The Project Gutenberg EBook of Voyages du capitaine Robert Lade, by 
Antoine Franois Prvost d'Exiles

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Voyages du capitaine Robert Lade

Author: Antoine Franois Prvost d'Exiles

Release Date: November 24, 2007 [EBook #23610]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)









[Note du transcripteur: L'orthographie de l'original est conserve.]




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE

EN DIFFRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE

ET

DE L'AMRIQUE:

CONTENANT

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

OUVRAGE traduit de l'Anglois.

TOME PREMIER.

 PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins,  la Bible d'or.

M.DCC.XLIV.

Avec Approbation & Privilge du Roy.




PRFACE.


De qui attendroit-on des Relations de Voyages plus utiles & plus
interessantes que des Anglois? La moiti de leur Nation est sans cesse
en mouvement vers les parties du monde les plus loignes. L'Angleterre
a presqu'autant de Vaisseaux que de maisons, & l'on peut dire de l'Isle
entire ce que les Historiens de la Chine rapportent de Nankin; qu'une
grande partie d'un Peuple si nombreux, demeure habituellement sur l'eau.
Aussi voit-on parotre  Londres plus de Journaux de Mer, & de Recueils
d'observations, que dans tout autre lieu. Les Anglois joignent  la
facilit de s'instruire par les voies de la Navigation, le dsir
d'apprendre, qui vient du got des sciences & de la culture des beaux
Arts. D'ailleurs ce n'est pas seulement en qualit de Voyageurs, qu'ils
acquirent la connoissance des Pays loigns. Ils y possedent des
Rgions d'une vaste tendue, dont ils ne ngligent pas toujours les
curiosits. Leurs Auteurs prtendent que les terres qui sont occupes
par leur Nation depuis l'extrmit de la Nouvelle cosse au Nord,
jusqu' celle de la Nouvelle Georgie au Sud, n'ont pas moins de seize ou
dix-sept cent milles de longueur; sans compter leurs Iles, qui forment
encore un Domaine si considrable, que la Jamaque & la Barbade
contiennent seules plus de deux cent mille Anglais.

Quoiqu'ils soient bien revenus de l'opinion qu'ils s'toient forme de
la richesse de tous ces Pays dans les premiers tems de leurs
dcouvertes, ou de leurs tablissemens, il est certain qu'ils en tirent
de trs-grands avantages. Ils ne disent plus comme autrefois:Les flots
de nos Mers sont d'Ambre-gris;[A] le coursde nos Rivires, est
presqu'interrompu par l'abondance de l'or; le moindre Minral que nous
possedons, & que nous daignons  peine recueillir, est le cuivre, car
nos terres le portent si prs de la surface, qu'il ne faut que nous
baisser pour en prendre. C'est un crivain serieux, qui s'applaudissoit
ainsi de son bonheur en prose. M. Waller, un des meilleurs Potes
d'Angleterre, a fait une peinture des Isles _Bermudes_, qui rappelle les
plus dlicieuses ides du Paradis terreste. Qui neconnot pas,
dit-il, ces Isles heureuses,[B] o croissent des limons d'une grosseur
norme; o le fruit des orangers surpasse celui du Jardin des
Hesperides; o les perles, le corail, & l'ambre-gris donnent aux Ctes
une splendeur cleste? L, le Cdre superbe, qui leve sa tte jusqu'aux
cieux, est le bois que les Peuples brlent dans leurs foyers. La vapeur
qui s'en exhale & qui embaume les viandes qui tournent  leurs broches,
pourrait servir d'encens sur les Autels des Dieux; & les Lambris qu'il
fournir  leurs appartenons, embelliroient les Palais des Rois. Les doux
Palmiers y produisent une nouvelle espece de vin dlicieux, & leurs
feuilles, aussi larges que des Boucliers, forment un ombrage charmant,
sous lequel on est tranquillement assis pour boire cette divine liqueur.
Les figues croissent en plein champ, sans culture, telles que Caton les
montroit aux Romains, pour les exciter par la ve d'un fruit si rare, 
la conqute de Cartharge, qui le voyait natre dans son terroir. L, les
Rochers les plus striles ont une sorte de fcondit; car rgulirement,
dans plus d'une saison, leur sommet aride offre un mets voluptueux, dans
les oeufs de plusieurs espces d'oiseaux, &c.

[Note A: Our seas flow With ambergrease, our Rivers are almost
choak'd with gold, and the worst minral we have, which we think not
worth taking up, is copper: for it is so near the surface, that we may
almost stoop and have it, &c. _Pref. of a new Relation._]

[Note B:

/*[4]
    Bermudas wall'd with roks, who does not know,
    That happy Island, where huge lemons grow,
    And orange trees, which golden fruit do bear
    That hesperian gardens boast of none so fair.
    Where shilling pearls, coral, and many a pound
    On the rich shore of ambergrease is found?
    The lofty cedar, which to heaven aspires,
    The Prince of trees, is fewel for their fires,
    The smoack, by which their loaded spit do turn,
    For incense might on sacred altars burn,
    Their private Roofs an odorous Timber born,
    Such as might palaces for kings adorn, &c.
*/

_Waller's battle of summer's Island._]

Ces descriptions pompeuses toient le langage d'une Nation peu
accoutume  voir des figues & des oranges, qui croissent en effet
difficilement dans un climat aussi froid que l'Angleterre. Pour l'or, le
corail & l'ambre-gris, s'il s'en est quelquefois trouv dans les
Colonies Angloises, ce n'est point assez souvent, comme on le verra par
quelques endroits de cette Relation, pour donner droit aux Anglois de
s'en applaudir dans des termes si magnifiques. D'ailleurs, quoiqu'on ne
puisse douter que leurs Plantations ne leur ayent d'abord t fort
avantageuses, elles ont souffert de l'altration sur quantit de points;
ce qui n'empche pas nanmoins, qu'ils n'en tirent encore beaucoup
d'utilit. Il se trouve l-dessus des dtails curieux dans leurs Livres.
M. _Litleton_ Prsident de la Barbade, & le Chevalier _Dalby Thomas_,
ont crit avec beaucoup de feu sur cette matire; & ces explications
prsentes au Peuple par des crivains si senss, n'ont pas peu servi 
redoubler l'ardeur de la Nation pour le service des Colonies.

On y voit surtout quel est l'esprit de nos voisins, non-seulement 
l'gard des possessions qu'ils ont dans les Indes, mais par rapport mme
 celles d'autrui. Ils poussent la jalousie si loin, qu'un Anglois se
tua, dans le sicle pass, du seul regret qu'il avoit conu de ce que
les Espagnols & les Portugais sont matres de la plus belle & de la
plus riche partie de l'Amrique. Mais cette disposition les portant  ne
rien ngliger dans leurs voyages &  publier toutes les remarques qui
peuvent tre utiles  leur commerce, il ne se passe gures de semaines
o l'on ne voie paratre  Londres, le rcit de quelque nouvelle
Navigation. Les Anglois qui ont fait des voyages remarquables, sont srs
de l'immortalit dans leur Patrie; On voit gravs, dans mille endroits
de l'Angleterre, les noms de ceux qui ont fait le tour du monde. En
effet ces illustres Avanturiers, ne mritent pas moins d'tre connus,
dans tous les lieux o la hardiesse & l'industrie donnent droit  la
gloire.

Le premier fut le Chevalier Franois Drake.  peine le Dtroit de
_Magellan_ fut-il-dcou vert, que cet audacieux Anglois entreprit le
mme voyage, pour le pousser beaucoup plus loin. Il s'embarqua au Port
de Plymouth le 15 Novembre 1577. Il arriva au Dtroit le 21 d'Aot de
l'anne suivante; & se voyant dans la Mer du Sud, le 6 de Septembre, il
continua sa navigation au long de la Cte Occidentale de l'Amrique,
jusqu'au 43e degr de latitude du Nord, d'o il tourna par les Indes
Orientales & revint en Europe par le Cap de bonne Esprance. La Mer du
Sud avoit t dcouverte au travers des terres, par _Baco Nunez de
Balboa_, qui avoit travers le premier l'Isthme de l'Amrique. Mais Jean
Sebastien Cano, Espagnol, toit le seul qui eut fait le tour du monde
avant le Chevalier Drake.

En 1586, le Chevalier Thomas _Candish_ forma la mme entreprise, & ne
l'excuta pas moins heureusement. Deux Hollandois, _Olivier Nord_, en
1598, & _Georges Spilbergen_, au commencement du 17e sicle firent
aussi ce dangereux voyage. Mais le Chevalier Jean _Narbroug_, aprs
avoir pass le Dtroit de Magellan dans le cours de l'anne 1609, &
s'tre avanc au long des Ctes jusqu'au Chili, repassa le Dtroit, ce
que personne n'avoit encore fait avant lui: car les prils que les
Prdcesseurs y avoient courus n'avoient pas eu moins de force pour les
empcher de revenir par la mme voie, que Le dsir d'achever leur cercle
autour du Globe. Le _Maire_ dcouvrit plus au Sud, en 1616, un autre
passage, auquel il donna son nom. Mais le Dtroit n'en toit pas moins
dangereux que celui de Magellan. Ce fut en 1681, qu'un Anglois, nomm
_Sharp_, trouva le moyen de repasser de la mer du Sud, dans celle du
Nord, sans avoir apperu aucune terre. Ayant travers l'Isthme de
l'Amrique, o il commit quantit de brigandages, il s'embarqua sur la
Cte de la Mer du Sud, pour revenir par les Dtroits de Magellan ou de
le Maire; mais le vent s'tant oppos  son passage, il continua de
voguer, & rentra enfin par une Mer ouverte, dans celle du Nord. Le
Capitaine Cooke a fait dans le cours des annes 1709, 1710, & 1711, un
voyage autour du monde, dont il a publi la Relation en 1712.

Celle que je donne au Public n'a point un objet si vaste; mais elle
n'est pas moins propre  faire connotre l'ardeur des Anglois pour tous
les objets de fortune & de curiosit. Quoiqu'elle ait t mise en ordre
depuis plusieurs annes, sur les Journaux & les Mmoires de l'Auteur,
elle n'est tombe que depuis fort peu de tems entre mes mains. Toutes
les parties en sont si agrables & si interessantes qu'elle m'a paru
digne d'une prompte traduction. La navet des dtails personels;
l'importance des observations qui regardent le commerce, la politique la
situation des lieux & la connoissance de ce qu'ils renferment de plus
curieux ou de plus utile; en un mot la varit des objets & la multitude
des entreprises y prsentent sans cesse de nouvelles scnes. Il y a mme
de l'avantage  tirer pour la morale, du caractre de droiture & de
probit qui se soutient constamment dans les deux Ngocians, dont on lit
les projets & les expditions. S'ils toient conduits par la passion de
s'enrichir, leurs motifs toient fort differens de ceux de l'avarice; &
l'intrt qu'on prend au cours de leurs affaires, en fait voir avec joie
le succs.

Les dtails qui concernent la nouvelle Georgie, la Baye de Hudson,
divers endroits des Ctes d'Afrique, la Nation des _Muschetos_, &
plusieurs parties des tablissemens Espagnols & Hollandois, contiennent
tant de particularits qui n'ont jamais t publies, qu'on ne se
plaindra point d'y trouver comme dans la plpart des nouvelles
Relations, la rptition de ce qu'on a dj l sous d'autres titres.

L'aversion que j'ai pour le merveilleux sans vraisemblance, m'a fait
retrancher,  l'article de _Saint Vincent_, de longs rcits, dont je
n'ai pas mieux senti l'agrment que l'utilit. Je n'aurois pas mme fait
grace  l'Histoire du Dragon, & des Reptiles, si je ne m'tois souvenu
qu'on en trouve des traces dans plusieurs autres Relations. Qui se
persuadera que des hommes aussi grossiers que les Carabes, ayent parmi
eux des Magiciens & des Sorciers, lorsque dans les Pays les plus
clairs de l'Europe, o la corruption du coeur n'a port que trop
souvent des gens d'esprit  vouloir s'initier dans ces odieux Mistres,
& d'autres du moins  vouloir les approfondir, il ne s'est encore rien
offert qui puisse leur donner le moindre crdit? Les Isles des Carabes
ont des Imposteurs, dont les prestiges sont proportions sans doute 
l'ignorance &  la crdulit de cette Nation. Ce n'est point  la v
des Europens, qu'ils ont la hardiesse de les exercer; & je ne me
souviens point en effet d'avoir l qu'aucun Voyageur Anglois ou
Franois, ait jamais t tmoin de leurs enchantemens. Mais les
Sauvages, qui donnent aveuglement dans toutes sortes de piges,
paroissent persuads de toutes ces merveilles dans les recits qu'ils en
font aux Europens: & la persuasion est presque toujours contagieuse.
Quelle apparence aussi, que s'il xistoit une valle remplie de pierres
prcieuses, dans une Isle, dont l'accs n'est pas refus aux trangers,
le mme motif qui a fait traverser les Mer, & dcouvrir de nouveaux
mondes, au travers de mille dangers, n'et pas fait surmonter depuis
long-tems, les obstacles qui nous drobent de si prcieux trsors.

On n'a joint  cet Ouvrage, avec la Carte gnrale, qu'une seule Carte
particuliere qui convient aux principaux vnemens, parce qu'il en
auroit fallu trop souvent de particulieres, si l'on avoit entrepris de
suivre nos Voyageurs a la trace. L'crivain Anglois laisse entrevoir
dans plus d'une occasion, le motif qui lui a fait supprimer les
hauteurs, lorsqu'il est question de cette riche Cte d'Afrique, qui
devint le fondement de sa fortune. Ce n'est pas la premire fois que
l'intrt ait fait garder le silence aux Ngocians sur les voies du
commerce. Mais on peut regarder cette suppression mme, si elle est
volontaire, dans un lieu o l'on est port  la regrter, comme un
caractre de bonne foi pour le reste de l'Ouvrage; puisqu'avec moins de
respect pour la vrit, il auroit t facile de remplir ce vuide par des
suppositions imaginaires.

[Illustration]




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE


La pauvret est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour
toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombs de l'tat
d'opulence & qui ont pour double motif la misre d'une pouse & de
plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont
point eu d'autre cause. J'avois reu de mes Anctres un bien
considrable, dont je me vis dpouill dans l'espace de peu de jours par
les fameuses rvolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois mari
depuis quinze ans, g d'environ quarante, & charg d'une nombreuse
famille. Le dsespoir m'auroit fait prendre quelque rsolution funeste 
ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui toient sortis
de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui
me restoit encore  tenter.

On conoit qu'tant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui
avoient accumul des richesses sur leur propre fond. Il falloit
commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois  mettre
dans mon entreprise que de la probit & de l'industrie, deux qualits
par lesquelles je m'tois fait connotre assez heureusement. Aprs avoir
fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste
de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques
esprances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes
desseins  Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit
deux Comptoirs galement accrdits, l'un dans nos Colonies d'Amrique,
& l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, &
quoique je n'eusse point de liaisons fort troites avec lui, j'tois
sr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit
avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reut honntement
mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma
disgrce, mais l'tat prsent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa
curiosit, ou l'intrt qu'il prit tout d'un coup  ma fortune, l'amena
chez moi ds le lendemain, & la ve de ma femme & de mes enfans, dont la
tristesse rendoit assez tmoignage au malheur de notre condition, acheva
d'chauffer son zle en ma faveur.

Aprs avoir laiss passer quelques jours sans me communiquer ses
desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale
avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes,
que je pouvois tre, si je voulois confier mes esprances  la Mer.
J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup;
car dans mes premires ves, je n'avois pens qu' obtenir quelque
emploi plus born dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conus qu'avec
l'autorit & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un
profit considrable des marchandises que je voulois acqurir du prix de
mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres  cette
commission. M. Sprat m'apprit lui-mme tout ce que je devois esprer
d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes prparatifs, il
supposa trop gnreusement que je me reposerois sur lui dans mon
absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle toit
compose de trois garons & de deux filles. Mon an avoit quatorze ans,
la premire de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus
d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.

Mes ves n'toient pas encore bien claircies sur la manire dont je
devois pourvoir  leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pens que
l'an de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'tois pas sans
esprance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune
fort mdiocre, consentiroit  se charger de sa fille & de nos quatre
autres enfans; ce fut la rponse que je fis aux propositions de M.
Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il
me reprsenta que cette disposition de ma famille feroit trop connotre
au Public la ruine de mes affaires; qu' la veille de les rtablir, il
falloit soutenir les apparences jusqu' mon retour; que remettant ses
intrts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher 
lui, & que la dpense d'une anne d'entretien dont il vouloit se charger
pour ma maison, seroit bien compense par la fatigue & les peines
ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne
voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honntes,
ausquelles l'intrt pouvoit avoir autant de part que l'amiti; mais ma
femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres
observations qu'elle se hta de me communiquer. M. Sprat n'toit pas
venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mrite de ma fille ane, ses
sentimens n'avoient p se drober aux yeux d'une mere, & l'affectation
mme qu'il avoit apporte  les dguiser, sembloit les rendre suspects.
Ce rcit ne me causa point toute l'inquitude que je voyois  ma femme:
Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize
ans, qui ne s'loigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il
n'toit point mari, & ma naissance tant suprieure  la sienne, je
pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois
lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'ingalit de la
fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balana plus  s'ouvrir
tout--fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagn le coeur de M.
Sprat, le Commis de ce Ngociant, pour qui son Matre avoit une
confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour
elle-mme; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis
moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce
qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tt que je serois loign. Malgr
le triste tat de mes affaires, l'intrt n'toit pas capable de me
faire oublier l'amour & l'honneur. J'prouvai mme  l'instant toute la
force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite
de ma femme n'avoit jamais t propre  me la faire sentir. Je parle de
la jalousie, qui fut assez violente ds le premier moment, pour me faire
renoncer  toutes les esprances que j'avois conues de M. Sprat.
Cependant aprs quelques rflxions sur son projet, je me persuadai que
devant beaucoup moins de reconnoissance  un homme qui se proposoit de
sduire ma femme & ma fille, il m'toit permis d'employer quelque
honnte artifice pour assurer tout  la fois ma fortune, & l'honneur de
ma famille. Je revins  l'ide que j'avois eue de me procurer un office
de Comptoir, sans renoncer  celui de Supercargoes; & pensant ainsi 
m'tablir dans les Indes, je rsolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec
ma femme & mes enfans. Il falloit dguiser ce dessein  M. Sprat;
j'vitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accept ses
premires offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder
quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrter par des
objections, il se prra si facilement  mes dsirs, que je demeurai
plus persuad que jamais de ses ves sur ma fille, & de l'avantage qu'il
esproit tirer de mon loignement.

Dans cette situation je me htai de vendre mes meubles, & j'en convertis
le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfvrie. Quelques Diamans de
ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la
valeur de mes meubles toit mdiocre, je fus oblig de laisser toute
meuble, jusqu' mon dpart, la Salle o j'tois accoutum de recevoir
M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupon de mon projet,
je convins avec ma femme, que suivant les rsolutions que nous prmes
ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers
momens. Le jour tant arriv pour mettre  la voile, je pris cong
d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la prsence de M. Sprat &
de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu' Gravesend; mais ds
la nuit suivante ma femme s'tant dlivre heureusement de tous les
embarras dont elle restoit charge, partit avec mes enfans pour me
venir joindre  Sandwich, o je devois relcher. Son voyage & le mien se
firent avec tant de bonheur, que je la reus  bord le troisime jour,
avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.

Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes
d'quipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en
toffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de
l'arrive de ma famille; je l'avois si peu prvenu, que manquant de
plusieurs commodits ncessaires, nous fumes obligs de passer un jour
entier  Sandwich, pour nous les procurer. Nos intrts tant lis par
des esprances communes de profit, je ne balanai point  lui
communiquer l'tat de mes affaires, & les raisons mystrieuses de ma
conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amiti & ses services.
Les premires occupations de sa vie n'avoient pas t des affaires de
Commerce; il s'toit ruin comme moi, mais par le dsordre de sa
conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il toit parvenu 
commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort
heureusement. La confiance des Marchands  sa bonne fortune, alloit
jusqu' se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit  se
l'attacher par les plus grandes rcompenses. Notre amiti n'ayant fait
qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne
fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit  me faire
estimer d'autant plus le fond de son caractre, qu'il ne s'toit perdu
que par des excs de gnrosit & de bonne foi.

Le vent fut si favorable  notre navigation, qu'ayant doubl les Caps
d'Espagne en six jours, nous dcouvrmes vers le soir du neuvime jour
les Ctes d'Afrique. Cependant le tems tant devenu plus gros  l'entre
de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du ct de la terre, nous
sondmes, avec quelque inquitude pour les Bancs de sable, qui toient
marqus sur nos Cartes. Nous trouvmes trente brasses, & puisant un seau
de cette eau jauntre, nous reconnmes que le got n'en toit pas
diffrent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui toit le 14
d'Avril, nous continumes d'appercevoir les Ctes, & nous vmes divers
Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle
toit verte & azure; nous ne trouvmes aucun fond fur 70 brasses d'eau.
Le 15 nous prmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de
petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit l
quelque matire Minrale. Le 16 nous emes un fond sur 70 brasses, &
vers le Midi nous vmes flotter autour de notre Vaisseau quantit de
bois.  deux heures aprs midi, la terre se montra fort clairement, & le
Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que
nous n'avions aucune raison de nous en loigner. Une heure aprs, nous
vmes du ct de la Cte, dont nous n'tions plus gures qu' douze
mille, une Chaloupe  voiles &  rames, quippe de huit hommes. Nous
les prmes d'abord pour des Chrtiens, chapps de quelque orage, mais
quand ils furent plus prs, nous les reconnmes pour des Ngres. Ils
jettrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi;
enfin nous ayant fait un signe d'amiti, ils s'avancerent, & l'un d'eux
nous fit une harangue assez longue,  laquelle nous rpondmes sans
l'entendre, & sans nous flater d'tre entendus. Ensuite ils monterent
hardiment sur notre Bord, leurs paules toient couvertes d'une peau de
quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui
leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi
leur Chef, toit habill de noir, il avoit une culotte, des bas, des
souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient
aussi des habillemens  la Chrtienne. Ils se servirent d'un morceau de
craye, pour nous faire le plan de la Cte voisine, en prononant divers
mots qui nous parurent en usage chez les Chrtiens. Nous jugions mme 
leurs manires, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les
entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforoient de nous assurer,
que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois  chauffer, dont nous
avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compt sur un tems
plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agrables
collines charges de bois, rsolut de mouiller derrire un Cap qui
s'avanoit vers nous, & qu'il prit mme pour une Isle. Nous y trouvmes
15 brasses de fond, & toutes les apparences tant tranquilles, nous
prmes le parti d'y passer la nuit. Ds le matin, nous descendmes 
terre au nombre de douze, arms de fusils & de haches, pour couper du
bois. Le rivage toit bas & sablonneux, mais en montant sur la premire
colline qui n'en toit loigne que d'un mille, nous fmes surpris d'y
trouver quantit de pois & de fraises, & surtout une multitude tonnante
de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prmes, toit du
cyprs & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Ngres, qui
n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les
premiers n'toient pas des habitans du mme Pays, ou que s'ils toient
Afriquains, ils toient de la Cte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit
personne dans le Vaisseau qui connt assez la Gographie, pour nous
faire prendre une autre ide de ces parties de l'Afrique que par leur
hauteur.  20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvmes une
autre pointe, qui nous fit prouver pour la premire fois quelques
mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordes pour
doubler ce passage, nous tombmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'o
nous eumes une peine mortelle  nous tirer. Nous portmes ensuite le Cap
vers la Cte, & nous mouillmes  l'entre de la nuit sur huit brasses
de bon fond. J'tois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui
affectoit de ranger continuellement une Cte si dangereuse. Le tems
tant fort beau, nous envoimes notre Chaloupe pour sonder au-del d'un
Banc de sable, prs d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le
Capitaine nous fit prendre aussi-tt cette route. Avant la fin du jour,
plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Ngres qui les
conduisoient avoient tous  leurs oreilles des anneaux jaunes que nous
prmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pntrer le dessein du
Capitaine, & lui ayant communiqu ma pense, il me confessa secrtement
que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre
Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Cte, les Ngres
avoient des amas considrables de poudre d'or, & qu'tant sans commerce
avec les Europens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de
leurs anneaux ayant achev de le persuader, il me recommanda le silence
avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de
nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre
personne  notre secret.

Quoique nous ne pussions tirer aucun claircissement des Ngres, qui
nous avoient abords, nos propres observations nous firent juger que
cette Cte toit fort peuple. Outre beaucoup de fume que nous
appercevions du ct de la terre, nous crumes dcouvrir quantit de
Ngres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit
prendre au Capitaine une ide favorable de leur Nation. D'ailleurs il
falloit risquer quelque chose avec de si grandes esprances. Il me
dclara d'un air ferme que sa rsolution toit de se mettre dans la
Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me
demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret
que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit natre d'abord
quelques objections; mais considrant aussi que le Ciel m'offroit
peut-tre une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une
condition  notre entreprise: ce fut d'arrter dix des onze Ngres qui
toient monts dans notre Bord, aprs les avoir traits assez
civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'toit pas de
leur nuire, & d'emmener avec nous l'onzime, qui ne manqueroit pas de
rendre tmoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pense toit
de nous prcautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; &
le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me
paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de
prcautions. Ayant fait goter cet avis au Capitaine, nous offrmes des
rafrachissements aux Ngres, nous leur fimes divers prsens que nous
accompagnmes de beaucoup de caresses, & tchant de leur faire
comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissmes dans notre
Bord aprs avoir donn ordre  nos Gens de ne pas se relcher de leurs
civilits. Celui que nous fmes descendre avec nous dans la Chaloupe
avoit le visage peint de rouge, & la tte entoure de plumes, ce qui
nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il
marqua si peu de rsistance  nous suivre &  laisser derriere lui ses
Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pntr nos sentimens, nous
ne fmes aucune difficult de suivre la route qu'il nous marqua pour
gagner le rivage.  mesure que nous avancions, le nombre des Ngres nous
paroissoit augmenter sur la Cte, et commenant  les appercevoir
distinctement, nous jugemes que c'toit l'admiration qui les attiroit
pour nous voir arriver. Le Capitaine s'toit muni de plusieurs petits
Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de
Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Ngre qui
nous accompagnoit. Il lui avoit dja donn un Miroir, qui lui avoit paru
un prsent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se
regarder.

Nos armes toient nos pes, des Fusils & des Haches, que nous avions
cru devoir porter particulierement  toutes sortes de hazards. Nous
tions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage,
qui toit bord d'une foule de Ngres, nous tendmes les mains en signe
de paix & d'amiti. Mais notre Guide nous pargna l'embarras de nous
expliquer davantage. Ayant saut  terre aussi-tt, ou pltt s'tant
lev dans l'eau qu'il avoit encore jusqu' la ceinture, il dt faire en
peu de mots un rcit bien favorable  tous ceux qu'il rencontra,
puisqu'il s'leva des cris & des tmoignages de joie qui ne purent nous
parotre quivoques. Nous fmes res effectivement comme des Anges du
Ciel. Plusieurs Ngres, qui paroissoient distingus entre leurs
Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider  descendre de la
Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine  notre
tte, ils conrent que c'toit lui qu'ils devoient regarder comme notre
Chef.

Ils nous conduisirent jusqu' leur Habitation, qui n'toit qu' un demi
mille du rivage. Quoique les tmoignages de leur amiti ne se
dmentissent point sur la route, leur curiosit nous toit souvent
incommode. Ils vouloient voir nos pes & nos Fusils. Ils examinoient la
figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en
eussent admir la couleur. Le Capitaine ayant refus de leur abandonner
son Fusil & son pe, nous suivmes son exemple; ce qui n'empchoit
point qu'ils ne portassent continuellement la main  nos armes, pour y
fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivmes  leur
Bourgade, qui n'toit qu'un misrable assemblage de Cabanes sans ordre,
& la plpart composes de terre & de branches d'arbres. Nous crmes
entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation
nombreuse & mieux btie, o leur Roi faisoit apparemment sa rsidence.
Le Pas n'tant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme
celui dont nous avions approch trois jours auparavant, il toit si sec
& si strile, qu' peine avions-nous apper quelques arbres, & quelques
traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.

Toute la Nation, hommes & femmes, toit nu jusqu' la ceinture, &
n'toit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le
poil avoit t coup ou brl. La plpart portoient des anneaux aux
oreilles, & l'avidit du Capitaine augmentant  cette v, il avoit dj
fait entendre  quelques Ngres, que pour leurs anneaux il donneroit
volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi
quelques-uns, & se persuadant, plus il les considroit, que c'toit
vritablement de l'or, il m'avertissoit  voix basse que nous touchions
au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer  cette prvention.
Cependant mes yeux ne me rendoient pas le mme tmoignage que les siens,
& la couleur du mtail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus fonc
que l'or, me laissoit des soupons. J'essayai mme de plier quelques
anneaux, & la facilit avec laquelle ils cdrent  des efforts assez
mdiocres, augmenta mon incrdulit. Un Chef des Ngres, qui toit, sans
doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa
Cabanne, on nous y offrit des Viandes crus, avec une Liqueur dont nous
ne pmes boire aprs en avoir got. Mais nous mangemes volontiers
d'une espce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en
avoit  peu prs le got & la couleur. Notre confiance augmentant pour
des Htes si doux & si caressans, nous ne fmes plus difficult de
laisser manier nos armes  celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il
ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il
prenoit  considrer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en
concevoit l'utilit, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta
avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au prsent,
nous y joignmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.

Les Ngres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient.
Nous fmes agrablement surpris  la fin du repas, de nous en voir
offrir deux ou trois poignes, que le Chef tira lui-mme d'un trou
pratiqu dans le mur. Nous ne nous fmes pas presser pour les recevoir,
& le Capitaine charm de cette galanterie, rsolut aussi-tt d'en
marquer sa reconnoissance avec clat. Il avoit observ sur le Vaisseau
que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Ngres, que l'Eau-de-vie qu'on
leur avoit fait boire, & quelques pices de Boeuf sal qu'on leur avoit
abandonnes sans prparation. Il fit partir deux de nos Gens,
accompagns du Ngre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du
Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande sale. Il
recommanda qu'on y joignt du Biscuit pour notre propre usage; & le
Ngre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il
alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir 
boire, ne manqua point de rpandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi
jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent
beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre toit donn de
n'y recevoir que lui, & n'ayant point dout que les plus curieux ne se
missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine
avoit ordonn aussi que sans employer aucune violence, on leur permt
seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre
de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.

Pendant ce tems-l, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la
qualit du Mtail, que nous tions rsolus d'emporter malgr mes doutes,
mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantit qu'il
nous seroit possible. Nous aurions souhait de pouvoir dcouvrir d'o
les Ngres le tiroient, & nous balanmes dans cette pense si nous ne
devions pas pntrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre
lieu o nous avions cr comprendre que rsidoit leur Chef. Mais quelle
apparence de nous loigner du Vaisseau, & de porter la confiance  ce
point pour des Barbares? Nous traversmes nanmoins l'Habitation, pour
en observer les environs, du ct oppos  la Mer. Nous n'y trouvmes
que des champs striles,  la rserve de quelques langues de terre qui
paroissoient cultives dans les fonds, & qui servoient de pturage 
diffrentes sortes d'animaux. Nous en dcouvrmes de beaucoup plus
tendus  mesure que nous avancions; & la seule curiosit nous y auroit
conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles
produisoient, si nous n'avions t frapps tout d'un coup par la v
d'une grande Rivire, dont nous n'avions encore apper ni le lit, ni
l'embouchure. Nous tournmes aussi-tt de ce ct-l, & quelques petites
collines, qui nous avoient jusqu'lors drob la perspective,
s'abaissant bien-tt devant nous, nos regards eurent une carriere sans
fin pour s'tendre. Nous vmes dans l'loignement, non-seulement de
vastes Forts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres
couvertes de de verdure. La v se perdoit  remonter la Rivire, &
quantit de Bateaux qui la descendoient ou qui toient attachs au long
des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque
relation de commerce entre les Habitans du Pas. Ayant gagn le bord de
l'eau, nous y trouvmes deux Barques charges d'onze ou douze Ngres qui
toient arms d'arcs & de flches. Ils s'occupoient  mettre  terre
deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tus  coup de Flches, &
quantit d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils
revenoient de la chasse, & que la Rivire leur servoit ainsi  rapporter
leur proie des Forts. Sa largeur toit au moins d'un demi mille. Entre
plusieurs autres Bateaux que nous vmes passer, nous remarqumes que les
uns toient chargs aussi d'animaux tus, & d'autres de bois & de
branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins  ce
spectacle, qu' examiner le sable de la Rivire d'o il souponnoit que
les Ngres tiroient la matire de leurs anneaux. Il en prit plusieurs
poignes, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques
pailletes jauntres qui refltent sur sa main ne lui permettant plus de
mconnotre ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Ngre,
pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du mme mtail. Ce
Ngre, qui toit celui dont nous avions reu des rafrachissemens,
comprit tout d'un coup sa pense; & nous faisant descendre au long de la
Rivire l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort
sablonneux, o nous dcouvrmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous
faire remarquer. C'toit un grand nombre de claies fort serres, qui
formoient diffrens angles, & qui en donnant passage  l'eau, pouvoient
retenir les petits corps trangers qu'elle charioit avec elle. Mais
l'ide que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec
ces machines; car il n'toit pas vraisemblable qu'il pt tre arrt par
des claies, qui toutes serres qu'elles toient, ne retenoient pas le
sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner
toutes ces claies, tandis que les Ngres qui toient avec nous faisoient
de leur ct les mmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable
d'or, comme nous nous l'tions imagin, mais quelques petits lingots de
diffrente forme & de grosseur ingale, dont l'un n'toit gures moins
pais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux
pouces. Quoiqu'il ne ft point sans mlange, nous le reconnmes si
clairement pour un mtail, qui ressembloit  celui des anneaux, que le
Capitaine ne put modrer sa joie. Il me fit observer que la grossieret
des Ngres leur faisoit sans doute ngliger la poudre d'or qu'ils ne
pouvoient convertir  leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils
composoient leurs anneaux, ils mprisoient absolument le reste. Comme il
ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos esprances paroissoient
rduites aux anneaux des Ngres, dont nous tions bien rsolus de ne
laisser derrire nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos
Marchandises;  moins que nous ne pssions nous mnager la libert de
passer quelque tems dans le Pas, & d'employer notre industrie sur la
Rivire avec plus de soin & de discernement, que les Ngres.

Cependant lorsque nous fmes retourns  l'Habitation, il nous vint 
l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs
claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce prcieux mtail, & notre
curiosit du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le
changeoient aussi-tt en anneaux, & quelle mthode ils avoient pour lui
donner cette forme. Les Gens que nous avions envoys au Vaisseau en
toient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonn
d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu' notre retour, 
repousser les Ngres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais
nous ne pmes douter que celui qui nous avoit accompagns ne ft leur
Chef, lorsqu' son arrive toute la foule qui environnoit nos Gens se
dissipa. Nous lui offrmes aussi-tt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne
voulut prendre qu'aprs nous avoir v boire avant lui. Il en fut si
satisfait, quoiqu'il ne l'et pas b sans faire quelques grimaces, qu'il
s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se
hta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il
vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa
Cabane. Notre boeuf sal flatta beaucoup aussi son got. Il vuida de mme
le tonneau, en examinant successivement toutes les pices, & la
satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il
ressentoit de notre prsent. Le Capitaine prit ce moment pour lui
tmoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la mme
faveur, & ne perdant pas de v nos propres intrts, il s'effora de
lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux,
que l'eau-de-vie & le boeuf sal ne seroient point pargns  ceux de qui
nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'loquence dans ses
signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle dsire avec beaucoup
d'ardeur. Le Ngre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre
Cabane qui touchoit  la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits
lingots pour lesquels notre passion toit si vive. Un mouvement
d'avidit naturelle porta d'abord le Capitaine  remplir ses poches de
ce prcieux mtail; mais la charge devenant bien-tt trop pesante, je
lui fis faire attention que si le Ngre ne nous toit pas la permission,
qu'il paroissoit nous accorder, il toit beaucoup plus simple de
commencer par remplir le tonneau & le baril qui toient demeurs vuides
dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que
notre Capitaine assroit le Ngre, par de nouveaux signes, que nous lui
donnerions du Boeuf sal & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis
nos deux tonneaux de ce que je ps dmler de plus prcieux dans le tas.
On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les
Miroirs, une pe & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas
qu'il offrit au Ngre, parurent  ce Barbare un quivalent fort
suprieur  des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.

La difficult toit de transporter avant la nuit une proie si riche,
mais si pesante, jusqu' la Chaloupe. Cette entreprise nous cota
beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des
troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres  cet office. Enfin
nous gagnmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Ngres,
qui n'avoit pas cess de nous accompagner, nous retournmes au Vaisseau
avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer  nos
promessess, nous tions rsolus d'envoyer le mme soir  de si honntes
gens, deux tonneaux de Viande sale, & deux barils au lieu d'un, bien
persuads que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce
fut en effet notre premier soin en arrivant  bord. Nous prmes aussi le
parti de renvoyer les dix Ngres que nous avions retenus pour otages. Le
Capitaine joignit  son prsent une piece de Drap, & quelques ustenciles
plus commodes que prcieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne
fissent autant de cas que des Miroirs.

Nous passmes la nuit dans les plus agrables ides du monde, &
l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous
permit pas de fermer un moment les yeux.  peine vmes-nous les
premiers rayons du jour, que nous prparant  regagner la terre, nous
faisions dja disposer la Chaloupe, lorsque nous dcouvrmes entre la
terre & nous, une prodigieuse quantit de Bateaux qui nous parurent
chargs de Ngres. Quoique la confiance ft tablie sur de si bons
fondmens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques
prcautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre
que toutes les armes fussent prpares. Nous n'avions que dix mauvaises
pices de Canon, quoique le Vaisseau ft perc pour trente. Mais nous ne
manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Ngres s'approchant 
mesure que le jour s'claircissoit, nous remarqumes qu'ils toient tous
arms d'Arcs & Flches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun
desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut
trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de
favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant t tents par nos
prsens, ils avoient fait rflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se
rendre matres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrive
s'tant rpandu jusqu' des Habitations plus loignes, d'autres
Ngres, ou leur Roi mme, s'toient hts de descendre la Rivire pour
avoir part au butin.

Ils n'toient plus qu' la porte du fusil. La Mer toit tranquille, &
tous nos signes d'amiti n'empchant point qu'ils ne se serrassent fort
adroitement pour avancer, il ne nous resta plus aucun doute que leur
dessein ne fut d'en venir  l'attaque. Dans cet embarras, le Capitaine
se fiant peu  la dfense de trente deux hommes, qui composoient notre
quipage, contre une troupe de sept ou huit cens Barbares, espra de les
pouvanter par le bruit. Il fit faire une dcharge gnrale de notre
artillerie, & quoiqu'il nous crvt quatre pices de Canon ds le
premier coup, cet expdient fit un effet merveilleux. Les Barbares, qui
vraisemblablement n'avoient jamais eu aucune connoissance des armes 
feu, furent si consterns de ce bruit & du mlange de la fume & des
flammes, que la prcipitation de leur fuite rendit tmoignage  leur
crainte. Nous en vmes tomber quelques-uns dans la Mer, & ne pouvant
attribuer leur chte  nos balles, puisque l'ordre toit de ne pas tirer
vers eux, nous n'en accusmes que leur frayeur. Toutes nos allarmes se
changrent en rise; mais aprs cette avanture, nous conclmes que soit
par la dfiance des Sauvages ou par la ntre, nous devions renoncer 
tout espoir de renouer avec eux, & nous loigner d'une Cte o nous ne
pouvions rien obtenir par la force. Ce ne fut pas nanmoins sans avoir
pris toutes sortes de connoissances & de mesures maritimes pour nous
assrer quelque jour le pouvoir d'y revenir.

Un vent de terre fort imptueux aida bien-tt notre rsolution. Il
devint si violent  neuf heures du matin, que nous fmes obligs de
caller toutes nos voiles, & de nous abandonner pendant tout le reste du
jour  la fureur de l'orage. Notre grand mt fut bris avec un fracas
pouvantable. L'obscurit s'tant rpandu de bonne heure, nous
tremblmes  l'entre de la nuit pour le sort de notre Vaisseau, dans
une Mer sans bornes & sans fond. Si nous avions eu quelque reproche 
nous faire dans notre commerce avec les Ngres, nous aurions regard une
tempte si furieuse, comme un chtiment. Le vent changeoit  chaque
instant, sans rien perdre de sa violence. Notre Vaisseau tant sans
cesse couvert par les flots, & les secousses que nous prouvions
continuellement toient si terribles, que la seule agitation de l'air ne
nous permettoit pas de tenir une chandelle allume. Nous passmes prs
de dix heures dans cet affreux tat, n'attendant qu'une mort invitable.
La lumire du jour diminua un peu l'horreur de notre situation; mais
elle ne changea rien  l'imptuosit du vent, qui continua de faire son
jouet de notre Vaisseau pendant cinquante-quatre heures. Tout l'art de
nos Matelots s'tant puis dans leurs premiers efforts, rien n'toit si
triste que de voir, & le Capitaine & tout l'quipage, couchs le visage
contre le plancher du Vaisseau, roulant quelquefois les uns sur les
autres, ou se chocquant  chaque secousse que le Vaisseau recevoit des
flots, & n'esprant plus que du Ciel l'assistance qui ne pouvoit nous
venir d'aucun secours humain. Personne ne pensant  manger ni  boire
dans une si terrible extrmit, je fus peut-tre le seul qui eut
l'attention de prendre quelque liqueur forte & d'en faire avaller  ma
femme &  mes enfans. J'avois t oblig de les lier aux piliers de ma
Cabane, sans quoi ils auroient couru mille fois risque de se tuer contre
les planches, ou l'un contre l'autre.

Enfin le Ciel, qui ne vouloit mettre que notre constance  l'preuve,
nous dlivra de la plus horrible tempte dont on puisse prendre l'ide
dans l'histoire ou dans les rcits des Matelots. Mais en revenant de
cette espece de mort, nous nous trouvmes aussi embarrasss que des gens
qui ne feroient qu'arriver  la vie. La plpart de nos instrumens de
marine toient briss, jusqu' notre Boussole qui ne se trouvoit plus en
tat de nous servir. Cependant l'tat o nous tions passs nous
paroissant dlicieux aprs celui dont nous tions sortis, nous pensmes
moins  rgler notre route qu' prendre les alimens qui nous toient
devenus si ncessaires, &  rparer les dommages du Vaisseau. Pendant
cinq jours & cinq nuits que dura, ou la tempte, ou cette espce de
dlassement que nous prmes aprs nos peines, en continuant de suivre,
comme au hazard, la direction du vent; nous crmes qu'une navigation si
aveugle & si violente, n'avoit p manquer de nous faire parcourir une
bonne partie du Globe. Cependant vers le midi du sixime jour, un de nos
Matelots ayant cri qu'il voyoit la terre, d'autres gens de l'quipage
qui avoient fait le Voyage d'Angleterre en Amrique nous assrrent que
la terre qui se prsentoit effectivement devant nous toit une des Isles
Canaries, nomme Ferro. Nous sondmes aussi-tt, & nous trouvmes trente
brasses. L'tat de notre Vaisseau nous faisant juger tout lieu du monde
propre  le rtablir &  nous reposer, nous ne balanmes point 
tourner nos voiles vers la terre. Un grand nombre d'oiseaux que nous
commenmes  voir autour de nous, acheva de nous rendre le courage.
Nous n'tions plus qu' deux lieus de l'Isle, lorsque nous dcouvrmes
un Vaisseau, qui paroissoit en avoir fait le tour, pour gagner
apparemment, comme nous, le Port que nous cherchions. Nous ayant
dcouvert en mme-tems, il arbora aussi-tt le Pavillon Anglois; &
voyant le ntre, que nous fmes parotre au moment, il nous salua de
deux coups de Canon, que nous ne pmes lui rendre dans le dsordre o
toit notre artillerie. Mais notre Capitaine, qui toit bien aise de
prendre langue avant que d'entrer dans l'Isle, me proposa de descendre
dans la Chaloupe, & d'aller faire ses excuses  nos Compatriotes, que
nous crmes aussi maltraits que nous par la tempte. J'acceptai
volontiers cette commission. Le Vaisseau qui venoit  nous toit
Marchand comme le ntre. Il se nommoit la Trinit, & le Capitaine M.
Flint. Sans avoir souffert autant que nous, il avoit besoin de quelques
rparations, qui lui avoient fait choisir l'Isle de Ferro, pltt que
celle de Canarie, dans l'esprance de s'y radouber  meilleur march.
Nous entrmes ensemble dans la Rade, qui est naturellement sre &
commode, & qui pourroit le devenir encore plus avec quelque secours de
l'art. La Bourgade qui en occupe les bords, n'est compose que
d'Artisans, de Pcheurs & de Vignerons; l'Isle n'a gures d'autres
proprits que de porter d'excellent raisin & d'autres fruits. Elle est
sans Rivire, & mme sans aucune source d'eau, du moins si ce n'en est
pas une que l'Arbre qu'on nous fit voir, & d'o l'eau coule
continuellement dans des rservoirs dont on ne nous permit point
d'approcher. Les Habitans prtendent que cette eau descend d'une Nue
que nous vmes effectivement au-dessus de l'arbre, & qui se rsout
continuellement sur les feuilles d'o elle coule dans les rservoirs.
Ils donnent  cet arbre le nom de Saint. La grosseur du tronc parot
tre d'environ dix pieds. Il est d'une hauteur mdiocre; mais la
circonfrence de ses branches est fort tendu; & son fruit, qui est une
espce de gland, nous parut d'un excellent got. Cependant le soin qu'on
a d'en carter les trangers, nous fit croire que cette eau merveilleuse
qu'on fait descendre du Ciel, vient de quelque source dont on a
dtermin le cours vers le pied de l'Arbre, ou qui en sort
naturellement.

Pendant qu'on travaillent  rparer les deux Vaisseaux, M. Flint nous
apprit les circonstances de son Voyage, & celles de la tempte qu'il
avoit essuye. Il venoit des parties mridionnales de l'Amrique, o il
toit all de Carthagne pour recueillir des sommes considrables qui
lui toient dues dans divers Ports. Comme il avoit fait un long sjour 
Carthagne, il nous communiqua des Observations si curieuses sur la
situation de cette fameuse Ville & sur l'tat de son commerce, que
l'intrt commun  tous les Anglois de connotre un des principaux
centres de leurs affaires, me fit souhaiter de prendre une copie de ses
Mmoires. Je la placerai ici, telle qu'il eut la bont de me
l'accorder.




MEMOIRE

Sur la Situation & le Commerce de Carthagne


Carthagne, que les Espagnols prononcent _Cartahena_, reut ce nom en
1502 de Rodrigo de Bastides qui la dcouvrit, & qui trouva quelque
ressemblance entre son Port, & celui de la Carthagne d'Espagne.

Ce Port est form pat une Isle, (appelle aujourd'hui _Varu_, dont le
nom toit autrefois _Carex_ ou _Caresha_, & Cadego dans sa premire
origine,) & par une Pninsule qui se joint au Continent, par une Isthme
ou une Langue de terre fort troite, de la longueur d'environ cinq
milles & demi. La Pninsule, qui s'appelle _Nave_, a prs de quatre
milles de long; leur Cte s'tend du Midi  l'Occident, & du Nord 
l'Est. C'est au Midi de la Pninsule qu'est situe l'Isle, elle est
spare de la terre au Nord-Est par un passage fort troit, qui
s'appelle _Passa a Cavallos_, ou Passage des Chevaux; & d'un de ses
coins au Nord-Ouest, sort une Langue de terre, qui s'avanant dans la
Mer l'espace d'environ deux milles, s'tend jusqu' la distance de deux
cent pas de la Pninsule de Nave; c'est l'intervalle de cette distance
qui fait la bouche du Port, & que sa petitesse a fait nommer
_Bocachica_, ou la petite bouche. Le Port a quatre lieus de longueur,
du Nord au Midi; sa largeur est de cinq milles, du Couchant  l'Est:
mais elle n'a pas toujours cette tendu, elle est d'abord rduite 
l'espace d'un mille, par la Pninsule qui vient  s'largir; ensuite
elle redevient large de trois milles, dans un endroit o l'Isthme se
rtrcit; & deux milles plus loin, lorsque l'Isthme se change en une
grande langue de terre, elle n'a pas plus de trois cent pas; de-l, elle
s'ouvre encore pendant un mille & demi; aprs quoi quelques petites
Isles rendent les passages fort troits: elle diminue par degrs
l'espace d'un autre mille, & se change ensuite en un boyau qui continue
pendant deux milles entre des terres marcageuses, quoiqu'il recommence
 s'ouvrir encore vers sa fin. Ce Marais & ce boyau portent le nom de
_Marais & de Lac de Canapot_.

Le Port, qui s'appelle _Laguna_, ou Lac de Carthagne, est un des
meilleurs Ports des Indes Occidentales, & mme du Monde entier; il est
spacieux, & capable de contenir plusieurs Flottes considrables, qui
peuvent s'y remuer librement, quoique les Vaisseaux dont la charge est
pesante, soient obligs de jetter l'ancre  une grande distance de la
Ville, qui a une fort bonne cl. Aussi est-ce dans ce Port que les
Galions passent l'hyver, lorsqu'ils s'arrtent  leur retour de
Porto-Bello, & qu'ils prennent leur Cargaison pour retourner en Espagne;
c'est par cette raison qu'il est si bien fortifi. On y voit plusieurs
petites Isles, surtout au long des Ctes.

Carthagne est divise en haute & basse Ville. La Ville haute, qui est
proprement la Cit, est btie dans l'Isthme; elle s'y tend environ
trois quarts de mille. Dans cet endroit il tend au Nord-Est & au
Sud-Ouest, sur un mille de largeur; aprs quoi faisant un coude d'un
mille & demi au Sud-Ouest, il reprend ensuite au Sud-Est, environ
l'espace d'un demi mille; mais immdiatement au-dessus & au-dessous de
la Cit, il n'est tendu que de quelques pas plus qu'elle. En un mot la
Cit couvre toute la largeur de l'isthme, & commence  l'entre du
Canal; de sorte qu'au Nord-Ouest elle est arrose par la Mer, &  l'Est
par le Canal, dans lequel la Mer entre aussi du Port.

De l'autre ct du Canal est la basse Ville, nomme _Xiximani_, ou
suivant la prononciation Espagnole _Hibimani_. Par contraction on crit
& l'on prononce _Xemani_, mot Indien, qui signifie un Fauxbourg. Elle
est ainsi au Sud-Est de la Ville haute, ou de la Cit, & elle n'a pas la
moiti de sa grandeur.

Aprs la dcouverte de ce Port les Espagnols y aborderent souvent, &
firent la guerre aux Indiens, mais sans y former d'tablissement,
quoiqu'ils l'eussent entrepris plusieurs fois. Enfin l'anne 1527 Dom
Pedro de Eredia eut ordre d'y btir une Ville, & la commena; elle fut
acheve huit ans aprs par Georges Robledo.

Xemani est d'une fondation plus rcente, car le Colonel Beeston n'en
parle point dans son Voyage de Carthagne en 1671, & ce silence
s'accorde fort bien avec les plus anciens Mmoires qu'on a de cette
Place; o l'on observe que de la Cit l'on passoit aux Marais de
Canapot sur un Pont, ou sur une sorte de Chauffe longue de deux cent
pas, o l'on avoit pratiqu deux arches, pour le passage du flux & du
reflux.

Carthagne est une trs-belle Ville, & la plus belle aprs Mxico, de
toute la Partie Orientale de l'Amrique. Elle est compose de cinq
grandes rus, dont chacune a prs d'un demi mille de longueur; les
maisons sont de pierre, & fort bien bties. Une ru plus longue & plus
large que toutes les autres, traverse la Ville entiere, & forme une
grande Place au centre. On y compte cinq glises, outre la Cathdrale
qui s'leve au-dessus de tous les autres difices, & qui ne renferme pas
moins de richesses dans son sein, qu'elle talle de magnificence au
dehors; onze Maisons Religieuses de l'un & de l'autre sexe; une
magnifique Maison de Ville, & un difice qui ne l'est pas moins pour la
Douane. En un mot les Btimens y sont gnralement d'une beaut
extraordinaire. Elle est fort peuple, pour une Ville Espagnole
d'Amrique; on fait monter le nombre des Habitans  plus de vingt-quatre
mille, dont plus de quatre mille sont Espagnols, & le reste Ngres &
Multres; tous si aiss, qu'ils passeroient pour riches dans tout autre
lieu du monde.

Elle est aussi fortifie par l'art que par la nature: le rivage sur
lequel elle est situe est dfendu par sa disposition naturelle, & par
quantit de Rocs, qui ne permettent point aux gros Vaisseaux d'en
approcher. Le Port n'est pas moins sr; l'entre en est garde par un
Fort, qui porte comme elle le nom de _Bocachica_, & qui se nomme aussi
le Fort de S. Louis. Il est  gauche, dans l'endroit o le Canal est le
plus resserr; & vis--vis l'entre, c'est--dire dans le Port mme, 
la sortie du Canal, est une Isle avec un autre Fort, nomm S. Joseph.
Sur le rivage, environ trois quarts de mille au-dessus du Port, on
trouve encore deux Forts, l'un nomm S. Philippe, & l'autre S. Jacques;
& sur la Langue de terre, dont on a parl,  trois milles de la Cit,
est un autre Fort, beaucoup plus considrable & presque inaccessible,
qu'on appelle _El fuerte de Santa Cruz_, & _Castillo grande_. Il n'y
peut aborder qu'un petit nombre de Bateaux, & l'accs en est impossible
du ct de la terre parce qu'il est environn de Marais, & d'un large
Foss que l'eau de la Mer remplit. Vis--vis de ce Fort, sur une pointe
de terre qui sort du Continent, on trouve encore un Fort nomm
_Mananillo_, ou _la petite Pomme_, par allusion  certaines pommes qui
servent  cacher du poison. Enfin l'on compte un septime Fort, appell
_Pastillo_, qui dfend du mme ct l'troit passage de Xemani.

Malgr tant de Fortifications, on a pris plus d'une fois Carthagne; il
est vrai que les Espagnols les ont encore augmentes depuis la derniere
Paix, & qu'ils en ont grossi les Garnisons; de sorte qu'on ne trouveroit
pas aujourd'hui la mme facilit  s'en rendre matres, que les Franois
trouverent dans l'Expdition de M. de Pointis. Carthagne passe
aujourd'hui pour la plus forte Place de l'Amrique, aprs celle de la
Havana; elle n'a jamais t foible, puisque c'est la premire Ville que
les Espagnols ayent fortifie dans le Nouveau Monde. Elle toit dj
dfendu par des Redoutes lorsqu'elle fut prise par le Chevalier
Franois Drake; on y voyoit  peu de distance un Couvent de
Francisquains, capable de rsistance, & deux Forts bien entretenus.
Cependant Gage observe que de son tems, elle toit moins forte que
Porto-Bello. La haute Ville & celle de Xemani sont aujourd'hui
fortifies rgulierement; celle-ci est environne de sept Bastions, & le
Canal qui la spare de l'autre, avec laquelle elle n'a de communication
que par un Pont mobile, lui sert d'un large Foss.  la distance d'un
quart de mille  l'Est Nord-Est, est le Fort Saint Lazare, ou, comme on
l'appelle aujourd'hui, _San Felip de Baraxas_, o l'on passe aussi par
un Pont mobile. Ce Fort commande les deux Villes, & se trouve command
lui-mme par une montagne fort haute, & d'un trs-difficile accs. Du
ct du Sud-Est  un mille du Fort, on trouve sur une Colline le
Monastre de _la Mandre de Popa_, qui tire ce nom de sa ressemblance
avec la poupe d'un Vaisseau. On l'appelle aussi _Nuestra Sennora de la
Candelaria_, & l'on n'a rien pargn pour le rendre capable de dfense.

Carthagne est la Capitale de la Province & du Gouvernement du mme nom,
sur la Cte de _Tierra Firma_, qui se nommoit autrefois _Castillo de
l'Oro_. Cette Province s'tend l'espace de quatre-vingt lieus depuis
_Rio grande_ ou _Madalena_, jusqu'au Golfe de Darien, & n'a pas moins
d'tendu depuis la Cte jusqu' la Nouvelle Grenade. Elle n'est pas
gouverne, comme _Santa Fe_, par une Cour de Justice & une Chancellerie,
mais par un seul Gouverneur, qui y fait sa rsidence avec les Officiers
du Roi. C'est  Carthagne qu'on garde le Trsor royal. Son vque est
dpendant de l'Archevch de _Santa Fe de Bogota_ dans la Nouvelle
Grenade.

Les Gallions y venant prendre le revenu du Roi  leur retour de
Porto-bello, ils y deviennent l'occasion d'un grand commerce, aussi-bien
que les Vaisseaux marchands qui y arrivent sous leur escorte.
Carthagne est fort riche. Son principal ngoce est en perles, en
meraudes, & en toutes sortes de pierres prcieuses. La plus grande
partie des perles y vient de _la Margarita_. On les rafine  Carthagne;
& dans une de ses plus belles rus, on ne trouve que des Ouvriers
occups de cet emploi. Au mois de Juillet, l'usage ordinaire est
d'envoyer un Vaisseau ou deux  la Margarita, pour en apporter les
revenus du Roi & les Marchands de perles. La crainte des Anglois & des
Hollandois oblige les Espagnols de s'armer soigneusement pour ce Voyage.
On envoye aussi chaque anne douze petits Vaisseaux, qu'on nomme la
Flotte de la Perle, avec un Vaisseau de guerre pour les escorter de
Carthagne  _Rancherias_, quelques lieus au Nord-Est de _Rio de la
Hacha_, o la pche des perles est fort riche.

Les meraudes viennent de la Province de Santa Marta & du _Nuevo Regno_.
Cette sorte de pierreries toit fort estime avant que l'Amrique en et
produit un si grand nombre. Un Espagnol curieux de savoir le prix de
deux meraudes les fit voir  un Jouaillier Italien, qui estima l'une
cent ducats, & l'autre trois cens; mais qui voyant, bien-tt aprs, une
caisse remplie des mmes pierres n'en offrit plus qu'un ducat piece. Les
Indiens les portent au nez, & les croyent bonnes contre l'pilepsie. On
les trouve au long des rochers, o elles croissent en veines,  peu prs
comme le cristal; & le tems leur fait acquerir leur clat.

On apporte tous les ans  Carthagne, sur de petites Frgates, la plus
grande partie de l'Indigo, de la Cochenille, & du Sucre, qui se tire de
la Province de Guatemala. Les Espagnols trouvent plus de sret  faire
passer toutes ces richesses au travers du Lac de Grenade jusqu'
Nicaragua, & par cette voie jusqu' Carthagne, o les Gallions s'en
chargent pour l'Espagne, qu' les envoyer par les Vaisseaux de Honduras,
qui ont t fort souvent enlevs par les Hollandois, comme ces Frgates
pourroient l'tre par les Anglois, si les Espagnols n'avoient chass
ceux-ci de l'Isle de la Providence dont ils toient obligs de
s'approcher trop dans leur course.

Pendant plusieurs annes le commerce de Carthagne a beaucoup souffert,
non-seulement des Boucaniers, qui toient un mlange d'Avanturiers de
diffrentes Nations, accoutums  insulter les Ports de la Mer du Nord,
&  s'emparer des Vaisseaux Marchands; mais encore de la part des
Anglois de la Jamaque, & des Hollandois de Curasao & de Surinam, qui
entretenoient sur cette Cte un commerce clandestin avec les Habitans.
Ce commerce portoit le nom de _commerce des Chaloupes_, parce que
c'toit sur des Chaloupes que les Marchands de ces deux Nations venoient
prendre les marchandises que les Habitans du Pas leur apportoient
pendant la nuit dans leurs Canots. Mais si les Anglois & les Hollandois
tiroient un avantage considrable de ce commerce illicite, les
Contrebandiers Espagnols y trouvoient encore plus de profit.
Non-seulement ils vitoient par-l de payer les droits, qui sont
excessifs dans leur Pas, mais ils achetoient les marchandises des
Chaloupes beaucoup moins cher qu'ils ne les auroient achetes des
Gallions  Porto-bello, ou des Marchands  Carthagne, ce qui
n'empchoit pas que celles des Chaloupes ne se vendissent  fort bon
prix.

Cette forte de commerce devint galement pernicieuse au revenu du Roi
d'Espagne, & aux intrts des Marchands de bonne foi. La Cour d'Espagne
n'y apportant aucun remde, quoiqu'elle n'ignort point la grandeur du
mal, il fut bien-tt impossible au Gouverneur de Carthagne de soutenir
l'intrt de sa Nation. On vit parotre les Hollandois avec des
Vaisseaux de vingt, de trente & de trente-six Canons. Les Anglois se
prsentoient de leur ct avec de grandes Chaloupes, & des Brigantins de
huit, de dix, de seize Canons, & quelquefois mme avec des Vaisseaux de
la premire force; de sorte qu'ils se trouverent en tat de protger les
Canots contre les Chaloupes Espagnoles lorsqu'elles entreprirent de les
surprendre.  la fin mme il auroit t difficile aux Espagnols de se
saisir des Canots quand ils n'auroient trouv personne pour les
dfendre; car les Contrebandiers, informs par les espions qu'ils
avoient sur le rivage, ne faisoient pas difficult de rsister aux
Officiers du Roi, & les maltraitrent dans plusieurs occasions. Ainsi la
contrebande s'exeroit ouvertement  la v de la Ville, & fut porte si
loin, qu'elle diminua beaucoup le commerce des Gallions, sur-tout pour
les Provinces de Carthagne, de Santa Marta, Papagan, Grenade &
Venezuela, qui se trouverent fournies par ces voies indirectes de toutes
les marchandises d'Europe dont elles avoient besoin.

Enfin le Gouvernement d'Espagne se dterminant  rprimer tant d'abus,
fit partir trois bons Vaisseaux de guerre, avec ordre de passer l'Hyver
 Carthagne. Ils s'y joignirent  quelques autres Vaisseaux venus de la
Havana; & c'est  cette petite Flotte qu'on a donn le nom de _Guarda de
las Costas_. Ayant bien-tt rencontr cinq Btimens Hollandois qu'elle
attaqua vigoureusement, les Hollandois firent une dfense si desespere,
qu'un de leurs Vaisseaux n'tant plus en tat de rsister, ils prirent
le parti de le couler eux-mmes  fond. Cependant les autres ne prent
viter d'tre pris, & leur cargaison fut estime  100000 pistoles.
Pour achever cette tragdie, seize Marchands Espagnols qui se trouverent
parmi eux, furent conduits  Carthagne, & pendus avec la derniere
rigueur.

Les environs de Carthagne, & l'Isthme mme,  la rserve du seul
endroit o la Ville est situe, sont marcageux; ce qui rend l'air fort
mal sain dans quelques saisons, & produit quantit de maladies. Le
climat est humide & pluvieux. Cependant il est encore moins pernicieux
pour la sant, que celui de Porto-bello, parce qu'il n'est pas si chaud,
ni si humide; & dans d'autres tems de l'anne, le sjour de la Ville est
fort agrable. On y est expos seulement  la _calenture_, dont il n'y a
que les Indiens qui se garantissent, entre ceux qui se montrent  l'air
du soir, qu'on nomme le Serein. Ainsi les Gardes qui veillent la nuit ne
peuvent gures l'viter.

Tout le Pas d'ailleurs est pauvre, strile, montagneux, & ne produit
gures que des arbres fort levs. Rien n'est si sec que le terroir. Il
demeure sans culture, parce qu'il seroit trop difficile d'en tirer
parti. On y trouve aussi peu d'or que de bled; mais les Espagnols s'y
procurent de l'or par leur commerce avec quelques Nations paisibles, que
leur loignement n'empche point de venir trafiquer dans les Villes
frontieres de la domination d'Espagne. Quelques Montagnes fournissent de
la raisine & des gommes aromatiques, du _sang de dragon_, qui est un
baume odoriferant d'un grande vertu, & d'autres liqueurs qui distillent
du tronc des arbres.

Les Habitans des cantons voisins de Carthagne sont les plus fiers & les
plus intraitables de tout le Pas. Jamais les Espagnols n'ont p les
faire entrer dans aucun trait, ni dans aucune association de commerce.
Ils n'y ont trouv que des ennemis cruels, toujours disposs  les
attaquer, & qui ne font pas difficult d'empoisonner leurs flches pour
en rendre les blessures incurables; si adroits d'ailleurs  se servir de
leur arc, qu'ils tuent d'un coup de flche aussi srement que les
Espagnols d'un coup de mousquet. La plpart ont t dtruits dans divers
combats, ou se sont retirs plus loin dans les terres; mais les
Espagnols ont tir peu d'avantage de leur victoire, parce que le Pas
demande un grand nombre d'Habitans pour le cultiver, & plus encore pour
le dfendre. Aussi seroit-il peu capable de dfense s'il toit attaqu
avec vigueur, & surtout si l'on se mnageoit l'assistance des anciens
Habitans, qui seroient charms d'en chasser les Espagnols  toute sorte
de prix.

Suivant les Observations du Pere Feuille de l'anne 1705, qui ont t
vrifies par celles de Dom Juan de Herrera en 1722, 1723 & 1724, la
longitude de Carthagne  l'Occident de Paris est de 77. degrs 46.
minutes 15. secondes, & par consquent de Londres 75 d. 21. m. 15. s. La
latitude observe la mme anne par Feuille, toit de 10. degrs 30. m.
35. s. Mais Herrera dans ses calculs des annes 1709 & 1719, n'a trouv
que 10. degrs 26. m. 35. s. Cette Observation parot la plus exacte,
parce que suivant celle de Feuille  Bocachica, dont il trouva que la
latitude toit de 10. degrs, 20. m. 24. s. il se trouveroit dix minutes
de diffrence entre la Ville & Bocachica, ce qui feroit dix milles
gographiques; tandis qu'il est certain que Bocachica & la Ville ne sont
loignes que de sept milles & demi. Suivant les Cartes de Pople & de
Moll, la latitude de Carthagne est de 10. degrs 34. m. & la longitude
de 76. degrs 35. m. C'est une erreur d'un degr 14. m. dans laquelle
ces deux Auteurs sont tombs par prcipitation, ou par ignorance.

 ce Mmoire, le Capitaine ajota une Relation fort curieuse de la prise
de Carthagne en 1585 par le Chevalier Drake. Il la tenoit de son pere,
qui servoit alors dans la Flotte Angloise, & qui avoit crit les
venemens dont il avoit t tmoin.

Les Hollandois ayant offert  la Reine Elisabeth de la reconnotre pour
leur Souveraine, cette grande Princesse fit de srieuses rflexions sur
leurs offres, & considrant les troubles que l'Espagne avoit suscits
dans ses tats depuis le commencement de son rgne, la haine mortelle
des Espagnols pour ses Sujets & pour sa Religion, les ressentimens
particuliers dont leur Roi toit anim contr'elle, & les violences qu'il
avoit exerces nouvellement en faisant saisir dans ses Ports les
Vaisseaux & les marchandises des Anglois; enfin plus excite encore par
les ambitieux desseins de Philippe II, elle rsolut, de l'avis de son
Conseil, de recevoir les Hollandois sous sa protection, & de les
assister de toutes ses forces suivant l'engagement des anciens Traits.
Mais elle refusa la Souverainet de leur Pas, & formant au contraire
des vs beaucoup plus nobles, elle entreprit de les rtablir dans leur
ancienne libert. Comme il s'agissoit d'abord de les dlivrer de
l'oppression des Espagnols, elle leur envoya un secours de six mille
hommes, & ne doutant point que cette dmarche ne fut regarde en Espagne
comme une dclaration de guerre, elle se crut oblige pour garantir ses
propres tats, de mettre une Flotte en Mer, qui attirt d'un autre ct
l'attention des Espagnols.

Cette Flotte toit compose de vingt Voiles, tant Vaisseaux que Piraces,
& portoit  bord 2300. hommes, sous le commandement du Chevalier Drake,
qui fut honor tout  la fois du titre de Gnral & d'Amiral. Ses
Officiers de terre toient Christophe Carlisle, Lieutenant Gnral;
Antoine Powell, Sergent Major; Mathieu Morgan & Jean Samson, Marechaux
de Champ. Les Capitaines se nommoient Antoine Plat, douard Winter, Jean
Goring, Robert Pen, Georges Barton, Jean Marchant, Guillaume Ceril,
Walter Biggs, Jean Haman, & Richard Slanton. Les noms des Vaisseaux & de
leurs Capitaines toient, Martin Frobisher, Vice-Amiral, commandant le
Primrose; Franois Knolles, Contre-Amiral, commandant le Gallion
Leicester; Thomas Venner, l'Elisabeth Bonaventure; douard Winter,
l'Aid; Christophe Carlisle, le Tygre; Henry White, le Seadragon; Thomas
Drake, le Thomas; Thomas Scely, le Minion; Samuel Cagley, le Talbot;
Robert Crosse, le Bond; Georges Fortescue, le Bonner; douard Carelesse,
le Hope; James Erizo, le White Lyon; Thomas Maon, le Francis; Jean
Rivers, le Vantage; Jean Vaughan, le Drake; Jean Varneg, le George; Jean
Martin, le Benjamin; Richard Gilman, le Stout; Richard Hawkins, le Duk;
James Bitfield, le Swallow.

Le 12. de Septembre toute la Flotte mit  la voile du Port de Plimouth,
pour gagner la Cte d'Espagne. Elle y fit quelque butin aux environs de
Vigo, d'o elle passa au Cap Verd. Elle y brla San-Jago ou Plaga,
Capitale d'une Isle du mme nom. Ni le Gouverneur, ni l'vque, ni
personne de la Ville, ne parut pour demander grace; ce que les Anglois
attribuerent au remord que les Espagnols conservoient d'avoir massacr
cinq ans auparavant avec autant de lchet que de perfidie, le Capitaine
Guillaume Hawkins de Plymouth, & tous ses gens. Ces barbares avoient
raison de craindre encore notre ressentiment pour la cruaut qu'ils
avoient exerce  l'gard d'un petit garon de la Flotte, dont ils
s'toient saisis. Aprs lui avoir coup la tte, ils lui avoient arrach
le coeur, & mis en pices tous ses membres: ce fut pour tirer vangeance
d'une action si cruelle, que les Anglois brlerent non-seulement la
Ville, mais toutes les maisons du Pas, & qu'ils mirent en plusieurs
endroits, sur-tout  l'Hpital, que le feu avoit pargn, des Affiches
qui rendoient tmoignage du crime & du chtiment.

Del, ils prirent directement la route des Indes Occidentales; mais la
maladie se mit quelques jours aprs dans leurs troupes, & leur fit
perdre un grand nombre de Soldats. C'toit une fivre ardente, qui les
emportoit en peu de jours, & qui leur laissoit aprs leur mort des
taches dans toutes les parties du corps, comme celles de la peste. Ils
l'attribuerent au mauvais air, & ceux qui eurent le bonheur d'en
revenir, sentirent long-tems aprs un affoiblissement considrable dans
leurs forces, & particulierement dans leur mmoire. N'ayant pas laiss
de continuer leur course, ils passerent par l'Isle de la Dominique & par
celle de Saint Christophe, d'o ils se rendirent  Hispaniola. C'toit
le premier jour de l'an: ils le clbrerent par l'incendie d'une partie
de la Capitale, aprs avoir inutilement propos aux Espagnols de payer
une ranon pour s'exempter de cette perte; & les vingt-cinq mille ducats
qu'ils donnerent ensuite pour sauver le reste de la Ville, n'empcherent
point les Anglois d'emporter tout le butin qu'ils y avoient dja fait.

Ils passerent ensuite au continent de l'Amrique mridionale, &
s'approcherent de la Cte de Carthagne  la porte du mousquet. N'ayant
point trouv de rsistance  l'entre du Port, le Vice-Amiral & les
Capitaines des Barques & des Pinaces reurent l'ordre d'attaquer le
premier Fort qui la dfend, & le Gnral dbarqua ses troupes vers le
soir  quelque distance. Il marcha le long du rivage avec beaucoup de
silence, & s'toit dja avanc fort heureusement  deux milles de la
Ville, lorsqu'il rencontra un corps de cent Cavaliers qu'il attaqua
brusquement, & qui tournerent le dos  la premire dcharge de la
mousqueterie Angloise. Dans le mme instant il entendit quelques voles
de canon. C'toit le signal dont le Vice-Amiral toit convenu avec lui,
pour l'avertir qu'il avoit commenc l'attaque du Fort; mais cette
entreprise toit plus difficile qu'on ne s'y toit attendu. Le Fort,
quoique petit, toit en tat de faire une vigoureuse dfense; &
l'endroit le plus troit du Canal, qui fait l'entre du Port, toit
travers par une chane qui en bouchoit le passage. Ainsi le bruit du
canon ne servit qu' donner l'allarme aux autres parties de la Cte.

Cependant le Gnral avoit continu d'avancer, & n'toit plus qu' un
demi mille des murs de Carthagne. Il trouva que le passage se
rtrecissoit tout d'un coup, & n'avoit plus cinquante pas de largeur.
D'un ct c'toit la Mer, & de l'autre le grand Bassin qui forme le
Port. Il observa la Place, qui toit environne d'un mur de pierres &
d'un foss, flanqu de diffrens ouvrages. Il n'y avoit qu'un seul
chemin pour les chevaux & les voitures, & les Habitans l'avoient dja
bouch avec quantit de tonneaux remplis de terre. Il toit dfendu
d'ailleurs par six grosses pices de canon. Les Habitans en firent une
dcharge  l'approche des Anglois. Ils firent avancer en mme-tems deux
grandes Galeres, montes chacune d'onze pices de canon, qui jouoient
sur l'Isthme en travers; outre trois ou quatre cens Mousquetaires
qu'elles avoient  bord. Ils en avoient post aussi trois cens sur terre
pour garder ce passage.

Toute cette artillerie fit un feu terrible sur les Anglois; mais le
Lieutenant Gnral Carlisle prenant avantage de l'obscurit, marcha le
long de la Cte, & trouvant l'eau qui commenoit  baisser, il se mit
facilement  couvert des coups de feu. Tous les Anglois ayant ordre de
ne pas tirer avant que d'tre arrivs aux murs de la Ville, ils
s'avancerent jusqu' la barricade des tonneaux sans s'tre servis de
leurs mousquets. Mais aussi-tt qu'ils y furent arrivs, ils
renversrent imptueusement la barricade, & faisant leur dcharge sur
l'ennemi, ils en vinrent tout d'un coup aux picques & aux pes. Les
Espagnols se virent forcs de tourner le dos & d'abandonner le passage.
On les poursuivit si furieusement, qu'ayant recommenc deux fois  faire
face, ils furent pousss, sans avoir le tems de respirer, jusqu' la
grande Place de la Ville; & desesprant enfin de pouvoir rsister plus
long-tems, ils sortirent de la Place pour rejoindre leurs femmes & leurs
enfans, qu'ils avoient eu la prcaution d'envoyer  la campagne.

Ils avoient lev  l'entre de chaque ru d'autres barricades de
terre, avec une espece de retranchement qui cota quelque chose 
forcer. Mais ceux qui les dfendoient s'tant bien-tt disperss, les
Anglois y perdirent peu de monde. Ils avoient post aussi dans des lieux
avantageux un grand nombre d'Indiens, avec leurs arcs, & ces flches
empoisonnes, dont la moindre blessure toit mortelle. Ces Barbares nous
tuerent quelques Soldats. Au long des rus, les Espagnols avoient plant
dans la terre une infinit de pointes de fer, qui toient empoisonnes
comme les flches des Indiens; mais nos Officiers s'en tant apperus
firent marcher leurs gens sur le bord de la Mer, qui baigne la Place
jusqu'au pied des maisons; desorte que ces odieuses inventions, si
contraires aux loix de la guerre, ne furent pernicieuses qu' un petit
nombre d'Anglois. Ce soin qu'ils avoient eu de se prparer avec tant de
prcautions, venoit d'un avis qu'ils avoient reu de l'approche de notre
Flotte vingt jours avant notre arrive; ce qui avoit mme donn assez de
loisir aux Habitans pour mettre tous leurs effets  couvert.

Dans cette action les Anglois firent prisonnier Dom Alonzo Bravo, qui
commandoit  la premire barricade. Ne trouvant plus d'ennemis 
combattre, ils passrent six semaines dans la Place. Mais dans cet
intervalle, ils furent repris de la calenture, mal dangereux que les
Espagnols mme attribuent  l'air, & qui se gagne le soir au serein. Les
tristes effets de cette maladie empchrent le Chevalier Drake de suivre
le dessein qu'il avoit d'aller  Nombre de Dios, & de gagner ainsi par
terre la fameuse ville de Panama, o il esproit de trouver assez de
richesses pour se ddommager des fatigues du Voyage. Pendant le sjour
qu'il fit  Carthagne, il traita les Habitans avec beaucoup de
civilit; & le Gouverneur, l'vque, avec quantit d'autres personnes de
distinction, ne firent pas difficult de lui rendre les mmes
politesses.

Cependant il arriva aux Anglois un accident qui leur apprit  ne jamais
faire trop de fond sur les apparences de l'amiti, dans un Pas subjugu
par la force. Une de nos sentinelles, qui avoit son poste sur le plus
haut clocher de la Ville, ayant un jour dcouvert deux petites Barques
qui s'avanoient sur la Mer, quantit d'Officiers & de Matelots
entrrent aussi-tt dans deux Pinaces, pour aller au-devant d'elles &
s'en saisir, avant qu'elles pussent tre informes que nous nous tions
rendus matres de la Ville. Malgr toute la diligence des Anglois, les
deux Barques avoient dj reu quelque signal qui les avoit averties du
danger. Elles gagnrent le rivage en voyant approcher nos Pinaces, &
leur quipage se cacha aussi-tt dans les bruyres, avec quelques
Espagnols de qui elles avoient reu le signal. Nos Anglois voyant les
Barques vuides, y entrrent tmrairement, & se tinrent  dcouvert sur
le pont, o ils furent salus d'une dcharge de mousqueterie, qui leur
tua deux Capitaines, Wancy & Moon, avec cinq ou six de leurs gens. Les
autres ne se trouvant point assez forts pour se vanger sur le champ de
cette perfidie, & la plpart tant des Matelots qui n'avoient pas mme
apport leurs armes, parce qu'ils avoient cr que leur canon suffisoit
pour forcer les deux Barques, retournerent  la Ville, & n'y
remporterent que le chagrin de leur perte.

Les Espagnols, suivant l'usage auquel ils ne manquent jamais, de
s'obstiner trop long-tems contre toutes sortes de propositions, &
d'accepter ensuite servilement toutes les conditions qu'on veut leur
imposer, refusrent d'abord de convenir d'une somme pour racheter la
Ville. Mais lorsqu'ils nous virent rsolus de la brler, & que cette
mnace fut mme excute dans quelque partie, ils consentirent  payer
cent dix mille ducats pour sauver le reste. Ainsi quoique Carthagne ne
ft pas la moiti aussi considrable que Saint Domingue, nous en
exigemes une ranon beaucoup plus grosse, parce que l'excellence de son
Port, la nature de son commerce & les richesses de ses Habitans, en font
une Place beaucoup plus importante; l'autre n'tant gures habite que
par des gens de Robbe ou des personnes sans emploi, comme la rsidence
du Conseil suprme, o ressortissent toutes les Provinces du Continent,
& toutes les Isles.

La somme ayant t paye suivant les conventions, nous quittmes la
Ville; mais ce fut pour nous rendre  l'Abbaye voisine, qui est situe
proche du Port, & dfendu par un bon mur de pierres. Nous y mmes une
garnison, en reprsentant aux Espagnols que ce lieu n'avoit point t
compris dans la capitulation. Ils sentirent que nous les surpassions en
adresse, & ne s'loignerent point de payer une nouvelle ranon; mais ils
y vouloient comprendre un Fort voisin, quoique nous demandassions
sparment mille livres sterlings pour chacune de ces deux Places. Leur
dessein sans doute toit de nous prouver; cette difficult leur cota
cher, car le Chevalier Drake ennuy de leur lenteur, fit sauter le fort
par le moyen d'une mine. Les Espagnols publirent dans ce tems-l,
qu'outre des sommes inestimables en or & en argent, nous leur avions
enlev 230. pices d'Ordonnance; mais il n'y en avoit point alors un si
grand nombre dans la Ville. Il est certain, par nos propres calculs, que
dans toute cette expdition, nous n'en tirmes que 240. de toutes les
Villes dont nous nous permmes le pillage.

Notre Flotte tant remonte ensuite  l'embouchure du Port, s'arrta
prs d'une Isle extrmement agrable, remplie d'Orangers & d'autres
arbres, qui toient couverts des fruits les plus dlicieux. Ils toient
plants si rgulierement, que l'Isle entiere, dont le circuit est
d'environ trois milles, ne paroissoit compose que de Vergers & de
Jardins. Ce ne peut tre la mme Isle dont on a parl dans la
description, o est  prsent le Fort de San-Josepho.

Le Chevalier Drake ayant fait renouveller les provisions d'eau  toute
sa Flotte, d'un excellent puits qui se trouvoit dans la mme Isle, se
remit en Mer le 31 de Mars. Deux jours aprs, on s'apperut qu'un grand
Vaisseau que nous avions pris  S. Domingue, charg de marchandises &
bien mont d'Artillerie, commenoit  faire eau de toutes parts, ce qui
nous obligea de retourner  Carthagne, o nous employmes dix jours 
transporter sur un autre Vaisseau cette riche Cargaison. Ensuite
remettant  la voile, nous prmes notre route vers le Cap de S. Antoine,
qui fait la pointe la plus occidentale de l'Isle de Cuba, o nous
arrivmes le 27 d'Avril.

Carthagne s'est venge depuis ce tems-l des Anglois, non-seulement par
la ruine du Commerce des Chaloupes, mais en prenant sur eux l'Isle de la
Providence, que les Espagnols ont nomme _Santa Catalina_. Cette Isle
est  36 lieus vers l'Est de la Cte de Honduras;  70 Nord-Nord Ouest
de Porto-Bello; & sa latitude est 13 deg. 15 min. de sorte qu'elle est
situe merveilleusement pour causer beaucoup d'incommodit aux
Espagnols. Quoiqu'elle ait peu d'tendu, nous n'avons point de
Plantations en Amrique dont nous puissions tirer plus d'avantages, &
notre intrt doit nous faire conserver le dfit de nous en remettre en
possession. Les Boucaniers s'en sont saisis deux fois depuis que nous
l'avons perdu, & la trouvoient aussi trs-favorable  toutes leurs
entreprises; mais les Espagnols ne les ont pas laisss long-tems matres
d'un lieu, d'o ils pouvoient faire  tous momens des invasions sur
leurs Ctes, & causer de l'embarras aux Galions dans leur route de
Porto-Bello  Carthagne.

Je ne prvoyois point en tirant la copie de ce Mmoire, qu'il dt jamais
contribuer ou nuire  ma sret. L'envie de m'instruire toit mon unique
motif, & ce fut elle encore qui me fit commencer ds le mme jour 
faire exactement le Journal de mon Voyage. Je commis seulement une
imprudence en gardant  part le Mmoire de Carthagne, & l'on me fit
connotre dans la suite qu'il m'auroit t moins dangereux, si j'eusse
pris soin de le mler comme indiffremment dans mon Journal.

Aprs avoir pris huit jours de repos aux Canaries, nous retournmes vers
l'Afrique avec le premier vent favorable. Sans nous tre ouverts
particulierement aux Anglois que nous quittions, nous les avions trouvs
mieux instruits que nous, sur la partie de l'Afrique dont nous avions
dja parcouru les Ctes. Leur Pilote, qui avoit fait plus d'une fois la
mme route, nous donna des lumires que nous regretmes de n'avoir pas
eus pltt, & qui nous servirent encore dans la suite de notre
Navigation. Mais nous leur cachmes soigneusement le butin que nous
avions fait parmi les Ngres; & les esprances que nous emportions pour
l'avenir. Quoique nous n'eussions trouv personne  Ferro qui st
distinguer mieux que nous la qualit des Mtaux, quelques essais que
nous avions faits secretement ne nous laissoient aucun doute de la
ralit de notre or, & notre Capitaine mditoit dja divers moyens de
retourner plus heureusement  la source.

Nous eumes ds le lendemain la ve du Cap de Boyador, & continuant notre
route sans avancer plus prs du Continent, nous prmes seulement la
rsolution, en passant pour la seconde fois au long de la mme Cte,
d'observer plus exactement que jamais les lieux o nous avions abord.
Il ne nous fut pas difficile de les reconnotre, & celui qui attiroit
encore tous nos dsirs nous parut tel que nous l'avions grav dans notre
mmoire. Nous ne doublmes point cette heureuse pointe, sans tre
vivement tents de nous exposer aux hazards d'une nouvelle descente; &
pendant quelques momens que nous conservmes cette pense, nous prmes
plaisir  nous flatter, qu'il ne nous seroit pas impossible d'enlever
le reste des Lingots, avant que les Ngres eussent le tems de se
reconnotre. Mais notre petit nombre, & la ncessit de laisser du moins
la moiti de nos gens  la garde du Vaisseau, rfroidirent cette
chaleur. D'ailleurs, comme si le Ciel et voulu nous fortifier contre
une tentation si dangereuse, le vent nous servit si favorablement  ce
passage qu'ayant dur quatre jours avec la mme force, nous fmes malgr
nous plus de 300 lieus dans un espace si court. Nous fmes ensuite
arrts pendant neuf jours par un calme si profond, que la Mer
paroissoit immobile. Quoique nous nous crussions fort loigns de la
terre, il ne se passoit pas de jour o nous ne vissions quelques oiseaux
qui s'approchoient de nous  la porte du fusil; nous en tumes
quelques-uns, que les Matelots allerent prendre dans la Chaloupe, avec
le secours des Rames. Nous dissipmes encore l'ennui d'un si long
retardement par l'amusement de la Pche. Enfin le dixime jour, il
s'leva au Nord un orage violent qui nous fit craindre une nouvelle
tempte; mais qui se termina bientt par une affreuse pluye.

Nous fmes surpris sous la Ligne d'un autre calme, qui auroit cot la
vie  ma femme, s'il eut dur plus long-tems. Elle se trouva si
affoiblie, qu'ayant perdu la connoissance pendant plus de quatre heures,
elle ne revint  elle-mme qu' l'aide de plusieurs soufflets, avec
lesquels je fis agiter l'air dans ma Cabanne. Cette langueur la
reprenant aussitt que le mouvement de l'air cessoit, je fus oblig
pendant trois jours d'acheter par des sommes immenses les services de
quelques Matelots, qui se trouvant eux-mmes fort incommods de leur
situation, se crurent en droit de me faire payer leur secours. Nous
sortmes de cet embarras pour retomber dans un nouveau danger; le vent,
dont la joye de le sentir renatre nous fit user d'abord avec peu de
prcaution, poussa notre Vaisseau avec tant de violence sur un Banc de
sable, qui n'toit pas marqu sur nos Cartes, que nous demeurmes
beaucoup plus immobiles que nous ne l'avions t pendant les deux
calmes. Notre Capitaine mortellement allarm, fit d'abord visiter
toutes les parties du Vaisseau, elles se trouverent saines; mais il n'en
fut pas plus rassur contre un accident qui paroissoit sans remede.
Cependant deux heures aprs, nous crmes sentir que le Vaisseau
recommenoit  flotter. Il reprit en effet le cours du vent, & nous
rendmes graces au Ciel de nous avoir sauv d'un pril, que nous ne
connoissions pas mieux en le voyant finir, que lorsqu'il avoit commenc.
Quelques-uns de nos Matelots nous assurerent nanmoins qu'ils en avoient
v des exemples, & donnerent  la cause de nos frayeurs le nom de Sable
mouvant, qui se forme quelquefois par le seul choc des flots, sur-tout
dans les momens qui prcedent un grand calme, & qui se rsout ensuite
lorsque l'agitation recommence. Depuis notre dpart de Londres, j'avois
cru reconnotre dans la conduite du Capitaine, & dans toute la manoeuvre
du Vaisseau, que je n'tois pas avec les plus habiles gens du monde; &
je ne ps m'empcher, en sortant de ce dernier danger, de lui faire
entrevoir l'opinion que j'en avois. Loin d'en parotre offens, il me
confessa que dans la ncessit de rparer sa fortune, il avoit donn
beaucoup au hazard, & qu'il apportoit  son mtier moins de lumires que
de rsolution. Nous gagnmes enfin le Cap de Bonne-Esprance, o la
crainte qu'il ne fut arriv quelque dommage au Vaisseau en donnant sur
le Banc de sable, lui servit de prtexte pour entrer dans la Rade.

Nous tions si bien avec les Hollandois, que n'ayant que de l'assistance
 nous en promettre, nous abordmes  pleines voiles au rivage. On nous
y fit l'accueil que nous avions esper. Je conus par les discours du
Capitaine qu'il avoit d'autres vs, que celles dont il s'toit fait un
prtexte. Il ne me les dissimula point lorsque nous fmes  terre. La
Compagnie Hollandoise des Indes Orientales ayant form un trs-bel
tablissement  cette extrmit de l'Afrique, il se proposoit
non-seulement de vrifier la ralit de notre trsor, mais de prendre
adroitement les connoissances qui nous manquoient pour le succs de nos
esprances, & de jetter les fondemens de l'entreprise qu'il mditoit 
son retour. Nous trouvmes dans la grande Habitation des Hollandois,
qui est prs du Fort, des gens d'autant plus entendus sur la matire des
Mtaux, que cette partie de l'Afrique n'tant point sans Mines d'or &
d'argent, ils s'exeroient continuellement  cette recherche. Mais la
crainte de nous trahir nous empcha d'abord de nous ouvrir avec trop de
confiance, sur-tout lorsque nous emes remarqu que les Hollandois
faisoient eux-mmes un profond mystere de leurs Mines.

