aimer
le gouvernement populaire. L'humilit de ma condition m'y porte, et les
Saintes critures, dont j'ai fait quelque tude, m'affermissent dans
cette prfrence, car le Seigneur a dit dans Ramatha: Les anciens
d'Isral veulent un roi afin que je ne rgne point sur eux. Or, voici
quel sera le droit du roi qui vous gouvernera: Il prendra vos enfants
pour conduire ses chariots, et il les fera courir devant son char. Il
fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinires et ses boulangres.
_Filias quoque vestras faciet sibi unguentarias et fecarias et
panificas_. Cela est dit expressment au livre des Rois, o l'on voit
encore que le monarque apporte  ses sujets deux prsents funestes, la
guerre et la dme. Et s'il est vrai que les monarchies sont
d'institution divine, il est galement vrai qu'elles prsentent tous les
caractres de l'imbcillit et de la mchancet humaines. Il est
croyable que le Ciel les a donnes aux peuples pour leur chtiment: _Et
tribuit eis petitionem eorum_.

     Souvent dans sa colre il reoit nos victimes;
     Ses prsents sont souvent la peine de nos crimes.

Je pourrais, mon fils, vous rapporter plusieurs beaux endroits des
auteurs anciens o la haine de la tyrannie est rendue avec une admirable
vigueur. Enfin, je crois avoir toujours montr quelque force d'me en
mprisant les grandeurs de chair et j'ai, tout autant que le jansniste
Blaise Pascal, le dgot des trognes  pe. Toutes ces raisons parlent
dans mon coeur et dans mon esprit pour le gouvernement populaire. J'en ai
fait le sujet de mditations que je mettrai quelque jour par crit dans
un ouvrage de ce genre dont on dit qu'il faut casser l'os pour trouver
la moelle; je veux vous faire entendre que je composerai un nouvel
_loge de la folie_, qui semblera frivole  la frivolit, mais o les
sages reconnatront la sagesse prudemment cache sous la marotte et le
bonnet vert. Bref, je serai un autre rasme; j'instruirai,  son
exemple, les peuples par un docte et judicieux badinage. Et vous
trouverez, mon fils, dans un chapitre de ce trait, tous les
claircissements au sujet qui vous intresse; vous y connatrez la
condition des ministres placs dans la dpendance des tats ou
assembles populaires.

--Ah! monsieur l'abb, m'criai-je, combien j'ai hte de lire ce livre!
Quand pensez-vous qu'il sera crit?

--Je ne sais, rpondit mon bon matre. Et,  vrai dire, je crois que je
ne l'crirai jamais. Les desseins que forment les hommes sont souvent
traverss. Nous ne disposons pas de la moindre parcelle de l'avenir, et
cette incertitude, commune  toute la race d'Adam, est chez moi porte 
l'extrme par un long enchanement d'infortunes. C'est pourquoi, mon
fils, je dsespre de pouvoir jamais composer cette factie respectable.
Sans vous faire sur ce banc un trait politique, je vous dirai du moins
comment j'eus l'ide d'introduire dans mon livre imaginaire un chapitre
o paratraient la faiblesse et la malice des serviteurs que prendra le
bonhomme Dmos, quand il sera le matre, s'il le devient jamais, ce dont
je ne dcide point: car je ne me mle pas de prophtiser, laissant ce
soin aux pucelles, qui vaticinent  l'exemple des sibylles telles que la
Cumane, la Persique et la Tiburtine, _quarum insigne virginitas est et
virginitatis prmium divinatio_. Venons-en donc  notre sujet. Il y a de
cela vingt ans environ, j'habitais la plaisante ville de Sez, o
j'tais bibliothcaire de monsieur l'vque.

Des comdiens errants, qui passaient d'aventure, jourent, dans une
grange, une tragdie assez bonne. J'y allai et vis paratre un empereur
romain dont la perruque tait orne de plus de lauriers qu'un jambon de
la foire Saint-Laurent. Il s'assit dans un fauteuil de chanoine; ses
deux ministres, en habit de cour, avec leurs grands cordons, prirent
place  ses cts sur des tabourets; et tous trois formrent le Conseil
d'tat sur les quinquets qui puaient excessivement. Dans la suite des
dlibrations, l'un des conseillers traa un portrait satirique des
consuls aux derniers temps de la Rpublique. Il les montrait impatients
d'user et d'abuser de leur puissance passagre, ennemis du bien public,
jaloux de leurs successeurs, en qui ils taient seulement assurs de
trouver les complices de leurs rapines et de leurs concussions. Voici
comme il parlait:

     Ces petits souverains qu'on fait pour une anne,
     Voyant d'un temps si court leur puissance borne,
     Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
     De peur de le laisser  celui qui les suit.
     Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,
     Dans le champ du public largement ils moissonnent,
     Assurs que chacun leur pardonne aisment,
     Esprant  son tour un pareil traitement.

Or, mon fils, ces vers qui, par l'exactitude sentencieuse, rappellent
les quatrains de Pibrac, sont plus excellents, pour le sens, que le
reste de la tragdie, qui sent un peu trop les frivolits pompeuses de
la Fronde des princes et qui est toute gte par les galanteries
hroques d'une manire de duchesse de Longueville, qui y parat sous le
nom d'milie. J'ai pris soin de les retenir afin de les mditer. Car on
trouve de belles maximes, mme dans les ouvrages de thtre. Ce que le
pote dit en ces huit vers des consuls de la Rpublique romaine
s'applique galement aux ministres des dmocraties, dont le pouvoir est
prcaire.

Ils sont faibles, mon fils, parce qu'ils dpendent d'une assemble
populaire incapable galement des vues grandes et profondes d'un
politique et de l'imbcillit innocente d'un roi fainant. Les ministres
ne sont grands que s'ils secondent, comme Sully, un prince intelligent
ou s'ils tiennent, comme Richelieu, la place du monarque. Et qui ne sent
que le Dmos n'aura ni la prudence obstine d'un Henri IV, ni l'inertie
favorable d'un Louis XIII? A supposer qu'il sache ce qu'il veut, il ne
saura ni comment sa volont doit tre faite ni seulement si elle est
faisable. Commandant mal, il sera mal obi et se croira toujours trahi.
Les dputs qu'il enverra  ses tats gnraux entretiendront par
d'ingnieux mensonges ses illusions jusqu'au moment de tomber sous ses
soupons injustes ou lgitimes. Ces tats procderont de la mdiocrit
confuse des foules dont ils seront issus. Ils rouleront d'obscures et
multiples penses. Ils donneront pour tche aux chefs du gouvernement
d'excuter des volonts vagues dont ils n'auront pas eux-mmes
conscience, et leurs ministres, moins heureux que l'Oedipe de la Fable,
seront dvors tour  tour par le Sphinx aux cent ttes, pour n'avoir
pas devin l'nigme dont le Sphinx lui-mme ignorait le mot. Leur plus
grande misre sera de se rsigner  l'impuissance, et de parler au lieu
d'agir. Ils deviendront des rhteurs, et de trs mauvais rhteurs, car
le talent, apportant avec lui quelque clart, les perdrait. Ils devront
s'tudier  parler pour ne rien dire, et les moins sots d'entre eux
seront condamns  mentir plus que les autres. En sorte que les plus
intelligents deviendront les plus mprisables. Et s'il s'en trouve
encore d'assez habiles pour conclure des traits, rgler les finances et
pourvoir aux affaires, leurs connaissances ne leur serviront de rien,
car le temps leur manquera, et le temps est l'toffe des grandes
entreprises.

Cette condition humiliante dcouragera les bons et donnera de
l'ambition aux mauvais. De toutes parts, les incapacits ambitieuses
s'lveront du fond des bourgades aux premiers emplois de l'tat, et
comme la probit n'est pas naturelle  l'homme, et qu'elle doit y tre
cultive par de longs soins et par des artifices continus, on verra des
nues de concussionnaires s'abattre sur le trsor public. Le mal sera
beaucoup accru par l'clat du scandale, puisqu'il est difficile de rien
cacher dans le gouvernement populaire, et, par la faute de plusieurs,
tous deviendront suspects.

Je n'en conclus point, mon fils, que les peuples seront alors plus
malheureux qu'ils ne sont aujourd'hui. Je vous ai fait assez entendre
dans nos prcdents entretiens que je ne crois pas que le sort de la
nation dpende du prince et de ses ministres, et que c'est accorder trop
de vertu aux lois que d'en faire des sources de la prosprit ou de la
misre publiques. Nanmoins la multitude des lois est funeste, et je
crains encore que les tats gnraux n'abusent de leur facult
lgislatrice.

C'est le pch mignon de Colin et de Jeannot de faire des ordonnances
en gardant leurs moutons et de dire: Si j'tais roi!... Quand Jeannot
sera roi, il promulguera plus d'dits en un an que n'en colligea dans
tout son rgne l'empereur Justinien. C'est par cet endroit encore que le
rgne de Jeannot me semble redoutable. Mais celui des rois et des
empereurs fut gnralement si mauvais qu'on n'en peut craindre un pire,
et Jeannot ne fera pas beaucoup plus de sottises, sans doute, ni de
mchancets que tous ces princes ceints de la double ou triple couronne
qui depuis le dluge couvrent le monde de sang et de ruines. Son
incapacit mme et sa turbulence auront cela d'excellent, qu'elles
rendront impossibles ces savantes correspondances d'tat  tat, qu'on
nomme diplomatiques et qui n'aboutissent qu' allumer artistement des
guerres inutiles et dsastreuses. Les ministres du bonhomme Dmos, sans
cesse talonns, bousculs, humilis, bourrs, culbuts et plus assaillis
de pommes cuites et d'oeufs durs que le pire arlequin du thtre de la
foire, n'auront point de loisirs pour prparer poliment dans la paix et
le secret du cabinet, sur le tapis vert, des carnages, en considration
de ce qu'on appelle l'quilibre europen et qui n'est que la fortune des
diplomates. Il n'y aura plus de politique trangre et ce sera un grand
bonheur pour la malheureuse humanit.

A ces mots, mon bon matre se leva et reprit de la sorte:

--Il est temps de rentrer, mon fils, car  cette heure le serein me
pntre par le dfaut de mes habits, qui sont percs en divers endroits.
Aussi bien,  demeurer plus longtemps sous ce porche, nous risquerions
d'effaroucher les galants de Catherine et de Jeannette qui attendent ici
l'heure du berger.




VIII

MESSIEURS LES CHEVINS


Ce soir-l, nous allmes, mon matre et moi, sous la tonnelle du
_Petit-Bacchus_, o nous trouvmes Catherine la dentellire, le
coutelier boiteux et le pre qui m'engendra. Ils taient assis tous
trois  la mme table devant un pot de vin dont ils avaient pris assez
pour tre plaisants et sociables.

On venait d'lire dans les formes deux chevins sur quatre, et mon pre
en discourait selon son tat et son gnie.

--Le malheur, disait-il, est que les chevins sont gens de robe et non
point rtisseurs, et qu'ils tiennent leur magistrature du roi et non des
marchands, notamment de la corporation des rtisseurs parisiens dont je
suis porte-bannire. S'ils taient de mon choix, ils aboliraient la dme
et la gabelle et nous serions tous heureux.  moins que le monde ne
marche  reculons comme les crevisses, un jour viendra o les chevins
seront lus par les marchands.

--N'en doutez point, dit M. l'abb Coignard, les chevins seront lus un
jour par les patrons et par les apprentis.

--Prenez garde  ce que vous dites l, monsieur l'abb, rpliqua mon
pre, inquiet et fronant les sourcils. Quand les apprentis se mleront
de nommer les chevins, tout sera perdu. Du temps que j'tais apprenti,
je ne songeais qu' mettre  mal le bien et la femme de mon patron. Mais
depuis que j'ai une boutique et une femme, j'entends les intrts
publics, qui sont lis aux miens.

Lesturgeon, notre hte, apporta un pot de vin. C'tait un petit homme
roux, agile et rude.

--Vous parlez des nouveaux chevins, dit-il, les poings sur les hanches.
Je souhaite seulement qu'ils en sachent autant que les anciens, qui
pourtant n'taient pas bien connaisseurs de l'intrt public. Mais ils
commenaient d'apprendre leur tat. Vous savez, matre Lonard (il
parlait  mon pre), que l'cole o les enfants de la rue Saint-Jacques
vont apprendre leur Croix-de-Dieu est btie de bois et qu'il suffirait
d'un fusil et d'un copeau pour la faire flamber comme un feu de la
Saint-Jean. J'en avisai messieurs de l'Htel de Ville. Ma lettre ne
pchait pas par le style, car je l'avais fait crire, pour six blancs, 
un secrtaire qui tient choppe sous le Val-de-Grce. J'y reprsentais 
messieurs les chevins que tous les petits gars du quartier taient en
danger quotidien de griller comme des andouilles, ce qui tait 
considrer, eu gard  la sensibilit des mres. Monsieur l'chevin qui
s'occupe des coles me rpondit poliment, au bout de trois mois, que le
danger que couraient les petits gars de la rue Saint-Jacques veillait
toute sa sollicitude, et qu'il tait jaloux de le conjurer; qu'en
consquence, il envoyait aux coliers ci-dessus dsigns une pompe 
incendie. Le roi, ajoutait-il, ayant, dans sa bont, construit une
fontaine en commmoration de ses victoires  deux cents pas de l'cole,
l'eau ne saurait manquer, et les enfants apprendront en peu de jours 
manier la pompe que la Ville consent  leur octroyer. En lisant cette
lettre, je sautai au plafond. Et, retournant au Val-de-Grce, je dictai
au secrtaire une rponse qui tait tourne comme ceci:

Monseigneur l'dile, Monseigneur, il y a dans la maison d'cole de la
rue Saint-Jacques deux cents marmots dont le plus ancien est g de sept
ans. Voil de beaux pompiers, Monseigneur, pour faire jouer votre pompe!
Reprenez-la et faites btir une maison d'cole en pierre et moellon.

Cette lettre, comme la premire, me cota six blancs, avec le cachet.
Mais je ne perdis point mon argent, car je reus, aprs vingt mois, une
rponse par laquelle monsieur l'chevin m'assurait que les marmots de la
rue Saint-Jacques taient dignes de la sollicitude de l'chevinage
parisien, qui aviserait  leur sret. J'en suis l. Si mon chevin
quitte la place, il me faudra tout recommencer et payer encore douze
blancs au secrtaire du Val-de-Grce. C'est pourquoi, matre Lonard,
bien que persuad qu'il se trouve  la maison de ville des figures qui
seraient mieux places  la foire, pour y faire Jocrisse, je n'ai gures
envie d'y voir entrer de nouveaux visages et je tiens  garder l'chevin
 la pompe.

--Moi, dit Catherine, c'est au lieutenant-criminel que j'en veux. Il
laisse Jeannette la vielleuse rder chaque jour, entre chien et loup,
sous le porche de Saint-Benot-le-Btourn. C'est une honte. Elle va par
les rues en marmotte et trane des jupes salies dans tous les ruisseaux.
On devrait rserver les lieux publics aux filles assez bien nippes pour
s'y montrer avec honneur.

--Oh! dit le coutelier boiteux, j'estime que le trottoir est  tout le
monde et j'irai quelque jour,  l'exemple de Lesturgeon, notre hte,
chez le secrtaire du Val-de-Grce pour qu'il rdige en mon nom une
belle supplique en faveur des pauvres colporteurs. Je ne puis pousser ma
voiture aux bons endroits sans tre tout de suite inquit par les
sergents, et ds qu'un laquais ou deux servantes s'arrtent  mon
talage, survient un grand coquin noir qui m'ordonne au nom de la loi
d'aller vendre ma pacotille ailleurs. Tantt je suis sur le terrain lou
par les gens du march, tantt je me trouve proche monsieur Leborgne,
coutelier jur. Une autre fois je dois cder la chausse au carrosse
d'un vque ou d'un prince. Et me voil endossant le harnais et tirant
la bricole, heureux si, profitant de mon embarras, le laquais et les
chambrires ne m'ont pas emport, sans payer, un tui, des ciseaux ou
quelque bel eustache de Chtellerault. Je suis las de souffrir la
tyrannie; je suis las d'prouver l'injustice des gens de justice. Je
sens un grand besoin de rvolte.

--Je connais  ce signe, dit mon bon matre, que vous tes un coutelier
magnanime.

--Je ne suis point magnanime, monsieur l'abb, reprit modestement le
boiteux, je suis vindicatif, et le ressentiment m'a pouss  vendre en
secret des chansons contre le roi, ses matresses, et ses ministres.
J'en garde un bel assortiment dans la bche de ma voiture. Ne me
trahissez pas. Celle des douze mirlitons est admirable.

--Je ne vous trahirai pas, rpondit mon pre; pour moi une bonne chanson
vaut un verre de vin et mme davantage. Je ne dis rien non plus des
couteaux, et je suis aise, bonhomme, que vous vendiez les vtres; car il
faut que tout le monde vive. Mais convenez qu'on ne peut souffrir que
les vendeurs ambulants fassent concurrence aux marchands qui ont pris
boutique  loyer et payent la taxe. Rien n'est plus contraire  l'ordre
et  la bonne police. L'audace de ces trane-misre est inoue. Jusqu'o
irait-elle si on ne la rprimait? L'an pass, un paysan de Montrouge ne
venait-il pas arrter devant la rtisserie de _la Reine Pdauque_ sa
charrette pleine de pigeons qu'il vendait tout cuits deux sous moins
cher que je ne vends les miens. Et le rustre criait d'une voix  briser
les vitres de ma boutique: A cinq sous les beaux pigeons! Je le
menaai vingt fois de ma lardoire. Mais il me rpondait stupidement que
la rue est  tout le monde. J'en portai plainte  monsieur le
lieutenant-criminel, qui me fit justice en me dbarrassant du vilain. Je
ne sais ce qu'il est devenu; mais je lui garde rancune du mal qu'il m'a
fait; car  voir mes pratiques ordinaires lui acheter ses pigeons par
couples, voire par demi-douzaines, je pris une jaunisse dont je restai
longtemps mlancolique. Je voudrais qu'on lui mt sur le corps, avec de
la glu, autant de plumes qu'il en a tires aux volatiles qu'il vendait
toutes cuites  ma barbe, et qu'ainsi emplum de la tte aux pieds, il
ft conduit par les rues, au cul de sa charrette.

--Matre Lonard, dit le coutelier boiteux, vous tes dur aux pauvres
gens. C'est ainsi qu'on pousse  bout les malheureux.

