The Project Gutenberg EBook of La Bastille, by Auguste Coeuret

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Title: La Bastille
       (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Author: Auguste Coeuret

Release Date: November 15, 2007 [EBook #23484]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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AUGUSTE COEURET

_Attach  la Prfecture de la Seine, Officier d'Acadmie_

LA BASTILLE

1370--1789

HISTOIRE--DESCRIPTION--ATTAQUE ET PRISE

OUVRAGE

ORNT. DE 37 PORTRAITS ET VIGNETTES

[Illustration]

PARIS

J. ROTHSCHILD, EDITEUR

13, RUE DES SAINTS-PRES, 13

1890




TABLE DES PORTRAITS, PLANS ET VIGNETTES


   Meurtre d'tienne Marcel  la Bastille Sainet-Anthoine                 1
   Plan de Paris sous Philippe-Auguste                                  4-5
   La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du Faubourg avant 1789      6
   Lettre d'avis de l'envoi d'un prisonnier  la Bastille                 8
   Lettre de cachot                                                       9
   Lettre de lev d'crou                                                10
   Le jeune Seldon dans sa prison                                        12
   Seconde vasion du chevalier de Latude                                16
   Portrait du chevalier de Latude, par Vestier (1791)                   17
   Statue de Voltaire                                                    21
   Le quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540.      29
   Jean Cardel dans son cachot                                           33
   La Bastille et la porte Saint-Antoine vers 1380                       37
   La porte Saint-Antoine avant sa dmolition (1788)                     38
   Horloge de la Bastille                                                55
   Vue  vol d'oiseau du quartier Saint-Antoine en 1789                  52
   Plan de la Bastille en 1789                                           60
   Place de la Bastille en 1889                                          62
   Portrait de Necker                                                    65
   Portraits de Bailly et de Lafayette                                   67
   Portrait de Siys                                                    68
   Portrait de Mirabeau                                                  69
   Portrait de Camille Desmoulins                                        72
   Portrait du duc d'Orlans                                             73
   Charge du Royal-Allemand sur le peuple de Paris le 12 juillet 1789    75
   Portrait du gnral Marceau                                           88
   Portrait du grenadier Arn                                            89
   Les vainqueurs de la Bastille escortant les prisonniers               92




TABLE DES MATIRES


   LA BASTILLE  TRAVERS LES AGES
   LA PORTE SAINT-ANTOINE
   DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN 1789
   PRISE DE LA BASTILLE
     I. Evnements
     II. Journe du 14 juillet 1789




LA BASTILLE  TRAVERS LES SICLES

(1370-1789)


LA Bastille fut,  l'origine, une des portes fortifies de l'enceinte de
Paris, dite de Charles V.

Ce nom de _Bastille_ s'appliquait alors  toute porte de ville flanque
de tours: la bastille Saint-Denis et la bastille Saint-Antoine taient
les deux plus importantes de l'enceinte que le prvt des marchands,
tienne Marcel, avait entrepris de renforcer en 1357 [1].  sa mort
(1er juillet 1358), le prvt de Paris, Hugues Aubriot, fut charg de
complter ces travaux de dfense. Aubriot, pour protger le quartier
Saint-Antoine et surtout l'htel royal de Saint-Paul contre les attaques
possibles du ct de Vincennes, dcida de remplacer la porte ou bastille
Saint-Antoine par une forteresse dont il posa la premire pierre, le 22
avril 1370[2].

[Note 1: Etienne Marcel, chef du tiers tat et dfenseur des droits
du peuple aux tats gnraux de 1356, pendant la captivit du roi Jean,
fut le premier qui tenta la rvolution dmocratique et rclama
nergiquement la garantie des liberts fodales et des franchises
communales accordes par Philippe le Bel.]

[Note 2: Quelques historiens, entre autres Piganiol de la Force,
donnent  tort: 22 avril 1371.]

Sous le rgne du roi Jean, on leva,  droite et  gauche de l'arcade de
la porte _Sainct Anthoine_ deux grosses tours rondes de 73 pieds de haut
(24 mtres), spares de la route de Vincennes par un foss trs
profond, de 78 pieds de large (28 mtres).

Plus tard, Aubriot fit difier deux autres tours semblables,  72 pieds
en arrire des premires et, comme elles, protges par un foss large
et profond du ct du quartier Saint-Antoine. Ces deux tours _qui
commandaient bien plus le quartier Saint-Antoine que les glacis
extrieurs ne semblent pas avoir t construites pour la dfense
spciale de la ville_. Cette fortification formait donc un ensemble de
deux fortes bastilles parallles dont la sret parut cependant tre
compromise par les portes de ville qui les traversaient.

C'est alors que l'on boucha ces deux portes, dont les baies restrent
apparentes sur les massifs reliant les tours et que la porte
Saint-Antoine fut construite assez loin sur la gauche de cet ensemble,
en venant de Paris.

Au-dessus de la vote qui faisait face  la route de Vincennes, on
voyait encore en 1789 les statues de Charles VI et d'Isabeau de Bavire,
de deux de leurs fils et de saint Antoine.

Aprs l'achvement de la porte Saint-Antoine, le nombre des tours fut
port de quatre  six (1383). Les deux dernires furent, difies dans
l'espace compris entre la nouvelle porte et les deux tours nord du
premier ensemble; dans leur courtine[3], sur la rue Saint-Antoine, on
ouvrit l'entre de la Bastille.

[Note 3: Mur de fortification reliant deux tours ou deux bastions.]

[Illustration: Fig. 2. Plan de Paris sous Philippe-Auguste]

Enfin, l'ensemble de la forteresse fut complt par la construction des
septime et huitime tours, sur le ct sud, c'est--dire du ct de
l'arsenal. Ce fut entre ces deux dernires que l'on reporta
dfinitivement l'entre de l forteresse (1553).

Son fondateur en fut le premier prisonnier.

Enferm d'abord  la Bastille, Hugues Aubriot fut ensuite transfr dans
les cachots du For-l'vque, d'o les maillotins le tirrent pour le
mettre  leur tte.

En effet, cette forteresse qui avait t difie pour protger la ville
fut presque immdiatement transforme en prison d'tat (1417).

Thomas de Beaumont allia le premier ses fonctions de gouverneur
militaire de la Bastille  celles de gelier.

Elle eut cependant un rle militaire trs important; d'abord ses
machines de guerre et plus tard son artillerie arrtrent souvent la
marche de l'envahisseur. On la considra mme, sous Louis XI, comme la
clef de la capitale.

Comme Paris, elle passa au pouvoir de plusieurs partis, voire mme aux
mains des Anglais qui, en 1420, en confirent la garde et le
commandement au duc d'Exeter.

Plus tard, quand le faubourg Saint-Antoine fut construit et que la
Bastille se trouva entoure de maisons, elle perdit tout  fait son
importance militaire et cette prison fortifie et arme sembla n'avoir
plus que la ville pour objectif. Ds lors, le peuple la prit en haine;
elle devint pour lui _comme une menace permanente de ses liberts
municipales_. Aussi, aprs la fameuse journe des barricades du 26 aot
1648, en fait-il donner le commandement au conseiller Broussel qui,
nomm prvt des marchands, en investit son fils Louvire.

[Illustration: Fig. 4--La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du
faubourg avant 1789.]

C'est surtout pendant le XVIIe et le XVIIIe sicles que la
Bastille fut totalement convertie en prison. On y enfermait, outre les
nobles et criminels de lse-majest, les bourgeois, les marchands, les
roturiers, les assassins et voleurs, les magiciens, les jansnistes,
les libraires, les colporteurs, les gens de lettres, etc. On avait 
cette poque un moyen bien simple de supprimer, pour quelque temps
seulement ou pour toujours, ceux dont on voulait se dbarrasser: _les
lettres de cachet_. C'taient, sous l'ancienne lgislation, des lettres
crites par ordre du roi, contresignes par un secrtaire d'tat,
cachetes du sceau royal et au moyen desquelles on exilait ou on
emprisonnait _sans jugement_. Sous le rgne de Louis XIV on en
_distribua_, plus de 80,000.

Parmi les prisonniers les plus clbres de la Bastille, il faut citer:
Antoine de Chabanne, le duc de Nemours, le marchal de Biron, Fouquet,
Plisson, Rohan, Lally-Tollendal, le marchal duc de Richelieu, l'abb
de Bucquoy, Latude et le fameux prisonnier au Masque de fer.

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]

Constantin de Renneville[4] qui resta fort longtemps  la Bastille nous
apprend dans ses mmoires, qu' force de changer les prisonniers de
cachots, ce qui tait un systme, leur individualit se perdait
facilement; _ils n'taient bientt plus qu'un numro log dans tel
cachot ou  tel tage de telle tour_. Parfois aussi, on se contentait
simplement de les crouer sous un nom d'emprunt. C'est ainsi, par
exemple, que l'on disait: _la troisime Bazinire_ pour le prisonnier
du troisime tage de la tour de la Bazinire.

[Note 4: On sait que sa longue et dure captivit a pouss ce
prisonnier  certaines exagrations dans ses mmoires, aussi ne
citons-nous de lui qu'un passage.]

 ce sujet, Renneville raconte qu'il entrevit en 1705, dans une des
salles de la Bastille, un homme dont il ne put jamais savoir le nom. Il
apprit seulement par le porte-clefs chef R que ce prisonnier anonyme
tait un ancien lve des Jsuites, _enferm depuis l'ge de seize ans,
pour avoir compos deux vers satiriques contre ses matres!_--D'abord
embastill, il fut bientt envoy aux les Sainte-Marguerite, sous la
garde du bourreau de Louvois, le sieur de Saint-Mars qui, nomm
gouverneur de la Bastille, l'y ramena ainsi que l'homme au Masque de
fer. Ce malheureux jeune homme, coupable d'une gaminerie, n'tait autre
que Franois Seldon, descendant d'une riche famille irlandaise qui
l'avait envoy  Paris, chez les Jsuites, tudier et apprendre tout ce
qui fait un parfait gentilhomme. Pendant les _trente annes_ qu'il resta
dans les fers, sa famille, qui n'avait jamais pu obtenir de ses
nouvelles, s'teignit compltement _et ce furent ses geliers qui furent
ses librateurs_.

[Illustration: Fig. 8.--Le jeune Seldon dans sa prison, d'aprs le
dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la Comt) conserv au
Muse Carnavalet.]

En effet, pour ne pas laisser en dshrence l'immense fortune de Seldon,
le pre Riquelet lui promit la libert s'il signait l'engagement de
laisser la gestion et l'administration de ses biens  la compagnie de
Jsus. Seldon signa, mais en ajoutant  l'acte rdig par l'_habile
rvrend pre_: QUAND JE SERAI SORTI DE LA BASTILLE, phrase omise,
_peut-tre_  dessein, car seule elle pouvait obliger la compagnie 
tenir ses engagements. _L'lve des Jsuites avait battu ses matres_.

Aussi facilement qu'ils avaient obtenu la lettre de cachet, _les bons
pres_ obtinrent du roi l'ordre de mise en libert. Seldon, n'ayant plus
de fortune lui appartenant, ne put se marier; mais, en revanche, il fit
attendre longtemps le capital de son bien  ses dlicats librateurs.