Ils nous permirent nanmoins de visiter pour notre amusement tous les
endroits qu'ils ont cultivs, & la seule prcaution qu'ils prirent avec
nous, fut de nous faire accompagner d'un Interprte, qui toit sans
doute en mme tems notre Espion. Peut-tre que sous ombre de satisfaire
notre curiosit, ils toient ravis d'avoir l'occasion de faire connotre
aux Anglois la force & la beaut de cette Colonie. Aprs nous avoir fait
voir le Jardin de la Compagnie, qui est d'une beaut rare, & o l'on
trouve avec toutes sortes de fruits dlicieux, les arbres & les Plantes
les plus rares de l'Europe; on nous fit traverser une grande montagne,
sur laquelle nous prmes plaisir  chasser de gros Singes qui y sont en
abondance. Comme nous n'tions munis de rien pour nous faciliter cette
chassee, & que l'occasion seule nous en avoit fait natre l'envie, tous
nos efforts ne purent nous en faire prendre que deux dans le cours d'un
aprs-midi. Nous tions quatre; le Capitaine & moi, avec notre Guide &
l'crivain du Vaisseau. Je ne puis reprsenter toutes les souplesses des
animaux que nous poursuivions, ni avec combien de lgeret & d'impudence
ils revenoient sur leurs pas, aprs avoir pris la fuite devant nous.
Quelquefois ils se laissoient approcher  si peu de distance, que
m'arrtant vis--vis d'eux pour prendre mes mesures, je me croyois
presque certain de les saisir; mais d'un seul saut ils s'lanoient 
dix pas de moi, ou montant avec la mme agilit sur un arbre, ils
demeuroient ensuite tranquilles  nous regarder, comme s'ils eussent
pris plaisir  se faire un spectacle de notre tonnement. Il y en avoit
de si gros, que si notre Interprte ne nous eut point assur qu'ils
n'toient pas d'une frocit dangereuse, notre nombre ne nous auroit pas
paru suffisant pour nous garantir de leurs insultes. Comme il nous
auroit t inutile de les tuer, nous ne fmes aucun usage de nos fusils.
Mais le Capitaine s'tant avis d'en coucher en jou un fort gros qui
toit mont au sommet d'un arbre, aprs nous avoir long tems fatigus 
le poursuivre, cette espece de menace dont il se souvenoit peut-tre
d'avoir v quelquefois l'execution sur quelqu'un de ses semblables, lui
causa tant de frayeur qu'il tomba presqu'immobile  nos pieds; & dans
l'tourdissement de sa chte nous n'emes aucune peine  le prendre:
cependant lorsqu'il fut revenu  lui, nous emes besoin de toute notre
adresse & de tous nos efforts pour le conserver, en lui liant
troitement les pattes. Il se dfendoit encore par ses morsures, ce qui
nous mit dans la ncessit de lui couvrir la tte, & de la serrer avec
nos mouchoirs. Nous en prmes un autre, que l'crivain renversa d'un
coup de pierre, & qui en fut si bless, qu'il mourut quelques jours
aprs.

En descendant de l'autre ct de la montagne, nous fmes surpris qu'au
lieu du terrain sec & sablonneux que nous avions v jusqu'alors, il ne
se prsenta qu'une perspective riante dans une Plaine  perte de v.
C'toient, en plusieurs endroits, des Habitations, qui ressembloient 
nos Bourgs &  nos meilleurs Villages. La plpart des maisons toient
bties de briques, & ne le cdoient point pour la propret & l'agrment,
aux jolies maisons de Hollande. La Campagne toit couverte de verdure.
Notre Interprte nous assura que la terre y toit aussi bonne, que dans
les cantons les plus fertiles de l'Europe, & qu'elle y produisoit toutes
sortes de grains & de fruits. Mais cette belle Plaine, qui n'a pas moins
de quinze lieus d'tendu, est infeste continuellement par un grand
nombre de btes sauvages, qui descendent des montagnes arides dont elle
est borde. Quoique tous ces animaux n'en veuillent point  la vie des
hommes, il s'y trouve des Lions, des Tigres, des Lopards, des Chiens
sauvages, des Loups, & d'autres ennemis de la race humaine,  qui la
faim fait quelquefois commettre des dsordres fort sanglans. Les
Laboureur ne conduisent point la charu sans tre arms, & l'entre de
toutes les Habitations est dfendu par des fosss & par des portes. On
trouve d'ailleurs dans le Pas toutes sortes de gibiers,
particulierement des cerfs, dont le nombre est prodigieux. Il y a
quantit de chevaux sauvages, parmi lesquels il s'en trouve d'une beaut
extraordinaire. Ils ont la peau diversifie de rayes blanches & noires.
Mais on parvient difficilement  les dompter. Les eaux des Sources & des
Rivires tant excellentes & fort poissonneuses, il ne manque rien  ce
beau canton pour la commodit & l'agrment de la vie.

L'amusement qui nous avoit arrts sur la Montagne ayant consum une
grande partie du jour, notre Interprte nous fit craindre que si
l'admiration nous retenoit plus long-tems  considerer la plaine, nous
ne fussions exposs  la rencontre de ces terribles animaux dont il nous
avoit peint la frocit. Nous pressmes notre marche. Toutes les
Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en
voir une pour prendre une ide de toutes les autres. Celle o nous
arrivmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande.
On nous y reut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit
quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les
rus. Il revint une heure aprs, avec une femme Angloise qu'il avoit
rencontre, & qui marquoit une joie extrme de se trouver avec trois
personnes de son Pas. Elle s'toit marie en Hollande  un Tailleur,
qui n'ayant p se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'toit
dtermin  venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'toit
pas sans agrment, & le Capitaine qui conservoit son ancien got pour le
plaisir, lui ayant propos en badinant de nous suivre, elle nous surprit
par la facilit qu'elle et  goter cette offre. Nous profitmes du
moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille
choses que nous n'esprions point d'apprendre de notre Interprte. Elle
nous dit que les Hollandois n'avoient gures d'autre commerce avec les
Naturels du Pas, que celui de l'or & des dents d'lephans. S'ils ont
des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mmes, le secret en est
bien impntrable, puisqu'aprs plusieurs annes de sjour au Cap, elle
ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assra
que dans divers tems de l'anne, plusieurs nations Caffres leur
apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont
nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que
tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits
miroirs, les toffes, & toutes les denres qui servent  apprivoiser les
Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils
aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens
fabriqus. La plpart sont entierement nuds, & d'une noirceur
surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cru. On ne leur connot
ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes
formes de branches d'arbres, sont rpandus dans les montagnes, &
n'offrent qu'un amas dgotant de salets qui infectent l'air. Ils sont
riches en troupeaux de toute espce.  peu de distance du lieu o nous
tions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus
de cent mille btes  cornes dans une Nation qui n'est pas compose de
plus de deux mille Ngres, & qui n'occupe pas plus de dix lieus dans
tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentes pour les
civiliser n'ont abouti qu' faire prendre au plus grand nombre la
rsolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant
d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse
accoutumer quelques-uns  rendre des services rguliers dans les
Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient  les
apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidlit.

Le commerce qu'ils exercent eux-mmes, non-seulemeut des prisonniers
qu'ils font  la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux
sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit &
quelque pouvoir, ne leur rapporte gures que des liqueurs fortes & des
ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus
pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent
tout en usage pour s'en garantir. Il est arriv plus d'une fois qu'au
jour marqu pour les changes, la plpart se donnoient la mort par
diffrentes voies, ou qu'ils se prcipitoient dans la Mer en mettant le
pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient
frustrs de leur proie sans tre en droit d'en faire un reproche  ceux
de qui ils l'avoient re. Malgr les prcautions que l'exprience fait
prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui russissent  se dlivrer
de la vie pour viter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans
l'esclavage.

Au lieu de perdre le tems  visiter d'autres Habitations Hollandoises
qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions dja v dans la
premire, nous proposmes  notre Interprte de nous conduire le
lendemain dans quelque canton habit par des Ngres. Il consentit  nous
en faire voir un qui n'toit qu' quatre lieus de Delpht, dans une
gorge de la Montagne que nous avions traverse. Nos chevaux toient
assez bons pour nous faire esprer de revenir commodment avant la fin
du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, toit de se
familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Ngres,
pour nous faciliter le grand dessein auquel ses mditations se
rapportoient continuellement. Il promit  l'Angloise de se charger
d'elle  notre retour, & lorsque je lui demandai srieusement  quoi il
la destinoit, il me dit qu'elle pourroit tre utile, en qualit de
Servante,  ma femme &  mes enfans. Mais croyant pntrer ses vs, je
le priai d'abandonner un projet qui blessoit la biensance, & j'obtins
de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui toit
lasse apparememt de son mari.

Les Ngres, dont nous visitmes l'Habitation, toient de la race des
Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples
barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutums  les voir
sans effroi, & nous fmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous
firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas
mauvaise apparence, avec une espce de pain compos d'une racine dont le
got approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois
l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples
peaux de Mouton, avec la laine, prpares avec de l'excrment de vache &
une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables  la v qu'
l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilis. Elle
habite la Cte orientale & mridionale. Les Hotentots sont agiles,
robustes, hardis & plus adroits que les autres  manier leurs armes, qui
sont la zagaye & les flches. Ils vont mme servir chez les autres
Nations en qualit de Soldats. Leur exercice principal est la chasse.
Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnes des lephans, des
rhinoceros, des lans, des cerfs; & ce qui est extrmement singulier,
c'est, dit-on, qu' les entendre parler des Hollandois, lors mme qu'ils
les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils
les regardent comme des misrables, qui viennent cultiver avec beaucoup
de peine les terres de leur Pas, au lieu d'y vivre en repos, ou de
s'occuper comme eux  la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient
d'eux-mmes, rien ne peut reprsenter les horreurs de la vie qu'ils
menent. Ils sont d'une salet qui surpasse l'imagination, comme s'ils
mettoient leur tude  se rendre affreux & dgotans. Ils se frottent le
visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse
noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tte, ce
qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des
pices de cuivre ou de verre. Les plus considrables parmi eux portent
aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras,
au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de
petites peaux tailles exprs, ou d'intestins d'animaux, & se font des
colliers avec de petits os de diffrentes couleurs. Mais quoique cette
Nation soit horrible  la v, elle n'approche point, pour la frocit &
la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interprte nous fit des
relations presqu'incroyables. Ma mthode dans ce Journal ayant toujours
t de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vs par mes yeux, je me
suis content dans ces occasions d'crire seulement les principaux
traits que j'ai p recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne
donnent point au Pas des Caffres moins d'onze ou douze cens lieus
d'tendu. Il est born dans les terres par une longue chane de
Montagnes. Les Portugais ont nomm Picos Fragosos celles qui s'avancent
du ct du Cap de Bonne Esprance. Le mot de Caffre signifie _sans Loi_,
il vient du mot _Cafir_ ou _Cafiruna_, que les Arabes donnent  tous
ceux qui nient l'unit d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans
de ce Pas, parce qu'on a prtendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni
Religion. Ils ignorent eux-mmes que nous leur donnions le nom de
Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a s depuis, par diverses
Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de
Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples
sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On
comprend dans le Pas des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant
d'or & d'lephans, qu'on a dout si ce n'toit pas l'Ophir de Salomon.
Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de _Cuama_, vis--vis de
Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent
vers le Cap de Bonne Esprance, & qu'on distingue par diffrens noms:
les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les
Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.

Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est--dire,
_Hommes d'eau_, sont  peu de distance du Cap, sous la conduite d'un
Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitmes. Les Garachouquas,
sur-nomms Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins
de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les
Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce
nom, parce qu'ils s'attribuent la propriet du Cap de Bonne Esprance.
Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou
seize Villages  vingt-sept lieus du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont
ceux qui ont, comme je l'ai dja remarqu, plus de cent mille btes 
cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frise, ont le poil long,
mouchet & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situs  plus de
trois mois de chemin du Cap, & n'ont t connus que par l'infortune de
quelques Voyageurs qui se sont gars dans cette immense contre. Les
Cobinas sont au-del de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui
rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans pargner les gens
mmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Ngres, & portent les
cheveux fort longs. En 1713. ils dvorrent six Hollandois, que
l'esprance de recueillir de l'or avoit fait pntrer jusques dans leur
canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y
font galement leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair
cru des btes qu'ils peuvent tuer avec leurs flches & leurs zagayes.
On trouve dans leur Pas des chevaux & des nes sauvages, qui sont
mouchets de plusieurs couleurs trs-vives. Les chevaux y sont bien
forms. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachets de jaune, de
noir, de rouge & d'azur; mais la peau des nes sauvages est marque de
blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portrent
quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Esprance, & les donnrent
pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la
suspendirent dans la salle du Chteau, o ils nous la firent voir
encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le btail qu'ils
peuvent enlever est regard parmi eux comme une partie de leur chasse.
Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se
font une espce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tte un
parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent  plus de
cent cinquante lieus, & quelquefois  deux cens lieus du Cap de Bonne
Esprance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus
nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se
couvrent quelquefois le corps de peaux de btes, embellies de grains de
verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chvres. Les
hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se
couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud.
Ces Caffres reconnoissent l'autorit d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour
la premire fois des Hollandois parmi eux, ils les reurent avec une
troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son
imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les rgala de lait & de
chair de Mouton; & les prsens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du
Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les
Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais
pntr dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent
sur la Cte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de btail.
Outre la qualit de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer 
l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on
nomme Dacha, & qui tant infuse dans l'eau, enyvre comme le vin le plus
fort. On dit qu'ils tendent des piges pour prendre des Lions, qu'ils
les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'
les rendre capables de les suivre  la guerre, & de fondre sur leurs
ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres t vs
des Voyageurs, on sait seulement qu'ils sont fort riches en btail.

En gnral les Caffres ont le teint bazan & olivtre, quoique plusieurs
Nations l'aent d'un noir extrmement fonc. Ils ont les lvres grosses,
& le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les
Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, &
vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les
flches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se
nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des
charbons, de la chair de leurs plus mchantes btes, qu'ils ne tuent
point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils
trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau dlicat d'un Chien
de mer, & ils n'en manquent point, car la Cte en est remplie. Les
Caffres vivent fort long-tems, & la plpart vont jusqu' cent &
six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les
funrailles ils observent une crmonie trs-fcheuse, car tous les
parens du mort sont obligs de se couper le doigt de la main gauche,
pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur
extrme de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont gnralement
composes de branches d'arbres, & couvertes de jonc;  la rserve de
quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces
cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de
trente personnes. Il parot que la Langue de toutes les Nations Caffres
est  peu prs la mme; mais elle est si confuse & si mal articule, que
les trangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres
apprennent assez facilement celle des trangers, & dans le voisinage du
Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois.
Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils
reconnoissent un tre Souverain, mais ils ne pensent gures  lui rendre
le moindre hommage. Ils poussent nanmoins des cris vers le Ciel,
lorsqu'aprs un mauvais tems ils voyent que l'air commence  devenir
plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects  la Lune
lorsqu'elle commence  paratre, du moins si l'on en juge par l'ardeur
avec laquelle ils passent alors toute la nuit  chanter &  danser.

S'il avoit pu nous rester quelque curiosit aprs avoir pass quelques
heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regard le Fort
d'Hallenbock que les Hollandois ont construit  dix lieus du Cap, & qui
est devenu un lieu considrable par le grand nombre d'Habitans qui s'y
sont tablis. Il est fait pour arrter les Sauvages, qui peuvent
quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les
autres Habitations tranquilles de ce cot l. Mais ayant peu de lumires
 esprer dans une Place de Guerre, nous retournmes au Cap le
lendemain de notre dpart.

J'y tois attendu par une disgrce que j'tois fort loign de prvoir,
& qui m'auroit t nanmoins beaucoup plus fcheuse si elle eut t
diffre plus long-tems. Depuis huit jours que nous tions arrivs au
Cap, on avoit eu le tems de rparer ce qui pouvoit manquer  notre
Vaisseau, & nous pensions  nous remettre en mer au premier vent. Mais
en partant vingt-quatre heures pltt, je me serois expos au chagrin de
ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage
absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passe  visiter les
Habitations Hollandoises, il toit arriv au Cap un Vaisseau Anglois,
qui ne s'toit arrt comme nous que pour quelques ncessits de
Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'toit parti de
Londres qu'environ quinze jours aprs le ntre. M. Sprat mortellement
picqu de l'innocente tromperie qu'il avoit  me reprocher, avoit saisi
la premire occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit
M. Rut, toit charg d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au
premier lieu o il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compt de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris
qu'avec un extrme tonnement que nous y tions depuis huit jours; &
dans mon absence il avoit dja cherch  voir ma femme, mais il ne lui
avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sus bon gr en
l'apprenant moi-mme, parce que cette nouvelle, annonce sans
prparation, auroit caus trop de chagrin  toute ma famille. M. Rut
m'ayant fait demande la permission de me voir, commena son discours par
un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le
ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une
Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre  rendre  mon
Capitaine, qui contenoit les mmes ordres. Je me htai de lire la
mienne. C'toit une rvocation de la Charge de Supercargoes dont j'tois
revtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit
accorde dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible 
l'outrage qu'il prtendoit avoir re par ma conduite, il toit charm
de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma
malheureuse famille qui alloit peut-tre se trouver rduite  bien des
extrmits fcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai
intrieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'et rencontr au Cap,
pour m'pargner une course dont le terme auroit augment mes embarras.
Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'tre
enleves, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems
au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point
qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois
de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui
conviendroient  ma situation.

On voit que dans ces premires rflexions je ne faisois point entrer la
ressource des lingots d'or, dont je ne me flatai point effectivement que
notre Capitaine me ft jamais la moindre part. Je n'avois aucun titre
pour y prtendre. Quoiqu'il m'et donn quelques tmoignages d'amiti, &
que je lui crusse un bon naturel, je jugeai que l'ardeur qu'il avoit
pour s'enrichir, lui feroit oublier des promesses dont l'execution ne
dpendoit que de sa volont. Enfin, je comptai si peu sur la gnrosit
de son coeur, que ne pensant pas mme  le solliciter par des prieres
inutiles, j'employai mes premiers soins  calmer les inquitudes de ma
femme. De l je me rendis au Vaisseau, pour faire dcharger mes
Marchandises. Le Vent toit devenu si favorable depuis une heure, que
j'apprehendois tout de l'empressement de l'quipage. Mais je trouvai le
Capitaine  Bord, o il avoit reu la Lettre de M. Sprat. Il vint  moi,
les bras ouverts & la larme  l'oeil. Aprs m'avoir fait connotre qu'il
toit instruit de mon malheur, & qu'il regrettoit amrement de n'y
pouvoir remdier, il me flicita d'en avoir reu la nouvelle dans un
lieu o je pouvois trouver mille moyens de l'adoucir. D'ailleurs,
ajouta-t-il, vous ne serez pauvre nulle part avec une bonne partie de
nos Lingots, que mon intention est de vous ceder.

Il ne falloit que mon embarras, sans aucun attachement aux richesses,
pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours.
J'embrassai  mon tour un Ami si fidelle & si gnereux, & les premiers
tmoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bont plus que sur le
tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'tat o j'allois me
trouver, je ne lui cachai point que ses gnereuses promesses me
rendoient la vie, & sauvoient peut-tre du dernier dsespoir une
malheureuse famille dont le sort meritoit sa piti. Des remercimens si
vifs exciterent encore le noble penchant de son coeur. Il me protesta que
si l'honneur lui et permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il
auroit pris le parti de lier sa fortune  la mienne, & de me proposer
mme sa main pour ma fille ane. Et s'il et p se persuader,
ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour
attendre son retour, il n'auroit pas balanc  me jurer que je le
trouverois dans la mme disposition. Une offre de cette nature ne
pouvoit tre accepte subitement. Je lui rpondis qu' son retour il me
trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune
promesse par laquelle il pt se croire engag, je serois ravi de lui
voir rapporter des sentimens si favorables  ma famille. Il les confirma
sur le champ, en faisant dcharger parmi mes Marchandises le Baril qui
contenoit environ la quatrime partie de notre or.

Quoique les essais que nous avions faits  Ferro & depuis notre arrive
au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de
l'or rel, il s'y trouvoit tant de mlange que mes richesses ne
rpondoient pas tout--fait  l'ide qu'on s'en pourroit former. Nos
calculs nous avoient dja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers 
rabattre sur le volume. Mais en supposant mme une diminution de trois
quarts, je comptois que ma part toit d'environ cent mille cus; & dans
l'tat de ma fortune, cette somme mritoit bien le nom de trsor. Je
promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me
revoyant que je n'aurois pas nglig nos intrts communs. J'tois
pntr de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les
mmes sentimens  ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apport les ordres
de M. Sprat partit avec le ntre. Il se nommoit _le Georges_.

Le bruit de ma disgrce s'tant dja rpandu au Cap, avec des
circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient t
confirmes par le Ministre mme des fureurs de M. Sprat, je trouvai de
la compassion & de la bont dans les Officiers de la Compagnie
Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche,
parce qu'ils avoient s que le seul motif de mon Voyage avoit t de
rparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes
Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant
de profit que si je les eusse transportes aux Indes. Mais j'avois dja
form d'autres vs pour lesquelles je les croyois ncessaires.
D'ailleurs, en confessant  ces gnreux Htes que mes affaires toient
fort dranges, je ne voulois pas qu'ils me crssent dans la ncessit,
& j'tois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les
restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque
entreprise.

L'inclination qu'ils avoient  me secourir devint beaucoup plus vive,
lorsqu'ayant commenc, moi & toute ma famille,  tudier leur Langue,
ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille ane toit aimable. Je
ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de
mariage. Un Marchand tabli depuis vingt ans au Cap, o il avoit amass
de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la
prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais
quoique mon Capitaine ne se ft li  moi que par une promesse vague
dont je l'avois mme dispens, la reconnoissance que je devois  son
amiti m'avoit fait prendre la rsolution d'attendre effectivement son
retour. Mon intention d'ailleurs tant bien loigne de me fixer au Cap,
j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la
revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire
dans toutes les mthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de
quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des
mnagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois 
profiter de leurs bonts. Je n'allguai que l'extrme jeunesse de ma
fille, & je demandai qu'on lui laisst du moins le tems d'apprendre
mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrs 
m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mlai insensiblement
dans leurs assembles & dans leurs affaires. Je parvins bientt  n'tre
plus regard comme un tranger.

Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement
dans les projets que je lui avois communiqus. Elle se fit aimer
universelment dans l'Habitation, & l'habitude des moeurs Hollandoises ne
lui cota rien  former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les
desseins que je mditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux
qui alloient  Batavia. Cet incident me fit suspendre une rsolution que
je me croyois  la veille d'xcuter. Je pensai qu'avant que de me
livrer  des ides trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si
belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant
pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la
libert de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur
laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commenois  parler
fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prtexte pour leur faire
agrer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un
Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la
Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage  bord d'un de
leurs trois Vaisseaux. S'tant trouv fort mal en arrivant, il avoit
appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la
probit, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses
Lettres & de ses Mmoires, pour les faire remettre  Londres, ou pour
excuter moi-mme sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un
Vaisseau Anglois, qui avoit pri prs de l'Isle de Java l'anne
prcdente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient
sauv une partie considrable des richesses qu'il apportoit; mais aprs
de longues discussions, qui n'avoient p se terminer  Amsterdam, les
Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs
aux Indes, & la Compagnie ne s'y toit pas oppos.

La facilit que je ne pouvois manquer de trouver  revenir de Batavia au
Cap, me fit esprer qu'aprs avoir fini les affaires des Marchands de
Londres, je serois de retour assez-tt pour prvenir M. Rindekly, mon
ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me
proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pices ou des
effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette v, j'avois celle
de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres
apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-tre par le succs de ma
ngociation, que je ne mritois pas le tort qu'il avoit fait  mon
honneur en m'tant les emplois qu'il m'avoit confis. Enfin, quelque
parti que M. Rindekly pt prendre aprs sa course, je ne devois pas
douter que s'il s'arrtoit au Cap pour pouser ma fille, celui  qui il
remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu' Londres ne ft digne de
ma confiance autant que de la sienne.

Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit  ma rsolution. Ma femme ne
l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi
l'an de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes
ouvrages d'Orfverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une
fois convertir en argent monnoy pour m'assurer de leur juste valeur.
Nous partmes le 17. de Juillet,  bord du Dauphin, Vaisseau de
Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu' la hauteur du Cap de
Bruining, loign d'environ cent lieus de celui de Bonne Esprance.
Mais un vent imptueux nous ayant fait perdre de ve les deux autres
Vaisseaux, nous passmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin,
lorsque nous commencions  perdre l'esprance de les rejoindre, nous les
appermes  l'ancre, & nous dcouvrmes,  mesure que nous en
approchions, qu'ils avoient t plus maltraits que nous par la
tempte. Le Zuyderze, qui portoit quarante pices de canon, avoit perdu
deux de ses mts, & se trouvoit ouvert de tant de cts, que dans le
danger pressant o il toit, on avoit dja transport une partie de sa
carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apport une diligence extrme 
fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles  tous
momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque
rocher, qui avoit branl toute la charpente, sans qu'on s'en ft
apperu dans l'agitation de la tempte; & le pril toit ainsi d'autant
plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit o le remde
devoit tre port pour le prvenir. Les trois Capitaines ayant tenu
conseil sur un si malheureux accident, conclurent  faire passer le
reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus
prcieux, sur le Bord o j'tois. Il ne resta dans le Zuyderze que
l'artillerie, l'quipage & les vivres. Mais ce qui servoit  le soulager
nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous
nos voeux furent pour trouver quelque Cte o nous pussions nous dlivrer
de cet embarras. Nous profitmes  toutes voiles d'un vent qui nous
poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la mme
force, nous appermes la terre au troisime jour. Le rivage toit uni;
& plus loin dans les terres, nous dcouvrions quantit de bois qui nous
firent prendre une bonne opinion du Pas; mais il nous toit inconnu, &
nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir  diriger
notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit
brasses. Nous mmes  l'ancre, & n'tant gures qu' trois ou quatre
lieus du rivage, nous prmes le parti de dtacher la Chaloupe pour
observer plus particulierement la Cte.

Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de
m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous
n'emes pas avanc l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant
repousss par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutmes
point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque
grande Rivire. Cette esprance nous causant beaucoup de joie, nous
continumes d'avancer  force de rames, & nous distingumes enfin si
clairement le courant & la diffrence des eaux, que nous retournmes
aussi-tt au Vaisseau pour y porter cette agrable nouvelle. Les trois
Capitaines ne balancrent point  prendre sur le champ la mme route.
Notre rapport se trouva fidle. La Rivire se retrcissant  mesure que
notre ve pouvoit s'tendre dans les terres, nous crmes qu'avec un tems
fort doux, il n'y avoit aucun pril  nous avancer la sonde  la main.
La profondeur de l'eau se trouva presque gale depuis l'extrmit de la
Cte, jusqu'au lieu o l'Embouchure commenoit  se retrcir; & le
rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettmes l'ancre 
la porte du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.

Comme le Pas nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux
ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugrent
qu'il toit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions
nous procurer sans pntrer dans le Pas. On commena le travail avec
beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser  une partie de l'quipage
la libert de chasser sur la Cte? Quoique cette permission ne fut
accorde qu'avec beaucoup de rserve pendant les premiers jours, elle
devint plus facile  obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le
meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'cartoient le plus
du rivage, nous assurrent qu'ils avoient v des cdres d'une beaut
admirable, & d'autres arbres odorifrans. Ils avoient pris vifs quelques
oiseaux, qui toient tombs  terre au bruit de leurs fusils, & un petit
animal de la grosseur d'une belette, dont la peau toit mouchete de
diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit
en augmentant, nous nous trouvmes assez de venaison de toutes sortes
d'espces pour nourrir les trois quipages pendant plusieurs mois. Aussi
ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le
bruit de tant de coups de fusils n'ayant p manquer de se faire
entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquime jour,
qu'aprs avoir observ d'abord un nuage de poussiere dans une vaste
campagne qu'ils avoient parcouru, ils avoient t surpris de dcouvrir
un corps considrable d'hommes arms, qui marchoient vers la Mer, & qui
ne devoient pas tre loigns de plus d'une lieu. Il toit clair qu'ils
nous cherchoient. Les Capitaines se htrent de faire tirer un coup de
canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhait que chacun
pt regagner son Bord avant l'arrive des Ngres: mais perdant cette
esprance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner
 la discrtion des Sauvages quantit d'honntes gens qui toient encore
disperss. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent
Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit
apports sur le rivage, & que nos Charpentiers commenoient  mettre en
oeuvre. Il donna ordre en mme-tems que les Vaisseaux eussent le flanc
tourn vers la terre, pour tre en tat de faire leur dcharge au
premier signe. Les trois quipages montant ensemble au nombre de cent
dix hommes, nous tions  terre environ soixante, qui n'avions point
d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal
du canon eut ramen les moins loigns, il nous en manquoit encore huit
ou dix qui couroienr grand danger d'avoir t coups par les Ngres.
Cependant nous dcouvrimes bien-tt la petite Arme qui sembloit nous
menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut mdiocre, parce que les
Hollandois sont aims de la plpart de ces Peuples, avec lesquels ils
entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne ngligemes
aucune prcaution pour notre dfense. En peu de momens les arbres
avoient t croiss les uns sur les autres, & rangs avec assez
d'habilet pour faire une barricade fort difficile  forcer. La facilit
d'ajuster nos coups, en tirant  bout pos, nous rendoit presque srs de
l'effet de toutes nos dcharges; & nous ne doutions point que le bruit
d'environ quarante pices de canon n'augmentt beaucoup la frayeur de
nos ennemis.

Notre agitation n'empchoit point que nous n'eussions l'oeil ouvert sur
tous leurs mouvemens. Ils s'arrterent  cinq cens pas de nous. Leur
nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les
attendions de pied ferme, & la ve des trois Vaisseaux servant peut-tre
 les refroidir, ils dtachrent vers nous quatre hommes, que nous
reconnmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposmes
 les recevoir honntement, & l'un de nos trois Capitaines s'avana de
quelques pas au devant d'eux, suivi d'un mme nombre de nos gens. Ces
quatre Ngres toient de belle taille. Ils portoient des bonnets
quarrs, qui toient orns de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient
le corps nud, mais ils portoient des chanes de fer qui se croisoient
sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes toient l'arc & la flche, avec
une hache & un poignard, suspendus  leur ceinture. Ils avoient aussi
sur le dos,  ct du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau
de bufle.

Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, &
ne comprenant rien  quelques discours qu'ils prononoient dans leur
Langue, il leur montra, pour rponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui
faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Ngres, voyant
qu'ils n'toient point entendus, prononcerent fort distinctement
quelques mots Hollandois, sans liaison  la vrit, mais capables de
nous faire juger aussi-tt qu'ils avoient dja re des visites de cette
Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord  ce que nous
entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi.
Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment
les changes du commerce; & nous nous figurmes qu'ils vouloient nous
marquer que nous tions des Marchands, ou qu'ils esproient de faire
quelques affaires de ngoce avec nous. Notre manire de rpondre ayant
t propre  les confirmer dans cette ide, ils ne penserent plus qu'
nous accabler de caresses.

Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils
accepterent avec les tmoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent
pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser
conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafrachissemens. Ils les
prirent avec avidit; & quoiqu'ils parussent moins touchs de quelques
petits prsens que les Capitaines joignirent  la bonne chere, ils les
rerent aussi avec diffrentes marques de reconnoissance.

Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que
nous les jugemes plus accoutums  la discipline militaire que le
commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui
reprirent en nous quittant le mme air de fiert avec lequel ils nous
avoient abords. Toute leur Troupe s'loigna aussi-tt, comme s'ils ne
leur toit plus rest la moindre dfiance de notre amiti. Nous
raisonnmes beaucoup sur le Pas o nous tions, & les Capitaines
croyant en pouvoir juger par les armes des Ngres, s'imaginerent que ce
devoit tre quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun
intert prsent qui nous portt  profiter de leur bonne volont. Mais
il nous restoit de l'inquitude pour les huit personnes de l'quipage
qui ne s'toient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa
sans qu'on les vit parotre. Le lendemain dans l'aprs midi, nous fmes
surpris de les voir descendre sur la Rivire dans une Barque assez
orne, qui toit suivie de deux autres Barques remplies de Ngres. Ils
nous rejoignirent d'un air fort satisfait. tant tombs la veille dans
le corps des Sauvages, ils avoient t arrts, & conduits aussi-tt par
un dtachement  la Ville voisine o passoit le Fleuve qui les avoit
apports. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses
qu'ils avoient observes avec d'autant moins d'attention, que tout leur
esprit avoit t d'abord occup par la crainte. Cependant il s'toit
trouv dans la Ville un Ngre qui entendoit & qui parloit mme assez
clairement la langue Hollandoise. Ils avoient t traits civilement
aussi-tt qu'ils avoient t reconnus; & dans la crainte que nous ne
reussions quelque insulte de la Milice qui s'toit avance vers la Mer
au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la libert de partir, avec
le Ngre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Ngres,
qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville,
qu'ils nommerent Pemba, n'toit qu' sept ou huit lieus par eau; mais 
cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit
prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze
lieus par terre.

Ce que l'interprte Ngre joignit  ce rcit, nous fit connotre que
nous tions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de
Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez
considrable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le
Pas sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises
qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent
des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les
Elephans.

Le Ngre qui nous faisoit ce rcit, nous invita d'une manire pressante
 remonter la Rivire jusqu' Pemba, en nous assurant que nous y
trouverions toutes sortes de commodits & d'ouvriers pour le radoubement
de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres
intentions, nous comprimes que servant au commerce du Pas avec les
Europens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer
avec nous. Il avoit t vendu dans sa jeunesse  des Marchands
d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspir le courage
de se jetter dans la Mer,  la ve d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit
eu le bonheur de joindre, aprs avoir nag pendant plus de deux heures.
Ayant t conduit  Bantam, il y avoit pass plusieurs annes avec assez
de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer
les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux toient chargs pour Batavia,
nous n'avions aucune ve de commerce qui pt nous arrter; & les
rparations que nous avions  faire au Zuyderze ne demandoient point
d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.

Ainsi nous tant acquitts de la politesse du Ngre & de ses Compagnons
par quelques lgers prsens, nous nous remmes en Mer aprs huit jours
de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu' la ve de
l'isle de Java, o nous essuymes encore une tempte si violente,
qu'elle nous fora d'entrer dans le Dtroit de la Sonde, & de relcher 
Bantam. Cette Ville, o les Hollandois ont une forte Garnison qui tient
le Roi & tout le Pas sous leur obssance, est situe au pied d'une
charmante Colline, d'o sortent trois Rivires, qui servent  la
fortifier autant qu' l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, &
les deux autres coulent au long des murailles. La nuit toit fort
avance lorsque nous nous prsentmes  l'entre du Port. Quoique tout y
part tranquille, je fus surpris qu' la premire nouvelle de notre
arrive il se fit tout d'un coup un bruit pouvantable dont on
m'expliqua aussi-tt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches
se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrme
grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi
des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils
forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualit
entretiennent un Corps de Garde  l'entre de leur Maison, form de
plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sret de leur Matre.
Ainsi  la moindre allarme, toute la Ville est rveille par un bruit
extraordinaire; & l'arrive de trois Vaisseaux dans une nuit fort
obscure, avoit caus de l'inquitude aux Gardes du Port.

Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les matres, que
les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous
trouvmes tout le monde empresse  nous servir. La tempte avoit encore
maltrait furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands
Hollandois de Bantam toient interesss dans notre carguaison. C'toient
deux raisons de nous y arrter. Un de nos trois Capitaines partit le
lendemain pour se rendre par terre  Batavia. J'tois le matre de
partir avec lui; mais rien ne me forant  cette diligence, je me fis
un amusement de voir Bantam, pour commencer  connotre les Indiens.

Le jour tant venu nous clairer, je fus frapp du spectacle de la
Ville, qui forme une perspective extrmement riante. Un mlange de
Maisons peintes, spares par des Jardins plants de cocos, &
distingues par un grand nombre de petites Tours bties sur differens
modeles, furent le premier objet qui fixa mes yeux. Mais en les ramenant
sur le rivage, je reconnus la manire de Hollande dans un grand nombre
d'difices, & l'on m'apprit, pour m'expliquer cette diffrence, que tous
les trangers c'est--dire les Hollandois, les Chinois, les Malays, les
Abissins, & quantit d'autres Marchands qui se sont tablis  Bantam,
ont leur demeure hors de la Ville. Chacun s'est bti dans le got; de sa
Nation, ce qui donne une variet fort agrable aux Fauxbourgs, qui sont
d'une grande tendu. La facilit que nous emes  nous procurer tous
nos besoins, me fit connotre tout  la fois, que Bantam est un lieu
d'abondance, & que les Hollandois y sont fort respects. Je m'informai
d'abord s'il n'y avoit aucun Anglois. On m'en nomma deux, dont l'un y
vivoit depuis plus de 20 ans, & jouissoit d'une fortune aise. L'autre y
avoit t conduit depuis quelques mois pat des avantures qui n'ont point
de rapport  mon rcit, & ne se soutenoit que par son esprit & son
adresse. Comme il ne manquoit point de se trouver au Port,  l'arrive
de chaque Vaisseau, pour y chercher l'occasion d'employer ses talens, il
apprit de quelques gens de notre quipage que j'tois de sa Nation, & je
le vis empress  m'offrir ses services avant que j'eusse pens  les
lui demander. C'toit d'un Hollandois de Bantam que j'avois dj s qui
il toit; & le caractre qu'on lui attribuoit n'avoit p m'inspirer
beaucoup de confiance. Cependant je res ses offres, pour me servir de
lui du moins comme d'un guide. Sa curiosit sur mes affaires & ses
questions pressantes sur les motifs de mon Voyage, ne me donnrent point
toute l'ouverture qu'il souhaitoit de me trouver. Il me fit valoir les
connoissances qu'il s'toit faites dans le Pas; & si je m'en tois
rapport  lui ds les premiers momens, je lui aurois abandonn ma
conduite & le soin de tous mes interts.

J'avois pris une meilleure opinion de M. King, qui toit l'autre Anglois
dont on m'avoit parl. Je brlois de le voir, moins pour employer son
secours, qui m'toit inutile  Bantam, que pour me faire un ami dont la
societ me ft agrable. Je demandai  celui qui m'avoit prvenu s'il
pouvoit me procurer sa connoissance. Loin de me rpondre avec la mme
ardeur, il reut si froidement cette proposition, que je dcouvris tout
d'un coup qu'ils toient mal ensemble. Ma dfiance augmentant pour lui,
je le quittai honntement, avec le dessein de ne le revoit qu'aprs
avoir entretenu M. King. Je me fis conduire chez lui, ds le mme jour,
par un Hollandois. Il me reut avec beaucoup de civilits. Sa femme, qui
toit Angloise aussi, ne se lassoit point de remercier le Ciel qui lui
accordoit la douceur de revoir un homme de son Pas. J'en pris occasion
de leur demander s'ils ne recevoient pas la mme consolation de M.
Fleet, avec lequel je leur appris que j'avois dja quelque liaison. Ils
ne m'en rendirent pas un meilleur tmoignage que le premier Hollandois
qui m'en avoit parl, & je demeurai convaincu que c'toit un homme
dangereux.

Aprs avoir entendu le rcit de mes affaires, M. King me pressa de
prendre un logement chez lui pendant le sjour que je voulois faire 
Bantam. Je me rendis  ses invitations. Il ne se flatoit point, en
m'assurant que sa conduite & l'usage qu'il faisoit de son bien, lui
avoient attir une gale considration parmi les Indiens & les
trangers. Je le reconnus ds le lendemain aux caresses qu'il reut dans
la Ville, & que sa protection me fit partager avec lui. Nous trouvmes
en y entrant, le Peuple fort m, pour l'excution d'un Criminel qui
avoit tu fort lchement une femme, & qui venoit d'tre condamn au
supplice. M. King m'apprit les formalits de leur justice, qui sont fort
simples & fort courtes. Le Magistrat a son Sige dans la cour du Palais
royal, o les Parties comparoissent sans Procureurs & sans Avocats. Si
l'accusation est capitale, on amene le Criminel, & les Accusateurs le
suivent avec les Tmoins. On expose le crime dans toutes ses
circonstances. Les Tmoins le confirment, & le Jugement succde
aussi-tt. Il n'y a qu'un seul supplice pour tous les crimes qui
mritent la mort. On attache le Coupable  un poteau, & on le tu d'un
coup de poignard. Les trangers ont ce privilge, que pourv qu'ils
n'aient point tu de sang froid & de guet  pan, ils vitent la mort en
satisfaisant  la Partie civile. J'eus la curiosit d'assister 
l'excution. La foule nous ouvrit le passage en reconnoissant  mes
habits que j'tois arriv nouvellement. Le Criminel toit dja livr 
l'Excuteur, qui s'approchoit avec lui du poteau. Il avoit les mains
lies, la tte nu, & ses grimaces me firent juger qu'il n'alloit pas
recevoir la mort avec plus de noblesse, qu'il ne l'avoit donne.
Cependant la scene fut si prompte, que sa crainte ne le fit pas souffrir
long-tems. J'admirai le silence du Peuple pendant l'excution, & l'air
de tristesse que chacun emportoit en se retirant.

Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer
son crdit pour me procurer la ve de tout ce qui n'toit pas ferm pour
les trangers. Il s'adressa au Matre des Crmonies, dont il fut re
avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environn d'un large
foss, & qui a pltt l'apparence d'un Chteau fortifi, se nomme le
_Paceban_. Il n'a pas moins d'une demie lieu de tour. Il est bti
presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de
Java, que les rus mmes de Bantam ne sont point paves. Tous les murs
sont revtus de peintures fort vives, mais si mal dessines, qu'aprs
avoir v les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu
reprsenter, il est encore assez difficile de les y reconnotre. De la
premire cour qui est environne de cocos, joints par un grillage fort
pais qui sert de mur, le Moyetan ou Matre des Crmonies, nous fit
entrer par un vaste sallon, dans une cour ferme de btimens. Les
peintures en toient beaucoup plus fraiches que celles de la premire
faade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intrieure qui se
retire dans le sallon pendant la nuit, & mme pendant le jour, quand le
mauvais tems ne permet point d'tre  dcouvert. Les armes des Gardes
sont suspendus au long des murs, c'est--dire leurs arcs, leurs
flches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des
Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement
est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu' la ceinture, &
qui s'largit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts
au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la
tte un bonnet surmont de plumes d'Autruches; & comme on choisit les
plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort
guerrier. Ils nous saluerent  notre passage avec la zagaye. Leur nombre
toit d'environ deux cens.

Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais
beaucoup plus orn que le premier. Nous y trouvmes les Officiers de la
Garde intrieure, vtus dans la mme forme que leurs Soldats, mais d'une
toffe fort riche. Le fond en toit de soye, entremle d'un tissu d'or
qui serpentoit en diffrentes figures. Ils avoient  la main, au lieu de
zagaye, une espece de dard plus court, orn d'or au lieu de fer. Une cl
que le Moyetan portoit  sa ceinture, & qui est le signe de la faveur
pour tous les Grands de l'tat, nous ouvrit une porte dore, par
laquelle nous entrmes dans un long appartement. Les murs en toient ou
dors comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni,
qui reprsentoit diverses figures d'animaux & quelques pasages mal
dessins. Je ne parle que des trois premires chambres; car les
suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribus,
toient tapisss d'toffes dont la beaut exciteroit de l'admiration, si
le dessein en toit aussi rgulier que le fond & les couleurs en sont
magnifiques. La plpart de ces pices toient sans siges,  la rserve
de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui toient en pile
dans les coins de chaque chambre. Il ne se prsenta point un seul
Esclave dans notre marche. M. King,  qui je demandai la cause de cette
solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit
point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le
servent, est dans un quartier spar; & ceux qui demeurent plus prs de
sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi
demande quelque service.

La cour o la ve donnoit par les fentres, toit une espce de jardin,
distribu en alles, & rempli de caisses qui contenoient diffrens
arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, perce en arcades, qui
donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient
appercevoir deux ales de btimens dont mes yeux ne purent mesurer
l'tendu. M. King me dit qu'il n'toit permis  personne de passer
cette grille, si l'on n'toit appell par un ordre exprs du Roi.
L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux ales; l'autre est
habit par ses femmes. Des deux cts, il y a d'autres cours par
derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entre
par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les
Conseils, ni mme aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien
du Pas, est que le Roi convoque l'assemble de ses Conseillers dans une
plaine voisine de la Ville, o l'on traite les plus grandes affaires de
l'tat. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les
Hollandois tiennent le Pas & la Capitale mme en bride par leurs
Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorit dpendante qui
ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de
tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former l-dessus une
juste ide des autres.

Rien ne me parut plus curieux & plus agrable dans son Palais qu'une
grande Voliere o l'on a rassembl toutes les especes d'Oiseaux qui sont
connus dans les Indes. La varit de leurs figures & de leurs plumages
forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs,
la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique.
Elle est  l'extrmit du quartier des Femmes, pour leur servir
d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne
pouvoit nous faire pntrer plus loin. Mais il nous accorda par
diffrentes ouvertures la v des Jardins, o je remarquai beaucoup plus
de beauts en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Alles, en Fleurs &
en Parterres. La plpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les
Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'tre renouvells trop souvent
dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour tre garantis
des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe  les dfendre du
froid. Les trois Rivires qui arrosent la Ville fournissent nanmoins de
l'eau en abondance  toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des
Jardiniers. Mais en gnral, si les Jardins des Indes contiennent des
ornemens plus prcieux que les ntres, ils n'en approchent point pour
l'ordre & l'agrment.

Le Moyetan joignit  ses politesses une collation de Fruits dlicieux.
Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne,
est au quartier des Domestiques; mais dans une cour spare, qui marque
la diffrence du rang & des dignits. Il nous fit voir aussi celle des
Officiers subalternes, qui est un pristile, par le moyen duquel on en
fait le tour  couvert pour la commodit du service. Leurs chambres &
leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent
beaucoup  celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande
tendu, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pt me faire
prendre une ide plus avantageuse du got & de l'industrie des Indiens.

Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit
parcourir les plus belles rus. N'tant point paves, le fond en est
presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont
riantes par la continuit des Vernis & des Peintures. Il n'y a point
d'difices Publics, except quelques Lieux de retraite pour les Malades
& pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reus, chacun
suivant leur espece, dans des rus diffrentes, o l'on ne voit rien qui
n'ait rapport  leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui
veillent  l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires
en dernier ressort. Les rus des Marchands d'toffes & de Bijoux sont
d'une richesse & d'une propret surprenante. En marchant par la Ville,
je fus tmoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple.
Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans tre prcds
d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de
velours cramoisy, & sert  faire connotre la dignit du Matre.  cette
ve, tous les Passans sont obligs de se prosterner, & ceux qui
manqueroient  ce devoir seroient maltraits sur le champ par les
Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les
trangers sont dispenss de cette humiliante soumission, mais l'usage
est qu'ils y supplent en s'arrtant dans la ru, & en faisant au
Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit,
ayant fait mal--propos quelques pas au long des maisons tandis que nous
tions  voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un
Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispens.

Nous rendmes visite  quelques Indiens de la connoissance de M. King,
qui nous reurent avec beaucoup de caresses: Ils nous prsentrent
d'excellens Vins de plusieurs endroits renomms, avec une sorte de
Ptisserie compose de Ris, de Miel & d'pices. Outre l'agrment du
got, elle a la proprit de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les
Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches
Marchands, ne sont gures infrieures  celle du Roi que par l'tendu.
Les Meubles & les Ornemens en sont dans le mme got; & j'aurois mme
prfr pour mon sjour celle d'un Marchand nomm _Calite_, qui, aprs
s'tre enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'toit attach
 se rendre la vie heureuse par toutes les commodits & les agrmens,
qu'il pouvoit tirer de ses richesses.

L'amiti de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'aprs
m'en avoir renouvell les assurances, il m'offrit volontairement de
m'accompagner  Batavia, pour faciliter le succs de ma Commission par
son crdit. Je ne prvoyois point encore combien ce secours me seroit
bientt ncessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte
d'abuser de cet excs de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas
s'arrter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point  faire le
Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais
l'industrie de M. Fleet avoit dja fait bien du chemin. Le refus que je
faisois de ses services, & l'indiffrence que je marquois pour son
amiti l'avoient irrit jusqu' lui faire chercher les moyens de me
nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet
de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne toit une
belle carriere pour l'artifice. Il toit parti aussitt pour Batavia, &
s'tant adress au premier Commis de l'Amiraut, il l'avoit dja rempli
des prventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon
entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Aprs avoir
pass six jours  Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon
Capitaine. M. King, qui n'toit jamais sans quelques affaires  Batavia,
me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus
pour hter son Voyage.

Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Dtroit ds le mme jour, nous
entrmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait
de si propre  charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville.
On connot l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres
avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur
Pas les forant de n'y rien ngliger, ils ont appris par des
expriences continuelles  forcer toutes les difficults du terrein.
Mais n'en ayant point trouv  Batavia, toute leur attention s'est
tourne au soin de l'ornement. Des Canaux, des Alles d'Arbres, des
Btimens magnifiques sont les premiers objets qui se prsentent  ceux
qui touchent au rivage; & la Campagne ne parot qu'une grande Ville, au
milieu de laquelle Batavia est comme resserre. Ce n'est pas qu'elle
manque d'tendu. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est btie
dans le mme got, c'est--dire que toutes ses rus sont arroses d'un
large Canal, & plantes de grands Arbres qui donnent des deux cts un
ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se
prsente  la premire v. Mais les beauts particulieres, les
richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les
Descriptions. Nous y arrivmes le 2 de Septembre.

L'anne avoit t malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de
naufrages, les Corsaires avoient enlev ou pill tant de Vaisseaux, que
la consternation toit rpandu parmi les Marchands. Il n'y avoit point
dans le Port de Batavia la moiti des Vaisseaux qu'on y voit tous les
ans. Nous remercimes le Ciel de nous avoir conservs au milieu de tant
de prils, & nos Capitaines se flatrent d'en tirer plus de profit de
leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis
l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amiraut, qui toit demeur en
possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications
furent coutes; mais je conclus de quelques rponses des Officiers du
Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma dfiance ne tombant
encore sur personne, je rsolus seulement d'claircir ce soupon. Je
pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoerent enfin, sans
me nommer le Dlateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien
informes, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la
Compagnie Angloise, & que le vritable Dput tant mort au Cap de
Bonne-Esprance, je m'tois attribu le droit de lui succder sans
aucune sorte d'autorit. Ils ajouterent qu'ayant dja t remerci de
mes services par M. Sprat, je ne devois pas tre surpris que dans une
affaire dlicate le Conseil de l'Amiraut crt avoir besoin de quelque
prcaution, & que s'ils toient fort loigns de m'accuser de mauvaise
foi, leur propre intrt ne les obligeoit pas moins  garder les mesures
de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette rponse. Premierement,
quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les
Hollandois de notre quipage; & je crus dmler en second lieu que
Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prtexte pour loigner
des demandes importunes. Je me dfendis comme je le devois par la simple
exposition des circonstances o je me trouvois au Cap; & je produisis,
en bonne forme, la rsignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en
mourant, de tous les Pouvoirs dont il toit revtu. On reut mes Pieces
pour les examiner  loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les rus de
Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai
d'accuser les Hollandois de ma disgrce, & je commenai  craindre de ne
pas remporter le fruit que j'avois espr de mon Voyage.

Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosit en visitant
toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y diffrent de ceux de
leur Pas que par la corruption des moeurs, & par le faste, qui y est
port  l'excs. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientt
le got de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de
leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur &
d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dpense qu'ils
font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute ide
du monde d'une Rpublique qui est represente  deux mille lieus de
son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Prsident du Conseil &
tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de
tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se
faire obr. La mme magnificence est rpandu dans tous les Ordres de
leur Nation. On ne voit point passer dans les rus la femme d'un
Marchand, sans la prendre  son Train pour une Princesse qui marche en
Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est porte sur un Brancard
soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la
prcedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie clatent sur sa
voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie
par des tentures dont la galanterie gale la richesse. On est bloi de
la multitude & de l'clat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop
somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils
amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de mme.

Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent,
de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me
proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la
quantit de l'or, en me faisant entendre que cette voie toit  mon
avantage. Mais ce qui m'arrtoit dans l'affaire de ma Commission ne
pouvoir servir  me donner beaucoup de confiance pour un Trait de cette
nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant
tre tromp au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que
j'avois apport la valeur de cinq mille ducats en diffrentes especes
d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me
trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de
ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly,  qui j'avois
l'obligation de ce commencement de fortune!

La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont
des difices  Batavia, dont on admire la beaut. Tous ces Btimens,
comme la plpart des rus de la Ville, portent les mmes noms qu'
Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu
reprsenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes
Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de
dbauche qui sont relgus de mme dans certains quartiers de la Ville,
& qui paent une contribution  l'tat. Ce n'est pas sans raison que je
les nomme. Mon fils, qui n'toit encore qu'un enfant, s'y laissa
malheureusement entraner par quelques jeunes gens, sous prtexte de
voir les rarets du Pas. Ces lieux dangereux sont peupls d'Indiennes,
qui excellent dans toutes sortes d'exercices agrables, qui chantent,
qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle
frappa mon fils jusqu' lui faire oublier que la nuit toit fort
avance; & quoique ses Compagnons m'ayent protest, comme lui, qu'il
s'toit conduit avec sagesse, il se trouva ml dans la querelle de
quelques yvrognes qui attirrent la Garde par leurs excs. On ne mit
point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut men avec
les autres  la Prison de nuit, d'o il eut beaucoup de peine  me faire
avertir de son embarras. Le mien toit dja fort grand, de le voir si
long-tems  revenir. Je sortis avec une inquitude mortelle, & toutes
mes sollicitations n'ayant p me le faire rendre avant le jour, je
passai le reste de la nuit dans sa Prison.

Cet incident n'avoit rien qui ft propre  deshonorer mon fils, ni qui
dt rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un
mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point
chapper cette nouvelle occasion de me nuire. Ds le lendemain, le cours
de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de
m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma
conduite ne dtruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus.
Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse,  laquelle
je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois t le guide de mon
fils dans une avanture scandaleuse. Je russis nanmoins fort aisment 
dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la
disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me ft grace en se rendant 
la preuve de mon innocence.

Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitt
avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La
multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit esprer de dcouvrir
qui m'avoit suscit tant d'obstacles. Il reut enfin les claircissemens
qu'il cherchoit d'un crivain du Conseil, qui avoit entendu les
dclamations de M. Fleet. Nous reconnmes alors que je devois conserver
peu d'esprance, puisque la facilit qu'on avoit e  saisir une si
frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on
toit rsolu de fermer l'oreille  toutes mes sollicitations. Il y avoit
dans le Port un Vaisseau qui toit arriv de Canton, & qui devoit
relcher au Cap de Bonne-Esprance, en reprenant la route de Hollande.
Attir, comme j'tois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de
le manquer  son passage, je balanai si je devois remettre plus loin
mon dpart. M. King n'eut  m'opposer que les mouvemens de l'amiti, qui
lui faisoit souhaiter de ne nous sparer jamais. Il entra mme dans mon
impatience, lorsqu'aprs avoir fait une nouvelle tentative au Conseil,
la rponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu' se
dlivrer de mes importunits. J'abandonnai par son avis la poursuite de
cette affaire, & j'emploai le reste du tems dans la socit de quelques
honntes gens dont il m'avoit procur l'amiti. Mais avant mon dpart,
j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M.
Sprat m'avoit dj fait exercer. Un jour o je commenois  faire les
prparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans
donner la moindre couleur  l'indiffrence que nous avions toujours
marque l'un pour l'autre, me flicita de l'occasion que je trouvois de
retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir v manquer
ma Commission, il ajouta que malgr le peu d'espoir qu'il avoit, comme
moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emport, il vouloit
se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus
favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des
engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de
cette affaire, au Cap mme, d'o je ne manquerois pas de facilits pour
me faire instruire de ce qui se passeroit  Batavia. Le pouvoir que j'ai
toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit couter ce discours
sans motion, & prendre le parti de supprimer les explications & les
reproches. Je rpondis  M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que
ce qui n'avoit pu se faire goter dans ma bouche, trouvt plus de faveur
o de justice sur ma simple procuration; & je lui dclarai que mon
dessein toit de renvoyer leurs instructions  Messieurs de la Compagnie
de Londres, par la premire voie que je trouverais au Cap.

J'avois pass six semaines  Batavia, dont je ne retirai point d'autre
utilit que l'change de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si
belle Ville.  l'gard du Commerce, quoiqu'il ne me ft point inutile
d'avoir observ les usages & les diffrentes mthodes d'une Nation aussi
claire que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles
je m'tois attendu.  la rserve des Marchandises qui se consument par
l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrept. Ainsi, l'on n'y
voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habilet extraordinaire, ni
inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts 
Londres &  Amsterdam. Tout y est apport des Indes pour la Hollande ou
de la Hollande pour les Indes. On y travaille nanmoins les Perles & les
autres Pierreries. Mais la plpart des autres Marchandises sont ou dans
les Magasins, d'o elles doivent tre transportes suivant leur
destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrtent au Port, & qui payent
les droits du partage, soit en allant, soit  leur retour. Je parle du
moins de ce qui est tomb sous mes yeux, car j'ai peine  croire que ma
qualit d'tranger ft une raison qui et fait drober le reste  ma
curiosit. Les Hollandois avec qui j'tois venu s'ouvroient  moi sans
rserve, & M. King devoir tre bien instruit aprs vingt ans de sjour
qu'il avoit fait  Bantam & dans les autres parties de l'Isle.

Mon retour au Cap de Bonne Esprance fut ennuyeux, mais sans danger.
L'Enchuysen, sur lequel j'tois mont, devoir entrer dans le Golphe
Persique, & relcher dans divers Ports o la Compagnie Hollandoise des
Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui
fort mdiocre, nous arrta long-tems. On y toit occup des mouvemens de
la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intrts ou son
inclination, la crainte des armes toit beaucoup plus coute, que le
soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, toit fort
attach  l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la
rvolution, dont cette Maison sembloit menace par le mcontentement de
tous les Grands, & par la foiblesse du Ministre, ne tournt du moins 
l'avantage de quelque Prince du mme Sang; il n'avoit point balanc  se
dclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se
fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit  la veille de quelque
scne sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si
M. Dairy, qui commenoit  sentir la grandeur du pril, n'eut fait
natre divers obstacles  notre dpart, dans la seule v de grossir
autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour 
souper, au Capitaine,  moi &  quelques honntes gens du Vaisseau, dans
un fort beau Jardin qu'il avoit  peu de distance de la Ville. Pendant
que nous tions  table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la
plus vile populace, qui vinrent  nous le sabre  la main, en nous
menaant des plus sanglantes extrmits. Nous n'tions point en tat de
nous dfendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec
beaucoup d'insolence, ils mangrent avidemment tout ce qu'on nous avoit
servi. M. Dairy se dfiant que cette insulte lui venoit d'un des
principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles,
marqua moins de ressentiment que de bont aux misrables qui nous
avoient outrags. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui
demander  souper, ils n'eussent pas mieux aim le devoir  son
inclination qu' leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus
hardis par notre facilit, lui rpondirent que tous ses biens
appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, &
qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.

Nous passmes prs de deux mois  Ormutz au milieu de ces allarmes,
jusqu' la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de rpandre, que les
troupes du Roi s'toient assembles en assez grand nombre pour le faire
respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittmes cet ennuyeux sjour; &
comme si le vent eut second notre impatience, nous l'emes favorable
jusqu'au Cap de Bonne Esprance.

Il s'toit pass prs de neuf mois depuis le dpart de M. Rindekly. Je
ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage;
mais je me figurois que son retour ne pouvoit tre loign. En effet,
aprs une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars.
C'toit une anne entire depuis que nous tions sortis de la Tamise. Il
avoit eu toutes sortes de succs dans sa course. Il revenoit charg des
richesses des Indes, aprs y avoir port celles de l'Europe. Son or
toit encore en lingots, & quoiqu'il n'et pas manqu d'occasions pour
s'asurer que les apparences ne l'avoient pas tromp, il fut ravi d'en
recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reue des
Hollandois. J'avois mdit plusieurs projets que je lui communiquai dans
notre premire entrevue. Mais quoiqu'il en reconnt les avantages, il me
les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit form lui-mme, & que
je gotai plus que tous les miens. Ce fut de retourner  Londres avec
lui, d'y mettre  couvert la meilleure partie de nos richesses, &
d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui
rendt nos desseins indpendans d'autrui. J'entrai d'autant plus
volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il
n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes
enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre,
j'tois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation
honnte, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce  l'avenir.

Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma
fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne
m'empcha point de lui reprsenter une difficult qui m'arrtoit. Aprs
avoir refus de la marier  un Hollandois, sous le seul prtexte de
l'ge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans
blesser tous les Hollandois du Cap  qui je devois plus de
reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modrt son impatience
jusqu' Londres; ce qui ne me dlivra point de mille importunits que le
Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre dpart.

L'ardeur qui nous pressoit pour l'excution de nos desseins, nous fit
viter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. tant partis du
Cap le 2 d'Avril, nous entrmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous
n'essuymes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je
descendis  Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que
j'avois occupe  Londres se trouvoit  vendre  mon arrive. Je
l'achetai pour une somme assez mdiocre. J'avoe que la seule raison
qui m'en inspira l'envie, fut de reparotre avec quelque avantage dans
un quartier o personne n'avoit ignor ma ruine, sur-tout  la vue de M.
Sprat qui demeurait dans la mme rue. Mais sa mort, qui arriva trois
semaines aprs mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.

 l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai srieusement  mettre de
l'ordre dans mes affaires. Nous commenmes par son mariage, qu'il
dsiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint  celui d'une vive
amiti, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour,
on ne distingua plus qui de nous deux toit charg des soins paternels.
Il voulut que dans notre absence sa femme continut de vivre dans ma
Maison, & qu'elle en ft tous les frais. Les Espagnols commenoient
alors  causer de l'inquitude  nos Marchands, & sous prtexte
d'arrter la contrebande, ils s'toient saisis de quelques-uns de nos
Btimens. Dans la rsolution o nous tions toujours de cacher notre
projet, nous trouvmes dans les circonstances un prtexte pour armer un
Vaisseau, moiti en guerre, moiti en marchandise. M. Rindekly en fit
toute la dpense, & ne laissa pas de reconnotre, dans notre Trait
d'association, que la moiti du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achev en
moins de trois mois. Nous le fmes percer pour vingt pices de canon; &
suivant nos arrangemens, l'quipage devoit tre de cent hommes. Mais
n'admettant que des gens rsolus & qui eussent dj port les armes,
nous ne pmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre
l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fmes entendre, sans leur
expliquer nettement nos esprances, qu'il n'toit pas question d'un
commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse &
du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapport faisoit
beaucoup de bruit  Londres, quoique M. Rindekly et engag par ses
libralits son ancien quipage  se taire, & que dans la mme vue il
l'et repris  notre service. On publioit du moins que nous avions fait
un butin considrable sur les Ctes d'Afrique, & le silence que nous
affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.

Il dpendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands
intresss au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois
entrepris pour leur service, ils me pressrent de faire le mme Voyage,
& de recevoir d'eux-mmes la qualit de leur Ministre. Quand mes propres
intrts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une
raison qui pt me le faire accepter. On comprend que c'et t le
plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure ide de
moi au Conseil Hollandois. Mais ayant t capable de modrer mon
ressentiment  Batavia, il devoit me coter beaucoup moins  vaincre
dans l'loignement o j'tois. Je conseillai nanmoins  ces honntes
Marchands, & ce conseil toit un nouveau service, de s'pargner
l'embarras d'une nouvelle dputation, en priant M. King par leurs
Lettres, de prendre en main leurs intrts. L'loge que je leur fis de
son esprit & de sa probit, n'toit pas moins une justice que je rendois
 son mrite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois
redevable  son amiti.

Notre impatience nous faisant mpriser les dangers de l'hyver, nous
partmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux  la vrit,
mais qui cessa de l'tre aprs huit jours de navigation. Le vent qui
nous avoit manqu les premiers jours, devint si contraire, que nous
dlibrmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y
attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement
nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous emes en effet des
alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines 
la hauteur de l'Isle de Madre. L nous essuymes un danger plus
terrible que toutes les temptes. Ayant rencontr un Vaisseau Espagnol
qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui toit
commun  tous les Anglois, & sr d'ailleurs de notre supriorit, ne fut
pas fch de mettre le courage de nos gens  l'preuve. Il fit tourner
brusquement la voile vers les Espagnols, & sa rsolution, s'il les eut
p joindre, toit d'aller tout d'un coup  l'abordage. Mais leur
Vaisseau toit plus lger que le ntre, & le mme vent qui nous avoit
jetts si prs de Madre, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent
assez proches de l'Isle pour nous chapper, ils nous lchrent toute
leur borde, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pntra
jusqu' nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture
qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrce,
s'obstina dans sa poursuite, & les saluant  son tour d'une affreuse
dcharge de tout son canon, il les auroit forcs jusques dans le Port,
si je ne lui avois reprsent que la victoire mme entranoit notre
perte. Nous n'emes pas peu de peine  nous servir du vent, pour nous
loigner d'un lieu o nous devions nous attendre qu'on ne nous
laisseroit pas le tems de respirer.

Nous fmes consols de cet accident par la rencontre que nous fmes le
lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade
avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertmes de se dfier des
Espagnols. Il nous rendit le mme service en nous apprenant qu'il avoit
rencontr, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne
s'toit drob qu' force de voiles. Quoique nous ne fissions point la
mme route, nous redoublmes notre vigilance & notre prcaution. L'air
devenant plus doux  mesure que nous approchions des Ctes d'Afrique,
nous nous retrouvmes bien-tt dans la route que nous avions observe
avec tant de soin l'anne prcdente.

Je n'ai pas cr qu'il fut ncessaire d'expliquer jusqu'ici quel toit le
premier but de notre course. Nous cherchions cette mme Cte o nous
avions plac toutes nos esprances de fortune. Non-seulement nous nous
tions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqu que l'ignorance
des lieux nous avoit caus bien des fatigues & des erreurs, nous avions
pris un homme vers dans la Gographie & l'Astronomie, qui s'occupoit
continuellement  dessiner les diffrentes formes de la cte, & qui
suivant avec mthode le nombre de ses Plans, se mit en tat de produire
dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de
distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner  ceux
qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous
avoit aveugls sur le fond de son caractre. Il nous trahissoit, sans
que nous pussions nous en dfier, & ce travail si constant n'toit pas
pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un
jour qu'il avoit laiss sa cl  la cassette o tous ses Papiers toient
renferms, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans,
ouvrit la cassette, & fut tent par la vue d'un Parchemin scell du
Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosit de lire ce qu'il contenoit.
C'toit un Ordre du Roi, contrl par M. Cragg Secrtaire d'tat, par
lequel M. Gant, c'toit le nom de notre Dessinateur ou de notre
crivain, toit autoris non-seulement  nous suivre, mais  faire la
Relation de nos entreprises, &  veiller aux intrts de la Couronne.
L'indignation du Capitaine faillit d'abord  le jetter dans des
extrmits qui lui auroient peut-tre cot quelque jour sa fortune & la
vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment
qu'il toit prt d'clater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de
son trouble, parce que M. Gant toit occup  dessiner sur le tillac. Je
ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de
rflexion sur cet vnement me fit juger que nous n'avions point 
choisir d'autre parti que celui de la modration. Je conseillai au
Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer  sa conduite avec
l'crivain; mais de lui faire entendre que ds notre dpart nous
n'avions point ignor sa Commission, & que nous tions surpris seulement
qu'il nous en et fait si long-tems un mistre. Ma pense toit de
l'entendre, & de juger ensuite par sa rponse des mesures que nous
avions  prendre pour nous dlivrer de ses observations.

Cet expdient eut une partie de l'effet que j'avois souhait. M. Gant,
dans l'embarras qu'il ressentit  nos premires ouvertures, & tremblant
d'autant plus pour sa sret qu'il avoit effectivement de la perfidie 
se reprocher, se leva de table o nous tions, & courut  sa cassette,
d'o il se hta de nous apporter sa Patente, pour arrter, par la vue
des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment.
Mais affectant plus de tranquillit qu'il ne s'y toit attendu, nous
l'exhortmes  se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le
bruit de notre dcouverte, qui avoit t jusqu'aux Ministres, il avoit
reu ordre de se rendre  la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord
interrog sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant
inform d'aucun de nos desseins, lui ayoit propos de la part du Roi de
se charger de la Commission qu'il avoit accepte. Il ajouta qu'on nous
souponnoit d'avoir dcouvert quelque Mine d'or d'une richesse
extraordinaire, & que c'toit l-dessus prcisment que rouloient ses
instructions.

Nous balanmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la
confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le
tmoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous
avoir trahis, il nous offroit de rparer cette faute par un redoublement
de zle & d'affection. Mais nous conmes qu'il ne seroit pas le matre
lui-mme de garder notre secret  son retour, & que pour peu qu'on
dcouvrt notre marche par d'autres indiscrtions, l'ordre particulier
qu'il avoit accept, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on
n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos ides, nous prmes
la rsolution de changer de route. Rien n'toit si loign de nos
intentions que de lui faire violence. Nous rsolmes seulement de le
mettre, sous quelque prtexte, dans le premier Port o nous trouverions
un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'toit son dessein, 
retourner en Angleterre. tant rassur par nos manires, il employa
toute son adresse pour savoir de nous par quelle voie nous avions
dcouvert sa Commission; mais sa curiosit fut mal satisfaite. Cependant
le changement de notre route lui fit juger aisment que nous n'avions
point apport ces lumires de Londres. M. Rindekly dclara que par des
raisons qui tourneroient  l'avantage de tout le monde, nous tions
rsolus d'aller directement  la Jamaque. La surprise fut extrme dans
l'quipage. Mais la confiance qu'on avoit  nous, empcha les plus
hardis de murmurer. Nous quittmes ainsi les Ctes d'Afrique, & nous ne
donnmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de
commerce.

En effet, comme nous tions chargs d'une quantit considrable
d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage  la
Jamaque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui
toient restes  M. Gand produisirent une fcheuse rvolution dans sa
sant. Il fut saisi d'une fivre ardente, qui lui ta la vie dans six
jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commenmes,
M. Rindekly & moi, par apposer le scell  sa cassette,  la v de tout
l'quipage; & cette prcaution nous parut ncessaire pour nous rassurer
contre bien des craintes. Il ne nous chappa rien nanmoins qui pt en
faire souponner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez
loigns de notre premire route pour rejetter plus loin nos projets,
nous retournmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.

Aprs bien des recherches, d'autant plus pnibles, que le vent ne nous
servoit pas toujours  notre gr, nous dcouvrmes le Cap d'or; c'toit
le nom que nous lui avions donn dans notre langage mystrieux. Nous
jettmes l'ancre dans le mme lieu, o nous l'avions jett autrefois si
heureusement. La Mer toit tranquille, & nous tions  couvert sous la
pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.

Il n'toit plus question de dguiser nos esprances  des gens qui
n'toient avec nous que pour les seconder, & qui devoient ncessairement
en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'quipage. Il expliqua sans
dtour que nous n'tions pas loin du lieu que nous avions cherch;
qu'aprs l'exprience de l'anne prcdente, il ne falloit pas douter
qu'il n'y restt beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans
notre Vaisseau; mais qu'tant plus capables que les Ngres d'en
recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins
penser d'abord  la surprise ou  la violence, qu' nous rtablir dans
l'amiti & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage,
suivant la rsolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment
qu'en qualit de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moiti
du butin, & que tout le reste serait partag entre l'quipage. Cette
proposition satisfit tout le monde, & fut ratifie de part & d'autre par
un nouveau serment. La joie & l'ardeur se rpandirent dans tout le
Vaisseau. Il ne restoit plus qu' chercher les moyens d'entrer en
communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard 
commencer cette dlibration. Mais les difficults se faisoient beaucoup
mieux sentir si proche de l'excution.

Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous prsenter  eux; & l'autre
d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre
occasion, comme il nous toit arriv la premire fois, de les gagner par
nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur
Habitation, devoit tre rserv pour la derniere ressource,
c'est--dire, pour le cas o la violence deviendroit ncessaire. Ce
n'toit pas le plus mal arrang ni le moins mdit: mais en dtruisant
toutes nos esprances pour l'avenir, il les rduisoit aux fruits d'un
pillage fort court & fort incertain. Entre nos prparatifs, nous avions
un Ngre du Cap de bonne Esprance, que nous y avions achet, dans la
seule ve d'en faire notre Interprte. Si ces misrables toient
sensibles  quelque chose, nous aurions p nous flater que notre douceur
lui auroit inspir de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables
d'tre conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de
lui sans l'accompagner nous-mmes. Cependant il nous devint fort utile
au moment que nous nous y attendions le moins. Aprs une nuit fort
obscure, pendant laquelle nous n'tions point encore sortis de notre
irrsolution, il apperut aux premiers rayons du jour, une Barque qui
ctoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer
sans que les Ngres qui la conduisoient parussent nous dcouvrir. Nos
lunettes nous firent voir qu'ils n'toient que cinq ou six. Le Capitaine
ne balana point  descendre lui-mme dans la Chaloupe, suivi seulement
de quatre de nos plus braves gens & de notre Ngre. Il joignit
facilement les Sauvages. Ink, nous avions donn ce nom au ntre, se fit
entendre d'assez loin par ses signes pour les gurir de leur premire
frayeur. Ils se laissrent aborder, & la facilit avec laquelle Ink leur
persuada qu'ils dvoient tre sans crainte, nous parut d'un fort bon
augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point
oubli par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du
boeuf sal; & si nous emes plus de rserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut
que dans la crainte de les rendre moins propres  nous servir. Ils nous
reconnurent, le Capitaine & moi.

Ce que nous pmes tirer d'eux par le ministre de notre Interprte, nous
apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, &
qu'ils nous marquaient mme de la joie de nous revoir,  peine se
souvenoient-ils de ce qui s'toit pass il y avoit un an. Ils ne purent
du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrive toit all
jusqu' leur Prince, ni pourquoi il s'toit assembl tant de Barques &
de gens arms pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit
de plus prsent, toit le bruit de notre canon. Cependant ils nous
assurrent que nous serions bien res dans leur Habitation, & qu'on
nous y avoit regrets. Sans savoir jusqu'o devoit aller notre
confiance, nous prmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul
fondement. M. Rindekly ne balana point  se faire le Chef d'une
dputation, qui n'toit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux
Ngres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il
voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un
tonneau de boeuf sal, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit
plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes rsolus, qui
pouvoient se servir galement du sabre & de la rame. Nous convmmes
qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la
Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; &
que nous avanant beaucoup plus prs de la Cte avec le Vaisseau, nous
nous mettrions en tat de lui donner un prompt secours si nous tions
tromps dans la confiance que nous prenions aux Barbares.

Toutes ces prcautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit
prcder d'un quart d'heure par deux des six Ngres que nous avions
reus  Bord. Les autres nous demeurrent en otages. La douceur avec
laquelle nous les avions traits produist dans l'Habitation les mmes
effets que l'anne prcdente. Le rivage se trouva couvert  son arrive
d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du
vieillard  qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit
demander par l'Interprte des nouvelles de son pre. Sa rponse fut
touchante, & servit  lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un
pre n'avoit p sortir sitt de sa mmoire. Il raconta au Ngre que le
Prince de la Nation, qui demeuroit  Delaya, Ville ou Habitation
considrable  quelques lieus de la Mer, ayant appris notre arrive
l'anne d'auparavant, & les prsens que nous avions faits  son pre,
toit tomb dans une violente fureur. Se croyant mpris de nous, &
jugeant son autorit viole par un de ses principaux Sujets, il avoit
fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec
ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apport. Aprs
le mauvais succs de leur entreprise, sa fureur s'toit change en rage.
Il a voit enlev au vieux Chef les prsens qu'il avoit res de nous, &
l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donn la mort.

Ce rcit auroit t capable d'effrayer un homme moins intrpide que M.
Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une
raison d'en esprer un accueil favorable, lorsque nous irions
directement  lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de
l'amiti & des prsens, il rsolut de tenter cette dangereuse avanture.
Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moiti de
son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit
d'ajouter une quantit d'eau-de-vie & de boeuf sal  celle qu'il avoit
emporte dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus
propre  sduire les yeux du Prince. J'excutai d'autant plus volontiers
ses ordres, qu'il ne me fit reprsenter que les facilits de son
entreprise. Je lui envoyai quelques pices d'carlate, plusieurs
mouchoirs de la mme couleur, quantit de miroirs, d'tuis & de
couteaux, avec un fusil & deux sabres fort orns. J'y joignis mme un
grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour
une pice fort rare.

J'avois fait approcher le Vaisseau si prs du rivage, que je dcouvrais
sans peine tous les mouvemens des Ngres. Ceux du Capitaine pouvant
encore moins m'chaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses
gens, & tourner au long de la Cte pour gagner l'Embouchure du Fleuve.
Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre
dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant
lesquels je n'es pas peu d'embarras  carter les Ngres qui venoient
sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparatre
au quatrime jour, lorsque mon inquitude commenoit  devenir si
pressante, que je dlibrais dj si je ne devois pas m'avancer sur ses
traces, & tenter mme de remonter le Fleuve jusqu' l'Habitation du
Prince.

Il s'toit dcharg de ses prsens; ce qui me fit juger en l'appercevant
de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de
satisfaction me le confirma. Tout l'quipage s'tant assembl pour le
recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit dcouvert l'Habitation du Prince
que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aim la passer dans la Chaloupe,
que de s'exposer dans l'obscurit au milieu des Barbares. Mais le jour
tant venu l'clairer, il s'toit prsent hardiment  l'entre de
l'Habitation, & sans paratre surpris de la foule qu'il vit bientt
assemble, il s'toit fait conduire au Palais, si je ne doit pas dire 
la Cabane du Prince. Son unique prcaution avoit t de faire carter
sa Chaloupe  quelque distance du rivage, & d'ordonner aux gens qu'il y
laissa, de n'y recevoir aucun Ngre. Il avoit trouv au Prince l'air dur
& farouche; mais ds les premires ouvertures qu'il lui avoit faites par
la bouche de l'Interprte, & sur-tout aprs l'explication des prsens,
il avoit v sa physionomie s'claircir. Nos excuses pour l'anne
prcedente avoient t fort bien rees. Il n'avoit t question que de
faire apporter les prsens, ce qui s'toit excut avec une promptitude
surprenante. Toute la Cour, si ce n'est pas profaner ce nom, en avoit
admir la beaut & la richesse. Le Prince, qui n'toit couvert que d'une
peau de tigre, s'toit fait revtir, on pltt envelopper aussi-tt
d'une piece d'carlate. Il s'toit consider long-tems dans un de nos
plus grands miroirs, dont ceux de l'anne d'auparavant lui avoient
appris l'usage. Enfin, il avoit avall sur le champ plusieurs verres
d'eau-de-vie, & faisant servir des rafrachissemens au Capitaine, il
avoit mang en mme-tems une fort grosse piece de notre boeuf. Des
commencemens si heureux ayant donn au Capitaine la hardiesse
d'expliquer ses intentions, le Prince avoit paru surpris que nous
fissions plus de cas des anneaux, que lui & la plpart de ses gens
portoient aux oreilles, ou du mtail dont ils toient composs, que des
richesses que nous lui apportions en eau-de-vie & en petites
marchandises. Il avoit assur le Capitaine qu'il lui laisseroit la
libert,  ce prix-l, de s'accommoder dans le Pas de tout ce qui lui
conviendroit.

Cependant il toit arriv un incident qui avoit presque ruin nos
esprances. Le Capitaine n'avoit pas jug  propos de mettre le fusil au
nombre de ses prsens. Mais ayant le sien, lui & tous ses gens, cette
ve avoit frapp le Prince, qui n'avoit point oubli l'ancien fracas de
notre artillerie. Il les avoit presss si fortement de lui en abandonner
un, que le refus paroissant l'irriter, M. Rindekly lui avoit remis le
sien. Ce grossier Sauvage l'avoit d'abord mani si brusquement, qu'ayant
port la main sur le chien avant que le Capitaine s'en fut dfi, le
coup toit parti, avoit bless un Ngre au bras, & tu un autre Ngre 
cinquante pas du premier. L'pouvante s'toit rpandu vivement dans
toute l'assemble. Le Prince mme, regardant le Capitaine avec effroi,
lui avoit laiss douter quelques momens s'il n'en devoit pas craindre
quelque chose de funeste. Mais les explications de notre Interprte
avoient calm ce mouvement. M. Rindekly avoit fait dire au Prince que la
crainte mme du malheur qui venoit d'arriver avoit t la cause de son
premier refus, que ce dangereux instrument ne convenoit qu' nous, &
qu'il seroit pernicieux  tous les Ngres qui voudroient s'en servir. Et
pour le rassurer entierement, il avoit remis le chien du fusil dans son
repos, en donnant sa parole, que par la seule rparation qu'il venoit
d'y faire, il ne causeroit plus ni de bruit, ni de mal sans son ordre.
Il pouvoit prendre cet engagement, puisqu'il le rendit au Prince sans
l'avoir charg. Ainsi loin de nous devenir nuisible, cet accident ne
servit qu' faire prendre  la Nation une plus haute ide de nous, par
l'impression qui leur demeura de notre pouvoir.

M. Rindekly n'avoit pas quitt le Prince sans avoir fait avec lui une
sorte de Trait, dont il lui avoit fait rpeter plusieurs fois les
articles. Le principal, aprs celui de notre sret, toit qu'en
fournissant le Prince d'eau-de-vie pendant notre sjour dans ses tats,
nous aurions la libert, non-seulement de tirer de la Rivire & du Pas
tout ce qu'ils pouvoient produire, mais celle encore de commercer de
bonne foi avec ses Sujets.  ces conditions rciproques, il nous toit
permis de faire remonter la Rivire  notre Vaisseau, & d'user librement
de toutes les commodits du Pas.

Nous aurions fait clater notre joie par une dcharge de toute notre
Artillerie, si nous n'avions t retenus par la crainte de causer trop
de fraeur  nos Htes; mais le Capitaine fit distribuer  tout
l'quipage de quoi clbrer un jour si fortun, & ds le mme jour nous
entrmes sans prcaution dans la Rivire, dont il avoit observ la
profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort
peu de vent nous n'employmes point quatre heures  remonter jusqu'
l'Habitation du Prince. Notre dessein n'toit pas de nous tenir
renferms entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de
l'inconstance des Ngres. Mais il nous parut ncessaire de soutenir
l'ide que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que
nous demandions par amiti, nous tions peut-tre en tat de l'obtenir
par la force. Effectivement le bruit de nos armes  feu nous auroit
soumis toute la Nation, & nous n'aurions point e d'loignement pour
cette voie si nous avions p faire autant de fond sur la dure que sur
la facilit de notre conqute.

La v de notre Vaisseau remplit d'tonnement & d'admiration le Prince &
tous ses Ngres. Nous le remes  bord avec peu de suite, en lui
dclarant que nous n'aurions jamais cette dfrence que pour sa
personne. Il prit plaisir  la bonne chere que nous lui fmes, & notre
manire de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui
quatre de ses femmes, qui dvorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de
quelques verres d'Eau de vie. L'exprience qu'il avoit dja faite de
cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais tant chauff
nanmoins de ce qu'il avoit b, il observa toutes les parties du
Vaisseau avec une vive curiosit. Nos Canons le frapperent encore plus.
Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne rpondmes qu'en le
priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus
dangereux pour les Ngres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit
tout  nos projets, lui demanda s'il vouloit connotre par quelques
effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec
quelques marques de crainte. Nous lui dmes qu'il y auroit trop de
danger pour lui  demeurer si prs; que ces furieux instrumens n'toient
familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le
rivage, mais qu'il toit  propos que toute l'Habitation ft avertie,
afin qu'elle entendt sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour
lui apprendre l'utilit de notre amiti. Il se fit conduire au rivage.
Son impatience paroissoit mle de fraeur. Il donna des ordres qui
furent rpandus aussitt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule
de Ngres sur le bord du Fleuve. Nous avions profit de cet intervalle,
pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit
de 20 pices de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au mme
moment, la fume qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le
mouvement mme de l'eau qui fut agite par un effort si violent,
causerent au Prince &  tous les Ngres une fraeur qui ne peut tre
represente. Ils se jetterent  terre, & se presserent contre le sable,
comme s'ils eussent esper de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi,
nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils
fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prmes en
relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans
effort des rvolutions si surprenantes, toient des Hommes d'une espece
suprieure. Ils nous auroient adors si nous avions exig des honneurs
divins; mais nous pouvions supposer sans tmrit que le Prince & toute
la Nation toient assujettis par la terreur autant que par l'intrt.

Nous commenmes de ce jour  nous croire aussi libres qu' Londres, &
nous recommandmes  tout l'quipage de ne pas nuire  l'opinion qu'on
avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement
de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point  les
employer. Nous tions rsolus, aprs avoir pass le jour au travail, de
retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre  peu de distance
de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu o nous nous souvenions d'avoir
observ la pche des lingots. Nous fmes au Prince de nouveaux prsens
en nous loignant de l'Habitation. Ces libralits ne pouvant nous
appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point pargns
aux principaux Ngres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir
ncessaire.

Quoique la saison ne ft point avance pour l'Europe, nous ressentions
une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivire fort large & fort
sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne ft la principale difficult
de notre entreprise. La rade que nous fmes obligs de prendre pour la
sret de notre Vaisseau toit si brlante, que l'ordre fut donn 
quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous
observmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les diffrences de
son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous
parut que les Sauvages ne s'toient dtermins dans ce choix qu'au
hazard; & peut-tre n'en portmes-nous ce jugement que sur le petit
nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si
nous y en avions trouv fort peu l'anne prcdente, celle o nous
tions paroissoit encore plus strile. Mais nous fmes une observation
qui ne nous toit point chappe ds la premire fois. Les Sauvages
manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez
serres pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient
avec le sable; ou pltt n'estimant que ce qui pouvoit servir  leur
usage, ils mprisoient le reste comme une chose inutile. De ces
observations, nous tirmes, & la mthode de faire de nouvelles Claies, &
la manire de les placer. Nos Ouvriers furent employs plus de huit
jours  ces prparatifs.

Enfin, nous mmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans o
l'eau sembloit se diviser aprs s'tre brise sous l'angle de quelque
rive, furent les lieux ausquels nous nous attachmes particulierement.
Nous avions mille au moins de nos machines, distribues dans l'espace
d'une lieu. Notre soin toit exact  les faire visiter le matin & le
soir, & chacun de nos gens avoit sa tche, dont le sort avoit dcid.
Mais aprs trois semaines d'une ardeur obstine,  peine trouvmes-nous
dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions  bord un
Fourneau, des Creusets, & tout ce qui toit ncessaire  nos oprations.
Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies
pour le hter. Nous laissmes en plusieurs endroits une grande quantit
de sable. Ne gagnant rien par cette mthode, nous rendmes dans le
Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Ngres, qui ont presque
tous de l'inclination au vol, nous les drobrent ds la premire nuit.
Nous y mmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta
quelques particules de poudre d'or; mais nous conmes que les plus
grosses parties roulant au fond pltt qu'elles n'toient charies par
le courant, nos Voiles toient de peu d'usage pour les arrter. Nous
joignmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrtmes  cette
voie qui toit en effet la plus sure.

Dans cet intervalle, nous n'avions pas nglig des recherches beaucoup
plus certaines, & qui nous causrent moins d'embarras. C'toit celle des
lingots que les Sauvages avoient en rserve. Mais comme ils ne les
amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres
parures  l'usage des femmes, nous n'en trouvmes point d'aussi grands
amas que nous l'avions esper. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de
prix, qu'ils se bornoient  leur paire d'anneaux, sans se croire plus
riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince mme laissant le soin
de la pche des lingots  ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit
peu d'intrt  leur travail. Aussi toit-elle fort nglige. Le trsor
que nous avions dcouvert dans notre premier Voyage toit comme le
dpt de tout ce qui s'toit pch depuis un tems immmorial. Il se
trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en
revenoit ne consistoit que dans quelques prsens de btes tues  la
Chasse, que les jeunes Ngres lui offroient pour obtenir dequoi se faire
des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la
portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de mme
 tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans
aucun dtail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.

Nous n'emes pas plus de difficult  obtenir ce qui restoit de lingots
au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions e l'anne
prcdente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres prsens nous en
rendrent les Matres. Mais la totalit du dpt n'alloit pas au double
de ce que nous avions emport la premire fois. Si nous dcouvrmes dans
les cabanes particulieres de petits amas disperss, que divers Sauvages
avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne rpondirent pas mieux 
l'opinion que nous avions eu de la source. D'ailleurs, les Ngres ne
nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de
vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites
Marchandises commenoient  diminuer. Cette diminution fut encore plus
prcipite lorsque nous fmes rduits au Commerce des Anneaux. Nous ne
nous tions pas tromps en le croyant le plus facile, mais quelque
disposition que les Ngres marquassent  nous les ceder, c'toit
toujours au prix de nos denres. Cent paires d'Anneaux qui toient la
dpoille de cent Sauvages, & qui tant aussi minces que du Fil
d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos valuations, plus
d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie &
nos petites Marchandises, c'est--dire, ce qui commenoit  devenir pour
nous plus rare & plus prcieux que l'or mme.

Quoique nos soins continuels se rapportassent  notre objet, je ne
laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la
stupidit des Ngres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur
gouvernement. Depuis la perte de notre crivain, nous tions peu
capables d'Observations Gographiques. Nous savions par la hauteur du
lieu que nous tions a l'extrmit de la Nigritie. Le nom de cette cte,
autant que nous l'avions p dmler dans l'articulation des Sauvages,
toit _Pasamba_. L'Habitation de leur Prince se nommoit _Delaya_, &
celle qui toit sur le bord de la Mer, _Paraga_. Ils avoient quelques
autres Villes plus recules dans les Montagnes, qui dpendoient moins
immdiatement du mme Matre, quoique dans les guerres qu'ils avoient
quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se
ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux &
de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille
Hommes. Nous n'y remarqumes aucune trace de culte Religieux,  la
rserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil
&  la Lune lorsqu'ils commencent  les voir parotre. L'obssance
qu'ils rendent  leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils
ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi.
Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les
familles; & lorsqu'ils ngligent des dsordres trop clatans ou
pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est--dire, les Habitans des
Cabanes voisines, se rnissent en assez grand nombre pour les y forcer.
Leurs occupations sont partages entre la Chasse, la culture de quelques
terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le
Pas, quoique peu loign de la Ligne, & sujet  des chaleurs presque
continuelles, qui ne sont tempres que par la fracheur des nuits,
parot capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que
la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est
cause sans doute que les Ngres ne font pas leur principal objet de
l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en
grand nombre, parce que le got des Habitans pour les Animaux sauvages
est comme proportionn  la gloire qu'ils tirent de la qualit de
Chasseurs. Ce titre est le premier degr de distinction dans le Pas.
Ils se servent de leurs flches avec une adresse extrme, & leur
intrpidit est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois
de prs aux Btes froces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la
petite Mer, leur sert  transporter une quantit prodigieuse de Venaison
que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai
compt dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux,
dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes;
& l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employ au
service des Chasseurs.

Les Hommes sont communment d'une taille mdiocre, & tels pour la
figure, que les Ngres de Guine. S'il s'en trouve de plus hauts & de
plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les
femmes ont une sorte de beaut dans leur laideur. Elle consiste dans la
bouche, qu'elles ont la plus agrable du monde. Leurs levres sont d'un
rouge clatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont
aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrmement plat,
leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse &
luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour
leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se
rompent de mme lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est oblig de
prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas spar
par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir
plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de
la famille n'intervienne que pour la premire. La continence passe si
peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent  se marier ds
que la nature les avertit qu'ils peuvent l'tre; & la pluralit des
Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dgot pour
une femme. Tous les Gens de notre quipage se trouvrent fort bien de ce
prjug, par la facilit qu'ils eurent  se lier avec les jeunes filles
& les veuves. Il falloit plus de rserve avec les femmes maries, parce
que les infidlits dans le mariage peuvent tre une raison de divorce.