--Monsieur le coutelier, je vous conseille, dit en riant mon bon matre,
de faire faire  Saint-Innocent, par quelque crivain  gages, une
satire de matre Lonard et de la vendre avec vos chansons sur les douze
mirlitons du roi Louis. Il conviendrait de blasonner un peu notre ami
qui, dans un tat quasi servile, aspire non point  la libert, mais 
la tyrannie. Je conclus de tous vos discours, messieurs, que la police
des villes est d'un art difficile, qu'il y faut concilier des intrts
opposs et souvent contraires, que le bien public est form d'un grand
nombre de maux particuliers, et qu'enfin il est dj merveilleux que des
gens enferms dans des murailles ne s'y entre-dvorent pas. C'est un
bonheur qu'il faut attribuer  leur poltronnerie. La paix publique est
fonde uniquement sur le faible courage des citoyens qui se tiennent en
respect les uns les autres par la peur qu'ils se font rciproquement. Et
le prince, en leur inspirant  tous l'pouvante, leur assure
l'inestimable bienfait de la paix. Quant  vos chevins, dont le pouvoir
est faible, et qui ne sont pas capables de vous nuire ni de vous servir
beaucoup, et dont le mrite consiste surtout dans leur grande canne et
leur perruque, ne vous plaignez point trop de ce qu'ils soient choisis
par le roi et placs, peu s'en faut, depuis le dernier rgne, au rang
d'officiers de la couronne. Amis du prince, ils sont les ennemis de tous
les citoyens indistinctement, et cette inimiti est rendue supportable 
chacun par l'galit parfaite avec laquelle elle se rpand sur tous.
C'est une pluie dont nous ne recevons, les uns et les autres, que
quelques gouttes. Un jour, quand ils seront nomms par le peuple (comme
on dit qu'ils le furent aux premiers temps de la monarchie), les
chevins auront dans la cit mme des amis et des ennemis. lus par les
marchands payant loyer et dme, ils maltraiteront les colporteurs. lus
par les colporteurs, ils vexeront les marchands. lus par les artisans,
ils seront contraires aux matres, qui font travailler les artisans. Ce
sera une cause incessante de disputes et de querelles. Ils formeront un
conseil tumultueux, o chacun agitera les intrts et les passions de
ses lecteurs. Pourtant j'imagine qu'ils ne feront pas regretter nos
chevins actuels, qui ne dpendent que du prince. Leur vanit turbulente
amusera les citoyens qui s'y contempleront comme dans un miroir
grossissant. Ils useront mdiocrement d'une mdiocre puissance. Sortis
de l'tat populaire, ils seront aussi incapables de le dvelopper que de
le contenir. Les riches s'pouvanteront de leur audace et les misrables
accuseront leur timidit, quand il et fallu seulement reconnatre leur
bruyante impuissance. Au reste, capables de tches communes et
administrant le bien public avec cette insuffisance suffisante qu'on
atteint toujours et qu'on ne dpasse jamais.

--Ouf! dit mon pre, vous avez bien parl, monsieur l'abb. Maintenant,
buvez!




IX

LA SCIENCE


Ce jour-l nous poussmes, mon bon matre et moi, jusqu'au Pont-Neuf,
dont les demi-lunes taient couvertes de ces trteaux sur lesquels les
bouquinistes talent des romans mls  des livres de pit. On y trouve
pour deux sols l'_Astre_ tout entire et le _Grand Cyrus_, uss et
graisss par des lecteurs de province, avec l'_Onguent pour la brlure_
et divers ouvrages des jsuites. Mon bon matre avait coutume de lire en
passant quelques pages de ces crits, dont il ne faisait point emplette,
tant dmuni d'argent, et gardant raisonnablement pour l'hte du
_Petit-Bacchus_ les six blancs qu'il lui advenait, par extraordinaire,
de tenir dans la poche de sa culotte. Au reste, il n'tait point avide
de possder les biens de ce monde, et les meilleurs ouvrages ne lui
faisaient point envie, pourvu qu'il en pt connatre les bons endroits,
dont il dissertait ensuite avec une sagesse admirable. Les trteaux du
Pont-Neuf lui plaisaient en cela que les livres y taient parfums d'une
odeur de friture, par le voisinage des marchandes de beignets; et ce
grand homme y respirait en mme temps les chres odeurs de la cuisine et
de la science.

Chaussant ses lunettes, il examina l'talage d'un brocanteur avec le
contentement d'une me heureuse  qui tout est gracieux parce que tout
se reflte en elle avec grce.

--Tournebroche, mon fils, me dit-il, il se trouve sur l'tal de ce bon
homme des livres fabriqus alors que l'imprimerie tait encore, autant
dire, dans les langes; et ces livres se ressentent de la rudesse de nos
aeux. J'y rencontre une chronique barbare de Monstrelet, auteur qu'on a
dit plus baveux qu'un pot de moutarde, et deux ou trois vies de sainte
Marguerite, que les commres mettaient jadis en compresse sur leur
ventre dans les douleurs de l'enfantement. Il serait inconcevable que
les hommes eussent t si sots que d'crire et de lire de pareilles
inepties, si notre sainte religion ne nous enseignait qu'ils naissent
avec un germe d'imbcillit. Et, comme les lumires de la foi ne m'ont
jamais fait dfaut, non point mme, par bonheur, dans les erreurs du lit
et de la table, je conois mieux leur stupidit passe que leur
intelligence prsente, qui, pour tout dire, me semble illusoire et
dcevante, telle qu'elle semblera aux gnrations futures, car l'homme
est, par essence, une sotte bte et les progrs de son esprit ne sont
que les vains effets de son inquitude. C'est pour cette raison, mon
fils, que je me dfie de ce qu'ils nomment science et philosophie, et
qui n'est,  mon sentiment, qu'un abus de reprsentations et d'images
fallacieuses, et, dans un certain sens, l'avantage du malin Esprit sur
les mes. Vous entendez bien que je suis trs loign de croire  toutes
les diableries dont s'effraie la crance populaire. J'estime, avec les
Pres, que la tentation est en nous, et que nous sommes  nous-mmes nos
dmons et nos malfices. Mais j'en veux  monsieur Descartes et  tous
les philosophes qui, sur son exemple, ont cherch dans la connaissance
de la nature une rgle de vie et un principe de conduite. Car enfin,
Tournebroche, mon fils, qu'est-ce que la connaissance de la nature,
sinon la fantaisie de nos sens? Et qu'est-ce qu'y ajoute, je vous prie,
la science, avec les savants depuis Gassendi, qui n'tait point un ne,
et Descartes et ses disciples, jusqu' ce joli sot de monsieur de
Fontenelle? Des bsicles, mon fils, des bsicles comme celles qui
chaussent mon nez. Tous les microscopes et lunettes d'approche dont on
fait vanit qu'est-ce, en ralit, que des bsicles plus nettes que les
miennes que j'achetai l'an pass  l'opticien de la foire Saint-Laurent
et dont le verre de l'oeil gauche, qui est celui dont je vois le mieux,
s'est malheureusement fendu cet hiver d'un tabouret que me jeta  la
tte le coutelier boiteux, qui croyait que j'embrassais Catherine la
dentellire, car c'est un homme grossier et tout  fait offusqu par les
impressions du dsir charnel? Oui, Tournebroche, mon fils, que sont ces
instruments dont les savants et les curieux emplissent leurs galeries et
leurs cabinets? Que sont les lunettes, astrolabes, boussoles, sinon des
moyens d'aider les sens dans leurs illusions et de multiplier
l'ignorance fatale o nous sommes de la nature, en multipliant nos
rapports avec elle? Les plus doctes d'entre nous diffrent uniquement
des ignorants par la facult qu'ils acquirent de s'amuser  des erreurs
multiples et compliques. Ils voient l'univers dans une topaze taille 
facettes au lieu de le voir, comme madame votre mre par exemple, avec
l'oeil tout nu que le bon Dieu lui a donn. Mais ils ne changent point
d'oeil en s'armant de lunettes; ils ne changent point de dimensions en
usant d'appareils propres  mesurer l'espace; ils ne changent pas de
poids en employant des balances trs sensibles; ils dcouvrent des
apparences nouvelles et sont par l le jouet de nouvelles illusions.
Voil tout! Si je n'tais pas persuad, mon fils, des saintes vrits de
notre religion, il ne me resterait, par cette persuasion o je suis que
toute connaissance humaine n'est qu'un progrs dans la fantasmagorie,
qu' me jeter de ce parapet dans la Seine, qui vit d'autres noys,
depuis le temps qu'elle coule, ou d'aller demander  Catherine cette
espce d'oubli des maux de ce monde qu'on trouve dans ses bras et qu'il
est indcent de chercher dans ma condition et surtout  mon ge. Je ne
saurais que croire, au milieu des appareils dont les mensonges puissants
grandiraient dmesurment les mensonges de ma vue, et je serais un
acadmicien tout  fait misrable.

Mon bon matre parlait de la sorte devant la premire demi-lune de
gauche,  compter de la rue Dauphine, et il commenait d'effrayer le
marchand qui le prenait pour un exorciste. Tout  coup, saisissant une
vieille gomtrie orne d'assez mchantes figures de Sbastien
Leclerc[3]:

--Peut-tre, reprit-il, au lieu de me noyer dans l'amour ou dans l'eau,
si je n'tais chrtien et catholique, prendrais-je le parti de me jeter
dans la mathmatique, o l'esprit trouve les aliments dont il est le
plus avide,  savoir: la suite et la continuit. Et j'avoue que ce petit
livre, tout commun qu'il est, me donne quelque estime du gnie de
l'homme.

A ces mots, il ouvrit si largement le trait de Sbastien Leclerc, 
l'endroit des triangles, qu'il faillit le rompre net. Mais bientt il le
rejeta avec dgot.

--Hlas! murmura-t-il, les nombres dpendent du temps, les lignes, de
l'espace, et ce sont l encore des illusions humaines. En dehors de
l'homme, il n'y a ni mathmatique, ni gomtrie, et c'est en dfinitive
une connaissance qui ne nous fait pas sortir de nous-mmes, bien qu'elle
affecte un air d'indpendance assez magnifique.

Ayant dit, il tourna le dos au bouquiniste soulag, et respira
largement.

--Ah! Tournebroche, mon fils! reprit-il. Tu me vois souffrant d'un mal
que je me suis donn et brl par la tunique ardente dont j'ai pris soin
moi-mme de me vtir et de me parer.

Il parlait de la sorte par image, tant vtu, en ralit, d'une mchante
souquenille qui ne tenait plus que par deux ou trois boutons. Encore
n'taient-ils pas engags dans les boutonnires correspondantes; et
c'tait, comme il avait coutume de dire en riant, quand on l'en avisait,
un ajustement adultre, image des moeurs dans les cits.

Il parlait avec chaleur:

--Je hais la science, disait-il, pour l'avoir trop aime,  la faon des
voluptueux qui reprochent aux femmes de n'avoir pas gal le rve qu'ils
se faisaient d'elles. J'ai voulu tout connatre et je souffre
aujourd'hui de ma coupable folie. Heureux, ajouta-t-il, oh! bien heureux
les bonnes gens assembls autour de ce vendeur d'orvitan!

Et il montra de la main les laquais, les chambrires et les forts du
port Saint-Nicolas, formant un cercle autour d'un oprateur qui donnait
la parade avec son valet.

--Vois, Tournebroche, me dit-il, ils rient de bon coeur quand le drle
donne un coup de pied au cul de cet autre drle. Et c'est en effet un
spectacle plaisant, qui est tout gt pour moi par la rflexion, car
lorsqu'on recherche l'essence de ce pied et du reste, on ne rit plus.
J'aurais d, tant chrtien, concevoir plus tt tout ce qu'il y a de
malignit dans cette maxime d'un paen: Heureux qui put connatre les
causes! j'aurais d m'enfermer dans la sainte ignorance comme dans un
verger clos, et rester semblable aux petits enfants. Je me serais amus,
non point  vrai dire, des jeux grossiers de ce Mondor (le Molire du
Pont-Neuf aurait peu d'attrait pour moi, quand l'autre me semble dj
trop scurrile[4]); mais je me serais amus des herbes de mon jardin, et
j'aurais lou Dieu dans les fleurs et les fruits de mes pommiers. Une
curiosit immodre m'a entran, mon fils; j'ai perdu, dans la
conversation des livres et des savants, la paix du coeur, la sainte
simplicit, et cette puret des humbles d'autant plus admirable qu'elle
ne s'altre ni au cabaret ni dans les bouges, comme il se voit par
l'exemple du coutelier boiteux, et, si j'ose le dire, par celui de votre
rtisseur de pre, qui garde beaucoup d'innocence, encore qu'ivrogne et
dbauch. Mais il n'en va pas de mme de celui qui a tudi dans les
livres. Il lui en reste  jamais une fire amertume et une tristesse
superbe.

Comme il parlait de la sorte, la voix lui fut coupe par un roulement de
tambours...




X

L'ARME


Donc, tant sur le Pont-Neuf, nous entendmes un roulement de tambours.
C'tait le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing  la hanche, se
carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant
des pains et des saucisses enfils  la baonnette de leurs fusils. Un
cercle de gueux et de marmots le regardait bouche be.

Il releva sa moustache et fit sa proclamation.

--N'y tendons point l'oreille, me dit mon bon matre. Ce serait perdre
son temps. Ce sergent parle au nom du roi; il ne saurait parler avec
gnie. S'il vous plat d'entendre un discours ingnieux sur le mme
sujet, vous entrerez dans quelqu'un de ces fours du quai de la Ferraille
o les racoleurs enrlent les laquais et les rustres. Ces racoleurs,
tant des fripons, sont tenus d'tre loquents. Il me souvient d'avoir,
en ma jeunesse, au temps du feu roi, ou la plus merveilleuse harangue
de la bouche d'un de ces marchands d'hommes, qui tenait boutique dans la
Valle-de-Misre, que vous voyez d'ici, mon fils. Racolant des hommes
pour les colonies: Jeunes gens qui m'entourez, leur disait-il, vous
n'tes pas sans avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est dans
l'Inde qu'il faut aller pour trouver ce fortun pays; c'est l que l'on
a tout  gogo. Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? Les
chemins en sont pavs; il n'y a qu' se baisser pour en prendre. Et
encore, ne vous baisserez-vous point. Les sauvages les ramasseront pour
vous. Je ne vous parle pas du caf, des limons, des grenades, des
oranges, des ananas et de mille fruits dlicieux qui viennent sans
culture, comme dans le paradis terrestre. Si je m'adressais  des femmes
ou  des enfants, je pourrais leur vanter toutes ces friandises, mais je
m'explique devant des hommes. J'omets, mon fils, tout ce qu'il dit de
la gloire; mais croyez qu'il gala Dmosthne en nergie et Cicron en
abondance. L'effet de son discours fut d'envoyer cinq ou six malheureux
mourir de la fivre jaune dans des marcages, tant il est vrai que
l'loquence est une arme dangereuse et que le gnie des arts exerce,
pour le mal comme pour le bien, sa puissance irrsistible. Remerciez
Dieu, Tournebroche, de ce que, ne vous ayant donn de talents d'aucune
sorte, il ne vous expose pas  devenir un jour le flau des peuples. On
reconnat les prfrs de Dieu, mon fils,  ce qu'ils n'ont point
d'esprit, et j'ai prouv que l'intelligence assez vive que le Ciel a
mise en moi n'tait qu'une cause incessante de dangers pour ma paix en
ce monde et dans l'autre. Que serait-ce, si le coeur et la pense d'un
Csar habitaient ma tte et ma poitrine? Mes dsirs ne connatraient
point de sexe et je serais inaccessible  la piti. J'allumerais au
dedans et au dehors des guerres inextinguibles. Encore ce grand Csar
avait-il l'me lgante et une sorte de douceur. Il mourut avec dcence
sous le poignard de ses assassins vertueux. Jour des Ides de mars, jour
 jamais funeste o des brutes sentencieuses dtruisirent ce monstre
charmant! Je suis digne de pleurer le divin Jules au ct de Vnus, sa
mre; et si je l'appelle monstre, c'est par tendresse, car dans son me
gale, il ne se trouva rien d'excessif que la puissance. Il avait un
naturel sentiment du rythme et de la mesure. Il se plut galement dans
sa jeunesse aux grces de la dbauche et de la grammaire. Il tait
orateur et sa beaut sans doute ornait la scheresse volontaire de ses
discours. Il aima Cloptre avec cette exactitude gomtrique qu'il
porta dans tous ses desseins. Il mit dans ses crits et dans ses actions
le gnie de la clart. Il fut ami de l'ordre et de la paix jusque dans
la guerre, sensible  l'harmonie et si habile constructeur de lois, que
nous vivons encore, tout barbares que nous sommes, sous la majest de
son empire, qui a fait le monde tel qu'il est aujourd'hui. Vous voyez,
mon fils, que je ne lui mnage pas la louange ni l'amour. Capitaine,
dictateur, souverain pontife, il a ptri l'univers dans ses belles
mains. Pour moi, j'ai t professeur d'loquence au collge de Beauvais,
secrtaire d'une chanteuse de l'Opra, bibliothcaire de monsieur
l'vque de Sez, crivain public au charnier des Saints-Innocents et
prcepteur du fils de votre pre  la rtisserie de _la Reine Pdauque_;
j'ai fait un beau catalogue de manuscrits prcieux, j'ai crit quelques
libelles, dont il vaut mieux ne pas parler, et trac sur du papier 
chandelle des maximes ddaignes des libraires. Pourtant je ne
changerais pas mon existence contre celle de ce grand Csar. Il en
coterait trop  mon innocence. Et j'aime mieux tre un homme obscur,
pauvre et mpris, comme je le suis en effet, que de monter  ce fate
o l'on ouvre  l'univers de nouvelles destines par des voies
sanglantes.

Ce sergent recruteur, que vous entendez d'ici promettre  ces gueux un
sou par jour avec le pain et la viande, m'inspire, mon fils, de
profondes rflexions sur la guerre et l'arme. J'ai fait tous les
mtiers, hors celui de soldat qui m'a toujours inspir du dgot et de
l'effroi, par les caractres de servitude, de fausse gloire et de
cruaut qui y sont attachs, et qui se trouvent les plus contraires 
mon naturel pacifique,  mon amour sauvage de la libert et  mon
esprit, qui, jugeant sainement de la gloire, estime au juste prix celle
de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant invincible  la
mditation qui et t trop excessivement contrari par l'exercice du
sabre et du fusil. Ne voulant point tre Csar, vous concevrez que je ne
veuille point tre non plus La Tulipe ou Brin-d'Amour. Et je ne vous
cache pas, mon fils, que le service militaire me parat la plus
effroyable peste des nations polices.

Ce sentiment est philosophique. Il n'y a donc aucune apparence qu'il
soit jamais partag par un grand nombre de personnes. Et, dans le fait,
les rois et les rpubliques trouveront toujours autant de soldats qu'ils
en voudront mettre  leurs parades et  leurs guerres. J'ai lu les
traits de Machiavel chez monsieur Blaizot,  _l'Image
Sainte-Catherine_, o ils sont tous parfaitement relis en parchemin.
Ils le mritent, mon fils; et, pour ma part, j'estime infiniment le
secrtaire florentin qui le premier ta aux actions des politiques ce
fondement de la justice, sur lequel ils n'tablirent jamais que des
sclratesses honores. Ce Florentin, qui voyait sa patrie  la merci de
ses dfenseurs mercenaires, conut l'ide d'une arme nationale et
patriote. Il a dit en quelque endroit de ses livres qu'il est juste que
tous les citoyens concourent  la sret de leur patrie et soient tous
soldats. Je l'ai ou soutenir pareillement chez monsieur Blaizot par
monsieur Roman qui est trs zl, comme vous le savez, pour les droits
de l'tat. Il n'a souci que du gnral et de l'universel et ne sera
content qu'au jour o tous les intrts privs seront sacrifis 
l'intrt public. Donc Machiavel et monsieur Roman veulent que nous
soyons tous soldats, tant tous citoyens. Je ne dirai pas comme eux que
cela est juste. Et je ne dirai pas non plus que cela est injuste, pour
cette raison que le juste et l'injuste sont affaire de raisonnement et
que c'est un sujet dont les sophistes seuls dcident.