Les trangers n'taient pas, on le voit,  l'abri de la Bastille. Trs
souvent mme les rois de France rendirent aux souverains voisins _le
service_ d'embastiller leurs sujets qui avaient espr trouver aide et
protection sur le sol franais. C'est ainsi que Claude-Louis Caffe fut
enferm  la Bastille et remis ensuite aux autorits sardes pour tre
intern au fort de Miollans, prison d'tat du duc de Savoie.

Citons encore les noms de Mah de la Bourdonnais, du marchal
Bassompierre, de Voltaire qui y vint deux fois en 1717 et en 1726, de
l'avocat Linguet qui fit une si curieuse description de ce lugubre
difice; enfin du prvt de Beaumont qui, soit  Vincennes,  Charenton
ou  la Bastille, resta vingt-deux ans au secret et dont la famille
ignora le sort pendant dix annes.

Il faudrait bien des pages pour citer seulement le nom de tous ceux qui
furent enferms et moururent dans cette gele. Que serait-ce, s'il tait
possible d'y ajouter celui de tous ceux qu'on y fit disparatre sans
qu'il restt la moindre trace de leur passage.

Il tait, en effet, peu facile d'en sortir, moins encore de s'en
vader.--Les plus clbres vasions furent celles d'Antoine de Chabanne,
comte de Dammartin, sous Louis XI, pendant la Ligue du bien public
(1465); celle de l'abb de Bucquoy (1709), qui s'tait galement vad
du For-l'Evque et qui crivit en Hanovre l'histoire de ses vasions
(1719); enfin celles de Latude et de son camarade d'Algre, dans la nuit
du 25 fvrier 1756.

Il existe au Muse Carnavalet une estampe de la fin de 1791 ou du
commencement de 1792, dite  Paris, chez Bance, rue Saint-Severin, n
25, reprsentant Latude et d'Algre dans leur prison et au-dessous on
lit cette lgende:

SECONDE VASION DE LA BASTILLE DE M. DELATUDE, INGNIEUR

_Effectue la nuit du 25 au 26 fvrier 1756._

M. Delatude[5], dtenu  la Bastille dans une mme chambre avec M.
d'Algre, toit rsolu de tout tenter pour pouvoir s'en vader. Dix
pis d'paisseur des murs de cette prison, des grilles de fer aux
fentres et  la chemine, une multitude de gardes, des fosss souvent
pleins d'eau, entours de murs fort levs; ces terribles obstacles ne
furent point capables de le dtourner de cet tonnant dessein. Mais 
peine son gnie actif et pntrant, aid des connaissances profondes
qu'il avoit dans les mathmatiques lui eut-il fait dcouvrir qu'il y
avoit entre son plancher et celui de la chambre d'au-dessous de lui un
intervalle ou tambour de 4 pis et demi de hauteur, lieu qu'il jugea
propre  resserrer tout ce qu'il falloit furtivement crer et tablir
pour rendre sa fuite possible et celle de son compagnon, qu'il ne doute
plus du succs. Ce fut alors que tout hors de lui il montra  M.
d'Algre sa male qui contenoit en chemises et autres effets en toile, de
quoi leur produire 1.400 pis de cordes indispensables pour former les
chelles sans lesquelles leur fuite ne pouvoit avoir lieu: et c'est l
le moment o l'artiste a plac le sujet de son estampe. D'aprs cela,
l'industrie la plus surprenante, ainsi que la plus constamment et la
plus habilement dirige, met M. Delatude en tat, en dix-huit mois de
tems, de se voir possesseur des chelle de corde et de bois dont il ne
pouvoit se passer: il a de mme, avec une peine et des souffrances qu'on
se reprsenteroit difficilement, enlev les quatre grilles de fer du
haut de la chemine, desquelles il s'en rserve deux pour percer les
murs des fosss de sortie, etc., etc., etc.

[Note 5: Dans ce texte, qui se trouve au bas de l'estampe conserve
au Muse Carnavalet, l'orthographe des noms et des mots a t
respecte.]

[Illustration: Fig. 9.--Seconde vasion du chevalier de Latude et de son
ami d'Algre, dans la nuit du 25 au 26 fvrier 1756.]

[Illustration: Fig. 10.--Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.]

Nos deux prisonniers arrivs enfin au moment prilleux de leur dpart,
avec le secours de leurs chelles de corde et de bois, favoris par une
corde de rserve particulire, russissent bientt  transporter par la
chemine de leur chambre sur la tour appele _du Trsor_ leurs propres
effets et les choses destines  leur vasion. Enfin, aprs les dangers
les plus alarmans, M. Delatude, loign tout au plus de 6 toises d'une
sentinelle, est dj descendu sain et sauf dans le foss. M. d'Algre et
leurs bagages ne tardent point  y tre aussi. Tous deux se pressent
d'aller droit  la muraille qui spare le foss de la Bastille de la
porte Saint-Antoine. Ils n'hsitent pas  entrer, dans l'eau glace,
jusqu'aux aisselles: ils ne se drobent  la vue des rondes major qui,
avec de grands fallots passent  10 ou 12 pis au-dessus de leurs ttes,
qu'en s'accroupissant dans l'eau jusqu'au menton. Mais l'heureux
rsultat de leurs travaux fut qu'en moins de 8 heures et demie ils
eurent perc la muraille qui, au rapport du major, tait de 4 pis et
demi d'paisseur. Parvenus  leur grande satisfaction dans le grand
foss de la porte Saint-Antoine, ils se crurent hors de danger,
lorsqu'aprs  peine 25 pas de marche, ils tombrent tous les deux  la
fois dans un aqueduc qui toit au milieu du foss. L, M. d'Algre dut 
la prsence d'esprit de M. Delatude d'tre enlev de ce prcipice dans
lequel ils avoient 10 pis d'eau au-dessus de leurs ttes.  trente pas
de ce lieu, absolument libres, et n'ayant plus d'obstacles  craindre,
cette terrible nuit, il est permis de le dire, finit pour ces deux
courageux amis. Leur premier soin fut de se jetter  genoux et de
remercier Dieu de la grce qu'il venoit de leur faire. M. Delatude a t
dtenu pendant l'espace de trente-cinq annes successivement  la
Bastille,  Vincennes et dans diverses autres prisons.

Vers qui ont t mis au Louvre, au bas du portrait de M. Masers,
chevalier Delatude, ingnieur, par M.C. de G..., avocat:

      Victime d'un pouvoir injuste et criminel,
      MASERS dans les cachots eut termin sa vie,
      Si l'art du despotisme aussi fin que cruel
      Avoit pu dans les fers enchaner son gnie.

Ce portrait de Latude est de M. Vestier, acadmicien. Il fut expos au
Louvre et figure au Livret du Salon de 1791 sous le numro 109 (_Muse
Carnavalet_).

Aprs la prise de la Bastille on trouva, dans les archives de cette
prison un billet de Latude  Mme de Pompadour; il tait ainsi conu:
Le 25 de ce mois de septembre 1760,  quatre heures du soir, il y aura
cent mile heures que je souffre.

Visiter un prisonnier tait chose  peu prs impossible et si l'un de
ces malheureux obtenait la permission de lire ou l'autorisation d'crire
 sa famille, il considrait cette faveur inespre comme un suprme
bonheur. Ajoutons toutefois que les lettres ne parvenaient jamais  leur
adresse. On en a trouv en 1789 qui avaient plus de cent ans de date!

Le rgime des prisonniers, nous dit Charpentier, l'auteur _de la
Bastille dvoile_, consistait en une livre de pain et une bouteille de
mauvais vin par jour; au dner (11 heures du matin), du bouillon et deux
plats de viande; au souper (6 heures du soir), une tranche de rti, du
ragout et de la salade, mais le tout dtestable. Le maigre au beurre
rance ou  l'huile nausabonde.--Le rgime du pain et de l'eau n'tait,
dit-il; appliqu qu'aux vulgaires criminels.

M. Ravaisson, dans son important ouvrage _Les Archives de la Bastille_
n'est pas tout  fait de l'avis de Charpentier:  la Bastille, dit-il,
la nourriture tait saine et abondante, les repas que le gouverneur
faisait servir auraient fait envie  plus d'un bourgeois ais, et si la
cuisine excitait les plaintes des prisonniers, c'est que le gouverneur
en tait charg et que se plaindre d'un gelier, c'est toujours un
soulagement pour ceux qu'il tient sous sa garde.

Nous ne pouvons tre absolument de cet avis, car c'est de l'ensemble des
rcits faits ou crits par les prisonniers eux-mmes qu'il faut tirer la
triste vrit.

On sait aujourd'hui, sans aucun doute, que l'on tait trait,
_moralement et matriellement_,  la Bastille selon les ordres du
ministre qui vous y envoyait; et, comme les pourvoyeurs de cet antre
mystrieux du despotisme craignaient surtout les indiscrtions au sujet
du rgime intrieur, on n'avait d'gards que pour ceux qui devaient en
sortir un jour: pour les princes et les grands seigneurs; pour les gens
de lettres et les avocats qui ont toujours t d'incorrigibles
indiscrets.

On doit aussi ajouter que la nourriture des prisonniers dpendait du
plus ou moins d'avarice du gouverneur qui, dans les derniers temps,
ralisait plus de 60.000 livres de rentes sur ses pensionnaires.

C'est pour cela que la haute noblesse et les grands dignitaires du
royaume, simplement dtenus, jouissaient  la Bastille de grandes
faveurs: ils pouvaient y garder leurs officiers, leurs secrtaires,
leurs valets; se runir et se promener soit sur les tours, soit dans le
jardin du bastion; leur table tait fort bien servie, le plus souvent,
il est vrai,  leurs frais, et le gouverneur ne leur parlait jamais
qu'avec une extrme courtoisie, debout et le chapeau bas.

C'est aussi pour ces mmes raisons que Marmontel[6] et Morellet assurent
y avoir t traits en grands seigneurs; que Voltaire dit y avoir subi
une dtention relativement douce; que Frron put y continuer la
publication de son journal _l'Anne littraire_; tandis que Linguet se
plaint amrement et fulmine contre le rgime de cette prison.

[Note 6: D'aprs la lettre de Cachet et la lettre de leve d'crou
que nous donnons plus haut, on comprend facilement le dire de M.
Marmontel dont la dtention  la Bastille dura dix jours  peine.]

Il n'en tait pas de mme pour les malheureux que l'indiffrence du roi,
la haine d'un ministre, l'incapacit des juges ou la basse vengeance des
puissants condamnaient  une vie de privations et de tortures. Souvent
aussi, nous dit Dcembre-Alonnier: Ce n'tait ni le roi, ni le
ministre, ni le parlement qui jetaient une foule de malheureux  la
Bastille: c'tait un favori ou mme le favori d'un favori qui faisait
crouer ses ennemis personnels ou simplement ceux qui le gnaient, au
moyen de lettres de cachet en blanc; confisquant ainsi et comme 
plaisir la vie et la libert de citoyens innocents. Toutes ces pauvres
victimes vgtaient dans des cachots malsains, sans air, presque sans
nourriture et constamment en but  la barbarie et  l'avarice des
geliers subalternes qui les enchanaient par le cou, par les pieds, par
les mains, les rivaient en quelque sorte aux murs des culs de
basses-fosses, vritables oubliettes o ils les laissaient pourrir.

Nous ne voulons pour preuve de ces infmes traitements que cette lettre
laisse comme un stigmate indlbile par Pellissery et dans laquelle il
se plaint au major de Losme de l'avarice et de la cruaut du gouverneur
de Launay:

[Illustration: Fig. II.--Statue de Voltaire.]