Dans les grandes chaleurs, qui ne reoivent gures d'interruption qu'au
mois de Fvrier & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes,
sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent
dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs
Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent scher au Soleil, il
y reste tant de salets, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de
plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la
v n'en est pas moins blesse que l'odorat. Leurs amusemens les plus
ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle
par le vent de la bouche, & qui tant press sous le bras, rend un bruit
assez harmonieux par trois tuyaux de diffrente grosseur. Leurs
mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me
surprit d'autant plus, que dans le tems mme de leur nudit, on ne leur
voit jamais prendre en public aucune libert indcente. Leur mmoire est
si borne, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, &
qu'aprs quelques annes d'intervalle,  peine se souviennent-ils des
Personnes les plus cheres qu'ils ont perdus par la mort. Aussi rien ne
les touche que ce qui remu actuellement leurs sens, & l'exemple du
pass n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que
la crainte du futur.

Il ne faut pas s'imaginer nanmoins que ce caractere soit si
gnralement celui de la Nation, qu'il ne s'y trouve quelques
Particuliers que j'en excepte. Entre les jeunes filles ausquelles nos
Gens s'efforcrent de plaire, il y en eut une, dont le nom toit
_Jenli_, qui, si l'on met  part la noirceur, avoit le visage & la
taille de nos plus belles filles de l'Europe. Il parotra fort trange
que ce qui nous la faisoit trouver charmante la rendit monstrueuse aux
yeux des Sauvages, & que par cette raison personne presqu'alors n'avoit
voulu l'pouser. Elle n'en fut que plus sensible aux caresses de nos
Gens; & se trouvant presse par la recherche d'un grand nombre, elle
craignit fort sagement les effets de leur jalousie. Son got s'toit
dclar pour un jeune homme fort bien fait, qui, depuis la mort de notre
crivain exeroit le mme Emploi sur le Vaisseau. Quoique ce degr lui
donnt quelque supriorit sur le reste de l'quipage, les autres ne
s'toient pas crus obligs de lui cder dans une concurrence d'Amour.
Cependant Jenli s'obstinoit  les rejetter, & le ressentiment qu'ils en
avoient leur avoit dja fait prendre des manires fort brusques avec
l'crivain. Il se nommoit _Linter_. Je fus surpris que m'abordant un
jour les larmes aux yeux, & me faisant des plaintes de quelques insultes
qu'il avoit res d'un Brutal, il me confessa que Jenli lui avoit
touch le coeur, & qu'il l'aimoit assez pour en faire sa femme. Il
m'assura que l'ayant observe de prs, il avoit remarqu qu'elle n'avoit
aucun commerce d'amour avec les Sauvages, & que s'y connoissant assez,
il l'avoit trouve Vierge. Il lui avoit appris dja quelques mots de
notre Langue. Sa conduite, le langage qu'elle lui tenoit par ses signes
& par d'autres expressions; enfin, l'indiffrence qu'elle marquoit pour
ceux qui s'empressoient autour d'elle, lui persuadoient qu'elle avoit
du penchant pour lui. Il me conjuroit d'empcher qu'on ne la chagrint
par d'indignes violences. Il savoit que c'toit le dessein de plusieurs
de nos Gens; mais il toit rsolu de la dfendre au pril de sa vie.

Quoique je me sentisse le coeur touch de son amour & de ses larmes,
j'avois conu qu'il ne parloit d'en faire sa femme que pour m'engager 
la faire respecter des autres, & je ne lui fis l-dessus qu'une rponse
badine. Mais en confessant qu'il n'auroit pas pens au mariage s'il
avoit espr de pouvoir la possder librement, il me jura qu'il
l'pouseroit sur le champ si je le permettois; que la couleur n'y
faisoit rien; qu' mesure qu'elle apprendroit notre langue on
s'appercevroit comme lui qu'elle ne manquoit d'aucune qualit naturelle,
& que le Commerce de l'Angleterre lui feroit acquerir toutes les autres:
en un mot, qu'il aimoit mieux l'pouser que de courir le risque de la
perdre, & qu'il prvoyoit d'ailleurs qu' notre dpart nous ne la
souffririons point sur le Vaisseau avec une autre qualit que celle de
sa femme. Je compris que dans l'ardeur d'une passion si vive, mes
raisonnemens auroient peu de force pour le gurir, & je lui promis d'en
parler au Capitaine.

Quelque autorit que l'amiti de M. Rindekly & le droit d'association me
donnassent sur l'quipage, je n'en usois jamais qu'avec quelque
dpendance; autant pour donner l'exemple de l'obissance  tous nos
Gens, que pour marquer constamment  mon Gendre la reconnoissance que je
lui devois. Il ne se faisoit jamais demander deux fois ce qu'il jugeoit
capable de me faire plaisir; mais quoique je lui tmoignasse du penchant
 favoriser la passion du jeune crivain, il rejetta cette proposition
avec beaucoup de fermet. Ses objections furent si fortes que je n'y ps
rien opposer. Outre l'indcence d'un tel mariage.Vous ne faites pas
attention, me dit-il, que nous n'avons point un Homme dans l'quipage 
qui le seul got de la dbauche ne puisse faire natre la mme envie,
dans la supposition que des alliances de cette nature n'auront pas
beaucoup de force en Angleterre. Toutes les consquences qu'il m'en
fit craindre me parurent si justes & si fcheuses, que je perdis le
dsir de rendre service  l'crivain. Mais pour viter du moins les
querelles dont nous tions menacs  l'occasion de Jenli, j'engageai M.
Rindekly  dfendre sous les plus rigoureuses peines qu'on ft la
moindre violence aux femmes sauvages. Il tablit la peine de mort pour
ceux qui employeroient les armes dans la recherche d'une femme, soit
contre les Ngres, soit contre nos propres Gens; & les autres punitions
demeurerent  rgler suivant la grandeur du crime. Linter se trouvant
paisible possesseur de sa chere Jenli, perdit son amour par degrs.
Cependant il lui apprit en fort peu de tems  s'expliquer en Anglois.
Comme j'avois pris quelque intrt  leur liaison, j'observai qu'il
n'avoit pas mal jug des qualits naturelles de cette femme, & que le
hazard sembloit l'avoir dplace en la faisant natre dans la Nigritie.
Mais ce que j'admirai beaucoup plus, c'est que Linter et commenc 
s'en dgoter, lorsqu'tant capable de se faire entendre, elle devoit
lui parotre beaucoup plus digne de son affection. Je pensai ds ce
moment  lui faire recueillir un autre fruit de la peine qu'elle avoit
apporte  l'tude de notre Langue, en la faisant passer  Londres pour
mener une vie douce auprs de ma femme.

Notre travail ne languissoit pas, & quoiqu'il ft beaucoup plus strile
que nous ne nous y tions attendu, il n'toit pas tout--fait sans
fruit. Mais tant de libralits que nous avions rpandus dans la
Nation, & le subside continuel que nous fournissions au Prince,
puisrent enfin toutes nos provisions.  peine nous restoit-il de
l'eau-de-vie pour les ncessits du Vaisseau. Notre embarras n'avoit
jamais t pour nos alimens, puisque nous trouvions l'abondance parmi
les Ngres, & qu'ayant assez d'industrie pour tirer du sel de la Mer,
nous avions suppl aux diminutions de notre chair sale. Mais l'avidit
du Prince augmentant tous les jours pour l'eau-de-vie, nous nous vmes
dans la ncessit de lui faire connotre qu'elle nous manquoit, & de le
renvoyer  celle que nous promettions de lui apporter dans un autre
Voyage. Malheureusement il toit yvre lorsqu'il reut cette rponse. Il
s'emporta non-seulement en plaintes, mais mme en mnaces, & notre
Interprte effray de ses discours nous communiqua la mme frayeur par
son rcit. Nous tnmes aussi-tt conseil. J'tois d'avis de partir, sans
nous exposer aux suites de cet emportement, & d'viter sur-tout la
ncessit d'en venir  des violences, qui ne pouvoient servir qu' nous
fermer la voie du retour. Il nous toit facile d'aller renouveller nos
provisions, soit aux Canaries, soit au Cap de Bonne Esprance. Je
pressai le Capitaine de suivre mon conseil, jusqu' vouloir qu'il
abandonnt nos claies & quelques centaines d'anneaux qui toient 
Delaya dans nos Cabanes. Mais il se reposoit trop sur l'impression qu'il
croyoit avoir donne de nos forces. En consentant  partir, il rsolut
de ne rien laisser derriere nous.

Nous n'avions employ que les voiles superflus du Vaisseau; & cette
perte mritoit effectivement peu de regret. Ce fut nanmoins le prtexte
que M. Rindekly fit valoir pour s'obstiner dans son opinion. Le Prince
qui n'toit pas revenu de son ressentiment, ne nous vit pas faire les
prparatifs de notre dpart sans se livrer  de nouvelles fureurs. Il ne
considera point si c'toit l'impuissance qui avoit caus notre refus; il
jugea du chagrin qu'il nous causeroit en nous enlevant tout ce que nous
avions tir de son Pas, par l'ardeur que nous avions e  l'amasser; &
ds les premiers mouvemens qu'il nous vit faire pour retirer nos voiles,
il prit des mesures pour sa vangeance. Les conjonctures lui toient
d'autant plus favorables, que peu de jours auparavant il lui toit
revenu des Montagnes cent vingt ou trente de ses plus braves Chasseurs.
Il les joignit  sa Milice, qui toit d'environ cent hommes; & l'ordre
qu'il leur donna d'abord, fut d'arrter tous les gens de notre quipage
qui se trouveroient disperss. L'habitude que nous avions prise de vivre
familierement avec les Ngres ayant beaucoup diminu nos prcautions, il
y eut ds le premier jour dix-huit de nos gens arrts. Nous ne nous
appermes de leur absence que le soir,  l'appel qui se faisoit
rgulierement dans le Vaisseau; & nos soupons ne tombant point encore
sur la vritable cause du pril, nous nous figurmes qu' la veille de
notre dpart, ils avoient voulu donner quelque chose de plus  leurs
plaisirs. Cette erreur nous entrana dans une autre. Le lendemain, ds
la pointe du jour, nous envoymes de divers cts dix hommes pour les
rappeller, dans la crainte de causer trop d'effroi par le signal du
canon. Ces dix hommes eurent le mme sort que leurs compagnons; & le
Prince jugeant bien que la trahison ne lui russiroit pas plus
long-tems, fit assembler ses Troupes entre l'Embouchure de la Rivire &
le Vaisseau. Ce fut de quelques Ngres mmes, que nous apprmes notre
disgrce. Elle nous fit frmir, car nous ne pmes envisager sans horreur
tout ce que nous avions  craindre de la fureur & de la perfidie d'une
Nation barbare. Cependant un peu de rflexion nous fit penser que le
Prince Ngre toit sans prudence. Ses Troupes tant au-dessous de nous,
rien n'auroit p nous empcher de mettre douze ou quinze hommes rsolus
dans la Chaloupe, qui auroient remont la Rivire jusqu' Delaya, ou de
remonter avec le Vaisseau mme, & non-seulement de rduire sa Capitale
en cendres, mais de nous saisir assez facilement de lui, de ses femmes &
de toute sa Cour. C'toit le sentiment de M. Rindekly dans son premier
transport. La terreur de nos armes lui faisoit croire le succs certain.
Mais il nous restoit un juste sujet de crainte pour nos Compagnons, qui
auroient t le premier objet de la vangeance des Sauvages.

L'Interprte, que le besoin o nous tions de son secours nous fit
appeller  notre dlibration, s'offrit volontairement  tenter l'esprit
du Prince par des voies plus douces. Nous prmes confiance  ses offres.
Il se chargea de lui reprsenter l'affection que nous lui avions marque
par notre conduite & par nos prsens, la surprise & la douleur que nous
ressentions de ses violences, & le dsir que nous avions de ne pas nous
voir forcs d'employer contre lui les armes terribles qu'il nous
connoissoit. Le refus que nous avions fait de lui fournir de
l'eau-de-vie & du tabac, n'tant venu que de l'puisement de nos
provisions, nous lui laissions la libert de visiter lui-mme ou de
faire visiter notre Vaisseau par un de ses gens, pour s'assurer que nos
excuses toient de bonne foi. Notre dessein  la vrit toit de partir;
mais nous lui promettions de revenir incessamment, avec une plus grande
abondance d'eau-de-vie, de toutes sortes de Marchandises. Cette courte
harangue fut rpete vingt fois  l'Interprte, pour nous assurer de sa
mmoire.

Il se rendit  Delaya. Le Prince, qui connoissoit son attachement pour
nous, le reut avec plus de douceur que nous n'avions os l'esperer. Il
couta nos propositions; & prenant aussi-tt son parti, comme s'il l'eut
mdit d'avance, il lui dclara qu'ayant viol la promesse par laquelle
nous nous tions engags  lui fournir de l'eau-de-vie, nous avions
mauvaise grace de nous plaindre qu'il violt les siennes; que si les
provisions nous avoient manqu, nous n'tions pas moins coupables de
l'avoir tromp, en promettant ce que nous ne pouvions excuter; que nos
armes l'effrayoient d'autant moins, qu'il sauroit se vanger sur nos
Compagnons si nous entreprenions de lui nuire; qu'il consentiroit
nanmoins que nous quittassions son Pas pour aller faire de nouvelles
provisions dans le ntre; mais  deux conditions. L'une, que les gens
qu'il avoit fait arrter demeurassent pour caution de notre retour; &
l'autre, que pendant notre absence nous laissassions  leur garde les
lingots & les anneaux que nous avions tirs de ses Sujets.

Cette rponse, qui nous parut fidelle dans la bouche de l'Interprte,
calma du moins une partie de nos inquitudes. C'toit beaucoup que des
violences commences si brusquement, se changeassent tout d'un coup en
ngociation. Nous n'avions pas voulu risquer d'aller nous-mmes, ni
d'envoyer le moindre de nos gens  Delaya, pour ne pas exposer notre
libert; mais il nous sembla qu'avec le tour que prenoient nos
diffrends, nous pouvions entreprendre de les terminer sans mdiation; &
M. Rindekly rsolut de voir lui-mme le Prince pour s'expliquer avec
lui. J'exigeai nanmoins de son amiti qu'il lui feroit demander une
confrence hors de l'Habitation. Elle fut accorde. Le Prince ne balana
point  se rendre avec une douzaine de ses gens dans un petit bois qui
fut marqu pour le lieu du rendez-vous. M. Rindekly affecta de ne se
faire accompagner que de six des ntres, pour rendre quelque dference 
l'autorit Souveraine; mais il toit plus sr de cette escorte, que le
Prince ne devoit l'tre de la sienne.

De quelque manire qu'on veuille juger de son action, je ne prtens la
justifier que par l'excs de sa vivacit, ou peut-tre par le fond de
ressentiment qu'il conservoit avec raison, contre un homme qui avoit
commenc une injuste querelle. Non-seulement il n'avoit point emport la
rsolution qu'il excuta, mais dans la suite il m'a cent fois protest,
qu'aprs en avoir recueilli le fruit, il en avoit senti quelques
remords; & sans porter la Religion plus loin qu'un homme de Mer, il a
toujours attribu nos disgrces suivantes  cette malheureuse avanture.
La confrence, aprs avoir commenc paisiblement, se termina par des
injures si picquantes, que le Prince barbare ayant port la main sur un
sabre qu'il tenoit de nous, pour maltraiter l'Interprte que M. Rindekly
foroit de parler, nos six Soldats n'attendirent point l'ordre exprs de
leur Chef. Ils toient arms de leur fusils & de pistolets. Chacun d'eux
tira son coup, dont ils turent,  bout portant, six Sauvages de
l'escorte du Prince. M. Rindekly leur dfendit absolument d'insulter le
Prince. Dans la ve qui lui avoit fait tolerer cette violence, il toit
important que ce fier Ngre ne fut point maltrait. Son effroi & celui
des six hommes qui lui restoient, pouvoit suffire pour l'humilier. Il se
jetta contre terre, aussi constern du bruit, que du prompt effet de nos
armes. M. Rindekly ne lui laissa point le tems de revenir de cette
pouvante. Il lui fit dire par l'Interprte que si tous nos Compagnons
ne nous toient pas rendus sur le champ, il devoit s'attendre au mme
sort, lui & toute sa Nation; & le forant de se relever pour le suivre,
il le conduisit jusqu' la Chaloupe, dont il n'toit loign que
d'environ deux cens pas.

L'ordre de nous renvoyer nos gens fut port  Delaya par un des six
Ngres. M. Rindekly eut la constance d'attendre leur arrive sur le bord
de la Rivire, assez sr de pouvoir gagner le Vaisseau dans sa Chaloupe,
s'il s'appercevoit qu'au lieu d'xcuter la volont du Prince, ses
Sujets pensassent  le vanger. Mais en donnant trop  sa vivacit, il
n'avoit presque rien donn au hazard. Il connoissoit le caractere des
Ngres. Le rcit que le Dput du Prince ne manqua point de faire 
Delaya, nous fit renvoyer avant la nuit vingt-huit de nos gens, qui y
avoient t gards fort troitement depuis quatre jours. Ils se mirent
dans des Barques, pour gagner le Vaisseau par le Fleuve. Et quoiqu'on
et port parole  l'Habitation que le Prince seroit rendu avec la mme
fidlit, une multitude de Ngres, descendant au long du Fleuve, vint le
redemander, en poussant des cris de douleur & d'effroi.

M. Rindekly ayant eu le tems de considerer de sang froid l'excs auquel
il s'toit emport, ne jugea point  propos de le renvoyer libre sans
avoir pris d'autres prcautions pour notre retraite. Il laissa la
permission de se retirer  trois des cinq Ngres qui lui restoient,
aprs s'tre engag  eux &  lui qu'il ne lui arriveroit aucun mal.
L'ayant fait passer ensuite dans la Chaloupe avec les deux autres, il
nous les amena comme en triomphe, accompagn de nos vingt-huit hommes
qui le suivoient dans leurs Barques.

Il s'toit pass dans cette expdition toute la longueur d'un des plus
grands jours de l't. L'inquitude commenoit  me tourmenter
mortellement, lorsque je vis descendre cette petite Arme au long du
Fleuve. M. Rindekly, en m'apprenant son avanture, ne s'expliqua point si
nettement, que je ne m'apperusse bien qu'il avoit quelque chose  se
reprocher. Il toit naturellement honnte homme, & sensible aux
mouvemens de l'humanit. Mais la raison de notre sret, par laquelle il
s'toit cr justifi, m'empcha aussi de le presser trop sur le droit
qu'il s'toit attribu de faire donner la mort  six Sauvages. Il y
avoit peu d'apparence d'ailleurs que tout autre parti nous et russi de
mme: car sans parler de notre or, qui ne mritoit pas sans doute
d'tre mis en balance avec la vie de six hommes, peut-tre
n'aurions-nous point obtenu par d'autres voies la libert de nos
Compagnons.

Loin de maltraiter le Prince, nous nous efformes de lui faire sentir
par notre conduite le tort qu'il s'toit fait en renonant  notre
amiti. On lui fit voir de ses propres yeux, que la seule impuissance
nous avoit forcs d'interrompre nos subsides. Il feignit de se rendre 
toutes nos raisons; mais l'Interprte nous avoa que dans ses rponses,
il laissoit chaper plusieurs mots qui marquoient la violence de son
ressentiment. Nous ne lui prommes pas moins que s'il vouloit s'engager
 nous bien recevoir, nous reparotrions bien-tt dans son Pas avec des
provisions plus abondantes. Il ne se fit pas presser pour y consentir.
Enfin, comme la manoeuvre toit prte & que le vent paroissoit favorable,
nous lui dmes qu'tant prts  partir, & srs d'ailleurs de la force
invincible de nos armes, nous comptions pour rien les Troupes qu'il
avoit  l'Embouchure de la Rivire, dans l'esprance ridicule de nous
incommoder apparemment au passage; mais que s'il vouloit nous donner une
preuve de rconciliation, il devoit leur envoyer l'ordre de se retirer.
Cette rsolution parut lui couter quelque chose, comme s'il eut
apprhend que la retraite de ses Troupes ne nous donnt plus de
hardiesse  le maltraiter, ou plus de facilit  tourner notre vangeance
sur ses Sujets. Cependant la ve de nos canons & de nos fusils, sur
lesquels nous prenions soin de lui faire jetter les yeux par
intervalles, eut le pouvoir de le dterminer. Il fit partir un de ses
gens dans une Barque, qui excuta sans doute l'ordre que nous lui avions
demand, car nous ne vmes aucun corps de Troupes en descendant la
Rivire. M. Rindekly voulut qu'en le renvoyant libre, au moment que nous
mmes  la voile, on donnt de nouveaux sujets de se loer de notre
gnrosit. Quoiqu'il restt autour du Vaisseau plusieurs Barques, sur
lesquelles nos Prisonniers toient revenus de Delaya, il me proposa de
le conduire au rivage dans la Chaloupe, & nous y mmes tout ce qui nous
restoit d'ustenciles & de petites marchandises  l'usage des Ngres.
Cette occasion fut une faveur du Ciel pour Jenli, qui se trouva sur le
bord de la Rivire avec un grand nombre d'autres Sauvages. Elle y toit
pour dire le dernier adieu, par ses regards,  l'crivain, que
l'inconstance, ou la jalousie, faisoit partir avec beaucoup
d'indiffrence. Un mouvement de piti pour une femme, qui valoit mieux
que ses pareilles, & qui entendoit assez notre Langue pour nous tre
utile, me fit renatre la pense de lui offrir une situation plus douce
avec nous. Elle l'accepta, & le Prince appais par nos caresses & par
les prsens que je fis dbarquer avec lui, ne s'opposa point  son
dpart.

Nous sortmes du Fleuve  pleines voiles. M. Rindekly vouloit saluer les
Ngres d'une dcharge de toute notre artillerie, & leur laisser pour
adieu une nouvelle impression de terreur. Je m'opposai  ce dessein, qui
toit capable de dtruire la mmoire de nos bienfaits. Nous devions,
aprs tout, plus d'affection que de haine aux Sauvages. Si les
richesses que nous emportions n'avoient pas rpondu  notre attente,
elles toient si suprieures  nos frais, que nous ne pouvions regrter
les peines de notre entreprise. Suivant nos calculs, le fruit de notre
Voyage montoit  plus d'un million de livres, tant en anneaux, qu'en
poudre & en lingots. Je me trouvai si riche du quart de cette somme, qui
devoit me revenir dans nos partages, que je ne souhaitai que de le
mettre  couvert en retournant droit  Londres. M. Rindekly ne se rendit
pas volontiers  cette proposition. Il panchoit, sinon  retourner
bien-tt sur la mme Cte, du moins  faire valoir nos trsors dans
d'autres parties du commerce, en attendant que la prudence nous permt
de tenter une nouvelle entreprise chez les Ngres. Mes instances
nanmoins l'auroient fait consentir  notre retour, si d'autres
venemens ne nous avoient forcs de prendre un parti fort diffrent.

En sortant de la Rivire de Pasamba, nous trouvmes deux Vaisseaux
Espagnols, monts comme le ntre, moiti en guerre, moiti pour le
commerce, qui revenoient des Philippines par cette route avec une riche
cargaison. Cette rencontre nous alloit dterminer  suivre comme eux la
route de l'Europe, du moins jusqu'aux Canaries, o nous aurions mieux
aim renouveller nos provisions que dans tout autre lieu. Mais 
l'occasion d'une dispute de Matelots, il s'leva une querelle si vive
entre les deux Capitaines & le ntre, qu'abusant de la supriorit du
nombre pour nous traiter d'hretiques & de misrables, ils nous mirent
dans le cas de ne pouvoir nous faire raison que par les armes. M.
Rindekly comptant trop sur le courage de nos gens, repassa dans notre
Bord, d'o la seule politesse l'avoit fait sortir, pour crier aux armes
d'un ton furieux. Il ne voulut couter ni mes conseils, ni mes prieres.
Je vis en un moment l'image d'une guerre sanglante au milieu de la paix.

Les deux Espagnols marquerent moins d'emportement dans les suites de
cette action. Ils gagnrent le dessus du vent, & se reposant sur cet
avantage, ils sembloient attendre que les premires hostilits vinssent
de nous. Je pris droit de leur modration pour renouveller mes efforts
sur l'esprit de M. Rindekly. Enfin, j'arrtai l'ordre qu'il alloit
donner de lcher sa borde; mais je ne pus l'empcher d'crire sur le
champ aux deux Capitaines, que s'il ne vouloit point donner naissance 
la guerre entre deux Nations, qui faisoient encore profession de paix,
il toit rsolu de soutenir sa querelle particuliere, & qu'avec un de
ses gens, il les dfioit tous deux dans un combat de Chaloupe 
Chaloupe. Il leur laissoit le choix des armes & du nombre des Rameurs. 
ce dfi, qui toit accompagn de quelques injures, les Espagnols
rpondirent qu'ils n'toient point les matres de leurs personnes
lorsqu'ils commandoient les Vaisseaux d'autrui, mais que s'ils toient
attaqus sur leur Bord, ils promettoient de se bien dfendre. Cette
rponse fut regarde de M. Rindekly, comme une nouvelle insulte. Je
n'aurois pas eu le pouvoir de l'arrter, si je ne l'eusse fait enfin
souvenir qu'il alloit ruiner sa femme & toute ma famille. J'avois eu
besoin moi-mme d'un motif si puissant pour moderer mon indignation au
rcit de sa querelle.

Cependant les deux Espagnols profitrent du vent, & tirrent  nos yeux
vers les Canaries. Nous les suivmes. Douze jours que nous employmes
dans cette route n'ayant pas suffi pour calmer la bile de M. Rindekly,
il voulut absolument relcher dans une des Isles, se faire conduire dans
la Chaloupe  celle de Canaries, & tirer raison des deux Capitaines par
un combat regl. Je lui reprsentai envain que dans les sujets de
mcontentement qui croissoient tous les jours entre l'Angleterre &
l'Espagne la prudence ne nous permettoit pas de nous exposer  trop de
hazards; qu'il toit dja fort heureux pour nous que les deux Capitaines
eussent ignor la querelle des deux Nations, & n'en eussent pas pris
droit d'agir avec plus de rigueur; enfin que nous avions des biens & une
rputation de sagesse  conserver. Il croyoit satisfaire  toutes mes
objections, en me rpondant qu'il vouloit s'exposer seul avec un de ses
gens, & que l'honneur lui tant plus cher que la fortune & la vie, il
n'toit pas capable de s'loigner sans avoir tir vangeance d'un affront
qui le dshoneroit. Nous relchmes dans l'Isle de Ferro, d'o il fit
partit le plus adroit de nos gens dans une Barque du Pas, pour aller
prendre des informations sur l'arrive des deux Capitaines au Port de
Canaries. Il les reut avant la fin du jour; mais elles toient capables
de le refroidir. Ses ennemis n'avoient pas manqu en arrivant de faire
le rcit de leur avanture. Ils s'en toient plaints comme d'une injure
que la seule considration de la paix leur avoit fait supporter; &
mettant enfin tout le tort de notre ct, ils avoient chauff d'autres
Capitaines Espagnols, dja irrits contre les Anglois, jusqu' leur
faire prendre la rsolution de sortir du Port pour nous chercher.

Notre situation devenoit fort dangereuse, car il ne falloit pas esperer
de demeurer long-tems cachs  Ferro. Il n'y avoit pas plus d'apparence
de pouvoir nous remettre en Mer au risque de tomber entre les mains des
Espagnols. Quatre jours s'tant passs dans cet embarras, nous
renvoymes, le cinquime jour, un de nos gens au Port de Canaries. Il
savoit parfaitement la Langue Espagnole, & s'tant ml, comme la
premire fois, parmi quelques Habitans de Ferro, il devoit seulement
s'informer si la premire chaleur de nos ennemis les avoit fait sortir
du Port. Il trouva les deux Capitaines dans la situation o il les avoit
laisss, mais prts  remettre  la voile pour l'Europe, avec un autre
Vaisseau marchand de leur Nation, qui faisoit la mme route. Nous
respirmes  cette nouvelle, & notre esprance fut qu'en les laissant
partir avant nous, la Mer nous redeviendroit libre. Trois jours se
passrent encore, sans aucun trouble de la part des Habitans de Ferro,
qui se souvenoient d'avoir v M. Rindekly & moi deux ans auparavant, &
qui avoient t satisfaits de notre conduite. Enfin nous nous flattions
d'tre  la fin du pril, lorsqu'on nous avertit qu'il entroit trois
Vaisseaux dans la Rade de Ferro. La plus grande partie de notre quipage
toit  terre. Toute notre diligence ne put nous faire regagner
assez-tt notre Bord, pour nous mettre en tat de nous dfendre, & la
dfense d'ailleurs n'auroit fait qu'assurer notre ruine.

Il ne nous auroit pas t plus avantageux de disputer notre libert
dans Ferro mme, o nous tions sans armes & sans secours. D'ailleurs,
ne pouvant nous persuader qu'une querelle particuliere, qui n'avoit t
suivie d'aucune hostilit, nous expost aux plus furieux effets de la
guerre, nous prmes le parti d'attendre que les Espagnols nous
expliquassent leurs intentions.

De notre Vaisseau, dont ils s'toient saisis sans rsistance, ils firent
avertir le Capitaine de s'y rendre immdiatement. Je l'accompagnai. Nos
ennemis, car c'toient eux-mmes, & leur dessein n'toit que de nous
chagriner par des humiliations, rerent M. Rindekly d'un air arrogant.
Ils lui demandrent compte de sa Commission, de son Voyage & de ses
Marchandises, en feignant de douter si nous n'avions pas fait la
contrebande dans les Colonies Espagnoles. Je reconnus que M. Rindekly
toit capable de dguiser son ressentiment. Il rpondit de bonne foi 
toutes ces questions. Les prtextes leur manquant pour nous chercher
querelle, ils continurent seulement de nous humilier en faisant la
visite du Vaisseau. Notre crainte toit qu'ils ne dcouvrissent notre
or, & que la ve d'une si belle proie ne les rendt plus injustes qu'ils
n'affectoient de vouloir l'tre. Mais en observant ma Cabane, ils
apperrent mon Journal qui toit ouvert sur une table, parce que j'y
ajoutois tous les jours quelques circonstances. Ils le parcoururent, &
leurs yeux tombrent sur la description de Carthagne, qui se prsentoit
ds les premires pages. Cette dcouverte les occupa long-tems. Enfin
bornant leurs rflexions, ils dclarrent  M. Rindekly, que des
observations si particulieres, sur un lieu de cette importance n'avoient
point t faites sans quelques ves; que dans un tems o les Espagnols
avoient de ce ct-l tant de plaintes  faire des Anglois, ils se
croyoient obligs d'en informer le Roi leur Matre; qu'ils ne
prtendoient pas dcider si nous devions tre regards comme les ennemis
de l'Espagne, mais que se rendant droit  Cadix, ils ne nous feroient
pas beaucoup de tort en nous y conduisant avec eux, & que nous y aurions
la libert de justifier nos intentions.

Nous sentmes amrement la ncessit de cder  la force. Cependant les
circonstances mmes nous faisant connotre qu'on n'avoit pas d'autre ve
que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que
nous relcherions volontiers  Cadix. L'unique loi qui exera beaucoup
sa patience, fut celle qu'ils lui imposrent de passer dans un de leurs
Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distriburent aussi une partie de
nos gens sur leurs trois Bords, & mirent  leur place assez de monde
pour se rendre matres du ntre. J'obtins la libert d'y demeurer. Le
vent nous tant favorable, ils nous pressrent de les suivre, avec
toutes les prcautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut
fort surprenant que dans toutes ces excutions il ne leur chapt rien,
ni  M. Rindekly, qui eut le moindre rapport  notre querelle.

Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous
celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrce ne dura que
six jours. En approchant de l'Europe, nous dcouvrmes cinq grands
Vaisseaux que nous reconnmes bien-tt pour des Anglois. Ils voguoient
 pleines voiles & Pavillon dploy, tandis que nous avions beaucoup de
peine  nous servir du vent, qui avoit chang pendant la nuit. Quoique
je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans
reconnotre la ntre, & que je me crusse dja presque certain de notre
dlivrance, il me vint  l'esprit de charger secretement un de nos
Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette ide me russit
avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du
vent, s'approchrent de nous  la porte du canon, avant que les
Espagnols eussent commenc  se reconnotre. Ils devinrent une partie
de la vrit par les apparences; & le signe par lequel ils firent
connotre aussi-tt leurs intentions, fora nos ennemis de plier leurs
voiles pour les attendre.

Ils toient en tat de se faire respecter. C'toit cinq Vaisseaux de
guerre, qui transportoient quelques Troupes  la Jamaque, pour appaiser
la rvolte des Ngres de cette Isle qui s'toient soulevs contre les
Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de
leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre
dans la Chaloupe, je me mis dans la ntre, avec un air d'autorit auquel
personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence,
qu'ayant prvenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier
Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prtexte qu'on avoit pris
pour nous arrter. Il toit prudent. Nos affaires ne nous permettoient
point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Aprs m'avoir fait
expliquer dans les termes les plus prcis le fond & les circonstances du
dml, il prit un parti que nos ressentimens mmes ne nous empchrent
point d'approuver. Il reut honntement le Capitaine Espagnol. Loin de
lui faire un crime de l'excs de ses prcautions pour la sret de
Carthagne, il loa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage,
il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'toit que l'amusement
d'un Voyageur, & de prendre confiance  la parole que j'allois lui
donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce
conseil eut toute la force d'une menace srieuse. L'Espagnol embarrass
s'excusa sur la fidlit & le zle qu'il devoit  sa Patrie. Il me prit
 tmoin qu'il n'avoit fait aucune insulte  notre Vaisseau, & se retira
sur le champ pour rendre la libert  M. Rindekly &  tous nos gens.

Je ne cachai point  M. Shelton que malgr ces apparences de
rconciliation, j'apprhendois tout encore du caractere des Espagnols.
Il ne me conseilla pas lui-mme de m'exposer  leur ressentiment dans la
mme route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempramment entre la
ncessit de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je
rsolus d'attendre M. Rindekly pour nous dterminer. Il se rjouissoit
dja de l'occasion qui se prsentoit de faire le Voyage de l'Amrique en
sret. Son inclination avoit toujours t de ne pas retourner  Londres
sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de
nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se dclara tout d'un
coup pour le parti de suivre M. Shelton.

Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mmes, servirent  nous procurer
toute la sret que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne
nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois
fait la mme route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, o il avoit
quelques affaires d'intert  dmler. Quoiqu'il ne se propost point
d'y employer la force, il nous dit agrablement, qu'on se faisoit rendre
une justice plus prompte  la tte d'une Escadre.

Il s'y arrta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amrique,
un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs
jours avec la mme violence. Nous emes la ve de Sainte Marie, une des
Aores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvmes fort prs d'une Isle
dserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accs nous en
parut si facile, qu'ayant t un peu maltraits par le vent, nous prmes
le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommrent
Shelton Iland. Elle est au 38e degr 15 minutes de latitude, & son
circuit nous parut d'environ cinq ou six lieus. Nous y trouvmes
quantit de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'glantiers.
Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui
nichent sur les rochers. Ils y rencontrrent aussi quelques poules
qu'ils prirent facilement. Le rivage toit couvert de coquillage; de
moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert
quelques-unes, nous n'y trouvmes qu'un petit poisson assez sec & dont
le got ne nous parut point agrable. Il sort du milieu de l'Isle
plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une
Rivire. Nos gens s'occuprent pendant deux jours  la pche &  la
chasse. Mais quelques-uns se trouvrent fort mal d'avoir mang trop de
fruits & de lgumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de
terre, qui causrent la dissenterie  ceux qui en avoient pris avec
excs. Nous remmes  la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer
pendant le reste de notre navigation, nous arrivmes  Port-royal le 13.
d'Octobre.

Le bruit de notre arrive, avec six cens hommes que M. Shelton avoit 
Bord, fit bien-tt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, &
les plus obstins se retirrent dans les Montagnes, o l'on ne pensa
point  les poursuivre. Son Voyage n'toit point inutile, puisqu'il
produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il toit entrepris.
Cependant aprs avoir distribu une partie de ses Troupes dans les
Forts, il paroissoit dtermin  retourner promptement en Europe avec le
reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brlois de me
revoir  Londres, & qui tois comme averti par un pressentiment secret
des disgrces dont nous tions menacs. Le sentiment de M. Rindekly ne
laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manqut rien  notre
fortune, & que nous ne retournassions  Londres, que pour nous y reposer
dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos
gens, dont les dsirs toient plus borns, demandrent le partage de
notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit t la baze de
notre societ. Cependant la plpart de ceux mmes qui avoient press
cette distribution, se rengagrent  notre service; de sorte qu'aprs le
partage & les Congs accords au gr de ceux qui les demandoient, nous
nous trouvmes encore avec quarante-cinq hommes d'quipage. M. Rindekly
possedoit admirablement l'art de sduire les esprits par les plus
grandes esprances. Les preuves qu'il nous avoit donnes de son habilet
servoient encore plus  soutenir la confiance. Il nous proposa de
pntrer dans le Golfe du Mxique, o nous apprenions que les Franois
commenoient  ngliger un fort bel tablissement, aprs l'avoit
entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'toit pas de
rien usurper sur une Nation qui nous toit attache par une solide
alliance. Mais depuis les expriences que nous avions faites en Afrique,
il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup  gagner chez
les Nations Sauvages qui voyoient des Europens pour la premire fois; &
sans s'ouvrir de toutes ses espranees, il nous exhortoit  nous fier 
sa conduite.

J'avois des liaisons trop troites avec lui pour lui contester trop
ardemment ses principes, & je devois tre convaincu d'ailleurs de la
sincerit de son zle pour l'intert commun de notre famille. Je cdai 
la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la
moiti de notre or demeureroit  la Jamaque, & que nous ne risquerions
point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre
assurer qu'il pensoit si peu  risquer notre or, que son dessein au
contraire toit d'employer seulement ce qui seroit ncessaire pour la
carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la
composer, il n'avoit besoin que d'une somme mdiocre. En effet, il nous
chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine,
d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procur
tant de faveur chez les Ngres.  l'objection que je lui fis, que dans
toutes les parties du Golphe, o il parloit toujours de pntrer, les
Amriquains accoutums au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient
plus la mme avidit pour ces petites marchandises, il me rpondit que
c'toit les Europens eux-mmes qui s'toient accoutums  ne leur en
plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement
quatre Voyages en Amrique, il savoit de quel prix les habillemens de
laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes toient
toujours pour les Sauvages; que son embarras n'toit point de leur faire
agrer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Pas que nous
allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au
change, & qu'il avoit l-dessus depuis long-tems des ides qui ne
pouvoient gures le tromper. Enfin, tout m'tant agrable, avec la
condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai  le suivre
sur la seule confiance que j'avois  son esprit &  son amiti.

Il ne me fit pas long-tems, nanmoins, un mystere de son projet. Il
avoit observ dans ses Voyages prcdens que depuis le Trait de
l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce
clandestin n'avoient gures d'autre v que de suppler au Vaisseau
annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce
des Chaloupes, dequoi se remplir  mesure qu'il se vuidoit, soit 
Veracruz, soit  Porto-Bello; ou que le principal terme du moins toit
toujours quelqu'une des Villes o les Espagnols tenoient leurs grands
Marchs. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes,
pour s'arrter sur les Ctes o il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il
avoit un Mmoire des lieux o se faisoient les principales pches des
perles, & d'o l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les
Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se
promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien arm que le ntre, nous nous
ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation;
& qu'avec des denres, qui ne passoient point pour marchandises de
contrebande, nous engagerions les Naturels  nous faire tous les
avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs durets &
leurs violences.

J'avoe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui
s'tudioit de plus en plus  ne rien ngliger, prit une autre prcaution
que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit
reconnotre fort ncessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaque,
aprs lui avoir communiqu une partie de son dessein, des Lettres de
Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies  tous les
Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilits que leurs
Gardes-Ctes commettoient sans cesse contre nous, sous le prtexte
d'arrter le commerce clandestin. Cet office, qui n'toit born  aucun
lieu, nous donnoit la libert de nous prsenter sur toutes les Ctes, o
nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque
violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaque, nous en fit
expdier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets rels
que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les
entreprises qui toient  l'avantage de notre commerce.

Nous partmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du
moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la
voile droit  la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je
ne lui demandai pas mme quelles toient ses premires ves. Nous
arrivmes le troisime jour  l'entre du Port, qui est un Canal fort
troit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba.
Cette entre toit dfendu par plusieurs Forts. Le Commandant  qui
nous dclarmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis
au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures
dans le Canal. On nous accorda la libert d'entrer dans le Port. Nous
admirmes sa beaut. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarr long, du
Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entre, est au coin du Nord-Ouest, &
les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une
desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on dcouvre la Ville de _Guan
Abacoa_, loigne par terre d'environ deux lieus de la Havana, mais
d'une lieu seulement par la Mer.

 l'Ouest se prsente la Havana, dans une dlicieuse plaine qui s'tend
au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence  un demi mille de la
Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'toient que de bois, mais depuis
l'anne 1536, on les a bties de pierres dans le got de celles
d'Espagne. Les difices sont fort beaux, mais ils ont peu d'levation.
Les rus sont troites, extrmement propres, & si droites qu'on les
croiroit tires  la ligne. On y compte onze glises, tant Paroisses que
Monastres, & deux magnifiques Hpitaux. Au milieu de la Ville est une
belle Place quarre, dont tous les Btimens sont uniformes. Rien
n'approche de la magnificence & de la richesse des glises. Les lampes,
les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent.
On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de
deux cens marcs.

Nous fmes reus des Espagnols avec une politesse affecte, qui ne donna
qu'un sujet de rire  M. Rindekly, parce qu'il lui toit indiffrent de
quel oeil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il
employa gravement  traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant
plus curieusement  prendre une connoissance particuliere de la
situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de
drober toutes ces lumires aux trangers. La Havana fut btie par Jean
Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du
fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrass dans la suite l'Ordre
de Saint Dominique, devint vque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, &
nous a laiss l'Histoire des cruauts des Espagnols dans les Indes. En
1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols  la Havana, ce
qui est confirm par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer
ce qu'il a publi dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est--dire en
1600, le nombre toit augment jusqu' six cens familles. Aujourd'hui
l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les
Multres,  dix mille familles.

Les Habitans ont dans les manires un air de politesse & d'ouverture
qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette faon
libre est rpandus jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent
jamais de leurs maisons sans tre couvertes d'un grand voile. Elles
savent presque toutes la Langue Franoise: elle imitent aussi la mme
nation dans leur coffure & dans leur habillement.  la surprise que je
tmoignai l-dessus, on me rpondit que ces usages s'toient introduits
depuis que la Maison de Bourbon est sur le trne d'Espagne, & que
plusieurs familles Franoises sont venus s'tablir  la Havana. On
m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des rjouissances  l'honneur
de Philippe V, M. du Casse, Officier Franois, s'y tant trouv avec son
Escadre, les Espagnols le prirent de se joindre  eux pour cette fte.
Il fit dbarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices
militaires sur la grande Place, & qui causrent tant d'admiration aux
Habitans, que la Ville se trouva dispose  recevoir tous les Franois
qui souhaiteroient de s'y tablir.

Les alimens les plus communs  la Havana, sont la chair de porc & celle
de tortu, dont on porte mme une quantit considrable en Espagne. Le
porc y est trs-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre
le ventre au lieu de le relcher. Quelques-uns de nos Anglois furent
tonns, qu'aprs s'tre fait purger, le Mdecin leur ordonna de manger
du porc roti. On coupe la chair des tortus en pices fort longues,
qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la
mangent avec de l'ail, & lui trouvent le got du veau. Mais toutes les
autres provisions,  la rserve du vin qui est fort bon  la Havana, y
sont d'une chert extraordinaire. Le pain mme n'y est point  bon
march. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans got.

La Jurisdiction de la Havana s'tend sur la moiti de l'Isle, comme
celle de _San Jago de Cuba_ sur l'autre partie. Quoique San Jago ait
toujours pass pour la ville Capitale, la Havana ne lui cde cet
avantage que pour le nom, car elle est la rsidence du Gouverneur
gnral de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago
n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Sige piscopal,
dont le revenu annuel est de cinquante mille cus. Les environs de la
ville sont la plus belle & la plus fertile partie du pas. Le reste de
l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni
troupeaux.

Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut
considerer la Havana. Je rserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes
les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux
articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'tre
traduites dans quelque autre Langue, pour servir de prservatif contre
l'utilit que l'Angleterre en peut tt ou tard esperer. Par bien des
questions hazardes, M. Rindekly toit parvenu  se faire claircir
quantit de vs qu'il avoit formes anciennement, & quelques-unes dont
il toit redevable  l'article de mon Journal, o j'avois inser la
Relation de Carthagne. Revenant toujours  l'ide qu'on se trompoit en
croyant les Naturels de l'Amrique revenus du got qu'ils avoient eu
pour nos petites denres, il esperoit beaucoup plus de cette voie que
d'un commerce rgulier; & suivant ses mesures, il se croyoit galement 
couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la
Justice.

Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long sjour  la
Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous dclarer qu'ayant
rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vs
suspectes qui pussent nous arrter. Cette explication, jointe au soin
qu'on avoit eu de retenir constamment notre quipage  bord, nous fit
craindre quelque insulte des Habitans, si nous diffrions notre dpart
jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la
Langue du pas, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion,
_tratres_ & _Lutheriens_. Nous tions d'ailleurs assez satisfaits du
Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des
plaintes contre les Gardes-Ctes, qui nous avoient enlev plusieurs
Btimens sous de faux prtextes, mais de protester que la Nation n'ayant
aucune part aux entreprises supposes de quelques particuliers, les
articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant
aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient t pris, nous avions
demand que les Marchands interesss fussent entendus dans leurs
allgations, & qu'il ne leur ft pas ncessaire de recourir  la Cour de
Londres, ou  celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les
preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit rpondu, aprs
quelques jours de dlibration, que la tmerit des Contrebandiers tant
porte  l'excs, il ne falloit pas s'tonner que les Espagnols fissent
tout ce qui dpendoit d'eux pour les rprimer; que les Gardes-Ctes
n'excutoient l-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il toit
vrai qu'ils les eussent quelquefois exceds, c'toit  la Cour mme
qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'toit d'elle qu'ils
recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une rponse si vague ne
tendt qu' se dfaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insist
sur plusieurs Barques qui avoient t prises hors du Golfe, & qui ne
pouvoient tre accuses, par consquent, du commerce clandestin. Il
avoit reclam leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne
pensoit qu'a nous mnager le tems dont nous avions besoin, il s'toit
rendu ensuite  la rponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours
dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit  la Cour, ou au
Gouverneur gnral.

La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de
l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant
neuf jours. Nous dbauchmes un Ngre, que toutes les prcautions des
Officiers du Port ne purent empcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y
tenir cach. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au
Sud la route de la Jamaque; c'toit celle qui convenoit aussi  son
premier dessein. Nous rencontrmes vers San Antonio, quelques Marchands
Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant  la ve
de la Jamaque avec un vent favorable, nous entrmes dans la Grande Mer,
pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein et t de
nous rendre  la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prmes
directement vers celle de la Marguerite, o l'importance de notre
entreprise toit d'arriver sans tre apperus des Gardes-Ctes. La
fortune nous seconda si heureusement que nous ne fmes point retards
par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous tant
trop approchs de la Grenade, nous vitmes un autre danger, en
reconnoissant aussi-tt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit
beaucoup mieux toutes ces Mers que les Ctes d'Afrique, nous fit
dcouvrir, vers le soir, le Chteau de Monpatre, au Cap de l'Est de la
Marguerite.

Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu o
la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pche des
Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands
ou de leurs Facteurs, nous cherchmes quelque lieu plus cart pour
aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrmes au
commencement de la nuit dans une petite Baie, o l'obscurit ne nous
empcha point d'appercevoir de la fume qui s'levoit en tourbillons.
Nous jettmes l'ancre aussi-tt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans
pril dans un lieu si paisible, ne se fia qu' lui-mme du soin de
prendre les premires informations. La Lune, qui commena bien-tt 
parotre, lui fit remarquer plus distinctement que la fume sortoit de
quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens.
Ayant gagn le rivage, il se trouva loign, d'environ deux milles, des
cabanes qu'il avoit apperues. Il fit ce chemin avec le mme courage.
C'toit une petite Habitation de Multres, qui parloient presque tous la
Langue Espagnole. Il en fut reu avec hnmanit; & sans leur expliquer
ses desseins, il parla de son arrive comme si le mauvais tat de notre
Vaisseau l'et forc de s'arrter au premier lieu qui s'toit offert.

Il revint fort content de la douceur des Multres. Il avoit appris d'eux
que les Vaisseaux Espagnols toient partis de l'Isle depuis six
semaines, mal satisfaits de la pche de cette anne; mais loin d'tre
refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tir, il en conclut,
au contraire, que ce qui n'toit pas tomb entre leurs mains devoit tre
rest dans l'Isle, & ce n'toit pas sans fondement qu'il formoit cette
conjecture. Il savoit par d'autres informations, que les Multres & les
Ngres qu'ils employoient  la pche, ne se trouvant point assez pays
ou rcompenss de leurs peines, commenoient  prendre l'usage de leur
drober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les
donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & mme de
Surinam. Ds la pointe du jour nous vmes arriver cinq ou six Barques,
que nous ne fmes pas difficult de laisser approcher. Nous remes 
bord plusieurs Multres, ausquels nous rendmes fort avantageusement les
honntets qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point
qu'on leur parlt de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M.
Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets
& quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet,
ces misrables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de
recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec
une duret surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture.
Cette premire visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous
coterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous
assurerent eux-mmes que nous n'aurions pas de peine  nous en procurer
un grand nombre, nous leur fmes voir nos provisions de liqueurs fortes,
& toutes nos autres denres, en les leur proposant comme un prix que
nous distribuerions libralement  ceux de qui nous recevrions les plus
grands services.

J'tois d'avis d'attendre  bord ce que produiroient nos promesses; mais
l'ardeur de l'quipage, & celle de M. Rindekly mme, ne put se moderer 
la ve d'une si belle carriere. La moiti de nos gens quitterent le
Vaisseau, dans la rsolution, non-seulement de chercher d'autres
Habitations, mais d'aller jusqu' Makanas, qui en est une plus
considrable  quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre dbarquement
y arriva pltt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Multres &
d'Amriquains,  qui il toit rest des Perles, vinrent au bord du
rivage, o je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit.
Je fis un ngoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut
surpris du trsor qu'il trouva dans une grande caisse  son retour. Il
avoit beaucoup moins rssi par la peine qu'il s'toit donne de
parcourir une longue tendue de Ctes. La Marguerite n'est point une
petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; &
si toutes ses parties ressemblent  celle dont nous avions la ve, elles
doivent tre fort agrables. Elle n'est spare de la nouvelle
Andalousie que par un dtroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche
en fruits & en pturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir
avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute
des Espagnols, qui dans l'immense tendu de Pas dont ils sont les
Matres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres prcieuses; 
peine les Insulaires les plus aiss ont-ils de quoi se mettre  couvert
de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont
obligs de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent
continuellement.

Les Espagnols, n'tant pas toujours assez forts pour contraindre les
Naturels  leur pcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves
Ngres qu'ils employent  cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont
obligs de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les
hutres, & qui ignorent ordinairement la manire de se dfendre des
Monstres marins, prissent en grand nombre, soit qu'ils soient touffs
par l'eau, ou dvors par les Requins. Aussi la pche la plus abondante
se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amriquains du Pas,
qui savent mieux se garantir des prils de la Mer. Mais s'ils ne sont
presss par un extrme besoin, ils cachent  l'arrive de ces rigoureux
Matres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont
les plus ncessaires. Nous remarqumes qu'ils avoient beaucoup plus
d'inclination  trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils
conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de
Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de dsordres & de
cruauts. Ils sont exposs d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui
viennent souvent troubler leur pche, & qui leur ravissent cruellement
le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est
dja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils
pchent actuellement.

Enfin, si nous puismes une grande parti de nos provisions, nous les
crmes rpares au centuple par trois grandes caisses des plus belles
Perles du monde que nous recueillmes en moins de quinze jours. Nous ne
nous serions point lasss si-tt d'une si heureuse entreprise, si nous
n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent,
que les Espagnols toient avertis de notre expdition, & qu'ils
pensoient  nous faire repentir de notre hardiesse.

M. Rindekly jugea que dans la crainte d'tre poursuivis par les
Gardes-Ctes, nous n'avions point d'autre route  prendre que celle de
la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaque, il avoit
eu soin de prendre des Lettres de recommandation  Port-Royal, pour
quelques riches Ngocians de la Barbade, & mme pour l'Isle Franoise de
la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos
richesses en dpt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y
renouveller nos provisions. Nous quittmes la Marguerite ds la nuit
suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous
arrivmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures,  l'entre de
la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est situe.

Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a port autrefois le nom
de Saint-Michel. Elle est au 12e degr 55 minutes de latitude, comme
on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la premire Maison
du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une
situation fort basse & fort marcageuse, nous empcherent de
l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent 
mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvmes rien de dsagrable
que les marais & les terres mortes dont elle est environne. Elle
contient environ douze cens Maisons, toutes bties de pierres. Les rues
sont larges, les difices fort levs, & les loyers aussi chers que dans
les quartiers les plus frequents de Londres. La principale glise ne le
cede point en grandeur  nos plus vastes Cathdrales. Le clocher en est
beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pices
fort estimes.

Les Forts qui dfendent l'accs de la Ville sont construits avec tant
d'habilet que s'ils toient aussi-bien munis qu'ils doivent l'tre, ils
n'auroient rien  redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui
est  l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est mont actuellement de
dix-huit pices de canon. Mylord Grey, qui a t Gouverneur de l'Isle, y
a fait btir une Salle pour le Conseil qui est d'une beaut
extraordinaire.  la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la
mer, est un autre Fort, nomm Willonghby, qui contient douze pices de
canon. La Cte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby
jusqu' celui de Needham, est dfendu par trois batteries; & le Fort
de Needham a vingt pices de canon. Au-dessus, & plus avant dans les
terres, le Chevalier Bevill Granvill a commenc une Citadelle, qu'on
nomme,  l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus
forte place de l'Isle, mais elle ne cotera pas moins de trente mille
livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraner dans
cette dpense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands
prparatifs  la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit
effectivement, mais ayant t dtourn de cette entreprise par les
difficults, il alla porter l'orage  Saint-Christophe, &
particulirement  Nevis, qu'il ruina tout--fait.  l'Est de
Bridgetown, est un cinquime Fort muni de douze canons. Toutes ces
fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est
devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun
danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement
fournis qu' Londres. On trouve  Bridgetown des Auberges, des cabarets,
des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe.
On y a tabli un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines
il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour tre
distribues dans toutes les parties des Indes Occidentales.

La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond
& de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y
avoit un Mole, qui s'tendoit depuis James-fort jusqu' la Mer, mais il
fut ruin par un horrible tempte en 1694. On peut juger de la force &
de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte
douze cens hommes de guerre, qui portent le nom de _Regiment Royal_, ou
de Regiment des Gardes  pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur,
le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur
Sige. En un mot, si le lieu de sa situation toit aussi sain, qu'il est
fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en
Amrique, comme elle en est la plus riche.  l'est de la Ville est un
Magasin  poudre, bti de pierre, avec une forte garde.

J'ai commenc par faire la description de ce qui se prsente  la
premire v. Le Gouverneur,  qui nous fmes notre visite au moment de
notre arrive, nous traita moins comme des Marchands que comme des
Dputs du Gouverneur de la Jamaque. M. Rindekly, en lui montrant sa
Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage  la Havana, &
feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y
avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols,
avant que de nous rendre  Carthagne, & dans leurs autres Ports. Nous
apprmes, dans cette premire Audience, qu'il toit arriv, huit jours
auparavant sur les Ctes de l'Isle, un accident fort tragique. On y
avoit trouv une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide,
quoiqu'elle et une petite voile tendu, dans laquelle toient les corps
de huit hommes  qui l'on avoit coup la tte. Ces cadavres toient
nuds, & ne portoient aucune marque  laquelle on pt distinguer de
quelle Nation ils toient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur
de la chair, qui toit plus brune que nos Anglois ne l'ont
naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit tre des
Espagnols. Il restoit  savoir si cette boucherie toit l'effet de
quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des
Espagnols mmes, qui pouvoient avoir abandonn la Barque aux flots aprs
avoir massacr huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui
s'toient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore p rien
claircir.

M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre quipage, que
l'histoire de nos Perles demeurt cache, prit le parti de confesser au
Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jett dans
la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empcher de faire en riant,
laissa voir assez que nous n'y avions point t conduits par le seul
hazard. Mais on toit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient
faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient
pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la
Barbade, & charges pour la Jamaque, sans autre prtexte que de les
avoir trouves un peu trop  gauche de leur route, quoique la force du
vent ft une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient
du vent pour nous piller mal--propos, il nous toit permis d'employer,
dans l'occasion, les mmes prtextes pour nous ddommager de toutes ces
pertes.

Comme notre unique affaire a Bridgetown toit de renouveller nos
provisions, & de mettre nos richesses en suret, je laissai ce soin  M.
Rindekly, pour observer particulirement les propriets d'un Pays dont
nos Marchands s'toient moins occups jusqu'alors  nous faire des
relations qu' tirer de solides avantages. Je visitai ds le lendemain,
avec M. Ogle, un des Ngocians  qui nous tions recommands, la
nouvelle Maison qui a t btie  un mille de la Ville pour la rsidence
du Gouverneur, & qui se nomme _Pilgrim_, du nom de celui qui a vendu le
fond. Elle est situe  l'Est. C'est un difice qui feroit honneur  nos
plus riches & nos plus fastueux Seigneurs en Europe. Du ct du Midi, 
un mille & demi de Bridgetown, est un autre Maison, nomme Fontabel, qui
servoit auparavant au mme usage, & dont l'Isle fait encore la rente au
proprietaire.

Depuis la Ville jusqu' Fontabel, on a tir au long de la Cte une
ligne, qui est fortifie d'un parapet, & l'on a plac  Fontabel une
batterie de douze pices de canon. De Fontabel  la Plantation de Chace,
est une autre ligne qui n'est pas moins dfendue; & de Chace jusqu' la
Baye de Mellou, on trouve des rochers & des monts fort escarps, qui ont
fortifi naturellement l'Isle de ce ct-l.  Mellou est encore une
batterie de douze canons; & del jusqu' Hole, qui est une fort jolie
Ville, on a fait divers retranchemens qui ne sont point interrompus.
Hole est  sept milles de Bridgetown, &  neuf de Saint-Georges. Elle
consiste en deux rus, l'une qui borde l'eau, & d'o l'on entre dans
celle qui forme proprement la Ville. On y compte un peu plus de cent
maisons. Elle est extrmement commode pour quelques Plantations
voisines, qui y chargent leurs marchandises. On lui donne indifferemment
le nom de Hole & de Jamestown,  cause de sa principale glise qui est
ddie  Saint James ou Saint Jacques. Le Port est dfendu par un Fort
muni de 28 pices d'artillerie; & proche de la Paroisse de Saint James,
qui forme une pointe, on a plac une autre batterie de huit canons.

De Hole  Saint Thomas, vers l'Est, on compte un mille & demi, & de
Saint Thomas  Speight, environ six milles. La ligne dont j'ai parl
continue de rgner au long de la Cte, depuis l'glise de Hole jusqu'
la Plantation du Colonel Alen, au-dessous de laquelle est le Fort de la
Reine, _Queensfort_, mont de douze pices de canon. La ligne continue
ensuite jusqu' la Baye de Reid, o est encore un Fort de quatorze
pices de canon; del elle va joindre la Plantation de Scot, qui a un
fort de huit canons. Elle gagne la Plantation de Baily, qui a aussi sa
batterie; ensuite celle de Benson, puis celle de Heathcot, qui est fort
proche de Speight, o est un Fort de dix-huit canons.

La Ville de Speight, est  trois mille & demi de Hole, & portoit
autrefois le nom de _Petit-Bristol_. Aprs Bridgetown c'est la plus
considrable de l'Isle. Elle est compose de quatre rus, dont l'une
s'appelle la ru des Juifs. Les trois autres touchent au rivage. On y
compte plus de trois cens maisons. C'toit autrefois le lieu o les
Marchands de Bristol abordoient par prdilection, ce qui a servi par
degrs  former la Ville. Mais Bridgetown ayant attir tout le commerce,
Hole s'affoiblit tous les jours. Outre le Fort qui touche  la
Plantation de Heathcot, il y en a deux autres; l'un au milieu de la
Ville, avec onze pices de canon; l'autre,  l'extrmit, du ct du
Nord, avec vingt-huit pices.

De Speight la ligne continue l'espace de trois milles, jusqu' la Baye
de Macock, o l'on a bti nouvellement un Fort, & del jusqu' la
Paroisse de Sainte-Lucie, qui s'avance environ deux milles dans les
terres. De Sainte-Lucie, en tirant vers le rivage du Nord, on rencontre
une fort belle campagne; mais depuis Macock, en suivant la Cte, jusqu'
la pointe de Lambert, il y a plusieurs petites Bayes, chacune fortifie
d'un Fort; & de mme dans l'espace de quatre milles qu'on compte depuis
la pointe de Lambert, en suivant le rivage du Nord, jusqu' la pointe
de Deeble. Del jusqu' la Ville d'Ostin, qui est  l'Est, l'Isle est
fortifie naturellement par une chane de Monts, & de Rocs, qui la
rendent inaccessible. De la pointe de Conset  la pointe du Sud, cette
chane est extrmement haute & sans interruption. La Mer est si profonde
au long de cette Cte qu'il n'y a presque point de cables qui en puisse
toucher le fond, & le rivage si difficile, qu'il est impossible d'en
approcher.

Dans la partie de l'Isle qu'on nomme Scotland, ou l'Ecosse, il y a aussi
une chane de Montagnes, dont la plus leve s'appelle le Mont Helleby.
C'est le plus haut lieu de la Barbade. Du sommet, on voit de tous cts
la mer autour de soi; & du pied des mmes Monts sort la Rivire qu'on
appelle aussi Scotland, qui tombe dans la Mer prs du Mont Chanleky, en
formant une espece de Lac vers son embouchure. Dans cette partie de
l'Isle, la nature du terrein est telle que la surface s'coule
quelquefois  la profondeur d'un pied, ce qui cause un tort extrme aux
Plantations.

En suivant le rivage depuis Sainte-Lucie, on trouve  cinq milles la
Paroisse de Saint Andr, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph,
o prend sa source la Rivire de Saint Joseph, qui est la principale de
l'Isle. Elle sort de la Plantation de _David_, & va se jetter dans la
Mer au-dessous de _Holder_, aprs un cours qui n'est gueres que
d'environ deux milles. Quelques-uns prtendent que les eaux de cette
Rivire, & de celle de Scotland, sont quelquefois alteres par l'eau de
la Mer, qui traverse le sable dans les grandes mares. Les plus clairs
assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les mares couvrent
souvent les pturages & les plantations  quelque distance, ce qui rend
alors le passage de ces lieux fort difficile.

Outre ces deux Rivires, on trouve presqu' chaque Plantation des
sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est
presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au
long de la mme Cte, trois milles jusqu' Saint-Jean. C'est dans cette
Paroisse qu'est situe la clebre Plantation du Colonel James Drax,
qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de
tous les Ngocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le
Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-Andr. L
commence une chane de Montagnes qui rgne depuis Valrond jusqu'au Mont
de Middleton, & del jusqu' la Paroisse d'Harding. Cette partie de
l'Isle est la derniere qui ait t habite,  l'exception de Scotland.
Trente ans aprs le premier tablissement des Anglois, il n'y avoit
encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu' celle de
Cottonhouse, qui est prs d'Ostin. Tout toit couvert de bois; au lieu
qu' present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'
Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'
Christchurch, on compte sept milles.

La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tir son nom du
premier Anglois qui s'y est tabli. C'etoit un Fou, qui ne laissa point
d'y amasser des richesses considrables, & dont le nom a prvalu sur
celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au mme lieu. La Baye de
cette Ville est flanque de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre
du ct de la Terre. La communication est libre entre les deux par le
moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville,
contient quarante pices de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit,
mais ils dfendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de
Hole, & btie presque de mme. On ne compte del que six milles jusqu'
Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est loigne d'un mille
& demi. C'est-l que sont les fameux jardins de M. Pierce, o l'on voit
des alles admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes
sortes d'arbres les plus dlicieux, des ouvrages d'eaux, avec une
prodigieuse quantit de fruits & de fleurs.

Aprs avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, o je ne manquai
point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord, _River-Bay_,
_Teut-Bay_, _Baker'sbay_;  l'Est, _Skullbay_, _Foul-Bay_, _Mill's-Bay_,
_Long-Bay_, _Women's-Bay_; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, &
celle d'Ostin, _Sixmen's-Bay_; & du ct le plus Occidental de l'Isle,
_Cliff's-Bay_; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont
sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine;
j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivires,
tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui
se jette dans la Mer  un mille de la Rivire de ce dernier nom; le
torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la
Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver  la Mer; on
trouve aussi de ct & d'autre des mares ou des tangs, qui ont t
ouverts pour la commodit de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un
ruisseau qu'on appelle la Rivire Indienne, _Indian River_, qui roule
assez d'eau pour aller jusqu' la Mer.

La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un foss &
un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye
d'pines, dont les pointes sont capables de faire des blessures
dangereuses.

Une raret particuliere  cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de
vastes caves qu'on y trouve de tous cts. Il y en a de plusieurs milles
de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Ngres
s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose  redouter de la colere de
leurs Matres. On prtend qu'elles servoient de retraite aux Carabes,
lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais
possed.

Il y a peu d'difices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Ngocians
ont apport, jusqu' present, moins de soins  l'embellissement de leur
demeure, qu' l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les
glises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient
bties rgulirement. Les Maisons y sont extrmement basses, & c'est
apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par
lequel tous les difices furent abbattus, qui empche qu'on ne leur
donne plus d'lvation. On n'y voit point de tapisseries, quoique
l'humidit de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la mme
raison fait apprhender que les tapisseries ne fussent exposes
trop-tt  la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de
l'lgance, du moins de la propret & de la commodit.

On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles
de l'Univers, puisque ds les premiers essais qu'on en a faits pour les
cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse.
Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fcondit, ce qui n'est pas
surprenant aprs qu'on en a tir tant de richesses, il ne laisse pas,
avec un peu de culture, de produire encore des trsors si considrables
qu'on a peine  se le persuader quand on ne connot point le commerce de
cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les
ans  l'Angleterre 10 Schellings, qui font prs de douze livres de
France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de
plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce  la Barbade &
 Londres. Enfin l'on ne connot point de terre plus fconde. Les
quartiers mmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui
est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'anne. Les
arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit
constamment des fleurs & des fruits, c'est--dire, tous les agrmens, &
toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturit de l'automne.
Les Habitans y sont occups sans cesse  semer ou  planter; mais
sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons o l'on
confie  la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de
lgumes.

On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de
sucre, parce que toutes les saisons toient galement favorables. Mais
depuis qu'on s'est apper de quelque puisement de la terre, qui a fait
prendre le parti de la cultiver rgulirement, la saison pour planter
les cannes de sucre est entre le mois d'Aot & celui de Janvier.

Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont
l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de
plantes, de fruits, & de lgumes, dont on trouve la description dans
plusieurs Livres. Rien n'gale la beaut des jardins, ds qu'on donne
le moindre soin  leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des
Champs lises n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans
l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec
plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans
d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les propriets dans M.
Ligon, & dans le Docteur Stubs.

Une remarque  l'avantage de la Barbade, c'est que la plpart des Chefs
de Plantations sont des gens de qualit; ce qui lui donne une sorte de
supriorit sur toutes les autres Colonies de l'Amrique, o l'on sait
que les premiers Habitans ont t presque tous des gens sans nom & sans
aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Palologue, descendu,
suivant les prtentions de sa famille, des anciens Empereurs du mme
nom. C'est apparemment pour soutenir ces ides de Noblesse, que les Rois
d'Angleterre crent souvent Chevaliers Baronets les plus riches
Ngocians de la Barbade. Il y en eut treize de crs tout-d'un-coup en
1661.

L'excellence du Pays y attira tant de monde ds l'origine de notre
tablissement, que vingt ans aprs, la milice y toit plus nombreuse
qu'elle ne l'est aujourd'hui  la Virginie, qui a cinquante fois plus
d'tendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que
de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considrablement augment en 1676,
sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit
vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de
familles Europennes, avec quatre-vingt mille Ngres; ce qui faisoit en
tout plus de cent cinquante mille mes, dans une Isle qui n'est gueres
plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en
Angleterre qui soient si peuples. L'Angleterre contient quatre cent
fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par consquent
cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette rgle le
nombre  l'tendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a
pas sept millions.

Cependant cette quantit de monde est fort diminue  la Barbade depuis
la retraite de plusieurs riches Ngocians qui sont venus joir de leur
fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apporte dans
l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Matres & d'Esclaves, qu'on n'y
compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans
Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Ngres. On distingue les
Habitans en trois ordres: les Matres, qui sont, ou Anglois, ou
cossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de Franois,
& de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des
Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en
Europe, pour aller servir  la Barbade l'espace de quatre ans ou
davantage; & ceux qui sont transports en punition de quelque crime. Les
honntes gens de l'Isle mprisoient autrefois ceux-ci jusqu' refuser de
s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les
ont forcs d'employer tout ce qui se presente.  l'gard des autres, la
plpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de
chagrin a chasss de leur Patrie, & qui, aprs avoir rempli
l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former
une bonne Plantation qui les enrichit.

Les Matres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits
Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, &
pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite
nombreuse, leurs carosses, & leurs livres beaucoup plus magnifiques que
les quipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont
des Barques fort ornes sur lesquelles ils se plaisent  faire le tour
de l'Isle. Les Dames y sont vtus avec autant de got, & de propret
que de magnificence. Leurs societs ne sont pas moins agrables que
celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus
honntes gens de nos Provinces. La gnrosit, la politesse,
l'hospitalit, rgnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur
nourriture commune est la mme qu'en Angleterre; mais rien n'est
comparable  la beaut de leurs desserts, qui sont composs de mille
choses dlicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont
obligs de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs
liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres
sterling, ou plus s'il sait quelque mtier; une femme dix livres,
lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur
service est expir. La condition des Esclaves Ngres est fort misrable,
parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement
trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles
qu'on ne fait pas difficult d'en donner jusqu' deux ou trois cens
livres sterling.

On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guine. Les
Matres leur laissent la libert de prendre deux ou trois femmes, dans
l'esprance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqu au
contraire que l'excs du plaisir les nerve. Les femmes sont fidelles 
celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regard entr'eux comme
un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le
Christianisme. On ne leur impose l-dessus aucune loi; mais il est faux
qu'on s'oppose  leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point 
leur tat, & ne diminuroit pas l'empire absolu que leurs Matres ont
sur eux. La plpart sont perfides & dissimuls; leur nombre, qui est au
moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est oblig,
pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de
rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices
dont on en trouve trs-peu d'exempts. Il est arriv mille fois qu'un
Ngre a ruin la Plantation de son Matre par le feu, sans qu'on ait p
dcouvrir si c'toit ngligence ou malignit. On est surpris en Europe
que leur multitude ne les encourage pas plus souvent  la rvolte. Nos
Anglois,  qui j'ai marqu le mme tonnement, m'ont rpondu que la
plpart tant de diffrentes Rgions d'Afrique, vivent non-seulement
sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine
mutuelle, qui va jusqu' les empcher de se rendre certains services
dont l'occasion se prsente continuellement, & qui pourroient les
soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si
furieuse crainte des armes  feu, qu' peine osent-ils lever les yeux
sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en rev,
on voit tous les Ngres tremblans comme s'ils croioient toucher  la
derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idoltres, & l'on prtend que
c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Matre ne s'attache gures 
pntrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Ngres Croles sont
moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose
de la frocit de leurs peres.

Le Docteur Towns prtend que le sang des Ngres est aussi noir que leur
peau. Il a v, dit-il, tirer du sang  vingt au moins de ces malheureux,
soit dans la sant ou la maladie, & la superficie en toit aussi noire
que le parot notre sang lorsqu'on l'a conserv pendant quelques jours
dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualit qui leur
est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communique par l'ardeur
du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres cratures qui
vivent sous le mme climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en
Angleterre.

Mais avec quelque habilet que le Docteur ait communiqu cette prtendue
dcouverte  la Socit Royale, j'ai su de plusieurs honntes gens de
la Barbade, ce qu'il ne m'toit pas venu  l'esprit d'claircir dans mes
deux voyages d'Afrique: 1. Que par des expriences continuelles, ils
toient surs que le sang des Ngres n'est pas diffrent du ntre: 2.
Qu'il est mme arriv plus d'une fois que par divers accidens un Ngre
est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple rcent
d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'toit tellement brl dans une
chaudiere de sucre, qu'il s'toit lev dans toutes les parties de son
corps une multitude infinie de pustules blanches.  mesure qu'il se
rtablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre
qu'elle toit blesse de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par
un sentiment d'humanit, son Matre le fit revtir d'habits comme un
domestique blanc. Les Mdecins de Bridgetown, qui ont fait la
dissection de plusieurs Ngres, m'ont assur aussi qu'il n'y avoit
aucune diffrence entre les parties intrieures de leur corps, & celles
des Habitans de l'Europe.

Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Ngres;
c'est--dire, qu'tant log avec toutes les commodits possibles, pour
lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est
environn,  quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment
de petits Villages dont il est le souverain Matre. Leur nourriture est
fort misrable, elle consiste en lgumes & en fruits, que leurs femmes
cultivent, avec quelques morceaux de porc sal qu'on leur accorde deux
ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie,
ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs ddaignent, &
rien ne peut representer l'avidit avec laquelle ils s'en remplissent
l'estomac.

Les amusemens des Ngres consistent  danser le Dimanche au son de deux
instrumens qui forment une mlodie fort bizarre, ou  lutter, les hommes
ple-mle avec les femmes. Les Anglois n'ont gures d'autres plaisirs
que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il
reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en gnral le Pays
n'est pas propre  la chasse. Les bals sont fort en usage entre les
jeunes gens, tandis que ceux d'un ge plus avanc employent une partie
du jour  boire. Le vin de Madre, quoique trop chaud peut-tre pour un
climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres dlices; & ce
n'est point une chose rare pour un homme en bonne sant, que d'en boire
chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais
effets en se procurant des sueurs abondantes. Une propriet du vin de
Madre, du moins  la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une
cave frache. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque
moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point
estim.

Il est venu quelquefois  la Barbade des Troupes de Comdiens de
Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous
trouvmes  Bridgetown des Marionetes nouvellement arrives, & nous
admirmes l'ardeur des plus honntes gens  se procurer tous les jours
la ve d'un spectacle si purile. La Salle des representations toit
mieux orne que celles des plus clebres assembles d'Angleterre, & le
prix fort suprieur  celui des Thtres de Londres.

Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de ngliger celles qui
pouvoient m'apporter de nouvelles lumires pour le commerce. Quoique le
sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait
natre tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas
aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens.
Si l'on considere combien de gens sont employs dans ce petit coin du
monde, on ne sera pas surpris que les seules ncessits des Habitans
forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Ngoces. Il ne
partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade,
richement chargs pour Londres; d'o l'on peut inferer quelle
prodigieuse quantit de mains toient employes  ces expditions. La
seule subsistance de tant de bouches entranoit un commerce  la
nouvelle Angleterre &  la Caroline, pour les provisions; au nouvel
Yorck &  la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde
& le tabac; en Guine, pour les Ngres;  Madre, pour le vin; aux
Terceres &  Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de
Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le boeuf & le porc. Mais depuis
la grande guerre du commencement de ce sicle, ce nombre de quatre cens
Vaisseaux est diminu  250; ce qui ne laisse pas de porter plus de
sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble.
Dans l'origine, les Habitans plantrent aussi du Tabac, qu'ils
envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut oblig
d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en
produit  present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours
avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour
les commissions de vente & de retour.

Malgr la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net
ne peut tre expos une nuit  l'air sans tre couvert de roille le
lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer.
Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est
remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans
l'Isle; mais je suis persuad que la faute vient des Ouvriers, ou
peut-tre encore plus de la ngligence des Habitans, qui ne prennent pas
soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnte
homme, qui, ayant port  la Bardade une montre qu'il avoit dja depuis
quatre ans, l'y conserva saine & rguliere pendant sept autres annes,
sans y avoir fait faire la moindre rparation. C'en est assez pour
accuser d'erreur ceux qui attribuent le dsordre de leurs montres au
climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent tre
portes  la Barbade avec la certitude d'un prompt dbit, parce que tout
le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plpart des biens de
l'Europe.

Sous le rgne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent
accuses de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on
transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le
Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut oblig de se
dfendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais
 se justifier clairement; mais les loix ont t si severes en
Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux
trafic.

Comme nous avions pris des Lettres  la Jamaque, pour deux Anglois qui
faisoient depuis quelque tems leur sjour  Sainte-Lucie, M. Rindekly me
proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est gures  plus de
vingt lieus de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit  me
faire cette proposition. Nos Perles, tant un trsor sur lequel nous
fondions de hautes esprances, il jugea qu'il n'y avoit point de
prcautions trop grandes pour la sret d'un tel dpt; & que sans nous
dfier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la
prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il
avoit choisi  Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre
Dpositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises.
Aprs lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter
l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premires,
 M. Rytwood,  qui nous tions recommands dans l'Isle de Sainte-Lucie.

Notre esprance toit, qu' la faveur du commerce qu'il faisoit  la
Martinique, dans un tems o la paix toit bien tablie entre les deux
Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer srement cette partie
de notre bien en Angleterre, par la route de France.

Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui
fait rgulirement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivmes
le soir du mme jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la
grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze
de largeur. Elle est coupe par quelques Montagnes; mais la plus grande
partie du terroir est excellente, & fort bien arrose par quelques
Rivires, ce qui lui donne un avantage considrable sur la Barbade.
L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents
d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a
moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort leves. Elle
est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les
difices, & pour les moulins  vent; avantage dont la Barbade se
ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte
le nom de _Little Carenage_, o nos Anglois ont pens long-tems  se
fortifier.

Mais la France & l'Angleterre ayant fait inutilement diverses tentatives
pour se mettre en possession de Sainte-Lucie, on en toit revenu 
l'ancienne convention, qui toit d'user librement des avantages de
l'Ile, sans aucune prfrence entre les deux Nations. M. Rytwood y avoit
jett comme au hazard les fondemens d'une habitation; & ne pensant point
 troubler les Franois, qui avoient form la mme entreprise dans
plusieurs autres quartiers, il n'toit point interrompu dans la sienne.
Il nous dit que de quelque manire que les affaires pussent tourner, il
avoit dj tir assez de profit de son travail pour ne pas regretter ses
premiers frais, ni mme la perte de ce qu'il employoit actuellement  le
continuer. Il ne me fit pas pnetrer dans le fond de son commerce; mais
en considerant le petit nombre de ses Ouvriers, le peu d'espace qu'il
avoit dfrich, & surtout l'etroite liaison qu'il avoit avec diverses
Franois de l'Ile, & mme de la Martinique; je n'es pas de peine 
juger que ses principales affaires toient secrettes, & qu'il tiroit
adroitement parti du voisinage des deux Nations.

Il nous reut avec beaucoup de caresses. Entre diverses recits de ses
voages il nous en fit un fort tendu de la fameuse navigation du Duc &
de la Duchesse, deux Vaisseaux de Bristol, qui firent le tour du monde
dans le cours des annes 1708, 1709, 1710 & 1711. Il toit Contrematre
du Duc. Mais la relation de cette grande entreprise ayant t publie 
Londres en 1712, par le Capitaine douard Cooke, je n'en donnerai place
ici qu' ce qui peut eclaircir un fait assez interessant, dont on a
nglig les circonstances dans le premier volume. Le Capitaine Cooke
parle d'un William Selkirk, qui ayant t abandonn dans l'Ile de
Fernandez y passa quatre ans & quatre mois sans aucune societ humaine.
M. Rytwood nous apprit d'abord que ce malheureux solitaire se nommoit
Selcrag, ce qu'il nous prouva aussi-tt par la lecture mme de son
Journal, o il avoit eu soin de lui faire signer de sa propre main la
vrit de son avanture; ensuite il nous lut ce qu'il me permit de
transcrire dans le peu de tems que nous passmes  Sainte Lucie.

Le Duc & la Duchesse s'tant approchs de l'Ile de Fernandez, qui
passoit alors pour deserte, depuis que les Habitans Espagnols avoient
trouv plus d'avantage  se retirer au continent; quelques gens de
l'quipage dcouvrirent sur la cte un homme qui faisoit voltiger une
sorte de Pavillon blanc. On depcha aussi-tt l'Esquif du Duc, & j'en
pris moi-mme la conduite.  mesure que nous approchmes du rivage, nous
entendmes clairement que l'tranger imploroit notre secours en langue
Anglose. Je lui criai de me montrer un endroit o nous pussions aborder
sans peril. Il me donna de fort bonnes explications; & tandis, que nous
remontions  force de rames vers le lieu qu'il m'avoit marqu, nous le
vmes courir au long de la cte avec autant de vitesse que l'animal le
plus leger. Lorsque nous emes pris terre, il nous embrassa tous
successivement avec des transports de joie, qui lui terent pendant
quelque tems le pouvoir de parler. Enfin s'tant assur par ma promesse
que nous le prendrions  bord, il nous offrit de nous conduire  son
habitation. Le chemin, n'en toit pas long, mais il me parut fort
difficile. Cependant le dsir de voir un spectacle si extraordinaire, me
fit hazarder l'entreprise avec deux de mes Matelots. Il fallut grimper
sur plusieurs Rochers escarps, pour arriver par cette voie sur un
terrain fort agrable, couvert de verdure & plant de plusieurs arbres.
Il y avoit deux petites cabanes, composes de terre & de branches, dont
l'une servoit de logement  Selcrag & l'autre de cuisine: l'ameublement
toit conforme  la nature de l'difice. Il consistoit en plusieurs
peaux de chevres ou de boucs, tendues au long des murs, & sur des
pierres assez unies qui servoient de planches. Une marmite de fer, une
broche  rotir, & un grand couteau composoient tout le reste des
meubles.  quelques pas de l'habitation toit un petit troupeau de
chevres que Selcrag avoit trouv le moyen de prendre toutes jeunes, &
qu'il avoit apprivoises. Il en tua, sur le champ, une des plus grasses,
dont il nous fit rotir les meilleurs parties; & pour des gens qui
toient depuis plus de trois mois en mer, ce repas grossier fut un
festin delicieux. Nous le pressmes de quitter promptement son dsert,
pour dissiper l'inquietude o l'on pouvoit tre de notre rtardement. Il
nous suivit volontiers: nous emportmes une partie de ses chevres dans
la Chaloupe.

L'explication qu'il nous donna de son avanture se rduisit aux
circonstances suivantes. Il toit Matelot de la Frgate les Cinq-ports,
qui avoit touch  l'Ile de Fernandez il y avoit quatre ans & quatre
mois. Une querelle sanglante qu'il avoit eu avec un de ses compagnons
lui avoit fait prendre le parti de s'chapper, pour se mettre  couvert
du chtiment. Dans l'incertitude des ressources ncessaires  la vie, il
s'toit muni du petit nombre d'instrumens que nous lui avions trouvs, &
toute son tude avoit t de se cacher jusqu'au dpart de son Vaisseau.
Se trouvant seul dans un lieu o les anciens Espagnols n'avoient laiss
aucune trace de culture, il avoit t forc dabord de vivre de
coquillages & des autres poissons qu'il pouvoit prendre sur le rivage.
Mais ensuite il avoit cherch les moyens de mettre un peu plus de
variet dans ses alimens. L'Ile ne manquoit pas de chevres; la
difficult toit de les prendre, au milieu des Rocs & des Montagnes, o
les blessures qu'il leur faisoit quelquefois  coups de pierres, ne les
empechoient pas de se refugier. La faim lui servit de matre; il
s'accoutuma si bien  grimper &  courir lui-mme sur les rochers,
qu'il se saisit de plusieurs jeunes chevres; & se perfectionnant tous
les jours dans cette exercice, il y acquit tant d'habilet, qu'il n'y
avoit plus aucun de ces animaux qu'il ne ft sr de prendre quand il
s'toit mis  le poursuivre. Sa vie devint ainsi beaucoup plus douce; il
ne manquoit ni de chair ni de poisson; differens arbres lui
fournissoient du fruit, & l'eau d'une riviere assez fraiche servoit  le
prserver de la soif. Quelques Vaisseaux Espagnols avoient touch dans
cet intervalle  l'Isle de Fernandez: mais les ayant reconnus, sans
s'tre laiss dcouvrir, il avoit mieux aim demeurer avec ses chevres
que d'tre oblig de sa libert  cette Nation. Un jour s'tant approch
trop prs du rivage, il avoit t poursuivi, & mme atteint d'un coup de
feu; mais l'agilit de ses jambes l'avoit sauv du peril. Le plus grand
mal qui lui ft arriv pendant plus de quatre ans, toit une chte
violente, qui l'avoit prcipit du sommet d'un roc dans une valle. Il
n'avoit p se traner sans une peine mortelle jusqu' son habitation, &
n'ayant ni Chirurgiens ni remedes, il avoit t oblig d'attendre sa
guerison de la nature, qui l'avoit rtabli par degrs. Cet homme
extraordinaire toit n  la Jamaque, d'un pere cossois & d'une mere
Mosquite.

Le Journal de M. Rytwood, toit celui d'un homme de mer, qui s'attache
pltt  la position des lieux,  la description des Ctes, des Ports,
des Bayes, & des Parages, qu' l'Histoire physique ou morale des pas
qu'il visite. Cependant je tombai sur divers traits curieux, dont il
m'accorda la communication. Je n'en rapporterai qu'un, dont l'exemple
m'a paru singulier pour l'utilit du commerce. Aprs avoir pass quelque
tems dans un Port de Californie, les deux Vaisseaux remirent  la voile,
fortifis de deux autres Btimens Anglois qui s'toient joints  eux.
Deux mois de navigation continuelle leur firent trouver la fin de leurs
vivres, jusqu' forcer les Capitaines de rduire leurs gens au quart de
leur nourriture ordinaire. Ils toient dans cet embarras, lorsqu'ils
dcouvrirent les Isles des Larrons. L'Angleterre tant en guerre avec
l'Espagne, ils prirent des Pavillons Franois & Espagnols pour
s'approcher de l'Isle de Guam, o la ncessit les foroit de prendre
des rafrachissemens  toutes sortes de prix. Entre plusieurs Chaloupes
qui vinrent au-devant d'eux, & qui se nomment _Param_ dans ce quartier
du monde, il en parut une qui toit envoye par le Gouverneur Espagnol,
pour savoir d'eux qui ils toient & ce qu'ils dsiroient; ils retinrent
les deux principaux Officiers de cette Dputation, & firent partir dans
le Param leur interprete, avec cette Lettre au Gouverneur.

M. nous sommes des Sujets du Roi d'Angleterre, que la disette d'eau &
de vivres oblige de s'arrter dans votre Isle en allant aux Indes
Orientales. Quoique la guerre soit allume dans l'Europe entre nos
Matres, notre intention n'est pas de vous nuire, parce que nous n'avons
point d'autres vs que celles du commerce, & que notre situation,
d'ailleurs, nous te l'envie de nous battre. Nous payerons argent
comptant, ou par des quivalens de marchandise  votre choix, toutes les
provisions dont nous avons besoin. Cependant, si vous abusez de
l'embarras o nous sommes, & qu'aprs une demande si polie vous nous
refusiez ce qui nous est ncessaire, notre dsespoir nous fera trouver
les moyens de nous en ressentir. Nous nous recommandons  votre humanit
&  votre honneur, en vous assurant que vous pouvez vous fier
entirement  vos trs-humbles Serviteurs, &c.

Le Gouverneur, qui se nommoit Dom Juan Antonio Pimentel, ne demanda
qu'un moment pour faire cette rponse:

Messieurs, je reois de vous une Lettre fort civile, dont le Porteur
m'apprend l'extrmit o vous tes rduits. Je vous rponds avec la mme
civilit; & je vous offre tout ce que je puis pour votre secours. Mais
je dois vous avertir que nous avons ici une maladie fort violente, qui a
mis au tombeau une partie de nos Habitans. Quoique vous soyiez nos
ennemis, je crois que dans l'tat o nous sommes de part & d'autre,
nous ne devons nous considerer que sous la qualit d'hommes, & que les
devoirs que nous avons  remplir sont ceux de l'humanit. Si vous avez
des Prisonniers Espagnols, vous trouverez bon seulement de me les
remettre, & je vous accorderai tous les rafrachissemens que vous
dsirez de votre trs-humble, &c.

Sur ces assurances les quatre Anglois ne firent pas difficult de jetter
l'ancre, & d'envoyer plusieurs de leurs Officiers au Port d'Umatta. On
les y traita si honntement, que la confiance tant absolument tablie,
ils employerent huit jours  se procurer toutes sortes de
rafrachissemens. Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que
dans la satisfaction mutuelle des deux partis, le Gouverneur, & les
principaux de ses Espagnols, s'tant assembls, de concert avec les
Officiers de l'Escadre Angloise, ils convinrent de se donner
mutuellement un Certificat de politesse & d'humanit. Voici les termes
de celui des Anglois:

Nous Commandans, & principaux Officiers de quatre Vaisseaux
d'Angleterre, reconnoissons ici qu'en arrivant  l'Isle de Guam, dans la
ncessit d'un prompt secours de vivres, nous avons trouv le plus
honnte & le plus gnreux accueil dans la bont de l'honorable Dom Juan
Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Gnral des Isles Marianes, qui
nous a fourni, avec diligence, tout ce que nous avons dsir; & pendant
le sjour que nous avons fait dans son Port, nous a trait avec beaucoup
d'amiti. En reconnoissance, nous lui avons donn toute la satisfaction,
& fait tous les prsens que nous avons cr lui devoir; de quoi il a paru
si content qu'il nous en a donn une attestation signe de sa main;
comme celle-ci l'est aussi de la ntre. William, Dampier, Robert-Fry,
William-Stretton, Thomas-Dover, Woodes-Rogers, Stephen-Courtney,
Edward-Cooke, Elias-Rytwood.

De la part des Espagnols:Nous, &c. certifions que quatre Vaisseaux
Anglois, commands par les Capitaines Rogers, Courtney, Dover, & Cooke
s'tant presents  l'Isle de Guam dans un grand besoin de provisions,
& nous ayant demand, avec beaucoup de civilit, de leur en accorder
autant qu'il nous seroit possible; ils en ont reu de nous comme ils le
dsiroient, les ont payes plus du double de leur valeur, & se sont
conduits avec tant d'honntet que nous leur en donnons volontiers cette
attestation signe de notre main. Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur
& Capitaine Gnral, Dom Juan Antonio Prettana, Dom Sebastian Luiz
Romez, Dom Nicolas de la Vega, Dom Juan Nunez.

Toutes les Cartes se trompent, suivant le Journal de M. Rytwood, sur la
position des Isles Marianes, ou des Larrons; il place l'Isle de Guam au
13 degr 30 minutes de latitude du Nord, & au 100 degr 20 minutes de
longitude depuis le Cap Saint Luce en Californie. On ne compte pas moins
de 2300 lieues de la nouvelle Espagne aux Isles des Larrons; mais les
vents de commerce durent si constamment entre les Tropiques, que cette
longue course est aise, & se fait ordinairement dans l'espace
d'environ 60 jours.