--Quoi! mon bon matre, m'criai-je avec une douloureuse surprise, vous
prtendez que la justice dpend des raisons d'un sophiste, et que nos
actions sont justes ou injustes selon les arguments d'un habile homme.
Cette maxime me choque plus que je ne saurais dire.

--Tournebroche, mon fils, rpondit M. l'abb Coignard, considrez que je
parle de la justice humaine, qui est diffrente de la justice de Dieu,
et qui y est gnralement oppose. Les hommes n'ont jamais soutenu
l'ide du juste et de l'injuste que par l'loquence, qui est sujette 
embrasser le pour et le contre. Vous voulez peut-tre, mon fils, asseoir
la justice sur le sentiment; mais prenez garde que sur cette assiette
vous n'lverez qu'une masure humble et domestique, la cabane du vieil
vandre, la chaumire o Philmon vivait avec Baucis. Mais le palais des
lois, la tour des institutions d'tat veulent d'autres fondements. La
nature ingnue n'en saurait supporter seule le poids inique; et ces murs
redoutables s'lvent sur le fondement des mensonges antiques, par l'art
subtil et froce des lgistes, des magistrats et des princes.

C'est une niaiserie, Tournebroche, mon fils, que de rechercher si une
loi est juste ou injuste, et il en est du service militaire comme des
autres institutions, dont on ne peut dire si elles sont bonnes ou
mauvaises en principe, puisqu'il n'y a pas de principe hors Dieu, de qui
tout sort. Il faut vous dfendre, mon fils, de cette sorte d'esclavage
qui est celui des mots et auquel les hommes se soumettent avec le plus
de docilit. Sachez donc que le mot de justice n'a aucun sens, si ce
n'est en thologie o il est terriblement expressif. Sachez que monsieur
Roman n'est qu'un sophiste quand il vous dmontre qu'on doit le service
au prince. Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais  tous les
citoyens de se faire soldats, il sera obi, je ne dis pas avec docilit,
mais avec allgresse. J'ai observ que le mtier le plus naturel 
l'homme est celui de soldat; c'est celui auquel il est port le plus
facilement par ses instincts et par ses gots qui ne sont pas tous bons.
Et, hors quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut tre
dfini un animal  mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'esprance
d'aller se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'tat
militaire l'tat le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet
tat est le plus ancien, et les premiers humains firent la guerre.
L'tat militaire a cela aussi d'appropri  la nature humaine, qu'on n'y
pense jamais, et il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser.

La pense est une maladie particulire  quelques individus et qui ne se
propagerait pas sans amener promptement la fin de l'espce. Les soldats
vivent en troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des
habits bleus et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des
plumets et des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du
coq sur la poule. Ils vont en guerre et  la maraude, et l'homme est
naturellement voleur, libidineux, destructeur et sensible  la gloire.
C'est l'amour de la gloire qui dcide surtout nos Franais  prendre les
armes. Et il est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la
seule clatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lire les histoires. La
Tulipe semblera excusable de n'tre pas plus philosophe que Tite-Live.




XI

L'ARME (SUITE)


Mon bon matre poursuivit en ces termes:

--Il faut considrer, mon fils, que les hommes, lis les uns aux autres,
dans la suite des temps, par une chane dont ils ne voient que peu
d'anneaux, attachent l'ide de noblesse  des coutumes dont l'origine
fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanit. Ils fondent leur
gloire sur des misres antiques, et la noblesse des armes sort tout
entire de cette sauvagerie des premiers ges dont la Bible et les
potes ont conserv le souvenir. Et qu'est-ce en ralit que cette
gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous,
sinon les restes dgnrs de ces malheureux chasseurs des bois que le
pote Lucrce a peints de telle manire qu'on doute si ce sont des
hommes ou des btes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la
guerre et la chasse, dont la seule pense nous devrait accabler de honte
et de remords en nous rappelant les misrables ncessits de notre
nature et notre mchancet invtre, puissent au contraire servir de
matire  la superbe des hommes, que les peuples chrtiens continuent
d'honorer le mtier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans
les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis
l'illustration des citoyens sur la quantit de meurtres et de carnages
qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines.

--Monsieur l'abb, demandai-je  mon bon matre, ne croyez-vous pas que
le mtier des armes est tenu pour noble  cause des dangers qu'on y
court et du courage qu'il y faut dployer?

--Mon fils, rpondit mon bon matre, si vraiment l'tat des hommes est
noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrai pas
d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles
hommes de l'tat, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue
et de faim. Les prils auxquels les soldats et les capitaines s'exposent
sont moindres en nombre comme en dure; ils ne sont que de peu d'heures
pour toute une vie et consistent  affronter les balles et les boulets
qui tuent moins srement que la misre. Il faut que les hommes soient
lgers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de
gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la
guerre  plus haut prix que les arts de la paix.

--Monsieur l'abb, demandai-je encore, n'estimez-vous pas que les
soldats sont ncessaires  la sret de l'tat, et que nous devons les
honorer en reconnaissance de leur utilit?

--Il est vrai, mon fils, que la guerre est une des ncessits de la
nature humaine, et qu'on ne peut s'imaginer des peuples qui ne se
battent point, c'est--dire qui ne soient ni homicides, ni pillards, ni
incendiaires. Vous ne concevez pas non plus un prince qui ne serait pas
quelque peu usurpateur. On lui en ferait trop de reproche et on l'en
mpriserait comme de ne point aimer la gloire. La guerre est donc
ncessaire  l'homme; elle lui est plus naturelle que la paix, qui n'en
est que l'intervalle. Aussi voit-on les princes jeter leurs armes les
unes contre les autres sur le plus mauvais prtexte, pour la raison la
plus futile. Ils invoquent leur honneur qui est d'une excessive
dlicatesse. Il suffit d'un souffle pour y faire une tache qu'on ne peut
laver que dans le sang de dix, vingt, trente, cent mille hommes, selon
la population de la principaut. Pour peu qu'on y songe, on ne conoit
pas bien comment l'honneur du prince peut tre lav par le sang de ces
malheureux, ou plutt on conoit que ce ne sont l que des mots vides de
sens; mais les hommes se font tuer volontiers pour des mots. Ce qui est
encore plus admirable, c'est qu'un prince tire beaucoup d'honneur du vol
d'une province et que l'attentat qui serait puni de mort chez un hardi
particulier devienne louable s'il est consomm avec la plus furieuse
cruaut par un souverain  l'aide de ses mercenaires.

Mon bon matre ayant ainsi parl, tira sa bote de sa poche et huma
quelques grains de tabac qui y restaient.

--Monsieur l'abb, lui demandai-je, n'est-il point des guerres justes et
faites pour une bonne cause?

--Tournebroche, mon fils, me rpondit-il, les peuples polis ont beaucoup
outr l'injustice de la guerre, et ils l'ont rendue trs inique en mme
temps que trs cruelle. Les premires guerres furent entreprises pour
l'tablissement des tribus sur des terres fertiles. C'est ainsi que les
Isralites conquirent le pays de Chanaan. La faim les poussait. Les
progrs de la civilisation ont tendu la guerre  la conqute de
colonies et de comptoirs, comme il se voit par l'exemple de l'Espagne,
de la Hollande, de l'Angleterre et de la France. Enfin on a vu des rois
et des empereurs voler des provinces dont ils n'avaient pas besoin,
qu'ils ruinrent, qu'ils dsolrent sans profit pour eux et sans autre
avantage que d'y lever des pyramides et des arcs de triomphe. Et cet
abus de la guerre est le plus odieux, en sorte qu'il faut croire ou que
les peuples deviennent de plus en plus mchants par le progrs des arts,
ou plutt que la guerre, tant une ncessit de la nature humaine, on la
fait encore pour elle-mme quand on a perdu toute raison de la faire.

Cette considration m'afflige profondment, car je suis port par tat
et par inclination  l'amour de mes semblables. Et ce qui achve de
m'attrister, Tournebroche, mon fils, c'est que je dcouvre que ma bote
est vide, et le tabac est l'endroit par lequel je sens le plus
impatiemment ma pauvret.

Autant pour dtourner sa pense de cette disgrce intime que pour
m'instruire  son cole, je lui demandai si la guerre civile ne lui
semblait pas la plus dtestable espce de guerre.

--Elle est, me rpondit-il, assez odieuse, mais non point trs inepte,
car les citoyens, lorsqu'ils en viennent aux mains entre eux, ont plus
de chances de savoir pourquoi ils se battent que dans le cas o ils vont
en guerre contre des peuples trangers. Les sditions et querelles
intestines naissent gnralement de l'extrme misre des peuples. Elles
sont l'effet du dsespoir, et la seule issue qui reste aux misrables,
lesquels y peuvent trouver une vie meilleure et parfois mme une part de
souverainet. Mais il est  remarquer, mon fils, que plus les rvolts
sont malheureux et partant excusables, moins ils ont de chances de
gagner la partie. Affams et stupides, arms de leur seule fureur, ils
sont incapables de grands desseins et de vues prudentes, en sorte que le
prince les rduit aisment. Il a plus de difficult  vaincre la
rbellion des grands qui est dtestable, n'ayant pas l'excuse de la
ncessit.

Enfin, mon fils, tant civile qu'trangre, la guerre est excrable et
d'une malignit que je dteste.




XII

L'ARME (SUITE ET FIN)


--Mon fils, ajouta mon bon matre, je vous ferai paratre tout ensemble,
dans l'tat de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la honte de
l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramne et nous tire 
notre brutalit naturelle; elle est l'effet d'une frocit que nous
avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions et
les coqs, qui y portent une admirable fiert, mais encore les oiselets,
tels que les geais et les msanges dont les moeurs sont trs
querelleuses, et mme les insectes, gupes et fourmis, qui se battent
avec un acharnement dont les Romains eux-mmes n'ont pas laiss
d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mmes chez
l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou
conserver la proie ou pour dfendre le nid ou la tanire, ou pour jouir
d'une compagne. Il n'y a en cela aucune diffrence, et l'enlvement des
Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, dans la nuit,
ensanglantent nos forts. Nous avons russi seulement  colorer ces
raisons basses et naturelles par les ides d'honneur que nous y
rpandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous
battre pour des motifs trs nobles, cette noblesse est tout entire
loge dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est
simple, clair, prcis, plus la guerre elle-mme est odieuse et
dtestable. Et, s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu 
s'entretuer pour l'honneur, cela est un drglement excessif. Nous avons
renchri sur la cruaut des btes froces, qui ne se font point de mal
sans raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus
mchant et plus dnatur dans ses guerres que les taureaux et que les
fourmis dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je dteste moins les
armes pour la mort qu'elles sment que pour l'ignorance et la stupidit
qui leur font cortge. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de
mercenaires ou de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas
mieux forms aux bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer
sa volont par la force rend un homme de guerre trs inhabile 
l'loquence, qui a sa source dans le besoin de persuader. Aussi le
militaire affecte-t-il le mpris de la parole et des belles
connaissances. Il me souvient d'avoir connu  Sez, du temps que j'tais
bibliothcaire de monsieur l'vque, un vieux capitaine blanchi sous le
harnais et qui passait pour vaillant homme, portant firement une large
balafre qui lui traversait le visage. C'tait un bon paillard qui avait
tu beaucoup d'hommes et viol plusieurs nonnains, sans y mettre de
mchancet. Il entendait assez bien son art et tait fort exact sur la
tenue de son rgiment, qui dfilait mieux qu'aucun autre. Enfin, un
homme de coeur, et brave compagnon quand il s'agissait de vider un pot,
comme je le vis bien  l'auberge du _Cheval blanc_ o maintes fois je
lui tins tte. Or, il m'arriva, une nuit, de l'accompagner (car nous
tions bons amis) tandis qu'il enseignait  ses hommes la manire de
s'orienter par l'aspect des toiles. Il leur rcita d'abord l'ordonnance
de monsieur de Louvois sur cette matire, et comme il la rptait par
coeur depuis trente ans, il n'y faisait gure plus de fautes qu'au
_Pater_ et  l'_Ave_. Il dit donc tout d'abord que les soldats
commenceront par chercher dans le ciel l'toile polaire qui est fixe par
rapport aux autres toiles, lesquelles tournent autour d'elle en sens
contraire des aiguilles d'une montre. Mais il n'entendait pas clairement
ce qu'il disait. Car, aprs avoir rcit deux ou trois fois sa phrase
d'un ton suffisamment imprieux, il se pencha  mon oreille et me dit:

--Sacrebleu! l'abb, montrez-moi donc cette garce d'toile polaire. Si
je sais la distinguer dans ce fouillis de lumignons dont le ciel est
tout sem, je veux que le grand diable me croque!

Je lui enseignai incontinent la manire de la trouver et la lui montrai
du doigt.

--Oh! oh! s'cria-t-il, la pcore est perche bien haut! De l'endroit o
nous sommes on ne peut la regarder sans se tordre le col.

Et, tout aussitt, il donna l'ordre  ses officiers de faire reculer les
soldats de cinquante pas, pour qu'ils pussent voir plus facilement
l'toile polaire.

Ce que je vous conte l, mon fils, je l'ai entendu de mes oreilles; et
vous conviendrez que ce porteur d'pe avait une ide bien nave du
systme du monde et notamment des parallaxes des toiles. Pourtant il
portait les ordres du roi sur un bel habit brod et il tait plus honor
dans l'tat qu'un savant prtre. C'est cette rudesse que je ne puis
souffrir dans l'arme.

Mon bon matre,  ces mots, s'tant arrt pour souffler, je lui
demandai s'il ne pensait pas, en dpit de l'ignorance de ce capitaine,
qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner des batailles. Il me rpondit
en ces termes:

--Tournebroche, mon fils,  considrer la difficult qu'il y a 
rassembler et  conduire des armes, les connaissances qu'il faut dans
l'attaque ou la dfense d'une place et l'habilet qu'exige un bon ordre
de bataille, on reconnatra aisment qu'un gnie presque surhumain, tel
que celui d'un Csar, est seul capable d'une telle entreprise, et l'on
s'tonnera qu'il se soit trouv des esprits propres  renfermer presque
toutes les parties d'un vritable homme de guerre. Un grand capitaine
connat non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les
industries des peuples. Il retient dans sa pense une infinit de
petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes.
Les plans qu'il a lentement mdits et tracs  l'avance, il peut les
changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est  la
fois trs prudent et trs audacieux; sa pense tantt chemine avec la
sourde lenteur de la taupe, tantt s'lance du vol de l'aigle. Rien
n'est plus vrai. Mais considrez, mon fils, que quand deux armes sont
en prsence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'o il suit que
l'autre sera ncessairement victorieuse, sans que le chef qui la
commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans mme qu'il
en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi
d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces
rencontres tonnantes, dmler ce qui est l'effet de l'art et ce qui
vient de la fortune? Mais vous m'cartez de mon sujet. Tournebroche, mon
fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de
l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. tablie sur les empires
par ncessit, elle fut la grande ducatrice du genre humain. C'est par
elle que les hommes se sont forms  toutes les vertus qui lvent et
soutiennent les cits. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la
fermet, le mpris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour o des
ptres ont roul des quartiers de roc pour en former une enceinte
derrire laquelle ils dfendirent leurs femmes et leurs boeufs, la
premire socit humaine fut fonde et le progrs des arts assur. Ce
grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste
que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_, est fille de
la guerre.

La premire cit fut une enceinte fortifie et c'est dans ce berceau
rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles
industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu
voulut tre nomm le Dieu des armes.

Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous
signiez votre engagement  ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie
de devenir un hros  raison de soixante coups de verge sur le dos par
jour, en moyenne.

Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos socits, qu'un mal
hrditaire, un retour lascif  la vie sauvage, une purilit
criminelle. Les princes de ce temps et notamment le feu roi porteront 
jamais l'illustre honte d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement
des cours. Il m'est douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin
de ces carnages concerts.

Quant  l'avenir,  l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le
rve plus conforme  l'esprit de douceur et d'quit qui est en moi.
L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est l, comme
en Utopie, que le sage se plat  btir. Je veux croire que les peuples
se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante
des armements que je me flatte de dcouvrir un lointain prsage de paix
universelle. Les armes augmentent sans cesse en force et en nombre. Les
peuples entiers y seront un jour engouffrs. Alors le monstre prira par
son trop de nourriture. Il crvera d'obsit.




XIII

LES ACADMIES


Nous apprmes ce jour-l, que l'vque de Sez venait d'tre lu membre
de l'Acadmie franaise. Il avait prononc, vingt ans en , un
pangyrique de saint Maclou, qui passait pour une bonne pice, et je
crois volontiers qu'il s'y trouvait des endroits excellents, car M.
l'abb Coignard, mon bon matre, y avait mis la main, avant de quitter
l'vch en compagnie de la chambrire de madame la Baillive. M. de Sez
sortait de la meilleure noblesse normande. Sa pit, sa cave et son
curie taient justement vantes dans tout le royaume, et son propre
neveu tenait la feuille des bnfices. Son lection ne surprit personne.
Elle fut approuve de tout le monde, hors des bas-gris du caf Procope,
qui ne sont jamais contents. Ce sont des frondeurs.

Mon bon matre les blma doucement de leur humeur opposante.

--De quoi se plaint monsieur Duclos? dit-il. Il est depuis hier l'gal
de monsieur de Sez, qui a le plus beau clerg et la plus belle meute du
royaume? Car les acadmiciens sont gaux en vertu des statuts[5]. Il est
vrai que c'est l'insolente galit des saturnales qui cesse, la sance
leve, lorsque monsieur l'vque monte dans son carrosse, laissant
monsieur Duclos crotter ses bas de laine dans le ruisseau. Mais si
monsieur Duclos ne veut point s'galer de la sorte  monsieur l'vque
de Sez, pourquoi fraye-t-il avec la gent jetonnire? Que ne se met-il
dans un tonneau comme Diogne ou, comme moi, dans une choppe de
Saint-Innocent? C'est seulement dans un tonneau ou dans une choppe
qu'on domine les grandeurs de ce monde. C'est l seulement qu'on est
vrai prince et seul seigneur. Heureux qui n'a pas mis son espoir en
l'Acadmie! Heureux qui vit exempt de craintes et de dsirs et qui
connat le nant de toutes choses! Heureux qui sait qu'il est galement
vain d'tre acadmicien et de ne pas l'tre! Celui-l mne sans trouble
une vie obscure et cache. La belle libert le suit partout. Il clbre
dans l'ombre les silencieuses orgies de la sagesse, et toutes les Muses
lui sourient comme  leur initi.