Vous n'ignorez pas, monsieur, que depuis sept ans, je suis enferm dans
le triste appartement que j'occupe dans ce chteau, large de dix pieds
en tous sens dans son octogone, lev de prs de vingt, situ sous la
terrasse des batteries, d'o je ne suis pas sorti la valeur de cinq
heures en diverses reprises. Il y rgne un froid horrible en hiver
malgr le feu mdiocre qu'on y fait dans cette saison, toujours avec du
bois sortant de l'eau[7]; sans doute par un raffinement d'humanit, pour
rendre inutile le faible mrite ou l'assistance d'avoir un peu de feu
pour temprer le rgime de l'appartement. Dans la belle saison, je n'ai
respir l'air qu' travers une fentre perce dans une muraille paisse
de cinq pieds et grille de doubles grilles en fer,  fleur de mur, tant
en dedans qu'en dehors de l'appartement. Vous n'ignorez pas encore que
je n'ai jamais eu, depuis le 3 juin 1777 jusqu'au 14 janvier 1784, qu'un
mchant lit; je n'ai jamais pu faire usage du garniment, tant il tait
dchir, perc de vers, charg de vilenie et de poussire, et une
mchante chaise de paille des plus communes, dont le dossier rentrait en
dedans du sige et brisait les paules, les reins et la poitrine.

[Note 7: Nous donnons plus loin le rcit de Linguet  ce propos.]

Pour couronner les dsagrments d'une situation aussi triste, on a eu la
cruaut de ne me monter tous les hivers que de l'eau puante et
corrompue telle que celle que la rivire verse, dans ses inondations,
dans les fosss de ce chteau, o elle grossit ses ordures et sa
malpropret de tous les immondices que versent dans les fosss les
divers mnages logs dans l'arsenal de mme que dans le chteau.

Pour mettre le comble  ces atrocits, pendant plus de trente mois avant
votre arrive, l'on ne m'a jamais servi que du pain le plus horrible du
monde, dont j'ai t cruellement incommod, accompagn, les trois quarts
du temps, de tous les rebuts et dessertes de la table des matres et des
domestiques, et le plus souvent de ces restes puants et dgotants qui
vieillissent et se corrompent dans les armoires d'une cuisine.

 l'gard du pain, tous le printemps, tout l't, tout l'automne de
l'anne dernire, jusqu'au 15 dcembre, l'on ne m'a mont que du pain le
plus horrible du monde, ptri de toutes les balayures de farines du
magasin du boulanger dans lequel j'ai constamment trouv mille
graillons, gros comme des pois et des fves, d'un levain sec et dur,
jaune et moisi, qui dsignait assez que ce pain tait command exprs et
qu'il tait tout compos des chappes ou restants qui s'attachent
contre le bois de la machine o l'on ptrit et que l'on rclait
soigneusement aprs qu'elles s'taient aigries. Moi, qui ne suis pas
difficile  contenter, nombre de fois j'ai eu de la peine de manger la
seule moiti de la crote du dessus, bien sche et bien miette.

J'ai eu plusieurs fois la dmangeaison de vous en parler, mais n'ayant
rien pu gagner  l'gard de l'eau, mme depuis votre arrive, et mes
plaintes  ce sujet m'ayant occasionn une scne des plus dsagrables
avec Monsieur le Gouverneur, j'ai gard le silence pour viter toute
nouvelle altercation. J'attribue la violente secousse de douleurs et de
convulsions que j'ai ressenties dans tous mes membres le 19 octobre dans
la nuit et qui me tiennent en crainte d'une paralysie dans le bras droit
et dans les jambes,  ce mauvais pain; je lui attribue cette crise de
mme que les ressentiments que j'ai encore quelques fois et l'horrible
dpt qui s'tait form dans mes jambes, dans mes pieds et mes mains
tout cet hiver, ayant eu constamment six doigts de mes deux mains
empaquets et mes deux jambes depuis deux doigts au-dessus de la
cheville, et les cinq doigts des pieds percs chacun de quinze  vingt
trous. M. le chirurgien  qui je les ai montrs plusieurs fois, pourra
vous confirmer cette vrit.

Le seul crime de Pellissery tait d'avoir critiqu le ministre
Maurepas, au sujet de ses oprations financires, dans une brochure
intitule: _Erreurs et dsavantages des emprunts des_ 7 _janvier et_ 9
_fvrier_ 1777.

De la Bastille, aprs avoir refus sa libert au prix d'une place
d'espion dans les finances, Pellissery fut enferm  Charenton o il
tait encore en 1789.

Pour complter ces tristes tableaux d'un despotisme hont, nous
empruntons  l'avocat-journaliste Linguet l'mouvante description de sa
prison:

En hiver, dit-il, ces caves funestes sont des glacires, parce qu'elles
sont assez leves pour que le froid y pntre; en t ce sont des
poles humides, o l'on touffe, parce que les murs en sont trop pais
pour que la chaleur puisse les scher.

Le peu de lumire que, dans les belles journes, y laisse transpirer
l'unique lucarne grille, ne peut servir qu' en faire mieux distinguer
l'obscurit.

[Illustration: Fig. 12.--Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la
Bastille vers 1540]

Il y en a une partie, et la mienne tait de ce nombre, qui donne
directement sur le foss o se dgorge le grand gout de la rue
Saint-Antoine; de sorte que, quand on le nettoie, on en t dans les
jours de chaleur un peu continue, ou aprs chaque inondation, accident
assez commun au printemps et en automne dans ces fosss creuss
au-dessous du niveau de la rivire, il s'en exhale une infection
pestilentielle. Une fois engouffre dans ces boulins, que l'on appelle
chambres, elle ne se dissipe que trs lentement.

C'est dans cette atmosphre qu'un prisonnier respire; c'est l que,
pour ne pas touffer entirement, il est oblig de passer les jours et
souvent les nuits, coll contre la _grille intrieure_, qui l'carte
mme du trou taill en forme de fentre, par laquelle coule jusqu' lui
une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau
par cette sarbacane troite ne servent souvent qu' paissir autour de
lui la ftidit qui le suffoque.

En hiver, malheur  l'infortun qui ne peut pas se procurer l'argent
ncessaire pour suppler  ce qu'on distribue de bois au nom du roi.
Autrefois il se dlivrait sans compte et sans mesure, en raison de la
consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes d'ailleurs
privs de tout, et rduits  une immobilit si cruelle, sur la quantit
de feu qu'ils croyaient ncessaire pour dcoaguler leur sang engourdi
par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condenses sur leurs
murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulagement, ou de
cette distraction, sans en restreindre la dpense.

L'intention est sans doute encore la mme: les procds sont changs.
Le gouverneur actuel (de Launay) a fix la consommation de chaque reclus
 _six bches grosses ou petites_. On sait qu' Paris les bches
d'appartement ne sont que la moiti de celles du commerce, parce
qu'elles sont scies par le milieu. Elles n'ont qu'environ dix-huit
pouces de longueur. L'conome distributeur a soin de faire choisir dans
les chantiers ce qu'il est possible de trouver de bois plus mince, et,
ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre,
par prfrence, les fonds des piles, les restes de magasins, dpouills
par le temps et l'humidit de tous leurs sels et abandonns pour cette
raison  bas prix..... _Six de ces allumettes composent la provision de
vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille!_

On demandera ce qu'ils font quand elle est disparue: ils font ce que
leur conseille _en propres termes_ l'honnte gouverneur: _ils
souffrent_!

Voil ce qu'tait le rgime de la Bastille sous Louis XVI, car
Pellissery et Linguet ne furent ni mieux ni plus mal traits que les
autres prisonniers de ce temps.

Remontons maintenant au rgne de Louis XIV et terminons par le rcit
d'un acte de basse monstruosit.

Aprs la rvocation de l'dit de Nantes (1685)[8], les perscutions
religieuses commencrent. On enferma nombre de huguenots  Vincennes, au
Chtelet,  la Bastille.

[Note 8: Sous cette dnomination, on dsigne un acte par lequel
Louis XIV enleva aux protestants la libert de conscience qui leur avait
t accorde par Henri IV en 1598. Les consquences de cet acte furent
dsastreuses: 230,000 protestants quittrent la France, emportant 
l'tranger, non seulement, les secrets de notre industrie, mais encore
cette intrpidit, cette valeur militaire qui fut toujours l'apanage de
la France.

Un grand nombre d'entre eux se rfugirent en Allemagne et chaque fois
que leurs fils vinrent en France  la tte des bataillons prussiens, ils
nous firent cruellement payer le sjour de ces _missionnaires botts_
que leurs anctres durent loger au nom du roi. Ces missionnaires firent
cependant l'admiration de Mme de Svign:

_Les Dragons_, crivait-elle le 28 octobre 1685, _ont t trs bons
missionnaires,_ et en parlant de l'dit de rvocation:

_Rien n'est si beau que se qu'il contient; jamais aucun roi n'a fait ni
ne fera rien de plus mmorable_.

Et le vieux Le Tellier ne comprit pas qu'il signait un des plus grands
malheurs de la France.]

L'un d'eux, Jean Cardel (de Tours) resta dix-neuf ans dans les cachots
de Vincennes, charg de fers et accabl de coups par ordre du
gouverneur, le sieur Bernaville, auquel la Reynie (Lieutenant gnral de
police) avait recommand ce prisonnier: Faites tous vos efforts, lui
avait-il dit, afin de convertir M. Cardel, pour qui j'ai une
considration toute particulire. Bernaville, qui prenait les conseils
du pre Lachaise, jsuite franais, confesseur du roi, traduisit
_convertir_ par _torturer_.

[Illustration: Fig. 13.--Jean Cardel dans son cachot, d'aprs un dessin
des cachots de la Bastille conserv au muse Carnavalet.]

Transfr  la Bastille, Cardel y trouva quelque piti dans son
gouverneur M. de Baisemeaux. Mais sous le gouvernement du sieur Benigne
d'Auvergne de Saint-Mars, second par son neveu, un soudard du nom de
Corb, le malheureux Cardel fut replong dans les fers. _Ce martyr y
resta en tout trente annes_.

Son seul crime fut,  la vrit, son continuel refus d'abjurer sa
religion!

Saint-Mars le fit enfermer presque nu dans le plus hideux des cachots
o, pendant les crues de la Seine, il resta de longs jours avec de l'eau
jusqu'au cou!

Quand on le trouva mort sur sa paille, vritable fumier, il tait
enchan par les reins, par les mains et par les pieds. _La clmence du
gouverneur lui avait, parat-il, pargn le carcan qui,  lui seul,
pesait 60 livres!_

De telles atrocits dignes des geliers de la fodalit et des bourreaux
de l'inquisition se passent de commentaires.

Il nous suffit de livrer  la rprobation universelle ceux qui les
excutrent, ceux qui les ont commandes et ceux qui les ont laisses
faire.

Un seul homme _osa_ tenter d'adoucir les souffrances des prisonniers;
malheureusement il resta trop peu de temps au dpartement de Paris. Cet
homme de bien, c'tait le premier prsident de la cour des aides,
directeur de la librairie, M. Lamoignon de Malesherbes, qui, devenu
ministre, eut pour premier souci de visiter les prisons: Il en fit
sortir tous ceux qui taient innocents ainsi que ceux qui, par la
longueur de leur captivit se trouvaient trop punis et ordonna que des
soins dlicats et des attentions touchantes consolassent les infortuns
que leurs dlits bien constats l'empchaient de faire largir.