Les Espagnols de Guam raconterent  M. Rytwood, qu'un de leurs
vaisseaux, faisant voile de Manille  la nouvelle Espagne, dcouvrit
plusieurs Isles extrmement agrables, & fort abondantes en or, en
ambre-gris, &c. Ils les nommrent _Isles de Salomon_. Dans la suite ils
ne manquerent pas d'envoyer plusieurs Vaisseaux pour les retrouver; mais
toutes leurs recherches ont toujours t sans fruit; & plusieurs
Chaloupes, ou _Params_, qui ont cr pouvoir tenter la mme entreprise,
ont disparu, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On a plac ces
Isles, dans les Cartes Espagnoles, au 15 degr 20 minutes de latitude du
Nord, trois cens lieues  l'Est des Isles Marianes.

Le mme Vaisseau qui les avoit dcouvertes, ayant besoin de se lester,
prit, dans une de ces Isles, de la terre & des pierres pour s'en servir
 cet usage. Lorsque le Vaisseau fut arriv au Port d'Acapulco, & qu'on
voulut le mettre en meilleur ordre, on dcouvrit que les pierres s'tant
brises dans plusieurs endroits, par l'agitation de la Mer, il y
paroissoit des veines d'or trs-pur. Mais l'tonnement fut bien plus
vif pour ceux qui, visitant le foyer de la cuisine, qu'on avoit t
oblig de rparer avec de la terre du mme lieu, ils trouvrent un
lingot d'or qui s'toit fondu & rduit en masse par la chaleur
continuelle du feu. C'est au Lecteur  juger de la vraisemblance de ces
deux faits sur le tmoignage des Espagnols. M. Rindekly & moi, qui nous
tions familiariss en Afrique avec les vnemens de cette nature, nous
comprmes du moins que le rcit qu'on avoit fait  M. Ritwood n'toit
pas impossible.

Mais ce que je tirai de plus utile & de plus remarquable du Journal de
M. Ritwood fut une Table de la latitude & de la longitude des principaux
Ports, Isles, Rivires, Bayes, Caps, & autres lieux remarquables de la
Cte Occidentale de l'Amrique dans la Mer du Sud, depuis la Californie
au Nord jusqu'au dtroit de Magellan au Sud. Je le donnerai ici d'autant
plus volontiers, que la mort de M. Rytwood semble m'en laisser la
libert; & qu'en joignant ces importantes observations  la _Description
des Ctes de la Mer du Sud_, qui fut publie  Londres il y a vingt
ans, il ne manquera rien aux Gographes pour faire une Carte exacte de
toutes ces Ctes. On place  l'ordinaire le premier Mridien  la pointe
la plus Occidentale de la grande Canarie.

/*[3]
                                   Latit.      Longit.
                                   D.   M.     D.    M.
   La Californie,                  24   40     255   15
   Sa Pointe Orientale,            24    4     258   15
   Cap Saint-Luc,                  25   30     259   50
   Derniere Pointe du Continent,   24   40     260   55
   Rivire de la Salle,            23   30     262   16
   Las Chamitas,                   22   55     262   48
   Rivire de Saint-Andr,         22   30     264    8
   Isles des Trois Maries,         22    7     264   14
   Rivire de San-Milpa,           22    5     264   23
   Boca de las Higueras,           21   32     264   38
   Punta de la Cruz,               21   26     264   16
   Isle de Calisto,                20   10     264   22
   Cap Corrientes,                 20   20     265   20
   Juan Ballegas,                  20   28     265   50
   Cabo de los Angelos,            20   20     266
   Nouvelle Gallice,               20   25     266   26
   Puerto de la Navidad,           20   10     266   40
   Baye de Santiago,               20    4     266    8
   Rivire de S. Pierre,           19   52     267   30
   Rivire d'Aculima,              19   30     267   50
   Rivire de Sacatula,            18   40     269   16
   Isle de Ladrillos,              17   52     270    5
   Rivire de Gariotas,            17   40     270   24
   Pointe de Siguantanejo,         17   20     270    4
   Rivire de Piticalla,           17   15     270   55
   Rivire de Mitala,              17    8     271   28
   Rivire de Sitala,              17   40     272    4
   Port d'Acapulco,                17          272    4
   Rio de Pescadores,              17          272   45
   Rio de Dom Garcia,              15   45     273
   Punta de la Galera,             16    8     273   42
   Rio Verde,                      16    8     273   45
   Mont de Talcamanca,             16          273   55
   Puerto Escondido,               15   50     274   32
   Isle de la Brea,                15   40     274   45
   Rivire de Milcas,              15   38     275
   Rivire de la Galera,           15   36     276    6
   Porto Angeles,                  15   26     276    6
   Rivire de Carasco,             15   18     276   18
   Rivire Dicilo,                 15   20     276   40
   Porto Aguatulco,                15   36     276   25
   Pointe de Masatetlan,           15   30     277   46
   Isle d'Hata,                    15   30     277   26
   Las Salinas,                    15   42     278   26
   Baye de Teguantepeque,          15   50     278   46
   Barra de Macias,                15   20     278   46
   Morro,                          14   56     279   47
   Cerro de la Encomienda,         14   58     280
   Montbrulant de Soconusco,       14   51     280   36
   Baye de Milpas,                 14   51     281    7
   Rivire d'Anabasos,             14   29     202   20
   Rivire de Sapotitlan,          14   40     281   49
   Bar d'Istapa,                   14   24     282   56
   Rio Grande,                     14   20     283   40
   Rivire de Motualpe,            14    7     284
   Port de Sonsonate,              14          284   53
   Cte de Tonela,                 13   50     285   22
   Rivire de Lampa,               13   10     286   30
   Rivire de S. Michel,           12   45     287   46
   Baye de Candadilla,             12   38     287   46
   Golphe d'Amapala,               12   20     288    8
   Porto Realejo,                  12   30     288   48
   Punta del l'Esto,               11   40     289
   Baye de Tosta,                  11   30     290   10
   Golphe del Papayot,             11   10     290   37
   Pointe Sainte Catherine,        10   34     288   48
   Port Delas,                     10   30     289
   Morro Hermoso,                   9   17     290   10
   Capo Blanco,                     9   20     290   17
   Morro de la Ensenada,           10   10     291   20
   Baye de Nicoya,                  9   18     291   49
   Port de Caldera,                 9   43     292   27
   Rio de la Estrella,              9    8     292   47
   Puerto del Bigles,               9          293
   Isle de Cano,                    8   45     293   30
   Golfo Dolce,                     8   47     293    5
   Port Limones,                    8   17     294   10
   Rivire de Chiriqui,             8   37     295
   Pueblo Nuevo,                    7   22     295   40
   Isle de Quicara,                 7   41     295
   Baye de Philippinas,             7   12     296   40
   Pointe de Higuera,               7   21     297   44
   Rivire de Mensave,              8   47     297   40
   Rivire de Covita,               8    1     298   35
   Rivire de Parita,               8   11     298   36
   Rivire de Nata,                 8   26     298   37
   Port de Villa,                   8   28     299   58
   Rivire de Caymito,              9    9     299   30
   Isle d'Otoque,                   8   30     299   37
   Isle de Tabuga,                  8   40     299   40
   Anson,                           8   55     299   50
   Panama,                          9          300   36
   Chepillo,                        9          301    1
   Pointe des Manglares,            8   53     300   23
   Isle de Contadora,               8   46     300   32
   Isle del Rey,                    8   10     300    5
   Cap S. Laurence,                 8   10     300   58
   Rivor Congo,                     7   53     301   43
   Baye de S. Michel,               8   18     301   20
   Morro Quemado,                   6   45     301   19
   Puerto Claro,                    6   46     301   37
   Baye de S. Franois,             5   50     301   50
   Baye de S. Antoine,              6   20     302
   Port des Indiens,                6   14     302    2
   Cte d'Anegabas,                 6   55     302    3
   Rivire de Sandi,                5   35     302    5
   Isle de Coco,                    5    9     299    8
   Rivire de Noamas,               4   38     302   23
   Buena Ventura,                   4          302   50
   Isle de Malpelo,                 4          299   46
   Rivire de Pisco,                3   45     302   39
   Isle Gorgona,                    3   15     301   36
   Isle del Gallo,                  2   17     300   40
   Baye & Rivire de Mra,          1   57     300   26
   Isle de Gorgonlla,              1   58     300   25
   Rivire de Santiago,             1   14     299   30
   Cap S. Franois,                     50     299   57
   Rivire Juma,                         5     298   44
   Cap Passado au Sud,                   8     298   32
   Baye de Carascas,                    28     298   43
   Baye de Manta,                       50     298   31
   Isle de Plata,                   1   15     298   15
   Isle de Salango,                 1   40     298   25
   Rivire de Coloncha,             2          298   18
   Boca Chica,                      2   40     299
   Baye de Chanduy,                 2   26     299
   Isle de Puna,                    2   54     299   10
   Isle de Santa Clara,             3   23     298   50
   Isle Verde,                      2   26     299   48
   Rivire del Bucy,                3   40     299   20
   Mancora,                         4   10     298   17
   Isle Lobos de Paita,             5   25     298   40
   Rivire de Sana,                 6   40     299   37
   Port Cheripe,                    7          299   50
   Malabrigo,                       7   30     300   18
   Guanchaco,                       8          300   50
   Port & Isle Santa,               9          301    2
   Guambacho,                       9   20     301   20
   Casma,                           9   28     301   30
   Bermejo,                         9   40     301   38
   Isle de Sangalla,               14    5     302   35
   S. Nicolas,                     15    6     304   40
   S. Jean,                        17   15     304   15
   Isle de Guana,                  16   40     308    9
   Port Arica,                     18          311    8
   Algodovales,                    21   30     311   15
   Port Betas,                     24   45     311   42
   Port Guasco,                    28   30     311    3
   Isle de Paxaros,                29   46     310   10
   Coquimbo,                       30          310   46
   Isle de S Felix,                26   15     303   15
   Rivire de Conchali,            21   26     310   50
   Port Guillermo,                 31   41     311
   Papudo,                         32   25     311   29
   Port S. Antoine,                33   29     311    8
   Topocalma,                      34          310   57
   Rivire de Maule,               35          311   30
   Port de la Conception,          36   30     311   20
   Isle de Quiriquina,             36   42     311   10
   Isle de Jean Fernandez,         33   50     305   17
   Isle de Sainte Marie,           37   14     311
   Isle de Mocha,                  38   28     310   46
   Rivire de Tolten,              39   12     311   21
   Valdinia,                       40          311   10
   Rio Bueno,                      40   20     311   17
   Pointe Cilan,                   42          311
   Isle de Guafo,                  44   20     310   46
   Corcobado,                      43   30     313
   Cap Corzo,                      46   35     312   22
*/

Les deux Couronnes jouissant d'une paix bien cimente durant la Rgence,
nos Vaisseaux & nos Marchands toient aussi libres  la Martinique que
dans nos Isles; M. Rytwood ne faisoit pas moins de commerce avec les
Franois qu'avec la Jamaque & la Barbade: & c'toit prcisement cette
raison qui nous avoit fait penser  lui confier une partie de nos
perles, dans l'esperance qu'il lui seroit ais de les faire passer en
France, o notre dessein toit de faire valoir cette partie, comme nous
destinions l'autre pour l'Angleterre. La probit de cette honnte
Ngociant toit aussi bien tablie que sa fortune. Aussi avions nous
conu qu'il me suffiroit de lui expliquer nos intentions: mais il y
trouva des difficults. Comme il ne pouvoit embarquer nos richesses  la
Martinique sans la participation des Officiers de la Douanne, il me fit
craindre que des Effets si peu ordinaires dans le commerce des deux
Nations, ne fissent natre quelques obstacles qui entraneroient des
explications dangereuses. Nous n'tions pas bien avec l'Espagne: on
pouvoit souponner naturellement que nos perles toient la dpoille de
quelque Vaisseau Espagnol; & la France qui s'toit reconcilie depuis
peu de tems avec cette Couronne vitoit toutes les occasions de se mler
dans notre querelle. Enfin M. Rytwood me dclara qu'il ne rpondoit
point du sort de nos perles lorsqu'elles seroient sorties de ses mains.
Je fus effrai de cette dclaration, & je pris le parti de remporter mes
perles  la Barbade.

M. Rindekly me reprocha beaucoup d'avoir t trop timide, & nos
Correspondans de Bridgetown nous prouverent par quantit d'exemples que
les Franois toient fort loigns d'avoir des complaisances excessives
pour les Espagnols. Nos trois caisses n'en demeurerent pas moins  la
Barbade, comme si le Ciel qui ne vouloit pas que ce Trsor arrivt
jamais en Europe nous et coup la voie la plus sre pour l'y faire
transporter.

Il y avoit trois semaines que nous tions  Bridgetown, & la crainte que
nous avions e d'tre recherchs par les Espagnols ne pouvant plus nous
causer d'inquietude, nous remmes  la voile pour nous rapprocher du
continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux
desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mmes prtextes
qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter
s'il toit possible jusqu' Rancherias, o il y avoit peu d'apparence
que dans la saison o nous tions, nous pussions rencontrer beaucoup
d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'toit rien en
comparaison des esperances qu'il se formoit  Rancherias, non seulement
pour les perles dont on prtend que la pche y est fort abondante, mais
pour l'or mme qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches
Provinces. Nous rentrmes dans la Mer du Nord, & nous avions dj pass
les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperumes
trois Gardes-Ctes qui nous avoient decouverts avant que nous les
eussions observs, & qui vinrent  notre rencontre avec toutes leurs
Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si
bien arms. M. Rindekly recommanda soigneusement  tout l'quipage de
s'observer dans les discours, & d'viter particulierement les dtails
qui auroient rapport  la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la
dfiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes
seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reurent  bord.
Pendant plus d'une heure nous fmes incertains de la manire dont il y
toit trait; mais les trois Gardes-Ctes s'tant approchs de nous  la
porte du Canon, nous vmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs
propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement  nous. Nous
ne leur disputmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de
douze, & s'arrtant peu aux politesses avec lesquelles je les reus, ils
examinerent avec soin l'tat de nos forces & la nature de nos
provisions. Dans quelques discours qui leur chapperent j'entrevis
autant de chagrin que de soupons. Cependant aprs avoir fini leurs
recherches, ils dpcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour
aller rendre compte apparemment de leurs observations  leurs Chefs.
Tout notre quipage murmuroit interieurement de cet air d'autorit, &
mon principal soin toit de le contenir: mais ne pouvant douter que M.
Rindekly n'et donn le tour le plus favorable  notre Commission, je
supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'tre que l'effet
ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tt par un
de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui
avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Ctes affectant
de ne se pas fier  ses Passeports &  fa commission lui avoient dclar
qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu' Carthagne, & M. Rindekly
loin d'en marquer du chagrin leur avoit tmoign que dans le dessein o
il toit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur
compagnie & leur escorte.

Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous
ter le pouvoir d'aller  la Hacha, car nous ne devions pas esperer de
sortir de Carthagne sans tre observs, mais la direction de notre
route toit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous
suivmes la loi de nos Guides jusqu' Bocachica, d'o ils donnerent avis
au Gouverneur de notre arrive & de nos intentions. On nous apporta la
permission d'entrer dans le Port, mais celle de dbarquer ne fut
accorde qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'quipage. Ces
prcautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer  bord;
mais le dsir de vrifier par mes propres yeux la description que
j'avois de Carthagne me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je
n'oubliai point mon Journal, qui commenoit  grossir par le peu d'ordre
que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous pargna le soin
de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison
d'o l'on nous dclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du
Gouverneur: on ajota que tout ce qui seroit ncessaire pour les besoins
de la vie, nous seroit fourni soigneusement  juste prix. Ds le premier
jour, qui nous fut accord pour nous reposer, un jeune Espagnol qui
s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta  ses genoux pour
le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans
quelqu'une de nos Colonies. J'tois prsent  cette priere; je demandai
au jeune homme s'il avoit form seul ce dessein; il me confessa en
rougissant qu'il devoit tre accompagn d'une Demoiselle qui l'aimoit
assez pour le suivre. Le service qu'il dsiroit de nous devenant
beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en reprsentmes le
danger: mais il ne nous rpondit que par de nouvelles instances; & pour
nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours.
Sa Matresse se nommoit Helena Parez: elle toit fille unique d'un pere
fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire pouser un
homme qu'elle hassoit. Leur amour avoit commenc ds l'Enfance, &
quoiqu'il n'et point autant de biens qu'Hlena, sa naissance & sa
fortune n'toient pas mprisables. Il s'etoit fait proposer  Parez pour
pouser sa fille; mais ce pere dur & opinitre avoit jur de suivre son
premier choix. Dans l'intervale, Helena s'toit lie  lui par tant de
sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit 
leur mariage que la bndiction du Prtre. Ils s'toient vs avec des
peines & des risques infinis, tantt sortant la nuit pour la passer
exposs  toutes les injures de l'air, tantt escaladant les murs & les
maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors
personne dans leur confidence. Enfin les perscutions du pere redoublant
tous les jours, ils toient persuads qu'il ne leur restoit point
d'autre ressource que la fuite; & leur esprance toit, qu'aprs s'tre
mis en suret ils se reconcilieroient aisment avec un pere qui n'avoit
rien aprs tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de
difficults, ils toient resolus de s'tablir dans le premier lieu o
leur amour ne seroit point travers. M. Rindekly, qui avoit le coeur fort
sensible, toit port  les satisfaire, en prenant de justes mesures
pour assurer leur vasion: je n'en aurois pas t plus loign que lui,
si j'y eusse v la moindre facilit. Mais quelle apparence de leur
rendre ce service, lorsqu'-peine tions-nous srs de notre propre
libert. Cependant aprs en avoit confr quelques momens, nous prommes
au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa
Matresse & nous joindre  la sortie du Port, nous ne ferions pas
difficult de le recevoir. Il parut transport de notre promesse. Je le
fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas
croire que les secours trangers fussent toujours certains: nous
n'avions point en Amrique de demeure fixe o nous pussions lui offrir
les ntres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sret o
nous nous engagions  le conduire, il trouvt dans la liberalit
d'autrui de quoi fournir  l'entretien de deux jeunes fugitifs qui
n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce
langage toit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas
partir sans prcautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors  les
prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres ves lui eussent
permis de profiter des offres d'Helena, il toit sr de pouvoir se
mettre en possession tout d'un coup & de sa Matresse & d'une grande
partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de
tout dans sa maison, elle pouvoit  tous momens se saisir de l'argent de
Parez & de ce qu'il avoit de plus prcieux. Mais dans la rsolution o
il toit de revenir  lui par la soumission, il ne vouloit pas lui
donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une
somme considrable de son propre bien, & se mettre pour longtems 
couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables
acheverent de nous disposer  le servir: nous lui laissmes le soin de
ses prparatifs, & surtout de prendre des voies sres & tranquilles
pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai mme, aprs lui
avoir engag notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement
pendant le sjour que nous ferions  Carthagne.

Le lendemain deux Officiers du Gouverneur tant venus nous prendre dans
un de ses Carosses, nous fmes conduits au Chteau o l'on nous fit
attendre fort longtems son audiance. Aprs nous avoir fait introduire
avec beaucoup de formalits, il nous demanda la lecture de notre
Commission, dont les Capitaines Gardes-Ctes lui avoient dja fait le
rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commenoit ensuite 
l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'et point interrompu dans
sa lecture, un Interprte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui
laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle,
tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions
indiffrentes, auxquelles nous repondmes avec le mme air de libert.
Prenant ensuite la traduction des mains de son interprte, il la lut &
la relut avec beaucoup d'attention. Elle toit si claire que nous fmes
surpris qu'elle part l'arrter. M. Rindekly profita de son silence pour
lui reprsenter de bouche ce qui n'toit qu'imparfaitement dans la
Commission. Il lui fit le dnombrement de nos pertes depuis plusieurs
annes, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient t surpris
plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit
que sous ce prtexte les Espagnols avoient non seulement insult, mais
saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mmes, qui tions chargs
d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'tre arrts par les
Gardes-Ctes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit
conduits jusqu' l'entre du Port n'toit-il pas une vritable
oppression? Enfin pour donner plus de poids  nos plaintes, M. Rindekly
nomma plusieurs Btimens dont il demandoit exprssement la restitution,
& particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit t pris
trois mois auparavant  la hauteur de San-Antonio.

La rponse du Gouverneur fut si courte, & ses regards si sombres pendant
toute l'audiance, que cet accueil nous auroit rendu ses intentions
suspectes si l'on avoit pu trouver sur nous ou dans notre Vaisseau
quelque prtexte pour nous chagriner. Mais dans la confiance que nous
avions au bon ordre de nos affaires, nous lui fmes de nouvelles
plaintes de la froideur avec laquelle il s'expliquoit sur le sujet de
notre voyage, & nous le primes, avec beaucoup de hardiesse, de
considerer que les Anglois ne seroient pas toujours disposs  souffrir
les injustices & les violences des Espagnols. Il ne fit point un mot de
rponse  ce reproche; mais en nous congediant d'un air plus ouvert, il
nous assra que dans l'espace de vingt quatre heures nous connotrions
ses vritables sentimens.

Nous sortmes plus contens qu'il ne se l'imaginoit. Il suffisoit pour
nous, qu'il et cout nos reprsentations, & que nous pussions tirer de
cette audiance un nouveau droit ou pltt de nouvelles facilits pour
l'execution de nos projets. Mais nous ne nous tions pas dfis depuis
que nous tions sortis de notre Vaisseau, que par l'ordre du Gouverneur
on avoit fait une trs rigoureuse visite de notre cargaison. Les
Gardes-Ctes retenus dans quelque respect par les premiers discours de
M. Rindekly n'avoient os pousser trop loin leurs recherches; mais 
notre arrive ils avoient averti le Gouverneur que nous tions chargs
d'eau de vie & d'ustenciles. Quoique ces marchandises ne soient pas d'un
grand usage dans la Baye de Carthagne ni sur la cte o nous avions t
surpris, ce n'toit pas sans dessein que nous les avions apportes. Nos
gens qu'on avoit interrogs, ne s'toient dfendus qu'en protestant
qu'ils ignoroient celui du Capitaine, & que nous tions partis de nos
Isles dans la seule v d'xecuter notre Commission. Cette rponse 
laquelle nous leur avions recommand de se borner, avoit si peu
satisfait les Espagnols, que pendant l'audiance du Gouverneur on toit
entr dans notre logement par son ordre & l'on avoit visit fort
curieusement nos papiers. Heureusement que dans ceux de M. Rindekly
auxquels on s'toit attach plus particulierement; il ne s'toit trouv
que des observations sans datte sur les moillages & sur les Ctes.
Comme il se reposoit du reste sur mon Journal, il ne jettoit sur le
papier que ce qui avoit rapport  la Navigation; & ses mmoires, suivant
l'ordre des lieux pltt que de celui des jours, pouvoient passer pour
le fruit d'un autre voage, dans tout autre tems qu'il nous auroit pl
d'imaginer. La mme prcaution qui m'avoit fait prendre mon journal en
sortant du Vaisseau, m'avoit port a le mettre dans ma poche en allant 
l'audiance. Tout ce que les Officiers du Gouverneur avoient dcouvert de
plus, se reduisoit  des calculs de dpense, &  quelques valuations o
notre or & nos perles toient nomms. Ce qui suffisoit pour faire natre
des soupons, n'toit pas capable de donner des lumires qui pussent
nous tre nuisibles. Aussi n'avoit-t-on pris aucun de nos papiers, &
nous n'apprmes avec quelle curiosit on les avoit ls que par le
Multre qui nous servoit depuis que nous l'avions amen de la Havana.

Cependant, comme il n'en falloit pas davantage pour nous faire juger du
moins que nous tions suspects, nous attendmes impatiemment la rponse
du Gouverneur. Il se passa deux jours entiers, pendant lesquels nous
demandmes envain la libert de voir la Ville; le troisime jour au
matin, les mmes Officiers qui nous avoient conduits  la premire
Audience vinrent nous prendre dans le mme Carosse. Nous trouvmes au
Gouverneur un visage plus tranquille. Il nous dit  peu prs dans les
mmes termes que celui de la Havana, qu'il ne connoissoit point, dans la
conduite des Espagnols, d'injustices ni de violences dont les Anglois
pussent se plaindre; que les Gardes-Ctes, & les autres Vaisseaux
d'Espagne, ne faisoient rien que par les ordres du Roi leur Matre, &
dont on ne prt soin d'envoyer des Mmoires fidles  la Cour de Madrid;
que c'toit-l que nous devions faire entendre nos justifications, ou
nos plaintes; mais qu'il doutoit qu'elles y parussent fort justes aussi
long-tems; que celle de Londres n'arrteroit pas les scandaleuses
entreprises des Anglois contre les articles les plus formels du Trait.
Il ajota que ses pouvoirs ne s'tendant pas plus loin, il ne pouvoit
nous offrir avec cela que la libert de partir.

Nous sentmes combien il seroit inutile, & pour l'intert de notre
Nation, & pour le ntre, d'insister sur nos demandes. Mais aprs que
nous emes pris cong de lui, il nous fit rappeller, & s'tant fait
attendre assez long-tems dans une Salle o l'on nous laissa seuls, nous
commenmes  craindre, qu'aprs nous avoir expedis assez civilement en
qualit de Ministres publics, il ne revnt  nous faire quelque mauvaise
querelle sur notre cargaison & nos papiers. Il nous parla effectivement
de l'un & de l'autre, mais sans y joindre aucun reproche; & passant
tout-d'un-coup au dessein qu'il avoit, & qu'il se flattoit, nous dit-il,
que nous ne condamnerions pas, de nous faire escorter par ses
Gardes-Ctes jusqu' la Jamaque, o il ne doutoit pas que nous
n'allassions porter directement sa rponse; il nous fit comprendre fort
clairement que cette prcaution venoit de sa dfiance, & que son
dessein mme toit de nous la faire sentir. M. Rindekly, mortifi de
voir toutes nos esprances recules par ce contretems, crut se tirer
d'embarras en rpondant que les ordres dont il toit charg
l'obligeoient d'aller  Porto-Bello. Je ne m'y opposerai point, reprit
le Gouverneur, quoique je puisse vous assurer d'avance que la rponse
que vous y recevrez sera conforme  la mienne; mais l'escorte que je
vous donne ne vous sera pas moins utile pour cette route, & servira mme
 vous faire prendre la plus courte & la plus sure. Cette raillerie
acheva de nous faire pntrer ses intentions. Nous consentmes, sans
repliquer,  ce qui pouvoit nous arriver de plus fcheux.

Mais le plus malheureux dans cette avanture, toit le jeune Espagnol qui
s'attendoit  nous suivre. Il sut bientt, par le bruit public, que
nous devions tre accompagns des Gardes-Ctes; & dans un dsespoir qui
ne lui permettoit plus de rien mnager, il vint, les larmes aux yeux,
nous apporter ses plaintes. Il ne nous restoit que de la compassion 
lui offrir. Cependant,  force de raisonner sur sa situation, l'amour
lui fit natre un expdient qui ne nous parut pas sans vraisemblance, &
pour lequel nous ne lui refusmes point notre secours. Ses vus
demandoient de la hardiesse; mais les Amans de cet ge la poussent
toujours jusqu' la tmrit. Il lui vint  l'esprit, que ne devant pas
craindre qu'on recomment la visite de notre Vaisseau en sortant du
Port, il pouvoit s'y rendre avec sa Matresse, ds la nuit suivante; &
que de quelque manire qu'on pt expliquer leur fuite, on s'imagineroit
d'autant moins qu'ils nous eussent suivis, que le voyage que nous
allions faire  Porto-Bello, & la compagnie des Gardes-Ctes, teroient
toute vraisemblance  cette supposition. Il se flattoit de demeurer
cach dans le Vaisseau sous quelque dguisement. Enfin il comptoit
encore plus sur notre inclination  l'obliger, dont nous lui avions dja
donn des marques.

Les circonstances rendoient sa proposition fort dangereuse. Cependant la
bont de notre coeur l'emporta. Je me souvins de mes filles, & ma
tendresse agissant avec plus de force dans l'loignement, je sentis que
j'aurois voulu les rendre heureuses  toutes sortes de prix. La seule
restriction que nous mmes  nos promesses, regarda la manire d'arriver
au Vaisseau. Nous consentions  recevoir les deux Amans; mais nous ne
voulions pas contribuer  leur fuite, ni qu'on pt mme nous accuser
d'avoir favoris leur dpart. Spallo, c'est le nom que le jeune homme
voulut se donner en quittant Carthagne, ne nous fit ses adieux que
jusqu' la nuit suivante, & partit charm de l'intert que nous prenions
 sa fortune.

Nous regagnmes notre Bord  l'entre de la nuit, sans avoir v
Carthagne autrement que par nos fentres. Les trois Gardes-Ctes
toient  l'ancre si prs de notre Vaisseau, qu'on s'entendoit de leurs
bords au ntre, sans effort pour prter l'oreille. Nous convnmes de
partir au premier vent qui favoriseroit la sortie du Port. Une partie de
la nuit se passa. Au premier souffle du vent que nous attendions, les
cris des Espagnols nous ayant avertis de mettre  la voile, je
commenois  dsesperer que nos jeunes Amans eussent trouv le moyen de
sortir de la Ville. Mais un homme de l'quipage, que j'avois charg de
tenir les yeux ouverts de ce ct-l, vint me dire  l'oreille qu'il
voyoit approcher une Chaloupe. Je tremblai qu'elle ne ft apperue des
Gardes-Ctes. L'amour la conduisoit avec son secours ordinaire,
c'est--dire avec plus de bonheur que de prudence. Je me prsentai
moi-mme  l'chelle, pour recevoir Spallo & sa Matresse. Cette jeune
fille toit tremblante; & lorsqu'ayant mis le pied dans le Vaisseau, son
Amant lui et appris que j'tois leur plus ardent Protecteur, elle se
jetta sans rserve entre mes bras, pour me tmoigner sa reconnoissance
dans les termes les plus passionns.

Je la trouvai digne du service que nous lui avions promis. C'toit une
brune, qui ne manquoit d'aucun des agrmens de son sexe, & qui joignoit
beaucoup de maturit d'esprit aux charmes de la jeunesse. Quoique Spallo
ne ft pas sans mrite, il me sembla fort infrieur  sa Matresse, & je
n'eus pas de peine  comprendre qu'il ft dispos  tout sacrifier pour
elle, avec le double motif de l'amour & de l'intert. Ils n'toient
accompagns que d'un seul Matelot, qu'ils avoient excessivement
rcompens de ses services. J'admirai, sur leur rcit, que sans le
secours ni la participation d'aucun Domestique, ils eussent p
transporter au rivage deux grandes malles, qui contenoient leurs habits
& leur argent. Leur secret n'avoit t confi qu'au Matelot qui les
avoit servis. Avec tant de prudence dans leur conduite, je ne doutai
point du succs de leur entreprise. M. Rindekly les mit dans un cabinet
qui touchoit  sa chambre, & par le soin que je pris de dtourner les
gens de l'quipage,  peine s'en trouva-t'il quatre  qui leur arrive
ne put tre cache.

Le jour commenoit  luire lorsque nous levmes l'ancre. Nous
affectmes, en descendant au long du Canal, de ne pas faire des
observations trop curieuses; de sorte qu'aprs avoir demeur quatre
jours  Carthagne, & travers deux fois le Port, je me trouvai bien
moins instruit par mes yeux que par la Relation qu'on m'avoit
communique deux ans auparavant. La saison nous exposant beaucoup aux
vents de Terre, qui sont toujours dangereux jusqu' l'entre du Golfe
Darien, les Gardes-Ctes ausquels nous abandonnions le soin de nous
conduire, nous firent prendre si fort au large que nous emes vers le
soir la v de l'Isle de la Providence. Ce fut  l'occasion de cette
Isle que nos deux jeunes Amans coururent un fort grand risque. Un des
Capitaines Gardes-Ctes, qui nous avoit toujours traits avec beaucoup
de politesse, profita du tems, qui toit fort tranquille, pour se mettre
dans sa Chaloupe, & nous surprendre dans notre Bord. Nous tions 
table, au commencement de la nuit; les deux Amans y toient avec nous.
Le Garde-Cte, s'tant fait un plaisir d'entrer dans la chambre du
Capitaine, sans nous avoir fait avertir de son arrive, prit
tout-d'un-coup son sujet de l'Isle de la Providence, dont il nous dit
qu'il toit venu nous apprendre les curiosits. La v d'un Espagnol
causa tant de fraeur  la Matresse de Spallo, que les marques qu'elle
en donna ne purent manquer de la trahir. Le Garde-Cte, qui avoit 
peine jett les yeux sur elle, les y fixa si attentivement qu'il la
reconnut pour une femme de sa Nation. En vain M. Rindekly s'effora de
lui ter cette ide par une Histoire feinte qu'il tira sur le champ de
son imagination. Je compris qu'une fable sans vraisemblance nous
deviendroit plus nuisible que la vrit, & priant le Garde-Cte de me
suivre dans le cabinet, pour soulager l'embarras des deux Amans,
j'entrepris de le mettre dans leurs interts par tous les motifs qui
pouvoient faire impression sur un galant homme. Sans lui parler de ce
qui s'toit pass  Carthagne, je commenai l'Histoire de Spallo  son
arrive dans notre Vaisseau; je le priai de consulter son propre coeur, &
de dcider sur le parti que nous avions d prendre  la v de deux
jeunes gens qui s'toient dja trop engags en quittant leur famille,
pour y reparotre sans honte, & qui n'avoient point d'autre ressource,
si nous les eussions rejettez, que de se prcipiter dans la Mer. C'toit
la crainte de les rduire  cet excs de dsespoir qui nous avoit
attendris autant que leurs prieres, & leurs larmes. Ils ne pensoient
d'ailleurs qu' se joindre par un mariage honnte, pour retourner
aussi-tt  Carthagne. Enfin les chagriner dans leur entreprise,
c'toit leur ter tout  la fois l'honneur, la vie, & la fortune. Tandis
que je plaidois leur cause auprs du Garde-Cte, il s'leva un vent si
furieux, que n'en ignorant point le danger dans cette Mer, il ne pensa
qu' regagner son Vaisseau, aprs m'avoir promis de ne pas nuire aux
jeunes Amans, & de revenir pour lier connoissance avec eux. Mais nous ne
devions pas si-tt nous revoir; & lorsque nous nous croyions en sret
de la part de nos plus dangereux Ennemis, nous ne savions pas  quel
pril nous allions tre exposs.

L'orage tant devenu furieux, nous fmes emports toute la nuit par les
vents & les flots sans pouvoir tenir de route certaine. Au point du jour
nous emes comme un prsage du malheur qui nous menaoit; ce fut un
mtore qui s'enflamma vers la Poupe du Vaisseau, & qui passant avec
beaucoup de bruit  la hauteur de nos mts comme un dragon de feu,
s'alla dissiper vers la terre que nous commencions  dcouvrir. Nous
avions perdu la v des Gardes-Ctes, & nous ignorions absolument dans
quel lieu nous tions. Autant que nous en pouvions juger par le vent qui
toit venu de terre, & par la connoissance des courans, qui roulent avec
violence dans le Golfe de Mxique, nous nous crmes dans une large Baye
de ce Golfe, & la terre que nous appercevions devoit tre quelque partie
du Mxique. Mais notre incertitude se changea bien-tt dans une plus
juste allarme. J'apperus de loin neuf Pirogues, qui ne me parurent
d'abord que des morceaux de bois flottans sur l'eau. J'en avertis le
Capitaine; il me dit, aprs les avoir consideres: si nous tions dans
une autre Mer, je croirois que ce seroit une arme de Sauvages qui
iroient  quelque expdition; mais un moment aprs, les ayant vs
revirer, il s'cria, _pare pare le canon_, c'est un grand nombre de
Sauvages. Comme ils toient encore loigns de nous, on eut le tems de
se prparer au combat, ou de se mettre du moins en tat de ne le pas
craindre.

La principale des Pirogues laissant les huit autres derriere elle, vint
nous reconnotre avec beaucoup de hardiesse. Elle portoit plus de
cinquante Sauvages. Nous fmes tous nos efforts pour la prendre de
travers & passer pardessus; mais ils esquivrent adroitement. Notre
canon toit braqu pour prendre la Pirogue d'un bout  l'autre, & nous
en chargemes deux pices d'un gros boulet, d'une chane de fer, de deux
sacs de mitrailles, & de quantit de balles de mousquet. La moiti des
Sauvages ramoit. Tous les autres tenoient chacun deux flches sur la
corde de l'arc, prts  les dcocher. Lorsqu'ils furent  la distance de
quarante pas, ils poussrent de grands cris, sans parotre effrays de
la masse de notre Vaisseau, & vinrent  nous pour nous attaquer; mais
comme nous allions  eux le vent derriere, nos grandes voiles nous
couvroient si bien qu'ils ne purent faire leur dcharge, & l'un des deux
Canoniers les voyant proches, prit si bien son tems pour mettre le feu 
son canon, que le coup emporta presque la moiti des Sauvages. Si
l'arriere de la Pirogue n'eut baiss, il n'en seroit pas chap un
seul. J'en vis tomber plus de vingt, & la Mer parut toute sanglante
autour de notre Barque. La Pirogue fut fendue, & toute remplie d'eau; ce
qui n'empcha point ces furieux, lorsque le mouvement du Vaisseau nous
eut mis  dcouvert, de nous tirer quantit de flches qui blessrent
deux de nos gens. Nous leur en tumes un grand nombre  coups de fusil.
Les huit autres Pirogues avanant avec la mme ardeur, l'obstination de
ces misrables commenoit  nous causer d'autant plus d'inquitude, que
tout notre canon ne portoit point aussi heureusement que le premier
coup. Un vieux Capitaine Sauvage voyant M. Rindekly sur le Pont, lui
tira un coup de flche avec tant de violence qu'elle se brisa contre un
anneau de fer de la voile. Il ne le porta pas loin, car sur le champ M.
Rindekly lui tira un coup de fusil dans le ct, qui le pera de part en
part; & comme il prenoit son pistolet pour l'achever, le Sauvage,
transport de frayeur, se jetta dans la Mer avec son arc & ses flches.
Ce qu'il y eut de plus trange, c'est que le reste des Sauvages qui
toient dans la Pirogue imiterent son exemple, & se precipitrent aprs
lui. Si les Sauvages des autres Pirogues s'toient avancs plus
promptement, & nous eussent attaqus avec la mme rsolution, nous
aurions eu beaucoup d'embarras  nous dfendre; mais ayant v le feu que
nous avions fait sur la premire, & s'appercevant que nous allions vers
eux  toutes voiles, ils prirent l'pouvante, & gagnant le vent  force
de rames, ils se sauvrent dans une petite Isle. Quinze ou vingt hommes
qui s'toient jetts  la Mer tous blesss, s'y retirrent aussi  la
nage.

Aussi-tt que nous en fmes dlivrs, nos gens s'efforcerent de sauver
quelques Prisonniers qui toient dans la Pirogue. On en tira facilement
deux Franois; mais lorsqu'on voulut rendre le mme service  une fille
Angloise qui se fit reconnotre en parlant notre langue, une vieille
Sauvage la mordit  l'paule, & lui enleva autant de chair que ses dents
en avoient p saisir. Mais le Multre que nous avions  bord, ennemi
jur des Amriquains, lui tira un coup de pistolet qui lui pera le cou
& qui lui fit lcher prise; ce qui ne l'empcha point de se jetter une
seconde fois sur l'Angloise & de la mordre  la fesse avant que nous
l'eussions tire de la Pirogue. Un Ngre  qui notre coup de canon avoit
coup les deux jambes, refusa la main qu'on lui prsenta pour le sauver:
ensuite s'tant soulev sur la Pirogue, il se jetta, la tte devant,
dans la Mer; mais ses jambes n'tant pas tout--fait spares de son
corps, il demeura accroch par cette partie, & se noa misrablement. On
fit aussi les derniers efforts pour sauver une jeune Demoiselle Angloise
matresse de cette fille qu'on avoit dja tire dans le Vaisseau; mais
la Pirogue ayant achev de se fendre, nous la vmes quelque tems sur un
coffre, qui nous tendoit les mains. On alloit  elle avec la Chaloupe;
le coffre tourna & nous cessmes de la voir. Pendant que nous nous
occupions  sauver ces misrables, le vieux Capitaine Sauvage revint 
nous, tout bless qu'il toit, & sortant  demi corps hors de l'eau,
comme un Triton, avec deux flches sur la corde de son arc, il les tira
dans le Vaisseau & se replongea aussi-tt dans l'eau. Il revint ainsi
genereusement cinq fois  la charge, & les forces lui manquant pltt
que le courage, nous le vmes dfaillir & couler  fond. Un autre
vieillard qui s'toit tenu au gouvernail du Vaisseau, ayant lch prise,
se mit  crier &  nous supplier de lui sauver la vie. J'en priai
instament M. Rindekly, qui pour me satisfaire lui fit jetter le bout
d'une corde, mais si loin que ce malheureux ne put l'attraper; & voyant
qu'il faisoit tous ses efforts pour regagner le Vaisseau, il lui tira au
visage un coup de mousquet qui le fit couler  fond. Au commencement du
combat, j'avois v sur l'eau un petit Sauvage qui ne pouvoit avoir que
deux ans, s'aidant dja de ses petites mains pour rsister aux flots,
mais il fut impossible de le sauver. La vieille Sauvage qui avoit re
un coup de pistolet dans le col & un autre au dessous de la mammelle,
eut la force de se sauver  la nage; & la premire satisfaction que sa
vangeance lui fit chercher en arrivant dans l'Isle, fut de prendre un
petit Franois, g de douze-ans, de le lier par le milieu du corps, &
de le traner le long de la Cte entre les rochers, jusqu' ce qu'il
perdt la vie dans ce tourment. M. Rindekly, desespr d'un si barbare
spectacle, promit aux deux Franois que nous avions reus, & dont l'un
toit oncle de cet enfant, que le jour ne se passeroit pas sans qu'ils
fussent vangs. Ils nous apprirent que nous tions comme nous l'avions
jug, sur la Cte du Mxique, dans un lieu terrible par la cruaut des
Sauvages qui l'habitoient. On les appelle les Chichimques. Leur Nation
est celbre dans les Relations des Espagnols. Elle n'habite que des
trous & des cavernes, d'o elle se repand, soit dans l'interieur des
terres, soit sur les Ctes, pour y exercer ses brigandages. Un Vaisseau
Anglois qui revenoit de Campche, y ayant t jett par la tempte,
toit tomb entre les mains de ces Barbares. Ils avoient trait
l'quipage avec la derniere inhumanit, & les malheureux que nous avions
sauvs en toient les restes. Nous consolmes par nos caresses les deux
Franois, qui toient des Protestans tablis  la Jamaque. La servante
Angloise trouva tout d'un coup une condition fort douce auprs de notre
jeune Espagnole qui la prit  son service.

Quoiqu'il n'y et rien  gagner dans la poursuite des sauvages, le
ressentiment de notre propre injure, & le dsir de vanger leur derniere
barbarie, nous fit prendre la rsolution de nous approcher de l'Isle o
ils s'toient rfugis. Ils y toient plus de trois cens. Le fond tant
excellent dans toute la Baye, nous les serrmes de si prs que nous
n'tions point  trente pas du rivage. La crainte de nos armes  feu,
dont ils venoient de voir les effets, leur fit prendre la parti de
s'loigner, mais en bon ordre, & la flche sur leur arc. M. Rindekly fit
mettre en pices toutes les Pirogues, non-seulement pour leur ter le
moyen de nous nuire, mais dans l'esprance que se rapprochant pour les
dfendre, ils nous donneroient la facilit de leur envoyer une dcharge
de toute notre artillerie, que nous avions charge  chanes & 
mitraille. Il sembloit que l'instinct naturel leur fit juger de la
porte de nos coups; car ils s'arrtrent lorsqu'ils se crurent hors
d'atteinte, & sans parotre embarrasss de leurs Pirogues, ils parurent
attendre quelle seroit notre rsolution. Je representai  M. Rindekly
que le chtiment de ces Monstres toit pour nous une foible
satisfaction, & qu'il nous suffisoit d'en tre heureusement dlivrs. Il
se rendit enfin  mes instances, & nous ne pensmes plus qu' profiter
du vent pour nous loigner de cette affreuse Baye.

Loin de craindre la rencontre des trois Gardes-Ctes, nous n'aurions pas
regard comme un mal d'en tre accompagns jusqu' Porto-Bello, ni ce
voyage mme comme un obstacle  nos projets, si le dsir de rendre
service  nos deux Amans, n'eut t assez fort pour nous faire souhaiter
de prendre une autre route. Mais si nous voulions nous rendre
directement  la Jamaque, nous n'ignorions point quelle seroit la force
des courans entre la pointe de l'Isle de Cube, & celle de Merida. Il n'y
avoit qu'un vent extrmement favorable qui pt nous faire surmonter cet
obstacle, & nous ne pouvions gures nous y attendre au milieu de
l'hyver, M. Rindekly panchoit beaucoup  risquer le passage, d'autant
plus qu'ayant doubl une fois le Cap de Catoche, & nous retrouvant dans
la Mer du Nord, le pis qui pouvoit nous arriver, s'il nous toit trop
difficile de gagner la Jamaque, toit de retomber dans la grande Baye
de Honduras, ou sur la Cte de Nicaragua, lieux qui convenoient assez 
nos esprances de commerce. Et si la mme tempte, qui nous avoit jetts
dans le Golfe de Mxique, y avoit aussi pouss les Gardes-Ctes, rien ne
nous empchoit d'esprer que nous ne pussions repasser en quelque sorte
 la v de Carthagne, pour regagner Rio de la Hacha, qui avoit t
notre premier but. Mais tous ces raisonnemens supposoient la libert de
les suivre.  peine emes-nous perdu de v la Cte des Chichimques,
que sans pouvoir pntrer d'o vint le changement des courans, dans un
tems d'ailleurs assez tranquille, au lieu de se porter suivant leur
dtermination ordinaire vers le Nord & les Ctes de la Floride, ils nous
poussrent imptueusement au Sud, vers la Baye de Campche. Le vent,
qui devint Nord-Est vers le soir, acheva de nous jetter malgr nous dans
cette route; & n'ayant p nous en rendre matres pendant toute la nuit,
notre tonnement fut extrme, au point du jour, de nous trouver  la v
d'une Cte plate & sablonneuse, qu'il nous fut impossible de reconnotre
dans nos Cartes. Nous jettmes l'ancre  dix-huit brasses de fond, dans
le dessein d'envoyer la Chaloupe au rivage. Dix de nos plus braves gens,
qui se chargrent de nous rapporter bien-tt des informations, furent de
retour effectivement avant midi, & nous causrent quelque frayeur en
nous apprenant que nous tions sur une autre Cte du Mxique, entre
Tampico & Villa-ricca; mais ce n'toit plus les Amriquains que nous
avions a redouter, puisqu'ils toient au contraire si humains dans cette
Contre qu'ils avoient fait l'accueil le plus favorable  nos dix
hommes; c'toient les Espagnols mmes, qui sont plus jaloux de leur
commerce du ct de Veracruz que dans tout autre lieu. Sur les
explications que nos gens avoient tires des Naturels, nous ne pouvions
tre  plus de douze lieues de Villa-ricca. Il nous parut impossible
d'viter la rencontre des Gardes-Ctes  si peu de distance de San Juan
de Ulva, & nous ne prvmes que de nouveaux embarras dans cette
situation. M. Rindekly fut d'avis de faire valoir encore une fois notre
Commission, & de nous rendre ouvertement  Veracruz. Il prtendoit, avec
raison, que c'toit l'unique moyen de nous garantir de tous les soupons
& de toutes les chicanes des Gardes-Ctes. Quoiqu'il ft peu naturel que
nous eussions choisi le mois de Dcembre pour un voyage de cette sorte,
la vraisemblance pouvoit tre sauve par la multitude de nos pertes, qui
paroissoient augmenter depuis le dpart de la Flota & des Galions.
D'ailleurs, comme c'toit en hyver que la contrebande toit pousse le
plus ardemment, nous rsolmes d'ajouter aux termes de notre Commission
que nous avions ordre d'observer par nos propres yeux jusqu'o nos
Marchands portoient le dsordre dont les Espagnols faisoient tant de
plaintes.

Il n'y eut qu'Hlena & son Amant qui ne parurent point satisfaits de ce
dessein. Leurs craintes toient justes; mais l'intert de notre sret
devant l'emporter, nous les rassurmes en convenant qu'Hlena feindroit
d'tre malade, & demeureroit au lit pendant qu'on feroit la visite du
Vaisseau.  l'gard de son Amant, nous lui fmes prendre l'habit & le
bonnet d'un Matelot, assez srs de pouvoir le drober en mille manires
 la curiosit des Espagnols. Avec ces prcautions, nous nous laissmes
entraner par le vent, qui nous portoit directement vers la Baye. Mais
il devint si imptueux, qu'apprhendant vers le soir les dangers d'une
Cte que nous connoissions fort mal, nous prmes le parti de nous mettre
 la rade dans l'embouchure d'une Rivire o nous pouvions passer la
nuit en sret.

 peine y emes-nous moill l'ancre, que nous en vmes descendre une
grande Barque, dont nous reconnmes les Matelots pour des Espagnols. Ils
s'arrtrent d'autant plus facilement  la v de notre Vaisseau, qu'ils
descendoient avec le vent contraire. Mais M. Rindekly, s'tant jett
aussi-tt dans notre Chaloupe, alla vers eux avec quatre de nos gens, &
sans les engager dans aucune explication, il leur demanda naturellement
 quelle distance nous tions de San Juan de Ulva, o nous tions fort
impatiens d'arriver. Cette ouverture, ayant dissip leur crainte, ils
lui dirent que de Villa-ricca, dont il voyoit la Rivire, on comptoit
par Mer quinze ou seize mille jusqu' San Juan; mais que du tems qu'il
faisoit ils ne lui conseilloient point, dans l'obscurit, de risquer
cette route s'il ne la connoisoit bien. Ils y alloient nanmoins, parce
qu'ils en avoient l'habitude. Il vint  l'esprit de M. Rindekly de faire
partir avec eux deux de nos gens pour annoncer notre arrive, & de leur
en demander un des leurs pour nous servir le lendemain de guide. Loin de
rejetter cette proposition, ils la reurent comme une marque de
confiance qui les assuroit de nos intentions. Nous leur donnmes M. Zil,
notre Lieutenant, qui savoit fort bien l'Espagnol, avec un Soldat, qui
parloit aussi cette langue. Ils nous laissrent un Matelot, que nous
nous attachmes encore par la promesse d'une bonne rcompense. M. Zil
fut charg de demander simplement la permission d'entrer au Port de
Veracruz, pour un Dput du Gouverneur de la Jamaque.

Le Matelot qui nous resta, m'ayant assur que Villa-ricca n'toit gures
qu' trois quarts de mille du rivage, & que nous l'aurions mme apper
dans un tems moins obscur, je rsolus de ne pas m'loigner sans avoir
jett du moins les yeux de plus prs sur un lieu si fameux par le
premier dbarquement de Fernand Cortez, Conqurant du Mxique. C'est-l
qu'ayant abord avec cinq cens Espagnols, il fit couler  fond ses
propres Vaisseaux, pour faire connotre  ses gens qu'il ne leur restoit
plus de ressource pour la fuite, ni d'esprance que dans la victoire. Le
Matelot qui vit ma curiosit si ardente, m'offrit de me conduire sur le
champ  la Ville. Je remis cette partie au lendemain, & je fis consentir
M. Rindekly  m'accorder deux ou trois heures pour un voyage si court.
Villa-ricca portoit anciennement le nom de Veracruz, & quantit de
gens, qui le lui donnent encore, y ajoutent seulement le mot de Vieja,
Vieille, pour la distinguer de la nouvelle Ville du mme nom. Sa
situation est dans une grande plaine. Elle a d'un ct la Rivire, & de
l'autre des campagnes couvertes de sable, que la violence du vent y
pousse des bords de la Mer. Ainsi le terroir est fort inculte aux
environs. Entre la Mer & la Ville, est une espce de bruiere qui est
remplie de daims rouges, dont les gens de notre quipage turent un
grand nombre dans mon absence. La Rivire coule au Sud, & pendant une
partie de l'anne elle est presque sans eau; mais elle est assez forte
en Hyver pour recevoir toute sorte de Vaisseaux.

La Ville me parut compose de quatre ou cinq cens maisons. Dans le
centre est une grande Place, o je remarquai deux arbres d'une
prodigieuse grandeur. L'air y est si mal sain, que les femmes quittent
toujours la Ville dans le tems de leurs couches, parce que ni elles, ni
les enfans qu'elles mettent au monde, ne peuvent rsister alors 
l'infection; & par un usage extrmement singulier, on fait passer le
matin dans toutes les rus des troupes de bestiaux fort nombreuses, pour
leur faire emporter les pernicieuses vapeurs qu'on croit sorties de la
terre.

Villa-ricca, tant dans cette Mer le Port le plus voisin de la Ville de
Mxico, qui n'en est loigne que de soixante lieues d'Espagne, on a
continu fort long tems d'y dcharger les Vaisseaux. Ensuite les dangers
du Port, que rien ne dfend contre la violence des vents du Nord, ont
fait choisir aux Espagnols un lieu plus sr, o est aujourd'hui
Veracruz. Avant qu'ils se fussent dtermins  ce choix, les plus riches
Ngocians de Villa-ricca n'y venoient que dans le tems o les Flottes
arrivoient d'Espagne. Ils faisoient leur sjour habituel a Xalapa, Ville
situe dans un air fort sain,  seize mille de l'autre en avanant dans
les terres. Ils se garantissoient ainsi des mauvaises influences de
Villa-ricca & de son voisinage; mais  cette distance de la Mer ils
avoient besoin de quatre ou cinq mois pour dcharger les Vaisseaux &
pour transporter les marchandises. Une incommodit, si nuisible au
commerce, les fit penser  prendre un lieu nomm Buytron, situ seize
mille plus bas, sur la mme Cte, vis--vis l'Isle de San Juan de Ulua,
qui n'est gures  plus de huit cens pas du rivage. Outre la dfense que
le Port y reoit de cette Isle contre la fureur des vents du Nord, on
trouva qu'il n'y falloit que six semaines pour dcharger les Vaisseaux,
& ces deux avantages firent prendre la rsolution d'y btir une Ville,
qui est aujourd'hui Veracruz.

Ma curiosit fut bien-tt satisfaite  Villa-ricca. Cette Ville n'a plus
rien qui rponde  l'origine de son nom; car elle ne le reut des
Espagnols, il a plus de deux sicles, que pour clbrer l'abondance d'or
qu'ils y avoient trouve: ses richesses, & le nombre de ses habitans ont
diminu  mesure que Veracruz s'est aggrandie. Les maisons ni sont ni
belles ni commodes. On y est aussi tourment par les morsures de
plusieurs animaux venimeux que par l'infection de l'air; ce qui
n'empche point qu' peu de distance des murs on ne trouve des bois
fort agrables, d'orangers, de limoniers, de guiaves, &c. qui sont
remplis d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, & des plus jolis singes
que j'aye jamais vs. Je fis des efforts inutiles pour en prendre un 
mon retour, & le souvenir de ce qui nous toit arriv au Cap de
Bonne-Esprance me fit abandonner l'entreprise. Le Matelot qui m'avoit
conduit avec deux de nos gens, toit un Bourgeois fort ais, qui nous
fit servir un bon djeun dans sa maison, & qui empcha, par ses bons
offices, que ma curiosit ne ft dsagrable aux Habitans. Il toit
environ midi lorsque nous arrivmes au rivage. M. Rindekly, ne jugeant
point qu'il ft ncessaire d'attendre le retour de notre Lieutenant pour
mettre  la voile, nous levmes l'ancre sur le champ, sous la direction
du Matelot Espagnol.

En approchant de l'Isle d'Ulua, qui est  l'entre du Port de Veracruz,
ou pltt qui sert  le former, nous conmes, par sa situation, qu'il
auroit t fort dangereux pour nous d'en approcher dans l'obscurit.
Nous dcouvrmes,  fleur d'eau, quantit de petites roches, qui n'ont
au-dehors que la grosseur d'un tonneau. L'Isle n'est elle-mme qu'un
rocher fort bas, loign de la Cte environ d'un mille, & n'a que la
longueur d'un trait de flche dans toutes ses dimensions. Ces dfenses
naturelles rendent l'entre du Port extrmement difficile. Aussi la
Ville n'est-elle pas dfendue par un grand nombre de Forts. L'Isle
d'Ulua contient un Chteau quarr, qui en couvre presque toute la
surface. Il est bien bti, & gard par une forte garnison, avec
quatre-vingt cinq pices de canon, & quatre mortiers; les Espagnols le
croyent imprenable. Ils nous confessrent qu'il devoit son origine  la
crainte qu'on eut en 1568, d'un Capitaine Anglois nomm Hawking; & nous
lisons en effet dans nos Relations, qu'en 1556 le Capitaine Tomson ne
trouva dans l'Isle qu'une petite Maison avec une Chapelle. Seulement, du
ct qui fait face  la terre, on avoit construit un Quai de grosses
pierres, en forme de mur fort pais, pour se dispenser d'y entretenir,
comme on avoit fait fort long-tems, vingt Ngres des plus vigoureux,
qui rparoient continuellement les brches que la Mer & le mauvais tems
faisoient  l'Isle. Dans ce mur, ou dans ce Quai, on avoit entreml des
barres de fer, avec de gros anneaux ausquels les Vaisseaux toient
attachs par des chanes; de sorte qu'ils toient si prs de l'Isle que
les Mariniers pouvoient sauter du pont sur le Quai. Il avoit t
commenc par le Viceroi Dom Antoine de Mendoza, qui avoit fait
construire deux boulevards aux extrmits. Hawkes, qui fit le voyage de
Carthagne en 1572, rapporte qu'on s'occupoit alors  btir le Chteau,
& Philips nous apprend qu'il toit fini en 1582.

C'est donc cette Isle qui dfend les Vaisseaux contre les vents du Nord,
dont la violence est extrme sur cette Cte. On n'oseroit jetter l'ancre
au milieu du Port mme, ni dans un autre lieu qu' l'abri du roc d'Ulua.
 peine y est-on en sret avec le secours des ancres & l'appui des
anneaux qui sont aux murs du Chteau. Il arrive quelquefois que la force
du vent rompt tous les liens, arrache les Vaisseaux, & les prcipite
contre les autres rochers, ou les poussent dans l'Ocean. Ces vents
furieux ont emport plus d'une fois des Vaisseaux & des Maisons, bien
loin sur le Continent. Ils causent les mmes ravages dans toutes les
parties du Golfe de Mxique. Une tempte fait souvent traverser toute
l'tendue du Golfe au Vaisseau le plus pesant, & le Capitaine Hawkes
rapporte qu'ayant v nager une grande quantit d'arbres vers le rivage
de Veracruz, on lui assura qu'ils y avoient t pousss, par quelque
orage, de la Floride, qui en est  trois cens lieues. Gage rapporte
qu'tant  Veracruz en 1625, il fut tmoin des horribles effets d'un
ouragan qui renversa la plus grande partie des Maisons. Une troupe de
Moines, nouvellement arrivs, se croyoient prts  tous momens d'tre
emports dans la Mer, ou d'tre ensvelis sous les difices. Ils
quittrent leur lit pour aller attendre  dcouvert la fin de la nuit, &
celle de la tempte. Mais, le matin, les autres Moines du Pays, qui
toient accoutums  ces avantures, rirent beaucoup de leur crainte, &
les assurrent qu'ils ne dormoient jamais mieux que lorsqu'ils toient
ainsi bercs dans leur lit. Cependant Gage, & les Moines trangers,
prirent si peu de confiance  la tranquillit des autres qu'ils
remontrent promptement dans leur Vaisseau.

Depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre les vents de commerce
soufflent dans le Golfe du Mxique entre le Nord-Est & le Sud-Est. Mais,
depuis Septembre jusqu'au mois de Mars c'est le vent de Nord qui rgne,
& qui produit d'affreux orages, sur-tout aux mois de Novembre, de
Dcembre & de Janvier. Cependant il y a des intervalles de tranquillit
& de beau tems, sans quoi l'on n'oseroit entreprendre de naviguer dans
cette Mer. Les mares mmes, & les courans y ont peu de rgularit. En
gnral, le vent du Nord fait remonter les flots vers les Ctes, ce qui
rend l'eau beaucoup plus haute alors, au long du rivage.

Le Port de Veracruz n'est pas assez spacieux pour contenir un grand
nombre de Vaisseaux. Il y en avoit  notre arrive trente-quatre ou
trente-cinq, qui paroissoient fort presss, & comme l'un sur l'autre.
On y peut entrer par deux Canaux, l'un au Nord, par lequel nous
arrivmes, l'autre au Sud. Outre l'Isle de San Juan de Ulua, il y en a
trois ou quatre autres plus petites, que les Espagnols appellent
_Cayos_, & les Anglois _Keys_ ou Cls.  deux milles au Sud, est celle
des Sacrifices, dont notre Matelot nous raconta des choses surprenantes,
 l'occasion des Isles de Gallega, d'Anagada, & de quelques autres que
nous appermes en venant du Nord. Grijalva, nous dit-il, le premier
Espagnol qui aborda sur cette Cte en 1518, c'est--dire avant Fernand
Cortez, ayant commenc par dcouvrir l'Isle des Sacrifices, qui lui
parut bien peuple, y dbarqua une partie de ses gens. Entre plusieurs
difices d'une fort belle structure, il y trouva un Temple, avec une
Tour extrmement singuliere. Elle toit ouverte de tous cts, & l'on y
montoit par un escalier qui toit au milieu, & qui conduisoit  une
espece d'Autel, sur lequel on voyoit des figures horribles. Auprs de ce
lieu Grijalva dcouvrit les cadavres de cinq ou six hommes qui avoient
t sacrifis la nuit prcedente, ce qui lui fit donner  l'Isle le nom
d'Isle des Sacrifices. L'anne d'aprs, Cortez, tant venu dans le mme
lieu, y trouva aussi des figures affreuses, des papiers ensanglants, &
quantit de sang humain qu'on avoit tir des victimes. Il y trouva le
bloc sur lequel on faisoit les sacrifices, & les rasoirs de pierre qui
servoient  ces barbares excutions, ce qui remplit les Espagnols
d'horreur & de crainte. Ils ne laissrent pas de choisir d'abord ce lieu
pour y dcharger leurs marchandises; mais ils furent bien-tt forcs de
l'abandonner par les insultes des Diables & des mauvais Esprits qui ne
leur laissrent point de repos. Aux environs de toutes ces petites
Isles, la Mer est extrmement poissonneuse.

 peu de distance du Port, nous en vmes sortir plusieurs Barques, qui
venoient au-devant de nous, & qui marchant l'une aprs l'autre sur la
mme ligne, nous firent juger de la difficult qu'il y avoit  passer au
travers des rochers. D'ailleurs, on a pris soin de marquer les plus
dangereux par diverses enseignes, qui servent de direction pendant le
jour. Mais c'toit moins pour nous guider, que pour s'assurer de nos
intentions, qu'on envoyoit quelques Officiers  notre rencontre. Il
fallut essuyer leur visite & leurs recherches. M. Zill parut
immdiatement, avec un Dput du Gouverneur, qui toit charg de lire
notre Commission, d'en prendre une copie, & de nous marquer le lieu o
nous devions jetter l'ancre, contre les murs de San Juan de Ulua.

Il resta dans notre Vaisseau deux Commis de la Douane, qui nous
refusrent la libert de descendre dans l'Isle pour visiter le Chteau.
Le lendemain, on vint offrir au Capitaine celle d'aller  la Ville, pour
tre conduit  l'Audience du Gouverneur. Nous conmes que nous ne
serions pas moins observs qu' Carthagne. Cependant je rsolus de
suivre M. Rindekly, & de faire en chemin toutes les remarques qui
pourroient enrichir mon Journal. En approchant de la Ville, sa figure me
parut ovale, mais plus large dans la partie du Sud-Est que dans celle du
Nord-Ouest. Sa longueur est d'environ un demi mille, & sa largeur de la
moiti. Les rues sont droites, les maisons rgulires, quoique la
plpart des difices, jusqu'aux glises, soient bties de bois; ce qui a
produit souvent des incendies terribles. Au Sud-Est coule une Rivire,
qui prenant sa source au Sud, descend vers le Nord jusqu' ce qu'elle
arrive prs de la Ville, & del se jette dans la Mer au Nord-Est, par
deux bras qui forment une petite Isle  son embouchure. La Ville est
situe dans une Plaine sablonneuse & strile, environne de Montagnes,
au-del desquelles on trouve des bois remplis de btes sauvages, & des
prairies pleines de bestiaux. Du ct du Sud sont de grands marais, qui
contribuent beaucoup  rendre l'air mal sain. Le vent du Nord pousse,
comme  Villa-ricca, tant de sable du bord de la Mer, que les murs de la
Ville en sont presque entirement couverts.

En descendant sur le rivage, il m'arriva un accident qui favorisa mes
observations. Je saignai du nez avec tant de violence, que nos Guides
furent obligs de me faire entrer dans une maison o je reus quelque
secours, tandis que M. Rindekly fit sa visite au Gouverneur. La
satisfaction que j'eus de me voir libre servit sans doute  me retablir.
Je priai le Matre de la maison o j'tois, de me procurer la v de la
Ville. Il n'avoit pas d'ordre qui pt l'en empcher. Je vis plusieurs
glises que je trouvai belles & fort riches en argenterie. Les maisons
sont remplies de Porcelaine & de meubles de la Chine. Il y a peu de
Noblesse  Veracruz; mais les Ngotians y sont si riches qu'il n'y a
gueres de Villes aussi opulentes dans l'Univers. La plpart des Habitans
sont Multres. Cependant ils affectent de s'appeller blancs, autant
parce qu'ils se croyent honors de ce titre, que pour se distinguer des
Ngres leurs esclaves. Leur nombre ne surpasse pas trois mille, & parmi
eux on passe pour un homme sans consideration, lorsqu'on n'est pas riche
au moins de cent mille livres sterling.

Ils se nourissent de chocolat & de confitures. Leur sobriet est
extrme. Les hommes sont fiers. Les femmes sont continuellement
retires dans leurs appartemens d'enhaut, pour viter la v des
trangers, qu'elles verroient pourtant fort volontiers si leurs maris
leur en laissoient la libert. Si elles sortent quelquefois de leurs
maisons, c'est en chaise ou dans un carosse, & celles qui n'ont pas de
voiture sont couvertes d'un grand voile de soie qui leur pend de la tte
jusqu'aux pieds, avec une petite ouverture du ct droit, pour leur
faciliter la v du chemin. Dans leurs appartemens, elles ne portent sur
leur chemise qu'un petit corset de soye lac d'un trait d'or ou
d'argent, & sur la tte, leurs seuls cheveux nos d'un ruban. Avec un
habillement si simple, elles ne laissent pas d'avoir autour du col une
chaine d'or, des bracelets du mme metal, & des meraudes fort
prcieuses  leurs oreilles.

Les hommes entendent fort bien le commerce; mais leur indolence
naturelle, leur donne de l'aversion pour le travail. On leur voit des
Chappelets & des Reliquaires aux bras & au col, & toutes leurs maisons
sont remplies d'images de Saints & de statues.

L'air est aussi chaud que mal-sain dans toutes sortes de vents, except
celui du Nord, qui souffle ordinairement une fois tous les huit ou
quinze jours, & qui dure l'espace de vingt ou de vingt quatre heures. Il
est alors si violent qu'on ne peut pas mme sortir d'un vaisseau pour
aller au rivage, & le froid qu'il porte avec lui est trs perant. Le
tems o l'air est le plus mal-sain, est depuis le mois d'Avril jusqu'au
mois de Novembre, parce qu'il pleut alors continuellement. Depuis
Novembre jusqu'au mois d'Avril le vent & le Soleil qui se temperent
mutuellement, rendent le pas fort agrable.

Le climat chaud & mal-sain contine l'espace de quarante ou quarante
cinq milles vers la Ville de Mxico; aprs quoi, l'on se trouve dans un
air plus tempr. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux
dangereux, parce que tout le monde en mange avec excs, & qu'on boit
ensuite trop avidement de l'eau. La plpart des Vaisseaux trangers y
perdent ainsi une partie de leur quipage; mais les Habitans mmes ne
tirent l-dessus aucun avantage de l'exprience. Mon Guide me fit
appercevoir deux montagnes couvertes de nge, dont le sommet est cach
dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain;
quoiqu'elles soient loignes de plus de quarante milles. Elles sont sur
la route de Mxico, & c'est l que commence proprement la diffrence du
climat.

Les oiseaux & les autres Btes y sont les mmes que dans les autres
contres de l'Amrique. On trouve nanmoins aux environs de Veracruz, un
oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout--fait rouge. Il
s'apprivoise facilement, & son ramage est dlicieux. Il apprend aussi 
siffler, comme les Serins de Canarie.

Veracruz est non-seulement le principal, mais  parler proprement,
l'unique Port du Mxique. On peut regarder cette Place comme le magasin
de toutes les marchandises & de tous les trsors qui sont transports de
la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier
peut-tre, n'ont point de lieu dont le commerce soit si tendu; car
c'est l que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par
les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de
l'Amrique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des
marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec Mxico,
& par Mxico avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello;
avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagne; avec Zapotecas,
& Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco,
Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de
la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent
cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous
les tresors & de toutes les commodits des deux Indes. Comme le mauvais
air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait
aussi qu'ils sont extrmement riches, & qu'ils le seroient bien
davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le
feu.

Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportes de Veracruz
 Mxico, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres
lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots trans
par des Boeufs. La Foire ressemble  celle de Porto-Bello, mais elle dure
plus longtems; car le dpart de la Flota, quoique fix rgulierement au
mois de Mai, est quelquefois diffr jusqu'au mois d'Aot. On n'embarque
l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette  la voile. Autrefois
le Trsor Royal toit envoy de Mxico pour attendre  Veracruz
l'arrive de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pille
en 1683 par les Boucaniers, il s'arrte  vingt lieues de Mxico, dans
une ville nomme Los Angelos, o il demeure jusqu' l'arrive de la
Flota; & sur l'avis qu'on reoit de Veracruz, on l'y transporte pour
l'embarquer.

Il s'est gliss beaucoup d'erreur dans la Gographie, sur la situation
de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18e dgr de latitude, &
d'autres au 18e 30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dgrs
48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dgrs. Mais suivant les
observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au
19e dgr 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a
prtendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas
moins tromp  l'gard de sa longitude, qui suivant la Carte de M.
Popple est  100 dgrs 54 minutes de Londres; au-lieu que par les
observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dgrs 50
minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.

Mais quantit de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en
confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple
& dans _l'Atlas maritimus_, l'Isle de San Juan de Ulua est place avec
son Chteau vis--vis l'ancienne Ville, autrement nomme Villa-ricca, et
l'Isle des sacrifices qui n'est qu' deux milles de celle d'Ulua &  un
mille de la Cte, est recule de quarante milles, & separe de la Cte
d'environ trente milles. Quoique l'Auteur du _Gographe complet_
distingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble
nanmoins qu'en mettant le Chteau  Veracruz il confond mal  propos
ces deux Places.

Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la
politesse, toit un Chirurgien qui avoit assez voiag pour scouer le
joug des prjugs communs de sa Nation. Il toit tabli depuis quinze
ans  Veracruz, & sa mmoire conservoit fidellement le malheur que cette
Ville avoit essui en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excits par
le dsir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant
pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent
leurs Vaisseaux  l'ancre au long de la Cte. Leurs forces composoient
environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin
pendant la premire nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachs
derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la
terre. Ayant quitt leur retraite  l'entre de la seconde nuit, ils
reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems
o l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent  quelque distance,
ils firent alte; & s'tant fait prcder d'un petit nombre de leurs gens
les plus rsolus, qui savoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne
vit pas pltt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite
Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, o sous prtexte de
demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui toit
en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'toit le signal auquel
les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent
heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'toit pas loign
survint au mme moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine
 se rendre matres d'un petit ouvrage qui toit  la suite du premier.
Quelques-uns de leurs gens demeurerent  la garde de ces deux postes,
tandis que les autres se rendirent en corps  la place de la parade. La
plpart des habitans toient encore au lit; mais l'allarme s'tant
bien-tt rpandue, ils se rassemblrent, les uns  pied, les autres 
cheval, & s'avancrent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues,
pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se
prparer  les recevoir. Aussi leur dfense fut-elle admirablement
concerte. Ils placrent une partie de leurs gens  l'entre de la rue
par o venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les
verroient  la porte du fusil. Ensuite un autre rang succedant
aussi-tt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer
chacun leur dcharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant
d'pouvante  leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce dsordre
ils tournrent le dos avec des cris effroyables. Ils furent pousss sans
relche jusqu' l'autre porte de la Ville, & sortant imptueusement pour
se sauver dans la campagne, ils abandonnrent leurs maisons & leurs
familles  la discretion des Boucaniers.

D'un autre ct, le Chteau d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tt feu
de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette
diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil,
ils prirent la rsolution de se saisir d'une partie des Prtres & des
Moines de la Ville. Ils couprent la tte  quelques-uns des plus
respectables, & faisant porter ce prsent au Gouverneur du Chteau, ils
lui dclarrent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le mme
traitement  tous les autres Prtres. Une barbarie de cette nature ne
fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les
Boucaniers, qui en toient fort incommods, n'eurent point d'autre
ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empcher le
reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette
partie de la Ville qui toit la plus expose  l'artillerie du Chteau.
Alors le Gouverneur, effray pour la vie d'une infinit d'honntes gens,
qu'il se crut beaucoup plus interess  conserver que leurs biens, fit
cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la libert qu'ils
dsiroient pour piller la Ville; & s'tant chargs de toutes les
richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des
principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme
considrable qu'ils exigrent pour n'avoir pas brl la Ville. Les
Espagnols ont bti depuis ce tems-l, sur la Cte, des Tours fort
leves, o ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les
garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuy en 1683, une
disgrce de la mme nature, qui auroit d rveiller pltt leur
prudence.

Aprs une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des
choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne,
nous retournmes  sa maison, o il m'offrit une collation de Chocolat,
de confitures, & d'excellens fruits. J'avois pay si libralement le
secours qu'il m'avoit donn pour arrter mon sang, que la valeur de ses
rafrachissemens y toit comprise. En homme que ses voyages avoient
guri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans,
qui auroient pass en Angleterre pour de vrais Ngres, tant leur
couleur toit brune & tanne. Les Espagnols de Carthagne sont beaucoup
moins noirs, quoique leur position soit plus mridionale; & notre Helena
devoit craindre peu d'tre reconnu parmi des gens qui l'auroient
regarde comme un prodige de blancheur.

Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly  l'Audience, revinrent
avec lui, & nous dclarrent que leurs ordres portoient de nous
reconduire sur le champ  notre bord. Je ne sus qu'aprs qu'ils nous
eurent quitt, la rponse que M. Rindekly avoit reue du Gouverneur.
Elle avoit t beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana
& de Carthagne; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; &
croyant les Espagnols beaucoup plus offenss, par le commerce
clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empcher,
il avoit protest qu'indpendemment des ordres de sa Cour, il ne
laisseroit chapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly
ayant repliqu que nous ne demandions point grace pour les coupables,
mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prtexte
pour insulter des Anglois qui ne pensoient point  leur nuire; on lui
avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes
compenses, le dsavantage toit si visiblement du ct de l'Espagne,
que c'toit une raison de plus pour se ressentir vivement de
l'infraction que nous faisions continuellement au trait, & qu'au reste
le fond de nos diffrens devoit tre jug dans les deux Cours.

Le vent, quoique mdiocre, tant demeur Nord pendant cinq jours, on ne
nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les
Commis, qui n'avoient pas quitt notre Vaisseau, nous avertirent qu'un
plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience
que nous avions de partir galoit au moins celles qu'ils avoient de
recevoir nos adieux. Nous sortmes par le Canal du Sud, & nous passmes
contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du
Matelot. M. Rindekly avoit mis en dlibration si nous ne tenterions
point la fortune  l'embouchure de la Rivire Alvarado, ou dans
quelqu'autre lieu de la Baye de Campche. Mais, outre que cette Mer est
fort observe, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de
richesses parmi les Amriquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop
voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos esprances
toient dans les Mers infrieures, & si nous eussions entirement perdu
celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aim faire une
tentative du ct de Truxillo, o M. Rindekly toit bien inform qu'on
trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Cte.

Aprs avoir attendu quelques jours le vent que nous dsirions, nous
l'emes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est--dire, fort propre  nous
faire sortir au moins du Golfe du Mxique en remontant par la route que
la Flota prend rgulirement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel
dans la saison o nous tions. Mais ce qui nous avoit t si favorable
pour doubler San Antonio, cessa de l'tre  la hauteur de Cuba. Tous les
efforts que nous fmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent
qu' la perte de notre grand mt qui fut bris par la violence du vent;
& le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prmes le parti, 
la joie extrme de nos deux Amans Espagnols, de relcher  la Jamaque
dont n'tions pas fort loigns.

_Fin du premier Tome_.




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE EN DIFFRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE,

DE L'ASIE

ET

DE L'AMRIQUE:

_CONTENANT_

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

_OUVRAGE traduit de l'Anglois._

TOME SECOND.

 PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins,  la Bible d'or.

M. DCC. XLIV. _Avec Approbation & Privilge du Roy._

[Illustration: MAP _1743._]




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE.


Aprs quatre mois de navigation nous nous retrouvmes  Port-Royal, sans
autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous
avions laisses  la Barbade. Mais je fus consol de mes fatigues par le
plaisir de trouver  Port-Royal l'an de mes fils, que ma femme avoit
fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... tant retourn  Londres
aprs son expdition, avoit appris  ma famille par quelle avanture
j'avois t forc de faire le voyage de la Jamaque. Ma femme, & Madame
Rindekly ma fille, galement inquites pour leurs Maris, s'toient
dtermines d'autant plus facilement  nous envoyer mon fils, qu'en
partant pour l'Afrique je ne l'avois laiss  Londres qu' regret, &
pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que
dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'tois
propos, il me seroit doux d'avoir prs de moi un enfant qui m'toit
fort cher. Effectivement sa ve,  laquelle je m'attendois si peu, me
causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je
le trouvai si form pour son ge, & d'une figure si prvenante, que je
formai, ds les premiers jours, un dessein qui me rssit fort
heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur  la Jamaque,
& le dpositaire du trsor que nous avions rapport de la Cte
d'Afrique, avoit une fille un peu plus ge, mais qui ne faisoit
qu'entrer nanmoins dans sa seizime anne. Elle toit son unique
enfant, & par consquent l'hritiere d'un bien fort considrable qu'il
avoit amass depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit
chez lui, & qu' l'arrive de mon fils il lui avoit fait la mme
politesse, je ne doutai point que la familiarit o nous allions vivre
ensemble ne ft natre des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je
le communiquai mme  M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils,
qui avoit dja du got pour les femmes, me confessa que depuis quinze
jours qu'il toit arriv, il s'toit senti quelque inclination pour
Mademoiselle Thorough.

Tous les Ngocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous
avions fait quelque liaison, furent tonns de nous voir arriver, aprs
un long voyage, dans l'tat  peu prs o nous tions partis. Cependant
ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente  la
Marguerite, dont nous avions tir de grands avantages; & cette opinion,
joint  celle des richesses que nous avions rapportes d'Afrique, nous
fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de
notre quipage, attachs  nous par notre douceur, autant que par
l'utilit qu'ils avoient dja trouve  nous servir, contribuoient
encore  nous faire cette rputation en relevant beaucoup l'estime &
l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough,
furent les seuls  qui nous nous ouvrmes entirement. Nous avions
conserv un assortiment de fort belles perles pour un collier & des
bracelets, dont nous fmes prsent  la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes
son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mcontent que jamais
des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans
l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton &
Winter, deux Voleurs Anglois qui s'toient rfugis dans cette Ville, il
auroit souhait qu'au lieu de la Marguerite nous eussions p piller dans
notre route Carthagne & Veracruz. Il fit bien-tt clater cette
disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de
guerre nomm le Lanceston, s'tant saisi d'un Garde-Cte Espagnol mont
de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prtextes
ordinaires, une Barque richement charge pour quelques Marchands de la
Jamaque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de
l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conu des rponses que nous lui
avions rapportes de la Havana, de Carthagne & de la Veracruz. Dans une
assemble du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de
ces Prisonniers Espagnols,  titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence
fut excute avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les
rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la ncessit de garder auprs
de lui toutes ses forces, il les auroit employes, pendant le reste de
son Gouvernement,  exterminer jusqu'au dernier Garde-Cte.

En effet, les Ngres rvolts, dont on avoit mpris les restes,
recommoient  se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient
construit dans une des _Montagnes bleues_, qui s'appelle Nanny, un Fort
dont l'accs toit si difficile qu'il pouvoit tre dfendu par un petit
nombre de soldats contre une arme. Ils avoient fait plusieurs
descentes dans le plat Pays, & tout rcemment ils s'toient si fort
approchs de _Spanish-Town_, qu'ils y avoient jett la terreur. Les
troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager
prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en
jour dans la possession de nous outrager impunment. Le Gouverneur avoit
dja pens  faire venir  son secours un corps de Muschetos ou
Mesquites, Nation Indienne qui toit plus propre que nos gens  les
forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fmes du dessein que
nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette ide,
& lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de
l'excution de son projet.

Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo
& Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc
d'Albermarle toit Gouverneur de la Jamaque, & n'ayant jamais t
conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir
de se choisir les Matres pour lesquels ils avoient le plus
d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur
Pas semblent tre passs aux Anglois par cette soumission volontaire.
Cependant il faut avoer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais
entran aucune autre marque de dpendance. Les Muschetos sont gouverns
par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui prferent
seulement la protection des Anglois  celle de toute autre Puissance de
l'Europe.

Ce n'toit pas la premire fois qu'on avoit pens  se procurer leur
secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils
accorderent volontiers, contre les Ngres qui s'toient alors rvolts.
On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice 
Port-Roal. Elle fut distribue en Compagnies sous leurs propres
Officiers, & leur pae fut de quarante Schellings par mois avec une
paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se
retirerent qu'aprs avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut
pas d'loignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'toit
persuad depuis longtems, sur divers rcits, que le Pas des Muschetos
n'toit pas sans or, quoique de tous les Amriquains du Continent, ils
fussent peut-tre ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fmes
marier avant notre dpart nos deux amans de Carthagne, & la dlicatesse
de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de
recevoir la bndiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut
le Chapellain du Vaisseau Garde-Cte, dont M. Lawes avoit fait pendre
l'quipage. Comme on avoit fait grace  quelques-uns de ces Pyrates, &
que le Capitaine toit demeur en prison avec son Lieutenant, M. Lawes
se laissa persuader par mes instances d'en relcher trois qui toient de
Carthagne, avec le Chapellain qui toit de la mme Ville, dans la seule
v de me servir d'eux pour faire agrer au pere d'Helena son rtour
avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils
gagneroient aisment, du lieu o nous aborderions, le petit Port de
Gracias de Dios, & de-l Carthagne. Mais je fus surpris, en faisant
cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout
l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie.
Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si
nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son tablissement  la
Jamaque, elle prfreroit le sjour de Port-Royal  celui de
Carthagne. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparotre
dans un lieu qu'elle avoit abandonn avec un peu d'indcence, elle me
confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnte libert
qu'elle avoit remarque dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus
que les formalits gnantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renont
 se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdt l'esprance de sa
succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter
la Jamaque, & elle me pria d'tablir ma ngociation sur ce fondement.
Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit loue
immdiatement aprs son mariage.  notre arrive elle s'toit mise en
pension chez d'honntes gens, o sa conduite l'avoit fait estimer de ses
Htes, tandis que les agrmens de sa figure lui avoient attir les
caresses & les honntets des principales Dames de la Ville. Spallo
ayant conu que la biensance ne lui permettoit pas de se loger avec
elle, s'toit retir de son ct dans une famille sans reproche, o il
ne s'toit fait connotre que par des qualits propres  le faire aimer.

Mais avant notre dpart il arriva un changement qui nous chagrina, par
les sentimens de reconnoissance que nous devions  Sir Nicolas Lawes
Gouverneur de la Jamaque. Quoiqu'il ft n dans l'Isle, o sa mere
avoit encore son tablissement  Spanish Town, & que les Habitans
eussent regard comme un bonheur qu'il et t nomm pour les commander,
il toit n entre eux quelques diffrens qui les avoient refroidis pour
lui, & qui lui rendoient  lui-mme son administration fort ennuieuse.
Enfin sur les instances qu'il avoit faites  la Cour de Londres pour
tre dcharg, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui
arriva le 22 de Decembre  la Barbare avec la Duchesse son pouse, & le
Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reut sans chagrin la
nouvelle de leur approche. Il se disposa mme  les recevoir avec toutes
les marques de distinction qui toient ds  leur rang. Mais comme il
auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si
nous n'tions point partis avant son arrive  Port-Royal, il nous
conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilit, de
profiter de la Commission que nous avions reue de lui & de hter notre
dpart.

Nous mmes  la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne
soit pas grande, de la Jamaque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est
la plus proche partie du Continent, nous eumes  lutter pendant quatre
jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquime jour:
s'tant tourn tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forc
avec la mme violence d'entrer dans la premire rade, si le dessein que
nous avions de mettre  terre notre Prtre, le plus prs qu'il nous
seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous et fait
louvoier au Sud avec toute l'habilit de nos Matelots. Nous gagnmes
ainsi la Baye de Camaren, a l'entre de laquelle nous trouvmes une
grande Barque Espagnole que la v de notre Pavillon fit trembler. Mais
de quelque ressentiment que les derniers procds de cette Nation
eussent achev de nous remplir, l'occasion toit si belle pour nous
dlivrer de notre Prtre, que nous rassurmes par notre douceur huit
Espagnols, qui toient dans la Barque avec autant d'Indiens pour
rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons
logwood, & qui se coupe sur la Cte de Honduras & de Campche. Leur
route toit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence,
d'o ils devoient se rendre  Carthagne. En leur confiant le Prtre
Espagnol, qu'ils reurent avec beaucoup de respect pour sa profession,
nous leur fmes quelques prfens, pour leur ter la pense que nous
cherchassions  leur nuire, ou que nous eussions form quelque dessein
contre leur Nation.

Aprs les avoir quitts, nous remontmes au long de la Cte, suivant les
instructions que nous avions reues d'un vieux Pilote de Port-Royal, &
nous dcouvrmes bien-tt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du
mme Pilote, le nom de _Spawn-Bay_. C'toit la route qu'il nous avoit
conseill de prendre pour trouver les premires Habitations des
Muschetos. Nous abordmes au fond de la Baye, dans un endroit si
marcageux que nous sentmes le besoin que nous avions eu des leons du
Pilote, & la vrit de ses rcits sur la situation des Muschetos. Ce bon
peuple ayant t forc par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays
qu'il habitoit anciennement, s'est retir dans des Montagnes & des
bruyres, qui sont environnes, de tous les cts de la terre, par des
marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins dfendues du ct de la
Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coup
par tant de ravines & de prcipices, que les plus hardis n'oseroient s'y
engager sans en connotre parfaitement les dtours. La Carte du Pilote
les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant  la main nous
nous trouvmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux o nous venions
pour la premire fois. M. Rindekly fit moiller l'ancre sur un bon fond,
& me laissant le soin des premires dcouvertes avec dix hommes que je
pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de
quitter son bord.

Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai represent,
avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guid par ma
Carte, o je trouvois, dans des mesures de la derniere prcision, une
rgle sure pour me conduire. tant arriv au pied d'une colline qui
avoit born ma v depuis le rivage, je fus tent d'abandonner la
direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un
chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'viter en
remontant directement une pente fort douce & fort sche. Mais la
confiance que je devois  mon Itineraire m'ayant fait renoncer  mes
propres lumires, je reconnus bien-tt que je n'avois p prendre un
meilleur parti, puisqu'aprs avoir tourn l'espace d'un quart d'heure,
je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperus les
premires cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les
questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux  qui le hazard
me faisoit parler ne la sussent point assez pour me rpondre, ils
comprirent si bien que j'tois Anglois, qu'aprs m'avoir combl de
caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia
un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaque
en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le sjour qu'il y
avoit fait pendant cinq ou six mois, lui toit encore familiere. Il me
dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient
pous des femmes Indiennes, & qui s'toient accoutums aux usages du
Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos
faisoit sa demeure dans un lieu fort loign. Il me rpondit qu'on y
pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance
me devoit causer peu d'inquitude, puisqu'un Anglois toit aussi
surement dans sa Nation qu' la Jamaque.

Il toit tard. Je pris confiance  ce discours, & ne voyant aucune
ncessit de retourner le mme jour au Vaisseau, je me contentai d'y
renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je
formai pour le lendemain. C'toit d'aller  Ramajen, principale
Habitation des Muschetos, o leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger
ainsi, non-seulement de toutes les formalits de notre Commission, mais
encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour
notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation o j'tois, & j'y
fus trait avec beaucoup d'amiti par tous les Muschetos de l'un & de
l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nomm
Luke Haughton, qui avoit pous une femme de la Nation, & qui menoit la
mme vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'toit pas le seul  qui le
got de la libert eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit
tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les
Espagnols. Ils ont un grand nombre de prtendus Sorciers qui les
entretiennent, par leurs prestiges, dans la premire de ces deux
craintes, & l'autre leur vient des cruauts & des perscutions qu'ils
ont longtems essuyes de la part des Colonies d'Espagne. Aprs de
longues guerres, o les avantages ont t souvent balancs, leur petit
nombre les a forcs de se retirer dans des Montagnes & des Marais
impratiquables. Ils y sont  couvert des attaques de leurs Ennemis; mais
le souvenir du pass nourrit leur haine, & leur fait chercher les
occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprves qui
coutent la vie  plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font
aucun quartier  ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les
appellent _Little Breeches_, ou Petites Culottes, pour les distinguer
des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette
haine, il n'y a point de bonnes qualits qui ne soient communes dans la
Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle  sa parole. Ils
sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amiti. Les mariages
y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des
gards qui approchent de la soumission. Leur Religion se rduit 
quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts
avec beaucoup de dcence, & leur tournent la tte du ct de l'Orient.
Mais leur pntration ne s'tend pas plus loin que la vie, & je fus
surpris, en les interrogeant sur l'tat o ils supposoient leurs parens
aprs la mort, de les voir tonns & muets  cette question.