Ainsi parla mon bon matre, et j'admirais le chaste enthousiasme qui
enflait sa voix et brillait dans ses yeux. Mais l'inquitude de la
jeunesse m'agitait. Je voulais prendre parti, me jeter au combat, me
dclarer pour ou contre l'Acadmie.

--Monsieur l'abb, demandai-je, l'Acadmie n'a-t-elle pas le devoir
d'appeler  elle les meilleurs esprits du royaume plutt que l'oncle de
l'vque de la feuille[6]?

--Mon fils, rpondit doucement mon bon matre, si monsieur de Sez se
montre austre dans ses mandements, magnifique et galant dans sa vie,
s'il est enfin le parangon des prlats et s'il a prononc ce pangyrique
de saint Maclou, dont l'exorde, relatif  la gurison des crouelles par
le roi de France, a paru noble, vouliez-vous que la compagnie l'cartt
pour cette seule raison qu'il a un neveu aussi puissant qu'aimable?
C'et t montrer une vertu barbare et punir avec inhumanit monsieur de
Sez des grandeurs de sa famille. La Compagnie a voulu les oublier. Cela
seul, mon fils, est assez magnanime.

J'osai rpliquer  ce discours, tant le feu de la jeunesse m'avait donn
d'emportement.

--Monsieur l'abb, dis-je, souffrez que mon sentiment rsiste  vos
raisons. Tout le monde sait que monsieur de Sez n'est considrable que
par la facilit du caractre et qu'on admire seulement en lui l'art de
glisser entre les partis. On l'a vu se couler doucement entre les
jsuites et les jansnistes et colorer sa ple prudence des roses de la
charit chrtienne. Il croit avoir assez fait quand il n'a mcontent
personne et met tout son devoir  soutenir sa fortune. Ce n'est donc pas
son grand coeur qui lui a valu les suffrages des illustres protgs du
roi[7]. Ce n'est pas non plus son bel esprit. Car hors ce pangyrique de
saint Maclou qu'il n'eut (tout le monde le sait) que la peine de lire,
ce paisible voque n'a fait entendre que les tristes mandements de ses
vicaires. Il ne se recommandait que par l'amnit de son langage et par
la politesse de son commerce. Sont-ce l des titres suffisants pour
l'immortalit?

--Tournebroche, rpondit obligeamment M. l'abb Coignard, vous pensez
avec cette simplicit que madame votre mre vous donna avec le jour, et
je vois que vous garderez longtemps votre candeur native. Je vous en
fais mon compliment. Mais il ne faudrait pas que l'innocence vous rendt
injuste: il suffit qu'elle vous laisse ignorant. L'immortalit qu'on
vient de dcerner  monsieur de Sez ne veut ni un Bossuet ni un
Belzunce; elle n'est point grave dans le coeur des peuples tonns; elle
est inscrite sur un gros registre, et vous entendez bien que ces
lauriers de papier ne vont pas qu' des ttes hroques.

S'il se rencontre, parmi les Quarante, des personnes de plus de
politesse que de gnie, quel mal y voyez-vous? La mdiocrit triomphe 
l'Acadmie. O ne triomphe-t-elle pas? La voyez-vous moins puissante
dans les Parlements et dans les Conseils de la Couronne, o, sans doute,
elle est moins  sa place? Faut-il donc tre un homme rare pour
travailler  un dictionnaire qui veut rgler l'usage et qui ne peut que
le suivre?

Les acadmistes ou acadmiciens furent institus, vous le savez, pour
fixer le bel usage en ce qui regarde le discours, pour purger le langage
de toute antique et populaire impuret et pour que ne repart plus un
autre Rabelais, un autre Montaigne, tout puant la canaille, la
cuistrerie ou la province. On assembla  cet effet des gentilshommes qui
savaient le bon usage et des crivains qui avaient intrt  le
connatre. Cela fit craindre que la compagnie ne rformt tyranniquement
la langue franaise. Mais on vit bientt que ces craintes taient vaines
et que les acadmistes obissaient  l'usage, bien loin de l'imposer.
Malgr leur dfense, on continua  dire comme devant: Je ferme ma
porte[8].

La compagnie se rsigna vite  consigner dans un gros dictionnaire les
progrs de l'usage. C'est l'unique soin des Immortels[9]. Quand ils y
ont vaqu, ils trouvent tout loisir de se rcrer entre eux. Il leur
faut pour cela des compagnons plaisants, faciles, gracieux, des
confrres aimables, des hommes entendus et sachant le monde. Ce n'est
pas toujours le cas des grands talents. Le gnie est parfois insociable.
Un homme extraordinaire est rarement un homme de ressource. L'Acadmie a
pu se passer de Descartes et de Pascal. Qui dit qu'elle se serait aussi
bien passe de monsieur Godeau ou de monsieur Conrart, ou de toute autre
personne d'un esprit souple, liant et avis?

--Hlas! soupirai-je, ce n'est donc point un snat d'hommes divins, un
concile d'Immortels; ce n'est donc pas l'auguste aropage de la posie
et de l'loquence?

--Non point, mon fils. C'est une compagnie qui professe la politesse, et
qui s'est attir par l un grand renom chez les peuples trangers et
particulirement parmi les Moscovites. Vous n'avez pas l'ide, mon fils,
de l'admiration que l'Acadmie franaise inspire aux barons allemands,
aux colonels de l'arme russe et aux milords anglais. Ces Europens
n'estiment rien au-dessus de nos acadmiciens et de nos danseuses. J'ai
connu une princesse sarmate d'une grande beaut qui, de passage  Paris,
recherchait impatiemment un acadmicien, quel qu'il ft, pour lui
immoler aussitt sa pudeur.

--S'il en est ainsi, m'criai-je, comment les acadmiciens risquent-ils
de compromettre leur bonne renomme par ces mauvais choix qu'on blme si
gnralement ici?

--Hol! Tournebroche, mon fils, rpliqua mon bon matre, ne disons pas
de mal des mauvais choix. D'abord il faut, dans toutes les choses
humaines, faire la part du hasard, qui est,  tout prendre, la part de
Dieu sur la terre et le seul endroit par o la Providence divine se
manifeste clairement en ce monde. Car vous entendez bien, mon fils, que
ce qu'on appelle absurdits du sort et caprices de la fortune ne sont en
ralit que les revanches que la sagesse divine prend, en se jouant, sur
les conseils des faux sages. Il convient, en second lieu, d'accorder,
dans les assembles, quelque satisfaction au caprice et  la fantaisie.
Une socit tout  fait raisonnable serait tout  fait insupportable;
elle languirait sous le froid empire de la justice. Elle ne se croirait
ni puissante ni seulement libre, si elle ne gotait pas de temps  autre
le plaisir dlicieux de braver le sens public et la raison. C'est le
pch mignon des puissances de ce monde, de s'entter dans des caprices
bizarres. Pourquoi l'Acadmie n'aurait-elle pas des lunes dans la tte
comme le grand Turc et comme les jolies femmes?

Bien des passions contraires s'unissent pour inspirer ces mauvais choix
dont s'irritent les mes simples. C'est un plaisir pour des honntes
gens que de prendre un malheureux homme et d'en faire un acadmicien.
Ainsi le Dieu du psalmiste tire le pauvre de son fumier: _Erigens de
stercore pauperem, ut collocet eum cum principibus, cum principibus
populi sui_. Ce sont l des coups qui tonnent les peuples, et ceux qui
les frappent se doivent croire arms d'une puissance mystrieuse et
terrible. Et quelle joie de tirer le pauvre d'esprit de son fumier,
lorsqu'en mme temps on laisse dans l'ombre quelque despote de
l'intelligence. C'est boire, d'un seul trait, un mlange rare et
dlicieux de charit contente et d'envie satisfaite. C'est jouir par
tous les sens et contenter tout l'homme. Et vous voulez que des
acadmistes rsistent  la douceur d'un tel philtre!

Il faut considrer encore qu'en se procurant cette volupt savante, les
acadmistes agissent au mieux de leurs intrts. Une compagnie forme
exclusivement de grands hommes serait peu nombreuse et semblerait
triste. Les grands hommes ne peuvent se souffrir les uns les autres, et
ils n'ont gure d'esprit. Il est bon de les mler aux petits. Cela les
amuse. Les petits y gagnent par le voisinage, les grands par la
comparaison; il y a bnfice pour les uns comme pour les autres.
Admirons par quel jeu sr, par quel mcanisme ingnieux, l'Acadmie
franaise communique  quelques-uns de ses membres l'importance qu'elle
reoit des autres. C'est une assemble de soleils et de plantes o tout
brille d'un clat propre ou emprunt.

Je dirai plus. Les mauvais choix sont ncessaires  l'existence de
cette assemble. Si elle ne faisait pas, dans ses lections, la part de
la faiblesse et de l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air
de prendre au hasard, elle se rendrait si hassable qu'elle ne pourrait
plus vivre. Elle serait dans la Rpublique des lettres comme un tribunal
au milieu de condamns. Infaillible, elle semblerait odieuse. Quel
affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas, si l'lu tait toujours
le meilleur! La fille de Richelieu doit se montrer un peu lgre pour ne
pas paratre trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des
fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la
savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui
est parfois si avantageux de se tromper, que je suis tent de croire, en
dpit des apparences, qu'elle le fait exprs. Elle a des tours
admirables pour mnager l'amour-propre des candidats qu'elle carte.
Telle de ses lections dsarme l'envie. C'est dans ses fautes apparentes
qu'il faut admirer sa relle sagesse.




XIV

LES SDITIEUX


Ce jour-l, ayant fait, mon bon matre et moi, notre visite accoutume 
_l'Image Sainte-Catherine_, nous trouvmes, dans la boutique, le clbre
M. Rockstrong, mont au plus haut de l'chelle pour dnicher des
bouquins dont il est curieux. Car on sait qu'il se plat, dans sa vie
agite,  rassembler des livres prcieux et de belles estampes.

Condamn par le Parlement d'Angleterre  la prison perptuelle pour
avoir particip  l'attentat de Monmouth, il habite la France, d'o il
envoie incessamment des articles aux gazettes de son pays[10]. Mon bon
matre se laissa choir,  son habitude, sur un escabeau, puis levant les
yeux sur l'chelle o M. Rockstrong se dmenait avec cette agilit
d'cureuil qu'il a garde au dclin de l'ge:

--Dieu merci! dit-il, je vois, monsieur le rebelle, que vous vous portez
bien et que vous tes toujours jeune.

M. Rockstrong tourna vers mon bon matre des yeux ardents qui
clairaient un visage bilieux.

--Pourquoi, demanda-t-il, gros abb, m'appelez-vous rebelle?

--Je vous appelle rebelle, monsieur Rockstrong, parce que vous n'avez
pas russi. On est rebelle quand on est vaincu. Les victorieux ne sont
jamais rebelles.

--L'abb, vous parlez avec un cynisme dgotant.

--Prenez garde, monsieur Rockstrong! cette maxime n'est pas de moi, elle
est d'un trs grand homme: je l'ai trouve dans les papiers de Jules
Csar Scaliger.

--Eh bien! l'abb, ce sont l de vilains papiers. Et cette parole est
infme. Notre perte, due  l'indcision de notre chef, et  une mollesse
qu'il paya de sa vie, n'altre point la bont de notre cause. Et les
honntes gens, vaincus par les coquins, demeurent honntes gens.

--Monsieur Rockstrong, il m'est pnible de vous entendre parler
d'honntes gens et de coquins dans les affaires publiques. Ces termes
simples pouvaient suffire  dsigner le bon et le mauvais parti dans ces
combats d'anges qui furent livrs au Ciel, avant la cration du monde,
et que votre compatriote Jean Milton a chants avec une excessive
barbarie. Mais sur ce globe terraqu les camps ne sont jamais, tant s'en
faut, si exactement diviss, qu'on puisse discerner, sans prjug ou
complaisance, l'arme des purs de l'arme des impurs, ni seulement
distinguer le ct du juste du ct de l'injuste. En sorte qu'il faut
bien que le succs demeure le seul juge de la bont d'une cause. Je vous
fche, monsieur Rockstrong, en disant qu'on est rebelle quand on est
vaincu. Pourtant, lorsqu'il vous arriva de monter au pouvoir, vous
n'endurtes point la rbellion.

--L'abb, vous ne savez ce que vous dites. J'ai toujours eu hte de
passer du ct des vaincus.

--Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous tes un naturel et constant
ennemi de l'tat. Vous tes endurci dans votre inimiti par la force de
votre gnie, qui se plat aux ruines et s'amuse  dtruire.

--L'abb, m'en faites-vous un crime?

--Monsieur Rockstrong, si j'tais un homme d'tat et un ami du prince, 
la faon de monsieur Roman, je vous tiendrais pour un illustre criminel.
Mais je ne professe pas avec assez de ferveur la religion des politiques
pour tre beaucoup pouvant de l'clat de vos forfaits, et de vos
attentats qui font plus de bruit que de mal.

--L'abb, vous tes immoral.

--Ne m'en blmez pas trop svrement, monsieur Rockstrong, si c'est
seulement  ce prix qu'on peut tre indulgent.

--Je n'ai que faire, mon gros abb, d'une indulgence que vous partagez
entre moi, qui suis une victime, et les sclrats du Parlement qui m'ont
condamn avec une rvoltante injustice.

--Vous tes plaisant, monsieur Rockstrong, de parler de l'injustice des
lords!

--N'est-elle point criante?

--Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous ftes condamn sur un
rquisitoire ridicule du lord chancelier, pour une collection de
libelles dont aucun, en particulier, ne tombait sous le coup des lois de
l'Angleterre; il est vrai que, dans un pays o l'on peut tout crire,
vous ftes puni pour quelques crits pleins de sel; il est vrai que vous
ftes frapp dans des formes inusites et singulires dont la
majestueuse hypocrisie cachait mal l'impossibilit de vous atteindre par
des voies lgales; il est vrai que les milords qui vous jugrent taient
intresss  votre perte, puisque le succs de Monmouth et le vtre les
et infailliblement tirs  bas de leurs fauteuils. Il est vrai que
votre perte tait dcide d'avance dans les conseils de la Couronne. Il
est vrai que vous chapptes par la fuite  une sorte de martyre
mdiocre  la vrit, mais pnible. Car la prison perptuelle est une
peine, alors mme qu'on peut raisonnablement esprer d'en sortir
bientt. Mais il n'y a l ni justice ni injustice. Vous ftes condamn
pour raison d'tat, ce qui est extrmement honorable. Et plus d'un parmi
les lords qui vous condamnrent avait conspir avec vous vingt ans
auparavant. Votre crime fut de faire peur aux gens en place, et c'est un
crime impardonnable. Les ministres et leurs amis invoquent le salut de
l'tat quand ils sont menacs dans leur fortune et dans leurs emplois.
Et ils se croient volontiers ncessaires  la conservation de l'empire,
car ce sont pour la plupart des gens intresss et sans philosophie. Ce
ne sont pas pour cela des mchants. Ils sont hommes, et c'est assez pour
expliquer leur pitoyable mdiocrit, leur niaiserie et leur avarice.
Mais qui donc leur opposiez-vous, monsieur Rockstrong? D'autres hommes
galement mdiocres et plus avides encore, tant plus affams. Le peuple
de Londres les et subis comme il subit les autres. Il attendit votre
victoire ou votre dfaite pour se prononcer. En quoi il fit preuve d'une
singulire sagesse. Le peuple est bien avis, quand il estime qu'il n'a
rien  gagner ni  perdre  changer de matre.

Ainsi parla l'abb Coignard, et M. Rockstrong, le visage brl, les yeux
en feu, la perruque flamboyante, lui cria avec de grands gestes, du haut
de son chelle:

--L'abb, je conois les voleurs et toutes les espces de coquins de la
Chancellerie et du Parlement. Mais je ne vous conois pas, vous qui,
sans intrt apparent, par malice pure, soutenez des maximes qu'ils ne
professent eux-mmes que pour leur profit. Il faut que vous soyez plus
mchant qu'eux, puisque vous l'tes avec dsintressement. Vous me
passez, l'abb!

--C'est signe que je suis philosophe, rpondit doucement mon bon matre.
Il est dans la nature des vrais sages de fcher le reste des hommes.
Anaxagore en fut un illustre exemple. Je ne parle pas de Socrate, qui
n'tait qu'un sophiste. Mais nous voyons qu'en tout temps et dans tous
les pays, la pense des mes mditatives fut un sujet de scandale. Vous
vous croyez, monsieur Rockstrong, trs distinct de vos ennemis, et aussi
aimable qu'ils sont odieux. Souffrez que je vous dise que c'est l le
pur effet de votre orgueil et de votre fier courage. En fait, vous avez
en commun avec ceux qui vous ont condamn toutes les faiblesses et
toutes les passions humaines. Si vous avez plus de probit que beaucoup
d'entre eux et un esprit d'une vivacit incomparable, vous tes inspir
d'un gnie de haine et de discorde qui vous rend trs incommode dans un
pays polic. L'tat de gazetier, dans lequel vous excellez, a pouss
jusqu' la dernire perfection la partialit merveilleuse de votre
esprit, et, victime de l'injustice, vous n'tes point un juste. Ce que
je dis l me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis, et je suis
bien sr de n'obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bnfice.
Mais je prise la libert de la pense plus haut qu'une abbaye ou qu'un
gros prieur. J'aurai fch tout le monde, mais j'aurai content mon
coeur, et je mourrai tranquille.

--L'abb, rpliqua M. Rockstrong en riant  demi, je vous pardonne,
parce que je vous crois un peu fou. Vous ne faites pas de diffrence des
coquins et des honntes gens et vous ne prfrez point un tat libre 
un gouvernement despotique et prvaricateur. Vous tes un lunatique
d'une espce particulire.

--Monsieur Rockstrong, dit mon bon matre, allons boire un pot de vin au
_Petit-Bacchus_ et je vous y expliquerai, en vidant mon gobelet,
pourquoi je suis tout  fait indiffrent  la forme du gouvernement et
pour quelles causes je ne me soucie pas de changer de matre.

--Volontiers, dit M. Rockstrong, je suis curieux de boire avec un si
mchant raisonneur que vous.

Il sauta lestement en bas de son chelle et nous allmes tous trois au
cabaret.




XV

LES COUPS D'TAT


M. Rockstrong, qui tait homme d'esprit, ne garda point rancune  mon
bon matre de sa sincrit. Quand l'hte du _Petit-Bacchus_ eut apport
un pot de vin, le libelliste leva sa tasse et porta la sant de M.
l'abb Coignard qu'il nomma coquin, ami des bandits, suppt de la
tyrannie et vieille canaille, d'un air extrmement jovial. Mon bon
matre lui rendit sa politesse de bonne grce en le flicitant de boire
 la sant d'un homme dont l'humeur naturelle n'avait jamais t altre
par la philosophie.