Comme on le voit, par les lettres et rcits que nous venons de
reproduire, le rgime de la Bastille n'tait pas ce qu'ont dit certains
auteurs, car son histoire serait un long martyrologe.

Tontes ces ignominies, qui commenaient  se rpandre dans le public,
jointes  la tyrannie croissante du pouvoir qui l'opprimait chaque jour
davantage, devaient bientt faire clater la juste colre du peuple.

Jeter bas cette mystrieuse et lugubre prison, la terreur et la menace
de quatre sicles, fut ds lors son unique cri, son unique esprance!

La prise de la Bastille, par le peuple de Paris, fut donc, outre un acte
d'humanit, une habile mesure stratgique.




LA PORTE SAINT-ANTOINE


Quand il fut dcid que la porte Saint-Antoine serait reporte en dehors
de la forteresse, qui devait tre ainsi compltement isole, on la
construisit sur la gauche de la Bastille, en venant de Paris, et en
arrire du foss qui protgeait dj le rempart.

En 1380, elle affectait la forme d'une construction massive, plus haute
que large,  quatre faces. La face qui regardait l'extrieur tait orne
de quatre tourelles ou chauguettes au-dessus d'une vote unique munie
d'un pont-levis. Ce dernier reposait sur un pont dormant reliant la
porte  la contrescarpe prs de laquelle il tait lui-mme coup par un
autre pont-levis; entre ces deux ponts-levis, une herse.

[Illustration: Fig. 15.--La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du
Faubourg vers 1380, d'aprs un dessin conserv au Muse Carnavalet.]

En 1573, ce systme de ponts fut remplac par un seul pont dormant en
pierres termin, du ct du faubourg, par une vaste demi-lune orne de
statues places aux tournants nord et sud du foss extrieur.  cette
mme poque, la porte fut transforme en un magnifique arc de triomphe,
sous lequel Henri III passa, le 4 septembre 1573,  son retour de
Pologne; cet arc fut remani en 1660.--Plus tard, en 1671, l'architecte
Blondel le restaura et le complta au moyen des deux portes qui sont
aux cts de celle du milieu qui est la plus grande[9], de statues et
de bas-reliefs, pour l'entre de Louis XIV  Paris, ainsi que l'indique
l'inscription de l'attique ainsi conue: _Ludovico Magno, Prfectus et
diles, anno 1672._

[Note 9: Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 428.]

[Illustration: Fig. 16.--La Porte Saint-Antoine, dmolie en 1788, rue du
Faubourg d'aprs les dessins du Muse Carnavalet.]

Cet arc-porte ne subit plus de transformations jusqu' sa dmolition en
1788; on ouvrit alors un boulevard sur la rue du Rempart[10] et,  la
place du Bastion Saint-Antoine, des fosss et du jardin des
_Arbalestriers_ devenus rue Amelot, on commena  lever tout un
quartier neuf (1788-1789).

[Note 10: Le boulevard Beaumarchais actuel.]

La porte Saint-Antoine dont nous donnons la reprsentation est dcrite
en ces termes par Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 422:

On prtend que cette porte fut btie sous le rgne d'Henry II pour
servir d'arc de triomphe  la mmoire de ce prince. D'autres assurent
qu'elle fut leve pour l'entre du Roy Henri III revenant de Pologne,
mais je n'ai vu nulle part la preuve ni de l'un, ni de l'autre de ces
deux sentimens. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il y avait ici une
porte l'an 1671 lorsque Franois Blondel fut charg de la restaurer. Cet
ingnieur, qui n'tait pas moins habile dans l'architecture que dans les
autres parties des mathmatiques, conserva l'ancien ouvrage de cette
porte, et continua de chaque ct l'Ordre Dorique dont on l'avoit
dcore. Ce monument a neuf toises de largeur sur sept ou huit de
hauteur.  la porte ou ouverture qui tait au milieu, Blondel en ajouta
deux autres, une de chaque ct qui ont presque la mme hauteur et la
mme largeur, et qui rendent l'entre de la ville plus facile aux
voitures......

La face qui est du ct du faubourg (_et que reprsente notre dessin_)
est orne de refands et d'un grand entablement Dorique qui rgne sur
toute la largeur, et lequel est surmont d'un Attique, en manire de
pidestal continu, aux extrmits duquel sont deux oblisques.

Dans les niches pratiques entre les pilastres, sont deux statues qui
reprsentent les suites heureuses de la Paix faite entre la France et
l'Espagne en 1660. Celle qui est  main droite tient une anchre au bas
de laquelle il y a un dauphin. Cette figure est allgorique 
l'_Esprance_ que la France avoit conue de cette paix qui avoit t
cimente par le mariage du roy Louis XIV avec Marie-Thrse d'Autriche
Infante d'Espagne. L'autre statue est la _Sret_ publique qui est
dsigne par cette figure qui s'appuye sur une colonne avec une attitude
et un visage si tranquilles, qu'elle fait connotre qu'elle n'a plus
rien  craindre. Ces deux statues sont de _Franois Anguire_, et des
chefs-d'oeuvre.

Au-dessus de ces niches sont deux vaisseaux qui sont allgoriques 
celui que la ville de Paris porte dans l'cusson de ses armes.

Sur une espce de console forme par la saillie de la clef de la vote
du grand portique, est un buste du Roy Louis XIV, fait d'aprs le
naturel par _Girard Vanopstal_, sculpteur, et qui a t peint en bronze
pour le dtacher du corps de la maonnerie.

Deux figures qui reprsentent la Seine et la Marne, sont 
demi-couches sur les impostes, et sont regardes comme des
chefs-d'oeuvre de sculpture[11]. Les uns disent qu'elles sont de Matre
_Ponce_ et les autres de _Jean Gougeon_. Ce qu'il y a de plus constant,
c'est que leur excellence fit qu'on les conserva lorsqu'en 1660 on
rebtit cette porte.

[Note 11: Ces deux figures sont conserves dans le Jardin du Muse
de Cluny (ct de la rue de Cluny).]

L'attique est form par une grande table de marbre noir au-dessus de
laquelle sont les armes de France et de Navarre, en deux cussons joints
ensemble, entours des coliers des ordres de Saint-Michel et du
Saint-Esprit, et surmontes d'une couronne ferme. Deux trophes d'armes
achvent de remplir le vuide de ce fronton, au-dessus duquel sont deux
statues  demi-couches, vtues de long, et ayant des tours sur leurs
ttes. Celle qui tient sur ses genoux une couronne ferme et
fleurdelise, reprsente la _France_. L'autre tient un petit bouclier et
quelques dards, et dsigne l'_Espagne_. Elles se donnent la main en
signe d'amiti et d'alliance.

L'himen qui est plus haut, au milieu d'un attique en manire de
pidestal continu, semble approuver et confirmer cette union qu'il a
fait natre. D'une main il tient son flambeau allum, et de l'autre un
mouchoir. Les extrmits de ce pidestal continu sont termines par deux
pyramides, aux pointes desquelles sont des fleurs de lys doubles et
dores de mme que les boules qui portent ces pyramides. Tontes ces
figures sont de _Vanopstal_, et de quatre pieds plus grandes que le
naturel.

L'inscription qui est grave en lettres d'or sur la grande table de
marbre noir dont j'ai parl, explique toute cette composition en nous
disant que la paix des Pyrnes a t faite et cimente par les armes
victorieuses de Louis XIV, par les heureux conseils de la Reine Anne
d'Autriche sa mre, par l'auguste mariage de Marie-Thrse d'Autriche et
par les soins assidus du Cardinal Mazarin.

Voici les termes dans lesquels cette inscription est conue:

                Paci
             victricibus
            LVDOVICI XIV.
                Armis.
         Felicibus ANN conciliis
              augustis.
        M. THERESI nuptiis,
  assiduis Julii Cardinalis MAZARINI
               Curis
        Port fondat ternum
              firmat
      Prfectus Urbis dilesque
             sacravere
          Anno M. DC. LX

Les deux portes qui sont aux cts de cette du milieu qui est la plus
grande, n'ont t perces qu'en 1672. Comme il paroit par les
inscriptions qui sont dans deux tables de l'attique sur l'une desquelles
on lit:

          LUDOVIGO MAGNO
        Prfectus et diles
         Anno R. S. H.[12]
              1672.

Sur l'autre de ces deux portes est crit:

         Quod Urbem auxit,
       Ornavit, Locupletavit.
            P. C.[13].

[Note 12: R. S. H. signifient: Reparat salutis hominum.]

[Note 13: P. C. signifient: Posuerunt Consules.]

Avant de quitter cette porte, je dois remarquer qu'elle est btie sur
une des cules du _Pont Dormant_, ainsi nomm  cause que l'eau qui est
dessous ne coule point, et est une eau dormante.

Enfin, on construisit les deux corps de garde avec fontaine publique, de
la place Saint-Antoine et devant la Bastille (rue Saint-Antoine en face
de l'entre de la forteresse).

[Illustration]




DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN 1789


EN 1789, la Bastille se composait de huit grosses tours rondes de 73
pieds de haut avec des murs de 6 pieds d'paisseur. Elles taient
relies par des massifs de mme hauteur et de 10 pieds de
large.--L'ensemble de ces tours et de ces massifs affectait la forme
d'un paralllogramme irrgulier, lgrement en saillie du ct du
faubourg. Les plates-formes garnies de crneaux et de machicoulis
taient armes de 15 pices de canons.

Un foss large et profond l'isolait compltement.

C'est en 1553, quand on modifia une partie des fortifications de la
capitale, que fut construit, tel qu'il tait en 1789, le bastion[14]
destin a protger la Bastille en croisant ses feux avec celui de la
poudrire[15] et celui de Saint-Antoine[16].

[Note 14: On lit dans Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 420:
Les fortifications qu'on y voit furent commences le 11 d'Aot de l'an
1533 et ne furent acheves qu'en 1559. Elles consistent en une courtine
flanque de bastions, et borde de larges fosss  fond de cuve. Les
propritaires de Paris furent taxs pour cette dpense, depuis quatre
livres, jusqu' vingt-quatre livres tournois.]

[Note 15: Ce bastion tait situ  peu prs vers le milieu du
boulevard Bourdon actuel.]

[Note 16: Cet autre bastion s'levait sur l'emplacement actuel des
premiers numros pairs du boulevard Beaumarchais.]

Chaque tour avait son nom: la tour _de la Chapelle_ ( du plan, page 60)
et celle du _Trsor_ (B) furent les premires difies. Peu aprs on
construisit la tour _de la Libert_ (C) et celle _de la Bertaudire_
(D).  cet ensemble de quatre tours on ajouta celles _du Coin_ (E) et
_du Puits_ (F). Enfin la tour de la _Comt_ (G) et celle de la Bazinire
(H) furent leves les dernires.

_Tour de la Chapelle_.--C'est dans cette tour, qu'au XVe sicle, se
trouvait la chapelle de la Bastille qui fut ensuite transfre dans
l'paisseur du massif entre la tour de la Libert et celle de la
Bertaudire (P). Linguet en dcrit ainsi l'intrieur: Dans le mur d'un
de ses cts, celui qui faisait face  l'autel, il y avait six petites
niches sans jour ni air. On y enfermait le prisonnier, qui ne pouvait
voir l'officiant que par une lucarne vitre et grille, semblable  un
tuyau de lunette. En revanche, il avait devant les yeux _un tableau
reprsentant Saint Pierre aux liens_.