Le lendemain je fus accompagn de Luke Haughton, & des principaux
Muschetos de l'Habitation, jusqu' la demeure du Roi, o nous arrivmes
avant midi. Je n'y trouvai rien qui rpondt  la Majest royale; mais
je ne m'tois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute
l'occupation est la pche & la culture de leurs terres, affectassent
beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous
reut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses
Sujets. C'toit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien
d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, o l'on
voyoit briller de l'esprit & de la bont. Il m'embrassa d'un air
affectueux; & lorsque je lui eus expliqu le sujet de mon voyage, il me
rpondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit
lui-mme  leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'tois
dja inform si sa Nation toit nombreuse. On n'y comptoit gures plus
de deux mille hommes, soumis  trois differens Princes. Je lui demandai
 quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les
deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les
Anglois, il toit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois
cens hommes  la Jamaque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins
des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues toient en petit
nombre, & n'toient pas propres  s'loigner de la Cte dans une si
mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-mme cette observation. Il
stipula aussi qu'on fourniroit des armes  tous ses gens, & qu'elles
demeureroient  eux aprs le service qu'ils alloient rendre. Ces
conditions toient justes. Je lui proposai seulement de nous donner
d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement
avec nous; & sur la parole que j'avois reue de Sir Nicolas Lawes, je
lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit
amener lui-mme.

Nos articles tant regls, cette nouvelle rpandit une ardeur
surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les
plus hardis se prparoient  partir les premiers, je renvoyai encore 
M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du
succs de notre Commission, & des lumires que j'avois dja tires sur
la qualit du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la
nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observ dans tout ce qui
environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des
richesses du terroir. J'avois v deux Rivires, qui n'avoient point
d'autre propriet que celle d'tre extrmement bourbeuses.  la vrit
les Montagnes pouvoient renfermer des trsors: mais quelle apparence d'y
dcouvrir ce qui n'toit pas connu des habitans? Cependant  force de
questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans
quelques Montagnes qui toient au del des leurs, & que c'toit-l que
les jeunes Muschetos alloient comme  la chasse des _Petites Culottes_,
pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner
cet avis  M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver
quelque mine. Il ne balana point  descendre avec quinze Soldats, en
laissant le commandement du Vaisseau  M. Zill, notre Lieutenant. Je fus
surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec
ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'toient
dja rangs autour de moi pour me suivre  la Jamaque. Ds la nuit
suivante nous nous fmes conduire vers la Montagne, o, sur l'ide
qu'on nous avoit donne de sa distance, nous comptions de nous rendre
vers la pointe du jour.

Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de
dfils, tant d'endroits si difficiles  monter &  descendre, que la
fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrter. Nous n'avions
pas fait la moiti de la route lorsque le jour vint nous surprendre, &
n'ayant apport des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne
voulmes point nous engager plus avant sans nous tre assurs de ne pas
manquer du ncessaire. Ainsi nous attendmes au mme lieu le retour
d'une partie de nos Indiens, que nous envoymes chercher des vivres.
Ceux qui nous restoient passerent le jour  la chasse avec les gens de
notre quipage. Ils tuerent deux ours d'une norme grosseur, & quantit
d'autres animaux sauvages dont nous tirmes peu d'utilit. Mais la
plpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se
trouverent d'un got dlicieux. Les provisions tant arrives avant la
nuit, nous nous remmes en marche avec de nouvelles difficults, & ce ne
fut que le lendemain  midi que nos Guides nous montrerent le terme de
notre voyage.

La Montagne toit fort escarpe, du ct qui regardoit le Pays des
Muschetos, & les sentiers si troits que nous commenmes  craindre de
ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les
trouvions en tat de nous disputer le passage. En avanant par divers
dtours, nous emes entre les rochers une chappe de v, qui nous fit
dcouvrir,  plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers
d'une Ville que nous prmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous
conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au
lieu o ils nous assurerent qu'ils avoient v & tu plus d'une fois des
Espagnols, nous dtachmes quelques-uns des plus hardis pour observer
les environs. Allen, Soldat rsolu de notre quipage, s'offrit  les
accompagner. Il nous rapporta bientt que dans un endroit plus ouvert
de la Montagne, il avoit apperu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui
paroissoient occups de quelque travail, & qu'en ayant v plusieurs fois
disparotre une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous
terre par quelques ouvertures, qui devoient tre celles d'une mine.

En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'toit point 
craindre que des Ouvriers fussent assez bien arms pour rsister 
quatre-vingt hommes qui l'toient parfaitement, & qui auroient
l'avantage de les surprendre. Nous rsolmes d'aller ouvertement  eux,
& de ne pas les pargner s'ils entreprenoient de se dfendre. La
disposition du terrain ne permettoit gures qu'ils nous apperussent 
plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser  la dfense ou  la
fuite, ils n'eurent pas pltt reconnu le danger, qu'ils descendirent en
confusion dans leurs trous. Une manire si nouvelle de se drober 
l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laiss
leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous
confirmant dans l'ide que ce ne pouvoit tre qu'une mine, il toit
question de profiter malgr eux de cette dcouverte. Quelques-uns de nos
plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing.
Mais comme c'toit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les
Espagnols avoient retir les chelles, M. Rindekly, aprs avoir observ
qu'il n'y avoit que trois ouvertures  la mine, dans un espace qui
n'avoit gures plus de quarante pas, prit une rsolution dont le succs
n'toit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des
branches d'arbres croises, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant
fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y
fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jett par le seul des
trois trous qui demeuroit ouvert. La fume, qui ne manqua point
d'paissir bien-tt l'air, mit les Espagnols en danger de prir. Ils
nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent
jusqu' nos oreilles. Nous cessmes alors de jetter du bois enflamm par
le trou. Ils y dresserent leur chelle, dont nous vmes parotre le
sommet. Un d'entr'eux se hta d'y monter, & nous appercevant autour de
lui lorsqu'il eut mis la tte hors du trou, il joignit les mains d'un
air constern, pour nous demander la vie.

Nous le pressmes dans sa langue, de sortir tout--fait. Il parut se
rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit
tre sans crainte, s'il nous rpondoit sincrement. Ma premire question
regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'toient que
vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se
prsenterent successivement  l'ouverture avec tant de prcipitation &
de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer
de l'embarras. D'ailleurs, ils toient dsarms, & dans l'tat d'une
troupe d'ouvriers qui sortent du travail.  mesure qu'ils se montrerent
au jour, nous leur donnmes  chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils
sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'toit effectivement
que de vingt-trois.

Nous leur fmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef,
qui toit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il toit employ
par deux riches Ngocians de Truxillo, qui ayant dcouvert des mines
d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une
Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais
avoient surpass long-tems le profit; mais que dans le lieu d'o il
sortoit, & qui n'toit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient
trouv de quoi se ddommager de toutes leurs avances; que la mine toit
riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la
joie que nous ressentmes de ce discours, nous demandmes d'abord assez
avidemment, quelle quantit d'or ils avoient. Leur rponse fut qu'on
venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur
travail; qu'on avoit emport le mme jour environ deux marcs d'or, du
moins autant que l'exprience pouvoit leur faire juger de la valeur des
alliages, & qu'ils en avoient tir presqu'autant depuis le dpart de
leurs Inspecteurs. Nous ne doutmes point de la sincrit d'un recit
que nous tions en tat sur le champ de vrifier. Mais avant que de
visiter la mine, nous tnmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite
que nous devions observer pour notre intert & notre sret.

En supposant la vrit de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit
aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considrable de notre
dcouverte. Les vingt-trois Espagnols toient si peu capables de nous
arrter que nous pouvions les employer eux-mmes  travailler pour nous.
Mais nous n'ignorions pas que Truxillo toit une Ville assez
considrable & garde par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs
venoient tous les jours au matin. Il toit impossible de les tromper, &
beaucoup plus encore de nous dfendre contre un corps de troupes
regles, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous
par les armes & par le nombre. Cependant aprs de longues rflexions,
nous ne vmes point d'autre parti  choisir, que d'attacher & les
vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du
jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer
encore la libert de travailler le jour suivant. Les soupons ne
pouvoient natre  Truxillo que dans l'aprs midi, c'est--dire vers le
tems o l'on toit accoutum  voir arriver les fruits de la mine; & la
distance tant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on et
le tems de nous interrompre avant la nuit.

Nous nous arrtmes  cette rsolution. M. Rindekly fit dboucher
aussi-tt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage  la
fume, & se faisant prceder de l'Officier Espagnol, il descendit aprs
lui par la plus commode des trois chelles: il revint au bout d'un quart
d'heure, & m'apporta une poigne du prtieux mtal pour lequel nous
n'avions pas moins de got que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous
expliqumes nos intentions  l'Officier, & nous lui donnmes la plus
grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec
le reste nous fmes soigneusement la garde au dehors.

Nous ne pouvions esprer des richesses immenses d'un travail de vingt
quatre heures, avec quelque ardeur qu'il ft pouss. Cependant la veine
se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqu de forcer
les Espagnols  continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugemes le
lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompens. Toutes
nos rflexions avoient roul dans cet intervalle sur les moyens de tirer
plus d'utilit d'une si belle dcouverte; mais quand nous nous serions
supposs matres du Pas des Muschetos ou capables d'y amener des forces
plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais
permis d'approcher des mines malgr les Espagnols, & nous ne pouvions
douter que sur le prmier avis qu'ils alloient avoir de notre
entreprise, ils ne prissent des msures certaines pour empcher qu'elle
ne pt tre renouvelle. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec
un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les
montagnes qui sont moins avances, & dont l'accs est plus facile.

Les Inspecteurs de Truxillo furent extrmement surpris, en arrivant sur
les neuf heures du matin, de se voir arrts par des Anglois. Ils
toient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les
rassurmes, & notre politesse alla jusqu' les faire djeuner avec nous.
Ils eurent le rgret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce
qu'un travail obstin nous avoit p faire tirer de la mine: mais le
ntre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul
qu'ils firent eux-mmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit
ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter  quarante marcs;
somme legere  la vrit, mais qui renouvelle toutes les vingt-quatre
heures nous auroit bien-tt compos un riche trsor. Nous reprmes notre
route au travers des prcipices par lesquels nous tions venus, & la
connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile.
Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en tat de
partir. Nous le quittmes, aprs lui avoir rnouvell mes promesses.

Pendant notre absence le Duc de Portland toit arriv  Port-Royal, &
nous trouvmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours
ces changemens. Nous nous prsentmes  lui avec nos cent Muschetos. Il
toit assez inform des ncessits du Pas pour sentir l'importance de
ce secours. J'ai dj fait observer que les troupes Angloises ne pouvant
pntrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y
presser les Ngres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles.
L'Ordre fut donn pour le dpart de plusieurs grandes Barques, qui
devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre
jours aprs. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de
distinction que s'il et t son gal. Il le fit manger avec lui &
Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manires simples &
grossires de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit
chauff, il lui chappa des expressions si libres & si indcentes, que
la Duchesse fut force de quitter la table, & se refroidit d'autant plus
pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-mme de la dbauche, avoit
pris plaisir  la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas
moins  faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il toit
question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre
Regimens de troupes rgulieres qui toient dans l'Isle ne pouvoient
gures tre employes contre les Ngres, tandis que l'extrmit o l'on
s'toit port contre les Espagnols devoit faire craindre  tout moment
qu'ils ne pensassent  se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies
franches qui toient disperses dans les Forts, & qui n'y toient pas
moins ncessaires. L'embarras o l'on se trouvoit fit natre  M. le Duc
de Portland la pense de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se
trouvoient dans le Port, les hommes qui parotroient les plus propres 
porter les armes. Dans la rsolution o l'on toit d'exterminer tous les
rebelles, on crut devoir y runir tous les efforts, & que personne ne
devoit tre exempt d'y contribuer. Nos gens toient sans contredit la
Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de
nous les demander, & le dessein du Gouverneur toit de les faire servir
de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit rduire en Compagnies; mais
nos gens refuserent de se sparer, & malgr toutes les offres de M. le
Duc, ils ne consentirent  marcher contre les Ngres que sous les Ordres
de M. Rindekly ou de M. Zill.

On fut forc d'accepter leurs services  cette condition. M. Zill, qui
avoit port les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui
n'toit pas moins vers dans le service de terre que dans celui de Mer,
pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de
me joindre  lui pour faire perdre  M. Rindekly la rsolution de
commander lui-mme, & ce fut la bont du Ciel qui m'inspira toute la
force qui toit ncessaire pour le flchir. Nos gens partirent dans la
rsolution de se distinguer, & la plpart pensant  s'tablir  la
Jamaque toient bien aises d'avoir cette occasion de se faire
considrer dans l'Isle. Mais  peine s'toit-il pass quinze jours, que
nous apprmes la nouvelle de leur tragique avanture.

Ils s'toient avancs avec tant d'ardeur, que dans la v de se
distinguer, ils ne penserent qu' prvnir les Muschetos, dont le
secours ne leur paroissoit ncessaire que pour grimper sur les
montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'toit fait voir du ct
de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces
Barbares pussent tnir un moment devant eux, ils ngligrent les
prcautions de la guerre. Cet excs de confiance les fit tomber dans une
embuscade, o toute leur valeur ne les empcha point de succomber au
nombre &  l'aveugle furie des Ngres. M. Zill fut tu un des prmiers,
& ceux qui dmeurerent blesss sur le champ de Bataille n'obtinrent
aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer
brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur
expdition. Aprs avoir perdu quantit de gens, tout l'avantage qu'ils
remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui
reurent ordre de les joindre, fut de forcer les Ngres  se rtirer
dans leurs asiles. Sur les rcits qu'on nous faisoit, non seulement de
leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans
l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent
du cuivre, & du fer pour les armes, il toit ais de prvoir, comme
l'vnement l'a vrifi jusqu'aujourd'hui, qu'on ne ruissiroit pas
aifment  les dtruire ou  les soumettre.

Dans la douleur que nous emes de perdre si tristement nos Compagnons,
les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables
de nous consoler d'une si cruelle disgrce. De soixante-cinq, dont leur
nombre se trouvoit compos, il ne nous en restoit que trois qui toient
demeurs  la garde du Vaisseau, & dont le courage toit si peu
infrieur  celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour
les faire consentir  laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques
personnes mal intentionnes s'fforcerent de leur mettre dans l'esprit,
que reprsentant tout l'quipage, ils devoient avoir entre eux, la part
de tous les autres: mais ils furent les prmiers  nous en donner avis;
& par la seule gnrosit de leur caractere ils reconnurent d'eux-mmes,
qu'en qualit de Matres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly &
moi,  l'hritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas
d'hritiers naturels qui se fissent connotre. Loin d'abuser d'un si
rare dsinteressement, nous nous crmes obligs de le rcompenser par
des augmentations de bienfaits.

Les vs que j'avois ees pour l'tablissement de mon Fils n'eurent pas
besoin de sollicitations ni d'adresse pour russir aussi heureusement
que je l'avois espr. Mademoiselle Thorough ne vcut pas longtems dans
la plus troite familiarit avec un jeune homme aimable, sans prendre
pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperut, ne
fit pas difficult de les approuver. Il me demanda un jour en riant si
je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une
rponse honnte que je fis  ce badinage, il me dit srieusement, que si
je ne mettois pas plus d'obstacle que lui  leur inclination, rien ne
les empcheroit de satisfaire leur coeur. J'y consentis sans exception,
& leur mariage fut clbr huit jours aprs.

M. Thorough n'avoit pas ignor le fond de nos entreprises; & nos
prmiers succs l'avoient comme forc jusqu'alors d'applaudir  tous les
projets de M. Rindekly. Mais les dsagrmens que nous venions d'essuier
dans nos derniers courses, & les hostilits dont nous tions mnacs
continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur
les nouveaux desseins que nous mditions. Notre or & nos perles nous
faisoient un fond si considrable qu'il nous conseilla d'abandonner une
mthode fort prilleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom
qu'elle devoit porter, n'toit qu'une vritable piraterie. Il nous
exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus
honntes & plus sres. Son exemple toit une preuve  laquelle nous ne
pouvions rien objecter, & son ge lui faisant souhaiter le repos, depuis
le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer  toutes les
especes de ngoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas
d'loignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il toit
difficile de faire renoncer M. Rindekly  deux esprances dont il se
repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'chauffoient avec les
Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilit  saisir les
moyens de participer  leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias
lui revenoient sans cesse  l'esprit; & depuis le bonheur que nous
avions eu  la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout esprer
de la fortune par les mmes voyes. D'un autre ct, il lui restoit une
forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Ctes d'Afrique
avant que de retourner en Europe. Son tonnement, rpetoit-il tous les
jours, toit que cette riche Contre ft si nglige par nos Marchands,
& que ceux qui alloient sur les Ctes de la Guine & de la Cafrerie
parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente
des Ngres. Il portoit l'avidit de ses vs, jusqu' dguiser la
vritable position des lieux que nous y avions dcouverts & me faire
promettre le mme silence. J'tois forc, par notre exprience, de
convenir avec lui que ses ides toient justes; mais je lui representois
qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est--dire, que si
nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contnt bien des
richesses, il n'en toit pas moins vrai qu'il falloit tre conduits par
d'heureux hazards pour les dcouvrir. Quoique notre avanture ft capable
de nous donner des esprances, elle ne nous avanoit pas beaucoup pour
en trouver d'aussi favorables;  moins que nous ne voulussions retourner
directement  notre premire entreprise. Mais le fruit que nous pouvions
recueillir de ce voyage toit-il assez considrable pour nous en faire
essuyer les peines; & nos Ngres, en les supposant toujours disposs 
nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de
lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de
l'honneur, auquel il toit fort sensible, je le fis convenir que des
gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre v que de rtablir
nos affaires en nous livrant au commerce, devoient tre fort satisfaits
d'avoir jett les fondemens d'une fortune considrable, & de pouvoir
l'augmenter encore par des soins moders qui ne seroient pas nuisibles 
notre repos. Il avoit pris le parti d'crire  la Barbade, pour faire
venir nos Perles  Port-Royal, si elles n'toient pas dja parties pour
l'Europe. Elles arriverent peu de jours aprs, & la v d'une grande
partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassembls, servit beaucoup
 lui inspirer le got du repos.

Cependant, aprs avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvmes point
qu'elles rpondissent  l'opinion que nous avions de leur valeur.
Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimes qu'environ
cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation toit celle des
Marchands, nous nous flattmes qu'en les faisant vendre sparment dans
les diffrentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus.
Notre or satisfit mieux  nos esprances, & nous n'avions p nous y
tromper, parce que les anneaux tant sans alliage, il nous avoit t
facile de juger de leur valeur par le poids.

Tandis que nous tions occups du calcul de nos richesses et de nos
dlibrations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un
Vaisseau nouvellement arriv de la Virginie, avec lequel nous avions
form quelque liaison, nous raconta qu'ayant moill au Port de la
Providence, il y avoit t fortement sollicit d'y prter son secours au
petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pche de l'ambre-gris,
qui s'y trouvoit cette anne dans une abondance extraordinaire. Cette
Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuple par
des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne 
l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Matres.
Le clebre Capitaine Woodes Roger, aprs avoir achev son voyage de la
Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement
en 1719, dans l'esprance que sa fermet nettoyeroit l'Isle des
Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reu peu de troupes pour cette
entreprise, & n'ayant pas trouv plus de trois cens Anglois dans la
Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut
oblig de garder les mmes mnagemens que ses Prdcesseurs,
c'est--dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhait de pouvoir
se dlivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le
commerce ne peut tre florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans
les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi 
l'Angleterre malgr les prtentions de l'Espagne. Cependant comme les
Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent
peu  recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilit 
s'en promettre si l'on n'toit retenu par la crainte de leurs insultes.

L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le
regret de voir disparotre ces trsors, qui sont bien-tt emports par
les Courans; & le dfaut de hardiesse teint l'industrie. Mais ils
avoient t si frapps de la quantit qu'ils en avoient v cette anne
sur leurs Ctes, qu'ils avoient propos au Capitaine Madox de s'unir
avec eux pour les aider dans cette pche.

Nous n'ignorions pas la valeur de cette prcieuse gomme. M. Rindekly
ouvrit l'oreille au rcit du Capitaine. Quoique nous fussions sans
quipage, il se persuada que pour une expdition peu loigne, qui ne
pouvoit causer de mcontentement ni d'ombrage  personne, nous avions si
peu besoin d'armes & de soldats, qu'il toit au contraire plus
convenable  notre sret de partir avec peu de forces & de munitions,
pour ne rien exposer  l'avidit des Boucaniers. Dans cette pense, il
s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, &
n'ayant point eu de peine  trouver dix hommes accoutums au travail, il
rsolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port.
Ce qu'il y eut d'trange, c'est qu'aprs tous les efforts que j'avois
faits pour lui ter le got de ces voyages incertains, n'ayant os me
proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses
prparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je
pusse me rsoudre  le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses
dmarches, & lorsqu'il eut achev ses arrangemens, je lui dclarai que
mon dessein toit de l'accompagner. Il reut cette promesse avec des
transports de joie & d'amiti.

Nous risqumes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de
Cube, quoique la saison n'et point encore cess d'tre orageuse. Notre
Pilote toit le mme qui nous avoit conduits dans nos courses. Il
connoissoit si parfaitement les dtroits, que nous les ayant fait
traverser sans cesser un moment d'avoir la ve de quelque Isle, il nous
rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence
n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa
plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est
meilleur qu'on ne se le persuade sur les rcits d'une infinit de
naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit
pas dans cette erreur si l'on faisoit rflexion que le mal ne vient
point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents
du Nord, qui secouent srieusement un Vaisseau lorsque leur violence se
trouve oppose. Mais l'Isle de la Providence, c'est--dire, la
disposition de ses Ctes, & la situation de son Port, contribue si peu
aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile
lorsqu'ils ont t trop maltraits par la tempte. Les Sauvages qui
l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en et pris possession
au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrce
de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient p sauver du
naufrage, & les Anglois qui leur ont succed ne traitent gures plus
humainement les Vaisseaux qui arrivent briss, ou qui viennent se briser
sur leurs Ctes. C'est peut tre de ce barbare usage, qui n'est pas sans
exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de
Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la
Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le
got du pillage, auroient mauvaise grace de les mpriser  ce titre.

M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reut fort humainement; mais
en nous accordant la libert de pcher de l'ambre-gris, il nous dclara
ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette
permission lui seroit paye. Nous lui prommes le quart de notre pche,
& cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apport trs-peu
d'argent, il nous auroit t facile d'en tirer de la vente de nos
marchandises s'il eut exig des droits pcuniaires; mais le but de M.
Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denres qui nous
toient restes de nos derniers voyages, n'avoit t que de nous
concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des
libralits gratuites. Aussi affectmes-nous de les distribuer avec
beaucoup de noblesse; & l'effet d'une gnrosit si rare parmi les
Marchands, fut d'engager tout le monde  nous servir par inclination.

Aprs avoir pris, pendant quelques jours, des claircissemens  Nassau,
qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivmes les
conseils d'un ancien Habitant, le mme qui avoit invit le Capitaine
Madox  l'entreprise que nous excutions. Il nous dit que l'ambre-gris
qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y tant
apport vraisemblablement par les vents du Nord, il n'toit pas
surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison o ces
vents rgnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant
la premire du ct du Nord, il ne falloit pas s'tonner non plus
qu'elle en ft toujours, & pltt, & mieux partage que les autres. Mais
ayant visit plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqu que
les plus grandes richesses toient entre la petite Isle d'Eleuthere, &
celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris
y toient retenues plus aisment par la disposition du canal; mais
qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore
plus,  cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de
commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit  nous servir de
guide.

Nous partmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point t propre
 tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous lomes du
Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands
crochets de fer, que nous avions apports de la Havana, avec une espece
de filets que notre guide nous conseilla de prendre  Nassau, & dont
nous reconnmes la ncessit dans plus d'une occasion. Nous tions sans
armes, parce qu'il n'toit pas question de guerre ni de dfense, dans
des lieux o l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, o nous
abordmes en moins de deux heures, est d'une fort petite tendue,
puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point
habite par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est
membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne
connoissent gures d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir,
dont les productions servent presque uniquement  leur nourriture,
furent charms, non-seulement de notre visite, mais encore plus des
petits prsens que nous leur offrmes. Ils nous confirmerent que nous
trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Ctes qu'ils n'en avoient v
depuis plusieurs annes. Lorsque nous leur demandmes pourquoi ils ne
tiroient pas plus d'avantage de ces prsens de la nature, ils nous
rpondirent que les Boucaniers leur avoient enlev tant de fois le fruit
de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de
cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins  les nourrir, &
leur concilioient en mme-tems l'amiti de ces Corsaires, qui toient
bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi
renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de
grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des
troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur
faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.

M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous
fit entendre, avec aussi peu de formalit que celui de Nassau, que la
pche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrmes presque tout
l'argent que nous avions apport, c'est--dire, deux cens piastres, dont
il eut l'honntet de se contenter.

Notre guide toit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, &
tellement anim par l'esprance que nous lui avions donne d'obtenir ou
d'acheter mme de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous
 la Jamaque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre
entreprise rpondoit  l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-mme,
que nous reprochant notre lenteur, il toit le premier  nous solliciter
sans cesse au travail. Nous commenmes d'un tems fort calme, le 14 de
Mars. Ds le premier jour, nous rapportmes douze livres d'ambre-gris, &
cette pche ne nous cota que la peine de plonger nos crochets de fer
dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous prouvmes deux fois  nos
dpens la ncessit des filets que nous avions apports de Nassau.
Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous
faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit
communment de la dtacher avec les crochets, & molle comme elle toit
encore, elle se plioit si facilement d'elle-mme, qu'en embrassant le
fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette premire
preuve nous fit ngliger l'usage des filets. Mais nous emes le regret
de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye ves de ma
vie. Leur forme tant ovale, elles ne furent pas pltt dtaches que
glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du
filet toit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec
d'autres crochets, qui le tenoient aussi tendu qu'il toit ncessaire
pour ne laisser rien chapper.

M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirmes
avec quelle promptitude, ce qui n'toit qu'une gomme mollasse dans le
sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour
rsister  la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris
toit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les
magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succs.
L'agitation des flots nous rendit si peu matres de notre Barque, qu'il
nous fut impossible de nous arrter un moment dans le mme lieu; & l'eau
trouble par la mme raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les
parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux
n'aident la main, il n'est pas ais, lors mme qu'on les sent, de les
distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il
n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles 
construire qui pussent les en tirer; & l'on conoit nanmoins que s'il
est vrai qu'elles soient apportes des rivages du Nord par le roulement
des flots, c'est au fond qu'elles doivent tre en grand nombre,
puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes
entre les rochers.  quelque opinion qu'on s'arrte sur leur origine, je
ne vis rien sur les Ctes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point
d'abeilles ou d'autres animaux  qui je pusse l'attribuer; & je ne sais
point si ce feroit une ide sans vraisemblance que de les regarder comme
une congelation du sperme de quelques Monstres marins.

En rentrant fort fatigus & les mains vuides dans la rade d'Eleutere,
nous y apperumes auprs du Fort, qui est dfendu par six pices de
canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut ais de reconnotre pour un
Corsaire. La tranquillit du Gouverneur & des Habitans tant une juste
raison de ne pas nous allarmer, nous abordmes librement au milieu d'une
troupe de Boucaniers qui toient arrivs depuis notre dpart. Ils nous
traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos
provisions, ils nous donnerent un souper o la joie ne manqua pas plus
que la bonne chere. La plpart toient Anglois, mais il s'y trouvoit des
Franois & des Espagnols, & jusqu' des Sauvages de la Floride. Leur
nombre toit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne
s'toient engags que pour la manoeuvre. Ils nous raconterent une partie
de leurs exploits. Leur Chef qui toit un Irlandois nomm Credan, avoit
six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne
de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il et parmi ses
compagnons, outre l'autorit du commandement, toit d'entretenir une
femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'toit une Crole
d'Antego, qui malgr le dsordre de son habillement & la couleur brune
de son teint, auroit pass dans tous les Pas du monde pour une trs
belle femme. Nous admirmes qu'avec une taille & un visage qui
l'auroient assure par tout d'un sort plus heureux, elle part si
contente de sa condition. Mais  peine et-elle ouvert la bouche que ses
discours nous firent connotre son caractere. Elle s'exprima d'un air si
libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours
avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit t moins contente
dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux
Barques Espagnoles, & pill un petit Bourg sur la Cte de Saint Joseph.
Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit  des
cordages & des voiles, qui toient toujours pour eux une provision fort
utile. Ils avoient enlev dans le Bourg quantit de meubles, mais peu de
piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposs  ces
insultes, ont soin de mettre leur argent en sret. Credan avoit
l'humeur aussi violente que sa figure toit terrible. Le chagrin d'avoir
t tromp par quelques avis qui lui avoient fait esprer une proe plus
considrable, l'avoit emport  plusieurs excs qu'il paroissoit se
reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit
qu'il toit encore fort loign de s'tre enrichi, il nous raconta un
trait fort remarquable. Aprs avoir pass quelques annes  la Barbade,
o il toit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il
avoit propos  son Matre de l'employer  quelque entreprise o il pt
exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures
prilleuses. Ce Ngociant avoit entendu parler de toutes les fables
qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux
serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde valle qui est au
milieu des montagnes, & qui a sur la tte une pierre prcieuse dont les
yeux humains ne peuvent soutenir l'clat. On ajoute que la mme valle
est remplie de diamans. Enfin si le Ngociant ne se persuadoit pas tout
ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui
n'a point encore d'autres matres que les Carabes, & qui demeure
conteste, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les
Franois, il n'y et bien des avantages  esprer, soit de l'observation
du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia  Credan un
Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un quipage compos de douze
hommes, & quelques denres pour se concilier la faveur des Sauvages.
Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Carabes & des
montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumire sur le serpent &
sur la valle. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties
de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur
extraordinaire, avec ses douze hommes bien arms. Au centre de ces lieux
dserts, il dcouvrit, non pas une valle, dans le sens qu'on donne  ce
nom, mais une fosse d'une profondeur tonnante & large d'environ mille
pas, au milieu de laquelle il apperut quantit d'objets brillans & qui
lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les
distinguer, mais tant port  croire que c'toit la demeure du serpent
& le lieu des pierres prcieuses, il employa plus de huit jours 
tourner sur le sommet des montagnes pour trouver  toutes sortes de
risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses
gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebut d'une entreprise
impossble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre
commission de son Matre, & n'tant pas dispos  reprendre la qualit
de domestique mercenaire  la Barbade, il prit le parti de proposer 
ses Compagnons le mtier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur
Vaisseau toit encore le mme, quoiqu'ils l'eussent radoub assez
souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils
exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses
qu'ils n'eussent tellement prodigues  leurs plaisirs, qu' peine
avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau;  moins que cette espece
de nudit ne ft une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils
faisoient des festins continuels dans les Isles o ils se retiroient, &
les vivres toient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une
provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit
entre les excs de la dbauche, & ceux de la fatigue, touchant sans
cesse au plaisir ou  la mort.

Quinze jours que nous employmes  la pche de l'Ambre-gris, ne nous en
rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'tre
venus trop tard, & de n'avoir pas profit, au commencement de l'hiver,
des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous
pressa de risquer le voage des Bermudes, o il osa presque nous
rpondre que la prodigieuse quantit de ces Isles, & leur voisinage
entre elles, servoient  retenir l'ambre-gris; sans compter que les
Habitans, quoiqu'Anglois d'xtraction, toient des especes de Sauvages
qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des
productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent 
la culture du Pas. L'loignement n'toit pas immense, & la saison
s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus anim que jamais par
l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion
d'achever peut-tre tout d'un coup notre fortune.

tant retourn  Nassau, nous excutmes notre trait avec le
Gouverneur, & nous remmes  la Voile dans notre Pinque. Le tems nous
servit si bien que nous arrivmes le sixime jour  la v des Isles
Bermudes. Nous fmes frapps de leur multitude. Quelques Habitans nous
ont assur qu'ils en avoient compt plus de quatre cent, mais la
vingtime partie n'en est pas habite, & la plpart sont si petites
qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne mritent point d'en rcevoir.
Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, &
de Cooper, & les seules qui soient habites rgulierement, car on ne
trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons disperses.

Notre Guide nous conseilloit d'viter les grandes, & son conseil et t
fort juste si mes vs s'toient bornes  la pche de l'ambre gris.
Mais, suivant le projet que j'avois excut dans tous mes voages,
j'tois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales
observations qu'il y avoit  faire sur chaque lieu que j'avois
l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette
raison redoubloit ma curiosit. Je fis consentir M. Rindekly  chercher
l'entre du Port de Saint Georges. Nous distingumes facilement cette
Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle
n'ait gures plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est
longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La
nature l'a fortifie par une chane continuelle de rochers qui
s'tendent fort loin dans la Mer; & du ct de l'Est o cette chane est
moins forte, les Habitans y ont ajot des Forts, des Batteries, des
Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure
d'un croissant, & malgr leur multitude elles sont contenues dans
l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous emes assez de peine  trouver le moyen d'aborder au Port de Saint
Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les
Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cache sous l'eau jusqu'
la surface, en rendent l'accs si difficile, que sans un bon Pilote, il
est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands
Vaisseaux entrent sans peine par la vritable route. La difficult de
l'accs, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans
prcaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable
aux Bermudes. Aprs beaucoup d'observations nous entrmes heureusement
dans le Port. Il est dfendu par six ou sept Forts, o l'on ne compte
pas moins de soixante-dix pices de canon. La Ville de Saint-Georges est
situe au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort,
Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dpendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gnante, elles
ont un Gouverneur nomm par l'Angleterre. Nous ne lui communiqumes
point le projet de notre pche, qui nous auroit oblig peut-tre 
quelque nouveau Trait; mais feignant d'tre partis de la Jamaque pour
nous rendre  la Caroline, nous lui demandmes seulement la permission
de profiter, pour satisfaire notre curiosit, du vent qui nous avoit
jetts dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honntets & de
caresses. La Ville est compose d'environ mille maisons, assez bien
bties. Elle est orne d'une trs-belle glise, & d'une Bibliothque
publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron
des Sciences en Amrique. On y voit aussi une fort belle salle pour les
Assembles publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a
dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs
noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe,
Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, &
Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des
Paroisses qui ont chacune leur glise, avec une Bibliothque. Il n'y a
point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans
sont rangs sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges.
Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de mme nom. On en
trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud,
celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la
Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agrables
du monde; &, si l'on excepte les dsordres qu'y causent quelquefois les
ouragans, rien n'gale la beaut & la srenit qui pare continuellement
la face du Ciel. On n'y connot point d'autre saison que le Printemps; &
quoique les arbres y perdent leurs feilles, il leur en renat de
nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent
dans tous les mois de l'anne, & tout le Pas est sans cesse rempli de
grains, de fleurs, & de fruits dlicieux.  la vrit le tonnerre y
cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu' fendre les rochers
les plus durs & les plus pais. Ces sortes d'orages ne manquent point de
revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que
lorsqu'il parot un cercle autour de la Lune, la tempte est toujours
terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui
rpondent  notre hyver. La pluie n'y est pas frquente, mais elle n'y
est jamais modere; & l'obscurit qu'elle rpand dans l'air,  quelque
chose d'effraant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de
differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une consquence assez
ordinaire, il y est de diffrente nature. Le brun est le meilleur. Celui
qui est blanchtre, & qui tire sur le sable, n'est gures infrieur;
mais le rouge, qui ressemble  l'argile, est absolument mauvais. Deux ou
trois pieds au-dessous de la premire couche, on trouve une matire
solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car
il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que
ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, &
malgr les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des
arbres y pntrent, & n'en reoivent pas moins leur nourriture. On
trouve communment de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espce
de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reoit un peu d'eau; &
sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau frache dans les Bermudes. Celle dont les
Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se
distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme
l'eau de la Mer, aprs avoir pass par le sable. Il n'y en a point
d'autre nanmoins que de cette espce, & celle de pluie qu'on recueille
dans des citernes.

Sans m'arrter au tmoignage des Habitans, je fus persuad par nos yeux,
en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je
le viens de reprsenter, est d'une fcondit admirable. Il produit
rgulirement deux fois l'anne. On seme en Mars pour recueillir au mois
de Juillet; & dans le cours du mois d'Aot, pour tre pay de ses peines
au mois de Dcembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on
recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de
l'Amrique; il sert  la subsistance du commun des Habitans. Mais on
trouve dans les campagnes la plpart des autres plantes, qui sont
propres aux Indes Occidentales, particulirement celle du Tabac, qui n'y
est pas nanmoins excellente. Les bois mritent plus d'admiration que
l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agrable, dans
l'Amrique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers
y sont d'une beaut, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout
ce qu'on rapporte des autres lieux.

 l'gard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers
Anglois qui se sont tablis aux Bermudes, n'y en trouverent point
d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant
t jett dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques
porcs qui lui restoient, pour les faire patre  dcouvert. Ils furent
bien-tt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit  leur
retour; les gens de l'quipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un
excellent got. Ceux qui furent tus dans la suite avoient tous le poil
noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient t laisss par les
Espagnols, & qu'ils s'y toient multiplis, parce que ceux qu'on a
ports d'Espagne au Continent de l'Amrique, toient tous de cette
couleur.

La premire mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs
Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en
1593, pour aller tenter de nouvelles dcouvertes. Ce Capitaine
renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son quipage, nomm
Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau Franois, command par M.
de la Barbotiere, qui fut jett sur le rivage d'une des Isles qu'on
appelloit dja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles
n'avoient point alors d'Habitans; car tant  trois cens lieues de la
plus proche partie du Continent de l'Amrique, les Indiens n'entendoient
point assez la navigation pour s'tre carts si loin de leurs bords. On
prtend qu'elles avoient reu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nomm
Jean Bermudes, qui les dcouvrit plusieurs annes avant M. May.
Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres
Espagnols y ont abord aprs lui, il parot que c'est par des naufrages;
& nos Anglois ont trouv dans la suite, entre les Isles, des restes de
Vaisseaux, & d'autres dbris, qu'ils ont reconnus pour Franois,
Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne
laissa point d'accorder en 1572, la propriet des Bermudes  Ferdinand
Camelo; mais il n'en prit jamais possession.

La Relation que May fit de sa dcouverte,  son retour en Angleterre,
fut confirme ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates
qui y furent jetts comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant
personne ne fut tent d'y former aucun tablissement jusqu'au second
voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoy de la Virginie, & qui y
trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos
Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner  la
Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donn en mourant, prirent le
parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont
ils ne laisserent aux Bermudes que le coeur & les intestins. Douze ans
aprs, le Capitaine Butler, qui fut renvoy directement de Londres aux
mmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu o les
restes de M. Sommers toient enterrs. Cet ouvrage subsiste encore, &
nous le visitmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de
lieux.

On nous raconta que la premire fois que le Chevalier Sommers avoit t
aux Bermudes, il y avoit laiss  son dpart deux de ses gens, qui tant
menacs de la mort pour un crime capital, s'toient sauvs dans les
bois. Ils y toient encore au second voyage du Chevalier. La ncessit
leur ayant servi d'guillon, ils avoient trouv le moyen de vivre des
productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains,
ils s'toient bti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de
Saint Georges. Leurs noms toient Christophe Carter, & douard Waters.
Aprs la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la
rsolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu  les suivre
qu'ils persuaderent  l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur
Isle. Il se nommoit douard Chard. Leur societ ne pouvoit augmenter.
Ils toient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres
Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters
en toient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les hassoit
pas moins tous deux, mais qui apprhendoit de demeurer seul, les menaa
de se dclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la
ncessit les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque
dcouverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus
grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais v dans une seule masse. Elle
pesoit quatre-vingt livres. Ils en pcherent quantit d'autres petites
pices, & la possession d'un tel trsor leur fit lever la tte. Dans les
transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en
faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les ides qui
peuvent tomber dans l'esprit s'tant presentes  eux successivement,
ils s'arrterent enfin  la rsolution desespere de construire une
Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre  la
Virginie, ou  Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aids par le vent &
les flots. Mais avant qu'ils eussent p se mettre en tat d'xcuter un
projet si peu sens, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de
ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, &
soixante hommes d'quipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le
rapport de ses gens, il s'toit form  Londres une Compagnie des
Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine
Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint
Georges, o ils btirent la premire Maison, ou pltt une Cabane,
puisqu'elle n'toit compose que de feilles de palmier. Cependant elle
toit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi
son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reut le nom de Saint
Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos
Colonies d'Amrique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les
Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.

M. Moor n'toit qu'un Charpentier; mais il entendoit le gnie &
l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre 
l'emploi donc il toit charg. Il employa tous ses soins  fortifier
l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la
Plantation. Il traa le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui.
Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des
munitions. Il btit aussi une glise de cedre; & le vent l'ayant
renverse, il en rebtit aussi-tt une autre dans un lieu moins expos
aux temptes.

Dans la premire anne de son Gouvernement, il lui arriva un autre
Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions.
Quelque tems aprs, il dcouvrit la piece d'ambre-gris que Carter,
Waters & Chard avoient cache, & prtendant qu'elle lui appartenoit en
qualit de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqu
d'en envoyer une partie  la Compagnie de Londres, avec du cedre, des
drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira
beaucoup de zle aux Ngocians Anglois pour la propagation de cette
Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succs. Enfin dans
l'espace de quelques annes l'tablissement devint assez considrable
pour se soutenir par ses propres forces, & pour ngliger la liaison
qu'il avoit eu jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dgrs,
si indpendant, que si l'on a continu d'y envoyer des Gouverneurs,
c'est moins pour y exercer leur autorit que pour y soutenir un vain nom
dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.

Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux vnement
qui a caus tant d'embarras  nos Physiciens. On ne connoissoit point de
rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si
prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point
d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les
fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres
grains furent dvors dans les champs & les greniers. Les trapes, le
poison, les chats mmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce
fleau dura cinq ans entiers, aprs lesquels il cessa tout-d'un-coup,
sans qu'on ait mieux expliqu sa fin que son origine. La seule
explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue
l'arrive des rats aux Vaisseaux. On conoit qu'il put en sortir un
grand nombre, & que le climat s'est trouv propre  leur prompte
multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait p devenir si
prodigieuse, & qu'elle ait cess tout-d'un-coup!

Tandis que je me procurois toutes ces informations dans l'Isle de Saint
Georges, M. Rindekly, sous prtexte de visiter les autres Isles,
s'exeroit ardemment  la pche de l'ambre gris, & rssissoit beaucoup
mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pcha une
quantit si considrable, que se bornant  ce qu'il avoit dans sa
Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque perscution des
Habitans de l'Isle, que pour se mnager le pouvoir d'y revenir, il me
rejoignit  Saint Georges beaucoup pltt que je ne m'y tois attendu.
Nous prmes le parti de remettre  la voile ds la mme nuit, sans avoir
t souponns d'autre dessein que celui d'aller directement  la
Caroline.

M. Thorough, qui n'avoit pas got notre entreprise, fut agrablement
surpris de nous voir arriver avec une carguaison si prcieuse.
L'ambre-gris tant rare  la Jamaque, nous aurions trouv sur le champ
 nous dfaire du ntre avec beaucoup d'avantage, si nous n'avions
esper d'en tirer beaucoup plus en Europe. Mais cette augmentation de
richesses avoit chang toutes nos vs. Au lieu de prendre le commerce
de M. Thorough, nous tions rsolus de l'abandonner  mon fils, en nous
associant  ses entreprises, & de retourner  Londres par les plus
courtes voies. Le bruit de notre expdition s'tant rpandu par
l'indiscretion de nos Matelots, il n'y eut pas de Marchands  Port-Royal
qui ne fussent tents de suivre notre exemple. Round, qui avoit t
notre guide, & que nous avions amen, suivant notre promesse, pour lui
procurer quelque petit tablissement, fut sollicit par des offres
beaucoup plus considrables que les ntres. Mais ce bon Vieillard
n'ayant point eu d'autre v que de se procurer le repos dont il
joissoit dja dans un petit emploi que M. Thorough lui avoit fait
obtenir  notre solicitation, refusa de s'engager dans de nouvelles
entreprises.

Pendant le peu de sjour que nous avions fait  la Jamaque, je n'avois
pas nglig de prendre, suivant mon usage, des informations sur
l'intrieur du Pays. Je laisse  part tout ce qu'on trouve de sa
situation dans les Relations ordinaires. Elle est  cent quarante lieus
de Carthagne au Sud-Ouest, &  cent soixante de Rio de la Hacha. Sa
figure est ovale. Suivant les dimensions qu'on avoit prises assez
rcemment, on lui donnoit dans sa plus grande longueur cent soixante dix
mille, & soixante-dix dans sa plus grande largeur, qui est  peu prs au
milieu de l'Isle. Vers ses deux extrmits, elle se rtrecit par dgrs,
jusqu' ce qu'elle se termine en deux pointes. On prtend qu'elle
contient environ cinq millions d'acres, dont la moiti est cultive.
Elle est divise en deux parties par une chane de Montagnes, qui
s'tendent des deux cts jusqu' la Mer, & d'o coulent quantit de
Rivires, qui rpandent la fcondit dans toutes les parties de l'Isle.
Du ct du Midi elle a quantit d'excellentes Bayes, telles que
Port-Royal, Port-Morant, Oldharboug, Point-Negril, le
Port-Saint-Franois, Michael's-Hole, Micarry-Bay, Alligator-Pound,
Point-Pedro, Paratta-Bay, Luana-Bay, Blewfield's-Bay, Cabarita's-Bay, &
plusieurs autres, qui peuvent recevoir commodment toutes sortes de
Vaisseaux. L'Isle est divise en 16 Paroisses, dont voici la situation,
en faisant le tour du Pays depuis Port-Morant.

1. La Paroisse de Saint David. Elle contient outre Port-Morant, qui est
une Baye sre & commode, la petite Ville de Free-Town: le Pas est bien
plant. Il est dfendu par un petit Fort, o l'on entretient douze
Soldats en tems de guerre. Cette Paroisse fournit beaucoup d'eau frache
& de bois.

2. La Paroisse de Port-Royal, o l'on voit les restes d'une des plus
belles & des plus riches Villes de l'Amrique, qui donne son nom  la
Paroisse. La Ville de Port-Royal s'appelloit autrefois Coguay, &
lorsquel-le subsistoit sous ce nom elle occupoit toute cette langue de
terre qui ne s'tend pas moins de dix milles dans la Mer, mais qui est
si troite dans quelques endroits qu'elle n'a pas la largeur d'un trait
de flche. C'est  la pointe de cette langue que les Anglois avoient
bti leur nouvelle Capitale, parce que le Port y est si commode & la Mer
si profonde, que les Vaisseaux les plus psans y sont en sret. La
pointe forme elle-mme le Port, qui est sans difficult un des meilleurs
de toute l'Amrique. Il a le corps de l'Isle au Nord &  l'Est, la Ville
au Sud, de sorte qu'il n'est ouvert qu'au Sud-Ouest. Mille Vaisseaux y
peuvent tenir, sans rien craindre du vent. L'entre est dfendue par le
Fort-Charles, qui est le meilleur de tous les Forts Anglois dans
l'Amrique. Il contient soixante pices de canon, & une garnison
constamment entretenue par la Couronne Britannique. On donne trois
lieues de largeur au Port.

La grande Rivire sur laquelle est situ Saint Jago, ou Spanish-town, se
jette dans cette Baye. C'est l que tous les Vaisseaux viennent faire
de l'eau & du bois. La facilit de l'ancrage, & la profondeur de l'eau
qui met un Vaisseau de mille tonneaux en tat de communiquer au rivage
par des planches, avoient rendu Port-Royal, la principale Ville de
l'Isle, en y attirant d'abord les Marchands. Ils y furent bien-tt
suivis par les Artisans de toute espece; de sorte qu'en 1692, lorsque
l'Isle fut presque abime par le plus terrible de tous les Ouragans, on
y comptoit deux mille maisons qui se louoient aussi cher qu' Londres.
Les Habitans y toient en si grand nombre, qu'on y avoit lev un
Regiment complet de Milice. Cependant  la reserve des commodits du
Port, elle n'a rien d'avantageux dans sa situation, puisqu'on ne trouve
aux environs ni bois, ni pierres, ni herbe, ni mme d'eau frache. Le
terroir est un sable toujours chauff, & l'abondance des Marchands, qui
y tiennent comme une foire perptuelle, y met une chert excessive dans
toutes les denres. Le revenu du Ministre de cette Paroisse est de deux
cens cinquante livres Sterling. La Ville aprs avoir t renverse par
l'Ouragan de 1692, avoit t rebtie fort promptement; mais dix ans
aprs elle fut ruine encore une fois par le feu: sur quoi l'assemble
du Conseil resolut, que sans penser  la rtablir, tous les Habitans se
retireroient  Kingston dans la Paroisse de Saint Andr. Elle avoit
ordonn aussi que la foire & les marchs seroient transfers au mme
lieu: mais les avantages du Port, ont fait ngliger ces Loix. On a
recommenc  btir Port-Royal, & dans peu de tems, il y a beaucoup
d'apparence que la Ville sera plus belle & plus peuple que jamais.

3. La Paroisse de Saint Andr, o est la Ville de Kingston, se trouve
situe sur la mme Baye; mais elle est devenue moins considrable depuis
qu'on a fait de Kingston mme une Paroisse spare.

4. La Paroisse de Kingston. En 1695, les Cours de la Justice & les
Chambres de l'Amiraut, y furent transferes par un Acte du Parlement.
La Ville s'est augmente aprs la ruine de Port-Royal, jufqu' sept ou
huit cent maisons: mais il n'y a point d'apparence qu'elle conserve
long-tems ses avantages, quoiqu'elle soit situe sur la mme Baye que
Port-Royal.

5. Sainte Catherine. Dans cette Paroisse est la petite Ville de
Passage-Fort,  l'embouchure de la Rivire qui vient de Spanish-town, &
 six mille de cette Ville & de Port-Royal. On y compte environ deux
cent maisons, qui ne sont pour la plpart que des Htelleries pour les
Passans qui vont de Port-Royal  Spanish-town. La riviere est garde par
un Fort & une Batterie de dix ou douze pices de canon. Il y a dans
cette Paroisse une autre Rivire qu'on nomme Black-River, ou la Rivire
noire.

6.  six mille dans les terres est la Paroisse de Saint Jean, une des
plus agrables, des plus fcondes & des mieux peuples de l'Isle
entiere. On en peut juger par les noms de ses Plantations, qui sont
Spring Valley, Golden-Valley, Spring-Gardea &c. c'est--dire la valle
du Printems, la valle d'or, &c.

7. On trouve ensuite Spanish-town ou Saint Jago, autrefois capitale de
l'Isle, lorsque les Espagnols en toient les Matres, & qui conserve
mme encore cette prrogative. Avant que les Anglois l'eussent rduite
en cendres, en la conqurant, elle contenoit plus de deux mille maisons,
avec seize glises. Mais depuis qu'ils y ont exerc leur furie, on n'y
voit que les restes de deux glises, & sept ou huit cens maisons, qui
sont encore fort agrables, & fort commodes. Saint Jago avoit t btie
par Christoph Colomb, qui lui donna le nom de San Jago de la Vega, d'o
il tira lui mme ensuite son titre de Duc de la Vega. Il y a derriere la
Ville une plaine spacieuse o l'on voyoit patre du tems des Espagnols,
une multitude innombrable de toutes sortes de bestiaux. Ses murs sont
arross par la Rivire qui se dcharge  Passage-Fort. Le Canal en est
fort beau & procure mille agrmens  la Ville, mais il n'est pas
navigable. Les Espagnols l'appelloient Cobre-Rio, ou Rivire de cuivre,
parce qu'elle coule sur des mines de ce mtal. Spanish-town est  douze
milles de Port-Royal, & les Anglois ont pris tant de gout pour cette
Ville, que non seulement ils lui ont conserv le nom de Capitale, mais
qu'aux cinq ou six cent maisons qui restent de l'tablissement des
Espagnols, ils en ont ajot plus de quinze cent, ce qui en fait une
Place considrable. Les Habitans aiment le faste & les plaisirs. La
plaine qu'ils appellent la Serana, & qui sert de promenade aux personnes
de bel air, est aussi remplie vers le soir que le Parc de Saint James 
Londres & le Cours  Paris. La Ville est garde pendant la nuit par un
Guet  pied &  cheval.

8. Sainte Dorothe. C'est dans cette Paroisse qu'est Oldharbour, ou le
vieux Port,  quatre ou cinq lieues de Saint Jago. Ce Port, qui est une
espece de petit Golfe, peut contenir cinq cent Vaisseaux de la premire
grandeur.

9. La Paroisse de Vere. On y trouve Carlile, petite Ville de quarante ou
cinquante maisons, & la Baye de Macary, qui est excellente pour la
construction des Vaisseaux.

10. Sainte Elisabeth, est la derniere Paroisse du ct du Sud. Dans la
Baye, o tombe la Rivire de Blew-feld, toit autrefois situe fort
proche du rivage, une Ville nomme _Oristan_, qui avoit t btie par
les Espagnols. Il y a sur cette Cte un grand nombre de rochers, &
quelques petites Isles  peu de distance, comme Serranilla, Quitesvena,
Serrana, &c. On raconte qu'un Espagnol nomm Serrano, ayant t jett
par un naufrage dans la derniere de ces Isles y passa trois ans seul,
tandis qu'un de ses Compagnons qui s'y trouvoit par la mme disgrce, y
mena aussi une vie solitaire, dans l'opinion que l'Isle n'avoit pas
d'autre Habitant que lui. Enfin, s'tant rencontrs, ils vcurent encore
quatre ans ensemble, avant que d'autres accidens leur procurassent le
moyen d'en sortir. Jusqu' la pointe de Negril, il y a d'autres
Plantations  l'Occident. Cette pointe, qui a une fort bonne Rade, nous
sert beaucoup dans les guerres avec l'Espagne, pour observer les
Vaisseaux ennemis qui viennent de la Havana ou qui s'y rendent.

Un peu plus loin, au Nord-Ouest toit situe Seville, sur la Cte de la
Mer. C'toit la seconde Ville que les Espagnols avoient btie  la
Jamaque. Elle toit grande. On y voyoit une riche Abbae, dont Pierre
Martyr, qui a crit les dcades des Indes Occidentales, toit Abb. Onze
lieues plus loin,  l'Est toit la Cit de Mellila, le premier lieu o
les Espagnols eussent bti, ou du moins qu'ils eussent honor du nom de
Ville. C'est l que Christophe Colomb fit naufrage, en revenant de
Veragua au Mxique. Elle toit situe dans la Paroisse de Saint Jacques,
qui est l'onzime, & qui a peu d'Habitans. La douzime, qui se nomme
Sainte Anne, n'est pas mieux peuple. 13. Celle de Clarendon contient un
grand nombre d'Habitans, & ne touche  la Mer d'aucun ct. 14. Sainte
Marie, qui suit celle de Sainte Anne, contient Rio novo, o les
Espagnols se retirerent aprs avoir t forcs d'abandonner les parties
mridionales de l'Isle. 15. On trouve ensuite Saint Thomas en valle, o
l'abondance rpond au soin de la culture, & qui est suivie de Saint
George, derniere Paroisse de la Jamaque. Saint Thomas fait la partie
Nord-Est du Pas. On y trouve le Port Francis, nomm par d'autres le
Port Antonio, un des meilleurs Ports de la Jamaque. Il est bien ferm &
parfaitement couvert. Son seul dfaut est d'avoir une entre fort
difficile, parce que le Canal est trop resserr par la petite Isle de
Lynch qui est  la bouche du Port, & qui appartient aux Comtes de
Carlille, de la Maison des Stuarts. La Cte du Nord aussi-bien que celle
du Sud, ont plusieurs Ports excellents; mais c'est la Cte du Sud qui
est la mieux peuple; l'une & l'autre sont remplies de curiosits
naturelles, dont M. le Docteur Sloane a publi la relation, aprs avoir
pass plusieurs annes  la Jamaque.

On pourra connotre tout d'un coup la proportion des richesses de toutes
les Paroisses, en jettant les yeux sur la rpartition d'une taxe de
quatre cent cinquante livres sterling, qui fut leve dans tout le Pas
pour l'entretien de leurs Agens en Angleterre.

/*[3]
                                   1.   s.   d. st.
   Port-Royal,                     49   10   10
   Saint Andr,                    52   17    5
   Sainte Catherine,               56   16    3
   Sainte Dorothe,                25    3    1
   Vere,                           47    1    8
   Clarendon,                      42    1    8
   Sainte Elisabeth,               51    6    8
   Saint Thomas au Nord Est,       27   10    0
   Saint David,                    16   11    0
   Saint Thomas en valle,         29    9    0
   Saint Jean,                     15    8    3
   Saint Georges,                   3   15    6
   Sainte Marie,                   11   13    7
   Sainte Anne,                     7    2    6
   Saint Jacques,                   2   16    8
   Kingston,                       19    5    0
*/

Le terroir de la Jamaque est bon & fertile dans toutes ses parties,
surtout du ct du Nord, o la terre est blanchtre & mle en plusieurs
endroits de terre glaise. Au Sud-Est elle est rougetre & sabloneuse.
Mais en gnral, le fond de l'Isle est excellent & rpond fort bien 
l'industrie de ceux qui le cultivent. Les arbres & les Jardins y sont
toujours verds, toujours chargs de fleurs ou de fruits, & chaque mois
de l'anne ressemble pour l'agrment  nos mois d'Avril & de May. Il y a
dans toutes les parties de l'Isle, mais particulierement au Sud & au
Nord, un grand nombre de Savanas, ou de pleines dans lesquelles il crot
naturellement du bled d'Inde. On en trouve jusqu'au centre des
Montagnes. C'est comme l'azile des btes froces, quoiqu'il y en ait
aujourd'hui beaucoup moins qu' l'arrive des Anglois. Les Espagnols y
nourissoient de grands troupeaux, qu'ils toient obligs de garder avec
beaucoup de soin, & qui se sont tellement multiplis, qu'on en trouve en
plusieurs endroits qui sont devenus tout--fait sauvages. Les Anglois en
tuerent une prodigieuse quantit, lorsqu'ils se furent empars de
l'Isle, ce qui n'empche point qu'il n'en reste encore beaucoup dans les
Montagnes & dans les bois. Les Savanas peuvent passer pour la plus
strile partie de la Jamaque; ce qui vient uniquement de ce qu'elles
demeurent sans culture. Cependant la seule nature y produit de l'herbe
si paisse que les Habitans sont quelquefois forcs d'y mettre le feu &
de la brler.

Comme la Jamaque est la derniere des Antilles du cte du Nord, elle
est celle dont le climat est le plus temper; & de tous les Pays qui
sont entre les Tropiques, il n'y en a point o la chaleur soit moins
incommode. Les vents d'Est, les pluies frquentes, les roses de la nuit
y temperent continuellement l'air; & jusqu' la terrible rvolution de
1692, on auroit eu peine  trouver au monde un lieu plus agrable & plus
sain.  l'Orient &  l'Occident, l'Isle est plus sujette aux vents & 
la pluie qu'au Nord & au Sud,  cause de la multitude & de l'paisseur
des forts. Dans les parties montagneuses l'air est moins chaud, & l'on
s'y plaint quelquefois de la fracheur excessive des matines.

Avant le terrible ouragan de 1692, on ne connoissoit point  la
Jamaque, comme dans les autres Antilles, ces temptes furieuses qui
dtruisoient les Vaisseaux jusques dans les Ports, & qui faisoient voler
les maisons dans l'air; mais depuis ce tems-l elle est expose  ce
fleau comme les Isles voisines. En gnral les mois de Mai & de Novembre
y sont humides, & l'hyver n'y est different de l't que par la pluie &
le tonnerre, qui sont alors plus violens que dans les autres saisons: le
vent d'Est commence  souffler vers neuf heures du matin, & devient plus
fort  mesure que le Soleil s'leve sur l'horison, ce qui facilite le
travail  toutes les heures du jour. Les jours & les nuits sont presque
gaux en longueur pendant toute l'anne, & l'on n'y apperoit presque
point de difference. Voici d'autres observations, qui parotront
curieuses.

Pendant la nuit le vent souffle de tous cts  la fois sur l'Isle de la
Jamaque, de sorte que les Vaisseaux ne peuvent alors en approcher
srement, ni en sortir avant le jour. Lorsque le Soleil se couche, les
nues qui s'assemblent prennent differentes formes, suivant les
Montagnes; & les vieux Matelots distinguent vers le soir chaque Montagne
par la forme qu'ils voyent prendre aux nues. On a raison d'attribuer ce
Phnomene aux arbres qui attirent ou qui arrtent les nues, puisqu'
mesure qu'on rase les forts, les nues, & par consquent les pluies
deviennent plus rares & moins paisses.  la pointe de la Jamaque, o
est situ Port-Royal, il pleut  peine quarante fois dans l'anne. Vers
Port-Morant, on ne voit gures d'aprs-midi sans pluie pendant huit ou
neuf mois,  commencer du mois d'Avril, pendant lequel il ne tombe
aucune pluie.  Spanish-town, il ne pleut que trois mois dans le cours
de l'anne.

Les trangers qui arrivent  la Jamaque suent continuellement  grosses
gouttes pendant trois quarts de l'anne, aprs quoi cette incommodit
cesse. Mais une sueur si excessive n'affoiblit point. La soif, qu'elle
procure souvent, s'appaise avec un peu d'eau-de-vie. La plus chaude
partie du jour est vers huit heures du matin, lorsqu'il n'y a presque
point de vents.

Dans la Plaine, qu'on appelle des _Magots_, qui est au milieu de l'Isle,
entre les Paroisses de Sainte-Marie & de Saint-Jean, lorsqu'il pleut, &
que la pluie s'arrte dans les plis de quelque habit, elle se change,
dans l'space d'une demie-heure, en Magots.[C] Cependant le sjour de
cette Plaine n'est pas mal sain; & quoiqu'on y trouve par-tout de l'eau
 cinq ou six pieds sous terre, on peut y passer la nuit  dcouvert
sans en recevoir aucune incommodit. Le vent de mer ne se fait point
sentir  la Jamaque avant huit ou neuf heures du matin, & cesse
ordinairement  quatre ou cinq heures aprs-midi. Mais dans les mois
d'hyver le mme vent souffle quelquefois quatorze jours & quatorze nuits
de suite. Alors il n'y a point de nues, & ce qui tombe du Ciel est
seulement de la rose. Mais pendant le vent du Nord, qui dure
quelquefois aussi longtems dans la mme saison, il n'y a ni nues ni
rose. Les nues commencent vers quatre heures du soir  s'assembler sur
les Montagnes, tandis que le reste du Ciel demeure serein jusqu'au
Soleil couchant.

[Note C: Petits Vers, semblables  ceux qui s'engendrent dans le
fromage.]

Les productions de l'Isle sont les mmes qu' la Barbade, & dans la
plpart des Antilles. Mais le sucre de la Jamaque est plus brillant &
d'un grain plus fin. Aussi se vend-il en Angleterre cinq ou six
Shellings de plus par cent. En 1670, on ne comptoit  la Jamaque, que
70 Moulins  sucre, qui en produisoient 2000000 de livres; mais cette
quantit est fort augmente. L'indigo y est en plus grande abondance que
dans aucune autre Colonie Angloise. Le cacao n'y est plus aussi bon
qu'il toit autrefois, parce qu' force d'en planter, la terre ou le
fruit s'est alter. Il faut consulter M. Sloane pour toutes les autres
plantes de la Jamaque. Elle abonde sur-tout en drogues & en herbes
mdecinales, telles que le gaine, la salse-pareille, la caffe, le
tamarin, la vanille, &c. On y trouve des gommes & des racines
prcieuses. La cochenille, ou pltt l plante qui la produit crot
aussi  la Jamaque; mais les Habitans, faute d'industrie, n'en tirent
pas beaucoup d'avantage; sans compter que le vent d'Est, qui lui est
contraire, l'empche de parvenir  sa maturit.

Il n'y a peut-tre point de Colonie au monde o les bestiaux soient en
aussi grand nombre qu' la Jamaque. Les chevaux y sont  si bon march
qu'on en achete de fort bons pour sept ou huit francs. Les nes & les
mulets s'y donnent aussi pour rien. Les moutons y sont gros & fort gras.
La chair en est fort bonne, mais leur laine n'est d'aucun usage. Elle
est d'une longueur extraordinaire & mle de mauvais poil. Les chevres &
les porcs y sont aussi en abondance, & d'un aussi bon got que ceux de
la Barbade. J'ai dja dit quelle quantit de vaches & de taureaux l'on y
trouve dans les Montagnes; mais la difficult de les tuer fait qu'on en
tire des autres Colonies.

Les Bayes, les tangs, & les Rivires sont remplies des meilleurs
poissons de l'Europe & de l'Amrique. Le principal est la tortue, parce
qu'on en tire un double avantage. Il s'en trouve une quantit
prodigieuse sur les Ctes,  la gauche de Port-Negril, & sur-tout proche
des petites Isles de Camaros, o tous les ans il vient plusieurs
Vaisseaux des Isles Carabes, qui en emportent des carguaison entieres.
La chair de ce poisson passe pour la meilleure & la plus saine de toutes
les nourritures de l'Amrique. Le Docteur Stubb a remarqu que le sang
des tortues est plus froid qu'aucune sorte d'eau de la Jamaque, ce qui
n'empche point que le battement de leur coeur ne soit aussi vigoureux
que celui des animaux les plus vifs, & leurs arteres aussi fermes que
celles d'aucune espece de crature. Il n'y a point d'espece d'oiseaux ni
de gibier qui manque  la Jamaque, & l'on y trouve plus de perroquets
que dans toutes les autres Isles. Les fleurs, les fruits, & les herbes,
y sont les mmes qu' la Barbade.

On remarque nanmoins quelques diffrences singulieres dans leur nature.
Les arbres de la mme espece ne meurissent point dans le mme tems  la
Jamaque; c'est--dire, que dans une range de pruniers, par exemple,
les uns poussent des feilles & les autres des fleurs, tandis que
d'autres portent dja des fruits. On voit souvent les jasmins pousser
leurs fleurs avant leurs feilles, & pousser aussi de nouvelles fleurs
aprs que leurs feilles sont tombes. Je ne dirai rien du cacao, qui y
crot si heureusement. M. Louth a trait cette matire avec beaucoup
d'tendue. Une seule remarque qui fera juger des profits du Cacao, c'est
qu'un arpent a valu, pour ceux qui le cultivoient, jusqu' deux cens
livres sterling de revenu. Le Piment est une autre richesse propre 
l'Isle, & qui en tire le nom de _Poivre de la Jamaque_. M. Sloane lui
attribue des qualits merveilleuses pour la gurison de quantit de
maladies.

On ne doute point qu'il n'y ait des mines de cuivre; & les Espagnols
rapportent que les grosses cloches de Saint Jago viennent des mines du
Pays. Pourquoi n'y en auroit-il pas d'argent comme dans l'Isle de Cuba?
Mais les Anglois se sont plus attachs a cultiver la superficie de la
terre qu' chercher des trsors incertains dans ses entrailles. Quelques
annes aprs mon retour en Europe, un Habitant fort grossier a eu le
bonheur de trouver, sur les Ctes, une masse d'ambre-gris qui pesoit
cent quatre-vingt livres. M. Louth, en parle dans son second Volume,
page 492. & M. Tredway, qui avoit v cette piece, a laiss aussi par
crit, qu'il y avoit remarqu un bec, des ales, & quelque partie d'un
corps; d'o il concluoit que l'ambre gris, dans son origine, a t
quelque crature anime. Il ajoute mme qu'un homme de foi l'avoit
assur qu'il avoit v cette crature en vie; d'autres sont persuads
que c'est l'excrement de la baleine; d'autres, que c'est le suc de
quelque arbre, qui se distille sur le bord de la Mer par ses racines.

On pourroit faire beaucoup de sel  la Jamaque; car il s'y trouve
quantit de lieux propres  cette opration. On se borne nanmoins  la
quantit ncessaire pour l'usage des Habitans. Dans l'anne de mon
sjour on y en avoit fait cent mille boisseaux.

Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donn
la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se
nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai v. C'est la plus
terrible crature que j'aye jamais rencontre dans mes voyages. Je
revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, o j'avois laiss
mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agrable, que je sentis au
long de la Rivire, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose
d'extraordinaire; mais ne pensant  rien moins qu' la vritable cause,
je marchois sans prcaution, lorsque je dcouvris presqu' mes pieds
une bte dont la seule v m'auroit caus le plus vif effroi, quand elle
ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu
raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point
dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais chapp 
ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant
avec moi mon fils & tous ses gens, nous revnmes bien arms, & nous
n'emes pas de peine  tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en
est ordinaire aux Habitans. Il toit long de dix-huit pieds. Son dos
toit couvert d'cailles impntrables. J'assistai  l'ouverture qu'on
en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir 
l'odeur qui sortoit de ses entrailles.

Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la
cherchent avidemment; mais ils dvorent peu d'hommes, parce qu'il est
ais de les viter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce
qu'ils font en s'lanant avec beaucoup de vtesse; mais il leur faut
beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est dfendu par des cailles
si fortes qu'elles sont impntrables; & la seule manire de les blesser
est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds,
ou quatre nageoires, qui leur servent  nager &  marcher. On ne leur
connot aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que
les poissons. Voici leur manire de chasser; ils se tiennent sur le bord
des Rivires, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, &
lorsqu'ils les voyent  leur porte, ils se jettent dessus & les
dvorent. Comme ils ressemblent beaucoup  de longues pices de bois,
cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus
certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compens par
l'utilit qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les
maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans
cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un
instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se dtourner lorsqu'ils
commencent  la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux;
c'est--dire, par des oeufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des
Rivires, & qui reoivent leur fcondit de la chaleur du Soleil. Ces
oeufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur
ressemblent beaucoup par l'caille, except qu'ils n'ont aucune tache.
Ds que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tt la Rivire.

La forme gnrale des Alligators est la mme que celle des Lezards. Il
n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents
sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il
est surprenant qu'un animal si terrible puisse tre tu si facilement.
Les Domestiques de mon fils, qui toient verss dans cette sorte
d'expdition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant
seulement de le prendre de travers, & de tourner  mesure qu'ils le
voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands btons
arms d'un fer pointu, qu'ils avoient apports, ils lui firent des
blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le
vmes bien-tt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit
encore quelque chose d'effroyable.

Entre les curiosits naturelles de la Jamaque, on compte plusieurs
sources d'eau minrale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes
qu'on y cuit non-seulement des oeufs, mais jusqu' des crevisses & des
Poulets. On leur attribue des qualits surprenantes, parmi lesquelles on
met celle de gurir les maladies vnriennes.

Rien ne donne une si haute ide du commerce de la Jamaque que le faste
des Ngocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des
carosses  six chevaux, prcds & suivis d'une livre nombreuse 
cheval. On y comptoit, pendant mon sjour, soixante mille Anglois, &
cent mille Ngres. Les plaisirs y sont les mmes qu'en Angleterre. Il y
arriva, peu de tems avant mon dpart, un vnement qui dut servir
d'exemple  tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres,
se trouvoient si riches, aprs la mort de leurs peres, qu'ils passoient
pour les plus considrables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils
entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de
leurs affaires, & celui de leur tablissement, que le jour & la nuit ils
toient enferms avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles,
qui travailloient ardemment  les ruiner. Quelques parens qui leur
restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs
remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir
du moins  troubler une societ dont l'exemple pouvoit devenir
pernicieux  la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vs. Il
envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre
leur assemble. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associs
venoit de perdre une trs-grosse somme. Le chagrin o il toit de sa
perte, l'ayant port  faire aux Gardes une rponse fort brusque,
ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si
vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs
personnes dangereusement blesses. Un mpris si clatant de l'autorit
du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-mme si offens,
qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent
assembls, entre lesquels les deux Cousins toient encore. Ils furent
conduits  la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer
troitement, on leur laissa la libert de voir leurs amis; &
malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui
cherchoient moins  les consoler qu' contribuer  leur ruine. Ils
gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison
mme devint bien-tt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, o le
jeu, la bonne chere, & toutes les autres dbauches furent pousses
secretement  l'excs. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux
filles du Gelier, qui toient d'ailleurs aimables & fort bien leves.
Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui
voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre,
des Compagnons mmes de leurs dbauches, qu'ils devoient aux uns & aux
autres la valeur de tout leur bien.  la vrit, c'toient les dettes du
jeu, qui toient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant
il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de
ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mmes des deux
Cousins, qu'toient au dsespoir de leur infme conduite, renvoya cette
affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations
particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur
premire Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede
ne servit qu' rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour
l'claircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs
affaires toient dja ruines sans ressource. Le Gelier, homme violent,
fut si desesper d'avoir si mal plac ses filles, qu'ayant querell ses
deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La
supriorit des forces l'emporta. Ils le tuerent  force de coups, &
l'une de ses deux filles, qui se prsenta dans ce furieux moment pour
le dfendre, eut le mme sort que son Pere. Mais cette tragdie n'toit
pas termine. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les
coups de l'autre, tourna aussi-tt sa rage contre le meurtrier de ce
qu'il aimoit. Il le tua dans le mme lieu. Une si affreuse scene fut
bien-tt suivie de l'excution publique du dernier coupable, qui fut
condamn quatre jours aprs  perdre la tte. Ce qui lui restoit de
bien,  lui &  son Cousin, fut sauv des mains des Joueurs, qui
n'oserent se prsenter pour faire valoir leurs prtentions. La Justice
assigna une dot considrable  la Fille du Gelier qui survivoit, & le
reste retourna aux hritiers naturels.

Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun
des agrmens de son sexe, fut recherche aussi-tt par quantit de
jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit
penser  quitter la Jamaque, pour aller chercher un tablissement en
Angleterre. Nous commencions  faire les prparatifs de notre dpart.
Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empchoit que
nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se
trouvoit li avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter
en faveur son ami, & de nous dispenser mme, sous quelques prtextes, de
la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations  des
motifs tout differens; & s'tant figure que nous attachions quelque
honte  l'avanture de sa famille &  la sienne, qui nous faisfoit sentir
de la rpugnance  l'obliger, elle s'accorda pour son dpart avec le
Capitaine d'un autre Vaisseau.

Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favoris la
fuite, arriva dans le mme tems de Carthagne, avec une suite qui fit
prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui
et fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas
voulu entreprendre le voyage de la Jamaque sans avoir obtenu un
passeport du Gouverneur; & ce soin avoit t la seule cause de son
retardement. Sa Fille, qui n'avoit reu dans cet intervalle aucun avis
de ses dispositions, commenoit  se croire abandonne de son Pere, &
paroissoit rsolue de fixer son tablissement  la Jamaque, M. le Duc
de Portland,  qui son avanture avoit donn la curiosit de la
connotre, lui marquoit tant d'estime & d'amiti, que la malignit du
public l'avoit dja souponn de sentir pour elle quelque chose de plus
tendre. J'aurois p servir  la justifier, moi qui la voyois beaucoup
plus familirement, & qui n'avoit pas fait difficult de la proposer 
ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce tmoignage,
que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce
avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari,
qui ne rpondt parfaitement  la premire ide qu'ils nous avoient
donne tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, 
son arrive, de s'adresser  M. Rindekly, &  moi, pour apprendre de
nous quelle avoit t la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre
son amiti. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous
avions prt  leur vasion; mais en lui expliquant les circonstances,
nous lui fmes confesser que l'humanit nous en avoit fait une loi. Il
finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive
satisfaction le tmoignage que nous lui rendmes en faveur de ses
enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amiti. M. le Duc
de Portland, qui toit le plus galant de tous les hommes, & qui mloit
peut-tre quelques sentimens de tendresse  l'estime qu'il avoit pour sa
fille, le traita, pendant son sjour  Spanish-town &  Port-Royal, avec
toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.

M. Rindekly avoit rpar notre quipage, en recevant  notre service
tous les Matelots qui s'toient presents, & les circonstances ne lui
avoient pas permis d'tre fort difficile dans le choix. Comme nous ne
pensions plus qu' retourner directement en Angleterre avec une
carguaison des meilleures marchandises de l'Amrique, il se prsenta
plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma
famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu
depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un ge fort avanc,
avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'toit dtermin, sur leurs
instances,  retourner  Londres avec toute sa fortune. Il avoit dispos
d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui
l'avoit  la vrit paye tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mrit
de lui cette prfrence, par un service fort singulier. M. Speed,
revenant de la Virginie, o ses affaires l'avoient conduit, s'toit
embarqu dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains  la
Jamaque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqu qu'on y est
presque toujours forc dans certaines saisons, il avoit t jett, par
un ouragan, dans l'Isle de Nevis, o il tomba malade  Charles-town. Le
Vaisseau qui l'y avoit apport reprit sa route, & laissa M. Speed 
Charles-town, dans un tat si desesper, qu'il passoit pour mort. Cette
nouvelle fut apporte  sa famille, qui faisoit son sjour 
Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant t plus de six mois
sans se rtablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa
femme, & ses enfans de sa situation, il fut rduit  la derniere
ncessit dans l'Isle de Nevis. Quelques honntes gens,  la vrit,
prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y toit
connu de personne. Mais n'ayant p obtenir qu'on ft les frais de le
reconduire exprs  la Jamaque, le chagrin de se trouver comme
abandonn  son infortune, lui fit prendre la tmraire rsolution de
partir dans une petite Barque, avec deux Matelots  qui elle
appartenoit, & qu'il avoit gagns par la promesse d'une grosse
rcompense. Leur voile n'ayant pas longtems rsist au vent, ils se
trouverent sans secours pour se conduire, & jetts, aprs deux ou trois
jours d'agitation, dans une petite Isle  peine connue, quoiqu'habite
par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en
sont si pauvres, & si accoutums  la paresse &  l'oisivet, qu'on
auroit peine  se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en
toit inform par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec
les Isles voisines, sans Prtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car
chaque famille ne reconnot point d'autre autorit que celle du plus
ancien, & n'y defere mme que dans les cas o le bien public est
interess. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la
culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement
ncessaire  leur nourriture. Leur ignorance & leur grossieret sont si
excessives, qu'ils ne savent point l'origine de leur tablissement.
Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informs; & si
l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent
quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si
court les moeurs, & mme la raison, soient capables d'une si trange
rvolution.

M. Speed fut reu nanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa
maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit
pas permis d'attendre tout--fait la fin, se renouvella avec plus de
danger que jamais. Il fut encore prs de trois mois  l'extrmit, dans
l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces tant revenues, il reprit la
rsolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que
ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus
certaine. Mais en avanant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre
un rocher qu'ils n'avoient point apperu, & qui fendit si
malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tt  fond. Ils
se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils
avoient eu le tems de lier ensemble  la premire ve de leur malheur.
Ils s'y tinrent si fortement attachs que malgr l'agitation des vagues,
ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers
le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego  la Jamaque, se trouva si
prs d'eux qu'ils eussent p se faire entendre si l'extinction de leur
voix ne les eut empchs de jetter des cris. Mais par le plus heureux
hazard, le Quaker, qui toit  Bord, apperut un corps qu'il prit pour
quelque monstre marin. Sans autre soupon, il prit lui-mme un croc,
qu'il lana dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit o elles
toient lies. La facilit qu'elles eurent  suivre lui fit bien-tt
dcouvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tt le moyen de les
secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il toit encore par une longue
maladie, avoit rsist plus vigoureusement que ses deux Compagnons 
l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au
moment qu'ils furent tirs dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours
aprs. Son Bienfaiteur, avec les principes de charit qui sont
ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connotre, de lui rendre
tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte
d'en diminuer le mrite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les
rcompenses que la gnrosit & la reconnoissance porterent M. Speed 
lui offrir. Dans le march mme qu'il fit avec lui pour sa Plantation,
il voulut, par le mme motif, qu'elle ft estime sa juste valeur; de
sorte que l'unique obligation qu'il eut  M. Speed fut de l'avoir
prfr  quantit d'autres qui s'toient prsents pour l'acheter.

Nous emes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay,
Franois rfugi, fort aim de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nomm
son Lieutenant Gnral dans le Gouvernement de la Jamaque. Il devoit
retourner  Londres sur le Kingston, qui l'avoit amen avec M. le Duc;
mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit natre l'envie de
nous demander le passage. Cet Officier Franois n'eut pas le tems de se
faire des amis  la Jamaque par son mrite, & s'y fit un grand nombre
d'ennemis par ses prtentions. Ayant v les appointemens du Gouverneur
augments jusqu' cinq mille livres sterling, c'est--dire presqu'au
double, il s'toit cr en droit de demander la mme augmentation pour
les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de
loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit
murmur de cette exaction. Son Emploi mme toit un surcrot de charge
que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa
rsidence, & dont elle avoit esper se dlivrer  l'arrive du Duc.
Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service  M. du Bourgay, avoit
dclar dans son premier discours, que l'intention du Roi toit qu'il
ft reu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemble avoit d'abord
cout cette dclaration d'un air fort mcontent, ce qui n'empcha point
qu'elle n'accordt mille livres sterling au Colonel. Mais les
dsagrmens qu'il prvit dans un Office si peu got du public, lui
firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joir
tranquillement de son titre & du revenu.

Toutes nos affaires tant arranges avec M. Thorough & mon fils, nous
mmes  la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus
favorable navigation. Cette esprance fut renverse ds le premier jour
par une horrible tempte, qui brisa deux de nos mts, & qui nous fit
regarder comme un bonheur d'tre jetts sur la Cte de Saint Domingue,
entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant
chang pendant la nuit, nous aurions p nous garantir du danger qui nous
menaoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de rparation. Mais il
s'y toit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer
deux jours  l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur
extrmement chagrine, lorsque nous fmes abords par deux Vaisseaux de
guerre Espagnols, ausquels nous ne vmes aucune apparence de pouvoir
rsister. Quoiqu'ils ne nous fissent point apprhender d'hostilits, &
que retournant  Londres en qualit de Marchands, notre malheur ne dt
nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'toit que
trop  craindre, dans des circonstances o les plaintes des deux Nations
augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des
recherches incommodes. M. du Bourgay, qui toit homme de courage,
paroissoit aussi desesper que nous de n'tre pas en tat de rejetter
toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites
dsagrables. Mais il fallut ceder  la ncessit. Les Espagnols, qui
n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent
 nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle
supriorit. Ayant reconnu que nous tions chargs en marchandises pour
l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prtextes  nous
quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit
en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes,
qu'ils ne purent mconnotre pour des effets de la Jamaque; mais en
portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'toit commune
avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils
nous demanderent aussi-tt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre
ancien quipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal rssi 
tirer de nos gens d'autres lumires que celles qu'ils reurent de nous.
Je leur avois rpondu qu'aant fait le voyage de la plpart de nos
tablissemens, j'avois ramass le trsor qu'ils me voyoient, dans
differentes Colonies; ils prirent l-dessus plusieurs de nos Matelots 
l'cart, & les menaces ne furent pas moins employes que les offres pour
leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des
mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui
tenoit  l'une des caisses, le Mmoire qui contenoit non-seulement le
nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient t
pches en notre prsence, & sur les differens lieux de la Marguerite,
d'o nous avions tir les autres. Si ce n'toit point assez pour
dcouvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour
fournir  nos Ennemis le prtexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que
les Perles toient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule
contradiction qu'ils prtendirent trouver entre nos premires rponses &
le Mmoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils toient en
droit de reclamer.  toutes nos plaintes, ils ne rpondirent qu'en
faisant valoir la bont qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris,
parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vnt
des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le
souponner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les proceds
justes & honntes, & qu'ils exhortoient notre Nation  profiter de ces
exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne
ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcs de souffrir
cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'tant jett sur
mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de
cet tat que pour tomber dans une dangereuse maladie.

Nous emes la libert de remettre  la voile. Ce ne fut pas sans avoir
consult entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au
Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien
qui nous toit arrach contre toutes sortes de droits. Mais outre que
mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de
justice  esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cingl en pleine
Mer, & nous devions juger que s'ils n'toient pas partis du Port pour
quelque voyage, ils s'loignoient peut-tre pour aller partager nos
dpoilles.

M. Speed, dont le caractere toit la bont & la douceur, ne me quitta
point un moment pendant ma maladie. Comme il ne pouvoit douter qu'elle
ne vnt de ma perte, & qu'en s'efforant de me consoler, il me donna
lieu de lui raconter l'histoire de ma fortune, & combien le malheur qui
venoit de m'arriver mettoit de changement dans mes esprances, il fut
inform par dgrs de la situation de ma famille. L'intert qu'il prit
ensuite  ma sant me parut encore plus vif. Ses deux fils mme
partagerent les assiduits & les soins de leur pere. Enfin, profitant un
jour de quelques momens de relche que la fivre m'avoit accords, il me
fit tant de questions sur l'ge & le caractere des deux filles qui me
restoient  marier, que je ne crus pas sa curiosit sans dessein. M.
Rindekly me dit le mme jour, qu'il lui avoit parl de moi dans les
termes les plus tendres, & qu'il avoit voulu savoir comment il se
trouvoit d'avoir pous ma fille. Ces discours nanmoins ne produisirent
point d'autre ouverture pendant le reste de notre voyage.

Ma sant empirant de jour en jour, M. Rindekly, dont l'amiti pour moi
ne s'toit jamais refroidie, prit la rsolution, sans me consulter, de
relcher au premier lieu o je pourrois recevoir du secours & du
soulagement. Nous tions sans Chirurgien; & dans l'abondance de mille
drogues dont notre Vaisseau toit charg, personne ne se fioit assez 
ses lumires pour me proposer d'en faire usage. Je fus saign trois fois
par mon Valet, qui n'avoit que son adresse naturelle pour me rassurer;
car il portoit des lancettes dont il n'avoit jamais fait d'usage.
Cependant je me trouvai beaucoup mieux en arrivant  la v des
Canaries, & si M. Rindekly s'toit rendu  mes instances, nous aurions
continu notre route sans nous arrter. Nous avions rencontr depuis
deux jours le Kingston, qui avoit fait une fort heureuse route,
puisqu'il toit parti de la Jamaque aprs nous. C'toit une escorte qui
me saisoit insister  le suivre. Et M. du Bourgay, qui ne dsiroit que
de se revoir  Londres, aima mieux se rconcilier avec son ennemi que de
manquer l'occasion de hter son retour. Il nous quitta pour passer dans
son Bord, tandis que l'amiti de M. Rindekly, & de M. Speed, fit tourner
nos voiles vers le Port de Ferro. Nous connoissions ce lieu, & ce fut la
raison qui nous le fit prferer  celui de Canarie; sans compter que le
ressentiment dont nous tions remplis contre les Espagnols, nous faisant
relcher  regret sur leurs Terres, le Port o nous pouvions aborder
avec moins de rpugnance toit celui o leur Nation toit en plus petit
nombre.

Les hazards ne sont jamais surprenans sur Mer, parce que c'est
proprement l'empire de la fortune. Il me parut bien merveilleux
nanmoins que le premier visage que je reconnus en dbarquant  Ferro
fut celui de M. King qui se promenoit sur le Port. Je l'avois laiss
dans l'Isle de Java, si content de sa fortune & si accoutum au Pays,
qu'il toit rsolu d'y passer le reste de ses jours. Cependant la perte
de ses enfans, que la petite vrole avoit emports dans un espace fort
court, lui avoit inspir du dgot pour son tablissement. Il avoit
charg un Vaisseau de tout son bien, & s'y toit embarqu avec sa femme;
il retournoit  Londres pour se procurer la satisfaction de laisser du
moins ses richesses  des hritiers qui lui appartinssent de plus prs
que les Hollandois. Sa femme s'toit trouve fort mal sur son Vaisseau,
& c'toit une raison de sant qui l'avoit port comme nous  relcher
dans l'Isle de Ferro. Il devint bien-tt l'ami de M. Speed & de M.
Rindekly, autant qu'il toit le mien. Mais sa femme, moins heureuse que
moi, mourt, quelques jours aprs, de sa maladie.

Trois semaines de repos, me retablirent si parfaitement que je fus le
premier  parler de notre dpart. M. Rindekly n'avoit pas tant perdu le
souvenir des Ctes d'Afrique que les dsirs de son coeur ne tournassent
encore de ce ct-l. Il s'imagina mme que dans le regret que je
sentois de notre perte, j'aurois plus de facilit  former avec lui
quelque nouveau projet, & n'ayant rien de reserv pour M. Speed il me
renouvella cette proposition dans sa prsence. Mais outre que la
cargaison de notre Vaisseau ne nous permettoit pas de risquer
tmrairement tant de richesses, je commenois  sentir une vive
impatience de me revoir  Londres. Les rflexions que notre perte & la
douleur mme qu'elle m'avoit cause, me faisoient faire tous les jours
sur la fragilit des biens de la fortune, m'apprenoient  borner plus
que jamais mes dsirs, &  me croire trop heureux de pouvoir jouir
tranquillement d'une situation aussi douce que celle o j'allois me voir
encore. Je considerois que M. Speed, M. King, M. Thorough, aprs avoir
pass toute leur vie  s'enrichir par le commerce, n'en avoient pas
d'autre fruit  recueillir que celui que je pouvois dja m'assurer comme
eux, & que si j'tois moins riche, je ne laissois pas de l'tre assez
pour me procurer toutes les douceurs qu'un esprit raisonnable peut
attendre des richesses. J'avois sur eux cet avantage qu'tant plus
jeune, l'avenir me promettoit plus de tems pour jouir. C'toit un bien
dont je ne pouvois me priver sans folie, puisque j'tois capable de le
sentir. Mon Fils & l'ane de mes Filles toient heureusement tablis.
N'tois-je point en tat de faire une condition aussi heureuse  mes
autres enfans? & pourquoi risquer non seulement ma sant & ma vie, mais
la certitude prsente de ma fortune pour des esprances incertaines? Je
fis entrer d'autant plus facilement M. Rindekly dans ces principes,
qu'ils furent seconds par les raisonnemens & les conseils de M. Speed.
La tristesse que M. King ressentoit de la mort de sa femme ne l'empcha
point de fortifier mon parti par ses rflexions. Enfin nous remmes  la
voile, avec le seul dsir d'arriver promptement en Angleterre. Je n'ose
dire que ma modration fut recompense par la justice du Ciel; mais en
passant  la v de Madre, nous rencontrmes une Chaloupe monte de six
personnes qui luttoient contre les flots, c'est--dire, qui se servoient
de toute leur adresse & de toutes leurs forces, pour gagner l'Isle. Les
flots leur toient si contraires que le secours des rames paroissoit peu
leur servir. Aussi-tt qu'ils nous eurent apperus, ils abandonnerent
tout autre dessein, pour se laisser conduire au vent qui les poussoit
vers nous.  mesure qu'ils approchoient, nous remarqumes qu'ils toient
si moills par les vagues qu'on ne pouvoit distinguer la couleur de
leurs habits. Enfin nous les remes  bord; mais ce ne fut pas sans
difficult. Deux femmes qui toient dans cette malheureuse troupe
tomberent vanoues, lorsque leur Chaloupe fut accroche au Vaisseau.
Les hommes qui les conduisoient n'toient gures dans un meilleur tat.
Nous apprmes d'eux en fort peu de mots qu'ils toient chapps au plus
affreux de tous les naufrages, & que voguant depuis deux jours dans la
Chaloupe  la merci des flots, ils nous devoient la vie qu'ils
recevoient de notre secours. La foiblesse o ils toient tous ne leur
permettant point de parler davantage, ils nous demanderent la libert de
se reposer & le tems de reprendre leurs forces. On tira de la Chaloupe
avec eux quelques malles, & un coffre fort psant, dont ils nous
recommanderent de prendre un soin particulier. Ds le mme jour, une des
deux femmes, qui paroissoit ge de cinquante ans, mourut entre les bras
de l'autre qui toit sa fille; & des quatre hommes, deux nous parurent
si mal que nous espermes peu pour leur vie.