--Pour moi, ajouta-t-il, je sens bien que mon esprit est tout gt par
la rflexion. Et, comme il n'est point dans la nature des hommes de
penser avec quelque profondeur, je confesse que mon penchant  mditer
est une manie bizarre et tout  fait incommode. Elle me rend
premirement malpropre  toute entreprise; car on n'agit jamais que sur
des vues courtes et des penses troites. Vous seriez tonn vous-mme,
monsieur Rockstrong, si vous vous reprsentiez la pauvre simplicit des
gnies qui ont remu le monde. Les conqurants et les hommes d'tat qui
ont chang la face de la terre n'ont jamais fait rflexion sur l'essence
des tres qu'ils maniaient rudement. Ils s'enfermaient tout entiers dans
la petitesse de leurs grands plans, et les plus sages n'envisageaient 
la fois que trs peu d'objets. Tel que vous me voyez, monsieur
Rockstrong, il me serait impossible de travailler  la conqute des
Indes, comme Alexandre, ni de fonder et de gouverner un empire, ni, plus
gnralement, de me jeter dans quelqu'une de ces vastes entreprises qui
tentent la fiert d'une me imptueuse. La rflexion m'y embarrasserait
ds les premiers pas et je dcouvrirais  chacun de mes mouvements des
raisons pour m'arrter.

Puis se tournant vers moi, mon bon matre dit en soupirant:

--C'est une grande infirmit que de penser. Dieu vous en garde,
Tournebroche, mon fils, comme il en a gard ses plus grands saints et
les mes que, chrissant d'une dilection singulire, il rserve  la
gloire ternelle. Les hommes qui pensent peu ou ne pensent point du tout
font heureusement leurs affaires en ce monde et dans l'autre, tandis que
les mditatifs sont menacs incessamment de leur perte temporelle et
spirituelle, tant il est de malice dans la pense! Considrez, en
frmissant, mon fils, que le Serpent de la Gense est le plus antique
des philosophes et leur prince ternel!

M. l'abb Coignard but un grand coup de vin et reprit  voix basse:

--Aussi, pour mon salut, est-il du moins un sujet sur lequel je n'ai
jamais exerc mon intelligence. Je n'ai point appliqu ma raison aux
vrits de la foi. Malheureusement, j'ai mdit les actions des hommes
et les moeurs des cits; c'est pourquoi je ne suis plus digne de
gouverner une le, comme Sancho Pana.

--Cela est fort heureux, reprit M. Rockstrong en riant, car votre le
serait un repaire de bandits et de malandrins, o les criminels
jugeraient les innocents, s'il s'en trouvait d'aventure.

--Je le crois, monsieur Rockstrong, je le crois, reprit mon bon matre.
Il est probable que, si je gouvernais une autre le de Barataria, les
moeurs y seraient ce que vous dites. Vous avez peint l d'un trait tous
les empires du monde. Je sens que le mien ne serait pas meilleur que les
autres. Je n'ai point d'illusions sur les hommes, et pour ne les point
har, je les mprise. Monsieur Rockstrong, je les mprise tendrement.
Mais ils ne m'en savent point de gr. Ils veulent tre has. On les
fche quand on leur montre le plus doux, le plus indulgent, le plus
charitable, le plus gracieux, le plus humain des sentiments qu'ils
puissent inspirer: le mpris. Pourtant le mpris mutuel, c'est la paix
sur la terre, et si les hommes se mprisaient sincrement entre eux, ils
ne se feraient plus de mal et ils vivraient dans une aimable
tranquillit. Tous les maux des socits polies viennent de ce que les
citoyens s'y estiment excessivement et qu'ils lvent l'honneur comme un
monstre sur les misres de la chair et de l'esprit. Ce sentiment les
rend fiers et cruels, et je dteste l'orgueil qui veut qu'on s'honore et
qu'on honore autrui, comme si quelqu'un dans la postrit d'Adam pouvait
tre trouv digne d'honneur! Un animal qui mange et qui boit (Donnez-moi
 boire!) et qui fait l'amour, est pitoyable, intressant peut-tre, et
mme agrable parfois. Il n'est honorable que par l'effet du prjug le
plus absurde et le plus froce. Ce prjug est la source de tous les
maux dont nous souffrons. C'est une dtestable espce d'idoltrie; et
pour assurer aux humains une existence un peu douce, il faudrait
commencer par les rappeler  leur humilit naturelle. Ils seront heureux
quand, ramens au vritable sentiment de leur condition, ils se
mpriseront les uns les autres, sans qu'aucun ne s'excepte soi-mme de
ce mpris excellent.

M. Rockstrong haussa les paules.

--Mon gros abb, dit-il, vous tes un pourceau.

--Vous me flattez, rpondit mon bon matre; je ne suis qu'un homme, et
je sens en moi les germes de cette cre fiert que je dteste et de
cette superbe qui porte la race humaine aux duels et aux guerres. Il y a
des moments, monsieur Rockstrong, o je me ferais couper la gorge pour
mes opinions, ce qui serait une grande folie. Car enfin, qui me prouve
que je raisonne mieux que vous, qui raisonnez excessivement mal?
Donnez-moi  boire!

M. Rockstrong remplit gracieusement le gobelet de mon bon matre.

--L'abb, lui dit-il, vous tes hors de sens, mais je vous aime, et je
voudrais bien savoir ce que vous blmez de ma conduite publique et
pourquoi vous vous rangez, contre moi, du parti des tyrans, des
faussaires, des voleurs et des juges prvaricateurs.

--Monsieur Rockstrong, rpondit mon bon matre, souffrez que tout
d'abord je rpande, avec une indiffrence clmente, sur vous, sur vos
amis et sur vos ennemis, ce sentiment si doux qui seul finit les
querelles et donne l'apaisement. Souffrez que je n'honore pas assez les
uns ni les autres pour les dsigner  la vindicte des lois et pour
appeler les supplices sur leur tte. Les hommes, quoi qu'ils fassent,
sont toujours de grands innocents, et je laisse au milord chancelier qui
vous fit condamner les dclamations, imites de Cicron, sur les crimes
d'tat. J'ai peu de got pour les Catilinaires, de quelque ct qu'elles
viennent. Je suis attrist seulement de voir un homme tel que vous
occup de changer la forme du gouvernement. C'est l'emploi le plus
frivole et le plus vain que l'on puisse faire de son esprit, et
combattre les gens en place n'est qu'une niaiserie, quand ce n'est pas
un moyen de vivre et de se pousser dans le monde. Donnez-moi  boire!
Songez, monsieur Rockstrong, que ces brusques changements d'tat que
vous mditez sont de simples changements d'hommes, et que les hommes,
considrs en masse, sont tous pareils, galement mdiocres dans le mal
comme dans le bien, en sorte que remplacer deux ou trois cents
ministres, gouverneurs de provinces, agents fiscaux et prsidents 
mortier par deux ou trois cents autres, c'est faire autant que rien et
mettre seulement Philippe et Barnab au lieu de Paul et de Xavier. Quant
 changer en mme temps la condition des personnes, comme vous
l'esprez, voil qui est bien impossible, car cette condition ne dpend
pas des ministres, qui ne sont rien, mais de la terre et de ses fruits,
de l'industrie, du ngoce, des richesses amasses dans l'empire, de
l'art des citoyens dans le trafic et dans l'change, toutes choses qui,
bonnes ou mauvaises, ne relvent ni du prince ni des officiers de la
couronne.

M. Rockstrong interrompit vivement mon bon matre.

--Qui ne voit, mon gros abb, s'cria-t-il, que l'tat de l'industrie et
du commerce dpend du gouvernement, et qu'il n'y a de bonnes finances
que dans un gouvernement libre?

--La libert, reprit M. l'abb Coignard, n'est que l'effet de la
richesse des citoyens, qui s'affranchissent ds qu'ils sont assez
puissants pour tre libres. Les peuples prennent toute la libert dont
ils peuvent jouir, ou, pour mieux dire, ils rclament imprieusement des
institutions en reconnaissance et garantie des droits qu'ils ont acquis
par leur industrie.

Toute libert vient d'eux et de leurs propres mouvements. Leurs gestes
les plus instinctifs largissent le moule de l'tat qui se forme sur
eux[11]. En sorte qu'on peut dire que, si dtestable que soit la
tyrannie, il n'y a que des tyrannies ncessaires et que les
gouvernements despotiques ne sont que l'troite enveloppe d'un corps
imbcile et trop chtif. Et qui ne voit que les apparences du
gouvernement sont comme la peau qui rvle la structure d'un animal sans
en tre la cause?

Vous vous en prenez  la peau, sans vous intresser aux viscres, en
quoi vous montrez, monsieur Rockstrong, peu de philosophie naturelle.

--Ainsi vous ne faites point de diffrence d'un tat libre  un
gouvernement tyrannique, et tout cela, mon gros abb, c'est pour vous le
cuir de la bte. Et vous ne voyez point que les dpenses du prince et
les dprdations des ministres peuvent, en augmentant les tailles,
ruiner l'agriculture et fatiguer le ngoce.

--Monsieur Rockstrong, il n'y a jamais, dans un mme ge, pour un mme
pays, qu'un seul gouvernement possible, comme une bte ne peut avoir 
la fois qu'un mme pelage. D'o il rsulte qu'il faut laisser au temps
qui est galant homme, comme disait l'autre, le soin de changer les
empires et de refaire les lois. Il y travaille avec une lenteur
infatigable et clmente.

--Et vous ne pensez pas, mon gros abb, qu'il faille aider le vieillard
qui figure sur les horloges, sa faux  la main? Vous ne pensez pas
qu'une rvolution comme celle des Anglais ou celle des Pays-Bas ait eu
quelque effet pour l'tat des peuples? Non? Vous mritez, vieux fou,
d'tre coiff du chapeau vert!

--Les rvolutions, rpliqua mon bon matre, se font pour conserver les
biens acquis, non pour en gagner de nouveaux. C'est la folie des nations
et c'est la vtre monsieur Rockstrong, de fonder sur la chute des
princes de vastes esprances. Les peuples s'assurent de temps en temps,
par la rvolte, la conservation de leurs franchises menaces. Ils
n'acquirent jamais par cette voie des franchises nouvelles. Mais ils se
payent de mots. Il est remarquable, monsieur Rockstrong, que les hommes
se font tuer facilement pour des mots qui n'ont point de sens. Ajax en
avait dj fait la remarque: Je croyais dans ma jeunesse, lui fait dire
le pote, que l'action tait plus puissante que la parole, mais je vois
aujourd'hui que la parole est la plus forte. Ainsi parlait Ajax, fils
d'Ole. Monsieur Rockstrong, j'ai grand'soif!




XVI

L'HISTOIRE


Monsieur Roman posa sur le comptoir une demi-douzaine de volumes.

--Je vous prie, monsieur Blaizot, dit-il, de me faire envoyer ces
livres. Il s'y trouve _la Mre et le Fils_, les _Mmoires de la Cour de
France_ et le _Testament de Richelieu_. Je vous serai reconnaissant d'y
joindre ce que vous avez reu de nouveau en matire d'histoire et
particulirement ce qui concerne la France depuis la mort d'Henri IV. Ce
sont l des ouvrages dont je suis extrmement curieux.

--Vous avez raison, monsieur, dit mon bon matre. Les livres d'histoire
sont remplis de bagatelles trs propres au divertissement d'un honnte
homme, et l'on est assur d'y trouver une infinit de contes agrables.

--Monsieur l'abb, rpondit M. Roman, ce que je recherche chez les
historiens, ce n'est point un divertissement frivole. C'est un grave
enseignement, et je suis au dsespoir si j'y dcouvre des fictions
mles  la vrit. J'tudie les actions humaines en vue de la conduite
des peuples et je cherche dans les histoires des maximes de
gouvernement.

--Je ne l'ignore pas, monsieur, dit mon bon matre. Votre trait de la
_Monarchie_ est assez connu pour qu'on sache que vous avez conu une
politique tire des histoires.

--De la sorte, dit M. Roman, j'ai, le premier, trac aux princes et aux
ministres des rgles dont ils ne peuvent s'carter sans danger.

--Aussi vous voit-on, monsieur, au frontispice de votre livre, sous la
figure de Minerve, prsentant  un roi adolescent le miroir que vous
tend la muse Clio, dploye au-dessus de votre tte, dans un cabinet orn
de bustes et de tableaux. Mais souffrez que je vous dise, monsieur, que
cette muse est une menteuse et qu'elle vous tend un miroir trompeur. Il
y a peu de vrits dans les histoires, et les seuls faits sur lesquels
on s'accorde sont ceux que nous tenons d'une source unique. Les
historiens se contredisent les uns les autres chaque fois qu'ils se
rencontrent. Bien plus! Nous voyons que Flavius Josphe, qui a suivi les
mmes vnements dans ses _Antiquits_ et dans sa _Guerre des Juifs_,
les rapporte diversement en chacun de ces ouvrages. Tite-Live n'est
qu'un assembleur de fables; et Tacite, votre oracle, me fait tout
l'effet d'un menteur austre qui se moque du monde avec un air de
gravit. J'estime assez Thucydide, Polybe et Guichardin. Quant  notre
Mzeray, il ne sait ce qu'il dit, non plus que Villaret et l'abb Vly.
Mais je fais le procs aux historiens et c'est  l'histoire qu'il le
faut faire.

Qu'est-ce que l'histoire? Un recueil de contes moraux ou bien un mlange
loquent de narrations et de harangues, selon que l'historien est
philosophe ou rhteur. Il s'y peut trouver de beaux morceaux
d'loquence, mais l'on n'y doit point chercher la vrit, parce que la
vrit consiste  montrer les rapports ncessaires des choses et que
l'historien ne saurait tablir ces rapports, faute de pouvoir suivre la
chane des effets et des causes. Considrez que chaque fois que la cause
d'un fait historique est dans un fait qui n'est point historique,
l'histoire ne la voit point. Et comme les faits historiques sont lis
troitement aux faits qui ne sont pas historiques, il en rsulte que les
vnements ne s'enchanent point naturellement dans les histoires, mais
qu'ils y sont lis les uns aux autres par de purs artifices de
rhtorique. Et remarquez encore que la distinction entre les faits qui
entrent dans l'histoire et les faits qui n'y entrent point est tout 
fait arbitraire. Il en rsulte que, loin d'tre une science, l'histoire
est condamne, par un vice de nature, au vague du mensonge. Il lui
manquera toujours la suite et la continuit sans lesquelles il n'est
point de connaissance vritable. Aussi bien voyez-vous qu'on ne peut
tirer des annales d'un peuple aucun pronostic pour son avenir. Or, le
propre des sciences est d'tre prophtiques, comme il se voit par les
tables o les lunaisons, les mares et les clipses se trouvent
calcules  l'avance, tandis que les rvolutions et les guerres
chappent au calcul.

M. Roman reprsenta qu'il ne demandait  l'histoire que des vrits
confuses, il est vrai, incertaines, mlanges d'erreur, mais infiniment
prcieuses par leur objet, qui est l'homme.

--Je sais, ajouta-t-il, combien les annales humaines sont mles de
fables et tronques. Mais  dfaut d'une suite rigoureuse de causes et
d'effets, j'y dcouvre une sorte de plan qu'on perd et qu'on retrouve,
comme les ruines de ces temples  demi ensevelis dans le sable. Cela
seul serait pour moi d'un prix inestimable. Et je me flatte encore que
l'histoire,  l'avenir, forme de matriaux abondants et traite avec
mthode, rivalisera d'exactitude avec les sciences naturelles.

--Pour cela, dit mon bon matre, n'y comptez point. Je croirais plutt
que l'abondance croissante des mmoires, correspondances et papiers
d'archives rendra la tche difficile aux historiens futurs. Monsieur
Elward, qui consacre sa vie  tudier la rvolution d'Angleterre, assure
que la vie d'un homme ne suffirait pas  lire la moiti de ce qui fut
crit pendant les troubles. Il me souvient d'un conte que monsieur
l'abb Blanchet me fit  ce sujet, et que je vais vous dire tel qu'il se
retrouvera dans ma mmoire, regrettant que monsieur l'abb Blanchet ne
soit pas ici pour le conter lui-mme, car il a de l'esprit.

Voici cet apologue:

Quand le jeune prince Zmire succda  son pre sur le trne de Perse,
il fit appeler tous les acadmiciens de son royaume, et, les ayant
runis, il leur dit:

--Le docteur Zeb, mon matre, m'a enseign que les souverains
s'exposeraient  moins d'erreurs s'ils taient clairs par l'exemple du
pass. C'est pourquoi je veux tudier les annales des peuples. Je vous
ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien ngliger pour
la rendre complte.

Les savants promirent de satisfaire le dsir du prince, et s'tant
retirs, ils se mirent aussitt  l'oeuvre. Au bout de vingt ans, ils se
prsentrent devant le roi, suivis d'une caravane compose de douze
chameaux, portant chacun cinq cents volumes. Le secrtaire de
l'acadmie, s'tant prostern sur les degrs du trne, parla en ces
termes:

--Sire, les acadmiciens de votre royaume ont l'honneur de dposer  vos
pieds l'histoire universelle qu'ils ont compose  l'intention de Votre
Majest. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a
t possible de runir touchant les moeurs des peuples et les
vicissitudes des empires. Nous y avons insr les anciennes chroniques
qui ont t heureusement conserves et nous les avons illustres de
notes abondantes sur la gographie, la chronologie et la diplomatique.
Les prolgomnes forment  eux seuls la charge d'un chameau et les
paralipomnes sont ports  grand'peine par un autre chameau.

Le roi rpondit:

--Messieurs, je vous remercie de la peine que vous vous tes donne.
Mais je suis fort occup des soins du gouvernement. D'ailleurs j'ai
vieilli pendant que vous travailliez. Je suis parvenu, comme dit le
pote persan, au milieu du chemin de la vie, et,  supposer que je meure
plein de jours, je ne puis raisonnablement esprer d'avoir le temps de
lire une si longue histoire. Elle sera dpose dans les archives du
royaume. Veuillez m'en faire un abrg mieux proportionn  la brivet
de l'existence humaine.

Les acadmiciens de Perse travaillrent vingt ans encore; puis ils
apportrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.

--Sire, dit le secrtaire perptuel d'une voix affaiblie, voici notre
nouvel ouvrage. Nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel.

--Il se peut, rpondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux;
les longues entreprises ne conviennent point  mon ge; abrgez encore
et ne tardez pas.

Ils tardrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un
jeune lphant porteur de cinq cents volumes.

--Je me flatte d'avoir t succinct, dit le secrtaire perptuel.

--Vous ne l'avez pas encore t suffisamment, rpondit le roi. Je suis
au bout de ma vie. Abrgez, abrgez, si vous voulez que je sache, avant
de mourir, l'histoire des hommes.

On revit le secrtaire perptuel devant le palais, au bout de cinq ans.
Marchant avec des bquilles, il tenait par la bride un petit ne qui
portait un gros livre sur son dos.

--Htez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt.

En effet le roi tait sur son lit de mort. Il tourna vers l'acadmicien
et son gros livre un regard presque teint, et dit en soupirant:

--Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes!

--Sire, rpondit le savant, presque aussi mourant que lui, je vais vous
la rsumer en trois mots: _Ils naquirent, ils souffrirent, ils
moururent_.