_Tour du Trsor_.--Ainsi nomme lorsque Henri IV y dposa les conomies
destines  crer le Trsor de l'tat. Marie de Mdicis, pendant sa
rgence, dilapida les 15.870.000 livres d'argent comptant qui s'y
trouvaient[17].

[Note 17: On lit dans les _Mmoires de Sully_: Le Roy avoit en 1604
sept millions d'or dans la Bastille et sur l'an 1610, en avait pour lors
quinze millions huit cent soixante et dix mille livres d'argent
comptant, dans les chambres votes, coffres et caques, tant en la
Bastille; outre dix millions qu'on en avait tirs pour bailler au
trsorier de l'pargne.]

Sur la partie extrieure du massif qui reliait ces deux tours, on voyait
encore en 1789 l'arcade qui fut la premire porte Saint-Antoine. Le vide
en avait t combl tout en mnageant dans l'paisseur de la vote un
certain nombre de chambres.

_Tour de la Libert_.--Ce nom, qui semble un euphmisme, lui fut donn
vers 1380,  la suite d'un assaut des Parisiens, qui crirent pour la
premire fois: Libert! libert!! C'est dans cette mme tour, dit
l'historien anonyme de Charles VI, que le prvt de Paris, Hugues
Aubriot, avait t enferm _pour y faire pnitence perptuelle au pain
de tristesse et  l'eau de douleur, comme fauteur d'infidlit judaque,
comme hrtique, etc., etc_.

Au rez-de-chausse de cette tour se trouvait la chambre de la question
qui fut supprime quand Louis XVI abolit la torture. Il parat,
cependant, qu'un certain Alexis Danouilh y fut mis, en 1783  la
question ordinaire et extraordinaire.

_Tour de la Bertaudire_.--Elle devait son nom  un certain Bertaud,
maon, qui se tua en tombant de sa plate-forme pendant sa construction.
Son troisime tage servit de prison au Masque de fer, pendant cinq
annes.

_Tour de la Bazinire_.--En 1663, un sieur de la Bazinire, trsorier de
l'Epargne, y fut enferm; elle conserva son nom.

_Tour de la Comt_.--On ne connat par l'origine de ce nom.

_Tour du Coin_.--Cette tour tirait son nom de sa situation au coin de la
rue Saint-Antoine.

_Tour du Puits_.--C'tait au pied de cette tour qu'avait t creus le
puits de la Bastille.

Les tours de la Chapelle, du Trsor, de la Libert, de la Bertaudire,
de la Comt et de la Bazinire avaient leur entre sur une cour de 120
pieds de long sur 72 de large appele cour d'honneur, grande cour ou
cour des prisons. Trois des cts de cette cour taient forms par les
tours et les courtines; une construction moderne, d'aspect bourgeois,
hante de trois tages, difie en 1761, sous le rgne de Louis XV, ainsi
que l'indiquait une inscription en lettres d'or sur marbre noir, en
formait le quatrime ct.

Le rez-de-chausse de cette construction, surlev de quelques marches,
tait occup par la Salle du Conseil (I du plan, page 60) o le
lieutenant gnral de police interrogeait les prisonniers et par la
Bibliothque (K) installe en 1383.--Entre ces deux pices principales
se trouvaient des chambres de domestiques, le logement du porte-clefs
chef et le passage qui faisait communiquer la cour d'honneur et la cour
des cuisines.

Au premier tage et au-dessus de la Salle du Conseil se trouvait
l'appartement du Lieutenant du roi; au second celui du major; au
troisime ceux du chirurgien et de l'aumnier. Au premier, au second et
au troisime tages au-dessus de la Bibliothque il y avait des
chambres destines  des prisonniers de distinction punis par leur
famille, ou  des prisonniers malades soigns  leurs frais.

Sur le ct gauche de la cour d'honneur, entre la Bertaudire et la
Bazinire, on remarquait des constructions sur pilotis (_n_) o taient
conserves les Archives de la Forteresse, et, un peu plus loin (_e_),
l'entre de la chapelle.  droite l'entre de quelques chambres
construites dans l'ancienne porte de ville entre les tours du Trsor et
de la Chapelle, puis le _Cabinet_: salle basse et obscure, vritable
cachot o tait oblig de s'enfermer, en toute hte, le prisonnier qui
se promenait dans la cour lorsque la sentinelle qui le surveillait,
entendant venir quelqu'un, lui criait: Au Cabinet! Les prisonniers ne
devaient, ni voir, ni tre vus de personne.  ce propos, Linguet crit:
J'ai souvent compt que sur une heure, dure de la plus longue
promenade il y avait trois quarts d'heure consomms dans l'inaction
cruelle et humiliante du cabinet.

C'est en effet dans la cour d'honneur que certains prisonniers
obtenaient l'insigne faveur de passer une heure au plus par jour,
surtout depuis que le comte de Launay avait t nomm gouverneur.

Avant lui, les prisonniers pouvaient se promener au grand air sur les
tours et dans le jardin du bastion.

Allguant le petit nombre de ses gardiens et autres faux prtextes, de
Launay supprima ces promenades. La vrit, c'est que ce despote
orgueilleux et avare, qui mesurait l'eau, le pain et le feu  ses
prisonniers, avait lou le jardin du bastion  des marachers, ainsi que
les fosss extrieurs.

C'est encore dans la cour d'honneur que se trouvait la fameuse horloge
de la Bastille, autre emblme de la cruaut de ses pourvoyeurs. Voici,
du reste, ce que dit Linguet de son odieuse ornementation: On y a
pratiqu un beau cadran; mais devinera-t-on quel en est l'ornement,
quelle dcoration l'on y a jointe? des fers parfaitement sculpts! Il a
pour support deux figures enchanes par le col, par les mains, par les
pieds, par le milieu du corps: les deux bouts de ces ingnieuses
guirlandes, aprs avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le
devant former un noeud norme; et pour prouver qu'elles menacent
galement les deux sexes, l'artiste guid par le gnie du lieu, ou par
des ordres prcis, a eu grand soin de modeler un homme et une
femme[18]: voil le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se
promne sont rcrs: une grande inscription grave en lettres d'or sur
un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable  M. Raymond Gualbert
de Sartines, etc.

[Note 18: Est-ce une erreur ou intentionnellement que Linguet dit:
une femme. D'aprs le dessin que nous donnons de l'horloge de la
Bastille et les documents qu'il nous a t donn de consulter au Muse
Carnavalet, les deux figures reprsentaient un vieillard et un homme
dans la force de l'ge.]

[Illustration: Fig. 19.--Horloge de la Bastille. (Muse Carnavalet.)]

Quand le ministre Breteuil eut connaissance du mmoire de Linguet, il
voulut voir lui-mme cette horloge et, ds qu'il la vit: Dans deux
heures je veux que ces chanes soient enleves; deux heures aprs les
statuettes en taient dlivres.

De l'autre ct du btiment moderne, dont il a t parl plus haut, se
trouvait la _cour des Cuisines_ ou _cour du Puits_, longue de 72 pieds,
large de 42. Les tours du Coin et du Puits y avaient leur entre.--Dans
le massif qui reliait ces deux tours, on voyait les chambres des
porte-clefs, des gens de cuisine, des domestiques de certains
prisonniers et celles de quelques dtenus. Le sous-sol en tait occup
par des cachots les plus malsains de la Bastille (_c, [/c]_) ne prenant
air et jour que par une troite barbacane donnant sur le foss o
s'ouvrait la bouche de l'gout de la rue Saint-Antoine. C'est dans un de
ces cachots que mourut Jean Cardel.

Il y avait aussi _des oubliettes_  la Bastille; elles avaient t
construites par Louis XI, _dans la tour de la Libert_!

Cette cour du Puits tait un vritable foyer d'infection toujours
entretenu par les dtritus de toutes sortes qu'on y laissait sjourner
et pourrir.

Bien que de mme hauteur, toutes les tours de la Bastille n'avaient pas
le mme nombre d'tages.

Les tours du Trsor et de la Chapelle n'avaient que deux tages et pas
de cachots infrieurs; les tours de la Libert et de la Bertaudire
avaient trois tages et des cachots.

Au contraire, les quatre tours du Coin, du Puits, de la Comt et de la
Bannire avaient cinq tages de prisons et des cachots; les deux tages
suprieurs avaient des doubles planchers, l'un en chne, l'autre en
sapin, spars par un bourrage.

L'tage suprieur se nommait _la Calotte_, nom qui lui venait de la
forme de son plafond vot en dme comme celui des cachots
infrieurs[19]; les calottes taient aussi redoutes que les cachots.
C'tait l'tage le plus malsain de la tour: en hiver il s'y formait une
couche de glace sur les parois des murs; en t, le plomb des
plates-formes y entretenait une chaleur intolrable. L'excs de ces deux
tempratures tait galement meurtrier.

[Note 19: D'aprs les coupes et lvations de plan de la Bastille
par Caffiri (Muse Carnavalet) certains tages des tours taient vots
comme les calottes.]

On accdait aux diffrents tages des tours par un escalier tournant,
particulier  chacune d'elles et muni de plusieurs portes dans sa
hauteur.

L'intrieur des prisons affectait la forme octogonale. Ces pices
taient assez grandes (15  20 pieds de haut et  peu prs autant de
large) pour y loger de 3  4 prisonniers; moins inhabitables que les
calottes, elles taient cependant trs chaudes en t et trs froides en
hiver.

L'ameublement, nous dit l'auteur de la _Bastille dvoile_, se
composait: d'un lit de serge verte avec rideaux semblables; une
paillasse et un matelas; une table ou deux, deux cruches, un chandelier
et un gobelet d'tain; deux ou trois chaises, une fourchette, une
cuiller et l'assortiment complet d'un briquet; par faveur spciale de
petites pincettes trs faibles et deux grosses pierres en guise de
chents.

Toutes les chambres des tours avaient une chemine garnie, dans son
intrieur, de forts barreaux de fer. Dans les autres chambres on
installait quelquefois un pole.

Les fentres qui donnaient air et jour dans ces prisons mritent une
description spciale.--Dans le principe, elles formaient d'assez
grandes baies et chaque chambre en avait deux on trois, ce qui aidait 
la circulation de l'air, prvenant ainsi l'humidit et l'infection.
Mais le zle d'un gouverneur _bien pensant_ les fit rduire  une, qu'il
transforma en longue meurtrire garnie de trois grilles: une en dedans
du mur, une au milieu de son paisseur et la troisime en dehors: cette
dernire tait souvent munie d'une hotte en bois.--Par un rafinement de
cruaut ces grilles, d'un pouce d'paisseur, taient disposes de
manire que les barreaux de l'une fussent exactement sur les vides de
l'autre. Grce  cet ingnieux moyen, leurs mailles de quatre pouces de
large se trouvaient ainsi rduites  deux pouces  peine.--Enfin pour
arriver au vitrage intrieur de quelques-unes de ces meurtrires, il
fallait monter trois marches de un pied chacune et dans l'paisseur du
mur se trouvait mnag un petit espace formant le cabinet d'aisances.

Les cachots, horribles caves situes  dix-neuf pieds au-dessous du
niveau de la cour des prisons et  cinq pieds au-dessus du fond du
foss, avaient un _ameublement_ beaucoup plus _modeste_: un peu de
paille, une pierre en guise de sige, des chanes, des carcans et une
cruche!