Nous leur faisions rendre toutes sortes de soins, sans permettre  notre
curiosit de les interroger.  peine avions-nous p distinguer leur
Nation, parce que nous ayant reconnus pour Anglois, ils nous avoient
parl dans notre langue, mais avec peu d'xactitude; & nous ne nous
trompions point en les croyant Espagnols. Pendant trois jours ils eurent
toute la libert qu'ils souhaitoient, dans une cabane qu'on leur avoit
abandonne. Le quatrime, ils firent prier le Capitaine d'y passer. M.
Rindekly qui avoit toujours port ce titre, ne laissa point de me
demander si je voulois parotre pour lui, & m'en pressa mme, par la
seule haine qu'il portoit aux Espagnols. J'y consentis pour l'obliger.
On me fit approcher d'un homme qui paroissoit expirant. Il lui restoit
nanmoins assez de voix pour faire entendre le discours qu'il me tint, &
 ses Compagnons qui toient dans la mme chambre que lui.

Il me dclara qu'il toit Espagnol; & qu'ayant command longtems un
Vaisseau de guerre en Amrique, il revenoit avec sa famille pour jouir
en Espagne de quelques richesses qu'il avoit amasses. Il avoit essui
une furieuse tempte, qui l'avoit forc de se mettre dans sa Chaloupe
avec sa femme, sa fille, & trois hommes de son quipage, & ce qu'il
avoit p sauver de plus prcieux. Son Vaisseau avoit pri presqu'au mme
moment  ses yeux, & l'intrt de son propre salut, lui avoit fait une
cruelle ncessit de s'loigner du reste de ses gens, dont la plpart
s'toient efforcs inutilement de gagner sa Chaloupe  la nage. Aprs
avoir err pendant deux jours, il s'toit apperu que la force des
vagues lui avoit fait manquer l'Isle de Madre, & nous l'avions trouv
dans les efforts qu'il faisoit pour reprendre le dessus du vent. Il
doutoit qu'il y et p russir, puisqu'ayant pass deux jours & une
nuit presque sans nourriture, sa vigueur & celle de ses gens toit aussi
puise par le besoin que par le travail. J'en pouvois juger par l'tat
o je les avois trouvs, par la mort de sa femme, & par la sienne qu'il
ne sentoit point loigne. Les trois Espagnols qu'il avoit avec lui
tant des domestiques auxquels il n'avoit qu'une confiance mdiocre, il
se flattoit de pouvoir faire plus de fond sur des gens tels que nous,
dont la politesse & l'humanit le prvenoit en notre faveur. Son plus
cher trsor toit sa fille, quoiqu'il n'estimt pas moins de cent mille
ducats les coffres qu'il avoit sauvs du Naufrage. Il me la confioit
avec tout le bien qui alloit tre son hritage; & puisque nous allions
passer au long de l'Espagne, il me conjuroit de la remettre dans le
premier Port o elle voudroit dbarquer. Il ajota qu'il plaignoit le
sort de cette chere fille, qui alloit se trouver plus trangere dans sa
Patrie qu'en Amrique, & qu'il ne pouvoit trop se reprocher un
malheureux voage qu'il n'avoit entrepris que par l'ambition de
parotre en Espagne avec une fortune pour laquelle il n'toit pas n.

Je l'assurai que dans son malheur, il devoit rendre graces au Ciel de
l'avoir fait tomber entre nos mains, & je lui promis avec serment que
nous nous ferions un point d'honneur de rpondre  sa confiance. Il
donna ordre  ses gens d'xcuter toutes mes volonts, &  sa fille de
m'obir comme  lui. Elle n'avoit pas plus de dix-sept ans. L'abbatement
o je la voyois me fit craindre que sa vie ne fut pas plus longue que
celle de son pere. Je l'embrassai en lui promettant de prendre pour elle
tous les sentimens qui pouvoient adoucir sa perte & faciliter ses
affaires. Notre familiarit devint plus troite aprs cette explication.
J'tois  tous momens dans leur cabane, & je leur rendis toutes sortes
de soins; mais le pere n'en eut pas besoin longtems. Je le vis mourir
entre les bras de sa fille, aprs m'avoir repet, dans les termes les
plus tendres, la priere qu'il m'avoit faite de lui tenir lieu de ce
qu'elle alloit perdre.

M. Rindekly  qui j'avois rendu un compte fidelle de mes engagemens,
n'approuva pas beaucoup la proposition que je lui fis de nous arrter 
Cadis. Il craignoit les Espagnols autant qu'il les hassoit. Cependant
mes promesses toient si formelles, que l'honntet ne me permettoit pas
d'y manquer. Je le forai d'en convenir, & je tirai sa parole qu'il ne
s'y opposeroit point. Dans cet intervalle je consolois la jeune
Espagnole, qui se nommoit Anna Pelez, & je m'appercevois avec plaisir
que mes consolations n'toient pas inutiles. Elle perdit encore un de
ses trois domestiques, & la sant des deux autres ne paroissoit pas plus
assure; mais la sienne se fortifia de jour en jour. Nous commencions 
decouvrir les Ctes d'Espagne, sans qu'elle m'et encore fait connotre
ses desseins, & je persistois toujours dans la pense de nous arrter 
Cadis; mais lorsque je lui en fis la proposition, elle me pria d'couter
ce qu'elle avoit mdit depuis la mort de son pere. Elle toit ne, me
dit-elle, en Espagne, mais fille d'un soldat, & sans aucune connoissance
de sa famille, qui de l'aveu de son pere, toit fort obscure. Il toit
parti avec elle & sa mere, dans un Vaisseau qui menoit quelques troupes
 la Havana, & s'tant distingu par son courage & sa conduite, il toit
parvenu de degrs en degrs  commander un Vaisseau de guerre, sur
lequel il avoit trouv les occasions de s'enrichir. Le dsir de
s'tablir dans sa Patrie, lui avoit fait quitter l'Amrique; & sous la
conduite d'un pere, elle n'avoit pas dout qu'elle ne pt trouver
quelque agrment en Espagne. Mais le malheur qu'elle avoit e de le
perdre changeoit entierement sa situation.  qui s'adresseroit-elle 
Cadis, ou dans une autre Ville, lorsqu'elle n'y connoissoit personne; &
si elle cherchoit ses parens dans les Asturies d'o elle savoit que son
pere toit originaire, comment pourroit-elle supporter le dsagrment de
tomber dans une famille vile & pauvre, avec l'ducation qu'elle avoit
reue, & l'habitude o elle toit de vivre dans le commerce des honntes
gens! Sa repugnance toit si forte  parotre en Espagne sans
connoissances & sans appui, que dans l'impuissance de retourner sur le
champ  la Havana, & remplie de la confiance que celle mme de son pere
lui avoit inspire pour moi, elle ne balanoit point  me demander la
permission de me suivre en Angleterre. Il n'y avoit point de lieu au
monde o elle ne pt vivre heureuse lorsqu'elle y vivroit avec honneur.
Je rendrois tmoignage de son avanture, & de sa naissance. Je la tenois
des mains de son pere. Elle ne doutoit pas qu'avec le caractere
d'honnte homme, tel qu'elle devoit me le supposer dans ma Patrie, & le
tmoignage de tous les gens de notre Vaisseau, je ne pusse contribuer 
son tablissement.

Sa rsolution me parut si bien affermie que je n'entrepris point de la
combattre. M. Rindekly & nos autres amis ne manquerent pas de
l'approuver. Nous doublmes la pointe de l'Espagne sans penser davantage
 Cadis, & le reste de notre route fut heureux jusqu' Londres. Je dois
remarquer seulement que Mademoiselle Pelez ne gardant plus de reserve
avec moi, remit  mes soins tous les biens qui lui restoient de son
pere, & qu'elle m'abandonna de mme, la disposition de sa demeure & de
sa conduite en Angleterre.

J'tois le seul de notre societ qui et  Londres une maison prte  la
recevoir; car M. Rindekly avoit laiss sa femme avec la mienne, qui
toit sa mere, & ne pouvoit pas se donner tout-d'un-coup un autre
logement. M. Speed, avec ses deux fils, & M. King, toient comme
trangers dans leur Patrie, aprs avoir pass plus de trente ans dans
les Indes. Je ne pouvois leur offrir de les recevoir tous chez moi. Mais
leur voyant pour moi tant de confiance & d'amiti qu'ils sembloient
compter sur mes services pour leurs premiers arrangemens, je dpchai
mon Valet de Gravesend, pour avertir ma femme & Madame Rindekly de notre
arrive, avec ordre de loer, dans le voisinage de ma maison, trois
appartemens, pour M. Speed, M. King, & Mademoiselle Pelez. L'impatience
de nos femmes les amenerent au-devant de nous dans un Bateau de la
Tamise. Quelle joie de se revoir en bonne sant, aprs une longue
absence & de si dangereux voyages! Madame Rindekly avoit mis
heureusement au monde le premier fruit de son mariage, & n'avoit pas
manqu de le faire apporter avec elle. Mes deux autres filles n'toient
pas moins aimable que leur ane, & mon second fils s'toit form par
une fort bonne ducation. Il faut tre pere, mari, & aussi charms que
nous l'tions de tous ces titres, pour juger des transports de M.
Rindekly & des miens. Quoique ma femme et dja pris des mesures pour
les appartemens que je lui avois fait recommander, elle avoit conu que
nos amis ne se spareroient pas de moi le mme jour, & ses ordres
toient donns pour un souper magnifique o nous devions tous nous
rnir.

Jamais la joie ne produisit des effets plus vifs & plus naturels.
Mademoiselle Pelez s'attacha ds le premier jour  ma famille, & s'en
fit aimer comme si j'eusse t vritablement son pere. M. Speed observa
beaucoup mes filles, & ses deux fils ne parurent pas moins sensibles aux
agrmens de leurs manires & de leur figure. Notre souper fut une des
plus dlicieuses Ftes du monde. Mais lorsqu'on parla de se retirer, je
fus surpris de voir M. Speed appeller ses deux fils dans une salle
voisine, o il fut quelques momens avec eux. Ensuite m'ayant fait prier
d'y passer aussi, il m'adressa un discours auquel j'tois fort loign
de m'attendre. Les obligations, me dit-il, qu'il avoit  mon amiti, le
got qu'il avoit pris pour moi & pour ma famille, & celui que ses deux
fils venoient de concevoir pour mes filles, ne lui permettoient pas de
remettre au lendemain la proposition de s'unir plus troitement  moi.
S'il l'avoit differe jusqu' Londres, c'est qu'il avoit souhait, comme
il venoit de s'en assurer heureusement, que ses fils trouvassent dans
leur propre coeur des raisons de se conformer  ses volonts. Il ne
perdoit pas un moment, parce qu'il prvoioit qu' mon retour il se
prsenteroit plus d'un mari pour mes filles. Il me prioit de tenir
compte  ses enfans de l'ardeur qu'ils avoient  s'offrir les premiers;
& se trouvant riche de soixante mille livres sterlings, il me
promettoit de leur en donner chacun vingt-cinq mille, en attendant les
dix mille autres, qu'il se rservoit pour vivre, & qu'ils partageroient
aprs sa mort.

Je l'embrassai avec reconnoissance. Mais tant sans empressement pour
marier mes filles, qui toient fort jeunes, & que j'tois bien aise de
voir quelque tems autour de moi, je me contentai de lui rpondre que
sensible comme je devois l'tre  tant d'amiti, je m'engageois
volontiers  ne pas recevoir d'autres gendres que ses fils. J'ajoutai
qu' l'ge o ils toient encore, un peu de culture toit ncessaire 
leurs qualits naturelles, & que je travaillerois de mon ct  rendre
mes filles plus dignes d'eux. M. Speed prit ce compliment pour une
excuse honnte, & m'en marqua tant de chagrin, que partag entre le
penchant que je me sentois pour lui & la crainte de blesser
l'inclination de mes filles, je me rduisis  lui demander quelques
jours pour laisser natre leur penchant, contre lequel il ne devoit pas
souhaiter plus que moi qu'elles fussent  ses fils. Il ne put rien
opposer  cette demande; mais pour commencer lui-mme  les gagner, il
leur fit aussi-tt prsent de quelques diamans d'un grand prix, que je
ne les empchai point d'accepter; & leur offrant ses deux fils, il leur
dit galamment que c'toient deux Amans qu'il leur avoit amens de
l'extrmit du monde. Ma femme, qui avoit pris de l'inclination pour
Mademoiselle Pelez, en apprenant son avanture, & qui craignit les
dangers ausquels une personne de son ge pouvoit tre expose dans un
appartement de loage, trouva le moyen de la loger avec mes filles.

Parmi tant de contentemens, j'eus le lendemain un sujet d'inquitude
dont je craignis les suites. Les Parens de l'crivain que nous avions
emmen n'eurent pas pltt appris notre retour, que dans la surprise de
ne le pas revoir, & de n'en apprendre aucune nouvelle des gens de notre
quipage, qui avoit t renouvell entierement depuis sa mort; ils
s'adresserent directement  M. Rindekly. Nous avions peu pens  sa
cassette dans un si long intervalle. Cependant elle se trouvoit encore
entre les ntres, & M. Rindekly, aprs avoir racont  ses parens les
circonstances de sa mort, ne fit pas difficult de leur remettre tout ce
qui lui avoit appartenu. En visitant la cassette, ils y trouverent
l'ordre du Ministre, qui concernoit nos entreprises. Des gens avides,
qui toient fchs que l'hritage de l'crivain se rduist  d'inutiles
papiers, s'imaginerent qu'ils avoient quelque rcompense  prtendre du
Ministre en lui remettant une Piece qui sembloit interesser le
Gouvernement. En effet la Cour se rappella les circonstances o elle
avoit donn cet Ordre. M. Rindekly reut, ds le jour suivant, celui de
se rendre  Saint James, o le Roi lui-mme avoit souhait de
l'entendre. On le pressa beaucoup sur le dtail de nos voyages. Il
raconta ingnument les entreprises que nous avions formes en divers
tems, sans craindre d'avouer les avantages que nous en avions tirs. Il
avertit mme le Roi que dans la mme cassette, o la Commission de
l'crivain s'toit trouve, on trouveroit une description fort tendue
de toute la Cte Occidentale de l'Afrique, dont le respect que nous
avions cr devoir aux Ordres de la Cour nous avoit empchs de nous
saisir; & ne faisant pas difficult d'offrir au Roi la lecture de notre
Journal, il se fit honneur d'avoir tent plusieurs projets
extraordinaires que la fortune avoit fait rssir. Le Roi voulut savoir
pourquoi nous n'tions pas retourns en Afrique aprs un essai si
avantageux. Il rpondit que sans y renoncer pour l'avenir, nous avions
t refroidis par la difficult de tomber dans les Cantons qui portent
de l'or, aprs avoir tir fort bon parti du premier, & qu'assez
differens d'ailleurs de la plpart des Ngocians, nous avions s borner
nos dsirs lorsque nos besoins avoient t remplis.

Notre entreprise  la Marguerite surprit beaucoup le Roi. Mais lorsque
M. Rindekly lui eut expliqu avec quelle facilit elle nous avoit
rssi, & combien d'autres esprances auroient p nous rssir de mme
si les vents n'avoient t nos plus grands obstacles; il s'tonna
beaucoup plus qu' l'gard du moins des Perles, on laisst recueillir
aux Espagnols des richesses dont tous leurs droits n'excluent point les
autres Nations, puisque c'est du fond de la Mer qu'elles se tirent, &
que dans un lement commun  tous les hommes du monde, elles devoient
n'tre que le partage du travail & de l'industrie. D'ailleurs, en
supposant, par des principes assez reus  d'autres gards, que
certaines parties de la Mer n'ayent pas moins leurs Matres que les
differens Pays de la Terre, l'tat de Pyraterie mutuelle o nous tions
depuis longtems avec les Espagnols, justifioit assez nos entreprises.
Aussi le Roi regreta-t'il beaucoup nos Perles, & nous permit-il de les
mettre au rang des vols continuels dont il demandoit la restitution  la
Cour d'Espagne.

L'ambre-gris, dont nous avions rapport une quantit fort considrable,
fut un autre sujet d'tonnement pour le Prince. Il ne concevoit pas,
dit-il  M. Rindekly, comment les Marchands Anglois ngligeoient une
pche si riche. Un Seigneur qui toit prsent qui n'ignoroit aucune des
voyes du commerce, lui rpondit, avec vrit, que cette pche dpendoit
beaucoup de la fortune, parce que pour une anne heureuse, il s'en
trouvoit quinze & vingt qui ne produisoient rien; que les vents
apportoient vraisemblablement ces richesses par le roulement des vagues,
& que notre bonheur consistoit sans doute  nous tre trouvs aux
Bermudes dans une excellente anne. Il interrogea M. Rindekly, & ses
rponses, qui se trouverent d'accord avec les ides qu'il avoit sur
cette matire, lui causerent beaucoup de satisfaction. Le Roi souhaita
de voir le plus gros morceau d'ambre-gris que nous eussions trouv; il
pesoit vingt-quatre livres. Nous mmes en dlibration si nous ne
devions pas l'offrir  Sa Majest. Mais, pour m'expliquer franchement,
le souvenir des ordres dont on avoit charg notre crivain, nous
persuada que nous pouvions nous dispenser de cette gnrosit. Le Roi
fit ter les Cartes Gographiques aux Hritiers de l'crivain, & leur
donna une somme honnte pour leur faire tirer quelque fruit du service
de leur Parent.

Pendant ce tems-l, les soins que M. Speed se donnoit pour se loger
rgulirement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empchoient
point de suivre les vs ausquelles il s'toit attach. Quelques jours
se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'loignerent point un
moment de ma maison. Je dcouvris aisment que mes filles les
souffroient sans rpugnance, & je m'loignois moins que jamais de ces
deux mariages. Mais lorsqu'on vint  s'expliquer ouvertement, il se
trouva que celle de mes filles, que l'an des Speeds aimoit le mieux,
toit celle qui avoit du got pour son frere, & qu'il en toit de mme
de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgr
l'extrme jeunesse de mes filles, je m'tois rendu au dsir de M. Speed,
 la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux 
Oxford ou  Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils
me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dpendu de moi
d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop
jeunes encore pour tre capables de ces dlicatesses de coeur. Mais en
m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit
qu'une dclaration absolue de mes volonts qui pt leur faire surmonter
leur inclination.

Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds 
l'Universit, dans l'esprance que le tems rendroit les uns ou les
autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit  regret. Nous leur
permmes d'crire chacun  leur Matresse, c'est--dire,  celle en
faveur de qui leur coeur toit prvenu; mais aprs l'aveu que mes deux
filles m'avoient fait, elles se crurent autorises  refuser, chacune de
leur ct, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne
fut qu'aprs en avoir rejett plusieurs, qu'elles convinrent de se
remettre l'une  l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhait.
Cette comdie ne fut pas sans agrment pour moi. Mais M. Speed en toit
inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en
s'efforant de tourner le coeur de mes filles vers celui dont chacune
d'elles toit aim. Je lui faisois sentir en vain que ce n'toit que la
moiti de ce qu'il dsiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de
changement  faire dans le coeur de ses fils.

Il arriva dans mon voisinage un vnement qui changea beaucoup toutes
nos ides. M.... Chevalier Baronet fut assassin dans son lit avec les
affreuses circonstances qui ont t connues du public. Son Frere, qui
toit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'hritier de ses richesses
& de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles
en mariage. Il s'toit pass si peu de tems depuis l'infortune de son
an, que je ne pus me persuader que le dsir de se marier lui ft venu
tout-d'un-coup. Mes soupons toient fortifis par la demande qu'il me
faisoit de la cadette. Elle toit la plus jolie, quoique sa soeur le ft
beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour
lui faire connotre mes vritables inclinations. Mais je ne perdis pas
un moment pour approfondir la vrit de mes conjectures. Je fis appeller
Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le
Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses rponses. Elle me dit
pourtant qu'elle l'avoit v dans quelques maisons o elle s'toit
trouve avec sa mere. Je feignis d'tre mieux inform. Elle me confessa
que depuis trois ou quatre mois il toit passionn pour elle, & par
d'autres demandes, je lui fis avoer qu'elle avoit reu ses soins.
J'tois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter  mes enfans.
Mes caresses, aidant autant que mes instances  faire parler Henriette,
elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle
avoit jou jusqu'alors  l'gard des jeunes Speeds, n'avoit t que pour
servir sa soeur ane, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui
de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas
plus de facilit  satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel
embarras du ct du Chevalier,  qui je n'avois point de raison honnte
 donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit rellement en sa faveur.
Il toit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement
mon coeur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, &
la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le
coeur d'Henriette, ne parut point effray de cet obstacle. Il consentit
aisment  suspendre ses dsirs, sur la seule promesse que je lui fis de
ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sai comment je me serois
dlivr de cet embarras, si la mort du fils an de M. Speed n'et servi
au dnoument. L'ane de mes filles, dont l'inclination pour lui s'toit
fortifie de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette,
en fut quitte pour de la douleur & des larmes; aprs quoi son coeur se
tourna facilement vers celui dont elle toit aime. M. Speed, consol de
la perte de son fils par ce changement, ne tarda point  me l'apprendre
lorsqu'il s'en apperut. J'entrai avec joie dans toutes ses
propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqu de prendre le mme tems
pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de
voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables  leur
got qu' leur fortune.

J'aurois e trop  me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de
prosperits n'et jamais t interrompu. Trois mois aprs le Mariage de
mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la
plus constante passion. Elle toit fille du celebre M. Rogers, qui avoit
pass vingt ans dans les Cours du Nord, charg des plus importantes
affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapport qu'un bien mdiocre qui
s'toit dissip avec le mien dans les malheureux engagemens que nous
avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une
heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie
fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce
service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma
perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple.
Il me racontoit qu'tant  Copenhague en 1709, il avoit essui la mme
disgrce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'toit pas moins
passion que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se
rapportoient au bonheur d'une personne si chere. tant au lit avec elle,
dans une chambre sans pole, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter
l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excs du froid,
qu'ayant appell ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter prs de
son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allums. L'air en
devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'veillant
le matin il la trouva morte  son ct. Un malheur de cette nature, dont
il se reprochoit d'tre la cause, le jetta dans un dsespoir si
terrible, que n'en coutant plus que les mouvemens, il resolut de se
dlivrer de la vie par le mme genre de mort qui lui avoit ravi sa
femme. Ds la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit
mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la
vapeur empoisonne, il se flatta de rejoindre bientt ce qu'il aimoit.
Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures
pour en empcher l'effet, soit que son temperament se trouvt plus fort
que le poison, il ne parvint pas mme  causer le moindre desordre dans
sa sant. Ce fut en rflechissant sur l'excs o sa douleur l'avoit
emport, qu'il reconnut par degrs que le sort des hommes tant entre
les mains du Ciel, il est galement contraire  la raison de se plaindre
de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand
elle ne seroit pas ncessaire. Cependant les plus sages rflexions ont
si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une anne
entiere pour mettre quelque modration dans mes regrets.

Je n'tois pas d'un ge auquel on pt donner encore le nom de
vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voages
n'avoit point t assez violente pour alterer mon temperament. Cette
raison m'avoit fait penser, aprs la mort de ma femme, que la biensance
ne permettoit plus  Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre
vertu lui avoit fait natre l dessus des scrupules. Cependant M. Rogers
mme, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y toient
continuellement, furent d'avis que ce changement n'toit pas ncessaire.
Leur conseil renfermoit d'autres vs que je ne penetrois pas. Ils
avoient jug que la confiance & l'amiti qu'ils voyoient pour moi 
Mademoiselle Pelez, pouvoit tre utile  ma consolation, & que tt ou
tard je penserois peut-tre  me lier plus troitement avec elle. Ils
m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune
toit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup nanmoins
qu'ils me firent l'ouverture de leurs ides. Ils commencerent par
Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connotre les dispositions. Aprs
avoir employ beaucoup d'adresse  les presentir, ils crurent
s'appercevoir que son attachement pour moi toit aussi propre que
l'amour  lui faire recevoir agrablement la proposition de notre
mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble  m'en inspirer
le dsir. Je n'ai pas compt de combien cette entreprise avoit prced
la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus trs
longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle
Pelez des bonts & des soins que je n'attribuois qu' son amiti. Mes
enfans ne s'loignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la
facilit d'tre incessament comme eux dans mon appartement. Je
m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas
au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.

Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la biensance remplie par une
anne de deil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes
enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me
laisser le tems de rpondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme
d'une femme  qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je
laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais
lorsque la raison m'et fait confesser que les plus justes douleurs ne
peuvent tre ternelles, j'eus peine  me persuader qu'une fille de
vingt ans pt accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette
difficult pour m'assurer qu'on ne tarderoit point  la dtruire. Sur le
champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amene, je
fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de
recevoir toit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je
combattis & ses bonts, & mes propres dsirs, qu'un incident si flatteur
fit natre avec plus d'empressement que je ne m'en serois dfi. Je lui
representai mon ge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant
repeter qu'elle se devoit toute entire  son pre &  son bienfaiteur,
je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'annes pour
tre en tat de lui offrir son coeur & de l'pouser avec plus d'galit.
Elle se plaignit d'tre moins heureuse  m'inspirer de la tendresse que
de la gnerosit & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler
le jour de notre mariage.

Je me dois ce tmoignage, que l'estime & l'amiti toient encore les
seuls sentimens qu'elle m'et inspirs. Ma complaisance pour mes enfans
fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette
aimable Espagnole, lorsqu'elle m'et rendu le matre de son coeur & de
tout son bien. Tout ce que je devois  la fortune ne me parut pas
comparable  ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je reprsenter la
douceur de ma vie, ni l'air de prosprit & de joie qui sembloit
distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me
restoit qu'un fils, dont l'tablissement ne pouvoit me causer
d'inquitude. Mon toile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant
une fortune independante de moi.

Ma femme m'ayant donn un fruit de notre mariage ds la premire anne,
il sembloit que cet accroissement d'hritiers retrancht quelque chose
aux esprances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas
craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tt 
faire tout ce qui dpendroit de moi pour celui qui avoit les premiers
droits  mes soins. Je pensois  lui ceder la part que j'avois au fond
du commerce de la Jamaque, & mme  le faire partir pour cette Colonie
avec un Vaisseau richement charg dont je voulois lui abandonner la
proprit. Mais l'amiti avoit dja pourv  son tablissement dans le
coeur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres hritiers
que des parens qu'il connoissoit  peine, & dont la parent mme toit
fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tt
qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la rsolution d'adopter
l'autre; & ce qui n'toit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut
une ncessit pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils
pour la Jamaque. Il ne s'ouvrit  moi que pour obtenir mon
consentement; & sans me communiquer le dtail des articles, il institua,
par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son hritier
principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il,
pour la premire clause de l'adoption, que mon fils renonceroit  mon
hritage, & prendroit mme son nom en se mariant. Il n'eut pas la
consolation de joir longtems du fruit de sa gnrosit; mais ne voulant
pas quitter la vie sans avoir achev son ouvrage, il souhaita au lit de
la mort de voir clbrer  ses yeux le mariage de l'hritier qu'il
s'toit donn. Il avoit consult ses inclinations pour lui choisir une
femme qui n'toit pas sans bien, & qui mritoit encore plus
l'attachement d'un honnte homme par son esprit & son mrite. Cependant
comme les plus belles esprances se trouvent quelquefois dmenties par
l'vnement, ce mariage n'a pas t le plus heureux de ma famille, &
divers incidens, qui n'ont eu que trop d'clat, ont conduit enfin mon
fils & sa femme  leur sparation.

Pendant six ans qui s'toient passs depuis mon retour des Indes jusqu'
la sparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres
chagrins que ceux que j'ai rapports, & comme ils toient des suites
ncessaires de la condition humaine, j'avois trouv dans les
circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette premire
altration de la paix de ma famille, & l'impuissance o je me vis,
aprs beaucoup de soins, d'y apporter du remde, fut une source de
chagrins qui a rpandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems aprs
je fus un peu ddommag par le retour de mon an, qui aprs la mort de
M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires
entre les mains d'un Facteur, & de revenir  Londres avec sa femme. Leur
fortune, qui toit dja fort considrable, n'avoit fait qu'augmenter par
son application. Mais il s'toit engag fort avant dans les nouvelles
entreprises de la Georgie; & quand le dsir de se revoir dans le sein de
sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son
intert l'auroit oblig d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de
la nouvelle Colonie.

Il toit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit
entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui
est au Sud de la Caroline, entre la Rivire de Savannah, celle
d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivire  l'autre on compte
environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux
Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois
d'Aot 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa
Majest pour l'tablissement rgulier de cette Colonie. Il en fit
avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les
personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilit de sa
Compagnie, d'aider une infinit de pauvres familles, en leur procurant
le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'esprance
qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'pargner par
consquent  l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling
qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, toit un
avantage considrable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit
encore  la Jamaque, se sentit port, par un penchant particulier, 
mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut
appris que le Parlement l'avoit encourage jusqu' fournir dix mille
livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les
essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre 
orner le Journal de mes Voyages.

Le 6 de Novembre de la mme anne, le Capitaine Thomas partit de
Londres,  bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent
hommes destins  jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils
emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M.
Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui toient au nombre de vingt
trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean
Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord
Georges Carpenta, se rendit  Gravesend o il s'embarqua sur le mme
Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'anne suivante, ils arriverent
heureusement  la Caroline.

Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il
chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau 
Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-l l'quipage
jusqu' la Rivire de Savannah, & ses soins allerent jusqu' faire
construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit.
En dix heures ils arriverent  Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit
terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette
petite Isle qui commande le Canal, & qui est  moiti chemin, entre
Beaufort & la Rivire de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie
Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des
Places voisines, se joignirent encore  lui pour l'escorter; enfin ils
arriverent le vingt  la v de la Rivire de Savannah, & leur premire
entreprise fut de choisir un lieu pour s'tablir. Ils s'arrterent  dix
milles au-dessus de l'embouchure. La Rivire forme dans ce lieu une
belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six
milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu' ce
lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de
la Plaine, sur le bord de la Rivire, que M. Oglethorpe rsolut de
former une Ville. Le Paysage y est d'une beaut infinie.

Toute la Colonie s'y tant rassemble le 1 de Fvrier, on se logea sous
des tentes pour commencer par le travail des fortifications.  cinquante
milles, au long de la Rivire, est une petite Nation Indienne qu'on
avoit eu la prcaution de gagner par des caresses & des prsens; de
sorte que l'entreprise fut pousse sans aucune crainte. On avoit mme
plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnotroient la
Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Trait qu'on avoit
fait avec eux, on toit convenu qu'on leur apprendroit notre mthode de
cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire
dans nos coles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah  sa Ville, par
la seule raison qu'elle est sur cette Rivire. Il n'en eut pas d'autre
non plus pour choisir ce lieu que l'agrment de sa situation, & la
persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqu que les
arbres n'y toient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup
d'humidit.

Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la
Caroline le Colonel Bull, charg d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de
cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town
vouloit faire en faveur du nouvel tablissement. M. Oglethorpe rsolut,
sur cet avis, de se rendre lui-mme  Charles-town. Mais avant que de
s'loigner de ses gens, il traa les rues, la place des maisons, celle
du march. La premire maison fut faite entirement de planches.

Les secours que M. Oglethorpe reut  Charles-town, consisterent en
bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tt 
se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tt  Savannah par la Maison
du Colonel Bull, qui est situe sur la Rivire Ashley, o il reut la
visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta
une honnte contribution de ses Paroissiens. En arrivant  Savannah, il
trouva que M. Wiggan, son Interprte, avoit commenc un Trait fort
avantageux avec les Creeks, Nation Indienne compose autrefois de dix
Tribus, mais rduite aujourd'hui  huit, qui ont chacune leur Roi,
quoiqu'elles vivent dans une troite alliance, & qu'elles parlent la
mme langue. M. Oglethorpe reut les Chefs de cette Nation dans une des
maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignit dans leur
cortege:

/*
_De la Tribu de Coweta_.

Yahou Lakee, Roi de la Tribu, qu'ils appellent Mico.

Essaboo, Chef de la Guerre.

Huit Hommes de suite & deux Femmes.

_De la Tribu de Cussetas_.

Cusseta, Roi ou Mico.

Tatchiquatchi, Chef de la Guerre.

Quatre Hommes de suite.

_De la Tribu d'Owseecheys_.

Ogecse, Mico.

Neathlouthko, Chef de la Guerre, & Ougaki, Conseiller.

Trois Hommes de suite.

_De la Tribu de Cheechaws_.

Outhletebva, Mico.

Thlauthothlukce, Chef de la Guerre, Figer & Sootamilla, autre Chefs.

_De la Tribu d'Echetas_.

Chutabeeke & Robin, deux Chefs de Guerre.
Le second avoit t lev parmi les Anglois.

Quatre Hommes de suite.

_De la Tribu de Palachucolas_.

Gillatee, Chef de la Guerre.

Cinq Hommes de suite.

_De la Tribu d'Oconas_.

Oeckachumpa, Mico.

Coowoo, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.

_De la Tribu d'Enfaule_.

Tomanmi, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.
*/

Tous ces Indiens s'tant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute
taille, fit un discours, qui fut interpret par M. Wiggan & M. Musgrove.
Il commena par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivire
de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit
ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui
avoit donn la vie aux Anglois l'avoit donne aussi aux Creeks, mais
qu' la vrit celui qui avoit donn la sagesse aux uns & aux autres en
avoit donn beaucoup plus aux Blancs; qu'il toit persuad que le grand
pouvoir qui rsidoit au Ciel, (en prononant ces paroles il tendit les
bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoy les Anglois dans le Pays
pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs
enfans; que par consquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les
Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'toit pas seulement
sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui
composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoy leurs Chefs avec
des prsens de peaux, qui toient toute leur richesse.  ces mots, tous
les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince
Creck ajouta, que c'toit ce que sa Nation possedoit de plus prcieux, &
qu'elle l'offroit de bon coeur aux Anglois. Il finit en remerciant M.
Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait  un Creck, nomm Tomochichi,
qui toit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il et t
banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que
la Nades Cherokees avoit tu quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe
en marquoit quelque dsir, les Creeks feroient une incursion dans leur
Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine
vengeance.

Apr& cette Harangue, Tomochichi, qui toit dehors avec quelques Indiens
de sa suite, se prsenta dans l'Assemble. C'toit un homme de fort
bonne mine. Il fit une profonde inclination  M. Oglethorpe, & lui dit:
J'tois un malheureux banni. Je me suis adress  vous dans ma pauvret,
avec l'esprance que vous m'accorderiez quelque part  cette Terre,
proche le tombeau de mes Anctres, mais non sans crainte qu'tant plus
fort que moi vous ne me causassiez quelque mal. Vous m'avez reu
humainement; vous m'avez donn de la nourriture & des terres.

Tous les autres Micos firent successivement leur Harangue; ensuite on
dressa les articles du Trait, qui furent signs par tout les Micos, &
par M. Oglethorpe. On leur donna pour prsent  chacun, une chemise, un
habit galon, & un chapeau bord. Tous les Chefs de guerre eurent un
habit & un manteau. On distribua aux gens de la suite, du gros drap pour
se vtir, & d'autres prsens de peu d'importance.

Les articles du Trait furent: 1. Que les Creeks auroient la libert
d'apporter dans les Villes & les habitations de la Colonie toutes sortes
d'effets propres au commerce, qui seroient pays suivant le prix dont on
conviendroit par le Trait.

2. Que de part & d'autre les injures seroient rpares, & les
restitutions faites avec beaucoup d'exactitude, & que les Criminels
seroient jugs & punis suivant les Loix Angloises.

3. Que les Anglois ne feroient point, avec les autres Indiens, de
commerce prjudiciable au Trait.

4. Que les Anglois possederoient les Terres dont les Creeks ne
faisoient point d'usage; mais  condition qu' l'tablissement de chaque
Ville nouvelle les Chefs Anglois s'assembleroient avec les Chefs des
Creeks, pour rgler les limites de chaque Territoire.

5. Que les Creeks rendroient tous les Ngres qui s'toient sauvs des
Habitations Angloises, & qu'ils les conduiroient eux-mmes, ou 
Charles-town ou  Savannah, ou  Patachucola,  condition qu'on leur
payeroit pour chaque Ngre deux habits, ou l'quivalent en autres
effets; & que pour les Ngres qui prendroient la fuite en retournant
chez les Anglois, & que les Creeks pourroient tuer & representer morts,
on payeroit seulement un habit ou l'quivalent.

6. Que les Creeks ne recevroient point dans le Pays d'autres Blancs, &
n'aideroient pas d'autres Nations  s'y tablir.

Les Chefs Indiens mirent  ce Trait la marque de leurs familles.
C'toit faire beaucoup que de lier si solemnellement ces Barbares. M.
Oglethorpe chargea MM. Saint Julien & Scott de prsider  la
continuation des ouvrages, & se rendit  Charles-town pour retourner
de-l en Angleterre.

Le 14 de Mai on vit arriver,  la nouvelle Ville de Savannah, le
_Jacques_, Vaisseau de cent tonneaux, command par le Capitaine Yoakley,
avec un bon nombre de Passagers, & des provisions pour la Colonie. Il
s'approcha contre la Ville, o il reut le prix qui avoit t propos
pour celui qui remonteroit le premier la Rivire jusqu' ce lieu. Il
trouva l'entre & le Canal fort bon pour des Vaisseaux d'un beaucoup
plus grand poids que le sien. M. Yoakley apportoit des secours
considrables pour la Colonie. On appliqua les sommes d'argent  divers
usages: Une partie fut employe  des usages religieux, c'est--dire, 
la construction d'une glise, & au salaire des Ministres & des Matres
d'cole. L'Agriculture & la Botanique en emporterent aussi une grande
partie. Il se trouvoit dja 14822 livres sterling de dpenses utiles. Le
nombre des Habitans de Savannah montoit  618 personnes, c'est--dire
320 hommes, 113 femmes, 102 garons, & 83 filles, entre lesquels on
comptoit 21 Matres & 106 Domestiques qui avoient fait le voyage  leurs
dpens, & sans autre engagement que leur volont.

Avant que de partir pour l'Europe, M. Oglethorpe envoya M. Jones pour
faire un Trait d'alliance & de commerce avec la Nation des Chactaws.

Tel toit l'tat de la Georgie en 1733, lorsque mon fils revint de la
Jamaque  Londres. Il s'employa aussi-tt pour obtenir du Ministre, de
nouveaux secours d'hommes & de provisions, & sur tout pour procurer  la
Colonie quelques pices d'artillerie, sans lesquelles on n'est jamais
sr de contenir les Indiens dans la soumission. Mais l'anne suivante,
M. Oglethorpe arriva lui-mme  Londres, ayant  Bord le Mico
Tomochichi, la Reine Senauki sa femme, le Prince Toonakouki leur neveu,
avec Hispilli, Chef de la Guerre, & cinq autres Chefs, nomms Apakouski,
Stimalcki, Sintouki, Stingvitski, & Umpiki. Ils furent logs  l'Office
de Georgie, dans la Cour du vieux Palais, o l'on prit soin qu'il ne
leur manqut rien. On les fit habiller proprement, & la Cour tant alors
 Kensington, ils y furent conduits par les Officiers du Roi. Tomochichi
prsenta au Roi quantit de plumes d'aigles, qui sont le plus
respectueux de leurs prsens, & lui fit ce discours.

Je vois aujourd'hui la Majest de votre face, la grandeur de votre
Maison, & le nombre de votre Peuple. Je suis venu pour le bien de toute
la Nation, qui se nomme les Crecks, renouveller la paix qu'ils ont
depuis longtems avec les Anglois. J'ai fait un long voyage dans mes
vieux jours, quoique je n'en aie aucun avantage  recueillir pour
moi-mme. Je suis venu pour le bien des enfans de la Nation des Crecks,
afin qu'ils puissent tre instruits dans la science des Anglois. Ces
Plumes sont des Plumes d'Aigle, qui est le plus lger de tous les
Oiseaux, & qui fait le tour de toutes les Nations. Elles signifient
parmi nous la paix & l'union. Nous vous les prsentons,  grand Roi,
comme le signe d'une Paix ternelle.  grand Roi, s'il vous plat de me
charger de vos ordres, je les rapporterai fidellement  tous les Rois de
la Nation des Crecks.

Le Roi fit une rponse gracieuse  ce discours, en assurant Tomochichi
de son amiti & de sa protection. Le jour suivant un Indien de sa suite
mourut de la petite vrole, & fut enterr  la mode de leur Pays, dans
le Cimetiere de Saint Jean. On enveloppa le corps dans deux couvertures
de laine; on mit une planche dessus & une dessous, qui furent lies avec
une corde, & dans cet tat on l'enferma dans un cercueil. Il n'y eut de
prsent  la spulture que Tomochichi, trois ou quatre de ses gens, le
Marguillier de l\'glise de Saint Jean & le Fossoyeur. Lorsque le corps
fut mis dans la fosse, on y jetta les habits du mort, avec quantit de
colliers de verre, & quelques pices d'argent. On n'oublia point d'y
jetter aussi une petite plaque de cuivre, sur laquelle on avoit grav le
nom du mort, sa Nation & le sujet de son voyage.

Les Ambassadeurs Creeks passerent quelques mois en Angleterre, pour
attendre un secours extraordinaire qui se prparoit du ct de
l'Allemagne, & que les sollicitations de mon fils ne servirent pas peu 
faire recevoir. C'toient des Emigrans de l'Archevch de Saltzbourg,
qui ne firent pas difficult d'aller  l'extrmit du monde pour se
drober aux perscutions de leur Archevque. Ils s'embarquerent, avec
Tomochichi & toute sa suite,  bord du Vaisseau _le Prince de Galles_,
sous le commandement du Capitaine Georges Dumbar, qui toit un des
meilleurs amis de mon fils. Ils arriverent le 27 de Dcembre  Savannah,
d'o M. Dumbar crivit aussi-tt cette Lettre  mon fils.

Nous avons heureusement atteint la Cte de la Georgie, & les rives de la
Savannah. En dbarquant dans la nouvelle Ville du mme nom, j'appris que
les Espagnols avoient pass la Rivire d'Ogeeche; je remis  la voile
aussi-tt pour aller faire mes observations sur les Ctes. Tomochichi
m'auroit accompagn si ses affaires ne l'avoient forc de retourner chez
les siens; mais trois Chefs de la mme Nation se sont offerts  me
suivre, & sont effectivement avec moi.

Le 8 de Janvier, j'arrivai  Thunderbolt, o les Habitans de cette
Colonie ont si bien nettoy le terrain & l'ont sem avec tant
d'industrie, qu'ils ne peuvent manquer de recueillir une Moisson
abondante  la premire saison. Ils y ont dja bti plusieurs maisons, &
tous leurs projets s'avancent fort heureusement. Le soir je passai 
Skidaway, o les progrs me parurent encore plus considerables, soit
pour la culture des terres, soit pour la construction des difices. On
s'est d'ailleurs assez bien fortifi dans ces deux nouvelles Places de
la Georgie. La garde s'y fait la nuit & le jour avec une rgularit
extrme. J'ai laiss, suivant mes ordres, quatre canons dans chacune.
C'est autant qu'il est ncessaire pour tenir les Indiens dans le
respect. Le 9 je continuai ma route, & sortant de la Savannah, je pris
au Sud, en visitant non seulement les Ctes, mais toutes les petites
Isles, jusqu' celle de Jekil qui est  l'embouchure de la riviere
d'Altamaha; mais je ne trouvai nulle part ni d'Espagnols ni d'autres
Ennemis, & les Indiens que je rencontrai me comblerent de caresses. Je
suis retourn le 19  Savannah, d'o je vous cris par le Hopewell, qui
va mettre  la voile. Je ferai ici ma carguaison. Je suis en march pour
800 barils de ris, pour de la poix, du tar, & d'autres productions
naturelles de la Georgie, dont j'espere de l'avantage. Que ne doit-on
point attendre de cette belle Colonie, lorsqu'elle sera fortifie &
soigneusement cultive?

Au mois de Mai 1735, les Habitans de Savannah avoient fini
presqu'entierement leur Fort, & leurs maisons, dont la plpart sont de
brique, toient dja en fort grand nombre. Au commencement de Janvier de
l'anne suivante, cent cinquante Montagnards cossois arriverent 
Savannah, dans le dessein de s'tablir sur la frontiere de cette Colonie
qui touche aux Terres des Espagnols. Ils s'arrterent quelque tems 
Savannah, pour attendre M. Oglethorpe qui devoit y retourner de Londres;
mais ennuis de son retardement, ils se rendirent d'eux-mmes sur les
bords de la riviere Alatamaha, & s'y firent un tablissement  douze
mille de la mer. Ils commencerent par construire un petit Fort, o ils
mirent quatre pices de canon qu'ils avoient apportes. Ils btirent un
Corps-de-Garde, un Magasin, une Chapelle, & plusieurs Barraques
ausquels ils donnerent le nom de Darien.

Le 5 de Fvrier, deux Vaisseaux, l'un nomm le Symonds, sous le
Capitaine Cornish, & l'autre Thelondon Marchant, sous le Capitaine
Thomas, ayant  bord M. Oglethorpe & trois cens hommes, passerent la
Barre de Tybe, & mirent  l'ancre dans la route de Savannah. M.
Oglethorpe visita l'tablissement de Tybe, pour en reconnotre les
progrs. Le 6, il arriva au Port de Savannah, o il fut reu, avec une
dcharge de l'artillerie, par tous les Citoyens sous les armes. Son
premier soin fut de faire btir une glise solide, & construire un Quai
au long de la Rivire. Il forma une Compagnie de cent hommes pour
achever les fortifications, & pour percer des chemins de communication
d'un tablissement  l'autre. Outre celui des Saltzbourgeois, qui
avoient fond une Ville nomm Ebenezer, celui des cossois, qui portoit
le nom de Darien, & ceux de Anglois, qui s'tant disperss dans les
endroits les plus fertiles du Pays, en avoient form plusieurs autres
dont j'ai dja rapport les noms. Une Colonie de Suisses rassembls 
Calais en 1734, o les Vaisseaux d'Angleterre les toient all prendre
avec la permission de la Cour de France, & rendus enfin  la Georgie
dans le cours de la mme anne, avoit jett aussi les fondemens d'une
Ville nomme Purysbourg, du nom de M. Pury leur Chef.

Le 7, tous les Chefs de la Colonie Suisse, dont les principaux toient
M. Hutor, Berenger de Beausain, M. Holzindorff, & M. Fissley Dechillon,
vinrent faire leurs complimens  M. Oglethorpe, & lui communiquer l'tat
de leur tablissement. Le jour suivant M. le Baron Vankeek, Chef des
Saltzbourgeois, accompagn de deux Ministres, vint d'Ebenezer,  la
priere de son Peuple, pour supplier M. Oglethorpe de trouver bon que
leur tablissement ft transfr du lieu o il toit,  l'embouchure de
la Rivire, & que les nouveaux Saltzbourgeois qui toient arrivs avec
lui eussent la libert de se joindre  leur Colonie. M. Oglethorpe se
rendit  Ebenezer avec le Baron, pour examiner les raisons qu'ils
avoient de souhaiter ce changement. La distance est d'environ une
journe de chemin. Il fut surpris de trouver dja un pont de brique,
long de quinze pieds & large de dix, bti sur la riviere, quatre bons
difices de charpente pour l\'glise & les coles, un Magasin public, un
Corps de Garde, & quantit de maisons, que les Saltzbourgeois toient
resolus d'abandonner pour s'tablir dans un autre lieu. Il s'effora de
leur ter cette pense; mais leurs raisons leur paroissant les plus
fortes, il fut oblig de se rendre  leurs prieres &  leurs larmes. Le
lieu o il leur permit de fonder une autre Ville a pris le nom du nouvel
Ebenezer. M. Oglethorpe alla prendre possession le 12, de l'Isle de
Saint Simon, o il arriva en deux jours. Il y laissa du monde pout btir
un Fort & s'y former aussi un tablissement.

Ensuite il visita les cossois dans leur Ville de Darien, dont il trouva
les ouvrages fort avancs, & la campagne dja change de forme aux
environs. tant retourn quelques jours aprs  l'Isle de Saint Simon,
il n'admira pas moins la diligence des gens qu'il y avoit laisss. Le
Fort dont il avoit trac le plan devoit tre flanqu de quatre Bastions,
dfendus par un large foss & par quelques ouvrages exterieurs. Il avoit
dja pris la forme, & l'entreprise fut acheve au mois d'Avril de la
mme anne. Derriere le Fort, M. Oglethorpe marqua le lieu d'une bonne
Ville; & distribuant le terrain  ses gens, il les exhorta  profiter de
la saison pour la culture des terres autant que pour les difices.

Aprs son retour de l'Isle de Saint Simon, le Mico Tomochichi & son
neveu vinrent le visiter  Savannah avec un corps de leur Nation, & lui
apporterent une si grande quantit de Chevreuils, que pendant plusieurs
jours toute la Colonie n'eut pas d'autre nourriture. Ils lui dirent que
leur dessein toit d'aller  la chasse du buffle jusqu'aux frontieres
des Espagnols. Mais jugeant par quelques mots qui leur chaperent, qu'il
pensoient  tomber sur les Gardes de l'Espagne, il leur proposa, dans
cette crainte, de partir avec eux & de les accompagner. Tomochichi le
prit au mot, en lui disant qu'il toit bien aise de lui faire voir
jusqu'o s'tendoient les Terres de sa Nation. Le premier jour ils le
conduisirent dans une Isle qui est  l'entre du Sund de Jekil, o il
fut charm de la situation d'un lieu qui lui parut commander absolument
les embouchures de cette Rivire. Il y laissa un parti d'cossois, sous
la conduite de M. Hugh Mackay, & leur ayant trac le plan d'une Ville,
il la nomma Saint Andr. Toonakouki, neveu du Mico, ayant tir par
hazard une montre qu'il avoit reu  Londres de M. le Duc Cumberland,
on en prit occasion de donner  l'Isle le nom d'_Isle de Cumberland_.

Le jour suivant, ils passerent le Clothogotheo, qui est une branche de
la Rivire d'Alatamaha, aprs laquelle ils dcouvrirent une autre Isle,
de la longueur d'environ seize milles, qui charma leurs yeux par les
multitudes d'Orangers, de myrthes, & de vignes sauvages qu'ils y
apperrent. On lui donna le nom de l'_Isle Amelie_. Le troisime jour,
tant assez prs des Vedettes Espagnoles, M. Oglethorpe remarqua que
ses Indiens sembloient se disposer  leur aller faire une insulte. Il
eut assez de pouvoir sur Tomochichi pour l'en empcher, & descendant la
Rivire de Saint Jean, il doubla la pointe de Saint Georges, qui est du
ct Septentrional de cette Rivire, & le point le plus Mridional du
Domaine des Anglois, dans le Continent de l'Amrique. Les Espagnols ont
une Garde de l'autre ct de la Rivire.

M. Mackay, dont on a dja cit le nom, ayant reu ordre de faire par
terre le voyage de Darien  Savannah, pour mesurer l'loignement, trouva
70 milles de distance en droite ligne, & 90 par les chemins
pratiquables.

La Ville de Savannah est augmente aujourd'hui jusqu' 140 Maisons
rgulieres, outre les Barraques & les Magasins. Elle a une Cour de
Justice, qui se tient toutes les semaines. Avec les Villes d'Ebenezer,
de Purysbourg, & les autres lieux que j'ai nomms, on fonda, dans le
cours de la mme anne, la Ville d'Augusta, dans un canton fort
agrable, & si fertile, qu'un arpent de terrain produit prs de trente
boisseaux de bled d'Inde, qui est l'aliment ordinaire pour toutes les
personnes du commun, & qui continuera vraisemblablement de l'tre, comme
dans nos autres Colonies du Continent. Augusta de la Georgie s'est dja
fait un commerce fort avantageux avec les Indiens; & le voisinage de
tant de Nations, avec lesquelles le tems ne manquera point de la lier,
pourra la rendre quelque jour un de nos meilleurs tablissemens. Elle
est par eau  deux cens trente six milles de l'embouchure de la Rivire,
& les plus grandes Barques peuvent descendre jusqu' la Ville de
Savannah. Il s'y rend au printems une multitude d'Indiens de la Caroline
& de la Georgie. On y compte dja prs de six cens Blancs, & les
Directeurs y entretiennent une petite Garnison, qui sert beaucoup 
fortifier le commerce par la sret qu'elle y tablit. La Ville est
situe sur un terrein assez lev, au bord de la Rivire. On a ouvert
des chemins de plusieurs cts, de sorte qu'on peut aller srement par
terre d'Augusta  Ebenezer,  Savannah, & dans les Habitations des
Cheokees, qui sont au Nord-Ouest d'Augusta. Les Crecks sont  l'Ouest;
leur principale Habitation se nomme Cowetas,  deux cens milles
d'Augusta; & sur leur frontiere, on a bti un petit Fort nomm Alhamas.
Au del des Crecks on trouve les Chickesaws, qui habitent les bords de
la Rivire de Mississipi; de sorte qu'en faisant alliance avec cette
Nation nous pouvons participer au commerce de ce grand Fleuve.

On a form quantit d'Habitations au Sud de Savannah, dont les
principales portent le nom de Highgate & de Hamstead; le reste de la
Province commence  n'tre pas plus dsert. L'Isle de Saint-Simon se
peuple aussi, & la Ville de Frederica est dja fort augmente. Dans le
voisinage est une belle prairie de trois cent vingt arpens, o l'on
nourrit toutes sortes de bestiaux.  quelque distance, M. Oglethorpe a
form un Camp pour le Regiment qui porte son nom. Il a distribu des
terres aux Soldats, dont la plpart sont maris; & ds la premire
anne ils ont produits 55 enfans. Les Habitans de Frederica ont commenc
 faire de la biere & d'autres liqueurs. Les femmes des Soldats filent
du cotton du Pas. Il y a dans cette Ville une Cour de Justice, qui
prside  la partie mridionale de la Province, & qui a le mme nombre
d'Officiers que celle de Savannah.

La Georgie toit une partie de la Caroline, & c'est  ce titre que les
Propritaires de la Caroline ont vendu leur droit  la Couronne. C'est
une preuve fort claire, que les Espagnols qui ont reconnu le droit des
Anglois sur la Caroline dans tous leurs Traits avec l'Angleterre,
seroient mal fonds  former des prtentions sur la Georgie, comme ils
l'ont tent nouvellement.

La latitude de cette nouvelle Colonie, qui est entre 29 & 32 degrs,
montre quelle doit tre l'excellence du climat & du Terroir pour les
Habitans & pour les fruits de la terre. Outre les productions naturelles
du Pas, on a dja remarqu qu'il est favorable  toutes les semences &
 toutes les plantes de l'Europe.

Il n'y a personne qui ne sente de quel avantage la Georgie est aux
Anglois pour la suret de leur commerce & de toutes les autres Colonies
dans le Continent de l'Amrique. C'est une garde continuelle contre les
Espagnols; car Savannah, qui en est la Capitale, ne se trouve qu' 77
milles au Sud-Ouest de Charles Town, Capitale de la Caroline, &  150
milles au Nord-Est de Saint Augustin Capitale de la Floride Espagnole &
le plus grand obstacle au commerce Anglois entre le Golfe du Mxique &
leurs Provinces.

On pourroit s'imaginer qu'un Pas aussi dsert que les Anglois ont
trouv la Georgie, toit couvert d'arbres, qui pouvoient rendre l'air
mal sain pour les Habitans. Mais on ne s'est apperu de rien qui ait
confirm cette crainte.  mesure qu'on nettoiera le terrain, ce qu'on a
fait jusqu'ici sans relche, il arrivera que ces arbres dont la quantit
seule est incommode, tourneront  l'avantage des Habitans. Les plus
communs sont le Chne, l'Orme, le Cdre, le Noyer, le Cyprs, le
Myrthe, la Vigne & le Murier. C'est du dernier qu'on espere le plus; &
la principale attente de tous ceux qui sont alls former la Colonie, est
fonde sur les vers  soye. Ds le premier embarquement, deux ou trois
Piemontois firent le voage pour apprendre aux Habitans la methode
d'lever les vers. Ils y porterent des oeufs d'Italie, & les premires
experiences furent si favorables qu'on en vit bien-tt quelque fruit en
Angleterre. Le Chevalier Thomas Lombe  qui l'on envoya pluueurs paquets
de soye de la Georgie, & qui passe avec raison pour l'homme du monde le
plus entendu dans ces matires, en ayant fait l'preuve  Derby avec sa
machine, assura que cette soye toit la meilleure qu'il et jamais v,
& qu'elle surpassoit celle qu'on appelle la superfine du Piemont. On
est donc sr de la qualit; & ce qui manque encore est un nombre
d'Ouvriers suffisant pour nous en procurer une grande abondance. Les
autres productions de la Georgie sont les mmes que celles de la
Caroline. L'avenir nous apprendra s'il s'y trouve des mines; mais
quoique rien n'empche encore de s'en flatter, ce n'est pas cette
esprance qui a fait natre la Colonie, & l'on peut se borner aux
richesses exterieures du Pas, sans fatiguer la terre jusque dans ses
entrailles. Le prix des vivres & des denres y est dja fort
mdiocre.[D] Le boeuf y est  deux sols la livre; le porc & le veau au
mme prix, le mouton  quatre sols, la bierre forte  trois sols la
quarte, le cidre  quatre sols, le vin de Madre  douze sols, le th 
un cu la livre, le caff  dix-huit sols, la fleur de farine  un sol,
le ris  cinquante quatre sols le quintal.

[Note D: Cette valuation est suivant la monnoye d'Angleterre, de
sorte que c'est  peu prs le double en monnoye de France. On sait que
l'tablissement de la Georgie a t ruin par les Espagnols: mais il se
rtablit.]




SUPPLEMENT  L'HISTOIRE DE LA BAYE DE HUDSON.


Mon Fils s'tant associ  la nouvelle Compagnie qui a recommenc le
commerce de Pelleterie dans la Baye de Hudson, m'a communiqu le Mmoire
qu'il a fait faire de l'tat de cette entreprise, & de ce qui s'est
pass dans ce Pays-l depuis les premires Relations des Anglois & des
Franois.

On sait qu'en 1576 le Capitaine _Martin Frobisher_ entreprit son
premier voyage pour la dcouverte d'un passage  la Chine & au Cathay,
par le Nord-Ouest, & que le 12 de Juin ayant dcouvert la Terre de
Labrador  63 degrs huit minutes, il entra dans le Dtroit auquel il a
donn son nom. Il revint en Angleterre le 1 d'Octobre. L'anne suivante
ayant remis  la voile pour la mme dcouverte, il regagna le mme
Dtroit, & tous ses efforts furent employs  lier quelque commerce avec
les Naturels du Pays, dans l'esprance d'en tirer les lumires qui
convenoient  son dessein; mais il les trouva si froces qu'ils ne
chercherent qu' le dtruire avec tous ses gens. Il revint encore au
commencement de l'hyver; & le printems d'aprs il tenta pour la
troisime fois ce dangereux voyage, mais avec aussi peu de succs. Nous
avons ses trois Relations, qui ne contiennent que le dtail de ses
prils & de ses craintes.

Six ans aprs, c'est--dire en 1585, Jean David partit de Darmouth dans
les mmes esprances, parvint  la latitude de 64 degrs 15 minutes, &
continua de s'avancer jusqu'au 64e degr 40 minutes. L'anne d'aprs
il alla jusqu'au 66e degr 20 minutes, & suivit les Ctes au Sud
jusqu'au 56e degr. Reprenant ensuite au 54e degr, il trouva une
Mer qui s'ouvroit  l'Ouest, & qu'il prit pour le passage qu'il
cherchoit; mais la saison devenant fort orageuse, il fut forc de
retourner en Angleterre. Il recommena la mme entreprise l'anne
suivante.

Ce dessein fut ensuite abandonn jufqu'en 1607, qui est celle de la
dcouverte du Capitaine Henry Hudson. Il s'avana jusqu' 80 degrs 23
minutes, sous un climat si froid que la seule Relation est capable de
glacer le Lecteur & l'crivain. En 1608, il se remit en Mer, & revint
sans avoir rien ajout  ses dcouvertes. Deux ans aprs,
c'est--dire,[E] en 1610, il recommena encore le voyage, toujours
rsolu de trouver un passage au Nord-Ouest. Il s'avana cent lieues plus
loin qu'on n'avoit encore fait, jusqu' ce que l'excs du froid,
l'abondance des glaces, & la force du danger, l'obligerent de s'arrter.
Se trouvant mme coup pour son retour, il passa l'hyver dans ces
terribles lieux, & son courage n'ayant fait que s'animer par le pril,
il continua au printems de pousser ses dcouvertes. Mais il fut pris par
les Sauvages avec sept de ses Compagnons.

[Note E: La Relation de M. Jremie met faussement ce voyage en
1612.]

Le reste de ses gens n'eut point un sort plus heureux. Enfin il perit
d'une manire misrable, payant ainsi bien cher l'honneur d'avoir donn
son nom  cette Baye.

On a prtendu que c'toient les Danois qui avoient fait cette
dcouverte, & qu'ils avoient appell ce Dtroit _Christiana_, du nom de
Christiern IV. qui toit alors leur Roi rgnant. Mais sans entrer dans
cette discussion, il est sr du moins que c'est Henry Hudson qui a
pnetr le premier jusqu'au fond de la Baye.

L'anne de sa mort, Sir Thomas Button entreprit, sur les instances du
Prince Henry, de continuer le mme voyage. Il passa les Dtroits de
Hudson, & laissant la Baye au Sud, il s'avana l'espace de deux cens
lieues au Sud-Ouest, o il dcouvrit un grand Continent qu'il nomma la
_Nouvelle Galles_. Il y passa l'hyver dans un lieu qu'on a nomm depuis
le Port de Nelson; il visita toute la Baye qui a pris ensuite le nom de
Baye de Button, & il retourna dans l'Isle de Digg.

En 1616, M. Baffin entra dans la Baye de Sir Thomas Smith, jusqu'au
78e degr, & revint aprs avoir perdu l'esprance de dcouvrir un
passage de ce ct-l.

Ainsi toutes les entreprises de nos Avanturiers, du ct du Nord,
n'avoient pour but que de trouver un passage  la Chine.

En 1631, le Capitaine James fit voile au Nord-Ouest, & marchant au
hazard dans ces Mers, arriva dans l'Isle de Charlton, o il passa
l'hyver au 52e degr. Le Capitaine Fox fit aussi cette anne un
voyage dans la mme v; mais il n'alla pas plus loin que le Port
Nelson.

Les guerres civiles d'Angleterre firent perdre assez longtems le got de
ces dcouvertes. On ne trouve le nom d'aucun Avanturier jusqu'en 1667,
que Zacharie Gillam passa les Dtroits de Hudson, & la Baye de Baffin
jusqu'au 75e degr; ensuite reprenant vers le Sud au 51, il entra
dans une Rivire, nomme depuis la Rivire du Prince Rupert, o il lia
une correspondance assez favorable avec les Sauvages. Il y btit un
Fort, qu'il nomma le Fort Charles, & revint en Angleterre.

Pendant ce tems-l deux Franois, l'on nomm M. des Groseliers, &
l'autre M. Ratisson, son beaufrere, tant au Canada vers le Lac
d'Assimponalo, pousserent si loin qu'ils se procurerent quelque
connoissance de la Baye de Hudson. tant retourns  Qubec, ils se
joignirent  quelques Bourgeois, armerent une Barque, & prirent la
rsolution d'entreprendre de nouvelles dcouvertes. Aprs avoir navigu
longtems au Nord, ils entrerent dans une Rivire o ils firent un
tablissement du ct du Sud, dans des Isles qui sont  trois lieues de
l'embouchure. Pendant l'hyver, tout tant glac, les Canadiens, que M.
des Groseliers avoit avec lui, tant  la chasse au long de la Mer,
trouverent, avec beaucoup de surprise, un tablissement d'Europens. Ils
retournerent promptement vers leur Chef sans avoir t dcouverts. M.
des Groseliers ne manqua point de faire armer aussi-tt tous ses gens, &
de se mettre  leur tte pour approfondir la vrit de cette avanture.
Il fit ses approches, & ne voyant qu'une mauvaise chaumine, couverte de
terre, dont la porte n'toit pas mme ferme, il y entra les armes  la
main. Il y trouva six Matelots Anglois, qui mouroient de froid & de
faim, & qui, loin de se mettre en dfense, s'estimerent fort heureux de
se voit Prisonniers des Franois, puisque cette rencontre leur assuroit
la vie. Ces six Matelots avoient t abandonns, par un Navire qui avoit
arm  Boston, dans la nouvelle Angleterre, & qui n'avoit aucune
connoissance des voyages entrepris  Londres. tant arriv fort tard, le
Capitaine les avoit envoy  terre dans sa chaloupe pour chercher un
lieu d'hyvernement. Mais le froid toit devenu si grand pendant la nuit,
que les glaces ayant entran le Navire, ils n'en avoient plus entendu
parler.

Pendant le cours de l'hyver, M. des Groseliers se lia avec quelques
Sauvages du Pays, qui lui apprirent qu' sept ou huit lieues de son
tablissement, il y en avoit un d'Anglois. C'toit celui du Port Nelson.
Il se disposa aussi-tt  les aller attaquer; mais comme ils toient
fortifis, il eut besoin de prcautions. Il attendit le jour des Rois,
pour les surprendre dans l'yvresse. Cette ide lui russit avec tant de
bonheur, que quoiqu'ils fussent au nombre de 80, & que celui des
Franois ne surpasst point quatorze, il se saisit d'eux sans la moindre
rsistance. Ainsi M. des Groiseliers demeura matre absolu du Pays.

L't suivant, ayant laiss son fils avec cinq hommes pour garder le
poste qu'il avoit conquis, il revint  Qubec avec Ratisson, charg de
Pelleteries & d'autres marchandises Angloises. Mais quoiqu'ils eussent
assez russi dans leur entreprise pour avoir mrit d'tre bien reus,
on les chagrina beaucoup sur quelques pillages prtendus dont ils
n'avoient pas donn connoissance aux Armateurs. Le ressentiment qu'ils
en eurent les fit passer en France, o ils se promirent plus de justice
de la Cour. Ils presenterent des Mmoires, ils employerent beaucoup de
tems & d'argent pour se faire couter, & leur malheur voulut qu'ils ne
le furent pas plus qu' Qubec. L'Ambassadeur que l'Angleterre avoit
alors  Paris, apprenant leurs plaintes, s'imagina qu'ils pouvoient
rendre service  sa Nation, & leur persuada de passer  Londres. Ils y
furent bien reus de plusieurs personnes de qualit & d'un grand nombre
de Marchands qui n'avoient pas perdu le souvenir des anciennes
entreprises. Le Capitaine Gillam fut invit  se remettre en mer avec
eux. Ceux qui firent les frais de cette nouvelle entreprise obtinrent du
Roi Charles II. une Patente pour eux & pour leurs successeurs, sous le
nom de Conmpagnie de la Baye de Hudson, dont la datte est le deux de Mai
1670, la vingt-deuxime anne du Rgne de ce Prince.

Les premiers Propritaires furent le Prince Rupert, le Chevalier Jacques
Hayes, MM. Guillaume Young, Gerard Weymans, Richard Cradock, Jean
Letton, Christophe Wrenn, Nicolas Hayward.

La Baye prend depuis le 64e degr de latitude du Nord jusqu'au 51e
degr, & peut avoir six cens mille de longueur. L'entre des Dtroits
est au-dessus.  la bouche mme est l'Isle qu'on a nomme la Rsolution.
L'Isle Charles, l'Isle Salisbury, & l'Isle de Notingham, sont dans les
Dtroits, & servent  les former. Celle de Mansfield est  la bouche de
la Baye.

On donne aux Dtroits d'Hudson, qui conduisent  la Baye, environ cent
vingt lieues de longueur. La terre des deux cts est habite par des
Sauvages qui sont peu connus. La cte du Sud porte le nom de Terre de
Labrador. Celle du Nord a reu autant de noms differens qu'il y est venu
de differentes Nations qui ont prtendu  l'honneur de la dcouverte. 
l'Ouest de la Baye les Anglois ont fond, comme on l'a dja remarqu, le
Port Nelson, & tout ce Pays est connu  present sous le nom de Nouvelle
Galles. La Baye porte en ce lieu le nom de Button; c'est l'endroit le
plus large de toute la Baye de Hudson, il n'a pas moins de 130 lieues.
Sur la cte de Labrador sont plusieurs Isles qui portent differens noms.
Le fond de la Baye, par o l'on entend toute cette partie qui s'tend
depuis le Cap Henriette Marie au Sud de la Nouvelle Galles, jusqu'
_Redonda_, au-dessous de la Rivire du Prince Rupert, a quatre-vingt
lieues de longueur. Les Franois prtendent que le Continent qui est au
fond de la Baye fait partie de la Nouvelle France; effectivement il faut
confesser que depuis la Rivire de Sainte Marguerite, qui se jette dans
celle du Canada, jusqu' la Rivire du Prince Rupert, qui est au fond de
la Baye de Hudson, il n'y a pas plus de 150 milles.

J'ai dit que M. Gillam avoit bti sur la Rivire de Rupert un Fort
auquel il avoit donn le nom de Fort-Charles. Les Anglois n'avoient
jamais eu d'tablissement dans ce lieu, & ne seront peut-tre jamais
tents d'y en former un nouveau, car le Pas n'est gures habitable.
L'excessive rigueur du froid les foroit de s'y tenir renferms dans
leurs Hutes. Au long de la nouvelle Galles est un Isle longue de 5 ou 6
lieus, qu'on appelle Little-Rocky-Isle, ou la petite Isle aux rochers,
qui n'est en effet qu'un affreux amas de rochers & de pierres, & dans
laquelle on ne laisse pas de voir quantit de grands oiseaux. Environ
trois milles au dessous de la partie de cette Isle qui est au
Sud-Sud-Est on rencontre un dangereux banc de sable.

L'Isle de Charlton, qui est aussi dans la Baye, est compose d'un sable
blanc & leger, & couverte de mousse blanche. On y voit des arbres en
grand nombre. Cette Isle prsente un spectacle agrable  ceux qui aprs
un voage de trois ou quatre mois au milieu d'une Mer extrmement
dangereuse & parmi des Montagnes de glace, qui exposent continuellement
un Vaisseau  mille dangers, commencent  dcouvrir ici de la verdure,
du moins si leur navigation se fait au Printems.

Si l'air au fond de la Baye est excessivement froid pendant 9 mois, il
est trs chaud pendant les trois autres mois. Sur les deux Ctes de
Labrador & de la nouvelle Galles, la terre ne produit aucune sorte de
grains; mais vers la Rivire de Rupert on trouve dans la bonne saison
quelques fruits tels que des groseilles, des fraises, &c. Le Soleil se
couche dans le cours du mois de Dcembre  deux heures trois quarts, &
se leve  neuf heures & demie. Pour peu qu'il paroisse, & que le froid
soit temper, on tue autant de perdrix & de lievres qu'on en dsire. 
la fin d'Avril les oyes, les outardes, les canards & quantit d'autres
oiseaux y arrivent, pour s'y arrter environ deux mois. On voit aussi
dans le mme tems une quantit prodigieuse de cariboux. Ces animaux
viennent du Nord & vont au Sud. On auroit peine  croire quel est leur
nombre. Ils occupent en profondeur le long des rivieres plus de soixante
lieus d'tendu, & les chemins qu'ils font dans la neige sont plus
entrecoups que les rues des plus grandes Villes. La manire de les
prendre, pour les Sauvages, est d'abbatre des arbres qu'ils entassent
les uns sur les autres, entre lesquels ils laissent des ouvertures o
ils tendent des collets. Aux mois de Juillet & d'Aot les mmes troupes
retournent du Sud au Nord; & lorsqu'elles passent les Rivires & l'eau,
les Sauvages les tuent facilement de leurs Canots,  coups de lance.

Mais ce qui peut engager les Europens  mpriser les obstacles que la
nature leur oppose dans ces horribles lieux, est la multitude de
castors, d'orignaux, de renards noirs & d'autres animaux qui
fournissent les plus prcieuses pelleteries, avec la certitude de se les
procurer presque sans aucuns frais. Voici une piece curieuse qui fera
juger du profit des Marchands. C'est le tarif des changes de la
Compagnie. J'en ai tir de ma propre main cette copie sur l'original.

/*[3]
   _Regle d'change pour les Marchandises de la Compagnie_

   Un Fusil,                   dix bonnes peaux de Castor.
   Poudre  tirer,             un Castor pour une demie livre.
   Plomb  tirer,              un Castor pour quatre livres.
   Haches,                     un Castor pour une grande & une petite.
   Couteaux,                   un Castor pour six grands couteaux.
   Grains de colliers,         un Castor pour une livre.
   Habits galonns,            six Castors pour un habit.
   Habits sans galon,          cinq Castors pour un habit rouge.
   Habits de femme avec galon, six Castors pour un habit.
   Habits de femme sans galon, cinq Castors.
   Tabac,                      un Castor pour une livre.
   Bote  Poudre de corne,    un Castor pour une grande bote
                                ou pour deux petites.
   Chaudron,                   un Castor pour le poids de chaque livre.
   Peigne & Miroir,            deux peaux.
*/

On voit par ce tarif quel immense profit la Compagnie devoit faire  la
Baye de Hudson si ce commerce eut t bien soutenu. On ne gagna pas
d'abord moins de 400 pour cent: mais  mesure qu'on avana, la paresse
ou d'autres obstacles arrterent tellement le progrs, que les charges
monterent bien-tt plus haut que les retours.

En 1670 la Compagnie envoia Charles Baily, avec le titre de Gouverneur.
Il partit accompagn de M. Ratisson, un de ces mmes Franois qui
avoient fait le voage avec M. Gillam. Ils menoient avec eux vingt
hommes, qui devoient rester au Fort Georges, bti par M. Gillam sur la
Rivire de Rupert. M. Bayly nomma pour son Secrtaire, Thomas Gorst, &
lui donna ordre de tenir un Journal de leur voage que j'ai actuellement
entre les mains: mais j'y trouve tant de remarques triviales & qui sont
dans toutes les autres Relations, que je n'en tirerai que les plus
curieuses.

Le Chef des Sauvages qui habitoient les environs du Fort, reut de nos
Anglois le nom de Prince. Peu de jours aprs leur arrive il vint avec
d'autres Indiens & leurs familles demander des vivres au Gouverneur, en
lui dclarant que ses Sauvages ne pouvoient rien tuer cette anne, &
qu'ils mouroient de faim. Cet incident fit faire de terribles rflexions
aux Anglois qui n'avoient que des provisions mdiocres, & qui ne
faisoient pas trop de fond sur l'esprance d'en recevoir d'Angleterre.
Cependant M. Bayly nourrit le Prince & sa famille, avec plusieurs
autres qui s'toient adresss a lui les premiers. Mais les excitant
aussi  ne rien ngliger pour se procurer des vivres, il se mit  leur
tte avec une partie de ses gens, & les conduisit  la chasse dans des
lieux affreux. Ils n'y tuerent que douze Renards, qui ne pouvoient leur
faire une nouriture fort abondante ni fort agrable. Tout leur
paroissoit excellent, parce que la faim devenoit plus pressante, & que
l'air tant insuportable, on devoit compter pour un bonheur de trouver
quelques-uns de ces animaux hors de leurs trous. Quelques jours aprs
cette chasse le Prince Sauvage apporta de fort bonne foi au Gouverneur 4
jeunes Chevreuils qu'il avoit tus, suivant la convention qu'ils avoient
faite ensemble de se communiquer mutuellement leurs provisions.

Pendant ce tems l M. des Groseliers, qui toit demeur au Port de
Nelson avoit cherch des routes pour gagner la Rivire de Rupert, mais
sans en pouvoir dcouvrir. Il trouva dans ses courses plusieurs baraques
qu'il reconnut pour d'anciennes habitations de quelques Europens qui
s'toient retirs ou qui avoient peri de froid. Il trouva aussi les
dbris du Vaisseau de Sir Thomas Button; & ses Compagnons rapporterent
par curiosit quelques pices de ses meubles qui s'toient conserves
depuis soixante ans. M. des Groseliers retourna sans avoir russi dans
son entreprise, quoiqu'il ft sr que la Rivire toit dans la Baye o
il faisoit ses recherches.

M. Bayly, qui s'toit soutenu avec les provisions qu'il avoit apportes
d'Angleterre, tomba dans une horrible frayeur au passage des Oies qui
commencerent  se rendre du Nord au Sud. C'toit la marque que le froid
alloit augmenter, & que l'hiver dont il n'avoit encore senti que les
approches devoit tre extrmement rude. Quelle attente pour lui & pour
ses gens! N'ayant nanmoins aucune esprance de pouvoir gagner un climat
plus temper, il commena par se prcautionner contre l'excs du froid
en faisant couvrir toutes les hutes des peaux qu'il avoit & de celles
que les Sauvages lui apporterent en abondance. Il fit couper une grande
quantit de bois, afin de l'avoir prt autour du Fort dans les tems o
il n'esproit pas que ses gens pussent supporter la rigueur de l'air. Il
envoya sa Chaloupe  la pointe de Confort, entre la Rivire Rupert &
l'Isle de Charlton, pour y ramasser des coquillages dont on pouvoit
tirer une espece d'huile qui servoit au defaut de chandelles, secours
absolument ncessaire dans un Pas o les nuits sont si longues. Ensuite
s'imposant des loix sveres dans la distribution des alimens qui lui
restoient, il exhorta ses gens & les Sauvages qui avoient li commerce
avec lui  faire de nouveaux efforts pour rendre leurs chasses plus
heureuses. Ils s'y employerent effectivement pendant huit jours avec un
peu plus de bonheur; mais il tomba tant de neige dans une seule nuit que
la terre en tant couverte  deux pieds de hauteur, il fallut abandonner
la chasse. Les Oyes & d'autres oiseaux de passage, qui continuoient de
traverser le Pas, voloient si haut, qu'il toit impossible d'y
prtendre par les armes  feu. L'unique esprance qui leur resta fut que
la gele durcissant bien-tt la neige, on pouroit recommencer la chasse
& tuer toujours par intervalles quelques btes sauvages. M. Bayly  qui
l'on a reproch depuis d'avoir accord trop facilement la communication
de ses vivres au Prince Sauvage &  ses gens, se justifioit en rpondant
que toute compensation faite il avoit tir plus de secours de ces
Barbares qu'il ne leur en avoit donn; sans compter qu'tant plus
entendus que les Europens  chasser dans des lieux qui sont autant
d'horribles prcipices pour ceux qui ignorent comment il faut avancer au
milieu de la glace & de la neige; jamais nos Anglois n'auroient p
trouver l'art de tuer le moindre animal au milieu de l'hiver.

Enfin le froid devint si perant, la glace si dure, & la neige si
paisse que les Sauvages confesserent eux-mmes qu'ils n'avoient jamais
v d'exemple d'un hiver si rigoureux. Mais ce qui fut beaucoup plus
terrible que le froid, c'est que la faim paroissant augmenter  mesure
que les provisions diminuoient, on se vit  la veille de manquer
tout--fait d'alimens. M. Bayly se reduisit comme tous ses gens  une
demie livre de biscuit par jour & un quarteron de viande sale. Le
Prince Sauvage  qui l'on dclara qu'il fallait renoncer au secours des
Anglois, se remit  chasser, au mpris de la saison, mais avec si peu de
succs que souvent dans quatre jours il ne tuoit pas une seule piece de
venaison. Soit que les btes sauvages se fussent retires au Sud, soit
que gardant leurs tanieres dans ces froids extraordinaires, elles y
vivent quelque tems sans nourriture; soit enfin, comme les Sauvages le
prtendent, qu'elles s'entremangent dans leurs tanieres mmes; on
couroit des jours entiers sans appercevoir sur la neige aucune trace de
leurs pas. Dans une chasse o nos Anglois accompagnerent les Sauvages,
sur le recit d'un de ces Barbares qui avoit decouvert la piste de
quelques btes, on tua deux Ours blancs d'une prodigieuse grosseur; mais
ces animaux, affams eux-mmes, avoient attaqu si furieusement les
chasseurs, qu'ils avoient tu plusieurs Sauvages & bless deux Anglois.
M. Bayly en laissa un au Prince, & subsista de l'autre pendant quelques
jours.

On n'toit encore qu'au milieu du mois d'Octobre, de sorte que ces
premiers embarras sembloient annoncer de cruelles extrmits dans le
cours de l'hiver. La neige avoit dja sept ou huit pieds de hauteur; &
la ncessit de l'carter presque continuellement des huttes n'toit pas
une peine mdiocre. M. Bayly en exhortant ses gens  la patience leur
annona, que si le tems ne s'adoucissoit point, ou si la chasse ne
devenoit pas plus abondante dans l'espace de quinze jours, la portion de
nourriture seroit rduite encore  la moiti. Cette crainte faisoit dja
trembler tout le monde, lorsque le 23 d'Octobre on vit parotre un grand
nombre de Perdrix aussi blanches que la neige. Nos Anglois en tuerent
d'abord cinquante, qui leur firent un festin dlicieux; mais le bruit de
la poudre les ayant bien-tt effarouches, l'approche en devint si
difficile, qu'en huit jours de tems ils n'en purent tuer que douze. Il
fallut se cacher dans la neige pour les surprendre, & la violence du
froid y fit prir trois hommes. M. Bayly eut le visage gel,
c'est--dire que son nez, ses levres, ses oreilles & plusieurs endroits
de ses joes devinrent absolument insensibles & demeurerent dans cet
tat jusqu' la fin de l'hiver.

Le 25 de Janvier il arriva au Fort trois Indiens qui apporterent un
Castor & trois douzaines de Perdrix. C'toient des Chasseurs du Prince
qui s'toient fort carts de leur habitation, & qui avoient risqu de
passer plusieurs nuits dehors, ce qu'aucun de leurs Compagnons n'osoit
entreprendre. Ils apportoient leur proie  M. Bayly plus volontiers qu'
leur Prince, dans l'esprance d'obtenir quelques verres d'eau de vie,
dont il restoit encore plusieurs barils aux Anglois. Ils raconterent
qu' plusieurs journes de la Rivire ils avoient trouv quelques corps
morts, qu'ils croyoient tre de la Nation des Onachanves, parce qu'elle
avoit t en guerre avec celle des Nodwayes, & qu'elle en avoit beaucoup
souffert. Le premier de Fvrier on s'apperut sensiblement qu'il
dgeloit, & ce changement dura trois jours. Les Anglois n'avoient pas
senti jusqu'alors, qu'en vivant presqu'uniquement de viande sale ils
avoient gagn le scorbut. Mais quoique leurs douleurs devinssent
cuisantes pendant le degel, ils profiterent si heureusement de cet
intervalle pour la chasse des perdrix, que pntrant dans des lieux o
elles n'toient point encore effrayes, ils en tuerent un fort grand
nombre. Cependant la gele recommena le 4, & fut en deux jours plus
insuportable que jamais. La provision de perdrix qu'on avoit faite, &
quelques autres animaux qu'on avoit tus dans le mme tems, servirent 
faire passer assez tranquillement le reste du mois.

Au commencement de Mars il arriva plusieurs Indiens des Nations
cartes, qui construisirent des Hutes  l'Est du Fort, se proposant d'y
passer le reste de l'hyver pour tre  porte de trafiquer au
commencement du printems. Ceux qui se trouverent les plus voisins du
Fort, toient de la Nation des Cuscudahs. Leur Prince envoya dire  M.
Bayly de lui venir parler. Cette sommation parut incivile aux Anglois, &
quoiqu'il ne soit pas question de politesse avec des Barbares, M. Bayly
ne jugea point  propos de les accoutumer  ces airs de hauteur. Il
sortit du Fort le 23 de Mars, accompagn de Jean Abraham & de dix autres
de ses gens. Mais au lieu de se rendre aux Hutes du Prince des
Cuscudahs, il affecta de passer outre, & d'aller jusqu' la pointe de
Confort, aux Tentes des autres Nations, o il acheta toute la viande
fraiche qu'on voulut lui ceder.

Le Prince des Cuscudahs prit la peine de venir lui-mme au Fort le 27.
Il se fit prcder de six de ses gens pour annoncer son arrive. Elle ne
produisit pas beaucoup de changement parmi les Anglois. On le conduisit
au Gouverneur, qui lui fit donner un verre d'eau-de-vie, & qui attendit
ensuite ce qu'il avoit  lui demander. Le Prince Sauvage lui dit qu'il
avoit apport peu de castors, parce qu'il avoit t oblig d'en envoyer
cette anne un grand nombre en Canada; mais qu'il avoit nanmoins
quelques belles peaux, dont il toit prt  faire l'change. Il ajouta
que pour marquer son affection au Gouverneur il vouloit l'avertir que la
Nation des Nodwayes, sur les Terres desquels il avoit pass, toit
rsolue de venir au printems attaquer & dtruire les Anglois. Ensuite il
fit prsent  M. Bayly d'une fort belle peau, qu'il avoit apporte pour
lui.

Le 31 de Mars on commena de tous cts  voir parotre les oyes, les
canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent
l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on
se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-l les Indiens
toient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'toit rpandu parmi eux,
qu'ils devoient tre attaqus par quelques Nations Sauvages que les
Missionaires avoient anims contr'eux, parce qu'ils tournoient leur
commerce du ct des Anglois. Les Franois du Canada n'avoient pas
employ moins d'artifices pour les empcher de nous apporter leurs
pelleteries. Ils les leur avoient payes beaucoup plus cher; & quelque
tems avant l'hyver, ils toient venus former un tablissement  huit
journes de chemin du Fort Anglois de la Rivire de Rupert. M. Bayly
mit en dlibration s'il ne devoit pas transporter son tablissement
dans un autre lieu. Le Conseil fut assembl le 3 d'Avril 1674. L'opinion
de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole
soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce dbat
que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de
ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui toit en tat
de faire une bonne dfense, il falloit aller trafiquer dans d'autres
lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems o les Nations
Indiennes dont on avoit  se dfier, seroient occupes  la chasse.

Pendant ce tems-l les Indiens qui toient venus pour le trafic,
btirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort prs du Fort; & se
retranchant avec presqu'autant d'habilet que les Anglois, ils avoient
tendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux ntres.
Cependant la communication toit encore assez libre. Un de ces Barbares,
devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouve dans le Fort des Anglois,
tira une hache qu'il portoit cache sous son habit, & la blessa
mortellement  la tte. La crainte d'tre puni lui fit prendre aussi-tt
la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly  donner
ordre qu'on ne ret plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec
un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit  la porte une
garde bien arme.

Comme la neige, & la glace mme, commenoit  fondre, elle manquoit
souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en
nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort
peu de noys. Le grand dgel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois,
qui avoient consum leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres
liqueurs d'hyver, recommencerent  boire de l'eau. Les oiseaux & les
animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut ddommag des
souffrances passes par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort
bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportes, ils se
rpandoient dja dans les forts, o leurs chasses toient fort
heureuses. Le Gouverneur ayant t tromp par les Indiens de la pointe
de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla
retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.

Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent
dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au
Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette anne  voir venir
beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les Franois les
avoient engags  tourner du ct du Canada. Cet avis n'empcha point le
Gouverneur de faire prparer sa Chaloupe pour remonter la Rivire.
L'arrive des douze Indiens, entre lesquels toit le Frere de leur
Prince, fut l'occasion d'une Fte clatante pour tous ces Barbares. Ils
s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui toit parent du
Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pices. Le
Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils
devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemble
jetta un grand cri, aprs quoi le Distributeur fit le partage de la
viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantit de
nourriture que ces affams dvorerent. La chair de toutes sortes
d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur,
l'eau qui avoit servi  la cuire, grasse, paisse, & noire comme de
l'encre. Ce dgoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on
distribua dans l'Assemble de petits bouts de tabac. Ils commencerent 
fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fte. Le
troisime fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale,
c'est--dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau seche.
Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu' la nuit; &
lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en
faire part  sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.

Le 22 de Mai il y eut une autre crmonie, qui ne parut pas moins
extraordinaire  nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de
Devin, ou de prtendu Magicien. Ils lui btirent une petite tour, haute
d'environ huit pieds, dcouverte par le sommet; mais si bien environne
de peaux que la v n'y pouvoit pntrer.  l'entre de la nuit, le
Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les
Sauvages, s'tant attroups aux environs, vinrent successivement le
consulter sur les vnemens dont ils vouloient savoir le succs.
Quelques-uns lui demanderent s'il n'toit point  craindre que les
Nodways vinssent les attaquer. Il rpondit qu'ils viendroient bien-tt,
& que sa Nation devoit tre sur ses gardes, aussi-bien que les
Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.

Ils renouvellent souvent cette crmonie, suivant leurs craintes ou
leurs esprances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, &
lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communment deux femmes, qu'il
tient dans une dpendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font
couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les
animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent
les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les prparer.

Le 24 de Mai, M. Baily, accompagn de quelques Anglois, & de quelques
Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour dcouvrir les Nodways, &
s'assurer si le bruit qui s'toit rpandu de leur approche avoit quelque
fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pt l'claircir.

 la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, o elles vont
faire leurs oeufs.

Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes
que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation toit celle
des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles
sont galement pauvres. M. Bayly conut mieux que jamais que les
Franois attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant,
comme il avoit fait ses prparatifs pour remonter la Rivire, il envoya
M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres
Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette
route. Ils revinrent, aprs un voyage de quinze jours, avec deux cens
cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les
Missionnaires Jsuites engageoient tous les Indiens de cette Contre 
fuir les Anglois, &  se lier avec les Nations qui toient en Trait
avec les Franois.

M. Bayly rsolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, 
quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement.
Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des
Groseliers & de quelques Anglois qui savoient leur langue, il leur
demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le
dernier, pour se procurer des alimens. La plpart avoient eu des
provisions si abondantes qu'ils s'toient peu ressentis des incommodits
de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils
avoient t presss par la faim, ils avoient t jusqu' tuer leurs
enfans pour les manger. Il s'toit mme trouv des occasions o le mari
& la femme s'toient battus jusqu' ce que le plus fort avoit tu &
mang l'autre. Ces affreux rcits se trouvent confirms par toutes les
Relations. Un Sauvage, qui avoit dvor dans un hyver sa femme & six
enfans, disoit qu'il n'avoit t attendri qu'au dernier qu'il avoit
mang, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tte
pour en manger la cervelle, il s'toit senti touch de l'affection
naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La piti l'avoir
tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os
pour en succer la mole.

Quoique ces gens-l essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de
vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un ge tout--fait dcrpit,
qui les met hors d'tat de travailler, ils font un festin, si leurs
facults le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Aprs
avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent  se bien
conduire &  vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de
leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui prsentent une corde
qu'ils se passent eux-mmes au col, & prient cet enfant de les trangler
pour les dlivrer de cette vie o ils se croient  charge aux autres.
L'enfant charitable ne manque pas d'obir aussi-tt aux ordres de son
pre & l'trangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les
Vieillards s'estiment heureux de mourir  cet ge, parce qu'ils croyent
qu'en mourant vieux ils doivent renatre dans un autre monde comme de
jeunes enfans  la mamelle & vivre de mme toute l'ternit; au lieu que
lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renatre vieux, & par consequent
toujours incommods comme les vieilles gens.

Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu
suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou
dans leurs maladies, ils ont recours  ce Dieu imaginaire qu'ils
invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des
contorsions & des grimaces moins propres  le secourir qu' prcipiter
sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance  leur Pouaou. Ils croyent si
aveuglment ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui
refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs
maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de
quelque jeune femme, il ne consent  les servir qu'aprs en avoir obtenu
quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance &
une grossieret qui fait honte  la nature, ils ne laissent pas d'avoir
une connoissance confuse de la cration du monde & du dluge, dont les
Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.

Ils sont d'ailleurs fort charitables  l'gard des veuves & des
orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de
dsinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres.
Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent
rest sur leur dos lorsqu'ils dcampent d'un lieu pour aller dans un
autre; & l'hiver ils les tranent sur la neige. Ils se servent de
raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.

Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs mme que
ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages
ont  les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l't &
qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces  coups de
haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de
l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'paisseur. Ces animaux ont un
instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivire
qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrter l'eau qui
leur sert d'tang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de
terre assez paisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en
manger l'corce pendant l'hiver.

Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans
le lieu o ils couchent, pour n'y pas faire de salet. Le jour, ils
n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont
ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre
pair, mles & femelles, parmi lesquels il y a un matre qui a soin de
faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les
autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane &
de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes.
Leur ventre trane toujours  terre. Ils ont quatre dents fort grandes,
deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si
facilement que dans un espace trs court, ils abbatent un arbre aussi
gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la quee platte comme une
truelle de Maon, avec laquelle ils portent la terre & maonnent leurs
cabanes & leurs cluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus
habile.

Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres,
des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux
dont les peaux sont les plus recherches en Europe. La Baye de Hudson
est sans contredit le lieu de toute l'Amrique, qui est le plus fecond
dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrment de la pche
pendant l't. On tend des filets dans les Rivires, avec lesquelles on
prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantit de cette sorte
de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble  peu prs au
Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson
qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour
l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on
veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gels, ils ne se gtent plus
jusqu' ce qu'il dgele. On conserve aussi de cette manire, des Oyes,
des Canards & des Outardes, que l'on met  la broche pendant l'hiver,
pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui
ayant pass la belle saison dans le Pas ont eu le tems de se
prcautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie
commode sous un si mauvais climat, pourv qu'on y ait seulement du pain
& du vin de l'Europe. Quoique l't soit fort court, il donne le tems de
cultiver de petits jardins, d'o l'on tire des laitues, des choux verds
& d'autres lgumes qu'on peut mme saler pour l'hiver.

Enfin les Nodways se firent voir  un mille du Fort, & l'allarme fut
aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut
point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour
tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant p les joindre, il
profita de la tranquillit que leur dpart lui laissa pour faire un
voyage sur differentes Rivires, d'o il rapporta 1500 peaux. Le 24 de
Juin, tous les Indiens qui toient proche du Fort abandonnerent leurs
Wigwams pour commencer leur grande chasse.

Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour dcouvrir la Rivire de
Shechitawam, dans le dessein de gagner de l le Port Nelson o l'on
n'avoit point encore bti de Fort. Dans le mme tems M. Gorst qui toit
demeur dans le Fort avec la qualit de Lieutenant, envoya quatre hommes
bien arms dans une Barque jusqu' la Rivire des Nodways,  laquelle
ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu o les chtes d'eau
les obligerent de s'arrter. Elle est pleine de Rocs & de petites
Isles, qui servent de retraite  une prodigieuse quantit d'Oyes.

Aprs deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation
de son voyage. Il avoit trouv la Rivire de Shechitawam o les Anglois
n'avoient point encore pnetr. Il y toit demeur jusqu'au 21 de
Juillet,  la recherche des Castors dont il n'avoit trouv qu'un fort
petit nombre. Cette Rivire est belle. Elle est au 52e degr de
Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habits par une Nation
assez nombreuse dont il avoit v le Roy. Ayant promis  ce Prince de
venir l'anne suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on
s'toit engag aussi  tenir prte une bonne provision de Castors, & 
faire natre aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les
Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continu de voguer dans sa Chaloupe vers
le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert  quatorze lieus de
l'embouchure de la mme Rivire, une grande Isle, entre le
Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente
lieus de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui
d'Isle de Viner.

Le 23, suivant la Cte pour doubler une pointe, il decouvrit une paisse
fume, qui lui fit prendre le parti de descendre  terre. Il trouva sept
Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il
les conduisit jusqu' une petite Rivire nomme Equan, au bord de
laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalit s'toit
mise parmi eux aprs les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa
des vivres  ceux qu'il avoit laisss  bord, & leur vit remonter la
Rivire d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop troite, il n'osa
s'y engager avec sa Chaloupe.

Le 27 sa Chaloupe faillit d'tre submerge entre les glaces. Son Pilote
toit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires
une double range de dents. Il ne pouvoit supporter la prsence de
l'aiguille aimante, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux
animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de
concert le parti de le mettre  terre. On ne trouvoit point de Castors,
& quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Ctes assurerent
qu'au del du Cap, la Mer toit encore remplie de glaces. Les vivres
d'ailleurs commenoient  manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de
s'en retourner au Fort. Il fut forc, dans son retour, d'aborder 
l'Isle de Charlton, o il souffrit pendant deux jours une faim violente,
sans y rien trouver qui ft propre  la soulager. Enfin il arriva au
Fort le 30 d'Aot.

Quelques jours aprs son arrive, on vt descendre dans la Rivire un
Canot, charg de deux hommes. L'un toit un Missionaire Jesuite, n en
France de parens Anglois; & l'autre, qui n'toit avec lui que pour
l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs &
parent du Prince. Le Jesuite prsenta au Gouverneur Anglois une lettre
du Gouverneur de Qubec, datte le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il
prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre
les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il toit
parti depuis longtems de Qubec, mais il avoit t arrt par divers
avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prtendt que sa
lettre n'toit qu'une recommandation hazarde, pour les occasions o il
pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de
vraisemblance qu'il toit envoy pour observer nos tablissemens; & sans
le traiter avec moins de civilit, il prit le parti de le garder jusqu'
l'arrive des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupons furent augments par
une lettre que le Missionaire remit  M. des Groseliers. Elle toit de
son Gendre, qui demeuroit  Qubec, & qui s'tant mis en chemin avec le
Jesuite & trois autres Franois, pour venir jusqu' la Baye de Hudson,
s'toit rebut des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant
de Nations Sauvages. Il toit retourn  Qubec avec les trois Franois.
M. des Groseliers mme ne fut pas  couvert de la dfiance de M. Bayly,
& tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec
son Gendre.

Cependant lorsqu'on eut donn des habits au Jesuite, qui avoit t
dpoill des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de
caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillit, il
s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son
voyage. Quelque zele qu'il conservt pour la conversion des Sauvages, il
dclara que ses soins ayant eu peu de succs, il n'toit pas d'humeur 
recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Qubec, & que
son dessein toit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.

M. Bayly toit souvent alarm par la crainte des incursions d'un certain
nombre de Nations Indiennes, qui s'toient retires mcontentes, parce
qu'elles prtendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denres
trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en suret dans sa
grande Barque, & se voyant  la veille de manquer de bien des choses
ncessaires, il commena serieusement  reflechir sur sa situation. On
toit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'toit point encore arriv
de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il
ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il
ne falloit plus compter sur la viande frache, puisque ses gens ne
pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair
sale n'toient pas assez abondantes pour lui faire envisager
tranquillement l'avenir. La pche toit une ressource; mais il se
souvenoit que la patience avoit manqu plus d'une fois  ses gens, & de
quoi ne devoit-il pas se croire menac si la saison se passoit sans
qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces
rflexions lui causerent tant d'inquitude, que dans le chagrin qu'il
eut lui-mme de se voir nglig par la Compagnie, il fixa un terme,
au-del duquel il prit la rsolution de tout entreprendre pour retourner
en Angleterre. C'toit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein,
qu'il dclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit 
la vrit qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le dsespoir rend
tout facile, ou fait perdre du moins la v du danger  des gens
accoutums  la Mer.

Telle toit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite,
tant vers le soir dans ses exercices de Religion,  quelque distance du
Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu
fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le
mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur.
On tira aussi-tt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle
si incertaine on eut peut-tre mieux fait d'pargner la poudre.
Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour
suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit
fait partir la Chaloupe pour aller  la dcouverte jusqu' cette pointe,
l'impatience fut extrme jusqu' son retour. Le jour entier se passa
sans qu'on la vt parotre, & tout le monde auguroit mal de ce
retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau
sujet de dfiance qui rduisit tous les Anglois presqu'au dsespoir.
Mais  son approche on dcouvrit six Matelots, qui n'toient pas du
Fort, & qui avoient t dputs pour avertir que le Capitaine Gillam
toit arriv  la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert,  bord
duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.

Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent  la pointe de Confort,
o le Shafhbury, command par le Capitaine Shepherd, arriva aussi
d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant l sa Commission, tout le
monde ne pensa plus qu' rparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup
souffert du voyage, & qu' les charger promptement, avant que la saison
devnt plus mauvaise pour le retour.

Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son
Gouvernement. Mais l'air toit dja si froid, & les pronostics si
fcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expriments
commencerent  douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence  se
remettre en Mer. On tint l dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on
rsolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que,
pendant quelques beaux jours qui restoient  esperer, les deux quipages
s'employeroient  couper du bois,  btir des maisons pour eux-mmes, &
 construire quelques difices communs.

Mais en calculant les provisions qui toient arrives par les deux
Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit  nourrir pendant un
hyver, dont la dure pouvoit aller jusqu' dix mois, M. Baily fit
confesser  M. Lidal que la rsolution du Conseil toit beaucoup moins
prudente que celle du dpart. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on
ne pouvoit faire fond pour chaque tte que sur quatre livres de farines
par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, rpondit  cette
objection que le pis aller toit de mourir de faim tous ensemble. Mais
les raisonnemens de M. Baily prvalurent enfin, & les deux Vaisseaux
retournerent cette anne avec une partie des gens qui avoient souffert
les rigueurs de l'hyver prcedent. Entre plusieurs curiosits qu'ils
rapporterent, on a conserv, dans les papiers de la Compagnie, quelques
mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly mme avoit pris
soin d'crire de sa main.

/*[3]
   Arakana,                    du pain.
   Astam,                      venez ici.
   Assine,                     du plomb.
   Apit,                       un gril.
   Arremitogisy,               parler.
   Anotch,                     tout--l'heure.
   Chickahigon,                une hache.
   Esckon,                     des ciseaux.
   Pishihs,                    une petite chose.
   Pastofigon,                 un canon.
   Pistosigou  hish,          un pistolet.
   Pihikeman,                  un grand couteau.
   Petta  Shum,               donnez-moi une piece.
   Peguish  con gau moon,     je mange du potage ou du pudding.
   Spog,                       une pipe.
   Stenna,                     du tabac.
   Shckahoun,                  un peigne.
   Tapoy,                      cela est vrai.
   Manitohinggin,              un habit rouge.
   Metus,                      des souliers.
   Mokeman,                    un couteau.
   Mickedy, _ou_ Pickau,       de la poudre.
   Mekihs,                     des colliers.
   Moustodauhish,              une pierre.
   No munnish e to ta,         je ne vous entend point.
   Owma,                       celui-ci, ceci.
   Tancey,                     ou.
   Tinisonec iso?              comment appellez-vous cela?
   Tequan?                     que dites-vous?
*/

M. Bayly,  son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses
observations, & des facilits qu'on pouvoit trouver  donner plus
d'tendue  notre commerce dans la Baye de Hudson. Les esprances qu'il
fit concevoir, dpendant particulirement de la certitude des vivres
pendant l'hyver, on rsolut de pourvoir si libralement  cet article,
qu'il y et toujours pour chaque tte le double de la nourriture
ncessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on rsolut de fortifier l'anne
suivante Port Nelson, qui avoit t si nglig jusqu'alors, que M. des
Groseliers avoit t forc de l'abandonne avec le petit nombre
d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut
nomm pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie
Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut
compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.

M. Jean Nixon succeda l'anne suiyante  M. Liddal, & ce fut sous lui
que la Compagnie transfera l'tablissement du Fort Rupert  la Rivire
de Chickewan, lieu plus frquent par les Indiens. L'isle de Charlton
commena aussi dans le mme tems  se peupler, &  devenir le
rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs
marchandises, pour y charger les Vaisseaux  mesure qu'ils arrivoient
d'Angleterre.

Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson.
Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de
la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le
Prince Rupert au service de la Compagnie, s'toit tabli au mme lieu;
& par un autre hazard,  peine y avoit-il pass quinze jours que MM. des
Groselers & Ratisson, qui avoient quitt le service de la Compagnie
Angloise sur quelques mcontentemens, y toient venus aussi du Canada, 
la tte d'une nouvelle Compagnie de Franois. Gillam n'avoit point t
assez fort pour les repousser. Mais il toit demeur au Port Nelson, o
M. Bridger arriva dix jours aprs les Franois.  son arrive MM. des
Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il et
 se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce
lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de dbarquer
une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens  l'ouvrage pour
former son tablissement. Les Franois demeurerent aussi sans aucune
marque d'hostilit. M. Ratisson se lia mme fort troitement avec M.
Bridger, & cette amiti dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois
de Fvrier de l'anne suivante; mais sur quelque differend qui s'leva,
Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs
gens, & de tous leurs effets. Les ayant gards Prisonniers pendant
quelques mois, ils partirent enfin pour Qubec, o ils menerent avec eux
Bridger & Gillam; mais ce fut aprs avoir embarqu le reste des Anglois
dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de
joindre un Vaisseau Anglois prs du Cap Henriette Marie.

Groseliers & Ratisson repasserent de Qubec en France. La Compagnie
d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur crivit pour leur
promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer
avec des appointemens considrables, s'ils vouloient entreprendre de
chasser du Port Nelson les Franois qu'ils y avoient tablis, & faire
tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient
amasse, comme une sorte de ddommagement pour les pertes que la
Compagnie avoit essuyes. Cette proposition leur fut si agrable, que
s'tant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson,
d'o ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean
Abraham fut nomm Gouverneur  la place de M. Bridger, & conserva cet
emploi jusqu'en 1684.

De l'autre ct, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappell en
1683, & reut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins
par les instructions duquel je trouve que cet tablissement fut
transfer sur la Rivire de Chickewan, qu'on a nomme depuis la Rivire
d'Albany. On y btit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de
sa rsidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivire
Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement
du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amasses  l'Isle de
Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter
les autres tablissemens, pour en faire apporter la pelleterie au mme
rendez-vous.

Les choses demeurerent dans cet tat jusqu'en 1686, que M. le Chevalier
de Troies vint de Qubec avec un corps de Franois, qui nous chasserent
de nos tablissemens. Nous y rentrmes en 1696; mais l'anne suivante,
nous perdmes dans les glaces,  l'entre de la Baye deux Vaisseaux, le
_Hamshire_ & l'_Owners_. Cette perte dcouragea la Compagnie, & le
commerce fut languissant jusqu' la guerre du commencement de ce sicle,
qui nous fit tout perdre,  l'exception du seul Fort d'Albanie, o M.
Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste 
M. _Fullerton_. Rien ne marque mieux la dcadence de nos affaires que le
silence de tous nos gens de Mer jusqu' la paix d'Utrecht. Mais on
trouve dans la relation d'un tranger, nomm M. Jremie, le rcit
suivant. Il parle comme tmoin.

J'tois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de
la Fort. Nous nous rendimes  Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M.
d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua
sur le _Pelican_, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit le
_Palmier_, de 40 canons. Le _Profond_, toit command par M. du Gu; &
M. de Charrier commandoit le _Vespe_.

Lorsque nous fmes entrs dans le Dtroit de Hudson, les glaces nous
forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gu
fut pouss par les courans, tout--fait du ct du Nord, o il rencontra
trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du
matin jusqu' onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent
prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre  la rade de Port
Nelson, que les Franois avoient nomm en 1694 le Fort Bourbon, comme
ils avoient donn  la Rivire le nom de Sainte Therese, parce qu'ils
avoient rduit ce jour-l le Pas sous leur obssance. Il envoya sa
Chaloupe  terre, avec 25 hommes de son quipage.

Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa  les
recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul
contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent
extrmement surpris de l'intrpidit avec laquelle il alla les attaquer.
Ds sa premire vole, il en traita un si mal qu'il le fora de se
rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il pera le ct  l'Amiral qui
toit de 50 pices de canon, contre lequel il fit tirer si  propos sa
vole, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils
virent la moiti de leurs voilures dans l'eau, & coulerent  fond devant
leur troisime Vaisseau qui ne pensa qu' se sauver. M. d'Iberville lui
donna la chasse, mais il ne put l'empcher de s'loigner  la faveur de
la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.

La nuit du sept au huit, il s'leva une si furieuse tempte du vent du
Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jetts sur la Cte sans
pouvoir l'viter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt
trois hommes qui se noerent. Tous les autres se sauverent  terre,
parce qu'heureusement la mare se trouva basse.

Tous nos Vaisseaux s'tant rassembls, nous commenmes l'attaque du
Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris
de leurs gens mmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans
capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entre dans le Fort, y mit
l'ordre qui convenoit aux interts de la France; aprs quoi il
s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe.
Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cass son
Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit,
demeura Gouverneur du Fort.

En 1698, il vint un autre Navire  qui l'on avoit eu soin de faire
apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Pas, qui n'est couvert
que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir  cet usage.
Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa
le commandement du Fort  M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai
avec le titre de Lieutenant & ma qualit d'Interprete. Il y eut
successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de
remarquable.

En 1707, aprs avoir demand plusieurs fois mon cong  MM. de la
Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir.
 mon arrive  la Rochelle, je fus propos  la Cour pour aller relever
celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'toit alors M. de Lille, frere
de M. de Saint Michel, qui toit autrefois Capitaine de Port 
Rochefort.

Je levai une nouvelle Garnison  la Rochelle, avec laquelle je partis en
1708. Mais lorsque nous emes gagn l'entre de la Baye de Hudson, les
vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de
relcher  Plaisance, o nous tirmes des vivres du Canada. L'anne
suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon,
& j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il toit  la
veille de manquer de vivres. Comme j'tois arriv fort tard, & que le
Navire avoit t fort maltrait par les glaces, il fallut faire un
second hivernement, ce qui causa une perte considrable  MM. de la
Compagnie, qui avoient tout  la fois deux Garnisons, avec un gros
quipage,  payer &  nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqu
d'un asthme dont il mourut. Je suis rest pendant six ans Gouverneur du
Fort Bourbon, o j'avois eu l'honneur d'tre tabli par une commission
du Roy que je garde encore, quoique mes Prdcesseurs n'eussent jamais
eu cet avantage; & je n'ai quitt mon emploi qu'en 1714, lorsque je
reus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain,
pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe & le XIe article
du Trait d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout
ce qu'ils avoient possed dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations
contenues dans ces deux articles.

J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis
redevable qu' mes observations. Quoique le Fort soit bti sur la
Rivire que nous avons nomme Sainte Therese, c'est par la Rivire de
Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette
Rivire est d'une si grande tendue qu'elle passe par plusieurs grands
Lacs, dont le premier, loign de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas
moins de 100 lieues de circonfrence. Les Sauvages le nomment
Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y dcharge
du ct du Nord une Rivire que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est 
dire _Grand courant_. Cette Rivire prend sa source d'un Lac loign du
premier de plus de 300 lieus, qui se nomme _Michinipi_ ou _Grande
Eau_, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de
tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reoit plusieurs
Rivires, dont les unes correspondent avec la Rivire Danoise & les
autres dans le Pas des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long
de toutes ces Rivires, il y a quantit de Sauvages, dont les uns se
nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il
faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares,
autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui
l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les
Franois qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la
vrit & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand
crime.

 l'extrmit du Lac des Forts, la Rivire Bourbon reprend son cours,
qui procede d'un autre Lac, nomm Anisquaounigamou, c'est  dire,
jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent
& se joignent presqu'entierement. La partie du ct de l'Est, qui est
situe en long,  peu prs Nord & Sud, est un Pas de terres paisses,
o l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. L commence le Pas des
Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temper qu'au Fort Bourbon. Le
ct de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans
lesquelles il y a quantit de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui
occupent tout ce Pas. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200
lieues environ du premier.

 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de
cette Rivire, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la
petite Mer. C'est  peu prs le mme Pas que le prcedent. Ce sont des
Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs
de ce Lac. Il a 300 lieues de tour.  son extrmit, est une Rivire qui
se dcharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand
que les autres. C'est dans ce Lac que se dcharge la Rivire du Cerf,
qui est d'une si grande tendue que les Sauvages de la Baye n'ont
encore p aller jusqu' sa source. Par cette Rivire on en peut joindre
une autre, qui porte son courant du ct de l'Ouest, au lieu que toutes
celles, dont je viens de parler, se dchargent dans la Baye de Hudson,
ou dans la Rivire du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que
j'tois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce ct l,
dans la v de dcouvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle
cette Rivire se dcharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une
Nation qui leur barre le passage; j'ai interrog des Prisonniers de
cette Nation que nos Sauvages avoient amens exprs pour me les faire
voir. Ils me dirent qu'ils toient en guerre avec un autre Nation
beaucoup plus loigne qu'eux  l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils,
avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre
& se logent de mme. Ces hommes portant barbe ne sont pas vtus comme
eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des
outils qui sont aussi d'un mtal blanc; & de la manire dont le Sauvage
que j'interrogeois me dpeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que
ce soit du mas.

Pendant que j'tois  Qubec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de
lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-l, pour faire
entreprendre quelque dcouverte par la nouvelle France. Mais elle seroit
beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous
possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup
plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, o l'on ne
manqueroit point de chasse par la quantit d'animaux de toutes sortes
d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contres; sans compter que la
terre y produit quantit de fruits sans culture, tels que des pommes,
des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une
Rivire qui se dcharge dans un autre Lac, nomm le Lac des chiens, &
qui n'est pas fort loign du Lac suprieur, ou nos Voyageurs vont tous
les jours par la Rivire de Montreal.

La Rivire de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivire de Port
Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large  son embouchure o le
Fort est situ. En 1710, on fit btir,  deux lieues du Fort, du ct du
Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite
dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont
la Rivire est entrecoupe.  vingt lieues du Fort, elle se partage en
deux bras, & celui qui vient du ct du Nord, que les Sauvages nomment
_Apitsibi_, ou Rivire du Barefeux, communique  la Rivire de Bourbon.
C'est par cette route que la plpart des Sauvages qui viennent en
traite, descendent,  l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forts
jusqu' cette Rivire.

Vingt lieues au-dessous de cette premire division, il y en a une autre
qui vient du Sud, & qui communique  la Rivire des Saintes Huiles dont
je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'tendue.
Il est divis en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve
quantit de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres
pelleteries.

Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivire,
qu'on nomme l'Egare, par laquelle on tire quelquefois du bois de
chaufage; commodit prcieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort.
Plus bas, tout--fait  l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite
Rivire, nomme la Gargousse, dans laquelle les hautes mares amenent
quantit de Marsoins. Elle est si troite qu'il seroit facile d'y
tendre une pche; & si cette entreprise toit une fois bien tablie, on
y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers
frais ne monteroient peut-tre pas  2000 cus, & la dpense annuelle de
l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit nanmoins
d'un grand profit en France, o les huiles valent toujours de l'argent.

Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de
Hudson, que la Rivire que nous nommons des Saintes Huiles, & que les
Anglois appellent Hayes, o ils avoient form un tablissement pour
faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqus par
les Franois, ils mirent volontairement le feu  leur Fort, & brlerent
tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur esprance toit de se rfugier
par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits
prisonniers. Alors ce poste fut abandonn jusqu'en 1702, que M. de
Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reut ordre de MM. de la
Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le
rtablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir
plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus  la Compagnie qu'elle
n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivire est rempli
de castors. Il y viendroit quantit de Sauvages en trait. On pourroit
mme y attirer une grande quantit de ceux qui trafiquent avec les
Anglois, & qui sont tablis au fond de la Baye. La Rivire est fort
plate  son entre, ce qui n'en permettroit l'accs qu' des Btimens de
50  60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y
est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le
poste que les Anglois occupoient pendant la dure de mon emploi. Mais
pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est
trs-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y
traite avec les Sauvages  des conditions trs-favorables, pourvu qu'on
ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situ au
57e degr de latitude du Nord. Par consquent le froid y est extrme
pendant l'hyver, qui commence  la Saint Michel & ne finit qu'au mois de
Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Dcembre  2 heures , & se
leve  9 heures . Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les
lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange,
Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son quipage, nous
emes la curiosit de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au
printems nous trouvmes qu'entre 80 hommes que nous tions, tant de
Garnison que d'quipage, nous avions mang 90 mille perdrix & 25 mille
lievres.

 la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le
Pays pour s'y arrter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre
qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la
Garnison sont occups au travail, on envoye des Sauvages  la chasse, en
leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt
oiseaux qu'ils sont obligs d'apporter. Les cariboux passent aussi dans
ce tems, pour repasser au mois d'Aot, & leurs troupes sont
vritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement
encore au passage des Rivires, qu'ils traversent  la nage.

Quoique les peuples qui habitent tous ces Pays soient fort dociles, &
naturellement amis des Franois, il m'arriva une avanture fort triste 
l'occasion des cariboux. En 1712, je me trouvai dans la ncessit
d'envoyer une partie de mes gens  cette chasse, parce que je n'avois
point reu de secours de France depuis que j'en tois parti en 1708, &
que je n'avois plus assez de plomb & de poudre pour faire chasser au
gibier avec des fusils. J'avois dput mon Lieutenant, les deux Commis,
& les meilleurs hommes de ma Garnison, ausquels je m'tois efforc de
donner tout ce que je pouvois retrancher de ma poudre, & de mon plomb.
Ils se camperent malheureusement proche d'un camp de Sauvages, qui
jenoient beaucoup & manquoient de poudre, parce que je ne voulois pas
en trafiquer avec eux, & que je la conservois prcieusement pour ma
dfense. Ces Sauvages se voyant bravs par mes gens, qui tuoient toute
sorte de gibier, & qui faisoient bonne chere  leurs yeux sans leur en
faire part, formerent le dessein de les massacrer pour se saisir de leur
proie. Il y avoit deux Franois qu'ils redoutoient plus que les autres.
Pour les surprendre, ils les inviterent  une fte qu'ils devoient faire
la nuit dans leurs Cabanes. Les deux Franois s'y rendirent sans
dfiance, & leurs Compagnons, qui toient au nombre de six, se
coucherent tranquillement, parce qu'ils se croyoient en sret. Lorsque
les deux Convives voulurent entrer dans la Cabane des Sauvages, ils
trouverent ces perfides rangs en haye, avec des bayonettes  la main,
dont ils se servirent pour les poignarder. Aprs cette excution, ils ne
penserent qu' prendre des mesures pour gorger les six autres. Ils
prirent des armes  feu avec leurs bayonettes, & fondant sur ces
malheureux, qui toient ensevelis dans le sommeil, ils commencerent par
faire leur dcharge, & les acheverent  coups de poignard. Il y en eut
un nanmoins, qui n'ayant eu que la cuisse perce d'un coup de balle,
feignit d'tre mort: les assassins le voyant sans mouvement se
contenterent de lui ter ses habits comme aux autres, avec toute la
prcipitation qu'inspirent le remord & la crainte. Mais lorsque le
Franois se vit seul, & qu'il n'entendit plus de bruit, il laissa ses
compatriotes tendus, & se trana de son mieux jusqu'au bois, o dans
l'effort qu'il fit pour se lever, il s'apperut que le coup n'avoit
perc que les chairs. Il boucha ses plaies avec des feilles d'arbres,
parce qu'il perdoit tout son sang, & revint au Fort, nud, & presque sans
forces. Il avoir fait dix lieues dans cet tat. Son rcit me causa
autant d'inquitude que de douleur. Je ne pensai plus qu' me tenir sur
mes gardes, dans la crainte que ces perfides ne fissent quelque
tentative sur le Fort. Comme nous ne restions que neuf hommes, en y
comprenant l'Aumonier, un petit garon, un Chirurgien, il m'toit
impossible de garder les deux Postes. Je rappellai autour de moi la
petite garnison qui me restoit, pour faire bonne garde nuit & jour, sans
oser sortir du Fort. Les Sauvages affams de nos marchandises autant que
de nos vivres, vinrent au Fort Phelipeaux, o ils ne trouverent
personne. Ils pillerent tout ce qui tomba sous leurs mains; & ce qu'il y
eut de plus chagrinant pour moi, ils me prirent onze cens livres de
poudre que je n'avois pas eu le tems de faire transporter au Fort
Bourbon, & qui toit absolument mon reste. Ainsi nous passmes tout
l'hyver dans le Fort sans oser mettre le pied hors du Fort, sans vivres
& sans poudre, toujours dans la crainte de revoir ces malheureux  notre
porte. Mais heureusement ils n'ont pas paru depuis.

En 1713, Messieurs de la Compagnie envoyerent un Navire qui nous apporta
toutes sortes de rafrachissemens, & de marchandises pour la traite. Les
Sauvages avoient un besoin extrme de notre secours; car il y avoit
quatre ans qu'ils toient dans la disette parce que je n'avois plus de
marchandises  trafiquer avec eux. Aussi en toit-il mort de faim un
grand nombre. Ayant perdu l'usage des fleches depuis que les Europens
leur portent des armes  feu, ils n'ont d'autre ressource pour la vie
que le gibier qu'ils tuent au fusil. Ils ne savent ce que c'est que de
cultiver la terre pour faire venir des lgumes. Ils sont toujours
errans, & jamais on ne les voit plus de huit jours dans le mme endroit.
Lorsqu'ils sont tout--fait presss par la faim, le pere & la mere tuent
leurs enfans pour les manger; ensuite le plus fort des deux mange
l'autre.

Voil ce que j'ai p tirer des Relations Franoises, pour remplir le
vuide des ntres depuis le commencement de ce sicle. Le Trait
d'Utrecht ayant t fidellement excut, nos Anglois recommencerent 
former des projets de commerce, & d'tablissement dans la Baye de
Hudson. Mais aprs un si long intervalle il ne se trouvoit personne qui
connt assez cette Mer & le Pays pour faire renatre la confiance des
Marchands. Il se passa quelques annes, pendant lesquelles il n'y eut
point de Compagnie rguliere, & le premier Vaisseau qui ft envoy dans
la Baye, n'ayant trouv que des masures dans les Forts, ne rapporta rien
qui ft propre  ranimer les esprances. Le Fort d'Albanie & l'Isle de
Charlton paroissoient toujours les lieux les plus commodes & les plus
srs pour rentrer dans les anciennes voies. On savoit que les raisons
qui avoient dtermin la premire Compagnie  choisir l'un pour le
principal tablissement, & l'autre pour l'entrept de toutes les
marchandises, toient celles qui devoient encore engager les Marchands
au mme choix. Mais il falloit un guide, dont la fidlit & les lumires
fussent galement sres, & ce n'toit pas du hazard qu'on devoit
l'attendre. Enfin, il se prsenta un Capitaine de Vaisseau,
nouvellement arriv d'Antejo, nomm Georges Best, arriere-petit-fils
d'un des premiers Avanturiers, qui avoient fait, avec le Chevalier
Frobisher, la dcouverte des Pays qu'on nommoit alors _Meta incognita_.
Il conservoit dans sa famille un Mmoire de son Ayeul, qui faisoit foi
des lumires qui s'y toient perptues. Cette Piece mrite d'autant
plus de voir le jour qu'elle en peut jetter beaucoup sur les anciennes
Relations de Frobisher.




MEMOIRE DU CAPITAINE BEST.


Deux Voyages qu'on avoit fait successivement au Nord, dans l'esprance
de trouver quelque ouverture qui conduist  la Mer du Sud, & de
pntrer jusqu'au Catay par cette route, n'avoient encore procur que la
connoissance de plusieurs Terres ignores; mais le mauvais succs de
ces deux entreprises, & les dangers terribles qu'on y avoit essuyes,
n'avoient pas refroidi l'ardeur des Matelots, ni diminu les esprances
de la Cour. Les derniers Avanturiers avoient rapport une grande
quantit de pierres minerales, o quelques veines jaunes qu'on y voyoit
briller, faisoient esperer de trouver de l'or. Soit qu'ils fussent
persuads de la ralit de ce trsor, soit que ce ft une amorce pour
exciter leurs Compatriotes  favoriser leurs projets, l'opinion qui s'en
rpandit servit beaucoup  rpandre la mme ardeur dans toute la Nation.
La Cour nomma des Commissaires pour examiner la matire minerale, & leur
rapport, vrai ou feint, fit recevoir ces nouvelles esprances comme une
religion. Enfin la Cour, aprs avoir fait toutes sortes de caresses au
Chevalier Frobisher, &  ses Compagnons, rsolut d'envoyer un plus grand
nombre de Vaisseaux  la dcouverte, & de leur faire prendre la route du
Nord-Ouest. On fit faire une maison portative qui pouvoit se dmonter, &
l'on rgla que cent hommes, dont quarante seroient Matelots, trente
Soldats, & le reste pour les Mines, hyverneroient dans ce Pays-l, &
feroient provision de marcassites pour l'anne qui suivroit leur
hyvernement. On leur donna un Chef, des Rafineurs, des Boulangers, des
Charpentiers; & tous ceux-ci furent compris sous le nom de Soldats.

La Flote, qui fut de quinze Vaisseaux, mit  la voile le 31 de Mai, avec
on vent si favorable que le 6 Juin nous tions dja sur les Ctes
d'Islande,  la hauteur du Cap Cleare. Nous fmes route au Nord-Ouest
avec un vent mdiocre. La force du Courant nous fit driver, suivant
notre calcul, beaucoup plus au Nord que nous ne le souhaitions. On jugea
que ce Courant portoit aux Ctes de Norvegue, & aux parties les plus
Septentrionales. Il ressembloit  celui que les Portugais trouverent au
Sud de l'Afrique, & qui les porta du Cap de Bonne Esprance au Dtroit
de Magellan. Ce Courant ne passe point dans le Dtroit, parce que la Mer
y est trop presse; mais il revient du Sud au Nord dans le Golfe de
Mexique, d'o tant repouss par les terres, il reprend son cours au
Nord-Est. Du 6 au 20 de Juin nous navigumes sans voir de terre, & sans
rencontrer aucun autre animal vivant que quelques oifeaux. Le 20  deux
heures du matin notre Amiral cria terre. C'toit celle d'_Ouestfrise_,
qui fut nomme cette fois-ci _Ouest Angleterre_. L'Amiral dbarqua avec
quelques Volontaires. Il prit possession de ce Pays au nom de la Nation.
On y dcouvrit un fort bon Havre pour nos Vaisseaux, & quelques Cabanes
des Habitans du Pays, construites  peu prs comme celles qu'on avoit
ves dans les premiers voyages. Ces Gens sauvages & farouches,
s'imaginant sans doute qu'ils toient seuls au monde, ne nous virent pas
pltt parotre qu'ils se mirent  fuir, abandonnant leurs Cabanes, &
tout ce qui toit dedans. Nous y trouvmes entr'autres choses une espece
de tiroir avec des clous, des harangs, des feves rouges, des planches de
sapin assez bien faites, & plusieurs autres choses qui portoient des
marques d'industrie; d'o nous conclmes que si les Sauvages ne sont
pas plus adroits que ceux des autres Pays, ils doivent tre en commerce
avec quelqu'autre Peuple plus poli qu'eux. Nous ne leur prmes que deux
chiens, que nous amenmes; & pour change on leur laissa des sonnettes,
de petits miroirs, & quelques bagatelles de verre. On pourroit croire
que cette Ouestfrise, que nous nommmes Ouest Angleterre, ne fait qu'un
mme Continent avec le _Meta incognita_, par le ct de cette derniere
Terre qui regarde le Nord-Est, & qu'elle peut mme tre jointe au
Groenland. Cette conjecture est fonde sur la ressemblance des Habitans
d'Ouestfrise avec ceux de Groenland, & sur ce que leurs Cabanes, & leurs
armes ne se ressemblent pas moins.

Nous remmes  la voile le 23 & nous prmes avec un bon vent vers le
Dtroit, auquel M. Frobisher avoit donn son nom. Le trente nous vmes
des Baleines en si grand nombre, que nous les prmes pour des Marsoins.
Un de nos Vaisseaux passa  pleines voiles sur un de ces monstrueux
animaux, mais non sans danger, puisqu'il demeura d'abord comme chou
sur son corps, sans aucune sorte de mouvement. La Baleine se haussant
ensuite, fit rejaillir l'eau d'un grand coup de quee, & replongea
aussi-tt. Deux jours aprs ayant trouv un trs monstrueux poisson mort
& flottant sur l'eau, nous fmes persuads que c'toit celui sur lequel
le Vaisseau avoit sill. Le 2 de Juillet, nous emes la ve de Queens
Fore-land, que M. Frobisher avoit dcouvert dans son premier voyage.
C'est un Cap fort haut qui est  la bouche du Dtroit auquel il avoit
donn son nom. Aprs avoir sill toute la journe au travers des glaces,
nous voulmes entrer le soir dans le Dtroit; mais nous le trouvmes
absolument ferm par les glaces, accumules  l'entre, qui formoient
comme une multitude de Montagnes. Dans les efforts que nous fmes pour
gagner un Havre, nous perdmes de v deux de nos Vaisseaux, la Judith &
la Minerve, & nous passmes vingt jours sans en avoir aucune nouvelle.
Le sort du Denis fut beaucoup plus triste. Il fut bris par les glaces 
la v du reste de la Flotte. Tout l'quipage se sauva dans la
Chaloupe, mais nous perdmes avec ce Vaisseau une partie de la maison
portative qui toit destine pour hiverner.

Un affreuse tempte qui suivit cette perte nous fit apprehender la mme
infortune. Nous tions environns de glaces qui ne nous permettoient pas
de retourner & beaucoup moins d'avancer. Dans cette situation nous
essuimes en pleine Mer un orage du Sud-Ouest. Il fut terrible par la
ncessit o nous tions continuellement de nous dfendre contre le choc
des glaces. Nous ne pouvions nous en garentir que par des cables, des
planches & des paillasses dont nous armions les flancs des Vaisseaux. Il
y falloit joindre le secours des piques, des planches & des crocs pour
detourner l'imptuosit des coups. Encore y en eut-il de si violens que
des planches de trois pouces d'paisseur furent coupes plus net
qu'elles ne le seroient avec la hache. La pression des glaces qui nous
serroient de tous cts leva plusieurs de nos Btimens au dessus de
l'eau. Nous passmes quatorze heures dans cette effrayante situation.
Enfin l'obscurit se dissipa, & le vent d'Ouest-Nord-Ouest chassa les
glaces. Tout le monde apporta ses efforts  relever les Mats & 
radouber les Vaisseaux; aprs quoi l'on resolut de tenir la Mer jusqu'
ce que le Soleil & le vent eussent achev de fondre les glaces.

Nous tournmes le 7 de Juillet vers la terre que nous prmes pour la
Cte Septentrionale du Dtroit. On crut que ce pouvoit tre le _North
Foreland_. Mais le brouillard & la neige ne nous permettoient pas d'en
porter un jugement certain. Notre situation fut dangereuse pendant vingt
jours que le brouillard nous cacha notre route. Nous avions t pousss
au Sud-Ouest par un courant du Nord-Est; & lorsque nous nous croyions au
Nord-Est du Dtroit de Frobisher, nous nous trouvions au Sud-Ouest de
Queen's-Fore-land.

Ici nous dcouvrmes une pointe, que nous prmes mal--propos pour le
Mont Warwick dans le Dtroit. Cependant les plus habiles de nos Matelots
ne purent se persuader qu'en si peu de tems on se ft si fort avanc.
Les courans toient  la vrit plus sensibles, & faisoient tourner nos
Vaisseaux comme des tourbillons. Mais M. Beare, Lieutenant de l'Anne,
qui avoit dress dans les deux voyages prcdens une Carte exacte des
Ctes, ne put se reconnotre; & notre premier Pilote, homme fort
entendu, dclara que la terre que nous dcouvrions ne pouvoit tre dans
l'interieur du Dtroit.

Le brouillard & la neige continuant d'obscurcir le jour, on balana si
l'on ne devoit pas retourner au travers des glaces, pour chercher une
Mer libre, ou se livrer au courant pour se laisser porter dans une Mer
inconnue. Le Vice-Amiral,  bord duquel toit notre premier Pilote, &
deux autres Vaisseaux perdirent la Flotte de v & prirent le parti de
tenir la Mer. L'Anne qui s'gara seul, fit la mme chose, & rejoignit
nanmoins la Flotte aussi-tt que le tems fut clarci. L'Amiral & toute
la Flotte,  la reserve des trois Vaisseaux gars firent plus de 60
lieues en se flattant toujours d'tre dans le Dtroit. Mais la neige ou
le brouillard, qui recommenoient sans cesse, nous droboient  tous
momens les uns aux autres. L'Amiral auroit avanc  tout hazard, s'il
n'et eu des ordres prcis de ne pas s'loigner de sa Flotte; car il ne
doutoit pas que cette route ne pt le conduire dans la Mer du Sud. Il
remarquoit, en avanant, que la Mer s'largissoit & qu'on y rencontroit
moins de glaces, parce que la force des courans les cartent  l'Est &
au Nord. Suivant le rapport de quelques-uns de nos gens, ils trouverent
 plus de 60 lieues dans ce prtendu Dtroit, une terre peuple, fertile
en pturage, abondante en gibier & en btail. Ils trafiquerent mme avec
les Habitans du Pas, des couteaux, des sonettes, des miroirs, &c. pour
des Oiseaux, & de la Pelleterie. Leur dsir auroit t d'enlever
quelques Sauvages, mais ils ne purent en engager un seul  se laisser
approcher, & leur traite se fit en laissant sur le bord de la Mer ce
qu'ils vouloient donner en change. Aprs une navigation de plusieurs
jours, l'Amiral jugea que son devoir le rappelloit vers sa Flotte. On
fit voile entre une Cte qui est le derriere du Continent de l'Amrique
& la terre de Queen's-Fore-land. Mais en faisant route dans ce parage,
on remarqua une espece de Baye qui s'tendoit jusqu'au Dtroit de
Frobisher. On y envoya le _Gabriel_, pour essaer si l'on pouvoit la
traverser d'un bout  l'autre & rentrer ensuite par l'autre ct dans le
Dtroit. Cette entreprise russit, & l'on ne put douter aprs cela, que
Queen's-Fore-land ne ft une Isle. Il y a beaucoup d'apparence qu'une
partie de ces terres sont aussi des Isles. Enfin comme la saison
demandoit qu'on chercht serieusement les Havres, o nos Vaisseaux
devoient se dlivrer de leur charge; nous reprmes vers l'entre du
Dtroit de Frobisher par un tems extrmement obscur,  travers diverses
terres, & entre des Rochers  fleur d'eau; c'est--dire dans un
continuel danger. L'Anne tourna pendant plus de vingt jours autour de
Queen's-Fore-land pour dcouvrir le Havre o nous devions relcher, sans
pouvoir s'ouvrir un passage au travers des glaces. Il eut enfin le
bonheur d'arriver le ving-trois de Juillet  Haltons-Headland, dans le
Dtroit, o nous tions  l'ancre au nombre de sept Vaisseaux. Le
Franois nous rejoignit auffi le 24. Il nous donna des nouvelles du
Vice-Amiral, du Bridgewater, & des deux autres qui nous manquoient. Le
Gabriel toit entr dans le Dtroit de Frobisher par une autre ouverture
que nous, o il avoit trouv le courant si imptueux que sans un vent
favorable, il ne l'auroit pas surmont. Le 27 nous vmes arriver le
Bridgewater prs de nous, en si triste tat que pour le tenir  flot on
en tiroit par heure une prodigieuse quantit d'eau. Nous apprmes de lui
que le Dtroit toit barricad par les glaces, & que le passage toit
impossible pour nous rendre  la Baye de Warwick.

Ce rapport jetta une consternation incroiable dans tous les quipages.
Les plaintes & les murmures s'tant bien tt fait entendre, l'Amiral qui
savoit combien j'tois attach  notre entreprise, me chargea de
ramener les Mutins  la soumission. Mais sans me soucier des murmures,
je fis donner brusquement le signal pour se rendre  bord,  quoi l'on
obeit avec joie, dans l'opinion que c'toit un ordre pour le retour.
L'Amiral par mon conseil mit aussi-tt  la mer. En drivant  petites
voiles vers les glaces, il y trouva heureusement un passage. La Flotte
suivit sans rien distinguer  la route; & le 31 de Juillet, aprs mille
inquitudes & mille fatigues, l'on se vit enfin runis au lieu qu'on
cherchoit.  l'entre de la Baye de Warwick, l'Amiral fut heurt si
violemment par un glaon, qu'aprs avoir saut de dessus ses ancres, il
s'y fit une large voie d'eau. Le Lieutenant Amiral, command par M.
Fenton, arriva dix jours aprs les autres.

Tous les Officiers tant  terre, on tint conseil sur l'ordre qu'on
devoit observer, & sur le lieu qu'on choisiroit pour btir un Fort & une
maison. Le second jour d'Aot, aprs avoir fait dbarquer les Soldats &
les Travailleurs, on en fit la rev & l'on publia au nom de l'Amiral
Frobisher le resolutions du Conseil. Mais sur l'examen qu'on fit ensuite
de ce que chaque Vaisseau avoit apport pour l'difice de la maison, il
se trouva qu'il n'y avoit de matire que pour deux cts. Outre ce qui
s'toit perdu dans le Denis, il avoit fallu employer diverses planches,
des appuis, des poteaux & d'autres pices de bois contre le tranchant
des glaces. Dailleurs l'absence de 4 Vaisseaux qui nous manquoient
encore, retardoit ncessairement le travail, parce qu'ils avoient  bord
les meilleurs Ouvriers, & la plus grande partie des provisions de
bouche. On reconnut aprs un calcul exact, que si les 4 Vaisseaux ne
reparoissent pas, on n'auroit point assez de boisson pour les cent
hommes qui toient destins  passer l'hiver dans le Pas. Je m'offris
d'hyverner  toutes sortes de risques avec soixante hommes. On appella
les Maons & les Charpentiers, qui demanderent neuf semaines pour
construire un logement capable de mettre soixante hommes  couvert. Ils
supposoient mme qu'on pt leur fournir assez de bois. Mais comme on ne
pouvoit retarder le dpart de la Flotte plus de 26 jours, l'Amiral
conclut qu'il falloit renoncer au dessein de faire une habitation, &
cette rsolution fut enregistre pour en rendre compte  la Cour &  la
Compagnie de Commerce. Le 6 d'Aot trois de nos Vaisseaux gagnerent avec
beaucoup de peine la pointe de Leycester, dans l'esprance de trouver le
ct mridional du dtroit sans glaces; mais ils furent pris d'un calme
qui leur ta le pouvoir d'avancer, & bien-tt ils se trouverent plus
engags que jamais dans les glaces, qui toient sans cesse amenes par
le courant.

Tant de disgrces, les dangers continuels dont on toit menac, &
l'impossibilit de s'arrter plus long-tems dans une Mer o les cordages
durcissoient tellement par la gele qu'on ne pouvoit plus faire la
manoeuvre, sembloient faire une loi de prendre incessament d'autres
resolutions. On proposa au Conseil de chercher un Port dans le Dtroit,
pour rtablir les Vaisseaux & l'quipage, & de retourner ensuite en
Angleterre. Mais cet avis me parut si honteux que je le combattis de
toute ma force, en protestant que je demeurerois pltt seul que de me
couvrir d'opprobre par un retour si prcipit. Je representai aussi que
chercher un Port dans un lieu si dangereux, c'toit augmenter le danger;
qu'il falloit pour cela ranger longtems les Ctes, & que si l'on avoit
le bonheur d'viter les rochers qui y toient en grand nombre, on
n'chapperoit pas si prs du rivage  la fureur des glaces, que les
courans & les mares y jettent continuellement. Dailleurs que faire dans
un Port, o l'on courroit risque d'tre renferm tout l'hyver! L'air
toit dja si froid qu'il menaoit d'une violente gele. Mon sentiment
fut donc qu'il valoit mieux tenir la Mer, & continuer, suivant les
occasions, nos recherches & nos dcouvertes. J'avois dans mon Vaisseau
une Chaloupe de cinquante tonneaux en fagots, qui avoit t destine
pour ceux qui devoient hyverner. J'offris de la monter, & de m'en servir
pour essayer de franchir les glaces. Je promettois de courir au long de
la Cte, & de chercher si les Vaisseaux qui nous manquoient n'auroient
pas trouv quelque abri o ils toient peut-tre  se radouber. Enfin
je m'en tins  la rsolution de croiser le plus longtems qu'on pourrait
dans le voisinage de la haute Mer, parce qu'il y avoit moins  craindre
des glaces; & si l'on vouloit chercher un bon moillage, je soutins
qu'il falloit laisser ce soin aux Chaloupes, sous la conduite de deux ou
trois de nos meilleurs Pilotes, mais que les Vaisseaux ne devoient plus
s'exposer au risque de s'carter les uns des autres.

Malgr la vrit de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand
nombre, l'_Ipswich_ nous quitta la nuit suivante pour retourner en
Angleterre. Mais je ne laissai pas d'xcuter ce que j'avois propos.
J'allai, avec la Chaloupe & le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont
situes au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de
prcautions & d'adresse pour nous dfendre des glaces. Enfin je trouvai
un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre
est noirtre, & ressembloit beaucoup  celle d'o l'on avoit tir de la
matire minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport
aux quipages, & j'engageai deux de nos Vaisseaux  venir tenter
l'avanture. Nous trouvmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse
quantit de mineral, que si la bont et rpondu  l'preuve qu'on
prtendoit en avoir faite  Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire
les plus avides. Une dcouverte qui nous parut si heureuse fit donner
mon nom  l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur,
_Best-Blessing_. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut
trouble par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre choua
sur un rocher  fleur d'eau. On le dlivra nanmoins d'un si grand
danger, & pendant que les Travailleurs se htoient de recueillir le plus
de matire minerale qu'il leur ft possible, les Matelots n'pargnerent
rien pour radouber & calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire
monter la Chaloupe que j'avois apporte en fagot; mais il se trouva
qu'il ne nous restoit plus assez de clous & de chevilles de fer pour
achever cette ouvrage. J'avois heureusement un Forgeron dans mon
quipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La ncessit excite
l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand; une piece
d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, & les ples
furent employes  faire des cloux & des chevilles de fer. Tandis qu'on
poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, &
j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus leve
de tout le Dtroit, dans le dessein de monter au sommet, & non-seulement
d'y dcouvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de
glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les
parties basses de cette Cte. Je n'eus pas autant de peine que je
l'avois apprehend  gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison o nous
tions encore, tandis que la Mer toit remplie de glaces, les terres
toient dcouvertes, & dans un grand nombre d'endroits elles ne se
sentoient plus des rigueurs de l'hyver prcedent. Nous trouvmes en
chemin quantit de cette matire qu'on croyoit propre  donner de l'or.
tant arriv le 13 d'Aot au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix
de pierre, pour marquer qu'il y toit venu des Chrtiens. Aprs avoit
lev mes plans, sans avoir tir beaucoup d'claircissement de ma
situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu' rejoindre
nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une fort de sapins, nous
vmes venir  nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye.
Noue pensmes si peu  l'viter que souhaitant au contraire d'en faire
notre nourriture, nous nous disposmes a l'attaquer. L'entreprise
n'toit pas tmraire puisque j'avois six hommes avec moi. Cependant il
se dfendit avec tant de force & de furie que deux de mes gens furent
blesss, & qu'aprs avoir essuy cinq ou six coup de feu, il paroissoit
encore en tat de se faire redouter; mais un coup de pique, la seule que
nous eussions avec nous, l'abbatit  nos pieds; & le bras de celui qui
l'avoit frapp fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au
bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres
armes. Comme nous n'avions qu' descendre, il nous fut ais de faire
rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, & de le mettre dans la
Chaloupe. Les vingt hommes dont mon quipage toit compos eurent de
quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.

Le 18, ayant trouv  mon retour la Chaloupe monte par l'industrie de
mes Matelots, je rsolus de m'y hazarder avec les plus rsolus, pour
trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Dtroit de
Frobisher. Tout le monde s'effora de me faire abandonner cette
entreprise, & les Charpentiers mmes qui avoient mont la Chaloupe me
protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mmes, parce que ce
petit Btiment n'toit li qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur
tmoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas
voulu moi-mme qu'on et p m'accuser d'obstination & d'imprudence.
Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, & mes plus fideles Matelots, je
leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner
lgerement notre entreprise; qu'il falloit du moins retrouver notre
Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours;
qu'avec le grand dessein de trouver une route  la Mer du Sud, qui
faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de
nous enrichir par le mineral que nous avions dcouvert, & qu'il falloit
nous donner le tems de recueillir; qu' la ve seule il paroissoit plus
riche que celui dont on avoit dja fait l'essai  Londres, quoiqu'au
fond il pt fort bien tre vrai que l'un & l'autre ne fussent que des
pierres inutiles; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas
ngliger de si belles apparences. Et m'adressant ensuite aux
Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la
Chaloupe toit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Aprs s'tre
consults un moment, ils me rpondirent qu'oi, pourvu qu'on vitt les
glaces, & qu'il ne s'levt point d'orage.

Il ne m'en falloit pas davantage, & je m'apperus aisement que la
reponse des Charpentiers avoit rendu le courage  mes Matelots. Ceux
mmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent  partager avec moi les
perils & la gloire de mon entreprise, & Jean Gray Pilote de l'Anne,
declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empcher. Je
partis enfin dans la Chaloupe, accompagn de dix-neuf personnes, avec
des vivres & d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai  l'ancre,
demeura sous la conduite de mon crivain, rien n'ayant p engager mon
Lieutenant & mon Pilote  me voir partir sans me suivre.

Il fallut ranger d'abord la cte en ramant l'espace de trente lieues,
c'est--dire jusqu' l'endroit le plus dangereux du Dtroit. Nous
passmes alors  l'autre bord, & le suivant au Nord, nous tinmes route
vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi dcouvrir
l'Amiral & les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques
debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversmes
vers l'autre rivage. La force du courant nous fit driver avec tant de
vitesse, que la nuit suivante nous fmes obligs de mouiller entre des
rochers, prs de la Cte brise de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus
de la Baye de Warwick. Nous trouvmes prs du rivage des pierres leves
en Croix, signe qu'il y toit venu des Chrtiens.

Le 22 d'Aot nous emes la ve de la Baye de Warwick. Nous descendmes 
terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du
sommet d'une Colline. Nous continumes de ranger la Cte du Nord; mais
en passant sous une montagne, nous appermes de la fume, & lorsque
nous fmes plus prs du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient
voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Pas tant de
nous donner ces figures quand ils apperoivent quelque Chaloupe, nous
fmes ports  croire que c'toient des Sauvages. On dcouvrit ensuite
quelques tentes, & l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui toient
blancs & rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre 
quatre ou cinq lieues  la ronde, & que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas
qu'aucun de nos gens et pris cette route, on ne savoit  quel
jugement s'arrter. Je rsolus,  tout hazard, de descendre  terre avec
la meilleure partie de mes gens, & si c'toit des Sauvages, de fondre
brusquement sur eux; non pour leur causer aucun mal, mais dans
l'esprance d'en saisir quelqu'un au milieu du dsordre, pour les
engager au contraire  traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos
Vaisseaux n'avoit encore p parvenir  commercer personnellement avec
eux, & nous admirions nanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient
pas manqu d'apporter des quivalents pour nos marchandises dans les
lieux o nous leur en avions laisses.

Notre incertitude ne dura pas longtems. C'toient les gens de l'York,
notre Vice-Amiral, qui se hterent de venir au-devant de nous. On
s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver  se
revoir, aprs avoir essuy tant de dangers. Leur Vaisseau toit depuis
peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient dcouvert sur cette
Cte, & s'tant hazards  pntrer plus de dix lieues dans les Terres
sans avoir p joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouv une mine
qu'ils avoient foille fort heureusement. Ils m'assurerent que le
Chevalier Frobisher toit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de
le chercher aussi-tt, pour lui faire voir le mineral que j'avois
dcouvert dans l'Isle Best-blessing, & dont j'avois apport des montres.
La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de ve, rien ne
m'empcha d'y descendre  chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute
des Sauvages, & d'esperer de pouvoir les y joindre. Aprs l'avoir tent
deux fois inutilement, je me dterminai enfin, aux premires Hutes que
j'apperus,  demeurer cach le long du rivage jusqu' l'entre de la
nuit; & suivant dans l'obscurit la route que mes yeux s'toient tracs
pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me
flattai que les Habitans ne pourroient pas m'chapper. La porte en toit
ferme. J'avois apport une chandelle & tout ce qui toit ncessaire
pour allumer du feu. Mais ayant frap modestement  la porte aussi-tt
que j'eus de la lumire, je fus oblig de redoubler mes coups pour
m'assurer que la Hute toit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit
aucun bruit, & qu'elle tardoit si longtems  s'ouvrir. Il ne fallut pas
de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvmes personne; mais
quelques instrumens de fer, & quantit de pieux qui paroissoient avoir
t travaills nouvellement me firent juger que les Sauvages y toient
venus pendant le jour. Je rsolus d'y passer le reste de la nuit, dans
l'esprance qu'ils y reviendroient le lendemain, & qu'ils ne pourroient
point nous chapper. En effet, un quart d'heure aprs la pointe du jour,
nous vmes, par un trou que nous avions menag dans le mur, deux hommes
qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras.
Nous les laissmes venir si prs, qu'tant sortis brusquement  leur
rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se drober  nous. Nos
caresses les firent bien-tt revenir de leur effroi. Ils toient vtus
de peaux de chiens marins. Nous les conduismes  la Chaloupe, o tout
l'quipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amiti, &
lorsqu'on les eut fait bien boire & bien manger, je remis l'un des deux
hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'esprance
qu'il retourneroit aussi-tt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que
la femme & l'enfant fussent  lui, & que cette raison le retint, soit
qu'il ft arrt par d'autres motifs que nous ne pmes pntrer, il ne
s'loigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on
lui rendt les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous
trois. Enfin je leur rendis la libert, & je me figurai que s'il restoit
quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous
avoient pris dans les navigations prcedentes, c'tait par la douceur
qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'carter
sans avoir retourn vers leurs Hutes. Celles que nous avions ves
n'toient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle
saison. M'tant avanc avec la meilleure partie de mes gens, je
dcouvris une douzaine de ces misrables, qui prirent la fuite  notre
approche. Nous apperumes leurs Habitations d'hyver, ou pltt leurs
trous, que nous ne pmes regarder sans surprise & sans compassion. Ce
sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre,
& qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si prs les uns des autres
qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de
lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui
vient d'enhaut s'y coule sans les incommoder. Leur situation est 
l'abri des vents, & l'entre regarde le Sud. Les parois de ces logis
souterrains sont comme incrusts d'os de baleine depuis le bas jusqu'au
haut, & l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les
ouvertures sont fermes exactement par des nerfs, qui joignent des peaux
de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement,
dont la moiti plus leve d'un pied que l'autre est pave de larges
pierres, & l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du
menage. Tout ce que nous y apperumes me fit juger qu'ils y vivent
comme des btes, & qu'ils sjournent dans un mme lieu jusqu' ce que
l'extrme salet les en chasse. Nous y trouvmes plusieurs arcs, & nous
en emportmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde &
le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne
d'Angleterre. Ils sont renforcs par des nerfs, & les cordes sont aussi
de nerf. Leurs flches sont de trois pices: le devant & le derriere est
d'os, le milieu de bois, & la longueur est de deux pieds. Chaque flche
a deux plumes tailles sur le devant du tuyau, & pour la dcocher ils
font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois
diffrentes ttes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de coeur; ces
ttes sont aiguises des deux cts, & fort pointues. Elles sont peu
fermes, parce qu'elles sont mal jointes  la flche; ce qui les rend peu
dangereuses si elles ne sont dcoches de fort prs. Leurs dards sont de
deux sortes. Ils en ont  diverses pointes qui avancent par-devant. Le
milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent 
lancer ces dards avec beaucoup de vtesse. L'autre espece est plus
grande, & ressemble assez  nos pes.

Ils chassent aux oiseaux & aux autres btes avec leurs autres armes, &
prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal
faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine; & pour le fer dont
ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque
Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tte une espece de
capuchon long & pointu. S'ils veulent marquer de l'amiti  quelqu'un,
ils lui font prsent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le
portent pas tout--fait si pointu que les femmes. L'un & l'autre sexe
porte la mme chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture.
Elle est de cuir, & les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur
l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs
aiguilles, & les autres petits instrumens de la mme espece; & pour
empcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient,
depuis le talon jusqu'au genou. Ils prparent leurs peaux avec le poil.
Elles sont douces & unies. En hyver, & dans le tems humide, le poil est
en dedans. Telle est leur parure. On n'a p savoir encore quelle est
leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont
Antropophages; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui
leur servent d'alimens, chair & poisson. Je ne dcouvris aucun de leurs
Bateaux au long de cette Cte; mais j'en ai v dans plusieurs autres
occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans
de planches quarres, jointes par des courroies avec beaucoup
d'industrie. Les grands ressemblent  nos Bateaux  rame, & peuvent
tenir seize, dix-huit, & mme vingt personnes. Ils mettent vers la proue
une voile de boiaux de btes, cousus fort proprement ensemble. L'autre
sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme. En
gnral les Pays qui environnent tous ces Dtroits sont hauts &
pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de
neige. Il n'y a presque rien de plain & d'uni, & point du tout d'herbe,
except un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas & humides. 
la rserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, & que
le Pays est sans arbre & sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli
de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des
cerfs  peu prs de la couleur de nos nes, & dont le bois est beaucoup
plus large & plus lev qu'aux ntres. Leur pied a sept ou huit pouces
de tour, & ressemble  celui de nos boeufs. On y trouve des livres, des
perdrix, &c. Il n'y a point de Rivire, ni d'eau courante dans le
Dtroit de Frobisher, & dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas
surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre
saisons de l'anne, endurcit & resserre tellement la terre que les eaux
ni peuvent avoir d'issu comme dans les autres Pays, ni former un bassin
& se rpandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve
gele  quatre ou cinq brasses de profondeur, & les pierres attaches
si fortement ensemble qu'on ne peut les sparer qu'a coups de marteau.
Cependant une partie des neiges fond en Et, & coule des montagnes dans
des cavits, comme dans un vivier ou dans un marais.  la longue elles
s'y imbibent dans la terre.

Je trouvai l'Amiral vers le soir du mme jour. Son Vaisseau toit en
fort bon tat, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il
avoit ramass beaucoup de matire minerale. Il me donna ses ordres, dont
le principal toit de nous rassembler tous  Haton's-head-land, o
j'avois laiss mon Vaisseau. Mais il parut fch que j'eusse rendu la
libert aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son dsir
auroit t non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais
de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque
connoissance de la ntre. Il en paroissoit de tems en tems, & l'on en
avoit v jusqu' sept ou huit Barques  la fois, qui rodoient sans doute
pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se
flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se
gardoient bien de parotre lorsqu'ils decouvroient un gros Btiment.
Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassembles, ils furent avertis
de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient posts sur les
hauteurs; ils prirent la fuite, & laisserent prs de leurs trous un des
plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette dfiance, qui leur
avoit appris  fuire ds qu'ils nous souponnoient de vouloir nous
approcher, venoit sans doute, de la pense, que nous cherchions  vanger
la captivit ou la mort de nos cinq hommes.

Je me rendis le 24  Haton's-head-land, o je trouvai mon Vaisseau
charg, & prt  faire voile. Les autres Navires n'avoient pas nglig
non plus leur carguaison, & quoique les plus senss d'entre nous ne
pussent se persuader qu'une matire si commune dans des lieux maltraits
de la nature, pt nous rendre tous les trsors qu'on nous avoit fait
esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde
au travail & nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous
ne pouvions emporter. Je retournai le 28  la Baye de Warwick. Ou y
tint conseil  bord de _l'Anne_, & l'hyver qui commenoit sensiblement 
s'approcher, nous forant de penser au dpart, on prit des mesures pour
la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage. La maison qu'on avoit
apporte en fagot toit enfin acheve dans l'Isle de Warwick, o Fenton
avoit voulu qu'elle ft btie. Nous avions jug  propos qu'elle le fut
 chaux &  sable, afin qu'tant plus capable de rsister aux injures de
l'air, on pt voir l'anne suivante si les neiges, les glaces, & les
Sauvages mmes l'auroient pargne. Il nous paroissoit toujours d'une
importance extrme d'apprivoiser ces hommes farouches & brutaux; & pour
les rendre plus dociles  notre retour, nous laissmes dans la maison un
grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des
figures d'hommes, de femmes & de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des
pipes, des colliers de verre, & des sifflets. Nous y fmes faire un
four, o nous voulmes qu'il restt du pain, afin qu'ils en pussent
goter. Le bois que nous avions apport pour btir un Fort fut enterr
dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le
fond du terroir, tel que je l'ai reprsent, ne pt tre que fort
sterile, nous ensemenmes quelques endroits moins pierreux, de froment,
de pois & d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit
produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de btir le
Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'tablir sous un
climat si triste tant les esprances qu'on fondoit sur le mineral, le
doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y
auroit arrts si nous avions eu plus de certitude; surtout lorsqu'tant
tous chargs, nous nous sentions le mme empressement pour aller faire
la vrification de notre matire  Londres. Aussi M. Frobisher ne
remit-il pas plus loin  nous assembler. Il nous dit qu'il auroit
souhait que nous eussions p tendre beaucoup plus loin nos
dcouvertes, & qu'il prvoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des
Avanturiers plus heureux; mais que les obstacles qui nous avoient
empchs jusqu'lors, devant augmenter incessamment par les brouillards,
les neiges, les orages & les glaces que l'hyver alloit redoubler, il
falloit se contenter cette anne d'avoir charg si heureusement les
Vaisseaux; d'autant plus que si nous avions le malheur d'tre surpris
par les vents contraires, nous devions nous attendre  prir de froid,
de faim & de misere. Son discours & la rsolution de partir furent
encore fortifis par la perte de l'Anne, auquel les rochers & les glaces
firent huit ouvertures qu'il fut impossible de rparer. Le mouvement que
cette disgrce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la
curiosit des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, &
l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Cte dont on
l'avoit v partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, & qu'ils
ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous
fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps
le rivage, & qui parurent tout d'un coup entre la terre & le Sauvage. La
facilit qu'il avoit de passer sur les glaons, tandis que la Chaloupe
en toit souvent arrte, n'auroit pas laiss de le sauver de nos mains,
si deux gens de la Chaloupe dsesprant de le prendre n'eussent pris le
parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils
nous amenerent le canot avec le corps de ce misrable, qui toit encore
dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite
ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est
entoure d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manire que les
vagues peuvent passer sur la tte du Sauvage, sans que le canot se
remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts; ce qui
leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine  se tenir
dans leur situation. Aussi le canot toit-il panch sur le ct en
arrivant  nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais
il se fcha beaucoup contre ses gens qui avoient us de cette violence.
Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle
tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne
s'en trouvt plusieurs dans le lieu d'o le mort toit parti, il me
pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'excutai ses
ordres, quoiqu'prs l'experience que j'avois dja faite, j'esprasse
peu de reussir. Je descendis  terre, & je m'avancai plus d'une lieue
dans les terres, sans rencontrer une seule crature vivante.  mon
retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds
& qui fut abbatu aussi-tt de plusieurs coups de fusil.

Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, & tous les
autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le
temps devint si fcheux, que nous fumes exposs  mille nouveaux dangers
au travers des rochers & des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa
& ne se rejoignit qu' Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'loigner
de l'Amiral, mais nous fumes pousss par un vent fort imptueux vers la
terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnmes qu' notre hauteur,
qui toit de 60 degrs & demi. Les montagnes y sont entirement
couvertes de neiges, & toutes les Ctes de glace, comme d'un boulevart
qui ne permet pas d'en approcher. On prtend que cette Isle est aussi
grande que l'Angleterre & que les Habitans y sont fort bons Chrtiens.
Elle fut dcouverte au quatorzime sicle par deux freres Venitiens,
Nicolo & Antonio Zeni que la Tempte poussa des Ctes d'Islande en
Frisland, o ils firent naufrage. Ils en ont laiss la Relation; & ce
qu'il y a de certain, c'est que nous trouvmes la disposition des Ctes
tout--fait conforme  leur cartes. Il est fort remarquable que dans
cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de
tour, extrmement leves, & qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans
la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-tre forme dans les
Dtroits des terres voisines, ou peut-tre sous le Pole, d'o les vents
& les courans l'ont dtache.

M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de
la nature par l'excs du froid, & qui avoit pass l'anne prcdente
jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Dtroits d'o nous
venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace
toient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit v qui
suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent t entranes
dans le mme sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que
lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la dtermination des
vagues les amenoit  sa rencontre; & dans les Temptes, son principe
toit de se laisser toujours entraner par le vent, dans quelque lieu
qu'il pt tre jett. Cependant le dernier Orage que nous essuimes en
sortant de la Baye de Warwick le fit changer de mthode, au mepris des
glaons qui nous choquoient avec la derniere violence; & la raison qu'il
en et, c'est que le vent nous poussant directement  l'Ouest,[F] nous
courions risque d'tre jetts dans une Mer inconnue, dont nous ne
serions jamais sortis avant l'hyver. Aussi les efforts qu'on fit pour
suivre ses ordres servirent-ils  disperser toute la Flotte, qui ne se
rejoignit qu'en Angleterre, aprs mille affreux dangers.

[Note F: Il ne faut pas manquer d'avertir  la fin de ce recit, que
toute esprances fondes sur la matire minerale s'en allerent en fume;
ce qui fait croire avec beaucoup de raison, que la Cour de Londres
n'avoit eu que le dessein d'encourager les Capitaines & les Matelots, en
paroissant satisfaite des premires preuves.]

Telle toit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit
crite, prsenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer 
l'Ouest, o son Ayeul avoit craint d'tre jett, toit celle qui
conduisoit directement  la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que
M. Frobisher ne l'eut dcouverte 30 ans avant M. Henry Hudson, & mme
avant les Danois qui prtendent y tre entrs les premiers. Il ne sera
pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici
ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.

On ne marque point l'anne de leur entreprise; mais il suffit de savoir
qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher & celui de Hudson.
Aprs avoir navigu longtems en droite ligne, vis--vis de leurs Ctes,
ils arriverent au travers de milles prils  l'entre d'un Dtroit, qui
est aujourd'hui celui de Hudson, & dont l'crivain qui me sert de Guide
ne donne pas la mme mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il
en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, & 16 ou 18 de large. Il est
bord des deux cts par des rochers escarps d'une hauteur prodigieuse,
tous entrecoups de collines sombres, o le soleil ne communique jamais
sa lumire. La neige & les glaces s'y voyent toute l'anne; ce qui cause
des froidures terribles, & si l'on ne profitoit pas des tems o elles
sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer
que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre. Encore dans ces
saisons-l est-on oblig de donner dans des bancs de glaces, & l'on ne
s'imagine pas aisment comment un Navire peut s'y faire passage; car
elles sont quelquefois si presses les unes contre les autres, qu'autant
que la v peu s'tendre, on ne voit pas mme une goutte d'eau. On se
grapine, c'est--dire qu' force de crocs on appuie les Navires contre
les glaces, & lorsque par la force des vents ou par la violence des
courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les
voiles au vent pour se faire un passage avec de long btons ferrs qui
servent  pousser ou  carter les glaces. Mais malgr tous ces efforts
on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.

Quoique les Ctes du Dtroit soient un Pas tout--fait inculte, & le
plus sterile de tous les Pas du monde, il y a cependant des Sauvages
qui habitent ces malheureux dserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont
cela de commun avec le Pas qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches &
si intraitables, qu'on n'a pu jusqu' prsent les engager dans aucun
commerce. Ils font la guerre  tous leurs voisins, & lorsqu'ils tuent ou
prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus & en
boivent le sang. Ils en font mme boire  leurs enfans, qui sont  la
mammelle, pour leur communiquer ds leur plus tendre jeunesse la
barbarie & l'ardeur de la guerre.

Ils sont presque toujours sans feu,  cause de la raret du bois. Le
froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils
logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, o ils se renferment
avec leurs familles, & couchent tous ensemble, sans distinction de sexe
& de parent. Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni
rien qui approche de la lumire. Pendant les trois ou quatre mois d't,
ils ont la prcaution d'amasser de la chair de Baleine & de Vaches
marines, dont il se trouve une grande quantit dans tous ces Pas-l.
Ils vont  chasse & tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont
pas l'usage du fer,  moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos
Chaloupes. Aprs avoir dchir & mang nos pauvres Matelots, ils se
servent de ces petits Btimens pour aller d'un lieu  l'autre, &
lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter
des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont
des canots de leur propre invention,[G] qui leur servent  passer d'un
ct  l'autre.

[Note G: On en a v ci dessus la description.]

Cette farouche Nation differe des autres en ce que communment les
autres Sauvages n'ont point de barbe, & que ceux-ci au contraire en ont
jusqu'aux yeux; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les
rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de
btes farouches. Ils n'ont que les bras & les jambes qui leur donnent
quelque ressemblance avec les autres hommes.

 l'extrmit de ce Dtroit du ct du Nord, il y a une Baye que nous
nommons _Baye de l'Assomption_, dont on n'a pas encore de connoissance
certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'tant engags insensiblement
dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperurent que leurs
Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires; ce qui fait
juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui
attire l'Aiman de tous cts. On croit qu'il y a une communication du
fond de cette Baye au Dtroit de Davis. C'est de la mme Baye que
sortent presque toutes les glaces qui se dchargent par le Dtroit de
Hudson. On ne sait point encore comment toutes ces glaces se forment.
Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse
l'extrmit des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosit
de sonder au pied d'une glace qui toit choue. On y fila cent brasses
de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du ct de l'Ouest, il y a
une grande Isle que les Franois ont nomme Phelipeaux, o il y a
quantit de Vaches marines; & sans doute que si la saison permettoit d'y
descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des
Vaches marines ont une coude de long, & sont grosses comme le bras,
d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle
n'est point leve comme toutes les terres du Dtroit. Elle est au
contraire fort platte; & son rivage sabloneux forme un aspect
tout--fait agrable.

Mais pour revenir aux Danois, aprs avoir pass tout le Dtroit,
continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la
terre ferme, prs d'une Rivire que l'on a nomm _la Rivire_ Danoise &
que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivire des
trangers. L ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, & s'y logerent
le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune exprience du Pas, & ne se
dfiant pas du froid extrme qu'ils avoient  combattre. Enfin, ils
essuierent tant de misere & de souffrances, que la maladie s'tant mise
entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en
et connoissance.

Le Printems tant venu, les glaces dborderent avec leur imptuosit
ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il
contenoit,  la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de
balles, qui y resta, & qui y est encore tout entier, except le
tourillon de la culasse que les Sauvages ont cass avec des pierres. Ces
Barbares furent extrmement surpris l'Est suivant, lorsqu'en arrivant
dans ce lieu ils virent tant de corps morts, & des hommes ausquels ils
n'en avoient jamais v de semblables. La terreur s'empara d'eux, & les
obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place  la
curiosit, ils retournerent dans le lieu o ils s'attendoient  faire un
riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne
connoissoient pas les proprits. Ils y mirent imprudemment le feu, qui
les fit tous sauter, brla l'difice des Danois & tout ce qui toit
dedans, de sorte que ceux qui vinrent aprs eux ne profiterent que des
cloux & d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.

La Rivire Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de
largeur. Elle est fort profonde; ce qui forme un grand courant, lorsque
la Mer entre & fort rapidement  toutes les mares. Ce Dtroit n'a pas
plus d'un quart de lieue de long, aprs quoi la Rivire s'largit &
devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Pas est
presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivire est toute
entrecoupe. Au bout des 150 lieues, il y a une chane de hautes
montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin,  cause des
chtes d'eau qui s'y rencontrent; aprs quoi elle reprend sa forme
ordinaire.

 15 lieues de la Rivire Danoise on en trouve un autre qui est remplie
de Loups marins, & qui en tire son nom. Entre ces deux Rivires, il y a
une espece de Boeufs qu'on nomme _Boeufs musqus_, parce qu'ils sentent si
fort le musc que dans certaine saison de l'anne il est impossible d'en
manger. La laine de ces animaux est fort belle,[H] & plus longue que
celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos
Boeufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses & plus longues. Leurs
racines se joignant sur le haut de la tte, forment un espece de bourlet
& descendent  ct des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux.
Ensuite le bout remonte en haut, & forme une espece de croissant. Il y
en a de si grosses qu'on en voit de spares du crne qui pesent
ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur lane trane
par terre lorsqu'ils marchent; ce qui les rend si difformes qu'on a
peine  distinguer d'un peu loin de quel ct ils ont la tte. Il n'y a
pas une grande quantit de ces animaux, & les Sauvages les auroient
d'autant pltt dtruits, s'ils s'toient aviss d'en faire la chasse,
qu'ayant les jambes trs-courtes, on les tue dans les tems de neige sans
qu'ils puissent fuir. Il y a dans le mme Pas une mine de cuivre rouge,
si abondante & si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne
font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans
la mine, & lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.

[Note H: Leurs Peaux se peuvent passer, & sont trs belles, quoique
diverses Relations assurent qu'elles sont trop foibles pour souffrir
l'apprt. Il seroit a souhaiter qu'on ft mieux inform de leur bont,
car le nombre de ces animaux est rellement prodigieux.]

Les Nations qui habitent de ce ct-l sont d'une physionomie fort
douse & fort humaine; mais le Pas est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a
point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons,
& de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands
qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, & gris l't: leurs oreilles sont
fort grandes & toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux
Lievres de l'Europe; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort
beaux manchons.

En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Dtroit, dont on
dcouvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a p
jusqu' prsent pntrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses,
& les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de
Mer communique  la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu  cette
conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer
dgorge par ce Dtroit avec tant d'abondance que l'eau s'leve dans
toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur
ordinaire. Les Sauvages racontent qu'aprs avoir march plusieurs mois
 l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouv la Mer, sur laquelle ils ont v de
grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe & des bonnets, & qui
ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est  dire sans doute 
l'embouchure des Rivires.

Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les
Plats-Cts, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue
ramasser dans les dbris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis
aux autres Sauvages qui y toient venus avant elle. Ils se croioient
bien pays de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient p
recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, & tout
mangs de rouille. Les Esquimaux du Dtroit de Hudson y alloient aussi
dans la mme v; & cette avidit commune pour le fer des Danois, a
donn lieu  plusieurs batailles sanglantes.

Au reste, en prtendant que les Danois ne sont entrs qu'aprs nous dans
la Baye de Hudson, nous ne dsavouons point que notre premier
tablissement n'ait t posterieur  leur infortune. Ce fut Nelson,
comme je l'ai dja remarqu, qui btit le premier un Fort dans la
Rivire  laquelle il donna son nom, & que les Franois ont nomme
depuis la Rivire de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne & fit sa
descente dans cette Rivire du ct du Nord. Tous les Sauvages s'toient
dja retirs dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il
toit trop tard pour se procurer la connoissance du Pas, & craignant de
s'exposer au mme malheur que les Danois, dont on ne dit pas nanmoins
comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau
auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec
un grand carton sur lequel toit dessin un Navire. Il pendit aussi 
une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises,
dont les Sauvages profiterent  leur retour. Comme ils toient dja
instruits de la nature de ces denres par l'avanture des Danois, ils ne
douterent pas que les mmes trangers qui avoient quitt leur Pas en y
laissant un si riche dpot, ne revinssent l'anne suivante. Ils
attendirent jusqu' la dernire saison. En effet les Anglois arriverent,
& trouverent ces Sauvages, qui les reurent humainement & qui les
conduisirent dans les Isles o ils btirent le Port Nelson, c'est--dire
 sept lieues dans la Rivire. Ce fut-l, comme on l'a rapport, que M.
des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de
Qubec, & que s'tant empar du Port Nelson, il en fut mal recompens
par les Franois.

Quoique nous ayons joui paisiblement de nos droits depuis le Trait
d'Utrecht, il s'est pass plusieurs annes pendant lesquelles on n'a pas
v renatre l'ancienne ardeur pour le commerce de ces rudes climats. Le
gout de la Pelleterie toit dch en Angleterre. Celui des nouvelles
dcouvertes toit encore moins ardent, & l'on toit assez occup du soin
des anciennes Colonies. Celle de la Georgie a fait une nouvelle
diversion du Ct mridional. Mais il faut esprer que ce qui commence 
parotre utile sera pouss avec une chaleur proportionne aux avantages
qu'on s'y propose. D'ailleurs, puisqu'il n'y a que la force des
obstacles qui ait refroidi l'esprance de trouver par le Nord-Ouest un
passage  l'autre Hmisphere, il se trouvera peut-tre quelqu'un qui
joindra plus de bonheur  la hardiesse & qui russira dans l'entreprise
que tant d'autres ont manque. Il est certain que M. Frobisher qui a
tent le premier ce grand dessein n'avoit point alors d'autre v. Il en
avoit parl pendant quinze ans  tous ses amis; il avoit sollicit tous
les Marchands de Londres; enfin lorsqu'Ambroise Dudley Comte de Warwick
lui fournit les moyens de l'executer, il partit de Londres sans aucun
projet de commerce, & pouss par la seule esprance de trouver le
passage qu'il vouloit chercher. Pourquoi ne se trouveroit-il personne
aujourd'hui qui se sente le mme courage, lorsque la moiti des
difficults est vaincue, & que s'il en reste encore de fort grandes, la
vraisemblance du succs n'en subsiste pas moins toute entiere? Dans le
dernier voyage de Frobisher, le _Bridgewater_, un des Vaisseaux de sa
Flotte, qu'il avoit laiss en danger  son dpart de la Baye de Warwick,
fut contraint de prendre sa route du ct du Nord par un passage
inconnu, trs-dangereux & plein de rochers au-dessus de Bearbay, d'o il
passa nanmoins fort heureusement dans la mer du Nord, cette Mer qui est
derriere le Dtroit de Frobisher, dans laquelle Frobisher, comme on l'a
dit, & d'autres aprs lui ont navigu, & o l'on a dcouvert une grande
terre qui s'avance dans la Mer. Le Bridgewater dcouvrit au Sud-Est de
Frisland,  57 dgrs & demi de latitude, une grande Isle inconnue
auparavant. Cette Isle, dont il rasa la Cte pendant trois jours, lui
parut fertile & agrable. Rien ne l'auroit empch de pnetrer plus
loin, si les vivres ne lui eussent manqu. Il n'avoit plus de glaces 
combattre. On n'toit qu' la fin du mois d'Aot. Le chagrin que le
Capitaine & les Gens de l'quipage ressentirent de se voir forcs 
retourner par les plus courtes vois, leur fit tenter une descente dans
l'Isle, pour y chercher de quoi ravitailler leur Vaisseau. Ils la
trouverent sans Habitans, & sans autre crature vivante que des Oiseaux
& des Serpens. Le courage des Matelots alla jusqu' leur faire essaer
si les Serpens ne pouvoient pas leur servir de nourriture. Ils en
tuerent quelques-uns, dont ils firent manger la chair  un chien qu'ils
avoient  bord. Le chien s'en remplit d'autant plus avidement qu'on
avoit pris soin de la faire cuire, pour lui ter par le feu tout ce
qu'elle pouvoit perdre de sa qualit venimeuse. Mais au bout d'un
quart-d'heure il enfla prodigieusement, & peu de tems aprs il mourut
dans des convulsions fort violentes.

Les gens du Bridgewater tuerent d'abord facilement une assez grande
quantit d'Oiseaux. Ensuite ces animaux effarouchs par l'odeur & par le
bruit de la poudre, se retirerent dans l'paisseur des bois. Les arbres
ressembloient  ceux de l'Europe & portoient des feuilles fort vertes.
L'herbe toit fort abondante dans les Prairies, & les montagnes
couvertes d'une sorte de mousse. Il y avoit des restes de glaces, qui
firent juger  nos Anglois que l'hyver y devoit tre assez rude; mais
ils jugerent aussi qu'il n'y pouvoit pas tre fort long, puisque les
feuilles y toient d'une grandeur  faire croire qu'elles toient
ouvertes depuis long-tems, & d'une force qui leur persuada qu'elles
toient encore loignes de leur chte. Mais quoiqu'ils reconnussent
divers arbres  fruit, tels que des Poiriers, & mme des Noyers dont
l'corce & le bois sont plus tendres, ils n'y dcouvrirent ni noix ni
poires, & le seul fruit qu'ils trouverent fut aux Chnes &  d'autres
arbres o il n'est d'aucun usage. Quoiqu'ils eussent raison de croire
que l'Isle n'toit point habite, puisque le ct qu'ils parcoururent, &
qui leur parut le plus agrable, toit dsert, ils virent en differens
endroits des arbres coups & les vestiges de plusieurs pieds; ce qui
leur fit croire qu'il devoit se trouver  peu d'loignement quelque
terre ou quelque autre Isle peuple, dont les Habitans passoient
quelquefois dans celle-ci. Enfin la ncessit fora le Bridgewater de
remettre  la voile.

Les Anglois ne sont pas les seuls qui ayent tent de trouver un passage
du ct du Nord. On trouve ce projet dans plusieurs Relations Franoises
& Hollandoises. Non-seulement les Vaisseaux de ces deux Nations l'ont
entrepris par la Mer, mais depuis que les Franois sont en possession du
Canada, ils ont cherch le moyen de pntrer au travers du Continent
jusqu' la Mer du Sud par la communication des Rivires. N'tons point
au clebre M. Cavelier de la Salle le mrite qu'on a voulu lui donner de
n'avoit entrepris tous ses voyages en Amrique, que pour y rpandre la
Religon Chrtienne. Il rsolut, dit l'Auteur d'une fort belle Relation,
d'entrer dans ces terres jusqu'alors inconnues pour faire connotre aux
Habitans malgr leur barbarie, la vrit du Christianisme & la puissance
de notre grand Monarque. Plein de cette ide il vint  la Cour pour la
communiquer au Roi qui ne se contenta point d'approuver son dessein,
mais qui lui fit expdier des ordres avec tout ce qui toit ncessaire
pour les excuter. Celui qui commence ainsi sa Relation[I] toit un
Officier, homme d'esprit & d'honneur, qui accompagnoit M. de la Salle, &
qui partit de France avec lui le 24 Juillet 1668 pour le suivre dans
tous ses voyages.

[Note I: Relation de la Louisiane, & du Mississipi, imprime 
Amsterdam en 1720.]

Cependant un Missionnaire,[J] qui ne parot pas moins honnte homme, &
qui avoit comme, d'Officier le mrite d'tre temoin oculaire, s'explique
en ces termes: J'ai demeur prs de trois ans en qualit de
Missionnaire, avec le Sieur Robert Cavelier de la Salle, natif de Rouen,
dans le Fort de Frontenac, dont il toit Gouverneur & propritaire.
Pendant ce sjour nous nous occupions souvent  lire les voyages de Jean
Ponce de Lon, de Pamphile Narvaez, de Cristophe Colomb, de Ferdinand
Soto, & de plusieurs autres, pour nous prparer aux dcouvertes que
nous avions dessein de faire. M. de la Salle toit capable des plus
grandes entreprises, & mrite avec justice la qualit de clebre
Voyageur. En effet il s'est puis pour achever la plus grande, la plus
importante, & la plus traverse dcouverte qui ait t faite de notre
sicle. Il a conserv son monde dans des Pas o tous ces grands
Voyageurs ont pri,  la rserve de Christophe Colomb, sans avoir
remport aucun avantage de leur entreprise, quoiqu'ils y ayent employ
plus de deux cent mille hommes. Jamais personne, avant M. de la Salle &
moi, ne s'est engag dans un tel dessein avec si peu de monde. _Notre
premire pense, lorsque nous tions au Fort de Frontenac, avoit t de
trouver, s'il toit possible, le passage qu'on cherche depuis longtems 
l Mer du Sud, sans passer la ligne Equinoctiale_. Quoique le fleuve de
Mississipi n'y conduise pas, cependant M. de la Salle avoit tant de
lumires & de courage qu'on esperoit de le trouver par ses soins. Je ne
doute pas qu'il n'et russi dans son dessein si Dieu lui et conserv
la vie. Mais il fut massacr dans cette recherche; _& il semble que Dieu
ait permis que je survcusse au Sr de la Salle afin que je fournisse au
Public le moyen de trouver le chemin de la Chine & du Japon par le moyen
de ma dcouverte_.

[Note J: Voyage en un plus grand Pas que l'Europe, ou troisime
Relation du Pere Hennepin, publi dans le mme Recueil.]

Mais je n'ai fait cette remarque que pour relever les affectations des
Voyageurs, car il importe peu quel toit le principal motif & _la
premire pense_ de M. de la Salle, lorsqu'il parot constant qu'il y
joignoit du moins la v & l'esprance de dcouvrir un passage au Sud.
Il est plus difficile de pntrer ce que le Pere Hennepin a voulu dire,
lorsqu'il se vante _d'avoir fourni au Public par sa dcouverte le moyen
de trouver le chemin de la Chine & du Japon_. S'il n'entend par sa
dcouverte que celle du grand fleuve Mississipi, sur lequel il
s'attribue la gloire d'avoir navigu le premier, on sent combien il est
demeur loin de son projet, puisqu'il reste de l une immense partie du
Continent  traverser. Et l'on ne peut croire qu'il ait suppos autre
chose, puisqu'aprs avoir rapport dans la mme Relation les
circonstances tragiques de la mort de M. de la Salle, il ajoute; Nos
dcouvertes nous ayant fait connotre la plus grande partie de
l'Amrique Septentrionnale, je ne doute point que si l'on nous y
renvoyoit pour achever ce que nous avons si heureusement commenc, on ne
dveloppt enfin ce qu'on n'a p claircir jusqu' prsent, quelque
tentative qu'on ait faite pour cela. Il a t impossible jusqu'ici
d'aller au Japon par la Mer glaciale. On a tch plusieurs fois d'en
faire le voyage, mais on n'a p y russir, & je suis moralement assur
qu'on n'en pourra jamais venir  bout, qu'au pralable on n'ait
dcouvert le Continent tout entier des terres qui sont entre la Mer
glaciale & le nouveau Mxique.

Il ne parle donc de sa dcouverte que comme d'un premier dgr qu'il a
cru ncessaire pour aller plus loin, dans la supposition que
l'entreprise soit en effet possible, mais qui n'a rien ajot jusqu'
present  la certitude de la possibilit. Dans un autre lieu, il dit,
que le Pays des Illinois est le centre des dcouvertes qui peuvent
conduire  la connoissance d'un passage au Sud, & qu'il faut que les
Princes qui travailleront  cette entreprise s'assurent de ce vaste
Continent par des Forts & par des Colonies, qu'ils tabliront de lieux
en lieux. Des indications si vagues sont-elles dignes d'un homme  qui
l'on ne peut refuser l'honneur d'avoir fait des voyages fort utiles dans
le Continent de l'Amrique.