C'est ainsi que le roi de Perse apprit sur le tard l'histoire
universelle.




XVII

MONSIEUR NICODME


Cependant qu' l'_Image Sainte-Catherine_, mon bon matre, assis sur le
plus haut degr de l'chelle, lisait Cassiodore avec dlices, un
vieillard entra dans la boutique, l'air rogue et le regard svre. Il
alla droit  M. Blaizot qui allongeait la tte en souriant derrire son
comptoir.

--Monsieur, lui dit-il, vous tes libraire jur et je dois vous tenir
pour homme de bonnes moeurs. Pourtant l'on voit  votre talage un tome
des _Oeuvres de Ronsard_ ouvert  l'endroit du frontispice qui reprsente
une femme nue. Et c'est un spectacle qui ne peut se regarder en face.

--Pardonnez-moi, monsieur, rpondit doucement M. Blaizot; ce frontispice
est de Lonard Gautier, qui passait, en son temps, pour un graveur assez
habile.

--Il m'importe peu, reprit le vieillard, que le graveur soit habile. Je
considre seulement qu'il a reprsent des nudits. Cette figure n'est
vtue que de ses cheveux, et je suis douloureusement surpris, monsieur,
de voir un homme d'ge, et prudent, comme vous paraissez, l'exposer aux
regards des jeunes hommes qui frquentent dans la rue Saint-Jacques.
Vous feriez bien de la brler,  l'exemple du pre Garasse, qui employa
son bien  acqurir, pour les jeter au feu, nombre de livres contraires
aux bonnes moeurs et  la Compagnie de Jsus. Tout au moins serait-il
honnte  vous de la cacher dans l'endroit le plus secret de votre
boutique, qui recle, je le crains, beaucoup de livres propres, tant
pour le texte que pour les figures,  exciter les mes  la dbauche.

M. Blaizot rpondit en rougissant qu'un tel soupon tait injuste, et le
dsolait, venant d'un honnte homme.

--Je dois, reprit le vieillard, vous dire qui je suis. Vous voyez devant
vous monsieur Nicodme, prsident de la compagnie de la pudeur. Le but
que je poursuis est de renchrir de dlicatesse,  l'endroit de la
modestie, sur les rglements de monsieur le lieutenant de police. Je
m'emploie, avec l'aide d'une douzaine de conseillers au Parlement et de
deux cents marguilliers des principales paroisses,  faire disparatre
les nudits exposes dans les lieux publics, tels que places,
boulevards, rues, ruelles, quais, impasses et jardins. Et non content
d'tablir la modestie sur la voie publique, je m'efforce de la faire
rgner jusque dans les salons, cabinets et chambres  coucher, d'o elle
est trop souvent bannie. Sachez, monsieur, que la socit que j'ai
fonde fait faire des trousseaux pour les jeunes maris, o il se trouve
des chemises amples et longues, avec un petit pertuis qui permet aux
jeunes poux de procder chastement  l'excution du commandement de
Dieu relatif  la croissance et  la multiplication. Et, pour mler, si
j'ose le dire, les grces  l'austrit, ces ouvertures sont entoures
de broderies agrables. Je me flatte d'avoir imagin de la sorte des
vtements intimes extrmement propres  faire de tous les nouveaux
couples une autre Sarah et un autre Tobie, et  nettoyer le sacrement du
mariage des impurets qui y sont malheureusement attaches.

Mon bon matre, qui, le nez dans Cassiodore, coutait ce discours, y
rpondit, le plus gravement du monde, du haut de son chelle, qu'il
trouvait l'invention belle et louable, mais qu'il en concevait une autre
plus excellente encore:

--Je voudrais, dit-il, que les jeunes poux, avant leur union, fussent
frotts du haut jusques en bas d'un cirage trs noir qui, rendant leur
cuir semblable  celui des bottes, attristt beaucoup les dlices et
blandices criminelles de la chair, et ft un pnible obstacle aux
caresses, baisers et mignardises que pratiquent trop communment, entre
deux draps, les amoureux.

A ces mots, M. Nicodme, levant la tte, vit mon bon matre sur son
chelle et reconnut  son air qu'il se moquait.

--Monsieur l'abb, rpondit-il avec une indignation attriste, je vous
pardonnerais si vous versiez sur moi seul le ridicule. Mais vous raillez
en mme temps que moi la modestie et les bonnes moeurs, en quoi vous tes
bien coupable. En dpit des mauvais plaisants, la socit que j'ai
fonde a dj accompli de grands et utiles travaux. Raillez, monsieur!
Nous avons mis six cents feuilles de vigne ou de figuier aux statues des
jardins du Roi.

--Cela est admirable, monsieur, rpondit mon bon matre en ajustant ses
bsicles; et, du train que vous allez, toutes les statues seront bientt
feuillues. Mais (comme les objets n'ont de sens pour nous que par les
ides qu'ils veillent), en mettant des feuilles de vigne et de figuier
aux statues, vous transportez le caractre de l'obscnit  ces
feuilles, en sorte qu'on ne pourra plus voir de vigne ni de figuier dans
la campagne, sans les concevoir tout remplis d'indcences; et c'est un
grand pch, monsieur, que de charger ainsi d'impudeur des arbustes
innocents. Souffrez que je vous dise encore qu'il est dangereux de
s'attacher, comme vous le faites,  tout ce qui peut tre sujet de
trouble et d'inquitude pour la chair, sans songer que, si telle figure
est de sorte  scandaliser les mes, chacun de nous, qui porte en soi la
ralit de cette figure, se scandalisera soi-mme,  moins d'tre
eunuque, ce qui est affreux  penser.

--Monsieur, reprit le vieillard Nicodme, un peu chauff, je connais 
votre langage que vous tes un libertin et un dbauch.

--Monsieur, dit mon bon matre, je suis chrtien; et quant  vivre dans
la dbauche, je n'y puis penser, ayant assez  faire  gagner le pain,
le vin et le tabac de chaque jour. Tel que vous me voyez, monsieur, je
ne connais d'orgie que les silencieuses orgies de la mditation, et le
seul banquet o je m'asseye est le banquet des Muses. Mais j'estime,
tant sage, qu'il est mauvais de renchrir de pudeur sur les
enseignements de la religion catholique, qui laisse,  ce sujet,
beaucoup de libert et s'en rapporte volontiers aux usages des peuples
et  leurs prjugs. Je vous tiens, monsieur, pour entach de calvinisme
et penchant  l'hrsie des iconoclastes. Car, enfin, on ne sait si
votre fureur n'ira pas jusqu' brler les images de Dieu et des saints
en haine de l'humanit qui parat en elles. Ces mots de pudeur, de
modestie et de dcence, dont vous avez la bouche pleine, n'ont, en fait,
aucun sens prcis et stable. C'est la coutume et le sentiment qui seuls
les peuvent dfinir avec mesure et vrit. Je ne reconnais pour juges de
ces dlicatesses que les potes, les artistes et les belles femmes.
Quelle trange ide que d'riger une troupe de procureurs en juges des
grces et des volupts!

--Mais, monsieur, rpliqua le vieillard Nicodme, nous ne nous en
prenons ni aux Grces ni aux Ris, et encore moins aux images de Dieu et
des saints, et vous nous cherchez une mauvaise querelle. Nous sommes
d'honntes gens qui voulons carter des yeux de nos fils les spectacles
dshonntes; et l'on sait bien ce qui est honnte et ce qui ne l'est
pas. Souhaitez-vous donc, monsieur l'abb, que nos jeunes enfants soient
livrs, dans nos rues,  toutes les tentations?

--Ah! monsieur, rpondit mon bon matre, il faut tre tent! C'est la
condition de l'homme et du chrtien sur la terre. Et la tentation la
plus redoutable vient du dedans et non du dehors. Vous ne prendriez pas
tant de peine  faire dcrocher des talages quelques crayons de femmes
nues, si vous aviez, comme moi, mdit les vies des Pres du dsert.
Vous y auriez vu que, dans une solitude affreuse, loin de toute figure
taille ou peinte, dchirs par le cilice, macrs dans la pnitence,
puiss par le jene, se roulant sur un lit d'pines, les anachortes se
sentaient percs jusqu'aux moelles des aiguillons du dsir charnel. Ils
voyaient, dans leur pauvre cellule, des images plus voluptueuses mille
fois que cette allgorie qui vous offusque  la vitrine de monsieur
Blaizot. Le diable (les libertins disent la Nature) est plus grand
peintre de scnes lascives que Jules Romain lui-mme. Il passe tous les
matres de l'Italie et des Flandres pour les attitudes, le mouvement et
le coloris. Hlas! vous ne pouvez rien contre ses ardentes peintures.
Celles qui vous scandalisent sont peu de chose en comparaison, et vous
feriez sagement de laisser  monsieur le lieutenant de police le soin de
veiller  la pudeur publique, au gr des citoyens. Vraiment, votre
candeur m'tonne; vous avez peu l'ide de ce qu'est l'homme, de ce que
sont les socits, et du bouillonnement de la chair dans une grande
ville. Oh! les innocents barbons qui, dans toutes les impurets de
Babylone, o les rideaux se soulvent de toutes parts pour laisser voir
l'oeil et le bras des prostitues, o les corps trop presss se frottent
et s'chauffent les uns les autres sur les places publiques, vont se
plaindre et gmir de quelques mchantes images suspendues aux choppes
des libraires, et portent jusqu'au Parlement du royaume leurs
lamentations, quand dans un bal une fille a montr  des garons sa
cuisse, qui est prcisment pour eux l'objet le plus commun du monde.

Ainsi parlait mon bon matre, debout sur son chelle. Mais M. Nicodme
se bouchait les oreilles pour ne pas l'entendre et criait au cynisme.

--Ciel! soupirait-il, quoi de plus dgotant qu'une femme nue, et quelle
honte de s'accommoder, comme fait cet abb, de l'immoralit, qui est la
fin d'un pays, car les peuples ne subsistent que par la puret des
moeurs!

--Il est vrai, monsieur, rpondit mon bon matre, que les peuples ne
sont forts que lorsqu'ils ont des moeurs; mais cela s'entend de la
communaut des maximes, des sentiments et des passions, et d'une sorte
d'obissance gnreuse aux lois, et non pas des bagatelles qui vous
occupent. Prenez garde aussi que la pudeur, quand elle n'est pas une
grce, n'est qu'une niaiserie, et que la sombre candeur de vos
effarouchements donne un spectacle ridicule, monsieur Nicodme, et
quelque peu indcent.

Mais M. Nicodme avait dj quitt la place.




XVIII

LA JUSTICE


Monsieur l'abb Coignard, qui devait plutt tre nourri au prytane par
la rpublique reconnaissante, gagnait son pain en crivant des lettres
pour les servantes dans une choppe du cimetire Saint-Innocent. Il lui
advint d'y servir de secrtaire  une dame portugaise, qui traversait la
France avec son petit ngre. Elle donna un liard pour une lettre  son
mari et un cu de six livres pour une autre  son amant. C'tait le
premier cu que mon bon matre touchait depuis la Saint-Jean. Comme il
tait magnifique et libral, il me mena tout aussitt  la _Pomme d'or_,
sur le quai de Grve, proche la Maison de ville, o le vin est naturel
et les saucisses excellentes. Aussi les gros marchands, qui achtent les
pommes sur le Mail, ont-ils coutume d'y aller, vers midi, en partie
fine. C'tait le printemps; il tait doux de respirer le jour. Mon bon
matre nous fit servir sur la berge, et nous dnmes en coutant le
frais clapotis de l'eau battue par l'aviron des bateliers. Un air riant
et lger nous baignait dans ses ondes subtiles et nous tions heureux de
vivre  la clart du ciel. Tandis que nous mangions des goujons frits,
un bruit de chevaux et d'hommes, s'levant  notre ct, nous fit
tourner la tte.

Devinant le sujet de notre curiosit, un petit vieillard noir, qui
dnait  la table prochaine, nous dit avec un sourire obligeant:

--Ce n'est rien, messieurs, c'est une servante qu'on mne pendre pour
avoir vol  sa matresse des barbes de dentelles.

Au moment qu'il parlait, nous vmes en effet, assise au cul d'une
charrette, entre des sergents  cheval, une assez belle fille, l'air
tonn et la poitrine tendue par l'cart des bras lis sur le dos. Elle
passa tout aussitt, et pourtant j'aurai toujours dans les yeux l'image
de cette figure blanche et de ce regard qui dj ne voyait plus rien.

--Oui, messieurs, reprit le petit vieillard noir, c'est la servante de
madame la conseillre Josse, qui, pour se faire brave chez Ramponneau,
au ct de son amant, droba  sa matresse une coiffe de point
d'Alenon, et s'enfuit aprs avoir fait ce larcin. Elle fut prise dans
un logis du Pont-au-Change, et tout d'abord elle avoua son crime. Aussi
ne fut-elle soumise  la torture que pendant une heure ou deux. Ce que
je vous dis, messieurs, je le sais, tant huissier de la chambre du
Parlement o elle fut juge.

Le petit vieillard noir entama une saucisse, qu'il ne fallait pas
laisser refroidir; puis il reprit:

--En ce moment, elle doit tre  l'chelle et dans cinq minutes,
peut-tre un peu plus, peut-tre un peu moins, la coquine aura rendu
l'me. Il y a des pendus qui ne donnent point de peine au bourreau.
Aussitt qu'ils ont la corde au cou, ils meurent tranquillement. Mais il
en est d'autres qui font, c'est le cas de le dire, une vie de pendu, et
qui se dmnent furieusement. Le plus endiabl de tous fut un prtre,
qu'on justicia l'an pass pour avoir imit la signature du roi sur des
billets de loterie. Pendant plus de vingt minutes, il dansa comme une
carpe au bout de la corde.

H! h! ajouta le petit homme noir en ricanant, monsieur l'abb tait
modeste et n'enviait point l'honneur de devenir vque des champs. Je le
vis quand on le tira de la charrette. Il pleurait et se dbattait tant,
que le bourreau lui dit: Monsieur l'abb, ne faites pas l'enfant! Le
plus trange est que, conduit de compagnie avec un autre larron, il
avait t pris d'abord pour le confesseur, par le bourreau que l'exempt
eut toutes les peines du monde  dtromper. N'est-ce pas plaisant,
monsieur?

--Non, monsieur, rpondit mon bon matre, en laissant tomber dans son
assiette un petit poisson qu'il tenait depuis quelque temps suspendu 
ses lvres, non cela n'est point plaisant; et l'ide que cette belle
fille rend l'me en ce moment me gte le plaisir de manger des goujons
et de voir le beau ciel, qui me riait tout  l'heure.

--Ah! monsieur l'abb, dit le petit huissier, si vous tes  ce point
dlicat, vous n'auriez pu voir sans dfaillir ce que mon pre vit de ses
yeux, tant encore enfant, dans la ville de Dijon, dont il tait natif.
Avez-vous jamais entendu parler d'Hlne Gillet?

--Non point, dit mon bon matre.

--En ce cas, je vais vous conter son histoire, telle que mon pre me l'a
maintes fois conte.

Il but un coup de vin, s'essuya les lvres avec un coin de la nappe, et
fit le rcit que je vais rapporter.




XIX

RCIT DE L'HUISSIER


--Au mois d'octobre 1624, la fille du chtelain royal de
Bourg-en-Bresse, Hlne Gillet, ge de vingt-deux ans, qui vivait dans
la maison paternelle avec ses frres encore enfants, laissa paratre des
signes si visibles d'une grossesse, que ce fut la fable de la ville et
que les demoiselles de Bourg cessrent de la frquenter. On prit garde
ensuite que ses flancs s'taient abaisss et l'on fit de telles gloses
que le lieutenant-criminel ordonna qu'elle serait visite par des
matrones. Celles-ci constatrent qu'elle avait t grosse et que sa
dlivrance remontait  moins de quinze jours. Sur leur rapport, Hlne
Gillet fut mise en prison et interroge par les juges du prsidial. Elle
leur fit des aveux:

--Il y a quelques mois, leur dit-elle, un jeune homme, d'un lieu
voisin, demeurant au logis de mon oncle, venait chez mon pre pour
apprendre  lire et  crire aux garons. Une fois seulement il me
connut. Ce fut par le moyen d'une servante qui m'enferma dans une
chambre avec lui. L, il me prit de force.

Et, comme on lui demanda pourquoi elle n'avait pas appel au secours,
elle rpondit que la surprise lui avait t la voix. Presse par les
juges, elle ajouta qu' la suite de cette violence elle devint grosse et
fut dlivre avant terme. Loin d'avoir contribu  cette dlivrance,
elle l'et ignore, disait-elle, sans une servante qui lui rvla la
vraie nature de cet accident.

Les magistrats, mal satisfaits de ses rponses, ne savaient toutefois
comment y contredire, quand un tmoignage inattendu vint fournir 
l'accusation des preuves certaines. Un soldat qui passait, en se
promenant, le long du jardin de messire Pierre Gillet, chtelain royal,
pre de l'accuse, vit dans un foss, au pied du mur, un corbeau
s'efforant de tirer un linge avec son bec. Il s'approcha pour
reconnatre ce que c'tait et trouva le corps d'un petit enfant. Il en
avertit aussitt la justice. Cet enfant tait envelopp dans une chemise
marque au col des lettres H. G. On constata qu'il tait venu  terme,
et Hlne Gillet, convaincue d'infanticide, fut condamne, selon la
coutume,  la peine de mort. A raison de la charge honorable que tenait
son pre, elle fut admise  jouir du privilge accord aux nobles et la
sentence porta qu'elle aurait la tte tranche.

Ayant fait appel au Parlement de Dijon, elle fut conduite, sous la
garde de deux archers, dans la capitale de la Bourgogne et mise  la
Conciergerie du Palais. Sa mre, qui l'avait accompagne, se retira chez
les dames Bernardines. L'affaire fut entendue par messieurs du
Parlement, le lundi 12 mai, dans la dernire audience avant les ftes de
la Pentecte. Sur le rapport du conseiller Jacob, les juges confirmrent
la sentence du prsidial de Bourg, disposant que la condamne serait
conduite au supplice la hart au col. On remarqua dans le public que
cette circonstance infamante avait t ajoute d'une faon trange et
insolite  un supplice noble, et une telle svrit, qui allait contre
les formes, fut blme. Mais l'arrt tait sans appel et devait tre
excut tout de suite.

En effet, le mme jour,  trois heures et demie de releve, Hlne
Gillet fut conduite  l'chafaud, au son des cloches, dans un cortge
prcd par des trompettes qui sonnaient avec un tel clat, que toutes
les bonnes gens de la ville les entendirent dans leurs maisons, et,
tombant  genoux, prirent pour l'me de celle qui allait mourir.
Monsieur le substitut du procureur du roi s'avanait  cheval, suivi de
ses huissiers. Puis venait la condamne, dans une charrette, la corde au
col, comme le voulait l'arrt du Parlement. Elle tait assiste de deux
pres jsuites et de deux frres capucins, qui lui montraient Jsus
expirant sur la croix. Prs d'elle se tenaient le bourreau avec son
coutelas et la bourrelle avec une paire de ciseaux. Une compagnie
d'archers entourait la charrette. Derrire se pressait une foule de
curieux o se trouvaient des gens de petits mtiers, boulangers,
bouchers et maons, et d'o montait une grande rumeur.