Les malheureux qu'on y enfermait ne pouvaient vivre longtemps dans ces
cloaques, sur une terre toujours boueuse o pullulaient les rats, les
crapauds, les araignes et nombre d'autres animaux, aussi immondes.

L'ensemble de la forteresse tait protg par deux larges et profonds
fosss, presque toujours  sec, sauf pendant les fortes crues de la
Seine: le foss extrieur qui entourait le bastion, et le foss de la
Bastille qui l'entourait spcialement, l'isolant mme de son bastion.

[Illustration]

Le foss de la Bastille tait limit par un mur de 36 pieds de haut (12
mtres) qui lui servait de contrescarpe.--Sur tout le contour intrieur
de ce mur rgnait une galerie en balcon, soutenue par des potences en
bois; on l'appelait: _les rondes_. En effet, sur ce balcon se
promenaient quatre sentinelles surveilles par de frquentes rondes
d'officiers. Ces sentinelles avaient pour consigne de garder  vue la
forteresse et de tirer impitoyablement sur quiconque chercherait  s'en
vader.

Pour assurer leur vigilance, on les forait  sonner une cloche toutes
les heures pendant le jour; tous les quarts d'heure pendant la nuit.

La communication entre le bastion et la Bastille avait t assure ds
1553 au moyen d'un pont dormant appuy sur une cule en pierres qui
faisait partie de ce bastion et reli  la forteresse par un pont-levis
servant de porte  la baie ouverte dans le massif qui joignait la tour
de la Comt  celle du Trsor.--Quand le sieur de Launay supprima les
promenades sur le bastion, il fit dmolir le pont dormant et lever le
pont-levis; voil pourquoi, en 1789, il ne restait de cet ensemble que
la cule en pierre.

Enfin, sur l'extrieur du mur de contrescarpe du foss de la Bastille,
taient adosses de petites boutiques d'artisans loues par le
gouverneur.

Maintenant, pour arriver  l'intrieur de la Bastille, il fallait
franchir une quantit d'obstacles que nous allons numrer:

D'abord, rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournelles, on passait
sous une vote, au-dessus de laquelle se trouvaient des locaux servant
de magasins d'armes[20]. On se trouvait alors dans une cour beaucoup
plus longue que large appele: _Cour du passage_[21], facilement
accessible au public,  la condition expresse de n'y pas stationner. Une
sentinelle faisait du reste respecter cette consigne et en chassait le
public,  l'arrive d'un prisonnier.

[Note 20: On lit dans Piganiol de la Force (1742--t. IV, p. 422):
Sur la premire porte de la Bastille, c'est--dire sur celle qui donne
dans une petite place qui est en cet endroit de la rue Saint-Antoine,
est un magasin d'armes o l'on en trouve de toutes espces et en grande
quantit. Les curieux y remarqueront d'anciennes armures de chevalerie
et ils trouveront toutes ces choses d'une propret et dans un
arrangement qui les surprendront agrablement.]

[Note 21: Aujourd'hui rue Jacques-Coeur.]

Six des petites boutiques d'artisans dont nous avons dj parl en
formaient le ct gauche; le ct droit se composait de magasins et de
constructions servant de caserne aux invalides. Dans cette cour il y
avait la porte (_O_) du petit arsenal derrire laquelle se trouvait la
_Cour de l'Orme_[22].

[Illustration: Fig. 21.--PLAN DE LA BASTILLE EN 1789. (D'aprs Caffiri,
Muse Carnavalet.)]

A. Tour de la chapelle; B. Tour du Trsor; C. Tour de la libert; D.
Tour de la Bertaudire; E. Tour du coin; F. Tour du Puits; G. Tour de la
Comt; H. Tour de la Bazinire; I. Salle du Conseil; J. Bastion et
jardin du bastion; K. Bibliothque; L. Escalier du foss extrieur ou du
bastion; M. Donjon du bastion; N. Gurites du chemin de ronde; O. Porte
du Petit arsenal; P. Chapelle; R. Corps de garde de l'avance; T.
Tambour intrieur X. Entre de la Bastille rue Saint-Antoine.

a. Puits de la Bastille; c[/c]. Cachots; d. Cuisines (constructions sur
pilotis); e. Entre de la Chapelle; f. Postes fontaines; g[/g]. gurites
extrieures; h. cule de l'ancien pont reliant le bastion  la
forteresse; m. corps de garde intrieur; n. Archives (constructions sur
pilotis); p. Porte de bois ouverte dans le mur du foss; y. Emplacement
de la porte Saint-Antoine dmolie en 1788.

Ponts-levis de l'avance et de la forteresse.

.....Barrires  coulisses de l'avance.]

[Note 22: Ainsi appele  cause d'un grand orme qui ombrageait l'un
de ses coins.]

Au fond de la cour du Passage, des barrires en bois et  coulisses,
prcdaient un foss suivi lui-mme d'un mur lev, perc d'une porte et
d'un portillon avec ponts-levis; cet ensemble se nommait _l'Avance_.

 droite de l'Avance, et longeant le mur du petit arsenal: les curies
et remises du gouverneur;  gauche la gurite (_g_) du factionnaire. Le
pont-levis du portillon restait abaiss tout le jour, sauf dans des cas
particuliers.

L'avance franchie, on entrait dans _la cour du Gouvernement ou
Premire cour_.  droite on y voyait l'htel du gouverneur, jolie
construction moderne;  gauche, le poste (R) de l'avance et la gurite
(_[/g]_); au fond en face, la terrasse du gouverneur limite  gauche
par une construction comprenant des appartements et l'escalier (L) des
fosss extrieurs.  ct, dans le mur de contrescarpe du foss de la
Bastille, _la porte de bois_ (_p_), assemblage de fortes planches de
chne ferres. Derrire cette porte, un pont dormant en pierres d'une
longueur de quinze toises (30 mtres) reposant sur deux arches et
s'avanant sur le foss, jusqu' quelques mtres de la porte de la
forteresse.

[Illustration: Fig. 22.--Place de la Bastille en 1889.]

Sur ce pont,  droite en venant de la premire cour, des constructions
lgres comprenant: des cuisines, des logements et la salle de bain du
gouverneur.

 son extrmit, un peu largie sur la gauche en face du portillon de la
forteresse, ce pont tait muni d'une barrire de bois; on y voyait aussi
les appuis et amarres des ponts-levis de la porte et du portillon.

L'un des deux ponts-levis abaiss, le foss franchi, on entrait dans la
Bastille.

L, on se trouvait en prsence d'une sorte de cage remplaant la herse,
o veillaient des sentinelles; derrire cette cage, les lourdes portes
bardes de fer de la forteresse.

Pass ces portes, on tait sous la sombre vote de la prison, agrandie
au moyen d'un tambour intrieur (T) dans lequel on avait amnag le
corps de garde (_m_).

Enfin, derrire ce tambour, la grande cour des prisons.

Voil ce qu'taient la Bastille et ses annexes.

C'est  ce formidable ensemble de dfenses que le peuple de Paris
rsolut de donner assaut le 14 juillet 1789.




PRISE DE LA BASTILLE

I

VNEMENTS PRLIMINAIRES


La guerre d'Amrique qui cota un milliard et demi  la France, les
inondations et la grle qui amenrent la famine pendant l'hiver de 1788,
avaient puis les finances du royaume, accru la misre du peuple et
augment les embarras du gouvernement. Sur les conseils de Necker, Louis
XVI voulut recourir aux emprunts, le Parlement refusa. Il tenta la
convocation des notables qui se sparrent sans rien rsoudre. Alors le
cardinal de Brienne proposa l'impt du timbre et la subvention
territoriale; le parlement refusa de nouveau: il fut exil a Troyes.
Bientt rappel il dclina encore tout pouvoir d'enregistrer ces impts
et demanda instamment la convocation des tats gnraux.

[Illustration]

Ils furent convoqus pour le 5 Mai 1789  Versailles.

C'est alors que des clubs se formrent  Paris et en province: _on y
parlait des droits du peuple_ et le peuple apprit qu'il avait des
droits.

Pendant ce temps les dputs avaient rdig les _Cahiers de demandes_;
les trois ordres (noblesse, clerg et tiers tat) s'taient entendus
pour obtenir des rformes srieuses; le tiers surtout insistait au nom
du peuple et, au nombre de ses justes revendications se trouvaient: la
souverainet de la nation, l'galit devant la loi, l'inviolabilit de
la proprit, la libert naturelle, civile, religieuse, etc., etc.,
l'abolition des lettres de cachet et la DMOLITION DE LA BASTILLE TANT
COMME FORTERESSE MENAANT LA CAPITALE QUE COMME PRISON D'TAT.

Tromp par son entourage, Louis XVI ne comprit pas  quelle rvolution
les esprits taient prpars. Il ne vit dans les demandes du tiers tat
qu'un dsir exagr d'innovation contre lequel il devait promptement
ragir. Aussi le tiers fut-il abreuv d'outrages ridicules. Il
s'agissait de la vrification des pouvoirs: le tiers se rend dans la
salle des tats, les deux autres ordres s'abstiennent!

Las de tant d'arrogance et fatigu de tous ces tiraillements, le tiers,
sur la proposition d'un de ses membres, l'abb Siys, se constitue en
ASSEMBLE NATIONALE (17 juin 1789).

[Illustration: Fig. 25.--Portraits de Bailly et de Lafayette.]

Ds ce jour la royaut n'exista plus que de nom.

[Illustration: Fig. 26.--EMANUEL JOSEPH SIYS

Membre du Directoire Executif

N  Frjus le 3 May 1748]

 la sance royale du 23 juin, une dclaration lue par le garde des
sceaux cassa les rsolutions prises par les dputs du tiers comme
_illgales et_ inconstitutionnelles et ordonna _que la distinction
des trois ordres fut conserve en son entier_. Aprs cette lecture, le
roi leva la sance et se retira suivi de la noblesse et du clerg. Le
tiers tat seul resta dans la salle. Somm par le grand matre des
crmonies, M. de Dreux-Brz, de se retirer: _La nation assemble ne
peut recevoir d'ordres_, rpondit le prsident Bailly et Mirabeau se
levant avec imptuosit ajouta: _Allez dire  ceux qui vous envoient
que nous sommes ici par la volont du peuple et que nous n'en sortirons
que par la force des baonnettes. Oui, Monsieur, nous avons entendu les
intentions qu'on suggre au roi. Mais vous ne sauriez tre son organe
auprs de L'Assemble nationale vous qui n'avez ici ni place, ni voix,
ni droit de parler._

[Illustration: Allez dire  ceux qui vous envoyent que nous sommes ici
par la volont du Peuple et que nous n'en sortirons que par la puissance
des Baonnettes. Fig. 27.--Portrait de Mirabeau.]

Le grand matre des crmonies se retire,--_Messieurs_, dit simplement
Siys, _vous tes aujourd'hui ce que vous tiez hier. Dlibrons._

Ce jour-l, la cause du peuple triomphait, sa souverainet commenait,
le coup d'tat avortait.

Cependant le roi laissait quand mme l'aristocratie ourdir des complots.
Cette conduite lui attira la haine et le mpris du peuple qui se voyait
tromp. Mais ce qui porta surtout au comble la colre des Parisiens, ce
fut l'appel de 20,000 hommes de troupes trangres pour protger la
couronne.