La difficult se rduit donc toujours, ou  trouver le passage par les
Dtroits des Mers glaciales, ou  dcouvrir, dans le Continent, des
Rivires dont la communication puisse conduire jusqu'aux rivages du Sud.
On a publi  Londres, depuis quelques annes, un Voyage de quelques
Anglois de la Virginie, qui prtendent avoir travers tout le Continent
au travers des Terres. Quand le succs de cette entreprise seroit bien
vrifi, leur Relation ne serviroit qu' satisfaire la curiosit des
Lecteurs, & l'on ne voit point qu'on en puisse tirer d'autre fruit. Il
est question de trouver une voie qui soit propre au Commerce, sans quoi
il sert peu de nous apprendre qu' force de marches & de fatigues on
peut traverser le Continent. Cependant il est agrable de voir
confirmer par le rcit de nos Anglois ce que le Pere Hennepin, &
d'autres Voyageurs nous racontent de la beaut des campagnes, de la
fertilit des terres, & de la multitude des Nations diffrentes qu'on
trouve au milieu du Continent. Ce ne sont point des Pays dserts & sans
culture, tels que les Franois & les Anglois ont trouv ceux o ils ont
plant leurs premires Colonies. Des fruits & des grains de toute espece
y enrichissent les campagnes. Plusieurs Peuples y sont polics, jusqu'
se vtir d'toffes trs-fines. Ils ont l'usage des chevaux avec des
selles. Leurs Villes sont bien bties & rgulirement fortifies. Enfin
la nouvelle France, la Virginie & la Caroline semblent n'tre, suivant
ces Relations, que des limites striles & dsertes d'une immense tendue
de Pays auquel toutes les faveurs de la nature ont t prodigues;  peu
prs comme la Moscovie & la Tattarie  l'gard de toutes les autres
Parties de l'Europe. Je ne citerai point la Relation de nos Anglois,
parce qu'elle n'a point de caractre qui puisse forcer de la recevoir
comme un Histoire vritable; mais celle du Pere Hennepin, je parle de la
troisime, tant l'ouvrage d'un Missionnaire, ne peut tre regarde
comme une fable, lorsqu'il prend toutes sortes de prcautions pour en
garantir la vrit. Voici quelques-unes de ses remarques.

Aprs avoir cotoy la plus grande partie du Lac des Illinois, nous
vinmes aborder le 1 de Novembre de l'anne 1679,  l'embouchure de la
Rivire des Miamis, qui se dcharge dans ce Lac. Ce Pays, situ entre le
35 & le 40 degr de latitude, confine d'un ct  celui des Iroquois, &
de l'autre  celui des Illinois,  l'Orient de la Virginie & de la
Floride. Il est trs-abondant en toutes choses, en poissons, en btail,
& en toutes sortes de grains & de fruits.... Nous partmes de cette
Contre au commencement de Dcembre. Il fallut conduire notre quipage &
nos Canots par des traneaux. Aprs quatre jours de marche nous nous
trouvames sur un des bords de la mme Rivire, qui nous parut
trs-navigable. Nous nous y embarquames au nombre de quarante
personnes. Nous la descendmes  petites journes, tant pour nous donner
le tems de reconnotre les Habitans & les terres, que pour nous fournir
de gibier. Il est vrai que tout ce Pays est aussi charmant  la ve
qu'utile  la vie. Ce ne sont que vergers, bois, prairies; tout y est
rempli de fruits: en un mot, on y voit une agrable confusion de tout ce
que la nature a de plus dlicieux pour la subsistance des hommes, & pour
la nourriture des animaux. Cette variet si agrable, qui entretenoit
notre curiosit, nous faisoit aller fort lentement.

Dans un autre endroit: Plus avant ils trouverent une belle Rivire, plus
grande & plus profonde que la Seine. Elle toit borde des plus beaux
arbres du monde, comme si on les y avoit plants exprs, & l'on y voyoit
des prairies d'un ct & des bois de l'autre. On la passa avec des
Canaux, & on l'appella la Maligne. En passant ainsi au travers de ces
beaux Pays, de ces campagnes & de ces prairies charmantes, bordes de
vignes, de vergers, d'arbres fruitiers, & entr'autres de meurriers...
Aprs quelques jours de marche, on entra dans des Contres encore plus
agrables & beaucoup plus dlicieuses, o nous trouvames une Nation
nombreuse, qui nous reut avec toutes sortes de tmoignages d'amiti.
Les femmes mmes alloient embrasser les hommes qui toient de notre
Troupe. Elles les firent asseoir sur des nattes trs-bien
travailles... Beaucoup plus loin le Missionnaire rapporte qu'on trouva
des peuples qui n'ont rien de barbare que le nom. Un de ces Sauvages,
qui fut le premier qu'on rencontra, revenoit de la chasse avec sa
famille. Il fit prsent au Chef des Franois d'un de ses chevaux, & de
quelque viande, le priant par signes d'aller chez lui avec tous ses
gens. Enfin pour les engager mieux il leur laissa volontairement sa
femme, sa famille & sa chasse, comme pour leur servir de gages, &
cependant il se rendit au Village, pour faire savoir leur arrive. Au
bout de deux jours, il revint avec des chevaux chargs de provisions, &
plusieurs Chefs des Sauvages qui l'accompagnoient. Ils toient suivis
de guerriers habills fort proprement de peaux passes & ornes de
plumes. On les recontra  trois lieues de l'habitation. Les Franois y
furent reus comme en triomphe, & furent logs chez le Grand Capitaine.
C'toit un concours surprenant de peuple, dont la jeunesse toit range
sous les armes. Elle se releva jour & nuit pour les garder, les comblant
de biens & de toutes sortes de vivres. Ce Village, qu'on appelle les
Cenis, est un des plus considrables de toute l'Amrique, par sa
grandeur & par le nombre de ses habitans. Il a bien vingt lieues de long
au moins. Ce n'est pas qu'il soit contigument habit; les maisons sont
distribues par dix ou douze, qui font comme des cantons, & qui ont
chacun des noms differens. Elles sont belles, longues de 40 ou 50 pieds,
dresses en manire de ruches  miel, & environnes d'arbres, qui se
rejoignent en haut par les branches. Nous trouvames chez ces Cenis
plusieurs choses qui viennent indubitablement des Espagnols, comme des
piastres,& d'autres monnoyes, des cuilleres d'argent, de la dentelle de
toutes sortes, des habits, &c. Nous y vmes entr'autres une Bulle du
Pape, qui exempte du jene les Espagnols du Mexique pendant l't. Les
chevaux y sont si communs qu'on en donnoit un  nos gens pour une hache.
Un Cenis voulut donner un cheval pour le capuchon d'un Pere Rcollet de
la Troupe; parce qu'il en avoit envie.

Voici la Relation que l'Auteur fait d'une autre Nation plus loigne,
qu'il nomme les Tancas: Je fus dput avec deux guides, pour leur
apprendre notre arrive. Comme leur premier Village est au-del d'un Lac
qui a huit lieues de tour,  demi-lieue du bord, nous nous mmes dans un
Canot. Ds que nous fumes sur le rivage, je fus surpris de la grandeur
du Village & de la disposition des cabanes. Elles sont disposes 
divers rangs & en droite ligne autour d'une grande place. Nous en
remarquames d'abord deux plus belles que les autres: L'une toit la
demeure du Chef, & l'autre le Temple. Les murailles en toient hautes de
dix pieds, & paisses de deux. Le comble, en forme de dme, toit
couvert d'une natte de diverses couleurs. Devant la Maison du Chef
toient une douzaine d'hommes arms de piques. Lorsque nous nous
presentames, un Vieillard s'adressant  moi me prit par la main, & me
conduisit dans un vestibule, & del dans une grande salle en quarr,
pave & tapisse de tous cts d'une trs belle natte. Au fond de cette
salle, en face d'entre, toit un beau lit, entour de rideaux, d'une
toffe fine, faite & tissue d'corce de meurriers. Nous vmes sur ce lit
comme sur un trne, le Chef de ce Peuple, au milieu de quatre belles
femmes, environn de plus de soixante Vieillards arms de leurs arcs &
de leurs flches. Ils toient tous couverts de cappes blanches & fort
dlies. Celle du Chef toit orne de certaines houpes d'une toison
diffremment colore. Celles des autres toient toutes unies. Le Chef
portoit sur sa tte une thiare d'un tissu de jonc trs-industrieusement
travaill, & relev par un bouquet de plumes differentes. Tous ceux qui
y toient avoient la tte nue. Les femmes toient pares de vestes de
pareille toffe, & portoient sur leurs ttes de petits chapeaux de jonc,
garnis de diverses plumes. Elles avoient des bracelets tissus de poil, &
plusieurs autres bijoux qui relevoient leur ajustement. Elles n'toient
pas tout--fait noires, mais bises, le visage un peu plat, les yeux
noirs, brillans, bien fendus, la taille fine & dgage, & toutes me
parurent d'un air riant & fort enjo.

Surpris, ou pltt charm des beauts de cette Cour Sauvage, j'adressai
la parole  ce vnrable Chef, &c. Aprs m'avoir attentivement cout,
il m'embrassa, & me rpondit d'un air doux & riant... qu'il auroit le
lendemain l'honneur de voir notre Chef, & de l'assurer de son amiti. L
dessus je lui offris une pe damasquine d'or & d'argent, quelques
tuis garnis de rasoirs, cizeaux & couteaux, avec quelques bouteilles
d'eau-de-vie. Je ne saurois exprimer avec qu'elle joie il reut tous
ces petits prsens. Je m'apperus cependant qu'une de ses femmes,
maniant une paire de cizeaux, & en admirant la propret, me sourioit de
tems en tems & sembloit m'en demander autant. Je pris mon tems pour
m'approcher d'elle. Je tirai de ma poche un petit tui d'acier travaille
 jour, o il y avoit une paire de cizeaux & un petit couteau d'caille,
& feignant d'admirer la blancheur & la finesse de sa veste, je lui mis
finement l'tui dans la main. En le recevant elle serra fortement la
mienne. Une autre de la compagnie, qui n'toit pas moins propre, ni
moins agrable, nous tant venu joindre, me fit comprendre en me
montrant les attaches de sa juppe, que je lui ferois plaisir de lui
donner des pingles. Je lui en donnai un rouleau de papier garni, avec
un tui d'guilles, & un dez d'argent. Elle reut ces colifichets d'un
air fort joyeux. J'en donnai autant aux deux autres. La mieux faite, &
celle qui paroissoit la plus aimable, ayant pris garde que j'admirois le
collier qu'elle portoit au cou, le dtacha adroitement & me l'offrit
d'une manire tout--fait polie. Je me dfendis quelques-tems de
l'accepter; mais le Chef lui ayant fait signe de me le donner, je ne
pus me dispenser de le recevoir,  dessein de le prsenter  notre Chef.
Pour lui marquer ma reconnoissance, je lui donnai dix brasses de rasade
bleue, dont elle me parut aussi contente que je le fus de son prsent.
Cependant, comme le jour dclinoit, je voulus prendre cong du Chef de
cette Nation; mais il me pria fortement d'attendre au lendemain, & me
remit entre les mains de quelques-uns de ses Officiers, avec ordre de me
faire bonne chere. Je n'eus pas beaucoup de peine  me rendre  ses
offres, & l'envie que j'avois d'apprendre leurs moeurs & leurs maximes me
fit demeurer avec plaisir. On me conduisit d'abord dans un appartement
meubl  peu prs comme celui du Prince. On m'y donna une collation
mle de gibier & de fruit. Je bus mme quelques liqueurs.

Pendant ce tems-l je m'entretenois avec un Vieillard qui me satisfit
sur tout ce que je lui demandois. Pour ce qui concernoit leur politique,
il me dit qu'ils ne se gouvernoient que par la seule volont de leur
Chef, & qu'ils le rvroient comme leur Souverain; qu'ils
reconnoissoient ses enfans comme ses lgitimes Successeurs; que
lorsqu'il mouroit, on lui sacrifioit sa premire femme, son
Matre-d'Htel, & vingt hommes de sa Nation, pour l'accompagner dans
l'autre monde; qu'on prend soin pendant sa vie, non-seulement de
nettoyer les chemins par lesquels il passe, mais de le joncher d'herbes
& de fleurs odoriferantes.

Ce que l'Auteur ajote de la Religion & des usages des Tancas ne marque
pas moins une Nation riche & police. En parlant du Temple, qu'on lui
fit voir: Le dedans, dit-il, m'en parut trs-beau. Je n'en pus voir que
la vote, au haut de laquelle toient suspendus les corps de deux aigles
dployes & tournes vers le Soleil. Je demandai  y entrer; mais on me
dit que c'toit-l le Tabernacle de leur Dieu, & qu'il n'toit permis
d'y entrer qu' leur Grand-Prtre. J'appris aussi que c'toit-l le lieu
destin pour la garde de leurs trsors & de leurs richesses,
c'est--dire, des perles fines, des pices d'or & d'argent, des
pierreries, &c. Aprs avoir v toutes ces curiosits, je pris cong de
ceux qui m'accompagnoient, &c. Quelque-tems aprs nous vmes le Chef
arriver dans une Pyrogue magnifique, au son du tambour & de la musique
de ses femmes. Les unes toient dans sa Barque, les autres voguoient 
ct de la sienne..... Aprs ces protestations d'amiti de part &
d'autre, on se fit des prsens rciproques. Le Chef des Franois lui
offrit deux brasses de rasade & quelques tuis pour ses femmes. Il donna
 son tour six de ses plus belles robes, un collier de perles, une
Pyrogue, toute remplie de munitions & de vivres.

Mon dessein, dans ces extraits, que je crois dignes de foi par l'opinion
que j'ai du caractere des crivains, est de faire remarquer plus
particulirement que je ne l'ai dja fait, qu'au fond il pourroit bien
tre du Continent de l'Amrique comme de celui de l'Europe, o plus on
pntre, plus on trouve d'opulence & de politesse; de sorte que, de
l'aveu de tout le monde, la France, l'Angleterre, la Hollande &
l'Allemagne, qui sont rellement au centre, l'emportent assez clairement
sur toutes les autres Nations. Ainsi quand l'esprance de trouver la Mer
du Sud par la communication des Rivires, comme on a dja trouv le
Golphe du Mexique par celles d'Ouabache & de Mississipi, ne suffiroit
pas pour faire entreprendre srieusement de pntrer cette vaste tendue
de Pas, d'autres ves presqu'aussi importantes pour le Commerce, & la
seule curiosit mme devroient porter les Franois & les Anglois, que
cette entreprise semble regarder par la situation de leurs Colonies, 
pousser de ce ct-l leurs dcouvertes.




DESCRIPTION DE LA NOUVELLE ESPAGNE,

_Depuis Panama jusques vers le 40e degr de latitude du Nord._


Aprs avoir tir de mes propres Journaux tout ce qui m'a paru propre 
satisfaire la curiosit du Public, j'ai obtenu de M. Rindekly, mon
Gendre, la communication des siens, dans l'esprance d'enrichir mon
Ouvrage de quelques-unes de ses Remarques. Mais s'tant born, comme je
l'ai fait observer plusieurs fois,  tout ce qui concerne la navigation,
je n'y ai trouv que des dtails de Gographie, de Marine &
d'Astronomie, qui ne peuvent avoir d'utilit que pour nos Pilotes. Je
suis convenu avec lui qu'un recueil de cette nature toit fait pour
demeurer au dpt de l'Amiraut, o chacun est libre de prendre des
instructions & des lumires, suivant les ves qu'on se propose & les
navigations qu'on entreprend. Cependant, entre une infinit
d'observations inutiles  mon Ouvrage, j'en ai choisi quelques-unes, o
mon Gendre, s'cartant un peu de sa mthode, semble avoir accord
quelque chose  sa propre curiosit. Elles m'ont d'autant plus attach
qu'elles regardent un voyage de la Mer du Sud que je n'ai pas fait avec
lui. Quelques annes avant notre association, il avoit t charg d'une
affaire importante  Panama, o il s'toit rendu avec des Passeports; &
dans le sjour qu'il y fit il composa cette Description de la Nouvelle
Espagne, qui se sent toujours un peu de son got pour les remarques de
l'Art.

Ce Pays, si clbre par ses mines d'or & d'argent, & par l'abondance de
ses autres biens, s'tend depuis _Panama_, qui est au neuvime degr de
latitude du Nord, jusqu'au nouveau Mexique, qui est vers le 37e
degr, c'est--dire, l'espace de 28 degrs, Nord & Sud; ce qui fait en
droite ligne environ 520 lieues,  compter vingt lieues pour chaque
degr.

Les Provinces qui composent cette riche Contre de l'Amrique
Septentrionnale, sont la _Tierra firma_, qui est la plus voisine de
ligne quinoctiale, & qui forme une ligne de sparation entre les deux
parties de l'Amrique; en suite la Province de _Veragua_, celles de
_Costa-Ricca_, de _Nicaragua_, de _Honduras_, de _Quatimala_, de
_Vera-Paz_, de _Chiapa_, de _Soconusco_, de _Tabasco_, de _Jucatan_, de
_Guexaca_, de _Tlascalo_, de _los Angelos_, du _Mexique_, proprement
dit, de _Mechoacan_, de _Panuco_, de _Xalisco_, de _Guadalaxara_, de
_Zacatecas_, de la nouvelle _Biscaye_, de _Culiacan_, de _Cinaloa_, du
_nouveau Mexique_; ausquelles on peut joindre aussi la Californie.
Toutes ces Provinces tant soumises au Viceroi de la nouvelle Espagne,
sont comprises sous le mme nom.

_Tierra firma_ contient la Ville de Panama, Port fameux de la Mer du
Sud, o se rendent les richesses du Perou, qui del se transportoient
autrefois par terre  celui de _Nombre de dios_, mais qui vont
aujourd'hui  _Porto-Bello_, &  _Nata_. Le Pays est gnralement
montagneux, l'air pais, chaud & humide, ce qui le rend par consquent
fort mal sain. La terre n'y produit gures que du bled d'Inde; mais les
pturages y sont fort bons pour les troupeaux. Panama est la rsidence
d'une Cour Royale, qui tend sa Jurisdiction sur cette Province & sur
celle de Veragua. Elle a son Evque, Suffragant de l'Archevch de Lima,
& plusieurs Monastres. Le Port est d'une bont mdiocre. Il fut
construit par Pierre Arias d'Avila, Gouverneur de la Castille d'or, en
1519. _Nombre de dios_, qui fut dcouvert par le grand Christophe
Colomb, & bti par Jean de Nicuosa, a t transport  Porto-Bello, o
l'air est plus sain, & le Port plus commode pour charger & dcharger les
Gallions. On va de Porto-Bello  Panama, ou par terre, la distance
n'tant que de dix-huit lieues, ou par la Rivire de Chagro, qui,
lorsqu'lle est remplie d'eau, conduit les marchandises jusqu' cinq
lieues de Panama. Nata est  trente lieues.

La Province de Veragua s'tend au-del du 10 degr de latitude du Nord,
borde  l'Ouest celle de Costa-Ricca,  l'Est celle de Tierra firma, &
des deux cts les deux Mers du Nord & du Sud. Elle a cinquante lieues
de longueur de l'Est  l'Ouest, & vingt-cinq de largueur. Le Pays est
montagneux, sec & strile, sans tre plus propre  nourrir les bestiaux
qu' produire du bled; mais il renferme quantit de mines d'or. Ses
Villes sont la _Conception_,  quarante lieues de Nombre de dios; la
_Trinit_,  six lieues  l'Ouest de la Conception; _Santa-F_, douze
lieues au Sud de la Conception; & _Carlos_,  cinquante lieues de
Santa-F.

_Costa-Ricca_ joint Veragua  l'Est, & Nicaragua au Nord-Est. Sa
longueur de l'Est  l'Ouest est de quatre-vingt-dix lieues. Le Pays est
bon. Il renferme aussi plusieurs mines d'or & d'argent. Ses deux
principales Villes sont _Aranjuez_,  cinq lieues des Indiens qui se
nomment _Chamos_; & celle de _Cartago_, qui est situe presqu'au milieu
de la Province,  vingt lieues de la Mer. Cette Province a quelques
petits Ports sur les deux Mers du Sud & du Nord.

Celle de _Nicaragua_, qui porta d'abord le nom de nouveau Royaume de
Leon, touche du ct du Nord-Est  la Province de Guatemala; & du ct
du Sud,  Costa Ricca. Les deux autres cts sont lavs par les deux
Mers. Elle a 150 lieues de longueur de l'Est  l'Ouest, & 80 du Nord au
Sud. Le bled d'Inde, le cacao, le cotton & les bestiaux y sont en
abondance. Les Villes principales sont _Lon_, qui n'est qu' douze
lieues de la Mer du Sud, proche d'un grand Lac; c'est la rsidence du
Gouverneur de la Province, & d'un Evque. _Grenade_,  seize lieues de
Lon au Sud-Ouest, sur les bords du mme Lac, & proche d'une montagne
brlante qui s'appelle _Massayatan_: ces deux Villes furent fondes en
1523, par le Capitaine Franois _Hernandez_. _Nueva Segovia_; fonde par
Pierre Arias _Davila_,  vingt lieues au Nord de Lon; le territoire de
cette Ville est fort riche en or. _Jaen_, au fond du Lac,  trente
lieues de la Mer du Nord. La Rivire de _Desaguadero_, qui sort de ce
Lac, forme une communication entre Jaen & Porto-bello. _Realejo_, qui
n'est qu' une lieue du Port de mme nom, o l'on construit des
Vaisseaux, parce que le bois y est excellent. Les Indiens ont aussi
quantit de bonnes Villes dans cette Province. Elle produit des fruits
dlicieux. Le grand Lac dont j'ai parl a son flux & son reflux &
communique  la Mer du Nord par la Rivire que j'ai nomme. La montagne
de Massayatan, qui est un volcan continuel, fit natre  un Moine
Espagnol la pense que ce ne pouvoit tre que de l'or liquide, qui
brloit sans cesse. Il fit descendre un seau de fer, soutenu par des
chanes trs-fortes, pour servir  puiser ce prcieux mtal; mais, avant
que d'tre arrivs au feu, le sceau & les chanes fondirent comme s'ils
eussent t de plomb. La Province a plusieurs petits Ports.

_Honduras_ s'tend de l'Est  l'Ouest, au long de la Mer du Nord ou du
Golfe de Honduras, l'espace de 150 lieues; & depuis la mme Mer jusqu'
la Province de Nicaragua, sa largeur est de 80 lieues. Elle borde au Sud
Nicaragua & Guatemala, &  l'Ouest Guatemala & Vera-Paz. Au Nord & 
l'Est, elle a la Mer du Nord, sans toucher d'aucun ct  celle du Sud.
Quoiqu'elle ait beaucoup de montagnes, elle produit abondamment du bled
d'Inde & du froment de l'Europe, elle nourrit toutes sortes de Bestiaux,
& n'est pas sans mines d'or & d'argent. Ses Villes sont _Walladolid_,
que les Indiens appellent _Comayagua_,  seize degrs de latitude du
Nord, & 40 lieues de la Mer du Nord; c'est le sjour du Gouverneur &
d'un Evque. _Gracias  Dios_,  30 lieues de Walladolid, au Nord-Ouest;
cette Ville  beaucoup de mines d'or aux environs. _San-Pietro_,  30
lieues de Walladolid, au Nord: _Saint Jean Puerto-Cavallos_, au
quinzime degr de latitude,  11 lieues de _San-Pietro_; le Port est
bon, mais l'air fort mal sain: _Truxillo_,  60 lieues au Nord-Est de
Valladolid, & 2 lieues de la Mer du Nord: _Saint George de Olancho_, 
40 lieues de Valladolid, du ct de l'Est; cette Ville n'a pas plus de
quarante familles Espagnoles; mais elle a dans son territoire plus de
16000 Indiens, qui sont ses tributaires & l'or est abondant dans ses
mines. La Province de Honduras touche aux Mers du Nord & du Sud; & la
distance de l'une  l'autre, depuis le _Porto Cavallos_ dans celle du
Nord, jusqu' la Baye de _Fonseca_ dans celle du Sud, est de 53 lieues.
C'est une erreur, dans la plpart des Cartes, de mettre la Baye de
Fonseca dans la Province de Guatemala.

Cette derniere Province s'tend au long de la Mer du Sud l'espace de 70
lieues en longueur, sur environ 30 de largeur. L'air y est temper. Elle
produit du bled d'Inde, du froment, du coton, & d'autres biens. Les
pluies y sont rares, mais elles sont fort violentes entre les mois
d'Avril & d'Octobre. Ses Villes sont au nombre de cinq, toutes bties
dans les annes 1524 & 1525, par Dom Pierre de Alvarado. 1. _Sant-jago
de Guatemala_, qui est la rsidence d'une Cour Royale, dont la
Jurisdiction s'tend sur plusieurs Provinces. Elle est au 14e degr
30 minutes de latitude,  douze lieues de la Mer du Sud, avec un Evch
Suffragant de _Mexico_, & plusieurs Monasteres. Son territoire contient
vingt-cinq mille Indiens qui lui payent un tribut. La situation en est
dlicieuse, & l'on y trouve toutes sortes d'excellens fruits & de
provisions. 2. _San-Salvador_, que les Indiens appellent _Cuzcatlan_, a
quarante lieues au Sud-Ouest de _Sant-jago_. 3. La _Trinit_, nomme
_Sansonate_ par les Indiens,  26 lieues au Sud-Ouest de Sant-jago, & 4
du Port d'_Axacutla_, lieu considrable par son commerce avec le Perou &
le Mexique. 4. _Saint-Michel_,  62 lieues de Sant-jago au Sud-Est, & 2
lieues de la Baye de Fonseca, qui est son Port. On compte aux environs
de cette Ville 80 petites Villes Indiennes. 5. _Xeres_ de la _Frontera_,
sur la frontiere de Nicaragua, dans un terroir extrmement fertile en
bled d'Inde & en coton. Prs de Sant-jago, est une montagne brlante,
qui cause souvent de grands ravages par les flammes, les pierres & la
cendre qu'elle vomit dans les lieux voisins. Il n'est pas surprenant que
cette Province ait des bains chauds de plusieurs especes. Mais elle
porte aussi d'excellent baume, de l'ambre liquide, de la rsine blanche,
& plusieurs autres gommes; avec differens animaux (dans lesquels on
trouve la pierre de _Bezoar_) & du Cacao de la meilleure espece.

_Soconusco_, qui suit  l'Ouest Guatemala, s'tend de mme au long de la
Mer du Sud. Sa longueur, comme sa largeur, est d'environ 34 lieues, & sa
principale production, le Cacao. Cependant elle produit un peu de bled.
Il ne s'y trouve qu'une Ville, nomme _Guevetlan_, qui est la rsidence
de son Gouverneur.

La Province de _Chiapa_ est dans l'intrieur des Terres, renferme au
Sud par Soconusco,  l'Ouest par...., au Nord par Tabasco, & a l'Est par
Vera-Paz. Elle a de longueur environ 40 lieues de l'Est  l'Ouest, &
quelque chose de moins en largeur. On y trouve en abondance du bled
d'Inde & d'Europe, toutes sortes d'autres grains, & des bestiaux, mais
peu de moutons. Son unique Ville est _Ciudad-Real_, qui est un Evch.
Les Indiens y sont en grand nombre, & leur principale Ville, qui se
nomme _Chiapa_, donne son nom  la Province. Ils nourrissent les
meilleurs chevaux de la nouvelle Espagne; &, ce qu'on auroit peine 
s'imaginer d'une Nation barbare, ils sont Musiciens, Peintres, &
propres  toutes sortes d'arts. La Ville Espagnole est au milieu d'une
dlicieuse valle, qui forme un cercle autour d'elle, au 13e degr 30
minutes de latitude,  60 lieues de la Mer du Nord, & presqu' la mme
distance de celle du Sud.

Les Religieux Dominiquains ont donn le nom de _Vera-Paz_  la Province
suivante, parce qu'ils en firent la conqute par les seules armes de
l'Evangile, qui sont la prdication, la priere & les exemples. Elle est
aussi dans l'intrieur du Continent, au milieu des Provinces de
Soconusco, de Chiapa, Jucatan, Honduras, & Guatemala. Elle a trente
lieues d'tendue. Le Pays est humide, & par consquent plus propre au
bled d'Inde, qui croit deux fois par an, qu' notre froment d'Europe.
Elle produit du cacao & du coton; mais particulirement une quantit
surprenante d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, dont les plumes sont
employes  divers usages. Il s'y trouve aussi quantit de lions & de
tigres. Les Espagnols n'y ont pas de Villes ni de Gouverneurs; mais les
Dominiquains qui en sont comme les Rois, ont plusieurs Couvens dans les
Villes Indiennes, o leurs instructions contiennent les habitans, qui
toient autrefois fort sauvages.

_Jucatan_ est une Pninsule. Elle fut prise d'abord pour une Isle, parce
qu'elle est environne de tous cts par la Mer du Nord, except dans sa
jonction avec Chiapa, Vera-Paz, & Tabasco. Cette piece de Terre s'tend
dans la Mer prs de cent lieues en longueur, depuis le Continent, & n'a
pas plus de vingt-cinq lieues dans sa plus grande largeur. La qualit de
l'air y est tout  la fois chaude & humide. Quoiqu'il n'y ait ni Rivire
ni Ruisseau dans un si long espace, l'eau est par-tout si proche pour
les puits, & l'on trouve, en ouvrant la terre, un si grand nombre de
coquillages, qu'on est port  regarder cette vaste tendue comme un
lieu qui a fait autrefois partie de la Mer. Elle est couverte de bois.
Il n'y croit aucune sorte de grain, & l'on n'y voit point d'or ni
d'autres mtaux; mais les animaux sauvages & privs y sont en abondance.
Le coton & l'indigo ne s'accommodent pas moins du terroir. Les habitans
y multiplient beaucoup, & parviennent  l'extrme vieillesse. Ils
levent tous les bestiaux de l'Europe, & d'excellens chevaux.

La Province de _Tabasco_, subordonne au Gouverneur de Jucatan, & situe
au long de la Mer du Nord ou du Golfe du Mexique, a 40 lieues de
longueur, de l'Est  l'Ouest, depuis les bords de Jucatan jusqu' ceux
de _Guazacoalco_. Sa largeur est  peu prs la mme depuis la Mer
jusqu'aux limites de Chiapa. Elle est remplie de Lacs, d'tangs & de
Marais; de sorte que les voyages s'y font sur des Canots & des Barques.
L'air y est chaud & humide, & par consquent les pturages fort bons; le
mas & le cacao y sont communs. Aussi n'a t'elle gures d'autre
avantage: comme elle n'a point d'autre Ville que Tabasco, qu'on nomme
plus ordinairement _Na Sa de la Victoria_, d'une insigne victoire
que Ferdinand Cortez y remporta en 1519. Le tribut que les Indiens
payent  cette Ville consiste en 2000 xiquipiles de cacao; chaque
xiquipile contient 8000 noix, & trois xiquipiles font une charge.

Une des grandes Provinces de la nouvelle Espagne est celle de Guaxaca,
qui a cent vingt lieues de longueur d'une Mer  l'autre, sur cent de
largeur au long de celle du Sud, & 50 au long de celle du Nord. Sa
Capitale est Antequera, Ville piscopale, dont on vante beaucoup la
principale glise. On y compte plus de 600 familles Espagnoles. La
Valle o cette Ville est situe donne le titre de Marquis Del Valle aux
descendans de Cortez, Conquerant du Mexique. Il y coule une Rivire qui
se cache sous terre  Cimatlan, & qui reparot deux lieues plus loin,
prs des montagnes de Coatlan. La Province fournit beaucoup de soie, de
froment, & de bled d'Inde. Les mines d'or y toient autrefois en grand
nombre, mais il parot qu'elles sont puises.

Au Sud-Ouest de cette Province sont celles de _Tusepeque_, qui a 60
lieues de longueur en suivant les Ctes de la Mer du Sud, celle de
_Zapotecas_ au Nord-Est, & celle de _Guazacoalco_, qui, malgr leur
tendue, passent pour autant de parties de Guaxaca. Toutes ces Contres
forment un Pays fort rude, o les mines d'or ne laissent pas d'tre en
grand nombre, mais d'un accs si difficile qu'on en tire peu d'avantage.
On y trouve les Villes de _S. Ildefonso de los Zacatecos_,  vingt
lieues d'Antequera au Nord-Est; _Sant-jago de Nexapa_,  vingt lieues
d'Antequera vers l'Est; _Espirito Santo_, sur le bord de la Mer du Nord.
Toutes les Rivires de la Province de Guaxaca roulent de l'or. Les
Indiens y menent une vie douce & commode, lorsqu'ils veulent se la
procurer par le travail. Ils se servent du cacao au lieu d'argent. Le
Pays est agrable & l'air fort sain. Comme les meurriers y sont en
abondance, la soie y est fort commune.

La Province & l'Evch de _Tlascala_, nomme autrement _los Angelos_,
est entre le Mexique & Guaxaca. Elle a cent lieues de la Mer du Nord 
celle du Sud, & 80 lieues de largeur au long de la Mer du Nord, mais
dix-huit ou vingt seulement au long de celle du Sud. On y compte trois
Villes Espagnoles; celle de los Angeles, qui n'est qu' vingt lieues de
Mexico, & qui est piscopale. On y vante un Collge o l'on instruit
plus de 1500 jeunes Indiens. Elle est situe dans le Canton de
_Cholula_, au milieu d'une Plaine nomme _Guetlaxcoapa_, sur le bord
d'une petite Rivire qui sorte du pied d'une Montagne brlante. Ce
Canton produit du bled, du vin, toutes sortes de fruits d'Europe, du
sucre, du lin, & les meilleures lgumes du monde.  peu de distance de
Tlascala, on trouve quelques sources qui forment une assez grande
Rivire. Elle va se dcharger dans la Mer du Sud, proche de Zacatula,
dans la Province de _Mechoacan_; mais ce qui la rend digne de remarque,
c'est qu'elle est sans poissons, & qu'elle produit tant d'_Alligators_,
espece de crocodiles, qu'ils ont fait abandonner plusieurs Villes
voisines. La Ville de _Tlascala_ n'est habite que par des Indiens. Elle
est au Nord de los Angelos, au-dessus du 20e degr de latitude, dans
la Valle d'_Atelosco_, qui n'ayant qu'une lieue & demie d'tendue,
produit plus de 100000 mille boisseaux de froment. Aussi quantit
d'Espagnols y exercent-ils l'Agriculture.  sept lieues de la mme Ville
est la Valle d'_Olumba_, qui n'a gures moins de fertilit. Cortez
btit la Ville de _Segara_ dans le Canton de Tepeaca, prs de laquelle
est la Valle de Saint-Paul, ou l'on voit plus de 1300 familles
Espagnoles qui cultivent la terre, & qui nourissent des troupeaux. Le
btail y multiplie si prodigieusement, qu'on parle d'un Fermier  qui
deux brebis produisirent quarante mille btes de la mme espece.

La Province du Mexique a 130 lieues de longueur, Nord & Sud. Elle
s'largit de dix-huit lieues au long de la Mer du Sud, jusqu' soixante
dans l'intrieur des Terres. On y comprend les Cantons de _Latcotlalpa_,
_Meztilan_, & de _Xilotepeque_, au Nord-Est; de _Matalzingo_ & de
_Cultepeque_,  l'Ouest; de _Tezcuco_,  l'Est; de _Chalco_, au Sud-Est;
de _Suchimilco_ et de _Flaluc_, au Sud; de _Coyxca_ et d'_Acapulco_, au
Sud-Ouest. Une si grande Province n'a pas plus de quatre Villes
Espagnoles; mais quantit d'Espagnols sont tablis dans les Villes
Indiennes. La Ville de _Mexico_ s'appelloit autrefois _Tenoxtitlan_.
Elle est situe au 19e degr 30 minutes de latitude, au milieu de
deux grands Lacs qui l'environnent; l'un d'eau sale, dont le fond est
de salptre; l'autre d'eau frache, prodiusant tous deux du poisson.
Ils sont tous deux  peu prs de la mme grandeur, qui est cinq lieues
de large sur huit de long. Les marcages qu'ils forment autour d'eux ont
oblig de construire cinq chausses, longues d'une demi-lieue, qui
conduisent  la Ville. Elle n'a ni murs ni portes. Sa forme est un
quarr d'une demi-lieue de diamtre, & de deux lieues de tour. Ses rues
sont droites, larges, bien bties, & presqu' la mme distance, ce qui
donne l'air d'un chiquier. L'Italie  peu de Ville qui l'galent en
beaut, & l'on ne voit nulle part un si grand nombre de belles femmes.
On y compte plus de cent mille habitans, dont la plpart  la vrit
sont Ngres ou Multres. Les Monasteres n'y occupent pas peu de places,
puisqu'il y en a 22 de femmes & 29 d'hommes, de tous les Ordres. Le
revenu annuel de l'Archevque monte  soixante mille pices de huit, &
celui de toute la Cathdrale,  trois cens mille. Il y a peu de Pays au
monde o l'air soit si temper. On n'y connot ni le chaud ni le froid
excessif. La terre produit trois fois chaque anne; & le froment
sur-tout rend avec une abondance merveilleuse. Aussi la dpense
est-elle mdiocre  Mexico pour les alimens. Cependant, comme il n'y a
point de monnoye de cuivre, & que la moindre piece d'argent est un demi
ral, qui fait trois sols, le fruit & les lgumes y sont assez chers.
Mais au march, le cacao tient lieu de la petite monnoye, de sorte que
60 ou 80 noix de cacao font  peu prs un ral. Pendant toute l'anne
les marchs sont remplis de fruits & de fleurs. Le Viceroi de la
nouvelle Espagne, l'Archevque, les Cours Souveraines pour la Justice &
la Monnoye, enfin tous les Officiers qui appartiennent  la Capitale
d'un Gouvernement ont leur rsidence  Mexico. Les Suffragans de
l'Archevch sont les vques de Tlascala, de Guaxaca, de Mechoacan, de
la nouvelle Gallice, de Chiapa, de Jucatan, de Guatemala, de Vera-Paz, &
des Isles Philippines. On compte dans la Province du Mexique 250 Villes
Indiennes, qui contiennent plus de cinq cens mille familles tributaires,
& 150 Couvens de Dominiquains, de Francisquains & d'Augustins, sans
compter les Collges de Jsuites & les Sminaires.

Le Canton d'_Acapulco_ est sur la Cte de la Mer du Sud, au 17e degr
de latitude. La Ville est  six lieues de la Rivire _Yopes_.  peine
mrite-t'elle le nom de Village, car les maisons n'y sont que de boue.
Sa situation, au pied d'une Montagne, la couvre du ct de l'Est; ce qui
rend l'air fort mal sain depuis le mois de Novembre jusqu' la fin de
Mai, parce que le climat tant sans pluie dans tout cet intervalle, la
chaleur y est aussi violente au mois de Janvier qu'en Italie pendant la
canicule. Cette mauvaise disposition de l'air & du terroir met Acapulco
dans la ncessit de tirer ses provisions de plusieurs autres Pays, &
les rend par consquent fort cheres. La Ville d'ailleurs est fort sale,
parce qu'elle est mal pave, & manque des commodits les plus
ordinaires, telles que des Htelleries pour les trangers. Aussi
n'est-elle habite que par des Ngres & des Multres; car aussi-tt que
les Vaisseaux de Manila & du Perou sont dchargs, les Marchands
Espagnols se retirent dans d'autres lieux. Le seul avantage d'Acapulco
consiste dans l'excellence de son Port, qui fait un demi cercle autour
de la place, & qui est entour de montagnes comme d'une espece de mur.
Il vaut par an au Gouverneur vingt mille pices de huit, & presqu'autant
au Contrleur. Le revenu du Cur est de quatorze mille pices. Enfin,
comme le commerce d'Acapulco monte chaque anne  plus de quatorze
millions de pices de huit, il n'y a point d'habitant qui n'y fasse
beaucoup de profit; & chaque Ngre ne donneroit pas le sien, chaque
jour, pour une de ces pices.

 quatorze lieues de Mexico sont les mines de _Pachuca_;  22 lieues,
celles de _Tusco_;  22 lieues, celles de _Tmisquilpo_;  24 lieues,
celles de _Talpujaya_;  18 lieues, celles de _Temazcaltepeque_;  20
lieues, celles de _Zacualpa_,  40 lieues, celles de _Zupango_;  60
lieues, celles de _Guanaxato_;  67 lieues, celles de _Comanja_;  18
lieus de _los Angelos_, celles d'_Achachica_; sans parler des mines de
_Guatla_, de _Zumatlan_, & de _Saint-Louis de la Paz_. On y entretient
habituellement plusieurs milliers d'Ouvriers. Toutes ces mines sont
d'argent,  l'exception de celles de Tmisquilpo, qui sont d'tain.

La Province de _Panuco_, qui est au Nord de celle du Mexique, a presque
galement cinquante lieues dans sa largeur & sa longueur. La partie du
Sud est abondante en provisions, & ne manque point de mines d'or; mais
celle qui touche  la Floride est d'une misrable strilit. Elle a
trois Villes Espagnoles. _Panuco_, autrement _Sant-Isteran del Puerto_,
situe au 23e degr de latitude,  65 lieues de Mexico au Nord-Est, 
sept ou huit de la Mer, prs d'une Rivire dont l'embouchure forme un
Port; _Sant-Jago de los Valles_,  25 lieues de Panuco, vers l'Ouest;
_Saint-Louis de Tampico_, situe proche de la Mer,  sept ou huit lieues
au Nord-est de Panuco.

_Mechoacan_ est une Province qui n'a pas moins de 80 lieues de longueur
au long de la Mer du Sud, & qui s'tend en largeur l'espace de 60 lieues
dans l'intrieur des Terres, entre le Mexique & la nouvelle Gallice. On
y comprend les Cantons de _Zacatula_ & de _Colima_, tous deux sur les
Ctes de la Mer du Sud. La Capitale du Pays est _Mechoacan_, ou
_Pazcuare_, un peu au-dessus du 19e degr de latitude,  45 lieues de
Mexico. Ses autres Villes sont _Guayangarco_, autrement _Valladolid_,
Sige Episcopal, & _Zinzonza_.  28 lieues de _Mechouacan_ sont les
mines de _Guanaxnato_, o le travail & la garde occupent habituellement
600 Espagnols. _Saint-Michel_ est une autre Ville  35 lieues au
Nord-Est de _Mechouacan_, dans un Canton montagneux. La _Conception de
la Salaya_, Ville sur la route de _Chichimecas_. _Saint-Philippe_, Ville
 50 lieues de la Capitale, du ct du Nord, dans un Pays froid &
strile. Le Territoire & la Ville de _Zacatula_ sont sur la Mer du Sud,
au 18e degr de latitude,  40 lieues de _Mechouacan_. Le Territoire
& la Ville de _Colima_ sont un peu au-dessus du 18e degr, vers le
Sud-Ouest. Ce Pays est chaud, fertile en cacao, en casse, en grains & en
bestiaux. Le poisson & les fruits y sont en abondance. Il porte aussi de
l'or, de la cochenille & du coton. En gnral les Indiens du Mechouacan
sont de belle taille, industrieux, & capables de travail. Ils ont cent
treize Villes. Cette Province ne s'tend point jusqu' la Mer du Nord,
mais elle a plusieurs Rivires qui se dchargent dans la Mer du Sud; &
vers l'extrmit de sa partie Occidentale, elle a, au 19e degr de
latitude, le Port de _la Nativit_, dont l'excellence y rend le commerce
florissant. Un peu  l'Est du mme Port est celui de _Sant-jago_, qui a,
dans le voisinage, de bonnes mines d'un cuivre si doux que les Indiens
en font toutes sortes de vaisselles. Il s'y en trouve aussi d'un autre
cuivre, qui est assez dur pour servir, au lieu de fer,  labourer la
terre. Mais les Indiens sont redevables de ces dcouvertes & de ces
usages  l'industrie des Espagnols.

La Province de _Xalisco_, fertile en mas, mais peu fournie de bestiaux,
n'a que deux Villes. _Compostel_, sur la Mer du Sud,  33 lieues de
_Gaudalasara_, & la _Purification_, prs du Port de la Nativit. Cette
Province est au 22e degr de latitude. Celle de _Chiatmala_, qui la
suit au Nord, & qui touche aussi  la Mer du Sud,  20 lieues de long,
sur la mme largeur. On y trouve quantit de mines d'argent, & la seule
Ville de _Saint-Sebastien_. Elle est suivie au Nord, sur la mme Cte,
de la Province de _Culiacan_, qui porte toutes sortes de provisions, &
quelques mines d'argent. Sa seule Ville est _Saint-Michel_. _Cinaloa_
est la derniere Province au Nord de la nouvelle Gallice, qui est le nom
gnral qu'on donne  toutes ces Contrs depuis celle du Mexique.

_Zacatecas_, dans l'intrieur des Terres, est une Province fort riche
par ses mines d'argent, mais qui manque d'eau & de grains. Elle a trois
Villes Espagnoles, & quatre mines clbres, dont la plus abondante est
voisine de la Ville Capitale, & porte comme elle le nom de Zacatecas. On
y emploie constamment 500 Espagnols, 500 Esclaves, & mille chevaux ou
mulets. Les autres Villes sont _Xeres de la Frontera_,  vingt lieues au
Nord de _Guadolajara_; _Erena_, _Nombre de dios_, & _Durango_, qui est
dans un Canton extrmement fertile. La mine de _Sombrette_ est prs
d'Erena & celle de _Saint-Martin_, prs de Durango.

La _Nouvelle Biscaye_, Province au Nord-Ouest de Xacatecas, est
entirement dans les Terres. Elle ne manque ni de bestiaux, ni d'aucunes
provisions, & ses mines d'argent sont estimes. Elle en a trois
principales, qui forment autant de petites Villes dans leur voisinage:
_Hindebe_, _Santa-Barbara_, & _Saint-Jean_.

_Quivira_ & _Cibola_ sont deux autres Provinces qui suivent la Nouvelle
Espagne, mais elles appartiennent au Nouveau Mexique, dont l'tendue
n'est point encore connue. Les Espagnols n'y ont qu'une Ville, nomme
_Santa-F_, ou le _Nouveau Mexico_, pour contenir les Indiens dans la
soumission. Quoique ce Pays soit fort beau dans une infinit de Cantons,
les habitans en sont encore fort sauvages, & n'ont point d'autres
richesses que leurs bestiaux. La Ville de Santa-F, ou du nouveau
Mexico, est vers le 37e degr de latitude.

Enfin, la Californie commence au 23e degr de latitude, par le Cap
Saint-Luc, qui est  l'opposite de la Province de Culiacan, dans la
Nouvelle Espagne. Elle s'tend vers le Nord & le Nord-Ouest, plus loin
qu'on n'a p jusqu' present porter les dcouvertes. Les Espagnols ont
marqu peu d'empressement pour y tendre leurs Conqutes; mais ils
entretiennent quelque commerce au Cap Saint-Luc &  _Puerto Seguro_.

M. Cooke, dans la Relation de son Voyage autour du Monde en 1711, fait
une description de Puerto Seguro, qu'on ne trouve dans aucun autre
crivain. Il parot surprenant qu'un Pays dcouvert depuis si longtems
porte encore toute les apparences de la plus grossiere barbarie.

L'entre de la Baye, dit-il, est pendant l'espace d'une lieue, 
l'Est d'un Promontoire rond & couvert de sable, que plusieurs
prennent pour le Cap Saint-Luc; mais je suis persuad que le Cap
Saint-Luc est une autre tte de terre qui se prsente au Sud-Est de
ce Promontoire,  trois lieues de distance, parce que, suivant
l'ancienne Relation de sa dcouverte, il fait la pointe la plus
Orientale. Quand on est au large, on prendroit ce Cap pour une
Isle. Pour entrer dans la Baye, en venant du ct de l'Ouest, ce
qui est presque toujours ncessaire  cause des Courans, on est
dirig par quatre grands rocs, dont les deux plus Occidentaux sont
fort escarps, & s'lvent en pain de sucre. Le second,
c'est--dire le plus intrieur, est perc de manire qu'il forme
une arche, comme celle d'un Pont, au travers de laquelle la Mer
s'est fait un passage. On s'avance ainsi au long des rocs jusqu'au
fond de la Baye, o l'on peut jetter l'ancre sur un fond de dix ou
douze brasses, jusqu' vingt ou vingt-cinq. C'est-l qu'on trouve
Puerto Seguro, qui n'est qu'un petit amas de mauvaises cabanes,
habites par environ 200 Indiens. Les hommes sont entirement nuds.
Les femmes portent autour des reins une peau de quelque animal, qui
leur descend jusqu'aux genoux. L'occupation de ces Barbares est la
pche & la chasse. Ils preferent  l'or &  l'argent, un couteau,
des ciseaux, des cloux, une serpe, & nos autres instrumens de fer.
Leur taille est droite & bien proportionne, leur chevelure longue
& noire, & la couleur de leur peau fort brune. Les femmes n'ont
rien d'agrable dans la physionomie. Elles s'employent  recueillir
&  piler entre des pierres differentes sortes de grains, ou 
faire des filets pour la pche. Depuis les Montagnes jusqu' la
Mer, le Pays est rude & pierreux, quoi-qu'entreml de quelques
plaines & de quelques valles fort agrables. Mais en gnral le
terrain, dans cette partie de l'Isle, n'est qu'un sable fort sec,
qui produit, pour tout bien, quelques arbustes dont les fruits
servent de pain aux misrables habitans. Ils sont mieux en poisson.
La Baye est remplie de dauphins, de mulets, de bremines, & d'autres
especes, qu'ils tuent fort adroitement avec leurs dards, ou qu'ils
prennent avec leurs filets. Les bois ne leur fournissent pas moins
d'animaux pour la chasse. Ils tuent une prodigieuse quantit de
daims, de cerfs, & de renards; sans parler des perdrix, des
pigeons, & d'autres oiseaux qui foisonnent dans la campagne. Les
ruisseaux leur donnent de l'eau fort pure. Ils ont au long de la
Cte beaucoup de crte marine. Les rocs sont couverts d'huitres,
qui sont rarement sans perles. Nous trouvames dans le secours des
habitans, tout ce qui nous toit ncessaire pour la rparation de
nos Vaisseaux. Ils s'approcherent de nous sans dfiance, quoique
nous ne pussions nous entendre, s'empressant de nous offrir leurs
provisions en change pour des choses de peu de valeur. Je leur
trouvai tant de douceur, que j'ai peine  me persuader, sur le
tmoignage des Espagnols, qu'il soit impossible de leur inspirer
des principes de Religion. Je ne remarquai parmi eux aucune
apparence de culte;  moins qu'ils n'adorent le Soleil, vers lequel
ils levent souvent les yeux. Les Espagnols racontent qu'au Nord de
Porto Seguro, on trouve d'autres Nations plus sauvages, guerrieres
& perfides, avec lesquelles on n'a jamais p former aucune liaison.
Pendant le sjour que nous fimes sur cette Cte, l'air fut toujours
clair & serein; & la bonne constitution des habitans semble marquer
qu'il est fort sain.  notre arrive plusieurs de nos gens reurent
quelques perles des Indiens; mais je n'en vis plus parotre dans
la suite. Quand je leur montrai de l'or, pour leur faire connotre
qu'ils auroient  ce prix beaucoup de fer, ils firent des signes
vers les montagnes; de sorte que pour tirer apparemment plus
d'avantage de leur Pays, il auroit fallu les entendre.

_Vents & Courans de la Mer du Sud_.

Cet article est un autre extrait des Journeaux de M. Rindekly. Quoique
j'aie supprim volontairement les Ports & les Rades, dans sa description
de la nouvelle Espagne, pour ne pas repter des noms qu'on a dja ls 
la Table de leurs longitudes & de leurs latitudes, je serai oblig ici
d'en rappeller un fort grand nombre. Mais l'importance des observations
suivantes doit me faire passer sur un inconvenient si leger.

Qu'on tire une ligne imaginaire depuis le Port _Saint Marc d'Arica_,
jusqu' la pointe _d'Aguja_, qui est proche du Port de _Palta_, elle
sera de 30 lieues de Mer de l'un de ces Ports  l'autre. Dans tout
espace, entre cette ligne & cette Cte, ce sont les vents de Sud-Est &
de Sud-Sud-Est qui regnent toute l'anne: en hyver ils sont furieux, &
plus gneralement Sud-Est. Mais il faut observer qu' une lieue ou deux
de la Cte, ils sont quelquefois Nord & Nord-Est. Ils ne durent pas
longtems, mais ils renaissent rgulierement chaque semaine, & plus
souvent dans les Bayes les plus larges & les plus ouvertes au long de la
Cte.

Supposez une autre ligne depuis la pointe _d'Aguja_, jusqu' la pointe
de _Santa Helena_, vous aurez 20 lieues de Mer de l'une  l'autre
pointe, & un grand espace dans l'arc de la Cte. C'est le vent du Sud
qui regne toute l'anne dans cet espace: mais  5 ou 6 lieues du rivage,
les vents Sud-Ouest se sont quelquefois sentir, surtout aux angles de la
Cte. Ces vents sont moders, & ne durent pas longtems.

De la pointe de _Santa Helena_ au Cap _Passado_, l'espace renferm entre
une ligne imaginaire de 10 lieues & le fond de la Cte, est assujetti
pendant toute l'anne aux vents Sud-Ouest.

Une autre ligne du Cap Passado au Cap _Saint Franois_, renferme un
espace qui n'est encore soumis qu'aux vents Sud-Ouest; cependant comme
cet espace n'est que de 5 lieues, il se ressent quelquefois des vents de
la haute Mer, & des vents de terre.

Tirez de mme une ligne du Cap Saint Franois jusqu' _Morro de Puercos_
& tout ce qui est  l'Est du passage de Panama, qu'on a nomm _la
Traversia_. Dans ce grand espace l'hyver & l't sont rgls d'une
manire fort bizarre, & sans aucun rapport  l'loignement ou  la
proximit du Soleil. Suivant le cours de la nature, l't dans ce lieu
devroit commencer le 25 de Mars, lorsque le Soleil passe l'Equinoctial
vers le Nord, du ct duquel sont cette Cte & cette Mer; & l'on y
devroit ressentir les effets ordinaires jusqu'au 25 de Septembre, que le
Soleil repasse l'Equinoctial vers le Sud. Cependant l'exprience est
contraire; car l't de la Traversia & de la Cte de Panama, commence au
mois de Janvier, lorsque le Soleil, est le plus loign au Sud de
l'Equinoctial; & l'hyver commence au mois de Juin, qui est le tems o
le Soleil est du ct du Nord.

Au long des Ctes de Panama & sur la Mer qui leur est oppose, l't &
l'hyver sont chacun de 6 mois. L't commence au mois de Janvier, &
finit au mois de Juin. Pendant cette saison on n'y voit regner que les
vents Nord, Nord-Est, & Nord-Ouest, qui sont trs-violens dans le cours
de Janvier, Fvrier & Mars. Il ne tombe point alors de pluie au long de
la Cte de Panama, de Port-Pinas, de Malpelo, de Puerto Quemado, & des
autres lieux jusqu'au Cap Saint Franois. Dans le mme tems au
contraire, il pleut beaucoup sur la Cte de Manta & de Guayaquil; & la
raison naturelle, c'est que ces vents regnans, poussent les nues sur
cette Cte, & que ne soufflant pas plus loin, les nues qui s'arrtent
sont dissipes par l'action du Soleil & tombent en pluies fort paisses.
Les mmes vents pendant les trois premiers mois de l't s'tendent
quelquefois jusqu' _Manta_, la pointe _de Santa Elena_, _Cap Blanco_, &
quelquefois ne vont point jusqu'au Cap Saint Franois, suivant qu'ils
ont plus ou moins de force sur la Cte de Panama.

Dans l'intervalle du mme tems, il regne gneralement  Malpelo un vent
d'Est-Nord-Est, qui est doux & regl; mais entre Malpelo & Buonaventura,
le vent devient Nord; & depuis Puerto Quemado jusqu' l'Isle Gorgone, il
est gneralement Nord-Ouest, Ouest-Nord-Ouest, & Ouest, avec des pluies
trs-abondantes.

Ainsi pendant les trois premiers mois de l't, rien n'est si vari que
le tems, dans ces differens lieux. Mais ds les premiers jours d'Avril,
la pluie commence  tomber dans le Golphe & sur la Cte de Panama. Les
vents doux y prvalent, avec des calmes frquens, on les appelle
_Virazones_; ils sont Sud, Sud-Ouest, Sud-Sud-Ouest, & quelquefois
Nord-Ouest, presque toujours accompagns de violentes pluies. Cette
varit de calmes, de vents doux, changeans, incertains, dure jusqu' la
fin du mois de Juin, qui est aussi celle de l't.

Au mois de Juillet commencent les vents que les Espagnols nomment
_Vendavales_, & qui durent jusqu' la fin de Decembre. Ils sont Sud &
Sud-Ouest, avec de fortes pluies, du tonnerre & des clairs. Leur plus
grande furie est au mois de Septembre, d'Octobre & de Novembre; mais
alors mme, Panama & ses environs reoivent d'assez beaux jours de ceux
de Sud-Ouest, qui sont aussi moins nuisibles  la navigation.
Quelquefois ils se changent en Nord & Nord-Est, avec des pluies
imptueuses, sans s'tendre  plus de vingt lieues dans la Mer.

Pendant la mme saison, il s'leve quelquefois des vents d'Ouest &
d'Est-Sud-Ouest, qui poussent les Vaisseaux sur les Ctes du Perou. Les
nuits sont sujettes au vent du Nord-Ouest, accompagns de grosses
pluies, mais leur dure est fort courte. Lorsque le vent du Nord s'est
tabli  Panama, le calme regne ordinairement depuis le Cap Saint
Franois jusqu'au _Cap Blanco_; & lorsque l't commence  Panama,
l'hyver commence  Guayaquil, o il pleut alors pendant cinq mois;
c'est--dire depuis le commencement de Janvier jusqu' la fin de May.
Les vents y soufflent de l'Isle de Santa Clara, vers la Rivire; le
tonnerre & les clairs y sont surprenans, particulirement sur les
montagnes de _Cuenca_, qui sont sur la droite en remontant la Rivire;
ce qui n'empche pas qu'ordinairement le tems ne soit calme & serain. Au
long de la Rivire Guayaquil, l't commence au mois de Juin, & les
pluies cessent. Mais le vent d'Ouest, que les Habitans nomment Chanduy,
souffle alors avec beaucoup de violence.

Le _Cap Blanco_ jouit d'un air fort serain pendant quatre mois de
l'anne, qui sont Janvier, Fvrier, Mars & Avril. Tous les autres mois
sont sombres & orageux, & les courans prennent alors leur direction de
ce Cap vers le Sud.

La connoissance des courans est d'une ncessit si indispensable pour la
navigation, qu'il est surprenant qu'on n'y apporte pas plus de soin dans
les Cartes Marines. On ne conoit point assez comment la force de l'eau
triomphe de l'art & du veut. Un Pilote qui croit naviguer en droite
ligne vers le lieu auquel il veut aborder, est tonn de se trouver
insensiblement vis--vis d'une autre Cte, sans s'tre appercu de rien
qui l'ait p dtourner de sa route. Je ne parle pas des courans
impetueux, dont le danger frappe la v. Il y en a de si imperceptibles,
que leur ralit n'tant prouve que trop souvent par les effets, on est
port  croire que le mouvement se passe quelquefois dans l'interieur de
l'eau, tandis que la surface est tranquille. On a les latitudes pour
guider la course; mais a-t-on toujours la lumire du Soleil pour les
prendre, & qu'a-t-on trouv jusqu' prsent qui puisse y suppler dans
les tenebres?

Dans la Mer dont je parle, & qui est aujourd'hui si frquente, aussitt
que le Soleil a pass l'Equinoctial vers le Sud, ce qui fait commencer
l't dans les parties mridionnales, l'eau commence ses courans, Sud &
Sud-Ouest, depuis le Cap _Saint Franois_ au long de la Cte, & les
tend en largeur jusqu' trente & quarante lieues dans la Mer. De mme,
lorsque le Soleil passe l'Equinoctial vers le Nord, les eaux se meuvent
dans le sens contraire, c'est--dire que les courans sont Nord &
Nord-Ouest au long des mmes Ctes & dans la mme largeur. Observez que
comme le mouvement vers le Sud commence au Cap Saint Franois, le
mouvement vers le Nord, commence au Port de _Saint Marc d'Arica_. L'un &
l'autre semble tirer sa force du rivage, du moins dans la plpart des
lieux; car il y en a d'autres o l'on remarque absolument le contraire.

Depuis le Cap Saint Franois jusqu' Malpelo, il est certain que la
direction des courans est  l'Est &  l'Est-Sud-Est vers l'Isle Gorgone,
& la Baye de Bonaventura. C'est ce qu'on remarque encore plus
frquemment en hyver. Dans d'autres tems ce mouvement cesse quelquefois
tout--fait.

De _Malpelo_ jusqu'au Cap _Morro de Puercos_, l'eau n'a jamais de
courant sensible.

De l'Isle Gorgone jusqu'au Cap Saint Franois, le courant prend rarement
sa direction vers le Sud-Ouest. Elle est ordinairement vers le
Nord-Ouest. Quelquefois elle cesse tout--fait, & l'eau n'a point
d'autre agitation que celle des vents.

De l'Isle de Gorgone au Cap Morro de Puercos, l'Hyver comme l't, le
courant est aussi vers le Nord-Ouest.

Lorsque le vent de commerce prvaut, les courants, entre Morro de
Puercos & Malpelo, sont vers le Sud-Ouest.

Cette varit dans les mouvemens de la Mer est un secret de la Nature
que la raison humaine est incapable de pntrer; mais elle est prouve
par une exprience si constante, que les Pilotes devroient avoir les
yeux toujours ouverts pour en dcouvrir toutes les diffrences.

_Fin du Second Tome_.




_APPROBATION_.


J'AI l par ordre de Monseigneur le Chancelier un Manuscrit intitul,
_Voyages du Capitaine Robert Lade_, & je n'y ai rien trouv qui doive en
empcher l'Impression,  Paris ce quatre May mil sept cent quarante
trois, DE MONTCRIF.


_PRIVILEGE DU ROY_.


LOUIS, PAR LA GRACE DE DIEU, ROY DE France & de Navarre:  nos aims &
faux Conseillers, les gens tenants nos Cours de Parlement, Matres des
Requtes ordinaires de notre Htel, grand Conseil, Prvt de Paris,
Baillifs, Snechaux, leurs Lieutenans Civils, & autres nos Justiciers
qu'il appartiendra: SALUT. Notre bien am FRANOIS DIDOT, Libraire,
ancien Adjoint, nous a fait exposer qu'il dsiroit faire imprimer &
donner au Public un Manuscrit qui a pour titre: _Voyages du Capitaine
Robert Lade, traduit de l'Anglois_, s'il nous plaisoit de lui accorder
nos Lettres de Privilge pour ce ncessaires.  CES CAUSES, voulant
favorablement traiter l'Exposant, Nous lui avons permis & permettons par
ces Prsentes de faire imprimer l'Ouvrage ci-dessus spcifi, en un ou
plusieurs Volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de les
vendre, faire vendre & dbiter par tout notre Royaume, pendant le tems
de neuf annes conscutives,  comprer du jour de la datte des
Prsentes; FAISONS dfenses a toutes sortes de personnes de quelque
qualit & condition qu'elles soient d'en introduire d'Impression
trangere dans aucun lieu de notre obissance; comme aussi  tous
Imprimeurs & Libraires, d'imprimer, faire imprimer, vendre, faire vendre
& contrefaire ledit Ouvrage, n'y d'en faire aucun extrait sous quelque
prtexte que ce soit, d'augmentation, correction, changement, ou autre,
sans la permission expresse & par crit dudit Exposant, ou de ceux qui
auront droit de lui,  peine de confiscation des Exemplaires
contrefaits, & de trois mille livres d'amande contre chacun des
Contrevenans, dont un tiers  Nous, un tiers  l'Htel-Dieu de Paris, &
l'autre tiers audit Exposant, ou  celui qui aura droit de lui, & de
tous dpens, dommages & intrts;  la charge que ces Prsentes seront
enregistres tout ou long sur le Rgistre de la Communaut des Libraires
& Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la datte d'icelles; que
l'impression dudit Ouvrage sera faite dans notre Royaume & non ailleurs,
en bon papier & beaux caracteres, conformement  la feuille imprime
attache pour modle sous le contre-Scel desdites Prsentes; que
l'Imptrant se conformera en tout aux Reglemens de la Librairie, &
nottament  celui du 10 Avril 1725, & qu'avant que de les exposer en
vente, le Manuscrit ou Imprim qui aura servi de copie  l'impression
dudit Ouvrage, sera remis dans le mme tat o l'Approbation y aura t
donne s mains de notre trs-cher & fal Chevalier le Sieur Daguesseau,
Chancelier de France, Commandeur de nos Ordres, & qu'il en sera ensuite
remis deux exemplaires dans notre Bibliothque Pubique; un dans celle de
notre Chteau du Louvre, & un dans celle de notredit trs-cher & fal
Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France: le tout  peine de
nullit des Prsentes; du contenu desquelles vous mandons & enjoignons
de faire jouir ledit Exposant & ses ayant cause, pleinement &
paisiblement, sans souffrir qu'il lui soit fait aucun trouble ou
empchement: Voulons que la Copie desdites Prsentes qui sera imprime
tout au long au commencement ou  la fin dudit Ouvrage, soit tenue pour
dument signifie, & qu'aux copies collationnes par l'un de nos ams &
faux Conseillers & Secrtaires, foi soit ajote comme  l'Original.
Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire
pour l'xcution d'icelle tous Actes requis & ncessaires, sans demander
autre permission, & nonobstant clameur de Haro, Chartre Normande &
Lettres  ce contraires; car tel est notre plaisir. Donn  Paris le
vingt-huitime jour du mois de Juin, l'an de grace mil sept cent
quarante-trois, & de notre Rgne, le vingt huitime. Par le Roy en son
Conseil.

SAINSON.

_Registr sur le Rgistre_ 11 _de la Chambre Royale des Libraires &
Imprimeurs de Paris, n._ 219. _fol._ 181, _conformment aux anciens
Reglemens, confirms par celui du_ 28 _Fvrier_ 1723. _ Paris le_ 9
_Aot_ 1743.

SAUGRAIN, _Syndic._




CATALOGUE

_Des Livres qui se vendent  Paris chez DIDOT, Quai des Augustins  la
Bible d'Or. 1744._


/*
Antiquits Romaines de Denis d'Halicarnasse,
  traduites du Grec, avec des Notes Historiques,
  Critiques, & Gographiques, _par
  le Pere le Jay de la Compagnie de Jesus_, 2. vol.
  _in_-4. 10. l.

Amusemens du coeur & de l'esprit, Ouvrage priodique,
  15. feuilles _in_-12. 2. l. 10. s.

Astre de M. d'Urf. Pastorale allgorique avec la
  clef, nouvelle Edition, o sans toucher au
  fond, ni aux pisodes, on s'est content de corriger
  le langage, & d'abrger les conversations,
  _par M.... de l'Acadmie des Inscriptions
  & Belles Lettres_, 10. vol. _in_-12. fig. 20. l.

Le saint Concile de Trente oecumnique & gnral
  nouvellement traduit, _par M. l'Abb Chanut_,
  derniere dition, _in_-12. 2. l.

_Corpus Juris Canonici, autore Gibert_, 3. vol. _in-fol_.
  26. l.

Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les Sciences
  secrettes. Nouvelle Edition augmente des
  nouveaux Entretiens, des Gnies assistans, &
  du Gnome irrconciliable, &c. _par l'Abb de
  Villars, in_-12. 2. vol. 4. l.

Chansons (Nouveau Recueil de) choisies, avec
  les airs nots, 8. vol. _in_-12. 24 l.

Le Chevalier des Essarts, & la Comtesse de Berci,
  ou Anecdotes de la Cour d'Henri IV. Roi de
  France, Histoire remplie d'vnemens, 2. vol.
  _in_-12. _sous presse_.

Contes des Fes (les trois nouveaux) _par M. de_....
  avec une Prface qui n'est pas moins srieuse,
  _par l'Auteur des Mmoires d'un Homme de qualit,_
  in-12. 2. l.

Contes des Fes allgoriques, (nouveaux) contenant
  le Phoenix, Lisandre & Carline, Boca,
  &c. _in_-12. 2. l.


Defense de la Grace efficace, _par M. de la
  Broue, Evque de Mirepoix,_ in-12.
  2. l. 10. s.

Dissertation sur l'existence de Dieu, o l'on dmontre
  cette vrit, par l'Histoire Universelle
  de la premire Antiquit du Monde, par la rfutation
  du Systme d'Epicure & de Spinosa;
  par les caractres de Divinit qui se remarquent
  dans la Religion des Juifs, & dans l'tablissement
  du Christianisme. Nouvelle Edition
  augmente de la Rvlation des Livres
  Sacrs, _par M. Jacquelot, in_ 12. 3. vol. 7. l.
  10. s.

Dfense des Prophties de la Religion Chrtienne
  contre Grotius, Simon, & ceux qui ont crit
  sur ces matires, _par le Pere Baltus, de la
  Compagnie de Jesus_, 3. vol. _in_-12. 6. l.

Description Gographique, Historique, Ecclsiastique,
  Civile & Militaire de la Haute
  Normandie, 2. vol. _in_-4. _avec des Cartes,_
  1740. 18. l.

Description des Isles de l'Archipel, traduite du
  Flamand d'O. Dapper, enrichie de Cartes
  Gographiques & de figures, _in-fol_. 15. l.

Les dlices de l'Italie, contenant une Description
  exacte du Pays, des principales Villes, de toutes
  les Antiquits & des Rarets qui s'y trouvent,
  4. vol. _in_-12. figures, 10. l.


Explication des Prophties de l'ancien & du
  nouveau Testament, qui regardent le Messie;
  dans laquelle ou prouve la venue du Messie
  contre les Juifs, & la vrit de la Religion
  Chrtienne contre les Distes, _in_-12. _sous
  presse_.

Essai critique sur le Got, _par M. Carteau de la
  Vilate, in_-12. 2. l. 10. s.

Essai Politique sur le Commerce, _par M. Melon,_
  in-12. 3. l. 10. s.

tudes Militaires, & l'Exercice de l'Infanterie avec
  des figures, ddi au Roi, par Monsieur Botte,
  Capitaine au Regiment de la Fere, _in_-12. 4. l.


Grammaire Italienne  l'usage des Dames,
  derniere Edition, _par M. l'Abb Antonini_.
  in-12. 2 l.

La Guide des Pcheurs, par le R. P. Louis de
  Grenade, traduite en Franois _par M. Girard,_
  nouvelle Edition, _in_-8. 3. l.

Mthode pour apprendre facilement la Gographie,
  contenant un abrg de la Sphre, la
  division de la Terre en ses Continens, Empires,
  Royaumes, tats, Rpubliques, Provinces,
  &c. avec la Table des principales Villes
  de chaque Province, septime Edition, _par
  M. Robbe,_ 2. vol. _in_-12. avec des Cartes Gographiques,
  _sous presse_.


Histoire Sainte des deux Alliances, &c. avec
  des Rflexions sur chaque Livre de l'Ancien
  & du Nouveau Testament, & un Supplment
  qui conduit l'Histoire des Machabes jusqu' la
  naissance de Jesus-Christ, _par M. de Saint-Aubin,
  Bibliothcaire de Sorbonne,_ 7. vol. _in_-12.
  15. l.

Abrg de l'Histoire de France, par _M. de Mezeray,_
  nouvelle Edition, avec les Remarques &
  Notes de feu M. Amelot de la Houssaye, _in_-12.
  13. vol. 1740. 32. l. 10. s.

La mme, 4. vol. _in_-4. 1740. 36. l.

L'on vend sparment l'Histoire de Louis XIII. &
  de Louis XIV. 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire & Description gnrale du Japon, contenant
  les Moeurs & les Coutumes de ses Peuples,
  & les Plantes qu'il produit, _par le Pere de
  Charlevoix de la Compag. de Jesus. Sous presse_.

La mme, _in_-12. 6. vol. 15. l.

Histoire & Description de la Nouvelle France,
  connue sous le nom du Canada, avec des figures
  & des Cartes Gographiques, _in_-4. 3. vol.
  _par le P. de Charlevoix, de la Compagnie de
  Jesus_. 30 l.

La mme, _in_-12. 6. vol. 15. l.

Histoire Critique de l'tablissement de la Monarchie
  Franoise dans les Gaules, _par M. l'Abb
  Dubos, de l'Acadmie Franoise_, seconde
  Edition, augmente considrablement, 2. vol.
  _in_-4. 18. l.

La mme, _in_-12. 4. vol. 10. l.

Histoire de l'Empire Ottoman, traduite de Sagredo.
  Nouvelle Edition continue jusqu'
  prsent, avec une Table des Matieres  chaque
  Tome, 7. vol. _in_-12. 1730. 14. l.

Histoire de Pierre le Grand, Empereur de Russie,
  de l'Impratrice Catherine, & des Czars qui
  les ont prcds, nouvelle Edition, 5. vol. _in_-12.
  figures, 1740. 12. l. 10. s.

Histoire Gnalogique & Chronologique de la
  Maison Royale de France, & des Grands Officiers
  de la Couronne, avec un Catalogue des
  Chevaliers du S. Esprit, derniere Edition,
  augmente des anciens Barons du Royaume,
  _par les RR. PP. Ange & Simplicien_, avec les
  Armes des Familles, 9. vol. _in-fol._ 200. l.

Histoire d'Henri de la Tour d'Auvergne, Duc de
  Bouillon, o l'on trouve ce qui s'est pass de
  plus remarquable sous les Regnes de Franois
  II. Charles IX. Henri III. Henri IV. & la
  Minorit de Louis XIII. _par M. de Marsolier_,
  3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire de l'Abbaye Royale de Saint Germain
  des Prez, depuis sa fondation, contenant la
  Vie de leurs Abbs, les Hommes illustres
  qu'elle a produits, les Privilges qui lui ont t
  accords, avec la description de ce qu'elle a de
  plus remarquable, enrichie de Plans & de figures,
  _par Dom Jacques Bouillard, in-fol_. 12. l.

Histoire de Madame Henriette d'Angleterre,
  premire femme de Philippe de France, Duc
  d'Orlans, avec les Mmoires de la Cour de
  France pour les annes 1688. & 1689. _par
  Madame la Comtesse de la Fayette,_ 2. vol. _in_-12.
  en un. 2. l. 10. s.

Histoire de la Conqute du Mexique & de la Nouvelle
  Espagne, par Fernand Cortez. Traduite
  de l'Espagnol de Dom Antoine de Solis, _par
  l'Auteur du Triumvirat,_ 2. vol. _in_-12. 5. l.

Histoire de la Dcouverte & de la Conqute du
  Perou, traduite de l'Espagnol d'Augustin de
  ZARATE, _par S. C. D._ 2. vol. _in_ 12. 5. l.

Histoire de Cyrus le jeune, & de la retraite des
  dix mille de Xenophon, avec un Discours,
  sur l'Histoire Grecque, _par M. l'Abb Pagi_.
  in-12. 2. l

Histoire de Scipion l'Afriquain, pour servir de
  suite aux Hommes illustres de Plutarque,
  avec les Remarques de M. le Chevalier Follart,
  _par M. l'Abb de la Tour_. in-12.
  2. l. 10. s.

Histoire d'Epaminondas, pour servir de suite aux
  Hommes Illustres de Plutarque, avec les Remarques
  de M. le Chevalier Follart, & un
  Discours sur le grand homme & l'homme illustre
  de M. l'Abb de S. Pierre, _par M. l'Abb
  de la Tour_, in-12. 2. l. 10. s.

Histoire des Plantes usuelles, dans lesquelles on
  donne leur nom tant Franois que Latin, la
  manire de s'en servir, la dose & les principales
  compositions de Pharmacie dans lesquelles
  elles sont employes, _par M. Chomel, Docteur
  en Mdecine,_ derniere Edition, 3. vol. _in_-12.
  6. l.

_Huetii (Pet. Dan.) & Cl. Fr. Fraguerii Carmina,_
 in-12. 2. l. 10. s.


Letrres du Cardinal d'Ossat, avec des Notes
  Historiques & Politiques de M. Amelot de
  la Houssaye. Nouvelle Edition, plus belle &
  plus correcte que les prcdentes, 5. vol. _in_-12.
  12. l. 10. s.

Lettres  Madame la Marquise de P. sur l'Opra,
  _in_-12. 1. l. 15. s.

Lidric, premier Comte de Flandre, ou Histoire
  anecdote de la Cour de Dagobert Roi de
  France, _par M. le Commandeur de Vignacourt,_
  2. vol. _in_-12. 4. l.


Mmoires & Rflexions sur les principaux
  Evnemens du Rgne de Louis XIV. _par
  le Marquis de la Fare,_ Nouvelle Edition avec
  des Notes, _in_-12. 2. l.

Mmoires de M. de la Colonie, contenant les
  Evnemens de la Guerre derniere depuis 1692.
  jusqu' la Bataille de Belgrade en 1717. avec
  les aventures & les combats particuliers de
  l'Auteur, 2. vol. _in_-12. 5. l.

Mtamorphoses d'Ovide traduites en Franois,
  avec des Remarques & des Explications Historiques,
  _par M. l'Abb Banier, de l'Acadmie
  des Inscriptions & Belles Lettres_, avec figures
   chaque sujet, 2. vol. _in_-4. 20. l.

----Les mmes avec des figures  chaque Livre,
  dessines par Picard, 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Moliere, (OEuvres de) nouvelle dition reve &
  corrige, _in_-4. 6. vol. figures, 120. l.


Nouveau Trait de Physique sur toute la
  Nature, ou Mditations sur tous les corps
  dont la Mdecine tire les plus grands avantages
  pour gurir le Corps Humain, _in_-12. 2.
  vol. en un, 2. l. 10. s.

Nouveau Trait d'Agriculture, contenant la Mthode
  de bien cultiver tous les Arbres  fruits,
  avec la manire d'lever les Treilles, _par M.M.
  de la Rivire & Dumoulin,_ in-12. 2. l.


OEuvres de Piet de Saint Ephrem, Diacre
  d'Edesse, & Docteur de l\'glise, _in_-12.
  2. vol. 4. l. 10. s.

OEuvres diverses de _M. Pelisson de l'Acadmie
  Franoise,_ contenant ses Ouvrages d'Eloquence
  & de Posie, &c. dont la plus grande partie
  n'avoit pas encore paru, avec une Prface instructive
  sur tous les Ouvrages de l'Auteur, 3.
  vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

OEuvres de Rousseau, nouvelle Edition corrige &
  augmente d'un grand nombre de Pieces qui
  n'ont point encore paru, 4. vol. _in_-12. 10. l.

OEdipe, Tragdie de Sophocle, & les Oiseaux,
  Comdie d'Aristophane; _traduites par feu M.
  Boivin, de l'Acadmie Franoise,_ in-12.
  2. l. 10. s.

OEuvres mles _du Chevalier de S. Jory_, contenant
  des Lettres galantes & singulieres, des
  Anecdotes, Romans, Factums, & Pieces du
  Thtre Italien, 2. vol. _in_-12. 4. l.
  --Les Femmes Militaires, par le mme Auteur,
  _in_-12. avec figures, 2. l.

OEuvres de Mathmatique & de Physique _de M.
  Mariotte_, de l'Acadmie Royale des Sciences,
  comprenant les Traits de cet Auteur, tant
  ceux qui avoient dja paru sparment, que
  ceux qui n'avoient pas encore t publis; nouvelle
  Edition, 2. vol. _in_-4. avec figures, 1740.
  16. l.

Opera (Recueil de tous les) reprsents  l'Acadmie
  Royale de Musique, 14. vol. _in_-12. figures,
  28. l.
----Les Tomes 15. 16. 17. _sous presse_.

OEuvres Potiques de Melin de S. Gelais, nouvelle
  Edition augmente d'un grand nombre
  de Pieces Latines & Franoises, _in_-12.
  2. l. 10. s.


Pamela, ou la Vertu rcompense, traduit
  de l'Anglois, troisime Edition, 4. vol. _in_-12.
  8. l.

Pausanias, ou Voyage Historique de la Grce,
  avec des Remarques, _par M. l'Abb Gedoyn
  de l'Acadmie Franoise,_ 2 vol. _in_-4. figures,
  20. l.
----Le mme en grand papier, 30. l.

Parallele des Romains & des Franois par rapport
  au Gouvernement, _par M. De...._ 2. vol.
  _in_-12. 1740. 5. l.

_Quintiliani Institutiones oratoria, cum notis & animadversionibus
  Capperonerii_. in-fol. 15. l.


Raisonnemens hazards sur la Posie Franoise,
  avec des Rflexions sur les Vers non
  aims: Ouvrage curieux & singulier, _in_-12.
  1. l. 15. s.

Recherches sur les Courbes  doubles courbures,
  _par M. Clairault Mathmaticien,_ in-4. figures,
  5. l. 10. s.

Rcrations Mathmatiques & Physiques, qui
  contiennent plusieurs Problmes d'Arithmtique,
  de Gomtrie, de Musique, d'Optique,
  de Gnomonique, de Cosmographie, &c. avec
  un Trait des Horloges Elmentaires, _par feu
  M. Ozanam_; nouvelle Edition, 4. vol. _in_-8.
  avec figures, 20. l.

Remarques de M. de Vaugelas sur la Langue Franoise,
  avec les Notes de MM. Patru, Thomas
  Corneille & autres; nouvelle Edition, 3. vol.
  _in_-12. 7. l. 10. s.

Rflexions sur les Passions & sur les Gots, avec
  l'Eptre aux Dieux Pnates, & autres Posies,
  _par M. L. de B. in_-8 2. l.


Sermons & Homelies sur les Mysteres de N. S.
  _par M. l'Abb Jerme de Paris, in_-12. 2. l.

Du mme. Les Mysteres de la Vierge, & les Pangyriques
  des Saints, 2. vol. _in_-12. 4. l.

Singularits Historiqucs & Littraires, contenant
  plusieurs recherches & claircissemens sur
  l'Histoire, _par Dom Liron, de la Congrgation
  de S. Maur,_ 4. vol. _in_-12. 14. l.

Le Songe d'Alcibiade, traduit du Grec; Brochure,
  15. s.


Trait de l'Abus, & du vrai sujet des Appellations
  qualifies du nom d'Abus, _par
  Charles Fevres_, derniere Edition, 2. vol. _in-fol_.
  30. l.

Trait de l'Art Mtallique, extrait des OEuvres
  d'Alvare Isonse Barba, auquel on a joint un
  Mmoire concernant les Mines de France, _in_-12.
  figures, 2. l.

Trait de l'Indult du Parlement de Paris, _par
  feu M. Cochot de Saint Valier_, 2. vol. _in_-4.
  _sous presse_.


Vie du Vicomte de Turenne, _par M. l'Abb
  Raguenet,_ avec les Mdailles frappes 
  l'occasion de ses Victoires, _in_-12. _sous presse_.

Voyage de la Mer du Sud aux Ctes de Chily &
  du Perou, fait pendant les annes 1712. 1713.
  & 1714. avec une Rponse  la Prface critique
  des Observations Physiques du R. P. Feuille,
  _par M. Fraizier Ingnieur du Roi, in_-4.
  figures, 7. l. 10. s.

Voyages de Cyrus, ou la nouvelle Cyropdie,
  avec un Discours sur la Mythologie, en Anglois
  & en Franois, _par M. Ramsay_, 2. vol.
  _in_-12. 6. l.

*/


_Ouvrages de M. BARREME._

/*

Le Livre des Comptes faits, ou Tarif gnral
  de toutes les Monnoyes, tant anciennes
  que nouvelles, avec lequel on peut faire toutes
  sortes de Comptes, Multiplications par entier
  & par fraction, quelque difficiles qu'ils soient,
  pourv qu'on sache l'Addition, _in_-12. Nouvelle
  Edition, augmente du Tarif des Glaces,
  2. l. 10. s.

Le livre facile pour apprendre l'Arithmtique sans
  Matre. Nouvelle Edition augmente de la
  Gomtrie, servant  l'Arpentage & au Tois,
  _in_-12. 2. l. 10. s.

Le Livre ncessaire, ou Tarif gnral des Escomptes,
  des Changes & des Divisions toutes
  faites, _in_-12. 2. l. 10. s.

Le Livre du grand Commerce, o l'on trouve les
  Tarifs gnraux pour la rduction des Monnoyes
  de France, en Monnoyes d'Hollande &
  d'Angleterre; & des Monnoyes d'Hollande &
  d'Angleterre, en Monnoyes de France. Les
  Tarifs gnraux pour la rduction des Monnoyes
  de France, en Monnoyes d'Espagne; &
  des Monnoyes d'Espagne, en Monnoyes de
  France. L'on peut apprendre dans cet Ouvrage
   faire une Remise, une Traite, un Roulement,
  une Ngociation, & un Arbitrage, _in_-8. 2. vol.
  grand papier, 16. l.


_L'on vend sparment_,

Les Tarifs gnraux pour la rduction des Monnoyes
  d'Espagne en Monnoyes de France, &c.
  _in_-8. grand papier, 4. l.

Le Trait des Parties-Doubles, ou Mthode
  aise, pour apprendre  tenir en Partie-Double
  les Livres du Commerce & des Finances, _in_-8.
  grand papier, 4. l.

*/



_Ouvrages de M. BOURSALT._

/*

Les Lettres, cinquime Edition, 3. vol. _in_-12.
  7. l. 10. s.

Le Thtre, nouvelle Edition, 3. vol. _in_-12. _sous
  presse_.


_L'on vend sparment_,

Les Fables d'Esope, & Esope  la Cour, Comdies,
  20 sols piece.

Les Romans, contenant le Prince de Cond; Ne
  pas croire ce qu'on voit; le Marquis de Chavigny,
  Artemise & Poliante, 2. vol. _in_-12. 5. l.

*/


_Ouvrages du Pere LAMY, Prtre de l'Oratoire_.

/*
Les Elmens de Gomtrie, qui comprennent
  les Elmens d'Euclide, les Propositions d'Archimede,
  avec une ide de l'Analyse, & une
  Introduction aux Sections Coniques, _in_-12.
  3. l.

Les Elmens de Mathmatique, ou Trait de la Grandeur
  en gnral, qui comprend l'Arithmtique,
  l'Algbre, l'Analyse, & les Principes de
  toutes les Sciences qui ont la Grandeur pour
  objet, cinquime Edition, reve & augmente,
  _in_-12. 3. l.

La Rhtorique, ou l'Art de parler, Nouvelle
  Edition, augmente des Rflexions sur l'Art
  potique. _in_-12. 2. l. 10. s.

*/


_Ouvrages de M. l'Abb DE VERTOT, de l'Acadmie des Inscriptons &
Belles-Lettres_.

/*

Histoire des Rvolutions arrives dans le
  Gouvernement de la Rpublique Romaine,
  nouvelle Edition, 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire des Rvolutions de Suede, o l'on voit
  les changemens arrivs dans ce Royaume, au
  sujet de la Religion & du Gouvernement, 2.
  vol. _in_-12. 5. l.

Histoire des Rvolutions de Portugal, _in_-12.
  7. l. 10. s.

Histoire Critique de l'tablissement des Bretons
  dans les Gaules, & de leur dpendance des
  Rois de France, & des Ducs de Normandie,
  2. vol. _in_-12. 5. l.

*/


_Ouvrages de M. l'Abb PREVOST_.

/*

Mmoires & Avantures d'un Homme de qualit
  qui s'est retir du monde, 8. vol. _in_-12.
  en 5. Tomes, 12. l. 10. s.

Histoire de M. Cleveland, fils de Cromwel, derniere
  Edition, 6. vol. _in_-12. 15. l.

Le Pour & Contre, Ouvrage priodique d'un
  got nouveau, dans lequel on s'explique librement
  sur tout ce qui peut intresser la curiosit
  du Public en matire de Sciences, d'Arts, de
  Livres, &c. sans prendre parti, & sans offenser
  personne, 20. vol. _in_-12. 70. l.

Le Doyen de Killerine, Histoire Morale compose
  sur les Mmoires d'une illustre Famille d'Irlande,
  orne de tout ce qui peut rendre une lecture
  utile & agrable, 6. vol. _in_-12. 12. l.

Histoire de Marguerite d'Anjou, Reine d'Angleterre,
  contenant les Guerres de la Maison de
  Lancastre contre la Maison d'York, 2. vol.
  _in_-12. 6. l.

Histoire d'une Grecque moderne, 2 vol. _in_-12. 4. l.

Mmoires pour servir  l'Histoire de Malthe,
  ou l'Histoire de la jeunesse du Commandeur
  de**** 2. vol. _in_-12. 4. l.

Campagnes Philosophiques, ou Mmoires de M.
  de Montcal, Aide de Camp de M. le Marchal
  de Schomberg, contenant l'Histoire de la Guerre
  d'Irlande, 2. vol. _in_-12. 6. l.

Tout pour l'Amour, ou la mort d'Antoine & de
  Clopatre, Tragdie, traduite de l'Anglois.
  1. l. 4. s.

Histoire de Guillaume le Conqurant, Duc de
  Normandie & Roi d'Angleterre, 2. vol. 7. l.

Histoire de la Vie de Ciceron, tire de ses Ecrits
  & des Monumens de son Sicle; avec les Preuves
  & des Eclaircissemens, compose sur l'Ouvrage
  Anglois de M. Midleton, 5. vol. _in_-12.
  12. l. 10. s.

Voyages du Capitaine Robert Lade en diffrentes
  Parties de l'Afrique, de l'Asie & de l'Amrique:
  contenant l'histoire de sa fortune,
  & ses Observations sur les Colonies & le Commerce
  des Espagnols, des Anglois, des Hollandois,
  &c. Ouvrage traduit de l'Anglois.
  2 vol. _in_-12. 5. l.

Lettres Familieres de Ciceron, traduites en Franois,
  avec des Notes critiques & historiques,
  _sous presse_.

Histoire gnerale des Voyages depuis le commencement
  du XV sicle, contenant ce qu'il y a de
  plus curieux, de plus utile & de mieux vrifi
  dans toutes les Relations des diffrentes Nations
  de l'Europe; Ouvrage traduit de l'Anglois
  par ordre de Monseigneur le Chancelier de
  France, _in_-4. _sous presse_.
*/



_Ouvrages du Pere_ BUFFIER, _de la Compagnie de_ JESUS.

/*
La Grammaire Franoise, _in_-12. _sous presse_.

La Mmoire artifiielle, pour apprendre l'Histoire
  Sainte & Prophane, l'Histoire de France
  & la Chronologie, _in_-12. 2. vol. 4. l. 10. s.

La Gographie universelle, expose dans les diffrentes
  Mthodes qui peuvent abrger & faciliter
  l'usage de cette Science, avec le secours
  des Vers artificiels, _in_-12. 2. l. 10. s.

Elmens de Mtaphisique  la porte de tout le
  monde, & Examen des Prjugs vulgaires,
  pour disposer l'esprit  juger sainement & prcisement
  de tout, avec l'Analyse & l'usage
  morale de chaque chose, _in_-12 2. l.
*/

_L'on trouve chez le mme Libraire les Livres nouveaux, tant de France
que des Pays trangers._

De l'IMPRIMERIE DE CL. SIMON, pere.





End of the Project Gutenberg EBook of Voyages du capitaine Robert Lade, by 
Antoine Franois Prvost d'Exiles

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ***

***** This file should be named 23610-8.txt or 23610-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/3/6/1/23610/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