Le cortge s'arrta sur la place dite le Morimont, non, comme il
semble, parce que c'est le lieu de mort des criminels, mais en souvenir
des abbs crosss et mitrs de Morimont qui y eurent jadis leur htel.
L'chafaud de bois y tait dress sur des degrs de pierre attenant 
une chapelle basse o les religieux ont coutume de prier pour l'me des
supplicis.

Hlne Gillet monta les degrs avec les quatre religieux, le bourreau,
et sa femme, la bourrelle. Celle-ci, ayant retir  la patiente la corde
qui lui ceignait le cou, lui coupa les cheveux avec ses ciseaux longs
d'un demi-pied, et lui banda les yeux; les religieux rcitaient des
prires. Cependant le bourreau commena de plir et de trembler. Il se
nommait Simon Grandjean; c'tait un homme d'apparence dbile, et aussi
craintif et doux que sa femme la bourrelle semblait froce. Il avait
communi le matin dans la prison, et pourtant il se sentait troubl,
sans courage pour faire mourir cette jeune fille. Il se pencha vers le
peuple:

--Pardonnez-moi, vous tous, dit-il, si je fais mal ce qu'il me faut
faire. J'ai une fivre qui me tient depuis trois mois.

Puis, chancelant, se tordant les bras et levant les yeux au ciel, il
alla se mettre  genoux devant Hlne Gillet, et lui demanda pardon deux
fois. Il pria les religieux de le bnir, et, quand la bourrelle eut
arrang la patiente sur le billot, il haussa son coutelas.

Les jsuites et les capucins crirent: _Jsus Maria!_ et un grand
soupir sortit de la foule. Le coup, qui devait trancher le col, fit une
large entaille  l'paule gauche et la malheureuse tomba sur le ct
droit.

Simon Grandjean, se retournant vers la foule, dit:

--Faites-moi mourir!

Les hues montaient, et quelques pierres furent lances sur l'chafaud
pendant que la bourrelle replaait la victime sur le billot.

Le mari reprit son coutelas. Frappant une seconde fois, il entailla
profondment le cou de la pauvre fille, qui tomba sur le coutelas
chapp des mains du bourreau.

Cette fois, la rumeur qui s'leva de la foule fut terrible, et une
telle grle de pierres tomba sur l'chafaud, que Simon Grandjean, les
deux jsuites et les deux capucins sautrent en bas. Ils purent gagner
la chapelle basse et s'y enfermer. La bourrelle, reste seule en haut
avec la patiente, chercha le coutelas. Ne le trouvant pas, elle prit la
corde avec laquelle Hlne Gillet avait t mene, la lui noua au cou
et, lui mettant le pied sur la poitrine, essaya de l'trangler. Hlne,
saisissant la corde  deux mains, se dfendit, toute sanglante; alors la
femme Grandjean la trana par la corde, la tte en bas, au pied de
l'estrade et, parvenue sur les degrs de pierre, elle lui tailla la
gorge avec ses ciseaux.

Elle y travaillait quand les bouchers et les maons, culbutant sergents
et archers, envahirent les abords de l'chafaud et de la chapelle; une
douzaine de bras robustes enlevrent Hlne Gillet et la portrent
vanouie dans la boutique de matre Jacquin, chirurgien barbier.

La foule du peuple, qui se ruait sur la porte de la chapelle, aurait eu
bientt fait de l'enfoncer. Mais les deux frres capucins et les deux
pres jsuites l'ouvrirent, pouvants. Et, tenant leurs croix au bout
de leurs bras levs, ils se firent passage  grand'peine, au milieu de
l'meute.

Le bourreau et sa femme furent assomms  coups de pierres et de
marteaux et leurs corps trans par les rues. Cependant Hlne Gillet,
reprenant connaissance chez le chirurgien, demanda  boire. Puis, tandis
que matre Jacquin la pansait, elle dit:

--N'aurai-je point d'autre mal que celui-l?

On trouva qu'elle avait reu deux coups d'pe, six coups de ciseaux
qui lui avaient travers les lvres et la gorge, que ses reins avaient
t profondment entams par le coutelas sur lequel la bourrelle l'avait
trane en voulant l'trangler, et qu'enfin tout son corps tait contus
par des pierres que la foule avait lances sur l'chafaud.

Elle gurit pourtant de toutes ses blessures. Laisse chez le
chirurgien Jacquin,  la garde d'un huissier, elle rptait sans cesse:

--Est-ce que ce n'est pas fini? Est-ce qu'on me fera mourir?

Le chirurgien et quelques mes charitables qui l'assistaient
s'efforaient de la rassurer. Mais le roi seul pouvait lui faire grce
de la vie. L'avocat Fvret rdigea une requte qui fut signe par
plusieurs notables de Dijon et porte  Sa Majest. On donnait  la Cour
des rjouissances pour le mariage d'Henriette-Marie de France avec le
roi d'Angleterre. En faveur de ce mariage, Louis le Juste octroya la
grce demande. Il accorda un entier pardon  la pauvre fille, estimant,
disent les lettres de rmission, qu'elle avait souffert des supplices
qui galent, voire mme surpassent la peine de sa condamnation.

Hlne Gillet, rendue  la vie, se retira dans un couvent de la Bresse
o elle pratiqua jusqu' sa mort la plus exacte pit.

Telle est, ajouta le petit huissier, l'histoire vritable d'Hlne
Gillet, que tout le monde sait  Dijon. Ne la trouvez-vous point
divertissante, monsieur l'abb?




XX

LA JUSTICE (SUITE)


--Hlas! dit mon bon matre, mon djeuner ne pourra point passer. J'ai
le coeur retourn tant par cette horrible scne que vous avez, monsieur,
conte si froidement, que par la vue de cette servante de madame la
conseillre Josse qu'on mne pendre, quand on pouvait mieux en faire.

--Mais, monsieur, rpliqua l'huissier, ne vous ai-je point dit que cette
fille avait vol sa matresse et ne voulez-vous point qu'on pende les
larrons?

--Il est vrai, dit mon bon matre, que c'est l'usage; et comme la force
de l'accoutumance est irrsistible, je n'y prends point garde dans le
cours ordinaire de ma vie. De mme Snque le philosophe, qui pourtant
tait enclin  la douceur, composait des traits pleins d'lgance
pendant qu' Rome, prs de lui, des esclaves taient mis en croix pour
des fautes lgres, comme il se voit par l'exemple de l'esclave
Mithridate qui mourut les mains cloues, coupable seulement d'avoir
blasphm la divinit de son matre, l'infme Trimalcion. Notre esprit
est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est
ordinaire et coutumier. Et l'usage use, si je puis dire, notre
indignation aussi bien que notre merveillement. Je m'veille chaque
matin, sans songer, je l'avoue, aux malheureux qui seront pendus ou
rous pendant le jour. Mais quand l'ide du supplice m'est rendue plus
sensible, mon coeur se trouble, et pour avoir vu cette belle fille
conduite  la mort, ma gorge se serre au point que ce petit poisson n'y
saurait entrer.

--Qu'est-ce qu'une belle fille? dit l'huissier. Il n'est pas de rue 
Paris o, dans une nuit, on n'en fasse  la douzaine. Pourquoi celle-ci
avait-elle vol sa matresse, madame la conseillre Josse?

--Je n'en sais rien, monsieur, rpondit gravement mon bon matre; vous
n'en savez rien, et les juges qui l'ont condamne n'en savaient pas
davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts
qui nous font agir demeurent profondment cachs. Je tiens l'homme pour
libre de ses actes, puisque ma religion l'enseigne; mais, hors la
doctrine de l'glise, qui est certaine, il y a si peu de raison de
croire  la libert humaine, que je frmis en songeant aux arrts de la
justice qui punissent des actions dont le principe, l'ordre et les
causes nous chappent galement, o la volont a souvent peu de part, et
qui sont parfois accomplies sans connaissance. S'il faut enfin que nous
soyons responsables de nos actes, puisque l'conomie de notre sainte
religion est fonde sur l'accord mystrieux de la libert humaine et de
la grce divine, c'est un abus que de dduire de cette obscure et
dlicate libert toutes les gnes, toutes les tortures et tous les
supplices dont nos codes sont prodigues.

--Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous tes
du parti des fripons.

--Hlas! monsieur, dit mon bon matre, ils sont une part de l'humanit
souffrante et membres, comme nous, de Jsus-Christ, qui mourut entre
deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruauts, qui
paratront distinctement dans l'avenir, et dont nos arrire-neveux
s'indigneront.

--Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup
de vin. Toutes les barbaries gothiques ont t retranches de nos lois
et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une
humanit excessives. Les peines sont exactement proportionnes aux
crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers rous,
les criminels de lse-majest tirs  quatre chevaux, les athes, les
sorciers et les sodomites brls, les faux-monnayeurs bouillis, en quoi
la justice criminelle marque une extrme modration et toute la douceur
possible.

--Monsieur, de tout temps les juges se sont estims bienveillants,
quitables et doux. Aux ges gothiques de saint Louis et mme de
Charlemagne, ils admiraient leur propre bnignit, qui nous semble
rudesse aujourd'hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes  leur
tour, et qu'ils trouveront encore quelque chose  retrancher sur les
tortures et sur les supplices dont nous usons.

--Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est
ncessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la
douceur. Quant aux peines, elles sont rduites  ce qui est ncessaire
pour assurer la vie et les biens des citoyens.

--Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le
juste, mais l'utile, et qu'elle s'inspire seulement des intrts et des
prjugs des peuples. Rien n'est plus vrai, et les fautes sont punies
non point en proportion de la malignit qui y est attache, mais en vue
du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent  la
socit. C'est ainsi que les faux-monnayeurs sont mis dans une chaudire
d'eau bouillante, bien qu'il y ait en ralit peu de malice  frapper
des cus. Mais les financiers en particulier et le public y prouvent un
dommage sensible. C'est ce dommage dont ils se vengent avec une
impitoyable cruaut. Les voleurs sont pendus, moins pour la perversit
qu'il y a  prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement
petite, qu' cause de l'attachement naturel des hommes  leur bien. Il
convient de ramener la justice humaine  son vritable principe qui est
l'intrt matriel des citoyens et de la dgager de toute la haute
philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.

--Monsieur, rpliqua le petit huissier, je ne vous conois pas. Il me
semble que la justice est d'autant plus quitable qu'elle est plus
utile, et que cette utilit mme, qui vous fait la mpriser, vous la
devrait rendre auguste et sacre.

--Vous ne m'entendez point, dit mon bon matre.

--Monsieur, dit le petit huissier, j'observe que vous ne buvez point.
Votre vin est bon, si j'en juge  la couleur. N'y pourrai-je goter?

Il est vrai que mon bon matre, pour la premire fois de sa vie,
laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du
petit huissier.

--A votre sant, monsieur l'abb, dit le petit huissier. Votre vin est
bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le rpte,
est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile, et cette utilit
mme que vous dites tre dans son origine et dans son principe, vous la
devrait rendre auguste et sacre. Mais il vous faut convenir encore que
l'essence mme de la justice est le juste, ainsi que le mot l'indique.

--Monsieur, dit mon bon matre, quand nous aurons dit que la beaut est
belle, la vrit vraie et la justice juste, nous n'aurons rien dit du
tout. Votre Ulpien, qui s'exprimait avec prcision, a proclam que la
justice est la ferme et perptuelle volont d'attribuer  chacun ce qui
lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent
cette volont. Le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et
qu'ainsi l'quit des lois ne va qu' leur garantir le fruit de leurs
rapines hrditaires ou nouvelles. Elles ressemblent  ces conventions
des enfants qui, aprs qu'ils ont gagn des billes, disent  ceux qui
veulent les leur reprendre: Ce n'est plus de jeu. La sagacit des
juges se borne  discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec
celles dont on tait convenu en engageant la partie, et cette
distinction est  la fois dlicate et purile. Elle est surtout
arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment mme, pend au bout d'une
corde de chanvre, avait, dites-vous, vol  madame la conseillre Josse
une coiffe de dentelle. Mais sur quoi tablissez-vous que cette coiffe
appartenait  madame la conseillre Josse? Vous me direz qu'elle l'avait
ou achete de ses deniers, ou trouve dans son coffre de mariage, ou
reue de quelque galant, tous bons moyens d'acqurir des dentelles. Mais
de quelque faon qu'elle les et acquises, je vois seulement qu'elle en
jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd
d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel. Pourtant je
consens que les barbes lui appartenaient, conformment aux rgles de ce
jeu de la proprit que jouent les hommes en socit comme les pauvres
enfants  la marelle. Elle tenait  ces barbes et, dans le fait, elle
n'y avait pas moins de droits qu'un autre. Je le veux bien. La justice
tait de les lui rendre, sans les mettre  si haut prix que de dtruire,
pour deux mchantes barbes de point d'Alenon, une crature humaine.

--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne considrez qu'un ct de la
justice. Il ne suffisait pas de faire droit  madame la conseillre
Josse, en lui rendant ses barbes. Il tait ncessaire de faire droit
aussi  la servante en la pendant par le col. Car la justice est de
rendre  chacun ce qui lui est d. En quoi elle est auguste.

--En ce cas, dit mon bon matre, la justice est plus mchante encore que
je ne croyais. Cette pense qu'elle doit le chtiment au coupable est
extrmement froce. C'est une barbarie gothique.

--Monsieur, dit le petit huissier, vous connaissez mal la justice. Elle
frappe sans colre, et elle n'a pas de haine pour cette fille qu'elle
envoie  la potence.

--A la bonne heure! dit mon bon matre. Mais j'aimerais mieux que les
juges fissent l'aveu qu'ils punissent les coupables par pure ncessit
et seulement pour faire des exemples sensibles. Dans ce cas ils s'en
tiendraient au ncessaire. Mais s'ils s'imaginent, en punissant, payer
au coupable son d, on voit jusqu'o cette dlicatesse peut les
entraner, et leur probit mme les rend inexorables, car on ne saurait
refuser aux gens ce qu'on sait leur devoir. Cette maxime, monsieur, me
fait horreur. Elle a t tablie avec la dernire rigueur par un
philosophe habile, du nom de Menardus, qui prtend que ne pas punir un
malfaiteur, c'est lui faire tort et le priver mchamment du droit qu'il
a d'expier sa faute. Il a soutenu que les magistrats d'Athnes, en
faisant boire la cigu  Socrate, avaient excellemment travaill  la
purification de l'me de ce sage. Ce sont l d'pouvantables rveries.
Je souhaite que la justice criminelle ait moins de sublimit. L'ide de
pure vengeance qu'on attache plus communment  la peine des
malfaiteurs, bien que basse et mauvaise en soi-mme, est moins terrible
dans ses consquences que cette furieuse vertu des philosophes
tourmenteurs. J'ai connu jadis  Sez un bourgeois d'humeur joviale et
bon homme, qui mettait tous les soirs ses petits enfants sur ses genoux
et leur faisait des contes. Il menait une vie exemplaire, s'approchait
des sacrements et se piquait d'une exacte probit dans le commerce des
grains qu'il exerait depuis soixante ans ou plus. Il lui arriva d'tre
vol par sa servante de quelques doublons, ducassons, nobles  la rose
et autres belles pices d'or qu'il gardait curieusement dans un tui, au
fond d'un tiroir. Ds qu'il s'aperut de ce dommage, il en fit aux juges
une plainte sur laquelle la servante fut questionne, juge, condamne
et supplicie. Le bonhomme, qui savait son droit, exigea qu'on lui remt
la peau de sa voleuse, dont il se fit faire une paire de chausses. Et il
lui arrivait souvent de frapper sur sa cuisse en s'criant: La coquine!
la coquine! Cette fille lui avait pris des pices d'or; il lui prenait
sa peau; du moins se vengeait-il sans philosophie, dans la candeur de sa
frocit rustique. Il ne songeait point  remplir un devoir auguste en
tapotant joyeusement sa culotte humaine. Il vaudrait mieux convenir que,
si l'on pend un larron, c'est par prudence et dans le but d'effrayer les
autres par l'exemple, et non pas du tout pour attribuer  chacun, comme
dit l'autre, ce qui lui appartient. Car, en bonne philosophie, rien
n'appartient  personne, si ce n'est la vie elle-mme. Prtendre qu'on
doit l'expiation aux criminels, c'est tomber dans un mysticisme froce,
pis que la violence nue et que la simple colre. Quant  punir les
voleurs c'est un droit issu de la force et non de la philosophie. La
philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possdons
est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez aussi que les juges
approuvent qu'on nous dpouille de nos biens quand le ravisseur est
puissant. C'est ainsi qu'on permet au roi de nous prendre notre
vaisselle d'argent pour faire la guerre, comme il s'est vu sous Louis le
Grand, alors que les rquisitions furent si exactes qu'on enleva
jusqu'aux crpines des lits, pour en tirer l'or tissu dans la soie. Ce
prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trsors des
glises, et, voil vingt ans, faisant mes dvotions 
Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j'ous les dolances d'un vieux
sacristain qui dplorait que le feu roi et enlev et fait fondre tout
le trsor de l'glise, et ravi mme le sein d'or maill dpos jadis en
grande pompe par madame la princesse Palatine, aprs qu'elle eut t
gurie miraculeusement d'un cancer. La justice seconda le prince dans
ses rquisitions et punit svrement ceux qui drobaient quelque pice
aux commissaires du roi. C'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens
fussent si attachs aux personnes qu'on ne pt les en sparer.

--Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du
roi qui, possdant tous les biens du royaume, en peut disposer  son gr
pour la guerre ou pour les btiments, ou de toute autre manire.

--Il est vrai, dit mon bon matre, et cela a t mis dans les rgles du
jeu. Les juges y vont comme _ l'Oie_, en regardant ce qui est crit sur
le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes
sortes de soldats, y sont crits. Et la pauvre pendue n'avait pas de
gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait
droit de porter les dentelles de madame la conseillre Josse. Cela est
parfaitement exact.

--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense,
Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des
soldats, et cette crature qui vola une coiffe pour s'en parer.

--Monsieur, dit mon bon matre, il est moins innocent de faire la guerre
que d'aller  Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice
assure  chacun ce qui lui appartient, selon les rgles de ce jeu des
socits qui est le plus inique, le plus absurde et le moins
divertissant des jeux. Et le malheur est que tous les citoyens sont
obligs d'tre de la partie.

--Cela est ncessaire, dit le petit huissier.