Cet appel tait le prlude d'un autre coup d'tat dcid par la cour et
la noblesse.

On essaya d'abord d'une meute. Des misrables, la plupart soudoys,
tentent d'entraner le peuple  l'attaque de la maison Rveillon (rue
St-Antoine)[23].

[Note 23: Rveillon, le plus riche des fabricants de papier de
Paris, employait un trs grand nombre d'ouvriers  sa manufacture de la
rue Saint-Antoine. On fit habilement courir le bruit qu'il allait
rduire de moiti le salaire de ses ouvriers; on lui attribua mme les
propos les plus violents  leur gard; enfin, on chercha  soulever
contre lui la population du faubourg Saint-Antoine. La famine et la
misre publique avaient attir une foule d'trangers prts  toutes les
besognes. Ce furent ces individus, inconnus du vrai peuple, qui
l'excitrent  la rvolte, au pillage,  l'incendie. Malheureusement
quelques citoyens payrent de leur vie leur trop prompte crdulit. Quoi
qu'il en soit, le sang vers fut fcond et le pige ainsi tendu aux
patriotes amena l'aurore de la libert!]

Vains efforts! le vrai peuple, celui qui combattra demain pour sa
libert, ne prend aucune part  ce honteux pillage!

C'est alors que, trompe dans son attente, la cour prit de nouvelles
dispositions.

S'il faut brler Paris, disait Breteuil, on le brlera! et le vieux
marchal de Broglie prend le commandement en chef des troupes de la
contre-rvolution.

Il avait pour lieutenants: le marchal des logis d'Autichamps, de
Bezenval, de Choiseul, Narbonne, Frislard, le prince de Lambesc, de
Berchigny, de Telhuses, de Lambert et du Chtelet.

Depuis longtemps dj _les Communes[24]_ avaient demand au roi le
renvoi des soldats trangers; ils ritraient chaque jour leur demande:
le peuple s'en inquite, disaient-ils.-- ces justes rclamations, le
roi _fit rpondre_: que les troupes taient l pour protger les
dlibrations de l'Assemble et, comme dernier dfi aux Parisiens, le 12
juillet, on apprend que Necker a reu la veille l'ordre de quitter la
France sur-le-champ et incognito.

C'tait entrer rsolument dans la voie de la raction.

[Note 24: On nommait ainsi les dputes du tiers.]

[Illustration]

[Illustration]

Alors on vit se former des groups menaants dans toutes les rues et
surtout au Palais Royal o dj l'on criait: aux armes!--C'est l que
Camille Desmoulins harangue la foule, raconte l'exil de Necker et peint
l'attitude menaante des soldats trangers.--Aux armes, citoyens! C'est
le tocsin d'une Saint-Barthlmy des patriotes s'crie-t-il, il faut
nous reconnatre, et arrachant une feuille d'arbre, il s'en improvise
une cocarde: chacun l'imite. Puis, brandissant un pistolet, il entrane
le peuple sur ses pas.

Le buste de Necker, couvert d'un crpe et celui du duc d'Orlans qui
avait donn son adhsion _aux communes_, sont ports sur la place Louis
XV[25].--C'est un dimanche: les rues, la place et les Tuileries sont
encombres de promeneurs.

[Note 25: Aujourd'hui place de la Concorde.]

Des dragons du Royal-Allemand se prcipitent et brisent les bustes.

[Illustration: Fig. 30.--Charge du Royal-Allemand sur le peuple de
Paris, le 12 juillet 1789.]

Des railleries et des pierres accueillent ces soldats trangers; ils
ripostent  coup de fusil et le prince de Lambesc, _un Autrichien,
parent de la reine_, charge la foule  la tte d'un corps de Suisses et
du Royal-Allemand. Un vieillard M. Chauvet, instituteur, est tu par le
prince lui-mme, puis, un des gardes franaises qui se sont mls au
peuple est sabr par un dragon allemand: Vengeance! vengeance! Ce cri
est pouss de toutes parts.

C'est alors que parat la proclamation du nouveau ministre: (marchal
de Broglie, de la Galicire, Foulon et Laporte).

 cette nouvelle; la colre des Parisiens ne connat plus de bornes;
c'est le _pacte de famine_ renouvel et la banqueroute  courte
chance.

La population entire se soulve. On sonne le tocsin, le tambour bat
dans chaque rue, les boutiques d'armuriers, jusque-l respectes, sont
forces et,  11 heures du soir, le peuple  peine arm, aid de gardes
franaises, dfait les troupes royales masses sur la place Louis XV et
les force  se retirer  Versailles.

La Bastille seule est encore occupe militairement.

En quelques heures 48,000 citoyens sont devenus soldats. On forge des
armes  la hte, car on prvoit un retour offensif des troupes ennemies.
Au milieu de cette bagarre, _les lecteurs de Paris se rendent  l'Htel
de Ville et s'y tablissent en comit permanent_, sous la prsidence de
M. de Flesselles, prvt des marchands, pour organiser la milice et
donner des chefs  la Rvolution.

Pendant ce temps, le peuple agit: il arrte et transporte  l'Htel de
Ville, d'abord un convoi de farines destin aux troupes royales, puis le
chargement d'un bateau rempli de barils de poudre enlevs  l'arsenal
pour les conduire  Rouen. Mais les armes manquent et Flesselles
s'efforce de drouter ceux qui lui en demandent en leur indiquant des
dpts qui n'existent plus. Chaque chec augmente la colre du peuple
qui pressent une nouvelle trahison[26].

[Note 26: En effet, aprs la prise de la Bastille, on trouva, dans
une des poches du gouverneur de Launay, un billet ainsi conu: _J'amuse
les Parisiens avec des cocardes; tenez bon jusqu'au soir et vous aurez
du renfort.--Sign: Flesselles._ Ce billet fut l'arrt de mort du
dernier prvt des marchands. CARNOT.--_La rvolution franaise._]

Depuis l'affaire de la maison Rveillon, le peuple surveillait la
Bastille. Il avait vu le gouverneur rparer ses ponts-levis, pratiquer
de nouvelles meurtrires et mettre ses canons en batterie.

L encore la perspicacit des Parisiens n'a pas t mise en dfaut, car
le dernier registre d'crou de la Bastille (1782-1789) nous apprend que:

Le 29 juin.--_M. de Crosne est venu avec un conseiller au Parlement,
voir le chteau; conduits par M. le gouverneur, ils sont monts sur les
tours._

Le 1er juillet.--_Un sergent et douze bas officiers sont arrivs de
l'htel[27] pour supplment de garde._

Le 7 juillet.--_ quatre heures du matin est arriv un dtachement de
Salis-Samade suisse, compos de trente hommes et un lieutenant nomm
Deflue[28] pour renforcer la garnison de ce chteau._

[Note 27: Des Invalides.]

[Note 28: Quelques auteurs crivent de Flue, cette orthographe
semble du reste tre la vritable.]

Cette garnison se composait alors de 82 vtrans, dont deux canonniers
de la compagnie de Marigny et des trente-deux hommes du lieutenant de
Flue. Cet effectif tait plus que suffisant pour rsister  une foule
mal arme et dpourvue de matriel de sige.

On savait encore que M. de Launay possdait, outre les 15 pices de
canon des tours, trois pices en batterie dans la cour d'honneur et
douze fusils de rempart; que ses munitions se composaient de 400
biscaens, de 12 coffres de boulets-sabots[29], de 15.000 cartouches et
de 250 barils de poudre qu'il avait fait amener de l'arsenal dans la
nuit du 12 au 13.--Enfin que 10 voitures de pavs, vieux fers, vieux
boulets, etc., taient entasss sur les tours en cas d'assaut.

[Note 29: Munis de leur charge de poudre.]

Le 13 au soir, le bruit se rpand que des ordres ont t donns pour
attaquer Paris dans la nuit du 14 au 15 et que les principaux dputs et
lecteurs doivent tre arrts  domicile. Peu aprs, une copie du plan
d'attaque circule dans tous les districts; il est ainsi conu:

Les invalides s'opposeront  l'enlvement des armes et des canons de
leur htel; au premier signal, ils feront feu sur les habitants de
Paris; ils recevront aussitt des renforts du camp post au champ de
Mars o se trouvent les rgiments de Salis-Samade, Chteau-Vieux,
Diesbach, suisses; Berchigny, hussard; Esterhazy et Royal-Dragon.

Des hussards et des dragons se porteront rapidement sur l'Htel de
Ville pour y enlever les magistrats et les archives.

Au premier coup de canon, le prince de Lambesc entrera  la tte du
Royal-Allemand et d'un autre rgiment de cavalerie; il sabrera tout sur
son passage pour s'emparer des ponts qu'il garnira de canons.

En mme temps les troupes qui forment l'investiture de Paris
dtacheront: de Saint-Denis, les rgiments de Provence et de Vintimille;
de Neuilly, ceux de Royal-Suisse, Alsace et Bouillon; de Svres et
Meudon, ceux de Hesse-Hermannstadt, Romer, Royal-Cravate, Royal-Pologne
et Siennois compos de quatre bataillons de chasseurs. _Ces troupes
ranges  la porte Saint-Antoine_ SERONT SOUTENUES PAR LE CANON DE LA
BASTILLE.

Les hauteurs de Montmartre seront occupes par les rgiments de
Besanon et de la Fre et, de plus, garnies de dix pices de canon pour
foudroyer la Ville; trois rgiments d'infanterie allemande avec dix
pices de canon occuperont la barrire d'Enfert.

Aprs l'expdition, les troupes occuperont les barrires et s'y
retrancheront avec de l'artillerie. Toute communication sera intercepte
avec la province.

Pour prvenir ce nouveau coup d'tat, le peuple rsolut d'en finir au
plus vite.




II

JOURNE DU 14 JUILLET


LE 14 au matin chaque citoyen est prt  combattre. Et, tandis que ceux
qui connaissent les choses de la guerre n'osent encore rver une
attaque, bien moins une victoire, le peuple, lui,  la foi!  la
Bastille!  la Bastille! Ce cri est mille fois rpt. Ce cri, c'tait
la sagesse; la Bastille: n'tait-elle pas le dernier retranchement de la
tyrannie?

Mais, pendant qu'une partie des citoyens se prcipite rue Saint-Antoine,
d'autres courent aux Invalides. Ils ont compris qu'il faudra du
canon!--Aprs une sommation menaante, accompagne d'un commencement
d'escalade, le gouverneur M. de Sombreuil, voyant qu'il ne peut compter
sur ses invalides, ouvre ses portes aux assaillants. Ceux-ci pntrent
partout et dcouvrent, dans les caves du dme, 28,000 fusils qu'on y
avait cachs. Ils emmnent aussi 20 canons.

Au cri:  la Bastille! les habitants de la rue et du faubourg
Saint-Antoine se sont prcipits les premiers en tte de la colonne qui
accompagne trois dlgus du Comit permanent de l'Htel de Ville: les
citoyens Bellon, officier de l'arquebuse[30], Bellefond sergent-major
d'artillerie et Chatou, ancien sergent aux gardes franaises.--Ces
dlgus ont mission de voir le gouverneur M. de Launay pour connatre
ses intentions et l'engager  retirer ses canons braqus sur la ville.

[Note 30: Officier de la milice parisienne qui avait pris, suivant
les districts, les noms de: Volontaires du Palais-Royal, des Tuileries,
de la Bazoche, de l'Arquebuse, etc., etc.]