--Aussi bien, dit mon bon matre, les lois sont-elles utiles. Mais elles
ne sont point justes et ne sauraient l'tre, car le juge assure aux
citoyens la jouissance de ce qui leur appartient, sans faire le
discernement des vrais et des faux biens; cette distinction n'est pas
dans les rgles du jeu, mais seulement dans le livre de la justice
divine, o personne ne peut lire. Connaissez-vous l'histoire de l'ange
et de l'anachorte? Un ange descendit sur la terre avec un visage
d'homme et en l'habit d'un plerin; cheminant par l'gypte, il frappa,
le soir,  la porte d'un bon anachorte qui, le prenant pour un
voyageur, lui offrit  souper et lui donna du vin dans une coupe d'or.
Puis il le fit coucher dans son lit et s'tendit lui-mme  terre, sur
quelques poignes de paille de mas. Pendant qu'il dormait, son hte
cleste se leva, prit la coupe dans laquelle il avait bu, la cacha sous
son manteau et s'enfuit. Il agissait de la sorte, non point pour faire
tort au bon ermite, mais au contraire dans l'intrt de l'hte qui
l'avait reu charitablement. Car il savait que cette coupe aurait caus
la perte de ce saint homme, qui y avait mis son coeur, tandis que Dieu
veut qu'on n'aime que lui et ne souffre pas qu'un religieux soit attach
aux biens de ce monde. Cet ange, qui participait de la sagesse divine,
distinguait les faux biens des biens vritables. Les juges ne font pas
cette distinction. Qui sait si madame la conseillre Josse ne perdra
point son me avec les barbes de dentelle que sa servante lui avait
prises et que les juges lui ont rendues?

--En attendant, dit le petit huissier en se frottant les mains, il y a 
cette heure une coquine de moins sur la terre.

Il secoua les miettes qui restaient sur son habit, salua la compagnie et
partit allgrement.




XXI

LA JUSTICE (SUITE)


Mon bon matre, se tournant vers moi, reprit de la sorte:

--Je n'ai rapport l'histoire de l'ange et de l'ermite que pour montrer
l'abme qui spare le temporel du spirituel. Or, c'est seulement dans le
temporel que la justice humaine s'exerce, et c'est un lieu bas o les
grands principes ne sont point de mise. La plus cruelle offense qu'on
ait pu faire  Notre-Seigneur Jsus-Christ est de mettre son image dans
les prtoires o les juges absolvent les pharisiens qui l'ont crucifi
et condamnent la Madeleine qu'il releva de ses mains divines. Que
fait-il, le Juste, parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer
justes, mme s'ils le voulaient, puisque leur triste devoir est de
considrer les actions de leurs semblables non en elles-mmes et dans
leur essence, mais au seul point de vue de l'intrt social,
c'est--dire en raison de cet amas d'gosme, d'avarice, d'erreurs et
d'abus qui forme les cits, et dont ils sont les aveugles conservateurs?
En pesant la faute, ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colre
qu'elle inspira au lche public. Et tout cela est crit dans leur livre,
en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d'esprit,
de coeur et d'me vivante. Et toutes ces dispositions, dont quelques-unes
remontent aux ges infmes de Byzance et de Thodora, s'accordent
seulement sur ce point qu'il faut tout sauver, vertus et vices, d'un
monde qui ne veut pas changer. La faute aux yeux des lois est si peu de
chose en soi, et les circonstances extrieures en sont si considrables,
qu'un mme acte, lgitime dans telle condition, devient impardonnable
dans telle autre, comme il se voit par l'exemple d'un soufflet qui,
donn par un homme sur la joue d'un autre, parat seulement chez un
bourgeois l'effet d'une humeur irascible et devient, pour un soldat, un
crime puni de mort. Cette barbarie, qui subsiste encore, fera de nous
l'opprobre des sicles futurs. Nous n'y prenons pas garde; mais on se
demandera un jour quels sauvages nous tions pour punir du dernier
supplice l'ardeur gnreuse du sang quand elle jaillit du coeur d'un
jeune homme assujetti par les lois aux prils de la guerre et aux
dgots de la caserne. Et il est clair que s'il y avait une justice,
nous n'aurions pas deux codes, l'un militaire, l'autre civil. Ces
justices soldatesques, dont on voit tous les jours les effets, sont
d'une cruaut atroce, et les hommes, s'ils se policent jamais, ne
voudront pas croire qu'il fut jadis, en pleine paix, des conseils de
guerre vengeant par la mort d'un homme la majest des caporaux et des
sergents. Ils ne voudront pas croire que des malheureux furent passs
par les armes pour crime de dsertion devant l'ennemi, dans une
expdition o le gouvernement de la France ne reconnaissait pas de
belligrants. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que de telles atrocits se
commettent chez des peuples chrtiens qui honorent saint Sbastien,
soldat rvolt, et ces martyrs de la lgion thbaine dont la gloire est
seulement d'avoir encouru jadis les rigueurs des conseils de guerre, en
refusant de combattre les Bagaudes. Mais laissons cela, ne parlons plus
de ces justices de gens  sabres, qui priront un jour, selon la
prophtie du fils de Dieu; et revenons-en aux magistrats civils.

Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les coeurs;
aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle. Encore
s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent  cette grossire corce
d'quit, sur laquelle les codes sont crits. Ils sont hommes,
c'est--dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux
petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquits
sociales, et il est malais de distinguer dans cette partialit ce qui
vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est impos par le
devoir de leur profession, qui est, en ralit, de soutenir l'tat dans
ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller  la
conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou dtestables, et
d'assurer, avec les droits des citoyens, les volonts tyranniques du
prince, sans parler des prjugs ridicules et cruels qui trouvent sous
les fleurs de lis un asile inviolable.

Le magistrat le plus austre peut tre amen, par son intgrit mme, 
rendre des arrts aussi rvoltants et peut-tre plus inhumains encore
que ceux du magistrat prvaricateur, et je ne sais, pour ma part, qui
des deux je redouterais le plus, ou du juge qui s'est fait une me avec
des textes de loi, ou de celui qui emploie un reste de sentiment 
torturer ces textes. Celui-ci me sacrifiera  son intrt ou  ses
passions; l'autre m'immolera froidement  la chose crite.

Encore faut-il observer que le magistrat est dfenseur, par fonction,
non pas des prjugs nouveaux, auxquels nous sommes tous plus ou moins
soumis, mais des prjugs anciens qui sont conservs dans les lois alors
qu'ils s'effacent de nos mes et nos moeurs. Et il n'est pas d'esprit
quelque peu mditatif et libre qui ne sente tout ce qu'il y a de
gothique dans la loi, tandis que le juge n'a pas le droit de le sentir.

Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossires,
taient du moins claires et prcises. Et il s'en faut de beaucoup qu'il
en soit ainsi. Le grimoire d'un sorcier semble facile  comprendre en
comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces
difficults d'interprtation ont beaucoup contribu  faire tablir
divers degrs de juridiction, et l'on admet que, ce que le bailli n'a
pas entendu, messieurs du Parlement l'clairciront. C'est beaucoup
attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carr, qui, mme
aprs avoir rcit le _Veni Creator_, demeurent sujets  l'erreur; et il
vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour
cette seule raison qu'on avait puis les autres avant de recourir 
celle-l. Le prince est de cet avis; car il y a des lits de justice
au-dessus des Parlements.




XXII

LA JUSTICE (SUITE ET FIN)


Mon bon matre regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde
o tout passe et rien ne change.

Il demeura quelque temps songeur et reprit d'une voix plus basse:

--Cela seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu'il faille
que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu'ils ont
intrt  dclarer coupable celui qu'ils ont d'abord souponn. L'esprit
de corps, si puissant chez eux, les y porte; aussi voit-on que dans
toute leur procdure, ils cartent la dfense comme une importune, et ne
lui donnent accs que lorsque l'accusation a revtu ses armes et compos
son visage, et qu'enfin,  force d'artifices, elle a pris l'air d'une
belle Minerve. Par l'esprit mme de leur profession, ils sont enclins 
voir un coupable dans tout accus, et leur zle semble si effrayant 
certains peuples europens qu'ils les font assister, dans les grandes
causes, par une dizaine de citoyens tirs au sort. En quoi il apparat
que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la libert
des accuss que ne le peut faire la conscience claire des juges. Il
est vrai que ces magistrats bourgeois, tirs  la loterie, sont tenus en
dehors de l'affaire dont ils voient seulement les pompes extrieures. Il
est vrai encore, qu'ignorant les lois, ils sont appels, non  les
appliquer, mais seulement  dcider d'un seul mot s'il y a lieu de les
appliquer. On dit que ces sortes d'assises donnent parfois des rsultats
absurdes, mais que les peuples qui les ont tablies y sont attachs
comme  une espce de garantie trs prcieuse. Je le crois volontiers.
Et je conois qu'on accepte des arrts rendus de la sorte, qui peuvent
tre ineptes ou cruels, mais dont l'absurdit du moins et la barbarie ne
sont, pour ainsi dire, imputables  personne. L'iniquit semble
tolrable quand elle est assez incohrente pour paratre involontaire.

Ce petit huissier de tantt, qui a un si grand sentiment de la justice,
me souponnait d'tre du parti des voleurs et des assassins. Au rebours,
je rprouve  ce point le vol et l'assassinat, que je n'en puis souffrir
mme la copie rgularise par les lois, et il m'est pnible de voir que
les juges n'ont rien trouv de mieux, pour chtier les larrons et les
homicides, que de les imiter; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fils,
qu'est-ce que l'amende et la peine de mort, sinon le vol et l'assassinat
perptrs avec une auguste exactitude? Et ne voyez-vous point que notre
justice ne tend, dans toute sa superbe, qu' cette honte de venger un
mal par un mal, une misre par une misre, et de doubler, pour
l'quilibre et la symtrie, les dlits et les crimes? On peut dpenser
dans cette tche une sorte de probit et de dsintressement. On peut
s'y montrer un l'Hospital tout aussi bien qu'un Jeffryes, et je connais
pour ma part un magistrat assez honnte homme. Mais j'ai voulu,
remontant aux principes, montrer le caractre vritable d'une
institution que l'orgueil des juges et l'pouvante des peuples ont
revtue  l'envi d'une majest emprunte; j'ai voulu montrer l'humilit
originelle de ces codes qu'on veut rendre augustes et qui ne sont en
ralit qu'un amas bizarre d'expdients.

Hlas! les lois sont de l'homme; c'est une obscure et misrable origine.
L'occasion les fit natre pour la plupart. L'ignorance, la superstition,
l'orgueil du prince, l'intrt du lgislateur, le caprice, la fantaisie,
voil la source de ces grands corps de droit qui deviennent vnrables
quand ils commencent  n'tre plus intelligibles. L'obscurit qui les
enveloppe, paissie par les commentateurs, leur communique la majest
des oracles antiques. J'entends dire  chaque instant et je lis tous les
jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de
circonstance et d'occasion. Cette vue appartient  des myopes qui ne
dcouvrent pas que c'est la suite d'un usage immmorial et que, de tout
temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de
l'obscurit et des contradictions o tombent sans cesse nos lgislateurs
contemporains. Et l'on ne remarque pas que leurs prdcesseurs taient
tout aussi pais et embrouills.

En fait, Tournebroche, mon fils, les lois sont bonnes ou mauvaises,
moins par elles-mmes que par la faon dont on les applique, et telle
disposition trs inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en
vigueur. Les moeurs ont plus de force que les lois. La politesse des
habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remdes qu'on puisse
raisonnablement apporter  la barbarie lgale. Car de corriger les lois
par les lois, c'est prendre une voie lente et incertaine. Les sicles
seuls dfont l'oeuvre des sicles. Il y a peu d'espoir qu'un jour un Numa
franais rencontre dans la fort de Compigne ou sous les rochers de
Fontainebleau une autre nymphe grie qui lui dicte des lois sages.

Il regarda longtemps vers les collines qui bleuissaient  l'horizon. Son
air tait grave et triste. Puis, posant doucement la main sur mon
paule, il me parla avec un accent si profond que je me sentis pntr
jusqu'au fond de l'me. Il me dit:

--Tournebroche, mon fils, vous me voyez tout  coup incertain et
embarrass, balbutiant et stupide,  la seule ide de corriger ce que je
trouve dtestable. Ne croyez point que ce soit timidit d'esprit: rien
n'tonne l'audace de ma pense. Mais prenez bien garde, mon fils,  ce
que je vais vous dire. Les vrits dcouvertes par l'intelligence
demeurent striles. Le coeur est seul capable de fconder ses rves. Il
verse la vie dans tout ce qu'il aime. C'est par le sentiment que les
semences du bien sont jetes sur le monde. La raison n'a point tant de
vertu. Et je vous confesse que j'ai dj t jusqu'ici trop raisonnable
dans la critique des lois et des moeurs. Aussi cette critique va-t-elle
tomber sans fruits et se scher comme un arbre brl par la gele
d'avril. Il faut, pour servir les hommes, rejeter toute raison, comme un
bagage embarrassant, et s'lever sur les ailes de l'enthousiasme. Si
l'on raisonne, on ne s'envolera jamais.




NOTES

[1: M. Jean Lacoste a crit dans la _Gazette de France_ du 20 mai 1893:

M. l'abb Jrme Coignard est un prtre plein de science, d'humilit et
de foi. Je ne dis pas que sa conduite ait toujours honor son petit
collet et que sa robe n'ait pas reu maint accroc... Mais s'il succombe
 la tentation, si le diable a en lui une proie facile, jamais il ne
perd confiance, il espre par la grce de Dieu ne plus rechuter et
arriver aux gloires du Paradis. Et de fait il nous donne le spectacle
d'une mort fort difiante. Donc un grain de foi embellit la vie et
l'humilit chrtienne sied aux faiblesses de l'humanit.

M. l'abb Coignard, s'il n'est pas un saint, mrite peut-tre le
purgatoire. Mais il le mrite fort long et il a risqu l'enfer. Car 
ses actes d'humilit sincre ne se mlait presque pas de repentir. Il
comptait trop sur la grce de Dieu et ne faisait nul effort pour
favoriser l'action de la grce. C'est pourquoi il retombait dans son
pch. La foi ainsi lui servait de peu et il tait presque hrtique,
car le saint concile de Trente, dans les canons VI et IX de sa sixime
session, a dclar l'anathme  tous ceux qui prtendent qu'il n'est
pas au pouvoir de l'homme de rendre ses voies mauvaises et qui ont une
telle confiance en la foi qu'ils s'imaginent qu'elle seule peut sauver
sans aucun mouvement de la volont. C'est pourquoi la misricorde
divine s'tendant sur l'abb Coignard est vraiment miraculeuse et en
dehors des voies ordinaires.]

[2: M. Baiselance ou Baisselance vient beaucoup aprs Montaigne comme
maire de Bordeaux. (_Note de l'diteur_.)]

[3: La gomtrie dont parle Jacques Tournebroche est orne de figures de
Sbastien Leclerc dont j'admire au contraire la prcise lgance et la
fine exactitude. Mais il faut souffrir la contradiction. (_Note de
l'diteur_.)]

[4: C'est un ecclsiastique qui parle. (_Note de l'diteur_.)]

[5: Cf.: Saint-vremont. _Les Acadmiciens_.

     GODEAU.

Bonjour, cher Colletet.

     COLLETET _se jette  genoux_.

Grand vque de Grasse,
Dites-moi, s'il vous plat, comme il faut que je fasse.
Ne dois-je pas baiser votre sacr talon?

     GODEAU.

Nous sommes tous gaux, tant fils d'Apollon.
Levez-vous, Colletet.

     COLLETET.

Votre magnificence
Me permet, monseigneur, une telle licence?

     GODEAU.

Rien ne saurait changer le commerce entre nous:
Je suis vque ailleurs, ici Godeau pour vous.

M. l'abb Coignard vivait sous l'ancien rgime. En ce temps-l on disait
que l'Acadmie franaise avait le mrite d'tablir entre tous ses
membres une galit qu'ils ne trouvaient pas devant la loi. Pourtant
elle fut dtruite en 1793 comme le dernier refuge de l'aristocratie.]

[6: Il veut dire: de l'vque  qui le roi a donn la feuille des
bnfices ecclsiastiques.]

[7: Le roi tait protecteur de l'Acadmie.]

[8: Il est exact que l'Acadmie condamna cette locution.

Je dis que la coutume, assez souvent trop forte,
Fait dire improprement que l'on FERME LA PORTE.
L'usage tous les jours autorise des mots
Dont on se sert pourtant assez mal  propos.
Pour avoir moins de froid  la fin de dcembre
On va POUSSER LA PORTE et l'on FERME SA CHAMBRE.

(Saint-vremont, _les Acadmiciens_.)]

[9: L'Acadmie, en ce temps-l, ne faisait point de distribution de
prix.]

[10: Je n'ai pas trouv mention de ce M. Rockstrong dans les mmoires
relatifs  l'attentat de Monmouth. (_Note de l'diteur_.)]

[11: Au temps de M. l'abb Coignard les Franais se croyaient dj
libres. Le sieur d'Alqui crivait en 1670:

Trois choses rendent un homme heureux en ce monde, savoir la douceur
de l'entretien, les mets dlicats et la libert entire et parfaite.
Nous avons veu comme quoy nostre illustre royaume a parfaitement
satisfait aux deux premiers; ainsi qu'il ne reste maintenant qu'
montrer que le troisime ne luy manque pas, et que la libert n'y est
pas moins que les deux advantages prcdans. La chose vous paraistra
d'abord vritable, si vous considrez attentivement le nom de nostre
Estat, le sujet de sa fondation, et sa pratique ordinaire: car on
remarque d'abord que ce nom de _France_ ne signifie autre chose que
_Franchise et libert_, conformment au dessein des fondateurs de cette
Monarchie, lesquels ayant une me noble et gnreuse et ne pouvant
souffrir ny l'esclavage ny la moindre servitude se rsolurent de secouer
le joug de toute sorte de captivit, et d'estre aussi libres que les
hommes le peuvent estre: c'est pourquoy ils s'en vinrent dans les Gaules
qui estoient un Pays dont les Peuples n'estoient pas ny moins belliqueux
ny moins jaloux de sa franchise qu'ils le pouvoient estre. Quand au
second point, nous savons qu'outre les inclinations et les desseins
qu'ils ont en fondant cet Estat, d'estre toujours maistres d'eux-mesmes;
c'est qu'ils ont donn des loix  leurs Souverains, qui (limitant leur
pouvoir) les maintiennent dans leurs privilges: de sorte que quand on
les en veut priver ils deviennent furieux et courent aux armes avec tant
de vitesse que rien ne peust les retenir quand il s'agit de ce point.
Quant au troisiesme, je dis que la France est si amoureuse de la
libert, qu'elle ne peut pas souffrir un Esclave: de sorte que les Turcs
et les Mores, bien moins encore les peuples Chrtiens, ne peuvent jamais
porter des fers ny estre chargs de chaisnes, estant dans son pays:
aussi arrive-t-il que quand il y a des esclaves en _France_, ils ne sont
pas si tost  terre, qu'ils s'crient pleins de joye: Vive la France
avec son aymable Libert. (_Les Dlices de la France..._, par Franois
Savinien d'Alqui, _Amsterdam_, 1670, in-12.--Chapitre XVI, intitul _La
France est un pays de libert pour toute sorte de personnes_, pp.
245-246.)]






End of the Project Gutenberg EBook of Les opinions de M. Jrme Coignard, by 
Anatole France

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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