On s'approche de la forteresse dont la porte, rue Saint-Antoine[31] est
garde par trois invalides; derrire, tous les pont-levis sont ferms,
on pntre cependant dans la cour du Passage.

[Note 31: X du plan d'ensemble (page 50).]

En voyant cette masse de citoyens, le gouverneur dclare qu'il ne peut
recevoir que les dlgus seuls. Mais dj le peuple se dfie, il
demande des otages.

Trois bas officiers sont changs contre les dlgus qui franchissent
l'avance.

De Launay, qui compte sur un renfort, les reoit avec toute la politesse
d'un gentilhomme et, pour se mnager une trve les oblige  djeuner
avec lui et leur promet de ne pas commencer le feu sur le peuple; il
semble mme consentir  enlever ses canons. Mais,  la vrit, il les
fait seulement reculer sur les plates-formes.

Au moment o ces dlgus satisfaits, repassaient le pont-levis pour
rendre compte de leur entrevue, trois envoys du district de la
Culture[32] arrivaient  la Bastille, c'taient les citoyens Bourlier et
Toulouse, soldats de la milice et Thuriot de la Rozire, avocat au
Parlement[33]. Ce dernier entre seul et de force dans la premire cour;
il somme le gouverneur, _au nom de la Nation et de la Patrie_, non
seulement de retirer ses canons, mais encore de livrer la forteresse 
la garde civique.

[Note 32: Actuellement ce qu'on appelle le quartier du Marais.]

[Note 33: Un dogue terrible de la race de Danton, dit Michelet
(_Histoire de la Rvolution franaise_).]

Voyant qu'il n'aura pas aussi facilement raison du citoyen Thuriot que
des premiers dlgus, le gouverneur change de tactique et dclare que
les pices de canon ayant t de tout temps sur les tours, il ne peut
les en faire descendre que sur un ordre du roi.

Alors Thuriot insiste pour entrer dans la Bastille et monter sur les
tours; de Launay y consent. En passant, il harangue les soldats et,
comme on redescendant il veut encore leur parler, le gouverneur fait
battre aux champs. Nanmoins il lui donne sa parole de gentilhomme et
fait jurer  ses officiers et invalides qu'ils n'ont pas l'intention de
faire usage de leurs moyens de dfense,  moins d'un assaut. Thuriot se
retire, mais il dclare qu'il rendra le gouverneur responsable du sang
vers.--C'tait la seconde fois que, pour gagner du temps, de Launay
trompait les reprsentants du peuple.

Comme Thuriot sortait et rptait aux citoyens les paroles du
gouverneur, une troupe arme dbouchait du faubourg Saint-Antoine en
criant: Nous voulons la Bastille, _en bas_ la troupe[34]! Et aussitt,
escaladant le toit du corps de garde de l'avance, ils sautent dans la
premire cour et commencent a briser  coups de hache les chanes du
pont-levis.

[Note 34: Certains auteurs crivent _ bas_ la troupe au lieu de _en
bas_ la troupe, expression qui seule pouvait avoir un sens dans la
bouche du peuple.]

Un coup de canon  mitraille[35] et une vive fusillade dciment la foule
qui se disperse en criant: Trahison! trahison!

[Note 35: La pice de canon charge  mitraille qui tait braque
sur le pont de l'avance se nommait la _petite Sudoise_ et d'aprs
l'invalide Guiot de Flville, qui fit une relation de la dfense de la
Bastille, cette pice est la seule qui ait t tire pendant tout le
combat qui a dur cinq heures, les assigs ne s'tant toujours dfendus
qu'avec leurs fusils.]

C'est alors qu'un ancien officier au rgiment de la Reine, le citoyen
Elie, fut proclam chef avec les citoyens Cholat et Hullin pour
lieutenants et que l'attaque recommena plus furieusement.

Une troisime dputation, compose de quatre commissaires vint, peu
aprs, de l'Htel de Ville pour signifier l'arrt pris par les
lecteurs et dont l'effet tait de confier la garde de la Bastille  la
milice parisienne de concert avec les troupes qui s'y trouvaient.--Les
quatre commissaires tentrent trois fois de pntrer sous la vote de la
rue Saint-Antoine, mais ce fut en vain. Ils furent seulment les tmoins
du carnage qui se faisait autour d'eux dans la cour du Passage et ne
purent lire l'arrt qu'aux assigeants.--Retirez-vous, leur cria le
peuple, car vous n'avez  attendre que trahison.

Une heure plus tard, des dputs de la Ville, prcds d'un tambour et
portant le drapeau de la Cit, tentrent de voir le gouverneur en venant
par l'Arsenal et la cour de l'Orme.

Arrivs dans la cour du Passage, ils virent, qu'au mpris du droit des
gens et des signaux de paix qu'on leur faisait du haut des tours, on
pointait une pice sur eux; ils retournrent alors dans la cour de
l'Orme. L, une dcharge de mousqueterie tua trois personnes a leurs
pieds; ils durent se retirer comme l'avaient fait leurs collgues. Cette
dcharge avait t excute par les Suisses, qui taient posts dans les
parties basses de la forteresse, les invalides posts sur les
plates-formes ayant  ce moment lev la crosse en l'air.

Ces dputs partis, la lutte recommena avec plus d'acharnement que
jamais, mais les Suisses, tant avec leurs fusils qu'avec une _amusette
du comte de Saxe_[36], jonchrent le sol de cadavres.--Ce que voyant
Elie, il s'cria: Du canon, mes amis, du canon! C'est le seul moyen de
rduire la place!

[Note 36: Fusil de rempart portant une livre et demie de balles.]

Malheureusement on ne peut,  ce moment, mettre en batterie que deux
pices, dont une plaque d'argent, enleve au garde-meubles et encore
sont-elles servies par des mains inexprimentes.

Mais  cet instant accourt le citoyen Hullin, suivi de trois cents
gardes franaises. Il marche entre les gardes Hoche et Lefbre qui,
comme lui, laissrent un nom glorieux  la postrit.--Avec eux marche
le peuple qui trane deux canons; et dans ses rangs, admirable de
vaillance, de jeunesse, de puret, l'une des gloires de la France,
Marceau[37]!--Ds lors, le sige commence rgulirement. Le canon du
peuple rpond au canon de la forteresse et soldats et citoyens
rivalisent de valeur.--Tout est en feu devant la Bastille; la fume de
l'incendie cache aux assigs les mouvements de l'assigeant.

[Note 37: Michelet. _Histoire de la Rvolution._]

Un heureux coup de canon, point par Elie, met le trouble sur le rempart
en tuant un invalide; peu aprs M. de Monsigny, commandant des
canonniers de la place, est frapp en pleine poitrine. Les invalides
demandent alors  se rendre et refusent de combattre. De Launay les
repousse avec colre, puis, perdu, court flux Suisses et leur ordonne
de continuer un feu  outrance sur le peuple.

Il comprenait enfin la force de ce peuple, dont les rangs grossissaient
sans cesse.

[Illustration: Fig. 33.--Portrait du gnral Marceau.]

Il tait environ quatre heures de l'aprs-midi.

On vit alors le gouverneur se diriger lentement vers la lourde lu
Libert. Arriv sur lu plate-forme, il saisit une mche enflamme et
court  la chambre des poudres; mais, heureusement, la sentinelle de
faction, un nomm Ferrand, loi arrache la mche et sauve ainsi le peuple
et le quartier.

[Illustration: au profit du Grenadier.]

Fou de rage, il descend dans la cour d'honneur, la traverse en courant,
saute sur une autre mche et se prcipite vers la Sainte-Barbe. Plus
prompt que lui, le soldat Becquart l'arrte encore. Alors il appelle les
Suisses a son aide, mais les invalides font bonne contenance et de
Launay en vient  les supplier de lui donner un baril de poudre pour se
faire sauter. On le lui refuse.--Donnez-nous, au contraire, un drapeau
blanc et que l'on capitule?--Je n'en ai pas un seul, rpond le
gouverneur.--Votre mouchoir blanc alors, dit un invalide qui le lui
prend, l'attache  son fusil et monte sur les plates-formes avec un
tambour.

Pendant ce temps, le peuple et les gardes franaises conduits par Elie,
Hullin, Hoche, Lefebvre, Maillard, Role, etc., ont franchi l'Avance,
culbut les obstacles et braqu leurs canons devant le pont-levis
intrieur, malgr la mitraille et la fusillade des Suisses de de Flue.

Enfin on voit le drapeau blanc improvis; le feu cesse et mille voix
crient aux assigs: Abaissez vos ponts!--de Flue demande les honneurs
de la guerre.--Non, non, plus d'armes  ceux qui ont massacr le
peuple. Il prsente alors une capitulation signe de Launay, qui assure
la vie  tous ou, si on la refuse, annonce l'intention de tout faire
sauter[38]. Elie,  qui elle est remise, par le citoyen Maillard qui,
pour la recevoir, s'est aventur sur une planche soutenue au-dessus du
foss, s'empresse de rpondre: Foi d'officier, nous acceptons votre
capitulation; abaissez vos ponts, il ne vous sera rien fait.

[Note 38: Cette capitulation portait simplement ces mots:

_Nous avons vingt milliers de poudres; nous ferons sauter la garnison
et tout le quartier si vous n'acceptez la capitulation_. Sign: DE
LAUNAY. _De la Bastille_, 5 _heures du soir_, 14 _juillet_ 1789.

Elie a postrieurement crit au-dessous: Je certifie avoir reu cette
capitulation au dernier pont-levis par un trou oval du grand pont-levis,
que j'ai fait passer une planche sur le foss pour la recevoir, et que
j'ai donn ma parole d'honueur, foy d'officier, que je l'accepte.
Sign: Elie, officier au rgiment d'infanterie de la Reine.]

Il est cinq heures.

Le petit pont-levis s'abaisse, puis le grand, et les vainqueurs se
prcipitent sous la vote. Les assigs dsarms sont faits prisonniers
et conduits  l'Htel de Ville.

Malheureusement tromp par les sarreaux de toile que portaient les
Suisses, le peuple, les prenant pour des prisonniers se jeta sur les
bas-officiers et cette dplorable erreur cota la vie au brave Bquart
et il deux autres Invalides.

[Illustration: Fig. 35.--Les vainqueurs de la Bastille escortant les
prisonniers.]

De Launay, qui cherchait  se donner la mort avec une canne  pe, pour
chapper aux vainqueurs est reconnu par le grenadier Arn qui lui brise
son pe et le remet aux mains des citoyens Hullin et Elie.

Une fois matre de la place, le peuple songea d'abord  dliver les
prisonniers de leurs fers et  leur rendre cette Libert qu'il venait de
conqurir au prix de son sang.

Il faut cependant dplorer l'garement de quelques citoyens qui
brlrent les archives pendant que d'autres plus aviss, mais
certainement moins honntes, drobaient certaines pices dont ils
souponnaient la valeur et qui figurent, aujourd'hui, dans des
collections trangres.

* * *

CETTE grande et terrible journe assura le triomphe de la Rvolution
Franaise. Sans la victoire du peuple de Paris, l'Assemble tait
dissoute, les patriotes embastills ou exils, la Rvolution perdue!

FIN

[Illustration]





End of the Project Gutenberg EBook of La Bastille, by Auguste Coeuret

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BASTILLE ***

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